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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10604 ***
+
+LES AFFINITÉS ÉLECTIVES
+
+
+PAR GOETHE
+
+
+SUIVIES D'UN CHOIX DE PENSÉES DU MÊME;
+
+
+Traduction nouvelle par Mme A. DE CARLOWITZ.
+
+
+
+
+LES AFFINITÉS ÉLECTIVES
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+Un riche Baron, encore à la fleur de son âge et que nous appellerons
+Édouard, venait de passer dans sa pépinière les plus belles heures
+d'une riante journée d'avril. Les greffes précieuses qu'il avait fait
+venir de très-loin étaient employées, et, satisfait de lui-même, il
+renferma dans leur étui ses outils de pépiniériste. Le jardinier
+survint et admira très-sincèrement le travail de son maître.
+
+--Est-ce que tu n'as pas vu ma femme? lui demanda Édouard en faisant
+un mouvement pour s'éloigner.
+
+--Si, Monseigneur, Madame est dans les nouvelles plantations. La
+cabane de mousse qu'elle fait faire sur la montagne, en face du
+château, sera terminée aujourd'hui. Quel délicieux point de vue
+vous aurez là! Au fond, le village; un peu à droite, l'église et le
+clocher, au-dessus duquel, de cette hauteur, le regard se glisse au
+loin. En face, le château et les jardins.
+
+--C'est bien, répliqua Édouard. A quelques pas d'ici j'ai vu
+travailler les ouvriers.
+
+--Et plus loin, à droite, continua le jardinier, s'ouvre la riche
+vallée avec ses prairies couvertes d'arbres, dans un joyeux lointain.
+Quant au sentier à travers les rochers, je n'ai jamais rien vu de
+mieux disposé. En vérité, Madame s'y entend, c'est un plaisir de
+travailler sous ses ordres.
+
+--Va la prier de ma part de m'attendre; je veux qu'elle me fasse
+admirer ses nouvelles créations.
+
+Le jardinier s'éloigna en hâte. Le Baron le suivit lentement, visita
+en passant les terrasses et les serres, traversa le ruisseau et arriva
+bientôt à la place où la route se divisait en deux sentiers: l'un et
+l'autre conduisaient aux plantations nouvelles; le plus court passait
+par le cimetière, le plus long par un bosquet touffu. Édouard choisit
+le dernier et se reposa sur un banc, judicieusement placé au point où
+le chemin commençait à devenir pénible, puis il gravit la montée qui,
+par plusieurs marches et points d'arrêts, le conduisit, par un sentier
+étroit et plus ou moins rapide, jusqu'à la cabane de mousse.
+
+Charlotte reçut son époux à l'entrée de cette cabane, et le fit
+asseoir de manière qu'à travers la porte et les fenêtres ouvertes, les
+différents points de vue se présentèrent à lui dans toute leur beauté,
+mais resserrés dans des cadres étroits. Ces tableaux le charmèrent
+d'autant plus, que son imagination les voyait déjà parés de tout
+l'éclat printanier, que quelques semaines de plus ne pouvaient manquer
+de leur donner en effet.
+
+--Je n'ai qu'une observation à faire, lui dit-il: la cabane me paraît
+un peu trop petite.
+
+--Il y a assez de place pour nous deux, répondit Charlotte.
+
+--Sans doute, peut-être même pour un troisième ...
+
+--Pourquoi pas? à la rigueur, on pourrait encore admettre un
+quatrième. Quant aux sociétés plus nombreuses, nous avons pour elles
+d'autres points de réunion.
+
+--Puisque nous voilà seuls, tranquilles et contents, dit Édouard, je
+veux te confier quelque chose qui, depuis longtemps, me pèse sur le
+coeur. Jusqu'ici j'ai vainement cherché l'occasion de te le dire.
+
+--Je n'ai pas été sans m'en apercevoir.
+
+--Je dois te l'avouer, mon amie, si j'avais pu retarder encore la
+réponse définitive qu'on me demande, si je n'étais pas forcé de la
+donner demain au matin, j'aurais peut-être encore continué à me taire.
+
+--Voyons, de quoi s'agit-il? demanda Charlotte avec une prévenance
+gracieuse.
+
+--De mon ami, le capitaine! Tu sais qu'il n'a pas mérité l'humiliation
+qu'on vient de lui faire subir, et tu comprends tout ce qu'il souffre.
+Être mis à la retraite à son âge, avec ses talents, son esprit actif,
+son érudition ... Mais pourquoi envelopper mes voeux à son sujet dans
+un long préambule? Je voudrais qu'il pût venir passer quelque temps
+avec nous.
+
+--Ce projet, mon ami, demande de mûres réflexions; il faut l'envisager
+sous ses différents points de vue.
+
+--Je suis prêt à te donner tous les éclaircissements que tu pourras
+désirer. La dernière lettre du capitaine annonce une profonde
+tristesse. Ce n'est pas sa position financière qui l'afflige, ses
+besoins sont si bornés! Au reste, ma bourse est la sienne, et il ne
+craint pas d'y puiser. Dans le cours de notre vie, nous nous sommes
+rendu tant de services, qu'il nous sera toujours impossible d'arrêter
+définitivement nos comptes. Son seul chagrin est de se voir réduit à
+l'inaction, car il ne connaît d'autre bonheur que d'employer utilement
+ses hautes facultés. Que lui reste-t-il à faire désormais? se plonger
+dans l'oisiveté ou acquérir des connaissances nouvelles, quand celles
+qu'il possède si complètement lui sont devenues inutiles? En un mot,
+chère enfant, il est très-malheureux, et l'isolement dans lequel il
+vit augmente son malheur.
+
+--Mais je l'ai recommandé à nos connaissances, à nos amis; ces
+recommandations ne sont pas restées sans résultat; on lui a fait des
+offres avantageuses.
+
+--Cela, est vrai; mais ces offres augmentent son tourment, car
+aucune d'elles ne lui convient. Ce n'est pas l'utile emploi, c'est
+l'abnégation de ses principes, de ses capacités, de sa manière d'être
+qu'on lui demande. Un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces.
+Plus je réfléchis sur tout cela, plus je sens le désir de le voir près
+de nous.
+
+--Il est beau, il est généreux de ta part de t'intéresser ainsi au
+sort d'un ami; mais permets-moi de te rappeler que tu dois aussi
+quelque chose à toi-même, à moi.
+
+--Je ne l'ai pas oublié, mais je suis convaincu que le capitaine sera
+pour nous une société aussi utile qu'agréable. Je ne parlerai pas des
+dépenses qu'il pourrait nous occasionner, puisque son séjour ici les
+diminuerait au lieu de les augmenter. Quant à l'embarras, je n'en
+prévois aucun. L'aile gauche de notre château est inhabitée, il pourra
+s'y établir comme il l'entendra, le reste s'arrangera tout seul. Nous
+lui rendrons un service immense, et il nous procurera à son tour plus
+d'un plaisir, plus d'un avantage. J'ai depuis longtemps le désir de
+faire lever un plan exact de mes domaines, il dirigera ce travail.
+Tu veux faire cultiver toi-même nos terres, dès que les baux de nos
+fermiers seront expirés; mais avons-nous les connaissances nécessaires
+pour une pareille entreprise? lui seul pourra nous aider à les acquérir;
+je ne sens que trop combien j'ai besoin d'un pareil ami. Les agronomes
+qui ont étudié cette matière dans les livres et dans les établissements
+spéciaux, raisonnent plus qu'ils n'instruisent, car leurs théories n'ont
+pas passé au creuset de l'expérience; les campagnards tiennent trop aux
+vieilles routines, et leurs enseignements sont toujours confus, et
+souvent même volontairement faux. Mon ami réunit l'expérience à la
+théorie sur ce point, et sur une foule d'autres dont je me promets les
+plus heureux résultats, surtout par rapport à toi. Maintenant je te
+remercie de l'attention avec laquelle tu as bien voulu m'écouter; dis-moi
+à ton tour franchement ce que tu penses, je te promets de ne pas
+t'interrompre.
+
+--Dans ce cas, répondit Charlotte, je débuterai par une observation
+générale. Les hommes s'occupent surtout des faits isolés et du
+présent, parce que leur vie est tout entière dans l'action, et par
+conséquent dans le présent. Les femmes, au contraire, ne voient
+que l'enchaînement des divers événements, parce que c'est de cet
+enchaînement que dépend leur destinée et celle de leur famille, ce
+qui les jette naturellement dans l'avenir et même dans le passé.
+Associe-toi un instant à cette manière de voir, et tu reconnaîtras
+que la présence du capitaine chez nous, dérangera la plupart de nos
+projets et de nos habitudes.
+
+--J'aime à me rappeler nos premières relations, continua-t-elle, et,
+surtout, à t'en faire souvenir. Dans notre première jeunesse, nous
+nous aimions tendrement; et l'on nous a séparés parce que ton père, ne
+comprenant d'autre bonheur que la fortune, te fit épouser une femme
+âgée, mais riche; le mien me maria avec un homme que j'estimais sans
+pouvoir l'aimer, mais qui m'assura une belle position. Nous sommes
+redevenus libres, toi le premier, et ta femme, qu'on aurait pu appeler
+ta mère, te fit l'héritier de son immense fortune. Tu profitas de
+ta liberté pour satisfaire ton amour pour les voyages; à ton retour
+j'étais veuve. Nous nous revîmes avec plaisir, avec bonheur. Le passé
+nous offrait d'agréables souvenirs, nous aimions ces souvenirs, et
+nous pouvions impunément nous y livrer ensemble. Tu m'offris ta main,
+j'hésitai longtemps ... Nous sommes à peu près du même âge; les femmes
+vieillissent plus vite que les hommes; tu me paraissais trop jeune ...
+Enfin, je n'ai pas voulu te refuser ce que tu regardais comme ton
+unique bonheur ... Tu voulais te dédommager des agitations et des
+fatigues de la cour, de la carrière militaire et des voyages; tu
+voulais jouir enfin de la vie à mes côtés, mais avec moi seule.
+
+Je me résignai à placer ma fille unique dans un pensionnat, où elle
+pouvait, au reste, recevoir une éducation plus convenable qu'à la
+campagne. Je pris le même parti pour ma chère nièce Ottilie, qui eût,
+peut-être, été plus à sa place près de moi et m'aidant à diriger ma
+maison. Tout cela s'est fait de ton consentement, et dans le seul but
+de pouvoir vivre pour nous seuls, et jouir dans toute sa plénitude du
+bonheur que nous avons vainement désiré dans notre première jeunesse,
+et que la marche des événements venait enfin de nous accorder.
+C'est dans ces dispositions que nous sommes arrivés dans ce séjour
+champêtre; je me suis chargée des détails et de l'intérieur, et toi
+de l'ensemble et des relations extérieures. Je me suis arrangée de
+manière à prévenir chacun de tes désirs, et à ne vivre que pour toi.
+Laisse-nous essayer, du moins pendant quelque temps encore, jusqu'à
+quel point nous pourrons ainsi nous suffire à nous-mêmes.
+
+--Il n'est que trop vrai, s'écria le Baron, l'enchaînement des
+événements, voilà l'élément des femmes, aussi ne faut-il jamais vous
+laisser enchaîner vos objections, où se résigner d'avance à vous
+donner gain de cause. Je conviens donc que tu as eu complètement
+raison jusqu'à ce jour. Tout ce que nous avons planté et bâti depuis
+notre séjour ici est bon et utile, mais n'y ajouterons-nous plus rien?
+Tous ces beaux plans n'auront-ils pas d'autres développements? Tout ce
+que je fais dans les jardins, tes embellissements dans le parc et
+les alentours, ne serviront-ils jamais qu'à la satisfaction de deux
+ermites?
+
+--Je te comprends, mon ami; mais songe que nous devons, avant tout,
+éviter d'introduire dans notre cercle étroit, quelque chose d'étranger
+et par conséquent de nuisible. Tous nos projets ne peuvent se réaliser
+qu'à condition que nous ne serons jamais que nous deux. Tu voulais me
+communiquer avec suite ton journal de voyages, et y ajouter, à cette
+occasion, certains papiers qui en font partie. Encouragé par l'intérêt
+que m'inspirent ces précieuses feuilles, éparses et confuses, tu te
+proposais d'en faire un tout aussi agréable pour nous que pour les
+autres. J'ai promis de t'aider à copier, et nous étions déjà heureux
+par la pensée, en songeant que nous pourrions parcourir ainsi
+ensemble, commodément, mystérieusement et idéalement ce monde, dont
+nous nous sommes exilés par notre propre volonté. Et puis, n'as-tu
+pas repris ta flûte afin de m'accompagner sur le piano pendant les
+soirées? Ne comptes-tu pour rien les voisins qui viennent nous voir
+souvent, et que nous visitons à notre tour? Quant à moi, j'ai trouvé
+dans tout ceci des ressources suffisantes pour passer l'été le plus
+agréable de ma vie.
+
+Édouard passa la main sur son front.
+
+--Tout ce que tu me dis là est aussi sage qu'aimable, et cependant je
+ne puis m'empêcher de croire que la présence du capitaine, loin de
+troubler notre paisible bonheur, lui prêterait un charme nouveau. Il
+m'a suivi dans une partie de mes voyages, et il a recueilli, de son
+côté, des notes qui feraient de ma relation un ensemble aussi complet
+qu'amusant.
+
+--Tu me forces à t'avouer toute la vérité, dit Charlotte avec un
+léger signe d'impatience, un secret pressentiment m'avertit qu'il ne
+résultera rien de bon de ton projet.
+
+--Allons, répondit Édouard en souriant, il faut en prendre son
+parti, les femmes sont invulnérables: d'abord si sensées, qu'il est
+impossible de les contredire; si aimantes, qu'on leur cède avec
+bonheur; si sensibles, qu'on craint de les affliger; elles finissent
+par devenir prophétiques au point de nous effrayer.
+
+--Je ne suis pas superstitieuse, répliqua Charlotte, et je ne ferais
+aucun cas des vagues pressentiments, s'ils n'étaient que cela;
+mais ils sont presque toujours un souvenir confus des conséquences
+heureuses ou malheureuses que nous avons vues découler, chez les
+autres, des actions que nous sommes sur le point de commettre
+nous-mêmes. Il n'y a rien de plus important dans la vie intérieure
+que l'admission d'un tiers. J'ai connu des parents, des époux, dont
+l'existence a été entièrement bouleversée par une pareille admission.
+
+--Cela peut arriver chez des individus qui vivent au hasard, mais
+jamais chez des personnes qui, éclairées par l'expérience, ont la
+conscience d'elles-mêmes.
+
+--Cette conscience, mon ami, est rarement une arme suffisante, et
+souvent même elle est dangereuse pour celui qui s'en sert. Au reste,
+puisque nous n'avons pu nous convaincre, ne précipitons rien,
+accorde-moi quelques jours.
+
+--Au point où en sont les choses, ce délai n'empêcherait point la
+précipitation. Nous nous sommes exposé nos raisons, il s'agit de
+décider lesquelles méritent la préférence, et je crois que ce que nous
+aurions de plus sage à faire, serait de tirer au sort.
+
+--Je sais que, dans les cas douteux, tu aimes à te confier aux chances
+d'un coup de dez; mais dans une circonstance aussi grave, un pareil
+moyen serait un sacrilège.
+
+--Mais le messager attend, s'écria Édouard, que faut-il que je réponde
+au capitaine?
+
+--Une lettre calme, sage, amicale.
+
+--C'est-à-dire des riens?
+
+--Il est des cas où il vaut mieux répondre des riens que de ne pas
+répondre du tout.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+En rappelant à son mari les principaux événements de leur passé, et
+les plans qu'ils avaient arrêtés ensemble pour leur bonheur présent et
+à venir, Charlotte avait éveillé en lui des souvenirs fort agréables.
+Ce fut sous l'empire de ces souvenirs qu'il entra dans sa chambre pour
+répondre au capitaine. Forcé de convenir que jusqu'à ce moment il
+avait trouvé dans la société exclusive de sa femme, l'accomplissement
+parfait de ses voeux les plus chers, il se promit d'écrire à son
+ami l'épître la plus affectueuse et la plus insignifiante du monde.
+Lorsqu'il s'approcha de son bureau, le hasard lui fit tomber sous la
+main la dernière lettre de cet ami. Il la relut machinalement. La
+triste situation de cet homme excellent se présenta de nouveau à sa
+pensée, les sentiments douloureux qui l'assiégeaient depuis plusieurs
+jours se réveillèrent, et il lui parut impossible d'abandonner son ami
+à la cruelle position où il se trouvait réduit; sans se l'être attirée
+par une faute ni même par une imprudence.
+
+Le Baron n'était pas accoutumé à se refuser une satisfaction
+quelconque. Enfant unique de parents fort riches, tout avait
+constamment cédé à ses caprices et à ses fantaisies. C'était à force
+de les flatter qu'on l'avait décidé à devenir le mari d'une vieille
+femme, qui avait cherché à son tour à faire oublier son âge par des
+attentions et des prévenances infinies. Devenu libre par la mort de
+cette femme, et maître d'une grande fortune, naturellement modéré dans
+ses désirs, libéral, généreux, bienfaisant et brave, il n'avait jamais
+connu les obstacles que la société oppose à la plupart de ses membres.
+Jusqu'alors, tout avait marché au gré de ses désirs; une fidélité
+opiniâtre et romanesque avait fini par lui assurer la main de
+Charlotte, et la première opposition ouverte qui se posait franchement
+devant lui et qui l'empêchait d'offrir un asile à l'ami de son
+enfance, et de régler ainsi les comptes de toute sa vie, venait de
+cette même Charlotte. Il était de mauvaise humeur, impatient, il prit
+et reprit plusieurs fois la plume, et ne put se mettre d'accord
+avec lui-même sur ce qu'il devait écrire. Contrarier sa femme, lui
+paraissait aussi impossible que de se contrarier lui-même ou de faire
+ce qu'elle désirait; et dans l'agitation où il se trouvait, il lui
+était impossible d'écrire une lettre calme. Il était donc bien naturel
+qu'il cherchât à gagner du temps. A cet effet il adressa quelques mots
+à son ami, et le pria de lui pardonner de ne pas lui avoir écrit plus
+tôt et de ne pas lui en dire davantage en ce moment. Puis il promit de
+lui envoyer incessamment une lettre explicative et tranquillisante.
+
+Le lendemain matin, Charlotte profita d'une promenade qu'elle fit avec
+son mari, pour faire revenir l'entretien sur le sujet de la veille;
+car elle était convaincue que le meilleur moyen de combattre une
+résolution prise, était d'en parler souvent.
+
+Édouard reprit cette discussion avec plaisir. D'un caractère
+impressionnable, il s'animait facilement, et la vivacité de ses
+désirs allait souvent jusqu'à l'impatience; mais, craignant toujours
+d'offenser ou de blesser, il était encore aimable lors même qu'il se
+rendait importun. N'ayant pu convaincre sa femme, il parvint à la
+charmer, presque à la séduire.
+
+--Je te devine! s'écria-t-elle, tu veux que j'accorde aujourd'hui à
+l'amant ce que j'ai refusé hier au mari. Si j'ai encore la force de
+résister à des voeux que tu m'exprimes d'une manière si séduisante,
+il faut du moins que je te fasse une révélation à peu près semblable
+à la tienne. Oui, je me trouve dans le même cas que toi, et je me
+suis volontairement imposé le sacrifice que j'ai osé espérer de ta
+tendresse.
+
+--Voilà qui est charmant, répondit Édouard, il paraît que, dans le
+mariage, rien n'est plus utile que les discussions, puisque c'est par
+elles que l'on apprend à se connaître.
+
+--C'est possible. Apprends donc qu'Ottilie est pour moi ce que le
+capitaine est pour toi. La pauvre enfant est très-malheureuse dans son
+pensionnat. Ma fille Luciane, née pour briller dans un monde élégant,
+s'y forme pour ce monde. Elle apprend les langues étrangères,
+l'histoire, et autres sciences semblables, comme elle joue des sonates
+et des variations à livre ouvert. Douée d'une grande vivacité et d'une
+mémoire heureuse, on peut dire d'elle que, dans le même instant, elle
+oublie tout et se souvient de tout. Ses allures faciles et gracieuses,
+sa danse légère, sa conversation animée la distinguent de toutes ses
+compagnes, et un certain esprit de domination inné chez elle, en font
+la reine de ce petit cercle. La maîtresse du pensionnat voit en elle
+une petite divinité qui se développe sous sa main, et dont l'éclat
+rejaillira sur sa maison et y amènera une foule de jeunes personnes
+que leurs parents voudront faire arriver à ce même degré de
+perfection. Aussi les lettres que l'on m'écrit sur son compte, ne
+sont-elles que des hymnes à sa louange, qu'heureusement je sais fort
+bien traduire en prose. Quant à la pauvre Ottilie, on ne m'en parle
+que pour accuser la nature de n'avoir placé aucune disposition
+artistique, aucun germe de perfectionnement intellectuel dans une
+créature si bonne et si jolie. Cette erreur ne m'étonne point, car je
+retrouve dans Ottilie l'image vivante de sa mère, ma meilleure amie,
+qui a grandi à mes côtés. Je suis persuadée que sa fille serait
+bientôt une femme accomplie, s'il m'était possible de l'avoir sous ma
+direction.
+
+Nos conventions ne me le permettent pas, et je sais qu'il est
+dangereux de tirailler sans cesse le cadre dans lequel on a cru devoir
+enfermer sa vie. Je me soumets à cette nécessité; je fais plus: je
+souffre que ma fille, trop fière de ses avantages sur une parente qui
+doit tout à ma bienfaisance, en abuse parfois. Hélas! qui de nous a
+réellement assez de supériorité pour ne jamais la faire peser sur
+personne? et qui de nous est placé assez haut pour ne jamais être
+réduit à se courber sous une domination injuste? Le malheur d'Ottilie
+la rend plus chère à mes yeux; ne pouvant l'appeler près de moi, je
+cherche à la placer dans une autre institution. Voilà où j'en suis.
+Tu vois, mon bien-aimé, que nous nous trouvons dans le même embarras;
+supportons-le avec courage, puisque nous ne pourrions sans danger le
+faire disparaître l'un par l'autre.
+
+--Je reconnais bien là les bizarreries de la nature humaine, dit
+Édouard en souriant, nous croyons avoir fait merveille, quand nous
+sommes, parvenus à écarter les objets de nos inquiétudes. Dans les
+considérations d'ensemble, nous sommes capables de grands sacrifices;
+mais une abnégation dans les détails de chaque instant, est presque
+toujours au-dessus de nos forces: ma mère m'a fourni le premier
+exemple de cette vérité. Tant que j'ai vécu près d'elle, il lui a été
+impossible de maîtriser les craintes de chaque instant dont j'étais
+l'objet. Si je rentrais une heure plus tard que je ne l'avais promis,
+elle s'imaginait qu'il m'était arrivé quelque grand malheur; et quand
+la pluie ou la rosée avait mouillé mes vêtements, elle prévoyait pour
+moi une longue suite de maladies. Je me suis établi chez moi, j'ai
+voyagé, et elle a toujours été aussi tranquille sur mon compte que si
+je ne lui avais jamais appartenu.
+
+--Examinons notre position de plus près, continua-t-il, et nous
+reconnaîtrons, bientôt qu'il serait aussi insensé qu'injuste de
+laisser, sans autre motif que celui de ne pas déranger nos petits
+calculs personnels, deux êtres qui nous regardent de si près, sous
+l'empire d'un malheur qu'ils n'ont pas mérité. Oui, ce serait là de
+l'égoïsme, ou je ne sais plus de quel nom il faudrait qualifier cette
+conduite. Fais venir ton Ottilie, souffre que mon Capitaine s'installe
+ici, et remettons-nous à la garde de Dieu pour ce qui pourra en
+résulter.
+
+--S'il ne s'agissait que de nous, dit Charlotte, j'hésiterais moins;
+mais songe que le Capitaine est à peu près de ton âge, c'est-à-dire à
+cet âge (il faut bien que je te dise cette flatterie en face) où les
+hommes commencent à devenir réellement dignes d'un amour constant et
+vrai. Est-il prudent de le mettre en contact avec une jeune fille
+aussi aimable, aussi intéressante qu'Ottilie?
+
+--En vérité, répondit le Baron, l'opinion que tu as de ta nièce me
+paraîtrait inexplicable, si je n'y voyais pas le reflet de ta vive
+tendresse pour sa mère. Elle est gentille, j'en conviens, je me
+rappelle même que le Capitaine me la fit remarquer, lorsque je la vis
+chez ta tante, il y a un an environ. Ses yeux, surtout, sont fort
+bien, et cependant ils ne m'ont nullement impressionné.
+
+--Cela est très-flatteur pour moi, car j'étais présente. Ton amour
+pour ta première amie t'avait rendu insensible aux charmes naissants
+d'une enfant; je sens le prix de tant de constance, aussi ne
+voudrais-je jamais vivre que pour toi.
+
+Charlotte était sincère, et cependant elle cachait à son mari qu'alors
+elle avait eu l'intention de lui faire épouser Ottilie, et qu'à cet
+effet elle avait prié le Capitaine de la lui faire remarquer, car elle
+n'osait se flatter qu'il fût resté fidèle à l'amour qui les avait unis
+jadis. De son côté le Baron était tout entier sous l'empire du bonheur
+que lui causait la disparition inattendue du double obstacle qui
+l'avait séparé de Charlotte, et il ne songeait qu'à former enfin un
+lien qu'il avait pendant si longtemps vainement désiré.
+
+Les époux allaient retourner au château par les plantations nouvelles,
+lorsqu'un domestique accourut au-devant d'eux et leur cria en riant:
+
+--Revenez bien vite, Monseigneur; M. Mittler vient d'entrer au galop
+dans la cour du château. Sans se donner le temps de mettre pied à
+terre, il nous a tous rassemblés par ses cris: Allez! courez! nous
+a-t-il dit, appelez votre maître et votre maîtresse, demandez-leur
+s'il y a vraiment péril dans la demeure, entendez-vous, s'il y a péril
+dans la demeure? Vite, vite, courez!
+
+--Le drôle d'homme, dit Édouard, il me semble pourtant qu'il arrive à
+propos, qu'en penses-tu, Charlotte? Dis à notre ami, continua-t-il en
+s'adressant au domestique, qu'il y a, en effet, péril dans la demeure,
+et que nous te suivons de près. En attendant, conduis-le dans la salle
+à manger, fais-lui servir un bon déjeuner, et n'oublie pas son cheval.
+
+Puis il pria sa femme de se rendre avec lui au château par le chemin
+le plus court. Ce chemin traversait le cimetière, aussi ne le
+prenait-il jamais que lorsqu'il y était forcé. Quelle ne fut pas sa
+surprise lorsqu'il vit que là, aussi, Charlotte avait su prévenir ses
+désirs et deviner ses sentiments! En ménageant autant que possible les
+anciens monuments funéraires, elle avait fait niveler le terrain, et
+tout disposé de manière que cette enceinte lugubre n'était plus qu'un
+enclos agréable, sur lequel l'oeil et l'imagination se reposaient avec
+plaisir.
+
+Rendant à la pierre la plus ancienne l'honneur qui lui était dû,
+elle les avait fait ranger toutes, par ordre de date, le long de la
+muraille; plusieurs d'entre elles même avaient servi à orner le socle
+de l'église. A cette vue, Édouard agréablement surpris pressa la main
+de Charlotte, et ses yeux se remplirent de larmes.
+
+Leur hôte extravagant ne tarda pas à les faire partir de ce lieu.
+N'ayant pas voulu les attendre au château, il donna de l'éperon à son
+cheval, traversa le village et s'arrêta à la porte du cimetière d'où
+il leur adressa ces paroles en criant de toutes ses forces.
+
+--Est-ce que vous ne vous moquez pas de moi? y a-t-il vraiment péril!
+en la demeure? En ce cas je reste à dîner avec vous, mais ne me
+retenez pas en vain, j'ai encore tant de choses à faire aujourd'hui.
+
+--Puisque vous vous êtes donné la peine de venir jusqu'ici, dit Édouard
+sur le même ton, faites quelques pas de plus, et voyez comment Charlotte
+a su embellir ce lieu de deuil.
+
+--Je n'entrerai ici ni à pied, ni cheval, ni en carrosse, répondit le
+cavalier; je ne veux rien avoir à démêler avec ceux qui dorment là, en
+paix; c'est déjà bien assez que d'être obligé de souffrir qu'un jour on
+m'y porte les pieds en avant. Allons, voyons, avez-vous sérieusement
+besoin de moi?
+
+--Très-sérieusement, répondit Charlotte. C'est pour la première fois,
+depuis notre mariage, que mon mari et moi, nous nous trouvons dans un
+embarras dont nous ne savons comment nous tirer.
+
+--Vous ne m'avez pas l'air d'être réduits à cette extrémité-là; mais
+puisque vous le dites, je veux bien le croire. Si vous m'avez préparé
+une déception, je ne m'occuperai plus jamais de vous. Suivez-moi aussi
+vite que vous le pourrez; je ralentirai le pas de mon cheval, cela le
+reposera.
+
+Arrivés dans la salle à manger où le déjeuner était servi, Mittler
+raconta avec feu ce qu'il avait fait et ce qu'il lui restait encore
+à faire dans le courant de la journée.
+
+Cet homme singulier avait été pendant sa jeunesse ministre d'une
+grande paroisse de campagne, où, par son infatigable activité, il
+avait apaisé toutes les querelles de ménage et terminé tous les
+procès. Tant qu'il fut dans l'exercice de ses fonctions, il n'y eut
+pas un seul divorce dans sa paroisse, et pas un procès ne fut porté
+devant les tribunaux. Pour atteindre ce but il avait été forcé
+d'étudier les lois, et il était devenu capable de tenir tête aux
+avocats les plus habiles. Au moment où le gouvernement venait d'ouvrir
+les yeux sur son mérite, et allait l'appeler dans la capitale, afin de
+le mettre à même d'achever, dans une sphère plus élevée, le bien qu'il
+avait commencé dans son modeste cercle d'activité, le hasard lui fit
+gagner à la loterie une somme qu'il employa aussitôt à l'achat d'une
+petite terre où il résolut de passer sa vie. S'en remettant, pour
+l'exploitation de cette terre, aux soins de son fermier, il se
+consacra tout entier à la tâche pénible d'étouffer les haines et les
+mésintelligences dès leur point de départ. A cet effet, il s'était
+promis de ne jamais s'arrêter sous un toit où il n'y avait rien à
+calmer, rien à apaiser, rien à réconcilier. Les personnes qui aiment
+à trouver des indices prophétiques dans les noms propres soutenaient
+qu'il avait été prédestiné à cette carrière parce qu'il s'appelait
+Mittler (_médiateur_).
+
+On servit le dessert et Mittler pria sérieusement les époux de ne pas
+retarder davantage les confidences qu'ils avaient à lui faire, parce
+qu'immédiatement après le café, il serait forcé de partir.
+
+Les époux s'exécutèrent alternativement et de bonne grâce. Il les
+écouta d'abord avec attention, puis il se leva d'un air contrarié,
+ouvrit la fenêtre et demanda son cheval.
+
+--En vérité, dit-il, ou vous ne me connaissez point, ou vous êtes
+de mauvais plaisants. Il n'y a ici ni querelle ni division, et, par
+conséquent, rien à faire pour moi. Me croiriez-vous né, par hasard,
+pour donner des conseils? Grand merci d'un pareil métier, c'est le
+plus mauvais de tous. Que chacun se conseille soi-même et fasse ce
+dont il ne peut s'abstenir: s'il s'en trouve bien, qu'il se félicite
+de sa haute sagesse et jouisse de son bonheur; s'il s'en trouve mal,
+alors je suis là. Celui qui veut se débarrasser d'un mal quelconque,
+sait toujours ce qu'il veut; mais celui qui cherche le mieux, est
+aveugle. Oui, oui, riez tant que vous voudrez, il joue à colin-maillard;
+à force de tâtonner il saisit bien quelque chose, mais quoi? Voilà la
+question. Faites ce que vous voudrez, cela reviendra au même; oui,
+appelez vos amis près de vous ou laissez-les où ils sont, qu'importe?
+J'ai vu manquer les combinaisons les plus sages, j'ai vu réussir les
+projets les plus absurdes. Ne vous cassez pas la tête d'avance; ne vous
+la cassez même pas quand il sera résulté quelque grand malheur du parti
+que vous prendrez; bornez-vous à me faire appeler, je vous tirerai
+d'affaire; d'ici là, je suis votre serviteur.
+
+A ces mots il sortit brusquement et s'élança sur son cheval, sans
+avoir voulu attendre le café.
+
+--Tu le vois maintenant, dit Charlotte à son mari, l'intervention d'un
+tiers est nulle, quand deux personnes étroitement unies ne peuvent
+plus s'entendre. Nous voilà plus embarrassés, plus indécis que jamais.
+
+Les époux seraient sans doute restés longtemps dans cette incertitude,
+sans l'arrivée d'une lettre du Capitaine qui s'était croisée avec
+celle du Baron.
+
+Fatigué de sa position équivoque, ce digne officier s'était décidé à
+accepter l'offre d'une riche famille qui l'avait appelé près d'elle,
+parce qu'elle le croyait assez spirituel et assez gai pour l'arracher
+à l'ennui qui l'accablait. Édouard sentit vivement tout ce que son ami
+aurait à souffrir dans une pareille situation.
+
+--L'y exposerons-nous, s'écria-t-il, parle; Charlotte, en auras-tu la
+cruauté?
+
+--Je ne sais, répondit-elle; mais il me semble que, tout bien
+considéré, notre ami Mittler a raison. Les résultats de nos actions
+dépendent des chances du hasard qu'il ne nous est pas donné de
+prévoir; chaque relation nouvelle peut amener beaucoup de bonheur ou
+beaucoup de malheur, sans que nous ayons le droit de nous en accuser
+ou de nous en faire un mérite. Je ne me sens pas la force de te
+résister plus longtemps. Souviens-toi seulement que l'essai que nous
+allons faire n'est pas définitif; j'insisterai de nouveau auprès de
+mes amis, afin d'obtenir pour le Capitaine un poste digne de lui et
+qui puisse le rendre heureux.
+
+Édouard exprima sa reconnaissance avec autant d'enthousiasme que
+d'amabilité. L'esprit débarrassé de tout souci, il s'empressa d'écrire
+à son ami, et pria Charlotte d'ajouter quelques lignes à sa lettre.
+Elle y consentit. Mais au lieu de s'acquitter de cette tâche avec la
+facilité gracieuse qui la caractérisait, elle y mit une précipitation
+passionnée qui ne lui était pas ordinaire. Il lui arriva même de
+faire sur le papier une tache d'encre qui s'agrandit à mesure qu'elle
+cherchait à l'effacer, ce qui la contraria beaucoup.
+
+Édouard la plaisanta sur cet accident, et, comme il y avait encore de
+la place pour un second _Post-Scriptum_, il pria son ami de voir dans
+cette tache d'encre, la preuve de l'impatience avec laquelle Charlotte
+attendait son arrivée, et de mettre autant d'empressement dans ses
+préparatifs de voyage qu'on en avait mis à lui écrire.
+
+Un messager emporta la lettre, et le Baron crut devoir exprimer sa
+reconnaissance à sa femme, en l'engageant de nouveau à retirer Ottilie
+du pensionnat, pour la faire venir près d'elle. Charlotte ne jugea
+pas à propos de prendre une pareille détermination avant d'y avoir
+mûrement réfléchi. Pour détourner l'entretien de ce sujet, elle
+engagea son mari à l'accompagner au piano avec sa flûte, dont il
+jouait fort médiocrement. Quoique né avec des dispositions musicales,
+il n'avait eu ni le courage ni la patience de consacrer à ce travail
+le temps qu'exige toujours le développement d'un talent quelconque.
+Allant toujours ou trop vite ou trop doucement, il eût été impossible
+à toute autre qu'à Charlotte, de tenir une partie avec lui. Maîtresse
+absolue de l'instrument sur lequel elle avait acquis une grande
+supériorité, elle pressait et ralentissait tour à tour la mesure sans
+altérer la nature du morceau, et remplissait ainsi, envers son mari,
+la double tâche de chef d'orchestre et de femme de ménage, puisqu'il
+est du devoir de l'un et de l'autre de maintenir l'ensemble dans son
+mouvement régulier, en dépit des déviations réitérées des détails.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Le Capitaine arriva enfin, il s'était fait précéder par une lettre
+tellement sage et sensée, que Charlotte se sentit complètement
+rassurée. La justesse avec laquelle il envisageait sa position et
+celle de ses amis, leur permit à tous d'espérer un heureux avenir.
+
+Pendant les premières heures la conversation fut animée, presque
+fatigante, comme cela arrive toujours entre amis qui ne se sont pas
+vus depuis longtemps. Vers le soir, Charlotte proposa d'aller visiter
+les plantations nouvelles. Le Capitaine se montra très-sensible aux
+diverses beautés de la contrée que les ingénieux plans de Charlotte
+faisaient ressortir d'une manière saillante. Son oeil était juste et
+exercé, mais il ne demandait pas l'impossible; et tout en ayant
+la conscience du mieux, il n'affligeait pas les personnes qui lui
+montraient ce qu'elles avaient fait pour embellir un site, en leur
+vantant les travaux supérieurs de ce genre qu'il avait eu occasion de
+voir ailleurs.
+
+Lorsqu'ils arrivèrent dans la cabane de mousse, ils la trouvèrent
+agréablement décorée. Les fleurs et les guirlandes étaient
+artificielles; mais des touffes de seigle vert et autres produits
+champêtres de la saison, entrecoupaient ces guirlandes avec tant
+d'adresse, qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer le sentiment
+artistique qui avait présidé à cette décoration.
+
+--Je sais, dit Charlotte, que mon mari n'aime pas à célébrer les
+anniversaires de naissance ou de nom, j'espère cependant qu'il me
+pardonnera ces guirlandes et ces couronnes, en faveur de la triple
+fête que nous offre ce jour.
+
+--Une triple fête! s'écria le Baron.
+
+--Sans doute. Est-ce que l'arrivée de ton ami n'est pas une fête, et
+ne vous appelez-vous pas tous deux Othon? Si vous aviez regardé le
+calendrier, vous auriez vu que c'est aujourd'hui la fête de ce saint.
+
+Les deux amis se donnèrent la main par-dessus la petite table qui se
+trouvait au milieu de la cabane.
+
+--Cette aimable attention de ma femme, dit le Baron au Capitaine, me
+rappelle un sacrifice que je t'ai fait dans le temps. Pendant notre
+enfance nous nous appelions tous deux Othon; mais arrivés au collège,
+cette conformité de noms fit naître une foule de quiproquos
+désagréables, et je te cédai avec plaisir celui d'Othon, si laconique
+et si beau.
+
+--Ce n'était pas une grande générosité de ta part, dit le Capitaine,
+je me souviens fort bien que celui d'Édouard te paraissait plus beau.
+Je conviens au reste que ce nom n'est pas sans charme, surtout quand
+il est prononcé par une belle bouche.
+
+Tous trois étaient assis très-commodément autour de cette même table
+auprès de laquelle, quelques jours plutôt, Charlotte avait si vivement
+protesté contre l'arrivée de leur hôte. Édouard se sentait trop
+heureux pour lui rappeler leurs discussions à ce sujet, mais il ne put
+s'empêcher de lui faire remarquer qu'il y avait encore de la place
+pour une quatrième personne.
+
+Des cors de chasse, qui, en ce moment, se firent entendre dans la
+direction du château, semblaient applaudir aux sentiments et aux
+souhaits des amis qui écoutaient en silence, se renfermaient dans
+leurs souvenirs, et goûtaient doublement leur bonheur personnel dans
+cette heureuse réunion. Édouard prit le premier la parole, se leva et
+sortit de la cabane.
+
+--Conduisons notre ami sur les hauteurs, dit-il à sa femme, car il ne
+faut pas qu'il s'imagine que cette étroite vallée est notre unique
+séjour et renferme toutes nos possessions. Sur ces hauteurs le regard
+est plus libre et la poitrine s'élargit.
+
+--Je le veux bien, répondit Charlotte, mais il faudra vous décider à
+gravir le vieux sentier rapide et incommode; j'espère que bientôt les
+degrés et la route que je me propose de faire faire nous y conduiront
+plus facilement.
+
+Ils montèrent gaîment à travers les buissons, les épines et les
+pointes de rocher, jusqu'à la cime la plus élevée qui ne formait pas
+un plateau, mais la continuation d'une pente fertile. L'on ne tarda
+pas à perdre de vue le village et le château. Dans le fond on voyait
+trois larges étangs; au-delà, des collines boisées qui se glissaient
+le long des rivages, puis des masses arides servant de cadre définitif
+au miroir des eaux, dont la surface immobile réfléchissait les formes
+imposantes de ces masses. A l'entrée d'un ravin d'où un ruisseau se
+précipitait dans l'étang avec l'impétuosité d'un torrent, on voyait
+un moulin qui, à demi caché par des touffes d'arbres, promettait un
+agréable lieu de repos. Toute l'étendue du demi-cercle qu'embrassait
+le regard offrait une variété agréable de bas-fonds et de tertres, de
+bosquets et de forêts, dont les feuillages naissants promettaient
+de riches masses de verdure. Ça et là, des touffes d'arbres isolés
+attiraient l'attention. Parmi ces derniers, se distinguait un groupe
+de peupliers et de platanes qui s'élevaient sur les bords de l'étang
+du milieu, et étendaient leurs vertes branches avec la vigueur d'une
+végétation puissante et robuste. Ce fut sur ce groupe qu'Édouard
+attira l'attention de son ami.
+
+--Regarde ces beaux arbres, lui dit-il, je les ai plantés moi-même
+pendant mon enfance. Mon père les avait trouvés si faibles, qu'il ne
+voulut pas leur donner une place dans le grand jardin du château, dont
+il s'occupait alors. Il les avait fait jeter; je les ramassai pour les
+planter sur les bords de cet étang. Ils me donnent chaque année une
+preuve nouvelle de leur reconnaissance en devenant toujours plus
+grands et plus beaux. J'espère que cette année, ils ne seront pas plus
+ingrats.
+
+On retourna au château heureux et contents. L'aile gauche avait été
+mise à la disposition du Capitaine, qui s'y installa commodément avec
+ses papiers, ses livres et ses instruments de mathématiques, afin de
+pouvoir continuer ses occupations habituelles. Pendant les premiers
+jours Édouard cependant venait à chaque instant l'en arracher pour lui
+faire visiter ses domaines tantôt à pied et tantôt à cheval. Dans le
+cours de ces promenades, il lui parlait sans cesse de son désir de
+trouver un moyen d'exploitation plus avantageux.
+
+--Il me semble, lui dit un jour le Capitaine, que tu devrais, avant
+tout, te faire une idée juste de l'étendue de tes possessions.
+A l'aide de l'aiguille aimantée, ce travail serait aussi facile
+qu'agréable; si sous le rapport de l'exactitude, il laisse à désirer,
+il suffit pour un aperçu général. Nous trouverons toujours plus tard
+le moyen de faire un plan plus minutieusement exact.
+
+Le Capitaine qui était très-versé dans ce genre d'arpentage, et avait
+apporté avec lui tous les instruments nécessaires, se mit aussitôt à
+l'oeuvre. Les gardes-forestiers, les paysans et le Baron lui-même, le
+secondèrent de leur mieux en qualité d'aides à divers degrés. Cette
+occupation employait toutes les journées; le soir le Capitaine passait
+ses dessins au lavis, et bientôt Édouard eut le plaisir de voir ses
+domaines reproduits sur le papier avec tant de vérité, qu'il croyait
+les avoir acquis de nouveau. Il comprit qu'en envisageant l'ensemble
+d'une terre, il était plus facile d'améliorer et d'embellir, que
+lorsqu'on est réduit à chercher, sur les lieux mêmes, les points
+susceptibles d'amélioration ou d'embellissement. Dans cette conviction,
+il pria son ami de décider sa femme à travailler de concert avec eux
+d'après un plan général, au lieu d'exécuter au hasard des travaux isolés.
+
+Le Capitaine, naturellement sage et prudent, n'aimait pas à opposer
+ses convictions à celles d'autrui; l'expérience lui avait appris qu'il
+y a dans l'esprit humain trop de manières de voir différentes, pour
+qu'il soit possible de les réunir toutes sur un seul et même point.
+
+--Si je faisais ce que tu me demandes, dit-il, je jetterais du trouble
+et de l'incertitude dans les idées de ta femme, sans aucun résultat
+utile. C'est en amateur qu'elle s'occupe de l'embellissement de
+tes domaines; l'important est donc pour elle, comme pour tous les
+amateurs, de faire quelque chose sans s'inquiéter de ce que pourra
+valoir la chose faite. Est-ce que tu ne connais pas les prétendus amis
+de la vie champêtre? ils tâtent la nature, ils ont des prédilections
+pour telle ou telle petite place, ils manquent de hardiesse pour
+faire disparaître un obstacle, et de courage pour sacrifier un petit
+agrément à une grande beauté. Ne pouvant se faire d'avance une juste
+idée du résultat de leurs entreprises, ils font des essais: les uns
+manquent, les autres réussissent; alors ils changent ce qu'il faudrait
+conserver, conservent ce qu'il faudrait changer, et n'arrivent jamais
+qu'à un rhabillage qui plaît et attire, mais qui ne satisfait point.
+
+--Avoue-le sans détour, tu n'es pas content des plans de ma femme.
+
+--Je le serais si l'exécution était au niveau de la pensée. Elle à
+voulu s'élever sur la cime de la montagne, cela est fort bien; mais
+elle fatigue tous ceux qu'elle y fait monter avec elle. Sur ses
+routes, soit qu'on y marche côte à côte ou l'un après l'autre, on
+ne se sent pas indépendant et libre; la mesure des pas est rompue à
+chaque instant ... et ... mais en voilà assez.
+
+--Est-ce qu'elle aurait pu faire mieux? demanda Édouard.
+
+--Rien n'eût été plus facile. Il aurait fallu abattre un pan de rocher
+fort peu apparent, par là elle aurait obtenu une pente gracieusement
+inclinée, et les débris du rocher auraient servi pour donner des
+saillies pittoresques aux parties mutilées du sentier ... Que tout ceci
+reste entre nous, mes observations la blesseraient sans l'éclairer; en
+pareil cas, il faut laisser intact ce qui est fait: mais si tu avais
+encore du temps et de l'argent à consacrer à de pareilles entreprises,
+il y aurait une foule de belles choses à faire sur les hauteurs qui
+dominent la cabane de mousse.
+
+C'est ainsi que le présent leur offrait d'intéressants sujets de
+conversation; les joyeux souvenirs du passé ne leur manquaient pas
+davantage; pour l'avenir, on se proposait la rédaction du journal
+de voyage, travail d'autant plus agréable que Charlotte devait y
+contribuer.
+
+Quant aux entretiens intimes des époux, ils devenaient toujours plus
+rares et plus gênés, surtout depuis qu'Édouard avait entendu blâmer
+les travaux de sa femme. Après avoir longtemps renfermé en lui-même
+les remarques du Capitaine, qu'il s'était appropriées, il les répéta
+brusquement à Charlotte qui venait de lui parler des petits escaliers
+mesquins, et des petits sentiers fatigants qu'elle voulait faire
+construire pour arriver de la cabane de mousse sur le haut de la
+montagne. Cette critique la surprit et l'affligea en même temps, car
+elle en comprit la justesse et sentit que tout ce qu'elle avait fait
+jusque là, et qui lui avait paru si beau, n'était en effet qu'une
+tentative manquée. Mais elle se révolta contre cette découverte,
+défendit avec chaleur ses petites créations et accusa les hommes de
+voir tout en grand, et de vouloir convertir un simple amusement en
+oeuvre importante et dispendieuse. Émue, embarrassée, contrariée même,
+elle ne voulait ni renoncer à ce qui était fait, ni rejeter ce qu'on
+aurait dû faire.
+
+La fermeté naturelle de son caractère ne tarda pas à venir à son
+secours, elle renonça aux travaux projetés et interrompit tous ceux
+qui étaient commencés. Réduite à l'inaction par ce sacrifice, elle en
+souffrit d'autant plus, que les hommes la laissaient presque toujours
+seule pour s'occuper des vergers, des jardins et des serres, pour
+aller à la chasse ou faire des promenades à cheval, pour acheter ou
+troquer des équipages, essayer ou dresser des chevaux. Ne sachant plus
+comment occuper ses heures d'ennui, la pauvre Charlotte étendit ses
+correspondances, dont au reste le Capitaine était souvent l'objet;
+car elle continuait à demander pour lui à ses nombreux amis et
+connaissances un emploi convenable.
+
+Elle était dans cette disposition d'esprit, lorsqu'elle reçut une
+lettre détaillée du pensionnat, sur les progrès merveilleux de la
+brillante Luciane. Cette lettre était suivie d'un _post-scriptum_
+d'une sous-maîtresse, et d'un billet d'un des professeurs de la
+maison. Nous croyons devoir insérer ici ces deux pièces.
+
+
+POST-SCRIPTUM DE LA SOUS-MAITRESSE.
+
+Pour ce qui concerne Ottilie, je ne puis que vous répéter, Madame, ce
+que j'ai déjà eu l'honneur de vous apprendre sur son compte. Je ne
+voudrais pas me plaindre d'elle, et cependant il m'est impossible de
+dire que j'en suis satisfaite. Elle est, comme toujours, modeste et
+soumise; mais cette modestie, cette soumission ont quelque chose qui
+choque et déplaît. Vous lui avez envoyé de l'argent et des étoffes; eh
+bien! tout cela est encore intact. Ses vêtements lui durent un temps
+infini, car elle ne les change que lorsque la propreté l'exige. Sa
+trop grande sobriété me paraît également blâmable. Il n'y a rien de
+superflu sur notre table, mais j'aime à voir les enfants manger avec
+plaisir, et en quantité suffisante, des mets sains et nourrissants.
+Jamais Ottilie ne nous a donné cette satisfaction; elle saisit au
+contraire les prétextes les plus spécieux pour se dispenser de
+recevoir sa part d'un plat ou d'un dessert. Au reste, elle a souvent
+mal au côté gauche de la tête. Cette incommodité, quoique passagère,
+revient souvent et parait la faire souffrir beaucoup, sans que l'on
+puisse en découvrir la cause. Voilà, Madame, ce que j'ai cru devoir
+vous dire, à l'égard de cette belle et bonne enfant.
+
+
+BILLET DU PROFESSEUR.
+
+La digne maîtresse du pensionnat a l'habitude de me communiquer les
+lettres par lesquelles elle rend compte aux parents des succès de ses
+élèves, et je lis surtout avec plaisir celles qu'elle vous adresse.
+Permettez-moi donc, Madame, de vous féliciter personnellement sur le
+bonheur de posséder une fille douée de tant de qualités supérieures;
+mais votre nièce aussi me semble prédestinée à un bel avenir, celui
+de faire le bonheur de tout ce qui l'entoure. C'est la seule de nos
+élèves sur laquelle je ne partage pas les opinions de la maîtresse
+du pensionnat. Je conçois que cette femme si active aime à voir se
+développer promptement les fruits qu'elle cultive avec tant de soins;
+mais il est des fruits qui se cachent longtemps sous leur écorce, et
+ce sont toujours là les meilleurs. Je crois, Madame, que votre
+nièce est de ce nombre. Depuis qu'elle suit ma classe, elle avance
+lentement, mais elle avance toujours, et ne rétrograde jamais. C'est
+avec elle, surtout, qu'il est indispensable de commencer par le
+commencement. Tout ce qui ne découle pas d'un enseignement précédent
+est inconcevable pour elle, et on la voit s'arrêter avec toutes les
+apparences de l'incapacité, du mauvais vouloir même, devant les choses
+les plus faciles, dès qu'elles ne lui offrent point d'enchaînement.
+Mais si l'on parvient à lui faire trouver cet enchaînement, elle
+conçoit les démonstrations les plus difficiles. Avec cette manière
+d'être, elle est constamment devancée par ses compagnes qui conçoivent
+et retiennent facilement un enseignement morcelé, et savent l'employer
+à propos. Avec les méthodes hâtives elle n'apprend rien du tout, ainsi
+que cela lui arrive en certaines classes tenues par des professeurs
+distingués, mais vifs et impatients. On s'est plaint de son écriture
+et de son incapacité à saisir les règles de la grammaire. Je suis
+remonté à la source de ces plaintes. Il est vrai qu'elle écrit
+doucement et que ses caractères manquent de souplesse et d'assurance,
+mais ils ne sont point difformes. Quoique la langue française ne fasse
+point partie de mes classes, je me suis chargé de la lui enseigner
+graduellement, et elle me comprend sans peine. Ce qui paraît
+singulier, surtout, c'est qu'elle sait beaucoup; mais dès qu'on
+l'interroge, elle semble ne plus rien savoir.
+
+S'il m'était permis de terminer par une observation générale, je
+dirais qu'elle apprend, non pour apprendre, mais pour pouvoir
+enseigner un jour; ce qui est à mes yeux un très-grand mérite, car
+je suis professeur. Votre haute raison, Madame, et votre profonde
+connaissance du coeur humain, sauront réduire mes paroles à leur juste
+valeur. Puissiez-vous être convaincue qu'un jour cette aimable enfant
+aussi vous donnera de la satisfaction. Veuillez me permettre de
+vous écrire de nouveau, dès que j'aurai quelque chose d'agréable ou
+d'important à vous apprendre.
+
+
+Ce billet fit beaucoup de plaisir à Charlotte, car il s'accordait
+parfaitement avec ses propres opinions sur le caractère d'Ottilie. Le
+langage du professeur la fit sourire; elle y reconnut un intérêt plus
+vif que celui que l'on prend à une élève qui n'a pas même l'avantage
+de flatter la vanité de son maître par la rapidité de ses progrès.
+
+Mais d'après ses manières de voir calmes et au-dessus des préjugés,
+un pareil sentiment ne pouvait rien avoir d'alarmant pour elle.
+L'affection de ce digne homme pour sa pauvre nièce lui était au
+contraire très-précieuse, parce qu'elle savait que dans le monde
+où vivait cette intéressante enfant, on ne rencontre jamais que de
+l'indifférence ou de la dissimulation.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Le Capitaine venait de terminer la carte topographique du domaine de
+ses amis et des environs. En levant ce plan, d'après les calculs de la
+trigonométrie, il l'avait rendu exact; la beauté du dessin et l'éclat
+des couleurs lui donnaient de la vie. Ce travail cependant avait été
+promptement terminé, car il dormait peu et utilisait chaque instant du
+jour.
+
+--Maintenant, dit-il, en remettant cette carte à son ami, occupons-nous
+d'autres choses: de l'estimation des terres, par exemple, et de la
+manière d'en tirer le meilleur parti possible. Je te recommande seulement
+de séparer toujours les affaires, de la vie proprement dite. Les
+premières ont besoin d'être traitées sévèrement et sérieusement, tandis
+que la seconde s'embellit par l'inconséquence et la légèreté. Plus on met
+de régularité dans les affaires, plus on a de liberté dans la vie
+ordinaire; en les mêlant elles se nuisent mutuellement.
+
+Ces dernières phrases étaient presque un reproche pour Édouard. Jamais
+il n'avait eu le courage de classer ses papiers; mais, aidé par un
+second lui-même, la séparation à laquelle il n'avait pu se résigner
+fut bientôt faite.
+
+Après ce travail préliminaire, le Capitaine convertit plusieurs pièces
+de l'aile qu'il habitait, en bureau pour les affaires courantes, et en
+archives pour les affaires terminées. Au bout de quelques jours les
+documents qu'il avait trouvés dans les armoires, les cartons et les
+caisses, figuraient dans le plus bel ordre possible, sur des tablettes
+dont chacune avait sa destination. Un vieux secrétaire, dont le Baron
+avait toujours été fort mécontent, déploya tout à coup un zèle, et une
+activité infatigables. Ce changement l'étonna beaucoup; son ami lui en
+expliqua la cause.
+
+--Cet homme est utile maintenant, lui dit-il, parce que nous le
+laissons terminer commodément un travail avant de le charger d'un
+autre. Le désordre l'avait rendu incapable.
+
+L'emploi régulier de leur journée permit aux deux amis de consacrer
+les soirées à Charlotte. Parfois ils trouvaient chez elle des voisines
+qui venaient lui rendre visite; mais quand ils restaient seuls, leur
+conversation roulait toujours sur les réformes par lesquelles on
+pourrait augmenter le bien-être des classes moyennes.
+
+En voyant son mari plus satisfait et plus gai qu'à l'ordinaire,
+Charlotte aussi se sentait heureuse. Au reste, le Capitaine ne
+négligeait rien pour lui être agréable dans ses arrangements
+domestiques. En commentant avec elle des livres de botanique et de
+médecine élémentaire, il l'avait mise à même de compléter sa pharmacie
+de ménage, et d'être plus efficacement utile aux pauvres malades de
+la contrée. Le voisinage des étangs et des rivières l'avait engagé
+à s'attacher spécialement aux mesures à prendre pour secourir les
+personnes tombées dans l'eau, sortes d'accidents qui n'arrivaient que
+trop souvent dans le pays. La prédilection avec laquelle il s'occupait
+de ces sortes de secours, autorisa Édouard à dire qu'un accident
+semblable avait fait époque dans la vie de son ami. Celui-ci ne
+répondit rien, car il craignait de réveiller ce triste souvenir. Le
+Baron le comprit, et Charlotte qui connaissait cet événement, se hâta
+de changer de conversation. Un soir le Capitaine leur avoua que les
+dispositions qu'on avait prises pour secourir les noyés, quoiqu'aussi
+sagement combinées que bien exécutées, ne produiraient aucun résultat,
+si on ne se décidait pas à les placer sous la direction d'un homme
+capable de les utiliser à propos.
+
+--Je connais, ajouta-t-il, un chirurgien des hôpitaux militaires,
+qui est en ce moment sans emploi et qu'on pourrait s'attacher à des
+conditions très-modiques. Quant à son talent, je puis en répondre, il
+m'a été souvent fort utile, même dans des maladies intérieures. Au
+reste, ce qui manque le plus à la campagne, ce sont les secours
+immédiats, et sous ce rapport il est parfait.
+
+Les deux époux le prièrent de faire venir ce chirurgien le plus tôt
+possible, car ils s'estimaient heureux de pouvoir consacrer une partie
+de leur superflu à une dépense aussi généralement utile.
+
+--Ce fut ainsi que la société du Capitaine devint peu à peu agréable
+à Charlotte. En utilisant à sa manière ses vastes connaissances, elle
+acheva de se tranquilliser sur les suites de sa présence au château.
+Elle prit même insensiblement l'habitude de le consulter sur une foule
+de précautions hygiéniques, car elle aimait la vie. Plus d'une fois
+déjà le vernis de certaines poteries dans lequel il entre du plomb et
+le vert de gris qui s'attache aux vases de cuivre, lui avaient causé de
+l'inquiétude. Le Capitaine lui donna à ce sujet des éclaircissements
+qui les conduisirent à d'instructifs entretiens sur la physique et la
+chimie.
+
+Édouard aimait à faire des lectures; sa voix était sonore et son
+débit donnait un charme de plus aux écrivains dont il se faisait
+l'interprète. Jusque là il n'avait employé son talent qu'à des
+productions purement littéraires; la tournure que le Capitaine venait
+de donner aux causeries du soir, lui fit choisir de préférence des
+traités de physique et de chimie, que son petit auditoire écoutait
+avec le plus vif intérêt.
+
+Accoutumé à produire des effets agréables par des inflexions de voix
+et des pauses ménagées avec art, le Baron avait toujours eu soin de se
+placer de manière à ce que personne ne pût regarder dans son livre.
+Charlotte et le Capitaine connaissaient cette manie, aussi ne
+songea-t-il point à prendre cette précaution avec eux. Un soir,
+cependant, sa femme se plaça derrière lui, et regarda dans le livre;
+il s'en aperçut et interrompit brusquement sa lecture.
+
+--En vérité, dit-il avec humeur, je ne comprends pas comment une femme
+bien élevée peut se permettre une pareille inconvenance. Une personne
+qui lit ne se trouve-t-elle pas dans le même cas qu'une personne qui
+parle? Et se donnerait-on la peine de parler si l'on avait au front ou
+au coeur une petite fenêtre à travers laquelle ceux qui nous écoutent
+pourraient lire nos sensations avant que nous ayons eu le temps de les
+exprimer?
+
+Charlotte possédait au plus haut degré le don de renouer ou de ranimer
+les conversations qu'un malentendu ou un propos imprudent avaient
+interrompues ou rendues languissantes et embarrassées. Cette faculté
+si précieuse ne l'abandonna pas dans cette circonstance.
+
+--Tu me pardonneras, mon ami, sans doute, quand tu sauras, lui
+dit-elle, qu'au moment où tu as prononcé les mots de parenté
+et d'affinité, je pensais à un de mes cousins qui me préoccupe
+désagréablement. Lorsque j'ai voulu revenir à ta lecture, je me suis
+aperçue qu'il n'était question que de choses inanimées, et je me suis
+placée derrière toi pour mieux te comprendre, en lisant le passage que
+ma distraction m'avait empêché d'entendre.
+
+--Tu t'es laissée égarer par une expression comparative. Il n'est
+question dans ce livre que de terre et de minéraux. Mais l'homme est
+un véritable Narcisse, il se mire partout, et voudrait que le monde
+entier reflétât ses couleurs.
+
+--Rien n'est plus vrai, ajouta le Capitaine, l'homme prête sa sagesse
+et ses folies, sa volonté et ses caprices aux animaux, aux plantes,
+aux éléments, aux dieux.
+
+--Je ne veux pas vous éloigner de l'objet qui captive en ce moment
+votre attention, dit Charlotte, veuillez seulement m'expliquer le sens
+que l'on attache, dans le livre que nous lisons, au mot affinité?
+
+--Je ne pourrais vous dire là-dessus, répondit le Capitaine, que ce
+que j'ai appris il y a dix ans environ. J'ignore si, dans le monde
+savant on admet encore aujourd'hui ce qu'on enseignait alors.
+
+--Rien n'est plus douteux, s'écria le Baron; nous vivons à une époque
+où l'on ne saurait plus rien apprendre pour le reste de sa vie. Nos
+ancêtres étaient bien plus heureux, ils s'en tenaient à l'instruction
+qu'ils avaient reçue pendant leur jeunesse, tandis que nous autres, si
+nous ne voulons pas passer de mode, nous sommes obligés de recommencer
+nos études tous les cinq ans au moins.
+
+--Les femmes n'y regardent pas de si près, dit Charlotte; quant à moi,
+je me borne à vous demander l'explication de la valeur scientifique
+du mot dont vous venez de vous servir, parce qu'il n'y a rien de plus
+ridicule dans la société que de ne pas connaître toutes les acceptions
+des termes que l'on emploie. J'abandonne le reste aux discussions
+des savants qui, l'expérience me l'a déjà prouvé plus d'une fois, ne
+sauraient jamais être d'accord entre eux.
+
+Le Baron réfléchit un moment, puis il dit à son ami:
+
+--Comment nous y prendrons-nous pour lui donner, sans préambule
+fatigant, une explication claire et précise?
+
+--Si Madame voulait me permettre un petit détour, répondit le
+Capitaine, nous arriverions très-promptement au but.
+
+--Comptez sur mon attention, dit Charlotte en déposant l'ouvrage
+qu'elle tenait à la main.
+
+Le Capitaine reprit:
+
+--Ce que nous remarquons avant tout, dans les diverses productions de
+la nature, c'est qu'elles ont entre elles des rapports déterminés. Il
+peut vous paraître bizarre de m'entendre dire ainsi, ce que tout le
+monde sait; mais ce n'est jamais que par le connu qu'on peut arriver
+à l'inconnu.
+
+--Sans doute, interrompit Édouard, laisse-moi lui citer quelques
+exemples vulgaires qui nous seconderont à merveille. L'eau, l'huile,
+le mercure ont, dans chacune de leurs parties, un principe d'unité et
+d'union. La violence ou d'autres incidents déterminés peuvent détruire
+cette union; mais elle reprend toute sa force dès que ces causes ont
+disparu.
+
+--Rien n'est plus vrai, dit Charlotte, les gouttes de pluie se
+réunissent et forment des rivières. Je me souviens même que, dans
+mou enfance, j'ai souvent cherché à séparer une petite masse de
+vif-argent, mais les globules se rapprochaient toujours malgré moi.
+
+--Permettez-moi, continua le Capitaine, de mentionner un point
+important dont vous venez de constater la vérité. C'est que le rapport
+pur, devenu possible par la fluidité, se manifeste toujours sous la
+forme de globules. La goutte d'eau et celle du vif-argent sont rondes;
+le plomb fondu même s'arrondit, s'il tombe d'assez haut pour se
+refroidir avant de toucher un autre corps.
+
+--Je vais vous prouver, dit Charlotte, que je vous ai deviné. Vous
+vouliez me dire que, puisque chaque corps a des rapports avec les
+parties dont il se compose, il doit en avoir aussi avec les autres
+corps ...
+
+--Et ces rapports, reprit vivement le Baron, ne sont pas les mêmes
+pour tous les corps. Les uns se rencontrent comme de bons amis,
+d'anciennes connaissances qui se confondent sans se réduire
+mutuellement à changer de nature, tels que l'eau et le vin. Les autres
+restent étrangers, ennemis même, en dépit du mélange, du frottement
+ou de tout autre procédé mécanique par lesquels on voudrait les unir,
+telles que l'eau et l'huile; en les secouant ensemble on les confond
+un instant, mais elles se séparent aussitôt.
+
+--Cette petite leçon de chimie, dit Charlotte, est presque l'image de
+la société dans laquelle nous vivons. J'y reconnais toutes les classes
+dont elle se compose; la noblesse et le tiers-état, le clergé et les
+paysans, les soldats et les bourgeois.
+
+--Sans doute, reprit Édouard, et, s'il y a dans ce société des lois
+et des moeurs qui rapprochent et unissent les classes naturellement
+opposées les unes aux autres, il y a dans le monde chimique des
+médiateurs qui rapprochent et unissent les corps qui se repoussent
+mutuellement ...
+
+--C'est ainsi, interrompit le Capitaine, que nous unissons l'huile à
+l'eau par le sel alkali.
+
+--N'allez pas si vite, Messieurs, je veux rester au pas avec vous; il
+me semble que nous touchons de bien près aux affinités?
+
+--J'en conviens, Madame, et c'est l'instant de vous les faire
+connaître dans toute leur force. Nous appelons affinité la faculté de
+certaines substances, qui, dès qu'elles se rencontrent, les oblige à
+se saisir et à se déterminer mutuellement. Cette affinité est surtout
+remarquable et visible chez les acides et les alkalis qui, quoique
+opposés les uns aux autres, et peut-être à cause de cette opposition,
+se cherchent, se saisissent, se modifient et forment ensemble un corps
+nouveau. La chaux, par exemple, a un penchant prononcé pour tous les
+acides. Quand notre laboratoire de chimie sera monté nous ferons
+devant vous des expériences qui vous instruiront mieux que des mots,
+des noms et des termes techniques.
+
+--Permettez-moi de vous faire observer, dit Charlotte, que si cette
+singulière faculté mérite le nom d'affinité, ce n'est pas du moins une
+consanguinité, mais une parenté d'esprit et d'âme. C'est ainsi qu'il
+peut y avoir parmi les hommes de sincères et réelles amitiés; car les
+qualités opposées n'empêchent pas les personnes qui les possèdent de
+se rapprocher et de s'aimer. J'attendrai, puisque vous le voulez, les
+expériences qui doivent me démontrer plus clairement les miraculeux
+effets de vos mystérieuses affinités. Maintenant, mon ami,
+continua-t-elle en s'adressant à son mari, reprends ta lecture, je
+l'écouterai avec plus d'intérêt qu'avant cette digression.
+
+--Puisque tu l'as provoquée, répondit Édouard en souriant, tu ne la
+termineras pas si vite. Il me reste à te parler des cas les plus
+compliqués et qui sont les plus intéressants. C'est par eux que l'on
+apprend à connaître les divers degrés des affinités et leurs rapports
+plus ou moins puissants ou faibles, plus ou moins intimes ou éloignés.
+Oui, les affinités ne sont réellement intéressantes que lorsqu'elles
+opèrent des séparations, des divorces.
+
+--Ces vilains mots, que l'on entend trop souvent prononcer dans le
+monde, figurent donc aussi dans le vocabulaire de la chimie?
+
+--Sans doute, et cette science elle-même, lorsque la langue allemande
+n'avait pas encore adopté la foule de mots étrangers dont elle se sert
+aujourd'hui, s'appelait l'art de séparer (scheidekunst).
+
+--On a bien fait de lui donner un autre nom, et, pour ma part, je
+préférerai toujours l'art d'unir à celui de séparer. Mais voyons,
+puisque vous le voulez, Messieurs, citez-moi un exemple de ces
+malheureuses affinités qui engendrent des divorces.
+
+--Nous continuerons à cet effet, dit le Capitaine, à vous citer les
+exemples dont nous nous sommes déjà servis. Ce que nous appelons
+pierre calcaire, n'est qu'une terre calcaire plus ou moins pure et
+très-étroitement unie à un acide subtil que nous ne pouvons saisir que
+sous la forme d'air. En mettant un morceau de cette pierre dans de
+l'acide sulfureux liquéfié, cet acide s'empare de la chaux et se
+métamorphose avec elle en plâtre, tandis que l'acide subtil s'envole.
+Pourrait-on ne pas voir dans ce phénomène la séparation d'une ancienne
+union et la formation d'une union nouvelle? Nous appelons ces sortes
+d'affinités des affinités électives, car il y a eu choix, préférence,
+élection, puisqu'un ancien lien a été brisé, afin qu'un autre lien,
+qu'on lui a préféré, ait pu se former.
+
+--Pardonnez-moi, dit Charlotte, mais je ne vois rien là qui ressemble
+à une élection, à un choix; c'est tout au plus une nécessité de la
+nature, ou un résultat de l'occasion qui a fait non-seulement les
+larrons, mais encore les amis et les amants. Quant à l'exemple que
+vous venez de me citer, si l'on pouvait admettre qu'il y a eu en effet
+un choix, ce serait au chimiste qu'il faudrait l'attribuer, puisqu'il
+a rapproché les corps dont il connaissait les propriétés. Qu'ils
+s'arrangent ces corps, ils m'intéressent fort peu, je ne plains que le
+pauvre acide aérien réduit à errer dans l'infini.
+
+--Il ne tient qu'à lui, répondit vivement le Capitaine, de s'unir
+à l'eau et de reparaître en source minérale pour la plus grande
+satisfaction des malades et même de ceux qui se portent bien.
+
+--Vous parlez comme pourrait le faire votre plâtre; il n'a rien perdu
+lui, puisqu'il s'est complété de nouveau; mais l'infortuné souffle,
+banni, qui sait ce qui pourra lui arriver avant qu'il trouve à se
+caser une seconde fois? Édouard se mit à rire.
+
+--Ou je me trompe fort, dit-il à sa femme, ou tu te moques de moi.
+Oui, oui, j'ai deviné ta malicieuse allusion. Tu me compares à
+la chaux, et notre ami le Capitaine à l'acide sulfureux qui, en
+s'emparant de moi, sous la forme d'acide sulfurique, m'a arraché à
+ta douce société et métamorphosé en plâtre réfractaire. Puisque ta
+conscience t'accuse ainsi, mon ami, je puis être tranquille. Au reste,
+les apologues sont toujours amusants, et tout le monde aime à jouer
+avec eux. Conviens cependant que l'homme est au-dessus de toutes les
+substances de la nature, et que, si, en sa qualité de chimiste, il
+prodigue des mots qui ne devraient appartenir qu'aux relations du
+sang et du coeur, il faut du moins, qu'en sa qualité d'être moral, il
+réfléchisse parfois sur la véritable acception de ces mots. N'oublions
+jamais que plus d'une union intime entre deux personnes heureuses de
+cette union, a été brisée par l'intervention fortuite d'une troisième
+personne, et que cette séparation isole et désespère toujours une des
+deux premières.
+
+--Les chimistes sont trop galants pour ne pas remédier à cet
+inconvénient, dit Édouard; car ils ont toujours à leur disposition
+une quatrième substance, afin que pas une ne se trouve réduite à
+l'isolement et au désespoir.
+
+--Ces expériences, ajouta le Capitaine, sont les plus remarquables.
+Elles nous montrent les attractions, les affinités et les répulsions
+d'une manière palpable et dans leur action croisée, puisque deux
+substances unies brisent, au premier contact de deux autres substances
+également unies, leur ancien lien pour former un lien nouveau de deux
+à deux, avec les deux substances nouvellement survenues. C'est dans
+ce besoin d'abandonner et de fuir, de chercher et de saisir, que nous
+croyons reconnaître l'influence d'une destinée suprême qui, en donnant
+à ces substances la faculté de vouloir et de choisir, justifie
+complètement le mot affinité élective adopté par les chimistes.
+
+--Citez-moi, je vous prie, un de ces cas, dit Charlotte.
+
+--Je vous le répète, Madame, ce n'est pas par des paroles, mais par
+des expériences chimiques que je me propose de satisfaire votre
+curiosité; je ne veux pas vous effrayer par des termes techniques,
+mais vous éclairer par des faits. Il faut voir devant ses yeux les
+matières inertes en apparence, et cependant toujours prêtes à agir
+selon les impulsions de leurs facultés intérieures. Il faut les voir,
+dis-je, se chercher, s'attirer, se saisir, se dévorer, se détruire,
+s'anéantir et reparaître, après une nouvelle et mystérieuse alliance,
+sous des formes nouvelles et inattendues. C'est alors, seulement, que
+nous pouvons leur accorder une vie immortelle, des sens, de la
+raison même, car nos sens et notre raison suffisent à peine pour les
+observer, pour les juger.
+
+--Je conviens, dit Édouard, que les termes techniques, lorsqu'on ne
+vient pas à leur secours par des objets que la vue puisse saisir, ont
+quelque chose de fatigant, de ridicule même. Il me semble pourtant,
+qu'en attendant mieux, nous pourrions donner à ma femme une idée des
+_affinités électives_, en nous servant de lettres alphabétiques à la
+place de substances.
+
+--Je crains que cette manière de s'exprimer ne vous paraisse trop
+pédantesque, dit le Capitaine à Charlotte; je m'en servirai pourtant à
+cause de sa précision. Figurez-vous _A_ si étroitement uni à _B_,
+que plus d'une expérience déjà a prouvé qu'ils étaient inséparables;
+supposez les mêmes rapports entre _C_ et _D_, mettez les deux couples
+en contact, et vous verrez _A_ s'unir à _D_, et _C_ à _B_, sans qu'il
+soit possible de dire lequel a le premier abandonné l'autre, lequel a
+le premier cherché et formé un lien nouveau.
+
+--Puisque nous ne pouvons pas encore voir tout cela s'opérer sous
+nos yeux, s'écria Édouard, tâchons, en attendant, de tirer de cette
+charmante formule un enseignement utile et applicable à notre
+position. Il est évident, ma chère Charlotte, que tu es _A_ et que
+je suis _B_, dépendant de toi, et très-irrévocablement attaché à ta
+suite. Le Capitaine représente le méchant _C_ qui m'attire assez
+puissamment pour nous éloigner, sous certains rapports, bien entendu.
+Il est donc très-juste de te procurer un _D_ qui t'empêche de te
+perdre dans le vague, et ce _D_ indispensable, c'est la pauvre petite
+Ottilie que tu es dans la nécessité d'appeler enfin auprès de toi.
+
+--Ta parabole ne me paraît pas entièrement exacte, répondit Charlotte;
+mais je n'en sais pas moins très-bon gré à tes _affinités électives_,
+puisqu'elles ont amené entre nous une explication que je redoutais.
+Oui, je te l'avoue, depuis ce matin je suis décidée à faire venir
+Ottilie au château. Ma femme de charge m'a annoncé qu'elle allait
+se marier et par conséquent me quitter, voilà ce qui justifie ma
+résolution sous le rapport de mon intérêt personnel. Quant à l'intérêt
+d'Ottilie, tu vas en juger par ces papiers que je te prie de lire tout
+haut. Je te promets de ne pas y jeter les yeux pendant que tu les
+liras, mais je dois t'avertir que j'en connais le contenu.
+
+A ces mots elle remit à son mari les deux lettres suivantes:
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+LETTRE DE LA MAITRESSE DE PENSION.
+
+Pardonnez-moi, Madame, si je suis forcée d'être aujourd'hui
+très-concise. La distribution des prix vient d'avoir lieu, et je dois
+en faire connaître le résultat aux parents de toutes mes élèves. Au
+reste, je pourrai vous dire beaucoup en peu de mots. Mademoiselle
+votre fille a été toujours et en tout la _première_. Vous en trouverez
+la preuve dans les certificats ci-joints. Mademoiselle Luciane s'est
+chargée de vous donner elle-même les détails de cette distribution
+de prix, et de vous exprimer en même temps la joie que lui cause ses
+éclatants succès, que vous ne pouvez manquer de partager. Mon bonheur
+serait sans égal, si je n'étais pas forcée de me dire que bientôt on
+retirera de ma maison cette brillante élève à laquelle je n'ai plus
+rien à enseigner.
+
+Veuillez, Madame, me continuer vos bontés, et permettez-moi de vous
+communiquer, sous peu, un projet concernant mademoiselle votre fille.
+Il paraît réunir toutes les chances de bonheur que vous pouvez
+souhaiter pour elle.
+
+Le professeur qui a déjà eu l'honneur de vous parler d'Ottilie, se
+charge de vous rendre compte de sa position actuelle.
+
+
+LETTRE DU PROFESSEUR.
+
+La maîtresse du pensionnat m'a prié de vous instruire, Madame, de tout
+ce qui concerne mademoiselle votre nièce, non-seulement parce qu'il
+lui serait pénible de vous dire ce que vous devez savoir enfin,
+mais parce que, sous certains rapports du moins, elle vous doit des
+excuses, qu'elle a préféré vous faire faire par mon organe.
+
+Je sais, plus que tout autre, combien la bonne Ottilie est incapable
+de manifester publiquement ce qu'elle sait et ce qu'elle vaut;
+aussi ai-je tremblé pour elle à mesure que je voyais approcher la
+distribution des prix. Nous ne tolérons point, dans notre institution,
+les mille petites ruses par lesquelles on vient ailleurs au secours
+des jeunes personnes ignorantes ou timides; au reste, Ottilie ne s'y
+serait pas prêtée. En un mot, mes sinistres pressentiments se sont
+réalisés, la pauvre enfant n'a pas eu un seul prix! Pour l'écriture,
+toutes ses camarades la surpassaient; car, si ses lettres, prises
+isolément sont nettes et belles, l'ensemble manque de régularité
+et d'assurance; elle calcule avec exactitude, mais beaucoup plus
+lentement que ses compagnes. Des examens sur des points plus
+importants où elle aurait pu se distinguer, ont été supprimés faute
+de temps. Pour la langue française, elle s'est intimidée; tandis que
+d'autres, moins avancées qu'elle, parlaient, péroraient même sans se
+troubler. Quant à l'histoire, sa mémoire se refuse à retenir les
+dates et les noms; et dans la géographie, elle oublie toujours les
+classifications politiques. En musique, elle ne conçoit que des
+mélodies touchantes et modestes que l'on n'a pas jugées dignes de
+faire entendre. Je suis persuadé qu'elle aurait emporté, du moins,
+le prix de dessin, car ses lignes sont correctes et pures, et son
+exécution soignée et spirituelle, mais elle avait entrepris un travail
+trop grand; il ne lui a pas été possible de le terminer.
+
+Lorsqu'avant de distribuer les prix les examinateurs consultèrent
+les professeurs, je vis avec chagrin que l'on ne me parlait point
+d'Ottilie. J'espérais qu'un exposé fidèle de son caractère lui
+rendrait ses juges favorables, et je m'exprimai avec d'autant plus de
+chaleur, que je pensais en effet tout ce que je disais, et que dans
+ma première jeunesse je m'étais trouvé dans le même cas que mon
+intéressante protégée. On m'écouta avec attention, puis le chef des
+examinateurs me dit d'un air bienveillant, mais très-décidé:
+
+«Les dispositions sont sous-entendues, et l'on ne peut les admettre
+que lorsqu'elles s'annoncent par l'habileté. C'est vers ce but que
+tendent et doivent tendre sans cesse les instituteurs, les parents
+et les élevés eux-mêmes. Le devoir des examinateurs se borne à juger
+jusqu'à quel point les professeurs et les élèves suivent cette route.
+Ce que vous venez de nous apprendre sur la jeune personne si mal
+partagée aujourd'hui, nous fait bien augurer de son avenir, et nous
+vous félicitons sincèrement du soin que vous mettez à saisir les
+dispositions les plus cachées de vos élèves. Tâchez que l'année
+prochaine, celles de votre protégée puissent être visibles pour nous,
+et notre suffrage ne lui manquera pas.»
+
+Après cette espèce de réprimande, je ne pouvais plus espérer devoir
+prononcer le nom d'Ottilie à la distribution des prix, mais je ne
+croyais pas que cet échec dût avoir des résultats aussi fâcheux pour
+elle.
+
+La maîtresse du pensionnat, qui, semblable à une bonne bergère, veut
+que chacun de ses agneaux ait sa parure spéciale, n'eut pas la force
+de cacher son dépit, lorsqu'après le départ des examinateurs elle
+vit Ottilie regarder tranquillement par la fenêtre, tandis que ses
+camarades se félicitaient mutuellement des prix qu'elles avaient
+obtenus.
+
+Au nom du Ciel, lui dit-elle, apprenez-moi comment on peut avoir l'air
+si bête, quand on ne l'est pas.
+
+--Pardonnez-moi, chère mère, répondit tranquillement Ottilie, j'ai en
+ce moment mon mal de tête, et même plus fort que jamais.
+
+--Il est fâcheux que cela ne se voie pas, car on n'est pas obligé de
+vous croire sur parole, s'écria avec emportement cette femme que j'ai
+toujours vue si bonne et si compatissante; puis elle s'éloigna avec
+dépit.
+
+Malheureusement il est impossible en effet de s'apercevoir des
+souffrances d'Ottilie; ses traits ne subissent aucune altération, on
+ne la voit pas même porter, parfois, la main sur le côté de la tète où
+elle souffre.
+
+Ce n'est pas tout encore. Mademoiselle votre fille, naturellement
+vive et pétulante, exaltée par le sentiment de son triomphe, était ce
+jour-là d'une gaîté folle; sautant et courant à travers la maison,
+elle montrait ses prix à tout venant, et finit par les passer assez
+rudement sous les yeux d'Ottilie.
+
+--Tu as bien mal dirigé ton char aujourd'hui, lui dit-elle d'un air
+moqueur.
+
+Sa cousine lui répondit avec calme que ce n'était pas la dernière
+distribution des prix.
+
+--Et que t'importe! tu n'en seras pas moins toujours la dernière,
+s'écria votre trop heureuse fille en s'éloignant d'un bond.
+
+Tout autre que moi aurait pu croire qu'Ottilie était parfaitement
+indifférente, mais le sentiment vif et pénible contre lequel elle
+luttait se trahit à mes yeux par la couleur inégale de son visage. Je
+remarquai que sa joue droite venait de pâlir et que la gauche s'était
+couverte d'un vif incarnat. Je tirai la maîtresse du pensionnat à
+l'écart et je lui communiquai mes craintes sur l'état de cette jeune
+fille qu'elle avait si cruellement blessée. Elle reconnut la faute
+qu'elle avait commise, et nous convînmes ensemble que je vous
+prierais, en son nom, de rappeler Ottilie près de vous, pour quelque
+temps du moins, car mademoiselle votre fille ne tardera pas à nous
+quitter. Alors tout sera oublié, et votre intéressante nièce pourra,
+sans inconvénient, revenir dans notre maison où elle sera traitée avec
+tous les égards qu'elle mérite.
+
+Permettez-moi maintenant, Madame, de vous donner un avis important. Je
+n'ai jamais entendu Ottilie exprimer un désir et encore moins formuler
+une prière pour obtenir quelque chose, mais parfois il lui arrive de
+refuser de faire ce qu'on lui demande; alors elle accompagne ce refus
+d'un geste irrésistible dès qu'on en comprend la portée. Ses deux
+mains jointes, qu'elle élève d'abord vers le ciel, se rapprochent
+insensiblement de sa poitrine, tandis que son corps se penche en avant
+et que son regard prend une expression si suppliante que l'esprit le
+plus indifférent, le coeur le plus insensible devrait comprendre que
+ce qu'on lui a demandé, n'importe à quel titre, lui est en effet
+impossible. Si jamais vous la voyez ainsi devant vous, ce qui n'est
+pas présumable, oh! alors, Madame, souvenez-vous de moi et ménagez la
+pauvre Ottilie.
+
+ * * * * *
+
+Pendant cette lecture Édouard avait souri malignement; parfois même
+il avait hoché la tête d'un air de doute, et s'était interrompu pour
+faire des observations ironiques.
+
+--En voilà assez! s'écria-t-il enfin, tout est décidé, ma chère
+Charlotte, tu vas avoir une aimable compagne. Cela m'enhardit à te
+communiquer mon projet. Écoute-moi bien: Le Capitaine a besoin que je
+le seconde dans ses travaux, et je désire m'établir dans l'aile gauche
+qu'il habite, afin de pouvoir lui consacrer les premières heures de la
+matinée et les dernières de la soirée qui sont les plus favorables
+au travail. Cet arrangement te procurera en même temps l'avantage de
+pouvoir installer ta nièce commodément auprès de toi.
+
+Charlotte ne s'opposa point à ce désir, et le Baron peignit avec feu
+la vie délicieuse qu'ils allaient mener désormais.
+
+--Sais-tu bien, ma chère Charlotte, dit-il en s'interrompant tout
+à coup, que c'est bien aimable de la part de ta nièce d'avoir mal
+précisément au côté gauche de la tête, car je souffre fort souvent du
+côté droit. Si nos accès nous prennent quelquefois en même temps, je
+m'appuierai sur le coude droit, elle sur le coude gauche, et nos têtes
+suivront chacune une direction opposée. Te fais-tu une juste idée de
+la suave harmonie d'un pareil tableau?
+
+Le Capitaine assura en riant que cette opposition apparente pourrait
+finir par un rapprochement dangereux.
+
+--Ne songe qu'à toi, mon cher ami, s'écria gaiement Édouard, oui, oui,
+surveille-toi de près, garde-toi du _D_; que deviendrait le _B_, si on
+lui arrachait son _C_?
+
+--Il me semble, dit Charlotte, que sa position ne serait ni
+embarrassante ni malheureuse.
+
+--C'est juste, répondit Édouard, il reviendrait tout entier à son _A_
+chéri.
+
+Et se levant vivement, il pressa sa femme dans ses bras.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+La voiture qui ramenait Ottilie venait d'entrer dans la cour du
+château, et Charlotte s'empressa d'aller recevoir l'aimable enfant qui
+se prosterna devant elle et enlaça ses genoux.
+
+--Pourquoi t'humilier ainsi? dit Charlotte en la relevant d'un air
+embarrassé.
+
+--Je n'ai pas l'intention de m'humilier, répondit Ottilie, sans
+changer de position; mais j'aime à me rappeler le temps où ma tête
+s'élevait à peine à vos genoux, car alors déjà j'étais sûre de votre
+tendresse maternelle.
+
+Charlotte l'attira sur son coeur, puis elle la présenta à son mari
+et au Capitaine qui la reçurent avec une politesse affectueuse. Elle
+était belle, et la beauté trouve toujours et partout un accueil
+favorable.
+
+Ottilie écouta attentivement, mais elle ne prit aucune part à la
+conversation.
+
+Le lendemain matin Édouard dit à sa femme:
+
+--Ta nièce est très-aimable et sa conversation est fort amusante.
+
+--Fort amusante? mais elle n'a pas ouvert la bouche, répondit
+Charlotte en riant.
+
+--C'est singulier! murmura le Baron, comme s'il cherchait à recueillir
+ses souvenirs.
+
+Quelques indications générales sur les habitudes et les allures de
+la maison, suffirent à Ottilie pour la mettre bientôt à même de
+la diriger sans le secours de sa tante. Saisissant avec un tact
+merveilleux ce qui pouvait être agréable à chacun, elle donnait des
+ordres sans avoir l'air de commander; on lui obéissait avec plaisir,
+et lorsqu'elle s'apercevait d'un oubli ou d'une négligence, elle
+y remédiait sans gronder et en faisant elle-même ce qu'elle avait
+ordonné de faire.
+
+Ses fonctions de ménagère lui laissant beaucoup d'heures de loisir,
+elle pria sa tante de lui aider à les employer à la continuation
+des études qui, au pensionnat, occupaient toutes ses journées. Elle
+travaillait avec ordre, et de manière à confirmer tout ce que le
+professeur avait dit de ses facultés intellectuelles. Pour donner
+plus d'assurance à sa main, Charlotte lui glissait des plumes déjà
+fatiguées, mais la jeune fille les retaillait aussitôt pour les rendre
+dures et pointues.
+
+Les dames étaient convenues de ne parler entre elles qu'en français;
+c'était un moyen d'exercer Ottilie en cette langue qui semblait avoir
+le pouvoir de la rendre plus communicative, parce qu'en employant cet
+idiome, elle accomplissait le devoir qu'on lui avait imposé de se le
+rendre plus familier par la pratique. Quand elle s'en servait, elle
+disait souvent plus qu'elle n'en avait l'intention. Le tableau
+spirituel, quoique toujours bienveillant, qu'elle faisait de la vie et
+des intrigues du pensionnat, amusa beaucoup Charlotte; et la bonté
+qui dominait dans tous ses récits et que sa conduite justifiait, lui
+prouva que bientôt cette jeune fille serait pour elle une amie aussi
+sûre que fidèle.
+
+Voulant comparer les rapports du professeur et de la sous-maîtresse
+sur Ottilie avec ce que cette enfant disait et faisait sous ses yeux,
+Charlotte relisait souvent ces rapports. Selon ses principes, on
+ne pouvait jamais apprendre trop tôt à connaître le caractère des
+personnes avec lesquelles on devait vivre, parce que c'est le seul
+moyen de savoir ce que l'on peut craindre ou espérer de leur part;
+quels travers il faut se résigner à pardonner, et de quels défauts
+il est possible de les corriger. Cet examen ne lui apprit rien de
+nouveau; mais ce qu'elle savait sur son compte lui devint plus clair
+et elle y attacha plus d'importance. Ce fut ainsi que la trop grande
+sobriété de cette enfant lui donna des inquiétudes sérieuses.
+
+S'occupant avant tout de la toilette de sa nièce, Charlotte exigea
+qu'elle mît plus d'élégance et de richesse dans sa mise.
+
+A peine lui eut-elle exprimé ce désir, que la jeune fille tailla
+elle-même les belles étoffes qu'elle avait refusé d'employer au
+pensionnat, et elle leur donna les formes les plus gracieuses et les
+plus variées. Ces vêtements à la mode rehaussaient les charmes de sa
+personne. Les grâces naturelles embellissent les costumes les plus
+simples; mais lorsqu'une femme douée de ces grâces y ajoute des
+parures bien choisies et souvent renouvelées, ces séduisantes qualités
+semblent se multiplier et varier sous nos yeux.
+
+Cette innocente coquetterie qui n'était chez Ottilie que l'effet
+de l'obéissance, lui valut l'attention spéciale d'Édouard et du
+Capitaine; tous deux éprouvaient en la regardant un plaisir doux et
+bienfaisant. Si, par sa magnifique couleur, l'émeraude réjouit la vue
+et exerce sur cet organe une influence salutaire, pourquoi la beauté
+de la forme humaine n'agirait-elle pas en même temps et avec une
+puissance irrésistible sur tous nos sens et même sur nos facultés
+morales? La simple contemplation de cette beauté ne suffit-elle pas
+pour nous faire croire que nous sommes à l'abri de tout mal, et pour
+nous mettre en harmonie avec l'univers et avec nous-même?
+
+Le séjour d'Ottilie au château y amena plus d'un changement favorable
+pour tous. Les deux amis ne se faisaient plus attendre pour les heures
+des repas ou des promenades; ils se montraient, surtout, beaucoup
+moins empressés à quitter la table, et ne parlaient jamais que de
+choses qui pouvaient intéresser ou amuser la jeune fille. Ce désir de
+lui être agréable se révélait aussi dans le choix des lectures qu'ils
+faisaient à haute voix; ils poussaient même l'attention jusqu'à
+suspendre ces lectures, dès qu'elle s'éloignait, et ils ne les
+reprenaient que lorsqu'elle rentrait au salon.
+
+Ce changement n'avait point échappé à Charlotte: aussi désirait-elle
+savoir lequel des deux hommes l'avait principalement amené, et se
+mit-elle à les observer avec une attention scrupuleuse; mais elle ne
+découvrit rien, sinon que tous deux étaient devenus plus sociables,
+plus doux et plus communicatifs.
