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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: C'Etait ainsi... + +Author: Cyriel Buysse + +Release Date: December 1, 2003 [EBook #10346] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK C'ETAIT AINSI... *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe and Anne Dreze. + + + + + + + + +C'ÉTAIT AINSI ... + +par + +CYRIEL BUYSSE + +(traduit du Flamand par l'auteur) + + + + + A MON FILS + QUI CONNAIT LA FLANDRE +QUI COMPREND L'ESPRIT DE LA FLANDRE + QUI AIME LA FLANDRE + + + * * * * * + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + + +L'huilerie et la minoterie de M. de Beule formaient un groupe de vieux +bâtiments, à côté d'un beau grand jardin. + +Un rentier du village y demeurait jadis. La maison d'habitation était en +bordure de la rue; et les bâtisses, qui plus tard allaient devenir une +fabrique, étaient alors une sorte d'asile abritant des vieillards et +nécessiteux. Le grand jardin les séparait de la maison du rentier, et de +la rue ils avaient leur chemin d'accès. + +A la mort du rentier, M. de Beule avait acquis le tout. Il y installa sa +fabrique, d'abord modestement, puis l'agrandit peu à peu, jusqu'à ce +qu'elle absorbât toutes les vieilles maisonnettes. Pleurs et lamentations +des vieillards et des indigents, ainsi contraints, à tour de rôle, de +chercher un autre toit; mais, puisque c'était l'inévitable, ils +finissaient par se résigner. Et même par en tirer profit. Car ceux qui +avaient encore du monde jeune chez eux offraient leurs services à M. de +Beule, qui, de son côté, les employait volontiers à la fabrique, de +préférence à d'autres. + +La fabrique de M. de Beule était la seule au village, où elle devenait +un peu synonyme de lumière et de progrès. Les gens se sentaient plus de +goût à travailler dans une usine mue par la vapeur, qu'à peiner dans +l'un ou l'autre atelier où la force motrice était fournie par un cheval +ou un moulin à vent. L'arrivée de cette machine à vapeur,--achetée +d'occasion,--fut un événement sensationnel pour les villageois. Jusque +des environs les gens vinrent contempler la merveille. Les trois +chaudières surtout, une très grande et deux plus petites, firent une +impression énorme. Il fallut trois gros chariots et douze chevaux pour +amener le tout à pied d'oeuvre. Le maître d'école y était, avec tous ses +élèves, pour leur donner sur place une belle leçon de mécanique; M. le +curé et son vicaire également, comme pour apporter leur bénédiction. En +voyant décharger ces engins formidables, on avait l'impression d'assister +à un travail surhumain. Il était dirigé par des ouvriers de la ville, +qui criaient leurs ordres dans un langage que les manoeuvres villageois +ne comprenaient pas toujours. D'où des méprises dangereuses, et qui +provoquaient chez les citadins des jurons effroyables, à la grande +indignation de M. de Beule qui en frémissait, scandalisé à cause de la +présence des ecclésiastiques, et invitait les mécaniciens à modérer +leurs expressions. Avec ses coups de chance et ses contretemps, le +travail d'installation prit un été; et au premier octobre enfin tout fut +prêt et la fabrique «tourna». + +Il y avait six pilons, deux jeux de meules verticales à broyer la graine +et deux meules horizontales à moudre le grain. Tout cela se trouvait +dans une sorte de large hangar, bas et sombre, aux noires solives. A +côté, dans une salle plus claire et aménagée avec quelque coquetterie, +comme pour un objet de luxe, était installée la machine à vapeur, +séparée de l'huilerie par un mur aux larges baies vitrées. Par ces baies +et par les fenêtres au mur d'en face, du trou sombre qu'était l'huilerie +on apercevait les pelouses lustrées et la majesté des hautes frondaisons, +dans le beau jardin d'agrément de