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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:34:47 -0700 |
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Le jardinier +survint et admira très-sincèrement le travail de son maître. + +--Est-ce que tu n'as pas vu ma femme? lui demanda Édouard en faisant +un mouvement pour s'éloigner. + +--Si, Monseigneur, Madame est dans les nouvelles plantations. La +cabane de mousse qu'elle fait faire sur la montagne, en face du +château, sera terminée aujourd'hui. Quel délicieux point de vue +vous aurez là ! Au fond, le village; un peu à droite, l'église et le +clocher, au-dessus duquel, de cette hauteur, le regard se glisse au +loin. En face, le château et les jardins. + +--C'est bien, répliqua Édouard. A quelques pas d'ici j'ai vu +travailler les ouvriers. + +--Et plus loin, à droite, continua le jardinier, s'ouvre la riche +vallée avec ses prairies couvertes d'arbres, dans un joyeux lointain. +Quant au sentier à travers les rochers, je n'ai jamais rien vu de +mieux disposé. En vérité, Madame s'y entend, c'est un plaisir de +travailler sous ses ordres. + +--Va la prier de ma part de m'attendre; je veux qu'elle me fasse +admirer ses nouvelles créations. + +Le jardinier s'éloigna en hâte. Le Baron le suivit lentement, visita +en passant les terrasses et les serres, traversa le ruisseau et arriva +bientôt à la place où la route se divisait en deux sentiers: l'un et +l'autre conduisaient aux plantations nouvelles; le plus court passait +par le cimetière, le plus long par un bosquet touffu. Édouard choisit +le dernier et se reposa sur un banc, judicieusement placé au point où +le chemin commençait à devenir pénible, puis il gravit la montée qui, +par plusieurs marches et points d'arrêts, le conduisit, par un sentier +étroit et plus ou moins rapide, jusqu'à la cabane de mousse. + +Charlotte reçut son époux à l'entrée de cette cabane, et le fit +asseoir de manière qu'à travers la porte et les fenêtres ouvertes, les +différents points de vue se présentèrent à lui dans toute leur beauté, +mais resserrés dans des cadres étroits. Ces tableaux le charmèrent +d'autant plus, que son imagination les voyait déjà parés de tout +l'éclat printanier, que quelques semaines de plus ne pouvaient manquer +de leur donner en effet. + +--Je n'ai qu'une observation à faire, lui dit-il: la cabane me paraît +un peu trop petite. + +--Il y a assez de place pour nous deux, répondit Charlotte. + +--Sans doute, peut-être même pour un troisième ... + +--Pourquoi pas? à la rigueur, on pourrait encore admettre un +quatrième. Quant aux sociétés plus nombreuses, nous avons pour elles +d'autres points de réunion. + +--Puisque nous voilà seuls, tranquilles et contents, dit Édouard, je +veux te confier quelque chose qui, depuis longtemps, me pèse sur le +coeur. Jusqu'ici j'ai vainement cherché l'occasion de te le dire. + +--Je n'ai pas été sans m'en apercevoir. + +--Je dois te l'avouer, mon amie, si j'avais pu retarder encore la +réponse définitive qu'on me demande, si je n'étais pas forcé de la +donner demain au matin, j'aurais peut-être encore continué à me taire. + +--Voyons, de quoi s'agit-il? demanda Charlotte avec une prévenance +gracieuse. + +--De mon ami, le capitaine! Tu sais qu'il n'a pas mérité l'humiliation +qu'on vient de lui faire subir, et tu comprends tout ce qu'il souffre. +Être mis à la retraite à son âge, avec ses talents, son esprit actif, +son érudition ... Mais pourquoi envelopper mes voeux à son sujet dans +un long préambule? Je voudrais qu'il pût venir passer quelque temps +avec nous. + +--Ce projet, mon ami, demande de mûres réflexions; il faut l'envisager +sous ses différents points de vue. + +--Je suis prêt à te donner tous les éclaircissements que tu pourras +désirer. La dernière lettre du capitaine annonce une profonde +tristesse. Ce n'est pas sa position financière qui l'afflige, ses +besoins sont si bornés! Au reste, ma bourse est la sienne, et il ne +craint pas d'y puiser. Dans le cours de notre vie, nous nous sommes +rendu tant de services, qu'il nous sera toujours impossible d'arrêter +définitivement nos comptes. Son seul chagrin est de se voir réduit à +l'inaction, car il ne connaît d'autre bonheur que d'employer utilement +ses hautes facultés. Que lui reste-t-il à faire désormais? se plonger +dans l'oisiveté ou acquérir des connaissances nouvelles, quand celles +qu'il possède si complètement lui sont devenues inutiles? En un mot, +chère enfant, il est très-malheureux, et l'isolement dans lequel il +vit augmente son malheur. + +--Mais je l'ai recommandé à nos connaissances, à nos amis; ces +recommandations ne sont pas restées sans résultat; on lui a fait des +offres avantageuses. + +--Cela, est vrai; mais ces offres augmentent son tourment, car +aucune d'elles ne lui convient. Ce n'est pas l'utile emploi, c'est +l'abnégation de ses principes, de ses capacités, de sa manière d'être +qu'on lui demande. Un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces. +Plus je réfléchis sur tout cela, plus je sens le désir de le voir près +de nous. + +--Il est beau, il est généreux de ta part de t'intéresser ainsi au +sort d'un ami; mais permets-moi de te rappeler que tu dois aussi +quelque chose à toi-même, à moi. + +--Je ne l'ai pas oublié, mais je suis convaincu que le capitaine sera +pour nous une société aussi utile qu'agréable. Je ne parlerai pas des +dépenses qu'il pourrait nous occasionner, puisque son séjour ici les +diminuerait au lieu de les augmenter. Quant à l'embarras, je n'en +prévois aucun. L'aile gauche de notre château est inhabitée, il pourra +s'y établir comme il l'entendra, le reste s'arrangera tout seul. Nous +lui rendrons un service immense, et il nous procurera à son tour plus +d'un plaisir, plus d'un avantage. J'ai depuis longtemps le désir de +faire lever un plan exact de mes domaines, il dirigera ce travail. +Tu veux faire cultiver toi-même nos terres, dès que les baux de nos +fermiers seront expirés; mais avons-nous les connaissances nécessaires +pour une pareille entreprise? lui seul pourra nous aider à les acquérir; +je ne sens que trop combien j'ai besoin d'un pareil ami. Les agronomes +qui ont étudié cette matière dans les livres et dans les établissements +spéciaux, raisonnent plus qu'ils n'instruisent, car leurs théories n'ont +pas passé au creuset de l'expérience; les campagnards tiennent trop aux +vieilles routines, et leurs enseignements sont toujours confus, et +souvent même volontairement faux. Mon ami réunit l'expérience à la +théorie sur ce point, et sur une foule d'autres dont je me promets les +plus heureux résultats, surtout par rapport à toi. Maintenant je te +remercie de l'attention avec laquelle tu as bien voulu m'écouter; dis-moi +à ton tour franchement ce que tu penses, je te promets de ne pas +t'interrompre. + +--Dans ce cas, répondit Charlotte, je débuterai par une observation +générale. Les hommes s'occupent surtout des faits isolés et du +présent, parce que leur vie est tout entière dans l'action, et par +conséquent dans le présent. Les femmes, au contraire, ne voient +que l'enchaînement des divers événements, parce que c'est de cet +enchaînement que dépend leur destinée et celle de leur famille, ce +qui les jette naturellement dans l'avenir et même dans le passé. +Associe-toi un instant à cette manière de voir, et tu reconnaîtras +que la présence du capitaine chez nous, dérangera la plupart de nos +projets et de nos habitudes. + +--J'aime à me rappeler nos premières relations, continua-t-elle, et, +surtout, à t'en faire souvenir. Dans notre première jeunesse, nous +nous aimions tendrement; et l'on nous a séparés parce que ton père, ne +comprenant d'autre bonheur que la fortune, te fit épouser une femme +âgée, mais riche; le mien me maria avec un homme que j'estimais sans +pouvoir l'aimer, mais qui m'assura une belle position. Nous sommes +redevenus libres, toi le premier, et ta femme, qu'on aurait pu appeler +ta mère, te fit l'héritier de son immense fortune. Tu profitas de +ta liberté pour satisfaire ton amour pour les voyages; à ton retour +j'étais veuve. Nous nous revîmes avec plaisir, avec bonheur. Le passé +nous offrait d'agréables souvenirs, nous aimions ces souvenirs, et +nous pouvions impunément nous y livrer ensemble. Tu m'offris ta main, +j'hésitai longtemps ... Nous sommes à peu près du même âge; les femmes +vieillissent plus vite que les hommes; tu me paraissais trop jeune ... +Enfin, je n'ai pas voulu te refuser ce que tu regardais comme ton +unique bonheur ... Tu voulais te dédommager des agitations et des +fatigues de la cour, de la carrière militaire et des voyages; tu +voulais jouir enfin de la vie à mes côtés, mais avec moi seule. + +Je me résignai à placer ma fille unique dans un pensionnat, où elle +pouvait, au reste, recevoir une éducation plus convenable qu'à la +campagne. Je pris le même parti pour ma chère nièce Ottilie, qui eût, +peut-être, été plus à sa place près de moi et m'aidant à diriger ma +maison. Tout cela s'est fait de ton consentement, et dans le seul but +de pouvoir vivre pour nous seuls, et jouir dans toute sa plénitude du +bonheur que nous avons vainement désiré dans notre première jeunesse, +et que la marche des événements venait enfin de nous accorder. +C'est dans ces dispositions que nous sommes arrivés dans ce séjour +champêtre; je me suis chargée des détails et de l'intérieur, et toi +de l'ensemble et des relations extérieures. Je me suis arrangée de +manière à prévenir chacun de tes désirs, et à ne vivre que pour toi. +Laisse-nous essayer, du moins pendant quelque temps encore, jusqu'à +quel point nous pourrons ainsi nous suffire à nous-mêmes. + +--Il n'est que trop vrai, s'écria le Baron, l'enchaînement des +événements, voilà l'élément des femmes, aussi ne faut-il jamais vous +laisser enchaîner vos objections, où se résigner d'avance à vous +donner gain de cause. Je conviens donc que tu as eu complètement +raison jusqu'à ce jour. Tout ce que nous avons planté et bâti depuis +notre séjour ici est bon et utile, mais n'y ajouterons-nous plus rien? +Tous ces beaux plans n'auront-ils pas d'autres développements? Tout ce +que je fais dans les jardins, tes embellissements dans le parc et +les alentours, ne serviront-ils jamais qu'à la satisfaction de deux +ermites? + +--Je te comprends, mon ami; mais songe que nous devons, avant tout, +éviter d'introduire dans notre cercle étroit, quelque chose d'étranger +et par conséquent de nuisible. Tous nos projets ne peuvent se réaliser +qu'à condition que nous ne serons jamais que nous deux. Tu voulais me +communiquer avec suite ton journal de voyages, et y ajouter, à cette +occasion, certains papiers qui en font partie. Encouragé par l'intérêt +que m'inspirent ces précieuses feuilles, éparses et confuses, tu te +proposais d'en faire un tout aussi agréable pour nous que pour les +autres. J'ai promis de t'aider à copier, et nous étions déjà heureux +par la pensée, en songeant que nous pourrions parcourir ainsi +ensemble, commodément, mystérieusement et idéalement ce monde, dont +nous nous sommes exilés par notre propre volonté. Et puis, n'as-tu +pas repris ta flûte afin de m'accompagner sur le piano pendant les +soirées? Ne comptes-tu pour rien les voisins qui viennent nous voir +souvent, et que nous visitons à notre tour? Quant à moi, j'ai trouvé +dans tout ceci des ressources suffisantes pour passer l'été le plus +agréable de ma vie. + +Édouard passa la main sur son front. + +--Tout ce que tu me dis là est aussi sage qu'aimable, et cependant je +ne puis m'empêcher de croire que la présence du capitaine, loin de +troubler notre paisible bonheur, lui prêterait un charme nouveau. Il +m'a suivi dans une partie de mes voyages, et il a recueilli, de son +côté, des notes qui feraient de ma relation un ensemble aussi complet +qu'amusant. + +--Tu me forces à t'avouer toute la vérité, dit Charlotte avec un +léger signe d'impatience, un secret pressentiment m'avertit qu'il ne +résultera rien de bon de ton projet. + +--Allons, répondit Édouard en souriant, il faut en prendre son +parti, les femmes sont invulnérables: d'abord si sensées, qu'il est +impossible de les contredire; si aimantes, qu'on leur cède avec +bonheur; si sensibles, qu'on craint de les affliger; elles finissent +par devenir prophétiques au point de nous effrayer. + +--Je ne suis pas superstitieuse, répliqua Charlotte, et je ne ferais +aucun cas des vagues pressentiments, s'ils n'étaient que cela; +mais ils sont presque toujours un souvenir confus des conséquences +heureuses ou malheureuses que nous avons vues découler, chez les +autres, des actions que nous sommes sur le point de commettre +nous-mêmes. Il n'y a rien de plus important dans la vie intérieure +que l'admission d'un tiers. J'ai connu des parents, des époux, dont +l'existence a été entièrement bouleversée par une pareille admission. + +--Cela peut arriver chez des individus qui vivent au hasard, mais +jamais chez des personnes qui, éclairées par l'expérience, ont la +conscience d'elles-mêmes. + +--Cette conscience, mon ami, est rarement une arme suffisante, et +souvent même elle est dangereuse pour celui qui s'en sert. Au reste, +puisque nous n'avons pu nous convaincre, ne précipitons rien, +accorde-moi quelques jours. + +--Au point où en sont les choses, ce délai n'empêcherait point la +précipitation. Nous nous sommes exposé nos raisons, il s'agit de +décider lesquelles méritent la préférence, et je crois que ce que nous +aurions de plus sage à faire, serait de tirer au sort. + +--Je sais que, dans les cas douteux, tu aimes à te confier aux chances +d'un coup de dez; mais dans une circonstance aussi grave, un pareil +moyen serait un sacrilège. + +--Mais le messager attend, s'écria Édouard, que faut-il que je réponde +au capitaine? + +--Une lettre calme, sage, amicale. + +--C'est-à -dire des riens? + +--Il est des cas où il vaut mieux répondre des riens que de ne pas +répondre du tout. + + + + +CHAPITRE II + + +En rappelant à son mari les principaux événements de leur passé, et +les plans qu'ils avaient arrêtés ensemble pour leur bonheur présent et +à venir, Charlotte avait éveillé en lui des souvenirs fort agréables. +Ce fut sous l'empire de ces souvenirs qu'il entra dans sa chambre pour +répondre au capitaine. Forcé de convenir que jusqu'à ce moment il +avait trouvé dans la société exclusive de sa femme, l'accomplissement +parfait de ses voeux les plus chers, il se promit d'écrire à son +ami l'épître la plus affectueuse et la plus insignifiante du monde. +Lorsqu'il s'approcha de son bureau, le hasard lui fit tomber sous la +main la dernière lettre de cet ami. Il la relut machinalement. La +triste situation de cet homme excellent se présenta de nouveau à sa +pensée, les sentiments douloureux qui l'assiégeaient depuis plusieurs +jours se réveillèrent, et il lui parut impossible d'abandonner son ami +à la cruelle position où il se trouvait réduit; sans se l'être attirée +par une faute ni même par une imprudence. + +Le Baron n'était pas accoutumé à se refuser une satisfaction +quelconque. Enfant unique de parents fort riches, tout avait +constamment cédé à ses caprices et à ses fantaisies. C'était à force +de les flatter qu'on l'avait décidé à devenir le mari d'une vieille +femme, qui avait cherché à son tour à faire oublier son âge par des +attentions et des prévenances infinies. Devenu libre par la mort de +cette femme, et maître d'une grande fortune, naturellement modéré dans +ses désirs, libéral, généreux, bienfaisant et brave, il n'avait jamais +connu les obstacles que la société oppose à la plupart de ses membres. +Jusqu'alors, tout avait marché au gré de ses désirs; une fidélité +opiniâtre et romanesque avait fini par lui assurer la main de +Charlotte, et la première opposition ouverte qui se posait franchement +devant lui et qui l'empêchait d'offrir un asile à l'ami de son +enfance, et de régler ainsi les comptes de toute sa vie, venait de +cette même Charlotte. Il était de mauvaise humeur, impatient, il prit +et reprit plusieurs fois la plume, et ne put se mettre d'accord +avec lui-même sur ce qu'il devait écrire. Contrarier sa femme, lui +paraissait aussi impossible que de se contrarier lui-même ou de faire +ce qu'elle désirait; et dans l'agitation où il se trouvait, il lui +était impossible d'écrire une lettre calme. Il était donc bien naturel +qu'il cherchât à gagner du temps. A cet effet il adressa quelques mots +à son ami, et le pria de lui pardonner de ne pas lui avoir écrit plus +tôt et de ne pas lui en dire davantage en ce moment. Puis il promit de +lui envoyer incessamment une lettre explicative et tranquillisante. + +Le lendemain matin, Charlotte profita d'une promenade qu'elle fit avec +son mari, pour faire revenir l'entretien sur le sujet de la veille; +car elle était convaincue que le meilleur moyen de combattre une +résolution prise, était d'en parler souvent. + +Édouard reprit cette discussion avec plaisir. D'un caractère +impressionnable, il s'animait facilement, et la vivacité de ses +désirs allait souvent jusqu'à l'impatience; mais, craignant toujours +d'offenser ou de blesser, il était encore aimable lors même qu'il se +rendait importun. N'ayant pu convaincre sa femme, il parvint à la +charmer, presque à la séduire. + +--Je te devine! s'écria-t-elle, tu veux que j'accorde aujourd'hui à +l'amant ce que j'ai refusé hier au mari. Si j'ai encore la force de +résister à des voeux que tu m'exprimes d'une manière si séduisante, +il faut du moins que je te fasse une révélation à peu près semblable +à la tienne. Oui, je me trouve dans le même cas que toi, et je me +suis volontairement imposé le sacrifice que j'ai osé espérer de ta +tendresse. + +--Voilà qui est charmant, répondit Édouard, il paraît que, dans le +mariage, rien n'est plus utile que les discussions, puisque c'est par +elles que l'on apprend à se connaître. + +--C'est possible. Apprends donc qu'Ottilie est pour moi ce que le +capitaine est pour toi. La pauvre enfant est très-malheureuse dans son +pensionnat. Ma fille Luciane, née pour briller dans un monde élégant, +s'y forme pour ce monde. Elle apprend les langues étrangères, +l'histoire, et autres sciences semblables, comme elle joue des sonates +et des variations à livre ouvert. Douée d'une grande vivacité et d'une +mémoire heureuse, on peut dire d'elle que, dans le même instant, elle +oublie tout et se souvient de tout. Ses allures faciles et gracieuses, +sa danse légère, sa conversation animée la distinguent de toutes ses +compagnes, et un certain esprit de domination inné chez elle, en font +la reine de ce petit cercle. La maîtresse du pensionnat voit en elle +une petite divinité qui se développe sous sa main, et dont l'éclat +rejaillira sur sa maison et y amènera une foule de jeunes personnes +que leurs parents voudront faire arriver à ce même degré de +perfection. Aussi les lettres que l'on m'écrit sur son compte, ne +sont-elles que des hymnes à sa louange, qu'heureusement je sais fort +bien traduire en prose. Quant à la pauvre Ottilie, on ne m'en parle +que pour accuser la nature de n'avoir placé aucune disposition +artistique, aucun germe de perfectionnement intellectuel dans une +créature si bonne et si jolie. Cette erreur ne m'étonne point, car je +retrouve dans Ottilie l'image vivante de sa mère, ma meilleure amie, +qui a grandi à mes côtés. Je suis persuadée que sa fille serait +bientôt une femme accomplie, s'il m'était possible de l'avoir sous ma +direction. + +Nos conventions ne me le permettent pas, et je sais qu'il est +dangereux de tirailler sans cesse le cadre dans lequel on a cru devoir +enfermer sa vie. Je me soumets à cette nécessité; je fais plus: je +souffre que ma fille, trop fière de ses avantages sur une parente qui +doit tout à ma bienfaisance, en abuse parfois. Hélas! qui de nous a +réellement assez de supériorité pour ne jamais la faire peser sur +personne? et qui de nous est placé assez haut pour ne jamais être +réduit à se courber sous une domination injuste? Le malheur d'Ottilie +la rend plus chère à mes yeux; ne pouvant l'appeler près de moi, je +cherche à la placer dans une autre institution. Voilà où j'en suis. +Tu vois, mon bien-aimé, que nous nous trouvons dans le même embarras; +supportons-le avec courage, puisque nous ne pourrions sans danger le +faire disparaître l'un par l'autre. + +--Je reconnais bien là les bizarreries de la nature humaine, dit +Édouard en souriant, nous croyons avoir fait merveille, quand nous +sommes, parvenus à écarter les objets de nos inquiétudes. Dans les +considérations d'ensemble, nous sommes capables de grands sacrifices; +mais une abnégation dans les détails de chaque instant, est presque +toujours au-dessus de nos forces: ma mère m'a fourni le premier +exemple de cette vérité. Tant que j'ai vécu près d'elle, il lui a été +impossible de maîtriser les craintes de chaque instant dont j'étais +l'objet. Si je rentrais une heure plus tard que je ne l'avais promis, +elle s'imaginait qu'il m'était arrivé quelque grand malheur; et quand +la pluie ou la rosée avait mouillé mes vêtements, elle prévoyait pour +moi une longue suite de maladies. Je me suis établi chez moi, j'ai +voyagé, et elle a toujours été aussi tranquille sur mon compte que si +je ne lui avais jamais appartenu. + +--Examinons notre position de plus près, continua-t-il, et nous +reconnaîtrons, bientôt qu'il serait aussi insensé qu'injuste de +laisser, sans autre motif que celui de ne pas déranger nos petits +calculs personnels, deux êtres qui nous regardent de si près, sous +l'empire d'un malheur qu'ils n'ont pas mérité. Oui, ce serait là de +l'égoïsme, ou je ne sais plus de quel nom il faudrait qualifier cette +conduite. Fais venir ton Ottilie, souffre que mon Capitaine s'installe +ici, et remettons-nous à la garde de Dieu pour ce qui pourra en +résulter. + +--S'il ne s'agissait que de nous, dit Charlotte, j'hésiterais moins; +mais songe que le Capitaine est à peu près de ton âge, c'est-à -dire à +cet âge (il faut bien que je te dise cette flatterie en face) où les +hommes commencent à devenir réellement dignes d'un amour constant et +vrai. Est-il prudent de le mettre en contact avec une jeune fille +aussi aimable, aussi intéressante qu'Ottilie? + +--En vérité, répondit le Baron, l'opinion que tu as de ta nièce me +paraîtrait inexplicable, si je n'y voyais pas le reflet de ta vive +tendresse pour sa mère. Elle est gentille, j'en conviens, je me +rappelle même que le Capitaine me la fit remarquer, lorsque je la vis +chez ta tante, il y a un an environ. Ses yeux, surtout, sont fort +bien, et cependant ils ne m'ont nullement impressionné. + +--Cela est très-flatteur pour moi, car j'étais présente. Ton amour +pour ta première amie t'avait rendu insensible aux charmes naissants +d'une enfant; je sens le prix de tant de constance, aussi ne +voudrais-je jamais vivre que pour toi. + +Charlotte était sincère, et cependant elle cachait à son mari qu'alors +elle avait eu l'intention de lui faire épouser Ottilie, et qu'à cet +effet elle avait prié le Capitaine de la lui faire remarquer, car elle +n'osait se flatter qu'il fût resté fidèle à l'amour qui les avait unis +jadis. De son côté le Baron était tout entier sous l'empire du bonheur +que lui causait la disparition inattendue du double obstacle qui +l'avait séparé de Charlotte, et il ne songeait qu'à former enfin un +lien qu'il avait pendant si longtemps vainement désiré. + +Les époux allaient retourner au château par les plantations nouvelles, +lorsqu'un domestique accourut au-devant d'eux et leur cria en riant: + +--Revenez bien vite, Monseigneur; M. Mittler vient d'entrer au galop +dans la cour du château. Sans se donner le temps de mettre pied à +terre, il nous a tous rassemblés par ses cris: Allez! courez! nous +a-t-il dit, appelez votre maître et votre maîtresse, demandez-leur +s'il y a vraiment péril dans la demeure, entendez-vous, s'il y a péril +dans la demeure? Vite, vite, courez! + +--Le drôle d'homme, dit Édouard, il me semble pourtant qu'il arrive à +propos, qu'en penses-tu, Charlotte? Dis à notre ami, continua-t-il en +s'adressant au domestique, qu'il y a, en effet, péril dans la demeure, +et que nous te suivons de près. En attendant, conduis-le dans la salle +à manger, fais-lui servir un bon déjeuner, et n'oublie pas son cheval. + +Puis il pria sa femme de se rendre avec lui au château par le chemin +le plus court. Ce chemin traversait le cimetière, aussi ne le +prenait-il jamais que lorsqu'il y était forcé. Quelle ne fut pas sa +surprise lorsqu'il vit que là , aussi, Charlotte avait su prévenir ses +désirs et deviner ses sentiments! En ménageant autant que possible les +anciens monuments funéraires, elle avait fait niveler le terrain, et +tout disposé de manière que cette enceinte lugubre n'était plus qu'un +enclos agréable, sur lequel l'oeil et l'imagination se reposaient avec +plaisir. + +Rendant à la pierre la plus ancienne l'honneur qui lui était dû, +elle les avait fait ranger toutes, par ordre de date, le long de la +muraille; plusieurs d'entre elles même avaient servi à orner le socle +de l'église. A cette vue, Édouard agréablement surpris pressa la main +de Charlotte, et ses yeux se remplirent de larmes. + +Leur hôte extravagant ne tarda pas à les faire partir de ce lieu. +N'ayant pas voulu les attendre au château, il donna de l'éperon à son +cheval, traversa le village et s'arrêta à la porte du cimetière d'où +il leur adressa ces paroles en criant de toutes ses forces. + +--Est-ce que vous ne vous moquez pas de moi? y a-t-il vraiment péril! +en la demeure? En ce cas je reste à dîner avec vous, mais ne me +retenez pas en vain, j'ai encore tant de choses à faire aujourd'hui. + +--Puisque vous vous êtes donné la peine de venir jusqu'ici, dit Édouard +sur le même ton, faites quelques pas de plus, et voyez comment Charlotte +a su embellir ce lieu de deuil. + +--Je n'entrerai ici ni à pied, ni cheval, ni en carrosse, répondit le +cavalier; je ne veux rien avoir à démêler avec ceux qui dorment là , en +paix; c'est déjà bien assez que d'être obligé de souffrir qu'un jour on +m'y porte les pieds en avant. Allons, voyons, avez-vous sérieusement +besoin de moi? + +--Très-sérieusement, répondit Charlotte. C'est pour la première fois, +depuis notre mariage, que mon mari et moi, nous nous trouvons dans un +embarras dont nous ne savons comment nous tirer. + +--Vous ne m'avez pas l'air d'être réduits à cette extrémité-là ; mais +puisque vous le dites, je veux bien le croire. Si vous m'avez préparé +une déception, je ne m'occuperai plus jamais de vous. Suivez-moi aussi +vite que vous le pourrez; je ralentirai le pas de mon cheval, cela le +reposera. + +Arrivés dans la salle à manger où le déjeuner était servi, Mittler +raconta avec feu ce qu'il avait fait et ce qu'il lui restait encore +à faire dans le courant de la journée. + +Cet homme singulier avait été pendant sa jeunesse ministre d'une +grande paroisse de campagne, où, par son infatigable activité, il +avait apaisé toutes les querelles de ménage et terminé tous les +procès. Tant qu'il fut dans l'exercice de ses fonctions, il n'y eut +pas un seul divorce dans sa paroisse, et pas un procès ne fut porté +devant les tribunaux. Pour atteindre ce but il avait été forcé +d'étudier les lois, et il était devenu capable de tenir tête aux +avocats les plus habiles. Au moment où le gouvernement venait d'ouvrir +les yeux sur son mérite, et allait l'appeler dans la capitale, afin de +le mettre à même d'achever, dans une sphère plus élevée, le bien qu'il +avait commencé dans son modeste cercle d'activité, le hasard lui fit +gagner à la loterie une somme qu'il employa aussitôt à l'achat d'une +petite terre où il résolut de passer sa vie. S'en remettant, pour +l'exploitation de cette terre, aux soins de son fermier, il se +consacra tout entier à la tâche pénible d'étouffer les haines et les +mésintelligences dès leur point de départ. A cet effet, il s'était +promis de ne jamais s'arrêter sous un toit où il n'y avait rien à +calmer, rien à apaiser, rien à réconcilier. Les personnes qui aiment +à trouver des indices prophétiques dans les noms propres soutenaient +qu'il avait été prédestiné à cette carrière parce qu'il s'appelait +Mittler (_médiateur_). + +On servit le dessert et Mittler pria sérieusement les époux de ne pas +retarder davantage les confidences qu'ils avaient à lui faire, parce +qu'immédiatement après le café, il serait forcé de partir. + +Les époux s'exécutèrent alternativement et de bonne grâce. Il les +écouta d'abord avec attention, puis il se leva d'un air contrarié, +ouvrit la fenêtre et demanda son cheval. + +--En vérité, dit-il, ou vous ne me connaissez point, ou vous êtes +de mauvais plaisants. Il n'y a ici ni querelle ni division, et, par +conséquent, rien à faire pour moi. Me croiriez-vous né, par hasard, +pour donner des conseils? Grand merci d'un pareil métier, c'est le +plus mauvais de tous. Que chacun se conseille soi-même et fasse ce +dont il ne peut s'abstenir: s'il s'en trouve bien, qu'il se félicite +de sa haute sagesse et jouisse de son bonheur; s'il s'en trouve mal, +alors je suis là . Celui qui veut se débarrasser d'un mal quelconque, +sait toujours ce qu'il veut; mais celui qui cherche le mieux, est +aveugle. Oui, oui, riez tant que vous voudrez, il joue à colin-maillard; +à force de tâtonner il saisit bien quelque chose, mais quoi? Voilà la +question. Faites ce que vous voudrez, cela reviendra au même; oui, +appelez vos amis près de vous ou laissez-les où ils sont, qu'importe? +J'ai vu manquer les combinaisons les plus sages, j'ai vu réussir les +projets les plus absurdes. Ne vous cassez pas la tête d'avance; ne vous +la cassez même pas quand il sera résulté quelque grand malheur du parti +que vous prendrez; bornez-vous à me faire appeler, je vous tirerai +d'affaire; d'ici là , je suis votre serviteur. + +A ces mots il sortit brusquement et s'élança sur son cheval, sans +avoir voulu attendre le café. + +--Tu le vois maintenant, dit Charlotte à son mari, l'intervention d'un +tiers est nulle, quand deux personnes étroitement unies ne peuvent +plus s'entendre. Nous voilà plus embarrassés, plus indécis que jamais. + +Les époux seraient sans doute restés longtemps dans cette incertitude, +sans l'arrivée d'une lettre du Capitaine qui s'était croisée avec +celle du Baron. + +Fatigué de sa position équivoque, ce digne officier s'était décidé à +accepter l'offre d'une riche famille qui l'avait appelé près d'elle, +parce qu'elle le croyait assez spirituel et assez gai pour l'arracher +à l'ennui qui l'accablait. Édouard sentit vivement tout ce que son ami +aurait à souffrir dans une pareille situation. + +--L'y exposerons-nous, s'écria-t-il, parle; Charlotte, en auras-tu la +cruauté? + +--Je ne sais, répondit-elle; mais il me semble que, tout bien +considéré, notre ami Mittler a raison. Les résultats de nos actions +dépendent des chances du hasard qu'il ne nous est pas donné de +prévoir; chaque relation nouvelle peut amener beaucoup de bonheur ou +beaucoup de malheur, sans que nous ayons le droit de nous en accuser +ou de nous en faire un mérite. Je ne me sens pas la force de te +résister plus longtemps. Souviens-toi seulement que l'essai que nous +allons faire n'est pas définitif; j'insisterai de nouveau auprès de +mes amis, afin d'obtenir pour le Capitaine un poste digne de lui et +qui puisse le rendre heureux. + +Édouard exprima sa reconnaissance avec autant d'enthousiasme que +d'amabilité. L'esprit débarrassé de tout souci, il s'empressa d'écrire +à son ami, et pria Charlotte d'ajouter quelques lignes à sa lettre. +Elle y consentit. Mais au lieu de s'acquitter de cette tâche avec la +facilité gracieuse qui la caractérisait, elle y mit une précipitation +passionnée qui ne lui était pas ordinaire. Il lui arriva même de +faire sur le papier une tache d'encre qui s'agrandit à mesure qu'elle +cherchait à l'effacer, ce qui la contraria beaucoup. + +Édouard la plaisanta sur cet accident, et, comme il y avait encore de +la place pour un second _Post-Scriptum_, il pria son ami de voir dans +cette tache d'encre, la preuve de l'impatience avec laquelle Charlotte +attendait son arrivée, et de mettre autant d'empressement dans ses +préparatifs de voyage qu'on en avait mis à lui écrire. + +Un messager emporta la lettre, et le Baron crut devoir exprimer sa +reconnaissance à sa femme, en l'engageant de nouveau à retirer Ottilie +du pensionnat, pour la faire venir près d'elle. Charlotte ne jugea +pas à propos de prendre une pareille détermination avant d'y avoir +mûrement réfléchi. Pour détourner l'entretien de ce sujet, elle +engagea son mari à l'accompagner au piano avec sa flûte, dont il +jouait fort médiocrement. Quoique né avec des dispositions musicales, +il n'avait eu ni le courage ni la patience de consacrer à ce travail +le temps qu'exige toujours le développement d'un talent quelconque. +Allant toujours ou trop vite ou trop doucement, il eût été impossible +à toute autre qu'à Charlotte, de tenir une partie avec lui. Maîtresse +absolue de l'instrument sur lequel elle avait acquis une grande +supériorité, elle pressait et ralentissait tour à tour la mesure sans +altérer la nature du morceau, et remplissait ainsi, envers son mari, +la double tâche de chef d'orchestre et de femme de ménage, puisqu'il +est du devoir de l'un et de l'autre de maintenir l'ensemble dans son +mouvement régulier, en dépit des déviations réitérées des détails. + + + + +CHAPITRE III. + + +Le Capitaine arriva enfin, il s'était fait précéder par une lettre +tellement sage et sensée, que Charlotte se sentit complètement +rassurée. La justesse avec laquelle il envisageait sa position et +celle de ses amis, leur permit à tous d'espérer un heureux avenir. + +Pendant les premières heures la conversation fut animée, presque +fatigante, comme cela arrive toujours entre amis qui ne se sont pas +vus depuis longtemps. Vers le soir, Charlotte proposa d'aller visiter +les plantations nouvelles. Le Capitaine se montra très-sensible aux +diverses beautés de la contrée que les ingénieux plans de Charlotte +faisaient ressortir d'une manière saillante. Son oeil était juste et +exercé, mais il ne demandait pas l'impossible; et tout en ayant +la conscience du mieux, il n'affligeait pas les personnes qui lui +montraient ce qu'elles avaient fait pour embellir un site, en leur +vantant les travaux supérieurs de ce genre qu'il avait eu occasion de +voir ailleurs. + +Lorsqu'ils arrivèrent dans la cabane de mousse, ils la trouvèrent +agréablement décorée. Les fleurs et les guirlandes étaient +artificielles; mais des touffes de seigle vert et autres produits +champêtres de la saison, entrecoupaient ces guirlandes avec tant +d'adresse, qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer le sentiment +artistique qui avait présidé à cette décoration. + +--Je sais, dit Charlotte, que mon mari n'aime pas à célébrer les +anniversaires de naissance ou de nom, j'espère cependant qu'il me +pardonnera ces guirlandes et ces couronnes, en faveur de la triple +fête que nous offre ce jour. + +--Une triple fête! s'écria le Baron. + +--Sans doute. Est-ce que l'arrivée de ton ami n'est pas une fête, et +ne vous appelez-vous pas tous deux Othon? Si vous aviez regardé le +calendrier, vous auriez vu que c'est aujourd'hui la fête de ce saint. + +Les deux amis se donnèrent la main par-dessus la petite table qui se +trouvait au milieu de la cabane. + +--Cette aimable attention de ma femme, dit le Baron au Capitaine, me +rappelle un sacrifice que je t'ai fait dans le temps. Pendant notre +enfance nous nous appelions tous deux Othon; mais arrivés au collège, +cette conformité de noms fit naître une foule de quiproquos +désagréables, et je te cédai avec plaisir celui d'Othon, si laconique +et si beau. + +--Ce n'était pas une grande générosité de ta part, dit le Capitaine, +je me souviens fort bien que celui d'Édouard te paraissait plus beau. +Je conviens au reste que ce nom n'est pas sans charme, surtout quand +il est prononcé par une belle bouche. + +Tous trois étaient assis très-commodément autour de cette même table +auprès de laquelle, quelques jours plutôt, Charlotte avait si vivement +protesté contre l'arrivée de leur hôte. Édouard se sentait trop +heureux pour lui rappeler leurs discussions à ce sujet, mais il ne put +s'empêcher de lui faire remarquer qu'il y avait encore de la place +pour une quatrième personne. + +Des cors de chasse, qui, en ce moment, se firent entendre dans la +direction du château, semblaient applaudir aux sentiments et aux +souhaits des amis qui écoutaient en silence, se renfermaient dans +leurs souvenirs, et goûtaient doublement leur bonheur personnel dans +cette heureuse réunion. Édouard prit le premier la parole, se leva et +sortit de la cabane. + +--Conduisons notre ami sur les hauteurs, dit-il à sa femme, car il ne +faut pas qu'il s'imagine que cette étroite vallée est notre unique +séjour et renferme toutes nos possessions. Sur ces hauteurs le regard +est plus libre et la poitrine s'élargit. + +--Je le veux bien, répondit Charlotte, mais il faudra vous décider à +gravir le vieux sentier rapide et incommode; j'espère que bientôt les +degrés et la route que je me propose de faire faire nous y conduiront +plus facilement. + +Ils montèrent gaîment à travers les buissons, les épines et les +pointes de rocher, jusqu'à la cime la plus élevée qui ne formait pas +un plateau, mais la continuation d'une pente fertile. L'on ne tarda +pas à perdre de vue le village et le château. Dans le fond on voyait +trois larges étangs; au-delà , des collines boisées qui se glissaient +le long des rivages, puis des masses arides servant de cadre définitif +au miroir des eaux, dont la surface immobile réfléchissait les formes +imposantes de ces masses. A l'entrée d'un ravin d'où un ruisseau se +précipitait dans l'étang avec l'impétuosité d'un torrent, on voyait +un moulin qui, à demi caché par des touffes d'arbres, promettait un +agréable lieu de repos. Toute l'étendue du demi-cercle qu'embrassait +le regard offrait une variété agréable de bas-fonds et de tertres, de +bosquets et de forêts, dont les feuillages naissants promettaient +de riches masses de verdure. Ça et là , des touffes d'arbres isolés +attiraient l'attention. Parmi ces derniers, se distinguait un groupe +de peupliers et de platanes qui s'élevaient sur les bords de l'étang +du milieu, et étendaient leurs vertes branches avec la vigueur d'une +végétation puissante et robuste. Ce fut sur ce groupe qu'Édouard +attira l'attention de son ami. + +--Regarde ces beaux arbres, lui dit-il, je les ai plantés moi-même +pendant mon enfance. Mon père les avait trouvés si faibles, qu'il ne +voulut pas leur donner une place dans le grand jardin du château, dont +il s'occupait alors. Il les avait fait jeter; je les ramassai pour les +planter sur les bords de cet étang. Ils me donnent chaque année une +preuve nouvelle de leur reconnaissance en devenant toujours plus +grands et plus beaux. J'espère que cette année, ils ne seront pas plus +ingrats. + +On retourna au château heureux et contents. L'aile gauche avait été +mise à la disposition du Capitaine, qui s'y installa commodément avec +ses papiers, ses livres et ses instruments de mathématiques, afin de +pouvoir continuer ses occupations habituelles. Pendant les premiers +jours Édouard cependant venait à chaque instant l'en arracher pour lui +faire visiter ses domaines tantôt à pied et tantôt à cheval. Dans le +cours de ces promenades, il lui parlait sans cesse de son désir de +trouver un moyen d'exploitation plus avantageux. + +--Il me semble, lui dit un jour le Capitaine, que tu devrais, avant +tout, te faire une idée juste de l'étendue de tes possessions. +A l'aide de l'aiguille aimantée, ce travail serait aussi facile +qu'agréable; si sous le rapport de l'exactitude, il laisse à désirer, +il suffit pour un aperçu général. Nous trouverons toujours plus tard +le moyen de faire un plan plus minutieusement exact. + +Le Capitaine qui était très-versé dans ce genre d'arpentage, et avait +apporté avec lui tous les instruments nécessaires, se mit aussitôt à +l'oeuvre. Les gardes-forestiers, les paysans et le Baron lui-même, le +secondèrent de leur mieux en qualité d'aides à divers degrés. Cette +occupation employait toutes les journées; le soir le Capitaine passait +ses dessins au lavis, et bientôt Édouard eut le plaisir de voir ses +domaines reproduits sur le papier avec tant de vérité, qu'il croyait +les avoir acquis de nouveau. Il comprit qu'en envisageant l'ensemble +d'une terre, il était plus facile d'améliorer et d'embellir, que +lorsqu'on est réduit à chercher, sur les lieux mêmes, les points +susceptibles d'amélioration ou d'embellissement. Dans cette conviction, +il pria son ami de décider sa femme à travailler de concert avec eux +d'après un plan général, au lieu d'exécuter au hasard des travaux isolés. + +Le Capitaine, naturellement sage et prudent, n'aimait pas à opposer +ses convictions à celles d'autrui; l'expérience lui avait appris qu'il +y a dans l'esprit humain trop de manières de voir différentes, pour +qu'il soit possible de les réunir toutes sur un seul et même point. + +--Si je faisais ce que tu me demandes, dit-il, je jetterais du trouble +et de l'incertitude dans les idées de ta femme, sans aucun résultat +utile. C'est en amateur qu'elle s'occupe de l'embellissement de +tes domaines; l'important est donc pour elle, comme pour tous les +amateurs, de faire quelque chose sans s'inquiéter de ce que pourra +valoir la chose faite. Est-ce que tu ne connais pas les prétendus amis +de la vie champêtre? ils tâtent la nature, ils ont des prédilections +pour telle ou telle petite place, ils manquent de hardiesse pour +faire disparaître un obstacle, et de courage pour sacrifier un petit +agrément à une grande beauté. Ne pouvant se faire d'avance une juste +idée du résultat de leurs entreprises, ils font des essais: les uns +manquent, les autres réussissent; alors ils changent ce qu'il faudrait +conserver, conservent ce qu'il faudrait changer, et n'arrivent jamais +qu'à un rhabillage qui plaît et attire, mais qui ne satisfait point. + +--Avoue-le sans détour, tu n'es pas content des plans de ma femme. + +--Je le serais si l'exécution était au niveau de la pensée. Elle à +voulu s'élever sur la cime de la montagne, cela est fort bien; mais +elle fatigue tous ceux qu'elle y fait monter avec elle. Sur ses +routes, soit qu'on y marche côte à côte ou l'un après l'autre, on +ne se sent pas indépendant et libre; la mesure des pas est rompue à +chaque instant ... et ... mais en voilà assez. + +--Est-ce qu'elle aurait pu faire mieux? demanda Édouard. + +--Rien n'eût été plus facile. Il aurait fallu abattre un pan de rocher +fort peu apparent, par là elle aurait obtenu une pente gracieusement +inclinée, et les débris du rocher auraient servi pour donner des +saillies pittoresques aux parties mutilées du sentier ... Que tout ceci +reste entre nous, mes observations la blesseraient sans l'éclairer; en +pareil cas, il faut laisser intact ce qui est fait: mais si tu avais +encore du temps et de l'argent à consacrer à de pareilles entreprises, +il y aurait une foule de belles choses à faire sur les hauteurs qui +dominent la cabane de mousse. + +C'est ainsi que le présent leur offrait d'intéressants sujets de +conversation; les joyeux souvenirs du passé ne leur manquaient pas +davantage; pour l'avenir, on se proposait la rédaction du journal +de voyage, travail d'autant plus agréable que Charlotte devait y +contribuer. + +Quant aux entretiens intimes des époux, ils devenaient toujours plus +rares et plus gênés, surtout depuis qu'Édouard avait entendu blâmer +les travaux de sa femme. Après avoir longtemps renfermé en lui-même +les remarques du Capitaine, qu'il s'était appropriées, il les répéta +brusquement à Charlotte qui venait de lui parler des petits escaliers +mesquins, et des petits sentiers fatigants qu'elle voulait faire +construire pour arriver de la cabane de mousse sur le haut de la +montagne. Cette critique la surprit et l'affligea en même temps, car +elle en comprit la justesse et sentit que tout ce qu'elle avait fait +jusque là , et qui lui avait paru si beau, n'était en effet qu'une +tentative manquée. Mais elle se révolta contre cette découverte, +défendit avec chaleur ses petites créations et accusa les hommes de +voir tout en grand, et de vouloir convertir un simple amusement en +oeuvre importante et dispendieuse. Émue, embarrassée, contrariée même, +elle ne voulait ni renoncer à ce qui était fait, ni rejeter ce qu'on +aurait dû faire. + +La fermeté naturelle de son caractère ne tarda pas à venir à son +secours, elle renonça aux travaux projetés et interrompit tous ceux +qui étaient commencés. Réduite à l'inaction par ce sacrifice, elle en +souffrit d'autant plus, que les hommes la laissaient presque toujours +seule pour s'occuper des vergers, des jardins et des serres, pour +aller à la chasse ou faire des promenades à cheval, pour acheter ou +troquer des équipages, essayer ou dresser des chevaux. Ne sachant plus +comment occuper ses heures d'ennui, la pauvre Charlotte étendit ses +correspondances, dont au reste le Capitaine était souvent l'objet; +car elle continuait à demander pour lui à ses nombreux amis et +connaissances un emploi convenable. + +Elle était dans cette disposition d'esprit, lorsqu'elle reçut une +lettre détaillée du pensionnat, sur les progrès merveilleux de la +brillante Luciane. Cette lettre était suivie d'un _post-scriptum_ +d'une sous-maîtresse, et d'un billet d'un des professeurs de la +maison. Nous croyons devoir insérer ici ces deux pièces. + + +POST-SCRIPTUM DE LA SOUS-MAITRESSE. + +Pour ce qui concerne Ottilie, je ne puis que vous répéter, Madame, ce +que j'ai déjà eu l'honneur de vous apprendre sur son compte. Je ne +voudrais pas me plaindre d'elle, et cependant il m'est impossible de +dire que j'en suis satisfaite. Elle est, comme toujours, modeste et +soumise; mais cette modestie, cette soumission ont quelque chose qui +choque et déplaît. Vous lui avez envoyé de l'argent et des étoffes; eh +bien! tout cela est encore intact. Ses vêtements lui durent un temps +infini, car elle ne les change que lorsque la propreté l'exige. Sa +trop grande sobriété me paraît également blâmable. Il n'y a rien de +superflu sur notre table, mais j'aime à voir les enfants manger avec +plaisir, et en quantité suffisante, des mets sains et nourrissants. +Jamais Ottilie ne nous a donné cette satisfaction; elle saisit au +contraire les prétextes les plus spécieux pour se dispenser de +recevoir sa part d'un plat ou d'un dessert. Au reste, elle a souvent +mal au côté gauche de la tête. Cette incommodité, quoique passagère, +revient souvent et parait la faire souffrir beaucoup, sans que l'on +puisse en découvrir la cause. Voilà , Madame, ce que j'ai cru devoir +vous dire, à l'égard de cette belle et bonne enfant. + + +BILLET DU PROFESSEUR. + +La digne maîtresse du pensionnat a l'habitude de me communiquer les +lettres par lesquelles elle rend compte aux parents des succès de ses +élèves, et je lis surtout avec plaisir celles qu'elle vous adresse. +Permettez-moi donc, Madame, de vous féliciter personnellement sur le +bonheur de posséder une fille douée de tant de qualités supérieures; +mais votre nièce aussi me semble prédestinée à un bel avenir, celui +de faire le bonheur de tout ce qui l'entoure. C'est la seule de nos +élèves sur laquelle je ne partage pas les opinions de la maîtresse +du pensionnat. Je conçois que cette femme si active aime à voir se +développer promptement les fruits qu'elle cultive avec tant de soins; +mais il est des fruits qui se cachent longtemps sous leur écorce, et +ce sont toujours là les meilleurs. Je crois, Madame, que votre +nièce est de ce nombre. Depuis qu'elle suit ma classe, elle avance +lentement, mais elle avance toujours, et ne rétrograde jamais. C'est +avec elle, surtout, qu'il est indispensable de commencer par le +commencement. Tout ce qui ne découle pas d'un enseignement précédent +est inconcevable pour elle, et on la voit s'arrêter avec toutes les +apparences de l'incapacité, du mauvais vouloir même, devant les choses +les plus faciles, dès qu'elles ne lui offrent point d'enchaînement. +Mais si l'on parvient à lui faire trouver cet enchaînement, elle +conçoit les démonstrations les plus difficiles. Avec cette manière +d'être, elle est constamment devancée par ses compagnes qui conçoivent +et retiennent facilement un enseignement morcelé, et savent l'employer +à propos. Avec les méthodes hâtives elle n'apprend rien du tout, ainsi +que cela lui arrive en certaines classes tenues par des professeurs +distingués, mais vifs et impatients. On s'est plaint de son écriture +et de son incapacité à saisir les règles de la grammaire. Je suis +remonté à la source de ces plaintes. Il est vrai qu'elle écrit +doucement et que ses caractères manquent de souplesse et d'assurance, +mais ils ne sont point difformes. Quoique la langue française ne fasse +point partie de mes classes, je me suis chargé de la lui enseigner +graduellement, et elle me comprend sans peine. Ce qui paraît +singulier, surtout, c'est qu'elle sait beaucoup; mais dès qu'on +l'interroge, elle semble ne plus rien savoir. + +S'il m'était permis de terminer par une observation générale, je +dirais qu'elle apprend, non pour apprendre, mais pour pouvoir +enseigner un jour; ce qui est à mes yeux un très-grand mérite, car +je suis professeur. Votre haute raison, Madame, et votre profonde +connaissance du coeur humain, sauront réduire mes paroles à leur juste +valeur. Puissiez-vous être convaincue qu'un jour cette aimable enfant +aussi vous donnera de la satisfaction. Veuillez me permettre de +vous écrire de nouveau, dès que j'aurai quelque chose d'agréable ou +d'important à vous apprendre. + + +Ce billet fit beaucoup de plaisir à Charlotte, car il s'accordait +parfaitement avec ses propres opinions sur le caractère d'Ottilie. Le +langage du professeur la fit sourire; elle y reconnut un intérêt plus +vif que celui que l'on prend à une élève qui n'a pas même l'avantage +de flatter la vanité de son maître par la rapidité de ses progrès. + +Mais d'après ses manières de voir calmes et au-dessus des préjugés, +un pareil sentiment ne pouvait rien avoir d'alarmant pour elle. +L'affection de ce digne homme pour sa pauvre nièce lui était au +contraire très-précieuse, parce qu'elle savait que dans le monde +où vivait cette intéressante enfant, on ne rencontre jamais que de +l'indifférence ou de la dissimulation. + + + + +CHAPITRE IV. + + +Le Capitaine venait de terminer la carte topographique du domaine de +ses amis et des environs. En levant ce plan, d'après les calculs de la +trigonométrie, il l'avait rendu exact; la beauté du dessin et l'éclat +des couleurs lui donnaient de la vie. Ce travail cependant avait été +promptement terminé, car il dormait peu et utilisait chaque instant du +jour. + +--Maintenant, dit-il, en remettant cette carte à son ami, occupons-nous +d'autres choses: de l'estimation des terres, par exemple, et de la +manière d'en tirer le meilleur parti possible. Je te recommande seulement +de séparer toujours les affaires, de la vie proprement dite. Les +premières ont besoin d'être traitées sévèrement et sérieusement, tandis +que la seconde s'embellit par l'inconséquence et la légèreté. Plus on met +de régularité dans les affaires, plus on a de liberté dans la vie +ordinaire; en les mêlant elles se nuisent mutuellement. + +Ces dernières phrases étaient presque un reproche pour Édouard. Jamais +il n'avait eu le courage de classer ses papiers; mais, aidé par un +second lui-même, la séparation à laquelle il n'avait pu se résigner +fut bientôt faite. + +Après ce travail préliminaire, le Capitaine convertit plusieurs pièces +de l'aile qu'il habitait, en bureau pour les affaires courantes, et en +archives pour les affaires terminées. Au bout de quelques jours les +documents qu'il avait trouvés dans les armoires, les cartons et les +caisses, figuraient dans le plus bel ordre possible, sur des tablettes +dont chacune avait sa destination. Un vieux secrétaire, dont le Baron +avait toujours été fort mécontent, déploya tout à coup un zèle, et une +activité infatigables. Ce changement l'étonna beaucoup; son ami lui en +expliqua la cause. + +--Cet homme est utile maintenant, lui dit-il, parce que nous le +laissons terminer commodément un travail avant de le charger d'un +autre. Le désordre l'avait rendu incapable. + +L'emploi régulier de leur journée permit aux deux amis de consacrer +les soirées à Charlotte. Parfois ils trouvaient chez elle des voisines +qui venaient lui rendre visite; mais quand ils restaient seuls, leur +conversation roulait toujours sur les réformes par lesquelles on +pourrait augmenter le bien-être des classes moyennes. + +En voyant son mari plus satisfait et plus gai qu'à l'ordinaire, +Charlotte aussi se sentait heureuse. Au reste, le Capitaine ne +négligeait rien pour lui être agréable dans ses arrangements +domestiques. En commentant avec elle des livres de botanique et de +médecine élémentaire, il l'avait mise à même de compléter sa pharmacie +de ménage, et d'être plus efficacement utile aux pauvres malades de +la contrée. Le voisinage des étangs et des rivières l'avait engagé +à s'attacher spécialement aux mesures à prendre pour secourir les +personnes tombées dans l'eau, sortes d'accidents qui n'arrivaient que +trop souvent dans le pays. La prédilection avec laquelle il s'occupait +de ces sortes de secours, autorisa Édouard à dire qu'un accident +semblable avait fait époque dans la vie de son ami. Celui-ci ne +répondit rien, car il craignait de réveiller ce triste souvenir. Le +Baron le comprit, et Charlotte qui connaissait cet événement, se hâta +de changer de conversation. Un soir le Capitaine leur avoua que les +dispositions qu'on avait prises pour secourir les noyés, quoiqu'aussi +sagement combinées que bien exécutées, ne produiraient aucun résultat, +si on ne se décidait pas à les placer sous la direction d'un homme +capable de les utiliser à propos. + +--Je connais, ajouta-t-il, un chirurgien des hôpitaux militaires, +qui est en ce moment sans emploi et qu'on pourrait s'attacher à des +conditions très-modiques. Quant à son talent, je puis en répondre, il +m'a été souvent fort utile, même dans des maladies intérieures. Au +reste, ce qui manque le plus à la campagne, ce sont les secours +immédiats, et sous ce rapport il est parfait. + +Les deux époux le prièrent de faire venir ce chirurgien le plus tôt +possible, car ils s'estimaient heureux de pouvoir consacrer une partie +de leur superflu à une dépense aussi généralement utile. + +--Ce fut ainsi que la société du Capitaine devint peu à peu agréable +à Charlotte. En utilisant à sa manière ses vastes connaissances, elle +acheva de se tranquilliser sur les suites de sa présence au château. +Elle prit même insensiblement l'habitude de le consulter sur une foule +de précautions hygiéniques, car elle aimait la vie. Plus d'une fois +déjà le vernis de certaines poteries dans lequel il entre du plomb et +le vert de gris qui s'attache aux vases de cuivre, lui avaient causé de +l'inquiétude. Le Capitaine lui donna à ce sujet des éclaircissements +qui les conduisirent à d'instructifs entretiens sur la physique et la +chimie. + +Édouard aimait à faire des lectures; sa voix était sonore et son +débit donnait un charme de plus aux écrivains dont il se faisait +l'interprète. Jusque là il n'avait employé son talent qu'à des +productions purement littéraires; la tournure que le Capitaine venait +de donner aux causeries du soir, lui fit choisir de préférence des +traités de physique et de chimie, que son petit auditoire écoutait +avec le plus vif intérêt. + +Accoutumé à produire des effets agréables par des inflexions de voix +et des pauses ménagées avec art, le Baron avait toujours eu soin de se +placer de manière à ce que personne ne pût regarder dans son livre. +Charlotte et le Capitaine connaissaient cette manie, aussi ne +songea-t-il point à prendre cette précaution avec eux. Un soir, +cependant, sa femme se plaça derrière lui, et regarda dans le livre; +il s'en aperçut et interrompit brusquement sa lecture. + +--En vérité, dit-il avec humeur, je ne comprends pas comment une femme +bien élevée peut se permettre une pareille inconvenance. Une personne +qui lit ne se trouve-t-elle pas dans le même cas qu'une personne qui +parle? Et se donnerait-on la peine de parler si l'on avait au front ou +au coeur une petite fenêtre à travers laquelle ceux qui nous écoutent +pourraient lire nos sensations avant que nous ayons eu le temps de les +exprimer? + +Charlotte possédait au plus haut degré le don de renouer ou de ranimer +les conversations qu'un malentendu ou un propos imprudent avaient +interrompues ou rendues languissantes et embarrassées. Cette faculté +si précieuse ne l'abandonna pas dans cette circonstance. + +--Tu me pardonneras, mon ami, sans doute, quand tu sauras, lui +dit-elle, qu'au moment où tu as prononcé les mots de parenté +et d'affinité, je pensais à un de mes cousins qui me préoccupe +désagréablement. Lorsque j'ai voulu revenir à ta lecture, je me suis +aperçue qu'il n'était question que de choses inanimées, et je me suis +placée derrière toi pour mieux te comprendre, en lisant le passage que +ma distraction m'avait empêché d'entendre. + +--Tu t'es laissée égarer par une expression comparative. Il n'est +question dans ce livre que de terre et de minéraux. Mais l'homme est +un véritable Narcisse, il se mire partout, et voudrait que le monde +entier reflétât ses couleurs. + +--Rien n'est plus vrai, ajouta le Capitaine, l'homme prête sa sagesse +et ses folies, sa volonté et ses caprices aux animaux, aux plantes, +aux éléments, aux dieux. + +--Je ne veux pas vous éloigner de l'objet qui captive en ce moment +votre attention, dit Charlotte, veuillez seulement m'expliquer le sens +que l'on attache, dans le livre que nous lisons, au mot affinité? + +--Je ne pourrais vous dire là -dessus, répondit le Capitaine, que ce +que j'ai appris il y a dix ans environ. J'ignore si, dans le monde +savant on admet encore aujourd'hui ce qu'on enseignait alors. + +--Rien n'est plus douteux, s'écria le Baron; nous vivons à une époque +où l'on ne saurait plus rien apprendre pour le reste de sa vie. Nos +ancêtres étaient bien plus heureux, ils s'en tenaient à l'instruction +qu'ils avaient reçue pendant leur jeunesse, tandis que nous autres, si +nous ne voulons pas passer de mode, nous sommes obligés de recommencer +nos études tous les cinq ans au moins. + +--Les femmes n'y regardent pas de si près, dit Charlotte; quant à moi, +je me borne à vous demander l'explication de la valeur scientifique +du mot dont vous venez de vous servir, parce qu'il n'y a rien de plus +ridicule dans la société que de ne pas connaître toutes les acceptions +des termes que l'on emploie. J'abandonne le reste aux discussions +des savants qui, l'expérience me l'a déjà prouvé plus d'une fois, ne +sauraient jamais être d'accord entre eux. + +Le Baron réfléchit un moment, puis il dit à son ami: + +--Comment nous y prendrons-nous pour lui donner, sans préambule +fatigant, une explication claire et précise? + +--Si Madame voulait me permettre un petit détour, répondit le +Capitaine, nous arriverions très-promptement au but. + +--Comptez sur mon attention, dit Charlotte en déposant l'ouvrage +qu'elle tenait à la main. + +Le Capitaine reprit: + +--Ce que nous remarquons avant tout, dans les diverses productions de +la nature, c'est qu'elles ont entre elles des rapports déterminés. Il +peut vous paraître bizarre de m'entendre dire ainsi, ce que tout le +monde sait; mais ce n'est jamais que par le connu qu'on peut arriver +à l'inconnu. + +--Sans doute, interrompit Édouard, laisse-moi lui citer quelques +exemples vulgaires qui nous seconderont à merveille. L'eau, l'huile, +le mercure ont, dans chacune de leurs parties, un principe d'unité et +d'union. La violence ou d'autres incidents déterminés peuvent détruire +cette union; mais elle reprend toute sa force dès que ces causes ont +disparu. + +--Rien n'est plus vrai, dit Charlotte, les gouttes de pluie se +réunissent et forment des rivières. Je me souviens même que, dans +mou enfance, j'ai souvent cherché à séparer une petite masse de +vif-argent, mais les globules se rapprochaient toujours malgré moi. + +--Permettez-moi, continua le Capitaine, de mentionner un point +important dont vous venez de constater la vérité. C'est que le rapport +pur, devenu possible par la fluidité, se manifeste toujours sous la +forme de globules. La goutte d'eau et celle du vif-argent sont rondes; +le plomb fondu même s'arrondit, s'il tombe d'assez haut pour se +refroidir avant de toucher un autre corps. + +--Je vais vous prouver, dit Charlotte, que je vous ai deviné. Vous +vouliez me dire que, puisque chaque corps a des rapports avec les +parties dont il se compose, il doit en avoir aussi avec les autres +corps ... + +--Et ces rapports, reprit vivement le Baron, ne sont pas les mêmes +pour tous les corps. Les uns se rencontrent comme de bons amis, +d'anciennes connaissances qui se confondent sans se réduire +mutuellement à changer de nature, tels que l'eau et le vin. Les autres +restent étrangers, ennemis même, en dépit du mélange, du frottement +ou de tout autre procédé mécanique par lesquels on voudrait les unir, +telles que l'eau et l'huile; en les secouant ensemble on les confond +un instant, mais elles se séparent aussitôt. + +--Cette petite leçon de chimie, dit Charlotte, est presque l'image de +la société dans laquelle nous vivons. J'y reconnais toutes les classes +dont elle se compose; la noblesse et le tiers-état, le clergé et les +paysans, les soldats et les bourgeois. + +--Sans doute, reprit Édouard, et, s'il y a dans ce société des lois +et des moeurs qui rapprochent et unissent les classes naturellement +opposées les unes aux autres, il y a dans le monde chimique des +médiateurs qui rapprochent et unissent les corps qui se repoussent +mutuellement ... + +--C'est ainsi, interrompit le Capitaine, que nous unissons l'huile à +l'eau par le sel alkali. + +--N'allez pas si vite, Messieurs, je veux rester au pas avec vous; il +me semble que nous touchons de bien près aux affinités? + +--J'en conviens, Madame, et c'est l'instant de vous les faire +connaître dans toute leur force. Nous appelons affinité la faculté de +certaines substances, qui, dès qu'elles se rencontrent, les oblige à +se saisir et à se déterminer mutuellement. Cette affinité est surtout +remarquable et visible chez les acides et les alkalis qui, quoique +opposés les uns aux autres, et peut-être à cause de cette opposition, +se cherchent, se saisissent, se modifient et forment ensemble un corps +nouveau. La chaux, par exemple, a un penchant prononcé pour tous les +acides. Quand notre laboratoire de chimie sera monté nous ferons +devant vous des expériences qui vous instruiront mieux que des mots, +des noms et des termes techniques. + +--Permettez-moi de vous faire observer, dit Charlotte, que si cette +singulière faculté mérite le nom d'affinité, ce n'est pas du moins une +consanguinité, mais une parenté d'esprit et d'âme. C'est ainsi qu'il +peut y avoir parmi les hommes de sincères et réelles amitiés; car les +qualités opposées n'empêchent pas les personnes qui les possèdent de +se rapprocher et de s'aimer. J'attendrai, puisque vous le voulez, les +expériences qui doivent me démontrer plus clairement les miraculeux +effets de vos mystérieuses affinités. Maintenant, mon ami, +continua-t-elle en s'adressant à son mari, reprends ta lecture, je +l'écouterai avec plus d'intérêt qu'avant cette digression. + +--Puisque tu l'as provoquée, répondit Édouard en souriant, tu ne la +termineras pas si vite. Il me reste à te parler des cas les plus +compliqués et qui sont les plus intéressants. C'est par eux que l'on +apprend à connaître les divers degrés des affinités et leurs rapports +plus ou moins puissants ou faibles, plus ou moins intimes ou éloignés. +Oui, les affinités ne sont réellement intéressantes que lorsqu'elles +opèrent des séparations, des divorces. + +--Ces vilains mots, que l'on entend trop souvent prononcer dans le +monde, figurent donc aussi dans le vocabulaire de la chimie? + +--Sans doute, et cette science elle-même, lorsque la langue allemande +n'avait pas encore adopté la foule de mots étrangers dont elle se sert +aujourd'hui, s'appelait l'art de séparer (scheidekunst). + +--On a bien fait de lui donner un autre nom, et, pour ma part, je +préférerai toujours l'art d'unir à celui de séparer. Mais voyons, +puisque vous le voulez, Messieurs, citez-moi un exemple de ces +malheureuses affinités qui engendrent des divorces. + +--Nous continuerons à cet effet, dit le Capitaine, à vous citer les +exemples dont nous nous sommes déjà servis. Ce que nous appelons +pierre calcaire, n'est qu'une terre calcaire plus ou moins pure et +très-étroitement unie à un acide subtil que nous ne pouvons saisir que +sous la forme d'air. En mettant un morceau de cette pierre dans de +l'acide sulfureux liquéfié, cet acide s'empare de la chaux et se +métamorphose avec elle en plâtre, tandis que l'acide subtil s'envole. +Pourrait-on ne pas voir dans ce phénomène la séparation d'une ancienne +union et la formation d'une union nouvelle? Nous appelons ces sortes +d'affinités des affinités électives, car il y a eu choix, préférence, +élection, puisqu'un ancien lien a été brisé, afin qu'un autre lien, +qu'on lui a préféré, ait pu se former. + +--Pardonnez-moi, dit Charlotte, mais je ne vois rien là qui ressemble +à une élection, à un choix; c'est tout au plus une nécessité de la +nature, ou un résultat de l'occasion qui a fait non-seulement les +larrons, mais encore les amis et les amants. Quant à l'exemple que +vous venez de me citer, si l'on pouvait admettre qu'il y a eu en effet +un choix, ce serait au chimiste qu'il faudrait l'attribuer, puisqu'il +a rapproché les corps dont il connaissait les propriétés. Qu'ils +s'arrangent ces corps, ils m'intéressent fort peu, je ne plains que le +pauvre acide aérien réduit à errer dans l'infini. + +--Il ne tient qu'à lui, répondit vivement le Capitaine, de s'unir +à l'eau et de reparaître en source minérale pour la plus grande +satisfaction des malades et même de ceux qui se portent bien. + +--Vous parlez comme pourrait le faire votre plâtre; il n'a rien perdu +lui, puisqu'il s'est complété de nouveau; mais l'infortuné souffle, +banni, qui sait ce qui pourra lui arriver avant qu'il trouve à se +caser une seconde fois? Édouard se mit à rire. + +--Ou je me trompe fort, dit-il à sa femme, ou tu te moques de moi. +Oui, oui, j'ai deviné ta malicieuse allusion. Tu me compares à +la chaux, et notre ami le Capitaine à l'acide sulfureux qui, en +s'emparant de moi, sous la forme d'acide sulfurique, m'a arraché à +ta douce société et métamorphosé en plâtre réfractaire. Puisque ta +conscience t'accuse ainsi, mon ami, je puis être tranquille. Au reste, +les apologues sont toujours amusants, et tout le monde aime à jouer +avec eux. Conviens cependant que l'homme est au-dessus de toutes les +substances de la nature, et que, si, en sa qualité de chimiste, il +prodigue des mots qui ne devraient appartenir qu'aux relations du +sang et du coeur, il faut du moins, qu'en sa qualité d'être moral, il +réfléchisse parfois sur la véritable acception de ces mots. N'oublions +jamais que plus d'une union intime entre deux personnes heureuses de +cette union, a été brisée par l'intervention fortuite d'une troisième +personne, et que cette séparation isole et désespère toujours une des +deux premières. + +--Les chimistes sont trop galants pour ne pas remédier à cet +inconvénient, dit Édouard; car ils ont toujours à leur disposition +une quatrième substance, afin que pas une ne se trouve réduite à +l'isolement et au désespoir. + +--Ces expériences, ajouta le Capitaine, sont les plus remarquables. +Elles nous montrent les attractions, les affinités et les répulsions +d'une manière palpable et dans leur action croisée, puisque deux +substances unies brisent, au premier contact de deux autres substances +également unies, leur ancien lien pour former un lien nouveau de deux +à deux, avec les deux substances nouvellement survenues. C'est dans +ce besoin d'abandonner et de fuir, de chercher et de saisir, que nous +croyons reconnaître l'influence d'une destinée suprême qui, en donnant +à ces substances la faculté de vouloir et de choisir, justifie +complètement le mot affinité élective adopté par les chimistes. + +--Citez-moi, je vous prie, un de ces cas, dit Charlotte. + +--Je vous le répète, Madame, ce n'est pas par des paroles, mais par +des expériences chimiques que je me propose de satisfaire votre +curiosité; je ne veux pas vous effrayer par des termes techniques, +mais vous éclairer par des faits. Il faut voir devant ses yeux les +matières inertes en apparence, et cependant toujours prêtes à agir +selon les impulsions de leurs facultés intérieures. Il faut les voir, +dis-je, se chercher, s'attirer, se saisir, se dévorer, se détruire, +s'anéantir et reparaître, après une nouvelle et mystérieuse alliance, +sous des formes nouvelles et inattendues. C'est alors, seulement, que +nous pouvons leur accorder une vie immortelle, des sens, de la +raison même, car nos sens et notre raison suffisent à peine pour les +observer, pour les juger. + +--Je conviens, dit Édouard, que les termes techniques, lorsqu'on ne +vient pas à leur secours par des objets que la vue puisse saisir, ont +quelque chose de fatigant, de ridicule même. Il me semble pourtant, +qu'en attendant mieux, nous pourrions donner à ma femme une idée des +_affinités électives_, en nous servant de lettres alphabétiques à la +place de substances. + +--Je crains que cette manière de s'exprimer ne vous paraisse trop +pédantesque, dit le Capitaine à Charlotte; je m'en servirai pourtant à +cause de sa précision. Figurez-vous _A_ si étroitement uni à _B_, +que plus d'une expérience déjà a prouvé qu'ils étaient inséparables; +supposez les mêmes rapports entre _C_ et _D_, mettez les deux couples +en contact, et vous verrez _A_ s'unir à _D_, et _C_ à _B_, sans qu'il +soit possible de dire lequel a le premier abandonné l'autre, lequel a +le premier cherché et formé un lien nouveau. + +--Puisque nous ne pouvons pas encore voir tout cela s'opérer sous +nos yeux, s'écria Édouard, tâchons, en attendant, de tirer de cette +charmante formule un enseignement utile et applicable à notre +position. Il est évident, ma chère Charlotte, que tu es _A_ et que +je suis _B_, dépendant de toi, et très-irrévocablement attaché à ta +suite. Le Capitaine représente le méchant _C_ qui m'attire assez +puissamment pour nous éloigner, sous certains rapports, bien entendu. +Il est donc très-juste de te procurer un _D_ qui t'empêche de te +perdre dans le vague, et ce _D_ indispensable, c'est la pauvre petite +Ottilie que tu es dans la nécessité d'appeler enfin auprès de toi. + +--Ta parabole ne me paraît pas entièrement exacte, répondit Charlotte; +mais je n'en sais pas moins très-bon gré à tes _affinités électives_, +puisqu'elles ont amené entre nous une explication que je redoutais. +Oui, je te l'avoue, depuis ce matin je suis décidée à faire venir +Ottilie au château. Ma femme de charge m'a annoncé qu'elle allait +se marier et par conséquent me quitter, voilà ce qui justifie ma +résolution sous le rapport de mon intérêt personnel. Quant à l'intérêt +d'Ottilie, tu vas en juger par ces papiers que je te prie de lire tout +haut. Je te promets de ne pas y jeter les yeux pendant que tu les +liras, mais je dois t'avertir que j'en connais le contenu. + +A ces mots elle remit à son mari les deux lettres suivantes: + + + + +CHAPITRE V. + + +LETTRE DE LA MAITRESSE DE PENSION. + +Pardonnez-moi, Madame, si je suis forcée d'être aujourd'hui +très-concise. La distribution des prix vient d'avoir lieu, et je dois +en faire connaître le résultat aux parents de toutes mes élèves. Au +reste, je pourrai vous dire beaucoup en peu de mots. Mademoiselle +votre fille a été toujours et en tout la _première_. Vous en trouverez +la preuve dans les certificats ci-joints. Mademoiselle Luciane s'est +chargée de vous donner elle-même les détails de cette distribution +de prix, et de vous exprimer en même temps la joie que lui cause ses +éclatants succès, que vous ne pouvez manquer de partager. Mon bonheur +serait sans égal, si je n'étais pas forcée de me dire que bientôt on +retirera de ma maison cette brillante élève à laquelle je n'ai plus +rien à enseigner. + +Veuillez, Madame, me continuer vos bontés, et permettez-moi de vous +communiquer, sous peu, un projet concernant mademoiselle votre fille. +Il paraît réunir toutes les chances de bonheur que vous pouvez +souhaiter pour elle. + +Le professeur qui a déjà eu l'honneur de vous parler d'Ottilie, se +charge de vous rendre compte de sa position actuelle. + + +LETTRE DU PROFESSEUR. + +La maîtresse du pensionnat m'a prié de vous instruire, Madame, de tout +ce qui concerne mademoiselle votre nièce, non-seulement parce qu'il +lui serait pénible de vous dire ce que vous devez savoir enfin, +mais parce que, sous certains rapports du moins, elle vous doit des +excuses, qu'elle a préféré vous faire faire par mon organe. + +Je sais, plus que tout autre, combien la bonne Ottilie est incapable +de manifester publiquement ce qu'elle sait et ce qu'elle vaut; +aussi ai-je tremblé pour elle à mesure que je voyais approcher la +distribution des prix. Nous ne tolérons point, dans notre institution, +les mille petites ruses par lesquelles on vient ailleurs au secours +des jeunes personnes ignorantes ou timides; au reste, Ottilie ne s'y +serait pas prêtée. En un mot, mes sinistres pressentiments se sont +réalisés, la pauvre enfant n'a pas eu un seul prix! Pour l'écriture, +toutes ses camarades la surpassaient; car, si ses lettres, prises +isolément sont nettes et belles, l'ensemble manque de régularité +et d'assurance; elle calcule avec exactitude, mais beaucoup plus +lentement que ses compagnes. Des examens sur des points plus +importants où elle aurait pu se distinguer, ont été supprimés faute +de temps. Pour la langue française, elle s'est intimidée; tandis que +d'autres, moins avancées qu'elle, parlaient, péroraient même sans se +troubler. Quant à l'histoire, sa mémoire se refuse à retenir les +dates et les noms; et dans la géographie, elle oublie toujours les +classifications politiques. En musique, elle ne conçoit que des +mélodies touchantes et modestes que l'on n'a pas jugées dignes de +faire entendre. Je suis persuadé qu'elle aurait emporté, du moins, +le prix de dessin, car ses lignes sont correctes et pures, et son +exécution soignée et spirituelle, mais elle avait entrepris un travail +trop grand; il ne lui a pas été possible de le terminer. + +Lorsqu'avant de distribuer les prix les examinateurs consultèrent +les professeurs, je vis avec chagrin que l'on ne me parlait point +d'Ottilie. J'espérais qu'un exposé fidèle de son caractère lui +rendrait ses juges favorables, et je m'exprimai avec d'autant plus de +chaleur, que je pensais en effet tout ce que je disais, et que dans +ma première jeunesse je m'étais trouvé dans le même cas que mon +intéressante protégée. On m'écouta avec attention, puis le chef des +examinateurs me dit d'un air bienveillant, mais très-décidé: + +«Les dispositions sont sous-entendues, et l'on ne peut les admettre +que lorsqu'elles s'annoncent par l'habileté. C'est vers ce but que +tendent et doivent tendre sans cesse les instituteurs, les parents +et les élevés eux-mêmes. Le devoir des examinateurs se borne à juger +jusqu'à quel point les professeurs et les élèves suivent cette route. +Ce que vous venez de nous apprendre sur la jeune personne si mal +partagée aujourd'hui, nous fait bien augurer de son avenir, et nous +vous félicitons sincèrement du soin que vous mettez à saisir les +dispositions les plus cachées de vos élèves. Tâchez que l'année +prochaine, celles de votre protégée puissent être visibles pour nous, +et notre suffrage ne lui manquera pas.» + +Après cette espèce de réprimande, je ne pouvais plus espérer devoir +prononcer le nom d'Ottilie à la distribution des prix, mais je ne +croyais pas que cet échec dût avoir des résultats aussi fâcheux pour +elle. + +La maîtresse du pensionnat, qui, semblable à une bonne bergère, veut +que chacun de ses agneaux ait sa parure spéciale, n'eut pas la force +de cacher son dépit, lorsqu'après le départ des examinateurs elle +vit Ottilie regarder tranquillement par la fenêtre, tandis que ses +camarades se félicitaient mutuellement des prix qu'elles avaient +obtenus. + +Au nom du Ciel, lui dit-elle, apprenez-moi comment on peut avoir l'air +si bête, quand on ne l'est pas. + +--Pardonnez-moi, chère mère, répondit tranquillement Ottilie, j'ai en +ce moment mon mal de tête, et même plus fort que jamais. + +--Il est fâcheux que cela ne se voie pas, car on n'est pas obligé de +vous croire sur parole, s'écria avec emportement cette femme que j'ai +toujours vue si bonne et si compatissante; puis elle s'éloigna avec +dépit. + +Malheureusement il est impossible en effet de s'apercevoir des +souffrances d'Ottilie; ses traits ne subissent aucune altération, on +ne la voit pas même porter, parfois, la main sur le côté de la tète où +elle souffre. + +Ce n'est pas tout encore. Mademoiselle votre fille, naturellement +vive et pétulante, exaltée par le sentiment de son triomphe, était ce +jour-là d'une gaîté folle; sautant et courant à travers la maison, +elle montrait ses prix à tout venant, et finit par les passer assez +rudement sous les yeux d'Ottilie. + +--Tu as bien mal dirigé ton char aujourd'hui, lui dit-elle d'un air +moqueur. + +Sa cousine lui répondit avec calme que ce n'était pas la dernière +distribution des prix. + +--Et que t'importe! tu n'en seras pas moins toujours la dernière, +s'écria votre trop heureuse fille en s'éloignant d'un bond. + +Tout autre que moi aurait pu croire qu'Ottilie était parfaitement +indifférente, mais le sentiment vif et pénible contre lequel elle +luttait se trahit à mes yeux par la couleur inégale de son visage. Je +remarquai que sa joue droite venait de pâlir et que la gauche s'était +couverte d'un vif incarnat. Je tirai la maîtresse du pensionnat à +l'écart et je lui communiquai mes craintes sur l'état de cette jeune +fille qu'elle avait si cruellement blessée. Elle reconnut la faute +qu'elle avait commise, et nous convînmes ensemble que je vous +prierais, en son nom, de rappeler Ottilie près de vous, pour quelque +temps du moins, car mademoiselle votre fille ne tardera pas à nous +quitter. Alors tout sera oublié, et votre intéressante nièce pourra, +sans inconvénient, revenir dans notre maison où elle sera traitée avec +tous les égards qu'elle mérite. + +Permettez-moi maintenant, Madame, de vous donner un avis important. Je +n'ai jamais entendu Ottilie exprimer un désir et encore moins formuler +une prière pour obtenir quelque chose, mais parfois il lui arrive de +refuser de faire ce qu'on lui demande; alors elle accompagne ce refus +d'un geste irrésistible dès qu'on en comprend la portée. Ses deux +mains jointes, qu'elle élève d'abord vers le ciel, se rapprochent +insensiblement de sa poitrine, tandis que son corps se penche en avant +et que son regard prend une expression si suppliante que l'esprit le +plus indifférent, le coeur le plus insensible devrait comprendre que +ce qu'on lui a demandé, n'importe à quel titre, lui est en effet +impossible. Si jamais vous la voyez ainsi devant vous, ce qui n'est +pas présumable, oh! alors, Madame, souvenez-vous de moi et ménagez la +pauvre Ottilie. + + * * * * * + +Pendant cette lecture Édouard avait souri malignement; parfois même +il avait hoché la tête d'un air de doute, et s'était interrompu pour +faire des observations ironiques. + +--En voilà assez! s'écria-t-il enfin, tout est décidé, ma chère +Charlotte, tu vas avoir une aimable compagne. Cela m'enhardit à te +communiquer mon projet. Écoute-moi bien: Le Capitaine a besoin que je +le seconde dans ses travaux, et je désire m'établir dans l'aile gauche +qu'il habite, afin de pouvoir lui consacrer les premières heures de la +matinée et les dernières de la soirée qui sont les plus favorables +au travail. Cet arrangement te procurera en même temps l'avantage de +pouvoir installer ta nièce commodément auprès de toi. + +Charlotte ne s'opposa point à ce désir, et le Baron peignit avec feu +la vie délicieuse qu'ils allaient mener désormais. + +--Sais-tu bien, ma chère Charlotte, dit-il en s'interrompant tout +à coup, que c'est bien aimable de la part de ta nièce d'avoir mal +précisément au côté gauche de la tête, car je souffre fort souvent du +côté droit. Si nos accès nous prennent quelquefois en même temps, je +m'appuierai sur le coude droit, elle sur le coude gauche, et nos têtes +suivront chacune une direction opposée. Te fais-tu une juste idée de +la suave harmonie d'un pareil tableau? + +Le Capitaine assura en riant que cette opposition apparente pourrait +finir par un rapprochement dangereux. + +--Ne songe qu'à toi, mon cher ami, s'écria gaiement Édouard, oui, oui, +surveille-toi de près, garde-toi du _D_; que deviendrait le _B_, si on +lui arrachait son _C_? + +--Il me semble, dit Charlotte, que sa position ne serait ni +embarrassante ni malheureuse. + +--C'est juste, répondit Édouard, il reviendrait tout entier à son _A_ +chéri. + +Et se levant vivement, il pressa sa femme dans ses bras. + + + + +CHAPITRE VI. + + +La voiture qui ramenait Ottilie venait d'entrer dans la cour du +château, et Charlotte s'empressa d'aller recevoir l'aimable enfant qui +se prosterna devant elle et enlaça ses genoux. + +--Pourquoi t'humilier ainsi? dit Charlotte en la relevant d'un air +embarrassé. + +--Je n'ai pas l'intention de m'humilier, répondit Ottilie, sans +changer de position; mais j'aime à me rappeler le temps où ma tête +s'élevait à peine à vos genoux, car alors déjà j'étais sûre de votre +tendresse maternelle. + +Charlotte l'attira sur son coeur, puis elle la présenta à son mari +et au Capitaine qui la reçurent avec une politesse affectueuse. Elle +était belle, et la beauté trouve toujours et partout un accueil +favorable. + +Ottilie écouta attentivement, mais elle ne prit aucune part à la +conversation. + +Le lendemain matin Édouard dit à sa femme: + +--Ta nièce est très-aimable et sa conversation est fort amusante. + +--Fort amusante? mais elle n'a pas ouvert la bouche, répondit +Charlotte en riant. + +--C'est singulier! murmura le Baron, comme s'il cherchait à recueillir +ses souvenirs. + +Quelques indications générales sur les habitudes et les allures de +la maison, suffirent à Ottilie pour la mettre bientôt à même de +la diriger sans le secours de sa tante. Saisissant avec un tact +merveilleux ce qui pouvait être agréable à chacun, elle donnait des +ordres sans avoir l'air de commander; on lui obéissait avec plaisir, +et lorsqu'elle s'apercevait d'un oubli ou d'une négligence, elle +y remédiait sans gronder et en faisant elle-même ce qu'elle avait +ordonné de faire. + +Ses fonctions de ménagère lui laissant beaucoup d'heures de loisir, +elle pria sa tante de lui aider à les employer à la continuation +des études qui, au pensionnat, occupaient toutes ses journées. Elle +travaillait avec ordre, et de manière à confirmer tout ce que le +professeur avait dit de ses facultés intellectuelles. Pour donner +plus d'assurance à sa main, Charlotte lui glissait des plumes déjà +fatiguées, mais la jeune fille les retaillait aussitôt pour les rendre +dures et pointues. + +Les dames étaient convenues de ne parler entre elles qu'en français; +c'était un moyen d'exercer Ottilie en cette langue qui semblait avoir +le pouvoir de la rendre plus communicative, parce qu'en employant cet +idiome, elle accomplissait le devoir qu'on lui avait imposé de se le +rendre plus familier par la pratique. Quand elle s'en servait, elle +disait souvent plus qu'elle n'en avait l'intention. Le tableau +spirituel, quoique toujours bienveillant, qu'elle faisait de la vie et +des intrigues du pensionnat, amusa beaucoup Charlotte; et la bonté +qui dominait dans tous ses récits et que sa conduite justifiait, lui +prouva que bientôt cette jeune fille serait pour elle une amie aussi +sûre que fidèle. + +Voulant comparer les rapports du professeur et de la sous-maîtresse +sur Ottilie avec ce que cette enfant disait et faisait sous ses yeux, +Charlotte relisait souvent ces rapports. Selon ses principes, on +ne pouvait jamais apprendre trop tôt à connaître le caractère des +personnes avec lesquelles on devait vivre, parce que c'est le seul +moyen de savoir ce que l'on peut craindre ou espérer de leur part; +quels travers il faut se résigner à pardonner, et de quels défauts +il est possible de les corriger. Cet examen ne lui apprit rien de +nouveau; mais ce qu'elle savait sur son compte lui devint plus clair +et elle y attacha plus d'importance. Ce fut ainsi que la trop grande +sobriété de cette enfant lui donna des inquiétudes sérieuses. + +S'occupant avant tout de la toilette de sa nièce, Charlotte exigea +qu'elle mît plus d'élégance et de richesse dans sa mise. + +A peine lui eut-elle exprimé ce désir, que la jeune fille tailla +elle-même les belles étoffes qu'elle avait refusé d'employer au +pensionnat, et elle leur donna les formes les plus gracieuses et les +plus variées. Ces vêtements à la mode rehaussaient les charmes de sa +personne. Les grâces naturelles embellissent les costumes les plus +simples; mais lorsqu'une femme douée de ces grâces y ajoute des +parures bien choisies et souvent renouvelées, ces séduisantes qualités +semblent se multiplier et varier sous nos yeux. + +Cette innocente coquetterie qui n'était chez Ottilie que l'effet +de l'obéissance, lui valut l'attention spéciale d'Édouard et du +Capitaine; tous deux éprouvaient en la regardant un plaisir doux et +bienfaisant. Si, par sa magnifique couleur, l'émeraude réjouit la vue +et exerce sur cet organe une influence salutaire, pourquoi la beauté +de la forme humaine n'agirait-elle pas en même temps et avec une +puissance irrésistible sur tous nos sens et même sur nos facultés +morales? La simple contemplation de cette beauté ne suffit-elle pas +pour nous faire croire que nous sommes à l'abri de tout mal, et pour +nous mettre en harmonie avec l'univers et avec nous-même? + +Le séjour d'Ottilie au château y amena plus d'un changement favorable +pour tous. Les deux amis ne se faisaient plus attendre pour les heures +des repas ou des promenades; ils se montraient, surtout, beaucoup +moins empressés à quitter la table, et ne parlaient jamais que de +choses qui pouvaient intéresser ou amuser la jeune fille. Ce désir de +lui être agréable se révélait aussi dans le choix des lectures qu'ils +faisaient à haute voix; ils poussaient même l'attention jusqu'à +suspendre ces lectures, dès qu'elle s'éloignait, et ils ne les +reprenaient que lorsqu'elle rentrait au salon. + +Ce changement n'avait point échappé à Charlotte: aussi désirait-elle +savoir lequel des deux hommes l'avait principalement amené, et se +mit-elle à les observer avec une attention scrupuleuse; mais elle ne +découvrit rien, sinon que tous deux étaient devenus plus sociables, +plus doux et plus communicatifs. + +Ottilie avait appris à connaître les habitudes et même les manies +et les caprices de chacune des personnes au milieu desquelles elle +vivait. Devinant mieux qu'elles-mêmes ce qui pouvait leur être +agréable, elle accomplissait leurs souhaits sans leur donner le temps +de les exprimer; un mot, un geste, un regard suffisait pour la +guider. Cette persévérance active resta cependant toujours calme et +tranquille. Le service le plus régulier se faisait par ses ordres, +et souvent par elle-même, sans aucune apparence d'empressement ou +d'inquiétude. Sa démarche était si légère, qu'on ne l'entendait ni +s'en aller, ni revenir; et ses allures, quoique toujours paisibles, +étaient si gracieuses, que nos amis se sentaient heureux en la voyant +se mouvoir sans cesse pour prévenir leurs désirs. Cette obligeance +infatigable, ces attentions permanentes devaient nécessairement plaire +à Charlotte, ce qui ne l'empêcha pas de remarquer que, sur un point du +moins, sa jeune parente poussait la prévenance trop loin, et elle lui +en fit l'observation. + +--C'est sans doute une attention fort aimable, lui dit-elle, que de se +baisser à l'instant pour relever un objet qu'une personne placée près +de nous a laissé tomber par mégarde; mais, dans la bonne société, +cette attention est soumise à certaines règles de bienséance qu'il +faut respecter. Tu es si jeune encore que tu peux, sans inconvénient, +rendre à toutes les femmes ce petit service que l'on doit toujours aux +personnes âgées ou d'un rang élevé. Envers ses pareils, il est une +gracieuse politesse; envers ses inférieurs, il devient une preuve de +bonté et d'humanité; mais il est une inconvenance de la part d'une +femme envers des hommes encore jeunes, quel que soit leur rang. + +--Je ferai tout mon possible pour ne plus m'en rendre coupable, +répondit Ottilie. Permettez-moi cependant de mériter à l'instant même +votre pardon de cette mauvaise habitude, en vous racontant comment je +l'ai contractée: + +J'ai retenu fort peu de choses du cours d'histoire qu'on m'a fait +faire au pensionnat, parce que je ne concevais pas à quoi cette +science pouvait m'être utile; les faits isolés, seuls, sont restés +dans ma mémoire et je vais vous en citer un: + +Lorsque Charles Ier, roi d'Angleterre, se trouva devant ses prétendus +juges, la pomme d'or de la canne qu'il tenait à la main se détacha et +tomba par terre. Accoutumé à voir, en pareille circonstance, tout +le monde s'empresser autour de lui, il regarda avec une surprise +douloureuse les hommes au milieu desquels il se trouvait en ce moment, +et dont pas un ne songea à relever cette pomme. Il fut obligé delà +ramasser lui-même. + +Je ne sais si j'ai eu tort ou raison: mais cette anecdote m'a si +fortement impressionnée, la position de ce roi m'a paru si cruelle, +qu'il m'est presque impossible de voir tomber quelque chose sans +le relever à l'instant. Cependant, puisque cela n'est pas toujours +convenable, je me surveillerai désormais; car, ajouta-t-elle en +souriant, je ne pourrais pas expliquer ma conduite à tout le monde, +comme je viens de le faire avec vous, en racontant mon anecdote. + +Le Baron et le Capitaine continuèrent à s'occuper de la réalisation +de leurs projets de réforme et d'embellissement; et souvent des +circonstances imprévues leur en suggérèrent de nouveaux. + +Un jour qu'ils traversaient le village, ils ne purent s'empêcher de +remarquer qu'il offrait un contraste aussi frappant que désagréable +avec les jolis villages suisses dont ils avaient souvent admiré +ensemble l'aspect riant et propre. Le Capitaine fit observer à +son ami, que l'ordre et la propreté résultent naturellement de la +nécessité d'utiliser un espace étroit. + +--Tu n'as sans doute pas oublié, continua-t-il, que pendant notre +tournée en Suisse, tu t'es promis d'établir, dans tes domaines, des +hameaux semblables à ceux que tu y avais remarqués. Cette ressemblance +ne devait pas consister dans la construction, mais dans l'ordre et la +propreté qui règnent dans les chalets? + +--Je m'en souviens fort bien, répondit Édouard, et je crois qu'il +serait facile de réaliser cette intention. La montagne qui porte le +château descend en angle saillant jusqu'au village, et ce village +forme un demi-cercle assez régulier, à travers lequel serpente le +ruisseau. Malheureusement chaque pluie d'orage fait sortir ce ruisseau +de son lit; nos paysans se défendent contre ces petites inondations +chacun à sa façon; loin de s'aider mutuellement, ils prennent à tâche +de se contrarier et de se nuire. Nous venons de nous convaincre par +nous-mêmes des inconvénients qui résultent de ce défaut d'harmonie. +Presque à chaque maison, nous sommes forcés de descendre ou de monter +brusquement; et s'il était tombé de l'eau cette nuit, nous marcherions +tantôt sur des amas de grosses pierres, tantôt sur des poutres +entassées ou sur des planches vacillantes, et souvent même dans des +mares bourbeuses. Si ces gens-là voulaient me seconder, il serait +facile d'enfermer le ruisseau dans un lit muré, d'unir la route et +d'élever des trottoirs de chaque côté des maisons; par là nous ferions +disparaître la foule de petits inconvénients qui empoisonnent leur +vie, et donnent à leurs habitations et à l'ensemble du village un air +de malpropreté et de confusion qui attriste. + +--Nous pourrions essayer du moins, dit le Capitaine, en laissant errer +ses regards autour de lui; car déjà sa pensée calculait les avantages +et les difficultés qu'offrait la situation du terrain. + +--Je n'aime pas à avoir affaire aux paysans, surtout dans les cas où +je ne puis pas leur donner des ordres positifs, répliqua Édouard. + +--Tu n'as pas tort, répondit le Capitaine, et je conviens que de +semblables entreprises m'ont causé plus d'un chagrin. Les hommes +comprennent en général très-difficilement l'importance d'un petit +sacrifice en faveur d'un grand avantage; il est rare de tendre vers un +but sans dédaigner les moyens qui peuvent y conduire. Souvent même +ils se trompent aussi complètement sur les moyens que sur le but. +Persuadés qu'il faut remédier au mal à la place où ils le voient et +où ils le sentent, ils s'inquiètent fort peu du point d'où part +son action malfaisante. Au reste, ce point est presque toujours +insaisissable pour la multitude dont l'intelligence, souvent +très-grande pour l'instant actuel, ne va jamais jusqu'à prévoir le +lendemain. Ajoute à cela que les réformes qui favorisent le bien-être +général froissent toujours quelques intérêts particuliers, et tu +comprendras sans peine pourquoi il est si difficile de les exécuter +quand on n'est pas armé du pouvoir d'une souveraineté absolue. + +Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, un homme robuste, d'un extérieur +effronté, leur demanda l'aumône. Édouard, qui n'aimait pas à être +interrompu, chercha plusieurs fois à s'en débarrasser tranquillement +et finit par l'apostropher avec emportement. Le mendiant se retira +à petits pas et en injuriant les deux amis, il poussa même l'audace +jusqu'à les menacer de Dieu et des lois, qui, disait-il, protègent le +mendiant aussi bien que le grand seigneur. Il ajouta que lorsqu'on +avait le coeur dur on pouvait refuser un pauvre, mais qu'on n'avait +pas le droit de l'insulter. + +La colère aurait, sans doute, fait commettre au Baron +quelqu'imprudence, si son ami n'avait pas cherché à le calmer. + +--Que ce fâcheux incident, lui dit-il, devienne pour nous une leçon +utile; prenons une mesure sage et prudente qui en rende le retour +impossible. Tu ne peux te dispenser de faire l'aumône aux pauvres +qui passent tes terres; mais il n'est ni nécessaire ni prudent de +distribuer tes dons toi-même ni chez toi. Il faut être juste et modéré +en tout, même dans la bienfaisance: des dons trop fréquents et trop +considérables sont plutôt un appât qu'un secours pour le pauvre, +tandis qu'il est juste et bon de lui apparaître parfois sur la route, +sous la forme d'un hasard heureux qui lui procure un soulagement +momentané. J'ai conçu à ce sujet un projet dont la situation du +château et du village rend l'exécution très-facile. Le cabaret est +situé à l'une des extrémités du village, à l'autre demeure un vieux +couple honnête et sédentaire; dépose dans ces deux maisons une petite +somme que tu renouvelleras périodiquement, et dont chaque mendiant qui +passera aura sa part; il faudra surtout qu'elle lui soit remise non en +entrant, mais en sortant du village. + +--Viens, dit Édouard, et arrangeons cela à l'instant. Il sera temps +plus tard de nous occuper des détails. + +Ils se rendirent aussitôt chez l'aubergiste, puis chez le vieux +couple, et la sage mesure proposée par le Capitaine eut un +commencement d'exécution. + +--Tu viens de me prouver de nouveau, dit le Baron en reprenant le +chemin du château, que tout en ce monde dépend d'une bonne pensée et +d'une forte résolution. C'est ainsi qu'en jugeant sainement et au +premier coup d'oeil les promenades et les plantations de ma femme, tu +m'as suggéré des idées pour corriger ses méprises. Je me suis empressé +de les lui communiquer et ... + +--Oh! je m'en suis aperçu, interrompit le Capitaine en riant, et tu as +fait là une grande faute, car tu l'as offensée, blessée même sans +la convaincre. Depuis le jour où tu lui as fait cette imprudente +révélation, elle a entièrement abandonné des travaux qui lui +procuraient une distraction agréable. N'as-tu pas remarqué qu'elle ne +nous mène plus jamais dans la cabane de mousse, qu'elle visite parfois +en secret avec Ottilie? + +--Cette petite bouderie ne me décourage point. Quand j'ai la certitude +qu'un projet est utile et bon, je n'ai de repos que lorsqu'il est +exécuté. Avec un peu d'adresse et beaucoup de prévenances, nous +parviendrons facilement à faire adopter à Charlotte nos manières de +voir. Montrons-lui d'abord la nouvelle carte de mes domaines que tu +viens d'achever. Tu arriveras ensuite avec des dessins et des gravures +représentant des établissements et des promenades qui pourraient +trouver place sur ce plan. Commençons par des suppositions et des +plaisanteries qu'il nous sera facile de convertir en entreprises +réelles. + +D'après cette convention, on chercha les livres dans lesquels se +trouvaient les plans de la contrée, sous le rapport rural, et dans +son état naturel, puis on indiqua sur des feuilles séparées les +changements que l'art pourrait lui faire subir, en profitant sagement +des avantages qu'elle offrait déjà , et en créant des beautés +nouvelles. Le passage de ces suppositions à leur réalisation devenait +facile. + +C'était une occupation agréable que de prendre la carte du Capitaine +pour base de tous ces projets; mais on ne s'arracha qu'avec peine +aux premières idées d'après lesquelles Charlotte avait dirigé ses +plantations. On finit cependant par trouver une route plus facile pour +arriver au haut de la montagne. Sur le penchant de cette montagne, à +l'entrée d'un petit bois, on se proposa de construire une maison d'été +qui devait communiquer avec le château, par la vue du moins; car il +était convenu que des fenêtres de l'une, le regard embrasserait +l'autre. + +Après avoir bien pris ses mesures, le Capitaine parla de nouveau d'un +chemin à travers le village, et d'un mur qui maintiendrait le ruisseau +dans son lit. + +--Un chemin plus commode creusé dans la montagne, dit-il, me fournira +les pierres nécessaires pour ce mur. Dès que les entreprises se +tiennent et s'enchaînent, tout se fait plus facilement, plus vite et à +moins de frais. + +--Le reste me regarde dit Charlotte. Il faudra, avant tout, se faire +une juste idée des dépenses; lorsque nous serons d'accord sur ce +point, nous les diviserons, sinon par semaine, du moins par mois. La +caisse sera sous ma direction, je paierai les mémoires et je tiendrai +les comptes. + +--Il paraît, dit Édouard en souriant, que tu n'as pas beaucoup de +confiance en notre modération? + +--J'en conviens, mon ami. Les femmes accoutumées à se dominer +toujours, savent beaucoup mieux que vous autres, Messieurs, renfermer +leurs volontés et leurs désirs dans les bornes de la raison et du +devoir. + +Les mesures préliminaires furent bientôt prises et les travaux +commencèrent. Le Capitaine les dirigea seul, et Charlotte, que la +curiosité amenait sans cesse sur les lieux où s'exécutaient ces +travaux, ne tarda pas à se convaincre de la supériorité de cet homme +dans lequel, jusque là , elle n'avait vu qu'un être ordinaire. De son +côté le Capitaine, en voyant plus souvent et plus intimement la femme +de son ami, apprit à la connaître et à l'apprécier. Tous deux se +demandaient des conseils et des avis, ils se communiquaient les motifs +de leurs manières de voir, et bientôt ils n'avaient plus qu'une seule +et même opinion. + +Il en est des affaires et des relations sociales comme de la danse: +les personnes qui vont toujours en mesure ensemble se deviennent +bientôt indispensables, et se sentent entraînées l'une vers l'autre +par une bienveillance réciproque. Charlotte était tellement sous +l'empire de ce charme, qu'elle n'éprouva ni chagrin ni regret lorsque +le Capitaine détruisit un de ses lieux de repos favoris, et qu'elle +s'était plue à décorer de toutes les beautés champêtres. Cette +retraite gênait son ami dans l'exécution de ses plans, et elle y +renonça sans chagrin. + + + + +CHAPITRE VII. + + +Tandis que le Capitaine et Charlotte se rapprochaient toujours plus +intimement, un tendre penchant entraînait Édouard vers Ottilie. Cette +affection naissante lui avait fait remarquer que la belle enfant, si +prévenante pour tout le monde, n'en avait pas moins trouvé le moyen de +s'occuper de lui plus et autrement que des autres. Elle connaissait +les mets qu'il préférait, et savait, au juste, la quantité de sucre +qu'il lui fallait pour une tasse de thé. Jamais elle n'oubliait de le +garantir des courants d'air dont il avait une crainte exagérée, qui +amenait plus d'une altercation désagréable entre lui et sa femme; car +Charlotte ne trouvait jamais les appartements assez aérés. + +Dans les pépinières et dans les jardins, à la promenade et à la +maison, partout, enfin, Ottilie prévenait les désirs d'Édouard: +semblable à un génie protecteur, elle éloignait les objets qui +auraient pu lui déplaire, et ne mettait jamais à sa portée que ce +qu'elle savait lui être agréable. Aussi ne se sentait-il vivre +qu'à ses côtés, et près de lui la silencieuse jeune fille devenait +communicative. + +Le caractère du Baron avait conservé quelque chose d'enfantin et de +naïf, parfaitement en rapport avec l'extrême jeunesse d'Ottilie. Tous +deux aimaient à se rappeler l'époque où ils s'étaient vus pour la +première fois, et qui se rattachait aux amours de Charlotte et +d'Édouard. Ottilie soutenait qu'elle les avait admirés alors, comme +le plus beau couple de la ville et de la cour; et quand son ami +lui répondait qu'alors elle était encore trop enfant pour avoir pu +conserver un souvenir net et clair de ce passé, elle lui racontait le +fait suivant, que lui aussi n'avait point oublié: + +Un soir le Baron était entré brusquement chez Charlotte, et la petite +Ottilie, qui se trouvait près de sa belle tante, se réfugia dans ses +bras, par enfantillage, par timidité, disait elle; mais son coeur +ajoutait tout bas que la beauté du jeune homme l'avait si vivement +émue, qu'elle craignait de trahir cette émotion en s'exposant à ses +regards. + +Tout entiers à leurs nouvelles relations, Édouard et son ami +négligèrent la correspondance et la tenue des livres, dont ils +s'étaient d'abord occupés avec tant de zèle. La marche des affaires +leur fit enfin comprendre la nécessité de reprendre ces travaux. +Ils se donnèrent rendez-vous au bureau, où ils trouvèrent le vieux +secrétaire que le défaut de direction avait fait retomber dans son +ancienne apathie. Ne se sentant pas la force de travailler eux-mêmes, +ils l'accablèrent de besogne, ce qui acheva de le décourager: pour le +ranimer par leur exemple, le Capitaine se mit à rédiger un mémoire sur +les nouvelles réformes à faire, et Édouard se disposa à répondre à +quelques-unes des lettres reçues depuis longtemps; mais il fut si +peu satisfait de sa rédaction, qu'il déchira plusieurs fois ses +brouillons, et finit par demander l'heure à son ami. + +Pour la première fois depuis bien des années, le Capitaine avait +oublié de monter sa montre chronométrique, et tous deux sentirent que +le cours des heures commençait à leur devenir indifférent. + +Si sous certains rapports l'activité des hommes diminuait, celle des +dames semblait s'augmenter chaque jour. + +Lorsqu'une passion naissante ou contrariée vient se mêler aux allures +habituelles d'une famille, la fermentation que cause ce nouvel élément +reste toujours si longtemps imperceptible, que l'on ne s'en aperçoit +que lorsqu'il est trop tard pour l'arrêter. + +Les liens nouveaux qui commençaient à se former entre nos quatre +amis produisirent d'abord les résultats les plus heureux; les coeurs +s'épanouissaient et les penchants particuliers s'annonçaient sous la +forme d'une bienveillance générale. Chaque couple se sentait heureux +et s'applaudissait du bonheur de l'autre. De semblables situations +élèvent l'esprit, dilatent le coeur et donnent à toutes les facultés +intellectuelles un vague désir de l'immense, un pressentiment de +l'infini. + +Nos amis subirent cette loi jusque dans les circonstances les plus +insignifiantes; ils se confinèrent beaucoup moins souvent au château, +et poussèrent leurs promenades beaucoup plus loin qu'à l'ordinaire. +Édouard et Ottilie prenaient presque toujours le devant, tantôt pour +aller chercher une voiture, et tantôt pour découvrir des lieux de +repos inconnus. Le Capitaine et Charlotte suivaient sans défiance +et sans inquiétude les traces des deux aventuriers; souvent ils les +oubliaient complètement, tant leur conversation calme et grave en +apparence avait de charme pour eux. + +Un jour ils dirigèrent leur promenade vers l'auberge du village, +passèrent les ponts et arrivèrent auprès des étangs dont ils suivirent +les bords que fermaient les collines boisées jusqu'au point où des +rochers arides les rendaient impraticables. Il paraissait impossible +de pousser la promenade plus loin. Édouard cependant gravit la +montagne avec Ottilie; car il savait que dans cette agreste solitude +il trouverait un moulin aussi remarquable par sa situation que par +l'ancienneté de sa structure. + +Après avoir erré pendant quelque temps au milieu de rochers couverts +de mousse, il s'aperçut qu'il s'était égaré, ce qui l'inquiéta +d'autant plus, qu'il n'osa l'avouer à sa compagne. Heureusement il ne +tarda pas à entendre le bruit du traquet du moulin et le bruissement +d'un torrent. En suivant la direction de ce bruit, ils s'avancèrent +sur la pointe d'un roc d'où ils aperçurent à leurs pieds, au fond d'un +ravin que traversait un ruisseau rapide, une noire et antique maison +de bois ombragée par des arbres centenaires et des rochers à pic. +Ottilie se décida courageusement à descendre vers cet abîme, Édouard +marcha devant elle; se retournant à chaque instant, il admirait +l'équilibre gracieux avec lequel cette jeune fille se balançait, pour +ainsi dire, au-dessus de sa tête; mais dès que les pierres qui lui +servaient de marches se trouvaient à des distances trop éloignées, +il lui tendait la main et elle y posait la sienne. Parfois même elle +s'appuyait sur son épaule, et alors il lui semblait qu'un être céleste +daignait le toucher pour se mettre en rapport avec lui. Dans son +exaltation, il aurait voulu la voir chanceler, afin d'avoir un +prétexte pour la recevoir dans ses bras et la presser sur son coeur, +et cependant il n'aurait pas osé appuyer sa poitrine sur la sienne; il +aurait craint non-seulement de l'offenser, mais même de la blesser. + +Nous ne tarderons pas à apprendre à connaître la cause de cette +crainte. + +Arrivé enfin au moulin, il s'assit en face d'Ottilie devant une petite +table sur laquelle la meunière venait de placer une jatte de lait, +tandis que le meunier courait au-devant de Charlotte et du Capitaine +pour les amener par un sentier commode et sûr. + +Après avoir contemplé un instant en silence sa charmante compagne, +Édouard lui dit avec un trouble visible: + +--J'ai une grâce à vous demander, chère Ottilie, et si vous croyez +devoir me la refuser, pardonnez-moi, du moins, de ne pas avoir eu le +courage de me taire. Vous portez sur votre poitrine le portrait de +votre père, homme excellent que vous avez à peine connu, et qui, +certes, mérite une place sur votre coeur; mais le médaillon est si +grand ... je tremble quand vous prenez un enfant sur vos bras, quand +la voiture penche, quand un valet passe trop près de vous, quand vous +marchez sur un sentier raboteux ... Si le verre venait à se briser!... +Cette idée me torture sans cesse!... J'ai souffert horriblement tout +à l'heure en vous voyant descendre les rochers ... Ne bannissez pas ce +portrait de votre pensée, donnez-lui la place la plus belle dans votre +chambre, au chevet de votre lit; mais éloignez-le de votre sein ... +Ma crainte est exagérée peut-être, mais il m'est impossible de la +surmonter. + +Ottilie l'avait écouté en silence et les yeux fixés vers la terre. Dès +qu'il cessa de parler, elle détacha le portrait de la chaîne qui le +retenait, le pressa contre son front, leva les yeux vers le ciel +plutôt que vers son ami, et lui remit le médaillon sans hésitation et +sans empressement. + +--Prenez-le, lui dit-elle, vous me le rendrez quand nous serons de +retour au château, ou plutôt, lorsque je lui aurai trouvé une place +convenable dans ma chambre. Voilà tout ce que je puis faire pour vous +prouver que je sais apprécier votre bienveillante sollicitude. + +Édouard n'osa appuyer ses lèvres sur le médaillon; mais il saisit la +main de la jeune fille et la porta sur ses yeux. C'étaient les deux +plus belles mains qui se fussent jamais unies. Il lui semblait qu'une +barrière mystérieuse qui, jusque là , l'avait séparé d'elle, venait de +disparaître pour toujours. + +Le meunier revint en ce moment suivi de Charlotte et du Capitaine. Les +amis se retrouvèrent avec plaisir: on se rafraîchit en buvant du lait, +on se reposa sur le gazon, et le temps s'écoula au milieu d'une douce +conversation. + +Il fallut songer au retour. Suivre le chemin que le meunier avait fait +prendre à Charlotte et au Capitaine, eût été trop monotone, Édouard +proposa un sentier qui conduisait à travers les rochers jusque sur les +bords de l'étang. On le prit sans hésiter, et tous eurent lieu d'en +être satisfaits. Cette route, quoique fatigante, n'avait rien de +dangereux, et offrait à chaque instant les points de vue les plus +pittoresques et les plus inattendus. Ici s'étendaient des villages, +des bourgs et des prairies; là , des collines boisées s'échelonnaient +avec grâce, et plus loin une charmante métairie se cachait au milieu +des arbres qui couronnaient la plus haute de ces collines. + +Un bois touffu borna tout à coup la vue, et lorsque nos promeneurs +l'eurent traversé, ils se trouvèrent, à leur grande satisfaction, sur +la montagne en face du château, et à la place où, d'après les plans du +Capitaine, devait bientôt s'élever une jolie maison d'été. Après une +courte halte, on descendit jusqu'à la cabane de mousse, et, pour la +première fois, les quatre amis s'y trouvèrent réunis. La conversation +roula naturellement sur les difficultés du terrain que l'on venait de +parcourir. Le Capitaine assura que rien n'était plus facile que d'y +tracer une route commode et pittoresque. Chacun donna son opinion sur +cette route, et les imaginations s'exaltèrent au point que, de la +pensée du moins, on la voyait déjà finie, et l'on s'y promenait avec +délices. Charlotte détruisit tout à coup ces rêves charmants en +calculant la dépense qu'occasionnerait un pareil travail. + +--Il sera facile de lever cette difficulté, répliqua Édouard: la +petite métairie si pittoresquement située sur la colline ne me +rapporte presque rien, je la vendrai, et ce capital, employé à nous +procurer un plaisir de tous les jours, sera mieux placé que dans ce +bien dont j'ai tant de peine à me faire payer le mince fermage. + +Charlotte ne trouva plus d'objection à faire, et le Capitaine proposa +de vendre les terres en détail, afin d'en tirer une somme plus forte. +Les tracasseries inséparables d'un pareil morcellement effrayèrent +Édouard et l'on décida, d'un commun accord, que la métairie serait +vendue à un bon fermier qui la désirait depuis longtemps. On savait +qu'il faudrait lui accorder des termes, ce qui était facile, puisqu'on +pouvait régler la marche des travaux d'après les époques du paiement. + +A peine nos amis furent-ils de retour au château, que le Capitaine +étala ses plans et ses cartes sur une grande table; on les consulta +afin d'harmoniser les nouveaux projets avec les anciens. Plusieurs +changements étaient en effet devenus indispensables; mais la place +de la maison d'été resta irrévocablement fixée sur le penchant de la +montagne en face du château. + +Ottilie qui ne se permettait jamais de donner son avis avait gardé un +profond silence. Le Baron poussa devant elle les cartes et les plans +que le Capitaine ne semblait avoir étalés que pour Charlotte, et la +pria si instamment et avec tant de bonté de dire sa pensée, puisque +rien n'était fait encore, qu'elle se laissa entraîner. + +--C'est là , dit-elle, en posant le bout de son doigt sur le point le +plus élevé de la montagne, oui, c'est là que je ferais construire la +maison d'été. Il est vrai qu'on n'y verrait pas le château, mais on +jouirait d'un avantage réel, celui d'avoir sous ses yeux des sites +nouveaux et des objets tout à fait différents de ceux que nous voyons +tous les jours ici. Sur cette plate-forme, la vue est vraiment +admirable; j'en ai été frappée, et cependant je n'ai fait qu'y passer. + +--Elle a raison, s'écria Édouard, comment cette idée ne nous est-elle +pas venue? N'est-ce pas, Ottilie, continua-t-il en posant à son tour +le doigt sur la carte, c'est bien là que doit s'élever la maison +d'été? + +Ottilie fit un signe affirmatif, et le Baron traça un grand carré +long, au crayon, sur le point indiqué. Le Capitaine se sentit blessé +au coeur en voyant ainsi salir sa carte si soigneusement dessinée et +lavée. Il se contint cependant, et eut même la générosité d'approuver +l'avis d'Ottilie. + +--Oui, oui, dit-il, ce n'est pas seulement pour prendre une tasse de +café ou pour manger un poisson avec plus d'appétit qu'à l'ordinaire +qu'on fait de longues promenades et qu'on construit des maisons de +campagne. Nous demandons de la variété et des objets nouveaux. Tes +ancêtres, mon cher Édouard, ont sagement placé ce château à l'abri des +vents et à la portée de toutes les choses nécessaires à la vie. Une +demeure spécialement consacrée aux parties de plaisir ne saurait être +mieux située que sur la plate-forme qu'Ottilie vient de désigner; nous +y passerons certainement des heures fort agréables. + +Édouard était triomphant, la certitude que l'idée de sa jeune amie +était réellement bonne, le rendait plus fier et plus heureux que s'il +avait eu lui-même cette idée. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +Dès le lendemain matin, le Capitaine visita le lieu indiqué, et il le +trouva en effet le seul convenable. Dans le courant de la journée, il +y conduisit ses amis; on fit et on refit des dessins, des plans et des +calculs, puis on s'occupa sérieusement de la vente de la métairie. Ce +fut ainsi que les deux hommes se trouvèrent jetés de nouveau dans une +vie active et agitée. + +L'anniversaire de la naissance de Charlotte n'était pas très-éloigné, +et le Capitaine chercha à persuader à son ami qu'il était de son +devoir de célébrer ce jour en faisant poser à sa femme la première +pierre de la maison d'été. Connaissant l'aversion du Baron pour ces +sortes de solennités, il s'était attendu à une vive opposition; mais +Édouard céda sans difficultés. Il s'était dit à lui-même qu'une fête +en l'honneur de sa femme, l'autoriserait à en donner une plus tard +pour célébrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie. + +Tant d'entreprises projetées, qui toutes avaient déjà un commencement +d'exécution, occupèrent sérieusement Charlotte; parfois même elles lui +causèrent de graves inquiétudes, et alors elle passait une partie de +ses journées à calculer les dépenses probables en les comparant à +l'état de leur fortune. On se voyait peu pendant le jour, mais le soir +on se cherchait avec plus d'empressement. + +Pendant ce temps Ottilie acheva de s'assurer, sans le savoir, le +gouvernement absolu de la maison; et pouvait-il en être autrement? La +nature l'avait créée pour la vie domestique, l'intérieur du ménage +était son univers, là seulement elle se sentait heureuse et libre. +Le Baron ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne se prêtait que par +complaisance aux longues excursions, et qu'elle aimait, surtout, à +revenir le soir assez tôt pour diriger et surveiller les apprêts du +souper. Toujours empressé de prévenir ses moindres désirs, il abrégea +les heures de promenades, et remplit les soirées par la lecture de +poésies passionnées dont il augmentait le charme dangereux par la +chaleur de son débit. + +Une convention tacite semblait avoir fixé la place que chacun des +quatre amis devait occuper pendant ces lectures: Charlotte était +assise sur le canapé; Ottilie, en face d'elle sur une chaise, avait +le Capitaine à sa gauche et Édouard à sa droite. Quand il lisait, il +poussait la bougie du côté de la jeune fille qui s'approchait toujours +plus près de lui, et suivait les lignes des yeux; car elle aimait +mieux se fier à sa vue qu'à la voix d'un autre. Loin de se fâcher, +ainsi qu'il en avait l'habitude, en pareille occasion, il penchait son +livre vers elle, s'arrêtait quand il était arrivé à la fin de la page, +et attendait, pour la retourner, qu'elle l'eût averti par un regard +qu'il le pouvait sans la gêner. Ce manège n'échappa ni à Charlotte ni +au Capitaine, qui se bornèrent à en plaisanter entre eux. L'amour +qui unissait Édouard et Ottilie ne commença à les inquiéter, +que lorsqu'une circonstance fortuite leur en révéla tout à coup +l'existence et la force. + +Un soir, une visite importune les avait tous mis de mauvaise humeur. +Édouard proposa de chasser cette fâcheuse disposition en faisant de la +musique, et il demanda sa flûte dont il ne s'était pas servi depuis +très-longtemps. Charlotte chercha les sonates qu'elle avait l'habitude +d'exécuter avec son mari; mais elle ne les trouva pas, et Ottilie +finit par avouer en balbutiant qu'elle les avait emportées dans sa +chambre pour les étudier. + +--En ce cas, vous pourriez m'accompagner? s'écria Édouard dont les +yeux étincelèrent de joie. + +--Je l'espère, répondit la jeune fille. + +Elle courut chercher les sonates, et revint se placer au piano. Son +jeu frappa le petit auditoire de surprise, presque d'admiration, car +elle s'était identifiée avec les manières d'Édouard, qu'elle avait +quelquefois entendu exécuter ces morceaux avec sa femme. + +Si Charlotte savait presser et ralentir le mouvement et se plier à +toutes les imperfections musicales de son mari, par complaisance et +peut-être aussi pour lui donner une preuve de la supériorité de son +talent, Ottilie ne jouait que pour accompagner l'ami dont les défauts +étaient devenus les siens; elle se les était appropries, parce que +tout ce qui venait de cet ami lui était cher et lui paraissait une +perfection. Les morceaux exécutés, avec cette harmonie de coeur, +formaient un tout souvent très-irrégulier, et si agréable, pourtant, +que le compositeur lui-même n'aurait pu, sans un vif plaisir, entendre +son oeuvre ainsi défigurée et embellie en même temps. + +Après ce singulier événement Charlotte et le capitaine se regardèrent +en silence, et avec le sentiment qu'on éprouve en voyant des enfants +commettre certaines inconséquences qui peuvent avoir des suites +fâcheuses. Cependant on n'ose les leur défendre, dans la crainte +de les éclairer sur des dangers qu'ils ignorent, et qu'un hasard +favorable peut faire disparaître, tandis qu'un avertissement direct +hâte souvent la catastrophe que l'on veut prévenir, et a toujours +l'inconvénient de prouver l'existence d'un mal dont il ne faudrait pas +même supposer la possibilité. + +Au reste, en lisant ainsi dans ces coeurs naïfs, Charlotte et son ami +furent forcés de reconnaître qu'un penchant semblable les unissait. +Chez eux il était peut-être plus dangereux encore, car ils le +prenaient au sérieux, et la nature de leur caractère les autorisait à +compter l'un sur l'autre, dans toutes les éventualités possibles. + +Dès le lendemain, le Capitaine évita de se trouver sur les lieux où +s'exécutaient les travaux, à l'heure où Charlotte avait l'habitude de +s'y rendre. La première fois elle attribua son absence au hasard, puis +elle devina son intention, et l'estime, l'admiration se mêlèrent à +l'amour qu'il lui avait inspiré malgré lui. + +Si le Capitaine évitait Charlotte, il cherchait à se dédommager de +cette privation, en s'occupant plus activement des préparatifs de la +fête dont elle devait être l'héroïne. Sous prétexte de faire tirer +les pierres dont il avait besoin pour la maison, il fit travailler +secrètement aux deux routes qui devaient conduire à la montagne en +face du château, car il voulait qu'elles fussent prêtes pour la veille +de cette fête. La cave de la maison d'été était creusée, et une belle +pierre semblait attendre l'instant d'être posée. Cette activité +mystérieuse, la résolution qu'il avait prise de vaincre son amour, le +rendait silencieux et embarrassé, lorsque le soir il se trouvait pour +ainsi dire seul avec Charlotte, le Baron ne s'occupant que d'Ottilie. + +Un soir cependant Édouard s'aperçut que sa femme et son ami +ne s'adressaient que des monosyllabes, et à des intervalles +très-éloignés. Attribuant leur silence à l'ennui, il les engagea +à exécuter ensemble un morceau de piano et de violon. Il eût été +difficile de justifier un refus; ils choisirent une ouverture +difficile qu'ils aimaient tous deux et qu'ils exécutèrent avec autant +d'ensemble que de talent. L'autre couple les écouta avec satisfaction. + +--Ils sont plus forts que nous, chère Ottilie, murmura le Baron à +l'oreille de la jeune fille; admirons-les et soyons heureux ensemble. + + + + +CHAPITRE IX. + + +Tout avait réussi au gré des désirs du Capitaine. Un mur enfermait le +ruisseau, une route nouvelle traversait le village, passait à côté +de l'église, se confondait avec l'ancien sentier de Charlotte, le +quittait pour s'élever en serpentant, laissait la cabane de mousse à +gauche, et montait doucement, et par un détour nouveau, jusqu'au haut +de la montagne. + +Dès le matin le château était rempli par les hôtes invités pour la +fête de Charlotte. Tout le monde se rendit à l'église, où l'on trouva +les habitants de la commune vêtus de leurs plus beaux habits. Le +sermon terminé, le cortège se mit en marche dans l'ordre indiqué par +le Capitaine. Les enfants mâles, les jeunes garçons et les hommes +ouvraient le marche; les maîtres du château et leurs invités suivaient +cette avant-garde; les femmes de Charlotte, les petites filles, les +jeunes villageoises et leurs mères, fermaient le cortège. + +A un détour de la route on arriva sur un plateau de rochers où le +Capitaine fit faire une courte halte à ses amis et à leurs hôtes, +autant pour les reposer que pour leur faire remarquer la beauté du +coup d'oeil dont on jouissait de ce point de vue si adroitement +ménagé. En levant les yeux vers la cime de la montagne, ils voyaient +les hommes gravir lentement et en bon ordre vers cette cime; +en laissant errer leurs regards dans le fond, ils découvraient +non-seulement une campagne riche et fertile, mais le gracieux cortège +des femmes qui montaient légèrement vers eux. Un beau soleil éclairait +ce tableau, et Charlotte, émue jusqu'aux larmes, pressa en silence la +main de son ami. + +Lorsqu'on atteignit enfin la plate-forme où devait s'élever la maison +d'été, les hommes s'étaient déjà placés en demi-cercle autour des +fossés destinés aux murs des fondements. Un maçon, en costume de fête +et décoré de tous les insignes de son état, invita Charlotte et sa +suite à descendre dans ces fossés. Personne ne se fit répéter cette +invitation. Une belle pierre de taille était disposée de manière à +être facilement posée. Le maçon, tenant le marteau d'une main et la +truelle de l'autre, prononça en vers naïfs un discours dont nous ne +donnons ici que le résumé en prose. + +«Lorsqu'on veut élever un bâtiment, il ne faut jamais perdre de +vue trois points principaux, sans lesquels il n'y a pas de bonne +construction possible. Le premier est le choix d'un emplacement +convenable, le second la solidité des fondements, le troisième la +perfection de l'exécution des détails et de l'ensemble. + +«Le premier dépend de celui qui fait bâtir. Dans les villes, les +souverains ou les autorités légales déterminent la place que doit +occuper telle ou telle maison, tel ou tel édifice. A la campagne, le +seigneur du canton a, seul, le droit de dire, sans autre considération +que celle de sa volonté: C'est ici et non ailleurs que s'élèvera mon +château ou ma maison de plaisance.» + +Édouard et Ottilie, placés très-près l'un de l'autre, n'osèrent ni se +regarder, ni lever les yeux sur le Capitaine et sur Charlotte, dans la +crainte de lire sur leurs traits que ce n'était pas le seigneur, mais +une jeune fille qui avait choisi la place de la maison d'été. + +«Le troisième point, continua l'orateur, c'est-à -dire, la perfection +de l'exécution des détails et de l'ensemble, demande le concours de +tous les métiers. Le second, c'est-à -dire la solidité des fondements, +ne regarde que le maçon; et ce point, une fausse modestie ne +m'empêchera pas de le proclamer hautement, est le plus important. +C'est un travail solennel, aussi est-ce solennellement que nous vous +invitons à le sanctionner par votre présence et par votre concours. Il +s'accomplit dans les profondeurs mystérieuses que nous creusons après +de longues et graves méditations. Bientôt les nobles témoins qui +tiennent de nous faire l'honneur de descendre ici avec nous pour voir +poser la première pierre, remonteront sur la surface de la terre. +Bientôt ils seront remplacés dans ces galeries souterraines par des +pierres cimentées, qui en rendront l'entrée impossible. + +«Cette pierre fondamentale dont les angles réguliers indiquent la +régularité du bâtiment, et dont la position perpendiculaire doit faire +pressentir quel sera l'aplomb des murailles et l'équilibre parfait de +l'ensemble de l'édifice, nous pourrions nous borner à la poser sur le +sol, ainsi que toutes celles qui vont la suivre. Leur surface polie +et uniforme et leur pesanteur suffiraient pour les consolider, et +cependant nous ne leur refuserons pas la chaux qui les unira plus +étroitement encore. C'est ainsi que les époux que l'amour a rapprochés +deviennent inséparables quand la loi a cimenté les liens du coeur. + +«Il est peu agréable de rester oisifs au milieu de travailleurs +ardents; nous espérons donc que vous ne nous refuserez pas l'honneur +de travailler avec nous.» + +A ces mots il présenta à Charlotte sa truelle remplie de chaux mêlée +de sable, et lui fit signe d'étendre ce mélange sous la pierre; ce +qu'elle exécuta avec autant de grâce que d'adresse. Le Baron, le +Capitaine, Ottilie et une partie des invités se prêtèrent avec la même +bonne volonté à cette cérémonie. La pierre tomba sur la couche de +chaux; le maçon présenta le marteau à Charlotte et la pria d'annoncer, +par trois coups vigoureusement frappés, l'union inséparable de la +pierre avec le sol qui portera la construction nouvelle. Cette +formalité remplie, le maçon reprit son discours. + +«Le travail du maçon, dit-il, est prédestiné d'avance à passer +inaperçu. La terre cache les fondements qu'il a construits avec tant +de peines et tant d'intelligence; il n'a pas même le droit de se +plaindre, quand le menuisier, le peintre et le sculpteur décorent ses +plus hardies murailles, et font oublier ainsi son oeuvre en faveur des +leurs. Pour lui point de gloire, point de triomphe de vanité! +S'il fait bien, c'est pour sa propre satisfaction; il faut que le +témoignage de sa conscience lui suffise, il n'a pas d'autre récompense +à espérer. Lorsqu'il passe près d'un palais qu'il a bâti, lui seul +reconnaît son ouvrage dans les murs et les voûtes, décorés avec tant +d'éclat; si, en les construisant, il avait commis la plus légère +faute, ils s'écrouleraient et feraient rentrer dans le néant tous +ces ornements fragiles qui, seuls cependant, attirent l'attention et +obtiennent des éloges.» + +«Celui qui fait le mal à l'ombre du mystère, vit dans la crainte +perpétuelle qu'un événement imprévu vienne le trahir; pourquoi celui +qui fait le bien sans qu'on daigne s'en apercevoir, n'espérerait-il +pas qu'un jour on lui rendra justice? + +«Les hommes qui vivront longtemps après nous fouilleront peut-être ces +fondements, et alors leur solidité témoignera de notre zèle, de notre +adresse et de notre mérite. Qu'ils trouvent auprès de ces pierres +quelques autres témoins de notre existence, et que ces témoins soient +d'une nature moins sévère et moins grave. Voyez ces boîtes de métal, +elles renferment des narrations écrites; sur ces plaques de cuivre, +on lit plus d'une inscription curieuse; ce beau flacon de cristal +contient un vin généreux, et l'on trouvera dans l'étui qui le renferme +le nom de son cru, la date de l'année où il fut porté au pressoir; ces +pièces de monnaies, toutes frappées depuis peu, donneront la date de +cette construction. + +«Nous tenons tous ces objets de la libéralité du noble seigneur qui +fait bâtir. Si quelques-uns des spectateurs éprouvaient le désir +d'envoyer à la postérité un messager de leurs pensées, une preuve de +leur passage sur la terre, il y a encore de la place près de la pierre +que nous venons de poser!» + +L'orateur se tut et regarda autour de lui; mais, ainsi que cela arrive +presque toujours en pareil cas, personne ne s'était préparé, et tout +le monde garda le silence, honteux de s'être laissé surprendre ainsi. +Tout à coup un jeune officier sortit de la foule et s'écria gaîment: + +--Je ne laisserai pas ce dépôt mystérieux se fermer pour toujours, +sans y ensevelir mon offrande. Arrachant aussitôt un des boutons de +son uniforme, il le remit au maçon. + +--J'espère, continua-t-il, que cet insigne belliqueux vaut bien la +peine de parler un jour de nous à ceux qui n'existent pas encore. + +Cette heureuse idée trouva de nombreux imitateurs; les dames surtout +se dépouillaient avec un empressement passionné de leurs flacons, de +leurs bijoux, petits peignes et autres objets de toilette. Ottilie +seule n'avait rien donné encore. A un signe d'Édouard, elle ôta de son +cou la chaîne dont elle avait déjà détaché le portrait de son père, et +la posa doucement sur les autres objets jetés pêle-mêle dans un coffre +solide. Le Baron ferma aussitôt le couvercle, le fit cimenter et le +couvrit lui-même de chaux. + +La cérémonie était terminée, et le maçon reprit la parole d'un air +grave: + +«En posant ces fondements nous croyons travailler pour l'éternité, +et cependant la conscience de la fragilité des choses humaines nous +domine malgré nous; le petit trésor que nous venons de renfermer dans +ce coffre en est une preuve certaine. Nous pressentons qu'un jour on +l'ouvrira, et pour qu'on puisse l'ouvrir, il faut qu'il soit détruit, +le bâtiment qui n'est pas encore terminé! + +«Nous le terminerons cependant! pour nous en donner le courage, +repoussons les pensées d'avenir, revenons au présent! Après la joyeuse +fête de ce jour, nous reprendrons notre travail avec une ardeur +nouvelle. Que les nombreux artisans qui ne peuvent exercer leurs +talents qu'après nous, ne soient pas réduits à attendre que la maison +s'élève promptement, et que bientôt, par les fenêtres qui n'existent +pas encore, le maître qui fait bâtir, sa noble dame et ses hôtes, +puissent admirer la belle et fertile contrée que l'on découvre du haut +de cette montagne. Qu'ils me permettent tous de boire à leur santé.» + +Un de ses camarades lui présenta un grand et beau verre à patte. Il le +vida d'un trait et le lança en l'air, car en brisant le vase où l'on a +bu dans un moment de joie, on prouve que cette joie était excessive et +sans pareille. + +Les débris du verre ne retombèrent point sur la terre; on allait +crier au miracle, lorsqu'on découvrit la cause toute naturelle de ce +singulier incident. + +Le côté du bâtiment opposé à celui dont l'on venait de poser la +première pierre, était déjà fort avancé, et les murs si hauts qu'on +ne pouvait y travailler que sur des échafaudages. Une partie des +habitants de la contrée était montée sur ces échafaudages, et l'un +d'eux reçut le verre que le maçon avait lancé dans cette direction. + +Voyant dans ce hasard un heureux pronostic pour son avenir, il montra +en triomphe le verre sur lequel étaient gravées les lettres _E, O_, +initiales des prénoms du Baron (Édouard-Othon). Ce verre était un +présent qu'un de ses parents lui avait fait dans sa première jeunesse, +et comme il n'y attachait pas un très-grand prix, il avait permis +qu'on le donnât au maçon pour la cérémonie. + +La foule avait quitté l'échafaudage. Les invités du château les plus +jeunes et les plus lestes s'empressèrent d'y monter; ils savaient +combien une belle vue dont on jouit sur le haut d'une montagne, +s'embellit encore quand on peut s'élever de quelques toises de plus. +Ils découvrirent en effet plusieurs villages nouveaux, et prétendirent +qu'ils distinguaient le long sillon d'argent du fleuve qui coulait à +plusieurs lieues de là ; quelques-uns furent jusqu'à soutenir qu'ils +voyaient les clochers de la capitale. + +Lorsqu'on se tournait vers les collines boisées derrière lesquelles +s'élevait une longue chaîne de montagnes bleuâtres, on se croyait +transporté dans un autre monde; car le regard se reposait avec +bonheur sur la large et paisible vallée où dormaient, entre de vertes +prairies, trois étangs entourés d'aulnes, de platanes et de peupliers. + +--Si ces nappes d'eau étaient réunies et formaient un seul lac, +s'écria un jeune homme, ce point de vue ne laisserait plus rien à +désirer, il aurait le cachet de grandeur qui lui manque. + +--La chose serait faisable, dit le Capitaine. + +--C'est possible, répondit vivement Édouard; mais je m'y opposerais +formellement, s'il fallait sacrifier mes platanes et mes peupliers. +Voyez comme ils se groupent délicieusement autour de l'étang du +milieu. Tous ces beaux arbres, ajouta-t-il en se penchant à l'oreille +d'Ottilie, je les ai plantés moi-même. + +--En ce cas, ils sont encore bien jeunes. + +--Ils ont à peu près votre âge. Oui, chère Ottilie, je plantais déjà +lorsque vous n'étiez encore qu'au berceau. + +Un dîner splendide avait été préparé au château; les convives y firent +honneur. En sortant de table l'on fut visiter le village, où, d'après +les ordres du Capitaine, chaque famille s'était réunie sur le seuil de +sa demeure: les vieillards étaient assis sur des bancs neufs, et les +jeunes gens se tenaient debout sous les arbres nouvellement plantés, +comme si le hasard seul les eût groupés ainsi. Il était impossible de +ne pas admirer la métamorphose subite qui, d'un hameau sale, pauvre +et irrégulier, avait fait un village où tout respirait la propreté, +l'ordre et l'aisance. + +Lorsque les invités se furent retirés, et que nos quatre amis se +retrouvèrent seuls dans la grande salle que quelques instants plus tôt +une société bruyante avait encombrée, ils respirèrent plus librement; +car un petit cercle que des affections sincères ont formé, souffre +toujours quand une société nombreuse le force à s'étendre. Leur +satisfaction cependant ne fut pas de longue durée, le Baron reçut une +lettre qui lui annonçait de nouveaux hôtes. + +--Le Comte arrive demain, s'écria-t-il après avoir lu cette lettre. + +--En ce cas la Baronne n'est pas loin, répondit Charlotte. + +--Elle arrivera deux heures après le Comte, et ils partiront ensemble +après avoir passé une journée et une nuit avec nous. + +--Il faut nous préparer de suite à les recevoir; à peine en avons-nous +le temps. Qu'en penses-tu, Ottilie? dit Charlotte. + +La jeune fille demanda à sa tante quelques instructions générales sur +ses intentions, et s'éloigna aussitôt pour les faire exécuter. + +Le Capitaine profita de son absence pour demander à Charlotte et à son +mari quels étaient ces deux personnages qu'il ne connaissait que de +nom. Les époux lui apprirent que le Comte et la Baronne, quoique +mariés chacun de leur côté, n'avaient pu se voir sans s'aimer +passionnément. Cet amour, qui avait troublé deux ménages, avait causé +tant de scandale, que le divorce était devenu nécessaire. La Baronne +seule avait pu l'obtenir, et le Comte s'était vu forcé de rompre avec +elle, en apparence du moins, car s'il ne pouvait plus la voir en +ville et à la cour, il se dédommageait de cette privation aux eaux et +pendant les voyages auxquels il consacrait la plus grande partie de sa +vie. + +Si Édouard et sa femme n'approuvaient pas entièrement cette conduite, +ils ne se sentaient pas le courage de condamner des personnes avec +lesquelles ils étaient liés depuis leur première jeunesse, aussi +avaient-ils conservé avec elles des relations de bonne amitié. En ce +moment cependant leur arrivée au château causa à Charlotte une vague +inquiétude, dont sa nièce était l'objet involontaire; car elle +craignait l'influence qu'un pareil exemple pourrait exercer sur +l'esprit de cette enfant. Édouard aussi était peu satisfait de cette +visite, mais pour des causes bien différentes. + +--Ils auraient mieux fait de venir quelques jours plus tard, dit-il au +moment où Ottilie rentrait dans la salle, nous aurions eu au moins le +temps de terminer la vente de la métairie. Le projet du contrat est +rédigé, j'en ai fait une copie, il nous en faudrait une seconde, et le +vieux secrétaire est malade. + +Charlotte et le Capitaine offrirent de faire cette copie, mais +il refusa, parce qu'il ne voulait pas, dit-il, abuser de leur +complaisance. + +--Je me charge de ce travail, s'écria Ottilie. + +--Toi? dit Charlotte, mais tu n'en finiras jamais. + +--Il est vrai, ajouta le Baron, que cet acte est fort long, et qu'il +me faudrait la copie après-demain matin. + +--Vous l'aurez. + +Et s'emparant du papier qu'il tenait à la main, Ottilie sortit avec +précipitation. + +Le lendemain matin nos amis se placèrent de bonne heure aux fenêtres +du salon, et leurs regards se fixèrent sur la route par laquelle le +Comte et la Baronne devaient arriver. Bientôt Édouard aperçut un +cavalier dont les allures ne lui étaient pas inconnues; craignant +de se tromper, il pria son ami, dont la vue était meilleure que la +sienne, de lui décrire le costume et la tournure de ce voyageur. +Le Capitaine s'empressa de lui donner ces détails, mais le Baron +l'interrompit et s'écria: + +--C'est lui! oui, c'est Mittler! Par quel hasard inexplicable +permet-il à son cheval de marcher ainsi d'un pas tranquille et lent? + +C'était en effet Mittler; on l'accueillit avec une joie cordiale. + +--Pourquoi n'êtes-vous pas venu hier? lui demanda le Baron. + +--Parce que je n'aime pas les fêtes bruyantes. J'arrive aujourd'hui, +pour célébrer avec vous seuls, et en paix, le lendemain de +l'anniversaire de la naissance de notre excellente amie. + +--Comment vous a-t-il été possible de trouver assez de temps pour nous +faire ce plaisir? dit Édouard en riant. + +--Je désire que ma visite vous soit en effet agréable; en tout cas, +vous la devez à une observation que je me suis faite à moi-même ce +matin. J'ai tout récemment rétabli l'harmonie dans une famille qu'un +malentendu avait divisée, et j'y ai fort gaîment passé une partie de +la journée d'hier. Ce matin je me suis dit: Tu ne partages jamais +que le bonheur qui est ton ouvrage, c'est de l'égoïsme, c'est de +l'orgueil. Réjouis-toi donc aussi avec les amis dont jamais rien n'a +troublé la bonne intelligence. Aussitôt dit, aussitôt fait, je savais +qu'on venait de célébrer ici une fête de famille, et me voilà . + +--Je conçois, dit Charlotte, qu'une société bruyante et nombreuse vous +déplaise et vous fatigue; mais j'aime à croire que vous verrez avec +plaisir les amis que nous attendons aujourd'hui. Ils ne vous sont pas +inconnus; je dirai plus, ils ont déjà plus d'une fois mis votre esprit +conciliant à l'épreuve; vos efforts ont échoué contre une passion +obstinée ... Enfin, le Comte et la Baronne ne tarderont pas à arriver. + +Mittler saisit son chapeau et sa cravache, et s'écria avec colère: + +--Ma mauvaise étoile ne me laissera donc pas un instant de repos! +Aussi, pourquoi suis-je sorti de mon caractère? pourquoi suis-je venu +ici sans y avoir été appelé? J'ai mérité d'en être chassé! Oui, je +suis chassé d'ici par ces gens-là , car je ne resterai pas un seul +instant sous le toit qui les abrite. Prenez garde à vous, ils portent +malheur! Leur présence est un levain qui met tout en fermentation! + +Charlotte chercha vainement à le calmer; il continua avec une +véhémence toujours croissante: + +--Celui qui par ses paroles ou par ses actions attaque le mariage, +cette base fondamentale de toute société civilisée, de toute morale +possible, celui-là , dis-je, a affaire à moi! Si je ne puis le +convaincre, le maîtriser, je n'ai plus rien à démêler avec lui! Le +mariage est le premier et le dernier échelon de la civilisation; il +adoucit l'homme sauvage et fournit à l'homme civilisé des moyens +nobles et grands pour pratiquer les vertus les plus difficiles. Aussi +faut-il qu'il soit indissoluble, car il donne tant de bonheur général +qu'on ne saurait faire attention au malheur individuel. Ce malheur, +au reste, existe-t-il en effet? Non, mille fois non! On cède à +un mouvement d'impatience, on cède à un caprice et on se croit +malheureux! Calmez votre impatience, domptez votre caprice, et vous +vous applaudirez d'avoir laissé exister ce qui doit être toujours! Il +n'est point de motifs assez puissants pour justifier une séparation! +Le cours de la vie humaine amène avec lui tant de joies et tant de +douleurs, qu'il est impossible de déterminer la dette que deux époux +contractent l'un envers l'autre; ce compte-là ne peut se régler que +dans l'éternité. Je conviens que le mariage gêne quelquefois, et +cela doit être ainsi. Ne sommes-nous pas aussi mariés avec notre +conscience, qui souvent nous tourmente plus que ne pourrait le faire +le plus mauvais mari ou la plus méchante femme? et qui oserait dire +hautement qu'il a divorcé avec sa conscience? + +Mittler aurait sans doute encore continué pendant longtemps ce +discours passionné, si le roulement de deux voitures et le son du cor +des postillons ne lui avaient pas annoncé la visite qu'il voulait +éviter. Le Comte et la Baronne entrèrent en effet, et en même temps, +dans la cour du château, mais chacun par une porte différente. + +Charlotte et son mari se hâtèrent d'aller les recevoir. Mittler +descendit par un escalier dérobé, traversa le jardin et se rendit au +cabaret du village. Un domestique du château, à qui il en avait donné +l'ordre, lui amena son cheval, il le monta précipitamment, partit au +galop et de très-mauvaise humeur. + + + + +CHAPITRE X. + + +Le Comte et la Baronne revirent avec plaisir le château où ils avaient +passé plus d'une agréable journée, et leur présence rappela d'heureux +souvenirs aux époux. Au reste, tous deux plaisaient généralement. +Grands, bien faits et d'un extérieur imposant, ils étaient du petit +nombre des personnes qui arrivent à l'âge mûr sans avoir rien perdu, +parce qu'elles n'ont jamais possédé la fraîcheur et les grâces naïves +de la première jeunesse. + +Les avantages qui leur manquaient étaient amplement compensés par une +bonté digne, qui attire les coeurs et inspire une confiance illimitée. +L'aisance de leurs manières, et leur gaîté tempérée par une haute +convenance, rendaient leur commerce aussi facile qu'agréable. Leur +costume et tout ce qui les entourait respirait un parfum de cour et +de grand monde, ce qui ne laissait pas de former un certain contraste +avec les allures des époux, auxquels la vie de campagne avait déjà +donné quelque chose de champêtre. Ils ne tardèrent pourtant pas à +se mettre à l'unisson avec leurs anciens amis, qui facilitèrent ce +rapprochement par une foule de gracieuses concessions, que leur +délicatesse exquise savait rendre imperceptibles. + +La conversation ne tarda pas à devenir générale et très-animée, et +cette petite société ne semblait plus faire qu'une seule et même +famille. + +Au bout de quelques heures, les dames se retirèrent dans l'aile du +château qui leur était spécialement réservée; elles avaient tant de +choses à se dire! La coupe des robes, la couleur des étoffes et +la forme des chapeaux à la mode jouèrent un grand rôle dans leurs +causeries confidentielles. De leur côté, les hommes se montrèrent +leurs chevaux, leurs voitures, leurs équipages de chasse, et se +mirent à troquer, à vendre et à acheter selon leurs caprices et leurs +fantaisies. + +A l'heure du dîner on se retrouva avec un plaisir nouveau. Le +changement que le Comte et la Baronne avaient fait subir à leur +toilette, annoncèrent un tact parfait, car s'ils ne possédaient que +des vêtements à la dernière mode, et par conséquent encore inconnus +aux habitants du château, ils avaient su les ajuster de manière à +modifier le cachet de nouveauté et d'élégance qui aurait pu choquer +leurs amis ou blesser leur amour-propre. + +On parla français, afin de ne pas être compris par les domestiques qui +servaient à table. Il était bien naturel qu'après une assez longue +séparation on eût beaucoup de choses à se demander et à s'apprendre. +Charlotte s'informa avec intérêt d'une amie qui, depuis qu'elle +l'avait perdue de vue, s'était avantageusement mariée. Le comte lui +dit qu'elle était sur le point de divorcer. + +--Voici une nouvelle, s'écria-t-elle, qui m'afflige autant qu'elle me +surprend. Rien n'est plus douloureux que d'apprendre qu'une personne +qui nous intéresse et que l'on croyait heureuse et tranquille au port, +a été jetée de nouveau sur une mer incertaine et orageuse. + +--De pareils changements, reprit le Comte, nous étonneraient moins, +si nous n'attachions pas aux relations de cette vie passagère, et +principalement aux liens du mariage, une idée de stabilité impossible. +Le mariage, surtout, nous apparaît toujours tel qu'on nous le +représente au théâtre, c'est-à -dire, comme un but final vers lequel +les héros tendent pendant toute la durée de la pièce, et dont une +foule d'obstacles, sans cesse renaissants, les repoussent malgré eux, +jusqu'au moment où le rideau va et doit tomber: car, dès que ce +but est atteint, la pièce est finie. Les spectateurs emportent un +sentiment de satisfaction complet, qu'ils voudraient retrouver dans +la vie réelle. Mais comment le pourraient-ils? Dans la vie réelle, +l'action continue derrière le rideau, et quand il se relève enfin, +elle est arrivée à des résultats dont on détourne la tête avec dépit, +et souvent même avec horreur. + +--Vous exagérez un peu, dit Charlotte en souriant, je connais plus +d'un acteur qui, après avoir fini son rôle dans ces sortes de drames, +reparaît avec plaisir dans une pièce du même genre. + +--J'en conviens, répondit le Comte, car il est toujours agréable de +jouer un rôle nouveau. Quiconque connaît le monde, sait que les divers +liens sociaux, et surtout ceux du mariage, ne deviennent fatigants et +souvent même insupportables, que parce qu'on a eu la folie de vouloir +les rendre immuables au milieu du mouvement perpétuel de la vie. Un de +mes amis, qui, dans ses moments de gaîté, se pose en législateur +et propose des lois nouvelles, prétendit un jour que le mariage ne +devrait être valable que pour cinq ans. + +«Ce nombre impair et sacré, disait-il, suffit pour apprendre à se +connaître, pour donner le jour à deux ou trois enfants, pour se +brouiller, et, ce qui est le plus charmant, pour se réconcilier. Les +premières années seraient infailliblement heureuses; si, pendant la +dernière, l'amour diminuait chez un des contractants, l'autre, stimulé +par la crainte de perdre l'objet de ses affections, redoublerait +d'égards et d'amabilité. De pareils procédés touchent et séduisent +toujours, et l'on oublierait, au milieu de ce charmant petit commerce, +l'époque fixée pour la résiliation du contrat d'association, comme on +oublie dans une bonne société l'heure à laquelle on s'était promis +de se retirer. Je suis persuadé qu'on ne s'apercevrait de cet oubli +qu'avec un sentiment de bonheur, parce qu'il aurait tacitement +renouvelé le contrat.» + +Ces paroles qui, sous les apparences d'une plaisanterie gracieuse, +agitaient une haute question morale, inquiétèrent Charlotte par +rapport à Ottilie. Elle savait que rien n'est plus dangereux pour une +jeune fille que des conversations dans lesquelles on regarde comme peu +importantes, et parfois même comme louables, les actions qui blessent +les principes et les conventions regardées, plus ou moins justement, +comme sacrées et inviolables; et certes, toutes celles qui ont rapport +au mariage se trouvent en ce cas. + +Après avoir vainement cherché à détourner l'entretien, elle regarda +autour d'elle pour trouver quelque chose à blâmer dans le service, +afin de mettre sa nièce dans la nécessité de sortir pour donner des +ordres. Malheureusement il n'y avait pas moyen de faire la plus légère +observation. Depuis le maître d'hôtel jusqu'à deux valets maladroits +qui endossaient la livrée pour la première fois, tous lisaient +dans les yeux de l'aimable enfant ce qu'ils avaient à faire, et le +faisaient ponctuellement et avec intelligence. + +Dans tout autre moment, le Comte se serait aperçu que la légèreté avec +laquelle il parlait contre un lien aussi sacré que celui du mariage, +blessait Charlotte. Mais les obstacles toujours renaissants qui +s'opposaient à son divorce avec sa femme, l'avaient tellement irrité +contre ce lien, que cependant il était très-disposé à former de +nouveau avec la Baronne, qu'il saisissait avec empressement toutes les +occasions qui lui permettaient d'exprimer sa colère sous le masque de +la raillerie. + +--Ce même ami, continua-t-il, disait encore, et toujours en +plaisantant, que si l'on voulait absolument un mariage indissoluble, +il fallait regarder comme tel un troisième essai; parce qu'en +renouvelant deux fois les mêmes engagements, soit avec la même, soit +avec une autre personne, on avait proclamé, pour ainsi dire, qu'on le +regardait comme indispensable par rapport à soi du moins. Il ajoutait, +pour donner plus de poids à cet argument, que deux essais ou deux +divorces précédents, fournissaient à la personne qui voudrait s'engager +dans un lien indissoluble, avec celle qui avait demandé ou subi ses +essais et ses divorces, le moyen de s'assurer si les ruptures étaient +le résultat d'un travers d'esprit, d'un vice de coeur ou de caractère, +ou d'une fatalité indépendante de la volonté humaine. + +«Une pareille loi, continuait mon ami, aurait en outre l'avantage de +reporter l'intérêt et l'attention de la société sur les personnes +mariées, puisqu'on pourrait un jour aspirer à leur possession si on +les trouvait dignes d'amour et d'estime.» + +--Il faut avouer, dit vivement Édouard, que cette réforme donnerait +aux relations sociales plus de vie et plus de mouvement. Dans l'ordre +actuel des choses, le mariage est une espèce de mort; dès que le lien +conjugal est authentiquement formé, on ne s'occupe plus ni de nos +vices, ni de nos vertus. + +--Si les suppositions de l'ami du Comte étaient une réalité, +interrompit la Baronne avec un sourire malin, nos aimables hôtes +auraient déjà subi les deux premières épreuves, et il ne leur +resterait plus qu'à se préparer à la troisième. + +--C'est juste, dit le Comte, mais il faut convenir, du moins, que +les deux premières leur ont été très-faciles; la mort a fait +volontairement ce que le consistoire ne fait presque jamais que malgré +lui. + +--Laissons les morts en paix, murmura Charlotte d'un air mécontent. + +--Et pourquoi? reprit le Comte, je ne vois rien qui puisse vous +empêcher d'en parler, puisque vous n'avez qu'à vous louer d'eux. +En échange du bien qu'ils vous ont fait, ils ne vous ont pris que +quelques années ... + +--Oui, mais les plus belles, interrompit Charlotte avec un soupir mal +étouffé. + +--Je conviens que cela serait désespérant, continua le Comte, si en +ce monde il ne fallait pas s'attendre toujours et partout à voir +nos espérances déçues. Les enfants ne deviennent jamais ce qu'ils +promettaient de devenir, les jeunes gens fort rarement; et s'ils +restent fidèles à eux-mêmes, le monde les trahit. + +Charlotte s'applaudit de voir enfin la conversation prendre une autre +tournure, et elle répondit gaîment: + +--Ce que vous venez de dire, cher Comte, prouve que nous ne saurions +nous accoutumer trop tôt à nous contenter d'un bonheur imparfait qui +nous arrive par pièces et par morceaux. + +--Cela vous est plus facile qu'à tout autre, car vous et votre mari +vous avez eu de brillantes années, on vous appelait le plus beau +couple de la cour. Quand vous dansiez ensemble, on ne regardait que +vous, tandis que vous vous miriez l'un dans l'autre; et chacun se +répétait tout bas: Il ne voit qu'elle! elle ne voit que lui! Édouard a +manqué de persévérance, je l'en ai souvent blâmé, car je suis sûr que +ses parents auraient fini par céder. Dix années de bonheur perdu, +perdu! par sa propre faute, certes, il y a là de quoi se repentir! + +--Charlotte n'est pas tout-à -fait exempte de reproches, ajouta la +Baronne. Je conviens qu'elle aimait Édouard de tout son coeur; mais, +pour exciter sa jalousie sans doute, ses regards s'arrêtaient parfois +sur un autre. Elle poussait cette manie bien loin; tourmenter son +amant était pour elle un bonheur. Ils ont eu des moments d'orage +pendant lesquels il a été très-facile de décider le pauvre Édouard +à former un autre lien, afin de se séparer à jamais de celle qui se +faisait un jeu de ses souffrances. + +Édouard remercia la Baronne par un signe de tête, elle feignit de ne +pas s'en apercevoir, et continua d'un air gracieux: + +--Je dois ajouter cependant, non-seulement pour justifier Charlotte, +mais pour rendre hommage à la vérité, que son premier mari, qui dès +cette époque cherchait à obtenir sa main, était un homme d'un mérite +rare et possédait des qualités supérieures. Oui, supérieures, vous +avez beau sourire, messieurs, aujourd'hui comme alors vous chercheriez +en vain à les nier. + +--Convenez, chère amie, dit vivement le Comte, que cet homme ne vous +était pas indifférent, et que vous étiez pour Charlotte une rivale +redoutable? Je ne vous fais pas un crime du souvenir que vous en avez +conservé. Le temps et la séparation n'effacent jamais dans le coeur +des femmes l'amour que nous avons eu le bonheur de leur inspirer, ne +fût-ce que pour quelques jours, et c'est là un des plus beaux traits +de leur caractère. + +--Il existe aussi chez les hommes, chez vous surtout, cher Comte, +répliqua la Baronne. L'expérience m'a prouvé que personne n'a plus +d'empire sur vous que les femmes pour lesquelles vous avez eu +autrefois un tendre penchant. Tout récemment encore, vous fîtes, à la +recommandation d'une de ces dames, et en faveur de sa protégée, des +démarches auxquelles vous ne vous seriez pas décidé si je vous en +avais prié. + +--Un pareil reproche, répondit le Comte en souriant, est un compliment +très-flatteur; mais revenons au premier mari de Charlotte. Je n'ai +jamais pu l'aimer parce qu'il a séparé un beau couple prédestiné à +sortir victorieux des deux premières épreuves de cinq années, pour +conclure hardiment la troisième et irrévocable union. + +--Nous essaierons du moins, dit Charlotte, de regagner le temps que +nous avons perdu. + +--Et je vous conseille de ne rien négliger à cet effet, s'écria le +Comte. Vos premiers mariages étaient à coup sûr de l'espèce la plus +détestable. Au reste, tous les mariages ont quelque chose de grossier +qui gâte et empoisonne les relations les plus délicates et les plus +douces. Ce n'est pas la faute du mariage, mais de la sécurité vulgaire +et matérielle qu'il procure. Grâce à cette sécurité, l'amour et la +fidélité ne sont plus qu'un _sous-entendu_, dont il est inutile de +parler; enfin, les amants ne semblent s'être mariés que pour avoir le +droit de ne plus s'occuper l'un de l'autre. + +Cette nouvelle et brusque sortie contre le mariage déplut tellement +à Charlotte, qu'elle jeta tout à coup, et par un détour non moins +brusque, la conversation sur un terrain où tout le monde pouvait y +placer son mot, sans même en excepter Ottilie. Dans cette nouvelle +disposition d'esprit, on se sentit assez calme pour admirer et +savourer le dessert, qui se distinguait surtout par un luxe peu +ordinaire de fruits et de fleurs. On parla beaucoup des promenades et +des plantations nouvelles, aussi s'empressa-t-on d'aller les visiter +immédiatement après le dîner. Ottilie resta au château, sous prétexte +qu'elle avait des ordres à donner pour faire préparer les appartements +et régler le souper; mais dès que tout le monde fut parti, elle courut +s'enfermer dans sa chambre pour travailler à la copie qu'elle avait +promise à Édouard. + +Pendant la promenade le Comte s'était trouvé assez près du Capitaine +pour engager avec lui une conversation particulière qui dut +l'intéresser beaucoup, car elle se prolongea très-longtemps. Lorsqu'il +revint enfin auprès de Charlotte, il lui dit avec chaleur: + +--Cet homme m'a étonné au plus haut degré; il est aussi profondément +instruit que sérieusement actif. S'il employait dans un cercle plus +vaste les grandes facultés qu'il prodigue ici à de simples amusements, +il pourrait rendre des services incalculables. J'espère, au reste, que +le hasard qui la fait trouver sur mon passage, nous sera utile à tous +deux. Je lui destine un poste qui lui assurera un sort digne de son +mérite, et rendra en même temps un service à un ami puissant que je +m'applaudis de pouvoir obliger ainsi. + +Charlotte avait écouté l'éloge du Capitaine avec un sentiment +d'orgueil et de bonheur, que le respect des convenances put seul lui +donner la force de renfermer en elle-même; mais les dernières paroles +du Comte la frappèrent comme un coup de foudre. Il ne s'en aperçut +point et continua avec beaucoup de vivacité: + +--Quand j'ai pris une résolution, il faut que je l'exécute à +l'instant. La lettre par laquelle je vais annoncer à mon ami le trésor +que j'ai trouvé pour lui, est faite dans ma tête, je vais aller +l'écrire; procurez-moi, avant la fin du jour, un messager à cheval qui +puisse la porter à son adresse. + +Cruellement blessée au coeur, mais accoutumée, ainsi que toutes les +femmes bien élevées, à maîtriser ses émotions, Charlotte ne laissa +point deviner ce qu'elle souffrait, et le Comte continua à lui +détailler tous les avantages de la position qu'il allait assurer à son +ami, et dont elle ne pouvait pas douter. + +Le Capitaine, qui était allé chercher ses plans et ses cartes, vint +les rejoindre et mit le comble au trouble de Charlotte. L'idée qu'il +allait, selon toutes les probabilités, la quitter pour toujours, +lui donna à ses yeux un charme si puissant, qu'elle se serait +infailliblement trahie si elle ne s'était pas éloignée, sous prétexte +de le laisser libre de montrer au Comte ses dessins, sur les lieux +mêmes où ils avaient été levés. + +Éperdue, hors d'elle, la malheureuse Charlotte descendit vers la +cabane de mousse, et s'enfermant dans ce réduit solitaire, elle éclata +en sanglots et s'abandonna à un désespoir dont quelques heures plus +tôt elle ne supposait pas même la possibilité. + +De son côté, Édouard avait conduit la Baronne vers les étangs. +Cette femme spirituelle, qui ne laissait jamais échapper l'occasion +d'exercer sa pénétration, ne tarda pas à s'apercevoir qu'Édouard +éprouvait un plaisir extraordinaire à parler d'Ottilie et de ses +perfections. En laissant l'entretien suivre cette pente naturelle, +elle reconnut bientôt qu'il ne s'agissait pas d'un amour naissant, +mais d'une passion déjà formée. + +Il existe entre les femmes mariées, même entre celles qui se haïssent +et se calomnient, un pacte instinctif et tacite, qui les liguent +contre les jeunes filles. Il était donc bien naturel que la Baronne +prît, dans sa pensée, le parti de Charlotte contre Ottilie. Dans la +matinée du même jour, elle avait parlé à son amie de cette enfant, +elle l'avait même blâmée de l'avoir appelée près d'elle et de la +réduire ainsi à une vie de campagne monotone, qui ne servait qu'à +l'affermir dans le penchant qu'elle avait pour la retraite et pour +les occupations domestiques; penchant qu'il était indispensable de +combattre, puisqu'il ne pouvait manquer de l'empêcher d'acquérir les +qualités nécessaires pour faire un mariage sortable. Charlotte avait +trouvé ses observations fort justes, en ajoutant, toutefois, qu'elle +était très-embarrassée, ne sachant quel parti prendre à l'égard de +sa nièce. Cet aveu avait rappelé à la Baronne qu'une dame de ses +connaissances cherchait une jeune personne douce et aimable qui, à la +seule condition de tenir compagnie à sa fille unique, recevrait la +même éducation qu'elle et serait traitée en tout comme l'enfant de la +maison. Il dépendait d'elle de faire obtenir à Ottilie cette position +qui, sous tous les rapports, était très-favorable pour elle. Charlotte +l'avait compris; aussi, sans accepter définitivement cette offre, elle +avait promis d'y réfléchir. + +Le regard pénétrant que la Baronne venait de jeter dans le coeur +d'Édouard, lui rappela l'entretien qu'elle avait eu le matin avec +Charlotte, et elle comprit qu'il était indispensable de la décider +à tout prix à éloigner Ottilie. Mais plus elle était décidée à +contrarier la passion du Baron, plus elle feignit de partager son +enthousiasme pour celle qui en était l'objet; car personne ne +possédait à un plus haut degré qu'elle cet art que dans les grands +événements on appelle la force de se commander à soi-même, et +qui, dans les circonstances ordinaires de la vie, n'est que de la +dissimulation. Les personnes douées de cette faculté, au point de +l'appliquer aux incidents les plus simples, cherchent toujours à +exercer sur les autres le pouvoir qu'elles ont sur elles-mêmes, pour +se dédommager, sans doute, des sacrifices qu'elles sont souvent +forcées de s'imposer. Les caractères francs et naïfs leur inspirent +une pitié dédaigneuse; c'est avec une joie maligne qu'elles les voient +courir au-devant des pièges qu'elles aiment à leur tendre; et ce n'est +presque jamais l'espoir d'un succès, mais celui de préparer aux autres +une grande humiliation, qui leur cause cette joie. + +La Baronne poussa ce genre de malice jusqu'à prier Édouard de venir, +avec sa femme, passer la prochaine saison des vendanges dans son +château, et à faire cette invitation en termes si perfidement +calculés, que le Baron pouvait facilement croire qu'Ottilie y était +comprise. Déjà il revoyait de la pensée la magnifique contrée où il se +flattait de pouvoir la conduire, et qui sans doute lui paraîtrait plus +belle encore lorsqu'il l'admirerait à ses côtés. L'impression que le +fleuve majestueux qui traverse cette contrée, les hautes montagnes +avec leurs ruines du moyen âge, les vignobles et le tumulte joyeux des +vendanges, ne pourraient manquer de faire sur l'imagination neuve et +impressionnable de sa jeune amie, lui causa une joie d'enfant qu'il +exprima sans détour et avec beaucoup d'exaltation. + +En ce moment Ottilie s'avança vers eux; il allait courir au-devant +d'elle pour lui annoncer ce voyage, mais la Baronne le retint. + +--Ne lui parlez pas de ce projet, lui dit-elle, et vous-même n'y +songez plus, si vous ne voulez pas qu'il manque. L'expérience m'a +prouvé que les parties de plaisir arrêtées longtemps d'avance et dont +on se promet beaucoup de bonheur, réussissent rarement et ne répondent +jamais à notre attente. + +Édouard promit de se taire et pressa le pas pour arriver plus vite +près d'Ottilie. La Baronne contrariée ralentit le sien. Édouard, +oubliant alors les convenances les plus vulgaires, dégagea brusquement +son bras, courut au-devant de la jeune fille, lui baisa la main et +lui remit le petit bouquet de fleurs des champs qu'il avait cueillies +pendant sa promenade. + +La Baronne regarda Ottilie avec une malveillance jalouse. Si la +passion d'Édouard lui avait d'abord paru coupable, elle la trouvait +en ce moment absurde et offensante pour toutes les femmes d'un +vrai mérite. L'enfant simple et timide qui était devant elle, lui +paraissait tout à fait indigne d'inspirer un autre sentiment que celui +de la pitié, et il lui était impossible de comprendre comment le beau, +le brillant Édouard pouvait prodiguer tant d'attentions délicates à +une petite niaise. + +Lorsqu'on se réunit le soir au château, où l'on venait de servir le +souper, chacun se trouva dans une disposition d'esprit bien différente +de celle qui avait présidé au dîner. Le Comte, qui avait fait partir +sa lettre, ne s'occupa que du Capitaine. Altéré par la promenade, +Édouard ne ménagea point le vin; aussi sa tête ne tarda-t-elle pas à +s'exalter au point que, sans songer aux témoins dont il était entouré, +il approcha sa chaise toujours plus près de celle d'Ottilie et lui +parla comme s'ils eussent été entièrement seuls. Charlotte fit de +vains efforts pour cacher les angoisses qui déchiraient son coeur et +que la vue du Capitaine redoublait. La Baronne, placée entre Édouard +et le Comte, et par conséquent inoccupée, devait nécessairement +remarquer que son amie souffrait; elle attribua naturellement son +chagrin à la conduite de son mari envers Ottilie, dans laquelle il +était impossible de ne pas reconnaître une véritable passion. + +On se leva de table, et la société se divisa plus complètement encore. +Naturellement laconique et calme, le Capitaine n'avait pas entièrement +satisfait la juste curiosité du Comte. Excité par cette réserve, il +s'était promis de s'en dédommager après le souper. Ce fut dans cette +intention qu'il le conduisit à une des extrémités de la salle, où il +réussit à l'engager dans une conversation suivie qui ne tarda pas à +devenir si intéressante, qu'ils oublièrent entièrement tout ce qui se +passait autour d'eux. De son côté Édouard, enhardi par le vin, riait +et plaisantait avec Ottilie qu'il avait attirée dans l'embrasure d'une +fenêtre. Les deux dames entièrement abandonnées à elles-mêmes, se +promenaient l'une à côté de l'autre dans la salle, mais en silence; la +pensée de Charlotte était près du Capitaine, et la Baronne rêvait au +moyen de faire partir Ottilie le plus tôt possible. + +L'isolement des deux dames finit par être remarqué par les autres +membres de la société, ce qui les embarrassa péniblement. Aussi ne +tarda-t-on pas à se retirer, les dames dans l'aile gauche, et +les hommes dans l'aile droite du château. Les plaisirs comme les +inquiétudes de la journée paraissaient terminés. + + + + +CHAPITRE XI. + + +Édouard avait accompagné le Comte dans sa chambre, et comme ni l'un +ni l'autre n'avaient envie de dormir, ils se laissèrent aller à une +conversation intime, dans laquelle ils se rappelèrent mutuellement +diverses aventures de leur première jeunesse. La beauté de Charlotte +occupa de droit la place d'honneur dans ces souvenirs, le Comte en +parla en connaisseur enthousiaste. + +--Oui, dit-il après avoir posé méthodiquement toutes les conditions +de la beauté, ta belle maîtresse les réunissait toutes. Une seule est +restée intacte, celle-là brave toujours le temps, je veux parler +du pied. J'ai remarqué aujourd'hui celui de Charlotte lorsqu'elle +marchait devant moi, et je l'ai retrouvé aussi parfait qu'il y a dix +ans. Convenons-en, cet usage, des Sarmates qui, pour honorer leurs +belles, leur prenaient un soulier dans lequel ils buvaient à leur +santé, est barbare sans doute, mais le sentiment sur lequel il est +fondé est juste; car c'est un culte d'admiration rendu à un beau pied. + +Entre deux amis intimes qui parlent d'une femme aimée, la conversation +ne se borne pas longtemps à faire l'éloge de son pied. Les charmes de +Charlotte, à l'époque ou Édouard n'était encore que son amant, furent +vantés et décrits avec exaltation, puis on parla des difficultés que +le Baron était obligé de surmonter pour obtenir un instant d'entretien +avec sa bien-aimée. + +--Te souvient-il encore, dit le Comte, de l'aventure où je te secondai +d'une manière bien désintéressée, ma foi? Nous venions d'arriver dans +le vieux château où notre souverain s'était rendu avec toute la cour +pour y recevoir la visite de son oncle. La journée s'était passée en +cérémonies et en représentations ennuyeuses. Il ne t'avait pas été +possible de t'entretenir avec Charlotte; une heure de douce causerie +pendant la nuit devait vous dédommager de cette privation. + +--Oui, oui, répondit Édouard, et tu connaissais si bien les sombres +détours par lesquels on arrivait aux appartements des filles +d'honneur, que je te choisis pour guide. Tu ne te fis pas prier, et +nous arrivâmes sans accident chez ma belle ... + +--Qui, songeant beaucoup plus aux convenances qu'à mon plaisir, avait +garde près d'elle la plus laide des ses amies. Certes, ma position +était fort triste tandis que vous étiez si heureux, vous autres. + +--Notre retour aurait pu me faire expier ce bonheur. Nous nous +trompâmes de route, et quelle ne fut pas notre surprise, lorsqu'en +ouvrant une porte, la seule de la galerie où nous nous étions égarés, +nous vîmes le plancher d'une grande chambre garni de matelas, +sur lesquels ronflaient les gardes du palais, dont les tailles +gigantesques nous avaient plus d'une fois étonnés. Un seul ne dormait +pas, et il nous regarda avec une muette surprise, tandis que, +n'écoutant que l'audace de la jeunesse, nous passâmes, sans façon, sur +les bottes de ces enfants d'Énac[1], dont aucun ne se réveilla. + +--Je t'avoue, continua le Comte en riant, que je fus plus d'une fois +tenté de butter et de me laisser tomber sur les dormeurs. Si tous +ces géants s'étaient levés tout à coup pêle-mêle, quelle délicieuse +résurrection cela aurait fait! + +En ce moment la cloche du château sonna minuit. + +--Voici l'heure des tendres aventures, reprit gaiement le Comte. +Voyons, cher Baron, feras-tu aujourd'hui pour moi ce qu'autrefois j'ai +fait pour toi, me conduiras-tu chez la Baronne? Nous avons été depuis +bien longtemps privés du plaisir de nous rencontrer chez de vrais +amis, et nous avons besoin de quelques heures d'entretien intime. +Montre-moi seulement le chemin pour y aller; quant au retour, je me +tirerai d'affaire tout seul ... En tout cas, je ne serai pas exposé +chez toi à enjamber quelques douzaines de paires de bottes emmanchées +dans les jambes de gigantesques gardes du palais. + +--Je te rendrais volontiers ce petit service, répondit Édouard, +mais les dames habitent seules l'aile gauche du château. Peut-être +sont-elles encore ensemble; et Dieu sait à quelles suppositions +bizarres notre excursion pourrait donner lieu. + +--Oh! ne crains rien, la Baronne est avertie, je suis sûr de la +trouver seule dans sa chambre. + +Édouard prit un bougeoir, et, marchant devant son ami, il descendit +le grand escalier, traversa un long vestibule et monta ensuite un +escalier dérobé qui les conduisit dans un passage fort étroit. Là , il +remit le bougeoir au Comte, et lui indiqua du doigt une petite porte +en tapisserie; cette porte s'ouvrit au premier signal, se referma +aussitôt, et laissa Édouard seul, dans une profonde obscurité et à +quelques pas d'une autre porte dérobée, donnant dans la chambre à +coucher de sa femme. + +Le Baron prêta l'oreille, car il venait d'entendre Charlotte demander +à sa femme de chambre qui venait de la déshabiller, si Ottilie était +couchée. + +--Non, madame, elle est encore occupée à écrire, répondit la femme de +chambre. + +--C'est bien. Allumez la veilleuse, j'éteindrai moi-même la bougie; il +est tard, retirez-vous. + +La femme de chambre sortit par les appartements donnant sur le grand +escalier, et Charlotte resta seule dans sa chambre à coucher. + +En apprenant qu'Ottilie travaillait pour lui, le Baron s'était laissé +aller à un mouvement de joie; son imagination s'exalta, il voyait la +jeune fille assise devant lui, il entendait les battements de son +coeur, il respirait son haleine. Un désir brûlant, irrésistible le +poussa vers elle; mais sa chambre ne donnait pas sur ce passage +secret, elle n'avait point de communication mystérieuse, La porte +dérobée devant laquelle il se trouvait conduisait chez sa femme, chez +cette belle Charlotte, dont la conversation intime avec le Comte lui +avait rappelé les charmes; ce souvenir donna le change à son délire, +et il frappa à cette porte. + +Charlotte n'entendit rien, car elle se promenait à grands pas dans la +pièce voisine. La douleur que lui causait l'idée du prochain départ du +Capitaine était si vive, qu'elle en fut effrayée. Pour rappeler son +courage, elle se répétait à elle-même que le temps guérit toutes les +blessures du coeur; et si, dans un instant, elle désirait que cette +guérison fût déjà achevée, elle maudissait presque aussitôt le jour où +cette oeuvre de destruction serait accomplie. Elle aimait sa douleur, +car son amour pour celui qui en était l'objet, était d'autant plus +violent, qu'elle s'était promis de le vaincre. Au milieu de cette +lutte cruelle, des larmes abondantes se firent jour; épuisée de +fatigue elle se jeta sur un canapé et pleura amèrement. + +L'attente et les obstacles avaient tellement irrité la bizarre +exaltation d'Édouard, qu'il se sentit comme enchaîné à la porte de la +chambre à coucher de sa femme. Déjà il avait frappé une seconde, une +troisième, une quatrième fois, lorsque Charlotte l'entendit enfin. + +C'est le Capitaine! telle fut la première pensée de son coeur, mais sa +raison ajouta aussitôt: C'est impossible! + +Quoique persuadée qu'une illusion l'avait abusée, il lui semblait +qu'elle avait entendu frapper; elle le craignait, elle le désirait! + +Rentrant aussitôt dans sa chambre à coucher, elle s'approcha doucement +de la porte dérobée. + +La Baronne peut-être a besoin de moi, se dit-elle machinalement. + +Puis elle demanda d'une voix étouffée: + +--Y a-t-il quelqu'un? + +--C'est moi, répondit Édouard, mais si doucement qu'elle ne reconnut +point sa voix. + +--Qui? demanda-t-elle de nouveau. + +Et l'image du Capitaine était devant ses yeux, dans son âme! + +Son mari répondit d'une voix plus distincte:--C'est Édouard. + +Elle ouvrit la porte. Il plaisanta sur sa visite inattendue, et elle +eut la force de répondre sur le même ton. + +--Tu veux savoir ce qui m'amène, dit-il enfin, eh bien, je vais te +l'avouer. J'ai fait voeu, ce soir, de baiser ton soulier. + +--Cette pensée-là ne t'est pas venue depuis bien longtemps. + + +--Tant pis, ou peut-être tant mieux. + +Charlotte s'était blottie dans une grande bergère, afin de ne pas +attirer l'attention de son mari sur son léger déshabillé. Ce mouvement +de pudeur produisit l'effet contraire, Édouard se prosterna devant +elle, baisa son soulier, et pressa sur son coeur ce beau pied qui +quelques instants plus tôt avait fait le sujet de sa conversation avec +le Comte. + +Charlotte était une de ces femmes naturellement modestes et calmes, +qui conservent encore dans le rôle d'épouse quelque chose de la +réserve d'une chaste amante. Si elle n'excitait et ne prévenait +jamais les désirs de son mari, elle ne leur opposait pas non plus une +froideur qui blesse et révolte; en un mot, elle était restée la +mariée de la veille qui tremble encore devant ce que Dieu et les lois +viennent de permettre. + +Ce fut ainsi, et peut-être plus que jamais, que ce soir-là elle se +montra à son époux; car l'image aérienne du Capitaine était toujours +devant elle, et semblait lui demander une fidélité impossible. Son +agitation était visible, et la rougeur de ses yeux prouvait qu'elle +avait pleuré. Si les larmes ennuient et fatiguent chez les personnes +faibles qui en répandent à tout propos, elles ont un attrait +irrésistible quand nous en découvrons les traces chez une femme que +nous avons toujours connue forte et maîtresse de ses émotions; aussi +Édouard se montra-t-il plus aimable, plus empressé que jamais. + +Plaisantant et suppliant tour à tour, mais sans jamais invoquer +ses droits, il feignit de renverser la bougie par maladresse; son +intention avait été de l'éteindre, et il réussit. + +A la faible clarté de la veilleuse, les penchants du coeur reprirent +leurs droits, et l'imagination mit l'idéal à la place de la réalité: +C'était Ottilie qu'Édouard tenait dans ses bras, et l'âme de Charlotte +se confondait avec celle du Capitaine. Ce fut ainsi, et par un +singulier mélange de vérité et d'illusion, que les absents et les +présents s'unirent et se confondirent par un lien plein de charmes et +de bonheur! + +Le présent sait toujours rentrer dans l'exercice plein et entier de +son immense privilège. Les deux époux passèrent une partie de la nuit +dans des conversations d'autant plus gracieuses, que le coeur n'y +était pour rien. + +Édouard se réveilla au point du jour; en se voyant dans les bras de sa +femme, il lui sembla que le soleil ne se levait que pour éclairer le +crime de la nuit, et il s'enfuit avec égarement. + +Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'en se réveillant à +son tour elle se trouva seule! + + + + +CHAPITRE XII. + + +Un observateur attentif aurait facilement deviné les diverses +sensations de nos amis, dans la manière dont ils s'abordèrent en +entrant dans la salle à manger où le déjeuner les attendait. + +Le Comte et la Baronne se saluèrent avec la douce satisfaction de deux +amants qui, après une longue séparation, ont pu se renouveler leurs +serments d'amour, et de fidélité. Les terreurs du repentir, du remords +même altéraient les traits d'Édouard et de Charlotte; et quand leurs +regards rencontraient ceux d'Ottilie et du Capitaine, un tremblement +involontaire agitait leurs membres. + +L'amour est insatiable dans ses exigences; il ne se borne pas à se +croire des droits sans limites, il veut encore anéantir tous les +autres droits, quelle que soit leur nature. + +Ottilie était candidement gaie et presque communicative, mais le +Capitaine avait quelque chose de grave et de sérieux. Sans parler du +poste qu'il lui destinait, le Comte lui avait fait sentir que la vie +qu'il menait au château n'était qu'une agréable oisiveté, et que cette +vie, si elle se prolongeait, l'amollirait au point, qu'en dépit de +ses hautes facultés, il ne tarderait pas à devenir incapable de les +employer d'une manière réellement utile pour lui et pour les autres. + +Après le déjeuner, le Comte et la Baronne montèrent en voiture et +continuèrent leur voyage. A peine étaient-ils sortis de la cour du +château, que de nouveaux hôtes y entrèrent, à la grande satisfaction +de Charlotte, qui ne cherchait qu'à s'arracher à elle-même. Mais +Édouard qui désirait être seul avec Ottilie, en fut très-contrarié; +pour la jeune fille aussi, cette visite était importune, car elle +n'avait pas encore terminé sa copie. Vers la fin du jour elle courut +s'enfermer dans sa chambre, tandis que Charlotte, Édouard et le +Capitaine reconduisaient les visiteurs jusqu'à la grande route, où +leur voiture les avait devancés. La soirée était belle, et nos amis, +qui désiraient prolonger la promenade, se décidèrent à revenir au +château par un sentier qui passait devant les étangs. + +Le Baron avait fait venir de la ville, à grands frais, un élégant +bateau, afin de procurer aux siens le plaisir de la promenade sur +l'eau, et l'on se proposa de 'essayer pour s'assurer qu'il était léger +et facile à mouvoir. Ce bateau était attaché près d'une touffe de +chênes, sous laquelle on devait, par la suite, établir un point de +débarquement, et élever un lieu de repos architectonique, vers lequel +pourraient se diriger tous ceux qui navigueraient sur le lac. + +--Et que ferons-nous sur la rive opposée? demanda Édouard, il me +semble que c'est sous mes platanes chéris qu'il faut créer le lieu de +débarquement qui doit répondre à celui-ci? + +--Ce point, répondit le Capitaine, est un peu trop éloigné du château; +au reste, nous avons encore le temps d'y songer. + +Tout en prononçant ces mots, il entra dans le bateau, y fit monter +Charlotte et saisit une rame. Déjà Édouard avait pris l'autre rame, +lorsqu'il pensa tout à coup que cette promenade sur l'eau retarderait +l'instant où il pourrait revoir Ottilie. Sa résolution fut bientôt +prise: jetant au hasard un mot d'excuse que personne ne comprit, il +sauta sur la rive et se rendit en hâte au château. Là on lui apprit +qu'Ottilie s'était enfermée dans sa chambre. + +La certitude qu'elle travaillait pour lui le flattait, mais le +désir de l'entretenir avant le retour de sa femme et du Capitaine, +l'emportait sur tout autre sentiment. Chaque instant de retard +augmentait son impatience. Il commençait à faire nuit, on venait +d'allumer les bougies, lorsque la jeune fille entra enfin au salon. La +vive satisfaction qui brillait sur ses traits lui donnait un charme +nouveau, l'idée d'avoir pu faire quelque chose agréable à son ami +l'élevait au-dessus d'elle-même. + +--Voulez-vous collationner cet acte avec moi? dit-elle, en posant +l'original et la copie sur la table. + +Surpris et embarrassé, le Baron feuilleta la copie en silence. Il +remarqua d'abord une gracieuse et timide écriture de femme, mais peu +à peu le trait devenait plus hardi et se rapprochait du sien; sur les +dernières pages enfin, la ressemblance était si parfaite qu'il en fut +presque effrayé. + +--Au nom du Ciel! s'écria-t-il, qu'est-ce que cela? On dirait que ces +pages ont été écrites par moi. + +La jeune fille le regarda avec une expression ineffable de joie et de +satisfaction intérieure. + +--Tu m'aimes donc? murmura Édouard, oui, Ottilie, tu m'aimes! + +Ils étaient dans les bras l'un de l'autre, sans savoir lequel des deux +avait le premier ouvert ou tendu les siens. + +Le monde avait changé de face pour le Baron. Debout devant la jeune +fille, son regard brûlant plongeait dans le regard timide de la belle +enfant; ses mains tremblantes pressaient les siennes, il allait de +nouveau l'attirer sur son coeur ... + +La porte s'ouvrit, Charlotte et le Capitaine entrèrent et cherchèrent +à justifier leur retard. Édouard sourit dédaigneusement. + +--Hélas! se dit-il à lui-même, vous êtes arrivés trop tôt, beaucoup +trop tôt. + +On se mit à table, et la conversation roula sur les voisins qui +avaient passé une partie de la journée au château. Trop heureux pour +être malveillant, le Baron n'avait que du bien à en dire. Charlotte +était loin de partager son opinion, et son indulgence l'étonna; il ne +l'y avait point accoutumée, car d'ordinaire il critiquait sévèrement +et sans pitié. Elle lui en fit l'observation. + +--Ce changement est fort naturel, répondit-il; quand on aime de toutes +les forces de son âme une noble créature humaine, toutes les autres +nous paraissent aimables. + +Ottilie baissa les yeux, Charlotte resta pensive. Le Capitaine prit la +parole. + +--Je crois, dit-il, qu'il en est de même de l'estime que de la +vénération; quand on a trouvé un être digne que l'on fixe ses +sentiments sur lui, on aime à les étendre sur tous les autres. + +Charlotte ne tarda pas à se retirer dans ses appartements où elle +s'abandonna au souvenir de ce qui s'était passé entre elle et le +Capitaine dans le cours de la soirée. + +En sautant sur le rivage, Édouard avait poussé la nacelle sur l'étang +qu'enveloppait le crépuscule du soir, et Charlotte regarda avec une +douce tristesse l'ami pour lequel elle avait déjà tant souffert et qui +la guidait seul en ce moment. Le balancement du bateau, le bruit des +rames, le souffle du vent du soir sous lequel la surface mobile de +l'étang se ridait légèrement, le murmure des roseaux qu'il agitait, +le vol inquiet des oiseaux attardés qui cherchaient un refuge pour la +nuit, le scintillement des premières étoiles, la pose gracieuse de son +conducteur dont elle ne pouvait déjà plus distinguer les traits, si +profondément gravés dans son coeur, tout, jusqu'au silence solennel +de la nature, donnait à sa position quelque chose d'idéal et de +fantastique. Il lui semblait que son ami la conduisait loin, bien loin +de là , pour la laisser seule sur quelque plage aride et inconnue. +Une émotion profonde et douloureuse l'agitait, et cependant elle ne +pouvait pas pleurer. + +De son côté, le Capitaine, trop ému pour s'exposer au danger du +silence dans un pareil moment, fit l'éloge du bateau, qui était assez +léger pour être facilement gouverné par une seule personne. + +--Il faudra apprendre à ramer, ajouta-t-il. Rien n'est plus agréable +que d'errer parfois seul sur l'eau, et de se servir à soi-même de +rameur, de timonier et de pilote. + +Charlotte vit dans ces paroles une allusion à leur prochaine +séparation. + +--A-t-il tout deviné? se dit-elle, ou serait-il prophète sans le +savoir? + +Un sentiment douloureux mêlé d'impatience s'empara d'elle et lui fit +désirer d'arriver au château le plus tôt possible. A peine avait-elle +exprimé ce désir, que le Capitaine, accoutumé à lui obéir aveuglément, +chercha du regard un point où il pourrait aborder. C'était pour la +première fois qu'il traversait l'étang dans un bateau, et s'il en +avait sondé et calculé la profondeur en général, plus d'une place lui +était entièrement inconnue; aussi suivait-il prudemment la route sur +laquelle il était sûr de ne pas se tromper. + +Bientôt Charlotte le pria de nouveau d'abréger la promenade; alors il +rama plus directement vers le point qu'elle-même lui désigna. Au bout +de quelques instants le bateau s'arrêta, il venait de toucher le fond, +et, malgré ses efforts vigoureux et réitérés, il lui fut impossible de +le remettre à flot. Que faire? un seul parti lui restait, il n'hésita +pas à le prendre. Sautant dans l'eau, assez basse pour qu'il pût y +marcher sûrement, il prit Charlotte dans ses bras pour la porter vers +le rivage. + +Aussi robuste qu'adroit, il ne fit pas un mouvement qui pût lui donner +de l'inquiétude, et cependant elle enlaçait son cou et il la pressait +tendrement contre sa poitrine. Arrivé sur le rivage, il la déposa sur +un tertre couvert de gazon. Son agitation tenait du délire; ses bras +qui enlaçaient le corps de son amie, toujours suspendue à son cou, ne +pouvaient se détacher. Eperdu, hors de lui, il l'attira sur son coeur, +et imprima sur ses lèvres un baiser brûlant; mais presque au même +instant il se jeta à ses pieds. + +--Me pardonnerez-vous! oh! me pardonnerez-vous, Charlotte? +s'écria-t-il avec désespoir. + +Le baiser qu'elle avait reçu, qu'elle avait rendu, rappela Charlotte +à elle-même. Sans relever le Capitaine, elle posa une main dans les +siennes et appuya l'autre sur son épaule. + +--Il n'est pas au pouvoir humain, dit-elle, d'effacer cet instant de +notre vie, il y fera époque; que cette époque du moins soit honorable! +Sous peu le Comte va vous assurer un sort digne de votre mérite. Je +ne devais vous en parler que lorsque tout serait décidé; la faute que +nous venons de commettre, me force à trahir ce secret. Oui, pour nous +pardonner à nous-mêmes, il faut que nous ayons le courage de changer +de position; car désormais il ne dépend plus de nous de changer le +sentiment qui nous a rapprochés. + +Elle le releva, prit son bras, s'y appuya avec confiance, et tous deux +retournèrent au château sans échanger une parole. + +Lorsque Charlotte fut seule dans sa chambre à coucher, elle sentit +la nécessité de revenir entièrement aux sensations et aux pensées +convenables à l'épouse d'Édouard. Son caractère éprouvé, l'habitude de +se juger elle-même et de se dicter des lois, la secondèrent si bien, +qu'elle crut à la possibilité de rétablir bientôt et complètement, +non-seulement dans son coeur, mais encore dans celui de tous les +siens, l'équilibre troublé par un instant d'oubli. Le souvenir de la +visite nocturne de son mari qui lui avait été d'abord si pénible, lui +causa un frémissement mystérieux auquel succéda bientôt un pieux et +doux espoir. Dominée par cet espoir, elle s'agenouilla, et répéta au +fond de son âme le serment qu'elle avait prononcé au pied des autels, +le jour de son union avec Édouard. Les inclinations, les penchants +contraires à ce serment, n'étaient plus pour elle que des visions +fantastiques, que la force de sa volonté reléguait dans un lointain +ténébreux; et elle se retrouva tout à coup telle qu'elle avait été, et +que désormais elle voulait rester toujours. Une douce fatigue s'empara +de ses sens et elle ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil bienfaisant +et tranquille. + + +[1] Énac était un géant qui demeurait à Hébron. Lorsque Moyse envoya +reconnaître la terre promise, ses messagers revinrent lui dire qu'ils +avaient vu en ce pays les enfants d'Énac, qui étaient si grands, +qu'auprès d'eux ils ressemblaient à des sauterelles. (_Note du +Traducteur_.) + + + + +CHAPITRE XIII. + + +Le Baron se trouvait dans une situation d'esprit bien différente. +Le sommeil était si loin de lui, qu'il ne songeait pas même à se +déshabiller. Tenant toujours dans ses mains l'acte copié par Ottilie, +il couvrait les premières pages de baisers, et regardait avec une +muette admiration celles qui paraissaient écrites de sa main à lui. +L'idée que ce papier était un contrat de vente, l'avait désespéré +d'abord; mais il se rappela bientôt que ce contrat accomplissait un de +ses plus chers désirs, et que la copie qui lui était si chère +devait rester entre ses mains. Quoique profanée par des signatures +authentiques, son coeur pourrait toujours reconnaître dans cette copie +les caractères de la main d'Ottilie, et cette conviction le consola. + +La lune venait de se lever au-dessus des plus grands arbres de la +forêt. L'air était tiède: entraîné par un vague besoin de mouvement, +Édouard descendit au jardin. Il s'y trouva trop à l'étroit, et se mit +à courir à travers la campagne, et la campagne lui parut trop vaste; +c'est qu'il était à la fois le plus heureux et le plus agité des +mortels. L'instinct le ramena sous les murs du château, sous les +fenêtres d'Ottilie. + +--Des murailles et des verroux nous séparent, se dit-il, mais nos +coeurs sont unis. Si elle était là , devant moi, elle volerait dans mes +bras, je me précipiterais dans les siens! Cette certitude ne doit-elle +pas suffire à mon bonheur? + +Autour de lui, tout était silence et repos, et s'il n'avait pas été +absorbé par des rêves séduisants, il aurait pu entendre le travail +nocturne de ces animaux infatigables, ennemis nés des jardiniers, et +pour lesquels il n'y a ni jour ni nuit. + +Bercé par ses heureuses illusions, il s'assit sur les premières +marches d'une terrasse où il finit enfin par s'endormir. Lorsqu'il se +réveilla, les brouillards du matin fuyaient déjà devant les premiers +rayons du soleil. + +Tandis que tout dormait encore dans ses domaines, il fut visiter les +constructions nouvelles; les ouvriers n'y arrivèrent qu'après lui. +Leur nombre lui parut insuffisant, et il donna l'ordre d'en faire +venir le double. On le satisfit dans le courant de la même journée; +concession inutile: les travaux marchaient toujours trop lentement +pour son impatience. Il eût voulu finir tout à la fois, afin +qu'Ottilie pût jouir à l'instant même de la maison d'été, des +promenades et des plantations nouvelles, du lac formé par les +trois étangs, et de tous les embelissements projetés. Au reste, +l'anniversaire de la naissance de cette jeune fille n'était pas +très-éloigné, et rien ne lui paraissait assez grand, assez beau, pour +célébrer dignement cette fête. Ses voeux n'avaient plus de bornes, ses +désirs plus de limites, la certitude d'aimer et d'être aimé le jetait +dans l'incommensurable. + +L'agitation de son esprit était telle, qu'il ne reconnaissait plus ni +ses domaines, ni son château; Ottilie y était, il ne voyait qu'elle. +Pour lui, tout s'absorbait dans cette enfant, tout, jusqu'à la voix +de la conscience. Les divers liens qui semblaient avoir enchaîné +et dompté son ardente nature s'étaient rompus brusquement; et la +surabondance de ses forces aimantes se précipitait au-devant d'Ottilie +avec l'impétuosité d'un torrent qui vient de rompre ses digues. + +L'activité passionnée du Baron n'avait pu échapper au Capitaine, +qui s'en alarma sérieusement. On était convenu de faire marcher les +travaux lentement et, d'un commun accord, Édouard les faisait aller à +pas de géant et au gré de ses désirs à lui. La métairie était vendue, +Charlotte avait encaissé le premier paiement, et cette somme, qui +devait suffire jusqu'au second terme, se trouva épuisée en peu de +semaines. Était-il juste, était-il possible de l'abandonner dans +un pareil embarras? Lors même que le Capitaine n'aurait eu que de +l'amitié pour elle, il se serait cru obligé de la seconder. Il lui +expliqua donc franchement ses craintes et ses inquiétudes. Tous deux +comprirent qu'ils chercheraient en vain à arrêter Édouard, et qu'au +reste il valait mieux terminer les travaux tant que le Capitaine +pouvait encore les diriger. Ces divers motifs leur firent prendre la +résolution d'emprunter une somme suffisante pour achever tout ce qui +était commencé, dans le plus court délai possible. + +Ces arrangements les avaient rapproches de nouveau, et ils +s'expliquèrent sur la passion d'Édouard pour Ottilie. Déjà Charlotte +avait sondé le coeur de cette jeune fille, et acquis la certitude +qu'elle partageait cette passion. Dans un pareil état de choses il n'y +avait pas d'autre moyen de salut possible que de séparer les amants. +Le hasard venait de lui fournir un prétexte pour rendre cette +séparation simple et facile, car la grande tante de Luciane, charmée +des brillantes qualités de cette jeune personne, l'avait appelée près +d'elle pour l'introduire dans le grand monde, ce qui rendait le retour +d'Ottilie à la pension aussi simple que naturel. + +Constamment guidée par la raison, Charlotte se croyait en droit +d'espérer qu'après le départ d'Ottilie et du Capitaine, elle +parviendrait facilement à rétablir ses rapports avec son mari, tels +qu'ils étaient avant l'arrivée des deux personnes qui les avaient +troublés. Enfin, ses projets étaient si bien combinés, ses résolutions +si sages et si prudentes, qu'elle ne supposa pas même combien il est +difficile de rentrer dans une position bornée, quand ces bornes ont +été brisées par une explosion violente. + +Édouard ne tarda pas à s'apercevoir qu'on cherchait à l'éloigner +d'Ottilie, car il ne pouvait presque plus l'entretenir sans témoins, +ce qui l'irrita au point que quand il pouvait lui glisser quelques +mots, c'était moins pour l'assurer de son amour que pour se plaindre +de la tyrannie que sa femme et son ami se permettaient d'exercer +contre eux. Sans songer que par son empressement à terminer les +travaux il avait lui-même épuisé la caisse, il accusa sa femme et son +ami d'avoir violé leurs premières conventions, et poussa l'injustice +jusqu'à leur faire un crime de l'emprunt qu'ils venaient de négocier +et que cependant il avait approuvé. + +La haine est partiale, l'amour l'est plus encore; aussi la douce et +bonne Ottilie devint-elle malveillante pour Charlotte et pour le +Capitaine. Lorsqu'un jour Édouard se plaignait amèrement de ce +dernier, elle lui répondit qu'elle avait depuis longtemps la preuve de +sa perfidie. + +--Plus d'une fois, lui dit-elle, je l'ai entendu se plaindre à +Charlotte de votre obstination à leur déchirer les oreilles avec votre +flûte; vous pouvez vous imaginer combien cette injustice m'a blessée, +moi qui aime tant à vous accompagner, et surtout à vous entendre. + +A peine avait elle prononcé ces mots, qu'elle sentit la faute qu'elle +venait de commettre, car une colère concentrée altéra les traits +du Baron; jamais rien ne l'avait aussi douloureusement offensé. +Il faisait de la musique sans prétention et pour s'amuser. Ne pas +respecter un plaisir aussi innocent, c'était manquer non-seulement aux +devoirs de l'amitié, mais encore à ceux de l'humanité, dans son dépit, +il ne songeait pas que pour des oreilles musicales il n'y a pas de +tortures plus cruelles que d'écouter une exécution au-dessous du +médiocre. Il était offensé et exalta sa colère jusqu'à la fureur, afin +de ne point pardonner. Il lui semblait que Charlotte et le Capitaine +venaient de le dégager de tous ses devoirs envers eux. + +Le besoin de confier toutes ses pensées à Ottilie devint chaque jour +plus dominant chez Édouard. Les difficultés toujours croissantes +contre lesquelles il était obligé de lutter pour lui adresser quelques +mots, lui suggérèrent l'idée de lui écrire et de l'engager à une +correspondance secrète. Il venait d'exprimer laconiquement ce désir +sur un petit morceau de papier, lorsque son valet de chambre entra +pour lui friser les cheveux. Le courant d'air qu'il avait occasionné +en ouvrant la porte, fit tomber ce papier sur le parquet; le valet de +chambre le ramassa pour essayer le degré de chaleur du fer à friser; +Édouard le lui arracha des mains, mais trop tard: une partie de +l'écriture était brûlée. + +Un second billet qu'il écrivit dans la même journée lui parut moins +bien; il éprouva même quelques scrupules sur la démarche dans laquelle +il allait engager sa jeune amie. Il hésita et se promit d'attendre; +mais dès qu'il en trouva l'occasion, il lui glissa son billet dans la +main. Dans la même soirée, Ottilie trouva le moyen de lui remettre sa +réponse; ne pouvant la lire à l'instant, il la cacha dans la poche de +son gilet. Mais ce gilet, fait à la dernière mode, était très-court et +la poche si petite, qu'au premier mouvement qu'il fit, le papier tomba +par terre. Charlotte le releva et y jeta un regard fugitif. + +--Voici, dit-elle, en lui remettant ce billet, quelque chose de ton +écriture que tu ne serais peut-être pas content de perdre. + +Édouard la remercia d'un air embarrassé. + +--Est-ce de la dissimulation, se dit-il à lui-même, ou prend-elle en +effet l'écriture d'Ottilie pour la mienne? + +Ce hasard et plusieurs autres du même genre qu'on peut regarder comme +des avertissements par lesquels la Providence daigne quelquefois +chercher a nous garantir contre les dangers qui nous menacent, +étaient perdus pour lui. Les entraves que l'on opposait à sa passion +l'irritèrent toujours plus fortement, et bientôt un sentiment de +malveillance, de haine, remplaça son ancienne affection pour sa femme +et pour son ami. Parfois, cependant, il se reprochait ce changement, +et alors il cherchait à cacher ses remords sous une gaîté folle; mais +comme cette gaîté ne partait pas du coeur, elle dégénérait en ironie +amère. + +Charlotte supporta toutes ces boutades avec patience et courage. +Irrévocablement décidée à renoncer au Capitaine, ce sacrifice la +rendait satisfaite et fière d'elle-même, et lui inspirait le désir +de venir en aide au couple qui marchait si imprudemment vers l'abîme +qu'elle avait su éviter. Elle sentait que pour éteindre une passion +arrivée à un aussi haut degré de violence, il ne suffit pas de séparer +les amants, elle essaya de donner quelques conseils généraux à +Ottilie. Malheureusement ces conseils se rapportaient aussi bien à +sa propre position qu'à celle de sa nièce; et plus elle cherchait +à détourner cette jeune fille de la route funeste où elle s'était +engagée, plus elle sentait qu'elle-même était bien loin encore de se +retrouver sur le chemin du devoir. + +Forcée ainsi de garder le silence, elle se borna à tenir les amants +éloignés l'un de l'autre, ce qui ne rendit pas la position meilleure. +Les allusions délicates par lesquelles elle cherchait parfois à +avertir Ottilie, ne produisirent aucun effet; car Édouard était +parvenu à lui prouver que sa femme aimait le Capitaine, et que, +par conséquent, elle aussi désirait le divorce, pour lequel il ne +s'agissait plus que de trouver un prétexte décent. Soutenue par le +sentiment de son innocence, elle croyait pouvoir sans crime s'avancer +vers le but où elle devait trouver un bonheur si ardemment désiré; +elle ne respirait plus que pour Édouard: cet amour l'affermissait +dans le bien, embellissait sou cercle d'activité et la rendait plus +expansive envers tout le monde; elle se croyait au ciel sur la terre. + +C'est ainsi que nos quatre amis continuèrent à vivre, en apparence du +moins, de leur vie habituelle. Rien dans leurs allures n'était changé, +ainsi que cela arrive souvent dans les positions les plus terribles; +tout est remis en question, les habitudes quotidiennes suivent leur +cours ordinaire, comme si rien ne menaçait cette existence paisible. + + + + +CHAPITRE XIV. + + +Le Capitaine venait de recevoir deux lettres du Comte: l'une, qu'il +devait montrer à ses amis, contenait des promesses, des espérances; +l'autre, écrite pour lui seul, renfermait l'offre positive d'une +charge importante d'administration et de cour, le grade de major, de +forts appointements et plusieurs autres avantages brillants. Comme il +était indispensable de tenir cette offre secrète pendant quelque temps +encore, le Capitaine ne parla à ses amis que des espérances que lui +donnait la première de ces deux lettres. + +S'occupant avec toutes les précautions nécessaires, des préparatifs de +son prochain départ, il chercha surtout à hâter les travaux commencés. +Édouard le seconda de son mieux, car il désirait que tout fût fini +pour la fête d'Ottilie. + +Le projet de réunir les trois étangs pour en former un lac, avait déjà +eu un commencement d'exécution; il était donc impossible d'y renoncer. +Sachant qu'il ne pourrait le mener à fin lui-même, le Capitaine fit +venir, sous un prétexte spécieux, un jeune architecte, autrefois +son élève, et qu'il savait être capable d'achever dignement cette +entreprise difficile. + +Le Capitaine avait un mérite réel et un caractère noble et généreux, +aussi était-il loin de ressembler à ces êtres vaniteux qui, pour mieux +faire sentir leur importance, jettent le désordre et la confusion dans +les entreprises qu'ils doivent cesser de diriger, afin de laisser +après eux la certitude qu'il est impossible de les remplacer. + +Le Baron ne pouvait avouer la véritable de cause l'ardeur fiévreuse +avec laquelle il hâtait les travaux, car il savait que sa femme ne +consentirait jamais à célébrer avec éclat et ostensiblement le jour +anniversaire de la naissance d'Ottilie. Au reste, il comprit lui-même +que l'âge de cette jeune fille et sa position de protégée qui devait +tout à la bienfaisance de sa tante, ne lui permettait pas de paraître +publiquement en reine d'une grande fête. Aussi les préparatifs et les +invitations se firent-ils sous le prétexte de l'inauguration de la +maison d'été et des promenades nouvelles. + +Décidé à prouver à Ottilie par tous les moyens qui étaient en son +pouvoir, que tout se faisait pour elle, il lui destinait des présents +qu'il voulait mettre en harmonie avec la force de sa passion. Les +conseils que Charlotte lui donnait à ce sujet étaient si opposés à ses +intentions, qu'il prit le parti de s'adresser à son valet de chambre, +qui soignait sa garde-robe, et se trouvait, par conséquent, en +relation avec les marchands de nouveautés. Cet adroit serviteur +commanda aussitôt un coffre d'une forme élégante, couvert eu maroquin +rouge et garni de clous d'acier; les parures et les objets de toilette +dont il le fit remplir, répondaient à la magnificence de ce coffre. Il +avait depuis longtemps deviné la passion de son maître, et, sans lui +en parler directement, il la servait toutes les fois que l'occasion +s'en présentait. Ce fut dans ce but qu'il rappela au Baron qu'il avait +depuis longtemps au château tous les matériaux nécessaires pour un feu +d'artifice, et que si on s'en servait pour célébrer l'anniversaire +de la naissance d'Ottilie, cette fête n'en aurait que plus d'éclat. +Édouard saisit cette proposition avec empressement, et le valet de +chambre se chargea des préparatifs, qui devaient se faire avec le plus +grand mystère afin de surprendre la société. + +De son côté, le Capitaine prenait toutes les mesures de précaution +nécessaires pour prévenir les accidents qui troublent presque toujours +les solennités auxquelles assiste une foule nombreuse. + +Édouard et son confident ne s'occupèrent que du feu d'artifice. +L'échafaudage devait s'élever sur les bords de l'étang et au milieu +des chênes centenaires. La place des spectateurs était naturellement +en face, sous les platanes, d'où l'on pourrait, sans danger, voir +l'ensemble du feu, ainsi que ses merveilleux effets dans l'eau. +Lorsqu'on débarrassa cette place des plantes et des buissons qui +l'embarrassaient, Édouard remarqua avec plaisir que ses arbres chéris +étaient plus beaux et plus robustes encore qu'il ne le croyait. + +--C'est à peu près dans cette saison que je les ai plantés, se dit-il +à lui-même, mais dans quelle année? + +La date précise lui était échappée, il se souvint toutefois qu'elle +se rapportait à un événement de famille qui était resté gravé dans sa +mémoire. Il chercha cet événement sur le journal dans lequel son père +enregistrait tout ce qui lui arrivait d'important. Quel ne fut pas +son ravissement, lorsqu'il reconnut que, par le plus merveilleux des +hasards, le jour et l'année où il avait planté ces arbres étaient le +jour et l'année de la naissance d'Ottilie! + + + + +CHAPITRE XV. + + +Dès les premières heures de la matinée, si impatiemment attendue, +les invités arrivèrent en foule au château du Baron. Les personnes +présentes à la pose de la première pierre de la maison d'été, avaient +conservé un agréable souvenir de cette cérémonie, et celles qui +n'avaient pu y assister en avaient entendu parler avec beaucoup +d'éloges; aussi chacun s'empressa-t-il de venir prendre sa part d'une +nouvelle fête de ce genre. + +Au moment où on allait se mettre à table, les charpentiers, précédés +par une joyeuse musique, firent leur entrée solennelle dans la cour du +château. L'un d'eux prononça une courte harangue et fit circuler une +immense couronne de chêne, ornée de mouchoirs et de rubans de soie. +Les dames s'empressèrent d'enrichir cette couronne de toutes sortes +de dons gracieux qu'elles y attachèrent elles-mêmes. Puis on se mit à +table, et les charpentiers, heureux et fiers, continuèrent leur marche +à travers le village, où ils enlevèrent aux jeunes filles leurs plus +beaux mouchoirs, leurs plus beaux rubans; et le cortège grossi par +la foule des curieux arriva, au milieu des cris de joie, à la maison +d'été, dont le toit fut aussitôt orné de la couronne de chêne +surchargée d'offrandes de tout genre. + +Après le dîner, Charlotte, qui ne voulait ni cortège ni marche +régulière, se borna à proposer à ses hôtes une promenade sur la +montagne de la maison d'été, où l'on arriva par groupes isolés et sans +ordre; Ottilie, qu'elle avait retenue afin de l'empêcher de jouer +un rôle dans cette fête, arriva la dernière sur la plate-forme, +circonstance qui causa précisément le mal que Charlotte avait voulu +éviter. Les trompettes et les cymbales qui devaient saluer la société, +et qui avaient attendu qu'elle fût toute réunie, n'entonnèrent leurs +bruyantes fanfares qu'au moment où la jeune fille parut, et ils la +proclamèrent ainsi la reine de la fête. + +Pour mettre la maison d'été en harmonie avec la solennité de ce jour, +on l'avait décorée de guirlandes de fleurs disposées selon les règles +architectoniques. Le Baron avait fait placer sur le fronton, des +chiffres en fleurs qui indiquaient la date de cette inauguration. Il +avait en même temps donné l'ordre de faire figurer le nom d'Ottilie +dans le tympan du fronton; heureusement le Capitaine était arrivé +assez tôt pour enlever les lettres en fleurs et les remplacer par +d'autres ornements. + +Les rubans et les mouchoirs bigarrés qui ornaient la couronne +flottaient dans l'air, et le vent emporta la nouvelle et courte +allocution du charpentier. La cérémonie était terminée et la place +devant la maison avait été nivelée et entourée de branches d'arbres, +afin de la disposer en salle de danse. + +Un jeune charpentier présenta au Baron une svelte et jolie +villageoise, et pria fort poliment Ottilie de lui faire l'honneur +d'ouvrir le bal avec lui. Les deux couples trouvèrent de nombreux +imitateurs, et Édouard ne tarda pas à changer sa rustique danseuse +contre la charmante Ottilie. Les invités pour lesquels ce genre de +plaisir n'avait point d'attrait, se dispersèrent dans les alentours et +admirèrent les promenades et les plantations nouvelles; mais avant de +se séparer, on s'était donné rendez-vous sous les platanes, à la chute +du jour. + +Édouard arriva le premier à ce rendez-vous, et donna ses derniers +ordres au valet de chambre, qui se rendit aussitôt, avec l'artificier, +sur la rive opposée de l'étang où déjà tout était prêt pour la +surprise que l'on réservait à la société. Ce ne fut qu'en ce moment +que le Capitaine devina le mystère qu'on lui avait caché jusqu'ici. +Prévoyant que la foule allait se porter sur les bords de l'étang, il +allait faire prendre des mesures de précaution; mais le Baron lui +dit sèchement qu il voulait diriger seul un divertissement de son +invention. + +Ainsi que le Capitaine l'avait prévu, les campagnards, qui ne +croyaient jamais pouvoir s'approcher assez près du lieu où devait +s'opérer la merveille qu'on venait de leur annoncer, se pressèrent sur +les digues auxquelles l'on avait déjà commencé à ôter une partie de +leurs soutiens, la réunion des trois étangs en un seul ayant rendu +leur destruction nécessaire. + +Le soleil venait enfin du se coucher, le crépuscule du soir +enveloppait déjà la contrée, et les nobles spectateurs, réunis sous +les platanes où l'on venait de servir une magnifique collation, +attendaient fort commodément une obscurité plus complète. La soirée +était calme, pas un souffle n'agitait le feuillage, et tout permettait +d'espérer que le feu d'artifice réussirait complètement. + +Tout à coup des cris horribles se firent entendre, d'immenses mottes +de terre s'étaient détachées des digues, et des hommes, des femmes, +des enfants roulaient avec elles dans l'eau. On se précipita vers le +lieu du désastre, pour voir plutôt que pour secourir, car le malheur +paraissait sans remède. Les digues, dégarnies et trop faibles pour +supporter le poids qui les surchargeait, s'affaissaient de plus en +plus. Enfin la confusion était telle, que tous ceux qui se trouvaient +sur ces digues ne pouvaient plus ni avancer ni reculer. Le Capitaine +seul conserva assez de présence d'esprit pour faire chasser, de +force, de ces digues, la foule éperdue, ce qui empêcha de nouveaux +éboulements, et donna aux hommes courageux dont il s'était entouré +assez de place pour secourir les malheureux qui luttaient contre les +flots. Au bout de quelques minutes, tous avaient été ramenés sur le +rivage. Un jeune garçon seul avait été poussé trop avant dans l'eau +pour gagner la terre, et les efforts qu'il fit pour s'en approcher +l'éloignèrent toujours davantage; ses forces l'abandonnèrent, et l'on +n'aperçut plus que ses bras qu'il élevait vers le Ciel comme pour +implorer son secours. Le bateau était rempli de pièces d'artifice +qu'on devait brûler sur l'eau, et le temps que l'on aurait mis à le +décharger était plus que suffisant pour rendre certaine la mort du +malheureux enfant. La résolution du Capitaine fut bientôt prise, il se +dépouilla en hâte de son habit et se précipita dans l'étang. + +Un long cri de surprise et d'admiration retentit dans la foule; tous +les yeux étaient fixés sur l'intrépide nageur qui, après avoir plongé +plusieurs fois, reparut avec l'enfant. Il l'amena sur le rivage et le +remit au chirurgien, car il ne donnait plus aucun signe de vie; puis +il demanda s'il ne manquait plus personne et fit faire à ce sujet une +enquête sévère. En vain Charlotte le supplia de retourner au château +et de s'y faire donner les soins nécessaires, il ne consentit à +s'éloigner qu'après avoir acquis la certitude que tout le monde était +sauvé; le chirurgien le suivit avec l'enfant qui avait repris l'usage +de ses sens. + +A peine les eut-on perdus de vue que Charlotte se souvint que le thé, +le sucre, le vin et les autres objets dont ils avaient besoin étaient +enfermés sous clef, et que par conséquent sa présence et celle +d'Ottilie étaient nécessaires au château. Pour y retourner il fallait +passer sous les platanes, où elle vit son mari occupé à réunir et +à retenir la société, en l'assurant que le feu d'artifice allait +commencer. Elle le supplia de remettre un plaisir dont personne en ce +moment n'était en état de profiter, et lui fit sentir qu'il serait +inhumain de s'amuser avant de savoir qu'il n'y avait en effet plus +rien à craindre pour le malheureux enfant et pour son généreux +sauveur. + +--Le chirurgien fera son devoir, répondit sèchement le Baron, il a +tout ce qu'il faut pour cela et notre présence au château ne ferait +que le gêner. + +Charlotte n'insista pas davantage, mais elle fit signe à Ottilie de la +suivre; elle allait obéir, Édouard la retint. + +--Je ne veux pas, s'écria-t-il, qu'on la traite en soeur de charité; +cette journée est trop belle pour la terminer à l'hôpital! L'enfant +noyé est sauvé et le Capitaine se séchera fort bien sans nous. + +Charlotte partit seule et en silence; quelques invités la suivirent +d'abord, et après une courte hésitation, toute la société prit le +chemin du château. Restée seule sous les platanes avec Édouard, la +tremblante Ottilie le supplia d'imiter l'exemple qu'on venait de leur +donner. + +--Non, non, dit-il, restons ici ensemble: les choses exceptionnelles +ne se font pas sur les routes ordinaires. Que la catastrophe de ce +soir hâte notre union, tu m'appartiens, je te l'ai juré assez de fois, +que les actions succèdent enfin aux paroles! + +Le bateau traversa l'étang et s'approcha des platanes: c'était le +valet de chambre qui venait demander à son maître ce que deviendrait +le feu d'artifice. + +--Fais-le partir, s'écria le Baron. + +Et le valet de chambre retourna à son poste. Édouard prit les deux +mains d'Ottilie. + +--C'est pour toi seule qu'il a été préparé, qu'il s'exécute pour toi +seule, permets-moi seulement de l'admirer à tes côtés. + +Puis il s'assit près d'elle d'un air tendrement ému, mais avec une +réserve respectueuse. + +Au milieu des explosions principales et terribles comme le tonnerre +des canons, on entendait le sifflement des fusées, des balles +luisantes et des serpenteaux, le craquement des roues et des soleils, +et le bruissement des pluies de feu. + +Édouard suivait avec ravissement du regard et de la pensée tous ces +météores qui s'élançaient dans les airs, tantôt les uns après les +autres, et tantôt tous à la fois. Mais pour la tendre et douce +Ottilie, déjà intimidée par tout ce qui avait précédé cet instant, ces +apparitions bruyantes et éphémères furent plutôt un objet d'effroi que +de plaisir. Dominée par la peur, elle se rapprocha de son ami, qui +ne vit dans ce mouvement qu'une preuve de confiance, et la promesse +réitérée de lui appartenir pour toujours. + +La nuit avait repris ses droits que l'éclat du feu d'artifice venait +de lui disputer; la lune argentait seule les étangs, et éclairait +l'étroit sentier sur lequel les deux amants retournaient au château. +Tout à coup un homme se présenta devant eux et leur demanda l'aumône, +et Édouard reconnut l'insolent qui l'avait forcé à prendre des mesures +contre l'importunité des mendiants. Trop heureux pour ne pas chercher +à étendre ce bonheur sur tout ce qui l'entourait, il jeta une pièce +d'or dans le chapeau de cet homme. + +Grâce à l'habileté du chirurgien et aux soins empressés de Charlotte, +l'enfant était presque entièrement remis, et la santé du Capitaine et +des hommes qui l'avaient secondé ne courait plus aucun danger; toutes +les mesures de précaution nécessaires en pareil cas ayant été prises a +temps. + +La catastrophe de l'étang avait laissé une certaine inquiétude dans +l'esprit de tout le monde, aussi les invités s'était-ils empressés de +regagner leurs demeures. + +Resté seul avec Charlotte, le Capitaine l'informa de son prochain +départ; cette nouvelle inattendue la surprit sans la troubler. La +soirée avait été si fertile en événements graves et extraordinaires, +que tout ce qui pouvait les suivre n'était plus pour elle que la +réalisation de l'avenir solennel dont ces mêmes événements lui avaient +paru le présage certain. Telle était la disposition de son esprit +lorsqu'elle vit entrer Édouard et Ottilie. Son premier soin fut de +leur apprendre que le Capitaine était sur le point de les quitter pour +aller remplir un poste brillant. Le Baron ne vit dans ce changement de +fortune subit, qu'un hasard favorable qui ne pouvait manquer de +hâter l'accomplissement de ses voeux. Son imagination devançant les +événements, lui montrait d'un côté Charlotte heureuse et fière de son +nouvel époux, et de l'autre Ottilie établie par lui en qualité de +maîtresse légitime du château et de ses vastes domaines. + +Éblouie par des rêves semblables, la jeune fille s'était retirée dans +sa chambre, où elle trouva le riche coffre qui contenait les cadeaux +de son ami. Les mousselines, les soieries, les dentelles, les schalls +étaient aussi riches qu'élégants; de magnifiques bijoux complétaient +ce trousseau. Elle devina sans peine que l'intention d'Édouard était +de l'habiller d'une manière digne du rang qu'il lui destinait; mais +tous ces objets étaient si bien rangés et surtout si brillants, +qu'elle osa à peine les soulever, et encore moins se les approprier +même de la pensée. + + + + +CHAPITRE XVI. + + +Le lendemain matin le Capitaine avait quitté le château, laissant +au Baron quelques lignes par lesquelles il lui exprimait sa +reconnaissance et son invariable attachement. La veille, déjà , +il avait fait à demi mot ses adieux à Charlotte; elle avait le +pressentiment que cette séparation serait éternelle, et elle eut la +force de s'y résigner. + +Le Comte ne s'était pas borné à élever son protégé à un poste +honorable; il voulait encore lui faire faire un mariage brillant; il +s'en occupa avec tant d'ardeur, que, dans la pensée de Charlotte, +cette seconde affaire lui parut tout aussi certaine que la première. +En un mot, elle avait complètement et pour jamais renoncé à un homme +qui n'était plus à ses yeux que le mari d'une autre femme. + +Convaincue que tout le monde avait son courage, et que ce qui n'avait +pas été impossible pour elle ne devait l'être pour personne, elle +prit la résolution d'amener son mari, par une explication franche et +sincère, au point où elle était arrivée elle-même. + +--Notre ami, lui dit-elle, vient de nous quitter, et avec lui +disparaîtra une partie des changements survenus dans notre manière +d'être. Il dépend de nous maintenant de redevenir, sous tous les +rapports, ce que nous étions naguère. + +N'écoutant que la voix de la passion, Édouard crut voir dans ces +paroles une allusion à leur veuvage et à un divorce prochain qui les +rendrait libres comme ils l'étaient alors. + +--Rien, en effet, dit-il, ne parait plus facile et plus juste, il +s'agit seulement de bien nous entendre afin d'éviter le scandale. + +--Je conviens, reprit Charlotte, qu'il faut, avant tout, assurer à +Ottilie une position avantageuse. Deux partis se présentent à cet +effet: nous pouvons la renvoyer à la pension, puisque ma tante a fait +venir près d'elle Luciane, qu'elle veut introduire dans le grand +monde. D'un autre côté, une dame respectable, riche et noble, est +prête à la recevoir chez elle, en qualité de compagne de sa fille +unique, et de la traiter, sous tous les rapports, comme sa propre +enfant. + +Édouard reconnut enfin qu'il s'était trompé sur les intentions de sa +femme, et répondit avec nu calme affecté: + +--Depuis son séjour au château, Ottilie a contracté des habitudes qui +lui rendraient, je le crois du moins, un changement de position fort +peu agréable. + +--Nous avons tous contracté des habitudes folles, funestes! toi +surtout, dit vivement Charlotte. Cependant il arrive une époque où +l'on se réveille de ses rêves dangereux, où l'on sent la nécessité de +les sacrifier à ses devoirs de famille. + +--Tu conviendras, sans doute, qu'il serait injuste de sacrifier +Ottilie à ces prétendus devoirs de famille? Et, certes, la repousser, +l'envoyer loin de nous, ce serait la sacrifier. La fortune est venue +chercher le Capitaine ici, aussi avons-nous pu le voir partir sans +regret et même avec joie. Attendons; qui sait si un avenir brillant +n'est pas réservé à Ottilie? + +Charlotte ne chercha pas à maîtriser son émotion, car elle était +décidée à s'expliquer sans détour. + +--L'avenir qui nous est réservé est assez clair: tu aimes Ottilie; +elle aussi nourrit depuis long temps pour toi un penchant qui déjà +touche de près à la passion. Ce langage te déplaît? Pourquoi ne pas +rendre en termes précis ce que chaque instant nous révèle? Pourquoi +n'oserais-je pas te demander quel sera le dénouement de ce drame? + +--Il est impossible de répondre à une pareille question, dit Édouard +avec un dépit concentré. Notre position est une de celles où il est +indispensable d'attendre la marche des événements. Qui peut deviner +les secrets du destin? + +--Pour ce qui nous concerne, on le peut sans être doué d'une haute +sagesse ou d'une grande pénétration, répliqua Charlotte. Au reste, +nous ne sommes plus assez jeunes pour nous avancer au hasard sur une +route que nous ne devons pas suivre. Personne ne cherchera à nous en +détourner, car, à notre âge, on doit savoir se gouverner soi-même. +Oui, il ne nous est pas permis de nous égarer; on ne nous pardonnera +plus ni fautes ni ridicules. + +Incapable d'imiter, ni même d'apprécier la noble franchise de sa +femme, Édouard répondit avec un sourire affecté: + +--Peux-tu blâmer l'intérêt que je prends au bonheur de ta nièce? non à +son bonheur à venir qui dépend toujours des chances du hasard, mais à +son bonheur actuel? Ne te fais pas illusion à toi-même. Pourrais-tu +te figurer sans chagrin cette pauvre enfant arrachée à notre cercle +domestique et jetée dans un monde étranger? Moi, du moins, je n'ai pas +le courage de supposer la possibilité d'un pareil changement. + +Charlotte sentit pour la première fois toute la distance qui séparait +le coeur d'Édouard du sien. + +--Ottilie, s'écria-t-elle, ne peut être heureuse ici, puisqu'elle +arrache un mari à sa femme, un père à ses enfants. + +--Quant à nos enfants, répondit le Baron d'un air moqueur, nous +aurions tort de nous alarmer pour eux, puisqu'ils ne sont pas encore +nés. Au reste, pourquoi se perdre ainsi dans des suppositions +exagérées? + +--Parce que les passions déréglées engendrent l'exagération. Il en est +temps encore, ne repousse pas les conseils, l'assistance sincère que +je t'offre. Lorsqu'on cherche sa route à travers l'obscurité, le rôle +de guide appartient de droit au plus clairvoyant, et, certes, dans le +cas où nous nous trouvons, j'y vois mieux que toi. Édouard, mon ami, +mon bien-aimé, laisse-moi tout essayer, tout entreprendre pour te +conserver. Ne me suppose pas capable de renoncer à un bonheur dont +j'ose me croire digne, au seul bien que j'ambitionne en ce monde, à +toi enfin. + +--Et qui parle de cela? dit Édouard d'un air embarrassé. + +--Mais puisque tu veux garder Ottilie auprès de toi, mon ami, +pourrais-tu ne pas prévoir les conséquences inévitables d'une pareille +conduite? Je n'insisterai pas davantage; mais si tu ne veux pas te +vaincre, bientôt du moins tu ne pourras plus te tromper. + +Édouard fut forcé de s'avouer qu'elle avait raison, mais il ne se +sentit pas la force de le déclarer ouvertement. Un mot qui formule +tout à coup d'une manière positive ce que le coeur s'est permis +vaguement et par degrés, est terrible à prononcer; aussi ne +chercha-t-il qu'à éluder ce mot. + +--Tu me demandes une résolution, dit-il, et je ne sais même pas encore +quel est en effet ton projet à l'égard d'Ottilie. + +--Mon projet, répondit Charlotte, est de peser avec toi lequel des +deux partis dont je t'ai parlé pour elle offre le plus d'avantages. + +Après avoir peint la vie du pensionnat sous tous ses rapports, elle +s'étendit avec chaleur sur la douce existence qu'elle pourrait trouver +près de la dame qui voulait l'associer à sa fille. + +--Je voterais pour cette dernière position, dit elle, non-seulement +parce que la pauvre enfant sera plus heureuse, mais parce qu'en +la renvoyant à la pension, nous nous exposons à faire renaître et +augmenter l'amour, qu'à son insu elle a inspiré à son professeur. + +Le Baron feignit de l'approuver, mais dans le seul but de gagner du +temps; et Charlotte, qui déjà se croyait sûre de sa victoire, fixa le +départ d'Ottilie pour la fin de la semaine. + +Ne voyant plus dans la conduite de sa femme qu'une perfidie +adroitement combinée pour lui enlever à jamais son bonheur, il prit le +parti désespéré de quitter lui-même sa maison, afin de ne pas en faire +chasser Ottilie, ce qui, pour l'instant du moins, lui paraissait le +point principal. La crainte de voir Charlotte s'opposer à son départ, +le poussa à lui dire qu'il allait s'absenter pour quelques jours, +parce qu'une sage prudence lui faisait craindre de revoir Ottilie et +d'être témoin de son départ. + +Cette ruse eut tout l'effet qu'il en avait attendu, Charlotte se +chargea elle-même des préparatifs de son voyage, ce qui lui donna le +temps d'écrire le billet suivant: + + +ÉDOUARD A CHARLOTTE. + +Je ne sais si le mal qui est venu nous frapper est guérissable ou non, +mais je sens que pour échapper au désespoir, j'ai besoin d'un délai, +et le sacrifice que je m'impose me donne le droit de l'exiger. Je +quitterai ma maison jusqu'à ce que notre avenir à tous soit décidé. En +attendant cette décision, tu en seras la maîtresse absolue, mais à la +condition expresse que tu partageras cet empire avec Ottilie. Ce n'est +pas au milieu d'étrangers, c'est à tes côtés que je veux qu'elle vive. +Continue à être bonne et douce pour elle, redouble d'égards et de +délicatesse envers cette chère enfant; je te promets, en échange, de +n'entretenir avec elle aucune relation. Je veux même rester, pour +un certain temps, dans une ignorance complète sur tout ce qui vous +concernera toutes deux. Mon imagination rêvera que tout va pour le +mieux, et vous pourrez en penser autant sur mon compte. + +Je te prie, je te conjure encore une fois de ne pas éloigner Ottilie. +Si elle dépasse le cercle dans lequel se trouve ce domaine et +ses dépendances, si elle entre dans une sphère étrangère, elle +n'appartient plus qu'à moi, et je saurai m'emparer de mon bien. Si tu +respectes mes voeux, mes espérances, mes douleurs, mes illusions, eh +bien! alors je ne repousserai peut-être pas la guérison, si toutefois +elle venait s'offrir à mon coeur malade ... + + +A peine sa plume avait-elle tracé cette dernière phrase, que son âme +tout entière la démentit; en la voyant sur le papier, tracée par sa +main, il éclata en sanglots. Une puissance irrésistible lui disait +plus clairement que jamais qu'il n'était pas en son pouvoir de cesser +d'aimer Ottilie, soit que cet amour fût un bonheur ou un malheur pour +lui. + +En ce moment d'agitation fiévreuse, il se rappela tout à coup qu'il +allait s'éloigner de son amie, sans savoir même si jamais il lui +serait possible de la revoir. Mais il avait promis de partir, et dans +son trouble il lui semblait que l'absence le rapprochait du but de ses +désirs, tandis qu'en restant il lui serait impossible d'empêcher sa +femme d'éloigner Ottilie de la maison. Poussé par cette dernière +pensée, il descendit rapidement l'escalier et s'élança sur le cheval +qui l'attendait dans la cour. + +En passant devant l'auberge du village, il reconnut, sous un berceau +en fleurs et devant une table bien servie, le mendiant auquel il avait +donné la veille une pièce d'or. Cette vue lui rappela douloureusement +les plus belles heures de sa vie, et l'immensité de sa perte. + +Combien j'envie ton sort! se dit-il à lui-même, sans détourner les +yeux du mendiant. Tu jouis encore aujourd'hui du bien que je t'ai fait +hier; mais moi, il ne me reste plus rien du bonheur dont je m'enivrais +alors. + + + + +CHAPITRE XVII. + + +Le bruit des pas d'un cheval au trot avait attiré Ottilie à sa +fenêtre, où elle était arrivée assez tôt pour voir sortir Édouard de +la cour. Ne pouvant s'expliquer pourquoi il s'éloignait ainsi sans +l'en avertir, et même sans l'avoir vue une seule fois dans la matinée, +elle devint triste et pensive; et son inquiétude augmenta lorsque +Charlotte vint la prendre et lui lit faire une longue promenade, +pendant laquelle elle évita avec une affectation visible de parler de +son mari. Mais quand à son retour au château elle entra dans la salle +à manger, sa surprise toucha de près à l'effroi, car elle ne vit que +deux couverts sur la table. + +Il est toujours pénible de se voir déranger dans ses habitudes +quelqu'insignifiantes qu'elles puissent être; mais quand ces habitudes +tiennent à vos affections, y renoncer, c'est renoncer au bonheur. Au +reste, tout contribuait à jeter Ottilie dans un autre monde. Charlotte +avait, pour la première fois, ordonné elle-même le dîner; son +extérieur cependant annonçait le calme et la tranquillité d'esprit, +et elle parlait de la nouvelle position du Capitaine, comme d'un +événement heureux, tout en assurant qu'elle le mettait dans +l'impossibilité de jamais revenir au château. + +Remise enfin de son premier mouvement de terreur, Ottilie se flatta +qu'Édouard avait été reconduire son ami, et qu'il ne tarderait pas à +revenir. Cette consolation lui fut bientôt enlevée, car, en sortant +de table, elle s'approcha de la fenêtre et vit une berline de voyage +arrêtée dans la cour. + +Charlotte demanda pourquoi cette voiture n'était pas encore partie; +le domestique répondit que le valet de chambre du Baron l'avait fait +attendre, parce qu'il lui manquait encore une foule de petites choses +dont son maître pourrait avoir besoin en voyage. Ottilie eut recours à +toute sa présence d'esprit pour cacher sa surprise et sa douleur. + +En ce moment le valet de chambre entra d'un air affairé et réclama +plusieurs objets peu importants, mais qui faisaient deviner +l'intention d'une longue absence. + +--Je ne comprends pas ce que vous venez faire ici, lui dit Charlotte +d'un ton irrité; vous avez toujours été chargé seul de tout ce qui +concerne le service personnel de votre maître, et vous n'avez besoin +de personne pour vous procurer les choses qui vous sont nécessaires. + +L'adroit valet s'excusa de son mieux, mais sans renoncer à l'espoir de +faire sortir Ottilie; car c'était là le seul but de sa démarche. Elle +le devina et allait s'éloigner avec lui, mais Charlotte la retint et +ordonna sèchement au valet de chambre de se retirer. Il fut forcé +d'obéir, et bientôt la berline sortit du château. + +Quel instant terrible pour la pauvre jeune fille! elle ne comprit, +elle ne sentit rien, sinon qu'Édouard venait de lui être arraché pour +un temps illimité. Sa souffrance était telle que Charlotte en eut +pitié et la laissa seule. + +Qui oserait décrire sa douleur, ses larmes, ses angoisses? Elle pria +Dieu de lui aider à passer cette cruelle journée; la nuit fut plus +terrible encore, mais elle y survécut, et le lendemain matin il lui +semblait qu'elle avait changé d'existence et de nature. Elle ne +s'était pas résignée à son malheur; elle l'avait approfondi, elle +avait acquis la certitude qu'il pouvais s'augmenter encore. Le départ +d'Édouard ne lui paraissait que le prélude du sien; car elle ignorait +la menace par laquelle il avait su forcer sa femme à garder sa rivale +près d'elle, et à la traiter avec indulgence et bonté. + +Charlotte s'acquitta noblement de la tâche difficile que son mari lui +avait imposée. Pour arracher Ottilie à elle-même, elle la surchargeait +d'occupations, et ne la laissait que fort rarement seule. Sans se +flatter qu'il serait possible de combattre une grande passion par +des paroles, elle chercha du moins à lui donner une juste idée de la +puissance de la volonté et d'une sage résolution. + +--Sois persuadée, mon enfant, lui dit elle un jour, que rien n'égale +la reconnaissance d'un noble coeur, quand nous avons eu le courage de +lui aider à dompter les emportements d'une passion mal entendue. +J'ai osé entreprendre un pareil ouvrage, ose me seconder, aide-moi +à l'achever. C'est à la modération, à la patience de la femme qu'il +appartient de conserver ce que l'homme veut détruire par sa violence +et par ses excès. + +--Puisque vous parlez de modération, chère tante, répondit Ottilie, +je dois vous dire que je me suis aperçue avec chagrin que cette vertu +manque absolument aux hommes; ils ne savent pas même l'exercer à table +quand le vin leur plaît. Les plus remarquables d'entre eux troublent +ainsi pour plusieurs heures leur raison, perdent toutes les aimables +qualités qui les distinguent, et semblent ne plus aimer que le +désordre et la confusion. Je suis sûre que plus d'un funeste projet a +été arrêté et exécuté dans un pareil moment. + +Charlotte fut de son avis; mais elle changea d'entretien, car elle +avait compris qu'il ramenait la pensée de la jeune fille sur Édouard, +qui cherchait, sinon habituellement, du moins plus souvent qu'elle ne +l'aurait voulu, à augmenter sa gaieté en à chasser un souvenir fâcheux +en buvant quelques verres de vin de trop. Pour achever de détourner la +pensée de sa nièce d'un pareil sujet, elle parla du prochain mariage +du Capitaine avec la femme que le Comte lui destinait, et ses discours +et sa contenance annonçaient qu'elle regardait cette union comme un +bonheur qui devait achever de consolider l'avenir d'un ami pour lequel +elle avait l'affection d'une soeur. + +Cette révélation inattendue jeta l'imagination d'Ottilie dans une +sphère bien différente de celle qu'Édouard lui avait fait envisager. +Dès ce moment, elle observa et commenta chaque parole de sa tante; le +malheur l'avait rendue soupçonneuse. + +Charlotte persista dans la route qu'elle s'était tracée avec la +persévérance, l'adresse et la pénétration qui faisaient la base +fondamentale de son caractère. A peine était-elle parvenue à faire +rentrer ses penchants dans les bornes étroites du devoir, qu'elle +soumit sa vie extérieure et toute sa maison à la même réforme. Au +milieu du calme monotone et de la paix régulière qui régnaient autour +d'elle, elle s'applaudit des incidents qui avaient si violemment +troublé son intérieur, puisqu'ils avaient mis un terme à des travaux +et à des projets d'embellissement devenus si vastes qu'ils menaçaient +de compromettre sa fortune et celle de son mari. Trop sage pour +arrêter ce qu'il était indispensable d'achever, elle suspendit les +travaux au point où ils pouvaient, sans danger, attendre le retour +du maître; car elle voulait laisser à son mari le plaisir de mener +paisiblement à fin ce qui avait été entrepris dans un état d'agitation +fiévreuse. L'architecte comprit ses intentions et les seconda avec +autant de sagesse que de réserve. + +Déjà les trois étangs ne formaient plus qu'un lac, dont on +embellissait les bords par des plantations utiles, au milieu +desquelles on pouvait, plus tard, placer facilement des points de +repos, des pavillons et des retraites pittoresques. La maison d'été +était finie autant qu'elle avait besoin de l'être pour braver la +rigueur des saisons, et le soin de la décorer fut remis à une autre +époque. + +Satisfaite d'elle-même, Charlotte était réellement heureuse et +tranquille. Ottilie s'efforça de le paraître; mais, au fond de son âme +elle ne prenait part à ce qui se passait autour d'elle, que pour y +chercher un présage du prochain retour d'Édouard. Aussi vit-elle avec +un vif plaisir qu'on venait d'exécuter une mesure dont elle l'avait +souvent entendu parler comme d'un projet favori. + +Ce projet consistait à réunir les petits garçons du village pendant +les longues soirées d'été, pour leur faire nettoyer les plantations et +les promenades nouvelles. Peu de semaines avaient suffi à Charlotte +pour les faire habiller tous d'une espèce d'uniforme qui restait +déposé au château, car ils ne devaient s'en servir que pendant les +heures de travail. L'architecte, qui les guidait avec une rare +intelligence, ne tarda pas à donner à l'ensemble de cette petite +troupe quelque chose de régulier et de gracieux. Rien, en effet, +n'était plus agréable à voir que ces enfants. Les uns, armés de +serpettes, de râteaux de bêches et de balais, parcouraient les routes, +les sentiers et les massifs, tandis que les autres les suivaient avec +des paniers, dans lesquels ils entassaient les pierres, les épines +et les branches de bois mort. Leurs diverses attitudes fournissaient +presque chaque jour à l'architecte des modèles de groupes gracieux +pour des bas-reliefs, dont il se proposait d'orner les frises de la +première belle maison de campagne qu'il aurait à construire. + +Pour Ottilie, ce corps de petits jardiniers si bien disciplinés, +n'était qu'une attention par laquelle ou se proposait de surprendre +agréablement le maître que, sans doute, on attendait sous peu. Ranimée +par cette pensée, elle se promit d'offrir à son ami un établissement +d'utilité de son invention. + +L'embellissement du village, ainsi que le Capitaine l'avait prévu, +avait inspiré à tous les habitants l'amour de la propreté, de l'ordre +et du travail. Ce fut ce penchant qu'Ottilie se proposa de développer +chez les petites filles. A cet effet, elle les réunit au château à des +heures fixes, et leur enseigna à filer, à coudre et d'autres travaux +analogues à leur sexe. On ne saurait enrégimenter les petites +Elles comme les petits garçons. Ottilie le sentit, aussi ne leur +imposa-t-elle aucune uniformité de costume ou de mouvement, mais elle +s'efforça d'augmenter leur activité et de les rendre plus attachées à +leurs familles, plus utiles dans leurs maisons. Chez une seule de ses +élèves, la plus vive et la plus éveillée de toutes, ses conseils ne +produisirent pas le résultat qu'elle en avait attendu. La petite +espiègle se détacha entièrement de ses parents, pour ne plus vivre que +pour sa belle et bonne maîtresse. + +Comment Ottilie aurait-elle pu rester insensible à tant d'affection? +Bientôt la petite Nanny, qu'elle avait tolérée d'abord, devint sa +compagne inséparable, et, par conséquent, commensale du château. Sans +cesse à ses côtés, elle aimait surtout à la suivre dans les jardins, +où la petite gourmande se régalait avec les cerises et les fraises +tardives dont le Baron avait su se procurer les espèces les plus +rares. Les arbres fruitiers, qui promettaient pour l'automne une riche +récolte, fournissaient au jardinier l'occasion de parler de son maître +dont il désirait le prochain retour. Ottilie l'écoutait avec plaisir, +car il connaissait son état et aimait sincèrement Édouard. + +Un jour qu'elle lui faisait remarquer avec satisfaction que tout ce +que le Baron avait greffé pendant le printemps avait parfaitement +réussi, il lui répondit d'un air soucieux: + +--Je désire que ce bon seigneur en recueille beaucoup de joie; mais +s'il nous revient pour l'automne, il verra qu'il y a dans l'ancien +jardin du château des espèces précieuses qui datent du temps de +feu son père. Les pépiniéristes d'aujourd'hui ne sont pas aussi +consciencieux que les Chartreux. Leurs catalogues sont remplis de +noms curieux, on achète, on greffe, on cultive, et quand les fruits +arrivent, on reconnaît que de pareils arbres ne méritent pas la place +qu'ils occupent. + +Le fidèle serviteur demandait surtout à Ottilie l'époque du retour +d'Édouard, et lorsqu'elle lui disait qu'elle l'ignorait, il devenait +triste et pensif, car il croyait qu'elle le jugeait indigne de sa +confiance. Et cependant elle ne pouvait se séparer des plates-bandes, +des carrés où tout ce qu'elle avait semé et planté avec son ami était +en pleine fleur, et n'avait plus besoin d'autres soins que d'un peu +d'eau, que Nanny, qui la suivait toujours un arrosoir à la main, +versait avec prodigalité. Les fleurs d'automne, encore en boutons, lui +causaient surtout une douce émotion. Il était certain que pour la fête +d'Édouard elles brilleraient dans tout leur éclat, et elle espérait +s'en servir à cette occasion, comme d'autant de témoins de son amour +et de sa reconnaissance. Mais l'espoir de célébrer cette fête n'était +pour elle qu'une ombre vacillante: le doute et les soucis entouraient +sans cesse de leurs tristes murmures l'âme de la pauvre fille. + +Dans de pareilles dispositions d'esprit, un rapprochement sincère +entre elle et sa tante était impossible. Au reste, la position de ces +deux femmes devait naturellement les éloigner l'une de l'autre. Un +retour complet au passé et dans la vie légale, rendait à Charlotte +tout ce qu'elle pouvait jamais avoir espéré, tandis qu'il enlevait à +Ottilie tout ce que la vie pouvait lui promettre, et dont elle n'avait +eu aucune idée avant sa liaison avec Édouard. Cette liaison lui avait +appris à connaître la joie et le bonheur; et sa situation actuelle +n'était plus qu'un vide effrayant. + +Un coeur qui cherche, sent vaguement qu'il lui manque quelque chose; +un coeur qui a trouvé et perdu ce qu'il cherchait, a la conscience du +malheur; et, alors, les tendres rêveries, les désirs incertains qui +le berçaient doucement deviennent des regrets amers, du dépit, du +découragement. Alors le caractère de la femme, quoique façonné pour +l'attente, sort de ce cercle passif pour entreprendre, pour faire +quelque chose qui puisse lui rendre son bonheur. + +Ottilie n'avait point renoncé à Édouard; Charlotte cependant fut +assez prudente pour feindre de regarder comme une chose convenue et +certaine, qu'il ne pouvait plus désormais y avoir entre sa nièce et +son mari que des relations de protection bienveillante, d'amitié +paisible. + +Ottilie passait une partie de ses nuits à genoux devant le coffre +ouvert où les riches présents d'Édouard se trouvaient encore tels +qu'il les y avait placés lui-même. Pour elle, tous ces objets étaient +tellement sacrés, qu'elle aurait craint de les profaner en s'en +servant. Après ces nuits cruelles, elle sortait, avec les premiers +rayons du jour, du château où, naguère; elle avait été si heureuse, et +se réfugiait dans les solitudes les plus agrestes. Parfois même il lui +semblait que le sol ne la portait qu'à regret; alors elle se jetait +dans la nacelle, la faisait glisser jusqu'au milieu du lac, tirait une +relation de voyage de sa poche; et doucement bercée par les vagues, +elle se laissait aller à des rêves qui la transportaient dans les pays +lointains dont parlait son livre, et où elle rencontrait toujours +l'ami que rien ne pouvait éloigner de son coeur. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +Mittler, dont nos lecteurs connaissent déjà l'humeur bizarre et +l'activité inquiète, avait entendu parler sourdement des troubles +survenus au château de ses bons amis, dont il croyait le bonheur à +l'abri de tout orage. Persuadé que le mari ou la femme ne tarderait +pas à réclamer son intervention, qu'il était très-disposé à leur +accorder, il s'attendait à chaque instant à recevoir un message +de l'un ou de l'autre. Leur silence l'étonna sans diminuer ses +bienveillantes intentions à leur égard, et il finit par se décider à +aller leur offrir ses services. Cependant il remettait cette démarche +de jour en jour; l'expérience lui avait prouvé que rien n'est plus +difficile que de ramener des personnes douées d'une intelligence +supérieure, sur la route dont elles n'ont pu s'éloigner sans le +savoir. Après une assez longue hésitation, il prit enfin le parti +d'aller trouver Édouard, dont il venait de découvrir la retraite. + +La route qu'il fallait suivre pour se rendre près de ce mari égaré, +le conduisit à travers une agréable vallée tapissée de prairies que +sillonnait un rapide et bruyant ruisseau. Des champs et des vergers +séparaient les villages qui s'élevaient çà et là sur le penchant des +collines, et donnaient à la contrée quelque chose de paisible et de +riant. Rien dans cette vaste vallée ne frappait l'imagination, tout y +développait l'amour de la vie. + +Bientôt une grande métairie, entourée de jardins, attira l'attention +de Mittler par son air de propreté et d'élégance champêtre; et il +devina sans peine que c'était en ce lieu que le Baron se cachait à +tous les siens. + +Édouard avait en effet choisi cette demeure silencieuse, où il +s'abandonnait entièrement à tous les rêves que lui suggérait sa +passion. Souvent il se flattait qu'Ottilie pourrait partager avec lui +cette retraite, s'il trouvait le moyen de l'y attirer. Plus souvent +encore, il bornait ses voeux à lui assurer la propriété de ce joli +petit domaine, afin qu'elle pût y vivre tranquille, indépendante +surtout. Parfois même il poussait la résignation jusqu'à supporter +l'idée qu'elle pourrait redevenir heureuse, en partageant cette +existence paisible avec un autre que lui. C'était ainsi que ses +journées s'écoulaient dans un passage perpétuel de l'espérance à la +douleur, de la résignation au désespoir. + +L'arrivée de Mittler ne l'étonna point; il s'était attendu à le voir +plus tôt, mais en qualité de messager de Charlotte; aussi s'était-il +préparé d'avance à le charger de propositions assez claires et assez +tranchées, pour terminer enfin leurs incertitudes mutuelles. L'idée +qu'il ne pouvait manquer de lui donner des nouvelles d'Ottilie acheva +de lui faire regarder la visite de ce vieil ami comme l'apparition +d'un messager du ciel. + +Lorsqu'il apprit que non-seulement Mittler ne venait pas de la part +de Charlotte, mais qu'il ignorait complètement ce qui se passait au +château, où il n'était pas retourné depuis le jour où il en avait été +chassé par l'arrivée du Comte et de la Baronne, son coeur se serra et +il se renferma dans un silence absolu. + +Mittler comprit que pour l'instant, du moins, il fallait renoncer au +rôle de médiateur, et accepter franchement celui de confident. Le +Baron céda au besoin d'épancher ses douleurs, et son vieil ami +l'écouta sans le blâmer; il se borna seulement à lui reprocher +avec beaucoup de douceur la retraite absolue à laquelle il s'était +condamné. + +--Et comment, s'écria Édouard, pourrais-je supporter l'existence +ailleurs que dans la solitude? là , du moins, je puis toujours penser +à elle, je la vois marcher et agir, et mon imagination lui fait faire +tout ce que mon coeur désire. Elle m'écrit des lettres pleines d'amour +et m'avoue qu'elle cherche le moyen d'arriver jusqu'à moi! Eh! +n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'elle devrait se conduire? J'ai promis +de m'abstenir de toute démarche qui pourrait nous rapprocher; mais +elle, rien ne la retient! Ou bien Charlotte aurait-elle eu la cruauté +de lui arracher le serment de ne point m'écrire, de ne point chercher +à me revoir? c'est probable, c'est naturel; et cependant, si cela +était, je ne pourrais m'empêcher de dire que cela est inouï, horrible! + +Ottilie m'aime, je le sais, qu'elle vienne donc se jeter dans mes +bras! Cette pensée me domine au point qu'au plus léger bruit mes +regards se fixent vers la porte, comme si je devais la voir entrer. Je +m'y attends, je l'espère, je le crois; il me semble que tout ce qui +est impossible doit devenir facile. Si la vie vulgaire a pour nous des +obstacles insurmontables, rien au moins ne doit être impossible dans +la vie intellectuelle. Qu'Ottilie trouve dans son amour la force de +faire pour moi, intellectuellement, ce que des causes matérielles +l'empêchent de faire matériellement. Que, pendant la nuit, quand la +veilleuse répand dans ma chambre une lueur incertaine, son âme vienne +parler à la mienne, qu'elle m'apparaisse en fantôme vaporeux, et me +prouve ainsi qu'elle pense à moi, qu'elle m'appartient. + +Une seule consolation me reste. Depuis que j'ai fait connaissance avec +quelques femmes aimables qui demeurent dans le voisinage, Ottilie +occupe plus exclusivement mes rêves, comme si elle voulait me dire: +«Tu as beau chercher, tu ne trouveras jamais une amie aussi gracieuse, +aussi aimante que moi.» Les plus légers incidents de nos doux rapports +se reproduisent pêle-mêle dans ces éphémères créations de mon cerveau, +mais elles ne sont pas toujours sans amertume. Parfois, nous signons +ensemble notre contrat de mariage, nos mains se confondent et effacent +alternativement nos noms enlacés. Souvent même il y a quelque chose de +contraire à la pureté angélique que j'adore en elle, et alors je sens +plus que jamais combien elle m'est chère, car mon chagrin touche de +près au désespoir. Dans un de mes derniers rêves encore elle m'agaçait +et me tourmentait d'une manière tout à fait opposée à son caractère. +Il est vrai que son beau visage rond et candide s'était allongé, ses +traits avaient changé d'expression, enfin ce n'était pas elle, c'était +une autre femme. Je n'en ai pas moins été troublé, bouleversé, +anéanti! + +Souriez, mon cher Mittler, je vous le permets, je ne rougis pas +de cette passion. Appelez-la folle, extravagante, furieuse, que +m'importe; je sens qu'elle est mon premier, mon seul amour! Tout +ce que j'ai éprouvé jusqu'ici n'était qu'un prélude, qu'un +divertissement, qu'un jeu; maintenant j'aime! Ma femme et mon ami ont +eu la bonté de dire, non devant moi, mais entre eux, que j'étais et +que je serais toujours médiocre en tout. Ils se sont trompés; je suis +arrivé, en fort peu de temps, à la perfection dans l'art d'aimer, +jamais personne ne m'y surpassera! Je conviens que c'est un talent qui +ne vaut à celui qui le possède que des larmes et des souffrances, mais +il m'est si naturel que je ne pourrais plus y renoncer. + +En se laissant aller ainsi au plaisir d'exprimer ses douloureuses +sensations à un ami qu'il croyait disposé à le plaindre, Édouard +s'était affaibli au point qu'il éclata en sanglots. + +Naturellement vif et impatient, et doué d'une raison impitoyable, +Mittler blâma d'autant plus cette explosion d'une passion coupable, +qu'elle renversait toutes ses prévisions, et semblait le jeter pour +toujours loin du but qu'il s'était proposé en se rendant près du +Baron. L'imminence du danger lui donna cependant la force de se +contraindre. + +Après avoir exhorté Édouard à se remettre, il lui dit de ne pas +oublier ainsi sa dignité d'homme, de se rappeler que le courage honore +le malheur, et que, pour conserver l'estime de soi-même et celle des +autres, il faut savoir supporter les souffrances avec résignation et +modérer son désespoir. + +Le Baron ne pouvait voir dans ces généralités que des paroles vides de +sens; elles irritaient sa douleur au lieu de la calmer. + +--Il est facile à l'homme heureux, s'écria-t-il, de sermonner celui +qui souffre, et s'il savait tout le mal qu'il lui fait, il aurait +honte de lui-même! Rien ne lui paraît plus simple, plus facile qu'une +patience infinie, tandis qu'il ne croit pas à la possibilité d'une +douleur infinie, pour laquelle la consolation est une bassesse et le +désespoir un devoir. L'immortel chantre de la Grèce, lui qui savait si +bien peindre les héros, ne craignait pas de les faire pleurer. Il dit +même très-positivement qu'il n'y a de véritablement bon que les hommes +riches en larmes. Qu'il fuie loin de moi celui dont les yeux sont +toujours secs, car son coeur est sec aussi! Qu'il soit maudit l'homme +heureux qui ne cherche dans l'homme malheureux qu'un spectacle +édifiant! qu'un héros de théâtre qu'il n'applaudit qu'autant qu'il +exprime ses angoisses par des paroles mesurées, par des gestes et des +attitudes nobles et imposantes! qu'un gladiateur qui sait mourir avec +grâce sous les yeux du spectateur. + +Je vous sais gré cependant de votre visite, mon cher Mittler, mais je +crois qu'en ce moment nous devrions faire, chacun de notre côté, une +petite promenade dans les jardins; quand nous nous retrouverons, je +serai plus calme. + +Mittler savait qu'il lui serait difficile de faire revenir la +conversation sur le même terrain, aussi chercha-t-il à la continuer +en promettant plus d'indulgence; et le Baron se laissa entraîner par +l'espoir d'arriver à une solution quelconque. + +--Je conviens, dit-il, que les longs pourparlers et les diverses +combinaisons de la réflexion ne servent à rien; c'est par la réflexion +cependant que je suis arrivé à savoir ce que je veux, ce que je dois +faire. J'ai pesé le présent et l'avenir, et je n'y ai vu que +des malheurs inouïs ou un bonheur ineffable. Dans une pareille +alternative, le choix peut-il être difficile? Non, non, vous comprenez +vous-même la nécessité d'un divorce. Il existe déjà de fait, +aidez-nous à le légaliser, obtenez le consentement de Charlotte et +assurez ainsi notre bonheur à tous. + +Mittler garda le silence, et le Baron continua avec une chaleur +toujours croissante. + +--Mon sort est désormais inséparable de celui d'Ottilie. Regardez ce +verre où nos chiffres sont enlacés depuis longtemps et sans notre +participation. Il a été lancé en l'air en signe de réjouissance, et +devait se briser en retombant sur le sol rocailleux. Un témoin de la +fête a eu le bonheur de recevoir dans ses mains ce verre prophétique; +il me l'a vendu fort cher, j'y bois chaque jour et je me répète sans +cesse, que les arrêts formés par le destin sont seuls indissolubles. + +--Malheur à moi! s'écria Mittler, la superstition a toujours été à +mes yeux l'ennemie la plus funeste à l'homme, et me voilà réduit à la +combattre chez vous. Songez donc qu'en jouant avec des pronostics, des +pressentiments, des rêves, on donne une importance dangereuse même aux +choses et aux positions les plus vulgaires. Mais quand notre position +est importante par elle-même, quand tout autour de nous est agité, +tumultueux, menaçant, ces fantômes-là rendent l'orage plus terrible. + +--Oh! permettez du moins au malheureux qui lutte au milieu de ces +orages, de lever ses regards vers un fanal protecteur. Qu'importe que +ce fanal ne soit qu'une illusion, puisqu'il aura toujours le pouvoir +réel de soutenir ses forces. + +C'est possible, et je pourrais peut-être excuser ces sortes de folies, +si je n'avais pas remarqué que l'homme ne s'y abandonne que pour +s'affermir dans ses erreurs. Jamais il ne voit les symptômes qui +pourraient être pour lui un avertissement utile, il ne se confie, il +ne croit qu'à ceux qui flattent sa passion. + +Le caractère que l'entretien venait de prendre jeta Mittler dans des +régions ténébreuses pour lesquelles il avait une aversion innée. Ne +cherchant plus qu'à le terminer le plus tôt possible, et persuadé +enfin qu'il n'obtiendrait rien du Baron, il lui proposa d'aller +trouver Charlotte. Édouard accepta avec plaisir, et Mittler partit, +plein d'espoir dans la démarche qu'il allait faire; car elle avait +l'avantage certain de gagner du temps, et de lui fournir le moyen de +connaître la situation d'esprit, les projets et les espérances des +deux femmes. + +Lorsqu'il arriva au château, il trouva Charlotte telle qu'il l'avait +toujours vue. Elle lui raconta avec calme et franchise les événements +dont Édouard ne lui avait fait connaître que les résultats, et il vit +le mal dans toute sa gravité, dans toute son étendue. Aucun remède +possible ne se présenta à son esprit, et cependant il ne parla point +du divorce que le Baron lui avait si fortement recommandé de proposer. +Quelle ne fut pas sa joie quand Charlotte lui dit avec un doux +sourire: + +--Rassurez-vous, mon ami, j'ai lieu d'espérer que mon mari ne tardera +pas à revenir à moi. Comment pourrait-il songer à m'abandonner, quand +il saura que je vais être bientôt mère? + +--Vous ai-je bien comprise? s'écria Mittler. + +--Il me semble que l'équivoque est impossible, répondit Charlotte en +rougissant. + +--Qu'elle soit bénie mille fois, cette bienheureuse nouvelle! Quel +argument irrésistible ne pourra-t-on pas en tirer? J'en connais la +toute-puissance sur l'esprit des hommes! Il est vrai que pour ma part +je n'ai pas lieu de m'en réjouir; je perds tous mes droits à votre +reconnaissance, puisque votre réconciliation se fera d'elle-même. Je +ressemble à un de mes amis, excellent médecin quand il traite les +pauvres pour l'amour de Dieu, mais incapable de guérir un riche qui le +paierait généreusement. Puisque tel est mon sort, il est heureux +que vous n'ayez pas besoin de mon intervention, car elle eût été +impuissante pour vous, puisque vous êtes riche. + +Charlotte le pria de porter une lettre de sa part à son mari, et +de chercher à connaître le parti qu'il prendrait en apprenant le +changement survenu dans leur position respective. Mittler lui refusa +ce service. + +--Tout est fait, tout est arrangé, s'écria-t-il, vous pouvez lui +envoyer votre lettre par un messager quelconque. J'ai affaire +ailleurs, je ne reviendrai que pour vous faire mon compliment sur +votre réconciliation, et pour assister au baptême. + +A ces mots il sortit avec précipitation, laissant Charlotte fort +mécontente et très-inquiète; elle savait que la pétulance de cet homme +bizarre lui avait valu presque autant de défaites que de succès, et +qu'il avait, en général, la funeste habitude de regarder comme des +faits accomplis les espérances que lui suggéraient les impressions du +moment; aussi était-elle loin de partager sa confiance et sa sécurité. + +Édouard s'était flatté que Mittler lui apporterait la réponse de sa +femme, et la lettre qui lui fut remise par un messager lui causa un +mouvement de terreur. Après l'avoir longtemps tenue dans ses mains +sans oser l'ouvrir, il la décacheta enfin et la parcourut des yeux. +Qui oserait peindre les émotions contradictoires dont son âme fut +bouleversée en lisant le passage suivant de la lettre de Charlotte: + +«Souviens-toi de l'heure nocturne où tu vins visiter ta femme en amant +aventureux, où tu l'attiras presque malgré elle dans tes bras, sur ton +coeur!... Ne voyons plus désormais dans cet événement bizarre qu'un +arrêt de la Providence. Oui, la Providence a resserré nos rapports par +un lien nouveau, au moment même où le bonheur de notre vie était sur +le point de s'anéantir!» + +Lorsqu'un gentilhomme se trouve réduit à chercher les moyens de +s'arracher à lui-même et de tuer le temps, la chasse et la guerre se +présentent naturellement à son esprit. + +Nous ne chercherons pas à donner une juste idée de tout ce qui se +passait alors dans le coeur d'Édouard. Craignant de succomber dans le +combat qu'il se livrait à lui-même, il éprouva le besoin de braver des +périls matériels. Au reste, la vie lui était devenue si insupportable, +qu'il se fortifiait avec complaisance dans l'idée que sa mort seule +pouvait rendre le repos à ses amis, et surtout à sa chère Ottilie. + +Ses sinistres projets ne rencontrèrent aucun obstacle, car il ne les +confia à personne. Son premier soin fut de faire son testament avec +toutes les formalités nécessaires, et il se sentit presque heureux en +dictant la clause par laquelle il léguait à Ottilie, la métairie qu'il +habitait depuis sa fuite du château; puis il régla les intérêts de +Charlotte et de son enfant, assura l'avenir du Capitaine, et fit des +pensions à tous ses serviteurs. + +Une guerre nouvelle venait de succéder à un court intervalle de paix. +Dans sa première jeunesse, le Baron s'était trouvé sous les ordres +d'un chef d'un mérite très-médiocre qui l'avait dégoûté du service. +Un grand Capitaine était en ce moment à la tête de l'armée; il fut se +ranger sous sa bannière, car là , la mort était probable et la gloire +certaine. + +Lorsqu'Ottilie fut instruite de l'état de Charlotte, elle se refoula +complètement sur elle-même. Malgré son inexpérience, elle avait +compris qu'il ne lui était plus ni possible ni permis d'espérer. Un +regard rapide que nous jetterons plus tard sur son journal, nous +donnera quelques éclaircissements sur ce qui se passait alors dans son +coeur. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +Nous voyons souvent dans la vie ordinaire ce que dans l'épopée nous +appelons un artifice de poète. Les figures principales s'éloignent, se +voilent ou restent dans l'inaction, afin de laisser à celles que l'on +avait à peine remarquées jusque là , le temps et la place d'agir et de +mériter à leur tour la louange ou le blâme. + +C'est ainsi qu'immédiatement après le départ du Capitaine et du Baron +l'Architecte se fit remarquer par sa sage activité dans les affaires, +et par son empressement à distraire les dames pendant les heures de +loisir. + +Son extérieur seul aurait suffi pour inspirer un bienveillant intérêt. +Jeune, svelte, grand et bienfait, il était modeste sans timidité, et +prévenant sans jamais importuner. Toujours prêt à se rendre utile et +agréable, il ne tarda pas à étendre sa bienfaisante influence +jusque sur les affaires domestiques. Lui seul recevait les visites +désagréables ou importunes, et lorsqu'il ne pouvait entièrement les +épargner aux dames, il savait prendre pour lui ce qu'elles avaient de +plus fâcheux. + +Un jour sa complaisance à cet égard fut mise à une cruelle épreuve, +par un jeune avocat qu'un gentilhomme du voisinage avait envoyé +au château pour traiter une affaire qui, sans être importante par +elle-même, occupait Charlotte très-désagréablement. Ce dernier motif +nous oblige de la rapporter avec tous ses détails. + +L'on n'a pas oublié sans doute les changements que Charlotte avait +fait exécuter dans le cimetière du village: les croix et les monuments +avaient été rangés contre la muraille du fond et le socle de l'église; +le reste du terrain nivelé et semé de trèfle formait une riante +prairie traversée par une seule route qui conduisait de la porte du +cimetière à celle de l'église. Les nouveaux tombeaux étaient creusés +au fond près du mur et sans former de tertre; Charlotte avait même +ordonné de semer sur la terre nouvellement remuée, du trèfle et de +l'herbe afin de cacher, autant que possible, l'image de la mort aux +yeux des vivants. Le vieux pasteur, attaché aux anciennes routines, +avait d'abord blâmé cette mesure. Mais lorsque le soir, semblable à +Philémon, il venait s'asseoir avec sa Baucis sur les tilleuls qui +ornaient l'entrée du presbytère, il comprit qu'il était plus agréable +d'avoir en face de lui une belle prairie dont l'herbe servait à la +nourriture de ses vaches, qu'un champ de mort hérissé de tertres et +d'insignes lugubres. + +Quelques habitants du village continuaient cependant à blâmer une +réforme qui leur enlevait la consolation de voir la place où l'on +avait enterré leurs pères. Les croix et les monuments rangés avec +ordre, leur disaient toujours les noms des personnes qu'ils avaient +perdues et la date de leur mort; mais ces noms et ces dates les +intéressaient beaucoup moins que la place où reposaient leurs restes. +Telle était aussi l'opinion du gentilhomme qui protestait contre +les réformes de Charlotte; car il avait dans ce cimetière une place +réservée pour sa famille, privilège en échange duquel il avait assez +généreusement doté l'église. + +L'avocat chargé de faire valoir ses droits les exposa avec chaleur, +mais avec convenance; Charlotte l'écouta avec attention. + +--Je suis persuadé, Madame, lui dit-il enfin, que vous êtes maintenant +convaincue vous-même que l'homme, dans toutes les positions sociales, +éprouve le besoin de connaître la place où dorment les siens. Le +campagnard le plus pauvre veut pouvoir planter une croix de bois +sur la tombe de son enfant, pour y suspendre une couronne; l'une et +l'autre dure autant que sa douleur, son modeste deuil n'en demande pas +davantage. Les classes plus aisées convertissent ces croix de bois en +fer qu'elles entourent et protègent de différentes manières. Voici +déjà la prétention d'une durée de plusieurs années. Mais ces croix +de fer aussi finissent par tomber et disparaître, voilà pourquoi les +riches ont conçu l'idée d'élever des monuments de pierre qui survivent +à plusieurs générations et qu'on peut relever de leurs ruines. Est-ce +le monument qui demande et obtient la vénération? Non, c'est la +cendre qu'il couvre. Il ne représente donc pas un souvenir, mais une +personne; il n'appartient pas au passé, mais au présent. Ce n'est pas +dans le monument, mais dans la terre que l'imagination cherche et +retrouve un mort chéri; c'est autour de cette terre que se réunissent +les amis, les parents; il est donc bien naturel qu'ils demandent le +droit d'en exclure ceux qui ont été hostiles ou étrangers à ce mort. + +Selon moi, Madame, mon client donnerait une grande preuve de +modération s'il se contentait du remboursement de la somme dont il a +doté l'église; rien ne saura jamais le dédommager du mal que vous avez +fait à tous les membres de sa famille, puisque vous les avez privés +du bonheur douloureux de pleurer sur les tombes de leurs pères, et de +l'espoir de dormir un jour à leurs côtés. + +--Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, répondit Charlotte, +l'église rendra le don qu'elle a reçu, je me charge de l'en +dédommager. C'est donc une affaire terminée; permettez-moi seulement +d'ajouter que vos arguments ne m'ont point convaincue: la pensée qui +se fonde sur une égalité parfaite, du moins après la mort, me +paraît plus juste et plus consolante que celle qui perpétue les +individualités et les distinctions sociales, même au-delà de la tombe. +N'est-ce pas là aussi votre avis? continua-t-elle en s'adressant à +l'Architecte. + +--Je ne me crois pas capable de décider une pareille question, +répondit l'artiste; mais puisque vous l'exigez, Madame, je vous dirai +l'opinion qui m'a été suggérée à ce sujet par mes sentiments et par +mon art: on nous a privés de l'avantage inappréciable de renfermer les +cendres des objets de nos regrets dans des urnes cinéraires que nous +pouvions presser sur notre coeur; nous ne sommes pas assez riches pour +embaumer leurs restes et les exposer, magnifiquement parés, dans de +superbes sarcophages, et nous sommes devenus si nombreux, que nos +églises ne sauraient plus contenir tous nos morts. Il faut donc +nécessairement leur creuser des fosses en plein air. Dans un pareil +état de choses, je me vois forcé d'approuver complètement votre +réforme. Oui, Madame, faire dormir ensemble tous les membres d'une +même commune, c'est rapprocher ce qui doit être uni, et puisque nous +sommes réduits à déposer nos morts dans la terre, il est juste et +naturel de ne point la hérisser de tertres disgracieux. + +Au reste, en étendant sur tous une seule et même couverture, elle +devient plus légère pour chacun. + +--Ainsi, dit Ottilie, tout sera terminé pour nous, sans que nous ayons +laissé une marque, un signe qui puisse aller au-devant de la mémoire, +pour lui rappeler que nous avons été. + +--Non, non, répondit vivement l'Architecte, ce n'est pas au désir de +perpétuer le souvenir de notre existence, mais à la place où nous +avons cessé d'être, qu'il faudrait renoncer. L'architecture, la +sculpture, la plupart des arts, enfin, ont besoin que l'homme leur +demande une marque durable de ce qu'il a été. Pourquoi donc les +placer au hasard, dans des lieux exposés à toutes les intempéries des +saisons? tandis qu'il serait possible, facile même de les réunir dans +des monuments spéciaux, et de leur donner ainsi plus de noblesse et de +durée. Depuis que les grands ne jouissent plus du privilège de faire +déposer leurs restes dans les églises, ils s'y font élever des +monuments! Que cet exemple nous éclaire enfin. Il y a mille et mille +formes pour ennoblir un édifice consacré à de pareils souvenirs. + + +--Puisque l'imagination des artistes est si riche, dit Charlotte, vous +devriez bien m'apprendre comment ils pourraient faire autre chose que +des urnes, des obélisques et des colonnes. Quant à moi, je n'ai jamais +vu, au milieu des mille et mille formes dont vous venez de me parler, +que mille et mille répétitions de ces trois types. + +--Cette uniformité désespérante existe chez nous, Madame, mais elle +est loin d'être universelle. Je conviens, au reste, qu'il est fort +difficile de rendre un sentiment grave d'une manière gracieuse et +d'exprimer agréablement la tristesse. Je possède une assez jolie +collection de dessins représentant les ornements funéraires des genres +les plus opposés; mais il me semble que le plus beau de tous sera +toujours l'image de l'homme, dont on veut perpétuer le souvenir. Elle +seule donne une juste idée de ce qu'il a été, et devient un texte +inépuisable pour les notes et les commentaires les plus variés. Il est +vrai qu'elle ne saurait remplir ces conditions que si elle a été faite +à l'époque la plus favorable de la vie de celui qu'elle représente, +ce qui arrive fort rarement, car on ne songe point à reproduire des +formes encore vivantes. Quand on a moulé la tête d'un cadavre et posé +un pareil marbre sur un piédestal, on ose lui donner le nom de buste. +Hélas! où sont-ils, les artistes capables de rendre le cachet de la +vie aux empreintes de la forme que la mort a frappée? + +Vous défendez mes opinions sans le vouloir et sans le savoir +peut-être, dit Charlotte. L'image de l'homme est indépendante du lieu +où on la place; partout où elle est, elle est pour elle-même; il +serait donc impossible de la réduire à orner des tombes véritables, +c'est-à -dire le coin de terre dans lequel se décompose l'être qu'elle +représente. Faut-il vous dire ma pensée tout entière à ce sujet? Les +bustes et les statues, considérés comme monuments funéraires, ont +quelque chose qui me répugne. J'y vois un reproche perpétuel qui, en +nous rappelant ce qui n'est plus, nous accuse de ne pas assez honorer +ce qui est. Et comment pourrait-on, en effet, ne pas rougir de +soi-même, quand nous songeons au grand nombre de personnes que nous +avons vues et connues, et dont nous avons fait si peu de cas? +Combien de fois n'avons-nous pas rencontré sur notre route des êtres +spirituels, sans nous apercevoir de leur esprit? des savants, sans +utiliser leur science; des voyageurs, sans profiter de leurs récits; +des coeurs aimants, sans chercher à mériter leur affection? Cette +vérité ne s'applique pas seulement aux individus que nous avons vus +passer; non, elle est l'exacte mesure de la conduite des familles +envers leurs plus dignes parents, des cités envers leurs plus +estimables habitants, des peuples envers leurs meilleurs princes, des +nations envers leurs plus grands citoyens. + +J'ai entendu plusieurs fois demander pourquoi on louait les morts sans +restriction, tandis qu'un peu de blâme se mêle toujours au bien qu'on +dit des vivants; et alors des hommes sages et francs répondaient qu'on +agissait ainsi parce qu'on n'avait rien à craindre des morts, et qu'on +était toujours exposé à rencontrer, dans les vivants, un rival sur la +route que l'on suivait soi-même. En faut-il davantage pour prouver que +notre sollicitude à entretenir des rapports vivants entre nous et ceux +qui ne sont plus, ne découle point d'une abnégation grave et sacrée de +nous-mêmes, mais d'un égoïsme railleur. + + + + +CHAPITRE II. + + +Excités par la conversation de la veille, on visita, dès le lendemain +matin, le cimetière, et l'Architecte donna plus d'un heureux conseil +pour embellir ce lieu. L'église, qui déjà avait attiré son attention, +devait également devenir l'objet de ses soins. Cet édifice, d'un style +éminemment allemand, existait depuis plusieurs siècles. Il était +facile de reconnaître la manière et le génie de l'architecte qui, dans +la même contrée, avait construit un magnifique monastère. Malgré les +changements intérieurs rendus indispensables par les exigences du +culte protestant, l'ensemble du temple avait conservé une partie de +son ancien cachet de majesté calme et imposante. + +L'Architecte sollicita et obtint sans peine de Charlotte la somme +nécessaire pour restaurer cette église dans le style antique et, pour +la mettre en harmonie avec les réformes qu'avaient subies le cimetière +dont elle était entourée. Assez adroit pour faire beaucoup de choses +par lui-même, il se fit seconder par les ouvriers que la suspension +de la construction de la maison d'été avait laissés sans ouvrage, et +qu'on lui permit de garder pour achever sa pieuse entreprise. + +En examinant cet édifice et ses dépendances, il découvrit, à sa grande +satisfaction, une chapelle latérale d'un style remarquable et décorée +par des ornements d'un travail exquis. Ce lieu renfermait une foule +d'objets peints ou sculptés à l'aide desquels le catholicisme célèbre +et désigne spécialement la fête de chacun de ses saints. + +Entrevoyant la possibilité de faire de ce lieu un monument dans le +goût artistique des siècles passés, le jeune Architecte se promit +d'orner la partie vide des murailles de peintures à fresque, car il +n'était pas novice dans ce bel art. Mais, pour l'instant, il jugea à +propos de garder le silence sur ses intentions. + +Les dames l'avaient déjà prié plusieurs fois de leur montrer ses +copies et ses projets de monuments funéraires, et il se décida à +mettre sous leurs yeux les portefeuilles qui contenaient ses dessins. +Pendant qu'il les leur faisait examiner, la conversation tomba +naturellement sur les tombeaux des anciens peuples du Nord, ce qui +l'autorisa à produire, dès le lendemain, sa collection d'armes et +autres antiquités trouvées dans ces tombeaux. + +Tous ces objets étaient fixés sur des planches couvertes de drap, et +avec tant d'art et d'élégance, qu'au premier abord on aurait pu les +prendre pour des cartons d'un marchand de nouveautés. La solitude +profonde dans laquelle les dames vivaient leur rendait une distraction +nécessaire, et comme il s'était décidé une fois à leur montrer ses +trésors, il arriva presque chaque soir avec une curiosité nouvelle. +Ces curiosités étaient presque toutes d'origine germaine, et se +composaient spécialement de bractéates, de monnaies, de sceaux et +autres objets semblables; çà et là , seulement, il y avait quelques +modèles des premiers essais de l'imprimerie et de la gravure sur bois +et sur cuivre. + +Si l'examen de cette collection et les souvenirs du passé qu'elle +suggérait, occupaient agréablement les soirées des dames, elles +jouissaient pendant le jour du plaisir plus grand encore de voir +l'église reculer, pour ainsi dire, vers ce même passé, sous +l'influence magique de l'Architecte. Aussi étaient-elles souvent +tentées de lui demander si elles ne vivaient pas, en effet, à une +autre époque, et si les moeurs, les habitudes et les croyances +qu'elles voyaient se dérouler, s'agiter et vivre autour d'elles, +n'étaient pas une illusion prophétique, un rêve de l'avenir. + +Un dernier portefeuille contenant des personnages dessinés au trait +seulement, et dont le jeune artiste tournait, chaque soir, quelques +feuillets, acheva de les plonger toujours plus avant dans cette +disposition d'esprit. Ces divers personnages calqués sur les originaux +avaient conservé leur caractère d'antiquité, de noblesse et de +pureté. L'amour et la résignation, une douce sociabilité, une +pieuse vénération pour l'être invisible qui est au-dessus de nous, +respiraient sur tous ces visages, se manifestaient dans chaque pose, +dans chaque mouvement. Le vieillard à la tête chauve, et l'enfant à la +riche chevelure bouclée, l'adolescent courageux et l'homme grave et +réfléchi, les saints aux corps transfigurés et les anges planant dans +les nuages, tous enfin semblaient jouir du même bonheur, parce que +tous étaient sous l'empire de la même satisfaction innocente, de la +même espérance pieuse et calme. Les actions les plus vulgaires de +ces personnages paraissaient se rapporter à la vie céleste, et une +offrande en l'honneur de la divinité semblait découler d'elle-même de +la nature de ces êtres si saintement sublimes. + +La plupart d'entre nous lèvent leurs regards vers de semblables +régions comme vers un paradis perdu; Ottilie seule s'y sentait dans sa +sphère et au milieu de créatures semblables à elle. + +L'Architecte promit de décorer la chapelle de peintures d'après ses +esquisses, afin de perpétuer son souvenir dans un lieu où il avait été +si heureux, et que bientôt il serait forcé de quitter. Sur ce dernier +point il s'exprima avec une émotion visible, car tout lui prouvait +qu'il ne jouissait que momentanément d'une aussi aimable société. + +Au reste, si les jours offraient peu d'événements remarquables, ils +fournissaient de nombreux sujets pour de graves entretiens. Nous +profiterons de ce moment pour signaler ici les extraits de ses +conversations que nous avons trouvés dans les feuilles du Journal +d'Ottilie. Nous ne croyons pouvoir mieux préparer nos lecteurs à ce +passage, qu'en leur communiquant la comparaison que ces gracieuses +feuilles nous ont suggérée. + +En Angleterre tous les cordages de la marine royale sont traversés +par un fil rouge qu'on ne saurait faire disparaître sans détruire le +travail du cordier qui ne les a enlacés ainsi, que pour prouver à tout +le monde que ces cordages appartiennent à la couronne de la grande +Bretagne. C'est ainsi qu'à travers le Journal d'Ottilie règne le fil +d'un tendre penchant qui unit entre elles les observations et +les sentences, et fait de leur ensemble un tout qui appartient +spécialement à cette jeune fille! + +Nous espérons que les extraits de ce Journal, que nous citerons à +plusieurs reprises, suffiront pour justifier notre comparaison. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Toutes les fois que la pensée de l'homme dépasse la vie d'ici bas, +il ne saurait rien espérer de plus doux que de dormir auprès des +personnes qu'il a aimées. Comme elle est chaleureuse, comme elle part +sincèrement du coeur, cette phrase si simple: Aller rejoindre les +siens! + +«Il y a plus d'une manière de perpétuer le souvenir d'une personne +morte ou absente; la meilleure de toutes est, sans contredit, le +portrait. Lors même qu'il ne serait pas parfaitement ressemblant, il +charme et attire; et l'on aime à s'entretenir avec lui, comme on +aime parfois à discuter avec un ami; car alors, seulement, on sent +distinctement qu'on est à deux, et qu'il serait impossible de se +séparer. + +«Combien de fois l'ami présent n'est-il pour nous autre chose qu'un +portrait! Il ne nous parle pas, il ne s'occupe pas de nous, mais nous +nous occupons de lui en nous abandonnant au plaisir de le regarder; +nous sentons ce qu'il est pour nous, et souvent notre affection +augmente sans qu'il ait contribué à ce résultat plus que n'aurait pu +le faire son portrait. + +«On n'est jamais content du portrait d'une personne qu'on aime, voilà +ce qui me fait plaindre sincèrement les peintres de portraits. On leur +demande l'impossible; on veut qu'ils représentent la personne non +telle qu'ils la voient, ou qu'elle est en effet, mais telle que +l'exige la nature de ses rapports avec les individus qui regardent +cette représentation, et qui y cherchent, non la vérité, mais la +justification de leur affection ou de leur haine. Il est donc +bien naturel que les peintres de portraits finissent par devenir +indifférents, capricieux, opiniâtres, et que, par conséquent, un bon +portrait de l'être qui nous est le plus cher au monde, est presque une +impossibilité. + +«La collection d'armes et d'autres objets trouvés dans les tombes +antiques que fermaient d'immenses blocs de rochers, et que +l'Architecte nous a montrés n'est à mes yeux qu'une preuve de +la futilité des efforts humains pour la conservation de notre +individualité après la mort. Quelle n'est pas la force de l'esprit +de contradiction, et qui de nous peut se flatter d'en être exempt, +puisque ce sage Architecte, après avoir fouillé lui-même plusieurs de +ces tombes, où il n'a pu trouver que des insignes indépendants de la +personne du mort, n'en continue pas moins à s'occuper de monuments +funéraires? + +«Mais pourquoi nous juger si sévèrement? Ne pouvons, ne devons-nous +donc travailler que pour l'éternité? Ne nous habillons-nous pas le +matin pour nous déshabiller le soir? Ne nous mettons-nous pas en +voyage avec l'espoir de revenir au lieu du départ? Pourquoi ne +souhaiterions-nous pas de reposer auprès des nôtres, quand ce ne +serait que pour un siècle ou deux? + +«Les pierres mortuaires usées par les genoux des fidèles, les églises +dont les voûtes se sont écroulées sur ces lugubres monuments, nous +montrent, pour ainsi dire, une seconde époque de la vie de souvenir +que nous aimons à faire à nos morts, et, en général, cette vie est +plus longue que la vie d'action. Mais elle aussi a un terme et finit +par s'évanouir. Pourquoi le temps, dont l'inflexible tyrannie est +toujours sans pitié pour l'homme, serait-il plus indulgent pour +l'oeuvre de ses mains ou de son intelligence?» + + + + +CHAPITRE III. + + +Il est si agréable de s'occuper d'une chose qu'on ne sait qu'à demi, +que nous ne devrions jamais nous permettre de rire aux dépens de +l'amateur qui s'occupe sérieusement d'un art qu'il ne possédera +jamais, ni blâmer l'artiste qui dépasse les limites de l'art où son +talent a acquis droit de cité, pour s'égarer dans les champs voisins +où il est étranger. + +C'est avec cette disposition bienveillante que nous allons juger les +peintures dont l'Architecte se disposa à orner la voûte et les places +vides des murailles de la chapelle. Ses couleurs étaient prêtes, ses +mesures prises, ses cartons dessinés. Trop modeste pour prétendre à +la création, il se borna à reproduire avec goût et intelligence les +délicieuses figures et les ornements antiques dont il possédait les +esquisses et les plans. + +L'échafaudage était dressé et son travail s'avançait rapidement, +car les fréquentes visites de Charlotte et d'Ottilie doublaient son +courage et enflammaient son imagination. De leur côté, les dames ne +pouvaient se lasser d'admirer ces vivantes figures d'anges dont les +draperies savamment éclairées, se détachaient si bien de l'azur du +ciel, et qui, par leur cachet de piété simple et calme, invitaient à +une douce méditation. + +Un jour l'artiste avait fait monter Ottilie près de lui sur son +échafaudage. La vue d'objets commodément étalés, et dont elle avait +appris à se servir à la pension, éveilla tout à coup chez cette +jeune fille un sentiment artistique dont elle n'avait jamais supposé +l'existence; et, saisissant la palette et les pinceaux, elle termina +très-heureusement une draperie commencée. + +Satisfaite de voir sa nièce s'occuper ainsi, Charlotte devint plus +solitaire; l'isolement était un besoin pour elle, car là , seulement, +il lui était possible de se livrer aux tristes pensées qu'elle ne +pouvait communiquer à personne. + +L'agitation fiévreuse et les tourments outrés que les événements les +plus communs causent aux hommes vulgaires, nous font sourire de pitié; +mais nous nous sentons pénétrés d'un saint respect quand nous voyons +devant nous un noble coeur où le destin mûrit une de ses plus +mystérieuses combinaisons, sans lui permettre d'en hâter le +développement et d'aller ainsi au-devant du bien ou du mal qui doit en +résulter pour lui et pour les autres. + +Édouard avait répondu à la lettre de sa femme, avec calme, avec +résignation, mais sans abandon, sans amour surtout. Quelques jours +après avoir écrit cette lettre, il disparut de sa retraite, et cacha +si bien les traces de la route qu'il avait prise qu'il fut impossible +de les découvrir. La voie de la publicité, celle des journaux +apprit enfin à Charlotte que son mari était rentré dans la carrière +militaire, car son nom figurait avec honneur dans le récit d'une +bataille où il s'était distingué. La pauvre femme osa à peine se +féliciter du bonheur avec lequel il venait d'échapper à tant de +dangers, car elle savait qu'il en chercherait de nouveaux, non +par amour pour la gloire, mais parce qu'il préférait la mort à la +nécessité de renouer ses anciennes relations avec sa femme. Plus elle +s'affermissait dans cette conviction, si douloureuse pour elle, plus +elle s'efforçait de la cacher au fond de son âme. + +Ignorant toujours le parti extrême que le Baron avait pris, et +heureuse de cette ignorance, Ottilie s'était passionnée pour la +peinture. Charlotte lui avait accordé avec plaisir la permission de +travailler avec l'Architecte au plafond de la chapelle, et le ciel que +représentait ce plafond se peupla rapidement de gracieux habitants. +Devenus plus habiles par l'exercice et par l'émulation, les deux +artistes faisaient des progrès visibles à mesure qu'ils avançaient +dans leur travail. Les figures, surtout, dont l'Architecte s'était +spécialement chargé, avaient une ressemblance plus ou moins grande +avec Ottilie. Sa présence constante impressionnait le jeune artiste +au point qu'il ne pouvait plus rêver d'autre physionomie que celle de +cette belle enfant. Un seul ange restait encore à faire, il devait +être le plus beau, et il le devint en effet: en le voyant, on eût dit +qu'Ottilie planait dans les sphères célestes. + +L'Architecte s'était promis d'abord de laisser les murs tels qu'ils +étaient, en les couvrant toutefois d'une couche de brun clair, sur +laquelle les gracieuses colonnes et les riches boiseries sculptées +devaient ressortir naturellement par leur ton plus foncé. Mais, ainsi +que cela arrive presque toujours en pareil cas, il modifia son +premier plan, et décora ces places de corbeilles, de guirlandes et +de couronnes de fruits et de fleurs; la représentation de ces dons +précieux de la nature unissait, pour ainsi dire, le ciel à la terre. +Dans ce dernier travail, Ottilie surpassa presque son maître: les +jardins lui fournissaient les modèles les plus riches et les plus +variés, et quoiqu'ils dotassent très-richement ces corbeilles et ces +couronnes, les peintures se trouvèrent achevées plus tôt qu'ils ne +l'auraient désiré tous deux. + +Tout était terminé enfin; mais les bois des échafaudages et autres +objets dont on s'était servi pour peindre gisaient pêle-mêle sur les +pavés, cassés et bariolés de couleurs, et l'Architecte pria les deux +dames de ne revenir dans la chapelle que lorsqu'il l'aurait fait +débarrasser et nettoyer. Pendant une belle soirée, il vint les prier +de s'y rendre, demanda la permission de ne pas les accompagner, et +s'éloigna aussitôt. + +--Quelle que soit la surprise qui nous est réservée, dit Charlotte, je +ne me sens pas disposée à en profiter en ce moment. Va voir, seule, ce +qu'il a fait, et tu m'en rendras compte. Je suis sûre que tu vas jouir +d'un coup d'oeil agréable; mais je veux le juger d'abord par ce que tu +m'en diras, je verrai ensuite avec mes propres yeux. + +Ottilie, qui savait que sa tante évitait avec soin tout ce qui pouvait +l'impressionner ou la surprendre, partit aussitôt et se détourna +plusieurs fois dans l'espoir de voir l'Architecte, mais il ne parut +point. L'église qui était achevée depuis longtemps n'avait rien de +neuf à lui offrir; elle s'avança donc vers la porte de la chapelle, +qui, quoique surchargée d'airain, s'ouvrit sans effort; et l'aspect +de ce lieu, qu'elle croyait connaître parfaitement, lui causa un +étonnement mêlé d'admiration: a travers la haute et unique fenêtre qui +l'éclairait, tombait un jour grave et bizarrement nuancé; les vitraux +étaient peints, ce qui donnait à l'ensemble un ton étrange, et +disposait l'âme à des impressions mélancoliques. Les pavés cassés +avaient été remplacés par des briques de forme différente, et unies +entre elles par une couche de plâtre, de manière à former des dessins +allégoriques. Ce double ornement, que l'Architecte avait fait préparer +et exécuter en secret, rehaussait la beauté des peintures. Les stalles +antiques savamment sculptées, qu'on avait trouvées parmi les bois et +les meubles qui encombraient cette chapelle, étaient symétriquement +rangées contre la muraille et offraient de solennels lieux de repos. + +Ottilie contemplait avec plaisir ces détails connus, qui se +présentaient devant elle comme un tout inconnu; elle fut s'asseoir +dans une des stalles, et ses regards errèrent autour d'elle sans +se fixer sur aucun objet; il lui semblait qu'elle était et qu'elle +n'était point; qu'elle sentait et qu'elle ne sentait point; que tout +disparaissait devant elle, et qu'elle disparaissait devant tout. + +Lorsque le soleil, qui avait fait briller les vitraux peints d'un +éclat singulier, disparut, Ottilie se réveilla tout à coup de +l'inconcevable rêverie dans laquelle elle s'était abîmée, et retourna +en hâte au château. Son émotion était d'autant plus vive, que ce jour +était la veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard, fête +qu'elle s'était flattée de célébrer dans une autre disposition +d'esprit, et dans une situation bien différente. Les magnifiques +fleurs d'automne brillaient encore sur leurs tiges; le tournesol +levait toujours vers les cieux sa tête altière, et les marguerites aux +mille couleurs s'inclinaient modestement vers la terre. Si une faible +partie de ce luxe de la nature avait été cueillie, ce n'était pas +pour tresser des couronnes à Édouard, mais pour servir de modèle aux +peintures qui décoraient un lieu destiné à recevoir des monuments +funéraires. + +La tristesse et la mélancolie de cette soirée rappelaient cruellement +à la jeune fille la joie bruyante que le Baron avait fait régner le +jour de l'anniversaire de sa naissance à elle; le feu d'artifice, +surtout, pétillait encore à ses oreilles, et brillait à ses yeux; +illusion pleine de charmes et de désespoir, car elle était seule! Son +bras ne se reposait plus sur celui de son ami; il ne lui restait pas +même le vague espoir de retrouver tôt ou tard en lui une consolation, +un appui. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Il faut que je signale ici une observation de notre jeune Architecte, +car elle m'a paru très-juste: Lorsque nous examinons de près la +destinée de l'artiste, et même celle de l'artisan, nous reconnaissons +qu'il n'est pas permis à l'homme de s'approprier un objet quelconque, +pas même celui qui semble lui appartenir de droit, puisqu'il émane de +lui. Ses oeuvres l'abandonnent comme l'oiseau abandonne le nid où il +est éclos. + +«Sous ce rapport la destinée de l'Architecte est la plus cruelle +de toutes. Il consacre une partie de son existence et toutes les +ressources de son génie à construire et à décorer un édifice; mais dès +qu'il est achevé, il en est banni. C'est à lui que les rois doivent +la magnificence et la pompe imposante des salles de leurs palais; et, +cependant, ils ne lui permettent pas de jouir de l'effet merveilleux +de son oeuvre. Dans les temples, une limite infranchissable l'exile +du sanctuaire dont la beauté imposante est son ouvrage, et il lui est +défendu de monter les marches qu'il a posées, de même que l'orfèvre ne +peut adorer que de loin l'ostensoir qu'il a fabriqué de ses mains. +En remettant aux riches la clef d'un palais terminé, il leur donne à +jamais la jouissance exclusive de tout ce qu'il a pu inventer pour +rendre la vie de tous les jours commode, agréable et brillante. +L'art ne doit-il pas s'éloigner de l'artiste, puisque ses oeuvre +ne réagissent plus sur lui, et se détachent de lui comme la fille +richement dotée se détache du père à qui elle doit cette dot? Ces +réflexions nous expliquent pourquoi l'art avait plus de puissance, +lorsqu'il était presque entièrement consacré au public, c'est-à -dire, +aux choses qui continuent à appartenir à l'artiste, parce qu'elles +appartiennent à tout le monde. + +«Les anciens peuples du Nord se sont formé, sur la vie au-delà de la +tombe, des idées imposantes et graves; on peut même dire qu'elles ont +quelque chose d'effrayant. Ils se figuraient leurs ancêtres réunis +dans d'immenses cavernes, assis sur des trônes et plongés dans de +muets entretiens, puisqu'ils ne se parlaient que de la pensée. Et +lorsqu'un nouveau venu, digne d'eux par sa valeur et par ses vertus, +se présentait dans cette majestueuse réunion, tous se levaient et +s'inclinaient devant lui. Hier j'étais assise dans la chapelle, dans +une stalle sculptée, et, en face et près de moi, je voyais beaucoup de +stalles semblables, mais vides. Alors les idées de ces anciens peuples +me sont revenues à la mémoire, et je les ai trouvées douces et +bienfaisantes. Pourquoi, me suis-je dit, ne peux-tu rester assise ici, +silencieuse et pensive, jusqu'à ce qu'il arrive le bien-aimé devant +lequel tu te lèveras avec joie pour lui assigner une place à tes +côtés? + +«Les vitraux peints font du jour un crépuscule solennel; mais il +faudrait inventer une lampe permanente, afin que la nuit ne fût pas +aussi noire. + +«Oui, l'homme a beau faire, il ne peut se concevoir que voyant, et +je crois qu'il ne rêve pendant son sommeil que pour ne pas cesser de +voir. Peut-être aussi portons-nous en nous-mêmes une lumière cachée et +prédestinée à sortir un jour de ces profondeurs mystérieuses, afin de +rendre toute autre clarté inutile. + +«L'année touche à sa fin, le vent passe sur le chaume et ne trouve +plus de moissons à faire ondoyer. Les baies rouges de ces jolis arbres +au feuillage dentelé semblent seules vouloir nous retracer quelques +images riantes de la saison passée, comme les coups mesurés du batteur +en grange nous rappellent que dans les épis dorés tombés sous +la faucille du moissonneur, il y avait un principe de vie et de +nourriture.» + + + + +CHAPITRE IV. + + +Lorsqu'il ne fut plus possible de cacher à Ottilie qu'Édouard était +allé braver les chances incalculables de la guerre, elle en fut +d'autant plus vivement affectée que, depuis longtemps déjà , elle +n'éprouvait plus que des sensations qui lui rappelaient la fragilité +des choses humaines. Heureusement, notre nature ne peut accepter +qu'une certaine dose de malheur; tout ce qui dépasse cette dose +l'anéantit ou ne l'atteint point. Oui, il est des positions où la +crainte et l'espérance ne font plus qu'un même sentiment morne et +silencieux, qu'on pourrait presque appeler de l'insensibilité. S'il +n'en était pas ainsi, comment pourrions-nous continuer à vivre de la +vie vulgaire, et suivre le cours de nos habitudes et nos travaux, +tout en sachant que des dangers, sans cesse renaissants, enveloppent +l'objet de nos affections qui vit loin de nous. + +Ottilie allait pour ainsi dire s'abîmer dans la solitude silencieuse +au milieu de laquelle elle vivait, lorsque le bon génie, qui veillait +encore sur elle, introduisit au château une espèce de horde sauvage. +Le désordre qu'elle y causa, rappela les forces actives de la jeune +fille sur les objets extérieurs, et lui rendit la conscience de son +être. + +Luciane, la brillante fille de Charlotte, avait, ainsi que nous +l'avons déjà dit, quitté le pensionnat, pour aller habiter avec sa +grande-tante, qui s'était empressée de l'introduire dans le monde +élégant. Là , le désir de plaire qui l'animait, devint une fascination +qui captiva bientôt un jeune et riche seigneur, auquel il ne manquait, +pour réunir tout ce qu'il y avait de mieux en tout genre, qu'une +femme accomplie, dont tout le monde lui envierait la possession. Pour +arrêter définitivement cet avantageux mariage, il fallait entrer dans +des explications et des détails sans nombre, et établir des relations +nouvelles; ce qui augmenta tellement la correspondance de Charlotte, +qu'elle ne pouvait plus s'occuper d'autre chose. + +On savait que les jeunes fiancés devaient venir voir leur mère; mais +l'époque de cette visite n'était pas fixée. Ottilie se borna donc à +faire lentement et par degrés les préparatifs de cette réception. Rien +n'était terminé encore, lorsque le tourbillon s'abattit à l'improviste +sur le château. + +Des voitures découvertes amenèrent d'abord un monde de femmes de +chambre et de valets; des brancards chargés de caisses et de cartons +suivaient de près cette bruyante avant-garde, à laquelle succéda +immédiatement le gros de l'armée, c'est-à -dire, la grande-tante, +Luciane, plusieurs de ses jeunes amies du pensionnat et un nombre +considérable de gentilshommes des plus à la mode. Le prétendu s'était +également entouré d'un cortège d'amis de son âge et de son rang. Une +pluie battante survenue tout à coup augmenta le désordre de cette +entrée tumultueuse et imprévue. Les bagages gisaient pêle-mêle dans +les vestibules et les antichambres, il n'y avait pas assez de bras +pour les porter, pas assez de voix pour dire à qui appartenaient telle +ou telle malle, caisse ou porte-manteau; les hôtes encombraient les +salons et chacun voulait être logé le premier. Ottilie seule resta +calme et tranquille. Son activité impassible domina la confusion +générale; en peu d'heures tout le monde fut convenablement casé, +et s'il était impossible de servir tant de personnes à la fois, on +laissait du moins à chacun la liberté de se servir soi-même. + +La route, quoique courte, avait été fatigante, les voyageurs avaient +besoin de repos, et le futur désirait passer, du moins les premières +journées, dans la société intime de sa belle-mère, afin de lui parler +de son amour pour sa fille et de son désir de la rendre heureuse. +Luciane en avait décidé autrement. Son prétendu avait amené plusieurs +magnifiques chevaux de selle qu'elle ne connaissait pas encore, et +elle les essaya à l'instant, en dépit de la tempête et de la pluie; il +lui semblait que l'on n'était au monde que pour se mouiller et pour se +sécher. + +Les constructions et les promenades nouvelles dans les environs du +château et dont on lui avait parlé souvent, piquaient également sa +curiosité; elle voulait tout voir, tout examiner dans le plus court +délai possible. Sans égard pour ses vêtements ou pour ses chaussures, +elle visitait à pied les lieux où on ne pouvait se rendre ni à cheval +ni en voiture. Aussi les femmes de chambre étaient-elles forcées de +consacrer, non-seulement les journées, mais encore une partie des +nuits à décrotter, laver et repasser. + +Quand il ne lui resta plus rien à voir dans la contrée, elle se mit à +faire des visites dans le voisinage; et comme elle allait toujours +au galop, les limites de ce voisinage s'étendaient fort loin. On +s'empressa de venir la voir à son tour, ce qui acheva d'encombrer le +château. Parfois ces visites arrivaient pendant que Luciane était +absente; pour remédier à cet inconvénient, elle fixa des jours de +réception, et dans ces jours, une foule aussi brillante que nombreuse +accourait de tous côtés. + +Pendant ce temps, Charlotte réglait avec sa tante et le chargé +d'affaires du futur les intérêts du jeune couple; Ottilie entretenait, +par son esprit d'ordre et sa bonté, le zèle des domestiques, des +chasseurs, des jardiniers, des pêcheurs et des fournisseurs de toute +espèce, afin de pouvoir satisfaire aux besoins et aux caprices de +cette nombreuse société. + +Semblable à une comète vagabonde qui traîne après elle une crinière +enflammée, Luciane n'accordait de repos à personne. A peine les +visiteurs les plus âgés et les plus calmes avaient-ils arrangé leurs +parties de jeu, qu'elle renversait les tables et forçait tout ce qui +pouvait se mouvoir à prendre part aux danses et aux divertissements +bruyants. Et qui aurait osé rester immobile, quand une aussi +séduisante jeune fille exigeait le mouvement et l'action? + +Toutefois, si elle ne voyait et ne demandait jamais que son plaisir +à elle, les autres trouvaient aussi leur compte dans son humeur +bruyante; les hommes surtout; car, grâce au tact merveilleux avec +lequel elle distribuait ses prévenances et ses agaceries, chacun d'eux +se croyait le mieux partagé. Dominée par le besoin de plaire toujours +et à tout le monde, elle n'épargna pas même les hommes d'un caractère +grave ou avancés en âge, quand leur rang ou leur position sociale leur +donnait quelqu'importance. Pour les captiver, elle avait recours à +toutes sortes d'attentions délicates, telles que de célébrer leurs +fêtes de naissance ou de nom, dont elle s'était procurée les dates par +des détours adroits. + +Chez elle la malignité était pour ainsi dire érigée en système; peu +satisfaite d'humilier la sagesse et le mérite, en les réduisant à +rendre hommage à ses extravagances, elle aimait à se jouer des hommes +jeunes et étourdis, en les enchaînant à son char, au jour et à l'heure +qu'elle avait fixés d'avance pour leur défaite. + +L'Architecte avait attiré son attention, beaucoup moins par ses +manières distinguées, que par sa chevelure noire et bouclée, à travers +laquelle il regardait avec tant d'ingénuité; mais il continua à se +tenir éloigné d'elle, répondit laconiquement à ses questions, et +l'évita avec un calme si parfait, qu'elle se sentit presque offensée +de sa conduite. Pour l'en punir et le forcer à grossir le cortège de +ses adorateurs, elle se promit de le faire le héros d'une brillante +journée. + +Ce n'était pas seulement par manie qu'elle se faisait toujours +précéder dans ses voyages par une immense quantité de malles et de +caisses; elle en avait réellement besoin pour satisfaire les nombreux +caprices dont la prompte réalisation était pour elle un besoin. Jamais +elle ne faisait moins de quatre toilettes par jour, et souvent même il +ne lui suffisait pas de varier ainsi les costumes que les usages du +monde élégant assignent à chaque partie de la journée, elle inventait +encore les déguisements les plus extraordinaires, qu'elle réalisait +dans les moments où on s'y attendait le moins. C'est ainsi qu'après +une courte absence des salons, elle s'y glissait furtivement vêtue en +paysanne, en fée, en bouquetière, et même en vieille femme, car il lui +était agréable d'entendre les cris d'admiration qui retentissaient de +toutes parts, quand elle rejetait brusquement le capuchon qui cachait +son joli visage. Ses allures naturellement gracieuses, s'accordaient +toujours si bien avec les personnages qu'elle représentait, qu'on ne +pouvait la regarder sans se croire sous l'empire du plus charmant et +du plus espiègle des farfadets. + +Ces sortes de déguisements lui valaient encore un autre genre de +triomphe, auquel elle attachait le plus grand prix; celui de faire +paraître dans tout son éclat, le talent avec lequel elle exécutait des +danses de caractère et des pantomimes. + +Un jeune cavalier de sa suite, qui s'était exercé à accompagner sur le +piano ses attitudes et ses gestes par des airs analogues, savait si +bien lire ses désirs dans ses yeux, qu'il lui suffisait d'un coup +d'oeil pour deviner sa pensée. + +Au milieu d'une brillante soirée dansante, elle jeta sur lui un de +ces regards significatifs; il la comprit et la supplia aussitôt de +surprendre la société par une représentation improvisée. Cette demande +parût l'embarrasser; elle se fit prier longtemps contre son habitude, +feignit d'hésiter sur le choix du sujet et finit, à l'exemple de tous +les improvisateurs, par demander qu'on lui en donnât un; le jeune +cavalier lui indiqua celui d'Artémise au tombeau de son mari. + +Luciane s'éloigna et reparut bientôt sous le costume de la royale +veuve. Sa démarche était grave et imposante, une marche funèbre +savamment exécutée sur le piano soutenait ses gestes et ses attitudes, +et ses yeux ne quittaient point l'urne funèbre qu'elle tenait dans +ses mains. Deux pages en grand deuil la suivaient, portant un grand +tableau noir et un morceau de crayon blanc. Un autre cavalier de sa +suite, qui était également dans le secret, poussa l'Architecte au +milieu du cercle qui s'était formé autour d'Artémise; mais il avait eu +soin de l'avertir qu'il ne pouvait se dispenser de jouer, dans cette +scène, le rôle qui lui appartenait de droit, c'est-à -dire de dessiner +sous les yeux de la reine un mausolée digne de sa douleur et du mort +qui en était l'objet. + +Cette exigence lui fut d'autant plus désagréable que son costume noir, +il est vrai, mais étroit et à la mode, contrastait d'une manière +bizarre avec la couronne, les franges, les glands de jais, les voiles +de crêpe et les draperies de velours de la reine. Prenant toutefois +son parti en homme d'esprit et de bonne compagnie, il s'avança +gravement vers le tableau, prit le crayon qu'un des pages lui présenta +et dessina un mausolée imposant et beau, mais qui semblait plutôt +appartenir à un prince lombard qu'à un roi de Carie. + +Tout entier à son travail il ne fit aucune attention à la reine, et ce +ne fut qu'après avoir donné le dernier coup de crayon qu'il se tourna +vers elle, pour lui annoncer, par une respectueuse inclination, qu'il +avait accompli ses ordres. Persuadé que son rôle était joué, il allait +se retirer; mais Luciane lui montra l'urne qu'elle tenait à la main, +en cherchant à lui faire comprendre qu'elle voulait la voir reproduite +sur le haut du monument. + +L'Architecte n'obéit qu'à regret et d'un air contrarié, car ce nouvel +ornement ne s'accordait nullement avec le caractère de son esquisse. +De son côté, la reine était mécontente, presque humiliée: elle s'était +flattée qu'il tracerait en hâte quelque chose de semblable à un +tombeau, pour ne s'occuper que d'elle, et lui témoigner ainsi qu'il +était sensible à la préférence marquée qu'elle venait de lui accorder +sur tous les autres jeunes hommes de la société, en le choisissant +pour jouer cette pantomime avec elle. Stimulée par sa vanité blessée, +elle chercha plusieurs fois à établir des rapports directs avec +lui, tantôt en admirant son travail avec enthousiasme, et tantôt en +l'engageant indirectement à la consoler en partageant sa douleur. + +Malgré ces avances, l'Architecte resta immobile et froid, ce qui la +mit dans la nécessité d'occuper seule les spectateurs par l'expression +de son désespoir. Plusieurs fois déjà elle avait pressé l'urne sur son +coeur, levé ses regards vers le ciel, et fait plusieurs autres gestes +semblables; en cherchant à les varier, elle les exagéra au point, +qu'elle finit par ressembler beaucoup plus à la matrone d'Éphèse qu'à +la royale veuve de Carie. + +Cette scène s'était tellement prolongée, que le pianiste ne savait +plus comment varier ses airs de deuil; aussi passa-t-il tout à coup +à des mélodies gaies et bruyantes qui forcèrent Luciane à donner +un autre caractère à ses attitudes, au moment même où elle allait +exprimer à l'artiste sa larmoyante reconnaissance. On se pressa autour +d'elle en l'accablant d'éloges et de remercîments, et l'Architecte eut +sa part du succès; car son dessin excita une admiration générale et +sincère. Le futur, surtout, en fut très-satisfait et le lui témoigna +en termes flatteurs. + +--Il est fâcheux, continua-t-il, que, dans peu de jours, il ne restera +plus rien de ce beau dessin. Je vais le faire porter dans ma chambre, +afin d'en jouir du moins aussi longtemps que possible. + +--Si vous le désirez, répondit l'Architecte, je vous montrerai une +collection de monuments funéraires dont cette esquisse n'est qu'une +réminiscence très-imparfaite. + +Ottilie, qui se trouvait près d'eux, s'empressa de lui dire qu'il +ne pourrait jamais montrer ses chefs-d'oeuvre à un connaisseur plus +capable de les apprécier. + +Luciane accourut en ce moment et demanda quel était le sujet de leur +conversation. + +--Nous parlions d'une collection de dessins, lui dit son futur, que +cet aimable artiste m'a promis de me montrer incessamment. + +--Qu'il l'apporte tout de suite, s'écria Luciane. + +Et saisissant les deux mains de l'artiste, elle ajouta d'une voix +caressante: + +--N'est-il pas vrai, Monsieur, que vous l'apporterez tout de suite? + +--Il me semble, Madame, que cet instant est peu convenable pour un +pareil examen. + +--Quoi! Monsieur, dit-elle d'un ton ironiquement impérieux, vous +oseriez résister aux ordres de votre reine! + +Puis elle se remit à le prier et à lui prodiguer les plus gracieuses +flatteries. + +--N'y mettez pas d'obstination, murmura Ottilie en se penchant à +l'oreille de l'artiste, qui s'éloigna aussitôt après avoir fait une +inclination respectueuse, mais qui ne promettait rien. + +Dès qu'il fut sorti, Luciane se mit à jouer à travers le salon avec +un grand lévrier. Le pauvre animal se réfugia auprès de Charlotte. +La jeune étourdie le poursuivit avec tant d'ardeur qu'elle manqua de +renverser sa mère. + +--Ah! que je suis malheureuse de ne pas avoir amené mon singe! +s'écria-t-elle tout à coup. J'en avais l'intention, on m'en a détourné +pour flatter la paresse de mes gens; mais je veux qu'on aille le +chercher dès demain. Si j'avais seulement son portrait! Oh! je le +ferai faire, et son image du moins ne me quittera jamais; elle me +consolera, quand je ne pourrai pas avoir l'original près de moi. + +--Je puis dès ce moment t'offrir cette consolation, dit Charlotte, car +j'ai dans ma bibliothèque un grand nombre de gravures représentant +toutes les variétés de singes. + +Luciane poussa un cri de joie, et un domestique apporta l'in-folio +qu'elle se mit aussitôt à feuilleter avec enthousiasme, trouvant à +chacune de ces hideuses créatures, qu'on regarde à juste titre comme +la plus laide parodie de l'homme, une ressemblance frappante avec les +diverses personnes de sa connaissance. + +--Regardez celui-ci, dit-elle, n'est-ce pas le véritable portrait de +mon oncle? Et cet autre? Ah! c'est le célèbre marchand de nouveautés +M----. Voici le Curé S----. Et celui-là ? Ne reconnaissez-vous pas +Monsieur ... Monsieur ... chose ...? En vérité, les singes sont les vrais +_incroyables_[2] de la bonne société; et je ne sais de quel droit on +se permet de les en exclure. + +Et c'était au milieu d'une bonne société qu'elle parlait ainsi, sans +supposer la possibilité qu'elle pouvait blesser quelqu'un. On avait +commencé par tant pardonner à ses grâces et à son esprit, qu'on était +arrivé à tout pardonner à son impertinence. + +Ce genre de plaisanterie avait peu d'attraits pour le futur, qui +s'entretenait dans un coin avec Ottilie sur le mérite de l'Architecte, +dont la jeune fille attendait le retour avec impatience; car elle +espérait qu'il mettrait un terme à l'inconvenant babillage de Luciane +à l'occasion des singes. A son grand étonnement, il se fit encore +attendre longtemps, et lorsqu'il reparut, il se perdit dans la foule. +Non-seulement il n'avait point apporté ses dessins, mais il semblait +avoir oublié qu'on les lui avait demandés. Ottilie l'accusa +intérieurement et avec chagrin du peu de cas qu'il faisait de sa +prière. Au reste, elle ne lui avait adressé cette prière que pour +procurer à son futur cousin une distraction agréable; car il était +facile de voir que, malgré son amour sans bornes pour Luciane, il +souffrait parfois de ses extravagances. + +Bientôt les singes firent place à une splendide collation, à laquelle +succédèrent des danses animées. Puis il y eut un moment de causerie +paisible, et les jeux bruyants recommencèrent de nouveau et se +prolongèrent bien avant dans la nuit. Luciane, que le pensionnat avait +accoutumée à une vie réglée, s'était promptement façonnée aux allures +du monde élégant et dissipé, et jamais elle ne pouvait ni se coucher +ni se lever assez tard. + +Malgré les nombreuses occupations dont elle était surchargée, Ottilie +ne négligea point son journal; elle n'y inscrivit cependant pas des +événements, mais des pensées et des maximes que nous n'osons pas lui +attribuer. Il est probable qu'elle les puisa dans un livre qu'on lui +avait prêté, et dont elle s'appropria tout ce qui portait le cachet de +son caractère; car on y retrouve toujours le fil rouge des cordages de +la marine royale d'Angleterre. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Nous aimons à regarder dans l'avenir, parce que nous espérons que nos +voeux secrets dirigeront en notre faveur les chances du hasard qui s'y +agitent. + +«Nous ne nous trouvons presque jamais dans une société nombreuse sans +croire, vaguement du moins, que le hasard, qui rapproche tant de +choses, y amènera quelques-uns de nos amis.» + +«On a beau vivre dans une retraite profonde, on devient tôt ou tard, +et sans s'y attendre, créancier ou débiteur.» + +«Quand nous rencontrons une personne qui nous doit de la +reconnaissance, nous nous en souvenons à l'instant; mais nous pouvons +rencontrer plus de cent fois celles qui ont le droit d'en exiger de +notre part, sans nous le rappeler.» + +«La nature nous pousse à communiquer nos sensations; l'éducation nous +apprend à recevoir les communications des autres pour ce qu'ils nous +les donnent.» + +«Nous parlerions fort peu en société, si nous savions que nous +comprenons presque toujours nous-mêmes fort mal ceux qui nous +parlent.» + +«C'est sans doute parce que nous ne comprenons jamais complètement +les paroles des autres, que nous les changeons toujours en les +rapportant.» + +«Celui qui parle longtemps seul sans flatter son auditoire, excite sa +malveillance.» + +«Chaque parole prononcée éveille naturellement une antinomie.» + +«La contradiction est aussi nuisible au charme de la conversation que +la flatterie.» + +«Une réunion n'est réellement agréable, que lorsque tous ceux qui la +composent s'estiment et se respectent sans se craindre.» + +«L'homme ne dessine jamais plus complètement son caractère, que par ce +qui lui paraît ridicule.» + +«Le ridicule n'est autre chose qu'une opposition aux convenances +sociales, opposition qui s'harmonise avec nos penchants naturels d'une +manière inoffensive.» + +«L'homme qui se laisse aller à ses penchants naturels, rit souvent +là , où les autres ne voient rien de risible. C'est que, pour lui, la +satisfaction intérieure domine toujours les impressions qu'il reçoit +des objets extérieurs.» + +«Tout est ridicule pour l'homme raisonnable, rien ne l'est pour le +sage.» + +«On reprocha un jour à un homme âgé d'adresser toujours ses hommages +aux jeunes personnes. C'est le seul moyen de se rajeunir, répondit-il; +et qui de nous oserait prétendre que se rajeunir n'est pas ce qu'il +désire le plus au monde?» + +«Nous nous laissons tranquillement reprocher nos défauts, nous +supportons même avec patience les châtiments et autres maux qu'ils +entraînent; mais on nous indigne, on nous désespère, quand on veut +nous contraindre à nous en corriger.» + +«Il est des défauts nécessaires au bien-être des existences +individuelles, et nous serions nous-mêmes peu satisfaits, si nos +anciens amis se débarrassaient tout à coup des bizarreries qui les +caractérisent.» + +«Lorsqu'un individu se conduit d'une manière entièrement opposée à ses +habitudes, on dit: Il mourra bientôt.» + +«Quels sont les travers d'esprit que nous devons plutôt chercher à +cultiver qu'à déraciner en nous? Ceux qui flattent les personnes au +milieu desquelles nous vivons, au lieu de les offenser.» + +«Les passions sont des défauts et des vertus exagérés.» + +«Chaque passion est un phénix qui, au moment même où on le croit +consumé, renaît de sa cendre.» + +«Les passions sont des maladies sans espoir de guérison, car les +moyens qui devraient les guérir, ne servent presque jamais qu'à les +augmenter.» + +«Lorsque nous faisons l'aveu d'une passion qui nous domine, nous en +augmentons la force; mais parfois aussi cet aveu l'affaiblit.» + +«Un juste équilibre n'est nulle part plus nécessaire et plus +difficile, que dans notre conduite envers un objet aimé; car nous y +mettons presque toujours ou trop de confiance ou trop de réserve.» + + +Note: + +[2] Ce mot est en français dans le texte. C'est une allusion aux +jeunes élégants de la France du temps de la République, que l'on +désignait sous le nom d'_incroyables_. + + + + +CHAPITRE V. + + +Entraînée par le tourbillon des plaisirs les plus bruyants et les plus +bizarres, Luciane continua à fouetter devant elle l'ivresse de la vie +au milieu du tourbillon des plaisirs sociaux. Son cortège grossissait +de jour en jour; car elle savait s'attacher, par sa bienveillance et +par sa générosité, tous ceux qu'elle n'avait pu réussir à attirer par +son extravagance et ses folies. + +Sa grande-tante et son futur rivalisaient entre eux pour prévenir +ses désirs, aussi ne connaissait-elle pas même la valeur des choses +qu'elle prodiguait. Lorsqu'une dame de sa société lui paraissait moins +richement habillée que les autres, elle l'affublait à l'instant d'un +châle magnifique ou de toute autre parure qui lui manquait; et elle +imposait ces dons avec tant d'adresse et de bonté, qu'il était aussi +impossible de les refuser que de s'en offenser. + +Quand elle se transportait d'un lieu à un autre, un des jeunes +gentilshommes qui l'accompagnaient toujours, était spécialement chargé +d'aller à la découverte des vieillards et des malades indigents, et de +leur distribuer, de sa part, de riches aumônes; ce qui lui donnait la +réputation d'ange tutélaire, de seconde providence des malheureux. +Cette réputation flattait agréablement sa vanité, mais elle l'exposait +en même temps à des inconvénients graves et réels; car cette +orgueilleuse bienfaisance la rendait le point de mire, non-seulement +des pauvres, mais des paresseux et des intrigants. + +Le hasard qui semblait lui être toujours favorable, fit qu'on parla un +jour devant elle d'un jeune homme du voisinage fort beau et fort bien +fait, mais qui avait perdu la main droite dans une bataille. Cette +mutilation, quoiqu'honorable, l'avait rendu si misanthrope qu'il +s'était consacré tout entier à l'étude, et ne voyait qu'un très-petit +nombre d'anciens amis avec lesquels il ne se trouvait pas réduit à la +fâcheuse nécessité d'expliquer toujours de nouveau la catastrophe qui +l'avait privé de sa main. + +Luciane se promit d'attirer ce jeune homme au château. Elle réussit +d'abord à le faire assister à ses réunions intimes, où elle le traita +avec tant de prévenances et tant d'égards, qu'il finit par se décider +à venir à ses assemblées quotidiennes, et même à ses fêtes brillantes. +Dans toutes les circonstances possibles, elle avait toujours soin de +le placer à ses côtés, et toutes ses attentions étaient pour lui. A +table, elle le servait elle-même; et quand la présence de quelque +personnage important la forçait à l'éloigner, les domestiques avaient +ordre de prévenir tous ses désirs. Enfin elle témoigna tant d'égards +pour son malheur, et semblait chercher si sincèrement à le lui faire +oublier, qu'il finit par s'en applaudir. Pour mettre le comble à +ses séductions, elle l'engagea à écrire de la main gauche et à lui +adresser ses essais. Le malheureux jeune homme sentit que par ce moyen +il pourrait prolonger ses rapports avec la plus séduisante des femmes, +même lorsqu'il serait loin d'elle. Aussi se livra-t-il avec passion au +travail qu'elle lui avait conseillé, et il lui semblait qu'il venait +de s'éveiller à une vie nouvelle et pleine de charmes. Les lettres et +les vers qu'il adressait à Luciane, et la préférence marquée qu'elle +continuait à lui accorder, loin d'exciter la jalousie du futur, +n'étaient à ses yeux qu'une preuve nouvelle du haut mérite de sa +fiancée. Au reste, il avait assez observé son caractère pour être +certain que la plupart de ses bizarreries étaient de nature à détruire +les soupçons à mesure qu'elle les faisait naître. Elle aimait à se +jouer de tout le monde, à railler et à tourmenter tantôt l'un, tantôt +l'autre; à pousser, heurter, culbuter tous ceux qui l'entouraient, +sans distinction de sexe, d'âge ou de rang; mais elle n'accordait à +personne le droit d'en agir de même envers elle. S'offensant de la +moindre liberté, elle savait tenir les autres dans les bornes de la +plus sévère bienséance, que cependant elle dépassait à chaque instant. +Etait-ce légèreté ou principe? mais si elle aimait passionnément les +louanges, elle savait braver le blâme; et si elle cherchait à captiver +les coeurs par ses prévenances, elle ne craignait pas de les blesser +par son humeur moqueuse et satirique. + +Dans tous les châteaux de la contrée on s'empressait de lui faire, +ainsi qu'à sa société, l'accueil le plus gracieux et le plus +distingué, et cependant elle ne revenait jamais de ses visites sans +prouver, par ses observations railleuses, que son esprit ne saisissait +jamais que le côté ridicule des diverses situations de la vie. + +Là , c'étaient trois frères qui avaient vieilli dans le célibat parce +que chacun d'eux aurait cru manquer à la politesse, s'il n'avait pas +cédé à l'autre le privilège de se marier le premier. Ici une petite +jeune femme tourbillonnait autour d'un mari vieux et grand, et +ailleurs un petit homme éveillé vivait à l'ombre d'une géante +disgracieuse. Ailleurs encore on butait à chaque pas dans les jambes +d'un enfant, tandis qu'un autre château, malgré la nombreuse société +qu'elle y réunissait, lui avait semblé vide, parce qu'il n'y avait pas +d'enfants. + +--Les vieux époux, disait-elle, devraient se faire ensevelir le plus +tôt possible, afin que l'on pût du moins entendre, dans leur lugubre +demeure, les bruyants éclats de rire des collatéraux. Quant aux +jeunes époux, il faut qu'ils voyagent, car la vie de ménage les rend +souverainement ridicules. + +Les choses inanimées ne trouvaient pas chez elle plus d'indulgence; +sa malignité s'excitait sur les antiques tapisseries de haute lisse, +comme sur les tentures les plus modernes; sur les respectables +tableaux de famille, comme sur les plus frivoles gravures des modes du +jour. + +Tous ces travers, cependant, n'étaient pas le résultat d'une +méchanceté réfléchie, mais d'une pétulance folle et présomptueuse. +Jamais encore elle ne s'était montrée malveillante pour personne, +Ottilie seule lui inspira ce sentiment, et elle ne chercha pas même +à le déguiser. Tout le monde remarquait et louait son activité +infatigable, tandis que Luciane n'en parlait jamais qu'avec une +amertume dédaigneuse. Pour la convaincre du mérite de cette jeune +fille, on lui apprit qu'elle étendait ses soins jusque sur les jardins +et sur les serres, et dès le lendemain Luciane se plaignit de la +rareté des fleurs et des fruits, comme si elle avait oublié que l'on +était au milieu de l'hiver. Elle poussa même la malice jusqu'à faire +enlever chaque jour, sous prétexte d'orner les appartements et les +tables, les fleurs en boutons et les branches vertes des arbres, afin +de détruire ainsi, pour toute la saison prochaine, les espérances +d'Ottilie et du jardinier dont elle secondait les intelligents +travaux. + +Persuadée que la pauvre enfant ne pouvait se mouvoir à son aise que +dans le cercle domestique, Luciane l'en arracha malgré elle, tantôt +pour aller aux assemblées ou aux bals du voisinage, tantôt pour +grossir le cortège de ses promenades en traîneau et à cheval, +à travers la neige, la glace et la tempête. En vain Ottilie +chercha-t-elle à lui faire comprendre que ses devoirs de ménagère la +retenaient à la maison, et que sa santé était trop délicate pour un +pareil genre de vie, Luciane avait pour principe que tout ce qui lui +convenait ne devait gêner ni incommoder personne. + +Bientôt cependant elle eut lieu de se repentir de ce despotisme; car +Ottilie, quoique toujours la moins parée, était, aux yeux des hommes +du moins, la plus belle. Sa mélancolie pensive les attirait, et sa +douceur inaltérable les fixait. Le futur lui-même subissait, sans le +savoir, cette fascination; il aimait à s'entretenir avec elle, et à la +consulter sur un projet qui le préoccupait fortement. + +L'Architecte S'était décidé enfin à lui montrer ses dessins et sa +collection d'objets d'antiquité, il consentit même à lui faire voir +les travaux qu'il avait exécutés dans les domaines du Baron, ainsi +que les restaurations et les peintures de l'église et de la chapelle. +Cette complaisance eut le résultat qu'elle ne pouvait manquer d'avoir: +le futur de Luciane conçut une haute idée du talent et du caractère de +l'Architecte. + +Riche, et amateur passionné des arts, ce jeune seigneur était assez +sage pour sentir qu'il perdrait son temps et son argent, s'il suivait +au hasard le penchant qui le poussait à faire bâtir et à réunir des +objets curieux. La direction d'un homme prudent et expérimenté lui +était indispensable, et personne ne pouvait mieux remplir son but que +l'Architecte, dont il venait de faire connaissance d'une manière si +inattendue: il en parla à Luciane qui l'excita à s'attacher sans délai +ce jeune artiste. + +En allant ainsi au-devant des désirs de son futur, elle n'avait +d'autre intention que d'enlever à Ottilie un homme remarquable qui +lui avait voué une amitié si tendre, qu'on ne pouvait manquer d'y +reconnaître un commencement d'amour. L'idée que les conseils et les +secours d'un artiste aussi distingué pourraient lui être utiles à +elle-même, n'entrait pour rien dans sa conduite. Cependant il avait +déjà plus d'une fois donné à ses fêtes improvisées un mérite réel; +mais loin de lui en savoir gré, elle ne supposait pas même la +possibilité qu'elle pût avoir besoin de ses avis; elle se croyait +supérieure en tout et à tout le monde. Au reste, l'intelligence et +l'adresse de son valet de chambre qui lui avaient suffi jusque là , +étaient en effet tout ce qu'il fallait pour exécuter ses inventions +vulgaires et bornées; car jamais elle ne voyait, pour célébrer les +anniversaires ou tout autre jour remarquable, qu'un autel où brûlait +l'encens et la flamme du sacrifice, un buste, des couronnes, des +guirlandes et des transparents. + +Ottilie était parfaitement à même de donner à son futur cousin une +juste idée de la position dans laquelle se trouvait l'Architecte. Elle +savait que Charlotte ne pouvait ni ne voulait plus l'employer, et que, +sans l'arrivée de Luciane et de sa brillante suite, il aurait déjà +quitté le château; la rigueur de la saison rendant d'ailleurs toute +construction impossible, lors même qu'on aurait voulu en faire +exécuter. L'intelligent artiste avait donc plus que jamais besoin d'un +protecteur qui eût le pouvoir et la volonté d'utiliser son talent. + +Les rapports de cet artiste avec l'aimable Ottilie étaient nobles et +purs comme elle. La jeune fille aimait à le voir déployer sous ses +yeux les forces actives de sa belle intelligence, comme on aime à être +témoin des utiles travaux et des honorables succès d'un frère. Son +affection calme et paisible ne sortait pas de ses limites; une passion +quelconque ne pouvait plus trouver de place dans son coeur qu'Édouard +remplissait tout entier; Dieu, lui qui pénètre partout, pouvait seul y +régner avec lui. + +Plus l'hiver devenait rigoureux et les routes impraticables, plus on +s'applaudissait du hasard qui avait mis tout le voisinage à même de +passer, en bonne compagnie, cette triste saison avec ses courtes +journées et ses nuits interminables. Le torrent des visiteurs qui +inondait le château allait toujours en croissant; on avait tant parlé +de la vie joyeuse qu'on y menait, que ces bruits attirèrent les +officiers en garnison dans les environs. Les uns, aussi bien élevés +que bien nés augmentèrent la satisfaction générale, tandis que les +autres causèrent plus d'un désordre par leur manque d'usage et leur +grosse gaîté. + +Au milieu de ce mouvement perpétuel, le Comte et la Baronne arrivèrent +de la manière la plus inattendue; leur présence convertit tout à +coup cette cohue bigarrée en une véritable cour. Les hommes les plus +distingués par leur rang et leurs manières se groupèrent autour +du Comte, et la Baronne donna l'impulsion aux dames qui, toutes, +rendaient justice à son mérite supérieur. + +On avait été surpris d'abord de les voir arriver ensemble et +publiquement. L'air de satisfaction qui respirait sur leur visage +avait mis le comble à cette surprise. En apprenant que la femme du +Comte venait de mourir, et que, par conséquent, il pouvait épouser +la Baronne dès que les convenances sociales le lui permettraient, on +comprit leur gaîté et on la partagea franchement. + +Ottilie seule se rappela avec une vive douleur leur première visite, +et tout ce qui avait été dit alors sur le mariage et le divorce, sur +le devoir et les penchants, sur les désirs et sur la résignation. +Ces deux amants dont, à cette époque, rien encore n'autorisait les +espérances, se représentaient devant elle, sûrs enfin de leur bonheur, +au moment même où tout lui imposait la loi de renoncer au sien. Il +était donc bien naturel qu'elle ne pût les revoir sans étouffer un +soupir et essuyer furtivement une larme de regret. + +A peine Luciane eut-elle appris que le Comte aimait la musique, +qu'elle organisa des concerts, où elle espérait briller par son chant +qu'elle accompagnait de la guitare, instrument dont elle se servait +avec art. Quant à sa voix, elle était belle et bien cultivée; mais il +était aussi impossible de comprendre les paroles qu'elle chantait que +celles de toutes les belles chanteuses allemandes qui font les délices +des salons. Un soir son triomphe fut troublé par un incident peu +flatteur pour son amour-propre. + +Au nombre des auditeurs se trouvait un jeune poète qui, pour +l'instant, était l'objet de ses préférences, parce qu'elle voulait le +mettre dans la nécessité de composer des vers pour elle, et de les lui +dédier authentiquement. Pour hâter ce résultat, elle avait pris le +parti de ne chanter que les vers de ce poète. Dès que le premier +morceau fut fini, il vint comme tout le monde, ainsi que la politesse +l'exige, la féliciter sur son admirable talent. Luciane, qui en +avait espéré davantage de sa part, hasarda, mais en vain, plusieurs +allusions sur le choix des paroles. Forcée enfin de reconnaître qu'il +ne la comprenait pas, ou qu'il ne voulait pas la comprendre, elle +chargea un des gentilshommes de sa suite, accoutumé à exécuter ses +ordres, de demander directement au poète récalcitrant si ses vers, +chantés par une si belle bouche et une voix si séduisante, ne lui +avaient pas paru plus beaux qu'à l'ordinaire.--Mes vers? demanda le +poète surpris, mais je n'ai entendu que des voyelles, et pas même +nettement articulées! N'importe, il est de mon devoir de remercier +cette dame de son aimable attention, et je m'en acquitterai. + +Le Courtisan était trop bien appris pour rendre à sa souveraine un +compte fidèle de sa mission, le poète paya sa dette par des phrases +sonores, mais banales, et Luciane lui exprima assez clairement le +désir de pouvoir chanter à la première occasion une romance composée +par lui et pour elle. Piqué de cette demande, il eut un instant la +pensée de lui présenter un alphabet, et de lui conseiller de prendre +au hasard les premières lettres venues, avec l'intention d'en former +un hymne à sa louange, qu'elle pourrait ensuite appliquer au premier +air qu'il lui plairait de choisir; mais il sentit à temps que cette +ironie eût été trop amère, et même inconvenante. La soirée cependant +ne devait pas se passer sans faire subir à Luciane une humiliation +complète, car on ne tarda pas à lui apprendre que le jeune poète +venait de glisser dans le cahier de musique d'Ottilie un charmant +petit poème qu'il avait composé sur un des airs favoris de la jeune +fille, et dans lequel respirait un sentiment trop tendre pour qu'il +fût possible de ne l'attribuer qu'à la simple galanterie. + +Les personnes avides de louanges et dominées par le besoin de briller, +se croient ordinairement aptes à tout, et s'attachent presque toujours +de préférence à ce qu'elles font mal. Luciane était plus que toute +autre soumise à cette loi; aussi ne tarda-t-elle pas à chercher de +nouveaux succès dans la déclamation. Sa mémoire était bonne, mais son +débit était calculé sans intelligence, et exalté sans passion. Elle +avait, en outre, contracté la mauvaise habitude de ne jamais rien +réciter sans faire des gestes qui confondaient désagréablement le +genre lyrique et épique avec le genre dramatique. + +Le Comte, dont l'esprit pénétrant avait saisi en peu de jours tous les +travers de la société dont il était, pour ainsi dire, le chef et le +directeur, suggéra à Luciane un projet qui devait lui fournir le moyen +de se poser d'une manière nouvelle devant ses admirateurs. + +--Vous avez autour de vous, lui dit-il, beaucoup de personnes +spirituelles et gracieuses, et je suis étonné qu'avec leur secours +vous n'ayez pas encore représenté quelques tableaux célèbres. Ces +sortes de représentations demandent une foule de soins et d'apprêts, +j'en conviens, mais elles ont un charme infini. + +Ce genre d'amusement convenait parfaitement au goût et au caractère de +Luciane, aussi s'empressa-t-elle de suivre le conseil indirect que le +Comte venait de lui donner, et dont elle avait le droit d'espérer de +grands succès. Sa taille élégante, ses formes arrondies, sa figure +régulière et expressive, ses beaux cheveux bruns, son cou blanc et +souple, tout en elle enfin était parfait et digne de servir de modèle +au plus grand peintre; et son penchant pour les tableaux vivants +serait sans doute devenu une passion exclusive, si elle avait su +qu'elle était plus belle encore quand elle était tranquille et calme, +que lorsqu'elle se mouvait sans cesse; car alors elle avait quelque +chose de turbulent qui devenait parfois disgracieux. + +Ne pouvant se procurer les tableaux des grands maîtres que l'on +voulait représenter, on se contenta des gravures qui se trouvaient au +château. On choisit d'abord le Bélisaire de Van-Dick. Le personnage +assis du vieux général aveugle fut confié à un gentilhomme déjà avancé +en âge, grand, bien fait et d'une physionomie noble. L'Architecte se +chargea du guerrier qui, debout devant le général, le regarde avec une +tristesse compatissante; par un hasard singulier, il avait réellement +beaucoup de ressemblance avec ce guerrier. Luciane s'était modestement +contentée de la jolie jeune femme que l'on voit au fond du tableau, +faisant passer de sa bourse dans sa main, l'aumône qu'elle destine à +l'aveugle. La vieille qui semble lui dire qu'elle va trop donner, et +la troisième femme qui déjà remet son offrande à Bélisaire ne furent +point oubliées. + +Les préparatifs nécessaires pour exécuter ce tableau et ceux qui +devaient le suivre, conduisirent beaucoup plus loin qu'on ne l'avait +pensé d'abord; à chaque instant on avait besoin d'une foule de choses +qu'il était difficile de se procurer à la campagne, et surtout au +milieu de l'hiver, où les communications sont lentes et souvent même +impossibles. + +Tout retard était antipathique à Luciane, aussi sacrifia-t-elle sans +hésiter tous les objets de sa garde-robe qui pouvaient servir pour +faire des draperies et des costumes tels que les exigeaient les +tableaux. L'Architecte s'occupa activement de la construction du +théâtre et de la manière de l'éclairer; le Comte le seconda de son +mieux, et lui donna souvent d'utiles et sages conseils. + +Lorsque tout fut prêt enfin, on réunit une société nombreuse et +brillante qui, depuis longtemps déjà , attendait avec impatience la +première représentation. + +Après avoir préparé les spectateurs par une musique appropriée au +sujet du tableau de Bélisaire, on leva le rideau. Les attitudes +étaient si justes, les couleurs si heureusement harmonisées, la +lumière si savamment disposée, qu'on se croyait transporté dans un +autre monde. Au premier abord cependant, cette réalité, mise ainsi à +la place d'une fiction artistique, avait quelque chose d'inquiétant. + +Le rideau retomba, mais les voeux unanimes des spectateurs le firent +relever plus d'une fois. Bientôt la musique les occupa de nouveau, et +jusqu'au moment où tout fut prêt pour la représentation d'un second +tableau d'un genre plus élevé. Ce tableau causa une surprise générale +et agréable, car c'était la célèbre Esther, du Poussin, devant +Assuérus. Dans le personnage de la reine à demi évanouie, Luciane +parut dans tout l'éclat de sa beauté et de ses grâces. Les filles +qui la soutenaient étaient jolies, mais elle les avait si prudemment +choisies, qu'aucune ne pouvait lui porter ombrage. Il est inutile, +sans doute, d'ajouter qu'Ottilie fut toujours exclue par elle de +la représentation de tous ces tableaux. L'homme le plus beau de la +société, et le plus imposant en même temps, avait été chargé d'occuper +le trône d'or du grand roi, si semblable à Jupiter; ce qui acheva de +donner à l'ensemble un cachet de perfection qui tenait du merveilleux. + +La réprimande paternelle de Terburg, que la belle gravure de Wille a +rendue familière à tous les amis des arts, était le sujet du troisième +tableau, aussi intéressant dans son genre que les deux premiers. + +Un vieux chevalier assis et les jambes croisées semble parler à sa +fille avec l'intention de toucher sa conscience. L'expression de ses +traits et de son attitude prouve, toutefois, qu'il ne lui dit rien +d'humiliant, et qu'il est plutôt peiné qu'irrité. La contenance de la +jeune personne, debout devant lui, mais dont on ne voit pas le visage, +annonce qu'elle cherche à maîtriser une vive émotion. La mère, témoin +de la réprimande, a l'air embarrassée; elle regarde au fond d'un verre +plein de vin blanc qu'elle tient à la main et dans lequel elle parait +boire à longs traits. + +En choisissant la position de la fille réprimandée, Luciane savait +sans doute qu'elle lui fournirait l'occasion de faire ressortir tous +ses avantages. Il était en effet impossible de voir quelque chose de +plus beau et de plus suave que les tresses de ses longs cheveux bruns, +que les contours de sa tête, de son cou, de ses épaules. Sa taille, +que les modes du jour cachaient et déguisaient si désagréablement, +se dessinait avec une grâce parfaite sous ce costume du moyen-âge. +L'Architecte avait eu soin de draper lui-même les nombreux plis de sa +robe de satin blanc; et il ne put s'empêcher de convenir que cette +copie vivante était infiniment supérieure à l'original jeté sur la +toile par le pinceau d'un grand artiste. L'admiration qu'elle excita +fut telle qu'on ne cessa de faire relever le rideau. Le bonheur +qu'éprouvaient les spectateurs en contemplant cette belle personne qui +leur tournait le dos, devait nécessairement faire naître le désir de +voir son visage; mais personne n'osait exprimer ce désir. Tout à coup +un jeune gentilhomme, vif jusqu'à l'audace, prononça à haute voix +cette formule qu'on met parfois à la fin des pages: _Tournez, s'il +vous plaît_! Tous les spectateurs la répétèrent aussitôt en choeur, +mais en vain. Les personnages du tableau connaissaient trop bien leurs +intérêts pour répondre à un appel aussi contraire à l'esprit et à la +nature de l'oeuvre d'art dont ils voulaient donner une juste idée. La +jeune fille resta immobile, le chevalier conserva l'attitude d'un père +qui gronde doucement un enfant chéri, et la mère ne détourna point ses +regards du fond du verre dans lequel elle buvait toujours sans faire +diminuer le vin qu'il contenait. + +Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner le détail d'une foule +d'autres représentations qui étaient presque toutes empruntées aux +délicieuses scènes de cabarets et de foires que nous devons aux +meilleurs peintres de l'école flamande. + +Le Comte et la Baronne annoncèrent enfin leur départ, en promettant +de venir passer au château les premières semaines de leur mariage; et +Charlotte vit avec plaisir que Luciane et sa suite ne tarderaient pas +à imiter cet exemple. Le séjour de plus de deux mois que sa fille +venait de faire près d'elle, l'avait suffisamment convaincue que son +union avec l'homme qu'on lui destinait, lui assurerait un heureux +avenir. Ce jeune gentilhomme, en effet, ne se bornait pas à l'aimer +tendrement, il était fier d'elle. Riche, mais modéré dans ses désirs, +toute son ambition se renfermait dans la possession d'une femme +généralement admirée. Son besoin de voir tout en cette femme, et de +n'être quelque chose que pour et par elle, était si prononcé, qu'il se +sentait douloureusement affecté, lorsqu'une connaissance nouvelle ne +donnait pas toute son attention à Luciane, et cherchait plutôt à se +mettre en rapport avec lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois, +surtout avec les hommes d'un certain âge et d'un caractère grave, +dont il gagnait l'estime et la bienveillance par son mérite et son +amabilité. + +Les arrangements du futur avec l'Architecte n'avaient pas été longs +à conclure. Après le nouvel an, l'artiste devait venir rejoindre +le jeune couple dans la capitale, où il se proposait de passer le +carnaval. Luciane se promettait d'exploiter cette époque de folies par +les plaisirs les plus vifs et les plus variés. La représentation +des tableaux qui lui avaient déjà valu tant de brillants succès, +occupaient le premier rang sur la liste de ses projets d'amusement. +Elle ne songea pas même à l'argent que pourrait coûter la réalisation +de ces projets, car sa grande-tante et son futur l'avaient accoutumée +à n'attacher aucune importance aux sommes qu'elle dissipait pour ses +plaisirs. + +Le départ de Luciane et de sa suite était définitivement arrêté; mais +il ne pouvait s'effectuer de la manière habituelle et vulgaire, car +chez elle tout avait un cachet en dehors des allures ordinaires de la +vie. + +A la fin d'un splendide dîner qui avait surexcité la gaîté des +convives, on railla la maîtresse du château sur la rapidité avec +laquelle on avait dévoré toutes ses provisions d'hiver, et sur la +fausse honte qui l'empêchait d'avouer franchement à ses hôtes qu'ils +n'avaient qu'à chercher fortune ailleurs puisqu'elle ne pouvait plus +les nourrir. + +Le gentilhomme qui, dans la représentation des tableaux, s'était +chargé du personnage de Bélisaire, aspirait depuis longtemps au +bonheur de posséder la charmante Luciane chez lui; son immense fortune +lui permettait de satisfaire toutes les fantaisies de cet objet de son +adoration. Encouragé par la plaisanterie que l'on venait de faire, il +osa exprimer nettement ce désir. + +--Puisque la famine vous chasse d'ici, belle dame, lui dit-il, ayez le +courage d'en agir à la polonaise: venez me dévorer chez moi, et ainsi +de suite à la ronde, jusqu'à ce que vous ayez affamé la contrée tout +entière. + +Cette proposition charma la jeune étourdie; on fit les paquets à la +hâte et, dès le lendemain, l'essaim s'abattit dans sa nouvelle ruche. +On y trouva plus d'espace, plus d'abondance et de profusion, et par +conséquent moins d'ordre, de commodité et de bien-être réel; d'où +il résultait une foule de quiproquo et de situations comiques, qui +achevèrent d'enchanter Luciane. + +La vie qu'elle menait et qu'elle faisait mener aux siens, devenait +toujours plus désordonnée et plus sauvage: des battues dans les +forêts, des courses à pied et à cheval, des collations et des danses +en plein air au milieu des neiges et des glaces, enfin tout ce qu'il +était possible d'imaginer de plus fatigant, de plus bizarre et de plus +anti-civilisé, remplissait ses jours et une partie de ses nuits. Ne +pas assister à ses folles parties, c'était lui déplaire; et qui aurait +osé braver un pareil anathème? + +Ce fut ainsi qu'elle s'avança de château en château, chassant, +chantant, dansant, courant en traîneau, à pied et à cheval. Toujours +entourée de cris de joie et d'admiration, elle arriva enfin à la +capitale, où les récits des aventures galantes et les plaisirs de +la cour et de la ville donnèrent enfin une autre direction à son +imagination. Au reste, sa grande-tante, qui avait eu soin de la +précéder de plusieurs semaines, s'était empressée de prendre toutes +les mesures nécessaires, pour la faire rentrer sous le joug des +habitudes du monde élégant. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Le monde prend les hommes pour ce qu'ils veulent être, mais il faut +du moins qu'ils aient l'intention d'être quelque chose. On aime, en +général, beaucoup mieux supporter ceux qui nous importunent, que de +souffrir ceux qui nous semblent nuls.» + +«On peut tout imposer à la société; elle accepte tout, hors les +conséquences de ce qu'elle a accepté.» + +«On ne connaît jamais que très-superficiellement les personnes qui +viennent nous voir: pour juger leur valeur réelle, il faut les +observer chez elles.» + +«Rien ne me parait plus naturel que de trouver des sujets de blâme +et des défauts aux personnes qui nous visitent, et de les juger +sévèrement quand ils nous ont quitté; car en venant chez nous elles +nous ont, pour ainsi dire, donné le droit de les mesurer d'après nos +manières de voir. C'est une censure dont, en pareil cas, les personnes +les plus justes ne s'abstiennent que fort rarement.» «Mais lorsqu'on +va chez les autres, et que l'on voit leur entourage, les nécessités +qui les enchaînent, les obstacles qui les retiennent, les devoirs +qu'ils accomplissent et les contrariétés qu'ils supportent, il +faudrait être déraisonnable ou malveillant pour s'apercevoir de +ce qu'il peut y avoir de mal ou de ridicule chez des personnes +respectables sous tant de rapports.» + +«Ce que nous appelons la décence et les moeurs, n'est qu'un moyen pour +faire arriver les hommes, de bon gré, à des résultats où il ne serait +pas même toujours possible de les conduire par la force brutale.» + +«La société des femmes est l'élément où se développent les bonnes +moeurs.» + +«Serait-il possible de faire accorder l'individualité avec le +savoir-vivre?» + +«Oui, mais il faudrait pour cela que le savoir-vivre ne fût qu'un +moyen pour faire ressortir l'individualité. Malheureusement tout le +monde aime et désire les hommes et les choses qui ont de la valeur et +de l'importance, mais on ne veut pas en être gêné ou contrarié.» + +«La position sociale la plus agréable est celle d'un militaire +instruit et bien élevé.» + +«Les militaires les plus grossiers savent du moins rester dans leur +sphère, et, en cas de besoin, ils sont toujours prêts à se rendre +utiles; car la conscience de la force est inséparable d'une certaine +bonté instinctive.» + +«Il n'y a rien de si insupportable qu'un homme du civil gauche et +lourd. Puisqu'il ne se trouve jamais en contact avec des êtres +grossiers, on a le droit de lui demander de le politesse et de +l'élégance.» + +«Lorsque nous vivons avec des personnes qui ont, pour ainsi dire, +l'instinct du convenable, nous souffrons pour elles, dès qu'on fait en +leur présence quelque chose d'inconvenant. C'est ainsi que je souffre +toujours pour Charlotte, quand je vois quelqu'un se balancer sur sa +chaise, parce que je sais que cela lui déplaît souverainement.» + +«Les hommes n'entreraient jamais avec des lunettes sur le nez dans un +appartement où il y a des femmes, s'ils savaient que par là ils nous +ôtent l'envie de les regarder et de leur parler.» + +«Ils devraient également se garder de déposer leurs chapeaux, +lorsqu'ils ont à peine fini de saluer. Cela leur donne quelque chose +de comique, parce que la familiarité qui succède immédiatement à un +témoignage de respect est toujours ridicule.» + +«Il n'est point de signe extérieur de politesse qui ne tire son +origine des moeurs; la meilleure éducation, sous ce rapport, serait +donc celle qui enseignerait en même temps et les signes et leur +origine.» + +«Les manières sont un miroir dans lequel se reflète notre propre +image.» + +«Il y a une certaine politesse de coeur qui tient de près à l'amour; +c'est elle qui donne les manières les plus agréables et les plus +gracieuses.» + +«La plus belle relation de la vie est une dépendance volontaire; mais +sans amour cette dépendance serait une impossibilité.» + +«Nous ne sommes jamais plus loin de l'accomplissement de nos désirs, +que lorsque nous possédons ce que nous avons désiré.» + +«Personne n'est plus réellement esclave que celui qui se croit libre +sans l'être en effet.» + +«Celui qui ose se déclarer libre, se sent enchaîné de toutes parts; +mais dès qu'il a le courage de se reconnaître enchaîné, il se sent +libre.» + +«L'amour est la seule arme qu'il soit possible d'opposer à la +supériorité.» + +«Quand des êtres stupides s'enorgueillissent d'un homme supérieur, ils +le font haïr.» + +«On prétend qu'il n'y a pas de héros en face de son valet de chambre. +C'est qu'un héros ne peut être compris que par des héros, et que les +valets de chambre ne savent apprécier que leurs pareils.» + +«Il n'y a pas de plus grande consolation pour les hommes médiocres, +que la certitude que les hommes de génie ne sont pas immortels.» + +«Les plus grands hommes tiennent toujours à leur siècle par +quelques-uns de ses travers, de ses faiblesses.» + +«On croit, en général, les hommes plus dangereux qu'ils ne le sont en +effet.» + +«Ce ne sont ni les fous ni les sages qu'il faut redouter, mais les +demi-fous et les demi-sages, car ceux-là seuls sont réellement +dangereux.» + +«Il n'y a pas de meilleur moyen possible pour échapper aux hommes, que +de se consacrer aux arts. Et cependant, par ce même moyen, on leur +appartient plus complètement que jamais, puisque, dans les moments de +prospérité comme dans les jours de chagrin et de douleur, tous ont +besoin de l'artiste.» + +«L'art est la réalisation du difficile, du beau et du bon.» + +«Lorsque nous voyons le difficile s'exécuter facilement, nous +concevons l'idée de la possibilité de l'impossible.» + +«Les difficultés augmentent à mesure qu'on approche du but.» + +«Il faut moins de peine et de travail pour semer que pour récolter.» + + + + +CHAPITRE VI. + + +Charlotte se sentait complètement dédommagée des fatigues, des +tourments et des tribulations que lui avaient causés le séjour de +sa fille au château, puisqu'ils l'avaient mise à même d'apprendre à +connaître parfaitement cette jeune personne. Grâce à son expérience +raisonnée du monde, le caractère de Luciane n'avait rien de neuf pour +elle; mais c'était pour la première fois qu'elle le voyait se dessiner +avec tant de franchise et de netteté, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir +la conviction que de semblables jeunes filles peuvent, en passant par +les diverses épreuves de la vie, arriver à une maturité d'autant +plus remarquable et plus méritoire, que le sentiment outré de +l'individualité, et l'activité turbulente qui les caractérisaient au +début de leur carrière, deviennent des qualités supérieures, quand le +temps leur a fait prendre une direction sage et déterminée. Il est, au +reste, fort naturel qu'une mère supporte avec plaisir ce qui choque +et importune les autres. Elle cherche et trouve instinctivement des +sujets d'espérance heureuse, dans le caractère de ses enfants, que les +étranges ne jugent favorablement que lorsqu'ils en tirent quelques +avantages, ou que, du moins, ils n'en éprouvent aucune contrariété. + +L'orgueil maternel de Charlotte ne tarda cependant pas être vivement +blessé par un incident fâcheux dont sa fille était la cause. Ce +malheur n'était pas le résultat de ses bizarreries que l'on avait +réellement le droit de blâmer, mais d'un trait caractéristique, que +tout le monde aimait et approuvait en elle. Luciane ne se bornait pas +à rire avec les heureux, elle aimait à s'affliger avec les malheureux; +elle poussait même l'esprit d'opposition jusqu'à faire tous ses +efforts pour attrister les premiers et pour égayer les derniers. Dès +qu'on l'accueillait intimement dans une famille dont un ou plusieurs +membres se trouvaient par leur grand âge ou par leur mauvaise santé +forcés de garder leur chambre, elle affectait pour eux une tendre +sollicitude; les visitait dans leurs réduits solitaires, et, vantant +ses hautes connaissances en médecine, elle les forçait, pour ainsi +dire, à prendre quelques-unes des drogues dont se composait la +pharmacie de voyage qu'elle portait partout avec elle. Il est +facile de deviner que ces sortes de remèdes, distribués au hasard, +augmentaient plutôt les maux qu'ils ne les soulageaient. + +Les sages représentations par lesquelles on cherchait à la détourner +de ce genre de bienfaisance, ne produisaient aucun résultat; car +c'était précisément sous ce rapport qu'elle se croyait non-seulement à +l'abri de tout reproche, mais encore digne de l'admiration générale. +Convaincue de la puissance salutaire de ses drogues contre les +infirmités du corps, elle avait étendu ses essais curatifs jusque +sur le domaine de l'intelligence. Le mauvais succès d'une cure de ce +genre, qu'elle avait tentée dans les environs du château de sa mère, +eut des suites si déplorables, que l'on en parla dans toute la +contrée. Ces bruits fâcheux ne tardèrent pas à arriver aux oreilles de +Charlotte, qui pria Ottilie de l'éclairer sur ce sujet délicat; car la +jeune fille avait été témoin de l'accident que l'on interprétait de +tant de manières diverses. Nous allons le rapporter tel qu'il s'était +passé: + +La fille aînée du propriétaire d'un château du voisinage avait causé, +involontairement, la mort de sa jeune soeur. Affectée par ce malheur +au point que sa raison en était presque altérée, elle se tenait +renfermée dans sa chambre où elle ne recevait ses parents et ses amis +qu'isolément et les uns après les autres; car dès qu'elle voyait +plusieurs personnes réunies, elle s'imaginait qu'ils venaient pour la +punir de son crime. Dans toutes les autres circonstances, sa conduite +était sensée, et sa conversation annonçait la pieuse résignation d'une +âme blessée, qui se soumet aux arrêts de la Providence. + +A peine Luciane eut-elle entendu parler de cette jeune infortunée, +qu'elle conçut le projet de la rendre à la société, et de donner ainsi +une preuve éclatante du pouvoir merveilleux de son intervention. Comme +elle attachait un très-grand prix à la réalisation de ce projet, elle +y procéda avec plus de prudence qu'à l'ordinaire, et se fit présenter +secrètement à la malade dont elle captiva bientôt l'affection, en +chantant et en exécutant devant elle, et pour elle seule, des morceaux +de musique en harmonie avec la disposition de son esprit. Se croyant +sûre d'un succès qui, d'après ses manières de voir, était déjà trop +longtemps resté un secret de famille, elle voulut enfin en jouir en +public. A cet effet elle traîna, un soir, la pâle et tremblante jeune +fille qu'elle croyait avoir guérie, au milieu des salons du château +encombrés d'une brillante société. Cette apparition inattendue excita +une si vive curiosité chez les uns, et causa tant de crainte aux +autres, que tout le monde se conduisit de la manière la plus +maladroite et la plus déplacée. On ne regardait que la malade, on se +chuchotait à l'oreille, on se pressait autour d'elle ou on la fuyait +avec affectation. Déjà éblouie par l'éclat des lumières et des +parures, par le bruit et les apprêts d'une fête, cet accueil acheva de +troubler sa raison. Elle s'enfuit épouvantée en poussant des cris +de terreur, comme si elle venait d'apercevoir un monstre prêt à la +dévorer. A peine eut-elle fait quelques pas, qu'elle tomba sans +connaissance; Ottilie la reçut dans ses bras et, secondée par le peu +d'amis qui avaient osé la suivre, elle la porta dans sa chambre. + +Luciane réprimanda sévèrement la société sur l'inconséquence de sa +conduite, sans songer le moins du monde qu'elle était l'unique cause +du malheur dont elle accusait les autres. Cette triste expérience +n'était pas la première, et, selon toutes les probabilités, elle ne +suffit pas pour la faire renoncer à la funeste manie de se poser en +médecin de l'âme et du corps. + +Depuis ce jour l'état de la malade avait tellement empiré, que ses +parents s'étaient vus forcés de la placer dans une maison d'aliénés. +Malheureusement Charlotte ne pouvait offrir que des consolations +stériles, en échange du mal que sa fille avait causé. Ottilie, +surtout, déplorait l'état de la pauvre malade, car elle avait la +conviction qu'en continuant de la traiter comme on l'avait fait, elle +n'eût pas tardé à être complètement guérie. + +Cette fâcheuse circonstance rappela péniblement à la jeune fille tout +ce qui lui était arrivé de désagréable pendant le séjour de sa cousine +au château, et elle ne put s'empêcher de reprocher à l'Architecte le +refus qu'il lui avait fait de montrer ses dessins et sa collection +d'antiquités au futur de Luciane. Ce refus lui avait laissé une +impression désagréable et très-naturelle, car elle sentait vaguement +que ce qu'elle voulait bien se donner la peine de demander, ne devait +pas être refusé par un homme tel que ce jeune artiste. Il s'empressa +de se justifier. + +--Si vous saviez, lui dit-il, que les personnes les plus distinguées +traitent presque toujours très-cavalièrement les objets d'art les plus +curieux et les plus fragiles, vous me pardonneriez de n'avoir pas +voulu exposer ma collection à la brutalité de la foule. Au lieu de +tenir une médaille par ses bords, la plupart des personnes appuient +lourdement leurs doigts sur les plus belles empreintes, sur les fonds +les plus purs; elles prennent à pleines mains les chef-d'oeuvre les +plus délicats, comme si l'on pouvait juger le mérite des formes +artistiques en les tâtant. On dirait qu'elles ignorent qu'une grande +feuille de papier doit toujours être soutenue par les deux extrémités; +elles font circuler entre le pouce et 'index, les gravures, les +dessins les plus précieux, semblables à un politique présomptueux, +qui, en saisissant son journal, prononce d'avance, par le froissement +du papier, son jugement sur les événements que rapporte ce journal. +En un mot, lorsque vingt curieux ont examiné un objet d'art et +d'antiquité, le vingt-unième ne peut plus y voir grand chose. + +--Je vous ai sans doute causé moi-même plus d'un chagrin, en +endommageant ainsi, sans le savoir, vos précieux trésors, que +j'admirais si sincèrement? + +--Jamais! s'écria l'Architecte, non, jamais! le sentiment du juste et +du convenable est inné chez vous. + +--Il n'en serait pas moins fort utile, répondit Ottilie en souriant, +d'ajouter, au traité de _la civilité puérile et honnête_, après le +chapitre qui nous indique la manière de nous conduire à table, un +chapitre indiquant, avec tous les détails nécessaires, comment on doit +examiner les collections des artistes. + +--Et alors les artistes les montreraient avec plus d'empressement et +de plaisir, répondit gravement l'Architecte. + +Ottilie avait depuis longtemps oublié ce petit démêlé, mais +l'Architecte cherchait toujours de nouvelles occasions pour se +justifier, et lui renouvelait sans cesse l'assurance qu'il aimait, +pardessus tout, à contribuer à l'amusement de ses amis. Cette +persistance lui prouva que ses reproches l'avaient blessé au coeur; se +croyant coupable, à son tour elle n'eut pas le courage de refuser la +faveur qu'il lui demanda avec beaucoup d'instance; et cependant un +sentiment intime l'avertissait qu'il lui serait difficile de tenir +l'engagement qu'elle venait de prendre. + +Cette faveur concernait la représentation des tableaux. L'Architecte +avait remarqué avec chagrin qu'Ottilie en avait été exclue par la +jalousie de Luciane, et que Charlotte n'avait vu que les premiers +essais, parce que des indispositions, naturelles dans son état, la +retenaient fort souvent dans ses appartements. Aussi s'était-il promis +de ne point quitter le château sans avoir donné une représentation +de ce genre, supérieure à toutes celles où Luciane avait figuré. +Il espérait ainsi procurer une distraction agréable à la tante, +et contraindre sa charmante nièce à faire valoir, à son tour, les +brillants avantages que la nature lui avait prodigués. Peut-être aussi +cherchait-il un moyen de retarder son départ; car plus l'époque de ce +départ approchait, plus il lui paraissait impossible de se séparer +de cette jeune fille, dont le regard doux et calme était devenu +nécessaire à son existence. + +L'approche des fêtes de Noël lui rappela que l'imitation des +tableaux par des figures en relief, tirait son origine des pieuses +représentations dites _présèpes_, dans lesquelles on montrait l'enfant +Jésus et sa Mère, recevant, malgré la bassesse apparente de sa +condition, d'abord les hommages des bergers, et bientôt après ceux de +trois grands rois. + +Un semblable tableau s'était si fortement gravé dans son imagination, +qu'il ne douta point de la possibilité de le réaliser. L'enfant fut +bientôt trouvé ainsi que les bergers et les bergères; mais, selon lui, +Ottilie seule pourrait donner une juste idée de la Mère de Dieu, car +depuis longtemps déjà la pensée du jeune artiste l'avait élevée à +cette hauteur. Lorsqu'il la pria de se charger de ce personnage, elle +lui dit d'en demander la permission à sa tante qui l'accorda sans +difficulté, et combattit même avec autant de bonté que de raison +les scrupules de sa nièce; car la modeste jeune fille craignait de +commettre une profanation, en imitant la céleste figure que l'on +voulait lui faire représenter. + +Sûr enfin du succès, l'Architecte travailla sans relâche afin que, +la veille de Noël, tout fût prêt pour la représentation dont il se +promettait tant de bonheur. Depuis longtemps déjà , la seule présence +d'Ottilie semblait suffire à la satisfaction de tous ses besoins, et +l'on eût dit que, tandis qu'il ne s'occupait que d'elle et pour elle, +le sommeil et la nourriture lui étaient devenus inutiles. + +Enfin, grâce à son infatigable activité, tout avait marché au gré +de ses désirs; il était même parvenu à réunir un certain nombre +d'instruments à vent dont les sons, savamment combinés, devaient +disposer les coeurs aux émotions qu'il voulait leur faire éprouver. + +Au jour et à l'heure indiqués le rideau se leva devant les +spectateurs, qui se composaient de Charlotte et de quelques commensaux +du château. Le tableau par lui-même était si connu, qu'on ne devait +pas s'attendre à en recevoir une impression nouvelle, et cependant il +causa, non-seulement de la surprise, mais encore de l'admiration; cet +effet n'était pas produit par le tableau, mais par la perfection des +réalités qui l'imitaient. L'ensemble était plutôt un effet de nuit que +de crépuscule, et pourtant chaque détail se voyait et se dessinait +distinctement. L'artiste avait eu l'heureuse idée de faire de +l'Enfant-Dieu, le centre de lumière, à l'aide d'un mécanisme savant +qui portait les lampions. Ce mécanisme était caché par les figures +placées sur le premier plan et à demi éclairées par des rayons +obliques. D'autres lampions placés au-dessous éclairaient vivement, de +bas en haut, les frais visages des jeunes filles et des jeunes garçons +posés çà et là , sur les divers points du tableau. Des anges, dont +l'éclat pâlissait et dont l'enveloppe brillante et aérienne paraissait +épaisse et sombre devant la transparente clarté que répandait le Dieu +qui venait de naître, contribuaient puissamment à la perfection de +l'ensemble. + +Par un hasard favorable, l'enfant s'était endormi dans une gracieuse +position, et le regard pouvait, sans rencontrer aucune distraction, +se reposer sur la mère. Éclairée par les faisceaux de lumière que son +fils reflétait sur elle, elle relevait, avec une grâce infinie et +modeste, un pan du voile qui enveloppait cet enfant précieux. Tous +les personnages secondaires du tableau, matériellement éblouis par +la lumière, et moralement pénétrés de respect, paraissaient avoir un +instant détourné leurs regards fatigués par tant d'éclat, pour les +reporter aussitôt, avec une curiosité invincible, sur le miracle qui +semblait leur causer plus de surprise et de plaisir que d'admiration +et de terreur. Mais pour ne pas exclure entièrement ces deux +sentiments, inséparables de la nature d'un pareil sujet, l'Architecte +avait eu soin d'en confier l'expression à quelques vieillards, dont +les têtes antiques se dessinaient dans un clair obscur merveilleux. + +L'attitude, le regard, le visage, toute la personne enfin d'Ottilie +surpassait l'idéal le plus parfait qu'eût jamais rêvé le peintre +le plus habile. Si un connaisseur avait été témoin de cette +représentation, il aurait craint de la voir changer de nature +en perdant son immobilité; mais l'Architecte seul était capable +d'apprécier cette grande et merveilleuse beauté artistique; il en +jouissait réellement, et cependant il ne pouvait la contempler sous +son véritable point de vue, car il y figurait lui-même en qualité de +berger. + +Qui oserait décrire ce qu'il y avait de vraiment sublime dans Ottilie? +Son âme pure sentait tout ce que la reine du ciel avait dû éprouver en +ce moment, où tant d'honneurs inattendus, tant de bonheur ineffable +étaient venus la surprendre; aussi ses traits exprimaient-ils +l'humilité la plus angélique, la modestie la plus douce et la plus +aimable. + +Charlotte rendit justice à la beauté de ce tableau mais elle fut +surtout impressionnée par l'enfant, et ses yeux se remplirent de +larmes, en songeant que bientôt elle bercerait sur ses genoux une +aussi charmante petite créature. + +On baissa le rideau, car les personnages avaient besoin de repos, et +le machiniste procéda aux changements nécessaires pour passer +d'un tableau de nuit et d'humilité, à une image de gloire et de +transfiguration. + +La certitude que pas une personne étrangère n'assistait à cette pieuse +momerie artistique, avait tranquillisé Ottilie sur le rôle qu'elle +y jouait; aussi fut-elle désagréablement affectée lorsque pendant +l'entr'acte on lui apprit qu'un étranger, dont personne ne savait le +nom, venait d'arriver au château; que Charlotte l'avait accueilli avec +joie et fait placer à côté d'elle. La crainte d'enlever à l'Architecte +la plus belle partie de son triomphe, put seule lui donner le courage +de reprendre sa place dans la seconde partie du tableau qui offrait un +spectacle éblouissant. Plus d'ombres, plus de demi-teintes; l'heureuse +variété des couleurs rompait seule les torrents de lumière qui +inondaient la scène. + +Ottilie chercha en vain à reconnaître l'homme qu'elle voyait assis +près de sa tante, car son rôle la forçait à tenir ses longues +paupières baissées. Il parlait avec feu et sa voix lui rappelait son +professeur de la pension. Cette voix lui causa une vive émotion: il +s'était passé tant de choses depuis qu'elle avait frappé son oreille +pour la dernière fois! Le souvenir des joies et des douleurs qui +avaient rempli cet intervalle traversa son âme en détours rapides +et capricieux, comme l'éclair quand il fend et sillonne les sombres +nuages qui obscurcissent le ciel. + +--Pourrai-je tout lui avouer? se demanda-t-elle; suis-je digne de ce +saint entourage? et que dira-t-il de cette mascarade, lui qui est +l'ennemi de tout déguisement? + +Pendant que le sentiment et la réflexion se croisaient ainsi dans son +coeur, elle s'efforça de rester une statue immobile; mais ses yeux +se remplirent de larmes; et elle se sentit soulagée d'un grand poids +lorsque le réveil de l'enfant mit fin à la représentation. + +Le rideau était tombe, et Ottilie, devenue libre, se trouva dans un +nouvel embarras. Fallait-il donner à son ancien professeur une preuve +du plaisir que sa présence lui causait en se montrant à lui sous son +costume théâtral, ou devait-elle changer de vêtements? Elle ne choisit +point et prit instinctivement le dernier parti. En se revoyant avec +ses habits ordinaires, elle se sentit assez calme pour faire à son +digne maître l'accueil qu'il avait droit d'attendre d'elle. + + + + +CHAPITRE VII. + + +Tout ce qui pouvait contribuer à la satisfaction de Charlotte et +d'Ottilie, était naturellement agréable à l'Architecte, et en ce sens, +du moins, il s'applaudit de l'arrivée du Professeur. Cependant sa +modestie, et peut-être aussi un peu d'égoïsme, lui firent regretter de +se voir sitôt remplacé auprès des dames. Il alla même jusqu'à craindre +de se survivre à lui-même par un plus long séjour au château, et cette +crainte lui donna la force de hâter son départ. + +Lorsqu'il prit congé des dames, elles lui firent présent d'un gilet de +soie qu'il leur avait vu broder alternativement, en enviant en secret +le sort de l'heureux mortel auquel elles le destinaient. Pour un homme +dont le coeur est accessible aux tendres sentiments, de pareils dons +sont d'un prix inestimable, car il ne pense jamais aux jolis doigts +qui travaillaient pour lui avec tant de grâces et de persévérance, +sans se flatter que parfois, du moins, le coeur les guidait. + +Charlotte et sa nièce estimaient sincèrement le bon Professeur, aussi +faisaient-elles tout ce qui était en leur pouvoir pour rendre son +séjour au château aussi agréable que possible. Les femmes nourrissent +au fond de leur coeur des pensées et des sensations qui leur sont +particulières et dont rien au monde ne saurait les détourner; mais +dans les relations sociales, elles se laissent facilement aller aux +impulsions que l'homme dont elles s'occupent pour l'instant, juge +à propos de leur donner. C'est par ce mélange de répulsion et +d'attraction, qu'elles exercent un empire absolu auquel, dans le +monde civilisé, pas un homme ne peut se soustraire, sans se donner à +lui-même un brevet de brutalité et de grossièreté. + +L'Architecte avait mis ses talents au service des dames, autant +pour leur plaire, que pour leur être réellement utile, ce qui avait +resserré les travaux comme les causeries dans le domaine des arts. +La présence du Professeur les jeta tout à coup dans une sphère +différente. Cet homme, qui avait consacré sa vie à l'éducation, se +distinguait par une éloquence facile et gracieuse, dont les diverses +relations sociales, et surtout celles qui concernent la jeunesse, +étaient toujours le but et l'objet. Il parlait trop bien pour ne pas +être écouté avec plaisir, et ses discours amenèrent une révolution +d'autant plus complète dans la manière d'être à laquelle l'Architecte +avait accoutumé les dames, que toutes les distractions que cet artiste +leur avait procurées pendant son long séjour au château, étaient +entièrement opposées aux opinions de ce digne professeur. + +Craignant sans doute de blâmer avec trop d'amertume les tableaux +vivants dont il avait vu une représentation au moment de son arrivée, +il n'en parlait jamais; mais il s'expliquait franchement sur les +embellissements de l'église et de la chapelle qu'on lui montra dans la +certitude qu'il les trouverait dignes d'admiration. + +--Je ne connais rien de plus déplacé, de plus dangereux même, dit-il, +que le mélange du sacré et du profane, et je blâmerai toujours la +manie d'orner et de consacrer telle ou telle enceinte, afin que les +fidèles viennent s'y abandonner à des sentiments de piété. Est-ce que +ces sentiments ne sont pas gravés dans nos coeurs au point de nous +suivre au milieu des objets les plus vulgaires; des êtres les plus +grossiers dont le hasard peut nous entourer? Oui, dès que nous le +voulons sérieusement, chaque point de l'univers devient un temple, un +sanctuaire. J'aime à voir les exercices de piété s'accomplir dans la +même pièce où la famille se réunit pour manger, travailler, danser. +Tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sublime dans l'homme, n'a +point de formes et ne saurait être représenté que par de grandes et +sublimes actions. + +Peu de jours avaient suffi à Charlotte pour saisir toutes les nuances +d'un caractère que, depuis longtemps, elle connaissait dans son +ensemble. Persuadée que pour être réellement agréable à cet excellent +homme, il fallait l'occuper à sa manière, elle avait fait réunir dans +la grande salle du château les petits jardiniers, enrégimentés et +dressés par l'Architecte qui, avant son départ, les avait une dernière +fois passés en revue. Leur uniforme était propre et bien tenu, et +leurs allures, naturellement vives et animées, annonçaient encore +l'habitude de se conformer aux règles d'une sage discipline. + +Se sentant dans son véritable cercle d'activité, le Professeur +interrogea ces enfants. Par des détours aussi ingénieux qu'imprévus, +il s'éclaira sur leurs caractères et leurs facultés; il fit plus, car, +en moins d'une heure, il avança leur jugement de plusieurs années, et +rendit leur raison accessible à plus d'une utile vérité. Ce résultat +presque merveilleux n'échappa point à Charlotte. + +--Je vous ai écouté avec attention, lui dit-elle, et cependant je ne +comprends pas votre méthode. Vous n'avez parlé que de choses que tout +le monde peut et doit connaître; mais comment est-il possible d'agiter +et de résoudre tant de questions, et avec tant d'ordre et de suite +en si peu de temps, et à travers une foule de propos qui semblaient +toujours vous jeter sur un autre terrain? + +--Il est peut-être imprudent, répondit en souriant le Professeur, de +trahir les secrets de son métier. N'importe, je vais vous expliquer +le procédé par lequel le résultat qui vient de vous étonner devient +facile, naturel même. Pénétrez-vous d'un objet, d'une matière, d'une +pensée, car je ne tiens pas au nom qu'on juge à propos de donner au +sujet d'une démonstration, saisissez-le dans son ensemble, examinez-le +dans toutes ses parties, attachez-vous-y avec fermeté, avec +opiniâtreté même, puis interrogez un certain nombre d'enfants sur ce +sujet, et vous reconnaîtrez sans peine ce qu'ils savent déjà , et ce +qu'il faudra leur apprendre encore. Qu'importe que leurs réponses +soient incohérentes ou relatives à des sujets étrangers; si vos +questions les ramènent, si vous restez inébranlable dans le cercle que +vous vous êtes tracé, vous finirez par les contraindre à ne penser, à +ne concevoir, à ne comprendre que ce que vous voulez leur enseigner. +Le plus grand, le plus dangereux défaut que puisse avoir l'homme qui +se consacre à l'enseignement, est de se laisser entraîner par ses +élèves, et de divaguer avec eux, au lieu de les forcer à s'arrêter +avec lui sur le point qu'il s'est proposé de traiter. Si vous pouviez, +Madame, vous décidera faire un essai de ce genre, je crois que vous en +seriez très-satisfaite. + +--Il paraît, répondit Charlotte, que les règles de la bonne pédagogie +sont entièrement opposées à celles du savoir-vivre. S'arrêter +longtemps et avec opiniâtreté sur une même question, est une +inconvenance dans le monde, tandis que la première loi de +l'instituteur est d'éviter toute digression. + +--Je crois que la variété sans digression serait toujours et partout +agréable et utile, malheureusement il est difficile de trouver et de +conserver cet admirable équilibre. + +Il allait continuer, mais Charlotte venait d'apercevoir les petits +jardiniers qui traversaient la cour, et elle le fit mettre à la +fenêtre pour les voir passer. Il admira de nouveau leur bonne tenue, +et approuva, surtout, l'uniformité de leurs vêtements. + +--Les hommes, dit-il, devraient depuis leur enfance, s'accoutumer à +un costume commun à tous. Cela leur apprendrait à agir ensemble, à se +perdre au milieu de leurs pareils, à obéir en masse, et à travailler +pour le bien général. L'uniforme a, en outre, l'avantage de développer +l'esprit militaire et de donner à nos allures quelque chose de décidé +et de martial, analogue à notre caractère, car chaque petit garçon +est né soldat. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les jeux de +notre enfance, qui, tous, se renferment dans le domaine des sièges et +des batailles. + +--J'espère que vous me pardonnerez, dit Ottilie, de ne pas avoir +soumis mes petites élèves à l'uniformité du costume. Je vous les +présenterai un de ces jours, et vous verrez que la bigarrure aussi +peut avoir son charme. + +--J'approuve très-fort la liberté que vous leur avez laissée à ce +sujet: la femme doit toujours s'habiller à son gré, non-seulement +parce qu'elle seule sait ce qui lui sied et lui convient le mieux, +mais parce qu'elle est destinée à agir seule et par elle-même. + +--Cette opinion me paraît paradoxale, observa Charlotte, car nous ne +vivons jamais pour nous ... + +--Toujours, au contraire, interrompit le Professeur; je dois ajouter +cependant que ce n'est que par rapport aux autres femmes. Examinez +l'amante, la fiancée, l'épouse, la ménagère, la mère de famille; +toujours et partout elle est et veut rester seule; la femme du monde +elle-même éprouve ce besoin que toutes tiennent de la nature. Oui, +chaque femme doit nécessairement éviter le contact d'une autre femme, +car chacune d'elles remplit à elle seule les devoirs que la nature a +imposés à l'ensemble de leur sexe. Il n'en est pas ainsi de l'homme, +il a besoin d'un autre homme, et s'il n'existait pas il le créerait, +tandis que la femme pourrait vivre pendant toute une éternité sans +songer à produire son semblable. + +--Lorsqu'on a l'habitude d'énoncer des vérités d'une manière +originale, dit Charlotte, on finit par donner, à ce qui n'est +qu'original, les apparences de la vérité. Votre opinion, au reste, +est juste sous quelques rapports, nous devrions toutes en faire notre +profit, en cherchant à nous soutenir et à nous seconder, afin de ne +pas donner aux hommes trop d'avantages sur nous. Convenez cependant +que les hommes ne sont pas toujours parfaitement d'accord entr'eux, et +que plus ils nous reprochent nos petites mésintelligences, plus ils +nous autorisent à nous égayer malignement aux dépens des leurs. + +Après cette conversation, le sage et prudent Professeur observa +Ottilie, à son insu, dans ses fonctions d'institutrice, et il ne tarda +pas à lui exprimer sa satisfaction sur la manière dont elle s'en +acquittait. + +--Vous avez parfaitement raison, lui dit-il, de maintenir vos élèves +dans les étroites limites de l'utile, du nécessaire, et de leur +faire contracter des habitudes d'ordre et de propreté. Par là elles +apprennent à faire cas d'elles-mêmes, et l'on peut fonder de grandes +espérances sur les enfants qui savent s'apprécier. + +Ce qui le charma, surtout, dans la méthode d'Ottilie, c'est qu'elle ne +sacrifiait rien aux apparences; tous ses soins se portaient sur les +besoins du coeur et sur les devoirs de chaque instant. + +--Si l'on avait des oreilles pour entendre, s'écria-t-il après avoir +assisté à l'une des leçons de la jeune fille, il serait facile de +donner en peu de mots tout un système d'éducation. + +--Je vous entendrais, moi, dit Ottilie d'un air caressant, si vous +vouliez me parler. + +--Très-volontiers, mais ne me trahissez pas; voici mon système: Il +faut élever les hommes pour en faire des serviteurs, et les femmes +pour en faire des mères! + +--Les femmes pourraient se soumettre à votre arrêt, répondit Ottilie +en souriant, car si toutes ne deviennent pas mères, toutes en +remplissent les devoirs envers les divers objets de leur affection; +mais nos jeunes hommes! comment pourraient-ils adopter un principe qui +les condamne à servir? Leurs moindres paroles, leurs gestes mêmes ne +prouvent-ils pas que chacun d'eux se croit né pour commander. + +--Voilà pourquoi il faut se garder de leur parler de ce principe. Tout +le monde cherche à se glisser à travers la vie en la cajolant, mais +elle ne cajole jamais personne. Qui de nous aurait eu le courage de +faire volontairement, et au début de sa carrière, les concessions que +le temps finit toujours par nous arracher malgré nous? Mais brisons +sur un sujet qui n'a rien de commun avec le cercle d'activité que vous +vous êtes créé ici, et laissez-moi plutôt vous féliciter de n'avoir +affaire qu'à des élèves dont l'éducation se renferme dans le domaine +de l'indispensable. Quand vos petites filles promènent leurs poupées +et faufilent de jolis chiffons pour les habiller, quand leurs soeurs +aînées cousent, tricotent et filent pour elles et pour le reste de la +famille, dont chaque membre s'utilise à sa façon, le ménage marche +pour ainsi dire de lui-même; et la jeune fille n'a presque rien à +apprendre pour diriger à son tour un ménage, car elle retrouvera chez +son mari tout ce qu'elle a quitté chez ses parents. + +Dans les classes élevées la tâche est plus difficile, car elles +envisagent les relations sociales sous un autre point de vue. Là , on +demande aux instituteurs de s'occuper des apparences, de cultiver +l'extérieur, et d'élargir sans cesse devant leurs élèves le cercle de +l'activité et des connaissances humaines. Cela serait facile encore, +si l'on savait mutuellement se poser de sages limites; mais à force de +vouloir étendre l'intelligence, on la pousse, sans le vouloir, dans +le vague, et l'on finit par oublier entièrement ce qu'exige chaque +individualité par rapport à elle-même et par rapport aux autres +individualités avec lesquelles elle peut se trouver en contact. Éviter +cet écueil est un problème que chaque système d'éducation cherche à +résoudre, et que pas un n'a résolu complètement. Pour ma part, je me +vois à regret forcé d'enseigner à nos pensionnaires, une foule +de choses qui ne leur servent qu'à perdre un temps précieux, car +l'expérience m'a prouvé qu'elles cessent de s'en occuper dès qu'elles +deviennent épouses et mères. Si une compagne sage et fidèle pouvait un +jour s'associer à ma destinée, je serais le plus heureux des hommes, +car elle m'aiderait à développer chez les jeunes personnes toutes les +facultés nécessaires à la vie de famille, et je pourrais me dire que, +sous ce rapport du moins, l'éducation que l'on recevrait dans ma +maison serait complète. Sous tous les autres rapports l'éducation +recommence presque avec chaque année de notre vie; mais celle-là ne +dépend ni de notre volonté, ni de celle de nos instituteurs, mais de +la marche des événements. + +Ottilie trouva cette dernière observation d'autant plus juste que, +dans l'espace de moins d'une année, une passion inattendue lui avait +fait, pour ainsi dire, recommencer son passé tout entier; et quand sa +pensée s'arrêtait sur l'avenir le plus près comme le plus éloigné, +elle ne voyait partout que de nouvelles épreuves à subir. + +Ce n'était pas sans intention que le Professeur venait de parler d'une +compagne, d'une épouse enfin. Malgré sa modestie et sa réserve, il +voulait laisser deviner à Ottilie le véritable motif de sa présence au +château. Il avait été poussé à cette démarche décisive par un incident +imprévu, et sans lequel peut-être il se serait toujours borné à +espérer en secret. + +La maîtresse de la pension déjà avancée en âge et sans enfants, +cherchait depuis longtemps une personne digne de la remplacer un jour, +et de devenir en même temps son héritière. Son choix s'était arrêté +sur le professeur, mais il ne pouvait complètement répondre à ses +espérances, qu'en se mariant avec une jeune personne capable de +remplir les devoirs difficiles qui, dans un pareil établissement, +ne peuvent être confiés qu'à une femme. Le coeur du professeur +appartenait à son ancienne élève, des considérations de sang lui +faisaient croire qu'on ne la lui accorderait pas, quand tout à coup un +événement fortuit sembla lui prouver le contraire. + +Déjà le mariage de Luciane l'avait autorisé à espérer le retour +d'Ottilie à la pension, et les bruits qui circulaient sur l'amour du +Baron pour la nièce de sa femme rendaient pour ainsi dire ce retour +indispensable. Ce fut en ce moment que le Comte et la Baronne vinrent +visiter le pensionnat. Dans toutes les phases de la vie sociale, +l'apparition de quelque personnage important amène toujours de graves +et subits changements. + +Les nobles époux, que deux fois déjà nous avons vus au château +de Charlotte, avaient été si souvent consultés sur le mérite des +pensionnats où leurs amis voulaient placer leurs enfants, qu'ils +avaient pris le parti d'apprendre à connaître par eux-mêmes le plus +célèbre de tous, celui où s'était formée la brillante Luciane. Leur +mariage récent leur permettait de se livrer ensemble à cet examen qui, +chez la Baronne, avait un motif secret et presque personnel. + +Pendant son dernier séjour au château d'Édouard, Charlotte l'avait +initiée à toutes ses inquiétudes et consultée sur les moyens de +sortir de l'embarras dans lequel elle se trouvait; car si d'un côté +l'éloignement d'Ottilie lui paraissait plus que jamais nécessaire, +de l'autre les menaces de son mari la mettaient dans l'impossibilité +d'agir. La Baronne était femme à comprendre que dans une pareille +situation on ne pouvait employer que des moyens détournés, et lorsque +son amie lui parla de l'amour d'un des professeurs du pensionnat pour +Ottilie, elle se promit d'exploiter ce sentiment pour arriver à un +résultat décisif. Lorsqu'elle visita ce pensionnat, ce professeur seul +captiva son attention; elle l'interrogea sur Ottilie dont le Comte fit +aussitôt un éloge pompeux. Cette jeune personne l'avait distingué +de la foule des hôtes insignifiants dont se composait le cortège +de Luciane, et s'était presque toujours entretenu avec lui. En lui +parlant, elle apprenait à connaître le monde qu'Édouard lui avait fait +oublier. Un même penchant les rapprochait, il ressemblait à celui qui +unit un père à sa fille, et cependant la Baronne s'en était offensée. +Si elle eût encore été à cette époque de la vie où les passions +sont violentes, elle aurait sans doute persécuté la pauvre Ottilie. +Heureusement pour cette jeune fille l'âge l'avait rendue plus calme et +elle ne forma contre elle d'autres projets que celui de l'établir le +plus tôt possible, afin de la mettre dans l'impossibilité de nuire aux +femmes mariées. + +Ce fut dans ce but qu'elle encouragea avec autant de prudence que +d'adresse les voeux du Professeur, qui finit par lui confier ses +espérances; et elle les fortifia au point qu'il prit la résolution de +se rendre au château de Charlotte, autant pour revoir son élève que +pour la demander à sa tante. La maîtresse du pensionnat approuva ce +voyage, et il partit le coeur plein de joie; car il croyait devoir +compter sur l'affection de son élève. Quant à la distinction des +rangs, l'esprit de l'époque l'effaçait naturellement, surtout parce +qu'Ottilie était pauvre, considération que la Baronne n'avait pas +manqué de faire valoir, en ajoutant que sa proche parenté avec +une famille riche n'était qu'un avantage illusoire. En effet, les +personnes les plus favorisées par la fortune se croient rarement +le droit de priver leurs héritiers directs d'une somme un peu +considérable pour en disposer en faveur de parents plus éloignés. Par +une bizarrerie qui tire sans doute son origine d'un respect instinctif +pour les droits de la naissance, nous semblons craindre de laisser, +après notre mort, ce que nous possédions pendant notre vie aux +personnes que nous aimions le mieux; car nous le léguons presque +toujours à celles à qui la loi l'aurait accordé, si nous n'avions +désigné personne. C'est ainsi que le dernier acte de notre existence +n'est point un choix libre et indépendant, mais un hommage rendu aux +institutions et aux convenances sociales. + +L'accueil bienveillant que la tante et la nièce firent au Professeur +l'affermit dans la conviction qu'il pouvait, sans témérité, prétendre +à la main de son ancienne élève. S'il trouva moins de laisser-aller +dans la conduite de cette jeune personne envers lui, elle lui parut, +en général, plus communicative; il remarqua avec plaisir qu'elle +avait grandi, et que, sous tous les rapports, elle s'était formée +à son avantage. Cependant une crainte indéfinissable l'empêchait +toujours de laisser deviner le véritable but de sa visite, et il +aurait continué à garder le silence, si Charlotte, à la suite d'un +entretien familier, ne lui avait pas fourni l'occasion de s'expliquer. + +--Vous avez vu et examiné tout ce qui agit et se meut autour de moi, +lui dit-elle. Que pensez-vous d'Ottilie? J'espère que cette question, +faite en sa présence, ne vous embarrasse pas? + +Le Professeur énonça son opinion avec beaucoup de sagesse, sur les +divers points sur lesquels la jeune fille s'était perfectionnée. Il +convint que ses allures avaient pris de l'aisance et qu'il le s'était +formée, sur les choses de ce monde, des principes dont la justesse +se manifestait beaucoup plus encore dans ses actions que dans ses +paroles. Mais il ajouta que ces heureux changements, résultat de +l'éducation morcelée et superficielle que l'on puise dans le contact +du monde, avaient besoin d'être consolidés et complétés par une +instruction sagement combinée. + +--Je crois donc, continua-t-il, que votre aimable nièce, devrait, pour +quelque temps du moins, retourner à la pension. Il est inutile de +faire l'énumération des avantages qu'elle y trouverait, car elle ne +peut pas encore avoir oublié ce qu'il y a d'utile et de juste dans +l'enchaînement de théories et de pratiques auxquelles elle a été +arrachée par une circonstance indépendante de notre volonté. + +Ottilie comprit que tout le monde approuverait nécessairement les +paroles du Professeur, ce qui l'affligea profondément; car il ne +lui était pas permis de dire que, pour trouver tout dans la vie +admirablement enchaîné et combiné, il lui suffisait d'arrêter sa +pensée sur Édouard, tandis qu'en la détournant de cet homme adoré, +elle ne voyait partout que désordre et confusion. + +Charlotte répondit au Professeur avec une bienveillance adroite et +calculée. + +--Ma nièce et moi nous désirons depuis longtemps ce que vous venez de +nous offrir. Dans l'état où je me trouve en ce moment, la présence de +cette chère enfant m'est indispensable; mais si après ma délivrance +elle désire encore retourner à la pension pour y achever son éducation +si heureusement commencée, je m'empresserai de l'y conduire moi-même. + +Cette promesse, quoique conditionnelle, pénétra le Professeur de la +joie la plus vive; mais elle fit tressaillir Ottilie, car elle sentait +qu'elle ne pourrait opposer aucun motif raisonnable à la réalisation +de cette promesse. De son côté Charlotte n'avait cherché qu'à retarder +la demande formelle du Professeur, tout en s'assurant de la réalité de +ses intentions, dans lesquelles elle voyait un moyen favorable pour +assurer l'avenir de sa nièce. Il est vrai qu'elle ne pouvait prendre +ce parti qu'avec le consentement de son mari, dont elle attendait le +retour immédiatement après la naissance de son enfant, se flattant +toujours que le titre de père suffirait pour réveiller dans son +coeur tous les devoirs et toutes les affections du mari, et qu'il +s'estimerait heureux de pouvoir dédommager Ottilie de ses espérances +trompées, on la mariant à un homme, si digne d'un amour qu'elle ne +pourrait manquer de lui accorder. + +Lorsque des personnes qui cherchent depuis longtemps à s'expliquer sur +une affaire importante et grave, sont parvenues enfin à la mettre en +question, et se sont convaincues que l'instant de la traiter à fond +n'est pas venu encore, leur entretien est toujours suivi d'un silence +qui ressemble à l'embarras, à la gêne. + +Charlotte et sa nièce ne trouvaient plus rien à dire, et le Professeur +se mit à feuilleter le volume de gravures contenant les diverses +espèces de singes, resté au salon depuis qu'on l'y avait apporté pour +amuser Luciane. Ce recueil était peu de son goût sans doute, car il +le referma presque aussitôt; mais il paraît avoir donné lieu à une +conversation dont nous retrouvons les principaux traits dans le +journal d'Ottilie. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Je ne comprends pas comment on peut consacrer son temps et son art à +retracer l'image d'un singe. Il me semble qu'il est presque avilissant +d'accorder à ces vilaines créatures une place dans la famille des +animaux; mais il faut être méchant et malicieux pour retrouver sous +ces masques hideux des êtres humains, et surtout ceux dont se compose +le cercle de nos amis et de nos connaissances.» + +«C'est toujours par un travers d'esprit que nous aimons à nous +occuper des charges et des caricatures. Je remercie beaucoup mon bon +professeur de ne m'avoir pas imposé l'étude de l'histoire naturelle; +je n'aurais jamais pu me familiariser avec les vers et les scarabées.» + +«Il vient de m'avouer qu'il est de mon avis à ce sujet, et que nous +ne devrions connaître la nature qu'en ce qu'elle fait immédiatement +mouvoir et vivre autour de nous. Chaque arbre qui verdit, fleurit et +porte ses fruits sous nos yeux, chaque plante que nous trouvons sur +notre passage, chaque brin d'herbe que nous foulons à nos pieds, ont +des rapports directs avec nous et sont nos véritables compatriotes. +Les oiseaux qui sautent de branche en branche dans nos jardins et qui +chantent dans nos bosquets, nous appartiennent et parlent un langage +que, dès notre enfance, nous apprenons à connaître. Mais, qu'on se +le demande à soi-même, chaque être étranger arraché à son entourage +naturel, ne produit-il pas sur nous une impression inquiétante et +désagréable que l'habitude seule peut vaincre? Il faut s'être façonné +à un genre de vie tumultueux et bizarre, pour souffrir tranquillement +autour de soi des singes, des perroquets et des nègres.» + +«Quand parfois une curiosité instinctive me fait désirer de voir des +objets étrangers, j'envie le sort des voyageurs; car ils peuvent +observer ces merveilles dans leur harmonie avec d'autres merveilles +vivantes, et qui ne sont pour elles que des relations ordinaires et +indispensables. Au reste, le voyageur lui-même doit se sentir autre +chose que ce qu'il était au foyer paternel. Oui, les pensées et les +sensations doivent changer de caractère dans un pays où l'on se +promène sous des palmiers où naissent les éléphants et les tigres.» + +«Le naturaliste ne devient réellement estimable, que lorsqu'il nous +représente les objets inconnus et les plus rares avec les localités +et l'entourage qui forme leur véritable élément. Que je m'estimerais +heureuse, si je pouvais une seule fois entendre Humbold raconter une +partie de ce qu'il a vu!» + +«Un cabinet d'histoire naturelle ressemble à un sépulcre égyptien, +où l'on voit les plantes et les animaux dont on a fait des dieux +soigneusement embaumés et symétriquement classés. Que la secte des +prêtres s'occupe sous le voile du mystère religieux d'une pareille +collection, je le conçois; mais jamais rien de semblable ne devrait +entrer dans l'enseignement universel, où son moindre inconvénient est +d'occuper une place qui pourrait être remplie par quelque chose de +nécessaire et d'utile.» + +«L'instituteur qui parvient à pénétrer ses élèves d'un sentiment +d'admiration profond et vrai pour une bonne action, pour un beau +poème, leur rend plus de services qu'en gravant dans leur mémoire, une +longue série des productions de la nature avec leurs noms et leurs +qualités. Le plus beau résultat d'une pareille étude est de nous +apprendre ce que nous savons déjà , c'est-à -dire que, de tout ce qui +existe dans la création, l'homme seul porte en lui l'image de la +Divinité.» + +«Chaque individu, pris isolément, est libre de s'occuper de préférence +des choses qui lui plaisent le plus; mais l'homme est et sera toujours +le véritable but des études de l'espèce humaine.» + + + + +CHAPITRE VIII. + + +L'homme s'occupe rarement des événements de la veille. Quand le +présent ne l'absorbe pas tout entier, il se perd dans un passé +lointain, et use ses forces à vouloir faire revenir ce qui ne peut et +ne doit plus être. C'est ainsi que dans les grandes et riches familles +qui doivent tout à leurs ancêtres, on parle plus souvent du grand-père +que du père, du bisaïeul que de l'aïeul. + +Cette réflexion avait été inspirée au Professeur par la promenade +qu'il venait de faire dans l'ancien grand jardin du château; le +temps était doux et beau, c'était une de ces journées par lesquelles +l'hiver, prêt à s'enfuir devant le printemps, semble vouloir emprunter +les allures de son jeune et brillant successeur. Les allées régulières +que le père d'Édouard avait fait planter dans ce jardin lui donnait +quelque chose d'imposant; les tilleuls et tous les autres arbres +avaient prospéré au-delà de toute espérance et cependant personne +ne daignait plus leur accorder la moindre attention; d'autres goûts +avaient donné lieu à d'autres genres d'embellissements. Les penchants +et les dépenses s'étaient fixés sur un champ plus vaste. Peu accoutumé +à déguiser sa pensée, le Professeur communiqua les impressions de sa +promenade à Charlotte qui ne s'en offensa point. + +--Hélas! lui dit-elle, nous croyons agir d'après nos propres +inspirations et choisir nous-même nos plaisirs et nos travaux, mais +c'est la vie qui nous entraîne; nous cédons à l'esprit de notre +époque, et nous suivons ses tendances sans le savoir. + +--Et qui pourrait résister à ses tendances? répondit le Professeur; +le temps marche toujours, et les opinions, les manières de voir, les +préjugés et les penchants marchent avec lui. Si la jeunesse du fils +tombe à une époque de réaction, il est certain qu'il n'aura rien de +commun avec son père. Supposons que pendant la vie de ce père on ne +songeait qu'à acquérir, à consolider, à limiter la propriété et à s'en +assurer la jouissance exclusive, en séparant l'intérêt individuel +de l'intérêt général, le fils cherchera à étendre, à élargir ces +jouissances, à les communiquer et à renverser les barrières qui les +renferment dans l'arène de la personnalité. + +--Ce que vous dites de ce père et de ce fils peut s'appliquer aux +divers âges de la société. Qui de nous, aujourd'hui, pourrait se faire +une juste idée des siècles où chaque petite ville avait ses remparts +et ses fossés, chaque marais sa gentilhommière, et le plus modeste +castel son pont-levis? car nos plus grandes cités détruisent leurs +fortifications et les souverains comblent les fossés qui entouraient +leurs demeures, comme si la paix générale était scellée pour toujours, +comme si l'âge d'or devait commencer demain. Pour se plaire dans son +jardin, il faut qu'il ressemble à une vaste campagne, il faut que +l'art qui l'embellit soit caché comme les murs qui l'enferment. On +veut agir et respirer à son aise et sans contrainte. Vous paraît-il +possible, mon ami, que d'un pareil état on puisse revenir au passé? + +--Pourquoi pas, puisque chaque état a ses inconvénients. Celui dans +lequel nous vivons exige l'abondance et conduit à la prodigalité; la +prodigalité engendre la misère, et dès que la misère se fait sentir, +chacun se refoule sur lui-même. Le propriétaire forcé d'utiliser son +terrain, s'empresse de relever les murailles que son père a abattues; +peu à peu tout se présente sous un autre point de vue, l'utile +reparaît, la crainte de se le voir enlever domine tous les esprits, et +le riche lui-même finit par croire qu'il a besoin de tout utiliser, de +tout défendre. Qui sait si un jour votre fils ne fera pas passer la +charrue dans vos pittoresques promenades, pour se retirer derrière les +sombres murailles et sous les tilleuls majestueux du jardin de son +grand-père? + +Charmée de s'entendre ainsi prédire un fils, Charlotte pardonna +volontiers au Professeur le triste sort qu'il craignait pour ses +promenades favorites. + +--J'espère, dit-elle, que nous ne serons pas réduits à voir de +semblables changements; mais lorsque je me rappelle les lamentations +des vieillards que j'ai connus pendant mon enfance, je suis forcée de +reconnaître la justesse de vos observations. Ne serait-il donc +pas possible de remédier d'avance à l'opposition systématique des +générations à venir, pour celles qui les ont précédées? Faudra-t-il +que les goûts du fils que vous m'avez annoncé soient en contradiction +avec ceux de son père, et qu'il détruise ce qu'il trouvera fait ou +commencé au lieu de l'achever et de le perfectionner? + +--Ce résultat pourrait s'obtenir par un moyen fort simple, mais il est +peu de personnes assez raisonnables pour l'employer. Il suffirait +de faire de son fils l'associé, le compagnon de ses travaux, de ses +projets, de bâtir, de planter de concert avec lui, et de lui permettre +des essais, des fantaisies comme on s'en permet à soi-même. Une +activité peut se joindre à une autre activité, mais elle ne consentira +jamais à lui succéder et à lui servir, pour ainsi dire, de rallonge et +de rapiécetage. Un jeune bourgeon s'unit facilement à un vieux tronc, +sur lequel on chercherait vainement à faire prendre une grande +branche. + +Le Professeur s'estima heureux d'avoir trouvé le moyen de dire quelque +chose d'agréable à Charlotte, au moment ou il allait la quitter; car +il sentait que par là il s'assurait de nouveaux droits à ses bonnes +grâces. Son absence s'était déjà prolongée trop longtemps, et +cependant il ne put se décider à retourner au pensionnat, qu'après +avoir obtenu la conviction que Charlotte ne prendrait un parti décisif +à l'égard d'Ottilie qu'après ses couches. Forcé de se soumettre +à cette nécessite, il prit congé des deux dames, le coeur rempli +d'heureuses espérances. + +L'époque de la délivrance de Charlotte approchait, aussi ne +sortait-elle presque plus de ses appartements, où quelques amis +intimes lui tenaient constamment société. Ottilie continuait à +gouverner la maison avec le même zèle, mais sans oser penser à +l'avenir. Sa résignation était si complète qu'elle aurait voulu +pouvoir toujours être utile à Charlotte, à son mari et à leur enfant; +malheureusement elle n'en prévoyait pas la possibilité, et ce n'était +qu'en accomplissant chaque jour les devoirs qu'elle s'était imposés, +qu'elle parvenait à faire régner une harmonie apparente entre ses +pensées et ses actions. + +La naissance d'un fils répandit la joie dans le château; toutes les +amies de Charlotte soutenaient qu'il était le portrait vivant de son +père; mais Ottilie ne pouvait trouver un seul trait d'Édouard sur le +visage de l'enfant dont elle venait de saluer l'entrée dans la vie +avec une émotion bienveillante et sincère. + +Les nombreuses démarches que nécessitaient le mariage de Luciane +avaient déjà plus d'une fois forcé Charlotte à déplorer l'absence de +son mari; elle en fut bien plus affligée encore, en songeant qu'il ne +serait pas présent au baptême de son enfant, et que tout, jusqu'au nom +qu'on donnerait à cet enfant, devait nécessairement se faire sans sa +participation. + +Mittler vint le premier complimenter la mère, car il avait si bien +pris ses mesures, que rien d'important ne pouvait se passer au château +sans qu'il en fût instruit à l'instant. Son air était triomphant, et +il ne modéra sa joie en présence d'Ottilie qu'à la prière réitérée de +Charlotte. Au reste, cet homme singulier possédait l'activité et la +résolution nécessaires pour faire disparaître les difficultés que +soulevait la naissance de l'enfant. Il hâta les apprêts du baptême, +car le vieux pasteur avait déjà un pied dans la tombe, et la +bénédiction de ce digne vieillard lui paraissait plus efficace pour +rattacher l'avenir au passé, que celle d'un jeune successeur. Quant au +nom, il choisit celui d'Othon, car c'était, disait-il, celui du père +et de son meilleur ami. + +La persévérance seule eût été insuffisante pour vaincre les scrupules, +les hésitations, les conseils timides, les avis opposés et les +tâtonnements qui renaissent à chaque instant dans les positions +délicates où l'on ne veut blesser aucune exigence; il fallait de +l'opiniâtreté, et Mittler était opiniâtre. Lui-même écrivit les +lettres de faire part, et les fit porter par des messagers à cheval, +car il tenait à faire connaître, le plus tôt possible, aux voisins +malveillants et aux amis véritables un événement qui, selon lui, ne +pouvait manquer de rétablir la paix dans une famille trop visiblement +troublée par la passion d'Édouard, pour n'être pas devenue l'objet de +l'attention générale; le monde, au reste, est toujours prêt à croire +que tout ce qui se fait n'arrive que pour lui fournir des sujets de +conversation. Les apprêts du baptême furent bientôt terminés; il +devait avoir lieu d'une maniéré imposante, mais sans pompe. Au jour et +à l'heure indiqués, le vieux pasteur, soutenu par un servant, entra +dans la salle du château, où quelques amis intimes s'étaient réunis +pour assister à la cérémonie. Ottilie devait être la marraine et +Mittler le parrain. + +Dès que la première prière fut terminée, la jeune fille prit l'enfant +sur ses bras pour le présenter au baptême; ses regards s'arrêtèrent +sur lui avec une douce tendresse, et rencontrèrent ses grands yeux +qu'il venait d'ouvrir pour la première fois. En ce moment elle +crut voir ses propres yeux, et cette ressemblance frappante la fit +tressaillir. Lorsque Mittler prit l'enfant à son tour, il éprouva une +surprise tout aussi grande, mais d'une nature bien différente; car il +reconnut sur ce jeune visage les traits du Capitaine reproduits avec +une fidélité dont il n'avait pas encore vu d'exemple. + +Le bon pasteur se sentit trop faible pour ajouter à la liturgie +d'usage, une allocution que la circonstance rendait indispensable. +Mittler, qui avait passé une partie de sa vie dans l'exercice de +ces pieuses fonctions, ne voyait jamais s'accomplir une cérémonie +quelconque, sans se mettre par la pensée à la place de l'officiant. +Dans la situation où il se trouvait en ce moment, son imagination +devait nécessairement agir avec plus de force que jamais, et il se +laissa entraîner d'autant plus facilement, qu'il n'avait devant lui +qu'un auditoire peu nombreux et composé d'amis intimes. + +Exposant d'abord avec beaucoup de simplicité ses devoirs et ses +espérances, en sa qualité de parrain, il s'anima par degrés, car il se +sentit encouragé par la vive satisfaction qui épanouissait les traits +de Charlotte. Sans s'apercevoir que le vieux pasteur, épuisé de +fatigue, faisait des efforts inouïs pour continuer à se tenir debout, +il étendit le sujet de son discours sur tous les assistants, et +peignit les obligations qu'ils venaient de contracter envers le +nouveau-né avec tant de feu et d'exagération, qu'il les embarrassa +visiblement; pour Ottilie, surtout, son énergique et imprudente +éloquence fut une véritable torture. Trop ému lui-même pour craindre +de causer aux autres des émotions dangereuses, il se tourna tout à +coup vers le vieux pasteur en s'écriant d'un ton d'inspiré: + +--Et toi, vénérable Patriarche, tu peux dire avec Siméon[3]: +«Seigneur, laisse maintenant aller ton serviteur en paix selon ta +parole, car mes yeux ont vu le Sauveur de cette maison!» + +Il allait terminer enfin son discours par quelque trait brillant, mais +au même instant le pasteur, à qui il allait remettre l'enfant, se +pencha en avant et tomba dans les bras du servant. On se pressa autour +de lui, on le déposa dans un fauteuil, le chirurgien accourut, et on +lui prodigua les secours les plus empressés: vains efforts, le bon +vieillard avait cessé de vivre. + +La naissance et la mort, le berceau et le cercueil ainsi rapprochés, +non par la puissance de l'imagination, mais par un fait réel, était un +de ces événements capables de répandre la terreur au milieu de la joie +la plus vive. Ottilie seule resta calme et tranquille; le visage du +mort avait conservé son expression de douceur évangélique, et la jeune +fille le contempla avec un sentiment d'admiration qui ressemblait +presque à de l'envie. Elle sentait que chez elle aussi la vie de l'âme +était éteinte, et elle se demandait avec douleur pourquoi son corps se +conservait toujours. + +Depuis longtemps ces tristes pensées occupaient ses journées et les +remplissaient de pressentiments de mort et de séparation; mais ses +nuits étaient consolantes et douces. Des visions merveilleuses lui +prouvaient que son bien-aimé appartenait encore à cette terre et l'y +rattachaient elle-même. Chaque soir ces visions lui apparaissaient +au moment où, couchée dans son lit, elle n'était plus entièrement +éveillée, et pas encore tout à fait endormie. Sa chambre lui +paraissait alors très-éclairée, et elle y voyait Édouard revêtu du +costume militaire, debout ou couché, à pied ou à cheval, toujours +enfin dans des attitudes différentes et qui n'avaient rien de +fantastique. Il agissait et se mouvait naturellement devant elle, et +sans qu'elle eût cherché à surexciter son imagination par le plus +léger effort. Parfois il était entouré d'objets moins lumineux que +le fond du tableau, et dont les uns étaient mouvants et les autres +immobiles, tels que des hommes, des chevaux, des arbres, des +montagnes. Ces images cependant restaient toujours vagues et confuses; +en cherchant à les définir, le sommeil la surprenait, d'heureux rêves +continuaient les visions qui les avaient précédées, et le matin elle +se réveillait avec la douce certitude que non-seulement Édouard +vivait, mais que leurs rapports mutuels étaient toujours les mêmes. + + +Note: + +[3] C'est le nom d'un vieillard respectable de Jérusalem qui avait été +averti par le Saint-Esprit qu'il ne mourrait point sans avoir vu le +Christ. Il se trouva au temple quand on y apporta Jésus pour le faire +circoncire, et prononça les paroles que Goethe met ici dans la bourbe +de Mittler. (_Note du Traducteur_.) + + +CHAPITRE IX. + + +Le printemps était venu plus tard qu'à l'ordinaire, et la végétation +se développa avec une rapidité si merveilleuse, qu'Ottilie se trouva +amplement récompensée des soins qu'elle avait donnés aux jardins et +aux serres, car tout y verdissait et fleurissait à l'époque voulue. +Les arbustes et les plantes cachés depuis si longtemps derrière les +vitraux, s'épanouissaient sous l'influence extérieure de l'air auquel +on venait de les exposer; et tout ce qui restait encore à faire +n'était plus un travail fondé sur de vagues espérances, mais un soin +plein de charmes, puisque le plaisir le suivait de si près. + +Ottilie cependant se voyait fort souvent réduite à consoler le +jardinier, car l'insatiabilité sauvage de Luciane qui avait demandé de +la verdure et des fleurs à la neige et aux glaces, avait découronné +plus d'un arbuste et dérangé la symétrie de plus d'une famille de +plantes grasses ou de fleurs d'oignons. En vain la jeune fille +s'efforçait-elle de persuader au vieux serviteur que la belle saison +réparerait promptement ces désastres, il avait un sentiment +trop profond et trop consciencieux de son art, pour trouver des +consolations dans ces phrases banales. + +Le jardinier digne de ce nom ne se laisse détourner par aucun autre +penchant du soin qu'exige la culture des plantes, dont rien ne doit +interrompre la marche régulière vers leur état de perfection, que cet +état soit durable ou éphémère. Les plantes, en général, ressemblent +à quelques personnes opiniâtres dont on n'obtient rien en les +contrariant, et tout, quand on sait les prendre; aussi personne +n'a-t-il plus, que le jardinier, besoin de l'esprit d'observation +sévère et calme, et de cette conséquence dans les idées qui nous fait +faire chaque jour ce qui doit être fait. + +Le bon vieux serviteur, devenu le favori d'Ottilie, possédait ces +qualités au suprême degré, ce qui ne l'empêchait pas depuis quelque +temps de se sentir gêné dans l'exercice de ses fonctions. Aussi zélé +qu'instruit, il soignait et dirigeait à la fois les vergers et les +potagers, l'antique jardin à la française, l'orangerie et les serres +chaudes. Son adresse défiait la nature à varier et à multiplier +les espèces de fleurs d'oignons, d'oeillets, d'auricules et autres +végétaux semblables; mais les fleurs et les arbustes à la mode lui +étaient restés étrangers, et la botanique, dont le domaine infini +s'enrichissait chaque jour de quelque découverte importante, de +quelque nom nouveau, lui inspirait une crainte mêlée d'aversion. +L'argent que ses maîtres dépensaient depuis près d'un an, pour acheter +des plantes qui lui étaient inconnues, lui paraissait une prodigalité +d'autant plus déplacée, qu'on négligeait celles qu'il cultivait depuis +son enfance, et qui lui semblaient beaucoup plus précieuses. Il allait +même jusqu'à douter de la bonne foi des jardiniers qui vendaient ces +curiosités dont il était incapable d'apprécier la valeur. + +Après avoir adressé plusieurs fois de vaines réclamations à ce sujet à +Charlotte, il concentra toutes ses espérances sur le prochain retour +du Baron. Ottilie le maintint de son mieux dans ces dispositions; il +lui était bien doux d'entendre dire que l'absence d'Édouard laissait +un vide affligeant dans les jardins, car cette absence produisait le +même effet dans son coeur. + +A mesure que les plantations et les greffes du Baron se développaient +dans toute leur beauté, elles devenaient plus chères à Ottilie; c'est +ainsi qu'elle les avait vues le jour de son arrivée au château. Elle +n'était alors qu'une orpheline sans importance, combien n'avait-elle +pas gagné et perdu depuis cette époque? Jamais elle ne s'était sentie +ni aussi riche ni aussi pauvre. Le sentiment de son bonheur et celui +de sa misère se croisait sans cesse dans son âme, et l'agitaient au +point qu'elle ne pouvait retrouver un peu de calme qu'en s'attachant +avec passion à tout ce qui naguère avait occupé Édouard. Espérant +toujours qu'il ne tarderait pas à revenir, elle se flattait qu'il lui +saurait gré d'avoir pris soin, pendant son absence, des objets de ses +prédilections. + +Ce même besoin de lui être agréable la poussait à veiller jour et nuit +sur l'enfant qui venait de naître. Elle seule préparait son lait et le +lui faisait boire, car Charlotte, n'ayant pu le nourrir, n'avait pas +voulu de nourrice; elle seule aussi le portait à l'air, afin de +lui faire respirer le parfum fortifiants des fleurs et des jeunes +feuilles. En promenant ainsi cette jeune créature endormie, et qui ne +vivait encore que de la vie des plantes, à travers les plantations +nouvelles qui devaient grandir avec lui, son imagination lui retraçait +vivement toute l'étendue des richesses destinées à ce faible enfant; +car tout ce que ses regards pouvaient embrasser, devait lui appartenir +un jour. Alors son coeur lui disait que malgré tant de prospérité il +ne pourrait jamais être complètement heureux, s'il ne s'avançait pas +dans la vie sous la double direction de son père et de sa mère, d'où +elle arrivait naturellement à la triste conclusion, que le Ciel +n'avait fait naître cet enfant que pour devenir le gage d'une union +nouvelle et désormais indissoluble entre Charlotte et son mari. Cette +conviction, éclose sous le ciel pur et le beau soleil du printemps, +lui apparaissait avec tant de force et de clarté, qu'elle comprit +la nécessité de purifier son amour pour Édouard de toute espérance +personnelle. Parfois même elle croyait que ce grand sacrifice était +accompli, qu'elle avait renoncé à son ami, et qu'elle se résignerait à +ne plus jamais le revoir, si à cette condition il pouvait retrouver +le repos et le bonheur; mais elle n'en persista pas moins dans la +résolution qu'elle avait prise de ne jamais appartenir à un autre +homme. + +L'automne ne pouvait manquer d'être aussi riche en fleurs que le +printemps, car on avait semé une grande quantité de ces fleurs dites +plantes d'été, qui fleurissent non-seulement tant que dure l'automne, +mais qui ouvrent hardiment leurs corolles aux mille nuances devant les +premières gelées, et couvrent ainsi de tout l'éclat des étoiles et +des pierres précieuses, la terre qui se cachera bientôt sous le tapis +d'argent de la neige. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Lorsqu'un passage, un mot, une pensée nous ont frappé dans un livre +ou dans une conversation, nous l'inscrivons aussitôt dans notre +journal. Les pages de ce recueil s'enrichiraient bien plus vite +si nous nous donnions la peine d'extraire les observations +caractéristiques, les idées originales, les mots spirituels qui +se trouvent toujours dans les lettres que nous écrivent nos amis. +Malheureusement nous nous bornons à les conserver sans jamais les +relire; souvent même nous les détruisons par une discrétion mal +entendue, et le souffle le plus beau et le plus immédiat de la vie se +perd ainsi dans le néant pour nous et pour les autres. Je me promets +bien de réparer cette faute, puisqu'il en est encore temps pour moi.» + +«Le livre des saisons recommence la série de ses contes charmants; +grâces au Ciel, nous voilà revenus à son plus gracieux chapitre: il a +pour frontispice et pour vignette les violettes et le muguet qu'on ne +retrouve jamais sans plaisir sur les pages de sa vie, que malgré soi +on tourne et on retourne périodiquement.» + +«C'est à tort que nous accusons les pauvres et surtout les enfants +qui mendient à travers la campagne, car ils cherchent à s'occuper +utilement dès qu'ils en trouvent la possibilité. A peine la nature +ouvre-t-elle une partie de ses riants trésors, que les enfants +l'exploitent comme une branche d'industrie qui leur appartient +de droit. Ce n'est plus l'aumône qu'ils demandent quand nous les +rencontrons dans nos promenades, non, ils nous présentent un bouquet +qu'ils se sont donnés la peine de cueillir pour nous, pendant que nous +dormions encore; et le regard qui accompagne ce bouquet quand ils nous +le présentent, est suave et gracieux comme lui; c'est qu'on n'a jamais +l'air humble ou craintif quand on se sent le droit d'exiger ce qu'on +demande.» + +«Pourquoi la durée d'une année nous paraît-elle à la fois si courte et +si longue? Courte en réalité et longue par le souvenir! C'est ainsi du +moins qu'a été pour moi l'année qui vient de s'écouler. En visitant +les jardins je sens plus que partout ailleurs jusqu'à quel point le +passager et le durable se touchent et se confondent. Cependant il n'y +a rien d'assez passager pour ne pas laisser après soi une trace, un +semblable qui rappelle son souvenir.» + +«On s'accommode de l'hiver. Nous croyons avoir plus de place dans la +nature quand les arbres dépouillés se posent devant nous comme autant +de fantômes transparents. Ils ne sont rien, mais aussi ils ne couvrent +rien. Dès que les premiers bourgeons paraissent, notre impatience +devance le temps et demande que le feuillage se développe, que les +arbres prennent des formes déterminées, que le paysage se corporifie.» + +«Toute perfection, n'importe dans quel genre, doit dépasser les +limites de ce genre, et devenir quelque chose d'incomparable. Le +rossignol a beaucoup de sons qui appartiennent à l'oiseau, mais il en +a d'autres qui s'élèvent au-dessus de tous ceux que peuvent produire +les espèces ailées, et qui semblent vouloir leur enseigner ce que +c'est que le chant.» + +«La vie sans amour ou sans la présence de l'objet aimé, n'est qu'une +comédie à tiroir. Ouvrant et fermant au hasard, tantôt l'un, tantôt +l'autre de ces tiroirs, on peut y trouver parfois des choses bonnes et +remarquables; mais elles ne sont jamais liées entr'elles que par un +lien fragile et accidentel.» + +«On doit toujours et partout commencer par le commencement, tandis +qu'on ne cherche toujours et partout que la fin.» + + + + +CHAPITRE X. + + +La santé de Charlotte s'était parfaitement remise. Heureuse et fière +du robuste garçon auquel elle avait donné la vie, ses yeux et sa +pensée suivaient chaque développement de la physionomie expressive de +cet enfant. Sa naissance l'avait rattachée au monde et à ses divers +rapports, et réveillé son ancienne activité; tout ce qu'elle avait +fait, créé, établi pendant l'année écoulée lui revenait à la mémoire +et lui causait un plaisir nouveau, puisque tout cela devait profiter à +son fils. + +Dominée par ce sentiment de mère, elle se rendit un jour dans la +cabane de mousse avec Ottilie et l'enfant qu'elle fit déposer sur la +petite table comme sur un autel domestique. En voyant auprès de cette +table deux places vides, occupées naguère par Édouard et par le +Capitaine, le passé se présenta vivement devant elle, et fit germer +dans sa pensée un nouvel espoir pour elle et pour Ottilie. + +Les jeunes filles examinent probablement, dans leur silence pudique, +les jeunes hommes de leur société habituelle, en se demandant à +elles-mêmes lequel elles désireraient pour époux. Mais la femme +chargée de l'avenir d'une fille ou d'une jeune parente étend ses +recherches sur un cercle plus vaste; Charlotte se trouvait dans ce +cas: aussi son imagination lui représenta-t-elle le Capitaine qui, +quelques mois plus tôt, avait occupé un des sièges restés vides dans +la cabane, et elle crut voir en lui le futur mari d'Ottilie; car elle +savait qu'il n'y avait plus aucun espoir de conclure le brillant +mariage que le Comte avait projeté pour lui. + +La jeune fille prit l'enfant dans ses bras et suivit Charlotte qui +venait de sortir brusquement de la cabane pour continuer sa promenade, +pendant laquelle elle s'abandonna à une foule de réflexions. + +--La terre ferme a aussi ses naufrages, se dit-elle à elle-même, et +il est aussi louable qu'utile de chercher à réparer ces désastres +inévitables le plus promptement possible. La vie est-elle autre chose +qu'un échange perpétuel de pertes et de gains? Qui de nous n'a pas été +arrêté dans un projet favori? détourné de la route qu'il croyait avoir +choisie pour toujours? Que de fois n'avons-nous pas abandonné le but +vers lequel nous tendions depuis longtemps, pour aspirer à un prix +plus noble et plus grand? Lorsqu'un voyageur brise sa voiture en +route, cet accident lui paraît fâcheux, et cependant il lui vaut +parfois une connaissance, un lien nouveau qui embellira le reste de sa +vie. Oui, le destin se plaît à réaliser nos voeux, mais à sa manière; +il aime à nous donner plus que nous ne demandions d'abord. + +En arrivant sur le haut de la montagne, près de la maison d'été, +Charlotte trouva pour ainsi dire la réalisation des pensées auxquelles +elle venait de se livrer, car le tableau qui se déroulait sous ses +yeux dépassait ses espérances. Tout ce qui aurait pu nuire à l'effet +de l'ensemble en lui donnant un cachet de petitesse ou de confusion, +avait disparu. La beauté calme et grandiose du paysage se dessinait +nettement aux regards étonnés, qui se reposaient avec plaisir sur +la verdure naissante des plantations nouvelles, destinées à unir +agréablement les parties trop coupées. + +La vue dont on jouissait des fenêtres du premier étage de la maison +était aussi belle que variée, et faisait pressentir le charme que +devaient nécessairement lui prêter les variations des effets de +lumière, de soleil et de lune. La maison était presque habitable; +quelques journées de menuisier, de peintre en bâtiments et de +tapissier suffisaient pour terminer ce qui restait à faire. Charlotte +donna des ordres en conséquence, puis elle y fit apporter des meubles +et approvisionner la cave et les cuisines, car le château était trop +éloigné pour aller à chaque instant y chercher les objets de première +nécessité. + +Ces préparatifs achevés, les dames s'installèrent avec l'enfant dans +cette charmante demeure, environnée de tous côtés de promenades +aussi pittoresques qu'intéressantes. Dans ces régions élevées, elles +respiraient avec bonheur l'air frais et embaumé du printemps. + +Ottilie cependant descendait toujours de préférence, tantôt seule et +tantôt avec l'enfant dans ses bras, le sentier commode qui conduisait +vers les platanes, et de là à l'une des places où l'on trouvait la +nacelle pour traverser le lac. Ce plaisir avait beaucoup d'attrait +pour elle, mais elle ne se le permettait que lorsqu'elle était seule; +car Charlotte, que la plus légère apparence de danger faisait trembler +pour son enfant, lui avait recommandé de ne jamais le promener sur +l'eau. Le jardinier, accoutumé à voir la jeune fille partager sa +sollicitude pour les fleurs, ne fut point négligé; elle laissait +rarement passer une journée sans aller le visiter dans ses jardins. + +A cette époque Charlotte reçut la visite d'un Anglais qu'Édouard avait +rencontré plusieurs fois dans ses voyages. Ils s'étaient promis de +venir se voir si l'un se trouvait dans le pays de l'autre, et le Lord, +à qui l'on avait parlé des embellissements que le Baron avait fait +faire dans ses domaines, s'était empressé de réaliser sa promesse. +Muni d'une lettre de recommandation du Comte, il arriva chez Charlotte +et lui présenta son compagnon de voyage, homme d'un caractère aimable +et doux, qui le suivait partout. + +Ce nouvel hôte visita la contrée, tantôt avec les dames ou avec son +compagnon, tantôt avec le jardinier ou les gardes forestiers, parfois +même seul; et ses remarques prouvaient qu'il savait apprécier les +travaux achevés et ceux qui ne l'étaient pas encore; et que lui-même +avait fait exécuter de semblables embellissements dans ses propriétés. +Au reste, tout ce qui pouvait donner de l'importance ou un charme +quelconque à la vie, l'intéressait, et il y prenait une part active, +quoiqu'il fût déjà avancé en âge. + +Sa présence fit sentir plus vivement aux dames la beauté des sites qui +les entouraient. Son oeil exercé saisissait chaque point remarquable +delà contrée qui le frappait d'autant plus vivement, que ne l'ayant +pas vue avant les changements exécutés, il ne pouvait savoir ce +qu'il devait a l'art ou à la nature. On peut dire en général que ses +observations agrandissaient et enrichissaient la contrée, car cet +amateur passionné jouissait d'avance du charme qu'y ajouteraient les +plantations nouvelles que son imagination voyait déjà telles qu'elles +seraient quelques années plus tard. Mais s'il admirait tout ce qui +était et tout ce qui ne pouvait manquer d'être bientôt, aucun oubli +n'échappait à sa pénétration. Indiquant ici une source qui n'avait +besoin que d'être déblayée pour en faire l'ornement d'un vaste bocage, +et là un creux de montagne, qui, un peu élargi, formerait un lieu +de repos d'où l'on pourrait, en abattant seulement quelques arbres, +apercevoir de magnifiques masses de rochers pittoresquement entassés, +il félicitait Charlotte de ce qu'il lui restait encore quelque chose +à faire, et l'engageait à ne pas aller trop vite, afin de prolonger +aussi longtemps que possible le plaisir de créer et d'embellir. + +Cet homme si sociable ne se rendait jamais importun, car il savait +s'occuper utilement. A l'aide d'une chambre obscure qu'il portait +partout avec lui, il reproduisait les points de vue les plus saillants +des contrées qu'il visitait, et se procurait ainsi un recueil de +dessins aussi agréable pour lui que pour les autres. Pendant les +soirées qu'il passait avec les dames, il leur montrait ses dessins qui +les amusaient d'autant plus, que les récits et les explications dont +l'aimable Lord les accompagnait, faisaient passer sous leurs yeux, +au milieu de la profonde solitude dans laquelle elles vivaient, les +rivages et les ports, les mers et les fleuves, les montagnes et +les vallées les plus célèbres, ainsi que les castels et les autres +localités immortalisés par les événements historiques dont ils avaient +été le théâtre. Cet intérêt cependant était d'une nature différente +chez chacune des deux dames. L'importance historique captivait +Charlotte, tandis qu'Ottilie aimait a s'arrêter sur les contrées dont +Édouard lui avait parlé souvent, et avec prédilection; car nous avons +tous des souvenirs de faits ou de localités plus ou moins éloignés, +auxquels nous revenons toujours avec plaisir parce qu'ils se trouvent +en harmonie avec certaine particularité de notre caractère, ou avec +certains incidents de notre vie, que l'habitude ou nos penchants +naturels nous ont rendus chers. + +Lorsque les dames demandaient au noble Lord dans laquelle des +charmantes contrées dont il leur montrait les dessins il se fixerait +de préférence, s'il avait la liberté du choix, il éludait une réponse +directe et se bornait à raconter les aventures agréables qui lui +étaient arrivées dans les unes ou les autres de ces contrées, et il en +vantait le charme, avec une prononciation en français pittoresque, qui +donnait à son langage quelque chose de piquant. Un jour Charlotte lui +ayant demandé positivement quel était son domicile actuel, il répondit +avec une franchise à laquelle elle était loin de s'attendre. + +--J'ai contracté l'habitude de me croire partout dans mes propres +foyers, au point que je ne trouve rien de plus commode que de voir les +autres bâtir, planter et tenir ménage pour moi. Je n'ai nulle envie de +revoir mes propriétés, d'abord pour certaines raisons politiques, +et puis parce que mon fils, pour lequel je les avais embellies dans +l'espoir de l'en voir jouir avec moi, ne s'y intéresse nullement. Il +s'est embarqué pour les Indes, afin d'y utiliser ou gaspiller sa vie +comme l'ont fait et le feront tant d'autres avant et après lui. +J'ai remarqué, en général, que nous nous occupons beaucoup trop de +l'avenir. Au lieu de nous installer commodément dans une position +médiocre, nous cherchons toujours à nous étendre, ce qui ne sert qu'à +nous mettre plus mal à l'aise nous-mêmes, sans aucun avantage pour les +autres. Qui est-ce qui profite maintenant des bâtiments que j'ai fait +élever, des parcs et des jardins que j'ai fait planter? Certes ce +n'est pas moi, ce n'est pas même mon fils, mais des étrangers, des +voyageurs que la curiosité attire, et que le besoin de voir toujours +quelque chose de nouveau pousse sans cesse en avant. Au reste, malgré +tous nos efforts pour nous trouver bien chez nous, nous ne le sommes +jamais qu'à demi, surtout à la campagne où il nous manque, à chaque +instant, quelque chose que la ville seule peut nous fournir. Le livre +que nous désirons le plus ne se trouve jamais dans notre bibliothèque, +et les objets de première nécessité, du moins selon nous, sont +précisément ceux qu'on a oublié de mettre à notre portée. Oui, +nous passons notre vie à arranger telle ou telle demeure dont nous +déménageons avant d'avoir pu terminer nos apprêts. C'est rarement +notre faute, et presque toujours celle des circonstances, des +passions, du hasard, de la nécessité. + +Le Lord était loin de présumer que ces observations pouvaient +s'appliquer à la situation de la tante et de la nièce. Les généralités +les plus indéterminées deviennent toujours des allusions, quand on +les énonce devant plusieurs personnes, lors même que l'on connaîtrait +parfaitement l'ensemble de leurs rapports de famille et de société. + +Charlotte avait si souvent été blessée de la sorte par les amis les +mieux intentionnés, et sa haute raison envisageait le monde sous un +point de vue si juste, qu'elle supportait, sans en souffrir, les +attaques involontaires qui la forçaient à reporter ses regards sur tel +ou tel point fâcheux de son existence. Mais pour Ottilie qui rêvait +et pressentait plutôt qu'elle ne jugeait, et que son extrême jeunesse +autorisait à détourner les yeux de ce qu'elle ne voulait ou ne devait +pas voir; pour Ottilie, disons-nous, les remarques de l'Anglais +avaient quelque chose d'effrayant. Il lui semblait qu'il venait de +déchirer le voile gracieux sous lequel l'avenir se cachait encore pour +elle. Le château, les promenades, les constructions nouvelles, ne lui +paraissaient plus que de froides inutilités, puisque leur véritable +propriétaire n'en jouissait pas, et qu'il errait à travers le monde, +non en voyageur et pour sa propre satisfaction, mais exposé à tous les +dangers de la carrière militaire dans laquelle il avait été poussé +par dévouement pour les objets de ses affections. Accoutumé depuis +longtemps à écouter en silence, elle ne répondit rien, mais son coeur +était déchiré. Loin de présumer l'effet qu'il avait produit, le Lord +continua gaiement la conversation sur le même sujet. + +--Je me crois enfin sur la bonne route, car je suis arrivé à ne plus +voir en moi qu'un voyageur perpétuel qui renonce à beaucoup pour jouir +de plus encore. Me voilà fait au changement, il est même devenu un +besoin pour moi; je m'y attends sans cesse, comme on s'attend, à +l'Opéra, à une décoration nouvelle, par la seule raison qu'on en a +déjà vu une grande quantité. Je sais d'avance ce que je dois espérer +de la meilleure comme de la plus mauvaise auberge; et que le bien et +le mal seront en dehors de mes habitudes. Mais qu'on soit esclave de +ses habitudes ou des caprices du hasard, le résultat est le même, +excepté cependant que, dans le dernier cas, on n'est pas exposé à se +fâcher parce qu'un objet de prédilection a été égaré ou perdu; à ne +pas dormir pendant plusieurs nuits, parce que l'on est obligé de +coucher dans une autre chambre jusqu'à ce que les réparations devenues +indispensables dans la nôtre soient terminées; ou à trouver fort +longtemps son déjeuner mauvais, parce qu'on ne peut plus le prendre +dans la tasse qu'on affectionnait et qu'un valet maladroit a cassée. +Cette foule de petits malheurs et d'autres plus réels, ne sauraient +plus m'atteindre. Quand le feu prend à une maison, j'ordonne à mes +gens de faire les paquets; je monte tranquillement en voiture, et +je sors de cette maison et de la ville pour aller chercher un gîte +ailleurs. Et lorsqu'à la fin de l'année j'arrête mon compte, je trouve +que je n'ai pas dépensé davantage que si je fusse resté chez moi. + +Ce tableau retraçait à Ottilie l'image d'Édouard luttant péniblement +contre les incommodités, les privations et les dangers de la vie +des camps, lui qui s'était habitué à trouver chez lui la sécurité, +l'aisance et même les superfluités de la vie de famille la plus +élégante la plus commode et la plus libre. Pour cacher sa douleur elle +se réfugia dans la solitude. Jamais encore elle n'avait été aussi +malheureuse, car elle sentait clairement qu'elle était la cause qui +avait éloigné Édouard de sa maison, et qui l'empêchait d'y revenir. +Cette conviction était plus cruelle pour elle que les doutes les +plus pénibles, et cependant elle cherchait toujours à s'y affermir +davantage. Lorsque nous nous jetons une fois sur la route des +tourments, nous en augmentons l'horreur en nous tourmentant +nous-mêmes. + +La situation de Charlotte, qu'elle jugea d'après ses propres +sensations, lui parut si cruelle qu'elle se promit de hâter de tout +son pouvoir la réconciliation des époux, d'ensevelir son amour et sa +douleur dans quelque retraite obscure, et de tromper ses amis en leur +faisant croire qu'elle avait trouvé le repos et le bonheur dans une +occupation utile. + +Le compagnon de voyage du Lord joignait aux nombreuses qualités qui +le distinguaient, un esprit d'observation aussi juste que profond. +S'intéressant spécialement aux événements qui résultent d'un conflit +entre les lois et la liberté, les relations sociales et naturelles, la +raison et la sagesse, les passions et les préjugés, il avait deviné +sans peine ce qui s'était passé au château avant leur arrivée. +Persuadé que les dernières conversations du Lord avaient affligé les +dames, il s'était empressé de l'en avertir, et le noble voyageur se +promit de ne plus commettre de pareilles fautes. Il savait cependant +qu'il n'avait pas été réellement coupable, et qu'il faudrait se taire +toujours si l'on ne voulait jamais rien dire qui pût affecter l'une ou +l'autre des personnes devant lesquelles on parle; car les observations +les plus vulgaires peuvent réveiller des douleurs assoupies, blesser +des intérêts vivants. + +--J'éviterai autant que possible, dit-il à son compagnon, toute +nouvelle méprise de ce genre, tâchez de me seconder en racontant à +ces dames quelques-unes des charmantes anecdotes dont, pendant votre +voyage, vous avez enrichi votre portefeuille et votre mémoire. + +Ce louable dessein n'eut pas tout le succès que les deux étrangers en +avaient espéré. Les dames écoutèrent le narrateur avec beaucoup de +plaisir. Flatté de l'intérêt qu'elles prenaient à ses récits et à son +débit, il voulut achever de les charmer par une petite histoire aussi +singulière que touchante. Comment aurait-il pu deviner qu'elles y +prendraient un intérêt personnel? + + * * * * * + +LES SINGULIERS ENFANTS DE VOISINS. + +NOUVELLE. + + +Deux enfants nés de riches propriétaires dont les domaines se +touchaient, grandissaient ensemble sous les yeux de leurs parents qui, +pour resserrer les liens de bon voisinage, avaient formé le projet +de les unir un jour. Sous le rapport de l'âge, de la fortune, de la +position sociale, ce mariage ne laissait rien à désirer; aussi les +parents le regardaient-ils déjà comme une affaire irrévocablement +arrêtée. Bientôt cependant ils furent forcés de reconnaître que +chaque jour augmentait l'antipathie instinctive qui séparait ces +deux enfants, dont, sous tous les autres rapports, les dispositions +annonçaient les caractères les plus heureux. Peut-être se +ressemblaient-ils trop pour pouvoir vivre en paix ensemble. Chacun +d'eux ne s'appuyait que sur lui-même, énonçait clairement sa volonté, +et y tenait avec une fermeté inébranlable. Chéris, presque vénérés par +tous leurs petits camarades pour lesquels ils avaient une affection +sincère, ils ne se montraient malveillants, emportés et querelleurs, +que lorsqu'ils se trouvaient en face l'un de l'autre. Les mêmes +désirs, les mêmes espérances les animaient sans cesse; mais an lieu +d'y tendre par une émulation salutaire, ils cherchaient à s'arracher +la victoire par une lutte opiniâtre. + +Cette disposition singulière des deux enfants se trahissait surtout +dans leurs jeux. Le petit garçon, poussé par les penchants de son +sexe, organisait des batailles. Un jour l'armée ennemie, qu'il avait +déjà vaincue plusieurs fois, allait fuir de nouveau devant ce vaillant +chef, quand tout à coup l'audacieuse jeune fille se mit à la tête du +bataillon dispersé, le ramena au combat et se défendit avec tant de +courage, qu'elle serait restée maîtresse du champ de bataille, si son +jeune voisin, abandonné de tous les siens, ne lui avait pas seul tenu +tête. Luttant corps à corps avec elle, il la désarma et la déclara +prisonnière. L'héroïne refusa de se rendre, et son vainqueur, forcé +de choisir entre l'alternative de se laisser arracher les yeux ou +de blesser sérieusement son indomptable ennemie, prit le parti de +détacher sa cravate pour lui lier les mains, et les lui attacher sur +le dos. + +Depuis ce jour, elle ne rêva qu'aux moyens de venger l'affront qu'elle +avait reçu. A cet effet, elle fit, en secret, une foule de tentatives +qui auraient pu avoir pour son petit voisin les résultats les plus +fâcheux. Une pareille inimitié ne pouvait manquer d'attirer enfin +l'attention des parents. Après une sincère et loyale explication, +ils reconnurent que non-seulement ils devaient renoncer à l'union +projetée, mais qu'il était urgent de séparer au plus vite ces petits +et irréconciliables ennemis. + +On éloigna le jeune homme de la maison paternelle, et ce changement +de position eut pour lui les conséquences les plus heureuses. Après +s'être distingué dans divers genres d'études, les conseils de ses +protecteurs et ses propres penchants lui firent embrasser la carrière +militaire. Estimé et chéri partout et par tout le monde, il semblait +prédestiné à ne jamais employer ses forces actives que pour son +bonheur à lui et pour la satisfaction des autres. Sans se l'avouer +ouvertement, il s'applaudissait d'avoir enfin été débarrassé du seul +adversaire que la nature lui avait donné dans la personne de sa petite +voisine. + +De son côté, la jeune fille se montra tout à coup sous un jour +différent. Un sentiment intime l'avertit qu'elle était trop grande +pour continuer à partager les jeux des petits garçons. Il lui semblait +en même temps qu'il lui manquait quelque chose, car depuis le départ +de son ennemi né, elle ne voyait plus autour d'elle aucun objet assez +fort, assez noble pour exciter sa haine, et jamais encore personne ne +lui avait paru aimable. + +Un jeune homme plus âgé de quelques années que son ancien ennemi, et +qui joignait à une naissance distinguée de la fortune et de grands +mérites personnels, ne tarda pas à lui accorder toute son affection. +Les sociétés les plus élégantes cherchaient à l'attirer et toutes les +femmes désiraient lui plaire. La préférence marquée d'un tel homme sur +une foule de jeunes filles plus riches et plus brillantes qu'elle, ne +pouvait manquer de la flatter. Les soins qu'il lui rendait étaient +constants, mais sans importunité, et elle pouvait, dans toutes les +éventualités possibles, compter sur son appui. Il avait positivement +demandé sa main à ses parents, en prenant toutefois l'engagement +d'attendre aussi longtemps qu'on le jugerait convenable, puisqu'elle +était encore trop jeune pour se marier immédiatement. L'habitude de le +voir chaque jour et d'entendre sa famille et ses amis parler de lui +comme de son fiancé, l'amenèrent insensiblement à croire qu'il l'était +en effet. Les anneaux furent échangés, et personne n'avait songé que +les jeunes gens ne se connaissaient pas encore assez pour que l'on +pût, sans imprudence, les unir par une cérémonie qui est presque un +mariage. + +Les fiançailles ne changèrent rien à la situation calme et paisible +des futurs époux; des deux côtés les relations restèrent les mêmes, +on s'estimait heureux de vivre ainsi ensemble et de prolonger aussi +longtemps que possible le printemps de la vie, qui n'est toujours que +trop tôt remplacé par les chaleurs fatigantes et par les orages de +l'été. + +Pendant ce temps le jeune homme absent était devenu un officier +distingué; un grade mérité venait de lui être accordé, et il obtint +sans peine la permission d'aller passer quelques semaines avec ses +parents, ce qui le plaça de nouveau en face de sa belle voisine. + +Cette jeune personne n'avait encore éprouvé que des affections de +famille, et le sentiment paisible d'une fiancée qui accepte sans +répugnance l'homme qu'on lui destine. En harmonie parfaite avec son +entourage, elle se croyait heureuse, et, sous certains rapports +du moins, elle l'était en effet. Cette uniformité fut tout à coup +interrompue par l'arrivée de l'ennemi de son enfance. Elle ne le +haïssait plus, son coeur s'était fermé à la haine. Au reste, cette +ancienne aversion n'avait jamais été que la conscience confuse du +mérite de l'enfant dans lequel elle avait vu un rival. Lorsque devenu +un remarquable jeune homme, il se présenta devant elle, elle éprouva +une joyeuse surprise, et le besoin involontaire d'un rapprochement +sincère, d'autant plus facile à satisfaire, que le jeune officier +partageait, à son insu, toutes les sensations de son ancienne ennemie. +Les années pendant lesquelles ils avaient vécu éloignés l'un de +l'autre, leur fournissaient des sujets interminables pour de longs et +intéressants récits. Parfois aussi ils se plaisantaient mutuellement +sur leurs querelles d'enfance; et tous deux se croyaient, au fond +de leurs coeurs, obligés de réparer leurs torts par des attentions +aimables. Il leur semblait même qu'ils ne s'étaient jamais méconnus, +et qu'ils n'avaient été qu'égarés par une rivalité naturelle entre +deux enfants auxquels la nature a donné les mêmes désirs, les mêmes +prétentions. Puisqu'ils avaient enfin appris à s'apprécier, leur +ancienne hostilité n'était plus à leurs yeux qu'une lutte pour +établir l'équilibre d'où devaient naturellement naître l'estime et +l'affection. + +Ce changement se fit dans l'âme du jeune homme d'une manière vague +et calme. Préoccupé des devoirs de son état dans lequel il espérait +arriver à un grade élevé; animé du désir de perfectionner ses +connaissances acquises, et d'approfondir toutes les sciences en +rapport avec la carrière militaire, il accepta la bienveillance +marquée de la belle fiancée, comme un plaisir passager, une +distraction de voyageur. Voyant déjà en elle la femme d'un autre, il +ne supposa pas même qu'il fût possible d'envier le bonheur du futur +avec lequel il vivait dans une intimité qui touchait de près à +l'amitié. + +La jeune fille était dans une disposition d'esprit bien différente, il +lui semblait qu'elle venait de se réveiller d'un long rêve. Son petit +voisin avait été l'objet de sa première, de sa seule passion; en se +rappelant la guerre ouverte dans laquelle elle avait vécu avec lui, +elle reconnut qu'elle y avait été poussée par un sentiment violent, +mais agréable, d'où elle conclut que sa prétendue haine était de +l'amour; et qu'elle n'avait jamais aimé que lui. Bientôt elle arriva +à se convaincre que sa manie de l'attaquer les armes à la main, et de +lui tendre des pièges, au risque de le blesser, lui avait été inspirée +par le besoin de s'occuper de lui et d'attirer son attention. Elle +crut même se souvenir distinctement que pendant la lutte où il était +parvenu à la dompter et à lui lier les mains, elle s'était laissé +aller à une sensation enivrante que jamais rien depuis ne lui avait +fait éprouver. + +Ne voyant plus qu'un malheur dans la méprise qui avait éloigné son +jeune voisin, elle déplora l'aveuglement d'un amour qui s'était +manifesté sous les apparences de la haine, et maudit la puissance +assoupissante de l'habitude, puisque cette puissance lui avait fait +accepter pour futur le plus insignifiant des hommes. Enfin elle était +complètement métamorphosée. Avait-elle dépassé l'avenir ou était-elle +revenue sur le passé? On pourrait répondre affirmativement à l'une et +à l'autre de ces deux questions. + +Lors même qu'il eût été possible de lire au fond de l'âme de cette +jeune fille, on n'aurait osé blâmer son changement à l'égard de son +futur, car il était tellement au-dessous du jeune officier, que la +comparaison ne pouvait que lui être défavorable. Si l'on accordait +volontiers à l'un une certaine confiance, l'autre inspirait une +sécurité complète; si l'on aimait à associer l'un à tous les plaisirs +de la société, on voyait dans l'autre un ami aussi sûr qu'aimable; +et lorsqu'on se les figurait tous deux dans une de ces positions +sérieuses et graves, qui font dépendre le sort de toute une famille de +la résolution et de la sagesse d'un homme, on doutait de l'un, tandis +que l'on comptait sur l'autre comme sur un appui inébranlable. Les +femmes ont, pour sentir et pour juger ces sortes de différences, un +tact particulier que leur position sociale les met sans cesse dans la +nécessité de développer et de perfectionner. + +Personne ne songea à plaider la cause du futur auprès de sa belle +fiancée, ni à lui rappeler les devoirs que lui imposaient à son égard +les convenances de famille et de société; car on ne supposait pas +qu'elle nourrissait un penchant opposé à ces devoirs. Son coeur +cependant se laissait aller à ce penchant en dépit du lien qui +l'enchaînait, et qu'elle avait sanctionné par un consentement positif +et volontaire. Elle ne se laissa pas même décourager par le peu de +sympathie qu'elle rencontrait chez le jeune officier. Se conduisant en +frère bienveillant plutôt que tendre, il lui fit voir que toutes +ses espérances se bornaient à avancer promptement dans la carrière +militaire, ce qui devait nécessairement l'éloigner bientôt et pour +toujours peut-être. Il alla jusqu'à lui parler de ses projets et de +son prochain départ avec une tranquillité parfaite. + +Ce prochain départ, surtout, alarma la jeune fille, et l'irritation +qui avait agité son enfance se réveilla chez elle avec ses ruses +malfaisantes et ses funestes emportements, pour causer des maux plus +grands sur un degré plus élevé de l'échelle de la vie. Afin de punir +de sa froide indifférence l'homme qu'elle n'avait tant haï que pour +l'aimer davantage encore, elle prit la résolution de mourir. Ne +pouvant être à lui, elle voulait au moins vivre dans son imagination +comme un éternel sujet de repentir, laisser dans sa mémoire l'image +ineffaçable de ses restes inanimés, et le réduire ainsi à se reprocher +toujours de n'avoir su ni apprécier ni deviner le sentiment qu'elle +lui avait voué. + +Tout entière sous l'empire de cette cruelle démence, qui se manifesta +sous les formes les plus capricieuses, elle étonna tout le monde; mais +personne ne fut assez sage, assez pénétrant pour deviner la cause de +ce singulier changement. + +Les parents, les amis, les simples connaissances même, s'étaient +entendus entr'eux afin de surprendre presque chaque jour les jeunes +fiancés par quelque fête nouvelle; la plupart des sites des environs +avaient déjà été exploités à cette occasion. Le jeune officier +cependant ne voulait pas quitter le pays sans avoir fait aux futurs +époux une galanterie semblable, et il les invita, avec toute leur +société, à une promenade en bateau. + +Au jour indiqué tous les invités montèrent sur un de ces jolis yachts +qui offrent sur l'eau presque toutes les commodités de la terre ferme, +et l'on descendit le fleuve au son d'une joyeuse musique. Le salon et +les petits appartements qui l'entouraient offraient un refuge agréable +contre l'ardeur du soleil; aussi la société ne tarda-t-elle pas à s'y +retirer et à organiser de petits jeux. + +Le jeune officier, dont le premier besoin était de s'occuper +utilement, resta sur le pont. S'apercevant que le patron, accablé par +la fatigue et par la chaleur, était sur le point de céder au sommeil, +il prit le gouvernail à sa place. Sa tâche était d'abord facile et +douce, car le yacht suivait seul le cours de l'eau; mais bientôt il +s'approcha d'une place où le fleuve se trouvait resserré entre deux +îles qui étendaient sous les flots leurs rivages plats et sablonneux, +ce qui rendait ce passage fort dangereux. L'officier ne manquait pas +d'habileté, et cependant il se demandait, tout en se dirigeant vers le +détroit, s'il ne serait pas plus prudent de réveiller le patron. En +ce moment sa belle ennemie parut sur le pont, arracha la couronne de +fleurs dont on venait d'orner ses cheveux, et la lui jeta en s'écriant +d'une voix altérée: + +--Reçois ce souvenir! + +--Ne me distrais pas, répondit le jeune homme en saisissant la +couronne au vol, j'ai en ce moment besoin de toutes mes forces, de +toute ma présence d'esprit. + +--Je ne te distrairai pas longtemps! tu ne me reverras plus jamais! + +A peine avait-elle prononcé ces mots, qu'elle se précipita dans le +fleuve. + +--Au secours! au secours! elle se noie, s'écrièrent plusieurs voix +confuses. + +On courut çà et là , le tumulte était au comble. L'officier ne pouvait +quitter le gouvernail sans exposer la vie de tous ceux qui se +trouvaient sur le yacht, et s'il continuait à le diriger, la jeune +fille était perdue; car, au lieu de la secourir, on se bornait +à crier. Ces cris venaient de réveiller le patron; il saisit le +gouvernail que le jeune homme lui abandonna pour se dépouiller de ses +vêtements, et se précipiter dans le fleuve afin de sauver sa belle +ennemie. + +Dans les moments critiques, le changement de la main qui gouverne +amène toujours une catastrophe funeste, et le bateau, malgré +l'expérience et l'habileté du patron, échoua sur le sable. + +Pour le nageur habile, l'eau est un élément ami; elle porta docilement +l'officier qui rejoignit bientôt la jeune fille; il la saisit et +la soutint avec tant de force, qu'elle semblait nager à ses côtés: +c'était l'unique secours qu'il pût lui donner pour l'instant, car le +courant était si fort, que toute tentative pour gagner le rivage les +eût rendus la proie des flots. Au bout de quelques instants il avait +laissé derrière lui le yacht échoué, le détroit et les îles; le fleuve +était redevenu calme, car il coulait de nouveau dans un vaste lit; le +danger le plus grand était passé, et le jeune homme, qui n'avait agi +jusque là qu'instinctivement, retrouva enfin la force de calculer ses +actions. Ses yeux cherchèrent et découvrirent bientôt le point du +rivage le moins éloigné. Redoublant d'efforts il se dirigea vers ce +point qui était garni d'arbres et qui s'avançait dans le fleuve. +Il l'atteignit facilement et y déposa la jeune fille. Ce fut alors +seulement qu'il s'aperçut qu'elle ne donnait aucun signe de vie. +Regardant autour de lui avec désespoir, comme s'il demandait des +secours au hasard, il vit un sentier battu qui conduisait à travers le +bois. L'espoir de trouver un lieu habité ranima son courage. + +Chargé du doux fardeau qu'il cherchait à disputer à la mort, il +s'avança à grands pas sur ce sentier qui ne tarda pas à le conduire à +la demeure solitaire d'un jeune couple nouvellement marié. Sa position +n'avait pas besoin de commentaires, et le mari et la femme firent tout +ce qui était en leur pouvoir pour l'aider à secourir sa compagne; l'un +alluma du feu, l'autre débarrassa la jeune fille de ses vêtements +mouillés, et l'enveloppa dans des couvertures et des peaux de mouton +qu'elle faisait chauffer. Enfin, on ne négligea rien de tout ce que +l'on pouvait faire pour ranimer ce beau corps nu et toujours immobile +et glacé. + +Tant de soins ne restèrent pas sans récompense: la jeune fille ouvrit +enfin les yeux, jeta ses beaux bras nus autour du cou de son sauveur +et éclata en sanglots. Cette explosion de sensibilité acheva de la +sauver. Pressant plus fortement son ami sur sa poitrine, elle lui dit +avec exaltation: + +--Je t'ai retrouvé une seconde fois, veux-tu encore m'abandonner? + +--Non, non, répondit l'officier qui ne savait plus ce qu'il faisait ni +ce qu'il disait; mais au nom du Ciel, ménage-toi, songe à ta santé, +pour toi, pour moi surtout. + +En jetant un regard sur elle-même, elle s'aperçut de l'état où elle +se trouvait et pria son ami de s'éloigner. Cette prière ne lui avait +pas été inspirée uniquement par la pudeur, comment aurait-elle pu +avoir honte devant son amant, devant son sauveur? mais elle voulait +lui donner le temps de prendre soin de lui-même et de sécher ses +vêtements. + +Le costume de noce des jeunes mariés était encore frais et beau, +ils s'empressèrent d'en parer leurs hôtes qui, en se revoyant, se +regardèrent un instant avec une joyeuse surprise; puis, entraînés +par la violence d'une passion devenue enfin réciproque, ils se +précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. Soutenus par la force de +la jeunesse et par l'exaltation de l'amour, ils n'éprouvaient aucun +malaise; et, s'ils avaient entendu de la musique, ils se seraient mis +à danser. + +Se trouver tout à coup transporté du milieu de l'eau sur une terre +hospitalière, et du cercle de la famille dans une solitude agreste; +passer de la mort à la vie, de l'indifférence à la passion, du +désespoir à l'ivresse du bonheur, ce sont là de ces changements qui +altéreraient la tête la plus forte, si le coeur ne venait pas à son +secours par ses tendres épanchements. + +Absorbés, pour ainsi dire, l'un dans l'autre, les deux anciens ennemis +avaient oublié leur famille et leur position sociale; et, lorsqu'ils +songèrent enfin à l'inquiétude que leur disparition ne pouvait manquer +de causer à leurs parents, ils se demandèrent avec effroi comment ils +oseraient reparaître devant eux. + +--Faut-il fuir? faut-il pour toujours nous soustraire à leurs +recherches? demanda le jeune homme. + +--Que m'importe! répondit-elle, pourvu que nous restions ensemble. + +Et elle se jeta de nouveau dans ses bras. + +Le villageois à qui ils avaient appris l'accident arrivé au yacht, +s'était rendu à leur insu sur le bord du fleuve où il espérait +l'apercevoir, car il présumait qu'on s'était empressé de le remettre à +flot. Cet espoir ne tarda pas à se réaliser, et il fit tant de signes +qu'il attira l'attention des parents des jeunes gens qui étaient tous +réunis sur le pont et cherchaient des yeux un indice qui pût leur +faire découvrir les traces de leurs malheureux enfants. + +Le yacht se dirigea en hâte vers le rivage, où le jeune paysan +continuait à faire des signaux. On débarqua avec précipitation, on +apprit que les jeunes cens étaient sauvés, et au même instant tous +deux sortirent des buissons. Leur costume rustique les rendait presque +méconnaissables. + +Est-ce bien eux? s'écrièrent les mères. + +--Est-ce bien eux? répétèrent les pères. + +--Oui, ce sont vos enfants, répondirent-ils tous deux, en se jetant à +genoux. + +--Pardonnez-nous, dit la jeune fille. + +--Bénissez notre union, ajouta le jeune homme. + +--Bénissez notre union, répétèrent-ils tous deux. + +Pas une voix ne répondit. Les jeunes gens demandèrent une troisième +fois la bénédiction de leurs parents: comment auraient-ils pu la leur +refuser? + + + + +CHAPITRE XI. + + +Le narrateur se tut, et remarqua avec surprise que Charlotte était en +proie à une vive émotion. Craignant de s'y abandonner d'une manière +trop visible, elle quitta brusquement le salon. + +Le jeune officier, le héros de l'histoire que l'Anglais venait de +raconter, n'était autre que le Capitaine. Les traits principaux +étaient rigoureusement vrais, les détails seuls avaient subi quelques +modifications, ainsi que cela arrive toujours quand un fait qui a déjà +passé par plusieurs bouches, est rapporté par un conteur gracieux et +spirituel. + +Ottilie suivit sa tante, et le Lord put à son tour faire remarquer à +son compagnon de voyage que sans doute il avait commis une faute, et +réveillé par son récit quelques souvenirs douloureux dansée coeur de +Charlotte. + +--Il paraît, continua-t-il, que malgré notre bonne volonté, nous ne +pouvons rendre à ces dames que le mal pour le bien; ce qui nous reste +de mieux à faire est donc de partir le plus tôt possible. + +--J'en conviens. Je dois cependant vous avouer, Milord, que je me sens +retenu ici par un fait singulier que je voudrais pouvoir éclaircir. +Hier, pendant notre promenade, vous étiez beaucoup trop absorbé par +votre chambre obscure, pour vous occuper de ce qui se passait autour +de vous. Un point peu visité des bords opposés du lac vous avait +spécialement frappé, et vous vous y êtes rendu par un sentier +détourné. Au lieu de prendre ce même sentier, Ottilie m'a proposé de +vous rejoindre en traversant le lac, et je suis monté dans la nacelle +qu'elle dirigeait avec tant d'adresse, que je n'ai pu m'empêcher de +lui exprimer mon admiration. Je l'ai assurée que depuis notre départ +de la Suisse, où de charmantes jeunes filles servent souvent de +bateliers aux voyageurs, je n'avais encore jamais été balancé sur les +flots d'une manière aussi agréable. Je lui ai demandé ensuite pourquoi +elle n'avait pas voulu suivre le sentier que vous aviez choisi, car +je m'étais aperçu qu'il lui inspirait un sentiment de crainte +insurmontable. + +--Si vous me promettez de ne pas vous moquer de moi, m'a-t-elle +répondu, je vous dirai mes motifs, autant que cela est en mon pouvoir, +puisqu'ils sont un mystère pour moi-même. Je ne puis marcher sur cette +route sans être saisie d'une terreur qu'aucune autre cause ne saurait +me faire éprouver et que je ne puis m'expliquer. Cette sensation est +d'autant plus désagréable, qu'elle est presque aussitôt suivie d'une +violente douleur au côté gauche de la tête, incommodité à laquelle je +suis au reste très-sujete. + +Pendant cette explication nous sommes arrivés près de vous, Ottilie +s'est occupée de votre travail et je suis allé visiter le sentier qui +exerce sur elle une si singulière influence. Quelle n'a pas été ma +surprise, lorsque j'ai reconnu les indices certains de la présence du +charbon de terre. Oui, j'en suis convaincu, si l'on voulait faire des +fouilles à cette place, on découvrirait bientôt une abondante mine de +houille. + +Vous souriez, Milord? Je sais que vous avez pour mes opinions sur ce +sujet l'indulgence d'un sage et d'un ami. Vous me croyez dominé par +une folie inoffensive, continuez à l'envisager sous ce point de +vue, et laissez-moi soumettre la charmante Ottilie à l'épreuve des +oscillations du pendule. + +Le Lord n'entendait jamais parler de cette épreuve sans répéter +les principes et les raisonnements sur lesquels il fondait son +incrédulité. Son compagnon l'écoutait avec patience, mais il restait +inébranlable dans ses convictions. Parfois, seulement, il répondait +tranquillement qu'au lieu de renoncer à des essais, dont on obtient +rarement les résultats espérés, il fallait s'y livrer avec plus +d'ardeur et de persévérance. Selon lui c'était l'unique moyen de +découvrir, tôt ou tard, les rapports et les affinités encore inconnus +que les corps organisés et non organisés ont entre eux, et les uns +envers les autres. + +Déjà il avait étalé sur une table les anneaux d'or, les marcassites +et autres substances métalliques dont se composait l'appareil de son +expérience, et qu'il portait toujours sur lui renfermés dans une boîte +élégante. Sans se laisser déconcerter par le sourire ironique du +Lord, il attacha plusieurs morceaux de métaux à des fils, et les tint +suspendus au-dessus d'autres métaux posés sur la table. + +--Je ne trouve pas mauvais, Milord, dit-il, que vous vous égayiez aux +dépens de mon impuissance. Je sais depuis longtemps que pour et par +moi rien ne s'agite, aussi mon expérience n'est-elle en ce moment +qu'un prétexte pour piquer la curiosité des dames, qui ne tarderont +pas à revenir. + +Bientôt elles rentrèrent en effet au salon. Charlotte devina à +l'instant le but de l'opération de l'Anglais. + +--J'ai souvent entendu parler de ces sortes d'expériences, dit elle, +mais je n'en ai jamais vu faire. Puisque vous vous y livrez en +ce moment, laissez-moi essayer si je pourrais obtenir un effet +quelconque. + +Et prenant le pendule à la main, elle le soutint sans émotion et avec +le désir sincère de le voir s'agiter; tout resta immobile. Ottilie +essaya à son tour. Ignorant ce qu'elle faisait, son esprit était plus +tranquille et plus calme encore que celui de sa tante; mais à peine +eut-elle approché le métal suspendu au bout du pendule, du morceau +de métal posé sur la table, que le premier se mit en mouvement comme +entraîné par un tourbillon irrésistible. Tantôt il tournait à droite +ou à gauche, en cercle ou en ellipses, et tantôt il prenait son élan +en lignes perpendiculaires, selon la nature du métal posé sur la +table, et que l'Anglais ne pouvait se lasser de changer afin de varier +et de multiplier les expériences. Ce succès, presque merveilleux, +causa au Lord une vive surprise et dépassa toutes les espérances de +son compagnon de voyage. + +Ottilie qui s'était prêtée avec beaucoup de complaisance à une +opération dans laquelle elle ne voyait qu'un jeu insignifiant, ne +tarda cependant pas à prier l'Anglais de mettre un terme à ce jeu, +parce que son mal de tête venait de la reprendre avec une violence +inaccoutumée. Cette dernière circonstance acheva d'enchanter +l'Anglais. Dans son enthousiasme il promit à la jeune fille que, si +elle voulait avoir confiance au procédé qui pour l'instant venait +d'augmenter son mal, il l'en guérirait promptement et pour toujours. +Charlotte repoussa cette offre bienveillante avec beaucoup de +vivacité, elle avait toujours eu une appréhension instinctive pour +cette expérience, et il n'entrait pas dans ses principes de laisser +faire aux siens ce qu'elle n'approuvait pas complètement. + +Les deux voyageurs venaient d'exécuter leur projet de départ, et +les dames, que plus d'une fois ils avaient péniblement affectées, +désiraient cependant pouvoir un jour les retrouver dans la société. + +Devenue entièrement libre, Charlotte profita de la belle saison +pour rendre les nombreuses visites par lesquelles tous ses voisins +s'étaient empressés de lui prouver leur intérêt et leur amitié. Le peu +d'heures que l'accomplissement de ce devoir lui permettait de passer +chez elle, était consacré à son enfant qui, sous tous les rapports, +méritait une affection et des soins extraordinaires. Tout le monde, +au reste, voyait en lui un don merveilleux de la Providence, et il +justifiait cette opinion. Doué d'une santé robuste, il grandissait et +se développait rapidement, et la double ressemblance qui, le jour de +son baptême, avait causé tant de surprise, devenait toujours plus +frappante. La coupe de son visage et le caractère de ses traits, le +rendaient l'image vivante du Capitaine; mais ses yeux semblaient avoir +été modelés sur ceux d'Ottilie, et la même âme s'y réfléchissait. + +Cette singulière parenté et surtout le sentiment qui pousse les femmes +à étendre l'amour qu'elles ont voué au père sur les enfants dont elles +ne sont pas les mères, rendaient le fils d'Édouard cher à Ottilie. +L'entourant des soins les plus tendres, elle était pour lui une +seconde mère, ou plutôt une mère d'une nature plus élevée, plus noble +que celle qui lui avait donné la vie. Cette affection avait excité la +jalousie de Nanny, qui s'était éloignée peu à peu de sa maîtresse, et +qui avait fini par pousser l'obstination jusqu'à retourner chez ses +parents, où elle vivait dans un isolement volontaire. + +Ottilie continua à promener l'enfant et s'accoutuma ainsi à de longues +excursions; aussi avait-elle soin d'emporter toujours un petit flacon +de lait pour donner à son petit favori la nourriture dont il avait +besoin. Comme elle oubliait rarement de se munir d'un livre, elle +formait une gracieuse _Penserosa_, quand elle marchait ainsi lisant et +tenant ce bel enfant sur ses bras. + + + + +CHAPITRE XII. + + +Le principal but que le souverain s'était proposé en entrant +en campagne était atteint, et le Baron chargé de décorations +honorablement gagnées, se retira de nouveau dans la métairie où il +avait cherché un refuge lors de son départ du château. Il savait tout +ce qui s'était passé pendant son absence, car il avait trouvé moyen +de faire observer les dames de très-près, et si adroitement, qu'elles +n'en avaient jamais eu le plus léger soupçon. La séjour de la ferme +lui parut d'autant plus agréable, qu'on y avait fidèlement exécuté les +ordres qu'il avait donnés avant son départ, pour améliorer et embellir +cette retraite. Enfin, il la trouva telle qu'il l'avait désirée, +c'est-à -dire, remplaçant par son utilité et la variété de ses +agréments, ce qui lui manquait en étendue. + +L'activité tumultueuse et la promptitude décidée de la vie militaire +avaient accoutumé Édouard à mettre plus de fermeté dans sa manière +d'agir, et il se sentit enfin le courage de réaliser un projet sur +lequel il croyait avoir suffisamment médité. Son premier soin fut +de faire venir le Major près de lui, et tous deux éprouvèrent en se +revoyant une joie égale. Les amitiés d'enfance et les liens du sang +ont, sur toutes les autres affections, l'avantage inappréciable +qu'aucun malentendu ne peut les rompre entièrement, et qu'il suffit +d'une courte absence pour rétablir les anciennes relations telles +qu'elles étaient autrefois. + +Édouard apprit avec le plus vif plaisir que la position de fortune +de son ami réalisait, surpassait même toutes ses espérances, et il +s'empressa de lui demander s'il n'avait pas quelque riche mariage +en perspective. Le Major répondit négativement et d'un air grave et +sérieux. + +--Je ne veux ni ne dois rien te cacher, lui dit-il, apprends tout +de suite quelles sont mes intentions et mes projets. Tu connais ma +passion pour Ottilie, et tu as compris que c'est cette passion qui +m'a précipité au milieu des périls de la guerre. J'avoue que j'aurais +voulu pouvoir me débarrasser honorablement, dans cette carrière, d'une +existence qui m'était devenue insupportable, puisque je ne devais pas +la consacrer à mon amie. Cependant je n'ai jamais entièrement perdu +l'espoir. La vie à côté d'Ottilie me paraissait si belle, qu'il +m'a été impossible d'en faire une abnégation complète; mille +pressentiments, mille signes mystérieux, m'affermissaient malgré moi +dans la vague croyance qu'un jour elle pourrait m'appartenir. Un verre +qui porte son chiffre et le mien, a été jeté en l'air le jour ou on a +posé la première pierre de la maison d'été, et il ne s'est pas brisé, +et il a été remis entre mes mains! Que de combats cruels et inutiles +n'ai-je pas soutenus contre moi-même dans ce lieu où nous nous +revoyons aujourd'hui! Fatigué de tant de luttes stériles, j'ai fini +par me dire: Mets-toi à la place de ce verre prophétique, deviens +toi-même la pierre de touche de ton avenir; va chercher la mort, non +en homme désespéré, mais en homme qui croit encore à la possibilité +de vivre; combats pour Ottilie, qu'elle soit le prix d'une bataille +gagnée, d'une forteresse prise d'assaut; fais des prodiges pour +mériter ce prix! Tels sont les sentiments qui m'ont animé pendant +toute la campagne. Aujourd'hui je me sens arrivé au but, car j'ai +vaincu les obstacles, j'ai renversé les difficultés qui me barraient +le passage. Ottilie est enfin mon bien à moi, et ce qui me reste à +faire pour passer de cette pensée à la réalisation, n'est plus rien à +mes yeux. + +--Tu viens de repousser d'avance les observations que je puis et que +je dois te faire, répondit le Major, cela ne m'empêchera pas de te +parler en ami sincère. Je te laisse le soin de peser le bonheur que +tu as trouvé naguère auprès de ta femme; il ne t'est pas possible de +t'aveugler sur ce point, mais je te rappellerai que le Ciel vous a +donné un fils, et que par conséquent vous êtes désormais inséparables; +car ce n'est plus trop de vos efforts réunis pour veiller sur son +éducation et assurer son avenir. + +--C'est par pure vanité, s'écria Édouard, que les parents se croient +indispensables à leurs enfants: tout ce qui existe trouve autour de +soi la nourriture et les soins dont il a besoin. Si la mort prématurée +d'un père rend la jeunesse du fils moins douce, ce fils gagne, en +résumé plus qu'il ne perd, car son esprit se développe et se forme +plus vite, parce qu'il est de bonne heure réduit à se plier devant la +volonté d'autrui; nécessité cruelle à laquelle nous sommes tous forcés +de nous soumettre tôt ou tard. Au reste, le besoin ne pourra jamais +atteindre mon fils, je suis assez riche pour assurer un sort +convenable à plusieurs enfants, et je ne vois point de considération +qui puisse me faire un devoir de laisser mon immense fortune à un seul +héritier. + +Le Major essaya de retracer à son ami le tableau de son premier +et constant amour pour Charlotte: l'impatient mari l'interrompit +vivement. + +--Nous avons fait tous deux une haute folie, s'écria-t-il; oui, c'est +toujours une folie de vouloir réaliser dans un âge plus avancé, les +rêves de la première jeunesse. Chaque âge a des espérances, des vues, +des besoins qui lui sont particuliers. Malheur à l'homme que les +circonstances ou l'erreur poussent à chercher le bonheur avant ou +après l'époque de la vie où il se trouve. Mais si nous avons commis +une imprudence, faut-il qu'elle empoisonne toute notre existence? De +vains scrupules doivent-ils nous empêcher de profiter d'un avantage +que la loi elle-même nous offre? Que de fois ne revenons-nous pas sur +une résolution prise qui ne concerne que des intérêts de détails, que +des parties de la vie? Pourquoi seraient-elles irrévocables quand il +s'agit de l'ensemble, de l'enchaînement de cette vie? + +Le Major redoubla d'adresse et d'éloquence pour rappeler a son ami +l'utilité des rapports de famille et de société qu'il devait à sa +femme; mais il lui fut impossible de se faire écouter avec intérêt. + +--Tout cela, mon cher ami, répondit Édouard, je me le suis répété à +satiété au milieu des batailles, quand le tonnerre du canon faisait +trembler le sol, quand les balles sifflaient à droite et à gauche, +éclaircissaient nos rangs, tuaient mon cheval sous moi et perçaient +mon chapeau! Et quand j'étais assis seul sous la voûte étoilée, près +du foyer d'un bivouac, tous ces devoirs de convention, toutes ces +exigences sociales passaient devant ma pensée. Je les ai examinés sous +tous les points de vue, j'ai fait la part du coeur et de la raison, je +ne leur dois plus rien, j'ai réglé mes comptes à plusieurs reprises, +et pour toujours enfin. + +Dans ces moments solennels, pourquoi te le cacherai-je, mon ami, toi +aussi tu m'as occupé, car tu faisais partie de mon cercle domestique, +et longtemps avant déjà nous nous appartenions de coeur. Si dans le +cours de notre vie je suis resté ton débiteur, le moment est venu de +te payer avec usure; si tu es le mien, je vais te fournir le moyen de +t'acquitter noblement. Tu aimes Charlotte, elle est digne de toi et tu +ne lui es pas indifférent; comment aurait-elle pu te voir intimement +sans t'apprécier? Reçois-la de ma main, conduis Ottilie dans mes bras, +et nous serons les deux couples les plus heureux de la terre. + +--Ce don précieux que tu m'offres, répondit le Major, loin de +m'éblouir, double ma prudence, et je vois avec chagrin que ta +proposition, au lieu de trancher les difficultés, les augmente. Elle +jetterait le jour le plus défavorable sur la réputation, sur l'honneur +de deux hommes qui, jusque là , se sont montrés à l'abri de tout +reproche. + +--Mais c'est précisément parce que nous sommes à l'abri du reproche, +que nous pouvons le braver sans crainte, s'écria Édouard. Celui qui +n'a jamais fait douter de soi ennoblit une action qu'on blâmerait, si +elle était commise par un homme qui se serait déjà rendu coupable de +plus d'une faute. Quant à moi, je me suis soumis à tant d'épreuves +cruelles, j'ai tant fait pour les autres que je me sens enfin le droit +de faire quelque chose pour moi. Charlotte et toi, vous pourrez à +votre aise prendre conseil du temps et des circonstances, mais rien +ne pourra modifier ma résolution en ce qui me concerne. Si l'on veut +m'aider, je saurai me montrer reconnaissant; si l'on m'oppose des +obstacles, je saurai les faire disparaître par les moyens les plus +extrêmes; il n'en est point qui pourraient me faire reculer. + +Persuadé qu'il était de son devoir de combattre aussi longtemps que +possible les projets d'Édouard, le Major dirigea l'entretien sur +les formalités judiciaires qu'exigeraient le divorce et un nouveau +mariage; et il fit ressortir vivement tout ce que ces démarches +indispensables avaient de pénible, de fatigant, d'inconvenant même. + +--Je le crois, dit Édouard avec humeur, et je vois avec chagrin que ce +n'est pas seulement à ses ennemis, mais encore à ses amis qu'il faut +enlever d'assaut les avantages que le préjugé nous refuse. Eh bien! +puisqu'il le faut, je vous arracherai malgré vous l'objet de mes +désirs sur lequel mes yeux restent fixés. Je sais que d'anciens noeuds +ne se brisent pas sans déplacer, sans renverser plus d'un accessoire +qui aurait préféré ne pas être dérangé. Mais, dans de semblables +situations, les sages discours ne servent à rien; tous les droits sont +égaux dans la balance de la raison, et si l'un d'eux pouvait la faire +pencher, il serait facile de jeter dans le bassin opposé un autre +droit qui l'emporterait à son tour. Décide-toi donc, mon ami, à agir +dans mon intérêt, dans le tien, à dénouer ce qui doit être rompu, à +resserrer ce qui est déjà uni. Qu'aucune considération ne te retienne; +déjà le monde s'est occupé de nous, nous le ferons parler une seconde +fois; puis il nous oubliera comme il oublie tout ce qui a cessé d'être +nouveau pour lui. + +Craignant d'irriter son ami par des objections nouvelles, le Major +garda le silence. Édouard continua à parler de son divorce comme d'une +chose convenue, il plaisanta même sur les formalités qu'il serait +forcé de remplir; mais tout en en raillant, il redevint sérieux +et pensif, car il ne pouvait se dissimuler ce qu'elles avaient de +désagréable et de pénible. + +--Il n'est pourtant pas possible, dit-il, d'espérer que notre +existence bouleversée se remettra d'elle-même, ou qu'un caprice du +hasard viendra à notre secours. En nous faisant ainsi illusion, nous +ne pourrions jamais retrouver le bonheur et le repos; et, comment +pourrais-je me consoler, moi qui suis l'unique cause de nos maux à +tous? C'est d'après mes instantes prières que Charlotte s'est décidée +à te recevoir au château; l'arrivée d'Ottilie n'était, pour ainsi +dire, que le résultat, la conséquence de la tienne. Il n'est pas au +pouvoir humain de rendre comme non avenus les événements qui se sont +succédés depuis, mais nous pouvons les faire contribuer à notre +satisfaction. Détourne tes regards du riant avenir qu'il nous serait +si facile de nous préparer, impose-nous à tous une abnégation +complète, terrible, et dont je veux bien, pour un instant, admettre +la possibilité; mais lors même que nous aurions pris la résolution de +rentrer dans une ancienne position qu'on a violemment quittée, +est-il facile, est-il possible de la réaliser? Et quel avantage +y trouverait-on en échange des mille et mille inconvénients, des +tourments réels qu'on y rapporte malgré soi? Commençons par toi, et +conviens que la fortune t'aurait souri en vain en te donnant un poste +brillant, puisque tu ne pourrais jamais passer une seule journée sous +mon toit. Et Charlotte et moi quel prix pourrions-nous attacher à nos +richesses après le sacrifice que nous nous serions fait mutuellement? +Si tu partages l'opinion des gens du monde, si tu crois que l'âge +finit par amortir les passions les plus violentes et les plus nobles, +par effacer les sentiments le plus profondément gravés dans notre âme, +n'oublie pas; du moins, que la lutte contre ces passions, contre ces +sentiments, empoisonne précisément cette époque de la vie que l'on ne +voudrait pas passer dans l'abnégation et la souffrance, mais dans la +joie et dans le bonheur; de cette époque de la vie enfin, à +laquelle on attache d'autant plus de prix, que l'on commence déjà à +s'apercevoir qu'elle n'est point éternelle. + +Laisse-moi maintenant parler du point le plus important. Lors même +que nous pourrions nous résigner tous à souffrir sans aucun espoir +de compensation, que deviendrait Ottilie? car je serais forcé de la +bannir de ma maison et de souffrir qu'elle vive au milieu de ce monde +maudit qui ne sent, qui ne comprend, qui n'apprécie rien. Cherche, +trouve, invente, s'il le faut, une situation où elle pourrait être +heureuse sans moi, et tu m'auras opposé un argument qui, lors même +qu'il ne me convaincrait pas à l'instant, me ferait réfléchir de +nouveau sur le parti qui me reste à prendre. + +La solution de ce problème n'était pas facile, le Major n'en trouva +point à sa portée: il se borna donc à répéter à son ami, pour +l'endormir plutôt que pour le convaincre, tout ce qu'il y avait +d'important, de difficile, de dangereux même dans la réalisation de +ses projets; et qu'il fallait au moins peser chaque démarche +décisive avant de l'entreprendre. Édouard se rendit à ces prudentes +observations, mais à la condition expresse que son ami ne le +quitterait que lorsqu'ils auraient arrêté ensemble la conduite qu'ils +devaient tenir, et fait les premières démarches qui rendraient +impossible tout retour sur le passé. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +Lorsque de simples connaissances se rencontrent après une longue +séparation, le besoin de se communiquer les changements survenus dans +leurs positions respectives, fait naître entre elles une certaine +intimité qui tient de près à l'abandon. Il est donc bien naturel +qu'Édouard et son ami se confiassent tout ce que l'un devait encore +ignorer du passé de l'autre. Ce fut ainsi que le Major avoua qu'à +l'époque du retour d'Édouard de ses voyages, Charlotte lui avait +confié le projet de marier sa jolie nièce au jeune veuf et qu'il avait +promis de la seconder de tout son pouvoir. En apprenant que, dès cette +époque, ses amis avaient reconnu qu'Ottilie était la compagne qui +convenait à son âge et à son caractère, Édouard crut pouvoir parler +sans détour d'une sympathie semblable entre sa femme et son ami, +et qui lui paraissait d'autant plus vraie et plus juste qu'elle +favorisait ses desseins. + +Le Major ne pouvait nier complètement l'existence de cette sympathie, +mais il n'osa pas l'avouer ouvertement; ses hésitations affermirent +les convictions d'Édouard: à ses yeux, son divorce et les mariages +qui devaient s'en suivre, n'étaient plus des choses à faire, mais des +faits accomplis, et il se proposait de voyager avec Ottilie. + +Parmi tous les rêves de l'imagination, il n'en est point de plus +séduisant que celui qui place de jeunes amants ou de nouveaux époux +dans une position qui leur permet de se familiariser avec les liens +durables qui les unissent, au milieu d'un monde nouveau et des +changements les plus bizarres. Une pareille existence leur semble, +pour ainsi dire, la preuve la plus positive de la solidité de ces +liens. + +Continuant à exposer ses projets à son ami, Édouard lui dit qu'avant +de se mettre en route avec Ottilie, il lui laisserait, ainsi qu'à +Charlotte, tous les pouvoirs nécessaires pour régler pendant son +absence les affaires d'intérêt matériel, selon leur bon vouloir, car +sa confiance en leur justice et en leur équité était sans bornes. Mais +ce qui le charmait surtout, c'était l'idée que son fils, qu'il se +proposait de laisser à sa mère, serait élevé par le Major qui ne +pouvait manquer d'en faire un homme de mérite. Il soutenait même que +le nom d'Othon, sous lequel cet enfant avait été baptisé, était un +indice certain que celui des deux amis qui avait continué à porter ce +nom, devait lui servir de père. + +Tous ces projets étaient si mûrs et si vivants dans l'imagination +d'Édouard, qu'il ne voulait pas en retarder l'exécution d'un seul +jour. Il se mit en route avec son ami et arriva bientôt dans une +petite ville où il possédait une maison; c'est là qu'il voulait +attendre le retour du Major qui devait aller sonder les intentions de +Charlotte. Il lui fut impossible cependant de descendre dans cette +maison, car il voulait accompagner son ami, du moins jusqu'au-delà de +la ville. Tous deux étaient à cheval et s'entretenaient d'objets qui +les intéressaient si vivement, qu'ils ne s'aperçurent point de la +longueur de la route qu'ils venaient de faire. + +A un brusque détour de cette route, ils aperçurent tout à coup la +maison d'été dont le toit de tuiles brillait pour la première fois à +leurs regards. Édouard ne se sentit plus le courage de retourner à la +ville; il conjura son ami d'insister fortement auprès de Charlotte, +afin que tout fût terminé dans la soirée même, et promit de se cacher, +en attendant, dans un hameau voisin. Forcé de s'en remettre à sa femme +pour la réussite de ses voeux les plus chers, if se persuada sans +peine qu'en ce jour, comme autrefois, leurs désirs étaient les mêmes, +et que, par conséquent, la démarche du Major serait suivie d'un plein +succès. Dans cette conviction, il pria son ami de l'avertir de sa +réussite à l'instant même par un signal convenu, tel qu'un coup de +canon, s'il faisait encore jour, ou quelques fusées si la nuit était +déjà venue. + +Le Major dirigea son cheval vers le château. Lorsqu'il y arriva, on +lui apprit que Charlotte l'avait quitté pour aller habiter la maison +d'été; on ajouta qu'en ce moment il ne l'y trouverait pas parce +qu'elle était allée faire une visite dans les environs. Contrarié de +cette absence, il retourna au cabaret du village où il avait laissé +son cheval, et où il se promit d'attendre le retour de Charlotte. + +Pendant ce temps, Édouard poussé par une impatience irrésistible, +quitta sa retraite, suivit des sentiers tortueux et touffus, connus +seulement par les chasseurs et les pêcheurs du voisinage; et qui le +conduisirent dans les nouvelles plantations de ses domaines. Vers la +fin du jour, il arriva enfin dans un des bosquets qui bordaient le +lac, dont le vaste miroir immobile s'offrit pour la première fois à +ses regards dans toute son étendue. + +Dans la même soirée Ottilie s'était engagée dans une longue promenade +sur les rives du lac. L'enfant sur ses bras, et tenant un livre à la +main, elle lisait en marchant, suivant son habitude. Arrivée près de +la touffe de vieux chênes qui ombrageait la place d'embarquement de +cette rive, elle s'aperçut que l'enfant s'était endormi. Se sentant +fatiguée elle-même, elle le déposa sur le gazon, s'assit à ses côtés +et continua sa lecture. Ce livre était un de ceux qui captivent et +intéressent les caractères impressionnables au point de leur faire +oublier la marche du temps. Tout entière sous l'empire de ce charme, +Ottilie ne songea point aux heures qui s'écoulaient ni à la longueur +du chemin qu'elle avait à faire pour revenir par terre à la maison +d'été. Abîmée ainsi dans sa lecture et en elle-même, elle était si +séduisante, que si les arbres et les buissons d'alentour avaient eu +des yeux, ils n'auraient pu s'empêcher de l'admirer et de se réjouir à +sa vue. En ce moment un rayon oblique et rougeâtre du soleil couchant +tombait sur son épaule et dorait ses joues. + +Édouard avait réussi à 's'avancer dans ses domaines sans rencontrer +personne. Enhardi par ce succès, il pénétra toujours plus avant et +sortit tout à coup des buissons qui croissaient sous le bouquet de +chênes et lui dérobaient la vue du lac. + +Au bruit des branches froissées, Ottilie détourna la tête, tous deux +se reconnurent! Édouard se précipita vers elle et tomba à ses pieds. +Après un silence plein de charmes dont tous deux avaient besoin pour +se remettre, il lui expliqua enfin comment et pourquoi il se trouvait +en ce lieu. + +--J'ai envoyé le Major auprès de Charlotte, continua-t-il; notre sort +à tous se décide sans doute en ce moment. Jamais je n'ai douté de ton +amour, tu as dû compter sur le mien; ose me dire enfin que tu veux +m'appartenir; consens à notre union. + +Elle hésita, il insista plus fortement, et, s'appuyant sur ses anciens +droits, il allait l'attirer dans ses bras; elle lui désigna d'un geste +l'enfant endormi. Édouard jeta sur lui un regard fugitif, et une +surprise mêlée d'effroi se peignit sur ses traits. + +--Grand Dieu! s'écria-t-il, si je pouvais douter de ma femme, de mon +ami, quelle preuve terrible ne trouverais-je pas sur la figure de +cet enfant! ce sont les traits du Major, jamais je n'ai vu une +ressemblance aussi frappante. + +--Non, non, dit Ottilie, tout le monde soutient que c'est à moi qu'il +ressemble. + +--C'est impossible, répondit Édouard. + +Mais au même instant l'enfant ouvrit ses grands yeux noirs, +pénétrants, animés et tendres; il semblait regarder dans le monde avec +intelligence et amour. On eût dit qu'il connaissait les deux personnes +debout devant lui. Fasciné par ce regard, Édouard se prosterna devant +l'enfant comme s'il se jetait une seconde fois aux genoux d'Ottilie. + +--C'est toi! s'écria-t-il; oui, ce sont tes yeux célestes! qu'importe, +je ne veux voir que les tiens, jetons un voile impénétrable sur +l'instant funeste qui donna le jour à cette fatale créature. Pourquoi +troublerai-je ton âme chaste et pure par la pensée terrible que le +mari et la femme, même quand leurs coeurs se sont éloignés l'un de +l'autre, peuvent encore s'enlacer de leurs bras, et profaner un lien +sacré par des désirs opposés à ces liens! Mais puisque je touche +au terme de mes voeux, puisque mes rapports avec Charlotte doivent +nécessairement être rompus, puisque tu vas m'appartenir enfin, +pourquoi ne te dirais-je pas tout? Pourquoi n'aurais-je pas le courage +de te faire un aveu terrible? Écoute et tâche, de me comprendre. Cet +enfant est le fruit d'un double adultère! Au lieu de resserrer les +liens qui m'attachaient à ma femme et ma femme à moi, il les brise +pour toujours! Que cet enfant témoigne contre moi, que m'importe, +pourvu que ses yeux célestes disent aux tiens que dans les bras d'une +autre je t'appartenais! pourvu que tu puisses comprendre et sentir que +cette faute, ce crime, je ne puis l'expier que sur ton coeur! + +Écoutons! s'écria-t-il en se levant avec précipitation, car il venait +d'entendre un coup de fusil qu'il prit pour un signal du Major. + +C'était l'explosion de l'arme à feu d'un chasseur qui parcourait les +montagnes voisines. Rien n'interrompit plus le silence solennel de la +contrée, Édouard devint impatient et inquiet. + +Ottilie s'aperçut enfin que le soleil venait de disparaître derrière +la cime des rochers; mais ses derniers rayons réfractés étincelaient +encore sur les vitres de la maison d'été. + +--Éloigne-toi, Édouard, lui dit la jeune fille, songe que nous avons +souffert depuis bien longtemps avec patience et courage; n'anticipons +pas sur un avenir que Charlotte seule a le droit de régler. Je suis +à toi si elle le permet; si elle veut conserver ses droits je me +résignerai. Puisque tu as la certitude que nous touchons à l'instant +décisif, ayons le courage de l'attendre. Retourne au hameau, où +peut-être déjà le Major te cherche en vain; car il n'est pas naturel +qu'il veuille avoir recours au moyen brutal d'un coup de canon pour +t'annoncer le succès de sa démarche. Je sais qu'il n'a pas trouvé +Charlotte chez elle; mais il peut être allé à sa rencontre, et avoir +besoin maintenant de te parler. Que sais-je tout ce qui peut être +arrivé. Laisse-moi, Charlotte va revenir, elle m'attend là haut à la +maison d'été, moi et surtout son enfant. + +Ottilie parlait avec un désordre et une vivacité extraordinaires; +elle se sentait si heureuse en présence d'Édouard, et cependant elle +comprenait la nécessité de l'éloigner. + +--Je t'en conjure, mon bien-aimé, retourne au hameau, va attendre le +Major. + +--Je t'obéis, répondit Édouard, en arrêtant sur elle un regard +passionné; puis il l'attira dans ses bras: la jeune fille l'enlaça des +siens et le pressa tendrement sur son coeur. + +L'espérance passa sur leurs têtes comme une étoile qui se détache +du ciel pour éclairer la terre de plus près. Se sentant unis ils +échangèrent pour la première fois, et sans contrainte, des baisers +brûlants; puis ils se séparèrent avec violence et douloureusement. + +Le crépuscule du soir et les exhalaisons humides du lac enveloppaient +la contrée. Restée seule, Ottilie tremblante et confuse leva les yeux +vers la maison d'été; il lui semblait, qu'elle voyait flotter sur le +balcon la robe blanche de Charlotte. La route qui conduisait à cette +maison, en faisant le tour du lac, était longue; et elle savait +combien sa tante était sujette à s'inquiéter quand, en rentrant chez +elle, elle ne trouvait pas son enfant. Les platanes de la place de +débarquement de la rive opposée se balançaient à ses regards, l'espace +étroit du lac la séparait seule de cette place et du sentier court et +commode qui, de là , conduisait à la maison d'été. Déjà ses regards +et sa pensée avaient passé l'eau, et la crainte de s'y hasarder avec +l'enfant disparut devant la crainte plus forte encore d'arriver trop +tard. S'avançant rapidement vers la nacelle, elle ne sentit point que +son coeur battait avec violence, que ses jambes tremblaient sous elle, +que ses sens étaient près de l'abandonner. + +D'un bond elle s'élança vers la nacelle et saisit la rame. Pour mettre +à flot la légère embarcation, elle a besoin de toutes ses forces, et +renouvelle le coup de rame. La nacelle se balance et glisse en avant. +Tenant sur son bras et dans sa main gauche l'enfant et le livre, elle +agite la rame de la main droite, chancelle et tombe au fond du bateau. +La rame lui échappe et en cherchant à la retenir, elle laisse glisser +l'enfant et le livre, et tout tombe dans le lac. Par un mouvement +spontané elle saisit la robe de l'enfant, mais la position dans +laquelle elle est tombée l'empêche de se relever; la main droite, qui +seule est restée libre, ne lui suffit pas pour se retourner et se +redresser. Après de longs et cruels efforts, elle y réussit enfin et +retire l'enfant de l'eau; ses yeux sont fermés, il ne respire plus! + +En ce moment terrible, elle retrouva toute sa présence d'esprit, et sa +douleur n'en fut que plus cruelle. La nacelle était arrivée presqu'au +milieu du lac, la rame flottait sur sa surface immobile, pas un +être vivant ne paraissait sur le rivage: au reste, quels secours +aurait-elle pu attendre dans cette nacelle qui la balançait au milieu +d'un élément inaccessible et perfide? + +Ce n'était qu'en elle-même que la malheureuse Ottilie pouvait trouver +des ressources, elle avait souvent entendu parler des moyens par +lesquels on rappelait les noyés à la vie; elle les avait même vu +appliquer à la suite du feu d'artifice par lequel Édouard avait +célébré l'anniversaire de sa naissance. + +Encouragée par ces souvenirs, elle déshabille l'enfant, l'essuie avec +la robe de mousseline dont elle était vêtue, découvre pour la première +fois à la face du ciel son chaste sein, y presse l'infortunée petite +créature dont le froid glacial engourdit son coeur. Les larmes +brûlantes dont elle inonde les membres raides et immobiles de l'enfant +lui rendent quelque apparence de chaleur et de vie. Ivre de joie, elle +l'entoure de son schall, le couvre de baisers, le réchauffe de son +haleine, lui communique son souffle et croit avoir remplacé ainsi les +secours plus efficaces que son isolement ne lui permet pas de lui +prodiguer. + +Vains efforts! l'enfant reste sans vie dans les bras d'Ottilie, et +la nacelle semble enracinée au milieu du lac! Dans cette situation +terrible, elle trouve encore des ressources dans sa belle âme qui +s'adresse au Ciel. Agenouillée au fond de la nacelle, elle élève +l'enfant glacé au-dessus de sa poitrine découverte, blanche et froide +comme celle d'une statue de marbre. Ses yeux humides s'attachent aux +nuages et demandent assistance et protection, là où les nobles coeurs +placent leurs espérances quand tout leur manque sur la terre. + +Ottilie n'avait pas en vain invoqué les étoiles, qui, çà et là , +étincelaient au firmament. Une légère brise s'éleva tout à coup et +poussa doucement la nacelle vers les platanes. + + + + +CHAPITRE XIV. + + +Ottilie se dirigea en hâte vers la maison d'été. Dès qu'elle y fut +arrivée, elle fit appeler le chirurgien et lui remit l'enfant. Cet +homme expérimenté et toujours prêt à remédier à tous les accidents +possibles, prodigua à cette frêle créature des secours proportionnés +à sa constitution. La jeune fille le seconda avec activité; apportant +elle-même les objets qu'il demandait, elle allait, venait et donnait +des ordres avec suite et précision. En la voyant se mouvoir ainsi, +on eût dit qu'elle marchait, agissait et vivait dans un autre monde; +c'est que les grands événements, qu'ils soient heureux ou malheureux, +nous font croire que tout autour de nous a changé de nature. + +L'habile chirurgien continua ses efforts gradués; Ottilie chercha à +lire ses espérances dans ses yeux, car il ne répondait rien à ses +questions réitérées. Bientôt cependant il secoua la tête d'un air de +doute, et lorsqu'elle lui demanda positivement s'il croyait pouvoir +sauver le malheureux enfant, il laissa échapper de ses lèvres un non +à peine articulé. Au même instant Ottilie quitta l'appartement, qui +était la chambre a coucher de sa tante, pour passer dans la pièce +voisine; mais, à quelques pas du canapé, elle tomba sans mouvement sur +le tapis. + +On entendit la voiture de Charlotte entrer dans la cour, et le +chirurgien courut au-devant d'elle pour la préparer au malheur qui +venait d'arriver. Il ne la rencontra pas; car, au lieu de monter +directement à sa chambre à coucher, elle entra au salon où elle vit sa +nièce étendue par terre sans apparence de vie. Une femme de chambre +accourut du côté opposé en poussant des cris lamentables; le +chirurgien arriva presque aussitôt et fut forcé de tout avouer. +Charlotte cependant croyait encore à la possibilité de rappeler son +enfant à la vie; le prudent chirurgien s'en applaudit et se borna à +la prier de ne pas demander à voir son fils en ce moment, puis il +s'éloigna pour l'entretenir dans son erreur, en lui faisant croire que +sa présence était nécessaire auprès de son petit malade. + +Charlotte s'est assise sur le canapé, Ottilie est toujours couchée sur +le tapis. Sa malheureuse tante la soulève par un effort pénible, et +attire sur ses genoux la belle tête de la jeune fille. Le chirurgien +entre et sort à chaque instant; il feint de redoubler d'efforts pour +l'enfant, tandis qu'il ne s'occupe plus que des deux dames. Minuit +vient de sonner, le silence de la mort règne dans la contrée et dans +la maison. Charlotte comprend enfin qu'elle a perdu son enfant, elle +veut du moins avoir près d'elle ses restes inanimés, et l'on dépose +sur le canapé un panier où repose ce petit corps glacé, enveloppé +dans des mouchoirs de laine chauds et blancs; son visage seul est +découvert; il semble dormir. + +Le bruit de cette catastrophe ne tarda pas à mettre tout le village en +émoi. Dès qu'il arriva au Major, il quitta l'auberge et se rendit à +la maison d'été. N'osant y entrer, il interrogea les domestiques qui +couvaient çà et là , et finit par dire à l'un d'eux de faire descendre +le chirurgien. Celui-ci ne se fit pas long-temps attendre; quelle +ne fut pas sa surprise, en reconnaissant son ancien protecteur! Sa +présence dans un pareil moment lui parut de bonne augure; aussi se +chargea-t-il avec plaisir de préparer Charlotte à le recevoir. Voulant +s'acquitter de cette tâche délicate avec toute la prudence nécessaire, +il commença par lui parler de plusieurs personnes absentes qui +ne pouvaient manquer de partager sa juste douleur. Ce genre de +conversation l'amena naturellement à prononcer le nom du Major; et il +l'imposa pour ainsi dire à la pensée de la malheureuse mère, en lui +rappelant le dévouement sans bornes dont cet ami sincère lui avait +déjà donné tant de preuves. Passant du récit à la réalité, il lui +apprit qu'il était là , à sa porte, et n'attendait qu'un mot pour +paraître. + +Au même instant le Major entra, Charlotte l'accueillit avec un sourire +douloureux. Il s'avança doucement et s'arrêta en face d'elle. Elle +releva la couverture de soie verte qui couvrait le cadavre de +l'enfant, et, à la faible lueur d'une seule bougie, le Major reconnut +avec une secrète terreur, dans les traits de cet enfant, sa propre +image immobilisée par la mort. D'un geste, Charlotte lui désigna +un siège près d'elle, et tous deux restèrent ainsi en face l'un de +l'autre pendant toute la nuit, sans prononcer un seul mot. Ottilie +était toujours appuyée sur les genoux de sa tante, dans une attitude +calme et respirant doucement. Elle dormait ou semblait dormir. + +La bougie s'était éteinte, le crépuscule du matin éclairait +l'appartement, et semblait arracher le Major et son amie à un rêve +lugubre. Charlotte le regarda d'un air résigné et lui dit à voix +basse, comme si elle craignait de réveiller Ottilie: + +--Dites-moi, mon ami, quelle combinaison du destin vous a fait arriver +ici, pour être témoin d'une pareille scène de deuil et de douleur? + +--Je crois, répondit-il sur le même ton, que la réserve et les moyens +préparatoires seraient en ce moment inutiles et déplacés. Je vous +trouve dans une situation si terrible, que la mission dont je suis +chargé et que je croyais importante et grave, ne me parait plus qu'un +événement ordinaire. + +Puis il l'instruisit avec calme et simplicité de l'arrivée d'Édouard +et du but dans lequel il l'avait envoyé près d'elle. Il lui parla même +des espérances personnelles qu'Édouard l'avait autorisé à concevoir, +si tous ses projets pouvaient se réaliser. Son langage était franc, +mais aussi délicat que l'exigeaient les circonstances. Charlotte +l'écouta tranquillement, et sans manifester ni surprise ni irritation. + +--Je ne me suis encore jamais trouvée dans un cas semblable, dit-elle +d'une voix si faible, que, pour l'entendre, le Major fut obligé +d'approcher son siège du canapé; mais j'ai toujours eu l'habitude, +quand il s'agissait de prendre une détermination grave, de me +demander: Que ferai-je demain? Je sens que le sort de plusieurs +personnes qui me sont chères est en ce moment entre mes mains; je ne +doute plus de ce que je dois faire, et je vais l'énoncer clairement: +Je consens au divorce. Ce consentement, j'aurais dû le donner plus +tôt; mes hésitations, ma résistance ont tué ce malheureux enfant! +Quand le destin veut une chose qui nous paraît mal, elle se fait en +dépit de tous les obstacles que nous nous croyons obligés d'y opposer +par raison, par vertu, par devoir. Au reste, je ne puis plus me le +dissimuler, le destin n'a réalisé que mes propres intentions, dont +j'ai eu l'imprudence de me laisser détourner. Oui, j'ai cherché à +rapprocher Ottilie d'Édouard, j'ai voulu les marier; et vous, mon ami, +vous avez été le confident, le complice de ce projet. Comment ai-je +pu voir dans l'entêtement d'Édouard un amour invariable? Pourquoi, +surtout, ai-je consenti à devenir sa femme, puisqu'on restant son amie +je faisais son bonheur et celui de la malheureuse enfant qui dort là , +à mes pieds? Je tremble de la voir sortir de ce sommeil léthargique! +Comment pourra-t-elle supporter la vie, si nous ne lui donnons pas +l'espoir de rendre un jour à Édouard plus qu'elle ne lui a fait +perdre, par la catastrophe dont elle a été l'aveugle instrument? +Et elle le lui rendra, j'en ai la certitude, car je connais toute +l'étendue de sa passion pour lui. L'amour qui donne la force de tout +supporter, peut tout remplacer. Quant à ce qui me concerne, il ne doit +pas en être question en ce moment. Eloignez-vous en silence, cher +Major, dites à votre ami que je consens au divorce, que je m'en +remets, pour le réaliser, à lui, à vous, à Mittler. Je signerai tout +ce que l'on voudra; qu'on me dispense seulement d'agir, de donner des +conseils, des avis. + +Le Major se leva et pressa sur ses lèvres la main que Charlotte lui +tendit par-dessus la tête d'Ottilie. + +--Et moi, murmura-t-il d'une voix à peine intelligible, que puis-je +espérer? + +--Dispensez-moi de vous répondre, mon ami; nous n'avons pas mérité +d'être toujours malheureux, mais sommes-nous dignes de trouver le +bonheur ensemble? + +Le Major s'éloigna, vivement pénétré de la douleur de Charlotte; mais +il lui fut impossible de s'affliger, comme elle, de la mort de son +fils, qui n'était, à ses yeux, qu'un sacrifice, indispensable pour +assurer le bonheur de tous. Déjà il voyait de la pensée, d'un côté, la +jeune Ottilie tenant dans ses bras un bel enfant plus cher au Baron +que celui dont elle avait innocemment causé la mort; et de l'autre, +Charlotte berçant sur ses genoux un fils dont les traits animés lui +offriraient, à plus juste titre, la ressemblance qu'il avait reconnue +avec effroi sur le visage glacé de la jeune victime du sort. + +Préoccupé de ces riants tableaux qui passaient devant son âme, il +descendit vers le hameau où il espérait trouver Édouard. Il le +rencontra avant d'y arriver. Lui aussi avait passé la nuit dans une +cruelle agitation. Espérant toujours entendre ou voir le signal +qui devait lui annoncer l'accomplissement de ses voeux, il s'était +constamment promené dans les environs de la maison d'été; aussi +n'avait-il pas tardé à apprendre la mort de l'enfant. Cette +catastrophe le touchait de plus près que le Major, et cependant il ne +pouvait s'empêcher de l'envisager sous le môme point de vue. Le compte +fidèle que son ami lui rendit de son entrevue avec Charlotte, acheva +de le convaincre que rien ne s'opposait plus à ses désirs, et il +se décida sans peine à retourner avec lui au hameau. De là ils se +rendirent à la petite ville, lieu de leur premier rendez-vous, où ils +se proposaient de combiner ensemble les moyens les plus convenables +pour réaliser enfin ce divorce depuis si longtemps demandé et refusé. + +Après le départ du Major, Charlotte resta plongée dans ses réflexions, +mais elle en fut bientôt arrachée par le réveil d'Ottilie. La jeune +fille leva la tête et regarda sa tante avec de grands yeux étonnés. +Puis elle s'appuya sur ses genoux, se redressa et se tint debout +devant elle. + +--C'est pour la seconde fois de ma vie, dit la noble enfant avec une +imposante et douce gravité, que je me trouve dans l'état auquel je +viens de m'arracher. Tu m'as dit souvent que les mêmes choses nous +arrivent parfois de la même manière et toujours dans des moments +solennels. L'expérience vient de me convaincre que tu disais vrai; +pour te le prouver, il faut que je te fasse un aveu. + +Peu de jours après la mort de ma mère, j'étais bien jeune alors, et +pourtant je m'en souviendrai toujours, j'avais approché mon tabouret +du sopha où tu étais assise avec une de tes amies; la tête appuyée sur +tes genoux, je n'étais ni éveillée ni endormie, j'entendais tout, mais +il m'était impossible de faire un mouvement, d'articuler un son. Tu +parlais de moi avec ton amie, et vous déploriez le sort de la pauvre +petite orpheline, restée seule dans le monde, où elle ne pourrait +trouver que déception et malheur, si le Ciel, par une grâce spéciale, +ne lui donnait pas un caractère et des goûts en harmonie avec sa +position. Je compris parfaitement le sens de vos paroles, et je me +posai à moi-même des lois, trop sévères peut-être, mais que je croyais +conformes à tes voeux pour moi. Je les ai religieusement observées +pendant tout le temps que ton amour maternel a veillé sur moi, et je +leur suis restée fidèle, même quand tu m'as fait venir dans ta maison, +pendant les premiers mois, du moins. + +J'ai fini par sortir de la route que je devais suivre, j'ai violé les +lois que je m'étais imposée, j'ai été jusqu'à oublier qu'elles étaient +pour moi un devoir sacré, et maintenant qu'une catastrophe terrible +m'en a punie, c'est encore toi qui viens de m'éclairer sur ma +position, cent fois plus déplorable que celle de la pauvre orpheline +qui retrouvait une mère en toi. Couchée comme je l'étais alors sur tes +genoux, et plongée dans la même inexplicable léthargie, j'ai entendu +ta voix, comme si elle sortait d'un autre monde, parler de moi et me +révéler ainsi ce que je suis devenue. J'ai eu horreur de moi-même; +mais aujourd'hui, comme autrefois, je me suis, pendant mon sommeil de +mort, tracé la route sur laquelle je dois marcher. + +Oui, ma résolution est irrévocablement prise, et tu vas la connaître +à l'instant: Je ne serai jamais la femme d'Édouard! Dieu vient de +m'ouvrir les yeux d'une manière terrible sur les crimes que j'ai +commis; je veux les expier! Ne cherche pas à me faire revenir de cette +résolution, prends tes mesures en conséquence, rappelle le Major ou +écris-lui à l'instant que le divorce est impossible! Combien n'ai-je +pas souffert pendant mon immobilité! car à chaque mot que tu lui +disais, je voulais me relever et m'écrier: Ne lui donne pas d'aussi +sacrilèges espérances! + +Charlotte comprit l'état d'Ottilie, tout en croyant toutefois qu'il +serait facile de la faire changer de résolution, quand le sentiment +qui la lui avait fait prendre se serait émoussé; mais à peine eut-elle +prononcé quelques phrases dont le but était de faire entrevoir les +consolations et les espérances que le temps apporte naturellement aux +plus grandes infortunes, que la jeune fille s'écria avec une élévation +d'âme qui tenait de l'exaltation: + +--Ne cherchez jamais à m'émouvoir, à me tromper! au moment où +j'apprendrai que tu as consenti au divorce, je me punirai de mes +fautes, de mes crimes, en me précipitant dans ce même lac où s'est +éteinte la vie de ton enfant! + + + + +CHAPITRE XV. + + +Dans le cours ordinaire et paisible de la vie domestique, les parents, +les amis aiment à parler entre eux, même au risque de s'ennuyer +mutuellement, de leurs travaux, de leurs entreprises, de leurs +projets; d'où il résulte que tout se fait d'un commun accord, sans que +l'on ait songé à se demander des conseils ou des avis. Mais dans les +moments graves, importants, où l'homme a plus que jamais besoin de +l'approbation d'un autre homme digne de sa confiance, chacun se +refoule sur lui-même et agit suivant ses propres inspirations; tous +se cachent les moyens qu'ils emploient, et ce n'est que par les +résultats, par les faits accomplis dont chacun est forcé d'accepter sa +part, que la communauté de pensée et d'action se rétablit. + +C'est ainsi qu'après une foule d'événements aussi singuliers que +malheureux, chacune des deux dames s'était renfermée dans une gravité +imposante, qui ne les empêcha cependant pas d'avoir l'une pour l'autre +les procédés les plus délicats. Charlotte avait fait déposer en +silence et presque avec mystère son malheureux enfant dans la +chapelle, où il dormait comme une première victime d'un avenir encore +gros de catastrophes funestes. + +Mille autres soins, plus ou moins importants et dont elle s'acquittait +avec une exactitude scrupuleuse, prouvaient que le sentiment du devoir +avait donné à Charlotte la force d'agir de nouveau dans la vie active. +Là , elle trouva d'abord Ottilie qui, plus que tout autre, avait besoin +de sa sollicitude, et elle ne s'occupa plus que d'elle, mais avec tant +de délicatesse, que la noble enfant ne put pas même s'apercevoir +de cette préférence. Elle savait enfin combien cette enfant aimait +Édouard, et par les aveux qui lui échappaient malgré elle, et par les +lettres que le Major lui écrivait chaque jour. + +De son côté, Ottilie faisait tout ce qui était en son pouvoir pour +rendre plus douce la position actuelle de sa tante. Elle était +franche, communicative même; mais jamais elle ne parlait du présent +ou d'un passé trop rapproché. Elle avait toujours beaucoup écouté, +beaucoup observé, et elle recueillit enfin les fruits de cette louable +habitude; car elle lui fournit le moyen d'amuser, de distraire +Charlotte qui, au fond de son coeur, nourrissait l'espoir de voir uni, +tôt ou tard, le couple qui lui était devenu si cher. + +L'âme d'Ottilie était dans une situation bien différente. Elle avait +révélé le secret de sa vie à sa tante, qui était devenue enfin son +amie; et elle se sentait affranchie de la servitude dans laquelle elle +avait vécu jusque là ; le repentir et la résolution qu'elle avait prise +la débarrassaient du fardeau de ses fautes et du crime dont le destin +l'avait rendue coupable. Elle n'avait plus besoin de se dominer +elle-même, elle s'était pardonnée au fond de son coeur, à la +condition de renoncer à tout bonheur personnel: aussi cette condition +devait-elle nécessairement être irrévocable. + +Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, et Charlotte finit par sentir +que cette délicieuse maison d'été, son lac, ses rochers et ses +promenades pittoresques n'avaient plus que des souvenirs pénibles pour +elle et pour sa jeune amie; qu'enfin il fallait changer de demeure: +mais il était plus facile d'éprouver ce besoin que de le satisfaire. + +Les deux dames devaient-elles rester inséparables? La première +déclaration d'Édouard leur en avait fait un devoir, et les menaces +qui avaient suivi cette déclaration en rendaient nécessaire l'exact +accomplissement. Cependant il était facile de voir que, malgré leur +bonne volonté, leur raison et leur complète abnégation, elles ne +pouvaient plus, en face l'une de l'autre, éprouver que des sensations +pénibles. Les entretiens les plus étrangers à leur position, amenaient +parfois des allusions que la réflexion repoussait en vain, car le +coeur les avait senties. Enfin, plus elles craignaient de s'affliger +et de se blesser, plus elles devenaient faciles à s'affliger, à se +blesser mutuellement. + +Mais dès que Charlotte songeait à changer de demeure et à se séparer +momentanément d'Ottilie, les anciennes difficultés renaissaient, et +elle était forcée de se demander en quel lieu elle placerait cette +jeune personne. Le poste honorable de compagne d'étude, de soeur +adoptive d'une jeune et riche héritière était encore vacant, la +Baronne ne cessait d'en parler à Charlotte dans ses lettres, et elle +crut devoir enfin s'en expliquer franchement avec sa nièce. La pauvre +enfant refusa avec beaucoup de fermeté, non-seulement cette offre, +mais encore toutes celles qui la réduiraient à vivre dans ce qu'on est +convenu d'appeler le grand monde. + +--N'allez cependant pas, continua-t-elle, m'accuser d'aveuglement, +d'obstination, et permettez-moi de vous donner des explications que, +dans toute autre circonstance, il serait de mon devoir de passer +sous silence. Un être coupable, lors même qu'il ne l'est pas devenu +volontairement, est marqué du sceau de la réprobation; sa présence +inspire une terreur mêlée d'une curiosité désespérante, car chacun +désire et croit découvrir dans ses traits, dans ses gestes, dans ses +paroles les plus insignifiantes, les indices du monstre qu'il porte +dans son sein et qui l'a poussé au crime. C'est ainsi qu'une maison, +une ville où a été commise une action monstrueuse, reste un objet de +terreur pour quiconque en franchit le seuil. On s'imagine que là , +le jour est plus sombre et que les étoiles ont perdu leur éclat. +L'importunité par laquelle certains amis aussi maladroits que +bienveillants cherchent à rendre au monde ces infortunés qu'il +repousse, est presque un crime, quoiqu'il soit excusable. + +Pardonnez-moi, chère tante; mais je ne puis m'empêcher de vous dire +ce qui s'est passé en moi, lorsque Luciane jeta brusquement au milieu +d'une fête joyeuse la pauvre jeune fille condamnée à l'isolement et au +repentir, parce qu'elle avait involontairement causé la mort de son +jeune frère. Effrayée par l'éclat des lumières et des parures, et +surtout par l'aspect des danses et des jeux auxquels on voulait +lui faire prendre part, elle resta d'abord interdite; puis sa tête +s'égara, elle s'enfuit éperdue et tomba sans connaissance dans mes +bras. Eh bien, le croiriez-vous! cette catastrophe augmenta la +curiosité de la société, chacun voulait voir de plus près la pauvre +criminelle! je ne croyais pas alors qu'un sort semblable m'était +réservé; mais ma compassion était si vive que je souffrais plus +qu'elle peut-être, et je me hâtai de la ramener dans sa chambre. Qu'il +me soit permis aujourd'hui d'avoir pitié de moi, et d'éviter toute +position où je pourrais devenir l'héroïne d'une scène semblable. + +--Songe, du moins, chère enfant, répondit Charlotte, qu'il n'en est +point qui puisse entièrement te cacher au monde. Les couvents qui, +dans de semblables extrémités, offrent aux catholiques un refuge +paisible, n'existent pas pour nous autres protestants. + +--La solitude et l'isolement, chère tante, ne font pas le seul mérite +d'un refuge; à mes yeux, il n'en est de véritablement estimable que +celui qui nous offre la possibilité de nous occuper utilement. Les +pénitences et les macérations ne sauraient nous soustraire aux arrêts +de la Providence, quand elle les a prononcés sur nous. L'attention +du monde ne serait mortelle pour moi que s'il fallait lui servir +de spectacle, plongée dans une coupable oisiveté. Si son regard +malveillant me trouve infatigable au travail et remplissant un devoir +utile, je le soutiendrai sans rougir, car alors je ne serai plus +réduite à trembler devant le regard de Dieu! + +--Ou je me trompe fort, dit Charlotte, ou tes voeux te rappellent au +pensionnat. + +--J'en conviens. Il me paraît beau de guider les autres sur les routes +ordinaires de la vie, quand on s'est formée soi-même à l'école de +l'adversité et de l'erreur. L'histoire nous apprend que les hommes +poussés dans les déserts par le remords ou la persécution, n'y sont +pas restés oisifs et ignorés. On les a rappelés dans le monde pour y +soutenir les faibles, ramener les égarés, consoler les malheureux! +Et cette tâche, le Ciel lui-même la leur imposait; car ils pouvaient +seuls l'accomplir dignement, ces nobles initiés aux fautes, aux +faiblesses dont ils avaient su se relever, ces martyrs de la vie, +malheureux au point qu'aucun malheur terrestre ne pouvait plus les +frapper. + +--La carrière que tu choisis est pénible! n'importe; je ne m'opposerai +point à ton désir, me flattant toutefois que tu ne tarderas pas à y +renoncer pour revenir près de moi. + +--Je vous remercie d'un consentement qui me permet d'essayer mes +forces; j'en espère trop peut-être, car il me semble que je réussirai. +Qu'est-ce que les épreuves du pensionnat que naguère je trouvais si +cruelles, auprès de celles que j'ai subies depuis? Quel ne sera pas +mon bonheur, lorsque je pourrai diriger de jeunes élèves à travers +cette foule d'embarras qui causent leurs premières douleurs et dont +j'ai déjà acquis le droit de sourire? Les heureux ne savent pas +conseiller et guider les heureux, car il est dans notre nature +d'augmenter nos exigences pour nous et pour les autres, en proportion +des faveurs que le Ciel nous accorde. Celui qui a souffert et qui a su +se relever, sait seul développer dans de jeunes coeurs le sentiment +qui empêche le sien de se briser, en lui faisant accepter le plus +petit bienfait comme un grand bonheur. + +--Je te le répète, chère enfant, je ne m'oppose point à ton projet; +mais je dois te faire une observation dont tu comprendras toi-même +l'importance, car elle ne porte pas sur toi, mais sur cet excellent +et sage Professeur qui ne m'a pas laissé ignorer ses sentiments à ton +égard. En te destinant à la carrière où il voulait te voir marcher à +ses côtés, tu lui deviendras chaque jour plus chère, et lorsqu'il +se sera accoutumé à ta coopération et à ta présence, tu le rendras +malheureux et incapable en l'abandonnant. + +--Le sort a été si sévère envers moi, dit Ottilie, que tous ceux qui +osent m'aimer, sont peut-être condamnés d'avance à de rudes épreuves. +Au reste, l'ami dont vous venez de me parler est si noble et si +généreux, que j'ose espérer qu'il finira par ne plus ressentir pour +moi que le saint respect qu'on doit à une personne vouée à une pieuse +expiation. Oui, il comprendra que je suis un être consacré, qui ne +peut conjurer le mal immense qui plane sans cesse sur elle et sur les +autres, qu'en ne respirant plus que pour les puissances supérieures +qui nous entourent d'une manière invisible, et peuvent seules nous +protéger contre les puissances malfaisantes dont nous sommes sans +cesse assiégés. + +Chaque entretien dans lequel l'aimable enfant dévoilait ainsi ses +pensées, devint pour Charlotte un sujet de graves réflexions. +Plusieurs fois déjà elle avait cherché à la rapprocher d'Édouard; +mais le plus léger espoir, la plus faible allusion à ce rapprochement +n'avaient servi qu'à blesser la jeune fille au point qu'un jour elle +se crut forcée de renouveler l'assurance positive qu'elle avait pour +toujours renoncé à lui. + +--Si ta résolution est en effet irrévocable, répondit Charlotte, tu +dois avant tout éviter de revoir Édouard. Tant que l'objet de nos +affections est loin de nous, il nous semble facile de dominer la +passion qu'il nous inspire, car plus elle a de force, plus elle nous +refoule alors sur nous-mêmes, et augmente les facultés énergiques qui +nous rendent maîtres de nos actions; mais dès que cet objet dont nous +croyons pouvoir nous séparer reparaît devant nous, nous sentons de +nouveau, et plus fortement que jamais, qu'il nous est indispensable. +Fais en ce moment ce que tu crois convenable à ta situation, interroge +ton coeur, reviens sur ta résolution s'il le faut, mais que ce soit de +ta propre volonté et non dans l'entraînement d'une passion aveugle. Si +tu renouais tes relations passées par surprise, C'est alors que tu +ne pourrais plus te retrouver d'accord avec toi-même, et que ta vie +s'écoulerait dans des contradictions perpétuelles, qui seules la +rendent réellement insupportable. En un mot, avant de te séparer de +moi pour entrer dans une carrière qui te conduira peut-être plus +loin que tu ne penses et sur des routes que nous ne prévoyons pas, +demande-toi une dernière fois si tu peux renoncer pour toujours à +Édouard. Si tu te reconnais cette force, formons ensemble une alliance +indissoluble dont la principale condition est que tu ne lui répondras +pas un seul mot, si, à force de témérité, il trouvait le moyen de +pénétrer jusqu'à toi et de te parler. + +Ottilie n'hésita pas un instant, et fit à sa tante la promesse qu'elle +s'était déjà faite à elle-même. + +Charlotte, cependant, se souvenait toujours avec une secrète +inquiétude des menaces par lesquelles son mari l'avait mise naguère +dans l'impossibilité de se séparer d'Ottilie. Les graves événements +qui s'étaient passés depuis pouvaient lui faire présumer qu'il +souffrirait aujourd'hui l'éloignement de cette jeune personne, sans +se croire pour cela autorisé à s'emparer d'elle par tous les moyens +possibles. La crainte de l'offenser l'emporta néanmoins sur toute +autre considération, et elle prit le parti de le faire sonder par +Mittler, sur l'effet que pourrait produire sur lui le retour d'Ottilie +à la pension. + +Mittler avait toujours continué à venir la voir souvent, mais pour +quelques instants seulement, surtout depuis la mort de l'enfant. Ce +malheur l'avait d'autant plus vivement affecté, qu'il rendait la +réunion des époux moins certaine. La résolution d'Ottilie ranima +bientôt toutes ses espérances, et persuadé que le pouvoir bienfaisant +du temps ferait le reste, il se représenta de nouveau Édouard heureux +et content auprès de Charlotte. Les passions qui les avaient jetés un +instant hors de la route du devoir, n'étaient plus à ses yeux, que +des épreuves dont la fidélité conjugale ne pouvait manquer de sortir +triomphante et plus forte que jamais. + +Charlotte s'était empressée d'écrire au Major pour lui faire connaître +les intentions qu'Ottilie avait manifestées en revenant à la vie, +et pour le prier d'engager Édouard à s'abstenir de toute démarche +relative au divorce, du moins jusqu'à ce que la pauvre enfant eût +retrouvé plus de calme et de tranquillité d'esprit. Elle avait +également eu soin de l'instruire de tout ce qui se passait chaque +jour, et cependant ce fut à Mittler, qu'elle crut devoir confier la +tâche difficile de préparer son mari au changement total de leur +position respective. + +L'expérience avait plus d'une fois prouvé à ce médiateur passionné, +qu'il est plus facile de nous faire accepter un malheur devenu un fait +accompli, que d'obtenir notre consentement à une démarche qui nous +contrarie; il persuada donc à Charlotte que le parti le plus sage +était d'envoyer Ottilie à la pension. + +A peine avait-il quitté la maison, qu'on disposa tout pour ce départ +précipité. Ottilie aida elle-même à faire les paquets; mais il était +facile de voir qu'elle ne voulait emporter ni le beau coffre qu'elle +avait reçu d'Édouard ni aucun des objets qu'il contenait. Charlotte +laissa agir la silencieuse enfant au gré de ses désirs. Le voyage +devait se faire dans sa voiture, et l'on était convenu qu'elle +passerait la première nuit à moitié chemin, dans une auberge où +Charlotte et les siens avaient l'habitude de descendre; la seconde +nuit elle ne pouvait manquer d'arriver à la pension; Nanny devait +l'accompagner et rester près d'elle en qualité de domestique. + +Immédiatement après la mort de l'enfant, cette impressionnable jeune +fille était revenue près d'Ottilie, qu'elle paraissait aimer plus +passionnément que jamais. Cherchant à la distraire par son babil et +l'entourant des soins les plus tendres, elle ne respirait plus que +pour sa chère maîtresse. En apprenant qu'on lui permettait de la +suivre et de rester près d'elle, et qu'elle verrait des contrées +inconnues, car elle n'était jamais sortie de son village, elle ne +se connaissait plus de joie, et courait à chaque instant chez ses +parents, chez ses amis et ses connaissances pour prendre congé d'eux +et leur faire part de son bonheur. Malheureusement elle entra dans +une chambre où il y avait des enfants malades de la rougeole, et elle +ressentit aussitôt l'effet de la contagion. + +Charlotte ne voulait pas retarder le départ de sa nièce qui, +elle-même, ne le désirait point. Au reste, elle connaissait la route +et les maîtres de l'auberge où elle devait passer la première nuit. +Le cocher du château à qui l'on avait confié la tâche de la conduire +était un homme sûr, il n'y avait donc rien à craindre. + +Depuis longtemps Charlotte désirait quitter la maison d'été et +s'arracher ainsi aux images qu'elle lui retraçait; mais, avant de +retourner au château, elle voulait faire remettre les appartements +qu'Ottilie y avait habitée, dans l'état où ils étaient lorsqu'Édouard +les occupait avant l'arrivée du Major. + +L'espoir de ressaisir un bonheur perdu vient souvent nous surprendre +malgré nous, et Charlotte pouvait se croire de nouveau autorisée à +nourrir cet espoir. + + + + +CHAPITRE XVI. + + +Lorsque Mittler arriva près du Baron pour lui faire part du départ +d'Ottilie, il le trouva seul, et la tête appuyée dans sa main droite. +Il paraissait souffrir. + +--Est-ce que votre mal de tête vous tourmente encore? lui dit-il. + +--Oui, et j'aime cette souffrance, car elle me rappelle Ottilie. +Peut-être est-elle en ce moment appuyée sur sa main gauche; car, vous +le savez, pour elle, le mal est au côté gauche de la tête. Il est sans +doute plus fort que le mien, pourquoi ne le supporterais-je pas avec +autant de patience qu'elle? Au reste, cette souffrance a pour moi +quelque chose d'utile, de salutaire; elle me rappelle puissamment la +patience angélique qui complète toutes les perfections dont elle est +douée. Ce n'est que lorsque nous souffrons que nous comprenons combien +il faut de grandes et hautes qualités pour supporter la douleur. + +Enhardi par l'air de résignation de son jeune ami, Mittler s'acquitta +de sa commission par degrés, et en racontant comment le retour +d'Ottilie à la pension n'avait d'abord été chez les deux dames +qu'une pensée, un vague désir, puis un projet, et bientôt après une +résolution définitivement arrêtée. + +Édouard ne répondit que par des monosyllabes qui semblaient prouver +qu'il laissait Charlotte et sa nièce maîtresses de faire ce qu'elles +Voulaient, et que pour l'instant son mal de tête l'absorbait au point +de le rendre indifférent à tout. + +Mais à peine Mittler l'eut-il quitté qu'il se leva et se promena à +grands pas dans sa chambre. Jeté violemment en dehors de lui-même, +il ne sentait plus son mal de tête, son imagination d'amant était +surexcitée; il voyait Ottilie seule, sur une route qu'il connaissait +parfaitement et dans une auberge dont il avait successivement habité +toutes les chambres. Il pensait, il réfléchissait, ou plutôt il ne +pensait, il ne réfléchissait point; il désirait, il voulait, quoi? la +voir, lui parler? mais pourquoi, dans quel but? comment aurait-il +pu se le demander? Il ne chercha pas même à lutter; une puissance +irrésistible l'entraîna machinalement. + +Son premier soin fut de se confier à son valet de chambre, qui se +procura en peu d'heures tous les renseignements nécessaires. + +Dès le lendemain matin, Édouard se rendit seul et à cheval à l'auberge +ou Ottilie devait passer la nuit. Il y arriva beaucoup trop tôt. +L'hôtesse l'accueillit avec des transports de joie; elle lui devait un +grand bonheur de famille, son fils avait servi sous ses ordres et +fait une action d'éclat dont lui seul avait été témoin. Guidé par la +justice, le Baron avait fait valoir cette action auprès du général en +chef, et obtenu pour le jeune soldat une décoration méritée, et que +l'envie et la jalousie avaient cherché à lui disputer. L'heureuse +mère ne négligea rien pour lui prouver sa reconnaissance, et pour +le recevoir dignement; elle fit nettoyer en hâte son salon qui, +malheureusement, lui servait en même temps de garde-meuble et +d'office. Il refusa d'en prendre possession, lui dit de le réserver +pour une jeune dame qu'il attendait; et se fit arranger pour lui un +petit cabinet qui donnait sur le corridor. + +L'hôtesse présuma que ces mesures cachaient quelque mystère, et elle +s'estima heureuse de trouver sitôt l'occasion de faire quelque chose +qui pût être agréable au protecteur de son fils. + +Pendant le reste de la journée Édouard fut en proie aux sensations les +plus contradictoires; tantôt il visitait la chambre qui devait servir +de demeure à Ottilie, et qui, malgré son singulier mélange d'élégance +et de rusticité, lui paraissait un séjour céleste, et tantôt il +formait des projets sur la manière de se présenter à elle, et il se +demandait s'il devait la surprendre ou la préparer à sa présence. +Cette dernière opinion lui parut la plus sage, et il se mit à lui +écrire le billet suivant. + + +ÉDOUARD A OTTILIE. + +«Pendant que tu liras ce billet, ma bien-aimée, je serai là , tout près +de toi. Ne t'en effraie point; que pourrais-tu craindre de ton ami? Je +ne te contraindrai pas à me recevoir, non; je ne me présenterai devant +toi que lorsque tu me l'auras permis. + +«Avant de m'accorder ou de me refuser cette grâce, songe à ta +position, à la mienne. Je te remercie de t'être abstenue jusqu'ici de +toute démarche irrévocable; celle que tu es sur le point de faire, +cependant, est grave, significative. Je t'en conjure, reviens sur tes +pas, car tu marches vers un point où nous serons forcés de dire: Là +notre route nous sépare! Demande-toi de nouveau si tu peux, si tu +veux être à moi. Si tu le peux, tu nous accorderas à tous un grand +bienfait, pour moi surtout, il sera incommensurable. + +«Souffre que je te revoie, de ton consentement et avec joie. Que ma +bouche puisse t'adresser cette douce question: Veux-tu m'appartenir? +et que ta belle âme y réponde. Ma poitrine, Ottilie, cette poitrine +sur laquelle tu t'es appuyée quelquefois, c'est là ta place pour +toujours!...» + + +Tout en traçant ces mots, l'idée que l'objet de ses plus chères +affections ne tarderait pas à arriver le saisit avec tant de force, +qu'il la croyait déjà à ses côtés. + +--C'est par cette porte qu'elle entrera, se dit-il; elle lira ce +billet, je la verrai en réalité, ce ne sera plus une douce vision +comme il m'en est apparu tant de fois; mais sera-t-elle toujours la +même? Son extérieur, ses sentiments seraient-ils changés? + +Tenant toujours la plume à la main, il allait jeter sur le papier les +pensées qui se présentaient à son imagination. Au même instant une +voiture entra dans la cour et il ajouta en hâte les mots suivants: + +«C'est toi, je t'entends arriver, adieu, pour un instant seulement, +adieu!» + +Puis il plia le billet et écrivit l'adresse; mais il était trop tard +pour le cacheter, et il se sauva dans un cabinet qui donnait sur le +corridor, Se souvenant tout à coup qu'il avait laissé sur la table +sa montre et le cachet qui y était attaché, il sentit qu'Ottilie ne +devait pas voir ces objets avant d'avoir lu sa lettre, et il retourna +sur ses pas pour les enlever. Déjà il les tenait dans sa main, quand +il entendit la voix de l'hôtesse qui désignait à la jeune voyageuse +la chambre où elle allait l'introduire. Craignant d'être surpris, il +s'élança vers le cabinet; mais avant de l'atteindre, un courant d'air +en ferma violemment la porte, et la clef qui était restée en dedans, +tomba sur le plancher du cabinet. Hors de lui il secoua la porte avec +violence, mais elle ne céda point. Combien n'envia-t-il pas alors le +sort des fantômes qui se glissent à travers les serrures! Ne sachant +plus ce qu'il voulait où ce qu'il devait faire, il se cacha le visage +contre le chambranle de la porte. Ottilie entra du côté opposé, et +l'hôtesse qui la suivait se retira presque aussitôt, car la présence +inattendue et l'attitude singulière d'Édouard l'avait surprise et même +effrayée. + +La jeune fille aussi venait de le reconnaître, et il se tourna vers +elle, car il avait conservé assez de présence d'esprit pour sentir +qu'elle devait l'avoir vu. Ce fut ainsi que les deux amants se +trouvèrent de nouveau en face l'un de l'autre. + +Muette et immobile, Ottilie le regarda d'un air sérieux et calme; mais +au premier mouvement qu'il fit pour s'approcher d'elle, elle recula +jusqu'à la table. + +--Ottilie! s'écria-t-il, pourquoi ce terrible silence? Ne sommes-nous +déjà plus que des ombres qui se dressent en face l'une de l'autre? +Écoute-moi, c'est par un hasard funeste que tu me trouves ici. +Regarde, là , sur cette table, je t'ai écrit, j'y ai déposé le billet +qui devait te préparer à ma présence. Je t'en conjure, lis-le, et puis +décide, prononce notre arrêt. + +Elle baissa les yeux vers le billet, le prit après une courte +hésitation, le déploya, le lut sans aucune émotion apparente, le +replia et le replaça en silence sur la table. Puis elle éleva ses +mains jointes vers le ciel, les rapprocha de sa poitrine, s'inclina +en avant comme si elle voulait se prosterner devant Édouard, et le +regarda avec une expression si déchirante, qu'il s'enfuit désespéré, +et chargea l'hôtesse, qui était restée dans la salle d'entrée, d'aller +veiller sur la malheureuse jeune fille. + +Ne sachant plus que faire, que devenir, il se promena à grands pas +dans cette salle. La nuit était venue et le plus morne silence régnait +chez Ottilie. L'hôtesse sortit enfin et ferma la porte à clef. La +pauvre femme était émue, embarrassée. Après un instant d'hésitation, +elle offrit au Baron la clef de la chambre d'Ottilie; il la refusa +d'un geste désespéré. L'hôtesse posa la chandelle sur une table et se +retira. + +Édouard se jeta sur le seuil de la porte d'Ottilie et l'arrosa de ses +larmes. Jamais encore deux amants n'ont passé si près l'un de l'autre +une nuit aussi cruelle. + +Le jour parut enfin, le cocher était pressé de partir; l'hôtesse vint +ouvrir la chambre d'Ottilie et y entra. En voyant la jeune fille qui +s'était jetée tout habillée sur son lit, où elle paraissait dormir +paisiblement, elle revint sur ses pas et invita Édouard par un sourire +compatissant à s'approcher. Il se tint un instant debout devant son +lit, mais il lui fut impossible de soutenir la vue de la malheureuse +enfant qui l'avait banni de sa présence. L'hôtesse n'eut pas le +courage de la réveiller; elle prit une chaise et s'assit en face +d'elle. Bientôt Ottilie ouvrit ses beaux yeux et se leva. L'hôtesse +lui offrit à déjeuner, elle refusa d'un geste. Édouard renvoya +l'hôtesse qui venait de rassembler toutes ses forces, et se présenta +devant la jeune fille. + +--Je t'en supplie, lui dit-il, adresse-moi un mot, un seul mot. +Fais-moi du moins connaître ta volonté? donne-moi tes ordres, je +t'obéirai. + +Elle garda le silence. Il lui demanda de nouveau avec amour, avec +délire, si elle voulait lui appartenir. Elle baissa les yeux et sa +belle tête s'agita avec une grâce ineffable, mais ce mouvement était +un signe négatif. + +--Veux-tu te rendre à la pension? lui demanda Édouard avec égarement. + +Elle secoua la tête d'un air indifférent; mais lorsqu'il lui demanda +si elle voulait lui permettre de la ramener près de Charlotte, elle y +consentit par un geste plein de confiance. Il ouvrit la fenêtre pour +donner des ordres au cocher, Ottilie profita de ce moment pour glisser +rapidement derrière lui. Sortant de la chambre avec la rapidité de +l'éclair, elle descendit l'escalier et s'élança dans la voiture. Le +cocher prit le chemin du château; Édouard suivit la voiture à cheval, +mais à une certaine distance. + + + + +CHAPITRE XVII. + + +Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'elle vit entrer en +même temps dans la cour du château la voiture qui ramenait Ottilie, +et son mari qui la suivait à cheval. Sans se rendre compte de ce +singulier événement, elle courut recevoir ces hôtes inattendus. La +jeune fille s'avança vers elle avec Édouard, saisit les mains des +époux, les unit avec un geste passionné, et s'enfuit dans sa chambre. + +Le malheureux Édouard se jette au cou de sa femme, éclate en sanglots, +la supplie d'avoir pitié de lui, et de secourir Ottilie. Charlotte +s'empresse d'aller la rejoindre dans sa chambre; mais en y entrant +elle frémit malgré elle. On en avait déjà emporté tous les meubles, à +l'exception du magnifique coffre dont on ne savait que faire et qu'on +avait laissé au milieu de l'appartement. Ottilie s'était jetée par +terre à côté de ce fatal objet; elle y appuyait sa tête et l'entourait +de ses bras. Charlotte la relève et l'interroge, mais en vain; la +Jeune fille ne répond pas. Une femme de chambre vient apporter des +sels et des fortifiants propres à la tirer de son état de stupeur, +et Charlotte court près d'Édouard qu'elle trouve au salon, mais hors +d'état de l'instruire de ce qui vient de se passer. Il se prosterne +devant elle, baigne ses mains de larmes et finit par s'enfuir dans son +appartement. En voulant le suivre, elle rencontre son valet de chambre +qui lui en apprend enfin assez pour lui faire deviner le reste. +Toujours maîtresse d'elle-même, elle s'occupe avant tout des exigences +du moment, et fait rapporter les meubles dans les appartements +d'Ottilie. Quant à Édouard, il a retrouvé les siens dans l'état où il +les avait quittés; pas un meuble, pas un papier n'avait été dérangé. + +Tous trois semblaient s'entendre et ne vivre que les uns pour les +autres. Ottilie cependant persista à se renfermer dans un silence +désespérant. Édouard continua à exhorter sa femme à la patience, car +la sienne l'abandonnait à chaque instant. Charlotte envoya un messager +à Mittler et l'autre au Major pour les appeler près d'elle; il fut +impossible de trouver Mittler, mais le Major accourut en hâte. Édouard +ouvrit son coeur à cet ami fidèle et lui raconta jusque dans les plus +petits détails tout ce qui venait de se passer. Ce fut par lui que +Charlotte apprit enfin à connaître les causes secrètes qui avaient de +nouveau troublé leurs esprits et changé leur position. Entourant son +mari des soins les plus tendres et les plus délicats, elle ne cessa +de le supplier de ne pas importuner la malheureuse enfant en lui +demandant une résolution qu'elle n'était pas en état de prendre. + +Édouard apprécia plus que jamais la haute raison de sa femme, mais +sa passion pour Ottilie le dominait toujours exclusivement. En +vain Charlotte chercha-t-elle à entretenir ses espérances, en lui +promettant de consentir au divorce, il soupçonna sa sincérité et +s'abandonna aux conjectures les plus bizarres. Poussé par le doute +et la défiance, il exigea qu'elle prît formellement l'engagement +d'épouser le Major. Elle consentit à tout pour le conserver et le +tranquilliser, car le désordre de son esprit tenait de la démence. +Cependant elle mit, au consentement de son mariage avec le Major, la +condition expresse qu'Ottilie deviendrait la femme d'Édouard, et que, +pour l'instant, les deux amis feraient ensemble un voyage de quelques +mois. + +Cette derrière condition était facile à remplir, car le Major venait +d'être chargé d'une mission secrète pour une cour étrangère, et le +Baron promit de l'accompagner. On fit aussitôt les apprêts du voyage, +ce qui leur procura à tous une distraction salutaire. + +Malgré cette activité inquiète, on s'aperçut qu'Ottilie ne prenait +presque plus de nourriture; ses amis lui firent les représentations +les plus douces et les plus tendres, mais sans rompre le silence +absolu qu'elle s'était imposé, elle trouva moyen de leur faire +comprendre que leurs soins l'importunaient et l'affligeaient. Ils +n'insistèrent plus, car, par une faiblesse inexplicable, nous +craignons toujours de tourmenter les personnes que nous aimons, même +lorsque nous sommes convaincus que c'est pour leur bien. + +Après avoir longtemps cherché dans sa pensée un nouveau moyen d'action +sur l'esprit malade d'Ottilie, Charlotte conçut l'idée de faire venir +le Professeur, dont elle connaissait l'influence sur son ancienne +élève. Déjà elle avait eu soin de l'instruire du retour de la jeune +fille à la pension, et comme elle ne s'y était pas rendue, il avait +écrit à Charlotte pour lui demander la cause de ce retard. Cette +lettre qui exprimait la tendre inquiétude d'un véritable ami, était +restée sans réponse. + +Trop prudente pour vouloir surprendre la malade par une visite qui +pouvait ne pas lui être agréable, elle parla devant elle du projet +d'engager le Professeur à venir passer quelque temps au château. Un +mécontentement douloureux se manifesta sur les traits d'Ottilie; elle +devint pensive comme si elle cherchait à prendre une résolution, puis +elle se leva et se retira en hâte dans sa chambre. Bientôt ses amis +encore réunis au salon, reçurent le billet suivant: + + +OTTILIE A SES AMIS. + +«Pourquoi, mes bien-aimés, faut-il que je vous dise clairement ce que +vous devez déjà avoir deviné? Je me suis laissée écarter de la route +que je devais suivre, et je ne puis plus y rentrer. Le démon qui m'a +égarée a pris tant d'empire sur moi, que j'ai beau être d'accord +avec moi-même au fond de mon âme, il fait surgir des circonstances +extérieures par lesquelles il m'empêche d'exécuter mes bonnes +résolutions. + +«Je m'étais sincèrement promis de renoncer à Édouard et de ne plus +jamais le revoir. Le sort en a décidé autrement; nous nous sommes +revus malgré moi, malgré lui-même. J'ai peut-être trop fidèlement +tenu la promesse que j'avais faite de ne plus jamais lui parler. Dans +l'agitation cruelle du moment terrible où je l'ai vu en face de moi, +ma conscience m'a dit que je devais agir comme je l'ai fait. J'ai +gardé le silence, je suis devenue muette devant mon ami, et je n'ai +plus rien à dire à personne. Les voeux de certains ordres religieux +peuvent, parfois, peser péniblement sur celui qui les a acceptés +volontairement; le mien m'a été imposé par l'impression du moment, +souffrez donc que j'y persiste tant que mon coeur m'y obligera. Ne +mettez aucun médiateur entre nous, ne cherchez ni à me faire parler ni +à me faire prendre plus de nourriture que je n'en ai rigoureusement +besoin. Que votre indulgence, que votre bonté m'aident à sortir de +cette cruelle époque de ma vie! je suis jeune, et la jeunesse se remet +facilement et au moment où on s'y attend le moins. Supportez-moi dans +votre cercle, consolez-moi par votre amour, éclairez-moi par vos +entretiens, mais permettez à ma conscience de ne suivre que ses +propres inspirations pour tout ce qui ne concerne qu'elle.» + + * * * * * + +Le voyage projeté des deux amis ne se réalisa point, car la mission +du Major fut remise à une époque indéterminée. Ce contre-temps charma +Édouard, car le billet d'Ottilie avait ranimé toutes ses espérances; +se sentant de nouveau la force de persévérer et d'attendre, il déclara +positivement que, sous aucun prétexte, il ne consentirait à s'éloigner +du château. + +--Il n'y a rien de plus extravagant, s'écria-t-il, qu'une renonciation +volontaire et anticipée; quand un bien précieux est sur le point de +nous échapper, ne vaut-il pas mieux chercher à le ressaisir? Une +pareille folie ne peut découler que de la sotte prétention de +conserver du moins les apparences de la liberté du choix. Trop de fois +déjà je me suis laissé égarer par cette vanité insensée. Elle m'a fait +fuir des amis qui m'étaient chers et dont je ne m'éloignais que parce +que je savais que tôt ou tard je serais contraint de me séparer d'eux, +et que je ne voulais pas avoir l'air de céder à la nécessité. Pourquoi +m'éloignerais-je d'elle? Ne sommes-nous pas déjà que trop séparés? Je +n'ose plus ni presser sa main ni l'attirer sur mon coeur, je ne puis +pas même le penser sans tressaillir! Elle ne s'est pas détournée de +moi, non, elle s'est élevée au-dessus de moi! + +Ce fut ainsi que tout resta sur l'ancien pied. Rien n'égalait le +bonheur d'Édouard lorsqu'il se trouvait près d'Ottilie, et la jeune +fille aussi éprouvait une douce sensation qu'elle ne pouvait chercher +à éviter, puisqu'elle lui devenait toujours plus indispensable. Le +magnétisme mystérieux qu'ils avaient toujours exercé l'un sur l'autre, +n'avait rien perdu de sa puissance. Quoiqu'habitant sous le même +toit, ils ne pensaient pas toujours exclusivement l'un à l'autre, +s'occupaient souvent d'objets différents et suivaient les impulsions +opposées de leur entourage, et cependant ils se trouvaient et se +rapprochaient toujours. Quand ils entraient au salon, on les voyait +bientôt debout ou assis côte à côte: pour se sentir calmes et heureux, +ils avaient besoin de se tenir ainsi le plus près possible; mais +ce rapprochement leur suffisait, sans leur faire désirer les +communications plus positives du regard et de la parole. Alors +ce n'étaient plus que deux personnes réunies en une seule par le +sentiment instinctif d'un bien-être parfait, et qui se sentaient aussi +contentes d'elles-mêmes que du monde. Si l'un d'eux s'était trouvé +retenu malgré lui à une extrémité de l'appartement, l'autre se +serait aussitôt dirigé vers ce point, sans avoir la conscience de ce +mouvement. La vie était pour eux une énigme dont ils ne comprenaient +le mot que lorsqu'ils étaient ensemble. + +Ottilie semblait avoir retrouvé un calme parfait et une entière +sérénité d'esprit, au point que l'on croyait n'avoir plus rien à +redouter pour elle. Jamais elle ne se dispensait de paraître aux +réunions de la famille, la table seule exceptée. Elle avait si +vivement manifesté le désir de manger seule dans sa chambre, qu'on +s'était cru obligé de céder à cette fantaisie. Nanny seule était +chargée de la servir. + +Les choses qui arrivent ordinairement à tels ou tels individus, se +représentent plus souvent que nous ne le croyons, parce qu'elles +sont pour ainsi dire une conséquence de leur nature. Le sentiment de +l'individualité, les penchants, les tendances, les localités, les +entourages et l'habitude, forment un élément, une atmosphère où seuls +nous vivons et respirons à notre aise. Voilà pourquoi nous retrouvons +presque toujours, après une longue absence, les amis dont la +versatilité nous a souvent désespérés, tels que nous les avons +quittés. + +C'était ainsi que nos amis semblaient, dans leurs rapports de chaque +jour, se mouvoir dans le même cercle. Malgré son silence obstiné, +Ottilie trouvait moyen de prouver par une foule de petites prévenances +qu'elle était toujours serviable et bonne, et chacun avait repris +ses allures et son caractère. Enfin, cet intérieur reflétait si +parfaitement l'image du passé, qu'il était possible, permis même +de croire que rien n'y était changé, ou que, du moins, tous s'y +remettraient bientôt complètement sur l'ancien pied. + +On était en automne et les jours ressemblaient par leur durée à ceux +du printemps, où le Capitaine et Ottilie furent appelés au château. +Les heures de promenades et celles des réunions au salon étaient les +mêmes; et les fruits et les fleurs de la saison actuelle paraissaient +être les produits de cet heureux printemps. On croyait les avoir +cultivés et semés ensemble; tout ce qui s'était passé entre ces deux +époques était tombé dans l'oubli. + +Le Major allait et venait sans cesse du château à la résidence, et de +la résidence au château; Mittler aussi venait souvent voir les amis. +Les amusements des soirées avaient repris leur cours régulier. Édouard +mettait, dans ses lectures habituelles, plus de feu et de sentiment +que jamais, on aurait dit qu'il cherchait, tantôt par la gaîté +et tantôt par le sentiment, à faire revenir Ottilie de son +engourdissement et à triompher de son silence obstiné. Tenant comme +autrefois son livre de manière à ce qu'elle pût y lire, il était +inquiet, distrait chaque fois qu'il n'avait pas la certitude qu'elle +devançait du regard chaque mot qu'il prononçait. + +Les soupçons, les inquiétudes, les susceptibilités du passé s'étaient +complètement évanouis. Le violon du Major s'unissait instinctivement +au piano, quand Charlotte le tenait, et la flûte d'Édouard se mariait +avec bonheur au jeu d'Ottilie, quand les touches de cet instrument +vibraient sous les doigts de la jeune fille. + +Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'on vit approcher +l'anniversaire de la naissance du Baron, pour laquelle l'année +précédente on avait vainement espéré son retour au château. Cette fois +on s'était promis de célébrer ce jour dans une douce et silencieuse +intimité. A mesure qu'il approchait, Ottilie devenait plus grave et +plus solennelle. Quand elle visitait les jardins, elle semblait passer +les fleurs en revue, et faisait signe au jardinier de veiller avec +soin sur elles, et, surtout, sur les marguerites, qui, cette année, +donnaient avec une abondance extraordinaire. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +Les amis ne tardèrent pas à s'apercevoir avec bonheur qu'Ottilie +s'était décidée enfin à ouvrir le riche coffre, et à en tirer +plusieurs objets et pièces d'étoffes qu'elle disposa et tailla +elle-même, afin d'en composer un habillement aussi complet qu'élégant. + +En aidant à sa maîtresse à replacer dans ce coffre les effets parmi +lesquels se trouvaient beaucoup de gants, de jarretières, de bas, de +souliers, Nanny s'aperçut qu'il serait difficile de les replier assez +adroitement pour les faire tenir tous dans ce même coffre, et elle +la pria de lui donner quelques-unes de ces bagatelles qui avaient +vivement excité sa coquetterie et sa cupidité. Ottilie refusa +positivement, mais elle lui fit signe de prendre dans sa commode tout +ce qu'elle y trouverait à son goût. Charmée de cette permission, +elle en usa avec autant d'indiscrétion que de maladresse, et courut +aussitôt montrer son butin à tous les domestiques du château. + +Pendant ce temps, Ottilie replaça si adroitement tous les dons +d'Édouard dans le riche coffre, qu'ils ne paraissaient pas avoir été +dérangés. Puis elle ouvrit le tiroir secret placé dans le couvercle, +qui contenait divers billets d'Édouard, une boucle de ses cheveux, des +fleurs sèches qu'ils avaient cueillies ensemble dans des moments de +bonheur et d'espérance, et plusieurs autres souvenirs de ce genre. +Elle y ajouta le portrait de son père, ferma le tiroir et le coffre, +et passa son élégante clef à une petite chaîne d'or qu'elle portait au +cou. + +Les changements survenus dans les allures d'Ottilie, avaient fait +naître les plus heureuses espérances chez ses amis. Charlotte surtout +était convaincue que le jour de la fête d'Édouard elle se remettrait +à parler, car elle avait cru reconnaître dans son sourire la joie +secrète qu'on cherche vainement à cacher quand on prépare une heureuse +surprise aux objets de ses affections. Personne ne savait que la +pauvre enfant passait des heures entières dans un état voisin de +l'anéantissement, et que la force qui la soutenait en présence de ses +amis était factice. + +Mittler venait souvent au château et s'y arrêtait plus longtemps qu'à +l'ordinaire. Cet homme opiniâtre savait qu'il est des moments où +l'exécution des projets les plus difficiles devient facile. Le refus +d'Ottilie d'épouser Édouard et le silence qu'elle s'obstinait à garder +étaient à ses yeux des augures favorables. Aucune démarche concernant +le divorce n'avait été faite, il pouvait donc espérer encore que la +jeune fille trouverait à se placer dans le monde sans troubler l'union +des deux époux. Mais il se borna à observer, il céda même parfois et +se contenta de laisser deviner, de donner à entendre; en un mot, il se +conduisit assez sagement, du moins d'après son caractère. + +Ce caractère cependant le dominait toutes les fois que l'occasion de +raisonner sur des matières importantes se présentait. Depuis longtemps +il vivait presque toujours seul, et lorsqu'il se trouvait en contact +avec les autres, ce n'était que pour agir; mais lorsque dans un cercle +d'amis il se laissait aller au plaisir de parler, sa parole, ainsi que +nous avons déjà eu occasion de le voir, roulait comme un torrent, sans +songer s'il blessait ou s'il guérissait, s'il faisait du bien ou du +mal. + +La veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard Charlotte et le +Major étaient réunis au salon, en attendant le retour du Baron qui +était allé faire une promenade à cheval. Ottilie était restée dans sa +chambre, où elle travaillait à la parure du lendemain, secondée par +Nanny, qui comprenait et exécutait à merveille les ordres muets de sa +maîtresse. + +Mittler, qui venait d'arriver au château, se promena d'abord à grands +pas dans le salon, puis la conversation tomba sur un de ses sujets +favoris. Selon lui, il n'y avait rien de plus barbare et de plus +contraire à l'éducation des enfants, et même à celle des peuples, +que de leur imposer des lois qui commandent ou défendent certaines +actions. + +--L'homme est naturellement actif, dit-il, et, pour le faire bien +agir, il suffit de le bien diriger. Quant à moi, j'aime mieux +supporter un défaut jusqu'à ce qu'il se soit converti en qualité, que +de le faire disparaître pour ne rien mettre de bon à sa place. Nous +aimons tous à faire ce qui est bien et juste, pourvu qu'on nous en +fournisse l'occasion; alors nous le faisons, uniquement pour avoir +quelque chose à faire, et sans y attacher plus d'importance qu'aux +sottises et aux absurdités dont nous ne nous rendons coupables que +pour échapper à l'ennui et à l'oisiveté. + +--Quel avantage, par exemple, continua-t-il, les enfants peuvent-ils +tirer des dix commandements de Dieu qu'on leur enseigne au catéchisme? +Passe encore pour le quatrième commandement: _Honore ton père et ta +mère_. Que l'enfant se pénètre bien de ce commandement pendant +la leçon, il trouvera, le long du jour, le moyen de le mettre en +pratique; mais le cinquième, à quoi bon: _Tu ne tueras pas_: comme si +c'était une chose toute simple et très-récréative que de s'entre-tuer. +Un homme fait s'abandonne à la colère, à la haine, à d'autres funestes +passions, et peut, égaré par elles et par la force des circonstances, +aller jusqu'à tuer son semblable; mais n'est-ce pas une atroce folie +que de défendre à de pauvres enfants le meurtre et l'assassinat? Si +on leur disait: Occupe-toi du bien-être des autres, cherche à leur +procurer ce qui leur est utile, à éloigner d'eux ce qui peut leur +nuire; expose ta vie pour sauver la leur, et songe que le mal que +tu pourrais leur faire retomberait sur toi-même, ce serait là des +enseignements tels qu'on doit en donner à des peuples civilisés, +et cependant on leur accorde à peine une petite place dans les +instructions supplémentaires du catéchisme. + +--Et le sixième commandement! N'est-il pas horrible? Attirer la +curiosité des enfants sur les mystères les plus dangereux, et +enflammer leur imagination par des paroles énigmatiques, n'est-ce pas +les jeter de force au milieu des écueils qu'on veut leur faire éviter? +et ne vaudrait-il pas cent fois mieux abandonner au bon plaisir d'un +tribunal secret le châtiment de pareils crimes, que d'en bavarder en +pleine église devant la commune réunie? + +Ottilie entra doucement et Mittler continua avec feu: + +--_Tu ne commettras point d'adultère_! Que c'est grossier! Que c'est +inconvenant! Est-ce que cela ne sonnerait pas mieux aux oreilles si +l'on disait: Respecte les liens du mariage, et quand tu verras des +époux heureux, réjouis-toi de leur bonheur comme de l'éclat d'un beau +jour; s'il existe quelque sujet de mésintelligence entre eux, fais-les +disparaître, rapproche leurs coeurs, réconcilie-les; fais-leur sentir +les avantages de leur position avec un généreux désintéressement; +fais-leur comprendre surtout que si l'accomplissement de chaque +devoir est une source de bonheur, celui de ce devoir qui unit +indissolublement le mari et la femme est la base de tous les autres +devoirs, de tous les autres bonheurs de la vie sociale. + +Charlotte était sur des charbons ardents, sa position était d'autant +plus pénible qu'elle savait que Mittler n'avait pas la conscience de +ce qu'il disait et devant qui il prononçait ces imprudentes paroles. +Elle allait l'interrompre lorsque Ottilie, dont le visage avait tout à +coup changé d'expression, se retira brusquement. + +--J'espère, mon cher Mittler, dit Charlotte en s'efforçant de sourire, +que vous me ferez grâce du septième commandement. + +--Des neuf commandements, si vous voulez, pourvu que celui qui +concerne le mariage soit respecté, car c'est le plus important de +tous. + +Au même instant Nanny se précipita hors d'elle dans le salon en +poussant ces cris terribles: + +--Au secours! au secours! mademoiselle va mourir, mademoiselle se +meurt! + +Ottilie était retournée dans sa chambre en se soutenant à peine, les +vêtements dont elle voulait se parer le lendemain étaient encore +étalés sur les chaises, et Nanny qui venait de les contempler de +nouveau, avait exprimé son admiration à sa maîtresse en disant que +c'était une véritable parure de fiancée. A peine avait-elle prononcé +ces mots qu'Ottilie était tombée sur le canapé sans apparence de vie. +Egarée par la terreur, la jeune villageoise s'était précipitée dans le +salon pour appeler des secours. + +Charlotte se rend en hâte chez sa nièce, accompagnée du Chirurgien +qui, attribuant l'état de la malade à la faiblesse, fait apporter +un consommé. Ottilie le repousse avec dégoût, presque avec horreur. +Surpris de cette répugnance il demande quels aliments elle peut avoir +pris dans le cours de la journée. Nanny hésite, se trouble, et finit +par avouer que sa maîtresse à refusé toute espèce de nourriture. Son +agitation excite les soupçons du Chirurgien; il l'entraîne dans une +pièce voisine, Charlotte les suit. La jeune fille se jette à leurs +pieds et confesse que depuis longtemps déjà c'était elle qui mangeait +les mets qu'on apportait à Ottilie pour ses repas. + +--Mademoiselle m'y a forcée par des gestes tantôt suppliants et tantôt +menaçants, et puis, ajouta-elle dans toute l'innocence de son coeur, +j'avais tant de plaisir à manger ces mets délicats! + +Lorsque le Major et Mittler vinrent prendre des nouvelles de la +malade, ils trouvèrent le Chirurgien et Charlotte autour d'elle. +La céleste enfant, malgré sa pâleur mortelle, n'avait pas perdu +connaissance; mais elle était toujours muette et immobile. On la pria +de se coucher; elle refusa d'un geste et fit approcher le coffre sur +lequel elle appuya ses pieds. Ainsi à demi étendue sur le canapé, +elle paraissait plus à son aise, et son regard et sa physionomie +annonçaient l'amour, la reconnaissance et le désir de dire à tous ses +amis un dernier et tendre adieu. + +En rentrant au château Édouard apprend ce qui vient de s'y passer; +il se précipite dans la chambre d'Ottilie, se prosterne devant elle, +saisit sa main et l'inonde de larmes. Après un long et terrible +silence, il s'écrie tout à coup: + +--N'entendrai-je plus jamais le son de ta voix? Ne peux-tu revenir à +la vie pour m'adresser un mot, un seul? Eh bien! soit, je te suivrai! +au-delà de la tombe nous parlerons un autre langage! + +Ottilie lui pressa la main avec force et arrêta sur lui un regard +plein de vie et d'amour; les lèvres s'agitèrent longtemps en vain, +elle respira profondément et laissa enfin échapper ces paroles: + +--Promets-moi de vivre ... + +Epuisée par ce dernier effort de sa tendresse, elle retomba sur ses +coussins. + +--Je le promets, murmura Édouard. + +Cette promesse ne la rencontra plus sur la terre, elle la suivit dans +un meilleur monde: Ottilie avait cessé de vivre!... + +La nuit se passa dans les larmes, Charlotte se chargea du triste soin +de faire ensevelir sa nièce. Le Major et Mittler la secondèrent de +tout leur pouvoir. Le désespoir semblait avoir anéanti Édouard, il ne +s'arracha à cet état que pour défendre positivement que l'on sortît +sa bien-aimée du château; puis il donna des ordres afin qu'elle fût +traitée comme une malade, car il soutenait qu'elle n'était pas +morte, qu'elle ne pouvait pas l'être. Craignant de l'irriter par la +contradiction, on laissa le corps d'Ottilie au château, et il ne +demanda point à le voir. + +Un nouvel incident se joignit bientôt à tant de sujets de douleur et +d'alarmes, Nanny venait de disparaître. Après de longues recherches +on la retrouva enfin, mais dans un état d'égarement qui tenait de la +folie. Les reproches du Chirurgien lui avaient fait voir que, sous +plus d'un rapport, elle avait contribué à la mort de sa maîtresse. On +la ramena chez ses parents; les consolations et les procédés les plus +doux restèrent sans effet, et pour l'empêcher de s'échapper de nouveau +on fut obligé de l'enfermer. + +On réussit peu à peu à arracher Édouard à la stupeur où il était tombé +d'abord, et par là on augmenta son malheur; car il ne pouvait plus se +dissimuler que tout espoir était à jamais perdu pour lui. Le voyant +plus tranquille en apparence, on chercha à lui faire comprendre qu'il +était indispensable de déposer dans la chapelle les restes d'Ottilie, +en ajoutant, toutefois, que dans cette silencieuse et riante demeure +qu'elle-même avait aidé à décorer, elle ne cesserait pas de compter +parmi les vivants. Il y consentit, mais à la condition expresse +qu'elle serait déposée dans un cercueil ouvert qui ne pourrait jamais +être fermé que par un couvercle de verre, et qu'une lampe, toujours +allumée, serait suspendue au plafond de la chapelle. + +Le beau corps d'Ottilie fut revêtu de la parure qu'elle s'était +préparée elle-même, et l'on entoura son front d'une couronne de +marguerites, dont les nuances variées formaient autour de sa tête une +auréole prophétique. Pour orner le cercueil, l'église et la chapelle, +on avait dépouillé les jardins de toutes leurs parures; ils étaient +sombres et déserts, comme si déjà l'hiver avait engourdi la +végétation. + +Dès les premiers rayons du jour, ou emporta Ottilie du château dans un +cercueil découvert, et le soleil levant éclaira pour la dernière fois +son beau visage et lui prêta les nuances de la vie. La foule se pressa +autour d'elle; on ne voulait ni la devancer ni la suivre, mais la +voir, la regarder et lui adresser un dernier adieu. L'émotion fut +générale; mais les jeunes filles surtout, dont elle avait été la +protectrice, étaient inconsolables. Nanny manquait au cortège; pour ne +pas augmenter son irritation par des images douloureuses, on lui avait +caché le jour et l'heure de l'enterrement. Quoique enfermée chez ses +parents dans une chambre qui donnait sur le jardin, elle entendit le +son des cloches qui lui fit deviner ce qui allait se passer. La garde +chargée de veiller sur elle l'avait imprudemment quittée pour assister +à la cérémonie. Restée seule, elle s'échappa par une fenêtre qui +donnait sur le corridor, d'où elle monta au grenier, car toutes les +autres portes de la maison étaient fermées. + +En ce moment le cortège s'avançait lentement sur la route jonchée de +feuilles et de fleurs qui traversait le village. Bientôt il passa sous +la lucarne du grenier par laquelle Nanny voyait sa maîtresse mieux +et plus distinctement que tous ceux qui suivaient le cortège. Il lui +semblait qu'elle était portée sur des nuages et que, par un geste +surnaturel, elle l'appelait, et la jeune fille éperdue, hors d'elle, +se précipita par la lucarne. + +La foule se dispersa de tous côtés avec des cris d'effroi, et les +porteurs déposèrent le cercueil auprès duquel Nanny était tombée sans +mouvement et comme si tous ses membres eussent été brisés. On la +releva, et soit hasard, soit prédestination, on l'appuya sur le +cadavre; car le dernier souffle de sa vie semblait vouloir rejoindre +celui de sa maîtresse bien-aimée. Mais à peine ses membres flottants +eurent-ils touché les vêtements d'Ottilie, qu'elle se redressa d'un +bond, leva les bras et les yeux vers le ciel, s'agenouilla devant le +cercueil et contempla la morte dans une pieuse extase. Puis elle se +leva comme animée d'une vie nouvelle, et s'écria avec une sainte joie: + +--Oui, elle m'a pardonné le crime dont personne en ce monde n'aurait +pu m'absoudre, que je ne me serais jamais pardonné à moi-même, Dieu +vient de me le remettre par son regard, par son geste, par sa bouche à +elle!... La voilà redevenue silencieuse et immobile; mais vous l'avez +vue tous se redresser et me bénir les mains déjointes et levées sur +moi! Vous l'avez vue me sourire avec bonté, vous l'avez entendue! Oui, +vous êtes tous témoins qu'elle m'a dit: _Tout est pardonné_!... Je ne +suis plus une meurtrière parmi vous. Elle m'a absous, Dieu a confirmé +ce pardon, personne n'a plus le droit de m'adresser le moindre +reproche. + +La foule qui s'était réunie de nouveau, se tint immobile; tout le +monde était surpris; on prêtait l'oreille, on regardait çà et là , on +ne savait plus que faire ni que devenir. + +Portez-la maintenant à l'asile du repos, continua Nanny, elle a +courageusement supporté sa part d'action et de souffrance; elle ne +peut plus demeurer parmi nous. + +Le cercueil se remit en marche, la jeune villageoise le suivit de près +et arriva avec lui à la chapelle. + +En déposant les restes d'Ottilie dans cette chapelle, on avait placé à +sa tête le cercueil de l'enfant, et à ses pieds le magnifique coffre +renfermé dans une caisse de chêne. Une garde spéciale devait pendant +les premiers jours veiller sur le corps qui, à travers le couvercle +de verre du cercueil, charmait encore tous les yeux. Mais Nanny ne +voulait pas se laisser enlever ce qu'elle appelait son droit, elle +demanda à rester seule auprès de sa maîtresse et à veiller sur la +lampe qu'on alluma pour la première fois. L'accent passionné dont elle +exprima ce désir, fit qu'on y céda dans la crainte de porter à sa +raison une atteinte dangereuse. + +Nanny cependant ne resta pas longtemps seule dans la chapelle. Dès que +la nuit fut venue, et que la lumière vacillante de la lampe y répandit +sa clarté lugubre, la porte s'ouvrit, et l'Architecte franchit le +seuil de ce lieu dont les murs pieusement décorés par lui et doucement +éclairés par la lampe nocturne, se présentaient à ses regards sous +un aspect d'antiquité prophétique, dont il ne les aurait jamais crus +susceptibles. + +Nanny, assise près du cercueil, le reconnut aussitôt, et lui indiqua +par un geste silencieux les restes inanimés de sa maîtresse. +L'extérieur de l'Architecte annonçait la force et les grâces de la +jeunesse, mais une puissance surnaturelle semblait l'avoir tout à coup +refoulé sur lui-même. Muet, immobile, les regards fixés sur le corps +d'Ottilie, il la contemplait en joignant ou plutôt en se tordant les +mains avec un mouvement de désespoir compatissant. + +C'est ainsi que naguère il s'était tenu debout devant Bélisaire; en ce +moment ce n'était pas l'art, c'était la nature qui le faisait retomber +dans la même position. Ottilie, morte comme Bélisaire aveugle, +offrait un exemple terrible des abîmes où s'engloutissent toutes les +espérances de la terre. Si Bélisaire nous force à regretter la valeur, +la sagesse, le rang et la richesse perdus par la volonté du même +prince qui avait d'abord cherché à développer, à utiliser ses rares +qualités; on ne peut s'empêcher de voir dans Ottilie l'exemple de +toutes les vertus modestes et bienfaisantes, à peine sorties des +profondeurs mystérieuses où la nature se plaît à les cacher. Sa main +froide et dédaigneuse, les avait détruites presqu'aussitôt comme +si elle se plaisait à se jouer de l'espèce humaine, qui accueille +toujours avec une joyeuse satisfaction, ces aimables et rares vertus +dont l'influence lui est si nécessaire; tandis qu'elle déplore leur +absence par un deuil sincère. + +L'Architecte garda le silence, Nanny ne proféra pas une parole; mais +lorsqu'elle le vit fondre en larmes et prêt à succomber sous le poids +de sa douleur, elle lui parla avec tant de force et de vérité, tant +de bienveillance et de persuasion, que tout en s'étonnant du pouvoir +qu'elle exerçait sur lui, il voyait avec elle la belle Ottilie planer +et agir dans les régions célestes. Ses larmes s'arrêtèrent, sa douleur +s'adoucit, il se prosterna devant le cercueil, prit congé de Nanny par +un cordial serrement de main, s'élança sur son cheval, et franchit +avant le jour les limites de la contrée où il n'avait été ni vu, ni +reconnu par personne. + +Le Chirurgien, qui avait, à l'insu de Nanny, passé la nuit dans +l'église, se rendit de bonne heure auprès d'elle, et s'étonna beaucoup +de la trouver calme et sensée; car il s'attendait à l'entendre parler +de visions et d'entretiens nocturnes avec Ottilie. Mais si elle +avait retrouvé complètement le souvenir du passé et la conscience du +présent, sous tous les autres rapports elle persistait à croire à la +réalité de ce qui lui était arrivé pendant l'enterrement de sa jeune +maîtresse, et elle répétait sans cesse, avec autant de joie que de +conviction, que le cadavre s'était redressé sur son cercueil pour +l'appeler, lui pardonner et la bénir. + +Ottilie continua à paraître endormie, aucun symptôme de destruction ne +se fit sentir, et ce phénomène, joint au miracle que Nanny racontait à +tout venant, attira les habitants de la contrée. Les uns venaient +pour se moquer, les autres pour se confirmer dans leurs doutes, un +très-petit nombre pour espérer et croire. + +Tout besoin dont la satisfaction matérielle est impossible engendre la +foi. Nanny, brisée par une chute terrible aux yeux de la population +de tout un village, avait été rappelée à la vie par le simple +attouchement des restes d'Ottilie, pourquoi d'autres malades ne +jouiraient-ils pas du même bonheur? Cette pensée devait nécessairement +germer dans la tête des jeunes mères dont les enfants souffraient +de quelque mal incurable, elles les apportèrent en secret près +du cercueil, et les guérisons subites, qui peut-être n'étaient +qu'imaginaires, augmentèrent tellement la confiance générale, que +l'affluence des infirmes devint telle, qu'on se vit forcé de leur +interdire l'entrée de la chapelle. + +Édouard n'avait osé une seule fois aller visiter Ottilie. Ne vivant +plus que de la vie animale, la source des larmes s'était tarie dans +son coeur, il semblait être devenu inaccessible à la douleur morale. +Ne prenant plus aucun intérêt à ce qui se passait autour de lui, on +le voyait chaque jour diminuer la dose de nourriture qu'il avait +l'habitude de prendre. S'il se ranimait parfois, ce n'était qu'en +buvant dans le verre qui, malheureusement, n'avait été pour lui qu'un +faux prophète. Cependant il contemplait toujours avec plaisir ses +chiffres enlacés, et son regard semblait dire qu'il continuait à y +voir le pronostic d'une prochaine réunion. + +Si l'homme heureux s'appuie sur chaque hasard, sur chaque circonstance +fortuite, pour s'élever toujours plus haut dans la sphère de son +bonheur, les incidents les plus légers suffisent pour abattre et +désespérer ceux qui souffrent. + +Un jour qu'Édouard allait porter à ses lèvres son verre chéri, il +l'éloigna tout à coup avec effroi, car il venait de s'apercevoir de +l'absence d'un signe particulier dont il l'avait marqué, et que lui +seul connaissait. Le valet de chambre fut forcé d'avouer que le +véritable verre avait été cassé et remplacé par un autre parfaitement +semblable et qui datait également de la première jeunesse du Baron. + +Édouard ne manifesta ni colère ni chagrin; convaincu, que le sort +venait de prononcer son arrêt, l'emblème de cet arrêt ne pouvait +l'émouvoir; cependant, si jusque là il s'était abstenu de manger, +il était facile de voir que, dès ce moment, les boissons ne lui +plaisaient plus; et bientôt après il cessa de parler. + +Une inquiétude cruelle le dominait de temps en temps, alors il +redemandait de la nourriture et se remettait à parler. + +--Hélas! dit-il, dans un de ces moments au Major qui ne le quittait +jamais, que je suis malheureux! tous mes efforts pour l'imiter ne +sont qu'une vaine parodie. Ce qui était un bonheur pour elle, est une +torture pour moi. C'est par respect pour ce bonheur que je supporte +cette torture, il faut que je la suive sur la route qu'elle a choisie +pour me quitter; mais la force de ma constitution, et la promesse que +j'ai eu l'imprudence de lui faire me retiennent. Quelle terrible tâche +que de vouloir imiter ce qui est inimitable! Je le sens, cher ami, il +faut du génie pour tout, même pour subir le martyre. + +L'état d'Édouard était si désespéré qu'il nous paraît inutile de +parler de la tendresse conjugale, des attentions, de l'amitié et des +secours de l'art qui, pendant quelque temps encore, entourèrent cet +infortuné. + +Un matin Mittler le trouva mort dans son lit; il appela le Chirurgien +et examina, avec sa présence d'esprit habituelle, toutes les +circonstances de ce trépas subit. Charlotte accourut, le soupçon d'un +suicide se présenta à sa pensée; elle accusa tout le monde et s'accusa +elle-même d'une négligence impardonnable. Mittler et le Chirurgien la +convainquirent bientôt du contraire. L'un s'appuyait sur des causes +morales et l'autre sur des preuves matérielles. Il était facile de +voir qu'Édouard avait été surpris par la mort. Un petit coffre et un +portefeuille contenant des fleurs qu'Ottilie avait cueillies pour lui +dans des moments de bonheur; les billets qu'il lui avait écrits, sans +en excepter celui que Charlotte avait relevé et qu'elle lui avait +remis d'une manière si prophétique; une boucle de ses cheveux +et plusieurs autres souvenirs de son amie qu'il avait toujours +soigneusement cachés, étaient ouverts devant lui; et, certes, il ne +pouvait pas avoir eu l'idée d'exposer ces précieux trésors aux regards +indiscrets du premier valet que le hasard aurait pu conduire dans sa +chambre. + +Ce coeur, que la veille encore des émotions violentes faisaient +tressaillir, avait enfin trouvé le repos, et l'on pouvait croire à son +salut éternel, puisqu'il avait cessé de battre en s'occupant d'une +bienheureuse, d'une sainte. + +Charlotte lui accorda une place à côté d'Ottilie, et donna des ordres, +pour que jamais personne ne fût à l'avenir déposé dans cette chapelle. +Ce fut à cette condition expresse qu'elle dota richement l'église et +l'école, le pasteur et le maître d'école. + +Les deux amants reposent enfin l'un à côté de l'autre; la paix règne +dans leur éternelle demeure, et, du haut de la voûte de cette demeure, +des anges, auxquels une mystérieuse parenté semble les unir, les +regardent avec un sourire céleste. Quel ne sera pas le bonheur de ces +amants lorsqu'un jour ils se réveilleront ensemble, et si près l'un de +l'autre! + + +FIN DES AFFINITÉS ÉLECTIVES. + + + * * * * * + + +MAXIMES ET RÉFLEXIONS + +DE + +GOËTHE. + + +Les sciences naturelles ont des problèmes qu'on ne saurait résoudre +sans appeler la métaphysique a son secours, non cette métaphysique +d'école qui n'est qu'un bavardage vide de sens; mais la science +réelle qui était, qui est et qui sera, avant, avec et après la +physique. + + +L'autorité qui s'appuie sur des choses qui ont déjà été faites ou +dites à , sans doute, un très-grand prix; mais les sots seuls +demandent toujours et partout une semblable autorité. + + +Il est bon de respecter les anciennes fondations, mais il ne faut +pas pour cela renoncer au droit de fonder quelque chose à son tour. + + +Maintiens-toi là où tu es! Cette maxime devient chaque jour plus +nécessaire; car si d'un côté les hommes forment d'immenses +associations, de l'autre chaque individu cherche à se faire valoir +selon ses vues et ses facultés individuelles. + + +Il vaut toujours mieux exprimer tout simplement son opinion que de +l'appuyer sur des preuves, car les preuves ne sont que les variations +de l'opinion, et nos adversaires n'écoutent volontiers ni le thème ni +les variations. + + +Je me familiarise chaque jour davantage avec l'histoire naturelle et +avec sa marche progressive, ce qui me suggère une foule de réflexions +sur les pas que nous faisons à la fois en avant et en arrière. Je +n'exprimerai qu'une seule de ces réflexions: _La science ne saurait +vous débarrasser des erreurs mêmes reconnues comme telles_. La cause +de cette singularité est un secret à la portée et connu de tout le +monde. + + +J'appelle erreur la fausse interprétation d'un événement, les faux +enchaînements auxquels il a donné lieu, et la fausse conséquence +qu'on en tire. Il arrive pourtant parfois, dans la marche de +l'expérience et de la pensée humaine, qu'un événement ait été +conséquemment noué et déduit d'un autre événement. Le monde tolère +ce redressement d'une erreur sans y attacher une grande importance; +aussi l'erreur reste-t-elle intacte à côté de la vérité. Je connais +un petit magasin de ces sortes d'erreurs que l'on garde +très-soigneusement. + + +L'homme ne s'intéresse réellement qu'à ses propres opinions; aussi +dès qu'il en énonce une, le voit on chercher de tous côtés des +moyens d'appui. Tant que le vrai peut lui être utile, il l'accepte +et s'en sert; mais quand le faux se trouve dans le même cas, sa +rhétorique passionnée s'en empare et l'exploite, lors même qu'elle +n'y trouverait que des demi-arguments qui éblouissent, des +remplissages et des lieux communs qui donnent une apparence d'unité +aux choses le plus bizarrement morcelées. En découvrant cette +vérité, je me suis d'abord mis en colère, puis je me suis affligé; +maintenant j'en ris avec une joie maligne, et je me suis promis à +moi-même de ne plus jamais dévoiler de semblables perfidies. + + +Chaque chose qui existe est analogue à tout ce qui existe, voilà +pourquoi l'existence nous paraît si unie et si morcelée. Si l'on +s'attache à l'analogie, tout se confond dans l'identité; si on +l'évite, tout se disperse dans l'infini. Dans l'un et l'autre cas, +la réflexion reste stagnante, tantôt dans une vitalité surexcitée, +et tantôt dans une mort apparente. + + +L'esprit s'occupe de ce qui sera, sans demander pourquoi cela sera +ainsi; la raison s'attache à ce qui est, sans s'inquiéter des motifs +qui font que cela est ainsi. L'esprit se plaît dans les développements; +la raison veut tout fixer afin que tout puisse être utile. + + +Par une particularité innée chez l'homme, ce qui est le plus près de +lui ne saurait lui suffire. Cependant ce que nous voyons nous-mêmes, +et qui, par conséquent, est, pour l'instant du moins, le plus près +de nous, peut, si nous le voulons fortement, s'expliquer par lui-même. + + +Voilà pourtant ce que les hommes ne comprendront jamais, parce que +cela est contraire à leur nature. Les plus instruits eux-mêmes, +lorsqu'ils découvrent quelque part une vérité, ne la rattachent +jamais aux choses qui leur sont les plus près et les plus connues, +mais à celles qui leur sont les plus éloignées et les plus inconnues. +D'où il résulte une foule d'erreurs. Le phénomène qui se passe près +de nous ne tient à celui qui se passe au loin, que sous un seul +rapport: celui qui fait que tout, dans la nature, se rattache au +petit nombre de lois fondamentales qui se manifestent partout. + + +Qu'est-ce qui est général? Un fait isolé. Qu'est-ce qui est +particulier? Des millions de faits semblables. + + +L'analogie doit se garder de deux écueils également dangereux. Si +elle se laisse aller aux saillies, aux jeux d'esprit, aux pointes, +elle se réduit à rien; quand elle s'enveloppe de tropes et de +comparaisons, elle est moins funeste, mais complètement inutile. + + +La science ne peut admettre ni les mythologies ni les légendes; +elles appartiennent au poète qui a mission de les exploiter pour +notre amusement. Le savant se renferme dans le présent le plus +positif et le plus clair. S'il puise aux mêmes sources que le poète, +il devient rhéteur, ce qu'au reste on n'a pas le droit de +lui défendre. + + +Pour me garantir de l'erreur, je cherche à rendre les événements +indépendants les uns des autres et à les isoler; puis je les +considère comme autant de corrélatifs, et ils s'unissent aussitôt +et s'animent d'une vie positive. J'applique surtout ce procédé à la +nature; mais il est également utile dans l'étude de l'histoire du +monde agissant et vivant autour de nous. + + +Tout ce que nous pouvons inventer ou découvrir dans le sens le plus +élevé, n'est que l'action spontanée du sentiment primitif du vrai +qui dormait en nous, et qu'un événement imprévu convertit tout à +coup en intuition. Ce réveil est une révélation qui agit de +l'intérieur à l'extérieur, et donne à l'homme la conscience de sa +ressemblance avec Dieu; c'est la synthèse de la matière et de +l'esprit qui conduit à l'heureuse certitude de l'éternelle harmonie +de l'existence. + + +Si l'homme ne croyait pas que l'inconcevable est concevable, il ne +ferait jamais usage de son entendement. + + +Chaque particularité qui peut s'appliquer d'une manière déterminée, +est concevable; en envisageant l'inconcevable sous ce point de vue, +il peut devenir utile. + + +Il existe un empyrisme épuré qui s'identifie tellement avec son +objet, qu'il devient une théorie; mais cette gradation des facultés +intellectuelles n'appartient qu'aux époques de haute civilisation. + + +Il n'y a rien de plus fâcheux que les observateurs malveillants et +les théoriciens fantasques. Leurs essais son mesquins et compliqués, +et leurs hypothèses obstrues et bizarres. + + +Il est des pédants qui sont en même temps des fripons, et c'est la +pire espèce. + + +Il n'est pas besoin de faire le tour du monde pour se convaincre que +le ciel est bleu partout. + + +Le général et le particulier se tiennent, car le particulier n'est +que le général qui se présente à nous sous des conditions +différentes. + + +Il n'est pas nécessaire d'avoir tout vu, tout éprouvé par soi-même; +et lorsqu'on veut se confier aux récits d'un autre, il ne faut pas +oublier qu'alors on a à faire à trois choses: à l'objet et à deux +sujets. + + +Les propriétés fondamentales de l'unité vivante sont: se séparer et +se réunir, se répandre dans les faits généraux et se fixer dans les +faits particuliers; se métamorphoser, se spécifier, se manifester +enfin sous les mille conditions diverses qui caractérisent la vie, +et qui consistent à s'avancer et à disparaître, à se consolider ou +à se dissoudre, à s'étendre ou à se concentrer. Puisque ces divers +effets s'accomplissent à des époques semblables, tout pourrait se +passer dans un seul et même moment. Paraître et disparaître, créer +et détruire, naître et mourir, éprouver de la joie ou de la douleur, +tout cela agit pêle-mêle dans le même sens et dans la même mesure; +voilà pourquoi les événements qui nous paraissent les plus +extraordinaires, ne sont que l'image et la comparaison des +généralités les plus vulgaires. + + +L'existence dans son ensemble n'est qu'une séparation et une réunion +perpétuelle, d'où il résulte que les hommes, en considérant de près +cet état monstrueux, ne songeront bientôt plus qu'à séparer et à +réunir. + + +Tout ce qui est séparé doit se poser séparément devant nous, c'est +ainsi que la physique ne doit rien avoir de commun avec les +mathématiques. La première doit se maintenir dans son indépendance +déterminée, et s'armer de toutes les forces que peuvent lui prêter +l'amour, la piété et la vénération, pour pénétrer dans la vie sacrée +de la nature, sans s'inquiéter de ce que les mathématiques pourront +faire et prouver de leur côté. Les mathématiques doivent se détacher +de toute influence extérieure, marcher librement sur la grande route +intellectuelle qui leur est propre, et s'y perfectionner avec une +pureté qu'elles n'atteindront jamais, tant qu'elles continueront à +s'occuper de ce qui est, pour lui enlever ou pour lui faire adopter +quelque chose. + + +On peut étudier la nature et la morale sans adopter un mode +catégoriquement impératif; mais il ne faudrait pas se croire arrivé +à la fin, car alors on n'en est encore qu'au commencement. + + +Le plus haut degré de perfection serait de comprendre que tout ce +qui est factice est une théorie. La couleur bleue du ciel nous +révèle la loi fondamentale du chromatisme. Ne cherchez jamais rien +au-delà d'un phénomène; il est lui-même un enseignement complet. + + +Les sciences renferment beaucoup de certitudes, quand on ne se +laisse pas égarer par les exceptions et qu'on sait respecter les +problèmes. + + +Si je suis parvenu à envisager avec calme les inexplicables phénomènes +primitifs, c'est que j'ai appris à me résigner; mais il y aura toujours +une différence immense entre la résignation qui nous arrête devant les +limites de l'humanité, et celle qui nous renferme dans l'arène +hypothétique _d'une réalité_ bornée. + + +Lorsqu'on réfléchit sur les problèmes d'Aristote, on s'étonne du +merveilleux don d'observation qui mettait, pour ainsi dire, les +anciens Grecs à même de tout savoir. Mais on ne tarde pas à les +accuser de précipitation, car ils passent immédiatement du phénomène +à son explication, et tombent ainsi dans des décisions théoriques +très-insuffisantes. Hâtons-nous d'ajouter que c'est encore là +aujourd'hui notre défaut dominant. + + +Les hypothèses sont des chants de berceuses par lesquels les maîtres +endorment leurs élèves. L'observateur sincère et consciencieux se +pénètre toujours plus intimement de son insuffisance, et il sent que +les problèmes augmentent à mesure qu'il étend son savoir. + + +Notre plus grand défaut est de douter du certain et de vouloir fixer +l'incertain. Mon principe à moi, surtout dans l'étude de la nature, +est de fixer le certain, et d'être toujours en garde contre +l'incertain. + + +J'appelle une hypothèse détestable, celle que l'on établit, pour +ainsi dire, malicieusement, afin de la faire réfuter par la nature. + + +Comment pourrait-on se faire accepter comme maître dans une +profession quelconque, si l'on n'enseignait jamais rien d'inutile? + + +Ce qu'il y a de plus fou en ce monde, c'est que chacun se croit +obligé d'enseigner aux autres ce qu'il croit savoir. + + +Le discours didactique doit être décidé. Les auditeurs ne veulent +pas qu'on leur parle de doute et d'incertitude, ce qui met l'orateur +dans l'impossibilité de laisser certains problèmes sans les résoudre +ou de les tourner à distance. Quand on a entendu arrêter, affirmer +quelque chose, on croit avoir conquis un terrain immense, et l'on +conserve cette croyance jusqu'à ce qu'un nouveau venu resserre ou +agrandisse ce terrain, en reculant ou en rapprochant les bornes que +le premier avait posées. + + +Les questions vives sur les causes, le mélange confus des causes et +des effets, tranquillisent celui qui se perd dans de fausses +théories; mais leurs conséquences sont incalculables et +impossibles à éviter. + + +Il est des personnes qui auraient entièrement changé de caractère, +si elles n'avaient pas pensé qu'il était de leur devoir de soutenir +et de répéter un mensonge, uniquement parce qu'elles l'ont dit +une fois. + + +Le faux a l'avantage de fournir d'inépuisables sujets de causeries; +le vrai ne peut qu'être utilisé, sans cela il serait comme +non avenu. + + +Celui qui ne reconnaît pas combien le vrai facilite la pratique, le +fausse et le tiraille afin de fournir des aliments à son pénible +besoin d'activité. + + +Les Allemands possèdent le don de rendre les sciences inaccessibles, +mais ce n'est cependant pas là une propriété exclusive. + + +Les Anglais profitent à l'instant même de chaque découverte, jusqu'à +ce qu'elle les mène à une découverte nouvelle. Que l'on se demande +encore pourquoi ils nous devancent toujours et en tout. + + +L'homme pensant possède la faculté bizarre de rêver une image +fantastique, là où il voit un problème qui n'est pas encore résolu. +Et quand le problème est résolu, et que la vérité s'est fait jour, +il cherche en vain à se débarrasser de cette image. + + +Il faut une disposition d'esprit particulière pour saisir la réalité +sans forme, telle qu'elle est, et pour la distinguer des vagues +créations du cerveau qui ne laissent pas de s'imposer vivement et +avec une certaine apparence de réalité. + + +En observant la nature dans ses plus grands comme dans ses plus +petits effets, je me suis constamment demandé: Est-ce l'objet de +tes observations, ou bien est-ce toi qui te prononces ainsi? J'ai +toujours envisagé mes prédécesseurs et mes collaborateurs sous le +même point de vue. + + +Chacun de nous ne voit dans la création achevée, réglée, accomplie, +qu'un élément avec lequel il s'efforce de créer un monde à sa guise. +Les hommes robustes s'emparent sans hésiter de cet élément, et le +forcent à enfanter tant bien que mal; les faibles jouent et badinent +avec lui en tremblant, il y en a qui vont jusqu'à douter de son +existence. + + +Si nous pouvions nous pénétrer complètement de cette vérité +fondamentale, on ne disputerait plus; car on ne verrait dans les +opinions des autres comme dans les siennes, que des phénomènes de +diverses espèces. L'expérience, au reste, ne nous prouve-t-elle pas, +chaque jour, que tel homme pense facilement ce que tel autre ne +saurait jamais penser? et cette différence existe non seulement dans +les questions relatives au bien ou au mal réel, mais encore dans les +choses qui nous sont complètement indifférentes. + + +Tout ce qu'on sait, on ne le sait que pour soi-même. Dès que je +m'entretiens avec quelqu'un sur une chose que je crois savoir, il +croit la savoir mieux que moi, et je me vois forcé de refouler mon +savoir sur moi-même. + + +Le vrai hâte et favorise le bien; l'erreur ne développe rien et +embrouille tout. + + +L'homme se trouve jeté au milieu de tant d'effets, qu'il ne peut +s'empêcher d'en demander la cause; la première venue lui étant la +plus commode, il la croit la meilleure et s'en contente. C'est ainsi +du moins qu'agit le sens commun général. + + +Dès qu'on voit un mal on se met à le combattre, c'est-à -dire qu'on +exerce l'art de guérir sur les symptômes et non sur la maladie. + + +L'entendement n'a d'empire que sur ce qui vit. Le monde dont s'occupe +la géognosie est mort; il n'y a donc pas de géologie, car cette science +serait inaccessible à l'entendement. + + +Lorsque je vois les parties éparses d'un squelette, je puis les +rassembler et les replacer dans l'ordre voulu; car l'entendement me +parle d'après les analogies éternelles et immuables, lors même que +ce squelette serait celui du Léviathan. + + +Il ne nous est pas possible de voir naître en pensées, ce qui ne +naît plus sous nos yeux. Une création définitivement accomplie, +achevée et sans variation, n'est pas concevable pour nous. + + +Le système des vulcanistes modernes, n'est qu'un effet hardi pour +rattacher l'inconcevable monde présent au monde passé qui nous est +entièrement inconnu. + + +Les forces actives de la nature produisent souvent des effets +semblables par des moyens différents. + + +Rien n'est plus absurde que la majorité, car elle se compose d'un +très-petit nombre de prédécesseurs énergiques, de fripons qui +s'accommodent entre eux, de faibles qui cherchent à s'assimiler, et +d'une masse qui trotte toujours à la suite de quiconque veut bien se +donner la peine de la faire mouvoir. + + +Les mathématiques sont, comme la dialectique, l'organe d'un sens +noble et élevé; dans la pratique elles deviennent un art semblable +à celui de l'éloquence, car, pour l'un comme pour l'autre, la forme +est tout, et l'objet n'est rien: il est aussi indifférent aux +mathématiques de calculer des oboles ou des guinées, qu'à la +rhétorique de servir à la défense du vrai ou du faux. + + +En pareil cas tout dépend du mérite de l'homme qui pratique cette +science, qui exerce cet art. L'avocat éloquent et entraînant qui +défend et gagne une cause juste, et le mathématicien profond qui +calcule avec justesse la marche des étoiles, sont deux êtres +également divins. + + +Il n'y a d'exact dans les mathématiques que l'exactitude qui n'est +elle-même qu'une conséquence du sentiment inné du vrai. + + +Les mathématiques ne sauraient faire disparaître les préjugés, +modifier l'entêtement ou calmer l'esprit de parti; elles sont +impuissantes pour tout ce qui concerne le monde moral. + + +Pour être un mathématicien parfait, il faut être avant tout un homme +accompli. Ce n'est qu'en sentant tout ce qu'il y a de beau dans le +vrai qu'il devient profond, pénétrant, clair, gracieux et même +élégant; car il faut être tout cela pour ressembler à un Lagrange. + + +Ce n'est pas le langage par lui-même qui est juste, énergique ou +agréable, mais l'esprit qui se corporifie pour ainsi dire par le +langage. Il ne dépend pas de nous de donner à nos calculs, à nos +discours, à nos poèmes, les qualités désirables, si la nature nous +a refusé les qualités morales et intellectuelles nécessaires pour +arriver à ce résultat. Les qualités intellectuelles consistent dans +la pénétration et dans le pouvoir de méditer; et les qualités +morales, dans la force de conjurer le mauvais esprit qui nous +empêche de rendre hommage à la vérité. + + +Expliquer le simple par le composé, le facile par le difficile, est +un mal profondément enraciné dans le corps des sciences; la plupart +des savants le savent, mais fort peu en conviennent. + + +En méditant consciencieusement sur la physique, on reconnaît que les +phénomènes et les expériences qui lui servent de base n'ont pas tous +la même valeur. + + +Les phénomènes originels et les expériences primitives sont de la +plus haute importance, et tout ce qui en découle immédiatement est +immuable. En accordant le même droit aux phénomènes et aux expériences +secondaires, on confond et on obscurcit tout ce que les premiers +avaient expliqué et éclairci. + + +Rien n'est plus funeste à la science que les hommes qui, sans +posséder un grand fonds d'idées qui leur soient propres, se +permettent d'établir des théories; car ils ne conçoivent pas que +même beaucoup de savoir acquis ne suffit pas pour leur donner ce +droit. Dans leurs premières tentatives ils sont, à la vérité, +toujours guidés par le bon sens; mais ce bon sens a des limites fort +étroites, et, quand ils les dépassent, ils tombent dans l'absurde; +son véritable domaine est l'action. Oui, le bon sens agissant ne +s'égare jamais, mais il n'est pas propre à argumenter, à +conjecturer, à juger; les hautes spéculations de la pensée, les +fonctions élevées de l'esprit lui sont interdites. + + +L'expérience est d'abord utile à la science, puis elle lui devient +nuisible, parce qu'elle enseigne à la fois le lois et les +exceptions; et c'est toujours en vain qu'on croira trouver la vérité +dans le résultat d'une règle de proportion entre les unes et +les autres. + + +On prétend communément qu'entre deux opinions opposées, la vérité se +trouve dans le centre. Rien n'est plus faux; ce n'est pas la vérité +qu'on y trouve, c'est le problème, c'est la vie invisible et +éternellement active supposée visible et en état de repos. + + + * * * * * + + +DERNIER CONSEIL. + + +Rien de ce qui est ne peut être réduit à ne plus être; l'éternité se +meut en tout. Sois heureux d'exister, l'existence est éternelle; des +lois éternelles veillent sur les trésors vivants où le grand tout +puise ses parures. + +Depuis longtemps il a été trouvé, le vrai, et de nobles esprits se +sont unis en lui. Fils de la terre, attache-toi à cet ancien vrai, +et remercie les sages qui lui ont montré le chemin qui tourne autour +du soleil et des étoiles. + +Concentre tes regards sur toi-même, tu y trouveras le centre dont +pas un noble coeur n'ose douter. Tu comprendras toutes les règles et +toutes les exceptions; la conscience indépendante et ne subsistant +que par elle-même, est le soleil qui éclaire chaque jour de ta +vie morale. + +Que ta raison veille toujours et tu pourras te confier à tes sens, +ils ne te feront rien voir de faux. Observe tout d'un regard +satisfait et marche d'un pas ferme et sûr à travers les monts et les +vallons de ce monde si richement doté. + +Jouis avec modération et avec sagesse de tant de biens, de tant de +richesses. Quand la vie se réjouit de la vie, le passé s'arrête, +l'avenir s'anime d'avance et le présent est éternel! + +Et quand tu auras réussi à te pénétrer de la conviction que l'utile +seul est vrai; quand tu auras étudié le mouvement de la foule qui +tourne toujours dans le même cercle, alors tu la laisseras se +mouvoir à sa manière et tu viendras te réunir au plus petit nombre. + +Et, semblable au poète, au philosophe qui depuis l'antiquité la plus +reculée, se sont créé en silence une oeuvre chérie s'harmonisant +avec leurs penchants et leurs désirs, tu arriveras par degrés à ce +résultat si heureux et si beau! Précéder les belles âmes sur la +route de leurs plus nobles sensations, n'est-ce pas là une destinée +digne d'envie? + + + * * * * * + + +Tout ce qui est raisonnable a déjà été pensé, mais il faut essayer +de le penser de nouveau. + + +Comment peut-on apprendre à se connaître soi-même? Ce n'est pas par +le raisonnement, c'est par l'action. Essaie de faire ton devoir, et +tu verras tout de suite ce que tu vaux. + + +Qu'est-ce que ton devoir? L'exigence de chaque jour. + + +La partie pensante de l'espèce humaine doit être regardée comme une +grande et immortelle individualité qui, en faisant sans cesse +l'indispensable et le nécessaire, finit par se rendre maître de +l'éventuel. + + +Plus j'avance dans la vie, plus je me dépite, quand je vois l'homme +placé assez haut sur l'échelle de la création pour commander à la +nature et s'affranchir de ses impérieuses nécessités, manquer à +cette vocation en se laissant entraîner par de fausses idées à faire +précisément le contraire de ce qu'il veut; quand je le vois, +surtout, gâter volontairement l'ensemble, et se réduire ainsi à se +débattre péniblement au milieu d'une foule de détails gênants +et mesquins. + + +Sois utilement actif, tu auras mérité d'obtenir et tu pourras +t'attendre à trouver: chez les grands, des grâces; chez les +puissants, des faveurs; chez les hommes actifs et utiles, de +l'appui, dans la multitude, de la sympathie; chez les individus +isolés, de l'affection. + + +Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es, dit un vieux proverbe. +J'ajouterai: dis-moi de quoi tu t'occupes, et je te dirai ce que tu +pourras devenir. + + +Chaque individu doit penser à sa façon, car il trouve toujours sur +sa route une vérité ou une espèce de vérité qui lui sert de guide; +mais il ne doit pas se laisser aller sans aucun contrôle: le pur +instinct ne suffit pas à l'homme, il le ravale au-dessous de +sa dignité. + + +L'activité sans frein, quelle que soit sa nature, finit par faire +banqueroute à la raison. + + +Dans les oeuvres des hommes comme dans celles de la nature, il n'y a +de réellement digne de notre attention que les intentions. + + +L'homme ne se trompe si souvent par rapport à lui et par rapport aux +autres, que parce qu'il voit un but dans un moyen; et qu'à force de +vouloir agir en ce sens, il ne fait rien, ou fait le contraire de ce +qu'il devrait faire. + + +Quand nous avons réfléchi sur une chose, et que nous avons pris la +résolution de l'exécuter, elle devrait être si pure et si belle, que +le monde ne pourrait plus que gâter notre oeuvre; par là nous +conserverions toujours intact l'immense avantage de rétablir ce qui +a été détruit, de rassembler ce qui a été dispersé. + + +Les erreurs, lors même qu'elles ne seraient pas complètes, sont +toujours difficiles à rectifier; car il faut conserver ce qu'il y +avait de vrai et le mettre à la place où il doit être. + + +Le vrai n'a pas toujours besoin de se corporifier; c'est déjà +beaucoup quand il plane çà et là comme un pur esprit et éveille des +sympathies intellectuelles, quand il vibre dans l'air doux et grave +comme le son d'une cloche. + + +Les idées générales et les grandes vanités sont toujours sur le +point de causer d'immenses malheurs. + + +Souffler dans une flûte, ce n'est pas en jouer; il faut remuer les +doigts. + + +Les botanistes admettent une classe de plantes qu'ils appellent +incomplètes. On pourrait dire avec autant de justesse qu'il y a une +classe d'hommes incomplets; et j'appelle ainsi tous ceux qui ne +savent pas mettre leurs désirs et leurs tendances en harmonie avec +leurs facultés. L'homme le plus insignifiant est complet s'il sait +se renfermer dans le cercle de ses capacités, tandis que les plus +belles qualités s'obscurcissent, s'anéantissent même sans cette +indispensable loi de proportion. L'absence de cette loi est un mal +que l'esprit des temps modernes augmente chaque jour; car qui +pourrait suffire à la marche rapide et aux exigences d'un présent +toujours progressif? + + +Les hommes sagement actifs, qui connaissent leurs forces et qui les +utilisent avec prudence, prospèrent toujours dans les affaires de +ce monde. + + +C'est un grand défaut de se croire plus qu'on n'est, ou de s'estimer +moins qu'on ne vaut. + + +Je rencontre de temps en temps des jeunes gens auxquels je ne trouve +rien à changer, rien à corriger, et cependant ils me donnent des +inquiétudes, parce que je les vois disposés à suivre le torrent de +leur époque. C'est précisément de cette disposition que je voudrais +les garantir. Il n'a été donné une rame à l'homme, réduit à naviguer +dans une nacelle fragile, que pour qu'il puisse se guider selon sa +volonté et son jugement, au lieu de suivre le cours aveugle +des flots. + + +Comment un jeune homme pourrait-il trouver blâmable et nuisible ce +que tout le monde fait et approuve? Pourquoi résisterait-il seul à +la tendance de tous? + + +Le plus grand mal de notre époque où rien ne peut arriver à sa +maturité, est de consommer chaque jour le produit de chaque jour, +sans jamais songer à garder quelque chose pour l'avenir. Nous avons +des journaux pour le soir et d'autres pour le matin, et l'on ne +tardera sans doute pas à en inventer pour les heures intermédiaires. +Cette manie traîne à la barre du public tout ce que chacun rêve ou +se propose de faire; on ne peut plus ni souffrir ni se réjouir que +pour amuser les autres. Les événements les plus intimes sont +colportés de maison en maison, de ville en ville, et d'empire en +empire; bientôt ils passeront d'une partie du monde à l'autre à +l'aide de quelques vélocifères. + + +Il serait aussi impossible d'éteindre les machines à vapeur du monde +matériel, que d'arrêter ce mouvement du monde moral. La vivacité du +commerce, le froissement du papier qui remplace l'argent monnayé, la +recrudescence de la dette pour payer des dettes, voilà les éléments +monstrueux au milieu desquels les jeunes hommes se trouvent jetés +aujourd'hui. Qu'ils rendent grâce à la nature si elle leur a donné +un esprit assez juste et assez calme pour ne pas se laisser +entraîner par le monde, ou pour ne pas lui demander l'impossible. + + +Dans chaque cercle d'activité l'esprit de l'époque poursuit et +menace les jeunes hommes; aussi ne saurait-on leur montrer trop tôt +le point vers lequel ils doivent diriger leur volonté. + + +Plus on avance en âge, plus on sent l'importance des paroles et des +actions les plus innocentes. Cette conviction m'engage à faire +remarquer à tous ceux qui m'entourent, la différence qui existe +entre la sincérité, la confiance et l'indiscrétion; c'est-à -dire, +qu'il n'y a pas de différence, mais une gradation lente comme celle +qui conduit de la chose la plus indifférente à la plus nuisible, et +qu'il faut sentir, car elle ne peut se raisonner. + + +C'est sur cette gradation qu'il faut régler notre conduite, si nous +ne voulons pas perdre la bienveillance des hommes, sur la même route +où nous sommes parvenus à la gagner. L'expérience nous apprend +toujours cette vérité, mais elle la fait payer par un cher +apprentissage, que par malheur on cherche toujours vainement à +épargner à ses descendants. + + +L'influence des arts et des sciences sur la vie, est tellement +soumise au degré de perfection de l'esprit du temps, et à mille +autres circonstances fortuites, qu'il est impossible de la +déterminer. + + +La poésie est toute-puissante dans les débuts de la société, que ces +débuts soient la barbarie, la demi-civilisation, une réorganisation, +ou un changement résulté du contact d'une civilisation étrangère; +d'où l'on peut conclure que l'influence de la poésie se fait sentir +dans tout ce qui est nouveau. + + +La musique a moins besoin de cette nouveauté; elle lui est presque +nuisible, car plus elle est ancienne, plus on y est accoutumé, plus +elle a de puissance. + + +C'est dans la musique, surtout, que la dignité de l'art est +éminente, car il n'y a en elle rien de matériel à déduire; à la fois +forme et fond, elle ennoblit tout ce qu'elle exprime. + + +La musique est ou profane ou sacrée. Le caractère sacré, surtout, +lui convient; il lui donne sur la vie une haute influence, qui reste +invariable à travers toutes les variations de l'esprit des temps. La +musique profane devrait toujours être joyeuse et gaie. + + +La musique qui mêle le sacré au profane est impie; celle qui exprime +des sensations faibles, lamentables ou mesquines est absurde; car +n'étant pas assez imposante et assez grave pour être sacrée, il lui +manque la gaîté qui fait le seul mérite de la musique profane. + + +La sainteté de la musique d'église et l'espièglerie des chants +populaires sont les deux pivots, sur lesquels la musique doit +toujours rouler, c'est l'unique moyen de produire les deux grands +effets qui lui sont propres: la prière et la danse. Si elle confond +les genres, elle jette de la confusion dans l'âme; si elle les +affaiblit, elle devient fade; si elle veut s'associer à la poésie +didactique ou descriptive, elle glace et ennuie. + + +La plastique ne peut agir que sur un degré élevé de l'échelle +artistique. Le médiocre peut, sous plus d'un rapport, avoir quelque +chose d'imposant; mais une oeuvre d'art médiocre sera toujours plus +propre à induire en erreur qu'à plaire. Voilà pourquoi la sculpture +doit s'associer un intérêt matériel qu'elle trouvera sans peine dans +la représentation des personnages importants; mais, malgré ce +secours, il lui faut encore un haut degré de perfection pour être à +la fois vraie et digne. + + +La peinture est de tous les arts le plus nonchalant et le plus +commode. Lors même qu'elle n'est que du métier, elle plaît à cause +de son sujet. Son exécution, ne serait-elle que mécanique et par +conséquent dépourvue d'intelligence, a quelque chose de si +merveilleux qu'elle étonne les esprits les plus cultivés comme les +plus vulgaires; et dès qu'elle s'élève sur l'échelle artistique, +elle est préférée aux autres arts arrivés au même degré de +perfection. La vérité dans la couleur, dans les superficies et dans +les rapports que les objets visibles ont entre eux, suffit pour la +rendre agréable. Et comme les yeux ont été forcés de s'accoutumer à +tout voir, même le laid, une difformité ne les affecte pas aussi +péniblement que la dissonance blesse l'oreille; ils supportent une +mauvaise copie de la réalité, parce qu'il y a des réalités plus +vilaines encore. Enfin, le peintre médiocrement artiste aura +toujours plus d'amis, plus de partisans dans le public, que le +musicien qui ne serait pas plus avancé que lui dans son art. En +tous cas, le peintre peu habile a du moins l'avantage de pouvoir +travailler seul et pour lui seul, tandis que le musicien est +toujours obligé de s'associer d'autres musiciens, car ce n'est que +par l'association qu'il peut produire des effets. + + +On se demande si, en examinant les diverses productions artistiques, +il faut les comparer entre elles? Je répondrai que le connaisseur +parfait peut et doit juger par comparaison, car la pensée +fondamentale de l'art plane devant lui, et il a la conscience de +tout ce que l'on pourrait, de tout ce que l'on devrait faire. Mais +l'amateur, qui en est encore aux premiers pas sur la route de +l'appréciation du vrai beau, doit considérer isolément chaque genre +de mérite; par là seulement le sens et le sentiment s'accoutument +par degrés à agir sur les généralités. En tous cas, la manie de +comparer n'est qu'une paresse de l'esprit qui veut s'épargner la +peine de juger. + + +Le propre de l'amour de la vérité est de nous faire découvrir et +apprécier le bon partout où il est. + + +Le sentiment humain peut s'appeler historique, quand il s'est +perfectionné au point de faire entrer le passé en ligne de compte, +dans l'appréciation des mérites du présent. + + +Ce qu'il y a de mieux dans l'histoire, c'est l'enthousiasme qu'elle +excite en nous. + + +L'individualité engendre l'individualité. + + +Il ne faut jamais oublier qu'il y a une foule de personnes qui +veulent absolument dire ou produire quelque chose de remarquable, +sans avoir pour cela les facultés nécessaires, et que de là doit +nécessairement résulter le bizarre, l'extravagant. + + +Les penseurs profonds et sérieux sont rarement bien vus du public. + + +Si l'on veut que j'écoute avec attention l'opinion d'un autre, il +faut du moins qu'elle soit positivement énoncée; car j'ai toujours +en moi-même un assez grand fonds de données problématiques. + + +La superstition fait pour ainsi dire partie de l'homme, et il se +flatte en vain de pouvoir la bannir complètement; au lieu de le +quitter, elle se réfugie dans les profondeurs les plus mystérieuses +de son être, d'où elle reparaît tout à coup dès qu'elle se sent +moins rigoureusement poursuivie. + + +Que de choses nous pourrions savoir mieux, si nous ne voulions pas +les savoir trop bien. Ce n'est que dans l'angle de quarante-cinq +degrés que les objets deviennent accessibles à notre vue. + + +Les microscopes et les lunettes d'approche ne servent qu'à égarer le +bon sens. + + +Je garde le silence sur beaucoup de choses, car je ne veux causer ni +trouble ni désordre. Je vois même sans déplaisir les hommes se +réjouir des choses qui me scandalisent et me chagrinent. + + +Tout ce qui affranchit l'esprit sans lui donner un pouvoir absolu +sur nous-mêmes est nuisible. + + +Quand les hommes examinent et jugent une production de l'art, ils +cherchent plus tôt à savoir ce qu'elle est, que pourquoi et comment +elle est. Guidé par ce sentiment, on s'attache aux détails, on fait +des extraits. Il est vrai que par ce procédé on finit toujours par +saisir l'ensemble, mais c'est toujours sans le savoir. + + +L'art, et surtout celui de la poésie, a seul le pouvoir de soumettre +l'imagination aux règles qui lui sont indispensables, car l'imagination +sans goût est une monstruosité. + + +Le maniéré est la subjectivité de l'idée; voilà pourquoi il a toujours +quelque chose de spirituel. + + +La tâche du philologue consiste à approfondir le contenu des traditions +écrites. Il examine un manuscrit et il y voit des lacunes, des erreurs +ou des omissions de copiste, et d'autres fautes semblables qui nuisent +à la clarté du texte. On découvre une seconde, une troisième copie du +même manuscrit; il les compare entre elles et arrive ainsi à savoir ce +qu'il y a de croyable, de sensé dans la tradition. Il va plus loin, il +demande à sa propre raison de saisir et de rendre, sans le secours des +moyens extérieurs, et avec une perfection toujours croissante, les +convenances et les rapports qu'ont entre elles les matières qu'il +traite; les vérités, les erreurs et les mensonges qu'elles contiennent. +Pour arriver à ce résultat, il a besoin de beaucoup de tact, d'une étude +approfondie des auteurs morts, et même d'un certain degré d'imagination. +Il n'est donc pas étonnant que le philologue arrive à se croire juge +compétent dans le domaine du goût; malheureusement il y réussit rarement. + + +Le poète doit tout mettre en action, en représentation, et il n'est au +niveau de sa tâche que lorsque ses représentations rivalisent avec la +réalité, et séduisent l'esprit au point que tout le monde croit voir +et entendre ce qu'il décrit ou représente. Quand la poésie a atteint +ce haut degré de perfection, elle paraît n'appartenir qu'au monde +extérieur; et cela est si vrai, que, lorsqu'elle se refoule dans le +monde intérieur, elle est en décadence. La poésie qui ne représente +que des sensations intérieures sans les corporifier par des objets +extérieurs, ou celle qui ne représente que des objets extérieurs, sans +les animer par des sensations intérieures, sont toutes deux arrivées +au plus bas degré de l'échelle poétique, d'où il ne leur reste plus +qu'à entrer dans la vie vulgaire. + + +L'éloquence jouit de toutes les faveurs, de tous les privilèges de +la poésie, elle s'en empare; elle en abuse même pour s'assurer dans +la vie sociale un avantage momentané, moral où immoral, juste +ou injuste. + + +La littérature n'est qu'un fragment des fragments de l'esprit +humain. On n'a écrit que la plus petite partie de ce qui a été fait +et dit, et l'on n'a conservé que la plus petite partie de ce qui a +été écrit. + + +Le talent de lord Byron a une vérité et une grandeur naturelles qui +se sont développées dans une sauvagerie dont le principal effet est +d'étonner et de mettre mal à son aise; aussi son talent ne peut-il +être comparé à aucun autre talent. + + +Le véritable mérite des chants populaires est d'avoir pris +immédiatement leurs motifs dans la nature. Les poètes les plus +avancés en civilisation pourraient tirer de grands avantages de +cette source s'ils savaient y puiser. + + +J'ajouterai cependant qu'ils n'en seraient pas moins inférieurs à +ces grands modèles, du moins sous le rapport de la concision; car +l'homme de la nature sera toujours plus laconique que l'homme +civilisé. + + +L'étude de Shakespeare est fort dangereuse pour les talents +naissants, car elles les force à l'imiter quand ils se flattent +de créer. + + +Pour apprécier l'histoire, il faut qu'il y ait eu de l'histoire dans +notre vie. Il en est de même des nations: les Allemands ne peuvent +juger la littérature que depuis qu'ils en ont une. + + +On ne vit réellement, que lorsqu'on se sent heureux par la +bienveillance et l'affection dont on est l'objet. + + +La piété n'est pas un but, mais un moyen pour arriver à un haut +degré de civilisation par une douce tranquillité d'esprit. + + +On peut conclure de là que tous ceux qui font de la piété un but +sont des hypocrites. + + +On a plus de devoirs à remplir dans la vieillesse que dans la +jeunesse. + + +Un devoir contracté est une créance perpétuelle, car il est +impossible de la solder complément. + + +La malveillance seule voit les imperfections et les défauts, il faut +donc se faire malveillant pour les voir; mais gardons-nous de le +devenir plus que cela n'est rigoureusement nécessaire. + + +Le plus grand bonheur qui puisse nous arriver, est celui qui corrige +nos imperfections et répare nos fautes. + + +Si tu sais lire, il faut que tu comprennes; si tu sais écrire, il +faut que tu saches quelque chose; si tu crois, tu es forcé de +concevoir; si tu désires, tu t'imposes des obligations; si tu +exiges, tu obtiendras; si tu as de l'expérience, on te demande +d'être utile. + + +Nous ne reconnaissons de l'autorité qu'à ceux qui nous sont utiles. +Si nous nous soumettons à nos souverains, c'est parce qu'ils nous +assurent la tranquille possession de nos propriétés, et qu'ils nous +protègent contre tout ce qui pourrait nous arriver de désagréable. + + +Le ruisseau est l'ami du meunier qui l'utilise. Il aime mieux se +précipiter par-dessus les roues qu'il fait mouvoir, que de rouler +à travers la vallée avec une tranquillité stérile. + + +Celui qui se contente de régler sa conduite sur une simple +expérience, est toujours dans le vrai. Considéré sous ce point de +vue, l'enfant qui commence à raisonner est un grand sage. + + +La théorie n'a d'autre mérite réel que celui de nous faire croire +à la coïncidence des événements. + + +Toutes les choses abstraites deviennent inaccessibles au sens +commun, lorsqu'on veut les mettre en oeuvre; et le sens commun +arrive toujours à l'abstrait par l'action et par l'observation. + + +Lorsqu'on demande trop et qu'on se plaît datas les combinaisons +compliquées, on s'expose à s'égarer dans le désordre. + + +Il est bon de penser par analogie, car l'analogie ne conclue rien. +L'induction est dangereuse, car elle se pose un but déterminé +qu'elle ne perd jamais de vue, et vers lequel elle entraîne +indistinctement le faux et le vrai. + + +L'intuition juste mais vulgaire des choses terrestres, est une +propriété du simple sens commun. L'intuition pure des objets +extérieurs et intérieurs est fort rare. + + +La première se manifeste d'une manière tout à fait pratique, +c'est-à -dire par l'action immédiate; la seconde, par symboles, tels +que les chiffres, les formules de mathématiques, et la parole ou +plutôt les tropes, que l'on peut regarder comme la poésie du génie +et la manifestation proverbiale du sens commun. + + +Le passé ne peut agir sur nous que par la narration écrite ou +parlée. La plus ordinaire, la plus sensée est historique; celle qui +tient le plus près à l'imagination est mythique. Dès que l'on +cherche dans cette dernière quelque chose d'important et de caché, +elle devient mystique, et prend un cachet si sentimental, que nous +n'en acceptons que ce qui concerne le sentiment. + + +Si nous voulons réellement arriver à quelque chose, il faut soutenir +notre activité par les facultés qui préparent, accompagnent, +coïncident, secondent, accélèrent, fortifient, arrêtent et +réagissent. + + +Pour observer comme pour agir, il faut séparer l'accessible de +l'inaccessible, sans cela notre vie et notre savoir seront toujours +également stériles. + + +Un Français a dit: «Le sens commun est le génie de l'humanité.» mais +avant d'accepter ce sens commun comme le génie de l'humanité, il +faudrait du moins l'examiner dans ses divers modes de manifestation. +Si nous nous demandons en quoi il est utile aux hommes, nous +arrivons aux résultats suivants: + + +L'humanité est soumise à des besoins; si elle ne peut les satisfaire, +elle s'agite et s'impatiente; dès qu'ils sont satisfaits, elle redevient +calme, indifférente. L'homme de la nature est donc toujours dans l'un +ou l'autre de ces deux états, et il doit nécessairement employer la +simple raison, c'est-à -dire le sens commun des Français, pour trouver +le moyen de satisfaire ses besoins. Ces moyens, il les trouve toujours +tant que ses besoins restent dans les limites du nécessaire; mais s'ils +s'étendent, s'ils s'élèvent au-dessus du commun, le sens commun devient +insuffisant, il cesse d'être un génie protecteur; car les régions de +l'erreur se sont ouverte devant l'humanité. + + +Il ne se fait rien de déraisonnable que la raison ou le hasard ne +puissent réparer; il ne se fait rien de raisonnable que le hasard ou +la déraison ne puissent gâter. + + +Toute idée vaste et grande qui vient de surgir, agit tyranniquement: +voilà pourquoi les préjugés qu'elle fait naître deviennent si vite +nuisibles, et qu'il n'y a point d'institution qu'on ne puisse +défendre et louer, si l'on remonte à son origine; il ne s'agit que +de faire valoir ce qu'elle avait alors de bon, et ce qu'elle en a su +conserver. + + +Lessing, qui s'indignait sincèrement contre toute espèce d'entraves, +fait dire à un de ses personnages: «Personne ne doit _devoir_ faire +ou penser une chose;» un homme fort spirituel répondit: Celui qui +_le veut le doit_. Un troisième, penseur plus subtil, ajouta: «Celui +qui peut comprendre _doit vouloir_.» On croyait avoir terminé ainsi +la discussion sur le _vouloir_ et le _devoir_, sans songer qu'en +général les actions des hommes sont déterminées par le degré de leur +intelligence et de leur instruction; aussi n'y a-t-il rien de si +épouvantable que l'ignorance et la stupidité en action. + + +Il existe deux substances pacifiques: le dû et le convenable. + + +La justice demande le dû, la police le convenable; la justice +examine et juge, la police surprend et ordonne. La justice s'occupe +des individus, la police de l'ensemble d'une population. + + +L'histoire est une longue fugue dans laquelle chaque peuple élève la +voix à son tour. + + +L'homme ne pourrait satisfaire à ce qu'on exige de lui, que s'il se +croyait beaucoup plus qu'il n'est. C'est, au reste, une erreur qu'on +lui pardonne volontiers tant qu'elle ne tombe pas dans l'absurde. + + +Il est des livres qui semblent avoir été écrits non pour apprendre +quelque chose, mais pour prouver que l'auteur savait quelque chose. + + +J'ai vu des gens qui fouettaient du lait dans l'espoir de le faire +tourner en crème. + + +Il est plus facile de se faire une juste idée de l'état d'un cerveau +qui nourrit les erreurs les plus complètes, que de celui qui s'attache +à des demi-vérités. + + +Le penchant des Allemands pour l'indéfini et pour le vague dans les +arts, vient de leur peu d'habileté. + + +L'artiste médiocre doit rejeter les lois du vrai beau qui +réduiraient son talent à rien. + + +Il est triste de voir un homme remarquable lutter toute sa vie +contre lui-même, contre l'esprit de son époque, et contre les +événements, sans pouvoir sortir de la foule où le préjugé le +retient. La bourgeoisie nous offre plus d'un pareil exemple. + + +Un auteur ne saurait mieux prouver son estime pour le public, qu'en +lui donnant, non ce qu'il demande, mais ce que lui-même trouve +juste et bon. + + +La sagesse n'est que dans la vérité. + + +Quand nous commettons une erreur, tout le monde peut s'en +apercevoir; il n'en est pas de même quand nous avançons un mensonge. + + +Les Allemands ont de la liberté dans la pensée, voilà pourquoi ils +ne s'aperçoivent pas quand ils manquent de liberté dans le goût et +dans l'esprit. + + +N'y a-t-il donc pas assez d'énigmes en ce monde? Et pourquoi +cherche-t-on à convertir en énigmes les choses les plus simples? + + +Le cheveu le plus fin projette une ombre. + + +J'ai souvent essayé de faire des choses vers lesquelles je n'avais +été poussé que par de fausses tendances, et cependant j'ai toujours +fini par les concevoir. + + +La libéralité excite toujours la bienveillance, surtout quand elle +est accompagnée par la modestie. + + +La poussière ne se soulève jamais avec plus de force, qu'au moment +où l'orage qui va la faire retomber pour longtemps, est sur le point +d'éclater. + + +Les hommes se connaissent fort difficilement entre eux, lors même +qu'ils en ont réellement l'intention; le mauvais vouloir qui les +guide presque toujours achève de les aveugler. + + +On apprendrait plus facilement à connaître les autres, si on n'avait +pas toujours la manie de se comparer à eux. + + +Voilà pourquoi les hommes les plus distingués sont les plus +maltraités; n'osant se comparer à eux on cherche à leur trouver +des défauts. + + +Pour parvenir en ce monde, il n'est pas nécessaire de connaître les +hommes, mais d'être plus fin et plus adroit que celui auquel on a +affaire pour l'instant. Les charlatans qui, à chaque foire, débitent +une grande quantité de mauvaises marchandises, sont une preuve +palpable de cette vérité. + + +Il n'y a pas des grenouilles partout où il y a de l'eau, mais il y a +de l'eau partout où l'on entend croasser des grenouilles. + + +Quand on ne sait aucune langue étrangère on ne sait pas la sienne. + + +Il est des erreurs qui ne vont pas mal aux jeunes gens; mais il ne +faut pas qu'ils les traînent après eux jusque dans la vieillesse. + + +Quand un travers a vieilli, il est aussi inutile que désagréable à +tout le monde. + + +La despotique déraison du cardinal de Richelieu, a fait douter +Corneille de lui-même. + + +La nature s'égare quelquefois dans des spécifications où elle se +trouve arrêtée comme dans une impasse. C'est ce qui nous explique +l'opiniâtreté avec laquelle chaque peuple se renferme dans son +caractère national. + + +Les métamorphoses dans le sens le plus élevé, c'est-à -dire celles +qui s'opèrent par la perte ou le gain, par l'action de donner ou de +prendre, sont admirablement dépeintes par le Dante. + + +Chacun de nous a, dans sa nature, quelque chose qui, s'il osait +l'avouer publiquement, lui attirerait le blâme général. + + +Toutes les fois que l'homme se met à réfléchir sur son état physique +ou moral, il se trouve malade. + + +L'assoupissement sans sommeil est une situation dont la nature a +fait à l'homme un besoin, ce qui explique son goût pour le tabac, +l'eau-de-vie et l'opium. + + +L'important pour l'homme d'action est de faire ce qui est justes +sans s'inquiéter si ce qui est juste se fait partout. + + +Il est des personnes qui frappent au hasard avec leur marteau contre +la muraille, en s'imaginant que chaque coup tombe sur la tête d'un +clou. + + +Les mots français ne tirent pas leur origine de la langue latine +écrite, mais de la langue latine parlée. + + +Nous appelons réalité vulgaire, celle qui se présente fortuitement +et sans que nous puissions y reconnaître, pour l'instant du moins, +une loi de la nature. + + +Le tatouage du corps humain est un retour vers l'état de brute. + + +Écrire l'histoire, c'est se débarrasser utilement du passé. + + +On ne saurait posséder ce qu'on ne comprend pas. + + +Les choses les plus vulgaires, lorsqu'elles sont dites d'une manière +burlesque, peuvent paraître piquantes. + + +Nous conservons toujours assez de force pour agir, lorsque nous +sommes guidés par une conviction profonde. + + +La mémoire peut nous faire défaut impunément, pourvu qu'au même +instant le jugement ne nous abandonne pas aussi. + + +Les poètes qui ne reconnaissent ou n'admettent d'autres lois que +celles de leur propre nature, sont des talents frais et neufs, +rejetés par l'esprit d'une époque artistique, qui, à force de +vouloir cultiver et perfectionner les arts, est devenu stagnant et +maniéré. Comme il est impossible à ces talents d'éviter toujours la +platitude, on peut, sous ce rapport, les regarder comme rétrogrades; +mais, sous tous les autres, ils méritent le titre de régénérateurs, +car ils font entrer les autres dans la voie du progrès. + + +Le jugement d'une nation ne se développe que lorsqu'elle peut se +juger elle-même, avantage dont elle ne commence à jouir que dans +l'âge mûr de la civilisation. + + +Lorsqu'on met la nature à la torture, elle devient muette; lorsqu'on +l'interroge loyalement, elle se borne à répondre oui ou non. + + +La plupart des hommes trouvent la vérité trop simple; ils devraient +se souvenir qu'il est déjà assez difficile de la pratiquer utilement +telle qu'elle est. + + +Je maudis tous ceux qui, se faisant de l'erreur un monde à leur +usage, osent demander encore que tout ce que l'homme fait +soit utile. + + +Il faut considérer une école comme un seul homme qui, pendant tout +un siècle, se parle à lui-même et s'admire, lors même que ce qu'il +dit est absurde et niais. + + +On ne saurait réfuter un faux enseignement, parce qu'il se fonde sur +la conviction que le faux est vrai; mais il est possible, il est +nécessaire même de le combattre par une opposition directe +et réitérée. + + +Prenez deux petites baguettes; peignez l'une en rouge et l'autre en +bleu; mettez-les dans l'eau l'une à côté de l'autre, et toutes deux +vous paraîtront brisées. Rien n'est plus facile que de se convaincre +de cette vérité avec les yeux du corps; celui qui pourrait la voir +avec les yeux de l'intelligence, y trouverait une garantie précieuse +contre une foule d'erreurs et de paradoxes. + + +Les adversaires d'une cause bonne et spirituelle, frappent sur des +charbons ardents pour faire voler de tous côtés des étincelles, et +porter ainsi l'incendie sur des points que, sans ce procédé, ils +n'auraient pu atteindre. + + +L'homme ne serait pas ce qu'il y a de plus noble sur la terre, s'il +n'était pas trop noble pour elle. + + +Le temps n'enfouit les anciennes découvertes que pour nous réduire à +les découvrir de nouveau. Par combien d'efforts pénibles Tycho-Brahé +n'a-t-il pas cherché à nous prouver que les comètes étaient des +corps réguliers, tandis que depuis bien des siècles, déjà , Sénèque +les regardait comme tels? + + +Depuis combien de temps n'a-t-on pas discuté en tous sens sur +l'existence des antipodes? + + +Il est des esprits auxquels il faut laisser leurs allures et leur +idiotisme. + + +Rien n'est plus commun aujourd'hui que des productions littéraires +nulles sans être mauvaises. Elles sont nulles, parce qu'elles n'ont +point de valeur; elles ne sont pas mauvaises, parce que l'auteur +s'est renfermé dans les formes générales des bons modèles. + + +La neige est une propreté mensongère. + + +Celui qui craint la portée d'une pensée, finit par devenir incapable +de la concevoir. + + +On ne doit appeler son maître que celui dont on peut toujours +apprendre quelque chose. Aussi tous ceux qui nous ont appris quelque +chose ne méritent-ils pas le titre de maître. + + +Les compositions lyriques doivent être raisonnables dans leur +ensemble, et un peu déraisonnables dans les détails. + + +Il en est des hommes comme des océans; on leur donne des noms +différents, et, cependant, ce n'est toujours et partout que de +l'eau salée. + + +On dit que les louanges qu'on se donne à soi-même ne sont pas de bon +aloi; c'est possible: mais quelle est la valeur d'une critique +injuste? Le public ne songe pas à la qualifier. + + +Le roman est une épopée subjective dans laquelle l'auteur s'arroge +le droit d'arranger le monde à sa manière. Il ne s'agit que de +savoir s'il a en effet une manière à lui, le reste va tout seul. + + +Il est des natures problématiques qui ne suffisent à aucune position +et auxquelles aucune position ne saurait suffire, d'où il résulte +une lutte dans laquelle la vie s'use sans plaisir et sans profit. + + +Le véritable bien se fait presque toujours _clam, vi et precario_. + + +Un ami joyeux est une chaise roulante pour le chemin de la vie. + + +Les ordures mêmes brillent quand le soleil les éclaire. + + +Le meunier s'imagine que le blé ne croit que pour faire marcher son +moulin. + + +Il est difficile d'être juste envers l'instant actuel; s'il est +insignifiant, il nous ennuie; s'il est heureux, il faut le soutenir; +s'il est malheureux, il faut le traîner. + + +L'homme le plus heureux est celui qui peut mettre la fin de sa vie +en rapport avec le commencement. + + +L'homme est tellement entêté et contrariant, qu'il ne veut pas qu'on +le contraigne à être heureux, tandis qu'il cède au pouvoir qui le +force à être malheureux. + + +Tant qu'on ne regarde que devant soi, on n'a qu'un seul point de +vue; mais dès qu'on jette ses regards en arrière, on en a plusieurs. + + +Toute position qui nous cause chaque jour quelque chagrin nouveau, +est fausse. + + +Lorsqu'on commet une imprudence, on se flatte toujours de la +possibilité de s'en tirer par des détours. + + +Une vérité insuffisante se maintient pendant quelque temps; une +brillante erreur la remplace, et le monde s'en contente et +l'accepte. C'est ainsi qu'on s'aveugle et qu'on s'étourdit pendant +une longue suite de siècles. + + +Il est fort utile dans les sciences de rechercher les vérités +insuffisantes connues des anciens, pour les utiliser et les +compléter. + + +Les opinions avancées ressemblent aux figures de l'échiquier par +lesquelles on commence l'attaque; elles peuvent être forcées à la +retraite, mais elles ont engagé la partie. + + +La vérité et l'erreur découlent de la même source; cette conformité, +aussi singulière que certaine, nous fait un devoir de ménager plus +d'une erreur, par respect pour la vérité qui périrait avec elle. + + +La vérité appartient aux hommes, et l'erreur au temps; voilà +pourquoi on a dit d'un homme remarquable: «Le malheur des temps a +causé son erreur, mais la force de son âme l'en a fait sortir avec +gloire.»[1] + + +Note: + +[1] Cette phrase est en français dans le texte. + + +Chacun de nous a ses bizarreries dont il ne peut se débarrasser, et +souvent les plus inoffensives de toutes causent notre perte. + + +Celui qui ne s'estime pas trop haut vaut plus qu'il ne croit. + + +Dans les arts, dans les sciences, comme dans la vie vulgaire, le +point le plus important est de voir les objets tels qu'ils sont, et +de les traiter selon leur nature. + + +Les hommes âgés, mais sages et raisonnables, ne dédaignent les +sciences que parce qu'ils ont trop demandé d'elles et d'eux-mêmes. + + +Je plains sincèrement les hommes qui se plaignent sans cesse de +l'instabilité des choses de ce monde, et du néant de la vie +terrestre. Est-ce que nous ne sommes pas venus sur cette terre pour +rendre le périssable impérissable? Et pourrions-nous remplir cette +tâche, si nous ne savions pas apprécier l'un et l'autre? + + +Un phénomène, une expérience pris isolément, ne prouvent rien: c'est +l'anneau d'une grande chaîne dont la valeur ne peut être déterminée +que par son ensemble. Celui qui cherche à vendre un collier de +perles, trouverait difficilement un acquéreur, s'il ne voulait +montrer que la plus belle de ses perles, en soutenant que les +autres, qu'il cache, sont de la même qualité. + + +Des images, des descriptions, des mesures, des nombres, des signes, +ne seront jamais les équivalents d'un phénomène. Le système de +Newton ne s'est si longtemps conservé intact, que parce que les +erreurs qu'il contient ont été embaumées dans l'in-4° de la +traduction latine. + + +On ne saurait répéter trop souvent sa profession de foi, et énoncer +tout haut son approbation et son blâme; car nos adversaires usent +toujours très-amplement de ce moyen. + + +A l'époque où nous vivons, on ne doit ni se taire ni céder; il faut +parler et agir, non pour vaincre, mais pour se maintenir à sa place. +Il importe peu que ce poste soit dans la majorité ou dans +la minorité. + + +Ce que les Français appellent tournure, n'est qu'une prétention +gracieuse. Chez les Allemands, la prétention est toujours rude et +dure, et leurs grâces sont tendres et douces, c'est-à -dire, opposées +à la prétention et par conséquent incapables de s'unir avec elle. On +voit par là que les Allemands ne sauraient avoir de la tournure. + + +Quand l'arc-en-ciel se maintient pendant un quart d'heure seulement, +personne ne le regarde plus. + + +Une oeuvre d'art au-dessus de ma portée me déplaît au premier coup +d'oeil; mais le sentiment de sa valeur me pousse à l'examiner de +plus près, ce qui me procure toujours un double plaisir; car je +découvre des mérites nouveaux dans cette oeuvre et des facultés +nouvelles en moi. + + +La foi est un capital secret et domestique, qui ne diffère que sur +un point des fonds publics destinés à secourir des malheureux: dans +les jours de calamités, chaque individu reçoit avec pompe la part +des intérêts de ses fonds publics, tandis qu'on prend soi-même et en +silence celle de son capital domestique. + + +Malgré ses apparences vulgaires et sa facilité à se contenter de la +satisfaction des besoins les plus urgents, la vie a des exigences +nobles et élevées qu'elle cherche toujours à satisfaire secrètement. + + +L'obscurantisme ne résulte pas des obstacles qui empêchent la +propagation du vrai et de l'utile, mais des efforts que l'on fait +pour accréditer le faux. + + +Depuis que je m'occupe de biographie, je me suis dit que, dans le +grand tissu des événements généraux, les hommes remarquables sont la +chaîne, et les hommes ordinaires la trame. Les premiers marquent la +largeur de ce tissu, les seconds lui donnent de la solidité, et les +ciseaux de la Parque en déterminent la longueur; arrêt auquel les +uns et les autres sont forcés de se soumettre. + + +Les Allemands du dix-septième siècle désignaient leur bien-aimée par +ce mot pittoresque: _(mannrauschlein) petite ivresse d'homme_[2]. + + +Note: + +[2] La traduction littérale de ce mot n'en donne qu'une idée +très-imparfaite, une longue périphrase même serait insuffisante; une +explication grammaticale remplira mieux ce but. On ne dit pas +seulement en allemand. Je suis ou il est ivre; mais on dit encore, +J'ai ou il a une ivresse, comme on dit en français: J'ai ou il a une +indigestion. Aimer une femme et en être aimé, est donc pour l'homme +une petite ivresse, c'est-à -dire un état où la raison, sans être +entièrement troublée, n'est plus assez maîtresse d'elle-même pour +nous montrer les dangers du bonheur que l'on convoite. On comprendra +maintenant tout ce qu'il y a de gracieux et de fin dans ce nom de +_petite ivresse d'homme_, appliqué à une maîtresse. (_Note du +Traducteur_.) + + +_Chère petite âme bien lavée_, est l'expression la plus tendre qu'à +Hiodensée on puisse adresser à une femme. + + +Le vrai est un flambeau immense qui nous éblouit, et la crainte de +nous brûler fait que nous cherchons à passer le plus vite possible +et en clignant des yeux. + + +Le plus grand tort des hommes sensés, est de ne pas savoir mettre à +leur place les paroles des personnes incapables d'exprimer nettement +leurs pensées. + + +Quiconque parle, croit pouvoir raisonner sur les langues. + + +L'âge rend indulgent: Je ne vois plus aujourd'hui commettre une +faute sans me dire que je m'en suis moi-même rendu coupable dans le +cours de ma vie. + + +La chaleur de l'action étouffe les scrupules; la contemplation rend +consciencieux. + + +Les gens heureux s'imagineraient-ils que les malheureux sont forcés +de succomber sous leurs yeux, avec la grâce et la noblesse, que la +populace de Rome demandait aux gladiateurs, qui devaient vaincre ou +mourir pour l'amuser? + + +Un père de famille consulta Timon sur l'éducation qu'il devait +donner à ses enfants, et Timon répondit: Fais-les instruire sur ce +qu'ils ne pourront jamais concevoir. + + +Il est des personnes à qui je veux tant de bien, que je voudrais +pouvoir leur en souhaiter davantage. + + +L'habitude nous fait jeter les yeux sur une horloge arrêtée, comme +si elle marchait encore; c'est ainsi que nous regardons une infidèle +comme si elle nous aimait toujours. + + +La haine est un mécontentement actif; l'envie n'est que le même +sentiment dans un état passif; il ne faut donc pas s'étonner si +l'envie dégénère si souvent en haine. + + +Le rythme a un pouvoir si magique, qu'il parvient à nous faire +regarder le sublime comme une propriété individuelle. + + +Le dilettantisme pris au sérieux, et les sciences traitées +machinalement dégénèrent en pédantisme. + + +Les maîtres seuls peuvent faire avancer les arts; les grands et les +riches ne savent que protéger les artistes. Il est juste et bon de +les protéger, mais cela ne tourne pas toujours au profit des arts. + + +La clarté consiste dans une sage distribution de là lumière et des +ombres. + + +Il n'est point d'erreur plus folle, que celle qui pousse les jeunes +gens à croire qu'ils renonceraient à leur individualité, s'ils +admettaient des vérités reconnues par leurs prédécesseurs. + + +Lorsqu'un savant réfute une opinion erronée, il prend presque +toujours le ton de la haine; car il est dans sa nature de voir un +ennemi personnel dans l'homme qui se trompe. + + +Il est plus facile de reconnaître une erreur que de découvrir une +vérité. La première glisse sur la surface que l'on peut mesurer sans +peine, la seconde dort dans des profondeurs qu'il n'est pas donné à +tout le monde de sonder. + + +Nous vivons du passé et le passé nous tue. + + +Dès qu'il s'agit d'apprendre quelque chose de grand, nous nous +réfugions dans notre pauvreté innée, et cependant nous avons appris +quelque chose. + + +Les Allemands tiennent beaucoup moins à l'union qu'à l'individualité. +Chacun d'eux est pour lui-même une propriété à laquelle il ne +renoncerait pas facilement. + + +Le monde moral empirique ne se compose guère que d'envie et de +mauvais vouloir. + + +La superstition est la poésie de la vie, voilà pourquoi il est +permis au poète d'être superstitieux. + + +C'est une chose bien singulière que la confiance! Un individu isolé +peut nous tromper ou se tromper lui-même; parmi plusieurs individus +réunis, l'un ou l'autre peut être en ce cas; au reste, chacun est +presque toujours d'un avis différent, ce qui rend la vérité plus +difficile à découvrir. + + +On ne doit pas désirer une position exceptionnelle; mais lorsque +nous y avons été jetés malgré nous, elle devient la pierre de touche +de notre caractère et de notre valeur morale. + + +L'honnête homme le plus borné, devin et fait échouer parfois les +roueries du faiseur le plus habile. + + +Celui qui ne sait pas aimer, doit apprendre à flatter s'il veut +arriver à quelque chose. + + +Il est impossible d'échapper à la critique: le seul moyen de la +désarmer est de la braver. + + +La multitude ne saurait se passer d'hommes capables, et cependant +ils lui sont presque toujours à charge. + + +Celui qui supporte mes défauts, lors même que ce serait mon +domestique, est mon maître. + + +Il faut payer cher les gens, quand on leur impose des devoirs sans +leur accorder des droits. + + +Une contrée est romantique quand elle éveille en nous le sentiment +de la grandeur du passé, ou, en d'autres termes, quand elle nous +donne de la solitude, des souvenirs et des regrets. + + +Le beau est la manifestation d'une loi secrète de la nature qui, +sans cette manifestation nous serait resté inconnu. + + +On peut promettre d'être sincère; mais il ne dépend pas de nous +d'être impartial. + + +L'ingratitude est une faiblesse; les caractères forts ne sont jamais +ingrats. + + +Nos facultés sont tellement bornées que nous croyons toujours avoir +raison; c'est ce qui explique l'opiniâtreté de certains esprits +distingués, qui se plaisent dans l'erreur. + + +Il est difficile de trouver une coopération sincère pour +l'accomplissement du bien; en ce cas, on ne rencontre presque jamais +que le pédantisme qui veut nous arrêter, ou l'audace qui veut +nous devancer. + + +La parole et l'image sont deux corrélatifs qui se cherchent sans +cesse, comme les tropes et la comparaison; voilà pourquoi il serait +utile de mettre sous les yeux ce que l'on dit aux oreilles, ainsi +que cela se pratique dans les livres destinés à la première enfance, +où les images et le texte se balancent; mais il faut se borner à +peindre ce qui peut se dire, et dire ce qui ne saurait se peindre. +Malheureusement on parle souvent quand il faudrait peindre, d'où il +résulte des monstruosités à double face, parce qu'elles sont à la +fois symboliques et mystiques. + + +Lorsqu'on se destine aux arts, il faut lutter d'abord contre le +mauvais vouloir des hommes qui n'attachent jamais aucun prix à nos +premiers travaux, et, plus tard, contre leurs prétentions +orgueilleuses, qui les poussent à feindre que tout ce que nous +pouvons faire de mieux leur était déjà connu. + + +Il n'y a pas de trésor plus précieux pour l'homme du monde, qu'un +recueil d'anecdotes et de maximes; pourvu qu'il sache les placer +à propos. + + +On dit à l'artiste: Etudie la nature! comme s'il était si facile de +trouver le noble dans le vulgaire, et le beau dans le difforme. + + +La mémoire diminue avec l'intérêt que nous inspirent les hommes et +les choses. + + +Le monde est une cloche fêlée; elle fait du bruit, mais elle ne +résonne pas. + + +Il faut supporter avec patience les importunités des jeunes amateurs +d'arts; en avançant en âge ils deviennent toujours des connaisseurs +utiles, et des admirateurs zélés des artistes habiles. + + +Quand les hommes deviennent tout à fait méchants, ils n'ont plus +d'autre plaisir que celui de faire ou de voir faire le mal. + + +Les hommes d'esprit sont les meilleurs dictionnaires de la +conversation. + + +Il est des personnes qui ne se trompent jamais, parce qu'elles ne se +proposent jamais rien de raisonnable. + + +Lorsque je connais parfaitement ma position envers moi-même et +envers les autres, je dis que je suis dans la vérité. C'est ainsi +que chacun peut avoir sa vérité à soi, qui n'est cependant que celle +de tout le monde. + + +La spécialité se perd toujours dans la généralité, et la généralité +est toujours forcée de s'adjoindre la spécialité. + + +Ce qui est véritablement productif, n'appartient à personne en +particulier; on a beau faire, il faut souffrir que tout le monde +en profite. + + +Dès que la nature commence à nous révéler ses secrets visibles, nous +nous passionnons pour l'art, son digne interprète. + + +Le temps est un élément. + + +L'homme ne comprendra jamais jusqu'à quel point il est +anthropomorphite. + + +Une différence qui ne prouve rien à la raison n'en est pas une. + + +On ne peut pas vivre pour tout le monde, et, surtout, pour les +personnes avec lesquelles on ne voudrait pas vivre. + + +L'appel à la postérité, est le résultat de la conviction noble et +pure qu'il existe quelque chose d'impérissable, qui, longtemps +méconnu, puis senti par la minorité, finit par réunir la majorité. + + +Les secrets ne sont pas des miracles. + + +J'avais, dans ma jeunesse, le défaut d'accorder aux talents +problématiques une protection inconsidérée et passionnée; et je n'ai +jamais pu me corriger entièrement de ce défaut. + + +Les auteurs libéraux ont beau jeu par le temps qui court, le public +tout entier est leur suppléant. + + +Les hommes ne prouvent jamais plus clairement qu'ils ne comprennent +pas la valeur des mots dont ils se servent, que lorsqu'ils font +l'éloge des idées libérales. Une idée ne doit pas être libérale, +mais forte, énergique, arrêtée, afin qu'elle puisse remplir sa +vocation divine, c'est-à -dire produire le bon, le vrai, l'utile. + + +L'intention elle-même ne doit pas être libérale, elle a une autre +mission à remplir. C'est dans les sentiments qu'il faut chercher le +libéralisme; et c'est précisément là qu'on ne le trouve presque +jamais, car les sentiments sont personnels et découlent +immédiatement de nos relations, de nos besoins. + + +Un homme d'esprit ne fera jamais une folie insignifiante. + + +Dans une oeuvre d'art, tout dépend de la conception. + + +Tout ce qui approche de la perfection, quel que soit l'usage qu'on +en fasse, ne saurait être approfondi. + + +C'est en méditant sur la marche générale des événements, que j'ai +appris à apprécier les services que chaque homme remarquable rend en +particulier. + + +On ne sait quelque chose que lorsqu'on sait peu de chose; plus on +sait, plus on doute. + + +Il est des hommes qui ne sont aimables que par leurs erreurs. + + +Certains caractères aiment et recherchent les caractères qui leur +ressemblent; tandis que d'autres aiment et recherchent ceux qui leur +sont opposés. + + +Celui qui aurait toujours vu le monde tel que les misanthropes le +représentent, serait nécessairement devenu un misérable. + + +Quand la pénétration est guidée par la malveillance et par la haine, +elle ne voit jamais que la superficie des choses; mais quand la +bienveillance et l'amour la dirigent, elle approfondit les hommes et +les choses, et il lui est permis d'espérer qu'elle pourra atteindre +les mystères les plus élevés. + + +Il serait à désirer que chaque Allemand fût doué d'une certaine dose +de poésie; ce serait le seul moyen de donner un peu de grâce et de +valeur à sa position sociale. + + +La matière est à la portée de tout le monde; quiconque veut +l'utiliser, apprend à en connaître les propriétés; la forme seule +est le secret des maîtres. + + +Il est dans la nature de l'homme de fixer ses penchants sur ce qui +vit; la jeunesse prend toujours la jeunesse pour modèle. + + +Nous avons beau apprendre à connaître le monde sous différents +points de vue, il n'aura jamais que deux aspects bien tranchés: +celui du jour et celui de la nuit. + + +Puisque l'erreur se répète toujours par les actions, ne nous lassons +pas du moins de répéter le vrai par la parole. + + +Il y avait à Rome, non-seulement des Romains, mais encore tout un +peuple de statues. C'est ainsi qu'au-delà du monde réel il y a un +monde d'illusions tout-puissant, et dans lequel nous vivons +presque tous. + + +Les hommes ressemblent aux flots de la mer Rouge; à peine la +baguette du Prophète les a-t-il séparés, qu'ils se réunissent et se +confondent. + + +Le devoir de l'historien est de séparer le vrai du faux, le certain +de l'incertain, le douteux du mensonger. + + +Les chroniques n'ont été écrites que par des hommes qui attachaient +beaucoup de prix au présent. + + +Les pensées renaissent, les convictions se transmettent, les +événements seuls passent pour ne plus jamais revenir avec le même +entourage. + + +De tous les peuples de la terre, les Grecs ont le plus noblement +rêvé le rêve de la vie. + + +Les traducteurs sont des espèces d'entremetteurs; ce n'est jamais +qu'à travers un voile qu'ils nous montrent la beauté dont ils nous +vantent les attraits, et ils excitent ainsi en nous le désir +irrésistible de connaître l'original. + + +Nous consentons volontiers à placer au-dessous de nous ce qui nous a +précédés, il n'en est pas de même de ce qui doit nous survivre; un +père seul n'envie jamais le talent de son fils. + + +Le difficile n'est pas de se subordonner à ce qui est au-dessus de +nous, mais à ce qui est au-dessous. + + +Nos artifices se bornent à sacrifier notre existence au besoin +d'exister. + + +Toutes nos actions, tous nos efforts, ne sont qu'une fatigue +perpétuelle; heureux celui qui ne se lasse point. + + +L'espérance est la seconde âme des malheureux. + + +L'amour est un vrai recommenceur[3]. + + +Note: + +[3] Cette phrase est en français dans le texte. + + +Il y a quelque chose dans l'homme qui semble demander la servitude, +voilà pourquoi il y avait du servage dans la chevalerie +des Français. + + +Au théâtre, le plaisir de voir et d'entendre domine la réflexion. + + +L'expérience peut s'étendre à l'infini; l'univers s'ouvre devant +elle avec ses routes innombrables; il n'en est pas de même des +théories que les bornes de l'entendement humain entourent de toutes +parts. Aussi, toutes les manières de voir, tous les systèmes +reviennent-ils successivement; il arrive même parfois, quoique cela +soit fort bizarre, que les théories les plus bornées s'accordent de +nouveau au milieu de l'expérience la plus étendue. + + +Le monde, objet de nos contemplations et de nos pressentiments, est +toujours le même; et ce sont toujours les mêmes hommes qui tantôt +vivent dans le vrai, et tantôt dans le faux, et qui, dans cette +dernière manière d'être, se sentent plus à leur aise. + + +La vérité est en contradiction avec notre nature; il n'en est pas de +même de l'erreur, et par une raison fort simple: la vérité nous +force à voir les limites de notre intelligence, tandis que l'erreur +nous permet de croire que, sous quelques rapports du moins, cette +intelligence est illimitée. + + +Voici bientôt vingt ans que les Allemands continuent à marcher sur +la route du transcendantalisme; si, un jour, ils viennent à s'en +apercevoir, ils se trouveront bien singuliers. + + +Il est bien naturel de croire que l'on sait encore ce qu'on a su +autrefois; il est moins naturel, mais non moins rare, de s'imaginer +que l'on sait ce qu'on n'a jamais su. + + +En tout temps ce sont les hommes et non l'esprit de l'époque qui ont +fait faire des progrès aux sciences. C'est l'esprit de l'époque qui +a fait boire la ciguë à Socrate; c'est l'esprit d'une autre époque +qui a dressé un bûcher à Jean Hus. Tous ces esprits se ressemblent; +c'est toujours le même. + + +Le véritable symbole est celui qui représente le général par le +particulier, non comme un rêve, une ombre, mais comme une révélation +vivante et spontanée de l'inconcevable. + + +Lorsque l'idéal veut prendre la place de la réalité, il la dévore et +périt avec elle. C'est ainsi que le crédit et le papier-monnaie font +disparaître l'argent, et finissent par perdre eux-mêmes leur +valeur factice. + + +L'exercice du droit de maître, passe souvent pour de l'égoïsme. + + +Quand les bonnes oeuvres et ce qu'elles ont de méritoire +disparaissent, on les remplace par la sentimentalité, ainsi que cela +arrive chez les protestants. + + +Quand on vient de recevoir un bon conseil, on se sent assez fort +pour le suivre. + + +Le despotisme favorise l'autocratie de tous; car en étendant la +responsabilité des individus depuis le premier jusqu'au dernier, il +développe un haut degré d'activité. + + +Les erreurs coûtent très-cher, quand on veut s'en débarrasser: +heureux, cependant, celui qui peut y parvenir! + + +Lorsqu'autrefois un littérateur allemand voulait dominer sa nation, +il lui suffisait de le dire; car cela l'intimidait au point qu'elle +s'estimait heureuse d'être dominée par lui. + + +Les arts ont des dilettanti et des spéculateurs; les premiers les +cultivent pour leur plaisir, les seconds, pour leur profit. + + +Je suis naturellement sociable; aussi ai-je toujours eu soin de me +donner des collaborateurs, et de me faire le leur; c'est ce qui m'a +valu le plaisir de me voir perpétuer par eux, et eux par moi. + + +L'action de mes forces intérieures s'est toujours manifestée comme +une prophétie vivante, qui, admettant un principe inconnu, mais +pressenti, cherche à le trouver dans le monde extérieur, pour l'y +faire adopter et propager. + + +Il existe une réflexion enthousiaste qui est de la plus grande +utilité, quand on ne se laisse pas entraîner par elle. + + +On ne se prépare à l'étude que par l'étude elle-même. + + +Il en est de l'erreur et de la vérité comme du sommeil et du réveil. +J'ai toujours remarqué qu'on se sent revivre, lorsqu'on se réveille +d'une erreur pour revenir à la vérité. + + +On souffre toujours quand on ne travaille pas pour soi. Celui qui +travaille pour les autres veut en profiter avec eux. + + +Le concevable appartient à la sensation et à la raison, et il +s'adjoint toujours le dû et le convenable, son proche parent. Le dû, +cependant, n'est lui-même qu'une convention propre à certaines +époques et à certaines circonstances déterminées. + + +Nous ne pouvons apprendre quelque chose que dans les livres que nos +facultés intellectuelles ne nous permettent pas de juger; l'auteur +d'un livre que nous sommes en état de juger, pourrait s'instruire +auprès de nous. + + +La Bible n'est un livre éternellement utile, que parce qu'il ne +s'est encore trouvé personne au monde qui ait pu dire: Je conçois +l'ensemble et je comprends chaque détail. Quant à nous, nous disons +humblement: L'ensemble est vénérable, et les détails sont d'une +grande utilité pratique. + + +La mysticité consiste à s'élever au-dessus de certains objets +qu'elle laisse derrière elle, et dont elle se détache complètement. +Plus ces objets sont grands et importants, plus la mysticité se +croit grande et importante. + + +La poésie mystique des Orientaux, a l'immense avantage de laisser +toujours à la disposition de ses adeptes, les richesses de ce monde +qu'elle leur apprend à dédaigner. C'est ainsi qu'ils se trouvent +toujours dans l'abondance qu'ils veulent fuir, et profitent sans +cesse des biens dont ils cherchent à se débarrasser. + + +Il ne devrait pas y avoir de mystiques chrétiens, car la religion +elle-même a assez de mystères; voilà pourquoi ses mystiques tombent +dans l'abstrus, et s'abîment au fond du sujet. + + +Un homme spirituel a dit «que la mysticité moderne était la +dialectique du coeur, et qu'elle mettait en question des choses dont +l'homme ne peut se faire aucune idée en suivant les routes +intellectuelles et religieuses ordinaires.» Que celui qui se sent le +courage de se livrer à une pareille étude, sans se donner des +vertiges, s'enfonce, à ses risques et périls, dans cette caverne de +Trophonios. + + +Les Allemands devraient s'abstenir, pendant trente ans, au moins, de +prononcer les mots _sentiments affectueux_; alors, peut-être, ils +renaîtraient. Maintenant on se borne à dire: indulgence pour les +faiblesses! pour celles d'autrui comme pour les nôtres. + + +Les préjugés de chaque individu dépendent de son caractère, et sont +étroitement liés à tout son être, c'est ce qui les rend invulnérables; +l'évidence, l'esprit et la raison n'y peuvent rien. + + +Il est des caractères qui érigent la faiblesse en loi. Certains +observateurs profonds du monde ont dit: «La sagesse qui se cache +derrière la peur est seule invulnérable.» Les hommes faibles ont +souvent des principes révolutionnaires; persuadés qu'ils seraient +heureux si on ne les gouvernait pas, ils oublient qu'ils ne savent +gouverner ni eux-mêmes, ni les autres. + + +Les artistes allemands modernes se trouvent en ce cas; car ils +déclarent nuisibles les branches de l'art qu'ils ne possèdent pas, +et conseillent de les abattre. + + +Le bon sens est né avec l'homme bien organisé; il se développe de +lui-même et se manifeste par la connaissance du nécessaire et de +l'utile. Cette connaissance est employée avec assurance et succès +par les hommes et par les femmes; et quand le bon sens leur manque, +les uns et les autres regardent comme nécessaire ce qu'ils désirent, +et comme utile ce qui leur plaît. + + +Dès que les hommes parviennent à se rendre libres, ils mettent leurs +défauts en évidence; celui des forts est de tout exagérer; celui des +faibles est de tout négliger. + + +La lutte de l'ancien, du stable, du constant avec ses développements +et ses transformations, est toujours la même. L'ordre engendre le +pédantisme; pour se débarrasser de l'un on détruit l'autre, et l'on +marche au hasard jusqu'à ce qu'on éprouve de nouveau le besoin de +l'ordre. Le classique et le romantique, la maîtrise et la liberté du +travail, la centralisation et le morcellement de la propriété foncière, +ne sont qu'un seul et même conflit qui en produit plusieurs autres. +La plus haute sagesse des gouvernants serait de modifier ce combat +de manière à ce que les parties pussent se mettre en équilibre sans +qu'aucune d'elles pérît. Mais il n'est pas donné à l'homme d'obtenir +ce résultat, et Dieu ne paraît pas le vouloir. + + +Quelle est la meilleure méthode d'éducation? Celle des hydriotes. En +leur qualité d'insulaires et de navigateurs, ils emmènent leurs +enfants mâles avec eux sur leurs navires où ils les laissent grandir. +Dès qu'ils peuvent se rendre utiles, ils ont leur part des bénéfices; +aussi s'intéressent-ils de bonne heure au commerce, au butin, et +deviennent des navigateurs savants, des négociants habiles, des pirates +intrépides. D'un pareil peuple doit nécessairement sortir, parfois, un +de ces héros qui lance de sa propre main la torche de l'incendie sur +le vaisseau de l'amiral ennemi. + + +Toute innovation, lors même qu'elle serait excellente, nous gêne +d'abord, parce que nous ne sommes pas à sa hauteur; elle ne devient +utile et précieuse que lorsque nous l'avons introduite dans notre +civilisation, et mis nos facultés intellectuelles à son niveau. + + +Nous nous plaisons tous plus ou moins dans le médiocre, parce qu'il +nous laisse en repos, et nous procure cette douce satisfaction que +l'on éprouve dans la société de son semblable. + + +Ne cherchons jamais rien dans le commun, il est toujours le même. + + +Quand nous nous trouvons en contradiction avec nous-mêmes, nous +sommes toujours forcés de nous remettre d'accord; il n'en est pas +ainsi quand les autres nous contredisent, cela ne nous regarde pas, +c'est leur affaire à eux. + + +On se demande quel serait le meilleur des gouvernements? Je réponds: +Celui qui nous apprendrait à nous gouverner nous-mêmes. + + +Les hommes qui ne s'occupent que des femmes, finissent par +ressembler à des fuseaux dont toute la poupée a été filée. + + +Les plus grandes probabilités de l'accomplissement d'un désir, ont +toujours quelque chose de douteux; voilà pourquoi l'espérance la +mieux fondée, quand elle devient une réalité, nous surprend +malgré nous. + + +Il faut savoir pardonner quelque chose à tous les arts; c'est envers +l'art grec seul qu'on reste éternellement débiteur. + + +La sentimentalité des Anglais est capricieuse et tendre, celle des +Français populaire et pleureuse, celle des Allemands naïve et +_réalistique_. + + +Quand on représente l'absurde avec goût, on excite à la fois de la +répugnance et de l'admiration. + + +Lorsqu'on veut faire l'éloge d'une société, on dit que la +conversation était instructive, et le silence convenable. + + +On ne saurait mieux louer les productions littéraires d'une femme, +qu'en disant qu'il y a plus d'énergie que d'enthousiasme, plus de +caractère que de sentiment, plus de rhétorique que de poésie; que le +tout enfin a un cachet mâle. + + +Rien n'est plus effroyable qu'une ignorance active. + + +Il faut se tenir en garde contre l'esprit et contre la beauté, si +l'on ne veut pas devenir leur esclave. + + +Le mysticisme est la scholastique du coeur, et la dialectique du +sentiment. + + +On ménage les vieillards, comme on ménage les enfants. + + +Les vieillards ont perdu le plus beau privilège de l'humanité, celui +d'être jugés par leurs semblables. + + +Il m'est arrivé dans les sciences, ce qui arrive à un homme qui se +lève de très-bon matin; au milieu du crépuscule qui l'entoure, il +attend le soleil avec impatience, et cependant il en est ébloui +quand il paraît. + + +On a déjà beaucoup discuté et l'on discutera encore beaucoup sur le +bien et sur le mal qui résultent de la propagation de la Bible. Quant +à moi, je dis que si on la considère sous le rapport dogmatique et +fantastique elle fera toujours beaucoup de mal; tandis qu'elle fera +toujours beaucoup de bien, si on la prend didactiquement et +sentimentalement. + + +Rien n'agit plus activement que les grandes forces primitives, et +celles que le temps a développées; mais l'influence de cette action +sur nos destinées, soit en bien soit en mal, est purement fortuite. + + +L'idée est unique, éternelle, et nous avons tort de nous servir du +pluriel pour l'exprimer. Tout ce que nous voyons, tout ce dont nous +pouvons parler, n'est qu'une des diverses manifestations de l'idée. +Nous exprimons des intuitions, et, en ce sens, l'idée n'est qu'une +intuition. + + +On ne devrait pas, en matière esthétique, se servir de cette +locution: _idée du beau_, car par-là on isole le beau qu'on ne +saurait concevoir isolément. Les notions sur le beau peuvent être +complètes et transmissibles. + + +La manifestation de l'idée du beau est aussi fugitive que celle du +sublime, du spirituel, du gai, du ridicule; voilà pourquoi il est si +difficile d'en parler. + + +On pourrait être réellement esthétique dans le sens didactique, si +on faisait glisser ses élèves sur tout ce qui concerne le sentiment, +ou si on le leur faisait concevoir au moment où ils en sont le plus +susceptibles. Mais comme il est impossible de remplir cette +condition, l'ambition d'un professeur doit se borner à donner à ses +élèves des notions d'un nombre suffisant de manifestations pour les +rendre accessibles à tout ce qui est beau, grand et vrai, et les +disposer à les recevoir avec joie quand ils l'aperçoivent au moment +convenable. C'est ainsi que l'on poserait, à leur insu, la base des +idées fondamentales d'où sortent tout les autres. + + +Plus on voit d'hommes distingués, plus on reconnaît que la plupart +ne sont accessibles qu'à une seule manifestation des principes +primitifs, et cela est suffisant. Le talent développe tout dans la +pratique et n'a pas besoin de s'occuper des particularités +théoriques. Le musicien peut, sans danger pour sa profession, +ignorer l'art du sculpteur; il en est ainsi de tous les arts. + + +On devrait toujours penser pratiquement, cela établirait une étroite +parenté entre les diverses manifestations de la grande pensée, qui +doivent être mises en action et harmonisées entre elles par les +hommes. La peinture, la plastique, la mimique, sont des arts +inséparables, et cependant, l'artiste appelé à exercer un de ces +arts, doit se garder de l'influence trop prononcée des autres. Le +peintre, le sculpteur et le mimique peuvent s'égarer mutuellement au +point de tomber tous les trois à la fois. + + +La danse mimique l'emporterait sur tous les autres arts si, par +bonheur pour eux, l'effet qu'elle produit sur les sens, n'était pas +si fugitif qu'elle est forcée d'avoir recours à l'exagération. C'est +cette exagération qui effraie les autres artistes; mais s'ils +étaient sages et prudents, la danse mimique leur fournirait de +grands et utiles enseignements. + + +Lorsqu'on conduisit Mme Roland à l'échafaud, elle demanda de l'encre +et du papier pour écrire les pensées qui pourraient se présenter à +elle pendant ses derniers pas en ce monde. Il est fâcheux qu'on lui +ait refusé cette faveur, car lorsqu'un esprit ferme touche à la fin +de sa carrière, il conçoit des idées qui, jusque-là , étaient restées +inimaginables pour lui-même. Ce sont des démons bienheureux qui +viennent se poser avec éclat sur les points les plus élevés +du passé. + + +On prétend qu'il ne faut pas trop varier ses occupations, et que, +plus on avance en âge, moins on doit s'aventurer dans des affaires +nouvelles. Mais on a beau dire, vieillir c'est commencer une affaire +nouvelle; toutes les relations changent et il faut cesser d'agir, ou +accepter volontairement et avec connaissance de cause ce +rôle nouveau. + + +Vivre pour une idée, c'est traiter l'impossible comme s'il était +possible. Quand la force de caractère se joint à celle de l'idée, il +en résulte des événements qui remplissent le monde d'une +stupéfaction de plusieurs siècles. + + +Napoléon ne vivait que par l'idée, et cependant il ne pouvait pas la +saisir d'une manière déterminée, car il niait l'existence de +l'idéalisme et cherchait à en paralyser les effets. Lui-même +s'exprime avec autant d'originalité que de grâce sur cette +contradiction perpétuelle qui révoltait sa raison, car cette raison +est aussi juste qu'incorruptible. + + +Il considère l'idée comme une chose spirituelle, sans réalité et qui +pourtant, lorsqu'elle s'est évaporée, laisse après elle un résidu +auquel on ne saurait contester une certaine réalité. Un pareil +raisonnement peut nous paraître sec et matériel, mais il n'en est +pas de même quand il parle des conséquences de ses actions. Alors on +sent qu'il a foi et confiance en lui; il convient que la vie +engendre des choses vivantes, et que l'action d'une fructification +fondamentale se perpétue à travers le temps. Il se plaît à avouer +qu'il donne à la marche du monde une impulsion forte, une +impulsion nouvelle. + + +La répugnance des hommes, dont l'individualité est toute dans une +idée, pour ce qui est idéal, sera toujours un fait singulier et +digne de notre attention. C'est ainsi que Hamann ne trouvait rien de +plus insupportable que de parler des _choses de l'autre monde_. Il a +exprimé cette opinion dans un certain paragraphe dont, sans doute, +il n'était pas satisfait, puisqu'il l'a changé quatorze fois. Deux +de ces variantes sont arrivées jusqu'à nous; j'ai moi-même osé en +faire une troisième que les réflexions précédentes m'autorisent à +insérer ici. + + +«L'homme est une réalité placée au centre d'un monde réel, il a été +doué d'organes qui lui permettent de connaître l'arbitraire et le +possible. Tout homme en état de santé a la conscience de son +existence et de toutes les existences qui l'entourent; cependant il +y a toujours une place creuse dans son cerveau, c'est-à -dire une +place où ne se reflète aucun objet, comme il y a dans l'oeil un +point qui ne voit point. L'homme qui s'occupe trop de cette place et +prend plaisir à s'y perdre, s'attire ainsi une maladie d'esprit, et +pressent des choses d'un _autre monde_, qui ne sont que des riens +sans force et sans limites, et qui pourtant poursuivent, comme +autant de fantômes terribles, celui qui n'a pas la force de +s'arracher à leur nocturne empire.» + + +Il est inutile de demander si l'historien est au-dessus du poète, ou +le poète au-dessus de l'historien, car ce ne sont ni des rivaux ni +des concurrents; chacun d'eux a sa couronne qui lui est propre. + + +L'historien a un double devoir à remplir, d'abord envers lui-même, +puis envers ses lecteurs. Pour se satisfaire lui-même, il est obligé +de s'assurer que les faits qu'il rapporte sont réellement arrivés; +pour satisfaire ses lecteurs, il est obligé de le prouver. La +manière dont il agit envers lui-même est l'affaire de ses collègues, +le public ne doit pas être initié dans le secret de la grande +question qui est de savoir ce que l'on peut admettre comme +incontestable dans l'histoire. + + +Il en est des livres nouveaux comme des connaissances nouvelles: au +premier abord une conformité générale ou un rapprochement partiel +sur un seul point de notre existence, nous suffisent; mais un +commerce plus intime nous fait découvrir une foule de différences et +d'oppositions. Alors il ne faut pas, à l'exemple de la jeunesse +inconsidérée, reculer d'épouvante; la raison nous ordonne au +contraire de fixer les conformités et de s'éclairer sur les +différences, sans songer toutefois, à établir une union parfaite. + + +Lorsqu'on vit familièrement avec les enfants, on reconnaît que, chez +eux, chaque impression extérieure est suivie d'une contre-impression, +toujours passionnée et souvent énergique. + + +Voilà pourquoi les enfants jugent avec précipitation et avant +l'événement. Le temps seul peut modifier cette précipitation et +étendre sur les généralités, le jugement qui d'abord ne saisit qu'un +seul côté. L'étude de cette particularité est le premier devoir de +tous ceux qui se destinent à l'éducation. + + +On ne devrait opposer au travers du jour que la grande masse de +l'histoire du monde. + + +On ne peut ni ne doit révéler les secrets du sentier de la vie, car +il s'y trouve des pierres d'achoppement contre lesquelles chaque +voyageur est forcé de butter. Le poète seul peut faire pressentir la +place où elles se trouvent. + + +Si aux yeux de Dieu toute la sagesse humaine n'était que de la +folie, ce ne serait pas la peine d'arriver jusqu'à l'âge de +soixante-dix ans. + + +Le vrai est comme le divin, il ne nous apparaît pas immédiatement, +et nous sommes forcés de le deviner dans ses manifestations. + + +Le véritable disciple apprend à développer l'inconnu du connu et +s'approche ainsi du maître. + + +Mais il est fort difficile à la plupart des hommes de trouver +l'inconnu dans le connu, car ils ne savent pas que leur entendement +opère avec autant d'art que la nature elle-même. + + +Les Dieux nous ont appris à imiter leurs oeuvres; mais nous ne +savons pas ce que nous faisons, et nous ne connaissons pas ce que +nous imitons. + + +Tout est semblable et différent; tout est utile et nuisible; tout +est muet et parlant; tout est sensé et déraisonnable; et les faibles +notions que nous avons sur les choses, se contredisent sans cesse. + + +Les hommes se sont donné des lois sans savoir sur quoi ils les +imposaient; la nature a été réglée par les Dieux. + + +Ce qui a été établi par les hommes, que ce soit juste ou injuste, ne +cadre jamais assez bien pour rester toujours à la même place: ce qui +a été établi par les Dieux, que ce soit juste ou injuste, +est immuable. + + +Quant à moi je soutiens que les arts connus des hommes, ressemblent +aux événements secrets ou visibles de la nature. + + +Il en est ainsi de l'art de prédire l'avenir. Il consiste à voir le +caché dans le découvert, l'avenir dans le présent, le vivant dans le +mort, le sensé dans l'insensé. + + +C'est ainsi que l'homme instruit juge toujours bien la nature de +l'homme, tandis que l'ignorant la voit tantôt d'une façon et tantôt +d'une autre; chacun d'eux l'imite à sa manière. + + +Quand un homme s'approche d'une femme et qu'il en résulte un enfant +mâle, l'inconnu sort du connu; mais quand l'esprit, d'abord obscur +et faible de l'enfant, commence à percevoir clairement les choses, +il apprend à connaître l'avenir par le présent. + + +Ce qui est immortel ne saurait se comparer à ce qui ne vit que d'une +vie mortelle, et cependant ce qui vit ainsi ne manque pas de raison; +l'estomac, par exemple, sait fort bien quand il a besoin d'aliments. + + +Tels sont les rapports de l'art de prédire l'avenir avec la nature +humaine. L'homme à vues élevées s'accommode de l'un et de l'autre. + + +Le forgeron amollit le fer en soufflant le feu qui enlève à ce fer +des substances superflues; puis il le frappe et le contraint à +redevenir fort en s'unissant aux substances de l'eau qui lui sont +étrangères. Voilà ce que chacun de nous a éprouvé de la part de ses +instituteurs. + + +Nous sommes convaincus que celui qui contemple le monde +intellectuel, et y voit la véritable beauté intellectuelle, peut +aussi voir le père de cette beauté, qui cependant est inaccessible à +nos sens. Voilà ce qui nous engage à employer toutes nos forces pour +comprendre et pour nous expliquer à nous-mêmes, autant que cela est +possible, de quelle manière nous pouvons contempler la beauté de +l'esprit et celle du monde. + + +Supposons que deux masses de pierre aient été placées l'une en face +de l'autre. La première est restée brute; l'art a converti la +seconde en une statue d'homme ou de dieu. Si cette statue représente +une divinité, c'est une Muse ou une Grâce; si elle représente un +homme, ce n'est pas un homme ordinaire, c'est un être exceptionnel, +sur lequel l'art a réuni toutes les conditions de la beauté. + + +La pierre convertie en statue paraîtra la plus belle, non parce +qu'elle est pierre, car alors l'autre masse ne pourrait lui être +inférieure, mais parce qu'elle a une forme que l'art lui a donnée. + + +Cette forme cependant n'appartient pas à la matière; car avant de se +manifester sur la pierre, elle était dans la pensée de l'artiste, +non parce qu'il a des pieds et des mains, mais parce qu'il a le +sentiment de l'art. + + +Il y avait dans cet art une beauté bien plus grande, car la pensée +n'a pu faire passer sur la pierre la forme que l'art renfermait en +lui; elle y est restée tout entière, et la manifestation sur la +pierre n'est qu'une forme inférieure, même au désir de l'artiste, +qui n'a fait qu'obéir aux principes de l'art. + + +Si l'art pouvait rendre tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède, +s'il pouvait rendre le beau avec la même raison qu'il agit, celui +qui posséderait en lui-même une plus grande, une plus parfaite +beauté artistique, serait toujours supérieur à toutes les +manifestations extérieures. + + +La forme qui passe dans la matière se détend et devient plus faible +que celle qui est restée enfermée dans la pensée; car tout ce qui +dans cette pensée est susceptible d'éloignement, s'éloigne de +soi-même. C'est ainsi que la force sort de la force, la chaleur de +la chaleur, la beauté de la beauté. C'est ce qui explique pourquoi +la faculté productive est toujours plus excellente que l'objet +produit. Ce n'est pas la musique primitive qui fait le musicien, +mais la musique; et la musique, qui est au-delà de nos sens, produit +la musique accessible à nos sens. + + +Si quelqu'un voulait dédaigner les arts, parce qu'ils ne sont qu'une +imitation de la nature, on pourrait répondre que les arts n'imitent +pas simplement ce que voient nos yeux, mais qu'ils remontent aux +lois de la raison qui font la stabilité de la nature et dirigent +ses actes. + + +Les arts, au reste, puisent fort souvent dans leur propre fonds; ils +prêtent à la nature des perfections qu'elle n'a pas et qu'ils +possédaient, puisqu'ils ont en eux le vrai beau. C'est ainsi que +Phidias a pu faire un dieu sans imiter ce qu'il avait matériellement +vu; car sa pensée d'artiste avait conçu Jupiter, tel qu'il pourrait +et devrait être, s'il apparaissait à nos yeux. + + +Il n'est pas étonnant que les idéalistes de tous les temps, +insistent sur la conservation intacte de l'unité d'où découle toute +chose et vers laquelle tout retourne; car le principe ordonnateur et +producteur est serré de si près par les manifestations, qu'il ne +sait plus que devenir. Cependant nous resserrons la portée de notre +entendement, quand nous renvoyons à une unité inaccessible à nos +sens extérieurs et intérieurs, non seulement ce qui produit la +forme, mais la forme elle-même. + + +L'homme est forcé de se borner à l'extension et au mouvement; aussi +est-ce par ces deux formes que se manifestent toutes les autres +formes, surtout celles qui sont visibles et accessibles à nos sens. +La forme spirituelle seule ne perd rien en se manifestant, en +admettant, toutefois, que cette manifestation est réelle et viable. +En ce cas, le produit n'est jamais inférieur au principe producteur, +il peut même être plus excellent que lui. + + +Il serait bon, sans doute, de développer cette opinion, et de la +rendre pour ainsi dire palpable, afin qu'elle pût passer dans la +pratique; mais un pareil développement exigerait, de la part des +lecteurs, une attention trop grande, et qu'il serait injuste de +leur demander. + + +Nous avons beau vouloir jeter loin de nous ce qui nous est propre, +nous ne parvenons jamais à nous en débarrasser. + + +La philosophie moderne de nos voisins de l'ouest, prouve que les +individus comme les nations retournent toujours, quelle que soit +leur résistance, à ce qui leur est inné. Comment en serait-il +autrement, puisque ce qui est inné règle notre nature et nos +manières d'être? Les Français ont renoncé au matérialisme et accordé +plus d'intelligence et de vie aux points de départ primitifs. Ils se +sont également détachés du sensualisme pour reconnaître qu'il y a +dans les profondeurs de la nature humaine, quelque chose qui se +développe par lui-même. Ils accordent enfin à cette nature humaine +une force productive, et ne font plus consister l'art dans la simple +imitation des objets extérieurs. Puissent-ils continuer à suivre +cette direction. + + +Il ne peut pas y avoir de philosophie, mais des philosophes +éclectiques. + + +Tout homme qui s'approprie dans son entourage ce qui convient à sa +nature est éclectique. Ceci peut s'appliquer à tout ce qu'on appelle +civilisation, progrès, soit qu'on le considère sous le point de vue +théorique ou pratique. + + +Deux philosophes éclectiques peuvent devenir des adversaires +passionnés, s'ils sont nés avec des dispositions différentes; car +alors chacun prendra dans toutes les philosophies connues tout ce +qui lui convient et ne convient pas à l'autre. Qu'on regarde autour +de soi et l'on verra que la plupart des hommes en agissent ainsi, ce +qui nous explique pourquoi il nous est si difficile de comprendre +comment les autres ne peuvent pas se convertir à nos opinions +à nous. + + +Il est rare que, dans un âge très-avancé, on consente à se regarder +soi-même et les autres sous le point de vue historique; d'où il +résulte qu'on ne veut et qu'on ne peut plus se mettre en harmonie +avec personne. + + +En envisageant ce travers de plus près, on reconnaît que l'historien +lui-même voit rarement l'histoire historiquement. Lorsqu'on raconte, +on croit voir passer les faits sous ses yeux, et l'on oublie de se +pénétrer de ce qui était et agissait à l'époque où se passaient ces +faits. Quant au chroniqueur, il ne désigne que les limites, les +particularités de sa ville, de son monastère, de son temps. + + +Plusieurs dictons des anciens, que l'on répète souvent, ont une tout +autre signification que celle que nous leur donnons. + + +Par exemple, cette phrase: «Celui qui ne s'est pas familiarisé avec +la géométrie, ne doit pas songer à se présenter à l'école de la +philosophie;» ne veut pas dire qu'il faut être un mathématicien pour +pouvoir devenir un sage. + + +La géométrie est prise ici dans le sens élémentaire, telle que nous +la trouvons dans Euclide, et qu'elle convient à tous les +commençants; en ce sens, elle est la meilleure étude préparatoire, +la meilleure introduction possible à la philosophie. + + +Lorsque l'enfant commence à concevoir qu'un point visible doit être +précédé par un point invisible, et qu'il faut avoir pensé la ligne +la plus droite et la plus courte entre deux points, avant de la +tracer avec le crayon, il est satisfait et fier de lui-même, et il +en a le droit; car la route de la pensée vient de s'ouvrir devant +lui. L'idée est la réalisation, _potentia_ et _actu_, ne sont plus +pour lui des mots vides de sens. Le philosophe n'a rien de nouveau à +lui révéler; le géomètre lui a dévoilé la base de toutes les +manières de penser. + + +Il ne faut pas interpréter dans le sens ascétique cette phrase: +«Apprends à te connaître toi-même.» Elle veut dire tout simplement: +Fais attention à toi-même, surveille-toi, afin que tu puisses +toujours connaître ta position par rapport à tes semblables et par +rapport au monde. Chaque individu sensé peut comprendre cela; c'est +un bon conseil pratique dont il est facile de profiter sans se +tourmenter par des subtilités psychologiques. + + +Les écoles des anciens, et surtout celle de Socrate, ne se perdaient +pas en vaines spéculations, mais elles découvraient les sources de +toute vitalité, de toute action, et apprenaient ainsi à vivre et à +agir. Voilà ce qui les rendait réellement grandes et utiles. + + +Nos écoles modernes nous renvoient sans cesse aux anciens, et +imposent l'étude des langues grecque et latine. Heureusement pour +nous ce retour perpétuel au passé, n'a rien qui puisse imprimer à la +civilisation une marche rétrograde. + + +Lorsque nous contemplons l'antiquité avec le désir sincère de la +prendre pour modèle, il nous semble que, dès ce moment seulement, +nous comprenons notre dignité. + + +Quand le savant parle latin ou écrit en cette langue, il a une plus +haute opinion de lui-même, que lorsqu'il se renferme dans sa vie et +dans sa langue de tous les jours. + + +Les intelligences poétiques et artistiques se croient, lorsqu'elles +contemplent l'antiquité, transportées dans le plus noble et le plus +idéal état de nature. Les chants d'Homère ont encore aujourd'hui +l'avantage immense de nous débarrasser, momentanément du moins, du +fardeau dont les traditions de plusieurs milliers d'années nous +ont chargés. + + +Socrate s'était borné à appeler à lui l'homme moral, pour lui donner +des notions simples et faciles sur sa propre essence; Platon et +Aristote, se croyant des êtres privilégiés par la nature, se +placèrent en face d'elle; l'un pour se l'approprier avec son coeur +et son intelligence, l'autre pour la commenter par l'esprit +d'observation et la méthode. Aussi toute relation d'ensemble ou de +détail qui nous rapproche de ces trois hommes, sera-t-elle toujours +un événement agréable à nos sensations intérieures, et un moteur +puissant pour notre perfectionnement moral et intellectuel. + + +L'histoire naturelle moderne est tellement compliquée et morcelée, +que pour revenir à une vérité simple on est obligé de se demander: +Qu'aurait fait Platon de cette nature, telle que nous la considérons +aujourd'hui, avec son unité fondamentale et ses immenses variétés? + + +Nous avons la conviction que la route que nous suivons nous conduira +d'une manière organique jusqu'au dernier embranchement de +l'entendement; et que, sur ce point fondamental, nous élevons par +degrés le plus haut édifice possible de tout savoir. Cette +conviction nous met dans la nécessité d'examiner chaque jour le +degré d'assistance ou d'opposition que nous pouvons trouver dans +l'esprit de notre époque, sans quoi nous serions exposés à repousser +l'utile pour accepter le nuisible. + + +On vante surtout le dix-huitième siècle, parce qu'il s'est +spécialement occupé d'analyses; la tâche du dix-neuvième siècle est +donc de découvrir les fausses synthèses de son prédécesseur, et de +les analyser de nouveau. + + +Il n'y a que deux véritables religions, celle qui laisse sans forme +ce qu'il y a de sacré en nous, et celle qui ne le reconnaît et ne +l'adore que sous la plus belle des formes; toutes les autres sont +des idolâtries. + + +Il est certain que l'esprit humain a cherché à s'affranchir par la +réformation. En nous éclairant sur les anciennes églises grecque et +romaine, nous avons conçu le besoin d'une vie plus libre, plus +élégante et plus gracieuse. Mais ce qui favorisa surtout ce +changement, c'est que le coeur demande toujours à retourner à un +certain état de nature simple et noble; et que l'imagination cherche +sans cesse à se concentrer sur quelque chose digne d'elle. + + +Tous les saints furent tout à coup chassés du ciel, et le coeur, la +pensée et les sens se dirigèrent vers une mère divine et un faible +enfant, pour se fixer ensuite sur cet enfant devenu homme, modèle de +morale, d'abord injustement persécuté, bientôt après vénéré comme un +demi-dieu, finalement reconnu Dieu véritable et adoré comme tel. + + +Sur le fond qu'occupe ce Dieu, le Créateur étend l'univers, et +l'action morale qu'il fait découler de lui s'étend de tous côtés. +On s'appropria ses souffrances en les prenant pour exemple, et sa +transfiguration devint le garant d'une vie éternelle. + + +L'encens réveille la vie d'un charbon prêt à s'éteindre; c'est ainsi +que la prière réveille les espérances du coeur. + + +Je suis convaincu que la Bible s'embellit à mesure que nous apprenons +à la comprendre, c'est-à -dire, à mesure que nous sentons que les +passages que nous saisissons dans l'ensemble, et que nous nous +appliquons particulièrement, avaient, d'après certaines circonstances +de temps et de lieu, des rapports immédiats et individuels. + + +En nous examinant de près, nous reconnaissons que nous avons besoin +chaque jour de nous réformer et de protester contre les autres, +quoique ce ne soit pas toujours dans le sens religieux. + + +Nous éprouvons le besoin incessant, sérieux et sans cesse +renaissant, de saisir la parole dans son accord immédiat avec tout +ce que l'on a senti, pensé, éprouvé, imaginé et reconnu comme sensé. + + +Mais cela est plus difficile qu'on ne le croit; les mots ne sont +pour l'homme que des surrogats; il sait et pense toujours mieux +qu'il ne dit. + + +Il n'en faut pas moins persister dans le désir de faire disparaître, +par la clarté et la probité de nos discours et de notre conduite, +tout ce qui aurait pu s'introduire chez nous ou chez les autres de +faux, de déplacé ou d'insuffisant. + + +Lorsque je suis contraint de cesser d'être convenable, je cesse +d'être fort. + + +La censure et la liberté de la presse seront toujours en guerre +ensemble. Le supérieur demande et exerce la censure, l'inférieur +demande la liberté de la presse; car l'un ne veut pas être troublé +dans ses projets et dans son activité par des observations et des +contradictions prématurées; c'est de l'obéissance qu'il lui faut, +tandis que l'autre éprouve le besoin de faire connaître publiquement +les motifs par lesquels il compte légitimer sa désobéissance. + + +Il ne faut pas oublier cependant que lorsque le parti faible et +opprimé conspire et craint d'être trahi, il cherche également à +gêner, à sa façon, la liberté de la presse. + + +On n'est jamais trompé, mais on se trompe soi-même. + + +Nous ne demandons jamais de quel droit nous régnons, et si le peuple +n'aurait pas le droit de nous destituer; tous nos efforts se bornent +à le mettre dans l'impossibilité de le faire. + + +Si l'on pouvait abolir la mort, personne ne s'y opposerait; mais il +sera toujours difficile d'abolir la peine de mort: si cela arrive +parfois, on y revient tôt ou tard. + + +La société ne peut renoncer au droit d'infliger la peine de mort, +sans rendre à la défense personnelle tous ses droits; et alors +l'expiation du sang par le sang vient frapper à chaque porte. + + +Les lois ont été faites par les anciens et par des hommes; les +adolescents et les femmes demandent des exceptions, les anciens s'en +tiennent à la règle. + + +Ce n'est pas l'homme spirituel, c'est l'esprit; ce n'est pas l'homme +raisonnable, c'est la raison qui gouverne. + + +On se compare toujours à la personne qu'on loue. + + +Il ne suffit pas de savoir, il faut vouloir; il ne suffit pas de +vouloir, il faut faire. + + +Il n'y a ni sciences ni arts patriotiques; les unes et les autres +appartiennent, ainsi que tout ce qui est souverainement bien, au +monde entier, où ils ne peuvent se propager que par un échange +perpétuel entre tous les contemporains. Il ne faut cependant jamais +perdre de vue ce qui était déjà connu dans le passé, et ce qui nous +en est resté. + + +La femme la plus digne du titre de femme de mérite, est celle qui, +si ses enfants venaient à perdre leur père, serait capable de le +remplacer. + + +Les étrangers qui se mettent aujourd'hui à étudier sérieusement +notre littérature, ont l'avantage immense de passer par-dessus les +maladies de développement que nous avons été forcés de supporter +pendant près d'un siècle. S'ils savaient s'y prendre, notre exemple +achèverait leur éducation littéraire de la manière la plus +désirable. + + +Là où les Français du dix-huitième siècle détruisaient, Wieland +raillait. + + +Le talent poétique a été accordé au paysan aussi bien qu'à son +seigneur; la grande question est que chacun se renferme dans son +état et s'y comporte dignement. + + +Les tragédies ne sont autre chose que la mise en vers des passions +de certaines personnes, qui font de tous les objets extérieurs un je +ne sais quoi. + + +Yoric Stern est un des meilleurs esprits qui ait jamais agi sur ses +contemporains. Sa gaîté est inimitable, et toutes les gaîtés ne +soulagent pas l'âme oppressée. + + +La vue est le plus noble des sens; les quatre autres ne nous +instruisent qu'à l'aide du toucher; c'est par le toucher que nous +entendons, que nous sentons, que nous goûtons; la vue s'élève plus +haut; se purifiant pour ainsi dire de la matière, elle s'approche +des facultés intellectuelles. + + +Si nous nous mettions à la place des personnes qui excitent notre +jalousie et notre haine, nous cesserions de les envier et de les +haïr; et si nous les mettions à la nôtre, elles auraient moins de +présomption et d'orgueil. + + +La pensée et l'action peuvent se comparer à Rachel et à Lia; l'une +était plus gracieuse et l'autre plus fertile. + + +Après la santé et la vertu, il n'y a rien de plus désirable que la +connaissance et le savoir; et rien n'est plus facile à obtenir. Le +travail consiste à se tenir tranquille, et la dépense se borne au +temps, qu'en tout cas on ne saurait utiliser sans le dépenser. + + +Si l'on pouvait entasser le temps comme on entasse l'argent qu'on +laisse dormir chez soi, les oisifs auraient du moins une excuse; +mais elle serait toujours très-imparfaite, car, en ce cas même, leur +conduite ressemblerait à celle d'un ménage qui vivrait aux dépens du +capital, au lieu de chercher à lui faire rapporter des intérêts. + + +Les poètes modernes mettent beaucoup d'eau dans leur encre. + + +De toutes les bizarres absurdités des écoles, les discussions sur +l'authenticité des vieux manuscrits me paraît la plus ridicule. +Est-ce l'auteur ou le manuscrit que nous admirons ou que nous +blâmons? Ce n'est jamais que le manuscrit que nous avons devant +nous; et que nous importent les noms, quand il s'agit de juger une +production de l'esprit? + + +Qui oserait dire qu'il voit Virgile ou Homère, quand nous lisons les +écrits qu'on leur attribue? Nous voyons ces écrits, que nous faut-il +davantage? Les savants qui mettent tant d'importance à une chose si +insignifiante, me rappellent une jeune et belle femme qui me demanda +un jour avec un de ses plus séduisants sourires, quel pouvait avoir +été l'auteur des pièces de théâtre de Shakespeare. + + +Il vaut mieux s'occuper de la plus grande futilité du monde, que de +regarder comme sans importance une demi-heure perdue. + + +Le courage et la modestie sont les moins équivoques de toutes les +vertus, car l'hypocrisie ne saurait les imiter. Elles ont encore +cela de commun entre elles, que toutes deux se montrent sous la +même couleur. + + +Les fous sont les voleurs les plus dangereux, car ils nous volent le +temps et les dispositions d'esprit nécessaires au travail. + + +L'estime que nous avons pour nous-mêmes décide de notre moralité; +l'estime que nous avons pour les autres règle notre conduite. + + +L'art et la science sont des mots dont on se sert souvent, sans en +connaître la véritable signification; aussi les emploie-t-on presque +toujours l'un pour l'autre. + + +Les définitions qu'on nous donne de ces deux mots ne me plaisent +pas. J'ai lu quelque part une comparaison de la science avec l'art; +elle m'a donné une idée de la différence qui sépare l'une de +l'autre, et non des propriétés qui les caractérisent tous deux. + + +Je crois qu'on pourrait appeler science, la connaissance générale, +le savoir abstrait; tandis que l'art est la science en action. On +pourrait ajouter que la science est la raison et l'art son +mécanisme, c'est-à -dire la science pratique. Par là , la science +deviendrait le théorème et l'art le problème. + + +On m'objectera peut-être que la poésie est un art, et que pourtant +elle n'a rien de mécanique; mais je nie que la poésie soit un art et +même une science. Les arts et les sciences s'apprennent par la +pensée, et la poésie ne s'apprend jamais; elle est inspirée, et ses +premiers mouvements se font sentir dans l'âme; voilà pourquoi il ne +faudrait l'appeler ni une science ni un art, mais un génie. + + +Toutes les personnes bien élevées devraient se remettre à lire +Stern, afin que le dix-neuvième siècle aussi apprenne ce qu'il lui +doit et ce qu'il pourrait lui devoir encore. + + +La marche de la littérature a cela de particulier qu'elle plonge +dans l'oubli les oeuvres qui ont exercé le plus d'influence, et +qu'elle donne toujours plus de valeur et d'étendue aux effets +qu'elles ont produit; aussi devrions-nous, de temps en temps, +regarder derrière nous. Le meilleur moyen de conserver l'originalité +que nous pouvons avoir, est de ne pas perdre nos prédécesseurs +de vue. + + +Puisse l'étude de la littérature grecque et latine rester toujours +la base d'une éducation distinguée. + + +Les antiquités chinoises, indiennes, égyptiennes, ne sont que des +curiosités. Il est toujours bon de les faire connaître au reste du +monde; mais elles ne sont jamais d'aucune utilité pour notre +perfectionnement moral et esthétique. + + +Rien n'est plus dangereux pour la nation allemande, que de vouloir +s'élever avec et par ses voisins. Il n'est peut-être pas de nation +plus propre à se développer d'elle-même, et elle peut s'estimer +très-heureuse que les étrangers aient tant tardé à vouloir bien la +prendre en considération. + + +Si nous regardons en arrière dans notre littérature, d'un +demi-siècle seulement, nous trouvons que rien n'a été fait par +rapport aux étrangers. + + +Les Allemands ont été piqués du dédain du grand Frédéric qui les +regardait comme non avenus; aussi ont-ils fait leur possible pour +être quelque chose à ses yeux. + + +En ce moment une littérature universelle est sur le point de +s'organiser. Tout bien considéré, les Allemands y perdront le plus; +je les engage à prendre cet avertissement à coeur. + + +Désormais on sera fort embarrassé si on ne possède pas un art ou un +métier. Le savoir ne suffit plus au milieu du mouvement rapide du +monde; on s'y perd jusqu'à ce qu'on ait pu parvenir à prendre des +notions sur tout. + + +La civilisation générale nous est imposée par le monde, sans que +nous ayons besoin d'y contribuer; bornons-nous donc à acquérir des +connaissances spéciales. + + +Les plus grandes difficultés sont toujours là où nous ne les +cherchons pas. + + +Les auteurs modernes et plus originaux, ne le sont pas parce qu'ils +disent quelque chose de neuf, mais par ce qu'ils disent des choses +qui semblent ne jamais encore avoir été dites. + + +La plus grande preuve d'originalité est de faire fructifier et de +développer une pensée qui nous a été suggérée, de manière qu'on ne +puisse pas facilement deviner que tant de choses y étaient +enfermées. + + +Il est des pensées qui sortent de la civilisation générale, comme +les fleurs sortent des branches vertes d'un arbre. Dans la saison +des roses, on voit partout fleurir des roses. + + +Tout dépend de la manière de sentir; elle fait surgir les pensées et +leur donne son caractère. + + +Rien ne peut être reproduit avec une fidélité parfaite. On dira +peut-être que le miroir du moins fait une exception, je répondrai +que le miroir ne rend jamais parfaitement notre visage; il fait +plus, il renverse toute notre personne, au point que la main droite +devient la main gauche. Que ceci nous serve de guide pour nos +observations sur nous-mêmes. + + +Au printemps et dans l'automne, on songe rarement à se chauffer, et +cependant, lorsqu'on passe par hasard près d'un feu de cheminée, on +trouve la sensation qu'il procure si agréable qu'on s'y laisse +aller. N'en est-il pas de même de toutes les sensations? + + +Ne t'impatiente jamais quand on ne veut pas admettre tes arguments. + + +Il n'arrive pas, à celui qui occupe longtemps une position +importante, tout ce qui peut arriver aux hommes, mais tout ce qui +est analogue à tout ce qui peut arriver et parfois même il lui +arrive ce qui est sans exemple. + + +Les sciences dans leur ensemble s'éloignent de la vie, mais elles y +reviennent par un détour. + + +Elles sont les véritables abrégés de la vie qui unissent entre elles +les expériences de la pensée et de l'action. + + +Cependant l'intérêt qu'elles inspirent ne peut se réveiller que dans +un monde à part, c'est-à -dire, dans le monde scientifique. Associer +le reste du monde à cet intérêt, est une manie des temps modernes +plus nuisible qu'utile; car les sciences sont naturellement +ésotériques et ne peuvent devenir exotériques que par l'amélioration +d'un faire quelconque. Toute autre participation du monde vulgaire +au monde scientifique ne sert à rien. + + +Cependant la culture des sciences dépend, même dans leur sphère +intérieure, d'un intérêt actuel et momentané. Une forte impulsion +donnée par quelque chose de neuf, d'inouï ou de puissamment secondé, +excite un intérêt général qui peut durer longtemps, et qui, de nos +jours surtout, produit de grands effets. + + +Un fait important, un simple aperçu du génie occupe toujours un +grand nombre d'individus. On veut d'abord savoir ce que c'est, puis +on l'étudie, on y travaille et on cherche à le faire aller +plus loin. + + +A chaque nouvelle découverte, la foule demande: A quoi cela +pourra-t-il servir? et elle a raison, car elle ne peut juger de +l'importance d'une chose que par son utilité. + + +Les vrais sages ne s'occupent que des rapports d'une découverte +nouvelle avec elle-même et avec les choses existantes, sans songer +à son utilité, c'est-à -dire, à son application aux choses connues et +nécessaires. Trouver cette application est la tâche des esprits plus +pénétrants, plus techniquement exercés et plus amoureux de la vie. + + +Les faux sages ne cherchent qu'à exploiter à leur profit et le plus +vite possible chaque découverte nouvelle. Leur vanité mal entendue +leur fait croire qu'ils s'immortaliseront par la propagation, la +correction ou la rapide prise de possession de ces découvertes. De +pareils efforts prématurés donnent à la véritable science quelque +chose d'incertain et de confus, qui appauvrit la plus belle de ces +conséquences, la fleur pratique. + + +Croire qu'il serait possible d'exciter ou de supprimer un acte +quelconque de la nature, est le plus funeste des préjugés. + + +L'observateur doit se regarder comme un individu appelé à faire +partie du jury; sa tâche se borne à examiner la fidélité des +rapports et l'authenticité des preuves sur lesquelles il forme sa +conviction et donne sa voix. Peu lui importe que cette conviction +soit conforme ou opposée à celle du référendaire. + + +Que la majorité se range de son côté ou le jette dans la minorité, +il peut être également tranquille; il a fait son devoir en donnant +son opinion, il n'est pas le maître de celle des autres. + + +Dans les sciences, au contraire, l'opinion n'est rien: là il s'agit +de dominer ou de se laisser dominer; et comme les hommes forts par +eux-mêmes sont rares, le plus grand nombre entraîne presque toujours +les individus isolés. + + +L'histoire de la philosophie, des sciences et de la religion prouve +que toutes les opinions se répandent par degrés, mais qu'on accorde +toujours la préférence à la plus saisissable, c'est-à -dire, à celle +qui s'accorde le plus facilement et le plus commodément avec l'esprit +humain dans son état vulgaire. L'homme qui a su s'élever au-dessus de +cet état, doit s'attendre à avoir la majorité contre lui. + + +Comment la nature pourrait-elle arriver à la vue incommensurable et +incalculable, si, dans ses points de départ inanimés, elle n'était +pas si sévèrement stéréo-métrique? + + +L'homme, par lui-même et jouissant du libre exercice de tous ses +sens, est le plus grand et le plus exact appareil de physique qui +puisse exister; c'est un grand défaut de la physique moderne d'avoir +isolé, détaché toutes les expériences de cet appareil, et de vouloir +sonder, prouver et limiter les forces de la nature, d'après les +expériences faites avec des instruments artificiels. + + +Il en est de même des calculs. Que de vérités qu'on ne saurait prouver +mathématiquement! Beaucoup d'autres se refuseront toujours à l'épreuve +d'une expérience physique. + + +Il y a quelque chose de si élevé dans l'homme, qu'il représente ce +qui, sans lui, ne saurait être représenté. Qu'est-ce que la corde +d'un instrument et ses divisions mécaniques, à côté de l'oreille du +musicien? Que sont même les événements élémentaires de la nature, +auprès de l'homme qui les dompte et les modifie afin de pouvoir se +les assimiler? + + +Vouloir qu'une expérience scientifique produise de suite tout ce +qu'elle est susceptible de produire, c'est trop en exiger. +L'électricité ne se manifesta d'abord que par le frottement; +aujourd'hui, ses plus grands phénomènes s'obtiennent par un simple +attouchement. + + +Personne ne contestera à la langue française l'avantage d'être la +langue des cours et du grand monde, et de se propager de plus en +plus en cette qualité. Il en est de même de la langue des +mathématiciens; c'est par elle qu'ils traitent les affaires les plus +importantes de ce monde et règlent, déterminent et distinguent tout +ce qui, même dans le sens le plus élevé, peut être soumis au nombre +et à la mesure. + + +Tout être pensant qui consulte son calendrier ou sa montre, se +souvient avec reconnaissance qu'il doit ces guides bienfaisants aux +mathématiciens. Mais si nous les laissons respectueusement régler le +temps, ils n'en doivent pas moins reconnaître que nous voyons +quelque chose de plus élevé qui appartient à tout le monde, et sans +quoi ils ne pourraient rien voir eux-mêmes: ce quelque chose c'est +l'idée et l'amour. + + +Rien n'est plus nuisible à une vérité nouvelle qu'une ancienne +erreur. + + +Un joyeux naturaliste disait un jour: Ou ne s'aperçoit de l'existence +de l'électricité que lorsqu'on caresse un chat dans les ténèbres, ou +lorsque le tonnerre gronde et que les éclairs brillent autour de nous. +Mais alors même que vaut le peu ou le beaucoup que nous en savons? + + +«La passion des voyageurs à gravir les montagnes, a pour moi quelque +chose de barbare et d'impie. Les montagnes sont une preuve de la +force de la nature et non de la bonté de la Providence, car de +quelle utilité sont-elles pour l'homme? S'il veut y demeurer, il est +englouti en hiver par une avalanche, en été par un rocher qui glisse +dans la vallée; un torrent entraîne ses troupeaux, un coup de vent +enlève ses moissons. S'il se met en route, chaque montée est pour +lui la torture de Sisyphe, et chaque descente, la chute de Vulcain. +Ses sentiers sont encombrés de pierres, et le torrent refuse de +porter sa nacelle. Si les éléments épargnent ses troupeaux nains +qu'il nourrit péniblement, les bêtes féroces les dévorent; il végète +seul et tristement comme la mousse sur une pierre sépulcrale! Enfin +tous ces zigzags perpétuels, ces hautes murailles de montagnes, ces +rochers pyramidaux qui répandent sur les plus belles contrées les +terreurs des pôles, quel être bienveillant, quel ami des hommes +pourrait les voir avec plaisir?» + + +On peut répondre à ce paradoxe d'un digne homme, que s'il avait plu +à Dieu de continuer les montagnes de la Nubie jusqu'à l'Océan et de +les entrecouper de vallées, plus d'un patriarche Abraham y aurait +trouvé un Chanaan où ses descendants auraient pu se multiplier à +leur aise. + + +Les pierres sont des instituteurs muets, l'observateur reste muet +devant elles, et leurs muets enseignements ne peuvent se redire. + + +Ce que je sais le mieux, je ne le sais que pour moi. Les paroles par +lesquelles on essaie de rendre ce que l'on sait n'excitent presque +jamais que de la contradiction, de l'hésitation et du silence. + + +La cristallographie considérée comme science, mène à des vues +singulières. Toujours improductive, elle n'est que par elle-même et +n'a point de conséquences, surtout depuis qu'on a découvert plusieurs +corps isomorphes, et très-différents entre eux cependant par leurs +substances. C'est précisément parce que la cristallographie n'est +applicable nulle part, qu'elle se complète par elle-même. Si elle ne +procure à l'esprit qu'une satisfaction limitée, elle a, dans ses +détails, une variété inépuisable, voilà pourquoi, sans doute, elle +captive parfois, et pour très-longtemps, des hommes d'un grand mérite. + + +On pourrait dire qu'elle a quelque chose de l'orgueil et de la +suffisance des moines et des célibataires, puisqu'elle se suffit à +elle-même. Son influence pratique sur la vie est nulle; les plus +beaux produits de son domaine, les pierres précieuses cristallines, +ont besoin d'être polies avant que nous puissions en parer +nos femmes. + + +Il n'en est pas de même de la chimie; son influence sur la vie est +universelle et illimitée. + + +Les idées précises sur la formation primitive nous manquent +totalement, aussi croyons-nous, quand nous voyons quelque chose se +former, que cela existait déjà , du moins en partie. + + +Nous voyons tant de choses importantes se former et se composer de +différentes parties, que les idées anatomiques se présentent +naturellement à nous, et que nous ne craignons pas de les appliquer +aux corps organisés. + + +Celui qui ne sait pas faire la différence entre le fantastique et +l'idéal, le légal et l'hypothétique, sera toujours un mauvais +observateur de la nature. + + +Il est des hypothèses où l'esprit et l'imagination se mettent à la +place de l'idée. + + +Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps aux choses abstraites. +L'ésotérique n'est nuisible que lorsqu'il cherche à devenir +exotérique. La vie ne s'enseigne que par ce qui est vivant. + + +Le mot école, tel qu'on l'emploie dans l'histoire des arts, où il +est question d'école vénitienne, florentine, romaine, etc. ne peut +plus s'appliquer au théâtre allemand. Il y a trente ou quarante ans +on le pouvait encore, car alors il était possible de se figurer un +art qui se développe dans des limités étroites selon les règles de +la nature et de l'art. Tout bien considéré, le mot école ne peut +s'appliquer qu'aux débutants; car dès qu'une école a produit de +grands maîtres, elle s'en détache pour exercer son influence +ailleurs. C'est ainsi que Florence exerce son influence sur la +France et sur l'Espagne: les Flamands et les Allemands doivent aux +Italiens plus de liberté d'esprit et de sentiment, tandis que les +méridionaux ont appris des habitants du nord à mettre plus +d'exactitude dans leur exécution. + + +Le théâtre allemand est arrivé à cette époque, de conclusion où la +culture générale est tellement répandue, qu'elle n'appartient plus +à aucun pays, et ne peut avoir aucun point de départ déterminé. + + +Le vrai et le naturel sont la base fondamentale de l'art dramatique +et de tous les autres arts. L'élévation du théâtre dépend du point +de vue sous lequel le poète et l'acteur envisagent et pratiquent +leur art. Heureusement pour l'Allemagne on y a pris l'habitude de +dire avec talent de bons vers, même en dehors du théâtre. + + +La déclamation et la mimique se fondent sur le débit, et comme ce +dernier est seul employé lorsqu'on lit haut, on peut en conclure que +des lectures à haute voix sont la meilleure école pour l'artiste +dramatique qui, pénétré de la dignité de sa vocation, tient toujours +à être naturel et vrai. + + +Shakespeare et Calderon ont fait un brillant éloge de ces lectures. +Mais il ne faut pas oublier qu'un talent étranger imposant et poussé +jusqu'à l'exagération, peut devenir funeste au développement de +l'art allemand. + + +L'individualité dans l'expression, est le commencement et la fin de +tout art. Chaque nation a son individualité différente, sous +certains rapports, de l'individualité humaine en général. Au premier +abord, elle répugne à une autre nation, mais peu à peu on s'y +accoutume, et si l'on n'y prend garde, on court risque d'y perdre sa +propre nature caractéristique et nationale. + + +C'est aux littérateurs de l'avenir à prouver historiquement tout ce +que Shakespeare et Calderon nous ont transmis de faux et de nuisible, +et jusqu'à quel point ces deux grandes lumières du ciel poétique +n'étaient pour nous que des feux follets qui égarent le voyageur au +lieu de l'éclairer. + + +Je n'approuverai jamais ceux qui placent le théâtre espagnol aussi +haut que le nôtre. Le sublime Calderon est si conventionnel qu'il +est difficile de deviner le talent du grand poète à travers son +étiquette théâtrale. En donnant de pareilles oeuvres à un autre +public, on est forcé de lui supposer assez de bonne volonté pour +renoncer momentanément à ses goûts et à ses habitudes, afin +d'admettre l'existence de ce qui lui est complètement étranger, et +de s'amuser des manières de voir et de sentir, du ton et du rhythme +d'un autre peuple. + + + * * * * * + + +VERS INSPIRÉS PAR LA VUE DU CRANE DE SCHILLER. + + +Au milieu d'un amas d'ossements humains j'appris comment les crânes +alignés s'ajustent et s'accordent; et je pensai au temps qui n'est +plus, au temps qui s'est perdu dans le lointain grisâtre du passé. +Les voilà debout, étroitement rangés sur une même file, ceux qui +naguère se haïssaient, et les bras robustes qui se sont porté des +coups meurtriers, on les a entassés pêle-mêle, afin que, tranquilles +et paisibles, ils puissent se reposer ici. Omoplates arrachées des +épaules qui vous devaient leur vigueur, qui songe à vous demander +quel fardeau il vous a fallu porter? Et vous qui fûtes plus +gracieusement actifs, vos mains, vos pieds délicats ont été jetés +loin des sillons de la vie! Pauvres pèlerins épuisés de fatigues, +c'est en vain que vous avez espéré trouver le repos dans la nuit des +sépulcres, on vous a fait revenir à la lumière du jour! Quelque +précieux qu'ait été lenoyau, qui peut aimer l'écorce sèche et vide? +Elle a été tracée pour moi, adepte bienheureux, l'écriture dont le +sens sacré ne se révèle pas à tout le monde! Je l'ai saisi ce sens +sacré lorsqu'au milieu d'une masse d'ossements inertes j'ai reconnu +une image précieuse, inestimable. A son aspect, l'étroit espace qui +renfermait ces ossements s'est élargi pour moi, ces murs glacés +couverts de moisissures se sont échauffés, embaumés, et je me suis +senti ranimé comme si une source de vie venait de s'échapper tout à +coup du sein de la mort! Comme elle m'enchantait mystérieusement la +forme qui portait encore la trace de la pensée divine! Son aspect +m'a transporté sur les rives de cette mer dont les vagues agitées +charrient sans cesse des créations éphémères et gonflées comme elle! +Vase mystérieux! toi qui prononças des oracles, suis-je digne de te +tenir dans ma main? O toi, le plus grand des trésors, je veux te +voler pieusement à la destruction, je veux te porter à l'air libre +et me tourner dévotement avec toi vers les rayons du soleil. Quel +plus grand bien l'homme peut-il espérer en ce monde, si ce n'est que +la nature daigne se révéler à lui, en lui montrant comment elle fait +s'évaporer en pur esprit ce qui était solide, et comment elle +solidifie les productions du pur esprit. + + + +FIN DES MAXIMES ET RÉFLEXIONS. + + + + + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les affinites electives, by Johann Wolfgang Goethe + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10604 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..aa813f5 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #10604 (https://www.gutenberg.org/ebooks/10604) diff --git a/old/10604-8.txt b/old/10604-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f735f3c --- /dev/null +++ b/old/10604-8.txt @@ -0,0 +1,14315 @@ +Project Gutenberg's Les affinites electives, by Johann Wolfgang Goethe + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les affinites electives + Suivies d'un choix de pensees du meme + +Author: Johann Wolfgang Goethe + +Release Date: January 4, 2004 [EBook #10604] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AFFINITES ELECTIVES *** + + + + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe + + + + +LES AFFINITÉS ÉLECTIVES + + +PAR GOETHE + + +SUIVIES D'UN CHOIX DE PENSÉES DU MÊME; + + +Traduction nouvelle par Mme A. DE CARLOWITZ. + + + + +LES AFFINITÉS ÉLECTIVES + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +Un riche Baron, encore à la fleur de son âge et que nous appellerons +Édouard, venait de passer dans sa pépinière les plus belles heures +d'une riante journée d'avril. Les greffes précieuses qu'il avait fait +venir de très-loin étaient employées, et, satisfait de lui-même, il +renferma dans leur étui ses outils de pépiniériste. Le jardinier +survint et admira très-sincèrement le travail de son maître. + +--Est-ce que tu n'as pas vu ma femme? lui demanda Édouard en faisant +un mouvement pour s'éloigner. + +--Si, Monseigneur, Madame est dans les nouvelles plantations. La +cabane de mousse qu'elle fait faire sur la montagne, en face du +château, sera terminée aujourd'hui. Quel délicieux point de vue +vous aurez là! Au fond, le village; un peu à droite, l'église et le +clocher, au-dessus duquel, de cette hauteur, le regard se glisse au +loin. En face, le château et les jardins. + +--C'est bien, répliqua Édouard. A quelques pas d'ici j'ai vu +travailler les ouvriers. + +--Et plus loin, à droite, continua le jardinier, s'ouvre la riche +vallée avec ses prairies couvertes d'arbres, dans un joyeux lointain. +Quant au sentier à travers les rochers, je n'ai jamais rien vu de +mieux disposé. En vérité, Madame s'y entend, c'est un plaisir de +travailler sous ses ordres. + +--Va la prier de ma part de m'attendre; je veux qu'elle me fasse +admirer ses nouvelles créations. + +Le jardinier s'éloigna en hâte. Le Baron le suivit lentement, visita +en passant les terrasses et les serres, traversa le ruisseau et arriva +bientôt à la place où la route se divisait en deux sentiers: l'un et +l'autre conduisaient aux plantations nouvelles; le plus court passait +par le cimetière, le plus long par un bosquet touffu. Édouard choisit +le dernier et se reposa sur un banc, judicieusement placé au point où +le chemin commençait à devenir pénible, puis il gravit la montée qui, +par plusieurs marches et points d'arrêts, le conduisit, par un sentier +étroit et plus ou moins rapide, jusqu'à la cabane de mousse. + +Charlotte reçut son époux à l'entrée de cette cabane, et le fit +asseoir de manière qu'à travers la porte et les fenêtres ouvertes, les +différents points de vue se présentèrent à lui dans toute leur beauté, +mais resserrés dans des cadres étroits. Ces tableaux le charmèrent +d'autant plus, que son imagination les voyait déjà parés de tout +l'éclat printanier, que quelques semaines de plus ne pouvaient manquer +de leur donner en effet. + +--Je n'ai qu'une observation à faire, lui dit-il: la cabane me paraît +un peu trop petite. + +--Il y a assez de place pour nous deux, répondit Charlotte. + +--Sans doute, peut-être même pour un troisième ... + +--Pourquoi pas? à la rigueur, on pourrait encore admettre un +quatrième. Quant aux sociétés plus nombreuses, nous avons pour elles +d'autres points de réunion. + +--Puisque nous voilà seuls, tranquilles et contents, dit Édouard, je +veux te confier quelque chose qui, depuis longtemps, me pèse sur le +coeur. Jusqu'ici j'ai vainement cherché l'occasion de te le dire. + +--Je n'ai pas été sans m'en apercevoir. + +--Je dois te l'avouer, mon amie, si j'avais pu retarder encore la +réponse définitive qu'on me demande, si je n'étais pas forcé de la +donner demain au matin, j'aurais peut-être encore continué à me taire. + +--Voyons, de quoi s'agit-il? demanda Charlotte avec une prévenance +gracieuse. + +--De mon ami, le capitaine! Tu sais qu'il n'a pas mérité l'humiliation +qu'on vient de lui faire subir, et tu comprends tout ce qu'il souffre. +Être mis à la retraite à son âge, avec ses talents, son esprit actif, +son érudition ... Mais pourquoi envelopper mes voeux à son sujet dans +un long préambule? Je voudrais qu'il pût venir passer quelque temps +avec nous. + +--Ce projet, mon ami, demande de mûres réflexions; il faut l'envisager +sous ses différents points de vue. + +--Je suis prêt à te donner tous les éclaircissements que tu pourras +désirer. La dernière lettre du capitaine annonce une profonde +tristesse. Ce n'est pas sa position financière qui l'afflige, ses +besoins sont si bornés! Au reste, ma bourse est la sienne, et il ne +craint pas d'y puiser. Dans le cours de notre vie, nous nous sommes +rendu tant de services, qu'il nous sera toujours impossible d'arrêter +définitivement nos comptes. Son seul chagrin est de se voir réduit à +l'inaction, car il ne connaît d'autre bonheur que d'employer utilement +ses hautes facultés. Que lui reste-t-il à faire désormais? se plonger +dans l'oisiveté ou acquérir des connaissances nouvelles, quand celles +qu'il possède si complètement lui sont devenues inutiles? En un mot, +chère enfant, il est très-malheureux, et l'isolement dans lequel il +vit augmente son malheur. + +--Mais je l'ai recommandé à nos connaissances, à nos amis; ces +recommandations ne sont pas restées sans résultat; on lui a fait des +offres avantageuses. + +--Cela, est vrai; mais ces offres augmentent son tourment, car +aucune d'elles ne lui convient. Ce n'est pas l'utile emploi, c'est +l'abnégation de ses principes, de ses capacités, de sa manière d'être +qu'on lui demande. Un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces. +Plus je réfléchis sur tout cela, plus je sens le désir de le voir près +de nous. + +--Il est beau, il est généreux de ta part de t'intéresser ainsi au +sort d'un ami; mais permets-moi de te rappeler que tu dois aussi +quelque chose à toi-même, à moi. + +--Je ne l'ai pas oublié, mais je suis convaincu que le capitaine sera +pour nous une société aussi utile qu'agréable. Je ne parlerai pas des +dépenses qu'il pourrait nous occasionner, puisque son séjour ici les +diminuerait au lieu de les augmenter. Quant à l'embarras, je n'en +prévois aucun. L'aile gauche de notre château est inhabitée, il pourra +s'y établir comme il l'entendra, le reste s'arrangera tout seul. Nous +lui rendrons un service immense, et il nous procurera à son tour plus +d'un plaisir, plus d'un avantage. J'ai depuis longtemps le désir de +faire lever un plan exact de mes domaines, il dirigera ce travail. +Tu veux faire cultiver toi-même nos terres, dès que les baux de nos +fermiers seront expirés; mais avons-nous les connaissances nécessaires +pour une pareille entreprise? lui seul pourra nous aider à les acquérir; +je ne sens que trop combien j'ai besoin d'un pareil ami. Les agronomes +qui ont étudié cette matière dans les livres et dans les établissements +spéciaux, raisonnent plus qu'ils n'instruisent, car leurs théories n'ont +pas passé au creuset de l'expérience; les campagnards tiennent trop aux +vieilles routines, et leurs enseignements sont toujours confus, et +souvent même volontairement faux. Mon ami réunit l'expérience à la +théorie sur ce point, et sur une foule d'autres dont je me promets les +plus heureux résultats, surtout par rapport à toi. Maintenant je te +remercie de l'attention avec laquelle tu as bien voulu m'écouter; dis-moi +à ton tour franchement ce que tu penses, je te promets de ne pas +t'interrompre. + +--Dans ce cas, répondit Charlotte, je débuterai par une observation +générale. Les hommes s'occupent surtout des faits isolés et du +présent, parce que leur vie est tout entière dans l'action, et par +conséquent dans le présent. Les femmes, au contraire, ne voient +que l'enchaînement des divers événements, parce que c'est de cet +enchaînement que dépend leur destinée et celle de leur famille, ce +qui les jette naturellement dans l'avenir et même dans le passé. +Associe-toi un instant à cette manière de voir, et tu reconnaîtras +que la présence du capitaine chez nous, dérangera la plupart de nos +projets et de nos habitudes. + +--J'aime à me rappeler nos premières relations, continua-t-elle, et, +surtout, à t'en faire souvenir. Dans notre première jeunesse, nous +nous aimions tendrement; et l'on nous a séparés parce que ton père, ne +comprenant d'autre bonheur que la fortune, te fit épouser une femme +âgée, mais riche; le mien me maria avec un homme que j'estimais sans +pouvoir l'aimer, mais qui m'assura une belle position. Nous sommes +redevenus libres, toi le premier, et ta femme, qu'on aurait pu appeler +ta mère, te fit l'héritier de son immense fortune. Tu profitas de +ta liberté pour satisfaire ton amour pour les voyages; à ton retour +j'étais veuve. Nous nous revîmes avec plaisir, avec bonheur. Le passé +nous offrait d'agréables souvenirs, nous aimions ces souvenirs, et +nous pouvions impunément nous y livrer ensemble. Tu m'offris ta main, +j'hésitai longtemps ... Nous sommes à peu près du même âge; les femmes +vieillissent plus vite que les hommes; tu me paraissais trop jeune ... +Enfin, je n'ai pas voulu te refuser ce que tu regardais comme ton +unique bonheur ... Tu voulais te dédommager des agitations et des +fatigues de la cour, de la carrière militaire et des voyages; tu +voulais jouir enfin de la vie à mes côtés, mais avec moi seule. + +Je me résignai à placer ma fille unique dans un pensionnat, où elle +pouvait, au reste, recevoir une éducation plus convenable qu'à la +campagne. Je pris le même parti pour ma chère nièce Ottilie, qui eût, +peut-être, été plus à sa place près de moi et m'aidant à diriger ma +maison. Tout cela s'est fait de ton consentement, et dans le seul but +de pouvoir vivre pour nous seuls, et jouir dans toute sa plénitude du +bonheur que nous avons vainement désiré dans notre première jeunesse, +et que la marche des événements venait enfin de nous accorder. +C'est dans ces dispositions que nous sommes arrivés dans ce séjour +champêtre; je me suis chargée des détails et de l'intérieur, et toi +de l'ensemble et des relations extérieures. Je me suis arrangée de +manière à prévenir chacun de tes désirs, et à ne vivre que pour toi. +Laisse-nous essayer, du moins pendant quelque temps encore, jusqu'à +quel point nous pourrons ainsi nous suffire à nous-mêmes. + +--Il n'est que trop vrai, s'écria le Baron, l'enchaînement des +événements, voilà l'élément des femmes, aussi ne faut-il jamais vous +laisser enchaîner vos objections, où se résigner d'avance à vous +donner gain de cause. Je conviens donc que tu as eu complètement +raison jusqu'à ce jour. Tout ce que nous avons planté et bâti depuis +notre séjour ici est bon et utile, mais n'y ajouterons-nous plus rien? +Tous ces beaux plans n'auront-ils pas d'autres développements? Tout ce +que je fais dans les jardins, tes embellissements dans le parc et +les alentours, ne serviront-ils jamais qu'à la satisfaction de deux +ermites? + +--Je te comprends, mon ami; mais songe que nous devons, avant tout, +éviter d'introduire dans notre cercle étroit, quelque chose d'étranger +et par conséquent de nuisible. Tous nos projets ne peuvent se réaliser +qu'à condition que nous ne serons jamais que nous deux. Tu voulais me +communiquer avec suite ton journal de voyages, et y ajouter, à cette +occasion, certains papiers qui en font partie. Encouragé par l'intérêt +que m'inspirent ces précieuses feuilles, éparses et confuses, tu te +proposais d'en faire un tout aussi agréable pour nous que pour les +autres. J'ai promis de t'aider à copier, et nous étions déjà heureux +par la pensée, en songeant que nous pourrions parcourir ainsi +ensemble, commodément, mystérieusement et idéalement ce monde, dont +nous nous sommes exilés par notre propre volonté. Et puis, n'as-tu +pas repris ta flûte afin de m'accompagner sur le piano pendant les +soirées? Ne comptes-tu pour rien les voisins qui viennent nous voir +souvent, et que nous visitons à notre tour? Quant à moi, j'ai trouvé +dans tout ceci des ressources suffisantes pour passer l'été le plus +agréable de ma vie. + +Édouard passa la main sur son front. + +--Tout ce que tu me dis là est aussi sage qu'aimable, et cependant je +ne puis m'empêcher de croire que la présence du capitaine, loin de +troubler notre paisible bonheur, lui prêterait un charme nouveau. Il +m'a suivi dans une partie de mes voyages, et il a recueilli, de son +côté, des notes qui feraient de ma relation un ensemble aussi complet +qu'amusant. + +--Tu me forces à t'avouer toute la vérité, dit Charlotte avec un +léger signe d'impatience, un secret pressentiment m'avertit qu'il ne +résultera rien de bon de ton projet. + +--Allons, répondit Édouard en souriant, il faut en prendre son +parti, les femmes sont invulnérables: d'abord si sensées, qu'il est +impossible de les contredire; si aimantes, qu'on leur cède avec +bonheur; si sensibles, qu'on craint de les affliger; elles finissent +par devenir prophétiques au point de nous effrayer. + +--Je ne suis pas superstitieuse, répliqua Charlotte, et je ne ferais +aucun cas des vagues pressentiments, s'ils n'étaient que cela; +mais ils sont presque toujours un souvenir confus des conséquences +heureuses ou malheureuses que nous avons vues découler, chez les +autres, des actions que nous sommes sur le point de commettre +nous-mêmes. Il n'y a rien de plus important dans la vie intérieure +que l'admission d'un tiers. J'ai connu des parents, des époux, dont +l'existence a été entièrement bouleversée par une pareille admission. + +--Cela peut arriver chez des individus qui vivent au hasard, mais +jamais chez des personnes qui, éclairées par l'expérience, ont la +conscience d'elles-mêmes. + +--Cette conscience, mon ami, est rarement une arme suffisante, et +souvent même elle est dangereuse pour celui qui s'en sert. Au reste, +puisque nous n'avons pu nous convaincre, ne précipitons rien, +accorde-moi quelques jours. + +--Au point où en sont les choses, ce délai n'empêcherait point la +précipitation. Nous nous sommes exposé nos raisons, il s'agit de +décider lesquelles méritent la préférence, et je crois que ce que nous +aurions de plus sage à faire, serait de tirer au sort. + +--Je sais que, dans les cas douteux, tu aimes à te confier aux chances +d'un coup de dez; mais dans une circonstance aussi grave, un pareil +moyen serait un sacrilège. + +--Mais le messager attend, s'écria Édouard, que faut-il que je réponde +au capitaine? + +--Une lettre calme, sage, amicale. + +--C'est-à-dire des riens? + +--Il est des cas où il vaut mieux répondre des riens que de ne pas +répondre du tout. + + + + +CHAPITRE II + + +En rappelant à son mari les principaux événements de leur passé, et +les plans qu'ils avaient arrêtés ensemble pour leur bonheur présent et +à venir, Charlotte avait éveillé en lui des souvenirs fort agréables. +Ce fut sous l'empire de ces souvenirs qu'il entra dans sa chambre pour +répondre au capitaine. Forcé de convenir que jusqu'à ce moment il +avait trouvé dans la société exclusive de sa femme, l'accomplissement +parfait de ses voeux les plus chers, il se promit d'écrire à son +ami l'épître la plus affectueuse et la plus insignifiante du monde. +Lorsqu'il s'approcha de son bureau, le hasard lui fit tomber sous la +main la dernière lettre de cet ami. Il la relut machinalement. La +triste situation de cet homme excellent se présenta de nouveau à sa +pensée, les sentiments douloureux qui l'assiégeaient depuis plusieurs +jours se réveillèrent, et il lui parut impossible d'abandonner son ami +à la cruelle position où il se trouvait réduit; sans se l'être attirée +par une faute ni même par une imprudence. + +Le Baron n'était pas accoutumé à se refuser une satisfaction +quelconque. Enfant unique de parents fort riches, tout avait +constamment cédé à ses caprices et à ses fantaisies. C'était à force +de les flatter qu'on l'avait décidé à devenir le mari d'une vieille +femme, qui avait cherché à son tour à faire oublier son âge par des +attentions et des prévenances infinies. Devenu libre par la mort de +cette femme, et maître d'une grande fortune, naturellement modéré dans +ses désirs, libéral, généreux, bienfaisant et brave, il n'avait jamais +connu les obstacles que la société oppose à la plupart de ses membres. +Jusqu'alors, tout avait marché au gré de ses désirs; une fidélité +opiniâtre et romanesque avait fini par lui assurer la main de +Charlotte, et la première opposition ouverte qui se posait franchement +devant lui et qui l'empêchait d'offrir un asile à l'ami de son +enfance, et de régler ainsi les comptes de toute sa vie, venait de +cette même Charlotte. Il était de mauvaise humeur, impatient, il prit +et reprit plusieurs fois la plume, et ne put se mettre d'accord +avec lui-même sur ce qu'il devait écrire. Contrarier sa femme, lui +paraissait aussi impossible que de se contrarier lui-même ou de faire +ce qu'elle désirait; et dans l'agitation où il se trouvait, il lui +était impossible d'écrire une lettre calme. Il était donc bien naturel +qu'il cherchât à gagner du temps. A cet effet il adressa quelques mots +à son ami, et le pria de lui pardonner de ne pas lui avoir écrit plus +tôt et de ne pas lui en dire davantage en ce moment. Puis il promit de +lui envoyer incessamment une lettre explicative et tranquillisante. + +Le lendemain matin, Charlotte profita d'une promenade qu'elle fit avec +son mari, pour faire revenir l'entretien sur le sujet de la veille; +car elle était convaincue que le meilleur moyen de combattre une +résolution prise, était d'en parler souvent. + +Édouard reprit cette discussion avec plaisir. D'un caractère +impressionnable, il s'animait facilement, et la vivacité de ses +désirs allait souvent jusqu'à l'impatience; mais, craignant toujours +d'offenser ou de blesser, il était encore aimable lors même qu'il se +rendait importun. N'ayant pu convaincre sa femme, il parvint à la +charmer, presque à la séduire. + +--Je te devine! s'écria-t-elle, tu veux que j'accorde aujourd'hui à +l'amant ce que j'ai refusé hier au mari. Si j'ai encore la force de +résister à des voeux que tu m'exprimes d'une manière si séduisante, +il faut du moins que je te fasse une révélation à peu près semblable +à la tienne. Oui, je me trouve dans le même cas que toi, et je me +suis volontairement imposé le sacrifice que j'ai osé espérer de ta +tendresse. + +--Voilà qui est charmant, répondit Édouard, il paraît que, dans le +mariage, rien n'est plus utile que les discussions, puisque c'est par +elles que l'on apprend à se connaître. + +--C'est possible. Apprends donc qu'Ottilie est pour moi ce que le +capitaine est pour toi. La pauvre enfant est très-malheureuse dans son +pensionnat. Ma fille Luciane, née pour briller dans un monde élégant, +s'y forme pour ce monde. Elle apprend les langues étrangères, +l'histoire, et autres sciences semblables, comme elle joue des sonates +et des variations à livre ouvert. Douée d'une grande vivacité et d'une +mémoire heureuse, on peut dire d'elle que, dans le même instant, elle +oublie tout et se souvient de tout. Ses allures faciles et gracieuses, +sa danse légère, sa conversation animée la distinguent de toutes ses +compagnes, et un certain esprit de domination inné chez elle, en font +la reine de ce petit cercle. La maîtresse du pensionnat voit en elle +une petite divinité qui se développe sous sa main, et dont l'éclat +rejaillira sur sa maison et y amènera une foule de jeunes personnes +que leurs parents voudront faire arriver à ce même degré de +perfection. Aussi les lettres que l'on m'écrit sur son compte, ne +sont-elles que des hymnes à sa louange, qu'heureusement je sais fort +bien traduire en prose. Quant à la pauvre Ottilie, on ne m'en parle +que pour accuser la nature de n'avoir placé aucune disposition +artistique, aucun germe de perfectionnement intellectuel dans une +créature si bonne et si jolie. Cette erreur ne m'étonne point, car je +retrouve dans Ottilie l'image vivante de sa mère, ma meilleure amie, +qui a grandi à mes côtés. Je suis persuadée que sa fille serait +bientôt une femme accomplie, s'il m'était possible de l'avoir sous ma +direction. + +Nos conventions ne me le permettent pas, et je sais qu'il est +dangereux de tirailler sans cesse le cadre dans lequel on a cru devoir +enfermer sa vie. Je me soumets à cette nécessité; je fais plus: je +souffre que ma fille, trop fière de ses avantages sur une parente qui +doit tout à ma bienfaisance, en abuse parfois. Hélas! qui de nous a +réellement assez de supériorité pour ne jamais la faire peser sur +personne? et qui de nous est placé assez haut pour ne jamais être +réduit à se courber sous une domination injuste? Le malheur d'Ottilie +la rend plus chère à mes yeux; ne pouvant l'appeler près de moi, je +cherche à la placer dans une autre institution. Voilà où j'en suis. +Tu vois, mon bien-aimé, que nous nous trouvons dans le même embarras; +supportons-le avec courage, puisque nous ne pourrions sans danger le +faire disparaître l'un par l'autre. + +--Je reconnais bien là les bizarreries de la nature humaine, dit +Édouard en souriant, nous croyons avoir fait merveille, quand nous +sommes, parvenus à écarter les objets de nos inquiétudes. Dans les +considérations d'ensemble, nous sommes capables de grands sacrifices; +mais une abnégation dans les détails de chaque instant, est presque +toujours au-dessus de nos forces: ma mère m'a fourni le premier +exemple de cette vérité. Tant que j'ai vécu près d'elle, il lui a été +impossible de maîtriser les craintes de chaque instant dont j'étais +l'objet. Si je rentrais une heure plus tard que je ne l'avais promis, +elle s'imaginait qu'il m'était arrivé quelque grand malheur; et quand +la pluie ou la rosée avait mouillé mes vêtements, elle prévoyait pour +moi une longue suite de maladies. Je me suis établi chez moi, j'ai +voyagé, et elle a toujours été aussi tranquille sur mon compte que si +je ne lui avais jamais appartenu. + +--Examinons notre position de plus près, continua-t-il, et nous +reconnaîtrons, bientôt qu'il serait aussi insensé qu'injuste de +laisser, sans autre motif que celui de ne pas déranger nos petits +calculs personnels, deux êtres qui nous regardent de si près, sous +l'empire d'un malheur qu'ils n'ont pas mérité. Oui, ce serait là de +l'égoïsme, ou je ne sais plus de quel nom il faudrait qualifier cette +conduite. Fais venir ton Ottilie, souffre que mon Capitaine s'installe +ici, et remettons-nous à la garde de Dieu pour ce qui pourra en +résulter. + +--S'il ne s'agissait que de nous, dit Charlotte, j'hésiterais moins; +mais songe que le Capitaine est à peu près de ton âge, c'est-à-dire à +cet âge (il faut bien que je te dise cette flatterie en face) où les +hommes commencent à devenir réellement dignes d'un amour constant et +vrai. Est-il prudent de le mettre en contact avec une jeune fille +aussi aimable, aussi intéressante qu'Ottilie? + +--En vérité, répondit le Baron, l'opinion que tu as de ta nièce me +paraîtrait inexplicable, si je n'y voyais pas le reflet de ta vive +tendresse pour sa mère. Elle est gentille, j'en conviens, je me +rappelle même que le Capitaine me la fit remarquer, lorsque je la vis +chez ta tante, il y a un an environ. Ses yeux, surtout, sont fort +bien, et cependant ils ne m'ont nullement impressionné. + +--Cela est très-flatteur pour moi, car j'étais présente. Ton amour +pour ta première amie t'avait rendu insensible aux charmes naissants +d'une enfant; je sens le prix de tant de constance, aussi ne +voudrais-je jamais vivre que pour toi. + +Charlotte était sincère, et cependant elle cachait à son mari qu'alors +elle avait eu l'intention de lui faire épouser Ottilie, et qu'à cet +effet elle avait prié le Capitaine de la lui faire remarquer, car elle +n'osait se flatter qu'il fût resté fidèle à l'amour qui les avait unis +jadis. De son côté le Baron était tout entier sous l'empire du bonheur +que lui causait la disparition inattendue du double obstacle qui +l'avait séparé de Charlotte, et il ne songeait qu'à former enfin un +lien qu'il avait pendant si longtemps vainement désiré. + +Les époux allaient retourner au château par les plantations nouvelles, +lorsqu'un domestique accourut au-devant d'eux et leur cria en riant: + +--Revenez bien vite, Monseigneur; M. Mittler vient d'entrer au galop +dans la cour du château. Sans se donner le temps de mettre pied à +terre, il nous a tous rassemblés par ses cris: Allez! courez! nous +a-t-il dit, appelez votre maître et votre maîtresse, demandez-leur +s'il y a vraiment péril dans la demeure, entendez-vous, s'il y a péril +dans la demeure? Vite, vite, courez! + +--Le drôle d'homme, dit Édouard, il me semble pourtant qu'il arrive à +propos, qu'en penses-tu, Charlotte? Dis à notre ami, continua-t-il en +s'adressant au domestique, qu'il y a, en effet, péril dans la demeure, +et que nous te suivons de près. En attendant, conduis-le dans la salle +à manger, fais-lui servir un bon déjeuner, et n'oublie pas son cheval. + +Puis il pria sa femme de se rendre avec lui au château par le chemin +le plus court. Ce chemin traversait le cimetière, aussi ne le +prenait-il jamais que lorsqu'il y était forcé. Quelle ne fut pas sa +surprise lorsqu'il vit que là, aussi, Charlotte avait su prévenir ses +désirs et deviner ses sentiments! En ménageant autant que possible les +anciens monuments funéraires, elle avait fait niveler le terrain, et +tout disposé de manière que cette enceinte lugubre n'était plus qu'un +enclos agréable, sur lequel l'oeil et l'imagination se reposaient avec +plaisir. + +Rendant à la pierre la plus ancienne l'honneur qui lui était dû, +elle les avait fait ranger toutes, par ordre de date, le long de la +muraille; plusieurs d'entre elles même avaient servi à orner le socle +de l'église. A cette vue, Édouard agréablement surpris pressa la main +de Charlotte, et ses yeux se remplirent de larmes. + +Leur hôte extravagant ne tarda pas à les faire partir de ce lieu. +N'ayant pas voulu les attendre au château, il donna de l'éperon à son +cheval, traversa le village et s'arrêta à la porte du cimetière d'où +il leur adressa ces paroles en criant de toutes ses forces. + +--Est-ce que vous ne vous moquez pas de moi? y a-t-il vraiment péril! +en la demeure? En ce cas je reste à dîner avec vous, mais ne me +retenez pas en vain, j'ai encore tant de choses à faire aujourd'hui. + +--Puisque vous vous êtes donné la peine de venir jusqu'ici, dit Édouard +sur le même ton, faites quelques pas de plus, et voyez comment Charlotte +a su embellir ce lieu de deuil. + +--Je n'entrerai ici ni à pied, ni cheval, ni en carrosse, répondit le +cavalier; je ne veux rien avoir à démêler avec ceux qui dorment là, en +paix; c'est déjà bien assez que d'être obligé de souffrir qu'un jour on +m'y porte les pieds en avant. Allons, voyons, avez-vous sérieusement +besoin de moi? + +--Très-sérieusement, répondit Charlotte. C'est pour la première fois, +depuis notre mariage, que mon mari et moi, nous nous trouvons dans un +embarras dont nous ne savons comment nous tirer. + +--Vous ne m'avez pas l'air d'être réduits à cette extrémité-là; mais +puisque vous le dites, je veux bien le croire. Si vous m'avez préparé +une déception, je ne m'occuperai plus jamais de vous. Suivez-moi aussi +vite que vous le pourrez; je ralentirai le pas de mon cheval, cela le +reposera. + +Arrivés dans la salle à manger où le déjeuner était servi, Mittler +raconta avec feu ce qu'il avait fait et ce qu'il lui restait encore +à faire dans le courant de la journée. + +Cet homme singulier avait été pendant sa jeunesse ministre d'une +grande paroisse de campagne, où, par son infatigable activité, il +avait apaisé toutes les querelles de ménage et terminé tous les +procès. Tant qu'il fut dans l'exercice de ses fonctions, il n'y eut +pas un seul divorce dans sa paroisse, et pas un procès ne fut porté +devant les tribunaux. Pour atteindre ce but il avait été forcé +d'étudier les lois, et il était devenu capable de tenir tête aux +avocats les plus habiles. Au moment où le gouvernement venait d'ouvrir +les yeux sur son mérite, et allait l'appeler dans la capitale, afin de +le mettre à même d'achever, dans une sphère plus élevée, le bien qu'il +avait commencé dans son modeste cercle d'activité, le hasard lui fit +gagner à la loterie une somme qu'il employa aussitôt à l'achat d'une +petite terre où il résolut de passer sa vie. S'en remettant, pour +l'exploitation de cette terre, aux soins de son fermier, il se +consacra tout entier à la tâche pénible d'étouffer les haines et les +mésintelligences dès leur point de départ. A cet effet, il s'était +promis de ne jamais s'arrêter sous un toit où il n'y avait rien à +calmer, rien à apaiser, rien à réconcilier. Les personnes qui aiment +à trouver des indices prophétiques dans les noms propres soutenaient +qu'il avait été prédestiné à cette carrière parce qu'il s'appelait +Mittler (_médiateur_). + +On servit le dessert et Mittler pria sérieusement les époux de ne pas +retarder davantage les confidences qu'ils avaient à lui faire, parce +qu'immédiatement après le café, il serait forcé de partir. + +Les époux s'exécutèrent alternativement et de bonne grâce. Il les +écouta d'abord avec attention, puis il se leva d'un air contrarié, +ouvrit la fenêtre et demanda son cheval. + +--En vérité, dit-il, ou vous ne me connaissez point, ou vous êtes +de mauvais plaisants. Il n'y a ici ni querelle ni division, et, par +conséquent, rien à faire pour moi. Me croiriez-vous né, par hasard, +pour donner des conseils? Grand merci d'un pareil métier, c'est le +plus mauvais de tous. Que chacun se conseille soi-même et fasse ce +dont il ne peut s'abstenir: s'il s'en trouve bien, qu'il se félicite +de sa haute sagesse et jouisse de son bonheur; s'il s'en trouve mal, +alors je suis là. Celui qui veut se débarrasser d'un mal quelconque, +sait toujours ce qu'il veut; mais celui qui cherche le mieux, est +aveugle. Oui, oui, riez tant que vous voudrez, il joue à colin-maillard; +à force de tâtonner il saisit bien quelque chose, mais quoi? Voilà la +question. Faites ce que vous voudrez, cela reviendra au même; oui, +appelez vos amis près de vous ou laissez-les où ils sont, qu'importe? +J'ai vu manquer les combinaisons les plus sages, j'ai vu réussir les +projets les plus absurdes. Ne vous cassez pas la tête d'avance; ne vous +la cassez même pas quand il sera résulté quelque grand malheur du parti +que vous prendrez; bornez-vous à me faire appeler, je vous tirerai +d'affaire; d'ici là, je suis votre serviteur. + +A ces mots il sortit brusquement et s'élança sur son cheval, sans +avoir voulu attendre le café. + +--Tu le vois maintenant, dit Charlotte à son mari, l'intervention d'un +tiers est nulle, quand deux personnes étroitement unies ne peuvent +plus s'entendre. Nous voilà plus embarrassés, plus indécis que jamais. + +Les époux seraient sans doute restés longtemps dans cette incertitude, +sans l'arrivée d'une lettre du Capitaine qui s'était croisée avec +celle du Baron. + +Fatigué de sa position équivoque, ce digne officier s'était décidé à +accepter l'offre d'une riche famille qui l'avait appelé près d'elle, +parce qu'elle le croyait assez spirituel et assez gai pour l'arracher +à l'ennui qui l'accablait. Édouard sentit vivement tout ce que son ami +aurait à souffrir dans une pareille situation. + +--L'y exposerons-nous, s'écria-t-il, parle; Charlotte, en auras-tu la +cruauté? + +--Je ne sais, répondit-elle; mais il me semble que, tout bien +considéré, notre ami Mittler a raison. Les résultats de nos actions +dépendent des chances du hasard qu'il ne nous est pas donné de +prévoir; chaque relation nouvelle peut amener beaucoup de bonheur ou +beaucoup de malheur, sans que nous ayons le droit de nous en accuser +ou de nous en faire un mérite. Je ne me sens pas la force de te +résister plus longtemps. Souviens-toi seulement que l'essai que nous +allons faire n'est pas définitif; j'insisterai de nouveau auprès de +mes amis, afin d'obtenir pour le Capitaine un poste digne de lui et +qui puisse le rendre heureux. + +Édouard exprima sa reconnaissance avec autant d'enthousiasme que +d'amabilité. L'esprit débarrassé de tout souci, il s'empressa d'écrire +à son ami, et pria Charlotte d'ajouter quelques lignes à sa lettre. +Elle y consentit. Mais au lieu de s'acquitter de cette tâche avec la +facilité gracieuse qui la caractérisait, elle y mit une précipitation +passionnée qui ne lui était pas ordinaire. Il lui arriva même de +faire sur le papier une tache d'encre qui s'agrandit à mesure qu'elle +cherchait à l'effacer, ce qui la contraria beaucoup. + +Édouard la plaisanta sur cet accident, et, comme il y avait encore de +la place pour un second _Post-Scriptum_, il pria son ami de voir dans +cette tache d'encre, la preuve de l'impatience avec laquelle Charlotte +attendait son arrivée, et de mettre autant d'empressement dans ses +préparatifs de voyage qu'on en avait mis à lui écrire. + +Un messager emporta la lettre, et le Baron crut devoir exprimer sa +reconnaissance à sa femme, en l'engageant de nouveau à retirer Ottilie +du pensionnat, pour la faire venir près d'elle. Charlotte ne jugea +pas à propos de prendre une pareille détermination avant d'y avoir +mûrement réfléchi. Pour détourner l'entretien de ce sujet, elle +engagea son mari à l'accompagner au piano avec sa flûte, dont il +jouait fort médiocrement. Quoique né avec des dispositions musicales, +il n'avait eu ni le courage ni la patience de consacrer à ce travail +le temps qu'exige toujours le développement d'un talent quelconque. +Allant toujours ou trop vite ou trop doucement, il eût été impossible +à toute autre qu'à Charlotte, de tenir une partie avec lui. Maîtresse +absolue de l'instrument sur lequel elle avait acquis une grande +supériorité, elle pressait et ralentissait tour à tour la mesure sans +altérer la nature du morceau, et remplissait ainsi, envers son mari, +la double tâche de chef d'orchestre et de femme de ménage, puisqu'il +est du devoir de l'un et de l'autre de maintenir l'ensemble dans son +mouvement régulier, en dépit des déviations réitérées des détails. + + + + +CHAPITRE III. + + +Le Capitaine arriva enfin, il s'était fait précéder par une lettre +tellement sage et sensée, que Charlotte se sentit complètement +rassurée. La justesse avec laquelle il envisageait sa position et +celle de ses amis, leur permit à tous d'espérer un heureux avenir. + +Pendant les premières heures la conversation fut animée, presque +fatigante, comme cela arrive toujours entre amis qui ne se sont pas +vus depuis longtemps. Vers le soir, Charlotte proposa d'aller visiter +les plantations nouvelles. Le Capitaine se montra très-sensible aux +diverses beautés de la contrée que les ingénieux plans de Charlotte +faisaient ressortir d'une manière saillante. Son oeil était juste et +exercé, mais il ne demandait pas l'impossible; et tout en ayant +la conscience du mieux, il n'affligeait pas les personnes qui lui +montraient ce qu'elles avaient fait pour embellir un site, en leur +vantant les travaux supérieurs de ce genre qu'il avait eu occasion de +voir ailleurs. + +Lorsqu'ils arrivèrent dans la cabane de mousse, ils la trouvèrent +agréablement décorée. Les fleurs et les guirlandes étaient +artificielles; mais des touffes de seigle vert et autres produits +champêtres de la saison, entrecoupaient ces guirlandes avec tant +d'adresse, qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer le sentiment +artistique qui avait présidé à cette décoration. + +--Je sais, dit Charlotte, que mon mari n'aime pas à célébrer les +anniversaires de naissance ou de nom, j'espère cependant qu'il me +pardonnera ces guirlandes et ces couronnes, en faveur de la triple +fête que nous offre ce jour. + +--Une triple fête! s'écria le Baron. + +--Sans doute. Est-ce que l'arrivée de ton ami n'est pas une fête, et +ne vous appelez-vous pas tous deux Othon? Si vous aviez regardé le +calendrier, vous auriez vu que c'est aujourd'hui la fête de ce saint. + +Les deux amis se donnèrent la main par-dessus la petite table qui se +trouvait au milieu de la cabane. + +--Cette aimable attention de ma femme, dit le Baron au Capitaine, me +rappelle un sacrifice que je t'ai fait dans le temps. Pendant notre +enfance nous nous appelions tous deux Othon; mais arrivés au collège, +cette conformité de noms fit naître une foule de quiproquos +désagréables, et je te cédai avec plaisir celui d'Othon, si laconique +et si beau. + +--Ce n'était pas une grande générosité de ta part, dit le Capitaine, +je me souviens fort bien que celui d'Édouard te paraissait plus beau. +Je conviens au reste que ce nom n'est pas sans charme, surtout quand +il est prononcé par une belle bouche. + +Tous trois étaient assis très-commodément autour de cette même table +auprès de laquelle, quelques jours plutôt, Charlotte avait si vivement +protesté contre l'arrivée de leur hôte. Édouard se sentait trop +heureux pour lui rappeler leurs discussions à ce sujet, mais il ne put +s'empêcher de lui faire remarquer qu'il y avait encore de la place +pour une quatrième personne. + +Des cors de chasse, qui, en ce moment, se firent entendre dans la +direction du château, semblaient applaudir aux sentiments et aux +souhaits des amis qui écoutaient en silence, se renfermaient dans +leurs souvenirs, et goûtaient doublement leur bonheur personnel dans +cette heureuse réunion. Édouard prit le premier la parole, se leva et +sortit de la cabane. + +--Conduisons notre ami sur les hauteurs, dit-il à sa femme, car il ne +faut pas qu'il s'imagine que cette étroite vallée est notre unique +séjour et renferme toutes nos possessions. Sur ces hauteurs le regard +est plus libre et la poitrine s'élargit. + +--Je le veux bien, répondit Charlotte, mais il faudra vous décider à +gravir le vieux sentier rapide et incommode; j'espère que bientôt les +degrés et la route que je me propose de faire faire nous y conduiront +plus facilement. + +Ils montèrent gaîment à travers les buissons, les épines et les +pointes de rocher, jusqu'à la cime la plus élevée qui ne formait pas +un plateau, mais la continuation d'une pente fertile. L'on ne tarda +pas à perdre de vue le village et le château. Dans le fond on voyait +trois larges étangs; au-delà, des collines boisées qui se glissaient +le long des rivages, puis des masses arides servant de cadre définitif +au miroir des eaux, dont la surface immobile réfléchissait les formes +imposantes de ces masses. A l'entrée d'un ravin d'où un ruisseau se +précipitait dans l'étang avec l'impétuosité d'un torrent, on voyait +un moulin qui, à demi caché par des touffes d'arbres, promettait un +agréable lieu de repos. Toute l'étendue du demi-cercle qu'embrassait +le regard offrait une variété agréable de bas-fonds et de tertres, de +bosquets et de forêts, dont les feuillages naissants promettaient +de riches masses de verdure. Ça et là, des touffes d'arbres isolés +attiraient l'attention. Parmi ces derniers, se distinguait un groupe +de peupliers et de platanes qui s'élevaient sur les bords de l'étang +du milieu, et étendaient leurs vertes branches avec la vigueur d'une +végétation puissante et robuste. Ce fut sur ce groupe qu'Édouard +attira l'attention de son ami. + +--Regarde ces beaux arbres, lui dit-il, je les ai plantés moi-même +pendant mon enfance. Mon père les avait trouvés si faibles, qu'il ne +voulut pas leur donner une place dans le grand jardin du château, dont +il s'occupait alors. Il les avait fait jeter; je les ramassai pour les +planter sur les bords de cet étang. Ils me donnent chaque année une +preuve nouvelle de leur reconnaissance en devenant toujours plus +grands et plus beaux. J'espère que cette année, ils ne seront pas plus +ingrats. + +On retourna au château heureux et contents. L'aile gauche avait été +mise à la disposition du Capitaine, qui s'y installa commodément avec +ses papiers, ses livres et ses instruments de mathématiques, afin de +pouvoir continuer ses occupations habituelles. Pendant les premiers +jours Édouard cependant venait à chaque instant l'en arracher pour lui +faire visiter ses domaines tantôt à pied et tantôt à cheval. Dans le +cours de ces promenades, il lui parlait sans cesse de son désir de +trouver un moyen d'exploitation plus avantageux. + +--Il me semble, lui dit un jour le Capitaine, que tu devrais, avant +tout, te faire une idée juste de l'étendue de tes possessions. +A l'aide de l'aiguille aimantée, ce travail serait aussi facile +qu'agréable; si sous le rapport de l'exactitude, il laisse à désirer, +il suffit pour un aperçu général. Nous trouverons toujours plus tard +le moyen de faire un plan plus minutieusement exact. + +Le Capitaine qui était très-versé dans ce genre d'arpentage, et avait +apporté avec lui tous les instruments nécessaires, se mit aussitôt à +l'oeuvre. Les gardes-forestiers, les paysans et le Baron lui-même, le +secondèrent de leur mieux en qualité d'aides à divers degrés. Cette +occupation employait toutes les journées; le soir le Capitaine passait +ses dessins au lavis, et bientôt Édouard eut le plaisir de voir ses +domaines reproduits sur le papier avec tant de vérité, qu'il croyait +les avoir acquis de nouveau. Il comprit qu'en envisageant l'ensemble +d'une terre, il était plus facile d'améliorer et d'embellir, que +lorsqu'on est réduit à chercher, sur les lieux mêmes, les points +susceptibles d'amélioration ou d'embellissement. Dans cette conviction, +il pria son ami de décider sa femme à travailler de concert avec eux +d'après un plan général, au lieu d'exécuter au hasard des travaux isolés. + +Le Capitaine, naturellement sage et prudent, n'aimait pas à opposer +ses convictions à celles d'autrui; l'expérience lui avait appris qu'il +y a dans l'esprit humain trop de manières de voir différentes, pour +qu'il soit possible de les réunir toutes sur un seul et même point. + +--Si je faisais ce que tu me demandes, dit-il, je jetterais du trouble +et de l'incertitude dans les idées de ta femme, sans aucun résultat +utile. C'est en amateur qu'elle s'occupe de l'embellissement de +tes domaines; l'important est donc pour elle, comme pour tous les +amateurs, de faire quelque chose sans s'inquiéter de ce que pourra +valoir la chose faite. Est-ce que tu ne connais pas les prétendus amis +de la vie champêtre? ils tâtent la nature, ils ont des prédilections +pour telle ou telle petite place, ils manquent de hardiesse pour +faire disparaître un obstacle, et de courage pour sacrifier un petit +agrément à une grande beauté. Ne pouvant se faire d'avance une juste +idée du résultat de leurs entreprises, ils font des essais: les uns +manquent, les autres réussissent; alors ils changent ce qu'il faudrait +conserver, conservent ce qu'il faudrait changer, et n'arrivent jamais +qu'à un rhabillage qui plaît et attire, mais qui ne satisfait point. + +--Avoue-le sans détour, tu n'es pas content des plans de ma femme. + +--Je le serais si l'exécution était au niveau de la pensée. Elle à +voulu s'élever sur la cime de la montagne, cela est fort bien; mais +elle fatigue tous ceux qu'elle y fait monter avec elle. Sur ses +routes, soit qu'on y marche côte à côte ou l'un après l'autre, on +ne se sent pas indépendant et libre; la mesure des pas est rompue à +chaque instant ... et ... mais en voilà assez. + +--Est-ce qu'elle aurait pu faire mieux? demanda Édouard. + +--Rien n'eût été plus facile. Il aurait fallu abattre un pan de rocher +fort peu apparent, par là elle aurait obtenu une pente gracieusement +inclinée, et les débris du rocher auraient servi pour donner des +saillies pittoresques aux parties mutilées du sentier ... Que tout ceci +reste entre nous, mes observations la blesseraient sans l'éclairer; en +pareil cas, il faut laisser intact ce qui est fait: mais si tu avais +encore du temps et de l'argent à consacrer à de pareilles entreprises, +il y aurait une foule de belles choses à faire sur les hauteurs qui +dominent la cabane de mousse. + +C'est ainsi que le présent leur offrait d'intéressants sujets de +conversation; les joyeux souvenirs du passé ne leur manquaient pas +davantage; pour l'avenir, on se proposait la rédaction du journal +de voyage, travail d'autant plus agréable que Charlotte devait y +contribuer. + +Quant aux entretiens intimes des époux, ils devenaient toujours plus +rares et plus gênés, surtout depuis qu'Édouard avait entendu blâmer +les travaux de sa femme. Après avoir longtemps renfermé en lui-même +les remarques du Capitaine, qu'il s'était appropriées, il les répéta +brusquement à Charlotte qui venait de lui parler des petits escaliers +mesquins, et des petits sentiers fatigants qu'elle voulait faire +construire pour arriver de la cabane de mousse sur le haut de la +montagne. Cette critique la surprit et l'affligea en même temps, car +elle en comprit la justesse et sentit que tout ce qu'elle avait fait +jusque là, et qui lui avait paru si beau, n'était en effet qu'une +tentative manquée. Mais elle se révolta contre cette découverte, +défendit avec chaleur ses petites créations et accusa les hommes de +voir tout en grand, et de vouloir convertir un simple amusement en +oeuvre importante et dispendieuse. Émue, embarrassée, contrariée même, +elle ne voulait ni renoncer à ce qui était fait, ni rejeter ce qu'on +aurait dû faire. + +La fermeté naturelle de son caractère ne tarda pas à venir à son +secours, elle renonça aux travaux projetés et interrompit tous ceux +qui étaient commencés. Réduite à l'inaction par ce sacrifice, elle en +souffrit d'autant plus, que les hommes la laissaient presque toujours +seule pour s'occuper des vergers, des jardins et des serres, pour +aller à la chasse ou faire des promenades à cheval, pour acheter ou +troquer des équipages, essayer ou dresser des chevaux. Ne sachant plus +comment occuper ses heures d'ennui, la pauvre Charlotte étendit ses +correspondances, dont au reste le Capitaine était souvent l'objet; +car elle continuait à demander pour lui à ses nombreux amis et +connaissances un emploi convenable. + +Elle était dans cette disposition d'esprit, lorsqu'elle reçut une +lettre détaillée du pensionnat, sur les progrès merveilleux de la +brillante Luciane. Cette lettre était suivie d'un _post-scriptum_ +d'une sous-maîtresse, et d'un billet d'un des professeurs de la +maison. Nous croyons devoir insérer ici ces deux pièces. + + +POST-SCRIPTUM DE LA SOUS-MAITRESSE. + +Pour ce qui concerne Ottilie, je ne puis que vous répéter, Madame, ce +que j'ai déjà eu l'honneur de vous apprendre sur son compte. Je ne +voudrais pas me plaindre d'elle, et cependant il m'est impossible de +dire que j'en suis satisfaite. Elle est, comme toujours, modeste et +soumise; mais cette modestie, cette soumission ont quelque chose qui +choque et déplaît. Vous lui avez envoyé de l'argent et des étoffes; eh +bien! tout cela est encore intact. Ses vêtements lui durent un temps +infini, car elle ne les change que lorsque la propreté l'exige. Sa +trop grande sobriété me paraît également blâmable. Il n'y a rien de +superflu sur notre table, mais j'aime à voir les enfants manger avec +plaisir, et en quantité suffisante, des mets sains et nourrissants. +Jamais Ottilie ne nous a donné cette satisfaction; elle saisit au +contraire les prétextes les plus spécieux pour se dispenser de +recevoir sa part d'un plat ou d'un dessert. Au reste, elle a souvent +mal au côté gauche de la tête. Cette incommodité, quoique passagère, +revient souvent et parait la faire souffrir beaucoup, sans que l'on +puisse en découvrir la cause. Voilà, Madame, ce que j'ai cru devoir +vous dire, à l'égard de cette belle et bonne enfant. + + +BILLET DU PROFESSEUR. + +La digne maîtresse du pensionnat a l'habitude de me communiquer les +lettres par lesquelles elle rend compte aux parents des succès de ses +élèves, et je lis surtout avec plaisir celles qu'elle vous adresse. +Permettez-moi donc, Madame, de vous féliciter personnellement sur le +bonheur de posséder une fille douée de tant de qualités supérieures; +mais votre nièce aussi me semble prédestinée à un bel avenir, celui +de faire le bonheur de tout ce qui l'entoure. C'est la seule de nos +élèves sur laquelle je ne partage pas les opinions de la maîtresse +du pensionnat. Je conçois que cette femme si active aime à voir se +développer promptement les fruits qu'elle cultive avec tant de soins; +mais il est des fruits qui se cachent longtemps sous leur écorce, et +ce sont toujours là les meilleurs. Je crois, Madame, que votre +nièce est de ce nombre. Depuis qu'elle suit ma classe, elle avance +lentement, mais elle avance toujours, et ne rétrograde jamais. C'est +avec elle, surtout, qu'il est indispensable de commencer par le +commencement. Tout ce qui ne découle pas d'un enseignement précédent +est inconcevable pour elle, et on la voit s'arrêter avec toutes les +apparences de l'incapacité, du mauvais vouloir même, devant les choses +les plus faciles, dès qu'elles ne lui offrent point d'enchaînement. +Mais si l'on parvient à lui faire trouver cet enchaînement, elle +conçoit les démonstrations les plus difficiles. Avec cette manière +d'être, elle est constamment devancée par ses compagnes qui conçoivent +et retiennent facilement un enseignement morcelé, et savent l'employer +à propos. Avec les méthodes hâtives elle n'apprend rien du tout, ainsi +que cela lui arrive en certaines classes tenues par des professeurs +distingués, mais vifs et impatients. On s'est plaint de son écriture +et de son incapacité à saisir les règles de la grammaire. Je suis +remonté à la source de ces plaintes. Il est vrai qu'elle écrit +doucement et que ses caractères manquent de souplesse et d'assurance, +mais ils ne sont point difformes. Quoique la langue française ne fasse +point partie de mes classes, je me suis chargé de la lui enseigner +graduellement, et elle me comprend sans peine. Ce qui paraît +singulier, surtout, c'est qu'elle sait beaucoup; mais dès qu'on +l'interroge, elle semble ne plus rien savoir. + +S'il m'était permis de terminer par une observation générale, je +dirais qu'elle apprend, non pour apprendre, mais pour pouvoir +enseigner un jour; ce qui est à mes yeux un très-grand mérite, car +je suis professeur. Votre haute raison, Madame, et votre profonde +connaissance du coeur humain, sauront réduire mes paroles à leur juste +valeur. Puissiez-vous être convaincue qu'un jour cette aimable enfant +aussi vous donnera de la satisfaction. Veuillez me permettre de +vous écrire de nouveau, dès que j'aurai quelque chose d'agréable ou +d'important à vous apprendre. + + +Ce billet fit beaucoup de plaisir à Charlotte, car il s'accordait +parfaitement avec ses propres opinions sur le caractère d'Ottilie. Le +langage du professeur la fit sourire; elle y reconnut un intérêt plus +vif que celui que l'on prend à une élève qui n'a pas même l'avantage +de flatter la vanité de son maître par la rapidité de ses progrès. + +Mais d'après ses manières de voir calmes et au-dessus des préjugés, +un pareil sentiment ne pouvait rien avoir d'alarmant pour elle. +L'affection de ce digne homme pour sa pauvre nièce lui était au +contraire très-précieuse, parce qu'elle savait que dans le monde +où vivait cette intéressante enfant, on ne rencontre jamais que de +l'indifférence ou de la dissimulation. + + + + +CHAPITRE IV. + + +Le Capitaine venait de terminer la carte topographique du domaine de +ses amis et des environs. En levant ce plan, d'après les calculs de la +trigonométrie, il l'avait rendu exact; la beauté du dessin et l'éclat +des couleurs lui donnaient de la vie. Ce travail cependant avait été +promptement terminé, car il dormait peu et utilisait chaque instant du +jour. + +--Maintenant, dit-il, en remettant cette carte à son ami, occupons-nous +d'autres choses: de l'estimation des terres, par exemple, et de la +manière d'en tirer le meilleur parti possible. Je te recommande seulement +de séparer toujours les affaires, de la vie proprement dite. Les +premières ont besoin d'être traitées sévèrement et sérieusement, tandis +que la seconde s'embellit par l'inconséquence et la légèreté. Plus on met +de régularité dans les affaires, plus on a de liberté dans la vie +ordinaire; en les mêlant elles se nuisent mutuellement. + +Ces dernières phrases étaient presque un reproche pour Édouard. Jamais +il n'avait eu le courage de classer ses papiers; mais, aidé par un +second lui-même, la séparation à laquelle il n'avait pu se résigner +fut bientôt faite. + +Après ce travail préliminaire, le Capitaine convertit plusieurs pièces +de l'aile qu'il habitait, en bureau pour les affaires courantes, et en +archives pour les affaires terminées. Au bout de quelques jours les +documents qu'il avait trouvés dans les armoires, les cartons et les +caisses, figuraient dans le plus bel ordre possible, sur des tablettes +dont chacune avait sa destination. Un vieux secrétaire, dont le Baron +avait toujours été fort mécontent, déploya tout à coup un zèle, et une +activité infatigables. Ce changement l'étonna beaucoup; son ami lui en +expliqua la cause. + +--Cet homme est utile maintenant, lui dit-il, parce que nous le +laissons terminer commodément un travail avant de le charger d'un +autre. Le désordre l'avait rendu incapable. + +L'emploi régulier de leur journée permit aux deux amis de consacrer +les soirées à Charlotte. Parfois ils trouvaient chez elle des voisines +qui venaient lui rendre visite; mais quand ils restaient seuls, leur +conversation roulait toujours sur les réformes par lesquelles on +pourrait augmenter le bien-être des classes moyennes. + +En voyant son mari plus satisfait et plus gai qu'à l'ordinaire, +Charlotte aussi se sentait heureuse. Au reste, le Capitaine ne +négligeait rien pour lui être agréable dans ses arrangements +domestiques. En commentant avec elle des livres de botanique et de +médecine élémentaire, il l'avait mise à même de compléter sa pharmacie +de ménage, et d'être plus efficacement utile aux pauvres malades de +la contrée. Le voisinage des étangs et des rivières l'avait engagé +à s'attacher spécialement aux mesures à prendre pour secourir les +personnes tombées dans l'eau, sortes d'accidents qui n'arrivaient que +trop souvent dans le pays. La prédilection avec laquelle il s'occupait +de ces sortes de secours, autorisa Édouard à dire qu'un accident +semblable avait fait époque dans la vie de son ami. Celui-ci ne +répondit rien, car il craignait de réveiller ce triste souvenir. Le +Baron le comprit, et Charlotte qui connaissait cet événement, se hâta +de changer de conversation. Un soir le Capitaine leur avoua que les +dispositions qu'on avait prises pour secourir les noyés, quoiqu'aussi +sagement combinées que bien exécutées, ne produiraient aucun résultat, +si on ne se décidait pas à les placer sous la direction d'un homme +capable de les utiliser à propos. + +--Je connais, ajouta-t-il, un chirurgien des hôpitaux militaires, +qui est en ce moment sans emploi et qu'on pourrait s'attacher à des +conditions très-modiques. Quant à son talent, je puis en répondre, il +m'a été souvent fort utile, même dans des maladies intérieures. Au +reste, ce qui manque le plus à la campagne, ce sont les secours +immédiats, et sous ce rapport il est parfait. + +Les deux époux le prièrent de faire venir ce chirurgien le plus tôt +possible, car ils s'estimaient heureux de pouvoir consacrer une partie +de leur superflu à une dépense aussi généralement utile. + +--Ce fut ainsi que la société du Capitaine devint peu à peu agréable +à Charlotte. En utilisant à sa manière ses vastes connaissances, elle +acheva de se tranquilliser sur les suites de sa présence au château. +Elle prit même insensiblement l'habitude de le consulter sur une foule +de précautions hygiéniques, car elle aimait la vie. Plus d'une fois +déjà le vernis de certaines poteries dans lequel il entre du plomb et +le vert de gris qui s'attache aux vases de cuivre, lui avaient causé de +l'inquiétude. Le Capitaine lui donna à ce sujet des éclaircissements +qui les conduisirent à d'instructifs entretiens sur la physique et la +chimie. + +Édouard aimait à faire des lectures; sa voix était sonore et son +débit donnait un charme de plus aux écrivains dont il se faisait +l'interprète. Jusque là il n'avait employé son talent qu'à des +productions purement littéraires; la tournure que le Capitaine venait +de donner aux causeries du soir, lui fit choisir de préférence des +traités de physique et de chimie, que son petit auditoire écoutait +avec le plus vif intérêt. + +Accoutumé à produire des effets agréables par des inflexions de voix +et des pauses ménagées avec art, le Baron avait toujours eu soin de se +placer de manière à ce que personne ne pût regarder dans son livre. +Charlotte et le Capitaine connaissaient cette manie, aussi ne +songea-t-il point à prendre cette précaution avec eux. Un soir, +cependant, sa femme se plaça derrière lui, et regarda dans le livre; +il s'en aperçut et interrompit brusquement sa lecture. + +--En vérité, dit-il avec humeur, je ne comprends pas comment une femme +bien élevée peut se permettre une pareille inconvenance. Une personne +qui lit ne se trouve-t-elle pas dans le même cas qu'une personne qui +parle? Et se donnerait-on la peine de parler si l'on avait au front ou +au coeur une petite fenêtre à travers laquelle ceux qui nous écoutent +pourraient lire nos sensations avant que nous ayons eu le temps de les +exprimer? + +Charlotte possédait au plus haut degré le don de renouer ou de ranimer +les conversations qu'un malentendu ou un propos imprudent avaient +interrompues ou rendues languissantes et embarrassées. Cette faculté +si précieuse ne l'abandonna pas dans cette circonstance. + +--Tu me pardonneras, mon ami, sans doute, quand tu sauras, lui +dit-elle, qu'au moment où tu as prononcé les mots de parenté +et d'affinité, je pensais à un de mes cousins qui me préoccupe +désagréablement. Lorsque j'ai voulu revenir à ta lecture, je me suis +aperçue qu'il n'était question que de choses inanimées, et je me suis +placée derrière toi pour mieux te comprendre, en lisant le passage que +ma distraction m'avait empêché d'entendre. + +--Tu t'es laissée égarer par une expression comparative. Il n'est +question dans ce livre que de terre et de minéraux. Mais l'homme est +un véritable Narcisse, il se mire partout, et voudrait que le monde +entier reflétât ses couleurs. + +--Rien n'est plus vrai, ajouta le Capitaine, l'homme prête sa sagesse +et ses folies, sa volonté et ses caprices aux animaux, aux plantes, +aux éléments, aux dieux. + +--Je ne veux pas vous éloigner de l'objet qui captive en ce moment +votre attention, dit Charlotte, veuillez seulement m'expliquer le sens +que l'on attache, dans le livre que nous lisons, au mot affinité? + +--Je ne pourrais vous dire là-dessus, répondit le Capitaine, que ce +que j'ai appris il y a dix ans environ. J'ignore si, dans le monde +savant on admet encore aujourd'hui ce qu'on enseignait alors. + +--Rien n'est plus douteux, s'écria le Baron; nous vivons à une époque +où l'on ne saurait plus rien apprendre pour le reste de sa vie. Nos +ancêtres étaient bien plus heureux, ils s'en tenaient à l'instruction +qu'ils avaient reçue pendant leur jeunesse, tandis que nous autres, si +nous ne voulons pas passer de mode, nous sommes obligés de recommencer +nos études tous les cinq ans au moins. + +--Les femmes n'y regardent pas de si près, dit Charlotte; quant à moi, +je me borne à vous demander l'explication de la valeur scientifique +du mot dont vous venez de vous servir, parce qu'il n'y a rien de plus +ridicule dans la société que de ne pas connaître toutes les acceptions +des termes que l'on emploie. J'abandonne le reste aux discussions +des savants qui, l'expérience me l'a déjà prouvé plus d'une fois, ne +sauraient jamais être d'accord entre eux. + +Le Baron réfléchit un moment, puis il dit à son ami: + +--Comment nous y prendrons-nous pour lui donner, sans préambule +fatigant, une explication claire et précise? + +--Si Madame voulait me permettre un petit détour, répondit le +Capitaine, nous arriverions très-promptement au but. + +--Comptez sur mon attention, dit Charlotte en déposant l'ouvrage +qu'elle tenait à la main. + +Le Capitaine reprit: + +--Ce que nous remarquons avant tout, dans les diverses productions de +la nature, c'est qu'elles ont entre elles des rapports déterminés. Il +peut vous paraître bizarre de m'entendre dire ainsi, ce que tout le +monde sait; mais ce n'est jamais que par le connu qu'on peut arriver +à l'inconnu. + +--Sans doute, interrompit Édouard, laisse-moi lui citer quelques +exemples vulgaires qui nous seconderont à merveille. L'eau, l'huile, +le mercure ont, dans chacune de leurs parties, un principe d'unité et +d'union. La violence ou d'autres incidents déterminés peuvent détruire +cette union; mais elle reprend toute sa force dès que ces causes ont +disparu. + +--Rien n'est plus vrai, dit Charlotte, les gouttes de pluie se +réunissent et forment des rivières. Je me souviens même que, dans +mou enfance, j'ai souvent cherché à séparer une petite masse de +vif-argent, mais les globules se rapprochaient toujours malgré moi. + +--Permettez-moi, continua le Capitaine, de mentionner un point +important dont vous venez de constater la vérité. C'est que le rapport +pur, devenu possible par la fluidité, se manifeste toujours sous la +forme de globules. La goutte d'eau et celle du vif-argent sont rondes; +le plomb fondu même s'arrondit, s'il tombe d'assez haut pour se +refroidir avant de toucher un autre corps. + +--Je vais vous prouver, dit Charlotte, que je vous ai deviné. Vous +vouliez me dire que, puisque chaque corps a des rapports avec les +parties dont il se compose, il doit en avoir aussi avec les autres +corps ... + +--Et ces rapports, reprit vivement le Baron, ne sont pas les mêmes +pour tous les corps. Les uns se rencontrent comme de bons amis, +d'anciennes connaissances qui se confondent sans se réduire +mutuellement à changer de nature, tels que l'eau et le vin. Les autres +restent étrangers, ennemis même, en dépit du mélange, du frottement +ou de tout autre procédé mécanique par lesquels on voudrait les unir, +telles que l'eau et l'huile; en les secouant ensemble on les confond +un instant, mais elles se séparent aussitôt. + +--Cette petite leçon de chimie, dit Charlotte, est presque l'image de +la société dans laquelle nous vivons. J'y reconnais toutes les classes +dont elle se compose; la noblesse et le tiers-état, le clergé et les +paysans, les soldats et les bourgeois. + +--Sans doute, reprit Édouard, et, s'il y a dans ce société des lois +et des moeurs qui rapprochent et unissent les classes naturellement +opposées les unes aux autres, il y a dans le monde chimique des +médiateurs qui rapprochent et unissent les corps qui se repoussent +mutuellement ... + +--C'est ainsi, interrompit le Capitaine, que nous unissons l'huile à +l'eau par le sel alkali. + +--N'allez pas si vite, Messieurs, je veux rester au pas avec vous; il +me semble que nous touchons de bien près aux affinités? + +--J'en conviens, Madame, et c'est l'instant de vous les faire +connaître dans toute leur force. Nous appelons affinité la faculté de +certaines substances, qui, dès qu'elles se rencontrent, les oblige à +se saisir et à se déterminer mutuellement. Cette affinité est surtout +remarquable et visible chez les acides et les alkalis qui, quoique +opposés les uns aux autres, et peut-être à cause de cette opposition, +se cherchent, se saisissent, se modifient et forment ensemble un corps +nouveau. La chaux, par exemple, a un penchant prononcé pour tous les +acides. Quand notre laboratoire de chimie sera monté nous ferons +devant vous des expériences qui vous instruiront mieux que des mots, +des noms et des termes techniques. + +--Permettez-moi de vous faire observer, dit Charlotte, que si cette +singulière faculté mérite le nom d'affinité, ce n'est pas du moins une +consanguinité, mais une parenté d'esprit et d'âme. C'est ainsi qu'il +peut y avoir parmi les hommes de sincères et réelles amitiés; car les +qualités opposées n'empêchent pas les personnes qui les possèdent de +se rapprocher et de s'aimer. J'attendrai, puisque vous le voulez, les +expériences qui doivent me démontrer plus clairement les miraculeux +effets de vos mystérieuses affinités. Maintenant, mon ami, +continua-t-elle en s'adressant à son mari, reprends ta lecture, je +l'écouterai avec plus d'intérêt qu'avant cette digression. + +--Puisque tu l'as provoquée, répondit Édouard en souriant, tu ne la +termineras pas si vite. Il me reste à te parler des cas les plus +compliqués et qui sont les plus intéressants. C'est par eux que l'on +apprend à connaître les divers degrés des affinités et leurs rapports +plus ou moins puissants ou faibles, plus ou moins intimes ou éloignés. +Oui, les affinités ne sont réellement intéressantes que lorsqu'elles +opèrent des séparations, des divorces. + +--Ces vilains mots, que l'on entend trop souvent prononcer dans le +monde, figurent donc aussi dans le vocabulaire de la chimie? + +--Sans doute, et cette science elle-même, lorsque la langue allemande +n'avait pas encore adopté la foule de mots étrangers dont elle se sert +aujourd'hui, s'appelait l'art de séparer (scheidekunst). + +--On a bien fait de lui donner un autre nom, et, pour ma part, je +préférerai toujours l'art d'unir à celui de séparer. Mais voyons, +puisque vous le voulez, Messieurs, citez-moi un exemple de ces +malheureuses affinités qui engendrent des divorces. + +--Nous continuerons à cet effet, dit le Capitaine, à vous citer les +exemples dont nous nous sommes déjà servis. Ce que nous appelons +pierre calcaire, n'est qu'une terre calcaire plus ou moins pure et +très-étroitement unie à un acide subtil que nous ne pouvons saisir que +sous la forme d'air. En mettant un morceau de cette pierre dans de +l'acide sulfureux liquéfié, cet acide s'empare de la chaux et se +métamorphose avec elle en plâtre, tandis que l'acide subtil s'envole. +Pourrait-on ne pas voir dans ce phénomène la séparation d'une ancienne +union et la formation d'une union nouvelle? Nous appelons ces sortes +d'affinités des affinités électives, car il y a eu choix, préférence, +élection, puisqu'un ancien lien a été brisé, afin qu'un autre lien, +qu'on lui a préféré, ait pu se former. + +--Pardonnez-moi, dit Charlotte, mais je ne vois rien là qui ressemble +à une élection, à un choix; c'est tout au plus une nécessité de la +nature, ou un résultat de l'occasion qui a fait non-seulement les +larrons, mais encore les amis et les amants. Quant à l'exemple que +vous venez de me citer, si l'on pouvait admettre qu'il y a eu en effet +un choix, ce serait au chimiste qu'il faudrait l'attribuer, puisqu'il +a rapproché les corps dont il connaissait les propriétés. Qu'ils +s'arrangent ces corps, ils m'intéressent fort peu, je ne plains que le +pauvre acide aérien réduit à errer dans l'infini. + +--Il ne tient qu'à lui, répondit vivement le Capitaine, de s'unir +à l'eau et de reparaître en source minérale pour la plus grande +satisfaction des malades et même de ceux qui se portent bien. + +--Vous parlez comme pourrait le faire votre plâtre; il n'a rien perdu +lui, puisqu'il s'est complété de nouveau; mais l'infortuné souffle, +banni, qui sait ce qui pourra lui arriver avant qu'il trouve à se +caser une seconde fois? Édouard se mit à rire. + +--Ou je me trompe fort, dit-il à sa femme, ou tu te moques de moi. +Oui, oui, j'ai deviné ta malicieuse allusion. Tu me compares à +la chaux, et notre ami le Capitaine à l'acide sulfureux qui, en +s'emparant de moi, sous la forme d'acide sulfurique, m'a arraché à +ta douce société et métamorphosé en plâtre réfractaire. Puisque ta +conscience t'accuse ainsi, mon ami, je puis être tranquille. Au reste, +les apologues sont toujours amusants, et tout le monde aime à jouer +avec eux. Conviens cependant que l'homme est au-dessus de toutes les +substances de la nature, et que, si, en sa qualité de chimiste, il +prodigue des mots qui ne devraient appartenir qu'aux relations du +sang et du coeur, il faut du moins, qu'en sa qualité d'être moral, il +réfléchisse parfois sur la véritable acception de ces mots. N'oublions +jamais que plus d'une union intime entre deux personnes heureuses de +cette union, a été brisée par l'intervention fortuite d'une troisième +personne, et que cette séparation isole et désespère toujours une des +deux premières. + +--Les chimistes sont trop galants pour ne pas remédier à cet +inconvénient, dit Édouard; car ils ont toujours à leur disposition +une quatrième substance, afin que pas une ne se trouve réduite à +l'isolement et au désespoir. + +--Ces expériences, ajouta le Capitaine, sont les plus remarquables. +Elles nous montrent les attractions, les affinités et les répulsions +d'une manière palpable et dans leur action croisée, puisque deux +substances unies brisent, au premier contact de deux autres substances +également unies, leur ancien lien pour former un lien nouveau de deux +à deux, avec les deux substances nouvellement survenues. C'est dans +ce besoin d'abandonner et de fuir, de chercher et de saisir, que nous +croyons reconnaître l'influence d'une destinée suprême qui, en donnant +à ces substances la faculté de vouloir et de choisir, justifie +complètement le mot affinité élective adopté par les chimistes. + +--Citez-moi, je vous prie, un de ces cas, dit Charlotte. + +--Je vous le répète, Madame, ce n'est pas par des paroles, mais par +des expériences chimiques que je me propose de satisfaire votre +curiosité; je ne veux pas vous effrayer par des termes techniques, +mais vous éclairer par des faits. Il faut voir devant ses yeux les +matières inertes en apparence, et cependant toujours prêtes à agir +selon les impulsions de leurs facultés intérieures. Il faut les voir, +dis-je, se chercher, s'attirer, se saisir, se dévorer, se détruire, +s'anéantir et reparaître, après une nouvelle et mystérieuse alliance, +sous des formes nouvelles et inattendues. C'est alors, seulement, que +nous pouvons leur accorder une vie immortelle, des sens, de la +raison même, car nos sens et notre raison suffisent à peine pour les +observer, pour les juger. + +--Je conviens, dit Édouard, que les termes techniques, lorsqu'on ne +vient pas à leur secours par des objets que la vue puisse saisir, ont +quelque chose de fatigant, de ridicule même. Il me semble pourtant, +qu'en attendant mieux, nous pourrions donner à ma femme une idée des +_affinités électives_, en nous servant de lettres alphabétiques à la +place de substances. + +--Je crains que cette manière de s'exprimer ne vous paraisse trop +pédantesque, dit le Capitaine à Charlotte; je m'en servirai pourtant à +cause de sa précision. Figurez-vous _A_ si étroitement uni à _B_, +que plus d'une expérience déjà a prouvé qu'ils étaient inséparables; +supposez les mêmes rapports entre _C_ et _D_, mettez les deux couples +en contact, et vous verrez _A_ s'unir à _D_, et _C_ à _B_, sans qu'il +soit possible de dire lequel a le premier abandonné l'autre, lequel a +le premier cherché et formé un lien nouveau. + +--Puisque nous ne pouvons pas encore voir tout cela s'opérer sous +nos yeux, s'écria Édouard, tâchons, en attendant, de tirer de cette +charmante formule un enseignement utile et applicable à notre +position. Il est évident, ma chère Charlotte, que tu es _A_ et que +je suis _B_, dépendant de toi, et très-irrévocablement attaché à ta +suite. Le Capitaine représente le méchant _C_ qui m'attire assez +puissamment pour nous éloigner, sous certains rapports, bien entendu. +Il est donc très-juste de te procurer un _D_ qui t'empêche de te +perdre dans le vague, et ce _D_ indispensable, c'est la pauvre petite +Ottilie que tu es dans la nécessité d'appeler enfin auprès de toi. + +--Ta parabole ne me paraît pas entièrement exacte, répondit Charlotte; +mais je n'en sais pas moins très-bon gré à tes _affinités électives_, +puisqu'elles ont amené entre nous une explication que je redoutais. +Oui, je te l'avoue, depuis ce matin je suis décidée à faire venir +Ottilie au château. Ma femme de charge m'a annoncé qu'elle allait +se marier et par conséquent me quitter, voilà ce qui justifie ma +résolution sous le rapport de mon intérêt personnel. Quant à l'intérêt +d'Ottilie, tu vas en juger par ces papiers que je te prie de lire tout +haut. Je te promets de ne pas y jeter les yeux pendant que tu les +liras, mais je dois t'avertir que j'en connais le contenu. + +A ces mots elle remit à son mari les deux lettres suivantes: + + + + +CHAPITRE V. + + +LETTRE DE LA MAITRESSE DE PENSION. + +Pardonnez-moi, Madame, si je suis forcée d'être aujourd'hui +très-concise. La distribution des prix vient d'avoir lieu, et je dois +en faire connaître le résultat aux parents de toutes mes élèves. Au +reste, je pourrai vous dire beaucoup en peu de mots. Mademoiselle +votre fille a été toujours et en tout la _première_. Vous en trouverez +la preuve dans les certificats ci-joints. Mademoiselle Luciane s'est +chargée de vous donner elle-même les détails de cette distribution +de prix, et de vous exprimer en même temps la joie que lui cause ses +éclatants succès, que vous ne pouvez manquer de partager. Mon bonheur +serait sans égal, si je n'étais pas forcée de me dire que bientôt on +retirera de ma maison cette brillante élève à laquelle je n'ai plus +rien à enseigner. + +Veuillez, Madame, me continuer vos bontés, et permettez-moi de vous +communiquer, sous peu, un projet concernant mademoiselle votre fille. +Il paraît réunir toutes les chances de bonheur que vous pouvez +souhaiter pour elle. + +Le professeur qui a déjà eu l'honneur de vous parler d'Ottilie, se +charge de vous rendre compte de sa position actuelle. + + +LETTRE DU PROFESSEUR. + +La maîtresse du pensionnat m'a prié de vous instruire, Madame, de tout +ce qui concerne mademoiselle votre nièce, non-seulement parce qu'il +lui serait pénible de vous dire ce que vous devez savoir enfin, +mais parce que, sous certains rapports du moins, elle vous doit des +excuses, qu'elle a préféré vous faire faire par mon organe. + +Je sais, plus que tout autre, combien la bonne Ottilie est incapable +de manifester publiquement ce qu'elle sait et ce qu'elle vaut; +aussi ai-je tremblé pour elle à mesure que je voyais approcher la +distribution des prix. Nous ne tolérons point, dans notre institution, +les mille petites ruses par lesquelles on vient ailleurs au secours +des jeunes personnes ignorantes ou timides; au reste, Ottilie ne s'y +serait pas prêtée. En un mot, mes sinistres pressentiments se sont +réalisés, la pauvre enfant n'a pas eu un seul prix! Pour l'écriture, +toutes ses camarades la surpassaient; car, si ses lettres, prises +isolément sont nettes et belles, l'ensemble manque de régularité +et d'assurance; elle calcule avec exactitude, mais beaucoup plus +lentement que ses compagnes. Des examens sur des points plus +importants où elle aurait pu se distinguer, ont été supprimés faute +de temps. Pour la langue française, elle s'est intimidée; tandis que +d'autres, moins avancées qu'elle, parlaient, péroraient même sans se +troubler. Quant à l'histoire, sa mémoire se refuse à retenir les +dates et les noms; et dans la géographie, elle oublie toujours les +classifications politiques. En musique, elle ne conçoit que des +mélodies touchantes et modestes que l'on n'a pas jugées dignes de +faire entendre. Je suis persuadé qu'elle aurait emporté, du moins, +le prix de dessin, car ses lignes sont correctes et pures, et son +exécution soignée et spirituelle, mais elle avait entrepris un travail +trop grand; il ne lui a pas été possible de le terminer. + +Lorsqu'avant de distribuer les prix les examinateurs consultèrent +les professeurs, je vis avec chagrin que l'on ne me parlait point +d'Ottilie. J'espérais qu'un exposé fidèle de son caractère lui +rendrait ses juges favorables, et je m'exprimai avec d'autant plus de +chaleur, que je pensais en effet tout ce que je disais, et que dans +ma première jeunesse je m'étais trouvé dans le même cas que mon +intéressante protégée. On m'écouta avec attention, puis le chef des +examinateurs me dit d'un air bienveillant, mais très-décidé: + +«Les dispositions sont sous-entendues, et l'on ne peut les admettre +que lorsqu'elles s'annoncent par l'habileté. C'est vers ce but que +tendent et doivent tendre sans cesse les instituteurs, les parents +et les élevés eux-mêmes. Le devoir des examinateurs se borne à juger +jusqu'à quel point les professeurs et les élèves suivent cette route. +Ce que vous venez de nous apprendre sur la jeune personne si mal +partagée aujourd'hui, nous fait bien augurer de son avenir, et nous +vous félicitons sincèrement du soin que vous mettez à saisir les +dispositions les plus cachées de vos élèves. Tâchez que l'année +prochaine, celles de votre protégée puissent être visibles pour nous, +et notre suffrage ne lui manquera pas.» + +Après cette espèce de réprimande, je ne pouvais plus espérer devoir +prononcer le nom d'Ottilie à la distribution des prix, mais je ne +croyais pas que cet échec dût avoir des résultats aussi fâcheux pour +elle. + +La maîtresse du pensionnat, qui, semblable à une bonne bergère, veut +que chacun de ses agneaux ait sa parure spéciale, n'eut pas la force +de cacher son dépit, lorsqu'après le départ des examinateurs elle +vit Ottilie regarder tranquillement par la fenêtre, tandis que ses +camarades se félicitaient mutuellement des prix qu'elles avaient +obtenus. + +Au nom du Ciel, lui dit-elle, apprenez-moi comment on peut avoir l'air +si bête, quand on ne l'est pas. + +--Pardonnez-moi, chère mère, répondit tranquillement Ottilie, j'ai en +ce moment mon mal de tête, et même plus fort que jamais. + +--Il est fâcheux que cela ne se voie pas, car on n'est pas obligé de +vous croire sur parole, s'écria avec emportement cette femme que j'ai +toujours vue si bonne et si compatissante; puis elle s'éloigna avec +dépit. + +Malheureusement il est impossible en effet de s'apercevoir des +souffrances d'Ottilie; ses traits ne subissent aucune altération, on +ne la voit pas même porter, parfois, la main sur le côté de la tète où +elle souffre. + +Ce n'est pas tout encore. Mademoiselle votre fille, naturellement +vive et pétulante, exaltée par le sentiment de son triomphe, était ce +jour-là d'une gaîté folle; sautant et courant à travers la maison, +elle montrait ses prix à tout venant, et finit par les passer assez +rudement sous les yeux d'Ottilie. + +--Tu as bien mal dirigé ton char aujourd'hui, lui dit-elle d'un air +moqueur. + +Sa cousine lui répondit avec calme que ce n'était pas la dernière +distribution des prix. + +--Et que t'importe! tu n'en seras pas moins toujours la dernière, +s'écria votre trop heureuse fille en s'éloignant d'un bond. + +Tout autre que moi aurait pu croire qu'Ottilie était parfaitement +indifférente, mais le sentiment vif et pénible contre lequel elle +luttait se trahit à mes yeux par la couleur inégale de son visage. Je +remarquai que sa joue droite venait de pâlir et que la gauche s'était +couverte d'un vif incarnat. Je tirai la maîtresse du pensionnat à +l'écart et je lui communiquai mes craintes sur l'état de cette jeune +fille qu'elle avait si cruellement blessée. Elle reconnut la faute +qu'elle avait commise, et nous convînmes ensemble que je vous +prierais, en son nom, de rappeler Ottilie près de vous, pour quelque +temps du moins, car mademoiselle votre fille ne tardera pas à nous +quitter. Alors tout sera oublié, et votre intéressante nièce pourra, +sans inconvénient, revenir dans notre maison où elle sera traitée avec +tous les égards qu'elle mérite. + +Permettez-moi maintenant, Madame, de vous donner un avis important. Je +n'ai jamais entendu Ottilie exprimer un désir et encore moins formuler +une prière pour obtenir quelque chose, mais parfois il lui arrive de +refuser de faire ce qu'on lui demande; alors elle accompagne ce refus +d'un geste irrésistible dès qu'on en comprend la portée. Ses deux +mains jointes, qu'elle élève d'abord vers le ciel, se rapprochent +insensiblement de sa poitrine, tandis que son corps se penche en avant +et que son regard prend une expression si suppliante que l'esprit le +plus indifférent, le coeur le plus insensible devrait comprendre que +ce qu'on lui a demandé, n'importe à quel titre, lui est en effet +impossible. Si jamais vous la voyez ainsi devant vous, ce qui n'est +pas présumable, oh! alors, Madame, souvenez-vous de moi et ménagez la +pauvre Ottilie. + + * * * * * + +Pendant cette lecture Édouard avait souri malignement; parfois même +il avait hoché la tête d'un air de doute, et s'était interrompu pour +faire des observations ironiques. + +--En voilà assez! s'écria-t-il enfin, tout est décidé, ma chère +Charlotte, tu vas avoir une aimable compagne. Cela m'enhardit à te +communiquer mon projet. Écoute-moi bien: Le Capitaine a besoin que je +le seconde dans ses travaux, et je désire m'établir dans l'aile gauche +qu'il habite, afin de pouvoir lui consacrer les premières heures de la +matinée et les dernières de la soirée qui sont les plus favorables +au travail. Cet arrangement te procurera en même temps l'avantage de +pouvoir installer ta nièce commodément auprès de toi. + +Charlotte ne s'opposa point à ce désir, et le Baron peignit avec feu +la vie délicieuse qu'ils allaient mener désormais. + +--Sais-tu bien, ma chère Charlotte, dit-il en s'interrompant tout +à coup, que c'est bien aimable de la part de ta nièce d'avoir mal +précisément au côté gauche de la tête, car je souffre fort souvent du +côté droit. Si nos accès nous prennent quelquefois en même temps, je +m'appuierai sur le coude droit, elle sur le coude gauche, et nos têtes +suivront chacune une direction opposée. Te fais-tu une juste idée de +la suave harmonie d'un pareil tableau? + +Le Capitaine assura en riant que cette opposition apparente pourrait +finir par un rapprochement dangereux. + +--Ne songe qu'à toi, mon cher ami, s'écria gaiement Édouard, oui, oui, +surveille-toi de près, garde-toi du _D_; que deviendrait le _B_, si on +lui arrachait son _C_? + +--Il me semble, dit Charlotte, que sa position ne serait ni +embarrassante ni malheureuse. + +--C'est juste, répondit Édouard, il reviendrait tout entier à son _A_ +chéri. + +Et se levant vivement, il pressa sa femme dans ses bras. + + + + +CHAPITRE VI. + + +La voiture qui ramenait Ottilie venait d'entrer dans la cour du +château, et Charlotte s'empressa d'aller recevoir l'aimable enfant qui +se prosterna devant elle et enlaça ses genoux. + +--Pourquoi t'humilier ainsi? dit Charlotte en la relevant d'un air +embarrassé. + +--Je n'ai pas l'intention de m'humilier, répondit Ottilie, sans +changer de position; mais j'aime à me rappeler le temps où ma tête +s'élevait à peine à vos genoux, car alors déjà j'étais sûre de votre +tendresse maternelle. + +Charlotte l'attira sur son coeur, puis elle la présenta à son mari +et au Capitaine qui la reçurent avec une politesse affectueuse. Elle +était belle, et la beauté trouve toujours et partout un accueil +favorable. + +Ottilie écouta attentivement, mais elle ne prit aucune part à la +conversation. + +Le lendemain matin Édouard dit à sa femme: + +--Ta nièce est très-aimable et sa conversation est fort amusante. + +--Fort amusante? mais elle n'a pas ouvert la bouche, répondit +Charlotte en riant. + +--C'est singulier! murmura le Baron, comme s'il cherchait à recueillir +ses souvenirs. + +Quelques indications générales sur les habitudes et les allures de +la maison, suffirent à Ottilie pour la mettre bientôt à même de +la diriger sans le secours de sa tante. Saisissant avec un tact +merveilleux ce qui pouvait être agréable à chacun, elle donnait des +ordres sans avoir l'air de commander; on lui obéissait avec plaisir, +et lorsqu'elle s'apercevait d'un oubli ou d'une négligence, elle +y remédiait sans gronder et en faisant elle-même ce qu'elle avait +ordonné de faire. + +Ses fonctions de ménagère lui laissant beaucoup d'heures de loisir, +elle pria sa tante de lui aider à les employer à la continuation +des études qui, au pensionnat, occupaient toutes ses journées. Elle +travaillait avec ordre, et de manière à confirmer tout ce que le +professeur avait dit de ses facultés intellectuelles. Pour donner +plus d'assurance à sa main, Charlotte lui glissait des plumes déjà +fatiguées, mais la jeune fille les retaillait aussitôt pour les rendre +dures et pointues. + +Les dames étaient convenues de ne parler entre elles qu'en français; +c'était un moyen d'exercer Ottilie en cette langue qui semblait avoir +le pouvoir de la rendre plus communicative, parce qu'en employant cet +idiome, elle accomplissait le devoir qu'on lui avait imposé de se le +rendre plus familier par la pratique. Quand elle s'en servait, elle +disait souvent plus qu'elle n'en avait l'intention. Le tableau +spirituel, quoique toujours bienveillant, qu'elle faisait de la vie et +des intrigues du pensionnat, amusa beaucoup Charlotte; et la bonté +qui dominait dans tous ses récits et que sa conduite justifiait, lui +prouva que bientôt cette jeune fille serait pour elle une amie aussi +sûre que fidèle. + +Voulant comparer les rapports du professeur et de la sous-maîtresse +sur Ottilie avec ce que cette enfant disait et faisait sous ses yeux, +Charlotte relisait souvent ces rapports. Selon ses principes, on +ne pouvait jamais apprendre trop tôt à connaître le caractère des +personnes avec lesquelles on devait vivre, parce que c'est le seul +moyen de savoir ce que l'on peut craindre ou espérer de leur part; +quels travers il faut se résigner à pardonner, et de quels défauts +il est possible de les corriger. Cet examen ne lui apprit rien de +nouveau; mais ce qu'elle savait sur son compte lui devint plus clair +et elle y attacha plus d'importance. Ce fut ainsi que la trop grande +sobriété de cette enfant lui donna des inquiétudes sérieuses. + +S'occupant avant tout de la toilette de sa nièce, Charlotte exigea +qu'elle mît plus d'élégance et de richesse dans sa mise. + +A peine lui eut-elle exprimé ce désir, que la jeune fille tailla +elle-même les belles étoffes qu'elle avait refusé d'employer au +pensionnat, et elle leur donna les formes les plus gracieuses et les +plus variées. Ces vêtements à la mode rehaussaient les charmes de sa +personne. Les grâces naturelles embellissent les costumes les plus +simples; mais lorsqu'une femme douée de ces grâces y ajoute des +parures bien choisies et souvent renouvelées, ces séduisantes qualités +semblent se multiplier et varier sous nos yeux. + +Cette innocente coquetterie qui n'était chez Ottilie que l'effet +de l'obéissance, lui valut l'attention spéciale d'Édouard et du +Capitaine; tous deux éprouvaient en la regardant un plaisir doux et +bienfaisant. Si, par sa magnifique couleur, l'émeraude réjouit la vue +et exerce sur cet organe une influence salutaire, pourquoi la beauté +de la forme humaine n'agirait-elle pas en même temps et avec une +puissance irrésistible sur tous nos sens et même sur nos facultés +morales? La simple contemplation de cette beauté ne suffit-elle pas +pour nous faire croire que nous sommes à l'abri de tout mal, et pour +nous mettre en harmonie avec l'univers et avec nous-même? + +Le séjour d'Ottilie au château y amena plus d'un changement favorable +pour tous. Les deux amis ne se faisaient plus attendre pour les heures +des repas ou des promenades; ils se montraient, surtout, beaucoup +moins empressés à quitter la table, et ne parlaient jamais que de +choses qui pouvaient intéresser ou amuser la jeune fille. Ce désir de +lui être agréable se révélait aussi dans le choix des lectures qu'ils +faisaient à haute voix; ils poussaient même l'attention jusqu'à +suspendre ces lectures, dès qu'elle s'éloignait, et ils ne les +reprenaient que lorsqu'elle rentrait au salon. + +Ce changement n'avait point échappé à Charlotte: aussi désirait-elle +savoir lequel des deux hommes l'avait principalement amené, et se +mit-elle à les observer avec une attention scrupuleuse; mais elle ne +découvrit rien, sinon que tous deux étaient devenus plus sociables, +plus doux et plus communicatifs. + +Ottilie avait appris à connaître les habitudes et même les manies +et les caprices de chacune des personnes au milieu desquelles elle +vivait. Devinant mieux qu'elles-mêmes ce qui pouvait leur être +agréable, elle accomplissait leurs souhaits sans leur donner le temps +de les exprimer; un mot, un geste, un regard suffisait pour la +guider. Cette persévérance active resta cependant toujours calme et +tranquille. Le service le plus régulier se faisait par ses ordres, +et souvent par elle-même, sans aucune apparence d'empressement ou +d'inquiétude. Sa démarche était si légère, qu'on ne l'entendait ni +s'en aller, ni revenir; et ses allures, quoique toujours paisibles, +étaient si gracieuses, que nos amis se sentaient heureux en la voyant +se mouvoir sans cesse pour prévenir leurs désirs. Cette obligeance +infatigable, ces attentions permanentes devaient nécessairement plaire +à Charlotte, ce qui ne l'empêcha pas de remarquer que, sur un point du +moins, sa jeune parente poussait la prévenance trop loin, et elle lui +en fit l'observation. + +--C'est sans doute une attention fort aimable, lui dit-elle, que de se +baisser à l'instant pour relever un objet qu'une personne placée près +de nous a laissé tomber par mégarde; mais, dans la bonne société, +cette attention est soumise à certaines règles de bienséance qu'il +faut respecter. Tu es si jeune encore que tu peux, sans inconvénient, +rendre à toutes les femmes ce petit service que l'on doit toujours aux +personnes âgées ou d'un rang élevé. Envers ses pareils, il est une +gracieuse politesse; envers ses inférieurs, il devient une preuve de +bonté et d'humanité; mais il est une inconvenance de la part d'une +femme envers des hommes encore jeunes, quel que soit leur rang. + +--Je ferai tout mon possible pour ne plus m'en rendre coupable, +répondit Ottilie. Permettez-moi cependant de mériter à l'instant même +votre pardon de cette mauvaise habitude, en vous racontant comment je +l'ai contractée: + +J'ai retenu fort peu de choses du cours d'histoire qu'on m'a fait +faire au pensionnat, parce que je ne concevais pas à quoi cette +science pouvait m'être utile; les faits isolés, seuls, sont restés +dans ma mémoire et je vais vous en citer un: + +Lorsque Charles Ier, roi d'Angleterre, se trouva devant ses prétendus +juges, la pomme d'or de la canne qu'il tenait à la main se détacha et +tomba par terre. Accoutumé à voir, en pareille circonstance, tout +le monde s'empresser autour de lui, il regarda avec une surprise +douloureuse les hommes au milieu desquels il se trouvait en ce moment, +et dont pas un ne songea à relever cette pomme. Il fut obligé delà +ramasser lui-même. + +Je ne sais si j'ai eu tort ou raison: mais cette anecdote m'a si +fortement impressionnée, la position de ce roi m'a paru si cruelle, +qu'il m'est presque impossible de voir tomber quelque chose sans +le relever à l'instant. Cependant, puisque cela n'est pas toujours +convenable, je me surveillerai désormais; car, ajouta-t-elle en +souriant, je ne pourrais pas expliquer ma conduite à tout le monde, +comme je viens de le faire avec vous, en racontant mon anecdote. + +Le Baron et le Capitaine continuèrent à s'occuper de la réalisation +de leurs projets de réforme et d'embellissement; et souvent des +circonstances imprévues leur en suggérèrent de nouveaux. + +Un jour qu'ils traversaient le village, ils ne purent s'empêcher de +remarquer qu'il offrait un contraste aussi frappant que désagréable +avec les jolis villages suisses dont ils avaient souvent admiré +ensemble l'aspect riant et propre. Le Capitaine fit observer à +son ami, que l'ordre et la propreté résultent naturellement de la +nécessité d'utiliser un espace étroit. + +--Tu n'as sans doute pas oublié, continua-t-il, que pendant notre +tournée en Suisse, tu t'es promis d'établir, dans tes domaines, des +hameaux semblables à ceux que tu y avais remarqués. Cette ressemblance +ne devait pas consister dans la construction, mais dans l'ordre et la +propreté qui règnent dans les chalets? + +--Je m'en souviens fort bien, répondit Édouard, et je crois qu'il +serait facile de réaliser cette intention. La montagne qui porte le +château descend en angle saillant jusqu'au village, et ce village +forme un demi-cercle assez régulier, à travers lequel serpente le +ruisseau. Malheureusement chaque pluie d'orage fait sortir ce ruisseau +de son lit; nos paysans se défendent contre ces petites inondations +chacun à sa façon; loin de s'aider mutuellement, ils prennent à tâche +de se contrarier et de se nuire. Nous venons de nous convaincre par +nous-mêmes des inconvénients qui résultent de ce défaut d'harmonie. +Presque à chaque maison, nous sommes forcés de descendre ou de monter +brusquement; et s'il était tombé de l'eau cette nuit, nous marcherions +tantôt sur des amas de grosses pierres, tantôt sur des poutres +entassées ou sur des planches vacillantes, et souvent même dans des +mares bourbeuses. Si ces gens-là voulaient me seconder, il serait +facile d'enfermer le ruisseau dans un lit muré, d'unir la route et +d'élever des trottoirs de chaque côté des maisons; par là nous ferions +disparaître la foule de petits inconvénients qui empoisonnent leur +vie, et donnent à leurs habitations et à l'ensemble du village un air +de malpropreté et de confusion qui attriste. + +--Nous pourrions essayer du moins, dit le Capitaine, en laissant errer +ses regards autour de lui; car déjà sa pensée calculait les avantages +et les difficultés qu'offrait la situation du terrain. + +--Je n'aime pas à avoir affaire aux paysans, surtout dans les cas où +je ne puis pas leur donner des ordres positifs, répliqua Édouard. + +--Tu n'as pas tort, répondit le Capitaine, et je conviens que de +semblables entreprises m'ont causé plus d'un chagrin. Les hommes +comprennent en général très-difficilement l'importance d'un petit +sacrifice en faveur d'un grand avantage; il est rare de tendre vers un +but sans dédaigner les moyens qui peuvent y conduire. Souvent même +ils se trompent aussi complètement sur les moyens que sur le but. +Persuadés qu'il faut remédier au mal à la place où ils le voient et +où ils le sentent, ils s'inquiètent fort peu du point d'où part +son action malfaisante. Au reste, ce point est presque toujours +insaisissable pour la multitude dont l'intelligence, souvent +très-grande pour l'instant actuel, ne va jamais jusqu'à prévoir le +lendemain. Ajoute à cela que les réformes qui favorisent le bien-être +général froissent toujours quelques intérêts particuliers, et tu +comprendras sans peine pourquoi il est si difficile de les exécuter +quand on n'est pas armé du pouvoir d'une souveraineté absolue. + +Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, un homme robuste, d'un extérieur +effronté, leur demanda l'aumône. Édouard, qui n'aimait pas à être +interrompu, chercha plusieurs fois à s'en débarrasser tranquillement +et finit par l'apostropher avec emportement. Le mendiant se retira +à petits pas et en injuriant les deux amis, il poussa même l'audace +jusqu'à les menacer de Dieu et des lois, qui, disait-il, protègent le +mendiant aussi bien que le grand seigneur. Il ajouta que lorsqu'on +avait le coeur dur on pouvait refuser un pauvre, mais qu'on n'avait +pas le droit de l'insulter. + +La colère aurait, sans doute, fait commettre au Baron +quelqu'imprudence, si son ami n'avait pas cherché à le calmer. + +--Que ce fâcheux incident, lui dit-il, devienne pour nous une leçon +utile; prenons une mesure sage et prudente qui en rende le retour +impossible. Tu ne peux te dispenser de faire l'aumône aux pauvres +qui passent tes terres; mais il n'est ni nécessaire ni prudent de +distribuer tes dons toi-même ni chez toi. Il faut être juste et modéré +en tout, même dans la bienfaisance: des dons trop fréquents et trop +considérables sont plutôt un appât qu'un secours pour le pauvre, +tandis qu'il est juste et bon de lui apparaître parfois sur la route, +sous la forme d'un hasard heureux qui lui procure un soulagement +momentané. J'ai conçu à ce sujet un projet dont la situation du +château et du village rend l'exécution très-facile. Le cabaret est +situé à l'une des extrémités du village, à l'autre demeure un vieux +couple honnête et sédentaire; dépose dans ces deux maisons une petite +somme que tu renouvelleras périodiquement, et dont chaque mendiant qui +passera aura sa part; il faudra surtout qu'elle lui soit remise non en +entrant, mais en sortant du village. + +--Viens, dit Édouard, et arrangeons cela à l'instant. Il sera temps +plus tard de nous occuper des détails. + +Ils se rendirent aussitôt chez l'aubergiste, puis chez le vieux +couple, et la sage mesure proposée par le Capitaine eut un +commencement d'exécution. + +--Tu viens de me prouver de nouveau, dit le Baron en reprenant le +chemin du château, que tout en ce monde dépend d'une bonne pensée et +d'une forte résolution. C'est ainsi qu'en jugeant sainement et au +premier coup d'oeil les promenades et les plantations de ma femme, tu +m'as suggéré des idées pour corriger ses méprises. Je me suis empressé +de les lui communiquer et ... + +--Oh! je m'en suis aperçu, interrompit le Capitaine en riant, et tu as +fait là une grande faute, car tu l'as offensée, blessée même sans +la convaincre. Depuis le jour où tu lui as fait cette imprudente +révélation, elle a entièrement abandonné des travaux qui lui +procuraient une distraction agréable. N'as-tu pas remarqué qu'elle ne +nous mène plus jamais dans la cabane de mousse, qu'elle visite parfois +en secret avec Ottilie? + +--Cette petite bouderie ne me décourage point. Quand j'ai la certitude +qu'un projet est utile et bon, je n'ai de repos que lorsqu'il est +exécuté. Avec un peu d'adresse et beaucoup de prévenances, nous +parviendrons facilement à faire adopter à Charlotte nos manières de +voir. Montrons-lui d'abord la nouvelle carte de mes domaines que tu +viens d'achever. Tu arriveras ensuite avec des dessins et des gravures +représentant des établissements et des promenades qui pourraient +trouver place sur ce plan. Commençons par des suppositions et des +plaisanteries qu'il nous sera facile de convertir en entreprises +réelles. + +D'après cette convention, on chercha les livres dans lesquels se +trouvaient les plans de la contrée, sous le rapport rural, et dans +son état naturel, puis on indiqua sur des feuilles séparées les +changements que l'art pourrait lui faire subir, en profitant sagement +des avantages qu'elle offrait déjà, et en créant des beautés +nouvelles. Le passage de ces suppositions à leur réalisation devenait +facile. + +C'était une occupation agréable que de prendre la carte du Capitaine +pour base de tous ces projets; mais on ne s'arracha qu'avec peine +aux premières idées d'après lesquelles Charlotte avait dirigé ses +plantations. On finit cependant par trouver une route plus facile pour +arriver au haut de la montagne. Sur le penchant de cette montagne, à +l'entrée d'un petit bois, on se proposa de construire une maison d'été +qui devait communiquer avec le château, par la vue du moins; car il +était convenu que des fenêtres de l'une, le regard embrasserait +l'autre. + +Après avoir bien pris ses mesures, le Capitaine parla de nouveau d'un +chemin à travers le village, et d'un mur qui maintiendrait le ruisseau +dans son lit. + +--Un chemin plus commode creusé dans la montagne, dit-il, me fournira +les pierres nécessaires pour ce mur. Dès que les entreprises se +tiennent et s'enchaînent, tout se fait plus facilement, plus vite et à +moins de frais. + +--Le reste me regarde dit Charlotte. Il faudra, avant tout, se faire +une juste idée des dépenses; lorsque nous serons d'accord sur ce +point, nous les diviserons, sinon par semaine, du moins par mois. La +caisse sera sous ma direction, je paierai les mémoires et je tiendrai +les comptes. + +--Il paraît, dit Édouard en souriant, que tu n'as pas beaucoup de +confiance en notre modération? + +--J'en conviens, mon ami. Les femmes accoutumées à se dominer +toujours, savent beaucoup mieux que vous autres, Messieurs, renfermer +leurs volontés et leurs désirs dans les bornes de la raison et du +devoir. + +Les mesures préliminaires furent bientôt prises et les travaux +commencèrent. Le Capitaine les dirigea seul, et Charlotte, que la +curiosité amenait sans cesse sur les lieux où s'exécutaient ces +travaux, ne tarda pas à se convaincre de la supériorité de cet homme +dans lequel, jusque là, elle n'avait vu qu'un être ordinaire. De son +côté le Capitaine, en voyant plus souvent et plus intimement la femme +de son ami, apprit à la connaître et à l'apprécier. Tous deux se +demandaient des conseils et des avis, ils se communiquaient les motifs +de leurs manières de voir, et bientôt ils n'avaient plus qu'une seule +et même opinion. + +Il en est des affaires et des relations sociales comme de la danse: +les personnes qui vont toujours en mesure ensemble se deviennent +bientôt indispensables, et se sentent entraînées l'une vers l'autre +par une bienveillance réciproque. Charlotte était tellement sous +l'empire de ce charme, qu'elle n'éprouva ni chagrin ni regret lorsque +le Capitaine détruisit un de ses lieux de repos favoris, et qu'elle +s'était plue à décorer de toutes les beautés champêtres. Cette +retraite gênait son ami dans l'exécution de ses plans, et elle y +renonça sans chagrin. + + + + +CHAPITRE VII. + + +Tandis que le Capitaine et Charlotte se rapprochaient toujours plus +intimement, un tendre penchant entraînait Édouard vers Ottilie. Cette +affection naissante lui avait fait remarquer que la belle enfant, si +prévenante pour tout le monde, n'en avait pas moins trouvé le moyen de +s'occuper de lui plus et autrement que des autres. Elle connaissait +les mets qu'il préférait, et savait, au juste, la quantité de sucre +qu'il lui fallait pour une tasse de thé. Jamais elle n'oubliait de le +garantir des courants d'air dont il avait une crainte exagérée, qui +amenait plus d'une altercation désagréable entre lui et sa femme; car +Charlotte ne trouvait jamais les appartements assez aérés. + +Dans les pépinières et dans les jardins, à la promenade et à la +maison, partout, enfin, Ottilie prévenait les désirs d'Édouard: +semblable à un génie protecteur, elle éloignait les objets qui +auraient pu lui déplaire, et ne mettait jamais à sa portée que ce +qu'elle savait lui être agréable. Aussi ne se sentait-il vivre +qu'à ses côtés, et près de lui la silencieuse jeune fille devenait +communicative. + +Le caractère du Baron avait conservé quelque chose d'enfantin et de +naïf, parfaitement en rapport avec l'extrême jeunesse d'Ottilie. Tous +deux aimaient à se rappeler l'époque où ils s'étaient vus pour la +première fois, et qui se rattachait aux amours de Charlotte et +d'Édouard. Ottilie soutenait qu'elle les avait admirés alors, comme +le plus beau couple de la ville et de la cour; et quand son ami +lui répondait qu'alors elle était encore trop enfant pour avoir pu +conserver un souvenir net et clair de ce passé, elle lui racontait le +fait suivant, que lui aussi n'avait point oublié: + +Un soir le Baron était entré brusquement chez Charlotte, et la petite +Ottilie, qui se trouvait près de sa belle tante, se réfugia dans ses +bras, par enfantillage, par timidité, disait elle; mais son coeur +ajoutait tout bas que la beauté du jeune homme l'avait si vivement +émue, qu'elle craignait de trahir cette émotion en s'exposant à ses +regards. + +Tout entiers à leurs nouvelles relations, Édouard et son ami +négligèrent la correspondance et la tenue des livres, dont ils +s'étaient d'abord occupés avec tant de zèle. La marche des affaires +leur fit enfin comprendre la nécessité de reprendre ces travaux. +Ils se donnèrent rendez-vous au bureau, où ils trouvèrent le vieux +secrétaire que le défaut de direction avait fait retomber dans son +ancienne apathie. Ne se sentant pas la force de travailler eux-mêmes, +ils l'accablèrent de besogne, ce qui acheva de le décourager: pour le +ranimer par leur exemple, le Capitaine se mit à rédiger un mémoire sur +les nouvelles réformes à faire, et Édouard se disposa à répondre à +quelques-unes des lettres reçues depuis longtemps; mais il fut si +peu satisfait de sa rédaction, qu'il déchira plusieurs fois ses +brouillons, et finit par demander l'heure à son ami. + +Pour la première fois depuis bien des années, le Capitaine avait +oublié de monter sa montre chronométrique, et tous deux sentirent que +le cours des heures commençait à leur devenir indifférent. + +Si sous certains rapports l'activité des hommes diminuait, celle des +dames semblait s'augmenter chaque jour. + +Lorsqu'une passion naissante ou contrariée vient se mêler aux allures +habituelles d'une famille, la fermentation que cause ce nouvel élément +reste toujours si longtemps imperceptible, que l'on ne s'en aperçoit +que lorsqu'il est trop tard pour l'arrêter. + +Les liens nouveaux qui commençaient à se former entre nos quatre +amis produisirent d'abord les résultats les plus heureux; les coeurs +s'épanouissaient et les penchants particuliers s'annonçaient sous la +forme d'une bienveillance générale. Chaque couple se sentait heureux +et s'applaudissait du bonheur de l'autre. De semblables situations +élèvent l'esprit, dilatent le coeur et donnent à toutes les facultés +intellectuelles un vague désir de l'immense, un pressentiment de +l'infini. + +Nos amis subirent cette loi jusque dans les circonstances les plus +insignifiantes; ils se confinèrent beaucoup moins souvent au château, +et poussèrent leurs promenades beaucoup plus loin qu'à l'ordinaire. +Édouard et Ottilie prenaient presque toujours le devant, tantôt pour +aller chercher une voiture, et tantôt pour découvrir des lieux de +repos inconnus. Le Capitaine et Charlotte suivaient sans défiance +et sans inquiétude les traces des deux aventuriers; souvent ils les +oubliaient complètement, tant leur conversation calme et grave en +apparence avait de charme pour eux. + +Un jour ils dirigèrent leur promenade vers l'auberge du village, +passèrent les ponts et arrivèrent auprès des étangs dont ils suivirent +les bords que fermaient les collines boisées jusqu'au point où des +rochers arides les rendaient impraticables. Il paraissait impossible +de pousser la promenade plus loin. Édouard cependant gravit la +montagne avec Ottilie; car il savait que dans cette agreste solitude +il trouverait un moulin aussi remarquable par sa situation que par +l'ancienneté de sa structure. + +Après avoir erré pendant quelque temps au milieu de rochers couverts +de mousse, il s'aperçut qu'il s'était égaré, ce qui l'inquiéta +d'autant plus, qu'il n'osa l'avouer à sa compagne. Heureusement il ne +tarda pas à entendre le bruit du traquet du moulin et le bruissement +d'un torrent. En suivant la direction de ce bruit, ils s'avancèrent +sur la pointe d'un roc d'où ils aperçurent à leurs pieds, au fond d'un +ravin que traversait un ruisseau rapide, une noire et antique maison +de bois ombragée par des arbres centenaires et des rochers à pic. +Ottilie se décida courageusement à descendre vers cet abîme, Édouard +marcha devant elle; se retournant à chaque instant, il admirait +l'équilibre gracieux avec lequel cette jeune fille se balançait, pour +ainsi dire, au-dessus de sa tête; mais dès que les pierres qui lui +servaient de marches se trouvaient à des distances trop éloignées, +il lui tendait la main et elle y posait la sienne. Parfois même elle +s'appuyait sur son épaule, et alors il lui semblait qu'un être céleste +daignait le toucher pour se mettre en rapport avec lui. Dans son +exaltation, il aurait voulu la voir chanceler, afin d'avoir un +prétexte pour la recevoir dans ses bras et la presser sur son coeur, +et cependant il n'aurait pas osé appuyer sa poitrine sur la sienne; il +aurait craint non-seulement de l'offenser, mais même de la blesser. + +Nous ne tarderons pas à apprendre à connaître la cause de cette +crainte. + +Arrivé enfin au moulin, il s'assit en face d'Ottilie devant une petite +table sur laquelle la meunière venait de placer une jatte de lait, +tandis que le meunier courait au-devant de Charlotte et du Capitaine +pour les amener par un sentier commode et sûr. + +Après avoir contemplé un instant en silence sa charmante compagne, +Édouard lui dit avec un trouble visible: + +--J'ai une grâce à vous demander, chère Ottilie, et si vous croyez +devoir me la refuser, pardonnez-moi, du moins, de ne pas avoir eu le +courage de me taire. Vous portez sur votre poitrine le portrait de +votre père, homme excellent que vous avez à peine connu, et qui, +certes, mérite une place sur votre coeur; mais le médaillon est si +grand ... je tremble quand vous prenez un enfant sur vos bras, quand +la voiture penche, quand un valet passe trop près de vous, quand vous +marchez sur un sentier raboteux ... Si le verre venait à se briser!... +Cette idée me torture sans cesse!... J'ai souffert horriblement tout +à l'heure en vous voyant descendre les rochers ... Ne bannissez pas ce +portrait de votre pensée, donnez-lui la place la plus belle dans votre +chambre, au chevet de votre lit; mais éloignez-le de votre sein ... +Ma crainte est exagérée peut-être, mais il m'est impossible de la +surmonter. + +Ottilie l'avait écouté en silence et les yeux fixés vers la terre. Dès +qu'il cessa de parler, elle détacha le portrait de la chaîne qui le +retenait, le pressa contre son front, leva les yeux vers le ciel +plutôt que vers son ami, et lui remit le médaillon sans hésitation et +sans empressement. + +--Prenez-le, lui dit-elle, vous me le rendrez quand nous serons de +retour au château, ou plutôt, lorsque je lui aurai trouvé une place +convenable dans ma chambre. Voilà tout ce que je puis faire pour vous +prouver que je sais apprécier votre bienveillante sollicitude. + +Édouard n'osa appuyer ses lèvres sur le médaillon; mais il saisit la +main de la jeune fille et la porta sur ses yeux. C'étaient les deux +plus belles mains qui se fussent jamais unies. Il lui semblait qu'une +barrière mystérieuse qui, jusque là, l'avait séparé d'elle, venait de +disparaître pour toujours. + +Le meunier revint en ce moment suivi de Charlotte et du Capitaine. Les +amis se retrouvèrent avec plaisir: on se rafraîchit en buvant du lait, +on se reposa sur le gazon, et le temps s'écoula au milieu d'une douce +conversation. + +Il fallut songer au retour. Suivre le chemin que le meunier avait fait +prendre à Charlotte et au Capitaine, eût été trop monotone, Édouard +proposa un sentier qui conduisait à travers les rochers jusque sur les +bords de l'étang. On le prit sans hésiter, et tous eurent lieu d'en +être satisfaits. Cette route, quoique fatigante, n'avait rien de +dangereux, et offrait à chaque instant les points de vue les plus +pittoresques et les plus inattendus. Ici s'étendaient des villages, +des bourgs et des prairies; là, des collines boisées s'échelonnaient +avec grâce, et plus loin une charmante métairie se cachait au milieu +des arbres qui couronnaient la plus haute de ces collines. + +Un bois touffu borna tout à coup la vue, et lorsque nos promeneurs +l'eurent traversé, ils se trouvèrent, à leur grande satisfaction, sur +la montagne en face du château, et à la place où, d'après les plans du +Capitaine, devait bientôt s'élever une jolie maison d'été. Après une +courte halte, on descendit jusqu'à la cabane de mousse, et, pour la +première fois, les quatre amis s'y trouvèrent réunis. La conversation +roula naturellement sur les difficultés du terrain que l'on venait de +parcourir. Le Capitaine assura que rien n'était plus facile que d'y +tracer une route commode et pittoresque. Chacun donna son opinion sur +cette route, et les imaginations s'exaltèrent au point que, de la +pensée du moins, on la voyait déjà finie, et l'on s'y promenait avec +délices. Charlotte détruisit tout à coup ces rêves charmants en +calculant la dépense qu'occasionnerait un pareil travail. + +--Il sera facile de lever cette difficulté, répliqua Édouard: la +petite métairie si pittoresquement située sur la colline ne me +rapporte presque rien, je la vendrai, et ce capital, employé à nous +procurer un plaisir de tous les jours, sera mieux placé que dans ce +bien dont j'ai tant de peine à me faire payer le mince fermage. + +Charlotte ne trouva plus d'objection à faire, et le Capitaine proposa +de vendre les terres en détail, afin d'en tirer une somme plus forte. +Les tracasseries inséparables d'un pareil morcellement effrayèrent +Édouard et l'on décida, d'un commun accord, que la métairie serait +vendue à un bon fermier qui la désirait depuis longtemps. On savait +qu'il faudrait lui accorder des termes, ce qui était facile, puisqu'on +pouvait régler la marche des travaux d'après les époques du paiement. + +A peine nos amis furent-ils de retour au château, que le Capitaine +étala ses plans et ses cartes sur une grande table; on les consulta +afin d'harmoniser les nouveaux projets avec les anciens. Plusieurs +changements étaient en effet devenus indispensables; mais la place +de la maison d'été resta irrévocablement fixée sur le penchant de la +montagne en face du château. + +Ottilie qui ne se permettait jamais de donner son avis avait gardé un +profond silence. Le Baron poussa devant elle les cartes et les plans +que le Capitaine ne semblait avoir étalés que pour Charlotte, et la +pria si instamment et avec tant de bonté de dire sa pensée, puisque +rien n'était fait encore, qu'elle se laissa entraîner. + +--C'est là, dit-elle, en posant le bout de son doigt sur le point le +plus élevé de la montagne, oui, c'est là que je ferais construire la +maison d'été. Il est vrai qu'on n'y verrait pas le château, mais on +jouirait d'un avantage réel, celui d'avoir sous ses yeux des sites +nouveaux et des objets tout à fait différents de ceux que nous voyons +tous les jours ici. Sur cette plate-forme, la vue est vraiment +admirable; j'en ai été frappée, et cependant je n'ai fait qu'y passer. + +--Elle a raison, s'écria Édouard, comment cette idée ne nous est-elle +pas venue? N'est-ce pas, Ottilie, continua-t-il en posant à son tour +le doigt sur la carte, c'est bien là que doit s'élever la maison +d'été? + +Ottilie fit un signe affirmatif, et le Baron traça un grand carré +long, au crayon, sur le point indiqué. Le Capitaine se sentit blessé +au coeur en voyant ainsi salir sa carte si soigneusement dessinée et +lavée. Il se contint cependant, et eut même la générosité d'approuver +l'avis d'Ottilie. + +--Oui, oui, dit-il, ce n'est pas seulement pour prendre une tasse de +café ou pour manger un poisson avec plus d'appétit qu'à l'ordinaire +qu'on fait de longues promenades et qu'on construit des maisons de +campagne. Nous demandons de la variété et des objets nouveaux. Tes +ancêtres, mon cher Édouard, ont sagement placé ce château à l'abri des +vents et à la portée de toutes les choses nécessaires à la vie. Une +demeure spécialement consacrée aux parties de plaisir ne saurait être +mieux située que sur la plate-forme qu'Ottilie vient de désigner; nous +y passerons certainement des heures fort agréables. + +Édouard était triomphant, la certitude que l'idée de sa jeune amie +était réellement bonne, le rendait plus fier et plus heureux que s'il +avait eu lui-même cette idée. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +Dès le lendemain matin, le Capitaine visita le lieu indiqué, et il le +trouva en effet le seul convenable. Dans le courant de la journée, il +y conduisit ses amis; on fit et on refit des dessins, des plans et des +calculs, puis on s'occupa sérieusement de la vente de la métairie. Ce +fut ainsi que les deux hommes se trouvèrent jetés de nouveau dans une +vie active et agitée. + +L'anniversaire de la naissance de Charlotte n'était pas très-éloigné, +et le Capitaine chercha à persuader à son ami qu'il était de son +devoir de célébrer ce jour en faisant poser à sa femme la première +pierre de la maison d'été. Connaissant l'aversion du Baron pour ces +sortes de solennités, il s'était attendu à une vive opposition; mais +Édouard céda sans difficultés. Il s'était dit à lui-même qu'une fête +en l'honneur de sa femme, l'autoriserait à en donner une plus tard +pour célébrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie. + +Tant d'entreprises projetées, qui toutes avaient déjà un commencement +d'exécution, occupèrent sérieusement Charlotte; parfois même elles lui +causèrent de graves inquiétudes, et alors elle passait une partie de +ses journées à calculer les dépenses probables en les comparant à +l'état de leur fortune. On se voyait peu pendant le jour, mais le soir +on se cherchait avec plus d'empressement. + +Pendant ce temps Ottilie acheva de s'assurer, sans le savoir, le +gouvernement absolu de la maison; et pouvait-il en être autrement? La +nature l'avait créée pour la vie domestique, l'intérieur du ménage +était son univers, là seulement elle se sentait heureuse et libre. +Le Baron ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne se prêtait que par +complaisance aux longues excursions, et qu'elle aimait, surtout, à +revenir le soir assez tôt pour diriger et surveiller les apprêts du +souper. Toujours empressé de prévenir ses moindres désirs, il abrégea +les heures de promenades, et remplit les soirées par la lecture de +poésies passionnées dont il augmentait le charme dangereux par la +chaleur de son débit. + +Une convention tacite semblait avoir fixé la place que chacun des +quatre amis devait occuper pendant ces lectures: Charlotte était +assise sur le canapé; Ottilie, en face d'elle sur une chaise, avait +le Capitaine à sa gauche et Édouard à sa droite. Quand il lisait, il +poussait la bougie du côté de la jeune fille qui s'approchait toujours +plus près de lui, et suivait les lignes des yeux; car elle aimait +mieux se fier à sa vue qu'à la voix d'un autre. Loin de se fâcher, +ainsi qu'il en avait l'habitude, en pareille occasion, il penchait son +livre vers elle, s'arrêtait quand il était arrivé à la fin de la page, +et attendait, pour la retourner, qu'elle l'eût averti par un regard +qu'il le pouvait sans la gêner. Ce manège n'échappa ni à Charlotte ni +au Capitaine, qui se bornèrent à en plaisanter entre eux. L'amour +qui unissait Édouard et Ottilie ne commença à les inquiéter, +que lorsqu'une circonstance fortuite leur en révéla tout à coup +l'existence et la force. + +Un soir, une visite importune les avait tous mis de mauvaise humeur. +Édouard proposa de chasser cette fâcheuse disposition en faisant de la +musique, et il demanda sa flûte dont il ne s'était pas servi depuis +très-longtemps. Charlotte chercha les sonates qu'elle avait l'habitude +d'exécuter avec son mari; mais elle ne les trouva pas, et Ottilie +finit par avouer en balbutiant qu'elle les avait emportées dans sa +chambre pour les étudier. + +--En ce cas, vous pourriez m'accompagner? s'écria Édouard dont les +yeux étincelèrent de joie. + +--Je l'espère, répondit la jeune fille. + +Elle courut chercher les sonates, et revint se placer au piano. Son +jeu frappa le petit auditoire de surprise, presque d'admiration, car +elle s'était identifiée avec les manières d'Édouard, qu'elle avait +quelquefois entendu exécuter ces morceaux avec sa femme. + +Si Charlotte savait presser et ralentir le mouvement et se plier à +toutes les imperfections musicales de son mari, par complaisance et +peut-être aussi pour lui donner une preuve de la supériorité de son +talent, Ottilie ne jouait que pour accompagner l'ami dont les défauts +étaient devenus les siens; elle se les était appropries, parce que +tout ce qui venait de cet ami lui était cher et lui paraissait une +perfection. Les morceaux exécutés, avec cette harmonie de coeur, +formaient un tout souvent très-irrégulier, et si agréable, pourtant, +que le compositeur lui-même n'aurait pu, sans un vif plaisir, entendre +son oeuvre ainsi défigurée et embellie en même temps. + +Après ce singulier événement Charlotte et le capitaine se regardèrent +en silence, et avec le sentiment qu'on éprouve en voyant des enfants +commettre certaines inconséquences qui peuvent avoir des suites +fâcheuses. Cependant on n'ose les leur défendre, dans la crainte +de les éclairer sur des dangers qu'ils ignorent, et qu'un hasard +favorable peut faire disparaître, tandis qu'un avertissement direct +hâte souvent la catastrophe que l'on veut prévenir, et a toujours +l'inconvénient de prouver l'existence d'un mal dont il ne faudrait pas +même supposer la possibilité. + +Au reste, en lisant ainsi dans ces coeurs naïfs, Charlotte et son ami +furent forcés de reconnaître qu'un penchant semblable les unissait. +Chez eux il était peut-être plus dangereux encore, car ils le +prenaient au sérieux, et la nature de leur caractère les autorisait à +compter l'un sur l'autre, dans toutes les éventualités possibles. + +Dès le lendemain, le Capitaine évita de se trouver sur les lieux où +s'exécutaient les travaux, à l'heure où Charlotte avait l'habitude de +s'y rendre. La première fois elle attribua son absence au hasard, puis +elle devina son intention, et l'estime, l'admiration se mêlèrent à +l'amour qu'il lui avait inspiré malgré lui. + +Si le Capitaine évitait Charlotte, il cherchait à se dédommager de +cette privation, en s'occupant plus activement des préparatifs de la +fête dont elle devait être l'héroïne. Sous prétexte de faire tirer +les pierres dont il avait besoin pour la maison, il fit travailler +secrètement aux deux routes qui devaient conduire à la montagne en +face du château, car il voulait qu'elles fussent prêtes pour la veille +de cette fête. La cave de la maison d'été était creusée, et une belle +pierre semblait attendre l'instant d'être posée. Cette activité +mystérieuse, la résolution qu'il avait prise de vaincre son amour, le +rendait silencieux et embarrassé, lorsque le soir il se trouvait pour +ainsi dire seul avec Charlotte, le Baron ne s'occupant que d'Ottilie. + +Un soir cependant Édouard s'aperçut que sa femme et son ami +ne s'adressaient que des monosyllabes, et à des intervalles +très-éloignés. Attribuant leur silence à l'ennui, il les engagea +à exécuter ensemble un morceau de piano et de violon. Il eût été +difficile de justifier un refus; ils choisirent une ouverture +difficile qu'ils aimaient tous deux et qu'ils exécutèrent avec autant +d'ensemble que de talent. L'autre couple les écouta avec satisfaction. + +--Ils sont plus forts que nous, chère Ottilie, murmura le Baron à +l'oreille de la jeune fille; admirons-les et soyons heureux ensemble. + + + + +CHAPITRE IX. + + +Tout avait réussi au gré des désirs du Capitaine. Un mur enfermait le +ruisseau, une route nouvelle traversait le village, passait à côté +de l'église, se confondait avec l'ancien sentier de Charlotte, le +quittait pour s'élever en serpentant, laissait la cabane de mousse à +gauche, et montait doucement, et par un détour nouveau, jusqu'au haut +de la montagne. + +Dès le matin le château était rempli par les hôtes invités pour la +fête de Charlotte. Tout le monde se rendit à l'église, où l'on trouva +les habitants de la commune vêtus de leurs plus beaux habits. Le +sermon terminé, le cortège se mit en marche dans l'ordre indiqué par +le Capitaine. Les enfants mâles, les jeunes garçons et les hommes +ouvraient le marche; les maîtres du château et leurs invités suivaient +cette avant-garde; les femmes de Charlotte, les petites filles, les +jeunes villageoises et leurs mères, fermaient le cortège. + +A un détour de la route on arriva sur un plateau de rochers où le +Capitaine fit faire une courte halte à ses amis et à leurs hôtes, +autant pour les reposer que pour leur faire remarquer la beauté du +coup d'oeil dont on jouissait de ce point de vue si adroitement +ménagé. En levant les yeux vers la cime de la montagne, ils voyaient +les hommes gravir lentement et en bon ordre vers cette cime; +en laissant errer leurs regards dans le fond, ils découvraient +non-seulement une campagne riche et fertile, mais le gracieux cortège +des femmes qui montaient légèrement vers eux. Un beau soleil éclairait +ce tableau, et Charlotte, émue jusqu'aux larmes, pressa en silence la +main de son ami. + +Lorsqu'on atteignit enfin la plate-forme où devait s'élever la maison +d'été, les hommes s'étaient déjà placés en demi-cercle autour des +fossés destinés aux murs des fondements. Un maçon, en costume de fête +et décoré de tous les insignes de son état, invita Charlotte et sa +suite à descendre dans ces fossés. Personne ne se fit répéter cette +invitation. Une belle pierre de taille était disposée de manière à +être facilement posée. Le maçon, tenant le marteau d'une main et la +truelle de l'autre, prononça en vers naïfs un discours dont nous ne +donnons ici que le résumé en prose. + +«Lorsqu'on veut élever un bâtiment, il ne faut jamais perdre de +vue trois points principaux, sans lesquels il n'y a pas de bonne +construction possible. Le premier est le choix d'un emplacement +convenable, le second la solidité des fondements, le troisième la +perfection de l'exécution des détails et de l'ensemble. + +«Le premier dépend de celui qui fait bâtir. Dans les villes, les +souverains ou les autorités légales déterminent la place que doit +occuper telle ou telle maison, tel ou tel édifice. A la campagne, le +seigneur du canton a, seul, le droit de dire, sans autre considération +que celle de sa volonté: C'est ici et non ailleurs que s'élèvera mon +château ou ma maison de plaisance.» + +Édouard et Ottilie, placés très-près l'un de l'autre, n'osèrent ni se +regarder, ni lever les yeux sur le Capitaine et sur Charlotte, dans la +crainte de lire sur leurs traits que ce n'était pas le seigneur, mais +une jeune fille qui avait choisi la place de la maison d'été. + +«Le troisième point, continua l'orateur, c'est-à-dire, la perfection +de l'exécution des détails et de l'ensemble, demande le concours de +tous les métiers. Le second, c'est-à-dire la solidité des fondements, +ne regarde que le maçon; et ce point, une fausse modestie ne +m'empêchera pas de le proclamer hautement, est le plus important. +C'est un travail solennel, aussi est-ce solennellement que nous vous +invitons à le sanctionner par votre présence et par votre concours. Il +s'accomplit dans les profondeurs mystérieuses que nous creusons après +de longues et graves méditations. Bientôt les nobles témoins qui +tiennent de nous faire l'honneur de descendre ici avec nous pour voir +poser la première pierre, remonteront sur la surface de la terre. +Bientôt ils seront remplacés dans ces galeries souterraines par des +pierres cimentées, qui en rendront l'entrée impossible. + +«Cette pierre fondamentale dont les angles réguliers indiquent la +régularité du bâtiment, et dont la position perpendiculaire doit faire +pressentir quel sera l'aplomb des murailles et l'équilibre parfait de +l'ensemble de l'édifice, nous pourrions nous borner à la poser sur le +sol, ainsi que toutes celles qui vont la suivre. Leur surface polie +et uniforme et leur pesanteur suffiraient pour les consolider, et +cependant nous ne leur refuserons pas la chaux qui les unira plus +étroitement encore. C'est ainsi que les époux que l'amour a rapprochés +deviennent inséparables quand la loi a cimenté les liens du coeur. + +«Il est peu agréable de rester oisifs au milieu de travailleurs +ardents; nous espérons donc que vous ne nous refuserez pas l'honneur +de travailler avec nous.» + +A ces mots il présenta à Charlotte sa truelle remplie de chaux mêlée +de sable, et lui fit signe d'étendre ce mélange sous la pierre; ce +qu'elle exécuta avec autant de grâce que d'adresse. Le Baron, le +Capitaine, Ottilie et une partie des invités se prêtèrent avec la même +bonne volonté à cette cérémonie. La pierre tomba sur la couche de +chaux; le maçon présenta le marteau à Charlotte et la pria d'annoncer, +par trois coups vigoureusement frappés, l'union inséparable de la +pierre avec le sol qui portera la construction nouvelle. Cette +formalité remplie, le maçon reprit son discours. + +«Le travail du maçon, dit-il, est prédestiné d'avance à passer +inaperçu. La terre cache les fondements qu'il a construits avec tant +de peines et tant d'intelligence; il n'a pas même le droit de se +plaindre, quand le menuisier, le peintre et le sculpteur décorent ses +plus hardies murailles, et font oublier ainsi son oeuvre en faveur des +leurs. Pour lui point de gloire, point de triomphe de vanité! +S'il fait bien, c'est pour sa propre satisfaction; il faut que le +témoignage de sa conscience lui suffise, il n'a pas d'autre récompense +à espérer. Lorsqu'il passe près d'un palais qu'il a bâti, lui seul +reconnaît son ouvrage dans les murs et les voûtes, décorés avec tant +d'éclat; si, en les construisant, il avait commis la plus légère +faute, ils s'écrouleraient et feraient rentrer dans le néant tous +ces ornements fragiles qui, seuls cependant, attirent l'attention et +obtiennent des éloges.» + +«Celui qui fait le mal à l'ombre du mystère, vit dans la crainte +perpétuelle qu'un événement imprévu vienne le trahir; pourquoi celui +qui fait le bien sans qu'on daigne s'en apercevoir, n'espérerait-il +pas qu'un jour on lui rendra justice? + +«Les hommes qui vivront longtemps après nous fouilleront peut-être ces +fondements, et alors leur solidité témoignera de notre zèle, de notre +adresse et de notre mérite. Qu'ils trouvent auprès de ces pierres +quelques autres témoins de notre existence, et que ces témoins soient +d'une nature moins sévère et moins grave. Voyez ces boîtes de métal, +elles renferment des narrations écrites; sur ces plaques de cuivre, +on lit plus d'une inscription curieuse; ce beau flacon de cristal +contient un vin généreux, et l'on trouvera dans l'étui qui le renferme +le nom de son cru, la date de l'année où il fut porté au pressoir; ces +pièces de monnaies, toutes frappées depuis peu, donneront la date de +cette construction. + +«Nous tenons tous ces objets de la libéralité du noble seigneur qui +fait bâtir. Si quelques-uns des spectateurs éprouvaient le désir +d'envoyer à la postérité un messager de leurs pensées, une preuve de +leur passage sur la terre, il y a encore de la place près de la pierre +que nous venons de poser!» + +L'orateur se tut et regarda autour de lui; mais, ainsi que cela arrive +presque toujours en pareil cas, personne ne s'était préparé, et tout +le monde garda le silence, honteux de s'être laissé surprendre ainsi. +Tout à coup un jeune officier sortit de la foule et s'écria gaîment: + +--Je ne laisserai pas ce dépôt mystérieux se fermer pour toujours, +sans y ensevelir mon offrande. Arrachant aussitôt un des boutons de +son uniforme, il le remit au maçon. + +--J'espère, continua-t-il, que cet insigne belliqueux vaut bien la +peine de parler un jour de nous à ceux qui n'existent pas encore. + +Cette heureuse idée trouva de nombreux imitateurs; les dames surtout +se dépouillaient avec un empressement passionné de leurs flacons, de +leurs bijoux, petits peignes et autres objets de toilette. Ottilie +seule n'avait rien donné encore. A un signe d'Édouard, elle ôta de son +cou la chaîne dont elle avait déjà détaché le portrait de son père, et +la posa doucement sur les autres objets jetés pêle-mêle dans un coffre +solide. Le Baron ferma aussitôt le couvercle, le fit cimenter et le +couvrit lui-même de chaux. + +La cérémonie était terminée, et le maçon reprit la parole d'un air +grave: + +«En posant ces fondements nous croyons travailler pour l'éternité, +et cependant la conscience de la fragilité des choses humaines nous +domine malgré nous; le petit trésor que nous venons de renfermer dans +ce coffre en est une preuve certaine. Nous pressentons qu'un jour on +l'ouvrira, et pour qu'on puisse l'ouvrir, il faut qu'il soit détruit, +le bâtiment qui n'est pas encore terminé! + +«Nous le terminerons cependant! pour nous en donner le courage, +repoussons les pensées d'avenir, revenons au présent! Après la joyeuse +fête de ce jour, nous reprendrons notre travail avec une ardeur +nouvelle. Que les nombreux artisans qui ne peuvent exercer leurs +talents qu'après nous, ne soient pas réduits à attendre que la maison +s'élève promptement, et que bientôt, par les fenêtres qui n'existent +pas encore, le maître qui fait bâtir, sa noble dame et ses hôtes, +puissent admirer la belle et fertile contrée que l'on découvre du haut +de cette montagne. Qu'ils me permettent tous de boire à leur santé.» + +Un de ses camarades lui présenta un grand et beau verre à patte. Il le +vida d'un trait et le lança en l'air, car en brisant le vase où l'on a +bu dans un moment de joie, on prouve que cette joie était excessive et +sans pareille. + +Les débris du verre ne retombèrent point sur la terre; on allait +crier au miracle, lorsqu'on découvrit la cause toute naturelle de ce +singulier incident. + +Le côté du bâtiment opposé à celui dont l'on venait de poser la +première pierre, était déjà fort avancé, et les murs si hauts qu'on +ne pouvait y travailler que sur des échafaudages. Une partie des +habitants de la contrée était montée sur ces échafaudages, et l'un +d'eux reçut le verre que le maçon avait lancé dans cette direction. + +Voyant dans ce hasard un heureux pronostic pour son avenir, il montra +en triomphe le verre sur lequel étaient gravées les lettres _E, O_, +initiales des prénoms du Baron (Édouard-Othon). Ce verre était un +présent qu'un de ses parents lui avait fait dans sa première jeunesse, +et comme il n'y attachait pas un très-grand prix, il avait permis +qu'on le donnât au maçon pour la cérémonie. + +La foule avait quitté l'échafaudage. Les invités du château les plus +jeunes et les plus lestes s'empressèrent d'y monter; ils savaient +combien une belle vue dont on jouit sur le haut d'une montagne, +s'embellit encore quand on peut s'élever de quelques toises de plus. +Ils découvrirent en effet plusieurs villages nouveaux, et prétendirent +qu'ils distinguaient le long sillon d'argent du fleuve qui coulait à +plusieurs lieues de là; quelques-uns furent jusqu'à soutenir qu'ils +voyaient les clochers de la capitale. + +Lorsqu'on se tournait vers les collines boisées derrière lesquelles +s'élevait une longue chaîne de montagnes bleuâtres, on se croyait +transporté dans un autre monde; car le regard se reposait avec +bonheur sur la large et paisible vallée où dormaient, entre de vertes +prairies, trois étangs entourés d'aulnes, de platanes et de peupliers. + +--Si ces nappes d'eau étaient réunies et formaient un seul lac, +s'écria un jeune homme, ce point de vue ne laisserait plus rien à +désirer, il aurait le cachet de grandeur qui lui manque. + +--La chose serait faisable, dit le Capitaine. + +--C'est possible, répondit vivement Édouard; mais je m'y opposerais +formellement, s'il fallait sacrifier mes platanes et mes peupliers. +Voyez comme ils se groupent délicieusement autour de l'étang du +milieu. Tous ces beaux arbres, ajouta-t-il en se penchant à l'oreille +d'Ottilie, je les ai plantés moi-même. + +--En ce cas, ils sont encore bien jeunes. + +--Ils ont à peu près votre âge. Oui, chère Ottilie, je plantais déjà +lorsque vous n'étiez encore qu'au berceau. + +Un dîner splendide avait été préparé au château; les convives y firent +honneur. En sortant de table l'on fut visiter le village, où, d'après +les ordres du Capitaine, chaque famille s'était réunie sur le seuil de +sa demeure: les vieillards étaient assis sur des bancs neufs, et les +jeunes gens se tenaient debout sous les arbres nouvellement plantés, +comme si le hasard seul les eût groupés ainsi. Il était impossible de +ne pas admirer la métamorphose subite qui, d'un hameau sale, pauvre +et irrégulier, avait fait un village où tout respirait la propreté, +l'ordre et l'aisance. + +Lorsque les invités se furent retirés, et que nos quatre amis se +retrouvèrent seuls dans la grande salle que quelques instants plus tôt +une société bruyante avait encombrée, ils respirèrent plus librement; +car un petit cercle que des affections sincères ont formé, souffre +toujours quand une société nombreuse le force à s'étendre. Leur +satisfaction cependant ne fut pas de longue durée, le Baron reçut une +lettre qui lui annonçait de nouveaux hôtes. + +--Le Comte arrive demain, s'écria-t-il après avoir lu cette lettre. + +--En ce cas la Baronne n'est pas loin, répondit Charlotte. + +--Elle arrivera deux heures après le Comte, et ils partiront ensemble +après avoir passé une journée et une nuit avec nous. + +--Il faut nous préparer de suite à les recevoir; à peine en avons-nous +le temps. Qu'en penses-tu, Ottilie? dit Charlotte. + +La jeune fille demanda à sa tante quelques instructions générales sur +ses intentions, et s'éloigna aussitôt pour les faire exécuter. + +Le Capitaine profita de son absence pour demander à Charlotte et à son +mari quels étaient ces deux personnages qu'il ne connaissait que de +nom. Les époux lui apprirent que le Comte et la Baronne, quoique +mariés chacun de leur côté, n'avaient pu se voir sans s'aimer +passionnément. Cet amour, qui avait troublé deux ménages, avait causé +tant de scandale, que le divorce était devenu nécessaire. La Baronne +seule avait pu l'obtenir, et le Comte s'était vu forcé de rompre avec +elle, en apparence du moins, car s'il ne pouvait plus la voir en +ville et à la cour, il se dédommageait de cette privation aux eaux et +pendant les voyages auxquels il consacrait la plus grande partie de sa +vie. + +Si Édouard et sa femme n'approuvaient pas entièrement cette conduite, +ils ne se sentaient pas le courage de condamner des personnes avec +lesquelles ils étaient liés depuis leur première jeunesse, aussi +avaient-ils conservé avec elles des relations de bonne amitié. En ce +moment cependant leur arrivée au château causa à Charlotte une vague +inquiétude, dont sa nièce était l'objet involontaire; car elle +craignait l'influence qu'un pareil exemple pourrait exercer sur +l'esprit de cette enfant. Édouard aussi était peu satisfait de cette +visite, mais pour des causes bien différentes. + +--Ils auraient mieux fait de venir quelques jours plus tard, dit-il au +moment où Ottilie rentrait dans la salle, nous aurions eu au moins le +temps de terminer la vente de la métairie. Le projet du contrat est +rédigé, j'en ai fait une copie, il nous en faudrait une seconde, et le +vieux secrétaire est malade. + +Charlotte et le Capitaine offrirent de faire cette copie, mais +il refusa, parce qu'il ne voulait pas, dit-il, abuser de leur +complaisance. + +--Je me charge de ce travail, s'écria Ottilie. + +--Toi? dit Charlotte, mais tu n'en finiras jamais. + +--Il est vrai, ajouta le Baron, que cet acte est fort long, et qu'il +me faudrait la copie après-demain matin. + +--Vous l'aurez. + +Et s'emparant du papier qu'il tenait à la main, Ottilie sortit avec +précipitation. + +Le lendemain matin nos amis se placèrent de bonne heure aux fenêtres +du salon, et leurs regards se fixèrent sur la route par laquelle le +Comte et la Baronne devaient arriver. Bientôt Édouard aperçut un +cavalier dont les allures ne lui étaient pas inconnues; craignant +de se tromper, il pria son ami, dont la vue était meilleure que la +sienne, de lui décrire le costume et la tournure de ce voyageur. +Le Capitaine s'empressa de lui donner ces détails, mais le Baron +l'interrompit et s'écria: + +--C'est lui! oui, c'est Mittler! Par quel hasard inexplicable +permet-il à son cheval de marcher ainsi d'un pas tranquille et lent? + +C'était en effet Mittler; on l'accueillit avec une joie cordiale. + +--Pourquoi n'êtes-vous pas venu hier? lui demanda le Baron. + +--Parce que je n'aime pas les fêtes bruyantes. J'arrive aujourd'hui, +pour célébrer avec vous seuls, et en paix, le lendemain de +l'anniversaire de la naissance de notre excellente amie. + +--Comment vous a-t-il été possible de trouver assez de temps pour nous +faire ce plaisir? dit Édouard en riant. + +--Je désire que ma visite vous soit en effet agréable; en tout cas, +vous la devez à une observation que je me suis faite à moi-même ce +matin. J'ai tout récemment rétabli l'harmonie dans une famille qu'un +malentendu avait divisée, et j'y ai fort gaîment passé une partie de +la journée d'hier. Ce matin je me suis dit: Tu ne partages jamais +que le bonheur qui est ton ouvrage, c'est de l'égoïsme, c'est de +l'orgueil. Réjouis-toi donc aussi avec les amis dont jamais rien n'a +troublé la bonne intelligence. Aussitôt dit, aussitôt fait, je savais +qu'on venait de célébrer ici une fête de famille, et me voilà. + +--Je conçois, dit Charlotte, qu'une société bruyante et nombreuse vous +déplaise et vous fatigue; mais j'aime à croire que vous verrez avec +plaisir les amis que nous attendons aujourd'hui. Ils ne vous sont pas +inconnus; je dirai plus, ils ont déjà plus d'une fois mis votre esprit +conciliant à l'épreuve; vos efforts ont échoué contre une passion +obstinée ... Enfin, le Comte et la Baronne ne tarderont pas à arriver. + +Mittler saisit son chapeau et sa cravache, et s'écria avec colère: + +--Ma mauvaise étoile ne me laissera donc pas un instant de repos! +Aussi, pourquoi suis-je sorti de mon caractère? pourquoi suis-je venu +ici sans y avoir été appelé? J'ai mérité d'en être chassé! Oui, je +suis chassé d'ici par ces gens-là, car je ne resterai pas un seul +instant sous le toit qui les abrite. Prenez garde à vous, ils portent +malheur! Leur présence est un levain qui met tout en fermentation! + +Charlotte chercha vainement à le calmer; il continua avec une +véhémence toujours croissante: + +--Celui qui par ses paroles ou par ses actions attaque le mariage, +cette base fondamentale de toute société civilisée, de toute morale +possible, celui-là, dis-je, a affaire à moi! Si je ne puis le +convaincre, le maîtriser, je n'ai plus rien à démêler avec lui! Le +mariage est le premier et le dernier échelon de la civilisation; il +adoucit l'homme sauvage et fournit à l'homme civilisé des moyens +nobles et grands pour pratiquer les vertus les plus difficiles. Aussi +faut-il qu'il soit indissoluble, car il donne tant de bonheur général +qu'on ne saurait faire attention au malheur individuel. Ce malheur, +au reste, existe-t-il en effet? Non, mille fois non! On cède à +un mouvement d'impatience, on cède à un caprice et on se croit +malheureux! Calmez votre impatience, domptez votre caprice, et vous +vous applaudirez d'avoir laissé exister ce qui doit être toujours! Il +n'est point de motifs assez puissants pour justifier une séparation! +Le cours de la vie humaine amène avec lui tant de joies et tant de +douleurs, qu'il est impossible de déterminer la dette que deux époux +contractent l'un envers l'autre; ce compte-là ne peut se régler que +dans l'éternité. Je conviens que le mariage gêne quelquefois, et +cela doit être ainsi. Ne sommes-nous pas aussi mariés avec notre +conscience, qui souvent nous tourmente plus que ne pourrait le faire +le plus mauvais mari ou la plus méchante femme? et qui oserait dire +hautement qu'il a divorcé avec sa conscience? + +Mittler aurait sans doute encore continué pendant longtemps ce +discours passionné, si le roulement de deux voitures et le son du cor +des postillons ne lui avaient pas annoncé la visite qu'il voulait +éviter. Le Comte et la Baronne entrèrent en effet, et en même temps, +dans la cour du château, mais chacun par une porte différente. + +Charlotte et son mari se hâtèrent d'aller les recevoir. Mittler +descendit par un escalier dérobé, traversa le jardin et se rendit au +cabaret du village. Un domestique du château, à qui il en avait donné +l'ordre, lui amena son cheval, il le monta précipitamment, partit au +galop et de très-mauvaise humeur. + + + + +CHAPITRE X. + + +Le Comte et la Baronne revirent avec plaisir le château où ils avaient +passé plus d'une agréable journée, et leur présence rappela d'heureux +souvenirs aux époux. Au reste, tous deux plaisaient généralement. +Grands, bien faits et d'un extérieur imposant, ils étaient du petit +nombre des personnes qui arrivent à l'âge mûr sans avoir rien perdu, +parce qu'elles n'ont jamais possédé la fraîcheur et les grâces naïves +de la première jeunesse. + +Les avantages qui leur manquaient étaient amplement compensés par une +bonté digne, qui attire les coeurs et inspire une confiance illimitée. +L'aisance de leurs manières, et leur gaîté tempérée par une haute +convenance, rendaient leur commerce aussi facile qu'agréable. Leur +costume et tout ce qui les entourait respirait un parfum de cour et +de grand monde, ce qui ne laissait pas de former un certain contraste +avec les allures des époux, auxquels la vie de campagne avait déjà +donné quelque chose de champêtre. Ils ne tardèrent pourtant pas à +se mettre à l'unisson avec leurs anciens amis, qui facilitèrent ce +rapprochement par une foule de gracieuses concessions, que leur +délicatesse exquise savait rendre imperceptibles. + +La conversation ne tarda pas à devenir générale et très-animée, et +cette petite société ne semblait plus faire qu'une seule et même +famille. + +Au bout de quelques heures, les dames se retirèrent dans l'aile du +château qui leur était spécialement réservée; elles avaient tant de +choses à se dire! La coupe des robes, la couleur des étoffes et +la forme des chapeaux à la mode jouèrent un grand rôle dans leurs +causeries confidentielles. De leur côté, les hommes se montrèrent +leurs chevaux, leurs voitures, leurs équipages de chasse, et se +mirent à troquer, à vendre et à acheter selon leurs caprices et leurs +fantaisies. + +A l'heure du dîner on se retrouva avec un plaisir nouveau. Le +changement que le Comte et la Baronne avaient fait subir à leur +toilette, annoncèrent un tact parfait, car s'ils ne possédaient que +des vêtements à la dernière mode, et par conséquent encore inconnus +aux habitants du château, ils avaient su les ajuster de manière à +modifier le cachet de nouveauté et d'élégance qui aurait pu choquer +leurs amis ou blesser leur amour-propre. + +On parla français, afin de ne pas être compris par les domestiques qui +servaient à table. Il était bien naturel qu'après une assez longue +séparation on eût beaucoup de choses à se demander et à s'apprendre. +Charlotte s'informa avec intérêt d'une amie qui, depuis qu'elle +l'avait perdue de vue, s'était avantageusement mariée. Le comte lui +dit qu'elle était sur le point de divorcer. + +--Voici une nouvelle, s'écria-t-elle, qui m'afflige autant qu'elle me +surprend. Rien n'est plus douloureux que d'apprendre qu'une personne +qui nous intéresse et que l'on croyait heureuse et tranquille au port, +a été jetée de nouveau sur une mer incertaine et orageuse. + +--De pareils changements, reprit le Comte, nous étonneraient moins, +si nous n'attachions pas aux relations de cette vie passagère, et +principalement aux liens du mariage, une idée de stabilité impossible. +Le mariage, surtout, nous apparaît toujours tel qu'on nous le +représente au théâtre, c'est-à-dire, comme un but final vers lequel +les héros tendent pendant toute la durée de la pièce, et dont une +foule d'obstacles, sans cesse renaissants, les repoussent malgré eux, +jusqu'au moment où le rideau va et doit tomber: car, dès que ce +but est atteint, la pièce est finie. Les spectateurs emportent un +sentiment de satisfaction complet, qu'ils voudraient retrouver dans +la vie réelle. Mais comment le pourraient-ils? Dans la vie réelle, +l'action continue derrière le rideau, et quand il se relève enfin, +elle est arrivée à des résultats dont on détourne la tête avec dépit, +et souvent même avec horreur. + +--Vous exagérez un peu, dit Charlotte en souriant, je connais plus +d'un acteur qui, après avoir fini son rôle dans ces sortes de drames, +reparaît avec plaisir dans une pièce du même genre. + +--J'en conviens, répondit le Comte, car il est toujours agréable de +jouer un rôle nouveau. Quiconque connaît le monde, sait que les divers +liens sociaux, et surtout ceux du mariage, ne deviennent fatigants et +souvent même insupportables, que parce qu'on a eu la folie de vouloir +les rendre immuables au milieu du mouvement perpétuel de la vie. Un de +mes amis, qui, dans ses moments de gaîté, se pose en législateur +et propose des lois nouvelles, prétendit un jour que le mariage ne +devrait être valable que pour cinq ans. + +«Ce nombre impair et sacré, disait-il, suffit pour apprendre à se +connaître, pour donner le jour à deux ou trois enfants, pour se +brouiller, et, ce qui est le plus charmant, pour se réconcilier. Les +premières années seraient infailliblement heureuses; si, pendant la +dernière, l'amour diminuait chez un des contractants, l'autre, stimulé +par la crainte de perdre l'objet de ses affections, redoublerait +d'égards et d'amabilité. De pareils procédés touchent et séduisent +toujours, et l'on oublierait, au milieu de ce charmant petit commerce, +l'époque fixée pour la résiliation du contrat d'association, comme on +oublie dans une bonne société l'heure à laquelle on s'était promis +de se retirer. Je suis persuadé qu'on ne s'apercevrait de cet oubli +qu'avec un sentiment de bonheur, parce qu'il aurait tacitement +renouvelé le contrat.» + +Ces paroles qui, sous les apparences d'une plaisanterie gracieuse, +agitaient une haute question morale, inquiétèrent Charlotte par +rapport à Ottilie. Elle savait que rien n'est plus dangereux pour une +jeune fille que des conversations dans lesquelles on regarde comme peu +importantes, et parfois même comme louables, les actions qui blessent +les principes et les conventions regardées, plus ou moins justement, +comme sacrées et inviolables; et certes, toutes celles qui ont rapport +au mariage se trouvent en ce cas. + +Après avoir vainement cherché à détourner l'entretien, elle regarda +autour d'elle pour trouver quelque chose à blâmer dans le service, +afin de mettre sa nièce dans la nécessité de sortir pour donner des +ordres. Malheureusement il n'y avait pas moyen de faire la plus légère +observation. Depuis le maître d'hôtel jusqu'à deux valets maladroits +qui endossaient la livrée pour la première fois, tous lisaient +dans les yeux de l'aimable enfant ce qu'ils avaient à faire, et le +faisaient ponctuellement et avec intelligence. + +Dans tout autre moment, le Comte se serait aperçu que la légèreté avec +laquelle il parlait contre un lien aussi sacré que celui du mariage, +blessait Charlotte. Mais les obstacles toujours renaissants qui +s'opposaient à son divorce avec sa femme, l'avaient tellement irrité +contre ce lien, que cependant il était très-disposé à former de +nouveau avec la Baronne, qu'il saisissait avec empressement toutes les +occasions qui lui permettaient d'exprimer sa colère sous le masque de +la raillerie. + +--Ce même ami, continua-t-il, disait encore, et toujours en +plaisantant, que si l'on voulait absolument un mariage indissoluble, +il fallait regarder comme tel un troisième essai; parce qu'en +renouvelant deux fois les mêmes engagements, soit avec la même, soit +avec une autre personne, on avait proclamé, pour ainsi dire, qu'on le +regardait comme indispensable par rapport à soi du moins. Il ajoutait, +pour donner plus de poids à cet argument, que deux essais ou deux +divorces précédents, fournissaient à la personne qui voudrait s'engager +dans un lien indissoluble, avec celle qui avait demandé ou subi ses +essais et ses divorces, le moyen de s'assurer si les ruptures étaient +le résultat d'un travers d'esprit, d'un vice de coeur ou de caractère, +ou d'une fatalité indépendante de la volonté humaine. + +«Une pareille loi, continuait mon ami, aurait en outre l'avantage de +reporter l'intérêt et l'attention de la société sur les personnes +mariées, puisqu'on pourrait un jour aspirer à leur possession si on +les trouvait dignes d'amour et d'estime.» + +--Il faut avouer, dit vivement Édouard, que cette réforme donnerait +aux relations sociales plus de vie et plus de mouvement. Dans l'ordre +actuel des choses, le mariage est une espèce de mort; dès que le lien +conjugal est authentiquement formé, on ne s'occupe plus ni de nos +vices, ni de nos vertus. + +--Si les suppositions de l'ami du Comte étaient une réalité, +interrompit la Baronne avec un sourire malin, nos aimables hôtes +auraient déjà subi les deux premières épreuves, et il ne leur +resterait plus qu'à se préparer à la troisième. + +--C'est juste, dit le Comte, mais il faut convenir, du moins, que +les deux premières leur ont été très-faciles; la mort a fait +volontairement ce que le consistoire ne fait presque jamais que malgré +lui. + +--Laissons les morts en paix, murmura Charlotte d'un air mécontent. + +--Et pourquoi? reprit le Comte, je ne vois rien qui puisse vous +empêcher d'en parler, puisque vous n'avez qu'à vous louer d'eux. +En échange du bien qu'ils vous ont fait, ils ne vous ont pris que +quelques années ... + +--Oui, mais les plus belles, interrompit Charlotte avec un soupir mal +étouffé. + +--Je conviens que cela serait désespérant, continua le Comte, si en +ce monde il ne fallait pas s'attendre toujours et partout à voir +nos espérances déçues. Les enfants ne deviennent jamais ce qu'ils +promettaient de devenir, les jeunes gens fort rarement; et s'ils +restent fidèles à eux-mêmes, le monde les trahit. + +Charlotte s'applaudit de voir enfin la conversation prendre une autre +tournure, et elle répondit gaîment: + +--Ce que vous venez de dire, cher Comte, prouve que nous ne saurions +nous accoutumer trop tôt à nous contenter d'un bonheur imparfait qui +nous arrive par pièces et par morceaux. + +--Cela vous est plus facile qu'à tout autre, car vous et votre mari +vous avez eu de brillantes années, on vous appelait le plus beau +couple de la cour. Quand vous dansiez ensemble, on ne regardait que +vous, tandis que vous vous miriez l'un dans l'autre; et chacun se +répétait tout bas: Il ne voit qu'elle! elle ne voit que lui! Édouard a +manqué de persévérance, je l'en ai souvent blâmé, car je suis sûr que +ses parents auraient fini par céder. Dix années de bonheur perdu, +perdu! par sa propre faute, certes, il y a là de quoi se repentir! + +--Charlotte n'est pas tout-à-fait exempte de reproches, ajouta la +Baronne. Je conviens qu'elle aimait Édouard de tout son coeur; mais, +pour exciter sa jalousie sans doute, ses regards s'arrêtaient parfois +sur un autre. Elle poussait cette manie bien loin; tourmenter son +amant était pour elle un bonheur. Ils ont eu des moments d'orage +pendant lesquels il a été très-facile de décider le pauvre Édouard +à former un autre lien, afin de se séparer à jamais de celle qui se +faisait un jeu de ses souffrances. + +Édouard remercia la Baronne par un signe de tête, elle feignit de ne +pas s'en apercevoir, et continua d'un air gracieux: + +--Je dois ajouter cependant, non-seulement pour justifier Charlotte, +mais pour rendre hommage à la vérité, que son premier mari, qui dès +cette époque cherchait à obtenir sa main, était un homme d'un mérite +rare et possédait des qualités supérieures. Oui, supérieures, vous +avez beau sourire, messieurs, aujourd'hui comme alors vous chercheriez +en vain à les nier. + +--Convenez, chère amie, dit vivement le Comte, que cet homme ne vous +était pas indifférent, et que vous étiez pour Charlotte une rivale +redoutable? Je ne vous fais pas un crime du souvenir que vous en avez +conservé. Le temps et la séparation n'effacent jamais dans le coeur +des femmes l'amour que nous avons eu le bonheur de leur inspirer, ne +fût-ce que pour quelques jours, et c'est là un des plus beaux traits +de leur caractère. + +--Il existe aussi chez les hommes, chez vous surtout, cher Comte, +répliqua la Baronne. L'expérience m'a prouvé que personne n'a plus +d'empire sur vous que les femmes pour lesquelles vous avez eu +autrefois un tendre penchant. Tout récemment encore, vous fîtes, à la +recommandation d'une de ces dames, et en faveur de sa protégée, des +démarches auxquelles vous ne vous seriez pas décidé si je vous en +avais prié. + +--Un pareil reproche, répondit le Comte en souriant, est un compliment +très-flatteur; mais revenons au premier mari de Charlotte. Je n'ai +jamais pu l'aimer parce qu'il a séparé un beau couple prédestiné à +sortir victorieux des deux premières épreuves de cinq années, pour +conclure hardiment la troisième et irrévocable union. + +--Nous essaierons du moins, dit Charlotte, de regagner le temps que +nous avons perdu. + +--Et je vous conseille de ne rien négliger à cet effet, s'écria le +Comte. Vos premiers mariages étaient à coup sûr de l'espèce la plus +détestable. Au reste, tous les mariages ont quelque chose de grossier +qui gâte et empoisonne les relations les plus délicates et les plus +douces. Ce n'est pas la faute du mariage, mais de la sécurité vulgaire +et matérielle qu'il procure. Grâce à cette sécurité, l'amour et la +fidélité ne sont plus qu'un _sous-entendu_, dont il est inutile de +parler; enfin, les amants ne semblent s'être mariés que pour avoir le +droit de ne plus s'occuper l'un de l'autre. + +Cette nouvelle et brusque sortie contre le mariage déplut tellement +à Charlotte, qu'elle jeta tout à coup, et par un détour non moins +brusque, la conversation sur un terrain où tout le monde pouvait y +placer son mot, sans même en excepter Ottilie. Dans cette nouvelle +disposition d'esprit, on se sentit assez calme pour admirer et +savourer le dessert, qui se distinguait surtout par un luxe peu +ordinaire de fruits et de fleurs. On parla beaucoup des promenades et +des plantations nouvelles, aussi s'empressa-t-on d'aller les visiter +immédiatement après le dîner. Ottilie resta au château, sous prétexte +qu'elle avait des ordres à donner pour faire préparer les appartements +et régler le souper; mais dès que tout le monde fut parti, elle courut +s'enfermer dans sa chambre pour travailler à la copie qu'elle avait +promise à Édouard. + +Pendant la promenade le Comte s'était trouvé assez près du Capitaine +pour engager avec lui une conversation particulière qui dut +l'intéresser beaucoup, car elle se prolongea très-longtemps. Lorsqu'il +revint enfin auprès de Charlotte, il lui dit avec chaleur: + +--Cet homme m'a étonné au plus haut degré; il est aussi profondément +instruit que sérieusement actif. S'il employait dans un cercle plus +vaste les grandes facultés qu'il prodigue ici à de simples amusements, +il pourrait rendre des services incalculables. J'espère, au reste, que +le hasard qui la fait trouver sur mon passage, nous sera utile à tous +deux. Je lui destine un poste qui lui assurera un sort digne de son +mérite, et rendra en même temps un service à un ami puissant que je +m'applaudis de pouvoir obliger ainsi. + +Charlotte avait écouté l'éloge du Capitaine avec un sentiment +d'orgueil et de bonheur, que le respect des convenances put seul lui +donner la force de renfermer en elle-même; mais les dernières paroles +du Comte la frappèrent comme un coup de foudre. Il ne s'en aperçut +point et continua avec beaucoup de vivacité: + +--Quand j'ai pris une résolution, il faut que je l'exécute à +l'instant. La lettre par laquelle je vais annoncer à mon ami le trésor +que j'ai trouvé pour lui, est faite dans ma tête, je vais aller +l'écrire; procurez-moi, avant la fin du jour, un messager à cheval qui +puisse la porter à son adresse. + +Cruellement blessée au coeur, mais accoutumée, ainsi que toutes les +femmes bien élevées, à maîtriser ses émotions, Charlotte ne laissa +point deviner ce qu'elle souffrait, et le Comte continua à lui +détailler tous les avantages de la position qu'il allait assurer à son +ami, et dont elle ne pouvait pas douter. + +Le Capitaine, qui était allé chercher ses plans et ses cartes, vint +les rejoindre et mit le comble au trouble de Charlotte. L'idée qu'il +allait, selon toutes les probabilités, la quitter pour toujours, +lui donna à ses yeux un charme si puissant, qu'elle se serait +infailliblement trahie si elle ne s'était pas éloignée, sous prétexte +de le laisser libre de montrer au Comte ses dessins, sur les lieux +mêmes où ils avaient été levés. + +Éperdue, hors d'elle, la malheureuse Charlotte descendit vers la +cabane de mousse, et s'enfermant dans ce réduit solitaire, elle éclata +en sanglots et s'abandonna à un désespoir dont quelques heures plus +tôt elle ne supposait pas même la possibilité. + +De son côté, Édouard avait conduit la Baronne vers les étangs. +Cette femme spirituelle, qui ne laissait jamais échapper l'occasion +d'exercer sa pénétration, ne tarda pas à s'apercevoir qu'Édouard +éprouvait un plaisir extraordinaire à parler d'Ottilie et de ses +perfections. En laissant l'entretien suivre cette pente naturelle, +elle reconnut bientôt qu'il ne s'agissait pas d'un amour naissant, +mais d'une passion déjà formée. + +Il existe entre les femmes mariées, même entre celles qui se haïssent +et se calomnient, un pacte instinctif et tacite, qui les liguent +contre les jeunes filles. Il était donc bien naturel que la Baronne +prît, dans sa pensée, le parti de Charlotte contre Ottilie. Dans la +matinée du même jour, elle avait parlé à son amie de cette enfant, +elle l'avait même blâmée de l'avoir appelée près d'elle et de la +réduire ainsi à une vie de campagne monotone, qui ne servait qu'à +l'affermir dans le penchant qu'elle avait pour la retraite et pour +les occupations domestiques; penchant qu'il était indispensable de +combattre, puisqu'il ne pouvait manquer de l'empêcher d'acquérir les +qualités nécessaires pour faire un mariage sortable. Charlotte avait +trouvé ses observations fort justes, en ajoutant, toutefois, qu'elle +était très-embarrassée, ne sachant quel parti prendre à l'égard de +sa nièce. Cet aveu avait rappelé à la Baronne qu'une dame de ses +connaissances cherchait une jeune personne douce et aimable qui, à la +seule condition de tenir compagnie à sa fille unique, recevrait la +même éducation qu'elle et serait traitée en tout comme l'enfant de la +maison. Il dépendait d'elle de faire obtenir à Ottilie cette position +qui, sous tous les rapports, était très-favorable pour elle. Charlotte +l'avait compris; aussi, sans accepter définitivement cette offre, elle +avait promis d'y réfléchir. + +Le regard pénétrant que la Baronne venait de jeter dans le coeur +d'Édouard, lui rappela l'entretien qu'elle avait eu le matin avec +Charlotte, et elle comprit qu'il était indispensable de la décider +à tout prix à éloigner Ottilie. Mais plus elle était décidée à +contrarier la passion du Baron, plus elle feignit de partager son +enthousiasme pour celle qui en était l'objet; car personne ne +possédait à un plus haut degré qu'elle cet art que dans les grands +événements on appelle la force de se commander à soi-même, et +qui, dans les circonstances ordinaires de la vie, n'est que de la +dissimulation. Les personnes douées de cette faculté, au point de +l'appliquer aux incidents les plus simples, cherchent toujours à +exercer sur les autres le pouvoir qu'elles ont sur elles-mêmes, pour +se dédommager, sans doute, des sacrifices qu'elles sont souvent +forcées de s'imposer. Les caractères francs et naïfs leur inspirent +une pitié dédaigneuse; c'est avec une joie maligne qu'elles les voient +courir au-devant des pièges qu'elles aiment à leur tendre; et ce n'est +presque jamais l'espoir d'un succès, mais celui de préparer aux autres +une grande humiliation, qui leur cause cette joie. + +La Baronne poussa ce genre de malice jusqu'à prier Édouard de venir, +avec sa femme, passer la prochaine saison des vendanges dans son +château, et à faire cette invitation en termes si perfidement +calculés, que le Baron pouvait facilement croire qu'Ottilie y était +comprise. Déjà il revoyait de la pensée la magnifique contrée où il se +flattait de pouvoir la conduire, et qui sans doute lui paraîtrait plus +belle encore lorsqu'il l'admirerait à ses côtés. L'impression que le +fleuve majestueux qui traverse cette contrée, les hautes montagnes +avec leurs ruines du moyen âge, les vignobles et le tumulte joyeux des +vendanges, ne pourraient manquer de faire sur l'imagination neuve et +impressionnable de sa jeune amie, lui causa une joie d'enfant qu'il +exprima sans détour et avec beaucoup d'exaltation. + +En ce moment Ottilie s'avança vers eux; il allait courir au-devant +d'elle pour lui annoncer ce voyage, mais la Baronne le retint. + +--Ne lui parlez pas de ce projet, lui dit-elle, et vous-même n'y +songez plus, si vous ne voulez pas qu'il manque. L'expérience m'a +prouvé que les parties de plaisir arrêtées longtemps d'avance et dont +on se promet beaucoup de bonheur, réussissent rarement et ne répondent +jamais à notre attente. + +Édouard promit de se taire et pressa le pas pour arriver plus vite +près d'Ottilie. La Baronne contrariée ralentit le sien. Édouard, +oubliant alors les convenances les plus vulgaires, dégagea brusquement +son bras, courut au-devant de la jeune fille, lui baisa la main et +lui remit le petit bouquet de fleurs des champs qu'il avait cueillies +pendant sa promenade. + +La Baronne regarda Ottilie avec une malveillance jalouse. Si la +passion d'Édouard lui avait d'abord paru coupable, elle la trouvait +en ce moment absurde et offensante pour toutes les femmes d'un +vrai mérite. L'enfant simple et timide qui était devant elle, lui +paraissait tout à fait indigne d'inspirer un autre sentiment que celui +de la pitié, et il lui était impossible de comprendre comment le beau, +le brillant Édouard pouvait prodiguer tant d'attentions délicates à +une petite niaise. + +Lorsqu'on se réunit le soir au château, où l'on venait de servir le +souper, chacun se trouva dans une disposition d'esprit bien différente +de celle qui avait présidé au dîner. Le Comte, qui avait fait partir +sa lettre, ne s'occupa que du Capitaine. Altéré par la promenade, +Édouard ne ménagea point le vin; aussi sa tête ne tarda-t-elle pas à +s'exalter au point que, sans songer aux témoins dont il était entouré, +il approcha sa chaise toujours plus près de celle d'Ottilie et lui +parla comme s'ils eussent été entièrement seuls. Charlotte fit de +vains efforts pour cacher les angoisses qui déchiraient son coeur et +que la vue du Capitaine redoublait. La Baronne, placée entre Édouard +et le Comte, et par conséquent inoccupée, devait nécessairement +remarquer que son amie souffrait; elle attribua naturellement son +chagrin à la conduite de son mari envers Ottilie, dans laquelle il +était impossible de ne pas reconnaître une véritable passion. + +On se leva de table, et la société se divisa plus complètement encore. +Naturellement laconique et calme, le Capitaine n'avait pas entièrement +satisfait la juste curiosité du Comte. Excité par cette réserve, il +s'était promis de s'en dédommager après le souper. Ce fut dans cette +intention qu'il le conduisit à une des extrémités de la salle, où il +réussit à l'engager dans une conversation suivie qui ne tarda pas à +devenir si intéressante, qu'ils oublièrent entièrement tout ce qui se +passait autour d'eux. De son côté Édouard, enhardi par le vin, riait +et plaisantait avec Ottilie qu'il avait attirée dans l'embrasure d'une +fenêtre. Les deux dames entièrement abandonnées à elles-mêmes, se +promenaient l'une à côté de l'autre dans la salle, mais en silence; la +pensée de Charlotte était près du Capitaine, et la Baronne rêvait au +moyen de faire partir Ottilie le plus tôt possible. + +L'isolement des deux dames finit par être remarqué par les autres +membres de la société, ce qui les embarrassa péniblement. Aussi ne +tarda-t-on pas à se retirer, les dames dans l'aile gauche, et +les hommes dans l'aile droite du château. Les plaisirs comme les +inquiétudes de la journée paraissaient terminés. + + + + +CHAPITRE XI. + + +Édouard avait accompagné le Comte dans sa chambre, et comme ni l'un +ni l'autre n'avaient envie de dormir, ils se laissèrent aller à une +conversation intime, dans laquelle ils se rappelèrent mutuellement +diverses aventures de leur première jeunesse. La beauté de Charlotte +occupa de droit la place d'honneur dans ces souvenirs, le Comte en +parla en connaisseur enthousiaste. + +--Oui, dit-il après avoir posé méthodiquement toutes les conditions +de la beauté, ta belle maîtresse les réunissait toutes. Une seule est +restée intacte, celle-là brave toujours le temps, je veux parler +du pied. J'ai remarqué aujourd'hui celui de Charlotte lorsqu'elle +marchait devant moi, et je l'ai retrouvé aussi parfait qu'il y a dix +ans. Convenons-en, cet usage, des Sarmates qui, pour honorer leurs +belles, leur prenaient un soulier dans lequel ils buvaient à leur +santé, est barbare sans doute, mais le sentiment sur lequel il est +fondé est juste; car c'est un culte d'admiration rendu à un beau pied. + +Entre deux amis intimes qui parlent d'une femme aimée, la conversation +ne se borne pas longtemps à faire l'éloge de son pied. Les charmes de +Charlotte, à l'époque ou Édouard n'était encore que son amant, furent +vantés et décrits avec exaltation, puis on parla des difficultés que +le Baron était obligé de surmonter pour obtenir un instant d'entretien +avec sa bien-aimée. + +--Te souvient-il encore, dit le Comte, de l'aventure où je te secondai +d'une manière bien désintéressée, ma foi? Nous venions d'arriver dans +le vieux château où notre souverain s'était rendu avec toute la cour +pour y recevoir la visite de son oncle. La journée s'était passée en +cérémonies et en représentations ennuyeuses. Il ne t'avait pas été +possible de t'entretenir avec Charlotte; une heure de douce causerie +pendant la nuit devait vous dédommager de cette privation. + +--Oui, oui, répondit Édouard, et tu connaissais si bien les sombres +détours par lesquels on arrivait aux appartements des filles +d'honneur, que je te choisis pour guide. Tu ne te fis pas prier, et +nous arrivâmes sans accident chez ma belle ... + +--Qui, songeant beaucoup plus aux convenances qu'à mon plaisir, avait +garde près d'elle la plus laide des ses amies. Certes, ma position +était fort triste tandis que vous étiez si heureux, vous autres. + +--Notre retour aurait pu me faire expier ce bonheur. Nous nous +trompâmes de route, et quelle ne fut pas notre surprise, lorsqu'en +ouvrant une porte, la seule de la galerie où nous nous étions égarés, +nous vîmes le plancher d'une grande chambre garni de matelas, +sur lesquels ronflaient les gardes du palais, dont les tailles +gigantesques nous avaient plus d'une fois étonnés. Un seul ne dormait +pas, et il nous regarda avec une muette surprise, tandis que, +n'écoutant que l'audace de la jeunesse, nous passâmes, sans façon, sur +les bottes de ces enfants d'Énac[1], dont aucun ne se réveilla. + +--Je t'avoue, continua le Comte en riant, que je fus plus d'une fois +tenté de butter et de me laisser tomber sur les dormeurs. Si tous +ces géants s'étaient levés tout à coup pêle-mêle, quelle délicieuse +résurrection cela aurait fait! + +En ce moment la cloche du château sonna minuit. + +--Voici l'heure des tendres aventures, reprit gaiement le Comte. +Voyons, cher Baron, feras-tu aujourd'hui pour moi ce qu'autrefois j'ai +fait pour toi, me conduiras-tu chez la Baronne? Nous avons été depuis +bien longtemps privés du plaisir de nous rencontrer chez de vrais +amis, et nous avons besoin de quelques heures d'entretien intime. +Montre-moi seulement le chemin pour y aller; quant au retour, je me +tirerai d'affaire tout seul ... En tout cas, je ne serai pas exposé +chez toi à enjamber quelques douzaines de paires de bottes emmanchées +dans les jambes de gigantesques gardes du palais. + +--Je te rendrais volontiers ce petit service, répondit Édouard, +mais les dames habitent seules l'aile gauche du château. Peut-être +sont-elles encore ensemble; et Dieu sait à quelles suppositions +bizarres notre excursion pourrait donner lieu. + +--Oh! ne crains rien, la Baronne est avertie, je suis sûr de la +trouver seule dans sa chambre. + +Édouard prit un bougeoir, et, marchant devant son ami, il descendit +le grand escalier, traversa un long vestibule et monta ensuite un +escalier dérobé qui les conduisit dans un passage fort étroit. Là, il +remit le bougeoir au Comte, et lui indiqua du doigt une petite porte +en tapisserie; cette porte s'ouvrit au premier signal, se referma +aussitôt, et laissa Édouard seul, dans une profonde obscurité et à +quelques pas d'une autre porte dérobée, donnant dans la chambre à +coucher de sa femme. + +Le Baron prêta l'oreille, car il venait d'entendre Charlotte demander +à sa femme de chambre qui venait de la déshabiller, si Ottilie était +couchée. + +--Non, madame, elle est encore occupée à écrire, répondit la femme de +chambre. + +--C'est bien. Allumez la veilleuse, j'éteindrai moi-même la bougie; il +est tard, retirez-vous. + +La femme de chambre sortit par les appartements donnant sur le grand +escalier, et Charlotte resta seule dans sa chambre à coucher. + +En apprenant qu'Ottilie travaillait pour lui, le Baron s'était laissé +aller à un mouvement de joie; son imagination s'exalta, il voyait la +jeune fille assise devant lui, il entendait les battements de son +coeur, il respirait son haleine. Un désir brûlant, irrésistible le +poussa vers elle; mais sa chambre ne donnait pas sur ce passage +secret, elle n'avait point de communication mystérieuse, La porte +dérobée devant laquelle il se trouvait conduisait chez sa femme, chez +cette belle Charlotte, dont la conversation intime avec le Comte lui +avait rappelé les charmes; ce souvenir donna le change à son délire, +et il frappa à cette porte. + +Charlotte n'entendit rien, car elle se promenait à grands pas dans la +pièce voisine. La douleur que lui causait l'idée du prochain départ du +Capitaine était si vive, qu'elle en fut effrayée. Pour rappeler son +courage, elle se répétait à elle-même que le temps guérit toutes les +blessures du coeur; et si, dans un instant, elle désirait que cette +guérison fût déjà achevée, elle maudissait presque aussitôt le jour où +cette oeuvre de destruction serait accomplie. Elle aimait sa douleur, +car son amour pour celui qui en était l'objet, était d'autant plus +violent, qu'elle s'était promis de le vaincre. Au milieu de cette +lutte cruelle, des larmes abondantes se firent jour; épuisée de +fatigue elle se jeta sur un canapé et pleura amèrement. + +L'attente et les obstacles avaient tellement irrité la bizarre +exaltation d'Édouard, qu'il se sentit comme enchaîné à la porte de la +chambre à coucher de sa femme. Déjà il avait frappé une seconde, une +troisième, une quatrième fois, lorsque Charlotte l'entendit enfin. + +C'est le Capitaine! telle fut la première pensée de son coeur, mais sa +raison ajouta aussitôt: C'est impossible! + +Quoique persuadée qu'une illusion l'avait abusée, il lui semblait +qu'elle avait entendu frapper; elle le craignait, elle le désirait! + +Rentrant aussitôt dans sa chambre à coucher, elle s'approcha doucement +de la porte dérobée. + +La Baronne peut-être a besoin de moi, se dit-elle machinalement. + +Puis elle demanda d'une voix étouffée: + +--Y a-t-il quelqu'un? + +--C'est moi, répondit Édouard, mais si doucement qu'elle ne reconnut +point sa voix. + +--Qui? demanda-t-elle de nouveau. + +Et l'image du Capitaine était devant ses yeux, dans son âme! + +Son mari répondit d'une voix plus distincte:--C'est Édouard. + +Elle ouvrit la porte. Il plaisanta sur sa visite inattendue, et elle +eut la force de répondre sur le même ton. + +--Tu veux savoir ce qui m'amène, dit-il enfin, eh bien, je vais te +l'avouer. J'ai fait voeu, ce soir, de baiser ton soulier. + +--Cette pensée-là ne t'est pas venue depuis bien longtemps. + + +--Tant pis, ou peut-être tant mieux. + +Charlotte s'était blottie dans une grande bergère, afin de ne pas +attirer l'attention de son mari sur son léger déshabillé. Ce mouvement +de pudeur produisit l'effet contraire, Édouard se prosterna devant +elle, baisa son soulier, et pressa sur son coeur ce beau pied qui +quelques instants plus tôt avait fait le sujet de sa conversation avec +le Comte. + +Charlotte était une de ces femmes naturellement modestes et calmes, +qui conservent encore dans le rôle d'épouse quelque chose de la +réserve d'une chaste amante. Si elle n'excitait et ne prévenait +jamais les désirs de son mari, elle ne leur opposait pas non plus une +froideur qui blesse et révolte; en un mot, elle était restée la +mariée de la veille qui tremble encore devant ce que Dieu et les lois +viennent de permettre. + +Ce fut ainsi, et peut-être plus que jamais, que ce soir-là elle se +montra à son époux; car l'image aérienne du Capitaine était toujours +devant elle, et semblait lui demander une fidélité impossible. Son +agitation était visible, et la rougeur de ses yeux prouvait qu'elle +avait pleuré. Si les larmes ennuient et fatiguent chez les personnes +faibles qui en répandent à tout propos, elles ont un attrait +irrésistible quand nous en découvrons les traces chez une femme que +nous avons toujours connue forte et maîtresse de ses émotions; aussi +Édouard se montra-t-il plus aimable, plus empressé que jamais. + +Plaisantant et suppliant tour à tour, mais sans jamais invoquer +ses droits, il feignit de renverser la bougie par maladresse; son +intention avait été de l'éteindre, et il réussit. + +A la faible clarté de la veilleuse, les penchants du coeur reprirent +leurs droits, et l'imagination mit l'idéal à la place de la réalité: +C'était Ottilie qu'Édouard tenait dans ses bras, et l'âme de Charlotte +se confondait avec celle du Capitaine. Ce fut ainsi, et par un +singulier mélange de vérité et d'illusion, que les absents et les +présents s'unirent et se confondirent par un lien plein de charmes et +de bonheur! + +Le présent sait toujours rentrer dans l'exercice plein et entier de +son immense privilège. Les deux époux passèrent une partie de la nuit +dans des conversations d'autant plus gracieuses, que le coeur n'y +était pour rien. + +Édouard se réveilla au point du jour; en se voyant dans les bras de sa +femme, il lui sembla que le soleil ne se levait que pour éclairer le +crime de la nuit, et il s'enfuit avec égarement. + +Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'en se réveillant à +son tour elle se trouva seule! + + + + +CHAPITRE XII. + + +Un observateur attentif aurait facilement deviné les diverses +sensations de nos amis, dans la manière dont ils s'abordèrent en +entrant dans la salle à manger où le déjeuner les attendait. + +Le Comte et la Baronne se saluèrent avec la douce satisfaction de deux +amants qui, après une longue séparation, ont pu se renouveler leurs +serments d'amour, et de fidélité. Les terreurs du repentir, du remords +même altéraient les traits d'Édouard et de Charlotte; et quand leurs +regards rencontraient ceux d'Ottilie et du Capitaine, un tremblement +involontaire agitait leurs membres. + +L'amour est insatiable dans ses exigences; il ne se borne pas à se +croire des droits sans limites, il veut encore anéantir tous les +autres droits, quelle que soit leur nature. + +Ottilie était candidement gaie et presque communicative, mais le +Capitaine avait quelque chose de grave et de sérieux. Sans parler du +poste qu'il lui destinait, le Comte lui avait fait sentir que la vie +qu'il menait au château n'était qu'une agréable oisiveté, et que cette +vie, si elle se prolongeait, l'amollirait au point, qu'en dépit de +ses hautes facultés, il ne tarderait pas à devenir incapable de les +employer d'une manière réellement utile pour lui et pour les autres. + +Après le déjeuner, le Comte et la Baronne montèrent en voiture et +continuèrent leur voyage. A peine étaient-ils sortis de la cour du +château, que de nouveaux hôtes y entrèrent, à la grande satisfaction +de Charlotte, qui ne cherchait qu'à s'arracher à elle-même. Mais +Édouard qui désirait être seul avec Ottilie, en fut très-contrarié; +pour la jeune fille aussi, cette visite était importune, car elle +n'avait pas encore terminé sa copie. Vers la fin du jour elle courut +s'enfermer dans sa chambre, tandis que Charlotte, Édouard et le +Capitaine reconduisaient les visiteurs jusqu'à la grande route, où +leur voiture les avait devancés. La soirée était belle, et nos amis, +qui désiraient prolonger la promenade, se décidèrent à revenir au +château par un sentier qui passait devant les étangs. + +Le Baron avait fait venir de la ville, à grands frais, un élégant +bateau, afin de procurer aux siens le plaisir de la promenade sur +l'eau, et l'on se proposa de 'essayer pour s'assurer qu'il était léger +et facile à mouvoir. Ce bateau était attaché près d'une touffe de +chênes, sous laquelle on devait, par la suite, établir un point de +débarquement, et élever un lieu de repos architectonique, vers lequel +pourraient se diriger tous ceux qui navigueraient sur le lac. + +--Et que ferons-nous sur la rive opposée? demanda Édouard, il me +semble que c'est sous mes platanes chéris qu'il faut créer le lieu de +débarquement qui doit répondre à celui-ci? + +--Ce point, répondit le Capitaine, est un peu trop éloigné du château; +au reste, nous avons encore le temps d'y songer. + +Tout en prononçant ces mots, il entra dans le bateau, y fit monter +Charlotte et saisit une rame. Déjà Édouard avait pris l'autre rame, +lorsqu'il pensa tout à coup que cette promenade sur l'eau retarderait +l'instant où il pourrait revoir Ottilie. Sa résolution fut bientôt +prise: jetant au hasard un mot d'excuse que personne ne comprit, il +sauta sur la rive et se rendit en hâte au château. Là on lui apprit +qu'Ottilie s'était enfermée dans sa chambre. + +La certitude qu'elle travaillait pour lui le flattait, mais le +désir de l'entretenir avant le retour de sa femme et du Capitaine, +l'emportait sur tout autre sentiment. Chaque instant de retard +augmentait son impatience. Il commençait à faire nuit, on venait +d'allumer les bougies, lorsque la jeune fille entra enfin au salon. La +vive satisfaction qui brillait sur ses traits lui donnait un charme +nouveau, l'idée d'avoir pu faire quelque chose agréable à son ami +l'élevait au-dessus d'elle-même. + +--Voulez-vous collationner cet acte avec moi? dit-elle, en posant +l'original et la copie sur la table. + +Surpris et embarrassé, le Baron feuilleta la copie en silence. Il +remarqua d'abord une gracieuse et timide écriture de femme, mais peu +à peu le trait devenait plus hardi et se rapprochait du sien; sur les +dernières pages enfin, la ressemblance était si parfaite qu'il en fut +presque effrayé. + +--Au nom du Ciel! s'écria-t-il, qu'est-ce que cela? On dirait que ces +pages ont été écrites par moi. + +La jeune fille le regarda avec une expression ineffable de joie et de +satisfaction intérieure. + +--Tu m'aimes donc? murmura Édouard, oui, Ottilie, tu m'aimes! + +Ils étaient dans les bras l'un de l'autre, sans savoir lequel des deux +avait le premier ouvert ou tendu les siens. + +Le monde avait changé de face pour le Baron. Debout devant la jeune +fille, son regard brûlant plongeait dans le regard timide de la belle +enfant; ses mains tremblantes pressaient les siennes, il allait de +nouveau l'attirer sur son coeur ... + +La porte s'ouvrit, Charlotte et le Capitaine entrèrent et cherchèrent +à justifier leur retard. Édouard sourit dédaigneusement. + +--Hélas! se dit-il à lui-même, vous êtes arrivés trop tôt, beaucoup +trop tôt. + +On se mit à table, et la conversation roula sur les voisins qui +avaient passé une partie de la journée au château. Trop heureux pour +être malveillant, le Baron n'avait que du bien à en dire. Charlotte +était loin de partager son opinion, et son indulgence l'étonna; il ne +l'y avait point accoutumée, car d'ordinaire il critiquait sévèrement +et sans pitié. Elle lui en fit l'observation. + +--Ce changement est fort naturel, répondit-il; quand on aime de toutes +les forces de son âme une noble créature humaine, toutes les autres +nous paraissent aimables. + +Ottilie baissa les yeux, Charlotte resta pensive. Le Capitaine prit la +parole. + +--Je crois, dit-il, qu'il en est de même de l'estime que de la +vénération; quand on a trouvé un être digne que l'on fixe ses +sentiments sur lui, on aime à les étendre sur tous les autres. + +Charlotte ne tarda pas à se retirer dans ses appartements où elle +s'abandonna au souvenir de ce qui s'était passé entre elle et le +Capitaine dans le cours de la soirée. + +En sautant sur le rivage, Édouard avait poussé la nacelle sur l'étang +qu'enveloppait le crépuscule du soir, et Charlotte regarda avec une +douce tristesse l'ami pour lequel elle avait déjà tant souffert et qui +la guidait seul en ce moment. Le balancement du bateau, le bruit des +rames, le souffle du vent du soir sous lequel la surface mobile de +l'étang se ridait légèrement, le murmure des roseaux qu'il agitait, +le vol inquiet des oiseaux attardés qui cherchaient un refuge pour la +nuit, le scintillement des premières étoiles, la pose gracieuse de son +conducteur dont elle ne pouvait déjà plus distinguer les traits, si +profondément gravés dans son coeur, tout, jusqu'au silence solennel +de la nature, donnait à sa position quelque chose d'idéal et de +fantastique. Il lui semblait que son ami la conduisait loin, bien loin +de là, pour la laisser seule sur quelque plage aride et inconnue. +Une émotion profonde et douloureuse l'agitait, et cependant elle ne +pouvait pas pleurer. + +De son côté, le Capitaine, trop ému pour s'exposer au danger du +silence dans un pareil moment, fit l'éloge du bateau, qui était assez +léger pour être facilement gouverné par une seule personne. + +--Il faudra apprendre à ramer, ajouta-t-il. Rien n'est plus agréable +que d'errer parfois seul sur l'eau, et de se servir à soi-même de +rameur, de timonier et de pilote. + +Charlotte vit dans ces paroles une allusion à leur prochaine +séparation. + +--A-t-il tout deviné? se dit-elle, ou serait-il prophète sans le +savoir? + +Un sentiment douloureux mêlé d'impatience s'empara d'elle et lui fit +désirer d'arriver au château le plus tôt possible. A peine avait-elle +exprimé ce désir, que le Capitaine, accoutumé à lui obéir aveuglément, +chercha du regard un point où il pourrait aborder. C'était pour la +première fois qu'il traversait l'étang dans un bateau, et s'il en +avait sondé et calculé la profondeur en général, plus d'une place lui +était entièrement inconnue; aussi suivait-il prudemment la route sur +laquelle il était sûr de ne pas se tromper. + +Bientôt Charlotte le pria de nouveau d'abréger la promenade; alors il +rama plus directement vers le point qu'elle-même lui désigna. Au bout +de quelques instants le bateau s'arrêta, il venait de toucher le fond, +et, malgré ses efforts vigoureux et réitérés, il lui fut impossible de +le remettre à flot. Que faire? un seul parti lui restait, il n'hésita +pas à le prendre. Sautant dans l'eau, assez basse pour qu'il pût y +marcher sûrement, il prit Charlotte dans ses bras pour la porter vers +le rivage. + +Aussi robuste qu'adroit, il ne fit pas un mouvement qui pût lui donner +de l'inquiétude, et cependant elle enlaçait son cou et il la pressait +tendrement contre sa poitrine. Arrivé sur le rivage, il la déposa sur +un tertre couvert de gazon. Son agitation tenait du délire; ses bras +qui enlaçaient le corps de son amie, toujours suspendue à son cou, ne +pouvaient se détacher. Eperdu, hors de lui, il l'attira sur son coeur, +et imprima sur ses lèvres un baiser brûlant; mais presque au même +instant il se jeta à ses pieds. + +--Me pardonnerez-vous! oh! me pardonnerez-vous, Charlotte? +s'écria-t-il avec désespoir. + +Le baiser qu'elle avait reçu, qu'elle avait rendu, rappela Charlotte +à elle-même. Sans relever le Capitaine, elle posa une main dans les +siennes et appuya l'autre sur son épaule. + +--Il n'est pas au pouvoir humain, dit-elle, d'effacer cet instant de +notre vie, il y fera époque; que cette époque du moins soit honorable! +Sous peu le Comte va vous assurer un sort digne de votre mérite. Je +ne devais vous en parler que lorsque tout serait décidé; la faute que +nous venons de commettre, me force à trahir ce secret. Oui, pour nous +pardonner à nous-mêmes, il faut que nous ayons le courage de changer +de position; car désormais il ne dépend plus de nous de changer le +sentiment qui nous a rapprochés. + +Elle le releva, prit son bras, s'y appuya avec confiance, et tous deux +retournèrent au château sans échanger une parole. + +Lorsque Charlotte fut seule dans sa chambre à coucher, elle sentit +la nécessité de revenir entièrement aux sensations et aux pensées +convenables à l'épouse d'Édouard. Son caractère éprouvé, l'habitude de +se juger elle-même et de se dicter des lois, la secondèrent si bien, +qu'elle crut à la possibilité de rétablir bientôt et complètement, +non-seulement dans son coeur, mais encore dans celui de tous les +siens, l'équilibre troublé par un instant d'oubli. Le souvenir de la +visite nocturne de son mari qui lui avait été d'abord si pénible, lui +causa un frémissement mystérieux auquel succéda bientôt un pieux et +doux espoir. Dominée par cet espoir, elle s'agenouilla, et répéta au +fond de son âme le serment qu'elle avait prononcé au pied des autels, +le jour de son union avec Édouard. Les inclinations, les penchants +contraires à ce serment, n'étaient plus pour elle que des visions +fantastiques, que la force de sa volonté reléguait dans un lointain +ténébreux; et elle se retrouva tout à coup telle qu'elle avait été, et +que désormais elle voulait rester toujours. Une douce fatigue s'empara +de ses sens et elle ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil bienfaisant +et tranquille. + + +[1] Énac était un géant qui demeurait à Hébron. Lorsque Moyse envoya +reconnaître la terre promise, ses messagers revinrent lui dire qu'ils +avaient vu en ce pays les enfants d'Énac, qui étaient si grands, +qu'auprès d'eux ils ressemblaient à des sauterelles. (_Note du +Traducteur_.) + + + + +CHAPITRE XIII. + + +Le Baron se trouvait dans une situation d'esprit bien différente. +Le sommeil était si loin de lui, qu'il ne songeait pas même à se +déshabiller. Tenant toujours dans ses mains l'acte copié par Ottilie, +il couvrait les premières pages de baisers, et regardait avec une +muette admiration celles qui paraissaient écrites de sa main à lui. +L'idée que ce papier était un contrat de vente, l'avait désespéré +d'abord; mais il se rappela bientôt que ce contrat accomplissait un de +ses plus chers désirs, et que la copie qui lui était si chère +devait rester entre ses mains. Quoique profanée par des signatures +authentiques, son coeur pourrait toujours reconnaître dans cette copie +les caractères de la main d'Ottilie, et cette conviction le consola. + +La lune venait de se lever au-dessus des plus grands arbres de la +forêt. L'air était tiède: entraîné par un vague besoin de mouvement, +Édouard descendit au jardin. Il s'y trouva trop à l'étroit, et se mit +à courir à travers la campagne, et la campagne lui parut trop vaste; +c'est qu'il était à la fois le plus heureux et le plus agité des +mortels. L'instinct le ramena sous les murs du château, sous les +fenêtres d'Ottilie. + +--Des murailles et des verroux nous séparent, se dit-il, mais nos +coeurs sont unis. Si elle était là, devant moi, elle volerait dans mes +bras, je me précipiterais dans les siens! Cette certitude ne doit-elle +pas suffire à mon bonheur? + +Autour de lui, tout était silence et repos, et s'il n'avait pas été +absorbé par des rêves séduisants, il aurait pu entendre le travail +nocturne de ces animaux infatigables, ennemis nés des jardiniers, et +pour lesquels il n'y a ni jour ni nuit. + +Bercé par ses heureuses illusions, il s'assit sur les premières +marches d'une terrasse où il finit enfin par s'endormir. Lorsqu'il se +réveilla, les brouillards du matin fuyaient déjà devant les premiers +rayons du soleil. + +Tandis que tout dormait encore dans ses domaines, il fut visiter les +constructions nouvelles; les ouvriers n'y arrivèrent qu'après lui. +Leur nombre lui parut insuffisant, et il donna l'ordre d'en faire +venir le double. On le satisfit dans le courant de la même journée; +concession inutile: les travaux marchaient toujours trop lentement +pour son impatience. Il eût voulu finir tout à la fois, afin +qu'Ottilie pût jouir à l'instant même de la maison d'été, des +promenades et des plantations nouvelles, du lac formé par les +trois étangs, et de tous les embelissements projetés. Au reste, +l'anniversaire de la naissance de cette jeune fille n'était pas +très-éloigné, et rien ne lui paraissait assez grand, assez beau, pour +célébrer dignement cette fête. Ses voeux n'avaient plus de bornes, ses +désirs plus de limites, la certitude d'aimer et d'être aimé le jetait +dans l'incommensurable. + +L'agitation de son esprit était telle, qu'il ne reconnaissait plus ni +ses domaines, ni son château; Ottilie y était, il ne voyait qu'elle. +Pour lui, tout s'absorbait dans cette enfant, tout, jusqu'à la voix +de la conscience. Les divers liens qui semblaient avoir enchaîné +et dompté son ardente nature s'étaient rompus brusquement; et la +surabondance de ses forces aimantes se précipitait au-devant d'Ottilie +avec l'impétuosité d'un torrent qui vient de rompre ses digues. + +L'activité passionnée du Baron n'avait pu échapper au Capitaine, +qui s'en alarma sérieusement. On était convenu de faire marcher les +travaux lentement et, d'un commun accord, Édouard les faisait aller à +pas de géant et au gré de ses désirs à lui. La métairie était vendue, +Charlotte avait encaissé le premier paiement, et cette somme, qui +devait suffire jusqu'au second terme, se trouva épuisée en peu de +semaines. Était-il juste, était-il possible de l'abandonner dans +un pareil embarras? Lors même que le Capitaine n'aurait eu que de +l'amitié pour elle, il se serait cru obligé de la seconder. Il lui +expliqua donc franchement ses craintes et ses inquiétudes. Tous deux +comprirent qu'ils chercheraient en vain à arrêter Édouard, et qu'au +reste il valait mieux terminer les travaux tant que le Capitaine +pouvait encore les diriger. Ces divers motifs leur firent prendre la +résolution d'emprunter une somme suffisante pour achever tout ce qui +était commencé, dans le plus court délai possible. + +Ces arrangements les avaient rapproches de nouveau, et ils +s'expliquèrent sur la passion d'Édouard pour Ottilie. Déjà Charlotte +avait sondé le coeur de cette jeune fille, et acquis la certitude +qu'elle partageait cette passion. Dans un pareil état de choses il n'y +avait pas d'autre moyen de salut possible que de séparer les amants. +Le hasard venait de lui fournir un prétexte pour rendre cette +séparation simple et facile, car la grande tante de Luciane, charmée +des brillantes qualités de cette jeune personne, l'avait appelée près +d'elle pour l'introduire dans le grand monde, ce qui rendait le retour +d'Ottilie à la pension aussi simple que naturel. + +Constamment guidée par la raison, Charlotte se croyait en droit +d'espérer qu'après le départ d'Ottilie et du Capitaine, elle +parviendrait facilement à rétablir ses rapports avec son mari, tels +qu'ils étaient avant l'arrivée des deux personnes qui les avaient +troublés. Enfin, ses projets étaient si bien combinés, ses résolutions +si sages et si prudentes, qu'elle ne supposa pas même combien il est +difficile de rentrer dans une position bornée, quand ces bornes ont +été brisées par une explosion violente. + +Édouard ne tarda pas à s'apercevoir qu'on cherchait à l'éloigner +d'Ottilie, car il ne pouvait presque plus l'entretenir sans témoins, +ce qui l'irrita au point que quand il pouvait lui glisser quelques +mots, c'était moins pour l'assurer de son amour que pour se plaindre +de la tyrannie que sa femme et son ami se permettaient d'exercer +contre eux. Sans songer que par son empressement à terminer les +travaux il avait lui-même épuisé la caisse, il accusa sa femme et son +ami d'avoir violé leurs premières conventions, et poussa l'injustice +jusqu'à leur faire un crime de l'emprunt qu'ils venaient de négocier +et que cependant il avait approuvé. + +La haine est partiale, l'amour l'est plus encore; aussi la douce et +bonne Ottilie devint-elle malveillante pour Charlotte et pour le +Capitaine. Lorsqu'un jour Édouard se plaignait amèrement de ce +dernier, elle lui répondit qu'elle avait depuis longtemps la preuve de +sa perfidie. + +--Plus d'une fois, lui dit-elle, je l'ai entendu se plaindre à +Charlotte de votre obstination à leur déchirer les oreilles avec votre +flûte; vous pouvez vous imaginer combien cette injustice m'a blessée, +moi qui aime tant à vous accompagner, et surtout à vous entendre. + +A peine avait elle prononcé ces mots, qu'elle sentit la faute qu'elle +venait de commettre, car une colère concentrée altéra les traits +du Baron; jamais rien ne l'avait aussi douloureusement offensé. +Il faisait de la musique sans prétention et pour s'amuser. Ne pas +respecter un plaisir aussi innocent, c'était manquer non-seulement aux +devoirs de l'amitié, mais encore à ceux de l'humanité, dans son dépit, +il ne songeait pas que pour des oreilles musicales il n'y a pas de +tortures plus cruelles que d'écouter une exécution au-dessous du +médiocre. Il était offensé et exalta sa colère jusqu'à la fureur, afin +de ne point pardonner. Il lui semblait que Charlotte et le Capitaine +venaient de le dégager de tous ses devoirs envers eux. + +Le besoin de confier toutes ses pensées à Ottilie devint chaque jour +plus dominant chez Édouard. Les difficultés toujours croissantes +contre lesquelles il était obligé de lutter pour lui adresser quelques +mots, lui suggérèrent l'idée de lui écrire et de l'engager à une +correspondance secrète. Il venait d'exprimer laconiquement ce désir +sur un petit morceau de papier, lorsque son valet de chambre entra +pour lui friser les cheveux. Le courant d'air qu'il avait occasionné +en ouvrant la porte, fit tomber ce papier sur le parquet; le valet de +chambre le ramassa pour essayer le degré de chaleur du fer à friser; +Édouard le lui arracha des mains, mais trop tard: une partie de +l'écriture était brûlée. + +Un second billet qu'il écrivit dans la même journée lui parut moins +bien; il éprouva même quelques scrupules sur la démarche dans laquelle +il allait engager sa jeune amie. Il hésita et se promit d'attendre; +mais dès qu'il en trouva l'occasion, il lui glissa son billet dans la +main. Dans la même soirée, Ottilie trouva le moyen de lui remettre sa +réponse; ne pouvant la lire à l'instant, il la cacha dans la poche de +son gilet. Mais ce gilet, fait à la dernière mode, était très-court et +la poche si petite, qu'au premier mouvement qu'il fit, le papier tomba +par terre. Charlotte le releva et y jeta un regard fugitif. + +--Voici, dit-elle, en lui remettant ce billet, quelque chose de ton +écriture que tu ne serais peut-être pas content de perdre. + +Édouard la remercia d'un air embarrassé. + +--Est-ce de la dissimulation, se dit-il à lui-même, ou prend-elle en +effet l'écriture d'Ottilie pour la mienne? + +Ce hasard et plusieurs autres du même genre qu'on peut regarder comme +des avertissements par lesquels la Providence daigne quelquefois +chercher a nous garantir contre les dangers qui nous menacent, +étaient perdus pour lui. Les entraves que l'on opposait à sa passion +l'irritèrent toujours plus fortement, et bientôt un sentiment de +malveillance, de haine, remplaça son ancienne affection pour sa femme +et pour son ami. Parfois, cependant, il se reprochait ce changement, +et alors il cherchait à cacher ses remords sous une gaîté folle; mais +comme cette gaîté ne partait pas du coeur, elle dégénérait en ironie +amère. + +Charlotte supporta toutes ces boutades avec patience et courage. +Irrévocablement décidée à renoncer au Capitaine, ce sacrifice la +rendait satisfaite et fière d'elle-même, et lui inspirait le désir +de venir en aide au couple qui marchait si imprudemment vers l'abîme +qu'elle avait su éviter. Elle sentait que pour éteindre une passion +arrivée à un aussi haut degré de violence, il ne suffit pas de séparer +les amants, elle essaya de donner quelques conseils généraux à +Ottilie. Malheureusement ces conseils se rapportaient aussi bien à +sa propre position qu'à celle de sa nièce; et plus elle cherchait +à détourner cette jeune fille de la route funeste où elle s'était +engagée, plus elle sentait qu'elle-même était bien loin encore de se +retrouver sur le chemin du devoir. + +Forcée ainsi de garder le silence, elle se borna à tenir les amants +éloignés l'un de l'autre, ce qui ne rendit pas la position meilleure. +Les allusions délicates par lesquelles elle cherchait parfois à +avertir Ottilie, ne produisirent aucun effet; car Édouard était +parvenu à lui prouver que sa femme aimait le Capitaine, et que, +par conséquent, elle aussi désirait le divorce, pour lequel il ne +s'agissait plus que de trouver un prétexte décent. Soutenue par le +sentiment de son innocence, elle croyait pouvoir sans crime s'avancer +vers le but où elle devait trouver un bonheur si ardemment désiré; +elle ne respirait plus que pour Édouard: cet amour l'affermissait +dans le bien, embellissait sou cercle d'activité et la rendait plus +expansive envers tout le monde; elle se croyait au ciel sur la terre. + +C'est ainsi que nos quatre amis continuèrent à vivre, en apparence du +moins, de leur vie habituelle. Rien dans leurs allures n'était changé, +ainsi que cela arrive souvent dans les positions les plus terribles; +tout est remis en question, les habitudes quotidiennes suivent leur +cours ordinaire, comme si rien ne menaçait cette existence paisible. + + + + +CHAPITRE XIV. + + +Le Capitaine venait de recevoir deux lettres du Comte: l'une, qu'il +devait montrer à ses amis, contenait des promesses, des espérances; +l'autre, écrite pour lui seul, renfermait l'offre positive d'une +charge importante d'administration et de cour, le grade de major, de +forts appointements et plusieurs autres avantages brillants. Comme il +était indispensable de tenir cette offre secrète pendant quelque temps +encore, le Capitaine ne parla à ses amis que des espérances que lui +donnait la première de ces deux lettres. + +S'occupant avec toutes les précautions nécessaires, des préparatifs de +son prochain départ, il chercha surtout à hâter les travaux commencés. +Édouard le seconda de son mieux, car il désirait que tout fût fini +pour la fête d'Ottilie. + +Le projet de réunir les trois étangs pour en former un lac, avait déjà +eu un commencement d'exécution; il était donc impossible d'y renoncer. +Sachant qu'il ne pourrait le mener à fin lui-même, le Capitaine fit +venir, sous un prétexte spécieux, un jeune architecte, autrefois +son élève, et qu'il savait être capable d'achever dignement cette +entreprise difficile. + +Le Capitaine avait un mérite réel et un caractère noble et généreux, +aussi était-il loin de ressembler à ces êtres vaniteux qui, pour mieux +faire sentir leur importance, jettent le désordre et la confusion dans +les entreprises qu'ils doivent cesser de diriger, afin de laisser +après eux la certitude qu'il est impossible de les remplacer. + +Le Baron ne pouvait avouer la véritable de cause l'ardeur fiévreuse +avec laquelle il hâtait les travaux, car il savait que sa femme ne +consentirait jamais à célébrer avec éclat et ostensiblement le jour +anniversaire de la naissance d'Ottilie. Au reste, il comprit lui-même +que l'âge de cette jeune fille et sa position de protégée qui devait +tout à la bienfaisance de sa tante, ne lui permettait pas de paraître +publiquement en reine d'une grande fête. Aussi les préparatifs et les +invitations se firent-ils sous le prétexte de l'inauguration de la +maison d'été et des promenades nouvelles. + +Décidé à prouver à Ottilie par tous les moyens qui étaient en son +pouvoir, que tout se faisait pour elle, il lui destinait des présents +qu'il voulait mettre en harmonie avec la force de sa passion. Les +conseils que Charlotte lui donnait à ce sujet étaient si opposés à ses +intentions, qu'il prit le parti de s'adresser à son valet de chambre, +qui soignait sa garde-robe, et se trouvait, par conséquent, en +relation avec les marchands de nouveautés. Cet adroit serviteur +commanda aussitôt un coffre d'une forme élégante, couvert eu maroquin +rouge et garni de clous d'acier; les parures et les objets de toilette +dont il le fit remplir, répondaient à la magnificence de ce coffre. Il +avait depuis longtemps deviné la passion de son maître, et, sans lui +en parler directement, il la servait toutes les fois que l'occasion +s'en présentait. Ce fut dans ce but qu'il rappela au Baron qu'il avait +depuis longtemps au château tous les matériaux nécessaires pour un feu +d'artifice, et que si on s'en servait pour célébrer l'anniversaire +de la naissance d'Ottilie, cette fête n'en aurait que plus d'éclat. +Édouard saisit cette proposition avec empressement, et le valet de +chambre se chargea des préparatifs, qui devaient se faire avec le plus +grand mystère afin de surprendre la société. + +De son côté, le Capitaine prenait toutes les mesures de précaution +nécessaires pour prévenir les accidents qui troublent presque toujours +les solennités auxquelles assiste une foule nombreuse. + +Édouard et son confident ne s'occupèrent que du feu d'artifice. +L'échafaudage devait s'élever sur les bords de l'étang et au milieu +des chênes centenaires. La place des spectateurs était naturellement +en face, sous les platanes, d'où l'on pourrait, sans danger, voir +l'ensemble du feu, ainsi que ses merveilleux effets dans l'eau. +Lorsqu'on débarrassa cette place des plantes et des buissons qui +l'embarrassaient, Édouard remarqua avec plaisir que ses arbres chéris +étaient plus beaux et plus robustes encore qu'il ne le croyait. + +--C'est à peu près dans cette saison que je les ai plantés, se dit-il +à lui-même, mais dans quelle année? + +La date précise lui était échappée, il se souvint toutefois qu'elle +se rapportait à un événement de famille qui était resté gravé dans sa +mémoire. Il chercha cet événement sur le journal dans lequel son père +enregistrait tout ce qui lui arrivait d'important. Quel ne fut pas +son ravissement, lorsqu'il reconnut que, par le plus merveilleux des +hasards, le jour et l'année où il avait planté ces arbres étaient le +jour et l'année de la naissance d'Ottilie! + + + + +CHAPITRE XV. + + +Dès les premières heures de la matinée, si impatiemment attendue, +les invités arrivèrent en foule au château du Baron. Les personnes +présentes à la pose de la première pierre de la maison d'été, avaient +conservé un agréable souvenir de cette cérémonie, et celles qui +n'avaient pu y assister en avaient entendu parler avec beaucoup +d'éloges; aussi chacun s'empressa-t-il de venir prendre sa part d'une +nouvelle fête de ce genre. + +Au moment où on allait se mettre à table, les charpentiers, précédés +par une joyeuse musique, firent leur entrée solennelle dans la cour du +château. L'un d'eux prononça une courte harangue et fit circuler une +immense couronne de chêne, ornée de mouchoirs et de rubans de soie. +Les dames s'empressèrent d'enrichir cette couronne de toutes sortes +de dons gracieux qu'elles y attachèrent elles-mêmes. Puis on se mit à +table, et les charpentiers, heureux et fiers, continuèrent leur marche +à travers le village, où ils enlevèrent aux jeunes filles leurs plus +beaux mouchoirs, leurs plus beaux rubans; et le cortège grossi par +la foule des curieux arriva, au milieu des cris de joie, à la maison +d'été, dont le toit fut aussitôt orné de la couronne de chêne +surchargée d'offrandes de tout genre. + +Après le dîner, Charlotte, qui ne voulait ni cortège ni marche +régulière, se borna à proposer à ses hôtes une promenade sur la +montagne de la maison d'été, où l'on arriva par groupes isolés et sans +ordre; Ottilie, qu'elle avait retenue afin de l'empêcher de jouer +un rôle dans cette fête, arriva la dernière sur la plate-forme, +circonstance qui causa précisément le mal que Charlotte avait voulu +éviter. Les trompettes et les cymbales qui devaient saluer la société, +et qui avaient attendu qu'elle fût toute réunie, n'entonnèrent leurs +bruyantes fanfares qu'au moment où la jeune fille parut, et ils la +proclamèrent ainsi la reine de la fête. + +Pour mettre la maison d'été en harmonie avec la solennité de ce jour, +on l'avait décorée de guirlandes de fleurs disposées selon les règles +architectoniques. Le Baron avait fait placer sur le fronton, des +chiffres en fleurs qui indiquaient la date de cette inauguration. Il +avait en même temps donné l'ordre de faire figurer le nom d'Ottilie +dans le tympan du fronton; heureusement le Capitaine était arrivé +assez tôt pour enlever les lettres en fleurs et les remplacer par +d'autres ornements. + +Les rubans et les mouchoirs bigarrés qui ornaient la couronne +flottaient dans l'air, et le vent emporta la nouvelle et courte +allocution du charpentier. La cérémonie était terminée et la place +devant la maison avait été nivelée et entourée de branches d'arbres, +afin de la disposer en salle de danse. + +Un jeune charpentier présenta au Baron une svelte et jolie +villageoise, et pria fort poliment Ottilie de lui faire l'honneur +d'ouvrir le bal avec lui. Les deux couples trouvèrent de nombreux +imitateurs, et Édouard ne tarda pas à changer sa rustique danseuse +contre la charmante Ottilie. Les invités pour lesquels ce genre de +plaisir n'avait point d'attrait, se dispersèrent dans les alentours et +admirèrent les promenades et les plantations nouvelles; mais avant de +se séparer, on s'était donné rendez-vous sous les platanes, à la chute +du jour. + +Édouard arriva le premier à ce rendez-vous, et donna ses derniers +ordres au valet de chambre, qui se rendit aussitôt, avec l'artificier, +sur la rive opposée de l'étang où déjà tout était prêt pour la +surprise que l'on réservait à la société. Ce ne fut qu'en ce moment +que le Capitaine devina le mystère qu'on lui avait caché jusqu'ici. +Prévoyant que la foule allait se porter sur les bords de l'étang, il +allait faire prendre des mesures de précaution; mais le Baron lui +dit sèchement qu il voulait diriger seul un divertissement de son +invention. + +Ainsi que le Capitaine l'avait prévu, les campagnards, qui ne +croyaient jamais pouvoir s'approcher assez près du lieu où devait +s'opérer la merveille qu'on venait de leur annoncer, se pressèrent sur +les digues auxquelles l'on avait déjà commencé à ôter une partie de +leurs soutiens, la réunion des trois étangs en un seul ayant rendu +leur destruction nécessaire. + +Le soleil venait enfin du se coucher, le crépuscule du soir +enveloppait déjà la contrée, et les nobles spectateurs, réunis sous +les platanes où l'on venait de servir une magnifique collation, +attendaient fort commodément une obscurité plus complète. La soirée +était calme, pas un souffle n'agitait le feuillage, et tout permettait +d'espérer que le feu d'artifice réussirait complètement. + +Tout à coup des cris horribles se firent entendre, d'immenses mottes +de terre s'étaient détachées des digues, et des hommes, des femmes, +des enfants roulaient avec elles dans l'eau. On se précipita vers le +lieu du désastre, pour voir plutôt que pour secourir, car le malheur +paraissait sans remède. Les digues, dégarnies et trop faibles pour +supporter le poids qui les surchargeait, s'affaissaient de plus en +plus. Enfin la confusion était telle, que tous ceux qui se trouvaient +sur ces digues ne pouvaient plus ni avancer ni reculer. Le Capitaine +seul conserva assez de présence d'esprit pour faire chasser, de +force, de ces digues, la foule éperdue, ce qui empêcha de nouveaux +éboulements, et donna aux hommes courageux dont il s'était entouré +assez de place pour secourir les malheureux qui luttaient contre les +flots. Au bout de quelques minutes, tous avaient été ramenés sur le +rivage. Un jeune garçon seul avait été poussé trop avant dans l'eau +pour gagner la terre, et les efforts qu'il fit pour s'en approcher +l'éloignèrent toujours davantage; ses forces l'abandonnèrent, et l'on +n'aperçut plus que ses bras qu'il élevait vers le Ciel comme pour +implorer son secours. Le bateau était rempli de pièces d'artifice +qu'on devait brûler sur l'eau, et le temps que l'on aurait mis à le +décharger était plus que suffisant pour rendre certaine la mort du +malheureux enfant. La résolution du Capitaine fut bientôt prise, il se +dépouilla en hâte de son habit et se précipita dans l'étang. + +Un long cri de surprise et d'admiration retentit dans la foule; tous +les yeux étaient fixés sur l'intrépide nageur qui, après avoir plongé +plusieurs fois, reparut avec l'enfant. Il l'amena sur le rivage et le +remit au chirurgien, car il ne donnait plus aucun signe de vie; puis +il demanda s'il ne manquait plus personne et fit faire à ce sujet une +enquête sévère. En vain Charlotte le supplia de retourner au château +et de s'y faire donner les soins nécessaires, il ne consentit à +s'éloigner qu'après avoir acquis la certitude que tout le monde était +sauvé; le chirurgien le suivit avec l'enfant qui avait repris l'usage +de ses sens. + +A peine les eut-on perdus de vue que Charlotte se souvint que le thé, +le sucre, le vin et les autres objets dont ils avaient besoin étaient +enfermés sous clef, et que par conséquent sa présence et celle +d'Ottilie étaient nécessaires au château. Pour y retourner il fallait +passer sous les platanes, où elle vit son mari occupé à réunir et +à retenir la société, en l'assurant que le feu d'artifice allait +commencer. Elle le supplia de remettre un plaisir dont personne en ce +moment n'était en état de profiter, et lui fit sentir qu'il serait +inhumain de s'amuser avant de savoir qu'il n'y avait en effet plus +rien à craindre pour le malheureux enfant et pour son généreux +sauveur. + +--Le chirurgien fera son devoir, répondit sèchement le Baron, il a +tout ce qu'il faut pour cela et notre présence au château ne ferait +que le gêner. + +Charlotte n'insista pas davantage, mais elle fit signe à Ottilie de la +suivre; elle allait obéir, Édouard la retint. + +--Je ne veux pas, s'écria-t-il, qu'on la traite en soeur de charité; +cette journée est trop belle pour la terminer à l'hôpital! L'enfant +noyé est sauvé et le Capitaine se séchera fort bien sans nous. + +Charlotte partit seule et en silence; quelques invités la suivirent +d'abord, et après une courte hésitation, toute la société prit le +chemin du château. Restée seule sous les platanes avec Édouard, la +tremblante Ottilie le supplia d'imiter l'exemple qu'on venait de leur +donner. + +--Non, non, dit-il, restons ici ensemble: les choses exceptionnelles +ne se font pas sur les routes ordinaires. Que la catastrophe de ce +soir hâte notre union, tu m'appartiens, je te l'ai juré assez de fois, +que les actions succèdent enfin aux paroles! + +Le bateau traversa l'étang et s'approcha des platanes: c'était le +valet de chambre qui venait demander à son maître ce que deviendrait +le feu d'artifice. + +--Fais-le partir, s'écria le Baron. + +Et le valet de chambre retourna à son poste. Édouard prit les deux +mains d'Ottilie. + +--C'est pour toi seule qu'il a été préparé, qu'il s'exécute pour toi +seule, permets-moi seulement de l'admirer à tes côtés. + +Puis il s'assit près d'elle d'un air tendrement ému, mais avec une +réserve respectueuse. + +Au milieu des explosions principales et terribles comme le tonnerre +des canons, on entendait le sifflement des fusées, des balles +luisantes et des serpenteaux, le craquement des roues et des soleils, +et le bruissement des pluies de feu. + +Édouard suivait avec ravissement du regard et de la pensée tous ces +météores qui s'élançaient dans les airs, tantôt les uns après les +autres, et tantôt tous à la fois. Mais pour la tendre et douce +Ottilie, déjà intimidée par tout ce qui avait précédé cet instant, ces +apparitions bruyantes et éphémères furent plutôt un objet d'effroi que +de plaisir. Dominée par la peur, elle se rapprocha de son ami, qui +ne vit dans ce mouvement qu'une preuve de confiance, et la promesse +réitérée de lui appartenir pour toujours. + +La nuit avait repris ses droits que l'éclat du feu d'artifice venait +de lui disputer; la lune argentait seule les étangs, et éclairait +l'étroit sentier sur lequel les deux amants retournaient au château. +Tout à coup un homme se présenta devant eux et leur demanda l'aumône, +et Édouard reconnut l'insolent qui l'avait forcé à prendre des mesures +contre l'importunité des mendiants. Trop heureux pour ne pas chercher +à étendre ce bonheur sur tout ce qui l'entourait, il jeta une pièce +d'or dans le chapeau de cet homme. + +Grâce à l'habileté du chirurgien et aux soins empressés de Charlotte, +l'enfant était presque entièrement remis, et la santé du Capitaine et +des hommes qui l'avaient secondé ne courait plus aucun danger; toutes +les mesures de précaution nécessaires en pareil cas ayant été prises a +temps. + +La catastrophe de l'étang avait laissé une certaine inquiétude dans +l'esprit de tout le monde, aussi les invités s'était-ils empressés de +regagner leurs demeures. + +Resté seul avec Charlotte, le Capitaine l'informa de son prochain +départ; cette nouvelle inattendue la surprit sans la troubler. La +soirée avait été si fertile en événements graves et extraordinaires, +que tout ce qui pouvait les suivre n'était plus pour elle que la +réalisation de l'avenir solennel dont ces mêmes événements lui avaient +paru le présage certain. Telle était la disposition de son esprit +lorsqu'elle vit entrer Édouard et Ottilie. Son premier soin fut de +leur apprendre que le Capitaine était sur le point de les quitter pour +aller remplir un poste brillant. Le Baron ne vit dans ce changement de +fortune subit, qu'un hasard favorable qui ne pouvait manquer de +hâter l'accomplissement de ses voeux. Son imagination devançant les +événements, lui montrait d'un côté Charlotte heureuse et fière de son +nouvel époux, et de l'autre Ottilie établie par lui en qualité de +maîtresse légitime du château et de ses vastes domaines. + +Éblouie par des rêves semblables, la jeune fille s'était retirée dans +sa chambre, où elle trouva le riche coffre qui contenait les cadeaux +de son ami. Les mousselines, les soieries, les dentelles, les schalls +étaient aussi riches qu'élégants; de magnifiques bijoux complétaient +ce trousseau. Elle devina sans peine que l'intention d'Édouard était +de l'habiller d'une manière digne du rang qu'il lui destinait; mais +tous ces objets étaient si bien rangés et surtout si brillants, +qu'elle osa à peine les soulever, et encore moins se les approprier +même de la pensée. + + + + +CHAPITRE XVI. + + +Le lendemain matin le Capitaine avait quitté le château, laissant +au Baron quelques lignes par lesquelles il lui exprimait sa +reconnaissance et son invariable attachement. La veille, déjà, +il avait fait à demi mot ses adieux à Charlotte; elle avait le +pressentiment que cette séparation serait éternelle, et elle eut la +force de s'y résigner. + +Le Comte ne s'était pas borné à élever son protégé à un poste +honorable; il voulait encore lui faire faire un mariage brillant; il +s'en occupa avec tant d'ardeur, que, dans la pensée de Charlotte, +cette seconde affaire lui parut tout aussi certaine que la première. +En un mot, elle avait complètement et pour jamais renoncé à un homme +qui n'était plus à ses yeux que le mari d'une autre femme. + +Convaincue que tout le monde avait son courage, et que ce qui n'avait +pas été impossible pour elle ne devait l'être pour personne, elle +prit la résolution d'amener son mari, par une explication franche et +sincère, au point où elle était arrivée elle-même. + +--Notre ami, lui dit-elle, vient de nous quitter, et avec lui +disparaîtra une partie des changements survenus dans notre manière +d'être. Il dépend de nous maintenant de redevenir, sous tous les +rapports, ce que nous étions naguère. + +N'écoutant que la voix de la passion, Édouard crut voir dans ces +paroles une allusion à leur veuvage et à un divorce prochain qui les +rendrait libres comme ils l'étaient alors. + +--Rien, en effet, dit-il, ne parait plus facile et plus juste, il +s'agit seulement de bien nous entendre afin d'éviter le scandale. + +--Je conviens, reprit Charlotte, qu'il faut, avant tout, assurer à +Ottilie une position avantageuse. Deux partis se présentent à cet +effet: nous pouvons la renvoyer à la pension, puisque ma tante a fait +venir près d'elle Luciane, qu'elle veut introduire dans le grand +monde. D'un autre côté, une dame respectable, riche et noble, est +prête à la recevoir chez elle, en qualité de compagne de sa fille +unique, et de la traiter, sous tous les rapports, comme sa propre +enfant. + +Édouard reconnut enfin qu'il s'était trompé sur les intentions de sa +femme, et répondit avec nu calme affecté: + +--Depuis son séjour au château, Ottilie a contracté des habitudes qui +lui rendraient, je le crois du moins, un changement de position fort +peu agréable. + +--Nous avons tous contracté des habitudes folles, funestes! toi +surtout, dit vivement Charlotte. Cependant il arrive une époque où +l'on se réveille de ses rêves dangereux, où l'on sent la nécessité de +les sacrifier à ses devoirs de famille. + +--Tu conviendras, sans doute, qu'il serait injuste de sacrifier +Ottilie à ces prétendus devoirs de famille? Et, certes, la repousser, +l'envoyer loin de nous, ce serait la sacrifier. La fortune est venue +chercher le Capitaine ici, aussi avons-nous pu le voir partir sans +regret et même avec joie. Attendons; qui sait si un avenir brillant +n'est pas réservé à Ottilie? + +Charlotte ne chercha pas à maîtriser son émotion, car elle était +décidée à s'expliquer sans détour. + +--L'avenir qui nous est réservé est assez clair: tu aimes Ottilie; +elle aussi nourrit depuis long temps pour toi un penchant qui déjà +touche de près à la passion. Ce langage te déplaît? Pourquoi ne pas +rendre en termes précis ce que chaque instant nous révèle? Pourquoi +n'oserais-je pas te demander quel sera le dénouement de ce drame? + +--Il est impossible de répondre à une pareille question, dit Édouard +avec un dépit concentré. Notre position est une de celles où il est +indispensable d'attendre la marche des événements. Qui peut deviner +les secrets du destin? + +--Pour ce qui nous concerne, on le peut sans être doué d'une haute +sagesse ou d'une grande pénétration, répliqua Charlotte. Au reste, +nous ne sommes plus assez jeunes pour nous avancer au hasard sur une +route que nous ne devons pas suivre. Personne ne cherchera à nous en +détourner, car, à notre âge, on doit savoir se gouverner soi-même. +Oui, il ne nous est pas permis de nous égarer; on ne nous pardonnera +plus ni fautes ni ridicules. + +Incapable d'imiter, ni même d'apprécier la noble franchise de sa +femme, Édouard répondit avec un sourire affecté: + +--Peux-tu blâmer l'intérêt que je prends au bonheur de ta nièce? non à +son bonheur à venir qui dépend toujours des chances du hasard, mais à +son bonheur actuel? Ne te fais pas illusion à toi-même. Pourrais-tu +te figurer sans chagrin cette pauvre enfant arrachée à notre cercle +domestique et jetée dans un monde étranger? Moi, du moins, je n'ai pas +le courage de supposer la possibilité d'un pareil changement. + +Charlotte sentit pour la première fois toute la distance qui séparait +le coeur d'Édouard du sien. + +--Ottilie, s'écria-t-elle, ne peut être heureuse ici, puisqu'elle +arrache un mari à sa femme, un père à ses enfants. + +--Quant à nos enfants, répondit le Baron d'un air moqueur, nous +aurions tort de nous alarmer pour eux, puisqu'ils ne sont pas encore +nés. Au reste, pourquoi se perdre ainsi dans des suppositions +exagérées? + +--Parce que les passions déréglées engendrent l'exagération. Il en est +temps encore, ne repousse pas les conseils, l'assistance sincère que +je t'offre. Lorsqu'on cherche sa route à travers l'obscurité, le rôle +de guide appartient de droit au plus clairvoyant, et, certes, dans le +cas où nous nous trouvons, j'y vois mieux que toi. Édouard, mon ami, +mon bien-aimé, laisse-moi tout essayer, tout entreprendre pour te +conserver. Ne me suppose pas capable de renoncer à un bonheur dont +j'ose me croire digne, au seul bien que j'ambitionne en ce monde, à +toi enfin. + +--Et qui parle de cela? dit Édouard d'un air embarrassé. + +--Mais puisque tu veux garder Ottilie auprès de toi, mon ami, +pourrais-tu ne pas prévoir les conséquences inévitables d'une pareille +conduite? Je n'insisterai pas davantage; mais si tu ne veux pas te +vaincre, bientôt du moins tu ne pourras plus te tromper. + +Édouard fut forcé de s'avouer qu'elle avait raison, mais il ne se +sentit pas la force de le déclarer ouvertement. Un mot qui formule +tout à coup d'une manière positive ce que le coeur s'est permis +vaguement et par degrés, est terrible à prononcer; aussi ne +chercha-t-il qu'à éluder ce mot. + +--Tu me demandes une résolution, dit-il, et je ne sais même pas encore +quel est en effet ton projet à l'égard d'Ottilie. + +--Mon projet, répondit Charlotte, est de peser avec toi lequel des +deux partis dont je t'ai parlé pour elle offre le plus d'avantages. + +Après avoir peint la vie du pensionnat sous tous ses rapports, elle +s'étendit avec chaleur sur la douce existence qu'elle pourrait trouver +près de la dame qui voulait l'associer à sa fille. + +--Je voterais pour cette dernière position, dit elle, non-seulement +parce que la pauvre enfant sera plus heureuse, mais parce qu'en +la renvoyant à la pension, nous nous exposons à faire renaître et +augmenter l'amour, qu'à son insu elle a inspiré à son professeur. + +Le Baron feignit de l'approuver, mais dans le seul but de gagner du +temps; et Charlotte, qui déjà se croyait sûre de sa victoire, fixa le +départ d'Ottilie pour la fin de la semaine. + +Ne voyant plus dans la conduite de sa femme qu'une perfidie +adroitement combinée pour lui enlever à jamais son bonheur, il prit le +parti désespéré de quitter lui-même sa maison, afin de ne pas en faire +chasser Ottilie, ce qui, pour l'instant du moins, lui paraissait le +point principal. La crainte de voir Charlotte s'opposer à son départ, +le poussa à lui dire qu'il allait s'absenter pour quelques jours, +parce qu'une sage prudence lui faisait craindre de revoir Ottilie et +d'être témoin de son départ. + +Cette ruse eut tout l'effet qu'il en avait attendu, Charlotte se +chargea elle-même des préparatifs de son voyage, ce qui lui donna le +temps d'écrire le billet suivant: + + +ÉDOUARD A CHARLOTTE. + +Je ne sais si le mal qui est venu nous frapper est guérissable ou non, +mais je sens que pour échapper au désespoir, j'ai besoin d'un délai, +et le sacrifice que je m'impose me donne le droit de l'exiger. Je +quitterai ma maison jusqu'à ce que notre avenir à tous soit décidé. En +attendant cette décision, tu en seras la maîtresse absolue, mais à la +condition expresse que tu partageras cet empire avec Ottilie. Ce n'est +pas au milieu d'étrangers, c'est à tes côtés que je veux qu'elle vive. +Continue à être bonne et douce pour elle, redouble d'égards et de +délicatesse envers cette chère enfant; je te promets, en échange, de +n'entretenir avec elle aucune relation. Je veux même rester, pour +un certain temps, dans une ignorance complète sur tout ce qui vous +concernera toutes deux. Mon imagination rêvera que tout va pour le +mieux, et vous pourrez en penser autant sur mon compte. + +Je te prie, je te conjure encore une fois de ne pas éloigner Ottilie. +Si elle dépasse le cercle dans lequel se trouve ce domaine et +ses dépendances, si elle entre dans une sphère étrangère, elle +n'appartient plus qu'à moi, et je saurai m'emparer de mon bien. Si tu +respectes mes voeux, mes espérances, mes douleurs, mes illusions, eh +bien! alors je ne repousserai peut-être pas la guérison, si toutefois +elle venait s'offrir à mon coeur malade ... + + +A peine sa plume avait-elle tracé cette dernière phrase, que son âme +tout entière la démentit; en la voyant sur le papier, tracée par sa +main, il éclata en sanglots. Une puissance irrésistible lui disait +plus clairement que jamais qu'il n'était pas en son pouvoir de cesser +d'aimer Ottilie, soit que cet amour fût un bonheur ou un malheur pour +lui. + +En ce moment d'agitation fiévreuse, il se rappela tout à coup qu'il +allait s'éloigner de son amie, sans savoir même si jamais il lui +serait possible de la revoir. Mais il avait promis de partir, et dans +son trouble il lui semblait que l'absence le rapprochait du but de ses +désirs, tandis qu'en restant il lui serait impossible d'empêcher sa +femme d'éloigner Ottilie de la maison. Poussé par cette dernière +pensée, il descendit rapidement l'escalier et s'élança sur le cheval +qui l'attendait dans la cour. + +En passant devant l'auberge du village, il reconnut, sous un berceau +en fleurs et devant une table bien servie, le mendiant auquel il avait +donné la veille une pièce d'or. Cette vue lui rappela douloureusement +les plus belles heures de sa vie, et l'immensité de sa perte. + +Combien j'envie ton sort! se dit-il à lui-même, sans détourner les +yeux du mendiant. Tu jouis encore aujourd'hui du bien que je t'ai fait +hier; mais moi, il ne me reste plus rien du bonheur dont je m'enivrais +alors. + + + + +CHAPITRE XVII. + + +Le bruit des pas d'un cheval au trot avait attiré Ottilie à sa +fenêtre, où elle était arrivée assez tôt pour voir sortir Édouard de +la cour. Ne pouvant s'expliquer pourquoi il s'éloignait ainsi sans +l'en avertir, et même sans l'avoir vue une seule fois dans la matinée, +elle devint triste et pensive; et son inquiétude augmenta lorsque +Charlotte vint la prendre et lui lit faire une longue promenade, +pendant laquelle elle évita avec une affectation visible de parler de +son mari. Mais quand à son retour au château elle entra dans la salle +à manger, sa surprise toucha de près à l'effroi, car elle ne vit que +deux couverts sur la table. + +Il est toujours pénible de se voir déranger dans ses habitudes +quelqu'insignifiantes qu'elles puissent être; mais quand ces habitudes +tiennent à vos affections, y renoncer, c'est renoncer au bonheur. Au +reste, tout contribuait à jeter Ottilie dans un autre monde. Charlotte +avait, pour la première fois, ordonné elle-même le dîner; son +extérieur cependant annonçait le calme et la tranquillité d'esprit, +et elle parlait de la nouvelle position du Capitaine, comme d'un +événement heureux, tout en assurant qu'elle le mettait dans +l'impossibilité de jamais revenir au château. + +Remise enfin de son premier mouvement de terreur, Ottilie se flatta +qu'Édouard avait été reconduire son ami, et qu'il ne tarderait pas à +revenir. Cette consolation lui fut bientôt enlevée, car, en sortant +de table, elle s'approcha de la fenêtre et vit une berline de voyage +arrêtée dans la cour. + +Charlotte demanda pourquoi cette voiture n'était pas encore partie; +le domestique répondit que le valet de chambre du Baron l'avait fait +attendre, parce qu'il lui manquait encore une foule de petites choses +dont son maître pourrait avoir besoin en voyage. Ottilie eut recours à +toute sa présence d'esprit pour cacher sa surprise et sa douleur. + +En ce moment le valet de chambre entra d'un air affairé et réclama +plusieurs objets peu importants, mais qui faisaient deviner +l'intention d'une longue absence. + +--Je ne comprends pas ce que vous venez faire ici, lui dit Charlotte +d'un ton irrité; vous avez toujours été chargé seul de tout ce qui +concerne le service personnel de votre maître, et vous n'avez besoin +de personne pour vous procurer les choses qui vous sont nécessaires. + +L'adroit valet s'excusa de son mieux, mais sans renoncer à l'espoir de +faire sortir Ottilie; car c'était là le seul but de sa démarche. Elle +le devina et allait s'éloigner avec lui, mais Charlotte la retint et +ordonna sèchement au valet de chambre de se retirer. Il fut forcé +d'obéir, et bientôt la berline sortit du château. + +Quel instant terrible pour la pauvre jeune fille! elle ne comprit, +elle ne sentit rien, sinon qu'Édouard venait de lui être arraché pour +un temps illimité. Sa souffrance était telle que Charlotte en eut +pitié et la laissa seule. + +Qui oserait décrire sa douleur, ses larmes, ses angoisses? Elle pria +Dieu de lui aider à passer cette cruelle journée; la nuit fut plus +terrible encore, mais elle y survécut, et le lendemain matin il lui +semblait qu'elle avait changé d'existence et de nature. Elle ne +s'était pas résignée à son malheur; elle l'avait approfondi, elle +avait acquis la certitude qu'il pouvais s'augmenter encore. Le départ +d'Édouard ne lui paraissait que le prélude du sien; car elle ignorait +la menace par laquelle il avait su forcer sa femme à garder sa rivale +près d'elle, et à la traiter avec indulgence et bonté. + +Charlotte s'acquitta noblement de la tâche difficile que son mari lui +avait imposée. Pour arracher Ottilie à elle-même, elle la surchargeait +d'occupations, et ne la laissait que fort rarement seule. Sans se +flatter qu'il serait possible de combattre une grande passion par +des paroles, elle chercha du moins à lui donner une juste idée de la +puissance de la volonté et d'une sage résolution. + +--Sois persuadée, mon enfant, lui dit elle un jour, que rien n'égale +la reconnaissance d'un noble coeur, quand nous avons eu le courage de +lui aider à dompter les emportements d'une passion mal entendue. +J'ai osé entreprendre un pareil ouvrage, ose me seconder, aide-moi +à l'achever. C'est à la modération, à la patience de la femme qu'il +appartient de conserver ce que l'homme veut détruire par sa violence +et par ses excès. + +--Puisque vous parlez de modération, chère tante, répondit Ottilie, +je dois vous dire que je me suis aperçue avec chagrin que cette vertu +manque absolument aux hommes; ils ne savent pas même l'exercer à table +quand le vin leur plaît. Les plus remarquables d'entre eux troublent +ainsi pour plusieurs heures leur raison, perdent toutes les aimables +qualités qui les distinguent, et semblent ne plus aimer que le +désordre et la confusion. Je suis sûre que plus d'un funeste projet a +été arrêté et exécuté dans un pareil moment. + +Charlotte fut de son avis; mais elle changea d'entretien, car elle +avait compris qu'il ramenait la pensée de la jeune fille sur Édouard, +qui cherchait, sinon habituellement, du moins plus souvent qu'elle ne +l'aurait voulu, à augmenter sa gaieté en à chasser un souvenir fâcheux +en buvant quelques verres de vin de trop. Pour achever de détourner la +pensée de sa nièce d'un pareil sujet, elle parla du prochain mariage +du Capitaine avec la femme que le Comte lui destinait, et ses discours +et sa contenance annonçaient qu'elle regardait cette union comme un +bonheur qui devait achever de consolider l'avenir d'un ami pour lequel +elle avait l'affection d'une soeur. + +Cette révélation inattendue jeta l'imagination d'Ottilie dans une +sphère bien différente de celle qu'Édouard lui avait fait envisager. +Dès ce moment, elle observa et commenta chaque parole de sa tante; le +malheur l'avait rendue soupçonneuse. + +Charlotte persista dans la route qu'elle s'était tracée avec la +persévérance, l'adresse et la pénétration qui faisaient la base +fondamentale de son caractère. A peine était-elle parvenue à faire +rentrer ses penchants dans les bornes étroites du devoir, qu'elle +soumit sa vie extérieure et toute sa maison à la même réforme. Au +milieu du calme monotone et de la paix régulière qui régnaient autour +d'elle, elle s'applaudit des incidents qui avaient si violemment +troublé son intérieur, puisqu'ils avaient mis un terme à des travaux +et à des projets d'embellissement devenus si vastes qu'ils menaçaient +de compromettre sa fortune et celle de son mari. Trop sage pour +arrêter ce qu'il était indispensable d'achever, elle suspendit les +travaux au point où ils pouvaient, sans danger, attendre le retour +du maître; car elle voulait laisser à son mari le plaisir de mener +paisiblement à fin ce qui avait été entrepris dans un état d'agitation +fiévreuse. L'architecte comprit ses intentions et les seconda avec +autant de sagesse que de réserve. + +Déjà les trois étangs ne formaient plus qu'un lac, dont on +embellissait les bords par des plantations utiles, au milieu +desquelles on pouvait, plus tard, placer facilement des points de +repos, des pavillons et des retraites pittoresques. La maison d'été +était finie autant qu'elle avait besoin de l'être pour braver la +rigueur des saisons, et le soin de la décorer fut remis à une autre +époque. + +Satisfaite d'elle-même, Charlotte était réellement heureuse et +tranquille. Ottilie s'efforça de le paraître; mais, au fond de son âme +elle ne prenait part à ce qui se passait autour d'elle, que pour y +chercher un présage du prochain retour d'Édouard. Aussi vit-elle avec +un vif plaisir qu'on venait d'exécuter une mesure dont elle l'avait +souvent entendu parler comme d'un projet favori. + +Ce projet consistait à réunir les petits garçons du village pendant +les longues soirées d'été, pour leur faire nettoyer les plantations et +les promenades nouvelles. Peu de semaines avaient suffi à Charlotte +pour les faire habiller tous d'une espèce d'uniforme qui restait +déposé au château, car ils ne devaient s'en servir que pendant les +heures de travail. L'architecte, qui les guidait avec une rare +intelligence, ne tarda pas à donner à l'ensemble de cette petite +troupe quelque chose de régulier et de gracieux. Rien, en effet, +n'était plus agréable à voir que ces enfants. Les uns, armés de +serpettes, de râteaux de bêches et de balais, parcouraient les routes, +les sentiers et les massifs, tandis que les autres les suivaient avec +des paniers, dans lesquels ils entassaient les pierres, les épines +et les branches de bois mort. Leurs diverses attitudes fournissaient +presque chaque jour à l'architecte des modèles de groupes gracieux +pour des bas-reliefs, dont il se proposait d'orner les frises de la +première belle maison de campagne qu'il aurait à construire. + +Pour Ottilie, ce corps de petits jardiniers si bien disciplinés, +n'était qu'une attention par laquelle ou se proposait de surprendre +agréablement le maître que, sans doute, on attendait sous peu. Ranimée +par cette pensée, elle se promit d'offrir à son ami un établissement +d'utilité de son invention. + +L'embellissement du village, ainsi que le Capitaine l'avait prévu, +avait inspiré à tous les habitants l'amour de la propreté, de l'ordre +et du travail. Ce fut ce penchant qu'Ottilie se proposa de développer +chez les petites filles. A cet effet, elle les réunit au château à des +heures fixes, et leur enseigna à filer, à coudre et d'autres travaux +analogues à leur sexe. On ne saurait enrégimenter les petites +Elles comme les petits garçons. Ottilie le sentit, aussi ne leur +imposa-t-elle aucune uniformité de costume ou de mouvement, mais elle +s'efforça d'augmenter leur activité et de les rendre plus attachées à +leurs familles, plus utiles dans leurs maisons. Chez une seule de ses +élèves, la plus vive et la plus éveillée de toutes, ses conseils ne +produisirent pas le résultat qu'elle en avait attendu. La petite +espiègle se détacha entièrement de ses parents, pour ne plus vivre que +pour sa belle et bonne maîtresse. + +Comment Ottilie aurait-elle pu rester insensible à tant d'affection? +Bientôt la petite Nanny, qu'elle avait tolérée d'abord, devint sa +compagne inséparable, et, par conséquent, commensale du château. Sans +cesse à ses côtés, elle aimait surtout à la suivre dans les jardins, +où la petite gourmande se régalait avec les cerises et les fraises +tardives dont le Baron avait su se procurer les espèces les plus +rares. Les arbres fruitiers, qui promettaient pour l'automne une riche +récolte, fournissaient au jardinier l'occasion de parler de son maître +dont il désirait le prochain retour. Ottilie l'écoutait avec plaisir, +car il connaissait son état et aimait sincèrement Édouard. + +Un jour qu'elle lui faisait remarquer avec satisfaction que tout ce +que le Baron avait greffé pendant le printemps avait parfaitement +réussi, il lui répondit d'un air soucieux: + +--Je désire que ce bon seigneur en recueille beaucoup de joie; mais +s'il nous revient pour l'automne, il verra qu'il y a dans l'ancien +jardin du château des espèces précieuses qui datent du temps de +feu son père. Les pépiniéristes d'aujourd'hui ne sont pas aussi +consciencieux que les Chartreux. Leurs catalogues sont remplis de +noms curieux, on achète, on greffe, on cultive, et quand les fruits +arrivent, on reconnaît que de pareils arbres ne méritent pas la place +qu'ils occupent. + +Le fidèle serviteur demandait surtout à Ottilie l'époque du retour +d'Édouard, et lorsqu'elle lui disait qu'elle l'ignorait, il devenait +triste et pensif, car il croyait qu'elle le jugeait indigne de sa +confiance. Et cependant elle ne pouvait se séparer des plates-bandes, +des carrés où tout ce qu'elle avait semé et planté avec son ami était +en pleine fleur, et n'avait plus besoin d'autres soins que d'un peu +d'eau, que Nanny, qui la suivait toujours un arrosoir à la main, +versait avec prodigalité. Les fleurs d'automne, encore en boutons, lui +causaient surtout une douce émotion. Il était certain que pour la fête +d'Édouard elles brilleraient dans tout leur éclat, et elle espérait +s'en servir à cette occasion, comme d'autant de témoins de son amour +et de sa reconnaissance. Mais l'espoir de célébrer cette fête n'était +pour elle qu'une ombre vacillante: le doute et les soucis entouraient +sans cesse de leurs tristes murmures l'âme de la pauvre fille. + +Dans de pareilles dispositions d'esprit, un rapprochement sincère +entre elle et sa tante était impossible. Au reste, la position de ces +deux femmes devait naturellement les éloigner l'une de l'autre. Un +retour complet au passé et dans la vie légale, rendait à Charlotte +tout ce qu'elle pouvait jamais avoir espéré, tandis qu'il enlevait à +Ottilie tout ce que la vie pouvait lui promettre, et dont elle n'avait +eu aucune idée avant sa liaison avec Édouard. Cette liaison lui avait +appris à connaître la joie et le bonheur; et sa situation actuelle +n'était plus qu'un vide effrayant. + +Un coeur qui cherche, sent vaguement qu'il lui manque quelque chose; +un coeur qui a trouvé et perdu ce qu'il cherchait, a la conscience du +malheur; et, alors, les tendres rêveries, les désirs incertains qui +le berçaient doucement deviennent des regrets amers, du dépit, du +découragement. Alors le caractère de la femme, quoique façonné pour +l'attente, sort de ce cercle passif pour entreprendre, pour faire +quelque chose qui puisse lui rendre son bonheur. + +Ottilie n'avait point renoncé à Édouard; Charlotte cependant fut +assez prudente pour feindre de regarder comme une chose convenue et +certaine, qu'il ne pouvait plus désormais y avoir entre sa nièce et +son mari que des relations de protection bienveillante, d'amitié +paisible. + +Ottilie passait une partie de ses nuits à genoux devant le coffre +ouvert où les riches présents d'Édouard se trouvaient encore tels +qu'il les y avait placés lui-même. Pour elle, tous ces objets étaient +tellement sacrés, qu'elle aurait craint de les profaner en s'en +servant. Après ces nuits cruelles, elle sortait, avec les premiers +rayons du jour, du château où, naguère; elle avait été si heureuse, et +se réfugiait dans les solitudes les plus agrestes. Parfois même il lui +semblait que le sol ne la portait qu'à regret; alors elle se jetait +dans la nacelle, la faisait glisser jusqu'au milieu du lac, tirait une +relation de voyage de sa poche; et doucement bercée par les vagues, +elle se laissait aller à des rêves qui la transportaient dans les pays +lointains dont parlait son livre, et où elle rencontrait toujours +l'ami que rien ne pouvait éloigner de son coeur. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +Mittler, dont nos lecteurs connaissent déjà l'humeur bizarre et +l'activité inquiète, avait entendu parler sourdement des troubles +survenus au château de ses bons amis, dont il croyait le bonheur à +l'abri de tout orage. Persuadé que le mari ou la femme ne tarderait +pas à réclamer son intervention, qu'il était très-disposé à leur +accorder, il s'attendait à chaque instant à recevoir un message +de l'un ou de l'autre. Leur silence l'étonna sans diminuer ses +bienveillantes intentions à leur égard, et il finit par se décider à +aller leur offrir ses services. Cependant il remettait cette démarche +de jour en jour; l'expérience lui avait prouvé que rien n'est plus +difficile que de ramener des personnes douées d'une intelligence +supérieure, sur la route dont elles n'ont pu s'éloigner sans le +savoir. Après une assez longue hésitation, il prit enfin le parti +d'aller trouver Édouard, dont il venait de découvrir la retraite. + +La route qu'il fallait suivre pour se rendre près de ce mari égaré, +le conduisit à travers une agréable vallée tapissée de prairies que +sillonnait un rapide et bruyant ruisseau. Des champs et des vergers +séparaient les villages qui s'élevaient çà et là sur le penchant des +collines, et donnaient à la contrée quelque chose de paisible et de +riant. Rien dans cette vaste vallée ne frappait l'imagination, tout y +développait l'amour de la vie. + +Bientôt une grande métairie, entourée de jardins, attira l'attention +de Mittler par son air de propreté et d'élégance champêtre; et il +devina sans peine que c'était en ce lieu que le Baron se cachait à +tous les siens. + +Édouard avait en effet choisi cette demeure silencieuse, où il +s'abandonnait entièrement à tous les rêves que lui suggérait sa +passion. Souvent il se flattait qu'Ottilie pourrait partager avec lui +cette retraite, s'il trouvait le moyen de l'y attirer. Plus souvent +encore, il bornait ses voeux à lui assurer la propriété de ce joli +petit domaine, afin qu'elle pût y vivre tranquille, indépendante +surtout. Parfois même il poussait la résignation jusqu'à supporter +l'idée qu'elle pourrait redevenir heureuse, en partageant cette +existence paisible avec un autre que lui. C'était ainsi que ses +journées s'écoulaient dans un passage perpétuel de l'espérance à la +douleur, de la résignation au désespoir. + +L'arrivée de Mittler ne l'étonna point; il s'était attendu à le voir +plus tôt, mais en qualité de messager de Charlotte; aussi s'était-il +préparé d'avance à le charger de propositions assez claires et assez +tranchées, pour terminer enfin leurs incertitudes mutuelles. L'idée +qu'il ne pouvait manquer de lui donner des nouvelles d'Ottilie acheva +de lui faire regarder la visite de ce vieil ami comme l'apparition +d'un messager du ciel. + +Lorsqu'il apprit que non-seulement Mittler ne venait pas de la part +de Charlotte, mais qu'il ignorait complètement ce qui se passait au +château, où il n'était pas retourné depuis le jour où il en avait été +chassé par l'arrivée du Comte et de la Baronne, son coeur se serra et +il se renferma dans un silence absolu. + +Mittler comprit que pour l'instant, du moins, il fallait renoncer au +rôle de médiateur, et accepter franchement celui de confident. Le +Baron céda au besoin d'épancher ses douleurs, et son vieil ami +l'écouta sans le blâmer; il se borna seulement à lui reprocher +avec beaucoup de douceur la retraite absolue à laquelle il s'était +condamné. + +--Et comment, s'écria Édouard, pourrais-je supporter l'existence +ailleurs que dans la solitude? là, du moins, je puis toujours penser +à elle, je la vois marcher et agir, et mon imagination lui fait faire +tout ce que mon coeur désire. Elle m'écrit des lettres pleines d'amour +et m'avoue qu'elle cherche le moyen d'arriver jusqu'à moi! Eh! +n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'elle devrait se conduire? J'ai promis +de m'abstenir de toute démarche qui pourrait nous rapprocher; mais +elle, rien ne la retient! Ou bien Charlotte aurait-elle eu la cruauté +de lui arracher le serment de ne point m'écrire, de ne point chercher +à me revoir? c'est probable, c'est naturel; et cependant, si cela +était, je ne pourrais m'empêcher de dire que cela est inouï, horrible! + +Ottilie m'aime, je le sais, qu'elle vienne donc se jeter dans mes +bras! Cette pensée me domine au point qu'au plus léger bruit mes +regards se fixent vers la porte, comme si je devais la voir entrer. Je +m'y attends, je l'espère, je le crois; il me semble que tout ce qui +est impossible doit devenir facile. Si la vie vulgaire a pour nous des +obstacles insurmontables, rien au moins ne doit être impossible dans +la vie intellectuelle. Qu'Ottilie trouve dans son amour la force de +faire pour moi, intellectuellement, ce que des causes matérielles +l'empêchent de faire matériellement. Que, pendant la nuit, quand la +veilleuse répand dans ma chambre une lueur incertaine, son âme vienne +parler à la mienne, qu'elle m'apparaisse en fantôme vaporeux, et me +prouve ainsi qu'elle pense à moi, qu'elle m'appartient. + +Une seule consolation me reste. Depuis que j'ai fait connaissance avec +quelques femmes aimables qui demeurent dans le voisinage, Ottilie +occupe plus exclusivement mes rêves, comme si elle voulait me dire: +«Tu as beau chercher, tu ne trouveras jamais une amie aussi gracieuse, +aussi aimante que moi.» Les plus légers incidents de nos doux rapports +se reproduisent pêle-mêle dans ces éphémères créations de mon cerveau, +mais elles ne sont pas toujours sans amertume. Parfois, nous signons +ensemble notre contrat de mariage, nos mains se confondent et effacent +alternativement nos noms enlacés. Souvent même il y a quelque chose de +contraire à la pureté angélique que j'adore en elle, et alors je sens +plus que jamais combien elle m'est chère, car mon chagrin touche de +près au désespoir. Dans un de mes derniers rêves encore elle m'agaçait +et me tourmentait d'une manière tout à fait opposée à son caractère. +Il est vrai que son beau visage rond et candide s'était allongé, ses +traits avaient changé d'expression, enfin ce n'était pas elle, c'était +une autre femme. Je n'en ai pas moins été troublé, bouleversé, +anéanti! + +Souriez, mon cher Mittler, je vous le permets, je ne rougis pas +de cette passion. Appelez-la folle, extravagante, furieuse, que +m'importe; je sens qu'elle est mon premier, mon seul amour! Tout +ce que j'ai éprouvé jusqu'ici n'était qu'un prélude, qu'un +divertissement, qu'un jeu; maintenant j'aime! Ma femme et mon ami ont +eu la bonté de dire, non devant moi, mais entre eux, que j'étais et +que je serais toujours médiocre en tout. Ils se sont trompés; je suis +arrivé, en fort peu de temps, à la perfection dans l'art d'aimer, +jamais personne ne m'y surpassera! Je conviens que c'est un talent qui +ne vaut à celui qui le possède que des larmes et des souffrances, mais +il m'est si naturel que je ne pourrais plus y renoncer. + +En se laissant aller ainsi au plaisir d'exprimer ses douloureuses +sensations à un ami qu'il croyait disposé à le plaindre, Édouard +s'était affaibli au point qu'il éclata en sanglots. + +Naturellement vif et impatient, et doué d'une raison impitoyable, +Mittler blâma d'autant plus cette explosion d'une passion coupable, +qu'elle renversait toutes ses prévisions, et semblait le jeter pour +toujours loin du but qu'il s'était proposé en se rendant près du +Baron. L'imminence du danger lui donna cependant la force de se +contraindre. + +Après avoir exhorté Édouard à se remettre, il lui dit de ne pas +oublier ainsi sa dignité d'homme, de se rappeler que le courage honore +le malheur, et que, pour conserver l'estime de soi-même et celle des +autres, il faut savoir supporter les souffrances avec résignation et +modérer son désespoir. + +Le Baron ne pouvait voir dans ces généralités que des paroles vides de +sens; elles irritaient sa douleur au lieu de la calmer. + +--Il est facile à l'homme heureux, s'écria-t-il, de sermonner celui +qui souffre, et s'il savait tout le mal qu'il lui fait, il aurait +honte de lui-même! Rien ne lui paraît plus simple, plus facile qu'une +patience infinie, tandis qu'il ne croit pas à la possibilité d'une +douleur infinie, pour laquelle la consolation est une bassesse et le +désespoir un devoir. L'immortel chantre de la Grèce, lui qui savait si +bien peindre les héros, ne craignait pas de les faire pleurer. Il dit +même très-positivement qu'il n'y a de véritablement bon que les hommes +riches en larmes. Qu'il fuie loin de moi celui dont les yeux sont +toujours secs, car son coeur est sec aussi! Qu'il soit maudit l'homme +heureux qui ne cherche dans l'homme malheureux qu'un spectacle +édifiant! qu'un héros de théâtre qu'il n'applaudit qu'autant qu'il +exprime ses angoisses par des paroles mesurées, par des gestes et des +attitudes nobles et imposantes! qu'un gladiateur qui sait mourir avec +grâce sous les yeux du spectateur. + +Je vous sais gré cependant de votre visite, mon cher Mittler, mais je +crois qu'en ce moment nous devrions faire, chacun de notre côté, une +petite promenade dans les jardins; quand nous nous retrouverons, je +serai plus calme. + +Mittler savait qu'il lui serait difficile de faire revenir la +conversation sur le même terrain, aussi chercha-t-il à la continuer +en promettant plus d'indulgence; et le Baron se laissa entraîner par +l'espoir d'arriver à une solution quelconque. + +--Je conviens, dit-il, que les longs pourparlers et les diverses +combinaisons de la réflexion ne servent à rien; c'est par la réflexion +cependant que je suis arrivé à savoir ce que je veux, ce que je dois +faire. J'ai pesé le présent et l'avenir, et je n'y ai vu que +des malheurs inouïs ou un bonheur ineffable. Dans une pareille +alternative, le choix peut-il être difficile? Non, non, vous comprenez +vous-même la nécessité d'un divorce. Il existe déjà de fait, +aidez-nous à le légaliser, obtenez le consentement de Charlotte et +assurez ainsi notre bonheur à tous. + +Mittler garda le silence, et le Baron continua avec une chaleur +toujours croissante. + +--Mon sort est désormais inséparable de celui d'Ottilie. Regardez ce +verre où nos chiffres sont enlacés depuis longtemps et sans notre +participation. Il a été lancé en l'air en signe de réjouissance, et +devait se briser en retombant sur le sol rocailleux. Un témoin de la +fête a eu le bonheur de recevoir dans ses mains ce verre prophétique; +il me l'a vendu fort cher, j'y bois chaque jour et je me répète sans +cesse, que les arrêts formés par le destin sont seuls indissolubles. + +--Malheur à moi! s'écria Mittler, la superstition a toujours été à +mes yeux l'ennemie la plus funeste à l'homme, et me voilà réduit à la +combattre chez vous. Songez donc qu'en jouant avec des pronostics, des +pressentiments, des rêves, on donne une importance dangereuse même aux +choses et aux positions les plus vulgaires. Mais quand notre position +est importante par elle-même, quand tout autour de nous est agité, +tumultueux, menaçant, ces fantômes-là rendent l'orage plus terrible. + +--Oh! permettez du moins au malheureux qui lutte au milieu de ces +orages, de lever ses regards vers un fanal protecteur. Qu'importe que +ce fanal ne soit qu'une illusion, puisqu'il aura toujours le pouvoir +réel de soutenir ses forces. + +C'est possible, et je pourrais peut-être excuser ces sortes de folies, +si je n'avais pas remarqué que l'homme ne s'y abandonne que pour +s'affermir dans ses erreurs. Jamais il ne voit les symptômes qui +pourraient être pour lui un avertissement utile, il ne se confie, il +ne croit qu'à ceux qui flattent sa passion. + +Le caractère que l'entretien venait de prendre jeta Mittler dans des +régions ténébreuses pour lesquelles il avait une aversion innée. Ne +cherchant plus qu'à le terminer le plus tôt possible, et persuadé +enfin qu'il n'obtiendrait rien du Baron, il lui proposa d'aller +trouver Charlotte. Édouard accepta avec plaisir, et Mittler partit, +plein d'espoir dans la démarche qu'il allait faire; car elle avait +l'avantage certain de gagner du temps, et de lui fournir le moyen de +connaître la situation d'esprit, les projets et les espérances des +deux femmes. + +Lorsqu'il arriva au château, il trouva Charlotte telle qu'il l'avait +toujours vue. Elle lui raconta avec calme et franchise les événements +dont Édouard ne lui avait fait connaître que les résultats, et il vit +le mal dans toute sa gravité, dans toute son étendue. Aucun remède +possible ne se présenta à son esprit, et cependant il ne parla point +du divorce que le Baron lui avait si fortement recommandé de proposer. +Quelle ne fut pas sa joie quand Charlotte lui dit avec un doux +sourire: + +--Rassurez-vous, mon ami, j'ai lieu d'espérer que mon mari ne tardera +pas à revenir à moi. Comment pourrait-il songer à m'abandonner, quand +il saura que je vais être bientôt mère? + +--Vous ai-je bien comprise? s'écria Mittler. + +--Il me semble que l'équivoque est impossible, répondit Charlotte en +rougissant. + +--Qu'elle soit bénie mille fois, cette bienheureuse nouvelle! Quel +argument irrésistible ne pourra-t-on pas en tirer? J'en connais la +toute-puissance sur l'esprit des hommes! Il est vrai que pour ma part +je n'ai pas lieu de m'en réjouir; je perds tous mes droits à votre +reconnaissance, puisque votre réconciliation se fera d'elle-même. Je +ressemble à un de mes amis, excellent médecin quand il traite les +pauvres pour l'amour de Dieu, mais incapable de guérir un riche qui le +paierait généreusement. Puisque tel est mon sort, il est heureux +que vous n'ayez pas besoin de mon intervention, car elle eût été +impuissante pour vous, puisque vous êtes riche. + +Charlotte le pria de porter une lettre de sa part à son mari, et +de chercher à connaître le parti qu'il prendrait en apprenant le +changement survenu dans leur position respective. Mittler lui refusa +ce service. + +--Tout est fait, tout est arrangé, s'écria-t-il, vous pouvez lui +envoyer votre lettre par un messager quelconque. J'ai affaire +ailleurs, je ne reviendrai que pour vous faire mon compliment sur +votre réconciliation, et pour assister au baptême. + +A ces mots il sortit avec précipitation, laissant Charlotte fort +mécontente et très-inquiète; elle savait que la pétulance de cet homme +bizarre lui avait valu presque autant de défaites que de succès, et +qu'il avait, en général, la funeste habitude de regarder comme des +faits accomplis les espérances que lui suggéraient les impressions du +moment; aussi était-elle loin de partager sa confiance et sa sécurité. + +Édouard s'était flatté que Mittler lui apporterait la réponse de sa +femme, et la lettre qui lui fut remise par un messager lui causa un +mouvement de terreur. Après l'avoir longtemps tenue dans ses mains +sans oser l'ouvrir, il la décacheta enfin et la parcourut des yeux. +Qui oserait peindre les émotions contradictoires dont son âme fut +bouleversée en lisant le passage suivant de la lettre de Charlotte: + +«Souviens-toi de l'heure nocturne où tu vins visiter ta femme en amant +aventureux, où tu l'attiras presque malgré elle dans tes bras, sur ton +coeur!... Ne voyons plus désormais dans cet événement bizarre qu'un +arrêt de la Providence. Oui, la Providence a resserré nos rapports par +un lien nouveau, au moment même où le bonheur de notre vie était sur +le point de s'anéantir!» + +Lorsqu'un gentilhomme se trouve réduit à chercher les moyens de +s'arracher à lui-même et de tuer le temps, la chasse et la guerre se +présentent naturellement à son esprit. + +Nous ne chercherons pas à donner une juste idée de tout ce qui se +passait alors dans le coeur d'Édouard. Craignant de succomber dans le +combat qu'il se livrait à lui-même, il éprouva le besoin de braver des +périls matériels. Au reste, la vie lui était devenue si insupportable, +qu'il se fortifiait avec complaisance dans l'idée que sa mort seule +pouvait rendre le repos à ses amis, et surtout à sa chère Ottilie. + +Ses sinistres projets ne rencontrèrent aucun obstacle, car il ne les +confia à personne. Son premier soin fut de faire son testament avec +toutes les formalités nécessaires, et il se sentit presque heureux en +dictant la clause par laquelle il léguait à Ottilie, la métairie qu'il +habitait depuis sa fuite du château; puis il régla les intérêts de +Charlotte et de son enfant, assura l'avenir du Capitaine, et fit des +pensions à tous ses serviteurs. + +Une guerre nouvelle venait de succéder à un court intervalle de paix. +Dans sa première jeunesse, le Baron s'était trouvé sous les ordres +d'un chef d'un mérite très-médiocre qui l'avait dégoûté du service. +Un grand Capitaine était en ce moment à la tête de l'armée; il fut se +ranger sous sa bannière, car là, la mort était probable et la gloire +certaine. + +Lorsqu'Ottilie fut instruite de l'état de Charlotte, elle se refoula +complètement sur elle-même. Malgré son inexpérience, elle avait +compris qu'il ne lui était plus ni possible ni permis d'espérer. Un +regard rapide que nous jetterons plus tard sur son journal, nous +donnera quelques éclaircissements sur ce qui se passait alors dans son +coeur. + + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +Nous voyons souvent dans la vie ordinaire ce que dans l'épopée nous +appelons un artifice de poète. Les figures principales s'éloignent, se +voilent ou restent dans l'inaction, afin de laisser à celles que l'on +avait à peine remarquées jusque là, le temps et la place d'agir et de +mériter à leur tour la louange ou le blâme. + +C'est ainsi qu'immédiatement après le départ du Capitaine et du Baron +l'Architecte se fit remarquer par sa sage activité dans les affaires, +et par son empressement à distraire les dames pendant les heures de +loisir. + +Son extérieur seul aurait suffi pour inspirer un bienveillant intérêt. +Jeune, svelte, grand et bienfait, il était modeste sans timidité, et +prévenant sans jamais importuner. Toujours prêt à se rendre utile et +agréable, il ne tarda pas à étendre sa bienfaisante influence +jusque sur les affaires domestiques. Lui seul recevait les visites +désagréables ou importunes, et lorsqu'il ne pouvait entièrement les +épargner aux dames, il savait prendre pour lui ce qu'elles avaient de +plus fâcheux. + +Un jour sa complaisance à cet égard fut mise à une cruelle épreuve, +par un jeune avocat qu'un gentilhomme du voisinage avait envoyé +au château pour traiter une affaire qui, sans être importante par +elle-même, occupait Charlotte très-désagréablement. Ce dernier motif +nous oblige de la rapporter avec tous ses détails. + +L'on n'a pas oublié sans doute les changements que Charlotte avait +fait exécuter dans le cimetière du village: les croix et les monuments +avaient été rangés contre la muraille du fond et le socle de l'église; +le reste du terrain nivelé et semé de trèfle formait une riante +prairie traversée par une seule route qui conduisait de la porte du +cimetière à celle de l'église. Les nouveaux tombeaux étaient creusés +au fond près du mur et sans former de tertre; Charlotte avait même +ordonné de semer sur la terre nouvellement remuée, du trèfle et de +l'herbe afin de cacher, autant que possible, l'image de la mort aux +yeux des vivants. Le vieux pasteur, attaché aux anciennes routines, +avait d'abord blâmé cette mesure. Mais lorsque le soir, semblable à +Philémon, il venait s'asseoir avec sa Baucis sur les tilleuls qui +ornaient l'entrée du presbytère, il comprit qu'il était plus agréable +d'avoir en face de lui une belle prairie dont l'herbe servait à la +nourriture de ses vaches, qu'un champ de mort hérissé de tertres et +d'insignes lugubres. + +Quelques habitants du village continuaient cependant à blâmer une +réforme qui leur enlevait la consolation de voir la place où l'on +avait enterré leurs pères. Les croix et les monuments rangés avec +ordre, leur disaient toujours les noms des personnes qu'ils avaient +perdues et la date de leur mort; mais ces noms et ces dates les +intéressaient beaucoup moins que la place où reposaient leurs restes. +Telle était aussi l'opinion du gentilhomme qui protestait contre +les réformes de Charlotte; car il avait dans ce cimetière une place +réservée pour sa famille, privilège en échange duquel il avait assez +généreusement doté l'église. + +L'avocat chargé de faire valoir ses droits les exposa avec chaleur, +mais avec convenance; Charlotte l'écouta avec attention. + +--Je suis persuadé, Madame, lui dit-il enfin, que vous êtes maintenant +convaincue vous-même que l'homme, dans toutes les positions sociales, +éprouve le besoin de connaître la place où dorment les siens. Le +campagnard le plus pauvre veut pouvoir planter une croix de bois +sur la tombe de son enfant, pour y suspendre une couronne; l'une et +l'autre dure autant que sa douleur, son modeste deuil n'en demande pas +davantage. Les classes plus aisées convertissent ces croix de bois en +fer qu'elles entourent et protègent de différentes manières. Voici +déjà la prétention d'une durée de plusieurs années. Mais ces croix +de fer aussi finissent par tomber et disparaître, voilà pourquoi les +riches ont conçu l'idée d'élever des monuments de pierre qui survivent +à plusieurs générations et qu'on peut relever de leurs ruines. Est-ce +le monument qui demande et obtient la vénération? Non, c'est la +cendre qu'il couvre. Il ne représente donc pas un souvenir, mais une +personne; il n'appartient pas au passé, mais au présent. Ce n'est pas +dans le monument, mais dans la terre que l'imagination cherche et +retrouve un mort chéri; c'est autour de cette terre que se réunissent +les amis, les parents; il est donc bien naturel qu'ils demandent le +droit d'en exclure ceux qui ont été hostiles ou étrangers à ce mort. + +Selon moi, Madame, mon client donnerait une grande preuve de +modération s'il se contentait du remboursement de la somme dont il a +doté l'église; rien ne saura jamais le dédommager du mal que vous avez +fait à tous les membres de sa famille, puisque vous les avez privés +du bonheur douloureux de pleurer sur les tombes de leurs pères, et de +l'espoir de dormir un jour à leurs côtés. + +--Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, répondit Charlotte, +l'église rendra le don qu'elle a reçu, je me charge de l'en +dédommager. C'est donc une affaire terminée; permettez-moi seulement +d'ajouter que vos arguments ne m'ont point convaincue: la pensée qui +se fonde sur une égalité parfaite, du moins après la mort, me +paraît plus juste et plus consolante que celle qui perpétue les +individualités et les distinctions sociales, même au-delà de la tombe. +N'est-ce pas là aussi votre avis? continua-t-elle en s'adressant à +l'Architecte. + +--Je ne me crois pas capable de décider une pareille question, +répondit l'artiste; mais puisque vous l'exigez, Madame, je vous dirai +l'opinion qui m'a été suggérée à ce sujet par mes sentiments et par +mon art: on nous a privés de l'avantage inappréciable de renfermer les +cendres des objets de nos regrets dans des urnes cinéraires que nous +pouvions presser sur notre coeur; nous ne sommes pas assez riches pour +embaumer leurs restes et les exposer, magnifiquement parés, dans de +superbes sarcophages, et nous sommes devenus si nombreux, que nos +églises ne sauraient plus contenir tous nos morts. Il faut donc +nécessairement leur creuser des fosses en plein air. Dans un pareil +état de choses, je me vois forcé d'approuver complètement votre +réforme. Oui, Madame, faire dormir ensemble tous les membres d'une +même commune, c'est rapprocher ce qui doit être uni, et puisque nous +sommes réduits à déposer nos morts dans la terre, il est juste et +naturel de ne point la hérisser de tertres disgracieux. + +Au reste, en étendant sur tous une seule et même couverture, elle +devient plus légère pour chacun. + +--Ainsi, dit Ottilie, tout sera terminé pour nous, sans que nous ayons +laissé une marque, un signe qui puisse aller au-devant de la mémoire, +pour lui rappeler que nous avons été. + +--Non, non, répondit vivement l'Architecte, ce n'est pas au désir de +perpétuer le souvenir de notre existence, mais à la place où nous +avons cessé d'être, qu'il faudrait renoncer. L'architecture, la +sculpture, la plupart des arts, enfin, ont besoin que l'homme leur +demande une marque durable de ce qu'il a été. Pourquoi donc les +placer au hasard, dans des lieux exposés à toutes les intempéries des +saisons? tandis qu'il serait possible, facile même de les réunir dans +des monuments spéciaux, et de leur donner ainsi plus de noblesse et de +durée. Depuis que les grands ne jouissent plus du privilège de faire +déposer leurs restes dans les églises, ils s'y font élever des +monuments! Que cet exemple nous éclaire enfin. Il y a mille et mille +formes pour ennoblir un édifice consacré à de pareils souvenirs. + + +--Puisque l'imagination des artistes est si riche, dit Charlotte, vous +devriez bien m'apprendre comment ils pourraient faire autre chose que +des urnes, des obélisques et des colonnes. Quant à moi, je n'ai jamais +vu, au milieu des mille et mille formes dont vous venez de me parler, +que mille et mille répétitions de ces trois types. + +--Cette uniformité désespérante existe chez nous, Madame, mais elle +est loin d'être universelle. Je conviens, au reste, qu'il est fort +difficile de rendre un sentiment grave d'une manière gracieuse et +d'exprimer agréablement la tristesse. Je possède une assez jolie +collection de dessins représentant les ornements funéraires des genres +les plus opposés; mais il me semble que le plus beau de tous sera +toujours l'image de l'homme, dont on veut perpétuer le souvenir. Elle +seule donne une juste idée de ce qu'il a été, et devient un texte +inépuisable pour les notes et les commentaires les plus variés. Il est +vrai qu'elle ne saurait remplir ces conditions que si elle a été faite +à l'époque la plus favorable de la vie de celui qu'elle représente, +ce qui arrive fort rarement, car on ne songe point à reproduire des +formes encore vivantes. Quand on a moulé la tête d'un cadavre et posé +un pareil marbre sur un piédestal, on ose lui donner le nom de buste. +Hélas! où sont-ils, les artistes capables de rendre le cachet de la +vie aux empreintes de la forme que la mort a frappée? + +Vous défendez mes opinions sans le vouloir et sans le savoir +peut-être, dit Charlotte. L'image de l'homme est indépendante du lieu +où on la place; partout où elle est, elle est pour elle-même; il +serait donc impossible de la réduire à orner des tombes véritables, +c'est-à-dire le coin de terre dans lequel se décompose l'être qu'elle +représente. Faut-il vous dire ma pensée tout entière à ce sujet? Les +bustes et les statues, considérés comme monuments funéraires, ont +quelque chose qui me répugne. J'y vois un reproche perpétuel qui, en +nous rappelant ce qui n'est plus, nous accuse de ne pas assez honorer +ce qui est. Et comment pourrait-on, en effet, ne pas rougir de +soi-même, quand nous songeons au grand nombre de personnes que nous +avons vues et connues, et dont nous avons fait si peu de cas? +Combien de fois n'avons-nous pas rencontré sur notre route des êtres +spirituels, sans nous apercevoir de leur esprit? des savants, sans +utiliser leur science; des voyageurs, sans profiter de leurs récits; +des coeurs aimants, sans chercher à mériter leur affection? Cette +vérité ne s'applique pas seulement aux individus que nous avons vus +passer; non, elle est l'exacte mesure de la conduite des familles +envers leurs plus dignes parents, des cités envers leurs plus +estimables habitants, des peuples envers leurs meilleurs princes, des +nations envers leurs plus grands citoyens. + +J'ai entendu plusieurs fois demander pourquoi on louait les morts sans +restriction, tandis qu'un peu de blâme se mêle toujours au bien qu'on +dit des vivants; et alors des hommes sages et francs répondaient qu'on +agissait ainsi parce qu'on n'avait rien à craindre des morts, et qu'on +était toujours exposé à rencontrer, dans les vivants, un rival sur la +route que l'on suivait soi-même. En faut-il davantage pour prouver que +notre sollicitude à entretenir des rapports vivants entre nous et ceux +qui ne sont plus, ne découle point d'une abnégation grave et sacrée de +nous-mêmes, mais d'un égoïsme railleur. + + + + +CHAPITRE II. + + +Excités par la conversation de la veille, on visita, dès le lendemain +matin, le cimetière, et l'Architecte donna plus d'un heureux conseil +pour embellir ce lieu. L'église, qui déjà avait attiré son attention, +devait également devenir l'objet de ses soins. Cet édifice, d'un style +éminemment allemand, existait depuis plusieurs siècles. Il était +facile de reconnaître la manière et le génie de l'architecte qui, dans +la même contrée, avait construit un magnifique monastère. Malgré les +changements intérieurs rendus indispensables par les exigences du +culte protestant, l'ensemble du temple avait conservé une partie de +son ancien cachet de majesté calme et imposante. + +L'Architecte sollicita et obtint sans peine de Charlotte la somme +nécessaire pour restaurer cette église dans le style antique et, pour +la mettre en harmonie avec les réformes qu'avaient subies le cimetière +dont elle était entourée. Assez adroit pour faire beaucoup de choses +par lui-même, il se fit seconder par les ouvriers que la suspension +de la construction de la maison d'été avait laissés sans ouvrage, et +qu'on lui permit de garder pour achever sa pieuse entreprise. + +En examinant cet édifice et ses dépendances, il découvrit, à sa grande +satisfaction, une chapelle latérale d'un style remarquable et décorée +par des ornements d'un travail exquis. Ce lieu renfermait une foule +d'objets peints ou sculptés à l'aide desquels le catholicisme célèbre +et désigne spécialement la fête de chacun de ses saints. + +Entrevoyant la possibilité de faire de ce lieu un monument dans le +goût artistique des siècles passés, le jeune Architecte se promit +d'orner la partie vide des murailles de peintures à fresque, car il +n'était pas novice dans ce bel art. Mais, pour l'instant, il jugea à +propos de garder le silence sur ses intentions. + +Les dames l'avaient déjà prié plusieurs fois de leur montrer ses +copies et ses projets de monuments funéraires, et il se décida à +mettre sous leurs yeux les portefeuilles qui contenaient ses dessins. +Pendant qu'il les leur faisait examiner, la conversation tomba +naturellement sur les tombeaux des anciens peuples du Nord, ce qui +l'autorisa à produire, dès le lendemain, sa collection d'armes et +autres antiquités trouvées dans ces tombeaux. + +Tous ces objets étaient fixés sur des planches couvertes de drap, et +avec tant d'art et d'élégance, qu'au premier abord on aurait pu les +prendre pour des cartons d'un marchand de nouveautés. La solitude +profonde dans laquelle les dames vivaient leur rendait une distraction +nécessaire, et comme il s'était décidé une fois à leur montrer ses +trésors, il arriva presque chaque soir avec une curiosité nouvelle. +Ces curiosités étaient presque toutes d'origine germaine, et se +composaient spécialement de bractéates, de monnaies, de sceaux et +autres objets semblables; çà et là, seulement, il y avait quelques +modèles des premiers essais de l'imprimerie et de la gravure sur bois +et sur cuivre. + +Si l'examen de cette collection et les souvenirs du passé qu'elle +suggérait, occupaient agréablement les soirées des dames, elles +jouissaient pendant le jour du plaisir plus grand encore de voir +l'église reculer, pour ainsi dire, vers ce même passé, sous +l'influence magique de l'Architecte. Aussi étaient-elles souvent +tentées de lui demander si elles ne vivaient pas, en effet, à une +autre époque, et si les moeurs, les habitudes et les croyances +qu'elles voyaient se dérouler, s'agiter et vivre autour d'elles, +n'étaient pas une illusion prophétique, un rêve de l'avenir. + +Un dernier portefeuille contenant des personnages dessinés au trait +seulement, et dont le jeune artiste tournait, chaque soir, quelques +feuillets, acheva de les plonger toujours plus avant dans cette +disposition d'esprit. Ces divers personnages calqués sur les originaux +avaient conservé leur caractère d'antiquité, de noblesse et de +pureté. L'amour et la résignation, une douce sociabilité, une +pieuse vénération pour l'être invisible qui est au-dessus de nous, +respiraient sur tous ces visages, se manifestaient dans chaque pose, +dans chaque mouvement. Le vieillard à la tête chauve, et l'enfant à la +riche chevelure bouclée, l'adolescent courageux et l'homme grave et +réfléchi, les saints aux corps transfigurés et les anges planant dans +les nuages, tous enfin semblaient jouir du même bonheur, parce que +tous étaient sous l'empire de la même satisfaction innocente, de la +même espérance pieuse et calme. Les actions les plus vulgaires de +ces personnages paraissaient se rapporter à la vie céleste, et une +offrande en l'honneur de la divinité semblait découler d'elle-même de +la nature de ces êtres si saintement sublimes. + +La plupart d'entre nous lèvent leurs regards vers de semblables +régions comme vers un paradis perdu; Ottilie seule s'y sentait dans sa +sphère et au milieu de créatures semblables à elle. + +L'Architecte promit de décorer la chapelle de peintures d'après ses +esquisses, afin de perpétuer son souvenir dans un lieu où il avait été +si heureux, et que bientôt il serait forcé de quitter. Sur ce dernier +point il s'exprima avec une émotion visible, car tout lui prouvait +qu'il ne jouissait que momentanément d'une aussi aimable société. + +Au reste, si les jours offraient peu d'événements remarquables, ils +fournissaient de nombreux sujets pour de graves entretiens. Nous +profiterons de ce moment pour signaler ici les extraits de ses +conversations que nous avons trouvés dans les feuilles du Journal +d'Ottilie. Nous ne croyons pouvoir mieux préparer nos lecteurs à ce +passage, qu'en leur communiquant la comparaison que ces gracieuses +feuilles nous ont suggérée. + +En Angleterre tous les cordages de la marine royale sont traversés +par un fil rouge qu'on ne saurait faire disparaître sans détruire le +travail du cordier qui ne les a enlacés ainsi, que pour prouver à tout +le monde que ces cordages appartiennent à la couronne de la grande +Bretagne. C'est ainsi qu'à travers le Journal d'Ottilie règne le fil +d'un tendre penchant qui unit entre elles les observations et +les sentences, et fait de leur ensemble un tout qui appartient +spécialement à cette jeune fille! + +Nous espérons que les extraits de ce Journal, que nous citerons à +plusieurs reprises, suffiront pour justifier notre comparaison. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Toutes les fois que la pensée de l'homme dépasse la vie d'ici bas, +il ne saurait rien espérer de plus doux que de dormir auprès des +personnes qu'il a aimées. Comme elle est chaleureuse, comme elle part +sincèrement du coeur, cette phrase si simple: Aller rejoindre les +siens! + +«Il y a plus d'une manière de perpétuer le souvenir d'une personne +morte ou absente; la meilleure de toutes est, sans contredit, le +portrait. Lors même qu'il ne serait pas parfaitement ressemblant, il +charme et attire; et l'on aime à s'entretenir avec lui, comme on +aime parfois à discuter avec un ami; car alors, seulement, on sent +distinctement qu'on est à deux, et qu'il serait impossible de se +séparer. + +«Combien de fois l'ami présent n'est-il pour nous autre chose qu'un +portrait! Il ne nous parle pas, il ne s'occupe pas de nous, mais nous +nous occupons de lui en nous abandonnant au plaisir de le regarder; +nous sentons ce qu'il est pour nous, et souvent notre affection +augmente sans qu'il ait contribué à ce résultat plus que n'aurait pu +le faire son portrait. + +«On n'est jamais content du portrait d'une personne qu'on aime, voilà +ce qui me fait plaindre sincèrement les peintres de portraits. On leur +demande l'impossible; on veut qu'ils représentent la personne non +telle qu'ils la voient, ou qu'elle est en effet, mais telle que +l'exige la nature de ses rapports avec les individus qui regardent +cette représentation, et qui y cherchent, non la vérité, mais la +justification de leur affection ou de leur haine. Il est donc +bien naturel que les peintres de portraits finissent par devenir +indifférents, capricieux, opiniâtres, et que, par conséquent, un bon +portrait de l'être qui nous est le plus cher au monde, est presque une +impossibilité. + +«La collection d'armes et d'autres objets trouvés dans les tombes +antiques que fermaient d'immenses blocs de rochers, et que +l'Architecte nous a montrés n'est à mes yeux qu'une preuve de +la futilité des efforts humains pour la conservation de notre +individualité après la mort. Quelle n'est pas la force de l'esprit +de contradiction, et qui de nous peut se flatter d'en être exempt, +puisque ce sage Architecte, après avoir fouillé lui-même plusieurs de +ces tombes, où il n'a pu trouver que des insignes indépendants de la +personne du mort, n'en continue pas moins à s'occuper de monuments +funéraires? + +«Mais pourquoi nous juger si sévèrement? Ne pouvons, ne devons-nous +donc travailler que pour l'éternité? Ne nous habillons-nous pas le +matin pour nous déshabiller le soir? Ne nous mettons-nous pas en +voyage avec l'espoir de revenir au lieu du départ? Pourquoi ne +souhaiterions-nous pas de reposer auprès des nôtres, quand ce ne +serait que pour un siècle ou deux? + +«Les pierres mortuaires usées par les genoux des fidèles, les églises +dont les voûtes se sont écroulées sur ces lugubres monuments, nous +montrent, pour ainsi dire, une seconde époque de la vie de souvenir +que nous aimons à faire à nos morts, et, en général, cette vie est +plus longue que la vie d'action. Mais elle aussi a un terme et finit +par s'évanouir. Pourquoi le temps, dont l'inflexible tyrannie est +toujours sans pitié pour l'homme, serait-il plus indulgent pour +l'oeuvre de ses mains ou de son intelligence?» + + + + +CHAPITRE III. + + +Il est si agréable de s'occuper d'une chose qu'on ne sait qu'à demi, +que nous ne devrions jamais nous permettre de rire aux dépens de +l'amateur qui s'occupe sérieusement d'un art qu'il ne possédera +jamais, ni blâmer l'artiste qui dépasse les limites de l'art où son +talent a acquis droit de cité, pour s'égarer dans les champs voisins +où il est étranger. + +C'est avec cette disposition bienveillante que nous allons juger les +peintures dont l'Architecte se disposa à orner la voûte et les places +vides des murailles de la chapelle. Ses couleurs étaient prêtes, ses +mesures prises, ses cartons dessinés. Trop modeste pour prétendre à +la création, il se borna à reproduire avec goût et intelligence les +délicieuses figures et les ornements antiques dont il possédait les +esquisses et les plans. + +L'échafaudage était dressé et son travail s'avançait rapidement, +car les fréquentes visites de Charlotte et d'Ottilie doublaient son +courage et enflammaient son imagination. De leur côté, les dames ne +pouvaient se lasser d'admirer ces vivantes figures d'anges dont les +draperies savamment éclairées, se détachaient si bien de l'azur du +ciel, et qui, par leur cachet de piété simple et calme, invitaient à +une douce méditation. + +Un jour l'artiste avait fait monter Ottilie près de lui sur son +échafaudage. La vue d'objets commodément étalés, et dont elle avait +appris à se servir à la pension, éveilla tout à coup chez cette +jeune fille un sentiment artistique dont elle n'avait jamais supposé +l'existence; et, saisissant la palette et les pinceaux, elle termina +très-heureusement une draperie commencée. + +Satisfaite de voir sa nièce s'occuper ainsi, Charlotte devint plus +solitaire; l'isolement était un besoin pour elle, car là, seulement, +il lui était possible de se livrer aux tristes pensées qu'elle ne +pouvait communiquer à personne. + +L'agitation fiévreuse et les tourments outrés que les événements les +plus communs causent aux hommes vulgaires, nous font sourire de pitié; +mais nous nous sentons pénétrés d'un saint respect quand nous voyons +devant nous un noble coeur où le destin mûrit une de ses plus +mystérieuses combinaisons, sans lui permettre d'en hâter le +développement et d'aller ainsi au-devant du bien ou du mal qui doit en +résulter pour lui et pour les autres. + +Édouard avait répondu à la lettre de sa femme, avec calme, avec +résignation, mais sans abandon, sans amour surtout. Quelques jours +après avoir écrit cette lettre, il disparut de sa retraite, et cacha +si bien les traces de la route qu'il avait prise qu'il fut impossible +de les découvrir. La voie de la publicité, celle des journaux +apprit enfin à Charlotte que son mari était rentré dans la carrière +militaire, car son nom figurait avec honneur dans le récit d'une +bataille où il s'était distingué. La pauvre femme osa à peine se +féliciter du bonheur avec lequel il venait d'échapper à tant de +dangers, car elle savait qu'il en chercherait de nouveaux, non +par amour pour la gloire, mais parce qu'il préférait la mort à la +nécessité de renouer ses anciennes relations avec sa femme. Plus elle +s'affermissait dans cette conviction, si douloureuse pour elle, plus +elle s'efforçait de la cacher au fond de son âme. + +Ignorant toujours le parti extrême que le Baron avait pris, et +heureuse de cette ignorance, Ottilie s'était passionnée pour la +peinture. Charlotte lui avait accordé avec plaisir la permission de +travailler avec l'Architecte au plafond de la chapelle, et le ciel que +représentait ce plafond se peupla rapidement de gracieux habitants. +Devenus plus habiles par l'exercice et par l'émulation, les deux +artistes faisaient des progrès visibles à mesure qu'ils avançaient +dans leur travail. Les figures, surtout, dont l'Architecte s'était +spécialement chargé, avaient une ressemblance plus ou moins grande +avec Ottilie. Sa présence constante impressionnait le jeune artiste +au point qu'il ne pouvait plus rêver d'autre physionomie que celle de +cette belle enfant. Un seul ange restait encore à faire, il devait +être le plus beau, et il le devint en effet: en le voyant, on eût dit +qu'Ottilie planait dans les sphères célestes. + +L'Architecte s'était promis d'abord de laisser les murs tels qu'ils +étaient, en les couvrant toutefois d'une couche de brun clair, sur +laquelle les gracieuses colonnes et les riches boiseries sculptées +devaient ressortir naturellement par leur ton plus foncé. Mais, ainsi +que cela arrive presque toujours en pareil cas, il modifia son +premier plan, et décora ces places de corbeilles, de guirlandes et +de couronnes de fruits et de fleurs; la représentation de ces dons +précieux de la nature unissait, pour ainsi dire, le ciel à la terre. +Dans ce dernier travail, Ottilie surpassa presque son maître: les +jardins lui fournissaient les modèles les plus riches et les plus +variés, et quoiqu'ils dotassent très-richement ces corbeilles et ces +couronnes, les peintures se trouvèrent achevées plus tôt qu'ils ne +l'auraient désiré tous deux. + +Tout était terminé enfin; mais les bois des échafaudages et autres +objets dont on s'était servi pour peindre gisaient pêle-mêle sur les +pavés, cassés et bariolés de couleurs, et l'Architecte pria les deux +dames de ne revenir dans la chapelle que lorsqu'il l'aurait fait +débarrasser et nettoyer. Pendant une belle soirée, il vint les prier +de s'y rendre, demanda la permission de ne pas les accompagner, et +s'éloigna aussitôt. + +--Quelle que soit la surprise qui nous est réservée, dit Charlotte, je +ne me sens pas disposée à en profiter en ce moment. Va voir, seule, ce +qu'il a fait, et tu m'en rendras compte. Je suis sûre que tu vas jouir +d'un coup d'oeil agréable; mais je veux le juger d'abord par ce que tu +m'en diras, je verrai ensuite avec mes propres yeux. + +Ottilie, qui savait que sa tante évitait avec soin tout ce qui pouvait +l'impressionner ou la surprendre, partit aussitôt et se détourna +plusieurs fois dans l'espoir de voir l'Architecte, mais il ne parut +point. L'église qui était achevée depuis longtemps n'avait rien de +neuf à lui offrir; elle s'avança donc vers la porte de la chapelle, +qui, quoique surchargée d'airain, s'ouvrit sans effort; et l'aspect +de ce lieu, qu'elle croyait connaître parfaitement, lui causa un +étonnement mêlé d'admiration: a travers la haute et unique fenêtre qui +l'éclairait, tombait un jour grave et bizarrement nuancé; les vitraux +étaient peints, ce qui donnait à l'ensemble un ton étrange, et +disposait l'âme à des impressions mélancoliques. Les pavés cassés +avaient été remplacés par des briques de forme différente, et unies +entre elles par une couche de plâtre, de manière à former des dessins +allégoriques. Ce double ornement, que l'Architecte avait fait préparer +et exécuter en secret, rehaussait la beauté des peintures. Les stalles +antiques savamment sculptées, qu'on avait trouvées parmi les bois et +les meubles qui encombraient cette chapelle, étaient symétriquement +rangées contre la muraille et offraient de solennels lieux de repos. + +Ottilie contemplait avec plaisir ces détails connus, qui se +présentaient devant elle comme un tout inconnu; elle fut s'asseoir +dans une des stalles, et ses regards errèrent autour d'elle sans +se fixer sur aucun objet; il lui semblait qu'elle était et qu'elle +n'était point; qu'elle sentait et qu'elle ne sentait point; que tout +disparaissait devant elle, et qu'elle disparaissait devant tout. + +Lorsque le soleil, qui avait fait briller les vitraux peints d'un +éclat singulier, disparut, Ottilie se réveilla tout à coup de +l'inconcevable rêverie dans laquelle elle s'était abîmée, et retourna +en hâte au château. Son émotion était d'autant plus vive, que ce jour +était la veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard, fête +qu'elle s'était flattée de célébrer dans une autre disposition +d'esprit, et dans une situation bien différente. Les magnifiques +fleurs d'automne brillaient encore sur leurs tiges; le tournesol +levait toujours vers les cieux sa tête altière, et les marguerites aux +mille couleurs s'inclinaient modestement vers la terre. Si une faible +partie de ce luxe de la nature avait été cueillie, ce n'était pas +pour tresser des couronnes à Édouard, mais pour servir de modèle aux +peintures qui décoraient un lieu destiné à recevoir des monuments +funéraires. + +La tristesse et la mélancolie de cette soirée rappelaient cruellement +à la jeune fille la joie bruyante que le Baron avait fait régner le +jour de l'anniversaire de sa naissance à elle; le feu d'artifice, +surtout, pétillait encore à ses oreilles, et brillait à ses yeux; +illusion pleine de charmes et de désespoir, car elle était seule! Son +bras ne se reposait plus sur celui de son ami; il ne lui restait pas +même le vague espoir de retrouver tôt ou tard en lui une consolation, +un appui. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Il faut que je signale ici une observation de notre jeune Architecte, +car elle m'a paru très-juste: Lorsque nous examinons de près la +destinée de l'artiste, et même celle de l'artisan, nous reconnaissons +qu'il n'est pas permis à l'homme de s'approprier un objet quelconque, +pas même celui qui semble lui appartenir de droit, puisqu'il émane de +lui. Ses oeuvres l'abandonnent comme l'oiseau abandonne le nid où il +est éclos. + +«Sous ce rapport la destinée de l'Architecte est la plus cruelle +de toutes. Il consacre une partie de son existence et toutes les +ressources de son génie à construire et à décorer un édifice; mais dès +qu'il est achevé, il en est banni. C'est à lui que les rois doivent +la magnificence et la pompe imposante des salles de leurs palais; et, +cependant, ils ne lui permettent pas de jouir de l'effet merveilleux +de son oeuvre. Dans les temples, une limite infranchissable l'exile +du sanctuaire dont la beauté imposante est son ouvrage, et il lui est +défendu de monter les marches qu'il a posées, de même que l'orfèvre ne +peut adorer que de loin l'ostensoir qu'il a fabriqué de ses mains. +En remettant aux riches la clef d'un palais terminé, il leur donne à +jamais la jouissance exclusive de tout ce qu'il a pu inventer pour +rendre la vie de tous les jours commode, agréable et brillante. +L'art ne doit-il pas s'éloigner de l'artiste, puisque ses oeuvre +ne réagissent plus sur lui, et se détachent de lui comme la fille +richement dotée se détache du père à qui elle doit cette dot? Ces +réflexions nous expliquent pourquoi l'art avait plus de puissance, +lorsqu'il était presque entièrement consacré au public, c'est-à-dire, +aux choses qui continuent à appartenir à l'artiste, parce qu'elles +appartiennent à tout le monde. + +«Les anciens peuples du Nord se sont formé, sur la vie au-delà de la +tombe, des idées imposantes et graves; on peut même dire qu'elles ont +quelque chose d'effrayant. Ils se figuraient leurs ancêtres réunis +dans d'immenses cavernes, assis sur des trônes et plongés dans de +muets entretiens, puisqu'ils ne se parlaient que de la pensée. Et +lorsqu'un nouveau venu, digne d'eux par sa valeur et par ses vertus, +se présentait dans cette majestueuse réunion, tous se levaient et +s'inclinaient devant lui. Hier j'étais assise dans la chapelle, dans +une stalle sculptée, et, en face et près de moi, je voyais beaucoup de +stalles semblables, mais vides. Alors les idées de ces anciens peuples +me sont revenues à la mémoire, et je les ai trouvées douces et +bienfaisantes. Pourquoi, me suis-je dit, ne peux-tu rester assise ici, +silencieuse et pensive, jusqu'à ce qu'il arrive le bien-aimé devant +lequel tu te lèveras avec joie pour lui assigner une place à tes +côtés? + +«Les vitraux peints font du jour un crépuscule solennel; mais il +faudrait inventer une lampe permanente, afin que la nuit ne fût pas +aussi noire. + +«Oui, l'homme a beau faire, il ne peut se concevoir que voyant, et +je crois qu'il ne rêve pendant son sommeil que pour ne pas cesser de +voir. Peut-être aussi portons-nous en nous-mêmes une lumière cachée et +prédestinée à sortir un jour de ces profondeurs mystérieuses, afin de +rendre toute autre clarté inutile. + +«L'année touche à sa fin, le vent passe sur le chaume et ne trouve +plus de moissons à faire ondoyer. Les baies rouges de ces jolis arbres +au feuillage dentelé semblent seules vouloir nous retracer quelques +images riantes de la saison passée, comme les coups mesurés du batteur +en grange nous rappellent que dans les épis dorés tombés sous +la faucille du moissonneur, il y avait un principe de vie et de +nourriture.» + + + + +CHAPITRE IV. + + +Lorsqu'il ne fut plus possible de cacher à Ottilie qu'Édouard était +allé braver les chances incalculables de la guerre, elle en fut +d'autant plus vivement affectée que, depuis longtemps déjà, elle +n'éprouvait plus que des sensations qui lui rappelaient la fragilité +des choses humaines. Heureusement, notre nature ne peut accepter +qu'une certaine dose de malheur; tout ce qui dépasse cette dose +l'anéantit ou ne l'atteint point. Oui, il est des positions où la +crainte et l'espérance ne font plus qu'un même sentiment morne et +silencieux, qu'on pourrait presque appeler de l'insensibilité. S'il +n'en était pas ainsi, comment pourrions-nous continuer à vivre de la +vie vulgaire, et suivre le cours de nos habitudes et nos travaux, +tout en sachant que des dangers, sans cesse renaissants, enveloppent +l'objet de nos affections qui vit loin de nous. + +Ottilie allait pour ainsi dire s'abîmer dans la solitude silencieuse +au milieu de laquelle elle vivait, lorsque le bon génie, qui veillait +encore sur elle, introduisit au château une espèce de horde sauvage. +Le désordre qu'elle y causa, rappela les forces actives de la jeune +fille sur les objets extérieurs, et lui rendit la conscience de son +être. + +Luciane, la brillante fille de Charlotte, avait, ainsi que nous +l'avons déjà dit, quitté le pensionnat, pour aller habiter avec sa +grande-tante, qui s'était empressée de l'introduire dans le monde +élégant. Là, le désir de plaire qui l'animait, devint une fascination +qui captiva bientôt un jeune et riche seigneur, auquel il ne manquait, +pour réunir tout ce qu'il y avait de mieux en tout genre, qu'une +femme accomplie, dont tout le monde lui envierait la possession. Pour +arrêter définitivement cet avantageux mariage, il fallait entrer dans +des explications et des détails sans nombre, et établir des relations +nouvelles; ce qui augmenta tellement la correspondance de Charlotte, +qu'elle ne pouvait plus s'occuper d'autre chose. + +On savait que les jeunes fiancés devaient venir voir leur mère; mais +l'époque de cette visite n'était pas fixée. Ottilie se borna donc à +faire lentement et par degrés les préparatifs de cette réception. Rien +n'était terminé encore, lorsque le tourbillon s'abattit à l'improviste +sur le château. + +Des voitures découvertes amenèrent d'abord un monde de femmes de +chambre et de valets; des brancards chargés de caisses et de cartons +suivaient de près cette bruyante avant-garde, à laquelle succéda +immédiatement le gros de l'armée, c'est-à-dire, la grande-tante, +Luciane, plusieurs de ses jeunes amies du pensionnat et un nombre +considérable de gentilshommes des plus à la mode. Le prétendu s'était +également entouré d'un cortège d'amis de son âge et de son rang. Une +pluie battante survenue tout à coup augmenta le désordre de cette +entrée tumultueuse et imprévue. Les bagages gisaient pêle-mêle dans +les vestibules et les antichambres, il n'y avait pas assez de bras +pour les porter, pas assez de voix pour dire à qui appartenaient telle +ou telle malle, caisse ou porte-manteau; les hôtes encombraient les +salons et chacun voulait être logé le premier. Ottilie seule resta +calme et tranquille. Son activité impassible domina la confusion +générale; en peu d'heures tout le monde fut convenablement casé, +et s'il était impossible de servir tant de personnes à la fois, on +laissait du moins à chacun la liberté de se servir soi-même. + +La route, quoique courte, avait été fatigante, les voyageurs avaient +besoin de repos, et le futur désirait passer, du moins les premières +journées, dans la société intime de sa belle-mère, afin de lui parler +de son amour pour sa fille et de son désir de la rendre heureuse. +Luciane en avait décidé autrement. Son prétendu avait amené plusieurs +magnifiques chevaux de selle qu'elle ne connaissait pas encore, et +elle les essaya à l'instant, en dépit de la tempête et de la pluie; il +lui semblait que l'on n'était au monde que pour se mouiller et pour se +sécher. + +Les constructions et les promenades nouvelles dans les environs du +château et dont on lui avait parlé souvent, piquaient également sa +curiosité; elle voulait tout voir, tout examiner dans le plus court +délai possible. Sans égard pour ses vêtements ou pour ses chaussures, +elle visitait à pied les lieux où on ne pouvait se rendre ni à cheval +ni en voiture. Aussi les femmes de chambre étaient-elles forcées de +consacrer, non-seulement les journées, mais encore une partie des +nuits à décrotter, laver et repasser. + +Quand il ne lui resta plus rien à voir dans la contrée, elle se mit à +faire des visites dans le voisinage; et comme elle allait toujours +au galop, les limites de ce voisinage s'étendaient fort loin. On +s'empressa de venir la voir à son tour, ce qui acheva d'encombrer le +château. Parfois ces visites arrivaient pendant que Luciane était +absente; pour remédier à cet inconvénient, elle fixa des jours de +réception, et dans ces jours, une foule aussi brillante que nombreuse +accourait de tous côtés. + +Pendant ce temps, Charlotte réglait avec sa tante et le chargé +d'affaires du futur les intérêts du jeune couple; Ottilie entretenait, +par son esprit d'ordre et sa bonté, le zèle des domestiques, des +chasseurs, des jardiniers, des pêcheurs et des fournisseurs de toute +espèce, afin de pouvoir satisfaire aux besoins et aux caprices de +cette nombreuse société. + +Semblable à une comète vagabonde qui traîne après elle une crinière +enflammée, Luciane n'accordait de repos à personne. A peine les +visiteurs les plus âgés et les plus calmes avaient-ils arrangé leurs +parties de jeu, qu'elle renversait les tables et forçait tout ce qui +pouvait se mouvoir à prendre part aux danses et aux divertissements +bruyants. Et qui aurait osé rester immobile, quand une aussi +séduisante jeune fille exigeait le mouvement et l'action? + +Toutefois, si elle ne voyait et ne demandait jamais que son plaisir +à elle, les autres trouvaient aussi leur compte dans son humeur +bruyante; les hommes surtout; car, grâce au tact merveilleux avec +lequel elle distribuait ses prévenances et ses agaceries, chacun d'eux +se croyait le mieux partagé. Dominée par le besoin de plaire toujours +et à tout le monde, elle n'épargna pas même les hommes d'un caractère +grave ou avancés en âge, quand leur rang ou leur position sociale leur +donnait quelqu'importance. Pour les captiver, elle avait recours à +toutes sortes d'attentions délicates, telles que de célébrer leurs +fêtes de naissance ou de nom, dont elle s'était procurée les dates par +des détours adroits. + +Chez elle la malignité était pour ainsi dire érigée en système; peu +satisfaite d'humilier la sagesse et le mérite, en les réduisant à +rendre hommage à ses extravagances, elle aimait à se jouer des hommes +jeunes et étourdis, en les enchaînant à son char, au jour et à l'heure +qu'elle avait fixés d'avance pour leur défaite. + +L'Architecte avait attiré son attention, beaucoup moins par ses +manières distinguées, que par sa chevelure noire et bouclée, à travers +laquelle il regardait avec tant d'ingénuité; mais il continua à se +tenir éloigné d'elle, répondit laconiquement à ses questions, et +l'évita avec un calme si parfait, qu'elle se sentit presque offensée +de sa conduite. Pour l'en punir et le forcer à grossir le cortège de +ses adorateurs, elle se promit de le faire le héros d'une brillante +journée. + +Ce n'était pas seulement par manie qu'elle se faisait toujours +précéder dans ses voyages par une immense quantité de malles et de +caisses; elle en avait réellement besoin pour satisfaire les nombreux +caprices dont la prompte réalisation était pour elle un besoin. Jamais +elle ne faisait moins de quatre toilettes par jour, et souvent même il +ne lui suffisait pas de varier ainsi les costumes que les usages du +monde élégant assignent à chaque partie de la journée, elle inventait +encore les déguisements les plus extraordinaires, qu'elle réalisait +dans les moments où on s'y attendait le moins. C'est ainsi qu'après +une courte absence des salons, elle s'y glissait furtivement vêtue en +paysanne, en fée, en bouquetière, et même en vieille femme, car il lui +était agréable d'entendre les cris d'admiration qui retentissaient de +toutes parts, quand elle rejetait brusquement le capuchon qui cachait +son joli visage. Ses allures naturellement gracieuses, s'accordaient +toujours si bien avec les personnages qu'elle représentait, qu'on ne +pouvait la regarder sans se croire sous l'empire du plus charmant et +du plus espiègle des farfadets. + +Ces sortes de déguisements lui valaient encore un autre genre de +triomphe, auquel elle attachait le plus grand prix; celui de faire +paraître dans tout son éclat, le talent avec lequel elle exécutait des +danses de caractère et des pantomimes. + +Un jeune cavalier de sa suite, qui s'était exercé à accompagner sur le +piano ses attitudes et ses gestes par des airs analogues, savait si +bien lire ses désirs dans ses yeux, qu'il lui suffisait d'un coup +d'oeil pour deviner sa pensée. + +Au milieu d'une brillante soirée dansante, elle jeta sur lui un de +ces regards significatifs; il la comprit et la supplia aussitôt de +surprendre la société par une représentation improvisée. Cette demande +parût l'embarrasser; elle se fit prier longtemps contre son habitude, +feignit d'hésiter sur le choix du sujet et finit, à l'exemple de tous +les improvisateurs, par demander qu'on lui en donnât un; le jeune +cavalier lui indiqua celui d'Artémise au tombeau de son mari. + +Luciane s'éloigna et reparut bientôt sous le costume de la royale +veuve. Sa démarche était grave et imposante, une marche funèbre +savamment exécutée sur le piano soutenait ses gestes et ses attitudes, +et ses yeux ne quittaient point l'urne funèbre qu'elle tenait dans +ses mains. Deux pages en grand deuil la suivaient, portant un grand +tableau noir et un morceau de crayon blanc. Un autre cavalier de sa +suite, qui était également dans le secret, poussa l'Architecte au +milieu du cercle qui s'était formé autour d'Artémise; mais il avait eu +soin de l'avertir qu'il ne pouvait se dispenser de jouer, dans cette +scène, le rôle qui lui appartenait de droit, c'est-à-dire de dessiner +sous les yeux de la reine un mausolée digne de sa douleur et du mort +qui en était l'objet. + +Cette exigence lui fut d'autant plus désagréable que son costume noir, +il est vrai, mais étroit et à la mode, contrastait d'une manière +bizarre avec la couronne, les franges, les glands de jais, les voiles +de crêpe et les draperies de velours de la reine. Prenant toutefois +son parti en homme d'esprit et de bonne compagnie, il s'avança +gravement vers le tableau, prit le crayon qu'un des pages lui présenta +et dessina un mausolée imposant et beau, mais qui semblait plutôt +appartenir à un prince lombard qu'à un roi de Carie. + +Tout entier à son travail il ne fit aucune attention à la reine, et ce +ne fut qu'après avoir donné le dernier coup de crayon qu'il se tourna +vers elle, pour lui annoncer, par une respectueuse inclination, qu'il +avait accompli ses ordres. Persuadé que son rôle était joué, il allait +se retirer; mais Luciane lui montra l'urne qu'elle tenait à la main, +en cherchant à lui faire comprendre qu'elle voulait la voir reproduite +sur le haut du monument. + +L'Architecte n'obéit qu'à regret et d'un air contrarié, car ce nouvel +ornement ne s'accordait nullement avec le caractère de son esquisse. +De son côté, la reine était mécontente, presque humiliée: elle s'était +flattée qu'il tracerait en hâte quelque chose de semblable à un +tombeau, pour ne s'occuper que d'elle, et lui témoigner ainsi qu'il +était sensible à la préférence marquée qu'elle venait de lui accorder +sur tous les autres jeunes hommes de la société, en le choisissant +pour jouer cette pantomime avec elle. Stimulée par sa vanité blessée, +elle chercha plusieurs fois à établir des rapports directs avec +lui, tantôt en admirant son travail avec enthousiasme, et tantôt en +l'engageant indirectement à la consoler en partageant sa douleur. + +Malgré ces avances, l'Architecte resta immobile et froid, ce qui la +mit dans la nécessité d'occuper seule les spectateurs par l'expression +de son désespoir. Plusieurs fois déjà elle avait pressé l'urne sur son +coeur, levé ses regards vers le ciel, et fait plusieurs autres gestes +semblables; en cherchant à les varier, elle les exagéra au point, +qu'elle finit par ressembler beaucoup plus à la matrone d'Éphèse qu'à +la royale veuve de Carie. + +Cette scène s'était tellement prolongée, que le pianiste ne savait +plus comment varier ses airs de deuil; aussi passa-t-il tout à coup +à des mélodies gaies et bruyantes qui forcèrent Luciane à donner +un autre caractère à ses attitudes, au moment même où elle allait +exprimer à l'artiste sa larmoyante reconnaissance. On se pressa autour +d'elle en l'accablant d'éloges et de remercîments, et l'Architecte eut +sa part du succès; car son dessin excita une admiration générale et +sincère. Le futur, surtout, en fut très-satisfait et le lui témoigna +en termes flatteurs. + +--Il est fâcheux, continua-t-il, que, dans peu de jours, il ne restera +plus rien de ce beau dessin. Je vais le faire porter dans ma chambre, +afin d'en jouir du moins aussi longtemps que possible. + +--Si vous le désirez, répondit l'Architecte, je vous montrerai une +collection de monuments funéraires dont cette esquisse n'est qu'une +réminiscence très-imparfaite. + +Ottilie, qui se trouvait près d'eux, s'empressa de lui dire qu'il +ne pourrait jamais montrer ses chefs-d'oeuvre à un connaisseur plus +capable de les apprécier. + +Luciane accourut en ce moment et demanda quel était le sujet de leur +conversation. + +--Nous parlions d'une collection de dessins, lui dit son futur, que +cet aimable artiste m'a promis de me montrer incessamment. + +--Qu'il l'apporte tout de suite, s'écria Luciane. + +Et saisissant les deux mains de l'artiste, elle ajouta d'une voix +caressante: + +--N'est-il pas vrai, Monsieur, que vous l'apporterez tout de suite? + +--Il me semble, Madame, que cet instant est peu convenable pour un +pareil examen. + +--Quoi! Monsieur, dit-elle d'un ton ironiquement impérieux, vous +oseriez résister aux ordres de votre reine! + +Puis elle se remit à le prier et à lui prodiguer les plus gracieuses +flatteries. + +--N'y mettez pas d'obstination, murmura Ottilie en se penchant à +l'oreille de l'artiste, qui s'éloigna aussitôt après avoir fait une +inclination respectueuse, mais qui ne promettait rien. + +Dès qu'il fut sorti, Luciane se mit à jouer à travers le salon avec +un grand lévrier. Le pauvre animal se réfugia auprès de Charlotte. +La jeune étourdie le poursuivit avec tant d'ardeur qu'elle manqua de +renverser sa mère. + +--Ah! que je suis malheureuse de ne pas avoir amené mon singe! +s'écria-t-elle tout à coup. J'en avais l'intention, on m'en a détourné +pour flatter la paresse de mes gens; mais je veux qu'on aille le +chercher dès demain. Si j'avais seulement son portrait! Oh! je le +ferai faire, et son image du moins ne me quittera jamais; elle me +consolera, quand je ne pourrai pas avoir l'original près de moi. + +--Je puis dès ce moment t'offrir cette consolation, dit Charlotte, car +j'ai dans ma bibliothèque un grand nombre de gravures représentant +toutes les variétés de singes. + +Luciane poussa un cri de joie, et un domestique apporta l'in-folio +qu'elle se mit aussitôt à feuilleter avec enthousiasme, trouvant à +chacune de ces hideuses créatures, qu'on regarde à juste titre comme +la plus laide parodie de l'homme, une ressemblance frappante avec les +diverses personnes de sa connaissance. + +--Regardez celui-ci, dit-elle, n'est-ce pas le véritable portrait de +mon oncle? Et cet autre? Ah! c'est le célèbre marchand de nouveautés +M----. Voici le Curé S----. Et celui-là? Ne reconnaissez-vous pas +Monsieur ... Monsieur ... chose ...? En vérité, les singes sont les vrais +_incroyables_[2] de la bonne société; et je ne sais de quel droit on +se permet de les en exclure. + +Et c'était au milieu d'une bonne société qu'elle parlait ainsi, sans +supposer la possibilité qu'elle pouvait blesser quelqu'un. On avait +commencé par tant pardonner à ses grâces et à son esprit, qu'on était +arrivé à tout pardonner à son impertinence. + +Ce genre de plaisanterie avait peu d'attraits pour le futur, qui +s'entretenait dans un coin avec Ottilie sur le mérite de l'Architecte, +dont la jeune fille attendait le retour avec impatience; car elle +espérait qu'il mettrait un terme à l'inconvenant babillage de Luciane +à l'occasion des singes. A son grand étonnement, il se fit encore +attendre longtemps, et lorsqu'il reparut, il se perdit dans la foule. +Non-seulement il n'avait point apporté ses dessins, mais il semblait +avoir oublié qu'on les lui avait demandés. Ottilie l'accusa +intérieurement et avec chagrin du peu de cas qu'il faisait de sa +prière. Au reste, elle ne lui avait adressé cette prière que pour +procurer à son futur cousin une distraction agréable; car il était +facile de voir que, malgré son amour sans bornes pour Luciane, il +souffrait parfois de ses extravagances. + +Bientôt les singes firent place à une splendide collation, à laquelle +succédèrent des danses animées. Puis il y eut un moment de causerie +paisible, et les jeux bruyants recommencèrent de nouveau et se +prolongèrent bien avant dans la nuit. Luciane, que le pensionnat avait +accoutumée à une vie réglée, s'était promptement façonnée aux allures +du monde élégant et dissipé, et jamais elle ne pouvait ni se coucher +ni se lever assez tard. + +Malgré les nombreuses occupations dont elle était surchargée, Ottilie +ne négligea point son journal; elle n'y inscrivit cependant pas des +événements, mais des pensées et des maximes que nous n'osons pas lui +attribuer. Il est probable qu'elle les puisa dans un livre qu'on lui +avait prêté, et dont elle s'appropria tout ce qui portait le cachet de +son caractère; car on y retrouve toujours le fil rouge des cordages de +la marine royale d'Angleterre. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Nous aimons à regarder dans l'avenir, parce que nous espérons que nos +voeux secrets dirigeront en notre faveur les chances du hasard qui s'y +agitent. + +«Nous ne nous trouvons presque jamais dans une société nombreuse sans +croire, vaguement du moins, que le hasard, qui rapproche tant de +choses, y amènera quelques-uns de nos amis.» + +«On a beau vivre dans une retraite profonde, on devient tôt ou tard, +et sans s'y attendre, créancier ou débiteur.» + +«Quand nous rencontrons une personne qui nous doit de la +reconnaissance, nous nous en souvenons à l'instant; mais nous pouvons +rencontrer plus de cent fois celles qui ont le droit d'en exiger de +notre part, sans nous le rappeler.» + +«La nature nous pousse à communiquer nos sensations; l'éducation nous +apprend à recevoir les communications des autres pour ce qu'ils nous +les donnent.» + +«Nous parlerions fort peu en société, si nous savions que nous +comprenons presque toujours nous-mêmes fort mal ceux qui nous +parlent.» + +«C'est sans doute parce que nous ne comprenons jamais complètement +les paroles des autres, que nous les changeons toujours en les +rapportant.» + +«Celui qui parle longtemps seul sans flatter son auditoire, excite sa +malveillance.» + +«Chaque parole prononcée éveille naturellement une antinomie.» + +«La contradiction est aussi nuisible au charme de la conversation que +la flatterie.» + +«Une réunion n'est réellement agréable, que lorsque tous ceux qui la +composent s'estiment et se respectent sans se craindre.» + +«L'homme ne dessine jamais plus complètement son caractère, que par ce +qui lui paraît ridicule.» + +«Le ridicule n'est autre chose qu'une opposition aux convenances +sociales, opposition qui s'harmonise avec nos penchants naturels d'une +manière inoffensive.» + +«L'homme qui se laisse aller à ses penchants naturels, rit souvent +là, où les autres ne voient rien de risible. C'est que, pour lui, la +satisfaction intérieure domine toujours les impressions qu'il reçoit +des objets extérieurs.» + +«Tout est ridicule pour l'homme raisonnable, rien ne l'est pour le +sage.» + +«On reprocha un jour à un homme âgé d'adresser toujours ses hommages +aux jeunes personnes. C'est le seul moyen de se rajeunir, répondit-il; +et qui de nous oserait prétendre que se rajeunir n'est pas ce qu'il +désire le plus au monde?» + +«Nous nous laissons tranquillement reprocher nos défauts, nous +supportons même avec patience les châtiments et autres maux qu'ils +entraînent; mais on nous indigne, on nous désespère, quand on veut +nous contraindre à nous en corriger.» + +«Il est des défauts nécessaires au bien-être des existences +individuelles, et nous serions nous-mêmes peu satisfaits, si nos +anciens amis se débarrassaient tout à coup des bizarreries qui les +caractérisent.» + +«Lorsqu'un individu se conduit d'une manière entièrement opposée à ses +habitudes, on dit: Il mourra bientôt.» + +«Quels sont les travers d'esprit que nous devons plutôt chercher à +cultiver qu'à déraciner en nous? Ceux qui flattent les personnes au +milieu desquelles nous vivons, au lieu de les offenser.» + +«Les passions sont des défauts et des vertus exagérés.» + +«Chaque passion est un phénix qui, au moment même où on le croit +consumé, renaît de sa cendre.» + +«Les passions sont des maladies sans espoir de guérison, car les +moyens qui devraient les guérir, ne servent presque jamais qu'à les +augmenter.» + +«Lorsque nous faisons l'aveu d'une passion qui nous domine, nous en +augmentons la force; mais parfois aussi cet aveu l'affaiblit.» + +«Un juste équilibre n'est nulle part plus nécessaire et plus +difficile, que dans notre conduite envers un objet aimé; car nous y +mettons presque toujours ou trop de confiance ou trop de réserve.» + + +Note: + +[2] Ce mot est en français dans le texte. C'est une allusion aux +jeunes élégants de la France du temps de la République, que l'on +désignait sous le nom d'_incroyables_. + + + + +CHAPITRE V. + + +Entraînée par le tourbillon des plaisirs les plus bruyants et les plus +bizarres, Luciane continua à fouetter devant elle l'ivresse de la vie +au milieu du tourbillon des plaisirs sociaux. Son cortège grossissait +de jour en jour; car elle savait s'attacher, par sa bienveillance et +par sa générosité, tous ceux qu'elle n'avait pu réussir à attirer par +son extravagance et ses folies. + +Sa grande-tante et son futur rivalisaient entre eux pour prévenir +ses désirs, aussi ne connaissait-elle pas même la valeur des choses +qu'elle prodiguait. Lorsqu'une dame de sa société lui paraissait moins +richement habillée que les autres, elle l'affublait à l'instant d'un +châle magnifique ou de toute autre parure qui lui manquait; et elle +imposait ces dons avec tant d'adresse et de bonté, qu'il était aussi +impossible de les refuser que de s'en offenser. + +Quand elle se transportait d'un lieu à un autre, un des jeunes +gentilshommes qui l'accompagnaient toujours, était spécialement chargé +d'aller à la découverte des vieillards et des malades indigents, et de +leur distribuer, de sa part, de riches aumônes; ce qui lui donnait la +réputation d'ange tutélaire, de seconde providence des malheureux. +Cette réputation flattait agréablement sa vanité, mais elle l'exposait +en même temps à des inconvénients graves et réels; car cette +orgueilleuse bienfaisance la rendait le point de mire, non-seulement +des pauvres, mais des paresseux et des intrigants. + +Le hasard qui semblait lui être toujours favorable, fit qu'on parla un +jour devant elle d'un jeune homme du voisinage fort beau et fort bien +fait, mais qui avait perdu la main droite dans une bataille. Cette +mutilation, quoiqu'honorable, l'avait rendu si misanthrope qu'il +s'était consacré tout entier à l'étude, et ne voyait qu'un très-petit +nombre d'anciens amis avec lesquels il ne se trouvait pas réduit à la +fâcheuse nécessité d'expliquer toujours de nouveau la catastrophe qui +l'avait privé de sa main. + +Luciane se promit d'attirer ce jeune homme au château. Elle réussit +d'abord à le faire assister à ses réunions intimes, où elle le traita +avec tant de prévenances et tant d'égards, qu'il finit par se décider +à venir à ses assemblées quotidiennes, et même à ses fêtes brillantes. +Dans toutes les circonstances possibles, elle avait toujours soin de +le placer à ses côtés, et toutes ses attentions étaient pour lui. A +table, elle le servait elle-même; et quand la présence de quelque +personnage important la forçait à l'éloigner, les domestiques avaient +ordre de prévenir tous ses désirs. Enfin elle témoigna tant d'égards +pour son malheur, et semblait chercher si sincèrement à le lui faire +oublier, qu'il finit par s'en applaudir. Pour mettre le comble à +ses séductions, elle l'engagea à écrire de la main gauche et à lui +adresser ses essais. Le malheureux jeune homme sentit que par ce moyen +il pourrait prolonger ses rapports avec la plus séduisante des femmes, +même lorsqu'il serait loin d'elle. Aussi se livra-t-il avec passion au +travail qu'elle lui avait conseillé, et il lui semblait qu'il venait +de s'éveiller à une vie nouvelle et pleine de charmes. Les lettres et +les vers qu'il adressait à Luciane, et la préférence marquée qu'elle +continuait à lui accorder, loin d'exciter la jalousie du futur, +n'étaient à ses yeux qu'une preuve nouvelle du haut mérite de sa +fiancée. Au reste, il avait assez observé son caractère pour être +certain que la plupart de ses bizarreries étaient de nature à détruire +les soupçons à mesure qu'elle les faisait naître. Elle aimait à se +jouer de tout le monde, à railler et à tourmenter tantôt l'un, tantôt +l'autre; à pousser, heurter, culbuter tous ceux qui l'entouraient, +sans distinction de sexe, d'âge ou de rang; mais elle n'accordait à +personne le droit d'en agir de même envers elle. S'offensant de la +moindre liberté, elle savait tenir les autres dans les bornes de la +plus sévère bienséance, que cependant elle dépassait à chaque instant. +Etait-ce légèreté ou principe? mais si elle aimait passionnément les +louanges, elle savait braver le blâme; et si elle cherchait à captiver +les coeurs par ses prévenances, elle ne craignait pas de les blesser +par son humeur moqueuse et satirique. + +Dans tous les châteaux de la contrée on s'empressait de lui faire, +ainsi qu'à sa société, l'accueil le plus gracieux et le plus +distingué, et cependant elle ne revenait jamais de ses visites sans +prouver, par ses observations railleuses, que son esprit ne saisissait +jamais que le côté ridicule des diverses situations de la vie. + +Là, c'étaient trois frères qui avaient vieilli dans le célibat parce +que chacun d'eux aurait cru manquer à la politesse, s'il n'avait pas +cédé à l'autre le privilège de se marier le premier. Ici une petite +jeune femme tourbillonnait autour d'un mari vieux et grand, et +ailleurs un petit homme éveillé vivait à l'ombre d'une géante +disgracieuse. Ailleurs encore on butait à chaque pas dans les jambes +d'un enfant, tandis qu'un autre château, malgré la nombreuse société +qu'elle y réunissait, lui avait semblé vide, parce qu'il n'y avait pas +d'enfants. + +--Les vieux époux, disait-elle, devraient se faire ensevelir le plus +tôt possible, afin que l'on pût du moins entendre, dans leur lugubre +demeure, les bruyants éclats de rire des collatéraux. Quant aux +jeunes époux, il faut qu'ils voyagent, car la vie de ménage les rend +souverainement ridicules. + +Les choses inanimées ne trouvaient pas chez elle plus d'indulgence; +sa malignité s'excitait sur les antiques tapisseries de haute lisse, +comme sur les tentures les plus modernes; sur les respectables +tableaux de famille, comme sur les plus frivoles gravures des modes du +jour. + +Tous ces travers, cependant, n'étaient pas le résultat d'une +méchanceté réfléchie, mais d'une pétulance folle et présomptueuse. +Jamais encore elle ne s'était montrée malveillante pour personne, +Ottilie seule lui inspira ce sentiment, et elle ne chercha pas même +à le déguiser. Tout le monde remarquait et louait son activité +infatigable, tandis que Luciane n'en parlait jamais qu'avec une +amertume dédaigneuse. Pour la convaincre du mérite de cette jeune +fille, on lui apprit qu'elle étendait ses soins jusque sur les jardins +et sur les serres, et dès le lendemain Luciane se plaignit de la +rareté des fleurs et des fruits, comme si elle avait oublié que l'on +était au milieu de l'hiver. Elle poussa même la malice jusqu'à faire +enlever chaque jour, sous prétexte d'orner les appartements et les +tables, les fleurs en boutons et les branches vertes des arbres, afin +de détruire ainsi, pour toute la saison prochaine, les espérances +d'Ottilie et du jardinier dont elle secondait les intelligents +travaux. + +Persuadée que la pauvre enfant ne pouvait se mouvoir à son aise que +dans le cercle domestique, Luciane l'en arracha malgré elle, tantôt +pour aller aux assemblées ou aux bals du voisinage, tantôt pour +grossir le cortège de ses promenades en traîneau et à cheval, +à travers la neige, la glace et la tempête. En vain Ottilie +chercha-t-elle à lui faire comprendre que ses devoirs de ménagère la +retenaient à la maison, et que sa santé était trop délicate pour un +pareil genre de vie, Luciane avait pour principe que tout ce qui lui +convenait ne devait gêner ni incommoder personne. + +Bientôt cependant elle eut lieu de se repentir de ce despotisme; car +Ottilie, quoique toujours la moins parée, était, aux yeux des hommes +du moins, la plus belle. Sa mélancolie pensive les attirait, et sa +douceur inaltérable les fixait. Le futur lui-même subissait, sans le +savoir, cette fascination; il aimait à s'entretenir avec elle, et à la +consulter sur un projet qui le préoccupait fortement. + +L'Architecte S'était décidé enfin à lui montrer ses dessins et sa +collection d'objets d'antiquité, il consentit même à lui faire voir +les travaux qu'il avait exécutés dans les domaines du Baron, ainsi +que les restaurations et les peintures de l'église et de la chapelle. +Cette complaisance eut le résultat qu'elle ne pouvait manquer d'avoir: +le futur de Luciane conçut une haute idée du talent et du caractère de +l'Architecte. + +Riche, et amateur passionné des arts, ce jeune seigneur était assez +sage pour sentir qu'il perdrait son temps et son argent, s'il suivait +au hasard le penchant qui le poussait à faire bâtir et à réunir des +objets curieux. La direction d'un homme prudent et expérimenté lui +était indispensable, et personne ne pouvait mieux remplir son but que +l'Architecte, dont il venait de faire connaissance d'une manière si +inattendue: il en parla à Luciane qui l'excita à s'attacher sans délai +ce jeune artiste. + +En allant ainsi au-devant des désirs de son futur, elle n'avait +d'autre intention que d'enlever à Ottilie un homme remarquable qui +lui avait voué une amitié si tendre, qu'on ne pouvait manquer d'y +reconnaître un commencement d'amour. L'idée que les conseils et les +secours d'un artiste aussi distingué pourraient lui être utiles à +elle-même, n'entrait pour rien dans sa conduite. Cependant il avait +déjà plus d'une fois donné à ses fêtes improvisées un mérite réel; +mais loin de lui en savoir gré, elle ne supposait pas même la +possibilité qu'elle pût avoir besoin de ses avis; elle se croyait +supérieure en tout et à tout le monde. Au reste, l'intelligence et +l'adresse de son valet de chambre qui lui avaient suffi jusque là, +étaient en effet tout ce qu'il fallait pour exécuter ses inventions +vulgaires et bornées; car jamais elle ne voyait, pour célébrer les +anniversaires ou tout autre jour remarquable, qu'un autel où brûlait +l'encens et la flamme du sacrifice, un buste, des couronnes, des +guirlandes et des transparents. + +Ottilie était parfaitement à même de donner à son futur cousin une +juste idée de la position dans laquelle se trouvait l'Architecte. Elle +savait que Charlotte ne pouvait ni ne voulait plus l'employer, et que, +sans l'arrivée de Luciane et de sa brillante suite, il aurait déjà +quitté le château; la rigueur de la saison rendant d'ailleurs toute +construction impossible, lors même qu'on aurait voulu en faire +exécuter. L'intelligent artiste avait donc plus que jamais besoin d'un +protecteur qui eût le pouvoir et la volonté d'utiliser son talent. + +Les rapports de cet artiste avec l'aimable Ottilie étaient nobles et +purs comme elle. La jeune fille aimait à le voir déployer sous ses +yeux les forces actives de sa belle intelligence, comme on aime à être +témoin des utiles travaux et des honorables succès d'un frère. Son +affection calme et paisible ne sortait pas de ses limites; une passion +quelconque ne pouvait plus trouver de place dans son coeur qu'Édouard +remplissait tout entier; Dieu, lui qui pénètre partout, pouvait seul y +régner avec lui. + +Plus l'hiver devenait rigoureux et les routes impraticables, plus on +s'applaudissait du hasard qui avait mis tout le voisinage à même de +passer, en bonne compagnie, cette triste saison avec ses courtes +journées et ses nuits interminables. Le torrent des visiteurs qui +inondait le château allait toujours en croissant; on avait tant parlé +de la vie joyeuse qu'on y menait, que ces bruits attirèrent les +officiers en garnison dans les environs. Les uns, aussi bien élevés +que bien nés augmentèrent la satisfaction générale, tandis que les +autres causèrent plus d'un désordre par leur manque d'usage et leur +grosse gaîté. + +Au milieu de ce mouvement perpétuel, le Comte et la Baronne arrivèrent +de la manière la plus inattendue; leur présence convertit tout à +coup cette cohue bigarrée en une véritable cour. Les hommes les plus +distingués par leur rang et leurs manières se groupèrent autour +du Comte, et la Baronne donna l'impulsion aux dames qui, toutes, +rendaient justice à son mérite supérieur. + +On avait été surpris d'abord de les voir arriver ensemble et +publiquement. L'air de satisfaction qui respirait sur leur visage +avait mis le comble à cette surprise. En apprenant que la femme du +Comte venait de mourir, et que, par conséquent, il pouvait épouser +la Baronne dès que les convenances sociales le lui permettraient, on +comprit leur gaîté et on la partagea franchement. + +Ottilie seule se rappela avec une vive douleur leur première visite, +et tout ce qui avait été dit alors sur le mariage et le divorce, sur +le devoir et les penchants, sur les désirs et sur la résignation. +Ces deux amants dont, à cette époque, rien encore n'autorisait les +espérances, se représentaient devant elle, sûrs enfin de leur bonheur, +au moment même où tout lui imposait la loi de renoncer au sien. Il +était donc bien naturel qu'elle ne pût les revoir sans étouffer un +soupir et essuyer furtivement une larme de regret. + +A peine Luciane eut-elle appris que le Comte aimait la musique, +qu'elle organisa des concerts, où elle espérait briller par son chant +qu'elle accompagnait de la guitare, instrument dont elle se servait +avec art. Quant à sa voix, elle était belle et bien cultivée; mais il +était aussi impossible de comprendre les paroles qu'elle chantait que +celles de toutes les belles chanteuses allemandes qui font les délices +des salons. Un soir son triomphe fut troublé par un incident peu +flatteur pour son amour-propre. + +Au nombre des auditeurs se trouvait un jeune poète qui, pour +l'instant, était l'objet de ses préférences, parce qu'elle voulait le +mettre dans la nécessité de composer des vers pour elle, et de les lui +dédier authentiquement. Pour hâter ce résultat, elle avait pris le +parti de ne chanter que les vers de ce poète. Dès que le premier +morceau fut fini, il vint comme tout le monde, ainsi que la politesse +l'exige, la féliciter sur son admirable talent. Luciane, qui en +avait espéré davantage de sa part, hasarda, mais en vain, plusieurs +allusions sur le choix des paroles. Forcée enfin de reconnaître qu'il +ne la comprenait pas, ou qu'il ne voulait pas la comprendre, elle +chargea un des gentilshommes de sa suite, accoutumé à exécuter ses +ordres, de demander directement au poète récalcitrant si ses vers, +chantés par une si belle bouche et une voix si séduisante, ne lui +avaient pas paru plus beaux qu'à l'ordinaire.--Mes vers? demanda le +poète surpris, mais je n'ai entendu que des voyelles, et pas même +nettement articulées! N'importe, il est de mon devoir de remercier +cette dame de son aimable attention, et je m'en acquitterai. + +Le Courtisan était trop bien appris pour rendre à sa souveraine un +compte fidèle de sa mission, le poète paya sa dette par des phrases +sonores, mais banales, et Luciane lui exprima assez clairement le +désir de pouvoir chanter à la première occasion une romance composée +par lui et pour elle. Piqué de cette demande, il eut un instant la +pensée de lui présenter un alphabet, et de lui conseiller de prendre +au hasard les premières lettres venues, avec l'intention d'en former +un hymne à sa louange, qu'elle pourrait ensuite appliquer au premier +air qu'il lui plairait de choisir; mais il sentit à temps que cette +ironie eût été trop amère, et même inconvenante. La soirée cependant +ne devait pas se passer sans faire subir à Luciane une humiliation +complète, car on ne tarda pas à lui apprendre que le jeune poète +venait de glisser dans le cahier de musique d'Ottilie un charmant +petit poème qu'il avait composé sur un des airs favoris de la jeune +fille, et dans lequel respirait un sentiment trop tendre pour qu'il +fût possible de ne l'attribuer qu'à la simple galanterie. + +Les personnes avides de louanges et dominées par le besoin de briller, +se croient ordinairement aptes à tout, et s'attachent presque toujours +de préférence à ce qu'elles font mal. Luciane était plus que toute +autre soumise à cette loi; aussi ne tarda-t-elle pas à chercher de +nouveaux succès dans la déclamation. Sa mémoire était bonne, mais son +débit était calculé sans intelligence, et exalté sans passion. Elle +avait, en outre, contracté la mauvaise habitude de ne jamais rien +réciter sans faire des gestes qui confondaient désagréablement le +genre lyrique et épique avec le genre dramatique. + +Le Comte, dont l'esprit pénétrant avait saisi en peu de jours tous les +travers de la société dont il était, pour ainsi dire, le chef et le +directeur, suggéra à Luciane un projet qui devait lui fournir le moyen +de se poser d'une manière nouvelle devant ses admirateurs. + +--Vous avez autour de vous, lui dit-il, beaucoup de personnes +spirituelles et gracieuses, et je suis étonné qu'avec leur secours +vous n'ayez pas encore représenté quelques tableaux célèbres. Ces +sortes de représentations demandent une foule de soins et d'apprêts, +j'en conviens, mais elles ont un charme infini. + +Ce genre d'amusement convenait parfaitement au goût et au caractère de +Luciane, aussi s'empressa-t-elle de suivre le conseil indirect que le +Comte venait de lui donner, et dont elle avait le droit d'espérer de +grands succès. Sa taille élégante, ses formes arrondies, sa figure +régulière et expressive, ses beaux cheveux bruns, son cou blanc et +souple, tout en elle enfin était parfait et digne de servir de modèle +au plus grand peintre; et son penchant pour les tableaux vivants +serait sans doute devenu une passion exclusive, si elle avait su +qu'elle était plus belle encore quand elle était tranquille et calme, +que lorsqu'elle se mouvait sans cesse; car alors elle avait quelque +chose de turbulent qui devenait parfois disgracieux. + +Ne pouvant se procurer les tableaux des grands maîtres que l'on +voulait représenter, on se contenta des gravures qui se trouvaient au +château. On choisit d'abord le Bélisaire de Van-Dick. Le personnage +assis du vieux général aveugle fut confié à un gentilhomme déjà avancé +en âge, grand, bien fait et d'une physionomie noble. L'Architecte se +chargea du guerrier qui, debout devant le général, le regarde avec une +tristesse compatissante; par un hasard singulier, il avait réellement +beaucoup de ressemblance avec ce guerrier. Luciane s'était modestement +contentée de la jolie jeune femme que l'on voit au fond du tableau, +faisant passer de sa bourse dans sa main, l'aumône qu'elle destine à +l'aveugle. La vieille qui semble lui dire qu'elle va trop donner, et +la troisième femme qui déjà remet son offrande à Bélisaire ne furent +point oubliées. + +Les préparatifs nécessaires pour exécuter ce tableau et ceux qui +devaient le suivre, conduisirent beaucoup plus loin qu'on ne l'avait +pensé d'abord; à chaque instant on avait besoin d'une foule de choses +qu'il était difficile de se procurer à la campagne, et surtout au +milieu de l'hiver, où les communications sont lentes et souvent même +impossibles. + +Tout retard était antipathique à Luciane, aussi sacrifia-t-elle sans +hésiter tous les objets de sa garde-robe qui pouvaient servir pour +faire des draperies et des costumes tels que les exigeaient les +tableaux. L'Architecte s'occupa activement de la construction du +théâtre et de la manière de l'éclairer; le Comte le seconda de son +mieux, et lui donna souvent d'utiles et sages conseils. + +Lorsque tout fut prêt enfin, on réunit une société nombreuse et +brillante qui, depuis longtemps déjà, attendait avec impatience la +première représentation. + +Après avoir préparé les spectateurs par une musique appropriée au +sujet du tableau de Bélisaire, on leva le rideau. Les attitudes +étaient si justes, les couleurs si heureusement harmonisées, la +lumière si savamment disposée, qu'on se croyait transporté dans un +autre monde. Au premier abord cependant, cette réalité, mise ainsi à +la place d'une fiction artistique, avait quelque chose d'inquiétant. + +Le rideau retomba, mais les voeux unanimes des spectateurs le firent +relever plus d'une fois. Bientôt la musique les occupa de nouveau, et +jusqu'au moment où tout fut prêt pour la représentation d'un second +tableau d'un genre plus élevé. Ce tableau causa une surprise générale +et agréable, car c'était la célèbre Esther, du Poussin, devant +Assuérus. Dans le personnage de la reine à demi évanouie, Luciane +parut dans tout l'éclat de sa beauté et de ses grâces. Les filles +qui la soutenaient étaient jolies, mais elle les avait si prudemment +choisies, qu'aucune ne pouvait lui porter ombrage. Il est inutile, +sans doute, d'ajouter qu'Ottilie fut toujours exclue par elle de +la représentation de tous ces tableaux. L'homme le plus beau de la +société, et le plus imposant en même temps, avait été chargé d'occuper +le trône d'or du grand roi, si semblable à Jupiter; ce qui acheva de +donner à l'ensemble un cachet de perfection qui tenait du merveilleux. + +La réprimande paternelle de Terburg, que la belle gravure de Wille a +rendue familière à tous les amis des arts, était le sujet du troisième +tableau, aussi intéressant dans son genre que les deux premiers. + +Un vieux chevalier assis et les jambes croisées semble parler à sa +fille avec l'intention de toucher sa conscience. L'expression de ses +traits et de son attitude prouve, toutefois, qu'il ne lui dit rien +d'humiliant, et qu'il est plutôt peiné qu'irrité. La contenance de la +jeune personne, debout devant lui, mais dont on ne voit pas le visage, +annonce qu'elle cherche à maîtriser une vive émotion. La mère, témoin +de la réprimande, a l'air embarrassée; elle regarde au fond d'un verre +plein de vin blanc qu'elle tient à la main et dans lequel elle parait +boire à longs traits. + +En choisissant la position de la fille réprimandée, Luciane savait +sans doute qu'elle lui fournirait l'occasion de faire ressortir tous +ses avantages. Il était en effet impossible de voir quelque chose de +plus beau et de plus suave que les tresses de ses longs cheveux bruns, +que les contours de sa tête, de son cou, de ses épaules. Sa taille, +que les modes du jour cachaient et déguisaient si désagréablement, +se dessinait avec une grâce parfaite sous ce costume du moyen-âge. +L'Architecte avait eu soin de draper lui-même les nombreux plis de sa +robe de satin blanc; et il ne put s'empêcher de convenir que cette +copie vivante était infiniment supérieure à l'original jeté sur la +toile par le pinceau d'un grand artiste. L'admiration qu'elle excita +fut telle qu'on ne cessa de faire relever le rideau. Le bonheur +qu'éprouvaient les spectateurs en contemplant cette belle personne qui +leur tournait le dos, devait nécessairement faire naître le désir de +voir son visage; mais personne n'osait exprimer ce désir. Tout à coup +un jeune gentilhomme, vif jusqu'à l'audace, prononça à haute voix +cette formule qu'on met parfois à la fin des pages: _Tournez, s'il +vous plaît_! Tous les spectateurs la répétèrent aussitôt en choeur, +mais en vain. Les personnages du tableau connaissaient trop bien leurs +intérêts pour répondre à un appel aussi contraire à l'esprit et à la +nature de l'oeuvre d'art dont ils voulaient donner une juste idée. La +jeune fille resta immobile, le chevalier conserva l'attitude d'un père +qui gronde doucement un enfant chéri, et la mère ne détourna point ses +regards du fond du verre dans lequel elle buvait toujours sans faire +diminuer le vin qu'il contenait. + +Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner le détail d'une foule +d'autres représentations qui étaient presque toutes empruntées aux +délicieuses scènes de cabarets et de foires que nous devons aux +meilleurs peintres de l'école flamande. + +Le Comte et la Baronne annoncèrent enfin leur départ, en promettant +de venir passer au château les premières semaines de leur mariage; et +Charlotte vit avec plaisir que Luciane et sa suite ne tarderaient pas +à imiter cet exemple. Le séjour de plus de deux mois que sa fille +venait de faire près d'elle, l'avait suffisamment convaincue que son +union avec l'homme qu'on lui destinait, lui assurerait un heureux +avenir. Ce jeune gentilhomme, en effet, ne se bornait pas à l'aimer +tendrement, il était fier d'elle. Riche, mais modéré dans ses désirs, +toute son ambition se renfermait dans la possession d'une femme +généralement admirée. Son besoin de voir tout en cette femme, et de +n'être quelque chose que pour et par elle, était si prononcé, qu'il se +sentait douloureusement affecté, lorsqu'une connaissance nouvelle ne +donnait pas toute son attention à Luciane, et cherchait plutôt à se +mettre en rapport avec lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois, +surtout avec les hommes d'un certain âge et d'un caractère grave, +dont il gagnait l'estime et la bienveillance par son mérite et son +amabilité. + +Les arrangements du futur avec l'Architecte n'avaient pas été longs +à conclure. Après le nouvel an, l'artiste devait venir rejoindre +le jeune couple dans la capitale, où il se proposait de passer le +carnaval. Luciane se promettait d'exploiter cette époque de folies par +les plaisirs les plus vifs et les plus variés. La représentation +des tableaux qui lui avaient déjà valu tant de brillants succès, +occupaient le premier rang sur la liste de ses projets d'amusement. +Elle ne songea pas même à l'argent que pourrait coûter la réalisation +de ces projets, car sa grande-tante et son futur l'avaient accoutumée +à n'attacher aucune importance aux sommes qu'elle dissipait pour ses +plaisirs. + +Le départ de Luciane et de sa suite était définitivement arrêté; mais +il ne pouvait s'effectuer de la manière habituelle et vulgaire, car +chez elle tout avait un cachet en dehors des allures ordinaires de la +vie. + +A la fin d'un splendide dîner qui avait surexcité la gaîté des +convives, on railla la maîtresse du château sur la rapidité avec +laquelle on avait dévoré toutes ses provisions d'hiver, et sur la +fausse honte qui l'empêchait d'avouer franchement à ses hôtes qu'ils +n'avaient qu'à chercher fortune ailleurs puisqu'elle ne pouvait plus +les nourrir. + +Le gentilhomme qui, dans la représentation des tableaux, s'était +chargé du personnage de Bélisaire, aspirait depuis longtemps au +bonheur de posséder la charmante Luciane chez lui; son immense fortune +lui permettait de satisfaire toutes les fantaisies de cet objet de son +adoration. Encouragé par la plaisanterie que l'on venait de faire, il +osa exprimer nettement ce désir. + +--Puisque la famine vous chasse d'ici, belle dame, lui dit-il, ayez le +courage d'en agir à la polonaise: venez me dévorer chez moi, et ainsi +de suite à la ronde, jusqu'à ce que vous ayez affamé la contrée tout +entière. + +Cette proposition charma la jeune étourdie; on fit les paquets à la +hâte et, dès le lendemain, l'essaim s'abattit dans sa nouvelle ruche. +On y trouva plus d'espace, plus d'abondance et de profusion, et par +conséquent moins d'ordre, de commodité et de bien-être réel; d'où +il résultait une foule de quiproquo et de situations comiques, qui +achevèrent d'enchanter Luciane. + +La vie qu'elle menait et qu'elle faisait mener aux siens, devenait +toujours plus désordonnée et plus sauvage: des battues dans les +forêts, des courses à pied et à cheval, des collations et des danses +en plein air au milieu des neiges et des glaces, enfin tout ce qu'il +était possible d'imaginer de plus fatigant, de plus bizarre et de plus +anti-civilisé, remplissait ses jours et une partie de ses nuits. Ne +pas assister à ses folles parties, c'était lui déplaire; et qui aurait +osé braver un pareil anathème? + +Ce fut ainsi qu'elle s'avança de château en château, chassant, +chantant, dansant, courant en traîneau, à pied et à cheval. Toujours +entourée de cris de joie et d'admiration, elle arriva enfin à la +capitale, où les récits des aventures galantes et les plaisirs de +la cour et de la ville donnèrent enfin une autre direction à son +imagination. Au reste, sa grande-tante, qui avait eu soin de la +précéder de plusieurs semaines, s'était empressée de prendre toutes +les mesures nécessaires, pour la faire rentrer sous le joug des +habitudes du monde élégant. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Le monde prend les hommes pour ce qu'ils veulent être, mais il faut +du moins qu'ils aient l'intention d'être quelque chose. On aime, en +général, beaucoup mieux supporter ceux qui nous importunent, que de +souffrir ceux qui nous semblent nuls.» + +«On peut tout imposer à la société; elle accepte tout, hors les +conséquences de ce qu'elle a accepté.» + +«On ne connaît jamais que très-superficiellement les personnes qui +viennent nous voir: pour juger leur valeur réelle, il faut les +observer chez elles.» + +«Rien ne me parait plus naturel que de trouver des sujets de blâme +et des défauts aux personnes qui nous visitent, et de les juger +sévèrement quand ils nous ont quitté; car en venant chez nous elles +nous ont, pour ainsi dire, donné le droit de les mesurer d'après nos +manières de voir. C'est une censure dont, en pareil cas, les personnes +les plus justes ne s'abstiennent que fort rarement.» «Mais lorsqu'on +va chez les autres, et que l'on voit leur entourage, les nécessités +qui les enchaînent, les obstacles qui les retiennent, les devoirs +qu'ils accomplissent et les contrariétés qu'ils supportent, il +faudrait être déraisonnable ou malveillant pour s'apercevoir de +ce qu'il peut y avoir de mal ou de ridicule chez des personnes +respectables sous tant de rapports.» + +«Ce que nous appelons la décence et les moeurs, n'est qu'un moyen pour +faire arriver les hommes, de bon gré, à des résultats où il ne serait +pas même toujours possible de les conduire par la force brutale.» + +«La société des femmes est l'élément où se développent les bonnes +moeurs.» + +«Serait-il possible de faire accorder l'individualité avec le +savoir-vivre?» + +«Oui, mais il faudrait pour cela que le savoir-vivre ne fût qu'un +moyen pour faire ressortir l'individualité. Malheureusement tout le +monde aime et désire les hommes et les choses qui ont de la valeur et +de l'importance, mais on ne veut pas en être gêné ou contrarié.» + +«La position sociale la plus agréable est celle d'un militaire +instruit et bien élevé.» + +«Les militaires les plus grossiers savent du moins rester dans leur +sphère, et, en cas de besoin, ils sont toujours prêts à se rendre +utiles; car la conscience de la force est inséparable d'une certaine +bonté instinctive.» + +«Il n'y a rien de si insupportable qu'un homme du civil gauche et +lourd. Puisqu'il ne se trouve jamais en contact avec des êtres +grossiers, on a le droit de lui demander de le politesse et de +l'élégance.» + +«Lorsque nous vivons avec des personnes qui ont, pour ainsi dire, +l'instinct du convenable, nous souffrons pour elles, dès qu'on fait en +leur présence quelque chose d'inconvenant. C'est ainsi que je souffre +toujours pour Charlotte, quand je vois quelqu'un se balancer sur sa +chaise, parce que je sais que cela lui déplaît souverainement.» + +«Les hommes n'entreraient jamais avec des lunettes sur le nez dans un +appartement où il y a des femmes, s'ils savaient que par là ils nous +ôtent l'envie de les regarder et de leur parler.» + +«Ils devraient également se garder de déposer leurs chapeaux, +lorsqu'ils ont à peine fini de saluer. Cela leur donne quelque chose +de comique, parce que la familiarité qui succède immédiatement à un +témoignage de respect est toujours ridicule.» + +«Il n'est point de signe extérieur de politesse qui ne tire son +origine des moeurs; la meilleure éducation, sous ce rapport, serait +donc celle qui enseignerait en même temps et les signes et leur +origine.» + +«Les manières sont un miroir dans lequel se reflète notre propre +image.» + +«Il y a une certaine politesse de coeur qui tient de près à l'amour; +c'est elle qui donne les manières les plus agréables et les plus +gracieuses.» + +«La plus belle relation de la vie est une dépendance volontaire; mais +sans amour cette dépendance serait une impossibilité.» + +«Nous ne sommes jamais plus loin de l'accomplissement de nos désirs, +que lorsque nous possédons ce que nous avons désiré.» + +«Personne n'est plus réellement esclave que celui qui se croit libre +sans l'être en effet.» + +«Celui qui ose se déclarer libre, se sent enchaîné de toutes parts; +mais dès qu'il a le courage de se reconnaître enchaîné, il se sent +libre.» + +«L'amour est la seule arme qu'il soit possible d'opposer à la +supériorité.» + +«Quand des êtres stupides s'enorgueillissent d'un homme supérieur, ils +le font haïr.» + +«On prétend qu'il n'y a pas de héros en face de son valet de chambre. +C'est qu'un héros ne peut être compris que par des héros, et que les +valets de chambre ne savent apprécier que leurs pareils.» + +«Il n'y a pas de plus grande consolation pour les hommes médiocres, +que la certitude que les hommes de génie ne sont pas immortels.» + +«Les plus grands hommes tiennent toujours à leur siècle par +quelques-uns de ses travers, de ses faiblesses.» + +«On croit, en général, les hommes plus dangereux qu'ils ne le sont en +effet.» + +«Ce ne sont ni les fous ni les sages qu'il faut redouter, mais les +demi-fous et les demi-sages, car ceux-là seuls sont réellement +dangereux.» + +«Il n'y a pas de meilleur moyen possible pour échapper aux hommes, que +de se consacrer aux arts. Et cependant, par ce même moyen, on leur +appartient plus complètement que jamais, puisque, dans les moments de +prospérité comme dans les jours de chagrin et de douleur, tous ont +besoin de l'artiste.» + +«L'art est la réalisation du difficile, du beau et du bon.» + +«Lorsque nous voyons le difficile s'exécuter facilement, nous +concevons l'idée de la possibilité de l'impossible.» + +«Les difficultés augmentent à mesure qu'on approche du but.» + +«Il faut moins de peine et de travail pour semer que pour récolter.» + + + + +CHAPITRE VI. + + +Charlotte se sentait complètement dédommagée des fatigues, des +tourments et des tribulations que lui avaient causés le séjour de +sa fille au château, puisqu'ils l'avaient mise à même d'apprendre à +connaître parfaitement cette jeune personne. Grâce à son expérience +raisonnée du monde, le caractère de Luciane n'avait rien de neuf pour +elle; mais c'était pour la première fois qu'elle le voyait se dessiner +avec tant de franchise et de netteté, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir +la conviction que de semblables jeunes filles peuvent, en passant par +les diverses épreuves de la vie, arriver à une maturité d'autant +plus remarquable et plus méritoire, que le sentiment outré de +l'individualité, et l'activité turbulente qui les caractérisaient au +début de leur carrière, deviennent des qualités supérieures, quand le +temps leur a fait prendre une direction sage et déterminée. Il est, au +reste, fort naturel qu'une mère supporte avec plaisir ce qui choque +et importune les autres. Elle cherche et trouve instinctivement des +sujets d'espérance heureuse, dans le caractère de ses enfants, que les +étranges ne jugent favorablement que lorsqu'ils en tirent quelques +avantages, ou que, du moins, ils n'en éprouvent aucune contrariété. + +L'orgueil maternel de Charlotte ne tarda cependant pas être vivement +blessé par un incident fâcheux dont sa fille était la cause. Ce +malheur n'était pas le résultat de ses bizarreries que l'on avait +réellement le droit de blâmer, mais d'un trait caractéristique, que +tout le monde aimait et approuvait en elle. Luciane ne se bornait pas +à rire avec les heureux, elle aimait à s'affliger avec les malheureux; +elle poussait même l'esprit d'opposition jusqu'à faire tous ses +efforts pour attrister les premiers et pour égayer les derniers. Dès +qu'on l'accueillait intimement dans une famille dont un ou plusieurs +membres se trouvaient par leur grand âge ou par leur mauvaise santé +forcés de garder leur chambre, elle affectait pour eux une tendre +sollicitude; les visitait dans leurs réduits solitaires, et, vantant +ses hautes connaissances en médecine, elle les forçait, pour ainsi +dire, à prendre quelques-unes des drogues dont se composait la +pharmacie de voyage qu'elle portait partout avec elle. Il est +facile de deviner que ces sortes de remèdes, distribués au hasard, +augmentaient plutôt les maux qu'ils ne les soulageaient. + +Les sages représentations par lesquelles on cherchait à la détourner +de ce genre de bienfaisance, ne produisaient aucun résultat; car +c'était précisément sous ce rapport qu'elle se croyait non-seulement à +l'abri de tout reproche, mais encore digne de l'admiration générale. +Convaincue de la puissance salutaire de ses drogues contre les +infirmités du corps, elle avait étendu ses essais curatifs jusque +sur le domaine de l'intelligence. Le mauvais succès d'une cure de ce +genre, qu'elle avait tentée dans les environs du château de sa mère, +eut des suites si déplorables, que l'on en parla dans toute la +contrée. Ces bruits fâcheux ne tardèrent pas à arriver aux oreilles de +Charlotte, qui pria Ottilie de l'éclairer sur ce sujet délicat; car la +jeune fille avait été témoin de l'accident que l'on interprétait de +tant de manières diverses. Nous allons le rapporter tel qu'il s'était +passé: + +La fille aînée du propriétaire d'un château du voisinage avait causé, +involontairement, la mort de sa jeune soeur. Affectée par ce malheur +au point que sa raison en était presque altérée, elle se tenait +renfermée dans sa chambre où elle ne recevait ses parents et ses amis +qu'isolément et les uns après les autres; car dès qu'elle voyait +plusieurs personnes réunies, elle s'imaginait qu'ils venaient pour la +punir de son crime. Dans toutes les autres circonstances, sa conduite +était sensée, et sa conversation annonçait la pieuse résignation d'une +âme blessée, qui se soumet aux arrêts de la Providence. + +A peine Luciane eut-elle entendu parler de cette jeune infortunée, +qu'elle conçut le projet de la rendre à la société, et de donner ainsi +une preuve éclatante du pouvoir merveilleux de son intervention. Comme +elle attachait un très-grand prix à la réalisation de ce projet, elle +y procéda avec plus de prudence qu'à l'ordinaire, et se fit présenter +secrètement à la malade dont elle captiva bientôt l'affection, en +chantant et en exécutant devant elle, et pour elle seule, des morceaux +de musique en harmonie avec la disposition de son esprit. Se croyant +sûre d'un succès qui, d'après ses manières de voir, était déjà trop +longtemps resté un secret de famille, elle voulut enfin en jouir en +public. A cet effet elle traîna, un soir, la pâle et tremblante jeune +fille qu'elle croyait avoir guérie, au milieu des salons du château +encombrés d'une brillante société. Cette apparition inattendue excita +une si vive curiosité chez les uns, et causa tant de crainte aux +autres, que tout le monde se conduisit de la manière la plus +maladroite et la plus déplacée. On ne regardait que la malade, on se +chuchotait à l'oreille, on se pressait autour d'elle ou on la fuyait +avec affectation. Déjà éblouie par l'éclat des lumières et des +parures, par le bruit et les apprêts d'une fête, cet accueil acheva de +troubler sa raison. Elle s'enfuit épouvantée en poussant des cris +de terreur, comme si elle venait d'apercevoir un monstre prêt à la +dévorer. A peine eut-elle fait quelques pas, qu'elle tomba sans +connaissance; Ottilie la reçut dans ses bras et, secondée par le peu +d'amis qui avaient osé la suivre, elle la porta dans sa chambre. + +Luciane réprimanda sévèrement la société sur l'inconséquence de sa +conduite, sans songer le moins du monde qu'elle était l'unique cause +du malheur dont elle accusait les autres. Cette triste expérience +n'était pas la première, et, selon toutes les probabilités, elle ne +suffit pas pour la faire renoncer à la funeste manie de se poser en +médecin de l'âme et du corps. + +Depuis ce jour l'état de la malade avait tellement empiré, que ses +parents s'étaient vus forcés de la placer dans une maison d'aliénés. +Malheureusement Charlotte ne pouvait offrir que des consolations +stériles, en échange du mal que sa fille avait causé. Ottilie, +surtout, déplorait l'état de la pauvre malade, car elle avait la +conviction qu'en continuant de la traiter comme on l'avait fait, elle +n'eût pas tardé à être complètement guérie. + +Cette fâcheuse circonstance rappela péniblement à la jeune fille tout +ce qui lui était arrivé de désagréable pendant le séjour de sa cousine +au château, et elle ne put s'empêcher de reprocher à l'Architecte le +refus qu'il lui avait fait de montrer ses dessins et sa collection +d'antiquités au futur de Luciane. Ce refus lui avait laissé une +impression désagréable et très-naturelle, car elle sentait vaguement +que ce qu'elle voulait bien se donner la peine de demander, ne devait +pas être refusé par un homme tel que ce jeune artiste. Il s'empressa +de se justifier. + +--Si vous saviez, lui dit-il, que les personnes les plus distinguées +traitent presque toujours très-cavalièrement les objets d'art les plus +curieux et les plus fragiles, vous me pardonneriez de n'avoir pas +voulu exposer ma collection à la brutalité de la foule. Au lieu de +tenir une médaille par ses bords, la plupart des personnes appuient +lourdement leurs doigts sur les plus belles empreintes, sur les fonds +les plus purs; elles prennent à pleines mains les chef-d'oeuvre les +plus délicats, comme si l'on pouvait juger le mérite des formes +artistiques en les tâtant. On dirait qu'elles ignorent qu'une grande +feuille de papier doit toujours être soutenue par les deux extrémités; +elles font circuler entre le pouce et 'index, les gravures, les +dessins les plus précieux, semblables à un politique présomptueux, +qui, en saisissant son journal, prononce d'avance, par le froissement +du papier, son jugement sur les événements que rapporte ce journal. +En un mot, lorsque vingt curieux ont examiné un objet d'art et +d'antiquité, le vingt-unième ne peut plus y voir grand chose. + +--Je vous ai sans doute causé moi-même plus d'un chagrin, en +endommageant ainsi, sans le savoir, vos précieux trésors, que +j'admirais si sincèrement? + +--Jamais! s'écria l'Architecte, non, jamais! le sentiment du juste et +du convenable est inné chez vous. + +--Il n'en serait pas moins fort utile, répondit Ottilie en souriant, +d'ajouter, au traité de _la civilité puérile et honnête_, après le +chapitre qui nous indique la manière de nous conduire à table, un +chapitre indiquant, avec tous les détails nécessaires, comment on doit +examiner les collections des artistes. + +--Et alors les artistes les montreraient avec plus d'empressement et +de plaisir, répondit gravement l'Architecte. + +Ottilie avait depuis longtemps oublié ce petit démêlé, mais +l'Architecte cherchait toujours de nouvelles occasions pour se +justifier, et lui renouvelait sans cesse l'assurance qu'il aimait, +pardessus tout, à contribuer à l'amusement de ses amis. Cette +persistance lui prouva que ses reproches l'avaient blessé au coeur; se +croyant coupable, à son tour elle n'eut pas le courage de refuser la +faveur qu'il lui demanda avec beaucoup d'instance; et cependant un +sentiment intime l'avertissait qu'il lui serait difficile de tenir +l'engagement qu'elle venait de prendre. + +Cette faveur concernait la représentation des tableaux. L'Architecte +avait remarqué avec chagrin qu'Ottilie en avait été exclue par la +jalousie de Luciane, et que Charlotte n'avait vu que les premiers +essais, parce que des indispositions, naturelles dans son état, la +retenaient fort souvent dans ses appartements. Aussi s'était-il promis +de ne point quitter le château sans avoir donné une représentation +de ce genre, supérieure à toutes celles où Luciane avait figuré. +Il espérait ainsi procurer une distraction agréable à la tante, +et contraindre sa charmante nièce à faire valoir, à son tour, les +brillants avantages que la nature lui avait prodigués. Peut-être aussi +cherchait-il un moyen de retarder son départ; car plus l'époque de ce +départ approchait, plus il lui paraissait impossible de se séparer +de cette jeune fille, dont le regard doux et calme était devenu +nécessaire à son existence. + +L'approche des fêtes de Noël lui rappela que l'imitation des +tableaux par des figures en relief, tirait son origine des pieuses +représentations dites _présèpes_, dans lesquelles on montrait l'enfant +Jésus et sa Mère, recevant, malgré la bassesse apparente de sa +condition, d'abord les hommages des bergers, et bientôt après ceux de +trois grands rois. + +Un semblable tableau s'était si fortement gravé dans son imagination, +qu'il ne douta point de la possibilité de le réaliser. L'enfant fut +bientôt trouvé ainsi que les bergers et les bergères; mais, selon lui, +Ottilie seule pourrait donner une juste idée de la Mère de Dieu, car +depuis longtemps déjà la pensée du jeune artiste l'avait élevée à +cette hauteur. Lorsqu'il la pria de se charger de ce personnage, elle +lui dit d'en demander la permission à sa tante qui l'accorda sans +difficulté, et combattit même avec autant de bonté que de raison +les scrupules de sa nièce; car la modeste jeune fille craignait de +commettre une profanation, en imitant la céleste figure que l'on +voulait lui faire représenter. + +Sûr enfin du succès, l'Architecte travailla sans relâche afin que, +la veille de Noël, tout fût prêt pour la représentation dont il se +promettait tant de bonheur. Depuis longtemps déjà, la seule présence +d'Ottilie semblait suffire à la satisfaction de tous ses besoins, et +l'on eût dit que, tandis qu'il ne s'occupait que d'elle et pour elle, +le sommeil et la nourriture lui étaient devenus inutiles. + +Enfin, grâce à son infatigable activité, tout avait marché au gré +de ses désirs; il était même parvenu à réunir un certain nombre +d'instruments à vent dont les sons, savamment combinés, devaient +disposer les coeurs aux émotions qu'il voulait leur faire éprouver. + +Au jour et à l'heure indiqués le rideau se leva devant les +spectateurs, qui se composaient de Charlotte et de quelques commensaux +du château. Le tableau par lui-même était si connu, qu'on ne devait +pas s'attendre à en recevoir une impression nouvelle, et cependant il +causa, non-seulement de la surprise, mais encore de l'admiration; cet +effet n'était pas produit par le tableau, mais par la perfection des +réalités qui l'imitaient. L'ensemble était plutôt un effet de nuit que +de crépuscule, et pourtant chaque détail se voyait et se dessinait +distinctement. L'artiste avait eu l'heureuse idée de faire de +l'Enfant-Dieu, le centre de lumière, à l'aide d'un mécanisme savant +qui portait les lampions. Ce mécanisme était caché par les figures +placées sur le premier plan et à demi éclairées par des rayons +obliques. D'autres lampions placés au-dessous éclairaient vivement, de +bas en haut, les frais visages des jeunes filles et des jeunes garçons +posés çà et là, sur les divers points du tableau. Des anges, dont +l'éclat pâlissait et dont l'enveloppe brillante et aérienne paraissait +épaisse et sombre devant la transparente clarté que répandait le Dieu +qui venait de naître, contribuaient puissamment à la perfection de +l'ensemble. + +Par un hasard favorable, l'enfant s'était endormi dans une gracieuse +position, et le regard pouvait, sans rencontrer aucune distraction, +se reposer sur la mère. Éclairée par les faisceaux de lumière que son +fils reflétait sur elle, elle relevait, avec une grâce infinie et +modeste, un pan du voile qui enveloppait cet enfant précieux. Tous +les personnages secondaires du tableau, matériellement éblouis par +la lumière, et moralement pénétrés de respect, paraissaient avoir un +instant détourné leurs regards fatigués par tant d'éclat, pour les +reporter aussitôt, avec une curiosité invincible, sur le miracle qui +semblait leur causer plus de surprise et de plaisir que d'admiration +et de terreur. Mais pour ne pas exclure entièrement ces deux +sentiments, inséparables de la nature d'un pareil sujet, l'Architecte +avait eu soin d'en confier l'expression à quelques vieillards, dont +les têtes antiques se dessinaient dans un clair obscur merveilleux. + +L'attitude, le regard, le visage, toute la personne enfin d'Ottilie +surpassait l'idéal le plus parfait qu'eût jamais rêvé le peintre +le plus habile. Si un connaisseur avait été témoin de cette +représentation, il aurait craint de la voir changer de nature +en perdant son immobilité; mais l'Architecte seul était capable +d'apprécier cette grande et merveilleuse beauté artistique; il en +jouissait réellement, et cependant il ne pouvait la contempler sous +son véritable point de vue, car il y figurait lui-même en qualité de +berger. + +Qui oserait décrire ce qu'il y avait de vraiment sublime dans Ottilie? +Son âme pure sentait tout ce que la reine du ciel avait dû éprouver en +ce moment, où tant d'honneurs inattendus, tant de bonheur ineffable +étaient venus la surprendre; aussi ses traits exprimaient-ils +l'humilité la plus angélique, la modestie la plus douce et la plus +aimable. + +Charlotte rendit justice à la beauté de ce tableau mais elle fut +surtout impressionnée par l'enfant, et ses yeux se remplirent de +larmes, en songeant que bientôt elle bercerait sur ses genoux une +aussi charmante petite créature. + +On baissa le rideau, car les personnages avaient besoin de repos, et +le machiniste procéda aux changements nécessaires pour passer +d'un tableau de nuit et d'humilité, à une image de gloire et de +transfiguration. + +La certitude que pas une personne étrangère n'assistait à cette pieuse +momerie artistique, avait tranquillisé Ottilie sur le rôle qu'elle +y jouait; aussi fut-elle désagréablement affectée lorsque pendant +l'entr'acte on lui apprit qu'un étranger, dont personne ne savait le +nom, venait d'arriver au château; que Charlotte l'avait accueilli avec +joie et fait placer à côté d'elle. La crainte d'enlever à l'Architecte +la plus belle partie de son triomphe, put seule lui donner le courage +de reprendre sa place dans la seconde partie du tableau qui offrait un +spectacle éblouissant. Plus d'ombres, plus de demi-teintes; l'heureuse +variété des couleurs rompait seule les torrents de lumière qui +inondaient la scène. + +Ottilie chercha en vain à reconnaître l'homme qu'elle voyait assis +près de sa tante, car son rôle la forçait à tenir ses longues +paupières baissées. Il parlait avec feu et sa voix lui rappelait son +professeur de la pension. Cette voix lui causa une vive émotion: il +s'était passé tant de choses depuis qu'elle avait frappé son oreille +pour la dernière fois! Le souvenir des joies et des douleurs qui +avaient rempli cet intervalle traversa son âme en détours rapides +et capricieux, comme l'éclair quand il fend et sillonne les sombres +nuages qui obscurcissent le ciel. + +--Pourrai-je tout lui avouer? se demanda-t-elle; suis-je digne de ce +saint entourage? et que dira-t-il de cette mascarade, lui qui est +l'ennemi de tout déguisement? + +Pendant que le sentiment et la réflexion se croisaient ainsi dans son +coeur, elle s'efforça de rester une statue immobile; mais ses yeux +se remplirent de larmes; et elle se sentit soulagée d'un grand poids +lorsque le réveil de l'enfant mit fin à la représentation. + +Le rideau était tombe, et Ottilie, devenue libre, se trouva dans un +nouvel embarras. Fallait-il donner à son ancien professeur une preuve +du plaisir que sa présence lui causait en se montrant à lui sous son +costume théâtral, ou devait-elle changer de vêtements? Elle ne choisit +point et prit instinctivement le dernier parti. En se revoyant avec +ses habits ordinaires, elle se sentit assez calme pour faire à son +digne maître l'accueil qu'il avait droit d'attendre d'elle. + + + + +CHAPITRE VII. + + +Tout ce qui pouvait contribuer à la satisfaction de Charlotte et +d'Ottilie, était naturellement agréable à l'Architecte, et en ce sens, +du moins, il s'applaudit de l'arrivée du Professeur. Cependant sa +modestie, et peut-être aussi un peu d'égoïsme, lui firent regretter de +se voir sitôt remplacé auprès des dames. Il alla même jusqu'à craindre +de se survivre à lui-même par un plus long séjour au château, et cette +crainte lui donna la force de hâter son départ. + +Lorsqu'il prit congé des dames, elles lui firent présent d'un gilet de +soie qu'il leur avait vu broder alternativement, en enviant en secret +le sort de l'heureux mortel auquel elles le destinaient. Pour un homme +dont le coeur est accessible aux tendres sentiments, de pareils dons +sont d'un prix inestimable, car il ne pense jamais aux jolis doigts +qui travaillaient pour lui avec tant de grâces et de persévérance, +sans se flatter que parfois, du moins, le coeur les guidait. + +Charlotte et sa nièce estimaient sincèrement le bon Professeur, aussi +faisaient-elles tout ce qui était en leur pouvoir pour rendre son +séjour au château aussi agréable que possible. Les femmes nourrissent +au fond de leur coeur des pensées et des sensations qui leur sont +particulières et dont rien au monde ne saurait les détourner; mais +dans les relations sociales, elles se laissent facilement aller aux +impulsions que l'homme dont elles s'occupent pour l'instant, juge +à propos de leur donner. C'est par ce mélange de répulsion et +d'attraction, qu'elles exercent un empire absolu auquel, dans le +monde civilisé, pas un homme ne peut se soustraire, sans se donner à +lui-même un brevet de brutalité et de grossièreté. + +L'Architecte avait mis ses talents au service des dames, autant +pour leur plaire, que pour leur être réellement utile, ce qui avait +resserré les travaux comme les causeries dans le domaine des arts. +La présence du Professeur les jeta tout à coup dans une sphère +différente. Cet homme, qui avait consacré sa vie à l'éducation, se +distinguait par une éloquence facile et gracieuse, dont les diverses +relations sociales, et surtout celles qui concernent la jeunesse, +étaient toujours le but et l'objet. Il parlait trop bien pour ne pas +être écouté avec plaisir, et ses discours amenèrent une révolution +d'autant plus complète dans la manière d'être à laquelle l'Architecte +avait accoutumé les dames, que toutes les distractions que cet artiste +leur avait procurées pendant son long séjour au château, étaient +entièrement opposées aux opinions de ce digne professeur. + +Craignant sans doute de blâmer avec trop d'amertume les tableaux +vivants dont il avait vu une représentation au moment de son arrivée, +il n'en parlait jamais; mais il s'expliquait franchement sur les +embellissements de l'église et de la chapelle qu'on lui montra dans la +certitude qu'il les trouverait dignes d'admiration. + +--Je ne connais rien de plus déplacé, de plus dangereux même, dit-il, +que le mélange du sacré et du profane, et je blâmerai toujours la +manie d'orner et de consacrer telle ou telle enceinte, afin que les +fidèles viennent s'y abandonner à des sentiments de piété. Est-ce que +ces sentiments ne sont pas gravés dans nos coeurs au point de nous +suivre au milieu des objets les plus vulgaires; des êtres les plus +grossiers dont le hasard peut nous entourer? Oui, dès que nous le +voulons sérieusement, chaque point de l'univers devient un temple, un +sanctuaire. J'aime à voir les exercices de piété s'accomplir dans la +même pièce où la famille se réunit pour manger, travailler, danser. +Tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sublime dans l'homme, n'a +point de formes et ne saurait être représenté que par de grandes et +sublimes actions. + +Peu de jours avaient suffi à Charlotte pour saisir toutes les nuances +d'un caractère que, depuis longtemps, elle connaissait dans son +ensemble. Persuadée que pour être réellement agréable à cet excellent +homme, il fallait l'occuper à sa manière, elle avait fait réunir dans +la grande salle du château les petits jardiniers, enrégimentés et +dressés par l'Architecte qui, avant son départ, les avait une dernière +fois passés en revue. Leur uniforme était propre et bien tenu, et +leurs allures, naturellement vives et animées, annonçaient encore +l'habitude de se conformer aux règles d'une sage discipline. + +Se sentant dans son véritable cercle d'activité, le Professeur +interrogea ces enfants. Par des détours aussi ingénieux qu'imprévus, +il s'éclaira sur leurs caractères et leurs facultés; il fit plus, car, +en moins d'une heure, il avança leur jugement de plusieurs années, et +rendit leur raison accessible à plus d'une utile vérité. Ce résultat +presque merveilleux n'échappa point à Charlotte. + +--Je vous ai écouté avec attention, lui dit-elle, et cependant je ne +comprends pas votre méthode. Vous n'avez parlé que de choses que tout +le monde peut et doit connaître; mais comment est-il possible d'agiter +et de résoudre tant de questions, et avec tant d'ordre et de suite +en si peu de temps, et à travers une foule de propos qui semblaient +toujours vous jeter sur un autre terrain? + +--Il est peut-être imprudent, répondit en souriant le Professeur, de +trahir les secrets de son métier. N'importe, je vais vous expliquer +le procédé par lequel le résultat qui vient de vous étonner devient +facile, naturel même. Pénétrez-vous d'un objet, d'une matière, d'une +pensée, car je ne tiens pas au nom qu'on juge à propos de donner au +sujet d'une démonstration, saisissez-le dans son ensemble, examinez-le +dans toutes ses parties, attachez-vous-y avec fermeté, avec +opiniâtreté même, puis interrogez un certain nombre d'enfants sur ce +sujet, et vous reconnaîtrez sans peine ce qu'ils savent déjà, et ce +qu'il faudra leur apprendre encore. Qu'importe que leurs réponses +soient incohérentes ou relatives à des sujets étrangers; si vos +questions les ramènent, si vous restez inébranlable dans le cercle que +vous vous êtes tracé, vous finirez par les contraindre à ne penser, à +ne concevoir, à ne comprendre que ce que vous voulez leur enseigner. +Le plus grand, le plus dangereux défaut que puisse avoir l'homme qui +se consacre à l'enseignement, est de se laisser entraîner par ses +élèves, et de divaguer avec eux, au lieu de les forcer à s'arrêter +avec lui sur le point qu'il s'est proposé de traiter. Si vous pouviez, +Madame, vous décidera faire un essai de ce genre, je crois que vous en +seriez très-satisfaite. + +--Il paraît, répondit Charlotte, que les règles de la bonne pédagogie +sont entièrement opposées à celles du savoir-vivre. S'arrêter +longtemps et avec opiniâtreté sur une même question, est une +inconvenance dans le monde, tandis que la première loi de +l'instituteur est d'éviter toute digression. + +--Je crois que la variété sans digression serait toujours et partout +agréable et utile, malheureusement il est difficile de trouver et de +conserver cet admirable équilibre. + +Il allait continuer, mais Charlotte venait d'apercevoir les petits +jardiniers qui traversaient la cour, et elle le fit mettre à la +fenêtre pour les voir passer. Il admira de nouveau leur bonne tenue, +et approuva, surtout, l'uniformité de leurs vêtements. + +--Les hommes, dit-il, devraient depuis leur enfance, s'accoutumer à +un costume commun à tous. Cela leur apprendrait à agir ensemble, à se +perdre au milieu de leurs pareils, à obéir en masse, et à travailler +pour le bien général. L'uniforme a, en outre, l'avantage de développer +l'esprit militaire et de donner à nos allures quelque chose de décidé +et de martial, analogue à notre caractère, car chaque petit garçon +est né soldat. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les jeux de +notre enfance, qui, tous, se renferment dans le domaine des sièges et +des batailles. + +--J'espère que vous me pardonnerez, dit Ottilie, de ne pas avoir +soumis mes petites élèves à l'uniformité du costume. Je vous les +présenterai un de ces jours, et vous verrez que la bigarrure aussi +peut avoir son charme. + +--J'approuve très-fort la liberté que vous leur avez laissée à ce +sujet: la femme doit toujours s'habiller à son gré, non-seulement +parce qu'elle seule sait ce qui lui sied et lui convient le mieux, +mais parce qu'elle est destinée à agir seule et par elle-même. + +--Cette opinion me paraît paradoxale, observa Charlotte, car nous ne +vivons jamais pour nous ... + +--Toujours, au contraire, interrompit le Professeur; je dois ajouter +cependant que ce n'est que par rapport aux autres femmes. Examinez +l'amante, la fiancée, l'épouse, la ménagère, la mère de famille; +toujours et partout elle est et veut rester seule; la femme du monde +elle-même éprouve ce besoin que toutes tiennent de la nature. Oui, +chaque femme doit nécessairement éviter le contact d'une autre femme, +car chacune d'elles remplit à elle seule les devoirs que la nature a +imposés à l'ensemble de leur sexe. Il n'en est pas ainsi de l'homme, +il a besoin d'un autre homme, et s'il n'existait pas il le créerait, +tandis que la femme pourrait vivre pendant toute une éternité sans +songer à produire son semblable. + +--Lorsqu'on a l'habitude d'énoncer des vérités d'une manière +originale, dit Charlotte, on finit par donner, à ce qui n'est +qu'original, les apparences de la vérité. Votre opinion, au reste, +est juste sous quelques rapports, nous devrions toutes en faire notre +profit, en cherchant à nous soutenir et à nous seconder, afin de ne +pas donner aux hommes trop d'avantages sur nous. Convenez cependant +que les hommes ne sont pas toujours parfaitement d'accord entr'eux, et +que plus ils nous reprochent nos petites mésintelligences, plus ils +nous autorisent à nous égayer malignement aux dépens des leurs. + +Après cette conversation, le sage et prudent Professeur observa +Ottilie, à son insu, dans ses fonctions d'institutrice, et il ne tarda +pas à lui exprimer sa satisfaction sur la manière dont elle s'en +acquittait. + +--Vous avez parfaitement raison, lui dit-il, de maintenir vos élèves +dans les étroites limites de l'utile, du nécessaire, et de leur +faire contracter des habitudes d'ordre et de propreté. Par là elles +apprennent à faire cas d'elles-mêmes, et l'on peut fonder de grandes +espérances sur les enfants qui savent s'apprécier. + +Ce qui le charma, surtout, dans la méthode d'Ottilie, c'est qu'elle ne +sacrifiait rien aux apparences; tous ses soins se portaient sur les +besoins du coeur et sur les devoirs de chaque instant. + +--Si l'on avait des oreilles pour entendre, s'écria-t-il après avoir +assisté à l'une des leçons de la jeune fille, il serait facile de +donner en peu de mots tout un système d'éducation. + +--Je vous entendrais, moi, dit Ottilie d'un air caressant, si vous +vouliez me parler. + +--Très-volontiers, mais ne me trahissez pas; voici mon système: Il +faut élever les hommes pour en faire des serviteurs, et les femmes +pour en faire des mères! + +--Les femmes pourraient se soumettre à votre arrêt, répondit Ottilie +en souriant, car si toutes ne deviennent pas mères, toutes en +remplissent les devoirs envers les divers objets de leur affection; +mais nos jeunes hommes! comment pourraient-ils adopter un principe qui +les condamne à servir? Leurs moindres paroles, leurs gestes mêmes ne +prouvent-ils pas que chacun d'eux se croit né pour commander. + +--Voilà pourquoi il faut se garder de leur parler de ce principe. Tout +le monde cherche à se glisser à travers la vie en la cajolant, mais +elle ne cajole jamais personne. Qui de nous aurait eu le courage de +faire volontairement, et au début de sa carrière, les concessions que +le temps finit toujours par nous arracher malgré nous? Mais brisons +sur un sujet qui n'a rien de commun avec le cercle d'activité que vous +vous êtes créé ici, et laissez-moi plutôt vous féliciter de n'avoir +affaire qu'à des élèves dont l'éducation se renferme dans le domaine +de l'indispensable. Quand vos petites filles promènent leurs poupées +et faufilent de jolis chiffons pour les habiller, quand leurs soeurs +aînées cousent, tricotent et filent pour elles et pour le reste de la +famille, dont chaque membre s'utilise à sa façon, le ménage marche +pour ainsi dire de lui-même; et la jeune fille n'a presque rien à +apprendre pour diriger à son tour un ménage, car elle retrouvera chez +son mari tout ce qu'elle a quitté chez ses parents. + +Dans les classes élevées la tâche est plus difficile, car elles +envisagent les relations sociales sous un autre point de vue. Là, on +demande aux instituteurs de s'occuper des apparences, de cultiver +l'extérieur, et d'élargir sans cesse devant leurs élèves le cercle de +l'activité et des connaissances humaines. Cela serait facile encore, +si l'on savait mutuellement se poser de sages limites; mais à force de +vouloir étendre l'intelligence, on la pousse, sans le vouloir, dans +le vague, et l'on finit par oublier entièrement ce qu'exige chaque +individualité par rapport à elle-même et par rapport aux autres +individualités avec lesquelles elle peut se trouver en contact. Éviter +cet écueil est un problème que chaque système d'éducation cherche à +résoudre, et que pas un n'a résolu complètement. Pour ma part, je me +vois à regret forcé d'enseigner à nos pensionnaires, une foule +de choses qui ne leur servent qu'à perdre un temps précieux, car +l'expérience m'a prouvé qu'elles cessent de s'en occuper dès qu'elles +deviennent épouses et mères. Si une compagne sage et fidèle pouvait un +jour s'associer à ma destinée, je serais le plus heureux des hommes, +car elle m'aiderait à développer chez les jeunes personnes toutes les +facultés nécessaires à la vie de famille, et je pourrais me dire que, +sous ce rapport du moins, l'éducation que l'on recevrait dans ma +maison serait complète. Sous tous les autres rapports l'éducation +recommence presque avec chaque année de notre vie; mais celle-là ne +dépend ni de notre volonté, ni de celle de nos instituteurs, mais de +la marche des événements. + +Ottilie trouva cette dernière observation d'autant plus juste que, +dans l'espace de moins d'une année, une passion inattendue lui avait +fait, pour ainsi dire, recommencer son passé tout entier; et quand sa +pensée s'arrêtait sur l'avenir le plus près comme le plus éloigné, +elle ne voyait partout que de nouvelles épreuves à subir. + +Ce n'était pas sans intention que le Professeur venait de parler d'une +compagne, d'une épouse enfin. Malgré sa modestie et sa réserve, il +voulait laisser deviner à Ottilie le véritable motif de sa présence au +château. Il avait été poussé à cette démarche décisive par un incident +imprévu, et sans lequel peut-être il se serait toujours borné à +espérer en secret. + +La maîtresse de la pension déjà avancée en âge et sans enfants, +cherchait depuis longtemps une personne digne de la remplacer un jour, +et de devenir en même temps son héritière. Son choix s'était arrêté +sur le professeur, mais il ne pouvait complètement répondre à ses +espérances, qu'en se mariant avec une jeune personne capable de +remplir les devoirs difficiles qui, dans un pareil établissement, +ne peuvent être confiés qu'à une femme. Le coeur du professeur +appartenait à son ancienne élève, des considérations de sang lui +faisaient croire qu'on ne la lui accorderait pas, quand tout à coup un +événement fortuit sembla lui prouver le contraire. + +Déjà le mariage de Luciane l'avait autorisé à espérer le retour +d'Ottilie à la pension, et les bruits qui circulaient sur l'amour du +Baron pour la nièce de sa femme rendaient pour ainsi dire ce retour +indispensable. Ce fut en ce moment que le Comte et la Baronne vinrent +visiter le pensionnat. Dans toutes les phases de la vie sociale, +l'apparition de quelque personnage important amène toujours de graves +et subits changements. + +Les nobles époux, que deux fois déjà nous avons vus au château +de Charlotte, avaient été si souvent consultés sur le mérite des +pensionnats où leurs amis voulaient placer leurs enfants, qu'ils +avaient pris le parti d'apprendre à connaître par eux-mêmes le plus +célèbre de tous, celui où s'était formée la brillante Luciane. Leur +mariage récent leur permettait de se livrer ensemble à cet examen qui, +chez la Baronne, avait un motif secret et presque personnel. + +Pendant son dernier séjour au château d'Édouard, Charlotte l'avait +initiée à toutes ses inquiétudes et consultée sur les moyens de +sortir de l'embarras dans lequel elle se trouvait; car si d'un côté +l'éloignement d'Ottilie lui paraissait plus que jamais nécessaire, +de l'autre les menaces de son mari la mettaient dans l'impossibilité +d'agir. La Baronne était femme à comprendre que dans une pareille +situation on ne pouvait employer que des moyens détournés, et lorsque +son amie lui parla de l'amour d'un des professeurs du pensionnat pour +Ottilie, elle se promit d'exploiter ce sentiment pour arriver à un +résultat décisif. Lorsqu'elle visita ce pensionnat, ce professeur seul +captiva son attention; elle l'interrogea sur Ottilie dont le Comte fit +aussitôt un éloge pompeux. Cette jeune personne l'avait distingué +de la foule des hôtes insignifiants dont se composait le cortège +de Luciane, et s'était presque toujours entretenu avec lui. En lui +parlant, elle apprenait à connaître le monde qu'Édouard lui avait fait +oublier. Un même penchant les rapprochait, il ressemblait à celui qui +unit un père à sa fille, et cependant la Baronne s'en était offensée. +Si elle eût encore été à cette époque de la vie où les passions +sont violentes, elle aurait sans doute persécuté la pauvre Ottilie. +Heureusement pour cette jeune fille l'âge l'avait rendue plus calme et +elle ne forma contre elle d'autres projets que celui de l'établir le +plus tôt possible, afin de la mettre dans l'impossibilité de nuire aux +femmes mariées. + +Ce fut dans ce but qu'elle encouragea avec autant de prudence que +d'adresse les voeux du Professeur, qui finit par lui confier ses +espérances; et elle les fortifia au point qu'il prit la résolution de +se rendre au château de Charlotte, autant pour revoir son élève que +pour la demander à sa tante. La maîtresse du pensionnat approuva ce +voyage, et il partit le coeur plein de joie; car il croyait devoir +compter sur l'affection de son élève. Quant à la distinction des +rangs, l'esprit de l'époque l'effaçait naturellement, surtout parce +qu'Ottilie était pauvre, considération que la Baronne n'avait pas +manqué de faire valoir, en ajoutant que sa proche parenté avec +une famille riche n'était qu'un avantage illusoire. En effet, les +personnes les plus favorisées par la fortune se croient rarement +le droit de priver leurs héritiers directs d'une somme un peu +considérable pour en disposer en faveur de parents plus éloignés. Par +une bizarrerie qui tire sans doute son origine d'un respect instinctif +pour les droits de la naissance, nous semblons craindre de laisser, +après notre mort, ce que nous possédions pendant notre vie aux +personnes que nous aimions le mieux; car nous le léguons presque +toujours à celles à qui la loi l'aurait accordé, si nous n'avions +désigné personne. C'est ainsi que le dernier acte de notre existence +n'est point un choix libre et indépendant, mais un hommage rendu aux +institutions et aux convenances sociales. + +L'accueil bienveillant que la tante et la nièce firent au Professeur +l'affermit dans la conviction qu'il pouvait, sans témérité, prétendre +à la main de son ancienne élève. S'il trouva moins de laisser-aller +dans la conduite de cette jeune personne envers lui, elle lui parut, +en général, plus communicative; il remarqua avec plaisir qu'elle +avait grandi, et que, sous tous les rapports, elle s'était formée +à son avantage. Cependant une crainte indéfinissable l'empêchait +toujours de laisser deviner le véritable but de sa visite, et il +aurait continué à garder le silence, si Charlotte, à la suite d'un +entretien familier, ne lui avait pas fourni l'occasion de s'expliquer. + +--Vous avez vu et examiné tout ce qui agit et se meut autour de moi, +lui dit-elle. Que pensez-vous d'Ottilie? J'espère que cette question, +faite en sa présence, ne vous embarrasse pas? + +Le Professeur énonça son opinion avec beaucoup de sagesse, sur les +divers points sur lesquels la jeune fille s'était perfectionnée. Il +convint que ses allures avaient pris de l'aisance et qu'il le s'était +formée, sur les choses de ce monde, des principes dont la justesse +se manifestait beaucoup plus encore dans ses actions que dans ses +paroles. Mais il ajouta que ces heureux changements, résultat de +l'éducation morcelée et superficielle que l'on puise dans le contact +du monde, avaient besoin d'être consolidés et complétés par une +instruction sagement combinée. + +--Je crois donc, continua-t-il, que votre aimable nièce, devrait, pour +quelque temps du moins, retourner à la pension. Il est inutile de +faire l'énumération des avantages qu'elle y trouverait, car elle ne +peut pas encore avoir oublié ce qu'il y a d'utile et de juste dans +l'enchaînement de théories et de pratiques auxquelles elle a été +arrachée par une circonstance indépendante de notre volonté. + +Ottilie comprit que tout le monde approuverait nécessairement les +paroles du Professeur, ce qui l'affligea profondément; car il ne +lui était pas permis de dire que, pour trouver tout dans la vie +admirablement enchaîné et combiné, il lui suffisait d'arrêter sa +pensée sur Édouard, tandis qu'en la détournant de cet homme adoré, +elle ne voyait partout que désordre et confusion. + +Charlotte répondit au Professeur avec une bienveillance adroite et +calculée. + +--Ma nièce et moi nous désirons depuis longtemps ce que vous venez de +nous offrir. Dans l'état où je me trouve en ce moment, la présence de +cette chère enfant m'est indispensable; mais si après ma délivrance +elle désire encore retourner à la pension pour y achever son éducation +si heureusement commencée, je m'empresserai de l'y conduire moi-même. + +Cette promesse, quoique conditionnelle, pénétra le Professeur de la +joie la plus vive; mais elle fit tressaillir Ottilie, car elle sentait +qu'elle ne pourrait opposer aucun motif raisonnable à la réalisation +de cette promesse. De son côté Charlotte n'avait cherché qu'à retarder +la demande formelle du Professeur, tout en s'assurant de la réalité de +ses intentions, dans lesquelles elle voyait un moyen favorable pour +assurer l'avenir de sa nièce. Il est vrai qu'elle ne pouvait prendre +ce parti qu'avec le consentement de son mari, dont elle attendait le +retour immédiatement après la naissance de son enfant, se flattant +toujours que le titre de père suffirait pour réveiller dans son +coeur tous les devoirs et toutes les affections du mari, et qu'il +s'estimerait heureux de pouvoir dédommager Ottilie de ses espérances +trompées, on la mariant à un homme, si digne d'un amour qu'elle ne +pourrait manquer de lui accorder. + +Lorsque des personnes qui cherchent depuis longtemps à s'expliquer sur +une affaire importante et grave, sont parvenues enfin à la mettre en +question, et se sont convaincues que l'instant de la traiter à fond +n'est pas venu encore, leur entretien est toujours suivi d'un silence +qui ressemble à l'embarras, à la gêne. + +Charlotte et sa nièce ne trouvaient plus rien à dire, et le Professeur +se mit à feuilleter le volume de gravures contenant les diverses +espèces de singes, resté au salon depuis qu'on l'y avait apporté pour +amuser Luciane. Ce recueil était peu de son goût sans doute, car il +le referma presque aussitôt; mais il paraît avoir donné lieu à une +conversation dont nous retrouvons les principaux traits dans le +journal d'Ottilie. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Je ne comprends pas comment on peut consacrer son temps et son art à +retracer l'image d'un singe. Il me semble qu'il est presque avilissant +d'accorder à ces vilaines créatures une place dans la famille des +animaux; mais il faut être méchant et malicieux pour retrouver sous +ces masques hideux des êtres humains, et surtout ceux dont se compose +le cercle de nos amis et de nos connaissances.» + +«C'est toujours par un travers d'esprit que nous aimons à nous +occuper des charges et des caricatures. Je remercie beaucoup mon bon +professeur de ne m'avoir pas imposé l'étude de l'histoire naturelle; +je n'aurais jamais pu me familiariser avec les vers et les scarabées.» + +«Il vient de m'avouer qu'il est de mon avis à ce sujet, et que nous +ne devrions connaître la nature qu'en ce qu'elle fait immédiatement +mouvoir et vivre autour de nous. Chaque arbre qui verdit, fleurit et +porte ses fruits sous nos yeux, chaque plante que nous trouvons sur +notre passage, chaque brin d'herbe que nous foulons à nos pieds, ont +des rapports directs avec nous et sont nos véritables compatriotes. +Les oiseaux qui sautent de branche en branche dans nos jardins et qui +chantent dans nos bosquets, nous appartiennent et parlent un langage +que, dès notre enfance, nous apprenons à connaître. Mais, qu'on se +le demande à soi-même, chaque être étranger arraché à son entourage +naturel, ne produit-il pas sur nous une impression inquiétante et +désagréable que l'habitude seule peut vaincre? Il faut s'être façonné +à un genre de vie tumultueux et bizarre, pour souffrir tranquillement +autour de soi des singes, des perroquets et des nègres.» + +«Quand parfois une curiosité instinctive me fait désirer de voir des +objets étrangers, j'envie le sort des voyageurs; car ils peuvent +observer ces merveilles dans leur harmonie avec d'autres merveilles +vivantes, et qui ne sont pour elles que des relations ordinaires et +indispensables. Au reste, le voyageur lui-même doit se sentir autre +chose que ce qu'il était au foyer paternel. Oui, les pensées et les +sensations doivent changer de caractère dans un pays où l'on se +promène sous des palmiers où naissent les éléphants et les tigres.» + +«Le naturaliste ne devient réellement estimable, que lorsqu'il nous +représente les objets inconnus et les plus rares avec les localités +et l'entourage qui forme leur véritable élément. Que je m'estimerais +heureuse, si je pouvais une seule fois entendre Humbold raconter une +partie de ce qu'il a vu!» + +«Un cabinet d'histoire naturelle ressemble à un sépulcre égyptien, +où l'on voit les plantes et les animaux dont on a fait des dieux +soigneusement embaumés et symétriquement classés. Que la secte des +prêtres s'occupe sous le voile du mystère religieux d'une pareille +collection, je le conçois; mais jamais rien de semblable ne devrait +entrer dans l'enseignement universel, où son moindre inconvénient est +d'occuper une place qui pourrait être remplie par quelque chose de +nécessaire et d'utile.» + +«L'instituteur qui parvient à pénétrer ses élèves d'un sentiment +d'admiration profond et vrai pour une bonne action, pour un beau +poème, leur rend plus de services qu'en gravant dans leur mémoire, une +longue série des productions de la nature avec leurs noms et leurs +qualités. Le plus beau résultat d'une pareille étude est de nous +apprendre ce que nous savons déjà, c'est-à-dire que, de tout ce qui +existe dans la création, l'homme seul porte en lui l'image de la +Divinité.» + +«Chaque individu, pris isolément, est libre de s'occuper de préférence +des choses qui lui plaisent le plus; mais l'homme est et sera toujours +le véritable but des études de l'espèce humaine.» + + + + +CHAPITRE VIII. + + +L'homme s'occupe rarement des événements de la veille. Quand le +présent ne l'absorbe pas tout entier, il se perd dans un passé +lointain, et use ses forces à vouloir faire revenir ce qui ne peut et +ne doit plus être. C'est ainsi que dans les grandes et riches familles +qui doivent tout à leurs ancêtres, on parle plus souvent du grand-père +que du père, du bisaïeul que de l'aïeul. + +Cette réflexion avait été inspirée au Professeur par la promenade +qu'il venait de faire dans l'ancien grand jardin du château; le +temps était doux et beau, c'était une de ces journées par lesquelles +l'hiver, prêt à s'enfuir devant le printemps, semble vouloir emprunter +les allures de son jeune et brillant successeur. Les allées régulières +que le père d'Édouard avait fait planter dans ce jardin lui donnait +quelque chose d'imposant; les tilleuls et tous les autres arbres +avaient prospéré au-delà de toute espérance et cependant personne +ne daignait plus leur accorder la moindre attention; d'autres goûts +avaient donné lieu à d'autres genres d'embellissements. Les penchants +et les dépenses s'étaient fixés sur un champ plus vaste. Peu accoutumé +à déguiser sa pensée, le Professeur communiqua les impressions de sa +promenade à Charlotte qui ne s'en offensa point. + +--Hélas! lui dit-elle, nous croyons agir d'après nos propres +inspirations et choisir nous-même nos plaisirs et nos travaux, mais +c'est la vie qui nous entraîne; nous cédons à l'esprit de notre +époque, et nous suivons ses tendances sans le savoir. + +--Et qui pourrait résister à ses tendances? répondit le Professeur; +le temps marche toujours, et les opinions, les manières de voir, les +préjugés et les penchants marchent avec lui. Si la jeunesse du fils +tombe à une époque de réaction, il est certain qu'il n'aura rien de +commun avec son père. Supposons que pendant la vie de ce père on ne +songeait qu'à acquérir, à consolider, à limiter la propriété et à s'en +assurer la jouissance exclusive, en séparant l'intérêt individuel +de l'intérêt général, le fils cherchera à étendre, à élargir ces +jouissances, à les communiquer et à renverser les barrières qui les +renferment dans l'arène de la personnalité. + +--Ce que vous dites de ce père et de ce fils peut s'appliquer aux +divers âges de la société. Qui de nous, aujourd'hui, pourrait se faire +une juste idée des siècles où chaque petite ville avait ses remparts +et ses fossés, chaque marais sa gentilhommière, et le plus modeste +castel son pont-levis? car nos plus grandes cités détruisent leurs +fortifications et les souverains comblent les fossés qui entouraient +leurs demeures, comme si la paix générale était scellée pour toujours, +comme si l'âge d'or devait commencer demain. Pour se plaire dans son +jardin, il faut qu'il ressemble à une vaste campagne, il faut que +l'art qui l'embellit soit caché comme les murs qui l'enferment. On +veut agir et respirer à son aise et sans contrainte. Vous paraît-il +possible, mon ami, que d'un pareil état on puisse revenir au passé? + +--Pourquoi pas, puisque chaque état a ses inconvénients. Celui dans +lequel nous vivons exige l'abondance et conduit à la prodigalité; la +prodigalité engendre la misère, et dès que la misère se fait sentir, +chacun se refoule sur lui-même. Le propriétaire forcé d'utiliser son +terrain, s'empresse de relever les murailles que son père a abattues; +peu à peu tout se présente sous un autre point de vue, l'utile +reparaît, la crainte de se le voir enlever domine tous les esprits, et +le riche lui-même finit par croire qu'il a besoin de tout utiliser, de +tout défendre. Qui sait si un jour votre fils ne fera pas passer la +charrue dans vos pittoresques promenades, pour se retirer derrière les +sombres murailles et sous les tilleuls majestueux du jardin de son +grand-père? + +Charmée de s'entendre ainsi prédire un fils, Charlotte pardonna +volontiers au Professeur le triste sort qu'il craignait pour ses +promenades favorites. + +--J'espère, dit-elle, que nous ne serons pas réduits à voir de +semblables changements; mais lorsque je me rappelle les lamentations +des vieillards que j'ai connus pendant mon enfance, je suis forcée de +reconnaître la justesse de vos observations. Ne serait-il donc +pas possible de remédier d'avance à l'opposition systématique des +générations à venir, pour celles qui les ont précédées? Faudra-t-il +que les goûts du fils que vous m'avez annoncé soient en contradiction +avec ceux de son père, et qu'il détruise ce qu'il trouvera fait ou +commencé au lieu de l'achever et de le perfectionner? + +--Ce résultat pourrait s'obtenir par un moyen fort simple, mais il est +peu de personnes assez raisonnables pour l'employer. Il suffirait +de faire de son fils l'associé, le compagnon de ses travaux, de ses +projets, de bâtir, de planter de concert avec lui, et de lui permettre +des essais, des fantaisies comme on s'en permet à soi-même. Une +activité peut se joindre à une autre activité, mais elle ne consentira +jamais à lui succéder et à lui servir, pour ainsi dire, de rallonge et +de rapiécetage. Un jeune bourgeon s'unit facilement à un vieux tronc, +sur lequel on chercherait vainement à faire prendre une grande +branche. + +Le Professeur s'estima heureux d'avoir trouvé le moyen de dire quelque +chose d'agréable à Charlotte, au moment ou il allait la quitter; car +il sentait que par là il s'assurait de nouveaux droits à ses bonnes +grâces. Son absence s'était déjà prolongée trop longtemps, et +cependant il ne put se décider à retourner au pensionnat, qu'après +avoir obtenu la conviction que Charlotte ne prendrait un parti décisif +à l'égard d'Ottilie qu'après ses couches. Forcé de se soumettre +à cette nécessite, il prit congé des deux dames, le coeur rempli +d'heureuses espérances. + +L'époque de la délivrance de Charlotte approchait, aussi ne +sortait-elle presque plus de ses appartements, où quelques amis +intimes lui tenaient constamment société. Ottilie continuait à +gouverner la maison avec le même zèle, mais sans oser penser à +l'avenir. Sa résignation était si complète qu'elle aurait voulu +pouvoir toujours être utile à Charlotte, à son mari et à leur enfant; +malheureusement elle n'en prévoyait pas la possibilité, et ce n'était +qu'en accomplissant chaque jour les devoirs qu'elle s'était imposés, +qu'elle parvenait à faire régner une harmonie apparente entre ses +pensées et ses actions. + +La naissance d'un fils répandit la joie dans le château; toutes les +amies de Charlotte soutenaient qu'il était le portrait vivant de son +père; mais Ottilie ne pouvait trouver un seul trait d'Édouard sur le +visage de l'enfant dont elle venait de saluer l'entrée dans la vie +avec une émotion bienveillante et sincère. + +Les nombreuses démarches que nécessitaient le mariage de Luciane +avaient déjà plus d'une fois forcé Charlotte à déplorer l'absence de +son mari; elle en fut bien plus affligée encore, en songeant qu'il ne +serait pas présent au baptême de son enfant, et que tout, jusqu'au nom +qu'on donnerait à cet enfant, devait nécessairement se faire sans sa +participation. + +Mittler vint le premier complimenter la mère, car il avait si bien +pris ses mesures, que rien d'important ne pouvait se passer au château +sans qu'il en fût instruit à l'instant. Son air était triomphant, et +il ne modéra sa joie en présence d'Ottilie qu'à la prière réitérée de +Charlotte. Au reste, cet homme singulier possédait l'activité et la +résolution nécessaires pour faire disparaître les difficultés que +soulevait la naissance de l'enfant. Il hâta les apprêts du baptême, +car le vieux pasteur avait déjà un pied dans la tombe, et la +bénédiction de ce digne vieillard lui paraissait plus efficace pour +rattacher l'avenir au passé, que celle d'un jeune successeur. Quant au +nom, il choisit celui d'Othon, car c'était, disait-il, celui du père +et de son meilleur ami. + +La persévérance seule eût été insuffisante pour vaincre les scrupules, +les hésitations, les conseils timides, les avis opposés et les +tâtonnements qui renaissent à chaque instant dans les positions +délicates où l'on ne veut blesser aucune exigence; il fallait de +l'opiniâtreté, et Mittler était opiniâtre. Lui-même écrivit les +lettres de faire part, et les fit porter par des messagers à cheval, +car il tenait à faire connaître, le plus tôt possible, aux voisins +malveillants et aux amis véritables un événement qui, selon lui, ne +pouvait manquer de rétablir la paix dans une famille trop visiblement +troublée par la passion d'Édouard, pour n'être pas devenue l'objet de +l'attention générale; le monde, au reste, est toujours prêt à croire +que tout ce qui se fait n'arrive que pour lui fournir des sujets de +conversation. Les apprêts du baptême furent bientôt terminés; il +devait avoir lieu d'une maniéré imposante, mais sans pompe. Au jour et +à l'heure indiqués, le vieux pasteur, soutenu par un servant, entra +dans la salle du château, où quelques amis intimes s'étaient réunis +pour assister à la cérémonie. Ottilie devait être la marraine et +Mittler le parrain. + +Dès que la première prière fut terminée, la jeune fille prit l'enfant +sur ses bras pour le présenter au baptême; ses regards s'arrêtèrent +sur lui avec une douce tendresse, et rencontrèrent ses grands yeux +qu'il venait d'ouvrir pour la première fois. En ce moment elle +crut voir ses propres yeux, et cette ressemblance frappante la fit +tressaillir. Lorsque Mittler prit l'enfant à son tour, il éprouva une +surprise tout aussi grande, mais d'une nature bien différente; car il +reconnut sur ce jeune visage les traits du Capitaine reproduits avec +une fidélité dont il n'avait pas encore vu d'exemple. + +Le bon pasteur se sentit trop faible pour ajouter à la liturgie +d'usage, une allocution que la circonstance rendait indispensable. +Mittler, qui avait passé une partie de sa vie dans l'exercice de +ces pieuses fonctions, ne voyait jamais s'accomplir une cérémonie +quelconque, sans se mettre par la pensée à la place de l'officiant. +Dans la situation où il se trouvait en ce moment, son imagination +devait nécessairement agir avec plus de force que jamais, et il se +laissa entraîner d'autant plus facilement, qu'il n'avait devant lui +qu'un auditoire peu nombreux et composé d'amis intimes. + +Exposant d'abord avec beaucoup de simplicité ses devoirs et ses +espérances, en sa qualité de parrain, il s'anima par degrés, car il se +sentit encouragé par la vive satisfaction qui épanouissait les traits +de Charlotte. Sans s'apercevoir que le vieux pasteur, épuisé de +fatigue, faisait des efforts inouïs pour continuer à se tenir debout, +il étendit le sujet de son discours sur tous les assistants, et +peignit les obligations qu'ils venaient de contracter envers le +nouveau-né avec tant de feu et d'exagération, qu'il les embarrassa +visiblement; pour Ottilie, surtout, son énergique et imprudente +éloquence fut une véritable torture. Trop ému lui-même pour craindre +de causer aux autres des émotions dangereuses, il se tourna tout à +coup vers le vieux pasteur en s'écriant d'un ton d'inspiré: + +--Et toi, vénérable Patriarche, tu peux dire avec Siméon[3]: +«Seigneur, laisse maintenant aller ton serviteur en paix selon ta +parole, car mes yeux ont vu le Sauveur de cette maison!» + +Il allait terminer enfin son discours par quelque trait brillant, mais +au même instant le pasteur, à qui il allait remettre l'enfant, se +pencha en avant et tomba dans les bras du servant. On se pressa autour +de lui, on le déposa dans un fauteuil, le chirurgien accourut, et on +lui prodigua les secours les plus empressés: vains efforts, le bon +vieillard avait cessé de vivre. + +La naissance et la mort, le berceau et le cercueil ainsi rapprochés, +non par la puissance de l'imagination, mais par un fait réel, était un +de ces événements capables de répandre la terreur au milieu de la joie +la plus vive. Ottilie seule resta calme et tranquille; le visage du +mort avait conservé son expression de douceur évangélique, et la jeune +fille le contempla avec un sentiment d'admiration qui ressemblait +presque à de l'envie. Elle sentait que chez elle aussi la vie de l'âme +était éteinte, et elle se demandait avec douleur pourquoi son corps se +conservait toujours. + +Depuis longtemps ces tristes pensées occupaient ses journées et les +remplissaient de pressentiments de mort et de séparation; mais ses +nuits étaient consolantes et douces. Des visions merveilleuses lui +prouvaient que son bien-aimé appartenait encore à cette terre et l'y +rattachaient elle-même. Chaque soir ces visions lui apparaissaient +au moment où, couchée dans son lit, elle n'était plus entièrement +éveillée, et pas encore tout à fait endormie. Sa chambre lui +paraissait alors très-éclairée, et elle y voyait Édouard revêtu du +costume militaire, debout ou couché, à pied ou à cheval, toujours +enfin dans des attitudes différentes et qui n'avaient rien de +fantastique. Il agissait et se mouvait naturellement devant elle, et +sans qu'elle eût cherché à surexciter son imagination par le plus +léger effort. Parfois il était entouré d'objets moins lumineux que +le fond du tableau, et dont les uns étaient mouvants et les autres +immobiles, tels que des hommes, des chevaux, des arbres, des +montagnes. Ces images cependant restaient toujours vagues et confuses; +en cherchant à les définir, le sommeil la surprenait, d'heureux rêves +continuaient les visions qui les avaient précédées, et le matin elle +se réveillait avec la douce certitude que non-seulement Édouard +vivait, mais que leurs rapports mutuels étaient toujours les mêmes. + + +Note: + +[3] C'est le nom d'un vieillard respectable de Jérusalem qui avait été +averti par le Saint-Esprit qu'il ne mourrait point sans avoir vu le +Christ. Il se trouva au temple quand on y apporta Jésus pour le faire +circoncire, et prononça les paroles que Goethe met ici dans la bourbe +de Mittler. (_Note du Traducteur_.) + + +CHAPITRE IX. + + +Le printemps était venu plus tard qu'à l'ordinaire, et la végétation +se développa avec une rapidité si merveilleuse, qu'Ottilie se trouva +amplement récompensée des soins qu'elle avait donnés aux jardins et +aux serres, car tout y verdissait et fleurissait à l'époque voulue. +Les arbustes et les plantes cachés depuis si longtemps derrière les +vitraux, s'épanouissaient sous l'influence extérieure de l'air auquel +on venait de les exposer; et tout ce qui restait encore à faire +n'était plus un travail fondé sur de vagues espérances, mais un soin +plein de charmes, puisque le plaisir le suivait de si près. + +Ottilie cependant se voyait fort souvent réduite à consoler le +jardinier, car l'insatiabilité sauvage de Luciane qui avait demandé de +la verdure et des fleurs à la neige et aux glaces, avait découronné +plus d'un arbuste et dérangé la symétrie de plus d'une famille de +plantes grasses ou de fleurs d'oignons. En vain la jeune fille +s'efforçait-elle de persuader au vieux serviteur que la belle saison +réparerait promptement ces désastres, il avait un sentiment +trop profond et trop consciencieux de son art, pour trouver des +consolations dans ces phrases banales. + +Le jardinier digne de ce nom ne se laisse détourner par aucun autre +penchant du soin qu'exige la culture des plantes, dont rien ne doit +interrompre la marche régulière vers leur état de perfection, que cet +état soit durable ou éphémère. Les plantes, en général, ressemblent +à quelques personnes opiniâtres dont on n'obtient rien en les +contrariant, et tout, quand on sait les prendre; aussi personne +n'a-t-il plus, que le jardinier, besoin de l'esprit d'observation +sévère et calme, et de cette conséquence dans les idées qui nous fait +faire chaque jour ce qui doit être fait. + +Le bon vieux serviteur, devenu le favori d'Ottilie, possédait ces +qualités au suprême degré, ce qui ne l'empêchait pas depuis quelque +temps de se sentir gêné dans l'exercice de ses fonctions. Aussi zélé +qu'instruit, il soignait et dirigeait à la fois les vergers et les +potagers, l'antique jardin à la française, l'orangerie et les serres +chaudes. Son adresse défiait la nature à varier et à multiplier +les espèces de fleurs d'oignons, d'oeillets, d'auricules et autres +végétaux semblables; mais les fleurs et les arbustes à la mode lui +étaient restés étrangers, et la botanique, dont le domaine infini +s'enrichissait chaque jour de quelque découverte importante, de +quelque nom nouveau, lui inspirait une crainte mêlée d'aversion. +L'argent que ses maîtres dépensaient depuis près d'un an, pour acheter +des plantes qui lui étaient inconnues, lui paraissait une prodigalité +d'autant plus déplacée, qu'on négligeait celles qu'il cultivait depuis +son enfance, et qui lui semblaient beaucoup plus précieuses. Il allait +même jusqu'à douter de la bonne foi des jardiniers qui vendaient ces +curiosités dont il était incapable d'apprécier la valeur. + +Après avoir adressé plusieurs fois de vaines réclamations à ce sujet à +Charlotte, il concentra toutes ses espérances sur le prochain retour +du Baron. Ottilie le maintint de son mieux dans ces dispositions; il +lui était bien doux d'entendre dire que l'absence d'Édouard laissait +un vide affligeant dans les jardins, car cette absence produisait le +même effet dans son coeur. + +A mesure que les plantations et les greffes du Baron se développaient +dans toute leur beauté, elles devenaient plus chères à Ottilie; c'est +ainsi qu'elle les avait vues le jour de son arrivée au château. Elle +n'était alors qu'une orpheline sans importance, combien n'avait-elle +pas gagné et perdu depuis cette époque? Jamais elle ne s'était sentie +ni aussi riche ni aussi pauvre. Le sentiment de son bonheur et celui +de sa misère se croisait sans cesse dans son âme, et l'agitaient au +point qu'elle ne pouvait retrouver un peu de calme qu'en s'attachant +avec passion à tout ce qui naguère avait occupé Édouard. Espérant +toujours qu'il ne tarderait pas à revenir, elle se flattait qu'il lui +saurait gré d'avoir pris soin, pendant son absence, des objets de ses +prédilections. + +Ce même besoin de lui être agréable la poussait à veiller jour et nuit +sur l'enfant qui venait de naître. Elle seule préparait son lait et le +lui faisait boire, car Charlotte, n'ayant pu le nourrir, n'avait pas +voulu de nourrice; elle seule aussi le portait à l'air, afin de +lui faire respirer le parfum fortifiants des fleurs et des jeunes +feuilles. En promenant ainsi cette jeune créature endormie, et qui ne +vivait encore que de la vie des plantes, à travers les plantations +nouvelles qui devaient grandir avec lui, son imagination lui retraçait +vivement toute l'étendue des richesses destinées à ce faible enfant; +car tout ce que ses regards pouvaient embrasser, devait lui appartenir +un jour. Alors son coeur lui disait que malgré tant de prospérité il +ne pourrait jamais être complètement heureux, s'il ne s'avançait pas +dans la vie sous la double direction de son père et de sa mère, d'où +elle arrivait naturellement à la triste conclusion, que le Ciel +n'avait fait naître cet enfant que pour devenir le gage d'une union +nouvelle et désormais indissoluble entre Charlotte et son mari. Cette +conviction, éclose sous le ciel pur et le beau soleil du printemps, +lui apparaissait avec tant de force et de clarté, qu'elle comprit +la nécessité de purifier son amour pour Édouard de toute espérance +personnelle. Parfois même elle croyait que ce grand sacrifice était +accompli, qu'elle avait renoncé à son ami, et qu'elle se résignerait à +ne plus jamais le revoir, si à cette condition il pouvait retrouver +le repos et le bonheur; mais elle n'en persista pas moins dans la +résolution qu'elle avait prise de ne jamais appartenir à un autre +homme. + +L'automne ne pouvait manquer d'être aussi riche en fleurs que le +printemps, car on avait semé une grande quantité de ces fleurs dites +plantes d'été, qui fleurissent non-seulement tant que dure l'automne, +mais qui ouvrent hardiment leurs corolles aux mille nuances devant les +premières gelées, et couvrent ainsi de tout l'éclat des étoiles et +des pierres précieuses, la terre qui se cachera bientôt sous le tapis +d'argent de la neige. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +«Lorsqu'un passage, un mot, une pensée nous ont frappé dans un livre +ou dans une conversation, nous l'inscrivons aussitôt dans notre +journal. Les pages de ce recueil s'enrichiraient bien plus vite +si nous nous donnions la peine d'extraire les observations +caractéristiques, les idées originales, les mots spirituels qui +se trouvent toujours dans les lettres que nous écrivent nos amis. +Malheureusement nous nous bornons à les conserver sans jamais les +relire; souvent même nous les détruisons par une discrétion mal +entendue, et le souffle le plus beau et le plus immédiat de la vie se +perd ainsi dans le néant pour nous et pour les autres. Je me promets +bien de réparer cette faute, puisqu'il en est encore temps pour moi.» + +«Le livre des saisons recommence la série de ses contes charmants; +grâces au Ciel, nous voilà revenus à son plus gracieux chapitre: il a +pour frontispice et pour vignette les violettes et le muguet qu'on ne +retrouve jamais sans plaisir sur les pages de sa vie, que malgré soi +on tourne et on retourne périodiquement.» + +«C'est à tort que nous accusons les pauvres et surtout les enfants +qui mendient à travers la campagne, car ils cherchent à s'occuper +utilement dès qu'ils en trouvent la possibilité. A peine la nature +ouvre-t-elle une partie de ses riants trésors, que les enfants +l'exploitent comme une branche d'industrie qui leur appartient +de droit. Ce n'est plus l'aumône qu'ils demandent quand nous les +rencontrons dans nos promenades, non, ils nous présentent un bouquet +qu'ils se sont donnés la peine de cueillir pour nous, pendant que nous +dormions encore; et le regard qui accompagne ce bouquet quand ils nous +le présentent, est suave et gracieux comme lui; c'est qu'on n'a jamais +l'air humble ou craintif quand on se sent le droit d'exiger ce qu'on +demande.» + +«Pourquoi la durée d'une année nous paraît-elle à la fois si courte et +si longue? Courte en réalité et longue par le souvenir! C'est ainsi du +moins qu'a été pour moi l'année qui vient de s'écouler. En visitant +les jardins je sens plus que partout ailleurs jusqu'à quel point le +passager et le durable se touchent et se confondent. Cependant il n'y +a rien d'assez passager pour ne pas laisser après soi une trace, un +semblable qui rappelle son souvenir.» + +«On s'accommode de l'hiver. Nous croyons avoir plus de place dans la +nature quand les arbres dépouillés se posent devant nous comme autant +de fantômes transparents. Ils ne sont rien, mais aussi ils ne couvrent +rien. Dès que les premiers bourgeons paraissent, notre impatience +devance le temps et demande que le feuillage se développe, que les +arbres prennent des formes déterminées, que le paysage se corporifie.» + +«Toute perfection, n'importe dans quel genre, doit dépasser les +limites de ce genre, et devenir quelque chose d'incomparable. Le +rossignol a beaucoup de sons qui appartiennent à l'oiseau, mais il en +a d'autres qui s'élèvent au-dessus de tous ceux que peuvent produire +les espèces ailées, et qui semblent vouloir leur enseigner ce que +c'est que le chant.» + +«La vie sans amour ou sans la présence de l'objet aimé, n'est qu'une +comédie à tiroir. Ouvrant et fermant au hasard, tantôt l'un, tantôt +l'autre de ces tiroirs, on peut y trouver parfois des choses bonnes et +remarquables; mais elles ne sont jamais liées entr'elles que par un +lien fragile et accidentel.» + +«On doit toujours et partout commencer par le commencement, tandis +qu'on ne cherche toujours et partout que la fin.» + + + + +CHAPITRE X. + + +La santé de Charlotte s'était parfaitement remise. Heureuse et fière +du robuste garçon auquel elle avait donné la vie, ses yeux et sa +pensée suivaient chaque développement de la physionomie expressive de +cet enfant. Sa naissance l'avait rattachée au monde et à ses divers +rapports, et réveillé son ancienne activité; tout ce qu'elle avait +fait, créé, établi pendant l'année écoulée lui revenait à la mémoire +et lui causait un plaisir nouveau, puisque tout cela devait profiter à +son fils. + +Dominée par ce sentiment de mère, elle se rendit un jour dans la +cabane de mousse avec Ottilie et l'enfant qu'elle fit déposer sur la +petite table comme sur un autel domestique. En voyant auprès de cette +table deux places vides, occupées naguère par Édouard et par le +Capitaine, le passé se présenta vivement devant elle, et fit germer +dans sa pensée un nouvel espoir pour elle et pour Ottilie. + +Les jeunes filles examinent probablement, dans leur silence pudique, +les jeunes hommes de leur société habituelle, en se demandant à +elles-mêmes lequel elles désireraient pour époux. Mais la femme +chargée de l'avenir d'une fille ou d'une jeune parente étend ses +recherches sur un cercle plus vaste; Charlotte se trouvait dans ce +cas: aussi son imagination lui représenta-t-elle le Capitaine qui, +quelques mois plus tôt, avait occupé un des sièges restés vides dans +la cabane, et elle crut voir en lui le futur mari d'Ottilie; car elle +savait qu'il n'y avait plus aucun espoir de conclure le brillant +mariage que le Comte avait projeté pour lui. + +La jeune fille prit l'enfant dans ses bras et suivit Charlotte qui +venait de sortir brusquement de la cabane pour continuer sa promenade, +pendant laquelle elle s'abandonna à une foule de réflexions. + +--La terre ferme a aussi ses naufrages, se dit-elle à elle-même, et +il est aussi louable qu'utile de chercher à réparer ces désastres +inévitables le plus promptement possible. La vie est-elle autre chose +qu'un échange perpétuel de pertes et de gains? Qui de nous n'a pas été +arrêté dans un projet favori? détourné de la route qu'il croyait avoir +choisie pour toujours? Que de fois n'avons-nous pas abandonné le but +vers lequel nous tendions depuis longtemps, pour aspirer à un prix +plus noble et plus grand? Lorsqu'un voyageur brise sa voiture en +route, cet accident lui paraît fâcheux, et cependant il lui vaut +parfois une connaissance, un lien nouveau qui embellira le reste de sa +vie. Oui, le destin se plaît à réaliser nos voeux, mais à sa manière; +il aime à nous donner plus que nous ne demandions d'abord. + +En arrivant sur le haut de la montagne, près de la maison d'été, +Charlotte trouva pour ainsi dire la réalisation des pensées auxquelles +elle venait de se livrer, car le tableau qui se déroulait sous ses +yeux dépassait ses espérances. Tout ce qui aurait pu nuire à l'effet +de l'ensemble en lui donnant un cachet de petitesse ou de confusion, +avait disparu. La beauté calme et grandiose du paysage se dessinait +nettement aux regards étonnés, qui se reposaient avec plaisir sur +la verdure naissante des plantations nouvelles, destinées à unir +agréablement les parties trop coupées. + +La vue dont on jouissait des fenêtres du premier étage de la maison +était aussi belle que variée, et faisait pressentir le charme que +devaient nécessairement lui prêter les variations des effets de +lumière, de soleil et de lune. La maison était presque habitable; +quelques journées de menuisier, de peintre en bâtiments et de +tapissier suffisaient pour terminer ce qui restait à faire. Charlotte +donna des ordres en conséquence, puis elle y fit apporter des meubles +et approvisionner la cave et les cuisines, car le château était trop +éloigné pour aller à chaque instant y chercher les objets de première +nécessité. + +Ces préparatifs achevés, les dames s'installèrent avec l'enfant dans +cette charmante demeure, environnée de tous côtés de promenades +aussi pittoresques qu'intéressantes. Dans ces régions élevées, elles +respiraient avec bonheur l'air frais et embaumé du printemps. + +Ottilie cependant descendait toujours de préférence, tantôt seule et +tantôt avec l'enfant dans ses bras, le sentier commode qui conduisait +vers les platanes, et de là à l'une des places où l'on trouvait la +nacelle pour traverser le lac. Ce plaisir avait beaucoup d'attrait +pour elle, mais elle ne se le permettait que lorsqu'elle était seule; +car Charlotte, que la plus légère apparence de danger faisait trembler +pour son enfant, lui avait recommandé de ne jamais le promener sur +l'eau. Le jardinier, accoutumé à voir la jeune fille partager sa +sollicitude pour les fleurs, ne fut point négligé; elle laissait +rarement passer une journée sans aller le visiter dans ses jardins. + +A cette époque Charlotte reçut la visite d'un Anglais qu'Édouard avait +rencontré plusieurs fois dans ses voyages. Ils s'étaient promis de +venir se voir si l'un se trouvait dans le pays de l'autre, et le Lord, +à qui l'on avait parlé des embellissements que le Baron avait fait +faire dans ses domaines, s'était empressé de réaliser sa promesse. +Muni d'une lettre de recommandation du Comte, il arriva chez Charlotte +et lui présenta son compagnon de voyage, homme d'un caractère aimable +et doux, qui le suivait partout. + +Ce nouvel hôte visita la contrée, tantôt avec les dames ou avec son +compagnon, tantôt avec le jardinier ou les gardes forestiers, parfois +même seul; et ses remarques prouvaient qu'il savait apprécier les +travaux achevés et ceux qui ne l'étaient pas encore; et que lui-même +avait fait exécuter de semblables embellissements dans ses propriétés. +Au reste, tout ce qui pouvait donner de l'importance ou un charme +quelconque à la vie, l'intéressait, et il y prenait une part active, +quoiqu'il fût déjà avancé en âge. + +Sa présence fit sentir plus vivement aux dames la beauté des sites qui +les entouraient. Son oeil exercé saisissait chaque point remarquable +delà contrée qui le frappait d'autant plus vivement, que ne l'ayant +pas vue avant les changements exécutés, il ne pouvait savoir ce +qu'il devait a l'art ou à la nature. On peut dire en général que ses +observations agrandissaient et enrichissaient la contrée, car cet +amateur passionné jouissait d'avance du charme qu'y ajouteraient les +plantations nouvelles que son imagination voyait déjà telles qu'elles +seraient quelques années plus tard. Mais s'il admirait tout ce qui +était et tout ce qui ne pouvait manquer d'être bientôt, aucun oubli +n'échappait à sa pénétration. Indiquant ici une source qui n'avait +besoin que d'être déblayée pour en faire l'ornement d'un vaste bocage, +et là un creux de montagne, qui, un peu élargi, formerait un lieu +de repos d'où l'on pourrait, en abattant seulement quelques arbres, +apercevoir de magnifiques masses de rochers pittoresquement entassés, +il félicitait Charlotte de ce qu'il lui restait encore quelque chose +à faire, et l'engageait à ne pas aller trop vite, afin de prolonger +aussi longtemps que possible le plaisir de créer et d'embellir. + +Cet homme si sociable ne se rendait jamais importun, car il savait +s'occuper utilement. A l'aide d'une chambre obscure qu'il portait +partout avec lui, il reproduisait les points de vue les plus saillants +des contrées qu'il visitait, et se procurait ainsi un recueil de +dessins aussi agréable pour lui que pour les autres. Pendant les +soirées qu'il passait avec les dames, il leur montrait ses dessins qui +les amusaient d'autant plus, que les récits et les explications dont +l'aimable Lord les accompagnait, faisaient passer sous leurs yeux, +au milieu de la profonde solitude dans laquelle elles vivaient, les +rivages et les ports, les mers et les fleuves, les montagnes et +les vallées les plus célèbres, ainsi que les castels et les autres +localités immortalisés par les événements historiques dont ils avaient +été le théâtre. Cet intérêt cependant était d'une nature différente +chez chacune des deux dames. L'importance historique captivait +Charlotte, tandis qu'Ottilie aimait a s'arrêter sur les contrées dont +Édouard lui avait parlé souvent, et avec prédilection; car nous avons +tous des souvenirs de faits ou de localités plus ou moins éloignés, +auxquels nous revenons toujours avec plaisir parce qu'ils se trouvent +en harmonie avec certaine particularité de notre caractère, ou avec +certains incidents de notre vie, que l'habitude ou nos penchants +naturels nous ont rendus chers. + +Lorsque les dames demandaient au noble Lord dans laquelle des +charmantes contrées dont il leur montrait les dessins il se fixerait +de préférence, s'il avait la liberté du choix, il éludait une réponse +directe et se bornait à raconter les aventures agréables qui lui +étaient arrivées dans les unes ou les autres de ces contrées, et il en +vantait le charme, avec une prononciation en français pittoresque, qui +donnait à son langage quelque chose de piquant. Un jour Charlotte lui +ayant demandé positivement quel était son domicile actuel, il répondit +avec une franchise à laquelle elle était loin de s'attendre. + +--J'ai contracté l'habitude de me croire partout dans mes propres +foyers, au point que je ne trouve rien de plus commode que de voir les +autres bâtir, planter et tenir ménage pour moi. Je n'ai nulle envie de +revoir mes propriétés, d'abord pour certaines raisons politiques, +et puis parce que mon fils, pour lequel je les avais embellies dans +l'espoir de l'en voir jouir avec moi, ne s'y intéresse nullement. Il +s'est embarqué pour les Indes, afin d'y utiliser ou gaspiller sa vie +comme l'ont fait et le feront tant d'autres avant et après lui. +J'ai remarqué, en général, que nous nous occupons beaucoup trop de +l'avenir. Au lieu de nous installer commodément dans une position +médiocre, nous cherchons toujours à nous étendre, ce qui ne sert qu'à +nous mettre plus mal à l'aise nous-mêmes, sans aucun avantage pour les +autres. Qui est-ce qui profite maintenant des bâtiments que j'ai fait +élever, des parcs et des jardins que j'ai fait planter? Certes ce +n'est pas moi, ce n'est pas même mon fils, mais des étrangers, des +voyageurs que la curiosité attire, et que le besoin de voir toujours +quelque chose de nouveau pousse sans cesse en avant. Au reste, malgré +tous nos efforts pour nous trouver bien chez nous, nous ne le sommes +jamais qu'à demi, surtout à la campagne où il nous manque, à chaque +instant, quelque chose que la ville seule peut nous fournir. Le livre +que nous désirons le plus ne se trouve jamais dans notre bibliothèque, +et les objets de première nécessité, du moins selon nous, sont +précisément ceux qu'on a oublié de mettre à notre portée. Oui, +nous passons notre vie à arranger telle ou telle demeure dont nous +déménageons avant d'avoir pu terminer nos apprêts. C'est rarement +notre faute, et presque toujours celle des circonstances, des +passions, du hasard, de la nécessité. + +Le Lord était loin de présumer que ces observations pouvaient +s'appliquer à la situation de la tante et de la nièce. Les généralités +les plus indéterminées deviennent toujours des allusions, quand on +les énonce devant plusieurs personnes, lors même que l'on connaîtrait +parfaitement l'ensemble de leurs rapports de famille et de société. + +Charlotte avait si souvent été blessée de la sorte par les amis les +mieux intentionnés, et sa haute raison envisageait le monde sous un +point de vue si juste, qu'elle supportait, sans en souffrir, les +attaques involontaires qui la forçaient à reporter ses regards sur tel +ou tel point fâcheux de son existence. Mais pour Ottilie qui rêvait +et pressentait plutôt qu'elle ne jugeait, et que son extrême jeunesse +autorisait à détourner les yeux de ce qu'elle ne voulait ou ne devait +pas voir; pour Ottilie, disons-nous, les remarques de l'Anglais +avaient quelque chose d'effrayant. Il lui semblait qu'il venait de +déchirer le voile gracieux sous lequel l'avenir se cachait encore pour +elle. Le château, les promenades, les constructions nouvelles, ne lui +paraissaient plus que de froides inutilités, puisque leur véritable +propriétaire n'en jouissait pas, et qu'il errait à travers le monde, +non en voyageur et pour sa propre satisfaction, mais exposé à tous les +dangers de la carrière militaire dans laquelle il avait été poussé +par dévouement pour les objets de ses affections. Accoutumé depuis +longtemps à écouter en silence, elle ne répondit rien, mais son coeur +était déchiré. Loin de présumer l'effet qu'il avait produit, le Lord +continua gaiement la conversation sur le même sujet. + +--Je me crois enfin sur la bonne route, car je suis arrivé à ne plus +voir en moi qu'un voyageur perpétuel qui renonce à beaucoup pour jouir +de plus encore. Me voilà fait au changement, il est même devenu un +besoin pour moi; je m'y attends sans cesse, comme on s'attend, à +l'Opéra, à une décoration nouvelle, par la seule raison qu'on en a +déjà vu une grande quantité. Je sais d'avance ce que je dois espérer +de la meilleure comme de la plus mauvaise auberge; et que le bien et +le mal seront en dehors de mes habitudes. Mais qu'on soit esclave de +ses habitudes ou des caprices du hasard, le résultat est le même, +excepté cependant que, dans le dernier cas, on n'est pas exposé à se +fâcher parce qu'un objet de prédilection a été égaré ou perdu; à ne +pas dormir pendant plusieurs nuits, parce que l'on est obligé de +coucher dans une autre chambre jusqu'à ce que les réparations devenues +indispensables dans la nôtre soient terminées; ou à trouver fort +longtemps son déjeuner mauvais, parce qu'on ne peut plus le prendre +dans la tasse qu'on affectionnait et qu'un valet maladroit a cassée. +Cette foule de petits malheurs et d'autres plus réels, ne sauraient +plus m'atteindre. Quand le feu prend à une maison, j'ordonne à mes +gens de faire les paquets; je monte tranquillement en voiture, et +je sors de cette maison et de la ville pour aller chercher un gîte +ailleurs. Et lorsqu'à la fin de l'année j'arrête mon compte, je trouve +que je n'ai pas dépensé davantage que si je fusse resté chez moi. + +Ce tableau retraçait à Ottilie l'image d'Édouard luttant péniblement +contre les incommodités, les privations et les dangers de la vie +des camps, lui qui s'était habitué à trouver chez lui la sécurité, +l'aisance et même les superfluités de la vie de famille la plus +élégante la plus commode et la plus libre. Pour cacher sa douleur elle +se réfugia dans la solitude. Jamais encore elle n'avait été aussi +malheureuse, car elle sentait clairement qu'elle était la cause qui +avait éloigné Édouard de sa maison, et qui l'empêchait d'y revenir. +Cette conviction était plus cruelle pour elle que les doutes les +plus pénibles, et cependant elle cherchait toujours à s'y affermir +davantage. Lorsque nous nous jetons une fois sur la route des +tourments, nous en augmentons l'horreur en nous tourmentant +nous-mêmes. + +La situation de Charlotte, qu'elle jugea d'après ses propres +sensations, lui parut si cruelle qu'elle se promit de hâter de tout +son pouvoir la réconciliation des époux, d'ensevelir son amour et sa +douleur dans quelque retraite obscure, et de tromper ses amis en leur +faisant croire qu'elle avait trouvé le repos et le bonheur dans une +occupation utile. + +Le compagnon de voyage du Lord joignait aux nombreuses qualités qui +le distinguaient, un esprit d'observation aussi juste que profond. +S'intéressant spécialement aux événements qui résultent d'un conflit +entre les lois et la liberté, les relations sociales et naturelles, la +raison et la sagesse, les passions et les préjugés, il avait deviné +sans peine ce qui s'était passé au château avant leur arrivée. +Persuadé que les dernières conversations du Lord avaient affligé les +dames, il s'était empressé de l'en avertir, et le noble voyageur se +promit de ne plus commettre de pareilles fautes. Il savait cependant +qu'il n'avait pas été réellement coupable, et qu'il faudrait se taire +toujours si l'on ne voulait jamais rien dire qui pût affecter l'une ou +l'autre des personnes devant lesquelles on parle; car les observations +les plus vulgaires peuvent réveiller des douleurs assoupies, blesser +des intérêts vivants. + +--J'éviterai autant que possible, dit-il à son compagnon, toute +nouvelle méprise de ce genre, tâchez de me seconder en racontant à +ces dames quelques-unes des charmantes anecdotes dont, pendant votre +voyage, vous avez enrichi votre portefeuille et votre mémoire. + +Ce louable dessein n'eut pas tout le succès que les deux étrangers en +avaient espéré. Les dames écoutèrent le narrateur avec beaucoup de +plaisir. Flatté de l'intérêt qu'elles prenaient à ses récits et à son +débit, il voulut achever de les charmer par une petite histoire aussi +singulière que touchante. Comment aurait-il pu deviner qu'elles y +prendraient un intérêt personnel? + + * * * * * + +LES SINGULIERS ENFANTS DE VOISINS. + +NOUVELLE. + + +Deux enfants nés de riches propriétaires dont les domaines se +touchaient, grandissaient ensemble sous les yeux de leurs parents qui, +pour resserrer les liens de bon voisinage, avaient formé le projet +de les unir un jour. Sous le rapport de l'âge, de la fortune, de la +position sociale, ce mariage ne laissait rien à désirer; aussi les +parents le regardaient-ils déjà comme une affaire irrévocablement +arrêtée. Bientôt cependant ils furent forcés de reconnaître que +chaque jour augmentait l'antipathie instinctive qui séparait ces +deux enfants, dont, sous tous les autres rapports, les dispositions +annonçaient les caractères les plus heureux. Peut-être se +ressemblaient-ils trop pour pouvoir vivre en paix ensemble. Chacun +d'eux ne s'appuyait que sur lui-même, énonçait clairement sa volonté, +et y tenait avec une fermeté inébranlable. Chéris, presque vénérés par +tous leurs petits camarades pour lesquels ils avaient une affection +sincère, ils ne se montraient malveillants, emportés et querelleurs, +que lorsqu'ils se trouvaient en face l'un de l'autre. Les mêmes +désirs, les mêmes espérances les animaient sans cesse; mais an lieu +d'y tendre par une émulation salutaire, ils cherchaient à s'arracher +la victoire par une lutte opiniâtre. + +Cette disposition singulière des deux enfants se trahissait surtout +dans leurs jeux. Le petit garçon, poussé par les penchants de son +sexe, organisait des batailles. Un jour l'armée ennemie, qu'il avait +déjà vaincue plusieurs fois, allait fuir de nouveau devant ce vaillant +chef, quand tout à coup l'audacieuse jeune fille se mit à la tête du +bataillon dispersé, le ramena au combat et se défendit avec tant de +courage, qu'elle serait restée maîtresse du champ de bataille, si son +jeune voisin, abandonné de tous les siens, ne lui avait pas seul tenu +tête. Luttant corps à corps avec elle, il la désarma et la déclara +prisonnière. L'héroïne refusa de se rendre, et son vainqueur, forcé +de choisir entre l'alternative de se laisser arracher les yeux ou +de blesser sérieusement son indomptable ennemie, prit le parti de +détacher sa cravate pour lui lier les mains, et les lui attacher sur +le dos. + +Depuis ce jour, elle ne rêva qu'aux moyens de venger l'affront qu'elle +avait reçu. A cet effet, elle fit, en secret, une foule de tentatives +qui auraient pu avoir pour son petit voisin les résultats les plus +fâcheux. Une pareille inimitié ne pouvait manquer d'attirer enfin +l'attention des parents. Après une sincère et loyale explication, +ils reconnurent que non-seulement ils devaient renoncer à l'union +projetée, mais qu'il était urgent de séparer au plus vite ces petits +et irréconciliables ennemis. + +On éloigna le jeune homme de la maison paternelle, et ce changement +de position eut pour lui les conséquences les plus heureuses. Après +s'être distingué dans divers genres d'études, les conseils de ses +protecteurs et ses propres penchants lui firent embrasser la carrière +militaire. Estimé et chéri partout et par tout le monde, il semblait +prédestiné à ne jamais employer ses forces actives que pour son +bonheur à lui et pour la satisfaction des autres. Sans se l'avouer +ouvertement, il s'applaudissait d'avoir enfin été débarrassé du seul +adversaire que la nature lui avait donné dans la personne de sa petite +voisine. + +De son côté, la jeune fille se montra tout à coup sous un jour +différent. Un sentiment intime l'avertit qu'elle était trop grande +pour continuer à partager les jeux des petits garçons. Il lui semblait +en même temps qu'il lui manquait quelque chose, car depuis le départ +de son ennemi né, elle ne voyait plus autour d'elle aucun objet assez +fort, assez noble pour exciter sa haine, et jamais encore personne ne +lui avait paru aimable. + +Un jeune homme plus âgé de quelques années que son ancien ennemi, et +qui joignait à une naissance distinguée de la fortune et de grands +mérites personnels, ne tarda pas à lui accorder toute son affection. +Les sociétés les plus élégantes cherchaient à l'attirer et toutes les +femmes désiraient lui plaire. La préférence marquée d'un tel homme sur +une foule de jeunes filles plus riches et plus brillantes qu'elle, ne +pouvait manquer de la flatter. Les soins qu'il lui rendait étaient +constants, mais sans importunité, et elle pouvait, dans toutes les +éventualités possibles, compter sur son appui. Il avait positivement +demandé sa main à ses parents, en prenant toutefois l'engagement +d'attendre aussi longtemps qu'on le jugerait convenable, puisqu'elle +était encore trop jeune pour se marier immédiatement. L'habitude de le +voir chaque jour et d'entendre sa famille et ses amis parler de lui +comme de son fiancé, l'amenèrent insensiblement à croire qu'il l'était +en effet. Les anneaux furent échangés, et personne n'avait songé que +les jeunes gens ne se connaissaient pas encore assez pour que l'on +pût, sans imprudence, les unir par une cérémonie qui est presque un +mariage. + +Les fiançailles ne changèrent rien à la situation calme et paisible +des futurs époux; des deux côtés les relations restèrent les mêmes, +on s'estimait heureux de vivre ainsi ensemble et de prolonger aussi +longtemps que possible le printemps de la vie, qui n'est toujours que +trop tôt remplacé par les chaleurs fatigantes et par les orages de +l'été. + +Pendant ce temps le jeune homme absent était devenu un officier +distingué; un grade mérité venait de lui être accordé, et il obtint +sans peine la permission d'aller passer quelques semaines avec ses +parents, ce qui le plaça de nouveau en face de sa belle voisine. + +Cette jeune personne n'avait encore éprouvé que des affections de +famille, et le sentiment paisible d'une fiancée qui accepte sans +répugnance l'homme qu'on lui destine. En harmonie parfaite avec son +entourage, elle se croyait heureuse, et, sous certains rapports +du moins, elle l'était en effet. Cette uniformité fut tout à coup +interrompue par l'arrivée de l'ennemi de son enfance. Elle ne le +haïssait plus, son coeur s'était fermé à la haine. Au reste, cette +ancienne aversion n'avait jamais été que la conscience confuse du +mérite de l'enfant dans lequel elle avait vu un rival. Lorsque devenu +un remarquable jeune homme, il se présenta devant elle, elle éprouva +une joyeuse surprise, et le besoin involontaire d'un rapprochement +sincère, d'autant plus facile à satisfaire, que le jeune officier +partageait, à son insu, toutes les sensations de son ancienne ennemie. +Les années pendant lesquelles ils avaient vécu éloignés l'un de +l'autre, leur fournissaient des sujets interminables pour de longs et +intéressants récits. Parfois aussi ils se plaisantaient mutuellement +sur leurs querelles d'enfance; et tous deux se croyaient, au fond +de leurs coeurs, obligés de réparer leurs torts par des attentions +aimables. Il leur semblait même qu'ils ne s'étaient jamais méconnus, +et qu'ils n'avaient été qu'égarés par une rivalité naturelle entre +deux enfants auxquels la nature a donné les mêmes désirs, les mêmes +prétentions. Puisqu'ils avaient enfin appris à s'apprécier, leur +ancienne hostilité n'était plus à leurs yeux qu'une lutte pour +établir l'équilibre d'où devaient naturellement naître l'estime et +l'affection. + +Ce changement se fit dans l'âme du jeune homme d'une manière vague +et calme. Préoccupé des devoirs de son état dans lequel il espérait +arriver à un grade élevé; animé du désir de perfectionner ses +connaissances acquises, et d'approfondir toutes les sciences en +rapport avec la carrière militaire, il accepta la bienveillance +marquée de la belle fiancée, comme un plaisir passager, une +distraction de voyageur. Voyant déjà en elle la femme d'un autre, il +ne supposa pas même qu'il fût possible d'envier le bonheur du futur +avec lequel il vivait dans une intimité qui touchait de près à +l'amitié. + +La jeune fille était dans une disposition d'esprit bien différente, il +lui semblait qu'elle venait de se réveiller d'un long rêve. Son petit +voisin avait été l'objet de sa première, de sa seule passion; en se +rappelant la guerre ouverte dans laquelle elle avait vécu avec lui, +elle reconnut qu'elle y avait été poussée par un sentiment violent, +mais agréable, d'où elle conclut que sa prétendue haine était de +l'amour; et qu'elle n'avait jamais aimé que lui. Bientôt elle arriva +à se convaincre que sa manie de l'attaquer les armes à la main, et de +lui tendre des pièges, au risque de le blesser, lui avait été inspirée +par le besoin de s'occuper de lui et d'attirer son attention. Elle +crut même se souvenir distinctement que pendant la lutte où il était +parvenu à la dompter et à lui lier les mains, elle s'était laissé +aller à une sensation enivrante que jamais rien depuis ne lui avait +fait éprouver. + +Ne voyant plus qu'un malheur dans la méprise qui avait éloigné son +jeune voisin, elle déplora l'aveuglement d'un amour qui s'était +manifesté sous les apparences de la haine, et maudit la puissance +assoupissante de l'habitude, puisque cette puissance lui avait fait +accepter pour futur le plus insignifiant des hommes. Enfin elle était +complètement métamorphosée. Avait-elle dépassé l'avenir ou était-elle +revenue sur le passé? On pourrait répondre affirmativement à l'une et +à l'autre de ces deux questions. + +Lors même qu'il eût été possible de lire au fond de l'âme de cette +jeune fille, on n'aurait osé blâmer son changement à l'égard de son +futur, car il était tellement au-dessous du jeune officier, que la +comparaison ne pouvait que lui être défavorable. Si l'on accordait +volontiers à l'un une certaine confiance, l'autre inspirait une +sécurité complète; si l'on aimait à associer l'un à tous les plaisirs +de la société, on voyait dans l'autre un ami aussi sûr qu'aimable; +et lorsqu'on se les figurait tous deux dans une de ces positions +sérieuses et graves, qui font dépendre le sort de toute une famille de +la résolution et de la sagesse d'un homme, on doutait de l'un, tandis +que l'on comptait sur l'autre comme sur un appui inébranlable. Les +femmes ont, pour sentir et pour juger ces sortes de différences, un +tact particulier que leur position sociale les met sans cesse dans la +nécessité de développer et de perfectionner. + +Personne ne songea à plaider la cause du futur auprès de sa belle +fiancée, ni à lui rappeler les devoirs que lui imposaient à son égard +les convenances de famille et de société; car on ne supposait pas +qu'elle nourrissait un penchant opposé à ces devoirs. Son coeur +cependant se laissait aller à ce penchant en dépit du lien qui +l'enchaînait, et qu'elle avait sanctionné par un consentement positif +et volontaire. Elle ne se laissa pas même décourager par le peu de +sympathie qu'elle rencontrait chez le jeune officier. Se conduisant en +frère bienveillant plutôt que tendre, il lui fit voir que toutes +ses espérances se bornaient à avancer promptement dans la carrière +militaire, ce qui devait nécessairement l'éloigner bientôt et pour +toujours peut-être. Il alla jusqu'à lui parler de ses projets et de +son prochain départ avec une tranquillité parfaite. + +Ce prochain départ, surtout, alarma la jeune fille, et l'irritation +qui avait agité son enfance se réveilla chez elle avec ses ruses +malfaisantes et ses funestes emportements, pour causer des maux plus +grands sur un degré plus élevé de l'échelle de la vie. Afin de punir +de sa froide indifférence l'homme qu'elle n'avait tant haï que pour +l'aimer davantage encore, elle prit la résolution de mourir. Ne +pouvant être à lui, elle voulait au moins vivre dans son imagination +comme un éternel sujet de repentir, laisser dans sa mémoire l'image +ineffaçable de ses restes inanimés, et le réduire ainsi à se reprocher +toujours de n'avoir su ni apprécier ni deviner le sentiment qu'elle +lui avait voué. + +Tout entière sous l'empire de cette cruelle démence, qui se manifesta +sous les formes les plus capricieuses, elle étonna tout le monde; mais +personne ne fut assez sage, assez pénétrant pour deviner la cause de +ce singulier changement. + +Les parents, les amis, les simples connaissances même, s'étaient +entendus entr'eux afin de surprendre presque chaque jour les jeunes +fiancés par quelque fête nouvelle; la plupart des sites des environs +avaient déjà été exploités à cette occasion. Le jeune officier +cependant ne voulait pas quitter le pays sans avoir fait aux futurs +époux une galanterie semblable, et il les invita, avec toute leur +société, à une promenade en bateau. + +Au jour indiqué tous les invités montèrent sur un de ces jolis yachts +qui offrent sur l'eau presque toutes les commodités de la terre ferme, +et l'on descendit le fleuve au son d'une joyeuse musique. Le salon et +les petits appartements qui l'entouraient offraient un refuge agréable +contre l'ardeur du soleil; aussi la société ne tarda-t-elle pas à s'y +retirer et à organiser de petits jeux. + +Le jeune officier, dont le premier besoin était de s'occuper +utilement, resta sur le pont. S'apercevant que le patron, accablé par +la fatigue et par la chaleur, était sur le point de céder au sommeil, +il prit le gouvernail à sa place. Sa tâche était d'abord facile et +douce, car le yacht suivait seul le cours de l'eau; mais bientôt il +s'approcha d'une place où le fleuve se trouvait resserré entre deux +îles qui étendaient sous les flots leurs rivages plats et sablonneux, +ce qui rendait ce passage fort dangereux. L'officier ne manquait pas +d'habileté, et cependant il se demandait, tout en se dirigeant vers le +détroit, s'il ne serait pas plus prudent de réveiller le patron. En +ce moment sa belle ennemie parut sur le pont, arracha la couronne de +fleurs dont on venait d'orner ses cheveux, et la lui jeta en s'écriant +d'une voix altérée: + +--Reçois ce souvenir! + +--Ne me distrais pas, répondit le jeune homme en saisissant la +couronne au vol, j'ai en ce moment besoin de toutes mes forces, de +toute ma présence d'esprit. + +--Je ne te distrairai pas longtemps! tu ne me reverras plus jamais! + +A peine avait-elle prononcé ces mots, qu'elle se précipita dans le +fleuve. + +--Au secours! au secours! elle se noie, s'écrièrent plusieurs voix +confuses. + +On courut çà et là, le tumulte était au comble. L'officier ne pouvait +quitter le gouvernail sans exposer la vie de tous ceux qui se +trouvaient sur le yacht, et s'il continuait à le diriger, la jeune +fille était perdue; car, au lieu de la secourir, on se bornait +à crier. Ces cris venaient de réveiller le patron; il saisit le +gouvernail que le jeune homme lui abandonna pour se dépouiller de ses +vêtements, et se précipiter dans le fleuve afin de sauver sa belle +ennemie. + +Dans les moments critiques, le changement de la main qui gouverne +amène toujours une catastrophe funeste, et le bateau, malgré +l'expérience et l'habileté du patron, échoua sur le sable. + +Pour le nageur habile, l'eau est un élément ami; elle porta docilement +l'officier qui rejoignit bientôt la jeune fille; il la saisit et +la soutint avec tant de force, qu'elle semblait nager à ses côtés: +c'était l'unique secours qu'il pût lui donner pour l'instant, car le +courant était si fort, que toute tentative pour gagner le rivage les +eût rendus la proie des flots. Au bout de quelques instants il avait +laissé derrière lui le yacht échoué, le détroit et les îles; le fleuve +était redevenu calme, car il coulait de nouveau dans un vaste lit; le +danger le plus grand était passé, et le jeune homme, qui n'avait agi +jusque là qu'instinctivement, retrouva enfin la force de calculer ses +actions. Ses yeux cherchèrent et découvrirent bientôt le point du +rivage le moins éloigné. Redoublant d'efforts il se dirigea vers ce +point qui était garni d'arbres et qui s'avançait dans le fleuve. +Il l'atteignit facilement et y déposa la jeune fille. Ce fut alors +seulement qu'il s'aperçut qu'elle ne donnait aucun signe de vie. +Regardant autour de lui avec désespoir, comme s'il demandait des +secours au hasard, il vit un sentier battu qui conduisait à travers le +bois. L'espoir de trouver un lieu habité ranima son courage. + +Chargé du doux fardeau qu'il cherchait à disputer à la mort, il +s'avança à grands pas sur ce sentier qui ne tarda pas à le conduire à +la demeure solitaire d'un jeune couple nouvellement marié. Sa position +n'avait pas besoin de commentaires, et le mari et la femme firent tout +ce qui était en leur pouvoir pour l'aider à secourir sa compagne; l'un +alluma du feu, l'autre débarrassa la jeune fille de ses vêtements +mouillés, et l'enveloppa dans des couvertures et des peaux de mouton +qu'elle faisait chauffer. Enfin, on ne négligea rien de tout ce que +l'on pouvait faire pour ranimer ce beau corps nu et toujours immobile +et glacé. + +Tant de soins ne restèrent pas sans récompense: la jeune fille ouvrit +enfin les yeux, jeta ses beaux bras nus autour du cou de son sauveur +et éclata en sanglots. Cette explosion de sensibilité acheva de la +sauver. Pressant plus fortement son ami sur sa poitrine, elle lui dit +avec exaltation: + +--Je t'ai retrouvé une seconde fois, veux-tu encore m'abandonner? + +--Non, non, répondit l'officier qui ne savait plus ce qu'il faisait ni +ce qu'il disait; mais au nom du Ciel, ménage-toi, songe à ta santé, +pour toi, pour moi surtout. + +En jetant un regard sur elle-même, elle s'aperçut de l'état où elle +se trouvait et pria son ami de s'éloigner. Cette prière ne lui avait +pas été inspirée uniquement par la pudeur, comment aurait-elle pu +avoir honte devant son amant, devant son sauveur? mais elle voulait +lui donner le temps de prendre soin de lui-même et de sécher ses +vêtements. + +Le costume de noce des jeunes mariés était encore frais et beau, +ils s'empressèrent d'en parer leurs hôtes qui, en se revoyant, se +regardèrent un instant avec une joyeuse surprise; puis, entraînés +par la violence d'une passion devenue enfin réciproque, ils se +précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. Soutenus par la force de +la jeunesse et par l'exaltation de l'amour, ils n'éprouvaient aucun +malaise; et, s'ils avaient entendu de la musique, ils se seraient mis +à danser. + +Se trouver tout à coup transporté du milieu de l'eau sur une terre +hospitalière, et du cercle de la famille dans une solitude agreste; +passer de la mort à la vie, de l'indifférence à la passion, du +désespoir à l'ivresse du bonheur, ce sont là de ces changements qui +altéreraient la tête la plus forte, si le coeur ne venait pas à son +secours par ses tendres épanchements. + +Absorbés, pour ainsi dire, l'un dans l'autre, les deux anciens ennemis +avaient oublié leur famille et leur position sociale; et, lorsqu'ils +songèrent enfin à l'inquiétude que leur disparition ne pouvait manquer +de causer à leurs parents, ils se demandèrent avec effroi comment ils +oseraient reparaître devant eux. + +--Faut-il fuir? faut-il pour toujours nous soustraire à leurs +recherches? demanda le jeune homme. + +--Que m'importe! répondit-elle, pourvu que nous restions ensemble. + +Et elle se jeta de nouveau dans ses bras. + +Le villageois à qui ils avaient appris l'accident arrivé au yacht, +s'était rendu à leur insu sur le bord du fleuve où il espérait +l'apercevoir, car il présumait qu'on s'était empressé de le remettre à +flot. Cet espoir ne tarda pas à se réaliser, et il fit tant de signes +qu'il attira l'attention des parents des jeunes gens qui étaient tous +réunis sur le pont et cherchaient des yeux un indice qui pût leur +faire découvrir les traces de leurs malheureux enfants. + +Le yacht se dirigea en hâte vers le rivage, où le jeune paysan +continuait à faire des signaux. On débarqua avec précipitation, on +apprit que les jeunes cens étaient sauvés, et au même instant tous +deux sortirent des buissons. Leur costume rustique les rendait presque +méconnaissables. + +Est-ce bien eux? s'écrièrent les mères. + +--Est-ce bien eux? répétèrent les pères. + +--Oui, ce sont vos enfants, répondirent-ils tous deux, en se jetant à +genoux. + +--Pardonnez-nous, dit la jeune fille. + +--Bénissez notre union, ajouta le jeune homme. + +--Bénissez notre union, répétèrent-ils tous deux. + +Pas une voix ne répondit. Les jeunes gens demandèrent une troisième +fois la bénédiction de leurs parents: comment auraient-ils pu la leur +refuser? + + + + +CHAPITRE XI. + + +Le narrateur se tut, et remarqua avec surprise que Charlotte était en +proie à une vive émotion. Craignant de s'y abandonner d'une manière +trop visible, elle quitta brusquement le salon. + +Le jeune officier, le héros de l'histoire que l'Anglais venait de +raconter, n'était autre que le Capitaine. Les traits principaux +étaient rigoureusement vrais, les détails seuls avaient subi quelques +modifications, ainsi que cela arrive toujours quand un fait qui a déjà +passé par plusieurs bouches, est rapporté par un conteur gracieux et +spirituel. + +Ottilie suivit sa tante, et le Lord put à son tour faire remarquer à +son compagnon de voyage que sans doute il avait commis une faute, et +réveillé par son récit quelques souvenirs douloureux dansée coeur de +Charlotte. + +--Il paraît, continua-t-il, que malgré notre bonne volonté, nous ne +pouvons rendre à ces dames que le mal pour le bien; ce qui nous reste +de mieux à faire est donc de partir le plus tôt possible. + +--J'en conviens. Je dois cependant vous avouer, Milord, que je me sens +retenu ici par un fait singulier que je voudrais pouvoir éclaircir. +Hier, pendant notre promenade, vous étiez beaucoup trop absorbé par +votre chambre obscure, pour vous occuper de ce qui se passait autour +de vous. Un point peu visité des bords opposés du lac vous avait +spécialement frappé, et vous vous y êtes rendu par un sentier +détourné. Au lieu de prendre ce même sentier, Ottilie m'a proposé de +vous rejoindre en traversant le lac, et je suis monté dans la nacelle +qu'elle dirigeait avec tant d'adresse, que je n'ai pu m'empêcher de +lui exprimer mon admiration. Je l'ai assurée que depuis notre départ +de la Suisse, où de charmantes jeunes filles servent souvent de +bateliers aux voyageurs, je n'avais encore jamais été balancé sur les +flots d'une manière aussi agréable. Je lui ai demandé ensuite pourquoi +elle n'avait pas voulu suivre le sentier que vous aviez choisi, car +je m'étais aperçu qu'il lui inspirait un sentiment de crainte +insurmontable. + +--Si vous me promettez de ne pas vous moquer de moi, m'a-t-elle +répondu, je vous dirai mes motifs, autant que cela est en mon pouvoir, +puisqu'ils sont un mystère pour moi-même. Je ne puis marcher sur cette +route sans être saisie d'une terreur qu'aucune autre cause ne saurait +me faire éprouver et que je ne puis m'expliquer. Cette sensation est +d'autant plus désagréable, qu'elle est presque aussitôt suivie d'une +violente douleur au côté gauche de la tête, incommodité à laquelle je +suis au reste très-sujete. + +Pendant cette explication nous sommes arrivés près de vous, Ottilie +s'est occupée de votre travail et je suis allé visiter le sentier qui +exerce sur elle une si singulière influence. Quelle n'a pas été ma +surprise, lorsque j'ai reconnu les indices certains de la présence du +charbon de terre. Oui, j'en suis convaincu, si l'on voulait faire des +fouilles à cette place, on découvrirait bientôt une abondante mine de +houille. + +Vous souriez, Milord? Je sais que vous avez pour mes opinions sur ce +sujet l'indulgence d'un sage et d'un ami. Vous me croyez dominé par +une folie inoffensive, continuez à l'envisager sous ce point de +vue, et laissez-moi soumettre la charmante Ottilie à l'épreuve des +oscillations du pendule. + +Le Lord n'entendait jamais parler de cette épreuve sans répéter +les principes et les raisonnements sur lesquels il fondait son +incrédulité. Son compagnon l'écoutait avec patience, mais il restait +inébranlable dans ses convictions. Parfois, seulement, il répondait +tranquillement qu'au lieu de renoncer à des essais, dont on obtient +rarement les résultats espérés, il fallait s'y livrer avec plus +d'ardeur et de persévérance. Selon lui c'était l'unique moyen de +découvrir, tôt ou tard, les rapports et les affinités encore inconnus +que les corps organisés et non organisés ont entre eux, et les uns +envers les autres. + +Déjà il avait étalé sur une table les anneaux d'or, les marcassites +et autres substances métalliques dont se composait l'appareil de son +expérience, et qu'il portait toujours sur lui renfermés dans une boîte +élégante. Sans se laisser déconcerter par le sourire ironique du +Lord, il attacha plusieurs morceaux de métaux à des fils, et les tint +suspendus au-dessus d'autres métaux posés sur la table. + +--Je ne trouve pas mauvais, Milord, dit-il, que vous vous égayiez aux +dépens de mon impuissance. Je sais depuis longtemps que pour et par +moi rien ne s'agite, aussi mon expérience n'est-elle en ce moment +qu'un prétexte pour piquer la curiosité des dames, qui ne tarderont +pas à revenir. + +Bientôt elles rentrèrent en effet au salon. Charlotte devina à +l'instant le but de l'opération de l'Anglais. + +--J'ai souvent entendu parler de ces sortes d'expériences, dit elle, +mais je n'en ai jamais vu faire. Puisque vous vous y livrez en +ce moment, laissez-moi essayer si je pourrais obtenir un effet +quelconque. + +Et prenant le pendule à la main, elle le soutint sans émotion et avec +le désir sincère de le voir s'agiter; tout resta immobile. Ottilie +essaya à son tour. Ignorant ce qu'elle faisait, son esprit était plus +tranquille et plus calme encore que celui de sa tante; mais à peine +eut-elle approché le métal suspendu au bout du pendule, du morceau +de métal posé sur la table, que le premier se mit en mouvement comme +entraîné par un tourbillon irrésistible. Tantôt il tournait à droite +ou à gauche, en cercle ou en ellipses, et tantôt il prenait son élan +en lignes perpendiculaires, selon la nature du métal posé sur la +table, et que l'Anglais ne pouvait se lasser de changer afin de varier +et de multiplier les expériences. Ce succès, presque merveilleux, +causa au Lord une vive surprise et dépassa toutes les espérances de +son compagnon de voyage. + +Ottilie qui s'était prêtée avec beaucoup de complaisance à une +opération dans laquelle elle ne voyait qu'un jeu insignifiant, ne +tarda cependant pas à prier l'Anglais de mettre un terme à ce jeu, +parce que son mal de tête venait de la reprendre avec une violence +inaccoutumée. Cette dernière circonstance acheva d'enchanter +l'Anglais. Dans son enthousiasme il promit à la jeune fille que, si +elle voulait avoir confiance au procédé qui pour l'instant venait +d'augmenter son mal, il l'en guérirait promptement et pour toujours. +Charlotte repoussa cette offre bienveillante avec beaucoup de +vivacité, elle avait toujours eu une appréhension instinctive pour +cette expérience, et il n'entrait pas dans ses principes de laisser +faire aux siens ce qu'elle n'approuvait pas complètement. + +Les deux voyageurs venaient d'exécuter leur projet de départ, et +les dames, que plus d'une fois ils avaient péniblement affectées, +désiraient cependant pouvoir un jour les retrouver dans la société. + +Devenue entièrement libre, Charlotte profita de la belle saison +pour rendre les nombreuses visites par lesquelles tous ses voisins +s'étaient empressés de lui prouver leur intérêt et leur amitié. Le peu +d'heures que l'accomplissement de ce devoir lui permettait de passer +chez elle, était consacré à son enfant qui, sous tous les rapports, +méritait une affection et des soins extraordinaires. Tout le monde, +au reste, voyait en lui un don merveilleux de la Providence, et il +justifiait cette opinion. Doué d'une santé robuste, il grandissait et +se développait rapidement, et la double ressemblance qui, le jour de +son baptême, avait causé tant de surprise, devenait toujours plus +frappante. La coupe de son visage et le caractère de ses traits, le +rendaient l'image vivante du Capitaine; mais ses yeux semblaient avoir +été modelés sur ceux d'Ottilie, et la même âme s'y réfléchissait. + +Cette singulière parenté et surtout le sentiment qui pousse les femmes +à étendre l'amour qu'elles ont voué au père sur les enfants dont elles +ne sont pas les mères, rendaient le fils d'Édouard cher à Ottilie. +L'entourant des soins les plus tendres, elle était pour lui une +seconde mère, ou plutôt une mère d'une nature plus élevée, plus noble +que celle qui lui avait donné la vie. Cette affection avait excité la +jalousie de Nanny, qui s'était éloignée peu à peu de sa maîtresse, et +qui avait fini par pousser l'obstination jusqu'à retourner chez ses +parents, où elle vivait dans un isolement volontaire. + +Ottilie continua à promener l'enfant et s'accoutuma ainsi à de longues +excursions; aussi avait-elle soin d'emporter toujours un petit flacon +de lait pour donner à son petit favori la nourriture dont il avait +besoin. Comme elle oubliait rarement de se munir d'un livre, elle +formait une gracieuse _Penserosa_, quand elle marchait ainsi lisant et +tenant ce bel enfant sur ses bras. + + + + +CHAPITRE XII. + + +Le principal but que le souverain s'était proposé en entrant +en campagne était atteint, et le Baron chargé de décorations +honorablement gagnées, se retira de nouveau dans la métairie où il +avait cherché un refuge lors de son départ du château. Il savait tout +ce qui s'était passé pendant son absence, car il avait trouvé moyen +de faire observer les dames de très-près, et si adroitement, qu'elles +n'en avaient jamais eu le plus léger soupçon. La séjour de la ferme +lui parut d'autant plus agréable, qu'on y avait fidèlement exécuté les +ordres qu'il avait donnés avant son départ, pour améliorer et embellir +cette retraite. Enfin, il la trouva telle qu'il l'avait désirée, +c'est-à-dire, remplaçant par son utilité et la variété de ses +agréments, ce qui lui manquait en étendue. + +L'activité tumultueuse et la promptitude décidée de la vie militaire +avaient accoutumé Édouard à mettre plus de fermeté dans sa manière +d'agir, et il se sentit enfin le courage de réaliser un projet sur +lequel il croyait avoir suffisamment médité. Son premier soin fut +de faire venir le Major près de lui, et tous deux éprouvèrent en se +revoyant une joie égale. Les amitiés d'enfance et les liens du sang +ont, sur toutes les autres affections, l'avantage inappréciable +qu'aucun malentendu ne peut les rompre entièrement, et qu'il suffit +d'une courte absence pour rétablir les anciennes relations telles +qu'elles étaient autrefois. + +Édouard apprit avec le plus vif plaisir que la position de fortune +de son ami réalisait, surpassait même toutes ses espérances, et il +s'empressa de lui demander s'il n'avait pas quelque riche mariage +en perspective. Le Major répondit négativement et d'un air grave et +sérieux. + +--Je ne veux ni ne dois rien te cacher, lui dit-il, apprends tout +de suite quelles sont mes intentions et mes projets. Tu connais ma +passion pour Ottilie, et tu as compris que c'est cette passion qui +m'a précipité au milieu des périls de la guerre. J'avoue que j'aurais +voulu pouvoir me débarrasser honorablement, dans cette carrière, d'une +existence qui m'était devenue insupportable, puisque je ne devais pas +la consacrer à mon amie. Cependant je n'ai jamais entièrement perdu +l'espoir. La vie à côté d'Ottilie me paraissait si belle, qu'il +m'a été impossible d'en faire une abnégation complète; mille +pressentiments, mille signes mystérieux, m'affermissaient malgré moi +dans la vague croyance qu'un jour elle pourrait m'appartenir. Un verre +qui porte son chiffre et le mien, a été jeté en l'air le jour ou on a +posé la première pierre de la maison d'été, et il ne s'est pas brisé, +et il a été remis entre mes mains! Que de combats cruels et inutiles +n'ai-je pas soutenus contre moi-même dans ce lieu où nous nous +revoyons aujourd'hui! Fatigué de tant de luttes stériles, j'ai fini +par me dire: Mets-toi à la place de ce verre prophétique, deviens +toi-même la pierre de touche de ton avenir; va chercher la mort, non +en homme désespéré, mais en homme qui croit encore à la possibilité +de vivre; combats pour Ottilie, qu'elle soit le prix d'une bataille +gagnée, d'une forteresse prise d'assaut; fais des prodiges pour +mériter ce prix! Tels sont les sentiments qui m'ont animé pendant +toute la campagne. Aujourd'hui je me sens arrivé au but, car j'ai +vaincu les obstacles, j'ai renversé les difficultés qui me barraient +le passage. Ottilie est enfin mon bien à moi, et ce qui me reste à +faire pour passer de cette pensée à la réalisation, n'est plus rien à +mes yeux. + +--Tu viens de repousser d'avance les observations que je puis et que +je dois te faire, répondit le Major, cela ne m'empêchera pas de te +parler en ami sincère. Je te laisse le soin de peser le bonheur que +tu as trouvé naguère auprès de ta femme; il ne t'est pas possible de +t'aveugler sur ce point, mais je te rappellerai que le Ciel vous a +donné un fils, et que par conséquent vous êtes désormais inséparables; +car ce n'est plus trop de vos efforts réunis pour veiller sur son +éducation et assurer son avenir. + +--C'est par pure vanité, s'écria Édouard, que les parents se croient +indispensables à leurs enfants: tout ce qui existe trouve autour de +soi la nourriture et les soins dont il a besoin. Si la mort prématurée +d'un père rend la jeunesse du fils moins douce, ce fils gagne, en +résumé plus qu'il ne perd, car son esprit se développe et se forme +plus vite, parce qu'il est de bonne heure réduit à se plier devant la +volonté d'autrui; nécessité cruelle à laquelle nous sommes tous forcés +de nous soumettre tôt ou tard. Au reste, le besoin ne pourra jamais +atteindre mon fils, je suis assez riche pour assurer un sort +convenable à plusieurs enfants, et je ne vois point de considération +qui puisse me faire un devoir de laisser mon immense fortune à un seul +héritier. + +Le Major essaya de retracer à son ami le tableau de son premier +et constant amour pour Charlotte: l'impatient mari l'interrompit +vivement. + +--Nous avons fait tous deux une haute folie, s'écria-t-il; oui, c'est +toujours une folie de vouloir réaliser dans un âge plus avancé, les +rêves de la première jeunesse. Chaque âge a des espérances, des vues, +des besoins qui lui sont particuliers. Malheur à l'homme que les +circonstances ou l'erreur poussent à chercher le bonheur avant ou +après l'époque de la vie où il se trouve. Mais si nous avons commis +une imprudence, faut-il qu'elle empoisonne toute notre existence? De +vains scrupules doivent-ils nous empêcher de profiter d'un avantage +que la loi elle-même nous offre? Que de fois ne revenons-nous pas sur +une résolution prise qui ne concerne que des intérêts de détails, que +des parties de la vie? Pourquoi seraient-elles irrévocables quand il +s'agit de l'ensemble, de l'enchaînement de cette vie? + +Le Major redoubla d'adresse et d'éloquence pour rappeler a son ami +l'utilité des rapports de famille et de société qu'il devait à sa +femme; mais il lui fut impossible de se faire écouter avec intérêt. + +--Tout cela, mon cher ami, répondit Édouard, je me le suis répété à +satiété au milieu des batailles, quand le tonnerre du canon faisait +trembler le sol, quand les balles sifflaient à droite et à gauche, +éclaircissaient nos rangs, tuaient mon cheval sous moi et perçaient +mon chapeau! Et quand j'étais assis seul sous la voûte étoilée, près +du foyer d'un bivouac, tous ces devoirs de convention, toutes ces +exigences sociales passaient devant ma pensée. Je les ai examinés sous +tous les points de vue, j'ai fait la part du coeur et de la raison, je +ne leur dois plus rien, j'ai réglé mes comptes à plusieurs reprises, +et pour toujours enfin. + +Dans ces moments solennels, pourquoi te le cacherai-je, mon ami, toi +aussi tu m'as occupé, car tu faisais partie de mon cercle domestique, +et longtemps avant déjà nous nous appartenions de coeur. Si dans le +cours de notre vie je suis resté ton débiteur, le moment est venu de +te payer avec usure; si tu es le mien, je vais te fournir le moyen de +t'acquitter noblement. Tu aimes Charlotte, elle est digne de toi et tu +ne lui es pas indifférent; comment aurait-elle pu te voir intimement +sans t'apprécier? Reçois-la de ma main, conduis Ottilie dans mes bras, +et nous serons les deux couples les plus heureux de la terre. + +--Ce don précieux que tu m'offres, répondit le Major, loin de +m'éblouir, double ma prudence, et je vois avec chagrin que ta +proposition, au lieu de trancher les difficultés, les augmente. Elle +jetterait le jour le plus défavorable sur la réputation, sur l'honneur +de deux hommes qui, jusque là, se sont montrés à l'abri de tout +reproche. + +--Mais c'est précisément parce que nous sommes à l'abri du reproche, +que nous pouvons le braver sans crainte, s'écria Édouard. Celui qui +n'a jamais fait douter de soi ennoblit une action qu'on blâmerait, si +elle était commise par un homme qui se serait déjà rendu coupable de +plus d'une faute. Quant à moi, je me suis soumis à tant d'épreuves +cruelles, j'ai tant fait pour les autres que je me sens enfin le droit +de faire quelque chose pour moi. Charlotte et toi, vous pourrez à +votre aise prendre conseil du temps et des circonstances, mais rien +ne pourra modifier ma résolution en ce qui me concerne. Si l'on veut +m'aider, je saurai me montrer reconnaissant; si l'on m'oppose des +obstacles, je saurai les faire disparaître par les moyens les plus +extrêmes; il n'en est point qui pourraient me faire reculer. + +Persuadé qu'il était de son devoir de combattre aussi longtemps que +possible les projets d'Édouard, le Major dirigea l'entretien sur +les formalités judiciaires qu'exigeraient le divorce et un nouveau +mariage; et il fit ressortir vivement tout ce que ces démarches +indispensables avaient de pénible, de fatigant, d'inconvenant même. + +--Je le crois, dit Édouard avec humeur, et je vois avec chagrin que ce +n'est pas seulement à ses ennemis, mais encore à ses amis qu'il faut +enlever d'assaut les avantages que le préjugé nous refuse. Eh bien! +puisqu'il le faut, je vous arracherai malgré vous l'objet de mes +désirs sur lequel mes yeux restent fixés. Je sais que d'anciens noeuds +ne se brisent pas sans déplacer, sans renverser plus d'un accessoire +qui aurait préféré ne pas être dérangé. Mais, dans de semblables +situations, les sages discours ne servent à rien; tous les droits sont +égaux dans la balance de la raison, et si l'un d'eux pouvait la faire +pencher, il serait facile de jeter dans le bassin opposé un autre +droit qui l'emporterait à son tour. Décide-toi donc, mon ami, à agir +dans mon intérêt, dans le tien, à dénouer ce qui doit être rompu, à +resserrer ce qui est déjà uni. Qu'aucune considération ne te retienne; +déjà le monde s'est occupé de nous, nous le ferons parler une seconde +fois; puis il nous oubliera comme il oublie tout ce qui a cessé d'être +nouveau pour lui. + +Craignant d'irriter son ami par des objections nouvelles, le Major +garda le silence. Édouard continua à parler de son divorce comme d'une +chose convenue, il plaisanta même sur les formalités qu'il serait +forcé de remplir; mais tout en en raillant, il redevint sérieux +et pensif, car il ne pouvait se dissimuler ce qu'elles avaient de +désagréable et de pénible. + +--Il n'est pourtant pas possible, dit-il, d'espérer que notre +existence bouleversée se remettra d'elle-même, ou qu'un caprice du +hasard viendra à notre secours. En nous faisant ainsi illusion, nous +ne pourrions jamais retrouver le bonheur et le repos; et, comment +pourrais-je me consoler, moi qui suis l'unique cause de nos maux à +tous? C'est d'après mes instantes prières que Charlotte s'est décidée +à te recevoir au château; l'arrivée d'Ottilie n'était, pour ainsi +dire, que le résultat, la conséquence de la tienne. Il n'est pas au +pouvoir humain de rendre comme non avenus les événements qui se sont +succédés depuis, mais nous pouvons les faire contribuer à notre +satisfaction. Détourne tes regards du riant avenir qu'il nous serait +si facile de nous préparer, impose-nous à tous une abnégation +complète, terrible, et dont je veux bien, pour un instant, admettre +la possibilité; mais lors même que nous aurions pris la résolution de +rentrer dans une ancienne position qu'on a violemment quittée, +est-il facile, est-il possible de la réaliser? Et quel avantage +y trouverait-on en échange des mille et mille inconvénients, des +tourments réels qu'on y rapporte malgré soi? Commençons par toi, et +conviens que la fortune t'aurait souri en vain en te donnant un poste +brillant, puisque tu ne pourrais jamais passer une seule journée sous +mon toit. Et Charlotte et moi quel prix pourrions-nous attacher à nos +richesses après le sacrifice que nous nous serions fait mutuellement? +Si tu partages l'opinion des gens du monde, si tu crois que l'âge +finit par amortir les passions les plus violentes et les plus nobles, +par effacer les sentiments le plus profondément gravés dans notre âme, +n'oublie pas; du moins, que la lutte contre ces passions, contre ces +sentiments, empoisonne précisément cette époque de la vie que l'on ne +voudrait pas passer dans l'abnégation et la souffrance, mais dans la +joie et dans le bonheur; de cette époque de la vie enfin, à +laquelle on attache d'autant plus de prix, que l'on commence déjà à +s'apercevoir qu'elle n'est point éternelle. + +Laisse-moi maintenant parler du point le plus important. Lors même +que nous pourrions nous résigner tous à souffrir sans aucun espoir +de compensation, que deviendrait Ottilie? car je serais forcé de la +bannir de ma maison et de souffrir qu'elle vive au milieu de ce monde +maudit qui ne sent, qui ne comprend, qui n'apprécie rien. Cherche, +trouve, invente, s'il le faut, une situation où elle pourrait être +heureuse sans moi, et tu m'auras opposé un argument qui, lors même +qu'il ne me convaincrait pas à l'instant, me ferait réfléchir de +nouveau sur le parti qui me reste à prendre. + +La solution de ce problème n'était pas facile, le Major n'en trouva +point à sa portée: il se borna donc à répéter à son ami, pour +l'endormir plutôt que pour le convaincre, tout ce qu'il y avait +d'important, de difficile, de dangereux même dans la réalisation de +ses projets; et qu'il fallait au moins peser chaque démarche +décisive avant de l'entreprendre. Édouard se rendit à ces prudentes +observations, mais à la condition expresse que son ami ne le +quitterait que lorsqu'ils auraient arrêté ensemble la conduite qu'ils +devaient tenir, et fait les premières démarches qui rendraient +impossible tout retour sur le passé. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +Lorsque de simples connaissances se rencontrent après une longue +séparation, le besoin de se communiquer les changements survenus dans +leurs positions respectives, fait naître entre elles une certaine +intimité qui tient de près à l'abandon. Il est donc bien naturel +qu'Édouard et son ami se confiassent tout ce que l'un devait encore +ignorer du passé de l'autre. Ce fut ainsi que le Major avoua qu'à +l'époque du retour d'Édouard de ses voyages, Charlotte lui avait +confié le projet de marier sa jolie nièce au jeune veuf et qu'il avait +promis de la seconder de tout son pouvoir. En apprenant que, dès cette +époque, ses amis avaient reconnu qu'Ottilie était la compagne qui +convenait à son âge et à son caractère, Édouard crut pouvoir parler +sans détour d'une sympathie semblable entre sa femme et son ami, +et qui lui paraissait d'autant plus vraie et plus juste qu'elle +favorisait ses desseins. + +Le Major ne pouvait nier complètement l'existence de cette sympathie, +mais il n'osa pas l'avouer ouvertement; ses hésitations affermirent +les convictions d'Édouard: à ses yeux, son divorce et les mariages +qui devaient s'en suivre, n'étaient plus des choses à faire, mais des +faits accomplis, et il se proposait de voyager avec Ottilie. + +Parmi tous les rêves de l'imagination, il n'en est point de plus +séduisant que celui qui place de jeunes amants ou de nouveaux époux +dans une position qui leur permet de se familiariser avec les liens +durables qui les unissent, au milieu d'un monde nouveau et des +changements les plus bizarres. Une pareille existence leur semble, +pour ainsi dire, la preuve la plus positive de la solidité de ces +liens. + +Continuant à exposer ses projets à son ami, Édouard lui dit qu'avant +de se mettre en route avec Ottilie, il lui laisserait, ainsi qu'à +Charlotte, tous les pouvoirs nécessaires pour régler pendant son +absence les affaires d'intérêt matériel, selon leur bon vouloir, car +sa confiance en leur justice et en leur équité était sans bornes. Mais +ce qui le charmait surtout, c'était l'idée que son fils, qu'il se +proposait de laisser à sa mère, serait élevé par le Major qui ne +pouvait manquer d'en faire un homme de mérite. Il soutenait même que +le nom d'Othon, sous lequel cet enfant avait été baptisé, était un +indice certain que celui des deux amis qui avait continué à porter ce +nom, devait lui servir de père. + +Tous ces projets étaient si mûrs et si vivants dans l'imagination +d'Édouard, qu'il ne voulait pas en retarder l'exécution d'un seul +jour. Il se mit en route avec son ami et arriva bientôt dans une +petite ville où il possédait une maison; c'est là qu'il voulait +attendre le retour du Major qui devait aller sonder les intentions de +Charlotte. Il lui fut impossible cependant de descendre dans cette +maison, car il voulait accompagner son ami, du moins jusqu'au-delà de +la ville. Tous deux étaient à cheval et s'entretenaient d'objets qui +les intéressaient si vivement, qu'ils ne s'aperçurent point de la +longueur de la route qu'ils venaient de faire. + +A un brusque détour de cette route, ils aperçurent tout à coup la +maison d'été dont le toit de tuiles brillait pour la première fois à +leurs regards. Édouard ne se sentit plus le courage de retourner à la +ville; il conjura son ami d'insister fortement auprès de Charlotte, +afin que tout fût terminé dans la soirée même, et promit de se cacher, +en attendant, dans un hameau voisin. Forcé de s'en remettre à sa femme +pour la réussite de ses voeux les plus chers, if se persuada sans +peine qu'en ce jour, comme autrefois, leurs désirs étaient les mêmes, +et que, par conséquent, la démarche du Major serait suivie d'un plein +succès. Dans cette conviction, il pria son ami de l'avertir de sa +réussite à l'instant même par un signal convenu, tel qu'un coup de +canon, s'il faisait encore jour, ou quelques fusées si la nuit était +déjà venue. + +Le Major dirigea son cheval vers le château. Lorsqu'il y arriva, on +lui apprit que Charlotte l'avait quitté pour aller habiter la maison +d'été; on ajouta qu'en ce moment il ne l'y trouverait pas parce +qu'elle était allée faire une visite dans les environs. Contrarié de +cette absence, il retourna au cabaret du village où il avait laissé +son cheval, et où il se promit d'attendre le retour de Charlotte. + +Pendant ce temps, Édouard poussé par une impatience irrésistible, +quitta sa retraite, suivit des sentiers tortueux et touffus, connus +seulement par les chasseurs et les pêcheurs du voisinage; et qui le +conduisirent dans les nouvelles plantations de ses domaines. Vers la +fin du jour, il arriva enfin dans un des bosquets qui bordaient le +lac, dont le vaste miroir immobile s'offrit pour la première fois à +ses regards dans toute son étendue. + +Dans la même soirée Ottilie s'était engagée dans une longue promenade +sur les rives du lac. L'enfant sur ses bras, et tenant un livre à la +main, elle lisait en marchant, suivant son habitude. Arrivée près de +la touffe de vieux chênes qui ombrageait la place d'embarquement de +cette rive, elle s'aperçut que l'enfant s'était endormi. Se sentant +fatiguée elle-même, elle le déposa sur le gazon, s'assit à ses côtés +et continua sa lecture. Ce livre était un de ceux qui captivent et +intéressent les caractères impressionnables au point de leur faire +oublier la marche du temps. Tout entière sous l'empire de ce charme, +Ottilie ne songea point aux heures qui s'écoulaient ni à la longueur +du chemin qu'elle avait à faire pour revenir par terre à la maison +d'été. Abîmée ainsi dans sa lecture et en elle-même, elle était si +séduisante, que si les arbres et les buissons d'alentour avaient eu +des yeux, ils n'auraient pu s'empêcher de l'admirer et de se réjouir à +sa vue. En ce moment un rayon oblique et rougeâtre du soleil couchant +tombait sur son épaule et dorait ses joues. + +Édouard avait réussi à 's'avancer dans ses domaines sans rencontrer +personne. Enhardi par ce succès, il pénétra toujours plus avant et +sortit tout à coup des buissons qui croissaient sous le bouquet de +chênes et lui dérobaient la vue du lac. + +Au bruit des branches froissées, Ottilie détourna la tête, tous deux +se reconnurent! Édouard se précipita vers elle et tomba à ses pieds. +Après un silence plein de charmes dont tous deux avaient besoin pour +se remettre, il lui expliqua enfin comment et pourquoi il se trouvait +en ce lieu. + +--J'ai envoyé le Major auprès de Charlotte, continua-t-il; notre sort +à tous se décide sans doute en ce moment. Jamais je n'ai douté de ton +amour, tu as dû compter sur le mien; ose me dire enfin que tu veux +m'appartenir; consens à notre union. + +Elle hésita, il insista plus fortement, et, s'appuyant sur ses anciens +droits, il allait l'attirer dans ses bras; elle lui désigna d'un geste +l'enfant endormi. Édouard jeta sur lui un regard fugitif, et une +surprise mêlée d'effroi se peignit sur ses traits. + +--Grand Dieu! s'écria-t-il, si je pouvais douter de ma femme, de mon +ami, quelle preuve terrible ne trouverais-je pas sur la figure de +cet enfant! ce sont les traits du Major, jamais je n'ai vu une +ressemblance aussi frappante. + +--Non, non, dit Ottilie, tout le monde soutient que c'est à moi qu'il +ressemble. + +--C'est impossible, répondit Édouard. + +Mais au même instant l'enfant ouvrit ses grands yeux noirs, +pénétrants, animés et tendres; il semblait regarder dans le monde avec +intelligence et amour. On eût dit qu'il connaissait les deux personnes +debout devant lui. Fasciné par ce regard, Édouard se prosterna devant +l'enfant comme s'il se jetait une seconde fois aux genoux d'Ottilie. + +--C'est toi! s'écria-t-il; oui, ce sont tes yeux célestes! qu'importe, +je ne veux voir que les tiens, jetons un voile impénétrable sur +l'instant funeste qui donna le jour à cette fatale créature. Pourquoi +troublerai-je ton âme chaste et pure par la pensée terrible que le +mari et la femme, même quand leurs coeurs se sont éloignés l'un de +l'autre, peuvent encore s'enlacer de leurs bras, et profaner un lien +sacré par des désirs opposés à ces liens! Mais puisque je touche +au terme de mes voeux, puisque mes rapports avec Charlotte doivent +nécessairement être rompus, puisque tu vas m'appartenir enfin, +pourquoi ne te dirais-je pas tout? Pourquoi n'aurais-je pas le courage +de te faire un aveu terrible? Écoute et tâche, de me comprendre. Cet +enfant est le fruit d'un double adultère! Au lieu de resserrer les +liens qui m'attachaient à ma femme et ma femme à moi, il les brise +pour toujours! Que cet enfant témoigne contre moi, que m'importe, +pourvu que ses yeux célestes disent aux tiens que dans les bras d'une +autre je t'appartenais! pourvu que tu puisses comprendre et sentir que +cette faute, ce crime, je ne puis l'expier que sur ton coeur! + +Écoutons! s'écria-t-il en se levant avec précipitation, car il venait +d'entendre un coup de fusil qu'il prit pour un signal du Major. + +C'était l'explosion de l'arme à feu d'un chasseur qui parcourait les +montagnes voisines. Rien n'interrompit plus le silence solennel de la +contrée, Édouard devint impatient et inquiet. + +Ottilie s'aperçut enfin que le soleil venait de disparaître derrière +la cime des rochers; mais ses derniers rayons réfractés étincelaient +encore sur les vitres de la maison d'été. + +--Éloigne-toi, Édouard, lui dit la jeune fille, songe que nous avons +souffert depuis bien longtemps avec patience et courage; n'anticipons +pas sur un avenir que Charlotte seule a le droit de régler. Je suis +à toi si elle le permet; si elle veut conserver ses droits je me +résignerai. Puisque tu as la certitude que nous touchons à l'instant +décisif, ayons le courage de l'attendre. Retourne au hameau, où +peut-être déjà le Major te cherche en vain; car il n'est pas naturel +qu'il veuille avoir recours au moyen brutal d'un coup de canon pour +t'annoncer le succès de sa démarche. Je sais qu'il n'a pas trouvé +Charlotte chez elle; mais il peut être allé à sa rencontre, et avoir +besoin maintenant de te parler. Que sais-je tout ce qui peut être +arrivé. Laisse-moi, Charlotte va revenir, elle m'attend là haut à la +maison d'été, moi et surtout son enfant. + +Ottilie parlait avec un désordre et une vivacité extraordinaires; +elle se sentait si heureuse en présence d'Édouard, et cependant elle +comprenait la nécessité de l'éloigner. + +--Je t'en conjure, mon bien-aimé, retourne au hameau, va attendre le +Major. + +--Je t'obéis, répondit Édouard, en arrêtant sur elle un regard +passionné; puis il l'attira dans ses bras: la jeune fille l'enlaça des +siens et le pressa tendrement sur son coeur. + +L'espérance passa sur leurs têtes comme une étoile qui se détache +du ciel pour éclairer la terre de plus près. Se sentant unis ils +échangèrent pour la première fois, et sans contrainte, des baisers +brûlants; puis ils se séparèrent avec violence et douloureusement. + +Le crépuscule du soir et les exhalaisons humides du lac enveloppaient +la contrée. Restée seule, Ottilie tremblante et confuse leva les yeux +vers la maison d'été; il lui semblait, qu'elle voyait flotter sur le +balcon la robe blanche de Charlotte. La route qui conduisait à cette +maison, en faisant le tour du lac, était longue; et elle savait +combien sa tante était sujette à s'inquiéter quand, en rentrant chez +elle, elle ne trouvait pas son enfant. Les platanes de la place de +débarquement de la rive opposée se balançaient à ses regards, l'espace +étroit du lac la séparait seule de cette place et du sentier court et +commode qui, de là, conduisait à la maison d'été. Déjà ses regards +et sa pensée avaient passé l'eau, et la crainte de s'y hasarder avec +l'enfant disparut devant la crainte plus forte encore d'arriver trop +tard. S'avançant rapidement vers la nacelle, elle ne sentit point que +son coeur battait avec violence, que ses jambes tremblaient sous elle, +que ses sens étaient près de l'abandonner. + +D'un bond elle s'élança vers la nacelle et saisit la rame. Pour mettre +à flot la légère embarcation, elle a besoin de toutes ses forces, et +renouvelle le coup de rame. La nacelle se balance et glisse en avant. +Tenant sur son bras et dans sa main gauche l'enfant et le livre, elle +agite la rame de la main droite, chancelle et tombe au fond du bateau. +La rame lui échappe et en cherchant à la retenir, elle laisse glisser +l'enfant et le livre, et tout tombe dans le lac. Par un mouvement +spontané elle saisit la robe de l'enfant, mais la position dans +laquelle elle est tombée l'empêche de se relever; la main droite, qui +seule est restée libre, ne lui suffit pas pour se retourner et se +redresser. Après de longs et cruels efforts, elle y réussit enfin et +retire l'enfant de l'eau; ses yeux sont fermés, il ne respire plus! + +En ce moment terrible, elle retrouva toute sa présence d'esprit, et sa +douleur n'en fut que plus cruelle. La nacelle était arrivée presqu'au +milieu du lac, la rame flottait sur sa surface immobile, pas un +être vivant ne paraissait sur le rivage: au reste, quels secours +aurait-elle pu attendre dans cette nacelle qui la balançait au milieu +d'un élément inaccessible et perfide? + +Ce n'était qu'en elle-même que la malheureuse Ottilie pouvait trouver +des ressources, elle avait souvent entendu parler des moyens par +lesquels on rappelait les noyés à la vie; elle les avait même vu +appliquer à la suite du feu d'artifice par lequel Édouard avait +célébré l'anniversaire de sa naissance. + +Encouragée par ces souvenirs, elle déshabille l'enfant, l'essuie avec +la robe de mousseline dont elle était vêtue, découvre pour la première +fois à la face du ciel son chaste sein, y presse l'infortunée petite +créature dont le froid glacial engourdit son coeur. Les larmes +brûlantes dont elle inonde les membres raides et immobiles de l'enfant +lui rendent quelque apparence de chaleur et de vie. Ivre de joie, elle +l'entoure de son schall, le couvre de baisers, le réchauffe de son +haleine, lui communique son souffle et croit avoir remplacé ainsi les +secours plus efficaces que son isolement ne lui permet pas de lui +prodiguer. + +Vains efforts! l'enfant reste sans vie dans les bras d'Ottilie, et +la nacelle semble enracinée au milieu du lac! Dans cette situation +terrible, elle trouve encore des ressources dans sa belle âme qui +s'adresse au Ciel. Agenouillée au fond de la nacelle, elle élève +l'enfant glacé au-dessus de sa poitrine découverte, blanche et froide +comme celle d'une statue de marbre. Ses yeux humides s'attachent aux +nuages et demandent assistance et protection, là où les nobles coeurs +placent leurs espérances quand tout leur manque sur la terre. + +Ottilie n'avait pas en vain invoqué les étoiles, qui, çà et là, +étincelaient au firmament. Une légère brise s'éleva tout à coup et +poussa doucement la nacelle vers les platanes. + + + + +CHAPITRE XIV. + + +Ottilie se dirigea en hâte vers la maison d'été. Dès qu'elle y fut +arrivée, elle fit appeler le chirurgien et lui remit l'enfant. Cet +homme expérimenté et toujours prêt à remédier à tous les accidents +possibles, prodigua à cette frêle créature des secours proportionnés +à sa constitution. La jeune fille le seconda avec activité; apportant +elle-même les objets qu'il demandait, elle allait, venait et donnait +des ordres avec suite et précision. En la voyant se mouvoir ainsi, +on eût dit qu'elle marchait, agissait et vivait dans un autre monde; +c'est que les grands événements, qu'ils soient heureux ou malheureux, +nous font croire que tout autour de nous a changé de nature. + +L'habile chirurgien continua ses efforts gradués; Ottilie chercha à +lire ses espérances dans ses yeux, car il ne répondait rien à ses +questions réitérées. Bientôt cependant il secoua la tête d'un air de +doute, et lorsqu'elle lui demanda positivement s'il croyait pouvoir +sauver le malheureux enfant, il laissa échapper de ses lèvres un non +à peine articulé. Au même instant Ottilie quitta l'appartement, qui +était la chambre a coucher de sa tante, pour passer dans la pièce +voisine; mais, à quelques pas du canapé, elle tomba sans mouvement sur +le tapis. + +On entendit la voiture de Charlotte entrer dans la cour, et le +chirurgien courut au-devant d'elle pour la préparer au malheur qui +venait d'arriver. Il ne la rencontra pas; car, au lieu de monter +directement à sa chambre à coucher, elle entra au salon où elle vit sa +nièce étendue par terre sans apparence de vie. Une femme de chambre +accourut du côté opposé en poussant des cris lamentables; le +chirurgien arriva presque aussitôt et fut forcé de tout avouer. +Charlotte cependant croyait encore à la possibilité de rappeler son +enfant à la vie; le prudent chirurgien s'en applaudit et se borna à +la prier de ne pas demander à voir son fils en ce moment, puis il +s'éloigna pour l'entretenir dans son erreur, en lui faisant croire que +sa présence était nécessaire auprès de son petit malade. + +Charlotte s'est assise sur le canapé, Ottilie est toujours couchée sur +le tapis. Sa malheureuse tante la soulève par un effort pénible, et +attire sur ses genoux la belle tête de la jeune fille. Le chirurgien +entre et sort à chaque instant; il feint de redoubler d'efforts pour +l'enfant, tandis qu'il ne s'occupe plus que des deux dames. Minuit +vient de sonner, le silence de la mort règne dans la contrée et dans +la maison. Charlotte comprend enfin qu'elle a perdu son enfant, elle +veut du moins avoir près d'elle ses restes inanimés, et l'on dépose +sur le canapé un panier où repose ce petit corps glacé, enveloppé +dans des mouchoirs de laine chauds et blancs; son visage seul est +découvert; il semble dormir. + +Le bruit de cette catastrophe ne tarda pas à mettre tout le village en +émoi. Dès qu'il arriva au Major, il quitta l'auberge et se rendit à +la maison d'été. N'osant y entrer, il interrogea les domestiques qui +couvaient çà et là, et finit par dire à l'un d'eux de faire descendre +le chirurgien. Celui-ci ne se fit pas long-temps attendre; quelle +ne fut pas sa surprise, en reconnaissant son ancien protecteur! Sa +présence dans un pareil moment lui parut de bonne augure; aussi se +chargea-t-il avec plaisir de préparer Charlotte à le recevoir. Voulant +s'acquitter de cette tâche délicate avec toute la prudence nécessaire, +il commença par lui parler de plusieurs personnes absentes qui +ne pouvaient manquer de partager sa juste douleur. Ce genre de +conversation l'amena naturellement à prononcer le nom du Major; et il +l'imposa pour ainsi dire à la pensée de la malheureuse mère, en lui +rappelant le dévouement sans bornes dont cet ami sincère lui avait +déjà donné tant de preuves. Passant du récit à la réalité, il lui +apprit qu'il était là, à sa porte, et n'attendait qu'un mot pour +paraître. + +Au même instant le Major entra, Charlotte l'accueillit avec un sourire +douloureux. Il s'avança doucement et s'arrêta en face d'elle. Elle +releva la couverture de soie verte qui couvrait le cadavre de +l'enfant, et, à la faible lueur d'une seule bougie, le Major reconnut +avec une secrète terreur, dans les traits de cet enfant, sa propre +image immobilisée par la mort. D'un geste, Charlotte lui désigna +un siège près d'elle, et tous deux restèrent ainsi en face l'un de +l'autre pendant toute la nuit, sans prononcer un seul mot. Ottilie +était toujours appuyée sur les genoux de sa tante, dans une attitude +calme et respirant doucement. Elle dormait ou semblait dormir. + +La bougie s'était éteinte, le crépuscule du matin éclairait +l'appartement, et semblait arracher le Major et son amie à un rêve +lugubre. Charlotte le regarda d'un air résigné et lui dit à voix +basse, comme si elle craignait de réveiller Ottilie: + +--Dites-moi, mon ami, quelle combinaison du destin vous a fait arriver +ici, pour être témoin d'une pareille scène de deuil et de douleur? + +--Je crois, répondit-il sur le même ton, que la réserve et les moyens +préparatoires seraient en ce moment inutiles et déplacés. Je vous +trouve dans une situation si terrible, que la mission dont je suis +chargé et que je croyais importante et grave, ne me parait plus qu'un +événement ordinaire. + +Puis il l'instruisit avec calme et simplicité de l'arrivée d'Édouard +et du but dans lequel il l'avait envoyé près d'elle. Il lui parla même +des espérances personnelles qu'Édouard l'avait autorisé à concevoir, +si tous ses projets pouvaient se réaliser. Son langage était franc, +mais aussi délicat que l'exigeaient les circonstances. Charlotte +l'écouta tranquillement, et sans manifester ni surprise ni irritation. + +--Je ne me suis encore jamais trouvée dans un cas semblable, dit-elle +d'une voix si faible, que, pour l'entendre, le Major fut obligé +d'approcher son siège du canapé; mais j'ai toujours eu l'habitude, +quand il s'agissait de prendre une détermination grave, de me +demander: Que ferai-je demain? Je sens que le sort de plusieurs +personnes qui me sont chères est en ce moment entre mes mains; je ne +doute plus de ce que je dois faire, et je vais l'énoncer clairement: +Je consens au divorce. Ce consentement, j'aurais dû le donner plus +tôt; mes hésitations, ma résistance ont tué ce malheureux enfant! +Quand le destin veut une chose qui nous paraît mal, elle se fait en +dépit de tous les obstacles que nous nous croyons obligés d'y opposer +par raison, par vertu, par devoir. Au reste, je ne puis plus me le +dissimuler, le destin n'a réalisé que mes propres intentions, dont +j'ai eu l'imprudence de me laisser détourner. Oui, j'ai cherché à +rapprocher Ottilie d'Édouard, j'ai voulu les marier; et vous, mon ami, +vous avez été le confident, le complice de ce projet. Comment ai-je +pu voir dans l'entêtement d'Édouard un amour invariable? Pourquoi, +surtout, ai-je consenti à devenir sa femme, puisqu'on restant son amie +je faisais son bonheur et celui de la malheureuse enfant qui dort là, +à mes pieds? Je tremble de la voir sortir de ce sommeil léthargique! +Comment pourra-t-elle supporter la vie, si nous ne lui donnons pas +l'espoir de rendre un jour à Édouard plus qu'elle ne lui a fait +perdre, par la catastrophe dont elle a été l'aveugle instrument? +Et elle le lui rendra, j'en ai la certitude, car je connais toute +l'étendue de sa passion pour lui. L'amour qui donne la force de tout +supporter, peut tout remplacer. Quant à ce qui me concerne, il ne doit +pas en être question en ce moment. Eloignez-vous en silence, cher +Major, dites à votre ami que je consens au divorce, que je m'en +remets, pour le réaliser, à lui, à vous, à Mittler. Je signerai tout +ce que l'on voudra; qu'on me dispense seulement d'agir, de donner des +conseils, des avis. + +Le Major se leva et pressa sur ses lèvres la main que Charlotte lui +tendit par-dessus la tête d'Ottilie. + +--Et moi, murmura-t-il d'une voix à peine intelligible, que puis-je +espérer? + +--Dispensez-moi de vous répondre, mon ami; nous n'avons pas mérité +d'être toujours malheureux, mais sommes-nous dignes de trouver le +bonheur ensemble? + +Le Major s'éloigna, vivement pénétré de la douleur de Charlotte; mais +il lui fut impossible de s'affliger, comme elle, de la mort de son +fils, qui n'était, à ses yeux, qu'un sacrifice, indispensable pour +assurer le bonheur de tous. Déjà il voyait de la pensée, d'un côté, la +jeune Ottilie tenant dans ses bras un bel enfant plus cher au Baron +que celui dont elle avait innocemment causé la mort; et de l'autre, +Charlotte berçant sur ses genoux un fils dont les traits animés lui +offriraient, à plus juste titre, la ressemblance qu'il avait reconnue +avec effroi sur le visage glacé de la jeune victime du sort. + +Préoccupé de ces riants tableaux qui passaient devant son âme, il +descendit vers le hameau où il espérait trouver Édouard. Il le +rencontra avant d'y arriver. Lui aussi avait passé la nuit dans une +cruelle agitation. Espérant toujours entendre ou voir le signal +qui devait lui annoncer l'accomplissement de ses voeux, il s'était +constamment promené dans les environs de la maison d'été; aussi +n'avait-il pas tardé à apprendre la mort de l'enfant. Cette +catastrophe le touchait de plus près que le Major, et cependant il ne +pouvait s'empêcher de l'envisager sous le môme point de vue. Le compte +fidèle que son ami lui rendit de son entrevue avec Charlotte, acheva +de le convaincre que rien ne s'opposait plus à ses désirs, et il +se décida sans peine à retourner avec lui au hameau. De là ils se +rendirent à la petite ville, lieu de leur premier rendez-vous, où ils +se proposaient de combiner ensemble les moyens les plus convenables +pour réaliser enfin ce divorce depuis si longtemps demandé et refusé. + +Après le départ du Major, Charlotte resta plongée dans ses réflexions, +mais elle en fut bientôt arrachée par le réveil d'Ottilie. La jeune +fille leva la tête et regarda sa tante avec de grands yeux étonnés. +Puis elle s'appuya sur ses genoux, se redressa et se tint debout +devant elle. + +--C'est pour la seconde fois de ma vie, dit la noble enfant avec une +imposante et douce gravité, que je me trouve dans l'état auquel je +viens de m'arracher. Tu m'as dit souvent que les mêmes choses nous +arrivent parfois de la même manière et toujours dans des moments +solennels. L'expérience vient de me convaincre que tu disais vrai; +pour te le prouver, il faut que je te fasse un aveu. + +Peu de jours après la mort de ma mère, j'étais bien jeune alors, et +pourtant je m'en souviendrai toujours, j'avais approché mon tabouret +du sopha où tu étais assise avec une de tes amies; la tête appuyée sur +tes genoux, je n'étais ni éveillée ni endormie, j'entendais tout, mais +il m'était impossible de faire un mouvement, d'articuler un son. Tu +parlais de moi avec ton amie, et vous déploriez le sort de la pauvre +petite orpheline, restée seule dans le monde, où elle ne pourrait +trouver que déception et malheur, si le Ciel, par une grâce spéciale, +ne lui donnait pas un caractère et des goûts en harmonie avec sa +position. Je compris parfaitement le sens de vos paroles, et je me +posai à moi-même des lois, trop sévères peut-être, mais que je croyais +conformes à tes voeux pour moi. Je les ai religieusement observées +pendant tout le temps que ton amour maternel a veillé sur moi, et je +leur suis restée fidèle, même quand tu m'as fait venir dans ta maison, +pendant les premiers mois, du moins. + +J'ai fini par sortir de la route que je devais suivre, j'ai violé les +lois que je m'étais imposée, j'ai été jusqu'à oublier qu'elles étaient +pour moi un devoir sacré, et maintenant qu'une catastrophe terrible +m'en a punie, c'est encore toi qui viens de m'éclairer sur ma +position, cent fois plus déplorable que celle de la pauvre orpheline +qui retrouvait une mère en toi. Couchée comme je l'étais alors sur tes +genoux, et plongée dans la même inexplicable léthargie, j'ai entendu +ta voix, comme si elle sortait d'un autre monde, parler de moi et me +révéler ainsi ce que je suis devenue. J'ai eu horreur de moi-même; +mais aujourd'hui, comme autrefois, je me suis, pendant mon sommeil de +mort, tracé la route sur laquelle je dois marcher. + +Oui, ma résolution est irrévocablement prise, et tu vas la connaître +à l'instant: Je ne serai jamais la femme d'Édouard! Dieu vient de +m'ouvrir les yeux d'une manière terrible sur les crimes que j'ai +commis; je veux les expier! Ne cherche pas à me faire revenir de cette +résolution, prends tes mesures en conséquence, rappelle le Major ou +écris-lui à l'instant que le divorce est impossible! Combien n'ai-je +pas souffert pendant mon immobilité! car à chaque mot que tu lui +disais, je voulais me relever et m'écrier: Ne lui donne pas d'aussi +sacrilèges espérances! + +Charlotte comprit l'état d'Ottilie, tout en croyant toutefois qu'il +serait facile de la faire changer de résolution, quand le sentiment +qui la lui avait fait prendre se serait émoussé; mais à peine eut-elle +prononcé quelques phrases dont le but était de faire entrevoir les +consolations et les espérances que le temps apporte naturellement aux +plus grandes infortunes, que la jeune fille s'écria avec une élévation +d'âme qui tenait de l'exaltation: + +--Ne cherchez jamais à m'émouvoir, à me tromper! au moment où +j'apprendrai que tu as consenti au divorce, je me punirai de mes +fautes, de mes crimes, en me précipitant dans ce même lac où s'est +éteinte la vie de ton enfant! + + + + +CHAPITRE XV. + + +Dans le cours ordinaire et paisible de la vie domestique, les parents, +les amis aiment à parler entre eux, même au risque de s'ennuyer +mutuellement, de leurs travaux, de leurs entreprises, de leurs +projets; d'où il résulte que tout se fait d'un commun accord, sans que +l'on ait songé à se demander des conseils ou des avis. Mais dans les +moments graves, importants, où l'homme a plus que jamais besoin de +l'approbation d'un autre homme digne de sa confiance, chacun se +refoule sur lui-même et agit suivant ses propres inspirations; tous +se cachent les moyens qu'ils emploient, et ce n'est que par les +résultats, par les faits accomplis dont chacun est forcé d'accepter sa +part, que la communauté de pensée et d'action se rétablit. + +C'est ainsi qu'après une foule d'événements aussi singuliers que +malheureux, chacune des deux dames s'était renfermée dans une gravité +imposante, qui ne les empêcha cependant pas d'avoir l'une pour l'autre +les procédés les plus délicats. Charlotte avait fait déposer en +silence et presque avec mystère son malheureux enfant dans la +chapelle, où il dormait comme une première victime d'un avenir encore +gros de catastrophes funestes. + +Mille autres soins, plus ou moins importants et dont elle s'acquittait +avec une exactitude scrupuleuse, prouvaient que le sentiment du devoir +avait donné à Charlotte la force d'agir de nouveau dans la vie active. +Là, elle trouva d'abord Ottilie qui, plus que tout autre, avait besoin +de sa sollicitude, et elle ne s'occupa plus que d'elle, mais avec tant +de délicatesse, que la noble enfant ne put pas même s'apercevoir +de cette préférence. Elle savait enfin combien cette enfant aimait +Édouard, et par les aveux qui lui échappaient malgré elle, et par les +lettres que le Major lui écrivait chaque jour. + +De son côté, Ottilie faisait tout ce qui était en son pouvoir pour +rendre plus douce la position actuelle de sa tante. Elle était +franche, communicative même; mais jamais elle ne parlait du présent +ou d'un passé trop rapproché. Elle avait toujours beaucoup écouté, +beaucoup observé, et elle recueillit enfin les fruits de cette louable +habitude; car elle lui fournit le moyen d'amuser, de distraire +Charlotte qui, au fond de son coeur, nourrissait l'espoir de voir uni, +tôt ou tard, le couple qui lui était devenu si cher. + +L'âme d'Ottilie était dans une situation bien différente. Elle avait +révélé le secret de sa vie à sa tante, qui était devenue enfin son +amie; et elle se sentait affranchie de la servitude dans laquelle elle +avait vécu jusque là; le repentir et la résolution qu'elle avait prise +la débarrassaient du fardeau de ses fautes et du crime dont le destin +l'avait rendue coupable. Elle n'avait plus besoin de se dominer +elle-même, elle s'était pardonnée au fond de son coeur, à la +condition de renoncer à tout bonheur personnel: aussi cette condition +devait-elle nécessairement être irrévocable. + +Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, et Charlotte finit par sentir +que cette délicieuse maison d'été, son lac, ses rochers et ses +promenades pittoresques n'avaient plus que des souvenirs pénibles pour +elle et pour sa jeune amie; qu'enfin il fallait changer de demeure: +mais il était plus facile d'éprouver ce besoin que de le satisfaire. + +Les deux dames devaient-elles rester inséparables? La première +déclaration d'Édouard leur en avait fait un devoir, et les menaces +qui avaient suivi cette déclaration en rendaient nécessaire l'exact +accomplissement. Cependant il était facile de voir que, malgré leur +bonne volonté, leur raison et leur complète abnégation, elles ne +pouvaient plus, en face l'une de l'autre, éprouver que des sensations +pénibles. Les entretiens les plus étrangers à leur position, amenaient +parfois des allusions que la réflexion repoussait en vain, car le +coeur les avait senties. Enfin, plus elles craignaient de s'affliger +et de se blesser, plus elles devenaient faciles à s'affliger, à se +blesser mutuellement. + +Mais dès que Charlotte songeait à changer de demeure et à se séparer +momentanément d'Ottilie, les anciennes difficultés renaissaient, et +elle était forcée de se demander en quel lieu elle placerait cette +jeune personne. Le poste honorable de compagne d'étude, de soeur +adoptive d'une jeune et riche héritière était encore vacant, la +Baronne ne cessait d'en parler à Charlotte dans ses lettres, et elle +crut devoir enfin s'en expliquer franchement avec sa nièce. La pauvre +enfant refusa avec beaucoup de fermeté, non-seulement cette offre, +mais encore toutes celles qui la réduiraient à vivre dans ce qu'on est +convenu d'appeler le grand monde. + +--N'allez cependant pas, continua-t-elle, m'accuser d'aveuglement, +d'obstination, et permettez-moi de vous donner des explications que, +dans toute autre circonstance, il serait de mon devoir de passer +sous silence. Un être coupable, lors même qu'il ne l'est pas devenu +volontairement, est marqué du sceau de la réprobation; sa présence +inspire une terreur mêlée d'une curiosité désespérante, car chacun +désire et croit découvrir dans ses traits, dans ses gestes, dans ses +paroles les plus insignifiantes, les indices du monstre qu'il porte +dans son sein et qui l'a poussé au crime. C'est ainsi qu'une maison, +une ville où a été commise une action monstrueuse, reste un objet de +terreur pour quiconque en franchit le seuil. On s'imagine que là, +le jour est plus sombre et que les étoiles ont perdu leur éclat. +L'importunité par laquelle certains amis aussi maladroits que +bienveillants cherchent à rendre au monde ces infortunés qu'il +repousse, est presque un crime, quoiqu'il soit excusable. + +Pardonnez-moi, chère tante; mais je ne puis m'empêcher de vous dire +ce qui s'est passé en moi, lorsque Luciane jeta brusquement au milieu +d'une fête joyeuse la pauvre jeune fille condamnée à l'isolement et au +repentir, parce qu'elle avait involontairement causé la mort de son +jeune frère. Effrayée par l'éclat des lumières et des parures, et +surtout par l'aspect des danses et des jeux auxquels on voulait +lui faire prendre part, elle resta d'abord interdite; puis sa tête +s'égara, elle s'enfuit éperdue et tomba sans connaissance dans mes +bras. Eh bien, le croiriez-vous! cette catastrophe augmenta la +curiosité de la société, chacun voulait voir de plus près la pauvre +criminelle! je ne croyais pas alors qu'un sort semblable m'était +réservé; mais ma compassion était si vive que je souffrais plus +qu'elle peut-être, et je me hâtai de la ramener dans sa chambre. Qu'il +me soit permis aujourd'hui d'avoir pitié de moi, et d'éviter toute +position où je pourrais devenir l'héroïne d'une scène semblable. + +--Songe, du moins, chère enfant, répondit Charlotte, qu'il n'en est +point qui puisse entièrement te cacher au monde. Les couvents qui, +dans de semblables extrémités, offrent aux catholiques un refuge +paisible, n'existent pas pour nous autres protestants. + +--La solitude et l'isolement, chère tante, ne font pas le seul mérite +d'un refuge; à mes yeux, il n'en est de véritablement estimable que +celui qui nous offre la possibilité de nous occuper utilement. Les +pénitences et les macérations ne sauraient nous soustraire aux arrêts +de la Providence, quand elle les a prononcés sur nous. L'attention +du monde ne serait mortelle pour moi que s'il fallait lui servir +de spectacle, plongée dans une coupable oisiveté. Si son regard +malveillant me trouve infatigable au travail et remplissant un devoir +utile, je le soutiendrai sans rougir, car alors je ne serai plus +réduite à trembler devant le regard de Dieu! + +--Ou je me trompe fort, dit Charlotte, ou tes voeux te rappellent au +pensionnat. + +--J'en conviens. Il me paraît beau de guider les autres sur les routes +ordinaires de la vie, quand on s'est formée soi-même à l'école de +l'adversité et de l'erreur. L'histoire nous apprend que les hommes +poussés dans les déserts par le remords ou la persécution, n'y sont +pas restés oisifs et ignorés. On les a rappelés dans le monde pour y +soutenir les faibles, ramener les égarés, consoler les malheureux! +Et cette tâche, le Ciel lui-même la leur imposait; car ils pouvaient +seuls l'accomplir dignement, ces nobles initiés aux fautes, aux +faiblesses dont ils avaient su se relever, ces martyrs de la vie, +malheureux au point qu'aucun malheur terrestre ne pouvait plus les +frapper. + +--La carrière que tu choisis est pénible! n'importe; je ne m'opposerai +point à ton désir, me flattant toutefois que tu ne tarderas pas à y +renoncer pour revenir près de moi. + +--Je vous remercie d'un consentement qui me permet d'essayer mes +forces; j'en espère trop peut-être, car il me semble que je réussirai. +Qu'est-ce que les épreuves du pensionnat que naguère je trouvais si +cruelles, auprès de celles que j'ai subies depuis? Quel ne sera pas +mon bonheur, lorsque je pourrai diriger de jeunes élèves à travers +cette foule d'embarras qui causent leurs premières douleurs et dont +j'ai déjà acquis le droit de sourire? Les heureux ne savent pas +conseiller et guider les heureux, car il est dans notre nature +d'augmenter nos exigences pour nous et pour les autres, en proportion +des faveurs que le Ciel nous accorde. Celui qui a souffert et qui a su +se relever, sait seul développer dans de jeunes coeurs le sentiment +qui empêche le sien de se briser, en lui faisant accepter le plus +petit bienfait comme un grand bonheur. + +--Je te le répète, chère enfant, je ne m'oppose point à ton projet; +mais je dois te faire une observation dont tu comprendras toi-même +l'importance, car elle ne porte pas sur toi, mais sur cet excellent +et sage Professeur qui ne m'a pas laissé ignorer ses sentiments à ton +égard. En te destinant à la carrière où il voulait te voir marcher à +ses côtés, tu lui deviendras chaque jour plus chère, et lorsqu'il +se sera accoutumé à ta coopération et à ta présence, tu le rendras +malheureux et incapable en l'abandonnant. + +--Le sort a été si sévère envers moi, dit Ottilie, que tous ceux qui +osent m'aimer, sont peut-être condamnés d'avance à de rudes épreuves. +Au reste, l'ami dont vous venez de me parler est si noble et si +généreux, que j'ose espérer qu'il finira par ne plus ressentir pour +moi que le saint respect qu'on doit à une personne vouée à une pieuse +expiation. Oui, il comprendra que je suis un être consacré, qui ne +peut conjurer le mal immense qui plane sans cesse sur elle et sur les +autres, qu'en ne respirant plus que pour les puissances supérieures +qui nous entourent d'une manière invisible, et peuvent seules nous +protéger contre les puissances malfaisantes dont nous sommes sans +cesse assiégés. + +Chaque entretien dans lequel l'aimable enfant dévoilait ainsi ses +pensées, devint pour Charlotte un sujet de graves réflexions. +Plusieurs fois déjà elle avait cherché à la rapprocher d'Édouard; +mais le plus léger espoir, la plus faible allusion à ce rapprochement +n'avaient servi qu'à blesser la jeune fille au point qu'un jour elle +se crut forcée de renouveler l'assurance positive qu'elle avait pour +toujours renoncé à lui. + +--Si ta résolution est en effet irrévocable, répondit Charlotte, tu +dois avant tout éviter de revoir Édouard. Tant que l'objet de nos +affections est loin de nous, il nous semble facile de dominer la +passion qu'il nous inspire, car plus elle a de force, plus elle nous +refoule alors sur nous-mêmes, et augmente les facultés énergiques qui +nous rendent maîtres de nos actions; mais dès que cet objet dont nous +croyons pouvoir nous séparer reparaît devant nous, nous sentons de +nouveau, et plus fortement que jamais, qu'il nous est indispensable. +Fais en ce moment ce que tu crois convenable à ta situation, interroge +ton coeur, reviens sur ta résolution s'il le faut, mais que ce soit de +ta propre volonté et non dans l'entraînement d'une passion aveugle. Si +tu renouais tes relations passées par surprise, C'est alors que tu +ne pourrais plus te retrouver d'accord avec toi-même, et que ta vie +s'écoulerait dans des contradictions perpétuelles, qui seules la +rendent réellement insupportable. En un mot, avant de te séparer de +moi pour entrer dans une carrière qui te conduira peut-être plus +loin que tu ne penses et sur des routes que nous ne prévoyons pas, +demande-toi une dernière fois si tu peux renoncer pour toujours à +Édouard. Si tu te reconnais cette force, formons ensemble une alliance +indissoluble dont la principale condition est que tu ne lui répondras +pas un seul mot, si, à force de témérité, il trouvait le moyen de +pénétrer jusqu'à toi et de te parler. + +Ottilie n'hésita pas un instant, et fit à sa tante la promesse qu'elle +s'était déjà faite à elle-même. + +Charlotte, cependant, se souvenait toujours avec une secrète +inquiétude des menaces par lesquelles son mari l'avait mise naguère +dans l'impossibilité de se séparer d'Ottilie. Les graves événements +qui s'étaient passés depuis pouvaient lui faire présumer qu'il +souffrirait aujourd'hui l'éloignement de cette jeune personne, sans +se croire pour cela autorisé à s'emparer d'elle par tous les moyens +possibles. La crainte de l'offenser l'emporta néanmoins sur toute +autre considération, et elle prit le parti de le faire sonder par +Mittler, sur l'effet que pourrait produire sur lui le retour d'Ottilie +à la pension. + +Mittler avait toujours continué à venir la voir souvent, mais pour +quelques instants seulement, surtout depuis la mort de l'enfant. Ce +malheur l'avait d'autant plus vivement affecté, qu'il rendait la +réunion des époux moins certaine. La résolution d'Ottilie ranima +bientôt toutes ses espérances, et persuadé que le pouvoir bienfaisant +du temps ferait le reste, il se représenta de nouveau Édouard heureux +et content auprès de Charlotte. Les passions qui les avaient jetés un +instant hors de la route du devoir, n'étaient plus à ses yeux, que +des épreuves dont la fidélité conjugale ne pouvait manquer de sortir +triomphante et plus forte que jamais. + +Charlotte s'était empressée d'écrire au Major pour lui faire connaître +les intentions qu'Ottilie avait manifestées en revenant à la vie, +et pour le prier d'engager Édouard à s'abstenir de toute démarche +relative au divorce, du moins jusqu'à ce que la pauvre enfant eût +retrouvé plus de calme et de tranquillité d'esprit. Elle avait +également eu soin de l'instruire de tout ce qui se passait chaque +jour, et cependant ce fut à Mittler, qu'elle crut devoir confier la +tâche difficile de préparer son mari au changement total de leur +position respective. + +L'expérience avait plus d'une fois prouvé à ce médiateur passionné, +qu'il est plus facile de nous faire accepter un malheur devenu un fait +accompli, que d'obtenir notre consentement à une démarche qui nous +contrarie; il persuada donc à Charlotte que le parti le plus sage +était d'envoyer Ottilie à la pension. + +A peine avait-il quitté la maison, qu'on disposa tout pour ce départ +précipité. Ottilie aida elle-même à faire les paquets; mais il était +facile de voir qu'elle ne voulait emporter ni le beau coffre qu'elle +avait reçu d'Édouard ni aucun des objets qu'il contenait. Charlotte +laissa agir la silencieuse enfant au gré de ses désirs. Le voyage +devait se faire dans sa voiture, et l'on était convenu qu'elle +passerait la première nuit à moitié chemin, dans une auberge où +Charlotte et les siens avaient l'habitude de descendre; la seconde +nuit elle ne pouvait manquer d'arriver à la pension; Nanny devait +l'accompagner et rester près d'elle en qualité de domestique. + +Immédiatement après la mort de l'enfant, cette impressionnable jeune +fille était revenue près d'Ottilie, qu'elle paraissait aimer plus +passionnément que jamais. Cherchant à la distraire par son babil et +l'entourant des soins les plus tendres, elle ne respirait plus que +pour sa chère maîtresse. En apprenant qu'on lui permettait de la +suivre et de rester près d'elle, et qu'elle verrait des contrées +inconnues, car elle n'était jamais sortie de son village, elle ne +se connaissait plus de joie, et courait à chaque instant chez ses +parents, chez ses amis et ses connaissances pour prendre congé d'eux +et leur faire part de son bonheur. Malheureusement elle entra dans +une chambre où il y avait des enfants malades de la rougeole, et elle +ressentit aussitôt l'effet de la contagion. + +Charlotte ne voulait pas retarder le départ de sa nièce qui, +elle-même, ne le désirait point. Au reste, elle connaissait la route +et les maîtres de l'auberge où elle devait passer la première nuit. +Le cocher du château à qui l'on avait confié la tâche de la conduire +était un homme sûr, il n'y avait donc rien à craindre. + +Depuis longtemps Charlotte désirait quitter la maison d'été et +s'arracher ainsi aux images qu'elle lui retraçait; mais, avant de +retourner au château, elle voulait faire remettre les appartements +qu'Ottilie y avait habitée, dans l'état où ils étaient lorsqu'Édouard +les occupait avant l'arrivée du Major. + +L'espoir de ressaisir un bonheur perdu vient souvent nous surprendre +malgré nous, et Charlotte pouvait se croire de nouveau autorisée à +nourrir cet espoir. + + + + +CHAPITRE XVI. + + +Lorsque Mittler arriva près du Baron pour lui faire part du départ +d'Ottilie, il le trouva seul, et la tête appuyée dans sa main droite. +Il paraissait souffrir. + +--Est-ce que votre mal de tête vous tourmente encore? lui dit-il. + +--Oui, et j'aime cette souffrance, car elle me rappelle Ottilie. +Peut-être est-elle en ce moment appuyée sur sa main gauche; car, vous +le savez, pour elle, le mal est au côté gauche de la tête. Il est sans +doute plus fort que le mien, pourquoi ne le supporterais-je pas avec +autant de patience qu'elle? Au reste, cette souffrance a pour moi +quelque chose d'utile, de salutaire; elle me rappelle puissamment la +patience angélique qui complète toutes les perfections dont elle est +douée. Ce n'est que lorsque nous souffrons que nous comprenons combien +il faut de grandes et hautes qualités pour supporter la douleur. + +Enhardi par l'air de résignation de son jeune ami, Mittler s'acquitta +de sa commission par degrés, et en racontant comment le retour +d'Ottilie à la pension n'avait d'abord été chez les deux dames +qu'une pensée, un vague désir, puis un projet, et bientôt après une +résolution définitivement arrêtée. + +Édouard ne répondit que par des monosyllabes qui semblaient prouver +qu'il laissait Charlotte et sa nièce maîtresses de faire ce qu'elles +Voulaient, et que pour l'instant son mal de tête l'absorbait au point +de le rendre indifférent à tout. + +Mais à peine Mittler l'eut-il quitté qu'il se leva et se promena à +grands pas dans sa chambre. Jeté violemment en dehors de lui-même, +il ne sentait plus son mal de tête, son imagination d'amant était +surexcitée; il voyait Ottilie seule, sur une route qu'il connaissait +parfaitement et dans une auberge dont il avait successivement habité +toutes les chambres. Il pensait, il réfléchissait, ou plutôt il ne +pensait, il ne réfléchissait point; il désirait, il voulait, quoi? la +voir, lui parler? mais pourquoi, dans quel but? comment aurait-il +pu se le demander? Il ne chercha pas même à lutter; une puissance +irrésistible l'entraîna machinalement. + +Son premier soin fut de se confier à son valet de chambre, qui se +procura en peu d'heures tous les renseignements nécessaires. + +Dès le lendemain matin, Édouard se rendit seul et à cheval à l'auberge +ou Ottilie devait passer la nuit. Il y arriva beaucoup trop tôt. +L'hôtesse l'accueillit avec des transports de joie; elle lui devait un +grand bonheur de famille, son fils avait servi sous ses ordres et +fait une action d'éclat dont lui seul avait été témoin. Guidé par la +justice, le Baron avait fait valoir cette action auprès du général en +chef, et obtenu pour le jeune soldat une décoration méritée, et que +l'envie et la jalousie avaient cherché à lui disputer. L'heureuse +mère ne négligea rien pour lui prouver sa reconnaissance, et pour +le recevoir dignement; elle fit nettoyer en hâte son salon qui, +malheureusement, lui servait en même temps de garde-meuble et +d'office. Il refusa d'en prendre possession, lui dit de le réserver +pour une jeune dame qu'il attendait; et se fit arranger pour lui un +petit cabinet qui donnait sur le corridor. + +L'hôtesse présuma que ces mesures cachaient quelque mystère, et elle +s'estima heureuse de trouver sitôt l'occasion de faire quelque chose +qui pût être agréable au protecteur de son fils. + +Pendant le reste de la journée Édouard fut en proie aux sensations les +plus contradictoires; tantôt il visitait la chambre qui devait servir +de demeure à Ottilie, et qui, malgré son singulier mélange d'élégance +et de rusticité, lui paraissait un séjour céleste, et tantôt il +formait des projets sur la manière de se présenter à elle, et il se +demandait s'il devait la surprendre ou la préparer à sa présence. +Cette dernière opinion lui parut la plus sage, et il se mit à lui +écrire le billet suivant. + + +ÉDOUARD A OTTILIE. + +«Pendant que tu liras ce billet, ma bien-aimée, je serai là, tout près +de toi. Ne t'en effraie point; que pourrais-tu craindre de ton ami? Je +ne te contraindrai pas à me recevoir, non; je ne me présenterai devant +toi que lorsque tu me l'auras permis. + +«Avant de m'accorder ou de me refuser cette grâce, songe à ta +position, à la mienne. Je te remercie de t'être abstenue jusqu'ici de +toute démarche irrévocable; celle que tu es sur le point de faire, +cependant, est grave, significative. Je t'en conjure, reviens sur tes +pas, car tu marches vers un point où nous serons forcés de dire: Là +notre route nous sépare! Demande-toi de nouveau si tu peux, si tu +veux être à moi. Si tu le peux, tu nous accorderas à tous un grand +bienfait, pour moi surtout, il sera incommensurable. + +«Souffre que je te revoie, de ton consentement et avec joie. Que ma +bouche puisse t'adresser cette douce question: Veux-tu m'appartenir? +et que ta belle âme y réponde. Ma poitrine, Ottilie, cette poitrine +sur laquelle tu t'es appuyée quelquefois, c'est là ta place pour +toujours!...» + + +Tout en traçant ces mots, l'idée que l'objet de ses plus chères +affections ne tarderait pas à arriver le saisit avec tant de force, +qu'il la croyait déjà à ses côtés. + +--C'est par cette porte qu'elle entrera, se dit-il; elle lira ce +billet, je la verrai en réalité, ce ne sera plus une douce vision +comme il m'en est apparu tant de fois; mais sera-t-elle toujours la +même? Son extérieur, ses sentiments seraient-ils changés? + +Tenant toujours la plume à la main, il allait jeter sur le papier les +pensées qui se présentaient à son imagination. Au même instant une +voiture entra dans la cour et il ajouta en hâte les mots suivants: + +«C'est toi, je t'entends arriver, adieu, pour un instant seulement, +adieu!» + +Puis il plia le billet et écrivit l'adresse; mais il était trop tard +pour le cacheter, et il se sauva dans un cabinet qui donnait sur le +corridor, Se souvenant tout à coup qu'il avait laissé sur la table +sa montre et le cachet qui y était attaché, il sentit qu'Ottilie ne +devait pas voir ces objets avant d'avoir lu sa lettre, et il retourna +sur ses pas pour les enlever. Déjà il les tenait dans sa main, quand +il entendit la voix de l'hôtesse qui désignait à la jeune voyageuse +la chambre où elle allait l'introduire. Craignant d'être surpris, il +s'élança vers le cabinet; mais avant de l'atteindre, un courant d'air +en ferma violemment la porte, et la clef qui était restée en dedans, +tomba sur le plancher du cabinet. Hors de lui il secoua la porte avec +violence, mais elle ne céda point. Combien n'envia-t-il pas alors le +sort des fantômes qui se glissent à travers les serrures! Ne sachant +plus ce qu'il voulait où ce qu'il devait faire, il se cacha le visage +contre le chambranle de la porte. Ottilie entra du côté opposé, et +l'hôtesse qui la suivait se retira presque aussitôt, car la présence +inattendue et l'attitude singulière d'Édouard l'avait surprise et même +effrayée. + +La jeune fille aussi venait de le reconnaître, et il se tourna vers +elle, car il avait conservé assez de présence d'esprit pour sentir +qu'elle devait l'avoir vu. Ce fut ainsi que les deux amants se +trouvèrent de nouveau en face l'un de l'autre. + +Muette et immobile, Ottilie le regarda d'un air sérieux et calme; mais +au premier mouvement qu'il fit pour s'approcher d'elle, elle recula +jusqu'à la table. + +--Ottilie! s'écria-t-il, pourquoi ce terrible silence? Ne sommes-nous +déjà plus que des ombres qui se dressent en face l'une de l'autre? +Écoute-moi, c'est par un hasard funeste que tu me trouves ici. +Regarde, là, sur cette table, je t'ai écrit, j'y ai déposé le billet +qui devait te préparer à ma présence. Je t'en conjure, lis-le, et puis +décide, prononce notre arrêt. + +Elle baissa les yeux vers le billet, le prit après une courte +hésitation, le déploya, le lut sans aucune émotion apparente, le +replia et le replaça en silence sur la table. Puis elle éleva ses +mains jointes vers le ciel, les rapprocha de sa poitrine, s'inclina +en avant comme si elle voulait se prosterner devant Édouard, et le +regarda avec une expression si déchirante, qu'il s'enfuit désespéré, +et chargea l'hôtesse, qui était restée dans la salle d'entrée, d'aller +veiller sur la malheureuse jeune fille. + +Ne sachant plus que faire, que devenir, il se promena à grands pas +dans cette salle. La nuit était venue et le plus morne silence régnait +chez Ottilie. L'hôtesse sortit enfin et ferma la porte à clef. La +pauvre femme était émue, embarrassée. Après un instant d'hésitation, +elle offrit au Baron la clef de la chambre d'Ottilie; il la refusa +d'un geste désespéré. L'hôtesse posa la chandelle sur une table et se +retira. + +Édouard se jeta sur le seuil de la porte d'Ottilie et l'arrosa de ses +larmes. Jamais encore deux amants n'ont passé si près l'un de l'autre +une nuit aussi cruelle. + +Le jour parut enfin, le cocher était pressé de partir; l'hôtesse vint +ouvrir la chambre d'Ottilie et y entra. En voyant la jeune fille qui +s'était jetée tout habillée sur son lit, où elle paraissait dormir +paisiblement, elle revint sur ses pas et invita Édouard par un sourire +compatissant à s'approcher. Il se tint un instant debout devant son +lit, mais il lui fut impossible de soutenir la vue de la malheureuse +enfant qui l'avait banni de sa présence. L'hôtesse n'eut pas le +courage de la réveiller; elle prit une chaise et s'assit en face +d'elle. Bientôt Ottilie ouvrit ses beaux yeux et se leva. L'hôtesse +lui offrit à déjeuner, elle refusa d'un geste. Édouard renvoya +l'hôtesse qui venait de rassembler toutes ses forces, et se présenta +devant la jeune fille. + +--Je t'en supplie, lui dit-il, adresse-moi un mot, un seul mot. +Fais-moi du moins connaître ta volonté? donne-moi tes ordres, je +t'obéirai. + +Elle garda le silence. Il lui demanda de nouveau avec amour, avec +délire, si elle voulait lui appartenir. Elle baissa les yeux et sa +belle tête s'agita avec une grâce ineffable, mais ce mouvement était +un signe négatif. + +--Veux-tu te rendre à la pension? lui demanda Édouard avec égarement. + +Elle secoua la tête d'un air indifférent; mais lorsqu'il lui demanda +si elle voulait lui permettre de la ramener près de Charlotte, elle y +consentit par un geste plein de confiance. Il ouvrit la fenêtre pour +donner des ordres au cocher, Ottilie profita de ce moment pour glisser +rapidement derrière lui. Sortant de la chambre avec la rapidité de +l'éclair, elle descendit l'escalier et s'élança dans la voiture. Le +cocher prit le chemin du château; Édouard suivit la voiture à cheval, +mais à une certaine distance. + + + + +CHAPITRE XVII. + + +Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'elle vit entrer en +même temps dans la cour du château la voiture qui ramenait Ottilie, +et son mari qui la suivait à cheval. Sans se rendre compte de ce +singulier événement, elle courut recevoir ces hôtes inattendus. La +jeune fille s'avança vers elle avec Édouard, saisit les mains des +époux, les unit avec un geste passionné, et s'enfuit dans sa chambre. + +Le malheureux Édouard se jette au cou de sa femme, éclate en sanglots, +la supplie d'avoir pitié de lui, et de secourir Ottilie. Charlotte +s'empresse d'aller la rejoindre dans sa chambre; mais en y entrant +elle frémit malgré elle. On en avait déjà emporté tous les meubles, à +l'exception du magnifique coffre dont on ne savait que faire et qu'on +avait laissé au milieu de l'appartement. Ottilie s'était jetée par +terre à côté de ce fatal objet; elle y appuyait sa tête et l'entourait +de ses bras. Charlotte la relève et l'interroge, mais en vain; la +Jeune fille ne répond pas. Une femme de chambre vient apporter des +sels et des fortifiants propres à la tirer de son état de stupeur, +et Charlotte court près d'Édouard qu'elle trouve au salon, mais hors +d'état de l'instruire de ce qui vient de se passer. Il se prosterne +devant elle, baigne ses mains de larmes et finit par s'enfuir dans son +appartement. En voulant le suivre, elle rencontre son valet de chambre +qui lui en apprend enfin assez pour lui faire deviner le reste. +Toujours maîtresse d'elle-même, elle s'occupe avant tout des exigences +du moment, et fait rapporter les meubles dans les appartements +d'Ottilie. Quant à Édouard, il a retrouvé les siens dans l'état où il +les avait quittés; pas un meuble, pas un papier n'avait été dérangé. + +Tous trois semblaient s'entendre et ne vivre que les uns pour les +autres. Ottilie cependant persista à se renfermer dans un silence +désespérant. Édouard continua à exhorter sa femme à la patience, car +la sienne l'abandonnait à chaque instant. Charlotte envoya un messager +à Mittler et l'autre au Major pour les appeler près d'elle; il fut +impossible de trouver Mittler, mais le Major accourut en hâte. Édouard +ouvrit son coeur à cet ami fidèle et lui raconta jusque dans les plus +petits détails tout ce qui venait de se passer. Ce fut par lui que +Charlotte apprit enfin à connaître les causes secrètes qui avaient de +nouveau troublé leurs esprits et changé leur position. Entourant son +mari des soins les plus tendres et les plus délicats, elle ne cessa +de le supplier de ne pas importuner la malheureuse enfant en lui +demandant une résolution qu'elle n'était pas en état de prendre. + +Édouard apprécia plus que jamais la haute raison de sa femme, mais +sa passion pour Ottilie le dominait toujours exclusivement. En +vain Charlotte chercha-t-elle à entretenir ses espérances, en lui +promettant de consentir au divorce, il soupçonna sa sincérité et +s'abandonna aux conjectures les plus bizarres. Poussé par le doute +et la défiance, il exigea qu'elle prît formellement l'engagement +d'épouser le Major. Elle consentit à tout pour le conserver et le +tranquilliser, car le désordre de son esprit tenait de la démence. +Cependant elle mit, au consentement de son mariage avec le Major, la +condition expresse qu'Ottilie deviendrait la femme d'Édouard, et que, +pour l'instant, les deux amis feraient ensemble un voyage de quelques +mois. + +Cette derrière condition était facile à remplir, car le Major venait +d'être chargé d'une mission secrète pour une cour étrangère, et le +Baron promit de l'accompagner. On fit aussitôt les apprêts du voyage, +ce qui leur procura à tous une distraction salutaire. + +Malgré cette activité inquiète, on s'aperçut qu'Ottilie ne prenait +presque plus de nourriture; ses amis lui firent les représentations +les plus douces et les plus tendres, mais sans rompre le silence +absolu qu'elle s'était imposé, elle trouva moyen de leur faire +comprendre que leurs soins l'importunaient et l'affligeaient. Ils +n'insistèrent plus, car, par une faiblesse inexplicable, nous +craignons toujours de tourmenter les personnes que nous aimons, même +lorsque nous sommes convaincus que c'est pour leur bien. + +Après avoir longtemps cherché dans sa pensée un nouveau moyen d'action +sur l'esprit malade d'Ottilie, Charlotte conçut l'idée de faire venir +le Professeur, dont elle connaissait l'influence sur son ancienne +élève. Déjà elle avait eu soin de l'instruire du retour de la jeune +fille à la pension, et comme elle ne s'y était pas rendue, il avait +écrit à Charlotte pour lui demander la cause de ce retard. Cette +lettre qui exprimait la tendre inquiétude d'un véritable ami, était +restée sans réponse. + +Trop prudente pour vouloir surprendre la malade par une visite qui +pouvait ne pas lui être agréable, elle parla devant elle du projet +d'engager le Professeur à venir passer quelque temps au château. Un +mécontentement douloureux se manifesta sur les traits d'Ottilie; elle +devint pensive comme si elle cherchait à prendre une résolution, puis +elle se leva et se retira en hâte dans sa chambre. Bientôt ses amis +encore réunis au salon, reçurent le billet suivant: + + +OTTILIE A SES AMIS. + +«Pourquoi, mes bien-aimés, faut-il que je vous dise clairement ce que +vous devez déjà avoir deviné? Je me suis laissée écarter de la route +que je devais suivre, et je ne puis plus y rentrer. Le démon qui m'a +égarée a pris tant d'empire sur moi, que j'ai beau être d'accord +avec moi-même au fond de mon âme, il fait surgir des circonstances +extérieures par lesquelles il m'empêche d'exécuter mes bonnes +résolutions. + +«Je m'étais sincèrement promis de renoncer à Édouard et de ne plus +jamais le revoir. Le sort en a décidé autrement; nous nous sommes +revus malgré moi, malgré lui-même. J'ai peut-être trop fidèlement +tenu la promesse que j'avais faite de ne plus jamais lui parler. Dans +l'agitation cruelle du moment terrible où je l'ai vu en face de moi, +ma conscience m'a dit que je devais agir comme je l'ai fait. J'ai +gardé le silence, je suis devenue muette devant mon ami, et je n'ai +plus rien à dire à personne. Les voeux de certains ordres religieux +peuvent, parfois, peser péniblement sur celui qui les a acceptés +volontairement; le mien m'a été imposé par l'impression du moment, +souffrez donc que j'y persiste tant que mon coeur m'y obligera. Ne +mettez aucun médiateur entre nous, ne cherchez ni à me faire parler ni +à me faire prendre plus de nourriture que je n'en ai rigoureusement +besoin. Que votre indulgence, que votre bonté m'aident à sortir de +cette cruelle époque de ma vie! je suis jeune, et la jeunesse se remet +facilement et au moment où on s'y attend le moins. Supportez-moi dans +votre cercle, consolez-moi par votre amour, éclairez-moi par vos +entretiens, mais permettez à ma conscience de ne suivre que ses +propres inspirations pour tout ce qui ne concerne qu'elle.» + + * * * * * + +Le voyage projeté des deux amis ne se réalisa point, car la mission +du Major fut remise à une époque indéterminée. Ce contre-temps charma +Édouard, car le billet d'Ottilie avait ranimé toutes ses espérances; +se sentant de nouveau la force de persévérer et d'attendre, il déclara +positivement que, sous aucun prétexte, il ne consentirait à s'éloigner +du château. + +--Il n'y a rien de plus extravagant, s'écria-t-il, qu'une renonciation +volontaire et anticipée; quand un bien précieux est sur le point de +nous échapper, ne vaut-il pas mieux chercher à le ressaisir? Une +pareille folie ne peut découler que de la sotte prétention de +conserver du moins les apparences de la liberté du choix. Trop de fois +déjà je me suis laissé égarer par cette vanité insensée. Elle m'a fait +fuir des amis qui m'étaient chers et dont je ne m'éloignais que parce +que je savais que tôt ou tard je serais contraint de me séparer d'eux, +et que je ne voulais pas avoir l'air de céder à la nécessité. Pourquoi +m'éloignerais-je d'elle? Ne sommes-nous pas déjà que trop séparés? Je +n'ose plus ni presser sa main ni l'attirer sur mon coeur, je ne puis +pas même le penser sans tressaillir! Elle ne s'est pas détournée de +moi, non, elle s'est élevée au-dessus de moi! + +Ce fut ainsi que tout resta sur l'ancien pied. Rien n'égalait le +bonheur d'Édouard lorsqu'il se trouvait près d'Ottilie, et la jeune +fille aussi éprouvait une douce sensation qu'elle ne pouvait chercher +à éviter, puisqu'elle lui devenait toujours plus indispensable. Le +magnétisme mystérieux qu'ils avaient toujours exercé l'un sur l'autre, +n'avait rien perdu de sa puissance. Quoiqu'habitant sous le même +toit, ils ne pensaient pas toujours exclusivement l'un à l'autre, +s'occupaient souvent d'objets différents et suivaient les impulsions +opposées de leur entourage, et cependant ils se trouvaient et se +rapprochaient toujours. Quand ils entraient au salon, on les voyait +bientôt debout ou assis côte à côte: pour se sentir calmes et heureux, +ils avaient besoin de se tenir ainsi le plus près possible; mais +ce rapprochement leur suffisait, sans leur faire désirer les +communications plus positives du regard et de la parole. Alors +ce n'étaient plus que deux personnes réunies en une seule par le +sentiment instinctif d'un bien-être parfait, et qui se sentaient aussi +contentes d'elles-mêmes que du monde. Si l'un d'eux s'était trouvé +retenu malgré lui à une extrémité de l'appartement, l'autre se +serait aussitôt dirigé vers ce point, sans avoir la conscience de ce +mouvement. La vie était pour eux une énigme dont ils ne comprenaient +le mot que lorsqu'ils étaient ensemble. + +Ottilie semblait avoir retrouvé un calme parfait et une entière +sérénité d'esprit, au point que l'on croyait n'avoir plus rien à +redouter pour elle. Jamais elle ne se dispensait de paraître aux +réunions de la famille, la table seule exceptée. Elle avait si +vivement manifesté le désir de manger seule dans sa chambre, qu'on +s'était cru obligé de céder à cette fantaisie. Nanny seule était +chargée de la servir. + +Les choses qui arrivent ordinairement à tels ou tels individus, se +représentent plus souvent que nous ne le croyons, parce qu'elles +sont pour ainsi dire une conséquence de leur nature. Le sentiment de +l'individualité, les penchants, les tendances, les localités, les +entourages et l'habitude, forment un élément, une atmosphère où seuls +nous vivons et respirons à notre aise. Voilà pourquoi nous retrouvons +presque toujours, après une longue absence, les amis dont la +versatilité nous a souvent désespérés, tels que nous les avons +quittés. + +C'était ainsi que nos amis semblaient, dans leurs rapports de chaque +jour, se mouvoir dans le même cercle. Malgré son silence obstiné, +Ottilie trouvait moyen de prouver par une foule de petites prévenances +qu'elle était toujours serviable et bonne, et chacun avait repris +ses allures et son caractère. Enfin, cet intérieur reflétait si +parfaitement l'image du passé, qu'il était possible, permis même +de croire que rien n'y était changé, ou que, du moins, tous s'y +remettraient bientôt complètement sur l'ancien pied. + +On était en automne et les jours ressemblaient par leur durée à ceux +du printemps, où le Capitaine et Ottilie furent appelés au château. +Les heures de promenades et celles des réunions au salon étaient les +mêmes; et les fruits et les fleurs de la saison actuelle paraissaient +être les produits de cet heureux printemps. On croyait les avoir +cultivés et semés ensemble; tout ce qui s'était passé entre ces deux +époques était tombé dans l'oubli. + +Le Major allait et venait sans cesse du château à la résidence, et de +la résidence au château; Mittler aussi venait souvent voir les amis. +Les amusements des soirées avaient repris leur cours régulier. Édouard +mettait, dans ses lectures habituelles, plus de feu et de sentiment +que jamais, on aurait dit qu'il cherchait, tantôt par la gaîté +et tantôt par le sentiment, à faire revenir Ottilie de son +engourdissement et à triompher de son silence obstiné. Tenant comme +autrefois son livre de manière à ce qu'elle pût y lire, il était +inquiet, distrait chaque fois qu'il n'avait pas la certitude qu'elle +devançait du regard chaque mot qu'il prononçait. + +Les soupçons, les inquiétudes, les susceptibilités du passé s'étaient +complètement évanouis. Le violon du Major s'unissait instinctivement +au piano, quand Charlotte le tenait, et la flûte d'Édouard se mariait +avec bonheur au jeu d'Ottilie, quand les touches de cet instrument +vibraient sous les doigts de la jeune fille. + +Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'on vit approcher +l'anniversaire de la naissance du Baron, pour laquelle l'année +précédente on avait vainement espéré son retour au château. Cette fois +on s'était promis de célébrer ce jour dans une douce et silencieuse +intimité. A mesure qu'il approchait, Ottilie devenait plus grave et +plus solennelle. Quand elle visitait les jardins, elle semblait passer +les fleurs en revue, et faisait signe au jardinier de veiller avec +soin sur elles, et, surtout, sur les marguerites, qui, cette année, +donnaient avec une abondance extraordinaire. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +Les amis ne tardèrent pas à s'apercevoir avec bonheur qu'Ottilie +s'était décidée enfin à ouvrir le riche coffre, et à en tirer +plusieurs objets et pièces d'étoffes qu'elle disposa et tailla +elle-même, afin d'en composer un habillement aussi complet qu'élégant. + +En aidant à sa maîtresse à replacer dans ce coffre les effets parmi +lesquels se trouvaient beaucoup de gants, de jarretières, de bas, de +souliers, Nanny s'aperçut qu'il serait difficile de les replier assez +adroitement pour les faire tenir tous dans ce même coffre, et elle +la pria de lui donner quelques-unes de ces bagatelles qui avaient +vivement excité sa coquetterie et sa cupidité. Ottilie refusa +positivement, mais elle lui fit signe de prendre dans sa commode tout +ce qu'elle y trouverait à son goût. Charmée de cette permission, +elle en usa avec autant d'indiscrétion que de maladresse, et courut +aussitôt montrer son butin à tous les domestiques du château. + +Pendant ce temps, Ottilie replaça si adroitement tous les dons +d'Édouard dans le riche coffre, qu'ils ne paraissaient pas avoir été +dérangés. Puis elle ouvrit le tiroir secret placé dans le couvercle, +qui contenait divers billets d'Édouard, une boucle de ses cheveux, des +fleurs sèches qu'ils avaient cueillies ensemble dans des moments de +bonheur et d'espérance, et plusieurs autres souvenirs de ce genre. +Elle y ajouta le portrait de son père, ferma le tiroir et le coffre, +et passa son élégante clef à une petite chaîne d'or qu'elle portait au +cou. + +Les changements survenus dans les allures d'Ottilie, avaient fait +naître les plus heureuses espérances chez ses amis. Charlotte surtout +était convaincue que le jour de la fête d'Édouard elle se remettrait +à parler, car elle avait cru reconnaître dans son sourire la joie +secrète qu'on cherche vainement à cacher quand on prépare une heureuse +surprise aux objets de ses affections. Personne ne savait que la +pauvre enfant passait des heures entières dans un état voisin de +l'anéantissement, et que la force qui la soutenait en présence de ses +amis était factice. + +Mittler venait souvent au château et s'y arrêtait plus longtemps qu'à +l'ordinaire. Cet homme opiniâtre savait qu'il est des moments où +l'exécution des projets les plus difficiles devient facile. Le refus +d'Ottilie d'épouser Édouard et le silence qu'elle s'obstinait à garder +étaient à ses yeux des augures favorables. Aucune démarche concernant +le divorce n'avait été faite, il pouvait donc espérer encore que la +jeune fille trouverait à se placer dans le monde sans troubler l'union +des deux époux. Mais il se borna à observer, il céda même parfois et +se contenta de laisser deviner, de donner à entendre; en un mot, il se +conduisit assez sagement, du moins d'après son caractère. + +Ce caractère cependant le dominait toutes les fois que l'occasion de +raisonner sur des matières importantes se présentait. Depuis longtemps +il vivait presque toujours seul, et lorsqu'il se trouvait en contact +avec les autres, ce n'était que pour agir; mais lorsque dans un cercle +d'amis il se laissait aller au plaisir de parler, sa parole, ainsi que +nous avons déjà eu occasion de le voir, roulait comme un torrent, sans +songer s'il blessait ou s'il guérissait, s'il faisait du bien ou du +mal. + +La veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard Charlotte et le +Major étaient réunis au salon, en attendant le retour du Baron qui +était allé faire une promenade à cheval. Ottilie était restée dans sa +chambre, où elle travaillait à la parure du lendemain, secondée par +Nanny, qui comprenait et exécutait à merveille les ordres muets de sa +maîtresse. + +Mittler, qui venait d'arriver au château, se promena d'abord à grands +pas dans le salon, puis la conversation tomba sur un de ses sujets +favoris. Selon lui, il n'y avait rien de plus barbare et de plus +contraire à l'éducation des enfants, et même à celle des peuples, +que de leur imposer des lois qui commandent ou défendent certaines +actions. + +--L'homme est naturellement actif, dit-il, et, pour le faire bien +agir, il suffit de le bien diriger. Quant à moi, j'aime mieux +supporter un défaut jusqu'à ce qu'il se soit converti en qualité, que +de le faire disparaître pour ne rien mettre de bon à sa place. Nous +aimons tous à faire ce qui est bien et juste, pourvu qu'on nous en +fournisse l'occasion; alors nous le faisons, uniquement pour avoir +quelque chose à faire, et sans y attacher plus d'importance qu'aux +sottises et aux absurdités dont nous ne nous rendons coupables que +pour échapper à l'ennui et à l'oisiveté. + +--Quel avantage, par exemple, continua-t-il, les enfants peuvent-ils +tirer des dix commandements de Dieu qu'on leur enseigne au catéchisme? +Passe encore pour le quatrième commandement: _Honore ton père et ta +mère_. Que l'enfant se pénètre bien de ce commandement pendant +la leçon, il trouvera, le long du jour, le moyen de le mettre en +pratique; mais le cinquième, à quoi bon: _Tu ne tueras pas_: comme si +c'était une chose toute simple et très-récréative que de s'entre-tuer. +Un homme fait s'abandonne à la colère, à la haine, à d'autres funestes +passions, et peut, égaré par elles et par la force des circonstances, +aller jusqu'à tuer son semblable; mais n'est-ce pas une atroce folie +que de défendre à de pauvres enfants le meurtre et l'assassinat? Si +on leur disait: Occupe-toi du bien-être des autres, cherche à leur +procurer ce qui leur est utile, à éloigner d'eux ce qui peut leur +nuire; expose ta vie pour sauver la leur, et songe que le mal que +tu pourrais leur faire retomberait sur toi-même, ce serait là des +enseignements tels qu'on doit en donner à des peuples civilisés, +et cependant on leur accorde à peine une petite place dans les +instructions supplémentaires du catéchisme. + +--Et le sixième commandement! N'est-il pas horrible? Attirer la +curiosité des enfants sur les mystères les plus dangereux, et +enflammer leur imagination par des paroles énigmatiques, n'est-ce pas +les jeter de force au milieu des écueils qu'on veut leur faire éviter? +et ne vaudrait-il pas cent fois mieux abandonner au bon plaisir d'un +tribunal secret le châtiment de pareils crimes, que d'en bavarder en +pleine église devant la commune réunie? + +Ottilie entra doucement et Mittler continua avec feu: + +--_Tu ne commettras point d'adultère_! Que c'est grossier! Que c'est +inconvenant! Est-ce que cela ne sonnerait pas mieux aux oreilles si +l'on disait: Respecte les liens du mariage, et quand tu verras des +époux heureux, réjouis-toi de leur bonheur comme de l'éclat d'un beau +jour; s'il existe quelque sujet de mésintelligence entre eux, fais-les +disparaître, rapproche leurs coeurs, réconcilie-les; fais-leur sentir +les avantages de leur position avec un généreux désintéressement; +fais-leur comprendre surtout que si l'accomplissement de chaque +devoir est une source de bonheur, celui de ce devoir qui unit +indissolublement le mari et la femme est la base de tous les autres +devoirs, de tous les autres bonheurs de la vie sociale. + +Charlotte était sur des charbons ardents, sa position était d'autant +plus pénible qu'elle savait que Mittler n'avait pas la conscience de +ce qu'il disait et devant qui il prononçait ces imprudentes paroles. +Elle allait l'interrompre lorsque Ottilie, dont le visage avait tout à +coup changé d'expression, se retira brusquement. + +--J'espère, mon cher Mittler, dit Charlotte en s'efforçant de sourire, +que vous me ferez grâce du septième commandement. + +--Des neuf commandements, si vous voulez, pourvu que celui qui +concerne le mariage soit respecté, car c'est le plus important de +tous. + +Au même instant Nanny se précipita hors d'elle dans le salon en +poussant ces cris terribles: + +--Au secours! au secours! mademoiselle va mourir, mademoiselle se +meurt! + +Ottilie était retournée dans sa chambre en se soutenant à peine, les +vêtements dont elle voulait se parer le lendemain étaient encore +étalés sur les chaises, et Nanny qui venait de les contempler de +nouveau, avait exprimé son admiration à sa maîtresse en disant que +c'était une véritable parure de fiancée. A peine avait-elle prononcé +ces mots qu'Ottilie était tombée sur le canapé sans apparence de vie. +Egarée par la terreur, la jeune villageoise s'était précipitée dans le +salon pour appeler des secours. + +Charlotte se rend en hâte chez sa nièce, accompagnée du Chirurgien +qui, attribuant l'état de la malade à la faiblesse, fait apporter +un consommé. Ottilie le repousse avec dégoût, presque avec horreur. +Surpris de cette répugnance il demande quels aliments elle peut avoir +pris dans le cours de la journée. Nanny hésite, se trouble, et finit +par avouer que sa maîtresse à refusé toute espèce de nourriture. Son +agitation excite les soupçons du Chirurgien; il l'entraîne dans une +pièce voisine, Charlotte les suit. La jeune fille se jette à leurs +pieds et confesse que depuis longtemps déjà c'était elle qui mangeait +les mets qu'on apportait à Ottilie pour ses repas. + +--Mademoiselle m'y a forcée par des gestes tantôt suppliants et tantôt +menaçants, et puis, ajouta-elle dans toute l'innocence de son coeur, +j'avais tant de plaisir à manger ces mets délicats! + +Lorsque le Major et Mittler vinrent prendre des nouvelles de la +malade, ils trouvèrent le Chirurgien et Charlotte autour d'elle. +La céleste enfant, malgré sa pâleur mortelle, n'avait pas perdu +connaissance; mais elle était toujours muette et immobile. On la pria +de se coucher; elle refusa d'un geste et fit approcher le coffre sur +lequel elle appuya ses pieds. Ainsi à demi étendue sur le canapé, +elle paraissait plus à son aise, et son regard et sa physionomie +annonçaient l'amour, la reconnaissance et le désir de dire à tous ses +amis un dernier et tendre adieu. + +En rentrant au château Édouard apprend ce qui vient de s'y passer; +il se précipite dans la chambre d'Ottilie, se prosterne devant elle, +saisit sa main et l'inonde de larmes. Après un long et terrible +silence, il s'écrie tout à coup: + +--N'entendrai-je plus jamais le son de ta voix? Ne peux-tu revenir à +la vie pour m'adresser un mot, un seul? Eh bien! soit, je te suivrai! +au-delà de la tombe nous parlerons un autre langage! + +Ottilie lui pressa la main avec force et arrêta sur lui un regard +plein de vie et d'amour; les lèvres s'agitèrent longtemps en vain, +elle respira profondément et laissa enfin échapper ces paroles: + +--Promets-moi de vivre ... + +Epuisée par ce dernier effort de sa tendresse, elle retomba sur ses +coussins. + +--Je le promets, murmura Édouard. + +Cette promesse ne la rencontra plus sur la terre, elle la suivit dans +un meilleur monde: Ottilie avait cessé de vivre!... + +La nuit se passa dans les larmes, Charlotte se chargea du triste soin +de faire ensevelir sa nièce. Le Major et Mittler la secondèrent de +tout leur pouvoir. Le désespoir semblait avoir anéanti Édouard, il ne +s'arracha à cet état que pour défendre positivement que l'on sortît +sa bien-aimée du château; puis il donna des ordres afin qu'elle fût +traitée comme une malade, car il soutenait qu'elle n'était pas +morte, qu'elle ne pouvait pas l'être. Craignant de l'irriter par la +contradiction, on laissa le corps d'Ottilie au château, et il ne +demanda point à le voir. + +Un nouvel incident se joignit bientôt à tant de sujets de douleur et +d'alarmes, Nanny venait de disparaître. Après de longues recherches +on la retrouva enfin, mais dans un état d'égarement qui tenait de la +folie. Les reproches du Chirurgien lui avaient fait voir que, sous +plus d'un rapport, elle avait contribué à la mort de sa maîtresse. On +la ramena chez ses parents; les consolations et les procédés les plus +doux restèrent sans effet, et pour l'empêcher de s'échapper de nouveau +on fut obligé de l'enfermer. + +On réussit peu à peu à arracher Édouard à la stupeur où il était tombé +d'abord, et par là on augmenta son malheur; car il ne pouvait plus se +dissimuler que tout espoir était à jamais perdu pour lui. Le voyant +plus tranquille en apparence, on chercha à lui faire comprendre qu'il +était indispensable de déposer dans la chapelle les restes d'Ottilie, +en ajoutant, toutefois, que dans cette silencieuse et riante demeure +qu'elle-même avait aidé à décorer, elle ne cesserait pas de compter +parmi les vivants. Il y consentit, mais à la condition expresse +qu'elle serait déposée dans un cercueil ouvert qui ne pourrait jamais +être fermé que par un couvercle de verre, et qu'une lampe, toujours +allumée, serait suspendue au plafond de la chapelle. + +Le beau corps d'Ottilie fut revêtu de la parure qu'elle s'était +préparée elle-même, et l'on entoura son front d'une couronne de +marguerites, dont les nuances variées formaient autour de sa tête une +auréole prophétique. Pour orner le cercueil, l'église et la chapelle, +on avait dépouillé les jardins de toutes leurs parures; ils étaient +sombres et déserts, comme si déjà l'hiver avait engourdi la +végétation. + +Dès les premiers rayons du jour, ou emporta Ottilie du château dans un +cercueil découvert, et le soleil levant éclaira pour la dernière fois +son beau visage et lui prêta les nuances de la vie. La foule se pressa +autour d'elle; on ne voulait ni la devancer ni la suivre, mais la +voir, la regarder et lui adresser un dernier adieu. L'émotion fut +générale; mais les jeunes filles surtout, dont elle avait été la +protectrice, étaient inconsolables. Nanny manquait au cortège; pour ne +pas augmenter son irritation par des images douloureuses, on lui avait +caché le jour et l'heure de l'enterrement. Quoique enfermée chez ses +parents dans une chambre qui donnait sur le jardin, elle entendit le +son des cloches qui lui fit deviner ce qui allait se passer. La garde +chargée de veiller sur elle l'avait imprudemment quittée pour assister +à la cérémonie. Restée seule, elle s'échappa par une fenêtre qui +donnait sur le corridor, d'où elle monta au grenier, car toutes les +autres portes de la maison étaient fermées. + +En ce moment le cortège s'avançait lentement sur la route jonchée de +feuilles et de fleurs qui traversait le village. Bientôt il passa sous +la lucarne du grenier par laquelle Nanny voyait sa maîtresse mieux +et plus distinctement que tous ceux qui suivaient le cortège. Il lui +semblait qu'elle était portée sur des nuages et que, par un geste +surnaturel, elle l'appelait, et la jeune fille éperdue, hors d'elle, +se précipita par la lucarne. + +La foule se dispersa de tous côtés avec des cris d'effroi, et les +porteurs déposèrent le cercueil auprès duquel Nanny était tombée sans +mouvement et comme si tous ses membres eussent été brisés. On la +releva, et soit hasard, soit prédestination, on l'appuya sur le +cadavre; car le dernier souffle de sa vie semblait vouloir rejoindre +celui de sa maîtresse bien-aimée. Mais à peine ses membres flottants +eurent-ils touché les vêtements d'Ottilie, qu'elle se redressa d'un +bond, leva les bras et les yeux vers le ciel, s'agenouilla devant le +cercueil et contempla la morte dans une pieuse extase. Puis elle se +leva comme animée d'une vie nouvelle, et s'écria avec une sainte joie: + +--Oui, elle m'a pardonné le crime dont personne en ce monde n'aurait +pu m'absoudre, que je ne me serais jamais pardonné à moi-même, Dieu +vient de me le remettre par son regard, par son geste, par sa bouche à +elle!... La voilà redevenue silencieuse et immobile; mais vous l'avez +vue tous se redresser et me bénir les mains déjointes et levées sur +moi! Vous l'avez vue me sourire avec bonté, vous l'avez entendue! Oui, +vous êtes tous témoins qu'elle m'a dit: _Tout est pardonné_!... Je ne +suis plus une meurtrière parmi vous. Elle m'a absous, Dieu a confirmé +ce pardon, personne n'a plus le droit de m'adresser le moindre +reproche. + +La foule qui s'était réunie de nouveau, se tint immobile; tout le +monde était surpris; on prêtait l'oreille, on regardait çà et là, on +ne savait plus que faire ni que devenir. + +Portez-la maintenant à l'asile du repos, continua Nanny, elle a +courageusement supporté sa part d'action et de souffrance; elle ne +peut plus demeurer parmi nous. + +Le cercueil se remit en marche, la jeune villageoise le suivit de près +et arriva avec lui à la chapelle. + +En déposant les restes d'Ottilie dans cette chapelle, on avait placé à +sa tête le cercueil de l'enfant, et à ses pieds le magnifique coffre +renfermé dans une caisse de chêne. Une garde spéciale devait pendant +les premiers jours veiller sur le corps qui, à travers le couvercle +de verre du cercueil, charmait encore tous les yeux. Mais Nanny ne +voulait pas se laisser enlever ce qu'elle appelait son droit, elle +demanda à rester seule auprès de sa maîtresse et à veiller sur la +lampe qu'on alluma pour la première fois. L'accent passionné dont elle +exprima ce désir, fit qu'on y céda dans la crainte de porter à sa +raison une atteinte dangereuse. + +Nanny cependant ne resta pas longtemps seule dans la chapelle. Dès que +la nuit fut venue, et que la lumière vacillante de la lampe y répandit +sa clarté lugubre, la porte s'ouvrit, et l'Architecte franchit le +seuil de ce lieu dont les murs pieusement décorés par lui et doucement +éclairés par la lampe nocturne, se présentaient à ses regards sous +un aspect d'antiquité prophétique, dont il ne les aurait jamais crus +susceptibles. + +Nanny, assise près du cercueil, le reconnut aussitôt, et lui indiqua +par un geste silencieux les restes inanimés de sa maîtresse. +L'extérieur de l'Architecte annonçait la force et les grâces de la +jeunesse, mais une puissance surnaturelle semblait l'avoir tout à coup +refoulé sur lui-même. Muet, immobile, les regards fixés sur le corps +d'Ottilie, il la contemplait en joignant ou plutôt en se tordant les +mains avec un mouvement de désespoir compatissant. + +C'est ainsi que naguère il s'était tenu debout devant Bélisaire; en ce +moment ce n'était pas l'art, c'était la nature qui le faisait retomber +dans la même position. Ottilie, morte comme Bélisaire aveugle, +offrait un exemple terrible des abîmes où s'engloutissent toutes les +espérances de la terre. Si Bélisaire nous force à regretter la valeur, +la sagesse, le rang et la richesse perdus par la volonté du même +prince qui avait d'abord cherché à développer, à utiliser ses rares +qualités; on ne peut s'empêcher de voir dans Ottilie l'exemple de +toutes les vertus modestes et bienfaisantes, à peine sorties des +profondeurs mystérieuses où la nature se plaît à les cacher. Sa main +froide et dédaigneuse, les avait détruites presqu'aussitôt comme +si elle se plaisait à se jouer de l'espèce humaine, qui accueille +toujours avec une joyeuse satisfaction, ces aimables et rares vertus +dont l'influence lui est si nécessaire; tandis qu'elle déplore leur +absence par un deuil sincère. + +L'Architecte garda le silence, Nanny ne proféra pas une parole; mais +lorsqu'elle le vit fondre en larmes et prêt à succomber sous le poids +de sa douleur, elle lui parla avec tant de force et de vérité, tant +de bienveillance et de persuasion, que tout en s'étonnant du pouvoir +qu'elle exerçait sur lui, il voyait avec elle la belle Ottilie planer +et agir dans les régions célestes. Ses larmes s'arrêtèrent, sa douleur +s'adoucit, il se prosterna devant le cercueil, prit congé de Nanny par +un cordial serrement de main, s'élança sur son cheval, et franchit +avant le jour les limites de la contrée où il n'avait été ni vu, ni +reconnu par personne. + +Le Chirurgien, qui avait, à l'insu de Nanny, passé la nuit dans +l'église, se rendit de bonne heure auprès d'elle, et s'étonna beaucoup +de la trouver calme et sensée; car il s'attendait à l'entendre parler +de visions et d'entretiens nocturnes avec Ottilie. Mais si elle +avait retrouvé complètement le souvenir du passé et la conscience du +présent, sous tous les autres rapports elle persistait à croire à la +réalité de ce qui lui était arrivé pendant l'enterrement de sa jeune +maîtresse, et elle répétait sans cesse, avec autant de joie que de +conviction, que le cadavre s'était redressé sur son cercueil pour +l'appeler, lui pardonner et la bénir. + +Ottilie continua à paraître endormie, aucun symptôme de destruction ne +se fit sentir, et ce phénomène, joint au miracle que Nanny racontait à +tout venant, attira les habitants de la contrée. Les uns venaient +pour se moquer, les autres pour se confirmer dans leurs doutes, un +très-petit nombre pour espérer et croire. + +Tout besoin dont la satisfaction matérielle est impossible engendre la +foi. Nanny, brisée par une chute terrible aux yeux de la population +de tout un village, avait été rappelée à la vie par le simple +attouchement des restes d'Ottilie, pourquoi d'autres malades ne +jouiraient-ils pas du même bonheur? Cette pensée devait nécessairement +germer dans la tête des jeunes mères dont les enfants souffraient +de quelque mal incurable, elles les apportèrent en secret près +du cercueil, et les guérisons subites, qui peut-être n'étaient +qu'imaginaires, augmentèrent tellement la confiance générale, que +l'affluence des infirmes devint telle, qu'on se vit forcé de leur +interdire l'entrée de la chapelle. + +Édouard n'avait osé une seule fois aller visiter Ottilie. Ne vivant +plus que de la vie animale, la source des larmes s'était tarie dans +son coeur, il semblait être devenu inaccessible à la douleur morale. +Ne prenant plus aucun intérêt à ce qui se passait autour de lui, on +le voyait chaque jour diminuer la dose de nourriture qu'il avait +l'habitude de prendre. S'il se ranimait parfois, ce n'était qu'en +buvant dans le verre qui, malheureusement, n'avait été pour lui qu'un +faux prophète. Cependant il contemplait toujours avec plaisir ses +chiffres enlacés, et son regard semblait dire qu'il continuait à y +voir le pronostic d'une prochaine réunion. + +Si l'homme heureux s'appuie sur chaque hasard, sur chaque circonstance +fortuite, pour s'élever toujours plus haut dans la sphère de son +bonheur, les incidents les plus légers suffisent pour abattre et +désespérer ceux qui souffrent. + +Un jour qu'Édouard allait porter à ses lèvres son verre chéri, il +l'éloigna tout à coup avec effroi, car il venait de s'apercevoir de +l'absence d'un signe particulier dont il l'avait marqué, et que lui +seul connaissait. Le valet de chambre fut forcé d'avouer que le +véritable verre avait été cassé et remplacé par un autre parfaitement +semblable et qui datait également de la première jeunesse du Baron. + +Édouard ne manifesta ni colère ni chagrin; convaincu, que le sort +venait de prononcer son arrêt, l'emblème de cet arrêt ne pouvait +l'émouvoir; cependant, si jusque là il s'était abstenu de manger, +il était facile de voir que, dès ce moment, les boissons ne lui +plaisaient plus; et bientôt après il cessa de parler. + +Une inquiétude cruelle le dominait de temps en temps, alors il +redemandait de la nourriture et se remettait à parler. + +--Hélas! dit-il, dans un de ces moments au Major qui ne le quittait +jamais, que je suis malheureux! tous mes efforts pour l'imiter ne +sont qu'une vaine parodie. Ce qui était un bonheur pour elle, est une +torture pour moi. C'est par respect pour ce bonheur que je supporte +cette torture, il faut que je la suive sur la route qu'elle a choisie +pour me quitter; mais la force de ma constitution, et la promesse que +j'ai eu l'imprudence de lui faire me retiennent. Quelle terrible tâche +que de vouloir imiter ce qui est inimitable! Je le sens, cher ami, il +faut du génie pour tout, même pour subir le martyre. + +L'état d'Édouard était si désespéré qu'il nous paraît inutile de +parler de la tendresse conjugale, des attentions, de l'amitié et des +secours de l'art qui, pendant quelque temps encore, entourèrent cet +infortuné. + +Un matin Mittler le trouva mort dans son lit; il appela le Chirurgien +et examina, avec sa présence d'esprit habituelle, toutes les +circonstances de ce trépas subit. Charlotte accourut, le soupçon d'un +suicide se présenta à sa pensée; elle accusa tout le monde et s'accusa +elle-même d'une négligence impardonnable. Mittler et le Chirurgien la +convainquirent bientôt du contraire. L'un s'appuyait sur des causes +morales et l'autre sur des preuves matérielles. Il était facile de +voir qu'Édouard avait été surpris par la mort. Un petit coffre et un +portefeuille contenant des fleurs qu'Ottilie avait cueillies pour lui +dans des moments de bonheur; les billets qu'il lui avait écrits, sans +en excepter celui que Charlotte avait relevé et qu'elle lui avait +remis d'une manière si prophétique; une boucle de ses cheveux +et plusieurs autres souvenirs de son amie qu'il avait toujours +soigneusement cachés, étaient ouverts devant lui; et, certes, il ne +pouvait pas avoir eu l'idée d'exposer ces précieux trésors aux regards +indiscrets du premier valet que le hasard aurait pu conduire dans sa +chambre. + +Ce coeur, que la veille encore des émotions violentes faisaient +tressaillir, avait enfin trouvé le repos, et l'on pouvait croire à son +salut éternel, puisqu'il avait cessé de battre en s'occupant d'une +bienheureuse, d'une sainte. + +Charlotte lui accorda une place à côté d'Ottilie, et donna des ordres, +pour que jamais personne ne fût à l'avenir déposé dans cette chapelle. +Ce fut à cette condition expresse qu'elle dota richement l'église et +l'école, le pasteur et le maître d'école. + +Les deux amants reposent enfin l'un à côté de l'autre; la paix règne +dans leur éternelle demeure, et, du haut de la voûte de cette demeure, +des anges, auxquels une mystérieuse parenté semble les unir, les +regardent avec un sourire céleste. Quel ne sera pas le bonheur de ces +amants lorsqu'un jour ils se réveilleront ensemble, et si près l'un de +l'autre! + + +FIN DES AFFINITÉS ÉLECTIVES. + + + * * * * * + + +MAXIMES ET RÉFLEXIONS + +DE + +GOËTHE. + + +Les sciences naturelles ont des problèmes qu'on ne saurait résoudre +sans appeler la métaphysique a son secours, non cette métaphysique +d'école qui n'est qu'un bavardage vide de sens; mais la science +réelle qui était, qui est et qui sera, avant, avec et après la +physique. + + +L'autorité qui s'appuie sur des choses qui ont déjà été faites ou +dites à, sans doute, un très-grand prix; mais les sots seuls +demandent toujours et partout une semblable autorité. + + +Il est bon de respecter les anciennes fondations, mais il ne faut +pas pour cela renoncer au droit de fonder quelque chose à son tour. + + +Maintiens-toi là où tu es! Cette maxime devient chaque jour plus +nécessaire; car si d'un côté les hommes forment d'immenses +associations, de l'autre chaque individu cherche à se faire valoir +selon ses vues et ses facultés individuelles. + + +Il vaut toujours mieux exprimer tout simplement son opinion que de +l'appuyer sur des preuves, car les preuves ne sont que les variations +de l'opinion, et nos adversaires n'écoutent volontiers ni le thème ni +les variations. + + +Je me familiarise chaque jour davantage avec l'histoire naturelle et +avec sa marche progressive, ce qui me suggère une foule de réflexions +sur les pas que nous faisons à la fois en avant et en arrière. Je +n'exprimerai qu'une seule de ces réflexions: _La science ne saurait +vous débarrasser des erreurs mêmes reconnues comme telles_. La cause +de cette singularité est un secret à la portée et connu de tout le +monde. + + +J'appelle erreur la fausse interprétation d'un événement, les faux +enchaînements auxquels il a donné lieu, et la fausse conséquence +qu'on en tire. Il arrive pourtant parfois, dans la marche de +l'expérience et de la pensée humaine, qu'un événement ait été +conséquemment noué et déduit d'un autre événement. Le monde tolère +ce redressement d'une erreur sans y attacher une grande importance; +aussi l'erreur reste-t-elle intacte à côté de la vérité. Je connais +un petit magasin de ces sortes d'erreurs que l'on garde +très-soigneusement. + + +L'homme ne s'intéresse réellement qu'à ses propres opinions; aussi +dès qu'il en énonce une, le voit on chercher de tous côtés des +moyens d'appui. Tant que le vrai peut lui être utile, il l'accepte +et s'en sert; mais quand le faux se trouve dans le même cas, sa +rhétorique passionnée s'en empare et l'exploite, lors même qu'elle +n'y trouverait que des demi-arguments qui éblouissent, des +remplissages et des lieux communs qui donnent une apparence d'unité +aux choses le plus bizarrement morcelées. En découvrant cette +vérité, je me suis d'abord mis en colère, puis je me suis affligé; +maintenant j'en ris avec une joie maligne, et je me suis promis à +moi-même de ne plus jamais dévoiler de semblables perfidies. + + +Chaque chose qui existe est analogue à tout ce qui existe, voilà +pourquoi l'existence nous paraît si unie et si morcelée. Si l'on +s'attache à l'analogie, tout se confond dans l'identité; si on +l'évite, tout se disperse dans l'infini. Dans l'un et l'autre cas, +la réflexion reste stagnante, tantôt dans une vitalité surexcitée, +et tantôt dans une mort apparente. + + +L'esprit s'occupe de ce qui sera, sans demander pourquoi cela sera +ainsi; la raison s'attache à ce qui est, sans s'inquiéter des motifs +qui font que cela est ainsi. L'esprit se plaît dans les développements; +la raison veut tout fixer afin que tout puisse être utile. + + +Par une particularité innée chez l'homme, ce qui est le plus près de +lui ne saurait lui suffire. Cependant ce que nous voyons nous-mêmes, +et qui, par conséquent, est, pour l'instant du moins, le plus près +de nous, peut, si nous le voulons fortement, s'expliquer par lui-même. + + +Voilà pourtant ce que les hommes ne comprendront jamais, parce que +cela est contraire à leur nature. Les plus instruits eux-mêmes, +lorsqu'ils découvrent quelque part une vérité, ne la rattachent +jamais aux choses qui leur sont les plus près et les plus connues, +mais à celles qui leur sont les plus éloignées et les plus inconnues. +D'où il résulte une foule d'erreurs. Le phénomène qui se passe près +de nous ne tient à celui qui se passe au loin, que sous un seul +rapport: celui qui fait que tout, dans la nature, se rattache au +petit nombre de lois fondamentales qui se manifestent partout. + + +Qu'est-ce qui est général? Un fait isolé. Qu'est-ce qui est +particulier? Des millions de faits semblables. + + +L'analogie doit se garder de deux écueils également dangereux. Si +elle se laisse aller aux saillies, aux jeux d'esprit, aux pointes, +elle se réduit à rien; quand elle s'enveloppe de tropes et de +comparaisons, elle est moins funeste, mais complètement inutile. + + +La science ne peut admettre ni les mythologies ni les légendes; +elles appartiennent au poète qui a mission de les exploiter pour +notre amusement. Le savant se renferme dans le présent le plus +positif et le plus clair. S'il puise aux mêmes sources que le poète, +il devient rhéteur, ce qu'au reste on n'a pas le droit de +lui défendre. + + +Pour me garantir de l'erreur, je cherche à rendre les événements +indépendants les uns des autres et à les isoler; puis je les +considère comme autant de corrélatifs, et ils s'unissent aussitôt +et s'animent d'une vie positive. J'applique surtout ce procédé à la +nature; mais il est également utile dans l'étude de l'histoire du +monde agissant et vivant autour de nous. + + +Tout ce que nous pouvons inventer ou découvrir dans le sens le plus +élevé, n'est que l'action spontanée du sentiment primitif du vrai +qui dormait en nous, et qu'un événement imprévu convertit tout à +coup en intuition. Ce réveil est une révélation qui agit de +l'intérieur à l'extérieur, et donne à l'homme la conscience de sa +ressemblance avec Dieu; c'est la synthèse de la matière et de +l'esprit qui conduit à l'heureuse certitude de l'éternelle harmonie +de l'existence. + + +Si l'homme ne croyait pas que l'inconcevable est concevable, il ne +ferait jamais usage de son entendement. + + +Chaque particularité qui peut s'appliquer d'une manière déterminée, +est concevable; en envisageant l'inconcevable sous ce point de vue, +il peut devenir utile. + + +Il existe un empyrisme épuré qui s'identifie tellement avec son +objet, qu'il devient une théorie; mais cette gradation des facultés +intellectuelles n'appartient qu'aux époques de haute civilisation. + + +Il n'y a rien de plus fâcheux que les observateurs malveillants et +les théoriciens fantasques. Leurs essais son mesquins et compliqués, +et leurs hypothèses obstrues et bizarres. + + +Il est des pédants qui sont en même temps des fripons, et c'est la +pire espèce. + + +Il n'est pas besoin de faire le tour du monde pour se convaincre que +le ciel est bleu partout. + + +Le général et le particulier se tiennent, car le particulier n'est +que le général qui se présente à nous sous des conditions +différentes. + + +Il n'est pas nécessaire d'avoir tout vu, tout éprouvé par soi-même; +et lorsqu'on veut se confier aux récits d'un autre, il ne faut pas +oublier qu'alors on a à faire à trois choses: à l'objet et à deux +sujets. + + +Les propriétés fondamentales de l'unité vivante sont: se séparer et +se réunir, se répandre dans les faits généraux et se fixer dans les +faits particuliers; se métamorphoser, se spécifier, se manifester +enfin sous les mille conditions diverses qui caractérisent la vie, +et qui consistent à s'avancer et à disparaître, à se consolider ou +à se dissoudre, à s'étendre ou à se concentrer. Puisque ces divers +effets s'accomplissent à des époques semblables, tout pourrait se +passer dans un seul et même moment. Paraître et disparaître, créer +et détruire, naître et mourir, éprouver de la joie ou de la douleur, +tout cela agit pêle-mêle dans le même sens et dans la même mesure; +voilà pourquoi les événements qui nous paraissent les plus +extraordinaires, ne sont que l'image et la comparaison des +généralités les plus vulgaires. + + +L'existence dans son ensemble n'est qu'une séparation et une réunion +perpétuelle, d'où il résulte que les hommes, en considérant de près +cet état monstrueux, ne songeront bientôt plus qu'à séparer et à +réunir. + + +Tout ce qui est séparé doit se poser séparément devant nous, c'est +ainsi que la physique ne doit rien avoir de commun avec les +mathématiques. La première doit se maintenir dans son indépendance +déterminée, et s'armer de toutes les forces que peuvent lui prêter +l'amour, la piété et la vénération, pour pénétrer dans la vie sacrée +de la nature, sans s'inquiéter de ce que les mathématiques pourront +faire et prouver de leur côté. Les mathématiques doivent se détacher +de toute influence extérieure, marcher librement sur la grande route +intellectuelle qui leur est propre, et s'y perfectionner avec une +pureté qu'elles n'atteindront jamais, tant qu'elles continueront à +s'occuper de ce qui est, pour lui enlever ou pour lui faire adopter +quelque chose. + + +On peut étudier la nature et la morale sans adopter un mode +catégoriquement impératif; mais il ne faudrait pas se croire arrivé +à la fin, car alors on n'en est encore qu'au commencement. + + +Le plus haut degré de perfection serait de comprendre que tout ce +qui est factice est une théorie. La couleur bleue du ciel nous +révèle la loi fondamentale du chromatisme. Ne cherchez jamais rien +au-delà d'un phénomène; il est lui-même un enseignement complet. + + +Les sciences renferment beaucoup de certitudes, quand on ne se +laisse pas égarer par les exceptions et qu'on sait respecter les +problèmes. + + +Si je suis parvenu à envisager avec calme les inexplicables phénomènes +primitifs, c'est que j'ai appris à me résigner; mais il y aura toujours +une différence immense entre la résignation qui nous arrête devant les +limites de l'humanité, et celle qui nous renferme dans l'arène +hypothétique _d'une réalité_ bornée. + + +Lorsqu'on réfléchit sur les problèmes d'Aristote, on s'étonne du +merveilleux don d'observation qui mettait, pour ainsi dire, les +anciens Grecs à même de tout savoir. Mais on ne tarde pas à les +accuser de précipitation, car ils passent immédiatement du phénomène +à son explication, et tombent ainsi dans des décisions théoriques +très-insuffisantes. Hâtons-nous d'ajouter que c'est encore là +aujourd'hui notre défaut dominant. + + +Les hypothèses sont des chants de berceuses par lesquels les maîtres +endorment leurs élèves. L'observateur sincère et consciencieux se +pénètre toujours plus intimement de son insuffisance, et il sent que +les problèmes augmentent à mesure qu'il étend son savoir. + + +Notre plus grand défaut est de douter du certain et de vouloir fixer +l'incertain. Mon principe à moi, surtout dans l'étude de la nature, +est de fixer le certain, et d'être toujours en garde contre +l'incertain. + + +J'appelle une hypothèse détestable, celle que l'on établit, pour +ainsi dire, malicieusement, afin de la faire réfuter par la nature. + + +Comment pourrait-on se faire accepter comme maître dans une +profession quelconque, si l'on n'enseignait jamais rien d'inutile? + + +Ce qu'il y a de plus fou en ce monde, c'est que chacun se croit +obligé d'enseigner aux autres ce qu'il croit savoir. + + +Le discours didactique doit être décidé. Les auditeurs ne veulent +pas qu'on leur parle de doute et d'incertitude, ce qui met l'orateur +dans l'impossibilité de laisser certains problèmes sans les résoudre +ou de les tourner à distance. Quand on a entendu arrêter, affirmer +quelque chose, on croit avoir conquis un terrain immense, et l'on +conserve cette croyance jusqu'à ce qu'un nouveau venu resserre ou +agrandisse ce terrain, en reculant ou en rapprochant les bornes que +le premier avait posées. + + +Les questions vives sur les causes, le mélange confus des causes et +des effets, tranquillisent celui qui se perd dans de fausses +théories; mais leurs conséquences sont incalculables et +impossibles à éviter. + + +Il est des personnes qui auraient entièrement changé de caractère, +si elles n'avaient pas pensé qu'il était de leur devoir de soutenir +et de répéter un mensonge, uniquement parce qu'elles l'ont dit +une fois. + + +Le faux a l'avantage de fournir d'inépuisables sujets de causeries; +le vrai ne peut qu'être utilisé, sans cela il serait comme +non avenu. + + +Celui qui ne reconnaît pas combien le vrai facilite la pratique, le +fausse et le tiraille afin de fournir des aliments à son pénible +besoin d'activité. + + +Les Allemands possèdent le don de rendre les sciences inaccessibles, +mais ce n'est cependant pas là une propriété exclusive. + + +Les Anglais profitent à l'instant même de chaque découverte, jusqu'à +ce qu'elle les mène à une découverte nouvelle. Que l'on se demande +encore pourquoi ils nous devancent toujours et en tout. + + +L'homme pensant possède la faculté bizarre de rêver une image +fantastique, là où il voit un problème qui n'est pas encore résolu. +Et quand le problème est résolu, et que la vérité s'est fait jour, +il cherche en vain à se débarrasser de cette image. + + +Il faut une disposition d'esprit particulière pour saisir la réalité +sans forme, telle qu'elle est, et pour la distinguer des vagues +créations du cerveau qui ne laissent pas de s'imposer vivement et +avec une certaine apparence de réalité. + + +En observant la nature dans ses plus grands comme dans ses plus +petits effets, je me suis constamment demandé: Est-ce l'objet de +tes observations, ou bien est-ce toi qui te prononces ainsi? J'ai +toujours envisagé mes prédécesseurs et mes collaborateurs sous le +même point de vue. + + +Chacun de nous ne voit dans la création achevée, réglée, accomplie, +qu'un élément avec lequel il s'efforce de créer un monde à sa guise. +Les hommes robustes s'emparent sans hésiter de cet élément, et le +forcent à enfanter tant bien que mal; les faibles jouent et badinent +avec lui en tremblant, il y en a qui vont jusqu'à douter de son +existence. + + +Si nous pouvions nous pénétrer complètement de cette vérité +fondamentale, on ne disputerait plus; car on ne verrait dans les +opinions des autres comme dans les siennes, que des phénomènes de +diverses espèces. L'expérience, au reste, ne nous prouve-t-elle pas, +chaque jour, que tel homme pense facilement ce que tel autre ne +saurait jamais penser? et cette différence existe non seulement dans +les questions relatives au bien ou au mal réel, mais encore dans les +choses qui nous sont complètement indifférentes. + + +Tout ce qu'on sait, on ne le sait que pour soi-même. Dès que je +m'entretiens avec quelqu'un sur une chose que je crois savoir, il +croit la savoir mieux que moi, et je me vois forcé de refouler mon +savoir sur moi-même. + + +Le vrai hâte et favorise le bien; l'erreur ne développe rien et +embrouille tout. + + +L'homme se trouve jeté au milieu de tant d'effets, qu'il ne peut +s'empêcher d'en demander la cause; la première venue lui étant la +plus commode, il la croit la meilleure et s'en contente. C'est ainsi +du moins qu'agit le sens commun général. + + +Dès qu'on voit un mal on se met à le combattre, c'est-à-dire qu'on +exerce l'art de guérir sur les symptômes et non sur la maladie. + + +L'entendement n'a d'empire que sur ce qui vit. Le monde dont s'occupe +la géognosie est mort; il n'y a donc pas de géologie, car cette science +serait inaccessible à l'entendement. + + +Lorsque je vois les parties éparses d'un squelette, je puis les +rassembler et les replacer dans l'ordre voulu; car l'entendement me +parle d'après les analogies éternelles et immuables, lors même que +ce squelette serait celui du Léviathan. + + +Il ne nous est pas possible de voir naître en pensées, ce qui ne +naît plus sous nos yeux. Une création définitivement accomplie, +achevée et sans variation, n'est pas concevable pour nous. + + +Le système des vulcanistes modernes, n'est qu'un effet hardi pour +rattacher l'inconcevable monde présent au monde passé qui nous est +entièrement inconnu. + + +Les forces actives de la nature produisent souvent des effets +semblables par des moyens différents. + + +Rien n'est plus absurde que la majorité, car elle se compose d'un +très-petit nombre de prédécesseurs énergiques, de fripons qui +s'accommodent entre eux, de faibles qui cherchent à s'assimiler, et +d'une masse qui trotte toujours à la suite de quiconque veut bien se +donner la peine de la faire mouvoir. + + +Les mathématiques sont, comme la dialectique, l'organe d'un sens +noble et élevé; dans la pratique elles deviennent un art semblable +à celui de l'éloquence, car, pour l'un comme pour l'autre, la forme +est tout, et l'objet n'est rien: il est aussi indifférent aux +mathématiques de calculer des oboles ou des guinées, qu'à la +rhétorique de servir à la défense du vrai ou du faux. + + +En pareil cas tout dépend du mérite de l'homme qui pratique cette +science, qui exerce cet art. L'avocat éloquent et entraînant qui +défend et gagne une cause juste, et le mathématicien profond qui +calcule avec justesse la marche des étoiles, sont deux êtres +également divins. + + +Il n'y a d'exact dans les mathématiques que l'exactitude qui n'est +elle-même qu'une conséquence du sentiment inné du vrai. + + +Les mathématiques ne sauraient faire disparaître les préjugés, +modifier l'entêtement ou calmer l'esprit de parti; elles sont +impuissantes pour tout ce qui concerne le monde moral. + + +Pour être un mathématicien parfait, il faut être avant tout un homme +accompli. Ce n'est qu'en sentant tout ce qu'il y a de beau dans le +vrai qu'il devient profond, pénétrant, clair, gracieux et même +élégant; car il faut être tout cela pour ressembler à un Lagrange. + + +Ce n'est pas le langage par lui-même qui est juste, énergique ou +agréable, mais l'esprit qui se corporifie pour ainsi dire par le +langage. Il ne dépend pas de nous de donner à nos calculs, à nos +discours, à nos poèmes, les qualités désirables, si la nature nous +a refusé les qualités morales et intellectuelles nécessaires pour +arriver à ce résultat. Les qualités intellectuelles consistent dans +la pénétration et dans le pouvoir de méditer; et les qualités +morales, dans la force de conjurer le mauvais esprit qui nous +empêche de rendre hommage à la vérité. + + +Expliquer le simple par le composé, le facile par le difficile, est +un mal profondément enraciné dans le corps des sciences; la plupart +des savants le savent, mais fort peu en conviennent. + + +En méditant consciencieusement sur la physique, on reconnaît que les +phénomènes et les expériences qui lui servent de base n'ont pas tous +la même valeur. + + +Les phénomènes originels et les expériences primitives sont de la +plus haute importance, et tout ce qui en découle immédiatement est +immuable. En accordant le même droit aux phénomènes et aux expériences +secondaires, on confond et on obscurcit tout ce que les premiers +avaient expliqué et éclairci. + + +Rien n'est plus funeste à la science que les hommes qui, sans +posséder un grand fonds d'idées qui leur soient propres, se +permettent d'établir des théories; car ils ne conçoivent pas que +même beaucoup de savoir acquis ne suffit pas pour leur donner ce +droit. Dans leurs premières tentatives ils sont, à la vérité, +toujours guidés par le bon sens; mais ce bon sens a des limites fort +étroites, et, quand ils les dépassent, ils tombent dans l'absurde; +son véritable domaine est l'action. Oui, le bon sens agissant ne +s'égare jamais, mais il n'est pas propre à argumenter, à +conjecturer, à juger; les hautes spéculations de la pensée, les +fonctions élevées de l'esprit lui sont interdites. + + +L'expérience est d'abord utile à la science, puis elle lui devient +nuisible, parce qu'elle enseigne à la fois le lois et les +exceptions; et c'est toujours en vain qu'on croira trouver la vérité +dans le résultat d'une règle de proportion entre les unes et +les autres. + + +On prétend communément qu'entre deux opinions opposées, la vérité se +trouve dans le centre. Rien n'est plus faux; ce n'est pas la vérité +qu'on y trouve, c'est le problème, c'est la vie invisible et +éternellement active supposée visible et en état de repos. + + + * * * * * + + +DERNIER CONSEIL. + + +Rien de ce qui est ne peut être réduit à ne plus être; l'éternité se +meut en tout. Sois heureux d'exister, l'existence est éternelle; des +lois éternelles veillent sur les trésors vivants où le grand tout +puise ses parures. + +Depuis longtemps il a été trouvé, le vrai, et de nobles esprits se +sont unis en lui. Fils de la terre, attache-toi à cet ancien vrai, +et remercie les sages qui lui ont montré le chemin qui tourne autour +du soleil et des étoiles. + +Concentre tes regards sur toi-même, tu y trouveras le centre dont +pas un noble coeur n'ose douter. Tu comprendras toutes les règles et +toutes les exceptions; la conscience indépendante et ne subsistant +que par elle-même, est le soleil qui éclaire chaque jour de ta +vie morale. + +Que ta raison veille toujours et tu pourras te confier à tes sens, +ils ne te feront rien voir de faux. Observe tout d'un regard +satisfait et marche d'un pas ferme et sûr à travers les monts et les +vallons de ce monde si richement doté. + +Jouis avec modération et avec sagesse de tant de biens, de tant de +richesses. Quand la vie se réjouit de la vie, le passé s'arrête, +l'avenir s'anime d'avance et le présent est éternel! + +Et quand tu auras réussi à te pénétrer de la conviction que l'utile +seul est vrai; quand tu auras étudié le mouvement de la foule qui +tourne toujours dans le même cercle, alors tu la laisseras se +mouvoir à sa manière et tu viendras te réunir au plus petit nombre. + +Et, semblable au poète, au philosophe qui depuis l'antiquité la plus +reculée, se sont créé en silence une oeuvre chérie s'harmonisant +avec leurs penchants et leurs désirs, tu arriveras par degrés à ce +résultat si heureux et si beau! Précéder les belles âmes sur la +route de leurs plus nobles sensations, n'est-ce pas là une destinée +digne d'envie? + + + * * * * * + + +Tout ce qui est raisonnable a déjà été pensé, mais il faut essayer +de le penser de nouveau. + + +Comment peut-on apprendre à se connaître soi-même? Ce n'est pas par +le raisonnement, c'est par l'action. Essaie de faire ton devoir, et +tu verras tout de suite ce que tu vaux. + + +Qu'est-ce que ton devoir? L'exigence de chaque jour. + + +La partie pensante de l'espèce humaine doit être regardée comme une +grande et immortelle individualité qui, en faisant sans cesse +l'indispensable et le nécessaire, finit par se rendre maître de +l'éventuel. + + +Plus j'avance dans la vie, plus je me dépite, quand je vois l'homme +placé assez haut sur l'échelle de la création pour commander à la +nature et s'affranchir de ses impérieuses nécessités, manquer à +cette vocation en se laissant entraîner par de fausses idées à faire +précisément le contraire de ce qu'il veut; quand je le vois, +surtout, gâter volontairement l'ensemble, et se réduire ainsi à se +débattre péniblement au milieu d'une foule de détails gênants +et mesquins. + + +Sois utilement actif, tu auras mérité d'obtenir et tu pourras +t'attendre à trouver: chez les grands, des grâces; chez les +puissants, des faveurs; chez les hommes actifs et utiles, de +l'appui, dans la multitude, de la sympathie; chez les individus +isolés, de l'affection. + + +Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es, dit un vieux proverbe. +J'ajouterai: dis-moi de quoi tu t'occupes, et je te dirai ce que tu +pourras devenir. + + +Chaque individu doit penser à sa façon, car il trouve toujours sur +sa route une vérité ou une espèce de vérité qui lui sert de guide; +mais il ne doit pas se laisser aller sans aucun contrôle: le pur +instinct ne suffit pas à l'homme, il le ravale au-dessous de +sa dignité. + + +L'activité sans frein, quelle que soit sa nature, finit par faire +banqueroute à la raison. + + +Dans les oeuvres des hommes comme dans celles de la nature, il n'y a +de réellement digne de notre attention que les intentions. + + +L'homme ne se trompe si souvent par rapport à lui et par rapport aux +autres, que parce qu'il voit un but dans un moyen; et qu'à force de +vouloir agir en ce sens, il ne fait rien, ou fait le contraire de ce +qu'il devrait faire. + + +Quand nous avons réfléchi sur une chose, et que nous avons pris la +résolution de l'exécuter, elle devrait être si pure et si belle, que +le monde ne pourrait plus que gâter notre oeuvre; par là nous +conserverions toujours intact l'immense avantage de rétablir ce qui +a été détruit, de rassembler ce qui a été dispersé. + + +Les erreurs, lors même qu'elles ne seraient pas complètes, sont +toujours difficiles à rectifier; car il faut conserver ce qu'il y +avait de vrai et le mettre à la place où il doit être. + + +Le vrai n'a pas toujours besoin de se corporifier; c'est déjà +beaucoup quand il plane çà et là comme un pur esprit et éveille des +sympathies intellectuelles, quand il vibre dans l'air doux et grave +comme le son d'une cloche. + + +Les idées générales et les grandes vanités sont toujours sur le +point de causer d'immenses malheurs. + + +Souffler dans une flûte, ce n'est pas en jouer; il faut remuer les +doigts. + + +Les botanistes admettent une classe de plantes qu'ils appellent +incomplètes. On pourrait dire avec autant de justesse qu'il y a une +classe d'hommes incomplets; et j'appelle ainsi tous ceux qui ne +savent pas mettre leurs désirs et leurs tendances en harmonie avec +leurs facultés. L'homme le plus insignifiant est complet s'il sait +se renfermer dans le cercle de ses capacités, tandis que les plus +belles qualités s'obscurcissent, s'anéantissent même sans cette +indispensable loi de proportion. L'absence de cette loi est un mal +que l'esprit des temps modernes augmente chaque jour; car qui +pourrait suffire à la marche rapide et aux exigences d'un présent +toujours progressif? + + +Les hommes sagement actifs, qui connaissent leurs forces et qui les +utilisent avec prudence, prospèrent toujours dans les affaires de +ce monde. + + +C'est un grand défaut de se croire plus qu'on n'est, ou de s'estimer +moins qu'on ne vaut. + + +Je rencontre de temps en temps des jeunes gens auxquels je ne trouve +rien à changer, rien à corriger, et cependant ils me donnent des +inquiétudes, parce que je les vois disposés à suivre le torrent de +leur époque. C'est précisément de cette disposition que je voudrais +les garantir. Il n'a été donné une rame à l'homme, réduit à naviguer +dans une nacelle fragile, que pour qu'il puisse se guider selon sa +volonté et son jugement, au lieu de suivre le cours aveugle +des flots. + + +Comment un jeune homme pourrait-il trouver blâmable et nuisible ce +que tout le monde fait et approuve? Pourquoi résisterait-il seul à +la tendance de tous? + + +Le plus grand mal de notre époque où rien ne peut arriver à sa +maturité, est de consommer chaque jour le produit de chaque jour, +sans jamais songer à garder quelque chose pour l'avenir. Nous avons +des journaux pour le soir et d'autres pour le matin, et l'on ne +tardera sans doute pas à en inventer pour les heures intermédiaires. +Cette manie traîne à la barre du public tout ce que chacun rêve ou +se propose de faire; on ne peut plus ni souffrir ni se réjouir que +pour amuser les autres. Les événements les plus intimes sont +colportés de maison en maison, de ville en ville, et d'empire en +empire; bientôt ils passeront d'une partie du monde à l'autre à +l'aide de quelques vélocifères. + + +Il serait aussi impossible d'éteindre les machines à vapeur du monde +matériel, que d'arrêter ce mouvement du monde moral. La vivacité du +commerce, le froissement du papier qui remplace l'argent monnayé, la +recrudescence de la dette pour payer des dettes, voilà les éléments +monstrueux au milieu desquels les jeunes hommes se trouvent jetés +aujourd'hui. Qu'ils rendent grâce à la nature si elle leur a donné +un esprit assez juste et assez calme pour ne pas se laisser +entraîner par le monde, ou pour ne pas lui demander l'impossible. + + +Dans chaque cercle d'activité l'esprit de l'époque poursuit et +menace les jeunes hommes; aussi ne saurait-on leur montrer trop tôt +le point vers lequel ils doivent diriger leur volonté. + + +Plus on avance en âge, plus on sent l'importance des paroles et des +actions les plus innocentes. Cette conviction m'engage à faire +remarquer à tous ceux qui m'entourent, la différence qui existe +entre la sincérité, la confiance et l'indiscrétion; c'est-à-dire, +qu'il n'y a pas de différence, mais une gradation lente comme celle +qui conduit de la chose la plus indifférente à la plus nuisible, et +qu'il faut sentir, car elle ne peut se raisonner. + + +C'est sur cette gradation qu'il faut régler notre conduite, si nous +ne voulons pas perdre la bienveillance des hommes, sur la même route +où nous sommes parvenus à la gagner. L'expérience nous apprend +toujours cette vérité, mais elle la fait payer par un cher +apprentissage, que par malheur on cherche toujours vainement à +épargner à ses descendants. + + +L'influence des arts et des sciences sur la vie, est tellement +soumise au degré de perfection de l'esprit du temps, et à mille +autres circonstances fortuites, qu'il est impossible de la +déterminer. + + +La poésie est toute-puissante dans les débuts de la société, que ces +débuts soient la barbarie, la demi-civilisation, une réorganisation, +ou un changement résulté du contact d'une civilisation étrangère; +d'où l'on peut conclure que l'influence de la poésie se fait sentir +dans tout ce qui est nouveau. + + +La musique a moins besoin de cette nouveauté; elle lui est presque +nuisible, car plus elle est ancienne, plus on y est accoutumé, plus +elle a de puissance. + + +C'est dans la musique, surtout, que la dignité de l'art est +éminente, car il n'y a en elle rien de matériel à déduire; à la fois +forme et fond, elle ennoblit tout ce qu'elle exprime. + + +La musique est ou profane ou sacrée. Le caractère sacré, surtout, +lui convient; il lui donne sur la vie une haute influence, qui reste +invariable à travers toutes les variations de l'esprit des temps. La +musique profane devrait toujours être joyeuse et gaie. + + +La musique qui mêle le sacré au profane est impie; celle qui exprime +des sensations faibles, lamentables ou mesquines est absurde; car +n'étant pas assez imposante et assez grave pour être sacrée, il lui +manque la gaîté qui fait le seul mérite de la musique profane. + + +La sainteté de la musique d'église et l'espièglerie des chants +populaires sont les deux pivots, sur lesquels la musique doit +toujours rouler, c'est l'unique moyen de produire les deux grands +effets qui lui sont propres: la prière et la danse. Si elle confond +les genres, elle jette de la confusion dans l'âme; si elle les +affaiblit, elle devient fade; si elle veut s'associer à la poésie +didactique ou descriptive, elle glace et ennuie. + + +La plastique ne peut agir que sur un degré élevé de l'échelle +artistique. Le médiocre peut, sous plus d'un rapport, avoir quelque +chose d'imposant; mais une oeuvre d'art médiocre sera toujours plus +propre à induire en erreur qu'à plaire. Voilà pourquoi la sculpture +doit s'associer un intérêt matériel qu'elle trouvera sans peine dans +la représentation des personnages importants; mais, malgré ce +secours, il lui faut encore un haut degré de perfection pour être à +la fois vraie et digne. + + +La peinture est de tous les arts le plus nonchalant et le plus +commode. Lors même qu'elle n'est que du métier, elle plaît à cause +de son sujet. Son exécution, ne serait-elle que mécanique et par +conséquent dépourvue d'intelligence, a quelque chose de si +merveilleux qu'elle étonne les esprits les plus cultivés comme les +plus vulgaires; et dès qu'elle s'élève sur l'échelle artistique, +elle est préférée aux autres arts arrivés au même degré de +perfection. La vérité dans la couleur, dans les superficies et dans +les rapports que les objets visibles ont entre eux, suffit pour la +rendre agréable. Et comme les yeux ont été forcés de s'accoutumer à +tout voir, même le laid, une difformité ne les affecte pas aussi +péniblement que la dissonance blesse l'oreille; ils supportent une +mauvaise copie de la réalité, parce qu'il y a des réalités plus +vilaines encore. Enfin, le peintre médiocrement artiste aura +toujours plus d'amis, plus de partisans dans le public, que le +musicien qui ne serait pas plus avancé que lui dans son art. En +tous cas, le peintre peu habile a du moins l'avantage de pouvoir +travailler seul et pour lui seul, tandis que le musicien est +toujours obligé de s'associer d'autres musiciens, car ce n'est que +par l'association qu'il peut produire des effets. + + +On se demande si, en examinant les diverses productions artistiques, +il faut les comparer entre elles? Je répondrai que le connaisseur +parfait peut et doit juger par comparaison, car la pensée +fondamentale de l'art plane devant lui, et il a la conscience de +tout ce que l'on pourrait, de tout ce que l'on devrait faire. Mais +l'amateur, qui en est encore aux premiers pas sur la route de +l'appréciation du vrai beau, doit considérer isolément chaque genre +de mérite; par là seulement le sens et le sentiment s'accoutument +par degrés à agir sur les généralités. En tous cas, la manie de +comparer n'est qu'une paresse de l'esprit qui veut s'épargner la +peine de juger. + + +Le propre de l'amour de la vérité est de nous faire découvrir et +apprécier le bon partout où il est. + + +Le sentiment humain peut s'appeler historique, quand il s'est +perfectionné au point de faire entrer le passé en ligne de compte, +dans l'appréciation des mérites du présent. + + +Ce qu'il y a de mieux dans l'histoire, c'est l'enthousiasme qu'elle +excite en nous. + + +L'individualité engendre l'individualité. + + +Il ne faut jamais oublier qu'il y a une foule de personnes qui +veulent absolument dire ou produire quelque chose de remarquable, +sans avoir pour cela les facultés nécessaires, et que de là doit +nécessairement résulter le bizarre, l'extravagant. + + +Les penseurs profonds et sérieux sont rarement bien vus du public. + + +Si l'on veut que j'écoute avec attention l'opinion d'un autre, il +faut du moins qu'elle soit positivement énoncée; car j'ai toujours +en moi-même un assez grand fonds de données problématiques. + + +La superstition fait pour ainsi dire partie de l'homme, et il se +flatte en vain de pouvoir la bannir complètement; au lieu de le +quitter, elle se réfugie dans les profondeurs les plus mystérieuses +de son être, d'où elle reparaît tout à coup dès qu'elle se sent +moins rigoureusement poursuivie. + + +Que de choses nous pourrions savoir mieux, si nous ne voulions pas +les savoir trop bien. Ce n'est que dans l'angle de quarante-cinq +degrés que les objets deviennent accessibles à notre vue. + + +Les microscopes et les lunettes d'approche ne servent qu'à égarer le +bon sens. + + +Je garde le silence sur beaucoup de choses, car je ne veux causer ni +trouble ni désordre. Je vois même sans déplaisir les hommes se +réjouir des choses qui me scandalisent et me chagrinent. + + +Tout ce qui affranchit l'esprit sans lui donner un pouvoir absolu +sur nous-mêmes est nuisible. + + +Quand les hommes examinent et jugent une production de l'art, ils +cherchent plus tôt à savoir ce qu'elle est, que pourquoi et comment +elle est. Guidé par ce sentiment, on s'attache aux détails, on fait +des extraits. Il est vrai que par ce procédé on finit toujours par +saisir l'ensemble, mais c'est toujours sans le savoir. + + +L'art, et surtout celui de la poésie, a seul le pouvoir de soumettre +l'imagination aux règles qui lui sont indispensables, car l'imagination +sans goût est une monstruosité. + + +Le maniéré est la subjectivité de l'idée; voilà pourquoi il a toujours +quelque chose de spirituel. + + +La tâche du philologue consiste à approfondir le contenu des traditions +écrites. Il examine un manuscrit et il y voit des lacunes, des erreurs +ou des omissions de copiste, et d'autres fautes semblables qui nuisent +à la clarté du texte. On découvre une seconde, une troisième copie du +même manuscrit; il les compare entre elles et arrive ainsi à savoir ce +qu'il y a de croyable, de sensé dans la tradition. Il va plus loin, il +demande à sa propre raison de saisir et de rendre, sans le secours des +moyens extérieurs, et avec une perfection toujours croissante, les +convenances et les rapports qu'ont entre elles les matières qu'il +traite; les vérités, les erreurs et les mensonges qu'elles contiennent. +Pour arriver à ce résultat, il a besoin de beaucoup de tact, d'une étude +approfondie des auteurs morts, et même d'un certain degré d'imagination. +Il n'est donc pas étonnant que le philologue arrive à se croire juge +compétent dans le domaine du goût; malheureusement il y réussit rarement. + + +Le poète doit tout mettre en action, en représentation, et il n'est au +niveau de sa tâche que lorsque ses représentations rivalisent avec la +réalité, et séduisent l'esprit au point que tout le monde croit voir +et entendre ce qu'il décrit ou représente. Quand la poésie a atteint +ce haut degré de perfection, elle paraît n'appartenir qu'au monde +extérieur; et cela est si vrai, que, lorsqu'elle se refoule dans le +monde intérieur, elle est en décadence. La poésie qui ne représente +que des sensations intérieures sans les corporifier par des objets +extérieurs, ou celle qui ne représente que des objets extérieurs, sans +les animer par des sensations intérieures, sont toutes deux arrivées +au plus bas degré de l'échelle poétique, d'où il ne leur reste plus +qu'à entrer dans la vie vulgaire. + + +L'éloquence jouit de toutes les faveurs, de tous les privilèges de +la poésie, elle s'en empare; elle en abuse même pour s'assurer dans +la vie sociale un avantage momentané, moral où immoral, juste +ou injuste. + + +La littérature n'est qu'un fragment des fragments de l'esprit +humain. On n'a écrit que la plus petite partie de ce qui a été fait +et dit, et l'on n'a conservé que la plus petite partie de ce qui a +été écrit. + + +Le talent de lord Byron a une vérité et une grandeur naturelles qui +se sont développées dans une sauvagerie dont le principal effet est +d'étonner et de mettre mal à son aise; aussi son talent ne peut-il +être comparé à aucun autre talent. + + +Le véritable mérite des chants populaires est d'avoir pris +immédiatement leurs motifs dans la nature. Les poètes les plus +avancés en civilisation pourraient tirer de grands avantages de +cette source s'ils savaient y puiser. + + +J'ajouterai cependant qu'ils n'en seraient pas moins inférieurs à +ces grands modèles, du moins sous le rapport de la concision; car +l'homme de la nature sera toujours plus laconique que l'homme +civilisé. + + +L'étude de Shakespeare est fort dangereuse pour les talents +naissants, car elles les force à l'imiter quand ils se flattent +de créer. + + +Pour apprécier l'histoire, il faut qu'il y ait eu de l'histoire dans +notre vie. Il en est de même des nations: les Allemands ne peuvent +juger la littérature que depuis qu'ils en ont une. + + +On ne vit réellement, que lorsqu'on se sent heureux par la +bienveillance et l'affection dont on est l'objet. + + +La piété n'est pas un but, mais un moyen pour arriver à un haut +degré de civilisation par une douce tranquillité d'esprit. + + +On peut conclure de là que tous ceux qui font de la piété un but +sont des hypocrites. + + +On a plus de devoirs à remplir dans la vieillesse que dans la +jeunesse. + + +Un devoir contracté est une créance perpétuelle, car il est +impossible de la solder complément. + + +La malveillance seule voit les imperfections et les défauts, il faut +donc se faire malveillant pour les voir; mais gardons-nous de le +devenir plus que cela n'est rigoureusement nécessaire. + + +Le plus grand bonheur qui puisse nous arriver, est celui qui corrige +nos imperfections et répare nos fautes. + + +Si tu sais lire, il faut que tu comprennes; si tu sais écrire, il +faut que tu saches quelque chose; si tu crois, tu es forcé de +concevoir; si tu désires, tu t'imposes des obligations; si tu +exiges, tu obtiendras; si tu as de l'expérience, on te demande +d'être utile. + + +Nous ne reconnaissons de l'autorité qu'à ceux qui nous sont utiles. +Si nous nous soumettons à nos souverains, c'est parce qu'ils nous +assurent la tranquille possession de nos propriétés, et qu'ils nous +protègent contre tout ce qui pourrait nous arriver de désagréable. + + +Le ruisseau est l'ami du meunier qui l'utilise. Il aime mieux se +précipiter par-dessus les roues qu'il fait mouvoir, que de rouler +à travers la vallée avec une tranquillité stérile. + + +Celui qui se contente de régler sa conduite sur une simple +expérience, est toujours dans le vrai. Considéré sous ce point de +vue, l'enfant qui commence à raisonner est un grand sage. + + +La théorie n'a d'autre mérite réel que celui de nous faire croire +à la coïncidence des événements. + + +Toutes les choses abstraites deviennent inaccessibles au sens +commun, lorsqu'on veut les mettre en oeuvre; et le sens commun +arrive toujours à l'abstrait par l'action et par l'observation. + + +Lorsqu'on demande trop et qu'on se plaît datas les combinaisons +compliquées, on s'expose à s'égarer dans le désordre. + + +Il est bon de penser par analogie, car l'analogie ne conclue rien. +L'induction est dangereuse, car elle se pose un but déterminé +qu'elle ne perd jamais de vue, et vers lequel elle entraîne +indistinctement le faux et le vrai. + + +L'intuition juste mais vulgaire des choses terrestres, est une +propriété du simple sens commun. L'intuition pure des objets +extérieurs et intérieurs est fort rare. + + +La première se manifeste d'une manière tout à fait pratique, +c'est-à-dire par l'action immédiate; la seconde, par symboles, tels +que les chiffres, les formules de mathématiques, et la parole ou +plutôt les tropes, que l'on peut regarder comme la poésie du génie +et la manifestation proverbiale du sens commun. + + +Le passé ne peut agir sur nous que par la narration écrite ou +parlée. La plus ordinaire, la plus sensée est historique; celle qui +tient le plus près à l'imagination est mythique. Dès que l'on +cherche dans cette dernière quelque chose d'important et de caché, +elle devient mystique, et prend un cachet si sentimental, que nous +n'en acceptons que ce qui concerne le sentiment. + + +Si nous voulons réellement arriver à quelque chose, il faut soutenir +notre activité par les facultés qui préparent, accompagnent, +coïncident, secondent, accélèrent, fortifient, arrêtent et +réagissent. + + +Pour observer comme pour agir, il faut séparer l'accessible de +l'inaccessible, sans cela notre vie et notre savoir seront toujours +également stériles. + + +Un Français a dit: «Le sens commun est le génie de l'humanité.» mais +avant d'accepter ce sens commun comme le génie de l'humanité, il +faudrait du moins l'examiner dans ses divers modes de manifestation. +Si nous nous demandons en quoi il est utile aux hommes, nous +arrivons aux résultats suivants: + + +L'humanité est soumise à des besoins; si elle ne peut les satisfaire, +elle s'agite et s'impatiente; dès qu'ils sont satisfaits, elle redevient +calme, indifférente. L'homme de la nature est donc toujours dans l'un +ou l'autre de ces deux états, et il doit nécessairement employer la +simple raison, c'est-à-dire le sens commun des Français, pour trouver +le moyen de satisfaire ses besoins. Ces moyens, il les trouve toujours +tant que ses besoins restent dans les limites du nécessaire; mais s'ils +s'étendent, s'ils s'élèvent au-dessus du commun, le sens commun devient +insuffisant, il cesse d'être un génie protecteur; car les régions de +l'erreur se sont ouverte devant l'humanité. + + +Il ne se fait rien de déraisonnable que la raison ou le hasard ne +puissent réparer; il ne se fait rien de raisonnable que le hasard ou +la déraison ne puissent gâter. + + +Toute idée vaste et grande qui vient de surgir, agit tyranniquement: +voilà pourquoi les préjugés qu'elle fait naître deviennent si vite +nuisibles, et qu'il n'y a point d'institution qu'on ne puisse +défendre et louer, si l'on remonte à son origine; il ne s'agit que +de faire valoir ce qu'elle avait alors de bon, et ce qu'elle en a su +conserver. + + +Lessing, qui s'indignait sincèrement contre toute espèce d'entraves, +fait dire à un de ses personnages: «Personne ne doit _devoir_ faire +ou penser une chose;» un homme fort spirituel répondit: Celui qui +_le veut le doit_. Un troisième, penseur plus subtil, ajouta: «Celui +qui peut comprendre _doit vouloir_.» On croyait avoir terminé ainsi +la discussion sur le _vouloir_ et le _devoir_, sans songer qu'en +général les actions des hommes sont déterminées par le degré de leur +intelligence et de leur instruction; aussi n'y a-t-il rien de si +épouvantable que l'ignorance et la stupidité en action. + + +Il existe deux substances pacifiques: le dû et le convenable. + + +La justice demande le dû, la police le convenable; la justice +examine et juge, la police surprend et ordonne. La justice s'occupe +des individus, la police de l'ensemble d'une population. + + +L'histoire est une longue fugue dans laquelle chaque peuple élève la +voix à son tour. + + +L'homme ne pourrait satisfaire à ce qu'on exige de lui, que s'il se +croyait beaucoup plus qu'il n'est. C'est, au reste, une erreur qu'on +lui pardonne volontiers tant qu'elle ne tombe pas dans l'absurde. + + +Il est des livres qui semblent avoir été écrits non pour apprendre +quelque chose, mais pour prouver que l'auteur savait quelque chose. + + +J'ai vu des gens qui fouettaient du lait dans l'espoir de le faire +tourner en crème. + + +Il est plus facile de se faire une juste idée de l'état d'un cerveau +qui nourrit les erreurs les plus complètes, que de celui qui s'attache +à des demi-vérités. + + +Le penchant des Allemands pour l'indéfini et pour le vague dans les +arts, vient de leur peu d'habileté. + + +L'artiste médiocre doit rejeter les lois du vrai beau qui +réduiraient son talent à rien. + + +Il est triste de voir un homme remarquable lutter toute sa vie +contre lui-même, contre l'esprit de son époque, et contre les +événements, sans pouvoir sortir de la foule où le préjugé le +retient. La bourgeoisie nous offre plus d'un pareil exemple. + + +Un auteur ne saurait mieux prouver son estime pour le public, qu'en +lui donnant, non ce qu'il demande, mais ce que lui-même trouve +juste et bon. + + +La sagesse n'est que dans la vérité. + + +Quand nous commettons une erreur, tout le monde peut s'en +apercevoir; il n'en est pas de même quand nous avançons un mensonge. + + +Les Allemands ont de la liberté dans la pensée, voilà pourquoi ils +ne s'aperçoivent pas quand ils manquent de liberté dans le goût et +dans l'esprit. + + +N'y a-t-il donc pas assez d'énigmes en ce monde? Et pourquoi +cherche-t-on à convertir en énigmes les choses les plus simples? + + +Le cheveu le plus fin projette une ombre. + + +J'ai souvent essayé de faire des choses vers lesquelles je n'avais +été poussé que par de fausses tendances, et cependant j'ai toujours +fini par les concevoir. + + +La libéralité excite toujours la bienveillance, surtout quand elle +est accompagnée par la modestie. + + +La poussière ne se soulève jamais avec plus de force, qu'au moment +où l'orage qui va la faire retomber pour longtemps, est sur le point +d'éclater. + + +Les hommes se connaissent fort difficilement entre eux, lors même +qu'ils en ont réellement l'intention; le mauvais vouloir qui les +guide presque toujours achève de les aveugler. + + +On apprendrait plus facilement à connaître les autres, si on n'avait +pas toujours la manie de se comparer à eux. + + +Voilà pourquoi les hommes les plus distingués sont les plus +maltraités; n'osant se comparer à eux on cherche à leur trouver +des défauts. + + +Pour parvenir en ce monde, il n'est pas nécessaire de connaître les +hommes, mais d'être plus fin et plus adroit que celui auquel on a +affaire pour l'instant. Les charlatans qui, à chaque foire, débitent +une grande quantité de mauvaises marchandises, sont une preuve +palpable de cette vérité. + + +Il n'y a pas des grenouilles partout où il y a de l'eau, mais il y a +de l'eau partout où l'on entend croasser des grenouilles. + + +Quand on ne sait aucune langue étrangère on ne sait pas la sienne. + + +Il est des erreurs qui ne vont pas mal aux jeunes gens; mais il ne +faut pas qu'ils les traînent après eux jusque dans la vieillesse. + + +Quand un travers a vieilli, il est aussi inutile que désagréable à +tout le monde. + + +La despotique déraison du cardinal de Richelieu, a fait douter +Corneille de lui-même. + + +La nature s'égare quelquefois dans des spécifications où elle se +trouve arrêtée comme dans une impasse. C'est ce qui nous explique +l'opiniâtreté avec laquelle chaque peuple se renferme dans son +caractère national. + + +Les métamorphoses dans le sens le plus élevé, c'est-à-dire celles +qui s'opèrent par la perte ou le gain, par l'action de donner ou de +prendre, sont admirablement dépeintes par le Dante. + + +Chacun de nous a, dans sa nature, quelque chose qui, s'il osait +l'avouer publiquement, lui attirerait le blâme général. + + +Toutes les fois que l'homme se met à réfléchir sur son état physique +ou moral, il se trouve malade. + + +L'assoupissement sans sommeil est une situation dont la nature a +fait à l'homme un besoin, ce qui explique son goût pour le tabac, +l'eau-de-vie et l'opium. + + +L'important pour l'homme d'action est de faire ce qui est justes +sans s'inquiéter si ce qui est juste se fait partout. + + +Il est des personnes qui frappent au hasard avec leur marteau contre +la muraille, en s'imaginant que chaque coup tombe sur la tête d'un +clou. + + +Les mots français ne tirent pas leur origine de la langue latine +écrite, mais de la langue latine parlée. + + +Nous appelons réalité vulgaire, celle qui se présente fortuitement +et sans que nous puissions y reconnaître, pour l'instant du moins, +une loi de la nature. + + +Le tatouage du corps humain est un retour vers l'état de brute. + + +Écrire l'histoire, c'est se débarrasser utilement du passé. + + +On ne saurait posséder ce qu'on ne comprend pas. + + +Les choses les plus vulgaires, lorsqu'elles sont dites d'une manière +burlesque, peuvent paraître piquantes. + + +Nous conservons toujours assez de force pour agir, lorsque nous +sommes guidés par une conviction profonde. + + +La mémoire peut nous faire défaut impunément, pourvu qu'au même +instant le jugement ne nous abandonne pas aussi. + + +Les poètes qui ne reconnaissent ou n'admettent d'autres lois que +celles de leur propre nature, sont des talents frais et neufs, +rejetés par l'esprit d'une époque artistique, qui, à force de +vouloir cultiver et perfectionner les arts, est devenu stagnant et +maniéré. Comme il est impossible à ces talents d'éviter toujours la +platitude, on peut, sous ce rapport, les regarder comme rétrogrades; +mais, sous tous les autres, ils méritent le titre de régénérateurs, +car ils font entrer les autres dans la voie du progrès. + + +Le jugement d'une nation ne se développe que lorsqu'elle peut se +juger elle-même, avantage dont elle ne commence à jouir que dans +l'âge mûr de la civilisation. + + +Lorsqu'on met la nature à la torture, elle devient muette; lorsqu'on +l'interroge loyalement, elle se borne à répondre oui ou non. + + +La plupart des hommes trouvent la vérité trop simple; ils devraient +se souvenir qu'il est déjà assez difficile de la pratiquer utilement +telle qu'elle est. + + +Je maudis tous ceux qui, se faisant de l'erreur un monde à leur +usage, osent demander encore que tout ce que l'homme fait +soit utile. + + +Il faut considérer une école comme un seul homme qui, pendant tout +un siècle, se parle à lui-même et s'admire, lors même que ce qu'il +dit est absurde et niais. + + +On ne saurait réfuter un faux enseignement, parce qu'il se fonde sur +la conviction que le faux est vrai; mais il est possible, il est +nécessaire même de le combattre par une opposition directe +et réitérée. + + +Prenez deux petites baguettes; peignez l'une en rouge et l'autre en +bleu; mettez-les dans l'eau l'une à côté de l'autre, et toutes deux +vous paraîtront brisées. Rien n'est plus facile que de se convaincre +de cette vérité avec les yeux du corps; celui qui pourrait la voir +avec les yeux de l'intelligence, y trouverait une garantie précieuse +contre une foule d'erreurs et de paradoxes. + + +Les adversaires d'une cause bonne et spirituelle, frappent sur des +charbons ardents pour faire voler de tous côtés des étincelles, et +porter ainsi l'incendie sur des points que, sans ce procédé, ils +n'auraient pu atteindre. + + +L'homme ne serait pas ce qu'il y a de plus noble sur la terre, s'il +n'était pas trop noble pour elle. + + +Le temps n'enfouit les anciennes découvertes que pour nous réduire à +les découvrir de nouveau. Par combien d'efforts pénibles Tycho-Brahé +n'a-t-il pas cherché à nous prouver que les comètes étaient des +corps réguliers, tandis que depuis bien des siècles, déjà, Sénèque +les regardait comme tels? + + +Depuis combien de temps n'a-t-on pas discuté en tous sens sur +l'existence des antipodes? + + +Il est des esprits auxquels il faut laisser leurs allures et leur +idiotisme. + + +Rien n'est plus commun aujourd'hui que des productions littéraires +nulles sans être mauvaises. Elles sont nulles, parce qu'elles n'ont +point de valeur; elles ne sont pas mauvaises, parce que l'auteur +s'est renfermé dans les formes générales des bons modèles. + + +La neige est une propreté mensongère. + + +Celui qui craint la portée d'une pensée, finit par devenir incapable +de la concevoir. + + +On ne doit appeler son maître que celui dont on peut toujours +apprendre quelque chose. Aussi tous ceux qui nous ont appris quelque +chose ne méritent-ils pas le titre de maître. + + +Les compositions lyriques doivent être raisonnables dans leur +ensemble, et un peu déraisonnables dans les détails. + + +Il en est des hommes comme des océans; on leur donne des noms +différents, et, cependant, ce n'est toujours et partout que de +l'eau salée. + + +On dit que les louanges qu'on se donne à soi-même ne sont pas de bon +aloi; c'est possible: mais quelle est la valeur d'une critique +injuste? Le public ne songe pas à la qualifier. + + +Le roman est une épopée subjective dans laquelle l'auteur s'arroge +le droit d'arranger le monde à sa manière. Il ne s'agit que de +savoir s'il a en effet une manière à lui, le reste va tout seul. + + +Il est des natures problématiques qui ne suffisent à aucune position +et auxquelles aucune position ne saurait suffire, d'où il résulte +une lutte dans laquelle la vie s'use sans plaisir et sans profit. + + +Le véritable bien se fait presque toujours _clam, vi et precario_. + + +Un ami joyeux est une chaise roulante pour le chemin de la vie. + + +Les ordures mêmes brillent quand le soleil les éclaire. + + +Le meunier s'imagine que le blé ne croit que pour faire marcher son +moulin. + + +Il est difficile d'être juste envers l'instant actuel; s'il est +insignifiant, il nous ennuie; s'il est heureux, il faut le soutenir; +s'il est malheureux, il faut le traîner. + + +L'homme le plus heureux est celui qui peut mettre la fin de sa vie +en rapport avec le commencement. + + +L'homme est tellement entêté et contrariant, qu'il ne veut pas qu'on +le contraigne à être heureux, tandis qu'il cède au pouvoir qui le +force à être malheureux. + + +Tant qu'on ne regarde que devant soi, on n'a qu'un seul point de +vue; mais dès qu'on jette ses regards en arrière, on en a plusieurs. + + +Toute position qui nous cause chaque jour quelque chagrin nouveau, +est fausse. + + +Lorsqu'on commet une imprudence, on se flatte toujours de la +possibilité de s'en tirer par des détours. + + +Une vérité insuffisante se maintient pendant quelque temps; une +brillante erreur la remplace, et le monde s'en contente et +l'accepte. C'est ainsi qu'on s'aveugle et qu'on s'étourdit pendant +une longue suite de siècles. + + +Il est fort utile dans les sciences de rechercher les vérités +insuffisantes connues des anciens, pour les utiliser et les +compléter. + + +Les opinions avancées ressemblent aux figures de l'échiquier par +lesquelles on commence l'attaque; elles peuvent être forcées à la +retraite, mais elles ont engagé la partie. + + +La vérité et l'erreur découlent de la même source; cette conformité, +aussi singulière que certaine, nous fait un devoir de ménager plus +d'une erreur, par respect pour la vérité qui périrait avec elle. + + +La vérité appartient aux hommes, et l'erreur au temps; voilà +pourquoi on a dit d'un homme remarquable: «Le malheur des temps a +causé son erreur, mais la force de son âme l'en a fait sortir avec +gloire.»