+
+Ottilie avait appris à connaître les habitudes et même les manies
+et les caprices de chacune des personnes au milieu desquelles elle
+vivait. Devinant mieux qu'elles-mêmes ce qui pouvait leur être
+agréable, elle accomplissait leurs souhaits sans leur donner le temps
+de les exprimer; un mot, un geste, un regard suffisait pour la
+guider. Cette persévérance active resta cependant toujours calme et
+tranquille. Le service le plus régulier se faisait par ses ordres,
+et souvent par elle-même, sans aucune apparence d'empressement ou
+d'inquiétude. Sa démarche était si légère, qu'on ne l'entendait ni
+s'en aller, ni revenir; et ses allures, quoique toujours paisibles,
+étaient si gracieuses, que nos amis se sentaient heureux en la voyant
+se mouvoir sans cesse pour prévenir leurs désirs. Cette obligeance
+infatigable, ces attentions permanentes devaient nécessairement plaire
+à Charlotte, ce qui ne l'empêcha pas de remarquer que, sur un point du
+moins, sa jeune parente poussait la prévenance trop loin, et elle lui
+en fit l'observation.
+
+--C'est sans doute une attention fort aimable, lui dit-elle, que de se
+baisser à l'instant pour relever un objet qu'une personne placée près
+de nous a laissé tomber par mégarde; mais, dans la bonne société,
+cette attention est soumise à certaines règles de bienséance qu'il
+faut respecter. Tu es si jeune encore que tu peux, sans inconvénient,
+rendre à toutes les femmes ce petit service que l'on doit toujours aux
+personnes âgées ou d'un rang élevé. Envers ses pareils, il est une
+gracieuse politesse; envers ses inférieurs, il devient une preuve de
+bonté et d'humanité; mais il est une inconvenance de la part d'une
+femme envers des hommes encore jeunes, quel que soit leur rang.
+
+--Je ferai tout mon possible pour ne plus m'en rendre coupable,
+répondit Ottilie. Permettez-moi cependant de mériter à l'instant même
+votre pardon de cette mauvaise habitude, en vous racontant comment je
+l'ai contractée:
+
+J'ai retenu fort peu de choses du cours d'histoire qu'on m'a fait
+faire au pensionnat, parce que je ne concevais pas à quoi cette
+science pouvait m'être utile; les faits isolés, seuls, sont restés
+dans ma mémoire et je vais vous en citer un:
+
+Lorsque Charles Ier, roi d'Angleterre, se trouva devant ses prétendus
+juges, la pomme d'or de la canne qu'il tenait à la main se détacha et
+tomba par terre. Accoutumé à voir, en pareille circonstance, tout
+le monde s'empresser autour de lui, il regarda avec une surprise
+douloureuse les hommes au milieu desquels il se trouvait en ce moment,
+et dont pas un ne songea à relever cette pomme. Il fut obligé delà
+ramasser lui-même.
+
+Je ne sais si j'ai eu tort ou raison: mais cette anecdote m'a si
+fortement impressionnée, la position de ce roi m'a paru si cruelle,
+qu'il m'est presque impossible de voir tomber quelque chose sans
+le relever à l'instant. Cependant, puisque cela n'est pas toujours
+convenable, je me surveillerai désormais; car, ajouta-t-elle en
+souriant, je ne pourrais pas expliquer ma conduite à tout le monde,
+comme je viens de le faire avec vous, en racontant mon anecdote.
+
+Le Baron et le Capitaine continuèrent à s'occuper de la réalisation
+de leurs projets de réforme et d'embellissement; et souvent des
+circonstances imprévues leur en suggérèrent de nouveaux.
+
+Un jour qu'ils traversaient le village, ils ne purent s'empêcher de
+remarquer qu'il offrait un contraste aussi frappant que désagréable
+avec les jolis villages suisses dont ils avaient souvent admiré
+ensemble l'aspect riant et propre. Le Capitaine fit observer à
+son ami, que l'ordre et la propreté résultent naturellement de la
+nécessité d'utiliser un espace étroit.
+
+--Tu n'as sans doute pas oublié, continua-t-il, que pendant notre
+tournée en Suisse, tu t'es promis d'établir, dans tes domaines, des
+hameaux semblables à ceux que tu y avais remarqués. Cette ressemblance
+ne devait pas consister dans la construction, mais dans l'ordre et la
+propreté qui règnent dans les chalets?
+
+--Je m'en souviens fort bien, répondit Édouard, et je crois qu'il
+serait facile de réaliser cette intention. La montagne qui porte le
+château descend en angle saillant jusqu'au village, et ce village
+forme un demi-cercle assez régulier, à travers lequel serpente le
+ruisseau. Malheureusement chaque pluie d'orage fait sortir ce ruisseau
+de son lit; nos paysans se défendent contre ces petites inondations
+chacun à sa façon; loin de s'aider mutuellement, ils prennent à tâche
+de se contrarier et de se nuire. Nous venons de nous convaincre par
+nous-mêmes des inconvénients qui résultent de ce défaut d'harmonie.
+Presque à chaque maison, nous sommes forcés de descendre ou de monter
+brusquement; et s'il était tombé de l'eau cette nuit, nous marcherions
+tantôt sur des amas de grosses pierres, tantôt sur des poutres
+entassées ou sur des planches vacillantes, et souvent même dans des
+mares bourbeuses. Si ces gens-là voulaient me seconder, il serait
+facile d'enfermer le ruisseau dans un lit muré, d'unir la route et
+d'élever des trottoirs de chaque côté des maisons; par là nous ferions
+disparaître la foule de petits inconvénients qui empoisonnent leur
+vie, et donnent à leurs habitations et à l'ensemble du village un air
+de malpropreté et de confusion qui attriste.
+
+--Nous pourrions essayer du moins, dit le Capitaine, en laissant errer
+ses regards autour de lui; car déjà sa pensée calculait les avantages
+et les difficultés qu'offrait la situation du terrain.
+
+--Je n'aime pas à avoir affaire aux paysans, surtout dans les cas où
+je ne puis pas leur donner des ordres positifs, répliqua Édouard.
+
+--Tu n'as pas tort, répondit le Capitaine, et je conviens que de
+semblables entreprises m'ont causé plus d'un chagrin. Les hommes
+comprennent en général très-difficilement l'importance d'un petit
+sacrifice en faveur d'un grand avantage; il est rare de tendre vers un
+but sans dédaigner les moyens qui peuvent y conduire. Souvent même
+ils se trompent aussi complètement sur les moyens que sur le but.
+Persuadés qu'il faut remédier au mal à la place où ils le voient et
+où ils le sentent, ils s'inquiètent fort peu du point d'où part
+son action malfaisante. Au reste, ce point est presque toujours
+insaisissable pour la multitude dont l'intelligence, souvent
+très-grande pour l'instant actuel, ne va jamais jusqu'à prévoir le
+lendemain. Ajoute à cela que les réformes qui favorisent le bien-être
+général froissent toujours quelques intérêts particuliers, et tu
+comprendras sans peine pourquoi il est si difficile de les exécuter
+quand on n'est pas armé du pouvoir d'une souveraineté absolue.
+
+Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, un homme robuste, d'un extérieur
+effronté, leur demanda l'aumône. Édouard, qui n'aimait pas à être
+interrompu, chercha plusieurs fois à s'en débarrasser tranquillement
+et finit par l'apostropher avec emportement. Le mendiant se retira
+à petits pas et en injuriant les deux amis, il poussa même l'audace
+jusqu'à les menacer de Dieu et des lois, qui, disait-il, protègent le
+mendiant aussi bien que le grand seigneur. Il ajouta que lorsqu'on
+avait le coeur dur on pouvait refuser un pauvre, mais qu'on n'avait
+pas le droit de l'insulter.
+
+La colère aurait, sans doute, fait commettre au Baron
+quelqu'imprudence, si son ami n'avait pas cherché à le calmer.
+
+--Que ce fâcheux incident, lui dit-il, devienne pour nous une leçon
+utile; prenons une mesure sage et prudente qui en rende le retour
+impossible. Tu ne peux te dispenser de faire l'aumône aux pauvres
+qui passent tes terres; mais il n'est ni nécessaire ni prudent de
+distribuer tes dons toi-même ni chez toi. Il faut être juste et modéré
+en tout, même dans la bienfaisance: des dons trop fréquents et trop
+considérables sont plutôt un appât qu'un secours pour le pauvre,
+tandis qu'il est juste et bon de lui apparaître parfois sur la route,
+sous la forme d'un hasard heureux qui lui procure un soulagement
+momentané. J'ai conçu à ce sujet un projet dont la situation du
+château et du village rend l'exécution très-facile. Le cabaret est
+situé à l'une des extrémités du village, à l'autre demeure un vieux
+couple honnête et sédentaire; dépose dans ces deux maisons une petite
+somme que tu renouvelleras périodiquement, et dont chaque mendiant qui
+passera aura sa part; il faudra surtout qu'elle lui soit remise non en
+entrant, mais en sortant du village.
+
+--Viens, dit Édouard, et arrangeons cela à l'instant. Il sera temps
+plus tard de nous occuper des détails.
+
+Ils se rendirent aussitôt chez l'aubergiste, puis chez le vieux
+couple, et la sage mesure proposée par le Capitaine eut un
+commencement d'exécution.
+
+--Tu viens de me prouver de nouveau, dit le Baron en reprenant le
+chemin du château, que tout en ce monde dépend d'une bonne pensée et
+d'une forte résolution. C'est ainsi qu'en jugeant sainement et au
+premier coup d'oeil les promenades et les plantations de ma femme, tu
+m'as suggéré des idées pour corriger ses méprises. Je me suis empressé
+de les lui communiquer et ...
+
+--Oh! je m'en suis aperçu, interrompit le Capitaine en riant, et tu as
+fait là une grande faute, car tu l'as offensée, blessée même sans
+la convaincre. Depuis le jour où tu lui as fait cette imprudente
+révélation, elle a entièrement abandonné des travaux qui lui
+procuraient une distraction agréable. N'as-tu pas remarqué qu'elle ne
+nous mène plus jamais dans la cabane de mousse, qu'elle visite parfois
+en secret avec Ottilie?
+
+--Cette petite bouderie ne me décourage point. Quand j'ai la certitude
+qu'un projet est utile et bon, je n'ai de repos que lorsqu'il est
+exécuté. Avec un peu d'adresse et beaucoup de prévenances, nous
+parviendrons facilement à faire adopter à Charlotte nos manières de
+voir. Montrons-lui d'abord la nouvelle carte de mes domaines que tu
+viens d'achever. Tu arriveras ensuite avec des dessins et des gravures
+représentant des établissements et des promenades qui pourraient
+trouver place sur ce plan. Commençons par des suppositions et des
+plaisanteries qu'il nous sera facile de convertir en entreprises
+réelles.
+
+D'après cette convention, on chercha les livres dans lesquels se
+trouvaient les plans de la contrée, sous le rapport rural, et dans
+son état naturel, puis on indiqua sur des feuilles séparées les
+changements que l'art pourrait lui faire subir, en profitant sagement
+des avantages qu'elle offrait déjà, et en créant des beautés
+nouvelles. Le passage de ces suppositions à leur réalisation devenait
+facile.
+
+C'était une occupation agréable que de prendre la carte du Capitaine
+pour base de tous ces projets; mais on ne s'arracha qu'avec peine
+aux premières idées d'après lesquelles Charlotte avait dirigé ses
+plantations. On finit cependant par trouver une route plus facile pour
+arriver au haut de la montagne. Sur le penchant de cette montagne, à
+l'entrée d'un petit bois, on se proposa de construire une maison d'été
+qui devait communiquer avec le château, par la vue du moins; car il
+était convenu que des fenêtres de l'une, le regard embrasserait
+l'autre.
+
+Après avoir bien pris ses mesures, le Capitaine parla de nouveau d'un
+chemin à travers le village, et d'un mur qui maintiendrait le ruisseau
+dans son lit.
+
+--Un chemin plus commode creusé dans la montagne, dit-il, me fournira
+les pierres nécessaires pour ce mur. Dès que les entreprises se
+tiennent et s'enchaînent, tout se fait plus facilement, plus vite et à
+moins de frais.
+
+--Le reste me regarde dit Charlotte. Il faudra, avant tout, se faire
+une juste idée des dépenses; lorsque nous serons d'accord sur ce
+point, nous les diviserons, sinon par semaine, du moins par mois. La
+caisse sera sous ma direction, je paierai les mémoires et je tiendrai
+les comptes.
+
+--Il paraît, dit Édouard en souriant, que tu n'as pas beaucoup de
+confiance en notre modération?
+
+--J'en conviens, mon ami. Les femmes accoutumées à se dominer
+toujours, savent beaucoup mieux que vous autres, Messieurs, renfermer
+leurs volontés et leurs désirs dans les bornes de la raison et du
+devoir.
+
+Les mesures préliminaires furent bientôt prises et les travaux
+commencèrent. Le Capitaine les dirigea seul, et Charlotte, que la
+curiosité amenait sans cesse sur les lieux où s'exécutaient ces
+travaux, ne tarda pas à se convaincre de la supériorité de cet homme
+dans lequel, jusque là, elle n'avait vu qu'un être ordinaire. De son
+côté le Capitaine, en voyant plus souvent et plus intimement la femme
+de son ami, apprit à la connaître et à l'apprécier. Tous deux se
+demandaient des conseils et des avis, ils se communiquaient les motifs
+de leurs manières de voir, et bientôt ils n'avaient plus qu'une seule
+et même opinion.
+
+Il en est des affaires et des relations sociales comme de la danse:
+les personnes qui vont toujours en mesure ensemble se deviennent
+bientôt indispensables, et se sentent entraînées l'une vers l'autre
+par une bienveillance réciproque. Charlotte était tellement sous
+l'empire de ce charme, qu'elle n'éprouva ni chagrin ni regret lorsque
+le Capitaine détruisit un de ses lieux de repos favoris, et qu'elle
+s'était plue à décorer de toutes les beautés champêtres. Cette
+retraite gênait son ami dans l'exécution de ses plans, et elle y
+renonça sans chagrin.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+Tandis que le Capitaine et Charlotte se rapprochaient toujours plus
+intimement, un tendre penchant entraînait Édouard vers Ottilie. Cette
+affection naissante lui avait fait remarquer que la belle enfant, si
+prévenante pour tout le monde, n'en avait pas moins trouvé le moyen de
+s'occuper de lui plus et autrement que des autres. Elle connaissait
+les mets qu'il préférait, et savait, au juste, la quantité de sucre
+qu'il lui fallait pour une tasse de thé. Jamais elle n'oubliait de le
+garantir des courants d'air dont il avait une crainte exagérée, qui
+amenait plus d'une altercation désagréable entre lui et sa femme; car
+Charlotte ne trouvait jamais les appartements assez aérés.
+
+Dans les pépinières et dans les jardins, à la promenade et à la
+maison, partout, enfin, Ottilie prévenait les désirs d'Édouard:
+semblable à un génie protecteur, elle éloignait les objets qui
+auraient pu lui déplaire, et ne mettait jamais à sa portée que ce
+qu'elle savait lui être agréable. Aussi ne se sentait-il vivre
+qu'à ses côtés, et près de lui la silencieuse jeune fille devenait
+communicative.
+
+Le caractère du Baron avait conservé quelque chose d'enfantin et de
+naïf, parfaitement en rapport avec l'extrême jeunesse d'Ottilie. Tous
+deux aimaient à se rappeler l'époque où ils s'étaient vus pour la
+première fois, et qui se rattachait aux amours de Charlotte et
+d'Édouard. Ottilie soutenait qu'elle les avait admirés alors, comme
+le plus beau couple de la ville et de la cour; et quand son ami
+lui répondait qu'alors elle était encore trop enfant pour avoir pu
+conserver un souvenir net et clair de ce passé, elle lui racontait le
+fait suivant, que lui aussi n'avait point oublié:
+
+Un soir le Baron était entré brusquement chez Charlotte, et la petite
+Ottilie, qui se trouvait près de sa belle tante, se réfugia dans ses
+bras, par enfantillage, par timidité, disait elle; mais son coeur
+ajoutait tout bas que la beauté du jeune homme l'avait si vivement
+émue, qu'elle craignait de trahir cette émotion en s'exposant à ses
+regards.
+
+Tout entiers à leurs nouvelles relations, Édouard et son ami
+négligèrent la correspondance et la tenue des livres, dont ils
+s'étaient d'abord occupés avec tant de zèle. La marche des affaires
+leur fit enfin comprendre la nécessité de reprendre ces travaux.
+Ils se donnèrent rendez-vous au bureau, où ils trouvèrent le vieux
+secrétaire que le défaut de direction avait fait retomber dans son
+ancienne apathie. Ne se sentant pas la force de travailler eux-mêmes,
+ils l'accablèrent de besogne, ce qui acheva de le décourager: pour le
+ranimer par leur exemple, le Capitaine se mit à rédiger un mémoire sur
+les nouvelles réformes à faire, et Édouard se disposa à répondre à
+quelques-unes des lettres reçues depuis longtemps; mais il fut si
+peu satisfait de sa rédaction, qu'il déchira plusieurs fois ses
+brouillons, et finit par demander l'heure à son ami.
+
+Pour la première fois depuis bien des années, le Capitaine avait
+oublié de monter sa montre chronométrique, et tous deux sentirent que
+le cours des heures commençait à leur devenir indifférent.
+
+Si sous certains rapports l'activité des hommes diminuait, celle des
+dames semblait s'augmenter chaque jour.
+
+Lorsqu'une passion naissante ou contrariée vient se mêler aux allures
+habituelles d'une famille, la fermentation que cause ce nouvel élément
+reste toujours si longtemps imperceptible, que l'on ne s'en aperçoit
+que lorsqu'il est trop tard pour l'arrêter.
+
+Les liens nouveaux qui commençaient à se former entre nos quatre
+amis produisirent d'abord les résultats les plus heureux; les coeurs
+s'épanouissaient et les penchants particuliers s'annonçaient sous la
+forme d'une bienveillance générale. Chaque couple se sentait heureux
+et s'applaudissait du bonheur de l'autre. De semblables situations
+élèvent l'esprit, dilatent le coeur et donnent à toutes les facultés
+intellectuelles un vague désir de l'immense, un pressentiment de
+l'infini.
+
+Nos amis subirent cette loi jusque dans les circonstances les plus
+insignifiantes; ils se confinèrent beaucoup moins souvent au château,
+et poussèrent leurs promenades beaucoup plus loin qu'à l'ordinaire.
+Édouard et Ottilie prenaient presque toujours le devant, tantôt pour
+aller chercher une voiture, et tantôt pour découvrir des lieux de
+repos inconnus. Le Capitaine et Charlotte suivaient sans défiance
+et sans inquiétude les traces des deux aventuriers; souvent ils les
+oubliaient complètement, tant leur conversation calme et grave en
+apparence avait de charme pour eux.
+
+Un jour ils dirigèrent leur promenade vers l'auberge du village,
+passèrent les ponts et arrivèrent auprès des étangs dont ils suivirent
+les bords que fermaient les collines boisées jusqu'au point où des
+rochers arides les rendaient impraticables. Il paraissait impossible
+de pousser la promenade plus loin. Édouard cependant gravit la
+montagne avec Ottilie; car il savait que dans cette agreste solitude
+il trouverait un moulin aussi remarquable par sa situation que par
+l'ancienneté de sa structure.
+
+Après avoir erré pendant quelque temps au milieu de rochers couverts
+de mousse, il s'aperçut qu'il s'était égaré, ce qui l'inquiéta
+d'autant plus, qu'il n'osa l'avouer à sa compagne. Heureusement il ne
+tarda pas à entendre le bruit du traquet du moulin et le bruissement
+d'un torrent. En suivant la direction de ce bruit, ils s'avancèrent
+sur la pointe d'un roc d'où ils aperçurent à leurs pieds, au fond d'un
+ravin que traversait un ruisseau rapide, une noire et antique maison
+de bois ombragée par des arbres centenaires et des rochers à pic.
+Ottilie se décida courageusement à descendre vers cet abîme, Édouard
+marcha devant elle; se retournant à chaque instant, il admirait
+l'équilibre gracieux avec lequel cette jeune fille se balançait, pour
+ainsi dire, au-dessus de sa tête; mais dès que les pierres qui lui
+servaient de marches se trouvaient à des distances trop éloignées,
+il lui tendait la main et elle y posait la sienne. Parfois même elle
+s'appuyait sur son épaule, et alors il lui semblait qu'un être céleste
+daignait le toucher pour se mettre en rapport avec lui. Dans son
+exaltation, il aurait voulu la voir chanceler, afin d'avoir un
+prétexte pour la recevoir dans ses bras et la presser sur son coeur,
+et cependant il n'aurait pas osé appuyer sa poitrine sur la sienne; il
+aurait craint non-seulement de l'offenser, mais même de la blesser.
+
+Nous ne tarderons pas à apprendre à connaître la cause de cette
+crainte.
+
+Arrivé enfin au moulin, il s'assit en face d'Ottilie devant une petite
+table sur laquelle la meunière venait de placer une jatte de lait,
+tandis que le meunier courait au-devant de Charlotte et du Capitaine
+pour les amener par un sentier commode et sûr.
+
+Après avoir contemplé un instant en silence sa charmante compagne,
+Édouard lui dit avec un trouble visible:
+
+--J'ai une grâce à vous demander, chère Ottilie, et si vous croyez
+devoir me la refuser, pardonnez-moi, du moins, de ne pas avoir eu le
+courage de me taire. Vous portez sur votre poitrine le portrait de
+votre père, homme excellent que vous avez à peine connu, et qui,
+certes, mérite une place sur votre coeur; mais le médaillon est si
+grand ... je tremble quand vous prenez un enfant sur vos bras, quand
+la voiture penche, quand un valet passe trop près de vous, quand vous
+marchez sur un sentier raboteux ... Si le verre venait à se briser!...
+Cette idée me torture sans cesse!... J'ai souffert horriblement tout
+à l'heure en vous voyant descendre les rochers ... Ne bannissez pas ce
+portrait de votre pensée, donnez-lui la place la plus belle dans votre
+chambre, au chevet de votre lit; mais éloignez-le de votre sein ...
+Ma crainte est exagérée peut-être, mais il m'est impossible de la
+surmonter.
+
+Ottilie l'avait écouté en silence et les yeux fixés vers la terre. Dès
+qu'il cessa de parler, elle détacha le portrait de la chaîne qui le
+retenait, le pressa contre son front, leva les yeux vers le ciel
+plutôt que vers son ami, et lui remit le médaillon sans hésitation et
+sans empressement.
+
+--Prenez-le, lui dit-elle, vous me le rendrez quand nous serons de
+retour au château, ou plutôt, lorsque je lui aurai trouvé une place
+convenable dans ma chambre. Voilà tout ce que je puis faire pour vous
+prouver que je sais apprécier votre bienveillante sollicitude.
+
+Édouard n'osa appuyer ses lèvres sur le médaillon; mais il saisit la
+main de la jeune fille et la porta sur ses yeux. C'étaient les deux
+plus belles mains qui se fussent jamais unies. Il lui semblait qu'une
+barrière mystérieuse qui, jusque là, l'avait séparé d'elle, venait de
+disparaître pour toujours.
+
+Le meunier revint en ce moment suivi de Charlotte et du Capitaine. Les
+amis se retrouvèrent avec plaisir: on se rafraîchit en buvant du lait,
+on se reposa sur le gazon, et le temps s'écoula au milieu d'une douce
+conversation.
+
+Il fallut songer au retour. Suivre le chemin que le meunier avait fait
+prendre à Charlotte et au Capitaine, eût été trop monotone, Édouard
+proposa un sentier qui conduisait à travers les rochers jusque sur les
+bords de l'étang. On le prit sans hésiter, et tous eurent lieu d'en
+être satisfaits. Cette route, quoique fatigante, n'avait rien de
+dangereux, et offrait à chaque instant les points de vue les plus
+pittoresques et les plus inattendus. Ici s'étendaient des villages,
+des bourgs et des prairies; là, des collines boisées s'échelonnaient
+avec grâce, et plus loin une charmante métairie se cachait au milieu
+des arbres qui couronnaient la plus haute de ces collines.
+
+Un bois touffu borna tout à coup la vue, et lorsque nos promeneurs
+l'eurent traversé, ils se trouvèrent, à leur grande satisfaction, sur
+la montagne en face du château, et à la place où, d'après les plans du
+Capitaine, devait bientôt s'élever une jolie maison d'été. Après une
+courte halte, on descendit jusqu'à la cabane de mousse, et, pour la
+première fois, les quatre amis s'y trouvèrent réunis. La conversation
+roula naturellement sur les difficultés du terrain que l'on venait de
+parcourir. Le Capitaine assura que rien n'était plus facile que d'y
+tracer une route commode et pittoresque. Chacun donna son opinion sur
+cette route, et les imaginations s'exaltèrent au point que, de la
+pensée du moins, on la voyait déjà finie, et l'on s'y promenait avec
+délices. Charlotte détruisit tout à coup ces rêves charmants en
+calculant la dépense qu'occasionnerait un pareil travail.
+
+--Il sera facile de lever cette difficulté, répliqua Édouard: la
+petite métairie si pittoresquement située sur la colline ne me
+rapporte presque rien, je la vendrai, et ce capital, employé à nous
+procurer un plaisir de tous les jours, sera mieux placé que dans ce
+bien dont j'ai tant de peine à me faire payer le mince fermage.
+
+Charlotte ne trouva plus d'objection à faire, et le Capitaine proposa
+de vendre les terres en détail, afin d'en tirer une somme plus forte.
+Les tracasseries inséparables d'un pareil morcellement effrayèrent
+Édouard et l'on décida, d'un commun accord, que la métairie serait
+vendue à un bon fermier qui la désirait depuis longtemps. On savait
+qu'il faudrait lui accorder des termes, ce qui était facile, puisqu'on
+pouvait régler la marche des travaux d'après les époques du paiement.
+
+A peine nos amis furent-ils de retour au château, que le Capitaine
+étala ses plans et ses cartes sur une grande table; on les consulta
+afin d'harmoniser les nouveaux projets avec les anciens. Plusieurs
+changements étaient en effet devenus indispensables; mais la place
+de la maison d'été resta irrévocablement fixée sur le penchant de la
+montagne en face du château.
+
+Ottilie qui ne se permettait jamais de donner son avis avait gardé un
+profond silence. Le Baron poussa devant elle les cartes et les plans
+que le Capitaine ne semblait avoir étalés que pour Charlotte, et la
+pria si instamment et avec tant de bonté de dire sa pensée, puisque
+rien n'était fait encore, qu'elle se laissa entraîner.
+
+--C'est là, dit-elle, en posant le bout de son doigt sur le point le
+plus élevé de la montagne, oui, c'est là que je ferais construire la
+maison d'été. Il est vrai qu'on n'y verrait pas le château, mais on
+jouirait d'un avantage réel, celui d'avoir sous ses yeux des sites
+nouveaux et des objets tout à fait différents de ceux que nous voyons
+tous les jours ici. Sur cette plate-forme, la vue est vraiment
+admirable; j'en ai été frappée, et cependant je n'ai fait qu'y passer.
+
+--Elle a raison, s'écria Édouard, comment cette idée ne nous est-elle
+pas venue? N'est-ce pas, Ottilie, continua-t-il en posant à son tour
+le doigt sur la carte, c'est bien là que doit s'élever la maison
+d'été?
+
+Ottilie fit un signe affirmatif, et le Baron traça un grand carré
+long, au crayon, sur le point indiqué. Le Capitaine se sentit blessé
+au coeur en voyant ainsi salir sa carte si soigneusement dessinée et
+lavée. Il se contint cependant, et eut même la générosité d'approuver
+l'avis d'Ottilie.
+
+--Oui, oui, dit-il, ce n'est pas seulement pour prendre une tasse de
+café ou pour manger un poisson avec plus d'appétit qu'à l'ordinaire
+qu'on fait de longues promenades et qu'on construit des maisons de
+campagne. Nous demandons de la variété et des objets nouveaux. Tes
+ancêtres, mon cher Édouard, ont sagement placé ce château à l'abri des
+vents et à la portée de toutes les choses nécessaires à la vie. Une
+demeure spécialement consacrée aux parties de plaisir ne saurait être
+mieux située que sur la plate-forme qu'Ottilie vient de désigner; nous
+y passerons certainement des heures fort agréables.
+
+Édouard était triomphant, la certitude que l'idée de sa jeune amie
+était réellement bonne, le rendait plus fier et plus heureux que s'il
+avait eu lui-même cette idée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+Dès le lendemain matin, le Capitaine visita le lieu indiqué, et il le
+trouva en effet le seul convenable. Dans le courant de la journée, il
+y conduisit ses amis; on fit et on refit des dessins, des plans et des
+calculs, puis on s'occupa sérieusement de la vente de la métairie. Ce
+fut ainsi que les deux hommes se trouvèrent jetés de nouveau dans une
+vie active et agitée.
+
+L'anniversaire de la naissance de Charlotte n'était pas très-éloigné,
+et le Capitaine chercha à persuader à son ami qu'il était de son
+devoir de célébrer ce jour en faisant poser à sa femme la première
+pierre de la maison d'été. Connaissant l'aversion du Baron pour ces
+sortes de solennités, il s'était attendu à une vive opposition; mais
+Édouard céda sans difficultés. Il s'était dit à lui-même qu'une fête
+en l'honneur de sa femme, l'autoriserait à en donner une plus tard
+pour célébrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie.
+
+Tant d'entreprises projetées, qui toutes avaient déjà un commencement
+d'exécution, occupèrent sérieusement Charlotte; parfois même elles lui
+causèrent de graves inquiétudes, et alors elle passait une partie de
+ses journées à calculer les dépenses probables en les comparant à
+l'état de leur fortune. On se voyait peu pendant le jour, mais le soir
+on se cherchait avec plus d'empressement.
+
+Pendant ce temps Ottilie acheva de s'assurer, sans le savoir, le
+gouvernement absolu de la maison; et pouvait-il en être autrement? La
+nature l'avait créée pour la vie domestique, l'intérieur du ménage
+était son univers, là seulement elle se sentait heureuse et libre.
+Le Baron ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne se prêtait que par
+complaisance aux longues excursions, et qu'elle aimait, surtout, à
+revenir le soir assez tôt pour diriger et surveiller les apprêts du
+souper. Toujours empressé de prévenir ses moindres désirs, il abrégea
+les heures de promenades, et remplit les soirées par la lecture de
+poésies passionnées dont il augmentait le charme dangereux par la
+chaleur de son débit.
+
+Une convention tacite semblait avoir fixé la place que chacun des
+quatre amis devait occuper pendant ces lectures: Charlotte était
+assise sur le canapé; Ottilie, en face d'elle sur une chaise, avait
+le Capitaine à sa gauche et Édouard à sa droite. Quand il lisait, il
+poussait la bougie du côté de la jeune fille qui s'approchait toujours
+plus près de lui, et suivait les lignes des yeux; car elle aimait
+mieux se fier à sa vue qu'à la voix d'un autre. Loin de se fâcher,
+ainsi qu'il en avait l'habitude, en pareille occasion, il penchait son
+livre vers elle, s'arrêtait quand il était arrivé à la fin de la page,
+et attendait, pour la retourner, qu'elle l'eût averti par un regard
+qu'il le pouvait sans la gêner. Ce manège n'échappa ni à Charlotte ni
+au Capitaine, qui se bornèrent à en plaisanter entre eux. L'amour
+qui unissait Édouard et Ottilie ne commença à les inquiéter,
+que lorsqu'une circonstance fortuite leur en révéla tout à coup
+l'existence et la force.
+
+Un soir, une visite importune les avait tous mis de mauvaise humeur.
+Édouard proposa de chasser cette fâcheuse disposition en faisant de la
+musique, et il demanda sa flûte dont il ne s'était pas servi depuis
+très-longtemps. Charlotte chercha les sonates qu'elle avait l'habitude
+d'exécuter avec son mari; mais elle ne les trouva pas, et Ottilie
+finit par avouer en balbutiant qu'elle les avait emportées dans sa
+chambre pour les étudier.
+
+--En ce cas, vous pourriez m'accompagner? s'écria Édouard dont les
+yeux étincelèrent de joie.
+
+--Je l'espère, répondit la jeune fille.
+
+Elle courut chercher les sonates, et revint se placer au piano. Son
+jeu frappa le petit auditoire de surprise, presque d'admiration, car
+elle s'était identifiée avec les manières d'Édouard, qu'elle avait
+quelquefois entendu exécuter ces morceaux avec sa femme.
+
+Si Charlotte savait presser et ralentir le mouvement et se plier à
+toutes les imperfections musicales de son mari, par complaisance et
+peut-être aussi pour lui donner une preuve de la supériorité de son
+talent, Ottilie ne jouait que pour accompagner l'ami dont les défauts
+étaient devenus les siens; elle se les était appropries, parce que
+tout ce qui venait de cet ami lui était cher et lui paraissait une
+perfection. Les morceaux exécutés, avec cette harmonie de coeur,
+formaient un tout souvent très-irrégulier, et si agréable, pourtant,
+que le compositeur lui-même n'aurait pu, sans un vif plaisir, entendre
+son oeuvre ainsi défigurée et embellie en même temps.
+
+Après ce singulier événement Charlotte et le capitaine se regardèrent
+en silence, et avec le sentiment qu'on éprouve en voyant des enfants
+commettre certaines inconséquences qui peuvent avoir des suites
+fâcheuses. Cependant on n'ose les leur défendre, dans la crainte
+de les éclairer sur des dangers qu'ils ignorent, et qu'un hasard
+favorable peut faire disparaître, tandis qu'un avertissement direct
+hâte souvent la catastrophe que l'on veut prévenir, et a toujours
+l'inconvénient de prouver l'existence d'un mal dont il ne faudrait pas
+même supposer la possibilité.
+
+Au reste, en lisant ainsi dans ces coeurs naïfs, Charlotte et son ami
+furent forcés de reconnaître qu'un penchant semblable les unissait.
+Chez eux il était peut-être plus dangereux encore, car ils le
+prenaient au sérieux, et la nature de leur caractère les autorisait à
+compter l'un sur l'autre, dans toutes les éventualités possibles.
+
+Dès le lendemain, le Capitaine évita de se trouver sur les lieux où
+s'exécutaient les travaux, à l'heure où Charlotte avait l'habitude de
+s'y rendre. La première fois elle attribua son absence au hasard, puis
+elle devina son intention, et l'estime, l'admiration se mêlèrent à
+l'amour qu'il lui avait inspiré malgré lui.
+
+Si le Capitaine évitait Charlotte, il cherchait à se dédommager de
+cette privation, en s'occupant plus activement des préparatifs de la
+fête dont elle devait être l'héroïne. Sous prétexte de faire tirer
+les pierres dont il avait besoin pour la maison, il fit travailler
+secrètement aux deux routes qui devaient conduire à la montagne en
+face du château, car il voulait qu'elles fussent prêtes pour la veille
+de cette fête. La cave de la maison d'été était creusée, et une belle
+pierre semblait attendre l'instant d'être posée. Cette activité
+mystérieuse, la résolution qu'il avait prise de vaincre son amour, le
+rendait silencieux et embarrassé, lorsque le soir il se trouvait pour
+ainsi dire seul avec Charlotte, le Baron ne s'occupant que d'Ottilie.
+
+Un soir cependant Édouard s'aperçut que sa femme et son ami
+ne s'adressaient que des monosyllabes, et à des intervalles
+très-éloignés. Attribuant leur silence à l'ennui, il les engagea
+à exécuter ensemble un morceau de piano et de violon. Il eût été
+difficile de justifier un refus; ils choisirent une ouverture
+difficile qu'ils aimaient tous deux et qu'ils exécutèrent avec autant
+d'ensemble que de talent. L'autre couple les écouta avec satisfaction.
+
+--Ils sont plus forts que nous, chère Ottilie, murmura le Baron à
+l'oreille de la jeune fille; admirons-les et soyons heureux ensemble.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+Tout avait réussi au gré des désirs du Capitaine. Un mur enfermait le
+ruisseau, une route nouvelle traversait le village, passait à côté
+de l'église, se confondait avec l'ancien sentier de Charlotte, le
+quittait pour s'élever en serpentant, laissait la cabane de mousse à
+gauche, et montait doucement, et par un détour nouveau, jusqu'au haut
+de la montagne.
+
+Dès le matin le château était rempli par les hôtes invités pour la
+fête de Charlotte. Tout le monde se rendit à l'église, où l'on trouva
+les habitants de la commune vêtus de leurs plus beaux habits. Le
+sermon terminé, le cortège se mit en marche dans l'ordre indiqué par
+le Capitaine. Les enfants mâles, les jeunes garçons et les hommes
+ouvraient le marche; les maîtres du château et leurs invités suivaient
+cette avant-garde; les femmes de Charlotte, les petites filles, les
+jeunes villageoises et leurs mères, fermaient le cortège.
+
+A un détour de la route on arriva sur un plateau de rochers où le
+Capitaine fit faire une courte halte à ses amis et à leurs hôtes,
+autant pour les reposer que pour leur faire remarquer la beauté du
+coup d'oeil dont on jouissait de ce point de vue si adroitement
+ménagé. En levant les yeux vers la cime de la montagne, ils voyaient
+les hommes gravir lentement et en bon ordre vers cette cime;
+en laissant errer leurs regards dans le fond, ils découvraient
+non-seulement une campagne riche et fertile, mais le gracieux cortège
+des femmes qui montaient légèrement vers eux. Un beau soleil éclairait
+ce tableau, et Charlotte, émue jusqu'aux larmes, pressa en silence la
+main de son ami.
+
+Lorsqu'on atteignit enfin la plate-forme où devait s'élever la maison
+d'été, les hommes s'étaient déjà placés en demi-cercle autour des
+fossés destinés aux murs des fondements. Un maçon, en costume de fête
+et décoré de tous les insignes de son état, invita Charlotte et sa
+suite à descendre dans ces fossés. Personne ne se fit répéter cette
+invitation. Une belle pierre de taille était disposée de manière à
+être facilement posée. Le maçon, tenant le marteau d'une main et la
+truelle de l'autre, prononça en vers naïfs un discours dont nous ne
+donnons ici que le résumé en prose.
+
+«Lorsqu'on veut élever un bâtiment, il ne faut jamais perdre de
+vue trois points principaux, sans lesquels il n'y a pas de bonne
+construction possible. Le premier est le choix d'un emplacement
+convenable, le second la solidité des fondements, le troisième la
+perfection de l'exécution des détails et de l'ensemble.
+
+«Le premier dépend de celui qui fait bâtir. Dans les villes, les
+souverains ou les autorités légales déterminent la place que doit
+occuper telle ou telle maison, tel ou tel édifice. A la campagne, le
+seigneur du canton a, seul, le droit de dire, sans autre considération
+que celle de sa volonté: C'est ici et non ailleurs que s'élèvera mon
+château ou ma maison de plaisance.»
+
+Édouard et Ottilie, placés très-près l'un de l'autre, n'osèrent ni se
+regarder, ni lever les yeux sur le Capitaine et sur Charlotte, dans la
+crainte de lire sur leurs traits que ce n'était pas le seigneur, mais
+une jeune fille qui avait choisi la place de la maison d'été.
+
+«Le troisième point, continua l'orateur, c'est-à-dire, la perfection
+de l'exécution des détails et de l'ensemble, demande le concours de
+tous les métiers. Le second, c'est-à-dire la solidité des fondements,
+ne regarde que le maçon; et ce point, une fausse modestie ne
+m'empêchera pas de le proclamer hautement, est le plus important.
+C'est un travail solennel, aussi est-ce solennellement que nous vous
+invitons à le sanctionner par votre présence et par votre concours. Il
+s'accomplit dans les profondeurs mystérieuses que nous creusons après
+de longues et graves méditations. Bientôt les nobles témoins qui
+tiennent de nous faire l'honneur de descendre ici avec nous pour voir
+poser la première pierre, remonteront sur la surface de la terre.
+Bientôt ils seront remplacés dans ces galeries souterraines par des
+pierres cimentées, qui en rendront l'entrée impossible.
+
+«Cette pierre fondamentale dont les angles réguliers indiquent la
+régularité du bâtiment, et dont la position perpendiculaire doit faire
+pressentir quel sera l'aplomb des murailles et l'équilibre parfait de
+l'ensemble de l'édifice, nous pourrions nous borner à la poser sur le
+sol, ainsi que toutes celles qui vont la suivre. Leur surface polie
+et uniforme et leur pesanteur suffiraient pour les consolider, et
+cependant nous ne leur refuserons pas la chaux qui les unira plus
+étroitement encore. C'est ainsi que les époux que l'amour a rapprochés
+deviennent inséparables quand la loi a cimenté les liens du coeur.
+
+«Il est peu agréable de rester oisifs au milieu de travailleurs
+ardents; nous espérons donc que vous ne nous refuserez pas l'honneur
+de travailler avec nous.»
+
+A ces mots il présenta à Charlotte sa truelle remplie de chaux mêlée
+de sable, et lui fit signe d'étendre ce mélange sous la pierre; ce
+qu'elle exécuta avec autant de grâce que d'adresse. Le Baron, le
+Capitaine, Ottilie et une partie des invités se prêtèrent avec la même
+bonne volonté à cette cérémonie. La pierre tomba sur la couche de
+chaux; le maçon présenta le marteau à Charlotte et la pria d'annoncer,
+par trois coups vigoureusement frappés, l'union inséparable de la
+pierre avec le sol qui portera la construction nouvelle. Cette
+formalité remplie, le maçon reprit son discours.
+
+«Le travail du maçon, dit-il, est prédestiné d'avance à passer
+inaperçu. La terre cache les fondements qu'il a construits avec tant
+de peines et tant d'intelligence; il n'a pas même le droit de se
+plaindre, quand le menuisier, le peintre et le sculpteur décorent ses
+plus hardies murailles, et font oublier ainsi son oeuvre en faveur des
+leurs. Pour lui point de gloire, point de triomphe de vanité!
+S'il fait bien, c'est pour sa propre satisfaction; il faut que le
+témoignage de sa conscience lui suffise, il n'a pas d'autre récompense
+à espérer. Lorsqu'il passe près d'un palais qu'il a bâti, lui seul
+reconnaît son ouvrage dans les murs et les voûtes, décorés avec tant
+d'éclat; si, en les construisant, il avait commis la plus légère
+faute, ils s'écrouleraient et feraient rentrer dans le néant tous
+ces ornements fragiles qui, seuls cependant, attirent l'attention et
+obtiennent des éloges.»
+
+«Celui qui fait le mal à l'ombre du mystère, vit dans la crainte
+perpétuelle qu'un événement imprévu vienne le trahir; pourquoi celui
+qui fait le bien sans qu'on daigne s'en apercevoir, n'espérerait-il
+pas qu'un jour on lui rendra justice?
+
+«Les hommes qui vivront longtemps après nous fouilleront peut-être ces
+fondements, et alors leur solidité témoignera de notre zèle, de notre
+adresse et de notre mérite. Qu'ils trouvent auprès de ces pierres
+quelques autres témoins de notre existence, et que ces témoins soient
+d'une nature moins sévère et moins grave. Voyez ces boîtes de métal,
+elles renferment des narrations écrites; sur ces plaques de cuivre,
+on lit plus d'une inscription curieuse; ce beau flacon de cristal
+contient un vin généreux, et l'on trouvera dans l'étui qui le renferme
+le nom de son cru, la date de l'année où il fut porté au pressoir; ces
+pièces de monnaies, toutes frappées depuis peu, donneront la date de
+cette construction.
+
+«Nous tenons tous ces objets de la libéralité du noble seigneur qui
+fait bâtir. Si quelques-uns des spectateurs éprouvaient le désir
+d'envoyer à la postérité un messager de leurs pensées, une preuve de
+leur passage sur la terre, il y a encore de la place près de la pierre
+que nous venons de poser!»
+
+L'orateur se tut et regarda autour de lui; mais, ainsi que cela arrive
+presque toujours en pareil cas, personne ne s'était préparé, et tout
+le monde garda le silence, honteux de s'être laissé surprendre ainsi.
+Tout à coup un jeune officier sortit de la foule et s'écria gaîment:
+
+--Je ne laisserai pas ce dépôt mystérieux se fermer pour toujours,
+sans y ensevelir mon offrande. Arrachant aussitôt un des boutons de
+son uniforme, il le remit au maçon.
+
+--J'espère, continua-t-il, que cet insigne belliqueux vaut bien la
+peine de parler un jour de nous à ceux qui n'existent pas encore.
+
+Cette heureuse idée trouva de nombreux imitateurs; les dames surtout
+se dépouillaient avec un empressement passionné de leurs flacons, de
+leurs bijoux, petits peignes et autres objets de toilette. Ottilie
+seule n'avait rien donné encore. A un signe d'Édouard, elle ôta de son
+cou la chaîne dont elle avait déjà détaché le portrait de son père, et
+la posa doucement sur les autres objets jetés pêle-mêle dans un coffre
+solide. Le Baron ferma aussitôt le couvercle, le fit cimenter et le
+couvrit lui-même de chaux.
+
+La cérémonie était terminée, et le maçon reprit la parole d'un air
+grave:
+
+«En posant ces fondements nous croyons travailler pour l'éternité,
+et cependant la conscience de la fragilité des choses humaines nous
+domine malgré nous; le petit trésor que nous venons de renfermer dans
+ce coffre en est une preuve certaine. Nous pressentons qu'un jour on
+l'ouvrira, et pour qu'on puisse l'ouvrir, il faut qu'il soit détruit,
+le bâtiment qui n'est pas encore terminé!
+
+«Nous le terminerons cependant! pour nous en donner le courage,
+repoussons les pensées d'avenir, revenons au présent! Après la joyeuse
+fête de ce jour, nous reprendrons notre travail avec une ardeur
+nouvelle. Que les nombreux artisans qui ne peuvent exercer leurs
+talents qu'après nous, ne soient pas réduits à attendre que la maison
+s'élève promptement, et que bientôt, par les fenêtres qui n'existent
+pas encore, le maître qui fait bâtir, sa noble dame et ses hôtes,
+puissent admirer la belle et fertile contrée que l'on découvre du haut
+de cette montagne. Qu'ils me permettent tous de boire à leur santé.»
+
+Un de ses camarades lui présenta un grand et beau verre à patte. Il le
+vida d'un trait et le lança en l'air, car en brisant le vase où l'on a
+bu dans un moment de joie, on prouve que cette joie était excessive et
+sans pareille.
+
+Les débris du verre ne retombèrent point sur la terre; on allait
+crier au miracle, lorsqu'on découvrit la cause toute naturelle de ce
+singulier incident.
+
+Le côté du bâtiment opposé à celui dont l'on venait de poser la
+première pierre, était déjà fort avancé, et les murs si hauts qu'on
+ne pouvait y travailler que sur des échafaudages. Une partie des
+habitants de la contrée était montée sur ces échafaudages, et l'un
+d'eux reçut le verre que le maçon avait lancé dans cette direction.
+
+Voyant dans ce hasard un heureux pronostic pour son avenir, il montra
+en triomphe le verre sur lequel étaient gravées les lettres _E, O_,
+initiales des prénoms du Baron (Édouard-Othon). Ce verre était un
+présent qu'un de ses parents lui avait fait dans sa première jeunesse,
+et comme il n'y attachait pas un très-grand prix, il avait permis
+qu'on le donnât au maçon pour la cérémonie.
+
+La foule avait quitté l'échafaudage. Les invités du château les plus
+jeunes et les plus lestes s'empressèrent d'y monter; ils savaient
+combien une belle vue dont on jouit sur le haut d'une montagne,
+s'embellit encore quand on peut s'élever de quelques toises de plus.
+Ils découvrirent en effet plusieurs villages nouveaux, et prétendirent
+qu'ils distinguaient le long sillon d'argent du fleuve qui coulait à
+plusieurs lieues de là; quelques-uns furent jusqu'à soutenir qu'ils
+voyaient les clochers de la capitale.
+
+Lorsqu'on se tournait vers les collines boisées derrière lesquelles
+s'élevait une longue chaîne de montagnes bleuâtres, on se croyait
+transporté dans un autre monde; car le regard se reposait avec
+bonheur sur la large et paisible vallée où dormaient, entre de vertes
+prairies, trois étangs entourés d'aulnes, de platanes et de peupliers.
+
+--Si ces nappes d'eau étaient réunies et formaient un seul lac,
+s'écria un jeune homme, ce point de vue ne laisserait plus rien à
+désirer, il aurait le cachet de grandeur qui lui manque.
+
+--La chose serait faisable, dit le Capitaine.
+
+--C'est possible, répondit vivement Édouard; mais je m'y opposerais
+formellement, s'il fallait sacrifier mes platanes et mes peupliers.
+Voyez comme ils se groupent délicieusement autour de l'étang du
+milieu. Tous ces beaux arbres, ajouta-t-il en se penchant à l'oreille
+d'Ottilie, je les ai plantés moi-même.
+
+--En ce cas, ils sont encore bien jeunes.
+
+--Ils ont à peu près votre âge. Oui, chère Ottilie, je plantais déjà
+lorsque vous n'étiez encore qu'au berceau.
+
+Un dîner splendide avait été préparé au château; les convives y firent
+honneur. En sortant de table l'on fut visiter le village, où, d'après
+les ordres du Capitaine, chaque famille s'était réunie sur le seuil de
+sa demeure: les vieillards étaient assis sur des bancs neufs, et les
+jeunes gens se tenaient debout sous les arbres nouvellement plantés,
+comme si le hasard seul les eût groupés ainsi. Il était impossible de
+ne pas admirer la métamorphose subite qui, d'un hameau sale, pauvre
+et irrégulier, avait fait un village où tout respirait la propreté,
+l'ordre et l'aisance.
+
+Lorsque les invités se furent retirés, et que nos quatre amis se
+retrouvèrent seuls dans la grande salle que quelques instants plus tôt
+une société bruyante avait encombrée, ils respirèrent plus librement;
+car un petit cercle que des affections sincères ont formé, souffre
+toujours quand une société nombreuse le force à s'étendre. Leur
+satisfaction cependant ne fut pas de longue durée, le Baron reçut une
+lettre qui lui annonçait de nouveaux hôtes.
+
+--Le Comte arrive demain, s'écria-t-il après avoir lu cette lettre.
+
+--En ce cas la Baronne n'est pas loin, répondit Charlotte.
+
+--Elle arrivera deux heures après le Comte, et ils partiront ensemble
+après avoir passé une journée et une nuit avec nous.
+
+--Il faut nous préparer de suite à les recevoir; à peine en avons-nous
+le temps. Qu'en penses-tu, Ottilie? dit Charlotte.
+
+La jeune fille demanda à sa tante quelques instructions générales sur
+ses intentions, et s'éloigna aussitôt pour les faire exécuter.
+
+Le Capitaine profita de son absence pour demander à Charlotte et à son
+mari quels étaient ces deux personnages qu'il ne connaissait que de
+nom. Les époux lui apprirent que le Comte et la Baronne, quoique
+mariés chacun de leur côté, n'avaient pu se voir sans s'aimer
+passionnément. Cet amour, qui avait troublé deux ménages, avait causé
+tant de scandale, que le divorce était devenu nécessaire. La Baronne
+seule avait pu l'obtenir, et le Comte s'était vu forcé de rompre avec
+elle, en apparence du moins, car s'il ne pouvait plus la voir en
+ville et à la cour, il se dédommageait de cette privation aux eaux et
+pendant les voyages auxquels il consacrait la plus grande partie de sa
+vie.
+
+Si Édouard et sa femme n'approuvaient pas entièrement cette conduite,
+ils ne se sentaient pas le courage de condamner des personnes avec
+lesquelles ils étaient liés depuis leur première jeunesse, aussi
+avaient-ils conservé avec elles des relations de bonne amitié. En ce
+moment cependant leur arrivée au château causa à Charlotte une vague
+inquiétude, dont sa nièce était l'objet involontaire; car elle
+craignait l'influence qu'un pareil exemple pourrait exercer sur
+l'esprit de cette enfant. Édouard aussi était peu satisfait de cette
+visite, mais pour des causes bien différentes.
+
+--Ils auraient mieux fait de venir quelques jours plus tard, dit-il au
+moment où Ottilie rentrait dans la salle, nous aurions eu au moins le
+temps de terminer la vente de la métairie. Le projet du contrat est
+rédigé, j'en ai fait une copie, il nous en faudrait une seconde, et le
+vieux secrétaire est malade.
+
+Charlotte et le Capitaine offrirent de faire cette copie, mais
+il refusa, parce qu'il ne voulait pas, dit-il, abuser de leur
+complaisance.
+
+--Je me charge de ce travail, s'écria Ottilie.
+
+--Toi? dit Charlotte, mais tu n'en finiras jamais.
+
+--Il est vrai, ajouta le Baron, que cet acte est fort long, et qu'il
+me faudrait la copie après-demain matin.
+
+--Vous l'aurez.
+
+Et s'emparant du papier qu'il tenait à la main, Ottilie sortit avec
+précipitation.
+
+Le lendemain matin nos amis se placèrent de bonne heure aux fenêtres
+du salon, et leurs regards se fixèrent sur la route par laquelle le
+Comte et la Baronne devaient arriver. Bientôt Édouard aperçut un
+cavalier dont les allures ne lui étaient pas inconnues; craignant
+de se tromper, il pria son ami, dont la vue était meilleure que la
+sienne, de lui décrire le costume et la tournure de ce voyageur.
+Le Capitaine s'empressa de lui donner ces détails, mais le Baron
+l'interrompit et s'écria:
+
+--C'est lui! oui, c'est Mittler! Par quel hasard inexplicable
+permet-il à son cheval de marcher ainsi d'un pas tranquille et lent?
+
+C'était en effet Mittler; on l'accueillit avec une joie cordiale.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas venu hier? lui demanda le Baron.
+
+--Parce que je n'aime pas les fêtes bruyantes. J'arrive aujourd'hui,
+pour célébrer avec vous seuls, et en paix, le lendemain de
+l'anniversaire de la naissance de notre excellente amie.
+
+--Comment vous a-t-il été possible de trouver assez de temps pour nous
+faire ce plaisir? dit Édouard en riant.
+
+--Je désire que ma visite vous soit en effet agréable; en tout cas,
+vous la devez à une observation que je me suis faite à moi-même ce
+matin. J'ai tout récemment rétabli l'harmonie dans une famille qu'un
+malentendu avait divisée, et j'y ai fort gaîment passé une partie de
+la journée d'hier. Ce matin je me suis dit: Tu ne partages jamais
+que le bonheur qui est ton ouvrage, c'est de l'égoïsme, c'est de
+l'orgueil. Réjouis-toi donc aussi avec les amis dont jamais rien n'a
+troublé la bonne intelligence. Aussitôt dit, aussitôt fait, je savais
+qu'on venait de célébrer ici une fête de famille, et me voilà.
+
+--Je conçois, dit Charlotte, qu'une société bruyante et nombreuse vous
+déplaise et vous fatigue; mais j'aime à croire que vous verrez avec
+plaisir les amis que nous attendons aujourd'hui. Ils ne vous sont pas
+inconnus; je dirai plus, ils ont déjà plus d'une fois mis votre esprit
+conciliant à l'épreuve; vos efforts ont échoué contre une passion
+obstinée ... Enfin, le Comte et la Baronne ne tarderont pas à arriver.
+
+Mittler saisit son chapeau et sa cravache, et s'écria avec colère:
+
+--Ma mauvaise étoile ne me laissera donc pas un instant de repos!
+Aussi, pourquoi suis-je sorti de mon caractère? pourquoi suis-je venu
+ici sans y avoir été appelé? J'ai mérité d'en être chassé! Oui, je
+suis chassé d'ici par ces gens-là, car je ne resterai pas un seul
+instant sous le toit qui les abrite. Prenez garde à vous, ils portent
+malheur! Leur présence est un levain qui met tout en fermentation!
+
+Charlotte chercha vainement à le calmer; il continua avec une
+véhémence toujours croissante:
+
+--Celui qui par ses paroles ou par ses actions attaque le mariage,
+cette base fondamentale de toute société civilisée, de toute morale
+possible, celui-là, dis-je, a affaire à moi! Si je ne puis le
+convaincre, le maîtriser, je n'ai plus rien à démêler avec lui! Le
+mariage est le premier et le dernier échelon de la civilisation; il
+adoucit l'homme sauvage et fournit à l'homme civilisé des moyens
+nobles et grands pour pratiquer les vertus les plus difficiles. Aussi
+faut-il qu'il soit indissoluble, car il donne tant de bonheur général
+qu'on ne saurait faire attention au malheur individuel. Ce malheur,
+au reste, existe-t-il en effet? Non, mille fois non! On cède à
+un mouvement d'impatience, on cède à un caprice et on se croit
+malheureux! Calmez votre impatience, domptez votre caprice, et vous
+vous applaudirez d'avoir laissé exister ce qui doit être toujours! Il
+n'est point de motifs assez puissants pour justifier une séparation!
+Le cours de la vie humaine amène avec lui tant de joies et tant de
+douleurs, qu'il est impossible de déterminer la dette que deux époux
+contractent l'un envers l'autre; ce compte-là ne peut se régler que
+dans l'éternité. Je conviens que le mariage gêne quelquefois, et
+cela doit être ainsi. Ne sommes-nous pas aussi mariés avec notre
+conscience, qui souvent nous tourmente plus que ne pourrait le faire
+le plus mauvais mari ou la plus méchante femme? et qui oserait dire
+hautement qu'il a divorcé avec sa conscience?
+
+Mittler aurait sans doute encore continué pendant longtemps ce
+discours passionné, si le roulement de deux voitures et le son du cor
+des postillons ne lui avaient pas annoncé la visite qu'il voulait
+éviter. Le Comte et la Baronne entrèrent en effet, et en même temps,
+dans la cour du château, mais chacun par une porte différente.
+
+Charlotte et son mari se hâtèrent d'aller les recevoir. Mittler
+descendit par un escalier dérobé, traversa le jardin et se rendit au
+cabaret du village. Un domestique du château, à qui il en avait donné
+l'ordre, lui amena son cheval, il le monta précipitamment, partit au
+galop et de très-mauvaise humeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+Le Comte et la Baronne revirent avec plaisir le château où ils avaient
+passé plus d'une agréable journée, et leur présence rappela d'heureux
+souvenirs aux époux. Au reste, tous deux plaisaient généralement.
+Grands, bien faits et d'un extérieur imposant, ils étaient du petit
+nombre des personnes qui arrivent à l'âge mûr sans avoir rien perdu,
+parce qu'elles n'ont jamais possédé la fraîcheur et les grâces naïves
+de la première jeunesse.
+
+Les avantages qui leur manquaient étaient amplement compensés par une
+bonté digne, qui attire les coeurs et inspire une confiance illimitée.
+L'aisance de leurs manières, et leur gaîté tempérée par une haute
+convenance, rendaient leur commerce aussi facile qu'agréable. Leur
+costume et tout ce qui les entourait respirait un parfum de cour et
+de grand monde, ce qui ne laissait pas de former un certain contraste
+avec les allures des époux, auxquels la vie de campagne avait déjà
+donné quelque chose de champêtre. Ils ne tardèrent pourtant pas à
+se mettre à l'unisson avec leurs anciens amis, qui facilitèrent ce
+rapprochement par une foule de gracieuses concessions, que leur
+délicatesse exquise savait rendre imperceptibles.
+
+La conversation ne tarda pas à devenir générale et très-animée, et
+cette petite société ne semblait plus faire qu'une seule et même
+famille.
+
+Au bout de quelques heures, les dames se retirèrent dans l'aile du
+château qui leur était spécialement réservée; elles avaient tant de
+choses à se dire! La coupe des robes, la couleur des étoffes et
+la forme des chapeaux à la mode jouèrent un grand rôle dans leurs
+causeries confidentielles. De leur côté, les hommes se montrèrent
+leurs chevaux, leurs voitures, leurs équipages de chasse, et se
+mirent à troquer, à vendre et à acheter selon leurs caprices et leurs
+fantaisies.
+
+A l'heure du dîner on se retrouva avec un plaisir nouveau. Le
+changement que le Comte et la Baronne avaient fait subir à leur
+toilette, annoncèrent un tact parfait, car s'ils ne possédaient que
+des vêtements à la dernière mode, et par conséquent encore inconnus
+aux habitants du château, ils avaient su les ajuster de manière à
+modifier le cachet de nouveauté et d'élégance qui aurait pu choquer
+leurs amis ou blesser leur amour-propre.
+
+On parla français, afin de ne pas être compris par les domestiques qui
+servaient à table. Il était bien naturel qu'après une assez longue
+séparation on eût beaucoup de choses à se demander et à s'apprendre.
+Charlotte s'informa avec intérêt d'une amie qui, depuis qu'elle
+l'avait perdue de vue, s'était avantageusement mariée. Le comte lui
+dit qu'elle était sur le point de divorcer.
+
+--Voici une nouvelle, s'écria-t-elle, qui m'afflige autant qu'elle me
+surprend. Rien n'est plus douloureux que d'apprendre qu'une personne
+qui nous intéresse et que l'on croyait heureuse et tranquille au port,
+a été jetée de nouveau sur une mer incertaine et orageuse.
+
+--De pareils changements, reprit le Comte, nous étonneraient moins,
+si nous n'attachions pas aux relations de cette vie passagère, et
+principalement aux liens du mariage, une idée de stabilité impossible.
+Le mariage, surtout, nous apparaît toujours tel qu'on nous le
+représente au théâtre, c'est-à-dire, comme un but final vers lequel
+les héros tendent pendant toute la durée de la pièce, et dont une
+foule d'obstacles, sans cesse renaissants, les repoussent malgré eux,
+jusqu'au moment où le rideau va et doit tomber: car, dès que ce
+but est atteint, la pièce est finie. Les spectateurs emportent un
+sentiment de satisfaction complet, qu'ils voudraient retrouver dans
+la vie réelle. Mais comment le pourraient-ils? Dans la vie réelle,
+l'action continue derrière le rideau, et quand il se relève enfin,
+elle est arrivée à des résultats dont on détourne la tête avec dépit,
+et souvent même avec horreur.
+
+--Vous exagérez un peu, dit Charlotte en souriant, je connais plus
+d'un acteur qui, après avoir fini son rôle dans ces sortes de drames,
+reparaît avec plaisir dans une pièce du même genre.
+
+--J'en conviens, répondit le Comte, car il est toujours agréable de
+jouer un rôle nouveau. Quiconque connaît le monde, sait que les divers
+liens sociaux, et surtout ceux du mariage, ne deviennent fatigants et
+souvent même insupportables, que parce qu'on a eu la folie de vouloir
+les rendre immuables au milieu du mouvement perpétuel de la vie. Un de
+mes amis, qui, dans ses moments de gaîté, se pose en législateur
+et propose des lois nouvelles, prétendit un jour que le mariage ne
+devrait être valable que pour cinq ans.
+
+«Ce nombre impair et sacré, disait-il, suffit pour apprendre à se
+connaître, pour donner le jour à deux ou trois enfants, pour se
+brouiller, et, ce qui est le plus charmant, pour se réconcilier. Les
+premières années seraient infailliblement heureuses; si, pendant la
+dernière, l'amour diminuait chez un des contractants, l'autre, stimulé
+par la crainte de perdre l'objet de ses affections, redoublerait
+d'égards et d'amabilité. De pareils procédés touchent et séduisent
+toujours, et l'on oublierait, au milieu de ce charmant petit commerce,
+l'époque fixée pour la résiliation du contrat d'association, comme on
+oublie dans une bonne société l'heure à laquelle on s'était promis
+de se retirer. Je suis persuadé qu'on ne s'apercevrait de cet oubli
+qu'avec un sentiment de bonheur, parce qu'il aurait tacitement
+renouvelé le contrat.»
+
+Ces paroles qui, sous les apparences d'une plaisanterie gracieuse,
+agitaient une haute question morale, inquiétèrent Charlotte par
+rapport à Ottilie. Elle savait que rien n'est plus dangereux pour une
+jeune fille que des conversations dans lesquelles on regarde comme peu
+importantes, et parfois même comme louables, les actions qui blessent
+les principes et les conventions regardées, plus ou moins justement,
+comme sacrées et inviolables; et certes, toutes celles qui ont rapport
+au mariage se trouvent en ce cas.
+
+Après avoir vainement cherché à détourner l'entretien, elle regarda
+autour d'elle pour trouver quelque chose à blâmer dans le service,
+afin de mettre sa nièce dans la nécessité de sortir pour donner des
+ordres. Malheureusement il n'y avait pas moyen de faire la plus légère
+observation. Depuis le maître d'hôtel jusqu'à deux valets maladroits
+qui endossaient la livrée pour la première fois, tous lisaient
+dans les yeux de l'aimable enfant ce qu'ils avaient à faire, et le
+faisaient ponctuellement et avec intelligence.
+
+Dans tout autre moment, le Comte se serait aperçu que la légèreté avec
+laquelle il parlait contre un lien aussi sacré que celui du mariage,
+blessait Charlotte. Mais les obstacles toujours renaissants qui
+s'opposaient à son divorce avec sa femme, l'avaient tellement irrité
+contre ce lien, que cependant il était très-disposé à former de
+nouveau avec la Baronne, qu'il saisissait avec empressement toutes les
+occasions qui lui permettaient d'exprimer sa colère sous le masque de
+la raillerie.
+
+--Ce même ami, continua-t-il, disait encore, et toujours en
+plaisantant, que si l'on voulait absolument un mariage indissoluble,
+il fallait regarder comme tel un troisième essai; parce qu'en
+renouvelant deux fois les mêmes engagements, soit avec la même, soit
+avec une autre personne, on avait proclamé, pour ainsi dire, qu'on le
+regardait comme indispensable par rapport à soi du moins. Il ajoutait,
+pour donner plus de poids à cet argument, que deux essais ou deux
+divorces précédents, fournissaient à la personne qui voudrait s'engager
+dans un lien indissoluble, avec celle qui avait demandé ou subi ses
+essais et ses divorces, le moyen de s'assurer si les ruptures étaient
+le résultat d'un travers d'esprit, d'un vice de coeur ou de caractère,
+ou d'une fatalité indépendante de la volonté humaine.
+
+«Une pareille loi, continuait mon ami, aurait en outre l'avantage de
+reporter l'intérêt et l'attention de la société sur les personnes
+mariées, puisqu'on pourrait un jour aspirer à leur possession si on
+les trouvait dignes d'amour et d'estime.»
+
+--Il faut avouer, dit vivement Édouard, que cette réforme donnerait
+aux relations sociales plus de vie et plus de mouvement. Dans l'ordre
+actuel des choses, le mariage est une espèce de mort; dès que le lien
+conjugal est authentiquement formé, on ne s'occupe plus ni de nos
+vices, ni de nos vertus.
+
+--Si les suppositions de l'ami du Comte étaient une réalité,
+interrompit la Baronne avec un sourire malin, nos aimables hôtes
+auraient déjà subi les deux premières épreuves, et il ne leur
+resterait plus qu'à se préparer à la troisième.
+
+--C'est juste, dit le Comte, mais il faut convenir, du moins, que
+les deux premières leur ont été très-faciles; la mort a fait
+volontairement ce que le consistoire ne fait presque jamais que malgré
+lui.
+
+--Laissons les morts en paix, murmura Charlotte d'un air mécontent.
+
+--Et pourquoi? reprit le Comte, je ne vois rien qui puisse vous
+empêcher d'en parler, puisque vous n'avez qu'à vous louer d'eux.
+En échange du bien qu'ils vous ont fait, ils ne vous ont pris que
+quelques années ...
+
+--Oui, mais les plus belles, interrompit Charlotte avec un soupir mal
+étouffé.
+
+--Je conviens que cela serait désespérant, continua le Comte, si en
+ce monde il ne fallait pas s'attendre toujours et partout à voir
+nos espérances déçues. Les enfants ne deviennent jamais ce qu'ils
+promettaient de devenir, les jeunes gens fort rarement; et s'ils
+restent fidèles à eux-mêmes, le monde les trahit.
+
+Charlotte s'applaudit de voir enfin la conversation prendre une autre
+tournure, et elle répondit gaîment:
+
+--Ce que vous venez de dire, cher Comte, prouve que nous ne saurions
+nous accoutumer trop tôt à nous contenter d'un bonheur imparfait qui
+nous arrive par pièces et par morceaux.
+
+--Cela vous est plus facile qu'à tout autre, car vous et votre mari
+vous avez eu de brillantes années, on vous appelait le plus beau
+couple de la cour. Quand vous dansiez ensemble, on ne regardait que
+vous, tandis que vous vous miriez l'un dans l'autre; et chacun se
+répétait tout bas: Il ne voit qu'elle! elle ne voit que lui! Édouard a
+manqué de persévérance, je l'en ai souvent blâmé, car je suis sûr que
+ses parents auraient fini par céder. Dix années de bonheur perdu,
+perdu! par sa propre faute, certes, il y a là de quoi se repentir!
+
+--Charlotte n'est pas tout-à-fait exempte de reproches, ajouta la
+Baronne. Je conviens qu'elle aimait Édouard de tout son coeur; mais,
+pour exciter sa jalousie sans doute, ses regards s'arrêtaient parfois
+sur un autre. Elle poussait cette manie bien loin; tourmenter son
+amant était pour elle un bonheur. Ils ont eu des moments d'orage
+pendant lesquels il a été très-facile de décider le pauvre Édouard
+à former un autre lien, afin de se séparer à jamais de celle qui se
+faisait un jeu de ses souffrances.
+
+Édouard remercia la Baronne par un signe de tête, elle feignit de ne
+pas s'en apercevoir, et continua d'un air gracieux:
+
+--Je dois ajouter cependant, non-seulement pour justifier Charlotte,
+mais pour rendre hommage à la vérité, que son premier mari, qui dès
+cette époque cherchait à obtenir sa main, était un homme d'un mérite
+rare et possédait des qualités supérieures. Oui, supérieures, vous
+avez beau sourire, messieurs, aujourd'hui comme alors vous chercheriez
+en vain à les nier.
+
+--Convenez, chère amie, dit vivement le Comte, que cet homme ne vous
+était pas indifférent, et que vous étiez pour Charlotte une rivale
+redoutable? Je ne vous fais pas un crime du souvenir que vous en avez
+conservé. Le temps et la séparation n'effacent jamais dans le coeur
+des femmes l'amour que nous avons eu le bonheur de leur inspirer, ne
+fût-ce que pour quelques jours, et c'est là un des plus beaux traits
+de leur caractère.
+
+--Il existe aussi chez les hommes, chez vous surtout, cher Comte,
+répliqua la Baronne. L'expérience m'a prouvé que personne n'a plus
+d'empire sur vous que les femmes pour lesquelles vous avez eu
+autrefois un tendre penchant. Tout récemment encore, vous fîtes, à la
+recommandation d'une de ces dames, et en faveur de sa protégée, des
+démarches auxquelles vous ne vous seriez pas décidé si je vous en
+avais prié.
+
+--Un pareil reproche, répondit le Comte en souriant, est un compliment
+très-flatteur; mais revenons au premier mari de Charlotte. Je n'ai
+jamais pu l'aimer parce qu'il a séparé un beau couple prédestiné à
+sortir victorieux des deux premières épreuves de cinq années, pour
+conclure hardiment la troisième et irrévocable union.
+
+--Nous essaierons du moins, dit Charlotte, de regagner le temps que
+nous avons perdu.
+
+--Et je vous conseille de ne rien négliger à cet effet, s'écria le
+Comte. Vos premiers mariages étaient à coup sûr de l'espèce la plus
+détestable. Au reste, tous les mariages ont quelque chose de grossier
+qui gâte et empoisonne les relations les plus délicates et les plus
+douces. Ce n'est pas la faute du mariage, mais de la sécurité vulgaire
+et matérielle qu'il procure. Grâce à cette sécurité, l'amour et la
+fidélité ne sont plus qu'un _sous-entendu_, dont il est inutile de
+parler; enfin, les amants ne semblent s'être mariés que pour avoir le
+droit de ne plus s'occuper l'un de l'autre.
+
+Cette nouvelle et brusque sortie contre le mariage déplut tellement
+à Charlotte, qu'elle jeta tout à coup, et par un détour non moins
+brusque, la conversation sur un terrain où tout le monde pouvait y
+placer son mot, sans même en excepter Ottilie. Dans cette nouvelle
+disposition d'esprit, on se sentit assez calme pour admirer et
+savourer le dessert, qui se distinguait surtout par un luxe peu
+ordinaire de fruits et de fleurs. On parla beaucoup des promenades et
+des plantations nouvelles, aussi s'empressa-t-on d'aller les visiter
+immédiatement après le dîner. Ottilie resta au château, sous prétexte
+qu'elle avait des ordres à donner pour faire préparer les appartements
+et régler le souper; mais dès que tout le monde fut parti, elle courut
+s'enfermer dans sa chambre pour travailler à la copie qu'elle avait
+promise à Édouard.
+
+Pendant la promenade le Comte s'était trouvé assez près du Capitaine
+pour engager avec lui une conversation particulière qui dut
+l'intéresser beaucoup, car elle se prolongea très-longtemps. Lorsqu'il
+revint enfin auprès de Charlotte, il lui dit avec chaleur:
+
+--Cet homme m'a étonné au plus haut degré; il est aussi profondément
+instruit que sérieusement actif. S'il employait dans un cercle plus
+vaste les grandes facultés qu'il prodigue ici à de simples amusements,
+il pourrait rendre des services incalculables. J'espère, au reste, que
+le hasard qui la fait trouver sur mon passage, nous sera utile à tous
+deux. Je lui destine un poste qui lui assurera un sort digne de son
+mérite, et rendra en même temps un service à un ami puissant que je
+m'applaudis de pouvoir obliger ainsi.
+
+Charlotte avait écouté l'éloge du Capitaine avec un sentiment
+d'orgueil et de bonheur, que le respect des convenances put seul lui
+donner la force de renfermer en elle-même; mais les dernières paroles
+du Comte la frappèrent comme un coup de foudre. Il ne s'en aperçut
+point et continua avec beaucoup de vivacité:
+
+--Quand j'ai pris une résolution, il faut que je l'exécute à
+l'instant. La lettre par laquelle je vais annoncer à mon ami le trésor
+que j'ai trouvé pour lui, est faite dans ma tête, je vais aller
+l'écrire; procurez-moi, avant la fin du jour, un messager à cheval qui
+puisse la porter à son adresse.
+
+Cruellement blessée au coeur, mais accoutumée, ainsi que toutes les
+femmes bien élevées, à maîtriser ses émotions, Charlotte ne laissa
+point deviner ce qu'elle souffrait, et le Comte continua à lui
+détailler tous les avantages de la position qu'il allait assurer à son
+ami, et dont elle ne pouvait pas douter.
+
+Le Capitaine, qui était allé chercher ses plans et ses cartes, vint
+les rejoindre et mit le comble au trouble de Charlotte. L'idée qu'il
+allait, selon toutes les probabilités, la quitter pour toujours,
+lui donna à ses yeux un charme si puissant, qu'elle se serait
+infailliblement trahie si elle ne s'était pas éloignée, sous prétexte
+de le laisser libre de montrer au Comte ses dessins, sur les lieux
+mêmes où ils avaient été levés.
+
+Éperdue, hors d'elle, la malheureuse Charlotte descendit vers la
+cabane de mousse, et s'enfermant dans ce réduit solitaire, elle éclata
+en sanglots et s'abandonna à un désespoir dont quelques heures plus
+tôt elle ne supposait pas même la possibilité.
+
+De son côté, Édouard avait conduit la Baronne vers les étangs.
+Cette femme spirituelle, qui ne laissait jamais échapper l'occasion
+d'exercer sa pénétration, ne tarda pas à s'apercevoir qu'Édouard
+éprouvait un plaisir extraordinaire à parler d'Ottilie et de ses
+perfections. En laissant l'entretien suivre cette pente naturelle,
+elle reconnut bientôt qu'il ne s'agissait pas d'un amour naissant,
+mais d'une passion déjà formée.
+
+Il existe entre les femmes mariées, même entre celles qui se haïssent
+et se calomnient, un pacte instinctif et tacite, qui les liguent
+contre les jeunes filles. Il était donc bien naturel que la Baronne
+prît, dans sa pensée, le parti de Charlotte contre Ottilie. Dans la
+matinée du même jour, elle avait parlé à son amie de cette enfant,
+elle l'avait même blâmée de l'avoir appelée près d'elle et de la
+réduire ainsi à une vie de campagne monotone, qui ne servait qu'à
+l'affermir dans le penchant qu'elle avait pour la retraite et pour
+les occupations domestiques; penchant qu'il était indispensable de
+combattre, puisqu'il ne pouvait manquer de l'empêcher d'acquérir les
+qualités nécessaires pour faire un mariage sortable. Charlotte avait
+trouvé ses observations fort justes, en ajoutant, toutefois, qu'elle
+était très-embarrassée, ne sachant quel parti prendre à l'égard de
+sa nièce. Cet aveu avait rappelé à la Baronne qu'une dame de ses
+connaissances cherchait une jeune personne douce et aimable qui, à la
+seule condition de tenir compagnie à sa fille unique, recevrait la
+même éducation qu'elle et serait traitée en tout comme l'enfant de la
+maison. Il dépendait d'elle de faire obtenir à Ottilie cette position
+qui, sous tous les rapports, était très-favorable pour elle. Charlotte
+l'avait compris; aussi, sans accepter définitivement cette offre, elle
+avait promis d'y réfléchir.
+
+Le regard pénétrant que la Baronne venait de jeter dans le coeur
+d'Édouard, lui rappela l'entretien qu'elle avait eu le matin avec
+Charlotte, et elle comprit qu'il était indispensable de la décider
+à tout prix à éloigner Ottilie. Mais plus elle était décidée à
+contrarier la passion du Baron, plus elle feignit de partager son
+enthousiasme pour celle qui en était l'objet; car personne ne
+possédait à un plus haut degré qu'elle cet art que dans les grands
+événements on appelle la force de se commander à soi-même, et
+qui, dans les circonstances ordinaires de la vie, n'est que de la
+dissimulation. Les personnes douées de cette faculté, au point de
+l'appliquer aux incidents les plus simples, cherchent toujours à
+exercer sur les autres le pouvoir qu'elles ont sur elles-mêmes, pour
+se dédommager, sans doute, des sacrifices qu'elles sont souvent
+forcées de s'imposer. Les caractères francs et naïfs leur inspirent
+une pitié dédaigneuse; c'est avec une joie maligne qu'elles les voient
+courir au-devant des pièges qu'elles aiment à leur tendre; et ce n'est
+presque jamais l'espoir d'un succès, mais celui de préparer aux autres
+une grande humiliation, qui leur cause cette joie.
+
+La Baronne poussa ce genre de malice jusqu'à prier Édouard de venir,
+avec sa femme, passer la prochaine saison des vendanges dans son
+château, et à faire cette invitation en termes si perfidement
+calculés, que le Baron pouvait facilement croire qu'Ottilie y était
+comprise. Déjà il revoyait de la pensée la magnifique contrée où il se
+flattait de pouvoir la conduire, et qui sans doute lui paraîtrait plus
+belle encore lorsqu'il l'admirerait à ses côtés. L'impression que le
+fleuve majestueux qui traverse cette contrée, les hautes montagnes
+avec leurs ruines du moyen âge, les vignobles et le tumulte joyeux des
+vendanges, ne pourraient manquer de faire sur l'imagination neuve et
+impressionnable de sa jeune amie, lui causa une joie d'enfant qu'il
+exprima sans détour et avec beaucoup d'exaltation.
+
+En ce moment Ottilie s'avança vers eux; il allait courir au-devant
+d'elle pour lui annoncer ce voyage, mais la Baronne le retint.
+
+--Ne lui parlez pas de ce projet, lui dit-elle, et vous-même n'y
+songez plus, si vous ne voulez pas qu'il manque. L'expérience m'a
+prouvé que les parties de plaisir arrêtées longtemps d'avance et dont
+on se promet beaucoup de bonheur, réussissent rarement et ne répondent
+jamais à notre attente.
+
+Édouard promit de se taire et pressa le pas pour arriver plus vite
+près d'Ottilie. La Baronne contrariée ralentit le sien. Édouard,
+oubliant alors les convenances les plus vulgaires, dégagea brusquement
+son bras, courut au-devant de la jeune fille, lui baisa la main et
+lui remit le petit bouquet de fleurs des champs qu'il avait cueillies
+pendant sa promenade.
+
+La Baronne regarda Ottilie avec une malveillance jalouse. Si la
+passion d'Édouard lui avait d'abord paru coupable, elle la trouvait
+en ce moment absurde et offensante pour toutes les femmes d'un
+vrai mérite. L'enfant simple et timide qui était devant elle, lui
+paraissait tout à fait indigne d'inspirer un autre sentiment que celui
+de la pitié, et il lui était impossible de comprendre comment le beau,
+le brillant Édouard pouvait prodiguer tant d'attentions délicates à
+une petite niaise.
+
+Lorsqu'on se réunit le soir au château, où l'on venait de servir le
+souper, chacun se trouva dans une disposition d'esprit bien différente
+de celle qui avait présidé au dîner. Le Comte, qui avait fait partir
+sa lettre, ne s'occupa que du Capitaine. Altéré par la promenade,
+Édouard ne ménagea point le vin; aussi sa tête ne tarda-t-elle pas à
+s'exalter au point que, sans songer aux témoins dont il était entouré,
+il approcha sa chaise toujours plus près de celle d'Ottilie et lui
+parla comme s'ils eussent été entièrement seuls. Charlotte fit de
+vains efforts pour cacher les angoisses qui déchiraient son coeur et
+que la vue du Capitaine redoublait. La Baronne, placée entre Édouard
+et le Comte, et par conséquent inoccupée, devait nécessairement
+remarquer que son amie souffrait; elle attribua naturellement son
+chagrin à la conduite de son mari envers Ottilie, dans laquelle il
+était impossible de ne pas reconnaître une véritable passion.
+
+On se leva de table, et la société se divisa plus complètement encore.
+Naturellement laconique et calme, le Capitaine n'avait pas entièrement
+satisfait la juste curiosité du Comte. Excité par cette réserve, il
+s'était promis de s'en dédommager après le souper. Ce fut dans cette
+intention qu'il le conduisit à une des extrémités de la salle, où il
+réussit à l'engager dans une conversation suivie qui ne tarda pas à
+devenir si intéressante, qu'ils oublièrent entièrement tout ce qui se
+passait autour d'eux. De son côté Édouard, enhardi par le vin, riait
+et plaisantait avec Ottilie qu'il avait attirée dans l'embrasure d'une
+fenêtre. Les deux dames entièrement abandonnées à elles-mêmes, se
+promenaient l'une à côté de l'autre dans la salle, mais en silence; la
+pensée de Charlotte était près du Capitaine, et la Baronne rêvait au
+moyen de faire partir Ottilie le plus tôt possible.
+
+L'isolement des deux dames finit par être remarqué par les autres
+membres de la société, ce qui les embarrassa péniblement. Aussi ne
+tarda-t-on pas à se retirer, les dames dans l'aile gauche, et
+les hommes dans l'aile droite du château. Les plaisirs comme les
+inquiétudes de la journée paraissaient terminés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+Édouard avait accompagné le Comte dans sa chambre, et comme ni l'un
+ni l'autre n'avaient envie de dormir, ils se laissèrent aller à une
+conversation intime, dans laquelle ils se rappelèrent mutuellement
+diverses aventures de leur première jeunesse. La beauté de Charlotte
+occupa de droit la place d'honneur dans ces souvenirs, le Comte en
+parla en connaisseur enthousiaste.
+
+--Oui, dit-il après avoir posé méthodiquement toutes les conditions
+de la beauté, ta belle maîtresse les réunissait toutes. Une seule est
+restée intacte, celle-là brave toujours le temps, je veux parler
+du pied. J'ai remarqué aujourd'hui celui de Charlotte lorsqu'elle
+marchait devant moi, et je l'ai retrouvé aussi parfait qu'il y a dix
+ans. Convenons-en, cet usage, des Sarmates qui, pour honorer leurs
+belles, leur prenaient un soulier dans lequel ils buvaient à leur
+santé, est barbare sans doute, mais le sentiment sur lequel il est
+fondé est juste; car c'est un culte d'admiration rendu à un beau pied.
+
+Entre deux amis intimes qui parlent d'une femme aimée, la conversation
+ne se borne pas longtemps à faire l'éloge de son pied. Les charmes de
+Charlotte, à l'époque ou Édouard n'était encore que son amant, furent
+vantés et décrits avec exaltation, puis on parla des difficultés que
+le Baron était obligé de surmonter pour obtenir un instant d'entretien
+avec sa bien-aimée.
+
+--Te souvient-il encore, dit le Comte, de l'aventure où je te secondai
+d'une manière bien désintéressée, ma foi? Nous venions d'arriver dans
+le vieux château où notre souverain s'était rendu avec toute la cour
+pour y recevoir la visite de son oncle. La journée s'était passée en
+cérémonies et en représentations ennuyeuses. Il ne t'avait pas été
+possible de t'entretenir avec Charlotte; une heure de douce causerie
+pendant la nuit devait vous dédommager de cette privation.
+
+--Oui, oui, répondit Édouard, et tu connaissais si bien les sombres
+détours par lesquels on arrivait aux appartements des filles
+d'honneur, que je te choisis pour guide. Tu ne te fis pas prier, et
+nous arrivâmes sans accident chez ma belle ...
+
+--Qui, songeant beaucoup plus aux convenances qu'à mon plaisir, avait
+garde près d'elle la plus laide des ses amies. Certes, ma position
+était fort triste tandis que vous étiez si heureux, vous autres.
+
+--Notre retour aurait pu me faire expier ce bonheur. Nous nous
+trompâmes de route, et quelle ne fut pas notre surprise, lorsqu'en
+ouvrant une porte, la seule de la galerie où nous nous étions égarés,
+nous vîmes le plancher d'une grande chambre garni de matelas,
+sur lesquels ronflaient les gardes du palais, dont les tailles
+gigantesques nous avaient plus d'une fois étonnés. Un seul ne dormait
+pas, et il nous regarda avec une muette surprise, tandis que,
+n'écoutant que l'audace de la jeunesse, nous passâmes, sans façon, sur
+les bottes de ces enfants d'Énac[1], dont aucun ne se réveilla.
+
+--Je t'avoue, continua le Comte en riant, que je fus plus d'une fois
+tenté de butter et de me laisser tomber sur les dormeurs. Si tous
+ces géants s'étaient levés tout à coup pêle-mêle, quelle délicieuse
+résurrection cela aurait fait!
+
+En ce moment la cloche du château sonna minuit.
+
+--Voici l'heure des tendres aventures, reprit gaiement le Comte.
+Voyons, cher Baron, feras-tu aujourd'hui pour moi ce qu'autrefois j'ai
+fait pour toi, me conduiras-tu chez la Baronne? Nous avons été depuis
+bien longtemps privés du plaisir de nous rencontrer chez de vrais
+amis, et nous avons besoin de quelques heures d'entretien intime.
+Montre-moi seulement le chemin pour y aller; quant au retour, je me
+tirerai d'affaire tout seul ... En tout cas, je ne serai pas exposé
+chez toi à enjamber quelques douzaines de paires de bottes emmanchées
+dans les jambes de gigantesques gardes du palais.
+
+--Je te rendrais volontiers ce petit service, répondit Édouard,
+mais les dames habitent seules l'aile gauche du château. Peut-être
+sont-elles encore ensemble; et Dieu sait à quelles suppositions
+bizarres notre excursion pourrait donner lieu.
+
+--Oh! ne crains rien, la Baronne est avertie, je suis sûr de la
+trouver seule dans sa chambre.
+
+Édouard prit un bougeoir, et, marchant devant son ami, il descendit
+le grand escalier, traversa un long vestibule et monta ensuite un
+escalier dérobé qui les conduisit dans un passage fort étroit. Là, il
+remit le bougeoir au Comte, et lui indiqua du doigt une petite porte
+en tapisserie; cette porte s'ouvrit au premier signal, se referma
+aussitôt, et laissa Édouard seul, dans une profonde obscurité et à
+quelques pas d'une autre porte dérobée, donnant dans la chambre à
+coucher de sa femme.
+
+Le Baron prêta l'oreille, car il venait d'entendre Charlotte demander
+à sa femme de chambre qui venait de la déshabiller, si Ottilie était
+couchée.
+
+--Non, madame, elle est encore occupée à écrire, répondit la femme de
+chambre.
+
+--C'est bien. Allumez la veilleuse, j'éteindrai moi-même la bougie; il
+est tard, retirez-vous.
+
+La femme de chambre sortit par les appartements donnant sur le grand
+escalier, et Charlotte resta seule dans sa chambre à coucher.
+
+En apprenant qu'Ottilie travaillait pour lui, le Baron s'était laissé
+aller à un mouvement de joie; son imagination s'exalta, il voyait la
+jeune fille assise devant lui, il entendait les battements de son
+coeur, il respirait son haleine. Un désir brûlant, irrésistible le
+poussa vers elle; mais sa chambre ne donnait pas sur ce passage
+secret, elle n'avait point de communication mystérieuse, La porte
+dérobée devant laquelle il se trouvait conduisait chez sa femme, chez
+cette belle Charlotte, dont la conversation intime avec le Comte lui
+avait rappelé les charmes; ce souvenir donna le change à son délire,
+et il frappa à cette porte.
+
+Charlotte n'entendit rien, car elle se promenait à grands pas dans la
+pièce voisine. La douleur que lui causait l'idée du prochain départ du
+Capitaine était si vive, qu'elle en fut effrayée. Pour rappeler son
+courage, elle se répétait à elle-même que le temps guérit toutes les
+blessures du coeur; et si, dans un instant, elle désirait que cette
+guérison fût déjà achevée, elle maudissait presque aussitôt le jour où
+cette oeuvre de destruction serait accomplie. Elle aimait sa douleur,
+car son amour pour celui qui en était l'objet, était d'autant plus
+violent, qu'elle s'était promis de le vaincre. Au milieu de cette
+lutte cruelle, des larmes abondantes se firent jour; épuisée de
+fatigue elle se jeta sur un canapé et pleura amèrement.
+
+L'attente et les obstacles avaient tellement irrité la bizarre
+exaltation d'Édouard, qu'il se sentit comme enchaîné à la porte de la
+chambre à coucher de sa femme. Déjà il avait frappé une seconde, une
+troisième, une quatrième fois, lorsque Charlotte l'entendit enfin.
+
+C'est le Capitaine! telle fut la première pensée de son coeur, mais sa
+raison ajouta aussitôt: C'est impossible!
+
+Quoique persuadée qu'une illusion l'avait abusée, il lui semblait
+qu'elle avait entendu frapper; elle le craignait, elle le désirait!
+
+Rentrant aussitôt dans sa chambre à coucher, elle s'approcha doucement
+de la porte dérobée.
+
+La Baronne peut-être a besoin de moi, se dit-elle machinalement.
+
+Puis elle demanda d'une voix étouffée:
+
+--Y a-t-il quelqu'un?
+
+--C'est moi, répondit Édouard, mais si doucement qu'elle ne reconnut
+point sa voix.
+
+--Qui? demanda-t-elle de nouveau.
+
+Et l'image du Capitaine était devant ses yeux, dans son âme!
+
+Son mari répondit d'une voix plus distincte:--C'est Édouard.
+
+Elle ouvrit la porte. Il plaisanta sur sa visite inattendue, et elle
+eut la force de répondre sur le même ton.
+
+--Tu veux savoir ce qui m'amène, dit-il enfin, eh bien, je vais te
+l'avouer. J'ai fait voeu, ce soir, de baiser ton soulier.
+
+--Cette pensée-là ne t'est pas venue depuis bien longtemps.
+
+
+--Tant pis, ou peut-être tant mieux.
+
+Charlotte s'était blottie dans une grande bergère, afin de ne pas
+attirer l'attention de son mari sur son léger déshabillé. Ce mouvement
+de pudeur produisit l'effet contraire, Édouard se prosterna devant
+elle, baisa son soulier, et pressa sur son coeur ce beau pied qui
+quelques instants plus tôt avait fait le sujet de sa conversation avec
+le Comte.
+
+Charlotte était une de ces femmes naturellement modestes et calmes,
+qui conservent encore dans le rôle d'épouse quelque chose de la
+réserve d'une chaste amante. Si elle n'excitait et ne prévenait
+jamais les désirs de son mari, elle ne leur opposait pas non plus une
+froideur qui blesse et révolte; en un mot, elle était restée la
+mariée de la veille qui tremble encore devant ce que Dieu et les lois
+viennent de permettre.
+
+Ce fut ainsi, et peut-être plus que jamais, que ce soir-là elle se
+montra à son époux; car l'image aérienne du Capitaine était toujours
+devant elle, et semblait lui demander une fidélité impossible. Son
+agitation était visible, et la rougeur de ses yeux prouvait qu'elle
+avait pleuré. Si les larmes ennuient et fatiguent chez les personnes
+faibles qui en répandent à tout propos, elles ont un attrait
+irrésistible quand nous en découvrons les traces chez une femme que
+nous avons toujours connue forte et maîtresse de ses émotions; aussi
+Édouard se montra-t-il plus aimable, plus empressé que jamais.