M. de Beule. + +A six heures du matin commençait le travail. Le chauffeur ouvrait le +robinet de vapeur; et lentement, avec un lourd soupir, la machine se +mettait à tourner. Les engrenages mordaient, sur les poulies luisantes +les courroies glissaient en s'étirant comme de grands oiseaux du +crépuscule volant en cage; et les boules de cuivre du régulateur +dansaient une ronde folle, pendant que l'énorme volant traçait son +cercle formidable et noir contre le mur pâle, pareil à une bête +monstrueuse et violente, faisant de vains efforts pour échapper à sa +captivité. Dans la «fosse aux huiliers» les grandes meules aussitôt +écrasaient la menue graine de lin ou de colza, les six fours la +chauffaient, les hommes en emplissaient les sacs de laine, les +aplatissaient de la main dans les étreindelles de cuir garnies de crin +à l'intérieur, les mettaient dans les presses. Bientôt les lourds pilons +tapaient à grands coups répétés sur les coins qui s'enfonçaient, et +alors, sous la pression violente, l'huile chaude commençait à couler +dans les réservoirs. C'était, sous les solives basses, un vacarme +effroyable; à mesure qu'augmentait la pression, les pilons dansaient en +rebondissant plus haut et plus fort sur le bois dur et coincé; on ne +s'entendait plus; s'il avait un mot à dire, l'homme devait le hurler à +l'oreille de l'autre. Jusqu'au moment enfin où une sonnette, après le +soixantième coup, leur indiquait mécaniquement le temps de déclencher +le chasse-coin: deux à trois chocs sourds, et cela dégageait toute la +presse, en un ébranlement de cataclysme. Alors ils extrayaient des +étreindelles les tourteaux durs comme planches, y aplatissaient d'autres +sacs remplis et les remettaient dans les presses; et la danse sauvage +recommençait, faisant trembler les murs et craquer les mortaises. + +Les hommes peinaient, manches retroussées, tout luisants de graisse et +d'huile. Une odeur fade flottait en buée sous le plafond bas et sombre +et le sol était gluant, comme s'il eût été enduit de savon. Bientôt +aussi le meunier était à l'ouvrage; et au pesant vacarme des pilons, le +moulin mêlait son tic-tac saccadé et rageur. Parfois les deux moulins à +blé marchaient en même temps; alors la charge devenait trop forte pour +la machine, dont le régulateur ralenti laissait pendre ses lourdes +boules de cuivre, comme des têtes d'enfants fatigués. En vain le +chauffeur bourrait-il de charbon son foyer; le moteur essoufflé n'en +pouvait plus. Il fallait que le meunier finît par lui retirer une des +meules; et aussitôt la machine reprenait haleine et faisait tournoyer +ses boules de cuivre, comme en une ronde folle de joyeuse délivrance. +Puis tout se régularisait et le travail continuait en une monotonie sans +fin. + +A huit heures, les ouvriers avaient trente minutes de répit pour +déjeuner. Lorsque le temps était beau, ils mangeaient leurs tartines +dans la cour de la fabrique, alignés contre le mur crépi à la chaux +blanche. Ranimés par l'air pur du matin, ils échangeaient des propos +enjoués. A huit heures et demie, les pilons se remettaient à bondir et +cela durait alors jusqu'à midi, avec la seule distraction de la goutte +de genièvre que leur apportait vers dix heures Sefietje, la vieille +servante de M. de Beule. C'était un moment exquis. On avalait l'alcool +d'une lampée et sentait sa chaleur descendre jusqu'au fond du corps. +Pour sûr, ça vous descendait plus bas que l'estomac. Ils en étaient tout +ragaillardis et la plupart, dans la trépidation des pilons, allumaient +vivement une pipette ou se bourraient la bouche d'une chique de tabac. +Parfois même, au milieu du vacarme, on entendait une chanson. Dommage +qu'on ne vous donnait jamais qu'un seul petit verre. Comme un deuxième +vous aurait fait du bien! A midi la machine s'arrêtait et