[1] + + +Note: + +[1] Cette phrase est en français dans le texte. + + +Chacun de nous a ses bizarreries dont il ne peut se débarrasser, et +souvent les plus inoffensives de toutes causent notre perte. + + +Celui qui ne s'estime pas trop haut vaut plus qu'il ne croit. + + +Dans les arts, dans les sciences, comme dans la vie vulgaire, le +point le plus important est de voir les objets tels qu'ils sont, et +de les traiter selon leur nature. + + +Les hommes âgés, mais sages et raisonnables, ne dédaignent les +sciences que parce qu'ils ont trop demandé d'elles et d'eux-mêmes. + + +Je plains sincèrement les hommes qui se plaignent sans cesse de +l'instabilité des choses de ce monde, et du néant de la vie +terrestre. Est-ce que nous ne sommes pas venus sur cette terre pour +rendre le périssable impérissable? Et pourrions-nous remplir cette +tâche, si nous ne savions pas apprécier l'un et l'autre? + + +Un phénomène, une expérience pris isolément, ne prouvent rien: c'est +l'anneau d'une grande chaîne dont la valeur ne peut être déterminée +que par son ensemble. Celui qui cherche à vendre un collier de +perles, trouverait difficilement un acquéreur, s'il ne voulait +montrer que la plus belle de ses perles, en soutenant que les +autres, qu'il cache, sont de la même qualité. + + +Des images, des descriptions, des mesures, des nombres, des signes, +ne seront jamais les équivalents d'un phénomène. Le système de +Newton ne s'est si longtemps conservé intact, que parce que les +erreurs qu'il contient ont été embaumées dans l'in-4° de la +traduction latine. + + +On ne saurait répéter trop souvent sa profession de foi, et énoncer +tout haut son approbation et son blâme; car nos adversaires usent +toujours très-amplement de ce moyen. + + +A l'époque où nous vivons, on ne doit ni se taire ni céder; il faut +parler et agir, non pour vaincre, mais pour se maintenir à sa place. +Il importe peu que ce poste soit dans la majorité ou dans +la minorité. + + +Ce que les Français appellent tournure, n'est qu'une prétention +gracieuse. Chez les Allemands, la prétention est toujours rude et +dure, et leurs grâces sont tendres et douces, c'est-à-dire, opposées +à la prétention et par conséquent incapables de s'unir avec elle. On +voit par là que les Allemands ne sauraient avoir de la tournure. + + +Quand l'arc-en-ciel se maintient pendant un quart d'heure seulement, +personne ne le regarde plus. + + +Une oeuvre d'art au-dessus de ma portée me déplaît au premier coup +d'oeil; mais le sentiment de sa valeur me pousse à l'examiner de +plus près, ce qui me procure toujours un double plaisir; car je +découvre des mérites nouveaux dans cette oeuvre et des facultés +nouvelles en moi. + + +La foi est un capital secret et domestique, qui ne diffère que sur +un point des fonds publics destinés à secourir des malheureux: dans +les jours de calamités, chaque individu reçoit avec pompe la part +des intérêts de ses fonds publics, tandis qu'on prend soi-même et en +silence celle de son capital domestique. + + +Malgré ses apparences vulgaires et sa facilité à se contenter de la +satisfaction des besoins les plus urgents, la vie a des exigences +nobles et élevées qu'elle cherche toujours à satisfaire secrètement. + + +L'obscurantisme ne résulte pas des obstacles qui empêchent la +propagation du vrai et de l'utile, mais des efforts que l'on fait +pour accréditer le faux. + + +Depuis que je m'occupe de biographie, je me suis dit que, dans le +grand tissu des événements généraux, les hommes remarquables sont la +chaîne, et les hommes ordinaires la trame. Les premiers marquent la +largeur de ce tissu, les seconds lui donnent de la solidité, et les +ciseaux de la Parque en déterminent la longueur; arrêt auquel les +uns et les autres sont forcés de se soumettre. + + +Les Allemands du dix-septième siècle désignaient leur bien-aimée par +ce mot pittoresque: _(mannrauschlein) petite ivresse d'homme_[2]. + + +Note: + +[2] La traduction littérale de ce mot n'en donne qu'une idée +très-imparfaite, une longue périphrase même serait insuffisante; une +explication grammaticale remplira mieux ce but. On ne dit pas +seulement en allemand. Je suis ou il est ivre; mais on dit encore, +J'ai ou il a une ivresse, comme on dit en français: J'ai ou il a une +indigestion. Aimer une femme et en être aimé, est donc pour l'homme +une petite ivresse, c'est-à-dire un état où la raison, sans être +entièrement troublée, n'est plus assez maîtresse d'elle-même pour +nous montrer les dangers du bonheur que l'on convoite. On comprendra +maintenant tout ce qu'il y a de gracieux et de fin dans ce nom de +_petite ivresse d'homme_, appliqué à une maîtresse. (_Note du +Traducteur_.) + + +_Chère petite âme bien lavée_, est l'expression la plus tendre qu'à +Hiodensée on puisse adresser à une femme. + + +Le vrai est un flambeau immense qui nous éblouit, et la crainte de +nous brûler fait que nous cherchons à passer le plus vite possible +et en clignant des yeux. + + +Le plus grand tort des hommes sensés, est de ne pas savoir mettre à +leur place les paroles des personnes incapables d'exprimer nettement +leurs pensées. + + +Quiconque parle, croit pouvoir raisonner sur les langues. + + +L'âge rend indulgent: Je ne vois plus aujourd'hui commettre une +faute sans me dire que je m'en suis moi-même rendu coupable dans le +cours de ma vie. + + +La chaleur de l'action étouffe les scrupules; la contemplation rend +consciencieux. + + +Les gens heureux s'imagineraient-ils que les malheureux sont forcés +de succomber sous leurs yeux, avec la grâce et la noblesse, que la +populace de Rome demandait aux gladiateurs, qui devaient vaincre ou +mourir pour l'amuser? + + +Un père de famille consulta Timon sur l'éducation qu'il devait +donner à ses enfants, et Timon répondit: Fais-les instruire sur ce +qu'ils ne pourront jamais concevoir. + + +Il est des personnes à qui je veux tant de bien, que je voudrais +pouvoir leur en souhaiter davantage. + + +L'habitude nous fait jeter les yeux sur une horloge arrêtée, comme +si elle marchait encore; c'est ainsi que nous regardons une infidèle +comme si elle nous aimait toujours. + + +La haine est un mécontentement actif; l'envie n'est que le même +sentiment dans un état passif; il ne faut donc pas s'étonner si +l'envie dégénère si souvent en haine. + + +Le rythme a un pouvoir si magique, qu'il parvient à nous faire +regarder le sublime comme une propriété individuelle. + + +Le dilettantisme pris au sérieux, et les sciences traitées +machinalement dégénèrent en pédantisme. + + +Les maîtres seuls peuvent faire avancer les arts; les grands et les +riches ne savent que protéger les artistes. Il est juste et bon de +les protéger, mais cela ne tourne pas toujours au profit des arts. + + +La clarté consiste dans une sage distribution de là lumière et des +ombres. + + +Il n'est point d'erreur plus folle, que celle qui pousse les jeunes +gens à croire qu'ils renonceraient à leur individualité, s'ils +admettaient des vérités reconnues par leurs prédécesseurs. + + +Lorsqu'un savant réfute une opinion erronée, il prend presque +toujours le ton de la haine; car il est dans sa nature de voir un +ennemi personnel dans l'homme qui se trompe. + + +Il est plus facile de reconnaître une erreur que de découvrir une +vérité. La première glisse sur la surface que l'on peut mesurer sans +peine, la seconde dort dans des profondeurs qu'il n'est pas donné à +tout le monde de sonder. + + +Nous vivons du passé et le passé nous tue. + + +Dès qu'il s'agit d'apprendre quelque chose de grand, nous nous +réfugions dans notre pauvreté innée, et cependant nous avons appris +quelque chose. + + +Les Allemands tiennent beaucoup moins à l'union qu'à l'individualité. +Chacun d'eux est pour lui-même une propriété à laquelle il ne +renoncerait pas facilement. + + +Le monde moral empirique ne se compose guère que d'envie et de +mauvais vouloir. + + +La superstition est la poésie de la vie, voilà pourquoi il est +permis au poète d'être superstitieux. + + +C'est une chose bien singulière que la confiance! Un individu isolé +peut nous tromper ou se tromper lui-même; parmi plusieurs individus +réunis, l'un ou l'autre peut être en ce cas; au reste, chacun est +presque toujours d'un avis différent, ce qui rend la vérité plus +difficile à découvrir. + + +On ne doit pas désirer une position exceptionnelle; mais lorsque +nous y avons été jetés malgré nous, elle devient la pierre de touche +de notre caractère et de notre valeur morale. + + +L'honnête homme le plus borné, devin et fait échouer parfois les +roueries du faiseur le plus habile. + + +Celui qui ne sait pas aimer, doit apprendre à flatter s'il veut +arriver à quelque chose. + + +Il est impossible d'échapper à la critique: le seul moyen de la +désarmer est de la braver. + + +La multitude ne saurait se passer d'hommes capables, et cependant +ils lui sont presque toujours à charge. + + +Celui qui supporte mes défauts, lors même que ce serait mon +domestique, est mon maître. + + +Il faut payer cher les gens, quand on leur impose des devoirs sans +leur accorder des droits. + + +Une contrée est romantique quand elle éveille en nous le sentiment +de la grandeur du passé, ou, en d'autres termes, quand elle nous +donne de la solitude, des souvenirs et des regrets. + + +Le beau est la manifestation d'une loi secrète de la nature qui, +sans cette manifestation nous serait resté inconnu. + + +On peut promettre d'être sincère; mais il ne dépend pas de nous +d'être impartial. + + +L'ingratitude est une faiblesse; les caractères forts ne sont jamais +ingrats. + + +Nos facultés sont tellement bornées que nous croyons toujours avoir +raison; c'est ce qui explique l'opiniâtreté de certains esprits +distingués, qui se plaisent dans l'erreur. + + +Il est difficile de trouver une coopération sincère pour +l'accomplissement du bien; en ce cas, on ne rencontre presque jamais +que le pédantisme qui veut nous arrêter, ou l'audace qui veut +nous devancer. + + +La parole et l'image sont deux corrélatifs qui se cherchent sans +cesse, comme les tropes et la comparaison; voilà pourquoi il serait +utile de mettre sous les yeux ce que l'on dit aux oreilles, ainsi +que cela se pratique dans les livres destinés à la première enfance, +où les images et le texte se balancent; mais il faut se borner à +peindre ce qui peut se dire, et dire ce qui ne saurait se peindre. +Malheureusement on parle souvent quand il faudrait peindre, d'où il +résulte des monstruosités à double face, parce qu'elles sont à la +fois symboliques et mystiques. + + +Lorsqu'on se destine aux arts, il faut lutter d'abord contre le +mauvais vouloir des hommes qui n'attachent jamais aucun prix à nos +premiers travaux, et, plus tard, contre leurs prétentions +orgueilleuses, qui les poussent à feindre que tout ce que nous +pouvons faire de mieux leur était déjà connu. + + +Il n'y a pas de trésor plus précieux pour l'homme du monde, qu'un +recueil d'anecdotes et de maximes; pourvu qu'il sache les placer +à propos. + + +On dit à l'artiste: Etudie la nature! comme s'il était si facile de +trouver le noble dans le vulgaire, et le beau dans le difforme. + + +La mémoire diminue avec l'intérêt que nous inspirent les hommes et +les choses. + + +Le monde est une cloche fêlée; elle fait du bruit, mais elle ne +résonne pas. + + +Il faut supporter avec patience les importunités des jeunes amateurs +d'arts; en avançant en âge ils deviennent toujours des connaisseurs +utiles, et des admirateurs zélés des artistes habiles. + + +Quand les hommes deviennent tout à fait méchants, ils n'ont plus +d'autre plaisir que celui de faire ou de voir faire le mal. + + +Les hommes d'esprit sont les meilleurs dictionnaires de la +conversation. + + +Il est des personnes qui ne se trompent jamais, parce qu'elles ne se +proposent jamais rien de raisonnable. + + +Lorsque je connais parfaitement ma position envers moi-même et +envers les autres, je dis que je suis dans la vérité. C'est ainsi +que chacun peut avoir sa vérité à soi, qui n'est cependant que celle +de tout le monde. + + +La spécialité se perd toujours dans la généralité, et la généralité +est toujours forcée de s'adjoindre la spécialité. + + +Ce qui est véritablement productif, n'appartient à personne en +particulier; on a beau faire, il faut souffrir que tout le monde +en profite. + + +Dès que la nature commence à nous révéler ses secrets visibles, nous +nous passionnons pour l'art, son digne interprète. + + +Le temps est un élément. + + +L'homme ne comprendra jamais jusqu'à quel point il est +anthropomorphite. + + +Une différence qui ne prouve rien à la raison n'en est pas une. + + +On ne peut pas vivre pour tout le monde, et, surtout, pour les +personnes avec lesquelles on ne voudrait pas vivre. + + +L'appel à la postérité, est le résultat de la conviction noble et +pure qu'il existe quelque chose d'impérissable, qui, longtemps +méconnu, puis senti par la minorité, finit par réunir la majorité. + + +Les secrets ne sont pas des miracles. + + +J'avais, dans ma jeunesse, le défaut d'accorder aux talents +problématiques une protection inconsidérée et passionnée; et je n'ai +jamais pu me corriger entièrement de ce défaut. + + +Les auteurs libéraux ont beau jeu par le temps qui court, le public +tout entier est leur suppléant. + + +Les hommes ne prouvent jamais plus clairement qu'ils ne comprennent +pas la valeur des mots dont ils se servent, que lorsqu'ils font +l'éloge des idées libérales. Une idée ne doit pas être libérale, +mais forte, énergique, arrêtée, afin qu'elle puisse remplir sa +vocation divine, c'est-à-dire produire le bon, le vrai, l'utile. + + +L'intention elle-même ne doit pas être libérale, elle a une autre +mission à remplir. C'est dans les sentiments qu'il faut chercher le +libéralisme; et c'est précisément là qu'on ne le trouve presque +jamais, car les sentiments sont personnels et découlent +immédiatement de nos relations, de nos besoins. + + +Un homme d'esprit ne fera jamais une folie insignifiante. + + +Dans une oeuvre d'art, tout dépend de la conception. + + +Tout ce qui approche de la perfection, quel que soit l'usage qu'on +en fasse, ne saurait être approfondi. + + +C'est en méditant sur la marche générale des événements, que j'ai +appris à apprécier les services que chaque homme remarquable rend en +particulier. + + +On ne sait quelque chose que lorsqu'on sait peu de chose; plus on +sait, plus on doute. + + +Il est des hommes qui ne sont aimables que par leurs erreurs. + + +Certains caractères aiment et recherchent les caractères qui leur +ressemblent; tandis que d'autres aiment et recherchent ceux qui leur +sont opposés. + + +Celui qui aurait toujours vu le monde tel que les misanthropes le +représentent, serait nécessairement devenu un misérable. + + +Quand la pénétration est guidée par la malveillance et par la haine, +elle ne voit jamais que la superficie des choses; mais quand la +bienveillance et l'amour la dirigent, elle approfondit les hommes et +les choses, et il lui est permis d'espérer qu'elle pourra atteindre +les mystères les plus élevés. + + +Il serait à désirer que chaque Allemand fût doué d'une certaine dose +de poésie; ce serait le seul moyen de donner un peu de grâce et de +valeur à sa position sociale. + + +La matière est à la portée de tout le monde; quiconque veut +l'utiliser, apprend à en connaître les propriétés; la forme seule +est le secret des maîtres. + + +Il est dans la nature de l'homme de fixer ses penchants sur ce qui +vit; la jeunesse prend toujours la jeunesse pour modèle. + + +Nous avons beau apprendre à connaître le monde sous différents +points de vue, il n'aura jamais que deux aspects bien tranchés: +celui du jour et celui de la nuit. + + +Puisque l'erreur se répète toujours par les actions, ne nous lassons +pas du moins de répéter le vrai par la parole. + + +Il y avait à Rome, non-seulement des Romains, mais encore tout un +peuple de statues. C'est ainsi qu'au-delà du monde réel il y a un +monde d'illusions tout-puissant, et dans lequel nous vivons +presque tous. + + +Les hommes ressemblent aux flots de la mer Rouge; à peine la +baguette du Prophète les a-t-il séparés, qu'ils se réunissent et se +confondent. + + +Le devoir de l'historien est de séparer le vrai du faux, le certain +de l'incertain, le douteux du mensonger. + + +Les chroniques n'ont été écrites que par des hommes qui attachaient +beaucoup de prix au présent. + + +Les pensées renaissent, les convictions se transmettent, les +événements seuls passent pour ne plus jamais revenir avec le même +entourage. + + +De tous les peuples de la terre, les Grecs ont le plus noblement +rêvé le rêve de la vie. + + +Les traducteurs sont des espèces d'entremetteurs; ce n'est jamais +qu'à travers un voile qu'ils nous montrent la beauté dont ils nous +vantent les attraits, et ils excitent ainsi en nous le désir +irrésistible de connaître l'original. + + +Nous consentons volontiers à placer au-dessous de nous ce qui nous a +précédés, il n'en est pas de même de ce qui doit nous survivre; un +père seul n'envie jamais le talent de son fils. + + +Le difficile n'est pas de se subordonner à ce qui est au-dessus de +nous, mais à ce qui est au-dessous. + + +Nos artifices se bornent à sacrifier notre existence au besoin +d'exister. + + +Toutes nos actions, tous nos efforts, ne sont qu'une fatigue +perpétuelle; heureux celui qui ne se lasse point. + + +L'espérance est la seconde âme des malheureux. + + +L'amour est un vrai recommenceur[3]. + + +Note: + +[3] Cette phrase est en français dans le texte. + + +Il y a quelque chose dans l'homme qui semble demander la servitude, +voilà pourquoi il y avait du servage dans la chevalerie +des Français. + + +Au théâtre, le plaisir de voir et d'entendre domine la réflexion. + + +L'expérience peut s'étendre à l'infini; l'univers s'ouvre devant +elle avec ses routes innombrables; il n'en est pas de même des +théories que les bornes de l'entendement humain entourent de toutes +parts. Aussi, toutes les manières de voir, tous les systèmes +reviennent-ils successivement; il arrive même parfois, quoique cela +soit fort bizarre, que les théories les plus bornées s'accordent de +nouveau au milieu de l'expérience la plus étendue. + + +Le monde, objet de nos contemplations et de nos pressentiments, est +toujours le même; et ce sont toujours les mêmes hommes qui tantôt +vivent dans le vrai, et tantôt dans le faux, et qui, dans cette +dernière manière d'être, se sentent plus à leur aise. + + +La vérité est en contradiction avec notre nature; il n'en est pas de +même de l'erreur, et par une raison fort simple: la vérité nous +force à voir les limites de notre intelligence, tandis que l'erreur +nous permet de croire que, sous quelques rapports du moins, cette +intelligence est illimitée. + + +Voici bientôt vingt ans que les Allemands continuent à marcher sur +la route du transcendantalisme; si, un jour, ils viennent à s'en +apercevoir, ils se trouveront bien singuliers. + + +Il est bien naturel de croire que l'on sait encore ce qu'on a su +autrefois; il est moins naturel, mais non moins rare, de s'imaginer +que l'on sait ce qu'on n'a jamais su. + + +En tout temps ce sont les hommes et non l'esprit de l'époque qui ont +fait faire des progrès aux sciences. C'est l'esprit de l'époque qui +a fait boire la ciguë à Socrate; c'est l'esprit d'une autre époque +qui a dressé un bûcher à Jean Hus. Tous ces esprits se ressemblent; +c'est toujours le même. + + +Le véritable symbole est celui qui représente le général par le +particulier, non comme un rêve, une ombre, mais comme une révélation +vivante et spontanée de l'inconcevable. + + +Lorsque l'idéal veut prendre la place de la réalité, il la dévore et +périt avec elle. C'est ainsi que le crédit et le papier-monnaie font +disparaître l'argent, et finissent par perdre eux-mêmes leur +valeur factice. + + +L'exercice du droit de maître, passe souvent pour de l'égoïsme. + + +Quand les bonnes oeuvres et ce qu'elles ont de méritoire +disparaissent, on les remplace par la sentimentalité, ainsi que cela +arrive chez les protestants. + + +Quand on vient de recevoir un bon conseil, on se sent assez fort +pour le suivre. + + +Le despotisme favorise l'autocratie de tous; car en étendant la +responsabilité des individus depuis le premier jusqu'au dernier, il +développe un haut degré d'activité. + + +Les erreurs coûtent très-cher, quand on veut s'en débarrasser: +heureux, cependant, celui qui peut y parvenir! + + +Lorsqu'autrefois un littérateur allemand voulait dominer sa nation, +il lui suffisait de le dire; car cela l'intimidait au point qu'elle +s'estimait heureuse d'être dominée par lui. + + +Les arts ont des dilettanti et des spéculateurs; les premiers les +cultivent pour leur plaisir, les seconds, pour leur profit. + + +Je suis naturellement sociable; aussi ai-je toujours eu soin de me +donner des collaborateurs, et de me faire le leur; c'est ce qui m'a +valu le plaisir de me voir perpétuer par eux, et eux par moi. + + +L'action de mes forces intérieures s'est toujours manifestée comme +une prophétie vivante, qui, admettant un principe inconnu, mais +pressenti, cherche à le trouver dans le monde extérieur, pour l'y +faire adopter et propager. + + +Il existe une réflexion enthousiaste qui est de la plus grande +utilité, quand on ne se laisse pas entraîner par elle. + + +On ne se prépare à l'étude que par l'étude elle-même. + + +Il en est de l'erreur et de la vérité comme du sommeil et du réveil. +J'ai toujours remarqué qu'on se sent revivre, lorsqu'on se réveille +d'une erreur pour revenir à la vérité. + + +On souffre toujours quand on ne travaille pas pour soi. Celui qui +travaille pour les autres veut en profiter avec eux. + + +Le concevable appartient à la sensation et à la raison, et il +s'adjoint toujours le dû et le convenable, son proche parent. Le dû, +cependant, n'est lui-même qu'une convention propre à certaines +époques et à certaines circonstances déterminées. + + +Nous ne pouvons apprendre quelque chose que dans les livres que nos +facultés intellectuelles ne nous permettent pas de juger; l'auteur +d'un livre que nous sommes en état de juger, pourrait s'instruire +auprès de nous. + + +La Bible n'est un livre éternellement utile, que parce qu'il ne +s'est encore trouvé personne au monde qui ait pu dire: Je conçois +l'ensemble et je comprends chaque détail. Quant à nous, nous disons +humblement: L'ensemble est vénérable, et les détails sont d'une +grande utilité pratique. + + +La mysticité consiste à s'élever au-dessus de certains objets +qu'elle laisse derrière elle, et dont elle se détache complètement. +Plus ces objets sont grands et importants, plus la mysticité se +croit grande et importante. + + +La poésie mystique des Orientaux, a l'immense avantage de laisser +toujours à la disposition de ses adeptes, les richesses de ce monde +qu'elle leur apprend à dédaigner. C'est ainsi qu'ils se trouvent +toujours dans l'abondance qu'ils veulent fuir, et profitent sans +cesse des biens dont ils cherchent à se débarrasser. + + +Il ne devrait pas y avoir de mystiques chrétiens, car la religion +elle-même a assez de mystères; voilà pourquoi ses mystiques tombent +dans l'abstrus, et s'abîment au fond du sujet. + + +Un homme spirituel a dit «que la mysticité moderne était la +dialectique du coeur, et qu'elle mettait en question des choses dont +l'homme ne peut se faire aucune idée en suivant les routes +intellectuelles et religieuses ordinaires.» Que celui qui se sent le +courage de se livrer à une pareille étude, sans se donner des +vertiges, s'enfonce, à ses risques et périls, dans cette caverne de +Trophonios. + + +Les Allemands devraient s'abstenir, pendant trente ans, au moins, de +prononcer les mots _sentiments affectueux_; alors, peut-être, ils +renaîtraient. Maintenant on se borne à dire: indulgence pour les +faiblesses! pour celles d'autrui comme pour les nôtres. + + +Les préjugés de chaque individu dépendent de son caractère, et sont +étroitement liés à tout son être, c'est ce qui les rend invulnérables; +l'évidence, l'esprit et la raison n'y peuvent rien. + + +Il est des caractères qui érigent la faiblesse en loi. Certains +observateurs profonds du monde ont dit: «La sagesse qui se cache +derrière la peur est seule invulnérable.» Les hommes faibles ont +souvent des principes révolutionnaires; persuadés qu'ils seraient +heureux si on ne les gouvernait pas, ils oublient qu'ils ne savent +gouverner ni eux-mêmes, ni les autres. + + +Les artistes allemands modernes se trouvent en ce cas; car ils +déclarent nuisibles les branches de l'art qu'ils ne possèdent pas, +et conseillent de les abattre. + + +Le bon sens est né avec l'homme bien organisé; il se développe de +lui-même et se manifeste par la connaissance du nécessaire et de +l'utile. Cette connaissance est employée avec assurance et succès +par les hommes et par les femmes; et quand le bon sens leur manque, +les uns et les autres regardent comme nécessaire ce qu'ils désirent, +et comme utile ce qui leur plaît. + + +Dès que les hommes parviennent à se rendre libres, ils mettent leurs +défauts en évidence; celui des forts est de tout exagérer; celui des +faibles est de tout négliger. + + +La lutte de l'ancien, du stable, du constant avec ses développements +et ses transformations, est toujours la même. L'ordre engendre le +pédantisme; pour se débarrasser de l'un on détruit l'autre, et l'on +marche au hasard jusqu'à ce qu'on éprouve de nouveau le besoin de +l'ordre. Le classique et le romantique, la maîtrise et la liberté du +travail, la centralisation et le morcellement de la propriété foncière, +ne sont qu'un seul et même conflit qui en produit plusieurs autres. +La plus haute sagesse des gouvernants serait de modifier ce combat +de manière à ce que les parties pussent se mettre en équilibre sans +qu'aucune d'elles pérît. Mais il n'est pas donné à l'homme d'obtenir +ce résultat, et Dieu ne paraît pas le vouloir. + + +Quelle est la meilleure méthode d'éducation? Celle des hydriotes. En +leur qualité d'insulaires et de navigateurs, ils emmènent leurs +enfants mâles avec eux sur leurs navires où ils les laissent grandir. +Dès qu'ils peuvent se rendre utiles, ils ont leur part des bénéfices; +aussi s'intéressent-ils de bonne heure au commerce, au butin, et +deviennent des navigateurs savants, des négociants habiles, des pirates +intrépides. D'un pareil peuple doit nécessairement sortir, parfois, un +de ces héros qui lance de sa propre main la torche de l'incendie sur +le vaisseau de l'amiral ennemi. + + +Toute innovation, lors même qu'elle serait excellente, nous gêne +d'abord, parce que nous ne sommes pas à sa hauteur; elle ne devient +utile et précieuse que lorsque nous l'avons introduite dans notre +civilisation, et mis nos facultés intellectuelles à son niveau. + + +Nous nous plaisons tous plus ou moins dans le médiocre, parce qu'il +nous laisse en repos, et nous procure cette douce satisfaction que +l'on éprouve dans la société de son semblable. + + +Ne cherchons jamais rien dans le commun, il est toujours le même. + + +Quand nous nous trouvons en contradiction avec nous-mêmes, nous +sommes toujours forcés de nous remettre d'accord; il n'en est pas +ainsi quand les autres nous contredisent, cela ne nous regarde pas, +c'est leur affaire à eux. + + +On se demande quel serait le meilleur des gouvernements? Je réponds: +Celui qui nous apprendrait à nous gouverner nous-mêmes. + + +Les hommes qui ne s'occupent que des femmes, finissent par +ressembler à des fuseaux dont toute la poupée a été filée. + + +Les plus grandes probabilités de l'accomplissement d'un désir, ont +toujours quelque chose de douteux; voilà pourquoi l'espérance la +mieux fondée, quand elle devient une réalité, nous surprend +malgré nous. + + +Il faut savoir pardonner quelque chose à tous les arts; c'est envers +l'art grec seul qu'on reste éternellement débiteur. + + +La sentimentalité des Anglais est capricieuse et tendre, celle des +Français populaire et pleureuse, celle des Allemands naïve et +_réalistique_. + + +Quand on représente l'absurde avec goût, on excite à la fois de la +répugnance et de l'admiration. + + +Lorsqu'on veut faire l'éloge d'une société, on dit que la +conversation était instructive, et le silence convenable. + + +On ne saurait mieux louer les productions littéraires d'une femme, +qu'en disant qu'il y a plus d'énergie que d'enthousiasme, plus de +caractère que de sentiment, plus de rhétorique que de poésie; que le +tout enfin a un cachet mâle. + + +Rien n'est plus effroyable qu'une ignorance active. + + +Il faut se tenir en garde contre l'esprit et contre la beauté, si +l'on ne veut pas devenir leur esclave. + + +Le mysticisme est la scholastique du coeur, et la dialectique du +sentiment. + + +On ménage les vieillards, comme on ménage les enfants. + + +Les vieillards ont perdu le plus beau privilège de l'humanité, celui +d'être jugés par leurs semblables. + + +Il m'est arrivé dans les sciences, ce qui arrive à un homme qui se +lève de très-bon matin; au milieu du crépuscule qui l'entoure, il +attend le soleil avec impatience, et cependant il en est ébloui +quand il paraît. + + +On a déjà beaucoup discuté et l'on discutera encore beaucoup sur le +bien et sur le mal qui résultent de la propagation de la Bible. Quant +à moi, je dis que si on la considère sous le rapport dogmatique et +fantastique elle fera toujours beaucoup de mal; tandis qu'elle fera +toujours beaucoup de bien, si on la prend didactiquement et +sentimentalement. + + +Rien n'agit plus activement que les grandes forces primitives, et +celles que le temps a développées; mais l'influence de cette action +sur nos destinées, soit en bien soit en mal, est purement fortuite. + + +L'idée est unique, éternelle, et nous avons tort de nous servir du +pluriel pour l'exprimer. Tout ce que nous voyons, tout ce dont nous +pouvons parler, n'est qu'une des diverses manifestations de l'idée. +Nous exprimons des intuitions, et, en ce sens, l'idée n'est qu'une +intuition. + + +On ne devrait pas, en matière esthétique, se servir de cette +locution: _idée du beau_, car par-là on isole le beau qu'on ne +saurait concevoir isolément. Les notions sur le beau peuvent être +complètes et transmissibles. + + +La manifestation de l'idée du beau est aussi fugitive que celle du +sublime, du spirituel, du gai, du ridicule; voilà pourquoi il est si +difficile d'en parler. + + +On pourrait être réellement esthétique dans le sens didactique, si +on faisait glisser ses élèves sur tout ce qui concerne le sentiment, +ou si on le leur faisait concevoir au moment où ils en sont le plus +susceptibles. Mais comme il est impossible de remplir cette +condition, l'ambition d'un professeur doit se borner à donner à ses +élèves des notions d'un nombre suffisant de manifestations pour les +rendre accessibles à tout ce qui est beau, grand et vrai, et les +disposer à les recevoir avec joie quand ils l'aperçoivent au moment +convenable. C'est ainsi que l'on poserait, à leur insu, la base des +idées fondamentales d'où sortent tout les autres. + + +Plus on voit d'hommes distingués, plus on reconnaît que la plupart +ne sont accessibles qu'à une seule manifestation des principes +primitifs, et cela est suffisant. Le talent développe tout dans la +pratique et n'a pas besoin de s'occuper des particularités +théoriques. Le musicien peut, sans danger pour sa profession, +ignorer l'art du sculpteur; il en est ainsi de tous les arts. + + +On devrait toujours penser pratiquement, cela établirait une étroite +parenté entre les diverses manifestations de la grande pensée, qui +doivent être mises en action et harmonisées entre elles par les +hommes. La peinture, la plastique, la mimique, sont des arts +inséparables, et cependant, l'artiste appelé à exercer un de ces +arts, doit se garder de l'influence trop prononcée des autres. Le +peintre, le sculpteur et le mimique peuvent s'égarer mutuellement au +point de tomber tous les trois à la fois. + + +La danse mimique l'emporterait sur tous les autres arts si, par +bonheur pour eux, l'effet qu'elle produit sur les sens, n'était pas +si fugitif qu'elle est forcée d'avoir recours à l'exagération. C'est +cette exagération qui effraie les autres artistes; mais s'ils +étaient sages et prudents, la danse mimique leur fournirait de +grands et utiles enseignements. + + +Lorsqu'on conduisit Mme Roland à l'échafaud, elle demanda de l'encre +et du papier pour écrire les pensées qui pourraient se présenter à +elle pendant ses derniers pas en ce monde. Il est fâcheux qu'on lui +ait refusé cette faveur, car lorsqu'un esprit ferme touche à la fin +de sa carrière, il conçoit des idées qui, jusque-là, étaient restées +inimaginables pour lui-même. Ce sont des démons bienheureux qui +viennent se poser avec éclat sur les points les plus élevés +du passé. + + +On prétend qu'il ne faut pas trop varier ses occupations, et que, +plus on avance en âge, moins on doit s'aventurer dans des affaires +nouvelles. Mais on a beau dire, vieillir c'est commencer une affaire +nouvelle; toutes les relations changent et il faut cesser d'agir, ou +accepter volontairement et avec connaissance de cause ce +rôle nouveau. + + +Vivre pour une idée, c'est traiter l'impossible comme s'il était +possible. Quand la force de caractère se joint à celle de l'idée, il +en résulte des événements qui remplissent le monde d'une +stupéfaction de plusieurs siècles. + + +Napoléon ne vivait que par l'idée, et cependant il ne pouvait pas la +saisir d'une manière déterminée, car il niait l'existence de +l'idéalisme et cherchait à en paralyser les effets. Lui-même +s'exprime avec autant d'originalité que de grâce sur cette +contradiction perpétuelle qui révoltait sa raison, car cette raison +est aussi juste qu'incorruptible. + + +Il considère l'idée comme une chose spirituelle, sans réalité et qui +pourtant, lorsqu'elle s'est évaporée, laisse après elle un résidu +auquel on ne saurait contester une certaine réalité. Un pareil +raisonnement peut nous paraître sec et matériel, mais il n'en est +pas de même quand il parle des conséquences de ses actions. Alors on +sent qu'il a foi et confiance en lui; il convient que la vie +engendre des choses vivantes, et que l'action d'une fructification +fondamentale se perpétue à travers le temps. Il se plaît à avouer +qu'il donne à la marche du monde une impulsion forte, une +impulsion nouvelle. + + +La répugnance des hommes, dont l'individualité est toute dans une +idée, pour ce qui est idéal, sera toujours un fait singulier et +digne de notre attention. C'est ainsi que Hamann ne trouvait rien de +plus insupportable que de parler des _choses de l'autre monde_. Il a +exprimé cette opinion dans un certain paragraphe dont, sans doute, +il n'était pas satisfait, puisqu'il l'a changé quatorze fois. Deux +de ces variantes sont arrivées jusqu'à nous; j'ai moi-même osé en +faire une troisième que les réflexions précédentes m'autorisent à +insérer ici. + + +«L'homme est une réalité placée au centre d'un monde réel, il a été +doué d'organes qui lui permettent de connaître l'arbitraire et le +possible. Tout homme en état de santé a la conscience de son +existence et de toutes les existences qui l'entourent; cependant il +y a toujours une place creuse dans son cerveau, c'est-à-dire une +place où ne se reflète aucun objet, comme il y a dans l'oeil un +point qui ne voit point. L'homme qui s'occupe trop de cette place et +prend plaisir à s'y perdre, s'attire ainsi une maladie d'esprit, et +pressent des choses d'un _autre monde_, qui ne sont que des riens +sans force et sans limites, et qui pourtant poursuivent, comme +autant de fantômes terribles, celui qui n'a pas la force de +s'arracher à leur nocturne empire.» + + +Il est inutile de demander si l'historien est au-dessus du poète, ou +le poète au-dessus de l'historien, car ce ne sont ni des rivaux ni +des concurrents; chacun d'eux a sa couronne qui lui est propre. + + +L'historien a un double devoir à remplir, d'abord envers lui-même, +puis envers ses lecteurs. Pour se satisfaire lui-même, il est obligé +de s'assurer que les faits qu'il rapporte sont réellement arrivés; +pour satisfaire ses lecteurs, il est obligé de le prouver. La +manière dont il agit envers lui-même est l'affaire de ses collègues, +le public ne doit pas être initié dans le secret de la grande +question qui est de savoir ce que l'on peut admettre comme +incontestable dans l'histoire. + + +Il en est des livres nouveaux comme des connaissances nouvelles: au +premier abord une conformité générale ou un rapprochement partiel +sur un seul point de notre existence, nous suffisent; mais un +commerce plus intime nous fait découvrir une foule de différences et +d'oppositions. Alors il ne faut pas, à l'exemple de la jeunesse +inconsidérée, reculer d'épouvante; la raison nous ordonne au +contraire de fixer les conformités et de s'éclairer sur les +différences, sans songer toutefois, à établir une union parfaite. + + +Lorsqu'on vit familièrement avec les enfants, on reconnaît que, chez +eux, chaque impression extérieure est suivie d'une contre-impression, +toujours passionnée et souvent énergique. + + +Voilà pourquoi les enfants jugent avec précipitation et avant +l'événement. Le temps seul peut modifier cette précipitation et +étendre sur les généralités, le jugement qui d'abord ne saisit qu'un +seul côté. L'étude de cette particularité est le premier devoir de +tous ceux qui se destinent à l'éducation. + + +On ne devrait opposer au travers du jour que la grande masse de +l'histoire du monde. + + +On ne peut ni ne doit révéler les secrets du sentier de la vie, car +il s'y trouve des pierres d'achoppement contre lesquelles chaque +voyageur est forcé de butter. Le poète seul peut faire pressentir la +place où elles se trouvent. + + +Si aux yeux de Dieu toute la sagesse humaine n'était que de la +folie, ce ne serait pas la peine d'arriver jusqu'à l'âge de +soixante-dix ans. + + +Le vrai est comme le divin, il ne nous apparaît pas immédiatement, +et nous sommes forcés de le deviner dans ses manifestations. + + +Le véritable disciple apprend à développer l'inconnu du connu et +s'approche ainsi du maître. + + +Mais il est fort difficile à la plupart des hommes de trouver +l'inconnu dans le connu, car ils ne savent pas que leur entendement +opère avec autant d'art que la nature elle-même. + + +Les Dieux nous ont appris à imiter leurs oeuvres; mais nous ne +savons pas ce que nous faisons, et nous ne connaissons pas ce que +nous imitons. + + +Tout est semblable et différent; tout est utile et nuisible; tout +est muet et parlant; tout est sensé et déraisonnable; et les faibles +notions que nous avons sur les choses, se contredisent sans cesse. + + +Les hommes se sont donné des lois sans savoir sur quoi ils les +imposaient; la nature a été réglée par les Dieux. + + +Ce qui a été établi par les hommes, que ce soit juste ou injuste, ne +cadre jamais assez bien pour rester toujours à la même place: ce qui +a été établi par les Dieux, que ce soit juste ou injuste, +est immuable. + + +Quant à moi je soutiens que les arts connus des hommes, ressemblent +aux événements secrets ou visibles de la nature. + + +Il en est ainsi de l'art de prédire l'avenir. Il consiste à voir le +caché dans le découvert, l'avenir dans le présent, le vivant dans le +mort, le sensé dans l'insensé. + + +C'est ainsi que l'homme instruit juge toujours bien la nature de +l'homme, tandis que l'ignorant la voit tantôt d'une façon et tantôt +d'une autre; chacun d'eux l'imite à sa manière. + + +Quand un homme s'approche d'une femme et qu'il en résulte un enfant +mâle, l'inconnu sort du connu; mais quand l'esprit, d'abord obscur +et faible de l'enfant, commence à percevoir clairement les choses, +il apprend à connaître l'avenir par le présent. + + +Ce qui est immortel ne saurait se comparer à ce qui ne vit que d'une +vie mortelle, et cependant ce qui vit ainsi ne manque pas de raison; +l'estomac, par exemple, sait fort bien quand il a besoin d'aliments. + + +Tels sont les rapports de l'art de prédire l'avenir avec la nature +humaine. L'homme à vues élevées s'accommode de l'un et de l'autre. + + +Le forgeron amollit le fer en soufflant le feu qui enlève à ce fer +des substances superflues; puis il le frappe et le contraint à +redevenir fort en s'unissant aux substances de l'eau qui lui sont +étrangères. Voilà ce que chacun de nous a éprouvé de la part de ses +instituteurs. + + +Nous sommes convaincus que celui qui contemple le monde +intellectuel, et y voit la véritable beauté intellectuelle, peut +aussi voir le père de cette beauté, qui cependant est inaccessible à +nos sens. Voilà ce qui nous engage à employer toutes nos forces pour +comprendre et pour nous expliquer à nous-mêmes, autant que cela est +possible, de quelle manière nous pouvons contempler la beauté de +l'esprit et celle du monde. + + +Supposons que deux masses de pierre aient été placées l'une en face +de l'autre. La première est restée brute; l'art a converti la +seconde en une statue d'homme ou de dieu. Si cette statue représente +une divinité, c'est une Muse ou une Grâce; si elle représente un +homme, ce n'est pas un homme ordinaire, c'est un être exceptionnel, +sur lequel l'art a réuni toutes les conditions de la beauté. + + +La pierre convertie en statue paraîtra la plus belle, non parce +qu'elle est pierre, car alors l'autre masse ne pourrait lui être +inférieure, mais parce qu'elle a une forme que l'art lui a donnée. + + +Cette forme cependant n'appartient pas à la matière; car avant de se +manifester sur la pierre, elle était dans la pensée de l'artiste, +non parce qu'il a des pieds et des mains, mais parce qu'il a le +sentiment de l'art. + + +Il y avait dans cet art une beauté bien plus grande, car la pensée +n'a pu faire passer sur la pierre la forme que l'art renfermait en +lui; elle y est restée tout entière, et la manifestation sur la +pierre n'est qu'une forme inférieure, même au désir de l'artiste, +qui n'a fait qu'obéir aux principes de l'art. + + +Si l'art pouvait rendre tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède, +s'il pouvait rendre le beau avec la même raison qu'il agit, celui +qui posséderait en lui-même une plus grande, une plus parfaite +beauté artistique, serait toujours supérieur à toutes les +manifestations extérieures. + + +La forme qui passe dans la matière se détend et devient plus faible +que celle qui est restée enfermée dans la pensée; car tout ce qui +dans cette pensée est susceptible d'éloignement, s'éloigne de +soi-même. C'est ainsi que la force sort de la force, la chaleur de +la chaleur, la beauté de la beauté. C'est ce qui explique pourquoi +la faculté productive est toujours plus excellente que l'objet +produit. Ce n'est pas la musique primitive qui fait le musicien, +mais la musique; et la musique, qui est au-delà de nos sens, produit +la musique accessible à nos sens. + + +Si quelqu'un voulait dédaigner les arts, parce qu'ils ne sont qu'une +imitation de la nature, on pourrait répondre que les arts n'imitent +pas simplement ce que voient nos yeux, mais qu'ils remontent aux +lois de la raison qui font la stabilité de la nature et dirigent +ses actes. + + +Les arts, au reste, puisent fort souvent dans leur propre fonds; ils +prêtent à la nature des perfections qu'elle n'a pas et qu'ils +possédaient, puisqu'ils ont en eux le vrai beau. C'est ainsi que +Phidias a pu faire un dieu sans imiter ce qu'il avait matériellement +vu; car sa pensée d'artiste avait conçu Jupiter, tel qu'il pourrait +et devrait être, s'il apparaissait à nos yeux. + + +Il n'est pas étonnant que les idéalistes de tous les temps, +insistent sur la conservation intacte de l'unité d'où découle toute +chose et vers laquelle tout retourne; car le principe ordonnateur et +producteur est serré de si près par les manifestations, qu'il ne +sait plus que devenir. Cependant nous resserrons la portée de notre +entendement, quand nous renvoyons à une unité inaccessible à nos +sens extérieurs et intérieurs, non seulement ce qui produit la +forme, mais la forme elle-même. + + +L'homme est forcé de se borner à l'extension et au mouvement; aussi +est-ce par ces deux formes que se manifestent toutes les autres +formes, surtout celles qui sont visibles et accessibles à nos sens. +La forme spirituelle seule ne perd rien en se manifestant, en +admettant, toutefois, que cette manifestation est réelle et viable. +En ce cas, le produit n'est jamais inférieur au principe producteur, +il peut même être plus excellent que lui. + + +Il serait bon, sans doute, de développer cette opinion, et de la +rendre pour ainsi dire palpable, afin qu'elle pût passer dans la +pratique; mais un pareil développement exigerait, de la part des +lecteurs, une attention trop grande, et qu'il serait injuste de +leur demander. + + +Nous avons beau vouloir jeter loin de nous ce qui nous est propre, +nous ne parvenons jamais à nous en débarrasser. + + +La philosophie moderne de nos voisins de l'ouest, prouve que les +individus comme les nations retournent toujours, quelle que soit +leur résistance, à ce qui leur est inné. Comment en serait-il +autrement, puisque ce qui est inné règle notre nature et nos +manières d'être? Les Français ont renoncé au matérialisme et accordé +plus d'intelligence et de vie aux points de départ primitifs. Ils se +sont également détachés du sensualisme pour reconnaître qu'il y a +dans les profondeurs de la nature humaine, quelque chose qui se +développe par lui-même. Ils accordent enfin à cette nature humaine +une force productive, et ne font plus consister l'art dans la simple +imitation des objets extérieurs. Puissent-ils continuer à suivre +cette direction. + + +Il ne peut pas y avoir de philosophie, mais des philosophes +éclectiques. + + +Tout homme qui s'approprie dans son entourage ce qui convient à sa +nature est éclectique. Ceci peut s'appliquer à tout ce qu'on appelle +civilisation, progrès, soit qu'on le considère sous le point de vue +théorique ou pratique. + + +Deux philosophes éclectiques peuvent devenir des adversaires +passionnés, s'ils sont nés avec des dispositions différentes; car +alors chacun prendra dans toutes les philosophies connues tout ce +qui lui convient et ne convient pas à l'autre. Qu'on regarde autour +de soi et l'on verra que la plupart des hommes en agissent ainsi, ce +qui nous explique pourquoi il nous est si difficile de comprendre +comment les autres ne peuvent pas se convertir à nos opinions +à nous. + + +Il est rare que, dans un âge très-avancé, on consente à se regarder +soi-même et les autres sous le point de vue historique; d'où il +résulte qu'on ne veut et qu'on ne peut plus se mettre en harmonie +avec personne. + + +En envisageant ce travers de plus près, on reconnaît que l'historien +lui-même voit rarement l'histoire historiquement. Lorsqu'on raconte, +on croit voir passer les faits sous ses yeux, et l'on oublie de se +pénétrer de ce qui était et agissait à l'époque où se passaient ces +faits. Quant au chroniqueur, il ne désigne que les limites, les +particularités de sa ville, de son monastère, de son temps. + + +Plusieurs dictons des anciens, que l'on répète souvent, ont une tout +autre signification que celle que nous leur donnons. + + +Par exemple, cette phrase: «Celui qui ne s'est pas familiarisé avec +la géométrie, ne doit pas songer à se présenter à l'école de la +philosophie;» ne veut pas dire qu'il faut être un mathématicien pour +pouvoir devenir un sage. + + +La géométrie est prise ici dans le sens élémentaire, telle que nous +la trouvons dans Euclide, et qu'elle convient à tous les +commençants; en ce sens, elle est la meilleure étude préparatoire, +la meilleure introduction possible à la philosophie. + + +Lorsque l'enfant commence à concevoir qu'un point visible doit être +précédé par un point invisible, et qu'il faut avoir pensé la ligne +la plus droite et la plus courte entre deux points, avant de la +tracer avec le crayon, il est satisfait et fier de lui-même, et il +en a le droit; car la route de la pensée vient de s'ouvrir devant +lui. L'idée est la réalisation, _potentia_ et _actu_, ne sont plus +pour lui des mots vides de sens. Le philosophe n'a rien de nouveau à +lui révéler; le géomètre lui a dévoilé la base de toutes les +manières de penser. + + +Il ne faut pas interpréter dans le sens ascétique cette phrase: +«Apprends à te connaître toi-même.» Elle veut dire tout simplement: +Fais attention à toi-même, surveille-toi, afin que tu puisses +toujours connaître ta position par rapport à tes semblables et par +rapport au monde. Chaque individu sensé peut comprendre cela; c'est +un bon conseil pratique dont il est facile de profiter sans se +tourmenter par des subtilités psychologiques. + + +Les écoles des anciens, et surtout celle de Socrate, ne se perdaient +pas en vaines spéculations, mais elles découvraient les sources de +toute vitalité, de toute action, et apprenaient ainsi à vivre et à +agir. Voilà ce qui les rendait réellement grandes et utiles. + + +Nos écoles modernes nous renvoient sans cesse aux anciens, et +imposent l'étude des langues grecque et latine. Heureusement pour +nous ce retour perpétuel au passé, n'a rien qui puisse imprimer à la +civilisation une marche rétrograde. + + +Lorsque nous contemplons l'antiquité avec le désir sincère de la +prendre pour modèle, il nous semble que, dès ce moment seulement, +nous comprenons notre dignité. + + +Quand le savant parle latin ou écrit en cette langue, il a une plus +haute opinion de lui-même, que lorsqu'il se renferme dans sa vie et +dans sa langue de tous les jours. + + +Les intelligences poétiques et artistiques se croient, lorsqu'elles +contemplent l'antiquité, transportées dans le plus noble et le plus +idéal état de nature. Les chants d'Homère ont encore aujourd'hui +l'avantage immense de nous débarrasser, momentanément du moins, du +fardeau dont les traditions de plusieurs milliers d'années nous +ont chargés. + + +Socrate s'était borné à appeler à lui l'homme moral, pour lui donner +des notions simples et faciles sur sa propre essence; Platon et +Aristote, se croyant des êtres privilégiés par la nature, se +placèrent en face d'elle; l'un pour se l'approprier avec son coeur +et son intelligence, l'autre pour la commenter par l'esprit +d'observation et la méthode. Aussi toute relation d'ensemble ou de +détail qui nous rapproche de ces trois hommes, sera-t-elle toujours +un événement agréable à nos sensations intérieures, et un moteur +puissant pour notre perfectionnement moral et intellectuel. + + +L'histoire naturelle moderne est tellement compliquée et morcelée, +que pour revenir à une vérité simple on est obligé de se demander: +Qu'aurait fait Platon de cette nature, telle que nous la considérons +aujourd'hui, avec son unité fondamentale et ses immenses variétés? + + +Nous avons la conviction que la route que nous suivons nous conduira +d'une manière organique jusqu'au dernier embranchement de +l'entendement; et que, sur ce point fondamental, nous élevons par +degrés le plus haut édifice possible de tout savoir. Cette +conviction nous met dans la nécessité d'examiner chaque jour le +degré d'assistance ou d'opposition que nous pouvons trouver dans +l'esprit de notre époque, sans quoi nous serions exposés à repousser +l'utile pour accepter le nuisible. + + +On vante surtout le dix-huitième siècle, parce qu'il s'est +spécialement occupé d'analyses; la tâche du dix-neuvième siècle est +donc de découvrir les fausses synthèses de son prédécesseur, et de +les analyser de nouveau. + + +Il n'y a que deux véritables religions, celle qui laisse sans forme +ce qu'il y a de sacré en nous, et celle qui ne le reconnaît et ne +l'adore que sous la plus belle des formes; toutes les autres sont +des idolâtries. + + +Il est certain que l'esprit humain a cherché à s'affranchir par la +réformation. En nous éclairant sur les anciennes églises grecque et +romaine, nous avons conçu le besoin d'une vie plus libre, plus +élégante et plus gracieuse. Mais ce qui favorisa surtout ce +changement, c'est que le coeur demande toujours à retourner à un +certain état de nature simple et noble; et que l'imagination cherche +sans cesse à se concentrer sur quelque chose digne d'elle. + + +Tous les saints furent tout à coup chassés du ciel, et le coeur, la +pensée et les sens se dirigèrent vers une mère divine et un faible +enfant, pour se fixer ensuite sur cet enfant devenu homme, modèle de +morale, d'abord injustement persécuté, bientôt après vénéré comme un +demi-dieu, finalement reconnu Dieu véritable et adoré comme tel. + + +Sur le fond qu'occupe ce Dieu, le Créateur étend l'univers, et +l'action morale qu'il fait découler de lui s'étend de tous côtés. +On s'appropria ses souffrances en les prenant pour exemple, et sa +transfiguration devint le garant d'une vie éternelle. + + +L'encens réveille la vie d'un charbon prêt à s'éteindre; c'est ainsi +que la prière réveille les espérances du coeur. + + +Je suis convaincu que la Bible s'embellit à mesure que nous apprenons +à la comprendre, c'est-à-dire, à mesure que nous sentons que les +passages que nous saisissons dans l'ensemble, et que nous nous +appliquons particulièrement, avaient, d'après certaines circonstances +de temps et de lieu, des rapports immédiats et individuels. + + +En nous examinant de près, nous reconnaissons que nous avons besoin +chaque jour de nous réformer et de protester contre les autres, +quoique ce ne soit pas toujours dans le sens religieux. + + +Nous éprouvons le besoin incessant, sérieux et sans cesse +renaissant, de saisir la parole dans son accord immédiat avec tout +ce que l'on a senti, pensé, éprouvé, imaginé et reconnu comme sensé. + + +Mais cela est plus difficile qu'on ne le croit; les mots ne sont +pour l'homme que des surrogats; il sait et pense toujours mieux +qu'il ne dit. + + +Il n'en faut pas moins persister dans le désir de faire disparaître, +par la clarté et la probité de nos discours et de notre conduite, +tout ce qui aurait pu s'introduire chez nous ou chez les autres de +faux, de déplacé ou d'insuffisant. + + +Lorsque je suis contraint de cesser d'être convenable, je cesse +d'être fort. + + +La censure et la liberté de la presse seront toujours en guerre +ensemble. Le supérieur demande et exerce la censure, l'inférieur +demande la liberté de la presse; car l'un ne veut pas être troublé +dans ses projets et dans son activité par des observations et des +contradictions prématurées; c'est de l'obéissance qu'il lui faut, +tandis que l'autre éprouve le besoin de faire connaître publiquement +les motifs par lesquels il compte légitimer sa désobéissance. + + +Il ne faut pas oublier cependant que lorsque le parti faible et +opprimé conspire et craint d'être trahi, il cherche également à +gêner, à sa façon, la liberté de la presse. + + +On n'est jamais trompé, mais on se trompe soi-même. + + +Nous ne demandons jamais de quel droit nous régnons, et si le peuple +n'aurait pas le droit de nous destituer; tous nos efforts se bornent +à le mettre dans l'impossibilité de le faire. + + +Si l'on pouvait abolir la mort, personne ne s'y opposerait; mais il +sera toujours difficile d'abolir la peine de mort: si cela arrive +parfois, on y revient tôt ou tard. + + +La société ne peut renoncer au droit d'infliger la peine de mort, +sans rendre à la défense personnelle tous ses droits; et alors +l'expiation du sang par le sang vient frapper à chaque porte. + + +Les lois ont été faites par les anciens et par des hommes; les +adolescents et les femmes demandent des exceptions, les anciens s'en +tiennent à la règle. + + +Ce n'est pas l'homme spirituel, c'est l'esprit; ce n'est pas l'homme +raisonnable, c'est la raison qui gouverne. + + +On se compare toujours à la personne qu'on loue. + + +Il ne suffit pas de savoir, il faut vouloir; il ne suffit pas de +vouloir, il faut faire. + + +Il n'y a ni sciences ni arts patriotiques; les unes et les autres +appartiennent, ainsi que tout ce qui est souverainement bien, au +monde entier, où ils ne peuvent se propager que par un échange +perpétuel entre tous les contemporains. Il ne faut cependant jamais +perdre de vue ce qui était déjà connu dans le passé, et ce qui nous +en est resté. + + +La femme la plus digne du titre de femme de mérite, est celle qui, +si ses enfants venaient à perdre leur père, serait capable de le +remplacer. + + +Les étrangers qui se mettent aujourd'hui à étudier sérieusement +notre littérature, ont l'avantage immense de passer par-dessus les +maladies de développement que nous avons été forcés de supporter +pendant près d'un siècle. S'ils savaient s'y prendre, notre exemple +achèverait leur éducation littéraire de la manière la plus +désirable. + + +Là où les Français du dix-huitième siècle détruisaient, Wieland +raillait. + + +Le talent poétique a été accordé au paysan aussi bien qu'à son +seigneur; la grande question est que chacun se renferme dans son +état et s'y comporte dignement. + + +Les tragédies ne sont autre chose que la mise en vers des passions +de certaines personnes, qui font de tous les objets extérieurs un je +ne sais quoi. + + +Yoric Stern est un des meilleurs esprits qui ait jamais agi sur ses +contemporains. Sa gaîté est inimitable, et toutes les gaîtés ne +soulagent pas l'âme oppressée. + + +La vue est le plus noble des sens; les quatre autres ne nous +instruisent qu'à l'aide du toucher; c'est par le toucher que nous +entendons, que nous sentons, que nous goûtons; la vue s'élève plus +haut; se purifiant pour ainsi dire de la matière, elle s'approche +des facultés intellectuelles. + + +Si nous nous mettions à la place des personnes qui excitent notre +jalousie et notre haine, nous cesserions de les envier et de les +haïr; et si nous les mettions à la nôtre, elles auraient moins de +présomption et d'orgueil. + + +La pensée et l'action peuvent se comparer à Rachel et à Lia; l'une +était plus gracieuse et l'autre plus fertile. + + +Après la santé et la vertu, il n'y a rien de plus désirable que la +connaissance et le savoir; et rien n'est plus facile à obtenir. Le +travail consiste à se tenir tranquille, et la dépense se borne au +temps, qu'en tout cas on ne saurait utiliser sans le dépenser. + + +Si l'on pouvait entasser le temps comme on entasse l'argent qu'on +laisse dormir chez soi, les oisifs auraient du moins une excuse; +mais elle serait toujours très-imparfaite, car, en ce cas même, leur +conduite ressemblerait à celle d'un ménage qui vivrait aux dépens du +capital, au lieu de chercher à lui faire rapporter des intérêts. + + +Les poètes modernes mettent beaucoup d'eau dans leur encre. + + +De toutes les bizarres absurdités des écoles, les discussions sur +l'authenticité des vieux manuscrits me paraît la plus ridicule. +Est-ce l'auteur ou le manuscrit que nous admirons ou que nous +blâmons? Ce n'est jamais que le manuscrit que nous avons devant +nous; et que nous importent les noms, quand il s'agit de juger une +production de l'esprit? + + +Qui oserait dire qu'il voit Virgile ou Homère, quand nous lisons les +écrits qu'on leur attribue? Nous voyons ces écrits, que nous faut-il +davantage? Les savants qui mettent tant d'importance à une chose si +insignifiante, me rappellent une jeune et belle femme qui me demanda +un jour avec un de ses plus séduisants sourires, quel pouvait avoir +été l'auteur des pièces de théâtre de Shakespeare. + + +Il vaut mieux s'occuper de la plus grande futilité du monde, que de +regarder comme sans importance une demi-heure perdue. + + +Le courage et la modestie sont les moins équivoques de toutes les +vertus, car l'hypocrisie ne saurait les imiter. Elles ont encore +cela de commun entre elles, que toutes deux se montrent sous la +même couleur. + + +Les fous sont les voleurs les plus dangereux, car ils nous volent le +temps et les dispositions d'esprit nécessaires au travail. + + +L'estime que nous avons pour nous-mêmes décide de notre moralité; +l'estime que nous avons pour les autres règle notre conduite. + + +L'art et la science sont des mots dont on se sert souvent, sans en +connaître la véritable signification; aussi les emploie-t-on presque +toujours l'un pour l'autre. + + +Les définitions qu'on nous donne de ces deux mots ne me plaisent +pas. J'ai lu quelque part une comparaison de la science avec l'art; +elle m'a donné une idée de la différence qui sépare l'une de +l'autre, et non des propriétés qui les caractérisent tous deux. + + +Je crois qu'on pourrait appeler science, la connaissance générale, +le savoir abstrait; tandis que l'art est la science en action. On +pourrait ajouter que la science est la raison et l'art son +mécanisme, c'est-à-dire la science pratique. Par là, la science +deviendrait le théorème et l'art le problème. + + +On m'objectera peut-être que la poésie est un art, et que pourtant +elle n'a rien de mécanique; mais je nie que la poésie soit un art et +même une science. Les arts et les sciences s'apprennent par la +pensée, et la poésie ne s'apprend jamais; elle est inspirée, et ses +premiers mouvements se font sentir dans l'âme; voilà pourquoi il ne +faudrait l'appeler ni une science ni un art, mais un génie. + + +Toutes les personnes bien élevées devraient se remettre à lire +Stern, afin que le dix-neuvième siècle aussi apprenne ce qu'il lui +doit et ce qu'il pourrait lui devoir encore. + + +La marche de la littérature a cela de particulier qu'elle plonge +dans l'oubli les oeuvres qui ont exercé le plus d'influence, et +qu'elle donne toujours plus de valeur et d'étendue aux effets +qu'elles ont produit; aussi devrions-nous, de temps en temps, +regarder derrière nous. Le meilleur moyen de conserver l'originalité +que nous pouvons avoir, est de ne pas perdre nos prédécesseurs +de vue. + + +Puisse l'étude de la littérature grecque et latine rester toujours +la base d'une éducation distinguée. + + +Les antiquités chinoises, indiennes, égyptiennes, ne sont que des +curiosités. Il est toujours bon de les faire connaître au reste du +monde; mais elles ne sont jamais d'aucune utilité pour notre +perfectionnement moral et esthétique. + + +Rien n'est plus dangereux pour la nation allemande, que de vouloir +s'élever avec et par ses voisins. Il n'est peut-être pas de nation +plus propre à se développer d'elle-même, et elle peut s'estimer +très-heureuse que les étrangers aient tant tardé à vouloir bien la +prendre en considération. + + +Si nous regardons en arrière dans notre littérature, d'un +demi-siècle seulement, nous trouvons que rien n'a été fait par +rapport aux étrangers. + + +Les Allemands ont été piqués du dédain du grand Frédéric qui les +regardait comme non avenus; aussi ont-ils fait leur possible pour +être quelque chose à ses yeux. + + +En ce moment une littérature universelle est sur le point de +s'organiser. Tout bien considéré, les Allemands y perdront le plus; +je les engage à prendre cet avertissement à coeur. + + +Désormais on sera fort embarrassé si on ne possède pas un art ou un +métier. Le savoir ne suffit plus au milieu du mouvement rapide du +monde; on s'y perd jusqu'à ce qu'on ait pu parvenir à prendre des +notions sur tout. + + +La civilisation générale nous est imposée par le monde, sans que +nous ayons besoin d'y contribuer; bornons-nous donc à acquérir des +connaissances spéciales. + + +Les plus grandes difficultés sont toujours là où nous ne les +cherchons pas. + + +Les auteurs modernes et plus originaux, ne le sont pas parce qu'ils +disent quelque chose de neuf, mais par ce qu'ils disent des choses +qui semblent ne jamais encore avoir été dites. + + +La plus grande preuve d'originalité est de faire fructifier et de +développer une pensée qui nous a été suggérée, de manière qu'on ne +puisse pas facilement deviner que tant de choses y étaient +enfermées. + + +Il est des pensées qui sortent de la civilisation générale, comme +les fleurs sortent des branches vertes d'un arbre. Dans la saison +des roses, on voit partout fleurir des roses. + + +Tout dépend de la manière de sentir; elle fait surgir les pensées et +leur donne son caractère. + + +Rien ne peut être reproduit avec une fidélité parfaite. On dira +peut-être que le miroir du moins fait une exception, je répondrai +que le miroir ne rend jamais parfaitement notre visage; il fait +plus, il renverse toute notre personne, au point que la main droite +devient la main gauche. Que ceci nous serve de guide pour nos +observations sur nous-mêmes. + + +Au printemps et dans l'automne, on songe rarement à se chauffer, et +cependant, lorsqu'on passe par hasard près d'un feu de cheminée, on +trouve la sensation qu'il procure si agréable qu'on s'y laisse +aller. N'en est-il pas de même de toutes les sensations? + + +Ne t'impatiente jamais quand on ne veut pas admettre tes arguments. + + +Il n'arrive pas, à celui qui occupe longtemps une position +importante, tout ce qui peut arriver aux hommes, mais tout ce qui +est analogue à tout ce qui peut arriver et parfois même il lui +arrive ce qui est sans exemple. + + +Les sciences dans leur ensemble s'éloignent de la vie, mais elles y +reviennent par un détour. + + +Elles sont les véritables abrégés de la vie qui unissent entre elles +les expériences de la pensée et de l'action. + + +Cependant l'intérêt qu'elles inspirent ne peut se réveiller que dans +un monde à part, c'est-à-dire, dans le monde scientifique. Associer +le reste du monde à cet intérêt, est une manie des temps modernes +plus nuisible qu'utile; car les sciences sont naturellement +ésotériques et ne peuvent devenir exotériques que par l'amélioration +d'un faire quelconque. Toute autre participation du monde vulgaire +au monde scientifique ne sert à rien. + + +Cependant la culture des sciences dépend, même dans leur sphère +intérieure, d'un intérêt actuel et momentané. Une forte impulsion +donnée par quelque chose de neuf, d'inouï ou de puissamment secondé, +excite un intérêt général qui peut durer longtemps, et qui, de nos +jours surtout, produit de grands effets. + + +Un fait important, un simple aperçu du génie occupe toujours un +grand nombre d'individus. On veut d'abord savoir ce que c'est, puis +on l'étudie, on y travaille et on cherche à le faire aller +plus loin. + + +A chaque nouvelle découverte, la foule demande: A quoi cela +pourra-t-il servir? et elle a raison, car elle ne peut juger de +l'importance d'une chose que par son utilité. + + +Les vrais sages ne s'occupent que des rapports d'une découverte +nouvelle avec elle-même et avec les choses existantes, sans songer +à son utilité, c'est-à-dire, à son application aux choses connues et +nécessaires. Trouver cette application est la tâche des esprits plus +pénétrants, plus techniquement exercés et plus amoureux de la vie. + + +Les faux sages ne cherchent qu'à exploiter à leur profit et le plus +vite possible chaque découverte nouvelle. Leur vanité mal entendue +leur fait croire qu'ils s'immortaliseront par la propagation, la +correction ou la rapide prise de possession de ces découvertes. De +pareils efforts prématurés donnent à la véritable science quelque +chose d'incertain et de confus, qui appauvrit la plus belle de ces +conséquences, la fleur pratique. + + +Croire qu'il serait possible d'exciter ou de supprimer un acte +quelconque de la nature, est le plus funeste des préjugés. + + +L'observateur doit se regarder comme un individu appelé à faire +partie du jury; sa tâche se borne à examiner la fidélité des +rapports et l'authenticité des preuves sur lesquelles il forme sa +conviction et donne sa voix. Peu lui importe que cette conviction +soit conforme ou opposée à celle du référendaire. + + +Que la majorité se range de son côté ou le jette dans la minorité, +il peut être également tranquille; il a fait son devoir en donnant +son opinion, il n'est pas le maître de celle des autres. + + +Dans les sciences, au contraire, l'opinion n'est rien: là il s'agit +de dominer ou de se laisser dominer; et comme les hommes forts par +eux-mêmes sont rares, le plus grand nombre entraîne presque toujours +les individus isolés. + + +L'histoire de la philosophie, des sciences et de la religion prouve +que toutes les opinions se répandent par degrés, mais qu'on accorde +toujours la préférence à la plus saisissable, c'est-à-dire, à celle +qui s'accorde le plus facilement et le plus commodément avec l'esprit +humain dans son état vulgaire. L'homme qui a su s'élever au-dessus de +cet état, doit s'attendre à avoir la majorité contre lui. + + +Comment la nature pourrait-elle arriver à la vue incommensurable et +incalculable, si, dans ses points de départ inanimés, elle n'était +pas si sévèrement stéréo-métrique? + + +L'homme, par lui-même et jouissant du libre exercice de tous ses +sens, est le plus grand et le plus exact appareil de physique qui +puisse exister; c'est un grand défaut de la physique moderne d'avoir +isolé, détaché toutes les expériences de cet appareil, et de vouloir +sonder, prouver et limiter les forces de la nature, d'après les +expériences faites avec des instruments artificiels. + + +Il en est de même des calculs. Que de vérités qu'on ne saurait prouver +mathématiquement! Beaucoup d'autres se refuseront toujours à l'épreuve +d'une expérience physique. + + +Il y a quelque chose de si élevé dans l'homme, qu'il représente ce +qui, sans lui, ne saurait être représenté. Qu'est-ce que la corde +d'un instrument et ses divisions mécaniques, à côté de l'oreille du +musicien? Que sont même les événements élémentaires de la nature, +auprès de l'homme qui les dompte et les modifie afin de pouvoir se +les assimiler? + + +Vouloir qu'une expérience scientifique produise de suite tout ce +qu'elle est susceptible de produire, c'est trop en exiger. +L'électricité ne se manifesta d'abord que par le frottement; +aujourd'hui, ses plus grands phénomènes s'obtiennent par un simple +attouchement. + + +Personne ne contestera à la langue française l'avantage d'être la +langue des cours et du grand monde, et de se propager de plus en +plus en cette qualité. Il en est de même de la langue des +mathématiciens; c'est par elle qu'ils traitent les affaires les plus +importantes de ce monde et règlent, déterminent et distinguent tout +ce qui, même dans le sens le plus élevé, peut être soumis au nombre +et à la mesure. + + +Tout être pensant qui consulte son calendrier ou sa montre, se +souvient avec reconnaissance qu'il doit ces guides bienfaisants aux +mathématiciens. Mais si nous les laissons respectueusement régler le +temps, ils n'en doivent pas moins reconnaître que nous voyons +quelque chose de plus élevé qui appartient à tout le monde, et sans +quoi ils ne pourraient rien voir eux-mêmes: ce quelque chose c'est +l'idée et l'amour. + + +Rien n'est plus nuisible à une vérité nouvelle qu'une ancienne +erreur. + + +Un joyeux naturaliste disait un jour: Ou ne s'aperçoit de l'existence +de l'électricité que lorsqu'on caresse un chat dans les ténèbres, ou +lorsque le tonnerre gronde et que les éclairs brillent autour de nous. +Mais alors même que vaut le peu ou le beaucoup que nous en savons? + + +«La passion des voyageurs à gravir les montagnes, a pour moi quelque +chose de barbare et d'impie. Les montagnes sont une preuve de la +force de la nature et non de la bonté de la Providence, car de +quelle utilité sont-elles pour l'homme? S'il veut y demeurer, il est +englouti en hiver par une avalanche, en été par un rocher qui glisse +dans la vallée; un torrent entraîne ses troupeaux, un coup de vent +enlève ses moissons. S'il se met en route, chaque montée est pour +lui la torture de Sisyphe, et chaque descente, la chute de Vulcain. +Ses sentiers sont encombrés de pierres, et le torrent refuse de +porter sa nacelle. Si les éléments épargnent ses troupeaux nains +qu'il nourrit péniblement, les bêtes féroces les dévorent; il végète +seul et tristement comme la mousse sur une pierre sépulcrale! Enfin +tous ces zigzags perpétuels, ces hautes murailles de montagnes, ces +rochers pyramidaux qui répandent sur les plus belles contrées les +terreurs des pôles, quel être bienveillant, quel ami des hommes +pourrait les voir avec plaisir?» + + +On peut répondre à ce paradoxe d'un digne homme, que s'il avait plu +à Dieu de continuer les montagnes de la Nubie jusqu'à l'Océan et de +les entrecouper de vallées, plus d'un patriarche Abraham y aurait +trouvé un Chanaan où ses descendants auraient pu se multiplier à +leur aise. + + +Les pierres sont des instituteurs muets, l'observateur reste muet +devant elles, et leurs muets enseignements ne peuvent se redire. + + +Ce que je sais le mieux, je ne le sais que pour moi. Les paroles par +lesquelles on essaie de rendre ce que l'on sait n'excitent presque +jamais que de la contradiction, de l'hésitation et du silence. + + +La cristallographie considérée comme science, mène à des vues +singulières. Toujours improductive, elle n'est que par elle-même et +n'a point de conséquences, surtout depuis qu'on a découvert plusieurs +corps isomorphes, et très-différents entre eux cependant par leurs +substances. C'est précisément parce que la cristallographie n'est +applicable nulle part, qu'elle se complète par elle-même. Si elle ne +procure à l'esprit qu'une satisfaction limitée, elle a, dans ses +détails, une variété inépuisable, voilà pourquoi, sans doute, elle +captive parfois, et pour très-longtemps, des hommes d'un grand mérite. + + +On pourrait dire qu'elle a quelque chose de l'orgueil et de la +suffisance des moines et des célibataires, puisqu'elle se suffit à +elle-même. Son influence pratique sur la vie est nulle; les plus +beaux produits de son domaine, les pierres précieuses cristallines, +ont besoin d'être polies avant que nous puissions en parer +nos femmes. + + +Il n'en est pas de même de la chimie; son influence sur la vie est +universelle et illimitée. + + +Les idées précises sur la formation primitive nous manquent +totalement, aussi croyons-nous, quand nous voyons quelque chose se +former, que cela existait déjà, du moins en partie. + + +Nous voyons tant de choses importantes se former et se composer de +différentes parties, que les idées anatomiques se présentent +naturellement à nous, et que nous ne craignons pas de les appliquer +aux corps organisés. + + +Celui qui ne sait pas faire la différence entre le fantastique et +l'idéal, le légal et l'hypothétique, sera toujours un mauvais +observateur de la nature. + + +Il est des hypothèses où l'esprit et l'imagination se mettent à la +place de l'idée. + + +Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps aux choses abstraites. +L'ésotérique n'est nuisible que lorsqu'il cherche à devenir +exotérique. La vie ne s'enseigne que par ce qui est vivant. + + +Le mot école, tel qu'on l'emploie dans l'histoire des arts, où il +est question d'école vénitienne, florentine, romaine, etc. ne peut +plus s'appliquer au théâtre allemand. Il y a trente ou quarante ans +on le pouvait encore, car alors il était possible de se figurer un +art qui se développe dans des limités étroites selon les règles de +la nature et de l'art. Tout bien considéré, le mot école ne peut +s'appliquer qu'aux débutants; car dès qu'une école a produit de +grands maîtres, elle s'en détache pour exercer son influence +ailleurs. C'est ainsi que Florence exerce son influence sur la +France et sur l'Espagne: les Flamands et les Allemands doivent aux +Italiens plus de liberté d'esprit et de sentiment, tandis que les +méridionaux ont appris des habitants du nord à mettre plus +d'exactitude dans leur exécution. + + +Le théâtre allemand est arrivé à cette époque, de conclusion où la +culture générale est tellement répandue, qu'elle n'appartient plus +à aucun pays, et ne peut avoir aucun point de départ déterminé. + + +Le vrai et le naturel sont la base fondamentale de l'art dramatique +et de tous les autres arts. L'élévation du théâtre dépend du point +de vue sous lequel le poète et l'acteur envisagent et pratiquent +leur art. Heureusement pour l'Allemagne on y a pris l'habitude de +dire avec talent de bons vers, même en dehors du théâtre. + + +La déclamation et la mimique se fondent sur le débit, et comme ce +dernier est seul employé lorsqu'on lit haut, on peut en conclure que +des lectures à haute voix sont la meilleure école pour l'artiste +dramatique qui, pénétré de la dignité de sa vocation, tient toujours +à être naturel et vrai. + + +Shakespeare et Calderon ont fait un brillant éloge de ces lectures. +Mais il ne faut pas oublier qu'un talent étranger imposant et poussé +jusqu'à l'exagération, peut devenir funeste au développement de +l'art allemand. + + +L'individualité dans l'expression, est le commencement et la fin de +tout art. Chaque nation a son individualité différente, sous +certains rapports, de l'individualité humaine en général. Au premier +abord, elle répugne à une autre nation, mais peu à peu on s'y +accoutume, et si l'on n'y prend garde, on court risque d'y perdre sa +propre nature caractéristique et nationale. + + +C'est aux littérateurs de l'avenir à prouver historiquement tout ce +que Shakespeare et Calderon nous ont transmis de faux et de nuisible, +et jusqu'à quel point ces deux grandes lumières du ciel poétique +n'étaient pour nous que des feux follets qui égarent le voyageur au +lieu de l'éclairer. + + +Je n'approuverai jamais ceux qui placent le théâtre espagnol aussi +haut que le nôtre. Le sublime Calderon est si conventionnel qu'il +est difficile de deviner le talent du grand poète à travers son +étiquette théâtrale. En donnant de pareilles oeuvres à un autre +public, on est forcé de lui supposer assez de bonne volonté pour +renoncer momentanément à ses goûts et à ses habitudes, afin +d'admettre l'existence de ce qui lui est complètement étranger, et +de s'amuser des manières de voir et de sentir, du ton et du rhythme +d'un autre peuple. + + + * * * * * + + +VERS INSPIRÉS PAR LA VUE DU CRANE DE SCHILLER. + + +Au milieu d'un amas d'ossements humains j'appris comment les crânes +alignés s'ajustent et s'accordent; et je pensai au temps qui n'est +plus, au temps qui s'est perdu dans le lointain grisâtre du passé. +Les voilà debout, étroitement rangés sur une même file, ceux qui +naguère se haïssaient, et les bras robustes qui se sont porté des +coups meurtriers, on les a entassés pêle-mêle, afin que, tranquilles +et paisibles, ils puissent se reposer ici. Omoplates arrachées des +épaules qui vous devaient leur vigueur, qui songe à vous demander +quel fardeau il vous a fallu porter? Et vous qui fûtes plus +gracieusement actifs, vos mains, vos pieds délicats ont été jetés +loin des sillons de la vie! Pauvres pèlerins épuisés de fatigues, +c'est en vain que vous avez espéré trouver le repos dans la nuit des +sépulcres, on vous a fait revenir à la lumière du jour! Quelque +précieux qu'ait été lenoyau, qui peut aimer l'écorce sèche et vide? +Elle a été tracée pour moi, adepte bienheureux, l'écriture dont le +sens sacré ne se révèle pas à tout le monde! Je l'ai saisi ce sens +sacré lorsqu'au milieu d'une masse d'ossements inertes j'ai reconnu +une image précieuse, inestimable. A son aspect, l'étroit espace qui +renfermait ces ossements s'est élargi pour moi, ces murs glacés +couverts de moisissures se sont échauffés, embaumés, et je me suis +senti ranimé comme si une source de vie venait de s'échapper tout à +coup du sein de la mort! Comme elle m'enchantait mystérieusement la +forme qui portait encore la trace de la pensée divine! Son aspect +m'a transporté sur les rives de cette mer dont les vagues agitées +charrient sans cesse des créations éphémères et gonflées comme elle! +Vase mystérieux! toi qui prononças des oracles, suis-je digne de te +tenir dans ma main? O toi, le plus grand des trésors, je veux te +voler pieusement à la destruction, je veux te porter à l'air libre +et me tourner dévotement avec toi vers les rayons du soleil. Quel +plus grand bien l'homme peut-il espérer en ce monde, si ce n'est que +la nature daigne se révéler à lui, en lui montrant comment elle fait +s'évaporer en pur esprit ce qui était solide, et comment elle +solidifie les productions du pur esprit. + + + +FIN DES MAXIMES ET RÉFLEXIONS. + + + + + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les affinites electives, by Johann Wolfgang Goethe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AFFINITES ELECTIVES *** + +***** This file should be named 10604-8.txt or 10604-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/0/10604/ + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10604-8.zip b/old/10604-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bf0d70f --- /dev/null +++ b/old/10604-8.zip diff --git a/old/10604.txt b/old/10604.txt new file mode 100644 index 0000000..4428615 --- /dev/null +++ b/old/10604.txt @@ -0,0 +1,14315 @@ +Project Gutenberg's Les affinites electives, by Johann Wolfgang Goethe + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les affinites electives + Suivies d'un choix de pensees du meme + +Author: Johann Wolfgang Goethe + +Release Date: January 4, 2004 [EBook #10604] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AFFINITES ELECTIVES *** + + + + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe + + + + +LES AFFINITES ELECTIVES + + +PAR GOETHE + + +SUIVIES D'UN CHOIX DE PENSEES DU MEME; + + +Traduction nouvelle par Mme A. DE CARLOWITZ. + + + + +LES AFFINITES ELECTIVES + + +PREMIERE PARTIE + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +Un riche Baron, encore a la fleur de son age et que nous appellerons +Edouard, venait de passer dans sa pepiniere les plus belles heures +d'une riante journee d'avril. Les greffes precieuses qu'il avait fait +venir de tres-loin etaient employees, et, satisfait de lui-meme, il +renferma dans leur etui ses outils de pepinieriste. Le jardinier +survint et admira tres-sincerement le travail de son maitre. + +--Est-ce que tu n'as pas vu ma femme? lui demanda Edouard en faisant +un mouvement pour s'eloigner. + +--Si, Monseigneur, Madame est dans les nouvelles plantations. La +cabane de mousse qu'elle fait faire sur la montagne, en face du +chateau, sera terminee aujourd'hui. Quel delicieux point de vue +vous aurez la! Au fond, le village; un peu a droite, l'eglise et le +clocher, au-dessus duquel, de cette hauteur, le regard se glisse au +loin. En face, le chateau et les jardins. + +--C'est bien, repliqua Edouard. A quelques pas d'ici j'ai vu +travailler les ouvriers. + +--Et plus loin, a droite, continua le jardinier, s'ouvre la riche +vallee avec ses prairies couvertes d'arbres, dans un joyeux lointain. +Quant au sentier a travers les rochers, je n'ai jamais rien vu de +mieux dispose. En verite, Madame s'y entend, c'est un plaisir de +travailler sous ses ordres. + +--Va la prier de ma part de m'attendre; je veux qu'elle me fasse +admirer ses nouvelles creations. + +Le jardinier s'eloigna en hate. Le Baron le suivit lentement, visita +en passant les terrasses et les serres, traversa le ruisseau et arriva +bientot a la place ou la route se divisait en deux sentiers: l'un et +l'autre conduisaient aux plantations nouvelles; le plus court passait +par le cimetiere, le plus long par un bosquet touffu. Edouard choisit +le dernier et se reposa sur un banc, judicieusement place au point ou +le chemin commencait a devenir penible, puis il gravit la montee qui, +par plusieurs marches et points d'arrets, le conduisit, par un sentier +etroit et plus ou moins rapide, jusqu'a la cabane de mousse. + +Charlotte recut son epoux a l'entree de cette cabane, et le fit +asseoir de maniere qu'a travers la porte et les fenetres ouvertes, les +differents points de vue se presenterent a lui dans toute leur beaute, +mais resserres dans des cadres etroits. Ces tableaux le charmerent +d'autant plus, que son imagination les voyait deja pares de tout +l'eclat printanier, que quelques semaines de plus ne pouvaient manquer +de leur donner en effet. + +--Je n'ai qu'une observation a faire, lui dit-il: la cabane me parait +un peu trop petite. + +--Il y a assez de place pour nous deux, repondit Charlotte. + +--Sans doute, peut-etre meme pour un troisieme ... + +--Pourquoi pas? a la rigueur, on pourrait encore admettre un +quatrieme. Quant aux societes plus nombreuses, nous avons pour elles +d'autres points de reunion. + +--Puisque nous voila seuls, tranquilles et contents, dit Edouard, je +veux te confier quelque chose qui, depuis longtemps, me pese sur le +coeur. Jusqu'ici j'ai vainement cherche l'occasion de te le dire. + +--Je n'ai pas ete sans m'en apercevoir. + +--Je dois te l'avouer, mon amie, si j'avais pu retarder encore la +reponse definitive qu'on me demande, si je n'etais pas force de la +donner demain au matin, j'aurais peut-etre encore continue a me taire. + +--Voyons, de quoi s'agit-il? demanda Charlotte avec une prevenance +gracieuse. + +--De mon ami, le capitaine! Tu sais qu'il n'a pas merite l'humiliation +qu'on vient de lui faire subir, et tu comprends tout ce qu'il souffre. +Etre mis a la retraite a son age, avec ses talents, son esprit actif, +son erudition ... Mais pourquoi envelopper mes voeux a son sujet dans +un long preambule? Je voudrais qu'il put venir passer quelque temps +avec nous. + +--Ce projet, mon ami, demande de mures reflexions; il faut l'envisager +sous ses differents points de vue. + +--Je suis pret a te donner tous les eclaircissements que tu pourras +desirer. La derniere lettre du capitaine annonce une profonde +tristesse. Ce n'est pas sa position financiere qui l'afflige, ses +besoins sont si bornes! Au reste, ma bourse est la sienne, et il ne +craint pas d'y puiser. Dans le cours de notre vie, nous nous sommes +rendu tant de services, qu'il nous sera toujours impossible d'arreter +definitivement nos comptes. Son seul chagrin est de se voir reduit a +l'inaction, car il ne connait d'autre bonheur que d'employer utilement +ses hautes facultes. Que lui reste-t-il a faire desormais? se plonger +dans l'oisivete ou acquerir des connaissances nouvelles, quand celles +qu'il possede si completement lui sont devenues inutiles? En un mot, +chere enfant, il est tres-malheureux, et l'isolement dans lequel il +vit augmente son malheur. + +--Mais je l'ai recommande a nos connaissances, a nos amis; ces +recommandations ne sont pas restees sans resultat; on lui a fait des +offres avantageuses. + +--Cela, est vrai; mais ces offres augmentent son tourment, car +aucune d'elles ne lui convient. Ce n'est pas l'utile emploi, c'est +l'abnegation de ses principes, de ses capacites, de sa maniere d'etre +qu'on lui demande. Un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces. +Plus je reflechis sur tout cela, plus je sens le desir de le voir pres +de nous. + +--Il est beau, il est genereux de ta part de t'interesser ainsi au +sort d'un ami; mais permets-moi de te rappeler que tu dois aussi +quelque chose a toi-meme, a moi. + +--Je ne l'ai pas oublie, mais je suis convaincu que le capitaine sera +pour nous une societe aussi utile qu'agreable. Je ne parlerai pas des +depenses qu'il pourrait nous occasionner, puisque son sejour ici les +diminuerait au lieu de les augmenter. Quant a l'embarras, je n'en +prevois aucun. L'aile gauche de notre chateau est inhabitee, il pourra +s'y etablir comme il l'entendra, le reste s'arrangera tout seul. Nous +lui rendrons un service immense, et il nous procurera a son tour plus +d'un plaisir, plus d'un avantage. J'ai depuis longtemps le desir de +faire lever un plan exact de mes domaines, il dirigera ce travail. +Tu veux faire cultiver toi-meme nos terres, des que les baux de nos +fermiers seront expires; mais avons-nous les connaissances necessaires +pour une pareille entreprise? lui seul pourra nous aider a les acquerir; +je ne sens que trop combien j'ai besoin d'un pareil ami. Les agronomes +qui ont etudie cette matiere dans les livres et dans les etablissements +speciaux, raisonnent plus qu'ils n'instruisent, car leurs theories n'ont +pas passe au creuset de l'experience; les campagnards tiennent trop aux +vieilles routines, et leurs enseignements sont toujours confus, et +souvent meme volontairement faux. Mon ami reunit l'experience a la +theorie sur ce point, et sur une foule d'autres dont je me promets les +plus heureux resultats, surtout par rapport a toi. Maintenant je te +remercie de l'attention avec laquelle tu as bien voulu m'ecouter; dis-moi +a ton tour franchement ce que tu penses, je te promets de ne pas +t'interrompre. + +--Dans ce cas, repondit Charlotte, je debuterai par une observation +generale. Les hommes s'occupent surtout des faits isoles et du +present, parce que leur vie est tout entiere dans l'action, et par +consequent dans le present. Les femmes, au contraire, ne voient +que l'enchainement des divers evenements, parce que c'est de cet +enchainement que depend leur destinee et celle de leur famille, ce +qui les jette naturellement dans l'avenir et meme dans le passe. +Associe-toi un instant a cette maniere de voir, et tu reconnaitras +que la presence du capitaine chez nous, derangera la plupart de nos +projets et de nos habitudes. + +--J'aime a me rappeler nos premieres relations, continua-t-elle, et, +surtout, a t'en faire souvenir. Dans notre premiere jeunesse, nous +nous aimions tendrement; et l'on nous a separes parce que ton pere, ne +comprenant d'autre bonheur que la fortune, te fit epouser une femme +agee, mais riche; le mien me maria avec un homme que j'estimais sans +pouvoir l'aimer, mais qui m'assura une belle position. Nous sommes +redevenus libres, toi le premier, et ta femme, qu'on aurait pu appeler +ta mere, te fit l'heritier de son immense fortune. Tu profitas de +ta liberte pour satisfaire ton amour pour les voyages; a ton retour +j'etais veuve. Nous nous revimes avec plaisir, avec bonheur. Le passe +nous offrait d'agreables souvenirs, nous aimions ces souvenirs, et +nous pouvions impunement nous y livrer ensemble. Tu m'offris ta main, +j'hesitai longtemps ... Nous sommes a peu pres du meme age; les femmes +vieillissent plus vite que les hommes; tu me paraissais trop jeune ... +Enfin, je n'ai pas voulu te refuser ce que tu regardais comme ton +unique bonheur ... Tu voulais te dedommager des agitations et des +fatigues de la cour, de la carriere militaire et des voyages; tu +voulais jouir enfin de la vie a mes cotes, mais avec moi seule. + +Je me resignai a placer ma fille unique dans un pensionnat, ou elle +pouvait, au reste, recevoir une education plus convenable qu'a la +campagne. Je pris le meme parti pour ma chere niece Ottilie, qui eut, +peut-etre, ete plus a sa place pres de moi et m'aidant a diriger ma +maison. Tout cela s'est fait de ton consentement, et dans le seul but +de pouvoir vivre pour nous seuls, et jouir dans toute sa plenitude du +bonheur que nous avons vainement desire dans notre premiere jeunesse, +et que la marche des evenements venait enfin de nous accorder. +C'est dans ces dispositions que nous sommes arrives dans ce sejour +champetre; je me suis chargee des details et de l'interieur, et toi +de l'ensemble et des relations exterieures. Je me suis arrangee de +maniere a prevenir chacun de tes desirs, et a ne vivre que pour toi. +Laisse-nous essayer, du moins pendant quelque temps encore, jusqu'a +quel point nous pourrons ainsi nous suffire a nous-memes. + +--Il n'est que trop vrai, s'ecria le Baron, l'enchainement des +evenements, voila l'element des femmes, aussi ne faut-il jamais vous +laisser enchainer vos objections, ou se resigner d'avance a vous +donner gain de cause. Je conviens donc que tu as eu completement +raison jusqu'a ce jour. Tout ce que nous avons plante et bati depuis +notre sejour ici est bon et utile, mais n'y ajouterons-nous plus rien? +Tous ces beaux plans n'auront-ils pas d'autres developpements? Tout ce +que je fais dans les jardins, tes embellissements dans le parc et +les alentours, ne serviront-ils jamais qu'a la satisfaction de deux +ermites? + +--Je te comprends, mon ami; mais songe que nous devons, avant tout, +eviter d'introduire dans notre cercle etroit, quelque chose d'etranger +et par consequent de nuisible. Tous nos projets ne peuvent se realiser +qu'a condition que nous ne serons jamais que nous deux. Tu voulais me +communiquer avec suite ton journal de voyages, et y ajouter, a cette +occasion, certains papiers qui en font partie. Encourage par l'interet +que m'inspirent ces precieuses feuilles, eparses et confuses, tu te +proposais d'en faire un tout aussi agreable pour nous que pour les +autres. J'ai promis de t'aider a copier, et nous etions deja heureux +par la pensee, en songeant que nous pourrions parcourir ainsi +ensemble, commodement, mysterieusement et idealement ce monde, dont +nous nous sommes exiles par notre propre volonte. Et puis, n'as-tu +pas repris ta flute afin de m'accompagner sur le piano pendant les +soirees? Ne comptes-tu pour rien les voisins qui viennent nous voir +souvent, et que nous visitons a notre tour? Quant a moi, j'ai trouve +dans tout ceci des ressources suffisantes pour passer l'ete le plus +agreable de ma vie. + +Edouard passa la main sur son front. + +--Tout ce que tu me dis la est aussi sage qu'aimable, et cependant je +ne puis m'empecher de croire que la presence du capitaine, loin de +troubler notre paisible bonheur, lui preterait un charme nouveau. Il +m'a suivi dans une partie de mes voyages, et il a recueilli, de son +cote, des notes qui feraient de ma relation un ensemble aussi complet +qu'amusant. + +--Tu me forces a t'avouer toute la verite, dit Charlotte avec un +leger signe d'impatience, un secret pressentiment m'avertit qu'il ne +resultera rien de bon de ton projet. + +--Allons, repondit Edouard en souriant, il faut en prendre son +parti, les femmes sont invulnerables: d'abord si sensees, qu'il est +impossible de les contredire; si aimantes, qu'on leur cede avec +bonheur; si sensibles, qu'on craint de les affliger; elles finissent +par devenir prophetiques au point de nous effrayer. + +--Je ne suis pas superstitieuse, repliqua Charlotte, et je ne ferais +aucun cas des vagues pressentiments, s'ils n'etaient que cela; +mais ils sont presque toujours un souvenir confus des consequences +heureuses ou malheureuses que nous avons vues decouler, chez les +autres, des actions que nous sommes sur le point de commettre +nous-memes. Il n'y a rien de plus important dans la vie interieure +que l'admission d'un tiers. J'ai connu des parents, des epoux, dont +l'existence a ete entierement bouleversee par une pareille admission. + +--Cela peut arriver chez des individus qui vivent au hasard, mais +jamais chez des personnes qui, eclairees par l'experience, ont la +conscience d'elles-memes. + +--Cette conscience, mon ami, est rarement une arme suffisante, et +souvent meme elle est dangereuse pour celui qui s'en sert. Au reste, +puisque nous n'avons pu nous convaincre, ne precipitons rien, +accorde-moi quelques jours. + +--Au point ou en sont les choses, ce delai n'empecherait point la +precipitation. Nous nous sommes expose nos raisons, il s'agit de +decider lesquelles meritent la preference, et je crois que ce que nous +aurions de plus sage a faire, serait de tirer au sort. + +--Je sais que, dans les cas douteux, tu aimes a te confier aux chances +d'un coup de dez; mais dans une circonstance aussi grave, un pareil +moyen serait un sacrilege. + +--Mais le messager attend, s'ecria Edouard, que faut-il que je reponde +au capitaine? + +--Une lettre calme, sage, amicale. + +--C'est-a-dire des riens? + +--Il est des cas ou il vaut mieux repondre des riens que de ne pas +repondre du tout. + + + + +CHAPITRE II + + +En rappelant a son mari les principaux evenements de leur passe, et +les plans qu'ils avaient arretes ensemble pour leur bonheur present et +a venir, Charlotte avait eveille en lui des souvenirs fort agreables. +Ce fut sous l'empire de ces souvenirs qu'il entra dans sa chambre pour +repondre au capitaine. Force de convenir que jusqu'a ce moment il +avait trouve dans la societe exclusive de sa femme, l'accomplissement +parfait de ses voeux les plus chers, il se promit d'ecrire a son +ami l'epitre la plus affectueuse et la plus insignifiante du monde. +Lorsqu'il s'approcha de son bureau, le hasard lui fit tomber sous la +main la derniere lettre de cet ami. Il la relut machinalement. La +triste situation de cet homme excellent se presenta de nouveau a sa +pensee, les sentiments douloureux qui l'assiegeaient depuis plusieurs +jours se reveillerent, et il lui parut impossible d'abandonner son ami +a la cruelle position ou il se trouvait reduit; sans se l'etre attiree +par une faute ni meme par une imprudence. + +Le Baron n'etait pas accoutume a se refuser une satisfaction +quelconque. Enfant unique de parents fort riches, tout avait +constamment cede a ses caprices et a ses fantaisies. C'etait a force +de les flatter qu'on l'avait decide a devenir le mari d'une vieille +femme, qui avait cherche a son tour a faire oublier son age par des +attentions et des prevenances infinies. Devenu libre par la mort de +cette femme, et maitre d'une grande fortune, naturellement modere dans +ses desirs, liberal, genereux, bienfaisant et brave, il n'avait jamais +connu les obstacles que la societe oppose a la plupart de ses membres. +Jusqu'alors, tout avait marche au gre de ses desirs; une fidelite +opiniatre et romanesque avait fini par lui assurer la main de +Charlotte, et la premiere opposition ouverte qui se posait franchement +devant lui et qui l'empechait d'offrir un asile a l'ami de son +enfance, et de regler ainsi les comptes de toute sa vie, venait de +cette meme Charlotte. Il etait de mauvaise humeur, impatient, il prit +et reprit plusieurs fois la plume, et ne put se mettre d'accord +avec lui-meme sur ce qu'il devait ecrire. Contrarier sa femme, lui +paraissait aussi impossible que de se contrarier lui-meme ou de faire +ce qu'elle desirait; et dans l'agitation ou il se trouvait, il lui +etait impossible d'ecrire une lettre calme. Il etait donc bien naturel +qu'il cherchat a gagner du temps. A cet effet il adressa quelques mots +a son ami, et le pria de lui pardonner de ne pas lui avoir ecrit plus +tot et de ne pas lui en dire davantage en ce moment. Puis il promit de +lui envoyer incessamment une lettre explicative et tranquillisante. + +Le lendemain matin, Charlotte profita d'une promenade qu'elle fit avec +son mari, pour faire revenir l'entretien sur le sujet de la veille; +car elle etait convaincue que le meilleur moyen de combattre une +resolution prise, etait d'en parler souvent. + +Edouard reprit cette discussion avec plaisir. D'un caractere +impressionnable, il s'animait facilement, et la vivacite de ses +desirs allait souvent jusqu'a l'impatience; mais, craignant toujours +d'offenser ou de blesser, il etait encore aimable lors meme qu'il se +rendait importun. N'ayant pu convaincre sa femme, il parvint a la +charmer, presque a la seduire. + +--Je te devine! s'ecria-t-elle, tu veux que j'accorde aujourd'hui a +l'amant ce que j'ai refuse hier au mari. Si j'ai encore la force de +resister a des voeux que tu m'exprimes d'une maniere si seduisante, +il faut du moins que je te fasse une revelation a peu pres semblable +a la tienne. Oui, je me trouve dans le meme cas que toi, et je me +suis volontairement impose le sacrifice que j'ai ose esperer de ta +tendresse. + +--Voila qui est charmant, repondit Edouard, il parait que, dans le +mariage, rien n'est plus utile que les discussions, puisque c'est par +elles que l'on apprend a se connaitre. + +--C'est possible. Apprends donc qu'Ottilie est pour moi ce que le +capitaine est pour toi. La pauvre enfant est tres-malheureuse dans son +pensionnat. Ma fille Luciane, nee pour briller dans un monde elegant, +s'y forme pour ce monde. Elle apprend les langues etrangeres, +l'histoire, et autres sciences semblables, comme elle joue des sonates +et des variations a livre ouvert. Douee d'une grande vivacite et d'une +memoire heureuse, on peut dire d'elle que, dans le meme instant, elle +oublie tout et se souvient de tout. Ses allures faciles et gracieuses, +sa danse legere, sa conversation animee la distinguent de toutes ses +compagnes, et un certain esprit de domination inne chez elle, en font +la reine de ce petit cercle. La maitresse du pensionnat voit en elle +une petite divinite qui se developpe sous sa main, et dont l'eclat +rejaillira sur sa maison et y amenera une foule de jeunes personnes +que leurs parents voudront faire arriver a ce meme degre de +perfection. Aussi les lettres que l'on m'ecrit sur son compte, ne +sont-elles que des hymnes a sa louange, qu'heureusement je sais fort +bien traduire en prose. Quant a la pauvre Ottilie, on ne m'en parle +que pour accuser la nature de n'avoir place aucune disposition +artistique, aucun germe de perfectionnement intellectuel dans une +creature si bonne et si jolie. Cette erreur ne m'etonne point, car je +retrouve dans Ottilie l'image vivante de sa mere, ma meilleure amie, +qui a grandi a mes cotes. Je suis persuadee que sa fille serait +bientot une femme accomplie, s'il m'etait possible de l'avoir sous ma +direction. + +Nos conventions ne me le permettent pas, et je sais qu'il est +dangereux de tirailler sans cesse le cadre dans lequel on a cru devoir +enfermer sa vie. Je me soumets a cette necessite; je fais plus: je +souffre que ma fille, trop fiere de ses avantages sur une parente qui +doit tout a ma bienfaisance, en abuse parfois. Helas! qui de nous a +reellement assez de superiorite pour ne jamais la faire peser sur +personne? et qui de nous est place assez haut pour ne jamais etre +reduit a se courber sous une domination injuste? Le malheur d'Ottilie +la rend plus chere a mes yeux; ne pouvant l'appeler pres de moi, je +cherche a la placer dans une autre institution. Voila ou j'en suis. +Tu vois, mon bien-aime, que nous nous trouvons dans le meme embarras; +supportons-le avec courage, puisque nous ne pourrions sans danger le +faire disparaitre l'un par l'autre. + +--Je reconnais bien la les bizarreries de la nature humaine, dit +Edouard en souriant, nous croyons avoir fait merveille, quand nous +sommes, parvenus a ecarter les objets de nos inquietudes. Dans les +considerations d'ensemble, nous sommes capables de grands sacrifices; +mais une abnegation dans les details de chaque instant, est presque +toujours au-dessus de nos forces: ma mere m'a fourni le premier +exemple de cette verite. Tant que j'ai vecu pres d'elle, il lui a ete +impossible de maitriser les craintes de chaque instant dont j'etais +l'objet. Si je rentrais une heure plus tard que je ne l'avais promis, +elle s'imaginait qu'il m'etait arrive quelque grand malheur; et quand +la pluie ou la rosee avait mouille mes vetements, elle prevoyait pour +moi une longue suite de maladies. Je me suis etabli chez moi, j'ai +voyage, et elle a toujours ete aussi tranquille sur mon compte que si +je ne lui avais jamais appartenu. + +--Examinons notre position de plus pres, continua-t-il, et nous +reconnaitrons, bientot qu'il serait aussi insense qu'injuste de +laisser, sans autre motif que celui de ne pas deranger nos petits +calculs personnels, deux etres qui nous regardent de si pres, sous +l'empire d'un malheur qu'ils n'ont pas merite. Oui, ce serait la de +l'egoisme, ou je ne sais plus de quel nom il faudrait qualifier cette +conduite. Fais venir ton Ottilie, souffre que mon Capitaine s'installe +ici, et remettons-nous a la garde de Dieu pour ce qui pourra en +resulter. + +--S'il ne s'agissait que de nous, dit Charlotte, j'hesiterais moins; +mais songe que le Capitaine est a peu pres de ton age, c'est-a-dire a +cet age (il faut bien que je te dise cette flatterie en face) ou les +hommes commencent a devenir reellement dignes d'un amour constant et +vrai. Est-il prudent de le mettre en contact avec une jeune fille +aussi aimable, aussi interessante qu'Ottilie? + +--En verite, repondit le Baron, l'opinion que tu as de ta niece me +paraitrait inexplicable, si je n'y voyais pas le reflet de ta vive +tendresse pour sa mere. Elle est gentille, j'en conviens, je me +rappelle meme que le Capitaine me la fit remarquer, lorsque je la vis +chez ta tante, il y a un an environ. Ses yeux, surtout, sont fort +bien, et cependant ils ne m'ont nullement impressionne. + +--Cela est tres-flatteur pour moi, car j'etais presente. Ton amour +pour ta premiere amie t'avait rendu insensible aux charmes naissants +d'une enfant; je sens le prix de tant de constance, aussi ne +voudrais-je jamais vivre que pour toi. + +Charlotte etait sincere, et cependant elle cachait a son mari qu'alors +elle avait eu l'intention de lui faire epouser Ottilie, et qu'a cet +effet elle avait prie le Capitaine de la lui faire remarquer, car elle +n'osait se flatter qu'il fut reste fidele a l'amour qui les avait unis +jadis. De son cote le Baron etait tout entier sous l'empire du bonheur +que lui causait la disparition inattendue du double obstacle qui +l'avait separe de Charlotte, et il ne songeait qu'a former enfin un +lien qu'il avait pendant si longtemps vainement desire. + +Les epoux allaient retourner au chateau par les plantations nouvelles, +lorsqu'un domestique accourut au-devant d'eux et leur cria en riant: + +--Revenez bien vite, Monseigneur; M. Mittler vient d'entrer au galop +dans la cour du chateau. Sans se donner le temps de mettre pied a +terre, il nous a tous rassembles par ses cris: Allez! courez! nous +a-t-il dit, appelez votre maitre et votre maitresse, demandez-leur +s'il y a vraiment peril dans la demeure, entendez-vous, s'il y a peril +dans la demeure? Vite, vite, courez! + +--Le drole d'homme, dit Edouard, il me semble pourtant qu'il arrive a +propos, qu'en penses-tu, Charlotte? Dis a notre ami, continua-t-il en +s'adressant au domestique, qu'il y a, en effet, peril dans la demeure, +et que nous te suivons de pres. En attendant, conduis-le dans la salle +a manger, fais-lui servir un bon dejeuner, et n'oublie pas son cheval. + +Puis il pria sa femme de se rendre avec lui au chateau par le chemin +le plus court. Ce chemin traversait le cimetiere, aussi ne le +prenait-il jamais que lorsqu'il y etait force. Quelle ne fut pas sa +surprise lorsqu'il vit que la, aussi, Charlotte avait su prevenir ses +desirs et deviner ses sentiments! En menageant autant que possible les +anciens monuments funeraires, elle avait fait niveler le terrain, et +tout dispose de maniere que cette enceinte lugubre n'etait plus qu'un +enclos agreable, sur lequel l'oeil et l'imagination se reposaient avec +plaisir. + +Rendant a la pierre la plus ancienne l'honneur qui lui etait du, +elle les avait fait ranger toutes, par ordre de date, le long de la +muraille; plusieurs d'entre elles meme avaient servi a orner le socle +de l'eglise. A cette vue, Edouard agreablement surpris pressa la main +de Charlotte, et ses yeux se remplirent de larmes. + +Leur hote extravagant ne tarda pas a les faire partir de ce lieu. +N'ayant pas voulu les attendre au chateau, il donna de l'eperon a son +cheval, traversa le village et s'arreta a la porte du cimetiere d'ou +il leur adressa ces paroles en criant de toutes ses forces. + +--Est-ce que vous ne vous moquez pas de moi? y a-t-il vraiment peril! +en la demeure? En ce cas je reste a diner avec vous, mais ne me +retenez pas en vain, j'ai encore tant de choses a faire aujourd'hui. + +--Puisque vous vous etes donne la peine de venir jusqu'ici, dit Edouard +sur le meme ton, faites quelques pas de plus, et voyez comment Charlotte +a su embellir ce lieu de deuil. + +--Je n'entrerai ici ni a pied, ni cheval, ni en carrosse, repondit le +cavalier; je ne veux rien avoir a demeler avec ceux qui dorment la, en +paix; c'est deja bien assez que d'etre oblige de souffrir qu'un jour on +m'y porte les pieds en avant. Allons, voyons, avez-vous serieusement +besoin de moi? + +--Tres-serieusement, repondit Charlotte. C'est pour la premiere fois, +depuis notre mariage, que mon mari et moi, nous nous trouvons dans un +embarras dont nous ne savons comment nous tirer. + +--Vous ne m'avez pas l'air d'etre reduits a cette extremite-la; mais +puisque vous le dites, je veux bien le croire. Si vous m'avez prepare +une deception, je ne m'occuperai plus jamais de vous. Suivez-moi aussi +vite que vous le pourrez; je ralentirai le pas de mon cheval, cela le +reposera. + +Arrives dans la salle a manger ou le dejeuner etait servi, Mittler +raconta avec feu ce qu'il avait fait et ce qu'il lui restait encore +a faire dans le courant de la journee. + +Cet homme singulier avait ete pendant sa jeunesse ministre d'une +grande paroisse de campagne, ou, par son infatigable activite, il +avait apaise toutes les querelles de menage et termine tous les +proces. Tant qu'il fut dans l'exercice de ses fonctions, il n'y eut +pas un seul divorce dans sa paroisse, et pas un proces ne fut porte +devant les tribunaux. Pour atteindre ce but il avait ete force +d'etudier les lois, et il etait devenu capable de tenir tete aux +avocats les plus habiles. Au moment ou le gouvernement venait d'ouvrir +les yeux sur son merite, et allait l'appeler dans la capitale, afin de +le mettre a meme d'achever, dans une sphere plus elevee, le bien qu'il +avait commence dans son modeste cercle d'activite, le hasard lui fit +gagner a la loterie une somme qu'il employa aussitot a l'achat d'une +petite terre ou il resolut de passer sa vie. S'en remettant, pour +l'exploitation de cette terre, aux soins de son fermier, il se +consacra tout entier a la tache penible d'etouffer les haines et les +mesintelligences des leur point de depart. A cet effet, il s'etait +promis de ne jamais s'arreter sous un toit ou il n'y avait rien a +calmer, rien a apaiser, rien a reconcilier. Les personnes qui aiment +a trouver des indices prophetiques dans les noms propres soutenaient +qu'il avait ete predestine a cette carriere parce qu'il s'appelait +Mittler (_mediateur_). + +On servit le dessert et Mittler pria serieusement les epoux de ne pas +retarder davantage les confidences qu'ils avaient a lui faire, parce +qu'immediatement apres le cafe, il serait force de partir. + +Les epoux s'executerent alternativement et de bonne grace. Il les +ecouta d'abord avec attention, puis il se leva d'un air contrarie, +ouvrit la fenetre et demanda son cheval. + +--En verite, dit-il, ou vous ne me connaissez point, ou vous etes +de mauvais plaisants. Il n'y a ici ni querelle ni division, et, par +consequent, rien a faire pour moi. Me croiriez-vous ne, par hasard, +pour donner des conseils? Grand merci d'un pareil metier, c'est le +plus mauvais de tous. Que chacun se conseille soi-meme et fasse ce +dont il ne peut s'abstenir: s'il s'en trouve bien, qu'il se felicite +de sa haute sagesse et jouisse de son bonheur; s'il s'en trouve mal, +alors je suis la. Celui qui veut se debarrasser d'un mal quelconque, +sait toujours ce qu'il veut; mais celui qui cherche le mieux, est +aveugle. Oui, oui, riez tant que vous voudrez, il joue a colin-maillard; +a force de tatonner il saisit bien quelque chose, mais quoi? Voila la +question. Faites ce que vous voudrez, cela reviendra au meme; oui, +appelez vos amis pres de vous ou laissez-les ou ils sont, qu'importe? +J'ai vu manquer les combinaisons les plus sages, j'ai vu reussir les +projets les plus absurdes. Ne vous cassez pas la tete d'avance; ne vous +la cassez meme pas quand il sera resulte quelque grand malheur du parti +que vous prendrez; bornez-vous a me faire appeler, je vous tirerai +d'affaire; d'ici la, je suis votre serviteur. + +A ces mots il sortit brusquement et s'elanca sur son cheval, sans +avoir voulu attendre le cafe. + +--Tu le vois maintenant, dit Charlotte a son mari, l'intervention d'un +tiers est nulle, quand deux personnes etroitement unies ne peuvent +plus s'entendre. Nous voila plus embarrasses, plus indecis que jamais. + +Les epoux seraient sans doute restes longtemps dans cette incertitude, +sans l'arrivee d'une lettre du Capitaine qui s'etait croisee avec +celle du Baron. + +Fatigue de sa position equivoque, ce digne officier s'etait decide a +accepter l'offre d'une riche famille qui l'avait appele pres d'elle, +parce qu'elle le croyait assez spirituel et assez gai pour l'arracher +a l'ennui qui l'accablait. Edouard sentit vivement tout ce que son ami +aurait a souffrir dans une pareille situation. + +--L'y exposerons-nous, s'ecria-t-il, parle; Charlotte, en auras-tu la +cruaute? + +--Je ne sais, repondit-elle; mais il me semble que, tout bien +considere, notre ami Mittler a raison. Les resultats de nos actions +dependent des chances du hasard qu'il ne nous est pas donne de +prevoir; chaque relation nouvelle peut amener beaucoup de bonheur ou +beaucoup de malheur, sans que nous ayons le droit de nous en accuser +ou de nous en faire un merite. Je ne me sens pas la force de te +resister plus longtemps. Souviens-toi seulement que l'essai que nous +allons faire n'est pas definitif; j'insisterai de nouveau aupres de +mes amis, afin d'obtenir pour le Capitaine un poste digne de lui et +qui puisse le rendre heureux. + +Edouard exprima sa reconnaissance avec autant d'enthousiasme que +d'amabilite. L'esprit debarrasse de tout souci, il s'empressa d'ecrire +a son ami, et pria Charlotte d'ajouter quelques lignes a sa lettre. +Elle y consentit. Mais au lieu de s'acquitter de cette tache avec la +facilite gracieuse qui la caracterisait, elle y mit une precipitation +passionnee qui ne lui etait pas ordinaire. Il lui arriva meme de +faire sur le papier une tache d'encre qui s'agrandit a mesure qu'elle +cherchait a l'effacer, ce qui la contraria beaucoup. + +Edouard la plaisanta sur cet accident, et, comme il y avait encore de +la place pour un second _Post-Scriptum_, il pria son ami de voir dans +cette tache d'encre, la preuve de l'impatience avec laquelle Charlotte +attendait son arrivee, et de mettre autant d'empressement dans ses +preparatifs de voyage qu'on en avait mis a lui ecrire. + +Un messager emporta la lettre, et le Baron crut devoir exprimer sa +reconnaissance a sa femme, en l'engageant de nouveau a retirer Ottilie +du pensionnat, pour la faire venir pres d'elle. Charlotte ne jugea +pas a propos de prendre une pareille determination avant d'y avoir +murement reflechi. Pour detourner l'entretien de ce sujet, elle +engagea son mari a l'accompagner au piano avec sa flute, dont il +jouait fort mediocrement. Quoique ne avec des dispositions musicales, +il n'avait eu ni le courage ni la patience de consacrer a ce travail +le temps qu'exige toujours le developpement d'un talent quelconque. +Allant toujours ou trop vite ou trop doucement, il eut ete impossible +a toute autre qu'a Charlotte, de tenir une partie avec lui. Maitresse +absolue de l'instrument sur lequel elle avait acquis une grande +superiorite, elle pressait et ralentissait tour a tour la mesure sans +alterer la nature du morceau, et remplissait ainsi, envers son mari, +la double tache de chef d'orchestre et de femme de menage, puisqu'il +est du devoir de l'un et de l'autre de maintenir l'ensemble dans son +mouvement regulier, en depit des deviations reiterees des details. + + + + +CHAPITRE III. + + +Le Capitaine arriva enfin, il s'etait fait preceder par une lettre +tellement sage et sensee, que Charlotte se sentit completement +rassuree. La justesse avec laquelle il envisageait sa position et +celle de ses amis, leur permit a tous d'esperer un heureux avenir. + +Pendant les premieres heures la conversation fut animee, presque +fatigante, comme cela arrive toujours entre amis qui ne se sont pas +vus depuis longtemps. Vers le soir, Charlotte proposa d'aller visiter +les plantations nouvelles. Le Capitaine se montra tres-sensible aux +diverses beautes de la contree que les ingenieux plans de Charlotte +faisaient ressortir d'une maniere saillante. Son oeil etait juste et +exerce, mais il ne demandait pas l'impossible; et tout en ayant +la conscience du mieux, il n'affligeait pas les personnes qui lui +montraient ce qu'elles avaient fait pour embellir un site, en leur +vantant les travaux superieurs de ce genre qu'il avait eu occasion de +voir ailleurs. + +Lorsqu'ils arriverent dans la cabane de mousse, ils la trouverent +agreablement decoree. Les fleurs et les guirlandes etaient +artificielles; mais des touffes de seigle vert et autres produits +champetres de la saison, entrecoupaient ces guirlandes avec tant +d'adresse, qu'on ne pouvait s'empecher d'admirer le sentiment +artistique qui avait preside a cette decoration. + +--Je sais, dit Charlotte, que mon mari n'aime pas a celebrer les +anniversaires de naissance ou de nom, j'espere cependant qu'il me +pardonnera ces guirlandes et ces couronnes, en faveur de la triple +fete que nous offre ce jour. + +--Une triple fete! s'ecria le Baron. + +--Sans doute. Est-ce que l'arrivee de ton ami n'est pas une fete, et +ne vous appelez-vous pas tous deux Othon? Si vous aviez regarde le +calendrier, vous auriez vu que c'est aujourd'hui la fete de ce saint. + +Les deux amis se donnerent la main par-dessus la petite table qui se +trouvait au milieu de la cabane. + +--Cette aimable attention de ma femme, dit le Baron au Capitaine, me +rappelle un sacrifice que je t'ai fait dans le temps. Pendant notre +enfance nous nous appelions tous deux Othon; mais arrives au college, +cette conformite de noms fit naitre une foule de quiproquos +desagreables, et je te cedai avec plaisir celui d'Othon, si laconique +et si beau. + +--Ce n'etait pas une grande generosite de ta part, dit le Capitaine, +je me souviens fort bien que celui d'Edouard te paraissait plus beau. +Je conviens au reste que ce nom n'est pas sans charme, surtout quand +il est prononce par une belle bouche. + +Tous trois etaient assis tres-commodement autour de cette meme table +aupres de laquelle, quelques jours plutot, Charlotte avait si vivement +proteste contre l'arrivee de leur hote. Edouard se sentait trop +heureux pour lui rappeler leurs discussions a ce sujet, mais il ne put +s'empecher de lui faire remarquer qu'il y avait encore de la place +pour une quatrieme personne. + +Des cors de chasse, qui, en ce moment, se firent entendre dans la +direction du chateau, semblaient applaudir aux sentiments et aux +souhaits des amis qui ecoutaient en silence, se renfermaient dans +leurs souvenirs, et goutaient doublement leur bonheur personnel dans +cette heureuse reunion. Edouard prit le premier la parole, se leva et +sortit de la cabane. + +--Conduisons notre ami sur les hauteurs, dit-il a sa femme, car il ne +faut pas qu'il s'imagine que cette etroite vallee est notre unique +sejour et renferme toutes nos possessions. Sur ces hauteurs le regard +est plus libre et la poitrine s'elargit. + +--Je le veux bien, repondit Charlotte, mais il faudra vous decider a +gravir le vieux sentier rapide et incommode; j'espere que bientot les +degres et la route que je me propose de faire faire nous y conduiront +plus facilement. + +Ils monterent gaiment a travers les buissons, les epines et les +pointes de rocher, jusqu'a la cime la plus elevee qui ne formait pas +un plateau, mais la continuation d'une pente fertile. L'on ne tarda +pas a perdre de vue le village et le chateau. Dans le fond on voyait +trois larges etangs; au-dela, des collines boisees qui se glissaient +le long des rivages, puis des masses arides servant de cadre definitif +au miroir des eaux, dont la surface immobile reflechissait les formes +imposantes de ces masses. A l'entree d'un ravin d'ou un ruisseau se +precipitait dans l'etang avec l'impetuosite d'un torrent, on voyait +un moulin qui, a demi cache par des touffes d'arbres, promettait un +agreable lieu de repos. Toute l'etendue du demi-cercle qu'embrassait +le regard offrait une variete agreable de bas-fonds et de tertres, de +bosquets et de forets, dont les feuillages naissants promettaient +de riches masses de verdure. Ca et la, des touffes d'arbres isoles +attiraient l'attention. Parmi ces derniers, se distinguait un groupe +de peupliers et de platanes qui s'elevaient sur les bords de l'etang +du milieu, et etendaient leurs vertes branches avec la vigueur d'une +vegetation puissante et robuste. Ce fut sur ce groupe qu'Edouard +attira l'attention de son ami. + +--Regarde ces beaux arbres, lui dit-il, je les ai plantes moi-meme +pendant mon enfance. Mon pere les avait trouves si faibles, qu'il ne +voulut pas leur donner une place dans le grand jardin du chateau, dont +il s'occupait alors. Il les avait fait jeter; je les ramassai pour les +planter sur les bords de cet etang. Ils me donnent chaque annee une +preuve nouvelle de leur reconnaissance en devenant toujours plus +grands et plus beaux. J'espere que cette annee, ils ne seront pas plus +ingrats. + +On retourna au chateau heureux et contents. L'aile gauche avait ete +mise a la disposition du Capitaine, qui s'y installa commodement avec +ses papiers, ses livres et ses instruments de mathematiques, afin de +pouvoir continuer ses occupations habituelles. Pendant les premiers +jours Edouard cependant venait a chaque instant l'en arracher pour lui +faire visiter ses domaines tantot a pied et tantot a cheval. Dans le +cours de ces promenades, il lui parlait sans cesse de son desir de +trouver un moyen d'exploitation plus avantageux. + +--Il me semble, lui dit un jour le Capitaine, que tu devrais, avant +tout, te faire une idee juste de l'etendue de tes possessions. +A l'aide de l'aiguille aimantee, ce travail serait aussi facile +qu'agreable; si sous le rapport de l'exactitude, il laisse a desirer, +il suffit pour un apercu general. Nous trouverons toujours plus tard +le moyen de faire un plan plus minutieusement exact. + +Le Capitaine qui etait tres-verse dans ce genre d'arpentage, et avait +apporte avec lui tous les instruments necessaires, se mit aussitot a +l'oeuvre. Les gardes-forestiers, les paysans et le Baron lui-meme, le +seconderent de leur mieux en qualite d'aides a divers degres. Cette +occupation employait toutes les journees; le soir le Capitaine passait +ses dessins au lavis, et bientot Edouard eut le plaisir de voir ses +domaines reproduits sur le papier avec tant de verite, qu'il croyait +les avoir acquis de nouveau. Il comprit qu'en envisageant l'ensemble +d'une terre, il etait plus facile d'ameliorer et d'embellir, que +lorsqu'on est reduit a chercher, sur les lieux memes, les points +susceptibles d'amelioration ou d'embellissement. Dans cette conviction, +il pria son ami de decider sa femme a travailler de concert avec eux +d'apres un plan general, au lieu d'executer au hasard des travaux isoles. + +Le Capitaine, naturellement sage et prudent, n'aimait pas a opposer +ses convictions a celles d'autrui; l'experience lui avait appris qu'il +y a dans l'esprit humain trop de manieres de voir differentes, pour +qu'il soit possible de les reunir toutes sur un seul et meme point. + +--Si je faisais ce que tu me demandes, dit-il, je jetterais du trouble +et de l'incertitude dans les idees de ta femme, sans aucun resultat +utile. C'est en amateur qu'elle s'occupe de l'embellissement de +tes domaines; l'important est donc pour elle, comme pour tous les +amateurs, de faire quelque chose sans s'inquieter de ce que pourra +valoir la chose faite. Est-ce que tu ne connais pas les pretendus amis +de la vie champetre? ils tatent la nature, ils ont des predilections +pour telle ou telle petite place, ils manquent de hardiesse pour +faire disparaitre un obstacle, et de courage pour sacrifier un petit +agrement a une grande beaute. Ne pouvant se faire d'avance une juste +idee du resultat de leurs entreprises, ils font des essais: les uns +manquent, les autres reussissent; alors ils changent ce qu'il faudrait +conserver, conservent ce qu'il faudrait changer, et n'arrivent jamais +qu'a un rhabillage qui plait et attire, mais qui ne satisfait point. + +--Avoue-le sans detour, tu n'es pas content des plans de ma femme. + +--Je le serais si l'execution etait au niveau de la pensee. Elle a +voulu s'elever sur la cime de la montagne, cela est fort bien; mais +elle fatigue tous ceux qu'elle y fait monter avec elle. Sur ses +routes, soit qu'on y marche cote a cote ou l'un apres l'autre, on +ne se sent pas independant et libre; la mesure des pas est rompue a +chaque instant ... et ... mais en voila assez. + +--Est-ce qu'elle aurait pu faire mieux? demanda Edouard. + +--Rien n'eut ete plus facile. Il aurait fallu abattre un pan de rocher +fort peu apparent, par la elle aurait obtenu une pente gracieusement +inclinee, et les debris du rocher auraient servi pour donner des +saillies pittoresques aux parties mutilees du sentier ... Que tout ceci +reste entre nous, mes observations la blesseraient sans l'eclairer; en +pareil cas, il faut laisser intact ce qui est fait: mais si tu avais +encore du temps et de l'argent a consacrer a de pareilles entreprises, +il y aurait une foule de belles choses a faire sur les hauteurs qui +dominent la cabane de mousse. + +C'est ainsi que le present leur offrait d'interessants sujets de +conversation; les joyeux souvenirs du passe ne leur manquaient pas +davantage; pour l'avenir, on se proposait la redaction du journal +de voyage, travail d'autant plus agreable que Charlotte devait y +contribuer. + +Quant aux entretiens intimes des epoux, ils devenaient toujours plus +rares et plus genes, surtout depuis qu'Edouard avait entendu blamer +les travaux de sa femme. Apres avoir longtemps renferme en lui-meme +les remarques du Capitaine, qu'il s'etait appropriees, il les repeta +brusquement a Charlotte qui venait de lui parler des petits escaliers +mesquins, et des petits sentiers fatigants qu'elle voulait faire +construire pour arriver de la cabane de mousse sur le haut de la +montagne. Cette critique la surprit et l'affligea en meme temps, car +elle en comprit la justesse et sentit que tout ce qu'elle avait fait +jusque la, et qui lui avait paru si beau, n'etait en effet qu'une +tentative manquee. Mais elle se revolta contre cette decouverte, +defendit avec chaleur ses petites creations et accusa les hommes de +voir tout en grand, et de vouloir convertir un simple amusement en +oeuvre importante et dispendieuse. Emue, embarrassee, contrariee meme, +elle ne voulait ni renoncer a ce qui etait fait, ni rejeter ce qu'on +aurait du faire. + +La fermete naturelle de son caractere ne tarda pas a venir a son +secours, elle renonca aux travaux projetes et interrompit tous ceux +qui etaient commences. Reduite a l'inaction par ce sacrifice, elle en +souffrit d'autant plus, que les hommes la laissaient presque toujours +seule pour s'occuper des vergers, des jardins et des serres, pour +aller a la chasse ou faire des promenades a cheval, pour acheter ou +troquer des equipages, essayer ou dresser des chevaux. Ne sachant plus +comment occuper ses heures d'ennui, la pauvre Charlotte etendit ses +correspondances, dont au reste le Capitaine etait souvent l'objet; +car elle continuait a demander pour lui a ses nombreux amis et +connaissances un emploi convenable. + +Elle etait dans cette disposition d'esprit, lorsqu'elle recut une +lettre detaillee du pensionnat, sur les progres merveilleux de la +brillante Luciane. Cette lettre etait suivie d'un _post-scriptum_ +d'une sous-maitresse, et d'un billet d'un des professeurs de la +maison. Nous croyons devoir inserer ici ces deux pieces. + + +POST-SCRIPTUM DE LA SOUS-MAITRESSE. + +Pour ce qui concerne Ottilie, je ne puis que vous repeter, Madame, ce +que j'ai deja eu l'honneur de vous apprendre sur son compte. Je ne +voudrais pas me plaindre d'elle, et cependant il m'est impossible de +dire que j'en suis satisfaite. Elle est, comme toujours, modeste et +soumise; mais cette modestie, cette soumission ont quelque chose qui +choque et deplait. Vous lui avez envoye de l'argent et des etoffes; eh +bien! tout cela est encore intact. Ses vetements lui durent un temps +infini, car elle ne les change que lorsque la proprete l'exige. Sa +trop grande sobriete me parait egalement blamable. Il n'y a rien de +superflu sur notre table, mais j'aime a voir les enfants manger avec +plaisir, et en quantite suffisante, des mets sains et nourrissants. +Jamais Ottilie ne nous a donne cette satisfaction; elle saisit au +contraire les pretextes les plus specieux pour se dispenser de +recevoir sa part d'un plat ou d'un dessert. Au reste, elle a souvent +mal au cote gauche de la tete. Cette incommodite, quoique passagere, +revient souvent et parait la faire souffrir beaucoup, sans que l'on +puisse en decouvrir la cause. Voila, Madame, ce que j'ai cru devoir +vous dire, a l'egard de cette belle et bonne enfant. + + +BILLET DU PROFESSEUR. + +La digne maitresse du pensionnat a l'habitude de me communiquer les +lettres par lesquelles elle rend compte aux parents des succes de ses +eleves, et je lis surtout avec plaisir celles qu'elle vous adresse. +Permettez-moi donc, Madame, de vous feliciter personnellement sur le +bonheur de posseder une fille douee de tant de qualites superieures; +mais votre niece aussi me semble predestinee a un bel avenir, celui +de faire le bonheur de tout ce qui l'entoure. C'est la seule de nos +eleves sur laquelle je ne partage pas les opinions de la maitresse +du pensionnat. Je concois que cette femme si active aime a voir se +developper promptement les fruits qu'elle cultive avec tant de soins; +mais il est des fruits qui se cachent longtemps sous leur ecorce, et +ce sont toujours la les meilleurs. Je crois, Madame, que votre +niece est de ce nombre. Depuis qu'elle suit ma classe, elle avance +lentement, mais elle avance toujours, et ne retrograde jamais. C'est +avec elle, surtout, qu'il est indispensable de commencer par le +commencement. Tout ce qui ne decoule pas d'un enseignement precedent +est inconcevable pour elle, et on la voit s'arreter avec toutes les +apparences de l'incapacite, du mauvais vouloir meme, devant les choses +les plus faciles, des qu'elles ne lui offrent point d'enchainement. +Mais si l'on parvient a lui faire trouver cet enchainement, elle +concoit les demonstrations les plus difficiles. Avec cette maniere +d'etre, elle est constamment devancee par ses compagnes qui concoivent +et retiennent facilement un enseignement morcele, et savent l'employer +a propos. Avec les methodes hatives elle n'apprend rien du tout, ainsi +que cela lui arrive en certaines classes tenues par des professeurs +distingues, mais vifs et impatients. On s'est plaint de son ecriture +et de son incapacite a saisir les regles de la grammaire. Je suis +remonte a la source de ces plaintes. Il est vrai qu'elle ecrit +doucement et que ses caracteres manquent de souplesse et d'assurance, +mais ils ne sont point difformes. Quoique la langue francaise ne fasse +point partie de mes classes, je me suis charge de la lui enseigner +graduellement, et elle me comprend sans peine. Ce qui parait +singulier, surtout, c'est qu'elle sait beaucoup; mais des qu'on +l'interroge, elle semble ne plus rien savoir. + +S'il m'etait permis de terminer par une observation generale, je +dirais qu'elle apprend, non pour apprendre, mais pour pouvoir +enseigner un jour; ce qui est a mes yeux un tres-grand merite, car +je suis professeur. Votre haute raison, Madame, et votre profonde +connaissance du coeur humain, sauront reduire mes paroles a leur juste +valeur. Puissiez-vous etre convaincue qu'un jour cette aimable enfant +aussi vous donnera de la satisfaction. Veuillez me permettre de +vous ecrire de nouveau, des que j'aurai quelque chose d'agreable ou +d'important a vous apprendre. + + +Ce billet fit beaucoup de plaisir a Charlotte, car il s'accordait +parfaitement avec ses propres opinions sur le caractere d'Ottilie. Le +langage du professeur la fit sourire; elle y reconnut un interet plus +vif que celui que l'on prend a une eleve qui n'a pas meme l'avantage +de flatter la vanite de son maitre par la rapidite de ses progres. + +Mais d'apres ses manieres de voir calmes et au-dessus des prejuges, +un pareil sentiment ne pouvait rien avoir d'alarmant pour elle. +L'affection de ce digne homme pour sa pauvre niece lui etait au +contraire tres-precieuse, parce qu'elle savait que dans le monde +ou vivait cette interessante enfant, on ne rencontre jamais que de +l'indifference ou de la dissimulation. + + + + +CHAPITRE IV. + + +Le Capitaine venait de terminer la carte topographique du domaine de +ses amis et des environs. En levant ce plan, d'apres les calculs de la +trigonometrie, il l'avait rendu exact; la beaute du dessin et l'eclat +des couleurs lui donnaient de la vie. Ce travail cependant avait ete +promptement termine, car il dormait peu et utilisait chaque instant du +jour. + +--Maintenant, dit-il, en remettant cette carte a son ami, occupons-nous +d'autres choses: de l'estimation des terres, par exemple, et de la +maniere d'en tirer le meilleur parti possible. Je te recommande seulement +de separer toujours les affaires, de la vie proprement dite. Les +premieres ont besoin d'etre traitees severement et serieusement, tandis +que la seconde s'embellit par l'inconsequence et la legerete. Plus on met +de regularite dans les affaires, plus on a de liberte dans la vie +ordinaire; en les melant elles se nuisent mutuellement. + +Ces dernieres phrases etaient presque un reproche pour Edouard. Jamais +il n'avait eu le courage de classer ses papiers; mais, aide par un +second lui-meme, la separation a laquelle il n'avait pu se resigner +fut bientot faite. + +Apres ce travail preliminaire, le Capitaine convertit plusieurs pieces +de l'aile qu'il habitait, en bureau pour les affaires courantes, et en +archives pour les affaires terminees. Au bout de quelques jours les +documents qu'il avait trouves dans les armoires, les cartons et les +caisses, figuraient dans le plus bel ordre possible, sur des tablettes +dont chacune avait sa destination. Un vieux secretaire, dont le Baron +avait toujours ete fort mecontent, deploya tout a coup un zele, et une +activite infatigables. Ce changement l'etonna beaucoup; son ami lui en +expliqua la cause. + +--Cet homme est utile maintenant, lui dit-il, parce que nous le +laissons terminer commodement un travail avant de le charger d'un +autre. Le desordre l'avait rendu incapable. + +L'emploi regulier de leur journee permit aux deux amis de consacrer +les soirees a Charlotte. Parfois ils trouvaient chez elle des voisines +qui venaient lui rendre visite; mais quand ils restaient seuls, leur +conversation roulait toujours sur les reformes par lesquelles on +pourrait augmenter le bien-etre des classes moyennes. + +En voyant son mari plus satisfait et plus gai qu'a l'ordinaire, +Charlotte aussi se sentait heureuse. Au reste, le Capitaine ne +negligeait rien pour lui etre agreable dans ses arrangements +domestiques. En commentant avec elle des livres de botanique et de +medecine elementaire, il l'avait mise a meme de completer sa pharmacie +de menage, et d'etre plus efficacement utile aux pauvres malades de +la contree. Le voisinage des etangs et des rivieres l'avait engage +a s'attacher specialement aux mesures a prendre pour secourir les +personnes tombees dans l'eau, sortes d'accidents qui n'arrivaient que +trop souvent dans le pays. La predilection avec laquelle il s'occupait +de ces sortes de secours, autorisa Edouard a dire qu'un accident +semblable avait fait epoque dans la vie de son ami. Celui-ci ne +repondit rien, car il craignait de reveiller ce triste souvenir. Le +Baron le comprit, et Charlotte qui connaissait cet evenement, se hata +de changer de conversation. Un soir le Capitaine leur avoua que les +dispositions qu'on avait prises pour secourir les noyes, quoiqu'aussi +sagement combinees que bien executees, ne produiraient aucun resultat, +si on ne se decidait pas a les placer sous la direction d'un homme +capable de les utiliser a propos. + +--Je connais, ajouta-t-il, un chirurgien des hopitaux militaires, +qui est en ce moment sans emploi et qu'on pourrait s'attacher a des +conditions tres-modiques. Quant a son talent, je puis en repondre, il +m'a ete souvent fort utile, meme dans des maladies interieures. Au +reste, ce qui manque le plus a la campagne, ce sont les secours +immediats, et sous ce rapport il est parfait. + +Les deux epoux le prierent de faire venir ce chirurgien le plus tot +possible, car ils s'estimaient heureux de pouvoir consacrer une partie +de leur superflu a une depense aussi generalement utile. + +--Ce fut ainsi que la societe du Capitaine devint peu a peu agreable +a Charlotte. En utilisant a sa maniere ses vastes connaissances, elle +acheva de se tranquilliser sur les suites de sa presence au chateau. +Elle prit meme insensiblement l'habitude de le consulter sur une foule +de precautions hygieniques, car elle aimait la vie. Plus d'une fois +deja le vernis de certaines poteries dans lequel il entre du plomb et +le vert de gris qui s'attache aux vases de cuivre, lui avaient cause de +l'inquietude. Le Capitaine lui donna a ce sujet des eclaircissements +qui les conduisirent a d'instructifs entretiens sur la physique et la +chimie. + +Edouard aimait a faire des lectures; sa voix etait sonore et son +debit donnait un charme de plus aux ecrivains dont il se faisait +l'interprete. Jusque la il n'avait employe son talent qu'a des +productions purement litteraires; la tournure que le Capitaine venait +de donner aux causeries du soir, lui fit choisir de preference des +traites de physique et de chimie, que son petit auditoire ecoutait +avec le plus vif interet. + +Accoutume a produire des effets agreables par des inflexions de voix +et des pauses menagees avec art, le Baron avait toujours eu soin de se +placer de maniere a ce que personne ne put regarder dans son livre. +Charlotte et le Capitaine connaissaient cette manie, aussi ne +songea-t-il point a prendre cette precaution avec eux. Un soir, +cependant, sa femme se placa derriere lui, et regarda dans le livre; +il s'en apercut et interrompit brusquement sa lecture. + +--En verite, dit-il avec humeur, je ne comprends pas comment une femme +bien elevee peut se permettre une pareille inconvenance. Une personne +qui lit ne se trouve-t-elle pas dans le meme cas qu'une personne qui +parle? Et se donnerait-on la peine de parler si l'on avait au front ou +au coeur une petite fenetre a travers laquelle ceux qui nous ecoutent +pourraient lire nos sensations avant que nous ayons eu le temps de les +exprimer? + +Charlotte possedait au plus haut degre le don de renouer ou de ranimer +les conversations qu'un malentendu ou un propos imprudent avaient +interrompues ou rendues languissantes et embarrassees. Cette faculte +si precieuse ne l'abandonna pas dans cette circonstance. + +--Tu me pardonneras, mon ami, sans doute, quand tu sauras, lui +dit-elle, qu'au moment ou tu as prononce les mots de parente +et d'affinite, je pensais a un de mes cousins qui me preoccupe +desagreablement. Lorsque j'ai voulu revenir a ta lecture, je me suis +apercue qu'il n'etait question que de choses inanimees, et je me suis +placee derriere toi pour mieux te comprendre, en lisant le passage que +ma distraction m'avait empeche d'entendre. + +--Tu t'es laissee egarer par une expression comparative. Il n'est +question dans ce livre que de terre et de mineraux. Mais l'homme est +un veritable Narcisse, il se mire partout, et voudrait que le monde +entier refletat ses couleurs. + +--Rien n'est plus vrai, ajouta le Capitaine, l'homme prete sa sagesse +et ses folies, sa volonte et ses caprices aux animaux, aux plantes, +aux elements, aux dieux. + +--Je ne veux pas vous eloigner de l'objet qui captive en ce moment +votre attention, dit Charlotte, veuillez seulement m'expliquer le sens +que l'on attache, dans le livre que nous lisons, au mot affinite? + +--Je ne pourrais vous dire la-dessus, repondit le Capitaine, que ce +que j'ai appris il y a dix ans environ. J'ignore si, dans le monde +savant on admet encore aujourd'hui ce qu'on enseignait alors. + +--Rien n'est plus douteux, s'ecria le Baron; nous vivons a une epoque +ou l'on ne saurait plus rien apprendre pour le reste de sa vie. Nos +ancetres etaient bien plus heureux, ils s'en tenaient a l'instruction +qu'ils avaient recue pendant leur jeunesse, tandis que nous autres, si +nous ne voulons pas passer de mode, nous sommes obliges de recommencer +nos etudes tous les cinq ans au moins. + +--Les femmes n'y regardent pas de si pres, dit Charlotte; quant a moi, +je me borne a vous demander l'explication de la valeur scientifique +du mot dont vous venez de vous servir, parce qu'il n'y a rien de plus +ridicule dans la societe que de ne pas connaitre toutes les acceptions +des termes que l'on emploie. J'abandonne le reste aux discussions +des savants qui, l'experience me l'a deja prouve plus d'une fois, ne +sauraient jamais etre d'accord entre eux. + +Le Baron reflechit un moment, puis il dit a son ami: + +--Comment nous y prendrons-nous pour lui donner, sans preambule +fatigant, une explication claire et precise? + +--Si Madame voulait me permettre un petit detour, repondit le +Capitaine, nous arriverions tres-promptement au but. + +--Comptez sur mon attention, dit Charlotte en deposant l'ouvrage +qu'elle tenait a la main. + +Le Capitaine reprit: + +--Ce que nous remarquons avant tout, dans les diverses productions de +la nature, c'est qu'elles ont entre elles des rapports determines. Il +peut vous paraitre bizarre de m'entendre dire ainsi, ce que tout le +monde sait; mais ce n'est jamais que par le connu qu'on peut arriver +a l'inconnu. + +--Sans doute, interrompit Edouard, laisse-moi lui citer quelques +exemples vulgaires qui nous seconderont a merveille. L'eau, l'huile, +le mercure ont, dans chacune de leurs parties, un principe d'unite et +d'union. La violence ou d'autres incidents determines peuvent detruire +cette union; mais elle reprend toute sa force des que ces causes ont +disparu. + +--Rien n'est plus vrai, dit Charlotte, les gouttes de pluie se +reunissent et forment des rivieres. Je me souviens meme que, dans +mou enfance, j'ai souvent cherche a separer une petite masse de +vif-argent, mais les globules se rapprochaient toujours malgre moi. + +--Permettez-moi, continua le Capitaine, de mentionner un point +important dont vous venez de constater la verite. C'est que le rapport +pur, devenu possible par la fluidite, se manifeste toujours sous la +forme de globules. La goutte d'eau et celle du vif-argent sont rondes; +le plomb fondu meme s'arrondit, s'il tombe d'assez haut pour se +refroidir avant de toucher un autre corps. + +--Je vais vous prouver, dit Charlotte, que je vous ai devine. Vous +vouliez me dire que, puisque chaque corps a des rapports avec les +parties dont il se compose, il doit en avoir aussi avec les autres +corps ... + +--Et ces rapports, reprit vivement le Baron, ne sont pas les memes +pour tous les corps. Les uns se rencontrent comme de bons amis, +d'anciennes connaissances qui se confondent sans se reduire +mutuellement a changer de nature, tels que l'eau et le vin. Les autres +restent etrangers, ennemis meme, en depit du melange, du frottement +ou de tout autre procede mecanique par lesquels on voudrait les unir, +telles que l'eau et l'huile; en les secouant ensemble on les confond +un instant, mais elles se separent aussitot. + +--Cette petite lecon de chimie, dit Charlotte, est presque l'image de +la societe dans laquelle nous vivons. J'y reconnais toutes les classes +dont elle se compose; la noblesse et le tiers-etat, le clerge et les +paysans, les soldats et les bourgeois. + +--Sans doute, reprit Edouard, et, s'il y a dans ce societe des lois +et des moeurs qui rapprochent et unissent les classes naturellement +opposees les unes aux autres, il y a dans le monde chimique des +mediateurs qui rapprochent et unissent les corps qui se repoussent +mutuellement ... + +--C'est ainsi, interrompit le Capitaine, que nous unissons l'huile a +l'eau par le sel alkali. + +--N'allez pas si vite, Messieurs, je veux rester au pas avec vous; il +me semble que nous touchons de bien pres aux affinites? + +--J'en conviens, Madame, et c'est l'instant de vous les faire +connaitre dans toute leur force. Nous appelons affinite la faculte de +certaines substances, qui, des qu'elles se rencontrent, les oblige a +se saisir et a se determiner mutuellement. Cette affinite est surtout +remarquable et visible chez les acides et les alkalis qui, quoique +opposes les uns aux autres, et peut-etre a cause de cette opposition, +se cherchent, se saisissent, se modifient et forment ensemble un corps +nouveau. La chaux, par exemple, a un penchant prononce pour tous les +acides. Quand notre laboratoire de chimie sera monte nous ferons +devant vous des experiences qui vous instruiront mieux que des mots, +des noms et des termes techniques. + +--Permettez-moi de vous faire observer, dit Charlotte, que si cette +singuliere faculte merite le nom d'affinite, ce n'est pas du moins une +consanguinite, mais une parente d'esprit et d'ame. C'est ainsi qu'il +peut y avoir parmi les hommes de sinceres et reelles amities; car les +qualites opposees n'empechent pas les personnes qui les possedent de +se rapprocher et de s'aimer. J'attendrai, puisque vous le voulez, les +experiences qui doivent me demontrer plus clairement les miraculeux +effets de vos mysterieuses affinites. Maintenant, mon ami, +continua-t-elle en s'adressant a son mari, reprends ta lecture, je +l'ecouterai avec plus d'interet qu'avant cette digression. + +--Puisque tu l'as provoquee, repondit Edouard en souriant, tu ne la +termineras pas si vite. Il me reste a te parler des cas les plus +compliques et qui sont les plus interessants. C'est par eux que l'on +apprend a connaitre les divers degres des affinites et leurs rapports +plus ou moins puissants ou faibles, plus ou moins intimes ou eloignes. +Oui, les affinites ne sont reellement interessantes que lorsqu'elles +operent des separations, des divorces. + +--Ces vilains mots, que l'on entend trop souvent prononcer dans le +monde, figurent donc aussi dans le vocabulaire de la chimie? + +--Sans doute, et cette science elle-meme, lorsque la langue allemande +n'avait pas encore adopte la foule de mots etrangers dont elle se sert +aujourd'hui, s'appelait l'art de separer (scheidekunst). + +--On a bien fait de lui donner un autre nom, et, pour ma part, je +prefererai toujours l'art d'unir a celui de separer. Mais voyons, +puisque vous le voulez, Messieurs, citez-moi un exemple de ces +malheureuses affinites qui engendrent des divorces. + +--Nous continuerons a cet effet, dit le Capitaine, a vous citer les +exemples dont nous nous sommes deja servis. Ce que nous appelons +pierre calcaire, n'est qu'une terre calcaire plus ou moins pure et +tres-etroitement unie a un acide subtil que nous ne pouvons saisir que +sous la forme d'air. En mettant un morceau de cette pierre dans de +l'acide sulfureux liquefie, cet acide s'empare de la chaux et se +metamorphose avec elle en platre, tandis que l'acide subtil s'envole. +Pourrait-on ne pas voir dans ce phenomene la separation d'une ancienne +union et la formation d'une union nouvelle? Nous appelons ces sortes +d'affinites des affinites electives, car il y a eu choix, preference, +election, puisqu'un ancien lien a ete brise, afin qu'un autre lien, +qu'on lui a prefere, ait pu se former. + +--Pardonnez-moi, dit Charlotte, mais je ne vois rien la qui ressemble +a une election, a un choix; c'est tout au plus une necessite de la +nature, ou un resultat de l'occasion qui a fait non-seulement les +larrons, mais encore les amis et les amants. Quant a l'exemple que +vous venez de me citer, si l'on pouvait admettre qu'il y a eu en effet +un choix, ce serait au chimiste qu'il faudrait l'attribuer, puisqu'il +a rapproche les corps dont il connaissait les proprietes. Qu'ils +s'arrangent ces corps, ils m'interessent fort peu, je ne plains que le +pauvre acide aerien reduit a errer dans l'infini. + +--Il ne tient qu'a lui, repondit vivement le Capitaine, de s'unir +a l'eau et de reparaitre en source minerale pour la plus grande +satisfaction des malades et meme de ceux qui se portent bien. + +--Vous parlez comme pourrait le faire votre platre; il n'a rien perdu +lui, puisqu'il s'est complete de nouveau; mais l'infortune souffle, +banni, qui sait ce qui pourra lui arriver avant qu'il trouve a se +caser une seconde fois? Edouard se mit a rire. + +--Ou je me trompe fort, dit-il a sa femme, ou tu te moques de moi. +Oui, oui, j'ai devine ta malicieuse allusion. Tu me compares a +la chaux, et notre ami le Capitaine a l'acide sulfureux qui, en +s'emparant de moi, sous la forme d'acide sulfurique, m'a arrache a +ta douce societe et metamorphose en platre refractaire. Puisque ta +conscience t'accuse ainsi, mon ami, je puis etre tranquille. Au reste, +les apologues sont toujours amusants, et tout le monde aime a jouer +avec eux. Conviens cependant que l'homme est au-dessus de toutes les +substances de la nature, et que, si, en sa qualite de chimiste, il +prodigue des mots qui ne devraient appartenir qu'aux relations du +sang et du coeur, il faut du moins, qu'en sa qualite d'etre moral, il +reflechisse parfois sur la veritable acception de ces mots. N'oublions +jamais que plus d'une union intime entre deux personnes heureuses de +cette union, a ete brisee par l'intervention fortuite d'une troisieme +personne, et que cette separation isole et desespere toujours une des +deux premieres. + +--Les chimistes sont trop galants pour ne pas remedier a cet +inconvenient, dit Edouard; car ils ont toujours a leur disposition +une quatrieme substance, afin que pas une ne se trouve reduite a +l'isolement et au desespoir. + +--Ces experiences, ajouta le Capitaine, sont les plus remarquables. +Elles nous montrent les attractions, les affinites et les repulsions +d'une maniere palpable et dans leur action croisee, puisque deux +substances unies brisent, au premier contact de deux autres substances +egalement unies, leur ancien lien pour former un lien nouveau de deux +a deux, avec les deux substances nouvellement survenues. C'est dans +ce besoin d'abandonner et de fuir, de chercher et de saisir, que nous +croyons reconnaitre l'influence d'une destinee supreme qui, en donnant +a ces substances la faculte de vouloir et de choisir, justifie +completement le mot affinite elective adopte par les chimistes. + +--Citez-moi, je vous prie, un de ces cas, dit Charlotte. + +--Je vous le repete, Madame, ce n'est pas par des paroles, mais par +des experiences chimiques que je me propose de satisfaire votre +curiosite; je ne veux pas vous effrayer par des termes techniques, +mais vous eclairer par des faits. Il faut voir devant ses yeux les +matieres inertes en apparence, et cependant toujours pretes a agir +selon les impulsions de leurs facultes interieures. Il faut les voir, +dis-je, se chercher, s'attirer, se saisir, se devorer, se detruire, +s'aneantir et reparaitre, apres une nouvelle et mysterieuse alliance, +sous des formes nouvelles et inattendues. C'est alors, seulement, que +nous pouvons leur accorder une vie immortelle, des sens, de la +raison meme, car nos sens et notre raison suffisent a peine pour les +observer, pour les juger. + +--Je conviens, dit Edouard, que les termes techniques, lorsqu'on ne +vient pas a leur secours par des objets que la vue puisse saisir, ont +quelque chose de fatigant, de ridicule meme. Il me semble pourtant, +qu'en attendant mieux, nous pourrions donner a ma femme une idee des +_affinites electives_, en nous servant de lettres alphabetiques a la +place de substances. + +--Je crains que cette maniere de s'exprimer ne vous paraisse trop +pedantesque, dit le Capitaine a Charlotte; je m'en servirai pourtant a +cause de sa precision. Figurez-vous _A_ si etroitement uni a _B_, +que plus d'une experience deja a prouve qu'ils etaient inseparables; +supposez les memes rapports entre _C_ et _D_, mettez les deux couples +en contact, et vous verrez _A_ s'unir a _D_, et _C_ a _B_, sans qu'il +soit possible de dire lequel a le premier abandonne l'autre, lequel a +le premier cherche et forme un lien nouveau. + +--Puisque nous ne pouvons pas encore voir tout cela s'operer sous +nos yeux, s'ecria Edouard, tachons, en attendant, de tirer de cette +charmante formule un enseignement utile et applicable a notre +position. Il est evident, ma chere Charlotte, que tu es _A_ et que +je suis _B_, dependant de toi, et tres-irrevocablement attache a ta +suite. Le Capitaine represente le mechant _C_ qui m'attire assez +puissamment pour nous eloigner, sous certains rapports, bien entendu. +Il est donc tres-juste de te procurer un _D_ qui t'empeche de te +perdre dans le vague, et ce _D_ indispensable, c'est la pauvre petite +Ottilie que tu es dans la necessite d'appeler enfin aupres de toi. + +--Ta parabole ne me parait pas entierement exacte, repondit Charlotte; +mais je n'en sais pas moins tres-bon gre a tes _affinites electives_, +puisqu'elles ont amene entre nous une explication que je redoutais. +Oui, je te l'avoue, depuis ce matin je suis decidee a faire venir +Ottilie au chateau. Ma femme de charge m'a annonce qu'elle allait +se marier et par consequent me quitter, voila ce qui justifie ma +resolution sous le rapport de mon interet personnel. Quant a l'interet +d'Ottilie, tu vas en juger par ces papiers que je te prie de lire tout +haut. Je te promets de ne pas y jeter les yeux pendant que tu les +liras, mais je dois t'avertir que j'en connais le contenu. + +A ces mots elle remit a son mari les deux lettres suivantes: + + + + +CHAPITRE V. + + +LETTRE DE LA MAITRESSE DE PENSION. + +Pardonnez-moi, Madame, si je suis forcee d'etre aujourd'hui +tres-concise. La distribution des prix vient d'avoir lieu, et je dois +en faire connaitre le resultat aux parents de toutes mes eleves. Au +reste, je pourrai vous dire beaucoup en peu de mots. Mademoiselle +votre fille a ete toujours et en tout la _premiere_. Vous en trouverez +la preuve dans les certificats ci-joints. Mademoiselle Luciane s'est +chargee de vous donner elle-meme les details de cette distribution +de prix, et de vous exprimer en meme temps la joie que lui cause ses +eclatants succes, que vous ne pouvez manquer de partager. Mon bonheur +serait sans egal, si je n'etais pas forcee de me dire que bientot on +retirera de ma maison cette brillante eleve a laquelle je n'ai plus +rien a enseigner. + +Veuillez, Madame, me continuer vos bontes, et permettez-moi de vous +communiquer, sous peu, un projet concernant mademoiselle votre fille. +Il parait reunir toutes les chances de bonheur que vous pouvez +souhaiter pour elle. + +Le professeur qui a deja eu l'honneur de vous parler d'Ottilie, se +charge de vous rendre compte de sa position actuelle. + + +LETTRE DU PROFESSEUR. + +La maitresse du pensionnat m'a prie de vous instruire, Madame, de tout +ce qui concerne mademoiselle votre niece, non-seulement parce qu'il +lui serait penible de vous dire ce que vous devez savoir enfin, +mais parce que, sous certains rapports du moins, elle vous doit des +excuses, qu'elle a prefere vous faire faire par mon organe. + +Je sais, plus que tout autre, combien la bonne Ottilie est incapable +de manifester publiquement ce qu'elle sait et ce qu'elle vaut; +aussi ai-je tremble pour elle a mesure que je voyais approcher la +distribution des prix. Nous ne tolerons point, dans notre institution, +les mille petites ruses par lesquelles on vient ailleurs au secours +des jeunes personnes ignorantes ou timides; au reste, Ottilie ne s'y +serait pas pretee. En un mot, mes sinistres pressentiments se sont +realises, la pauvre enfant n'a pas eu un seul prix! Pour l'ecriture, +toutes ses camarades la surpassaient; car, si ses lettres, prises +isolement sont nettes et belles, l'ensemble manque de regularite +et d'assurance; elle calcule avec exactitude, mais beaucoup plus +lentement que ses compagnes. Des examens sur des points plus +importants ou elle aurait pu se distinguer, ont ete supprimes faute +de temps. Pour la langue francaise, elle s'est intimidee; tandis que +d'autres, moins avancees qu'elle, parlaient, peroraient meme sans se +troubler. Quant a l'histoire, sa memoire se refuse a retenir les +dates et les noms; et dans la geographie, elle oublie toujours les +classifications politiques. En musique, elle ne concoit que des +melodies touchantes et modestes que l'on n'a pas jugees dignes de +faire entendre. Je suis persuade qu'elle aurait emporte, du moins, +le prix de dessin, car ses lignes sont correctes et pures, et son +execution soignee et spirituelle, mais elle avait entrepris un travail +trop grand; il ne lui a pas ete possible de le terminer. + +Lorsqu'avant de distribuer les prix les examinateurs consulterent +les professeurs, je vis avec chagrin que l'on ne me parlait point +d'Ottilie. J'esperais qu'un expose fidele de son caractere lui +rendrait ses juges favorables, et je m'exprimai avec d'autant plus de +chaleur, que je pensais en effet tout ce que je disais, et que dans +ma premiere jeunesse je m'etais trouve dans le meme cas que mon +interessante protegee. On m'ecouta avec attention, puis le chef des +examinateurs me dit d'un air bienveillant, mais tres-decide: + +"Les dispositions sont sous-entendues, et l'on ne peut les admettre +que lorsqu'elles s'annoncent par l'habilete. C'est vers ce but que +tendent et doivent tendre sans cesse les instituteurs, les parents +et les eleves eux-memes. Le devoir des examinateurs se borne a juger +jusqu'a quel point les professeurs et les eleves suivent cette route. +Ce que vous venez de nous apprendre sur la jeune personne si mal +partagee aujourd'hui, nous fait bien augurer de son avenir, et nous +vous felicitons sincerement du soin que vous mettez a saisir les +dispositions les plus cachees de vos eleves. Tachez que l'annee +prochaine, celles de votre protegee puissent etre visibles pour nous, +et notre suffrage ne lui manquera pas." + +Apres cette espece de reprimande, je ne pouvais plus esperer devoir +prononcer le nom d'Ottilie a la distribution des prix, mais je ne +croyais pas que cet echec dut avoir des resultats aussi facheux pour +elle. + +La maitresse du pensionnat, qui, semblable a une bonne bergere, veut +que chacun de ses agneaux ait sa parure speciale, n'eut pas la force +de cacher son depit, lorsqu'apres le depart des examinateurs elle +vit Ottilie regarder tranquillement par la fenetre, tandis que ses +camarades se felicitaient mutuellement des prix qu'elles avaient +obtenus. + +Au nom du Ciel, lui dit-elle, apprenez-moi comment on peut avoir l'air +si bete, quand on ne l'est pas. + +--Pardonnez-moi, chere mere, repondit tranquillement Ottilie, j'ai en +ce moment mon mal de tete, et meme plus fort que jamais. + +--Il est facheux que cela ne se voie pas, car on n'est pas oblige de +vous croire sur parole, s'ecria avec emportement cette femme que j'ai +toujours vue si bonne et si compatissante; puis elle s'eloigna avec +depit. + +Malheureusement il est impossible en effet de s'apercevoir des +souffrances d'Ottilie; ses traits ne subissent aucune alteration, on +ne la voit pas meme porter, parfois, la main sur le cote de la tete ou +elle souffre. + +Ce n'est pas tout encore. Mademoiselle votre fille, naturellement +vive et petulante, exaltee par le sentiment de son triomphe, etait ce +jour-la d'une gaite folle; sautant et courant a travers la maison, +elle montrait ses prix a tout venant, et finit par les passer assez +rudement sous les yeux d'Ottilie. + +--Tu as bien mal dirige ton char aujourd'hui, lui dit-elle d'un air +moqueur. + +Sa cousine lui repondit avec calme que ce n'etait pas la derniere +distribution des prix. + +--Et que t'importe! tu n'en seras pas moins toujours la derniere, +s'ecria votre trop heureuse fille en s'eloignant d'un bond. + +Tout autre que moi aurait pu croire qu'Ottilie etait parfaitement +indifferente, mais le sentiment vif et penible contre lequel elle +luttait se trahit a mes yeux par la couleur inegale de son visage. Je +remarquai que sa joue droite venait de palir et que la gauche s'etait +couverte d'un vif incarnat. Je tirai la maitresse du pensionnat a +l'ecart et je lui communiquai mes craintes sur l'etat de cette jeune +fille qu'elle avait si cruellement blessee. Elle reconnut la faute +qu'elle avait commise, et nous convinmes ensemble que je vous +prierais, en son nom, de rappeler Ottilie pres de vous, pour quelque +temps du moins, car mademoiselle votre fille ne tardera pas a nous +quitter. Alors tout sera oublie, et votre interessante niece pourra, +sans inconvenient, revenir dans notre maison ou elle sera traitee avec +tous les egards qu'elle merite. + +Permettez-moi maintenant, Madame, de vous donner un avis important. Je +n'ai jamais entendu Ottilie exprimer un desir et encore moins formuler +une priere pour obtenir quelque chose, mais parfois il lui arrive de +refuser de faire ce qu'on lui demande; alors elle accompagne ce refus +d'un geste irresistible des qu'on en comprend la portee. Ses deux +mains jointes, qu'elle eleve d'abord vers le ciel, se rapprochent +insensiblement de sa poitrine, tandis que son corps se penche en avant +et que son regard prend une expression si suppliante que l'esprit le +plus indifferent, le coeur le plus insensible devrait comprendre que +ce qu'on lui a demande, n'importe a quel titre, lui est en effet +impossible. Si jamais vous la voyez ainsi devant vous, ce qui n'est +pas presumable, oh! alors, Madame, souvenez-vous de moi et menagez la +pauvre Ottilie. + + * * * * * + +Pendant cette lecture Edouard avait souri malignement; parfois meme +il avait hoche la tete d'un air de doute, et s'etait interrompu pour +faire des observations ironiques. + +--En voila assez! s'ecria-t-il enfin, tout est decide, ma chere +Charlotte, tu vas avoir une aimable compagne. Cela m'enhardit a te +communiquer mon projet. Ecoute-moi bien: Le Capitaine a besoin que je +le seconde dans ses travaux, et je desire m'etablir dans l'aile gauche +qu'il habite, afin de pouvoir lui consacrer les premieres heures de la +matinee et les dernieres de la soiree qui sont les plus favorables +au travail. Cet arrangement te procurera en meme temps l'avantage de +pouvoir installer ta niece commodement aupres de toi. + +Charlotte ne s'opposa point a ce desir, et le Baron peignit avec feu +la vie delicieuse qu'ils allaient mener desormais. + +--Sais-tu bien, ma chere Charlotte, dit-il en s'interrompant tout +a coup, que c'est bien aimable de la part de ta niece d'avoir mal +precisement au cote gauche de la tete, car je souffre fort souvent du +cote droit. Si nos acces nous prennent quelquefois en meme temps, je +m'appuierai sur le coude droit, elle sur le coude gauche, et nos tetes +suivront chacune une direction opposee. Te fais-tu une juste idee de +la suave harmonie d'un pareil tableau? + +Le Capitaine assura en riant que cette opposition apparente pourrait +finir par un rapprochement dangereux. + +--Ne songe qu'a toi, mon cher ami, s'ecria gaiement Edouard, oui, oui, +surveille-toi de pres, garde-toi du _D_; que deviendrait le _B_, si on +lui arrachait son _C_? + +--Il me semble, dit Charlotte, que sa position ne serait ni +embarrassante ni malheureuse. + +--C'est juste, repondit Edouard, il reviendrait tout entier a son _A_ +cheri. + +Et se levant vivement, il pressa sa femme dans ses bras. + + + + +CHAPITRE VI. + + +La voiture qui ramenait Ottilie venait d'entrer dans la cour du +chateau, et Charlotte s'empressa d'aller recevoir l'aimable enfant qui +se prosterna devant elle et enlaca ses genoux. + +--Pourquoi t'humilier ainsi? dit Charlotte en la relevant d'un air +embarrasse. + +--Je n'ai pas l'intention de m'humilier, repondit Ottilie, sans +changer de position; mais j'aime a me rappeler le temps ou ma tete +s'elevait a peine a vos genoux, car alors deja j'etais sure de votre +tendresse maternelle. + +Charlotte l'attira sur son coeur, puis elle la presenta a son mari +et au Capitaine qui la recurent avec une politesse affectueuse. Elle +etait belle, et la beaute trouve toujours et partout un accueil +favorable. + +Ottilie ecouta attentivement, mais elle ne prit aucune part a la +conversation. + +Le lendemain matin Edouard dit a sa femme: + +--Ta niece est tres-aimable et sa conversation est fort amusante. + +--Fort amusante? mais elle n'a pas ouvert la bouche, repondit +Charlotte en riant. + +--C'est singulier! murmura le Baron, comme s'il cherchait a recueillir +ses souvenirs. + +Quelques indications generales sur les habitudes et les allures de +la maison, suffirent a Ottilie pour la mettre bientot a meme de +la diriger sans le secours de sa tante. Saisissant avec un tact +merveilleux ce qui pouvait etre agreable a chacun, elle donnait des +ordres sans avoir l'air de commander; on lui obeissait avec plaisir, +et lorsqu'elle s'apercevait d'un oubli ou d'une negligence, elle +y remediait sans gronder et en faisant elle-meme ce qu'elle avait +ordonne de faire. + +Ses fonctions de menagere lui laissant beaucoup d'heures de loisir, +elle pria sa tante de lui aider a les employer a la continuation +des etudes qui, au pensionnat, occupaient toutes ses journees. Elle +travaillait avec ordre, et de maniere a confirmer tout ce que le +professeur avait dit de ses facultes intellectuelles. Pour donner +plus d'assurance a sa main, Charlotte lui glissait des plumes deja +fatiguees, mais la jeune fille les retaillait aussitot pour les rendre +dures et pointues. + +Les dames etaient convenues de ne parler entre elles qu'en francais; +c'etait un moyen d'exercer Ottilie en cette langue qui semblait avoir +le pouvoir de la rendre plus communicative, parce qu'en employant cet +idiome, elle accomplissait le devoir qu'on lui avait impose de se le +rendre plus familier par la pratique. Quand elle s'en servait, elle +disait souvent plus qu'elle n'en avait l'intention. Le tableau +spirituel, quoique toujours bienveillant, qu'elle faisait de la vie et +des intrigues du pensionnat, amusa beaucoup Charlotte; et la bonte +qui dominait dans tous ses recits et que sa conduite justifiait, lui +prouva que bientot cette jeune fille serait pour elle une amie aussi +sure que fidele. + +Voulant comparer les rapports du professeur et de la sous-maitresse +sur Ottilie avec ce que cette enfant disait et faisait sous ses yeux, +Charlotte relisait souvent ces rapports. Selon ses principes, on +ne pouvait jamais apprendre trop tot a connaitre le caractere des +personnes avec lesquelles on devait vivre, parce que c'est le seul +moyen de savoir ce que l'on peut craindre ou esperer de leur part; +quels travers il faut se resigner a pardonner, et de quels defauts +il est possible de les corriger. Cet examen ne lui apprit rien de +nouveau; mais ce qu'elle savait sur son compte lui devint plus clair +et elle y attacha plus d'importance. Ce fut ainsi que la trop grande +sobriete de cette enfant lui donna des inquietudes serieuses. + +S'occupant avant tout de la toilette de sa niece, Charlotte exigea +qu'elle mit plus d'elegance et de richesse dans sa mise. + +A peine lui eut-elle exprime ce desir, que la jeune fille tailla +elle-meme les belles etoffes qu'elle avait refuse d'employer au +pensionnat, et elle leur donna les formes les plus gracieuses et les +plus variees. Ces vetements a la mode rehaussaient les charmes de sa +personne. Les graces naturelles embellissent les costumes les plus +simples; mais lorsqu'une femme douee de ces graces y ajoute des +parures bien choisies et souvent renouvelees, ces seduisantes qualites +semblent se multiplier et varier sous nos yeux. + +Cette innocente coquetterie qui n'etait chez Ottilie que l'effet +de l'obeissance, lui valut l'attention speciale d'Edouard et du +Capitaine; tous deux eprouvaient en la regardant un plaisir doux et +bienfaisant. Si, par sa magnifique couleur, l'emeraude rejouit la vue +et exerce sur cet organe une influence salutaire, pourquoi la beaute +de la forme humaine n'agirait-elle pas en meme temps et avec une +puissance irresistible sur tous nos sens et meme sur nos facultes +morales? La simple contemplation de cette beaute ne suffit-elle pas +pour nous faire croire que nous sommes a l'abri de tout mal, et pour +nous mettre en harmonie avec l'univers et avec nous-meme? + +Le sejour d'Ottilie au chateau y amena plus d'un changement favorable +pour tous. Les deux amis ne se faisaient plus attendre pour les heures +des repas ou des promenades; ils se montraient, surtout, beaucoup +moins empresses a quitter la table, et ne parlaient jamais que de +choses qui pouvaient interesser ou amuser la jeune fille. Ce desir de +lui etre agreable se revelait aussi dans le choix des lectures qu'ils +faisaient a haute voix; ils poussaient meme l'attention jusqu'a +suspendre ces lectures, des qu'elle s'eloignait, et ils ne les +reprenaient que lorsqu'elle rentrait au salon. + +Ce changement n'avait point echappe a Charlotte: aussi desirait-elle +savoir lequel des deux hommes l'avait principalement amene, et se +mit-elle a les observer avec une attention scrupuleuse; mais elle ne +decouvrit rien, sinon que tous deux etaient devenus plus sociables, +plus doux et plus communicatifs. + +Ottilie avait appris a connaitre les habitudes et meme les manies +et les caprices de chacune des personnes au milieu desquelles elle +vivait. Devinant mieux qu'elles-memes ce qui pouvait leur etre +agreable, elle accomplissait leurs souhaits sans leur donner le temps +de les exprimer; un mot, un geste, un regard suffisait pour la +guider. Cette perseverance active resta cependant toujours calme et +tranquille. Le service le plus regulier se faisait par ses ordres, +et souvent par elle-meme, sans aucune apparence d'empressement ou +d'inquietude. Sa demarche etait si legere, qu'on ne l'entendait ni +s'en aller, ni revenir; et ses allures, quoique toujours paisibles, +etaient si gracieuses, que nos amis se sentaient heureux en la voyant +se mouvoir sans cesse pour prevenir leurs desirs. Cette obligeance +infatigable, ces attentions permanentes devaient necessairement plaire +a Charlotte, ce qui ne l'empecha pas de remarquer que, sur un point du +moins, sa jeune parente poussait la prevenance trop loin, et elle lui +en fit l'observation. + +--C'est sans doute une attention fort aimable, lui dit-elle, que de se +baisser a l'instant pour relever un objet qu'une personne placee pres +de nous a laisse tomber par megarde; mais, dans la bonne societe, +cette attention est soumise a certaines regles de bienseance qu'il +faut respecter. Tu es si jeune encore que tu peux, sans inconvenient, +rendre a toutes les femmes ce petit service que l'on doit toujours aux +personnes agees ou d'un rang eleve. Envers ses pareils, il est une +gracieuse politesse; envers ses inferieurs, il devient une preuve de +bonte et d'humanite; mais il est une inconvenance de la part d'une +femme envers des hommes encore jeunes, quel que soit leur rang. + +--Je ferai tout mon possible pour ne plus m'en rendre coupable, +repondit Ottilie. Permettez-moi cependant de meriter a l'instant meme +votre pardon de cette mauvaise habitude, en vous racontant comment je +l'ai contractee: + +J'ai retenu fort peu de choses du cours d'histoire qu'on m'a fait +faire au pensionnat, parce que je ne concevais pas a quoi cette +science pouvait m'etre utile; les faits isoles, seuls, sont restes +dans ma memoire et je vais vous en citer un: + +Lorsque Charles Ier, roi d'Angleterre, se trouva devant ses pretendus +juges, la pomme d'or de la canne qu'il tenait a la main se detacha et +tomba par terre. Accoutume a voir, en pareille circonstance, tout +le monde s'empresser autour de lui, il regarda avec une surprise +douloureuse les hommes au milieu desquels il se trouvait en ce moment, +et dont pas un ne songea a relever cette pomme. Il fut oblige dela +ramasser lui-meme. + +Je ne sais si j'ai eu tort ou raison: mais cette anecdote m'a si +fortement impressionnee, la position de ce roi m'a paru si cruelle, +qu'il m'est presque impossible de voir tomber quelque chose sans +le relever a l'instant. Cependant, puisque cela n'est pas toujours +convenable, je me surveillerai desormais; car, ajouta-t-elle en +souriant, je ne pourrais pas expliquer ma conduite a tout le monde, +comme je viens de le faire avec vous, en racontant mon anecdote. + +Le Baron et le Capitaine continuerent a s'occuper de la realisation +de leurs projets de reforme et d'embellissement; et souvent des +circonstances imprevues leur en suggererent de nouveaux. + +Un jour qu'ils traversaient le village, ils ne purent s'empecher de +remarquer qu'il offrait un contraste aussi frappant que desagreable +avec les jolis villages suisses dont ils avaient souvent admire +ensemble l'aspect riant et propre. Le Capitaine fit observer a +son ami, que l'ordre et la proprete resultent naturellement de la +necessite d'utiliser un espace etroit. + +--Tu n'as sans doute pas oublie, continua-t-il, que pendant notre +tournee en Suisse, tu t'es promis d'etablir, dans tes domaines, des +hameaux semblables a ceux que tu y avais remarques. Cette ressemblance +ne devait pas consister dans la construction, mais dans l'ordre et la +proprete qui regnent dans les chalets? + +--Je m'en souviens fort bien, repondit Edouard, et je crois qu'il +serait facile de realiser cette intention. La montagne qui porte le +chateau descend en angle saillant jusqu'au village, et ce village +forme un demi-cercle assez regulier, a travers lequel serpente le +ruisseau. Malheureusement chaque pluie d'orage fait sortir ce ruisseau +de son lit; nos paysans se defendent contre ces petites inondations +chacun a sa facon; loin de s'aider mutuellement, ils prennent a tache +de se contrarier et de se nuire. Nous venons de nous convaincre par +nous-memes des inconvenients qui resultent de ce defaut d'harmonie. +Presque a chaque maison, nous sommes forces de descendre ou de monter +brusquement; et s'il etait tombe de l'eau cette nuit, nous marcherions +tantot sur des amas de grosses pierres, tantot sur des poutres +entassees ou sur des planches vacillantes, et souvent meme dans des +mares bourbeuses. Si ces gens-la voulaient me seconder, il serait +facile d'enfermer le ruisseau dans un lit mure, d'unir la route et +d'elever des trottoirs de chaque cote des maisons; par la nous ferions +disparaitre la foule de petits inconvenients qui empoisonnent leur +vie, et donnent a leurs habitations et a l'ensemble du village un air +de malproprete et de confusion qui attriste. + +--Nous pourrions essayer du moins, dit le Capitaine, en laissant errer +ses regards autour de lui; car deja sa pensee calculait les avantages +et les difficultes qu'offrait la situation du terrain. + +--Je n'aime pas a avoir affaire aux paysans, surtout dans les cas ou +je ne puis pas leur donner des ordres positifs, repliqua Edouard. + +--Tu n'as pas tort, repondit le Capitaine, et je conviens que de +semblables entreprises m'ont cause plus d'un chagrin. Les hommes +comprennent en general tres-difficilement l'importance d'un petit +sacrifice en faveur d'un grand avantage; il est rare de tendre vers un +but sans dedaigner les moyens qui peuvent y conduire. Souvent meme +ils se trompent aussi completement sur les moyens que sur le but. +Persuades qu'il faut remedier au mal a la place ou ils le voient et +ou ils le sentent, ils s'inquietent fort peu du point d'ou part +son action malfaisante. Au reste, ce point est presque toujours +insaisissable pour la multitude dont l'intelligence, souvent +tres-grande pour l'instant actuel, ne va jamais jusqu'a prevoir le +lendemain. Ajoute a cela que les reformes qui favorisent le bien-etre +general froissent toujours quelques interets particuliers, et tu +comprendras sans peine pourquoi il est si difficile de les executer +quand on n'est pas arme du pouvoir d'une souverainete absolue. + +Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, un homme robuste, d'un exterieur +effronte, leur demanda l'aumone. Edouard, qui n'aimait pas a etre +interrompu, chercha plusieurs fois a s'en debarrasser tranquillement +et finit par l'apostropher avec emportement. Le mendiant se retira +a petits pas et en injuriant les deux amis, il poussa meme l'audace +jusqu'a les menacer de Dieu et des lois, qui, disait-il, protegent le +mendiant aussi bien que le grand seigneur. Il ajouta que lorsqu'on +avait le coeur dur on pouvait refuser un pauvre, mais qu'on n'avait +pas le droit de l'insulter. + +La colere aurait, sans doute, fait commettre au Baron +quelqu'imprudence, si son ami n'avait pas cherche a le calmer. + +--Que ce facheux incident, lui dit-il, devienne pour nous une lecon +utile; prenons une mesure sage et prudente qui en rende le retour +impossible. Tu ne peux te dispenser de faire l'aumone aux pauvres +qui passent tes terres; mais il n'est ni necessaire ni prudent de +distribuer tes dons toi-meme ni chez toi. Il faut etre juste et modere +en tout, meme dans la bienfaisance: des dons trop frequents et trop +considerables sont plutot un appat qu'un secours pour le pauvre, +tandis qu'il est juste et bon de lui apparaitre parfois sur la route, +sous la forme d'un hasard heureux qui lui procure un soulagement +momentane. J'ai concu a ce sujet un projet dont la situation du +chateau et du village rend l'execution tres-facile. Le cabaret est +situe a l'une des extremites du village, a l'autre demeure un vieux +couple honnete et sedentaire; depose dans ces deux maisons une petite +somme que tu renouvelleras periodiquement, et dont chaque mendiant qui +passera aura sa part; il faudra surtout qu'elle lui soit remise non en +entrant, mais en sortant du village. + +--Viens, dit Edouard, et arrangeons cela a l'instant. Il sera temps +plus tard de nous occuper des details. + +Ils se rendirent aussitot chez l'aubergiste, puis chez le vieux +couple, et la sage mesure proposee par le Capitaine eut un +commencement d'execution. + +--Tu viens de me prouver de nouveau, dit le Baron en reprenant le +chemin du chateau, que tout en ce monde depend d'une bonne pensee et +d'une forte resolution. C'est ainsi qu'en jugeant sainement et au +premier coup d'oeil les promenades et les plantations de ma femme, tu +m'as suggere des idees pour corriger ses meprises. Je me suis empresse +de les lui communiquer et ... + +--Oh! je m'en suis apercu, interrompit le Capitaine en riant, et tu as +fait la une grande faute, car tu l'as offensee, blessee meme sans +la convaincre. Depuis le jour ou tu lui as fait cette imprudente +revelation, elle a entierement abandonne des travaux qui lui +procuraient une distraction agreable. N'as-tu pas remarque qu'elle ne +nous mene plus jamais dans la cabane de mousse, qu'elle visite parfois +en secret avec Ottilie? + +--Cette petite bouderie ne me decourage point. Quand j'ai la certitude +qu'un projet est utile et bon, je n'ai de repos que lorsqu'il est +execute. Avec un peu d'adresse et beaucoup de prevenances, nous +parviendrons facilement a faire adopter a Charlotte nos manieres de +voir. Montrons-lui d'abord la nouvelle carte de mes domaines que tu +viens d'achever. Tu arriveras ensuite avec des dessins et des gravures +representant des etablissements et des promenades qui pourraient +trouver place sur ce plan. Commencons par des suppositions et des +plaisanteries qu'il nous sera facile de convertir en entreprises +reelles. + +D'apres cette convention, on chercha les livres dans lesquels se +trouvaient les plans de la contree, sous le rapport rural, et dans +son etat naturel, puis on indiqua sur des feuilles separees les +changements que l'art pourrait lui faire subir, en profitant sagement +des avantages qu'elle offrait deja, et en creant des beautes +nouvelles. Le passage de ces suppositions a leur realisation devenait +facile. + +C'etait une occupation agreable que de prendre la carte du Capitaine +pour base de tous ces projets; mais on ne s'arracha qu'avec peine +aux premieres idees d'apres lesquelles Charlotte avait dirige ses +plantations. On finit cependant par trouver une route plus facile pour +arriver au haut de la montagne. Sur le penchant de cette montagne, a +l'entree d'un petit bois, on se proposa de construire une maison d'ete +qui devait communiquer avec le chateau, par la vue du moins; car il +etait convenu que des fenetres de l'une, le regard embrasserait +l'autre. + +Apres avoir bien pris ses mesures, le Capitaine parla de nouveau d'un +chemin a travers le village, et d'un mur qui maintiendrait le ruisseau +dans son lit. + +--Un chemin plus commode creuse dans la montagne, dit-il, me fournira +les pierres necessaires pour ce mur. Des que les entreprises se +tiennent et s'enchainent, tout se fait plus facilement, plus vite et a +moins de frais. + +--Le reste me regarde dit Charlotte. Il faudra, avant tout, se faire +une juste idee des depenses; lorsque nous serons d'accord sur ce +point, nous les diviserons, sinon par semaine, du moins par mois. La +caisse sera sous ma direction, je paierai les memoires et je tiendrai +les comptes. + +--Il parait, dit Edouard en souriant, que tu n'as pas beaucoup de +confiance en notre moderation? + +--J'en conviens, mon ami. Les femmes accoutumees a se dominer +toujours, savent beaucoup mieux que vous autres, Messieurs, renfermer +leurs volontes et leurs desirs dans les bornes de la raison et du +devoir. + +Les mesures preliminaires furent bientot prises et les travaux +commencerent. Le Capitaine les dirigea seul, et Charlotte, que la +curiosite amenait sans cesse sur les lieux ou s'executaient ces +travaux, ne tarda pas a se convaincre de la superiorite de cet homme +dans lequel, jusque la, elle n'avait vu qu'un etre ordinaire. De son +cote le Capitaine, en voyant plus souvent et plus intimement la femme +de son ami, apprit a la connaitre et a l'apprecier. Tous deux se +demandaient des conseils et des avis, ils se communiquaient les motifs +de leurs manieres de voir, et bientot ils n'avaient plus qu'une seule +et meme opinion. + +Il en est des affaires et des relations sociales comme de la danse: +les personnes qui vont toujours en mesure ensemble se deviennent +bientot indispensables, et se sentent entrainees l'une vers l'autre +par une bienveillance reciproque. Charlotte etait tellement sous +l'empire de ce charme, qu'elle n'eprouva ni chagrin ni regret lorsque +le Capitaine detruisit un de ses lieux de repos favoris, et qu'elle +s'etait plue a decorer de toutes les beautes champetres. Cette +retraite genait son ami dans l'execution de ses plans, et elle y +renonca sans chagrin. + + + + +CHAPITRE VII. + + +Tandis que le Capitaine et Charlotte se rapprochaient toujours plus +intimement, un tendre penchant entrainait Edouard vers Ottilie. Cette +affection naissante lui avait fait remarquer que la belle enfant, si +prevenante pour tout le monde, n'en avait pas moins trouve le moyen de +s'occuper de lui plus et autrement que des autres. Elle connaissait +les mets qu'il preferait, et savait, au juste, la quantite de sucre +qu'il lui fallait pour une tasse de the. Jamais elle n'oubliait de le +garantir des courants d'air dont il avait une crainte exageree, qui +amenait plus d'une altercation desagreable entre lui et sa femme; car +Charlotte ne trouvait jamais les appartements assez aeres. + +Dans les pepinieres et dans les jardins, a la promenade et a la +maison, partout, enfin, Ottilie prevenait les desirs d'Edouard: +semblable a un genie protecteur, elle eloignait les objets qui +auraient pu lui deplaire, et ne mettait jamais a sa portee que ce +qu'elle savait lui etre agreable. Aussi ne se sentait-il vivre +qu'a ses cotes, et pres de lui la silencieuse jeune fille devenait +communicative. + +Le caractere du Baron avait conserve quelque chose d'enfantin et de +naif, parfaitement en rapport avec l'extreme jeunesse d'Ottilie. Tous +deux aimaient a se rappeler l'epoque ou ils s'etaient vus pour la +premiere fois, et qui se rattachait aux amours de Charlotte et +d'Edouard. Ottilie soutenait qu'elle les avait admires alors, comme +le plus beau couple de la ville et de la cour; et quand son ami +lui repondait qu'alors elle etait encore trop enfant pour avoir pu +conserver un souvenir net et clair de ce passe, elle lui racontait le +fait suivant, que lui aussi n'avait point oublie: + +Un soir le Baron etait entre brusquement chez Charlotte, et la petite +Ottilie, qui se trouvait pres de sa belle tante, se refugia dans ses +bras, par enfantillage, par timidite, disait elle; mais son coeur +ajoutait tout bas que la beaute du jeune homme l'avait si vivement +emue, qu'elle craignait de trahir cette emotion en s'exposant a ses +regards. + +Tout entiers a leurs nouvelles relations, Edouard et son ami +negligerent la correspondance et la tenue des livres, dont ils +s'etaient d'abord occupes avec tant de zele. La marche des affaires +leur fit enfin comprendre la necessite de reprendre ces travaux. +Ils se donnerent rendez-vous au bureau, ou ils trouverent le vieux +secretaire que le defaut de direction avait fait retomber dans son +ancienne apathie. Ne se sentant pas la force de travailler eux-memes, +ils l'accablerent de besogne, ce qui acheva de le decourager: pour le +ranimer par leur exemple, le Capitaine se mit a rediger un memoire sur +les nouvelles reformes a faire, et Edouard se disposa a repondre a +quelques-unes des lettres recues depuis longtemps; mais il fut si +peu satisfait de sa redaction, qu'il dechira plusieurs fois ses +brouillons, et finit par demander l'heure a son ami. + +Pour la premiere fois depuis bien des annees, le Capitaine avait +oublie de monter sa montre chronometrique, et tous deux sentirent que +le cours des heures commencait a leur devenir indifferent. + +Si sous certains rapports l'activite des hommes diminuait, celle des +dames semblait s'augmenter chaque jour. + +Lorsqu'une passion naissante ou contrariee vient se meler aux allures +habituelles d'une famille, la fermentation que cause ce nouvel element +reste toujours si longtemps imperceptible, que l'on ne s'en apercoit +que lorsqu'il est trop tard pour l'arreter. + +Les liens nouveaux qui commencaient a se former entre nos quatre +amis produisirent d'abord les resultats les plus heureux; les coeurs +s'epanouissaient et les penchants particuliers s'annoncaient sous la +forme d'une bienveillance generale. Chaque couple se sentait heureux +et s'applaudissait du bonheur de l'autre. De semblables situations +elevent l'esprit, dilatent le coeur et donnent a toutes les facultes +intellectuelles un vague desir de l'immense, un pressentiment de +l'infini. + +Nos amis subirent cette loi jusque dans les circonstances les plus +insignifiantes; ils se confinerent beaucoup moins souvent au chateau, +et pousserent leurs promenades beaucoup plus loin qu'a l'ordinaire. +Edouard et Ottilie prenaient presque toujours le devant, tantot pour +aller chercher une voiture, et tantot pour decouvrir des lieux de +repos inconnus. Le Capitaine et Charlotte suivaient sans defiance +et sans inquietude les traces des deux aventuriers; souvent ils les +oubliaient completement, tant leur conversation calme et grave en +apparence avait de charme pour eux. + +Un jour ils dirigerent leur promenade vers l'auberge du village, +passerent les ponts et arriverent aupres des etangs dont ils suivirent +les bords que fermaient les collines boisees jusqu'au point ou des +rochers arides les rendaient impraticables. Il paraissait impossible +de pousser la promenade plus loin. Edouard cependant gravit la +montagne avec Ottilie; car il savait que dans cette agreste solitude +il trouverait un moulin aussi remarquable par sa situation que par +l'anciennete de sa structure. + +Apres avoir erre pendant quelque temps au milieu de rochers couverts +de mousse, il s'apercut qu'il s'etait egare, ce qui l'inquieta +d'autant plus, qu'il n'osa l'avouer a sa compagne. Heureusement il ne +tarda pas a entendre le bruit du traquet du moulin et le bruissement +d'un torrent. En suivant la direction de ce bruit, ils s'avancerent +sur la pointe d'un roc d'ou ils apercurent a leurs pieds, au fond d'un +ravin que traversait un ruisseau rapide, une noire et antique maison +de bois ombragee par des arbres centenaires et des rochers a pic. +Ottilie se decida courageusement a descendre vers cet abime, Edouard +marcha devant elle; se retournant a chaque instant, il admirait +l'equilibre gracieux avec lequel cette jeune fille se balancait, pour +ainsi dire, au-dessus de sa tete; mais des que les pierres qui lui +servaient de marches se trouvaient a des distances trop eloignees, +il lui tendait la main et elle y posait la sienne. Parfois meme elle +s'appuyait sur son epaule, et alors il lui semblait qu'un etre celeste +daignait le toucher pour se mettre en rapport avec lui. Dans son +exaltation, il aurait voulu la voir chanceler, afin d'avoir un +pretexte pour la recevoir dans ses bras et la presser sur son coeur, +et cependant il n'aurait pas ose appuyer sa poitrine sur la sienne; il +aurait craint non-seulement de l'offenser, mais meme de la blesser. + +Nous ne tarderons pas a apprendre a connaitre la cause de cette +crainte. + +Arrive enfin au moulin, il s'assit en face d'Ottilie devant une petite +table sur laquelle la meuniere venait de placer une jatte de lait, +tandis que le meunier courait au-devant de Charlotte et du Capitaine +pour les amener par un sentier commode et sur. + +Apres avoir contemple un instant en silence sa charmante compagne, +Edouard lui dit avec un trouble visible: + +--J'ai une grace a vous demander, chere Ottilie, et si vous croyez +devoir me la refuser, pardonnez-moi, du moins, de ne pas avoir eu le +courage de me taire. Vous portez sur votre poitrine le portrait de +votre pere, homme excellent que vous avez a peine connu, et qui, +certes, merite une place sur votre coeur; mais le medaillon est si +grand ... je tremble quand vous prenez un enfant sur vos bras, quand +la voiture penche, quand un valet passe trop pres de vous, quand vous +marchez sur un sentier raboteux ... Si le verre venait a se briser!... +Cette idee me torture sans cesse!... J'ai souffert horriblement tout +a l'heure en vous voyant descendre les rochers ... Ne bannissez pas ce +portrait de votre pensee, donnez-lui la place la plus belle dans votre +chambre, au chevet de votre lit; mais eloignez-le de votre sein ... +Ma crainte est exageree peut-etre, mais il m'est impossible de la +surmonter. + +Ottilie l'avait ecoute en silence et les yeux fixes vers la terre. Des +qu'il cessa de parler, elle detacha le portrait de la chaine qui le +retenait, le pressa contre son front, leva les yeux vers le ciel +plutot que vers son ami, et lui remit le medaillon sans hesitation et +sans empressement. + +--Prenez-le, lui dit-elle, vous me le rendrez quand nous serons de +retour au chateau, ou plutot, lorsque je lui aurai trouve une place +convenable dans ma chambre. Voila tout ce que je puis faire pour vous +prouver que je sais apprecier votre bienveillante sollicitude. + +Edouard n'osa appuyer ses levres sur le medaillon; mais il saisit la +main de la jeune fille et la porta sur ses yeux. C'etaient les deux +plus belles mains qui se fussent jamais unies. Il lui semblait qu'une +barriere mysterieuse qui, jusque la, l'avait separe d'elle, venait de +disparaitre pour toujours. + +Le meunier revint en ce moment suivi de Charlotte et du Capitaine. Les +amis se retrouverent avec plaisir: on se rafraichit en buvant du lait, +on se reposa sur le gazon, et le temps s'ecoula au milieu d'une douce +conversation. + +Il fallut songer au retour. Suivre le chemin que le meunier avait fait +prendre a Charlotte et au Capitaine, eut ete trop monotone, Edouard +proposa un sentier qui conduisait a travers les rochers jusque sur les +bords de l'etang. On le prit sans hesiter, et tous eurent lieu d'en +etre satisfaits. Cette route, quoique fatigante, n'avait rien de +dangereux, et offrait a chaque instant les points de vue les plus +pittoresques et les plus inattendus. Ici s'etendaient des villages, +des bourgs et des prairies; la, des collines boisees s'echelonnaient +avec grace, et plus loin une charmante metairie se cachait au milieu +des arbres qui couronnaient la plus haute de ces collines. + +Un bois touffu borna tout a coup la vue, et lorsque nos promeneurs +l'eurent traverse, ils se trouverent, a leur grande satisfaction, sur +la montagne en face du chateau, et a la place ou, d'apres les plans du +Capitaine, devait bientot s'elever une jolie maison d'ete. Apres une +courte halte, on descendit jusqu'a la cabane de mousse, et, pour la +premiere fois, les quatre amis s'y trouverent reunis. La conversation +roula naturellement sur les difficultes du terrain que l'on venait de +parcourir. Le Capitaine assura que rien n'etait plus facile que d'y +tracer une route commode et pittoresque. Chacun donna son opinion sur +cette route, et les imaginations s'exalterent au point que, de la +pensee du moins, on la voyait deja finie, et l'on s'y promenait avec +delices. Charlotte detruisit tout a coup ces reves charmants en +calculant la depense qu'occasionnerait un pareil travail. + +--Il sera facile de lever cette difficulte, repliqua Edouard: la +petite metairie si pittoresquement situee sur la colline ne me +rapporte presque rien, je la vendrai, et ce capital, employe a nous +procurer un plaisir de tous les jours, sera mieux place que dans ce +bien dont j'ai tant de peine a me faire payer le mince fermage. + +Charlotte ne trouva plus d'objection a faire, et le Capitaine proposa +de vendre les terres en detail, afin d'en tirer une somme plus forte. +Les tracasseries inseparables d'un pareil morcellement effrayerent +Edouard et l'on decida, d'un commun accord, que la metairie serait +vendue a un bon fermier qui la desirait depuis longtemps. On savait +qu'il faudrait lui accorder des termes, ce qui etait facile, puisqu'on +pouvait regler la marche des travaux d'apres les epoques du paiement. + +A peine nos amis furent-ils de retour au chateau, que le Capitaine +etala ses plans et ses cartes sur une grande table; on les consulta +afin d'harmoniser les nouveaux projets avec les anciens. Plusieurs +changements etaient en effet devenus indispensables; mais la place +de la maison d'ete resta irrevocablement fixee sur le penchant de la +montagne en face du chateau. + +Ottilie qui ne se permettait jamais de donner son avis avait garde un +profond silence. Le Baron poussa devant elle les cartes et les plans +que le Capitaine ne semblait avoir etales que pour Charlotte, et la +pria si instamment et avec tant de bonte de dire sa pensee, puisque +rien n'etait fait encore, qu'elle se laissa entrainer. + +--C'est la, dit-elle, en posant le bout de son doigt sur le point le +plus eleve de la montagne, oui, c'est la que je ferais construire la +maison d'ete. Il est vrai qu'on n'y verrait pas le chateau, mais on +jouirait d'un avantage reel, celui d'avoir sous ses yeux des sites +nouveaux et des objets tout a fait differents de ceux que nous voyons +tous les jours ici. Sur cette plate-forme, la vue est vraiment +admirable; j'en ai ete frappee, et cependant je n'ai fait qu'y passer. + +--Elle a raison, s'ecria Edouard, comment cette idee ne nous est-elle +pas venue? N'est-ce pas, Ottilie, continua-t-il en posant a son tour +le doigt sur la carte, c'est bien la que doit s'elever la maison +d'ete? + +Ottilie fit un signe affirmatif, et le Baron traca un grand carre +long, au crayon, sur le point indique. Le Capitaine se sentit blesse +au coeur en voyant ainsi salir sa carte si soigneusement dessinee et +lavee. Il se contint cependant, et eut meme la generosite d'approuver +l'avis d'Ottilie. + +--Oui, oui, dit-il, ce n'est pas seulement pour prendre une tasse de +cafe ou pour manger un poisson avec plus d'appetit qu'a l'ordinaire +qu'on fait de longues promenades et qu'on construit des maisons de +campagne. Nous demandons de la variete et des objets nouveaux. Tes +ancetres, mon cher Edouard, ont sagement place ce chateau a l'abri des +vents et a la portee de toutes les choses necessaires a la vie. Une +demeure specialement consacree aux parties de plaisir ne saurait etre +mieux situee que sur la plate-forme qu'Ottilie vient de designer; nous +y passerons certainement des heures fort agreables. + +Edouard etait triomphant, la certitude que l'idee de sa jeune amie +etait reellement bonne, le rendait plus fier et plus heureux que s'il +avait eu lui-meme cette idee. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +Des le lendemain matin, le Capitaine visita le lieu indique, et il le +trouva en effet le seul convenable. Dans le courant de la journee, il +y conduisit ses amis; on fit et on refit des dessins, des plans et des +calculs, puis on s'occupa serieusement de la vente de la metairie. Ce +fut ainsi que les deux hommes se trouverent jetes de nouveau dans une +vie active et agitee. + +L'anniversaire de la naissance de Charlotte n'etait pas tres-eloigne, +et le Capitaine chercha a persuader a son ami qu'il etait de son +devoir de celebrer ce jour en faisant poser a sa femme la premiere +pierre de la maison d'ete. Connaissant l'aversion du Baron pour ces +sortes de solennites, il s'etait attendu a une vive opposition; mais +Edouard ceda sans difficultes. Il s'etait dit a lui-meme qu'une fete +en l'honneur de sa femme, l'autoriserait a en donner une plus tard +pour celebrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie. + +Tant d'entreprises projetees, qui toutes avaient deja un commencement +d'execution, occuperent serieusement Charlotte; parfois meme elles lui +causerent de graves inquietudes, et alors elle passait une partie de +ses journees a calculer les depenses probables en les comparant a +l'etat de leur fortune. On se voyait peu pendant le jour, mais le soir +on se cherchait avec plus d'empressement. + +Pendant ce temps Ottilie acheva de s'assurer, sans le savoir, le +gouvernement absolu de la maison; et pouvait-il en etre autrement? La +nature l'avait creee pour la vie domestique, l'interieur du menage +etait son univers, la seulement elle se sentait heureuse et libre. +Le Baron ne tarda pas a s'apercevoir qu'elle ne se pretait que par +complaisance aux longues excursions, et qu'elle aimait, surtout, a +revenir le soir assez tot pour diriger et surveiller les apprets du +souper. Toujours empresse de prevenir ses moindres desirs, il abregea +les heures de promenades, et remplit les soirees par la lecture de +poesies passionnees dont il augmentait le charme dangereux par la +chaleur de son debit. + +Une convention tacite semblait avoir fixe la place que chacun des +quatre amis devait occuper pendant ces lectures: Charlotte etait +assise sur le canape; Ottilie, en face d'elle sur une chaise, avait +le Capitaine a sa gauche et Edouard a sa droite. Quand il lisait, il +poussait la bougie du cote de la jeune fille qui s'approchait toujours +plus pres de lui, et suivait les lignes des yeux; car elle aimait +mieux se fier a sa vue qu'a la voix d'un autre. Loin de se facher, +ainsi qu'il en avait l'habitude, en pareille occasion, il penchait son +livre vers elle, s'arretait quand il etait arrive a la fin de la page, +et attendait, pour la retourner, qu'elle l'eut averti par un regard +qu'il le pouvait sans la gener. Ce manege n'echappa ni a Charlotte ni +au Capitaine, qui se bornerent a en plaisanter entre eux. L'amour +qui unissait Edouard et Ottilie ne commenca a les inquieter, +que lorsqu'une circonstance fortuite leur en revela tout a coup +l'existence et la force. + +Un soir, une visite importune les avait tous mis de mauvaise humeur. +Edouard proposa de chasser cette facheuse disposition en faisant de la +musique, et il demanda sa flute dont il ne s'etait pas servi depuis +tres-longtemps. Charlotte chercha les sonates qu'elle avait l'habitude +d'executer avec son mari; mais elle ne les trouva pas, et Ottilie +finit par avouer en balbutiant qu'elle les avait emportees dans sa +chambre pour les etudier. + +--En ce cas, vous pourriez m'accompagner? s'ecria Edouard dont les +yeux etincelerent de joie. + +--Je l'espere, repondit la jeune fille. + +Elle courut chercher les sonates, et revint se placer au piano. Son +jeu frappa le petit auditoire de surprise, presque d'admiration, car +elle s'etait identifiee avec les manieres d'Edouard, qu'elle avait +quelquefois entendu executer ces morceaux avec sa femme. + +Si Charlotte savait presser et ralentir le mouvement et se plier a +toutes les imperfections musicales de son mari, par complaisance et +peut-etre aussi pour lui donner une preuve de la superiorite de son +talent, Ottilie ne jouait que pour accompagner l'ami dont les defauts +etaient devenus les siens; elle se les etait appropries, parce que +tout ce qui venait de cet ami lui etait cher et lui paraissait une +perfection. Les morceaux executes, avec cette harmonie de coeur, +formaient un tout souvent tres-irregulier, et si agreable, pourtant, +que le compositeur lui-meme n'aurait pu, sans un vif plaisir, entendre +son oeuvre ainsi defiguree et embellie en meme temps. + +Apres ce singulier evenement Charlotte et le capitaine se regarderent +en silence, et avec le sentiment qu'on eprouve en voyant des enfants +commettre certaines inconsequences qui peuvent avoir des suites +facheuses. Cependant on n'ose les leur defendre, dans la crainte +de les eclairer sur des dangers qu'ils ignorent, et qu'un hasard +favorable peut faire disparaitre, tandis qu'un avertissement direct +hate souvent la catastrophe que l'on veut prevenir, et a toujours +l'inconvenient de prouver l'existence d'un mal dont il ne faudrait pas +meme supposer la possibilite. + +Au reste, en lisant ainsi dans ces coeurs naifs, Charlotte et son ami +furent forces de reconnaitre qu'un penchant semblable les unissait. +Chez eux il etait peut-etre plus dangereux encore, car ils le +prenaient au serieux, et la nature de leur caractere les autorisait a +compter l'un sur l'autre, dans toutes les eventualites possibles. + +Des le lendemain, le Capitaine evita de se trouver sur les lieux ou +s'executaient les travaux, a l'heure ou Charlotte avait l'habitude de +s'y rendre. La premiere fois elle attribua son absence au hasard, puis +elle devina son intention, et l'estime, l'admiration se melerent a +l'amour qu'il lui avait inspire malgre lui. + +Si le Capitaine evitait Charlotte, il cherchait a se dedommager de +cette privation, en s'occupant plus activement des preparatifs de la +fete dont elle devait etre l'heroine. Sous pretexte de faire tirer +les pierres dont il avait besoin pour la maison, il fit travailler +secretement aux deux routes qui devaient conduire a la montagne en +face du chateau, car il voulait qu'elles fussent pretes pour la veille +de cette fete. La cave de la maison d'ete etait creusee, et une belle +pierre semblait attendre l'instant d'etre posee. Cette activite +mysterieuse, la resolution qu'il avait prise de vaincre son amour, le +rendait silencieux et embarrasse, lorsque le soir il se trouvait pour +ainsi dire seul avec Charlotte, le Baron ne s'occupant que d'Ottilie. + +Un soir cependant Edouard s'apercut que sa femme et son ami +ne s'adressaient que des monosyllabes, et a des intervalles +tres-eloignes. Attribuant leur silence a l'ennui, il les engagea +a executer ensemble un morceau de piano et de violon. Il eut ete +difficile de justifier un refus; ils choisirent une ouverture +difficile qu'ils aimaient tous deux et qu'ils executerent avec autant +d'ensemble que de talent. L'autre couple les ecouta avec satisfaction. + +--Ils sont plus forts que nous, chere Ottilie, murmura le Baron a +l'oreille de la jeune fille; admirons-les et soyons heureux ensemble. + + + + +CHAPITRE IX. + + +Tout avait reussi au gre des desirs du Capitaine. Un mur enfermait le +ruisseau, une route nouvelle traversait le village, passait a cote +de l'eglise, se confondait avec l'ancien sentier de Charlotte, le +quittait pour s'elever en serpentant, laissait la cabane de mousse a +gauche, et montait doucement, et par un detour nouveau, jusqu'au haut +de la montagne. + +Des le matin le chateau etait rempli par les hotes invites pour la +fete de Charlotte. Tout le monde se rendit a l'eglise, ou l'on trouva +les habitants de la commune vetus de leurs plus beaux habits. Le +sermon termine, le cortege se mit en marche dans l'ordre indique par +le Capitaine. Les enfants males, les jeunes garcons et les hommes +ouvraient le marche; les maitres du chateau et leurs invites suivaient +cette avant-garde; les femmes de Charlotte, les petites filles, les +jeunes villageoises et leurs meres, fermaient le cortege. + +A un detour de la route on arriva sur un plateau de rochers ou le +Capitaine fit faire une courte halte a ses amis et a leurs hotes, +autant pour les reposer que pour leur faire remarquer la beaute du +coup d'oeil dont on jouissait de ce point de vue si adroitement +menage. En levant les yeux vers la cime de la montagne, ils voyaient +les hommes gravir lentement et en bon ordre vers cette cime; +en laissant errer leurs regards dans le fond, ils decouvraient +non-seulement une campagne riche et fertile, mais le gracieux cortege +des femmes qui montaient legerement vers eux. Un beau soleil eclairait +ce tableau, et Charlotte, emue jusqu'aux larmes, pressa en silence la +main de son ami. + +Lorsqu'on atteignit enfin la plate-forme ou devait s'elever la maison +d'ete, les hommes s'etaient deja places en demi-cercle autour des +fosses destines aux murs des fondements. Un macon, en costume de fete +et decore de tous les insignes de son etat, invita Charlotte et sa +suite a descendre dans ces fosses. Personne ne se fit repeter cette +invitation. Une belle pierre de taille etait disposee de maniere a +etre facilement posee. Le macon, tenant le marteau d'une main et la +truelle de l'autre, prononca en vers naifs un discours dont nous ne +donnons ici que le resume en prose. + +"Lorsqu'on veut elever un batiment, il ne faut jamais perdre de +vue trois points principaux, sans lesquels il n'y a pas de bonne +construction possible. Le premier est le choix d'un emplacement +convenable, le second la solidite des fondements, le troisieme la +perfection de l'execution des details et de l'ensemble. + +"Le premier depend de celui qui fait batir. Dans les villes, les +souverains ou les autorites legales determinent la place que doit +occuper telle ou telle maison, tel ou tel edifice. A la campagne, le +seigneur du canton a, seul, le droit de dire, sans autre consideration +que celle de sa volonte: C'est ici et non ailleurs que s'elevera mon +chateau ou ma maison de plaisance." + +Edouard et Ottilie, places tres-pres l'un de l'autre, n'oserent ni se +regarder, ni lever les yeux sur le Capitaine et sur Charlotte, dans la +crainte de lire sur leurs traits que ce n'etait pas le seigneur, mais +une jeune fille qui avait choisi la place de la maison d'ete. + +"Le troisieme point, continua l'orateur, c'est-a-dire, la perfection +de l'execution des details et de l'ensemble, demande le concours de +tous les metiers. Le second, c'est-a-dire la solidite des fondements, +ne regarde que le macon; et ce point, une fausse modestie ne +m'empechera pas de le proclamer hautement, est le plus important. +C'est un travail solennel, aussi est-ce solennellement que nous vous +invitons a le sanctionner par votre presence et par votre concours. Il +s'accomplit dans les profondeurs mysterieuses que nous creusons apres +de longues et graves meditations. Bientot les nobles temoins qui +tiennent de nous faire l'honneur de descendre ici avec nous pour voir +poser la premiere pierre, remonteront sur la surface de la terre. +Bientot ils seront remplaces dans ces galeries souterraines par des +pierres cimentees, qui en rendront l'entree impossible. + +"Cette pierre fondamentale dont les angles reguliers indiquent la +regularite du batiment, et dont la position perpendiculaire doit faire +pressentir quel sera l'aplomb des murailles et l'equilibre parfait de +l'ensemble de l'edifice, nous pourrions nous borner a la poser sur le +sol, ainsi que toutes celles qui vont la suivre. Leur surface polie +et uniforme et leur pesanteur suffiraient pour les consolider, et +cependant nous ne leur refuserons pas la chaux qui les unira plus +etroitement encore. C'est ainsi que les epoux que l'amour a rapproches +deviennent inseparables quand la loi a cimente les liens du coeur. + +"Il est peu agreable de rester oisifs au milieu de travailleurs +ardents; nous esperons donc que vous ne nous refuserez pas l'honneur +de travailler avec nous." + +A ces mots il presenta a Charlotte sa truelle remplie de chaux melee +de sable, et lui fit signe d'etendre ce melange sous la pierre; ce +qu'elle executa avec autant de grace que d'adresse. Le Baron, le +Capitaine, Ottilie et une partie des invites se preterent avec la meme +bonne volonte a cette ceremonie. La pierre tomba sur la couche de +chaux; le macon presenta le marteau a Charlotte et la pria d'annoncer, +par trois coups vigoureusement frappes, l'union inseparable de la +pierre avec le sol qui portera la construction nouvelle. Cette +formalite remplie, le macon reprit son discours. + +"Le travail du macon, dit-il, est predestine d'avance a passer +inapercu. La terre cache les fondements qu'il a construits avec tant +de peines et tant d'intelligence; il n'a pas meme le droit de se +plaindre, quand le menuisier, le peintre et le sculpteur decorent ses +plus hardies murailles, et font oublier ainsi son oeuvre en faveur des +leurs. Pour lui point de gloire, point de triomphe de vanite! +S'il fait bien, c'est pour sa propre satisfaction; il faut que le +temoignage de sa conscience lui suffise, il n'a pas d'autre recompense +a esperer. Lorsqu'il passe pres d'un palais qu'il a bati, lui seul +reconnait son ouvrage dans les murs et les voutes, decores avec tant +d'eclat; si, en les construisant, il avait commis la plus legere +faute, ils s'ecrouleraient et feraient rentrer dans le neant tous +ces ornements fragiles qui, seuls cependant, attirent l'attention et +obtiennent des eloges." + +"Celui qui fait le mal a l'ombre du mystere, vit dans la crainte +perpetuelle qu'un evenement imprevu vienne le trahir; pourquoi celui +qui fait le bien sans qu'on daigne s'en apercevoir, n'espererait-il +pas qu'un jour on lui rendra justice? + +"Les hommes qui vivront longtemps apres nous fouilleront peut-etre ces +fondements, et alors leur solidite temoignera de notre zele, de notre +adresse et de notre merite. Qu'ils trouvent aupres de ces pierres +quelques autres temoins de notre existence, et que ces temoins soient +d'une nature moins severe et moins grave. Voyez ces boites de metal, +elles renferment des narrations ecrites; sur ces plaques de cuivre, +on lit plus d'une inscription curieuse; ce beau flacon de cristal +contient un vin genereux, et l'on trouvera dans l'etui qui le renferme +le nom de son cru, la date de l'annee ou il fut porte au pressoir; ces +pieces de monnaies, toutes frappees depuis peu, donneront la date de +cette construction. + +"Nous tenons tous ces objets de la liberalite du noble seigneur qui +fait batir. Si quelques-uns des spectateurs eprouvaient le desir +d'envoyer a la posterite un messager de leurs pensees, une preuve de +leur passage sur la terre, il y a encore de la place pres de la pierre +que nous venons de poser!" + +L'orateur se tut et regarda autour de lui; mais, ainsi que cela arrive +presque toujours en pareil cas, personne ne s'etait prepare, et tout +le monde garda le silence, honteux de s'etre laisse surprendre ainsi. +Tout a coup un jeune officier sortit de la foule et s'ecria gaiment: + +--Je ne laisserai pas ce depot mysterieux se fermer pour toujours, +sans y ensevelir mon offrande. Arrachant aussitot un des boutons de +son uniforme, il le remit au macon. + +--J'espere, continua-t-il, que cet insigne belliqueux vaut bien la +peine de parler un jour de nous a ceux qui n'existent pas encore. + +Cette heureuse idee trouva de nombreux imitateurs; les dames surtout +se depouillaient avec un empressement passionne de leurs flacons, de +leurs bijoux, petits peignes et autres objets de toilette. Ottilie +seule n'avait rien donne encore. A un signe d'Edouard, elle ota de son +cou la chaine dont elle avait deja detache le portrait de son pere, et +la posa doucement sur les autres objets jetes pele-mele dans un coffre +solide. Le Baron ferma aussitot le couvercle, le fit cimenter et le +couvrit lui-meme de chaux. + +La ceremonie etait terminee, et le macon reprit la parole d'un air +grave: + +"En posant ces fondements nous croyons travailler pour l'eternite, +et cependant la conscience de la fragilite des choses humaines nous +domine malgre nous; le petit tresor que nous venons de renfermer dans +ce coffre en est une preuve certaine. Nous pressentons qu'un jour on +l'ouvrira, et pour qu'on puisse l'ouvrir, il faut qu'il soit detruit, +le batiment qui n'est pas encore termine! + +"Nous le terminerons cependant! pour nous en donner le courage, +repoussons les pensees d'avenir, revenons au present! Apres la joyeuse +fete de ce jour, nous reprendrons notre travail avec une ardeur +nouvelle. Que les nombreux artisans qui ne peuvent exercer leurs +talents qu'apres nous, ne soient pas reduits a attendre que la maison +s'eleve promptement, et que bientot, par les fenetres qui n'existent +pas encore, le maitre qui fait batir, sa noble dame et ses hotes, +puissent admirer la belle et fertile contree que l'on decouvre du haut +de cette montagne. Qu'ils me permettent tous de boire a leur sante." + +Un de ses camarades lui presenta un grand et beau verre a patte. Il le +vida d'un trait et le lanca en l'air, car en brisant le vase ou l'on a +bu dans un moment de joie, on prouve que cette joie etait excessive et +sans pareille. + +Les debris du verre ne retomberent point sur la terre; on allait +crier au miracle, lorsqu'on decouvrit la cause toute naturelle de ce +singulier incident. + +Le cote du batiment oppose a celui dont l'on venait de poser la +premiere pierre, etait deja fort avance, et les murs si hauts qu'on +ne pouvait y travailler que sur des echafaudages. Une partie des +habitants de la contree etait montee sur ces echafaudages, et l'un +d'eux recut le verre que le macon avait lance dans cette direction. + +Voyant dans ce hasard un heureux pronostic pour son avenir, il montra +en triomphe le verre sur lequel etaient gravees les lettres _E, O_, +initiales des prenoms du Baron (Edouard-Othon). Ce verre etait un +present qu'un de ses parents lui avait fait dans sa premiere jeunesse, +et comme il n'y attachait pas un tres-grand prix, il avait permis +qu'on le donnat au macon pour la ceremonie. + +La foule avait quitte l'echafaudage. Les invites du chateau les plus +jeunes et les plus lestes s'empresserent d'y monter; ils savaient +combien une belle vue dont on jouit sur le haut d'une montagne, +s'embellit encore quand on peut s'elever de quelques toises de plus. +Ils decouvrirent en effet plusieurs villages nouveaux, et pretendirent +qu'ils distinguaient le long sillon d'argent du fleuve qui coulait a +plusieurs lieues de la; quelques-uns furent jusqu'a soutenir qu'ils +voyaient les clochers de la capitale. + +Lorsqu'on se tournait vers les collines boisees derriere lesquelles +s'elevait une longue chaine de montagnes bleuatres, on se croyait +transporte dans un autre monde; car le regard se reposait avec +bonheur sur la large et paisible vallee ou dormaient, entre de vertes +prairies, trois etangs entoures d'aulnes, de platanes et de peupliers. + +--Si ces nappes d'eau etaient reunies et formaient un seul lac, +s'ecria un jeune homme, ce point de vue ne laisserait plus rien a +desirer, il aurait le cachet de grandeur qui lui manque. + +--La chose serait faisable, dit le Capitaine. + +--C'est possible, repondit vivement Edouard; mais je m'y opposerais +formellement, s'il fallait sacrifier mes platanes et mes peupliers. +Voyez comme ils se groupent delicieusement autour de l'etang du +milieu. Tous ces beaux arbres, ajouta-t-il en se penchant a l'oreille +d'Ottilie, je les ai plantes moi-meme. + +--En ce cas, ils sont encore bien jeunes. + +--Ils ont a peu pres votre age. Oui, chere Ottilie, je plantais deja +lorsque vous n'etiez encore qu'au berceau. + +Un diner splendide avait ete prepare au chateau; les convives y firent +honneur. En sortant de table l'on fut visiter le village, ou, d'apres +les ordres du Capitaine, chaque famille s'etait reunie sur le seuil de +sa demeure: les vieillards etaient assis sur des bancs neufs, et les +jeunes gens se tenaient debout sous les arbres nouvellement plantes, +comme si le hasard seul les eut groupes ainsi. Il etait impossible de +ne pas admirer la metamorphose subite qui, d'un hameau sale, pauvre +et irregulier, avait fait un village ou tout respirait la proprete, +l'ordre et l'aisance. + +Lorsque les invites se furent retires, et que nos quatre amis se +retrouverent seuls dans la grande salle que quelques instants plus tot +une societe bruyante avait encombree, ils respirerent plus librement; +car un petit cercle que des affections sinceres ont forme, souffre +toujours quand une societe nombreuse le force a s'etendre. Leur +satisfaction cependant ne fut pas de longue duree, le Baron recut une +lettre qui lui annoncait de nouveaux hotes. + +--Le Comte arrive demain, s'ecria-t-il apres avoir lu cette lettre. + +--En ce cas la Baronne n'est pas loin, repondit Charlotte. + +--Elle arrivera deux heures apres le Comte, et ils partiront ensemble +apres avoir passe une journee et une nuit avec nous. + +--Il faut nous preparer de suite a les recevoir; a peine en avons-nous +le temps. Qu'en penses-tu, Ottilie? dit Charlotte. + +La jeune fille demanda a sa tante quelques instructions generales sur +ses intentions, et s'eloigna aussitot pour les faire executer. + +Le Capitaine profita de son absence pour demander a Charlotte et a son +mari quels etaient ces deux personnages qu'il ne connaissait que de +nom. Les epoux lui apprirent que le Comte et la Baronne, quoique +maries chacun de leur cote, n'avaient pu se voir sans s'aimer +passionnement. Cet amour, qui avait trouble deux menages, avait cause +tant de scandale, que le divorce etait devenu necessaire. La Baronne +seule avait pu l'obtenir, et le Comte s'etait vu force de rompre avec +elle, en apparence du moins, car s'il ne pouvait plus la voir en +ville et a la cour, il se dedommageait de cette privation aux eaux et +pendant les voyages auxquels il consacrait la plus grande partie de sa +vie. + +Si Edouard et sa femme n'approuvaient pas entierement cette conduite, +ils ne se sentaient pas le courage de condamner des personnes avec +lesquelles ils etaient lies depuis leur premiere jeunesse, aussi +avaient-ils conserve avec elles des relations de bonne amitie. En ce +moment cependant leur arrivee au chateau causa a Charlotte une vague +inquietude, dont sa niece etait l'objet involontaire; car elle +craignait l'influence qu'un pareil exemple pourrait exercer sur +l'esprit de cette enfant. Edouard aussi etait peu satisfait de cette +visite, mais pour des causes bien differentes. + +--Ils auraient mieux fait de venir quelques jours plus tard, dit-il au +moment ou Ottilie rentrait dans la salle, nous aurions eu au moins le +temps de terminer la vente de la metairie. Le projet du contrat est +redige, j'en ai fait une copie, il nous en faudrait une seconde, et le +vieux secretaire est malade. + +Charlotte et le Capitaine offrirent de faire cette copie, mais +il refusa, parce qu'il ne voulait pas, dit-il, abuser de leur +complaisance. + +--Je me charge de ce travail, s'ecria Ottilie. + +--Toi? dit Charlotte, mais tu n'en finiras jamais. + +--Il est vrai, ajouta le Baron, que cet acte est fort long, et qu'il +me faudrait la copie apres-demain matin. + +--Vous l'aurez. + +Et s'emparant du papier qu'il tenait a la main, Ottilie sortit avec +precipitation. + +Le lendemain matin nos amis se placerent de bonne heure aux fenetres +du salon, et leurs regards se fixerent sur la route par laquelle le +Comte et la Baronne devaient arriver. Bientot Edouard apercut un +cavalier dont les allures ne lui etaient pas inconnues; craignant +de se tromper, il pria son ami, dont la vue etait meilleure que la +sienne, de lui decrire le costume et la tournure de ce voyageur. +Le Capitaine s'empressa de lui donner ces details, mais le Baron +l'interrompit et s'ecria: + +--C'est lui! oui, c'est Mittler! Par quel hasard inexplicable +permet-il a son cheval de marcher ainsi d'un pas tranquille et lent? + +C'etait en effet Mittler; on l'accueillit avec une joie cordiale. + +--Pourquoi n'etes-vous pas venu hier? lui demanda le Baron. + +--Parce que je n'aime pas les fetes bruyantes. J'arrive aujourd'hui, +pour celebrer avec vous seuls, et en paix, le lendemain de +l'anniversaire de la naissance de notre excellente amie. + +--Comment vous a-t-il ete possible de trouver assez de temps pour nous +faire ce plaisir? dit Edouard en riant. + +--Je desire que ma visite vous soit en effet agreable; en tout cas, +vous la devez a une observation que je me suis faite a moi-meme ce +matin. J'ai tout recemment retabli l'harmonie dans une famille qu'un +malentendu avait divisee, et j'y ai fort gaiment passe une partie de +la journee d'hier. Ce matin je me suis dit: Tu ne partages jamais +que le bonheur qui est ton ouvrage, c'est de l'egoisme, c'est de +l'orgueil. Rejouis-toi donc aussi avec les amis dont jamais rien n'a +trouble la bonne intelligence. Aussitot dit, aussitot fait, je savais +qu'on venait de celebrer ici une fete de famille, et me voila. + +--Je concois, dit Charlotte, qu'une societe bruyante et nombreuse vous +deplaise et vous fatigue; mais j'aime a croire que vous verrez avec +plaisir les amis que nous attendons aujourd'hui. Ils ne vous sont pas +inconnus; je dirai plus, ils ont deja plus d'une fois mis votre esprit +conciliant a l'epreuve; vos efforts ont echoue contre une passion +obstinee ... Enfin, le Comte et la Baronne ne tarderont pas a arriver. + +Mittler saisit son chapeau et sa cravache, et s'ecria avec colere: + +--Ma mauvaise etoile ne me laissera donc pas un instant de repos! +Aussi, pourquoi suis-je sorti de mon caractere? pourquoi suis-je venu +ici sans y avoir ete appele? J'ai merite d'en etre chasse! Oui, je +suis chasse d'ici par ces gens-la, car je ne resterai pas un seul +instant sous le toit qui les abrite. Prenez garde a vous, ils portent +malheur! Leur presence est un levain qui met tout en fermentation! + +Charlotte chercha vainement a le calmer; il continua avec une +vehemence toujours croissante: + +--Celui qui par ses paroles ou par ses actions attaque le mariage, +cette base fondamentale de toute societe civilisee, de toute morale +possible, celui-la, dis-je, a affaire a moi! Si je ne puis le +convaincre, le maitriser, je n'ai plus rien a demeler avec lui! Le +mariage est le premier et le dernier echelon de la civilisation; il +adoucit l'homme sauvage et fournit a l'homme civilise des moyens +nobles et grands pour pratiquer les vertus les plus difficiles. Aussi +faut-il qu'il soit indissoluble, car il donne tant de bonheur general +qu'on ne saurait faire attention au malheur individuel. Ce malheur, +au reste, existe-t-il en effet? Non, mille fois non! On cede a +un mouvement d'impatience, on cede a un caprice et on se croit +malheureux! Calmez votre impatience, domptez votre caprice, et vous +vous applaudirez d'avoir laisse exister ce qui doit etre toujours! Il +n'est point de motifs assez puissants pour justifier une separation! +Le cours de la vie humaine amene avec lui tant de joies et tant de +douleurs, qu'il est impossible de determiner la dette que deux epoux +contractent l'un envers l'autre; ce compte-la ne peut se regler que +dans l'eternite. Je conviens que le mariage gene quelquefois, et +cela doit etre ainsi. Ne sommes-nous pas aussi maries avec notre +conscience, qui souvent nous tourmente plus que ne pourrait le faire +le plus mauvais mari ou la plus mechante femme? et qui oserait dire +hautement qu'il a divorce avec sa conscience? + +Mittler aurait sans doute encore continue pendant longtemps ce +discours passionne, si le roulement de deux voitures et le son du cor +des postillons ne lui avaient pas annonce la visite qu'il voulait +eviter. Le Comte et la Baronne entrerent en effet, et en meme temps, +dans la cour du chateau, mais chacun par une porte differente. + +Charlotte et son mari se haterent d'aller les recevoir. Mittler +descendit par un escalier derobe, traversa le jardin et se rendit au +cabaret du village. Un domestique du chateau, a qui il en avait donne +l'ordre, lui amena son cheval, il le monta precipitamment, partit au +galop et de tres-mauvaise humeur. + + + + +CHAPITRE X. + + +Le Comte et la Baronne revirent avec plaisir le chateau ou ils avaient +passe plus d'une agreable journee, et leur presence rappela d'heureux +souvenirs aux epoux. Au reste, tous deux plaisaient generalement. +Grands, bien faits et d'un exterieur imposant, ils etaient du petit +nombre des personnes qui arrivent a l'age mur sans avoir rien perdu, +parce qu'elles n'ont jamais possede la fraicheur et les graces naives +de la premiere jeunesse. + +Les avantages qui leur manquaient etaient amplement compenses par une +bonte digne, qui attire les coeurs et inspire une confiance illimitee. +L'aisance de leurs manieres, et leur gaite temperee par une haute +convenance, rendaient leur commerce aussi facile qu'agreable. Leur +costume et tout ce qui les entourait respirait un parfum de cour et +de grand monde, ce qui ne laissait pas de former un certain contraste +avec les allures des epoux, auxquels la vie de campagne avait deja +donne quelque chose de champetre. Ils ne tarderent pourtant pas a +se mettre a l'unisson avec leurs anciens amis, qui faciliterent ce +rapprochement par une foule de gracieuses concessions, que leur +delicatesse exquise savait rendre imperceptibles. + +La conversation ne tarda pas a devenir generale et tres-animee, et +cette petite societe ne semblait plus faire qu'une seule et meme +famille. + +Au bout de quelques heures, les dames se retirerent dans l'aile du +chateau qui leur etait specialement reservee; elles avaient tant de +choses a se dire! La coupe des robes, la couleur des etoffes et +la forme des chapeaux a la mode jouerent un grand role dans leurs +causeries confidentielles. De leur cote, les hommes se montrerent +leurs chevaux, leurs voitures, leurs equipages de chasse, et se +mirent a troquer, a vendre et a acheter selon leurs caprices et leurs +fantaisies. + +A l'heure du diner on se retrouva avec un plaisir nouveau. Le +changement que le Comte et la Baronne avaient fait subir a leur +toilette, annoncerent un tact parfait, car s'ils ne possedaient que +des vetements a la derniere mode, et par consequent encore inconnus +aux habitants du chateau, ils avaient su les ajuster de maniere a +modifier le cachet de nouveaute et d'elegance qui aurait pu choquer +leurs amis ou blesser leur amour-propre. + +On parla francais, afin de ne pas etre compris par les domestiques qui +servaient a table. Il etait bien naturel qu'apres une assez longue +separation on eut beaucoup de choses a se demander et a s'apprendre. +Charlotte s'informa avec interet d'une amie qui, depuis qu'elle +l'avait perdue de vue, s'etait avantageusement mariee. Le comte lui +dit qu'elle etait sur le point de divorcer. + +--Voici une nouvelle, s'ecria-t-elle, qui m'afflige autant qu'elle me +surprend. Rien n'est plus douloureux que d'apprendre qu'une personne +qui nous interesse et que l'on croyait heureuse et tranquille au port, +a ete jetee de nouveau sur une mer incertaine et orageuse. + +--De pareils changements, reprit le Comte, nous etonneraient moins, +si nous n'attachions pas aux relations de cette vie passagere, et +principalement aux liens du mariage, une idee de stabilite impossible. +Le mariage, surtout, nous apparait toujours tel qu'on nous le +represente au theatre, c'est-a-dire, comme un but final vers lequel +les heros tendent pendant toute la duree de la piece, et dont une +foule d'obstacles, sans cesse renaissants, les repoussent malgre eux, +jusqu'au moment ou le rideau va et doit tomber: car, des que ce +but est atteint, la piece est finie. Les spectateurs emportent un +sentiment de satisfaction complet, qu'ils voudraient retrouver dans +la vie reelle. Mais comment le pourraient-ils? Dans la vie reelle, +l'action continue derriere le rideau, et quand il se releve enfin, +elle est arrivee a des resultats dont on detourne la tete avec depit, +et souvent meme avec horreur. + +--Vous exagerez un peu, dit Charlotte en souriant, je connais plus +d'un acteur qui, apres avoir fini son role dans ces sortes de drames, +reparait avec plaisir dans une piece du meme genre. + +--J'en conviens, repondit le Comte, car il est toujours agreable de +jouer un role nouveau. Quiconque connait le monde, sait que les divers +liens sociaux, et surtout ceux du mariage, ne deviennent fatigants et +souvent meme insupportables, que parce qu'on a eu la folie de vouloir +les rendre immuables au milieu du mouvement perpetuel de la vie. Un de +mes amis, qui, dans ses moments de gaite, se pose en legislateur +et propose des lois nouvelles, pretendit un jour que le mariage ne +devrait etre valable que pour cinq ans. + +"Ce nombre impair et sacre, disait-il, suffit pour apprendre a se +connaitre, pour donner le jour a deux ou trois enfants, pour se +brouiller, et, ce qui est le plus charmant, pour se reconcilier. Les +premieres annees seraient infailliblement heureuses; si, pendant la +derniere, l'amour diminuait chez un des contractants, l'autre, stimule +par la crainte de perdre l'objet de ses affections, redoublerait +d'egards et d'amabilite. De pareils procedes touchent et seduisent +toujours, et l'on oublierait, au milieu de ce charmant petit commerce, +l'epoque fixee pour la resiliation du contrat d'association, comme on +oublie dans une bonne societe l'heure a laquelle on s'etait promis +de se retirer. Je suis persuade qu'on ne s'apercevrait de cet oubli +qu'avec un sentiment de bonheur, parce qu'il aurait tacitement +renouvele le contrat." + +Ces paroles qui, sous les apparences d'une plaisanterie gracieuse, +agitaient une haute question morale, inquieterent Charlotte par +rapport a Ottilie. Elle savait que rien n'est plus dangereux pour une +jeune fille que des conversations dans lesquelles on regarde comme peu +importantes, et parfois meme comme louables, les actions qui blessent +les principes et les conventions regardees, plus ou moins justement, +comme sacrees et inviolables; et certes, toutes celles qui ont rapport +au mariage se trouvent en ce cas. + +Apres avoir vainement cherche a detourner l'entretien, elle regarda +autour d'elle pour trouver quelque chose a blamer dans le service, +afin de mettre sa niece dans la necessite de sortir pour donner des +ordres. Malheureusement il n'y avait pas moyen de faire la plus legere +observation. Depuis le maitre d'hotel jusqu'a deux valets maladroits +qui endossaient la livree pour la premiere fois, tous lisaient +dans les yeux de l'aimable enfant ce qu'ils avaient a faire, et le +faisaient ponctuellement et avec intelligence. + +Dans tout autre moment, le Comte se serait apercu que la legerete avec +laquelle il parlait contre un lien aussi sacre que celui du mariage, +blessait Charlotte. Mais les obstacles toujours renaissants qui +s'opposaient a son divorce avec sa femme, l'avaient tellement irrite +contre ce lien, que cependant il etait tres-dispose a former de +nouveau avec la Baronne, qu'il saisissait avec empressement toutes les +occasions qui lui permettaient d'exprimer sa colere sous le masque de +la raillerie. + +--Ce meme ami, continua-t-il, disait encore, et toujours en +plaisantant, que si l'on voulait absolument un mariage indissoluble, +il fallait regarder comme tel un troisieme essai; parce qu'en +renouvelant deux fois les memes engagements, soit avec la meme, soit +avec une autre personne, on avait proclame, pour ainsi dire, qu'on le +regardait comme indispensable par rapport a soi du moins. Il ajoutait, +pour donner plus de poids a cet argument, que deux essais ou deux +divorces precedents, fournissaient a la personne qui voudrait s'engager +dans un lien indissoluble, avec celle qui avait demande ou subi ses +essais et ses divorces, le moyen de s'assurer si les ruptures etaient +le resultat d'un travers d'esprit, d'un vice de coeur ou de caractere, +ou d'une fatalite independante de la volonte humaine. + +"Une pareille loi, continuait mon ami, aurait en outre l'avantage de +reporter l'interet et l'attention de la societe sur les personnes +mariees, puisqu'on pourrait un jour aspirer a leur possession si on +les trouvait dignes d'amour et d'estime." + +--Il faut avouer, dit vivement Edouard, que cette reforme donnerait +aux relations sociales plus de vie et plus de mouvement. Dans l'ordre +actuel des choses, le mariage est une espece de mort; des que le lien +conjugal est authentiquement forme, on ne s'occupe plus ni de nos +vices, ni de nos vertus. + +--Si les suppositions de l'ami du Comte etaient une realite, +interrompit la Baronne avec un sourire malin, nos aimables hotes +auraient deja subi les deux premieres epreuves, et il ne leur +resterait plus qu'a se preparer a la troisieme. + +--C'est juste, dit le Comte, mais il faut convenir, du moins, que +les deux premieres leur ont ete tres-faciles; la mort a fait +volontairement ce que le consistoire ne fait presque jamais que malgre +lui. + +--Laissons les morts en paix, murmura Charlotte d'un air mecontent. + +--Et pourquoi? reprit le Comte, je ne vois rien qui puisse vous +empecher d'en parler, puisque vous n'avez qu'a vous louer d'eux. +En echange du bien qu'ils vous ont fait, ils ne vous ont pris que +quelques annees ... + +--Oui, mais les plus belles, interrompit Charlotte avec un soupir mal +etouffe. + +--Je conviens que cela serait desesperant, continua le Comte, si en +ce monde il ne fallait pas s'attendre toujours et partout a voir +nos esperances decues. Les enfants ne deviennent jamais ce qu'ils +promettaient de devenir, les jeunes gens fort rarement; et s'ils +restent fideles a eux-memes, le monde les trahit. + +Charlotte s'applaudit de voir enfin la conversation prendre une autre +tournure, et elle repondit gaiment: + +--Ce que vous venez de dire, cher Comte, prouve que nous ne saurions +nous accoutumer trop tot a nous contenter d'un bonheur imparfait qui +nous arrive par pieces et par morceaux. + +--Cela vous est plus facile qu'a tout autre, car vous et votre mari +vous avez eu de brillantes annees, on vous appelait le plus beau +couple de la cour. Quand vous dansiez ensemble, on ne regardait que +vous, tandis que vous vous miriez l'un dans l'autre; et chacun se +repetait tout bas: Il ne voit qu'elle! elle ne voit que lui! Edouard a +manque de perseverance, je l'en ai souvent blame, car je suis sur que +ses parents auraient fini par ceder. Dix annees de bonheur perdu, +perdu! par sa propre faute, certes, il y a la de quoi se repentir! + +--Charlotte n'est pas tout-a-fait exempte de reproches, ajouta la +Baronne. Je conviens qu'elle aimait Edouard de tout son coeur; mais, +pour exciter sa jalousie sans doute, ses regards s'arretaient parfois +sur un autre. Elle poussait cette manie bien loin; tourmenter son +amant etait pour elle un bonheur. Ils ont eu des moments d'orage +pendant lesquels il a ete tres-facile de decider le pauvre Edouard +a former un autre lien, afin de se separer a jamais de celle qui se +faisait un jeu de ses souffrances. + +Edouard remercia la Baronne par un signe de tete, elle feignit de ne +pas s'en apercevoir, et continua d'un air gracieux: + +--Je dois ajouter cependant, non-seulement pour justifier Charlotte, +mais pour rendre hommage a la verite, que son premier mari, qui des +cette epoque cherchait a obtenir sa main, etait un homme d'un merite +rare et possedait des qualites superieures. Oui, superieures, vous +avez beau sourire, messieurs, aujourd'hui comme alors vous chercheriez +en vain a les nier. + +--Convenez, chere amie, dit vivement le Comte, que cet homme ne vous +etait pas indifferent, et que vous etiez pour Charlotte une rivale +redoutable? Je ne vous fais pas un crime du souvenir que vous en avez +conserve. Le temps et la separation n'effacent jamais dans le coeur +des femmes l'amour que nous avons eu le bonheur de leur inspirer, ne +fut-ce que pour quelques jours, et c'est la un des plus beaux traits +de leur caractere. + +--Il existe aussi chez les hommes, chez vous surtout, cher Comte, +repliqua la Baronne. L'experience m'a prouve que personne n'a plus +d'empire sur vous que les femmes pour lesquelles vous avez eu +autrefois un tendre penchant. Tout recemment encore, vous fites, a la +recommandation d'une de ces dames, et en faveur de sa protegee, des +demarches auxquelles vous ne vous seriez pas decide si je vous en +avais prie. + +--Un pareil reproche, repondit le Comte en souriant, est un compliment +tres-flatteur; mais revenons au premier mari de Charlotte. Je n'ai +jamais pu l'aimer parce qu'il a separe un beau couple predestine a +sortir victorieux des deux premieres epreuves de cinq annees, pour +conclure hardiment la troisieme et irrevocable union. + +--Nous essaierons du moins, dit Charlotte, de regagner le temps que +nous avons perdu. + +--Et je vous conseille de ne rien negliger a cet effet, s'ecria le +Comte. Vos premiers mariages etaient a coup sur de l'espece la plus +detestable. Au reste, tous les mariages ont quelque chose de grossier +qui gate et empoisonne les relations les plus delicates et les plus +douces. Ce n'est pas la faute du mariage, mais de la securite vulgaire +et materielle qu'il procure. Grace a cette securite, l'amour et la +fidelite ne sont plus qu'un _sous-entendu_, dont il est inutile de +parler; enfin, les amants ne semblent s'etre maries que pour avoir le +droit de ne plus s'occuper l'un de l'autre. + +Cette nouvelle et brusque sortie contre le mariage deplut tellement +a Charlotte, qu'elle jeta tout a coup, et par un detour non moins +brusque, la conversation sur un terrain ou tout le monde pouvait y +placer son mot, sans meme en excepter Ottilie. Dans cette nouvelle +disposition d'esprit, on se sentit assez calme pour admirer et +savourer le dessert, qui se distinguait surtout par un luxe peu +ordinaire de fruits et de fleurs. On parla beaucoup des promenades et +des plantations nouvelles, aussi s'empressa-t-on d'aller les visiter +immediatement apres le diner. Ottilie resta au chateau, sous pretexte +qu'elle avait des ordres a donner pour faire preparer les appartements +et regler le souper; mais des que tout le monde fut parti, elle courut +s'enfermer dans sa chambre pour travailler a la copie qu'elle avait +promise a Edouard. + +Pendant la promenade le Comte s'etait trouve assez pres du Capitaine +pour engager avec lui une conversation particuliere qui dut +l'interesser beaucoup, car elle se prolongea tres-longtemps. Lorsqu'il +revint enfin aupres de Charlotte, il lui dit avec chaleur: + +--Cet homme m'a etonne au plus haut degre; il est aussi profondement +instruit que serieusement actif. S'il employait dans un cercle plus +vaste les grandes facultes qu'il prodigue ici a de simples amusements, +il pourrait rendre des services incalculables. J'espere, au reste, que +le hasard qui la fait trouver sur mon passage, nous sera utile a tous +deux. Je lui destine un poste qui lui assurera un sort digne de son +merite, et rendra en meme temps un service a un ami puissant que je +m'applaudis de pouvoir obliger ainsi. + +Charlotte avait ecoute l'eloge du Capitaine avec un sentiment +d'orgueil et de bonheur, que le respect des convenances put seul lui +donner la force de renfermer en elle-meme; mais les dernieres paroles +du Comte la frapperent comme un coup de foudre. Il ne s'en apercut +point et continua avec beaucoup de vivacite: + +--Quand j'ai pris une resolution, il faut que je l'execute a +l'instant. La lettre par laquelle je vais annoncer a mon ami le tresor +que j'ai trouve pour lui, est faite dans ma tete, je vais aller +l'ecrire; procurez-moi, avant la fin du jour, un messager a cheval qui +puisse la porter a son adresse. + +Cruellement blessee au coeur, mais accoutumee, ainsi que toutes les +femmes bien elevees, a maitriser ses emotions, Charlotte ne laissa +point deviner ce qu'elle souffrait, et le Comte continua a lui +detailler tous les avantages de la position qu'il allait assurer a son +ami, et dont elle ne pouvait pas douter. + +Le Capitaine, qui etait alle chercher ses plans et ses cartes, vint +les rejoindre et mit le comble au trouble de Charlotte. L'idee qu'il +allait, selon toutes les probabilites, la quitter pour toujours, +lui donna a ses yeux un charme si puissant, qu'elle se serait +infailliblement trahie si elle ne s'etait pas eloignee, sous pretexte +de le laisser libre de montrer au Comte ses dessins, sur les lieux +memes ou ils avaient ete leves. + +Eperdue, hors d'elle, la malheureuse Charlotte descendit vers la +cabane de mousse, et s'enfermant dans ce reduit solitaire, elle eclata +en sanglots et s'abandonna a un desespoir dont quelques heures plus +tot elle ne supposait pas meme la possibilite. + +De son cote, Edouard avait conduit la Baronne vers les etangs. +Cette femme spirituelle, qui ne laissait jamais echapper l'occasion +d'exercer sa penetration, ne tarda pas a s'apercevoir qu'Edouard +eprouvait un plaisir extraordinaire a parler d'Ottilie et de ses +perfections. En laissant l'entretien suivre cette pente naturelle, +elle reconnut bientot qu'il ne s'agissait pas d'un amour naissant, +mais d'une passion deja formee. + +Il existe entre les femmes mariees, meme entre celles qui se haissent +et se calomnient, un pacte instinctif et tacite, qui les liguent +contre les jeunes filles. Il etait donc bien naturel que la Baronne +prit, dans sa pensee, le parti de Charlotte contre Ottilie. Dans la +matinee du meme jour, elle avait parle a son amie de cette enfant, +elle l'avait meme blamee de l'avoir appelee pres d'elle et de la +reduire ainsi a une vie de campagne monotone, qui ne servait qu'a +l'affermir dans le penchant qu'elle avait pour la retraite et pour +les occupations domestiques; penchant qu'il etait indispensable de +combattre, puisqu'il ne pouvait manquer de l'empecher d'acquerir les +qualites necessaires pour faire un mariage sortable. Charlotte avait +trouve ses observations fort justes, en ajoutant, toutefois, qu'elle +etait tres-embarrassee, ne sachant quel parti prendre a l'egard de +sa niece. Cet aveu avait rappele a la Baronne qu'une dame de ses +connaissances cherchait une jeune personne douce et aimable qui, a la +seule condition de tenir compagnie a sa fille unique, recevrait la +meme education qu'elle et serait traitee en tout comme l'enfant de la +maison. Il dependait d'elle de faire obtenir a Ottilie cette position +qui, sous tous les rapports, etait tres-favorable pour elle. Charlotte +l'avait compris; aussi, sans accepter definitivement cette offre, elle +avait promis d'y reflechir. + +Le regard penetrant que la Baronne venait de jeter dans le coeur +d'Edouard, lui rappela l'entretien qu'elle avait eu le matin avec +Charlotte, et elle comprit qu'il etait indispensable de la decider +a tout prix a eloigner Ottilie. Mais plus elle etait decidee a +contrarier la passion du Baron, plus elle feignit de partager son +enthousiasme pour celle qui en etait l'objet; car personne ne +possedait a un plus haut degre qu'elle cet art que dans les grands +evenements on appelle la force de se commander a soi-meme, et +qui, dans les circonstances ordinaires de la vie, n'est que de la +dissimulation. Les personnes douees de cette faculte, au point de +l'appliquer aux incidents les plus simples, cherchent toujours a +exercer sur les autres le pouvoir qu'elles ont sur elles-memes, pour +se dedommager, sans doute, des sacrifices qu'elles sont souvent +forcees de s'imposer. Les caracteres francs et naifs leur inspirent +une pitie dedaigneuse; c'est avec une joie maligne qu'elles les voient +courir au-devant des pieges qu'elles aiment a leur tendre; et ce n'est +presque jamais l'espoir d'un succes, mais celui de preparer aux autres +une grande humiliation, qui leur cause cette joie. + +La Baronne poussa ce genre de malice jusqu'a prier Edouard de venir, +avec sa femme, passer la prochaine saison des vendanges dans son +chateau, et a faire cette invitation en termes si perfidement +calcules, que le Baron pouvait facilement croire qu'Ottilie y etait +comprise. Deja il revoyait de la pensee la magnifique contree ou il se +flattait de pouvoir la conduire, et qui sans doute lui paraitrait plus +belle encore lorsqu'il l'admirerait a ses cotes. L'impression que le +fleuve majestueux qui traverse cette contree, les hautes montagnes +avec leurs ruines du moyen age, les vignobles et le tumulte joyeux des +vendanges, ne pourraient manquer de faire sur l'imagination neuve et +impressionnable de sa jeune amie, lui causa une joie d'enfant qu'il +exprima sans detour et avec beaucoup d'exaltation. + +En ce moment Ottilie s'avanca vers eux; il allait courir au-devant +d'elle pour lui annoncer ce voyage, mais la Baronne le retint. + +--Ne lui parlez pas de ce projet, lui dit-elle, et vous-meme n'y +songez plus, si vous ne voulez pas qu'il manque. L'experience m'a +prouve que les parties de plaisir arretees longtemps d'avance et dont +on se promet beaucoup de bonheur, reussissent rarement et ne repondent +jamais a notre attente. + +Edouard promit de se taire et pressa le pas pour arriver plus vite +pres d'Ottilie. La Baronne contrariee ralentit le sien. Edouard, +oubliant alors les convenances les plus vulgaires, degagea brusquement +son bras, courut au-devant de la jeune fille, lui baisa la main et +lui remit le petit bouquet de fleurs des champs qu'il avait cueillies +pendant sa promenade. + +La Baronne regarda Ottilie avec une malveillance jalouse. Si la +passion d'Edouard lui avait d'abord paru coupable, elle la trouvait +en ce moment absurde et offensante pour toutes les femmes d'un +vrai merite. L'enfant simple et timide qui etait devant elle, lui +paraissait tout a fait indigne d'inspirer un autre sentiment que celui +de la pitie, et il lui etait impossible de comprendre comment le beau, +le brillant Edouard pouvait prodiguer tant d'attentions delicates a +une petite niaise. + +Lorsqu'on se reunit le soir au chateau, ou l'on venait de servir le +souper, chacun se trouva dans une disposition d'esprit bien differente +de celle qui avait preside au diner. Le Comte, qui avait fait partir +sa lettre, ne s'occupa que du Capitaine. Altere par la promenade, +Edouard ne menagea point le vin; aussi sa tete ne tarda-t-elle pas a +s'exalter au point que, sans songer aux temoins dont il etait entoure, +il approcha sa chaise toujours plus pres de celle d'Ottilie et lui +parla comme s'ils eussent ete entierement seuls. Charlotte fit de +vains efforts pour cacher les angoisses qui dechiraient son coeur et +que la vue du Capitaine redoublait. La Baronne, placee entre Edouard +et le Comte, et par consequent inoccupee, devait necessairement +remarquer que son amie souffrait; elle attribua naturellement son +chagrin a la conduite de son mari envers Ottilie, dans laquelle il +etait impossible de ne pas reconnaitre une veritable passion. + +On se leva de table, et la societe se divisa plus completement encore. +Naturellement laconique et calme, le Capitaine n'avait pas entierement +satisfait la juste curiosite du Comte. Excite par cette reserve, il +s'etait promis de s'en dedommager apres le souper. Ce fut dans cette +intention qu'il le conduisit a une des extremites de la salle, ou il +reussit a l'engager dans une conversation suivie qui ne tarda pas a +devenir si interessante, qu'ils oublierent entierement tout ce qui se +passait autour d'eux. De son cote Edouard, enhardi par le vin, riait +et plaisantait avec Ottilie qu'il avait attiree dans l'embrasure d'une +fenetre. Les deux dames entierement abandonnees a elles-memes, se +promenaient l'une a cote de l'autre dans la salle, mais en silence; la +pensee de Charlotte etait pres du Capitaine, et la Baronne revait au +moyen de faire partir Ottilie le plus tot possible. + +L'isolement des deux dames finit par etre remarque par les autres +membres de la societe, ce qui les embarrassa peniblement. Aussi ne +tarda-t-on pas a se retirer, les dames dans l'aile gauche, et +les hommes dans l'aile droite du chateau. Les plaisirs comme les +inquietudes de la journee paraissaient termines. + + + + +CHAPITRE XI. + + +Edouard avait accompagne le Comte dans sa chambre, et comme ni l'un +ni l'autre n'avaient envie de dormir, ils se laisserent aller a une +conversation intime, dans laquelle ils se rappelerent mutuellement +diverses aventures de leur premiere jeunesse. La beaute de Charlotte +occupa de droit la place d'honneur dans ces souvenirs, le Comte en +parla en connaisseur enthousiaste. + +--Oui, dit-il apres avoir pose methodiquement toutes les conditions +de la beaute, ta belle maitresse les reunissait toutes. Une seule est +restee intacte, celle-la brave toujours le temps, je veux parler +du pied. J'ai remarque aujourd'hui celui de Charlotte lorsqu'elle +marchait devant moi, et je l'ai retrouve aussi parfait qu'il y a dix +ans. Convenons-en, cet usage, des Sarmates qui, pour honorer leurs +belles, leur prenaient un soulier dans lequel ils buvaient a leur +sante, est barbare sans doute, mais le sentiment sur lequel il est +fonde est juste; car c'est un culte d'admiration rendu a un beau pied. + +Entre deux amis intimes qui parlent d'une femme aimee, la conversation +ne se borne pas longtemps a faire l'eloge de son pied. Les charmes de +Charlotte, a l'epoque ou Edouard n'etait encore que son amant, furent +vantes et decrits avec exaltation, puis on parla des difficultes que +le Baron etait oblige de surmonter pour obtenir un instant d'entretien +avec sa bien-aimee. + +--Te souvient-il encore, dit le Comte, de l'aventure ou je te secondai +d'une maniere bien desinteressee, ma foi? Nous venions d'arriver dans +le vieux chateau ou notre souverain s'etait rendu avec toute la cour +pour y recevoir la visite de son oncle. La journee s'etait passee en +ceremonies et en representations ennuyeuses. Il ne t'avait pas ete +possible de t'entretenir avec Charlotte; une heure de douce causerie +pendant la nuit devait vous dedommager de cette privation. + +--Oui, oui, repondit Edouard, et tu connaissais si bien les sombres +detours par lesquels on arrivait aux appartements des filles +d'honneur, que je te choisis pour guide. Tu ne te fis pas prier, et +nous arrivames sans accident chez ma belle ... + +--Qui, songeant beaucoup plus aux convenances qu'a mon plaisir, avait +garde pres d'elle la plus laide des ses amies. Certes, ma position +etait fort triste tandis que vous etiez si heureux, vous autres. + +--Notre retour aurait pu me faire expier ce bonheur. Nous nous +trompames de route, et quelle ne fut pas notre surprise, lorsqu'en +ouvrant une porte, la seule de la galerie ou nous nous etions egares, +nous vimes le plancher d'une grande chambre garni de matelas, +sur lesquels ronflaient les gardes du palais, dont les tailles +gigantesques nous avaient plus d'une fois etonnes. Un seul ne dormait +pas, et il nous regarda avec une muette surprise, tandis que, +n'ecoutant que l'audace de la jeunesse, nous passames, sans facon, sur +les bottes de ces enfants d'Enac[1], dont aucun ne se reveilla. + +--Je t'avoue, continua le Comte en riant, que je fus plus d'une fois +tente de butter et de me laisser tomber sur les dormeurs. Si tous +ces geants s'etaient leves tout a coup pele-mele, quelle delicieuse +resurrection cela aurait fait! + +En ce moment la cloche du chateau sonna minuit. + +--Voici l'heure des tendres aventures, reprit gaiement le Comte. +Voyons, cher Baron, feras-tu aujourd'hui pour moi ce qu'autrefois j'ai +fait pour toi, me conduiras-tu chez la Baronne? Nous avons ete depuis +bien longtemps prives du plaisir de nous rencontrer chez de vrais +amis, et nous avons besoin de quelques heures d'entretien intime. +Montre-moi seulement le chemin pour y aller; quant au retour, je me +tirerai d'affaire tout seul ... En tout cas, je ne serai pas expose +chez toi a enjamber quelques douzaines de paires de bottes emmanchees +dans les jambes de gigantesques gardes du palais. + +--Je te rendrais volontiers ce petit service, repondit Edouard, +mais les dames habitent seules l'aile gauche du chateau. Peut-etre +sont-elles encore ensemble; et Dieu sait a quelles suppositions +bizarres notre excursion pourrait donner lieu. + +--Oh! ne crains rien, la Baronne est avertie, je suis sur de la +trouver seule dans sa chambre. + +Edouard prit un bougeoir, et, marchant devant son ami, il descendit +le grand escalier, traversa un long vestibule et monta ensuite un +escalier derobe qui les conduisit dans un passage fort etroit. La, il +remit le bougeoir au Comte, et lui indiqua du doigt une petite porte +en tapisserie; cette porte s'ouvrit au premier signal, se referma +aussitot, et laissa Edouard seul, dans une profonde obscurite et a +quelques pas d'une autre porte derobee, donnant dans la chambre a +coucher de sa femme. + +Le Baron preta l'oreille, car il venait d'entendre Charlotte demander +a sa femme de chambre qui venait de la deshabiller, si Ottilie etait +couchee. + +--Non, madame, elle est encore occupee a ecrire, repondit la femme de +chambre. + +--C'est bien. Allumez la veilleuse, j'eteindrai moi-meme la bougie; il +est tard, retirez-vous. + +La femme de chambre sortit par les appartements donnant sur le grand +escalier, et Charlotte resta seule dans sa chambre a coucher. + +En apprenant qu'Ottilie travaillait pour lui, le Baron s'etait laisse +aller a un mouvement de joie; son imagination s'exalta, il voyait la +jeune fille assise devant lui, il entendait les battements de son +coeur, il respirait son haleine. Un desir brulant, irresistible le +poussa vers elle; mais sa chambre ne donnait pas sur ce passage +secret, elle n'avait point de communication mysterieuse, La porte +derobee devant laquelle il se trouvait conduisait chez sa femme, chez +cette belle Charlotte, dont la conversation intime avec le Comte lui +avait rappele les charmes; ce souvenir donna le change a son delire, +et il frappa a cette porte. + +Charlotte n'entendit rien, car elle se promenait a grands pas dans la +piece voisine. La douleur que lui causait l'idee du prochain depart du +Capitaine etait si vive, qu'elle en fut effrayee. Pour rappeler son +courage, elle se repetait a elle-meme que le temps guerit toutes les +blessures du coeur; et si, dans un instant, elle desirait que cette +guerison fut deja achevee, elle maudissait presque aussitot le jour ou +cette oeuvre de destruction serait accomplie. Elle aimait sa douleur, +car son amour pour celui qui en etait l'objet, etait d'autant plus +violent, qu'elle s'etait promis de le vaincre. Au milieu de cette +lutte cruelle, des larmes abondantes se firent jour; epuisee de +fatigue elle se jeta sur un canape et pleura amerement. + +L'attente et les obstacles avaient tellement irrite la bizarre +exaltation d'Edouard, qu'il se sentit comme enchaine a la porte de la +chambre a coucher de sa femme. Deja il avait frappe une seconde, une +troisieme, une quatrieme fois, lorsque Charlotte l'entendit enfin. + +C'est le Capitaine! telle fut la premiere pensee de son coeur, mais sa +raison ajouta aussitot: C'est impossible! + +Quoique persuadee qu'une illusion l'avait abusee, il lui semblait +qu'elle avait entendu frapper; elle le craignait, elle le desirait! + +Rentrant aussitot dans sa chambre a coucher, elle s'approcha doucement +de la porte derobee. + +La Baronne peut-etre a besoin de moi, se dit-elle machinalement. + +Puis elle demanda d'une voix etouffee: + +--Y a-t-il quelqu'un? + +--C'est moi, repondit Edouard, mais si doucement qu'elle ne reconnut +point sa voix. + +--Qui? demanda-t-elle de nouveau. + +Et l'image du Capitaine etait devant ses yeux, dans son ame! + +Son mari repondit d'une voix plus distincte:--C'est Edouard. + +Elle ouvrit la porte. Il plaisanta sur sa visite inattendue, et elle +eut la force de repondre sur le meme ton. + +--Tu veux savoir ce qui m'amene, dit-il enfin, eh bien, je vais te +l'avouer. J'ai fait voeu, ce soir, de baiser ton soulier. + +--Cette pensee-la ne t'est pas venue depuis bien longtemps. + + +--Tant pis, ou peut-etre tant mieux. + +Charlotte s'etait blottie dans une grande bergere, afin de ne pas +attirer l'attention de son mari sur son leger deshabille. Ce mouvement +de pudeur produisit l'effet contraire, Edouard se prosterna devant +elle, baisa son soulier, et pressa sur son coeur ce beau pied qui +quelques instants plus tot avait fait le sujet de sa conversation avec +le Comte. + +Charlotte etait une de ces femmes naturellement modestes et calmes, +qui conservent encore dans le role d'epouse quelque chose de la +reserve d'une chaste amante. Si elle n'excitait et ne prevenait +jamais les desirs de son mari, elle ne leur opposait pas non plus une +froideur qui blesse et revolte; en un mot, elle etait restee la +mariee de la veille qui tremble encore devant ce que Dieu et les lois +viennent de permettre. + +Ce fut ainsi, et peut-etre plus que jamais, que ce soir-la elle se +montra a son epoux; car l'image aerienne du Capitaine etait toujours +devant elle, et semblait lui demander une fidelite impossible. Son +agitation etait visible, et la rougeur de ses yeux prouvait qu'elle +avait pleure. Si les larmes ennuient et fatiguent chez les personnes +faibles qui en repandent a tout propos, elles ont un attrait +irresistible quand nous en decouvrons les traces chez une femme que +nous avons toujours connue forte et maitresse de ses emotions; aussi +Edouard se montra-t-il plus aimable, plus empresse que jamais. + +Plaisantant et suppliant tour a tour, mais sans jamais invoquer +ses droits, il feignit de renverser la bougie par maladresse; son +intention avait ete de l'eteindre, et il reussit. + +A la faible clarte de la veilleuse, les penchants du coeur reprirent +leurs droits, et l'imagination mit l'ideal a la place de la realite: +C'etait Ottilie qu'Edouard tenait dans ses bras, et l'ame de Charlotte +se confondait avec celle du Capitaine. Ce fut ainsi, et par un +singulier melange de verite et d'illusion, que les absents et les +presents s'unirent et se confondirent par un lien plein de charmes et +de bonheur! + +Le present sait toujours rentrer dans l'exercice plein et entier de +son immense privilege. Les deux epoux passerent une partie de la nuit +dans des conversations d'autant plus gracieuses, que le coeur n'y +etait pour