+
+Plaisantant et suppliant tour à tour, mais sans jamais invoquer
+ses droits, il feignit de renverser la bougie par maladresse; son
+intention avait été de l'éteindre, et il réussit.
+
+A la faible clarté de la veilleuse, les penchants du coeur reprirent
+leurs droits, et l'imagination mit l'idéal à la place de la réalité:
+C'était Ottilie qu'Édouard tenait dans ses bras, et l'âme de Charlotte
+se confondait avec celle du Capitaine. Ce fut ainsi, et par un
+singulier mélange de vérité et d'illusion, que les absents et les
+présents s'unirent et se confondirent par un lien plein de charmes et
+de bonheur!
+
+Le présent sait toujours rentrer dans l'exercice plein et entier de
+son immense privilège. Les deux époux passèrent une partie de la nuit
+dans des conversations d'autant plus gracieuses, que le coeur n'y
+était pour rien.
+
+Édouard se réveilla au point du jour; en se voyant dans les bras de sa
+femme, il lui sembla que le soleil ne se levait que pour éclairer le
+crime de la nuit, et il s'enfuit avec égarement.
+
+Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'en se réveillant à
+son tour elle se trouva seule!
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+Un observateur attentif aurait facilement deviné les diverses
+sensations de nos amis, dans la manière dont ils s'abordèrent en
+entrant dans la salle à manger où le déjeuner les attendait.
+
+Le Comte et la Baronne se saluèrent avec la douce satisfaction de deux
+amants qui, après une longue séparation, ont pu se renouveler leurs
+serments d'amour, et de fidélité. Les terreurs du repentir, du remords
+même altéraient les traits d'Édouard et de Charlotte; et quand leurs
+regards rencontraient ceux d'Ottilie et du Capitaine, un tremblement
+involontaire agitait leurs membres.
+
+L'amour est insatiable dans ses exigences; il ne se borne pas à se
+croire des droits sans limites, il veut encore anéantir tous les
+autres droits, quelle que soit leur nature.
+
+Ottilie était candidement gaie et presque communicative, mais le
+Capitaine avait quelque chose de grave et de sérieux. Sans parler du
+poste qu'il lui destinait, le Comte lui avait fait sentir que la vie
+qu'il menait au château n'était qu'une agréable oisiveté, et que cette
+vie, si elle se prolongeait, l'amollirait au point, qu'en dépit de
+ses hautes facultés, il ne tarderait pas à devenir incapable de les
+employer d'une manière réellement utile pour lui et pour les autres.
+
+Après le déjeuner, le Comte et la Baronne montèrent en voiture et
+continuèrent leur voyage. A peine étaient-ils sortis de la cour du
+château, que de nouveaux hôtes y entrèrent, à la grande satisfaction
+de Charlotte, qui ne cherchait qu'à s'arracher à elle-même. Mais
+Édouard qui désirait être seul avec Ottilie, en fut très-contrarié;
+pour la jeune fille aussi, cette visite était importune, car elle
+n'avait pas encore terminé sa copie. Vers la fin du jour elle courut
+s'enfermer dans sa chambre, tandis que Charlotte, Édouard et le
+Capitaine reconduisaient les visiteurs jusqu'à la grande route, où
+leur voiture les avait devancés. La soirée était belle, et nos amis,
+qui désiraient prolonger la promenade, se décidèrent à revenir au
+château par un sentier qui passait devant les étangs.
+
+Le Baron avait fait venir de la ville, à grands frais, un élégant
+bateau, afin de procurer aux siens le plaisir de la promenade sur
+l'eau, et l'on se proposa de 'essayer pour s'assurer qu'il était léger
+et facile à mouvoir. Ce bateau était attaché près d'une touffe de
+chênes, sous laquelle on devait, par la suite, établir un point de
+débarquement, et élever un lieu de repos architectonique, vers lequel
+pourraient se diriger tous ceux qui navigueraient sur le lac.
+
+--Et que ferons-nous sur la rive opposée? demanda Édouard, il me
+semble que c'est sous mes platanes chéris qu'il faut créer le lieu de
+débarquement qui doit répondre à celui-ci?
+
+--Ce point, répondit le Capitaine, est un peu trop éloigné du château;
+au reste, nous avons encore le temps d'y songer.
+
+Tout en prononçant ces mots, il entra dans le bateau, y fit monter
+Charlotte et saisit une rame. Déjà Édouard avait pris l'autre rame,
+lorsqu'il pensa tout à coup que cette promenade sur l'eau retarderait
+l'instant où il pourrait revoir Ottilie. Sa résolution fut bientôt
+prise: jetant au hasard un mot d'excuse que personne ne comprit, il
+sauta sur la rive et se rendit en hâte au château. Là on lui apprit
+qu'Ottilie s'était enfermée dans sa chambre.
+
+La certitude qu'elle travaillait pour lui le flattait, mais le
+désir de l'entretenir avant le retour de sa femme et du Capitaine,
+l'emportait sur tout autre sentiment. Chaque instant de retard
+augmentait son impatience. Il commençait à faire nuit, on venait
+d'allumer les bougies, lorsque la jeune fille entra enfin au salon. La
+vive satisfaction qui brillait sur ses traits lui donnait un charme
+nouveau, l'idée d'avoir pu faire quelque chose agréable à son ami
+l'élevait au-dessus d'elle-même.
+
+--Voulez-vous collationner cet acte avec moi? dit-elle, en posant
+l'original et la copie sur la table.
+
+Surpris et embarrassé, le Baron feuilleta la copie en silence. Il
+remarqua d'abord une gracieuse et timide écriture de femme, mais peu
+à peu le trait devenait plus hardi et se rapprochait du sien; sur les
+dernières pages enfin, la ressemblance était si parfaite qu'il en fut
+presque effrayé.
+
+--Au nom du Ciel! s'écria-t-il, qu'est-ce que cela? On dirait que ces
+pages ont été écrites par moi.
+
+La jeune fille le regarda avec une expression ineffable de joie et de
+satisfaction intérieure.
+
+--Tu m'aimes donc? murmura Édouard, oui, Ottilie, tu m'aimes!
+
+Ils étaient dans les bras l'un de l'autre, sans savoir lequel des deux
+avait le premier ouvert ou tendu les siens.
+
+Le monde avait changé de face pour le Baron. Debout devant la jeune
+fille, son regard brûlant plongeait dans le regard timide de la belle
+enfant; ses mains tremblantes pressaient les siennes, il allait de
+nouveau l'attirer sur son coeur ...
+
+La porte s'ouvrit, Charlotte et le Capitaine entrèrent et cherchèrent
+à justifier leur retard. Édouard sourit dédaigneusement.
+
+--Hélas! se dit-il à lui-même, vous êtes arrivés trop tôt, beaucoup
+trop tôt.
+
+On se mit à table, et la conversation roula sur les voisins qui
+avaient passé une partie de la journée au château. Trop heureux pour
+être malveillant, le Baron n'avait que du bien à en dire. Charlotte
+était loin de partager son opinion, et son indulgence l'étonna; il ne
+l'y avait point accoutumée, car d'ordinaire il critiquait sévèrement
+et sans pitié. Elle lui en fit l'observation.
+
+--Ce changement est fort naturel, répondit-il; quand on aime de toutes
+les forces de son âme une noble créature humaine, toutes les autres
+nous paraissent aimables.
+
+Ottilie baissa les yeux, Charlotte resta pensive. Le Capitaine prit la
+parole.
+
+--Je crois, dit-il, qu'il en est de même de l'estime que de la
+vénération; quand on a trouvé un être digne que l'on fixe ses
+sentiments sur lui, on aime à les étendre sur tous les autres.
+
+Charlotte ne tarda pas à se retirer dans ses appartements où elle
+s'abandonna au souvenir de ce qui s'était passé entre elle et le
+Capitaine dans le cours de la soirée.
+
+En sautant sur le rivage, Édouard avait poussé la nacelle sur l'étang
+qu'enveloppait le crépuscule du soir, et Charlotte regarda avec une
+douce tristesse l'ami pour lequel elle avait déjà tant souffert et qui
+la guidait seul en ce moment. Le balancement du bateau, le bruit des
+rames, le souffle du vent du soir sous lequel la surface mobile de
+l'étang se ridait légèrement, le murmure des roseaux qu'il agitait,
+le vol inquiet des oiseaux attardés qui cherchaient un refuge pour la
+nuit, le scintillement des premières étoiles, la pose gracieuse de son
+conducteur dont elle ne pouvait déjà plus distinguer les traits, si
+profondément gravés dans son coeur, tout, jusqu'au silence solennel
+de la nature, donnait à sa position quelque chose d'idéal et de
+fantastique. Il lui semblait que son ami la conduisait loin, bien loin
+de là, pour la laisser seule sur quelque plage aride et inconnue.
+Une émotion profonde et douloureuse l'agitait, et cependant elle ne
+pouvait pas pleurer.
+
+De son côté, le Capitaine, trop ému pour s'exposer au danger du
+silence dans un pareil moment, fit l'éloge du bateau, qui était assez
+léger pour être facilement gouverné par une seule personne.
+
+--Il faudra apprendre à ramer, ajouta-t-il. Rien n'est plus agréable
+que d'errer parfois seul sur l'eau, et de se servir à soi-même de
+rameur, de timonier et de pilote.
+
+Charlotte vit dans ces paroles une allusion à leur prochaine
+séparation.
+
+--A-t-il tout deviné? se dit-elle, ou serait-il prophète sans le
+savoir?
+
+Un sentiment douloureux mêlé d'impatience s'empara d'elle et lui fit
+désirer d'arriver au château le plus tôt possible. A peine avait-elle
+exprimé ce désir, que le Capitaine, accoutumé à lui obéir aveuglément,
+chercha du regard un point où il pourrait aborder. C'était pour la
+première fois qu'il traversait l'étang dans un bateau, et s'il en
+avait sondé et calculé la profondeur en général, plus d'une place lui
+était entièrement inconnue; aussi suivait-il prudemment la route sur
+laquelle il était sûr de ne pas se tromper.
+
+Bientôt Charlotte le pria de nouveau d'abréger la promenade; alors il
+rama plus directement vers le point qu'elle-même lui désigna. Au bout
+de quelques instants le bateau s'arrêta, il venait de toucher le fond,
+et, malgré ses efforts vigoureux et réitérés, il lui fut impossible de
+le remettre à flot. Que faire? un seul parti lui restait, il n'hésita
+pas à le prendre. Sautant dans l'eau, assez basse pour qu'il pût y
+marcher sûrement, il prit Charlotte dans ses bras pour la porter vers
+le rivage.
+
+Aussi robuste qu'adroit, il ne fit pas un mouvement qui pût lui donner
+de l'inquiétude, et cependant elle enlaçait son cou et il la pressait
+tendrement contre sa poitrine. Arrivé sur le rivage, il la déposa sur
+un tertre couvert de gazon. Son agitation tenait du délire; ses bras
+qui enlaçaient le corps de son amie, toujours suspendue à son cou, ne
+pouvaient se détacher. Eperdu, hors de lui, il l'attira sur son coeur,
+et imprima sur ses lèvres un baiser brûlant; mais presque au même
+instant il se jeta à ses pieds.
+
+--Me pardonnerez-vous! oh! me pardonnerez-vous, Charlotte?
+s'écria-t-il avec désespoir.
+
+Le baiser qu'elle avait reçu, qu'elle avait rendu, rappela Charlotte
+à elle-même. Sans relever le Capitaine, elle posa une main dans les
+siennes et appuya l'autre sur son épaule.
+
+--Il n'est pas au pouvoir humain, dit-elle, d'effacer cet instant de
+notre vie, il y fera époque; que cette époque du moins soit honorable!
+Sous peu le Comte va vous assurer un sort digne de votre mérite. Je
+ne devais vous en parler que lorsque tout serait décidé; la faute que
+nous venons de commettre, me force à trahir ce secret. Oui, pour nous
+pardonner à nous-mêmes, il faut que nous ayons le courage de changer
+de position; car désormais il ne dépend plus de nous de changer le
+sentiment qui nous a rapprochés.
+
+Elle le releva, prit son bras, s'y appuya avec confiance, et tous deux
+retournèrent au château sans échanger une parole.
+
+Lorsque Charlotte fut seule dans sa chambre à coucher, elle sentit
+la nécessité de revenir entièrement aux sensations et aux pensées
+convenables à l'épouse d'Édouard. Son caractère éprouvé, l'habitude de
+se juger elle-même et de se dicter des lois, la secondèrent si bien,
+qu'elle crut à la possibilité de rétablir bientôt et complètement,
+non-seulement dans son coeur, mais encore dans celui de tous les
+siens, l'équilibre troublé par un instant d'oubli. Le souvenir de la
+visite nocturne de son mari qui lui avait été d'abord si pénible, lui
+causa un frémissement mystérieux auquel succéda bientôt un pieux et
+doux espoir. Dominée par cet espoir, elle s'agenouilla, et répéta au
+fond de son âme le serment qu'elle avait prononcé au pied des autels,
+le jour de son union avec Édouard. Les inclinations, les penchants
+contraires à ce serment, n'étaient plus pour elle que des visions
+fantastiques, que la force de sa volonté reléguait dans un lointain
+ténébreux; et elle se retrouva tout à coup telle qu'elle avait été, et
+que désormais elle voulait rester toujours. Une douce fatigue s'empara
+de ses sens et elle ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil bienfaisant
+et tranquille.
+
+
+[1] Énac était un géant qui demeurait à Hébron. Lorsque Moyse envoya
+reconnaître la terre promise, ses messagers revinrent lui dire qu'ils
+avaient vu en ce pays les enfants d'Énac, qui étaient si grands,
+qu'auprès d'eux ils ressemblaient à des sauterelles. (_Note du
+Traducteur_.)
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+Le Baron se trouvait dans une situation d'esprit bien différente.
+Le sommeil était si loin de lui, qu'il ne songeait pas même à se
+déshabiller. Tenant toujours dans ses mains l'acte copié par Ottilie,
+il couvrait les premières pages de baisers, et regardait avec une
+muette admiration celles qui paraissaient écrites de sa main à lui.
+L'idée que ce papier était un contrat de vente, l'avait désespéré
+d'abord; mais il se rappela bientôt que ce contrat accomplissait un de
+ses plus chers désirs, et que la copie qui lui était si chère
+devait rester entre ses mains. Quoique profanée par des signatures
+authentiques, son coeur pourrait toujours reconnaître dans cette copie
+les caractères de la main d'Ottilie, et cette conviction le consola.
+
+La lune venait de se lever au-dessus des plus grands arbres de la
+forêt. L'air était tiède: entraîné par un vague besoin de mouvement,
+Édouard descendit au jardin. Il s'y trouva trop à l'étroit, et se mit
+à courir à travers la campagne, et la campagne lui parut trop vaste;
+c'est qu'il était à la fois le plus heureux et le plus agité des
+mortels. L'instinct le ramena sous les murs du château, sous les
+fenêtres d'Ottilie.
+
+--Des murailles et des verroux nous séparent, se dit-il, mais nos
+coeurs sont unis. Si elle était là, devant moi, elle volerait dans mes
+bras, je me précipiterais dans les siens! Cette certitude ne doit-elle
+pas suffire à mon bonheur?
+
+Autour de lui, tout était silence et repos, et s'il n'avait pas été
+absorbé par des rêves séduisants, il aurait pu entendre le travail
+nocturne de ces animaux infatigables, ennemis nés des jardiniers, et
+pour lesquels il n'y a ni jour ni nuit.
+
+Bercé par ses heureuses illusions, il s'assit sur les premières
+marches d'une terrasse où il finit enfin par s'endormir. Lorsqu'il se
+réveilla, les brouillards du matin fuyaient déjà devant les premiers
+rayons du soleil.
+
+Tandis que tout dormait encore dans ses domaines, il fut visiter les
+constructions nouvelles; les ouvriers n'y arrivèrent qu'après lui.
+Leur nombre lui parut insuffisant, et il donna l'ordre d'en faire
+venir le double. On le satisfit dans le courant de la même journée;
+concession inutile: les travaux marchaient toujours trop lentement
+pour son impatience. Il eût voulu finir tout à la fois, afin
+qu'Ottilie pût jouir à l'instant même de la maison d'été, des
+promenades et des plantations nouvelles, du lac formé par les
+trois étangs, et de tous les embelissements projetés. Au reste,
+l'anniversaire de la naissance de cette jeune fille n'était pas
+très-éloigné, et rien ne lui paraissait assez grand, assez beau, pour
+célébrer dignement cette fête. Ses voeux n'avaient plus de bornes, ses
+désirs plus de limites, la certitude d'aimer et d'être aimé le jetait
+dans l'incommensurable.
+
+L'agitation de son esprit était telle, qu'il ne reconnaissait plus ni
+ses domaines, ni son château; Ottilie y était, il ne voyait qu'elle.
+Pour lui, tout s'absorbait dans cette enfant, tout, jusqu'à la voix
+de la conscience. Les divers liens qui semblaient avoir enchaîné
+et dompté son ardente nature s'étaient rompus brusquement; et la
+surabondance de ses forces aimantes se précipitait au-devant d'Ottilie
+avec l'impétuosité d'un torrent qui vient de rompre ses digues.
+
+L'activité passionnée du Baron n'avait pu échapper au Capitaine,
+qui s'en alarma sérieusement. On était convenu de faire marcher les
+travaux lentement et, d'un commun accord, Édouard les faisait aller à
+pas de géant et au gré de ses désirs à lui. La métairie était vendue,
+Charlotte avait encaissé le premier paiement, et cette somme, qui
+devait suffire jusqu'au second terme, se trouva épuisée en peu de
+semaines. Était-il juste, était-il possible de l'abandonner dans
+un pareil embarras? Lors même que le Capitaine n'aurait eu que de
+l'amitié pour elle, il se serait cru obligé de la seconder. Il lui
+expliqua donc franchement ses craintes et ses inquiétudes. Tous deux
+comprirent qu'ils chercheraient en vain à arrêter Édouard, et qu'au
+reste il valait mieux terminer les travaux tant que le Capitaine
+pouvait encore les diriger. Ces divers motifs leur firent prendre la
+résolution d'emprunter une somme suffisante pour achever tout ce qui
+était commencé, dans le plus court délai possible.
+
+Ces arrangements les avaient rapproches de nouveau, et ils
+s'expliquèrent sur la passion d'Édouard pour Ottilie. Déjà Charlotte
+avait sondé le coeur de cette jeune fille, et acquis la certitude
+qu'elle partageait cette passion. Dans un pareil état de choses il n'y
+avait pas d'autre moyen de salut possible que de séparer les amants.
+Le hasard venait de lui fournir un prétexte pour rendre cette
+séparation simple et facile, car la grande tante de Luciane, charmée
+des brillantes qualités de cette jeune personne, l'avait appelée près
+d'elle pour l'introduire dans le grand monde, ce qui rendait le retour
+d'Ottilie à la pension aussi simple que naturel.
+
+Constamment guidée par la raison, Charlotte se croyait en droit
+d'espérer qu'après le départ d'Ottilie et du Capitaine, elle
+parviendrait facilement à rétablir ses rapports avec son mari, tels
+qu'ils étaient avant l'arrivée des deux personnes qui les avaient
+troublés. Enfin, ses projets étaient si bien combinés, ses résolutions
+si sages et si prudentes, qu'elle ne supposa pas même combien il est
+difficile de rentrer dans une position bornée, quand ces bornes ont
+été brisées par une explosion violente.
+
+Édouard ne tarda pas à s'apercevoir qu'on cherchait à l'éloigner
+d'Ottilie, car il ne pouvait presque plus l'entretenir sans témoins,
+ce qui l'irrita au point que quand il pouvait lui glisser quelques
+mots, c'était moins pour l'assurer de son amour que pour se plaindre
+de la tyrannie que sa femme et son ami se permettaient d'exercer
+contre eux. Sans songer que par son empressement à terminer les
+travaux il avait lui-même épuisé la caisse, il accusa sa femme et son
+ami d'avoir violé leurs premières conventions, et poussa l'injustice
+jusqu'à leur faire un crime de l'emprunt qu'ils venaient de négocier
+et que cependant il avait approuvé.
+
+La haine est partiale, l'amour l'est plus encore; aussi la douce et
+bonne Ottilie devint-elle malveillante pour Charlotte et pour le
+Capitaine. Lorsqu'un jour Édouard se plaignait amèrement de ce
+dernier, elle lui répondit qu'elle avait depuis longtemps la preuve de
+sa perfidie.
+
+--Plus d'une fois, lui dit-elle, je l'ai entendu se plaindre à
+Charlotte de votre obstination à leur déchirer les oreilles avec votre
+flûte; vous pouvez vous imaginer combien cette injustice m'a blessée,
+moi qui aime tant à vous accompagner, et surtout à vous entendre.
+
+A peine avait elle prononcé ces mots, qu'elle sentit la faute qu'elle
+venait de commettre, car une colère concentrée altéra les traits
+du Baron; jamais rien ne l'avait aussi douloureusement offensé.
+Il faisait de la musique sans prétention et pour s'amuser. Ne pas
+respecter un plaisir aussi innocent, c'était manquer non-seulement aux
+devoirs de l'amitié, mais encore à ceux de l'humanité, dans son dépit,
+il ne songeait pas que pour des oreilles musicales il n'y a pas de
+tortures plus cruelles que d'écouter une exécution au-dessous du
+médiocre. Il était offensé et exalta sa colère jusqu'à la fureur, afin
+de ne point pardonner. Il lui semblait que Charlotte et le Capitaine
+venaient de le dégager de tous ses devoirs envers eux.
+
+Le besoin de confier toutes ses pensées à Ottilie devint chaque jour
+plus dominant chez Édouard. Les difficultés toujours croissantes
+contre lesquelles il était obligé de lutter pour lui adresser quelques
+mots, lui suggérèrent l'idée de lui écrire et de l'engager à une
+correspondance secrète. Il venait d'exprimer laconiquement ce désir
+sur un petit morceau de papier, lorsque son valet de chambre entra
+pour lui friser les cheveux. Le courant d'air qu'il avait occasionné
+en ouvrant la porte, fit tomber ce papier sur le parquet; le valet de
+chambre le ramassa pour essayer le degré de chaleur du fer à friser;
+Édouard le lui arracha des mains, mais trop tard: une partie de
+l'écriture était brûlée.
+
+Un second billet qu'il écrivit dans la même journée lui parut moins
+bien; il éprouva même quelques scrupules sur la démarche dans laquelle
+il allait engager sa jeune amie. Il hésita et se promit d'attendre;
+mais dès qu'il en trouva l'occasion, il lui glissa son billet dans la
+main. Dans la même soirée, Ottilie trouva le moyen de lui remettre sa
+réponse; ne pouvant la lire à l'instant, il la cacha dans la poche de
+son gilet. Mais ce gilet, fait à la dernière mode, était très-court et
+la poche si petite, qu'au premier mouvement qu'il fit, le papier tomba
+par terre. Charlotte le releva et y jeta un regard fugitif.
+
+--Voici, dit-elle, en lui remettant ce billet, quelque chose de ton
+écriture que tu ne serais peut-être pas content de perdre.
+
+Édouard la remercia d'un air embarrassé.
+
+--Est-ce de la dissimulation, se dit-il à lui-même, ou prend-elle en
+effet l'écriture d'Ottilie pour la mienne?
+
+Ce hasard et plusieurs autres du même genre qu'on peut regarder comme
+des avertissements par lesquels la Providence daigne quelquefois
+chercher a nous garantir contre les dangers qui nous menacent,
+étaient perdus pour lui. Les entraves que l'on opposait à sa passion
+l'irritèrent toujours plus fortement, et bientôt un sentiment de
+malveillance, de haine, remplaça son ancienne affection pour sa femme
+et pour son ami. Parfois, cependant, il se reprochait ce changement,
+et alors il cherchait à cacher ses remords sous une gaîté folle; mais
+comme cette gaîté ne partait pas du coeur, elle dégénérait en ironie
+amère.
+
+Charlotte supporta toutes ces boutades avec patience et courage.
+Irrévocablement décidée à renoncer au Capitaine, ce sacrifice la
+rendait satisfaite et fière d'elle-même, et lui inspirait le désir
+de venir en aide au couple qui marchait si imprudemment vers l'abîme
+qu'elle avait su éviter. Elle sentait que pour éteindre une passion
+arrivée à un aussi haut degré de violence, il ne suffit pas de séparer
+les amants, elle essaya de donner quelques conseils généraux à
+Ottilie. Malheureusement ces conseils se rapportaient aussi bien à
+sa propre position qu'à celle de sa nièce; et plus elle cherchait
+à détourner cette jeune fille de la route funeste où elle s'était
+engagée, plus elle sentait qu'elle-même était bien loin encore de se
+retrouver sur le chemin du devoir.
+
+Forcée ainsi de garder le silence, elle se borna à tenir les amants
+éloignés l'un de l'autre, ce qui ne rendit pas la position meilleure.
+Les allusions délicates par lesquelles elle cherchait parfois à
+avertir Ottilie, ne produisirent aucun effet; car Édouard était
+parvenu à lui prouver que sa femme aimait le Capitaine, et que,
+par conséquent, elle aussi désirait le divorce, pour lequel il ne
+s'agissait plus que de trouver un prétexte décent. Soutenue par le
+sentiment de son innocence, elle croyait pouvoir sans crime s'avancer
+vers le but où elle devait trouver un bonheur si ardemment désiré;
+elle ne respirait plus que pour Édouard: cet amour l'affermissait
+dans le bien, embellissait sou cercle d'activité et la rendait plus
+expansive envers tout le monde; elle se croyait au ciel sur la terre.
+
+C'est ainsi que nos quatre amis continuèrent à vivre, en apparence du
+moins, de leur vie habituelle. Rien dans leurs allures n'était changé,
+ainsi que cela arrive souvent dans les positions les plus terribles;
+tout est remis en question, les habitudes quotidiennes suivent leur
+cours ordinaire, comme si rien ne menaçait cette existence paisible.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+Le Capitaine venait de recevoir deux lettres du Comte: l'une, qu'il
+devait montrer à ses amis, contenait des promesses, des espérances;
+l'autre, écrite pour lui seul, renfermait l'offre positive d'une
+charge importante d'administration et de cour, le grade de major, de
+forts appointements et plusieurs autres avantages brillants. Comme il
+était indispensable de tenir cette offre secrète pendant quelque temps
+encore, le Capitaine ne parla à ses amis que des espérances que lui
+donnait la première de ces deux lettres.
+
+S'occupant avec toutes les précautions nécessaires, des préparatifs de
+son prochain départ, il chercha surtout à hâter les travaux commencés.
+Édouard le seconda de son mieux, car il désirait que tout fût fini
+pour la fête d'Ottilie.
+
+Le projet de réunir les trois étangs pour en former un lac, avait déjà
+eu un commencement d'exécution; il était donc impossible d'y renoncer.
+Sachant qu'il ne pourrait le mener à fin lui-même, le Capitaine fit
+venir, sous un prétexte spécieux, un jeune architecte, autrefois
+son élève, et qu'il savait être capable d'achever dignement cette
+entreprise difficile.
+
+Le Capitaine avait un mérite réel et un caractère noble et généreux,
+aussi était-il loin de ressembler à ces êtres vaniteux qui, pour mieux
+faire sentir leur importance, jettent le désordre et la confusion dans
+les entreprises qu'ils doivent cesser de diriger, afin de laisser
+après eux la certitude qu'il est impossible de les remplacer.
+
+Le Baron ne pouvait avouer la véritable de cause l'ardeur fiévreuse
+avec laquelle il hâtait les travaux, car il savait que sa femme ne
+consentirait jamais à célébrer avec éclat et ostensiblement le jour
+anniversaire de la naissance d'Ottilie. Au reste, il comprit lui-même
+que l'âge de cette jeune fille et sa position de protégée qui devait
+tout à la bienfaisance de sa tante, ne lui permettait pas de paraître
+publiquement en reine d'une grande fête. Aussi les préparatifs et les
+invitations se firent-ils sous le prétexte de l'inauguration de la
+maison d'été et des promenades nouvelles.
+
+Décidé à prouver à Ottilie par tous les moyens qui étaient en son
+pouvoir, que tout se faisait pour elle, il lui destinait des présents
+qu'il voulait mettre en harmonie avec la force de sa passion. Les
+conseils que Charlotte lui donnait à ce sujet étaient si opposés à ses
+intentions, qu'il prit le parti de s'adresser à son valet de chambre,
+qui soignait sa garde-robe, et se trouvait, par conséquent, en
+relation avec les marchands de nouveautés. Cet adroit serviteur
+commanda aussitôt un coffre d'une forme élégante, couvert eu maroquin
+rouge et garni de clous d'acier; les parures et les objets de toilette
+dont il le fit remplir, répondaient à la magnificence de ce coffre. Il
+avait depuis longtemps deviné la passion de son maître, et, sans lui
+en parler directement, il la servait toutes les fois que l'occasion
+s'en présentait. Ce fut dans ce but qu'il rappela au Baron qu'il avait
+depuis longtemps au château tous les matériaux nécessaires pour un feu
+d'artifice, et que si on s'en servait pour célébrer l'anniversaire
+de la naissance d'Ottilie, cette fête n'en aurait que plus d'éclat.
+Édouard saisit cette proposition avec empressement, et le valet de
+chambre se chargea des préparatifs, qui devaient se faire avec le plus
+grand mystère afin de surprendre la société.
+
+De son côté, le Capitaine prenait toutes les mesures de précaution
+nécessaires pour prévenir les accidents qui troublent presque toujours
+les solennités auxquelles assiste une foule nombreuse.
+
+Édouard et son confident ne s'occupèrent que du feu d'artifice.
+L'échafaudage devait s'élever sur les bords de l'étang et au milieu
+des chênes centenaires. La place des spectateurs était naturellement
+en face, sous les platanes, d'où l'on pourrait, sans danger, voir
+l'ensemble du feu, ainsi que ses merveilleux effets dans l'eau.
+Lorsqu'on débarrassa cette place des plantes et des buissons qui
+l'embarrassaient, Édouard remarqua avec plaisir que ses arbres chéris
+étaient plus beaux et plus robustes encore qu'il ne le croyait.
+
+--C'est à peu près dans cette saison que je les ai plantés, se dit-il
+à lui-même, mais dans quelle année?
+
+La date précise lui était échappée, il se souvint toutefois qu'elle
+se rapportait à un événement de famille qui était resté gravé dans sa
+mémoire. Il chercha cet événement sur le journal dans lequel son père
+enregistrait tout ce qui lui arrivait d'important. Quel ne fut pas
+son ravissement, lorsqu'il reconnut que, par le plus merveilleux des
+hasards, le jour et l'année où il avait planté ces arbres étaient le
+jour et l'année de la naissance d'Ottilie!
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+Dès les premières heures de la matinée, si impatiemment attendue,
+les invités arrivèrent en foule au château du Baron. Les personnes
+présentes à la pose de la première pierre de la maison d'été, avaient
+conservé un agréable souvenir de cette cérémonie, et celles qui
+n'avaient pu y assister en avaient entendu parler avec beaucoup
+d'éloges; aussi chacun s'empressa-t-il de venir prendre sa part d'une
+nouvelle fête de ce genre.
+
+Au moment où on allait se mettre à table, les charpentiers, précédés
+par une joyeuse musique, firent leur entrée solennelle dans la cour du
+château. L'un d'eux prononça une courte harangue et fit circuler une
+immense couronne de chêne, ornée de mouchoirs et de rubans de soie.
+Les dames s'empressèrent d'enrichir cette couronne de toutes sortes
+de dons gracieux qu'elles y attachèrent elles-mêmes. Puis on se mit à
+table, et les charpentiers, heureux et fiers, continuèrent leur marche
+à travers le village, où ils enlevèrent aux jeunes filles leurs plus
+beaux mouchoirs, leurs plus beaux rubans; et le cortège grossi par
+la foule des curieux arriva, au milieu des cris de joie, à la maison
+d'été, dont le toit fut aussitôt orné de la couronne de chêne
+surchargée d'offrandes de tout genre.
+
+Après le dîner, Charlotte, qui ne voulait ni cortège ni marche
+régulière, se borna à proposer à ses hôtes une promenade sur la
+montagne de la maison d'été, où l'on arriva par groupes isolés et sans
+ordre; Ottilie, qu'elle avait retenue afin de l'empêcher de jouer
+un rôle dans cette fête, arriva la dernière sur la plate-forme,
+circonstance qui causa précisément le mal que Charlotte avait voulu
+éviter. Les trompettes et les cymbales qui devaient saluer la société,
+et qui avaient attendu qu'elle fût toute réunie, n'entonnèrent leurs
+bruyantes fanfares qu'au moment où la jeune fille parut, et ils la
+proclamèrent ainsi la reine de la fête.
+
+Pour mettre la maison d'été en harmonie avec la solennité de ce jour,
+on l'avait décorée de guirlandes de fleurs disposées selon les règles
+architectoniques. Le Baron avait fait placer sur le fronton, des
+chiffres en fleurs qui indiquaient la date de cette inauguration. Il
+avait en même temps donné l'ordre de faire figurer le nom d'Ottilie
+dans le tympan du fronton; heureusement le Capitaine était arrivé
+assez tôt pour enlever les lettres en fleurs et les remplacer par
+d'autres ornements.
+
+Les rubans et les mouchoirs bigarrés qui ornaient la couronne
+flottaient dans l'air, et le vent emporta la nouvelle et courte
+allocution du charpentier. La cérémonie était terminée et la place
+devant la maison avait été nivelée et entourée de branches d'arbres,
+afin de la disposer en salle de danse.
+
+Un jeune charpentier présenta au Baron une svelte et jolie
+villageoise, et pria fort poliment Ottilie de lui faire l'honneur
+d'ouvrir le bal avec lui. Les deux couples trouvèrent de nombreux
+imitateurs, et Édouard ne tarda pas à changer sa rustique danseuse
+contre la charmante Ottilie. Les invités pour lesquels ce genre de
+plaisir n'avait point d'attrait, se dispersèrent dans les alentours et
+admirèrent les promenades et les plantations nouvelles; mais avant de
+se séparer, on s'était donné rendez-vous sous les platanes, à la chute
+du jour.
+
+Édouard arriva le premier à ce rendez-vous, et donna ses derniers
+ordres au valet de chambre, qui se rendit aussitôt, avec l'artificier,
+sur la rive opposée de l'étang où déjà tout était prêt pour la
+surprise que l'on réservait à la société. Ce ne fut qu'en ce moment
+que le Capitaine devina le mystère qu'on lui avait caché jusqu'ici.
+Prévoyant que la foule allait se porter sur les bords de l'étang, il
+allait faire prendre des mesures de précaution; mais le Baron lui
+dit sèchement qu il voulait diriger seul un divertissement de son
+invention.
+
+Ainsi que le Capitaine l'avait prévu, les campagnards, qui ne
+croyaient jamais pouvoir s'approcher assez près du lieu où devait
+s'opérer la merveille qu'on venait de leur annoncer, se pressèrent sur
+les digues auxquelles l'on avait déjà commencé à ôter une partie de
+leurs soutiens, la réunion des trois étangs en un seul ayant rendu
+leur destruction nécessaire.
+
+Le soleil venait enfin du se coucher, le crépuscule du soir
+enveloppait déjà la contrée, et les nobles spectateurs, réunis sous
+les platanes où l'on venait de servir une magnifique collation,
+attendaient fort commodément une obscurité plus complète. La soirée
+était calme, pas un souffle n'agitait le feuillage, et tout permettait
+d'espérer que le feu d'artifice réussirait complètement.
+
+Tout à coup des cris horribles se firent entendre, d'immenses mottes
+de terre s'étaient détachées des digues, et des hommes, des femmes,
+des enfants roulaient avec elles dans l'eau. On se précipita vers le
+lieu du désastre, pour voir plutôt que pour secourir, car le malheur
+paraissait sans remède. Les digues, dégarnies et trop faibles pour
+supporter le poids qui les surchargeait, s'affaissaient de plus en
+plus. Enfin la confusion était telle, que tous ceux qui se trouvaient
+sur ces digues ne pouvaient plus ni avancer ni reculer. Le Capitaine
+seul conserva assez de présence d'esprit pour faire chasser, de
+force, de ces digues, la foule éperdue, ce qui empêcha de nouveaux
+éboulements, et donna aux hommes courageux dont il s'était entouré
+assez de place pour secourir les malheureux qui luttaient contre les
+flots. Au bout de quelques minutes, tous avaient été ramenés sur le
+rivage. Un jeune garçon seul avait été poussé trop avant dans l'eau
+pour gagner la terre, et les efforts qu'il fit pour s'en approcher
+l'éloignèrent toujours davantage; ses forces l'abandonnèrent, et l'on
+n'aperçut plus que ses bras qu'il élevait vers le Ciel comme pour
+implorer son secours. Le bateau était rempli de pièces d'artifice
+qu'on devait brûler sur l'eau, et le temps que l'on aurait mis à le
+décharger était plus que suffisant pour rendre certaine la mort du
+malheureux enfant. La résolution du Capitaine fut bientôt prise, il se
+dépouilla en hâte de son habit et se précipita dans l'étang.
+
+Un long cri de surprise et d'admiration retentit dans la foule; tous
+les yeux étaient fixés sur l'intrépide nageur qui, après avoir plongé
+plusieurs fois, reparut avec l'enfant. Il l'amena sur le rivage et le
+remit au chirurgien, car il ne donnait plus aucun signe de vie; puis
+il demanda s'il ne manquait plus personne et fit faire à ce sujet une
+enquête sévère. En vain Charlotte le supplia de retourner au château
+et de s'y faire donner les soins nécessaires, il ne consentit à
+s'éloigner qu'après avoir acquis la certitude que tout le monde était
+sauvé; le chirurgien le suivit avec l'enfant qui avait repris l'usage
+de ses sens.
+
+A peine les eut-on perdus de vue que Charlotte se souvint que le thé,
+le sucre, le vin et les autres objets dont ils avaient besoin étaient
+enfermés sous clef, et que par conséquent sa présence et celle
+d'Ottilie étaient nécessaires au château. Pour y retourner il fallait
+passer sous les platanes, où elle vit son mari occupé à réunir et
+à retenir la société, en l'assurant que le feu d'artifice allait
+commencer. Elle le supplia de remettre un plaisir dont personne en ce
+moment n'était en état de profiter, et lui fit sentir qu'il serait
+inhumain de s'amuser avant de savoir qu'il n'y avait en effet plus
+rien à craindre pour le malheureux enfant et pour son généreux
+sauveur.
+
+--Le chirurgien fera son devoir, répondit sèchement le Baron, il a
+tout ce qu'il faut pour cela et notre présence au château ne ferait
+que le gêner.
+
+Charlotte n'insista pas davantage, mais elle fit signe à Ottilie de la
+suivre; elle allait obéir, Édouard la retint.
+
+--Je ne veux pas, s'écria-t-il, qu'on la traite en soeur de charité;
+cette journée est trop belle pour la terminer à l'hôpital! L'enfant
+noyé est sauvé et le Capitaine se séchera fort bien sans nous.
+
+Charlotte partit seule et en silence; quelques invités la suivirent
+d'abord, et après une courte hésitation, toute la société prit le
+chemin du château. Restée seule sous les platanes avec Édouard, la
+tremblante Ottilie le supplia d'imiter l'exemple qu'on venait de leur
+donner.
+
+--Non, non, dit-il, restons ici ensemble: les choses exceptionnelles
+ne se font pas sur les routes ordinaires. Que la catastrophe de ce
+soir hâte notre union, tu m'appartiens, je te l'ai juré assez de fois,
+que les actions succèdent enfin aux paroles!
+
+Le bateau traversa l'étang et s'approcha des platanes: c'était le
+valet de chambre qui venait demander à son maître ce que deviendrait
+le feu d'artifice.
+
+--Fais-le partir, s'écria le Baron.
+
+Et le valet de chambre retourna à son poste. Édouard prit les deux
+mains d'Ottilie.
+
+--C'est pour toi seule qu'il a été préparé, qu'il s'exécute pour toi
+seule, permets-moi seulement de l'admirer à tes côtés.
+
+Puis il s'assit près d'elle d'un air tendrement ému, mais avec une
+réserve respectueuse.
+
+Au milieu des explosions principales et terribles comme le tonnerre
+des canons, on entendait le sifflement des fusées, des balles
+luisantes et des serpenteaux, le craquement des roues et des soleils,
+et le bruissement des pluies de feu.
+
+Édouard suivait avec ravissement du regard et de la pensée tous ces
+météores qui s'élançaient dans les airs, tantôt les uns après les
+autres, et tantôt tous à la fois. Mais pour la tendre et douce
+Ottilie, déjà intimidée par tout ce qui avait précédé cet instant, ces
+apparitions bruyantes et éphémères furent plutôt un objet d'effroi que
+de plaisir. Dominée par la peur, elle se rapprocha de son ami, qui
+ne vit dans ce mouvement qu'une preuve de confiance, et la promesse
+réitérée de lui appartenir pour toujours.
+
+La nuit avait repris ses droits que l'éclat du feu d'artifice venait
+de lui disputer; la lune argentait seule les étangs, et éclairait
+l'étroit sentier sur lequel les deux amants retournaient au château.
+Tout à coup un homme se présenta devant eux et leur demanda l'aumône,
+et Édouard reconnut l'insolent qui l'avait forcé à prendre des mesures
+contre l'importunité des mendiants. Trop heureux pour ne pas chercher
+à étendre ce bonheur sur tout ce qui l'entourait, il jeta une pièce
+d'or dans le chapeau de cet homme.
+
+Grâce à l'habileté du chirurgien et aux soins empressés de Charlotte,
+l'enfant était presque entièrement remis, et la santé du Capitaine et
+des hommes qui l'avaient secondé ne courait plus aucun danger; toutes
+les mesures de précaution nécessaires en pareil cas ayant été prises a
+temps.
+
+La catastrophe de l'étang avait laissé une certaine inquiétude dans
+l'esprit de tout le monde, aussi les invités s'était-ils empressés de
+regagner leurs demeures.
+
+Resté seul avec Charlotte, le Capitaine l'informa de son prochain
+départ; cette nouvelle inattendue la surprit sans la troubler. La
+soirée avait été si fertile en événements graves et extraordinaires,
+que tout ce qui pouvait les suivre n'était plus pour elle que la
+réalisation de l'avenir solennel dont ces mêmes événements lui avaient
+paru le présage certain. Telle était la disposition de son esprit
+lorsqu'elle vit entrer Édouard et Ottilie. Son premier soin fut de
+leur apprendre que le Capitaine était sur le point de les quitter pour
+aller remplir un poste brillant. Le Baron ne vit dans ce changement de
+fortune subit, qu'un hasard favorable qui ne pouvait manquer de
+hâter l'accomplissement de ses voeux. Son imagination devançant les
+événements, lui montrait d'un côté Charlotte heureuse et fière de son
+nouvel époux, et de l'autre Ottilie établie par lui en qualité de
+maîtresse légitime du château et de ses vastes domaines.
+
+Éblouie par des rêves semblables, la jeune fille s'était retirée dans
+sa chambre, où elle trouva le riche coffre qui contenait les cadeaux
+de son ami. Les mousselines, les soieries, les dentelles, les schalls
+étaient aussi riches qu'élégants; de magnifiques bijoux complétaient
+ce trousseau. Elle devina sans peine que l'intention d'Édouard était
+de l'habiller d'une manière digne du rang qu'il lui destinait; mais
+tous ces objets étaient si bien rangés et surtout si brillants,
+qu'elle osa à peine les soulever, et encore moins se les approprier
+même de la pensée.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+
+Le lendemain matin le Capitaine avait quitté le château, laissant
+au Baron quelques lignes par lesquelles il lui exprimait sa
+reconnaissance et son invariable attachement. La veille, déjà,
+il avait fait à demi mot ses adieux à Charlotte; elle avait le
+pressentiment que cette séparation serait éternelle, et elle eut la
+force de s'y résigner.
+
+Le Comte ne s'était pas borné à élever son protégé à un poste
+honorable; il voulait encore lui faire faire un mariage brillant; il
+s'en occupa avec tant d'ardeur, que, dans la pensée de Charlotte,
+cette seconde affaire lui parut tout aussi certaine que la première.
+En un mot, elle avait complètement et pour jamais renoncé à un homme
+qui n'était plus à ses yeux que le mari d'une autre femme.
+
+Convaincue que tout le monde avait son courage, et que ce qui n'avait
+pas été impossible pour elle ne devait l'être pour personne, elle
+prit la résolution d'amener son mari, par une explication franche et
+sincère, au point où elle était arrivée elle-même.
+
+--Notre ami, lui dit-elle, vient de nous quitter, et avec lui
+disparaîtra une partie des changements survenus dans notre manière
+d'être. Il dépend de nous maintenant de redevenir, sous tous les
+rapports, ce que nous étions naguère.
+
+N'écoutant que la voix de la passion, Édouard crut voir dans ces
+paroles une allusion à leur veuvage et à un divorce prochain qui les
+rendrait libres comme ils l'étaient alors.
+
+--Rien, en effet, dit-il, ne parait plus facile et plus juste, il
+s'agit seulement de bien nous entendre afin d'éviter le scandale.
+
+--Je conviens, reprit Charlotte, qu'il faut, avant tout, assurer à
+Ottilie une position avantageuse. Deux partis se présentent à cet
+effet: nous pouvons la renvoyer à la pension, puisque ma tante a fait
+venir près d'elle Luciane, qu'elle veut introduire dans le grand
+monde. D'un autre côté, une dame respectable, riche et noble, est
+prête à la recevoir chez elle, en qualité de compagne de sa fille
+unique, et de la traiter, sous tous les rapports, comme sa propre
+enfant.
+
+Édouard reconnut enfin qu'il s'était trompé sur les intentions de sa
+femme, et répondit avec nu calme affecté:
+
+--Depuis son séjour au château, Ottilie a contracté des habitudes qui
+lui rendraient, je le crois du moins, un changement de position fort
+peu agréable.
+
+--Nous avons tous contracté des habitudes folles, funestes! toi
+surtout, dit vivement Charlotte. Cependant il arrive une époque où
+l'on se réveille de ses rêves dangereux, où l'on sent la nécessité de
+les sacrifier à ses devoirs de famille.
+
+--Tu conviendras, sans doute, qu'il serait injuste de sacrifier
+Ottilie à ces prétendus devoirs de famille? Et, certes, la repousser,
+l'envoyer loin de nous, ce serait la sacrifier. La fortune est venue
+chercher le Capitaine ici, aussi avons-nous pu le voir partir sans
+regret et même avec joie. Attendons; qui sait si un avenir brillant
+n'est pas réservé à Ottilie?
+
+Charlotte ne chercha pas à maîtriser son émotion, car elle était
+décidée à s'expliquer sans détour.
+
+--L'avenir qui nous est réservé est assez clair: tu aimes Ottilie;
+elle aussi nourrit depuis long temps pour toi un penchant qui déjà
+touche de près à la passion. Ce langage te déplaît? Pourquoi ne pas
+rendre en termes précis ce que chaque instant nous révèle? Pourquoi
+n'oserais-je pas te demander quel sera le dénouement de ce drame?
+
+--Il est impossible de répondre à une pareille question, dit Édouard
+avec un dépit concentré. Notre position est une de celles où il est
+indispensable d'attendre la marche des événements. Qui peut deviner
+les secrets du destin?
+
+--Pour ce qui nous concerne, on le peut sans être doué d'une haute
+sagesse ou d'une grande pénétration, répliqua Charlotte. Au reste,
+nous ne sommes plus assez jeunes pour nous avancer au hasard sur une
+route que nous ne devons pas suivre. Personne ne cherchera à nous en
+détourner, car, à notre âge, on doit savoir se gouverner soi-même.
+Oui, il ne nous est pas permis de nous égarer; on ne nous pardonnera
+plus ni fautes ni ridicules.
+
+Incapable d'imiter, ni même d'apprécier la noble franchise de sa
+femme, Édouard répondit avec un sourire affecté:
+
+--Peux-tu blâmer l'intérêt que je prends au bonheur de ta nièce? non à
+son bonheur à venir qui dépend toujours des chances du hasard, mais à
+son bonheur actuel? Ne te fais pas illusion à toi-même. Pourrais-tu
+te figurer sans chagrin cette pauvre enfant arrachée à notre cercle
+domestique et jetée dans un monde étranger? Moi, du moins, je n'ai pas
+le courage de supposer la possibilité d'un pareil changement.
+
+Charlotte sentit pour la première fois toute la distance qui séparait
+le coeur d'Édouard du sien.
+
+--Ottilie, s'écria-t-elle, ne peut être heureuse ici, puisqu'elle
+arrache un mari à sa femme, un père à ses enfants.
+
+--Quant à nos enfants, répondit le Baron d'un air moqueur, nous
+aurions tort de nous alarmer pour eux, puisqu'ils ne sont pas encore
+nés. Au reste, pourquoi se perdre ainsi dans des suppositions
+exagérées?
+
+--Parce que les passions déréglées engendrent l'exagération. Il en est
+temps encore, ne repousse pas les conseils, l'assistance sincère que
+je t'offre. Lorsqu'on cherche sa route à travers l'obscurité, le rôle
+de guide appartient de droit au plus clairvoyant, et, certes, dans le
+cas où nous nous trouvons, j'y vois mieux que toi. Édouard, mon ami,
+mon bien-aimé, laisse-moi tout essayer, tout entreprendre pour te
+conserver. Ne me suppose pas capable de renoncer à un bonheur dont
+j'ose me croire digne, au seul bien que j'ambitionne en ce monde, à
+toi enfin.
+
+--Et qui parle de cela? dit Édouard d'un air embarrassé.
+
+--Mais puisque tu veux garder Ottilie auprès de toi, mon ami,
+pourrais-tu ne pas prévoir les conséquences inévitables d'une pareille
+conduite? Je n'insisterai pas davantage; mais si tu ne veux pas te
+vaincre, bientôt du moins tu ne pourras plus te tromper.
+
+Édouard fut forcé de s'avouer qu'elle avait raison, mais il ne se
+sentit pas la force de le déclarer ouvertement. Un mot qui formule
+tout à coup d'une manière positive ce que le coeur s'est permis
+vaguement et par degrés, est terrible à prononcer; aussi ne
+chercha-t-il qu'à éluder ce mot.
+
+--Tu me demandes une résolution, dit-il, et je ne sais même pas encore
+quel est en effet ton projet à l'égard d'Ottilie.
+
+--Mon projet, répondit Charlotte, est de peser avec toi lequel des
+deux partis dont je t'ai parlé pour elle offre le plus d'avantages.
+
+Après avoir peint la vie du pensionnat sous tous ses rapports, elle
+s'étendit avec chaleur sur la douce existence qu'elle pourrait trouver
+près de la dame qui voulait l'associer à sa fille.
+
+--Je voterais pour cette dernière position, dit elle, non-seulement
+parce que la pauvre enfant sera plus heureuse, mais parce qu'en
+la renvoyant à la pension, nous nous exposons à faire renaître et
+augmenter l'amour, qu'à son insu elle a inspiré à son professeur.
+
+Le Baron feignit de l'approuver, mais dans le seul but de gagner du
+temps; et Charlotte, qui déjà se croyait sûre de sa victoire, fixa le
+départ d'Ottilie pour la fin de la semaine.
+
+Ne voyant plus dans la conduite de sa femme qu'une perfidie
+adroitement combinée pour lui enlever à jamais son bonheur, il prit le
+parti désespéré de quitter lui-même sa maison, afin de ne pas en faire
+chasser Ottilie, ce qui, pour l'instant du moins, lui paraissait le
+point principal. La crainte de voir Charlotte s'opposer à son départ,
+le poussa à lui dire qu'il allait s'absenter pour quelques jours,
+parce qu'une sage prudence lui faisait craindre de revoir Ottilie et
+d'être témoin de son départ.
+
+Cette ruse eut tout l'effet qu'il en avait attendu, Charlotte se
+chargea elle-même des préparatifs de son voyage, ce qui lui donna le
+temps d'écrire le billet suivant:
+
+
+ÉDOUARD A CHARLOTTE.
+
+Je ne sais si le mal qui est venu nous frapper est guérissable ou non,
+mais je sens que pour échapper au désespoir, j'ai besoin d'un délai,
+et le sacrifice que je m'impose me donne le droit de l'exiger. Je
+quitterai ma maison jusqu'à ce que notre avenir à tous soit décidé. En
+attendant cette décision, tu en seras la maîtresse absolue, mais à la
+condition expresse que tu partageras cet empire avec Ottilie. Ce n'est
+pas au milieu d'étrangers, c'est à tes côtés que je veux qu'elle vive.
+Continue à être bonne et douce pour elle, redouble d'égards et de
+délicatesse envers cette chère enfant; je te promets, en échange, de
+n'entretenir avec elle aucune relation. Je veux même rester, pour
+un certain temps, dans une ignorance complète sur tout ce qui vous
+concernera toutes deux. Mon imagination rêvera que tout va pour le
+mieux, et vous pourrez en penser autant sur mon compte.
+
+Je te prie, je te conjure encore une fois de ne pas éloigner Ottilie.
+Si elle dépasse le cercle dans lequel se trouve ce domaine et
+ses dépendances, si elle entre dans une sphère étrangère, elle
+n'appartient plus qu'à moi, et je saurai m'emparer de mon bien. Si tu
+respectes mes voeux, mes espérances, mes douleurs, mes illusions, eh
+bien! alors je ne repousserai peut-être pas la guérison, si toutefois
+elle venait s'offrir à mon coeur malade ...
+
+
+A peine sa plume avait-elle tracé cette dernière phrase, que son âme
+tout entière la démentit; en la voyant sur le papier, tracée par sa
+main, il éclata en sanglots. Une puissance irrésistible lui disait
+plus clairement que jamais qu'il n'était pas en son pouvoir de cesser
+d'aimer Ottilie, soit que cet amour fût un bonheur ou un malheur pour
+lui.
+
+En ce moment d'agitation fiévreuse, il se rappela tout à coup qu'il
+allait s'éloigner de son amie, sans savoir même si jamais il lui
+serait possible de la revoir. Mais il avait promis de partir, et dans
+son trouble il lui semblait que l'absence le rapprochait du but de ses
+désirs, tandis qu'en restant il lui serait impossible d'empêcher sa
+femme d'éloigner Ottilie de la maison. Poussé par cette dernière
+pensée, il descendit rapidement l'escalier et s'élança sur le cheval
+qui l'attendait dans la cour.
+
+En passant devant l'auberge du village, il reconnut, sous un berceau
+en fleurs et devant une table bien servie, le mendiant auquel il avait
+donné la veille une pièce d'or. Cette vue lui rappela douloureusement
+les plus belles heures de sa vie, et l'immensité de sa perte.
+
+Combien j'envie ton sort! se dit-il à lui-même, sans détourner les
+yeux du mendiant. Tu jouis encore aujourd'hui du bien que je t'ai fait
+hier; mais moi, il ne me reste plus rien du bonheur dont je m'enivrais
+alors.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+
+Le bruit des pas d'un cheval au trot avait attiré Ottilie à sa
+fenêtre, où elle était arrivée assez tôt pour voir sortir Édouard de
+la cour. Ne pouvant s'expliquer pourquoi il s'éloignait ainsi sans
+l'en avertir, et même sans l'avoir vue une seule fois dans la matinée,
+elle devint triste et pensive; et son inquiétude augmenta lorsque
+Charlotte vint la prendre et lui lit faire une longue promenade,
+pendant laquelle elle évita avec une affectation visible de parler de
+son mari. Mais quand à son retour au château elle entra dans la salle
+à manger, sa surprise toucha de près à l'effroi, car elle ne vit que
+deux couverts sur la table.
+
+Il est toujours pénible de se voir déranger dans ses habitudes
+quelqu'insignifiantes qu'elles puissent être; mais quand ces habitudes
+tiennent à vos affections, y renoncer, c'est renoncer au bonheur. Au
+reste, tout contribuait à jeter Ottilie dans un autre monde. Charlotte
+avait, pour la première fois, ordonné elle-même le dîner; son
+extérieur cependant annonçait le calme et la tranquillité d'esprit,
+et elle parlait de la nouvelle position du Capitaine, comme d'un
+événement heureux, tout en assurant qu'elle le mettait dans
+l'impossibilité de jamais revenir au château.
+
+Remise enfin de son premier mouvement de terreur, Ottilie se flatta
+qu'Édouard avait été reconduire son ami, et qu'il ne tarderait pas à
+revenir. Cette consolation lui fut bientôt enlevée, car, en sortant
+de table, elle s'approcha de la fenêtre et vit une berline de voyage
+arrêtée dans la cour.
+
+Charlotte demanda pourquoi cette voiture n'était pas encore partie;
+le domestique répondit que le valet de chambre du Baron l'avait fait
+attendre, parce qu'il lui manquait encore une foule de petites choses
+dont son maître pourrait avoir besoin en voyage. Ottilie eut recours à
+toute sa présence d'esprit pour cacher sa surprise et sa douleur.
+
+En ce moment le valet de chambre entra d'un air affairé et réclama
+plusieurs objets peu importants, mais qui faisaient deviner
+l'intention d'une longue absence.
+
+--Je ne comprends pas ce que vous venez faire ici, lui dit Charlotte
+d'un ton irrité; vous avez toujours été chargé seul de tout ce qui
+concerne le service personnel de votre maître, et vous n'avez besoin
+de personne pour vous procurer les choses qui vous sont nécessaires.
+
+L'adroit valet s'excusa de son mieux, mais sans renoncer à l'espoir de
+faire sortir Ottilie; car c'était là le seul but de sa démarche. Elle
+le devina et allait s'éloigner avec lui, mais Charlotte la retint et
+ordonna sèchement au valet de chambre de se retirer. Il fut forcé
+d'obéir, et bientôt la berline sortit du château.
+
+Quel instant terrible pour la pauvre jeune fille! elle ne comprit,
+elle ne sentit rien, sinon qu'Édouard venait de lui être arraché pour
+un temps illimité. Sa souffrance était telle que Charlotte en eut
+pitié et la laissa seule.
+
+Qui oserait décrire sa douleur, ses larmes, ses angoisses? Elle pria
+Dieu de lui aider à passer cette cruelle journée; la nuit fut plus
+terrible encore, mais elle y survécut, et le lendemain matin il lui
+semblait qu'elle avait changé d'existence et de nature. Elle ne
+s'était pas résignée à son malheur; elle l'avait approfondi, elle
+avait acquis la certitude qu'il pouvais s'augmenter encore. Le départ
+d'Édouard ne lui paraissait que le prélude du sien; car elle ignorait
+la menace par laquelle il avait su forcer sa femme à garder sa rivale
+près d'elle, et à la traiter avec indulgence et bonté.
+
+Charlotte s'acquitta noblement de la tâche difficile que son mari lui
+avait imposée. Pour arracher Ottilie à elle-même, elle la surchargeait
+d'occupations, et ne la laissait que fort rarement seule. Sans se
+flatter qu'il serait possible de combattre une grande passion par
+des paroles, elle chercha du moins à lui donner une juste idée de la
+puissance de la volonté et d'une sage résolution.
+
+--Sois persuadée, mon enfant, lui dit elle un jour, que rien n'égale
+la reconnaissance d'un noble coeur, quand nous avons eu le courage de
+lui aider à dompter les emportements d'une passion mal entendue.
+J'ai osé entreprendre un pareil ouvrage, ose me seconder, aide-moi
+à l'achever. C'est à la modération, à la patience de la femme qu'il
+appartient de conserver ce que l'homme veut détruire par sa violence
+et par ses excès.
+
+--Puisque vous parlez de modération, chère tante, répondit Ottilie,
+je dois vous dire que je me suis aperçue avec chagrin que cette vertu
+manque absolument aux hommes; ils ne savent pas même l'exercer à table
+quand le vin leur plaît. Les plus remarquables d'entre eux troublent
+ainsi pour plusieurs heures leur raison, perdent toutes les aimables
+qualités qui les distinguent, et semblent ne plus aimer que le
+désordre et la confusion. Je suis sûre que plus d'un funeste projet a
+été arrêté et exécuté dans un pareil moment.
+
+Charlotte fut de son avis; mais elle changea d'entretien, car elle
+avait compris qu'il ramenait la pensée de la jeune fille sur Édouard,
+qui cherchait, sinon habituellement, du moins plus souvent qu'elle ne
+l'aurait voulu, à augmenter sa gaieté en à chasser un souvenir fâcheux
+en buvant quelques verres de vin de trop. Pour achever de détourner la
+pensée de sa nièce d'un pareil sujet, elle parla du prochain mariage
+du Capitaine avec la femme que le Comte lui destinait, et ses discours
+et sa contenance annonçaient qu'elle regardait cette union comme un
+bonheur qui devait achever de consolider l'avenir d'un ami pour lequel
+elle avait l'affection d'une soeur.
+
+Cette révélation inattendue jeta l'imagination d'Ottilie dans une
+sphère bien différente de celle qu'Édouard lui avait fait envisager.
+Dès ce moment, elle observa et commenta chaque parole de sa tante; le
+malheur l'avait rendue soupçonneuse.
+
+Charlotte persista dans la route qu'elle s'était tracée avec la
+persévérance, l'adresse et la pénétration qui faisaient la base
+fondamentale de son caractère. A peine était-elle parvenue à faire
+rentrer ses penchants dans les bornes étroites du devoir, qu'elle
+soumit sa vie extérieure et toute sa maison à la même réforme. Au
+milieu du calme monotone et de la paix régulière qui régnaient autour
+d'elle, elle s'applaudit des incidents qui avaient si violemment
+troublé son intérieur, puisqu'ils avaient mis un terme à des travaux
+et à des projets d'embellissement devenus si vastes qu'ils menaçaient
+de compromettre sa fortune et celle de son mari. Trop sage pour
+arrêter ce qu'il était indispensable d'achever, elle suspendit les
+travaux au point où ils pouvaient, sans danger, attendre le retour
+du maître; car elle voulait laisser à son mari le plaisir de mener
+paisiblement à fin ce qui avait été entrepris dans un état d'agitation
+fiévreuse. L'architecte comprit ses intentions et les seconda avec
+autant de sagesse que de réserve.
+
+Déjà les trois étangs ne formaient plus qu'un lac, dont on
+embellissait les bords par des plantations utiles, au milieu
+desquelles on pouvait, plus tard, placer facilement des points de
+repos, des pavillons et des retraites pittoresques. La maison d'été
+était finie autant qu'elle avait besoin de l'être pour braver la
+rigueur des saisons, et le soin de la décorer fut remis à une autre
+époque.
+
+Satisfaite d'elle-même, Charlotte était réellement heureuse et
+tranquille. Ottilie s'efforça de le paraître; mais, au fond de son âme
+elle ne prenait part à ce qui se passait autour d'elle, que pour y
+chercher un présage du prochain retour d'Édouard. Aussi vit-elle avec
+un vif plaisir qu'on venait d'exécuter une mesure dont elle l'avait
+souvent entendu parler comme d'un projet favori.
+
+Ce projet consistait à réunir les petits garçons du village pendant
+les longues soirées d'été, pour leur faire nettoyer les plantations et
+les promenades nouvelles. Peu de semaines avaient suffi à Charlotte
+pour les faire habiller tous d'une espèce d'uniforme qui restait
+déposé au château, car ils ne devaient s'en servir que pendant les
+heures de travail. L'architecte, qui les guidait avec une rare
+intelligence, ne tarda pas à donner à l'ensemble de cette petite
+troupe quelque chose de régulier et de gracieux. Rien, en effet,
+n'était plus agréable à voir que ces enfants. Les uns, armés de
+serpettes, de râteaux de bêches et de balais, parcouraient les routes,
+les sentiers et les massifs, tandis que les autres les suivaient avec
+des paniers, dans lesquels ils entassaient les pierres, les épines
+et les branches de bois mort. Leurs diverses attitudes fournissaient
+presque chaque jour à l'architecte des modèles de groupes gracieux
+pour des bas-reliefs, dont il se proposait d'orner les frises de la
+première belle maison de campagne qu'il aurait à construire.
+
+Pour Ottilie, ce corps de petits jardiniers si bien disciplinés,
+n'était qu'une attention par laquelle ou se proposait de surprendre
+agréablement le maître que, sans doute, on attendait sous peu. Ranimée
+par cette pensée, elle se promit d'offrir à son ami un établissement
+d'utilité de son invention.
+
+L'embellissement du village, ainsi que le Capitaine l'avait prévu,
+avait inspiré à tous les habitants l'amour de la propreté, de l'ordre
+et du travail. Ce fut ce penchant qu'Ottilie se proposa de développer
+chez les petites filles. A cet effet, elle les réunit au château à des
+heures fixes, et leur enseigna à filer, à coudre et d'autres travaux
+analogues à leur sexe. On ne saurait enrégimenter les petites
+Elles comme les petits garçons. Ottilie le sentit, aussi ne leur
+imposa-t-elle aucune uniformité de costume ou de mouvement, mais elle
+s'efforça d'augmenter leur activité et de les rendre plus attachées à
+leurs familles, plus utiles dans leurs maisons. Chez une seule de ses
+élèves, la plus vive et la plus éveillée de toutes, ses conseils ne
+produisirent pas le résultat qu'elle en avait attendu. La petite
+espiègle se détacha entièrement de ses parents, pour ne plus vivre que
+pour sa belle et bonne maîtresse.
+
+Comment Ottilie aurait-elle pu rester insensible à tant d'affection?
+Bientôt la petite Nanny, qu'elle avait tolérée d'abord, devint sa
+compagne inséparable, et, par conséquent, commensale du château. Sans
+cesse à ses côtés, elle aimait surtout à la suivre dans les jardins,
+où la petite gourmande se régalait avec les cerises et les fraises
+tardives dont le Baron avait su se procurer les espèces les plus
+rares. Les arbres fruitiers, qui promettaient pour l'automne une riche
+récolte, fournissaient au jardinier l'occasion de parler de son maître
+dont il désirait le prochain retour. Ottilie l'écoutait avec plaisir,
+car il connaissait son état et aimait sincèrement Édouard.
+
+Un jour qu'elle lui faisait remarquer avec satisfaction que tout ce
+que le Baron avait greffé pendant le printemps avait parfaitement
+réussi, il lui répondit d'un air soucieux:
+
+--Je désire que ce bon seigneur en recueille beaucoup de joie; mais
+s'il nous revient pour l'automne, il verra qu'il y a dans l'ancien
+jardin du château des espèces précieuses qui datent du temps de
+feu son père. Les pépiniéristes d'aujourd'hui ne sont pas aussi
+consciencieux que les Chartreux. Leurs catalogues sont remplis de
+noms curieux, on achète, on greffe, on cultive, et quand les fruits
+arrivent, on reconnaît que de pareils arbres ne méritent pas la place
+qu'ils occupent.
+
+Le fidèle serviteur demandait surtout à Ottilie l'époque du retour
+d'Édouard, et lorsqu'elle lui disait qu'elle l'ignorait, il devenait
+triste et pensif, car il croyait qu'elle le jugeait indigne de sa
+confiance. Et cependant elle ne pouvait se séparer des plates-bandes,
+des carrés où tout ce qu'elle avait semé et planté avec son ami était
+en pleine fleur, et n'avait plus besoin d'autres soins que d'un peu
+d'eau, que Nanny, qui la suivait toujours un arrosoir à la main,
+versait avec prodigalité. Les fleurs d'automne, encore en boutons, lui
+causaient surtout une douce émotion. Il était certain que pour la fête
+d'Édouard elles brilleraient dans tout leur éclat, et elle espérait
+s'en servir à cette occasion, comme d'autant de témoins de son amour
+et de sa reconnaissance. Mais l'espoir de célébrer cette fête n'était
+pour elle qu'une ombre vacillante: le doute et les soucis entouraient
+sans cesse de leurs tristes murmures l'âme de la pauvre fille.
+
+Dans de pareilles dispositions d'esprit, un rapprochement sincère
+entre elle et sa tante était impossible. Au reste, la position de ces
+deux femmes devait naturellement les éloigner l'une de l'autre. Un
+retour complet au passé et dans la vie légale, rendait à Charlotte
+tout ce qu'elle pouvait jamais avoir espéré, tandis qu'il enlevait à
+Ottilie tout ce que la vie pouvait lui promettre, et dont elle n'avait
+eu aucune idée avant sa liaison avec Édouard. Cette liaison lui avait
+appris à connaître la joie et le bonheur; et sa situation actuelle
+n'était plus qu'un vide effrayant.
+
+Un coeur qui cherche, sent vaguement qu'il lui manque quelque chose;
+un coeur qui a trouvé et perdu ce qu'il cherchait, a la conscience du
+malheur; et, alors, les tendres rêveries, les désirs incertains qui
+le berçaient doucement deviennent des regrets amers, du dépit, du
+découragement. Alors le caractère de la femme, quoique façonné pour
+l'attente, sort de ce cercle passif pour entreprendre, pour faire
+quelque chose qui puisse lui rendre son bonheur.
+
+Ottilie n'avait point renoncé à Édouard; Charlotte cependant fut
+assez prudente pour feindre de regarder comme une chose convenue et
+certaine, qu'il ne pouvait plus désormais y avoir entre sa nièce et
+son mari que des relations de protection bienveillante, d'amitié
+paisible.
+
+Ottilie passait une partie de ses nuits à genoux devant le coffre
+ouvert où les riches présents d'Édouard se trouvaient encore tels
+qu'il les y avait placés lui-même. Pour elle, tous ces objets étaient
+tellement sacrés, qu'elle aurait craint de les profaner en s'en
+servant. Après ces nuits cruelles, elle sortait, avec les premiers
+rayons du jour, du château où, naguère; elle avait été si heureuse, et
+se réfugiait dans les solitudes les plus agrestes. Parfois même il lui
+semblait que le sol ne la portait qu'à regret; alors elle se jetait
+dans la nacelle, la faisait glisser jusqu'au milieu du lac, tirait une
+relation de voyage de sa poche; et doucement bercée par les vagues,
+elle se laissait aller à des rêves qui la transportaient dans les pays
+lointains dont parlait son livre, et où elle rencontrait toujours
+l'ami que rien ne pouvait éloigner de son coeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+
+Mittler, dont nos lecteurs connaissent déjà l'humeur bizarre et
+l'activité inquiète, avait entendu parler sourdement des troubles
+survenus au château de ses bons amis, dont il croyait le bonheur à
+l'abri de tout orage. Persuadé que le mari ou la femme ne tarderait
+pas à réclamer son intervention, qu'il était très-disposé à leur
+accorder, il s'attendait à chaque instant à recevoir un message
+de l'un ou de l'autre. Leur silence l'étonna sans diminuer ses
+bienveillantes intentions à leur égard, et il finit par se décider à
+aller leur offrir ses services. Cependant il remettait cette démarche
+de jour en jour; l'expérience lui avait prouvé que rien n'est plus
+difficile que de ramener des personnes douées d'une intelligence
+supérieure, sur la route dont elles n'ont pu s'éloigner sans le
+savoir. Après une assez longue hésitation, il prit enfin le parti
+d'aller trouver Édouard, dont il venait de découvrir la retraite.
+
+La route qu'il fallait suivre pour se rendre près de ce mari égaré,
+le conduisit à travers une agréable vallée tapissée de prairies que
+sillonnait un rapide et bruyant ruisseau. Des champs et des vergers
+séparaient les villages qui s'élevaient çà et là sur le penchant des
+collines, et donnaient à la contrée quelque chose de paisible et de
+riant. Rien dans cette vaste vallée ne frappait l'imagination, tout y
+développait l'amour de la vie.
+
+Bientôt une grande métairie, entourée de jardins, attira l'attention
+de Mittler par son air de propreté et d'élégance champêtre; et il
+devina sans peine que c'était en ce lieu que le Baron se cachait à
+tous les siens.
+
+Édouard avait en effet choisi cette demeure silencieuse, où il
+s'abandonnait entièrement à tous les rêves que lui suggérait sa
+passion. Souvent il se flattait qu'Ottilie pourrait partager avec lui
+cette retraite, s'il trouvait le moyen de l'y attirer. Plus souvent
+encore, il bornait ses voeux à lui assurer la propriété de ce joli
+petit domaine, afin qu'elle pût y vivre tranquille, indépendante
+surtout. Parfois même il poussait la résignation jusqu'à supporter
+l'idée qu'elle pourrait redevenir heureuse, en partageant cette
+existence paisible avec un autre que lui. C'était ainsi que ses
+journées s'écoulaient dans un passage perpétuel de l'espérance à la
+douleur, de la résignation au désespoir.
+
+L'arrivée de Mittler ne l'étonna point; il s'était attendu à le voir
+plus tôt, mais en qualité de messager de Charlotte; aussi s'était-il
+préparé d'avance à le charger de propositions assez claires et assez
+tranchées, pour terminer enfin leurs incertitudes mutuelles. L'idée
+qu'il ne pouvait manquer de lui donner des nouvelles d'Ottilie acheva
+de lui faire regarder la visite de ce vieil ami comme l'apparition
+d'un messager du ciel.
+
+Lorsqu'il apprit que non-seulement Mittler ne venait pas de la part
+de Charlotte, mais qu'il ignorait complètement ce qui se passait au
+château, où il n'était pas retourné depuis le jour où il en avait été
+chassé par l'arrivée du Comte et de la Baronne, son coeur se serra et
+il se renferma dans un silence absolu.
+
+Mittler comprit que pour l'instant, du moins, il fallait renoncer au
+rôle de médiateur, et accepter franchement celui de confident. Le
+Baron céda au besoin d'épancher ses douleurs, et son vieil ami
+l'écouta sans le blâmer; il se borna seulement à lui reprocher
+avec beaucoup de douceur la retraite absolue à laquelle il s'était
+condamné.
+
+--Et comment, s'écria Édouard, pourrais-je supporter l'existence
+ailleurs que dans la solitude? là, du moins, je puis toujours penser
+à elle, je la vois marcher et agir, et mon imagination lui fait faire
+tout ce que mon coeur désire. Elle m'écrit des lettres pleines d'amour
+et m'avoue qu'elle cherche le moyen d'arriver jusqu'à moi! Eh!
+n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'elle devrait se conduire? J'ai promis
+de m'abstenir de toute démarche qui pourrait nous rapprocher; mais
+elle, rien ne la retient! Ou bien Charlotte aurait-elle eu la cruauté
+de lui arracher le serment de ne point m'écrire, de ne point chercher
+à me revoir? c'est probable, c'est naturel; et cependant, si cela
+était, je ne pourrais m'empêcher de dire que cela est inouï, horrible!
+
+Ottilie m'aime, je le sais, qu'elle vienne donc se jeter dans mes
+bras! Cette pensée me domine au point qu'au plus léger bruit mes
+regards se fixent vers la porte, comme si je devais la voir entrer. Je
+m'y attends, je l'espère, je le crois; il me semble que tout ce qui
+est impossible doit devenir facile. Si la vie vulgaire a pour nous des
+obstacles insurmontables, rien au moins ne doit être impossible dans
+la vie intellectuelle. Qu'Ottilie trouve dans son amour la force de
+faire pour moi, intellectuellement, ce que des causes matérielles
+l'empêchent de faire matériellement. Que, pendant la nuit, quand la
+veilleuse répand dans ma chambre une lueur incertaine, son âme vienne
+parler à la mienne, qu'elle m'apparaisse en fantôme vaporeux, et me
+prouve ainsi qu'elle pense à moi, qu'elle m'appartient.
+
+Une seule consolation me reste. Depuis que j'ai fait connaissance avec
+quelques femmes aimables qui demeurent dans le voisinage, Ottilie
+occupe plus exclusivement mes rêves, comme si elle voulait me dire:
+«Tu as beau chercher, tu ne trouveras jamais une amie aussi gracieuse,
+aussi aimante que moi.» Les plus légers incidents de nos doux rapports
+se reproduisent pêle-mêle dans ces éphémères créations de mon cerveau,
+mais elles ne sont pas toujours sans amertume. Parfois, nous signons
+ensemble notre contrat de mariage, nos mains se confondent et effacent
+alternativement nos noms enlacés. Souvent même il y a quelque chose de
+contraire à la pureté angélique que j'adore en elle, et alors je sens
+plus que jamais combien elle m'est chère, car mon chagrin touche de
+près au désespoir. Dans un de mes derniers rêves encore elle m'agaçait
+et me tourmentait d'une manière tout à fait opposée à son caractère.
+Il est vrai que son beau visage rond et candide s'était allongé, ses
+traits avaient changé d'expression, enfin ce n'était pas elle, c'était
+une autre femme. Je n'en ai pas moins été troublé, bouleversé,
+anéanti!
+
+Souriez, mon cher Mittler, je vous le permets, je ne rougis pas
+de cette passion. Appelez-la folle, extravagante, furieuse, que
+m'importe; je sens qu'elle est mon premier, mon seul amour! Tout
+ce que j'ai éprouvé jusqu'ici n'était qu'un prélude, qu'un
+divertissement, qu'un jeu; maintenant j'aime! Ma femme et mon ami ont
+eu la bonté de dire, non devant moi, mais entre eux, que j'étais et
+que je serais toujours médiocre en tout. Ils se sont trompés; je suis
+arrivé, en fort peu de temps, à la perfection dans l'art d'aimer,
+jamais personne ne m'y surpassera! Je conviens que c'est un talent qui
+ne vaut à celui qui le possède que des larmes et des souffrances, mais
+il m'est si naturel que je ne pourrais plus y renoncer.
+
+En se laissant aller ainsi au plaisir d'exprimer ses douloureuses
+sensations à un ami qu'il croyait disposé à le plaindre, Édouard
+s'était affaibli au point qu'il éclata en sanglots.
+
+Naturellement vif et impatient, et doué d'une raison impitoyable,
+Mittler blâma d'autant plus cette explosion d'une passion coupable,
+qu'elle renversait toutes ses prévisions, et semblait le jeter pour
+toujours loin du but qu'il s'était proposé en se rendant près du
+Baron. L'imminence du danger lui donna cependant la force de se
+contraindre.
+
+Après avoir exhorté Édouard à se remettre, il lui dit de ne pas
+oublier ainsi sa dignité d'homme, de se rappeler que le courage honore
+le malheur, et que, pour conserver l'estime de soi-même et celle des
+autres, il faut savoir supporter les souffrances avec résignation et
+modérer son désespoir.
+
+Le Baron ne pouvait voir dans ces généralités que des paroles vides de
+sens; elles irritaient sa douleur au lieu de la calmer.
+
+--Il est facile à l'homme heureux, s'écria-t-il, de sermonner celui
+qui souffre, et s'il savait tout le mal qu'il lui fait, il aurait
+honte de lui-même! Rien ne lui paraît plus simple, plus facile qu'une
+patience infinie, tandis qu'il ne croit pas à la possibilité d'une
+douleur infinie, pour laquelle la consolation est une bassesse et le
+désespoir un devoir. L'immortel chantre de la Grèce, lui qui savait si
+bien peindre les héros, ne craignait pas de les faire pleurer. Il dit
+même très-positivement qu'il n'y a de véritablement bon que les hommes
+riches en larmes. Qu'il fuie loin de moi celui dont les yeux sont
+toujours secs, car son coeur est sec aussi! Qu'il soit maudit l'homme
+heureux qui ne cherche dans l'homme malheureux qu'un spectacle
+édifiant! qu'un héros de théâtre qu'il n'applaudit qu'autant qu'il
+exprime ses angoisses par des paroles mesurées, par des gestes et des
+attitudes nobles et imposantes! qu'un gladiateur qui sait mourir avec
+grâce sous les yeux du spectateur.
+
+Je vous sais gré cependant de votre visite, mon cher Mittler, mais je
+crois qu'en ce moment nous devrions faire, chacun de notre côté, une
+petite promenade dans les jardins; quand nous nous retrouverons, je
+serai plus calme.
+
+Mittler savait qu'il lui serait difficile de faire revenir la
+conversation sur le même terrain, aussi chercha-t-il à la continuer
+en promettant plus d'indulgence; et le Baron se laissa entraîner par
+l'espoir d'arriver à une solution quelconque.
+
+--Je conviens, dit-il, que les longs pourparlers et les diverses
+combinaisons de la réflexion ne servent à rien; c'est par la réflexion
+cependant que je suis arrivé à savoir ce que je veux, ce que je dois
+faire. J'ai pesé le présent et l'avenir, et je n'y ai vu que
+des malheurs inouïs ou un bonheur ineffable. Dans une pareille
+alternative, le choix peut-il être difficile? Non, non, vous comprenez
+vous-même la nécessité d'un divorce. Il existe déjà de fait,
+aidez-nous à le légaliser, obtenez le consentement de Charlotte et
+assurez ainsi notre bonheur à tous.
+
+Mittler garda le silence, et le Baron continua avec une chaleur
+toujours croissante.
+
+--Mon sort est désormais inséparable de celui d'Ottilie. Regardez ce
+verre où nos chiffres sont enlacés depuis longtemps et sans notre
+participation. Il a été lancé en l'air en signe de réjouissance, et
+devait se briser en retombant sur le sol rocailleux. Un témoin de la
+fête a eu le bonheur de recevoir dans ses mains ce verre prophétique;
+il me l'a vendu fort cher, j'y bois chaque jour et je me répète sans
+cesse, que les arrêts formés par le destin sont seuls indissolubles.
+
+--Malheur à moi! s'écria Mittler, la superstition a toujours été à
+mes yeux l'ennemie la plus funeste à l'homme, et me voilà réduit à la
+combattre chez vous. Songez donc qu'en jouant avec des pronostics, des
+pressentiments, des rêves, on donne une importance dangereuse même aux
+choses et aux positions les plus vulgaires. Mais quand notre position
+est importante par elle-même, quand tout autour de nous est agité,
+tumultueux, menaçant, ces fantômes-là rendent l'orage plus terrible.
+
+--Oh! permettez du moins au malheureux qui lutte au milieu de ces
+orages, de lever ses regards vers un fanal protecteur. Qu'importe que
+ce fanal ne soit qu'une illusion, puisqu'il aura toujours le pouvoir
+réel de soutenir ses forces.
+
+C'est possible, et je pourrais peut-être excuser ces sortes de folies,
+si je n'avais pas remarqué que l'homme ne s'y abandonne que pour
+s'affermir dans ses erreurs. Jamais il ne voit les symptômes qui
+pourraient être pour lui un avertissement utile, il ne se confie, il
+ne croit qu'à ceux qui flattent sa passion.
+
+Le caractère que l'entretien venait de prendre jeta Mittler dans des
+régions ténébreuses pour lesquelles il avait une aversion innée. Ne
+cherchant plus qu'à le terminer le plus tôt possible, et persuadé
+enfin qu'il n'obtiendrait rien du Baron, il lui proposa d'aller
+trouver Charlotte. Édouard accepta avec plaisir, et Mittler partit,
+plein d'espoir dans la démarche qu'il allait faire; car elle avait
+l'avantage certain de gagner du temps, et de lui fournir le moyen de
+connaître la situation d'esprit, les projets et les espérances des
+deux femmes.
+
+Lorsqu'il arriva au château, il trouva Charlotte telle qu'il l'avait
+toujours vue. Elle lui raconta avec calme et franchise les événements
+dont Édouard ne lui avait fait connaître que les résultats, et il vit
+le mal dans toute sa gravité, dans toute son étendue. Aucun remède
+possible ne se présenta à son esprit, et cependant il ne parla point
+du divorce que le Baron lui avait si fortement recommandé de proposer.
+Quelle ne fut pas sa joie quand Charlotte lui dit avec un doux
+sourire:
+
+--Rassurez-vous, mon ami, j'ai lieu d'espérer que mon mari ne tardera
+pas à revenir à moi. Comment pourrait-il songer à m'abandonner, quand
+il saura que je vais être bientôt mère?
+
+--Vous ai-je bien comprise? s'écria Mittler.
+
+--Il me semble que l'équivoque est impossible, répondit Charlotte en
+rougissant.
+
+--Qu'elle soit bénie mille fois, cette bienheureuse nouvelle! Quel
+argument irrésistible ne pourra-t-on pas en tirer? J'en connais la
+toute-puissance sur l'esprit des hommes! Il est vrai que pour ma part
+je n'ai pas lieu de m'en réjouir; je perds tous mes droits à votre
+reconnaissance, puisque votre réconciliation se fera d'elle-même. Je
+ressemble à un de mes amis, excellent médecin quand il traite les
+pauvres pour l'amour de Dieu, mais incapable de guérir un riche qui le
+paierait généreusement. Puisque tel est mon sort, il est heureux
+que vous n'ayez pas besoin de mon intervention, car elle eût été
+impuissante pour vous, puisque vous êtes riche.
+
+Charlotte le pria de porter une lettre de sa part à son mari, et
+de chercher à connaître le parti qu'il prendrait en apprenant le
+changement survenu dans leur position respective. Mittler lui refusa
+ce service.
+
+--Tout est fait, tout est arrangé, s'écria-t-il, vous pouvez lui
+envoyer votre lettre par un messager quelconque. J'ai affaire
+ailleurs, je ne reviendrai que pour vous faire mon compliment sur
+votre réconciliation, et pour assister au baptême.
+
+A ces mots il sortit avec précipitation, laissant Charlotte fort
+mécontente et très-inquiète; elle savait que la pétulance de cet homme
+bizarre lui avait valu presque autant de défaites que de succès, et
+qu'il avait, en général, la funeste habitude de regarder comme des
+faits accomplis les espérances que lui suggéraient les impressions du
+moment; aussi était-elle loin de partager sa confiance et sa sécurité.
+
+Édouard s'était flatté que Mittler lui apporterait la réponse de sa
+femme, et la lettre qui lui fut remise par un messager lui causa un
+mouvement de terreur. Après l'avoir longtemps tenue dans ses mains
+sans oser l'ouvrir, il la décacheta enfin et la parcourut des yeux.
+Qui oserait peindre les émotions contradictoires dont son âme fut
+bouleversée en lisant le passage suivant de la lettre de Charlotte:
+
+«Souviens-toi de l'heure nocturne où tu vins visiter ta femme en amant
+aventureux, où tu l'attiras presque malgré elle dans tes bras, sur ton
+coeur!... Ne voyons plus désormais dans cet événement bizarre qu'un
+arrêt de la Providence. Oui, la Providence a resserré nos rapports par
+un lien nouveau, au moment même où le bonheur de notre vie était sur
+le point de s'anéantir!»
+
+Lorsqu'un gentilhomme se trouve réduit à chercher les moyens de
+s'arracher à lui-même et de tuer le temps, la chasse et la guerre se
+présentent naturellement à son esprit.
+
+Nous ne chercherons pas à donner une juste idée de tout ce qui se
+passait alors dans le coeur d'Édouard. Craignant de succomber dans le
+combat qu'il se livrait à lui-même, il éprouva le besoin de braver des
+périls matériels. Au reste, la vie lui était devenue si insupportable,
+qu'il se fortifiait avec complaisance dans l'idée que sa mort seule
+pouvait rendre le repos à ses amis, et surtout à sa chère Ottilie.
+
+Ses sinistres projets ne rencontrèrent aucun obstacle, car il ne les
+confia à personne. Son premier soin fut de faire son testament avec
+toutes les formalités nécessaires, et il se sentit presque heureux en
+dictant la clause par laquelle il léguait à Ottilie, la métairie qu'il
+habitait depuis sa fuite du château; puis il régla les intérêts de
+Charlotte et de son enfant, assura l'avenir du Capitaine, et fit des
+pensions à tous ses serviteurs.
+
+Une guerre nouvelle venait de succéder à un court intervalle de paix.
+Dans sa première jeunesse, le Baron s'était trouvé sous les ordres
+d'un chef d'un mérite très-médiocre qui l'avait dégoûté du service.
+Un grand Capitaine était en ce moment à la tête de l'armée; il fut se
+ranger sous sa bannière, car là, la mort était probable et la gloire
+certaine.
+
+Lorsqu'Ottilie fut instruite de l'état de Charlotte, elle se refoula
+complètement sur elle-même. Malgré son inexpérience, elle avait
+compris qu'il ne lui était plus ni possible ni permis d'espérer. Un
+regard rapide que nous jetterons plus tard sur son journal, nous
+donnera quelques éclaircissements sur ce qui se passait alors dans son
+coeur.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+Nous voyons souvent dans la vie ordinaire ce que dans l'épopée nous
+appelons un artifice de poète. Les figures principales s'éloignent, se
+voilent ou restent dans l'inaction, afin de laisser à celles que l'on
+avait à peine remarquées jusque là, le temps et la place d'agir et de
+mériter à leur tour la louange ou le blâme.
+
+C'est ainsi qu'immédiatement après le départ du Capitaine et du Baron
+l'Architecte se fit remarquer par sa sage activité dans les affaires,
+et par son empressement à distraire les dames pendant les heures de
+loisir.
+
+Son extérieur seul aurait suffi pour inspirer un bienveillant intérêt.
+Jeune, svelte, grand et bienfait, il était modeste sans timidité, et
+prévenant sans jamais importuner. Toujours prêt à se rendre utile et
+agréable, il ne tarda pas à étendre sa bienfaisante influence
+jusque sur les affaires domestiques. Lui seul recevait les visites
+désagréables ou importunes, et lorsqu'il ne pouvait entièrement les
+épargner aux dames, il savait prendre pour lui ce qu'elles avaient de
+plus fâcheux.
+
+Un jour sa complaisance à cet égard fut mise à une cruelle épreuve,
+par un jeune avocat qu'un gentilhomme du voisinage avait envoyé
+au château pour traiter une affaire qui, sans être importante par
+elle-même, occupait Charlotte très-désagréablement. Ce dernier motif
+nous oblige de la rapporter avec tous ses détails.
+
+L'on n'a pas oublié sans doute les changements que Charlotte avait
+fait exécuter dans le cimetière du village: les croix et les monuments
+avaient été rangés contre la muraille du fond et le socle de l'église;
+le reste du terrain nivelé et semé de trèfle formait une riante
+prairie traversée par une seule route qui conduisait de la porte du
+cimetière à celle de l'église. Les nouveaux tombeaux étaient creusés
+au fond près du mur et sans former de tertre; Charlotte avait même
+ordonné de semer sur la terre nouvellement remuée, du trèfle et de
+l'herbe afin de cacher, autant que possible, l'image de la mort aux
+yeux des vivants. Le vieux pasteur, attaché aux anciennes routines,
+avait d'abord blâmé cette mesure. Mais lorsque le soir, semblable à
+Philémon, il venait s'asseoir avec sa Baucis sur les tilleuls qui
+ornaient l'entrée du presbytère, il comprit qu'il était plus agréable
+d'avoir en face de lui une belle prairie dont l'herbe servait à la
+nourriture de ses vaches, qu'un champ de mort hérissé de tertres et
+d'insignes lugubres.
+
+Quelques habitants du village continuaient cependant à blâmer une
+réforme qui leur enlevait la consolation de voir la place où l'on
+avait enterré leurs pères. Les croix et les monuments rangés avec
+ordre, leur disaient toujours les noms des personnes qu'ils avaient
+perdues et la date de leur mort; mais ces noms et ces dates les
+intéressaient beaucoup moins que la place où reposaient leurs restes.
+Telle était aussi l'opinion du gentilhomme qui protestait contre
+les réformes de Charlotte; car il avait dans ce cimetière une place
+réservée pour sa famille, privilège en échange duquel il avait assez
+généreusement doté l'église.
+
+L'avocat chargé de faire valoir ses droits les exposa avec chaleur,
+mais avec convenance; Charlotte l'écouta avec attention.
+
+--Je suis persuadé, Madame, lui dit-il enfin, que vous êtes maintenant
+convaincue vous-même que l'homme, dans toutes les positions sociales,
+éprouve le besoin de connaître la place où dorment les siens. Le
+campagnard le plus pauvre veut pouvoir planter une croix de bois
+sur la tombe de son enfant, pour y suspendre une couronne; l'une et
+l'autre dure autant que sa douleur, son modeste deuil n'en demande pas
+davantage. Les classes plus aisées convertissent ces croix de bois en
+fer qu'elles entourent et protègent de différentes manières. Voici
+déjà la prétention d'une durée de plusieurs années. Mais ces croix
+de fer aussi finissent par tomber et disparaître, voilà pourquoi les
+riches ont conçu l'idée d'élever des monuments de pierre qui survivent
+à plusieurs générations et qu'on peut relever de leurs ruines. Est-ce
+le monument qui demande et obtient la vénération? Non, c'est la
+cendre qu'il couvre. Il ne représente donc pas un souvenir, mais une
+personne; il n'appartient pas au passé, mais au présent. Ce n'est pas
+dans le monument, mais dans la terre que l'imagination cherche et
+retrouve un mort chéri; c'est autour de cette terre que se réunissent
+les amis, les parents; il est donc bien naturel qu'ils demandent le
+droit d'en exclure ceux qui ont été hostiles ou étrangers à ce mort.