ils allaient +déjeuner. Certains d'entre eux demeuraient assez loin de la fabrique, +et il leur fallait se dépêcher pour être de retour à une heure. Ceux qui +restaient plus près avaient parfois le temps de faire une petite sieste. +A deux ou trois qui habitaient trop loin, leur femme ou leurs enfants +apportaient le manger dans une gamelle qu'ils tenaient au chaud sur le +foyer des presses. + +Une heure, et les pilons de recommencer leur danse sauvage. A quatre +heures, les hommes avalaient encore une tartine en buvant du café clair; +puis les pilons reprenaient leur vacarme assourdissant et monotone +jusqu'à huit heures, avec une nouvelle lueur de joie lorsque, sur le +coup de six heures, Sefietje leur apportait la goutte du soir. + +Ces fins de journée étaient souvent d'une accablante mélancolie. Le soir +tombait; de grandes ombres fauves se glissaient sous les poutres massives +du plafond bas; et par les larges baies de la salle des machines, les +ouvriers voyaient le soleil couchant dorer les pelouses et les grands +arbres du beau jardin de M. de Beule. Une sorte de tristesse nostalgique +se lisait dans leurs yeux fatigués. Ils ne fredonnaient plus de chansons; +ils ne parlaient plus. Ils se mouvaient plus lentement, comme des ombres, +sous l'ouragan continu des coups. Bientôt une ouvrière venait allumer les +lampes, de simples lampes à pétrole qui fumaient et dont la flamme +vacillante dansait au choc des pilons. Alors tout semblait prendre un +aspect étrange, s'impréciser comme si le travail s'achevait dans une +atmosphère irréelle de cauchemar. Les énormes meules verticales, toutes +luisantes d'huile, se pourchassaient l'une l'autre en une ronde obstinée +et sans fin; les pilons dansaient une sarabande de spectres; et les +fournaises ouvertes montraient des gueules rouges, qui lentement se +ternissaient de cendre, comme des feux de bivouac abandonnés. + +Les ouvriers secouaient la poussière de leurs vêtements et rabattaient +leurs manches de chemise sur les poignets. Ils donnaient un coup de +balai aux dalles autour des presses; et enfin tintait dans la salle des +machines la sonnette de délivrance, qui marquait le bout de l'interminable +journée de labeur. + +Progressivement, le moteur ralentissait sa marche. Les pilons immobilisés +restaient suspendus à des câbles solides; le ronron des engrenages +s'assourdissait; les courroies diligentes qui tout le jour avaient volé +comme des oiseaux nocturnes sur les poulies luisantes, s'arrêtaient avec +un craquement collant, en une tension dernière. Les boules du régulateur +se repliaient sur leurs axes; le monstrueux volant se figeait contre le +mur; le robinet de vapeur, dans un dernier soupir, rendait l'âme. En +hâte on éteignait les lampes; et, dans un flic-floc de sabots, leur +gamelle et leur bissac à la main, les ouvriers rentraient au logis. + +Resté le dernier, le chauffeur, à grandes pelletées de charbon mouillé +et de cendre, couvrait le foyer des chaudières et s'en allait fermer les +portes. + +La journée de travail était finie. + + + + +II + + +Régulièrement, neuf hommes étaient occupés dans l'huilerie et la +minoterie. Bruun, le chauffeur, se considérait un peu comme leur chef. +C'était un homme entre deux âges, aux traits fins et à la belle barbe +noire. Assez bon mécanicien, il était intelligent et débrouillard, mais +il avait un caractère hargneux, difficile; cause de grabuge, parfois, +parmi les autres ouvriers. Méfiant envers tout le monde, il avait la +mauvaise habitude d'écouter aux portes et d'épier par le trou des +serrures. Avec cela fort envieux et d'un tempérament très amoureux; +quoique marié, la terreur des ouvrières, principalement de Zulma, +surnommée «La Blanche», qu'il excédait de ses assiduités. + +Par ordre d'importance venait ensuite Berzeel, le