rien. + +Edouard se reveilla au point du jour; en se voyant dans les bras de sa +femme, il lui sembla que le soleil ne se levait que pour eclairer le +crime de la nuit, et il s'enfuit avec egarement. + +Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'en se reveillant a +son tour elle se trouva seule! + + + + +CHAPITRE XII. + + +Un observateur attentif aurait facilement devine les diverses +sensations de nos amis, dans la maniere dont ils s'aborderent en +entrant dans la salle a manger ou le dejeuner les attendait. + +Le Comte et la Baronne se saluerent avec la douce satisfaction de deux +amants qui, apres une longue separation, ont pu se renouveler leurs +serments d'amour, et de fidelite. Les terreurs du repentir, du remords +meme alteraient les traits d'Edouard et de Charlotte; et quand leurs +regards rencontraient ceux d'Ottilie et du Capitaine, un tremblement +involontaire agitait leurs membres. + +L'amour est insatiable dans ses exigences; il ne se borne pas a se +croire des droits sans limites, il veut encore aneantir tous les +autres droits, quelle que soit leur nature. + +Ottilie etait candidement gaie et presque communicative, mais le +Capitaine avait quelque chose de grave et de serieux. Sans parler du +poste qu'il lui destinait, le Comte lui avait fait sentir que la vie +qu'il menait au chateau n'etait qu'une agreable oisivete, et que cette +vie, si elle se prolongeait, l'amollirait au point, qu'en depit de +ses hautes facultes, il ne tarderait pas a devenir incapable de les +employer d'une maniere reellement utile pour lui et pour les autres. + +Apres le dejeuner, le Comte et la Baronne monterent en voiture et +continuerent leur voyage. A peine etaient-ils sortis de la cour du +chateau, que de nouveaux hotes y entrerent, a la grande satisfaction +de Charlotte, qui ne cherchait qu'a s'arracher a elle-meme. Mais +Edouard qui desirait etre seul avec Ottilie, en fut tres-contrarie; +pour la jeune fille aussi, cette visite etait importune, car elle +n'avait pas encore termine sa copie. Vers la fin du jour elle courut +s'enfermer dans sa chambre, tandis que Charlotte, Edouard et le +Capitaine reconduisaient les visiteurs jusqu'a la grande route, ou +leur voiture les avait devances. La soiree etait belle, et nos amis, +qui desiraient prolonger la promenade, se deciderent a revenir au +chateau par un sentier qui passait devant les etangs. + +Le Baron avait fait venir de la ville, a grands frais, un elegant +bateau, afin de procurer aux siens le plaisir de la promenade sur +l'eau, et l'on se proposa de 'essayer pour s'assurer qu'il etait leger +et facile a mouvoir. Ce bateau etait attache pres d'une touffe de +chenes, sous laquelle on devait, par la suite, etablir un point de +debarquement, et elever un lieu de repos architectonique, vers lequel +pourraient se diriger tous ceux qui navigueraient sur le lac. + +--Et que ferons-nous sur la rive opposee? demanda Edouard, il me +semble que c'est sous mes platanes cheris qu'il faut creer le lieu de +debarquement qui doit repondre a celui-ci? + +--Ce point, repondit le Capitaine, est un peu trop eloigne du chateau; +au reste, nous avons encore le temps d'y songer. + +Tout en prononcant ces mots, il entra dans le bateau, y fit monter +Charlotte et saisit une rame. Deja Edouard avait pris l'autre rame, +lorsqu'il pensa tout a coup que cette promenade sur l'eau retarderait +l'instant ou il pourrait revoir Ottilie. Sa resolution fut bientot +prise: jetant au hasard un mot d'excuse que personne ne comprit, il +sauta sur la rive et se rendit en hate au chateau. La on lui apprit +qu'Ottilie s'etait enfermee dans sa chambre. + +La certitude qu'elle travaillait pour lui le flattait, mais le +desir de l'entretenir avant le retour de sa femme et du Capitaine, +l'emportait sur tout autre sentiment. Chaque instant de retard +augmentait son impatience. Il commencait a faire nuit, on venait +d'allumer les bougies, lorsque la jeune fille entra enfin au salon. La +vive satisfaction qui brillait sur ses traits lui donnait un charme +nouveau, l'idee d'avoir pu faire quelque chose agreable a son ami +l'elevait au-dessus d'elle-meme. + +--Voulez-vous collationner cet acte avec moi? dit-elle, en posant +l'original et la copie sur la table. + +Surpris et embarrasse, le Baron feuilleta la copie en silence. Il +remarqua d'abord une gracieuse et timide ecriture de femme, mais peu +a peu le trait devenait plus hardi et se rapprochait du sien; sur les +dernieres pages enfin, la ressemblance etait si parfaite qu'il en fut +presque effraye. + +--Au nom du Ciel! s'ecria-t-il, qu'est-ce que cela? On dirait que ces +pages ont ete ecrites par moi. + +La jeune fille le regarda avec une expression ineffable de joie et de +satisfaction interieure. + +--Tu m'aimes donc? murmura Edouard, oui, Ottilie, tu m'aimes! + +Ils etaient dans les bras l'un de l'autre, sans savoir lequel des deux +avait le premier ouvert ou tendu les siens. + +Le monde avait change de face pour le Baron. Debout devant la jeune +fille, son regard brulant plongeait dans le regard timide de la belle +enfant; ses mains tremblantes pressaient les siennes, il allait de +nouveau l'attirer sur son coeur ... + +La porte s'ouvrit, Charlotte et le Capitaine entrerent et chercherent +a justifier leur retard. Edouard sourit dedaigneusement. + +--Helas! se dit-il a lui-meme, vous etes arrives trop tot, beaucoup +trop tot. + +On se mit a table, et la conversation roula sur les voisins qui +avaient passe une partie de la journee au chateau. Trop heureux pour +etre malveillant, le Baron n'avait que du bien a en dire. Charlotte +etait loin de partager son opinion, et son indulgence l'etonna; il ne +l'y avait point accoutumee, car d'ordinaire il critiquait severement +et sans pitie. Elle lui en fit l'observation. + +--Ce changement est fort naturel, repondit-il; quand on aime de toutes +les forces de son ame une noble creature humaine, toutes les autres +nous paraissent aimables. + +Ottilie baissa les yeux, Charlotte resta pensive. Le Capitaine prit la +parole. + +--Je crois, dit-il, qu'il en est de meme de l'estime que de la +veneration; quand on a trouve un etre digne que l'on fixe ses +sentiments sur lui, on aime a les etendre sur tous les autres. + +Charlotte ne tarda pas a se retirer dans ses appartements ou elle +s'abandonna au souvenir de ce qui s'etait passe entre elle et le +Capitaine dans le cours de la soiree. + +En sautant sur le rivage, Edouard avait pousse la nacelle sur l'etang +qu'enveloppait le crepuscule du soir, et Charlotte regarda avec une +douce tristesse l'ami pour lequel elle avait deja tant souffert et qui +la guidait seul en ce moment. Le balancement du bateau, le bruit des +rames, le souffle du vent du soir sous lequel la surface mobile de +l'etang se ridait legerement, le murmure des roseaux qu'il agitait, +le vol inquiet des oiseaux attardes qui cherchaient un refuge pour la +nuit, le scintillement des premieres etoiles, la pose gracieuse de son +conducteur dont elle ne pouvait deja plus distinguer les traits, si +profondement graves dans son coeur, tout, jusqu'au silence solennel +de la nature, donnait a sa position quelque chose d'ideal et de +fantastique. Il lui semblait que son ami la conduisait loin, bien loin +de la, pour la laisser seule sur quelque plage aride et inconnue. +Une emotion profonde et douloureuse l'agitait, et cependant elle ne +pouvait pas pleurer. + +De son cote, le Capitaine, trop emu pour s'exposer au danger du +silence dans un pareil moment, fit l'eloge du bateau, qui etait assez +leger pour etre facilement gouverne par une seule personne. + +--Il faudra apprendre a ramer, ajouta-t-il. Rien n'est plus agreable +que d'errer parfois seul sur l'eau, et de se servir a soi-meme de +rameur, de timonier et de pilote. + +Charlotte vit dans ces paroles une allusion a leur prochaine +separation. + +--A-t-il tout devine? se dit-elle, ou serait-il prophete sans le +savoir? + +Un sentiment douloureux mele d'impatience s'empara d'elle et lui fit +desirer d'arriver au chateau le plus tot possible. A peine avait-elle +exprime ce desir, que le Capitaine, accoutume a lui obeir aveuglement, +chercha du regard un point ou il pourrait aborder. C'etait pour la +premiere fois qu'il traversait l'etang dans un bateau, et s'il en +avait sonde et calcule la profondeur en general, plus d'une place lui +etait entierement inconnue; aussi suivait-il prudemment la route sur +laquelle il etait sur de ne pas se tromper. + +Bientot Charlotte le pria de nouveau d'abreger la promenade; alors il +rama plus directement vers le point qu'elle-meme lui designa. Au bout +de quelques instants le bateau s'arreta, il venait de toucher le fond, +et, malgre ses efforts vigoureux et reiteres, il lui fut impossible de +le remettre a flot. Que faire? un seul parti lui restait, il n'hesita +pas a le prendre. Sautant dans l'eau, assez basse pour qu'il put y +marcher surement, il prit Charlotte dans ses bras pour la porter vers +le rivage. + +Aussi robuste qu'adroit, il ne fit pas un mouvement qui put lui donner +de l'inquietude, et cependant elle enlacait son cou et il la pressait +tendrement contre sa poitrine. Arrive sur le rivage, il la deposa sur +un tertre couvert de gazon. Son agitation tenait du delire; ses bras +qui enlacaient le corps de son amie, toujours suspendue a son cou, ne +pouvaient se detacher. Eperdu, hors de lui, il l'attira sur son coeur, +et imprima sur ses levres un baiser brulant; mais presque au meme +instant il se jeta a ses pieds. + +--Me pardonnerez-vous! oh! me pardonnerez-vous, Charlotte? +s'ecria-t-il avec desespoir. + +Le baiser qu'elle avait recu, qu'elle avait rendu, rappela Charlotte +a elle-meme. Sans relever le Capitaine, elle posa une main dans les +siennes et appuya l'autre sur son epaule. + +--Il n'est pas au pouvoir humain, dit-elle, d'effacer cet instant de +notre vie, il y fera epoque; que cette epoque du moins soit honorable! +Sous peu le Comte va vous assurer un sort digne de votre merite. Je +ne devais vous en parler que lorsque tout serait decide; la faute que +nous venons de commettre, me force a trahir ce secret. Oui, pour nous +pardonner a nous-memes, il faut que nous ayons le courage de changer +de position; car desormais il ne depend plus de nous de changer le +sentiment qui nous a rapproches. + +Elle le releva, prit son bras, s'y appuya avec confiance, et tous deux +retournerent au chateau sans echanger une parole. + +Lorsque Charlotte fut seule dans sa chambre a coucher, elle sentit +la necessite de revenir entierement aux sensations et aux pensees +convenables a l'epouse d'Edouard. Son caractere eprouve, l'habitude de +se juger elle-meme et de se dicter des lois, la seconderent si bien, +qu'elle crut a la possibilite de retablir bientot et completement, +non-seulement dans son coeur, mais encore dans celui de tous les +siens, l'equilibre trouble par un instant d'oubli. Le souvenir de la +visite nocturne de son mari qui lui avait ete d'abord si penible, lui +causa un fremissement mysterieux auquel succeda bientot un pieux et +doux espoir. Dominee par cet espoir, elle s'agenouilla, et repeta au +fond de son ame le serment qu'elle avait prononce au pied des autels, +le jour de son union avec Edouard. Les inclinations, les penchants +contraires a ce serment, n'etaient plus pour elle que des visions +fantastiques, que la force de sa volonte releguait dans un lointain +tenebreux; et elle se retrouva tout a coup telle qu'elle avait ete, et +que desormais elle voulait rester toujours. Une douce fatigue s'empara +de ses sens et elle ne tarda pas a s'endormir d'un sommeil bienfaisant +et tranquille. + + +[1] Enac etait un geant qui demeurait a Hebron. Lorsque Moyse envoya +reconnaitre la terre promise, ses messagers revinrent lui dire qu'ils +avaient vu en ce pays les enfants d'Enac, qui etaient si grands, +qu'aupres d'eux ils ressemblaient a des sauterelles. (_Note du +Traducteur_.) + + + + +CHAPITRE XIII. + + +Le Baron se trouvait dans une situation d'esprit bien differente. +Le sommeil etait si loin de lui, qu'il ne songeait pas meme a se +deshabiller. Tenant toujours dans ses mains l'acte copie par Ottilie, +il couvrait les premieres pages de baisers, et regardait avec une +muette admiration celles qui paraissaient ecrites de sa main a lui. +L'idee que ce papier etait un contrat de vente, l'avait desespere +d'abord; mais il se rappela bientot que ce contrat accomplissait un de +ses plus chers desirs, et que la copie qui lui etait si chere +devait rester entre ses mains. Quoique profanee par des signatures +authentiques, son coeur pourrait toujours reconnaitre dans cette copie +les caracteres de la main d'Ottilie, et cette conviction le consola. + +La lune venait de se lever au-dessus des plus grands arbres de la +foret. L'air etait tiede: entraine par un vague besoin de mouvement, +Edouard descendit au jardin. Il s'y trouva trop a l'etroit, et se mit +a courir a travers la campagne, et la campagne lui parut trop vaste; +c'est qu'il etait a la fois le plus heureux et le plus agite des +mortels. L'instinct le ramena sous les murs du chateau, sous les +fenetres d'Ottilie. + +--Des murailles et des verroux nous separent, se dit-il, mais nos +coeurs sont unis. Si elle etait la, devant moi, elle volerait dans mes +bras, je me precipiterais dans les siens! Cette certitude ne doit-elle +pas suffire a mon bonheur? + +Autour de lui, tout etait silence et repos, et s'il n'avait pas ete +absorbe par des reves seduisants, il aurait pu entendre le travail +nocturne de ces animaux infatigables, ennemis nes des jardiniers, et +pour lesquels il n'y a ni jour ni nuit. + +Berce par ses heureuses illusions, il s'assit sur les premieres +marches d'une terrasse ou il finit enfin par s'endormir. Lorsqu'il se +reveilla, les brouillards du matin fuyaient deja devant les premiers +rayons du soleil. + +Tandis que tout dormait encore dans ses domaines, il fut visiter les +constructions nouvelles; les ouvriers n'y arriverent qu'apres lui. +Leur nombre lui parut insuffisant, et il donna l'ordre d'en faire +venir le double. On le satisfit dans le courant de la meme journee; +concession inutile: les travaux marchaient toujours trop lentement +pour son impatience. Il eut voulu finir tout a la fois, afin +qu'Ottilie put jouir a l'instant meme de la maison d'ete, des +promenades et des plantations nouvelles, du lac forme par les +trois etangs, et de tous les embelissements projetes. Au reste, +l'anniversaire de la naissance de cette jeune fille n'etait pas +tres-eloigne, et rien ne lui paraissait assez grand, assez beau, pour +celebrer dignement cette fete. Ses voeux n'avaient plus de bornes, ses +desirs plus de limites, la certitude d'aimer et d'etre aime le jetait +dans l'incommensurable. + +L'agitation de son esprit etait telle, qu'il ne reconnaissait plus ni +ses domaines, ni son chateau; Ottilie y etait, il ne voyait qu'elle. +Pour lui, tout s'absorbait dans cette enfant, tout, jusqu'a la voix +de la conscience. Les divers liens qui semblaient avoir enchaine +et dompte son ardente nature s'etaient rompus brusquement; et la +surabondance de ses forces aimantes se precipitait au-devant d'Ottilie +avec l'impetuosite d'un torrent qui vient de rompre ses digues. + +L'activite passionnee du Baron n'avait pu echapper au Capitaine, +qui s'en alarma serieusement. On etait convenu de faire marcher les +travaux lentement et, d'un commun accord, Edouard les faisait aller a +pas de geant et au gre de ses desirs a lui. La metairie etait vendue, +Charlotte avait encaisse le premier paiement, et cette somme, qui +devait suffire jusqu'au second terme, se trouva epuisee en peu de +semaines. Etait-il juste, etait-il possible de l'abandonner dans +un pareil embarras? Lors meme que le Capitaine n'aurait eu que de +l'amitie pour elle, il se serait cru oblige de la seconder. Il lui +expliqua donc franchement ses craintes et ses inquietudes. Tous deux +comprirent qu'ils chercheraient en vain a arreter Edouard, et qu'au +reste il valait mieux terminer les travaux tant que le Capitaine +pouvait encore les diriger. Ces divers motifs leur firent prendre la +resolution d'emprunter une somme suffisante pour achever tout ce qui +etait commence, dans le plus court delai possible. + +Ces arrangements les avaient rapproches de nouveau, et ils +s'expliquerent sur la passion d'Edouard pour Ottilie. Deja Charlotte +avait sonde le coeur de cette jeune fille, et acquis la certitude +qu'elle partageait cette passion. Dans un pareil etat de choses il n'y +avait pas d'autre moyen de salut possible que de separer les amants. +Le hasard venait de lui fournir un pretexte pour rendre cette +separation simple et facile, car la grande tante de Luciane, charmee +des brillantes qualites de cette jeune personne, l'avait appelee pres +d'elle pour l'introduire dans le grand monde, ce qui rendait le retour +d'Ottilie a la pension aussi simple que naturel. + +Constamment guidee par la raison, Charlotte se croyait en droit +d'esperer qu'apres le depart d'Ottilie et du Capitaine, elle +parviendrait facilement a retablir ses rapports avec son mari, tels +qu'ils etaient avant l'arrivee des deux personnes qui les avaient +troubles. Enfin, ses projets etaient si bien combines, ses resolutions +si sages et si prudentes, qu'elle ne supposa pas meme combien il est +difficile de rentrer dans une position bornee, quand ces bornes ont +ete brisees par une explosion violente. + +Edouard ne tarda pas a s'apercevoir qu'on cherchait a l'eloigner +d'Ottilie, car il ne pouvait presque plus l'entretenir sans temoins, +ce qui l'irrita au point que quand il pouvait lui glisser quelques +mots, c'etait moins pour l'assurer de son amour que pour se plaindre +de la tyrannie que sa femme et son ami se permettaient d'exercer +contre eux. Sans songer que par son empressement a terminer les +travaux il avait lui-meme epuise la caisse, il accusa sa femme et son +ami d'avoir viole leurs premieres conventions, et poussa l'injustice +jusqu'a leur faire un crime de l'emprunt qu'ils venaient de negocier +et que cependant il avait approuve. + +La haine est partiale, l'amour l'est plus encore; aussi la douce et +bonne Ottilie devint-elle malveillante pour Charlotte et pour le +Capitaine. Lorsqu'un jour Edouard se plaignait amerement de ce +dernier, elle lui repondit qu'elle avait depuis longtemps la preuve de +sa perfidie. + +--Plus d'une fois, lui dit-elle, je l'ai entendu se plaindre a +Charlotte de votre obstination a leur dechirer les oreilles avec votre +flute; vous pouvez vous imaginer combien cette injustice m'a blessee, +moi qui aime tant a vous accompagner, et surtout a vous entendre. + +A peine avait elle prononce ces mots, qu'elle sentit la faute qu'elle +venait de commettre, car une colere concentree altera les traits +du Baron; jamais rien ne l'avait aussi douloureusement offense. +Il faisait de la musique sans pretention et pour s'amuser. Ne pas +respecter un plaisir aussi innocent, c'etait manquer non-seulement aux +devoirs de l'amitie, mais encore a ceux de l'humanite, dans son depit, +il ne songeait pas que pour des oreilles musicales il n'y a pas de +tortures plus cruelles que d'ecouter une execution au-dessous du +mediocre. Il etait offense et exalta sa colere jusqu'a la fureur, afin +de ne point pardonner. Il lui semblait que Charlotte et le Capitaine +venaient de le degager de tous ses devoirs envers eux. + +Le besoin de confier toutes ses pensees a Ottilie devint chaque jour +plus dominant chez Edouard. Les difficultes toujours croissantes +contre lesquelles il etait oblige de lutter pour lui adresser quelques +mots, lui suggererent l'idee de lui ecrire et de l'engager a une +correspondance secrete. Il venait d'exprimer laconiquement ce desir +sur un petit morceau de papier, lorsque son valet de chambre entra +pour lui friser les cheveux. Le courant d'air qu'il avait occasionne +en ouvrant la porte, fit tomber ce papier sur le parquet; le valet de +chambre le ramassa pour essayer le degre de chaleur du fer a friser; +Edouard le lui arracha des mains, mais trop tard: une partie de +l'ecriture etait brulee. + +Un second billet qu'il ecrivit dans la meme journee lui parut moins +bien; il eprouva meme quelques scrupules sur la demarche dans laquelle +il allait engager sa jeune amie. Il hesita et se promit d'attendre; +mais des qu'il en trouva l'occasion, il lui glissa son billet dans la +main. Dans la meme soiree, Ottilie trouva le moyen de lui remettre sa +reponse; ne pouvant la lire a l'instant, il la cacha dans la poche de +son gilet. Mais ce gilet, fait a la derniere mode, etait tres-court et +la poche si petite, qu'au premier mouvement qu'il fit, le papier tomba +par terre. Charlotte le releva et y jeta un regard fugitif. + +--Voici, dit-elle, en lui remettant ce billet, quelque chose de ton +ecriture que tu ne serais peut-etre pas content de perdre. + +Edouard la remercia d'un air embarrasse. + +--Est-ce de la dissimulation, se dit-il a lui-meme, ou prend-elle en +effet l'ecriture d'Ottilie pour la mienne? + +Ce hasard et plusieurs autres du meme genre qu'on peut regarder comme +des avertissements par lesquels la Providence daigne quelquefois +chercher a nous garantir contre les dangers qui nous menacent, +etaient perdus pour lui. Les entraves que l'on opposait a sa passion +l'irriterent toujours plus fortement, et bientot un sentiment de +malveillance, de haine, remplaca son ancienne affection pour sa femme +et pour son ami. Parfois, cependant, il se reprochait ce changement, +et alors il cherchait a cacher ses remords sous une gaite folle; mais +comme cette gaite ne partait pas du coeur, elle degenerait en ironie +amere. + +Charlotte supporta toutes ces boutades avec patience et courage. +Irrevocablement decidee a renoncer au Capitaine, ce sacrifice la +rendait satisfaite et fiere d'elle-meme, et lui inspirait le desir +de venir en aide au couple qui marchait si imprudemment vers l'abime +qu'elle avait su eviter. Elle sentait que pour eteindre une passion +arrivee a un aussi haut degre de violence, il ne suffit pas de separer +les amants, elle essaya de donner quelques conseils generaux a +Ottilie. Malheureusement ces conseils se rapportaient aussi bien a +sa propre position qu'a celle de sa niece; et plus elle cherchait +a detourner cette jeune fille de la route funeste ou elle s'etait +engagee, plus elle sentait qu'elle-meme etait bien loin encore de se +retrouver sur le chemin du devoir. + +Forcee ainsi de garder le silence, elle se borna a tenir les amants +eloignes l'un de l'autre, ce qui ne rendit pas la position meilleure. +Les allusions delicates par lesquelles elle cherchait parfois a +avertir Ottilie, ne produisirent aucun effet; car Edouard etait +parvenu a lui prouver que sa femme aimait le Capitaine, et que, +par consequent, elle aussi desirait le divorce, pour lequel il ne +s'agissait plus que de trouver un pretexte decent. Soutenue par le +sentiment de son innocence, elle croyait pouvoir sans crime s'avancer +vers le but ou elle devait trouver un bonheur si ardemment desire; +elle ne respirait plus que pour Edouard: cet amour l'affermissait +dans le bien, embellissait sou cercle d'activite et la rendait plus +expansive envers tout le monde; elle se croyait au ciel sur la terre. + +C'est ainsi que nos quatre amis continuerent a vivre, en apparence du +moins, de leur vie habituelle. Rien dans leurs allures n'etait change, +ainsi que cela arrive souvent dans les positions les plus terribles; +tout est remis en question, les habitudes quotidiennes suivent leur +cours ordinaire, comme si rien ne menacait cette existence paisible. + + + + +CHAPITRE XIV. + + +Le Capitaine venait de recevoir deux lettres du Comte: l'une, qu'il +devait montrer a ses amis, contenait des promesses, des esperances; +l'autre, ecrite pour lui seul, renfermait l'offre positive d'une +charge importante d'administration et de cour, le grade de major, de +forts appointements et plusieurs autres avantages brillants. Comme il +etait indispensable de tenir cette offre secrete pendant quelque temps +encore, le Capitaine ne parla a ses amis que des esperances que lui +donnait la premiere de ces deux lettres. + +S'occupant avec toutes les precautions necessaires, des preparatifs de +son prochain depart, il chercha surtout a hater les travaux commences. +Edouard le seconda de son mieux, car il desirait que tout fut fini +pour la fete d'Ottilie. + +Le projet de reunir les trois etangs pour en former un lac, avait deja +eu un commencement d'execution; il etait donc impossible d'y renoncer. +Sachant qu'il ne pourrait le mener a fin lui-meme, le Capitaine fit +venir, sous un pretexte specieux, un jeune architecte, autrefois +son eleve, et qu'il savait etre capable d'achever dignement cette +entreprise difficile. + +Le Capitaine avait un merite reel et un caractere noble et genereux, +aussi etait-il loin de ressembler a ces etres vaniteux qui, pour mieux +faire sentir leur importance, jettent le desordre et la confusion dans +les entreprises qu'ils doivent cesser de diriger, afin de laisser +apres eux la certitude qu'il est impossible de les remplacer. + +Le Baron ne pouvait avouer la veritable de cause l'ardeur fievreuse +avec laquelle il hatait les travaux, car il savait que sa femme ne +consentirait jamais a celebrer avec eclat et ostensiblement le jour +anniversaire de la naissance d'Ottilie. Au reste, il comprit lui-meme +que l'age de cette jeune fille et sa position de protegee qui devait +tout a la bienfaisance de sa tante, ne lui permettait pas de paraitre +publiquement en reine d'une grande fete. Aussi les preparatifs et les +invitations se firent-ils sous le pretexte de l'inauguration de la +maison d'ete et des promenades nouvelles. + +Decide a prouver a Ottilie par tous les moyens qui etaient en son +pouvoir, que tout se faisait pour elle, il lui destinait des presents +qu'il voulait mettre en harmonie avec la force de sa passion. Les +conseils que Charlotte lui donnait a ce sujet etaient si opposes a ses +intentions, qu'il prit le parti de s'adresser a son valet de chambre, +qui soignait sa garde-robe, et se trouvait, par consequent, en +relation avec les marchands de nouveautes. Cet adroit serviteur +commanda aussitot un coffre d'une forme elegante, couvert eu maroquin +rouge et garni de clous d'acier; les parures et les objets de toilette +dont il le fit remplir, repondaient a la magnificence de ce coffre. Il +avait depuis longtemps devine la passion de son maitre, et, sans lui +en parler directement, il la servait toutes les fois que l'occasion +s'en presentait. Ce fut dans ce but qu'il rappela au Baron qu'il avait +depuis longtemps au chateau tous les materiaux necessaires pour un feu +d'artifice, et que si on s'en servait pour celebrer l'anniversaire +de la naissance d'Ottilie, cette fete n'en aurait que plus d'eclat. +Edouard saisit cette proposition avec empressement, et le valet de +chambre se chargea des preparatifs, qui devaient se faire avec le plus +grand mystere afin de surprendre la societe. + +De son cote, le Capitaine prenait toutes les mesures de precaution +necessaires pour prevenir les accidents qui troublent presque toujours +les solennites auxquelles assiste une foule nombreuse. + +Edouard et son confident ne s'occuperent que du feu d'artifice. +L'echafaudage devait s'elever sur les bords de l'etang et au milieu +des chenes centenaires. La place des spectateurs etait naturellement +en face, sous les platanes, d'ou l'on pourrait, sans danger, voir +l'ensemble du feu, ainsi que ses merveilleux effets dans l'eau. +Lorsqu'on debarrassa cette place des plantes et des buissons qui +l'embarrassaient, Edouard remarqua avec plaisir que ses arbres cheris +etaient plus beaux et plus robustes encore qu'il ne le croyait. + +--C'est a peu pres dans cette saison que je les ai plantes, se dit-il +a lui-meme, mais dans quelle annee? + +La date precise lui etait echappee, il se souvint toutefois qu'elle +se rapportait a un evenement de famille qui etait reste grave dans sa +memoire. Il chercha cet evenement sur le journal dans lequel son pere +enregistrait tout ce qui lui arrivait d'important. Quel ne fut pas +son ravissement, lorsqu'il reconnut que, par le plus merveilleux des +hasards, le jour et l'annee ou il avait plante ces arbres etaient le +jour et l'annee de la naissance d'Ottilie! + + + + +CHAPITRE XV. + + +Des les premieres heures de la matinee, si impatiemment attendue, +les invites arriverent en foule au chateau du Baron. Les personnes +presentes a la pose de la premiere pierre de la maison d'ete, avaient +conserve un agreable souvenir de cette ceremonie, et celles qui +n'avaient pu y assister en avaient entendu parler avec beaucoup +d'eloges; aussi chacun s'empressa-t-il de venir prendre sa part d'une +nouvelle fete de ce genre. + +Au moment ou on allait se mettre a table, les charpentiers, precedes +par une joyeuse musique, firent leur entree solennelle dans la cour du +chateau. L'un d'eux prononca une courte harangue et fit circuler une +immense couronne de chene, ornee de mouchoirs et de rubans de soie. +Les dames s'empresserent d'enrichir cette couronne de toutes sortes +de dons gracieux qu'elles y attacherent elles-memes. Puis on se mit a +table, et les charpentiers, heureux et fiers, continuerent leur marche +a travers le village, ou ils enleverent aux jeunes filles leurs plus +beaux mouchoirs, leurs plus beaux rubans; et le cortege grossi par +la foule des curieux arriva, au milieu des cris de joie, a la maison +d'ete, dont le toit fut aussitot orne de la couronne de chene +surchargee d'offrandes de tout genre. + +Apres le diner, Charlotte, qui ne voulait ni cortege ni marche +reguliere, se borna a proposer a ses hotes une promenade sur la +montagne de la maison d'ete, ou l'on arriva par groupes isoles et sans +ordre; Ottilie, qu'elle avait retenue afin de l'empecher de jouer +un role dans cette fete, arriva la derniere sur la plate-forme, +circonstance qui causa precisement le mal que Charlotte avait voulu +eviter. Les trompettes et les cymbales qui devaient saluer la societe, +et qui avaient attendu qu'elle fut toute reunie, n'entonnerent leurs +bruyantes fanfares qu'au moment ou la jeune fille parut, et ils la +proclamerent ainsi la reine de la fete. + +Pour mettre la maison d'ete en harmonie avec la solennite de ce jour, +on l'avait decoree de guirlandes de fleurs disposees selon les regles +architectoniques. Le Baron avait fait placer sur le fronton, des +chiffres en fleurs qui indiquaient la date de cette inauguration. Il +avait en meme temps donne l'ordre de faire figurer le nom d'Ottilie +dans le tympan du fronton; heureusement le Capitaine etait arrive +assez tot pour enlever les lettres en fleurs et les remplacer par +d'autres ornements. + +Les rubans et les mouchoirs bigarres qui ornaient la couronne +flottaient dans l'air, et le vent emporta la nouvelle et courte +allocution du charpentier. La ceremonie etait terminee et la place +devant la maison avait ete nivelee et entouree de branches d'arbres, +afin de la disposer en salle de danse. + +Un jeune charpentier presenta au Baron une svelte et jolie +villageoise, et pria fort poliment Ottilie de lui faire l'honneur +d'ouvrir le bal avec lui. Les deux couples trouverent de nombreux +imitateurs, et Edouard ne tarda pas a changer sa rustique danseuse +contre la charmante Ottilie. Les invites pour lesquels ce genre de +plaisir n'avait point d'attrait, se disperserent dans les alentours et +admirerent les promenades et les plantations nouvelles; mais avant de +se separer, on s'etait donne rendez-vous sous les platanes, a la chute +du jour. + +Edouard arriva le premier a ce rendez-vous, et donna ses derniers +ordres au valet de chambre, qui se rendit aussitot, avec l'artificier, +sur la rive opposee de l'etang ou deja tout etait pret pour la +surprise que l'on reservait a la societe. Ce ne fut qu'en ce moment +que le Capitaine devina le mystere qu'on lui avait cache jusqu'ici. +Prevoyant que la foule allait se porter sur les bords de l'etang, il +allait faire prendre des mesures de precaution; mais le Baron lui +dit sechement qu il voulait diriger seul un divertissement de son +invention. + +Ainsi que le Capitaine l'avait prevu, les campagnards, qui ne +croyaient jamais pouvoir s'approcher assez pres du lieu ou devait +s'operer la merveille qu'on venait de leur annoncer, se presserent sur +les digues auxquelles l'on avait deja commence a oter une partie de +leurs soutiens, la reunion des trois etangs en un seul ayant rendu +leur destruction necessaire. + +Le soleil venait enfin du se coucher, le crepuscule du soir +enveloppait deja la contree, et les nobles spectateurs, reunis sous +les platanes ou l'on venait de servir une magnifique collation, +attendaient fort commodement une obscurite plus complete. La soiree +etait calme, pas un souffle n'agitait le feuillage, et tout permettait +d'esperer que le feu d'artifice reussirait completement. + +Tout a coup des cris horribles se firent entendre, d'immenses mottes +de terre s'etaient detachees des digues, et des hommes, des femmes, +des enfants roulaient avec elles dans l'eau. On se precipita vers le +lieu du desastre, pour voir plutot que pour secourir, car le malheur +paraissait sans remede. Les digues, degarnies et trop faibles pour +supporter le poids qui les surchargeait, s'affaissaient de plus en +plus. Enfin la confusion etait telle, que tous ceux qui se trouvaient +sur ces digues ne pouvaient plus ni avancer ni reculer. Le Capitaine +seul conserva assez de presence d'esprit pour faire chasser, de +force, de ces digues, la foule eperdue, ce qui empecha de nouveaux +eboulements, et donna aux hommes courageux dont il s'etait entoure +assez de place pour secourir les malheureux qui luttaient contre les +flots. Au bout de quelques minutes, tous avaient ete ramenes sur le +rivage. Un jeune garcon seul avait ete pousse trop avant dans l'eau +pour gagner la terre, et les efforts qu'il fit pour s'en approcher +l'eloignerent toujours davantage; ses forces l'abandonnerent, et l'on +n'apercut plus que ses bras qu'il elevait vers le Ciel comme pour +implorer son secours. Le bateau etait rempli de pieces d'artifice +qu'on devait bruler sur l'eau, et le temps que l'on aurait mis a le +decharger etait plus que suffisant pour rendre certaine la mort du +malheureux enfant. La resolution du Capitaine fut bientot prise, il se +depouilla en hate de son habit et se precipita dans l'etang. + +Un long cri de surprise et d'admiration retentit dans la foule; tous +les yeux etaient fixes sur l'intrepide nageur qui, apres avoir plonge +plusieurs fois, reparut avec l'enfant. Il l'amena sur le rivage et le +remit au chirurgien, car il ne donnait plus aucun signe de vie; puis +il demanda s'il ne manquait plus personne et fit faire a ce sujet une +enquete severe. En vain Charlotte le supplia de retourner au chateau +et de s'y faire donner les soins necessaires, il ne consentit a +s'eloigner qu'apres avoir acquis la certitude que tout le monde etait +sauve; le chirurgien le suivit avec l'enfant qui avait repris l'usage +de ses sens. + +A peine les eut-on perdus de vue que Charlotte se souvint que le the, +le sucre, le vin et les autres objets dont ils avaient besoin etaient +enfermes sous clef, et que par consequent sa presence et celle +d'Ottilie etaient necessaires au chateau. Pour y retourner il fallait +passer sous les platanes, ou elle vit son mari occupe a reunir et +a retenir la societe, en l'assurant que le feu d'artifice allait +commencer. Elle le supplia de remettre un plaisir dont personne en ce +moment n'etait en etat de profiter, et lui fit sentir qu'il serait +inhumain de s'amuser avant de savoir qu'il n'y avait en effet plus +rien a craindre pour le malheureux enfant et pour son genereux +sauveur. + +--Le chirurgien fera son devoir, repondit sechement le Baron, il a +tout ce qu'il faut pour cela et notre presence au chateau ne ferait +que le gener. + +Charlotte n'insista pas davantage, mais elle fit signe a Ottilie de la +suivre; elle allait obeir, Edouard la retint. + +--Je ne veux pas, s'ecria-t-il, qu'on la traite en soeur de charite; +cette journee est trop belle pour la terminer a l'hopital! L'enfant +noye est sauve et le Capitaine se sechera fort bien sans nous. + +Charlotte partit seule et en silence; quelques invites la suivirent +d'abord, et apres une courte hesitation, toute la societe prit le +chemin du chateau. Restee seule sous les platanes avec Edouard, la +tremblante Ottilie le supplia d'imiter l'exemple qu'on venait de leur +donner. + +--Non, non, dit-il, restons ici ensemble: les choses exceptionnelles +ne se font pas sur les routes ordinaires. Que la catastrophe de ce +soir hate notre union, tu m'appartiens, je te l'ai jure assez de fois, +que les actions succedent enfin aux paroles! + +Le bateau traversa l'etang et s'approcha des platanes: c'etait le +valet de chambre qui venait demander a son maitre ce que deviendrait +le feu d'artifice. + +--Fais-le partir, s'ecria le Baron. + +Et le valet de chambre retourna a son poste. Edouard prit les deux +mains d'Ottilie. + +--C'est pour toi seule qu'il a ete prepare, qu'il s'execute pour toi +seule, permets-moi seulement de l'admirer a tes cotes. + +Puis il s'assit pres d'elle d'un air tendrement emu, mais avec une +reserve respectueuse. + +Au milieu des explosions principales et terribles comme le tonnerre +des canons, on entendait le sifflement des fusees, des balles +luisantes et des serpenteaux, le craquement des roues et des soleils, +et le bruissement des pluies de feu. + +Edouard suivait avec ravissement du regard et de la pensee tous ces +meteores qui s'elancaient dans les airs, tantot les uns apres les +autres, et tantot tous a la fois. Mais pour la tendre et douce +Ottilie, deja intimidee par tout ce qui avait precede cet instant, ces +apparitions bruyantes et ephemeres furent plutot un objet d'effroi que +de plaisir. Dominee par la peur, elle se rapprocha de son ami, qui +ne vit dans ce mouvement qu'une preuve de confiance, et la promesse +reiteree de lui appartenir pour toujours. + +La nuit avait repris ses droits que l'eclat du feu d'artifice venait +de lui disputer; la lune argentait seule les etangs, et eclairait +l'etroit sentier sur lequel les deux amants retournaient au chateau. +Tout a coup un homme se presenta devant eux et leur demanda l'aumone, +et Edouard reconnut l'insolent qui l'avait force a prendre des mesures +contre l'importunite des mendiants. Trop heureux pour ne pas chercher +a etendre ce bonheur sur tout ce qui l'entourait, il jeta une piece +d'or dans le chapeau de cet homme. + +Grace a l'habilete du chirurgien et aux soins empresses de Charlotte, +l'enfant etait presque entierement remis, et la sante du Capitaine et +des hommes qui l'avaient seconde ne courait plus aucun danger; toutes +les mesures de precaution necessaires en pareil cas ayant ete prises a +temps. + +La catastrophe de l'etang avait laisse une certaine inquietude dans +l'esprit de tout le monde, aussi les invites s'etait-ils empresses de +regagner leurs demeures. + +Reste seul avec Charlotte, le Capitaine l'informa de son prochain +depart; cette nouvelle inattendue la surprit sans la troubler. La +soiree avait ete si fertile en evenements graves et extraordinaires, +que tout ce qui pouvait les suivre n'etait plus pour elle que la +realisation de l'avenir solennel dont ces memes evenements lui avaient +paru le presage certain. Telle etait la disposition de son esprit +lorsqu'elle vit entrer Edouard et Ottilie. Son premier soin fut de +leur apprendre que le Capitaine etait sur le point de les quitter pour +aller remplir un poste brillant. Le Baron ne vit dans ce changement de +fortune subit, qu'un hasard favorable qui ne pouvait manquer de +hater l'accomplissement de ses voeux. Son imagination devancant les +evenements, lui montrait d'un cote Charlotte heureuse et fiere de son +nouvel epoux, et de l'autre Ottilie etablie par lui en qualite de +maitresse legitime du chateau et de ses vastes domaines. + +Eblouie par des reves semblables, la jeune fille s'etait retiree dans +sa chambre, ou elle trouva le riche coffre qui contenait les cadeaux +de son ami. Les mousselines, les soieries, les dentelles, les schalls +etaient aussi riches qu'elegants; de magnifiques bijoux completaient +ce trousseau. Elle devina sans peine que l'intention d'Edouard etait +de l'habiller d'une maniere digne du rang qu'il lui destinait; mais +tous ces objets etaient si bien ranges et surtout si brillants, +qu'elle osa a peine les soulever, et encore moins se les approprier +meme de la pensee. + + + + +CHAPITRE XVI. + + +Le lendemain matin le Capitaine avait quitte le chateau, laissant +au Baron quelques lignes par lesquelles il lui exprimait sa +reconnaissance et son invariable attachement. La veille, deja, +il avait fait a demi mot ses adieux a Charlotte; elle avait le +pressentiment que cette separation serait eternelle, et elle eut la +force de s'y resigner. + +Le Comte ne s'etait pas borne a elever son protege a un poste +honorable; il voulait encore lui faire faire un mariage brillant; il +s'en occupa avec tant d'ardeur, que, dans la pensee de Charlotte, +cette seconde affaire lui parut tout aussi certaine que la premiere. +En un mot, elle avait completement et pour jamais renonce a un homme +qui n'etait plus a ses yeux que le mari d'une autre femme. + +Convaincue que tout le monde avait son courage, et que ce qui n'avait +pas ete impossible pour elle ne devait l'etre pour personne, elle +prit la resolution d'amener son mari, par une explication franche et +sincere, au point ou elle etait arrivee elle-meme. + +--Notre ami, lui dit-elle, vient de nous quitter, et avec lui +disparaitra une partie des changements survenus dans notre maniere +d'etre. Il depend de nous maintenant de redevenir, sous tous les +rapports, ce que nous etions naguere. + +N'ecoutant que la voix de la passion, Edouard crut voir dans ces +paroles une allusion a leur veuvage et a un divorce prochain qui les +rendrait libres comme ils l'etaient alors. + +--Rien, en effet, dit-il, ne parait plus facile et plus juste, il +s'agit seulement de bien nous entendre afin d'eviter le scandale. + +--Je conviens, reprit Charlotte, qu'il faut, avant tout, assurer a +Ottilie une position avantageuse. Deux partis se presentent a cet +effet: nous pouvons la renvoyer a la pension, puisque ma tante a fait +venir pres d'elle Luciane, qu'elle veut introduire dans le grand +monde. D'un autre cote, une dame respectable, riche et noble, est +prete a la recevoir chez elle, en qualite de compagne de sa fille +unique, et de la traiter, sous tous les rapports, comme sa propre +enfant. + +Edouard reconnut enfin qu'il s'etait trompe sur les intentions de sa +femme, et repondit avec nu calme affecte: + +--Depuis son sejour au chateau, Ottilie a contracte des habitudes qui +lui rendraient, je le crois du moins, un changement de position fort +peu agreable. + +--Nous avons tous contracte des habitudes folles, funestes! toi +surtout, dit vivement Charlotte. Cependant il arrive une epoque ou +l'on se reveille de ses reves dangereux, ou l'on sent la necessite de +les sacrifier a ses devoirs de famille. + +--Tu conviendras, sans doute, qu'il serait injuste de sacrifier +Ottilie a ces pretendus devoirs de famille? Et, certes, la repousser, +l'envoyer loin de nous, ce serait la sacrifier. La fortune est venue +chercher le Capitaine ici, aussi avons-nous pu le voir partir sans +regret et meme avec joie. Attendons; qui sait si un avenir brillant +n'est pas reserve a Ottilie? + +Charlotte ne chercha pas a maitriser son emotion, car elle etait +decidee a s'expliquer sans detour. + +--L'avenir qui nous est reserve est assez clair: tu aimes Ottilie; +elle aussi nourrit depuis long temps pour toi un penchant qui deja +touche de pres a la passion. Ce langage te deplait? Pourquoi ne pas +rendre en termes precis ce que chaque instant nous revele? Pourquoi +n'oserais-je pas te demander quel sera le denouement de ce drame? + +--Il est impossible de repondre a une pareille question, dit Edouard +avec un depit concentre. Notre position est une de celles ou il est +indispensable d'attendre la marche des evenements. Qui peut deviner +les secrets du destin? + +--Pour ce qui nous concerne, on le peut sans etre doue d'une haute +sagesse ou d'une grande penetration, repliqua Charlotte. Au reste, +nous ne sommes plus assez jeunes pour nous avancer au hasard sur une +route que nous ne devons pas suivre. Personne ne cherchera a nous en +detourner, car, a notre age, on doit savoir se gouverner soi-meme. +Oui, il ne nous est pas permis de nous egarer; on ne nous pardonnera +plus ni fautes ni ridicules. + +Incapable d'imiter, ni meme d'apprecier la noble franchise de sa +femme, Edouard repondit avec un sourire affecte: + +--Peux-tu blamer l'interet que je prends au bonheur de ta niece? non a +son bonheur a venir qui depend toujours des chances du hasard, mais a +son bonheur actuel? Ne te fais pas illusion a toi-meme. Pourrais-tu +te figurer sans chagrin cette pauvre enfant arrachee a notre cercle +domestique et jetee dans un monde etranger? Moi, du moins, je n'ai pas +le courage de supposer la possibilite d'un pareil changement. + +Charlotte sentit pour la premiere fois toute la distance qui separait +le coeur d'Edouard du sien. + +--Ottilie, s'ecria-t-elle, ne peut etre heureuse ici, puisqu'elle +arrache un mari a sa femme, un pere a ses enfants. + +--Quant a nos enfants, repondit le Baron d'un air moqueur, nous +aurions tort de nous alarmer pour eux, puisqu'ils ne sont pas encore +nes. Au reste, pourquoi se perdre ainsi dans des suppositions +exagerees? + +--Parce que les passions dereglees engendrent l'exageration. Il en est +temps encore, ne repousse pas les conseils, l'assistance sincere que +je t'offre. Lorsqu'on cherche sa route a travers l'obscurite, le role +de guide appartient de droit au plus clairvoyant, et, certes, dans le +cas ou nous nous trouvons, j'y vois mieux que toi. Edouard, mon ami, +mon bien-aime, laisse-moi tout essayer, tout entreprendre pour te +conserver. Ne me suppose pas capable de renoncer a un bonheur dont +j'ose me croire digne, au seul bien que j'ambitionne en ce monde, a +toi enfin. + +--Et qui parle de cela? dit Edouard d'un air embarrasse. + +--Mais puisque tu veux garder Ottilie aupres de toi, mon ami, +pourrais-tu ne pas prevoir les consequences inevitables d'une pareille +conduite? Je n'insisterai pas davantage; mais si tu ne veux pas te +vaincre, bientot du moins tu ne pourras plus te tromper. + +Edouard fut force de s'avouer qu'elle avait raison, mais il ne se +sentit pas la force de le declarer ouvertement. Un mot qui formule +tout a coup d'une maniere positive ce que le coeur s'est permis +vaguement et par degres, est terrible a prononcer; aussi ne +chercha-t-il qu'a eluder ce mot. + +--Tu me demandes une resolution, dit-il, et je ne sais meme pas encore +quel est en effet ton projet a l'egard d'Ottilie. + +--Mon projet, repondit Charlotte, est de peser avec toi lequel des +deux partis dont je t'ai parle pour elle offre le plus d'avantages. + +Apres avoir peint la vie du pensionnat sous tous ses rapports, elle +s'etendit avec chaleur sur la douce existence qu'elle pourrait trouver +pres de la dame qui voulait l'associer a sa fille. + +--Je voterais pour cette derniere position, dit elle, non-seulement +parce que la pauvre enfant sera plus heureuse, mais parce qu'en +la renvoyant a la pension, nous nous exposons a faire renaitre et +augmenter l'amour, qu'a son insu elle a inspire a son professeur. + +Le Baron feignit de l'approuver, mais dans le seul but de gagner du +temps; et Charlotte, qui deja se croyait sure de sa victoire, fixa le +depart d'Ottilie pour la fin de la semaine. + +Ne voyant plus dans la conduite de sa femme qu'une perfidie +adroitement combinee pour lui enlever a jamais son bonheur, il prit le +parti desespere de quitter lui-meme sa maison, afin de ne pas en faire +chasser Ottilie, ce qui, pour l'instant du moins, lui paraissait le +point principal. La crainte de voir Charlotte s'opposer a son depart, +le poussa a lui dire qu'il allait s'absenter pour quelques jours, +parce qu'une sage prudence lui faisait craindre de revoir Ottilie et +d'etre temoin de son depart. + +Cette ruse eut tout l'effet qu'il en avait attendu, Charlotte se +chargea elle-meme des preparatifs de son voyage, ce qui lui donna le +temps d'ecrire le billet suivant: + + +EDOUARD A CHARLOTTE. + +Je ne sais si le mal qui est venu nous frapper est guerissable ou non, +mais je sens que pour echapper au desespoir, j'ai besoin d'un delai, +et le sacrifice que je m'impose me donne le droit de l'exiger. Je +quitterai ma maison jusqu'a ce que notre avenir a tous soit decide. En +attendant cette decision, tu en seras la maitresse absolue, mais a la +condition expresse que tu partageras cet empire avec Ottilie. Ce n'est +pas au milieu d'etrangers, c'est a tes cotes que je veux qu'elle vive. +Continue a etre bonne et douce pour elle, redouble d'egards et de +delicatesse envers cette chere enfant; je te promets, en echange, de +n'entretenir avec elle aucune relation. Je veux meme rester, pour +un certain temps, dans une ignorance complete sur tout ce qui vous +concernera toutes deux. Mon imagination revera que tout va pour le +mieux, et vous pourrez en penser autant sur mon compte. + +Je te prie, je te conjure encore une fois de ne pas eloigner Ottilie. +Si elle depasse le cercle dans lequel se trouve ce domaine et +ses dependances, si elle entre dans une sphere etrangere, elle +n'appartient plus qu'a moi, et je saurai m'emparer de mon bien. Si tu +respectes mes voeux, mes esperances, mes douleurs, mes illusions, eh +bien! alors je ne repousserai peut-etre pas la guerison, si toutefois +elle venait s'offrir a mon coeur malade ... + + +A peine sa plume avait-elle trace cette derniere phrase, que son ame +tout entiere la dementit; en la voyant sur le papier, tracee par sa +main, il eclata en sanglots. Une puissance irresistible lui disait +plus clairement que jamais qu'il n'etait pas en son pouvoir de cesser +d'aimer Ottilie, soit que cet amour fut un bonheur ou un malheur pour +lui. + +En ce moment d'agitation fievreuse, il se rappela tout a coup qu'il +allait s'eloigner de son amie, sans savoir meme si jamais il lui +serait possible de la revoir. Mais il avait promis de partir, et dans +son trouble il lui semblait que l'absence le rapprochait du but de ses +desirs, tandis qu'en restant il lui serait impossible d'empecher sa +femme d'eloigner Ottilie de la maison. Pousse par cette derniere +pensee, il descendit rapidement l'escalier et s'elanca sur le cheval +qui l'attendait dans la cour. + +En passant devant l'auberge du village, il reconnut, sous un berceau +en fleurs et devant une table bien servie, le mendiant auquel il avait +donne la veille une piece d'or. Cette vue lui rappela douloureusement +les plus belles heures de sa vie, et l'immensite de sa perte. + +Combien j'envie ton sort! se dit-il a lui-meme, sans detourner les +yeux du mendiant. Tu jouis encore aujourd'hui du bien que je t'ai fait +hier; mais moi, il ne me reste plus rien du bonheur dont je m'enivrais +alors. + + + + +CHAPITRE XVII. + + +Le bruit des pas d'un cheval au trot avait attire Ottilie a sa +fenetre, ou elle etait arrivee assez tot pour voir sortir Edouard de +la cour. Ne pouvant s'expliquer pourquoi il s'eloignait ainsi sans +l'en avertir, et meme sans l'avoir vue une seule fois dans la matinee, +elle devint triste et pensive; et son inquietude augmenta lorsque +Charlotte vint la prendre et lui lit faire une longue promenade, +pendant laquelle elle evita avec une affectation visible de parler de +son mari. Mais quand a son retour au chateau elle entra dans la salle +a manger, sa surprise toucha de pres a l'effroi, car elle ne vit que +deux couverts sur la table. + +Il est toujours penible de se voir deranger dans ses habitudes +quelqu'insignifiantes qu'elles puissent etre; mais quand ces habitudes +tiennent a vos affections, y renoncer, c'est renoncer au bonheur. Au +reste, tout contribuait a jeter Ottilie dans un autre monde. Charlotte +avait, pour la premiere fois, ordonne elle-meme le diner; son +exterieur cependant annoncait le calme et la tranquillite d'esprit, +et elle parlait de la nouvelle position du Capitaine, comme d'un +evenement heureux, tout en assurant qu'elle le mettait dans +l'impossibilite de jamais revenir au chateau. + +Remise enfin de son premier mouvement de terreur, Ottilie se flatta +qu'Edouard avait ete reconduire son ami, et qu'il ne tarderait pas a +revenir. Cette consolation lui fut bientot enlevee, car, en sortant +de table, elle s'approcha de la fenetre et vit une berline de voyage +arretee dans la cour. + +Charlotte demanda pourquoi cette voiture n'etait pas encore partie; +le domestique repondit que le valet de chambre du Baron l'avait fait +attendre, parce qu'il lui manquait encore une foule de petites choses +dont son maitre pourrait avoir besoin en voyage. Ottilie eut recours a +toute sa presence d'esprit pour cacher sa surprise et sa douleur. + +En ce moment le valet de chambre entra d'un air affaire et reclama +plusieurs objets peu importants, mais qui faisaient deviner +l'intention d'une longue absence. + +--Je ne comprends pas ce que vous venez faire ici, lui dit Charlotte +d'un ton irrite; vous avez toujours ete charge seul de tout ce qui +concerne le service personnel de votre maitre, et vous n'avez besoin +de personne pour vous procurer les choses qui vous sont necessaires. + +L'adroit valet s'excusa de son mieux, mais sans renoncer a l'espoir de +faire sortir Ottilie; car c'etait la le seul but de sa demarche. Elle +le devina et allait s'eloigner avec lui, mais Charlotte la retint et +ordonna sechement au valet de chambre de se retirer. Il fut force +d'obeir, et bientot la berline sortit du chateau. + +Quel instant terrible pour la pauvre jeune fille! elle ne comprit, +elle ne sentit rien, sinon qu'Edouard venait de lui etre arrache pour +un temps illimite. Sa souffrance etait telle que Charlotte en eut +pitie et la laissa seule. + +Qui oserait decrire sa douleur, ses larmes, ses angoisses? Elle pria +Dieu de lui aider a passer cette cruelle journee; la nuit fut plus +terrible encore, mais elle y survecut, et le lendemain matin il lui +semblait qu'elle avait change d'existence et de nature. Elle ne +s'etait pas resignee a son malheur; elle l'avait approfondi, elle +avait acquis la certitude qu'il pouvais s'augmenter encore. Le depart +d'Edouard ne lui paraissait que le prelude du sien; car elle ignorait +la menace par laquelle il avait su forcer sa femme a garder sa rivale +pres d'elle, et a la traiter avec indulgence et bonte. + +Charlotte s'acquitta noblement de la tache difficile que son mari lui +avait imposee. Pour arracher Ottilie a elle-meme, elle la surchargeait +d'occupations, et ne la laissait que fort rarement seule. Sans se +flatter qu'il serait possible de combattre une grande passion par +des paroles, elle chercha du moins a lui donner une juste idee de la +puissance de la volonte et d'une sage resolution. + +--Sois persuadee, mon enfant, lui dit elle un jour, que rien n'egale +la reconnaissance d'un noble coeur, quand nous avons eu le courage de +lui aider a dompter les emportements d'une passion mal entendue. +J'ai ose entreprendre un pareil ouvrage, ose me seconder, aide-moi +a l'achever. C'est a la moderation, a la patience de la femme qu'il +appartient de conserver ce que l'homme veut detruire par sa violence +et par ses exces. + +--Puisque vous parlez de moderation, chere tante, repondit Ottilie, +je dois vous dire que je me suis apercue avec chagrin que cette vertu +manque absolument aux hommes; ils ne savent pas meme l'exercer a table +quand le vin leur plait. Les plus remarquables d'entre eux troublent +ainsi pour plusieurs heures leur raison, perdent toutes les aimables +qualites qui les distinguent, et semblent ne plus aimer que le +desordre et la confusion. Je suis sure que plus d'un funeste projet a +ete arrete et execute dans un pareil moment. + +Charlotte fut de son avis; mais elle changea d'entretien, car elle +avait compris qu'il ramenait la pensee de la jeune fille sur Edouard, +qui cherchait, sinon habituellement, du moins plus souvent qu'elle ne +l'aurait voulu, a augmenter sa gaiete en a chasser un souvenir facheux +en buvant quelques verres de vin de trop. Pour achever de detourner la +pensee de sa niece d'un pareil sujet, elle parla du prochain mariage +du Capitaine avec la femme que le Comte lui destinait, et ses discours +et sa contenance annoncaient qu'elle regardait cette union comme un +bonheur qui devait achever de consolider l'avenir d'un ami pour lequel +elle avait l'affection d'une soeur. + +Cette revelation inattendue jeta l'imagination d'Ottilie dans une +sphere bien differente de celle qu'Edouard lui avait fait envisager. +Des ce moment, elle observa et commenta chaque parole de sa tante; le +malheur l'avait rendue soupconneuse. + +Charlotte persista dans la route qu'elle s'etait tracee avec la +perseverance, l'adresse et la penetration qui faisaient la base +fondamentale de son caractere. A peine etait-elle parvenue a faire +rentrer ses penchants dans les bornes etroites du devoir, qu'elle +soumit sa vie exterieure et toute sa maison a la meme reforme. Au +milieu du calme monotone et de la paix reguliere qui regnaient autour +d'elle, elle s'applaudit des incidents qui avaient si violemment +trouble son interieur, puisqu'ils avaient mis un terme a des travaux +et a des projets d'embellissement devenus si vastes qu'ils menacaient +de compromettre sa fortune et celle de son mari. Trop sage pour +arreter ce qu'il etait indispensable d'achever, elle suspendit les +travaux au point ou ils pouvaient, sans danger, attendre le retour +du maitre; car elle voulait laisser a son mari le plaisir de mener +paisiblement a fin ce qui avait ete entrepris dans un etat d'agitation +fievreuse. L'architecte comprit ses intentions et les seconda avec +autant de sagesse que de reserve. + +Deja les trois etangs ne formaient plus qu'un lac, dont on +embellissait les bords par des plantations utiles, au milieu +desquelles on pouvait, plus tard, placer facilement des points de +repos, des pavillons et des retraites pittoresques. La maison d'ete +etait finie autant qu'elle avait besoin de l'etre pour braver la +rigueur des saisons, et le soin de la decorer fut remis a une autre +epoque. + +Satisfaite d'elle-meme, Charlotte etait reellement heureuse et +tranquille. Ottilie s'efforca de le paraitre; mais, au fond de son ame +elle ne prenait part a ce qui se passait autour d'elle, que pour y +chercher un presage du prochain retour d'Edouard. Aussi vit-elle avec +un vif plaisir qu'on venait d'executer une mesure dont elle l'avait +souvent entendu parler comme d'un projet favori. + +Ce projet consistait a reunir les petits garcons du village pendant +les longues soirees d'ete, pour leur faire nettoyer les plantations et +les promenades nouvelles. Peu de semaines avaient suffi a Charlotte +pour les faire habiller tous d'une espece d'uniforme qui restait +depose au chateau, car ils ne devaient s'en servir que pendant les +heures de travail. L'architecte, qui les guidait avec une rare +intelligence, ne tarda pas a donner a l'ensemble de cette petite +troupe quelque chose de regulier et de gracieux. Rien, en effet, +n'etait plus agreable a voir que ces enfants. Les uns, armes de +serpettes, de rateaux de beches et de balais, parcouraient les routes, +les sentiers et les massifs, tandis que les autres les suivaient avec +des paniers, dans lesquels ils entassaient les pierres, les epines +et les branches de bois mort. Leurs diverses attitudes fournissaient +presque chaque jour a l'architecte des modeles de groupes gracieux +pour des bas-reliefs, dont il se proposait d'orner les frises de la +premiere belle maison de campagne qu'il aurait a construire. + +Pour Ottilie, ce corps de petits jardiniers si bien disciplines, +n'etait qu'une attention par laquelle ou se proposait de surprendre +agreablement le maitre que, sans doute, on attendait sous peu. Ranimee +par cette pensee, elle se promit d'offrir a son ami un etablissement +d'utilite de son invention. + +L'embellissement du village, ainsi que le Capitaine l'avait prevu, +avait inspire a tous les habitants l'amour de la proprete, de l'ordre +et du travail. Ce fut ce penchant qu'Ottilie se proposa de developper +chez les petites filles. A cet effet, elle les reunit au chateau a des +heures fixes, et leur enseigna a filer, a coudre et d'autres travaux +analogues a leur sexe. On ne saurait enregimenter les petites +Elles comme les petits garcons. Ottilie le sentit, aussi ne leur +imposa-t-elle aucune uniformite de costume ou de mouvement, mais elle +s'efforca d'augmenter leur activite et de les rendre plus attachees a +leurs familles, plus utiles dans leurs maisons. Chez une seule de ses +eleves, la plus vive et la plus eveillee de toutes, ses conseils ne +produisirent pas le resultat qu'elle en avait attendu. La petite +espiegle se detacha entierement de ses parents, pour ne plus vivre que +pour sa belle et bonne maitresse. + +Comment Ottilie aurait-elle pu rester insensible a tant d'affection? +Bientot la petite Nanny, qu'elle avait toleree d'abord, devint sa +compagne inseparable, et, par consequent, commensale du chateau. Sans +cesse a ses cotes, elle aimait surtout a la suivre dans les jardins, +ou la petite gourmande se regalait avec les cerises et les fraises +tardives dont le Baron avait su se procurer les especes les plus +rares. Les arbres fruitiers, qui promettaient pour l'automne une riche +recolte, fournissaient au jardinier l'occasion de parler de son maitre +dont il desirait le prochain retour. Ottilie l'ecoutait avec plaisir, +car il connaissait son etat et aimait sincerement Edouard. + +Un jour qu'elle lui faisait remarquer avec satisfaction que tout ce +que le Baron avait greffe pendant le printemps avait parfaitement +reussi, il lui repondit d'un air soucieux: + +--Je desire que ce bon seigneur en recueille beaucoup de joie; mais +s'il nous revient pour l'automne, il verra qu'il y a dans l'ancien +jardin du chateau des especes precieuses qui datent du temps de +feu son pere. Les pepinieristes d'aujourd'hui ne sont pas aussi +consciencieux que les Chartreux. Leurs catalogues sont remplis de +noms curieux, on achete, on greffe, on cultive, et quand les fruits +arrivent, on reconnait que de pareils arbres ne meritent pas la place +qu'ils occupent. + +Le fidele serviteur demandait surtout a Ottilie l'epoque du retour +d'Edouard, et lorsqu'elle lui disait qu'elle l'ignorait, il devenait +triste et pensif, car il croyait qu'elle le jugeait indigne de sa +confiance. Et cependant elle ne pouvait se separer des plates-bandes, +des carres ou tout ce qu'elle avait seme et plante avec son ami etait +en pleine fleur, et n'avait plus besoin d'autres soins que d'un peu +d'eau, que Nanny, qui la suivait toujours un arrosoir a la main, +versait avec prodigalite. Les fleurs d'automne, encore en boutons, lui +causaient surtout une douce emotion. Il etait certain que pour la fete +d'Edouard elles brilleraient dans tout leur eclat, et elle esperait +s'en servir a cette occasion, comme d'autant de temoins de son amour +et de sa reconnaissance. Mais l'espoir de celebrer cette fete n'etait +pour elle qu'une ombre vacillante: le doute et les soucis entouraient +sans cesse de leurs tristes murmures l'ame de la pauvre fille. + +Dans de pareilles dispositions d'esprit, un rapprochement sincere +entre elle et sa tante etait impossible. Au reste, la position de ces +deux femmes devait naturellement les eloigner l'une de l'autre. Un +retour complet au passe et dans la vie legale, rendait a Charlotte +tout ce qu'elle pouvait jamais avoir espere, tandis qu'il enlevait a +Ottilie tout ce que la vie pouvait lui promettre, et dont elle n'avait +eu aucune idee avant sa liaison avec Edouard. Cette liaison lui avait +appris a connaitre la joie et le bonheur; et sa situation actuelle +n'etait plus qu'un vide effrayant. + +Un coeur qui cherche, sent vaguement qu'il lui manque quelque chose; +un coeur qui a trouve et perdu ce qu'il cherchait, a la conscience du +malheur; et, alors, les tendres reveries, les desirs incertains qui +le bercaient doucement deviennent des regrets amers, du depit, du +decouragement. Alors le caractere de la femme, quoique faconne pour +l'attente, sort de ce cercle passif pour entreprendre, pour faire +quelque chose qui puisse lui rendre son bonheur. + +Ottilie n'avait point renonce a Edouard; Charlotte cependant fut +assez prudente pour feindre de regarder comme une chose convenue et +certaine, qu'il ne pouvait plus desormais y avoir entre sa niece et +son mari que des relations de protection bienveillante, d'amitie +paisible. + +Ottilie passait une partie de ses nuits a genoux devant le coffre +ouvert ou les riches presents d'Edouard se trouvaient encore tels +qu'il les y avait places lui-meme. Pour elle, tous ces objets etaient +tellement sacres, qu'elle aurait craint de les profaner en s'en +servant. Apres ces nuits cruelles, elle sortait, avec les premiers +rayons du jour, du chateau ou, naguere; elle avait ete si heureuse, et +se refugiait dans les solitudes les plus agrestes. Parfois meme il lui +semblait que le sol ne la portait qu'a regret; alors elle se jetait +dans la nacelle, la faisait glisser jusqu'au milieu du lac, tirait une +relation de voyage de sa poche; et doucement bercee par les vagues, +elle se laissait aller a des reves qui la transportaient dans les pays +lointains dont parlait son livre, et ou elle rencontrait toujours +l'ami que rien ne pouvait eloigner de son coeur. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +Mittler, dont nos lecteurs connaissent deja l'humeur bizarre et +l'activite inquiete, avait entendu parler sourdement des troubles +survenus au chateau de ses bons amis, dont il croyait le bonheur a +l'abri de tout orage. Persuade que le mari ou la femme ne tarderait +pas a reclamer son intervention, qu'il etait tres-dispose a leur +accorder, il s'attendait a chaque instant a recevoir un message +de l'un ou de l'autre. Leur silence l'etonna sans diminuer ses +bienveillantes intentions a leur egard, et il finit par se decider a +aller leur offrir ses services. Cependant il remettait cette demarche +de jour en jour; l'experience lui avait prouve que rien n'est plus +difficile que de ramener des personnes douees d'une intelligence +superieure, sur la route dont elles n'ont pu s'eloigner sans le +savoir. Apres une assez longue hesitation, il prit enfin le parti +d'aller trouver Edouard, dont il venait de decouvrir la retraite. + +La route qu'il fallait suivre pour se rendre pres de ce mari egare, +le conduisit a travers une agreable vallee tapissee de prairies que +sillonnait un rapide et bruyant ruisseau. Des champs et des vergers +separaient les villages qui s'elevaient ca et la sur le penchant des +collines, et donnaient a la contree quelque chose de paisible et de +riant. Rien dans cette vaste vallee ne frappait l'imagination, tout y +developpait l'amour de la vie. + +Bientot une grande metairie, entouree de jardins, attira l'attention +de Mittler par son air de proprete et d'elegance champetre; et il +devina sans peine que c'etait en ce lieu que le Baron se cachait a +tous les siens. + +Edouard avait en effet choisi cette demeure silencieuse, ou il +s'abandonnait entierement a tous les reves que lui suggerait sa +passion. Souvent il se flattait qu'Ottilie pourrait partager avec lui +cette retraite, s'il trouvait le moyen de l'y attirer. Plus souvent +encore, il bornait ses voeux a lui assurer la propriete de ce joli +petit domaine, afin qu'elle put y vivre tranquille, independante +surtout. Parfois meme il poussait la resignation jusqu'a supporter +l'idee qu'elle pourrait redevenir heureuse, en partageant cette +existence paisible avec un autre que lui. C'etait ainsi que ses +journees s'ecoulaient dans un passage perpetuel de l'esperance a la +douleur, de la resignation au desespoir. + +L'arrivee de Mittler ne l'etonna point; il s'etait attendu a le voir +plus tot, mais en qualite de messager de Charlotte; aussi s'etait-il +prepare d'avance a le charger de propositions assez claires et assez +tranchees, pour terminer enfin leurs incertitudes mutuelles. L'idee +qu'il ne pouvait manquer de lui donner des nouvelles d'Ottilie acheva +de lui faire regarder la visite de ce vieil ami comme l'apparition +d'un messager du ciel. + +Lorsqu'il apprit que non-seulement Mittler ne venait pas de la part +de Charlotte, mais qu'il ignorait completement ce qui se passait au +chateau, ou il n'etait pas retourne depuis le jour ou il en avait ete +chasse par l'arrivee du Comte et de la Baronne, son coeur se serra et +il se renferma dans un silence absolu. + +Mittler comprit que pour l'instant, du moins, il fallait renoncer au +role de mediateur, et accepter franchement celui de confident. Le +Baron ceda au besoin d'epancher ses douleurs, et son vieil ami +l'ecouta sans le blamer; il se borna seulement a lui reprocher +avec beaucoup de douceur la retraite absolue a laquelle il s'etait +condamne. + +--Et comment, s'ecria Edouard, pourrais-je supporter l'existence +ailleurs que dans la solitude? la, du moins, je puis toujours penser +a elle, je la vois marcher et agir, et mon imagination lui fait faire +tout ce que mon coeur desire. Elle m'ecrit des lettres pleines d'amour +et m'avoue qu'elle cherche le moyen d'arriver jusqu'a moi! Eh! +n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'elle devrait se conduire? J'ai promis +de m'abstenir de toute demarche qui pourrait nous rapprocher; mais +elle, rien ne la retient! Ou bien Charlotte aurait-elle eu la cruaute +de lui arracher le serment de ne point m'ecrire, de ne point chercher +a me revoir? c'est probable, c'est naturel; et cependant, si cela +etait, je ne pourrais m'empecher de dire que cela est inoui, horrible! + +Ottilie m'aime, je le sais, qu'elle vienne donc se jeter dans mes +bras! Cette pensee me domine au point qu'au plus leger bruit mes +regards se fixent vers la porte, comme si je devais la voir entrer. Je +m'y attends, je l'espere, je le crois; il me semble que tout ce qui +est impossible doit devenir facile. Si la vie vulgaire a pour nous des +obstacles insurmontables, rien au moins ne doit etre impossible dans +la vie intellectuelle. Qu'Ottilie trouve dans son amour la force de +faire pour moi, intellectuellement, ce que des causes materielles +l'empechent de faire materiellement. Que, pendant la nuit, quand la +veilleuse repand dans ma chambre une lueur incertaine, son ame vienne +parler a la mienne, qu'elle m'apparaisse en fantome vaporeux, et me +prouve ainsi qu'elle pense a moi, qu'elle m'appartient. + +Une seule consolation me reste. Depuis que j'ai fait connaissance avec +quelques femmes aimables qui demeurent dans le voisinage, Ottilie +occupe plus exclusivement mes reves, comme si elle voulait me dire: +"Tu as beau chercher, tu ne trouveras jamais une amie aussi gracieuse, +aussi aimante que moi." Les plus legers incidents de nos doux rapports +se reproduisent pele-mele dans ces ephemeres creations de mon cerveau, +mais elles ne sont pas toujours sans amertume. Parfois, nous signons +ensemble notre contrat de mariage, nos mains se confondent et effacent +alternativement nos noms enlaces. Souvent meme il y a quelque chose de +contraire a la purete angelique que j'adore en elle, et alors je sens +plus que jamais combien elle m'est chere, car mon chagrin touche de +pres au desespoir. Dans un de mes derniers reves encore elle m'agacait +et me tourmentait d'une maniere tout a fait opposee a son caractere. +Il est vrai que son beau visage rond et candide s'etait allonge, ses +traits avaient change d'expression, enfin ce n'etait pas elle, c'etait +une autre femme. Je n'en ai pas moins ete trouble, bouleverse, +aneanti! + +Souriez, mon cher Mittler, je vous le permets, je ne rougis pas +de cette passion. Appelez-la folle, extravagante, furieuse, que +m'importe; je sens qu'elle est mon premier, mon seul amour! Tout +ce que j'ai eprouve jusqu'ici n'etait qu'un prelude, qu'un +divertissement, qu'un jeu; maintenant j'aime! Ma femme et mon ami ont +eu la bonte de dire, non devant moi, mais entre eux, que j'etais et +que je serais toujours mediocre en tout. Ils se sont trompes; je suis +arrive, en fort peu de temps, a la perfection dans l'art d'aimer, +jamais personne ne m'y surpassera! Je conviens que c'est un talent qui +ne vaut a celui qui le possede que des larmes et des souffrances, mais +il m'est si naturel que je ne pourrais plus y renoncer. + +En se laissant aller ainsi au plaisir d'exprimer ses douloureuses +sensations a un ami qu'il croyait dispose a le plaindre, Edouard +s'etait affaibli au point qu'il eclata en sanglots. + +Naturellement vif et impatient, et doue d'une raison impitoyable, +Mittler blama d'autant plus cette explosion d'une passion coupable, +qu'elle renversait toutes ses previsions, et semblait le jeter pour +toujours loin du but qu'il s'etait propose en se rendant pres du +Baron. L'imminence du danger lui donna cependant la force de se +contraindre. + +Apres avoir exhorte Edouard a se remettre, il lui dit de ne pas +oublier ainsi sa dignite d'homme, de se rappeler que le courage honore +le malheur, et que, pour conserver l'estime de soi-meme et celle des +autres, il faut savoir supporter les souffrances avec resignation et +moderer son desespoir. + +Le Baron ne pouvait voir dans ces generalites que des paroles vides de +sens; elles irritaient sa douleur au lieu de la calmer. + +--Il est facile a l'homme heureux, s'ecria-t-il, de sermonner celui +qui souffre, et s'il savait tout le mal qu'il lui fait, il aurait +honte de lui-meme! Rien ne lui parait plus simple, plus facile qu'une +patience infinie, tandis qu'il ne croit pas a la possibilite d'une +douleur infinie, pour laquelle la consolation est une bassesse et le +desespoir un devoir. L'immortel chantre de la Grece, lui qui savait si +bien peindre les heros, ne craignait pas de les faire pleurer. Il dit +meme tres-positivement qu'il n'y a de veritablement bon que les hommes +riches en larmes. Qu'il fuie loin de moi celui dont les yeux sont +toujours secs, car son coeur est sec aussi! Qu'il soit maudit l'homme +heureux qui ne cherche dans l'homme malheureux qu'un spectacle +edifiant! qu'un heros de theatre qu'il n'applaudit qu'autant qu'il +exprime ses angoisses par des paroles mesurees, par des gestes et des +attitudes nobles et imposantes! qu'un gladiateur qui sait mourir avec +grace sous les yeux du spectateur. + +Je vous sais gre cependant de votre visite, mon cher Mittler, mais je +crois qu'en ce moment nous devrions faire, chacun de notre cote, une +petite promenade dans les jardins; quand nous nous retrouverons, je +serai plus calme. + +Mittler savait qu'il lui serait difficile de faire revenir la +conversation sur le meme terrain, aussi chercha-t-il a la continuer +en promettant plus d'indulgence; et le Baron se laissa entrainer par +l'espoir d'arriver a une solution quelconque. + +--Je conviens, dit-il, que les longs pourparlers et les diverses +combinaisons de la reflexion ne servent a rien; c'est par la reflexion +cependant que je suis arrive a savoir ce que je veux, ce que je dois +faire. J'ai pese le present et l'avenir, et je n'y ai vu que +des malheurs inouis ou un bonheur ineffable. Dans une pareille +alternative, le choix peut-il etre difficile? Non, non, vous comprenez +vous-meme la necessite d'un divorce. Il existe deja de fait, +aidez-nous a le legaliser, obtenez le consentement de Charlotte et +assurez ainsi notre bonheur a tous. + +Mittler garda le silence, et le Baron continua avec une chaleur +toujours croissante. + +--Mon sort est desormais inseparable de celui d'Ottilie. Regardez ce +verre ou nos chiffres sont enlaces depuis longtemps et sans notre +participation. Il a ete lance en l'air en signe de rejouissance, et +devait se briser en retombant sur le sol rocailleux. Un temoin de la +fete a eu le bonheur de recevoir dans ses mains ce verre prophetique; +il me l'a vendu fort cher, j'y bois chaque jour et je me repete sans +cesse, que les arrets formes par le destin sont seuls indissolubles. + +--Malheur a moi! s'ecria Mittler, la superstition a toujours ete a +mes yeux l'ennemie la plus funeste a l'homme, et me voila reduit a la +combattre chez vous. Songez donc qu'en jouant avec des pronostics, des +pressentiments, des reves, on donne une importance dangereuse meme aux +choses et aux positions les plus vulgaires. Mais quand notre position +est importante par elle-meme, quand tout autour de nous est agite, +tumultueux, menacant, ces fantomes-la rendent l'orage plus terrible. + +--Oh! permettez du moins au malheureux qui lutte au milieu de ces +orages, de lever ses regards vers un fanal protecteur. Qu'importe que +ce fanal ne soit qu'une illusion, puisqu'il aura toujours le pouvoir +reel de soutenir ses forces. + +C'est possible, et je pourrais peut-etre excuser ces sortes de folies, +si je n'avais pas remarque que l'homme ne s'y abandonne que pour +s'affermir dans ses erreurs. Jamais il ne voit les symptomes qui +pourraient etre pour lui un avertissement utile, il ne se confie, il +ne croit qu'a ceux qui flattent sa passion. + +Le caractere que l'entretien venait de prendre jeta Mittler dans des +regions tenebreuses pour lesquelles il avait une aversion innee. Ne +cherchant plus qu'a le terminer le plus tot possible, et persuade +enfin qu'il n'obtiendrait rien du Baron, il lui proposa d'aller +trouver Charlotte. Edouard accepta avec plaisir, et Mittler partit, +plein d'espoir dans la demarche qu'il allait faire; car elle avait +l'avantage certain de gagner du temps, et de lui fournir le moyen de +connaitre la situation d'esprit, les projets et les esperances des +deux femmes. + +Lorsqu'il arriva au chateau, il trouva Charlotte telle qu'il l'avait +toujours vue. Elle lui raconta avec calme et franchise les evenements +dont Edouard ne lui avait fait connaitre que les resultats, et il vit +le mal dans toute sa gravite, dans toute son etendue. Aucun remede +possible ne se presenta a son esprit, et cependant il ne parla point +du divorce que le Baron lui avait si fortement recommande de proposer. +Quelle ne fut pas sa joie quand Charlotte lui dit avec un doux +sourire: + +--Rassurez-vous, mon ami, j'ai lieu d'esperer que mon mari ne tardera +pas a revenir a moi. Comment pourrait-il songer a m'abandonner, quand +il saura que je vais etre bientot mere? + +--Vous ai-je bien comprise? s'ecria Mittler. + +--Il me semble que l'equivoque est impossible, repondit Charlotte en +rougissant. + +--Qu'elle soit benie mille fois, cette bienheureuse nouvelle! Quel +argument irresistible ne pourra-t-on pas en tirer? J'en connais la +toute-puissance sur l'esprit des hommes! Il est vrai que pour ma part +je n'ai pas lieu de m'en rejouir; je perds tous mes droits a votre +reconnaissance, puisque votre reconciliation se fera d'elle-meme. Je +ressemble a un de mes amis, excellent medecin quand il traite les +pauvres pour l'amour de Dieu, mais incapable de guerir un riche qui le +paierait genereusement. Puisque tel est mon sort, il est heureux +que vous n'ayez pas besoin de mon intervention, car elle eut ete +impuissante pour vous, puisque vous etes riche. + +Charlotte le pria de porter une lettre de sa part a son mari, et +de chercher a connaitre le parti qu'il prendrait en apprenant le +changement survenu dans leur position respective. Mittler lui refusa +ce service. + +--Tout est fait, tout est arrange, s'ecria-t-il, vous pouvez lui +envoyer votre lettre par un messager quelconque. J'ai affaire +ailleurs, je ne reviendrai que pour vous faire mon compliment sur +votre reconciliation, et pour assister au bapteme. + +A ces mots il sortit avec precipitation, laissant Charlotte fort +mecontente et tres-inquiete; elle savait que la petulance de cet homme +bizarre lui avait valu presque autant de defaites que de succes, et +qu'il avait, en general, la funeste habitude de regarder comme des +faits accomplis les esperances que lui suggeraient les impressions du +moment; aussi etait-elle loin de partager sa confiance et sa securite. + +Edouard s'etait flatte que Mittler lui apporterait la reponse de sa +femme, et la lettre qui lui fut remise par un messager lui causa un +mouvement de terreur. Apres l'avoir longtemps tenue dans ses mains +sans oser l'ouvrir, il la decacheta enfin et la parcourut des yeux. +Qui oserait peindre les emotions contradictoires dont son ame fut +bouleversee en lisant le passage suivant de la lettre de Charlotte: + +"Souviens-toi de l'heure nocturne ou tu vins visiter ta femme en amant +aventureux, ou tu l'attiras presque malgre elle dans tes bras, sur ton +coeur!... Ne voyons plus desormais dans cet evenement bizarre qu'un +arret de la Providence. Oui, la Providence a resserre nos rapports par +un lien nouveau, au moment meme ou le bonheur de notre vie etait sur +le point de s'aneantir!" + +Lorsqu'un gentilhomme se trouve reduit a chercher les moyens de +s'arracher a lui-meme et de tuer le temps, la chasse et la guerre se +presentent naturellement a son esprit. + +Nous ne chercherons pas a donner une juste idee de tout ce qui se +passait alors dans le coeur d'Edouard. Craignant de succomber dans le +combat qu'il se livrait a lui-meme, il eprouva le besoin de braver des +perils materiels. Au reste, la vie lui etait devenue si insupportable, +qu'il se fortifiait avec complaisance dans l'idee que sa mort seule +pouvait rendre le repos a ses amis, et surtout a sa chere Ottilie. + +Ses sinistres projets ne rencontrerent aucun obstacle, car il ne les +confia a personne. Son premier soin fut de faire son testament avec +toutes les formalites necessaires, et il se sentit presque heureux en +dictant la clause par laquelle il leguait a Ottilie, la metairie qu'il +habitait depuis sa fuite du chateau; puis il regla les interets de +Charlotte et de son enfant, assura l'avenir du Capitaine, et fit des +pensions a tous ses serviteurs. + +Une guerre nouvelle venait de succeder a un court intervalle de paix. +Dans sa premiere jeunesse, le Baron s'etait trouve sous les ordres +d'un chef d'un merite tres-mediocre qui l'avait degoute du service. +Un grand Capitaine etait en ce moment a la tete de l'armee; il fut se +ranger sous sa banniere, car la, la mort etait probable et la gloire +certaine. + +Lorsqu'Ottilie fut instruite de l'etat de Charlotte, elle se refoula +completement sur elle-meme. Malgre son inexperience, elle avait +compris qu'il ne lui etait plus ni possible ni permis d'esperer. Un +regard rapide que nous jetterons plus tard sur son journal, nous +donnera quelques eclaircissements sur ce qui se passait alors dans son +coeur. + + + + +DEUXIEME PARTIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +Nous voyons souvent dans la vie ordinaire ce que dans l'epopee nous +appelons un artifice de poete. Les figures principales s'eloignent, se +voilent ou restent dans l'inaction, afin de laisser a celles que l'on +avait a peine remarquees jusque la, le temps et la place d'agir et de +meriter a leur tour la louange ou le blame. + +C'est ainsi qu'immediatement apres le depart du Capitaine et du Baron +l'Architecte se fit remarquer par sa sage activite dans les affaires, +et par son empressement a distraire les dames pendant les heures de +loisir. + +Son exterieur seul aurait suffi pour inspirer un bienveillant interet. +Jeune, svelte, grand et bienfait, il etait modeste sans timidite, et +prevenant sans jamais importuner. Toujours pret a se rendre utile et +agreable, il ne tarda pas a etendre sa bienfaisante influence +jusque sur les affaires domestiques. Lui seul recevait les visites +desagreables ou importunes, et lorsqu'il ne pouvait entierement les +epargner aux dames, il savait prendre pour lui ce qu'elles avaient de +plus facheux. + +Un jour sa complaisance a cet egard fut mise a une cruelle epreuve, +par un jeune avocat qu'un gentilhomme du voisinage avait envoye +au chateau pour traiter une affaire qui, sans etre importante par +elle-meme, occupait Charlotte tres-desagreablement. Ce dernier motif +nous oblige de la rapporter avec tous ses details. + +L'on n'a pas oublie sans doute les changements que Charlotte avait +fait executer dans le cimetiere du village: les croix et les monuments +avaient ete ranges contre la muraille du fond et le socle de l'eglise; +le reste du terrain nivele et seme de trefle formait une riante +prairie traversee par une seule route qui conduisait de la porte du +cimetiere a celle de l'eglise. Les nouveaux tombeaux etaient creuses +au fond pres du mur et sans former de tertre; Charlotte avait meme +ordonne de semer sur la terre nouvellement remuee, du trefle et de +l'herbe afin de cacher, autant que possible, l'image de la mort aux +yeux des vivants. Le vieux pasteur, attache aux anciennes routines, +avait d'abord blame cette mesure. Mais lorsque le soir, semblable a +Philemon, il venait s'asseoir avec sa Baucis sur les tilleuls qui +ornaient l'entree du presbytere, il comprit qu'il etait plus agreable +d'avoir en face de lui une belle prairie dont l'herbe servait a la +nourriture de ses vaches, qu'un champ de mort herisse de tertres et +d'insignes lugubres. + +Quelques habitants du village continuaient cependant a blamer une +reforme qui leur enlevait la consolation de voir la place ou l'on +avait enterre leurs peres. Les croix et les monuments ranges avec +ordre, leur disaient toujours les noms des personnes qu'ils avaient +perdues et la date de leur mort; mais ces noms et ces dates les +interessaient beaucoup moins que la place ou reposaient leurs restes. +Telle etait aussi l'opinion du gentilhomme qui protestait contre +les reformes de Charlotte; car il avait dans ce cimetiere une place +reservee pour sa famille, privilege en echange duquel il avait assez +genereusement dote l'eglise. + +L'avocat charge de faire valoir ses droits les exposa avec chaleur, +mais avec convenance; Charlotte l'ecouta avec attention. + +--Je suis persuade, Madame, lui dit-il enfin, que vous etes maintenant +convaincue vous-meme que l'homme, dans toutes les positions sociales, +eprouve le besoin de connaitre la place ou dorment les siens. Le +campagnard le plus pauvre veut pouvoir planter une croix de bois +sur la tombe de son enfant, pour y suspendre une couronne; l'une et +l'autre dure autant que sa douleur, son modeste deuil n'en demande pas +davantage. Les classes plus aisees convertissent ces croix de bois en +fer qu'elles entourent et protegent de differentes manieres. Voici +deja la pretention d'une duree de plusieurs annees. Mais ces croix +de fer aussi finissent par tomber et disparaitre, voila pourquoi les +riches ont concu l'idee d'elever des monuments de pierre qui survivent +a plusieurs generations et qu'on peut relever de leurs ruines. Est-ce +le monument qui demande et obtient la veneration? Non, c'est la +cendre qu'il couvre. Il ne represente donc pas un souvenir, mais une +personne; il n'appartient pas au passe, mais au present. Ce n'est pas +dans le monument, mais dans la terre que l'imagination cherche et +retrouve un mort cheri; c'est autour de cette terre que se reunissent +les amis, les parents; il est donc bien naturel qu'ils demandent le +droit d'en exclure ceux qui ont ete hostiles ou etrangers a ce mort. + +Selon moi, Madame, mon client donnerait une grande preuve de +moderation s'il se contentait du remboursement de la somme dont il a +dote l'eglise; rien ne saura jamais le dedommager du mal que vous avez +fait a tous les membres de sa famille, puisque vous les avez prives +du bonheur douloureux de pleurer sur les tombes de leurs peres, et de +l'espoir de dormir un jour a leurs cotes. + +--Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, repondit Charlotte, +l'eglise rendra le don qu'elle a recu, je me charge de l'en +dedommager. C'est donc une affaire terminee; permettez-moi seulement +d'ajouter que vos arguments ne m'ont point convaincue: la pensee qui +se fonde sur une egalite parfaite, du moins apres la mort, me +parait plus juste et plus consolante que celle qui perpetue les +individualites et les distinctions sociales, meme au-dela de la tombe. +N'est-ce pas la aussi votre avis? continua-t-elle en s'adressant a +l'Architecte. + +--Je ne me crois pas capable de decider une pareille question, +repondit l'artiste; mais puisque vous l'exigez, Madame, je vous dirai +l'opinion qui m'a ete suggeree a ce sujet par mes sentiments et par +mon art: on nous a prives de l'avantage inappreciable de renfermer les +cendres des objets de nos regrets dans des urnes cineraires que nous +pouvions presser sur notre coeur; nous ne sommes pas assez riches pour +embaumer leurs restes et les exposer, magnifiquement pares, dans de +superbes sarcophages, et nous sommes devenus si nombreux, que nos +eglises ne sauraient plus contenir tous nos morts. Il faut donc +necessairement leur creuser des fosses en plein air. Dans un pareil +etat de choses, je me vois force d'approuver completement votre +reforme. Oui, Madame, faire dormir ensemble tous les membres d'une +meme commune, c'est rapprocher ce qui doit etre uni, et puisque nous +sommes reduits a deposer nos morts dans la terre, il est juste et +naturel de ne point la herisser de tertres disgracieux. + +Au reste, en etendant sur tous une seule et meme couverture, elle +devient plus legere pour chacun. + +--Ainsi, dit Ottilie, tout sera termine pour nous, sans que nous ayons +laisse une marque, un signe qui puisse aller au-devant de la memoire, +pour lui rappeler que nous avons ete. + +--Non, non, repondit vivement l'Architecte, ce n'est pas au desir de +perpetuer le souvenir de notre existence, mais a la place ou nous +avons cesse d'etre, qu'il faudrait renoncer. L'architecture, la +sculpture, la plupart des arts, enfin, ont besoin que l'homme leur +demande une marque durable de ce qu'il a ete. Pourquoi donc les +placer au hasard, dans des lieux exposes a toutes les intemperies des +saisons? tandis qu'il serait possible, facile meme de les reunir dans +des monuments speciaux, et de leur donner ainsi plus de noblesse et de +duree. Depuis que les grands ne jouissent plus du privilege de faire +deposer leurs restes dans les eglises, ils s'y font elever des +monuments! Que cet exemple nous eclaire enfin. Il y a mille et mille +formes pour ennoblir un edifice consacre a de pareils souvenirs. + + +--Puisque l'imagination des artistes est si riche, dit Charlotte, vous +devriez bien m'apprendre comment ils pourraient faire autre chose que +des urnes, des obelisques et des colonnes. Quant a moi, je n'ai jamais +vu, au milieu des mille et mille formes dont vous venez de me parler, +que mille et mille repetitions de ces trois types. + +--Cette uniformite desesperante existe chez nous, Madame, mais elle +est loin d'etre universelle. Je conviens, au reste, qu'il est fort +difficile de rendre un sentiment grave d'une maniere gracieuse et +d'exprimer agreablement la tristesse. Je possede une assez jolie +collection de dessins representant les ornements funeraires des genres +les plus opposes; mais il me semble que le plus beau de tous sera +toujours l'image de l'homme, dont on veut perpetuer le souvenir. Elle +seule donne une juste idee de ce qu'il a ete, et devient un texte +inepuisable pour les notes et les commentaires les plus varies. Il est +vrai qu'elle ne saurait remplir ces conditions que si elle a ete faite +a l'epoque la plus favorable de la vie de celui qu'elle represente, +ce qui arrive fort rarement, car on ne songe point a reproduire des +formes encore vivantes. Quand on a moule la tete d'un cadavre et pose +un pareil marbre sur un piedestal, on ose lui donner le nom de buste. +Helas! ou sont-ils, les artistes capables de rendre le cachet de la +vie aux empreintes de la forme que la mort a frappee? + +Vous defendez mes opinions sans le vouloir et sans le savoir +peut-etre, dit Charlotte. L'image de l'homme est independante du lieu +ou on la place; partout ou elle est, elle est pour elle-meme; il +serait donc impossible de la reduire a orner des tombes veritables, +c'est-a-dire le coin de terre dans lequel se decompose l'etre qu'elle +represente. Faut-il vous dire ma pensee tout entiere a ce sujet? Les +bustes et les statues, consideres comme monuments funeraires, ont +quelque chose qui me repugne. J'y vois un reproche perpetuel qui, en +nous rappelant ce qui n'est plus, nous accuse de ne pas assez honorer +ce qui est. Et comment pourrait-on, en effet, ne pas rougir de +soi-meme, quand nous songeons au grand nombre de personnes que nous +avons vues et connues, et dont nous avons fait si peu de cas? +Combien de fois n'avons-nous pas rencontre sur notre route des etres +spirituels, sans nous apercevoir de leur esprit? des savants, sans +utiliser leur science; des voyageurs, sans profiter de leurs recits; +des coeurs aimants, sans chercher a meriter leur affection? Cette +verite ne s'applique pas seulement aux individus que nous avons vus +passer; non, elle est l'exacte mesure de la conduite des familles +envers leurs plus dignes parents, des cites envers leurs plus +estimables habitants, des peuples envers leurs meilleurs princes, des +nations envers leurs plus grands citoyens. + +J'ai entendu plusieurs fois demander pourquoi on louait les morts sans +restriction, tandis qu'un peu de blame se mele toujours au bien qu'on +dit des vivants; et alors des hommes sages et francs repondaient qu'on +agissait ainsi parce qu'on n'avait rien a craindre des morts, et qu'on +etait toujours expose a rencontrer, dans les vivants, un rival sur la +route que l'on suivait soi-meme. En faut-il davantage pour prouver que +notre sollicitude a entretenir des rapports vivants entre nous et ceux +qui ne sont plus, ne decoule point d'une abnegation grave et sacree de +nous-memes, mais d'un egoisme railleur. + + + + +CHAPITRE II. + + +Excites par la conversation de la veille, on visita, des le lendemain +matin, le cimetiere, et l'Architecte donna plus d'un heureux conseil +pour embellir ce lieu. L'eglise, qui deja avait attire son attention, +devait egalement devenir l'objet de ses soins. Cet edifice, d'un style +eminemment allemand, existait depuis plusieurs siecles. Il etait +facile de reconnaitre la maniere et le genie de l'architecte qui, dans +la meme contree, avait construit un magnifique monastere. Malgre les +changements interieurs rendus indispensables par les exigences du +culte protestant, l'ensemble du temple avait conserve une partie de +son ancien cachet de majeste calme et imposante. + +L'Architecte sollicita et obtint sans peine de Charlotte la somme +necessaire pour restaurer cette eglise dans le style antique et, pour +la mettre en harmonie avec les reformes qu'avaient subies le cimetiere +dont elle etait entouree. Assez adroit pour faire beaucoup de choses +par lui-meme, il se fit seconder par les ouvriers que la suspension +de la construction de la maison d'ete avait laisses sans ouvrage, et +qu'on lui permit de garder pour achever sa pieuse entreprise. + +En examinant cet edifice et ses dependances, il decouvrit, a sa grande +satisfaction, une chapelle laterale d'un style remarquable et decoree +par des ornements d'un travail exquis. Ce lieu renfermait une foule +d'objets peints ou sculptes a l'aide desquels le catholicisme celebre +et designe specialement la fete de chacun de ses saints. + +Entrevoyant la possibilite de faire de ce lieu un monument dans le +gout artistique des siecles passes, le jeune Architecte se promit +d'orner la partie vide des murailles de peintures a fresque, car il +n'etait pas novice dans ce bel art. Mais, pour l'instant, il jugea a +propos de garder le silence sur ses intentions. + +Les dames l'avaient deja prie plusieurs fois de leur montrer ses +copies et ses projets de monuments funeraires, et il se decida a +mettre sous leurs yeux les portefeuilles qui contenaient ses dessins. +Pendant qu'il les leur faisait examiner, la conversation tomba +naturellement sur les tombeaux des anciens peuples du Nord, ce qui +l'autorisa a produire, des le lendemain, sa collection d'armes et +autres antiquites trouvees dans ces tombeaux. + +Tous ces objets etaient fixes sur des planches couvertes de drap, et +avec tant d'art et d'elegance, qu'au premier abord on aurait pu les +prendre pour des cartons d'un marchand de nouveautes. La solitude +profonde dans laquelle les dames vivaient leur rendait une distraction +necessaire, et comme il s'etait decide une fois a leur montrer ses +tresors, il arriva presque chaque soir avec une curiosite nouvelle. +Ces curiosites etaient presque toutes d'origine germaine, et se +composaient specialement de bracteates, de monnaies, de sceaux et +autres objets semblables; ca et la, seulement, il y avait quelques +modeles des premiers essais de l'imprimerie et de la gravure sur bois +et sur cuivre. + +Si l'examen de cette collection et les souvenirs du passe qu'elle +suggerait, occupaient agreablement les soirees des dames, elles +jouissaient pendant le jour du plaisir plus grand encore de voir +l'eglise reculer, pour ainsi dire, vers ce meme passe, sous +l'influence magique de l'Architecte. Aussi etaient-elles souvent +tentees de lui demander si elles ne vivaient pas, en effet, a une +autre epoque, et si les moeurs, les habitudes et les croyances +qu'elles voyaient se derouler, s'agiter et vivre autour d'elles, +n'etaient pas une illusion prophetique, un reve de l'avenir. + +Un dernier portefeuille contenant des personnages dessines au trait +seulement, et dont le jeune artiste tournait, chaque soir, quelques +feuillets, acheva de les plonger toujours plus avant dans cette +disposition d'esprit. Ces divers personnages calques sur les originaux +avaient conserve leur caractere d'antiquite, de noblesse et de +purete. L'amour et la resignation, une douce sociabilite, une +pieuse veneration pour l'etre invisible qui est au-dessus de nous, +respiraient sur tous ces visages, se manifestaient dans chaque pose, +dans chaque mouvement. Le vieillard a la tete chauve, et l'enfant a la +riche chevelure bouclee, l'adolescent courageux et l'homme grave et +reflechi, les saints aux corps transfigures et les anges planant dans +les nuages, tous enfin semblaient jouir du meme bonheur, parce que +tous etaient sous l'empire de la meme satisfaction innocente, de la +meme esperance pieuse et calme. Les actions les plus vulgaires de +ces personnages paraissaient se rapporter a la vie celeste, et une +offrande en l'honneur de la divinite semblait decouler d'elle-meme de +la nature de ces etres si saintement sublimes. + +La plupart d'entre nous levent leurs regards vers de semblables +regions comme vers un paradis perdu; Ottilie seule s'y sentait dans sa +sphere et au milieu de creatures semblables a elle. + +L'Architecte promit de decorer la chapelle de peintures d'apres ses +esquisses, afin de perpetuer son souvenir dans un lieu ou il avait ete +si heureux, et que bientot il serait force de quitter. Sur ce dernier +point il s'exprima avec une emotion visible, car tout lui prouvait +qu'il ne jouissait que momentanement d'une aussi aimable societe. + +Au reste, si les jours offraient peu d'evenements remarquables, ils +fournissaient de nombreux sujets pour de graves entretiens. Nous +profiterons de ce moment pour signaler ici les extraits de ses +conversations que nous avons trouves dans les feuilles du Journal +d'Ottilie. Nous ne croyons pouvoir mieux preparer nos lecteurs a ce +passage, qu'en leur communiquant la comparaison que ces gracieuses +feuilles nous ont suggeree. + +En Angleterre tous les cordages de la marine royale sont traverses +par un fil rouge qu'on ne saurait faire disparaitre sans detruire le +travail du cordier qui ne les a enlaces ainsi, que pour prouver a tout +le monde que ces cordages appartiennent a la couronne de la grande +Bretagne. C'est ainsi qu'a travers le Journal d'Ottilie regne le fil +d'un tendre penchant qui unit entre elles les observations et +les sentences, et fait de leur ensemble un tout qui appartient +specialement a cette jeune fille! + +Nous esperons que les extraits de ce Journal, que nous citerons a +plusieurs reprises, suffiront pour justifier notre comparaison. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +"Toutes les fois que la pensee de l'homme depasse la vie d'ici bas, +il ne saurait rien esperer de plus doux que de dormir aupres des +personnes qu'il a aimees. Comme elle est chaleureuse, comme elle part +sincerement du coeur, cette phrase si simple: Aller rejoindre les +siens! + +"Il y a plus d'une maniere de perpetuer le souvenir d'une personne +morte ou absente; la meilleure de toutes est, sans contredit, le +portrait. Lors meme qu'il ne serait pas parfaitement ressemblant, il +charme et attire; et l'on aime a s'entretenir avec lui, comme on +aime parfois a discuter avec un ami; car alors, seulement, on sent +distinctement qu'on est a deux, et qu'il serait impossible de se +separer. + +"Combien de fois l'ami present n'est-il pour nous autre chose qu'un +portrait! Il ne nous parle pas, il ne s'occupe pas de nous, mais nous +nous occupons de lui en nous abandonnant au plaisir de le regarder; +nous sentons ce qu'il est pour nous, et souvent notre affection +augmente sans qu'il ait contribue a ce resultat plus que n'aurait pu +le faire son portrait. + +"On n'est jamais content du portrait d'une personne qu'on aime, voila +ce qui me fait plaindre sincerement les peintres de portraits. On leur +demande l'impossible; on veut qu'ils representent la personne non +telle qu'ils la voient, ou qu'elle est en effet, mais telle que +l'exige la nature de ses rapports avec les individus qui regardent +cette representation, et qui y cherchent, non la verite, mais la +justification de leur affection ou de leur haine. Il est donc +bien naturel que les peintres de portraits finissent par devenir +indifferents, capricieux, opiniatres, et que, par consequent, un bon +portrait de l'etre qui nous est le plus cher au monde, est presque une +impossibilite. + +"La collection d'armes et d'autres objets trouves dans les tombes +antiques que fermaient d'immenses blocs de rochers, et que +l'Architecte nous a montres n'est a mes yeux qu'une preuve de +la futilite des efforts humains pour la conservation de notre +individualite apres la mort. Quelle n'est pas la force de l'esprit +de contradiction, et qui de nous peut se flatter d'en etre exempt, +puisque ce sage Architecte, apres avoir fouille lui-meme plusieurs de +ces tombes, ou il n'a pu trouver que des insignes independants de la +personne du mort, n'en continue pas moins a s'occuper de monuments +funeraires? + +"Mais pourquoi nous juger si severement? Ne pouvons, ne devons-nous +donc travailler que pour l'eternite? Ne nous habillons-nous pas le +matin pour nous deshabiller le soir? Ne nous mettons-nous pas en +voyage avec l'espoir de revenir au lieu du depart? Pourquoi ne +souhaiterions-nous pas de reposer aupres des notres, quand ce ne +serait que pour un siecle ou deux? + +"Les pierres mortuaires usees par les genoux des fideles, les eglises +dont les voutes se sont ecroulees sur ces lugubres monuments, nous +montrent, pour ainsi dire, une seconde epoque de la vie de souvenir +que nous aimons a faire a nos morts, et, en general, cette vie est +plus longue que la vie d'action. Mais elle aussi a un terme et finit +par s'evanouir. Pourquoi le temps, dont l'inflexible tyrannie est +toujours sans pitie pour l'homme, serait-il plus indulgent pour +l'oeuvre de ses mains ou de son intelligence?" + + + + +CHAPITRE III. + + +Il est si agreable de s'occuper d'une chose qu'on ne sait qu'a demi, +que nous ne devrions jamais nous permettre de rire aux depens de +l'amateur qui s'occupe serieusement d'un art qu'il ne possedera +jamais, ni blamer l'artiste qui depasse les limites de l'art ou son +talent a acquis droit de cite, pour s'egarer dans les champs voisins +ou il est etranger. + +C'est avec cette disposition bienveillante que nous allons juger les +peintures dont l'Architecte se disposa a orner la voute et les places +vides des murailles de la chapelle. Ses couleurs etaient pretes, ses +mesures prises, ses cartons dessines. Trop modeste pour pretendre a +la creation, il se borna a reproduire avec gout et intelligence les +delicieuses figures et les ornements antiques dont il possedait les +esquisses et les plans. + +L'echafaudage etait dresse et son travail s'avancait rapidement, +car les frequentes visites de Charlotte et d'Ottilie doublaient son +courage et enflammaient son imagination. De leur cote, les dames ne +pouvaient se lasser d'admirer ces vivantes figures d'anges dont les +draperies savamment eclairees, se detachaient si bien de l'azur du +ciel, et qui, par leur cachet de piete simple et calme, invitaient a +une douce meditation. + +Un jour l'artiste avait fait monter Ottilie pres de lui sur son +echafaudage. La vue d'objets commodement etales, et dont elle avait +appris a se servir a la pension, eveilla tout a coup chez cette +jeune fille un sentiment artistique dont elle n'avait jamais suppose +l'existence; et, saisissant la palette et les pinceaux, elle termina +tres-heureusement une draperie commencee. + +Satisfaite de voir sa niece s'occuper ainsi, Charlotte devint plus +solitaire; l'isolement etait un besoin pour elle, car la, seulement, +il lui etait possible de se livrer aux tristes pensees qu'elle ne +pouvait communiquer a personne. + +L'agitation fievreuse et les tourments outres que les evenements les +plus communs causent aux hommes vulgaires, nous font sourire de pitie; +mais nous nous sentons penetres d'un saint respect quand nous voyons +devant nous un noble coeur ou le destin murit une de ses plus +mysterieuses combinaisons, sans lui permettre d'en hater le +developpement et d'aller ainsi au-devant du bien ou du mal qui doit en +resulter pour lui et pour les autres. + +Edouard avait repondu a la lettre de sa femme, avec calme, avec +resignation, mais sans abandon, sans amour surtout. Quelques jours +apres avoir ecrit cette lettre, il disparut de sa retraite, et cacha +si bien les traces de la route qu'il avait prise qu'il fut impossible +de les decouvrir. La voie de la publicite, celle des journaux +apprit enfin a Charlotte que son mari etait rentre dans la carriere +militaire, car son nom figurait avec honneur dans le recit d'une +bataille ou il s'etait distingue. La pauvre femme osa a peine se +feliciter du bonheur avec lequel il venait d'echapper a tant de +dangers, car elle savait qu'il en chercherait de nouveaux, non +par amour pour la gloire, mais parce qu'il preferait la mort a la +necessite de renouer ses anciennes relations avec sa femme. Plus elle +s'affermissait dans cette conviction, si douloureuse pour elle, plus +elle s'efforcait de la cacher au fond de son ame. + +Ignorant toujours le parti extreme que le Baron avait pris, et +heureuse de cette ignorance, Ottilie s'etait passionnee pour la +peinture. Charlotte lui avait accorde avec plaisir la permission de +travailler avec l'Architecte au plafond de la chapelle, et le ciel que +representait ce plafond se peupla rapidement de gracieux habitants. +Devenus plus habiles par l'exercice et par l'emulation, les deux +artistes faisaient des progres visibles a mesure qu'ils avancaient +dans leur travail. Les figures, surtout, dont l'Architecte s'etait +specialement charge, avaient une ressemblance plus ou moins grande +avec Ottilie. Sa presence constante impressionnait le jeune artiste +au point qu'il ne pouvait plus rever d'autre physionomie que celle de +cette belle enfant. Un seul ange restait encore a faire, il devait +etre le plus beau, et il le devint en effet: en le voyant, on eut dit +qu'Ottilie planait dans les spheres celestes. + +L'Architecte s'etait promis d'abord de laisser les murs tels qu'ils +etaient, en les couvrant toutefois d'une couche de brun clair, sur +laquelle les gracieuses colonnes et les riches boiseries sculptees +devaient ressortir naturellement par leur ton plus fonce. Mais, ainsi +que cela arrive presque toujours en pareil cas, il modifia son +premier plan, et decora ces places de corbeilles, de guirlandes et +de couronnes de fruits et de fleurs; la representation de ces dons +precieux de la nature unissait, pour ainsi dire, le ciel a la terre. +Dans ce dernier travail, Ottilie surpassa presque son maitre: les +jardins lui fournissaient les modeles les plus riches et les plus +varies, et quoiqu'ils dotassent tres-richement ces corbeilles et ces +couronnes, les peintures se trouverent achevees plus tot qu'ils ne +l'auraient desire tous deux. + +Tout etait termine enfin; mais les bois des echafaudages et autres +objets dont on s'etait servi pour peindre gisaient pele-mele sur les +paves, casses et barioles de couleurs, et l'Architecte pria les deux +dames de ne revenir dans la chapelle que lorsqu'il l'aurait fait +debarrasser et nettoyer. Pendant une belle soiree, il vint les prier +de s'y rendre, demanda la permission de ne pas les accompagner, et +s'eloigna aussitot. + +--Quelle que soit la surprise qui nous est reservee, dit Charlotte, je +ne me sens pas disposee a en profiter en ce moment. Va voir, seule, ce +qu'il a fait, et tu m'en rendras compte. Je suis sure que tu vas jouir +d'un coup d'oeil agreable; mais je veux le juger d'abord par ce que tu +m'en diras, je verrai ensuite avec mes propres yeux. + +Ottilie, qui savait que sa tante evitait avec soin tout ce qui pouvait +l'impressionner ou la surprendre, partit aussitot et se detourna +plusieurs fois dans l'espoir de voir l'Architecte, mais il ne parut +point. L'eglise qui etait achevee depuis longtemps n'avait rien de +neuf a lui offrir; elle s'avanca donc vers la porte de la chapelle, +qui, quoique surchargee d'airain, s'ouvrit sans effort; et l'aspect +de ce lieu, qu'elle croyait connaitre parfaitement, lui causa un +etonnement mele d'admiration: a travers la haute et unique fenetre qui +l'eclairait, tombait un jour grave et bizarrement nuance; les vitraux +etaient peints, ce qui donnait a l'ensemble un ton etrange, et +disposait l'ame a des impressions melancoliques. Les paves casses +avaient ete remplaces par des briques de forme differente, et unies +entre elles par une couche de platre, de maniere a former des dessins +allegoriques. Ce double ornement, que l'Architecte avait fait preparer +et executer en secret, rehaussait la beaute des peintures. Les stalles +antiques savamment sculptees, qu'on avait trouvees parmi les bois et +les meubles qui encombraient cette chapelle, etaient symetriquement +rangees contre la muraille et offraient de solennels lieux de repos. + +Ottilie contemplait avec plaisir ces details connus, qui se +presentaient devant elle comme un tout inconnu; elle fut s'asseoir +dans une des stalles, et ses regards errerent autour d'elle sans +se fixer sur aucun objet; il lui semblait qu'elle etait et qu'elle +n'etait point; qu'elle sentait et qu'elle ne sentait point; que tout +disparaissait devant elle, et qu'elle disparaissait devant tout. + +Lorsque le soleil, qui avait fait briller les vitraux peints d'un +eclat singulier, disparut, Ottilie se reveilla tout a coup de +l'inconcevable reverie dans laquelle elle s'etait abimee, et retourna +en hate au chateau. Son emotion etait d'autant plus vive, que ce jour +etait la veille de l'anniversaire de la naissance d'Edouard, fete +qu'elle s'etait flattee de celebrer dans une autre disposition +d'esprit, et dans une situation bien differente. Les magnifiques +fleurs d'automne brillaient encore sur leurs tiges; le tournesol +levait toujours vers les cieux sa tete altiere, et les marguerites aux +mille couleurs s'inclinaient modestement vers la terre. Si une faible +partie de ce luxe de la nature avait ete cueillie, ce n'etait pas +pour tresser des couronnes a Edouard, mais pour servir de modele aux +peintures qui decoraient un lieu destine a recevoir des monuments +funeraires. + +La tristesse et la melancolie de cette soiree rappelaient cruellement +a la jeune fille la joie bruyante que le Baron avait fait regner le +jour de l'anniversaire de sa naissance a elle; le feu d'artifice, +surtout, petillait encore a ses oreilles, et brillait a ses yeux; +illusion pleine de charmes et de desespoir, car elle etait seule! Son +bras ne se reposait plus sur celui de son ami; il ne lui restait pas +meme le vague espoir de retrouver tot ou tard en lui une consolation, +un appui. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +"Il faut que je signale ici une observation de notre jeune Architecte, +car elle m'a paru tres-juste: Lorsque nous examinons de pres la +destinee de l'artiste, et meme celle de l'artisan, nous reconnaissons +qu'il n'est pas permis a l'homme de s'approprier un objet quelconque, +pas meme celui qui semble lui appartenir de droit, puisqu'il emane de +lui. Ses oeuvres l'abandonnent comme l'oiseau abandonne le nid ou il +est eclos. + +"Sous ce rapport la destinee de l'Architecte est la plus cruelle +de toutes. Il consacre une partie de son existence et toutes les +ressources de son genie a construire et a decorer un edifice; mais des +qu'il est acheve, il en est banni. C'est a lui que les rois doivent +la magnificence et la pompe imposante des salles de leurs palais; et, +cependant, ils ne lui permettent pas de jouir de l'effet merveilleux +de son oeuvre. Dans les temples, une limite infranchissable l'exile +du sanctuaire dont la beaute imposante est son ouvrage, et il lui est +defendu de monter les marches qu'il a posees, de meme que l'orfevre ne +peut adorer que de loin l'ostensoir qu'il a fabrique de ses mains. +En remettant aux riches la clef d'un palais termine, il leur donne a +jamais la jouissance exclusive de tout ce qu'il a pu inventer pour +rendre la vie de tous les jours commode, agreable et brillante. +L'art ne doit-il pas s'eloigner de l'artiste, puisque ses oeuvre +ne reagissent plus sur lui, et se detachent de lui comme la fille +richement dotee se detache du pere a qui elle doit cette dot? Ces +reflexions nous expliquent pourquoi l'art avait plus de puissance, +lorsqu'il etait presque entierement consacre au public, c'est-a-dire, +aux choses qui continuent a appartenir a l'artiste, parce qu'elles +appartiennent a tout le monde. + +"Les anciens peuples du Nord se sont forme, sur la vie au-dela de la +tombe, des idees imposantes et graves; on peut meme dire qu'elles ont +quelque chose d'effrayant. Ils se figuraient leurs ancetres reunis +dans d'immenses cavernes, assis sur des trones et plonges dans de +muets entretiens, puisqu'ils ne se parlaient que de la pensee. Et +lorsqu'un nouveau venu, digne d'eux par sa valeur et par ses vertus, +se presentait dans cette majestueuse reunion, tous se levaient et +s'inclinaient devant lui. Hier j'etais assise dans la chapelle, dans +une stalle sculptee, et, en face et pres de moi, je voyais beaucoup de +stalles semblables, mais vides. Alors les idees de ces anciens peuples +me sont revenues a la memoire, et je les ai trouvees douces et +bienfaisantes. Pourquoi, me suis-je dit, ne peux-tu rester assise ici, +silencieuse et pensive, jusqu'a ce qu'il arrive le bien-aime devant +lequel tu te leveras avec joie pour lui assigner une place a tes +cotes? + +"Les vitraux peints font du jour un crepuscule solennel; mais il +faudrait inventer une lampe permanente, afin que la nuit ne fut pas +aussi noire. + +"Oui, l'homme a beau faire, il ne peut se concevoir que voyant, et +je crois qu'il ne reve pendant son sommeil que pour ne pas cesser de +voir. Peut-etre aussi portons-nous en nous-memes une lumiere cachee et +predestinee a sortir un jour de ces profondeurs mysterieuses, afin de +rendre toute autre clarte inutile. + +"L'annee touche a sa fin, le vent passe sur le chaume et ne trouve +plus de moissons a faire ondoyer. Les baies rouges de ces jolis arbres +au feuillage dentele semblent seules vouloir nous retracer quelques +images riantes de la saison passee, comme les coups mesures du batteur +en grange nous rappellent que dans les epis dores tombes sous +la faucille du moissonneur, il y avait un principe de vie et de +nourriture." + + + + +CHAPITRE IV. + + +Lorsqu'il ne fut plus possible de cacher a Ottilie qu'Edouard etait +alle braver les chances incalculables de la guerre, elle en fut +d'autant plus vivement affectee que, depuis longtemps deja, elle +n'eprouvait plus que des sensations qui lui rappelaient la fragilite +des choses humaines. Heureusement, notre nature ne peut accepter +qu'une certaine dose de malheur; tout ce qui depasse cette dose +l'aneantit ou ne l'atteint point. Oui, il est des positions ou la +crainte et l'esperance ne font plus qu'un meme sentiment morne et +silencieux, qu'on pourrait presque appeler de l'insensibilite. S'il +n'en etait pas ainsi, comment pourrions-nous continuer a vivre de la +vie vulgaire, et suivre le cours de nos habitudes et nos travaux, +tout en sachant que des dangers, sans cesse renaissants, enveloppent +l'objet de nos affections qui vit loin de nous. + +Ottilie allait pour ainsi dire s'abimer dans la solitude silencieuse +au milieu de laquelle elle vivait, lorsque le bon genie, qui veillait +encore sur elle, introduisit au chateau une espece de horde sauvage. +Le desordre qu'elle y causa, rappela les forces actives de la jeune +fille sur les objets exterieurs, et lui rendit la conscience de son +etre. + +Luciane, la brillante fille de Charlotte, avait, ainsi que nous +l'avons deja dit, quitte le pensionnat, pour aller habiter avec sa +grande-tante, qui s'etait empressee de l'introduire dans le monde +elegant. La, le desir de plaire qui l'animait, devint une fascination +qui captiva bientot un jeune et riche seigneur, auquel il ne manquait, +pour reunir tout ce qu'il y avait de mieux en tout genre, qu'une +femme accomplie, dont tout le monde lui envierait la possession. Pour +arreter definitivement cet avantageux mariage, il fallait entrer dans +des explications et des details sans nombre, et etablir des relations +nouvelles; ce qui augmenta tellement la correspondance de Charlotte, +qu'elle ne pouvait plus s'occuper d'autre chose. + +On savait que les jeunes fiances devaient venir voir leur mere; mais +l'epoque de cette visite n'etait pas fixee. Ottilie se borna donc a +faire lentement et par degres les preparatifs de cette reception. Rien +n'etait termine encore, lorsque le tourbillon s'abattit a l'improviste +sur le chateau. + +Des voitures decouvertes amenerent d'abord un monde de femmes de +chambre et de valets; des brancards charges de caisses et de cartons +suivaient de pres cette bruyante avant-garde, a laquelle succeda +immediatement le gros de l'armee, c'est-a-dire, la grande-tante, +Luciane, plusieurs de ses jeunes amies du pensionnat et un nombre +considerable de gentilshommes des plus a la mode. Le pretendu s'etait +egalement entoure d'un cortege d'amis de son age et de son rang. Une +pluie battante survenue tout a coup augmenta le desordre de cette +entree tumultueuse et imprevue. Les bagages gisaient pele-mele dans +les vestibules et les antichambres, il n'y avait pas assez de bras +pour les porter, pas assez de voix pour dire a qui appartenaient telle +ou telle malle, caisse ou porte-manteau; les hotes encombraient les +salons et chacun voulait etre loge le premier. Ottilie seule resta +calme et tranquille. Son activite impassible domina la confusion +generale; en peu d'heures tout le monde fut convenablement case, +et s'il etait impossible de servir tant de personnes a la fois, on +laissait du moins a chacun la liberte de se servir soi-meme. + +La route, quoique courte, avait ete fatigante, les voyageurs avaient +besoin de repos, et le futur desirait passer, du moins les premieres +journees, dans la societe intime de sa belle-mere, afin de lui parler +de son amour pour sa fille et de son desir de la rendre heureuse. +Luciane en avait decide autrement. Son pretendu avait amene plusieurs +magnifiques chevaux de selle qu'elle ne connaissait pas encore, et +elle les essaya a l'instant, en depit de la tempete et de la pluie; il +lui semblait que l'on n'etait au monde que pour se mouiller et pour se +secher. + +Les constructions et les promenades nouvelles dans les environs du +chateau et dont on lui avait parle souvent, piquaient egalement sa +curiosite; elle voulait tout voir, tout examiner dans le plus court +delai possible. Sans egard pour ses vetements ou pour ses chaussures, +elle visitait a pied les lieux ou on ne pouvait se rendre ni a cheval +ni en voiture. Aussi les femmes de chambre etaient-elles forcees de +consacrer, non-seulement les journees, mais encore une partie des +nuits a decrotter, laver et repasser. + +Quand il ne lui resta plus rien a voir dans la contree, elle se mit a +faire des visites dans le voisinage; et comme elle allait toujours +au galop, les limites de ce voisinage s'etendaient fort loin. On +s'empressa de venir la voir a son tour, ce qui acheva d'encombrer le +chateau. Parfois ces visites arrivaient pendant que Luciane etait +absente; pour remedier a cet inconvenient, elle fixa des jours de +reception, et dans ces jours, une foule aussi brillante que nombreuse +accourait de tous cotes. + +Pendant ce temps, Charlotte reglait avec sa tante et le charge +d'affaires du futur les interets du jeune couple; Ottilie entretenait, +par son esprit d'ordre et sa bonte, le zele des domestiques, des +chasseurs, des jardiniers, des pecheurs et des fournisseurs de toute +espece, afin de pouvoir satisfaire aux besoins et aux caprices de +cette nombreuse societe. + +Semblable a une comete vagabonde qui traine apres elle une criniere +enflammee, Luciane n'accordait de repos a personne. A peine les +visiteurs les plus ages et les plus calmes avaient-ils arrange leurs +parties de jeu, qu'elle renversait les tables et forcait tout ce qui +pouvait se mouvoir a prendre part aux danses et aux divertissements +bruyants. Et qui aurait ose rester immobile, quand une aussi +seduisante jeune fille exigeait le mouvement et l'action? + +Toutefois, si elle ne voyait et ne demandait jamais que son plaisir +a elle, les autres trouvaient aussi leur compte dans son humeur +bruyante; les hommes surtout; car, grace au tact merveilleux avec +lequel elle distribuait ses prevenances et ses agaceries, chacun d'eux +se croyait le mieux partage. Dominee par le besoin de plaire toujours +et a tout le monde, elle n'epargna pas meme les hommes d'un caractere +grave ou avances en age, quand leur rang ou leur position sociale leur +donnait quelqu'importance. Pour les captiver, elle avait recours a +toutes sortes d'attentions delicates, telles que de celebrer leurs +fetes de naissance ou de nom, dont elle s'etait procuree les dates par +des detours adroits. + +Chez elle la malignite etait pour ainsi dire erigee en systeme; peu +satisfaite d'humilier la sagesse et le merite, en les reduisant a +rendre hommage a ses extravagances, elle aimait a se jouer des hommes +jeunes et etourdis, en les enchainant a son char, au jour et a l'heure +qu'elle avait fixes d'avance pour leur defaite. + +L'Architecte avait attire son attention, beaucoup moins par ses +manieres distinguees, que par sa chevelure noire et bouclee, a travers +laquelle il regardait avec tant d'ingenuite; mais il continua a se +tenir eloigne d'elle, repondit laconiquement a ses questions, et +l'evita avec un calme si parfait, qu'elle se sentit presque offensee +de sa conduite. Pour l'en punir et le forcer a grossir le cortege de +ses adorateurs, elle se promit de le faire le heros d'une brillante +journee. + +Ce n'etait pas seulement par manie qu'elle se faisait toujours +preceder dans ses voyages par une immense quantite de malles et de +caisses; elle en avait reellement besoin pour satisfaire les nombreux +caprices dont la prompte realisation etait pour elle un besoin. Jamais +elle ne faisait moins de quatre toilettes par jour, et souvent meme il +ne lui suffisait pas de varier ainsi les costumes que les usages du +monde elegant assignent a chaque partie de la journee, elle inventait +encore les deguisements les plus extraordinaires, qu'elle realisait +dans les moments ou on s'y attendait le moins. C'est ainsi qu'apres +une courte absence des salons, elle s'y glissait furtivement vetue en +paysanne, en fee, en bouquetiere, et meme en vieille femme, car il lui +etait agreable d'entendre les cris d'admiration qui retentissaient de +toutes parts, quand elle rejetait brusquement le capuchon qui cachait +son joli visage. Ses allures naturellement gracieuses, s'accordaient +toujours si bien avec les personnages qu'elle representait, qu'on ne +pouvait la regarder sans se croire sous l'empire du plus charmant et +du plus espiegle des farfadets. + +Ces sortes de deguisements lui valaient encore un autre genre de +triomphe, auquel elle attachait le plus grand prix; celui de faire +paraitre dans tout son eclat, le talent avec lequel elle executait des +danses de caractere et des pantomimes. + +Un jeune cavalier de sa suite, qui s'etait exerce a accompagner sur le +piano ses attitudes et ses gestes par des airs analogues, savait si +bien lire ses desirs dans ses yeux, qu'il lui suffisait d'un coup +d'oeil pour deviner sa pensee. + +Au milieu d'une brillante soiree dansante, elle jeta sur lui un de +ces regards significatifs; il la comprit et la supplia aussitot de +surprendre la societe par une representation improvisee. Cette demande +parut l'embarrasser; elle se fit prier longtemps contre son habitude, +feignit d'hesiter sur le choix du sujet et finit, a l'exemple de tous +les improvisateurs, par demander qu'on lui en donnat un; le jeune +cavalier lui indiqua celui d'Artemise au tombeau de son mari. + +Luciane s'eloigna et reparut bientot sous le costume de la royale +veuve. Sa demarche etait grave et imposante, une marche funebre +savamment executee sur le piano soutenait ses gestes et ses attitudes, +et ses yeux ne quittaient point l'urne funebre qu'elle tenait dans +ses mains. Deux pages en grand deuil la suivaient, portant un grand +tableau noir et un morceau de crayon blanc. Un autre cavalier de sa +suite, qui etait egalement dans le secret, poussa l'Architecte au +milieu du cercle qui s'etait forme autour d'Artemise; mais il avait eu +soin de l'avertir qu'il ne pouvait se dispenser de jouer, dans cette +scene, le role qui lui appartenait de droit, c'est-a-dire de dessiner +sous les yeux de la reine un mausolee digne de sa douleur et du mort +qui en etait l'objet. + +Cette exigence lui fut d'autant plus desagreable que son costume noir, +il est vrai, mais etroit et a la mode, contrastait d'une maniere +bizarre avec la couronne, les franges, les glands de jais, les voiles +de crepe et les draperies de velours de la reine. Prenant toutefois +son parti en homme d'esprit et de bonne compagnie, il s'avanca +gravement vers le tableau, prit le crayon qu'un des pages lui presenta +et dessina un mausolee imposant et beau, mais qui semblait plutot +appartenir a un prince lombard qu'a un roi de Carie. + +Tout entier a son travail il ne fit aucune attention a la reine, et ce +ne fut qu'apres avoir donne le dernier coup de crayon qu'il se tourna +vers elle, pour lui annoncer, par une respectueuse inclination, qu'il +avait accompli ses ordres. Persuade que son role etait joue, il allait +se retirer; mais Luciane lui montra l'urne qu'elle tenait a la main, +en cherchant a lui faire comprendre qu'elle voulait la voir reproduite +sur le haut du monument. + +L'Architecte n'obeit qu'a regret et d'un air contrarie, car ce nouvel +ornement ne s'accordait nullement avec le caractere de son esquisse. +De son cote, la reine etait mecontente, presque humiliee: elle s'etait +flattee qu'il tracerait en hate quelque chose de semblable a un +tombeau, pour ne s'occuper que d'elle, et lui temoigner ainsi qu'il +etait sensible a la preference marquee qu'elle venait de lui accorder +sur tous les autres jeunes hommes de la societe, en le choisissant +pour jouer cette pantomime avec elle. Stimulee par sa vanite blessee, +elle chercha plusieurs fois a etablir des rapports directs avec +lui, tantot en admirant son travail avec enthousiasme, et tantot en +l'engageant indirectement a la consoler en partageant sa douleur. + +Malgre ces avances, l'Architecte resta immobile et froid, ce qui la +mit dans la necessite d'occuper seule les spectateurs par l'expression +de son desespoir. Plusieurs fois deja elle avait presse l'urne sur son +coeur, leve ses regards vers le ciel, et fait plusieurs autres gestes +semblables; en cherchant a les varier, elle les exagera au point, +qu'elle finit par ressembler beaucoup plus a la matrone d'Ephese qu'a +la royale veuve de Carie. + +Cette scene s'etait tellement prolongee, que le pianiste ne savait +plus comment varier ses airs de deuil; aussi passa-t-il tout a coup +a des melodies gaies et bruyantes qui forcerent Luciane a donner +un autre caractere a ses attitudes, au moment meme ou elle allait +exprimer a l'artiste sa larmoyante reconnaissance. On se pressa autour +d'elle en l'accablant d'eloges et de remerciments, et l'Architecte eut +sa part du succes; car son dessin excita une admiration generale et +sincere. Le futur, surtout, en fut tres-satisfait et le lui temoigna +en termes flatteurs. + +--Il est facheux, continua-t-il, que, dans peu de jours, il ne restera +plus rien de ce beau dessin. Je vais le faire porter dans ma chambre, +afin d'en jouir du moins aussi longtemps que possible. + +--Si vous le desirez, repondit l'Architecte, je vous montrerai une +collection de monuments funeraires dont cette esquisse n'est qu'une +reminiscence tres-imparfaite. + +Ottilie, qui se trouvait pres d'eux, s'empressa de lui dire qu'il +ne pourrait jamais montrer ses chefs-d'oeuvre a un connaisseur plus +capable de les apprecier. + +Luciane accourut en ce moment et demanda quel etait le sujet de leur +conversation. + +--Nous parlions d'une collection de dessins, lui dit son futur, que +cet aimable artiste m'a promis de me montrer incessamment. + +--Qu'il l'apporte tout de suite, s'ecria Luciane. + +Et saisissant les deux mains de l'artiste, elle ajouta d'une voix +caressante: + +--N'est-il pas vrai, Monsieur, que vous l'apporterez tout de suite? + +--Il me semble, Madame, que cet instant est peu convenable pour un +pareil examen. + +--Quoi! Monsieur, dit-elle d'un ton ironiquement imperieux, vous +oseriez resister aux ordres de votre reine! + +Puis elle se remit a le prier et a lui prodiguer les plus gracieuses +flatteries. + +--N'y mettez pas d'obstination, murmura Ottilie en se penchant a +l'oreille de l'artiste, qui s'eloigna aussitot apres avoir fait une +inclination respectueuse, mais qui ne promettait rien. + +Des qu'il fut sorti, Luciane se mit a jouer a travers le salon avec +un grand levrier. Le pauvre animal se refugia aupres de Charlotte. +La jeune etourdie le poursuivit avec tant d'ardeur qu'elle manqua de +renverser sa mere. + +--Ah! que je suis malheureuse de ne pas avoir amene mon singe! +s'ecria-t-elle tout a coup. J'en avais l'intention, on m'en a detourne +pour flatter la paresse de mes gens; mais je veux qu'on aille le +chercher des demain. Si j'avais seulement son portrait! Oh! je le +ferai faire, et son image du moins ne me quittera jamais; elle me +consolera, quand je ne pourrai pas avoir l'original pres de moi. + +--Je puis des ce moment t'offrir cette consolation, dit Charlotte, car +j'ai dans ma bibliotheque un grand nombre de gravures representant +toutes les varietes de singes. + +Luciane poussa un cri de joie, et un domestique apporta l'in-folio +qu'elle se mit aussitot a feuilleter avec enthousiasme, trouvant a +chacune de ces hideuses creatures, qu'on regarde a juste titre comme +la plus laide parodie de l'homme, une ressemblance frappante avec les +diverses personnes de sa connaissance. + +--Regardez celui-ci, dit-elle, n'est-ce pas le veritable portrait de +mon oncle? Et cet autre? Ah! c'est le celebre marchand de nouveautes +M----. Voici le Cure S----. Et celui-la? Ne reconnaissez-vous pas +Monsieur ... Monsieur ... chose ...? En verite, les singes sont les vrais +_incroyables_[2] de la bonne societe; et je ne sais de quel droit on +se permet de les en exclure. + +Et c'etait au milieu d'une bonne societe qu'elle parlait ainsi, sans +supposer la possibilite qu'elle pouvait blesser quelqu'un. On avait +commence par tant pardonner a ses graces et a son esprit, qu'on etait +arrive a tout pardonner a son impertinence. + +Ce genre de plaisanterie avait peu d'attraits pour le futur, qui +s'entretenait dans un coin avec Ottilie sur le merite de l'Architecte, +dont la jeune fille attendait le retour avec impatience; car elle +esperait qu'il mettrait un terme a l'inconvenant babillage de Luciane +a l'occasion des singes. A son grand etonnement, il se fit encore +attendre longtemps, et lorsqu'il reparut, il se perdit dans la foule. +Non-seulement il n'avait point apporte ses dessins, mais il semblait +avoir oublie qu'on les lui avait demandes. Ottilie l'accusa +interieurement et avec chagrin du peu de cas qu'il faisait de sa +priere. Au reste, elle ne lui avait adresse cette priere que pour +procurer a son futur cousin une distraction agreable; car il etait +facile de voir que, malgre son amour sans bornes pour Luciane, il +souffrait parfois de ses extravagances. + +Bientot les singes firent place a une splendide collation, a laquelle +succederent des danses animees. Puis il y eut un moment de causerie +paisible, et les jeux bruyants recommencerent de nouveau et se +prolongerent bien avant dans la nuit. Luciane, que le pensionnat avait +accoutumee a une vie reglee, s'etait promptement faconnee aux allures +du monde elegant et dissipe, et jamais elle ne pouvait ni se coucher +ni se lever assez tard. + +Malgre les nombreuses occupations dont elle etait surchargee, Ottilie +ne negligea point son journal; elle n'y inscrivit cependant pas des +evenements, mais des pensees et des maximes que nous n'osons pas lui +attribuer. Il est probable qu'elle les puisa dans un livre qu'on lui +avait prete, et dont elle s'appropria tout ce qui portait le cachet de +son caractere; car on y retrouve toujours le fil rouge des cordages de +la marine royale d'Angleterre. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +"Nous aimons a regarder dans l'avenir, parce que nous esperons que nos +voeux secrets dirigeront en notre faveur les chances du hasard qui s'y +agitent. + +"Nous ne nous trouvons presque jamais dans une societe nombreuse sans +croire, vaguement du moins, que le hasard, qui rapproche tant de +choses, y amenera quelques-uns de nos amis." + +"On a beau vivre dans une retraite profonde, on devient tot ou tard, +et sans s'y attendre, creancier ou debiteur." + +"Quand nous rencontrons une personne qui nous doit de la +reconnaissance, nous nous en souvenons a l'instant; mais nous pouvons +rencontrer plus de cent fois celles qui ont le droit d'en exiger de +notre part, sans nous le rappeler." + +"La nature nous pousse a communiquer nos sensations; l'education nous +apprend a recevoir les communications des autres pour ce qu'ils nous +les donnent." + +"Nous parlerions fort peu en societe, si nous savions que nous +comprenons presque toujours nous-memes fort mal ceux qui nous +parlent." + +"C'est sans doute parce que nous ne comprenons jamais completement +les paroles des autres, que nous les changeons toujours en les +rapportant." + +"Celui qui parle longtemps seul sans flatter son auditoire, excite sa +malveillance." + +"Chaque parole prononcee eveille naturellement une antinomie." + +"La contradiction est aussi nuisible au charme de la conversation que +la flatterie." + +"Une reunion n'est reellement agreable, que lorsque tous ceux qui la +composent s'estiment et se respectent sans se craindre." + +"L'homme ne dessine jamais plus completement son caractere, que par ce +qui lui parait ridicule." + +"Le ridicule n'est autre chose qu'une opposition aux convenances +sociales, opposition qui s'harmonise avec nos penchants naturels d'une +maniere inoffensive." + +"L'homme qui se laisse aller a ses penchants naturels, rit souvent +la, ou les autres ne voient rien de risible. C'est que, pour lui, la +satisfaction interieure domine toujours les impressions qu'il recoit +des objets exterieurs." + +"Tout est ridicule pour l'homme raisonnable, rien ne l'est pour le +sage." + +"On reprocha un jour a un homme age d'adresser toujours ses hommages +aux jeunes personnes. C'est le seul moyen de se rajeunir, repondit-il; +et qui de nous oserait pretendre que se rajeunir n'est pas ce qu'il +desire le plus au monde?" + +"Nous nous laissons tranquillement reprocher nos defauts, nous +supportons meme avec patience les chatiments et autres maux qu'ils +entrainent; mais on nous indigne, on nous desespere, quand on veut +nous contraindre a nous en corriger." + +"Il est des defauts necessaires au bien-etre des existences +individuelles, et nous serions nous-memes peu satisfaits, si nos +anciens amis se debarrassaient tout a coup des bizarreries qui les +caracterisent." + +"Lorsqu'un individu se conduit d'une maniere entierement opposee a ses +habitudes, on dit: Il mourra bientot." + +"Quels sont les travers d'esprit que nous devons plutot chercher a +cultiver qu'a deraciner en nous? Ceux qui flattent les personnes au +milieu desquelles nous vivons, au lieu de les offenser." + +"Les passions sont des defauts et des vertus exageres." + +"Chaque passion est un phenix qui, au moment meme ou on le croit +consume, renait de sa cendre." + +"Les passions sont des maladies sans espoir de guerison, car les +moyens qui devraient les guerir, ne servent presque jamais qu'a les +augmenter." + +"Lorsque nous faisons l'aveu d'une passion qui nous domine, nous en +augmentons la force; mais parfois aussi cet aveu l'affaiblit." + +"Un juste equilibre n'est nulle part plus necessaire et plus +difficile, que dans notre conduite envers un objet aime; car nous y +mettons presque toujours ou trop de confiance ou trop de reserve." + + +Note: + +[2] Ce mot est en francais dans le texte. C'est une allusion aux +jeunes elegants de la France du temps de la Republique, que l'on +designait sous le nom d'_incroyables_. + + + + +CHAPITRE V. + + +Entrainee par le tourbillon des plaisirs les plus bruyants et les plus +bizarres, Luciane continua a fouetter devant elle l'ivresse de la vie +au milieu du tourbillon des plaisirs sociaux. Son cortege grossissait +de jour en jour; car elle savait s'attacher, par sa bienveillance et +par sa generosite, tous ceux qu'elle n'avait pu reussir a attirer par +son extravagance et ses folies. + +Sa grande-tante et son futur rivalisaient entre eux pour prevenir +ses desirs, aussi ne connaissait-elle pas meme la valeur des choses +qu'elle prodiguait. Lorsqu'une dame de sa societe lui paraissait moins +richement habillee que les autres, elle l'affublait a l'instant d'un +chale magnifique ou de toute autre parure qui lui manquait; et elle +imposait ces dons avec tant d'adresse et de bonte, qu'il etait aussi +impossible de les refuser que de s'en offenser. + +Quand elle se transportait d'un lieu a un autre, un des jeunes +gentilshommes qui l'accompagnaient toujours, etait specialement charge +d'aller a la decouverte des vieillards et des malades indigents, et de +leur distribuer, de sa part, de riches aumones; ce qui lui donnait la +reputation d'ange tutelaire, de seconde providence des malheureux. +Cette reputation flattait agreablement sa vanite, mais elle l'exposait +en meme temps a des inconvenients graves et reels; car cette +orgueilleuse bienfaisance la rendait le point de mire, non-seulement +des pauvres, mais des paresseux et des intrigants. + +Le hasard qui semblait lui etre toujours favorable, fit qu'on parla un +jour devant elle d'un jeune homme du voisinage fort beau et fort bien +fait, mais qui avait perdu la main droite dans une bataille. Cette +mutilation, quoiqu'honorable, l'avait rendu si misanthrope qu'il +s'etait consacre tout entier a l'etude, et ne voyait qu'un tres-petit +nombre d'anciens amis avec lesquels il ne se trouvait pas reduit a la +facheuse necessite d'expliquer toujours de nouveau la catastrophe qui +l'avait prive de sa main. + +Luciane se promit d'attirer ce jeune homme au chateau. Elle reussit +d'abord a le faire assister a ses reunions intimes, ou elle le traita +avec tant de prevenances et tant d'egards, qu'il finit par se decider +a venir a ses assemblees quotidiennes, et meme a ses fetes brillantes. +Dans toutes les circonstances possibles, elle avait toujours soin de +le placer a ses cotes, et toutes ses attentions etaient pour lui. A +table, elle le servait elle-meme; et quand la presence de quelque +personnage important la forcait a l'eloigner, les domestiques avaient +ordre de prevenir tous ses desirs. Enfin elle temoigna tant d'egards +pour son malheur, et semblait chercher si sincerement a le lui faire +oublier, qu'il finit par s'en applaudir. Pour mettre le comble a +ses seductions, elle l'engagea a ecrire de la main gauche et a lui +adresser ses essais. Le malheureux jeune homme sentit que par ce moyen +il pourrait prolonger ses rapports avec la plus seduisante des femmes, +meme lorsqu'il serait loin d'elle. Aussi se livra-t-il avec passion au +travail qu'elle lui avait conseille, et il lui semblait qu'il venait +de s'eveiller a une vie nouvelle et pleine de charmes. Les lettres et +les vers qu'il adressait a Luciane, et la preference marquee qu'elle +continuait a lui accorder, loin d'exciter la jalousie du futur, +n'etaient a ses yeux qu'une preuve nouvelle du haut merite de sa +fiancee. Au reste, il avait assez observe son caractere pour etre +certain que la plupart de ses bizarreries etaient de nature a detruire +les soupcons a mesure qu'elle les faisait naitre. Elle aimait a se +jouer de tout le monde, a railler et a tourmenter tantot l'un, tantot +l'autre; a pousser, heurter, culbuter tous ceux qui l'entouraient, +sans distinction de sexe, d'age ou de rang; mais elle n'accordait a +personne le droit d'en agir de meme envers elle. S'offensant de la +moindre liberte, elle savait tenir les autres dans les bornes de la +plus severe bienseance, que cependant elle depassait a chaque instant. +Etait-ce legerete ou principe? mais si elle aimait passionnement les +louanges, elle savait braver le blame; et si elle cherchait a captiver +les coeurs par ses prevenances, elle ne craignait pas de les blesser +par son humeur moqueuse et satirique. + +Dans tous les chateaux de la contree on s'empressait de lui faire, +ainsi qu'a sa societe, l'accueil le plus gracieux et le plus +distingue, et cependant elle ne revenait jamais de ses visites sans +prouver, par ses observations railleuses, que son esprit ne saisissait +jamais que le cote ridicule des diverses situations de la vie. + +La, c'etaient trois freres qui avaient vieilli dans le celibat parce +que chacun d'eux aurait cru manquer a la politesse, s'il n'avait pas +cede a l'autre le privilege de se marier le premier. Ici une petite +jeune femme tourbillonnait autour d'un mari vieux et grand, et +ailleurs un petit homme eveille vivait a l'ombre d'une geante +disgracieuse. Ailleurs encore on butait a chaque pas dans les jambes +d'un enfant, tandis qu'un autre chateau, malgre la nombreuse societe +qu'elle y reunissait, lui avait semble vide, parce qu'il n'y avait pas +d'enfants. + +--Les vieux epoux, disait-elle, devraient se faire ensevelir le plus +tot possible, afin que l'on put du moins entendre, dans leur lugubre +demeure, les bruyants eclats de rire des collateraux. Quant aux +jeunes epoux, il faut qu'ils voyagent, car la vie de menage les rend +souverainement ridicules. + +Les choses inanimees ne trouvaient pas chez elle plus d'indulgence; +sa malignite s'excitait sur les antiques tapisseries de haute lisse, +comme sur les tentures les plus modernes; sur les respectables +tableaux de famille, comme sur les plus frivoles gravures des modes du +jour. + +Tous ces travers, cependant, n'etaient pas le resultat d'une +mechancete reflechie, mais d'une petulance folle et presomptueuse. +Jamais encore elle ne s'etait montree malveillante pour personne, +Ottilie seule lui inspira ce sentiment, et elle ne chercha pas meme +a le deguiser. Tout le monde remarquait et louait son activite +infatigable, tandis que Luciane n'en parlait jamais qu'avec une +amertume dedaigneuse. Pour la convaincre du merite de cette jeune +fille, on lui apprit qu'elle etendait ses soins jusque sur les jardins +et sur les serres, et des le lendemain Luciane se plaignit de la +rarete des fleurs et des fruits, comme si elle avait oublie que l'on +etait au milieu de l'hiver. Elle poussa meme la malice jusqu'a faire +enlever chaque jour, sous pretexte d'orner les appartements et les +tables, les fleurs en boutons et les branches vertes des arbres, afin +de detruire ainsi, pour toute la saison prochaine, les esperances +d'Ottilie et du jardinier dont elle secondait les intelligents +travaux. + +Persuadee que la pauvre enfant ne pouvait se mouvoir a son aise que +dans le cercle domestique, Luciane l'en arracha malgre elle, tantot +pour aller aux assemblees ou aux bals du voisinage, tantot pour +grossir le cortege de ses promenades en traineau et a cheval, +a travers la neige, la glace et la tempete. En vain Ottilie +chercha-t-elle a lui faire comprendre que ses devoirs de menagere la +retenaient a la maison, et que sa sante etait trop delicate pour un +pareil genre de vie, Luciane avait pour principe que tout ce qui lui +convenait ne devait gener ni incommoder personne. + +Bientot cependant elle eut lieu de se repentir de ce despotisme; car +Ottilie, quoique toujours la moins paree, etait, aux yeux des hommes +du moins, la plus belle. Sa melancolie pensive les attirait, et sa +douceur inalterable les fixait. Le futur lui-meme subissait, sans le +savoir, cette fascination; il aimait a s'entretenir avec elle, et a la +consulter sur un projet qui le preoccupait fortement. + +L'Architecte S'etait decide enfin a lui montrer ses dessins et sa +collection d'objets d'antiquite, il consentit meme a lui faire voir +les travaux qu'il avait executes dans les domaines du Baron, ainsi +que les restaurations et les peintures de l'eglise et de la chapelle. +Cette complaisance eut le resultat qu'elle ne pouvait manquer d'avoir: +le futur de Luciane concut une haute idee du talent et du caractere de +l'Architecte. + +Riche, et amateur passionne des arts, ce jeune seigneur etait assez +sage pour sentir qu'il perdrait son temps et son argent, s'il suivait +au hasard le penchant qui le poussait a faire batir et a reunir des +objets curieux. La direction d'un homme prudent et experimente lui +etait indispensable, et personne ne pouvait mieux remplir son but que +l'Architecte, dont il venait de faire connaissance d'une maniere si +inattendue: il en parla a Luciane qui l'excita a s'attacher sans delai +ce jeune artiste. + +En allant ainsi au-devant des desirs de son futur, elle n'avait +d'autre intention que d'enlever a Ottilie un homme remarquable qui +lui avait voue une amitie si tendre, qu'on ne pouvait manquer d'y +reconnaitre un commencement d'amour. L'idee que les conseils et les +secours d'un artiste aussi distingue pourraient lui etre utiles a +elle-meme, n'entrait pour rien dans sa conduite. Cependant il avait +deja plus d'une fois donne a ses fetes improvisees un merite reel; +mais loin de lui en savoir gre, elle ne supposait pas meme la +possibilite qu'elle put avoir besoin de ses avis; elle se croyait +superieure en tout et a tout le monde. Au reste, l'intelligence et +l'adresse de son valet de chambre qui lui avaient suffi jusque la, +etaient en effet tout ce qu'il fallait pour executer ses inventions +vulgaires et bornees; car jamais elle ne voyait, pour celebrer les +anniversaires ou tout autre jour remarquable, qu'un autel ou brulait +l'encens et la flamme du sacrifice, un buste, des couronnes, des +guirlandes et des transparents. + +Ottilie etait parfaitement a meme de donner a son futur cousin une +juste idee de la position dans laquelle se trouvait l'Architecte. Elle +savait que Charlotte ne pouvait ni ne voulait plus l'employer, et que, +sans l'arrivee de Luciane et de sa brillante suite, il aurait deja +quitte le chateau; la rigueur de la saison rendant d'ailleurs toute +construction impossible, lors meme qu'on aurait voulu en faire +executer. L'intelligent artiste avait donc plus que jamais besoin d'un +protecteur qui eut le pouvoir et la volonte d'utiliser son talent. + +Les rapports de cet artiste avec l'aimable Ottilie etaient nobles et +purs comme elle. La jeune fille aimait a le voir deployer sous ses +yeux les forces actives de sa belle intelligence, comme on aime a etre +temoin des utiles travaux et des honorables succes d'un frere. Son +affection calme et paisible ne sortait pas de ses limites; une passion +quelconque ne pouvait plus trouver de place dans son coeur qu'Edouard +remplissait tout entier; Dieu, lui qui penetre partout, pouvait seul y +regner avec lui. + +Plus l'hiver devenait rigoureux et les routes impraticables, plus on +s'applaudissait du hasard qui avait mis tout le voisinage a meme de +passer, en bonne compagnie, cette triste saison avec ses courtes +journees et ses nuits interminables. Le torrent des visiteurs qui +inondait le chateau allait toujours en croissant; on avait tant parle +de la vie joyeuse qu'on y menait, que ces bruits attirerent les +officiers en garnison dans les environs. Les uns, aussi bien eleves +que bien nes augmenterent la satisfaction generale, tandis que les +autres causerent plus d'un desordre par leur manque d'usage et leur +grosse gaite. + +Au milieu de ce mouvement perpetuel, le Comte et la Baronne arriverent +de la maniere la plus inattendue; leur presence convertit tout a +coup cette cohue bigarree en une veritable cour. Les hommes les plus +distingues par leur rang et leurs manieres se grouperent autour +du Comte, et la Baronne donna l'impulsion aux dames qui, toutes, +rendaient justice a son merite superieur. + +On avait ete surpris d'abord de les voir arriver ensemble et +publiquement. L'air de satisfaction qui respirait sur leur visage +avait mis le comble a cette surprise. En apprenant que la femme du +Comte venait de mourir, et que, par consequent, il pouvait epouser +la Baronne des que les convenances sociales le lui permettraient, on +comprit leur gaite et on la partagea franchement. + +Ottilie seule se rappela avec une vive douleur leur premiere visite, +et tout ce qui avait ete dit alors sur le mariage et le divorce, sur +le devoir et les penchants, sur les desirs et sur la resignation. +Ces deux amants dont, a cette epoque, rien encore n'autorisait les +esperances, se representaient devant elle, surs enfin de leur bonheur, +au moment meme ou tout lui imposait la loi de renoncer au sien. Il +etait donc bien naturel qu'elle ne put les revoir sans etouffer un +soupir et essuyer furtivement une larme de regret. + +A peine Luciane eut-elle appris que le Comte aimait la musique, +qu'elle organisa des concerts, ou elle esperait briller par son chant +qu'elle accompagnait de la guitare, instrument dont elle se servait +avec art. Quant a sa voix, elle etait belle et bien cultivee; mais il +etait aussi impossible de comprendre les paroles qu'elle chantait que +celles de toutes les belles chanteuses allemandes qui font les delices +des salons. Un soir son triomphe fut trouble par un incident peu +flatteur pour son amour-propre. + +Au nombre des auditeurs se trouvait un jeune poete qui, pour +l'instant, etait l'objet de ses preferences, parce qu'elle voulait le +mettre dans la necessite de composer des vers pour elle, et de les lui +dedier authentiquement. Pour hater ce resultat, elle avait pris le +parti de ne chanter que les vers de ce poete. Des que le premier +morceau fut fini, il vint comme tout le monde, ainsi que la politesse +l'exige, la feliciter sur son admirable talent. Luciane, qui en +avait espere davantage de sa part, hasarda, mais en vain, plusieurs +allusions sur le choix des paroles. Forcee enfin de reconnaitre qu'il +ne la comprenait pas, ou qu'il ne voulait pas la comprendre, elle +chargea un des gentilshommes de sa suite, accoutume a executer ses +ordres, de demander directement au poete recalcitrant si ses vers, +chantes par une si belle bouche et une voix si seduisante, ne lui +avaient pas paru plus beaux qu'a l'ordinaire.--Mes vers? demanda le +poete surpris, mais je n'ai entendu que des voyelles, et pas meme +nettement articulees! N'importe, il est de mon devoir de remercier +cette dame de son aimable attention, et je m'en acquitterai. + +Le Courtisan etait trop bien appris pour rendre a sa souveraine un +compte fidele de sa mission, le poete paya sa dette par des phrases +sonores, mais banales, et Luciane lui exprima assez clairement le +desir de pouvoir chanter a la premiere occasion une romance composee +par lui et pour elle. Pique de cette demande, il eut un instant la +pensee de lui presenter un alphabet, et de lui conseiller de prendre +au hasard les premieres lettres venues, avec l'intention d'en former +un hymne a sa louange, qu'elle pourrait ensuite appliquer au premier +air qu'il lui plairait de choisir; mais il sentit a temps que cette +ironie eut ete trop amere, et meme inconvenante. La soiree cependant +ne devait pas se passer sans faire subir a Luciane une humiliation +complete, car on ne tarda pas a lui apprendre que le jeune poete +venait de glisser dans le cahier de musique d'Ottilie un charmant +petit poeme qu'il avait compose sur un des airs favoris de la jeune +fille, et dans lequel respirait un sentiment trop tendre pour qu'il +fut possible de ne l'attribuer qu'a la simple galanterie. + +Les personnes avides de louanges et dominees par le besoin de briller, +se croient ordinairement aptes a tout, et s'attachent presque toujours +de preference a ce qu'elles font mal. Luciane etait plus que toute +autre soumise a cette loi; aussi ne tarda-t-elle pas a chercher de +nouveaux succes dans la declamation. Sa memoire etait bonne, mais son +debit etait calcule sans intelligence, et exalte sans passion. Elle +avait, en outre, contracte la mauvaise habitude de ne jamais rien +reciter sans faire des gestes qui confondaient desagreablement le +genre lyrique et epique avec le genre dramatique. + +Le Comte, dont l'esprit penetrant avait saisi en peu de jours tous les +travers de la societe dont il etait, pour ainsi dire, le chef et le +directeur, suggera a Luciane un projet qui devait lui fournir le moyen +de se poser d'une maniere nouvelle devant ses admirateurs. + +--Vous avez autour de vous, lui dit-il, beaucoup de personnes +spirituelles et gracieuses, et je suis etonne qu'avec leur secours +vous n'ayez pas encore represente quelques tableaux celebres. Ces +sortes de representations demandent une foule de soins et d'apprets, +j'en conviens, mais elles ont un charme infini. + +Ce genre d'amusement convenait parfaitement au gout et au caractere de +Luciane, aussi s'empressa-t-elle de suivre le conseil indirect que le +Comte venait de lui donner, et dont elle avait le droit d'esperer de +grands succes. Sa taille elegante, ses formes arrondies, sa figure +reguliere et expressive, ses beaux cheveux bruns, son cou blanc et +souple, tout en elle enfin etait parfait et digne de servir de modele +au plus grand peintre; et son penchant pour les tableaux vivants +serait sans doute devenu une passion exclusive, si elle avait su +qu'elle etait plus belle encore quand elle etait tranquille et calme, +que lorsqu'elle se mouvait sans cesse; car alors elle avait quelque +chose de turbulent qui devenait parfois disgracieux. + +Ne pouvant se procurer les tableaux des grands maitres que l'on +voulait representer, on se contenta des gravures qui se trouvaient au +chateau. On choisit d'abord le Belisaire de Van-Dick. Le personnage +assis du vieux general aveugle fut confie a un gentilhomme deja avance +en age, grand, bien fait et d'une physionomie noble. L'Architecte se +chargea du guerrier qui, debout devant le general, le regarde avec une +tristesse compatissante; par un hasard singulier, il avait reellement +beaucoup de ressemblance avec ce guerrier. Luciane s'etait modestement +contentee de la jolie jeune femme que l'on voit au fond du tableau, +faisant passer de sa bourse dans sa main, l'aumone qu'elle destine a +l'aveugle. La vieille qui semble lui dire qu'elle va trop donner, et +la troisieme femme qui deja remet son offrande a Belisaire ne furent +point oubliees. + +Les preparatifs necessaires pour executer ce tableau et ceux qui +devaient le suivre, conduisirent beaucoup plus loin qu'on ne l'avait +pense d'abord; a chaque instant on avait besoin d'une foule de choses +qu'il etait difficile de se procurer a la campagne, et surtout au +milieu de l'hiver, ou les communications sont lentes et souvent meme +impossibles. + +Tout retard etait antipathique a Luciane, aussi sacrifia-t-elle sans +hesiter tous les objets de sa garde-robe qui pouvaient servir pour +faire des draperies et des costumes tels que les exigeaient les +tableaux. L'Architecte s'occupa activement de la construction du +theatre et de la maniere de l'eclairer; le Comte le seconda de son +mieux, et lui donna souvent d'utiles et sages conseils. + +Lorsque tout fut pret enfin, on reunit une societe nombreuse et +brillante qui, depuis longtemps deja, attendait avec impatience la +premiere representation. + +Apres avoir prepare les spectateurs par une musique appropriee au +sujet du tableau de Belisaire, on leva le rideau. Les attitudes +etaient si justes, les couleurs si heureusement harmonisees, la +lumiere si savamment disposee, qu'on se croyait transporte dans un +autre monde. Au premier abord cependant, cette realite, mise ainsi a +la place d'une fiction artistique, avait quelque chose d'inquietant. + +Le rideau retomba, mais les voeux unanimes des spectateurs le firent +relever plus d'une fois. Bientot la musique les occupa de nouveau, et +jusqu'au moment ou tout fut pret pour la representation d'un second +tableau d'un genre plus eleve. Ce tableau causa une surprise generale +et agreable, car c'etait la celebre Esther, du Poussin, devant +Assuerus. Dans le personnage de la reine a demi evanouie, Luciane +parut dans tout l'eclat de sa beaute et de ses graces. Les filles +qui la soutenaient etaient jolies, mais elle les avait si prudemment +choisies, qu'aucune ne pouvait lui porter ombrage. Il est inutile, +sans doute, d'ajouter qu'Ottilie fut toujours exclue par elle de +la representation de tous ces tableaux. L'homme le plus beau de la +societe, et le plus imposant en meme temps, avait ete charge d'occuper +le trone d'or du grand roi, si semblable a Jupiter; ce qui acheva de +donner a l'ensemble un cachet de perfection qui tenait du merveilleux. + +La reprimande paternelle de Terburg, que la belle gravure de Wille a +rendue familiere a tous les amis des arts, etait le sujet du troisieme +tableau, aussi interessant dans son genre que les deux premiers. + +Un vieux chevalier assis et les jambes croisees semble parler a sa +fille avec l'intention de toucher sa conscience. L'expression de ses +traits et de son attitude prouve, toutefois, qu'il ne lui dit rien +d'humiliant, et qu'il est plutot peine qu'irrite. La contenance de la +jeune personne, debout devant lui, mais dont on ne voit pas le visage, +annonce qu'elle cherche a maitriser une vive emotion. La mere, temoin +de la reprimande, a l'air embarrassee; elle regarde au fond d'un verre +plein de vin blanc qu'elle tient a la main et dans lequel elle parait +boire a longs traits. + +En choisissant la position de la fille reprimandee, Luciane savait +sans doute qu'elle lui fournirait l'occasion de faire ressortir tous +ses avantages. Il etait en effet impossible de voir quelque chose de +plus beau et de plus suave que les tresses de ses longs cheveux bruns, +que les contours de sa tete, de son cou, de ses epaules. Sa taille, +que les modes du jour cachaient et deguisaient si desagreablement, +se dessinait avec une grace parfaite sous ce costume du moyen-age. +L'Architecte avait eu soin de draper lui-meme les nombreux plis de sa +robe de satin blanc; et il ne put s'empecher de convenir que cette +copie vivante etait infiniment superieure a l'original jete sur la +toile par le pinceau d'un grand artiste. L'admiration qu'elle excita +fut telle qu'on ne cessa de faire relever le rideau. Le bonheur +qu'eprouvaient les spectateurs en contemplant cette belle personne qui +leur tournait le dos, devait necessairement faire naitre le desir de +voir son visage; mais personne n'osait exprimer ce desir. Tout a coup +un jeune gentilhomme, vif jusqu'a l'audace, prononca a haute voix +cette formule qu'on met parfois a la fin des pages: _Tournez, s'il +vous plait_! Tous les spectateurs la repeterent aussitot en choeur, +mais en vain. Les personnages du tableau connaissaient trop bien leurs +interets pour repondre a un appel aussi contraire a l'esprit et a la +nature de l'oeuvre d'art dont ils voulaient donner une juste idee. La +jeune fille resta immobile, le chevalier conserva l'attitude d'un pere +qui gronde doucement un enfant cheri, et la mere ne detourna point ses +regards du fond du verre dans lequel elle buvait toujours sans faire +diminuer le vin qu'il contenait. + +Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner le detail d'une foule +d'autres representations qui etaient presque toutes empruntees aux +delicieuses scenes de cabarets et de foires que nous devons aux +meilleurs peintres de l'ecole flamande. + +Le Comte et la Baronne annoncerent enfin leur depart, en promettant +de venir passer au chateau les premieres semaines de leur mariage; et +Charlotte vit avec plaisir que Luciane et sa suite ne tarderaient pas +a imiter cet exemple. Le sejour de plus de deux mois que sa fille +venait de faire pres d'elle, l'avait suffisamment convaincue que son +union avec l'homme qu'on lui destinait, lui assurerait un heureux +avenir. Ce jeune gentilhomme, en effet, ne se bornait pas a l'aimer +tendrement, il etait fier d'elle. Riche, mais modere dans ses desirs, +toute son ambition se renfermait dans la possession d'une femme +generalement admiree. Son besoin de voir tout en cette femme, et de +n'etre quelque chose que pour et par elle, etait si prononce, qu'il se +sentait douloureusement affecte, lorsqu'une connaissance nouvelle ne +donnait pas toute son attention a Luciane, et cherchait plutot a se +mettre en rapport avec lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois, +surtout avec les hommes d'un certain age et d'un caractere grave, +dont il gagnait l'estime et la bienveillance par son merite et son +amabilite. + +Les arrangements du futur avec l'Architecte n'avaient pas ete longs +a conclure. Apres le nouvel an, l'artiste devait venir rejoindre +le jeune couple dans la capitale, ou il se proposait de passer le +carnaval. Luciane se promettait d'exploiter cette epoque de folies par +les plaisirs les plus vifs et les plus varies. La representation +des tableaux qui lui avaient deja valu tant de brillants succes, +occupaient le premier rang sur la liste de ses projets d'amusement. +Elle ne songea pas meme a l'argent que pourrait couter la realisation +de ces projets, car sa grande-tante et son futur l'avaient accoutumee +a n'attacher aucune importance aux sommes qu'elle dissipait pour ses +plaisirs. + +Le depart de Luciane et de sa suite etait definitivement arrete; mais +il ne pouvait s'effectuer de la maniere habituelle et vulgaire, car +chez elle tout avait un cachet en dehors des allures ordinaires de la +vie. + +A la fin d'un splendide diner qui avait surexcite la gaite des +convives, on railla la maitresse du chateau sur la rapidite avec +laquelle on avait devore toutes ses provisions d'hiver, et sur la +fausse honte qui l'empechait d'avouer franchement a ses hotes qu'ils +n'avaient qu'a chercher fortune ailleurs puisqu'elle ne pouvait plus +les nourrir. + +Le gentilhomme qui, dans la representation des tableaux, s'etait +charge du personnage de Belisaire, aspirait depuis longtemps au +bonheur de posseder la charmante Luciane chez lui; son immense fortune +lui permettait de satisfaire toutes les fantaisies de cet objet de son +adoration. Encourage par la plaisanterie que l'on venait de faire, il +osa exprimer nettement ce desir. + +--Puisque la famine vous chasse d'ici, belle dame, lui dit-il, ayez le +courage d'en agir a la polonaise: venez me devorer chez moi, et ainsi +de suite a la ronde, jusqu'a ce que vous ayez affame la contree tout +entiere. + +Cette proposition charma la jeune etourdie; on fit les paquets a la +hate et, des le lendemain, l'essaim s'abattit dans sa nouvelle ruche. +On y trouva plus d'espace, plus d'abondance et de profusion, et par +consequent moins d'ordre, de commodite et de bien-etre reel; d'ou +il resultait une foule de quiproquo et de situations comiques, qui +acheverent d'enchanter Luciane. + +La vie qu'elle menait et qu'elle faisait mener aux siens, devenait +toujours plus desordonnee et plus sauvage: des battues dans les +forets, des courses a pied et a cheval, des collations et des danses +en plein air au milieu des neiges et des glaces, enfin tout ce qu'il +etait possible d'imaginer de plus fatigant, de plus bizarre et de plus +anti-civilise, remplissait ses jours et une partie de ses nuits. Ne +pas assister a ses folles parties, c'etait lui deplaire; et qui aurait +ose braver un pareil anatheme? + +Ce fut ainsi qu'elle s'avanca de chateau en chateau, chassant, +chantant, dansant, courant en traineau, a pied et a cheval. Toujours +entouree de cris de joie et d'admiration, elle arriva enfin a la +capitale, ou les recits des aventures galantes et les plaisirs de +la cour et de la ville donnerent enfin une autre direction a son +imagination. Au reste, sa grande-tante, qui avait eu soin de la +preceder de plusieurs semaines, s'etait empressee de prendre toutes +les mesures necessaires, pour la faire rentrer sous le joug des +habitudes du monde elegant. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +"Le monde prend les hommes pour ce qu'ils veulent etre, mais il faut +du moins qu'ils aient l'intention d'etre quelque chose. On aime, en +general, beaucoup mieux supporter ceux qui nous importunent, que de +souffrir ceux qui nous semblent nuls." + +"On peut tout imposer a la societe; elle accepte tout, hors les +consequences de ce qu'elle a accepte." + +"On ne connait jamais que tres-superficiellement les personnes qui +viennent nous voir: pour juger leur valeur reelle, il faut les +observer chez elles." + +"Rien ne me parait plus naturel que de trouver des sujets de blame +et des defauts aux personnes qui nous visitent, et de les juger +severement quand ils nous ont quitte; car en venant chez nous elles +nous ont, pour ainsi dire, donne le droit de les mesurer d'apres nos +manieres de voir. C'est une censure dont, en pareil cas, les personnes +les plus justes ne s'abstiennent que fort rarement." "Mais lorsqu'on +va chez les autres, et que l'on voit leur entourage, les necessites +qui les enchainent, les obstacles qui les retiennent, les devoirs +qu'ils accomplissent et les contrarietes qu'ils supportent, il +faudrait etre deraisonnable ou malveillant pour s'apercevoir de +ce qu'il peut y avoir de mal ou de ridicule chez des personnes +respectables sous tant de rapports." + +"Ce que nous appelons la decence et les moeurs, n'est qu'un moyen pour +faire arriver les hommes, de bon gre, a des resultats ou il ne serait +pas meme toujours possible de les conduire par la force brutale." + +"La societe des femmes est l'element ou se developpent les bonnes +moeurs." + +"Serait-il possible de faire accorder l'individualite avec le +savoir-vivre?" + +"Oui, mais il faudrait pour cela que le savoir-vivre ne fut qu'un +moyen pour faire ressortir l'individualite. Malheureusement tout le +monde aime et desire les hommes et les choses qui ont de la valeur et +de l'importance, mais on ne veut pas en etre gene ou contrarie." + +"La position sociale la plus agreable est celle d'un militaire +instruit et bien eleve." + +"Les militaires les plus grossiers savent du moins rester dans leur +sphere, et, en cas de besoin, ils sont toujours prets a se rendre +utiles; car la conscience de la force est inseparable d'une certaine +bonte instinctive." + +"Il n'y a rien de si insupportable qu'un homme du civil gauche et +lourd. Puisqu'il ne se trouve jamais en contact avec des etres +grossiers, on a le droit de lui demander de le politesse et de +l'elegance." + +"Lorsque nous vivons avec des personnes qui ont, pour ainsi dire, +l'instinct du convenable, nous souffrons pour elles, des qu'on fait en +leur presence quelque chose d'inconvenant. C'est ainsi que je souffre +toujours pour Charlotte, quand je vois quelqu'un se balancer sur sa +chaise, parce que je sais que cela lui deplait souverainement." + +"Les hommes n'entreraient jamais avec des lunettes sur le nez dans un +appartement ou il y a des femmes, s'ils savaient que par la ils nous +otent l'envie de les regarder et de leur parler." + +"Ils devraient egalement se garder de deposer leurs chapeaux, +lorsqu'ils ont a peine fini de saluer. Cela leur donne quelque chose +de comique, parce que la familiarite qui succede immediatement a un +temoignage de respect est toujours ridicule." + +"Il n'est point de signe exterieur de politesse qui ne tire son +origine des moeurs; la meilleure education, sous ce rapport, serait +donc celle qui enseignerait en meme temps et les signes et leur +origine." + +"Les manieres sont un miroir dans lequel se reflete notre propre +image." + +"Il y a une certaine politesse de coeur qui tient de pres a l'amour; +c'est elle qui donne les manieres les plus agreables et les plus +gracieuses." + +"La plus belle relation de la vie est une dependance volontaire; mais +sans amour cette dependance serait une impossibilite." + +"Nous ne sommes jamais plus loin de l'accomplissement de nos desirs, +que lorsque nous possedons ce que nous avons desire." + +"Personne n'est plus reellement esclave que celui qui se croit libre +sans l'etre en effet." + +"Celui qui ose se declarer libre, se sent enchaine de toutes parts; +mais des qu'il a le courage de se reconnaitre enchaine, il se sent +libre." + +"L'amour est la seule arme qu'il soit possible d'opposer a la +superiorite." + +"Quand des etres stupides s'enorgueillissent d'un homme superieur, ils +le font hair." + +"On pretend qu'il n'y a pas de heros en face de son valet de chambre. +C'est qu'un heros ne peut etre compris que par des heros, et que les +valets de chambre ne savent apprecier que leurs pareils." + +"Il n'y a pas de plus grande consolation pour les hommes mediocres, +que la certitude que les hommes de genie ne sont pas immortels." + +"Les plus grands hommes tiennent toujours a leur siecle par +quelques-uns de ses travers, de ses faiblesses." + +"On croit, en general, les hommes plus dangereux qu'ils ne le sont en +effet." + +"Ce ne sont ni les fous ni les sages qu'il faut redouter, mais les +demi-fous et les demi-sages, car ceux-la seuls sont reellement +dangereux." + +"Il n'y a pas de meilleur moyen possible pour echapper aux hommes, que +de se consacrer aux arts. Et cependant, par ce meme moyen, on leur +appartient plus completement que jamais, puisque, dans les moments de +prosperite comme dans les jours de chagrin et de douleur, tous ont +besoin de l'artiste." + +"L'art est la realisation du difficile, du beau et du bon." + +"Lorsque nous voyons le difficile s'executer facilement, nous +concevons l'idee de la possibilite de l'impossible." + +"Les difficultes augmentent a mesure qu'on approche du but." + +"Il faut moins de peine et de travail pour semer que pour recolter." + + + + +CHAPITRE VI. + + +Charlotte se sentait completement dedommagee des fatigues, des +tourments et des tribulations que lui avaient causes le sejour de +sa fille au chateau, puisqu'ils l'avaient mise a meme d'apprendre a +connaitre parfaitement cette jeune personne. Grace a son experience +raisonnee du monde, le caractere de Luciane n'avait rien de neuf pour +elle; mais c'etait pour la premiere fois qu'elle le voyait se dessiner +avec tant de franchise et de nettete, ce qui ne l'empecha pas d'avoir +la conviction que de semblables jeunes filles peuvent, en passant par +les diverses epreuves de la vie, arriver a une maturite d'autant +plus remarquable et plus meritoire, que le sentiment outre de +l'individualite, et l'activite turbulente qui les caracterisaient au +debut de leur carriere, deviennent des qualites superieures, quand le +temps leur a fait prendre une direction sage et determinee. Il est, au +reste, fort naturel qu'une mere supporte avec plaisir ce qui choque +et importune les autres. Elle cherche et trouve instinctivement des +sujets d'esperance heureuse, dans le caractere de ses enfants, que les +etranges ne jugent favorablement que lorsqu'ils en tirent quelques +avantages, ou que, du moins, ils n'en eprouvent aucune contrariete. + +L'orgueil maternel de Charlotte ne tarda cependant pas etre vivement +blesse par un incident facheux dont sa fille etait la cause. Ce +malheur n'etait pas le resultat de ses bizarreries que l'on avait +reellement le droit de blamer, mais d'un trait caracteristique, que +tout le monde aimait et approuvait en elle. Luciane ne se bornait pas +a rire avec les heureux, elle aimait a s'affliger avec les malheureux; +elle poussait meme l'esprit d'opposition jusqu'a faire tous ses +efforts pour attrister les premiers et pour egayer les derniers. Des +qu'on l'accueillait intimement dans une famille dont un ou plusieurs +membres se trouvaient par leur grand age ou par leur mauvaise sante +forces de garder leur chambre, elle affectait pour eux une tendre +sollicitude; les visitait dans leurs reduits solitaires, et, vantant +ses hautes connaissances en medecine, elle les forcait, pour ainsi +dire, a prendre quelques-unes des drogues dont se composait la +pharmacie de voyage qu'elle portait partout avec elle. Il est +facile de deviner que ces sortes de remedes, distribues au hasard, +augmentaient plutot les maux qu'ils ne les soulageaient. + +Les sages representations par lesquelles on cherchait a la detourner +de ce genre de bienfaisance, ne produisaient aucun resultat; car +c'etait precisement sous ce rapport qu'elle se croyait non-seulement a +l'abri de tout reproche, mais encore digne de l'admiration generale. +Convaincue de la puissance salutaire de ses drogues contre les +infirmites du corps, elle avait etendu ses essais curatifs jusque +sur le domaine de l'intelligence. Le mauvais succes d'une cure de ce +genre, qu'elle avait tentee dans les environs du chateau de sa mere, +eut des suites si deplorables, que l'on en parla dans toute la +contree. Ces bruits facheux ne tarderent pas a arriver aux oreilles de +Charlotte, qui pria Ottilie de l'eclairer sur ce sujet delicat; car la +jeune fille avait ete temoin de l'accident que l'on interpretait de +tant de manieres diverses. Nous allons le rapporter tel qu'il s'etait +passe: + +La fille ainee du proprietaire d'un chateau du voisinage avait cause, +involontairement, la mort de sa jeune soeur. Affectee par ce malheur +au point que sa raison en etait presque alteree, elle se tenait +renfermee dans sa chambre ou elle ne recevait ses parents et ses amis +qu'isolement et les uns apres les autres; car des qu'elle voyait +plusieurs personnes reunies, elle s'imaginait qu'ils venaient pour la +punir de son crime. Dans toutes les autres circonstances, sa conduite +etait sensee, et sa conversation annoncait la pieuse resignation d'une +ame blessee, qui se soumet aux arrets de la Providence. + +A peine Luciane eut-elle entendu parler de cette jeune infortunee, +qu'elle concut le projet de la rendre a la societe, et de donner ainsi +une preuve eclatante du pouvoir merveilleux de son intervention. Comme +elle attachait un tres-grand prix a la realisation de ce projet, elle +y proceda avec plus de prudence qu'a l'ordinaire, et se fit presenter +secretement a la malade dont elle captiva bientot l'affection, en +chantant et en executant devant elle, et pour elle seule, des morceaux +de musique en harmonie avec la disposition de son esprit. Se croyant +sure d'un succes qui, d'apres ses manieres de voir, etait deja trop +longtemps reste un secret de famille, elle voulut enfin en jouir en +public. A cet effet elle traina, un soir, la pale et tremblante jeune +fille qu'elle croyait avoir guerie, au milieu des salons du chateau +encombres d'une brillante societe. Cette apparition inattendue excita +une si vive curiosite chez les uns, et causa tant de crainte aux +autres, que tout le monde se conduisit de la maniere la plus +maladroite et la plus deplacee. On ne regardait que la malade, on se +chuchotait a l'oreille, on se pressait autour d'elle ou on la fuyait +avec affectation. Deja eblouie par l'eclat des lumieres et des +parures, par le bruit et les apprets d'une fete, cet accueil acheva de +troubler sa raison. Elle s'enfuit epouvantee en poussant des cris +de terreur, comme si elle venait d'apercevoir un monstre pret a la +devorer. A peine eut-elle fait quelques pas, qu'elle tomba sans +connaissance; Ottilie la recut dans ses bras et, secondee par le peu +d'amis qui avaient ose la suivre, elle la porta dans sa chambre. + +Luciane reprimanda severement la societe sur l'inconsequence de sa +conduite, sans songer le moins du monde qu'elle etait l'unique cause +du malheur dont elle accusait les autres. Cette triste experience +n'etait pas la premiere, et, selon toutes les probabilites, elle ne +suffit pas pour la faire renoncer a la funeste manie de se poser en +medecin de l'ame et du corps. + +Depuis ce jour l'etat de la malade avait tellement empire, que ses +parents s'etaient vus forces de la placer dans une maison d'alienes. +Malheureusement Charlotte ne pouvait offrir que des consolations +steriles, en echange du mal que sa fille avait cause. Ottilie, +surtout, deplorait l'etat de la pauvre malade, car elle avait la +conviction qu'en continuant de la traiter comme on l'avait fait, elle +n'eut pas tarde a etre completement guerie. + +Cette facheuse circonstance rappela peniblement a la jeune fille tout +ce qui lui etait arrive de desagreable pendant le sejour de sa cousine +au chateau, et elle ne put s'empecher de reprocher a l'Architecte le +refus qu'il lui avait fait de montrer ses dessins et sa collection +d'antiquites au futur de Luciane. Ce refus lui avait laisse une +impression desagreable et tres-naturelle, car elle sentait vaguement +que ce qu'elle voulait bien se donner la peine de demander, ne devait +pas etre refuse par un homme tel que ce jeune artiste. Il s'empressa +de se justifier. + +--Si vous saviez, lui dit-il, que les personnes les plus distinguees +traitent presque toujours tres-cavalierement les objets d'art les plus +curieux et les plus fragiles, vous me pardonneriez de n'avoir pas +voulu exposer ma collection a la brutalite de la foule. Au lieu de +tenir une medaille par ses bords, la plupart des personnes appuient +lourdement leurs doigts sur les plus belles empreintes, sur les fonds +les plus purs; elles prennent a pleines mains les chef-d'oeuvre les +plus delicats, comme si l'on pouvait juger le merite des formes +artistiques en les tatant. On dirait qu'elles ignorent qu'une grande +feuille de papier doit toujours etre soutenue par les deux extremites; +elles font circuler entre le pouce et 'index, les gravures, les +dessins les plus precieux, semblables a un politique presomptueux, +qui, en saisissant son journal, prononce d'avance, par le froissement +du papier, son jugement sur les evenements que rapporte ce journal. +En un mot, lorsque vingt curieux ont examine un objet d'art et +d'antiquite, le vingt-unieme ne peut plus y voir grand chose. + +--Je vous ai sans doute cause moi-meme plus d'un chagrin, en +endommageant ainsi, sans le savoir, vos precieux tresors, que +j'admirais si sincerement? + +--Jamais! s'ecria l'Architecte, non, jamais! le sentiment du juste et +du convenable est inne chez vous. + +--Il n'en serait pas moins fort utile, repondit Ottilie en souriant, +d'ajouter, au traite de _la civilite puerile et honnete_, apres le +chapitre qui nous indique la maniere de nous conduire a table, un +chapitre indiquant, avec tous les details necessaires, comment on doit +examiner les collections des artistes. + +--Et alors les artistes les montreraient avec plus d'empressement et +de plaisir, repondit gravement l'Architecte. + +Ottilie avait depuis longtemps oublie ce petit demele, mais +l'Architecte cherchait toujours de nouvelles occasions pour se +justifier, et lui renouvelait sans cesse l'assurance qu'il aimait, +pardessus tout, a contribuer a l'amusement de ses amis. Cette +persistance lui prouva que ses reproches l'avaient blesse au coeur; se +croyant coupable, a son tour elle n'eut pas le courage de refuser la +faveur qu'il lui demanda avec beaucoup d'instance; et cependant un +sentiment intime l'avertissait qu'il lui serait difficile de tenir +l'engagement qu'elle venait de prendre. + +Cette faveur concernait la representation des tableaux. L'Architecte +avait remarque avec chagrin qu'Ottilie en avait ete exclue par la +jalousie de Luciane, et que Charlotte n'avait vu que les premiers +essais, parce que des indispositions, naturelles dans son etat, la +retenaient fort souvent dans ses appartements. Aussi s'etait-il promis +de ne point quitter le chateau sans avoir donne une representation +de ce genre, superieure a toutes celles ou Luciane avait figure. +Il esperait ainsi procurer une distraction agreable a la tante, +et contraindre sa charmante niece a faire valoir, a son tour, les +brillants avantages que la nature lui avait prodigues. Peut-etre aussi +cherchait-il un moyen de retarder son depart; car plus l'epoque de ce +depart approchait, plus il lui paraissait impossible de se separer +de cette jeune fille, dont le regard doux et calme etait devenu +necessaire a son existence. + +L'approche des fetes de Noel lui rappela que l'imitation des +tableaux par des figures en relief, tirait son origine des pieuses +representations dites _presepes_, dans lesquelles on montrait l'enfant +Jesus et sa Mere, recevant, malgre la bassesse apparente de sa +condition, d'abord les hommages des bergers, et bientot apres ceux de +trois grands rois. + +Un semblable tableau s'etait si fortement grave dans son imagination, +qu'il ne douta point de la possibilite de le realiser. L'enfant fut +bientot trouve ainsi que les bergers et les bergeres; mais, selon lui, +Ottilie seule pourrait donner une juste idee de la Mere de Dieu, car +depuis longtemps deja la pensee du jeune artiste l'avait elevee a +cette hauteur. Lorsqu'il la pria de se charger de ce personnage, elle +lui dit d'en demander la permission a sa tante qui l'accorda sans +difficulte, et combattit meme avec autant de bonte que de raison +les scrupules de sa niece; car la modeste jeune fille craignait de +commettre une profanation, en imitant la celeste figure que l'on +voulait lui faire representer. + +Sur enfin du succes, l'Architecte travailla sans relache afin que, +la veille de Noel, tout fut pret pour la representation dont il se +promettait tant de bonheur. Depuis longtemps deja, la seule presence +d'Ottilie semblait suffire a la satisfaction de tous ses besoins, et +l'on eut dit que, tandis qu'il ne s'occupait que d'elle et pour elle, +le sommeil et la nourriture lui etaient devenus inutiles. + +Enfin, grace a son infatigable activite, tout avait marche au gre +de ses desirs; il etait meme parvenu a reunir un certain nombre +d'instruments a vent dont les sons, savamment combines, devaient +disposer les coeurs aux emotions qu'il voulait leur faire eprouver. + +Au jour et a l'heure indiques le rideau se leva devant les +spectateurs, qui se composaient de Charlotte et de quelques commensaux +du chateau. Le tableau par lui-meme etait si connu, qu'on ne devait +pas s'attendre a en recevoir une impression nouvelle, et cependant il +causa, non-seulement de la surprise, mais encore de l'admiration; cet +effet n'etait pas produit par le tableau, mais par la perfection des +realites qui l'imitaient. L'ensemble etait plutot un effet de nuit que +de crepuscule, et pourtant chaque detail se voyait et se dessinait +distinctement. L'artiste avait eu l'heureuse idee de faire de +l'Enfant-Dieu, le centre de lumiere, a l'aide d'un mecanisme savant +qui portait les lampions. Ce mecanisme etait cache par les figures +placees sur le premier plan et a demi eclairees par des rayons +obliques. D'autres lampions places au-dessous eclairaient vivement, de +bas en haut, les frais visages des jeunes filles et des jeunes garcons +poses ca et la, sur les divers points du tableau. Des anges, dont +l'eclat palissait et dont l'enveloppe brillante et aerienne paraissait +epaisse et sombre devant la transparente clarte que repandait le Dieu +qui venait de naitre, contribuaient puissamment a la perfection de +l'ensemble. + +Par un hasard favorable, l'enfant s'etait endormi dans une gracieuse +position, et le regard pouvait, sans rencontrer aucune distraction, +se reposer sur la mere. Eclairee par les faisceaux de lumiere que son +fils refletait sur elle, elle relevait, avec une grace infinie et +modeste, un pan du voile qui enveloppait cet enfant precieux. Tous +les personnages secondaires du tableau, materiellement eblouis par +la lumiere, et moralement penetres de respect, paraissaient avoir un +instant detourne leurs regards fatigues par tant d'eclat, pour les +reporter aussitot, avec une curiosite invincible, sur le miracle qui +semblait leur causer plus de surprise et de plaisir que d'admiration +et de terreur. Mais pour ne pas exclure entierement ces deux +sentiments, inseparables de la nature d'un pareil sujet, l'Architecte +avait eu soin d'en confier l'expression a quelques vieillards, dont +les tetes antiques se dessinaient dans un clair obscur merveilleux. + +L'attitude, le regard, le visage, toute la personne enfin d'Ottilie +surpassait l'ideal le plus parfait qu'eut jamais reve le peintre +le plus habile. Si un connaisseur avait ete temoin de cette +representation, il aurait craint de la voir changer de nature +en perdant son immobilite; mais l'Architecte seul etait capable +d'apprecier cette grande et merveilleuse beaute artistique; il en +jouissait reellement, et cependant il ne pouvait la contempler sous +son veritable point de vue, car il y figurait lui-meme en qualite de +berger. + +Qui oserait decrire ce qu'il y avait de vraiment sublime dans Ottilie? +Son ame pure sentait tout ce que la reine du ciel avait du eprouver en +ce moment, ou tant d'honneurs inattendus, tant de bonheur ineffable +etaient venus la surprendre; aussi ses traits exprimaient-ils +l'humilite la plus angelique, la modestie la plus douce et la plus +aimable. + +Charlotte rendit justice a la beaute de ce tableau mais elle fut +surtout impressionnee par l'enfant, et ses yeux se remplirent de +larmes, en songeant que bientot elle bercerait sur ses genoux une +aussi charmante petite creature. + +On baissa le rideau, car les personnages avaient besoin de repos, et +le machiniste proceda aux changements necessaires pour passer +d'un tableau de nuit et d'humilite, a une image de gloire et de +transfiguration. + +La certitude que pas une personne etrangere n'assistait a cette pieuse +momerie artistique, avait tranquillise Ottilie sur le role qu'elle +y jouait; aussi fut-elle desagreablement affectee lorsque pendant +l'entr'acte on lui apprit qu'un etranger, dont personne ne savait le +nom, venait d'arriver au chateau; que Charlotte l'avait accueilli avec +joie et fait placer a cote d'elle. La crainte d'enlever a l'Architecte +la plus belle partie de son triomphe, put seule lui donner le courage +de reprendre sa place dans la seconde partie du tableau qui offrait un +spectacle eblouissant. Plus d'ombres, plus de demi-teintes; l'heureuse +variete des couleurs rompait seule les torrents de lumiere qui +inondaient la scene. + +Ottilie chercha en vain a reconnaitre l'homme qu'elle voyait assis +pres de sa tante, car son role la forcait a tenir ses longues +paupieres baissees. Il parlait avec feu et sa voix lui rappelait son +professeur de la pension. Cette voix lui causa une vive emotion: il +s'etait passe tant de choses depuis qu'elle avait frappe son oreille +pour la derniere fois! Le souvenir des joies et des douleurs qui +avaient rempli cet intervalle traversa son ame en detours rapides +et capricieux, comme l'eclair quand il fend et sillonne les sombres +nuages qui obscurcissent le ciel. + +--Pourrai-je tout lui avouer? se demanda-t-elle; suis-je digne de ce +saint entourage? et que dira-t-il de cette mascarade, lui qui est +l'ennemi de tout deguisement? + +Pendant que le sentiment et la reflexion se croisaient ainsi dans son +coeur, elle s'efforca de rester une statue immobile; mais ses yeux +se remplirent de larmes; et elle se sentit soulagee d'un grand poids +lorsque le reveil de l'enfant mit fin a la representation. + +Le rideau etait tombe, et Ottilie, devenue libre, se trouva dans un +nouvel embarras. Fallait-il donner a son ancien professeur une preuve +du plaisir que sa presence lui causait en se montrant a lui sous son +costume theatral, ou devait-elle changer de vetements? Elle ne choisit +point et prit instinctivement le dernier parti. En se revoyant avec +ses habits ordinaires, elle se sentit assez calme pour faire a son +digne maitre l'accueil qu'il avait droit d'attendre d'elle. + + + + +CHAPITRE VII. + + +Tout ce qui pouvait contribuer a la satisfaction de Charlotte et +d'Ottilie, etait naturellement agreable a l'Architecte, et en ce sens, +du moins, il s'applaudit de l'arrivee du Professeur. Cependant sa +modestie, et peut-etre aussi un peu d'egoisme, lui firent regretter de +se voir sitot remplace aupres des dames. Il alla meme jusqu'a craindre +de se survivre a lui-meme par un plus long sejour au chateau, et cette +crainte lui donna la force de hater son depart. + +Lorsqu'il prit conge des dames, elles lui firent present d'un gilet de +soie qu'il leur avait vu broder alternativement, en enviant en secret +le sort de l'heureux mortel auquel elles le destinaient. Pour un homme +dont le coeur est accessible aux tendres sentiments, de pareils dons +sont d'un prix inestimable, car il ne pense jamais aux jolis doigts +qui travaillaient pour lui avec tant de graces et de perseverance, +sans se flatter que parfois, du moins, le coeur les guidait. + +Charlotte et sa niece estimaient sincerement le bon Professeur, aussi +faisaient-elles tout ce qui etait en leur pouvoir pour rendre son +sejour au chateau aussi agreable que possible. Les femmes nourrissent +au fond de leur coeur des pensees et des sensations qui leur sont +particulieres et dont rien au monde ne saurait les detourner; mais +dans les relations sociales, elles se laissent facilement aller aux +impulsions que l'homme dont elles s'occupent pour l'instant, juge +a propos de leur donner. C'est par ce melange de repulsion et +d'attraction, qu'elles exercent un empire absolu auquel, dans le +monde civilise, pas un homme ne peut se soustraire, sans se donner a +lui-meme un brevet de brutalite et de grossierete. + +L'Architecte avait mis ses talents au service des dames, autant +pour leur plaire, que pour leur etre reellement utile, ce qui avait +resserre les travaux comme les causeries dans le domaine des arts. +La presence du Professeur les jeta tout a coup dans une sphere +differente. Cet homme, qui avait consacre sa vie a l'education, se +distinguait par une eloquence facile et gracieuse, dont les diverses +relations sociales, et surtout celles qui concernent la jeunesse, +etaient toujours le but et l'objet. Il parlait trop bien pour ne pas +etre ecoute avec plaisir, et ses discours amenerent une revolution +d'autant plus complete dans la maniere d'etre a laquelle l'Architecte +avait accoutume les dames, que toutes les distractions que cet artiste +leur avait procurees pendant son long sejour au chateau, etaient +entierement opposees aux opinions de ce digne professeur. + +Craignant sans doute de blamer avec trop d'amertume les tableaux +vivants dont il avait vu une representation au moment de son arrivee, +il n'en parlait jamais; mais il s'expliquait franchement sur les +embellissements de l'eglise et de la chapelle qu'on lui montra dans la +certitude qu'il les trouverait dignes d'admiration. + +--Je ne connais rien de plus deplace, de plus dangereux meme, dit-il, +que le melange du sacre et du profane, et je blamerai toujours la +manie d'orner et de consacrer telle ou telle enceinte, afin que les +fideles viennent s'y abandonner a des sentiments de piete. Est-ce que +ces sentiments ne sont pas graves dans nos coeurs au point de nous +suivre au milieu des objets les plus vulgaires; des etres les plus +grossiers dont le hasard peut nous entourer? Oui, des que nous le +voulons serieusement, chaque point de l'univers devient un temple, un +sanctuaire. J'aime a voir les exercices de piete s'accomplir dans la +meme piece ou la famille se reunit pour manger, travailler, danser. +Tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sublime dans l'homme, n'a +point de formes et ne saurait etre represente que par de grandes et +sublimes actions. + +Peu de jours avaient suffi a Charlotte pour saisir toutes les nuances +d'un caractere que, depuis longtemps, elle connaissait dans son +ensemble. Persuadee que pour etre reellement agreable a cet excellent +homme, il fallait l'occuper a sa maniere, elle avait fait reunir dans +la grande salle du chateau les petits jardiniers, enregimentes et +dresses par l'Architecte qui, avant son depart, les avait une derniere +fois passes en revue. Leur uniforme etait propre et bien tenu, et +leurs allures, naturellement vives et animees, annoncaient encore +l'habitude de se conformer aux regles d'une sage discipline. + +Se sentant dans son veritable cercle d'activite, le Professeur +interrogea ces enfants. Par des detours aussi ingenieux qu'imprevus, +il s'eclaira sur leurs caracteres et leurs facultes; il fit plus, car, +en moins d'une heure, il avanca leur jugement de plusieurs annees, et +rendit leur raison accessible a plus d'une utile verite. Ce resultat +presque merveilleux n'echappa point a Charlotte. + +--Je vous ai ecoute avec attention, lui dit-elle, et cependant je ne +comprends pas votre methode. Vous n'avez parle que de choses que tout +le monde peut et doit connaitre; mais comment est-il possible d'agiter +et de resoudre tant de questions, et avec tant d'ordre et de suite +en si peu de temps, et a travers une foule de propos qui semblaient +toujours vous jeter sur un autre terrain? + +--Il est peut-etre imprudent, repondit en souriant le Professeur, de +trahir les secrets de son metier. N'importe, je vais vous expliquer +le procede par lequel le resultat qui vient de vous etonner devient +facile, naturel meme. Penetrez-vous d'un objet, d'une matiere, d'une +pensee, car je ne tiens pas au nom qu'on juge a propos de donner au +sujet d'une demonstration, saisissez-le dans son ensemble, examinez-le +dans toutes ses parties, attachez-vous-y avec fermete, avec +opiniatrete meme, puis interrogez un certain nombre d'enfants sur ce +sujet, et vous reconnaitrez sans peine ce qu'ils savent deja, et ce +qu'il faudra leur apprendre encore. Qu'importe que leurs reponses +soient incoherentes ou relatives a des sujets etrangers; si vos +questions les ramenent, si vous restez inebranlable dans le cercle que +vous vous etes trace, vous finirez par les contraindre a ne penser, a +ne concevoir, a ne comprendre que ce que vous voulez leur enseigner. +Le plus grand, le plus dangereux defaut que puisse avoir l'homme qui +se consacre a l'enseignement, est de se laisser entrainer par ses +eleves, et de divaguer avec eux, au lieu de les forcer a s'arreter +avec lui sur le point qu'il s'est propose de traiter. Si vous pouviez, +Madame, vous decidera faire un essai de ce genre, je crois que vous en +seriez tres-satisfaite. + +--Il parait, repondit Charlotte, que les regles de la bonne pedagogie +sont entierement opposees a celles du savoir-vivre. S'arreter +longtemps et avec opiniatrete sur une meme question, est une +inconvenance dans le monde, tandis que la premiere loi de +l'instituteur est d'eviter toute digression. + +--Je crois que la variete sans digression serait toujours et partout +agreable et utile, malheureusement il est difficile de trouver et de +conserver cet admirable equilibre. + +Il allait continuer, mais Charlotte venait d'apercevoir les petits +jardiniers qui traversaient la cour, et elle le fit mettre a la +fenetre pour les voir passer. Il admira de nouveau leur bonne tenue, +et approuva, surtout, l'uniformite de leurs vetements. + +--Les hommes, dit-il, devraient depuis leur enfance, s'accoutumer a +un costume commun a tous. Cela leur apprendrait a agir ensemble, a se +perdre au milieu de leurs pareils, a obeir en masse, et a travailler +pour le bien general. L'uniforme a, en outre, l'avantage de developper +l'esprit militaire et de donner a nos allures quelque chose de decide +et de martial, analogue a notre caractere, car chaque petit garcon +est ne soldat. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les jeux de +notre enfance, qui, tous, se renferment dans le domaine des sieges et +des batailles. + +--J'espere que vous me pardonnerez, dit Ottilie, de ne pas avoir +soumis mes petites eleves a l'uniformite du costume. Je vous les +presenterai un de ces jours, et vous verrez que la bigarrure aussi +peut avoir son charme. + +--J'approuve tres-fort la liberte que vous leur avez laissee a ce +sujet: la femme doit toujours s'habiller a son gre, non-seulement +parce qu'elle seule sait ce qui lui sied et lui convient le mieux, +mais parce qu'elle est destinee a agir seule et par elle-meme. + +--Cette opinion me parait paradoxale, observa Charlotte, car nous ne +vivons jamais pour nous ... + +--Toujours, au contraire, interrompit le Professeur; je dois ajouter +cependant que ce n'est que par rapport aux autres femmes. Examinez +l'amante, la fiancee, l'epouse, la menagere, la mere de famille; +toujours et partout elle est et veut rester seule; la femme du monde +elle-meme eprouve ce besoin que toutes tiennent de la nature. Oui, +chaque femme doit necessairement eviter le contact d'une autre femme, +car chacune d'elles remplit a elle seule les devoirs que la nature a +imposes a l'ensemble de leur sexe. Il n'en est pas ainsi de l'homme, +il a besoin d'un autre homme, et s'il n'existait pas il le creerait, +tandis que la femme pourrait vivre pendant toute une eternite sans +songer a produire son semblable. + +--Lorsqu'on a l'habitude d'enoncer des verites d'une maniere +originale, dit Charlotte, on finit par donner, a ce qui n'est +qu'original, les apparences de la verite. Votre opinion, au reste, +est juste sous quelques rapports, nous devrions toutes en faire notre +profit, en cherchant a nous soutenir et a nous seconder, afin de ne +pas donner aux hommes trop d'avantages sur nous. Convenez cependant +que les hommes ne sont pas toujours parfaitement d'accord entr'eux, et +que plus ils nous reprochent nos petites mesintelligences, plus ils +nous autorisent a nous egayer malignement aux depens des leurs. + +Apres cette conversation, le sage et prudent Professeur observa +Ottilie, a son insu, dans ses fonctions d'institutrice, et il ne tarda +pas a lui exprimer sa satisfaction sur la maniere dont elle s'en +acquittait. + +--Vous avez parfaitement raison, lui dit-il, de maintenir vos eleves +dans les etroites limites de l'utile, du necessaire, et de leur +faire contracter des habitudes d'ordre et de proprete. Par la elles +apprennent a faire cas d'elles-memes, et l'on peut fonder de grandes +esperances sur les enfants qui savent s'apprecier. + +Ce qui le charma, surtout, dans la methode d'Ottilie, c'est qu'elle ne +sacrifiait rien aux apparences; tous ses soins se portaient sur les +besoins du coeur et sur les devoirs de chaque instant. + +--Si l'on avait des oreilles pour entendre, s'ecria-t-il apres avoir +assiste a l'une des lecons de la jeune fille, il serait facile de +donner en peu de mots tout un systeme d'education. + +--Je vous entendrais, moi, dit Ottilie d'un air caressant, si vous +vouliez me parler. + +--Tres-volontiers, mais ne me trahissez pas; voici mon systeme: Il +faut elever les hommes pour en faire des serviteurs, et les femmes +pour en faire des meres! + +--Les femmes pourraient se soumettre a votre arret, repondit Ottilie +en souriant, car si toutes ne deviennent pas meres, toutes en +remplissent les devoirs envers les divers objets de leur affection; +mais nos jeunes hommes! comment pourraient-ils adopter un principe qui +les condamne a servir? Leurs moindres paroles, leurs gestes memes ne +prouvent-ils pas que chacun d'eux se croit ne pour commander. + +--Voila pourquoi il faut se garder de leur parler de ce principe. Tout +le monde cherche a se glisser a travers la vie en la cajolant, mais +elle ne cajole jamais personne. Qui de nous aurait eu le courage de +faire volontairement, et au debut de sa carriere, les concessions que +le temps finit toujours par nous arracher malgre nous? Mais brisons +sur un sujet qui n'a rien de commun avec le cercle d'activite que vous +vous etes cree ici, et laissez-moi plutot vous feliciter de n'avoir +affaire qu'a des eleves dont l'education se renferme dans le domaine +de l'indispensable. Quand vos petites filles promenent leurs poupees +et faufilent de jolis chiffons pour les habiller, quand leurs soeurs +ainees cousent, tricotent et filent pour elles et pour le reste de la +famille, dont chaque membre s'utilise a sa facon, le menage marche +pour ainsi dire de lui-meme; et la jeune fille n'a presque rien a +apprendre pour diriger a son tour un menage, car elle retrouvera chez +son mari tout ce qu'elle a quitte chez ses parents. + +Dans les classes elevees la tache est plus difficile, car elles +envisagent les relations sociales sous un autre point de vue. La, on +demande aux instituteurs de s'occuper des apparences, de cultiver +l'exterieur, et d'elargir sans cesse devant leurs eleves le cercle de +l'activite et des connaissances humaines. Cela serait facile encore, +si l'on savait mutuellement se poser de sages limites; mais a force de +vouloir etendre l'intelligence, on la pousse, sans le vouloir, dans +le vague, et l'on finit par oublier entierement ce qu'exige chaque +individualite par rapport a elle-meme et par rapport aux autres +individualites avec lesquelles elle peut se trouver en contact. Eviter +cet ecueil est un probleme que chaque systeme d'education cherche a +resoudre, et que pas un n'a resolu completement. Pour ma part, je me +vois a regret force d'enseigner a nos pensionnaires, une foule +de choses qui ne leur servent qu'a perdre un temps precieux, car +l'experience m'a prouve qu'elles cessent de s'en occuper des qu'elles +deviennent epouses et meres. Si une compagne sage et fidele pouvait un +jour s'associer a ma destinee, je serais le plus heureux des hommes, +car elle m'aiderait a developper chez les jeunes personnes toutes les +facultes necessaires a la vie de famille, et je pourrais me dire que, +sous ce rapport du moins, l'education que l'on recevrait dans ma +maison serait complete. Sous tous les autres rapports l'education +recommence presque avec chaque annee de notre vie; mais celle-la ne +depend ni de notre volonte, ni de celle de nos instituteurs, mais de +la marche des evenements. + +Ottilie trouva cette derniere observation d'autant plus juste que, +dans l'espace de moins d'une annee, une passion inattendue lui avait +fait, pour ainsi dire, recommencer son passe tout entier; et quand sa +pensee s'arretait sur l'avenir le plus pres comme le plus eloigne, +elle ne voyait partout que de nouvelles epreuves a subir. + +Ce n'etait pas sans intention que le Professeur venait de parler d'une +compagne, d'une epouse enfin. Malgre sa modestie et sa reserve, il +voulait laisser deviner a Ottilie le veritable motif de sa presence au +chateau. Il avait ete pousse a cette demarche decisive par un incident +imprevu, et sans lequel peut-etre il se serait toujours borne a +esperer en secret. + +La maitresse de la pension deja avancee en age et sans enfants, +cherchait depuis longtemps une personne digne de la remplacer un jour, +et de devenir en meme temps son heritiere. Son choix s'etait arrete +sur le professeur, mais il ne pouvait completement repondre a ses +esperances, qu'en se mariant avec une jeune personne capable de +remplir les devoirs difficiles qui, dans un pareil etablissement, +ne peuvent etre confies qu'a une femme. Le coeur du professeur +appartenait a son ancienne eleve, des considerations de sang lui +faisaient croire qu'on ne la lui accorderait pas, quand tout a coup un +evenement fortuit sembla lui prouver le contraire. + +Deja le mariage de Luciane l'avait autorise a esperer le retour +d'Ottilie a la pension, et les bruits qui circulaient sur l'amour du +Baron pour la niece de sa femme rendaient pour ainsi dire ce retour +indispensable. Ce fut en ce moment que le Comte et la Baronne vinrent +visiter le pensionnat. Dans toutes les phases de la vie sociale, +l'apparition de quelque personnage important amene toujours de graves +et subits changements. + +Les nobles epoux, que deux fois deja nous avons vus au chateau +de Charlotte, avaient ete si souvent consultes sur le merite des +pensionnats ou leurs amis voulaient placer leurs enfants, qu'ils +avaient pris le parti d'apprendre a connaitre par eux-memes le plus +celebre de tous, celui ou s'etait formee la brillante Luciane. Leur +mariage recent leur permettait de se livrer ensemble a cet examen qui, +chez la Baronne, avait un motif secret et presque personnel. + +Pendant son dernier sejour au chateau d'Edouard, Charlotte l'avait +initiee a toutes ses inquietudes et consultee sur les moyens de +sortir de l'embarras dans lequel elle se trouvait; car si d'un cote +l'eloignement d'Ottilie lui paraissait plus que jamais necessaire, +de l'autre les menaces de son mari la mettaient dans l'impossibilite +d'agir. La Baronne etait femme a comprendre que dans une pareille +situation on ne pouvait employer que des moyens detournes, et lorsque +son amie lui parla de l'amour d'un des professeurs du pensionnat pour +Ottilie, elle se promit d'exploiter ce sentiment pour arriver a un +resultat decisif. Lorsqu'elle visita ce pensionnat, ce professeur seul +captiva son attention; elle l'interrogea sur Ottilie dont le Comte fit +aussitot un eloge pompeux. Cette jeune personne l'avait distingue +de la foule des hotes insignifiants dont se composait le cortege +de Luciane, et s'etait presque toujours entretenu avec lui. En lui +parlant, elle apprenait a connaitre le monde qu'Edouard lui avait fait +oublier. Un meme penchant les rapprochait, il ressemblait a celui qui +unit un pere a sa fille, et cependant la Baronne s'en etait offensee. +Si elle eut encore ete a cette epoque de la vie ou les passions +sont violentes, elle aurait sans doute persecute la pauvre Ottilie. +Heureusement pour cette jeune fille l'age l'avait rendue plus calme et +elle ne forma contre elle d'autres projets que celui de l'etablir le +plus tot possible, afin de la mettre dans l'impossibilite de nuire aux +femmes mariees. + +Ce fut dans ce but qu'elle encouragea avec autant de prudence que +d'adresse les voeux du Professeur, qui finit par lui confier ses +esperances; et elle les fortifia au point qu'il prit la resolution de +se rendre au chateau de Charlotte, autant pour revoir son eleve que +pour la demander a sa tante. La maitresse du pensionnat approuva ce +voyage, et il partit le coeur plein de joie; car il croyait devoir +compter sur l'affection de son eleve. Quant a la distinction des +rangs, l'esprit de l'epoque l'effacait naturellement, surtout parce +qu'Ottilie etait pauvre, consideration que la Baronne n'avait pas +manque de faire valoir, en ajoutant que sa proche parente avec +une famille riche n'etait qu'un avantage illusoire. En effet, les +personnes les plus favorisees par la fortune se croient rarement +le droit de priver leurs heritiers directs d'une somme un peu +considerable pour en disposer en faveur de parents plus eloignes. Par +une bizarrerie qui tire sans doute son origine d'un respect instinctif +pour les droits de la naissance, nous semblons craindre de laisser, +apres notre mort, ce que nous possedions pendant notre vie aux +personnes que nous aimions le mieux; car nous le leguons presque +toujours a celles a qui la loi l'aurait accorde, si nous n'avions +designe personne. C'est ainsi que le dernier acte de notre existence +n'est point un choix libre et independant, mais un hommage rendu aux +institutions et aux convenances sociales. + +L'accueil bienveillant que la tante et la niece firent au Professeur +l'affermit dans la conviction qu'il pouvait, sans temerite, pretendre +a la main de son ancienne eleve. S'il trouva moins de laisser-aller +dans la conduite de cette jeune personne envers lui, elle lui parut, +en general, plus communicative; il remarqua avec plaisir qu'elle +avait grandi, et que, sous tous les rapports, elle s'etait formee +a son avantage. Cependant une crainte indefinissable l'empechait +toujours de laisser deviner le veritable but de sa visite, et il +aurait continue a garder le silence, si Charlotte, a la suite d'un +entretien familier, ne lui avait pas fourni l'occasion de s'expliquer. + +--Vous avez vu et examine tout ce qui agit et se meut autour de moi, +lui dit-elle. Que pensez-vous d'Ottilie? J'espere que cette question, +faite en sa presence, ne vous embarrasse pas? + +Le Professeur enonca son opinion avec beaucoup de sagesse, sur les +divers points sur lesquels la jeune fille s'etait perfectionnee. Il +convint que ses allures avaient pris de l'aisance et qu'il le s'etait +formee, sur les choses de ce monde, des principes dont la justesse +se manifestait beaucoup plus encore dans ses actions que dans ses +paroles. Mais il ajouta que ces heureux changements, resultat de +l'education morcelee et superficielle que l'on puise dans le contact +du monde, avaient besoin d'etre consolides et completes par une +instruction sagement combinee. + +--Je crois donc, continua-t-il, que votre aimable niece, devrait, pour +quelque temps du moins, retourner a la pension. Il est inutile de +faire l'enumeration des avantages qu'elle y trouverait, car elle ne +peut pas encore avoir oublie ce qu'il y a d'utile et de juste dans +l'enchainement de theories et de pratiques auxquelles elle a ete +arrachee par une circonstance independante de notre volonte. + +Ottilie comprit que tout le monde approuverait necessairement les +paroles du Professeur, ce qui l'affligea profondement; car il ne +lui etait pas permis de dire que, pour trouver tout dans la vie +admirablement enchaine et combine, il lui suffisait d'arreter sa +pensee sur Edouard, tandis qu'en la detournant de cet homme adore, +elle ne voyait partout que desordre et confusion. + +Charlotte repondit au Professeur avec une bienveillance adroite et +calculee. + +--Ma niece et moi nous desirons depuis longtemps ce que vous venez de +nous offrir. Dans l'etat ou je me trouve en ce moment, la presence de +cette chere enfant m'est indispensable; mais si apres ma delivrance +elle desire encore retourner a la pension pour y achever son education +si heureusement commencee, je m'empresserai de l'y conduire moi-meme. + +Cette promesse, quoique conditionnelle, penetra le Professeur de la +joie la plus vive; mais elle fit tressaillir Ottilie, car elle sentait +qu'elle ne pourrait opposer aucun motif raisonnable a la realisation +de cette promesse. De son cote Charlotte n'avait cherche qu'a retarder +la demande formelle du Professeur, tout en s'assurant de la realite de +ses intentions, dans lesquelles elle voyait un moyen favorable pour +assurer l'avenir de sa niece. Il est vrai qu'elle ne pouvait prendre +ce parti qu'avec le consentement de son mari, dont elle attendait le +retour immediatement apres la naissance de son enfant, se flattant +toujours que le titre de pere suffirait pour reveiller dans son +coeur tous les devoirs et toutes les affections du mari, et qu'il +s'estimerait heureux de pouvoir dedommager Ottilie de ses esperances +trompees, on la mariant a un homme, si digne d'un amour qu'elle ne +pourrait manquer de lui accorder. + +Lorsque des personnes qui cherchent depuis longtemps a s'expliquer sur +une affaire importante et grave, sont parvenues enfin a la mettre en +question, et se sont convaincues que l'instant de la traiter a fond +n'est pas venu encore, leur entretien est toujours suivi d'un silence +qui ressemble a l'embarras, a la gene. + +Charlotte et sa niece ne trouvaient plus rien a dire, et le Professeur +se mit a feuilleter le volume de gravures contenant les diverses +especes de singes, reste au salon depuis qu'on l'y avait apporte pour +amuser Luciane. Ce recueil etait peu de son gout sans doute, car il +le referma presque aussitot; mais il parait avoir donne lieu a une +conversation dont nous retrouvons les principaux traits dans le +journal d'Ottilie. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +"Je ne comprends pas comment on peut consacrer son temps et son art a +retracer l'image d'un singe. Il me semble qu'il est presque avilissant +d'accorder a ces vilaines creatures une place dans la famille des +animaux; mais il faut etre mechant et malicieux pour retrouver sous +ces masques hideux des etres humains, et surtout ceux dont se compose +le cercle de nos amis et de nos connaissances." + +"C'est toujours par un travers d'esprit que nous aimons a nous +occuper des charges et des caricatures. Je remercie beaucoup mon bon +professeur de ne m'avoir pas impose l'etude de l'histoire naturelle; +je n'aurais jamais pu me familiariser avec les vers et les scarabees." + +"Il vient de m'avouer qu'il est de mon avis a ce sujet, et que nous +ne devrions connaitre la nature qu'en ce qu'elle fait immediatement +mouvoir et vivre autour de nous. Chaque arbre qui verdit, fleurit et +porte ses fruits sous nos yeux, chaque plante que nous trouvons sur +notre passage, chaque brin d'herbe que nous foulons a nos pieds, ont +des rapports directs avec nous et sont nos veritables compatriotes. +Les oiseaux qui sautent de branche en branche dans nos jardins et qui +chantent dans nos bosquets, nous appartiennent et parlent un langage +que, des notre enfance, nous apprenons a connaitre. Mais, qu'on se +le demande a soi-meme, chaque etre etranger arrache a son entourage +naturel, ne produit-il pas sur nous une impression inquietante et +desagreable que l'habitude seule peut vaincre? Il faut s'etre faconne +a un genre de vie tumultueux et bizarre, pour souffrir tranquillement +autour de soi des singes, des perroquets et des negres." + +"Quand parfois une curiosite instinctive me fait desirer de voir des +objets etrangers, j'envie le sort des voyageurs; car ils peuvent +observer ces merveilles dans leur harmonie avec d'autres merveilles +vivantes, et qui ne sont pour elles que des relations ordinaires et +indispensables. Au reste, le voyageur lui-meme doit se sentir autre +chose que ce qu'il etait au foyer paternel. Oui, les pensees et les +sensations doivent changer de caractere dans un pays ou l'on se +promene sous des palmiers ou naissent les elephants et les tigres." + +"Le naturaliste ne devient reellement estimable, que lorsqu'il nous +represente les objets inconnus et les plus rares avec les localites +et l'entourage qui forme leur veritable element. Que je m'estimerais +heureuse, si je pouvais une seule fois entendre Humbold raconter une +partie de ce qu'il a vu!" + +"Un cabinet d'histoire naturelle ressemble a un sepulcre egyptien, +ou l'on voit les plantes et les animaux dont on a fait des dieux +soigneusement embaumes et symetriquement classes. Que la secte des +pretres s'occupe sous le voile du mystere religieux d'une pareille +collection, je le concois; mais jamais rien de semblable ne devrait +entrer dans l'enseignement universel, ou son moindre inconvenient est +d'occuper une place qui pourrait etre remplie par quelque chose de +necessaire et d'utile." + +"L'instituteur qui parvient a penetrer ses eleves d'un sentiment +d'admiration profond et vrai pour une bonne action, pour un beau +poeme, leur rend plus de services qu'en gravant dans leur memoire, une +longue serie des productions de la nature avec leurs noms et leurs +qualites. Le plus beau resultat d'une pareille etude est de nous +apprendre ce que nous savons deja, c'est-a-dire que, de tout ce qui +existe dans la creation, l'homme seul porte en lui l'image de la +Divinite." + +"Chaque individu, pris isolement, est libre de s'occuper de preference +des choses qui lui plaisent le plus; mais l'homme est et sera toujours +le veritable but des etudes de l'espece humaine." + + + + +CHAPITRE VIII. + + +L'homme s'occupe rarement des evenements de la veille. Quand le +present ne l'absorbe pas tout entier, il se perd dans un passe +lointain, et use ses forces a vouloir faire revenir ce qui ne peut et +ne doit plus etre. C'est ainsi que dans les grandes et riches familles +qui doivent tout a leurs ancetres, on parle plus souvent du grand-pere +que du pere, du bisaieul que de l'aieul. + +Cette reflexion avait ete inspiree au Professeur par la promenade +qu'il venait de faire dans l'ancien grand jardin du chateau; le +temps etait doux et beau, c'etait une de ces journees par lesquelles +l'hiver, pret a s'enfuir devant le printemps, semble vouloir emprunter +les allures de son jeune et brillant successeur. Les allees regulieres +que le pere d'Edouard avait fait planter dans ce jardin lui donnait +quelque chose d'imposant; les tilleuls et tous les autres arbres +avaient prospere au-dela de toute esperance et cependant personne +ne daignait plus leur accorder la moindre attention; d'autres gouts +avaient donne lieu a d'autres genres d'embellissements. Les penchants +et les depenses s'etaient fixes sur un champ plus vaste. Peu accoutume +a deguiser sa pensee, le Professeur communiqua les impressions de sa +promenade a Charlotte qui ne s'en offensa point. + +--Helas! lui dit-elle, nous croyons agir d'apres nos propres +inspirations et choisir nous-meme nos plaisirs et nos travaux, mais +c'est la vie qui nous entraine; nous cedons a l'esprit de notre +epoque, et nous suivons ses tendances sans le savoir. + +--Et qui pourrait resister a ses tendances? repondit le Professeur; +le temps marche toujours, et les opinions, les manieres de voir, les +prejuges et les penchants marchent avec lui. Si la jeunesse du fils +tombe a une epoque de reaction, il est certain qu'il n'aura rien de +commun avec son pere. Supposons que pendant la vie de ce pere on ne +songeait qu'a acquerir, a consolider, a limiter la propriete et a s'en +assurer la jouissance exclusive, en separant l'interet individuel +de l'interet general, le fils cherchera a etendre, a elargir ces +jouissances, a les communiquer et a renverser les barrieres qui les +renferment dans l'arene de la personnalite. + +--Ce que vous dites de ce pere et de ce fils peut s'appliquer aux +divers ages de la societe. Qui de nous, aujourd'hui, pourrait se faire +une juste idee des siecles ou chaque petite ville avait ses remparts +et ses fosses, chaque marais sa gentilhommiere, et le plus modeste +castel son pont-levis? car nos plus grandes cites detruisent leurs +fortifications et les souverains comblent les fosses qui entouraient +leurs demeures, comme si la paix generale etait scellee pour toujours, +comme si l'age d'or devait commencer demain. Pour se plaire dans son +jardin, il faut qu'il ressemble a une vaste campagne, il faut que +l'art qui l'embellit soit cache comme les murs qui l'enferment. On +veut agir et respirer a son aise et sans contrainte. Vous parait-il +possible, mon ami, que d'un pareil etat on puisse revenir au passe? + +--Pourquoi pas, puisque chaque etat a ses inconvenients. Celui dans +lequel nous vivons exige l'abondance et conduit a la prodigalite; la +prodigalite engendre la misere, et des que la misere se fait sentir, +chacun se refoule sur lui-meme. Le proprietaire force d'utiliser son +terrain, s'empresse de relever les murailles que son pere a abattues; +peu a peu tout se presente sous un autre point de vue, l'utile +reparait, la crainte de se le voir enlever domine tous les esprits, et +le riche lui-meme finit par croire qu'il a besoin de tout utiliser, de +tout defendre. Qui sait si un jour votre fils ne fera pas passer la +charrue dans vos pittoresques promenades, pour se retirer derriere les +sombres murailles et sous les tilleuls majestueux du jardin de son +grand-pere? + +Charmee de s'entendre ainsi predire un fils, Charlotte pardonna +volontiers au Professeur le triste sort qu'il craignait pour ses +promenades favorites. + +--J'espere, dit-elle, que nous ne serons pas reduits a voir de +semblables changements; mais lorsque je me rappelle les lamentations +des vieillards que j'ai connus pendant mon enfance, je suis forcee de +reconnaitre la justesse de vos observations. Ne serait-il donc +pas possible de remedier d'avance a l'opposition systematique des +generations a venir, pour celles qui les ont precedees? Faudra-t-il +que les gouts du fils que vous m'avez annonce soient en contradiction +avec ceux de son pere, et qu'il detruise ce qu'il trouvera fait ou +commence au lieu de l'achever et de le perfectionner? + +--Ce resultat pourrait s'obtenir par un moyen fort simple, mais il est +peu de personnes assez raisonnables pour l'employer. Il suffirait +de faire de son fils l'associe, le compagnon de ses travaux, de ses +projets, de batir, de planter de concert avec lui, et de lui permettre +des essais, des fantaisies comme on s'en permet a soi-meme. Une +activite peut se joindre a une autre activite, mais elle ne consentira +jamais a lui succeder et a lui servir, pour ainsi dire, de rallonge et +de rapiecetage. Un jeune bourgeon s'unit facilement a un vieux tronc, +sur lequel on chercherait vainement a faire prendre une grande +branche. + +Le Professeur s'estima heureux d'avoir trouve le moyen de dire quelque +chose d'agreable a Charlotte, au moment ou il allait la quitter; car +il sentait que par la il s'assurait de nouveaux droits a ses bonnes +graces. Son absence s'etait deja prolongee trop longtemps, et +cependant il ne put se decider a retourner au pensionnat, qu'apres +avoir obtenu la conviction que Charlotte ne prendrait un parti decisif +a l'egard d'Ottilie qu'apres ses couches. Force de se soumettre +a cette necessite, il prit conge des deux dames, le coeur rempli +d'heureuses esperances. + +L'epoque de la delivrance de Charlotte approchait, aussi ne +sortait-elle presque plus de ses appartements, ou quelques amis +intimes lui tenaient constamment societe. Ottilie continuait a +gouverner la maison avec le meme zele, mais sans oser penser a +l'avenir. Sa resignation etait si complete qu'elle aurait voulu +pouvoir toujours etre utile a Charlotte, a son mari et a leur enfant; +malheureusement elle n'en prevoyait pas la possibilite, et ce n'etait +qu'en accomplissant chaque jour les devoirs qu'elle s'etait imposes, +qu'elle parvenait a faire regner une harmonie apparente entre ses +pensees et ses actions. + +La naissance d'un fils repandit la joie dans le chateau; toutes les +amies de Charlotte soutenaient qu'il etait le portrait vivant de son +pere; mais Ottilie ne pouvait trouver un seul trait d'Edouard sur le +visage de l'enfant dont elle venait de saluer l'entree dans la vie +avec une emotion bienveillante et sincere. + +Les nombreuses demarches que necessitaient le mariage de Luciane +avaient deja plus d'une fois force Charlotte a deplorer l'absence de +son mari; elle en fut bien plus affligee encore, en songeant qu'il ne +serait pas present au bapteme de son enfant, et que tout, jusqu'au nom +qu'on donnerait a cet enfant, devait necessairement se faire sans sa +participation. + +Mittler vint le premier complimenter la mere, car il avait si bien +pris ses mesures, que rien d'important ne pouvait se passer au chateau +sans qu'il en fut instruit a l'instant. Son air etait triomphant, et +il ne modera sa joie en presence d'Ottilie qu'a la priere reiteree de +Charlotte. Au reste, cet homme singulier possedait l'activite et la +resolution necessaires pour faire disparaitre les difficultes que +soulevait la naissance de l'enfant. Il hata les apprets du bapteme, +car le vieux pasteur avait deja un pied dans la tombe, et la +benediction de ce digne vieillard lui paraissait plus efficace pour +rattacher l'avenir au passe, que celle d'un jeune successeur. Quant au +nom, il choisit celui d'Othon, car c'etait, disait-il, celui du pere +et de son meilleur ami. + +La perseverance seule eut ete insuffisante pour vaincre les scrupules, +les hesitations, les conseils timides, les avis opposes et les +tatonnements qui renaissent a chaque instant dans les positions +delicates ou l'on ne veut blesser aucune exigence; il fallait de +l'opiniatrete, et Mittler etait opiniatre. Lui-meme ecrivit les +lettres de faire part, et les fit porter par des messagers a cheval, +car il tenait a faire connaitre, le plus tot possible, aux voisins +malveillants et aux amis veritables un evenement qui, selon lui, ne +pouvait manquer de retablir la paix dans une famille trop visiblement +troublee par la passion d'Edouard, pour n'etre pas devenue l'objet de +l'attention generale; le monde, au reste, est toujours pret a croire +que tout ce qui se fait n'arrive que pour lui fournir des sujets de +conversation. Les apprets du bapteme furent bientot termines; il +devait avoir lieu d'une maniere imposante, mais sans pompe. Au jour et +a l'heure indiques, le vieux pasteur, soutenu par un servant, entra +dans la salle du chateau, ou quelques amis intimes s'etaient reunis +pour assister a la ceremonie. Ottilie devait etre la marraine et +Mittler le parrain. + +Des que la premiere priere fut terminee, la jeune fille prit l'enfant +sur ses bras pour le presenter au bapteme; ses regards s'arreterent +sur lui avec une douce tendresse, et rencontrerent ses grands yeux +qu'il venait d'ouvrir pour la premiere fois. En ce moment elle +crut voir ses propres yeux, et cette ressemblance frappante la fit +tressaillir. Lorsque Mittler prit l'enfant a son tour, il eprouva une +surprise tout aussi grande, mais d'une nature bien differente; car il +reconnut sur ce jeune visage les traits du Capitaine reproduits avec +une fidelite dont il n'avait pas encore vu d'exemple. + +Le bon pasteur se sentit trop faible pour ajouter a la liturgie +d'usage, une allocution que la circonstance rendait indispensable. +Mittler, qui avait passe une partie de sa vie dans l'exercice de +ces pieuses fonctions, ne voyait jamais s'accomplir une ceremonie +quelconque, sans se mettre par la pensee a la place de l'officiant. +Dans la situation ou il se trouvait en ce moment, son imagination +devait necessairement agir avec plus de force que jamais, et il se +laissa entrainer d'autant plus facilement, qu'il n'avait devant lui +qu'un auditoire peu nombreux et compose d'amis intimes. + +Exposant d'abord avec beaucoup de simplicite ses devoirs et ses +esperances, en sa qualite de parrain, il s'anima par degres, car il se +sentit encourage par la vive satisfaction qui epanouissait les traits +de Charlotte. Sans s'apercevoir que le vieux pasteur, epuise de +fatigue, faisait des efforts inouis pour continuer a se tenir debout, +il etendit le sujet de son discours sur tous les assistants, et +peignit les obligations qu'ils venaient de contracter envers le +nouveau-ne avec tant de feu et d'exageration, qu'il les embarrassa +visiblement; pour Ottilie, surtout, son energique et imprudente +eloquence fut une veritable torture. Trop emu lui-meme pour craindre +de causer aux autres des emotions dangereuses, il se tourna tout a +coup vers le vieux pasteur en s'ecriant d'un ton d'inspire: + +--Et toi, venerable Patriarche, tu peux dire avec Simeon[3]: +"Seigneur, laisse maintenant aller ton serviteur en paix selon ta +parole, car mes yeux ont vu le Sauveur de cette maison!" + +Il allait terminer enfin son discours par quelque trait brillant, mais +au meme instant le pasteur, a qui il allait remettre l'enfant, se +pencha en avant et tomba dans les bras du servant. On se pressa autour +de lui, on le deposa dans un fauteuil, le chirurgien accourut, et on +lui prodigua les secours les plus empresses: vains efforts, le bon +vieillard avait cesse de vivre. + +La naissance et la mort, le berceau et le cercueil ainsi rapproches, +non par la puissance de l'imagination, mais par un fait reel, etait un +de ces evenements capables de repandre la terreur au milieu de la joie +la plus vive. Ottilie seule resta calme et tranquille; le visage du +mort avait conserve son expression de douceur evangelique, et la jeune +fille le contempla avec un sentiment d'admiration qui ressemblait +presque a de l'envie. Elle sentait que chez elle aussi la vie de l'ame +etait eteinte, et elle se demandait avec douleur pourquoi son corps se +conservait toujours. + +Depuis longtemps ces tristes pensees occupaient ses journees et les +remplissaient de pressentiments de mort et de separation; mais ses +nuits etaient consolantes et douces. Des visions merveilleuses lui +prouvaient que son bien-aime appartenait encore a cette terre et l'y +rattachaient elle-meme. Chaque soir ces visions lui apparaissaient +au moment ou, couchee dans son lit, elle n'etait plus entierement +eveillee, et pas encore tout a fait endormie. Sa chambre lui +paraissait alors tres-eclairee, et elle y voyait Edouard revetu du +costume militaire, debout ou couche, a pied ou a cheval, toujours +enfin dans des attitudes differentes et qui n'avaient rien de +fantastique. Il agissait et se mouvait naturellement devant elle, et +sans qu'elle eut cherche a surexciter son imagination par le plus +leger effort. Parfois il etait entoure d'objets moins lumineux que +le fond du tableau, et dont les uns etaient mouvants et les autres +immobiles, tels que des hommes, des chevaux, des arbres, des +montagnes. Ces images cependant restaient toujours vagues et confuses; +en cherchant a les definir, le sommeil la surprenait, d'heureux reves +continuaient les visions qui les avaient precedees, et le matin elle +se reveillait avec la douce certitude que non-seulement Edouard +vivait, mais que leurs rapports mutuels etaient toujours les memes. + + +Note: + +[3] C'est le nom d'un vieillard respectable de Jerusalem qui avait ete +averti par le Saint-Esprit qu'il ne mourrait point sans avoir vu le +Christ. Il se trouva au temple quand on y apporta Jesus pour le faire +circoncire, et prononca les paroles que Goethe met ici dans la bourbe +de Mittler. (_Note du Traducteur_.) + + +CHAPITRE IX. + + +Le printemps etait venu plus tard qu'a l'ordinaire, et la vegetation +se developpa avec une rapidite si merveilleuse, qu'Ottilie se trouva +amplement recompensee des soins qu'elle avait donnes aux jardins et +aux serres, car tout y verdissait et fleurissait a l'epoque voulue. +Les arbustes et les plantes caches depuis si longtemps derriere les +vitraux, s'epanouissaient sous l'influence exterieure de l'air auquel +on venait de les exposer; et tout ce qui restait encore a faire +n'etait plus un travail fonde sur de vagues esperances, mais un soin +plein de charmes, puisque le plaisir le suivait de si pres. + +Ottilie cependant se voyait fort souvent reduite a consoler le +jardinier, car l'insatiabilite sauvage de Luciane qui avait demande de +la verdure et des fleurs a la neige et aux glaces, avait decouronne +plus d'un arbuste et derange la symetrie de plus d'une famille de +plantes grasses ou de fleurs d'oignons. En vain la jeune fille +s'efforcait-elle de persuader au vieux serviteur que la belle saison +reparerait promptement ces desastres, il avait un sentiment +trop profond et trop consciencieux de son art, pour trouver des +consolations dans ces phrases banales. + +Le jardinier digne de ce nom ne se laisse detourner par aucun autre +penchant du soin qu'exige la culture des plantes, dont rien ne doit +interrompre la marche reguliere vers leur etat de perfection, que cet +etat soit durable ou ephemere. Les plantes, en general, ressemblent +a quelques personnes opiniatres dont on n'obtient rien en les +contrariant, et tout, quand on sait les prendre; aussi personne +n'a-t-il plus, que le jardinier, besoin de l'esprit d'observation +severe et calme, et de cette consequence dans les idees qui nous fait +faire chaque jour ce qui doit etre fait. + +Le bon vieux serviteur, devenu le favori d'Ottilie, possedait ces +qualites au supreme degre, ce qui ne l'empechait pas depuis quelque +temps de se sentir gene dans l'exercice de ses fonctions. Aussi zele +qu'instruit, il soignait et dirigeait a la fois les vergers et les +potagers, l'antique jardin a la francaise, l'orangerie et les serres +chaudes. Son adresse defiait la nature a varier et a multiplier +les especes de fleurs d'oignons, d'oeillets, d'auricules et autres +vegetaux semblables; mais les fleurs et les arbustes a la mode lui +etaient restes etrangers, et la botanique, dont le domaine infini +s'enrichissait chaque jour de quelque decouverte importante, de +quelque nom nouveau, lui inspirait une crainte melee d'aversion. +L'argent que ses maitres depensaient depuis pres d'un an, pour acheter +des plantes qui lui etaient inconnues, lui paraissait une prodigalite +d'autant plus deplacee, qu'on negligeait celles qu'il cultivait depuis +son enfance, et qui lui semblaient beaucoup plus precieuses. Il allait +meme jusqu'a douter de la bonne foi des jardiniers qui vendaient ces +curiosites dont il etait incapable d'apprecier la valeur. + +Apres avoir adresse plusieurs fois de vaines reclamations a ce sujet a +Charlotte, il concentra toutes ses esperances sur le prochain retour +du Baron. Ottilie le maintint de son mieux dans ces dispositions; il +lui etait bien doux d'entendre dire que l'absence d'Edouard laissait +un vide affligeant dans les jardins, car cette absence produisait le +meme effet dans son coeur. + +A mesure que les plantations et les greffes du Baron se developpaient +dans toute leur beaute, elles devenaient plus cheres a Ottilie; c'est +ainsi qu'elle les avait vues le jour de son arrivee au chateau. Elle +n'etait alors qu'une orpheline sans importance, combien n'avait-elle +pas gagne et perdu depuis cette epoque? Jamais elle ne s'etait sentie +ni aussi riche ni aussi pauvre. Le sentiment de son bonheur et celui +de sa misere se croisait sans cesse dans son ame, et l'agitaient au +point qu'elle ne pouvait retrouver un peu de calme qu'en s'attachant +avec passion a tout ce qui naguere avait occupe Edouard. Esperant +toujours qu'il ne tarderait pas a revenir, elle se flattait qu'il lui +saurait gre d'avoir pris soin, pendant son absence, des objets de ses +predilections. + +Ce meme besoin de lui etre agreable la poussait a veiller jour et nuit +sur l'enfant qui venait de naitre. Elle seule preparait son lait et le +lui faisait boire, car Charlotte, n'ayant pu le nourrir, n'avait pas +voulu de nourrice; elle seule aussi le portait a l'air, afin de +lui faire respirer le parfum fortifiants des fleurs et des jeunes +feuilles. En promenant ainsi cette jeune creature endormie, et qui ne +vivait encore que de la vie des plantes, a travers les plantations +nouvelles qui devaient grandir avec lui, son imagination lui retracait +vivement toute l'etendue des richesses destinees a ce faible enfant; +car tout ce que ses regards pouvaient embrasser, devait lui appartenir +un jour. Alors son coeur lui disait que malgre tant de prosperite il +ne pourrait jamais etre completement heureux, s'il ne s'avancait pas +dans la vie sous la double direction de son pere et de sa mere, d'ou +elle arrivait naturellement a la triste conclusion, que le Ciel +n'avait fait naitre cet enfant que pour devenir le gage d'une union +nouvelle et desormais indissoluble entre Charlotte et son mari. Cette +conviction, eclose sous le ciel pur et le beau soleil du printemps, +lui apparaissait avec tant de force et de clarte, qu'elle comprit +la necessite de purifier son amour pour Edouard de toute esperance +personnelle. Parfois meme elle croyait que ce grand sacrifice etait +accompli, qu'elle avait renonce a son ami, et qu'elle se resignerait a +ne plus jamais le revoir, si a cette condition il pouvait retrouver +le repos et le bonheur; mais elle n'en persista pas moins dans la +resolution qu'elle avait prise de ne jamais appartenir a un autre +homme. + +L'automne ne pouvait manquer d'etre aussi riche en fleurs que le +printemps, car on avait seme une grande quantite de ces fleurs dites +plantes d'ete, qui fleurissent non-seulement tant que dure l'automne, +mais qui ouvrent hardiment leurs corolles aux mille nuances devant les +premieres gelees, et couvrent ainsi de tout l'eclat des etoiles et +des pierres precieuses, la terre qui se cachera bientot sous le tapis +d'argent de la neige. + + * * * * * + +EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE. + +"Lorsqu'un passage, un mot, une pensee nous ont frappe dans un livre +ou dans une conversation, nous l'inscrivons aussitot dans notre +journal. Les pages de ce recueil s'enrichiraient bien plus vite +si nous nous donnions la peine d'extraire les observations +caracteristiques, les idees originales, les mots spirituels qui +se trouvent toujours dans les lettres que nous ecrivent nos amis. +Malheureusement nous nous bornons a les conserver sans jamais les +relire; souvent meme nous les detruisons par une discretion mal +entendue, et le souffle le plus beau et le plus immediat de la vie se +perd ainsi dans le neant pour nous et pour les autres. Je me promets +bien de reparer cette faute, puisqu'il en est encore temps pour moi." + +"Le livre des saisons recommence la serie de ses contes charmants; +graces au Ciel, nous voila revenus a son plus gracieux chapitre: il a +pour frontispice et pour vignette les violettes et le muguet qu'on ne +retrouve jamais sans plaisir sur les pages de sa vie, que malgre soi +on tourne et on retourne periodiquement." + +"C'est a tort que nous accusons les pauvres et surtout les enfants +qui mendient a travers la campagne, car ils cherchent a s'occuper +utilement des qu'ils en trouvent la possibilite. A peine la nature +ouvre-t-elle une partie de ses riants tresors, que les enfants +l'exploitent comme une branche d'industrie qui leur appartient +de droit. Ce n'est plus l'aumone qu'ils demandent quand nous les +rencontrons dans nos promenades, non, ils nous presentent un bouquet +qu'ils se sont donnes la peine de cueillir pour nous, pendant que nous +dormions encore; et le regard qui accompagne ce bouquet quand ils nous +le presentent, est suave et gracieux comme lui; c'est qu'on n'a jamais +l'air humble ou craintif quand on se sent le droit d'exiger ce qu'on +demande." + +"Pourquoi la duree d'une annee nous parait-elle a la fois si courte et +si longue? Courte en realite et longue par le souvenir! C'est ainsi du +moins qu'a ete pour moi l'annee qui vient de s'ecouler. En visitant +les jardins je sens plus que partout ailleurs jusqu'a quel point le +passager et le durable se touchent et se confondent. Cependant il n'y +a rien d'assez passager pour ne pas laisser apres soi une trace, un +semblable qui rappelle son souvenir." + +"On s'accommode de l'hiver. Nous croyons avoir plus de place dans la +nature quand les arbres depouilles se posent devant nous comme autant +de fantomes transparents. Ils ne sont rien, mais aussi ils ne couvrent +rien. Des que les premiers bourgeons paraissent, notre impatience +devance le temps et demande que le feuillage se developpe, que les +arbres prennent des formes determinees, que le paysage se corporifie." + +"Toute perfection, n'importe dans quel genre, doit depasser les +limites de ce genre, et devenir quelque chose d'incomparable. Le +rossignol a beaucoup de sons qui appartiennent a l'oiseau, mais il en +a d'autres qui s'elevent au-dessus de tous ceux que peuvent produire +les especes ailees, et qui semblent vouloir leur enseigner ce que +c'est que le chant." + +"La vie sans amour ou sans la presence de l'objet aime, n'est qu'une +comedie a tiroir. Ouvrant et fermant au hasard, tantot l'un, tantot +l'autre de ces tiroirs, on peut y trouver parfois des choses bonnes et +remarquables; mais elles ne sont jamais liees entr'elles que par un +lien fragile et accidentel." + +"On doit toujours et partout commencer par le commencement, tandis +qu'on ne cherche toujours et partout que la fin." + + + + +CHAPITRE X. + + +La sante de Charlotte s'etait parfaitement remise. Heureuse et fiere +du robuste garcon auquel elle avait donne la vie, ses yeux et sa +pensee suivaient chaque developpement de la physionomie expressive de +cet enfant. Sa naissance l'avait rattachee au monde et a ses divers +rapports, et reveille son ancienne activite; tout ce qu'elle avait +fait, cree, etabli pendant l'annee ecoulee lui revenait a la memoire +et lui causait un plaisir nouveau, puisque tout cela devait profiter a +son fils. + +Dominee par ce sentiment de mere, elle se rendit un jour dans la +cabane de mousse avec Ottilie et l'enfant qu'elle fit deposer sur la +petite table comme sur un autel domestique. En voyant aupres de cette +table deux places vides, occupees naguere par Edouard et par le +Capitaine, le passe se presenta vivement devant elle, et fit germer +dans sa pensee un nouvel espoir pour elle et pour Ottilie. + +Les jeunes filles examinent probablement, dans leur silence pudique, +les jeunes hommes de leur societe habituelle, en se demandant a +elles-memes lequel elles desireraient pour epoux. Mais la femme +chargee de l'avenir d'une fille ou d'une jeune parente etend ses +recherches sur un cercle plus vaste; Charlotte se trouvait dans ce +cas: aussi son imagination lui representa-t-elle le Capitaine qui, +quelques mois plus tot, avait occupe un des sieges restes vides dans +la cabane, et elle crut voir en lui le futur mari d'Ottilie; car elle +savait qu'il n'y avait plus aucun espoir de conclure le brillant +mariage que le Comte avait projete pour lui. + +La jeune fille prit l'enfant dans ses bras et suivit Charlotte qui +venait de sortir brusquement de la cabane pour continuer sa promenade, +pendant laquelle elle s'abandonna a une foule de reflexions. + +--La terre ferme a aussi ses naufrages, se dit-elle a elle-meme, et +il est aussi louable qu'utile de chercher a reparer ces desastres +inevitables le plus promptement possible. La vie est-elle autre chose +qu'un echange perpetuel de pertes et de gains? Qui de nous n'a pas ete +arrete dans un projet favori? detourne de la route qu'il croyait avoir +choisie pour toujours? Que de fois n'avons-nous pas abandonne le but +vers lequel nous tendions depuis longtemps, pour aspirer a un prix +plus noble et plus grand? Lorsqu'un voyageur brise sa voiture en +route, cet accident lui parait facheux, et cependant il lui vaut +parfois une connaissance, un lien nouveau qui embellira le reste de sa +vie. Oui, le destin se plait a realiser nos voeux, mais a sa maniere; +il aime a nous donner plus que nous ne demandions d'abord. + +En arrivant sur le haut de la montagne, pres de la maison d'ete, +Charlotte trouva pour ainsi dire la realisation des pensees auxquelles +elle venait de se livrer, car le tableau qui se deroulait sous ses +yeux depassait ses esperances. Tout ce qui aurait pu nuire a l'effet +de l'ensemble en lui donnant un cachet de petitesse ou de confusion, +avait disparu. La beaute calme et grandiose du paysage se dessinait +nettement aux regards etonnes, qui se reposaient avec plaisir sur +la verdure naissante des plantations nouvelles, destinees a unir +agreablement les parties trop coupees. + +La vue dont on jouissait des fenetres du premier etage de la maison +etait aussi belle que variee, et faisait pressentir le charme que +devaient necessairement lui preter les variations des effets de +lumiere, de soleil et de lune. La maison etait presque habitable; +quelques journees de menuisier, de peintre en batiments et de +tapissier suffisaient pour terminer ce qui restait a faire. Charlotte +donna des ordres en consequence, puis elle y fit apporter des meubles +et approvisionner la cave et les cuisines, car le chateau etait trop +eloigne pour aller a chaque instant y chercher les objets de premiere +necessite. + +Ces preparatifs acheves, les dames s'installerent avec l'enfant dans +cette charmante demeure, environnee de tous cotes de promenades +aussi pittoresques qu'interessantes. Dans ces regions elevees, elles +respiraient avec bonheur l'air frais et embaume du printemps. + +Ottilie cependant descendait toujours de preference, tantot seule et +tantot avec l'enfant dans ses bras, le sentier commode qui conduisait +vers les platanes, et de la a l'une des places ou l'on trouvait la +nacelle pour traverser le lac. Ce plaisir avait beaucoup d'attrait +pour elle, mais elle ne se le permettait que lorsqu'elle etait seule; +car Charlotte, que la plus legere apparence de danger faisait trembler +pour son enfant, lui avait recommande de ne jamais le promener sur +l'eau. Le jardinier, accoutume a voir la jeune fille partager sa +sollicitude pour les fleurs, ne fut point neglige; elle laissait +rarement passer une journee sans aller le visiter dans ses jardins. + +A cette epoque Charlotte recut la visite d'un Anglais qu'Edouard avait +rencontre plusieurs fois dans ses voyages. Ils s'etaient promis de +venir se voir si l'un se trouvait dans le pays de l'autre, et le Lord, +a qui l'on avait parle des embellissements que le Baron avait fait +faire dans ses domaines, s'etait empresse de realiser sa promesse. +Muni d'une lettre de recommandation du Comte, il arriva chez Charlotte +et lui presenta son compagnon de voyage, homme d'un caractere aimable +et doux, qui le suivait partout. + +Ce nouvel hote visita la contree, tantot avec les dames ou avec son +compagnon, tantot avec le jardinier ou les gardes forestiers, parfois +meme seul; et ses remarques prouvaient qu'il savait apprecier les +travaux acheves et ceux qui ne l'etaient pas encore; et que lui-meme +avait fait executer de semblables embellissements dans ses proprietes. +Au reste, tout ce qui pouvait donner de l'importance ou un charme +quelconque a la vie, l'interessait, et il y prenait une part active, +quoiqu'il fut deja avance en age. + +Sa presence fit sentir plus vivement aux dames la beaute des sites qui +les entouraient. Son oeil exerce saisissait chaque point remarquable +dela contree qui le frappait d'autant plus vivement, que ne l'ayant +pas vue avant les changements executes, il ne pouvait savoir ce +qu'il devait a l'art ou a la nature. On peut dire en general que ses +observations agrandissaient et enrichissaient la contree, car cet +amateur passionne jouissait d'avance du charme qu'y ajouteraient les +plantations nouvelles que son imagination voyait deja telles qu'elles +seraient quelques annees plus tard. Mais s'il admirait tout ce qui +etait et tout ce qui ne pouvait manquer d'etre bientot, aucun oubli +n'echappait a sa penetration. Indiquant ici une source qui n'avait +besoin que d'etre deblayee pour en faire l'ornement d'un vaste bocage, +et la un creux de montagne, qui, un peu elargi, formerait un lieu +de repos d'ou l'on pourrait, en abattant seulement quelques arbres, +apercevoir de magnifiques masses de rochers pittoresquement entasses, +il felicitait Charlotte de ce qu'il lui restait encore quelque chose +a faire, et l'engageait a ne pas aller trop vite, afin de prolonger +aussi longtemps que possible le plaisir de creer et d'embellir. + +Cet homme si sociable ne se rendait jamais importun, car il savait +s'occuper utilement. A l'aide d'une chambre obscure qu'il portait +partout avec lui, il reproduisait les points de vue les plus saillants +des contrees qu'il visitait, et se procurait ainsi un recueil de +dessins aussi agreable pour lui que pour les autres. Pendant les +soirees qu'il passait avec les dames, il leur montrait ses dessins qui +les amusaient d'autant plus, que les recits et les explications dont +l'aimable Lord les accompagnait, faisaient passer sous leurs yeux, +au milieu de la profonde solitude dans laquelle elles vivaient, les +rivages et les ports, les mers et les fleuves, les montagnes et +les vallees les plus celebres, ainsi que les castels et les autres +localites immortalises par les evenements historiques dont ils avaient +ete le theatre. Cet interet cependant etait d'une nature differente +chez chacune des deux dames. L'importance historique captivait +Charlotte, tandis qu'Ottilie aimait a s'arreter sur les contrees dont +Edouard lui avait parle souvent, et avec predilection; car nous avons +tous des souvenirs de faits ou de localites plus ou moins eloignes, +auxquels nous revenons toujours avec plaisir parce qu'ils se trouvent +en harmonie avec certaine particularite de notre caractere, ou avec +certains incidents de notre vie, que l'habitude ou nos penchants +naturels nous ont rendus chers. + +Lorsque les dames demandaient au noble Lord dans laquelle des +charmantes contrees dont il leur montrait les dessins il se fixerait +de preference, s'il avait la liberte du choix, il eludait une reponse +directe et se bornait a raconter les aventures agreables qui lui +etaient arrivees dans les unes ou les autres de ces contrees, et il en +vantait le charme, avec une prononciation en francais pittoresque, qui +donnait a son langage quelque chose de piquant. Un jour Charlotte lui +ayant demande positivement quel etait son domicile actuel, il repondit +avec une franchise a laquelle elle etait loin de s'attendre. + +--J'ai contracte l'habitude de me croire partout dans mes propres +foyers, au point que je ne trouve rien de plus commode que de voir les +autres batir, planter et tenir menage pour moi. Je n'ai nulle envie de +revoir mes proprietes, d'abord pour certaines raisons politiques, +et puis parce que mon fils, pour lequel je les avais embellies dans +l'espoir de l'en voir jouir avec moi, ne s'y interesse nullement. Il +s'est embarque pour les Indes, afin d'y utiliser ou gaspiller sa vie +comme l'ont fait et le feront tant d'autres avant et apres lui. +J'ai remarque, en general, que nous nous occupons beaucoup trop de +l'avenir. Au lieu de nous installer commodement dans une position +mediocre, nous cherchons toujours a nous etendre, ce qui ne sert qu'a +nous mettre plus mal a l'aise nous-memes, sans aucun avantage pour les +autres. Qui est-ce qui profite maintenant des batiments que j'ai fait +elever, des parcs et des jardins que j'ai fait planter? Certes ce +n'est pas moi, ce n'est pas meme mon fils, mais des etrangers, des +voyageurs que la curiosite attire, et que le besoin de voir toujours +quelque chose de nouveau pousse sans cesse en avant. Au reste, malgre +tous nos efforts pour nous trouver bien chez nous, nous ne le sommes +jamais qu'a demi, surtout a la campagne ou il nous manque, a chaque +instant, quelque chose que la ville seule peut nous fournir. Le livre +que nous desirons le plus ne se trouve jamais dans notre bibliotheque, +et les objets de premiere necessite, du moins selon nous, sont +precisement ceux qu'on a oublie de mettre a notre portee. Oui, +nous passons notre vie a arranger telle ou telle demeure dont nous +demenageons avant d'avoir pu terminer nos apprets. C'est rarement +notre faute, et presque toujours celle des circonstances, des +passions, du hasard, de la necessite. + +Le Lord etait loin de presumer que ces observations pouvaient +s'appliquer a la situation de la tante et de la niece. Les generalites +les plus indeterminees deviennent toujours des allusions, quand on +les enonce devant plusieurs personnes, lors meme que l'on connaitrait +parfaitement l'ensemble de leurs rapports de famille et de societe. + +Charlotte avait si souvent ete blessee de la sorte par les amis les +mieux intentionnes, et sa haute raison envisageait le monde sous un +point de vue si juste, qu'elle supportait, sans en souffrir, les +attaques involontaires qui la forcaient a reporter ses regards sur tel +ou tel point facheux de son existence. Mais pour Ottilie qui revait +et pressentait plutot qu'elle ne jugeait, et que son extreme jeunesse +autorisait a detourner les yeux de ce qu'elle ne voulait ou ne devait +pas voir; pour Ottilie, disons-nous, les remarques de l'Anglais +avaient quelque chose d'effrayant. Il lui semblait qu'il venait de +dechirer le voile gracieux sous lequel l'avenir se cachait encore pour +elle. Le chateau, les promenades, les constructions nouvelles, ne lui +paraissaient plus que de froides inutilites, puisque leur veritable +proprietaire n'en jouissait pas, et qu'il errait a travers le monde, +non en voyageur et pour sa propre satisfaction, mais expose a tous les +dangers de la carriere militaire dans laquelle il avait ete pousse +par devouement pour les objets de ses affections. Accoutume depuis +longtemps a ecouter en silence, elle ne repondit rien, mais son coeur +etait dechire. Loin de presumer l'effet qu'il avait produit, le Lord +continua gaiement la conversation sur le meme sujet. + +--Je me crois enfin sur la bonne route, car je suis arrive a ne plus +voir en moi qu'un voyageur perpetuel qui renonce a beaucoup pour jouir +de plus encore. Me voila fait au changement, il est meme devenu un +besoin pour moi; je m'y attends sans cesse, comme on s'attend, a +l'Opera, a une decoration nouvelle, par la seule raison qu'on en a +deja vu une grande quantite. Je sais d'avance ce que je dois esperer +de la meilleure comme de la plus mauvaise auberge; et que le bien et +le mal seront en dehors de mes habitudes. Mais qu'on soit esclave de +ses habitudes ou des caprices du hasard, le resultat est le meme, +excepte cependant que, dans le dernier cas, on n'est pas expose a se +facher parce qu'un objet de predilection a ete egare ou perdu; a ne +pas dormir pendant plusieurs nuits, parce que l'on est oblige de +coucher dans une autre chambre jusqu'a ce que les reparations devenues +indispensables dans la notre soient terminees; ou a trouver fort +longtemps son dejeuner mauvais, parce qu'on ne peut plus le prendre +dans la tasse qu'on affectionnait et qu'un valet maladroit a cassee. +Cette foule de petits malheurs et d'autres plus reels, ne sauraient +plus m'atteindre. Quand le feu prend a une maison, j'ordonne a mes +gens de faire les paquets; je monte tranquillement en voiture, et +je sors de cette maison et de la ville pour aller chercher un gite +ailleurs. Et lorsqu'a la fin de l'annee j'arrete mon compte, je trouve +que je n'ai pas depense davantage que si je fusse reste chez moi. + +Ce tableau retracait a Ottilie l'image d'Edouard luttant peniblement +contre les incommodites, les privations et les dangers de la vie +des camps, lui qui s'etait habitue a trouver chez lui la securite, +l'aisance et meme les superfluites de la vie de famille la plus +elegante la plus commode et la plus libre. Pour cacher sa douleur elle +se refugia dans la solitude. Jamais encore elle n'avait ete aussi +malheureuse, car elle sentait clairement qu'elle etait la cause qui +avait eloigne Edouard de sa maison, et qui l'empechait d'y revenir. +Cette conviction etait plus cruelle pour elle que les doutes les +plus penibles, et cependant elle cherchait toujours a s'y affermir +davantage. Lorsque nous nous jetons une fois sur la route des +tourments, nous en augmentons l'horreur en nous tourmentant +nous-memes. + +La situation de Charlotte, qu'elle jugea d'apres ses propres +sensations, lui parut si cruelle qu'elle se promit de hater de tout +son pouvoir la reconciliation des epoux, d'ensevelir son amour et sa +douleur dans quelque retraite obscure, et de tromper ses amis en leur +faisant croire qu'elle avait trouve le repos et le bonheur dans une +occupation utile. + +Le compagnon de voyage du Lord joignait aux nombreuses qualites qui +le distinguaient, un esprit d'observation aussi juste que profond. +S'interessant specialement aux evenements qui resultent d'un conflit +entre les lois et la liberte, les relations sociales et naturelles, la +raison et la sagesse, les passions et les prejuges, il avait devine +sans peine ce qui s'etait passe au chateau avant leur arrivee. +Persuade que les dernieres conversations du Lord avaient afflige les +dames, il s'etait empresse de l'en avertir, et le noble voyageur se +promit de ne plus commettre de pareilles fautes. Il savait cependant +qu'il n'avait pas ete reellement coupable, et qu'il faudrait se taire +toujours si l'on ne voulait jamais rien dire qui put affecter l'une ou +l'autre des personnes devant lesquelles on parle; car les observations +les plus vulgaires peuvent reveiller des douleurs assoupies, blesser +des interets vivants. + +--J'eviterai autant que possible, dit-il a son compagnon, toute +nouvelle meprise de ce genre, tachez de me seconder en racontant a +ces dames quelques-unes des charmantes anecdotes dont, pendant votre +voyage, vous avez enrichi votre portefeuille et votre memoire. + +Ce louable dessein n'eut pas tout le succes que les deux etrangers en +avaient espere. Les dames ecouterent le narrateur avec beaucoup de +plaisir. Flatte de l'interet qu'elles prenaient a ses recits et a son +debit, il voulut achever de les charmer par une petite histoire aussi +singuliere que touchante. Comment aurait-il pu deviner qu'elles y +prendraient un interet personnel? + + * * * * * + +LES SINGULIERS ENFANTS DE VOISINS. + +NOUVELLE. + + +Deux enfants nes de riches proprietaires dont les domaines se +touchaient, grandissaient ensemble sous les yeux de leurs parents qui, +pour resserrer les liens de bon voisinage, avaient forme le projet +de les unir un jour. Sous le rapport de l'age, de la fortune, de la +position sociale, ce mariage ne laissait rien a desirer; aussi les +parents le regardaient-ils deja comme une affaire irrevocablement +arretee. Bientot cependant ils furent forces de reconnaitre que +chaque jour augmentait l'antipathie instinctive qui separait ces +deux enfants, dont, sous tous les autres rapports, les dispositions +annoncaient les caracteres les plus heureux. Peut-etre se +ressemblaient-ils trop pour pouvoir vivre en paix ensemble. Chacun +d'eux ne s'appuyait que sur lui-meme, enoncait clairement sa volonte, +et y tenait avec une fermete inebranlable. Cheris, presque veneres par +tous leurs petits camarades pour lesquels ils avaient une affection +sincere, ils ne se montraient malveillants, emportes et querelleurs, +que lorsqu'ils se trouvaient en face l'un de l'autre. Les memes +desirs, les memes esperances les animaient sans cesse; mais an lieu +d'y tendre par une emulation salutaire, ils cherchaient a s'arracher +la victoire par une lutte opiniatre. + +Cette disposition singuliere des deux enfants se trahissait surtout +dans leurs jeux. Le petit garcon, pousse par les penchants de son +sexe, organisait des batailles. Un jour l'armee ennemie, qu'il avait +deja vaincue plusieurs fois, allait fuir de nouveau devant ce vaillant +chef, quand tout a coup l'audacieuse jeune fille se mit a la tete du +bataillon disperse, le ramena au combat et se defendit avec tant de +courage, qu'elle serait restee maitresse du champ de bataille, si son +jeune voisin, abandonne de tous les siens, ne lui avait pas seul tenu +tete. Luttant corps a corps avec elle, il la desarma et la declara +prisonniere. L'heroine refusa de se rendre, et son vainqueur, force +de choisir entre l'alternative de se laisser arracher les yeux ou +de blesser serieusement son indomptable ennemie, prit le parti de +detacher sa cravate pour lui lier les mains, et les lui attacher sur +le dos. + +Depuis ce jour, elle ne reva qu'aux moyens de venger l'affront qu'elle +avait recu. A cet effet, elle fit, en secret, une foule de tentatives +qui auraient pu avoir pour son petit voisin les resultats les plus +facheux. Une pareille inimitie ne pouvait manquer d'attirer enfin +l'attention des parents. Apres une sincere et loyale explication, +ils reconnurent que non-seulement ils devaient renoncer a l'union +projetee, mais qu'il etait urgent de separer au plus vite ces petits +et irreconciliables ennemis. + +On eloigna le jeune homme de la maison paternelle, et ce changement +de position eut pour lui les consequences les plus heureuses. Apres +s'etre distingue dans divers genres d'etudes, les conseils de ses +protecteurs et ses propres penchants lui firent embrasser la carriere +militaire. Estime et cheri partout et par tout le monde, il semblait +predestine a ne jamais employer ses forces actives que pour son +bonheur a lui et pour la satisfaction des autres. Sans se l'avouer +ouvertement, il s'applaudissait d'avoir enfin ete debarrasse du seul +adversaire que la nature lui avait donne dans la personne de sa petite +voisine. + +De son cote, la jeune fille se montra tout a coup sous un jour +different. Un sentiment intime l'avertit qu'elle etait trop grande +pour continuer a partager les jeux des petits garcons. Il lui semblait +en meme temps qu'il lui manquait quelque chose, car depuis le depart +de son ennemi ne, elle ne voyait plus autour d'elle aucun objet assez +fort, assez noble pour exciter sa haine, et jamais encore personne ne +lui avait paru aimable. + +Un jeune homme plus age de quelques annees que son ancien ennemi, et +qui joignait a une naissance distinguee de la fortune et de grands +merites personnels, ne tarda pas a lui accorder toute son affection. +Les societes les plus elegantes cherchaient a l'attirer et toutes les +femmes desiraient lui plaire. La preference marquee d'un tel homme sur +une foule de jeunes filles plus riches et plus brillantes qu'elle, ne +pouvait manquer de la flatter. Les soins qu'il lui rendait etaient +constants, mais sans importunite, et elle pouvait, dans toutes les +eventualites possibles, compter sur son appui. Il avait positivement +demande sa main a ses parents, en prenant toutefois l'engagement +d'attendre aussi longtemps qu'on le jugerait convenable, puisqu'elle +etait encore trop jeune pour se marier immediatement. L'habitude de le +voir chaque jour et d'entendre sa famille et ses amis parler de lui +comme de son fiance, l'amenerent insensiblement a croire qu'il l'etait +en effet. Les anneaux furent echanges, et personne n'avait songe que +les jeunes gens ne se connaissaient pas encore assez pour que l'on +put, sans imprudence, les unir par une ceremonie qui est presque un +mariage. + +Les fiancailles ne changerent rien a la situation calme et paisible +des futurs epoux; des deux cotes les relations resterent les memes, +on s'estimait heureux de vivre ainsi ensemble et de prolonger aussi +longtemps que possible le printemps de la vie, qui n'est toujours que +trop tot remplace par les chaleurs fatigantes et par les orages de +l'ete. + +Pendant ce temps le jeune homme absent etait devenu un officier +distingue; un grade merite venait de lui etre accorde, et il obtint +sans peine la permission d'aller passer quelques semaines avec ses +parents, ce qui le placa de nouveau en face de sa belle voisine. + +Cette jeune personne n'avait encore eprouve que des affections de +famille, et le sentiment paisible d'une fiancee qui accepte sans +repugnance l'homme qu'on lui destine. En harmonie parfaite avec son +entourage, elle se croyait heureuse, et, sous certains rapports +du moins, elle l'etait en effet. Cette uniformite fut tout a coup +interrompue par l'arrivee de l'ennemi de son enfance. Elle ne le +haissait plus, son coeur s'etait ferme a la haine. Au reste, cette +ancienne aversion n'avait jamais ete que la conscience confuse du +merite de l'enfant dans lequel elle avait vu un rival. Lorsque devenu +un remarquable jeune homme, il se presenta devant elle, elle eprouva +une joyeuse surprise, et le besoin involontaire d'un rapprochement +sincere, d'autant plus facile a satisfaire, que le jeune officier +partageait, a son insu, toutes les sensations de son ancienne ennemie. +Les annees pendant lesquelles ils avaient vecu eloignes l'un de +l'autre, leur fournissaient des sujets interminables pour de longs et +interessants recits. Parfois aussi ils se plaisantaient mutuellement +sur leurs querelles d'enfance; et tous deux se croyaient, au fond +de leurs coeurs, obliges de reparer leurs torts par des attentions +aimables. Il leur semblait meme qu'ils ne s'etaient jamais meconnus, +et qu'ils n'avaient ete qu'egares par une rivalite naturelle entre +deux enfants auxquels la nature a donne les memes desirs, les memes +pretentions. Puisqu'ils avaient enfin appris a s'apprecier, leur +ancienne hostilite n'etait plus a leurs yeux qu'une lutte pour +etablir l'equilibre d'ou devaient naturellement naitre l'estime et +l'affection. + +Ce changement se fit dans l'ame du jeune homme d'une maniere vague +et calme. Preoccupe des devoirs de son etat dans lequel il esperait +arriver a un grade eleve; anime du desir de perfectionner ses +connaissances acquises, et d'approfondir toutes les sciences en +rapport avec la carriere militaire, il accepta la bienveillance +marquee de la belle fiancee, comme un plaisir passager, une +distraction de voyageur. Voyant deja en elle la femme d'un autre, il +ne supposa pas meme qu'il fut possible d'envier le bonheur du futur +avec lequel il vivait dans une intimite qui touchait de pres a +l'amitie. + +La jeune fille etait dans une disposition d'esprit bien differente, il +lui semblait qu'elle venait de se reveiller d'un long reve. Son petit +voisin avait ete l'objet de sa premiere, de sa seule passion; en se +rappelant la guerre ouverte dans laquelle elle avait vecu avec lui, +elle reconnut qu'elle y avait ete poussee par un sentiment violent, +mais agreable, d'ou elle conclut que sa pretendue haine etait de +l'amour; et qu'elle n'avait jamais aime que lui. Bientot elle arriva +a se convaincre que sa manie de l'attaquer les armes a la main, et de +lui tendre des pieges, au risque de le blesser, lui avait ete inspiree +par le besoin de s'occuper de lui et d'attirer son attention. Elle +crut meme se souvenir distinctement que pendant la lutte ou il etait +parvenu a la dompter et a lui lier les mains, elle s'etait laisse +aller a une sensation enivrante que jamais rien depuis ne lui avait +fait eprouver. + +Ne voyant plus qu'un malheur dans la meprise qui avait eloigne son +jeune voisin, elle deplora l'aveuglement d'un amour qui s'etait +manifeste sous les apparences de la haine, et maudit la puissance +assoupissante de l'habitude, puisque cette puissance lui avait fait +accepter pour futur le plus insignifiant des hommes. Enfin elle etait +completement metamorphosee. Avait-elle depasse l'avenir ou etait-elle +revenue sur le passe? On pourrait repondre affirmativement a l'une et +a l'autre de ces deux questions. + +Lors meme qu'il eut ete possible de lire au fond de l'ame de cette +jeune fille, on n'aurait ose blamer son changement a l'egard de son +futur, car il etait tellement au-dessous du jeune officier, que la +comparaison ne pouvait que lui etre defavorable. Si l'on accordait +volontiers a l'un une certaine confiance, l'autre inspirait une +securite complete; si l'on aimait a associer l'un a tous les plaisirs +de la societe, on voyait dans l'autre un ami aussi sur qu'aimable; +et lorsqu'on se les figurait tous deux dans une de ces positions +serieuses et graves, qui font dependre le sort de toute une famille de +la resolution et de la sagesse d'un homme, on doutait de l'un, tandis +que l'on comptait sur l'autre comme sur un appui inebranlable. Les +femmes ont, pour sentir et pour juger ces sortes de differences, un +tact particulier que leur position sociale les met sans cesse dans la +necessite de developper et de perfectionner. + +Personne ne songea a plaider la cause du futur aupres de sa belle +fiancee, ni a lui rappeler les devoirs que lui imposaient a son egard +les convenances de famille et de societe; car on ne supposait pas +qu'elle nourrissait un penchant oppose a ces devoirs. Son coeur +cependant se laissait aller a ce penchant en depit du lien qui +l'enchainait, et qu'elle avait sanctionne par un consentement positif +et volontaire. Elle ne se laissa pas meme decourager par le peu de +sympathie qu'elle rencontrait chez le jeune officier. Se conduisant en +frere bienveillant plutot que tendre, il lui fit voir que toutes +ses esperances se bornaient a avancer promptement dans la carriere +militaire, ce qui devait necessairement l'eloigner bientot et pour +toujours peut-etre. Il alla jusqu'a lui parler de ses projets et de +son prochain depart avec une tranquillite parfaite. + +Ce prochain depart, surtout, alarma la jeune fille, et l'irritation +qui avait agite son enfance se reveilla chez elle avec ses ruses +malfaisantes et ses funestes emportements, pour causer des maux plus +grands sur un degre plus eleve de l'echelle de la vie. Afin de punir +de sa froide indifference l'homme qu'elle n'avait tant hai que pour +l'aimer davantage encore, elle prit la resolution de mourir. Ne +pouvant etre a lui, elle voulait au moins vivre dans son imagination +comme un eternel sujet de repentir, laisser dans sa memoire l'image +ineffacable de ses restes inanimes, et le reduire ainsi a se reprocher +toujours de n'avoir su ni apprecier ni deviner le sentiment qu'elle +lui avait voue. + +Tout entiere sous l'empire de cette cruelle demence, qui se manifesta +sous les formes les plus capricieuses, elle etonna tout le monde; mais +personne ne fut assez sage, assez penetrant pour deviner la cause de +ce singulier changement. + +Les parents, les amis, les simples connaissances meme, s'etaient +entendus entr'eux afin de surprendre presque chaque jour les jeunes +fiances par quelque fete nouvelle; la plupart des sites des environs +avaient deja ete exploites a cette occasion. Le jeune officier +cependant ne voulait pas quitter le pays sans avoir fait aux futurs +epoux une galanterie semblable, et il les invita, avec toute leur +societe, a une promenade en bateau. + +Au jour indique tous les invites monterent sur un de ces jolis yachts +qui offrent sur l'eau presque toutes les commodites de la terre ferme, +et l'on descendit le fleuve au son d'une joyeuse musique. Le salon et +les petits appartements qui l'entouraient offraient un refuge agreable +contre l'ardeur du soleil; aussi la societe ne tarda-t-elle pas a s'y +retirer et a organiser de petits jeux. + +Le jeune officier, dont le premier besoin etait de s'occuper +utilement, resta sur le pont. S'apercevant que le patron, accable par +la fatigue et par la chaleur, etait sur le point de ceder au sommeil, +il prit le gouvernail a sa place. Sa tache etait d'abord facile et +douce, car le yacht suivait seul le cours de l'eau; mais bientot il +s'approcha d'une place ou le fleuve se trouvait resserre entre deux +iles qui etendaient sous les flots leurs rivages plats et sablonneux, +ce qui rendait ce passage fort dangereux. L'officier ne manquait pas +d'habilete, et cependant il se demandait, tout en se dirigeant vers le +detroit, s'il ne serait pas plus prudent de reveiller le patron. En +ce moment sa belle ennemie parut sur le pont, arracha la couronne de +fleurs dont on venait d'orner ses cheveux, et la lui jeta en s'ecriant +d'une voix alteree: + +--Recois ce souvenir! + +--Ne me distrais pas, repondit le jeune homme en saisissant la +couronne au vol, j'ai en ce moment besoin de toutes mes forces, de +toute ma presence d'esprit. + +--Je ne te distrairai pas longtemps! tu ne me reverras plus jamais! + +A peine avait-elle prononce ces mots, qu'elle se precipita dans le +fleuve. + +--Au secours! au secours! elle se noie, s'ecrierent plusieurs voix +confuses. + +On courut ca et la, le tumulte etait au comble. L'officier ne pouvait +quitter le gouvernail sans exposer la vie de tous ceux qui se +trouvaient sur le yacht, et s'il continuait a le diriger, la jeune +fille etait perdue; car, au lieu de la secourir, on se bornait +a crier. Ces cris venaient de reveiller le patron; il saisit le +gouvernail que le jeune homme lui abandonna pour se depouiller de ses +vetements, et se precipiter dans le fleuve afin de sauver sa belle +ennemie. + +Dans les moments critiques, le changement de la main qui gouverne +amene toujours une catastrophe funeste, et le bateau, malgre +l'experience et l'habilete du patron, echoua sur le sable. + +Pour le nageur habile, l'eau est un element ami; elle porta docilement +l'officier qui rejoignit bientot la jeune fille; il la saisit et +la soutint avec tant de force, qu'elle semblait nager a ses cotes: +c'etait l'unique secours qu'il put lui donner pour l'instant, car le +courant etait si fort, que toute tentative pour gagner le rivage les +eut rendus la proie des flots. Au bout de quelques instants il avait +laisse derriere lui le yacht echoue, le detroit et les iles; le fleuve +etait redevenu calme, car il coulait de nouveau dans un vaste lit; le +danger le plus grand etait passe, et le jeune homme, qui n'avait agi +jusque la qu'instinctivement, retrouva enfin la force de calculer ses +actions. Ses yeux chercherent et decouvrirent bientot le point du +rivage le moins eloigne. Redoublant d'efforts il se dirigea vers ce +point qui etait garni d'arbres et qui s'avancait dans le fleuve. +Il l'atteignit facilement et y deposa la jeune fille. Ce fut alors +seulement qu'il s'apercut qu'elle ne donnait aucun signe de vie. +Regardant autour de lui avec desespoir, comme s'il demandait des +secours au hasard, il vit un sentier battu qui conduisait a travers le +bois. L'espoir de trouver un lieu habite ranima son courage. + +Charge du doux fardeau qu'il cherchait a disputer a la mort, il +s'avanca a grands pas sur ce sentier qui ne tarda pas a le conduire a +la demeure solitaire d'un jeune couple nouvellement marie. Sa position +n'avait pas besoin de commentaires, et le mari et la femme firent tout +ce qui etait en leur pouvoir pour l'aider a secourir sa compagne; l'un +alluma du feu, l'autre debarrassa la jeune fille de ses vetements +mouilles, et l'enveloppa dans des couvertures et des peaux de mouton +qu'elle faisait chauffer. Enfin, on ne negligea rien de tout ce que +l'on pouvait faire pour ranimer ce beau corps nu et toujours immobile +et glace. + +Tant de soins ne resterent pas sans recompense: la jeune fille ouvrit +enfin les yeux, jeta ses beaux bras nus autour du cou de son sauveur +et eclata en sanglots. Cette explosion de sensibilite acheva de la +sauver. Pressant plus fortement son ami sur sa poitrine, elle lui dit +avec exaltation: + +--Je t'ai retrouve une seconde fois, veux-tu encore m'abandonner? + +--Non, non, repondit l'officier qui ne savait plus ce qu'il faisait ni +ce qu'il disait; mais au nom du Ciel, menage-toi, songe a ta sante, +pour toi, pour moi surtout. + +En jetant un regard sur elle-meme, elle s'apercut de l'etat ou elle +se trouvait et pria son ami de s'eloigner. Cette priere ne lui avait +pas ete inspiree uniquement par la pudeur, comment aurait-elle pu +avoir honte devant son amant, devant son sauveur? mais elle voulait +lui donner le temps de prendre soin de lui-meme et de secher ses +vetements. + +Le costume de noce des jeunes maries etait encore frais et beau, +ils s'empresserent d'en parer leurs hotes qui, en se revoyant, se +regarderent un instant avec une joyeuse surprise; puis, entraines +par la violence d'une passion devenue enfin reciproque, ils se +precipiterent dans les bras l'un de l'autre. Soutenus par la force de +la jeunesse et par l'exaltation de l'amour, ils n'eprouvaient aucun +malaise; et, s'ils avaient entendu de la musique, ils se seraient mis +a danser. + +Se trouver tout a coup transporte du milieu de l'eau sur une terre +hospitaliere, et du cercle de la famille dans une solitude agreste; +passer de la mort a la vie, de l'indifference a la passion, du +desespoir a l'ivresse du bonheur, ce sont la de ces changements qui +altereraient la tete la plus forte, si le coeur ne venait pas a son +secours par ses tendres epanchements. + +Absorbes, pour ainsi dire, l'un dans l'autre, les deux anciens ennemis +avaient oublie leur famille et leur position sociale; et, lorsqu'ils +songerent enfin a l'inquietude que leur disparition ne pouvait manquer +de causer a leurs parents, ils se demanderent avec effroi comment ils +oseraient reparaitre devant eux. + +--Faut-il fuir? faut-il pour toujours nous soustraire a leurs +recherches? demanda le jeune homme. + +--Que m'importe! repondit-elle, pourvu que nous restions ensemble. + +Et elle se jeta de nouveau dans ses bras. + +Le villageois a qui ils avaient appris l'accident arrive au yacht, +s'etait rendu a leur insu sur le bord du fleuve ou il esperait +l'apercevoir, car il presumait qu'on s'etait empresse de le remettre a +flot. Cet espoir ne tarda pas a se realiser, et il fit tant de signes +qu'il attira l'attention des parents des jeunes gens qui etaient tous +reunis sur le pont et cherchaient des yeux un indice qui put leur +faire decouvrir les traces de leurs malheureux enfants. + +Le yacht se dirigea en hate vers le rivage, ou le jeune paysan +continuait a faire des signaux. On debarqua avec precipitation, on +apprit que les jeunes cens etaient sauves, et au meme instant tous +deux sortirent des buissons. Leur costume rustique les rendait presque +meconnaissables. + +Est-ce bien eux? s'ecrierent les meres. + +--Est-ce bien eux? repeterent les peres. + +--Oui, ce sont vos enfants, repondirent-ils tous deux, en se jetant a +genoux. + +--Pardonnez-nous, dit la jeune fille. + +--Benissez notre union, ajouta le jeune homme. + +--Benissez notre union, repeterent-ils tous deux. + +Pas une voix ne repondit. Les jeunes gens demanderent une troisieme +fois la benediction de leurs parents: comment auraient-ils pu la leur +refuser? + + + + +CHAPITRE XI. + + +Le narrateur se tut, et remarqua avec surprise que Charlotte etait en +proie a une vive emotion. Craignant de s'y abandonner d'une maniere +trop visible, elle quitta brusquement le salon. + +Le jeune officier, le heros de l'histoire que l'Anglais venait de +raconter, n'etait autre que le Capitaine. Les traits principaux +etaient rigoureusement vrais, les details seuls avaient subi quelques +modifications, ainsi que cela arrive toujours quand un fait qui a deja +passe par plusieurs bouches, est rapporte par un conteur gracieux et +spirituel. + +Ottilie suivit sa tante, et le Lord put a son tour faire remarquer a +son compagnon de voyage que sans doute il avait commis une faute, et +reveille par son recit quelques souvenirs douloureux dansee coeur de +Charlotte. + +--Il parait, continua-t-il, que malgre notre bonne volonte, nous ne +pouvons rendre a ces dames que le mal pour le bien; ce qui nous reste +de mieux a faire est donc de partir le plus tot possible. + +--J'en conviens. Je dois cependant vous avouer, Milord, que je me sens +retenu ici par un fait singulier que je voudrais pouvoir eclaircir. +Hier, pendant notre promenade, vous etiez beaucoup trop absorbe par +votre chambre obscure, pour vous occuper de ce qui se passait autour +de vous. Un point peu visite des bords opposes du lac vous avait +specialement frappe, et vous vous y etes rendu par un sentier +detourne. Au lieu de prendre ce meme sentier, Ottilie m'a propose de +vous rejoindre en traversant le lac, et je suis monte dans la nacelle +qu'elle dirigeait avec tant d'adresse, que je n'ai pu m'empecher de +lui exprimer mon admiration. Je l'ai assuree que depuis notre depart +de la Suisse, ou de charmantes jeunes filles servent souvent de +bateliers aux voyageurs, je n'avais encore jamais ete balance sur les +flots d'une maniere aussi agreable. Je lui ai demande ensuite pourquoi +elle n'avait pas voulu suivre le sentier que vous aviez choisi, car +je m'etais apercu qu'il lui inspirait un sentiment de crainte +insurmontable. + +--Si vous me promettez de ne pas vous moquer de moi, m'a-t-elle +repondu, je vous dirai mes motifs, autant que cela est en mon pouvoir, +puisqu'ils sont un mystere pour moi-meme. Je ne puis marcher sur cette +route sans etre saisie d'une terreur qu'aucune autre cause ne saurait +me faire eprouver et que je ne puis m'expliquer. Cette sensation est +d'autant plus desagreable, qu'elle est presque aussitot suivie d'une +violente douleur au cote gauche de la tete, incommodite a laquelle je +suis au reste tres-sujete. + +Pendant cette explication nous sommes arrives pres de vous, Ottilie +s'est occupee de votre travail et je suis alle visiter le sentier qui +exerce sur elle une si singuliere influence. Quelle n'a pas ete ma +surprise, lorsque j'ai reconnu les indices certains de la presence du +charbon de terre. Oui, j'en suis convaincu, si l'on voulait faire des +fouilles a cette place, on decouvrirait bientot une abondante mine de +houille. + +Vous souriez, Milord? Je sais que vous avez pour mes opinions sur ce +sujet l'indulgence d'un sage et d'un ami. Vous me croyez domine par +une folie inoffensive, continuez a l'envisager sous ce point de +vue, et laissez-moi soumettre la charmante Ottilie a l'epreuve des +oscillations du pendule. + +Le Lord n'entendait jamais parler de cette epreuve sans repeter +les principes et les raisonnements sur lesquels il fondait son +incredulite. Son compagnon l'ecoutait avec patience, mais il restait +inebranlable dans ses convictions. Parfois, seulement, il repondait +tranquillement qu'au lieu de renoncer a des essais, dont on obtient +rarement les resultats esperes, il fallait s'y livrer avec plus +d'ardeur et de perseverance. Selon lui c'etait l'unique moyen de +decouvrir, tot ou tard, les rapports et les affinites encore inconnus +que les corps organises et non organises ont entre eux, et les uns +envers les autres. + +Deja il avait etale sur une table les anneaux d'or, les marcassites +et autres substances metalliques dont se composait l'appareil de son +experience, et qu'il portait toujours sur lui renfermes dans une boite +elegante. Sans se laisser deconcerter par le sourire ironique du +Lord, il attacha plusieurs morceaux de metaux a des fils, et les tint +suspendus au-dessus d'autres metaux poses sur la table. + +--Je ne trouve pas mauvais, Milord, dit-il, que vous vous egayiez aux +depens de mon impuissance. Je sais depuis longtemps que pour et par +moi rien ne s'agite, aussi mon experience n'est-elle en ce moment +qu'un pretexte pour piquer la curiosite des dames, qui ne tarderont +pas a revenir. + +Bientot elles rentrerent en effet au salon. Charlotte devina a +l'instant le but de l'operation de l'Anglais. + +--J'ai souvent entendu parler de ces sortes d'experiences, dit elle, +mais je n'en ai jamais vu faire. Puisque vous vous y livrez en +ce moment, laissez-moi essayer si je pourrais obtenir un effet +quelconque. + +Et prenant le pendule a la main, elle le soutint sans emotion et avec +le desir sincere de le voir s'agiter; tout resta immobile. Ottilie +essaya a son tour. Ignorant ce qu'elle faisait, son esprit etait plus +tranquille et plus calme encore que celui de sa tante; mais a peine +eut-elle approche le metal suspendu au bout du pendule, du morceau +de metal pose sur la table, que le premier se mit en mouvement comme +entraine par un tourbillon irresistible. Tantot il tournait a droite +ou a gauche, en cercle ou en ellipses, et tantot il prenait son elan +en lignes perpendiculaires, selon la nature du metal pose sur la +table, et que l'Anglais ne pouvait se lasser de changer afin de varier +et de multiplier les experiences. Ce succes, presque merveilleux, +causa au Lord une vive surprise et depassa toutes les esperances de +son compagnon de voyage. + +Ottilie qui s'etait pretee avec beaucoup de complaisance a une +operation dans laquelle elle ne voyait qu'un jeu insignifiant, ne +tarda cependant pas a prier l'Anglais de mettre un terme a ce jeu, +parce que son mal de tete venait de la reprendre avec une violence +inaccoutumee. Cette derniere circonstance acheva d'enchanter +l'Anglais. Dans son enthousiasme il promit a la jeune fille que, si +elle voulait avoir confiance au procede qui pour l'instant venait +d'augmenter son mal, il l'en guerirait promptement et pour toujours. +Charlotte repoussa cette offre bienveillante avec beaucoup de +vivacite, elle avait toujours eu une apprehension instinctive pour +cette experience, et il n'entrait pas dans ses principes de laisser +faire aux siens ce qu'elle n'approuvait pas completement. + +Les deux voyageurs venaient d'executer leur projet de depart, et +les dames, que plus d'une fois ils avaient peniblement affectees, +desiraient cependant pouvoir un jour les retrouver dans la societe. + +Devenue entierement libre, Charlotte profita de la belle saison +pour rendre les nombreuses visites par lesquelles tous ses voisins +s'etaient empresses de lui prouver leur interet et leur amitie. Le peu +d'heures que l'accomplissement de ce devoir lui permettait de passer +chez elle, etait consacre a son enfant qui, sous tous les rapports, +meritait une affection et des soins extraordinaires. Tout le monde, +au reste, voyait en lui un don merveilleux de la Providence, et il +justifiait cette opinion. Doue d'une sante robuste, il grandissait et +se developpait rapidement, et la double ressemblance qui, le jour de +son bapteme, avait cause tant de surprise, devenait toujours plus +frappante. La coupe de son visage et le caractere de ses traits, le +rendaient l'image vivante du Capitaine; mais ses yeux semblaient avoir +ete modeles sur ceux d'Ottilie, et la meme ame s'y reflechissait. + +Cette singuliere parente et surtout le sentiment qui pousse les femmes +a etendre l'amour qu'elles ont voue au pere sur les enfants dont elles +ne sont pas les meres, rendaient le fils d'Edouard cher a Ottilie. +L'entourant des soins les plus tendres, elle etait pour lui une +seconde mere, ou plutot une mere d'une nature plus elevee, plus noble +que celle qui lui avait donne la vie. Cette affection avait excite la +jalousie de Nanny, qui s'etait eloignee peu a peu de sa maitresse, et +qui avait fini par pousser l'obstination jusqu'a retourner chez ses +parents, ou elle vivait dans un isolement volontaire. + +Ottilie continua a promener l'enfant et s'accoutuma ainsi a de longues +excursions; aussi avait-elle soin d'emporter toujours un petit flacon +de lait pour donner a son petit favori la nourriture dont il avait +besoin. Comme elle oubliait rarement de se munir d'un livre, elle +formait une gracieuse _Penserosa_, quand elle marchait ainsi lisant et +tenant ce bel enfant sur ses bras. + + + + +CHAPITRE XII. + + +Le principal but que le souverain s'etait propose en entrant +en campagne etait atteint, et le Baron charge de decorations +honorablement gagnees, se retira de nouveau dans la metairie ou il +avait cherche un refuge lors de son depart du chateau. Il savait tout +ce qui s'etait passe pendant son absence, car il avait trouve moyen +de faire observer les dames de tres-pres, et si adroitement, qu'elles +n'en avaient jamais eu le plus leger soupcon. La sejour de la ferme +lui parut d'autant plus agreable, qu'on y avait fidelement execute les +ordres qu'il avait donnes avant son depart, pour ameliorer et embellir +cette retraite. Enfin, il la trouva telle qu'il l'avait desiree, +c'est-a-dire, remplacant par son utilite et la variete de ses +agrements, ce qui lui manquait en etendue. + +L'activite tumultueuse et la promptitude decidee de la vie militaire +avaient accoutume Edouard a mettre plus de fermete dans sa maniere +d'agir, et il se sentit enfin le courage de realiser un projet sur +lequel il croyait avoir suffisamment medite. Son premier soin fut +de faire venir le Major pres de lui, et tous deux eprouverent en se +revoyant une joie egale. Les amities d'enfance et les liens du sang +ont, sur toutes les autres affections, l'avantage inappreciable +qu'aucun malentendu ne peut les rompre entierement, et qu'il suffit +d'une courte absence pour retablir les anciennes relations telles +qu'elles etaient autrefois. + +Edouard apprit avec le plus vif plaisir que la position de fortune +de son ami realisait, surpassait meme toutes ses esperances, et il +s'empressa de lui demander s'il n'avait pas quelque riche mariage +en perspective. Le Major repondit negativement et d'un air grave et +serieux. + +--Je ne veux ni ne dois rien te cacher, lui dit-il, apprends tout +de suite quelles sont mes intentions et mes projets. Tu connais ma +passion pour Ottilie, et tu as compris que c'est cette passion qui +m'a precipite au milieu des perils de la guerre. J'avoue que j'aurais +voulu pouvoir me debarrasser honorablement, dans cette carriere, d'une +existence qui m'etait devenue insupportable, puisque je ne devais pas +la consacrer a mon amie. Cependant je n'ai jamais entierement perdu +l'espoir. La vie a cote d'Ottilie me paraissait si belle, qu'il +m'a ete impossible d'en faire une abnegation complete; mille +pressentiments, mille signes mysterieux, m'affermissaient malgre moi +dans la vague croyance qu'un jour elle pourrait m'appartenir. Un verre +qui porte son chiffre et le mien, a ete jete en l'air le jour ou on a +pose la premiere pierre de la maison d'ete, et il ne s'est pas brise, +et il a ete remis entre mes mains! Que de combats cruels et inutiles +n'ai-je pas soutenus contre moi-meme dans ce lieu ou nous nous +revoyons aujourd'hui! Fatigue de tant de luttes steriles, j'ai fini +par me dire: Mets-toi a la place de ce verre prophetique, deviens +toi-meme la pierre de touche de ton avenir; va chercher la mort, non +en homme desespere, mais en homme qui croit encore a la possibilite +de vivre; combats pour Ottilie, qu'elle soit le prix d'une bataille +gagnee, d'une forteresse prise d'assaut; fais des prodiges pour +meriter ce prix! Tels sont les sentiments qui m'ont anime pendant +toute la campagne. Aujourd'hui je me sens arrive au but, car j'ai +vaincu les obstacles, j'ai renverse les difficultes qui me barraient +le passage. Ottilie est enfin mon bien a moi, et ce qui me reste a +faire pour passer de cette pensee a la realisation, n'est plus rien a +mes yeux. + +--Tu viens de repousser d'avance les observations que je puis et que +je dois te faire, repondit le Major, cela ne m'empechera pas de te +parler en ami sincere. Je te laisse le soin de peser le bonheur que +tu as trouve naguere aupres de ta femme; il ne t'est pas possible de +t'aveugler sur ce point, mais je te rappellerai que le Ciel vous a +donne un fils, et que par consequent vous etes desormais inseparables; +car ce n'est plus trop de vos efforts reunis pour veiller sur son +education et assurer son avenir. + +--C'est par pure vanite, s'ecria Edouard, que les parents se croient +indispensables a leurs enfants: tout ce qui existe trouve autour de +soi la nourriture et les soins dont il a besoin. Si la mort prematuree +d'un pere rend la jeunesse du fils moins douce, ce fils gagne, en +resume plus qu'il ne perd, car son esprit se developpe et se forme +plus vite, parce qu'il est de bonne heure reduit a se plier devant la +volonte d'autrui; necessite cruelle a laquelle nous sommes tous forces +de nous soumettre tot ou tard. Au reste, le besoin ne pourra jamais +atteindre mon fils, je suis assez riche pour assurer un sort +convenable a plusieurs enfants, et je ne vois point de consideration +qui puisse me faire un devoir de laisser mon immense fortune a un seul +heritier. + +Le Major essaya de retracer a son ami le tableau de son premier +et constant amour pour Charlotte: l'impatient mari l'interrompit +vivement. + +--Nous avons fait tous deux une haute folie, s'ecria-t-il; oui, c'est +toujours une folie de vouloir realiser dans un age plus avance, les +reves de la premiere jeunesse. Chaque age a des esperances, des vues, +des besoins qui lui sont particuliers. Malheur a l'homme que les +circonstances ou l'erreur poussent a chercher le bonheur avant ou +apres l'epoque de la vie ou il se trouve. Mais si nous avons commis +une imprudence, faut-il qu'elle empoisonne toute notre existence? De +vains scrupules doivent-ils nous empecher de profiter d'un avantage +que la loi elle-meme nous offre? Que de fois ne revenons-nous pas sur +une resolution prise qui ne concerne que des interets de details, que +des parties de la vie? Pourquoi seraient-elles irrevocables quand il +s'agit de l'ensemble, de l'enchainement de cette vie? + +Le Major redoubla d'adresse et d'eloquence pour rappeler a son ami +l'utilite des rapports de famille et de societe qu'il devait a sa +femme; mais il lui fut impossible de se faire ecouter avec interet. + +--Tout cela, mon cher ami, repondit Edouard, je me le suis repete a +satiete au milieu des batailles, quand le tonnerre du canon faisait +trembler le sol, quand les balles sifflaient a droite et a gauche, +eclaircissaient nos rangs, tuaient mon cheval sous moi et percaient +mon chapeau! Et quand j'etais assis seul sous la voute etoilee, pres +du foyer d'un bivouac, tous ces devoirs de convention, toutes ces +exigences sociales passaient devant ma pensee. Je les ai examines sous +tous les points de vue, j'ai fait la part du coeur et de la raison, je +ne leur dois plus rien, j'ai regle mes comptes a plusieurs reprises, +et pour toujours enfin. + +Dans ces moments solennels, pourquoi te le cacherai-je, mon ami, toi +aussi tu m'as occupe, car tu faisais partie de mon cercle domestique, +et longtemps avant deja nous nous appartenions de coeur. Si dans le +cours de notre vie je suis reste ton debiteur, le moment est venu de +te payer avec usure; si tu es le mien, je vais te fournir le moyen de +t'acquitter noblement. Tu aimes Charlotte, elle est digne de toi et tu +ne lui es pas indifferent; comment aurait-elle pu te voir intimement +sans t'apprecier? Recois-la de ma main, conduis Ottilie dans mes bras, +et nous serons les deux couples les plus heureux de la terre. + +--Ce don precieux que tu m'offres, repondit le Major, loin de +m'eblouir, double ma prudence, et je vois avec chagrin que ta +proposition, au lieu de trancher les difficultes, les augmente. Elle +jetterait le jour le plus defavorable sur la reputation, sur l'honneur +de deux hommes qui, jusque la, se sont montres a l'abri de tout +reproche. + +--Mais c'est precisement parce que nous sommes a l'abri du reproche, +que nous pouvons le braver sans crainte, s'ecria Edouard. Celui qui +n'a jamais fait douter de soi ennoblit une action qu'on blamerait, si +elle etait commise par un homme qui se serait deja rendu coupable de +plus d'une faute. Quant a moi, je me suis soumis a tant d'epreuves +cruelles, j'ai tant fait pour les autres que je me sens enfin le droit +de faire quelque chose pour moi. Charlotte et toi, vous pourrez a +votre aise prendre conseil du temps et des circonstances, mais rien +ne pourra modifier ma resolution en ce qui me concerne. Si l'on veut +m'aider, je saurai me montrer reconnaissant; si l'on m'oppose des +obstacles, je saurai les faire disparaitre par les moyens les plus +extremes; il n'en est point qui pourraient me faire reculer. + +Persuade qu'il etait de son devoir de combattre aussi longtemps que +possible les projets d'Edouard, le Major dirigea l'entretien sur +les formalites judiciaires qu'exigeraient le divorce et un nouveau +mariage; et il fit ressortir vivement tout ce que ces demarches +indispensables avaient de penible, de fatigant, d'inconvenant meme. + +--Je le crois, dit Edouard avec humeur, et je vois avec chagrin que ce +n'est pas seulement a ses ennemis, mais encore a ses amis qu'il faut +enlever d'assaut les avantages que le prejuge nous refuse. Eh bien! +puisqu'il le faut, je vous arracherai malgre vous l'objet de mes +desirs sur lequel mes yeux restent fixes. Je sais que d'anciens noeuds +ne se brisent pas sans deplacer, sans renverser plus d'un accessoire +qui aurait prefere ne pas etre derange. Mais, dans de semblables +situations, les sages discours ne servent a rien; tous les droits sont +egaux dans la balance de la raison, et si l'un d'eux pouvait la faire +pencher, il serait facile de jeter dans le bassin oppose un autre +droit qui l'emporterait a son tour. Decide-toi donc, mon ami, a agir +dans mon interet, dans le tien, a denouer ce qui doit etre rompu, a +resserrer ce qui est deja uni. Qu'aucune consideration ne te retienne; +deja le monde s'est occupe de nous, nous le ferons parler une seconde +fois; puis il nous oubliera comme il oublie tout ce qui a cesse d'etre +nouveau pour lui. + +Craignant d'irriter son ami par des objections nouvelles, le Major +garda le silence. Edouard continua a parler de son divorce comme d'une +chose convenue, il plaisanta meme sur les formalites qu'il serait +force de remplir; mais tout en en raillant, il redevint serieux +et pensif, car il ne pouvait se dissimuler ce qu'elles avaient de +desagreable et de penible. + +--Il n'est pourtant pas possible, dit-il, d'esperer que notre +existence bouleversee se remettra d'elle-meme, ou qu'un caprice du +hasard viendra a notre secours. En nous faisant ainsi illusion, nous +ne pourrions jamais retrouver le bonheur et le repos; et, comment +pourrais-je me consoler, moi qui suis l'unique cause de nos maux a +tous? C'est d'apres mes instantes prieres que Charlotte s'est decidee +a te recevoir au chateau; l'arrivee d'Ottilie n'etait, pour ainsi +dire, que le resultat, la consequence de la tienne. Il n'est pas au +pouvoir humain de rendre comme non avenus les evenements qui se sont +succedes depuis, mais nous pouvons les faire contribuer a notre +satisfaction. Detourne tes regards du riant avenir qu'il nous serait +si facile de nous preparer, impose-nous a tous une abnegation +complete, terrible, et dont je veux bien, pour un instant, admettre +la possibilite; mais lors meme que nous aurions pris la resolution de +rentrer dans une ancienne position qu'on a violemment quittee, +est-il facile, est-il possible de la realiser? Et quel avantage +y trouverait-on en echange des mille et mille inconvenients, des +tourments reels qu'on y rapporte malgre soi? Commencons par toi, et +conviens que la fortune t'aurait souri en vain en te donnant un poste +brillant, puisque tu ne pourrais jamais passer une seule journee sous +mon toit. Et Charlotte et moi quel prix pourrions-nous attacher a nos +richesses apres le sacrifice que nous nous serions fait mutuellement? +Si tu partages l'opinion des gens du monde, si tu crois que l'age +finit par amortir les passions les plus violentes et les plus nobles, +par effacer les sentiments le plus profondement graves dans notre ame, +n'oublie pas; du moins, que la lutte contre ces passions, contre ces +sentiments, empoisonne precisement cette epoque de la vie que l'on ne +voudrait pas passer dans l'abnegation et la souffrance, mais dans la +joie et dans le bonheur; de cette epoque de la vie enfin, a +laquelle on attache d'autant plus de prix, que l'on commence deja a +s'apercevoir qu'elle n'est point eternelle. + +Laisse-moi maintenant parler du point le plus important. Lors meme +que nous pourrions nous resigner tous a souffrir sans aucun espoir +de compensation, que deviendrait Ottilie? car je serais force de la +bannir de ma maison et de souffrir qu'elle vive au milieu de ce monde +maudit qui ne sent, qui ne comprend, qui n'apprecie rien. Cherche, +trouve, invente, s'il le faut, une situation ou elle pourrait etre +heureuse sans moi, et tu m'auras oppose un argument qui, lors meme +qu'il ne me convaincrait pas a l'instant, me ferait reflechir de +nouveau sur le parti qui me reste a prendre. + +La solution de ce probleme n'etait pas facile, le Major n'en trouva +point a sa portee: il se borna donc a repeter a son ami, pour +l'endormir plutot que pour le convaincre, tout ce qu'il y avait +d'important, de difficile, de dangereux meme dans la realisation de +ses projets; et qu'il fallait au moins peser chaque demarche +decisive avant de l'entreprendre. Edouard se rendit a ces prudentes +observations, mais a la condition expresse que son ami ne le +quitterait que lorsqu'ils auraient arrete ensemble la conduite qu'ils +devaient tenir, et fait les premieres demarches qui rendraient +impossible tout retour sur le passe. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +Lorsque de simples connaissances se rencontrent apres une longue +separation, le besoin de se communiquer les changements survenus dans +leurs positions respectives, fait naitre entre elles une certaine +intimite qui tient de pres a l'abandon. Il est donc bien naturel +qu'Edouard et son ami se confiassent tout ce que l'un devait encore +ignorer du passe de l'autre. Ce fut ainsi que le Major avoua qu'a +l'epoque du retour d'Edouard de ses voyages, Charlotte lui avait +confie le projet de marier sa jolie niece au jeune veuf et qu'il avait +promis de la seconder de tout son pouvoir. En apprenant que, des cette +epoque, ses amis avaient reconnu qu'Ottilie etait la compagne qui +convenait a son age et a son caractere, Edouard crut pouvoir parler +sans detour d'une sympathie semblable entre sa femme et son ami, +et qui lui paraissait d'autant plus vraie et plus juste qu'elle +favorisait ses desseins. + +Le Major ne pouvait nier completement l'existence de cette sympathie, +mais il n'osa pas l'avouer ouvertement; ses hesitations affermirent +les convictions d'Edouard: a ses yeux, son divorce et les mariages +qui devaient s'en suivre, n'etaient plus des choses a faire, mais des +faits accomplis, et il se proposait de voyager avec Ottilie. + +Parmi tous les reves de l'imagination, il n'en est point de plus +seduisant que celui qui place de jeunes amants ou de nouveaux epoux +dans une position qui leur permet de se familiariser avec les liens +durables qui les unissent, au milieu d'un monde nouveau et des +changements les plus bizarres. Une pareille existence leur semble, +pour ainsi dire, la preuve la plus positive de la solidite de ces +liens. + +Continuant a exposer ses projets a son ami, Edouard lui dit qu'avant +de se mettre en route avec Ottilie, il lui laisserait, ainsi qu'a +Charlotte, tous les pouvoirs necessaires pour regler pendant son +absence les affaires d'interet materiel, selon leur bon vouloir, car +sa confiance en leur justice et en leur equite etait sans bornes. Mais +ce qui le charmait surtout, c'etait l'idee que son fils, qu'il se +proposait de laisser a sa mere, serait eleve par le Major qui ne +pouvait manquer d'en faire un homme de merite. Il soutenait meme que +le nom d'Othon, sous lequel cet enfant avait ete baptise, etait un +indice certain que celui des deux amis qui avait continue a porter ce +nom, devait lui servir de pere. + +Tous ces projets etaient si murs et si vivants dans l'imagination +d'Edouard, qu'il ne voulait pas en retarder l'execution d'un seul +jour. Il se mit en route avec son ami et arriva bientot dans une +petite ville ou il possedait une maison; c'est la qu'il voulait +attendre le retour du Major qui devait aller sonder les intentions de +Charlotte. Il lui fut impossible cependant de descendre dans cette +maison, car il voulait accompagner son ami, du moins jusqu'au-dela de +la ville. Tous deux etaient a cheval et s'entretenaient d'objets qui +les interessaient si vivement, qu'ils ne s'apercurent point de la +longueur de la route qu'ils venaient de faire. + +A un brusque detour de cette route, ils apercurent tout a coup la +maison d'ete dont le toit de tuiles brillait pour la premiere fois a +leurs regards. Edouard ne se sentit plus le courage de retourner a la +ville; il conjura son ami d'insister fortement aupres de Charlotte, +afin que tout fut termine dans la soiree meme, et promit de se cacher, +en attendant, dans un hameau voisin. Force de s'en remettre a sa femme +pour la reussite de ses voeux les plus chers, if se persuada sans +peine qu'en ce jour, comme autrefois, leurs desirs etaient les memes, +et que, par consequent, la demarche du Major serait suivie d'un plein +succes. Dans cette conviction, il pria son ami de l'avertir de sa +reussite a l'instant meme par un signal convenu, tel qu'un coup de +canon, s'il faisait encore jour, ou quelques fusees si la nuit etait +deja venue. + +Le Major dirigea son cheval vers le chateau. Lorsqu'il y arriva, on +lui apprit que Charlotte l'avait quitte pour aller habiter la maison +d'ete; on ajouta qu'en ce moment il ne l'y trouverait pas parce +qu'elle etait allee faire une visite dans les environs. Contrarie de +cette absence, il retourna au cabaret du village ou il avait laisse +son cheval, et ou il se promit d'attendre le retour de Charlotte. + +Pendant ce temps, Edouard pousse par une impatience irresistible, +quitta sa retraite, suivit des sentiers tortueux et touffus, connus +seulement par les chasseurs et les pecheurs du voisinage; et qui le +conduisirent dans les nouvelles plantations de ses domaines. Vers la +fin du jour, il arriva enfin dans un des bosquets qui bordaient le +lac, dont le vaste miroir immobile s'offrit pour la premiere fois a +ses regards dans toute son etendue. + +Dans la meme soiree Ottilie s'etait engagee dans une longue promenade +sur les rives du lac. L'enfant sur ses bras, et tenant un livre a la +main, elle lisait en marchant, suivant son habitude. Arrivee pres de +la touffe de vieux chenes qui ombrageait la place d'embarquement de +cette rive, elle s'apercut que l'enfant s'etait endormi. Se sentant +fatiguee elle-meme, elle le deposa sur le gazon, s'assit a ses cotes +et continua sa lecture. Ce livre etait un de ceux qui captivent et +interessent les caracteres impressionnables au point de leur faire +oublier la marche du temps. Tout entiere sous l'empire de ce charme, +Ottilie ne songea point aux heures qui s'ecoulaient ni a la longueur +du chemin qu'elle avait a faire pour revenir par terre a la maison +d'ete. Abimee ainsi dans sa lecture et en elle-meme, elle etait si +seduisante, que si les arbres et les buissons d'alentour avaient eu +des yeux, ils n'auraient pu s'empecher de l'admirer et de se rejouir a +sa vue. En ce moment un rayon oblique et rougeatre du soleil couchant +tombait sur son epaule et dorait ses joues. + +Edouard avait reussi a 's'avancer dans ses domaines sans rencontrer +personne. Enhardi par ce succes, il penetra toujours plus avant et +sortit tout a coup des buissons qui croissaient sous le bouquet de +chenes et lui derobaient la vue du lac. + +Au bruit des branches froissees, Ottilie detourna la tete, tous deux +se reconnurent! Edouard se precipita vers elle et tomba a ses pieds. +Apres un silence plein de charmes dont tous deux avaient besoin pour +se remettre, il lui expliqua enfin comment et pourquoi il se trouvait +en ce lieu. + +--J'ai envoye le Major aupres de Charlotte, continua-t-il; notre sort +a tous se decide sans doute en ce moment. Jamais je n'ai doute de ton +amour, tu as du compter sur le mien; ose me dire enfin que tu veux +m'appartenir; consens a notre union. + +Elle hesita, il insista plus fortement, et, s'appuyant sur ses anciens +droits, il allait l'attirer dans ses bras; elle lui designa d'un geste +l'enfant endormi. Edouard jeta sur lui un regard fugitif, et une +surprise melee d'effroi se peignit sur ses traits. + +--Grand Dieu! s'ecria-t-il, si je pouvais douter de ma femme, de mon +ami, quelle preuve terrible ne trouverais-je pas sur la figure de +cet enfant! ce sont les traits du Major, jamais je n'ai vu une +ressemblance aussi frappante. + +--Non, non, dit Ottilie, tout le monde soutient que c'est a moi qu'il +ressemble. + +--C'est impossible, repondit Edouard. + +Mais au meme instant l'enfant ouvrit ses grands yeux noirs, +penetrants, animes et tendres; il semblait regarder dans le monde avec +intelligence et amour. On eut dit qu'il connaissait les deux personnes +debout devant lui. Fascine par ce regard, Edouard se prosterna devant +l'enfant comme s'il se jetait une seconde fois aux genoux d'Ottilie. + +--C'est toi! s'ecria-t-il; oui, ce sont tes yeux celestes! qu'importe, +je ne veux voir que les tiens, jetons un voile impenetrable sur +l'instant funeste qui donna le jour a cette fatale creature. Pourquoi +troublerai-je ton ame chaste et pure par la pensee terrible que le +mari et la femme, meme quand leurs coeurs se sont eloignes l'un de +l'autre, peuvent encore s'enlacer de leurs bras, et profaner un lien +sacre par des desirs opposes a ces liens! Mais puisque je touche +au terme de mes voeux, puisque mes rapports avec Charlotte doivent +necessairement etre rompus, puisque tu vas m'appartenir enfin, +pourquoi ne te dirais-je pas tout? Pourquoi n'aurais-je pas le courage +de te faire un aveu terrible? Ecoute et tache, de me comprendre. Cet +enfant est le fruit d'un double adultere! Au lieu de resserrer les +liens qui m'attachaient a ma femme et ma femme a moi, il les brise +pour toujours! Que cet enfant temoigne contre moi, que m'importe, +pourvu que ses yeux celestes disent aux tiens que dans les bras d'une +autre je t'appartenais! pourvu que tu puisses comprendre et sentir que +cette faute, ce crime, je ne puis l'expier que sur ton coeur! + +Ecoutons! s'ecria-t-il en se levant avec precipitation, car il venait +d'entendre un coup de fusil qu'il prit pour un signal du Major. + +C'etait l'explosion de l'arme a feu d'un chasseur qui parcourait les +montagnes voisines. Rien n'interrompit plus le silence solennel de la +contree, Edouard devint impatient et inquiet. + +Ottilie s'apercut enfin que le soleil venait de disparaitre derriere +la cime des rochers; mais ses derniers rayons refractes etincelaient +encore sur les vitres de la maison d'ete. + +--Eloigne-toi, Edouard, lui dit la jeune fille, songe que nous avons +souffert depuis bien longtemps avec patience et courage; n'anticipons +pas sur un avenir que Charlotte seule a le droit de regler. Je suis +a toi si elle le permet; si elle veut conserver ses droits je me +resignerai. Puisque tu as la certitude que nous touchons a l'instant +decisif, ayons le courage de l'attendre. Retourne au hameau, ou +peut-etre deja le Major te cherche en vain; car il n'est pas naturel +qu'il veuille avoir recours au moyen brutal d'un coup de canon pour +t'annoncer le succes de sa demarche. Je sais qu'il n'a pas trouve +Charlotte chez elle; mais il peut etre alle a sa rencontre, et avoir +besoin maintenant de te parler. Que sais-je tout ce qui peut etre +arrive. Laisse-moi, Charlotte va revenir, elle m'attend la haut a la +maison d'ete, moi et surtout son enfant. + +Ottilie parlait avec un desordre et une vivacite extraordinaires; +elle se sentait si heureuse en presence d'Edouard, et cependant elle +comprenait la necessite de l'eloigner. + +--Je t'en conjure, mon bien-aime, retourne au hameau, va attendre le +Major. + +--Je t'obeis, repondit Edouard, en arretant sur elle un regard +passionne; puis il l'attira dans ses bras: la jeune fille l'enlaca des +siens et le pressa tendrement sur son coeur. + +L'esperance passa sur leurs tetes comme une etoile qui se detache +du ciel pour eclairer la terre de plus pres. Se sentant unis ils +echangerent pour la premiere fois, et sans contrainte, des baisers +brulants; puis ils se separerent avec violence et douloureusement. + +Le crepuscule du soir et les exhalaisons humides du lac enveloppaient +la contree. Restee seule, Ottilie tremblante et confuse leva les yeux +vers la maison d'ete; il lui semblait, qu'elle voyait flotter sur le +balcon la robe blanche de Charlotte. La route qui conduisait a cette +maison, en faisant le tour du lac, etait longue; et elle savait +combien sa tante etait sujette a s'inquieter quand, en rentrant chez +elle, elle ne trouvait pas son enfant. Les platanes de la place de +debarquement de la rive opposee se balancaient a ses regards, l'espace +etroit du lac la separait seule de cette place et du sentier court et +commode qui, de la, conduisait a la maison d'ete. Deja ses regards +et sa pensee avaient passe l'eau, et la crainte de s'y hasarder avec +l'enfant disparut devant la crainte plus forte encore d'arriver trop +tard. S'avancant rapidement vers la nacelle, elle ne sentit point que +son coeur battait avec violence, que ses jambes tremblaient sous elle, +que ses sens etaient pres de l'abandonner. + +D'un bond elle s'elanca vers la nacelle et saisit la rame. Pour mettre +a flot la legere embarcation, elle a besoin de toutes ses forces, et +renouvelle le coup de rame. La nacelle se balance et glisse en avant. +Tenant sur son bras et dans sa main gauche l'enfant et le livre, elle +agite la rame de la main droite, chancelle et tombe au fond du bateau. +La rame lui echappe et en cherchant a la retenir, elle laisse glisser +l'enfant et le livre, et tout tombe dans le lac. Par un mouvement +spontane elle saisit la robe de l'enfant, mais la position dans +laquelle elle est tombee l'empeche de se relever; la main droite, qui +seule est restee libre, ne lui suffit pas pour se retourner et se +redresser. Apres de longs et cruels efforts, elle y reussit enfin et +retire l'enfant de l'eau; ses yeux sont fermes, il ne respire plus! + +En ce moment terrible, elle retrouva toute sa presence d'esprit, et sa +douleur n'en fut que plus cruelle. La nacelle etait arrivee presqu'au +milieu du lac, la rame flottait sur sa surface immobile, pas un +etre vivant ne paraissait sur le rivage: au reste, quels secours +aurait-elle pu attendre dans cette nacelle qui la balancait au milieu +d'un element inaccessible et perfide? + +Ce n'etait qu'en elle-meme que la malheureuse Ottilie pouvait trouver +des ressources, elle avait souvent entendu parler des moyens par +lesquels on rappelait les noyes a la vie; elle les avait meme vu +appliquer a la suite du feu d'artifice par lequel Edouard avait +celebre l'anniversaire de sa naissance. + +Encouragee par ces souvenirs, elle deshabille l'enfant, l'essuie avec +la robe de mousseline dont elle etait vetue, decouvre pour la premiere +fois a la face du ciel son chaste sein, y presse l'infortunee petite +creature dont le froid glacial engourdit son coeur. Les larmes +brulantes dont elle inonde les membres raides et immobiles de l'enfant +lui rendent quelque apparence de chaleur et de vie. Ivre de joie, elle +l'entoure de son schall, le couvre de baisers, le rechauffe de son +haleine, lui communique son souffle et croit avoir remplace ainsi les +secours plus efficaces que son isolement ne lui permet pas de lui +prodiguer. + +Vains efforts! l'enfant reste sans vie dans les bras d'Ottilie, et +la nacelle semble enracinee au milieu du lac! Dans cette situation +terrible, elle trouve encore des ressources dans sa belle ame qui +s'adresse au Ciel. Agenouillee au fond de la nacelle, elle eleve +l'enfant glace au-dessus de sa poitrine decouverte, blanche et froide +comme celle d'une statue de marbre. Ses yeux humides s'attachent aux +nuages et demandent assistance et protection, la ou les nobles coeurs +placent leurs esperances quand tout leur manque sur la terre. + +Ottilie n'avait pas en vain invoque les etoiles, qui, ca et la, +etincelaient au firmament. Une legere brise s'eleva tout a coup et +poussa doucement la nacelle vers les platanes. + + + + +CHAPITRE XIV. + + +Ottilie se dirigea en hate vers la maison d'ete. Des qu'elle y fut +arrivee, elle fit appeler le chirurgien et lui remit l'enfant. Cet +homme experimente et toujours pret a remedier a tous les accidents +possibles, prodigua a cette frele creature des secours proportionnes +a sa constitution. La jeune fille le seconda avec activite; apportant +elle-meme les objets qu'il demandait, elle allait, venait et donnait +des ordres avec suite et precision. En la voyant se mouvoir ainsi, +on eut dit qu'elle marchait, agissait et vivait dans un autre monde; +c'est que les grands evenements, qu'ils soient heureux ou malheureux, +nous font croire que tout autour de nous a change de nature. + +L'habile chirurgien continua ses efforts gradues; Ottilie chercha a +lire ses esperances dans ses yeux, car il ne repondait rien a ses +questions reiterees. Bientot cependant il secoua la tete d'un air de +doute, et lorsqu'elle lui demanda positivement s'il croyait pouvoir +sauver le malheureux enfant, il laissa echapper de ses levres un non +a peine articule. Au meme instant Ottilie quitta l'appartement, qui +etait la chambre a coucher de sa tante, pour passer dans la piece +voisine; mais, a quelques pas du canape, elle tomba sans mouvement sur +le tapis. + +On entendit la voiture de Charlotte entrer dans la cour, et le +chirurgien courut au-devant d'elle pour la preparer au malheur qui +venait d'arriver. Il ne la rencontra pas; car, au lieu de monter +directement a sa chambre a coucher, elle entra au salon ou elle vit sa +niece etendue par terre sans apparence de vie. Une femme de chambre +accourut du cote oppose en poussant des cris lamentables; le +chirurgien arriva presque aussitot et fut force de tout avouer. +Charlotte cependant croyait encore a la possibilite de rappeler son +enfant a la vie; le prudent chirurgien s'en applaudit et se borna a +la prier de ne pas demander a voir son fils en ce moment, puis il +s'eloigna pour l'entretenir dans son erreur, en lui faisant croire que +sa presence etait necessaire aupres de son petit malade. + +Charlotte s'est assise sur le canape, Ottilie est toujours couchee sur +le tapis. Sa malheureuse tante la souleve par un effort penible, et +attire sur ses genoux la belle tete de la jeune fille. Le chirurgien +entre et sort a chaque instant; il feint de redoubler d'efforts pour +l'enfant, tandis qu'il ne s'occupe plus que des deux dames. Minuit +vient de sonner, le silence de la mort regne dans la contree et dans +la maison. Charlotte comprend enfin qu'elle a perdu son enfant, elle +veut du moins avoir pres d'elle ses restes inanimes, et l'on depose +sur le canape un panier ou repose ce petit corps glace, enveloppe +dans des mouchoirs de laine chauds et blancs; son visage seul est +decouvert; il semble dormir. + +Le bruit de cette catastrophe ne tarda pas a mettre tout le village en +emoi. Des qu'il arriva au Major, il quitta l'auberge et se rendit a +la maison d'ete. N'osant y entrer, il interrogea les domestiques qui +couvaient ca et la, et finit par dire a l'un d'eux de faire descendre +le chirurgien. Celui-ci ne se fit pas long-temps attendre; quelle +ne fut pas sa surprise, en reconnaissant son ancien protecteur! Sa +presence dans un pareil moment lui parut de bonne augure; aussi se +chargea-t-il avec plaisir de preparer Charlotte a le recevoir. Voulant +s'acquitter de cette tache delicate avec toute la prudence necessaire, +il commenca par lui parler de plusieurs personnes absentes qui +ne pouvaient manquer de partager sa juste douleur. Ce genre de +conversation l'amena naturellement a prononcer le nom du Major; et il +l'imposa pour ainsi dire a la pensee de la malheureuse mere, en lui +rappelant le devouement sans bornes dont cet ami sincere lui avait +deja donne tant de preuves. Passant du recit a la realite, il lui +apprit qu'il etait la, a sa porte, et n'attendait qu'un mot pour +paraitre. + +Au meme instant le Major entra, Charlotte l'accueillit avec un sourire +douloureux. Il s'avanca doucement et s'arreta en face d'elle. Elle +releva la couverture de soie verte qui couvrait le cadavre de +l'enfant, et, a la faible lueur d'une seule bougie, le Major reconnut +avec une secrete terreur, dans les traits de cet enfant, sa propre +image immobilisee par la mort. D'un geste, Charlotte lui designa +un siege pres d'elle, et tous deux resterent ainsi en face l'un de +l'autre pendant toute la nuit, sans prononcer un seul mot. Ottilie +etait toujours appuyee sur les genoux de sa tante, dans une attitude +calme et respirant doucement. Elle dormait ou semblait dormir. + +La bougie s'etait eteinte, le crepuscule du matin eclairait +l'appartement, et semblait arracher le Major et son amie a un reve +lugubre. Charlotte le regarda d'un air resigne et lui dit a voix +basse, comme si elle craignait de reveiller Ottilie: + +--Dites-moi, mon ami, quelle combinaison du destin vous a fait arriver +ici, pour etre temoin d'une pareille scene de deuil et de douleur? + +--Je crois, repondit-il sur le meme ton, que la reserve et les moyens +preparatoires seraient en ce moment inutiles et deplaces. Je vous +trouve dans une situation si terrible, que la mission dont je suis +charge et que je croyais importante et grave, ne me parait plus qu'un +evenement ordinaire. + +Puis il l'instruisit avec calme et simplicite de l'arrivee d'Edouard +et du but dans lequel il l'avait envoye pres d'elle. Il lui parla meme +des esperances personnelles qu'Edouard l'avait autorise a concevoir, +si tous ses projets pouvaient se realiser. Son langage etait franc, +mais aussi delicat que l'exigeaient les circonstances. Charlotte +l'ecouta tranquillement, et sans manifester ni surprise ni irritation. + +--Je ne me suis encore jamais trouvee dans un cas semblable, dit-elle +d'une voix si faible, que, pour l'entendre, le Major fut oblige +d'approcher son siege du canape; mais j'ai toujours eu l'habitude, +quand il s'agissait de prendre une determination grave, de me +demander: Que ferai-je demain? Je sens que le sort de plusieurs +personnes qui me sont cheres est en ce moment entre mes mains; je ne +doute plus de ce que je dois faire, et je vais l'enoncer clairement: +Je consens au divorce. Ce consentement, j'aurais du le donner plus +tot; mes hesitations, ma resistance ont tue ce malheureux enfant! +Quand le destin veut une chose qui nous parait mal, elle se fait en +depit de tous les obstacles que nous nous croyons obliges d'y opposer +par raison, par vertu, par devoir. Au reste, je ne puis plus me le +dissimuler, le destin n'a realise que mes propres intentions, dont +j'ai eu l'imprudence de me laisser detourner. Oui, j'ai cherche a +rapprocher Ottilie d'Edouard, j'ai voulu les marier; et vous, mon ami, +vous avez ete le confident, le complice de ce projet. Comment ai-je +pu voir dans l'entetement d'Edouard un amour invariable? Pourquoi, +surtout, ai-je consenti a devenir sa femme, puisqu'on restant son amie +je faisais son bonheur et celui de la malheureuse enfant qui dort la, +a mes pieds? Je tremble de la voir sortir de ce sommeil lethargique! +Comment pourra-t-elle supporter la vie, si nous ne lui donnons pas +l'espoir de rendre un jour a Edouard plus qu'elle ne lui a fait +perdre, par la catastrophe dont elle a ete l'aveugle instrument? +Et elle le lui rendra, j'en ai la certitude, car je connais toute +l'etendue de sa passion pour lui. L'amour qui donne la force de tout +supporter, peut tout remplacer. Quant a ce qui me concerne, il ne doit +pas en etre question en ce moment. Eloignez-vous en silence, cher +Major, dites a votre ami que je consens au divorce, que je m'en +remets, pour le realiser, a lui, a vous, a Mittler. Je signerai tout +ce que l'on voudra; qu'on me dispense seulement d'agir, de donner des +conseils, des avis. + +Le Major se leva et pressa sur ses levres la main que Charlotte lui +tendit par-dessus la tete d'Ottilie. + +--Et moi, murmura-t-il d'une voix a peine intelligible, que puis-je +esperer? + +--Dispensez-moi de vous repondre, mon ami; nous n'avons pas merite +d'etre toujours malheureux, mais sommes-nous dignes de trouver le +bonheur ensemble? + +Le Major s'eloigna, vivement penetre de la douleur de Charlotte; mais +il lui fut impossible de s'affliger, comme elle, de la mort de son +fils, qui n'etait, a ses yeux, qu'un sacrifice, indispensable pour +assurer le bonheur de tous. Deja il voyait de la pensee, d'un cote, la +jeune Ottilie tenant dans ses bras un bel enfant plus cher au Baron +que celui dont elle avait innocemment cause la mort; et de l'autre, +Charlotte bercant sur ses genoux un fils dont les traits animes lui +offriraient, a plus juste titre, la ressemblance qu'il avait reconnue +avec effroi sur le visage glace de la jeune victime du sort. + +Preoccupe de ces riants tableaux qui passaient devant son ame, il +descendit vers le hameau ou il esperait trouver Edouard. Il le +rencontra avant d'y arriver. Lui aussi avait passe la nuit dans une +cruelle agitation. Esperant toujours entendre ou voir le signal +qui devait lui annoncer l'accomplissement de ses voeux, il s'etait +constamment promene dans les environs de la maison d'ete; aussi +n'avait-il pas tarde a apprendre la mort de l'enfant. Cette +catastrophe le touchait de plus pres que le Major, et cependant il ne +pouvait s'empecher de l'envisager sous le mome point de vue. Le compte +fidele que son ami lui rendit de son entrevue avec Charlotte, acheva +de le convaincre que rien ne s'opposait plus a ses desirs, et il +se decida sans peine a retourner avec lui au hameau. De la ils se +rendirent a la petite ville, lieu de leur premier rendez-vous, ou ils +se proposaient de combiner ensemble les moyens les plus convenables +pour realiser enfin ce divorce depuis si longtemps demande et refuse. + +Apres le depart du Major, Charlotte resta plongee dans ses reflexions, +mais elle en fut bientot arrachee par le reveil d'Ottilie. La jeune +fille leva la tete et regarda sa tante avec de grands yeux etonnes. +Puis elle s'appuya sur ses genoux, se redressa et se tint debout +devant elle. + +--C'est pour la seconde fois de ma vie, dit la noble enfant avec une +imposante et douce gravite, que je me trouve dans l'etat auquel je +viens de m'arracher. Tu m'as dit souvent que les memes choses nous +arrivent parfois de la meme maniere et toujours dans des moments +solennels. L'experience vient de me convaincre que tu disais vrai; +pour te le prouver, il faut que je te fasse un aveu. + +Peu de jours apres la mort de ma mere, j'etais bien jeune alors, et +pourtant je m'en souviendrai toujours, j'avais approche mon tabouret +du sopha ou tu etais assise avec une de tes amies; la tete appuyee sur +tes genoux, je n'etais ni eveillee ni endormie, j'entendais tout, mais +il m'etait impossible de faire un mouvement, d'articuler un son. Tu +parlais de moi avec ton amie, et vous deploriez le sort de la pauvre +petite orpheline, restee seule dans le monde, ou elle ne pourrait +trouver que deception et malheur, si le Ciel, par une grace speciale, +ne lui donnait pas un caractere et des gouts en harmonie avec sa +position. Je compris parfaitement le sens de vos paroles, et je me +posai a moi-meme des lois, trop severes peut-etre, mais que je croyais +conformes a tes voeux pour moi. Je les ai religieusement observees +pendant tout le temps que ton amour maternel a veille sur moi, et je +leur suis restee fidele, meme quand tu m'as fait venir dans ta maison, +pendant les premiers mois, du moins. + +J'ai fini par sortir de la route que je devais suivre, j'ai viole les +lois que je m'etais imposee, j'ai ete jusqu'a oublier qu'elles etaient +pour moi un devoir sacre, et maintenant qu'une catastrophe terrible +m'en a punie, c'est encore toi qui viens de m'eclairer sur ma +position, cent fois plus deplorable que celle de la pauvre orpheline +qui retrouvait une mere en toi. Couchee comme je l'etais alors sur tes +genoux, et plongee dans la meme inexplicable lethargie, j'ai entendu +ta voix, comme si elle sortait d'un autre monde, parler de moi et me +reveler ainsi ce que je suis devenue. J'ai eu horreur de moi-meme; +mais aujourd'hui, comme autrefois, je me suis, pendant mon sommeil de +mort, trace la route sur laquelle je dois marcher. + +Oui, ma resolution est irrevocablement prise, et tu vas la connaitre +a l'instant: Je ne serai jamais la femme d'Edouard! Dieu vient de +m'ouvrir les yeux d'une maniere terrible sur les crimes que j'ai +commis; je veux les expier! Ne cherche pas a me faire revenir de cette +resolution, prends tes mesures en consequence, rappelle le Major ou +ecris-lui a l'instant que le divorce est impossible! Combien n'ai-je +pas souffert pendant mon immobilite! car a chaque mot que tu lui +disais, je voulais me relever et m'ecrier: Ne lui donne pas d'aussi +sacrileges esperances! + +Charlotte comprit l'etat d'Ottilie, tout en croyant toutefois qu'il +serait facile de la faire changer de resolution, quand le sentiment +qui la lui avait fait prendre se serait emousse; mais a peine eut-elle +prononce quelques phrases dont le but etait de faire entrevoir les +consolations et les esperances que le temps apporte naturellement aux +plus grandes infortunes, que la jeune fille s'ecria avec une elevation +d'ame qui tenait de l'exaltation: + +--Ne cherchez jamais a m'emouvoir, a me tromper! au moment ou +j'apprendrai que tu as consenti au divorce, je me punirai de mes +fautes, de mes crimes, en me precipitant dans ce meme lac ou s'est +eteinte la vie de ton enfant! + + + + +CHAPITRE XV. + + +Dans le cours ordinaire et paisible de la vie domestique, les parents, +les amis aiment a parler entre eux, meme au risque de s'ennuyer +mutuellement, de leurs travaux, de leurs entreprises, de leurs +projets; d'ou il resulte que tout se fait d'un commun accord, sans que +l'on ait songe a se demander des conseils ou des avis. Mais dans les +moments graves, importants, ou l'homme a plus que jamais besoin de +l'approbation d'un autre homme digne de sa confiance, chacun se +refoule sur lui-meme et agit suivant ses propres inspirations; tous +se cachent les moyens qu'ils emploient, et ce n'est que par les +resultats, par les faits accomplis dont chacun est force d'accepter sa +part, que la communaute de pensee et d'action se retablit. + +C'est ainsi qu'apres une foule d'evenements aussi singuliers que +malheureux, chacune des deux dames s'etait renfermee dans une gravite +imposante, qui ne les empecha cependant pas d'avoir l'une pour l'autre +les procedes les plus delicats. Charlotte avait fait deposer en +silence et presque avec mystere son malheureux enfant dans la +chapelle, ou il dormait comme une premiere victime d'un avenir encore +gros de catastrophes funestes. + +Mille autres soins, plus ou moins importants et dont elle s'acquittait +avec une exactitude scrupuleuse, prouvaient que le sentiment du devoir +avait donne a Charlotte la force d'agir de nouveau dans la vie active. +La, elle trouva d'abord Ottilie qui, plus que tout autre, avait besoin +de sa sollicitude, et elle ne s'occupa plus que d'elle, mais avec tant +de delicatesse, que la noble enfant ne put pas meme s'apercevoir +de cette preference. Elle savait enfin combien cette enfant aimait +Edouard, et par les aveux qui lui echappaient malgre elle, et par les +lettres que le Major lui ecrivait chaque jour. + +De son cote, Ottilie faisait tout ce qui etait en son pouvoir pour +rendre plus douce la position actuelle de sa tante. Elle etait +franche, communicative meme; mais jamais elle ne parlait du present +ou d'un passe trop rapproche. Elle avait toujours beaucoup ecoute, +beaucoup observe, et elle recueillit enfin les fruits de cette louable +habitude; car elle lui fournit le moyen d'amuser, de distraire +Charlotte qui, au fond de son coeur, nourrissait l'espoir de voir uni, +tot ou tard, le couple qui lui etait devenu si cher. + +L'ame d'Ottilie etait dans une situation bien differente. Elle avait +revele le secret de sa vie a sa tante, qui etait devenue enfin son +amie; et elle se sentait affranchie de la servitude dans laquelle elle +avait vecu jusque la; le repentir et la resolution qu'elle avait prise +la debarrassaient du fardeau de ses fautes et du crime dont le destin +l'avait rendue coupable. Elle n'avait plus besoin de se dominer +elle-meme, elle s'etait pardonnee au fond de son coeur, a la +condition de renoncer a tout bonheur personnel: aussi cette condition +devait-elle necessairement etre irrevocable. + +Plusieurs semaines s'ecoulerent ainsi, et Charlotte finit par sentir +que cette delicieuse maison d'ete, son lac, ses rochers et ses +promenades pittoresques n'avaient plus que des souvenirs penibles pour +elle et pour sa jeune amie; qu'enfin il fallait changer de demeure: +mais il etait plus facile d'eprouver ce besoin que de le satisfaire. + +Les deux dames devaient-elles rester inseparables? La premiere +declaration d'Edouard leur en avait fait un devoir, et les menaces +qui avaient suivi cette declaration en rendaient necessaire l'exact +accomplissement. Cependant il etait facile de voir que, malgre leur +bonne volonte, leur raison et leur complete abnegation, elles ne +pouvaient plus, en face l'une de l'autre, eprouver que des sensations +penibles. Les entretiens les plus etrangers a leur position, amenaient +parfois des allusions que la reflexion repoussait en vain, car le +coeur les avait senties. Enfin, plus elles craignaient de s'affliger +et de se blesser, plus elles devenaient faciles a s'affliger, a se +blesser mutuellement. + +Mais des que Charlotte songeait a changer de demeure et a se separer +momentanement d'Ottilie, les anciennes difficultes renaissaient, et +elle etait forcee de se demander en quel lieu elle placerait cette +jeune personne. Le poste honorable de compagne d'etude, de soeur +adoptive d'une jeune et riche heritiere etait encore vacant, la +Baronne ne cessait d'en parler a Charlotte dans ses lettres, et elle +crut devoir enfin s'en expliquer franchement avec sa niece. La pauvre +enfant refusa avec beaucoup de fermete, non-seulement cette offre, +mais encore toutes celles qui la reduiraient a vivre dans ce qu'on est +convenu d'appeler le grand monde. + +--N'allez cependant pas, continua-t-elle, m'accuser d'aveuglement, +d'obstination, et permettez-moi de vous donner des explications que, +dans toute autre circonstance, il serait de mon devoir de passer +sous silence. Un etre coupable, lors meme qu'il ne l'est pas devenu +volontairement, est marque du sceau de la reprobation; sa presence +inspire une terreur melee d'une curiosite desesperante, car chacun +desire et croit decouvrir dans ses traits, dans ses gestes, dans ses +paroles les plus insignifiantes, les indices du monstre qu'il porte +dans son sein et qui l'a pousse au crime. C'est ainsi qu'une maison, +une ville ou a ete commise une action monstrueuse, reste un objet de +terreur pour quiconque en franchit le seuil. On s'imagine que la, +le jour est plus sombre et que les etoiles ont perdu leur eclat. +L'importunite par laquelle certains amis aussi maladroits que +bienveillants cherchent a rendre au monde ces infortunes qu'il +repousse, est presque un crime, quoiqu'il soit excusable. + +Pardonnez-moi, chere tante; mais je ne puis m'empecher de vous dire +ce qui s'est passe en moi, lorsque Luciane jeta brusquement au milieu +d'une fete joyeuse la pauvre jeune fille condamnee a l'isolement et au +repentir, parce qu'elle avait involontairement cause la mort de son +jeune frere. Effrayee par l'eclat des lumieres et des parures, et +surtout par l'aspect des danses et des jeux auxquels on voulait +lui faire prendre part, elle resta d'abord interdite; puis sa tete +s'egara, elle s'enfuit eperdue et tomba sans connaissance dans mes +bras. Eh bien, le croiriez-vous! cette catastrophe augmenta la +curiosite de la societe, chacun voulait voir de plus pres la pauvre +criminelle! je ne croyais pas alors qu'un sort semblable m'etait +reserve; mais ma compassion etait si vive que je souffrais plus +qu'elle peut-etre, et je me hatai de la ramener dans sa chambre. Qu'il +me soit permis aujourd'hui d'avoir pitie de moi, et d'eviter toute +position ou je pourrais devenir l'heroine d'une scene semblable. + +--Songe, du moins, chere enfant, repondit Charlotte, qu'il n'en est +point qui puisse entierement te cacher au monde. Les couvents qui, +dans de semblables extremites, offrent aux catholiques un refuge +paisible, n'existent pas pour nous autres protestants. + +--La solitude et l'isolement, chere tante, ne font pas le seul merite +d'un refuge; a mes yeux, il n'en est de veritablement estimable que +celui qui nous offre la possibilite de nous occuper utilement. Les +penitences et les macerations ne sauraient nous soustraire aux arrets +de la Providence, quand elle les a prononces sur nous. L'attention +du monde ne serait mortelle pour moi que s'il fallait lui servir +de spectacle, plongee dans une coupable oisivete. Si son regard +malveillant me trouve infatigable au travail et remplissant un devoir +utile, je le soutiendrai sans rougir, car alors je ne serai plus +reduite a trembler devant le regard de Dieu! + +--Ou je me trompe fort, dit Charlotte, ou tes voeux te rappellent au +pensionnat. + +--J'en conviens. Il me parait beau de guider les autres sur les routes +ordinaires de la vie, quand on s'est formee soi-meme a l'ecole de +l'adversite et de l'erreur. L'histoire nous apprend que les hommes +pousses dans les deserts par le remords ou la persecution, n'y sont +pas restes oisifs et ignores. On les a rappeles dans le monde pour y +soutenir les faibles, ramener les egares, consoler les malheureux! +Et cette tache, le Ciel lui-meme la leur imposait; car ils pouvaient +seuls l'accomplir dignement, ces nobles inities aux fautes, aux +faiblesses dont ils avaient su se relever, ces martyrs de la vie, +malheureux au point qu'aucun malheur terrestre ne pouvait plus les +frapper. + +--La carriere que tu choisis est penible! n'importe; je ne m'opposerai +point a ton desir, me flattant toutefois que tu ne tarderas pas a y +renoncer pour revenir pres de moi. + +--Je vous remercie d'un consentement qui me permet d'essayer mes +forces; j'en espere trop peut-etre, car il me semble que je reussirai. +Qu'est-ce que les epreuves du pensionnat que naguere je trouvais si +cruelles, aupres de celles que j'ai subies depuis? Quel ne sera pas +mon bonheur, lorsque je pourrai diriger de jeunes eleves a travers +cette foule d'embarras qui causent leurs premieres douleurs et dont +j'ai deja acquis le droit de sourire? Les heureux ne savent pas +conseiller et guider les heureux, car il est dans notre nature +d'augmenter nos exigences pour nous et pour les autres, en proportion +des faveurs que le Ciel nous accorde. Celui qui a souffert et qui a su +se relever, sait seul developper dans de jeunes coeurs le sentiment +qui empeche le sien de se briser, en lui faisant accepter le plus +petit bienfait comme un grand bonheur. + +--Je te le repete, chere enfant, je ne m'oppose point a ton projet; +mais je dois te faire une observation dont tu comprendras toi-meme +l'importance, car elle ne porte pas sur toi, mais sur cet excellent +et sage Professeur qui ne m'a pas laisse ignorer ses sentiments a ton +egard. En te destinant a la carriere ou il voulait te voir marcher a +ses cotes, tu lui deviendras chaque jour plus chere, et lorsqu'il +se sera accoutume a ta cooperation et a ta presence, tu le rendras +malheureux et incapable en l'abandonnant. + +--Le sort a ete si severe envers moi, dit Ottilie, que tous ceux qui +osent m'aimer, sont peut-etre condamnes d'avance a de rudes epreuves. +Au reste, l'ami dont vous venez de me parler est si noble et si +genereux, que j'ose esperer qu'il finira par ne plus ressentir pour +moi que le saint respect qu'on doit a une personne vouee a une pieuse +expiation. Oui, il comprendra que je suis un etre consacre, qui ne +peut conjurer le mal immense qui plane sans cesse sur elle et sur les +autres, qu'en ne respirant plus que pour les puissances superieures +qui nous entourent d'une maniere invisible, et peuvent seules nous +proteger contre les puissances malfaisantes dont nous sommes sans +cesse assieges. + +Chaque entretien dans lequel l'aimable enfant devoilait ainsi ses +pensees, devint pour Charlotte un sujet de graves reflexions. +Plusieurs fois deja elle avait cherche a la rapprocher d'Edouard; +mais le plus leger espoir, la plus faible allusion a ce rapprochement +n'avaient servi qu'a blesser la jeune fille au point qu'un jour elle +se crut forcee de renouveler l'assurance positive qu'elle avait pour +toujours renonce a lui. + +--Si ta resolution est en effet irrevocable, repondit Charlotte, tu +dois avant tout eviter de revoir Edouard. Tant que l'objet de nos +affections est loin de nous, il nous semble facile de dominer la +passion qu'il nous inspire, car plus elle a de force, plus elle nous +refoule alors sur nous-memes, et augmente les facultes energiques qui +nous rendent maitres de nos actions; mais des que cet objet dont nous +croyons pouvoir nous separer reparait devant nous, nous sentons de +nouveau, et plus fortement que jamais, qu'il nous est indispensable. +Fais en ce moment ce que tu crois convenable a ta situation, interroge +ton coeur, reviens sur ta resolution s'il le faut, mais que ce soit de +ta propre volonte et non dans l'entrainement d'une passion aveugle. Si +tu renouais tes relations passees par surprise, C'est alors que tu +ne pourrais plus te retrouver d'accord avec toi-meme, et que ta vie +s'ecoulerait dans des contradictions perpetuelles, qui seules la +rendent reellement insupportable. En un mot, avant de te separer de +moi pour entrer dans une carriere qui te conduira peut-etre plus +loin que tu ne penses et sur des routes que nous ne prevoyons pas, +demande-toi une derniere fois si tu peux renoncer pour toujours a +Edouard. Si tu te reconnais cette force, formons ensemble une alliance +indissoluble dont la principale condition est que tu ne lui repondras +pas un seul mot, si, a force de temerite, il trouvait le moyen de +penetrer jusqu'a toi et de te parler. + +Ottilie n'hesita pas un instant, et fit a sa tante la promesse qu'elle +s'etait deja faite a elle-meme. + +Charlotte, cependant, se souvenait toujours avec une secrete +inquietude des menaces par lesquelles son mari l'avait mise naguere +dans l'impossibilite de se separer d'Ottilie. Les graves evenements +qui s'etaient passes depuis pouvaient lui faire presumer qu'il +souffrirait aujourd'hui l'eloignement de cette jeune personne, sans +se croire pour cela autorise a s'emparer d'elle par tous les moyens +possibles. La crainte de l'offenser l'emporta neanmoins sur toute +autre consideration, et elle prit le parti de le faire sonder par +Mittler, sur l'effet que pourrait produire sur lui le retour d'Ottilie +a la pension. + +Mittler avait toujours continue a venir la voir souvent, mais pour +quelques instants seulement, surtout depuis la mort de l'enfant. Ce +malheur l'avait d'autant plus vivement affecte, qu'il rendait la +reunion des epoux moins certaine. La resolution d'Ottilie ranima +bientot toutes ses esperances, et persuade que le pouvoir bienfaisant +du temps ferait le reste, il se representa de nouveau Edouard heureux +et content aupres de Charlotte. Les passions qui les avaient jetes un +instant hors de la route du devoir, n'etaient plus a ses yeux, que +des epreuves dont la fidelite conjugale ne pouvait manquer de sortir +triomphante et plus forte que jamais. + +Charlotte s'etait empressee d'ecrire au Major pour lui faire connaitre +les intentions qu'Ottilie avait manifestees en revenant a la vie, +et pour le prier d'engager Edouard a s'abstenir de toute demarche +relative au divorce, du moins jusqu'a ce que la pauvre enfant eut +retrouve plus de calme et de tranquillite d'esprit. Elle avait +egalement eu soin de l'instruire de tout ce qui se passait chaque +jour, et cependant ce fut a Mittler, qu'elle crut devoir confier la +tache difficile de preparer son mari au changement total de leur +position respective. + +L'experience avait plus d'une fois prouve a ce mediateur passionne, +qu'il est plus facile de nous faire accepter un malheur devenu un fait +accompli, que d'obtenir notre consentement a une demarche qui nous +contrarie; il persuada donc a Charlotte que le parti le plus sage +etait d'envoyer Ottilie a la pension. + +A peine avait-il quitte la maison, qu'on disposa tout pour ce depart +precipite. Ottilie aida elle-meme a faire les paquets; mais il etait +facile de voir qu'elle ne voulait emporter ni le beau coffre qu'elle +avait recu d'Edouard ni aucun des objets qu'il contenait. Charlotte +laissa agir la silencieuse enfant au gre de ses desirs. Le voyage +devait se faire dans sa voiture, et l'on etait convenu qu'elle +passerait la premiere nuit a moitie chemin, dans une auberge ou +Charlotte et les siens avaient l'habitude de descendre; la seconde +nuit elle ne pouvait manquer d'arriver a la pension; Nanny devait +l'accompagner et rester pres d'elle en qualite de domestique. + +Immediatement apres la mort de l'enfant, cette impressionnable jeune +fille etait revenue pres d'Ottilie, qu'elle paraissait aimer plus +passionnement que jamais. Cherchant a la distraire par son babil et +l'entourant des soins les plus tendres, elle ne respirait plus que +pour sa chere maitresse. En apprenant qu'on lui permettait de la +suivre et de rester pres d'elle, et qu'elle verrait des contrees +inconnues, car elle n'etait jamais sortie de son village, elle ne +se connaissait plus de joie, et courait a chaque instant chez ses +parents, chez ses amis et ses connaissances pour prendre conge d'eux +et leur faire part de son bonheur. Malheureusement elle entra dans +une chambre ou il y avait des enfants malades de la rougeole, et elle +ressentit aussitot l'effet de la contagion. + +Charlotte ne voulait pas retarder le depart de sa niece qui, +elle-meme, ne le desirait point. Au reste, elle connaissait la route +et les maitres de l'auberge ou elle devait passer la premiere nuit. +Le cocher du chateau a qui l'on avait confie la tache de la conduire +etait un homme sur, il n'y avait donc rien a craindre. + +Depuis longtemps Charlotte desirait quitter la maison d'ete et +s'arracher ainsi aux images qu'elle lui retracait; mais, avant de +retourner au chateau, elle voulait faire remettre les appartements +qu'Ottilie y avait habitee, dans l'etat ou ils etaient lorsqu'Edouard +les occupait avant l'arrivee du Major. + +L'espoir de ressaisir un bonheur perdu vient souvent nous surprendre +malgre nous, et Charlotte pouvait se croire de nouveau autorisee a +nourrir cet espoir. + + + + +CHAPITRE XVI. + + +Lorsque Mittler arriva pres du Baron pour lui faire part du depart +d'Ottilie, il le trouva seul, et la tete appuyee dans sa main droite. +Il paraissait souffrir. + +--Est-ce que votre mal de tete vous tourmente encore? lui dit-il. + +--Oui, et j'aime cette souffrance, car elle me rappelle Ottilie. +Peut-etre est-elle en ce moment appuyee sur sa main gauche; car, vous +le savez, pour elle, le mal est au cote gauche de la tete. Il est sans +doute plus fort que le mien, pourquoi ne le supporterais-je pas avec +autant de patience qu'elle? Au reste, cette souffrance a pour moi +quelque chose d'utile, de salutaire; elle me rappelle puissamment la +patience angelique qui complete toutes les perfections dont elle est +douee. Ce n'est que lorsque nous souffrons que nous comprenons combien +il faut de grandes et hautes qualites pour supporter la douleur. + +Enhardi par l'air de resignation de son jeune ami, Mittler s'acquitta +de sa commission par degres, et en racontant comment le retour +d'Ottilie a la pension n'avait d'abord ete chez les deux dames +qu'une pensee, un vague desir, puis un projet, et bientot apres une +resolution definitivement arretee. + +Edouard ne repondit que par des monosyllabes qui semblaient prouver +qu'il laissait Charlotte et sa niece maitresses de faire ce qu'elles +Voulaient, et que pour l'instant son mal de tete l'absorbait au point +de le rendre indifferent a tout. + +Mais a peine Mittler l'eut-il quitte qu'il se leva et se promena a +grands pas dans sa chambre. Jete violemment en dehors de lui-meme, +il ne sentait plus son mal de tete, son imagination d'amant etait +surexcitee; il voyait Ottilie seule, sur une route qu'il connaissait +parfaitement et dans une auberge dont il avait successivement habite +toutes les chambres. Il pensait, il reflechissait, ou plutot il ne +pensait, il ne reflechissait point; il desirait, il voulait, quoi? la +voir, lui parler? mais pourquoi, dans quel but? comment aurait-il +pu se le demander? Il ne chercha pas meme a lutter; une puissance +irresistible l'entraina machinalement. + +Son premier soin fut de se confier a son valet de chambre, qui se +procura en peu d'heures tous les renseignements necessaires. + +Des le lendemain matin, Edouard se rendit seul et a cheval a l'auberge +ou Ottilie devait passer la nuit. Il y arriva beaucoup trop tot. +L'hotesse l'accueillit avec des transports de joie; elle lui devait un +grand bonheur de famille, son fils avait servi sous ses ordres et +fait une action d'eclat dont lui seul avait ete temoin. Guide par la +justice, le Baron avait fait valoir cette action aupres du general en +chef, et obtenu pour le jeune soldat une decoration meritee, et que +l'envie et la jalousie avaient cherche a lui disputer. L'heureuse +mere ne negligea rien pour lui prouver sa reconnaissance, et pour +le recevoir dignement; elle fit nettoyer en hate son salon qui, +malheureusement, lui servait en meme temps de garde-meuble et +d'office. Il refusa d'en prendre possession, lui dit de le reserver +pour une jeune dame qu'il attendait; et se fit arranger pour lui un +petit cabinet qui donnait sur le corridor. + +L'hotesse presuma que ces mesures cachaient quelque mystere, et elle +s'estima heureuse de trouver sitot l'occasion de faire quelque chose +qui put etre agreable au protecteur de son fils. + +Pendant le reste de la journee Edouard fut en proie aux sensations les +plus contradictoires; tantot il visitait la chambre qui devait servir +de demeure a Ottilie, et qui, malgre son singulier melange d'elegance +et de rusticite, lui paraissait un sejour celeste, et tantot il +formait des projets sur la maniere de se presenter a elle, et il se +demandait s'il devait la surprendre ou la preparer a sa presence. +Cette derniere opinion lui parut la plus sage, et il se mit a lui +ecrire le billet suivant. + + +EDOUARD A OTTILIE. + +"Pendant que tu liras ce billet, ma bien-aimee, je serai la, tout pres +de toi. Ne t'en effraie point; que pourrais-tu craindre de ton ami? Je +ne te contraindrai pas a me recevoir, non; je ne me presenterai devant +toi que lorsque tu me l'auras permis. + +"Avant de m'accorder ou de me refuser cette grace, songe a ta +position, a la mienne. Je te remercie de t'etre abstenue jusqu'ici de +toute demarche irrevocable; celle que tu es sur le point de faire, +cependant, est grave, significative. Je t'en conjure, reviens sur tes +pas, car tu marches vers un point ou nous serons forces de dire: La +notre route nous separe! Demande-toi de nouveau si tu peux, si tu +veux etre a moi. Si tu le peux, tu nous accorderas a tous un grand +bienfait, pour moi surtout, il sera incommensurable. + +"Souffre que je te revoie, de ton consentement et avec joie. Que ma +bouche puisse t'adresser cette douce question: Veux-tu m'appartenir? +et que ta belle ame y reponde. Ma poitrine, Ottilie, cette poitrine +sur laquelle tu t'es appuyee quelquefois, c'est la ta place pour +toujours!..." + + +Tout en tracant ces mots, l'idee que l'objet de ses plus cheres +affections ne tarderait pas a arriver le saisit avec tant de force, +qu'il la croyait deja a ses cotes. + +--C'est par cette porte qu'elle entrera, se dit-il; elle lira ce +billet, je la verrai en realite, ce ne sera plus une douce vision +comme il m'en est apparu tant de fois; mais sera-t-elle toujours la +meme? Son exterieur, ses sentiments seraient-ils changes? + +Tenant toujours la plume a la main, il allait jeter sur le papier les +pensees qui se presentaient a son imagination. Au meme instant une +voiture entra dans la cour et il ajouta en hate les mots suivants: + +"C'est toi, je t'entends arriver, adieu, pour un instant seulement, +adieu!" + +Puis il plia le billet et ecrivit l'adresse; mais il etait trop tard +pour le cacheter, et il se sauva dans un cabinet qui donnait sur le +corridor, Se souvenant tout a coup qu'il avait laisse sur la table +sa montre et le cachet qui y etait attache, il sentit qu'Ottilie ne +devait pas voir ces objets avant d'avoir lu sa lettre, et il retourna +sur ses pas pour les enlever. Deja il les tenait dans sa main, quand +il entendit la voix de l'hotesse qui designait a la jeune voyageuse +la chambre ou elle allait l'introduire. Craignant d'etre surpris, il +s'elanca vers le cabinet; mais avant de l'atteindre, un courant d'air +en ferma violemment la porte, et la clef qui etait restee en dedans, +tomba sur le plancher du cabinet. Hors de lui il secoua la porte avec +violence, mais elle ne ceda point. Combien n'envia-t-il pas alors le +sort des fantomes qui se glissent a travers les serrures! Ne sachant +plus ce qu'il voulait ou ce qu'il devait faire, il se cacha le visage +contre le chambranle de la porte. Ottilie entra du cote oppose, et +l'hotesse qui la suivait se retira presque aussitot, car la presence +inattendue et l'attitude singuliere d'Edouard l'avait surprise et meme +effrayee. + +La jeune fille aussi venait de le reconnaitre, et il se tourna vers +elle, car il avait conserve assez de presence d'esprit pour sentir +qu'elle devait l'avoir vu. Ce fut ainsi que les deux amants se +trouverent de nouveau en face l'un de l'autre. + +Muette et immobile, Ottilie le regarda d'un air serieux et calme; mais +au premier mouvement qu'il fit pour s'approcher d'elle, elle recula +jusqu'a la table. + +--Ottilie! s'ecria-t-il, pourquoi ce terrible silence? Ne sommes-nous +deja plus que des ombres qui se dressent en face l'une de l'autre? +Ecoute-moi, c'est par un hasard funeste que tu me trouves ici. +Regarde, la, sur cette table, je t'ai ecrit, j'y ai depose le billet +qui devait te preparer a ma presence. Je t'en conjure, lis-le, et puis +decide, prononce notre arret. + +Elle baissa les yeux vers le billet, le prit apres une courte +hesitation, le deploya, le lut sans aucune emotion apparente, le +replia et le replaca en silence sur la table. Puis elle eleva ses +mains jointes vers le ciel, les rapprocha de sa poitrine, s'inclina +en avant comme si elle voulait se prosterner devant Edouard, et le +regarda avec une expression si dechirante, qu'il s'enfuit desespere, +et chargea l'hotesse, qui etait restee dans la salle d'entree, d'aller +veiller sur la malheureuse jeune fille. + +Ne sachant plus que faire, que devenir, il se promena a grands pas +dans cette salle. La nuit etait venue et le plus morne silence regnait +chez Ottilie. L'hotesse sortit enfin et ferma la porte a clef. La +pauvre femme etait emue, embarrassee. Apres un instant d'hesitation, +elle offrit au Baron la clef de la chambre d'Ottilie; il la refusa +d'un geste desespere. L'hotesse posa la chandelle sur une table et se +retira. + +Edouard se jeta sur le seuil de la porte d'Ottilie et l'arrosa de ses +larmes. Jamais encore deux amants n'ont passe si pres l'un de l'autre +une nuit aussi cruelle. + +Le jour parut enfin, le cocher etait presse de partir; l'hotesse vint +ouvrir la chambre d'Ottilie et y entra. En voyant la jeune fille qui +s'etait jetee tout habillee sur son lit, ou elle paraissait dormir +paisiblement, elle revint sur ses pas et invita Edouard par un sourire +compatissant a s'approcher. Il se tint un instant debout devant son +lit, mais il lui fut impossible de soutenir la vue de la malheureuse +enfant qui l'avait banni de sa presence. L'hotesse n'eut pas le +courage de la reveiller; elle prit une chaise et s'assit en face +d'elle. Bientot Ottilie ouvrit ses beaux yeux et se leva. L'hotesse +lui offrit a dejeuner, elle refusa d'un geste. Edouard renvoya +l'hotesse qui venait de rassembler toutes ses forces, et se presenta +devant la jeune fille. + +--Je t'en supplie, lui dit-il, adresse-moi un mot, un seul mot. +Fais-moi du moins connaitre ta volonte? donne-moi tes ordres, je +t'obeirai. + +Elle garda le silence. Il lui demanda de nouveau avec amour, avec +delire, si elle voulait lui appartenir. Elle baissa les yeux et sa +belle tete s'agita avec une grace ineffable, mais ce mouvement etait +un signe negatif. + +--Veux-tu te rendre a la pension? lui demanda Edouard avec egarement. + +Elle secoua la tete d'un air indifferent; mais lorsqu'il lui demanda +si elle voulait lui permettre de la ramener pres de Charlotte, elle y +consentit par un geste plein de confiance. Il ouvrit la fenetre pour +donner des ordres au cocher, Ottilie profita de ce moment pour glisser +rapidement derriere lui. Sortant de la chambre avec la rapidite de +l'eclair, elle descendit l'escalier et s'elanca dans la voiture. Le +cocher prit le chemin du chateau; Edouard suivit la voiture a cheval, +mais a une certaine distance. + + + + +CHAPITRE XVII. + + +Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'elle vit entrer en +meme temps dans la cour du chateau la voiture qui ramenait Ottilie, +et son mari qui la suivait a cheval. Sans se rendre compte de ce +singulier evenement, elle courut recevoir ces hotes inattendus. La +jeune fille s'avanca vers elle avec Edouard, saisit les mains des +epoux, les unit avec un geste passionne, et s'enfuit dans sa chambre. + +Le malheureux Edouard se jette au cou de sa femme, eclate en sanglots, +la supplie d'avoir pitie de lui, et de secourir Ottilie. Charlotte +s'empresse d'aller la rejoindre dans sa chambre; mais en y entrant +elle fremit malgre elle. On en avait deja emporte tous les meubles, a +l'exception du magnifique coffre dont on ne savait que faire et qu'on +avait laisse au milieu de l'appartement. Ottilie s'etait jetee par +terre a cote de ce fatal objet; elle y appuyait sa tete et l'entourait +de ses bras. Charlotte la releve et l'interroge, mais en vain; la +Jeune fille ne repond pas. Une femme de chambre vient apporter des +sels et des fortifiants propres a la tirer de son etat de stupeur, +et Charlotte court pres d'Edouard qu'elle trouve au salon, mais hors +d'etat de l'instruire de ce qui vient de se passer. Il se prosterne +devant elle, baigne ses mains de larmes et finit par s'enfuir dans son +appartement. En voulant le suivre, elle rencontre son valet de chambre +qui lui en apprend enfin assez pour lui faire deviner le reste. +Toujours maitresse d'elle-meme, elle s'occupe avant tout des exigences +du moment, et fait rapporter les meubles dans les appartements +d'Ottilie. Quant a Edouard, il a retrouve les siens dans l'etat ou il +les avait quittes; pas un meuble, pas un papier n'avait ete derange. + +Tous trois semblaient s'entendre et ne vivre que les uns pour les +autres. Ottilie cependant persista a se renfermer dans un silence +desesperant. Edouard continua a exhorter sa femme a la patience, car +la sienne l'abandonnait a chaque instant. Charlotte envoya un messager +a Mittler et l'autre au Major pour les appeler pres d'elle; il fut +impossible de trouver Mittler, mais le Major accourut en hate. Edouard +ouvrit son coeur a cet ami fidele et lui raconta jusque dans les plus +petits details tout ce qui venait de se passer. Ce fut par lui que +Charlotte apprit enfin a connaitre les causes secretes qui avaient de +nouveau trouble leurs esprits et change leur position. Entourant son +mari des soins les plus tendres et les plus delicats, elle ne cessa +de le supplier de ne pas importuner la malheureuse enfant en lui +demandant une resolution qu'elle n'etait pas en etat de prendre. + +Edouard apprecia plus que jamais la haute raison de sa femme, mais +sa passion pour Ottilie le dominait toujours exclusivement. En +vain Charlotte chercha-t-elle a entretenir ses esperances, en lui +promettant de consentir au divorce, il soupconna sa sincerite et +s'abandonna aux conjectures les plus bizarres. Pousse par le doute +et la defiance, il exigea qu'elle prit formellement l'engagement +d'epouser le Major. Elle consentit a tout pour le conserver et le +tranquilliser, car le desordre de son esprit tenait de la demence. +Cependant elle mit, au consentement de son mariage avec le Major, la +condition expresse qu'Ottilie deviendrait la femme d'Edouard, et que, +pour l'instant, les deux amis feraient ensemble un voyage de quelques +mois. + +Cette derriere condition etait facile a remplir, car le Major venait +d'etre charge d'une mission secrete pour une cour etrangere, et le +Baron promit de l'accompagner. On fit aussitot les apprets du voyage, +ce qui leur procura a tous une distraction salutaire. + +Malgre cette activite inquiete, on s'apercut qu'Ottilie ne prenait +presque plus de nourriture; ses amis lui firent les representations +les plus douces et les plus tendres, mais sans rompre le silence +absolu qu'elle s'etait impose, elle trouva moyen de leur faire +comprendre que leurs soins l'importunaient et l'affligeaient. Ils +n'insisterent plus, car, par une faiblesse inexplicable, nous +craignons toujours de tourmenter les personnes que nous aimons, meme +lorsque nous sommes convaincus que c'est pour leur bien. + +Apres avoir longtemps cherche dans sa pensee un nouveau moyen d'action +sur l'esprit malade d'Ottilie, Charlotte concut l'idee de faire venir +le Professeur, dont elle connaissait l'influence sur son ancienne +eleve. Deja elle avait eu soin de l'instruire du retour de la jeune +fille a la pension, et comme elle ne s'y etait pas rendue, il avait +ecrit a Charlotte pour lui demander la cause de ce retard. Cette +lettre qui exprimait la tendre inquietude d'un veritable ami, etait +restee sans reponse. + +Trop prudente pour vouloir surprendre la malade par une visite qui +pouvait ne pas lui etre agreable, elle parla devant elle du projet +d'engager le Professeur a venir passer quelque temps au chateau. Un +mecontentement douloureux se manifesta sur les traits d'Ottilie; elle +devint pensive comme si elle cherchait a prendre une resolution, puis +elle se leva et se retira en hate dans sa chambre. Bientot ses amis +encore reunis au salon, recurent le billet suivant: + + +OTTILIE A SES AMIS. + +"Pourquoi, mes bien-aimes, faut-il que je vous dise clairement ce que +vous devez deja avoir devine? Je me suis laissee ecarter de la route +que je devais suivre, et je ne puis plus y rentrer. Le demon qui m'a +egaree a pris tant d'empire sur moi, que j'ai beau etre d'accord +avec moi-meme au fond de mon ame, il fait surgir des circonstances +exterieures par lesquelles il m'empeche d'executer mes bonnes +resolutions. + +"Je m'etais sincerement promis de renoncer a Edouard et de ne plus +jamais le revoir. Le sort en a decide autrement; nous nous sommes +revus malgre moi, malgre lui-meme. J'ai peut-etre trop fidelement +tenu la promesse que j'avais faite de ne plus jamais lui parler. Dans +l'agitation cruelle du moment terrible ou je l'ai vu en face de moi, +ma conscience m'a dit que je devais agir comme je l'ai fait. J'ai +garde le silence, je suis devenue muette devant mon ami, et je n'ai +plus rien a dire a personne. Les voeux de certains ordres religieux +peuvent, parfois, peser peniblement sur celui qui les a acceptes +volontairement; le mien m'a ete impose par l'impression du moment, +souffrez donc que j'y persiste tant que mon coeur m'y obligera. Ne +mettez aucun mediateur entre nous, ne cherchez ni a me faire parler ni +a me faire prendre plus de nourriture que je n'en ai rigoureusement +besoin. Que votre indulgence, que votre bonte m'aident a sortir de +cette cruelle epoque de ma vie! je suis jeune, et la jeunesse se remet +facilement et au moment ou on s'y attend le moins. Supportez-moi dans +votre cercle, consolez-moi par votre amour, eclairez-moi par vos +entretiens, mais permettez a ma conscience de ne suivre que ses +propres inspirations pour tout ce qui ne concerne qu'elle." + + * * * * * + +Le voyage projete des deux amis ne se realisa point, car la mission +du Major fut remise a une epoque indeterminee. Ce contre-temps charma +Edouard, car le billet d'Ottilie avait ranime toutes ses esperances; +se sentant de nouveau la force de perseverer et d'attendre, il declara +positivement que, sous aucun pretexte, il ne consentirait a s'eloigner +du chateau. + +--Il n'y a rien de plus extravagant, s'ecria-t-il, qu'une renonciation +volontaire et anticipee; quand un bien precieux est sur le point de +nous echapper, ne vaut-il pas mieux chercher a le ressaisir? Une +pareille folie ne peut decouler que de la sotte pretention de +conserver du moins les apparences de la liberte du choix. Trop de fois +deja je me suis laisse egarer par cette vanite insensee. Elle m'a fait +fuir des amis qui m'etaient chers et dont je ne m'eloignais que parce +que je savais que tot ou tard je serais contraint de me separer d'eux, +et que je ne voulais pas avoir l'air de ceder a la necessite. Pourquoi +m'eloignerais-je d'elle? Ne sommes-nous pas deja que trop separes? Je +n'ose plus ni presser sa main ni l'attirer sur mon coeur, je ne puis +pas meme le penser sans tressaillir! Elle ne s'est pas detournee de +moi, non, elle s'est elevee au-dessus de moi! + +Ce fut ainsi que tout resta sur l'ancien pied. Rien n'egalait le +bonheur d'Edouard lorsqu'il se trouvait pres d'Ottilie, et la jeune +fille aussi eprouvait une douce sensation qu'elle ne pouvait chercher +a eviter, puisqu'elle lui devenait toujours plus indispensable. Le +magnetisme mysterieux qu'ils avaient toujours exerce l'un sur l'autre, +n'avait rien perdu de sa puissance. Quoiqu'habitant sous le meme +toit, ils ne pensaient pas toujours exclusivement l'un a l'autre, +s'occupaient souvent d'objets differents et suivaient les impulsions +opposees de leur entourage, et cependant ils se trouvaient et se +rapprochaient toujours. Quand ils entraient au salon, on les voyait +bientot debout ou assis cote a cote: pour se sentir calmes et heureux, +ils avaient besoin de se tenir ainsi le plus pres possible; mais +ce rapprochement leur suffisait, sans leur faire desirer les +communications plus positives du regard et de la parole. Alors +ce n'etaient plus que deux personnes reunies en une seule par le +sentiment instinctif d'un bien-etre parfait, et qui se sentaient aussi +contentes d'elles-memes que du monde. Si l'un d'eux s'etait trouve +retenu malgre lui a une extremite de l'appartement, l'autre se +serait aussitot dirige vers ce point, sans avoir la conscience de ce +mouvement. La vie etait pour eux une enigme dont ils ne comprenaient +le mot que lorsqu'ils etaient ensemble. + +Ottilie semblait avoir retrouve un calme parfait et une entiere +serenite d'esprit, au point que l'on croyait n'avoir plus rien a +redouter pour elle. Jamais elle ne se dispensait de paraitre aux +reunions de la famille, la table seule exceptee. Elle avait si +vivement manifeste le desir de manger seule dans sa chambre, qu'on +s'etait cru oblige de ceder a cette fantaisie. Nanny seule etait +chargee de la servir. + +Les choses qui arrivent ordinairement a tels ou tels individus, se +representent plus souvent que nous ne le croyons, parce qu'elles +sont pour ainsi dire une consequence de leur nature. Le sentiment de +l'individualite, les penchants, les tendances, les localites, les +entourages et l'habitude, forment un element, une atmosphere ou seuls +nous vivons et respirons a notre aise. Voila pourquoi nous retrouvons +presque toujours, apres une longue absence, les amis dont la +versatilite nous a souvent desesperes, tels que nous les avons +quittes. + +C'etait ainsi que nos amis semblaient, dans leurs rapports de chaque +jour, se mouvoir dans le meme cercle. Malgre son silence obstine, +Ottilie trouvait moyen de prouver par une foule de petites prevenances +qu'elle etait toujours serviable et bonne, et chacun avait repris +ses allures et son caractere. Enfin, cet interieur refletait si +parfaitement l'image du passe, qu'il etait possible, permis meme +de croire que rien n'y etait change, ou que, du moins, tous s'y +remettraient bientot completement sur l'ancien pied. + +On etait en automne et les jours ressemblaient par leur duree a ceux +du printemps, ou le Capitaine et Ottilie furent appeles au chateau. +Les heures de promenades et celles des reunions au salon etaient les +memes; et les fruits et les fleurs de la saison actuelle paraissaient +etre les produits de cet heureux printemps. On croyait les avoir +cultives et semes ensemble; tout ce qui s'etait passe entre ces deux +epoques etait tombe dans l'oubli. + +Le Major allait et venait sans cesse du chateau a la residence, et de +la residence au chateau; Mittler aussi venait souvent voir les amis. +Les amusements des soirees avaient repris leur cours regulier. Edouard +mettait, dans ses lectures habituelles, plus de feu et de sentiment +que jamais, on aurait dit qu'il cherchait, tantot par la gaite +et tantot par le sentiment, a faire revenir Ottilie de son +engourdissement et a triompher de son silence obstine. Tenant comme +autrefois son livre de maniere a ce qu'elle put y lire, il etait +inquiet, distrait chaque fois qu'il n'avait pas la certitude qu'elle +devancait du regard chaque mot qu'il prononcait. + +Les soupcons, les inquietudes, les susceptibilites du passe s'etaient +completement evanouis. Le violon du Major s'unissait instinctivement +au piano, quand Charlotte le tenait, et la flute d'Edouard se mariait +avec bonheur au jeu d'Ottilie, quand les touches de cet instrument +vibraient sous les doigts de la jeune fille. + +Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'on vit approcher +l'anniversaire de la naissance du Baron, pour laquelle l'annee +precedente on avait vainement espere son retour au chateau. Cette fois +on s'etait promis de celebrer ce jour dans une douce et silencieuse +intimite. A mesure qu'il approchait, Ottilie devenait plus grave et +plus solennelle. Quand elle visitait les jardins, elle semblait passer +les fleurs en revue, et faisait signe au jardinier de veiller avec +soin sur elles, et, surtout, sur les marguerites, qui, cette annee, +donnaient avec une abondance extraordinaire. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +Les amis ne tarderent pas a s'apercevoir avec bonheur qu'Ottilie +s'etait decidee enfin a ouvrir le riche coffre, et a en tirer +plusieurs objets et pieces d'etoffes qu'elle disposa et tailla +elle-meme, afin d'en composer un habillement aussi complet qu'elegant. + +En aidant a sa maitresse a replacer dans ce coffre les effets parmi +lesquels se trouvaient beaucoup de gants, de jarretieres, de bas, de +souliers, Nanny s'apercut qu'il serait difficile de les replier assez +adroitement pour les faire tenir tous dans ce meme coffre, et elle +la pria de lui donner quelques-unes de ces bagatelles qui avaient +vivement excite sa coquetterie et sa cupidite. Ottilie refusa +positivement, mais elle lui fit signe de prendre dans sa commode tout +ce qu'elle y trouverait a son gout. Charmee de cette permission, +elle en usa avec autant d'indiscretion que de maladresse, et courut +aussitot montrer son butin a tous les domestiques du chateau. + +Pendant ce temps, Ottilie replaca si adroitement tous les dons +d'Edouard dans le riche coffre, qu'ils ne paraissaient pas avoir ete +deranges. Puis elle ouvrit le tiroir secret place dans le couvercle, +qui contenait divers billets d'Edouard, une boucle de ses cheveux, des +fleurs seches qu'ils avaient cueillies ensemble dans des moments de +bonheur et d'esperance, et plusieurs autres souvenirs de ce genre. +Elle y ajouta le portrait de son pere, ferma le tiroir et le coffre, +et passa son elegante clef a une petite chaine d'or qu'elle portait au +cou. + +Les changements survenus dans les allures d'Ottilie, avaient fait +naitre les plus heureuses esperances chez ses amis. Charlotte surtout +etait convaincue que le jour de la fete d'Edouard elle se remettrait +a parler, car elle avait cru reconnaitre dans son sourire la joie +secrete qu'on cherche vainement a cacher quand on prepare une heureuse +surprise aux objets de ses affections. Personne ne savait que la +pauvre enfant passait des heures entieres dans un etat voisin de +l'aneantissement, et que la force qui la soutenait en presence de ses +amis etait factice. + +Mittler venait souvent au chateau et s'y arretait plus longtemps qu'a +l'ordinaire. Cet homme opiniatre savait qu'il est des moments ou +l'execution des projets les plus difficiles devient facile. Le refus +d'Ottilie d'epouser Edouard et le silence qu'elle s'obstinait a garder +etaient a ses yeux des augures favorables. Aucune demarche concernant +le divorce n'avait ete faite, il pouvait donc esperer encore que la +jeune fille trouverait a se placer dans le monde sans troubler l'union +des deux epoux. Mais il se borna a observer, il ceda meme parfois et +se contenta de laisser deviner, de donner a entendre; en un mot, il se +conduisit assez sagement, du moins d'apres son caractere. + +Ce caractere cependant le dominait toutes les fois que l'occasion de +raisonner sur des matieres importantes se presentait. Depuis longtemps +il vivait presque toujours seul, et lorsqu'il se trouvait en contact +avec les autres, ce n'etait que pour agir; mais lorsque dans un cercle +d'amis il se laissait aller au plaisir de parler, sa parole, ainsi que +nous avons deja eu occasion de le voir, roulait comme un torrent, sans +songer s'il blessait ou s'il guerissait, s'il faisait du bien ou du +mal. + +La veille de l'anniversaire de la naissance d'Edouard Charlotte et le +Major etaient reunis au salon, en attendant le retour du Baron qui +etait alle faire une promenade a cheval. Ottilie etait restee dans sa +chambre, ou elle travaillait a la parure du lendemain, secondee par +Nanny, qui comprenait et executait a merveille les ordres muets de sa +maitresse. + +Mittler, qui venait d'arriver au chateau, se promena d'abord a grands +pas dans le salon, puis la conversation tomba sur un de ses sujets +favoris. Selon lui, il n'y avait rien de plus barbare et de plus +contraire a l'education des enfants, et meme a celle des peuples, +que de leur imposer des lois qui commandent ou defendent certaines +actions. + +--L'homme est naturellement actif, dit-il, et, pour le faire bien +agir, il suffit de le bien diriger. Quant a moi, j'aime mieux +supporter un defaut jusqu'a ce qu'il se soit converti en qualite, que +de le faire disparaitre pour ne rien mettre de bon a sa place. Nous +aimons tous a faire ce qui est bien et juste, pourvu qu'on nous en +fournisse l'occasion; alors nous le faisons, uniquement pour avoir +quelque chose a faire, et sans y attacher plus d'importance qu'aux +sottises et aux absurdites dont nous ne nous rendons coupables que +pour echapper a l'ennui et a l'oisivete. + +--Quel avantage, par exemple, continua-t-il, les enfants peuvent-ils +tirer des dix commandements de Dieu qu'on leur enseigne au catechisme? +Passe encore pour le quatrieme commandement: _Honore ton pere et ta +mere_. Que l'enfant se penetre bien de ce commandement pendant +la lecon, il trouvera, le long du jour, le moyen de le mettre en +pratique; mais le cinquieme, a quoi bon: _Tu ne tueras pas_: comme si +c'etait une chose toute simple et tres-recreative que de s'entre-tuer. +Un homme fait s'abandonne a la colere, a la haine, a d'autres funestes +passions, et peut, egare par elles et par la force des circonstances, +aller jusqu'a tuer son semblable; mais n'est-ce pas une atroce folie +que de defendre a de pauvres enfants le meurtre et l'assassinat? Si +on leur disait: Occupe-toi du bien-etre des autres, cherche a leur +procurer ce qui leur est utile, a eloigner d'eux ce qui peut leur +nuire; expose ta vie pour sauver la leur, et songe que le mal que +tu pourrais leur faire retomberait sur toi-meme, ce serait la des +enseignements tels qu'on doit en donner a des peuples civilises, +et cependant on leur accorde a peine une petite place dans les +instructions supplementaires du catechisme. + +--Et le sixieme commandement! N'est-il pas horrible? Attirer la +curiosite des enfants sur les mysteres les plus dangereux, et +enflammer leur imagination par des paroles enigmatiques, n'est-ce pas +les jeter de force au milieu des ecueils qu'on veut leur faire eviter? +et ne vaudrait-il pas cent fois mieux abandonner au bon plaisir d'un +tribunal secret le chatiment de pareils crimes, que d'en bavarder en +pleine eglise devant la commune reunie? + +Ottilie entra doucement et Mittler continua avec feu: + +--_Tu ne commettras point d'adultere_! Que c'est grossier! Que c'est +inconvenant! Est-ce que cela ne sonnerait pas mieux aux oreilles si +l'on disait: Respecte les liens du mariage, et quand tu verras des +epoux heureux, rejouis-toi de leur bonheur comme de l'eclat d'un beau +jour; s'il existe quelque sujet de mesintelligence entre eux, fais-les +disparaitre, rapproche leurs coeurs, reconcilie-les; fais-leur sentir +les avantages de leur position avec un genereux desinteressement; +fais-leur comprendre surtout que si l'accomplissement de chaque +devoir est une source de bonheur, celui de ce devoir qui unit +indissolublement le mari et la femme est la base de tous les autres +devoirs, de tous les autres bonheurs de la vie sociale. + +Charlotte etait sur des charbons ardents, sa position etait d'autant +plus penible qu'elle savait que Mittler n'avait pas la conscience de +ce qu'il disait et devant qui il prononcait ces imprudentes paroles. +Elle allait l'interrompre lorsque Ottilie, dont le visage avait tout a +coup change d'expression, se retira brusquement. + +--J'espere, mon cher Mittler, dit Charlotte en s'efforcant de sourire, +que vous me ferez grace du septieme commandement. + +--Des neuf commandements, si vous voulez, pourvu que celui qui +concerne le mariage soit respecte, car c'est le plus important de +tous. + +Au meme instant Nanny se precipita hors d'elle dans le salon en +poussant ces cris terribles: + +--Au secours! au secours! mademoiselle va mourir, mademoiselle se +meurt! + +Ottilie etait retournee dans sa chambre en se soutenant a peine, les +vetements dont elle voulait se parer le lendemain etaient encore +etales sur les chaises, et Nanny qui venait de les contempler de +nouveau, avait exprime son admiration a sa maitresse en disant que +c'etait une veritable parure de fiancee. A peine avait-elle prononce +ces mots qu'Ottilie etait tombee sur le canape sans apparence de vie. +Egaree par la terreur, la jeune villageoise s'etait precipitee dans le +salon pour appeler des secours. + +Charlotte se rend en hate chez sa niece, accompagnee du Chirurgien +qui, attribuant l'etat de la malade a la faiblesse, fait apporter +un consomme. Ottilie le repousse avec degout, presque avec horreur. +Surpris de cette repugnance il demande quels aliments elle peut avoir +pris dans le cours de la journee. Nanny hesite, se trouble, et finit +par avouer que sa maitresse a refuse toute espece de nourriture. Son +agitation excite les soupcons du Chirurgien; il l'entraine dans une +piece voisine, Charlotte les suit. La jeune fille se jette a leurs +pieds et confesse que depuis longtemps deja c'etait elle qui mangeait +les mets qu'on apportait a Ottilie pour ses repas. + +--Mademoiselle m'y a forcee par des gestes tantot suppliants et tantot +menacants, et puis, ajouta-elle dans toute l'innocence de son coeur, +j'avais tant de plaisir a manger ces mets delicats! + +Lorsque le Major et Mittler vinrent prendre des nouvelles de la +malade, ils trouverent le Chirurgien et Charlotte autour d'elle. +La celeste enfant, malgre sa paleur mortelle, n'avait pas perdu +connaissance; mais elle etait toujours muette et immobile. On la pria +de se coucher; elle refusa d'un geste et fit approcher le coffre sur +lequel elle appuya ses pieds. Ainsi a demi etendue sur le canape, +elle paraissait plus a son aise, et son regard et sa physionomie +annoncaient l'amour, la reconnaissance et le desir de dire a tous ses +amis un dernier et tendre adieu. + +En rentrant au chateau Edouard apprend ce qui vient de s'y passer; +il se precipite dans la chambre d'Ottilie, se prosterne devant elle, +saisit sa main et l'inonde de larmes. Apres un long et terrible +silence, il s'ecrie tout a coup: + +--N'entendrai-je plus jamais le son de ta voix? Ne peux-tu revenir a +la vie pour m'adresser un mot, un seul? Eh bien! soit, je te suivrai! +au-dela de la tombe nous parlerons un autre langage! + +Ottilie lui pressa la main avec force et arreta sur lui un regard +plein de vie et d'amour; les levres s'agiterent longtemps en vain, +elle respira profondement et laissa enfin echapper ces paroles: + +--Promets-moi de vivre ... + +Epuisee par ce dernier effort de sa tendresse, elle retomba sur ses +coussins. + +--Je le promets, murmura Edouard. + +Cette promesse ne la rencontra plus sur la terre, elle la suivit dans +un meilleur monde: Ottilie avait cesse de vivre!... + +La nuit se passa dans les larmes, Charlotte se chargea du triste soin +de faire ensevelir sa niece. Le Major et Mittler la seconderent de +tout leur pouvoir. Le desespoir semblait avoir aneanti Edouard, il ne +s'arracha a cet etat que pour defendre positivement que l'on sortit +sa bien-aimee du chateau; puis il donna des ordres afin qu'elle fut +traitee comme une malade, car il soutenait qu'elle n'etait pas +morte, qu'elle ne pouvait pas l'etre. Craignant de l'irriter par la +contradiction, on laissa le corps d'Ottilie au chateau, et il ne +demanda point a le voir. + +Un nouvel incident se joignit bientot a tant de sujets de douleur et +d'alarmes, Nanny venait de disparaitre. Apres de longues recherches +on la retrouva enfin, mais dans un etat d'egarement qui tenait de la +folie. Les reproches du Chirurgien lui avaient fait voir que, sous +plus d'un rapport, elle avait contribue a la mort de sa maitresse. On +la ramena chez ses parents; les consolations et les procedes les plus +doux resterent sans effet, et pour l'empecher de s'echapper de nouveau +on fut oblige de l'enfermer. + +On reussit peu a peu a arracher Edouard a la stupeur ou il etait tombe +d'abord, et par la on augmenta son malheur; car il ne pouvait plus se +dissimuler que tout espoir etait a jamais perdu pour lui. Le voyant +plus tranquille en apparence, on chercha a lui faire comprendre qu'il +etait indispensable de deposer dans la chapelle les restes d'Ottilie, +en ajoutant, toutefois, que dans cette silencieuse et riante demeure +qu'elle-meme avait aide a decorer, elle ne cesserait pas de compter +parmi les vivants. Il y consentit, mais a la condition expresse +qu'elle serait deposee dans un cercueil ouvert qui ne pourrait jamais +etre ferme que par un couvercle de verre, et qu'une lampe, toujours +allumee, serait suspendue au plafond de la chapelle. + +Le beau corps d'Ottilie fut revetu de la parure qu'elle s'etait +preparee elle-meme, et l'on entoura son front d'une couronne de +marguerites, dont les nuances variees formaient autour de sa tete une +aureole prophetique. Pour orner le cercueil, l'eglise et la chapelle, +on avait depouille les jardins de toutes leurs parures; ils etaient +sombres et deserts, comme si deja l'hiver avait engourdi la +vegetation. + +Des les premiers rayons du jour, ou emporta Ottilie du chateau dans un +cercueil decouvert, et le soleil levant eclaira pour la derniere fois +son beau visage et lui preta les nuances de la vie. La foule se pressa +autour d'elle; on ne voulait ni la devancer ni la suivre, mais la +voir, la regarder et lui adresser un dernier adieu. L'emotion fut +generale; mais les jeunes filles surtout, dont elle avait ete la +protectrice, etaient inconsolables. Nanny manquait au cortege; pour ne +pas augmenter son irritation par des images douloureuses, on lui avait +cache le jour et l'heure de l'enterrement. Quoique enfermee chez ses +parents dans une chambre qui donnait sur le jardin, elle entendit le +son des cloches qui lui fit deviner ce qui allait se passer. La garde +chargee de veiller sur elle l'avait imprudemment quittee pour assister +a la ceremonie. Restee seule, elle s'echappa par une fenetre qui +donnait sur le corridor, d'ou elle monta au grenier, car toutes les +autres portes de la maison etaient fermees. + +En ce moment le cortege s'avancait lentement sur la route jonchee de +feuilles et de fleurs qui traversait le village. Bientot il passa sous +la lucarne du grenier par laquelle Nanny voyait sa maitresse mieux +et plus distinctement que tous ceux qui suivaient le cortege. Il lui +semblait qu'elle etait portee sur des nuages et que, par un geste +surnaturel, elle l'appelait, et la jeune fille eperdue, hors d'elle, +se precipita par la lucarne. + +La foule se dispersa de tous cotes avec des cris d'effroi, et les +porteurs deposerent le cercueil aupres duquel Nanny etait tombee sans +mouvement et comme si tous ses membres eussent ete brises. On la +releva, et soit hasard, soit predestination, on l'appuya sur le +cadavre; car le dernier souffle de sa vie semblait vouloir rejoindre +celui de sa maitresse bien-aimee. Mais a peine ses membres flottants +eurent-ils touche les vetements d'Ottilie, qu'elle se redressa d'un +bond, leva les bras et les yeux vers le ciel, s'agenouilla devant le +cercueil et contempla la morte dans une pieuse extase. Puis elle se +leva comme animee d'une vie nouvelle, et s'ecria avec une sainte joie: + +--Oui, elle m'a pardonne le crime dont personne en ce monde n'aurait +pu m'absoudre, que je ne me serais jamais pardonne a moi-meme, Dieu +vient de me le remettre par son regard, par son geste, par sa bouche a +elle!... La voila redevenue silencieuse et immobile; mais vous l'avez +vue tous se redresser et me benir les mains dejointes et levees sur +moi! Vous l'avez vue me sourire avec bonte, vous l'avez entendue! Oui, +vous etes tous temoins qu'elle m'a dit: _Tout est pardonne_!... Je ne +suis plus une meurtriere parmi vous. Elle m'a absous, Dieu a confirme +ce pardon, personne n'a plus le droit de m'adresser le moindre +reproche. + +La foule qui s'etait reunie de nouveau, se tint immobile; tout le +monde etait surpris; on pretait l'oreille, on regardait ca et la, on +ne savait plus que faire ni que devenir. + +Portez-la maintenant a l'asile du repos, continua Nanny, elle a +courageusement supporte sa part d'action et de souffrance; elle ne +peut plus demeurer parmi nous. + +Le cercueil se remit en marche, la jeune villageoise le suivit de pres +et arriva avec lui a la chapelle. + +En deposant les restes d'Ottilie dans cette chapelle, on avait place a +sa tete le cercueil de l'enfant, et a ses pieds le magnifique coffre +renferme dans une caisse de chene. Une garde speciale devait pendant +les premiers jours veiller sur le corps qui, a travers le couvercle +de verre du cercueil, charmait encore tous les yeux. Mais Nanny ne +voulait pas se laisser enlever ce qu'elle appelait son droit, elle +demanda a rester seule aupres de sa maitresse et a veiller sur la +lampe qu'on alluma pour la premiere fois. L'accent passionne dont elle +exprima ce desir, fit qu'on y ceda dans la crainte de porter a sa +raison une atteinte dangereuse. + +Nanny cependant ne resta pas longtemps seule dans la chapelle. Des que +la nuit fut venue, et que la lumiere vacillante de la lampe y repandit +sa clarte lugubre, la porte s'ouvrit, et l'Architecte franchit le +seuil de ce lieu dont les murs pieusement decores par lui et doucement +eclaires par la lampe nocturne, se presentaient a ses regards sous +un aspect d'antiquite prophetique, dont il ne les aurait jamais crus +susceptibles. + +Nanny, assise pres du cercueil, le reconnut aussitot, et lui indiqua +par un geste silencieux les restes inanimes de sa maitresse. +L'exterieur de l'Architecte annoncait la force et les graces de la +jeunesse, mais une puissance surnaturelle semblait l'avoir tout a coup +refoule sur lui-meme. Muet, immobile, les regards fixes sur le corps +d'Ottilie, il la contemplait en joignant ou plutot en se tordant les +mains avec un mouvement de desespoir compatissant. + +C'est ainsi que naguere il s'etait tenu debout devant Belisaire; en ce +moment ce n'etait pas l'art, c'etait la nature qui le faisait retomber +dans la meme position. Ottilie, morte comme Belisaire aveugle, +offrait un exemple terrible des abimes ou s'engloutissent toutes les +esperances de la terre. Si Belisaire nous force a regretter la valeur, +la sagesse, le rang et la richesse perdus par la volonte du meme +prince qui avait d'abord cherche a developper, a utiliser ses rares +qualites; on ne peut s'empecher de voir dans Ottilie l'exemple de +toutes les vertus modestes et bienfaisantes, a peine sorties des +profondeurs mysterieuses ou la nature se plait a les cacher. Sa main +froide et dedaigneuse, les avait detruites presqu'aussitot comme +si elle se plaisait a se jouer de l'espece humaine, qui accueille +toujours avec une joyeuse satisfaction, ces aimables et rares vertus +dont l'influence lui est si necessaire; tandis qu'elle deplore leur +absence par un deuil sincere. + +L'Architecte garda le silence, Nanny ne profera pas une parole; mais +lorsqu'elle le vit fondre en larmes et pret a succomber sous le poids +de sa douleur, elle lui parla avec tant de force et de verite, tant +de bienveillance et de persuasion, que tout en s'etonnant du pouvoir +qu'elle exercait sur lui, il voyait avec elle la belle Ottilie planer +et agir dans les regions celestes. Ses larmes s'arreterent, sa douleur +s'adoucit, il se prosterna devant le cercueil, prit conge de Nanny par +un cordial serrement de main, s'elanca sur son cheval, et franchit +avant le jour les limites de la contree ou il n'avait ete ni vu, ni +reconnu par personne. + +Le Chirurgien, qui avait, a l'insu de Nanny, passe la nuit dans +l'eglise, se rendit de bonne heure aupres d'elle, et s'etonna beaucoup +de la trouver calme et sensee; car il s'attendait a l'entendre parler +de visions et d'entretiens nocturnes avec Ottilie. Mais si elle +avait retrouve completement le souvenir du passe et la conscience du +present, sous tous les autres rapports elle persistait a croire a la +realite de ce qui lui etait arrive pendant l'enterrement de sa jeune +maitresse, et elle repetait sans cesse, avec autant de joie que de +conviction, que le cadavre s'etait redresse sur son cercueil pour +l'appeler, lui pardonner et la benir. + +Ottilie continua a paraitre endormie, aucun symptome de destruction ne +se fit sentir, et ce phenomene, joint au miracle que Nanny racontait a +tout venant, attira les habitants de la contree. Les uns venaient +pour se moquer, les autres pour se confirmer dans leurs doutes, un +tres-petit nombre pour esperer et croire. + +Tout besoin dont la satisfaction materielle est impossible engendre la +foi. Nanny, brisee par une chute terrible aux yeux de la population +de tout un village, avait ete rappelee a la vie par le simple +attouchement des restes d'Ottilie, pourquoi d'autres malades ne +jouiraient-ils pas du meme bonheur? Cette pensee devait necessairement +germer dans la tete des jeunes meres dont les enfants souffraient +de quelque mal incurable, elles les apporterent en secret pres +du cercueil, et les guerisons subites, qui peut-etre n'etaient +qu'imaginaires, augmenterent tellement la confiance generale, que +l'affluence des infirmes devint telle, qu'on se vit force de leur +interdire l'entree de la chapelle. + +Edouard n'avait ose une seule fois aller visiter Ottilie. Ne vivant +plus que de la vie animale, la source des larmes s'etait tarie dans +son coeur, il semblait etre devenu inaccessible a la douleur morale. +Ne prenant plus aucun interet a ce qui se passait autour de lui, on +le voyait chaque jour diminuer la dose de nourriture qu'il avait +l'habitude de prendre. S'il se ranimait parfois, ce n'etait qu'en +buvant dans le verre qui, malheureusement, n'avait ete pour lui qu'un +faux prophete. Cependant il contemplait toujours avec plaisir ses +chiffres enlaces, et son regard semblait dire qu'il continuait a y +voir le pronostic d'une prochaine reunion. + +Si l'homme heureux s'appuie sur chaque hasard, sur chaque circonstance +fortuite, pour s'elever toujours plus haut dans la sphere de son +bonheur, les incidents les plus legers suffisent pour abattre et +desesperer ceux qui souffrent. + +Un jour qu'Edouard allait porter a ses levres son verre cheri, il +l'eloigna tout a coup avec effroi, car il venait de s'apercevoir de +l'absence d'un signe particulier dont il l'avait marque, et que lui +seul connaissait. Le valet de chambre fut force d'avouer que le +veritable verre avait ete casse et remplace par un autre parfaitement +semblable et qui datait egalement de la premiere jeunesse du Baron. + +Edouard ne manifesta ni colere ni chagrin; convaincu, que le sort +venait de prononcer son arret, l'embleme de cet arret ne pouvait +l'emouvoir; cependant, si jusque la il s'etait abstenu de manger, +il etait facile de voir que, des ce moment, les boissons ne lui +plaisaient plus; et bientot apres il cessa de parler. + +Une inquietude cruelle le dominait de temps en temps, alors il +redemandait de la nourriture et se remettait a parler. + +--Helas! dit-il, dans un de ces moments au Major qui ne le quittait +jamais, que je suis malheureux! tous mes efforts pour l'imiter ne +sont qu'une vaine parodie. Ce qui etait un bonheur pour elle, est une +torture pour moi. C'est par respect pour ce bonheur que je supporte +cette torture, il faut que je la suive sur la route qu'elle a choisie +pour me quitter; mais la force de ma constitution, et la promesse que +j'ai eu l'imprudence de lui faire me retiennent. Quelle terrible tache +que de vouloir imiter ce qui est inimitable! Je le sens, cher ami, il +faut du genie pour tout, meme pour subir le martyre. + +L'etat d'Edouard etait si desespere qu'il nous parait inutile de +parler de la tendresse conjugale, des attentions, de l'amitie et des +secours de l'art qui, pendant quelque temps encore, entourerent cet +infortune. + +Un matin Mittler le trouva mort dans son lit; il appela le Chirurgien +et examina, avec sa presence d'esprit habituelle, toutes les +circonstances de ce trepas subit. Charlotte accourut, le soupcon d'un +suicide se presenta a sa pensee; elle accusa tout le monde et s'accusa +elle-meme d'une negligence impardonnable. Mittler et le Chirurgien la +convainquirent bientot du contraire. L'un s'appuyait sur des causes +morales et l'autre sur des preuves materielles. Il etait facile de +voir qu'Edouard avait ete surpris par la mort. Un petit coffre et un +portefeuille contenant des fleurs qu'Ottilie avait cueillies pour lui +dans des moments de bonheur; les billets qu'il lui avait ecrits, sans +en excepter celui que Charlotte avait releve et qu'elle lui avait +remis d'une maniere si prophetique; une boucle de ses cheveux +et plusieurs autres souvenirs de son amie qu'il avait toujours +soigneusement caches, etaient ouverts devant lui; et, certes, il ne +pouvait pas avoir eu l'idee d'exposer ces precieux tresors aux regards +indiscrets du premier valet que le hasard aurait pu conduire dans sa +chambre. + +Ce coeur, que la veille encore des emotions violentes faisaient +tressaillir, avait enfin trouve le repos, et l'on pouvait croire a son +salut eternel, puisqu'il avait cesse de battre en s'occupant d'une +bienheureuse, d'une sainte. + +Charlotte lui accorda une place a cote d'Ottilie, et donna des ordres, +pour que jamais personne ne fut a l'avenir depose dans cette chapelle. +Ce fut a cette condition expresse qu'elle dota richement l'eglise et +l'ecole, le pasteur et le maitre d'ecole. + +Les deux amants reposent enfin l'un a cote de l'autre; la paix regne +dans leur eternelle demeure, et, du haut de la voute de cette demeure, +des anges, auxquels une mysterieuse parente semble les unir, les +regardent avec un sourire celeste. Quel ne sera pas le bonheur de ces +amants lorsqu'un jour ils se reveilleront ensemble, et si pres l'un de +l'autre! + + +FIN DES AFFINITES ELECTIVES. + + + * * * * * + + +MAXIMES ET REFLEXIONS + +DE + +GOETHE. + + +Les sciences naturelles ont des problemes qu'on ne saurait resoudre +sans appeler la metaphysique a son secours, non cette metaphysique +d'ecole qui n'est qu'un bavardage vide de sens; mais la science +reelle qui etait, qui est et qui sera, avant, avec et apres la +physique. + + +L'autorite qui s'appuie sur des choses qui ont deja ete faites ou +dites a, sans doute, un tres-grand prix; mais les sots seuls +demandent toujours et partout une semblable autorite. + + +Il est bon de respecter les anciennes fondations, mais il ne faut +pas pour cela renoncer au droit de fonder quelque chose a son tour. + + +Maintiens-toi la ou tu es! Cette maxime devient chaque jour plus +necessaire; car si d'un cote les hommes forment d'immenses +associations, de l'autre chaque individu cherche a se faire valoir +selon ses vues et ses facultes individuelles. + + +Il vaut toujours mieux exprimer tout simplement son opinion que de +l'appuyer sur des preuves, car les preuves ne sont que les variations +de l'opinion, et nos adversaires n'ecoutent volontiers ni le theme ni +les variations. + + +Je me familiarise chaque jour davantage avec l'histoire naturelle et +avec sa marche progressive, ce qui me suggere une foule de reflexions +sur les pas que nous faisons a la fois en avant et en arriere. Je +n'exprimerai qu'une seule de ces reflexions: _La science ne saurait +vous debarrasser des erreurs memes reconnues comme telles_. La cause +de cette singularite est un secret a la portee et connu de tout le +monde. + + +J'appelle erreur la fausse interpretation d'un evenement, les faux +enchainements auxquels il a donne lieu, et la fausse consequence +qu'on en tire. Il arrive pourtant parfois, dans la marche de +l'experience et de la pensee humaine, qu'un evenement ait ete +consequemment noue et deduit d'un autre evenement. Le monde tolere +ce redressement d'une erreur sans y attacher une grande importance; +aussi l'erreur reste-t-elle intacte a cote de la verite. Je connais +un petit magasin de ces sortes d'erreurs que l'on garde +tres-soigneusement. + + +L'homme ne s'interesse reellement qu'a ses propres opinions; aussi +des qu'il en enonce une, le voit on chercher de tous cotes des +moyens d'appui. Tant que le vrai peut lui etre utile, il l'accepte +et s'en sert; mais quand le faux se trouve dans le meme cas, sa +rhetorique passionnee s'en empare et l'exploite, lors meme qu'elle +n'y trouverait que des demi-arguments qui eblouissent, des +remplissages et des lieux communs qui donnent une apparence d'unite +aux choses le plus bizarrement morcelees. En decouvrant cette +verite, je me suis d'abord mis en colere, puis je me suis afflige; +maintenant j'en ris avec une joie maligne, et je me suis promis a +moi-meme de ne plus jamais devoiler de semblables perfidies. + + +Chaque chose qui existe est analogue a tout ce qui existe, voila +pourquoi l'existence nous parait si unie et si morcelee. Si l'on +s'attache a l'analogie, tout se confond dans l'identite; si on +l'evite, tout se disperse dans l'infini. Dans l'un et l'autre cas, +la reflexion reste stagnante, tantot dans une vitalite surexcitee, +et tantot dans une mort apparente. + + +L'esprit s'occupe de ce qui sera, sans demander pourquoi cela sera +ainsi; la raison s'attache a ce qui est, sans s'inquieter des motifs +qui font que cela est ainsi. L'esprit se plait dans les developpements; +la raison veut tout fixer afin que tout puisse etre utile. + + +Par une particularite innee chez l'homme, ce qui est le plus pres de +lui ne saurait lui suffire. Cependant ce que nous voyons nous-memes, +et qui, par consequent, est, pour l'instant du moins, le plus pres +de nous, peut, si nous le voulons fortement, s'expliquer par lui-meme. + + +Voila pourtant ce que les hommes ne comprendront jamais, parce que +cela est contraire a leur nature. Les plus instruits eux-memes, +lorsqu'ils decouvrent quelque part une verite, ne la rattachent +jamais aux choses qui leur sont les plus pres et les plus connues, +mais a celles qui leur sont les plus eloignees et les plus inconnues. +D'ou il resulte une foule d'erreurs. Le phenomene qui se passe pres +de nous ne tient a celui qui se passe au loin, que sous un seul +rapport: celui qui fait que tout, dans la nature, se rattache au +petit nombre de lois fondamentales qui se manifestent partout. + + +Qu'est-ce qui est general? Un fait isole. Qu'est-ce qui est +particulier? Des millions de faits semblables. + + +L'analogie doit se garder de deux ecueils egalement dangereux. Si +elle se laisse aller aux saillies, aux jeux d'esprit, aux pointes, +elle se reduit a rien; quand elle s'enveloppe de tropes et de +comparaisons, elle est moins funeste, mais completement inutile. + + +La science ne peut admettre ni les mythologies ni les legendes; +elles appartiennent au poete qui a mission de les exploiter pour +notre amusement. Le savant se renferme dans le present le plus +positif et le plus clair. S'il puise aux memes sources que le poete, +il devient rheteur, ce qu'au reste on n'a pas le droit de +lui defendre. + + +Pour me garantir de l'erreur, je cherche a rendre les evenements +independants les uns des autres et a les isoler; puis je les +considere comme autant de correlatifs, et ils s'unissent aussitot +et s'animent d'une vie positive. J'applique surtout ce procede a la +nature; mais il est egalement utile dans l'etude de l'histoire du +monde agissant et vivant autour de nous. + + +Tout ce que nous pouvons inventer ou decouvrir dans le sens le plus +eleve, n'est que l'action spontanee du sentiment primitif du vrai +qui dormait en nous, et qu'un evenement imprevu convertit tout a +coup en intuition. Ce reveil est une revelation qui agit de +l'interieur a l'exterieur, et donne a l'homme la conscience de sa +ressemblance avec Dieu; c'est la synthese de la matiere et de +l'esprit qui conduit a l'heureuse certitude de l'eternelle harmonie +de l'existence. + + +Si l'homme ne croyait pas que l'inconcevable est concevable, il ne +ferait jamais usage de son entendement. + + +Chaque particularite qui peut s'appliquer d'une maniere determinee, +est concevable; en envisageant l'inconcevable sous ce point de vue, +il peut devenir utile. + + +Il existe un empyrisme epure qui s'identifie tellement avec son +objet, qu'il devient une theorie; mais cette gradation des facultes +intellectuelles n'appartient qu'aux epoques de haute civilisation. + + +Il n'y a rien de plus facheux que les observateurs malveillants et +les theoriciens fantasques. Leurs essais son mesquins et compliques, +et leurs hypotheses obstrues et bizarres. + + +Il est des pedants qui sont en meme temps des fripons, et c'est la +pire espece. + + +Il n'est pas besoin de faire le tour du monde pour se convaincre que +le ciel est bleu partout. + + +Le general et le particulier se tiennent, car le particulier n'est +que le general qui se presente a nous sous des conditions +differentes. + + +Il n'est pas necessaire d'avoir tout vu, tout eprouve par soi-meme; +et lorsqu'on veut se confier aux recits d'un autre, il ne faut pas +oublier qu'alors on a a faire a trois choses: a l'objet et a deux +sujets. + + +Les proprietes fondamentales de l'unite vivante sont: se separer et +se reunir, se repandre dans les faits generaux et se fixer dans les +faits particuliers; se metamorphoser, se specifier, se manifester +enfin sous les mille conditions diverses qui caracterisent la vie, +et qui consistent a s'avancer et a disparaitre, a se consolider ou +a se dissoudre, a s'etendre ou a se concentrer. Puisque ces divers +effets s'accomplissent a des epoques semblables, tout pourrait se +passer dans un seul et meme moment. Paraitre et disparaitre, creer +et detruire, naitre et mourir, eprouver de la joie ou de la douleur, +tout cela agit pele-mele dans le meme sens et dans la meme mesure; +voila pourquoi les evenements qui nous paraissent les plus +extraordinaires, ne sont que l'image et la comparaison des +generalites les plus vulgaires. + + +L'existence dans son ensemble n'est qu'une separation et une reunion +perpetuelle, d'ou il resulte que les hommes, en considerant de pres +cet etat monstrueux, ne songeront bientot plus qu'a separer et a +reunir. + + +Tout ce qui est separe doit se poser separement devant nous, c'est +ainsi que la physique ne doit rien avoir de commun avec les +mathematiques. La premiere doit se maintenir dans son independance +determinee, et s'armer de toutes les forces que peuvent lui preter +l'amour, la piete et la veneration, pour penetrer dans la vie sacree +de la nature, sans s'inquieter de ce que les mathematiques pourront +faire et prouver de leur cote. Les mathematiques doivent se detacher +de toute influence exterieure, marcher librement sur la grande route +intellectuelle qui leur est propre, et s'y perfectionner avec une +purete qu'elles n'atteindront jamais, tant qu'elles continueront a +s'occuper de ce qui est, pour lui enlever ou pour lui faire adopter +quelque chose. + + +On peut etudier la nature et la morale sans adopter un mode +categoriquement imperatif; mais il ne faudrait pas se croire arrive +a la fin, car alors on n'en est encore qu'au commencement. + + +Le plus haut degre de perfection serait de comprendre que tout ce +qui est factice est une theorie. La couleur bleue du ciel nous +revele la loi fondamentale du chromatisme. Ne cherchez jamais rien +au-dela d'un phenomene; il est lui-meme un enseignement complet. + + +Les sciences renferment beaucoup de certitudes, quand on ne se +laisse pas egarer par les exceptions et qu'on sait respecter les +problemes. + + +Si je suis parvenu a envisager avec calme les inexplicables phenomenes +primitifs, c'est que j'ai appris a me resigner; mais il y aura toujours +une difference immense entre la resignation qui nous arrete devant les +limites de l'humanite, et celle qui nous renferme dans l'arene +hypothetique _d'une realite_ bornee. + + +Lorsqu'on reflechit sur les problemes d'Aristote, on s'etonne du +merveilleux don d'observation qui mettait, pour ainsi dire, les +anciens Grecs a meme de tout savoir. Mais on ne tarde pas a les +accuser de precipitation, car ils passent immediatement du phenomene +a son explication, et tombent ainsi dans des decisions theoriques +tres-insuffisantes. Hatons-nous d'ajouter que c'est encore la +aujourd'hui notre defaut dominant. + + +Les hypotheses sont des chants de berceuses par lesquels les maitres +endorment leurs eleves. L'observateur sincere et consciencieux se +penetre toujours plus intimement de son insuffisance, et il sent que +les problemes augmentent a mesure qu'il etend son savoir. + + +Notre plus grand defaut est de douter du certain et de vouloir fixer +l'incertain. Mon principe a moi, surtout dans l'etude de la nature, +est de fixer le certain, et d'etre toujours en garde contre +l'incertain. + + +J'appelle une hypothese detestable, celle que l'on etablit, pour +ainsi dire, malicieusement, afin de la faire refuter par la nature. + + +Comment pourrait-on se faire accepter comme maitre dans une +profession quelconque, si l'on n'enseignait jamais rien d'inutile? + + +Ce qu'il y a de plus fou en ce monde, c'est que chacun se croit +oblige d'enseigner aux autres ce qu'il croit savoir. + + +Le discours didactique doit etre decide. Les auditeurs ne veulent +pas qu'on leur parle de doute et d'incertitude, ce qui met l'orateur +dans l'impossibilite de laisser certains problemes sans les resoudre +ou de les tourner a distance. Quand on a entendu arreter, affirmer +quelque chose, on croit avoir conquis un terrain immense, et l'on +conserve cette croyance jusqu'a ce qu'un nouveau venu resserre ou +agrandisse ce terrain, en reculant ou en rapprochant les bornes que +le premier avait posees. + + +Les questions vives sur les causes, le melange confus des causes et +des effets, tranquillisent celui qui se perd dans de fausses +theories; mais leurs consequences sont incalculables et +impossibles a eviter. + + +Il est des personnes qui auraient entierement change de caractere, +si elles n'avaient pas pense qu'il etait de leur devoir de soutenir +et de repeter un mensonge, uniquement parce qu'elles l'ont dit +une fois. + + +Le faux a l'avantage de fournir d'inepuisables sujets de causeries; +le vrai ne peut qu'etre utilise, sans cela il serait comme +non avenu. + + +Celui qui ne reconnait pas combien le vrai facilite la pratique, le +fausse et le tiraille afin de fournir des aliments a son penible +besoin d'activite. + + +Les Allemands possedent le don de rendre les sciences inaccessibles, +mais ce n'est cependant pas la une propriete exclusive. + + +Les Anglais profitent a l'instant meme de chaque decouverte, jusqu'a +ce qu'elle les mene a une decouverte nouvelle. Que l'on se demande +encore pourquoi ils nous devancent toujours et en tout. + + +L'homme pensant possede la faculte bizarre de rever une image +fantastique, la ou il voit un probleme qui n'est pas encore resolu. +Et quand le probleme est resolu, et que la verite s'est fait jour, +il cherche en vain a se debarrasser de cette image. + + +Il faut une disposition d'esprit particuliere pour saisir la realite +sans forme, telle qu'elle est, et pour la distinguer des vagues +creations du cerveau qui ne laissent pas de s'imposer vivement et +avec une certaine apparence de realite. + + +En observant la nature dans ses plus grands comme dans ses plus +petits effets, je me suis constamment demande: Est-ce l'objet de +tes observations, ou bien est-ce toi qui te prononces ainsi? J'ai +toujours envisage mes predecesseurs et mes collaborateurs sous le +meme point de vue. + + +Chacun de nous ne voit dans la creation achevee, reglee, accomplie, +qu'un element avec lequel il s'efforce de creer un monde a sa guise. +Les hommes robustes s'emparent sans hesiter de cet element, et le +forcent a enfanter tant bien que mal; les faibles jouent et badinent +avec lui en tremblant, il y en a qui vont jusqu'a douter de son +existence. + + +Si nous pouvions nous penetrer completement de cette verite +fondamentale, on ne disputerait plus; car on ne verrait dans les +opinions des autres comme dans les siennes, que des phenomenes de +diverses especes. L'experience, au reste, ne nous prouve-t-elle pas, +chaque jour, que tel homme pense facilement ce que tel autre ne +saurait jamais penser? et cette difference existe non seulement dans +les questions relatives au bien ou au mal reel, mais encore dans les +choses qui nous sont completement indifferentes. + + +Tout ce qu'on sait, on ne le sait que pour soi-meme. Des que je +m'entretiens avec quelqu'un sur une chose que je crois savoir, il +croit la savoir mieux que moi, et je me vois force de refouler mon +savoir sur moi-meme. + + +Le vrai hate et favorise le bien; l'erreur ne developpe rien et +embrouille tout. + + +L'homme se trouve jete au milieu de tant d'effets, qu'il ne peut +s'empecher d'en demander la cause; la premiere venue lui etant la +plus commode, il la croit la meilleure et s'en contente. C'est ainsi +du moins qu'agit le sens commun general. + + +Des qu'on voit un mal on se met a le combattre, c'est-a-dire qu'on +exerce l'art de guerir sur les symptomes et non sur la maladie. + + +L'entendement n'a d'empire que sur ce qui vit. Le monde dont s'occupe +la geognosie est mort; il n'y a donc pas de geologie, car cette science +serait inaccessible a l'entendement. + + +Lorsque je vois les parties eparses d'un squelette, je puis les +rassembler et les replacer dans l'ordre voulu; car l'entendement me +parle d'apres les analogies eternelles et immuables, lors meme que +ce squelette serait celui du Leviathan. + + +Il ne nous est pas possible de voir naitre en pensees, ce qui ne +nait plus sous nos yeux. Une creation definitivement accomplie, +achevee et sans variation, n'est pas concevable pour nous. + + +Le systeme des vulcanistes modernes, n'est qu'un effet hardi pour +rattacher l'inconcevable monde present au monde passe qui nous est +entierement inconnu. + + +Les forces actives de la nature produisent souvent des effets +semblables par des moyens differents. + + +Rien n'est plus absurde que la majorite, car elle se compose d'un +tres-petit nombre de predecesseurs energiques, de fripons qui +s'accommodent entre eux, de faibles qui cherchent a s'assimiler, et +d'une masse qui trotte toujours a la suite de quiconque veut bien se +donner la peine de la faire mouvoir. + + +Les mathematiques sont, comme la dialectique, l'organe d'un sens +noble et eleve; dans la pratique elles deviennent un art semblable +a celui de l'eloquence, car, pour l'un comme pour l'autre, la forme +est tout, et l'objet n'est rien: il est aussi indifferent aux +mathematiques de calculer des oboles ou des guinees, qu'a la +rhetorique de servir a la defense du vrai ou du faux. + + +En pareil cas tout depend du merite de l'homme qui pratique cette +science, qui exerce cet art. L'avocat eloquent et entrainant qui +defend et gagne une cause juste, et le mathematicien profond qui +calcule avec justesse la marche des etoiles, sont deux etres +egalement divins. + + +Il n'y a d'exact dans les mathematiques que l'exactitude qui n'est +elle-meme qu'une consequence du sentiment inne du vrai. + + +Les mathematiques ne sauraient faire disparaitre les prejuges, +modifier l'entetement ou calmer l'esprit de parti; elles sont +impuissantes pour tout ce qui concerne le monde moral. + + +Pour etre un mathematicien parfait, il faut etre avant tout un homme +accompli. Ce n'est qu'en sentant tout ce qu'il y a de beau dans le +vrai qu'il devient profond, penetrant, clair, gracieux et meme +elegant; car il faut etre tout cela pour ressembler a un Lagrange. + + +Ce n'est pas le langage par lui-meme qui est juste, energique ou +agreable, mais l'esprit qui se corporifie pour ainsi dire par le +langage. Il ne depend pas de nous de donner a nos calculs, a nos +discours, a nos poemes, les qualites desirables, si la nature nous +a refuse les qualites morales et intellectuelles necessaires pour +arriver a ce resultat. Les qualites intellectuelles consistent dans +la penetration et dans le pouvoir de mediter; et les qualites +morales, dans la force de conjurer le mauvais esprit qui nous +empeche de rendre hommage a la verite. + + +Expliquer le simple par le compose, le facile par le difficile, est +un mal profondement enracine dans le corps des sciences; la plupart +des savants le savent, mais fort peu en conviennent. + + +En meditant consciencieusement sur la physique, on reconnait que les +phenomenes et les experiences qui lui servent de base n'ont pas tous +la meme valeur. + + +Les phenomenes originels et les experiences primitives sont de la +plus haute importance, et tout ce qui en decoule immediatement est +immuable. En accordant le meme droit aux phenomenes et aux experiences +secondaires, on confond et on obscurcit tout ce que les premiers +avaient explique et eclairci. + + +Rien n'est plus funeste a la science que les hommes qui, sans +posseder un grand fonds d'idees qui leur soient propres, se +permettent d'etablir des theories; car ils ne concoivent pas que +meme beaucoup de savoir acquis ne suffit pas pour leur donner ce +droit. Dans leurs premieres tentatives ils sont, a la verite, +toujours guides par le bon sens; mais ce bon sens a des limites fort +etroites, et, quand ils les depassent, ils tombent dans l'absurde; +son veritable domaine est l'action. Oui, le bon sens agissant ne +s'egare jamais, mais il n'est pas propre a argumenter, a +conjecturer, a juger; les hautes speculations de la pensee, les +fonctions elevees de l'esprit lui sont interdites. + + +L'experience est d'abord utile a la science, puis elle lui devient +nuisible, parce qu'elle enseigne a la fois le lois et les +exceptions; et c'est toujours en vain qu'on croira trouver la verite +dans le resultat d'une regle de proportion entre les unes et +les autres. + + +On pretend communement qu'entre deux opinions opposees, la verite se +trouve dans le centre. Rien n'est plus faux; ce n'est pas la verite +qu'on y trouve, c'est le probleme, c'est la vie invisible et +eternellement active supposee visible et en etat de repos. + + + * * * * * + + +DERNIER CONSEIL. + + +Rien de ce qui est ne peut etre reduit a ne plus etre; l'eternite se +meut en tout. Sois heureux d'exister, l'existence est eternelle; des +lois eternelles veillent sur les tresors vivants ou le grand tout +puise ses parures. + +Depuis longtemps il a ete trouve, le vrai, et de nobles esprits se +sont unis en lui. Fils de la terre, attache-toi a cet ancien vrai, +et remercie les sages qui lui ont montre le chemin qui tourne autour +du soleil et des etoiles. + +Concentre tes regards sur toi-meme, tu y trouveras le centre dont +pas un noble coeur n'ose douter. Tu comprendras toutes les regles et +toutes les exceptions; la conscience independante et ne subsistant +que par elle-meme, est le soleil qui eclaire chaque jour de ta +vie morale. + +Que ta raison veille toujours et tu pourras te confier a tes sens, +ils ne te feront rien voir de faux. Observe tout d'un regard +satisfait et marche d'un pas ferme et sur a travers les monts et les +vallons de ce monde si richement dote. + +Jouis avec moderation et avec sagesse de tant de biens, de tant de +richesses. Quand la vie se rejouit de la vie, le passe s'arrete, +l'avenir s'anime d'avance et le present est eternel! + +Et quand tu auras reussi a te penetrer de la conviction que l'utile +seul est vrai; quand tu auras etudie le mouvement de la foule qui +tourne toujours dans le meme cercle, alors tu la laisseras se +mouvoir a sa maniere et tu viendras te reunir au plus petit nombre. + +Et, semblable au poete, au philosophe qui depuis l'antiquite la plus +reculee, se sont cree en silence une oeuvre cherie s'harmonisant +avec leurs penchants et leurs desirs, tu arriveras par degres a ce +resultat si heureux et si beau! Preceder les belles ames sur la +route de leurs plus nobles sensations, n'est-ce pas la une destinee +digne d'envie? + + + * * * * * + + +Tout ce qui est raisonnable a deja ete pense, mais il faut essayer +de le penser de nouveau. + + +Comment peut-on apprendre a se connaitre soi-meme? Ce n'est pas par +le raisonnement, c'est par l'action. Essaie de faire ton devoir, et +tu verras tout de suite ce que tu vaux. + + +Qu'est-ce que ton devoir? L'exigence de chaque jour. + + +La partie pensante de l'espece humaine doit etre regardee comme une +grande et immortelle individualite qui, en faisant sans cesse +l'indispensable et le necessaire, finit par se rendre maitre de +l'eventuel. + + +Plus j'avance dans la vie, plus je me depite, quand je vois l'homme +place assez haut sur l'echelle de la creation pour commander a la +nature et s'affranchir de ses imperieuses necessites, manquer a +cette vocation en se laissant entrainer par de fausses idees a faire +precisement le contraire de ce qu'il veut; quand je le vois, +surtout, gater volontairement l'ensemble, et se reduire ainsi a se +debattre peniblement au milieu d'une foule de details genants +et mesquins. + + +Sois utilement actif, tu auras merite d'obtenir et tu pourras +t'attendre a trouver: chez les grands, des graces; chez les +puissants, des faveurs; chez les hommes actifs et utiles, de +l'appui, dans la multitude, de la sympathie; chez les individus +isoles, de l'affection. + + +Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es, dit un vieux proverbe. +J'ajouterai: dis-moi de quoi tu t'occupes, et je te dirai ce que tu +pourras devenir. + + +Chaque individu doit penser a sa facon, car il trouve toujours sur +sa route une verite ou une espece de verite qui lui sert de guide; +mais il ne doit pas se laisser aller sans aucun controle: le pur +instinct ne suffit pas a l'homme, il le ravale au-dessous de +sa dignite. + + +L'activite sans frein, quelle que soit sa nature, finit par faire +banqueroute a la raison. + + +Dans les oeuvres des hommes comme dans celles de la nature, il n'y a +de reellement digne de notre attention que les intentions. + + +L'homme ne se trompe si souvent par rapport a lui et par rapport aux +autres, que parce qu'il voit un but dans un moyen; et qu'a force de +vouloir agir en ce sens, il ne fait rien, ou fait le contraire de ce +qu'il devrait faire. + + +Quand nous avons reflechi sur une chose, et que nous avons pris la +resolution de l'executer, elle devrait etre si pure et si belle, que +le monde ne pourrait plus que gater notre oeuvre; par la nous +conserverions toujours intact l'immense avantage de retablir ce qui +a ete detruit, de rassembler ce qui a ete disperse. + + +Les erreurs, lors meme qu'elles ne seraient pas completes, sont +toujours difficiles a rectifier; car il faut conserver ce qu'il y +avait de vrai et le mettre a la place ou il doit etre. + + +Le vrai n'a pas toujours besoin de se corporifier; c'est deja +beaucoup quand il plane ca et la comme un pur esprit et eveille des +sympathies intellectuelles, quand il vibre dans l'air doux et grave +comme le son d'une cloche. + + +Les idees generales et les grandes vanites sont toujours sur le +point de causer d'immenses malheurs. + + +Souffler dans une flute, ce n'est pas en jouer; il faut remuer les +doigts. + + +Les botanistes admettent une classe de plantes qu'ils appellent +incompletes. On pourrait dire avec autant de justesse qu'il y a une +classe d'hommes incomplets; et j'appelle ainsi tous ceux qui ne +savent pas mettre leurs desirs et leurs tendances en harmonie avec +leurs facultes. L'homme le plus insignifiant est complet s'il sait +se renfermer dans le cercle de ses capacites, tandis que les plus +belles qualites s'obscurcissent, s'aneantissent meme sans cette +indispensable loi de proportion. L'absence de cette loi est un mal +que l'esprit des temps modernes augmente chaque jour; car qui +pourrait suffire a la marche rapide et aux exigences d'un present +toujours progressif? + + +Les hommes sagement actifs, qui connaissent leurs forces et qui les +utilisent avec prudence, prosperent toujours dans les affaires de +ce monde. + + +C'est un grand defaut de se croire plus qu'on n'est, ou de s'estimer +moins qu'on ne vaut. + + +Je rencontre de temps en temps des jeunes gens auxquels je ne trouve +rien a changer, rien a corriger, et cependant ils me donnent des +inquietudes, parce que je les vois disposes a suivre le torrent de +leur epoque. C'est precisement de cette disposition que je voudrais +les garantir. Il n'a ete donne une rame a l'homme, reduit a naviguer +dans une nacelle fragile, que pour qu'il puisse se guider selon sa +volonte et son jugement, au lieu de suivre le cours aveugle +des flots. + + +Comment un jeune homme pourrait-il trouver blamable et nuisible ce +que tout le monde fait et approuve? Pourquoi resisterait-il seul a +la tendance de tous? + + +Le plus grand mal de notre epoque ou rien ne peut arriver a sa +maturite, est de consommer chaque jour le produit de chaque jour, +sans jamais songer a garder quelque chose pour l'avenir. Nous avons +des journaux pour le soir et d'autres pour le matin, et l'on ne +tardera sans doute pas a en inventer pour les heures intermediaires. +Cette manie traine a la barre du public tout ce que chacun reve ou +se propose de faire; on ne peut plus ni souffrir ni se rejouir que +pour amuser les autres. Les evenements les plus intimes sont +colportes de maison en maison, de ville en ville, et d'empire en +empire; bientot ils passeront d'une partie du monde a l'autre a +l'aide de quelques velociferes. + + +Il serait aussi impossible d'eteindre les machines a vapeur du monde +materiel, que d'arreter ce mouvement du monde moral. La vivacite du +commerce, le froissement du papier qui remplace l'argent monnaye, la +recrudescence de la dette pour payer des dettes, voila les elements +monstrueux au milieu desquels les jeunes hommes se trouvent jetes +aujourd'hui. Qu'ils rendent grace a la nature si elle leur a donne +un esprit assez juste et assez calme pour ne pas se laisser +entrainer par le monde, ou pour ne pas lui demander l'impossible. + + +Dans chaque cercle d'activite l'esprit de l'epoque poursuit et +menace les jeunes hommes; aussi ne saurait-on leur montrer trop tot +le point vers lequel ils doivent diriger leur volonte. + + +Plus on avance en age, plus on sent l'importance des paroles et des +actions les plus innocentes. Cette conviction m'engage a faire +remarquer a tous ceux qui m'entourent, la difference qui existe +entre la sincerite, la confiance et l'indiscretion; c'est-a-dire, +qu'il n'y a pas de difference, mais une gradation lente comme celle +qui conduit de la chose la plus indifferente a la plus nuisible, et +qu'il faut sentir, car elle ne peut se raisonner. + + +C'est sur cette gradation qu'il faut regler notre conduite, si nous +ne voulons pas perdre la bienveillance des hommes, sur la meme route +ou nous sommes parvenus a la gagner. L'experience nous apprend +toujours cette verite, mais elle la fait payer par un cher +apprentissage, que par malheur on cherche toujours vainement a +epargner a ses descendants. + + +L'influence des arts et des sciences sur la vie, est tellement +soumise au degre de perfection de l'esprit du temps, et a mille +autres circonstances fortuites, qu'il est impossible de la +determiner. + + +La poesie est toute-puissante dans les debuts de la societe, que ces +debuts soient la barbarie, la demi-civilisation, une reorganisation, +ou un changement resulte du contact d'une civilisation etrangere; +d'ou l'on peut conclure que l'influence de la poesie se fait sentir +dans tout ce qui est nouveau. + + +La musique a moins besoin de cette nouveaute; elle lui est presque +nuisible, car plus elle est ancienne, plus on y est accoutume, plus +elle a de puissance. + + +C'est dans la musique, surtout, que la dignite de l'art est +eminente, car il n'y a en elle rien de materiel a deduire; a la fois +forme et fond, elle ennoblit tout ce qu'elle exprime. + + +La musique est ou profane ou sacree. Le caractere sacre, surtout, +lui convient; il lui donne sur la vie une haute influence, qui reste +invariable a travers toutes les variations de l'esprit des temps. La +musique profane devrait toujours etre joyeuse et gaie. + + +La musique qui mele le sacre au profane est impie; celle qui exprime +des sensations faibles, lamentables ou mesquines est absurde; car +n'etant pas assez imposante et assez grave pour etre sacree, il lui +manque la gaite qui fait le seul merite de la musique profane. + + +La saintete de la musique d'eglise et l'espieglerie des chants +populaires sont les deux pivots, sur lesquels la musique doit +toujours rouler, c'est l'unique moyen de produire les deux grands +effets qui lui sont propres: la priere et la danse. Si elle confond +les genres, elle jette de la confusion dans l'ame; si elle les +affaiblit, elle devient fade; si elle veut s'associer a la poesie +didactique ou descriptive, elle glace et ennuie. + + +La plastique ne peut agir que sur un degre eleve de l'echelle +artistique. Le mediocre peut, sous plus d'un rapport, avoir quelque +chose d'imposant; mais une oeuvre d'art mediocre sera toujours plus +propre a induire en erreur qu'a plaire. Voila pourquoi la sculpture +doit s'associer un interet materiel qu'elle trouvera sans peine dans +la representation des personnages importants; mais, malgre ce +secours, il lui faut encore un haut degre de perfection pour etre a +la fois vraie et digne. + + +La peinture est de tous les arts le plus nonchalant et le plus +commode. Lors meme qu'elle n'est que du metier, elle plait a cause +de son sujet. Son execution, ne serait-elle que mecanique et par +consequent depourvue d'intelligence, a quelque chose de si +merveilleux qu'elle etonne les esprits les plus cultives comme les +plus vulgaires; et des qu'elle s'eleve sur l'echelle artistique, +elle est preferee aux autres arts arrives au meme degre de +perfection. La verite dans la couleur, dans les superficies et dans +les rapports que les objets visibles ont entre eux, suffit pour la +rendre agreable. Et comme les yeux ont ete forces de s'accoutumer a +tout voir, meme le laid, une difformite ne les affecte pas aussi +peniblement que la dissonance blesse l'oreille; ils supportent une +mauvaise copie de la realite, parce qu'il y a des realites plus +vilaines encore. Enfin, le peintre mediocrement artiste aura +toujours plus d'amis, plus de partisans dans le public, que le +musicien qui ne serait pas plus avance que lui dans son art. En +tous cas, le peintre peu habile a du moins l'avantage de pouvoir +travailler seul et pour lui seul, tandis que le musicien est +toujours oblige de s'associer d'autres musiciens, car ce n'est que +par l'association qu'il peut produire des effets. + + +On se demande si, en examinant les diverses productions artistiques, +il faut les comparer entre elles? Je repondrai que le connaisseur +parfait peut et doit juger par comparaison, car la pensee +fondamentale de l'art plane devant lui, et il a la conscience de +tout ce que l'on pourrait, de tout ce que l'on devrait faire. Mais +l'amateur, qui en est encore aux premiers pas sur la route de +l'appreciation du vrai beau, doit considerer isolement chaque genre +de merite; par la seulement le sens et le sentiment s'accoutument +par degres a agir sur les generalites. En tous cas, la manie de +comparer n'est qu'une paresse de l'esprit qui veut s'epargner la +peine de juger. + + +Le propre de l'amour de la verite est de nous faire decouvrir et +apprecier le bon partout ou il est. + + +Le sentiment humain peut s'appeler historique, quand il s'est +perfectionne au point de faire entrer le passe en ligne de compte, +dans l'appreciation des merites du present. + + +Ce qu'il y a de mieux dans l'histoire, c'est l'enthousiasme qu'elle +excite en nous. + + +L'individualite engendre l'individualite. + + +Il ne faut jamais oublier qu'il y a une foule de personnes qui +veulent absolument dire ou produire quelque chose de remarquable, +sans avoir pour cela les facultes necessaires, et que de la doit +necessairement resulter le bizarre, l'extravagant. + + +Les penseurs profonds et serieux sont rarement bien vus du public. + + +Si l'on veut que j'ecoute avec attention l'opinion d'un autre, il +faut du moins qu'elle soit positivement enoncee; car j'ai toujours +en moi-meme un assez grand fonds de donnees problematiques. + + +La superstition fait pour ainsi dire partie de l'homme, et il se +flatte en vain de pouvoir la bannir completement; au lieu de le +quitter, elle se refugie dans les profondeurs les plus mysterieuses +de son etre, d'ou elle reparait tout a coup des qu'elle se sent +moins rigoureusement poursuivie. + + +Que de choses nous pourrions savoir mieux, si nous ne voulions pas +les savoir trop bien. Ce n'est que dans l'angle de quarante-cinq +degres que les objets deviennent accessibles a notre vue. + + +Les microscopes et les lunettes d'approche ne servent qu'a egarer le +bon sens. + + +Je garde le silence sur beaucoup de choses, car je ne veux causer ni +trouble ni desordre. Je vois meme sans deplaisir les hommes se +rejouir des choses qui me scandalisent et me chagrinent. + + +Tout ce qui affranchit l'esprit sans lui donner un pouvoir absolu +sur nous-memes est nuisible. + + +Quand les hommes examinent et jugent une production de l'art, ils +cherchent plus tot a savoir ce qu'elle est, que pourquoi et comment +elle est. Guide par ce sentiment, on s'attache aux details, on fait +des extraits. Il est vrai que par ce procede on finit toujours par +saisir l'ensemble, mais c'est toujours sans le savoir. + + +L'art, et surtout celui de la poesie, a seul le pouvoir de soumettre +l'imagination aux regles qui lui sont indispensables, car l'imagination +sans gout est une monstruosite. + + +Le maniere est la subjectivite de l'idee; voila pourquoi il a toujours +quelque chose de spirituel. + + +La tache du philologue consiste a approfondir le contenu des traditions +ecrites. Il examine un manuscrit et il y voit des lacunes, des erreurs +ou des omissions de copiste, et d'autres fautes semblables qui nuisent +a la clarte du texte. On decouvre une seconde, une troisieme copie du +meme manuscrit; il les compare entre elles et arrive ainsi a savoir ce +qu'il y a de croyable, de sense dans la tradition. Il va plus loin, il +demande a sa propre raison de saisir et de rendre, sans le secours des +moyens exterieurs, et avec une perfection toujours croissante, les +convenances et les rapports qu'ont entre elles les matieres qu'il +traite; les verites, les erreurs et les mensonges qu'elles contiennent. +Pour arriver a ce resultat, il a besoin de beaucoup de tact, d'une etude +approfondie des auteurs morts, et meme d'un certain degre d'imagination. +Il n'est donc pas etonnant que le philologue arrive a se croire juge +competent dans le domaine du gout; malheureusement il y reussit rarement. + + +Le poete doit tout mettre en action, en representation, et il n'est au +niveau de sa tache que lorsque ses representations rivalisent avec la +realite, et seduisent l'esprit au point que tout le monde croit voir +et entendre ce qu'il decrit ou represente. Quand la poesie a atteint +ce haut degre de perfection, elle parait n'appartenir qu'au monde +exterieur; et cela est si vrai, que, lorsqu'elle se refoule dans le +monde interieur, elle est en decadence. La poesie qui ne represente +que des sensations interieures sans les corporifier par des objets +exterieurs, ou celle qui ne represente que des objets exterieurs, sans +les animer par des sensations interieures, sont toutes deux arrivees +au plus bas degre de l'echelle poetique, d'ou il ne leur reste plus +qu'a entrer dans la vie vulgaire. + + +L'eloquence jouit de toutes les faveurs, de tous les privileges de +la poesie, elle s'en empare; elle en abuse meme pour s'assurer dans +la vie sociale un avantage momentane, moral ou immoral, juste +ou injuste. + + +La litterature n'est qu'un fragment des fragments de l'esprit +humain. On n'a ecrit que la plus petite partie de ce qui a ete fait +et dit, et l'on n'a conserve que la plus petite partie de ce qui a +ete ecrit. + + +Le talent de lord Byron a une verite et une grandeur naturelles qui +se sont developpees dans une sauvagerie dont le principal effet est +d'etonner et de mettre mal a son aise; aussi son talent ne peut-il +etre compare a aucun autre talent. + + +Le veritable merite des chants populaires est d'avoir pris +immediatement leurs motifs dans la nature. Les poetes les plus +avances en civilisation pourraient tirer de grands avantages de +cette source s'ils savaient y puiser. + + +J'ajouterai cependant qu'ils n'en seraient pas moins inferieurs a +ces grands modeles, du moins sous le rapport de la concision; car +l'homme de la nature sera toujours plus laconique que l'homme +civilise. + + +L'etude de Shakespeare est fort dangereuse pour les talents +naissants, car elles les force a l'imiter quand ils se flattent +de creer. + + +Pour apprecier l'histoire, il faut qu'il y ait eu de l'histoire dans +notre vie. Il en est de meme des nations: les Allemands ne peuvent +juger la litterature que depuis qu'ils en ont une. + + +On ne vit reellement, que lorsqu'on se sent heureux par la +bienveillance et l'affection dont on est l'objet. + + +La piete n'est pas un but, mais un moyen pour arriver a un haut +degre de civilisation par une douce tranquillite d'esprit. + + +On peut conclure de la que tous ceux qui font de la piete un but +sont des hypocrites. + + +On a plus de devoirs a remplir dans la vieillesse que dans la +jeunesse. + + +Un devoir contracte est une creance perpetuelle, car il est +impossible de la solder complement. + + +La malveillance seule voit les imperfections et les defauts, il faut +donc se faire malveillant pour les voir; mais gardons-nous de le +devenir plus que cela n'est rigoureusement necessaire. + + +Le plus grand bonheur qui puisse nous arriver, est celui qui corrige +nos imperfections et repare nos fautes. + + +Si tu sais lire, il faut que tu comprennes; si tu sais ecrire, il +faut que tu saches quelque chose; si tu crois, tu es force de +concevoir; si tu desires, tu t'imposes des obligations; si tu +exiges, tu obtiendras; si tu as de l'experience, on te demande +d'etre utile. + + +Nous ne reconnaissons de l'autorite qu'a ceux qui nous sont utiles. +Si nous nous soumettons a nos souverains, c'est parce qu'ils nous +assurent la tranquille possession de nos proprietes, et qu'ils nous +protegent contre tout ce qui pourrait nous arriver de desagreable. + + +Le ruisseau est l'ami du meunier qui l'utilise. Il aime mieux se +precipiter par-dessus les roues qu'il fait mouvoir, que de rouler +a travers la vallee avec une tranquillite sterile. + + +Celui qui se contente de regler sa conduite sur une simple +experience, est toujours dans le vrai. Considere sous ce point de +vue, l'enfant qui commence a raisonner est un grand sage. + + +La theorie n'a d'autre merite reel que celui de nous faire croire +a la coincidence des evenements. + + +Toutes les choses abstraites deviennent inaccessibles au sens +commun, lorsqu'on veut les mettre en oeuvre; et le sens commun +arrive toujours a l'abstrait par l'action et par l'observation. + + +Lorsqu'on demande trop et qu'on se plait datas les combinaisons +compliquees, on s'expose a s'egarer dans le desordre. + + +Il est bon de penser par analogie, car l'analogie ne conclue rien. +L'induction est dangereuse, car elle se pose un but determine +qu'elle ne perd jamais de vue, et vers lequel elle entraine +indistinctement le faux et le vrai. + + +L'intuition juste mais vulgaire des choses terrestres, est une +propriete du simple sens commun. L'intuition pure des objets +exterieurs et interieurs est fort rare. + + +La premiere se manifeste d'une maniere tout a fait pratique, +c'est-a-dire par l'action immediate; la seconde, par symboles, tels +que les chiffres, les formules de mathematiques, et la parole ou +plutot les tropes, que l'on peut regarder comme la poesie du genie +et la manifestation proverbiale du sens commun. + + +Le passe ne peut agir sur nous que par la narration ecrite ou +parlee. La plus ordinaire, la plus sensee est historique; celle qui +tient le plus pres a l'imagination est mythique. Des que l'on +cherche dans cette derniere quelque chose d'important et de cache, +elle devient mystique, et prend un cachet si sentimental, que nous +n'en acceptons que ce qui concerne le sentiment. + + +Si nous voulons reellement arriver a quelque chose, il faut soutenir +notre activite par les facultes qui preparent, accompagnent, +coincident, secondent, accelerent, fortifient, arretent et +reagissent. + + +Pour observer comme pour agir, il faut separer l'accessible de +l'inaccessible, sans cela notre vie et notre savoir seront toujours +egalement steriles. + + +Un Francais a dit: "Le sens commun est le genie de l'humanite." mais +avant d'accepter ce sens commun comme le genie de l'humanite, il +faudrait du moins l'examiner dans ses divers modes de manifestation. +Si nous nous demandons en quoi il est utile aux hommes, nous +arrivons aux resultats suivants: + + +L'humanite est soumise a des besoins; si elle ne peut les satisfaire, +elle s'agite et s'impatiente; des qu'ils sont satisfaits, elle redevient +calme, indifferente. L'homme de la nature est donc toujours dans l'un +ou l'autre de ces deux etats, et il doit necessairement employer la +simple raison, c'est-a-dire le sens commun des Francais, pour trouver +le moyen de satisfaire ses besoins. Ces moyens, il les trouve toujours +tant que ses besoins restent dans les limites du necessaire; mais s'ils +s'etendent, s'ils s'elevent au-dessus du commun, le sens commun devient +insuffisant, il cesse d'etre un genie protecteur; car les regions de +l'erreur se sont ouverte devant l'humanite. + + +Il ne se fait rien de deraisonnable que la raison ou le hasard ne +puissent reparer; il ne se fait rien de raisonnable que le hasard ou +la deraison ne puissent gater. + + +Toute idee vaste et grande qui vient de surgir, agit tyranniquement: +voila pourquoi les prejuges qu'elle fait naitre deviennent si vite +nuisibles, et qu'il n'y a point d'institution qu'on ne puisse +defendre et louer, si l'on remonte a son origine; il ne s'agit que +de faire valoir ce qu'elle avait alors de bon, et ce qu'elle en a su +conserver. + + +Lessing, qui s'indignait sincerement contre toute espece d'entraves, +fait dire a un de ses personnages: "Personne ne doit _devoir_ faire +ou penser une chose;" un homme fort spirituel repondit: Celui qui +_le veut le doit_. Un troisieme, penseur plus subtil, ajouta: "Celui +qui peut comprendre _doit vouloir_." On croyait avoir termine ainsi +la discussion sur le _vouloir_ et le _devoir_, sans songer qu'en +general les actions des hommes sont determinees par le degre de leur +intelligence et de leur instruction; aussi n'y a-t-il rien de si +epouvantable que l'ignorance et la stupidite en action. + + +Il existe deux substances pacifiques: le du et le convenable. + + +La justice demande le du, la police le convenable; la justice +examine et juge, la police surprend et ordonne. La justice s'occupe +des individus, la police de l'ensemble d'une population. + + +L'histoire est une longue fugue dans laquelle chaque peuple eleve la +voix a son tour. + + +L'homme ne pourrait satisfaire a ce qu'on exige de lui, que s'il se +croyait beaucoup plus qu'il n'est. C'est, au reste, une erreur qu'on +lui pardonne volontiers tant qu'elle ne tombe pas dans l'absurde. + + +Il est des livres qui semblent avoir ete ecrits non pour apprendre +quelque chose, mais pour prouver que l'auteur savait quelque chose. + + +J'ai vu des gens qui fouettaient du lait dans l'espoir de le faire +tourner en creme. + + +Il est plus facile de se faire une juste idee de l'etat d'un cerveau +qui nourrit les erreurs les plus completes, que de celui qui s'attache +a des demi-verites. + + +Le penchant des Allemands pour l'indefini et pour le vague dans les +arts, vient de leur peu d'habilete. + + +L'artiste mediocre doit rejeter les lois du vrai beau qui +reduiraient son talent a rien. + + +Il est triste de voir un homme remarquable lutter toute sa vie +contre lui-meme, contre l'esprit de son epoque, et contre les +evenements, sans pouvoir sortir de la foule ou le prejuge le +retient. La bourgeoisie nous offre plus d'un pareil exemple. + + +Un auteur ne saurait mieux prouver son estime pour le public, qu'en +lui donnant, non ce qu'il demande, mais ce que lui-meme trouve +juste et bon. + + +La sagesse n'est que dans la verite. + + +Quand nous commettons une erreur, tout le monde peut s'en +apercevoir; il n'en est pas de meme quand nous avancons un mensonge. + + +Les Allemands ont de la liberte dans la pensee, voila pourquoi ils +ne s'apercoivent pas quand ils manquent de liberte dans le gout et +dans l'esprit. + + +N'y a-t-il donc pas assez d'enigmes en ce monde? Et pourquoi +cherche-t-on a convertir en enigmes les choses les plus simples? + + +Le cheveu le plus fin projette une ombre. + + +J'ai souvent essaye de faire des choses vers lesquelles je n'avais +ete pousse que par de fausses tendances, et cependant j'ai toujours +fini par les concevoir. + + +La liberalite excite toujours la bienveillance, surtout quand elle +est accompagnee par la modestie. + + +La poussiere ne se souleve jamais avec plus de force, qu'au moment +ou l'orage qui va la faire retomber pour longtemps, est sur le point +d'eclater. + + +Les hommes se connaissent fort difficilement entre eux, lors meme +qu'ils en ont reellement l'intention; le mauvais vouloir qui les +guide presque toujours acheve de les aveugler. + + +On apprendrait plus facilement a connaitre les autres, si on n'avait +pas toujours la manie de se comparer a eux. + + +Voila pourquoi les hommes les plus distingues sont les plus +maltraites; n'osant se comparer a eux on cherche a leur trouver +des defauts. + + +Pour parvenir en ce monde, il n'est pas necessaire de connaitre les +hommes, mais d'etre plus fin et plus adroit que celui auquel on a +affaire pour l'instant. Les charlatans qui, a chaque foire, debitent +une grande quantite de mauvaises marchandises, sont une preuve +palpable de cette verite. + + +Il n'y a pas des grenouilles partout ou il y a de l'eau, mais il y a +de l'eau partout ou l'on entend croasser des grenouilles. + + +Quand on ne sait aucune langue etrangere on ne sait pas la sienne. + + +Il est des erreurs qui ne vont pas mal aux jeunes gens; mais il ne +faut pas qu'ils les trainent apres eux jusque dans la vieillesse. + + +Quand un travers a vieilli, il est aussi inutile que desagreable a +tout le monde. + + +La despotique deraison du cardinal de Richelieu, a fait douter +Corneille de lui-meme. + + +La nature s'egare quelquefois dans des specifications ou elle se +trouve arretee comme dans une impasse. C'est ce qui nous explique +l'opiniatrete avec laquelle chaque peuple se renferme dans son +caractere national. + + +Les metamorphoses dans le sens le plus eleve, c'est-a-dire celles +qui s'operent par la perte ou le gain, par l'action de donner ou de +prendre, sont admirablement depeintes par le Dante. + + +Chacun de nous a, dans sa nature, quelque chose qui, s'il osait +l'avouer publiquement, lui attirerait le blame general. + + +Toutes les fois que l'homme se met a reflechir sur son etat physique +ou moral, il se trouve malade. + + +L'assoupissement sans sommeil est une situation dont la nature a +fait a l'homme un besoin, ce qui explique son gout pour le tabac, +l'eau-de-vie et l'opium. + + +L'important pour l'homme d'action est de faire ce qui est justes +sans s'inquieter si ce qui est juste se fait partout. + + +Il est des personnes qui frappent au hasard avec leur marteau contre +la muraille, en s'imaginant que chaque coup tombe sur la tete d'un +clou. + + +Les mots francais ne tirent pas leur origine de la langue latine +ecrite, mais de la langue latine parlee. + + +Nous appelons realite vulgaire, celle qui se presente fortuitement +et sans que nous puissions y reconnaitre, pour l'instant du moins, +une loi de la nature. + + +Le tatouage du corps humain est un retour vers l'etat de brute. + + +Ecrire l'histoire, c'est se debarrasser utilement du passe. + + +On ne saurait posseder ce qu'on ne comprend pas. + + +Les choses les plus vulgaires, lorsqu'elles sont dites d'une maniere +burlesque, peuvent paraitre piquantes. + + +Nous conservons toujours assez de force pour agir, lorsque nous +sommes guides par une conviction profonde. + + +La memoire peut nous faire defaut impunement, pourvu qu'au meme +instant le jugement ne nous abandonne pas aussi. + + +Les poetes qui ne reconnaissent ou n'admettent d'autres lois que +celles de leur propre nature, sont des talents frais et neufs, +rejetes par l'esprit d'une epoque artistique, qui, a force de +vouloir cultiver et perfectionner les arts, est devenu stagnant et +maniere. Comme il est impossible a ces talents d'eviter toujours la +platitude, on peut, sous ce rapport, les regarder comme retrogrades; +mais, sous tous les autres, ils meritent le titre de regenerateurs, +car ils font entrer les autres dans la voie du progres. + + +Le jugement d'une nation ne se developpe que lorsqu'elle peut se +juger elle-meme, avantage dont elle ne commence a jouir que dans +l'age mur de la civilisation. + + +Lorsqu'on met la nature a la torture, elle devient muette; lorsqu'on +l'interroge loyalement, elle se borne a repondre oui ou non. + + +La plupart des hommes trouvent la verite trop simple; ils devraient +se souvenir qu'il est deja assez difficile de la pratiquer utilement +telle qu'elle est. + + +Je maudis tous ceux qui, se faisant de l'erreur un monde a leur +usage, osent demander encore que tout ce que l'homme fait +soit utile. + + +Il faut considerer une ecole comme un seul homme qui, pendant tout +un siecle, se parle a lui-meme et s'admire, lors meme que ce qu'il +dit est absurde et niais. + + +On ne saurait refuter un faux enseignement, parce qu'il se fonde sur +la conviction que le faux est vrai; mais il est possible, il est +necessaire meme de le combattre par une opposition directe +et reiteree. + + +Prenez deux petites baguettes; peignez l'une en rouge et l'autre en +bleu; mettez-les dans l'eau l'une a cote de l'autre, et toutes deux +vous paraitront brisees. Rien n'est plus facile que de se convaincre +de cette verite avec les yeux du corps; celui qui pourrait la voir +avec les yeux de l'intelligence, y trouverait une garantie precieuse +contre une foule d'erreurs et de paradoxes. + + +Les adversaires d'une cause bonne et spirituelle, frappent sur des +charbons ardents pour faire voler de tous cotes des etincelles, et +porter ainsi l'incendie sur des points que, sans ce procede, ils +n'auraient pu atteindre. + + +L'homme ne serait pas ce qu'il y a de plus noble sur la terre, s'il +n'etait pas trop noble pour elle. + + +Le temps n'enfouit les anciennes decouvertes que pour nous reduire a +les decouvrir de nouveau. Par combien d'efforts penibles Tycho-Brahe +n'a-t-il pas cherche a nous prouver que les cometes etaient des +corps reguliers, tandis que depuis bien des siecles, deja, Seneque +les regardait comme tels? + + +Depuis combien de temps n'a-t-on pas discute en tous sens sur +l'existence des antipodes? + + +Il est des esprits auxquels il faut laisser leurs allures et leur +idiotisme. + + +Rien n'est plus commun aujourd'hui que des productions litteraires +nulles sans etre mauvaises. Elles sont nulles, parce qu'elles n'ont +point de valeur; elles ne sont pas mauvaises, parce que l'auteur +s'est renferme dans les formes generales des bons modeles. + + +La neige est une proprete mensongere. + + +Celui qui craint la portee d'une pensee, finit par devenir incapable +de la concevoir. + + +On ne doit appeler son maitre que celui dont on peut toujours +apprendre quelque chose. Aussi tous ceux qui nous ont appris quelque +chose ne meritent-ils pas le titre de maitre. + + +Les compositions lyriques doivent etre raisonnables dans leur +ensemble, et un peu deraisonnables dans les details. + + +Il en est des hommes comme des oceans; on leur donne des noms +differents, et, cependant, ce n'est toujours et partout que de +l'eau salee. + + +On dit que les louanges qu'on se donne a soi-meme ne sont pas de bon +aloi; c'est possible: mais quelle est la valeur d'une critique +injuste? Le public ne songe pas a la qualifier. + + +Le roman est une epopee subjective dans laquelle l'auteur s'arroge +le droit d'arranger le monde a sa maniere. Il ne s'agit que de +savoir s'il a en effet une maniere a lui, le reste va tout seul. + + +Il est des natures problematiques qui ne suffisent a aucune position +et auxquelles aucune position ne saurait suffire, d'ou il resulte +une lutte dans laquelle la vie s'use sans plaisir et sans profit. + + +Le veritable bien se fait presque toujours _clam, vi et precario_. + + +Un ami joyeux est une chaise roulante pour le chemin de la vie. + + +Les ordures memes brillent quand le soleil les eclaire. + + +Le meunier s'imagine que le ble ne croit que pour faire marcher son +moulin. + + +Il est difficile d'etre juste envers l'instant actuel; s'il est +insignifiant, il nous ennuie; s'il est heureux, il faut le soutenir; +s'il est malheureux, il faut le trainer. + + +L'homme le plus heureux est celui qui peut mettre la fin de sa vie +en rapport avec le commencement. + + +L'homme est tellement entete et contrariant, qu'il ne veut pas qu'on +le contraigne a etre heureux, tandis qu'il cede au pouvoir qui le +force a etre malheureux. + + +Tant qu'on ne regarde que devant soi, on n'a qu'un seul point de +vue; mais des qu'on jette ses regards en arriere, on en a plusieurs. + + +Toute position qui nous cause chaque jour quelque chagrin nouveau, +est fausse. + + +Lorsqu'on commet une imprudence, on se flatte toujours de la +possibilite de s'en tirer par des detours. + + +Une verite insuffisante se maintient pendant quelque temps; une +brillante erreur la remplace, et le monde s'en contente et +l'accepte. C'est ainsi qu'on s'aveugle et qu'on s'etourdit pendant +une longue suite de siecles. + + +Il est fort utile dans les sciences de rechercher les verites +insuffisantes connues des anciens, pour les utiliser et les +completer. + + +Les opinions avancees ressemblent aux figures de l'echiquier par +lesquelles on commence l'attaque; elles peuvent etre forcees a la +retraite, mais elles ont engage la partie. + + +La verite et l'erreur decoulent de la meme source; cette conformite, +aussi singuliere que certaine, nous fait un devoir de menager plus +d'une erreur, par respect pour la verite qui perirait avec elle. + + +La verite appartient aux hommes, et l'erreur au temps; voila +pourquoi on a dit d'un homme remarquable: "Le malheur des temps a +cause son erreur, mais la force de son ame l'en a fait sortir avec +gloire."[1] + + +Note: + +[1] Cette phrase est en francais dans le texte. + + +Chacun de nous a ses bizarreries dont il ne peut se debarrasser, et +souvent les plus inoffensives de toutes causent notre perte. + + +Celui qui ne s'estime pas trop haut vaut plus qu'il ne croit. + + +Dans les arts, dans les sciences, comme dans la vie vulgaire, le +point le plus important est de voir les objets tels qu'ils sont, et +de les traiter selon leur nature. + + +Les hommes ages, mais sages et raisonnables, ne dedaignent les +sciences que parce qu'ils ont trop demande d'elles et d'eux-memes. + + +Je plains sincerement les hommes qui se plaignent sans cesse de +l'instabilite des choses de ce monde, et du neant de la vie +terrestre. Est-ce que nous ne sommes pas venus sur cette terre pour +rendre le perissable imperissable? Et pourrions-nous remplir cette +tache, si nous ne savions pas apprecier l'un et l'autre? + + +Un phenomene, une experience pris isolement, ne prouvent rien: c'est +l'anneau d'une grande chaine dont la valeur ne peut etre determinee +que par son ensemble. Celui qui cherche a vendre un collier de +perles, trouverait difficilement un acquereur, s'il ne voulait +montrer que la plus belle de ses perles, en soutenant que les +autres, qu'il cache, sont de la meme qualite. + + +Des images, des descriptions, des mesures, des nombres, des signes, +ne seront jamais les equivalents d'un phenomene. Le systeme de +Newton ne s'est si longtemps conserve intact, que parce que les +erreurs qu'il contient ont ete embaumees dans l'in-4 deg. de la +traduction latine. + + +On ne saurait repeter trop souvent sa profession de foi, et enoncer +tout haut son approbation et son blame; car nos adversaires usent +toujours tres-amplement de ce moyen. + + +A l'epoque ou nous vivons, on ne doit ni se taire ni ceder; il faut +parler et agir, non pour vaincre, mais pour se maintenir a sa place. +Il importe peu que ce poste soit dans la majorite ou dans +la minorite. + + +Ce que les Francais appellent tournure, n'est qu'une pretention +gracieuse. Chez les Allemands, la pretention est toujours rude et +dure, et leurs graces sont tendres et douces, c'est-a-dire, opposees +a la pretention et par consequent incapables de s'unir avec elle. On +voit par la que les Allemands ne sauraient avoir de la tournure. + + +Quand l'arc-en-ciel se maintient pendant un quart d'heure seulement, +personne ne le regarde plus. + + +Une oeuvre d'art au-dessus de ma portee me deplait au premier coup +d'oeil; mais le sentiment de sa valeur me pousse a l'examiner de +plus pres, ce qui me procure toujours un double plaisir; car je +decouvre des merites nouveaux dans cette oeuvre et des facultes +nouvelles en moi. + + +La foi est un capital secret et domestique, qui ne differe que sur +un point des fonds publics destines a secourir des malheureux: dans +les jours de calamites, chaque individu recoit avec pompe la part +des interets de ses fonds publics, tandis qu'on prend soi-meme et en +silence celle de son capital domestique. + + +Malgre ses apparences vulgaires et sa facilite a se contenter de la +satisfaction des besoins les plus urgents, la vie a des exigences +nobles et elevees qu'elle cherche toujours a satisfaire secretement. + + +L'obscurantisme ne resulte pas des obstacles qui empechent la +propagation du vrai et de l'utile, mais des efforts que l'on fait +pour accrediter le faux. + + +Depuis que je m'occupe de biographie, je me suis dit que, dans le +grand tissu des evenements generaux, les hommes remarquables sont la +chaine, et les hommes ordinaires la trame. Les premiers marquent la +largeur de ce tissu, les seconds lui donnent de la solidite, et les +ciseaux de la Parque en determinent la longueur; arret auquel les +uns et les autres sont forces de se soumettre. + + +Les Allemands du dix-septieme siecle designaient leur bien-aimee par +ce mot pittoresque: _(mannrauschlein) petite ivresse d'homme_[2]. + + +Note: + +[2] La traduction litterale de ce mot n'en donne qu'une idee +tres-imparfaite, une longue periphrase meme serait insuffisante; une +explication grammaticale remplira mieux ce but. On ne dit pas +seulement en allemand. Je suis ou il est ivre; mais on dit encore, +J'ai ou il a une ivresse, comme on dit en francais: J'ai ou il a une +indigestion. Aimer une femme et en etre aime, est donc pour l'homme +une petite ivresse, c'est-a-dire un etat ou la raison, sans etre +entierement troublee, n'est plus assez maitresse d'elle-meme pour +nous montrer les dangers du bonheur que l'on convoite. On comprendra +maintenant tout ce qu'il y a de gracieux et de fin dans ce nom de +_petite ivresse d'homme_, applique a une maitresse. (_Note du +Traducteur_.) + + +_Chere petite ame bien lavee_, est l'expression la plus tendre qu'a +Hiodensee on puisse adresser a une femme. + + +Le vrai est un flambeau immense qui nous eblouit, et la crainte de +nous bruler fait que nous cherchons a passer le plus vite possible +et en clignant des yeux. + + +Le plus grand tort des hommes senses, est de ne pas savoir mettre a +leur place les paroles des personnes incapables d'exprimer nettement +leurs pensees. + + +Quiconque parle, croit pouvoir raisonner sur les langues. + + +L'age rend indulgent: Je ne vois plus aujourd'hui commettre une +faute sans me dire que je m'en suis moi-meme rendu coupable dans le +cours de ma vie. + + +La chaleur de l'action etouffe les scrupules; la contemplation rend +consciencieux. + + +Les gens heureux s'imagineraient-ils que les malheureux sont forces +de succomber sous leurs yeux, avec la grace et la noblesse, que la +populace de Rome demandait aux gladiateurs, qui devaient vaincre ou +mourir pour l'amuser? + + +Un pere de famille consulta Timon sur l'education qu'il devait +donner a ses enfants, et Timon repondit: Fais-les instruire sur ce +qu'ils ne pourront jamais concevoir. + + +Il est des personnes a qui je veux tant de bien, que je voudrais +pouvoir leur en souhaiter davantage. + + +L'habitude nous fait jeter les yeux sur une horloge arretee, comme +si elle marchait encore; c'est ainsi que nous regardons une infidele +comme si elle nous aimait toujours. + + +La haine est un mecontentement actif; l'envie n'est que le meme +sentiment dans un etat passif; il ne faut donc pas s'etonner si +l'envie degenere si souvent en haine. + + +Le rythme a un pouvoir si magique, qu'il parvient a nous faire +regarder le sublime comme une propriete individuelle. + + +Le dilettantisme pris au serieux, et les sciences traitees +machinalement degenerent en pedantisme. + + +Les maitres seuls peuvent faire avancer les arts; les grands et les +riches ne savent que proteger les artistes. Il est juste et bon de +les proteger, mais cela ne tourne pas toujours au profit des arts. + + +La clarte consiste dans une sage distribution de la lumiere et des +ombres. + + +Il n'est point d'erreur plus folle, que celle qui pousse les jeunes +gens a croire qu'ils renonceraient a leur individualite, s'ils +admettaient des verites reconnues par leurs predecesseurs. + + +Lorsqu'un savant refute une opinion erronee, il prend presque +toujours le ton de la haine; car il est dans sa nature de voir un +ennemi personnel dans l'homme qui se trompe. + + +Il est plus facile de reconnaitre une erreur que de decouvrir une +verite. La premiere glisse sur la surface que l'on peut mesurer sans +peine, la seconde dort dans des profondeurs qu'il n'est pas donne a +tout le monde de sonder. + + +Nous vivons du passe et le passe nous tue. + + +Des qu'il s'agit d'apprendre quelque chose de grand, nous nous +refugions dans notre pauvrete innee, et cependant nous avons appris +quelque chose. + + +Les Allemands tiennent beaucoup moins a l'union qu'a l'individualite. +Chacun d'eux est pour lui-meme une propriete a laquelle il ne +renoncerait pas facilement. + + +Le monde moral empirique ne se compose guere que d'envie et de +mauvais vouloir. + + +La superstition est la poesie de la vie, voila pourquoi il est +permis au poete d'etre superstitieux. + + +C'est une chose bien singuliere que la confiance! Un individu isole +peut nous tromper ou se tromper lui-meme; parmi plusieurs individus +reunis, l'un ou l'autre peut etre en ce cas; au reste, chacun est +presque toujours d'un avis different, ce qui rend la verite plus +difficile a decouvrir. + + +On ne doit pas desirer une position exceptionnelle; mais lorsque +nous y avons ete jetes malgre nous, elle devient la pierre de touche +de notre caractere et de notre valeur morale. + + +L'honnete homme le plus borne, devin et fait echouer parfois les +roueries du faiseur le plus habile. + + +Celui qui ne sait pas aimer, doit apprendre a flatter s'il veut +arriver a quelque chose. + + +Il est impossible d'echapper a la critique: le seul moyen de la +desarmer est de la braver. + + +La multitude ne saurait se passer d'hommes capables, et cependant +ils lui sont presque toujours a charge. + + +Celui qui supporte mes defauts, lors meme que ce serait mon +domestique, est mon maitre. + + +Il faut payer cher les gens, quand on leur impose des devoirs sans +leur accorder des droits. + + +Une contree est romantique quand elle eveille en nous le sentiment +de la grandeur du passe, ou, en d'autres termes, quand elle nous +donne de la solitude, des souvenirs et des regrets. + + +Le beau est la manifestation d'une loi secrete de la nature qui, +sans cette manifestation nous serait reste inconnu. + + +On peut promettre d'etre sincere; mais il ne depend pas de nous +d'etre impartial. + + +L'ingratitude est une faiblesse; les caracteres forts ne sont jamais +ingrats. + + +Nos facultes sont tellement bornees que nous croyons toujours avoir +raison; c'est ce qui explique l'opiniatrete de certains esprits +distingues, qui se plaisent dans l'erreur. + + +Il est difficile de trouver une cooperation sincere pour +l'accomplissement du bien; en ce cas, on ne rencontre presque jamais +que le pedantisme qui veut nous arreter, ou l'audace qui veut +nous devancer. + + +La parole et l'image sont deux correlatifs qui se cherchent sans +cesse, comme les tropes et la comparaison; voila pourquoi il serait +utile de mettre sous les yeux ce que l'on dit aux oreilles, ainsi +que cela se pratique dans les livres destines a la premiere enfance, +ou les images et le texte se balancent; mais il faut se borner a +peindre ce qui peut se dire, et dire ce qui ne saurait se peindre. +Malheureusement on parle souvent quand il faudrait peindre, d'ou il +resulte des monstruosites a double face, parce qu'elles sont a la +fois symboliques et mystiques. + + +Lorsqu'on se destine aux arts, il faut lutter d'abord contre le +mauvais vouloir des hommes qui n'attachent jamais aucun prix a nos +premiers travaux, et, plus tard, contre leurs pretentions +orgueilleuses, qui les poussent a feindre que tout ce que nous +pouvons faire de mieux leur etait deja connu. + + +Il n'y a pas de tresor plus precieux pour l'homme du monde, qu'un +recueil d'anecdotes et de maximes; pourvu qu'il sache les placer +a propos. + + +On dit a l'artiste: Etudie la nature! comme s'il etait si facile de +trouver le noble dans le vulgaire, et le beau dans le difforme. + + +La memoire diminue avec l'interet que nous inspirent les hommes et +les choses. + + +Le monde est une cloche felee; elle fait du bruit, mais elle ne +resonne pas. + + +Il faut supporter avec patience les importunites des jeunes amateurs +d'arts; en avancant en age ils deviennent toujours des connaisseurs +utiles, et des admirateurs zeles des artistes habiles. + + +Quand les hommes deviennent tout a fait mechants, ils n'ont plus +d'autre plaisir que celui de faire ou de voir faire le mal. + + +Les hommes d'esprit sont les meilleurs dictionnaires de la +conversation. + + +Il est des personnes qui ne se trompent jamais, parce qu'elles ne se +proposent jamais rien de raisonnable. + + +Lorsque je connais parfaitement ma position envers moi-meme et +envers les autres, je dis que je suis dans la verite. C'est ainsi +que chacun peut avoir sa verite a soi, qui n'est cependant que celle +de tout le monde. + + +La specialite se perd toujours dans la generalite, et la generalite +est toujours forcee de s'adjoindre la specialite. + + +Ce qui est veritablement productif, n'appartient a personne en +particulier; on a beau faire, il faut souffrir que tout le monde +en profite. + + +Des que la nature commence a nous reveler ses secrets visibles, nous +nous passionnons pour l'art, son digne interprete. + + +Le temps est un element. + + +L'homme ne comprendra jamais jusqu'a quel point il est +anthropomorphite. + + +Une difference qui ne prouve rien a la raison n'en est pas une. + + +On ne peut pas vivre pour tout le monde, et, surtout, pour les +personnes avec lesquelles on ne voudrait pas vivre. + + +L'appel a la posterite, est le resultat de la conviction noble et +pure qu'il existe quelque chose d'imperissable, qui, longtemps +meconnu, puis senti par la minorite, finit par reunir la majorite. + + +Les secrets ne sont pas des miracles. + + +J'avais, dans ma jeunesse, le defaut d'accorder aux talents +problematiques une protection inconsideree et passionnee; et je n'ai +jamais pu me corriger entierement de ce defaut. + + +Les auteurs liberaux ont beau jeu par le temps qui court, le public +tout entier est leur suppleant. + + +Les hommes ne prouvent jamais plus clairement qu'ils ne comprennent +pas la valeur des mots dont ils se servent, que lorsqu'ils font +l'eloge des idees liberales. Une idee ne doit pas etre liberale, +mais forte, energique, arretee, afin qu'elle puisse remplir sa +vocation divine, c'est-a-dire produire le bon, le vrai, l'utile. + + +L'intention elle-meme ne doit pas etre liberale, elle a une autre +mission a remplir. C'est dans les sentiments qu'il faut chercher le +liberalisme; et c'est precisement la qu'on ne le trouve presque +jamais, car les sentiments sont personnels et decoulent +immediatement de nos relations, de nos besoins. + + +Un homme d'esprit ne fera jamais une folie insignifiante. + + +Dans une oeuvre d'art, tout depend de la conception. + + +Tout ce qui approche de la perfection, quel que soit l'usage qu'on +en fasse, ne saurait etre approfondi. + + +C'est en meditant sur la marche generale des evenements, que j'ai +appris a apprecier les services que chaque homme remarquable rend en +particulier. + + +On ne sait quelque chose que lorsqu'on sait peu de chose; plus on +sait, plus on doute. + + +Il est des hommes qui ne sont aimables que par leurs erreurs. + + +Certains caracteres aiment et recherchent les caracteres qui leur +ressemblent; tandis que d'autres aiment et recherchent ceux qui leur +sont opposes. + + +Celui qui aurait toujours vu le monde tel que les misanthropes le +representent, serait necessairement devenu un miserable. + + +Quand la penetration est guidee par la malveillance et par la haine, +elle ne voit jamais que la superficie des choses; mais quand la +bienveillance et l'amour la dirigent, elle approfondit les hommes et +les choses, et il lui est permis d'esperer qu'elle pourra atteindre +les mysteres les plus eleves. + + +Il serait a desirer que chaque Allemand fut doue d'une certaine dose +de poesie; ce serait le seul moyen de donner un peu de grace et de +valeur a sa position sociale. + + +La matiere est a la portee de tout le monde; quiconque veut +l'utiliser, apprend a en connaitre les proprietes; la forme seule +est le secret des maitres. + + +Il est dans la nature de l'homme de fixer ses penchants sur ce qui +vit; la jeunesse prend toujours la jeunesse pour modele. + + +Nous avons beau apprendre a connaitre le monde sous differents +points de vue, il n'aura jamais que deux aspects bien tranches: +celui du jour et celui de la nuit. + + +Puisque l'erreur se repete toujours par les actions, ne nous lassons +pas du moins de repeter le vrai par la parole. + + +Il y avait a Rome, non-seulement des Romains, mais encore tout un +peuple de statues. C'est ainsi qu'au-dela du monde reel il y a un +monde d'illusions tout-puissant, et dans lequel nous vivons +presque tous. + + +Les hommes ressemblent aux flots de la mer Rouge; a peine la +baguette du Prophete les a-t-il separes, qu'ils se reunissent et se +confondent. + + +Le devoir de l'historien est de separer le vrai du faux, le certain +de l'incertain, le douteux du mensonger. + + +Les chroniques n'ont ete ecrites que par des hommes qui attachaient +beaucoup de prix au present. + + +Les pensees renaissent, les convictions se transmettent, les +evenements seuls passent pour ne plus jamais revenir avec le meme +entourage. + + +De tous les peuples de la terre, les Grecs ont le plus noblement +reve le reve de la vie. + + +Les traducteurs sont des especes d'entremetteurs; ce n'est jamais +qu'a travers un voile qu'ils nous montrent la beaute dont ils nous +vantent les attraits, et ils excitent ainsi en nous le desir +irresistible de connaitre l'original. + + +Nous consentons volontiers a placer au-dessous de nous ce qui nous a +precedes, il n'en est pas de meme de ce qui doit nous survivre; un +pere seul n'envie jamais le talent de son fils. + + +Le difficile n'est pas de se subordonner a ce qui est au-dessus de +nous, mais a ce qui est au-dessous. + + +Nos artifices se bornent a sacrifier notre existence au besoin +d'exister. + + +Toutes nos actions, tous nos efforts, ne sont qu'une fatigue +perpetuelle; heureux celui qui ne se lasse point. + + +L'esperance est la seconde ame des malheureux. + + +L'amour est un vrai recommenceur[3]. + + +Note: + +[3] Cette phrase est en francais dans le texte. + + +Il y a quelque chose dans l'homme qui semble demander la servitude, +voila pourquoi il y avait du servage dans la chevalerie +des Francais. + + +Au theatre, le plaisir de voir et d'entendre domine la reflexion. + + +L'experience peut s'etendre a l'infini; l'univers s'ouvre devant +elle avec ses routes innombrables; il n'en est pas de meme des +theories que les bornes de l'entendement humain entourent de toutes +parts. Aussi, toutes les manieres de voir, tous les systemes +reviennent-ils successivement; il arrive meme parfois, quoique cela +soit fort bizarre, que les theories les plus bornees s'accordent de +nouveau au milieu de l'experience la plus etendue. + + +Le monde, objet de nos contemplations et de nos pressentiments, est +toujours le meme; et ce sont toujours les memes hommes qui tantot +vivent dans le vrai, et tantot dans le faux, et qui, dans cette +derniere maniere d'etre, se sentent plus a leur aise. + + +La verite est en contradiction avec notre nature; il n'en est pas de +meme de l'erreur, et par une raison fort simple: la verite nous +force a voir les limites de notre intelligence, tandis que l'erreur +nous permet de croire que, sous quelques rapports du moins, cette +intelligence est illimitee. + + +Voici bientot vingt ans que les Allemands continuent a marcher sur +la route du transcendantalisme; si, un jour, ils viennent a s'en +apercevoir, ils se trouveront bien singuliers. + + +Il est bien naturel de croire que l'on sait encore ce qu'on a su +autrefois; il est moins naturel, mais non moins rare, de s'imaginer +que l'on sait ce qu'on n'a jamais su. + + +En tout temps ce sont les hommes et non l'esprit de l'epoque qui ont +fait faire des progres aux sciences. C'est l'esprit de l'epoque qui +a fait boire la cigue a Socrate; c'est l'esprit d'une autre epoque +qui a dresse un bucher a Jean Hus. Tous ces esprits se ressemblent; +c'est toujours le meme. + + +Le veritable symbole est celui qui represente le general par le +particulier, non comme un reve, une ombre, mais comme une revelation +vivante et spontanee de l'inconcevable. + + +Lorsque l'ideal veut prendre la place de la realite, il la devore et +perit avec elle. C'est ainsi que le credit et le papier-monnaie font +disparaitre l'argent, et finissent par perdre eux-memes leur +valeur factice. + + +L'exercice du droit de maitre, passe souvent pour de l'egoisme. + + +Quand les bonnes oeuvres et ce qu'elles ont de meritoire +disparaissent, on les remplace par la sentimentalite, ainsi que cela +arrive chez les protestants. + + +Quand on vient de recevoir un bon conseil, on se sent assez fort +pour le suivre. + + +Le despotisme favorise l'autocratie de tous; car en etendant la +responsabilite des individus depuis le premier jusqu'au dernier, il +developpe un haut degre d'activite. + + +Les erreurs coutent tres-cher, quand on veut s'en debarrasser: +heureux, cependant, celui qui peut y parvenir! + + +Lorsqu'autrefois un litterateur allemand voulait dominer sa nation, +il lui suffisait de le dire; car cela l'intimidait au point qu'elle +s'estimait heureuse d'etre dominee par lui. + + +Les arts ont des dilettanti et des speculateurs; les premiers les +cultivent pour leur plaisir, les seconds, pour leur profit. + + +Je suis naturellement sociable; aussi ai-je toujours eu soin de me +donner des collaborateurs, et de me faire le leur; c'est ce qui m'a +valu le plaisir de me voir perpetuer par eux, et eux par moi. + + +L'action de mes forces interieures s'est toujours manifestee comme +une prophetie vivante, qui, admettant un principe inconnu, mais +pressenti, cherche a le trouver dans le monde exterieur, pour l'y +faire adopter et propager. + + +Il existe une reflexion enthousiaste qui est de la plus grande +utilite, quand on ne se laisse pas entrainer par elle. + + +On ne se prepare a l'etude que par l'etude elle-meme. + + +Il en est de l'erreur et de la verite comme du sommeil et du reveil. +J'ai toujours remarque qu'on se sent revivre, lorsqu'on se reveille +d'une erreur pour revenir a la verite. + + +On souffre toujours quand on ne travaille pas pour soi. Celui qui +travaille pour les autres veut en profiter avec eux. + + +Le concevable appartient a la sensation et a la raison, et il +s'adjoint toujours le du et le convenable, son proche parent. Le du, +cependant, n'est lui-meme qu'une convention propre a certaines +epoques et a certaines circonstances determinees. + + +Nous ne pouvons apprendre quelque chose que dans les livres que nos +facultes intellectuelles ne nous permettent pas de juger; l'auteur +d'un livre que nous sommes en etat de juger, pourrait s'instruire +aupres de nous. + + +La Bible n'est un livre eternellement utile, que parce qu'il ne +s'est encore trouve personne au monde qui ait pu dire: Je concois +l'ensemble et je comprends chaque detail. Quant a nous, nous disons +humblement: L'ensemble est venerable, et les details sont d'une +grande utilite pratique. + + +La mysticite consiste a s'elever au-dessus de certains objets +qu'elle laisse derriere elle, et dont elle se detache completement. +Plus ces objets sont grands et importants, plus la mysticite se +croit grande et importante. + + +La poesie mystique des Orientaux, a l'immense avantage de laisser +toujours a la disposition de ses adeptes, les richesses de ce monde +qu'elle leur apprend a dedaigner. C'est ainsi qu'ils se trouvent +toujours dans l'abondance qu'ils veulent fuir, et profitent sans +cesse des biens dont ils cherchent a se debarrasser. + + +Il ne devrait pas y avoir de mystiques chretiens, car la religion +elle-meme a assez de mysteres; voila pourquoi ses mystiques tombent +dans l'abstrus, et s'abiment au fond du sujet. + + +Un homme spirituel a dit "que la mysticite moderne etait la +dialectique du coeur, et qu'elle mettait en question des choses dont +l'homme ne peut se faire aucune idee en suivant les routes +intellectuelles et religieuses ordinaires." Que celui qui se sent le +courage de se livrer a une pareille etude, sans se donner des +vertiges, s'enfonce, a ses risques et perils, dans cette caverne de +Trophonios. + + +Les Allemands devraient s'abstenir, pendant trente ans, au moins, de +prononcer les mots _sentiments affectueux_; alors, peut-etre, ils +renaitraient. Maintenant on se borne a dire: indulgence pour les +faiblesses! pour celles d'autrui comme pour les notres. + + +Les prejuges de chaque individu dependent de son caractere, et sont +etroitement lies a tout son etre, c'est ce qui les rend invulnerables; +l'evidence, l'esprit et la raison n'y peuvent rien. + + +Il est des caracteres qui erigent la faiblesse en loi. Certains +observateurs profonds du monde ont dit: "La sagesse qui se cache +derriere la peur est seule invulnerable." Les hommes faibles ont +souvent des principes revolutionnaires; persuades qu'ils seraient +heureux si on ne les gouvernait pas, ils oublient qu'ils ne savent +gouverner ni eux-memes, ni les autres. + + +Les artistes allemands modernes se trouvent en ce cas; car ils +declarent nuisibles les branches de l'art qu'ils ne possedent pas, +et conseillent de les abattre. + + +Le bon sens est ne avec l'homme bien organise; il se developpe de +lui-meme et se manifeste par la connaissance du necessaire et de +l'utile. Cette connaissance est employee avec assurance et succes +par les hommes et par les femmes; et quand le bon sens leur manque, +les uns et les autres regardent comme necessaire ce qu'ils desirent, +et comme utile ce qui leur plait. + + +Des que les hommes parviennent a se rendre libres, ils mettent leurs +defauts en evidence; celui des forts est de tout exagerer; celui des +faibles est de tout negliger. + + +La lutte de l'ancien, du stable, du constant avec ses developpements +et ses transformations, est toujours la meme. L'ordre engendre le +pedantisme; pour se debarrasser de l'un on detruit l'autre, et l'on +marche au hasard jusqu'a ce qu'on eprouve de nouveau le besoin de +l'ordre. Le classique et le romantique, la maitrise et la liberte du +travail, la centralisation et le morcellement de la propriete fonciere, +ne sont qu'un seul et meme conflit qui en produit plusieurs autres. +La plus haute sagesse des gouvernants serait de modifier ce combat +de maniere a ce que les parties pussent se mettre en equilibre sans +qu'aucune d'elles perit. Mais il n'est pas donne a l'homme d'obtenir +ce resultat, et Dieu ne parait pas le vouloir. + + +Quelle est la meilleure methode d'education? Celle des hydriotes. En +leur qualite d'insulaires et de navigateurs, ils emmenent leurs +enfants males avec eux sur leurs navires ou ils les laissent grandir. +Des qu'ils peuvent se rendre utiles, ils ont leur part des benefices; +aussi s'interessent-ils de bonne heure au commerce, au butin, et +deviennent des navigateurs savants, des negociants habiles, des pirates +intrepides. D'un pareil peuple doit necessairement sortir, parfois, un +de ces heros qui lance de sa propre main la torche de l'incendie sur +le vaisseau de l'amiral ennemi. + + +Toute innovation, lors meme qu'elle serait excellente, nous gene +d'abord, parce que nous ne sommes pas a sa hauteur; elle ne devient +utile et precieuse que lorsque nous l'avons introduite dans notre +civilisation, et mis nos facultes intellectuelles a son niveau. + + +Nous nous plaisons tous plus ou moins dans le mediocre, parce qu'il +nous laisse en repos, et nous procure cette douce satisfaction que +l'on eprouve dans la societe de son semblable. + + +Ne cherchons jamais rien dans le commun, il est toujours le meme. + + +Quand nous nous trouvons en contradiction avec nous-memes, nous +sommes toujours forces de nous remettre d'accord; il n'en est pas +ainsi quand les autres nous contredisent, cela ne nous regarde pas, +c'est leur affaire a eux. + + +On se demande quel serait le meilleur des gouvernements? Je reponds: +Celui qui nous apprendrait a nous gouverner nous-memes. + + +Les hommes qui ne s'occupent que des femmes, finissent par +ressembler a des fuseaux dont toute la poupee a ete filee. + + +Les plus grandes probabilites de l'accomplissement d'un desir, ont +toujours quelque chose de douteux; voila pourquoi l'esperance la +mieux fondee, quand elle devient une realite, nous surprend +malgre nous. + + +Il faut savoir pardonner quelque chose a tous les arts; c'est envers +l'art grec seul qu'on reste eternellement debiteur. + + +La sentimentalite des Anglais est capricieuse et tendre, celle des +Francais populaire et pleureuse, celle des Allemands naive et +_realistique_. + + +Quand on represente l'absurde avec gout, on excite a la fois de la +repugnance et de l'admiration. + + +Lorsqu'on veut faire l'eloge d'une societe, on dit que la +conversation etait instructive, et le silence convenable. + + +On ne saurait mieux louer les productions litteraires d'une femme, +qu'en disant qu'il y a plus d'energie que d'enthousiasme, plus de +caractere que de sentiment, plus de rhetorique que de poesie; que le +tout enfin a un cachet male. + + +Rien n'est plus effroyable qu'une ignorance active. + + +Il faut se tenir en garde contre l'esprit et contre la beaute, si +l'on ne veut pas devenir leur esclave. + + +Le mysticisme est la scholastique du coeur, et la dialectique du +sentiment. + + +On menage les vieillards, comme on menage les enfants. + + +Les vieillards ont perdu le plus beau privilege de l'humanite, celui +d'etre juges par leurs semblables. + + +Il m'est arrive dans les sciences, ce qui arrive a un homme qui se +leve de tres-bon matin; au milieu du crepuscule qui l'entoure, il +attend le soleil avec impatience, et cependant il en est ebloui +quand il parait. + + +On a deja beaucoup discute et l'on discutera encore beaucoup sur le +bien et sur le mal qui resultent de la propagation de la Bible. Quant +a moi, je dis que si on la considere sous le rapport dogmatique et +fantastique elle fera toujours beaucoup de mal; tandis qu'elle fera +toujours beaucoup de bien, si on la prend didactiquement et +sentimentalement. + + +Rien n'agit plus activement que les grandes forces primitives, et +celles que le temps a developpees; mais l'influence de cette action +sur nos destinees, soit en bien soit en mal, est purement fortuite. + + +L'idee est unique, eternelle, et nous avons tort de nous servir du +pluriel pour l'exprimer. Tout ce que nous voyons, tout ce dont nous +pouvons parler, n'est qu'une des diverses manifestations de l'idee. +Nous exprimons des intuitions, et, en ce sens, l'idee n'est qu'une +intuition. + + +On ne devrait pas, en matiere esthetique, se servir de cette +locution: _idee du beau_, car par-la on isole le beau qu'on ne +saurait concevoir isolement. Les notions sur le beau peuvent etre +completes et transmissibles. + + +La manifestation de l'idee du beau est aussi fugitive que celle du +sublime, du spirituel, du gai, du ridicule; voila pourquoi il est si +difficile d'en parler. + + +On pourrait etre reellement esthetique dans le sens didactique, si +on faisait glisser ses eleves sur tout ce qui concerne le sentiment, +ou si on le leur faisait concevoir au moment ou ils en sont le plus +susceptibles. Mais comme il est impossible de remplir cette +condition, l'ambition d'un professeur doit se borner a donner a ses +eleves des notions d'un nombre suffisant de manifestations pour les +rendre accessibles a tout ce qui est beau, grand et vrai, et les +disposer a les recevoir avec joie quand ils l'apercoivent au moment +convenable. C'est ainsi que l'on poserait, a leur insu, la base des +idees fondamentales d'ou sortent tout les autres. + + +Plus on voit d'hommes distingues, plus on reconnait que la plupart +ne sont accessibles qu'a une seule manifestation des principes +primitifs, et cela est suffisant. Le talent developpe tout dans la +pratique et n'a pas besoin de s'occuper des particularites +theoriques. Le musicien peut, sans danger pour sa profession, +ignorer l'art du sculpteur; il en est ainsi de tous les arts. + + +On devrait toujours penser pratiquement, cela etablirait une etroite +parente entre les diverses manifestations de la grande pensee, qui +doivent etre mises en action et harmonisees entre elles par les +hommes. La peinture, la plastique, la mimique, sont des arts +inseparables, et cependant, l'artiste appele a exercer un de ces +arts, doit se garder de l'influence trop prononcee des autres. Le +peintre, le sculpteur et le mimique peuvent s'egarer mutuellement au +point de tomber tous les trois a la fois. + + +La danse mimique l'emporterait sur tous les autres arts si, par +bonheur pour eux, l'effet qu'elle produit sur les sens, n'etait pas +si fugitif qu'elle est forcee d'avoir recours a l'exageration. C'est +cette exageration qui effraie les autres artistes; mais s'ils +etaient sages et prudents, la danse mimique leur fournirait de +grands et utiles enseignements. + + +Lorsqu'on conduisit Mme Roland a l'echafaud, elle demanda de l'encre +et du papier pour ecrire les pensees qui pourraient se presenter a +elle pendant ses derniers pas en ce monde. Il est facheux qu'on lui +ait refuse cette faveur, car lorsqu'un esprit ferme touche a la fin +de sa carriere, il concoit des idees qui, jusque-la, etaient restees +inimaginables pour lui-meme. Ce sont des demons bienheureux qui +viennent se poser avec eclat sur les points les plus eleves +du passe. + + +On pretend qu'il ne faut pas trop varier ses occupations, et que, +plus on avance en age, moins on doit s'aventurer dans des affaires +nouvelles. Mais on a beau dire, vieillir c'est commencer une affaire +nouvelle; toutes les relations changent et il faut cesser d'agir, ou +accepter volontairement et avec connaissance de cause ce +role nouveau. + + +Vivre pour une idee, c'est traiter l'impossible comme s'il etait +possible. Quand la force de caractere se joint a celle de l'idee, il +en resulte des evenements qui remplissent le monde d'une +stupefaction de plusieurs siecles. + + +Napoleon ne vivait que par l'idee, et cependant il ne pouvait pas la +saisir d'une maniere determinee, car il niait l'existence de +l'idealisme et cherchait a en paralyser les effets. Lui-meme +s'exprime avec autant d'originalite que de grace sur cette +contradiction perpetuelle qui revoltait sa raison, car cette raison +est aussi juste qu'incorruptible. + + +Il considere l'idee comme une chose spirituelle, sans realite et qui +pourtant, lorsqu'elle s'est evaporee, laisse apres elle un residu +auquel on ne saurait contester une certaine realite. Un pareil +raisonnement peut nous paraitre sec et materiel, mais il n'en est +pas de meme quand il parle des consequences de ses actions. Alors on +sent qu'il a foi et confiance en lui; il convient que la vie +engendre des choses vivantes, et que l'action d'une fructification +fondamentale se perpetue a travers le temps. Il se plait a avouer +qu'il donne a la marche du monde une impulsion forte, une +impulsion nouvelle. + + +La repugnance des hommes, dont l'individualite est toute dans une +idee, pour ce qui est ideal, sera toujours un fait singulier et +digne de notre attention. C'est ainsi que Hamann ne trouvait rien de +plus insupportable que de parler des _choses de l'autre monde_. Il a +exprime cette opinion dans un certain paragraphe dont, sans doute, +il n'etait pas satisfait, puisqu'il l'a change quatorze fois. Deux +de ces variantes sont arrivees jusqu'a nous; j'ai moi-meme ose en +faire une troisieme que les reflexions precedentes m'autorisent a +inserer ici. + + +"L'homme est une realite placee au centre d'un monde reel, il a ete +doue d'organes qui lui permettent de connaitre l'arbitraire et le +possible. Tout homme en etat de sante a la conscience de son +existence et de toutes les existences qui l'entourent; cependant il +y a toujours une place creuse dans son cerveau, c'est-a-dire une +place ou ne se reflete aucun objet, comme il y a dans l'oeil un +point qui ne voit point. L'homme qui s'occupe trop de cette place et +prend plaisir a s'y perdre, s'attire ainsi une maladie d'esprit, et +pressent des choses d'un _autre monde_, qui ne sont que des riens +sans force et sans limites, et qui pourtant poursuivent, comme +autant de fantomes terribles, celui qui n'a pas la force de +s'arracher a leur nocturne empire." + + +Il est inutile de demander si l'historien est au-dessus du poete, ou +le poete au-dessus de l'historien, car ce ne sont ni des rivaux ni +des concurrents; chacun d'eux a sa couronne qui lui est propre. + + +L'historien a un double devoir a remplir, d'abord envers lui-meme, +puis envers ses lecteurs. Pour se satisfaire lui-meme, il est oblige +de s'assurer que les faits qu'il rapporte sont reellement arrives; +pour satisfaire ses lecteurs, il est oblige de le prouver. La +maniere dont il agit envers lui-meme est l'affaire de ses collegues, +le public ne doit pas etre initie dans le secret de la grande +question qui est de savoir ce que l'on peut admettre comme +incontestable dans l'histoire. + + +Il en est des livres nouveaux comme des connaissances nouvelles: au +premier abord une conformite generale ou un rapprochement partiel +sur un seul point de notre existence, nous suffisent; mais un +commerce plus intime nous fait decouvrir une foule de differences et +d'oppositions. Alors il ne faut pas, a l'exemple de la jeunesse +inconsideree, reculer d'epouvante; la raison nous ordonne au +contraire de fixer les conformites et de s'eclairer sur les +differences, sans songer toutefois, a etablir une union parfaite. + + +Lorsqu'on vit familierement avec les enfants, on reconnait que, chez +eux, chaque impression exterieure est suivie d'une contre-impression, +toujours passionnee et souvent energique. + + +Voila pourquoi les enfants jugent avec precipitation et avant +l'evenement. Le temps seul peut modifier cette precipitation et +etendre sur les generalites, le jugement qui d'abord ne saisit qu'un +seul cote. L'etude de cette particularite est le premier devoir de +tous ceux qui se destinent a l'education. + + +On ne devrait opposer au travers du jour que la grande masse de +l'histoire du monde. + + +On ne peut ni ne doit reveler les secrets du sentier de la vie, car +il s'y trouve des pierres d'achoppement contre lesquelles chaque +voyageur est force de butter. Le poete seul peut faire pressentir la +place ou elles se trouvent. + + +Si aux yeux de Dieu toute la sagesse humaine n'etait que de la +folie, ce ne serait pas la peine d'arriver jusqu'a l'age de +soixante-dix ans. + + +Le vrai est comme le divin, il ne nous apparait pas immediatement, +et nous sommes forces de le deviner dans ses manifestations. + + +Le veritable disciple apprend a developper l'inconnu du connu et +s'approche ainsi du maitre. + + +Mais il est fort difficile a la plupart des hommes de trouver +l'inconnu dans le connu, car ils ne savent pas que leur entendement +opere avec autant d'art que la nature elle-meme. + + +Les Dieux nous ont appris a imiter leurs oeuvres; mais nous ne +savons pas ce que nous faisons, et nous ne connaissons pas ce que +nous imitons. + + +Tout est semblable et different; tout est utile et nuisible; tout +est muet et parlant; tout est sense et deraisonnable; et les faibles +notions que nous avons sur les choses, se contredisent sans cesse. + + +Les hommes se sont donne des lois sans savoir sur quoi ils les +imposaient; la nature a ete reglee par les Dieux. + + +Ce qui a ete etabli par les hommes, que ce soit juste ou injuste, ne +cadre jamais assez bien pour rester toujours a la meme place: ce qui +a ete etabli par les Dieux, que ce soit juste ou injuste, +est immuable. + + +Quant a moi je soutiens que les arts connus des hommes, ressemblent +aux evenements secrets ou visibles de la nature. + + +Il en est ainsi de l'art de predire l'avenir. Il consiste a voir le +cache dans le decouvert, l'avenir dans le present, le vivant dans le +mort, le sense dans l'insense. + + +C'est ainsi que l'homme instruit juge toujours bien la nature de +l'homme, tandis que l'ignorant la voit tantot d'une facon et tantot +d'une autre; chacun d'eux l'imite a sa maniere. + + +Quand un homme s'approche d'une femme et qu'il en resulte un enfant +male, l'inconnu sort du connu; mais quand l'esprit, d'abord obscur +et faible de l'enfant, commence a percevoir clairement les choses, +il apprend a connaitre l'avenir par le present. + + +Ce qui est immortel ne saurait se comparer a ce qui ne vit que d'une +vie mortelle, et cependant ce qui vit ainsi ne manque pas de raison; +l'estomac, par exemple, sait fort bien quand il a besoin d'aliments. + + +Tels sont les rapports de l'art de predire l'avenir avec la nature +humaine. L'homme a vues elevees s'accommode de l'un et de l'autre. + + +Le forgeron amollit le fer en soufflant le feu qui enleve a ce fer +des substances superflues; puis il le frappe et le contraint a +redevenir fort en s'unissant aux substances de l'eau qui lui sont +etrangeres. Voila ce que chacun de nous a eprouve de la part de ses +instituteurs. + + +Nous sommes convaincus que celui qui contemple le monde +intellectuel, et y voit la veritable beaute intellectuelle, peut +aussi voir le pere de cette beaute, qui cependant est inaccessible a +nos sens. Voila ce qui nous engage a employer toutes nos forces pour +comprendre et pour nous expliquer a nous-memes, autant que cela est +possible, de quelle maniere nous pouvons contempler la beaute de +l'esprit et celle du monde. + + +Supposons que deux masses de pierre aient ete placees l'une en face +de l'autre. La premiere est restee brute; l'art a converti la +seconde en une statue d'homme ou de dieu. Si cette statue represente +une divinite, c'est une Muse ou une Grace; si elle represente un +homme, ce n'est pas un homme ordinaire, c'est un etre exceptionnel, +sur lequel l'art a reuni toutes les conditions de la beaute. + + +La pierre convertie en statue paraitra la plus belle, non parce +qu'elle est pierre, car alors l'autre masse ne pourrait lui etre +inferieure, mais parce qu'elle a une forme que l'art lui a donnee. + + +Cette forme cependant n'appartient pas a la matiere; car avant de se +manifester sur la pierre, elle etait dans la pensee de l'artiste, +non parce qu'il a des pieds et des mains, mais parce qu'il a le +sentiment de l'art. + + +Il y avait dans cet art une beaute bien plus grande, car la pensee +n'a pu faire passer sur la pierre la forme que l'art renfermait en +lui; elle y est restee tout entiere, et la manifestation sur la +pierre n'est qu'une forme inferieure, meme au desir de l'artiste, +qui n'a fait qu'obeir aux principes de l'art. + + +Si l'art pouvait rendre tout ce qu'il est et tout ce qu'il possede, +s'il pouvait rendre le beau avec la meme raison qu'il agit, celui +qui possederait en lui-meme une plus grande, une plus parfaite +beaute artistique, serait toujours superieur a toutes les +manifestations exterieures. + + +La forme qui passe dans la matiere se detend et devient plus faible +que celle qui est restee enfermee dans la pensee; car tout ce qui +dans cette pensee est susceptible d'eloignement, s'eloigne de +soi-meme. C'est ainsi que la force sort de la force, la chaleur de +la chaleur, la beaute de la beaute. C'est ce qui explique pourquoi +la faculte productive est toujours plus excellente que l'objet +produit. Ce n'est pas la musique primitive qui fait le musicien, +mais la musique; et la musique, qui est au-dela de nos sens, produit +la musique accessible a nos sens. + + +Si quelqu'un voulait dedaigner les arts, parce qu'ils ne sont qu'une +imitation de la nature, on pourrait repondre que les arts n'imitent +pas simplement ce que voient nos yeux, mais qu'ils remontent aux +lois de la raison qui font la stabilite de la nature et dirigent +ses actes. + + +Les arts, au reste, puisent fort souvent dans leur propre fonds; ils +pretent a la nature des perfections qu'elle n'a pas et qu'ils +possedaient, puisqu'ils ont en eux le vrai beau. C'est ainsi que +Phidias a pu faire un dieu sans imiter ce qu'il avait materiellement +vu; car sa pensee d'artiste avait concu Jupiter, tel qu'il pourrait +et devrait etre, s'il apparaissait a nos yeux. + + +Il n'est pas etonnant que les idealistes de tous les temps, +insistent sur la conservation intacte de l'unite d'ou decoule toute +chose et vers laquelle tout retourne; car le principe ordonnateur et +producteur est serre de si pres par les manifestations, qu'il ne +sait plus que devenir. Cependant nous resserrons la portee de notre +entendement, quand nous renvoyons a une unite inaccessible a nos +sens exterieurs et interieurs, non seulement ce qui produit la +forme, mais la forme elle-meme. + + +L'homme est force de se borner a l'extension et au mouvement; aussi +est-ce par ces deux formes que se manifestent toutes les autres +formes, surtout celles qui sont visibles et accessibles a nos sens. +La forme spirituelle seule ne perd rien en se manifestant, en +admettant, toutefois, que cette manifestation est reelle et viable. +En ce cas, le produit n'est jamais inferieur au principe producteur, +il peut meme etre plus excellent que lui. + + +Il serait bon, sans doute, de developper cette opinion, et de la +rendre pour ainsi dire palpable, afin qu'elle put passer dans la +pratique; mais un pareil developpement exigerait, de la part des +lecteurs, une attention trop grande, et qu'il serait injuste de +leur demander. + + +Nous avons beau vouloir jeter loin de nous ce qui nous est propre, +nous ne parvenons jamais a nous en debarrasser. + + +La philosophie moderne de nos voisins de l'ouest, prouve que les +individus comme les nations retournent toujours, quelle que soit +leur resistance, a ce qui leur est inne. Comment en serait-il +autrement, puisque ce qui est inne regle notre nature et nos +manieres d'etre? Les Francais ont renonce au materialisme et accorde +plus d'intelligence et de vie aux points de depart primitifs. Ils se +sont egalement detaches du sensualisme pour reconnaitre qu'il y a +dans les profondeurs de la nature humaine, quelque chose qui se +developpe par lui-meme. Ils accordent enfin a cette nature humaine +une force productive, et ne font plus consister l'art dans la simple +imitation des objets exterieurs. Puissent-ils continuer a suivre +cette direction. + + +Il ne peut pas y avoir de philosophie, mais des philosophes +eclectiques. + + +Tout homme qui s'approprie dans son entourage ce qui convient a sa +nature est eclectique. Ceci peut s'appliquer a tout ce qu'on appelle +civilisation, progres, soit qu'on le considere sous le point de vue +theorique ou pratique. + + +Deux philosophes eclectiques peuvent devenir des adversaires +passionnes, s'ils sont nes avec des dispositions differentes; car +alors chacun prendra dans toutes les philosophies connues tout ce +qui lui convient et ne convient pas a l'autre. Qu'on regarde autour +de soi et l'on verra que la plupart des hommes en agissent ainsi, ce +qui nous explique pourquoi il nous est si difficile de comprendre +comment les autres ne peuvent pas se convertir a nos opinions +a nous. + + +Il est rare que, dans un age tres-avance, on consente a se regarder +soi-meme et les autres sous le point de vue historique; d'ou il +resulte qu'on ne veut et qu'on ne peut plus se mettre en harmonie +avec personne. + + +En envisageant ce travers de plus pres, on reconnait que l'historien +lui-meme voit rarement l'histoire historiquement. Lorsqu'on raconte, +on croit voir passer les faits sous ses yeux, et l'on oublie de se +penetrer de ce qui etait et agissait a l'epoque ou se passaient ces +faits. Quant au chroniqueur, il ne designe que les limites, les +particularites de sa ville, de son monastere, de son temps. + + +Plusieurs dictons des anciens, que l'on repete souvent, ont une tout +autre signification que celle que nous leur donnons. + + +Par exemple, cette phrase: "Celui qui ne s'est pas familiarise avec +la geometrie, ne doit pas songer a se presenter a l'ecole de la +philosophie;" ne veut pas dire qu'il faut etre un mathematicien pour +pouvoir devenir un sage. + + +La geometrie est prise ici dans le sens elementaire, telle que nous +la trouvons dans Euclide, et qu'elle convient a tous les +commencants; en ce sens, elle est la meilleure etude preparatoire, +la meilleure introduction possible a la philosophie. + + +Lorsque l'enfant commence a concevoir qu'un point visible doit etre +precede par un point invisible, et qu'il faut avoir pense la ligne +la plus droite et la plus courte entre deux points, avant de la +tracer avec le crayon, il est satisfait et fier de lui-meme, et il +en a le droit; car la route de la pensee vient de s'ouvrir devant +lui. L'idee est la realisation, _potentia_ et _actu_, ne sont plus +pour lui des mots vides de sens. Le philosophe n'a rien de nouveau a +lui reveler; le geometre lui a devoile la base de toutes les +manieres de penser. + + +Il ne faut pas interpreter dans le sens ascetique cette phrase: +"Apprends a te connaitre toi-meme." Elle veut dire tout simplement: +Fais attention a toi-meme, surveille-toi, afin que tu puisses +toujours connaitre ta position par rapport a tes semblables et par +rapport au monde. Chaque individu sense peut comprendre cela; c'est +un bon conseil pratique dont il est facile de profiter sans se +tourmenter par des subtilites psychologiques. + + +Les ecoles des anciens, et surtout celle de Socrate, ne se perdaient +pas en vaines speculations, mais elles decouvraient les sources de +toute vitalite, de toute action, et apprenaient ainsi a vivre et a +agir. Voila ce qui les rendait reellement grandes et utiles. + + +Nos ecoles modernes nous renvoient sans cesse aux anciens, et +imposent l'etude des langues grecque et latine. Heureusement pour +nous ce retour perpetuel au passe, n'a rien qui puisse imprimer a la +civilisation une marche retrograde. + + +Lorsque nous contemplons l'antiquite avec le desir sincere de la +prendre pour modele, il nous semble que, des ce moment seulement, +nous comprenons notre dignite. + + +Quand le savant parle latin ou ecrit en cette langue, il a une plus +haute opinion de lui-meme, que lorsqu'il se renferme dans sa vie et +dans sa langue de tous les jours. + + +Les intelligences poetiques et artistiques se croient, lorsqu'elles +contemplent l'antiquite, transportees dans le plus noble et le plus +ideal etat de nature. Les chants d'Homere ont encore aujourd'hui +l'avantage immense de nous debarrasser, momentanement du moins, du +fardeau dont les traditions de plusieurs milliers d'annees nous +ont charges. + + +Socrate s'etait borne a appeler a lui l'homme moral, pour lui donner +des notions simples et faciles sur sa propre essence; Platon et +Aristote, se croyant des etres privilegies par la nature, se +placerent en face d'elle; l'un pour se l'approprier avec son coeur +et son intelligence, l'autre pour la commenter par l'esprit +d'observation et la methode. Aussi toute relation d'ensemble ou de +detail qui nous rapproche de ces trois hommes, sera-t-elle toujours +un evenement agreable a nos sensations interieures, et un moteur +puissant pour notre perfectionnement moral et intellectuel. + + +L'histoire naturelle moderne est tellement compliquee et morcelee, +que pour revenir a une verite simple on est oblige de se demander: +Qu'aurait fait Platon de cette nature, telle que nous la considerons +aujourd'hui, avec son unite fondamentale et ses immenses varietes? + + +Nous avons la conviction que la route que nous suivons nous conduira +d'une maniere organique jusqu'au dernier embranchement de +l'entendement; et que, sur ce point fondamental, nous elevons par +degres le plus haut edifice possible de tout savoir. Cette +conviction nous met dans la necessite d'examiner chaque jour le +degre d'assistance ou d'opposition que nous pouvons trouver dans +l'esprit de notre epoque, sans quoi nous serions exposes a repousser +l'utile pour accepter le nuisible. + + +On vante surtout le dix-huitieme siecle, parce qu'il s'est +specialement occupe d'analyses; la tache du dix-neuvieme siecle est +donc de decouvrir les fausses syntheses de son predecesseur, et de +les analyser de nouveau. + + +Il n'y a que deux veritables religions, celle qui laisse sans forme +ce qu'il y a de sacre en nous, et celle qui ne le reconnait et ne +l'adore que sous la plus belle des formes; toutes les autres sont +des idolatries. + + +Il est certain que l'esprit humain a cherche a s'affranchir par la +reformation. En nous eclairant sur les anciennes eglises grecque et +romaine, nous avons concu le besoin d'une vie plus libre, plus +elegante et plus gracieuse. Mais ce qui favorisa surtout ce +changement, c'est que le coeur demande toujours a retourner a un +certain etat de nature simple et noble; et que l'imagination cherche +sans cesse a se concentrer sur quelque chose digne d'elle. + + +Tous les saints furent tout a coup chasses du ciel, et le coeur, la +pensee et les sens se dirigerent vers une mere divine et un faible +enfant, pour se fixer ensuite sur cet enfant devenu homme, modele de +morale, d'abord injustement persecute, bientot apres venere comme un +demi-dieu, finalement reconnu Dieu veritable et adore comme tel. + + +Sur le fond qu'occupe ce Dieu, le Createur etend l'univers, et +l'action morale qu'il fait decouler de lui s'etend de tous cotes. +On s'appropria ses souffrances en les prenant pour exemple, et sa +transfiguration devint le garant d'une vie eternelle. + + +L'encens reveille la vie d'un charbon pret a s'eteindre; c'est ainsi +que la priere reveille les esperances du coeur. + + +Je suis convaincu que la Bible s'embellit a mesure que nous apprenons +a la comprendre, c'est-a-dire, a mesure que nous sentons que les +passages que nous saisissons dans l'ensemble, et que nous nous +appliquons particulierement, avaient, d'apres certaines circonstances +de temps et de lieu, des rapports immediats et individuels. + + +En nous examinant de pres, nous reconnaissons que nous avons besoin +chaque jour de nous reformer et de protester contre les autres, +quoique ce ne soit pas toujours dans le sens religieux. + + +Nous eprouvons le besoin incessant, serieux et sans cesse +renaissant, de saisir la parole dans son accord immediat avec tout +ce que l'on a senti, pense, eprouve, imagine et reconnu comme sense. + + +Mais cela est plus difficile qu'on ne le croit; les mots ne sont +pour l'homme que des surrogats; il sait et pense toujours mieux +qu'il ne dit. + + +Il n'en faut pas moins persister dans le desir de faire disparaitre, +par la clarte et la probite de nos discours et de notre conduite, +tout ce qui aurait pu s'introduire chez nous ou chez les autres de +faux, de deplace ou d'insuffisant. + + +Lorsque je suis contraint de cesser d'etre convenable, je cesse +d'etre fort. + + +La censure et la liberte de la presse seront toujours en guerre +ensemble. Le superieur demande et exerce la censure, l'inferieur +demande la liberte de la presse; car l'un ne veut pas etre trouble +dans ses projets et dans son activite par des observations et des +contradictions prematurees; c'est de l'obeissance qu'il lui faut, +tandis que l'autre eprouve le besoin de faire connaitre publiquement +les motifs par lesquels il compte legitimer sa desobeissance. + + +Il ne faut pas oublier cependant que lorsque le parti faible et +opprime conspire et craint d'etre trahi, il cherche egalement a +gener, a sa facon, la liberte de la presse. + + +On n'est jamais trompe, mais on se trompe soi-meme. + + +Nous ne demandons jamais de quel droit nous regnons, et si le peuple +n'aurait pas le droit de nous destituer; tous nos efforts se bornent +a le mettre dans l'impossibilite de le faire. + + +Si l'on pouvait abolir la mort, personne ne s'y opposerait; mais il +sera toujours difficile d'abolir la peine de mort: si cela arrive +parfois, on y revient tot ou tard. + + +La societe ne peut renoncer au droit d'infliger la peine de mort, +sans rendre a la defense personnelle tous ses droits; et alors +l'expiation du sang par le sang vient frapper a chaque porte. + + +Les lois ont ete faites par les anciens et par des hommes; les +adolescents et les femmes demandent des exceptions, les anciens s'en +tiennent a la regle. + + +Ce n'est pas l'homme spirituel, c'est l'esprit; ce n'est pas l'homme +raisonnable, c'est la raison qui gouverne. + + +On se compare toujours a la personne qu'on loue. + + +Il ne suffit pas de savoir, il faut vouloir; il ne suffit pas de +vouloir, il faut faire. + + +Il n'y a ni sciences ni arts patriotiques; les unes et les autres +appartiennent, ainsi que tout ce qui est souverainement bien, au +monde entier, ou ils ne peuvent se propager que par un echange +perpetuel entre tous les contemporains. Il ne faut cependant jamais +perdre de vue ce qui etait deja connu dans le passe, et ce qui nous +en est reste. + + +La femme la plus digne du titre de femme de merite, est celle qui, +si ses enfants venaient a perdre leur pere, serait capable de le +remplacer. + + +Les etrangers qui se mettent aujourd'hui a etudier serieusement +notre litterature, ont l'avantage immense de passer par-dessus les +maladies de developpement que nous avons ete forces de supporter +pendant pres d'un siecle. S'ils savaient s'y prendre, notre exemple +acheverait leur education litteraire de la maniere la plus +desirable. + + +La ou les Francais du dix-huitieme siecle detruisaient, Wieland +raillait. + + +Le talent poetique a ete accorde au paysan aussi bien qu'a son +seigneur; la grande question est que chacun se renferme dans son +etat et s'y comporte dignement. + + +Les tragedies ne sont autre chose que la mise en vers des passions +de certaines personnes, qui font de tous les objets exterieurs un je +ne sais quoi. + + +Yoric Stern est un des meilleurs esprits qui ait jamais agi sur ses +contemporains. Sa gaite est inimitable, et toutes les gaites ne +soulagent pas l'ame oppressee. + + +La vue est le plus noble des sens; les quatre autres ne nous +instruisent qu'a l'aide du toucher; c'est par le toucher que nous +entendons, que nous sentons, que nous goutons; la vue s'eleve plus +haut; se purifiant pour ainsi dire de la matiere, elle s'approche +des facultes intellectuelles. + + +Si nous nous mettions a la place des personnes qui excitent notre +jalousie et notre haine, nous cesserions de les envier et de les +hair; et si nous les mettions a la notre, elles auraient moins de +presomption et d'orgueil. + + +La pensee et l'action peuvent se comparer a Rachel et a Lia; l'une +etait plus gracieuse et l'autre plus fertile. + + +Apres la sante et la vertu, il n'y a rien de plus desirable que la +connaissance et le savoir; et rien n'est plus facile a obtenir. Le +travail consiste a se tenir tranquille, et la depense se borne au +temps, qu'en tout cas on ne saurait utiliser sans le depenser. + + +Si l'on pouvait entasser le temps comme on entasse l'argent qu'on +laisse dormir chez soi, les oisifs auraient du moins une excuse; +mais elle serait toujours tres-imparfaite, car, en ce cas meme, leur +conduite ressemblerait a celle d'un menage qui vivrait aux depens du +capital, au lieu de chercher a lui faire rapporter des interets. + + +Les poetes modernes mettent beaucoup d'eau dans leur encre. + + +De toutes les bizarres absurdites des ecoles, les discussions sur +l'authenticite des vieux manuscrits me parait la plus ridicule. +Est-ce l'auteur ou le manuscrit que nous admirons ou que nous +blamons? Ce n'est jamais que le manuscrit que nous avons devant +nous; et que nous importent les noms, quand il s'agit de juger une +production de l'esprit? + + +Qui oserait dire qu'il voit Virgile ou Homere, quand nous lisons les +ecrits qu'on leur attribue? Nous voyons ces ecrits, que nous faut-il +davantage? Les savants qui mettent tant d'importance a une chose si +insignifiante, me rappellent une jeune et belle femme qui me demanda +un jour avec un de ses plus seduisants sourires, quel pouvait avoir +ete l'auteur des pieces de theatre de Shakespeare. + + +Il vaut mieux s'occuper de la plus grande futilite du monde, que de +regarder comme sans importance une demi-heure perdue. + + +Le courage et la modestie sont les moins equivoques de toutes les +vertus, car l'hypocrisie ne saurait les imiter. Elles ont encore +cela de commun entre elles, que toutes deux se montrent sous la +meme couleur. + + +Les fous sont les voleurs les plus dangereux, car ils nous volent le +temps et les dispositions d'esprit necessaires au travail. + + +L'estime que nous avons pour nous-memes decide de notre moralite; +l'estime que nous avons pour les autres regle notre conduite. + + +L'art et la science sont des mots dont on se sert souvent, sans en +connaitre la veritable signification; aussi les emploie-t-on presque +toujours l'un pour l'autre. + + +Les definitions qu'on nous donne de ces deux mots ne me plaisent +pas. J'ai lu quelque part une comparaison de la science avec l'art; +elle m'a donne une idee de la difference qui separe l'une de +l'autre, et non des proprietes qui les caracterisent tous deux. + + +Je crois qu'on pourrait appeler science, la connaissance generale, +le savoir abstrait; tandis que l'art est la science en action. On +pourrait ajouter que la science est la raison et l'art son +mecanisme, c'est-a-dire la science pratique. Par la, la science +deviendrait le theoreme et l'art le probleme. + + +On m'objectera peut-etre que la poesie est un art, et que pourtant +elle n'a rien de mecanique; mais je nie que la poesie soit un art et +meme une science. Les arts et les sciences s'apprennent par la +pensee, et la poesie ne s'apprend jamais; elle est inspiree, et ses +premiers mouvements se font sentir dans l'ame; voila pourquoi il ne +faudrait l'appeler ni une science ni un art, mais un genie. + + +Toutes les personnes bien elevees devraient se remettre a lire +Stern, afin que le dix-neuvieme siecle aussi apprenne ce qu'il lui +doit et ce qu'il pourrait lui devoir encore. + + +La marche de la litterature a cela de particulier qu'elle plonge +dans l'oubli les oeuvres qui ont exerce le plus d'influence, et +qu'elle donne toujours plus de valeur et d'etendue aux effets +qu'elles ont produit; aussi devrions-nous, de temps en temps, +regarder derriere nous. Le meilleur moyen de conserver l'originalite +que nous pouvons avoir, est de ne pas perdre nos predecesseurs +de vue. + + +Puisse l'etude de la litterature grecque et latine rester toujours +la base d'une education distinguee. + + +Les antiquites chinoises, indiennes, egyptiennes, ne sont que des +curiosites. Il est toujours bon de les faire connaitre au reste du +monde; mais elles ne sont jamais d'aucune utilite pour notre +perfectionnement moral et esthetique. + + +Rien n'est plus dangereux pour la nation allemande, que de vouloir +s'elever avec et par ses voisins. Il n'est peut-etre pas de nation +plus propre a se developper d'elle-meme, et elle peut s'estimer +tres-heureuse que les etrangers aient tant tarde a vouloir bien la +prendre en consideration. + + +Si nous regardons en arriere dans notre litterature, d'un +demi-siecle seulement, nous trouvons que rien n'a ete fait par +rapport aux etrangers. + + +Les Allemands ont ete piques du dedain du grand Frederic qui les +regardait comme non avenus; aussi ont-ils fait leur possible pour +etre quelque chose a ses yeux. + + +En ce moment une litterature universelle est sur le point de +s'organiser. Tout bien considere, les Allemands y perdront le plus; +je les engage a prendre cet avertissement a coeur. + + +Desormais on sera fort embarrasse si on ne possede pas un art ou un +metier. Le savoir ne suffit plus au milieu du mouvement rapide du +monde; on s'y perd jusqu'a ce qu'on ait pu parvenir a prendre des +notions sur tout. + + +La civilisation generale nous est imposee par le monde, sans que +nous ayons besoin d'y contribuer; bornons-nous donc a acquerir des +connaissances speciales. + + +Les plus grandes difficultes sont toujours la ou nous ne les +cherchons pas. + + +Les auteurs modernes et plus originaux, ne le sont pas parce qu'ils +disent quelque chose de neuf, mais par ce qu'ils disent des choses +qui semblent ne jamais encore avoir ete dites. + + +La plus grande preuve d'originalite est de faire fructifier et de +developper une pensee qui nous a ete suggeree, de maniere qu'on ne +puisse pas facilement deviner que tant de choses y etaient +enfermees. + + +Il est des pensees qui sortent de la civilisation generale, comme +les fleurs sortent des branches vertes d'un arbre. Dans la saison +des roses, on voit partout fleurir des roses. + + +Tout depend de la maniere de sentir; elle fait surgir les pensees et +leur donne son caractere. + + +Rien ne peut etre reproduit avec une fidelite parfaite. On dira +peut-etre que le miroir du moins fait une exception, je repondrai +que le miroir ne rend jamais parfaitement notre visage; il fait +plus, il renverse toute notre personne, au point que la main droite +devient la main gauche. Que ceci nous serve de guide pour nos +observations sur nous-memes. + + +Au printemps et dans l'automne, on songe rarement a se chauffer, et +cependant, lorsqu'on passe par hasard pres d'un feu de cheminee, on +trouve la sensation qu'il procure si agreable qu'on s'y laisse +aller. N'en est-il pas de meme de toutes les sensations? + + +Ne t'impatiente jamais quand on ne veut pas admettre tes arguments. + + +Il n'arrive pas, a celui qui occupe longtemps une position +importante, tout ce qui peut arriver aux hommes, mais tout ce qui +est analogue a tout ce qui peut arriver et parfois meme il lui +arrive ce qui est sans exemple. + + +Les sciences dans leur ensemble s'eloignent de la vie, mais elles y +reviennent par un detour. + + +Elles sont les veritables abreges de la vie qui unissent entre elles +les experiences de la pensee et de l'action. + + +Cependant l'interet qu'elles inspirent ne peut se reveiller que dans +un monde a part, c'est-a-dire, dans le monde scientifique. Associer +le reste du monde a cet interet, est une manie des temps modernes +plus nuisible qu'utile; car les sciences sont naturellement +esoteriques et ne peuvent devenir exoteriques que par l'amelioration +d'un faire quelconque. Toute autre participation du monde vulgaire +au monde scientifique ne sert a rien. + + +Cependant la culture des sciences depend, meme dans leur sphere +interieure, d'un interet actuel et momentane. Une forte impulsion +donnee par quelque chose de neuf, d'inoui ou de puissamment seconde, +excite un interet general qui peut durer longtemps, et qui, de nos +jours surtout, produit de grands effets. + + +Un fait important, un simple apercu du genie occupe toujours un +grand nombre d'individus. On veut d'abord savoir ce que c'est, puis +on l'etudie, on y travaille et on cherche a le faire aller +plus loin. + + +A chaque nouvelle decouverte, la foule demande: A quoi cela +pourra-t-il servir? et elle a raison, car elle ne peut juger de +l'importance d'une chose que par son utilite. + + +Les vrais sages ne s'occupent que des rapports d'une decouverte +nouvelle avec elle-meme et avec les choses existantes, sans songer +a son utilite, c'est-a-dire, a son application aux choses connues et +necessaires. Trouver cette application est la tache des esprits plus +penetrants, plus techniquement exerces et plus amoureux de la vie. + + +Les faux sages ne cherchent qu'a exploiter a leur profit et le plus +vite possible chaque decouverte nouvelle. Leur vanite mal entendue +leur fait croire qu'ils s'immortaliseront par la propagation, la +correction ou la rapide prise de possession de ces decouvertes. De +pareils efforts prematures donnent a la veritable science quelque +chose d'incertain et de confus, qui appauvrit la plus belle de ces +consequences, la fleur pratique. + + +Croire qu'il serait possible d'exciter ou de supprimer un acte +quelconque de la nature, est le plus funeste des prejuges. + + +L'observateur doit se regarder comme un individu appele a faire +partie du jury; sa tache se borne a examiner la fidelite des +rapports et l'authenticite des preuves sur lesquelles il forme sa +conviction et donne sa voix. Peu lui importe que cette conviction +soit conforme ou opposee a celle du referendaire. + + +Que la majorite se range de son cote ou le jette dans la minorite, +il peut etre egalement tranquille; il a fait son devoir en donnant +son opinion, il n'est pas le maitre de celle des autres. + + +Dans les sciences, au contraire, l'opinion n'est rien: la il s'agit +de dominer ou de se laisser dominer; et comme les hommes forts par +eux-memes sont rares, le plus grand nombre entraine presque toujours +les individus isoles. + + +L'histoire de la philosophie, des sciences et de la religion prouve +que toutes les opinions se repandent par degres, mais qu'on accorde +toujours la preference a la plus saisissable, c'est-a-dire, a celle +qui s'accorde le plus facilement et le plus commodement avec l'esprit +humain dans son etat vulgaire. L'homme qui a su s'elever au-dessus de +cet etat, doit s'attendre a avoir la majorite contre lui. + + +Comment la nature pourrait-elle arriver a la vue incommensurable et +incalculable, si, dans ses points de depart inanimes, elle n'etait +pas si severement stereo-metrique? + + +L'homme, par lui-meme et jouissant du libre exercice de tous ses +sens, est le plus grand et le plus exact appareil de physique qui +puisse exister; c'est un grand defaut de la physique moderne d'avoir +isole, detache toutes les experiences de cet appareil, et de vouloir +sonder, prouver et limiter les forces de la nature, d'apres les +experiences faites avec des instruments artificiels. + + +Il en est de meme des calculs. Que de verites qu'on ne saurait prouver +mathematiquement! Beaucoup d'autres se refuseront toujours a l'epreuve +d'une experience physique. + + +Il y a quelque chose de si eleve dans l'homme, qu'il represente ce +qui, sans lui, ne saurait etre represente. Qu'est-ce que la corde +d'un instrument et ses divisions mecaniques, a cote de l'oreille du +musicien? Que sont meme les evenements elementaires de la nature, +aupres de l'homme qui les dompte et les modifie afin de pouvoir se +les assimiler? + + +Vouloir qu'une experience scientifique produise de suite tout ce +qu'elle est susceptible de produire, c'est trop en exiger. +L'electricite ne se manifesta d'abord que par le frottement; +aujourd'hui, ses plus grands phenomenes s'obtiennent par un simple +attouchement. + + +Personne ne contestera a la langue francaise l'avantage d'etre la +langue des cours et du grand monde, et de se propager de plus en +plus en cette qualite. Il en est de meme de la langue des +mathematiciens; c'est par elle qu'ils traitent les affaires les plus +importantes de ce monde et reglent, determinent et distinguent tout +ce qui, meme dans le sens le plus eleve, peut etre soumis au nombre +et a la mesure. + + +Tout etre pensant qui consulte son calendrier ou sa montre, se +souvient avec reconnaissance qu'il doit ces guides bienfaisants aux +mathematiciens. Mais si nous les laissons respectueusement regler le +temps, ils n'en doivent pas moins reconnaitre que nous voyons +quelque chose de plus eleve qui appartient a tout le monde, et sans +quoi ils ne pourraient rien voir eux-memes: ce quelque chose c'est +l'idee et l'amour. + + +Rien n'est plus nuisible a une verite nouvelle qu'une ancienne +erreur. + + +Un joyeux naturaliste disait un jour: Ou ne s'apercoit de l'existence +de l'electricite que lorsqu'on caresse un chat dans les tenebres, ou +lorsque le tonnerre gronde et que les eclairs brillent autour de nous. +Mais alors meme que vaut le peu ou le beaucoup que nous en savons? + + +"La passion des voyageurs a gravir les montagnes, a pour moi quelque +chose de barbare et d'impie. Les montagnes sont une preuve de la +force de la nature et non de la bonte de la Providence, car de +quelle utilite sont-elles pour l'homme? S'il veut y demeurer, il est +englouti en hiver par une avalanche, en ete par un rocher qui glisse +dans la vallee; un torrent entraine ses troupeaux, un coup de vent +enleve ses moissons. S'il se met en route, chaque montee est pour +lui la torture de Sisyphe, et chaque descente, la chute de Vulcain. +Ses sentiers sont encombres de pierres, et le torrent refuse de +porter sa nacelle. Si les elements epargnent ses troupeaux nains +qu'il nourrit peniblement, les betes feroces les devorent; il vegete +seul et tristement comme la mousse sur une pierre sepulcrale! Enfin +tous ces zigzags perpetuels, ces hautes murailles de montagnes, ces +rochers pyramidaux qui repandent sur les plus belles contrees les +terreurs des poles, quel etre bienveillant, quel ami des hommes +pourrait les voir avec plaisir?" + + +On peut repondre a ce paradoxe d'un digne homme, que s'il avait plu +a Dieu de continuer les montagnes de la Nubie jusqu'a l'Ocean et de +les entrecouper de vallees, plus d'un patriarche Abraham y aurait +trouve un Chanaan ou ses descendants auraient pu se multiplier a +leur aise. + + +Les pierres sont des instituteurs muets, l'observateur reste muet +devant elles, et leurs muets enseignements ne peuvent se redire. + + +Ce que je sais le mieux, je ne le sais que pour moi. Les paroles par +lesquelles on essaie de rendre ce que l'on sait n'excitent presque +jamais que de la contradiction, de l'hesitation et du silence. + + +La cristallographie consideree comme science, mene a des vues +singulieres. Toujours improductive, elle n'est que par elle-meme et +n'a point de consequences, surtout depuis qu'on a decouvert plusieurs +corps isomorphes, et tres-differents entre eux cependant par leurs +substances. C'est precisement parce que la cristallographie n'est +applicable nulle part, qu'elle se complete par elle-meme. Si elle ne +procure a l'esprit qu'une satisfaction limitee, elle a, dans ses +details, une variete inepuisable, voila pourquoi, sans doute, elle +captive parfois, et pour tres-longtemps, des hommes d'un grand merite. + + +On pourrait dire qu'elle a quelque chose de l'orgueil et de la +suffisance des moines et des celibataires, puisqu'elle se suffit a +elle-meme. Son influence pratique sur la vie est nulle; les plus +beaux produits de son domaine, les pierres precieuses cristallines, +ont besoin d'etre polies avant que nous puissions en parer +nos femmes. + + +Il n'en est pas de meme de la chimie; son influence sur la vie est +universelle et illimitee. + + +Les idees precises sur la formation primitive nous manquent +totalement, aussi croyons-nous, quand nous voyons quelque chose se +former, que cela existait deja, du moins en partie. + + +Nous voyons tant de choses importantes se former et se composer de +differentes parties, que les idees anatomiques se presentent +naturellement a nous, et que nous ne craignons pas de les appliquer +aux corps organises. + + +Celui qui ne sait pas faire la difference entre le fantastique et +l'ideal, le legal et l'hypothetique, sera toujours un mauvais +observateur de la nature. + + +Il est des hypotheses ou l'esprit et l'imagination se mettent a la +place de l'idee. + + +Il ne faut pas s'arreter trop longtemps aux choses abstraites. +L'esoterique n'est nuisible que lorsqu'il cherche a devenir +exoterique. La vie ne s'enseigne que par ce qui est vivant. + + +Le mot ecole, tel qu'on l'emploie dans l'histoire des arts, ou il +est question d'ecole venitienne, florentine, romaine, etc. ne peut +plus s'appliquer au theatre allemand. Il y a trente ou quarante ans +on le pouvait encore, car alors il etait possible de se figurer un +art qui se developpe dans des limites etroites selon les regles de +la nature et de l'art. Tout bien considere, le mot ecole ne peut +s'appliquer qu'aux debutants; car des qu'une ecole a produit de +grands maitres, elle s'en detache pour exercer son influence +ailleurs. C'est ainsi que Florence exerce son influence sur la +France et sur l'Espagne: les Flamands et les Allemands doivent aux +Italiens plus de liberte d'esprit et de sentiment, tandis que les +meridionaux ont appris des habitants du nord a mettre plus +d'exactitude dans leur execution. + + +Le theatre allemand est arrive a cette epoque, de conclusion ou la +culture generale est tellement repandue, qu'elle n'appartient plus +a aucun pays, et ne peut avoir aucun point de depart determine. + + +Le vrai et le naturel sont la base fondamentale de l'art dramatique +et de tous les autres arts. L'elevation du theatre depend du point +de vue sous lequel le poete et l'acteur envisagent et pratiquent +leur art. Heureusement pour l'Allemagne on y a pris l'habitude de +dire avec talent de bons vers, meme en dehors du theatre. + + +La declamation et la mimique se fondent sur le debit, et comme ce +dernier est seul employe lorsqu'on lit haut, on peut en conclure que +des lectures a haute voix sont la meilleure ecole pour l'artiste +dramatique qui, penetre de la dignite de sa vocation, tient toujours +a etre naturel et vrai. + + +Shakespeare et Calderon ont fait un brillant eloge de ces lectures. +Mais il ne faut pas oublier qu'un talent etranger imposant et pousse +jusqu'a l'exageration, peut devenir funeste au developpement de +l'art allemand. + + +L'individualite dans l'expression, est le commencement et la fin de +tout art. Chaque nation a son individualite differente, sous +certains rapports, de l'individualite humaine en general. Au premier +abord, elle repugne a une autre nation, mais peu a peu on s'y +accoutume, et si l'on n'y prend garde, on court risque d'y perdre sa +propre nature caracteristique et nationale. + + +C'est aux litterateurs de l'avenir a prouver historiquement tout ce +que Shakespeare et Calderon nous ont transmis de faux et de nuisible, +et jusqu'a quel point ces deux grandes lumieres du ciel poetique +n'etaient pour nous que des feux follets qui egarent le voyageur au +lieu de l'eclairer. + + +Je n'approuverai jamais ceux qui placent le theatre espagnol aussi +haut que le notre. Le sublime Calderon est si conventionnel qu'il +est difficile de deviner le talent du grand poete a travers son +etiquette theatrale. En donnant de pareilles oeuvres a un autre +public, on est force de lui supposer assez de bonne volonte pour +renoncer momentanement a ses gouts et a ses habitudes, afin +d'admettre l'existence de ce qui lui est completement etranger, et +de s'amuser des manieres de voir et de sentir, du ton et du rhythme +d'un autre peuple. + + + * * * * * + + +VERS INSPIRES PAR LA VUE DU CRANE DE SCHILLER. + + +Au milieu d'un amas d'ossements humains j'appris comment les cranes +alignes s'ajustent et s'accordent; et je pensai au temps qui n'est +plus, au temps qui s'est perdu dans le lointain grisatre du passe. +Les voila debout, etroitement ranges sur une meme file, ceux qui +naguere se haissaient, et les bras robustes qui se sont porte des +coups meurtriers, on les a entasses pele-mele, afin que, tranquilles +et paisibles, ils puissent se reposer ici. Omoplates arrachees des +epaules qui vous devaient leur vigueur, qui songe a vous demander +quel fardeau il vous a fallu porter? Et vous qui futes plus +gracieusement actifs, vos mains, vos pieds delicats ont ete jetes +loin des sillons de la vie! Pauvres pelerins epuises de fatigues, +c'est en vain que vous avez espere trouver le repos dans la nuit des +sepulcres, on vous a fait revenir a la lumiere du jour! Quelque +precieux qu'ait ete lenoyau, qui peut aimer l'ecorce seche et vide? +Elle a ete tracee pour moi, adepte bienheureux, l'ecriture dont le +sens sacre ne se revele pas a tout le monde! Je l'ai saisi ce sens +sacre lorsqu'au milieu d'une masse d'ossements inertes j'ai reconnu +une image precieuse, inestimable. A son aspect, l'etroit espace qui +renfermait ces ossements s'est elargi pour moi, ces murs glaces +couverts de moisissures se sont echauffes, embaumes, et je me suis +senti ranime comme si une source de vie venait de s'echapper tout a +coup du sein de la mort! Comme elle m'enchantait mysterieusement la +forme qui portait encore la trace de la pensee divine! Son aspect +m'a transporte sur les rives de cette mer dont les vagues agitees +charrient sans cesse des creations ephemeres et gonflees comme elle! +Vase mysterieux! toi qui prononcas des oracles, suis-je digne de te +tenir dans ma main? O toi, le plus grand des tresors, je veux te +voler pieusement a la destruction, je veux te porter a l'air libre +et me tourner devotement avec toi vers les rayons du soleil. Quel +plus grand bien l'homme peut-il esperer en ce monde, si ce n'est que +la nature daigne se reveler a lui, en lui montrant comment elle fait +s'evaporer en pur esprit ce qui etait solide, et comment elle +solidifie les productions du pur esprit. + + + +FIN DES MAXIMES ET REFLEXIONS. + + + + + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les affinites electives, by Johann Wolfgang Goethe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AFFINITES ELECTIVES *** + +***** This file should be named 10604.txt or 10604.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/0/10604/ + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10604.zip b/old/10604.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..056567c --- /dev/null +++ b/old/10604.zip |