+
+Selon moi, Madame, mon client donnerait une grande preuve de
+modération s'il se contentait du remboursement de la somme dont il a
+doté l'église; rien ne saura jamais le dédommager du mal que vous avez
+fait à tous les membres de sa famille, puisque vous les avez privés
+du bonheur douloureux de pleurer sur les tombes de leurs pères, et de
+l'espoir de dormir un jour à leurs côtés.
+
+--Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, répondit Charlotte,
+l'église rendra le don qu'elle a reçu, je me charge de l'en
+dédommager. C'est donc une affaire terminée; permettez-moi seulement
+d'ajouter que vos arguments ne m'ont point convaincue: la pensée qui
+se fonde sur une égalité parfaite, du moins après la mort, me
+paraît plus juste et plus consolante que celle qui perpétue les
+individualités et les distinctions sociales, même au-delà de la tombe.
+N'est-ce pas là aussi votre avis? continua-t-elle en s'adressant à
+l'Architecte.
+
+--Je ne me crois pas capable de décider une pareille question,
+répondit l'artiste; mais puisque vous l'exigez, Madame, je vous dirai
+l'opinion qui m'a été suggérée à ce sujet par mes sentiments et par
+mon art: on nous a privés de l'avantage inappréciable de renfermer les
+cendres des objets de nos regrets dans des urnes cinéraires que nous
+pouvions presser sur notre coeur; nous ne sommes pas assez riches pour
+embaumer leurs restes et les exposer, magnifiquement parés, dans de
+superbes sarcophages, et nous sommes devenus si nombreux, que nos
+églises ne sauraient plus contenir tous nos morts. Il faut donc
+nécessairement leur creuser des fosses en plein air. Dans un pareil
+état de choses, je me vois forcé d'approuver complètement votre
+réforme. Oui, Madame, faire dormir ensemble tous les membres d'une
+même commune, c'est rapprocher ce qui doit être uni, et puisque nous
+sommes réduits à déposer nos morts dans la terre, il est juste et
+naturel de ne point la hérisser de tertres disgracieux.
+
+Au reste, en étendant sur tous une seule et même couverture, elle
+devient plus légère pour chacun.
+
+--Ainsi, dit Ottilie, tout sera terminé pour nous, sans que nous ayons
+laissé une marque, un signe qui puisse aller au-devant de la mémoire,
+pour lui rappeler que nous avons été.
+
+--Non, non, répondit vivement l'Architecte, ce n'est pas au désir de
+perpétuer le souvenir de notre existence, mais à la place où nous
+avons cessé d'être, qu'il faudrait renoncer. L'architecture, la
+sculpture, la plupart des arts, enfin, ont besoin que l'homme leur
+demande une marque durable de ce qu'il a été. Pourquoi donc les
+placer au hasard, dans des lieux exposés à toutes les intempéries des
+saisons? tandis qu'il serait possible, facile même de les réunir dans
+des monuments spéciaux, et de leur donner ainsi plus de noblesse et de
+durée. Depuis que les grands ne jouissent plus du privilège de faire
+déposer leurs restes dans les églises, ils s'y font élever des
+monuments! Que cet exemple nous éclaire enfin. Il y a mille et mille
+formes pour ennoblir un édifice consacré à de pareils souvenirs.
+
+
+--Puisque l'imagination des artistes est si riche, dit Charlotte, vous
+devriez bien m'apprendre comment ils pourraient faire autre chose que
+des urnes, des obélisques et des colonnes. Quant à moi, je n'ai jamais
+vu, au milieu des mille et mille formes dont vous venez de me parler,
+que mille et mille répétitions de ces trois types.
+
+--Cette uniformité désespérante existe chez nous, Madame, mais elle
+est loin d'être universelle. Je conviens, au reste, qu'il est fort
+difficile de rendre un sentiment grave d'une manière gracieuse et
+d'exprimer agréablement la tristesse. Je possède une assez jolie
+collection de dessins représentant les ornements funéraires des genres
+les plus opposés; mais il me semble que le plus beau de tous sera
+toujours l'image de l'homme, dont on veut perpétuer le souvenir. Elle
+seule donne une juste idée de ce qu'il a été, et devient un texte
+inépuisable pour les notes et les commentaires les plus variés. Il est
+vrai qu'elle ne saurait remplir ces conditions que si elle a été faite
+à l'époque la plus favorable de la vie de celui qu'elle représente,
+ce qui arrive fort rarement, car on ne songe point à reproduire des
+formes encore vivantes. Quand on a moulé la tête d'un cadavre et posé
+un pareil marbre sur un piédestal, on ose lui donner le nom de buste.
+Hélas! où sont-ils, les artistes capables de rendre le cachet de la
+vie aux empreintes de la forme que la mort a frappée?
+
+Vous défendez mes opinions sans le vouloir et sans le savoir
+peut-être, dit Charlotte. L'image de l'homme est indépendante du lieu
+où on la place; partout où elle est, elle est pour elle-même; il
+serait donc impossible de la réduire à orner des tombes véritables,
+c'est-à-dire le coin de terre dans lequel se décompose l'être qu'elle
+représente. Faut-il vous dire ma pensée tout entière à ce sujet? Les
+bustes et les statues, considérés comme monuments funéraires, ont
+quelque chose qui me répugne. J'y vois un reproche perpétuel qui, en
+nous rappelant ce qui n'est plus, nous accuse de ne pas assez honorer
+ce qui est. Et comment pourrait-on, en effet, ne pas rougir de
+soi-même, quand nous songeons au grand nombre de personnes que nous
+avons vues et connues, et dont nous avons fait si peu de cas?
+Combien de fois n'avons-nous pas rencontré sur notre route des êtres
+spirituels, sans nous apercevoir de leur esprit? des savants, sans
+utiliser leur science; des voyageurs, sans profiter de leurs récits;
+des coeurs aimants, sans chercher à mériter leur affection? Cette
+vérité ne s'applique pas seulement aux individus que nous avons vus
+passer; non, elle est l'exacte mesure de la conduite des familles
+envers leurs plus dignes parents, des cités envers leurs plus
+estimables habitants, des peuples envers leurs meilleurs princes, des
+nations envers leurs plus grands citoyens.
+
+J'ai entendu plusieurs fois demander pourquoi on louait les morts sans
+restriction, tandis qu'un peu de blâme se mêle toujours au bien qu'on
+dit des vivants; et alors des hommes sages et francs répondaient qu'on
+agissait ainsi parce qu'on n'avait rien à craindre des morts, et qu'on
+était toujours exposé à rencontrer, dans les vivants, un rival sur la
+route que l'on suivait soi-même. En faut-il davantage pour prouver que
+notre sollicitude à entretenir des rapports vivants entre nous et ceux
+qui ne sont plus, ne découle point d'une abnégation grave et sacrée de
+nous-mêmes, mais d'un égoïsme railleur.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+Excités par la conversation de la veille, on visita, dès le lendemain
+matin, le cimetière, et l'Architecte donna plus d'un heureux conseil
+pour embellir ce lieu. L'église, qui déjà avait attiré son attention,
+devait également devenir l'objet de ses soins. Cet édifice, d'un style
+éminemment allemand, existait depuis plusieurs siècles. Il était
+facile de reconnaître la manière et le génie de l'architecte qui, dans
+la même contrée, avait construit un magnifique monastère. Malgré les
+changements intérieurs rendus indispensables par les exigences du
+culte protestant, l'ensemble du temple avait conservé une partie de
+son ancien cachet de majesté calme et imposante.
+
+L'Architecte sollicita et obtint sans peine de Charlotte la somme
+nécessaire pour restaurer cette église dans le style antique et, pour
+la mettre en harmonie avec les réformes qu'avaient subies le cimetière
+dont elle était entourée. Assez adroit pour faire beaucoup de choses
+par lui-même, il se fit seconder par les ouvriers que la suspension
+de la construction de la maison d'été avait laissés sans ouvrage, et
+qu'on lui permit de garder pour achever sa pieuse entreprise.
+
+En examinant cet édifice et ses dépendances, il découvrit, à sa grande
+satisfaction, une chapelle latérale d'un style remarquable et décorée
+par des ornements d'un travail exquis. Ce lieu renfermait une foule
+d'objets peints ou sculptés à l'aide desquels le catholicisme célèbre
+et désigne spécialement la fête de chacun de ses saints.
+
+Entrevoyant la possibilité de faire de ce lieu un monument dans le
+goût artistique des siècles passés, le jeune Architecte se promit
+d'orner la partie vide des murailles de peintures à fresque, car il
+n'était pas novice dans ce bel art. Mais, pour l'instant, il jugea à
+propos de garder le silence sur ses intentions.
+
+Les dames l'avaient déjà prié plusieurs fois de leur montrer ses
+copies et ses projets de monuments funéraires, et il se décida à
+mettre sous leurs yeux les portefeuilles qui contenaient ses dessins.
+Pendant qu'il les leur faisait examiner, la conversation tomba
+naturellement sur les tombeaux des anciens peuples du Nord, ce qui
+l'autorisa à produire, dès le lendemain, sa collection d'armes et
+autres antiquités trouvées dans ces tombeaux.
+
+Tous ces objets étaient fixés sur des planches couvertes de drap, et
+avec tant d'art et d'élégance, qu'au premier abord on aurait pu les
+prendre pour des cartons d'un marchand de nouveautés. La solitude
+profonde dans laquelle les dames vivaient leur rendait une distraction
+nécessaire, et comme il s'était décidé une fois à leur montrer ses
+trésors, il arriva presque chaque soir avec une curiosité nouvelle.
+Ces curiosités étaient presque toutes d'origine germaine, et se
+composaient spécialement de bractéates, de monnaies, de sceaux et
+autres objets semblables; çà et là, seulement, il y avait quelques
+modèles des premiers essais de l'imprimerie et de la gravure sur bois
+et sur cuivre.
+
+Si l'examen de cette collection et les souvenirs du passé qu'elle
+suggérait, occupaient agréablement les soirées des dames, elles
+jouissaient pendant le jour du plaisir plus grand encore de voir
+l'église reculer, pour ainsi dire, vers ce même passé, sous
+l'influence magique de l'Architecte. Aussi étaient-elles souvent
+tentées de lui demander si elles ne vivaient pas, en effet, à une
+autre époque, et si les moeurs, les habitudes et les croyances
+qu'elles voyaient se dérouler, s'agiter et vivre autour d'elles,
+n'étaient pas une illusion prophétique, un rêve de l'avenir.
+
+Un dernier portefeuille contenant des personnages dessinés au trait
+seulement, et dont le jeune artiste tournait, chaque soir, quelques
+feuillets, acheva de les plonger toujours plus avant dans cette
+disposition d'esprit. Ces divers personnages calqués sur les originaux
+avaient conservé leur caractère d'antiquité, de noblesse et de
+pureté. L'amour et la résignation, une douce sociabilité, une
+pieuse vénération pour l'être invisible qui est au-dessus de nous,
+respiraient sur tous ces visages, se manifestaient dans chaque pose,
+dans chaque mouvement. Le vieillard à la tête chauve, et l'enfant à la
+riche chevelure bouclée, l'adolescent courageux et l'homme grave et
+réfléchi, les saints aux corps transfigurés et les anges planant dans
+les nuages, tous enfin semblaient jouir du même bonheur, parce que
+tous étaient sous l'empire de la même satisfaction innocente, de la
+même espérance pieuse et calme. Les actions les plus vulgaires de
+ces personnages paraissaient se rapporter à la vie céleste, et une
+offrande en l'honneur de la divinité semblait découler d'elle-même de
+la nature de ces êtres si saintement sublimes.
+
+La plupart d'entre nous lèvent leurs regards vers de semblables
+régions comme vers un paradis perdu; Ottilie seule s'y sentait dans sa
+sphère et au milieu de créatures semblables à elle.
+
+L'Architecte promit de décorer la chapelle de peintures d'après ses
+esquisses, afin de perpétuer son souvenir dans un lieu où il avait été
+si heureux, et que bientôt il serait forcé de quitter. Sur ce dernier
+point il s'exprima avec une émotion visible, car tout lui prouvait
+qu'il ne jouissait que momentanément d'une aussi aimable société.
+
+Au reste, si les jours offraient peu d'événements remarquables, ils
+fournissaient de nombreux sujets pour de graves entretiens. Nous
+profiterons de ce moment pour signaler ici les extraits de ses
+conversations que nous avons trouvés dans les feuilles du Journal
+d'Ottilie. Nous ne croyons pouvoir mieux préparer nos lecteurs à ce
+passage, qu'en leur communiquant la comparaison que ces gracieuses
+feuilles nous ont suggérée.
+
+En Angleterre tous les cordages de la marine royale sont traversés
+par un fil rouge qu'on ne saurait faire disparaître sans détruire le
+travail du cordier qui ne les a enlacés ainsi, que pour prouver à tout
+le monde que ces cordages appartiennent à la couronne de la grande
+Bretagne. C'est ainsi qu'à travers le Journal d'Ottilie règne le fil
+d'un tendre penchant qui unit entre elles les observations et
+les sentences, et fait de leur ensemble un tout qui appartient
+spécialement à cette jeune fille!
+
+Nous espérons que les extraits de ce Journal, que nous citerons à
+plusieurs reprises, suffiront pour justifier notre comparaison.
+
+ * * * * *
+
+EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
+
+«Toutes les fois que la pensée de l'homme dépasse la vie d'ici bas,
+il ne saurait rien espérer de plus doux que de dormir auprès des
+personnes qu'il a aimées. Comme elle est chaleureuse, comme elle part
+sincèrement du coeur, cette phrase si simple: Aller rejoindre les
+siens!
+
+«Il y a plus d'une manière de perpétuer le souvenir d'une personne
+morte ou absente; la meilleure de toutes est, sans contredit, le
+portrait. Lors même qu'il ne serait pas parfaitement ressemblant, il
+charme et attire; et l'on aime à s'entretenir avec lui, comme on
+aime parfois à discuter avec un ami; car alors, seulement, on sent
+distinctement qu'on est à deux, et qu'il serait impossible de se
+séparer.
+
+«Combien de fois l'ami présent n'est-il pour nous autre chose qu'un
+portrait! Il ne nous parle pas, il ne s'occupe pas de nous, mais nous
+nous occupons de lui en nous abandonnant au plaisir de le regarder;
+nous sentons ce qu'il est pour nous, et souvent notre affection
+augmente sans qu'il ait contribué à ce résultat plus que n'aurait pu
+le faire son portrait.
+
+«On n'est jamais content du portrait d'une personne qu'on aime, voilà
+ce qui me fait plaindre sincèrement les peintres de portraits. On leur
+demande l'impossible; on veut qu'ils représentent la personne non
+telle qu'ils la voient, ou qu'elle est en effet, mais telle que
+l'exige la nature de ses rapports avec les individus qui regardent
+cette représentation, et qui y cherchent, non la vérité, mais la
+justification de leur affection ou de leur haine. Il est donc
+bien naturel que les peintres de portraits finissent par devenir
+indifférents, capricieux, opiniâtres, et que, par conséquent, un bon
+portrait de l'être qui nous est le plus cher au monde, est presque une
+impossibilité.
+
+«La collection d'armes et d'autres objets trouvés dans les tombes
+antiques que fermaient d'immenses blocs de rochers, et que
+l'Architecte nous a montrés n'est à mes yeux qu'une preuve de
+la futilité des efforts humains pour la conservation de notre
+individualité après la mort. Quelle n'est pas la force de l'esprit
+de contradiction, et qui de nous peut se flatter d'en être exempt,
+puisque ce sage Architecte, après avoir fouillé lui-même plusieurs de
+ces tombes, où il n'a pu trouver que des insignes indépendants de la
+personne du mort, n'en continue pas moins à s'occuper de monuments
+funéraires?
+
+«Mais pourquoi nous juger si sévèrement? Ne pouvons, ne devons-nous
+donc travailler que pour l'éternité? Ne nous habillons-nous pas le
+matin pour nous déshabiller le soir? Ne nous mettons-nous pas en
+voyage avec l'espoir de revenir au lieu du départ? Pourquoi ne
+souhaiterions-nous pas de reposer auprès des nôtres, quand ce ne
+serait que pour un siècle ou deux?
+
+«Les pierres mortuaires usées par les genoux des fidèles, les églises
+dont les voûtes se sont écroulées sur ces lugubres monuments, nous
+montrent, pour ainsi dire, une seconde époque de la vie de souvenir
+que nous aimons à faire à nos morts, et, en général, cette vie est
+plus longue que la vie d'action. Mais elle aussi a un terme et finit
+par s'évanouir. Pourquoi le temps, dont l'inflexible tyrannie est
+toujours sans pitié pour l'homme, serait-il plus indulgent pour
+l'oeuvre de ses mains ou de son intelligence?»
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Il est si agréable de s'occuper d'une chose qu'on ne sait qu'à demi,
+que nous ne devrions jamais nous permettre de rire aux dépens de
+l'amateur qui s'occupe sérieusement d'un art qu'il ne possédera
+jamais, ni blâmer l'artiste qui dépasse les limites de l'art où son
+talent a acquis droit de cité, pour s'égarer dans les champs voisins
+où il est étranger.
+
+C'est avec cette disposition bienveillante que nous allons juger les
+peintures dont l'Architecte se disposa à orner la voûte et les places
+vides des murailles de la chapelle. Ses couleurs étaient prêtes, ses
+mesures prises, ses cartons dessinés. Trop modeste pour prétendre à
+la création, il se borna à reproduire avec goût et intelligence les
+délicieuses figures et les ornements antiques dont il possédait les
+esquisses et les plans.
+
+L'échafaudage était dressé et son travail s'avançait rapidement,
+car les fréquentes visites de Charlotte et d'Ottilie doublaient son
+courage et enflammaient son imagination. De leur côté, les dames ne
+pouvaient se lasser d'admirer ces vivantes figures d'anges dont les
+draperies savamment éclairées, se détachaient si bien de l'azur du
+ciel, et qui, par leur cachet de piété simple et calme, invitaient à
+une douce méditation.
+
+Un jour l'artiste avait fait monter Ottilie près de lui sur son
+échafaudage. La vue d'objets commodément étalés, et dont elle avait
+appris à se servir à la pension, éveilla tout à coup chez cette
+jeune fille un sentiment artistique dont elle n'avait jamais supposé
+l'existence; et, saisissant la palette et les pinceaux, elle termina
+très-heureusement une draperie commencée.
+
+Satisfaite de voir sa nièce s'occuper ainsi, Charlotte devint plus
+solitaire; l'isolement était un besoin pour elle, car là, seulement,
+il lui était possible de se livrer aux tristes pensées qu'elle ne
+pouvait communiquer à personne.
+
+L'agitation fiévreuse et les tourments outrés que les événements les
+plus communs causent aux hommes vulgaires, nous font sourire de pitié;
+mais nous nous sentons pénétrés d'un saint respect quand nous voyons
+devant nous un noble coeur où le destin mûrit une de ses plus
+mystérieuses combinaisons, sans lui permettre d'en hâter le
+développement et d'aller ainsi au-devant du bien ou du mal qui doit en
+résulter pour lui et pour les autres.
+
+Édouard avait répondu à la lettre de sa femme, avec calme, avec
+résignation, mais sans abandon, sans amour surtout. Quelques jours
+après avoir écrit cette lettre, il disparut de sa retraite, et cacha
+si bien les traces de la route qu'il avait prise qu'il fut impossible
+de les découvrir. La voie de la publicité, celle des journaux
+apprit enfin à Charlotte que son mari était rentré dans la carrière
+militaire, car son nom figurait avec honneur dans le récit d'une
+bataille où il s'était distingué. La pauvre femme osa à peine se
+féliciter du bonheur avec lequel il venait d'échapper à tant de
+dangers, car elle savait qu'il en chercherait de nouveaux, non
+par amour pour la gloire, mais parce qu'il préférait la mort à la
+nécessité de renouer ses anciennes relations avec sa femme. Plus elle
+s'affermissait dans cette conviction, si douloureuse pour elle, plus
+elle s'efforçait de la cacher au fond de son âme.
+
+Ignorant toujours le parti extrême que le Baron avait pris, et
+heureuse de cette ignorance, Ottilie s'était passionnée pour la
+peinture. Charlotte lui avait accordé avec plaisir la permission de
+travailler avec l'Architecte au plafond de la chapelle, et le ciel que
+représentait ce plafond se peupla rapidement de gracieux habitants.
+Devenus plus habiles par l'exercice et par l'émulation, les deux
+artistes faisaient des progrès visibles à mesure qu'ils avançaient
+dans leur travail. Les figures, surtout, dont l'Architecte s'était
+spécialement chargé, avaient une ressemblance plus ou moins grande
+avec Ottilie. Sa présence constante impressionnait le jeune artiste
+au point qu'il ne pouvait plus rêver d'autre physionomie que celle de
+cette belle enfant. Un seul ange restait encore à faire, il devait
+être le plus beau, et il le devint en effet: en le voyant, on eût dit
+qu'Ottilie planait dans les sphères célestes.
+
+L'Architecte s'était promis d'abord de laisser les murs tels qu'ils
+étaient, en les couvrant toutefois d'une couche de brun clair, sur
+laquelle les gracieuses colonnes et les riches boiseries sculptées
+devaient ressortir naturellement par leur ton plus foncé. Mais, ainsi
+que cela arrive presque toujours en pareil cas, il modifia son
+premier plan, et décora ces places de corbeilles, de guirlandes et
+de couronnes de fruits et de fleurs; la représentation de ces dons
+précieux de la nature unissait, pour ainsi dire, le ciel à la terre.
+Dans ce dernier travail, Ottilie surpassa presque son maître: les
+jardins lui fournissaient les modèles les plus riches et les plus
+variés, et quoiqu'ils dotassent très-richement ces corbeilles et ces
+couronnes, les peintures se trouvèrent achevées plus tôt qu'ils ne
+l'auraient désiré tous deux.
+
+Tout était terminé enfin; mais les bois des échafaudages et autres
+objets dont on s'était servi pour peindre gisaient pêle-mêle sur les
+pavés, cassés et bariolés de couleurs, et l'Architecte pria les deux
+dames de ne revenir dans la chapelle que lorsqu'il l'aurait fait
+débarrasser et nettoyer. Pendant une belle soirée, il vint les prier
+de s'y rendre, demanda la permission de ne pas les accompagner, et
+s'éloigna aussitôt.
+
+--Quelle que soit la surprise qui nous est réservée, dit Charlotte, je
+ne me sens pas disposée à en profiter en ce moment. Va voir, seule, ce
+qu'il a fait, et tu m'en rendras compte. Je suis sûre que tu vas jouir
+d'un coup d'oeil agréable; mais je veux le juger d'abord par ce que tu
+m'en diras, je verrai ensuite avec mes propres yeux.
+
+Ottilie, qui savait que sa tante évitait avec soin tout ce qui pouvait
+l'impressionner ou la surprendre, partit aussitôt et se détourna
+plusieurs fois dans l'espoir de voir l'Architecte, mais il ne parut
+point. L'église qui était achevée depuis longtemps n'avait rien de
+neuf à lui offrir; elle s'avança donc vers la porte de la chapelle,
+qui, quoique surchargée d'airain, s'ouvrit sans effort; et l'aspect
+de ce lieu, qu'elle croyait connaître parfaitement, lui causa un
+étonnement mêlé d'admiration: a travers la haute et unique fenêtre qui
+l'éclairait, tombait un jour grave et bizarrement nuancé; les vitraux
+étaient peints, ce qui donnait à l'ensemble un ton étrange, et
+disposait l'âme à des impressions mélancoliques. Les pavés cassés
+avaient été remplacés par des briques de forme différente, et unies
+entre elles par une couche de plâtre, de manière à former des dessins
+allégoriques. Ce double ornement, que l'Architecte avait fait préparer
+et exécuter en secret, rehaussait la beauté des peintures. Les stalles
+antiques savamment sculptées, qu'on avait trouvées parmi les bois et
+les meubles qui encombraient cette chapelle, étaient symétriquement
+rangées contre la muraille et offraient de solennels lieux de repos.
+
+Ottilie contemplait avec plaisir ces détails connus, qui se
+présentaient devant elle comme un tout inconnu; elle fut s'asseoir
+dans une des stalles, et ses regards errèrent autour d'elle sans
+se fixer sur aucun objet; il lui semblait qu'elle était et qu'elle
+n'était point; qu'elle sentait et qu'elle ne sentait point; que tout
+disparaissait devant elle, et qu'elle disparaissait devant tout.
+
+Lorsque le soleil, qui avait fait briller les vitraux peints d'un
+éclat singulier, disparut, Ottilie se réveilla tout à coup de
+l'inconcevable rêverie dans laquelle elle s'était abîmée, et retourna
+en hâte au château. Son émotion était d'autant plus vive, que ce jour
+était la veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard, fête
+qu'elle s'était flattée de célébrer dans une autre disposition
+d'esprit, et dans une situation bien différente. Les magnifiques
+fleurs d'automne brillaient encore sur leurs tiges; le tournesol
+levait toujours vers les cieux sa tête altière, et les marguerites aux
+mille couleurs s'inclinaient modestement vers la terre. Si une faible
+partie de ce luxe de la nature avait été cueillie, ce n'était pas
+pour tresser des couronnes à Édouard, mais pour servir de modèle aux
+peintures qui décoraient un lieu destiné à recevoir des monuments
+funéraires.
+
+La tristesse et la mélancolie de cette soirée rappelaient cruellement
+à la jeune fille la joie bruyante que le Baron avait fait régner le
+jour de l'anniversaire de sa naissance à elle; le feu d'artifice,
+surtout, pétillait encore à ses oreilles, et brillait à ses yeux;
+illusion pleine de charmes et de désespoir, car elle était seule! Son
+bras ne se reposait plus sur celui de son ami; il ne lui restait pas
+même le vague espoir de retrouver tôt ou tard en lui une consolation,
+un appui.
+
+ * * * * *
+
+EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
+
+«Il faut que je signale ici une observation de notre jeune Architecte,
+car elle m'a paru très-juste: Lorsque nous examinons de près la
+destinée de l'artiste, et même celle de l'artisan, nous reconnaissons
+qu'il n'est pas permis à l'homme de s'approprier un objet quelconque,
+pas même celui qui semble lui appartenir de droit, puisqu'il émane de
+lui. Ses oeuvres l'abandonnent comme l'oiseau abandonne le nid où il
+est éclos.
+
+«Sous ce rapport la destinée de l'Architecte est la plus cruelle
+de toutes. Il consacre une partie de son existence et toutes les
+ressources de son génie à construire et à décorer un édifice; mais dès
+qu'il est achevé, il en est banni. C'est à lui que les rois doivent
+la magnificence et la pompe imposante des salles de leurs palais; et,
+cependant, ils ne lui permettent pas de jouir de l'effet merveilleux
+de son oeuvre. Dans les temples, une limite infranchissable l'exile
+du sanctuaire dont la beauté imposante est son ouvrage, et il lui est
+défendu de monter les marches qu'il a posées, de même que l'orfèvre ne
+peut adorer que de loin l'ostensoir qu'il a fabriqué de ses mains.
+En remettant aux riches la clef d'un palais terminé, il leur donne à
+jamais la jouissance exclusive de tout ce qu'il a pu inventer pour
+rendre la vie de tous les jours commode, agréable et brillante.
+L'art ne doit-il pas s'éloigner de l'artiste, puisque ses oeuvre
+ne réagissent plus sur lui, et se détachent de lui comme la fille
+richement dotée se détache du père à qui elle doit cette dot? Ces
+réflexions nous expliquent pourquoi l'art avait plus de puissance,
+lorsqu'il était presque entièrement consacré au public, c'est-à-dire,
+aux choses qui continuent à appartenir à l'artiste, parce qu'elles
+appartiennent à tout le monde.
+
+«Les anciens peuples du Nord se sont formé, sur la vie au-delà de la
+tombe, des idées imposantes et graves; on peut même dire qu'elles ont
+quelque chose d'effrayant. Ils se figuraient leurs ancêtres réunis
+dans d'immenses cavernes, assis sur des trônes et plongés dans de
+muets entretiens, puisqu'ils ne se parlaient que de la pensée. Et
+lorsqu'un nouveau venu, digne d'eux par sa valeur et par ses vertus,
+se présentait dans cette majestueuse réunion, tous se levaient et
+s'inclinaient devant lui. Hier j'étais assise dans la chapelle, dans
+une stalle sculptée, et, en face et près de moi, je voyais beaucoup de
+stalles semblables, mais vides. Alors les idées de ces anciens peuples
+me sont revenues à la mémoire, et je les ai trouvées douces et
+bienfaisantes. Pourquoi, me suis-je dit, ne peux-tu rester assise ici,
+silencieuse et pensive, jusqu'à ce qu'il arrive le bien-aimé devant
+lequel tu te lèveras avec joie pour lui assigner une place à tes
+côtés?
+
+«Les vitraux peints font du jour un crépuscule solennel; mais il
+faudrait inventer une lampe permanente, afin que la nuit ne fût pas
+aussi noire.
+
+«Oui, l'homme a beau faire, il ne peut se concevoir que voyant, et
+je crois qu'il ne rêve pendant son sommeil que pour ne pas cesser de
+voir. Peut-être aussi portons-nous en nous-mêmes une lumière cachée et
+prédestinée à sortir un jour de ces profondeurs mystérieuses, afin de
+rendre toute autre clarté inutile.
+
+«L'année touche à sa fin, le vent passe sur le chaume et ne trouve
+plus de moissons à faire ondoyer. Les baies rouges de ces jolis arbres
+au feuillage dentelé semblent seules vouloir nous retracer quelques
+images riantes de la saison passée, comme les coups mesurés du batteur
+en grange nous rappellent que dans les épis dorés tombés sous
+la faucille du moissonneur, il y avait un principe de vie et de
+nourriture.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Lorsqu'il ne fut plus possible de cacher à Ottilie qu'Édouard était
+allé braver les chances incalculables de la guerre, elle en fut
+d'autant plus vivement affectée que, depuis longtemps déjà, elle
+n'éprouvait plus que des sensations qui lui rappelaient la fragilité
+des choses humaines. Heureusement, notre nature ne peut accepter
+qu'une certaine dose de malheur; tout ce qui dépasse cette dose
+l'anéantit ou ne l'atteint point. Oui, il est des positions où la
+crainte et l'espérance ne font plus qu'un même sentiment morne et
+silencieux, qu'on pourrait presque appeler de l'insensibilité. S'il
+n'en était pas ainsi, comment pourrions-nous continuer à vivre de la
+vie vulgaire, et suivre le cours de nos habitudes et nos travaux,
+tout en sachant que des dangers, sans cesse renaissants, enveloppent
+l'objet de nos affections qui vit loin de nous.
+
+Ottilie allait pour ainsi dire s'abîmer dans la solitude silencieuse
+au milieu de laquelle elle vivait, lorsque le bon génie, qui veillait
+encore sur elle, introduisit au château une espèce de horde sauvage.
+Le désordre qu'elle y causa, rappela les forces actives de la jeune
+fille sur les objets extérieurs, et lui rendit la conscience de son
+être.
+
+Luciane, la brillante fille de Charlotte, avait, ainsi que nous
+l'avons déjà dit, quitté le pensionnat, pour aller habiter avec sa
+grande-tante, qui s'était empressée de l'introduire dans le monde
+élégant. Là, le désir de plaire qui l'animait, devint une fascination
+qui captiva bientôt un jeune et riche seigneur, auquel il ne manquait,
+pour réunir tout ce qu'il y avait de mieux en tout genre, qu'une
+femme accomplie, dont tout le monde lui envierait la possession. Pour
+arrêter définitivement cet avantageux mariage, il fallait entrer dans
+des explications et des détails sans nombre, et établir des relations
+nouvelles; ce qui augmenta tellement la correspondance de Charlotte,
+qu'elle ne pouvait plus s'occuper d'autre chose.
+
+On savait que les jeunes fiancés devaient venir voir leur mère; mais
+l'époque de cette visite n'était pas fixée. Ottilie se borna donc à
+faire lentement et par degrés les préparatifs de cette réception. Rien
+n'était terminé encore, lorsque le tourbillon s'abattit à l'improviste
+sur le château.
+
+Des voitures découvertes amenèrent d'abord un monde de femmes de
+chambre et de valets; des brancards chargés de caisses et de cartons
+suivaient de près cette bruyante avant-garde, à laquelle succéda
+immédiatement le gros de l'armée, c'est-à-dire, la grande-tante,
+Luciane, plusieurs de ses jeunes amies du pensionnat et un nombre
+considérable de gentilshommes des plus à la mode. Le prétendu s'était
+également entouré d'un cortège d'amis de son âge et de son rang. Une
+pluie battante survenue tout à coup augmenta le désordre de cette
+entrée tumultueuse et imprévue. Les bagages gisaient pêle-mêle dans
+les vestibules et les antichambres, il n'y avait pas assez de bras
+pour les porter, pas assez de voix pour dire à qui appartenaient telle
+ou telle malle, caisse ou porte-manteau; les hôtes encombraient les
+salons et chacun voulait être logé le premier. Ottilie seule resta
+calme et tranquille. Son activité impassible domina la confusion
+générale; en peu d'heures tout le monde fut convenablement casé,
+et s'il était impossible de servir tant de personnes à la fois, on
+laissait du moins à chacun la liberté de se servir soi-même.
+
+La route, quoique courte, avait été fatigante, les voyageurs avaient
+besoin de repos, et le futur désirait passer, du moins les premières
+journées, dans la société intime de sa belle-mère, afin de lui parler
+de son amour pour sa fille et de son désir de la rendre heureuse.
+Luciane en avait décidé autrement. Son prétendu avait amené plusieurs
+magnifiques chevaux de selle qu'elle ne connaissait pas encore, et
+elle les essaya à l'instant, en dépit de la tempête et de la pluie; il
+lui semblait que l'on n'était au monde que pour se mouiller et pour se
+sécher.
+
+Les constructions et les promenades nouvelles dans les environs du
+château et dont on lui avait parlé souvent, piquaient également sa
+curiosité; elle voulait tout voir, tout examiner dans le plus court
+délai possible. Sans égard pour ses vêtements ou pour ses chaussures,
+elle visitait à pied les lieux où on ne pouvait se rendre ni à cheval
+ni en voiture. Aussi les femmes de chambre étaient-elles forcées de
+consacrer, non-seulement les journées, mais encore une partie des
+nuits à décrotter, laver et repasser.
+
+Quand il ne lui resta plus rien à voir dans la contrée, elle se mit à
+faire des visites dans le voisinage; et comme elle allait toujours
+au galop, les limites de ce voisinage s'étendaient fort loin. On
+s'empressa de venir la voir à son tour, ce qui acheva d'encombrer le
+château. Parfois ces visites arrivaient pendant que Luciane était
+absente; pour remédier à cet inconvénient, elle fixa des jours de
+réception, et dans ces jours, une foule aussi brillante que nombreuse
+accourait de tous côtés.
+
+Pendant ce temps, Charlotte réglait avec sa tante et le chargé
+d'affaires du futur les intérêts du jeune couple; Ottilie entretenait,
+par son esprit d'ordre et sa bonté, le zèle des domestiques, des
+chasseurs, des jardiniers, des pêcheurs et des fournisseurs de toute
+espèce, afin de pouvoir satisfaire aux besoins et aux caprices de
+cette nombreuse société.
+
+Semblable à une comète vagabonde qui traîne après elle une crinière
+enflammée, Luciane n'accordait de repos à personne. A peine les
+visiteurs les plus âgés et les plus calmes avaient-ils arrangé leurs
+parties de jeu, qu'elle renversait les tables et forçait tout ce qui
+pouvait se mouvoir à prendre part aux danses et aux divertissements
+bruyants. Et qui aurait osé rester immobile, quand une aussi
+séduisante jeune fille exigeait le mouvement et l'action?
+
+Toutefois, si elle ne voyait et ne demandait jamais que son plaisir
+à elle, les autres trouvaient aussi leur compte dans son humeur
+bruyante; les hommes surtout; car, grâce au tact merveilleux avec
+lequel elle distribuait ses prévenances et ses agaceries, chacun d'eux
+se croyait le mieux partagé. Dominée par le besoin de plaire toujours
+et à tout le monde, elle n'épargna pas même les hommes d'un caractère
+grave ou avancés en âge, quand leur rang ou leur position sociale leur
+donnait quelqu'importance. Pour les captiver, elle avait recours à
+toutes sortes d'attentions délicates, telles que de célébrer leurs
+fêtes de naissance ou de nom, dont elle s'était procurée les dates par
+des détours adroits.
+
+Chez elle la malignité était pour ainsi dire érigée en système; peu
+satisfaite d'humilier la sagesse et le mérite, en les réduisant à
+rendre hommage à ses extravagances, elle aimait à se jouer des hommes
+jeunes et étourdis, en les enchaînant à son char, au jour et à l'heure
+qu'elle avait fixés d'avance pour leur défaite.
+
+L'Architecte avait attiré son attention, beaucoup moins par ses
+manières distinguées, que par sa chevelure noire et bouclée, à travers
+laquelle il regardait avec tant d'ingénuité; mais il continua à se
+tenir éloigné d'elle, répondit laconiquement à ses questions, et
+l'évita avec un calme si parfait, qu'elle se sentit presque offensée
+de sa conduite. Pour l'en punir et le forcer à grossir le cortège de
+ses adorateurs, elle se promit de le faire le héros d'une brillante
+journée.
+
+Ce n'était pas seulement par manie qu'elle se faisait toujours
+précéder dans ses voyages par une immense quantité de malles et de
+caisses; elle en avait réellement besoin pour satisfaire les nombreux
+caprices dont la prompte réalisation était pour elle un besoin. Jamais
+elle ne faisait moins de quatre toilettes par jour, et souvent même il
+ne lui suffisait pas de varier ainsi les costumes que les usages du
+monde élégant assignent à chaque partie de la journée, elle inventait
+encore les déguisements les plus extraordinaires, qu'elle réalisait
+dans les moments où on s'y attendait le moins. C'est ainsi qu'après
+une courte absence des salons, elle s'y glissait furtivement vêtue en
+paysanne, en fée, en bouquetière, et même en vieille femme, car il lui
+était agréable d'entendre les cris d'admiration qui retentissaient de
+toutes parts, quand elle rejetait brusquement le capuchon qui cachait
+son joli visage. Ses allures naturellement gracieuses, s'accordaient
+toujours si bien avec les personnages qu'elle représentait, qu'on ne
+pouvait la regarder sans se croire sous l'empire du plus charmant et
+du plus espiègle des farfadets.
+
+Ces sortes de déguisements lui valaient encore un autre genre de
+triomphe, auquel elle attachait le plus grand prix; celui de faire
+paraître dans tout son éclat, le talent avec lequel elle exécutait des
+danses de caractère et des pantomimes.
+
+Un jeune cavalier de sa suite, qui s'était exercé à accompagner sur le
+piano ses attitudes et ses gestes par des airs analogues, savait si
+bien lire ses désirs dans ses yeux, qu'il lui suffisait d'un coup
+d'oeil pour deviner sa pensée.
+
+Au milieu d'une brillante soirée dansante, elle jeta sur lui un de
+ces regards significatifs; il la comprit et la supplia aussitôt de
+surprendre la société par une représentation improvisée. Cette demande
+parût l'embarrasser; elle se fit prier longtemps contre son habitude,
+feignit d'hésiter sur le choix du sujet et finit, à l'exemple de tous
+les improvisateurs, par demander qu'on lui en donnât un; le jeune
+cavalier lui indiqua celui d'Artémise au tombeau de son mari.
+
+Luciane s'éloigna et reparut bientôt sous le costume de la royale
+veuve. Sa démarche était grave et imposante, une marche funèbre
+savamment exécutée sur le piano soutenait ses gestes et ses attitudes,
+et ses yeux ne quittaient point l'urne funèbre qu'elle tenait dans
+ses mains. Deux pages en grand deuil la suivaient, portant un grand
+tableau noir et un morceau de crayon blanc. Un autre cavalier de sa
+suite, qui était également dans le secret, poussa l'Architecte au
+milieu du cercle qui s'était formé autour d'Artémise; mais il avait eu
+soin de l'avertir qu'il ne pouvait se dispenser de jouer, dans cette
+scène, le rôle qui lui appartenait de droit, c'est-à-dire de dessiner
+sous les yeux de la reine un mausolée digne de sa douleur et du mort
+qui en était l'objet.
+
+Cette exigence lui fut d'autant plus désagréable que son costume noir,
+il est vrai, mais étroit et à la mode, contrastait d'une manière
+bizarre avec la couronne, les franges, les glands de jais, les voiles
+de crêpe et les draperies de velours de la reine. Prenant toutefois
+son parti en homme d'esprit et de bonne compagnie, il s'avança
+gravement vers le tableau, prit le crayon qu'un des pages lui présenta
+et dessina un mausolée imposant et beau, mais qui semblait plutôt
+appartenir à un prince lombard qu'à un roi de Carie.
+
+Tout entier à son travail il ne fit aucune attention à la reine, et ce
+ne fut qu'après avoir donné le dernier coup de crayon qu'il se tourna
+vers elle, pour lui annoncer, par une respectueuse inclination, qu'il
+avait accompli ses ordres. Persuadé que son rôle était joué, il allait
+se retirer; mais Luciane lui montra l'urne qu'elle tenait à la main,
+en cherchant à lui faire comprendre qu'elle voulait la voir reproduite
+sur le haut du monument.
+
+L'Architecte n'obéit qu'à regret et d'un air contrarié, car ce nouvel
+ornement ne s'accordait nullement avec le caractère de son esquisse.
+De son côté, la reine était mécontente, presque humiliée: elle s'était
+flattée qu'il tracerait en hâte quelque chose de semblable à un
+tombeau, pour ne s'occuper que d'elle, et lui témoigner ainsi qu'il
+était sensible à la préférence marquée qu'elle venait de lui accorder
+sur tous les autres jeunes hommes de la société, en le choisissant
+pour jouer cette pantomime avec elle. Stimulée par sa vanité blessée,
+elle chercha plusieurs fois à établir des rapports directs avec
+lui, tantôt en admirant son travail avec enthousiasme, et tantôt en
+l'engageant indirectement à la consoler en partageant sa douleur.
+
+Malgré ces avances, l'Architecte resta immobile et froid, ce qui la
+mit dans la nécessité d'occuper seule les spectateurs par l'expression
+de son désespoir. Plusieurs fois déjà elle avait pressé l'urne sur son
+coeur, levé ses regards vers le ciel, et fait plusieurs autres gestes
+semblables; en cherchant à les varier, elle les exagéra au point,
+qu'elle finit par ressembler beaucoup plus à la matrone d'Éphèse qu'à
+la royale veuve de Carie.
+
+Cette scène s'était tellement prolongée, que le pianiste ne savait
+plus comment varier ses airs de deuil; aussi passa-t-il tout à coup
+à des mélodies gaies et bruyantes qui forcèrent Luciane à donner
+un autre caractère à ses attitudes, au moment même où elle allait
+exprimer à l'artiste sa larmoyante reconnaissance. On se pressa autour
+d'elle en l'accablant d'éloges et de remercîments, et l'Architecte eut
+sa part du succès; car son dessin excita une admiration générale et
+sincère. Le futur, surtout, en fut très-satisfait et le lui témoigna
+en termes flatteurs.
+
+--Il est fâcheux, continua-t-il, que, dans peu de jours, il ne restera
+plus rien de ce beau dessin. Je vais le faire porter dans ma chambre,
+afin d'en jouir du moins aussi longtemps que possible.
+
+--Si vous le désirez, répondit l'Architecte, je vous montrerai une
+collection de monuments funéraires dont cette esquisse n'est qu'une
+réminiscence très-imparfaite.
+
+Ottilie, qui se trouvait près d'eux, s'empressa de lui dire qu'il
+ne pourrait jamais montrer ses chefs-d'oeuvre à un connaisseur plus
+capable de les apprécier.
+
+Luciane accourut en ce moment et demanda quel était le sujet de leur
+conversation.
+
+--Nous parlions d'une collection de dessins, lui dit son futur, que
+cet aimable artiste m'a promis de me montrer incessamment.
+
+--Qu'il l'apporte tout de suite, s'écria Luciane.
+
+Et saisissant les deux mains de l'artiste, elle ajouta d'une voix
+caressante:
+
+--N'est-il pas vrai, Monsieur, que vous l'apporterez tout de suite?
+
+--Il me semble, Madame, que cet instant est peu convenable pour un
+pareil examen.
+
+--Quoi! Monsieur, dit-elle d'un ton ironiquement impérieux, vous
+oseriez résister aux ordres de votre reine!
+
+Puis elle se remit à le prier et à lui prodiguer les plus gracieuses
+flatteries.
+
+--N'y mettez pas d'obstination, murmura Ottilie en se penchant à
+l'oreille de l'artiste, qui s'éloigna aussitôt après avoir fait une
+inclination respectueuse, mais qui ne promettait rien.
+
+Dès qu'il fut sorti, Luciane se mit à jouer à travers le salon avec
+un grand lévrier. Le pauvre animal se réfugia auprès de Charlotte.
+La jeune étourdie le poursuivit avec tant d'ardeur qu'elle manqua de
+renverser sa mère.
+
+--Ah! que je suis malheureuse de ne pas avoir amené mon singe!
+s'écria-t-elle tout à coup. J'en avais l'intention, on m'en a détourné
+pour flatter la paresse de mes gens; mais je veux qu'on aille le
+chercher dès demain. Si j'avais seulement son portrait! Oh! je le
+ferai faire, et son image du moins ne me quittera jamais; elle me
+consolera, quand je ne pourrai pas avoir l'original près de moi.
+
+--Je puis dès ce moment t'offrir cette consolation, dit Charlotte, car
+j'ai dans ma bibliothèque un grand nombre de gravures représentant
+toutes les variétés de singes.
+
+Luciane poussa un cri de joie, et un domestique apporta l'in-folio
+qu'elle se mit aussitôt à feuilleter avec enthousiasme, trouvant à
+chacune de ces hideuses créatures, qu'on regarde à juste titre comme
+la plus laide parodie de l'homme, une ressemblance frappante avec les
+diverses personnes de sa connaissance.
+
+--Regardez celui-ci, dit-elle, n'est-ce pas le véritable portrait de
+mon oncle? Et cet autre? Ah! c'est le célèbre marchand de nouveautés
+M----. Voici le Curé S----. Et celui-là? Ne reconnaissez-vous pas
+Monsieur ... Monsieur ... chose ...? En vérité, les singes sont les vrais
+_incroyables_[2] de la bonne société; et je ne sais de quel droit on
+se permet de les en exclure.
+
+Et c'était au milieu d'une bonne société qu'elle parlait ainsi, sans
+supposer la possibilité qu'elle pouvait blesser quelqu'un. On avait
+commencé par tant pardonner à ses grâces et à son esprit, qu'on était
+arrivé à tout pardonner à son impertinence.
+
+Ce genre de plaisanterie avait peu d'attraits pour le futur, qui
+s'entretenait dans un coin avec Ottilie sur le mérite de l'Architecte,
+dont la jeune fille attendait le retour avec impatience; car elle
+espérait qu'il mettrait un terme à l'inconvenant babillage de Luciane
+à l'occasion des singes. A son grand étonnement, il se fit encore
+attendre longtemps, et lorsqu'il reparut, il se perdit dans la foule.
+Non-seulement il n'avait point apporté ses dessins, mais il semblait
+avoir oublié qu'on les lui avait demandés. Ottilie l'accusa
+intérieurement et avec chagrin du peu de cas qu'il faisait de sa
+prière. Au reste, elle ne lui avait adressé cette prière que pour
+procurer à son futur cousin une distraction agréable; car il était
+facile de voir que, malgré son amour sans bornes pour Luciane, il
+souffrait parfois de ses extravagances.
+
+Bientôt les singes firent place à une splendide collation, à laquelle
+succédèrent des danses animées. Puis il y eut un moment de causerie
+paisible, et les jeux bruyants recommencèrent de nouveau et se
+prolongèrent bien avant dans la nuit. Luciane, que le pensionnat avait
+accoutumée à une vie réglée, s'était promptement façonnée aux allures
+du monde élégant et dissipé, et jamais elle ne pouvait ni se coucher
+ni se lever assez tard.
+
+Malgré les nombreuses occupations dont elle était surchargée, Ottilie
+ne négligea point son journal; elle n'y inscrivit cependant pas des
+événements, mais des pensées et des maximes que nous n'osons pas lui
+attribuer. Il est probable qu'elle les puisa dans un livre qu'on lui
+avait prêté, et dont elle s'appropria tout ce qui portait le cachet de
+son caractère; car on y retrouve toujours le fil rouge des cordages de
+la marine royale d'Angleterre.
+
+ * * * * *
+
+EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
+
+«Nous aimons à regarder dans l'avenir, parce que nous espérons que nos
+voeux secrets dirigeront en notre faveur les chances du hasard qui s'y
+agitent.
+
+«Nous ne nous trouvons presque jamais dans une société nombreuse sans
+croire, vaguement du moins, que le hasard, qui rapproche tant de
+choses, y amènera quelques-uns de nos amis.»
+
+«On a beau vivre dans une retraite profonde, on devient tôt ou tard,
+et sans s'y attendre, créancier ou débiteur.»
+
+«Quand nous rencontrons une personne qui nous doit de la
+reconnaissance, nous nous en souvenons à l'instant; mais nous pouvons
+rencontrer plus de cent fois celles qui ont le droit d'en exiger de
+notre part, sans nous le rappeler.»
+
+«La nature nous pousse à communiquer nos sensations; l'éducation nous
+apprend à recevoir les communications des autres pour ce qu'ils nous
+les donnent.»
+
+«Nous parlerions fort peu en société, si nous savions que nous
+comprenons presque toujours nous-mêmes fort mal ceux qui nous
+parlent.»
+
+«C'est sans doute parce que nous ne comprenons jamais complètement
+les paroles des autres, que nous les changeons toujours en les
+rapportant.»
+
+«Celui qui parle longtemps seul sans flatter son auditoire, excite sa
+malveillance.»
+
+«Chaque parole prononcée éveille naturellement une antinomie.»
+
+«La contradiction est aussi nuisible au charme de la conversation que
+la flatterie.»
+
+«Une réunion n'est réellement agréable, que lorsque tous ceux qui la
+composent s'estiment et se respectent sans se craindre.»
+
+«L'homme ne dessine jamais plus complètement son caractère, que par ce
+qui lui paraît ridicule.»
+
+«Le ridicule n'est autre chose qu'une opposition aux convenances
+sociales, opposition qui s'harmonise avec nos penchants naturels d'une
+manière inoffensive.»
+
+«L'homme qui se laisse aller à ses penchants naturels, rit souvent
+là, où les autres ne voient rien de risible. C'est que, pour lui, la
+satisfaction intérieure domine toujours les impressions qu'il reçoit
+des objets extérieurs.»
+
+«Tout est ridicule pour l'homme raisonnable, rien ne l'est pour le
+sage.»
+
+«On reprocha un jour à un homme âgé d'adresser toujours ses hommages
+aux jeunes personnes. C'est le seul moyen de se rajeunir, répondit-il;
+et qui de nous oserait prétendre que se rajeunir n'est pas ce qu'il
+désire le plus au monde?»
+
+«Nous nous laissons tranquillement reprocher nos défauts, nous
+supportons même avec patience les châtiments et autres maux qu'ils
+entraînent; mais on nous indigne, on nous désespère, quand on veut
+nous contraindre à nous en corriger.»
+
+«Il est des défauts nécessaires au bien-être des existences
+individuelles, et nous serions nous-mêmes peu satisfaits, si nos
+anciens amis se débarrassaient tout à coup des bizarreries qui les
+caractérisent.»
+
+«Lorsqu'un individu se conduit d'une manière entièrement opposée à ses
+habitudes, on dit: Il mourra bientôt.»
+
+«Quels sont les travers d'esprit que nous devons plutôt chercher à
+cultiver qu'à déraciner en nous? Ceux qui flattent les personnes au
+milieu desquelles nous vivons, au lieu de les offenser.»
+
+«Les passions sont des défauts et des vertus exagérés.»
+
+«Chaque passion est un phénix qui, au moment même où on le croit
+consumé, renaît de sa cendre.»
+
+«Les passions sont des maladies sans espoir de guérison, car les
+moyens qui devraient les guérir, ne servent presque jamais qu'à les
+augmenter.»
+
+«Lorsque nous faisons l'aveu d'une passion qui nous domine, nous en
+augmentons la force; mais parfois aussi cet aveu l'affaiblit.»
+
+«Un juste équilibre n'est nulle part plus nécessaire et plus
+difficile, que dans notre conduite envers un objet aimé; car nous y
+mettons presque toujours ou trop de confiance ou trop de réserve.»
+
+
+Note:
+
+[2] Ce mot est en français dans le texte. C'est une allusion aux
+jeunes élégants de la France du temps de la République, que l'on
+désignait sous le nom d'_incroyables_.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+Entraînée par le tourbillon des plaisirs les plus bruyants et les plus
+bizarres, Luciane continua à fouetter devant elle l'ivresse de la vie
+au milieu du tourbillon des plaisirs sociaux. Son cortège grossissait
+de jour en jour; car elle savait s'attacher, par sa bienveillance et
+par sa générosité, tous ceux qu'elle n'avait pu réussir à attirer par
+son extravagance et ses folies.
+
+Sa grande-tante et son futur rivalisaient entre eux pour prévenir
+ses désirs, aussi ne connaissait-elle pas même la valeur des choses
+qu'elle prodiguait. Lorsqu'une dame de sa société lui paraissait moins
+richement habillée que les autres, elle l'affublait à l'instant d'un
+châle magnifique ou de toute autre parure qui lui manquait; et elle
+imposait ces dons avec tant d'adresse et de bonté, qu'il était aussi
+impossible de les refuser que de s'en offenser.
+
+Quand elle se transportait d'un lieu à un autre, un des jeunes
+gentilshommes qui l'accompagnaient toujours, était spécialement chargé
+d'aller à la découverte des vieillards et des malades indigents, et de
+leur distribuer, de sa part, de riches aumônes; ce qui lui donnait la
+réputation d'ange tutélaire, de seconde providence des malheureux.
+Cette réputation flattait agréablement sa vanité, mais elle l'exposait
+en même temps à des inconvénients graves et réels; car cette
+orgueilleuse bienfaisance la rendait le point de mire, non-seulement
+des pauvres, mais des paresseux et des intrigants.
+
+Le hasard qui semblait lui être toujours favorable, fit qu'on parla un
+jour devant elle d'un jeune homme du voisinage fort beau et fort bien
+fait, mais qui avait perdu la main droite dans une bataille. Cette
+mutilation, quoiqu'honorable, l'avait rendu si misanthrope qu'il
+s'était consacré tout entier à l'étude, et ne voyait qu'un très-petit
+nombre d'anciens amis avec lesquels il ne se trouvait pas réduit à la
+fâcheuse nécessité d'expliquer toujours de nouveau la catastrophe qui
+l'avait privé de sa main.
+
+Luciane se promit d'attirer ce jeune homme au château. Elle réussit
+d'abord à le faire assister à ses réunions intimes, où elle le traita
+avec tant de prévenances et tant d'égards, qu'il finit par se décider
+à venir à ses assemblées quotidiennes, et même à ses fêtes brillantes.
+Dans toutes les circonstances possibles, elle avait toujours soin de
+le placer à ses côtés, et toutes ses attentions étaient pour lui. A
+table, elle le servait elle-même; et quand la présence de quelque
+personnage important la forçait à l'éloigner, les domestiques avaient
+ordre de prévenir tous ses désirs. Enfin elle témoigna tant d'égards
+pour son malheur, et semblait chercher si sincèrement à le lui faire
+oublier, qu'il finit par s'en applaudir. Pour mettre le comble à
+ses séductions, elle l'engagea à écrire de la main gauche et à lui
+adresser ses essais. Le malheureux jeune homme sentit que par ce moyen
+il pourrait prolonger ses rapports avec la plus séduisante des femmes,
+même lorsqu'il serait loin d'elle. Aussi se livra-t-il avec passion au
+travail qu'elle lui avait conseillé, et il lui semblait qu'il venait
+de s'éveiller à une vie nouvelle et pleine de charmes. Les lettres et
+les vers qu'il adressait à Luciane, et la préférence marquée qu'elle
+continuait à lui accorder, loin d'exciter la jalousie du futur,
+n'étaient à ses yeux qu'une preuve nouvelle du haut mérite de sa
+fiancée. Au reste, il avait assez observé son caractère pour être
+certain que la plupart de ses bizarreries étaient de nature à détruire
+les soupçons à mesure qu'elle les faisait naître. Elle aimait à se
+jouer de tout le monde, à railler et à tourmenter tantôt l'un, tantôt
+l'autre; à pousser, heurter, culbuter tous ceux qui l'entouraient,
+sans distinction de sexe, d'âge ou de rang; mais elle n'accordait à
+personne le droit d'en agir de même envers elle. S'offensant de la
+moindre liberté, elle savait tenir les autres dans les bornes de la
+plus sévère bienséance, que cependant elle dépassait à chaque instant.
+Etait-ce légèreté ou principe? mais si elle aimait passionnément les
+louanges, elle savait braver le blâme; et si elle cherchait à captiver
+les coeurs par ses prévenances, elle ne craignait pas de les blesser
+par son humeur moqueuse et satirique.
+
+Dans tous les châteaux de la contrée on s'empressait de lui faire,
+ainsi qu'à sa société, l'accueil le plus gracieux et le plus
+distingué, et cependant elle ne revenait jamais de ses visites sans
+prouver, par ses observations railleuses, que son esprit ne saisissait
+jamais que le côté ridicule des diverses situations de la vie.
+
+Là, c'étaient trois frères qui avaient vieilli dans le célibat parce
+que chacun d'eux aurait cru manquer à la politesse, s'il n'avait pas
+cédé à l'autre le privilège de se marier le premier. Ici une petite
+jeune femme tourbillonnait autour d'un mari vieux et grand, et
+ailleurs un petit homme éveillé vivait à l'ombre d'une géante
+disgracieuse. Ailleurs encore on butait à chaque pas dans les jambes
+d'un enfant, tandis qu'un autre château, malgré la nombreuse société
+qu'elle y réunissait, lui avait semblé vide, parce qu'il n'y avait pas
+d'enfants.
+
+--Les vieux époux, disait-elle, devraient se faire ensevelir le plus
+tôt possible, afin que l'on pût du moins entendre, dans leur lugubre
+demeure, les bruyants éclats de rire des collatéraux. Quant aux
+jeunes époux, il faut qu'ils voyagent, car la vie de ménage les rend
+souverainement ridicules.
+
+Les choses inanimées ne trouvaient pas chez elle plus d'indulgence;
+sa malignité s'excitait sur les antiques tapisseries de haute lisse,
+comme sur les tentures les plus modernes; sur les respectables
+tableaux de famille, comme sur les plus frivoles gravures des modes du
+jour.
+
+Tous ces travers, cependant, n'étaient pas le résultat d'une
+méchanceté réfléchie, mais d'une pétulance folle et présomptueuse.
+Jamais encore elle ne s'était montrée malveillante pour personne,
+Ottilie seule lui inspira ce sentiment, et elle ne chercha pas même
+à le déguiser. Tout le monde remarquait et louait son activité
+infatigable, tandis que Luciane n'en parlait jamais qu'avec une
+amertume dédaigneuse. Pour la convaincre du mérite de cette jeune
+fille, on lui apprit qu'elle étendait ses soins jusque sur les jardins
+et sur les serres, et dès le lendemain Luciane se plaignit de la
+rareté des fleurs et des fruits, comme si elle avait oublié que l'on
+était au milieu de l'hiver. Elle poussa même la malice jusqu'à faire
+enlever chaque jour, sous prétexte d'orner les appartements et les
+tables, les fleurs en boutons et les branches vertes des arbres, afin
+de détruire ainsi, pour toute la saison prochaine, les espérances
+d'Ottilie et du jardinier dont elle secondait les intelligents
+travaux.
+
+Persuadée que la pauvre enfant ne pouvait se mouvoir à son aise que
+dans le cercle domestique, Luciane l'en arracha malgré elle, tantôt
+pour aller aux assemblées ou aux bals du voisinage, tantôt pour
+grossir le cortège de ses promenades en traîneau et à cheval,
+à travers la neige, la glace et la tempête. En vain Ottilie
+chercha-t-elle à lui faire comprendre que ses devoirs de ménagère la
+retenaient à la maison, et que sa santé était trop délicate pour un
+pareil genre de vie, Luciane avait pour principe que tout ce qui lui
+convenait ne devait gêner ni incommoder personne.
+
+Bientôt cependant elle eut lieu de se repentir de ce despotisme; car
+Ottilie, quoique toujours la moins parée, était, aux yeux des hommes
+du moins, la plus belle. Sa mélancolie pensive les attirait, et sa
+douceur inaltérable les fixait. Le futur lui-même subissait, sans le
+savoir, cette fascination; il aimait à s'entretenir avec elle, et à la
+consulter sur un projet qui le préoccupait fortement.
+
+L'Architecte S'était décidé enfin à lui montrer ses dessins et sa
+collection d'objets d'antiquité, il consentit même à lui faire voir
+les travaux qu'il avait exécutés dans les domaines du Baron, ainsi
+que les restaurations et les peintures de l'église et de la chapelle.
+Cette complaisance eut le résultat qu'elle ne pouvait manquer d'avoir:
+le futur de Luciane conçut une haute idée du talent et du caractère de
+l'Architecte.
+
+Riche, et amateur passionné des arts, ce jeune seigneur était assez
+sage pour sentir qu'il perdrait son temps et son argent, s'il suivait
+au hasard le penchant qui le poussait à faire bâtir et à réunir des
+objets curieux. La direction d'un homme prudent et expérimenté lui
+était indispensable, et personne ne pouvait mieux remplir son but que
+l'Architecte, dont il venait de faire connaissance d'une manière si
+inattendue: il en parla à Luciane qui l'excita à s'attacher sans délai
+ce jeune artiste.
+
+En allant ainsi au-devant des désirs de son futur, elle n'avait
+d'autre intention que d'enlever à Ottilie un homme remarquable qui
+lui avait voué une amitié si tendre, qu'on ne pouvait manquer d'y
+reconnaître un commencement d'amour. L'idée que les conseils et les
+secours d'un artiste aussi distingué pourraient lui être utiles à
+elle-même, n'entrait pour rien dans sa conduite. Cependant il avait
+déjà plus d'une fois donné à ses fêtes improvisées un mérite réel;
+mais loin de lui en savoir gré, elle ne supposait pas même la
+possibilité qu'elle pût avoir besoin de ses avis; elle se croyait
+supérieure en tout et à tout le monde. Au reste, l'intelligence et
+l'adresse de son valet de chambre qui lui avaient suffi jusque là,
+étaient en effet tout ce qu'il fallait pour exécuter ses inventions
+vulgaires et bornées; car jamais elle ne voyait, pour célébrer les
+anniversaires ou tout autre jour remarquable, qu'un autel où brûlait
+l'encens et la flamme du sacrifice, un buste, des couronnes, des
+guirlandes et des transparents.
+
+Ottilie était parfaitement à même de donner à son futur cousin une
+juste idée de la position dans laquelle se trouvait l'Architecte. Elle
+savait que Charlotte ne pouvait ni ne voulait plus l'employer, et que,
+sans l'arrivée de Luciane et de sa brillante suite, il aurait déjà
+quitté le château; la rigueur de la saison rendant d'ailleurs toute
+construction impossible, lors même qu'on aurait voulu en faire
+exécuter. L'intelligent artiste avait donc plus que jamais besoin d'un
+protecteur qui eût le pouvoir et la volonté d'utiliser son talent.
+
+Les rapports de cet artiste avec l'aimable Ottilie étaient nobles et
+purs comme elle. La jeune fille aimait à le voir déployer sous ses
+yeux les forces actives de sa belle intelligence, comme on aime à être
+témoin des utiles travaux et des honorables succès d'un frère. Son
+affection calme et paisible ne sortait pas de ses limites; une passion
+quelconque ne pouvait plus trouver de place dans son coeur qu'Édouard
+remplissait tout entier; Dieu, lui qui pénètre partout, pouvait seul y
+régner avec lui.
+
+Plus l'hiver devenait rigoureux et les routes impraticables, plus on
+s'applaudissait du hasard qui avait mis tout le voisinage à même de
+passer, en bonne compagnie, cette triste saison avec ses courtes
+journées et ses nuits interminables. Le torrent des visiteurs qui
+inondait le château allait toujours en croissant; on avait tant parlé
+de la vie joyeuse qu'on y menait, que ces bruits attirèrent les
+officiers en garnison dans les environs. Les uns, aussi bien élevés
+que bien nés augmentèrent la satisfaction générale, tandis que les
+autres causèrent plus d'un désordre par leur manque d'usage et leur
+grosse gaîté.
+
+Au milieu de ce mouvement perpétuel, le Comte et la Baronne arrivèrent
+de la manière la plus inattendue; leur présence convertit tout à
+coup cette cohue bigarrée en une véritable cour. Les hommes les plus
+distingués par leur rang et leurs manières se groupèrent autour
+du Comte, et la Baronne donna l'impulsion aux dames qui, toutes,
+rendaient justice à son mérite supérieur.
+
+On avait été surpris d'abord de les voir arriver ensemble et
+publiquement. L'air de satisfaction qui respirait sur leur visage
+avait mis le comble à cette surprise. En apprenant que la femme du
+Comte venait de mourir, et que, par conséquent, il pouvait épouser
+la Baronne dès que les convenances sociales le lui permettraient, on
+comprit leur gaîté et on la partagea franchement.
+
+Ottilie seule se rappela avec une vive douleur leur première visite,
+et tout ce qui avait été dit alors sur le mariage et le divorce, sur
+le devoir et les penchants, sur les désirs et sur la résignation.
+Ces deux amants dont, à cette époque, rien encore n'autorisait les
+espérances, se représentaient devant elle, sûrs enfin de leur bonheur,
+au moment même où tout lui imposait la loi de renoncer au sien. Il
+était donc bien naturel qu'elle ne pût les revoir sans étouffer un
+soupir et essuyer furtivement une larme de regret.
+
+A peine Luciane eut-elle appris que le Comte aimait la musique,
+qu'elle organisa des concerts, où elle espérait briller par son chant
+qu'elle accompagnait de la guitare, instrument dont elle se servait
+avec art. Quant à sa voix, elle était belle et bien cultivée; mais il
+était aussi impossible de comprendre les paroles qu'elle chantait que
+celles de toutes les belles chanteuses allemandes qui font les délices
+des salons. Un soir son triomphe fut troublé par un incident peu
+flatteur pour son amour-propre.
+
+Au nombre des auditeurs se trouvait un jeune poète qui, pour
+l'instant, était l'objet de ses préférences, parce qu'elle voulait le
+mettre dans la nécessité de composer des vers pour elle, et de les lui
+dédier authentiquement. Pour hâter ce résultat, elle avait pris le
+parti de ne chanter que les vers de ce poète. Dès que le premier
+morceau fut fini, il vint comme tout le monde, ainsi que la politesse
+l'exige, la féliciter sur son admirable talent. Luciane, qui en
+avait espéré davantage de sa part, hasarda, mais en vain, plusieurs
+allusions sur le choix des paroles. Forcée enfin de reconnaître qu'il
+ne la comprenait pas, ou qu'il ne voulait pas la comprendre, elle
+chargea un des gentilshommes de sa suite, accoutumé à exécuter ses
+ordres, de demander directement au poète récalcitrant si ses vers,
+chantés par une si belle bouche et une voix si séduisante, ne lui
+avaient pas paru plus beaux qu'à l'ordinaire.--Mes vers? demanda le
+poète surpris, mais je n'ai entendu que des voyelles, et pas même
+nettement articulées! N'importe, il est de mon devoir de remercier
+cette dame de son aimable attention, et je m'en acquitterai.
+
+Le Courtisan était trop bien appris pour rendre à sa souveraine un
+compte fidèle de sa mission, le poète paya sa dette par des phrases
+sonores, mais banales, et Luciane lui exprima assez clairement le
+désir de pouvoir chanter à la première occasion une romance composée
+par lui et pour elle. Piqué de cette demande, il eut un instant la
+pensée de lui présenter un alphabet, et de lui conseiller de prendre
+au hasard les premières lettres venues, avec l'intention d'en former
+un hymne à sa louange, qu'elle pourrait ensuite appliquer au premier
+air qu'il lui plairait de choisir; mais il sentit à temps que cette
+ironie eût été trop amère, et même inconvenante. La soirée cependant
+ne devait pas se passer sans faire subir à Luciane une humiliation
+complète, car on ne tarda pas à lui apprendre que le jeune poète
+venait de glisser dans le cahier de musique d'Ottilie un charmant
+petit poème qu'il avait composé sur un des airs favoris de la jeune
+fille, et dans lequel respirait un sentiment trop tendre pour qu'il
+fût possible de ne l'attribuer qu'à la simple galanterie.
+
+Les personnes avides de louanges et dominées par le besoin de briller,
+se croient ordinairement aptes à tout, et s'attachent presque toujours
+de préférence à ce qu'elles font mal. Luciane était plus que toute
+autre soumise à cette loi; aussi ne tarda-t-elle pas à chercher de
+nouveaux succès dans la déclamation. Sa mémoire était bonne, mais son
+débit était calculé sans intelligence, et exalté sans passion. Elle
+avait, en outre, contracté la mauvaise habitude de ne jamais rien
+réciter sans faire des gestes qui confondaient désagréablement le
+genre lyrique et épique avec le genre dramatique.
+
+Le Comte, dont l'esprit pénétrant avait saisi en peu de jours tous les
+travers de la société dont il était, pour ainsi dire, le chef et le
+directeur, suggéra à Luciane un projet qui devait lui fournir le moyen
+de se poser d'une manière nouvelle devant ses admirateurs.
+
+--Vous avez autour de vous, lui dit-il, beaucoup de personnes
+spirituelles et gracieuses, et je suis étonné qu'avec leur secours
+vous n'ayez pas encore représenté quelques tableaux célèbres. Ces
+sortes de représentations demandent une foule de soins et d'apprêts,
+j'en conviens, mais elles ont un charme infini.
+
+Ce genre d'amusement convenait parfaitement au goût et au caractère de
+Luciane, aussi s'empressa-t-elle de suivre le conseil indirect que le
+Comte venait de lui donner, et dont elle avait le droit d'espérer de
+grands succès. Sa taille élégante, ses formes arrondies, sa figure
+régulière et expressive, ses beaux cheveux bruns, son cou blanc et
+souple, tout en elle enfin était parfait et digne de servir de modèle
+au plus grand peintre; et son penchant pour les tableaux vivants
+serait sans doute devenu une passion exclusive, si elle avait su
+qu'elle était plus belle encore quand elle était tranquille et calme,
+que lorsqu'elle se mouvait sans cesse; car alors elle avait quelque
+chose de turbulent qui devenait parfois disgracieux.
+
+Ne pouvant se procurer les tableaux des grands maîtres que l'on
+voulait représenter, on se contenta des gravures qui se trouvaient au
+château. On choisit d'abord le Bélisaire de Van-Dick. Le personnage
+assis du vieux général aveugle fut confié à un gentilhomme déjà avancé
+en âge, grand, bien fait et d'une physionomie noble. L'Architecte se
+chargea du guerrier qui, debout devant le général, le regarde avec une
+tristesse compatissante; par un hasard singulier, il avait réellement
+beaucoup de ressemblance avec ce guerrier. Luciane s'était modestement
+contentée de la jolie jeune femme que l'on voit au fond du tableau,
+faisant passer de sa bourse dans sa main, l'aumône qu'elle destine à
+l'aveugle. La vieille qui semble lui dire qu'elle va trop donner, et
+la troisième femme qui déjà remet son offrande à Bélisaire ne furent
+point oubliées.
+
+Les préparatifs nécessaires pour exécuter ce tableau et ceux qui
+devaient le suivre, conduisirent beaucoup plus loin qu'on ne l'avait
+pensé d'abord; à chaque instant on avait besoin d'une foule de choses
+qu'il était difficile de se procurer à la campagne, et surtout au
+milieu de l'hiver, où les communications sont lentes et souvent même
+impossibles.
+
+Tout retard était antipathique à Luciane, aussi sacrifia-t-elle sans
+hésiter tous les objets de sa garde-robe qui pouvaient servir pour
+faire des draperies et des costumes tels que les exigeaient les
+tableaux. L'Architecte s'occupa activement de la construction du
+théâtre et de la manière de l'éclairer; le Comte le seconda de son
+mieux, et lui donna souvent d'utiles et sages conseils.
+
+Lorsque tout fut prêt enfin, on réunit une société nombreuse et
+brillante qui, depuis longtemps déjà, attendait avec impatience la
+première représentation.
+
+Après avoir préparé les spectateurs par une musique appropriée au
+sujet du tableau de Bélisaire, on leva le rideau. Les attitudes
+étaient si justes, les couleurs si heureusement harmonisées, la
+lumière si savamment disposée, qu'on se croyait transporté dans un
+autre monde. Au premier abord cependant, cette réalité, mise ainsi à
+la place d'une fiction artistique, avait quelque chose d'inquiétant.
+
+Le rideau retomba, mais les voeux unanimes des spectateurs le firent
+relever plus d'une fois. Bientôt la musique les occupa de nouveau, et
+jusqu'au moment où tout fut prêt pour la représentation d'un second
+tableau d'un genre plus élevé. Ce tableau causa une surprise générale
+et agréable, car c'était la célèbre Esther, du Poussin, devant
+Assuérus. Dans le personnage de la reine à demi évanouie, Luciane
+parut dans tout l'éclat de sa beauté et de ses grâces. Les filles
+qui la soutenaient étaient jolies, mais elle les avait si prudemment
+choisies, qu'aucune ne pouvait lui porter ombrage. Il est inutile,
+sans doute, d'ajouter qu'Ottilie fut toujours exclue par elle de
+la représentation de tous ces tableaux. L'homme le plus beau de la
+société, et le plus imposant en même temps, avait été chargé d'occuper
+le trône d'or du grand roi, si semblable à Jupiter; ce qui acheva de
+donner à l'ensemble un cachet de perfection qui tenait du merveilleux.
+
+La réprimande paternelle de Terburg, que la belle gravure de Wille a
+rendue familière à tous les amis des arts, était le sujet du troisième
+tableau, aussi intéressant dans son genre que les deux premiers.
+
+Un vieux chevalier assis et les jambes croisées semble parler à sa
+fille avec l'intention de toucher sa conscience. L'expression de ses
+traits et de son attitude prouve, toutefois, qu'il ne lui dit rien
+d'humiliant, et qu'il est plutôt peiné qu'irrité. La contenance de la
+jeune personne, debout devant lui, mais dont on ne voit pas le visage,
+annonce qu'elle cherche à maîtriser une vive émotion. La mère, témoin
+de la réprimande, a l'air embarrassée; elle regarde au fond d'un verre
+plein de vin blanc qu'elle tient à la main et dans lequel elle parait
+boire à longs traits.
+
+En choisissant la position de la fille réprimandée, Luciane savait
+sans doute qu'elle lui fournirait l'occasion de faire ressortir tous
+ses avantages. Il était en effet impossible de voir quelque chose de
+plus beau et de plus suave que les tresses de ses longs cheveux bruns,
+que les contours de sa tête, de son cou, de ses épaules. Sa taille,
+que les modes du jour cachaient et déguisaient si désagréablement,
+se dessinait avec une grâce parfaite sous ce costume du moyen-âge.
+L'Architecte avait eu soin de draper lui-même les nombreux plis de sa
+robe de satin blanc; et il ne put s'empêcher de convenir que cette
+copie vivante était infiniment supérieure à l'original jeté sur la
+toile par le pinceau d'un grand artiste. L'admiration qu'elle excita
+fut telle qu'on ne cessa de faire relever le rideau. Le bonheur
+qu'éprouvaient les spectateurs en contemplant cette belle personne qui
+leur tournait le dos, devait nécessairement faire naître le désir de
+voir son visage; mais personne n'osait exprimer ce désir. Tout à coup
+un jeune gentilhomme, vif jusqu'à l'audace, prononça à haute voix
+cette formule qu'on met parfois à la fin des pages: _Tournez, s'il
+vous plaît_! Tous les spectateurs la répétèrent aussitôt en choeur,
+mais en vain. Les personnages du tableau connaissaient trop bien leurs
+intérêts pour répondre à un appel aussi contraire à l'esprit et à la
+nature de l'oeuvre d'art dont ils voulaient donner une juste idée. La
+jeune fille resta immobile, le chevalier conserva l'attitude d'un père
+qui gronde doucement un enfant chéri, et la mère ne détourna point ses
+regards du fond du verre dans lequel elle buvait toujours sans faire
+diminuer le vin qu'il contenait.
+
+Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner le détail d'une foule
+d'autres représentations qui étaient presque toutes empruntées aux
+délicieuses scènes de cabarets et de foires que nous devons aux
+meilleurs peintres de l'école flamande.
+
+Le Comte et la Baronne annoncèrent enfin leur départ, en promettant
+de venir passer au château les premières semaines de leur mariage; et
+Charlotte vit avec plaisir que Luciane et sa suite ne tarderaient pas
+à imiter cet exemple. Le séjour de plus de deux mois que sa fille
+venait de faire près d'elle, l'avait suffisamment convaincue que son
+union avec l'homme qu'on lui destinait, lui assurerait un heureux
+avenir. Ce jeune gentilhomme, en effet, ne se bornait pas à l'aimer
+tendrement, il était fier d'elle. Riche, mais modéré dans ses désirs,
+toute son ambition se renfermait dans la possession d'une femme
+généralement admirée. Son besoin de voir tout en cette femme, et de
+n'être quelque chose que pour et par elle, était si prononcé, qu'il se
+sentait douloureusement affecté, lorsqu'une connaissance nouvelle ne
+donnait pas toute son attention à Luciane, et cherchait plutôt à se
+mettre en rapport avec lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois,
+surtout avec les hommes d'un certain âge et d'un caractère grave,
+dont il gagnait l'estime et la bienveillance par son mérite et son
+amabilité.
+
+Les arrangements du futur avec l'Architecte n'avaient pas été longs
+à conclure. Après le nouvel an, l'artiste devait venir rejoindre
+le jeune couple dans la capitale, où il se proposait de passer le
+carnaval. Luciane se promettait d'exploiter cette époque de folies par
+les plaisirs les plus vifs et les plus variés. La représentation
+des tableaux qui lui avaient déjà valu tant de brillants succès,
+occupaient le premier rang sur la liste de ses projets d'amusement.
+Elle ne songea pas même à l'argent que pourrait coûter la réalisation
+de ces projets, car sa grande-tante et son futur l'avaient accoutumée
+à n'attacher aucune importance aux sommes qu'elle dissipait pour ses
+plaisirs.
+
+Le départ de Luciane et de sa suite était définitivement arrêté; mais
+il ne pouvait s'effectuer de la manière habituelle et vulgaire, car
+chez elle tout avait un cachet en dehors des allures ordinaires de la
+vie.
+
+A la fin d'un splendide dîner qui avait surexcité la gaîté des
+convives, on railla la maîtresse du château sur la rapidité avec
+laquelle on avait dévoré toutes ses provisions d'hiver, et sur la
+fausse honte qui l'empêchait d'avouer franchement à ses hôtes qu'ils
+n'avaient qu'à chercher fortune ailleurs puisqu'elle ne pouvait plus
+les nourrir.
+
+Le gentilhomme qui, dans la représentation des tableaux, s'était
+chargé du personnage de Bélisaire, aspirait depuis longtemps au
+bonheur de posséder la charmante Luciane chez lui; son immense fortune
+lui permettait de satisfaire toutes les fantaisies de cet objet de son
+adoration. Encouragé par la plaisanterie que l'on venait de faire, il
+osa exprimer nettement ce désir.
+
+--Puisque la famine vous chasse d'ici, belle dame, lui dit-il, ayez le
+courage d'en agir à la polonaise: venez me dévorer chez moi, et ainsi
+de suite à la ronde, jusqu'à ce que vous ayez affamé la contrée tout
+entière.
+
+Cette proposition charma la jeune étourdie; on fit les paquets à la
+hâte et, dès le lendemain, l'essaim s'abattit dans sa nouvelle ruche.
+On y trouva plus d'espace, plus d'abondance et de profusion, et par
+conséquent moins d'ordre, de commodité et de bien-être réel; d'où
+il résultait une foule de quiproquo et de situations comiques, qui
+achevèrent d'enchanter Luciane.
+
+La vie qu'elle menait et qu'elle faisait mener aux siens, devenait
+toujours plus désordonnée et plus sauvage: des battues dans les
+forêts, des courses à pied et à cheval, des collations et des danses
+en plein air au milieu des neiges et des glaces, enfin tout ce qu'il
+était possible d'imaginer de plus fatigant, de plus bizarre et de plus
+anti-civilisé, remplissait ses jours et une partie de ses nuits. Ne
+pas assister à ses folles parties, c'était lui déplaire; et qui aurait
+osé braver un pareil anathème?
+
+Ce fut ainsi qu'elle s'avança de château en château, chassant,
+chantant, dansant, courant en traîneau, à pied et à cheval. Toujours
+entourée de cris de joie et d'admiration, elle arriva enfin à la
+capitale, où les récits des aventures galantes et les plaisirs de
+la cour et de la ville donnèrent enfin une autre direction à son
+imagination. Au reste, sa grande-tante, qui avait eu soin de la
+précéder de plusieurs semaines, s'était empressée de prendre toutes
+les mesures nécessaires, pour la faire rentrer sous le joug des
+habitudes du monde élégant.
+
+ * * * * *
+
+EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
+
+«Le monde prend les hommes pour ce qu'ils veulent être, mais il faut
+du moins qu'ils aient l'intention d'être quelque chose. On aime, en
+général, beaucoup mieux supporter ceux qui nous importunent, que de
+souffrir ceux qui nous semblent nuls.»
+
+«On peut tout imposer à la société; elle accepte tout, hors les
+conséquences de ce qu'elle a accepté.»
+
+«On ne connaît jamais que très-superficiellement les personnes qui
+viennent nous voir: pour juger leur valeur réelle, il faut les
+observer chez elles.»
+
+«Rien ne me parait plus naturel que de trouver des sujets de blâme
+et des défauts aux personnes qui nous visitent, et de les juger
+sévèrement quand ils nous ont quitté; car en venant chez nous elles
+nous ont, pour ainsi dire, donné le droit de les mesurer d'après nos
+manières de voir. C'est une censure dont, en pareil cas, les personnes
+les plus justes ne s'abstiennent que fort rarement.» «Mais lorsqu'on
+va chez les autres, et que l'on voit leur entourage, les nécessités
+qui les enchaînent, les obstacles qui les retiennent, les devoirs
+qu'ils accomplissent et les contrariétés qu'ils supportent, il
+faudrait être déraisonnable ou malveillant pour s'apercevoir de
+ce qu'il peut y avoir de mal ou de ridicule chez des personnes
+respectables sous tant de rapports.»
+
+«Ce que nous appelons la décence et les moeurs, n'est qu'un moyen pour
+faire arriver les hommes, de bon gré, à des résultats où il ne serait
+pas même toujours possible de les conduire par la force brutale.»
+
+«La société des femmes est l'élément où se développent les bonnes
+moeurs.»
+
+«Serait-il possible de faire accorder l'individualité avec le
+savoir-vivre?»
+
+«Oui, mais il faudrait pour cela que le savoir-vivre ne fût qu'un
+moyen pour faire ressortir l'individualité. Malheureusement tout le
+monde aime et désire les hommes et les choses qui ont de la valeur et
+de l'importance, mais on ne veut pas en être gêné ou contrarié.»
+
+«La position sociale la plus agréable est celle d'un militaire
+instruit et bien élevé.»
+
+«Les militaires les plus grossiers savent du moins rester dans leur
+sphère, et, en cas de besoin, ils sont toujours prêts à se rendre
+utiles; car la conscience de la force est inséparable d'une certaine
+bonté instinctive.»
+
+«Il n'y a rien de si insupportable qu'un homme du civil gauche et
+lourd. Puisqu'il ne se trouve jamais en contact avec des êtres
+grossiers, on a le droit de lui demander de le politesse et de
+l'élégance.»
+
+«Lorsque nous vivons avec des personnes qui ont, pour ainsi dire,
+l'instinct du convenable, nous souffrons pour elles, dès qu'on fait en
+leur présence quelque chose d'inconvenant. C'est ainsi que je souffre
+toujours pour Charlotte, quand je vois quelqu'un se balancer sur sa
+chaise, parce que je sais que cela lui déplaît souverainement.»
+
+«Les hommes n'entreraient jamais avec des lunettes sur le nez dans un
+appartement où il y a des femmes, s'ils savaient que par là ils nous
+ôtent l'envie de les regarder et de leur parler.»
+
+«Ils devraient également se garder de déposer leurs chapeaux,
+lorsqu'ils ont à peine fini de saluer. Cela leur donne quelque chose
+de comique, parce que la familiarité qui succède immédiatement à un
+témoignage de respect est toujours ridicule.»
+
+«Il n'est point de signe extérieur de politesse qui ne tire son
+origine des moeurs; la meilleure éducation, sous ce rapport, serait
+donc celle qui enseignerait en même temps et les signes et leur
+origine.»
+
+«Les manières sont un miroir dans lequel se reflète notre propre
+image.»
+
+«Il y a une certaine politesse de coeur qui tient de près à l'amour;
+c'est elle qui donne les manières les plus agréables et les plus
+gracieuses.»
+
+«La plus belle relation de la vie est une dépendance volontaire; mais
+sans amour cette dépendance serait une impossibilité.»
+
+«Nous ne sommes jamais plus loin de l'accomplissement de nos désirs,
+que lorsque nous possédons ce que nous avons désiré.»
+
+«Personne n'est plus réellement esclave que celui qui se croit libre
+sans l'être en effet.»
+
+«Celui qui ose se déclarer libre, se sent enchaîné de toutes parts;
+mais dès qu'il a le courage de se reconnaître enchaîné, il se sent
+libre.»
+
+«L'amour est la seule arme qu'il soit possible d'opposer à la
+supériorité.»
+
+«Quand des êtres stupides s'enorgueillissent d'un homme supérieur, ils
+le font haïr.»
+
+«On prétend qu'il n'y a pas de héros en face de son valet de chambre.
+C'est qu'un héros ne peut être compris que par des héros, et que les
+valets de chambre ne savent apprécier que leurs pareils.»
+
+«Il n'y a pas de plus grande consolation pour les hommes médiocres,
+que la certitude que les hommes de génie ne sont pas immortels.»
+
+«Les plus grands hommes tiennent toujours à leur siècle par
+quelques-uns de ses travers, de ses faiblesses.»
+
+«On croit, en général, les hommes plus dangereux qu'ils ne le sont en
+effet.»
+
+«Ce ne sont ni les fous ni les sages qu'il faut redouter, mais les
+demi-fous et les demi-sages, car ceux-là seuls sont réellement
+dangereux.»
+
+«Il n'y a pas de meilleur moyen possible pour échapper aux hommes, que
+de se consacrer aux arts. Et cependant, par ce même moyen, on leur
+appartient plus complètement que jamais, puisque, dans les moments de
+prospérité comme dans les jours de chagrin et de douleur, tous ont
+besoin de l'artiste.»
+
+«L'art est la réalisation du difficile, du beau et du bon.»
+
+«Lorsque nous voyons le difficile s'exécuter facilement, nous
+concevons l'idée de la possibilité de l'impossible.»
+
+«Les difficultés augmentent à mesure qu'on approche du but.»
+
+«Il faut moins de peine et de travail pour semer que pour récolter.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+Charlotte se sentait complètement dédommagée des fatigues, des
+tourments et des tribulations que lui avaient causés le séjour de
+sa fille au château, puisqu'ils l'avaient mise à même d'apprendre à
+connaître parfaitement cette jeune personne. Grâce à son expérience
+raisonnée du monde, le caractère de Luciane n'avait rien de neuf pour
+elle; mais c'était pour la première fois qu'elle le voyait se dessiner
+avec tant de franchise et de netteté, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir
+la conviction que de semblables jeunes filles peuvent, en passant par
+les diverses épreuves de la vie, arriver à une maturité d'autant
+plus remarquable et plus méritoire, que le sentiment outré de
+l'individualité, et l'activité turbulente qui les caractérisaient au
+début de leur carrière, deviennent des qualités supérieures, quand le
+temps leur a fait prendre une direction sage et déterminée. Il est, au
+reste, fort naturel qu'une mère supporte avec plaisir ce qui choque
+et importune les autres. Elle cherche et trouve instinctivement des
+sujets d'espérance heureuse, dans le caractère de ses enfants, que les
+étranges ne jugent favorablement que lorsqu'ils en tirent quelques
+avantages, ou que, du moins, ils n'en éprouvent aucune contrariété.
+
+L'orgueil maternel de Charlotte ne tarda cependant pas être vivement
+blessé par un incident fâcheux dont sa fille était la cause. Ce
+malheur n'était pas le résultat de ses bizarreries que l'on avait
+réellement le droit de blâmer, mais d'un trait caractéristique, que
+tout le monde aimait et approuvait en elle. Luciane ne se bornait pas
+à rire avec les heureux, elle aimait à s'affliger avec les malheureux;
+elle poussait même l'esprit d'opposition jusqu'à faire tous ses
+efforts pour attrister les premiers et pour égayer les derniers. Dès
+qu'on l'accueillait intimement dans une famille dont un ou plusieurs
+membres se trouvaient par leur grand âge ou par leur mauvaise santé
+forcés de garder leur chambre, elle affectait pour eux une tendre
+sollicitude; les visitait dans leurs réduits solitaires, et, vantant
+ses hautes connaissances en médecine, elle les forçait, pour ainsi
+dire, à prendre quelques-unes des drogues dont se composait la
+pharmacie de voyage qu'elle portait partout avec elle. Il est
+facile de deviner que ces sortes de remèdes, distribués au hasard,
+augmentaient plutôt les maux qu'ils ne les soulageaient.
+
+Les sages représentations par lesquelles on cherchait à la détourner
+de ce genre de bienfaisance, ne produisaient aucun résultat; car
+c'était précisément sous ce rapport qu'elle se croyait non-seulement à
+l'abri de tout reproche, mais encore digne de l'admiration générale.
+Convaincue de la puissance salutaire de ses drogues contre les
+infirmités du corps, elle avait étendu ses essais curatifs jusque
+sur le domaine de l'intelligence. Le mauvais succès d'une cure de ce
+genre, qu'elle avait tentée dans les environs du château de sa mère,
+eut des suites si déplorables, que l'on en parla dans toute la
+contrée. Ces bruits fâcheux ne tardèrent pas à arriver aux oreilles de
+Charlotte, qui pria Ottilie de l'éclairer sur ce sujet délicat; car la
+jeune fille avait été témoin de l'accident que l'on interprétait de
+tant de manières diverses. Nous allons le rapporter tel qu'il s'était
+passé:
+
+La fille aînée du propriétaire d'un château du voisinage avait causé,
+involontairement, la mort de sa jeune soeur. Affectée par ce malheur
+au point que sa raison en était presque altérée, elle se tenait
+renfermée dans sa chambre où elle ne recevait ses parents et ses amis
+qu'isolément et les uns après les autres; car dès qu'elle voyait
+plusieurs personnes réunies, elle s'imaginait qu'ils venaient pour la
+punir de son crime. Dans toutes les autres circonstances, sa conduite
+était sensée, et sa conversation annonçait la pieuse résignation d'une
+âme blessée, qui se soumet aux arrêts de la Providence.
+
+A peine Luciane eut-elle entendu parler de cette jeune infortunée,
+qu'elle conçut le projet de la rendre à la société, et de donner ainsi
+une preuve éclatante du pouvoir merveilleux de son intervention. Comme
+elle attachait un très-grand prix à la réalisation de ce projet, elle
+y procéda avec plus de prudence qu'à l'ordinaire, et se fit présenter
+secrètement à la malade dont elle captiva bientôt l'affection, en
+chantant et en exécutant devant elle, et pour elle seule, des morceaux
+de musique en harmonie avec la disposition de son esprit. Se croyant
+sûre d'un succès qui, d'après ses manières de voir, était déjà trop
+longtemps resté un secret de famille, elle voulut enfin en jouir en
+public. A cet effet elle traîna, un soir, la pâle et tremblante jeune
+fille qu'elle croyait avoir guérie, au milieu des salons du château
+encombrés d'une brillante société. Cette apparition inattendue excita
+une si vive curiosité chez les uns, et causa tant de crainte aux
+autres, que tout le monde se conduisit de la manière la plus
+maladroite et la plus déplacée. On ne regardait que la malade, on se
+chuchotait à l'oreille, on se pressait autour d'elle ou on la fuyait
+avec affectation. Déjà éblouie par l'éclat des lumières et des
+parures, par le bruit et les apprêts d'une fête, cet accueil acheva de
+troubler sa raison. Elle s'enfuit épouvantée en poussant des cris
+de terreur, comme si elle venait d'apercevoir un monstre prêt à la
+dévorer. A peine eut-elle fait quelques pas, qu'elle tomba sans
+connaissance; Ottilie la reçut dans ses bras et, secondée par le peu
+d'amis qui avaient osé la suivre, elle la porta dans sa chambre.
+
+Luciane réprimanda sévèrement la société sur l'inconséquence de sa
+conduite, sans songer le moins du monde qu'elle était l'unique cause
+du malheur dont elle accusait les autres. Cette triste expérience
+n'était pas la première, et, selon toutes les probabilités, elle ne
+suffit pas pour la faire renoncer à la funeste manie de se poser en
+médecin de l'âme et du corps.
+
+Depuis ce jour l'état de la malade avait tellement empiré, que ses
+parents s'étaient vus forcés de la placer dans une maison d'aliénés.
+Malheureusement Charlotte ne pouvait offrir que des consolations
+stériles, en échange du mal que sa fille avait causé. Ottilie,
+surtout, déplorait l'état de la pauvre malade, car elle avait la
+conviction qu'en continuant de la traiter comme on l'avait fait, elle
+n'eût pas tardé à être complètement guérie.
+
+Cette fâcheuse circonstance rappela péniblement à la jeune fille tout
+ce qui lui était arrivé de désagréable pendant le séjour de sa cousine
+au château, et elle ne put s'empêcher de reprocher à l'Architecte le
+refus qu'il lui avait fait de montrer ses dessins et sa collection
+d'antiquités au futur de Luciane. Ce refus lui avait laissé une
+impression désagréable et très-naturelle, car elle sentait vaguement
+que ce qu'elle voulait bien se donner la peine de demander, ne devait
+pas être refusé par un homme tel que ce jeune artiste. Il s'empressa
+de se justifier.
+
+--Si vous saviez, lui dit-il, que les personnes les plus distinguées
+traitent presque toujours très-cavalièrement les objets d'art les plus
+curieux et les plus fragiles, vous me pardonneriez de n'avoir pas
+voulu exposer ma collection à la brutalité de la foule. Au lieu de
+tenir une médaille par ses bords, la plupart des personnes appuient
+lourdement leurs doigts sur les plus belles empreintes, sur les fonds
+les plus purs; elles prennent à pleines mains les chef-d'oeuvre les
+plus délicats, comme si l'on pouvait juger le mérite des formes
+artistiques en les tâtant. On dirait qu'elles ignorent qu'une grande
+feuille de papier doit toujours être soutenue par les deux extrémités;
+elles font circuler entre le pouce et 'index, les gravures, les
+dessins les plus précieux, semblables à un politique présomptueux,
+qui, en saisissant son journal, prononce d'avance, par le froissement
+du papier, son jugement sur les événements que rapporte ce journal.
+En un mot, lorsque vingt curieux ont examiné un objet d'art et
+d'antiquité, le vingt-unième ne peut plus y voir grand chose.
+
+--Je vous ai sans doute causé moi-même plus d'un chagrin, en
+endommageant ainsi, sans le savoir, vos précieux trésors, que
+j'admirais si sincèrement?
+
+--Jamais! s'écria l'Architecte, non, jamais! le sentiment du juste et
+du convenable est inné chez vous.
+
+--Il n'en serait pas moins fort utile, répondit Ottilie en souriant,
+d'ajouter, au traité de _la civilité puérile et honnête_, après le
+chapitre qui nous indique la manière de nous conduire à table, un
+chapitre indiquant, avec tous les détails nécessaires, comment on doit
+examiner les collections des artistes.
+
+--Et alors les artistes les montreraient avec plus d'empressement et
+de plaisir, répondit gravement l'Architecte.
+
+Ottilie avait depuis longtemps oublié ce petit démêlé, mais
+l'Architecte cherchait toujours de nouvelles occasions pour se
+justifier, et lui renouvelait sans cesse l'assurance qu'il aimait,
+pardessus tout, à contribuer à l'amusement de ses amis. Cette
+persistance lui prouva que ses reproches l'avaient blessé au coeur; se
+croyant coupable, à son tour elle n'eut pas le courage de refuser la
+faveur qu'il lui demanda avec beaucoup d'instance; et cependant un
+sentiment intime l'avertissait qu'il lui serait difficile de tenir
+l'engagement qu'elle venait de prendre.
+
+Cette faveur concernait la représentation des tableaux. L'Architecte
+avait remarqué avec chagrin qu'Ottilie en avait été exclue par la
+jalousie de Luciane, et que Charlotte n'avait vu que les premiers
+essais, parce que des indispositions, naturelles dans son état, la
+retenaient fort souvent dans ses appartements. Aussi s'était-il promis
+de ne point quitter le château sans avoir donné une représentation
+de ce genre, supérieure à toutes celles où Luciane avait figuré.
+Il espérait ainsi procurer une distraction agréable à la tante,
+et contraindre sa charmante nièce à faire valoir, à son tour, les
+brillants avantages que la nature lui avait prodigués. Peut-être aussi
+cherchait-il un moyen de retarder son départ; car plus l'époque de ce
+départ approchait, plus il lui paraissait impossible de se séparer
+de cette jeune fille, dont le regard doux et calme était devenu
+nécessaire à son existence.
+
+L'approche des fêtes de Noël lui rappela que l'imitation des
+tableaux par des figures en relief, tirait son origine des pieuses
+représentations dites _présèpes_, dans lesquelles on montrait l'enfant
+Jésus et sa Mère, recevant, malgré la bassesse apparente de sa
+condition, d'abord les hommages des bergers, et bientôt après ceux de
+trois grands rois.
+
+Un semblable tableau s'était si fortement gravé dans son imagination,
+qu'il ne douta point de la possibilité de le réaliser. L'enfant fut
+bientôt trouvé ainsi que les bergers et les bergères; mais, selon lui,
+Ottilie seule pourrait donner une juste idée de la Mère de Dieu, car
+depuis longtemps déjà la pensée du jeune artiste l'avait élevée à
+cette hauteur. Lorsqu'il la pria de se charger de ce personnage, elle
+lui dit d'en demander la permission à sa tante qui l'accorda sans
+difficulté, et combattit même avec autant de bonté que de raison
+les scrupules de sa nièce; car la modeste jeune fille craignait de
+commettre une profanation, en imitant la céleste figure que l'on
+voulait lui faire représenter.
+
+Sûr enfin du succès, l'Architecte travailla sans relâche afin que,
+la veille de Noël, tout fût prêt pour la représentation dont il se
+promettait tant de bonheur. Depuis longtemps déjà, la seule présence
+d'Ottilie semblait suffire à la satisfaction de tous ses besoins, et
+l'on eût dit que, tandis qu'il ne s'occupait que d'elle et pour elle,
+le sommeil et la nourriture lui étaient devenus inutiles.
+
+Enfin, grâce à son infatigable activité, tout avait marché au gré
+de ses désirs; il était même parvenu à réunir un certain nombre
+d'instruments à vent dont les sons, savamment combinés, devaient
+disposer les coeurs aux émotions qu'il voulait leur faire éprouver.
+
+Au jour et à l'heure indiqués le rideau se leva devant les
+spectateurs, qui se composaient de Charlotte et de quelques commensaux
+du château. Le tableau par lui-même était si connu, qu'on ne devait
+pas s'attendre à en recevoir une impression nouvelle, et cependant il
+causa, non-seulement de la surprise, mais encore de l'admiration; cet
+effet n'était pas produit par le tableau, mais par la perfection des
+réalités qui l'imitaient. L'ensemble était plutôt un effet de nuit que
+de crépuscule, et pourtant chaque détail se voyait et se dessinait
+distinctement. L'artiste avait eu l'heureuse idée de faire de
+l'Enfant-Dieu, le centre de lumière, à l'aide d'un mécanisme savant
+qui portait les lampions. Ce mécanisme était caché par les figures
+placées sur le premier plan et à demi éclairées par des rayons
+obliques. D'autres lampions placés au-dessous éclairaient vivement, de
+bas en haut, les frais visages des jeunes filles et des jeunes garçons
+posés çà et là, sur les divers points du tableau. Des anges, dont
+l'éclat pâlissait et dont l'enveloppe brillante et aérienne paraissait
+épaisse et sombre devant la transparente clarté que répandait le Dieu
+qui venait de naître, contribuaient puissamment à la perfection de
+l'ensemble.
+
+Par un hasard favorable, l'enfant s'était endormi dans une gracieuse
+position, et le regard pouvait, sans rencontrer aucune distraction,
+se reposer sur la mère. Éclairée par les faisceaux de lumière que son
+fils reflétait sur elle, elle relevait, avec une grâce infinie et
+modeste, un pan du voile qui enveloppait cet enfant précieux. Tous
+les personnages secondaires du tableau, matériellement éblouis par
+la lumière, et moralement pénétrés de respect, paraissaient avoir un
+instant détourné leurs regards fatigués par tant d'éclat, pour les
+reporter aussitôt, avec une curiosité invincible, sur le miracle qui
+semblait leur causer plus de surprise et de plaisir que d'admiration
+et de terreur. Mais pour ne pas exclure entièrement ces deux
+sentiments, inséparables de la nature d'un pareil sujet, l'Architecte
+avait eu soin d'en confier l'expression à quelques vieillards, dont
+les têtes antiques se dessinaient dans un clair obscur merveilleux.
+
+L'attitude, le regard, le visage, toute la personne enfin d'Ottilie
+surpassait l'idéal le plus parfait qu'eût jamais rêvé le peintre
+le plus habile. Si un connaisseur avait été témoin de cette
+représentation, il aurait craint de la voir changer de nature
+en perdant son immobilité; mais l'Architecte seul était capable
+d'apprécier cette grande et merveilleuse beauté artistique; il en
+jouissait réellement, et cependant il ne pouvait la contempler sous
+son véritable point de vue, car il y figurait lui-même en qualité de
+berger.
+
+Qui oserait décrire ce qu'il y avait de vraiment sublime dans Ottilie?
+Son âme pure sentait tout ce que la reine du ciel avait dû éprouver en
+ce moment, où tant d'honneurs inattendus, tant de bonheur ineffable
+étaient venus la surprendre; aussi ses traits exprimaient-ils
+l'humilité la plus angélique, la modestie la plus douce et la plus
+aimable.
+
+Charlotte rendit justice à la beauté de ce tableau mais elle fut
+surtout impressionnée par l'enfant, et ses yeux se remplirent de
+larmes, en songeant que bientôt elle bercerait sur ses genoux une
+aussi charmante petite créature.
+
+On baissa le rideau, car les personnages avaient besoin de repos, et
+le machiniste procéda aux changements nécessaires pour passer
+d'un tableau de nuit et d'humilité, à une image de gloire et de
+transfiguration.
+
+La certitude que pas une personne étrangère n'assistait à cette pieuse
+momerie artistique, avait tranquillisé Ottilie sur le rôle qu'elle
+y jouait; aussi fut-elle désagréablement affectée lorsque pendant
+l'entr'acte on lui apprit qu'un étranger, dont personne ne savait le
+nom, venait d'arriver au château; que Charlotte l'avait accueilli avec
+joie et fait placer à côté d'elle. La crainte d'enlever à l'Architecte
+la plus belle partie de son triomphe, put seule lui donner le courage
+de reprendre sa place dans la seconde partie du tableau qui offrait un
+spectacle éblouissant. Plus d'ombres, plus de demi-teintes; l'heureuse
+variété des couleurs rompait seule les torrents de lumière qui
+inondaient la scène.
+
+Ottilie chercha en vain à reconnaître l'homme qu'elle voyait assis
+près de sa tante, car son rôle la forçait à tenir ses longues
+paupières baissées. Il parlait avec feu et sa voix lui rappelait son
+professeur de la pension. Cette voix lui causa une vive émotion: il
+s'était passé tant de choses depuis qu'elle avait frappé son oreille
+pour la dernière fois! Le souvenir des joies et des douleurs qui
+avaient rempli cet intervalle traversa son âme en détours rapides
+et capricieux, comme l'éclair quand il fend et sillonne les sombres
+nuages qui obscurcissent le ciel.
+
+--Pourrai-je tout lui avouer? se demanda-t-elle; suis-je digne de ce
+saint entourage? et que dira-t-il de cette mascarade, lui qui est
+l'ennemi de tout déguisement?
+
+Pendant que le sentiment et la réflexion se croisaient ainsi dans son
+coeur, elle s'efforça de rester une statue immobile; mais ses yeux
+se remplirent de larmes; et elle se sentit soulagée d'un grand poids
+lorsque le réveil de l'enfant mit fin à la représentation.
+
+Le rideau était tombe, et Ottilie, devenue libre, se trouva dans un
+nouvel embarras. Fallait-il donner à son ancien professeur une preuve
+du plaisir que sa présence lui causait en se montrant à lui sous son
+costume théâtral, ou devait-elle changer de vêtements? Elle ne choisit
+point et prit instinctivement le dernier parti. En se revoyant avec
+ses habits ordinaires, elle se sentit assez calme pour faire à son
+digne maître l'accueil qu'il avait droit d'attendre d'elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+Tout ce qui pouvait contribuer à la satisfaction de Charlotte et
+d'Ottilie, était naturellement agréable à l'Architecte, et en ce sens,
+du moins, il s'applaudit de l'arrivée du Professeur. Cependant sa
+modestie, et peut-être aussi un peu d'égoïsme, lui firent regretter de
+se voir sitôt remplacé auprès des dames. Il alla même jusqu'à craindre
+de se survivre à lui-même par un plus long séjour au château, et cette
+crainte lui donna la force de hâter son départ.
+
+Lorsqu'il prit congé des dames, elles lui firent présent d'un gilet de
+soie qu'il leur avait vu broder alternativement, en enviant en secret
+le sort de l'heureux mortel auquel elles le destinaient. Pour un homme
+dont le coeur est accessible aux tendres sentiments, de pareils dons
+sont d'un prix inestimable, car il ne pense jamais aux jolis doigts
+qui travaillaient pour lui avec tant de grâces et de persévérance,
+sans se flatter que parfois, du moins, le coeur les guidait.
+
+Charlotte et sa nièce estimaient sincèrement le bon Professeur, aussi
+faisaient-elles tout ce qui était en leur pouvoir pour rendre son
+séjour au château aussi agréable que possible. Les femmes nourrissent
+au fond de leur coeur des pensées et des sensations qui leur sont
+particulières et dont rien au monde ne saurait les détourner; mais
+dans les relations sociales, elles se laissent facilement aller aux
+impulsions que l'homme dont elles s'occupent pour l'instant, juge
+à propos de leur donner. C'est par ce mélange de répulsion et
+d'attraction, qu'elles exercent un empire absolu auquel, dans le
+monde civilisé, pas un homme ne peut se soustraire, sans se donner à
+lui-même un brevet de brutalité et de grossièreté.
+
+L'Architecte avait mis ses talents au service des dames, autant
+pour leur plaire, que pour leur être réellement utile, ce qui avait
+resserré les travaux comme les causeries dans le domaine des arts.
+La présence du Professeur les jeta tout à coup dans une sphère
+différente. Cet homme, qui avait consacré sa vie à l'éducation, se
+distinguait par une éloquence facile et gracieuse, dont les diverses
+relations sociales, et surtout celles qui concernent la jeunesse,
+étaient toujours le but et l'objet. Il parlait trop bien pour ne pas
+être écouté avec plaisir, et ses discours amenèrent une révolution
+d'autant plus complète dans la manière d'être à laquelle l'Architecte
+avait accoutumé les dames, que toutes les distractions que cet artiste
+leur avait procurées pendant son long séjour au château, étaient
+entièrement opposées aux opinions de ce digne professeur.
+
+Craignant sans doute de blâmer avec trop d'amertume les tableaux
+vivants dont il avait vu une représentation au moment de son arrivée,
+il n'en parlait jamais; mais il s'expliquait franchement sur les
+embellissements de l'église et de la chapelle qu'on lui montra dans la
+certitude qu'il les trouverait dignes d'admiration.
+
+--Je ne connais rien de plus déplacé, de plus dangereux même, dit-il,
+que le mélange du sacré et du profane, et je blâmerai toujours la
+manie d'orner et de consacrer telle ou telle enceinte, afin que les
+fidèles viennent s'y abandonner à des sentiments de piété. Est-ce que
+ces sentiments ne sont pas gravés dans nos coeurs au point de nous
+suivre au milieu des objets les plus vulgaires; des êtres les plus
+grossiers dont le hasard peut nous entourer? Oui, dès que nous le
+voulons sérieusement, chaque point de l'univers devient un temple, un
+sanctuaire. J'aime à voir les exercices de piété s'accomplir dans la
+même pièce où la famille se réunit pour manger, travailler, danser.
+Tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sublime dans l'homme, n'a
+point de formes et ne saurait être représenté que par de grandes et
+sublimes actions.
+
+Peu de jours avaient suffi à Charlotte pour saisir toutes les nuances
+d'un caractère que, depuis longtemps, elle connaissait dans son
+ensemble. Persuadée que pour être réellement agréable à cet excellent
+homme, il fallait l'occuper à sa manière, elle avait fait réunir dans
+la grande salle du château les petits jardiniers, enrégimentés et
+dressés par l'Architecte qui, avant son départ, les avait une dernière
+fois passés en revue. Leur uniforme était propre et bien tenu, et
+leurs allures, naturellement vives et animées, annonçaient encore
+l'habitude de se conformer aux règles d'une sage discipline.
+
+Se sentant dans son véritable cercle d'activité, le Professeur
+interrogea ces enfants. Par des détours aussi ingénieux qu'imprévus,
+il s'éclaira sur leurs caractères et leurs facultés; il fit plus, car,
+en moins d'une heure, il avança leur jugement de plusieurs années, et
+rendit leur raison accessible à plus d'une utile vérité. Ce résultat
+presque merveilleux n'échappa point à Charlotte.
+
+--Je vous ai écouté avec attention, lui dit-elle, et cependant je ne
+comprends pas votre méthode. Vous n'avez parlé que de choses que tout
+le monde peut et doit connaître; mais comment est-il possible d'agiter
+et de résoudre tant de questions, et avec tant d'ordre et de suite
+en si peu de temps, et à travers une foule de propos qui semblaient
+toujours vous jeter sur un autre terrain?
+
+--Il est peut-être imprudent, répondit en souriant le Professeur, de
+trahir les secrets de son métier. N'importe, je vais vous expliquer
+le procédé par lequel le résultat qui vient de vous étonner devient
+facile, naturel même. Pénétrez-vous d'un objet, d'une matière, d'une
+pensée, car je ne tiens pas au nom qu'on juge à propos de donner au
+sujet d'une démonstration, saisissez-le dans son ensemble, examinez-le
+dans toutes ses parties, attachez-vous-y avec fermeté, avec
+opiniâtreté même, puis interrogez un certain nombre d'enfants sur ce
+sujet, et vous reconnaîtrez sans peine ce qu'ils savent déjà, et ce
+qu'il faudra leur apprendre encore. Qu'importe que leurs réponses
+soient incohérentes ou relatives à des sujets étrangers; si vos
+questions les ramènent, si vous restez inébranlable dans le cercle que
+vous vous êtes tracé, vous finirez par les contraindre à ne penser, à
+ne concevoir, à ne comprendre que ce que vous voulez leur enseigner.
+Le plus grand, le plus dangereux défaut que puisse avoir l'homme qui
+se consacre à l'enseignement, est de se laisser entraîner par ses
+élèves, et de divaguer avec eux, au lieu de les forcer à s'arrêter
+avec lui sur le point qu'il s'est proposé de traiter. Si vous pouviez,
+Madame, vous décidera faire un essai de ce genre, je crois que vous en
+seriez très-satisfaite.
+
+--Il paraît, répondit Charlotte, que les règles de la bonne pédagogie
+sont entièrement opposées à celles du savoir-vivre. S'arrêter
+longtemps et avec opiniâtreté sur une même question, est une
+inconvenance dans le monde, tandis que la première loi de
+l'instituteur est d'éviter toute digression.
+
+--Je crois que la variété sans digression serait toujours et partout
+agréable et utile, malheureusement il est difficile de trouver et de
+conserver cet admirable équilibre.
+
+Il allait continuer, mais Charlotte venait d'apercevoir les petits
+jardiniers qui traversaient la cour, et elle le fit mettre à la
+fenêtre pour les voir passer. Il admira de nouveau leur bonne tenue,
+et approuva, surtout, l'uniformité de leurs vêtements.
+
+--Les hommes, dit-il, devraient depuis leur enfance, s'accoutumer à
+un costume commun à tous. Cela leur apprendrait à agir ensemble, à se
+perdre au milieu de leurs pareils, à obéir en masse, et à travailler
+pour le bien général. L'uniforme a, en outre, l'avantage de développer
+l'esprit militaire et de donner à nos allures quelque chose de décidé
+et de martial, analogue à notre caractère, car chaque petit garçon
+est né soldat. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les jeux de
+notre enfance, qui, tous, se renferment dans le domaine des sièges et
+des batailles.
+
+--J'espère que vous me pardonnerez, dit Ottilie, de ne pas avoir
+soumis mes petites élèves à l'uniformité du costume. Je vous les
+présenterai un de ces jours, et vous verrez que la bigarrure aussi
+peut avoir son charme.
+
+--J'approuve très-fort la liberté que vous leur avez laissée à ce
+sujet: la femme doit toujours s'habiller à son gré, non-seulement
+parce qu'elle seule sait ce qui lui sied et lui convient le mieux,
+mais parce qu'elle est destinée à agir seule et par elle-même.
+
+--Cette opinion me paraît paradoxale, observa Charlotte, car nous ne
+vivons jamais pour nous ...
+
+--Toujours, au contraire, interrompit le Professeur; je dois ajouter
+cependant que ce n'est que par rapport aux autres femmes. Examinez
+l'amante, la fiancée, l'épouse, la ménagère, la mère de famille;
+toujours et partout elle est et veut rester seule; la femme du monde
+elle-même éprouve ce besoin que toutes tiennent de la nature. Oui,
+chaque femme doit nécessairement éviter le contact d'une autre femme,
+car chacune d'elles remplit à elle seule les devoirs que la nature a
+imposés à l'ensemble de leur sexe. Il n'en est pas ainsi de l'homme,
+il a besoin d'un autre homme, et s'il n'existait pas il le créerait,
+tandis que la femme pourrait vivre pendant toute une éternité sans
+songer à produire son semblable.
+
+--Lorsqu'on a l'habitude d'énoncer des vérités d'une manière
+originale, dit Charlotte, on finit par donner, à ce qui n'est
+qu'original, les apparences de la vérité. Votre opinion, au reste,
+est juste sous quelques rapports, nous devrions toutes en faire notre
+profit, en cherchant à nous soutenir et à nous seconder, afin de ne
+pas donner aux hommes trop d'avantages sur nous. Convenez cependant
+que les hommes ne sont pas toujours parfaitement d'accord entr'eux, et
+que plus ils nous reprochent nos petites mésintelligences, plus ils
+nous autorisent à nous égayer malignement aux dépens des leurs.
+
+Après cette conversation, le sage et prudent Professeur observa
+Ottilie, à son insu, dans ses fonctions d'institutrice, et il ne tarda
+pas à lui exprimer sa satisfaction sur la manière dont elle s'en
+acquittait.
+
+--Vous avez parfaitement raison, lui dit-il, de maintenir vos élèves
+dans les étroites limites de l'utile, du nécessaire, et de leur
+faire contracter des habitudes d'ordre et de propreté. Par là elles
+apprennent à faire cas d'elles-mêmes, et l'on peut fonder de grandes
+espérances sur les enfants qui savent s'apprécier.
+
+Ce qui le charma, surtout, dans la méthode d'Ottilie, c'est qu'elle ne
+sacrifiait rien aux apparences; tous ses soins se portaient sur les
+besoins du coeur et sur les devoirs de chaque instant.
+
+--Si l'on avait des oreilles pour entendre, s'écria-t-il après avoir
+assisté à l'une des leçons de la jeune fille, il serait facile de
+donner en peu de mots tout un système d'éducation.
+
+--Je vous entendrais, moi, dit Ottilie d'un air caressant, si vous
+vouliez me parler.
+
+--Très-volontiers, mais ne me trahissez pas; voici mon système: Il
+faut élever les hommes pour en faire des serviteurs, et les femmes
+pour en faire des mères!
+
+--Les femmes pourraient se soumettre à votre arrêt, répondit Ottilie
+en souriant, car si toutes ne deviennent pas mères, toutes en
+remplissent les devoirs envers les divers objets de leur affection;
+mais nos jeunes hommes! comment pourraient-ils adopter un principe qui
+les condamne à servir? Leurs moindres paroles, leurs gestes mêmes ne
+prouvent-ils pas que chacun d'eux se croit né pour commander.
+
+--Voilà pourquoi il faut se garder de leur parler de ce principe. Tout
+le monde cherche à se glisser à travers la vie en la cajolant, mais
+elle ne cajole jamais personne. Qui de nous aurait eu le courage de
+faire volontairement, et au début de sa carrière, les concessions que
+le temps finit toujours par nous arracher malgré nous? Mais brisons
+sur un sujet qui n'a rien de commun avec le cercle d'activité que vous
+vous êtes créé ici, et laissez-moi plutôt vous féliciter de n'avoir
+affaire qu'à des élèves dont l'éducation se renferme dans le domaine
+de l'indispensable. Quand vos petites filles promènent leurs poupées
+et faufilent de jolis chiffons pour les habiller, quand leurs soeurs
+aînées cousent, tricotent et filent pour elles et pour le reste de la
+famille, dont chaque membre s'utilise à sa façon, le ménage marche
+pour ainsi dire de lui-même; et la jeune fille n'a presque rien à
+apprendre pour diriger à son tour un ménage, car elle retrouvera chez
+son mari tout ce qu'elle a quitté chez ses parents.
+
+Dans les classes élevées la tâche est plus difficile, car elles
+envisagent les relations sociales sous un autre point de vue. Là, on
+demande aux instituteurs de s'occuper des apparences, de cultiver
+l'extérieur, et d'élargir sans cesse devant leurs élèves le cercle de
+l'activité et des connaissances humaines. Cela serait facile encore,
+si l'on savait mutuellement se poser de sages limites; mais à force de
+vouloir étendre l'intelligence, on la pousse, sans le vouloir, dans
+le vague, et l'on finit par oublier entièrement ce qu'exige chaque
+individualité par rapport à elle-même et par rapport aux autres
+individualités avec lesquelles elle peut se trouver en contact. Éviter
+cet écueil est un problème que chaque système d'éducation cherche à
+résoudre, et que pas un n'a résolu complètement. Pour ma part, je me
+vois à regret forcé d'enseigner à nos pensionnaires, une foule
+de choses qui ne leur servent qu'à perdre un temps précieux, car
+l'expérience m'a prouvé qu'elles cessent de s'en occuper dès qu'elles
+deviennent épouses et mères. Si une compagne sage et fidèle pouvait un
+jour s'associer à ma destinée, je serais le plus heureux des hommes,
+car elle m'aiderait à développer chez les jeunes personnes toutes les
+facultés nécessaires à la vie de famille, et je pourrais me dire que,
+sous ce rapport du moins, l'éducation que l'on recevrait dans ma
+maison serait complète. Sous tous les autres rapports l'éducation
+recommence presque avec chaque année de notre vie; mais celle-là ne
+dépend ni de notre volonté, ni de celle de nos instituteurs, mais de
+la marche des événements.
+
+Ottilie trouva cette dernière observation d'autant plus juste que,
+dans l'espace de moins d'une année, une passion inattendue lui avait
+fait, pour ainsi dire, recommencer son passé tout entier; et quand sa
+pensée s'arrêtait sur l'avenir le plus près comme le plus éloigné,
+elle ne voyait partout que de nouvelles épreuves à subir.
+
+Ce n'était pas sans intention que le Professeur venait de parler d'une
+compagne, d'une épouse enfin. Malgré sa modestie et sa réserve, il
+voulait laisser deviner à Ottilie le véritable motif de sa présence au
+château. Il avait été poussé à cette démarche décisive par un incident
+imprévu, et sans lequel peut-être il se serait toujours borné à
+espérer en secret.
+
+La maîtresse de la pension déjà avancée en âge et sans enfants,
+cherchait depuis longtemps une personne digne de la remplacer un jour,
+et de devenir en même temps son héritière. Son choix s'était arrêté
+sur le professeur, mais il ne pouvait complètement répondre à ses
+espérances, qu'en se mariant avec une jeune personne capable de
+remplir les devoirs difficiles qui, dans un pareil établissement,
+ne peuvent être confiés qu'à une femme. Le coeur du professeur
+appartenait à son ancienne élève, des considérations de sang lui
+faisaient croire qu'on ne la lui accorderait pas, quand tout à coup un
+événement fortuit sembla lui prouver le contraire.
+
+Déjà le mariage de Luciane l'avait autorisé à espérer le retour
+d'Ottilie à la pension, et les bruits qui circulaient sur l'amour du
+Baron pour la nièce de sa femme rendaient pour ainsi dire ce retour
+indispensable. Ce fut en ce moment que le Comte et la Baronne vinrent
+visiter le pensionnat. Dans toutes les phases de la vie sociale,
+l'apparition de quelque personnage important amène toujours de graves
+et subits changements.
+
+Les nobles époux, que deux fois déjà nous avons vus au château
+de Charlotte, avaient été si souvent consultés sur le mérite des
+pensionnats où leurs amis voulaient placer leurs enfants, qu'ils
+avaient pris le parti d'apprendre à connaître par eux-mêmes le plus
+célèbre de tous, celui où s'était formée la brillante Luciane. Leur
+mariage récent leur permettait de se livrer ensemble à cet examen qui,
+chez la Baronne, avait un motif secret et presque personnel.
+
+Pendant son dernier séjour au château d'Édouard, Charlotte l'avait
+initiée à toutes ses inquiétudes et consultée sur les moyens de
+sortir de l'embarras dans lequel elle se trouvait; car si d'un côté
+l'éloignement d'Ottilie lui paraissait plus que jamais nécessaire,
+de l'autre les menaces de son mari la mettaient dans l'impossibilité
+d'agir. La Baronne était femme à comprendre que dans une pareille
+situation on ne pouvait employer que des moyens détournés, et lorsque
+son amie lui parla de l'amour d'un des professeurs du pensionnat pour
+Ottilie, elle se promit d'exploiter ce sentiment pour arriver à un
+résultat décisif. Lorsqu'elle visita ce pensionnat, ce professeur seul
+captiva son attention; elle l'interrogea sur Ottilie dont le Comte fit
+aussitôt un éloge pompeux. Cette jeune personne l'avait distingué
+de la foule des hôtes insignifiants dont se composait le cortège
+de Luciane, et s'était presque toujours entretenu avec lui. En lui
+parlant, elle apprenait à connaître le monde qu'Édouard lui avait fait
+oublier. Un même penchant les rapprochait, il ressemblait à celui qui
+unit un père à sa fille, et cependant la Baronne s'en était offensée.
+Si elle eût encore été à cette époque de la vie où les passions
+sont violentes, elle aurait sans doute persécuté la pauvre Ottilie.
+Heureusement pour cette jeune fille l'âge l'avait rendue plus calme et
+elle ne forma contre elle d'autres projets que celui de l'établir le
+plus tôt possible, afin de la mettre dans l'impossibilité de nuire aux
+femmes mariées.
+
+Ce fut dans ce but qu'elle encouragea avec autant de prudence que
+d'adresse les voeux du Professeur, qui finit par lui confier ses
+espérances; et elle les fortifia au point qu'il prit la résolution de
+se rendre au château de Charlotte, autant pour revoir son élève que
+pour la demander à sa tante. La maîtresse du pensionnat approuva ce
+voyage, et il partit le coeur plein de joie; car il croyait devoir
+compter sur l'affection de son élève. Quant à la distinction des
+rangs, l'esprit de l'époque l'effaçait naturellement, surtout parce
+qu'Ottilie était pauvre, considération que la Baronne n'avait pas
+manqué de faire valoir, en ajoutant que sa proche parenté avec
+une famille riche n'était qu'un avantage illusoire. En effet, les
+personnes les plus favorisées par la fortune se croient rarement
+le droit de priver leurs héritiers directs d'une somme un peu
+considérable pour en disposer en faveur de parents plus éloignés. Par
+une bizarrerie qui tire sans doute son origine d'un respect instinctif
+pour les droits de la naissance, nous semblons craindre de laisser,
+après notre mort, ce que nous possédions pendant notre vie aux
+personnes que nous aimions le mieux; car nous le léguons presque
+toujours à celles à qui la loi l'aurait accordé, si nous n'avions
+désigné personne. C'est ainsi que le dernier acte de notre existence
+n'est point un choix libre et indépendant, mais un hommage rendu aux
+institutions et aux convenances sociales.
+
+L'accueil bienveillant que la tante et la nièce firent au Professeur
+l'affermit dans la conviction qu'il pouvait, sans témérité, prétendre
+à la main de son ancienne élève. S'il trouva moins de laisser-aller
+dans la conduite de cette jeune personne envers lui, elle lui parut,
+en général, plus communicative; il remarqua avec plaisir qu'elle
+avait grandi, et que, sous tous les rapports, elle s'était formée
+à son avantage. Cependant une crainte indéfinissable l'empêchait
+toujours de laisser deviner le véritable but de sa visite, et il
+aurait continué à garder le silence, si Charlotte, à la suite d'un
+entretien familier, ne lui avait pas fourni l'occasion de s'expliquer.
+
+--Vous avez vu et examiné tout ce qui agit et se meut autour de moi,
+lui dit-elle. Que pensez-vous d'Ottilie? J'espère que cette question,
+faite en sa présence, ne vous embarrasse pas?
+
+Le Professeur énonça son opinion avec beaucoup de sagesse, sur les
+divers points sur lesquels la jeune fille s'était perfectionnée. Il
+convint que ses allures avaient pris de l'aisance et qu'il le s'était
+formée, sur les choses de ce monde, des principes dont la justesse
+se manifestait beaucoup plus encore dans ses actions que dans ses
+paroles. Mais il ajouta que ces heureux changements, résultat de
+l'éducation morcelée et superficielle que l'on puise dans le contact
+du monde, avaient besoin d'être consolidés et complétés par une
+instruction sagement combinée.
+
+--Je crois donc, continua-t-il, que votre aimable nièce, devrait, pour
+quelque temps du moins, retourner à la pension. Il est inutile de
+faire l'énumération des avantages qu'elle y trouverait, car elle ne
+peut pas encore avoir oublié ce qu'il y a d'utile et de juste dans
+l'enchaînement de théories et de pratiques auxquelles elle a été
+arrachée par une circonstance indépendante de notre volonté.
+
+Ottilie comprit que tout le monde approuverait nécessairement les
+paroles du Professeur, ce qui l'affligea profondément; car il ne
+lui était pas permis de dire que, pour trouver tout dans la vie
+admirablement enchaîné et combiné, il lui suffisait d'arrêter sa
+pensée sur Édouard, tandis qu'en la détournant de cet homme adoré,
+elle ne voyait partout que désordre et confusion.
+
+Charlotte répondit au Professeur avec une bienveillance adroite et
+calculée.
+
+--Ma nièce et moi nous désirons depuis longtemps ce que vous venez de
+nous offrir. Dans l'état où je me trouve en ce moment, la présence de
+cette chère enfant m'est indispensable; mais si après ma délivrance
+elle désire encore retourner à la pension pour y achever son éducation
+si heureusement commencée, je m'empresserai de l'y conduire moi-même.
+
+Cette promesse, quoique conditionnelle, pénétra le Professeur de la
+joie la plus vive; mais elle fit tressaillir Ottilie, car elle sentait
+qu'elle ne pourrait opposer aucun motif raisonnable à la réalisation
+de cette promesse. De son côté Charlotte n'avait cherché qu'à retarder
+la demande formelle du Professeur, tout en s'assurant de la réalité de
+ses intentions, dans lesquelles elle voyait un moyen favorable pour
+assurer l'avenir de sa nièce. Il est vrai qu'elle ne pouvait prendre
+ce parti qu'avec le consentement de son mari, dont elle attendait le
+retour immédiatement après la naissance de son enfant, se flattant
+toujours que le titre de père suffirait pour réveiller dans son
+coeur tous les devoirs et toutes les affections du mari, et qu'il
+s'estimerait heureux de pouvoir dédommager Ottilie de ses espérances
+trompées, on la mariant à un homme, si digne d'un amour qu'elle ne
+pourrait manquer de lui accorder.
+
+Lorsque des personnes qui cherchent depuis longtemps à s'expliquer sur
+une affaire importante et grave, sont parvenues enfin à la mettre en
+question, et se sont convaincues que l'instant de la traiter à fond
+n'est pas venu encore, leur entretien est toujours suivi d'un silence
+qui ressemble à l'embarras, à la gêne.
+
+Charlotte et sa nièce ne trouvaient plus rien à dire, et le Professeur
+se mit à feuilleter le volume de gravures contenant les diverses
+espèces de singes, resté au salon depuis qu'on l'y avait apporté pour
+amuser Luciane. Ce recueil était peu de son goût sans doute, car il
+le referma presque aussitôt; mais il paraît avoir donné lieu à une
+conversation dont nous retrouvons les principaux traits dans le
+journal d'Ottilie.
+
+ * * * * *
+
+EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
+
+«Je ne comprends pas comment on peut consacrer son temps et son art à
+retracer l'image d'un singe. Il me semble qu'il est presque avilissant
+d'accorder à ces vilaines créatures une place dans la famille des
+animaux; mais il faut être méchant et malicieux pour retrouver sous
+ces masques hideux des êtres humains, et surtout ceux dont se compose
+le cercle de nos amis et de nos connaissances.»
+
+«C'est toujours par un travers d'esprit que nous aimons à nous
+occuper des charges et des caricatures. Je remercie beaucoup mon bon
+professeur de ne m'avoir pas imposé l'étude de l'histoire naturelle;
+je n'aurais jamais pu me familiariser avec les vers et les scarabées.»
+
+«Il vient de m'avouer qu'il est de mon avis à ce sujet, et que nous
+ne devrions connaître la nature qu'en ce qu'elle fait immédiatement
+mouvoir et vivre autour de nous. Chaque arbre qui verdit, fleurit et
+porte ses fruits sous nos yeux, chaque plante que nous trouvons sur
+notre passage, chaque brin d'herbe que nous foulons à nos pieds, ont
+des rapports directs avec nous et sont nos véritables compatriotes.
+Les oiseaux qui sautent de branche en branche dans nos jardins et qui
+chantent dans nos bosquets, nous appartiennent et parlent un langage
+que, dès notre enfance, nous apprenons à connaître. Mais, qu'on se
+le demande à soi-même, chaque être étranger arraché à son entourage
+naturel, ne produit-il pas sur nous une impression inquiétante et
+désagréable que l'habitude seule peut vaincre? Il faut s'être façonné
+à un genre de vie tumultueux et bizarre, pour souffrir tranquillement
+autour de soi des singes, des perroquets et des nègres.»
+
+«Quand parfois une curiosité instinctive me fait désirer de voir des
+objets étrangers, j'envie le sort des voyageurs; car ils peuvent
+observer ces merveilles dans leur harmonie avec d'autres merveilles
+vivantes, et qui ne sont pour elles que des relations ordinaires et
+indispensables. Au reste, le voyageur lui-même doit se sentir autre
+chose que ce qu'il était au foyer paternel. Oui, les pensées et les
+sensations doivent changer de caractère dans un pays où l'on se
+promène sous des palmiers où naissent les éléphants et les tigres.»
+
+«Le naturaliste ne devient réellement estimable, que lorsqu'il nous
+représente les objets inconnus et les plus rares avec les localités
+et l'entourage qui forme leur véritable élément. Que je m'estimerais
+heureuse, si je pouvais une seule fois entendre Humbold raconter une
+partie de ce qu'il a vu!»
+
+«Un cabinet d'histoire naturelle ressemble à un sépulcre égyptien,
+où l'on voit les plantes et les animaux dont on a fait des dieux
+soigneusement embaumés et symétriquement classés. Que la secte des
+prêtres s'occupe sous le voile du mystère religieux d'une pareille
+collection, je le conçois; mais jamais rien de semblable ne devrait
+entrer dans l'enseignement universel, où son moindre inconvénient est
+d'occuper une place qui pourrait être remplie par quelque chose de
+nécessaire et d'utile.»
+
+«L'instituteur qui parvient à pénétrer ses élèves d'un sentiment
+d'admiration profond et vrai pour une bonne action, pour un beau
+poème, leur rend plus de services qu'en gravant dans leur mémoire, une
+longue série des productions de la nature avec leurs noms et leurs
+qualités. Le plus beau résultat d'une pareille étude est de nous
+apprendre ce que nous savons déjà, c'est-à-dire que, de tout ce qui
+existe dans la création, l'homme seul porte en lui l'image de la
+Divinité.»
+
+«Chaque individu, pris isolément, est libre de s'occuper de préférence
+des choses qui lui plaisent le plus; mais l'homme est et sera toujours
+le véritable but des études de l'espèce humaine.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+L'homme s'occupe rarement des événements de la veille. Quand le
+présent ne l'absorbe pas tout entier, il se perd dans un passé
+lointain, et use ses forces à vouloir faire revenir ce qui ne peut et
+ne doit plus être. C'est ainsi que dans les grandes et riches familles
+qui doivent tout à leurs ancêtres, on parle plus souvent du grand-père
+que du père, du bisaïeul que de l'aïeul.
+
+Cette réflexion avait été inspirée au Professeur par la promenade
+qu'il venait de faire dans l'ancien grand jardin du château; le
+temps était doux et beau, c'était une de ces journées par lesquelles
+l'hiver, prêt à s'enfuir devant le printemps, semble vouloir emprunter
+les allures de son jeune et brillant successeur. Les allées régulières
+que le père d'Édouard avait fait planter dans ce jardin lui donnait
+quelque chose d'imposant; les tilleuls et tous les autres arbres
+avaient prospéré au-delà de toute espérance et cependant personne
+ne daignait plus leur accorder la moindre attention; d'autres goûts
+avaient donné lieu à d'autres genres d'embellissements. Les penchants
+et les dépenses s'étaient fixés sur un champ plus vaste. Peu accoutumé
+à déguiser sa pensée, le Professeur communiqua les impressions de sa
+promenade à Charlotte qui ne s'en offensa point.
+
+--Hélas! lui dit-elle, nous croyons agir d'après nos propres
+inspirations et choisir nous-même nos plaisirs et nos travaux, mais
+c'est la vie qui nous entraîne; nous cédons à l'esprit de notre
+époque, et nous suivons ses tendances sans le savoir.
+
+--Et qui pourrait résister à ses tendances? répondit le Professeur;
+le temps marche toujours, et les opinions, les manières de voir, les
+préjugés et les penchants marchent avec lui. Si la jeunesse du fils
+tombe à une époque de réaction, il est certain qu'il n'aura rien de
+commun avec son père. Supposons que pendant la vie de ce père on ne
+songeait qu'à acquérir, à consolider, à limiter la propriété et à s'en
+assurer la jouissance exclusive, en séparant l'intérêt individuel
+de l'intérêt général, le fils cherchera à étendre, à élargir ces
+jouissances, à les communiquer et à renverser les barrières qui les
+renferment dans l'arène de la personnalité.
+
+--Ce que vous dites de ce père et de ce fils peut s'appliquer aux
+divers âges de la société. Qui de nous, aujourd'hui, pourrait se faire
+une juste idée des siècles où chaque petite ville avait ses remparts
+et ses fossés, chaque marais sa gentilhommière, et le plus modeste
+castel son pont-levis? car nos plus grandes cités détruisent leurs
+fortifications et les souverains comblent les fossés qui entouraient
+leurs demeures, comme si la paix générale était scellée pour toujours,
+comme si l'âge d'or devait commencer demain. Pour se plaire dans son
+jardin, il faut qu'il ressemble à une vaste campagne, il faut que
+l'art qui l'embellit soit caché comme les murs qui l'enferment. On
+veut agir et respirer à son aise et sans contrainte. Vous paraît-il
+possible, mon ami, que d'un pareil état on puisse revenir au passé?
+
+--Pourquoi pas, puisque chaque état a ses inconvénients. Celui dans
+lequel nous vivons exige l'abondance et conduit à la prodigalité; la
+prodigalité engendre la misère, et dès que la misère se fait sentir,
+chacun se refoule sur lui-même. Le propriétaire forcé d'utiliser son
+terrain, s'empresse de relever les murailles que son père a abattues;
+peu à peu tout se présente sous un autre point de vue, l'utile
+reparaît, la crainte de se le voir enlever domine tous les esprits, et
+le riche lui-même finit par croire qu'il a besoin de tout utiliser, de
+tout défendre. Qui sait si un jour votre fils ne fera pas passer la
+charrue dans vos pittoresques promenades, pour se retirer derrière les
+sombres murailles et sous les tilleuls majestueux du jardin de son
+grand-père?
+
+Charmée de s'entendre ainsi prédire un fils, Charlotte pardonna
+volontiers au Professeur le triste sort qu'il craignait pour ses
+promenades favorites.
+
+--J'espère, dit-elle, que nous ne serons pas réduits à voir de
+semblables changements; mais lorsque je me rappelle les lamentations
+des vieillards que j'ai connus pendant mon enfance, je suis forcée de
+reconnaître la justesse de vos observations. Ne serait-il donc
+pas possible de remédier d'avance à l'opposition systématique des
+générations à venir, pour celles qui les ont précédées? Faudra-t-il
+que les goûts du fils que vous m'avez annoncé soient en contradiction
+avec ceux de son père, et qu'il détruise ce qu'il trouvera fait ou
+commencé au lieu de l'achever et de le perfectionner?
+
+--Ce résultat pourrait s'obtenir par un moyen fort simple, mais il est
+peu de personnes assez raisonnables pour l'employer. Il suffirait
+de faire de son fils l'associé, le compagnon de ses travaux, de ses
+projets, de bâtir, de planter de concert avec lui, et de lui permettre
+des essais, des fantaisies comme on s'en permet à soi-même. Une
+activité peut se joindre à une autre activité, mais elle ne consentira
+jamais à lui succéder et à lui servir, pour ainsi dire, de rallonge et
+de rapiécetage. Un jeune bourgeon s'unit facilement à un vieux tronc,
+sur lequel on chercherait vainement à faire prendre une grande
+branche.
+
+Le Professeur s'estima heureux d'avoir trouvé le moyen de dire quelque
+chose d'agréable à Charlotte, au moment ou il allait la quitter; car
+il sentait que par là il s'assurait de nouveaux droits à ses bonnes
+grâces. Son absence s'était déjà prolongée trop longtemps, et
+cependant il ne put se décider à retourner au pensionnat, qu'après
+avoir obtenu la conviction que Charlotte ne prendrait un parti décisif
+à l'égard d'Ottilie qu'après ses couches. Forcé de se soumettre
+à cette nécessite, il prit congé des deux dames, le coeur rempli
+d'heureuses espérances.
+
+L'époque de la délivrance de Charlotte approchait, aussi ne
+sortait-elle presque plus de ses appartements, où quelques amis
+intimes lui tenaient constamment société. Ottilie continuait à
+gouverner la maison avec le même zèle, mais sans oser penser à
+l'avenir. Sa résignation était si complète qu'elle aurait voulu
+pouvoir toujours être utile à Charlotte, à son mari et à leur enfant;
+malheureusement elle n'en prévoyait pas la possibilité, et ce n'était
+qu'en accomplissant chaque jour les devoirs qu'elle s'était imposés,
+qu'elle parvenait à faire régner une harmonie apparente entre ses
+pensées et ses actions.
+
+La naissance d'un fils répandit la joie dans le château; toutes les
+amies de Charlotte soutenaient qu'il était le portrait vivant de son
+père; mais Ottilie ne pouvait trouver un seul trait d'Édouard sur le
+visage de l'enfant dont elle venait de saluer l'entrée dans la vie
+avec une émotion bienveillante et sincère.
+
+Les nombreuses démarches que nécessitaient le mariage de Luciane
+avaient déjà plus d'une fois forcé Charlotte à déplorer l'absence de
+son mari; elle en fut bien plus affligée encore, en songeant qu'il ne
+serait pas présent au baptême de son enfant, et que tout, jusqu'au nom
+qu'on donnerait à cet enfant, devait nécessairement se faire sans sa
+participation.
+
+Mittler vint le premier complimenter la mère, car il avait si bien
+pris ses mesures, que rien d'important ne pouvait se passer au château
+sans qu'il en fût instruit à l'instant. Son air était triomphant, et
+il ne modéra sa joie en présence d'Ottilie qu'à la prière réitérée de
+Charlotte. Au reste, cet homme singulier possédait l'activité et la
+résolution nécessaires pour faire disparaître les difficultés que
+soulevait la naissance de l'enfant. Il hâta les apprêts du baptême,
+car le vieux pasteur avait déjà un pied dans la tombe, et la
+bénédiction de ce digne vieillard lui paraissait plus efficace pour
+rattacher l'avenir au passé, que celle d'un jeune successeur. Quant au
+nom, il choisit celui d'Othon, car c'était, disait-il, celui du père
+et de son meilleur ami.
+
+La persévérance seule eût été insuffisante pour vaincre les scrupules,
+les hésitations, les conseils timides, les avis opposés et les
+tâtonnements qui renaissent à chaque instant dans les positions
+délicates où l'on ne veut blesser aucune exigence; il fallait de
+l'opiniâtreté, et Mittler était opiniâtre. Lui-même écrivit les
+lettres de faire part, et les fit porter par des messagers à cheval,
+car il tenait à faire connaître, le plus tôt possible, aux voisins
+malveillants et aux amis véritables un événement qui, selon lui, ne
+pouvait manquer de rétablir la paix dans une famille trop visiblement
+troublée par la passion d'Édouard, pour n'être pas devenue l'objet de
+l'attention générale; le monde, au reste, est toujours prêt à croire
+que tout ce qui se fait n'arrive que pour lui fournir des sujets de
+conversation. Les apprêts du baptême furent bientôt terminés; il
+devait avoir lieu d'une maniéré imposante, mais sans pompe. Au jour et
+à l'heure indiqués, le vieux pasteur, soutenu par un servant, entra
+dans la salle du château, où quelques amis intimes s'étaient réunis
+pour assister à la cérémonie. Ottilie devait être la marraine et
+Mittler le parrain.
+
+Dès que la première prière fut terminée, la jeune fille prit l'enfant
+sur ses bras pour le présenter au baptême; ses regards s'arrêtèrent
+sur lui avec une douce tendresse, et rencontrèrent ses grands yeux
+qu'il venait d'ouvrir pour la première fois. En ce moment elle
+crut voir ses propres yeux, et cette ressemblance frappante la fit
+tressaillir. Lorsque Mittler prit l'enfant à son tour, il éprouva une
+surprise tout aussi grande, mais d'une nature bien différente; car il
+reconnut sur ce jeune visage les traits du Capitaine reproduits avec
+une fidélité dont il n'avait pas encore vu d'exemple.
+
+Le bon pasteur se sentit trop faible pour ajouter à la liturgie
+d'usage, une allocution que la circonstance rendait indispensable.
+Mittler, qui avait passé une partie de sa vie dans l'exercice de
+ces pieuses fonctions, ne voyait jamais s'accomplir une cérémonie
+quelconque, sans se mettre par la pensée à la place de l'officiant.
+Dans la situation où il se trouvait en ce moment, son imagination
+devait nécessairement agir avec plus de force que jamais, et il se
+laissa entraîner d'autant plus facilement, qu'il n'avait devant lui
+qu'un auditoire peu nombreux et composé d'amis intimes.
+
+Exposant d'abord avec beaucoup de simplicité ses devoirs et ses
+espérances, en sa qualité de parrain, il s'anima par degrés, car il se
+sentit encouragé par la vive satisfaction qui épanouissait les traits
+de Charlotte. Sans s'apercevoir que le vieux pasteur, épuisé de
+fatigue, faisait des efforts inouïs pour continuer à se tenir debout,
+il étendit le sujet de son discours sur tous les assistants, et
+peignit les obligations qu'ils venaient de contracter envers le
+nouveau-né avec tant de feu et d'exagération, qu'il les embarrassa
+visiblement; pour Ottilie, surtout, son énergique et imprudente
+éloquence fut une véritable torture. Trop ému lui-même pour craindre
+de causer aux autres des émotions dangereuses, il se tourna tout à
+coup vers le vieux pasteur en s'écriant d'un ton d'inspiré:
+
+--Et toi, vénérable Patriarche, tu peux dire avec Siméon[3]:
+«Seigneur, laisse maintenant aller ton serviteur en paix selon ta
+parole, car mes yeux ont vu le Sauveur de cette maison!»
+
+Il allait terminer enfin son discours par quelque trait brillant, mais
+au même instant le pasteur, à qui il allait remettre l'enfant, se
+pencha en avant et tomba dans les bras du servant. On se pressa autour
+de lui, on le déposa dans un fauteuil, le chirurgien accourut, et on
+lui prodigua les secours les plus empressés: vains efforts, le bon
+vieillard avait cessé de vivre.
+
+La naissance et la mort, le berceau et le cercueil ainsi rapprochés,
+non par la puissance de l'imagination, mais par un fait réel, était un
+de ces événements capables de répandre la terreur au milieu de la joie
+la plus vive. Ottilie seule resta calme et tranquille; le visage du
+mort avait conservé son expression de douceur évangélique, et la jeune
+fille le contempla avec un sentiment d'admiration qui ressemblait
+presque à de l'envie. Elle sentait que chez elle aussi la vie de l'âme
+était éteinte, et elle se demandait avec douleur pourquoi son corps se
+conservait toujours.
+
+Depuis longtemps ces tristes pensées occupaient ses journées et les
+remplissaient de pressentiments de mort et de séparation; mais ses
+nuits étaient consolantes et douces. Des visions merveilleuses lui
+prouvaient que son bien-aimé appartenait encore à cette terre et l'y
+rattachaient elle-même. Chaque soir ces visions lui apparaissaient
+au moment où, couchée dans son lit, elle n'était plus entièrement
+éveillée, et pas encore tout à fait endormie. Sa chambre lui
+paraissait alors très-éclairée, et elle y voyait Édouard revêtu du
+costume militaire, debout ou couché, à pied ou à cheval, toujours
+enfin dans des attitudes différentes et qui n'avaient rien de
+fantastique. Il agissait et se mouvait naturellement devant elle, et
+sans qu'elle eût cherché à surexciter son imagination par le plus
+léger effort. Parfois il était entouré d'objets moins lumineux que
+le fond du tableau, et dont les uns étaient mouvants et les autres
+immobiles, tels que des hommes, des chevaux, des arbres, des
+montagnes. Ces images cependant restaient toujours vagues et confuses;
+en cherchant à les définir, le sommeil la surprenait, d'heureux rêves
+continuaient les visions qui les avaient précédées, et le matin elle
+se réveillait avec la douce certitude que non-seulement Édouard
+vivait, mais que leurs rapports mutuels étaient toujours les mêmes.
+
+
+Note:
+
+[3] C'est le nom d'un vieillard respectable de Jérusalem qui avait été
+averti par le Saint-Esprit qu'il ne mourrait point sans avoir vu le
+Christ. Il se trouva au temple quand on y apporta Jésus pour le faire
+circoncire, et prononça les paroles que Goethe met ici dans la bourbe
+de Mittler. (_Note du Traducteur_.)
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+Le printemps était venu plus tard qu'à l'ordinaire, et la végétation
+se développa avec une rapidité si merveilleuse, qu'Ottilie se trouva
+amplement récompensée des soins qu'elle avait donnés aux jardins et
+aux serres, car tout y verdissait et fleurissait à l'époque voulue.
+Les arbustes et les plantes cachés depuis si longtemps derrière les
+vitraux, s'épanouissaient sous l'influence extérieure de l'air auquel
+on venait de les exposer; et tout ce qui restait encore à faire
+n'était plus un travail fondé sur de vagues espérances, mais un soin
+plein de charmes, puisque le plaisir le suivait de si près.
+
+Ottilie cependant se voyait fort souvent réduite à consoler le
+jardinier, car l'insatiabilité sauvage de Luciane qui avait demandé de
+la verdure et des fleurs à la neige et aux glaces, avait découronné
+plus d'un arbuste et dérangé la symétrie de plus d'une famille de
+plantes grasses ou de fleurs d'oignons. En vain la jeune fille
+s'efforçait-elle de persuader au vieux serviteur que la belle saison
+réparerait promptement ces désastres, il avait un sentiment
+trop profond et trop consciencieux de son art, pour trouver des
+consolations dans ces phrases banales.
+
+Le jardinier digne de ce nom ne se laisse détourner par aucun autre
+penchant du soin qu'exige la culture des plantes, dont rien ne doit
+interrompre la marche régulière vers leur état de perfection, que cet
+état soit durable ou éphémère. Les plantes, en général, ressemblent
+à quelques personnes opiniâtres dont on n'obtient rien en les
+contrariant, et tout, quand on sait les prendre; aussi personne
+n'a-t-il plus, que le jardinier, besoin de l'esprit d'observation
+sévère et calme, et de cette conséquence dans les idées qui nous fait
+faire chaque jour ce qui doit être fait.
+
+Le bon vieux serviteur, devenu le favori d'Ottilie, possédait ces
+qualités au suprême degré, ce qui ne l'empêchait pas depuis quelque
+temps de se sentir gêné dans l'exercice de ses fonctions. Aussi zélé
+qu'instruit, il soignait et dirigeait à la fois les vergers et les
+potagers, l'antique jardin à la française, l'orangerie et les serres
+chaudes. Son adresse défiait la nature à varier et à multiplier
+les espèces de fleurs d'oignons, d'oeillets, d'auricules et autres
+végétaux semblables; mais les fleurs et les arbustes à la mode lui
+étaient restés étrangers, et la botanique, dont le domaine infini
+s'enrichissait chaque jour de quelque découverte importante, de
+quelque nom nouveau, lui inspirait une crainte mêlée d'aversion.
+L'argent que ses maîtres dépensaient depuis près d'un an, pour acheter
+des plantes qui lui étaient inconnues, lui paraissait une prodigalité
+d'autant plus déplacée, qu'on négligeait celles qu'il cultivait depuis
+son enfance, et qui lui semblaient beaucoup plus précieuses. Il allait
+même jusqu'à douter de la bonne foi des jardiniers qui vendaient ces
+curiosités dont il était incapable d'apprécier la valeur.
+
+Après avoir adressé plusieurs fois de vaines réclamations à ce sujet à
+Charlotte, il concentra toutes ses espérances sur le prochain retour
+du Baron. Ottilie le maintint de son mieux dans ces dispositions; il
+lui était bien doux d'entendre dire que l'absence d'Édouard laissait
+un vide affligeant dans les jardins, car cette absence produisait le
+même effet dans son coeur.
+
+A mesure que les plantations et les greffes du Baron se développaient
+dans toute leur beauté, elles devenaient plus chères à Ottilie; c'est
+ainsi qu'elle les avait vues le jour de son arrivée au château. Elle
+n'était alors qu'une orpheline sans importance, combien n'avait-elle
+pas gagné et perdu depuis cette époque? Jamais elle ne s'était sentie
+ni aussi riche ni aussi pauvre. Le sentiment de son bonheur et celui
+de sa misère se croisait sans cesse dans son âme, et l'agitaient au
+point qu'elle ne pouvait retrouver un peu de calme qu'en s'attachant
+avec passion à tout ce qui naguère avait occupé Édouard. Espérant
+toujours qu'il ne tarderait pas à revenir, elle se flattait qu'il lui
+saurait gré d'avoir pris soin, pendant son absence, des objets de ses
+prédilections.
+
+Ce même besoin de lui être agréable la poussait à veiller jour et nuit
+sur l'enfant qui venait de naître. Elle seule préparait son lait et le
+lui faisait boire, car Charlotte, n'ayant pu le nourrir, n'avait pas
+voulu de nourrice; elle seule aussi le portait à l'air, afin de
+lui faire respirer le parfum fortifiants des fleurs et des jeunes
+feuilles. En promenant ainsi cette jeune créature endormie, et qui ne
+vivait encore que de la vie des plantes, à travers les plantations
+nouvelles qui devaient grandir avec lui, son imagination lui retraçait
+vivement toute l'étendue des richesses destinées à ce faible enfant;
+car tout ce que ses regards pouvaient embrasser, devait lui appartenir
+un jour. Alors son coeur lui disait que malgré tant de prospérité il
+ne pourrait jamais être complètement heureux, s'il ne s'avançait pas
+dans la vie sous la double direction de son père et de sa mère, d'où
+elle arrivait naturellement à la triste conclusion, que le Ciel
+n'avait fait naître cet enfant que pour devenir le gage d'une union
+nouvelle et désormais indissoluble entre Charlotte et son mari. Cette
+conviction, éclose sous le ciel pur et le beau soleil du printemps,
+lui apparaissait avec tant de force et de clarté, qu'elle comprit
+la nécessité de purifier son amour pour Édouard de toute espérance
+personnelle. Parfois même elle croyait que ce grand sacrifice était
+accompli, qu'elle avait renoncé à son ami, et qu'elle se résignerait à
+ne plus jamais le revoir, si à cette condition il pouvait retrouver
+le repos et le bonheur; mais elle n'en persista pas moins dans la
+résolution qu'elle avait prise de ne jamais appartenir à un autre
+homme.
+
+L'automne ne pouvait manquer d'être aussi riche en fleurs que le
+printemps, car on avait semé une grande quantité de ces fleurs dites
+plantes d'été, qui fleurissent non-seulement tant que dure l'automne,
+mais qui ouvrent hardiment leurs corolles aux mille nuances devant les
+premières gelées, et couvrent ainsi de tout l'éclat des étoiles et
+des pierres précieuses, la terre qui se cachera bientôt sous le tapis
+d'argent de la neige.
+
+ * * * * *
+
+EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.
+
+«Lorsqu'un passage, un mot, une pensée nous ont frappé dans un livre
+ou dans une conversation, nous l'inscrivons aussitôt dans notre
+journal. Les pages de ce recueil s'enrichiraient bien plus vite
+si nous nous donnions la peine d'extraire les observations
+caractéristiques, les idées originales, les mots spirituels qui
+se trouvent toujours dans les lettres que nous écrivent nos amis.
+Malheureusement nous nous bornons à les conserver sans jamais les
+relire; souvent même nous les détruisons par une discrétion mal
+entendue, et le souffle le plus beau et le plus immédiat de la vie se
+perd ainsi dans le néant pour nous et pour les autres. Je me promets
+bien de réparer cette faute, puisqu'il en est encore temps pour moi.»
+
+«Le livre des saisons recommence la série de ses contes charmants;
+grâces au Ciel, nous voilà revenus à son plus gracieux chapitre: il a
+pour frontispice et pour vignette les violettes et le muguet qu'on ne
+retrouve jamais sans plaisir sur les pages de sa vie, que malgré soi
+on tourne et on retourne périodiquement.»
+
+«C'est à tort que nous accusons les pauvres et surtout les enfants
+qui mendient à travers la campagne, car ils cherchent à s'occuper
+utilement dès qu'ils en trouvent la possibilité. A peine la nature
+ouvre-t-elle une partie de ses riants trésors, que les enfants
+l'exploitent comme une branche d'industrie qui leur appartient
+de droit. Ce n'est plus l'aumône qu'ils demandent quand nous les
+rencontrons dans nos promenades, non, ils nous présentent un bouquet
+qu'ils se sont donnés la peine de cueillir pour nous, pendant que nous
+dormions encore; et le regard qui accompagne ce bouquet quand ils nous
+le présentent, est suave et gracieux comme lui; c'est qu'on n'a jamais
+l'air humble ou craintif quand on se sent le droit d'exiger ce qu'on
+demande.»
+
+«Pourquoi la durée d'une année nous paraît-elle à la fois si courte et
+si longue? Courte en réalité et longue par le souvenir! C'est ainsi du
+moins qu'a été pour moi l'année qui vient de s'écouler. En visitant
+les jardins je sens plus que partout ailleurs jusqu'à quel point le
+passager et le durable se touchent et se confondent. Cependant il n'y
+a rien d'assez passager pour ne pas laisser après soi une trace, un
+semblable qui rappelle son souvenir.»
+
+«On s'accommode de l'hiver. Nous croyons avoir plus de place dans la
+nature quand les arbres dépouillés se posent devant nous comme autant
+de fantômes transparents. Ils ne sont rien, mais aussi ils ne couvrent
+rien. Dès que les premiers bourgeons paraissent, notre impatience
+devance le temps et demande que le feuillage se développe, que les
+arbres prennent des formes déterminées, que le paysage se corporifie.»
+
+«Toute perfection, n'importe dans quel genre, doit dépasser les
+limites de ce genre, et devenir quelque chose d'incomparable. Le
+rossignol a beaucoup de sons qui appartiennent à l'oiseau, mais il en
+a d'autres qui s'élèvent au-dessus de tous ceux que peuvent produire
+les espèces ailées, et qui semblent vouloir leur enseigner ce que
+c'est que le chant.»
+
+«La vie sans amour ou sans la présence de l'objet aimé, n'est qu'une
+comédie à tiroir. Ouvrant et fermant au hasard, tantôt l'un, tantôt
+l'autre de ces tiroirs, on peut y trouver parfois des choses bonnes et
+remarquables; mais elles ne sont jamais liées entr'elles que par un
+lien fragile et accidentel.»
+
+«On doit toujours et partout commencer par le commencement, tandis
+qu'on ne cherche toujours et partout que la fin.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+La santé de Charlotte s'était parfaitement remise. Heureuse et fière
+du robuste garçon auquel elle avait donné la vie, ses yeux et sa
+pensée suivaient chaque développement de la physionomie expressive de
+cet enfant. Sa naissance l'avait rattachée au monde et à ses divers
+rapports, et réveillé son ancienne activité; tout ce qu'elle avait
+fait, créé, établi pendant l'année écoulée lui revenait à la mémoire
+et lui causait un plaisir nouveau, puisque tout cela devait profiter à
+son fils.
+
+Dominée par ce sentiment de mère, elle se rendit un jour dans la
+cabane de mousse avec Ottilie et l'enfant qu'elle fit déposer sur la
+petite table comme sur un autel domestique. En voyant auprès de cette
+table deux places vides, occupées naguère par Édouard et par le
+Capitaine, le passé se présenta vivement devant elle, et fit germer
+dans sa pensée un nouvel espoir pour elle et pour Ottilie.
+
+Les jeunes filles examinent probablement, dans leur silence pudique,
+les jeunes hommes de leur société habituelle, en se demandant à
+elles-mêmes lequel elles désireraient pour époux. Mais la femme
+chargée de l'avenir d'une fille ou d'une jeune parente étend ses
+recherches sur un cercle plus vaste; Charlotte se trouvait dans ce
+cas: aussi son imagination lui représenta-t-elle le Capitaine qui,
+quelques mois plus tôt, avait occupé un des sièges restés vides dans
+la cabane, et elle crut voir en lui le futur mari d'Ottilie; car elle
+savait qu'il n'y avait plus aucun espoir de conclure le brillant
+mariage que le Comte avait projeté pour lui.
+
+La jeune fille prit l'enfant dans ses bras et suivit Charlotte qui
+venait de sortir brusquement de la cabane pour continuer sa promenade,
+pendant laquelle elle s'abandonna à une foule de réflexions.
+
+--La terre ferme a aussi ses naufrages, se dit-elle à elle-même, et
+il est aussi louable qu'utile de chercher à réparer ces désastres
+inévitables le plus promptement possible. La vie est-elle autre chose
+qu'un échange perpétuel de pertes et de gains? Qui de nous n'a pas été
+arrêté dans un projet favori? détourné de la route qu'il croyait avoir
+choisie pour toujours? Que de fois n'avons-nous pas abandonné le but
+vers lequel nous tendions depuis longtemps, pour aspirer à un prix
+plus noble et plus grand? Lorsqu'un voyageur brise sa voiture en
+route, cet accident lui paraît fâcheux, et cependant il lui vaut
+parfois une connaissance, un lien nouveau qui embellira le reste de sa
+vie. Oui, le destin se plaît à réaliser nos voeux, mais à sa manière;
+il aime à nous donner plus que nous ne demandions d'abord.
+
+En arrivant sur le haut de la montagne, près de la maison d'été,
+Charlotte trouva pour ainsi dire la réalisation des pensées auxquelles
+elle venait de se livrer, car le tableau qui se déroulait sous ses
+yeux dépassait ses espérances. Tout ce qui aurait pu nuire à l'effet
+de l'ensemble en lui donnant un cachet de petitesse ou de confusion,
+avait disparu. La beauté calme et grandiose du paysage se dessinait
+nettement aux regards étonnés, qui se reposaient avec plaisir sur
+la verdure naissante des plantations nouvelles, destinées à unir
+agréablement les parties trop coupées.
+
+La vue dont on jouissait des fenêtres du premier étage de la maison
+était aussi belle que variée, et faisait pressentir le charme que
+devaient nécessairement lui prêter les variations des effets de
+lumière, de soleil et de lune. La maison était presque habitable;
+quelques journées de menuisier, de peintre en bâtiments et de
+tapissier suffisaient pour terminer ce qui restait à faire. Charlotte
+donna des ordres en conséquence, puis elle y fit apporter des meubles
+et approvisionner la cave et les cuisines, car le château était trop
+éloigné pour aller à chaque instant y chercher les objets de première
+nécessité.
+
+Ces préparatifs achevés, les dames s'installèrent avec l'enfant dans
+cette charmante demeure, environnée de tous côtés de promenades
+aussi pittoresques qu'intéressantes. Dans ces régions élevées, elles
+respiraient avec bonheur l'air frais et embaumé du printemps.
+
+Ottilie cependant descendait toujours de préférence, tantôt seule et
+tantôt avec l'enfant dans ses bras, le sentier commode qui conduisait
+vers les platanes, et de là à l'une des places où l'on trouvait la
+nacelle pour traverser le lac. Ce plaisir avait beaucoup d'attrait
+pour elle, mais elle ne se le permettait que lorsqu'elle était seule;
+car Charlotte, que la plus légère apparence de danger faisait trembler
+pour son enfant, lui avait recommandé de ne jamais le promener sur
+l'eau. Le jardinier, accoutumé à voir la jeune fille partager sa
+sollicitude pour les fleurs, ne fut point négligé; elle laissait
+rarement passer une journée sans aller le visiter dans ses jardins.
+
+A cette époque Charlotte reçut la visite d'un Anglais qu'Édouard avait
+rencontré plusieurs fois dans ses voyages. Ils s'étaient promis de
+venir se voir si l'un se trouvait dans le pays de l'autre, et le Lord,
+à qui l'on avait parlé des embellissements que le Baron avait fait
+faire dans ses domaines, s'était empressé de réaliser sa promesse.
+Muni d'une lettre de recommandation du Comte, il arriva chez Charlotte
+et lui présenta son compagnon de voyage, homme d'un caractère aimable
+et doux, qui le suivait partout.
+
+Ce nouvel hôte visita la contrée, tantôt avec les dames ou avec son
+compagnon, tantôt avec le jardinier ou les gardes forestiers, parfois
+même seul; et ses remarques prouvaient qu'il savait apprécier les
+travaux achevés et ceux qui ne l'étaient pas encore; et que lui-même
+avait fait exécuter de semblables embellissements dans ses propriétés.
+Au reste, tout ce qui pouvait donner de l'importance ou un charme
+quelconque à la vie, l'intéressait, et il y prenait une part active,
+quoiqu'il fût déjà avancé en âge.
+
+Sa présence fit sentir plus vivement aux dames la beauté des sites qui
+les entouraient. Son oeil exercé saisissait chaque point remarquable
+delà contrée qui le frappait d'autant plus vivement, que ne l'ayant
+pas vue avant les changements exécutés, il ne pouvait savoir ce
+qu'il devait a l'art ou à la nature. On peut dire en général que ses
+observations agrandissaient et enrichissaient la contrée, car cet
+amateur passionné jouissait d'avance du charme qu'y ajouteraient les
+plantations nouvelles que son imagination voyait déjà telles qu'elles
+seraient quelques années plus tard. Mais s'il admirait tout ce qui
+était et tout ce qui ne pouvait manquer d'être bientôt, aucun oubli
+n'échappait à sa pénétration. Indiquant ici une source qui n'avait
+besoin que d'être déblayée pour en faire l'ornement d'un vaste bocage,
+et là un creux de montagne, qui, un peu élargi, formerait un lieu
+de repos d'où l'on pourrait, en abattant seulement quelques arbres,
+apercevoir de magnifiques masses de rochers pittoresquement entassés,
+il félicitait Charlotte de ce qu'il lui restait encore quelque chose
+à faire, et l'engageait à ne pas aller trop vite, afin de prolonger
+aussi longtemps que possible le plaisir de créer et d'embellir.
+
+Cet homme si sociable ne se rendait jamais importun, car il savait
+s'occuper utilement. A l'aide d'une chambre obscure qu'il portait
+partout avec lui, il reproduisait les points de vue les plus saillants
+des contrées qu'il visitait, et se procurait ainsi un recueil de
+dessins aussi agréable pour lui que pour les autres. Pendant les
+soirées qu'il passait avec les dames, il leur montrait ses dessins qui
+les amusaient d'autant plus, que les récits et les explications dont
+l'aimable Lord les accompagnait, faisaient passer sous leurs yeux,
+au milieu de la profonde solitude dans laquelle elles vivaient, les
+rivages et les ports, les mers et les fleuves, les montagnes et
+les vallées les plus célèbres, ainsi que les castels et les autres
+localités immortalisés par les événements historiques dont ils avaient
+été le théâtre. Cet intérêt cependant était d'une nature différente
+chez chacune des deux dames. L'importance historique captivait
+Charlotte, tandis qu'Ottilie aimait a s'arrêter sur les contrées dont
+Édouard lui avait parlé souvent, et avec prédilection; car nous avons
+tous des souvenirs de faits ou de localités plus ou moins éloignés,
+auxquels nous revenons toujours avec plaisir parce qu'ils se trouvent
+en harmonie avec certaine particularité de notre caractère, ou avec
+certains incidents de notre vie, que l'habitude ou nos penchants
+naturels nous ont rendus chers.
+
+Lorsque les dames demandaient au noble Lord dans laquelle des
+charmantes contrées dont il leur montrait les dessins il se fixerait
+de préférence, s'il avait la liberté du choix, il éludait une réponse
+directe et se bornait à raconter les aventures agréables qui lui
+étaient arrivées dans les unes ou les autres de ces contrées, et il en
+vantait le charme, avec une prononciation en français pittoresque, qui
+donnait à son langage quelque chose de piquant. Un jour Charlotte lui
+ayant demandé positivement quel était son domicile actuel, il répondit
+avec une franchise à laquelle elle était loin de s'attendre.
+
+--J'ai contracté l'habitude de me croire partout dans mes propres
+foyers, au point que je ne trouve rien de plus commode que de voir les
+autres bâtir, planter et tenir ménage pour moi. Je n'ai nulle envie de
+revoir mes propriétés, d'abord pour certaines raisons politiques,
+et puis parce que mon fils, pour lequel je les avais embellies dans
+l'espoir de l'en voir jouir avec moi, ne s'y intéresse nullement. Il
+s'est embarqué pour les Indes, afin d'y utiliser ou gaspiller sa vie
+comme l'ont fait et le feront tant d'autres avant et après lui.
+J'ai remarqué, en général, que nous nous occupons beaucoup trop de
+l'avenir. Au lieu de nous installer commodément dans une position
+médiocre, nous cherchons toujours à nous étendre, ce qui ne sert qu'à
+nous mettre plus mal à l'aise nous-mêmes, sans aucun avantage pour les
+autres. Qui est-ce qui profite maintenant des bâtiments que j'ai fait
+élever, des parcs et des jardins que j'ai fait planter? Certes ce
+n'est pas moi, ce n'est pas même mon fils, mais des étrangers, des
+voyageurs que la curiosité attire, et que le besoin de voir toujours
+quelque chose de nouveau pousse sans cesse en avant. Au reste, malgré
+tous nos efforts pour nous trouver bien chez nous, nous ne le sommes
+jamais qu'à demi, surtout à la campagne où il nous manque, à chaque
+instant, quelque chose que la ville seule peut nous fournir. Le livre
+que nous désirons le plus ne se trouve jamais dans notre bibliothèque,
+et les objets de première nécessité, du moins selon nous, sont
+précisément ceux qu'on a oublié de mettre à notre portée. Oui,
+nous passons notre vie à arranger telle ou telle demeure dont nous
+déménageons avant d'avoir pu terminer nos apprêts. C'est rarement
+notre faute, et presque toujours celle des circonstances, des
+passions, du hasard, de la nécessité.
+
+Le Lord était loin de présumer que ces observations pouvaient
+s'appliquer à la situation de la tante et de la nièce. Les généralités
+les plus indéterminées deviennent toujours des allusions, quand on
+les énonce devant plusieurs personnes, lors même que l'on connaîtrait
+parfaitement l'ensemble de leurs rapports de famille et de société.
+
+Charlotte avait si souvent été blessée de la sorte par les amis les
+mieux intentionnés, et sa haute raison envisageait le monde sous un
+point de vue si juste, qu'elle supportait, sans en souffrir, les
+attaques involontaires qui la forçaient à reporter ses regards sur tel
+ou tel point fâcheux de son existence. Mais pour Ottilie qui rêvait
+et pressentait plutôt qu'elle ne jugeait, et que son extrême jeunesse
+autorisait à détourner les yeux de ce qu'elle ne voulait ou ne devait
+pas voir; pour Ottilie, disons-nous, les remarques de l'Anglais
+avaient quelque chose d'effrayant. Il lui semblait qu'il venait de
+déchirer le voile gracieux sous lequel l'avenir se cachait encore pour
+elle. Le château, les promenades, les constructions nouvelles, ne lui
+paraissaient plus que de froides inutilités, puisque leur véritable
+propriétaire n'en jouissait pas, et qu'il errait à travers le monde,
+non en voyageur et pour sa propre satisfaction, mais exposé à tous les
+dangers de la carrière militaire dans laquelle il avait été poussé
+par dévouement pour les objets de ses affections. Accoutumé depuis
+longtemps à écouter en silence, elle ne répondit rien, mais son coeur
+était déchiré. Loin de présumer l'effet qu'il avait produit, le Lord
+continua gaiement la conversation sur le même sujet.
+
+--Je me crois enfin sur la bonne route, car je suis arrivé à ne plus
+voir en moi qu'un voyageur perpétuel qui renonce à beaucoup pour jouir
+de plus encore. Me voilà fait au changement, il est même devenu un
+besoin pour moi; je m'y attends sans cesse, comme on s'attend, à
+l'Opéra, à une décoration nouvelle, par la seule raison qu'on en a
+déjà vu une grande quantité. Je sais d'avance ce que je dois espérer
+de la meilleure comme de la plus mauvaise auberge; et que le bien et
+le mal seront en dehors de mes habitudes. Mais qu'on soit esclave de
+ses habitudes ou des caprices du hasard, le résultat est le même,
+excepté cependant que, dans le dernier cas, on n'est pas exposé à se
+fâcher parce qu'un objet de prédilection a été égaré ou perdu; à ne
+pas dormir pendant plusieurs nuits, parce que l'on est obligé de
+coucher dans une autre chambre jusqu'à ce que les réparations devenues
+indispensables dans la nôtre soient terminées; ou à trouver fort
+longtemps son déjeuner mauvais, parce qu'on ne peut plus le prendre
+dans la tasse qu'on affectionnait et qu'un valet maladroit a cassée.
+Cette foule de petits malheurs et d'autres plus réels, ne sauraient
+plus m'atteindre. Quand le feu prend à une maison, j'ordonne à mes
+gens de faire les paquets; je monte tranquillement en voiture, et
+je sors de cette maison et de la ville pour aller chercher un gîte
+ailleurs. Et lorsqu'à la fin de l'année j'arrête mon compte, je trouve
+que je n'ai pas dépensé davantage que si je fusse resté chez moi.
+
+Ce tableau retraçait à Ottilie l'image d'Édouard luttant péniblement
+contre les incommodités, les privations et les dangers de la vie
+des camps, lui qui s'était habitué à trouver chez lui la sécurité,
+l'aisance et même les superfluités de la vie de famille la plus
+élégante la plus commode et la plus libre. Pour cacher sa douleur elle
+se réfugia dans la solitude. Jamais encore elle n'avait été aussi
+malheureuse, car elle sentait clairement qu'elle était la cause qui
+avait éloigné Édouard de sa maison, et qui l'empêchait d'y revenir.
+Cette conviction était plus cruelle pour elle que les doutes les
+plus pénibles, et cependant elle cherchait toujours à s'y affermir
+davantage. Lorsque nous nous jetons une fois sur la route des
+tourments, nous en augmentons l'horreur en nous tourmentant
+nous-mêmes.
+
+La situation de Charlotte, qu'elle jugea d'après ses propres
+sensations, lui parut si cruelle qu'elle se promit de hâter de tout
+son pouvoir la réconciliation des époux, d'ensevelir son amour et sa
+douleur dans quelque retraite obscure, et de tromper ses amis en leur
+faisant croire qu'elle avait trouvé le repos et le bonheur dans une
+occupation utile.
+
+Le compagnon de voyage du Lord joignait aux nombreuses qualités qui
+le distinguaient, un esprit d'observation aussi juste que profond.
+S'intéressant spécialement aux événements qui résultent d'un conflit
+entre les lois et la liberté, les relations sociales et naturelles, la
+raison et la sagesse, les passions et les préjugés, il avait deviné
+sans peine ce qui s'était passé au château avant leur arrivée.
+Persuadé que les dernières conversations du Lord avaient affligé les
+dames, il s'était empressé de l'en avertir, et le noble voyageur se
+promit de ne plus commettre de pareilles fautes. Il savait cependant
+qu'il n'avait pas été réellement coupable, et qu'il faudrait se taire
+toujours si l'on ne voulait jamais rien dire qui pût affecter l'une ou
+l'autre des personnes devant lesquelles on parle; car les observations
+les plus vulgaires peuvent réveiller des douleurs assoupies, blesser
+des intérêts vivants.
+
+--J'éviterai autant que possible, dit-il à son compagnon, toute
+nouvelle méprise de ce genre, tâchez de me seconder en racontant à
+ces dames quelques-unes des charmantes anecdotes dont, pendant votre
+voyage, vous avez enrichi votre portefeuille et votre mémoire.
+
+Ce louable dessein n'eut pas tout le succès que les deux étrangers en
+avaient espéré. Les dames écoutèrent le narrateur avec beaucoup de
+plaisir. Flatté de l'intérêt qu'elles prenaient à ses récits et à son
+débit, il voulut achever de les charmer par une petite histoire aussi
+singulière que touchante. Comment aurait-il pu deviner qu'elles y
+prendraient un intérêt personnel?
+
+ * * * * *
+
+LES SINGULIERS ENFANTS DE VOISINS.
+
+NOUVELLE.
+
+
+Deux enfants nés de riches propriétaires dont les domaines se
+touchaient, grandissaient ensemble sous les yeux de leurs parents qui,
+pour resserrer les liens de bon voisinage, avaient formé le projet
+de les unir un jour. Sous le rapport de l'âge, de la fortune, de la
+position sociale, ce mariage ne laissait rien à désirer; aussi les
+parents le regardaient-ils déjà comme une affaire irrévocablement
+arrêtée. Bientôt cependant ils furent forcés de reconnaître que
+chaque jour augmentait l'antipathie instinctive qui séparait ces
+deux enfants, dont, sous tous les autres rapports, les dispositions
+annonçaient les caractères les plus heureux. Peut-être se
+ressemblaient-ils trop pour pouvoir vivre en paix ensemble. Chacun
+d'eux ne s'appuyait que sur lui-même, énonçait clairement sa volonté,
+et y tenait avec une fermeté inébranlable. Chéris, presque vénérés par
+tous leurs petits camarades pour lesquels ils avaient une affection
+sincère, ils ne se montraient malveillants, emportés et querelleurs,
+que lorsqu'ils se trouvaient en face l'un de l'autre. Les mêmes
+désirs, les mêmes espérances les animaient sans cesse; mais an lieu
+d'y tendre par une émulation salutaire, ils cherchaient à s'arracher
+la victoire par une lutte opiniâtre.
+
+Cette disposition singulière des deux enfants se trahissait surtout
+dans leurs jeux. Le petit garçon, poussé par les penchants de son
+sexe, organisait des batailles. Un jour l'armée ennemie, qu'il avait
+déjà vaincue plusieurs fois, allait fuir de nouveau devant ce vaillant
+chef, quand tout à coup l'audacieuse jeune fille se mit à la tête du
+bataillon dispersé, le ramena au combat et se défendit avec tant de
+courage, qu'elle serait restée maîtresse du champ de bataille, si son
+jeune voisin, abandonné de tous les siens, ne lui avait pas seul tenu
+tête. Luttant corps à corps avec elle, il la désarma et la déclara
+prisonnière. L'héroïne refusa de se rendre, et son vainqueur, forcé
+de choisir entre l'alternative de se laisser arracher les yeux ou
+de blesser sérieusement son indomptable ennemie, prit le parti de
+détacher sa cravate pour lui lier les mains, et les lui attacher sur
+le dos.
+
+Depuis ce jour, elle ne rêva qu'aux moyens de venger l'affront qu'elle
+avait reçu. A cet effet, elle fit, en secret, une foule de tentatives
+qui auraient pu avoir pour son petit voisin les résultats les plus
+fâcheux. Une pareille inimitié ne pouvait manquer d'attirer enfin
+l'attention des parents. Après une sincère et loyale explication,
+ils reconnurent que non-seulement ils devaient renoncer à l'union
+projetée, mais qu'il était urgent de séparer au plus vite ces petits
+et irréconciliables ennemis.
+
+On éloigna le jeune homme de la maison paternelle, et ce changement
+de position eut pour lui les conséquences les plus heureuses. Après
+s'être distingué dans divers genres d'études, les conseils de ses
+protecteurs et ses propres penchants lui firent embrasser la carrière
+militaire. Estimé et chéri partout et par tout le monde, il semblait
+prédestiné à ne jamais employer ses forces actives que pour son
+bonheur à lui et pour la satisfaction des autres. Sans se l'avouer
+ouvertement, il s'applaudissait d'avoir enfin été débarrassé du seul
+adversaire que la nature lui avait donné dans la personne de sa petite
+voisine.
+
+De son côté, la jeune fille se montra tout à coup sous un jour
+différent. Un sentiment intime l'avertit qu'elle était trop grande
+pour continuer à partager les jeux des petits garçons. Il lui semblait
+en même temps qu'il lui manquait quelque chose, car depuis le départ
+de son ennemi né, elle ne voyait plus autour d'elle aucun objet assez
+fort, assez noble pour exciter sa haine, et jamais encore personne ne
+lui avait paru aimable.
+
+Un jeune homme plus âgé de quelques années que son ancien ennemi, et
+qui joignait à une naissance distinguée de la fortune et de grands
+mérites personnels, ne tarda pas à lui accorder toute son affection.
+Les sociétés les plus élégantes cherchaient à l'attirer et toutes les
+femmes désiraient lui plaire. La préférence marquée d'un tel homme sur
+une foule de jeunes filles plus riches et plus brillantes qu'elle, ne
+pouvait manquer de la flatter. Les soins qu'il lui rendait étaient
+constants, mais sans importunité, et elle pouvait, dans toutes les
+éventualités possibles, compter sur son appui. Il avait positivement
+demandé sa main à ses parents, en prenant toutefois l'engagement
+d'attendre aussi longtemps qu'on le jugerait convenable, puisqu'elle
+était encore trop jeune pour se marier immédiatement. L'habitude de le
+voir chaque jour et d'entendre sa famille et ses amis parler de lui
+comme de son fiancé, l'amenèrent insensiblement à croire qu'il l'était
+en effet. Les anneaux furent échangés, et personne n'avait songé que
+les jeunes gens ne se connaissaient pas encore assez pour que l'on
+pût, sans imprudence, les unir par une cérémonie qui est presque un
+mariage.
+
+Les fiançailles ne changèrent rien à la situation calme et paisible
+des futurs époux; des deux côtés les relations restèrent les mêmes,
+on s'estimait heureux de vivre ainsi ensemble et de prolonger aussi
+longtemps que possible le printemps de la vie, qui n'est toujours que
+trop tôt remplacé par les chaleurs fatigantes et par les orages de
+l'été.
+
+Pendant ce temps le jeune homme absent était devenu un officier
+distingué; un grade mérité venait de lui être accordé, et il obtint
+sans peine la permission d'aller passer quelques semaines avec ses
+parents, ce qui le plaça de nouveau en face de sa belle voisine.
+
+Cette jeune personne n'avait encore éprouvé que des affections de
+famille, et le sentiment paisible d'une fiancée qui accepte sans
+répugnance l'homme qu'on lui destine. En harmonie parfaite avec son
+entourage, elle se croyait heureuse, et, sous certains rapports
+du moins, elle l'était en effet. Cette uniformité fut tout à coup
+interrompue par l'arrivée de l'ennemi de son enfance. Elle ne le
+haïssait plus, son coeur s'était fermé à la haine. Au reste, cette
+ancienne aversion n'avait jamais été que la conscience confuse du
+mérite de l'enfant dans lequel elle avait vu un rival. Lorsque devenu
+un remarquable jeune homme, il se présenta devant elle, elle éprouva
+une joyeuse surprise, et le besoin involontaire d'un rapprochement
+sincère, d'autant plus facile à satisfaire, que le jeune officier
+partageait, à son insu, toutes les sensations de son ancienne ennemie.
+Les années pendant lesquelles ils avaient vécu éloignés l'un de
+l'autre, leur fournissaient des sujets interminables pour de longs et
+intéressants récits. Parfois aussi ils se plaisantaient mutuellement
+sur leurs querelles d'enfance; et tous deux se croyaient, au fond
+de leurs coeurs, obligés de réparer leurs torts par des attentions
+aimables. Il leur semblait même qu'ils ne s'étaient jamais méconnus,
+et qu'ils n'avaient été qu'égarés par une rivalité naturelle entre
+deux enfants auxquels la nature a donné les mêmes désirs, les mêmes
+prétentions. Puisqu'ils avaient enfin appris à s'apprécier, leur
+ancienne hostilité n'était plus à leurs yeux qu'une lutte pour
+établir l'équilibre d'où devaient naturellement naître l'estime et
+l'affection.
+
+Ce changement se fit dans l'âme du jeune homme d'une manière vague
+et calme. Préoccupé des devoirs de son état dans lequel il espérait
+arriver à un grade élevé; animé du désir de perfectionner ses
+connaissances acquises, et d'approfondir toutes les sciences en
+rapport avec la carrière militaire, il accepta la bienveillance
+marquée de la belle fiancée, comme un plaisir passager, une
+distraction de voyageur. Voyant déjà en elle la femme d'un autre, il
+ne supposa pas même qu'il fût possible d'envier le bonheur du futur
+avec lequel il vivait dans une intimité qui touchait de près à
+l'amitié.
+
+La jeune fille était dans une disposition d'esprit bien différente, il
+lui semblait qu'elle venait de se réveiller d'un long rêve. Son petit
+voisin avait été l'objet de sa première, de sa seule passion; en se
+rappelant la guerre ouverte dans laquelle elle avait vécu avec lui,
+elle reconnut qu'elle y avait été poussée par un sentiment violent,
+mais agréable, d'où elle conclut que sa prétendue haine était de
+l'amour; et qu'elle n'avait jamais aimé que lui. Bientôt elle arriva
+à se convaincre que sa manie de l'attaquer les armes à la main, et de
+lui tendre des pièges, au risque de le blesser, lui avait été inspirée
+par le besoin de s'occuper de lui et d'attirer son attention. Elle
+crut même se souvenir distinctement que pendant la lutte où il était
+parvenu à la dompter et à lui lier les mains, elle s'était laissé
+aller à une sensation enivrante que jamais rien depuis ne lui avait
+fait éprouver.
+
+Ne voyant plus qu'un malheur dans la méprise qui avait éloigné son
+jeune voisin, elle déplora l'aveuglement d'un amour qui s'était
+manifesté sous les apparences de la haine, et maudit la puissance
+assoupissante de l'habitude, puisque cette puissance lui avait fait
+accepter pour futur le plus insignifiant des hommes. Enfin elle était
+complètement métamorphosée. Avait-elle dépassé l'avenir ou était-elle
+revenue sur le passé? On pourrait répondre affirmativement à l'une et
+à l'autre de ces deux questions.
+
+Lors même qu'il eût été possible de lire au fond de l'âme de cette
+jeune fille, on n'aurait osé blâmer son changement à l'égard de son
+futur, car il était tellement au-dessous du jeune officier, que la
+comparaison ne pouvait que lui être défavorable. Si l'on accordait
+volontiers à l'un une certaine confiance, l'autre inspirait une
+sécurité complète; si l'on aimait à associer l'un à tous les plaisirs
+de la société, on voyait dans l'autre un ami aussi sûr qu'aimable;
+et lorsqu'on se les figurait tous deux dans une de ces positions
+sérieuses et graves, qui font dépendre le sort de toute une famille de
+la résolution et de la sagesse d'un homme, on doutait de l'un, tandis
+que l'on comptait sur l'autre comme sur un appui inébranlable. Les
+femmes ont, pour sentir et pour juger ces sortes de différences, un
+tact particulier que leur position sociale les met sans cesse dans la
+nécessité de développer et de perfectionner.
+
+Personne ne songea à plaider la cause du futur auprès de sa belle
+fiancée, ni à lui rappeler les devoirs que lui imposaient à son égard
+les convenances de famille et de société; car on ne supposait pas
+qu'elle nourrissait un penchant opposé à ces devoirs. Son coeur
+cependant se laissait aller à ce penchant en dépit du lien qui
+l'enchaînait, et qu'elle avait sanctionné par un consentement positif
+et volontaire. Elle ne se laissa pas même décourager par le peu de
+sympathie qu'elle rencontrait chez le jeune officier. Se conduisant en
+frère bienveillant plutôt que tendre, il lui fit voir que toutes
+ses espérances se bornaient à avancer promptement dans la carrière
+militaire, ce qui devait nécessairement l'éloigner bientôt et pour
+toujours peut-être. Il alla jusqu'à lui parler de ses projets et de
+son prochain départ avec une tranquillité parfaite.
+
+Ce prochain départ, surtout, alarma la jeune fille, et l'irritation
+qui avait agité son enfance se réveilla chez elle avec ses ruses
+malfaisantes et ses funestes emportements, pour causer des maux plus
+grands sur un degré plus élevé de l'échelle de la vie. Afin de punir
+de sa froide indifférence l'homme qu'elle n'avait tant haï que pour
+l'aimer davantage encore, elle prit la résolution de mourir. Ne
+pouvant être à lui, elle voulait au moins vivre dans son imagination
+comme un éternel sujet de repentir, laisser dans sa mémoire l'image
+ineffaçable de ses restes inanimés, et le réduire ainsi à se reprocher
+toujours de n'avoir su ni apprécier ni deviner le sentiment qu'elle
+lui avait voué.
+
+Tout entière sous l'empire de cette cruelle démence, qui se manifesta
+sous les formes les plus capricieuses, elle étonna tout le monde; mais
+personne ne fut assez sage, assez pénétrant pour deviner la cause de
+ce singulier changement.
+
+Les parents, les amis, les simples connaissances même, s'étaient
+entendus entr'eux afin de surprendre presque chaque jour les jeunes
+fiancés par quelque fête nouvelle; la plupart des sites des environs
+avaient déjà été exploités à cette occasion. Le jeune officier
+cependant ne voulait pas quitter le pays sans avoir fait aux futurs
+époux une galanterie semblable, et il les invita, avec toute leur
+société, à une promenade en bateau.
+
+Au jour indiqué tous les invités montèrent sur un de ces jolis yachts
+qui offrent sur l'eau presque toutes les commodités de la terre ferme,
+et l'on descendit le fleuve au son d'une joyeuse musique. Le salon et
+les petits appartements qui l'entouraient offraient un refuge agréable
+contre l'ardeur du soleil; aussi la société ne tarda-t-elle pas à s'y
+retirer et à organiser de petits jeux.
+
+Le jeune officier, dont le premier besoin était de s'occuper
+utilement, resta sur le pont. S'apercevant que le patron, accablé par
+la fatigue et par la chaleur, était sur le point de céder au sommeil,
+il prit le gouvernail à sa place. Sa tâche était d'abord facile et
+douce, car le yacht suivait seul le cours de l'eau; mais bientôt il
+s'approcha d'une place où le fleuve se trouvait resserré entre deux
+îles qui étendaient sous les flots leurs rivages plats et sablonneux,
+ce qui rendait ce passage fort dangereux. L'officier ne manquait pas
+d'habileté, et cependant il se demandait, tout en se dirigeant vers le
+détroit, s'il ne serait pas plus prudent de réveiller le patron. En
+ce moment sa belle ennemie parut sur le pont, arracha la couronne de
+fleurs dont on venait d'orner ses cheveux, et la lui jeta en s'écriant
+d'une voix altérée:
+
+--Reçois ce souvenir!
+
+--Ne me distrais pas, répondit le jeune homme en saisissant la
+couronne au vol, j'ai en ce moment besoin de toutes mes forces, de
+toute ma présence d'esprit.
+
+--Je ne te distrairai pas longtemps! tu ne me reverras plus jamais!
+
+A peine avait-elle prononcé ces mots, qu'elle se précipita dans le
+fleuve.
+
+--Au secours! au secours! elle se noie, s'écrièrent plusieurs voix
+confuses.
+
+On courut çà et là, le tumulte était au comble. L'officier ne pouvait
+quitter le gouvernail sans exposer la vie de tous ceux qui se
+trouvaient sur le yacht, et s'il continuait à le diriger, la jeune
+fille était perdue; car, au lieu de la secourir, on se bornait
+à crier. Ces cris venaient de réveiller le patron; il saisit le
+gouvernail que le jeune homme lui abandonna pour se dépouiller de ses
+vêtements, et se précipiter dans le fleuve afin de sauver sa belle
+ennemie.
+
+Dans les moments critiques, le changement de la main qui gouverne
+amène toujours une catastrophe funeste, et le bateau, malgré
+l'expérience et l'habileté du patron, échoua sur le sable.
+
+Pour le nageur habile, l'eau est un élément ami; elle porta docilement
+l'officier qui rejoignit bientôt la jeune fille; il la saisit et
+la soutint avec tant de force, qu'elle semblait nager à ses côtés:
+c'était l'unique secours qu'il pût lui donner pour l'instant, car le
+courant était si fort, que toute tentative pour gagner le rivage les
+eût rendus la proie des flots. Au bout de quelques instants il avait
+laissé derrière lui le yacht échoué, le détroit et les îles; le fleuve
+était redevenu calme, car il coulait de nouveau dans un vaste lit; le
+danger le plus grand était passé, et le jeune homme, qui n'avait agi
+jusque là qu'instinctivement, retrouva enfin la force de calculer ses
+actions. Ses yeux cherchèrent et découvrirent bientôt le point du
+rivage le moins éloigné. Redoublant d'efforts il se dirigea vers ce
+point qui était garni d'arbres et qui s'avançait dans le fleuve.
+Il l'atteignit facilement et y déposa la jeune fille. Ce fut alors
+seulement qu'il s'aperçut qu'elle ne donnait aucun signe de vie.
+Regardant autour de lui avec désespoir, comme s'il demandait des
+secours au hasard, il vit un sentier battu qui conduisait à travers le
+bois. L'espoir de trouver un lieu habité ranima son courage.
+
+Chargé du doux fardeau qu'il cherchait à disputer à la mort, il
+s'avança à grands pas sur ce sentier qui ne tarda pas à le conduire à
+la demeure solitaire d'un jeune couple nouvellement marié. Sa position
+n'avait pas besoin de commentaires, et le mari et la femme firent tout
+ce qui était en leur pouvoir pour l'aider à secourir sa compagne; l'un
+alluma du feu, l'autre débarrassa la jeune fille de ses vêtements
+mouillés, et l'enveloppa dans des couvertures et des peaux de mouton
+qu'elle faisait chauffer. Enfin, on ne négligea rien de tout ce que
+l'on pouvait faire pour ranimer ce beau corps nu et toujours immobile
+et glacé.
+
+Tant de soins ne restèrent pas sans récompense: la jeune fille ouvrit
+enfin les yeux, jeta ses beaux bras nus autour du cou de son sauveur
+et éclata en sanglots. Cette explosion de sensibilité acheva de la
+sauver. Pressant plus fortement son ami sur sa poitrine, elle lui dit
+avec exaltation:
+
+--Je t'ai retrouvé une seconde fois, veux-tu encore m'abandonner?
+
+--Non, non, répondit l'officier qui ne savait plus ce qu'il faisait ni
+ce qu'il disait; mais au nom du Ciel, ménage-toi, songe à ta santé,
+pour toi, pour moi surtout.
+
+En jetant un regard sur elle-même, elle s'aperçut de l'état où elle
+se trouvait et pria son ami de s'éloigner. Cette prière ne lui avait
+pas été inspirée uniquement par la pudeur, comment aurait-elle pu
+avoir honte devant son amant, devant son sauveur? mais elle voulait
+lui donner le temps de prendre soin de lui-même et de sécher ses
+vêtements.
+
+Le costume de noce des jeunes mariés était encore frais et beau,
+ils s'empressèrent d'en parer leurs hôtes qui, en se revoyant, se
+regardèrent un instant avec une joyeuse surprise; puis, entraînés
+par la violence d'une passion devenue enfin réciproque, ils se
+précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. Soutenus par la force de
+la jeunesse et par l'exaltation de l'amour, ils n'éprouvaient aucun
+malaise; et, s'ils avaient entendu de la musique, ils se seraient mis
+à danser.
+
+Se trouver tout à coup transporté du milieu de l'eau sur une terre
+hospitalière, et du cercle de la famille dans une solitude agreste;
+passer de la mort à la vie, de l'indifférence à la passion, du
+désespoir à l'ivresse du bonheur, ce sont là de ces changements qui
+altéreraient la tête la plus forte, si le coeur ne venait pas à son
+secours par ses tendres épanchements.
+
+Absorbés, pour ainsi dire, l'un dans l'autre, les deux anciens ennemis
+avaient oublié leur famille et leur position sociale; et, lorsqu'ils
+songèrent enfin à l'inquiétude que leur disparition ne pouvait manquer
+de causer à leurs parents, ils se demandèrent avec effroi comment ils
+oseraient reparaître devant eux.
+
+--Faut-il fuir? faut-il pour toujours nous soustraire à leurs
+recherches? demanda le jeune homme.
+
+--Que m'importe! répondit-elle, pourvu que nous restions ensemble.
+
+Et elle se jeta de nouveau dans ses bras.
+
+Le villageois à qui ils avaient appris l'accident arrivé au yacht,
+s'était rendu à leur insu sur le bord du fleuve où il espérait
+l'apercevoir, car il présumait qu'on s'était empressé de le remettre à
+flot. Cet espoir ne tarda pas à se réaliser, et il fit tant de signes
+qu'il attira l'attention des parents des jeunes gens qui étaient tous
+réunis sur le pont et cherchaient des yeux un indice qui pût leur
+faire découvrir les traces de leurs malheureux enfants.
+
+Le yacht se dirigea en hâte vers le rivage, où le jeune paysan
+continuait à faire des signaux. On débarqua avec précipitation, on
+apprit que les jeunes cens étaient sauvés, et au même instant tous
+deux sortirent des buissons. Leur costume rustique les rendait presque
+méconnaissables.
+
+Est-ce bien eux? s'écrièrent les mères.
+
+--Est-ce bien eux? répétèrent les pères.
+
+--Oui, ce sont vos enfants, répondirent-ils tous deux, en se jetant à
+genoux.
+
+--Pardonnez-nous, dit la jeune fille.
+
+--Bénissez notre union, ajouta le jeune homme.
+
+--Bénissez notre union, répétèrent-ils tous deux.
+
+Pas une voix ne répondit. Les jeunes gens demandèrent une troisième
+fois la bénédiction de leurs parents: comment auraient-ils pu la leur
+refuser?
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+Le narrateur se tut, et remarqua avec surprise que Charlotte était en
+proie à une vive émotion. Craignant de s'y abandonner d'une manière
+trop visible, elle quitta brusquement le salon.
+
+Le jeune officier, le héros de l'histoire que l'Anglais venait de
+raconter, n'était autre que le Capitaine. Les traits principaux
+étaient rigoureusement vrais, les détails seuls avaient subi quelques
+modifications, ainsi que cela arrive toujours quand un fait qui a déjà
+passé par plusieurs bouches, est rapporté par un conteur gracieux et
+spirituel.
+
+Ottilie suivit sa tante, et le Lord put à son tour faire remarquer à
+son compagnon de voyage que sans doute il avait commis une faute, et
+réveillé par son récit quelques souvenirs douloureux dansée coeur de
+Charlotte.
+
+--Il paraît, continua-t-il, que malgré notre bonne volonté, nous ne
+pouvons rendre à ces dames que le mal pour le bien; ce qui nous reste
+de mieux à faire est donc de partir le plus tôt possible.
+
+--J'en conviens. Je dois cependant vous avouer, Milord, que je me sens
+retenu ici par un fait singulier que je voudrais pouvoir éclaircir.
+Hier, pendant notre promenade, vous étiez beaucoup trop absorbé par
+votre chambre obscure, pour vous occuper de ce qui se passait autour
+de vous. Un point peu visité des bords opposés du lac vous avait
+spécialement frappé, et vous vous y êtes rendu par un sentier
+détourné. Au lieu de prendre ce même sentier, Ottilie m'a proposé de
+vous rejoindre en traversant le lac, et je suis monté dans la nacelle
+qu'elle dirigeait avec tant d'adresse, que je n'ai pu m'empêcher de
+lui exprimer mon admiration. Je l'ai assurée que depuis notre départ
+de la Suisse, où de charmantes jeunes filles servent souvent de
+bateliers aux voyageurs, je n'avais encore jamais été balancé sur les
+flots d'une manière aussi agréable. Je lui ai demandé ensuite pourquoi
+elle n'avait pas voulu suivre le sentier que vous aviez choisi, car
+je m'étais aperçu qu'il lui inspirait un sentiment de crainte
+insurmontable.
+
+--Si vous me promettez de ne pas vous moquer de moi, m'a-t-elle
+répondu, je vous dirai mes motifs, autant que cela est en mon pouvoir,
+puisqu'ils sont un mystère pour moi-même. Je ne puis marcher sur cette
+route sans être saisie d'une terreur qu'aucune autre cause ne saurait
+me faire éprouver et que je ne puis m'expliquer. Cette sensation est
+d'autant plus désagréable, qu'elle est presque aussitôt suivie d'une
+violente douleur au côté gauche de la tête, incommodité à laquelle je
+suis au reste très-sujete.
+
+Pendant cette explication nous sommes arrivés près de vous, Ottilie
+s'est occupée de votre travail et je suis allé visiter le sentier qui
+exerce sur elle une si singulière influence. Quelle n'a pas été ma
+surprise, lorsque j'ai reconnu les indices certains de la présence du
+charbon de terre. Oui, j'en suis convaincu, si l'on voulait faire des
+fouilles à cette place, on découvrirait bientôt une abondante mine de
+houille.
+
+Vous souriez, Milord? Je sais que vous avez pour mes opinions sur ce
+sujet l'indulgence d'un sage et d'un ami. Vous me croyez dominé par
+une folie inoffensive, continuez à l'envisager sous ce point de
+vue, et laissez-moi soumettre la charmante Ottilie à l'épreuve des
+oscillations du pendule.
+
+Le Lord n'entendait jamais parler de cette épreuve sans répéter
+les principes et les raisonnements sur lesquels il fondait son
+incrédulité. Son compagnon l'écoutait avec patience, mais il restait
+inébranlable dans ses convictions. Parfois, seulement, il répondait
+tranquillement qu'au lieu de renoncer à des essais, dont on obtient
+rarement les résultats espérés, il fallait s'y livrer avec plus
+d'ardeur et de persévérance. Selon lui c'était l'unique moyen de
+découvrir, tôt ou tard, les rapports et les affinités encore inconnus
+que les corps organisés et non organisés ont entre eux, et les uns
+envers les autres.
+
+Déjà il avait étalé sur une table les anneaux d'or, les marcassites
+et autres substances métalliques dont se composait l'appareil de son
+expérience, et qu'il portait toujours sur lui renfermés dans une boîte
+élégante. Sans se laisser déconcerter par le sourire ironique du
+Lord, il attacha plusieurs morceaux de métaux à des fils, et les tint
+suspendus au-dessus d'autres métaux posés sur la table.
+
+--Je ne trouve pas mauvais, Milord, dit-il, que vous vous égayiez aux
+dépens de mon impuissance. Je sais depuis longtemps que pour et par
+moi rien ne s'agite, aussi mon expérience n'est-elle en ce moment
+qu'un prétexte pour piquer la curiosité des dames, qui ne tarderont
+pas à revenir.
+
+Bientôt elles rentrèrent en effet au salon. Charlotte devina à
+l'instant le but de l'opération de l'Anglais.
+
+--J'ai souvent entendu parler de ces sortes d'expériences, dit elle,
+mais je n'en ai jamais vu faire. Puisque vous vous y livrez en
+ce moment, laissez-moi essayer si je pourrais obtenir un effet
+quelconque.
+
+Et prenant le pendule à la main, elle le soutint sans émotion et avec
+le désir sincère de le voir s'agiter; tout resta immobile. Ottilie
+essaya à son tour. Ignorant ce qu'elle faisait, son esprit était plus
+tranquille et plus calme encore que celui de sa tante; mais à peine
+eut-elle approché le métal suspendu au bout du pendule, du morceau
+de métal posé sur la table, que le premier se mit en mouvement comme
+entraîné par un tourbillon irrésistible. Tantôt il tournait à droite
+ou à gauche, en cercle ou en ellipses, et tantôt il prenait son élan
+en lignes perpendiculaires, selon la nature du métal posé sur la
+table, et que l'Anglais ne pouvait se lasser de changer afin de varier
+et de multiplier les expériences. Ce succès, presque merveilleux,
+causa au Lord une vive surprise et dépassa toutes les espérances de
+son compagnon de voyage.
+
+Ottilie qui s'était prêtée avec beaucoup de complaisance à une
+opération dans laquelle elle ne voyait qu'un jeu insignifiant, ne
+tarda cependant pas à prier l'Anglais de mettre un terme à ce jeu,
+parce que son mal de tête venait de la reprendre avec une violence
+inaccoutumée. Cette dernière circonstance acheva d'enchanter
+l'Anglais. Dans son enthousiasme il promit à la jeune fille que, si
+elle voulait avoir confiance au procédé qui pour l'instant venait
+d'augmenter son mal, il l'en guérirait promptement et pour toujours.
+Charlotte repoussa cette offre bienveillante avec beaucoup de
+vivacité, elle avait toujours eu une appréhension instinctive pour
+cette expérience, et il n'entrait pas dans ses principes de laisser
+faire aux siens ce qu'elle n'approuvait pas complètement.
+
+Les deux voyageurs venaient d'exécuter leur projet de départ, et
+les dames, que plus d'une fois ils avaient péniblement affectées,
+désiraient cependant pouvoir un jour les retrouver dans la société.
+
+Devenue entièrement libre, Charlotte profita de la belle saison
+pour rendre les nombreuses visites par lesquelles tous ses voisins
+s'étaient empressés de lui prouver leur intérêt et leur amitié. Le peu
+d'heures que l'accomplissement de ce devoir lui permettait de passer
+chez elle, était consacré à son enfant qui, sous tous les rapports,
+méritait une affection et des soins extraordinaires. Tout le monde,
+au reste, voyait en lui un don merveilleux de la Providence, et il
+justifiait cette opinion. Doué d'une santé robuste, il grandissait et
+se développait rapidement, et la double ressemblance qui, le jour de
+son baptême, avait causé tant de surprise, devenait toujours plus
+frappante. La coupe de son visage et le caractère de ses traits, le
+rendaient l'image vivante du Capitaine; mais ses yeux semblaient avoir
+été modelés sur ceux d'Ottilie, et la même âme s'y réfléchissait.
+
+Cette singulière parenté et surtout le sentiment qui pousse les femmes
+à étendre l'amour qu'elles ont voué au père sur les enfants dont elles
+ne sont pas les mères, rendaient le fils d'Édouard cher à Ottilie.
+L'entourant des soins les plus tendres, elle était pour lui une
+seconde mère, ou plutôt une mère d'une nature plus élevée, plus noble
+que celle qui lui avait donné la vie. Cette affection avait excité la
+jalousie de Nanny, qui s'était éloignée peu à peu de sa maîtresse, et
+qui avait fini par pousser l'obstination jusqu'à retourner chez ses
+parents, où elle vivait dans un isolement volontaire.
+
+Ottilie continua à promener l'enfant et s'accoutuma ainsi à de longues
+excursions; aussi avait-elle soin d'emporter toujours un petit flacon
+de lait pour donner à son petit favori la nourriture dont il avait
+besoin. Comme elle oubliait rarement de se munir d'un livre, elle
+formait une gracieuse _Penserosa_, quand elle marchait ainsi lisant et
+tenant ce bel enfant sur ses bras.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+Le principal but que le souverain s'était proposé en entrant
+en campagne était atteint, et le Baron chargé de décorations
+honorablement gagnées, se retira de nouveau dans la métairie où il
+avait cherché un refuge lors de son départ du château. Il savait tout
+ce qui s'était passé pendant son absence, car il avait trouvé moyen
+de faire observer les dames de très-près, et si adroitement, qu'elles
+n'en avaient jamais eu le plus léger soupçon. La séjour de la ferme
+lui parut d'autant plus agréable, qu'on y avait fidèlement exécuté les
+ordres qu'il avait donnés avant son départ, pour améliorer et embellir
+cette retraite. Enfin, il la trouva telle qu'il l'avait désirée,
+c'est-à-dire, remplaçant par son utilité et la variété de ses
+agréments, ce qui lui manquait en étendue.
+
+L'activité tumultueuse et la promptitude décidée de la vie militaire
+avaient accoutumé Édouard à mettre plus de fermeté dans sa manière
+d'agir, et il se sentit enfin le courage de réaliser un projet sur
+lequel il croyait avoir suffisamment médité. Son premier soin fut
+de faire venir le Major près de lui, et tous deux éprouvèrent en se
+revoyant une joie égale. Les amitiés d'enfance et les liens du sang
+ont, sur toutes les autres affections, l'avantage inappréciable
+qu'aucun malentendu ne peut les rompre entièrement, et qu'il suffit
+d'une courte absence pour rétablir les anciennes relations telles
+qu'elles étaient autrefois.
+
+Édouard apprit avec le plus vif plaisir que la position de fortune
+de son ami réalisait, surpassait même toutes ses espérances, et il
+s'empressa de lui demander s'il n'avait pas quelque riche mariage
+en perspective. Le Major répondit négativement et d'un air grave et
+sérieux.
+
+--Je ne veux ni ne dois rien te cacher, lui dit-il, apprends tout
+de suite quelles sont mes intentions et mes projets. Tu connais ma
+passion pour Ottilie, et tu as compris que c'est cette passion qui
+m'a précipité au milieu des périls de la guerre. J'avoue que j'aurais
+voulu pouvoir me débarrasser honorablement, dans cette carrière, d'une
+existence qui m'était devenue insupportable, puisque je ne devais pas
+la consacrer à mon amie. Cependant je n'ai jamais entièrement perdu
+l'espoir. La vie à côté d'Ottilie me paraissait si belle, qu'il
+m'a été impossible d'en faire une abnégation complète; mille
+pressentiments, mille signes mystérieux, m'affermissaient malgré moi
+dans la vague croyance qu'un jour elle pourrait m'appartenir. Un verre
+qui porte son chiffre et le mien, a été jeté en l'air le jour ou on a
+posé la première pierre de la maison d'été, et il ne s'est pas brisé,
+et il a été remis entre mes mains! Que de combats cruels et inutiles
+n'ai-je pas soutenus contre moi-même dans ce lieu où nous nous
+revoyons aujourd'hui! Fatigué de tant de luttes stériles, j'ai fini
+par me dire: Mets-toi à la place de ce verre prophétique, deviens
+toi-même la pierre de touche de ton avenir; va chercher la mort, non
+en homme désespéré, mais en homme qui croit encore à la possibilité
+de vivre; combats pour Ottilie, qu'elle soit le prix d'une bataille
+gagnée, d'une forteresse prise d'assaut; fais des prodiges pour
+mériter ce prix! Tels sont les sentiments qui m'ont animé pendant
+toute la campagne. Aujourd'hui je me sens arrivé au but, car j'ai
+vaincu les obstacles, j'ai renversé les difficultés qui me barraient
+le passage. Ottilie est enfin mon bien à moi, et ce qui me reste à
+faire pour passer de cette pensée à la réalisation, n'est plus rien à
+mes yeux.
+
+--Tu viens de repousser d'avance les observations que je puis et que
+je dois te faire, répondit le Major, cela ne m'empêchera pas de te
+parler en ami sincère. Je te laisse le soin de peser le bonheur que
+tu as trouvé naguère auprès de ta femme; il ne t'est pas possible de
+t'aveugler sur ce point, mais je te rappellerai que le Ciel vous a
+donné un fils, et que par conséquent vous êtes désormais inséparables;
+car ce n'est plus trop de vos efforts réunis pour veiller sur son
+éducation et assurer son avenir.
+
+--C'est par pure vanité, s'écria Édouard, que les parents se croient
+indispensables à leurs enfants: tout ce qui existe trouve autour de
+soi la nourriture et les soins dont il a besoin. Si la mort prématurée
+d'un père rend la jeunesse du fils moins douce, ce fils gagne, en
+résumé plus qu'il ne perd, car son esprit se développe et se forme
+plus vite, parce qu'il est de bonne heure réduit à se plier devant la
+volonté d'autrui; nécessité cruelle à laquelle nous sommes tous forcés
+de nous soumettre tôt ou tard. Au reste, le besoin ne pourra jamais
+atteindre mon fils, je suis assez riche pour assurer un sort
+convenable à plusieurs enfants, et je ne vois point de considération
+qui puisse me faire un devoir de laisser mon immense fortune à un seul
+héritier.
+
+Le Major essaya de retracer à son ami le tableau de son premier
+et constant amour pour Charlotte: l'impatient mari l'interrompit
+vivement.
+
+--Nous avons fait tous deux une haute folie, s'écria-t-il; oui, c'est
+toujours une folie de vouloir réaliser dans un âge plus avancé, les
+rêves de la première jeunesse. Chaque âge a des espérances, des vues,
+des besoins qui lui sont particuliers. Malheur à l'homme que les
+circonstances ou l'erreur poussent à chercher le bonheur avant ou
+après l'époque de la vie où il se trouve. Mais si nous avons commis
+une imprudence, faut-il qu'elle empoisonne toute notre existence? De
+vains scrupules doivent-ils nous empêcher de profiter d'un avantage
+que la loi elle-même nous offre? Que de fois ne revenons-nous pas sur
+une résolution prise qui ne concerne que des intérêts de détails, que
+des parties de la vie? Pourquoi seraient-elles irrévocables quand il
+s'agit de l'ensemble, de l'enchaînement de cette vie?
+
+Le Major redoubla d'adresse et d'éloquence pour rappeler a son ami
+l'utilité des rapports de famille et de société qu'il devait à sa
+femme; mais il lui fut impossible de se faire écouter avec intérêt.
+
+--Tout cela, mon cher ami, répondit Édouard, je me le suis répété à
+satiété au milieu des batailles, quand le tonnerre du canon faisait
+trembler le sol, quand les balles sifflaient à droite et à gauche,
+éclaircissaient nos rangs, tuaient mon cheval sous moi et perçaient
+mon chapeau! Et quand j'étais assis seul sous la voûte étoilée, près
+du foyer d'un bivouac, tous ces devoirs de convention, toutes ces
+exigences sociales passaient devant ma pensée. Je les ai examinés sous
+tous les points de vue, j'ai fait la part du coeur et de la raison, je
+ne leur dois plus rien, j'ai réglé mes comptes à plusieurs reprises,
+et pour toujours enfin.
+
+Dans ces moments solennels, pourquoi te le cacherai-je, mon ami, toi
+aussi tu m'as occupé, car tu faisais partie de mon cercle domestique,
+et longtemps avant déjà nous nous appartenions de coeur. Si dans le
+cours de notre vie je suis resté ton débiteur, le moment est venu de
+te payer avec usure; si tu es le mien, je vais te fournir le moyen de
+t'acquitter noblement. Tu aimes Charlotte, elle est digne de toi et tu
+ne lui es pas indifférent; comment aurait-elle pu te voir intimement
+sans t'apprécier? Reçois-la de ma main, conduis Ottilie dans mes bras,
+et nous serons les deux couples les plus heureux de la terre.
+
+--Ce don précieux que tu m'offres, répondit le Major, loin de
+m'éblouir, double ma prudence, et je vois avec chagrin que ta
+proposition, au lieu de trancher les difficultés, les augmente. Elle
+jetterait le jour le plus défavorable sur la réputation, sur l'honneur
+de deux hommes qui, jusque là, se sont montrés à l'abri de tout
+reproche.
+
+--Mais c'est précisément parce que nous sommes à l'abri du reproche,
+que nous pouvons le braver sans crainte, s'écria Édouard. Celui qui
+n'a jamais fait douter de soi ennoblit une action qu'on blâmerait, si
+elle était commise par un homme qui se serait déjà rendu coupable de
+plus d'une faute. Quant à moi, je me suis soumis à tant d'épreuves
+cruelles, j'ai tant fait pour les autres que je me sens enfin le droit
+de faire quelque chose pour moi. Charlotte et toi, vous pourrez à
+votre aise prendre conseil du temps et des circonstances, mais rien
+ne pourra modifier ma résolution en ce qui me concerne. Si l'on veut
+m'aider, je saurai me montrer reconnaissant; si l'on m'oppose des
+obstacles, je saurai les faire disparaître par les moyens les plus
+extrêmes; il n'en est point qui pourraient me faire reculer.
+
+Persuadé qu'il était de son devoir de combattre aussi longtemps que
+possible les projets d'Édouard, le Major dirigea l'entretien sur
+les formalités judiciaires qu'exigeraient le divorce et un nouveau
+mariage; et il fit ressortir vivement tout ce que ces démarches
+indispensables avaient de pénible, de fatigant, d'inconvenant même.
+
+--Je le crois, dit Édouard avec humeur, et je vois avec chagrin que ce
+n'est pas seulement à ses ennemis, mais encore à ses amis qu'il faut
+enlever d'assaut les avantages que le préjugé nous refuse. Eh bien!
+puisqu'il le faut, je vous arracherai malgré vous l'objet de mes
+désirs sur lequel mes yeux restent fixés. Je sais que d'anciens noeuds
+ne se brisent pas sans déplacer, sans renverser plus d'un accessoire
+qui aurait préféré ne pas être dérangé. Mais, dans de semblables
+situations, les sages discours ne servent à rien; tous les droits sont
+égaux dans la balance de la raison, et si l'un d'eux pouvait la faire
+pencher, il serait facile de jeter dans le bassin opposé un autre
+droit qui l'emporterait à son tour. Décide-toi donc, mon ami, à agir
+dans mon intérêt, dans le tien, à dénouer ce qui doit être rompu, à
+resserrer ce qui est déjà uni. Qu'aucune considération ne te retienne;
+déjà le monde s'est occupé de nous, nous le ferons parler une seconde
+fois; puis il nous oubliera comme il oublie tout ce qui a cessé d'être
+nouveau pour lui.
+
+Craignant d'irriter son ami par des objections nouvelles, le Major
+garda le silence. Édouard continua à parler de son divorce comme d'une
+chose convenue, il plaisanta même sur les formalités qu'il serait
+forcé de remplir; mais tout en en raillant, il redevint sérieux
+et pensif, car il ne pouvait se dissimuler ce qu'elles avaient de
+désagréable et de pénible.
+
+--Il n'est pourtant pas possible, dit-il, d'espérer que notre
+existence bouleversée se remettra d'elle-même, ou qu'un caprice du
+hasard viendra à notre secours. En nous faisant ainsi illusion, nous
+ne pourrions jamais retrouver le bonheur et le repos; et, comment
+pourrais-je me consoler, moi qui suis l'unique cause de nos maux à
+tous? C'est d'après mes instantes prières que Charlotte s'est décidée
+à te recevoir au château; l'arrivée d'Ottilie n'était, pour ainsi
+dire, que le résultat, la conséquence de la tienne. Il n'est pas au
+pouvoir humain de rendre comme non avenus les événements qui se sont
+succédés depuis, mais nous pouvons les faire contribuer à notre
+satisfaction. Détourne tes regards du riant avenir qu'il nous serait
+si facile de nous préparer, impose-nous à tous une abnégation
+complète, terrible, et dont je veux bien, pour un instant, admettre
+la possibilité; mais lors même que nous aurions pris la résolution de
+rentrer dans une ancienne position qu'on a violemment quittée,
+est-il facile, est-il possible de la réaliser? Et quel avantage
+y trouverait-on en échange des mille et mille inconvénients, des
+tourments réels qu'on y rapporte malgré soi? Commençons par toi, et
+conviens que la fortune t'aurait souri en vain en te donnant un poste
+brillant, puisque tu ne pourrais jamais passer une seule journée sous
+mon toit. Et Charlotte et moi quel prix pourrions-nous attacher à nos
+richesses après le sacrifice que nous nous serions fait mutuellement?
+Si tu partages l'opinion des gens du monde, si tu crois que l'âge
+finit par amortir les passions les plus violentes et les plus nobles,
+par effacer les sentiments le plus profondément gravés dans notre âme,
+n'oublie pas; du moins, que la lutte contre ces passions, contre ces
+sentiments, empoisonne précisément cette époque de la vie que l'on ne
+voudrait pas passer dans l'abnégation et la souffrance, mais dans la
+joie et dans le bonheur; de cette époque de la vie enfin, à
+laquelle on attache d'autant plus de prix, que l'on commence déjà à
+s'apercevoir qu'elle n'est point éternelle.
+
+Laisse-moi maintenant parler du point le plus important. Lors même
+que nous pourrions nous résigner tous à souffrir sans aucun espoir
+de compensation, que deviendrait Ottilie? car je serais forcé de la
+bannir de ma maison et de souffrir qu'elle vive au milieu de ce monde
+maudit qui ne sent, qui ne comprend, qui n'apprécie rien. Cherche,
+trouve, invente, s'il le faut, une situation où elle pourrait être
+heureuse sans moi, et tu m'auras opposé un argument qui, lors même
+qu'il ne me convaincrait pas à l'instant, me ferait réfléchir de
+nouveau sur le parti qui me reste à prendre.
+
+La solution de ce problème n'était pas facile, le Major n'en trouva
+point à sa portée: il se borna donc à répéter à son ami, pour
+l'endormir plutôt que pour le convaincre, tout ce qu'il y avait
+d'important, de difficile, de dangereux même dans la réalisation de
+ses projets; et qu'il fallait au moins peser chaque démarche
+décisive avant de l'entreprendre. Édouard se rendit à ces prudentes
+observations, mais à la condition expresse que son ami ne le
+quitterait que lorsqu'ils auraient arrêté ensemble la conduite qu'ils
+devaient tenir, et fait les premières démarches qui rendraient
+impossible tout retour sur le passé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+Lorsque de simples connaissances se rencontrent après une longue
+séparation, le besoin de se communiquer les changements survenus dans
+leurs positions respectives, fait naître entre elles une certaine
+intimité qui tient de près à l'abandon. Il est donc bien naturel
+qu'Édouard et son ami se confiassent tout ce que l'un devait encore
+ignorer du passé de l'autre. Ce fut ainsi que le Major avoua qu'à
+l'époque du retour d'Édouard de ses voyages, Charlotte lui avait
+confié le projet de marier sa jolie nièce au jeune veuf et qu'il avait
+promis de la seconder de tout son pouvoir. En apprenant que, dès cette
+époque, ses amis avaient reconnu qu'Ottilie était la compagne qui
+convenait à son âge et à son caractère, Édouard crut pouvoir parler
+sans détour d'une sympathie semblable entre sa femme et son ami,
+et qui lui paraissait d'autant plus vraie et plus juste qu'elle
+favorisait ses desseins.
+
+Le Major ne pouvait nier complètement l'existence de cette sympathie,
+mais il n'osa pas l'avouer ouvertement; ses hésitations affermirent
+les convictions d'Édouard: à ses yeux, son divorce et les mariages
+qui devaient s'en suivre, n'étaient plus des choses à faire, mais des
+faits accomplis, et il se proposait de voyager avec Ottilie.
+
+Parmi tous les rêves de l'imagination, il n'en est point de plus
+séduisant que celui qui place de jeunes amants ou de nouveaux époux
+dans une position qui leur permet de se familiariser avec les liens
+durables qui les unissent, au milieu d'un monde nouveau et des
+changements les plus bizarres. Une pareille existence leur semble,
+pour ainsi dire, la preuve la plus positive de la solidité de ces
+liens.
+
+Continuant à exposer ses projets à son ami, Édouard lui dit qu'avant
+de se mettre en route avec Ottilie, il lui laisserait, ainsi qu'à
+Charlotte, tous les pouvoirs nécessaires pour régler pendant son
+absence les affaires d'intérêt matériel, selon leur bon vouloir, car
+sa confiance en leur justice et en leur équité était sans bornes. Mais
+ce qui le charmait surtout, c'était l'idée que son fils, qu'il se
+proposait de laisser à sa mère, serait élevé par le Major qui ne
+pouvait manquer d'en faire un homme de mérite. Il soutenait même que
+le nom d'Othon, sous lequel cet enfant avait été baptisé, était un
+indice certain que celui des deux amis qui avait continué à porter ce
+nom, devait lui servir de père.
+
+Tous ces projets étaient si mûrs et si vivants dans l'imagination
+d'Édouard, qu'il ne voulait pas en retarder l'exécution d'un seul
+jour. Il se mit en route avec son ami et arriva bientôt dans une
+petite ville où il possédait une maison; c'est là qu'il voulait
+attendre le retour du Major qui devait aller sonder les intentions de
+Charlotte. Il lui fut impossible cependant de descendre dans cette
+maison, car il voulait accompagner son ami, du moins jusqu'au-delà de
+la ville. Tous deux étaient à cheval et s'entretenaient d'objets qui
+les intéressaient si vivement, qu'ils ne s'aperçurent point de la
+longueur de la route qu'ils venaient de faire.
+
+A un brusque détour de cette route, ils aperçurent tout à coup la
+maison d'été dont le toit de tuiles brillait pour la première fois à
+leurs regards. Édouard ne se sentit plus le courage de retourner à la
+ville; il conjura son ami d'insister fortement auprès de Charlotte,
+afin que tout fût terminé dans la soirée même, et promit de se cacher,
+en attendant, dans un hameau voisin. Forcé de s'en remettre à sa femme
+pour la réussite de ses voeux les plus chers, if se persuada sans
+peine qu'en ce jour, comme autrefois, leurs désirs étaient les mêmes,
+et que, par conséquent, la démarche du Major serait suivie d'un plein
+succès. Dans cette conviction, il pria son ami de l'avertir de sa
+réussite à l'instant même par un signal convenu, tel qu'un coup de
+canon, s'il faisait encore jour, ou quelques fusées si la nuit était
+déjà venue.
+
+Le Major dirigea son cheval vers le château. Lorsqu'il y arriva, on
+lui apprit que Charlotte l'avait quitté pour aller habiter la maison
+d'été; on ajouta qu'en ce moment il ne l'y trouverait pas parce
+qu'elle était allée faire une visite dans les environs. Contrarié de
+cette absence, il retourna au cabaret du village où il avait laissé
+son cheval, et où il se promit d'attendre le retour de Charlotte.
+
+Pendant ce temps, Édouard poussé par une impatience irrésistible,
+quitta sa retraite, suivit des sentiers tortueux et touffus, connus
+seulement par les chasseurs et les pêcheurs du voisinage; et qui le
+conduisirent dans les nouvelles plantations de ses domaines. Vers la
+fin du jour, il arriva enfin dans un des bosquets qui bordaient le
+lac, dont le vaste miroir immobile s'offrit pour la première fois à
+ses regards dans toute son étendue.
+
+Dans la même soirée Ottilie s'était engagée dans une longue promenade
+sur les rives du lac. L'enfant sur ses bras, et tenant un livre à la
+main, elle lisait en marchant, suivant son habitude. Arrivée près de
+la touffe de vieux chênes qui ombrageait la place d'embarquement de
+cette rive, elle s'aperçut que l'enfant s'était endormi. Se sentant
+fatiguée elle-même, elle le déposa sur le gazon, s'assit à ses côtés
+et continua sa lecture. Ce livre était un de ceux qui captivent et
+intéressent les caractères impressionnables au point de leur faire
+oublier la marche du temps. Tout entière sous l'empire de ce charme,
+Ottilie ne songea point aux heures qui s'écoulaient ni à la longueur
+du chemin qu'elle avait à faire pour revenir par terre à la maison
+d'été. Abîmée ainsi dans sa lecture et en elle-même, elle était si
+séduisante, que si les arbres et les buissons d'alentour avaient eu
+des yeux, ils n'auraient pu s'empêcher de l'admirer et de se réjouir à
+sa vue. En ce moment un rayon oblique et rougeâtre du soleil couchant
+tombait sur son épaule et dorait ses joues.
+
+Édouard avait réussi à 's'avancer dans ses domaines sans rencontrer
+personne. Enhardi par ce succès, il pénétra toujours plus avant et
+sortit tout à coup des buissons qui croissaient sous le bouquet de
+chênes et lui dérobaient la vue du lac.
+
+Au bruit des branches froissées, Ottilie détourna la tête, tous deux
+se reconnurent! Édouard se précipita vers elle et tomba à ses pieds.
+Après un silence plein de charmes dont tous deux avaient besoin pour
+se remettre, il lui expliqua enfin comment et pourquoi il se trouvait
+en ce lieu.
+
+--J'ai envoyé le Major auprès de Charlotte, continua-t-il; notre sort
+à tous se décide sans doute en ce moment. Jamais je n'ai douté de ton
+amour, tu as dû compter sur le mien; ose me dire enfin que tu veux
+m'appartenir; consens à notre union.
+
+Elle hésita, il insista plus fortement, et, s'appuyant sur ses anciens
+droits, il allait l'attirer dans ses bras; elle lui désigna d'un geste
+l'enfant endormi. Édouard jeta sur lui un regard fugitif, et une
+surprise mêlée d'effroi se peignit sur ses traits.
+
+--Grand Dieu! s'écria-t-il, si je pouvais douter de ma femme, de mon
+ami, quelle preuve terrible ne trouverais-je pas sur la figure de
+cet enfant! ce sont les traits du Major, jamais je n'ai vu une
+ressemblance aussi frappante.
+
+--Non, non, dit Ottilie, tout le monde soutient que c'est à moi qu'il
+ressemble.
+
+--C'est impossible, répondit Édouard.
+
+Mais au même instant l'enfant ouvrit ses grands yeux noirs,
+pénétrants, animés et tendres; il semblait regarder dans le monde avec
+intelligence et amour. On eût dit qu'il connaissait les deux personnes
+debout devant lui. Fasciné par ce regard, Édouard se prosterna devant
+l'enfant comme s'il se jetait une seconde fois aux genoux d'Ottilie.
+
+--C'est toi! s'écria-t-il; oui, ce sont tes yeux célestes! qu'importe,
+je ne veux voir que les tiens, jetons un voile impénétrable sur
+l'instant funeste qui donna le jour à cette fatale créature. Pourquoi
+troublerai-je ton âme chaste et pure par la pensée terrible que le
+mari et la femme, même quand leurs coeurs se sont éloignés l'un de
+l'autre, peuvent encore s'enlacer de leurs bras, et profaner un lien
+sacré par des désirs opposés à ces liens! Mais puisque je touche
+au terme de mes voeux, puisque mes rapports avec Charlotte doivent
+nécessairement être rompus, puisque tu vas m'appartenir enfin,
+pourquoi ne te dirais-je pas tout? Pourquoi n'aurais-je pas le courage
+de te faire un aveu terrible? Écoute et tâche, de me comprendre. Cet
+enfant est le fruit d'un double adultère! Au lieu de resserrer les
+liens qui m'attachaient à ma femme et ma femme à moi, il les brise
+pour toujours! Que cet enfant témoigne contre moi, que m'importe,
+pourvu que ses yeux célestes disent aux tiens que dans les bras d'une
+autre je t'appartenais! pourvu que tu puisses comprendre et sentir que
+cette faute, ce crime, je ne puis l'expier que sur ton coeur!
+
+Écoutons! s'écria-t-il en se levant avec précipitation, car il venait
+d'entendre un coup de fusil qu'il prit pour un signal du Major.
+
+C'était l'explosion de l'arme à feu d'un chasseur qui parcourait les
+montagnes voisines. Rien n'interrompit plus le silence solennel de la
+contrée, Édouard devint impatient et inquiet.
+
+Ottilie s'aperçut enfin que le soleil venait de disparaître derrière
+la cime des rochers; mais ses derniers rayons réfractés étincelaient
+encore sur les vitres de la maison d'été.
+
+--Éloigne-toi, Édouard, lui dit la jeune fille, songe que nous avons
+souffert depuis bien longtemps avec patience et courage; n'anticipons
+pas sur un avenir que Charlotte seule a le droit de régler. Je suis
+à toi si elle le permet; si elle veut conserver ses droits je me
+résignerai. Puisque tu as la certitude que nous touchons à l'instant
+décisif, ayons le courage de l'attendre. Retourne au hameau, où
+peut-être déjà le Major te cherche en vain; car il n'est pas naturel
+qu'il veuille avoir recours au moyen brutal d'un coup de canon pour
+t'annoncer le succès de sa démarche. Je sais qu'il n'a pas trouvé
+Charlotte chez elle; mais il peut être allé à sa rencontre, et avoir
+besoin maintenant de te parler. Que sais-je tout ce qui peut être
+arrivé. Laisse-moi, Charlotte va revenir, elle m'attend là haut à la
+maison d'été, moi et surtout son enfant.
+
+Ottilie parlait avec un désordre et une vivacité extraordinaires;
+elle se sentait si heureuse en présence d'Édouard, et cependant elle
+comprenait la nécessité de l'éloigner.
+
+--Je t'en conjure, mon bien-aimé, retourne au hameau, va attendre le
+Major.
+
+--Je t'obéis, répondit Édouard, en arrêtant sur elle un regard
+passionné; puis il l'attira dans ses bras: la jeune fille l'enlaça des
+siens et le pressa tendrement sur son coeur.
+
+L'espérance passa sur leurs têtes comme une étoile qui se détache
+du ciel pour éclairer la terre de plus près. Se sentant unis ils
+échangèrent pour la première fois, et sans contrainte, des baisers
+brûlants; puis ils se séparèrent avec violence et douloureusement.
+
+Le crépuscule du soir et les exhalaisons humides du lac enveloppaient
+la contrée. Restée seule, Ottilie tremblante et confuse leva les yeux
+vers la maison d'été; il lui semblait, qu'elle voyait flotter sur le
+balcon la robe blanche de Charlotte. La route qui conduisait à cette
+maison, en faisant le tour du lac, était longue; et elle savait
+combien sa tante était sujette à s'inquiéter quand, en rentrant chez
+elle, elle ne trouvait pas son enfant. Les platanes de la place de
+débarquement de la rive opposée se balançaient à ses regards, l'espace
+étroit du lac la séparait seule de cette place et du sentier court et
+commode qui, de là, conduisait à la maison d'été. Déjà ses regards
+et sa pensée avaient passé l'eau, et la crainte de s'y hasarder avec
+l'enfant disparut devant la crainte plus forte encore d'arriver trop
+tard. S'avançant rapidement vers la nacelle, elle ne sentit point que
+son coeur battait avec violence, que ses jambes tremblaient sous elle,
+que ses sens étaient près de l'abandonner.
+
+D'un bond elle s'élança vers la nacelle et saisit la rame. Pour mettre
+à flot la légère embarcation, elle a besoin de toutes ses forces, et
+renouvelle le coup de rame. La nacelle se balance et glisse en avant.
+Tenant sur son bras et dans sa main gauche l'enfant et le livre, elle
+agite la rame de la main droite, chancelle et tombe au fond du bateau.
+La rame lui échappe et en cherchant à la retenir, elle laisse glisser
+l'enfant et le livre, et tout tombe dans le lac. Par un mouvement
+spontané elle saisit la robe de l'enfant, mais la position dans
+laquelle elle est tombée l'empêche de se relever; la main droite, qui
+seule est restée libre, ne lui suffit pas pour se retourner et se
+redresser. Après de longs et cruels efforts, elle y réussit enfin et
+retire l'enfant de l'eau; ses yeux sont fermés, il ne respire plus!
+
+En ce moment terrible, elle retrouva toute sa présence d'esprit, et sa
+douleur n'en fut que plus cruelle. La nacelle était arrivée presqu'au
+milieu du lac, la rame flottait sur sa surface immobile, pas un
+être vivant ne paraissait sur le rivage: au reste, quels secours
+aurait-elle pu attendre dans cette nacelle qui la balançait au milieu
+d'un élément inaccessible et perfide?
+
+Ce n'était qu'en elle-même que la malheureuse Ottilie pouvait trouver
+des ressources, elle avait souvent entendu parler des moyens par
+lesquels on rappelait les noyés à la vie; elle les avait même vu
+appliquer à la suite du feu d'artifice par lequel Édouard avait
+célébré l'anniversaire de sa naissance.
+
+Encouragée par ces souvenirs, elle déshabille l'enfant, l'essuie avec
+la robe de mousseline dont elle était vêtue, découvre pour la première
+fois à la face du ciel son chaste sein, y presse l'infortunée petite
+créature dont le froid glacial engourdit son coeur. Les larmes
+brûlantes dont elle inonde les membres raides et immobiles de l'enfant
+lui rendent quelque apparence de chaleur et de vie. Ivre de joie, elle
+l'entoure de son schall, le couvre de baisers, le réchauffe de son
+haleine, lui communique son souffle et croit avoir remplacé ainsi les
+secours plus efficaces que son isolement ne lui permet pas de lui
+prodiguer.
+
+Vains efforts! l'enfant reste sans vie dans les bras d'Ottilie, et
+la nacelle semble enracinée au milieu du lac! Dans cette situation
+terrible, elle trouve encore des ressources dans sa belle âme qui
+s'adresse au Ciel. Agenouillée au fond de la nacelle, elle élève
+l'enfant glacé au-dessus de sa poitrine découverte, blanche et froide
+comme celle d'une statue de marbre. Ses yeux humides s'attachent aux
+nuages et demandent assistance et protection, là où les nobles coeurs
+placent leurs espérances quand tout leur manque sur la terre.
+
+Ottilie n'avait pas en vain invoqué les étoiles, qui, çà et là,
+étincelaient au firmament. Une légère brise s'éleva tout à coup et
+poussa doucement la nacelle vers les platanes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+Ottilie se dirigea en hâte vers la maison d'été. Dès qu'elle y fut
+arrivée, elle fit appeler le chirurgien et lui remit l'enfant. Cet
+homme expérimenté et toujours prêt à remédier à tous les accidents
+possibles, prodigua à cette frêle créature des secours proportionnés
+à sa constitution. La jeune fille le seconda avec activité; apportant
+elle-même les objets qu'il demandait, elle allait, venait et donnait
+des ordres avec suite et précision. En la voyant se mouvoir ainsi,
+on eût dit qu'elle marchait, agissait et vivait dans un autre monde;
+c'est que les grands événements, qu'ils soient heureux ou malheureux,
+nous font croire que tout autour de nous a changé de nature.
+
+L'habile chirurgien continua ses efforts gradués; Ottilie chercha à
+lire ses espérances dans ses yeux, car il ne répondait rien à ses
+questions réitérées. Bientôt cependant il secoua la tête d'un air de
+doute, et lorsqu'elle lui demanda positivement s'il croyait pouvoir
+sauver le malheureux enfant, il laissa échapper de ses lèvres un non
+à peine articulé. Au même instant Ottilie quitta l'appartement, qui
+était la chambre a coucher de sa tante, pour passer dans la pièce
+voisine; mais, à quelques pas du canapé, elle tomba sans mouvement sur
+le tapis.
+
+On entendit la voiture de Charlotte entrer dans la cour, et le
+chirurgien courut au-devant d'elle pour la préparer au malheur qui
+venait d'arriver. Il ne la rencontra pas; car, au lieu de monter
+directement à sa chambre à coucher, elle entra au salon où elle vit sa
+nièce étendue par terre sans apparence de vie. Une femme de chambre
+accourut du côté opposé en poussant des cris lamentables; le
+chirurgien arriva presque aussitôt et fut forcé de tout avouer.
+Charlotte cependant croyait encore à la possibilité de rappeler son
+enfant à la vie; le prudent chirurgien s'en applaudit et se borna à
+la prier de ne pas demander à voir son fils en ce moment, puis il
+s'éloigna pour l'entretenir dans son erreur, en lui faisant croire que
+sa présence était nécessaire auprès de son petit malade.
+
+Charlotte s'est assise sur le canapé, Ottilie est toujours couchée sur
+le tapis. Sa malheureuse tante la soulève par un effort pénible, et
+attire sur ses genoux la belle tête de la jeune fille. Le chirurgien
+entre et sort à chaque instant; il feint de redoubler d'efforts pour
+l'enfant, tandis qu'il ne s'occupe plus que des deux dames. Minuit
+vient de sonner, le silence de la mort règne dans la contrée et dans
+la maison. Charlotte comprend enfin qu'elle a perdu son enfant, elle
+veut du moins avoir près d'elle ses restes inanimés, et l'on dépose
+sur le canapé un panier où repose ce petit corps glacé, enveloppé
+dans des mouchoirs de laine chauds et blancs; son visage seul est
+découvert; il semble dormir.
+
+Le bruit de cette catastrophe ne tarda pas à mettre tout le village en
+émoi. Dès qu'il arriva au Major, il quitta l'auberge et se rendit à
+la maison d'été. N'osant y entrer, il interrogea les domestiques qui
+couvaient çà et là, et finit par dire à l'un d'eux de faire descendre
+le chirurgien. Celui-ci ne se fit pas long-temps attendre; quelle
+ne fut pas sa surprise, en reconnaissant son ancien protecteur! Sa
+présence dans un pareil moment lui parut de bonne augure; aussi se
+chargea-t-il avec plaisir de préparer Charlotte à le recevoir. Voulant
+s'acquitter de cette tâche délicate avec toute la prudence nécessaire,
+il commença par lui parler de plusieurs personnes absentes qui
+ne pouvaient manquer de partager sa juste douleur. Ce genre de
+conversation l'amena naturellement à prononcer le nom du Major; et il
+l'imposa pour ainsi dire à la pensée de la malheureuse mère, en lui
+rappelant le dévouement sans bornes dont cet ami sincère lui avait
+déjà donné tant de preuves. Passant du récit à la réalité, il lui
+apprit qu'il était là, à sa porte, et n'attendait qu'un mot pour
+paraître.
+
+Au même instant le Major entra, Charlotte l'accueillit avec un sourire
+douloureux. Il s'avança doucement et s'arrêta en face d'elle. Elle
+releva la couverture de soie verte qui couvrait le cadavre de
+l'enfant, et, à la faible lueur d'une seule bougie, le Major reconnut
+avec une secrète terreur, dans les traits de cet enfant, sa propre
+image immobilisée par la mort. D'un geste, Charlotte lui désigna
+un siège près d'elle, et tous deux restèrent ainsi en face l'un de
+l'autre pendant toute la nuit, sans prononcer un seul mot. Ottilie
+était toujours appuyée sur les genoux de sa tante, dans une attitude
+calme et respirant doucement. Elle dormait ou semblait dormir.
+
+La bougie s'était éteinte, le crépuscule du matin éclairait
+l'appartement, et semblait arracher le Major et son amie à un rêve
+lugubre. Charlotte le regarda d'un air résigné et lui dit à voix
+basse, comme si elle craignait de réveiller Ottilie:
+
+--Dites-moi, mon ami, quelle combinaison du destin vous a fait arriver
+ici, pour être témoin d'une pareille scène de deuil et de douleur?
+
+--Je crois, répondit-il sur le même ton, que la réserve et les moyens
+préparatoires seraient en ce moment inutiles et déplacés. Je vous
+trouve dans une situation si terrible, que la mission dont je suis
+chargé et que je croyais importante et grave, ne me parait plus qu'un
+événement ordinaire.
+
+Puis il l'instruisit avec calme et simplicité de l'arrivée d'Édouard
+et du but dans lequel il l'avait envoyé près d'elle. Il lui parla même
+des espérances personnelles qu'Édouard l'avait autorisé à concevoir,
+si tous ses projets pouvaient se réaliser. Son langage était franc,
+mais aussi délicat que l'exigeaient les circonstances. Charlotte
+l'écouta tranquillement, et sans manifester ni surprise ni irritation.
+
+--Je ne me suis encore jamais trouvée dans un cas semblable, dit-elle
+d'une voix si faible, que, pour l'entendre, le Major fut obligé
+d'approcher son siège du canapé; mais j'ai toujours eu l'habitude,
+quand il s'agissait de prendre une détermination grave, de me
+demander: Que ferai-je demain? Je sens que le sort de plusieurs
+personnes qui me sont chères est en ce moment entre mes mains; je ne
+doute plus de ce que je dois faire, et je vais l'énoncer clairement:
+Je consens au divorce. Ce consentement, j'aurais dû le donner plus
+tôt; mes hésitations, ma résistance ont tué ce malheureux enfant!
+Quand le destin veut une chose qui nous paraît mal, elle se fait en
+dépit de tous les obstacles que nous nous croyons obligés d'y opposer
+par raison, par vertu, par devoir. Au reste, je ne puis plus me le
+dissimuler, le destin n'a réalisé que mes propres intentions, dont
+j'ai eu l'imprudence de me laisser détourner. Oui, j'ai cherché à
+rapprocher Ottilie d'Édouard, j'ai voulu les marier; et vous, mon ami,
+vous avez été le confident, le complice de ce projet. Comment ai-je
+pu voir dans l'entêtement d'Édouard un amour invariable? Pourquoi,
+surtout, ai-je consenti à devenir sa femme, puisqu'on restant son amie
+je faisais son bonheur et celui de la malheureuse enfant qui dort là,
+à mes pieds? Je tremble de la voir sortir de ce sommeil léthargique!
+Comment pourra-t-elle supporter la vie, si nous ne lui donnons pas
+l'espoir de rendre un jour à Édouard plus qu'elle ne lui a fait
+perdre, par la catastrophe dont elle a été l'aveugle instrument?
+Et elle le lui rendra, j'en ai la certitude, car je connais toute
+l'étendue de sa passion pour lui. L'amour qui donne la force de tout
+supporter, peut tout remplacer. Quant à ce qui me concerne, il ne doit
+pas en être question en ce moment. Eloignez-vous en silence, cher
+Major, dites à votre ami que je consens au divorce, que je m'en
+remets, pour le réaliser, à lui, à vous, à Mittler. Je signerai tout
+ce que l'on voudra; qu'on me dispense seulement d'agir, de donner des
+conseils, des avis.
+
+Le Major se leva et pressa sur ses lèvres la main que Charlotte lui
+tendit par-dessus la tête d'Ottilie.
+
+--Et moi, murmura-t-il d'une voix à peine intelligible, que puis-je
+espérer?
+
+--Dispensez-moi de vous répondre, mon ami; nous n'avons pas mérité
+d'être toujours malheureux, mais sommes-nous dignes de trouver le
+bonheur ensemble?
+
+Le Major s'éloigna, vivement pénétré de la douleur de Charlotte; mais
+il lui fut impossible de s'affliger, comme elle, de la mort de son
+fils, qui n'était, à ses yeux, qu'un sacrifice, indispensable pour
+assurer le bonheur de tous. Déjà il voyait de la pensée, d'un côté, la
+jeune Ottilie tenant dans ses bras un bel enfant plus cher au Baron
+que celui dont elle avait innocemment causé la mort; et de l'autre,
+Charlotte berçant sur ses genoux un fils dont les traits animés lui
+offriraient, à plus juste titre, la ressemblance qu'il avait reconnue
+avec effroi sur le visage glacé de la jeune victime du sort.
+
+Préoccupé de ces riants tableaux qui passaient devant son âme, il
+descendit vers le hameau où il espérait trouver Édouard. Il le
+rencontra avant d'y arriver. Lui aussi avait passé la nuit dans une
+cruelle agitation. Espérant toujours entendre ou voir le signal
+qui devait lui annoncer l'accomplissement de ses voeux, il s'était
+constamment promené dans les environs de la maison d'été; aussi
+n'avait-il pas tardé à apprendre la mort de l'enfant. Cette
+catastrophe le touchait de plus près que le Major, et cependant il ne
+pouvait s'empêcher de l'envisager sous le môme point de vue. Le compte
+fidèle que son ami lui rendit de son entrevue avec Charlotte, acheva
+de le convaincre que rien ne s'opposait plus à ses désirs, et il
+se décida sans peine à retourner avec lui au hameau. De là ils se
+rendirent à la petite ville, lieu de leur premier rendez-vous, où ils
+se proposaient de combiner ensemble les moyens les plus convenables
+pour réaliser enfin ce divorce depuis si longtemps demandé et refusé.
+
+Après le départ du Major, Charlotte resta plongée dans ses réflexions,
+mais elle en fut bientôt arrachée par le réveil d'Ottilie. La jeune
+fille leva la tête et regarda sa tante avec de grands yeux étonnés.
+Puis elle s'appuya sur ses genoux, se redressa et se tint debout
+devant elle.
+
+--C'est pour la seconde fois de ma vie, dit la noble enfant avec une
+imposante et douce gravité, que je me trouve dans l'état auquel je
+viens de m'arracher. Tu m'as dit souvent que les mêmes choses nous
+arrivent parfois de la même manière et toujours dans des moments
+solennels. L'expérience vient de me convaincre que tu disais vrai;
+pour te le prouver, il faut que je te fasse un aveu.
+
+Peu de jours après la mort de ma mère, j'étais bien jeune alors, et
+pourtant je m'en souviendrai toujours, j'avais approché mon tabouret
+du sopha où tu étais assise avec une de tes amies; la tête appuyée sur
+tes genoux, je n'étais ni éveillée ni endormie, j'entendais tout, mais
+il m'était impossible de faire un mouvement, d'articuler un son. Tu
+parlais de moi avec ton amie, et vous déploriez le sort de la pauvre
+petite orpheline, restée seule dans le monde, où elle ne pourrait
+trouver que déception et malheur, si le Ciel, par une grâce spéciale,
+ne lui donnait pas un caractère et des goûts en harmonie avec sa
+position. Je compris parfaitement le sens de vos paroles, et je me
+posai à moi-même des lois, trop sévères peut-être, mais que je croyais
+conformes à tes voeux pour moi. Je les ai religieusement observées
+pendant tout le temps que ton amour maternel a veillé sur moi, et je
+leur suis restée fidèle, même quand tu m'as fait venir dans ta maison,
+pendant les premiers mois, du moins.
+
+J'ai fini par sortir de la route que je devais suivre, j'ai violé les
+lois que je m'étais imposée, j'ai été jusqu'à oublier qu'elles étaient
+pour moi un devoir sacré, et maintenant qu'une catastrophe terrible
+m'en a punie, c'est encore toi qui viens de m'éclairer sur ma
+position, cent fois plus déplorable que celle de la pauvre orpheline
+qui retrouvait une mère en toi. Couchée comme je l'étais alors sur tes
+genoux, et plongée dans la même inexplicable léthargie, j'ai entendu
+ta voix, comme si elle sortait d'un autre monde, parler de moi et me
+révéler ainsi ce que je suis devenue. J'ai eu horreur de moi-même;
+mais aujourd'hui, comme autrefois, je me suis, pendant mon sommeil de
+mort, tracé la route sur laquelle je dois marcher.
+
+Oui, ma résolution est irrévocablement prise, et tu vas la connaître
+à l'instant: Je ne serai jamais la femme d'Édouard! Dieu vient de
+m'ouvrir les yeux d'une manière terrible sur les crimes que j'ai
+commis; je veux les expier! Ne cherche pas à me faire revenir de cette
+résolution, prends tes mesures en conséquence, rappelle le Major ou
+écris-lui à l'instant que le divorce est impossible! Combien n'ai-je
+pas souffert pendant mon immobilité! car à chaque mot que tu lui
+disais, je voulais me relever et m'écrier: Ne lui donne pas d'aussi
+sacrilèges espérances!
+
+Charlotte comprit l'état d'Ottilie, tout en croyant toutefois qu'il
+serait facile de la faire changer de résolution, quand le sentiment
+qui la lui avait fait prendre se serait émoussé; mais à peine eut-elle
+prononcé quelques phrases dont le but était de faire entrevoir les
+consolations et les espérances que le temps apporte naturellement aux
+plus grandes infortunes, que la jeune fille s'écria avec une élévation
+d'âme qui tenait de l'exaltation:
+
+--Ne cherchez jamais à m'émouvoir, à me tromper! au moment où
+j'apprendrai que tu as consenti au divorce, je me punirai de mes
+fautes, de mes crimes, en me précipitant dans ce même lac où s'est
+éteinte la vie de ton enfant!
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+Dans le cours ordinaire et paisible de la vie domestique, les parents,
+les amis aiment à parler entre eux, même au risque de s'ennuyer
+mutuellement, de leurs travaux, de leurs entreprises, de leurs
+projets; d'où il résulte que tout se fait d'un commun accord, sans que
+l'on ait songé à se demander des conseils ou des avis. Mais dans les
+moments graves, importants, où l'homme a plus que jamais besoin de
+l'approbation d'un autre homme digne de sa confiance, chacun se
+refoule sur lui-même et agit suivant ses propres inspirations; tous
+se cachent les moyens qu'ils emploient, et ce n'est que par les
+résultats, par les faits accomplis dont chacun est forcé d'accepter sa
+part, que la communauté de pensée et d'action se rétablit.
+
+C'est ainsi qu'après une foule d'événements aussi singuliers que
+malheureux, chacune des deux dames s'était renfermée dans une gravité
+imposante, qui ne les empêcha cependant pas d'avoir l'une pour l'autre
+les procédés les plus délicats. Charlotte avait fait déposer en
+silence et presque avec mystère son malheureux enfant dans la
+chapelle, où il dormait comme une première victime d'un avenir encore
+gros de catastrophes funestes.
+
+Mille autres soins, plus ou moins importants et dont elle s'acquittait
+avec une exactitude scrupuleuse, prouvaient que le sentiment du devoir
+avait donné à Charlotte la force d'agir de nouveau dans la vie active.
+Là, elle trouva d'abord Ottilie qui, plus que tout autre, avait besoin
+de sa sollicitude, et elle ne s'occupa plus que d'elle, mais avec tant
+de délicatesse, que la noble enfant ne put pas même s'apercevoir
+de cette préférence. Elle savait enfin combien cette enfant aimait
+Édouard, et par les aveux qui lui échappaient malgré elle, et par les
+lettres que le Major lui écrivait chaque jour.
+
+De son côté, Ottilie faisait tout ce qui était en son pouvoir pour
+rendre plus douce la position actuelle de sa tante. Elle était
+franche, communicative même; mais jamais elle ne parlait du présent
+ou d'un passé trop rapproché. Elle avait toujours beaucoup écouté,
+beaucoup observé, et elle recueillit enfin les fruits de cette louable
+habitude; car elle lui fournit le moyen d'amuser, de distraire
+Charlotte qui, au fond de son coeur, nourrissait l'espoir de voir uni,
+tôt ou tard, le couple qui lui était devenu si cher.
+
+L'âme d'Ottilie était dans une situation bien différente. Elle avait
+révélé le secret de sa vie à sa tante, qui était devenue enfin son
+amie; et elle se sentait affranchie de la servitude dans laquelle elle
+avait vécu jusque là; le repentir et la résolution qu'elle avait prise
+la débarrassaient du fardeau de ses fautes et du crime dont le destin
+l'avait rendue coupable. Elle n'avait plus besoin de se dominer
+elle-même, elle s'était pardonnée au fond de son coeur, à la
+condition de renoncer à tout bonheur personnel: aussi cette condition
+devait-elle nécessairement être irrévocable.
+
+Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, et Charlotte finit par sentir
+que cette délicieuse maison d'été, son lac, ses rochers et ses
+promenades pittoresques n'avaient plus que des souvenirs pénibles pour
+elle et pour sa jeune amie; qu'enfin il fallait changer de demeure:
+mais il était plus facile d'éprouver ce besoin que de le satisfaire.
+
+Les deux dames devaient-elles rester inséparables? La première
+déclaration d'Édouard leur en avait fait un devoir, et les menaces
+qui avaient suivi cette déclaration en rendaient nécessaire l'exact
+accomplissement. Cependant il était facile de voir que, malgré leur
+bonne volonté, leur raison et leur complète abnégation, elles ne
+pouvaient plus, en face l'une de l'autre, éprouver que des sensations
+pénibles. Les entretiens les plus étrangers à leur position, amenaient
+parfois des allusions que la réflexion repoussait en vain, car le
+coeur les avait senties. Enfin, plus elles craignaient de s'affliger
+et de se blesser, plus elles devenaient faciles à s'affliger, à se
+blesser mutuellement.
+
+Mais dès que Charlotte songeait à changer de demeure et à se séparer
+momentanément d'Ottilie, les anciennes difficultés renaissaient, et
+elle était forcée de se demander en quel lieu elle placerait cette
+jeune personne. Le poste honorable de compagne d'étude, de soeur
+adoptive d'une jeune et riche héritière était encore vacant, la
+Baronne ne cessait d'en parler à Charlotte dans ses lettres, et elle
+crut devoir enfin s'en expliquer franchement avec sa nièce. La pauvre
+enfant refusa avec beaucoup de fermeté, non-seulement cette offre,
+mais encore toutes celles qui la réduiraient à vivre dans ce qu'on est
+convenu d'appeler le grand monde.
+
+--N'allez cependant pas, continua-t-elle, m'accuser d'aveuglement,
+d'obstination, et permettez-moi de vous donner des explications que,
+dans toute autre circonstance, il serait de mon devoir de passer
+sous silence. Un être coupable, lors même qu'il ne l'est pas devenu
+volontairement, est marqué du sceau de la réprobation; sa présence
+inspire une terreur mêlée d'une curiosité désespérante, car chacun
+désire et croit découvrir dans ses traits, dans ses gestes, dans ses
+paroles les plus insignifiantes, les indices du monstre qu'il porte
+dans son sein et qui l'a poussé au crime. C'est ainsi qu'une maison,
+une ville où a été commise une action monstrueuse, reste un objet de
+terreur pour quiconque en franchit le seuil. On s'imagine que là,
+le jour est plus sombre et que les étoiles ont perdu leur éclat.
+L'importunité par laquelle certains amis aussi maladroits que
+bienveillants cherchent à rendre au monde ces infortunés qu'il
+repousse, est presque un crime, quoiqu'il soit excusable.
+
+Pardonnez-moi, chère tante; mais je ne puis m'empêcher de vous dire
+ce qui s'est passé en moi, lorsque Luciane jeta brusquement au milieu
+d'une fête joyeuse la pauvre jeune fille condamnée à l'isolement et au
+repentir, parce qu'elle avait involontairement causé la mort de son
+jeune frère. Effrayée par l'éclat des lumières et des parures, et
+surtout par l'aspect des danses et des jeux auxquels on voulait
+lui faire prendre part, elle resta d'abord interdite; puis sa tête
+s'égara, elle s'enfuit éperdue et tomba sans connaissance dans mes
+bras. Eh bien, le croiriez-vous! cette catastrophe augmenta la
+curiosité de la société, chacun voulait voir de plus près la pauvre
+criminelle! je ne croyais pas alors qu'un sort semblable m'était
+réservé; mais ma compassion était si vive que je souffrais plus
+qu'elle peut-être, et je me hâtai de la ramener dans sa chambre. Qu'il
+me soit permis aujourd'hui d'avoir pitié de moi, et d'éviter toute
+position où je pourrais devenir l'héroïne d'une scène semblable.
+
+--Songe, du moins, chère enfant, répondit Charlotte, qu'il n'en est
+point qui puisse entièrement te cacher au monde. Les couvents qui,
+dans de semblables extrémités, offrent aux catholiques un refuge
+paisible, n'existent pas pour nous autres protestants.
+
+--La solitude et l'isolement, chère tante, ne font pas le seul mérite
+d'un refuge; à mes yeux, il n'en est de véritablement estimable que
+celui qui nous offre la possibilité de nous occuper utilement. Les
+pénitences et les macérations ne sauraient nous soustraire aux arrêts
+de la Providence, quand elle les a prononcés sur nous. L'attention
+du monde ne serait mortelle pour moi que s'il fallait lui servir
+de spectacle, plongée dans une coupable oisiveté. Si son regard
+malveillant me trouve infatigable au travail et remplissant un devoir
+utile, je le soutiendrai sans rougir, car alors je ne serai plus
+réduite à trembler devant le regard de Dieu!
+
+--Ou je me trompe fort, dit Charlotte, ou tes voeux te rappellent au
+pensionnat.
+
+--J'en conviens. Il me paraît beau de guider les autres sur les routes
+ordinaires de la vie, quand on s'est formée soi-même à l'école de
+l'adversité et de l'erreur. L'histoire nous apprend que les hommes
+poussés dans les déserts par le remords ou la persécution, n'y sont
+pas restés oisifs et ignorés. On les a rappelés dans le monde pour y
+soutenir les faibles, ramener les égarés, consoler les malheureux!
+Et cette tâche, le Ciel lui-même la leur imposait; car ils pouvaient
+seuls l'accomplir dignement, ces nobles initiés aux fautes, aux
+faiblesses dont ils avaient su se relever, ces martyrs de la vie,
+malheureux au point qu'aucun malheur terrestre ne pouvait plus les
+frapper.
+
+--La carrière que tu choisis est pénible! n'importe; je ne m'opposerai
+point à ton désir, me flattant toutefois que tu ne tarderas pas à y
+renoncer pour revenir près de moi.
+
+--Je vous remercie d'un consentement qui me permet d'essayer mes
+forces; j'en espère trop peut-être, car il me semble que je réussirai.
+Qu'est-ce que les épreuves du pensionnat que naguère je trouvais si
+cruelles, auprès de celles que j'ai subies depuis? Quel ne sera pas
+mon bonheur, lorsque je pourrai diriger de jeunes élèves à travers
+cette foule d'embarras qui causent leurs premières douleurs et dont
+j'ai déjà acquis le droit de sourire? Les heureux ne savent pas
+conseiller et guider les heureux, car il est dans notre nature
+d'augmenter nos exigences pour nous et pour les autres, en proportion
+des faveurs que le Ciel nous accorde. Celui qui a souffert et qui a su
+se relever, sait seul développer dans de jeunes coeurs le sentiment
+qui empêche le sien de se briser, en lui faisant accepter le plus
+petit bienfait comme un grand bonheur.
+
+--Je te le répète, chère enfant, je ne m'oppose point à ton projet;
+mais je dois te faire une observation dont tu comprendras toi-même
+l'importance, car elle ne porte pas sur toi, mais sur cet excellent
+et sage Professeur qui ne m'a pas laissé ignorer ses sentiments à ton
+égard. En te destinant à la carrière où il voulait te voir marcher à
+ses côtés, tu lui deviendras chaque jour plus chère, et lorsqu'il
+se sera accoutumé à ta coopération et à ta présence, tu le rendras
+malheureux et incapable en l'abandonnant.
+
+--Le sort a été si sévère envers moi, dit Ottilie, que tous ceux qui
+osent m'aimer, sont peut-être condamnés d'avance à de rudes épreuves.
+Au reste, l'ami dont vous venez de me parler est si noble et si
+généreux, que j'ose espérer qu'il finira par ne plus ressentir pour
+moi que le saint respect qu'on doit à une personne vouée à une pieuse
+expiation. Oui, il comprendra que je suis un être consacré, qui ne
+peut conjurer le mal immense qui plane sans cesse sur elle et sur les
+autres, qu'en ne respirant plus que pour les puissances supérieures
+qui nous entourent d'une manière invisible, et peuvent seules nous
+protéger contre les puissances malfaisantes dont nous sommes sans
+cesse assiégés.
+
+Chaque entretien dans lequel l'aimable enfant dévoilait ainsi ses
+pensées, devint pour Charlotte un sujet de graves réflexions.
+Plusieurs fois déjà elle avait cherché à la rapprocher d'Édouard;
+mais le plus léger espoir, la plus faible allusion à ce rapprochement
+n'avaient servi qu'à blesser la jeune fille au point qu'un jour elle
+se crut forcée de renouveler l'assurance positive qu'elle avait pour
+toujours renoncé à lui.
+
+--Si ta résolution est en effet irrévocable, répondit Charlotte, tu
+dois avant tout éviter de revoir Édouard. Tant que l'objet de nos
+affections est loin de nous, il nous semble facile de dominer la
+passion qu'il nous inspire, car plus elle a de force, plus elle nous
+refoule alors sur nous-mêmes, et augmente les facultés énergiques qui
+nous rendent maîtres de nos actions; mais dès que cet objet dont nous
+croyons pouvoir nous séparer reparaît devant nous, nous sentons de
+nouveau, et plus fortement que jamais, qu'il nous est indispensable.
+Fais en ce moment ce que tu crois convenable à ta situation, interroge
+ton coeur, reviens sur ta résolution s'il le faut, mais que ce soit de
+ta propre volonté et non dans l'entraînement d'une passion aveugle. Si
+tu renouais tes relations passées par surprise, C'est alors que tu
+ne pourrais plus te retrouver d'accord avec toi-même, et que ta vie
+s'écoulerait dans des contradictions perpétuelles, qui seules la
+rendent réellement insupportable. En un mot, avant de te séparer de
+moi pour entrer dans une carrière qui te conduira peut-être plus
+loin que tu ne penses et sur des routes que nous ne prévoyons pas,
+demande-toi une dernière fois si tu peux renoncer pour toujours à
+Édouard. Si tu te reconnais cette force, formons ensemble une alliance
+indissoluble dont la principale condition est que tu ne lui répondras
+pas un seul mot, si, à force de témérité, il trouvait le moyen de
+pénétrer jusqu'à toi et de te parler.
+
+Ottilie n'hésita pas un instant, et fit à sa tante la promesse qu'elle
+s'était déjà faite à elle-même.
+
+Charlotte, cependant, se souvenait toujours avec une secrète
+inquiétude des menaces par lesquelles son mari l'avait mise naguère
+dans l'impossibilité de se séparer d'Ottilie. Les graves événements
+qui s'étaient passés depuis pouvaient lui faire présumer qu'il
+souffrirait aujourd'hui l'éloignement de cette jeune personne, sans
+se croire pour cela autorisé à s'emparer d'elle par tous les moyens
+possibles. La crainte de l'offenser l'emporta néanmoins sur toute
+autre considération, et elle prit le parti de le faire sonder par
+Mittler, sur l'effet que pourrait produire sur lui le retour d'Ottilie
+à la pension.
+
+Mittler avait toujours continué à venir la voir souvent, mais pour
+quelques instants seulement, surtout depuis la mort de l'enfant. Ce
+malheur l'avait d'autant plus vivement affecté, qu'il rendait la
+réunion des époux moins certaine. La résolution d'Ottilie ranima
+bientôt toutes ses espérances, et persuadé que le pouvoir bienfaisant
+du temps ferait le reste, il se représenta de nouveau Édouard heureux
+et content auprès de Charlotte. Les passions qui les avaient jetés un
+instant hors de la route du devoir, n'étaient plus à ses yeux, que
+des épreuves dont la fidélité conjugale ne pouvait manquer de sortir
+triomphante et plus forte que jamais.
+
+Charlotte s'était empressée d'écrire au Major pour lui faire connaître
+les intentions qu'Ottilie avait manifestées en revenant à la vie,
+et pour le prier d'engager Édouard à s'abstenir de toute démarche
+relative au divorce, du moins jusqu'à ce que la pauvre enfant eût
+retrouvé plus de calme et de tranquillité d'esprit. Elle avait
+également eu soin de l'instruire de tout ce qui se passait chaque
+jour, et cependant ce fut à Mittler, qu'elle crut devoir confier la
+tâche difficile de préparer son mari au changement total de leur
+position respective.
+
+L'expérience avait plus d'une fois prouvé à ce médiateur passionné,
+qu'il est plus facile de nous faire accepter un malheur devenu un fait
+accompli, que d'obtenir notre consentement à une démarche qui nous
+contrarie; il persuada donc à Charlotte que le parti le plus sage
+était d'envoyer Ottilie à la pension.
+
+A peine avait-il quitté la maison, qu'on disposa tout pour ce départ
+précipité. Ottilie aida elle-même à faire les paquets; mais il était
+facile de voir qu'elle ne voulait emporter ni le beau coffre qu'elle
+avait reçu d'Édouard ni aucun des objets qu'il contenait. Charlotte
+laissa agir la silencieuse enfant au gré de ses désirs. Le voyage
+devait se faire dans sa voiture, et l'on était convenu qu'elle
+passerait la première nuit à moitié chemin, dans une auberge où
+Charlotte et les siens avaient l'habitude de descendre; la seconde
+nuit elle ne pouvait manquer d'arriver à la pension; Nanny devait
+l'accompagner et rester près d'elle en qualité de domestique.
+
+Immédiatement après la mort de l'enfant, cette impressionnable jeune
+fille était revenue près d'Ottilie, qu'elle paraissait aimer plus
+passionnément que jamais. Cherchant à la distraire par son babil et
+l'entourant des soins les plus tendres, elle ne respirait plus que
+pour sa chère maîtresse. En apprenant qu'on lui permettait de la
+suivre et de rester près d'elle, et qu'elle verrait des contrées
+inconnues, car elle n'était jamais sortie de son village, elle ne
+se connaissait plus de joie, et courait à chaque instant chez ses
+parents, chez ses amis et ses connaissances pour prendre congé d'eux
+et leur faire part de son bonheur. Malheureusement elle entra dans
+une chambre où il y avait des enfants malades de la rougeole, et elle
+ressentit aussitôt l'effet de la contagion.
+
+Charlotte ne voulait pas retarder le départ de sa nièce qui,
+elle-même, ne le désirait point. Au reste, elle connaissait la route
+et les maîtres de l'auberge où elle devait passer la première nuit.
+Le cocher du château à qui l'on avait confié la tâche de la conduire
+était un homme sûr, il n'y avait donc rien à craindre.
+
+Depuis longtemps Charlotte désirait quitter la maison d'été et
+s'arracher ainsi aux images qu'elle lui retraçait; mais, avant de
+retourner au château, elle voulait faire remettre les appartements
+qu'Ottilie y avait habitée, dans l'état où ils étaient lorsqu'Édouard
+les occupait avant l'arrivée du Major.
+
+L'espoir de ressaisir un bonheur perdu vient souvent nous surprendre
+malgré nous, et Charlotte pouvait se croire de nouveau autorisée à
+nourrir cet espoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+
+Lorsque Mittler arriva près du Baron pour lui faire part du départ
+d'Ottilie, il le trouva seul, et la tête appuyée dans sa main droite.
+Il paraissait souffrir.
+
+--Est-ce que votre mal de tête vous tourmente encore? lui dit-il.
+
+--Oui, et j'aime cette souffrance, car elle me rappelle Ottilie.
+Peut-être est-elle en ce moment appuyée sur sa main gauche; car, vous
+le savez, pour elle, le mal est au côté gauche de la tête. Il est sans
+doute plus fort que le mien, pourquoi ne le supporterais-je pas avec
+autant de patience qu'elle? Au reste, cette souffrance a pour moi
+quelque chose d'utile, de salutaire; elle me rappelle puissamment la
+patience angélique qui complète toutes les perfections dont elle est
+douée. Ce n'est que lorsque nous souffrons que nous comprenons combien
+il faut de grandes et hautes qualités pour supporter la douleur.
+
+Enhardi par l'air de résignation de son jeune ami, Mittler s'acquitta
+de sa commission par degrés, et en racontant comment le retour
+d'Ottilie à la pension n'avait d'abord été chez les deux dames
+qu'une pensée, un vague désir, puis un projet, et bientôt après une
+résolution définitivement arrêtée.
+
+Édouard ne répondit que par des monosyllabes qui semblaient prouver
+qu'il laissait Charlotte et sa nièce maîtresses de faire ce qu'elles
+Voulaient, et que pour l'instant son mal de tête l'absorbait au point
+de le rendre indifférent à tout.
+
+Mais à peine Mittler l'eut-il quitté qu'il se leva et se promena à
+grands pas dans sa chambre. Jeté violemment en dehors de lui-même,
+il ne sentait plus son mal de tête, son imagination d'amant était
+surexcitée; il voyait Ottilie seule, sur une route qu'il connaissait
+parfaitement et dans une auberge dont il avait successivement habité
+toutes les chambres. Il pensait, il réfléchissait, ou plutôt il ne
+pensait, il ne réfléchissait point; il désirait, il voulait, quoi? la
+voir, lui parler? mais pourquoi, dans quel but? comment aurait-il
+pu se le demander? Il ne chercha pas même à lutter; une puissance
+irrésistible l'entraîna machinalement.
+
+Son premier soin fut de se confier à son valet de chambre, qui se
+procura en peu d'heures tous les renseignements nécessaires.
+
+Dès le lendemain matin, Édouard se rendit seul et à cheval à l'auberge
+ou Ottilie devait passer la nuit. Il y arriva beaucoup trop tôt.
+L'hôtesse l'accueillit avec des transports de joie; elle lui devait un
+grand bonheur de famille, son fils avait servi sous ses ordres et
+fait une action d'éclat dont lui seul avait été témoin. Guidé par la
+justice, le Baron avait fait valoir cette action auprès du général en
+chef, et obtenu pour le jeune soldat une décoration méritée, et que
+l'envie et la jalousie avaient cherché à lui disputer. L'heureuse
+mère ne négligea rien pour lui prouver sa reconnaissance, et pour
+le recevoir dignement; elle fit nettoyer en hâte son salon qui,
+malheureusement, lui servait en même temps de garde-meuble et
+d'office. Il refusa d'en prendre possession, lui dit de le réserver
+pour une jeune dame qu'il attendait; et se fit arranger pour lui un
+petit cabinet qui donnait sur le corridor.
+
+L'hôtesse présuma que ces mesures cachaient quelque mystère, et elle
+s'estima heureuse de trouver sitôt l'occasion de faire quelque chose
+qui pût être agréable au protecteur de son fils.
+
+Pendant le reste de la journée Édouard fut en proie aux sensations les
+plus contradictoires; tantôt il visitait la chambre qui devait servir
+de demeure à Ottilie, et qui, malgré son singulier mélange d'élégance
+et de rusticité, lui paraissait un séjour céleste, et tantôt il
+formait des projets sur la manière de se présenter à elle, et il se
+demandait s'il devait la surprendre ou la préparer à sa présence.
+Cette dernière opinion lui parut la plus sage, et il se mit à lui
+écrire le billet suivant.
+
+
+ÉDOUARD A OTTILIE.
+
+«Pendant que tu liras ce billet, ma bien-aimée, je serai là, tout près
+de toi. Ne t'en effraie point; que pourrais-tu craindre de ton ami? Je
+ne te contraindrai pas à me recevoir, non; je ne me présenterai devant
+toi que lorsque tu me l'auras permis.
+
+«Avant de m'accorder ou de me refuser cette grâce, songe à ta
+position, à la mienne. Je te remercie de t'être abstenue jusqu'ici de
+toute démarche irrévocable; celle que tu es sur le point de faire,
+cependant, est grave, significative. Je t'en conjure, reviens sur tes
+pas, car tu marches vers un point où nous serons forcés de dire: Là
+notre route nous sépare! Demande-toi de nouveau si tu peux, si tu
+veux être à moi. Si tu le peux, tu nous accorderas à tous un grand
+bienfait, pour moi surtout, il sera incommensurable.
+
+«Souffre que je te revoie, de ton consentement et avec joie. Que ma
+bouche puisse t'adresser cette douce question: Veux-tu m'appartenir?
+et que ta belle âme y réponde. Ma poitrine, Ottilie, cette poitrine
+sur laquelle tu t'es appuyée quelquefois, c'est là ta place pour
+toujours!...»
+
+
+Tout en traçant ces mots, l'idée que l'objet de ses plus chères
+affections ne tarderait pas à arriver le saisit avec tant de force,
+qu'il la croyait déjà à ses côtés.
+
+--C'est par cette porte qu'elle entrera, se dit-il; elle lira ce
+billet, je la verrai en réalité, ce ne sera plus une douce vision
+comme il m'en est apparu tant de fois; mais sera-t-elle toujours la
+même? Son extérieur, ses sentiments seraient-ils changés?
+
+Tenant toujours la plume à la main, il allait jeter sur le papier les
+pensées qui se présentaient à son imagination. Au même instant une
+voiture entra dans la cour et il ajouta en hâte les mots suivants:
+
+«C'est toi, je t'entends arriver, adieu, pour un instant seulement,
+adieu!»
+
+Puis il plia le billet et écrivit l'adresse; mais il était trop tard
+pour le cacheter, et il se sauva dans un cabinet qui donnait sur le
+corridor, Se souvenant tout à coup qu'il avait laissé sur la table
+sa montre et le cachet qui y était attaché, il sentit qu'Ottilie ne
+devait pas voir ces objets avant d'avoir lu sa lettre, et il retourna
+sur ses pas pour les enlever. Déjà il les tenait dans sa main, quand
+il entendit la voix de l'hôtesse qui désignait à la jeune voyageuse
+la chambre où elle allait l'introduire. Craignant d'être surpris, il
+s'élança vers le cabinet; mais avant de l'atteindre, un courant d'air
+en ferma violemment la porte, et la clef qui était restée en dedans,
+tomba sur le plancher du cabinet. Hors de lui il secoua la porte avec
+violence, mais elle ne céda point. Combien n'envia-t-il pas alors le
+sort des fantômes qui se glissent à travers les serrures! Ne sachant
+plus ce qu'il voulait où ce qu'il devait faire, il se cacha le visage
+contre le chambranle de la porte. Ottilie entra du côté opposé, et
+l'hôtesse qui la suivait se retira presque aussitôt, car la présence
+inattendue et l'attitude singulière d'Édouard l'avait surprise et même
+effrayée.
+
+La jeune fille aussi venait de le reconnaître, et il se tourna vers
+elle, car il avait conservé assez de présence d'esprit pour sentir
+qu'elle devait l'avoir vu. Ce fut ainsi que les deux amants se
+trouvèrent de nouveau en face l'un de l'autre.
+
+Muette et immobile, Ottilie le regarda d'un air sérieux et calme; mais
+au premier mouvement qu'il fit pour s'approcher d'elle, elle recula
+jusqu'à la table.
+
+--Ottilie! s'écria-t-il, pourquoi ce terrible silence? Ne sommes-nous
+déjà plus que des ombres qui se dressent en face l'une de l'autre?
+Écoute-moi, c'est par un hasard funeste que tu me trouves ici.
+Regarde, là, sur cette table, je t'ai écrit, j'y ai déposé le billet
+qui devait te préparer à ma présence. Je t'en conjure, lis-le, et puis
+décide, prononce notre arrêt.
+
+Elle baissa les yeux vers le billet, le prit après une courte
+hésitation, le déploya, le lut sans aucune émotion apparente, le
+replia et le replaça en silence sur la table. Puis elle éleva ses
+mains jointes vers le ciel, les rapprocha de sa poitrine, s'inclina
+en avant comme si elle voulait se prosterner devant Édouard, et le
+regarda avec une expression si déchirante, qu'il s'enfuit désespéré,
+et chargea l'hôtesse, qui était restée dans la salle d'entrée, d'aller
+veiller sur la malheureuse jeune fille.
+
+Ne sachant plus que faire, que devenir, il se promena à grands pas
+dans cette salle. La nuit était venue et le plus morne silence régnait
+chez Ottilie. L'hôtesse sortit enfin et ferma la porte à clef. La
+pauvre femme était émue, embarrassée. Après un instant d'hésitation,
+elle offrit au Baron la clef de la chambre d'Ottilie; il la refusa
+d'un geste désespéré. L'hôtesse posa la chandelle sur une table et se
+retira.
+
+Édouard se jeta sur le seuil de la porte d'Ottilie et l'arrosa de ses
+larmes. Jamais encore deux amants n'ont passé si près l'un de l'autre
+une nuit aussi cruelle.
+
+Le jour parut enfin, le cocher était pressé de partir; l'hôtesse vint
+ouvrir la chambre d'Ottilie et y entra. En voyant la jeune fille qui
+s'était jetée tout habillée sur son lit, où elle paraissait dormir
+paisiblement, elle revint sur ses pas et invita Édouard par un sourire
+compatissant à s'approcher. Il se tint un instant debout devant son
+lit, mais il lui fut impossible de soutenir la vue de la malheureuse
+enfant qui l'avait banni de sa présence. L'hôtesse n'eut pas le
+courage de la réveiller; elle prit une chaise et s'assit en face
+d'elle. Bientôt Ottilie ouvrit ses beaux yeux et se leva. L'hôtesse
+lui offrit à déjeuner, elle refusa d'un geste. Édouard renvoya
+l'hôtesse qui venait de rassembler toutes ses forces, et se présenta
+devant la jeune fille.
+
+--Je t'en supplie, lui dit-il, adresse-moi un mot, un seul mot.
+Fais-moi du moins connaître ta volonté? donne-moi tes ordres, je
+t'obéirai.
+
+Elle garda le silence. Il lui demanda de nouveau avec amour, avec
+délire, si elle voulait lui appartenir. Elle baissa les yeux et sa
+belle tête s'agita avec une grâce ineffable, mais ce mouvement était
+un signe négatif.
+
+--Veux-tu te rendre à la pension? lui demanda Édouard avec égarement.
+
+Elle secoua la tête d'un air indifférent; mais lorsqu'il lui demanda
+si elle voulait lui permettre de la ramener près de Charlotte, elle y
+consentit par un geste plein de confiance. Il ouvrit la fenêtre pour
+donner des ordres au cocher, Ottilie profita de ce moment pour glisser
+rapidement derrière lui. Sortant de la chambre avec la rapidité de
+l'éclair, elle descendit l'escalier et s'élança dans la voiture. Le
+cocher prit le chemin du château; Édouard suivit la voiture à cheval,
+mais à une certaine distance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+
+Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'elle vit entrer en
+même temps dans la cour du château la voiture qui ramenait Ottilie,
+et son mari qui la suivait à cheval. Sans se rendre compte de ce
+singulier événement, elle courut recevoir ces hôtes inattendus. La
+jeune fille s'avança vers elle avec Édouard, saisit les mains des
+époux, les unit avec un geste passionné, et s'enfuit dans sa chambre.
+
+Le malheureux Édouard se jette au cou de sa femme, éclate en sanglots,
+la supplie d'avoir pitié de lui, et de secourir Ottilie. Charlotte
+s'empresse d'aller la rejoindre dans sa chambre; mais en y entrant
+elle frémit malgré elle. On en avait déjà emporté tous les meubles, à
+l'exception du magnifique coffre dont on ne savait que faire et qu'on
+avait laissé au milieu de l'appartement. Ottilie s'était jetée par
+terre à côté de ce fatal objet; elle y appuyait sa tête et l'entourait
+de ses bras. Charlotte la relève et l'interroge, mais en vain; la
+Jeune fille ne répond pas. Une femme de chambre vient apporter des
+sels et des fortifiants propres à la tirer de son état de stupeur,
+et Charlotte court près d'Édouard qu'elle trouve au salon, mais hors
+d'état de l'instruire de ce qui vient de se passer. Il se prosterne
+devant elle, baigne ses mains de larmes et finit par s'enfuir dans son
+appartement. En voulant le suivre, elle rencontre son valet de chambre
+qui lui en apprend enfin assez pour lui faire deviner le reste.
+Toujours maîtresse d'elle-même, elle s'occupe avant tout des exigences
+du moment, et fait rapporter les meubles dans les appartements
+d'Ottilie. Quant à Édouard, il a retrouvé les siens dans l'état où il
+les avait quittés; pas un meuble, pas un papier n'avait été dérangé.
+
+Tous trois semblaient s'entendre et ne vivre que les uns pour les
+autres. Ottilie cependant persista à se renfermer dans un silence
+désespérant. Édouard continua à exhorter sa femme à la patience, car
+la sienne l'abandonnait à chaque instant. Charlotte envoya un messager
+à Mittler et l'autre au Major pour les appeler près d'elle; il fut
+impossible de trouver Mittler, mais le Major accourut en hâte. Édouard
+ouvrit son coeur à cet ami fidèle et lui raconta jusque dans les plus
+petits détails tout ce qui venait de se passer. Ce fut par lui que
+Charlotte apprit enfin à connaître les causes secrètes qui avaient de
+nouveau troublé leurs esprits et changé leur position. Entourant son
+mari des soins les plus tendres et les plus délicats, elle ne cessa
+de le supplier de ne pas importuner la malheureuse enfant en lui
+demandant une résolution qu'elle n'était pas en état de prendre.
+
+Édouard apprécia plus que jamais la haute raison de sa femme, mais
+sa passion pour Ottilie le dominait toujours exclusivement. En
+vain Charlotte chercha-t-elle à entretenir ses espérances, en lui
+promettant de consentir au divorce, il soupçonna sa sincérité et
+s'abandonna aux conjectures les plus bizarres. Poussé par le doute
+et la défiance, il exigea qu'elle prît formellement l'engagement
+d'épouser le Major. Elle consentit à tout pour le conserver et le
+tranquilliser, car le désordre de son esprit tenait de la démence.
+Cependant elle mit, au consentement de son mariage avec le Major, la
+condition expresse qu'Ottilie deviendrait la femme d'Édouard, et que,
+pour l'instant, les deux amis feraient ensemble un voyage de quelques
+mois.
+
+Cette derrière condition était facile à remplir, car le Major venait
+d'être chargé d'une mission secrète pour une cour étrangère, et le
+Baron promit de l'accompagner. On fit aussitôt les apprêts du voyage,
+ce qui leur procura à tous une distraction salutaire.
+
+Malgré cette activité inquiète, on s'aperçut qu'Ottilie ne prenait
+presque plus de nourriture; ses amis lui firent les représentations
+les plus douces et les plus tendres, mais sans rompre le silence
+absolu qu'elle s'était imposé, elle trouva moyen de leur faire
+comprendre que leurs soins l'importunaient et l'affligeaient. Ils
+n'insistèrent plus, car, par une faiblesse inexplicable, nous
+craignons toujours de tourmenter les personnes que nous aimons, même
+lorsque nous sommes convaincus que c'est pour leur bien.
+
+Après avoir longtemps cherché dans sa pensée un nouveau moyen d'action
+sur l'esprit malade d'Ottilie, Charlotte conçut l'idée de faire venir
+le Professeur, dont elle connaissait l'influence sur son ancienne
+élève. Déjà elle avait eu soin de l'instruire du retour de la jeune
+fille à la pension, et comme elle ne s'y était pas rendue, il avait
+écrit à Charlotte pour lui demander la cause de ce retard. Cette
+lettre qui exprimait la tendre inquiétude d'un véritable ami, était
+restée sans réponse.
+
+Trop prudente pour vouloir surprendre la malade par une visite qui
+pouvait ne pas lui être agréable, elle parla devant elle du projet
+d'engager le Professeur à venir passer quelque temps au château. Un
+mécontentement douloureux se manifesta sur les traits d'Ottilie; elle
+devint pensive comme si elle cherchait à prendre une résolution, puis
+elle se leva et se retira en hâte dans sa chambre. Bientôt ses amis
+encore réunis au salon, reçurent le billet suivant:
+
+
+OTTILIE A SES AMIS.
+
+«Pourquoi, mes bien-aimés, faut-il que je vous dise clairement ce que
+vous devez déjà avoir deviné? Je me suis laissée écarter de la route
+que je devais suivre, et je ne puis plus y rentrer. Le démon qui m'a
+égarée a pris tant d'empire sur moi, que j'ai beau être d'accord
+avec moi-même au fond de mon âme, il fait surgir des circonstances
+extérieures par lesquelles il m'empêche d'exécuter mes bonnes
+résolutions.
+
+«Je m'étais sincèrement promis de renoncer à Édouard et de ne plus
+jamais le revoir. Le sort en a décidé autrement; nous nous sommes
+revus malgré moi, malgré lui-même. J'ai peut-être trop fidèlement
+tenu la promesse que j'avais faite de ne plus jamais lui parler. Dans
+l'agitation cruelle du moment terrible où je l'ai vu en face de moi,
+ma conscience m'a dit que je devais agir comme je l'ai fait. J'ai
+gardé le silence, je suis devenue muette devant mon ami, et je n'ai
+plus rien à dire à personne. Les voeux de certains ordres religieux
+peuvent, parfois, peser péniblement sur celui qui les a acceptés
+volontairement; le mien m'a été imposé par l'impression du moment,
+souffrez donc que j'y persiste tant que mon coeur m'y obligera. Ne
+mettez aucun médiateur entre nous, ne cherchez ni à me faire parler ni
+à me faire prendre plus de nourriture que je n'en ai rigoureusement
+besoin. Que votre indulgence, que votre bonté m'aident à sortir de
+cette cruelle époque de ma vie! je suis jeune, et la jeunesse se remet
+facilement et au moment où on s'y attend le moins. Supportez-moi dans
+votre cercle, consolez-moi par votre amour, éclairez-moi par vos
+entretiens, mais permettez à ma conscience de ne suivre que ses
+propres inspirations pour tout ce qui ne concerne qu'elle.»
+
+ * * * * *
+
+Le voyage projeté des deux amis ne se réalisa point, car la mission
+du Major fut remise à une époque indéterminée. Ce contre-temps charma
+Édouard, car le billet d'Ottilie avait ranimé toutes ses espérances;
+se sentant de nouveau la force de persévérer et d'attendre, il déclara
+positivement que, sous aucun prétexte, il ne consentirait à s'éloigner
+du château.
+
+--Il n'y a rien de plus extravagant, s'écria-t-il, qu'une renonciation
+volontaire et anticipée; quand un bien précieux est sur le point de
+nous échapper, ne vaut-il pas mieux chercher à le ressaisir? Une
+pareille folie ne peut découler que de la sotte prétention de
+conserver du moins les apparences de la liberté du choix. Trop de fois
+déjà je me suis laissé égarer par cette vanité insensée. Elle m'a fait
+fuir des amis qui m'étaient chers et dont je ne m'éloignais que parce
+que je savais que tôt ou tard je serais contraint de me séparer d'eux,
+et que je ne voulais pas avoir l'air de céder à la nécessité. Pourquoi
+m'éloignerais-je d'elle? Ne sommes-nous pas déjà que trop séparés? Je
+n'ose plus ni presser sa main ni l'attirer sur mon coeur, je ne puis
+pas même le penser sans tressaillir! Elle ne s'est pas détournée de
+moi, non, elle s'est élevée au-dessus de moi!
+
+Ce fut ainsi que tout resta sur l'ancien pied. Rien n'égalait le
+bonheur d'Édouard lorsqu'il se trouvait près d'Ottilie, et la jeune
+fille aussi éprouvait une douce sensation qu'elle ne pouvait chercher
+à éviter, puisqu'elle lui devenait toujours plus indispensable. Le
+magnétisme mystérieux qu'ils avaient toujours exercé l'un sur l'autre,
+n'avait rien perdu de sa puissance. Quoiqu'habitant sous le même
+toit, ils ne pensaient pas toujours exclusivement l'un à l'autre,
+s'occupaient souvent d'objets différents et suivaient les impulsions
+opposées de leur entourage, et cependant ils se trouvaient et se
+rapprochaient toujours. Quand ils entraient au salon, on les voyait
+bientôt debout ou assis côte à côte: pour se sentir calmes et heureux,
+ils avaient besoin de se tenir ainsi le plus près possible; mais
+ce rapprochement leur suffisait, sans leur faire désirer les
+communications plus positives du regard et de la parole. Alors
+ce n'étaient plus que deux personnes réunies en une seule par le
+sentiment instinctif d'un bien-être parfait, et qui se sentaient aussi
+contentes d'elles-mêmes que du monde. Si l'un d'eux s'était trouvé
+retenu malgré lui à une extrémité de l'appartement, l'autre se
+serait aussitôt dirigé vers ce point, sans avoir la conscience de ce
+mouvement. La vie était pour eux une énigme dont ils ne comprenaient
+le mot que lorsqu'ils étaient ensemble.
+
+Ottilie semblait avoir retrouvé un calme parfait et une entière
+sérénité d'esprit, au point que l'on croyait n'avoir plus rien à
+redouter pour elle. Jamais elle ne se dispensait de paraître aux
+réunions de la famille, la table seule exceptée. Elle avait si
+vivement manifesté le désir de manger seule dans sa chambre, qu'on
+s'était cru obligé de céder à cette fantaisie. Nanny seule était
+chargée de la servir.
+
+Les choses qui arrivent ordinairement à tels ou tels individus, se
+représentent plus souvent que nous ne le croyons, parce qu'elles
+sont pour ainsi dire une conséquence de leur nature. Le sentiment de
+l'individualité, les penchants, les tendances, les localités, les
+entourages et l'habitude, forment un élément, une atmosphère où seuls
+nous vivons et respirons à notre aise. Voilà pourquoi nous retrouvons
+presque toujours, après une longue absence, les amis dont la
+versatilité nous a souvent désespérés, tels que nous les avons
+quittés.
+
+C'était ainsi que nos amis semblaient, dans leurs rapports de chaque
+jour, se mouvoir dans le même cercle. Malgré son silence obstiné,
+Ottilie trouvait moyen de prouver par une foule de petites prévenances
+qu'elle était toujours serviable et bonne, et chacun avait repris
+ses allures et son caractère. Enfin, cet intérieur reflétait si
+parfaitement l'image du passé, qu'il était possible, permis même
+de croire que rien n'y était changé, ou que, du moins, tous s'y
+remettraient bientôt complètement sur l'ancien pied.
+
+On était en automne et les jours ressemblaient par leur durée à ceux
+du printemps, où le Capitaine et Ottilie furent appelés au château.
+Les heures de promenades et celles des réunions au salon étaient les
+mêmes; et les fruits et les fleurs de la saison actuelle paraissaient
+être les produits de cet heureux printemps. On croyait les avoir
+cultivés et semés ensemble; tout ce qui s'était passé entre ces deux
+époques était tombé dans l'oubli.
+
+Le Major allait et venait sans cesse du château à la résidence, et de
+la résidence au château; Mittler aussi venait souvent voir les amis.
+Les amusements des soirées avaient repris leur cours régulier. Édouard
+mettait, dans ses lectures habituelles, plus de feu et de sentiment
+que jamais, on aurait dit qu'il cherchait, tantôt par la gaîté
+et tantôt par le sentiment, à faire revenir Ottilie de son
+engourdissement et à triompher de son silence obstiné. Tenant comme
+autrefois son livre de manière à ce qu'elle pût y lire, il était
+inquiet, distrait chaque fois qu'il n'avait pas la certitude qu'elle
+devançait du regard chaque mot qu'il prononçait.
+
+Les soupçons, les inquiétudes, les susceptibilités du passé s'étaient
+complètement évanouis. Le violon du Major s'unissait instinctivement
+au piano, quand Charlotte le tenait, et la flûte d'Édouard se mariait
+avec bonheur au jeu d'Ottilie, quand les touches de cet instrument
+vibraient sous les doigts de la jeune fille.
+
+Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'on vit approcher
+l'anniversaire de la naissance du Baron, pour laquelle l'année
+précédente on avait vainement espéré son retour au château. Cette fois
+on s'était promis de célébrer ce jour dans une douce et silencieuse
+intimité. A mesure qu'il approchait, Ottilie devenait plus grave et
+plus solennelle. Quand elle visitait les jardins, elle semblait passer
+les fleurs en revue, et faisait signe au jardinier de veiller avec
+soin sur elles, et, surtout, sur les marguerites, qui, cette année,
+donnaient avec une abondance extraordinaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+
+Les amis ne tardèrent pas à s'apercevoir avec bonheur qu'Ottilie
+s'était décidée enfin à ouvrir le riche coffre, et à en tirer
+plusieurs objets et pièces d'étoffes qu'elle disposa et tailla
+elle-même, afin d'en composer un habillement aussi complet qu'élégant.
+
+En aidant à sa maîtresse à replacer dans ce coffre les effets parmi
+lesquels se trouvaient beaucoup de gants, de jarretières, de bas, de
+souliers, Nanny s'aperçut qu'il serait difficile de les replier assez
+adroitement pour les faire tenir tous dans ce même coffre, et elle
+la pria de lui donner quelques-unes de ces bagatelles qui avaient
+vivement excité sa coquetterie et sa cupidité. Ottilie refusa
+positivement, mais elle lui fit signe de prendre dans sa commode tout
+ce qu'elle y trouverait à son goût. Charmée de cette permission,
+elle en usa avec autant d'indiscrétion que de maladresse, et courut
+aussitôt montrer son butin à tous les domestiques du château.
+
+Pendant ce temps, Ottilie replaça si adroitement tous les dons
+d'Édouard dans le riche coffre, qu'ils ne paraissaient pas avoir été
+dérangés. Puis elle ouvrit le tiroir secret placé dans le couvercle,
+qui contenait divers billets d'Édouard, une boucle de ses cheveux, des
+fleurs sèches qu'ils avaient cueillies ensemble dans des moments de
+bonheur et d'espérance, et plusieurs autres souvenirs de ce genre.
+Elle y ajouta le portrait de son père, ferma le tiroir et le coffre,
+et passa son élégante clef à une petite chaîne d'or qu'elle portait au
+cou.
+
+Les changements survenus dans les allures d'Ottilie, avaient fait
+naître les plus heureuses espérances chez ses amis. Charlotte surtout
+était convaincue que le jour de la fête d'Édouard elle se remettrait
+à parler, car elle avait cru reconnaître dans son sourire la joie
+secrète qu'on cherche vainement à cacher quand on prépare une heureuse
+surprise aux objets de ses affections. Personne ne savait que la
+pauvre enfant passait des heures entières dans un état voisin de
+l'anéantissement, et que la force qui la soutenait en présence de ses
+amis était factice.
+
+Mittler venait souvent au château et s'y arrêtait plus longtemps qu'à
+l'ordinaire. Cet homme opiniâtre savait qu'il est des moments où
+l'exécution des projets les plus difficiles devient facile. Le refus
+d'Ottilie d'épouser Édouard et le silence qu'elle s'obstinait à garder
+étaient à ses yeux des augures favorables. Aucune démarche concernant
+le divorce n'avait été faite, il pouvait donc espérer encore que la
+jeune fille trouverait à se placer dans le monde sans troubler l'union
+des deux époux. Mais il se borna à observer, il céda même parfois et
+se contenta de laisser deviner, de donner à entendre; en un mot, il se
+conduisit assez sagement, du moins d'après son caractère.
+
+Ce caractère cependant le dominait toutes les fois que l'occasion de
+raisonner sur des matières importantes se présentait. Depuis longtemps
+il vivait presque toujours seul, et lorsqu'il se trouvait en contact
+avec les autres, ce n'était que pour agir; mais lorsque dans un cercle
+d'amis il se laissait aller au plaisir de parler, sa parole, ainsi que
+nous avons déjà eu occasion de le voir, roulait comme un torrent, sans
+songer s'il blessait ou s'il guérissait, s'il faisait du bien ou du
+mal.
+
+La veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard Charlotte et le
+Major étaient réunis au salon, en attendant le retour du Baron qui
+était allé faire une promenade à cheval. Ottilie était restée dans sa
+chambre, où elle travaillait à la parure du lendemain, secondée par
+Nanny, qui comprenait et exécutait à merveille les ordres muets de sa
+maîtresse.
+
+Mittler, qui venait d'arriver au château, se promena d'abord à grands
+pas dans le salon, puis la conversation tomba sur un de ses sujets
+favoris. Selon lui, il n'y avait rien de plus barbare et de plus
+contraire à l'éducation des enfants, et même à celle des peuples,
+que de leur imposer des lois qui commandent ou défendent certaines
+actions.
+
+--L'homme est naturellement actif, dit-il, et, pour le faire bien
+agir, il suffit de le bien diriger. Quant à moi, j'aime mieux
+supporter un défaut jusqu'à ce qu'il se soit converti en qualité, que
+de le faire disparaître pour ne rien mettre de bon à sa place. Nous
+aimons tous à faire ce qui est bien et juste, pourvu qu'on nous en
+fournisse l'occasion; alors nous le faisons, uniquement pour avoir
+quelque chose à faire, et sans y attacher plus d'importance qu'aux
+sottises et aux absurdités dont nous ne nous rendons coupables que
+pour échapper à l'ennui et à l'oisiveté.
+
+--Quel avantage, par exemple, continua-t-il, les enfants peuvent-ils
+tirer des dix commandements de Dieu qu'on leur enseigne au catéchisme?
+Passe encore pour le quatrième commandement: _Honore ton père et ta
+mère_. Que l'enfant se pénètre bien de ce commandement pendant
+la leçon, il trouvera, le long du jour, le moyen de le mettre en
+pratique; mais le cinquième, à quoi bon: _Tu ne tueras pas_: comme si
+c'était une chose toute simple et très-récréative que de s'entre-tuer.
+Un homme fait s'abandonne à la colère, à la haine, à d'autres funestes
+passions, et peut, égaré par elles et par la force des circonstances,
+aller jusqu'à tuer son semblable; mais n'est-ce pas une atroce folie
+que de défendre à de pauvres enfants le meurtre et l'assassinat? Si
+on leur disait: Occupe-toi du bien-être des autres, cherche à leur
+procurer ce qui leur est utile, à éloigner d'eux ce qui peut leur
+nuire; expose ta vie pour sauver la leur, et songe que le mal que
+tu pourrais leur faire retomberait sur toi-même, ce serait là des
+enseignements tels qu'on doit en donner à des peuples civilisés,
+et cependant on leur accorde à peine une petite place dans les
+instructions supplémentaires du catéchisme.
+
+--Et le sixième commandement! N'est-il pas horrible? Attirer la
+curiosité des enfants sur les mystères les plus dangereux, et
+enflammer leur imagination par des paroles énigmatiques, n'est-ce pas
+les jeter de force au milieu des écueils qu'on veut leur faire éviter?
+et ne vaudrait-il pas cent fois mieux abandonner au bon plaisir d'un
+tribunal secret le châtiment de pareils crimes, que d'en bavarder en
+pleine église devant la commune réunie?
+
+Ottilie entra doucement et Mittler continua avec feu:
+
+--_Tu ne commettras point d'adultère_! Que c'est grossier! Que c'est
+inconvenant! Est-ce que cela ne sonnerait pas mieux aux oreilles si
+l'on disait: Respecte les liens du mariage, et quand tu verras des
+époux heureux, réjouis-toi de leur bonheur comme de l'éclat d'un beau
+jour; s'il existe quelque sujet de mésintelligence entre eux, fais-les
+disparaître, rapproche leurs coeurs, réconcilie-les; fais-leur sentir
+les avantages de leur position avec un généreux désintéressement;
+fais-leur comprendre surtout que si l'accomplissement de chaque
+devoir est une source de bonheur, celui de ce devoir qui unit
+indissolublement le mari et la femme est la base de tous les autres
+devoirs, de tous les autres bonheurs de la vie sociale.
+
+Charlotte était sur des charbons ardents, sa position était d'autant
+plus pénible qu'elle savait que Mittler n'avait pas la conscience de
+ce qu'il disait et devant qui il prononçait ces imprudentes paroles.
+Elle allait l'interrompre lorsque Ottilie, dont le visage avait tout à
+coup changé d'expression, se retira brusquement.
+
+--J'espère, mon cher Mittler, dit Charlotte en s'efforçant de sourire,
+que vous me ferez grâce du septième commandement.
+
+--Des neuf commandements, si vous voulez, pourvu que celui qui
+concerne le mariage soit respecté, car c'est le plus important de
+tous.
+
+Au même instant Nanny se précipita hors d'elle dans le salon en
+poussant ces cris terribles:
+
+--Au secours! au secours! mademoiselle va mourir, mademoiselle se
+meurt!
+
+Ottilie était retournée dans sa chambre en se soutenant à peine, les
+vêtements dont elle voulait se parer le lendemain étaient encore
+étalés sur les chaises, et Nanny qui venait de les contempler de
+nouveau, avait exprimé son admiration à sa maîtresse en disant que
+c'était une véritable parure de fiancée. A peine avait-elle prononcé
+ces mots qu'Ottilie était tombée sur le canapé sans apparence de vie.
+Egarée par la terreur, la jeune villageoise s'était précipitée dans le
+salon pour appeler des secours.
+
+Charlotte se rend en hâte chez sa nièce, accompagnée du Chirurgien
+qui, attribuant l'état de la malade à la faiblesse, fait apporter
+un consommé. Ottilie le repousse avec dégoût, presque avec horreur.
+Surpris de cette répugnance il demande quels aliments elle peut avoir
+pris dans le cours de la journée. Nanny hésite, se trouble, et finit
+par avouer que sa maîtresse à refusé toute espèce de nourriture. Son
+agitation excite les soupçons du Chirurgien; il l'entraîne dans une
+pièce voisine, Charlotte les suit. La jeune fille se jette à leurs
+pieds et confesse que depuis longtemps déjà c'était elle qui mangeait
+les mets qu'on apportait à Ottilie pour ses repas.
+
+--Mademoiselle m'y a forcée par des gestes tantôt suppliants et tantôt
+menaçants, et puis, ajouta-elle dans toute l'innocence de son coeur,
+j'avais tant de plaisir à manger ces mets délicats!
+
+Lorsque le Major et Mittler vinrent prendre des nouvelles de la
+malade, ils trouvèrent le Chirurgien et Charlotte autour d'elle.
+La céleste enfant, malgré sa pâleur mortelle, n'avait pas perdu
+connaissance; mais elle était toujours muette et immobile. On la pria
+de se coucher; elle refusa d'un geste et fit approcher le coffre sur
+lequel elle appuya ses pieds. Ainsi à demi étendue sur le canapé,
+elle paraissait plus à son aise, et son regard et sa physionomie
+annonçaient l'amour, la reconnaissance et le désir de dire à tous ses
+amis un dernier et tendre adieu.
+
+En rentrant au château Édouard apprend ce qui vient de s'y passer;
+il se précipite dans la chambre d'Ottilie, se prosterne devant elle,
+saisit sa main et l'inonde de larmes. Après un long et terrible
+silence, il s'écrie tout à coup:
+
+--N'entendrai-je plus jamais le son de ta voix? Ne peux-tu revenir à
+la vie pour m'adresser un mot, un seul? Eh bien! soit, je te suivrai!
+au-delà de la tombe nous parlerons un autre langage!
+
+Ottilie lui pressa la main avec force et arrêta sur lui un regard
+plein de vie et d'amour; les lèvres s'agitèrent longtemps en vain,
+elle respira profondément et laissa enfin échapper ces paroles:
+
+--Promets-moi de vivre ...
+
+Epuisée par ce dernier effort de sa tendresse, elle retomba sur ses
+coussins.
+
+--Je le promets, murmura Édouard.
+
+Cette promesse ne la rencontra plus sur la terre, elle la suivit dans
+un meilleur monde: Ottilie avait cessé de vivre!...
+
+La nuit se passa dans les larmes, Charlotte se chargea du triste soin
+de faire ensevelir sa nièce. Le Major et Mittler la secondèrent de
+tout leur pouvoir. Le désespoir semblait avoir anéanti Édouard, il ne
+s'arracha à cet état que pour défendre positivement que l'on sortît
+sa bien-aimée du château; puis il donna des ordres afin qu'elle fût
+traitée comme une malade, car il soutenait qu'elle n'était pas
+morte, qu'elle ne pouvait pas l'être. Craignant de l'irriter par la
+contradiction, on laissa le corps d'Ottilie au château, et il ne
+demanda point à le voir.
+
+Un nouvel incident se joignit bientôt à tant de sujets de douleur et
+d'alarmes, Nanny venait de disparaître. Après de longues recherches
+on la retrouva enfin, mais dans un état d'égarement qui tenait de la
+folie. Les reproches du Chirurgien lui avaient fait voir que, sous
+plus d'un rapport, elle avait contribué à la mort de sa maîtresse. On
+la ramena chez ses parents; les consolations et les procédés les plus
+doux restèrent sans effet, et pour l'empêcher de s'échapper de nouveau
+on fut obligé de l'enfermer.
+
+On réussit peu à peu à arracher Édouard à la stupeur où il était tombé
+d'abord, et par là on augmenta son malheur; car il ne pouvait plus se
+dissimuler que tout espoir était à jamais perdu pour lui. Le voyant
+plus tranquille en apparence, on chercha à lui faire comprendre qu'il
+était indispensable de déposer dans la chapelle les restes d'Ottilie,
+en ajoutant, toutefois, que dans cette silencieuse et riante demeure
+qu'elle-même avait aidé à décorer, elle ne cesserait pas de compter
+parmi les vivants. Il y consentit, mais à la condition expresse
+qu'elle serait déposée dans un cercueil ouvert qui ne pourrait jamais
+être fermé que par un couvercle de verre, et qu'une lampe, toujours
+allumée, serait suspendue au plafond de la chapelle.
+
+Le beau corps d'Ottilie fut revêtu de la parure qu'elle s'était
+préparée elle-même, et l'on entoura son front d'une couronne de
+marguerites, dont les nuances variées formaient autour de sa tête une
+auréole prophétique. Pour orner le cercueil, l'église et la chapelle,
+on avait dépouillé les jardins de toutes leurs parures; ils étaient
+sombres et déserts, comme si déjà l'hiver avait engourdi la
+végétation.
+
+Dès les premiers rayons du jour, ou emporta Ottilie du château dans un
+cercueil découvert, et le soleil levant éclaira pour la dernière fois
+son beau visage et lui prêta les nuances de la vie. La foule se pressa
+autour d'elle; on ne voulait ni la devancer ni la suivre, mais la
+voir, la regarder et lui adresser un dernier adieu. L'émotion fut
+générale; mais les jeunes filles surtout, dont elle avait été la
+protectrice, étaient inconsolables. Nanny manquait au cortège; pour ne
+pas augmenter son irritation par des images douloureuses, on lui avait
+caché le jour et l'heure de l'enterrement. Quoique enfermée chez ses
+parents dans une chambre qui donnait sur le jardin, elle entendit le
+son des cloches qui lui fit deviner ce qui allait se passer. La garde
+chargée de veiller sur elle l'avait imprudemment quittée pour assister
+à la cérémonie. Restée seule, elle s'échappa par une fenêtre qui
+donnait sur le corridor, d'où elle monta au grenier, car toutes les
+autres portes de la maison étaient fermées.
+
+En ce moment le cortège s'avançait lentement sur la route jonchée de
+feuilles et de fleurs qui traversait le village. Bientôt il passa sous
+la lucarne du grenier par laquelle Nanny voyait sa maîtresse mieux
+et plus distinctement que tous ceux qui suivaient le cortège. Il lui
+semblait qu'elle était portée sur des nuages et que, par un geste
+surnaturel, elle l'appelait, et la jeune fille éperdue, hors d'elle,
+se précipita par la lucarne.
+
+La foule se dispersa de tous côtés avec des cris d'effroi, et les
+porteurs déposèrent le cercueil auprès duquel Nanny était tombée sans
+mouvement et comme si tous ses membres eussent été brisés. On la
+releva, et soit hasard, soit prédestination, on l'appuya sur le
+cadavre; car le dernier souffle de sa vie semblait vouloir rejoindre
+celui de sa maîtresse bien-aimée. Mais à peine ses membres flottants
+eurent-ils touché les vêtements d'Ottilie, qu'elle se redressa d'un
+bond, leva les bras et les yeux vers le ciel, s'agenouilla devant le
+cercueil et contempla la morte dans une pieuse extase. Puis elle se
+leva comme animée d'une vie nouvelle, et s'écria avec une sainte joie:
+
+--Oui, elle m'a pardonné le crime dont personne en ce monde n'aurait
+pu m'absoudre, que je ne me serais jamais pardonné à moi-même, Dieu
+vient de me le remettre par son regard, par son geste, par sa bouche à
+elle!... La voilà redevenue silencieuse et immobile; mais vous l'avez
+vue tous se redresser et me bénir les mains déjointes et levées sur
+moi! Vous l'avez vue me sourire avec bonté, vous l'avez entendue! Oui,
+vous êtes tous témoins qu'elle m'a dit: _Tout est pardonné_!... Je ne
+suis plus une meurtrière parmi vous. Elle m'a absous, Dieu a confirmé
+ce pardon, personne n'a plus le droit de m'adresser le moindre
+reproche.
+
+La foule qui s'était réunie de nouveau, se tint immobile; tout le
+monde était surpris; on prêtait l'oreille, on regardait çà et là, on
+ne savait plus que faire ni que devenir.
+
+Portez-la maintenant à l'asile du repos, continua Nanny, elle a
+courageusement supporté sa part d'action et de souffrance; elle ne
+peut plus demeurer parmi nous.
+
+Le cercueil se remit en marche, la jeune villageoise le suivit de près
+et arriva avec lui à la chapelle.
+
+En déposant les restes d'Ottilie dans cette chapelle, on avait placé à
+sa tête le cercueil de l'enfant, et à ses pieds le magnifique coffre
+renfermé dans une caisse de chêne. Une garde spéciale devait pendant
+les premiers jours veiller sur le corps qui, à travers le couvercle
+de verre du cercueil, charmait encore tous les yeux. Mais Nanny ne
+voulait pas se laisser enlever ce qu'elle appelait son droit, elle
+demanda à rester seule auprès de sa maîtresse et à veiller sur la
+lampe qu'on alluma pour la première fois. L'accent passionné dont elle
+exprima ce désir, fit qu'on y céda dans la crainte de porter à sa
+raison une atteinte dangereuse.
+
+Nanny cependant ne resta pas longtemps seule dans la chapelle. Dès que
+la nuit fut venue, et que la lumière vacillante de la lampe y répandit
+sa clarté lugubre, la porte s'ouvrit, et l'Architecte franchit le
+seuil de ce lieu dont les murs pieusement décorés par lui et doucement
+éclairés par la lampe nocturne, se présentaient à ses regards sous
+un aspect d'antiquité prophétique, dont il ne les aurait jamais crus
+susceptibles.
+
+Nanny, assise près du cercueil, le reconnut aussitôt, et lui indiqua
+par un geste silencieux les restes inanimés de sa maîtresse.
+L'extérieur de l'Architecte annonçait la force et les grâces de la
+jeunesse, mais une puissance surnaturelle semblait l'avoir tout à coup
+refoulé sur lui-même. Muet, immobile, les regards fixés sur le corps
+d'Ottilie, il la contemplait en joignant ou plutôt en se tordant les
+mains avec un mouvement de désespoir compatissant.
+
+C'est ainsi que naguère il s'était tenu debout devant Bélisaire; en ce
+moment ce n'était pas l'art, c'était la nature qui le faisait retomber
+dans la même position. Ottilie, morte comme Bélisaire aveugle,
+offrait un exemple terrible des abîmes où s'engloutissent toutes les
+espérances de la terre. Si Bélisaire nous force à regretter la valeur,
+la sagesse, le rang et la richesse perdus par la volonté du même
+prince qui avait d'abord cherché à développer, à utiliser ses rares
+qualités; on ne peut s'empêcher de voir dans Ottilie l'exemple de
+toutes les vertus modestes et bienfaisantes, à peine sorties des
+profondeurs mystérieuses où la nature se plaît à les cacher. Sa main
+froide et dédaigneuse, les avait détruites presqu'aussitôt comme
+si elle se plaisait à se jouer de l'espèce humaine, qui accueille
+toujours avec une joyeuse satisfaction, ces aimables et rares vertus
+dont l'influence lui est si nécessaire; tandis qu'elle déplore leur
+absence par un deuil sincère.
+
+L'Architecte garda le silence, Nanny ne proféra pas une parole; mais
+lorsqu'elle le vit fondre en larmes et prêt à succomber sous le poids
+de sa douleur, elle lui parla avec tant de force et de vérité, tant
+de bienveillance et de persuasion, que tout en s'étonnant du pouvoir
+qu'elle exerçait sur lui, il voyait avec elle la belle Ottilie planer
+et agir dans les régions célestes. Ses larmes s'arrêtèrent, sa douleur
+s'adoucit, il se prosterna devant le cercueil, prit congé de Nanny par
+un cordial serrement de main, s'élança sur son cheval, et franchit
+avant le jour les limites de la contrée où il n'avait été ni vu, ni
+reconnu par personne.
+
+Le Chirurgien, qui avait, à l'insu de Nanny, passé la nuit dans
+l'église, se rendit de bonne heure auprès d'elle, et s'étonna beaucoup
+de la trouver calme et sensée; car il s'attendait à l'entendre parler
+de visions et d'entretiens nocturnes avec Ottilie. Mais si elle
+avait retrouvé complètement le souvenir du passé et la conscience du
+présent, sous tous les autres rapports elle persistait à croire à la
+réalité de ce qui lui était arrivé pendant l'enterrement de sa jeune
+maîtresse, et elle répétait sans cesse, avec autant de joie que de
+conviction, que le cadavre s'était redressé sur son cercueil pour
+l'appeler, lui pardonner et la bénir.
+
+Ottilie continua à paraître endormie, aucun symptôme de destruction ne
+se fit sentir, et ce phénomène, joint au miracle que Nanny racontait à
+tout venant, attira les habitants de la contrée. Les uns venaient
+pour se moquer, les autres pour se confirmer dans leurs doutes, un
+très-petit nombre pour espérer et croire.
+
+Tout besoin dont la satisfaction matérielle est impossible engendre la
+foi. Nanny, brisée par une chute terrible aux yeux de la population
+de tout un village, avait été rappelée à la vie par le simple
+attouchement des restes d'Ottilie, pourquoi d'autres malades ne
+jouiraient-ils pas du même bonheur? Cette pensée devait nécessairement
+germer dans la tête des jeunes mères dont les enfants souffraient
+de quelque mal incurable, elles les apportèrent en secret près
+du cercueil, et les guérisons subites, qui peut-être n'étaient
+qu'imaginaires, augmentèrent tellement la confiance générale, que
+l'affluence des infirmes devint telle, qu'on se vit forcé de leur
+interdire l'entrée de la chapelle.
+
+Édouard n'avait osé une seule fois aller visiter Ottilie. Ne vivant
+plus que de la vie animale, la source des larmes s'était tarie dans
+son coeur, il semblait être devenu inaccessible à la douleur morale.
+Ne prenant plus aucun intérêt à ce qui se passait autour de lui, on
+le voyait chaque jour diminuer la dose de nourriture qu'il avait
+l'habitude de prendre. S'il se ranimait parfois, ce n'était qu'en
+buvant dans le verre qui, malheureusement, n'avait été pour lui qu'un
+faux prophète. Cependant il contemplait toujours avec plaisir ses
+chiffres enlacés, et son regard semblait dire qu'il continuait à y
+voir le pronostic d'une prochaine réunion.
+
+Si l'homme heureux s'appuie sur chaque hasard, sur chaque circonstance
+fortuite, pour s'élever toujours plus haut dans la sphère de son
+bonheur, les incidents les plus légers suffisent pour abattre et
+désespérer ceux qui souffrent.
+
+Un jour qu'Édouard allait porter à ses lèvres son verre chéri, il
+l'éloigna tout à coup avec effroi, car il venait de s'apercevoir de
+l'absence d'un signe particulier dont il l'avait marqué, et que lui
+seul connaissait. Le valet de chambre fut forcé d'avouer que le
+véritable verre avait été cassé et remplacé par un autre parfaitement
+semblable et qui datait également de la première jeunesse du Baron.
+
+Édouard ne manifesta ni colère ni chagrin; convaincu, que le sort
+venait de prononcer son arrêt, l'emblème de cet arrêt ne pouvait
+l'émouvoir; cependant, si jusque là il s'était abstenu de manger,
+il était facile de voir que, dès ce moment, les boissons ne lui
+plaisaient plus; et bientôt après il cessa de parler.
+
+Une inquiétude cruelle le dominait de temps en temps, alors il
+redemandait de la nourriture et se remettait à parler.
+
+--Hélas! dit-il, dans un de ces moments au Major qui ne le quittait
+jamais, que je suis malheureux! tous mes efforts pour l'imiter ne
+sont qu'une vaine parodie. Ce qui était un bonheur pour elle, est une
+torture pour moi. C'est par respect pour ce bonheur que je supporte
+cette torture, il faut que je la suive sur la route qu'elle a choisie
+pour me quitter; mais la force de ma constitution, et la promesse que
+j'ai eu l'imprudence de lui faire me retiennent. Quelle terrible tâche
+que de vouloir imiter ce qui est inimitable! Je le sens, cher ami, il
+faut du génie pour tout, même pour subir le martyre.
+
+L'état d'Édouard était si désespéré qu'il nous paraît inutile de
+parler de la tendresse conjugale, des attentions, de l'amitié et des
+secours de l'art qui, pendant quelque temps encore, entourèrent cet
+infortuné.
+
+Un matin Mittler le trouva mort dans son lit; il appela le Chirurgien
+et examina, avec sa présence d'esprit habituelle, toutes les
+circonstances de ce trépas subit. Charlotte accourut, le soupçon d'un
+suicide se présenta à sa pensée; elle accusa tout le monde et s'accusa
+elle-même d'une négligence impardonnable. Mittler et le Chirurgien la
+convainquirent bientôt du contraire. L'un s'appuyait sur des causes
+morales et l'autre sur des preuves matérielles. Il était facile de
+voir qu'Édouard avait été surpris par la mort. Un petit coffre et un
+portefeuille contenant des fleurs qu'Ottilie avait cueillies pour lui
+dans des moments de bonheur; les billets qu'il lui avait écrits, sans
+en excepter celui que Charlotte avait relevé et qu'elle lui avait
+remis d'une manière si prophétique; une boucle de ses cheveux
+et plusieurs autres souvenirs de son amie qu'il avait toujours
+soigneusement cachés, étaient ouverts devant lui; et, certes, il ne
+pouvait pas avoir eu l'idée d'exposer ces précieux trésors aux regards
+indiscrets du premier valet que le hasard aurait pu conduire dans sa
+chambre.
+
+Ce coeur, que la veille encore des émotions violentes faisaient
+tressaillir, avait enfin trouvé le repos, et l'on pouvait croire à son
+salut éternel, puisqu'il avait cessé de battre en s'occupant d'une
+bienheureuse, d'une sainte.
+
+Charlotte lui accorda une place à côté d'Ottilie, et donna des ordres,
+pour que jamais personne ne fût à l'avenir déposé dans cette chapelle.
+Ce fut à cette condition expresse qu'elle dota richement l'église et
+l'école, le pasteur et le maître d'école.
+
+Les deux amants reposent enfin l'un à côté de l'autre; la paix règne
+dans leur éternelle demeure, et, du haut de la voûte de cette demeure,
+des anges, auxquels une mystérieuse parenté semble les unir, les
+regardent avec un sourire céleste. Quel ne sera pas le bonheur de ces
+amants lorsqu'un jour ils se réveilleront ensemble, et si près l'un de
+l'autre!
+
+
+FIN DES AFFINITÉS ÉLECTIVES.
+
+
+ * * * * *
+
+
+MAXIMES ET RÉFLEXIONS
+
+DE
+
+GOËTHE.
+
+
+Les sciences naturelles ont des problèmes qu'on ne saurait résoudre
+sans appeler la métaphysique a son secours, non cette métaphysique
+d'école qui n'est qu'un bavardage vide de sens; mais la science
+réelle qui était, qui est et qui sera, avant, avec et après la
+physique.
+
+
+L'autorité qui s'appuie sur des choses qui ont déjà été faites ou
+dites à, sans doute, un très-grand prix; mais les sots seuls
+demandent toujours et partout une semblable autorité.
+
+
+Il est bon de respecter les anciennes fondations, mais il ne faut
+pas pour cela renoncer au droit de fonder quelque chose à son tour.
+
+
+Maintiens-toi là où tu es! Cette maxime devient chaque jour plus
+nécessaire; car si d'un côté les hommes forment d'immenses
+associations, de l'autre chaque individu cherche à se faire valoir
+selon ses vues et ses facultés individuelles.
+
+
+Il vaut toujours mieux exprimer tout simplement son opinion que de
+l'appuyer sur des preuves, car les preuves ne sont que les variations
+de l'opinion, et nos adversaires n'écoutent volontiers ni le thème ni
+les variations.
+
+
+Je me familiarise chaque jour davantage avec l'histoire naturelle et
+avec sa marche progressive, ce qui me suggère une foule de réflexions
+sur les pas que nous faisons à la fois en avant et en arrière. Je
+n'exprimerai qu'une seule de ces réflexions: _La science ne saurait
+vous débarrasser des erreurs mêmes reconnues comme telles_. La cause
+de cette singularité est un secret à la portée et connu de tout le
+monde.
+
+
+J'appelle erreur la fausse interprétation d'un événement, les faux
+enchaînements auxquels il a donné lieu, et la fausse conséquence
+qu'on en tire. Il arrive pourtant parfois, dans la marche de
+l'expérience et de la pensée humaine, qu'un événement ait été
+conséquemment noué et déduit d'un autre événement. Le monde tolère
+ce redressement d'une erreur sans y attacher une grande importance;
+aussi l'erreur reste-t-elle intacte à côté de la vérité. Je connais
+un petit magasin de ces sortes d'erreurs que l'on garde
+très-soigneusement.
+
+
+L'homme ne s'intéresse réellement qu'à ses propres opinions; aussi
+dès qu'il en énonce une, le voit on chercher de tous côtés des
+moyens d'appui. Tant que le vrai peut lui être utile, il l'accepte
+et s'en sert; mais quand le faux se trouve dans le même cas, sa
+rhétorique passionnée s'en empare et l'exploite, lors même qu'elle
+n'y trouverait que des demi-arguments qui éblouissent, des
+remplissages et des lieux communs qui donnent une apparence d'unité
+aux choses le plus bizarrement morcelées. En découvrant cette
+vérité, je me suis d'abord mis en colère, puis je me suis affligé;
+maintenant j'en ris avec une joie maligne, et je me suis promis à
+moi-même de ne plus jamais dévoiler de semblables perfidies.
+
+
+Chaque chose qui existe est analogue à tout ce qui existe, voilà
+pourquoi l'existence nous paraît si unie et si morcelée. Si l'on
+s'attache à l'analogie, tout se confond dans l'identité; si on
+l'évite, tout se disperse dans l'infini. Dans l'un et l'autre cas,
+la réflexion reste stagnante, tantôt dans une vitalité surexcitée,
+et tantôt dans une mort apparente.
+
+
+L'esprit s'occupe de ce qui sera, sans demander pourquoi cela sera
+ainsi; la raison s'attache à ce qui est, sans s'inquiéter des motifs
+qui font que cela est ainsi. L'esprit se plaît dans les développements;
+la raison veut tout fixer afin que tout puisse être utile.
+
+
+Par une particularité innée chez l'homme, ce qui est le plus près de
+lui ne saurait lui suffire. Cependant ce que nous voyons nous-mêmes,
+et qui, par conséquent, est, pour l'instant du moins, le plus près
+de nous, peut, si nous le voulons fortement, s'expliquer par lui-même.
+
+
+Voilà pourtant ce que les hommes ne comprendront jamais, parce que
+cela est contraire à leur nature. Les plus instruits eux-mêmes,
+lorsqu'ils découvrent quelque part une vérité, ne la rattachent
+jamais aux choses qui leur sont les plus près et les plus connues,
+mais à celles qui leur sont les plus éloignées et les plus inconnues.
+D'où il résulte une foule d'erreurs. Le phénomène qui se passe près
+de nous ne tient à celui qui se passe au loin, que sous un seul
+rapport: celui qui fait que tout, dans la nature, se rattache au
+petit nombre de lois fondamentales qui se manifestent partout.
+
+
+Qu'est-ce qui est général? Un fait isolé. Qu'est-ce qui est
+particulier? Des millions de faits semblables.
+
+
+L'analogie doit se garder de deux écueils également dangereux. Si
+elle se laisse aller aux saillies, aux jeux d'esprit, aux pointes,
+elle se réduit à rien; quand elle s'enveloppe de tropes et de
+comparaisons, elle est moins funeste, mais complètement inutile.
+
+
+La science ne peut admettre ni les mythologies ni les légendes;
+elles appartiennent au poète qui a mission de les exploiter pour
+notre amusement. Le savant se renferme dans le présent le plus
+positif et le plus clair. S'il puise aux mêmes sources que le poète,
+il devient rhéteur, ce qu'au reste on n'a pas le droit de
+lui défendre.
+
+
+Pour me garantir de l'erreur, je cherche à rendre les événements
+indépendants les uns des autres et à les isoler; puis je les
+considère comme autant de corrélatifs, et ils s'unissent aussitôt
+et s'animent d'une vie positive. J'applique surtout ce procédé à la
+nature; mais il est également utile dans l'étude de l'histoire du
+monde agissant et vivant autour de nous.
+
+
+Tout ce que nous pouvons inventer ou découvrir dans le sens le plus
+élevé, n'est que l'action spontanée du sentiment primitif du vrai
+qui dormait en nous, et qu'un événement imprévu convertit tout à
+coup en intuition. Ce réveil est une révélation qui agit de
+l'intérieur à l'extérieur, et donne à l'homme la conscience de sa
+ressemblance avec Dieu; c'est la synthèse de la matière et de
+l'esprit qui conduit à l'heureuse certitude de l'éternelle harmonie
+de l'existence.
+
+
+Si l'homme ne croyait pas que l'inconcevable est concevable, il ne
+ferait jamais usage de son entendement.
+
+
+Chaque particularité qui peut s'appliquer d'une manière déterminée,
+est concevable; en envisageant l'inconcevable sous ce point de vue,
+il peut devenir utile.
+
+
+Il existe un empyrisme épuré qui s'identifie tellement avec son
+objet, qu'il devient une théorie; mais cette gradation des facultés
+intellectuelles n'appartient qu'aux époques de haute civilisation.
+
+
+Il n'y a rien de plus fâcheux que les observateurs malveillants et
+les théoriciens fantasques. Leurs essais son mesquins et compliqués,
+et leurs hypothèses obstrues et bizarres.
+
+
+Il est des pédants qui sont en même temps des fripons, et c'est la
+pire espèce.
+
+
+Il n'est pas besoin de faire le tour du monde pour se convaincre que
+le ciel est bleu partout.
+
+
+Le général et le particulier se tiennent, car le particulier n'est
+que le général qui se présente à nous sous des conditions
+différentes.
+
+
+Il n'est pas nécessaire d'avoir tout vu, tout éprouvé par soi-même;
+et lorsqu'on veut se confier aux récits d'un autre, il ne faut pas
+oublier qu'alors on a à faire à trois choses: à l'objet et à deux
+sujets.
+
+
+Les propriétés fondamentales de l'unité vivante sont: se séparer et
+se réunir, se répandre dans les faits généraux et se fixer dans les
+faits particuliers; se métamorphoser, se spécifier, se manifester
+enfin sous les mille conditions diverses qui caractérisent la vie,
+et qui consistent à s'avancer et à disparaître, à se consolider ou
+à se dissoudre, à s'étendre ou à se concentrer. Puisque ces divers
+effets s'accomplissent à des époques semblables, tout pourrait se
+passer dans un seul et même moment. Paraître et disparaître, créer
+et détruire, naître et mourir, éprouver de la joie ou de la douleur,
+tout cela agit pêle-mêle dans le même sens et dans la même mesure;
+voilà pourquoi les événements qui nous paraissent les plus
+extraordinaires, ne sont que l'image et la comparaison des
+généralités les plus vulgaires.
+
+
+L'existence dans son ensemble n'est qu'une séparation et une réunion
+perpétuelle, d'où il résulte que les hommes, en considérant de près
+cet état monstrueux, ne songeront bientôt plus qu'à séparer et à
+réunir.
+
+
+Tout ce qui est séparé doit se poser séparément devant nous, c'est
+ainsi que la physique ne doit rien avoir de commun avec les
+mathématiques. La première doit se maintenir dans son indépendance
+déterminée, et s'armer de toutes les forces que peuvent lui prêter
+l'amour, la piété et la vénération, pour pénétrer dans la vie sacrée
+de la nature, sans s'inquiéter de ce que les mathématiques pourront
+faire et prouver de leur côté. Les mathématiques doivent se détacher
+de toute influence extérieure, marcher librement sur la grande route
+intellectuelle qui leur est propre, et s'y perfectionner avec une
+pureté qu'elles n'atteindront jamais, tant qu'elles continueront à
+s'occuper de ce qui est, pour lui enlever ou pour lui faire adopter
+quelque chose.
+
+
+On peut étudier la nature et la morale sans adopter un mode
+catégoriquement impératif; mais il ne faudrait pas se croire arrivé
+à la fin, car alors on n'en est encore qu'au commencement.
+
+
+Le plus haut degré de perfection serait de comprendre que tout ce
+qui est factice est une théorie. La couleur bleue du ciel nous
+révèle la loi fondamentale du chromatisme. Ne cherchez jamais rien
+au-delà d'un phénomène; il est lui-même un enseignement complet.
+
+
+Les sciences renferment beaucoup de certitudes, quand on ne se
+laisse pas égarer par les exceptions et qu'on sait respecter les
+problèmes.
+
+
+Si je suis parvenu à envisager avec calme les inexplicables phénomènes
+primitifs, c'est que j'ai appris à me résigner; mais il y aura toujours
+une différence immense entre la résignation qui nous arrête devant les
+limites de l'humanité, et celle qui nous renferme dans l'arène
+hypothétique _d'une réalité_ bornée.
+
+
+Lorsqu'on réfléchit sur les problèmes d'Aristote, on s'étonne du
+merveilleux don d'observation qui mettait, pour ainsi dire, les
+anciens Grecs à même de tout savoir. Mais on ne tarde pas à les
+accuser de précipitation, car ils passent immédiatement du phénomène
+à son explication, et tombent ainsi dans des décisions théoriques
+très-insuffisantes. Hâtons-nous d'ajouter que c'est encore là
+aujourd'hui notre défaut dominant.
+
+
+Les hypothèses sont des chants de berceuses par lesquels les maîtres
+endorment leurs élèves. L'observateur sincère et consciencieux se
+pénètre toujours plus intimement de son insuffisance, et il sent que
+les problèmes augmentent à mesure qu'il étend son savoir.
+
+
+Notre plus grand défaut est de douter du certain et de vouloir fixer
+l'incertain. Mon principe à moi, surtout dans l'étude de la nature,
+est de fixer le certain, et d'être toujours en garde contre
+l'incertain.
+
+
+J'appelle une hypothèse détestable, celle que l'on établit, pour
+ainsi dire, malicieusement, afin de la faire réfuter par la nature.
+
+
+Comment pourrait-on se faire accepter comme maître dans une
+profession quelconque, si l'on n'enseignait jamais rien d'inutile?
+
+
+Ce qu'il y a de plus fou en ce monde, c'est que chacun se croit
+obligé d'enseigner aux autres ce qu'il croit savoir.
+
+
+Le discours didactique doit être décidé. Les auditeurs ne veulent
+pas qu'on leur parle de doute et d'incertitude, ce qui met l'orateur
+dans l'impossibilité de laisser certains problèmes sans les résoudre
+ou de les tourner à distance. Quand on a entendu arrêter, affirmer
+quelque chose, on croit avoir conquis un terrain immense, et l'on
+conserve cette croyance jusqu'à ce qu'un nouveau venu resserre ou
+agrandisse ce terrain, en reculant ou en rapprochant les bornes que
+le premier avait posées.
+
+
+Les questions vives sur les causes, le mélange confus des causes et
+des effets, tranquillisent celui qui se perd dans de fausses
+théories; mais leurs conséquences sont incalculables et
+impossibles à éviter.
+
+
+Il est des personnes qui auraient entièrement changé de caractère,
+si elles n'avaient pas pensé qu'il était de leur devoir de soutenir
+et de répéter un mensonge, uniquement parce qu'elles l'ont dit
+une fois.
+
+
+Le faux a l'avantage de fournir d'inépuisables sujets de causeries;
+le vrai ne peut qu'être utilisé, sans cela il serait comme
+non avenu.
+
+
+Celui qui ne reconnaît pas combien le vrai facilite la pratique, le
+fausse et le tiraille afin de fournir des aliments à son pénible
+besoin d'activité.
+
+
+Les Allemands possèdent le don de rendre les sciences inaccessibles,
+mais ce n'est cependant pas là une propriété exclusive.
+
+
+Les Anglais profitent à l'instant même de chaque découverte, jusqu'à
+ce qu'elle les mène à une découverte nouvelle. Que l'on se demande
+encore pourquoi ils nous devancent toujours et en tout.
+
+
+L'homme pensant possède la faculté bizarre de rêver une image
+fantastique, là où il voit un problème qui n'est pas encore résolu.
+Et quand le problème est résolu, et que la vérité s'est fait jour,
+il cherche en vain à se débarrasser de cette image.
+
+
+Il faut une disposition d'esprit particulière pour saisir la réalité
+sans forme, telle qu'elle est, et pour la distinguer des vagues
+créations du cerveau qui ne laissent pas de s'imposer vivement et
+avec une certaine apparence de réalité.
+
+
+En observant la nature dans ses plus grands comme dans ses plus
+petits effets, je me suis constamment demandé: Est-ce l'objet de
+tes observations, ou bien est-ce toi qui te prononces ainsi? J'ai
+toujours envisagé mes prédécesseurs et mes collaborateurs sous le
+même point de vue.
+
+
+Chacun de nous ne voit dans la création achevée, réglée, accomplie,
+qu'un élément avec lequel il s'efforce de créer un monde à sa guise.
+Les hommes robustes s'emparent sans hésiter de cet élément, et le
+forcent à enfanter tant bien que mal; les faibles jouent et badinent
+avec lui en tremblant, il y en a qui vont jusqu'à douter de son
+existence.
+
+
+Si nous pouvions nous pénétrer complètement de cette vérité
+fondamentale, on ne disputerait plus; car on ne verrait dans les
+opinions des autres comme dans les siennes, que des phénomènes de
+diverses espèces. L'expérience, au reste, ne nous prouve-t-elle pas,
+chaque jour, que tel homme pense facilement ce que tel autre ne
+saurait jamais penser? et cette différence existe non seulement dans
+les questions relatives au bien ou au mal réel, mais encore dans les
+choses qui nous sont complètement indifférentes.
+
+
+Tout ce qu'on sait, on ne le sait que pour soi-même. Dès que je
+m'entretiens avec quelqu'un sur une chose que je crois savoir, il
+croit la savoir mieux que moi, et je me vois forcé de refouler mon
+savoir sur moi-même.
+
+
+Le vrai hâte et favorise le bien; l'erreur ne développe rien et
+embrouille tout.
+
+
+L'homme se trouve jeté au milieu de tant d'effets, qu'il ne peut
+s'empêcher d'en demander la cause; la première venue lui étant la
+plus commode, il la croit la meilleure et s'en contente. C'est ainsi
+du moins qu'agit le sens commun général.
+
+
+Dès qu'on voit un mal on se met à le combattre, c'est-à-dire qu'on
+exerce l'art de guérir sur les symptômes et non sur la maladie.
+
+
+L'entendement n'a d'empire que sur ce qui vit. Le monde dont s'occupe
+la géognosie est mort; il n'y a donc pas de géologie, car cette science
+serait inaccessible à l'entendement.
+
+
+Lorsque je vois les parties éparses d'un squelette, je puis les
+rassembler et les replacer dans l'ordre voulu; car l'entendement me
+parle d'après les analogies éternelles et immuables, lors même que
+ce squelette serait celui du Léviathan.
+
+
+Il ne nous est pas possible de voir naître en pensées, ce qui ne
+naît plus sous nos yeux. Une création définitivement accomplie,
+achevée et sans variation, n'est pas concevable pour nous.
+
+
+Le système des vulcanistes modernes, n'est qu'un effet hardi pour
+rattacher l'inconcevable monde présent au monde passé qui nous est
+entièrement inconnu.
+
+
+Les forces actives de la nature produisent souvent des effets
+semblables par des moyens différents.
+
+
+Rien n'est plus absurde que la majorité, car elle se compose d'un
+très-petit nombre de prédécesseurs énergiques, de fripons qui
+s'accommodent entre eux, de faibles qui cherchent à s'assimiler, et
+d'une masse qui trotte toujours à la suite de quiconque veut bien se
+donner la peine de la faire mouvoir.
+
+
+Les mathématiques sont, comme la dialectique, l'organe d'un sens
+noble et élevé; dans la pratique elles deviennent un art semblable
+à celui de l'éloquence, car, pour l'un comme pour l'autre, la forme
+est tout, et l'objet n'est rien: il est aussi indifférent aux
+mathématiques de calculer des oboles ou des guinées, qu'à la
+rhétorique de servir à la défense du vrai ou du faux.
+
+
+En pareil cas tout dépend du mérite de l'homme qui pratique cette
+science, qui exerce cet art. L'avocat éloquent et entraînant qui
+défend et gagne une cause juste, et le mathématicien profond qui
+calcule avec justesse la marche des étoiles, sont deux êtres
+également divins.
+
+
+Il n'y a d'exact dans les mathématiques que l'exactitude qui n'est
+elle-même qu'une conséquence du sentiment inné du vrai.
+
+
+Les mathématiques ne sauraient faire disparaître les préjugés,
+modifier l'entêtement ou calmer l'esprit de parti; elles sont
+impuissantes pour tout ce qui concerne le monde moral.
+
+
+Pour être un mathématicien parfait, il faut être avant tout un homme
+accompli. Ce n'est qu'en sentant tout ce qu'il y a de beau dans le
+vrai qu'il devient profond, pénétrant, clair, gracieux et même
+élégant; car il faut être tout cela pour ressembler à un Lagrange.
+
+
+Ce n'est pas le langage par lui-même qui est juste, énergique ou
+agréable, mais l'esprit qui se corporifie pour ainsi dire par le
+langage. Il ne dépend pas de nous de donner à nos calculs, à nos
+discours, à nos poèmes, les qualités désirables, si la nature nous
+a refusé les qualités morales et intellectuelles nécessaires pour
+arriver à ce résultat. Les qualités intellectuelles consistent dans
+la pénétration et dans le pouvoir de méditer; et les qualités
+morales, dans la force de conjurer le mauvais esprit qui nous
+empêche de rendre hommage à la vérité.
+
+
+Expliquer le simple par le composé, le facile par le difficile, est
+un mal profondément enraciné dans le corps des sciences; la plupart
+des savants le savent, mais fort peu en conviennent.
+
+
+En méditant consciencieusement sur la physique, on reconnaît que les
+phénomènes et les expériences qui lui servent de base n'ont pas tous
+la même valeur.
+
+
+Les phénomènes originels et les expériences primitives sont de la
+plus haute importance, et tout ce qui en découle immédiatement est
+immuable. En accordant le même droit aux phénomènes et aux expériences
+secondaires, on confond et on obscurcit tout ce que les premiers
+avaient expliqué et éclairci.
+
+
+Rien n'est plus funeste à la science que les hommes qui, sans
+posséder un grand fonds d'idées qui leur soient propres, se
+permettent d'établir des théories; car ils ne conçoivent pas que
+même beaucoup de savoir acquis ne suffit pas pour leur donner ce
+droit. Dans leurs premières tentatives ils sont, à la vérité,
+toujours guidés par le bon sens; mais ce bon sens a des limites fort
+étroites, et, quand ils les dépassent, ils tombent dans l'absurde;
+son véritable domaine est l'action. Oui, le bon sens agissant ne
+s'égare jamais, mais il n'est pas propre à argumenter, à
+conjecturer, à juger; les hautes spéculations de la pensée, les
+fonctions élevées de l'esprit lui sont interdites.
+
+
+L'expérience est d'abord utile à la science, puis elle lui devient
+nuisible, parce qu'elle enseigne à la fois le lois et les
+exceptions; et c'est toujours en vain qu'on croira trouver la vérité
+dans le résultat d'une règle de proportion entre les unes et
+les autres.
+
+
+On prétend communément qu'entre deux opinions opposées, la vérité se
+trouve dans le centre. Rien n'est plus faux; ce n'est pas la vérité
+qu'on y trouve, c'est le problème, c'est la vie invisible et
+éternellement active supposée visible et en état de repos.
+
+
+ * * * * *
+
+
+DERNIER CONSEIL.
+
+
+Rien de ce qui est ne peut être réduit à ne plus être; l'éternité se
+meut en tout. Sois heureux d'exister, l'existence est éternelle; des
+lois éternelles veillent sur les trésors vivants où le grand tout
+puise ses parures.
+
+Depuis longtemps il a été trouvé, le vrai, et de nobles esprits se
+sont unis en lui. Fils de la terre, attache-toi à cet ancien vrai,
+et remercie les sages qui lui ont montré le chemin qui tourne autour
+du soleil et des étoiles.
+
+Concentre tes regards sur toi-même, tu y trouveras le centre dont
+pas un noble coeur n'ose douter. Tu comprendras toutes les règles et
+toutes les exceptions; la conscience indépendante et ne subsistant
+que par elle-même, est le soleil qui éclaire chaque jour de ta
+vie morale.
+
+Que ta raison veille toujours et tu pourras te confier à tes sens,
+ils ne te feront rien voir de faux. Observe tout d'un regard
+satisfait et marche d'un pas ferme et sûr à travers les monts et les
+vallons de ce monde si richement doté.
+
+Jouis avec modération et avec sagesse de tant de biens, de tant de
+richesses. Quand la vie se réjouit de la vie, le passé s'arrête,
+l'avenir s'anime d'avance et le présent est éternel!
+
+Et quand tu auras réussi à te pénétrer de la conviction que l'utile
+seul est vrai; quand tu auras étudié le mouvement de la foule qui
+tourne toujours dans le même cercle, alors tu la laisseras se
+mouvoir à sa manière et tu viendras te réunir au plus petit nombre.
+
+Et, semblable au poète, au philosophe qui depuis l'antiquité la plus
+reculée, se sont créé en silence une oeuvre chérie s'harmonisant
+avec leurs penchants et leurs désirs, tu arriveras par degrés à ce
+résultat si heureux et si beau! Précéder les belles âmes sur la
+route de leurs plus nobles sensations, n'est-ce pas là une destinée
+digne d'envie?
+
+
+ * * * * *
+
+
+Tout ce qui est raisonnable a déjà été pensé, mais il faut essayer
+de le penser de nouveau.
+
+
+Comment peut-on apprendre à se connaître soi-même? Ce n'est pas par
+le raisonnement, c'est par l'action. Essaie de faire ton devoir, et
+tu verras tout de suite ce que tu vaux.
+
+
+Qu'est-ce que ton devoir? L'exigence de chaque jour.
+
+
+La partie pensante de l'espèce humaine doit être regardée comme une
+grande et immortelle individualité qui, en faisant sans cesse
+l'indispensable et le nécessaire, finit par se rendre maître de
+l'éventuel.
+
+
+Plus j'avance dans la vie, plus je me dépite, quand je vois l'homme
+placé assez haut sur l'échelle de la création pour commander à la
+nature et s'affranchir de ses impérieuses nécessités, manquer à
+cette vocation en se laissant entraîner par de fausses idées à faire
+précisément le contraire de ce qu'il veut; quand je le vois,
+surtout, gâter volontairement l'ensemble, et se réduire ainsi à se
+débattre péniblement au milieu d'une foule de détails gênants
+et mesquins.
+
+
+Sois utilement actif, tu auras mérité d'obtenir et tu pourras
+t'attendre à trouver: chez les grands, des grâces; chez les
+puissants, des faveurs; chez les hommes actifs et utiles, de
+l'appui, dans la multitude, de la sympathie; chez les individus
+isolés, de l'affection.
+
+
+Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es, dit un vieux proverbe.
+J'ajouterai: dis-moi de quoi tu t'occupes, et je te dirai ce que tu
+pourras devenir.
+
+
+Chaque individu doit penser à sa façon, car il trouve toujours sur
+sa route une vérité ou une espèce de vérité qui lui sert de guide;
+mais il ne doit pas se laisser aller sans aucun contrôle: le pur
+instinct ne suffit pas à l'homme, il le ravale au-dessous de
+sa dignité.
+
+
+L'activité sans frein, quelle que soit sa nature, finit par faire
+banqueroute à la raison.
+
+
+Dans les oeuvres des hommes comme dans celles de la nature, il n'y a
+de réellement digne de notre attention que les intentions.
+
+
+L'homme ne se trompe si souvent par rapport à lui et par rapport aux
+autres, que parce qu'il voit un but dans un moyen; et qu'à force de
+vouloir agir en ce sens, il ne fait rien, ou fait le contraire de ce
+qu'il devrait faire.
+
+
+Quand nous avons réfléchi sur une chose, et que nous avons pris la
+résolution de l'exécuter, elle devrait être si pure et si belle, que
+le monde ne pourrait plus que gâter notre oeuvre; par là nous
+conserverions toujours intact l'immense avantage de rétablir ce qui
+a été détruit, de rassembler ce qui a été dispersé.
+
+
+Les erreurs, lors même qu'elles ne seraient pas complètes, sont
+toujours difficiles à rectifier; car il faut conserver ce qu'il y
+avait de vrai et le mettre à la place où il doit être.
+
+
+Le vrai n'a pas toujours besoin de se corporifier; c'est déjà
+beaucoup quand il plane çà et là comme un pur esprit et éveille des
+sympathies intellectuelles, quand il vibre dans l'air doux et grave
+comme le son d'une cloche.
+
+
+Les idées générales et les grandes vanités sont toujours sur le
+point de causer d'immenses malheurs.
+
+
+Souffler dans une flûte, ce n'est pas en jouer; il faut remuer les
+doigts.
+
+
+Les botanistes admettent une classe de plantes qu'ils appellent
+incomplètes. On pourrait dire avec autant de justesse qu'il y a une
+classe d'hommes incomplets; et j'appelle ainsi tous ceux qui ne
+savent pas mettre leurs désirs et leurs tendances en harmonie avec
+leurs facultés. L'homme le plus insignifiant est complet s'il sait
+se renfermer dans le cercle de ses capacités, tandis que les plus
+belles qualités s'obscurcissent, s'anéantissent même sans cette
+indispensable loi de proportion. L'absence de cette loi est un mal
+que l'esprit des temps modernes augmente chaque jour; car qui
+pourrait suffire à la marche rapide et aux exigences d'un présent
+toujours progressif?
+
+
+Les hommes sagement actifs, qui connaissent leurs forces et qui les
+utilisent avec prudence, prospèrent toujours dans les affaires de
+ce monde.
+
+
+C'est un grand défaut de se croire plus qu'on n'est, ou de s'estimer
+moins qu'on ne vaut.
+
+
+Je rencontre de temps en temps des jeunes gens auxquels je ne trouve
+rien à changer, rien à corriger, et cependant ils me donnent des
+inquiétudes, parce que je les vois disposés à suivre le torrent de
+leur époque. C'est précisément de cette disposition que je voudrais
+les garantir. Il n'a été donné une rame à l'homme, réduit à naviguer
+dans une nacelle fragile, que pour qu'il puisse se guider selon sa
+volonté et son jugement, au lieu de suivre le cours aveugle
+des flots.
+
+
+Comment un jeune homme pourrait-il trouver blâmable et nuisible ce
+que tout le monde fait et approuve? Pourquoi résisterait-il seul à
+la tendance de tous?
+
+
+Le plus grand mal de notre époque où rien ne peut arriver à sa
+maturité, est de consommer chaque jour le produit de chaque jour,
+sans jamais songer à garder quelque chose pour l'avenir. Nous avons
+des journaux pour le soir et d'autres pour le matin, et l'on ne
+tardera sans doute pas à en inventer pour les heures intermédiaires.
+Cette manie traîne à la barre du public tout ce que chacun rêve ou
+se propose de faire; on ne peut plus ni souffrir ni se réjouir que
+pour amuser les autres. Les événements les plus intimes sont
+colportés de maison en maison, de ville en ville, et d'empire en
+empire; bientôt ils passeront d'une partie du monde à l'autre à
+l'aide de quelques vélocifères.
+
+
+Il serait aussi impossible d'éteindre les machines à vapeur du monde
+matériel, que d'arrêter ce mouvement du monde moral. La vivacité du
+commerce, le froissement du papier qui remplace l'argent monnayé, la
+recrudescence de la dette pour payer des dettes, voilà les éléments
+monstrueux au milieu desquels les jeunes hommes se trouvent jetés
+aujourd'hui. Qu'ils rendent grâce à la nature si elle leur a donné
+un esprit assez juste et assez calme pour ne pas se laisser
+entraîner par le monde, ou pour ne pas lui demander l'impossible.
+
+
+Dans chaque cercle d'activité l'esprit de l'époque poursuit et
+menace les jeunes hommes; aussi ne saurait-on leur montrer trop tôt
+le point vers lequel ils doivent diriger leur volonté.
+
+
+Plus on avance en âge, plus on sent l'importance des paroles et des
+actions les plus innocentes. Cette conviction m'engage à faire
+remarquer à tous ceux qui m'entourent, la différence qui existe
+entre la sincérité, la confiance et l'indiscrétion; c'est-à-dire,
+qu'il n'y a pas de différence, mais une gradation lente comme celle
+qui conduit de la chose la plus indifférente à la plus nuisible, et
+qu'il faut sentir, car elle ne peut se raisonner.
+
+
+C'est sur cette gradation qu'il faut régler notre conduite, si nous
+ne voulons pas perdre la bienveillance des hommes, sur la même route
+où nous sommes parvenus à la gagner. L'expérience nous apprend
+toujours cette vérité, mais elle la fait payer par un cher
+apprentissage, que par malheur on cherche toujours vainement à
+épargner à ses descendants.
+
+
+L'influence des arts et des sciences sur la vie, est tellement
+soumise au degré de perfection de l'esprit du temps, et à mille
+autres circonstances fortuites, qu'il est impossible de la
+déterminer.
+
+
+La poésie est toute-puissante dans les débuts de la société, que ces
+débuts soient la barbarie, la demi-civilisation, une réorganisation,
+ou un changement résulté du contact d'une civilisation étrangère;
+d'où l'on peut conclure que l'influence de la poésie se fait sentir
+dans tout ce qui est nouveau.
+
+
+La musique a moins besoin de cette nouveauté; elle lui est presque
+nuisible, car plus elle est ancienne, plus on y est accoutumé, plus
+elle a de puissance.
+
+
+C'est dans la musique, surtout, que la dignité de l'art est
+éminente, car il n'y a en elle rien de matériel à déduire; à la fois
+forme et fond, elle ennoblit tout ce qu'elle exprime.
+
+
+La musique est ou profane ou sacrée. Le caractère sacré, surtout,
+lui convient; il lui donne sur la vie une haute influence, qui reste
+invariable à travers toutes les variations de l'esprit des temps. La
+musique profane devrait toujours être joyeuse et gaie.
+
+
+La musique qui mêle le sacré au profane est impie; celle qui exprime
+des sensations faibles, lamentables ou mesquines est absurde; car
+n'étant pas assez imposante et assez grave pour être sacrée, il lui
+manque la gaîté qui fait le seul mérite de la musique profane.
+
+
+La sainteté de la musique d'église et l'espièglerie des chants
+populaires sont les deux pivots, sur lesquels la musique doit
+toujours rouler, c'est l'unique moyen de produire les deux grands
+effets qui lui sont propres: la prière et la danse. Si elle confond
+les genres, elle jette de la confusion dans l'âme; si elle les
+affaiblit, elle devient fade; si elle veut s'associer à la poésie
+didactique ou descriptive, elle glace et ennuie.
+
+
+La plastique ne peut agir que sur un degré élevé de l'échelle
+artistique. Le médiocre peut, sous plus d'un rapport, avoir quelque
+chose d'imposant; mais une oeuvre d'art médiocre sera toujours plus
+propre à induire en erreur qu'à plaire. Voilà pourquoi la sculpture
+doit s'associer un intérêt matériel qu'elle trouvera sans peine dans
+la représentation des personnages importants; mais, malgré ce
+secours, il lui faut encore un haut degré de perfection pour être à
+la fois vraie et digne.
+
+
+La peinture est de tous les arts le plus nonchalant et le plus
+commode. Lors même qu'elle n'est que du métier, elle plaît à cause
+de son sujet. Son exécution, ne serait-elle que mécanique et par
+conséquent dépourvue d'intelligence, a quelque chose de si
+merveilleux qu'elle étonne les esprits les plus cultivés comme les
+plus vulgaires; et dès qu'elle s'élève sur l'échelle artistique,
+elle est préférée aux autres arts arrivés au même degré de
+perfection. La vérité dans la couleur, dans les superficies et dans
+les rapports que les objets visibles ont entre eux, suffit pour la
+rendre agréable. Et comme les yeux ont été forcés de s'accoutumer à
+tout voir, même le laid, une difformité ne les affecte pas aussi
+péniblement que la dissonance blesse l'oreille; ils supportent une
+mauvaise copie de la réalité, parce qu'il y a des réalités plus
+vilaines encore. Enfin, le peintre médiocrement artiste aura
+toujours plus d'amis, plus de partisans dans le public, que le
+musicien qui ne serait pas plus avancé que lui dans son art. En
+tous cas, le peintre peu habile a du moins l'avantage de pouvoir
+travailler seul et pour lui seul, tandis que le musicien est
+toujours obligé de s'associer d'autres musiciens, car ce n'est que
+par l'association qu'il peut produire des effets.
+
+
+On se demande si, en examinant les diverses productions artistiques,
+il faut les comparer entre elles? Je répondrai que le connaisseur
+parfait peut et doit juger par comparaison, car la pensée
+fondamentale de l'art plane devant lui, et il a la conscience de
+tout ce que l'on pourrait, de tout ce que l'on devrait faire. Mais
+l'amateur, qui en est encore aux premiers pas sur la route de
+l'appréciation du vrai beau, doit considérer isolément chaque genre
+de mérite; par là seulement le sens et le sentiment s'accoutument
+par degrés à agir sur les généralités. En tous cas, la manie de
+comparer n'est qu'une paresse de l'esprit qui veut s'épargner la
+peine de juger.
+
+
+Le propre de l'amour de la vérité est de nous faire découvrir et
+apprécier le bon partout où il est.
+
+
+Le sentiment humain peut s'appeler historique, quand il s'est
+perfectionné au point de faire entrer le passé en ligne de compte,
+dans l'appréciation des mérites du présent.
+
+
+Ce qu'il y a de mieux dans l'histoire, c'est l'enthousiasme qu'elle
+excite en nous.
+
+
+L'individualité engendre l'individualité.
+
+
+Il ne faut jamais oublier qu'il y a une foule de personnes qui
+veulent absolument dire ou produire quelque chose de remarquable,
+sans avoir pour cela les facultés nécessaires, et que de là doit
+nécessairement résulter le bizarre, l'extravagant.
+
+
+Les penseurs profonds et sérieux sont rarement bien vus du public.
+
+
+Si l'on veut que j'écoute avec attention l'opinion d'un autre, il
+faut du moins qu'elle soit positivement énoncée; car j'ai toujours
+en moi-même un assez grand fonds de données problématiques.
+
+
+La superstition fait pour ainsi dire partie de l'homme, et il se
+flatte en vain de pouvoir la bannir complètement; au lieu de le
+quitter, elle se réfugie dans les profondeurs les plus mystérieuses
+de son être, d'où elle reparaît tout à coup dès qu'elle se sent
+moins rigoureusement poursuivie.
+
+
+Que de choses nous pourrions savoir mieux, si nous ne voulions pas
+les savoir trop bien. Ce n'est que dans l'angle de quarante-cinq
+degrés que les objets deviennent accessibles à notre vue.
+
+
+Les microscopes et les lunettes d'approche ne servent qu'à égarer le
+bon sens.
+
+
+Je garde le silence sur beaucoup de choses, car je ne veux causer ni
+trouble ni désordre. Je vois même sans déplaisir les hommes se
+réjouir des choses qui me scandalisent et me chagrinent.
+
+
+Tout ce qui affranchit l'esprit sans lui donner un pouvoir absolu
+sur nous-mêmes est nuisible.
+
+
+Quand les hommes examinent et jugent une production de l'art, ils
+cherchent plus tôt à savoir ce qu'elle est, que pourquoi et comment
+elle est. Guidé par ce sentiment, on s'attache aux détails, on fait
+des extraits. Il est vrai que par ce procédé on finit toujours par
+saisir l'ensemble, mais c'est toujours sans le savoir.
+
+
+L'art, et surtout celui de la poésie, a seul le pouvoir de soumettre
+l'imagination aux règles qui lui sont indispensables, car l'imagination
+sans goût est une monstruosité.
+
+
+Le maniéré est la subjectivité de l'idée; voilà pourquoi il a toujours
+quelque chose de spirituel.
+
+
+La tâche du philologue consiste à approfondir le contenu des traditions
+écrites. Il examine un manuscrit et il y voit des lacunes, des erreurs
+ou des omissions de copiste, et d'autres fautes semblables qui nuisent
+à la clarté du texte. On découvre une seconde, une troisième copie du
+même manuscrit; il les compare entre elles et arrive ainsi à savoir ce
+qu'il y a de croyable, de sensé dans la tradition. Il va plus loin, il
+demande à sa propre raison de saisir et de rendre, sans le secours des
+moyens extérieurs, et avec une perfection toujours croissante, les
+convenances et les rapports qu'ont entre elles les matières qu'il
+traite; les vérités, les erreurs et les mensonges qu'elles contiennent.
+Pour arriver à ce résultat, il a besoin de beaucoup de tact, d'une étude
+approfondie des auteurs morts, et même d'un certain degré d'imagination.
+Il n'est donc pas étonnant que le philologue arrive à se croire juge
+compétent dans le domaine du goût; malheureusement il y réussit rarement.
+
+
+Le poète doit tout mettre en action, en représentation, et il n'est au
+niveau de sa tâche que lorsque ses représentations rivalisent avec la
+réalité, et séduisent l'esprit au point que tout le monde croit voir
+et entendre ce qu'il décrit ou représente. Quand la poésie a atteint
+ce haut degré de perfection, elle paraît n'appartenir qu'au monde
+extérieur; et cela est si vrai, que, lorsqu'elle se refoule dans le
+monde intérieur, elle est en décadence. La poésie qui ne représente
+que des sensations intérieures sans les corporifier par des objets
+extérieurs, ou celle qui ne représente que des objets extérieurs, sans
+les animer par des sensations intérieures, sont toutes deux arrivées
+au plus bas degré de l'échelle poétique, d'où il ne leur reste plus
+qu'à entrer dans la vie vulgaire.
+
+
+L'éloquence jouit de toutes les faveurs, de tous les privilèges de
+la poésie, elle s'en empare; elle en abuse même pour s'assurer dans
+la vie sociale un avantage momentané, moral où immoral, juste
+ou injuste.
+
+
+La littérature n'est qu'un fragment des fragments de l'esprit
+humain. On n'a écrit que la plus petite partie de ce qui a été fait
+et dit, et l'on n'a conservé que la plus petite partie de ce qui a
+été écrit.
+
+
+Le talent de lord Byron a une vérité et une grandeur naturelles qui
+se sont développées dans une sauvagerie dont le principal effet est
+d'étonner et de mettre mal à son aise; aussi son talent ne peut-il
+être comparé à aucun autre talent.
+
+
+Le véritable mérite des chants populaires est d'avoir pris
+immédiatement leurs motifs dans la nature. Les poètes les plus
+avancés en civilisation pourraient tirer de grands avantages de
+cette source s'ils savaient y puiser.
+
+
+J'ajouterai cependant qu'ils n'en seraient pas moins inférieurs à
+ces grands modèles, du moins sous le rapport de la concision; car
+l'homme de la nature sera toujours plus laconique que l'homme
+civilisé.
+
+
+L'étude de Shakespeare est fort dangereuse pour les talents
+naissants, car elles les force à l'imiter quand ils se flattent
+de créer.
+
+
+Pour apprécier l'histoire, il faut qu'il y ait eu de l'histoire dans
+notre vie. Il en est de même des nations: les Allemands ne peuvent
+juger la littérature que depuis qu'ils en ont une.
+
+
+On ne vit réellement, que lorsqu'on se sent heureux par la
+bienveillance et l'affection dont on est l'objet.
+
+
+La piété n'est pas un but, mais un moyen pour arriver à un haut
+degré de civilisation par une douce tranquillité d'esprit.
+
+
+On peut conclure de là que tous ceux qui font de la piété un but
+sont des hypocrites.
+
+
+On a plus de devoirs à remplir dans la vieillesse que dans la
+jeunesse.
+
+
+Un devoir contracté est une créance perpétuelle, car il est
+impossible de la solder complément.
+
+
+La malveillance seule voit les imperfections et les défauts, il faut
+donc se faire malveillant pour les voir; mais gardons-nous de le
+devenir plus que cela n'est rigoureusement nécessaire.
+
+
+Le plus grand bonheur qui puisse nous arriver, est celui qui corrige
+nos imperfections et répare nos fautes.
+
+
+Si tu sais lire, il faut que tu comprennes; si tu sais écrire, il
+faut que tu saches quelque chose; si tu crois, tu es forcé de
+concevoir; si tu désires, tu t'imposes des obligations; si tu
+exiges, tu obtiendras; si tu as de l'expérience, on te demande
+d'être utile.
+
+
+Nous ne reconnaissons de l'autorité qu'à ceux qui nous sont utiles.
+Si nous nous soumettons à nos souverains, c'est parce qu'ils nous
+assurent la tranquille possession de nos propriétés, et qu'ils nous
+protègent contre tout ce qui pourrait nous arriver de désagréable.
+
+
+Le ruisseau est l'ami du meunier qui l'utilise. Il aime mieux se
+précipiter par-dessus les roues qu'il fait mouvoir, que de rouler
+à travers la vallée avec une tranquillité stérile.
+
+
+Celui qui se contente de régler sa conduite sur une simple
+expérience, est toujours dans le vrai. Considéré sous ce point de
+vue, l'enfant qui commence à raisonner est un grand sage.
+
+
+La théorie n'a d'autre mérite réel que celui de nous faire croire
+à la coïncidence des événements.
+
+
+Toutes les choses abstraites deviennent inaccessibles au sens
+commun, lorsqu'on veut les mettre en oeuvre; et le sens commun
+arrive toujours à l'abstrait par l'action et par l'observation.
+
+
+Lorsqu'on demande trop et qu'on se plaît datas les combinaisons
+compliquées, on s'expose à s'égarer dans le désordre.
+
+
+Il est bon de penser par analogie, car l'analogie ne conclue rien.
+L'induction est dangereuse, car elle se pose un but déterminé
+qu'elle ne perd jamais de vue, et vers lequel elle entraîne
+indistinctement le faux et le vrai.
+
+
+L'intuition juste mais vulgaire des choses terrestres, est une
+propriété du simple sens commun. L'intuition pure des objets
+extérieurs et intérieurs est fort rare.
+
+
+La première se manifeste d'une manière tout à fait pratique,
+c'est-à-dire par l'action immédiate; la seconde, par symboles, tels
+que les chiffres, les formules de mathématiques, et la parole ou
+plutôt les tropes, que l'on peut regarder comme la poésie du génie
+et la manifestation proverbiale du sens commun.
+
+
+Le passé ne peut agir sur nous que par la narration écrite ou
+parlée. La plus ordinaire, la plus sensée est historique; celle qui
+tient le plus près à l'imagination est mythique. Dès que l'on
+cherche dans cette dernière quelque chose d'important et de caché,
+elle devient mystique, et prend un cachet si sentimental, que nous
+n'en acceptons que ce qui concerne le sentiment.
+
+
+Si nous voulons réellement arriver à quelque chose, il faut soutenir
+notre activité par les facultés qui préparent, accompagnent,
+coïncident, secondent, accélèrent, fortifient, arrêtent et
+réagissent.
+
+
+Pour observer comme pour agir, il faut séparer l'accessible de
+l'inaccessible, sans cela notre vie et notre savoir seront toujours
+également stériles.
+
+
+Un Français a dit: «Le sens commun est le génie de l'humanité.» mais
+avant d'accepter ce sens commun comme le génie de l'humanité, il
+faudrait du moins l'examiner dans ses divers modes de manifestation.
+Si nous nous demandons en quoi il est utile aux hommes, nous
+arrivons aux résultats suivants:
+
+
+L'humanité est soumise à des besoins; si elle ne peut les satisfaire,
+elle s'agite et s'impatiente; dès qu'ils sont satisfaits, elle redevient
+calme, indifférente. L'homme de la nature est donc toujours dans l'un
+ou l'autre de ces deux états, et il doit nécessairement employer la
+simple raison, c'est-à-dire le sens commun des Français, pour trouver
+le moyen de satisfaire ses besoins. Ces moyens, il les trouve toujours
+tant que ses besoins restent dans les limites du nécessaire; mais s'ils
+s'étendent, s'ils s'élèvent au-dessus du commun, le sens commun devient
+insuffisant, il cesse d'être un génie protecteur; car les régions de
+l'erreur se sont ouverte devant l'humanité.
+
+
+Il ne se fait rien de déraisonnable que la raison ou le hasard ne
+puissent réparer; il ne se fait rien de raisonnable que le hasard ou
+la déraison ne puissent gâter.
+
+
+Toute idée vaste et grande qui vient de surgir, agit tyranniquement:
+voilà pourquoi les préjugés qu'elle fait naître deviennent si vite
+nuisibles, et qu'il n'y a point d'institution qu'on ne puisse
+défendre et louer, si l'on remonte à son origine; il ne s'agit que
+de faire valoir ce qu'elle avait alors de bon, et ce qu'elle en a su
+conserver.
+
+
+Lessing, qui s'indignait sincèrement contre toute espèce d'entraves,
+fait dire à un de ses personnages: «Personne ne doit _devoir_ faire
+ou penser une chose;» un homme fort spirituel répondit: Celui qui
+_le veut le doit_. Un troisième, penseur plus subtil, ajouta: «Celui
+qui peut comprendre _doit vouloir_.» On croyait avoir terminé ainsi
+la discussion sur le _vouloir_ et le _devoir_, sans songer qu'en
+général les actions des hommes sont déterminées par le degré de leur
+intelligence et de leur instruction; aussi n'y a-t-il rien de si
+épouvantable que l'ignorance et la stupidité en action.
+
+
+Il existe deux substances pacifiques: le dû et le convenable.
+
+
+La justice demande le dû, la police le convenable; la justice
+examine et juge, la police surprend et ordonne. La justice s'occupe
+des individus, la police de l'ensemble d'une population.
+
+
+L'histoire est une longue fugue dans laquelle chaque peuple élève la
+voix à son tour.
+
+
+L'homme ne pourrait satisfaire à ce qu'on exige de lui, que s'il se
+croyait beaucoup plus qu'il n'est. C'est, au reste, une erreur qu'on
+lui pardonne volontiers tant qu'elle ne tombe pas dans l'absurde.
+
+
+Il est des livres qui semblent avoir été écrits non pour apprendre
+quelque chose, mais pour prouver que l'auteur savait quelque chose.
+
+
+J'ai vu des gens qui fouettaient du lait dans l'espoir de le faire
+tourner en crème.
+
+
+Il est plus facile de se faire une juste idée de l'état d'un cerveau
+qui nourrit les erreurs les plus complètes, que de celui qui s'attache
+à des demi-vérités.
+
+
+Le penchant des Allemands pour l'indéfini et pour le vague dans les
+arts, vient de leur peu d'habileté.
+
+
+L'artiste médiocre doit rejeter les lois du vrai beau qui
+réduiraient son talent à rien.
+
+
+Il est triste de voir un homme remarquable lutter toute sa vie
+contre lui-même, contre l'esprit de son époque, et contre les
+événements, sans pouvoir sortir de la foule où le préjugé le
+retient. La bourgeoisie nous offre plus d'un pareil exemple.
+
+
+Un auteur ne saurait mieux prouver son estime pour le public, qu'en
+lui donnant, non ce qu'il demande, mais ce que lui-même trouve
+juste et bon.
+
+
+La sagesse n'est que dans la vérité.
+
+
+Quand nous commettons une erreur, tout le monde peut s'en
+apercevoir; il n'en est pas de même quand nous avançons un mensonge.
+
+
+Les Allemands ont de la liberté dans la pensée, voilà pourquoi ils
+ne s'aperçoivent pas quand ils manquent de liberté dans le goût et
+dans l'esprit.
+
+
+N'y a-t-il donc pas assez d'énigmes en ce monde? Et pourquoi
+cherche-t-on à convertir en énigmes les choses les plus simples?
+
+
+Le cheveu le plus fin projette une ombre.
+
+
+J'ai souvent essayé de faire des choses vers lesquelles je n'avais
+été poussé que par de fausses tendances, et cependant j'ai toujours
+fini par les concevoir.
+
+
+La libéralité excite toujours la bienveillance, surtout quand elle
+est accompagnée par la modestie.
+
+
+La poussière ne se soulève jamais avec plus de force, qu'au moment
+où l'orage qui va la faire retomber pour longtemps, est sur le point
+d'éclater.
+
+
+Les hommes se connaissent fort difficilement entre eux, lors même
+qu'ils en ont réellement l'intention; le mauvais vouloir qui les
+guide presque toujours achève de les aveugler.
+
+
+On apprendrait plus facilement à connaître les autres, si on n'avait
+pas toujours la manie de se comparer à eux.
+
+
+Voilà pourquoi les hommes les plus distingués sont les plus
+maltraités; n'osant se comparer à eux on cherche à leur trouver
+des défauts.
+
+
+Pour parvenir en ce monde, il n'est pas nécessaire de connaître les
+hommes, mais d'être plus fin et plus adroit que celui auquel on a
+affaire pour l'instant. Les charlatans qui, à chaque foire, débitent
+une grande quantité de mauvaises marchandises, sont une preuve
+palpable de cette vérité.
+
+
+Il n'y a pas des grenouilles partout où il y a de l'eau, mais il y a
+de l'eau partout où l'on entend croasser des grenouilles.
+
+
+Quand on ne sait aucune langue étrangère on ne sait pas la sienne.
+
+
+Il est des erreurs qui ne vont pas mal aux jeunes gens; mais il ne
+faut pas qu'ils les traînent après eux jusque dans la vieillesse.
+
+
+Quand un travers a vieilli, il est aussi inutile que désagréable à
+tout le monde.
+
+
+La despotique déraison du cardinal de Richelieu, a fait douter
+Corneille de lui-même.
+
+
+La nature s'égare quelquefois dans des spécifications où elle se
+trouve arrêtée comme dans une impasse. C'est ce qui nous explique
+l'opiniâtreté avec laquelle chaque peuple se renferme dans son
+caractère national.
+
+
+Les métamorphoses dans le sens le plus élevé, c'est-à-dire celles
+qui s'opèrent par la perte ou le gain, par l'action de donner ou de
+prendre, sont admirablement dépeintes par le Dante.
+
+
+Chacun de nous a, dans sa nature, quelque chose qui, s'il osait
+l'avouer publiquement, lui attirerait le blâme général.
+
+
+Toutes les fois que l'homme se met à réfléchir sur son état physique
+ou moral, il se trouve malade.
+
+
+L'assoupissement sans sommeil est une situation dont la nature a
+fait à l'homme un besoin, ce qui explique son goût pour le tabac,
+l'eau-de-vie et l'opium.
+
+
+L'important pour l'homme d'action est de faire ce qui est justes
+sans s'inquiéter si ce qui est juste se fait partout.
+
+
+Il est des personnes qui frappent au hasard avec leur marteau contre
+la muraille, en s'imaginant que chaque coup tombe sur la tête d'un
+clou.
+
+
+Les mots français ne tirent pas leur origine de la langue latine
+écrite, mais de la langue latine parlée.
+
+
+Nous appelons réalité vulgaire, celle qui se présente fortuitement
+et sans que nous puissions y reconnaître, pour l'instant du moins,
+une loi de la nature.
+
+
+Le tatouage du corps humain est un retour vers l'état de brute.
+
+
+Écrire l'histoire, c'est se débarrasser utilement du passé.
+
+
+On ne saurait posséder ce qu'on ne comprend pas.
+
+
+Les choses les plus vulgaires, lorsqu'elles sont dites d'une manière
+burlesque, peuvent paraître piquantes.
+
+
+Nous conservons toujours assez de force pour agir, lorsque nous
+sommes guidés par une conviction profonde.
+
+
+La mémoire peut nous faire défaut impunément, pourvu qu'au même
+instant le jugement ne nous abandonne pas aussi.
+
+
+Les poètes qui ne reconnaissent ou n'admettent d'autres lois que
+celles de leur propre nature, sont des talents frais et neufs,
+rejetés par l'esprit d'une époque artistique, qui, à force de
+vouloir cultiver et perfectionner les arts, est devenu stagnant et
+maniéré. Comme il est impossible à ces talents d'éviter toujours la
+platitude, on peut, sous ce rapport, les regarder comme rétrogrades;
+mais, sous tous les autres, ils méritent le titre de régénérateurs,
+car ils font entrer les autres dans la voie du progrès.
+
+
+Le jugement d'une nation ne se développe que lorsqu'elle peut se
+juger elle-même, avantage dont elle ne commence à jouir que dans
+l'âge mûr de la civilisation.
+
+
+Lorsqu'on met la nature à la torture, elle devient muette; lorsqu'on
+l'interroge loyalement, elle se borne à répondre oui ou non.
+
+
+La plupart des hommes trouvent la vérité trop simple; ils devraient
+se souvenir qu'il est déjà assez difficile de la pratiquer utilement
+telle qu'elle est.
+
+
+Je maudis tous ceux qui, se faisant de l'erreur un monde à leur
+usage, osent demander encore que tout ce que l'homme fait
+soit utile.
+
+
+Il faut considérer une école comme un seul homme qui, pendant tout
+un siècle, se parle à lui-même et s'admire, lors même que ce qu'il
+dit est absurde et niais.
+
+
+On ne saurait réfuter un faux enseignement, parce qu'il se fonde sur
+la conviction que le faux est vrai; mais il est possible, il est
+nécessaire même de le combattre par une opposition directe
+et réitérée.
+
+
+Prenez deux petites baguettes; peignez l'une en rouge et l'autre en
+bleu; mettez-les dans l'eau l'une à côté de l'autre, et toutes deux
+vous paraîtront brisées. Rien n'est plus facile que de se convaincre
+de cette vérité avec les yeux du corps; celui qui pourrait la voir
+avec les yeux de l'intelligence, y trouverait une garantie précieuse
+contre une foule d'erreurs et de paradoxes.
+
+
+Les adversaires d'une cause bonne et spirituelle, frappent sur des
+charbons ardents pour faire voler de tous côtés des étincelles, et
+porter ainsi l'incendie sur des points que, sans ce procédé, ils
+n'auraient pu atteindre.
+
+
+L'homme ne serait pas ce qu'il y a de plus noble sur la terre, s'il
+n'était pas trop noble pour elle.
+
+
+Le temps n'enfouit les anciennes découvertes que pour nous réduire à
+les découvrir de nouveau. Par combien d'efforts pénibles Tycho-Brahé
+n'a-t-il pas cherché à nous prouver que les comètes étaient des
+corps réguliers, tandis que depuis bien des siècles, déjà, Sénèque
+les regardait comme tels?
+
+
+Depuis combien de temps n'a-t-on pas discuté en tous sens sur
+l'existence des antipodes?
+
+
+Il est des esprits auxquels il faut laisser leurs allures et leur
+idiotisme.
+
+
+Rien n'est plus commun aujourd'hui que des productions littéraires
+nulles sans être mauvaises. Elles sont nulles, parce qu'elles n'ont
+point de valeur; elles ne sont pas mauvaises, parce que l'auteur
+s'est renfermé dans les formes générales des bons modèles.
+
+
+La neige est une propreté mensongère.
+
+
+Celui qui craint la portée d'une pensée, finit par devenir incapable
+de la concevoir.
+
+
+On ne doit appeler son maître que celui dont on peut toujours
+apprendre quelque chose. Aussi tous ceux qui nous ont appris quelque
+chose ne méritent-ils pas le titre de maître.
+
+
+Les compositions lyriques doivent être raisonnables dans leur
+ensemble, et un peu déraisonnables dans les détails.
+
+
+Il en est des hommes comme des océans; on leur donne des noms
+différents, et, cependant, ce n'est toujours et partout que de
+l'eau salée.
+
+
+On dit que les louanges qu'on se donne à soi-même ne sont pas de bon
+aloi; c'est possible: mais quelle est la valeur d'une critique
+injuste? Le public ne songe pas à la qualifier.
+
+
+Le roman est une épopée subjective dans laquelle l'auteur s'arroge
+le droit d'arranger le monde à sa manière. Il ne s'agit que de
+savoir s'il a en effet une manière à lui, le reste va tout seul.
+
+
+Il est des natures problématiques qui ne suffisent à aucune position
+et auxquelles aucune position ne saurait suffire, d'où il résulte
+une lutte dans laquelle la vie s'use sans plaisir et sans profit.
+
+
+Le véritable bien se fait presque toujours _clam, vi et precario_.
+
+
+Un ami joyeux est une chaise roulante pour le chemin de la vie.
+
+
+Les ordures mêmes brillent quand le soleil les éclaire.
+
+
+Le meunier s'imagine que le blé ne croit que pour faire marcher son
+moulin.
+
+
+Il est difficile d'être juste envers l'instant actuel; s'il est
+insignifiant, il nous ennuie; s'il est heureux, il faut le soutenir;
+s'il est malheureux, il faut le traîner.
+
+
+L'homme le plus heureux est celui qui peut mettre la fin de sa vie
+en rapport avec le commencement.
+
+
+L'homme est tellement entêté et contrariant, qu'il ne veut pas qu'on
+le contraigne à être heureux, tandis qu'il cède au pouvoir qui le
+force à être malheureux.
+
+
+Tant qu'on ne regarde que devant soi, on n'a qu'un seul point de
+vue; mais dès qu'on jette ses regards en arrière, on en a plusieurs.
+
+
+Toute position qui nous cause chaque jour quelque chagrin nouveau,
+est fausse.
+
+
+Lorsqu'on commet une imprudence, on se flatte toujours de la
+possibilité de s'en tirer par des détours.
+
+
+Une vérité insuffisante se maintient pendant quelque temps; une
+brillante erreur la remplace, et le monde s'en contente et
+l'accepte. C'est ainsi qu'on s'aveugle et qu'on s'étourdit pendant
+une longue suite de siècles.
+
+
+Il est fort utile dans les sciences de rechercher les vérités
+insuffisantes connues des anciens, pour les utiliser et les
+compléter.
+
+
+Les opinions avancées ressemblent aux figures de l'échiquier par
+lesquelles on commence l'attaque; elles peuvent être forcées à la
+retraite, mais elles ont engagé la partie.
+
+
+La vérité et l'erreur découlent de la même source; cette conformité,
+aussi singulière que certaine, nous fait un devoir de ménager plus
+d'une erreur, par respect pour la vérité qui périrait avec elle.
+
+
+La vérité appartient aux hommes, et l'erreur au temps; voilà
+pourquoi on a dit d'un homme remarquable: «Le malheur des temps a
+causé son erreur, mais la force de son âme l'en a fait sortir avec
+gloire.»[1]
+
+
+Note:
+
+[1] Cette phrase est en français dans le texte.
+
+
+Chacun de nous a ses bizarreries dont il ne peut se débarrasser, et
+souvent les plus inoffensives de toutes causent notre perte.
+
+
+Celui qui ne s'estime pas trop haut vaut plus qu'il ne croit.
+
+
+Dans les arts, dans les sciences, comme dans la vie vulgaire, le
+point le plus important est de voir les objets tels qu'ils sont, et
+de les traiter selon leur nature.
+
+
+Les hommes âgés, mais sages et raisonnables, ne dédaignent les
+sciences que parce qu'ils ont trop demandé d'elles et d'eux-mêmes.
+
+
+Je plains sincèrement les hommes qui se plaignent sans cesse de
+l'instabilité des choses de ce monde, et du néant de la vie
+terrestre. Est-ce que nous ne sommes pas venus sur cette terre pour
+rendre le périssable impérissable? Et pourrions-nous remplir cette
+tâche, si nous ne savions pas apprécier l'un et l'autre?
+
+
+Un phénomène, une expérience pris isolément, ne prouvent rien: c'est
+l'anneau d'une grande chaîne dont la valeur ne peut être déterminée
+que par son ensemble. Celui qui cherche à vendre un collier de
+perles, trouverait difficilement un acquéreur, s'il ne voulait
+montrer que la plus belle de ses perles, en soutenant que les
+autres, qu'il cache, sont de la même qualité.
+
+
+Des images, des descriptions, des mesures, des nombres, des signes,
+ne seront jamais les équivalents d'un phénomène. Le système de
+Newton ne s'est si longtemps conservé intact, que parce que les
+erreurs qu'il contient ont été embaumées dans l'in-4° de la
+traduction latine.
+
+
+On ne saurait répéter trop souvent sa profession de foi, et énoncer
+tout haut son approbation et son blâme; car nos adversaires usent
+toujours très-amplement de ce moyen.
+
+
+A l'époque où nous vivons, on ne doit ni se taire ni céder; il faut
+parler et agir, non pour vaincre, mais pour se maintenir à sa place.
+Il importe peu que ce poste soit dans la majorité ou dans
+la minorité.
+
+
+Ce que les Français appellent tournure, n'est qu'une prétention
+gracieuse. Chez les Allemands, la prétention est toujours rude et
+dure, et leurs grâces sont tendres et douces, c'est-à-dire, opposées
+à la prétention et par conséquent incapables de s'unir avec elle. On
+voit par là que les Allemands ne sauraient avoir de la tournure.
+
+
+Quand l'arc-en-ciel se maintient pendant un quart d'heure seulement,
+personne ne le regarde plus.
+
+
+Une oeuvre d'art au-dessus de ma portée me déplaît au premier coup
+d'oeil; mais le sentiment de sa valeur me pousse à l'examiner de
+plus près, ce qui me procure toujours un double plaisir; car je
+découvre des mérites nouveaux dans cette oeuvre et des facultés
+nouvelles en moi.
+
+
+La foi est un capital secret et domestique, qui ne diffère que sur
+un point des fonds publics destinés à secourir des malheureux: dans
+les jours de calamités, chaque individu reçoit avec pompe la part
+des intérêts de ses fonds publics, tandis qu'on prend soi-même et en
+silence celle de son capital domestique.
+
+
+Malgré ses apparences vulgaires et sa facilité à se contenter de la
+satisfaction des besoins les plus urgents, la vie a des exigences
+nobles et élevées qu'elle cherche toujours à satisfaire secrètement.
+
+
+L'obscurantisme ne résulte pas des obstacles qui empêchent la
+propagation du vrai et de l'utile, mais des efforts que l'on fait
+pour accréditer le faux.
+
+
+Depuis que je m'occupe de biographie, je me suis dit que, dans le
+grand tissu des événements généraux, les hommes remarquables sont la
+chaîne, et les hommes ordinaires la trame. Les premiers marquent la
+largeur de ce tissu, les seconds lui donnent de la solidité, et les
+ciseaux de la Parque en déterminent la longueur; arrêt auquel les
+uns et les autres sont forcés de se soumettre.
+
+
+Les Allemands du dix-septième siècle désignaient leur bien-aimée par
+ce mot pittoresque: _(mannrauschlein) petite ivresse d'homme_[2].
+
+
+Note:
+
+[2] La traduction littérale de ce mot n'en donne qu'une idée
+très-imparfaite, une longue périphrase même serait insuffisante; une
+explication grammaticale remplira mieux ce but. On ne dit pas
+seulement en allemand. Je suis ou il est ivre; mais on dit encore,
+J'ai ou il a une ivresse, comme on dit en français: J'ai ou il a une
+indigestion. Aimer une femme et en être aimé, est donc pour l'homme
+une petite ivresse, c'est-à-dire un état où la raison, sans être
+entièrement troublée, n'est plus assez maîtresse d'elle-même pour
+nous montrer les dangers du bonheur que l'on convoite. On comprendra
+maintenant tout ce qu'il y a de gracieux et de fin dans ce nom de
+_petite ivresse d'homme_, appliqué à une maîtresse. (_Note du
+Traducteur_.)
+
+
+_Chère petite âme bien lavée_, est l'expression la plus tendre qu'à
+Hiodensée on puisse adresser à une femme.
+
+
+Le vrai est un flambeau immense qui nous éblouit, et la crainte de
+nous brûler fait que nous cherchons à passer le plus vite possible
+et en clignant des yeux.
+
+
+Le plus grand tort des hommes sensés, est de ne pas savoir mettre à
+leur place les paroles des personnes incapables d'exprimer nettement
+leurs pensées.
+
+
+Quiconque parle, croit pouvoir raisonner sur les langues.
+
+
+L'âge rend indulgent: Je ne vois plus aujourd'hui commettre une
+faute sans me dire que je m'en suis moi-même rendu coupable dans le
+cours de ma vie.
+
+
+La chaleur de l'action étouffe les scrupules; la contemplation rend
+consciencieux.
+
+
+Les gens heureux s'imagineraient-ils que les malheureux sont forcés
+de succomber sous leurs yeux, avec la grâce et la noblesse, que la
+populace de Rome demandait aux gladiateurs, qui devaient vaincre ou
+mourir pour l'amuser?
+
+
+Un père de famille consulta Timon sur l'éducation qu'il devait
+donner à ses enfants, et Timon répondit: Fais-les instruire sur ce
+qu'ils ne pourront jamais concevoir.
+
+
+Il est des personnes à qui je veux tant de bien, que je voudrais
+pouvoir leur en souhaiter davantage.
+
+
+L'habitude nous fait jeter les yeux sur une horloge arrêtée, comme
+si elle marchait encore; c'est ainsi que nous regardons une infidèle
+comme si elle nous aimait toujours.
+
+
+La haine est un mécontentement actif; l'envie n'est que le même
+sentiment dans un état passif; il ne faut donc pas s'étonner si
+l'envie dégénère si souvent en haine.
+
+
+Le rythme a un pouvoir si magique, qu'il parvient à nous faire
+regarder le sublime comme une propriété individuelle.
+
+
+Le dilettantisme pris au sérieux, et les sciences traitées
+machinalement dégénèrent en pédantisme.
+
+
+Les maîtres seuls peuvent faire avancer les arts; les grands et les
+riches ne savent que protéger les artistes. Il est juste et bon de
+les protéger, mais cela ne tourne pas toujours au profit des arts.
+
+
+La clarté consiste dans une sage distribution de là lumière et des
+ombres.
+
+
+Il n'est point d'erreur plus folle, que celle qui pousse les jeunes
+gens à croire qu'ils renonceraient à leur individualité, s'ils
+admettaient des vérités reconnues par leurs prédécesseurs.
+
+
+Lorsqu'un savant réfute une opinion erronée, il prend presque
+toujours le ton de la haine; car il est dans sa nature de voir un
+ennemi personnel dans l'homme qui se trompe.
+
+
+Il est plus facile de reconnaître une erreur que de découvrir une
+vérité. La première glisse sur la surface que l'on peut mesurer sans
+peine, la seconde dort dans des profondeurs qu'il n'est pas donné à
+tout le monde de sonder.
+
+
+Nous vivons du passé et le passé nous tue.
+
+
+Dès qu'il s'agit d'apprendre quelque chose de grand, nous nous
+réfugions dans notre pauvreté innée, et cependant nous avons appris
+quelque chose.
+
+
+Les Allemands tiennent beaucoup moins à l'union qu'à l'individualité.
+Chacun d'eux est pour lui-même une propriété à laquelle il ne
+renoncerait pas facilement.
+
+
+Le monde moral empirique ne se compose guère que d'envie et de
+mauvais vouloir.
+
+
+La superstition est la poésie de la vie, voilà pourquoi il est
+permis au poète d'être superstitieux.
+
+
+C'est une chose bien singulière que la confiance! Un individu isolé
+peut nous tromper ou se tromper lui-même; parmi plusieurs individus
+réunis, l'un ou l'autre peut être en ce cas; au reste, chacun est
+presque toujours d'un avis différent, ce qui rend la vérité plus
+difficile à découvrir.
+
+
+On ne doit pas désirer une position exceptionnelle; mais lorsque
+nous y avons été jetés malgré nous, elle devient la pierre de touche
+de notre caractère et de notre valeur morale.
+
+
+L'honnête homme le plus borné, devin et fait échouer parfois les
+roueries du faiseur le plus habile.
+
+
+Celui qui ne sait pas aimer, doit apprendre à flatter s'il veut
+arriver à quelque chose.
+
+
+Il est impossible d'échapper à la critique: le seul moyen de la
+désarmer est de la braver.
+
+
+La multitude ne saurait se passer d'hommes capables, et cependant
+ils lui sont presque toujours à charge.
+
+
+Celui qui supporte mes défauts, lors même que ce serait mon
+domestique, est mon maître.
+
+
+Il faut payer cher les gens, quand on leur impose des devoirs sans
+leur accorder des droits.
+
+
+Une contrée est romantique quand elle éveille en nous le sentiment
+de la grandeur du passé, ou, en d'autres termes, quand elle nous
+donne de la solitude, des souvenirs et des regrets.
+
+
+Le beau est la manifestation d'une loi secrète de la nature qui,
+sans cette manifestation nous serait resté inconnu.
+
+
+On peut promettre d'être sincère; mais il ne dépend pas de nous
+d'être impartial.
+
+
+L'ingratitude est une faiblesse; les caractères forts ne sont jamais
+ingrats.
+
+
+Nos facultés sont tellement bornées que nous croyons toujours avoir
+raison; c'est ce qui explique l'opiniâtreté de certains esprits
+distingués, qui se plaisent dans l'erreur.
+
+
+Il est difficile de trouver une coopération sincère pour
+l'accomplissement du bien; en ce cas, on ne rencontre presque jamais
+que le pédantisme qui veut nous arrêter, ou l'audace qui veut
+nous devancer.
+
+
+La parole et l'image sont deux corrélatifs qui se cherchent sans
+cesse, comme les tropes et la comparaison; voilà pourquoi il serait
+utile de mettre sous les yeux ce que l'on dit aux oreilles, ainsi
+que cela se pratique dans les livres destinés à la première enfance,
+où les images et le texte se balancent; mais il faut se borner à
+peindre ce qui peut se dire, et dire ce qui ne saurait se peindre.
+Malheureusement on parle souvent quand il faudrait peindre, d'où il
+résulte des monstruosités à double face, parce qu'elles sont à la
+fois symboliques et mystiques.
+
+
+Lorsqu'on se destine aux arts, il faut lutter d'abord contre le
+mauvais vouloir des hommes qui n'attachent jamais aucun prix à nos
+premiers travaux, et, plus tard, contre leurs prétentions
+orgueilleuses, qui les poussent à feindre que tout ce que nous
+pouvons faire de mieux leur était déjà connu.
+
+
+Il n'y a pas de trésor plus précieux pour l'homme du monde, qu'un
+recueil d'anecdotes et de maximes; pourvu qu'il sache les placer
+à propos.
+
+
+On dit à l'artiste: Etudie la nature! comme s'il était si facile de
+trouver le noble dans le vulgaire, et le beau dans le difforme.
+
+
+La mémoire diminue avec l'intérêt que nous inspirent les hommes et
+les choses.
+
+
+Le monde est une cloche fêlée; elle fait du bruit, mais elle ne
+résonne pas.
+
+
+Il faut supporter avec patience les importunités des jeunes amateurs
+d'arts; en avançant en âge ils deviennent toujours des connaisseurs
+utiles, et des admirateurs zélés des artistes habiles.
+
+
+Quand les hommes deviennent tout à fait méchants, ils n'ont plus
+d'autre plaisir que celui de faire ou de voir faire le mal.
+
+
+Les hommes d'esprit sont les meilleurs dictionnaires de la
+conversation.
+
+
+Il est des personnes qui ne se trompent jamais, parce qu'elles ne se
+proposent jamais rien de raisonnable.
+
+
+Lorsque je connais parfaitement ma position envers moi-même et
+envers les autres, je dis que je suis dans la vérité. C'est ainsi
+que chacun peut avoir sa vérité à soi, qui n'est cependant que celle
+de tout le monde.
+
+
+La spécialité se perd toujours dans la généralité, et la généralité
+est toujours forcée de s'adjoindre la spécialité.
+
+
+Ce qui est véritablement productif, n'appartient à personne en
+particulier; on a beau faire, il faut souffrir que tout le monde
+en profite.
+
+
+Dès que la nature commence à nous révéler ses secrets visibles, nous
+nous passionnons pour l'art, son digne interprète.
+
+
+Le temps est un élément.
+
+
+L'homme ne comprendra jamais jusqu'à quel point il est
+anthropomorphite.
+
+
+Une différence qui ne prouve rien à la raison n'en est pas une.
+
+
+On ne peut pas vivre pour tout le monde, et, surtout, pour les
+personnes avec lesquelles on ne voudrait pas vivre.
+
+
+L'appel à la postérité, est le résultat de la conviction noble et
+pure qu'il existe quelque chose d'impérissable, qui, longtemps
+méconnu, puis senti par la minorité, finit par réunir la majorité.
+
+
+Les secrets ne sont pas des miracles.
+
+
+J'avais, dans ma jeunesse, le défaut d'accorder aux talents
+problématiques une protection inconsidérée et passionnée; et je n'ai
+jamais pu me corriger entièrement de ce défaut.
+
+
+Les auteurs libéraux ont beau jeu par le temps qui court, le public
+tout entier est leur suppléant.
+
+
+Les hommes ne prouvent jamais plus clairement qu'ils ne comprennent
+pas la valeur des mots dont ils se servent, que lorsqu'ils font
+l'éloge des idées libérales. Une idée ne doit pas être libérale,
+mais forte, énergique, arrêtée, afin qu'elle puisse remplir sa
+vocation divine, c'est-à-dire produire le bon, le vrai, l'utile.
+
+
+L'intention elle-même ne doit pas être libérale, elle a une autre
+mission à remplir. C'est dans les sentiments qu'il faut chercher le
+libéralisme; et c'est précisément là qu'on ne le trouve presque
+jamais, car les sentiments sont personnels et découlent
+immédiatement de nos relations, de nos besoins.
+
+
+Un homme d'esprit ne fera jamais une folie insignifiante.
+
+
+Dans une oeuvre d'art, tout dépend de la conception.
+
+
+Tout ce qui approche de la perfection, quel que soit l'usage qu'on
+en fasse, ne saurait être approfondi.
+
+
+C'est en méditant sur la marche générale des événements, que j'ai
+appris à apprécier les services que chaque homme remarquable rend en
+particulier.
+
+
+On ne sait quelque chose que lorsqu'on sait peu de chose; plus on
+sait, plus on doute.
+
+
+Il est des hommes qui ne sont aimables que par leurs erreurs.
+
+
+Certains caractères aiment et recherchent les caractères qui leur
+ressemblent; tandis que d'autres aiment et recherchent ceux qui leur
+sont opposés.
+
+
+Celui qui aurait toujours vu le monde tel que les misanthropes le
+représentent, serait nécessairement devenu un misérable.
+
+
+Quand la pénétration est guidée par la malveillance et par la haine,
+elle ne voit jamais que la superficie des choses; mais quand la
+bienveillance et l'amour la dirigent, elle approfondit les hommes et
+les choses, et il lui est permis d'espérer qu'elle pourra atteindre
+les mystères les plus élevés.
+
+
+Il serait à désirer que chaque Allemand fût doué d'une certaine dose
+de poésie; ce serait le seul moyen de donner un peu de grâce et de
+valeur à sa position sociale.
+
+
+La matière est à la portée de tout le monde; quiconque veut
+l'utiliser, apprend à en connaître les propriétés; la forme seule
+est le secret des maîtres.
+
+
+Il est dans la nature de l'homme de fixer ses penchants sur ce qui
+vit; la jeunesse prend toujours la jeunesse pour modèle.
+
+
+Nous avons beau apprendre à connaître le monde sous différents
+points de vue, il n'aura jamais que deux aspects bien tranchés:
+celui du jour et celui de la nuit.
+
+
+Puisque l'erreur se répète toujours par les actions, ne nous lassons
+pas du moins de répéter le vrai par la parole.
+
+
+Il y avait à Rome, non-seulement des Romains, mais encore tout un
+peuple de statues. C'est ainsi qu'au-delà du monde réel il y a un
+monde d'illusions tout-puissant, et dans lequel nous vivons
+presque tous.
+
+
+Les hommes ressemblent aux flots de la mer Rouge; à peine la
+baguette du Prophète les a-t-il séparés, qu'ils se réunissent et se
+confondent.
+
+
+Le devoir de l'historien est de séparer le vrai du faux, le certain
+de l'incertain, le douteux du mensonger.
+
+
+Les chroniques n'ont été écrites que par des hommes qui attachaient
+beaucoup de prix au présent.
+
+
+Les pensées renaissent, les convictions se transmettent, les
+événements seuls passent pour ne plus jamais revenir avec le même
+entourage.
+
+
+De tous les peuples de la terre, les Grecs ont le plus noblement
+rêvé le rêve de la vie.
+
+
+Les traducteurs sont des espèces d'entremetteurs; ce n'est jamais
+qu'à travers un voile qu'ils nous montrent la beauté dont ils nous
+vantent les attraits, et ils excitent ainsi en nous le désir
+irrésistible de connaître l'original.
+
+
+Nous consentons volontiers à placer au-dessous de nous ce qui nous a
+précédés, il n'en est pas de même de ce qui doit nous survivre; un
+père seul n'envie jamais le talent de son fils.
+
+
+Le difficile n'est pas de se subordonner à ce qui est au-dessus de
+nous, mais à ce qui est au-dessous.
+
+
+Nos artifices se bornent à sacrifier notre existence au besoin
+d'exister.
+
+
+Toutes nos actions, tous nos efforts, ne sont qu'une fatigue
+perpétuelle; heureux celui qui ne se lasse point.
+
+
+L'espérance est la seconde âme des malheureux.
+
+
+L'amour est un vrai recommenceur[3].
+
+
+Note:
+
+[3] Cette phrase est en français dans le texte.
+
+
+Il y a quelque chose dans l'homme qui semble demander la servitude,
+voilà pourquoi il y avait du servage dans la chevalerie
+des Français.
+
+
+Au théâtre, le plaisir de voir et d'entendre domine la réflexion.
+
+
+L'expérience peut s'étendre à l'infini; l'univers s'ouvre devant
+elle avec ses routes innombrables; il n'en est pas de même des
+théories que les bornes de l'entendement humain entourent de toutes
+parts. Aussi, toutes les manières de voir, tous les systèmes
+reviennent-ils successivement; il arrive même parfois, quoique cela
+soit fort bizarre, que les théories les plus bornées s'accordent de
+nouveau au milieu de l'expérience la plus étendue.
+
+
+Le monde, objet de nos contemplations et de nos pressentiments, est
+toujours le même; et ce sont toujours les mêmes hommes qui tantôt
+vivent dans le vrai, et tantôt dans le faux, et qui, dans cette
+dernière manière d'être, se sentent plus à leur aise.
+
+
+La vérité est en contradiction avec notre nature; il n'en est pas de
+même de l'erreur, et par une raison fort simple: la vérité nous
+force à voir les limites de notre intelligence, tandis que l'erreur
+nous permet de croire que, sous quelques rapports du moins, cette
+intelligence est illimitée.
+
+
+Voici bientôt vingt ans que les Allemands continuent à marcher sur
+la route du transcendantalisme; si, un jour, ils viennent à s'en
+apercevoir, ils se trouveront bien singuliers.
+
+
+Il est bien naturel de croire que l'on sait encore ce qu'on a su
+autrefois; il est moins naturel, mais non moins rare, de s'imaginer
+que l'on sait ce qu'on n'a jamais su.
+
+
+En tout temps ce sont les hommes et non l'esprit de l'époque qui ont
+fait faire des progrès aux sciences. C'est l'esprit de l'époque qui
+a fait boire la ciguë à Socrate; c'est l'esprit d'une autre époque
+qui a dressé un bûcher à Jean Hus. Tous ces esprits se ressemblent;
+c'est toujours le même.
+
+
+Le véritable symbole est celui qui représente le général par le
+particulier, non comme un rêve, une ombre, mais comme une révélation
+vivante et spontanée de l'inconcevable.
+
+
+Lorsque l'idéal veut prendre la place de la réalité, il la dévore et
+périt avec elle. C'est ainsi que le crédit et le papier-monnaie font
+disparaître l'argent, et finissent par perdre eux-mêmes leur
+valeur factice.
+
+
+L'exercice du droit de maître, passe souvent pour de l'égoïsme.
+
+
+Quand les bonnes oeuvres et ce qu'elles ont de méritoire
+disparaissent, on les remplace par la sentimentalité, ainsi que cela
+arrive chez les protestants.
+
+
+Quand on vient de recevoir un bon conseil, on se sent assez fort
+pour le suivre.
+
+
+Le despotisme favorise l'autocratie de tous; car en étendant la
+responsabilité des individus depuis le premier jusqu'au dernier, il
+développe un haut degré d'activité.
+
+
+Les erreurs coûtent très-cher, quand on veut s'en débarrasser:
+heureux, cependant, celui qui peut y parvenir!
+
+
+Lorsqu'autrefois un littérateur allemand voulait dominer sa nation,
+il lui suffisait de le dire; car cela l'intimidait au point qu'elle
+s'estimait heureuse d'être dominée par lui.
+
+
+Les arts ont des dilettanti et des spéculateurs; les premiers les
+cultivent pour leur plaisir, les seconds, pour leur profit.
+
+
+Je suis naturellement sociable; aussi ai-je toujours eu soin de me
+donner des collaborateurs, et de me faire le leur; c'est ce qui m'a
+valu le plaisir de me voir perpétuer par eux, et eux par moi.
+
+
+L'action de mes forces intérieures s'est toujours manifestée comme
+une prophétie vivante, qui, admettant un principe inconnu, mais
+pressenti, cherche à le trouver dans le monde extérieur, pour l'y
+faire adopter et propager.
+
+
+Il existe une réflexion enthousiaste qui est de la plus grande
+utilité, quand on ne se laisse pas entraîner par elle.
+
+
+On ne se prépare à l'étude que par l'étude elle-même.
+
+
+Il en est de l'erreur et de la vérité comme du sommeil et du réveil.
+J'ai toujours remarqué qu'on se sent revivre, lorsqu'on se réveille
+d'une erreur pour revenir à la vérité.
+
+
+On souffre toujours quand on ne travaille pas pour soi. Celui qui
+travaille pour les autres veut en profiter avec eux.
+
+
+Le concevable appartient à la sensation et à la raison, et il
+s'adjoint toujours le dû et le convenable, son proche parent. Le dû,
+cependant, n'est lui-même qu'une convention propre à certaines
+époques et à certaines circonstances déterminées.
+
+
+Nous ne pouvons apprendre quelque chose que dans les livres que nos
+facultés intellectuelles ne nous permettent pas de juger; l'auteur
+d'un livre que nous sommes en état de juger, pourrait s'instruire
+auprès de nous.
+
+
+La Bible n'est un livre éternellement utile, que parce qu'il ne
+s'est encore trouvé personne au monde qui ait pu dire: Je conçois
+l'ensemble et je comprends chaque détail. Quant à nous, nous disons
+humblement: L'ensemble est vénérable, et les détails sont d'une
+grande utilité pratique.
+
+
+La mysticité consiste à s'élever au-dessus de certains objets
+qu'elle laisse derrière elle, et dont elle se détache complètement.
+Plus ces objets sont grands et importants, plus la mysticité se
+croit grande et importante.
+
+
+La poésie mystique des Orientaux, a l'immense avantage de laisser
+toujours à la disposition de ses adeptes, les richesses de ce monde
+qu'elle leur apprend à dédaigner. C'est ainsi qu'ils se trouvent
+toujours dans l'abondance qu'ils veulent fuir, et profitent sans
+cesse des biens dont ils cherchent à se débarrasser.
+
+
+Il ne devrait pas y avoir de mystiques chrétiens, car la religion
+elle-même a assez de mystères; voilà pourquoi ses mystiques tombent
+dans l'abstrus, et s'abîment au fond du sujet.
+
+
+Un homme spirituel a dit «que la mysticité moderne était la
+dialectique du coeur, et qu'elle mettait en question des choses dont
+l'homme ne peut se faire aucune idée en suivant les routes
+intellectuelles et religieuses ordinaires.» Que celui qui se sent le
+courage de se livrer à une pareille étude, sans se donner des
+vertiges, s'enfonce, à ses risques et périls, dans cette caverne de
+Trophonios.
+
+
+Les Allemands devraient s'abstenir, pendant trente ans, au moins, de
+prononcer les mots _sentiments affectueux_; alors, peut-être, ils
+renaîtraient. Maintenant on se borne à dire: indulgence pour les
+faiblesses! pour celles d'autrui comme pour les nôtres.
+
+
+Les préjugés de chaque individu dépendent de son caractère, et sont
+étroitement liés à tout son être, c'est ce qui les rend invulnérables;
+l'évidence, l'esprit et la raison n'y peuvent rien.
+
+
+Il est des caractères qui érigent la faiblesse en loi. Certains
+observateurs profonds du monde ont dit: «La sagesse qui se cache
+derrière la peur est seule invulnérable.» Les hommes faibles ont
+souvent des principes révolutionnaires; persuadés qu'ils seraient
+heureux si on ne les gouvernait pas, ils oublient qu'ils ne savent
+gouverner ni eux-mêmes, ni les autres.
+
+
+Les artistes allemands modernes se trouvent en ce cas; car ils
+déclarent nuisibles les branches de l'art qu'ils ne possèdent pas,
+et conseillent de les abattre.
+
+
+Le bon sens est né avec l'homme bien organisé; il se développe de
+lui-même et se manifeste par la connaissance du nécessaire et de
+l'utile. Cette connaissance est employée avec assurance et succès
+par les hommes et par les femmes; et quand le bon sens leur manque,
+les uns et les autres regardent comme nécessaire ce qu'ils désirent,
+et comme utile ce qui leur plaît.
+
+
+Dès que les hommes parviennent à se rendre libres, ils mettent leurs
+défauts en évidence; celui des forts est de tout exagérer; celui des
+faibles est de tout négliger.
+
+
+La lutte de l'ancien, du stable, du constant avec ses développements
+et ses transformations, est toujours la même. L'ordre engendre le
+pédantisme; pour se débarrasser de l'un on détruit l'autre, et l'on
+marche au hasard jusqu'à ce qu'on éprouve de nouveau le besoin de
+l'ordre. Le classique et le romantique, la maîtrise et la liberté du
+travail, la centralisation et le morcellement de la propriété foncière,
+ne sont qu'un seul et même conflit qui en produit plusieurs autres.
+La plus haute sagesse des gouvernants serait de modifier ce combat
+de manière à ce que les parties pussent se mettre en équilibre sans
+qu'aucune d'elles pérît. Mais il n'est pas donné à l'homme d'obtenir
+ce résultat, et Dieu ne paraît pas le vouloir.
+
+
+Quelle est la meilleure méthode d'éducation? Celle des hydriotes. En
+leur qualité d'insulaires et de navigateurs, ils emmènent leurs
+enfants mâles avec eux sur leurs navires où ils les laissent grandir.
+Dès qu'ils peuvent se rendre utiles, ils ont leur part des bénéfices;
+aussi s'intéressent-ils de bonne heure au commerce, au butin, et
+deviennent des navigateurs savants, des négociants habiles, des pirates
+intrépides. D'un pareil peuple doit nécessairement sortir, parfois, un
+de ces héros qui lance de sa propre main la torche de l'incendie sur
+le vaisseau de l'amiral ennemi.
+
+
+Toute innovation, lors même qu'elle serait excellente, nous gêne
+d'abord, parce que nous ne sommes pas à sa hauteur; elle ne devient
+utile et précieuse que lorsque nous l'avons introduite dans notre
+civilisation, et mis nos facultés intellectuelles à son niveau.
+
+
+Nous nous plaisons tous plus ou moins dans le médiocre, parce qu'il
+nous laisse en repos, et nous procure cette douce satisfaction que
+l'on éprouve dans la société de son semblable.
+
+
+Ne cherchons jamais rien dans le commun, il est toujours le même.
+
+
+Quand nous nous trouvons en contradiction avec nous-mêmes, nous
+sommes toujours forcés de nous remettre d'accord; il n'en est pas
+ainsi quand les autres nous contredisent, cela ne nous regarde pas,
+c'est leur affaire à eux.
+
+
+On se demande quel serait le meilleur des gouvernements? Je réponds:
+Celui qui nous apprendrait à nous gouverner nous-mêmes.
+
+
+Les hommes qui ne s'occupent que des femmes, finissent par
+ressembler à des fuseaux dont toute la poupée a été filée.
+
+
+Les plus grandes probabilités de l'accomplissement d'un désir, ont
+toujours quelque chose de douteux; voilà pourquoi l'espérance la
+mieux fondée, quand elle devient une réalité, nous surprend
+malgré nous.
+
+
+Il faut savoir pardonner quelque chose à tous les arts; c'est envers
+l'art grec seul qu'on reste éternellement débiteur.
+
+
+La sentimentalité des Anglais est capricieuse et tendre, celle des
+Français populaire et pleureuse, celle des Allemands naïve et
+_réalistique_.
+
+
+Quand on représente l'absurde avec goût, on excite à la fois de la
+répugnance et de l'admiration.
+
+
+Lorsqu'on veut faire l'éloge d'une société, on dit que la
+conversation était instructive, et le silence convenable.
+
+
+On ne saurait mieux louer les productions littéraires d'une femme,
+qu'en disant qu'il y a plus d'énergie que d'enthousiasme, plus de
+caractère que de sentiment, plus de rhétorique que de poésie; que le
+tout enfin a un cachet mâle.
+
+
+Rien n'est plus effroyable qu'une ignorance active.
+
+
+Il faut se tenir en garde contre l'esprit et contre la beauté, si
+l'on ne veut pas devenir leur esclave.
+
+
+Le mysticisme est la scholastique du coeur, et la dialectique du
+sentiment.
+
+
+On ménage les vieillards, comme on ménage les enfants.
+
+
+Les vieillards ont perdu le plus beau privilège de l'humanité, celui
+d'être jugés par leurs semblables.
+
+
+Il m'est arrivé dans les sciences, ce qui arrive à un homme qui se
+lève de très-bon matin; au milieu du crépuscule qui l'entoure, il
+attend le soleil avec impatience, et cependant il en est ébloui
+quand il paraît.
+
+
+On a déjà beaucoup discuté et l'on discutera encore beaucoup sur le
+bien et sur le mal qui résultent de la propagation de la Bible. Quant
+à moi, je dis que si on la considère sous le rapport dogmatique et
+fantastique elle fera toujours beaucoup de mal; tandis qu'elle fera
+toujours beaucoup de bien, si on la prend didactiquement et
+sentimentalement.
+
+
+Rien n'agit plus activement que les grandes forces primitives, et
+celles que le temps a développées; mais l'influence de cette action
+sur nos destinées, soit en bien soit en mal, est purement fortuite.
+
+
+L'idée est unique, éternelle, et nous avons tort de nous servir du
+pluriel pour l'exprimer. Tout ce que nous voyons, tout ce dont nous
+pouvons parler, n'est qu'une des diverses manifestations de l'idée.
+Nous exprimons des intuitions, et, en ce sens, l'idée n'est qu'une
+intuition.
+
+
+On ne devrait pas, en matière esthétique, se servir de cette
+locution: _idée du beau_, car par-là on isole le beau qu'on ne
+saurait concevoir isolément. Les notions sur le beau peuvent être
+complètes et transmissibles.
+
+
+La manifestation de l'idée du beau est aussi fugitive que celle du
+sublime, du spirituel, du gai, du ridicule; voilà pourquoi il est si
+difficile d'en parler.
+
+
+On pourrait être réellement esthétique dans le sens didactique, si
+on faisait glisser ses élèves sur tout ce qui concerne le sentiment,
+ou si on le leur faisait concevoir au moment où ils en sont le plus
+susceptibles. Mais comme il est impossible de remplir cette
+condition, l'ambition d'un professeur doit se borner à donner à ses
+élèves des notions d'un nombre suffisant de manifestations pour les
+rendre accessibles à tout ce qui est beau, grand et vrai, et les
+disposer à les recevoir avec joie quand ils l'aperçoivent au moment
+convenable. C'est ainsi que l'on poserait, à leur insu, la base des
+idées fondamentales d'où sortent tout les autres.
+
+
+Plus on voit d'hommes distingués, plus on reconnaît que la plupart
+ne sont accessibles qu'à une seule manifestation des principes
+primitifs, et cela est suffisant. Le talent développe tout dans la
+pratique et n'a pas besoin de s'occuper des particularités
+théoriques. Le musicien peut, sans danger pour sa profession,
+ignorer l'art du sculpteur; il en est ainsi de tous les arts.
+
+
+On devrait toujours penser pratiquement, cela établirait une étroite
+parenté entre les diverses manifestations de la grande pensée, qui
+doivent être mises en action et harmonisées entre elles par les
+hommes. La peinture, la plastique, la mimique, sont des arts
+inséparables, et cependant, l'artiste appelé à exercer un de ces
+arts, doit se garder de l'influence trop prononcée des autres. Le
+peintre, le sculpteur et le mimique peuvent s'égarer mutuellement au
+point de tomber tous les trois à la fois.
+
+
+La danse mimique l'emporterait sur tous les autres arts si, par
+bonheur pour eux, l'effet qu'elle produit sur les sens, n'était pas
+si fugitif qu'elle est forcée d'avoir recours à l'exagération. C'est
+cette exagération qui effraie les autres artistes; mais s'ils
+étaient sages et prudents, la danse mimique leur fournirait de
+grands et utiles enseignements.
+
+
+Lorsqu'on conduisit Mme Roland à l'échafaud, elle demanda de l'encre
+et du papier pour écrire les pensées qui pourraient se présenter à
+elle pendant ses derniers pas en ce monde. Il est fâcheux qu'on lui
+ait refusé cette faveur, car lorsqu'un esprit ferme touche à la fin
+de sa carrière, il conçoit des idées qui, jusque-là, étaient restées
+inimaginables pour lui-même. Ce sont des démons bienheureux qui
+viennent se poser avec éclat sur les points les plus élevés
+du passé.
+
+
+On prétend qu'il ne faut pas trop varier ses occupations, et que,
+plus on avance en âge, moins on doit s'aventurer dans des affaires
+nouvelles. Mais on a beau dire, vieillir c'est commencer une affaire
+nouvelle; toutes les relations changent et il faut cesser d'agir, ou
+accepter volontairement et avec connaissance de cause ce
+rôle nouveau.
+
+
+Vivre pour une idée, c'est traiter l'impossible comme s'il était
+possible. Quand la force de caractère se joint à celle de l'idée, il
+en résulte des événements qui remplissent le monde d'une
+stupéfaction de plusieurs siècles.
+
+
+Napoléon ne vivait que par l'idée, et cependant il ne pouvait pas la
+saisir d'une manière déterminée, car il niait l'existence de
+l'idéalisme et cherchait à en paralyser les effets. Lui-même
+s'exprime avec autant d'originalité que de grâce sur cette
+contradiction perpétuelle qui révoltait sa raison, car cette raison
+est aussi juste qu'incorruptible.
+
+
+Il considère l'idée comme une chose spirituelle, sans réalité et qui
+pourtant, lorsqu'elle s'est évaporée, laisse après elle un résidu
+auquel on ne saurait contester une certaine réalité. Un pareil
+raisonnement peut nous paraître sec et matériel, mais il n'en est
+pas de même quand il parle des conséquences de ses actions. Alors on
+sent qu'il a foi et confiance en lui; il convient que la vie
+engendre des choses vivantes, et que l'action d'une fructification
+fondamentale se perpétue à travers le temps. Il se plaît à avouer
+qu'il donne à la marche du monde une impulsion forte, une
+impulsion nouvelle.
+
+
+La répugnance des hommes, dont l'individualité est toute dans une
+idée, pour ce qui est idéal, sera toujours un fait singulier et
+digne de notre attention. C'est ainsi que Hamann ne trouvait rien de
+plus insupportable que de parler des _choses de l'autre monde_. Il a
+exprimé cette opinion dans un certain paragraphe dont, sans doute,
+il n'était pas satisfait, puisqu'il l'a changé quatorze fois. Deux
+de ces variantes sont arrivées jusqu'à nous; j'ai moi-même osé en
+faire une troisième que les réflexions précédentes m'autorisent à
+insérer ici.
+
+
+«L'homme est une réalité placée au centre d'un monde réel, il a été
+doué d'organes qui lui permettent de connaître l'arbitraire et le
+possible. Tout homme en état de santé a la conscience de son
+existence et de toutes les existences qui l'entourent; cependant il
+y a toujours une place creuse dans son cerveau, c'est-à-dire une
+place où ne se reflète aucun objet, comme il y a dans l'oeil un
+point qui ne voit point. L'homme qui s'occupe trop de cette place et
+prend plaisir à s'y perdre, s'attire ainsi une maladie d'esprit, et
+pressent des choses d'un _autre monde_, qui ne sont que des riens
+sans force et sans limites, et qui pourtant poursuivent, comme
+autant de fantômes terribles, celui qui n'a pas la force de
+s'arracher à leur nocturne empire.»
+
+
+Il est inutile de demander si l'historien est au-dessus du poète, ou
+le poète au-dessus de l'historien, car ce ne sont ni des rivaux ni
+des concurrents; chacun d'eux a sa couronne qui lui est propre.
+
+
+L'historien a un double devoir à remplir, d'abord envers lui-même,
+puis envers ses lecteurs. Pour se satisfaire lui-même, il est obligé
+de s'assurer que les faits qu'il rapporte sont réellement arrivés;
+pour satisfaire ses lecteurs, il est obligé de le prouver. La
+manière dont il agit envers lui-même est l'affaire de ses collègues,
+le public ne doit pas être initié dans le secret de la grande
+question qui est de savoir ce que l'on peut admettre comme
+incontestable dans l'histoire.
+
+
+Il en est des livres nouveaux comme des connaissances nouvelles: au
+premier abord une conformité générale ou un rapprochement partiel
+sur un seul point de notre existence, nous suffisent; mais un
+commerce plus intime nous fait découvrir une foule de différences et
+d'oppositions. Alors il ne faut pas, à l'exemple de la jeunesse
+inconsidérée, reculer d'épouvante; la raison nous ordonne au
+contraire de fixer les conformités et de s'éclairer sur les
+différences, sans songer toutefois, à établir une union parfaite.
+
+
+Lorsqu'on vit familièrement avec les enfants, on reconnaît que, chez
+eux, chaque impression extérieure est suivie d'une contre-impression,
+toujours passionnée et souvent énergique.
+
+
+Voilà pourquoi les enfants jugent avec précipitation et avant
+l'événement. Le temps seul peut modifier cette précipitation et
+étendre sur les généralités, le jugement qui d'abord ne saisit qu'un
+seul côté. L'étude de cette particularité est le premier devoir de
+tous ceux qui se destinent à l'éducation.
+
+
+On ne devrait opposer au travers du jour que la grande masse de
+l'histoire du monde.
+
+
+On ne peut ni ne doit révéler les secrets du sentier de la vie, car
+il s'y trouve des pierres d'achoppement contre lesquelles chaque
+voyageur est forcé de butter. Le poète seul peut faire pressentir la
+place où elles se trouvent.
+
+
+Si aux yeux de Dieu toute la sagesse humaine n'était que de la
+folie, ce ne serait pas la peine d'arriver jusqu'à l'âge de
+soixante-dix ans.
+
+
+Le vrai est comme le divin, il ne nous apparaît pas immédiatement,
+et nous sommes forcés de le deviner dans ses manifestations.
+
+
+Le véritable disciple apprend à développer l'inconnu du connu et
+s'approche ainsi du maître.
+
+
+Mais il est fort difficile à la plupart des hommes de trouver
+l'inconnu dans le connu, car ils ne savent pas que leur entendement
+opère avec autant d'art que la nature elle-même.
+
+
+Les Dieux nous ont appris à imiter leurs oeuvres; mais nous ne
+savons pas ce que nous faisons, et nous ne connaissons pas ce que
+nous imitons.
+
+
+Tout est semblable et différent; tout est utile et nuisible; tout
+est muet et parlant; tout est sensé et déraisonnable; et les faibles
+notions que nous avons sur les choses, se contredisent sans cesse.
+
+
+Les hommes se sont donné des lois sans savoir sur quoi ils les
+imposaient; la nature a été réglée par les Dieux.
+
+
+Ce qui a été établi par les hommes, que ce soit juste ou injuste, ne
+cadre jamais assez bien pour rester toujours à la même place: ce qui
+a été établi par les Dieux, que ce soit juste ou injuste,
+est immuable.
+
+
+Quant à moi je soutiens que les arts connus des hommes, ressemblent
+aux événements secrets ou visibles de la nature.
+
+
+Il en est ainsi de l'art de prédire l'avenir. Il consiste à voir le
+caché dans le découvert, l'avenir dans le présent, le vivant dans le
+mort, le sensé dans l'insensé.
+
+
+C'est ainsi que l'homme instruit juge toujours bien la nature de
+l'homme, tandis que l'ignorant la voit tantôt d'une façon et tantôt
+d'une autre; chacun d'eux l'imite à sa manière.
+
+
+Quand un homme s'approche d'une femme et qu'il en résulte un enfant
+mâle, l'inconnu sort du connu; mais quand l'esprit, d'abord obscur
+et faible de l'enfant, commence à percevoir clairement les choses,
+il apprend à connaître l'avenir par le présent.
+
+
+Ce qui est immortel ne saurait se comparer à ce qui ne vit que d'une
+vie mortelle, et cependant ce qui vit ainsi ne manque pas de raison;
+l'estomac, par exemple, sait fort bien quand il a besoin d'aliments.
+
+
+Tels sont les rapports de l'art de prédire l'avenir avec la nature
+humaine. L'homme à vues élevées s'accommode de l'un et de l'autre.
+
+
+Le forgeron amollit le fer en soufflant le feu qui enlève à ce fer
+des substances superflues; puis il le frappe et le contraint à
+redevenir fort en s'unissant aux substances de l'eau qui lui sont
+étrangères. Voilà ce que chacun de nous a éprouvé de la part de ses
+instituteurs.
+
+
+Nous sommes convaincus que celui qui contemple le monde
+intellectuel, et y voit la véritable beauté intellectuelle, peut
+aussi voir le père de cette beauté, qui cependant est inaccessible à
+nos sens. Voilà ce qui nous engage à employer toutes nos forces pour
+comprendre et pour nous expliquer à nous-mêmes, autant que cela est
+possible, de quelle manière nous pouvons contempler la beauté de
+l'esprit et celle du monde.
+
+
+Supposons que deux masses de pierre aient été placées l'une en face
+de l'autre. La première est restée brute; l'art a converti la
+seconde en une statue d'homme ou de dieu. Si cette statue représente
+une divinité, c'est une Muse ou une Grâce; si elle représente un
+homme, ce n'est pas un homme ordinaire, c'est un être exceptionnel,
+sur lequel l'art a réuni toutes les conditions de la beauté.
+
+
+La pierre convertie en statue paraîtra la plus belle, non parce
+qu'elle est pierre, car alors l'autre masse ne pourrait lui être
+inférieure, mais parce qu'elle a une forme que l'art lui a donnée.
+
+
+Cette forme cependant n'appartient pas à la matière; car avant de se
+manifester sur la pierre, elle était dans la pensée de l'artiste,
+non parce qu'il a des pieds et des mains, mais parce qu'il a le
+sentiment de l'art.
+
+
+Il y avait dans cet art une beauté bien plus grande, car la pensée
+n'a pu faire passer sur la pierre la forme que l'art renfermait en
+lui; elle y est restée tout entière, et la manifestation sur la
+pierre n'est qu'une forme inférieure, même au désir de l'artiste,
+qui n'a fait qu'obéir aux principes de l'art.
+
+
+Si l'art pouvait rendre tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède,
+s'il pouvait rendre le beau avec la même raison qu'il agit, celui
+qui posséderait en lui-même une plus grande, une plus parfaite
+beauté artistique, serait toujours supérieur à toutes les
+manifestations extérieures.
+
+
+La forme qui passe dans la matière se détend et devient plus faible
+que celle qui est restée enfermée dans la pensée; car tout ce qui
+dans cette pensée est susceptible d'éloignement, s'éloigne de
+soi-même. C'est ainsi que la force sort de la force, la chaleur de
+la chaleur, la beauté de la beauté. C'est ce qui explique pourquoi
+la faculté productive est toujours plus excellente que l'objet
+produit. Ce n'est pas la musique primitive qui fait le musicien,
+mais la musique; et la musique, qui est au-delà de nos sens, produit
+la musique accessible à nos sens.
+
+
+Si quelqu'un voulait dédaigner les arts, parce qu'ils ne sont qu'une
+imitation de la nature, on pourrait répondre que les arts n'imitent
+pas simplement ce que voient nos yeux, mais qu'ils remontent aux
+lois de la raison qui font la stabilité de la nature et dirigent
+ses actes.
+
+
+Les arts, au reste, puisent fort souvent dans leur propre fonds; ils
+prêtent à la nature des perfections qu'elle n'a pas et qu'ils
+possédaient, puisqu'ils ont en eux le vrai beau. C'est ainsi que
+Phidias a pu faire un dieu sans imiter ce qu'il avait matériellement
+vu; car sa pensée d'artiste avait conçu Jupiter, tel qu'il pourrait
+et devrait être, s'il apparaissait à nos yeux.
+
+
+Il n'est pas étonnant que les idéalistes de tous les temps,
+insistent sur la conservation intacte de l'unité d'où découle toute
+chose et vers laquelle tout retourne; car le principe ordonnateur et
+producteur est serré de si près par les manifestations, qu'il ne
+sait plus que devenir. Cependant nous resserrons la portée de notre
+entendement, quand nous renvoyons à une unité inaccessible à nos
+sens extérieurs et intérieurs, non seulement ce qui produit la
+forme, mais la forme elle-même.
+
+
+L'homme est forcé de se borner à l'extension et au mouvement; aussi
+est-ce par ces deux formes que se manifestent toutes les autres
+formes, surtout celles qui sont visibles et accessibles à nos sens.
+La forme spirituelle seule ne perd rien en se manifestant, en
+admettant, toutefois, que cette manifestation est réelle et viable.
+En ce cas, le produit n'est jamais inférieur au principe producteur,
+il peut même être plus excellent que lui.
+
+
+Il serait bon, sans doute, de développer cette opinion, et de la
+rendre pour ainsi dire palpable, afin qu'elle pût passer dans la
+pratique; mais un pareil développement exigerait, de la part des
+lecteurs, une attention trop grande, et qu'il serait injuste de
+leur demander.
+
+
+Nous avons beau vouloir jeter loin de nous ce qui nous est propre,
+nous ne parvenons jamais à nous en débarrasser.
+
+
+La philosophie moderne de nos voisins de l'ouest, prouve que les
+individus comme les nations retournent toujours, quelle que soit
+leur résistance, à ce qui leur est inné. Comment en serait-il
+autrement, puisque ce qui est inné règle notre nature et nos
+manières d'être? Les Français ont renoncé au matérialisme et accordé
+plus d'intelligence et de vie aux points de départ primitifs. Ils se
+sont également détachés du sensualisme pour reconnaître qu'il y a
+dans les profondeurs de la nature humaine, quelque chose qui se
+développe par lui-même. Ils accordent enfin à cette nature humaine
+une force productive, et ne font plus consister l'art dans la simple
+imitation des objets extérieurs. Puissent-ils continuer à suivre
+cette direction.
+
+
+Il ne peut pas y avoir de philosophie, mais des philosophes
+éclectiques.
+
+
+Tout homme qui s'approprie dans son entourage ce qui convient à sa
+nature est éclectique. Ceci peut s'appliquer à tout ce qu'on appelle
+civilisation, progrès, soit qu'on le considère sous le point de vue
+théorique ou pratique.
+
+
+Deux philosophes éclectiques peuvent devenir des adversaires
+passionnés, s'ils sont nés avec des dispositions différentes; car
+alors chacun prendra dans toutes les philosophies connues tout ce
+qui lui convient et ne convient pas à l'autre. Qu'on regarde autour
+de soi et l'on verra que la plupart des hommes en agissent ainsi, ce
+qui nous explique pourquoi il nous est si difficile de comprendre
+comment les autres ne peuvent pas se convertir à nos opinions
+à nous.
+
+
+Il est rare que, dans un âge très-avancé, on consente à se regarder
+soi-même et les autres sous le point de vue historique; d'où il
+résulte qu'on ne veut et qu'on ne peut plus se mettre en harmonie
+avec personne.
+
+
+En envisageant ce travers de plus près, on reconnaît que l'historien
+lui-même voit rarement l'histoire historiquement. Lorsqu'on raconte,
+on croit voir passer les faits sous ses yeux, et l'on oublie de se
+pénétrer de ce qui était et agissait à l'époque où se passaient ces
+faits. Quant au chroniqueur, il ne désigne que les limites, les
+particularités de sa ville, de son monastère, de son temps.
+
+
+Plusieurs dictons des anciens, que l'on répète souvent, ont une tout
+autre signification que celle que nous leur donnons.
+
+
+Par exemple, cette phrase: «Celui qui ne s'est pas familiarisé avec
+la géométrie, ne doit pas songer à se présenter à l'école de la
+philosophie;» ne veut pas dire qu'il faut être un mathématicien pour
+pouvoir devenir un sage.
+
+
+La géométrie est prise ici dans le sens élémentaire, telle que nous
+la trouvons dans Euclide, et qu'elle convient à tous les
+commençants; en ce sens, elle est la meilleure étude préparatoire,
+la meilleure introduction possible à la philosophie.
+
+
+Lorsque l'enfant commence à concevoir qu'un point visible doit être
+précédé par un point invisible, et qu'il faut avoir pensé la ligne
+la plus droite et la plus courte entre deux points, avant de la
+tracer avec le crayon, il est satisfait et fier de lui-même, et il
+en a le droit; car la route de la pensée vient de s'ouvrir devant
+lui. L'idée est la réalisation, _potentia_ et _actu_, ne sont plus
+pour lui des mots vides de sens. Le philosophe n'a rien de nouveau à
+lui révéler; le géomètre lui a dévoilé la base de toutes les
+manières de penser.
+
+
+Il ne faut pas interpréter dans le sens ascétique cette phrase:
+«Apprends à te connaître toi-même.» Elle veut dire tout simplement:
+Fais attention à toi-même, surveille-toi, afin que tu puisses
+toujours connaître ta position par rapport à tes semblables et par
+rapport au monde. Chaque individu sensé peut comprendre cela; c'est
+un bon conseil pratique dont il est facile de profiter sans se
+tourmenter par des subtilités psychologiques.
+
+
+Les écoles des anciens, et surtout celle de Socrate, ne se perdaient
+pas en vaines spéculations, mais elles découvraient les sources de
+toute vitalité, de toute action, et apprenaient ainsi à vivre et à
+agir. Voilà ce qui les rendait réellement grandes et utiles.
+
+
+Nos écoles modernes nous renvoient sans cesse aux anciens, et
+imposent l'étude des langues grecque et latine. Heureusement pour
+nous ce retour perpétuel au passé, n'a rien qui puisse imprimer à la
+civilisation une marche rétrograde.
+
+
+Lorsque nous contemplons l'antiquité avec le désir sincère de la
+prendre pour modèle, il nous semble que, dès ce moment seulement,
+nous comprenons notre dignité.
+
+
+Quand le savant parle latin ou écrit en cette langue, il a une plus
+haute opinion de lui-même, que lorsqu'il se renferme dans sa vie et
+dans sa langue de tous les jours.
+
+
+Les intelligences poétiques et artistiques se croient, lorsqu'elles
+contemplent l'antiquité, transportées dans le plus noble et le plus
+idéal état de nature. Les chants d'Homère ont encore aujourd'hui
+l'avantage immense de nous débarrasser, momentanément du moins, du
+fardeau dont les traditions de plusieurs milliers d'années nous
+ont chargés.
+
+
+Socrate s'était borné à appeler à lui l'homme moral, pour lui donner
+des notions simples et faciles sur sa propre essence; Platon et
+Aristote, se croyant des êtres privilégiés par la nature, se
+placèrent en face d'elle; l'un pour se l'approprier avec son coeur
+et son intelligence, l'autre pour la commenter par l'esprit
+d'observation et la méthode. Aussi toute relation d'ensemble ou de
+détail qui nous rapproche de ces trois hommes, sera-t-elle toujours
+un événement agréable à nos sensations intérieures, et un moteur
+puissant pour notre perfectionnement moral et intellectuel.
+
+
+L'histoire naturelle moderne est tellement compliquée et morcelée,
+que pour revenir à une vérité simple on est obligé de se demander:
+Qu'aurait fait Platon de cette nature, telle que nous la considérons
+aujourd'hui, avec son unité fondamentale et ses immenses variétés?
+
+
+Nous avons la conviction que la route que nous suivons nous conduira
+d'une manière organique jusqu'au dernier embranchement de
+l'entendement; et que, sur ce point fondamental, nous élevons par
+degrés le plus haut édifice possible de tout savoir. Cette
+conviction nous met dans la nécessité d'examiner chaque jour le
+degré d'assistance ou d'opposition que nous pouvons trouver dans
+l'esprit de notre époque, sans quoi nous serions exposés à repousser
+l'utile pour accepter le nuisible.
+
+
+On vante surtout le dix-huitième siècle, parce qu'il s'est
+spécialement occupé d'analyses; la tâche du dix-neuvième siècle est
+donc de découvrir les fausses synthèses de son prédécesseur, et de
+les analyser de nouveau.
+
+
+Il n'y a que deux véritables religions, celle qui laisse sans forme
+ce qu'il y a de sacré en nous, et celle qui ne le reconnaît et ne
+l'adore que sous la plus belle des formes; toutes les autres sont
+des idolâtries.
+
+
+Il est certain que l'esprit humain a cherché à s'affranchir par la
+réformation. En nous éclairant sur les anciennes églises grecque et
+romaine, nous avons conçu le besoin d'une vie plus libre, plus
+élégante et plus gracieuse. Mais ce qui favorisa surtout ce
+changement, c'est que le coeur demande toujours à retourner à un
+certain état de nature simple et noble; et que l'imagination cherche
+sans cesse à se concentrer sur quelque chose digne d'elle.
+
+
+Tous les saints furent tout à coup chassés du ciel, et le coeur, la
+pensée et les sens se dirigèrent vers une mère divine et un faible
+enfant, pour se fixer ensuite sur cet enfant devenu homme, modèle de
+morale, d'abord injustement persécuté, bientôt après vénéré comme un
+demi-dieu, finalement reconnu Dieu véritable et adoré comme tel.
+
+
+Sur le fond qu'occupe ce Dieu, le Créateur étend l'univers, et
+l'action morale qu'il fait découler de lui s'étend de tous côtés.
+On s'appropria ses souffrances en les prenant pour exemple, et sa
+transfiguration devint le garant d'une vie éternelle.
+
+
+L'encens réveille la vie d'un charbon prêt à s'éteindre; c'est ainsi
+que la prière réveille les espérances du coeur.
+
+
+Je suis convaincu que la Bible s'embellit à mesure que nous apprenons
+à la comprendre, c'est-à-dire, à mesure que nous sentons que les
+passages que nous saisissons dans l'ensemble, et que nous nous
+appliquons particulièrement, avaient, d'après certaines circonstances
+de temps et de lieu, des rapports immédiats et individuels.
+
+
+En nous examinant de près, nous reconnaissons que nous avons besoin
+chaque jour de nous réformer et de protester contre les autres,
+quoique ce ne soit pas toujours dans le sens religieux.
+
+
+Nous éprouvons le besoin incessant, sérieux et sans cesse
+renaissant, de saisir la parole dans son accord immédiat avec tout
+ce que l'on a senti, pensé, éprouvé, imaginé et reconnu comme sensé.
+
+
+Mais cela est plus difficile qu'on ne le croit; les mots ne sont
+pour l'homme que des surrogats; il sait et pense toujours mieux
+qu'il ne dit.
+
+
+Il n'en faut pas moins persister dans le désir de faire disparaître,
+par la clarté et la probité de nos discours et de notre conduite,
+tout ce qui aurait pu s'introduire chez nous ou chez les autres de
+faux, de déplacé ou d'insuffisant.
+
+
+Lorsque je suis contraint de cesser d'être convenable, je cesse
+d'être fort.
+
+
+La censure et la liberté de la presse seront toujours en guerre
+ensemble. Le supérieur demande et exerce la censure, l'inférieur
+demande la liberté de la presse; car l'un ne veut pas être troublé
+dans ses projets et dans son activité par des observations et des
+contradictions prématurées; c'est de l'obéissance qu'il lui faut,
+tandis que l'autre éprouve le besoin de faire connaître publiquement
+les motifs par lesquels il compte légitimer sa désobéissance.
+
+
+Il ne faut pas oublier cependant que lorsque le parti faible et
+opprimé conspire et craint d'être trahi, il cherche également à
+gêner, à sa façon, la liberté de la presse.
+
+
+On n'est jamais trompé, mais on se trompe soi-même.
+
+
+Nous ne demandons jamais de quel droit nous régnons, et si le peuple
+n'aurait pas le droit de nous destituer; tous nos efforts se bornent
+à le mettre dans l'impossibilité de le faire.
+
+
+Si l'on pouvait abolir la mort, personne ne s'y opposerait; mais il
+sera toujours difficile d'abolir la peine de mort: si cela arrive
+parfois, on y revient tôt ou tard.
+
+
+La société ne peut renoncer au droit d'infliger la peine de mort,
+sans rendre à la défense personnelle tous ses droits; et alors
+l'expiation du sang par le sang vient frapper à chaque porte.
+
+
+Les lois ont été faites par les anciens et par des hommes; les
+adolescents et les femmes demandent des exceptions, les anciens s'en
+tiennent à la règle.
+
+
+Ce n'est pas l'homme spirituel, c'est l'esprit; ce n'est pas l'homme
+raisonnable, c'est la raison qui gouverne.
+
+
+On se compare toujours à la personne qu'on loue.
+
+
+Il ne suffit pas de savoir, il faut vouloir; il ne suffit pas de
+vouloir, il faut faire.
+
+
+Il n'y a ni sciences ni arts patriotiques; les unes et les autres
+appartiennent, ainsi que tout ce qui est souverainement bien, au
+monde entier, où ils ne peuvent se propager que par un échange
+perpétuel entre tous les contemporains. Il ne faut cependant jamais
+perdre de vue ce qui était déjà connu dans le passé, et ce qui nous
+en est resté.
+
+
+La femme la plus digne du titre de femme de mérite, est celle qui,
+si ses enfants venaient à perdre leur père, serait capable de le
+remplacer.
+
+
+Les étrangers qui se mettent aujourd'hui à étudier sérieusement
+notre littérature, ont l'avantage immense de passer par-dessus les
+maladies de développement que nous avons été forcés de supporter
+pendant près d'un siècle. S'ils savaient s'y prendre, notre exemple
+achèverait leur éducation littéraire de la manière la plus
+désirable.
+
+
+Là où les Français du dix-huitième siècle détruisaient, Wieland
+raillait.
+
+
+Le talent poétique a été accordé au paysan aussi bien qu'à son
+seigneur; la grande question est que chacun se renferme dans son
+état et s'y comporte dignement.
+
+
+Les tragédies ne sont autre chose que la mise en vers des passions
+de certaines personnes, qui font de tous les objets extérieurs un je
+ne sais quoi.
+
+
+Yoric Stern est un des meilleurs esprits qui ait jamais agi sur ses
+contemporains. Sa gaîté est inimitable, et toutes les gaîtés ne
+soulagent pas l'âme oppressée.
+
+
+La vue est le plus noble des sens; les quatre autres ne nous
+instruisent qu'à l'aide du toucher; c'est par le toucher que nous
+entendons, que nous sentons, que nous goûtons; la vue s'élève plus
+haut; se purifiant pour ainsi dire de la matière, elle s'approche
+des facultés intellectuelles.
+
+
+Si nous nous mettions à la place des personnes qui excitent notre
+jalousie et notre haine, nous cesserions de les envier et de les
+haïr; et si nous les mettions à la nôtre, elles auraient moins de
+présomption et d'orgueil.
+
+
+La pensée et l'action peuvent se comparer à Rachel et à Lia; l'une
+était plus gracieuse et l'autre plus fertile.
+
+
+Après la santé et la vertu, il n'y a rien de plus désirable que la
+connaissance et le savoir; et rien n'est plus facile à obtenir. Le
+travail consiste à se tenir tranquille, et la dépense se borne au
+temps, qu'en tout cas on ne saurait utiliser sans le dépenser.
+
+
+Si l'on pouvait entasser le temps comme on entasse l'argent qu'on
+laisse dormir chez soi, les oisifs auraient du moins une excuse;
+mais elle serait toujours très-imparfaite, car, en ce cas même, leur
+conduite ressemblerait à celle d'un ménage qui vivrait aux dépens du
+capital, au lieu de chercher à lui faire rapporter des intérêts.
+
+
+Les poètes modernes mettent beaucoup d'eau dans leur encre.
+
+
+De toutes les bizarres absurdités des écoles, les discussions sur
+l'authenticité des vieux manuscrits me paraît la plus ridicule.
+Est-ce l'auteur ou le manuscrit que nous admirons ou que nous
+blâmons? Ce n'est jamais que le manuscrit que nous avons devant
+nous; et que nous importent les noms, quand il s'agit de juger une
+production de l'esprit?
+
+
+Qui oserait dire qu'il voit Virgile ou Homère, quand nous lisons les
+écrits qu'on leur attribue? Nous voyons ces écrits, que nous faut-il
+davantage? Les savants qui mettent tant d'importance à une chose si
+insignifiante, me rappellent une jeune et belle femme qui me demanda
+un jour avec un de ses plus séduisants sourires, quel pouvait avoir
+été l'auteur des pièces de théâtre de Shakespeare.
+
+
+Il vaut mieux s'occuper de la plus grande futilité du monde, que de
+regarder comme sans importance une demi-heure perdue.
+
+
+Le courage et la modestie sont les moins équivoques de toutes les
+vertus, car l'hypocrisie ne saurait les imiter. Elles ont encore
+cela de commun entre elles, que toutes deux se montrent sous la
+même couleur.
+
+
+Les fous sont les voleurs les plus dangereux, car ils nous volent le
+temps et les dispositions d'esprit nécessaires au travail.
+
+
+L'estime que nous avons pour nous-mêmes décide de notre moralité;
+l'estime que nous avons pour les autres règle notre conduite.
+
+
+L'art et la science sont des mots dont on se sert souvent, sans en
+connaître la véritable signification; aussi les emploie-t-on presque
+toujours l'un pour l'autre.
+
+
+Les définitions qu'on nous donne de ces deux mots ne me plaisent
+pas. J'ai lu quelque part une comparaison de la science avec l'art;
+elle m'a donné une idée de la différence qui sépare l'une de
+l'autre, et non des propriétés qui les caractérisent tous deux.
+
+
+Je crois qu'on pourrait appeler science, la connaissance générale,
+le savoir abstrait; tandis que l'art est la science en action. On
+pourrait ajouter que la science est la raison et l'art son
+mécanisme, c'est-à-dire la science pratique. Par là, la science
+deviendrait le théorème et l'art le problème.
+
+
+On m'objectera peut-être que la poésie est un art, et que pourtant
+elle n'a rien de mécanique; mais je nie que la poésie soit un art et
+même une science. Les arts et les sciences s'apprennent par la
+pensée, et la poésie ne s'apprend jamais; elle est inspirée, et ses
+premiers mouvements se font sentir dans l'âme; voilà pourquoi il ne
+faudrait l'appeler ni une science ni un art, mais un génie.
+
+
+Toutes les personnes bien élevées devraient se remettre à lire
+Stern, afin que le dix-neuvième siècle aussi apprenne ce qu'il lui
+doit et ce qu'il pourrait lui devoir encore.
+
+
+La marche de la littérature a cela de particulier qu'elle plonge
+dans l'oubli les oeuvres qui ont exercé le plus d'influence, et
+qu'elle donne toujours plus de valeur et d'étendue aux effets
+qu'elles ont produit; aussi devrions-nous, de temps en temps,
+regarder derrière nous. Le meilleur moyen de conserver l'originalité
+que nous pouvons avoir, est de ne pas perdre nos prédécesseurs
+de vue.
+
+
+Puisse l'étude de la littérature grecque et latine rester toujours
+la base d'une éducation distinguée.
+
+
+Les antiquités chinoises, indiennes, égyptiennes, ne sont que des
+curiosités. Il est toujours bon de les faire connaître au reste du
+monde; mais elles ne sont jamais d'aucune utilité pour notre
+perfectionnement moral et esthétique.
+
+
+Rien n'est plus dangereux pour la nation allemande, que de vouloir
+s'élever avec et par ses voisins. Il n'est peut-être pas de nation
+plus propre à se développer d'elle-même, et elle peut s'estimer
+très-heureuse que les étrangers aient tant tardé à vouloir bien la
+prendre en considération.
+
+
+Si nous regardons en arrière dans notre littérature, d'un
+demi-siècle seulement, nous trouvons que rien n'a été fait par
+rapport aux étrangers.
+
+
+Les Allemands ont été piqués du dédain du grand Frédéric qui les
+regardait comme non avenus; aussi ont-ils fait leur possible pour
+être quelque chose à ses yeux.
+
+
+En ce moment une littérature universelle est sur le point de
+s'organiser. Tout bien considéré, les Allemands y perdront le plus;
+je les engage à prendre cet avertissement à coeur.
+
+
+Désormais on sera fort embarrassé si on ne possède pas un art ou un
+métier. Le savoir ne suffit plus au milieu du mouvement rapide du
+monde; on s'y perd jusqu'à ce qu'on ait pu parvenir à prendre des
+notions sur tout.
+
+
+La civilisation générale nous est imposée par le monde, sans que
+nous ayons besoin d'y contribuer; bornons-nous donc à acquérir des
+connaissances spéciales.
+
+
+Les plus grandes difficultés sont toujours là où nous ne les
+cherchons pas.
+
+
+Les auteurs modernes et plus originaux, ne le sont pas parce qu'ils
+disent quelque chose de neuf, mais par ce qu'ils disent des choses
+qui semblent ne jamais encore avoir été dites.
+
+
+La plus grande preuve d'originalité est de faire fructifier et de
+développer une pensée qui nous a été suggérée, de manière qu'on ne
+puisse pas facilement deviner que tant de choses y étaient
+enfermées.
+
+
+Il est des pensées qui sortent de la civilisation générale, comme
+les fleurs sortent des branches vertes d'un arbre. Dans la saison
+des roses, on voit partout fleurir des roses.
+
+
+Tout dépend de la manière de sentir; elle fait surgir les pensées et
+leur donne son caractère.
+
+
+Rien ne peut être reproduit avec une fidélité parfaite. On dira
+peut-être que le miroir du moins fait une exception, je répondrai
+que le miroir ne rend jamais parfaitement notre visage; il fait
+plus, il renverse toute notre personne, au point que la main droite
+devient la main gauche. Que ceci nous serve de guide pour nos
+observations sur nous-mêmes.
+
+
+Au printemps et dans l'automne, on songe rarement à se chauffer, et
+cependant, lorsqu'on passe par hasard près d'un feu de cheminée, on
+trouve la sensation qu'il procure si agréable qu'on s'y laisse
+aller. N'en est-il pas de même de toutes les sensations?
+
+
+Ne t'impatiente jamais quand on ne veut pas admettre tes arguments.
+
+
+Il n'arrive pas, à celui qui occupe longtemps une position
+importante, tout ce qui peut arriver aux hommes, mais tout ce qui
+est analogue à tout ce qui peut arriver et parfois même il lui
+arrive ce qui est sans exemple.
+
+
+Les sciences dans leur ensemble s'éloignent de la vie, mais elles y
+reviennent par un détour.
+
+
+Elles sont les véritables abrégés de la vie qui unissent entre elles
+les expériences de la pensée et de l'action.
+
+
+Cependant l'intérêt qu'elles inspirent ne peut se réveiller que dans
+un monde à part, c'est-à-dire, dans le monde scientifique. Associer
+le reste du monde à cet intérêt, est une manie des temps modernes
+plus nuisible qu'utile; car les sciences sont naturellement
+ésotériques et ne peuvent devenir exotériques que par l'amélioration
+d'un faire quelconque. Toute autre participation du monde vulgaire
+au monde scientifique ne sert à rien.
+
+
+Cependant la culture des sciences dépend, même dans leur sphère
+intérieure, d'un intérêt actuel et momentané. Une forte impulsion
+donnée par quelque chose de neuf, d'inouï ou de puissamment secondé,
+excite un intérêt général qui peut durer longtemps, et qui, de nos
+jours surtout, produit de grands effets.
+
+
+Un fait important, un simple aperçu du génie occupe toujours un
+grand nombre d'individus. On veut d'abord savoir ce que c'est, puis
+on l'étudie, on y travaille et on cherche à le faire aller
+plus loin.
+
+
+A chaque nouvelle découverte, la foule demande: A quoi cela
+pourra-t-il servir? et elle a raison, car elle ne peut juger de
+l'importance d'une chose que par son utilité.
+
+
+Les vrais sages ne s'occupent que des rapports d'une découverte
+nouvelle avec elle-même et avec les choses existantes, sans songer
+à son utilité, c'est-à-dire, à son application aux choses connues et
+nécessaires. Trouver cette application est la tâche des esprits plus
+pénétrants, plus techniquement exercés et plus amoureux de la vie.
+
+
+Les faux sages ne cherchent qu'à exploiter à leur profit et le plus
+vite possible chaque découverte nouvelle. Leur vanité mal entendue
+leur fait croire qu'ils s'immortaliseront par la propagation, la
+correction ou la rapide prise de possession de ces découvertes. De
+pareils efforts prématurés donnent à la véritable science quelque
+chose d'incertain et de confus, qui appauvrit la plus belle de ces
+conséquences, la fleur pratique.
+
+
+Croire qu'il serait possible d'exciter ou de supprimer un acte
+quelconque de la nature, est le plus funeste des préjugés.
+
+
+L'observateur doit se regarder comme un individu appelé à faire
+partie du jury; sa tâche se borne à examiner la fidélité des
+rapports et l'authenticité des preuves sur lesquelles il forme sa
+conviction et donne sa voix. Peu lui importe que cette conviction
+soit conforme ou opposée à celle du référendaire.
+
+
+Que la majorité se range de son côté ou le jette dans la minorité,
+il peut être également tranquille; il a fait son devoir en donnant
+son opinion, il n'est pas le maître de celle des autres.
+
+
+Dans les sciences, au contraire, l'opinion n'est rien: là il s'agit
+de dominer ou de se laisser dominer; et comme les hommes forts par
+eux-mêmes sont rares, le plus grand nombre entraîne presque toujours
+les individus isolés.
+
+
+L'histoire de la philosophie, des sciences et de la religion prouve
+que toutes les opinions se répandent par degrés, mais qu'on accorde
+toujours la préférence à la plus saisissable, c'est-à-dire, à celle
+qui s'accorde le plus facilement et le plus commodément avec l'esprit
+humain dans son état vulgaire. L'homme qui a su s'élever au-dessus de
+cet état, doit s'attendre à avoir la majorité contre lui.
+
+
+Comment la nature pourrait-elle arriver à la vue incommensurable et
+incalculable, si, dans ses points de départ inanimés, elle n'était
+pas si sévèrement stéréo-métrique?
+
+
+L'homme, par lui-même et jouissant du libre exercice de tous ses
+sens, est le plus grand et le plus exact appareil de physique qui
+puisse exister; c'est un grand défaut de la physique moderne d'avoir
+isolé, détaché toutes les expériences de cet appareil, et de vouloir
+sonder, prouver et limiter les forces de la nature, d'après les
+expériences faites avec des instruments artificiels.
+
+
+Il en est de même des calculs. Que de vérités qu'on ne saurait prouver
+mathématiquement! Beaucoup d'autres se refuseront toujours à l'épreuve
+d'une expérience physique.
+
+
+Il y a quelque chose de si élevé dans l'homme, qu'il représente ce
+qui, sans lui, ne saurait être représenté. Qu'est-ce que la corde
+d'un instrument et ses divisions mécaniques, à côté de l'oreille du
+musicien? Que sont même les événements élémentaires de la nature,
+auprès de l'homme qui les dompte et les modifie afin de pouvoir se
+les assimiler?
+
+
+Vouloir qu'une expérience scientifique produise de suite tout ce
+qu'elle est susceptible de produire, c'est trop en exiger.
+L'électricité ne se manifesta d'abord que par le frottement;
+aujourd'hui, ses plus grands phénomènes s'obtiennent par un simple
+attouchement.
+
+
+Personne ne contestera à la langue française l'avantage d'être la
+langue des cours et du grand monde, et de se propager de plus en
+plus en cette qualité. Il en est de même de la langue des
+mathématiciens; c'est par elle qu'ils traitent les affaires les plus
+importantes de ce monde et règlent, déterminent et distinguent tout
+ce qui, même dans le sens le plus élevé, peut être soumis au nombre
+et à la mesure.
+
+
+Tout être pensant qui consulte son calendrier ou sa montre, se
+souvient avec reconnaissance qu'il doit ces guides bienfaisants aux
+mathématiciens. Mais si nous les laissons respectueusement régler le
+temps, ils n'en doivent pas moins reconnaître que nous voyons
+quelque chose de plus élevé qui appartient à tout le monde, et sans
+quoi ils ne pourraient rien voir eux-mêmes: ce quelque chose c'est
+l'idée et l'amour.
+
+
+Rien n'est plus nuisible à une vérité nouvelle qu'une ancienne
+erreur.
+
+
+Un joyeux naturaliste disait un jour: Ou ne s'aperçoit de l'existence
+de l'électricité que lorsqu'on caresse un chat dans les ténèbres, ou
+lorsque le tonnerre gronde et que les éclairs brillent autour de nous.
+Mais alors même que vaut le peu ou le beaucoup que nous en savons?
+
+
+«La passion des voyageurs à gravir les montagnes, a pour moi quelque
+chose de barbare et d'impie. Les montagnes sont une preuve de la
+force de la nature et non de la bonté de la Providence, car de
+quelle utilité sont-elles pour l'homme? S'il veut y demeurer, il est
+englouti en hiver par une avalanche, en été par un rocher qui glisse
+dans la vallée; un torrent entraîne ses troupeaux, un coup de vent
+enlève ses moissons. S'il se met en route, chaque montée est pour
+lui la torture de Sisyphe, et chaque descente, la chute de Vulcain.
+Ses sentiers sont encombrés de pierres, et le torrent refuse de
+porter sa nacelle. Si les éléments épargnent ses troupeaux nains
+qu'il nourrit péniblement, les bêtes féroces les dévorent; il végète
+seul et tristement comme la mousse sur une pierre sépulcrale! Enfin
+tous ces zigzags perpétuels, ces hautes murailles de montagnes, ces
+rochers pyramidaux qui répandent sur les plus belles contrées les
+terreurs des pôles, quel être bienveillant, quel ami des hommes
+pourrait les voir avec plaisir?»
+
+
+On peut répondre à ce paradoxe d'un digne homme, que s'il avait plu
+à Dieu de continuer les montagnes de la Nubie jusqu'à l'Océan et de
+les entrecouper de vallées, plus d'un patriarche Abraham y aurait
+trouvé un Chanaan où ses descendants auraient pu se multiplier à
+leur aise.
+
+
+Les pierres sont des instituteurs muets, l'observateur reste muet
+devant elles, et leurs muets enseignements ne peuvent se redire.
+
+
+Ce que je sais le mieux, je ne le sais que pour moi. Les paroles par
+lesquelles on essaie de rendre ce que l'on sait n'excitent presque
+jamais que de la contradiction, de l'hésitation et du silence.
+
+
+La cristallographie considérée comme science, mène à des vues
+singulières. Toujours improductive, elle n'est que par elle-même et
+n'a point de conséquences, surtout depuis qu'on a découvert plusieurs
+corps isomorphes, et très-différents entre eux cependant par leurs
+substances. C'est précisément parce que la cristallographie n'est
+applicable nulle part, qu'elle se complète par elle-même. Si elle ne
+procure à l'esprit qu'une satisfaction limitée, elle a, dans ses
+détails, une variété inépuisable, voilà pourquoi, sans doute, elle
+captive parfois, et pour très-longtemps, des hommes d'un grand mérite.
+
+
+On pourrait dire qu'elle a quelque chose de l'orgueil et de la
+suffisance des moines et des célibataires, puisqu'elle se suffit à
+elle-même. Son influence pratique sur la vie est nulle; les plus
+beaux produits de son domaine, les pierres précieuses cristallines,
+ont besoin d'être polies avant que nous puissions en parer
+nos femmes.
+
+
+Il n'en est pas de même de la chimie; son influence sur la vie est
+universelle et illimitée.
+
+
+Les idées précises sur la formation primitive nous manquent
+totalement, aussi croyons-nous, quand nous voyons quelque chose se
+former, que cela existait déjà, du moins en partie.
+
+
+Nous voyons tant de choses importantes se former et se composer de
+différentes parties, que les idées anatomiques se présentent
+naturellement à nous, et que nous ne craignons pas de les appliquer
+aux corps organisés.
+
+
+Celui qui ne sait pas faire la différence entre le fantastique et
+l'idéal, le légal et l'hypothétique, sera toujours un mauvais
+observateur de la nature.
+
+
+Il est des hypothèses où l'esprit et l'imagination se mettent à la
+place de l'idée.
+
+
+Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps aux choses abstraites.
+L'ésotérique n'est nuisible que lorsqu'il cherche à devenir
+exotérique. La vie ne s'enseigne que par ce qui est vivant.
+
+
+Le mot école, tel qu'on l'emploie dans l'histoire des arts, où il
+est question d'école vénitienne, florentine, romaine, etc. ne peut
+plus s'appliquer au théâtre allemand. Il y a trente ou quarante ans
+on le pouvait encore, car alors il était possible de se figurer un
+art qui se développe dans des limités étroites selon les règles de
+la nature et de l'art. Tout bien considéré, le mot école ne peut
+s'appliquer qu'aux débutants; car dès qu'une école a produit de
+grands maîtres, elle s'en détache pour exercer son influence
+ailleurs. C'est ainsi que Florence exerce son influence sur la
+France et sur l'Espagne: les Flamands et les Allemands doivent aux
+Italiens plus de liberté d'esprit et de sentiment, tandis que les
+méridionaux ont appris des habitants du nord à mettre plus
+d'exactitude dans leur exécution.
+
+
+Le théâtre allemand est arrivé à cette époque, de conclusion où la
+culture générale est tellement répandue, qu'elle n'appartient plus
+à aucun pays, et ne peut avoir aucun point de départ déterminé.
+
+
+Le vrai et le naturel sont la base fondamentale de l'art dramatique
+et de tous les autres arts. L'élévation du théâtre dépend du point
+de vue sous lequel le poète et l'acteur envisagent et pratiquent
+leur art. Heureusement pour l'Allemagne on y a pris l'habitude de
+dire avec talent de bons vers, même en dehors du théâtre.
+
+
+La déclamation et la mimique se fondent sur le débit, et comme ce
+dernier est seul employé lorsqu'on lit haut, on peut en conclure que
+des lectures à haute voix sont la meilleure école pour l'artiste
+dramatique qui, pénétré de la dignité de sa vocation, tient toujours
+à être naturel et vrai.
+
+
+Shakespeare et Calderon ont fait un brillant éloge de ces lectures.
+Mais il ne faut pas oublier qu'un talent étranger imposant et poussé
+jusqu'à l'exagération, peut devenir funeste au développement de
+l'art allemand.
+
+
+L'individualité dans l'expression, est le commencement et la fin de
+tout art. Chaque nation a son individualité différente, sous
+certains rapports, de l'individualité humaine en général. Au premier
+abord, elle répugne à une autre nation, mais peu à peu on s'y
+accoutume, et si l'on n'y prend garde, on court risque d'y perdre sa
+propre nature caractéristique et nationale.
+
+
+C'est aux littérateurs de l'avenir à prouver historiquement tout ce
+que Shakespeare et Calderon nous ont transmis de faux et de nuisible,
+et jusqu'à quel point ces deux grandes lumières du ciel poétique
+n'étaient pour nous que des feux follets qui égarent le voyageur au
+lieu de l'éclairer.
+
+
+Je n'approuverai jamais ceux qui placent le théâtre espagnol aussi
+haut que le nôtre. Le sublime Calderon est si conventionnel qu'il
+est difficile de deviner le talent du grand poète à travers son
+étiquette théâtrale. En donnant de pareilles oeuvres à un autre
+public, on est forcé de lui supposer assez de bonne volonté pour
+renoncer momentanément à ses goûts et à ses habitudes, afin
+d'admettre l'existence de ce qui lui est complètement étranger, et
+de s'amuser des manières de voir et de sentir, du ton et du rhythme
+d'un autre peuple.
+
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+ * * * * *
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+VERS INSPIRÉS PAR LA VUE DU CRANE DE SCHILLER.
+
+
+Au milieu d'un amas d'ossements humains j'appris comment les crânes
+alignés s'ajustent et s'accordent; et je pensai au temps qui n'est
+plus, au temps qui s'est perdu dans le lointain grisâtre du passé.
+Les voilà debout, étroitement rangés sur une même file, ceux qui
+naguère se haïssaient, et les bras robustes qui se sont porté des
+coups meurtriers, on les a entassés pêle-mêle, afin que, tranquilles
+et paisibles, ils puissent se reposer ici. Omoplates arrachées des
+épaules qui vous devaient leur vigueur, qui songe à vous demander
+quel fardeau il vous a fallu porter? Et vous qui fûtes plus
+gracieusement actifs, vos mains, vos pieds délicats ont été jetés
+loin des sillons de la vie! Pauvres pèlerins épuisés de fatigues,
+c'est en vain que vous avez espéré trouver le repos dans la nuit des
+sépulcres, on vous a fait revenir à la lumière du jour! Quelque
+précieux qu'ait été lenoyau, qui peut aimer l'écorce sèche et vide?
+Elle a été tracée pour moi, adepte bienheureux, l'écriture dont le
+sens sacré ne se révèle pas à tout le monde! Je l'ai saisi ce sens
+sacré lorsqu'au milieu d'une masse d'ossements inertes j'ai reconnu
+une image précieuse, inestimable. A son aspect, l'étroit espace qui
+renfermait ces ossements s'est élargi pour moi, ces murs glacés
+couverts de moisissures se sont échauffés, embaumés, et je me suis
+senti ranimé comme si une source de vie venait de s'échapper tout à
+coup du sein de la mort! Comme elle m'enchantait mystérieusement la
+forme qui portait encore la trace de la pensée divine! Son aspect
+m'a transporté sur les rives de cette mer dont les vagues agitées
+charrient sans cesse des créations éphémères et gonflées comme elle!
+Vase mystérieux! toi qui prononças des oracles, suis-je digne de te
+tenir dans ma main? O toi, le plus grand des trésors, je veux te
+voler pieusement à la destruction, je veux te porter à l'air libre
+et me tourner dévotement avec toi vers les rayons du soleil. Quel
+plus grand bien l'homme peut-il espérer en ce monde, si ce n'est que
+la nature daigne se révéler à lui, en lui montrant comment elle fait
+s'évaporer en pur esprit ce qui était solide, et comment elle
+solidifie les productions du pur esprit.
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+FIN DES MAXIMES ET RÉFLEXIONS.
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+End of Project Gutenberg's Les affinites electives, by Johann Wolfgang Goethe
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10604 ***