plus âgé des «huiliers». +Au fond, toute l'importance de Berzeel, c'était d'avoir été le premier +ouvrier embauché par M. de Beule. Un petit bougre d'une cinquantaine +d'années, la mine insolente et infirme d'une jambe, qu'il levait haut +à chaque pas, comme s'il franchissait un obstacle. Cette patte folle, +comme disaient les autres, était le résultat d'une rixe violente au +couteau, où Berzeel, jadis, avait mordu la poussière. Le soir d'un +dimanche, on l'avait ramassé, ainsi arrangé, à moitié mort, devant un +cabaret. De mémoire d'homme Berzeel avait toujours été un farouche +batailleur. Doux comme un agneau et diligent comme pas un, tant qu'il +était à jeun et n'avait pas un sou en poche, il travaillait toute la +semaine sans presque lever les yeux ni prononcer un mot; mais à peine +avait-il touché sa paye du samedi et échangé ses frusques de misère +contre le beau costume du dimanche, qu'il devenait soudain un autre +homme, un diable incarné, en vérité. En semaine il logeait avec son +frère chez un des petits locataires de M. de Beule; mais son domicile +était à un autre village, assez éloigné de la fabrique, et c'était là +qu'il se rendait chaque samedi, pour y finir la semaine. + +Ce jour-là il avait la permission de quitter la fabrique quelques heures +avant les autres ouvriers. Il partait à pied, pipe au bec, bâton à la +main, casquette sur l'oreille, par les belles campagnes amples et +luxuriantes. Il avait le sourire, ses yeux brillaient, il lançait un jet +de salive à droite, à gauche, comme s'il y eût eu en lui surabondance de +sève. C'était délicieux d'aise, de liberté, de légèreté après cette +longue semaine de sombre emprisonnement dans la «fosse»; mais la route +était longue et la patte folle vite lasse; aussi, pour ne pas aller trop +loin d'une seule traite, s'arrêtait-il bientôt devant un petit cabaret, +où il entrait prendre une goutte et quelques minutes de repos. Il avait +son argent en poche; il le sentait dans son gousset comme une présence +chaude et vivante. Pour qui donc aurait-il en besoin de se gêner? il +sirotait sa goutte; et, comme c'était bien bon, il en prenait encore +une; et parfois une troisième, jusqu'à ce qu'il fût complètement retapé. +Alors il partait, avec la ferme intention de ne plus s'arrêter avant son +cher village. Mais, en route, la patte folle se fatiguait de nouveau; et +puis, il y avait là, le long du chemin, d'autres petits caboulots dont +il connaissait trop bien les gens, qui le prendraient en mauvaise part, +s'il passait sans entrer: bref, d'un cabaret dans l'autre, il se +saoulait abominablement, au point de s'effondrer devant une porte ou +sous une table. Dès lors, il n'était plus question de marcher. On le +ramassait; on attendait le passage d'un camion ou d'une carriole; on le +hissait dans le véhicule; et c'était ainsi qu'il arrivait chez lui, +inerte, tel un colis qui, après des péripéties variées, parvient +finalement à destination. + +Même s'il pouvait dormir, le sommeil, non plus que le repos dominical, +ne parvenaient à le dessoûler. Au contraire. L'énorme quantité d'alcool +qu'il avait absorbée continuait de bouillonner et fermenter en lui; +malgré les supplications de sa soeur, avec laquelle il demeurait, de +grand matin il repartait, soi-disant pour aller à la messe, mais en +réalité pour recommencer à boire dans les caboulots des abords de +l'église. Comme il avait l'alcool mauvais, il cherchait noise, se +battait, ne rentrait ni pour le repas de midi, ni pour celui du soir; et +généralement il fallait que sa soeur allât le chercher de nuit dans les +assommoirs et s'estimât heureuse lorsqu'elle parvenait, avec des peines +inouïes, à le ramener enfin sous leur toit. Il y cuvait sa saoulerie +dans un sommeil de brute pendant dix à douze heures, si bien qu'il +n'était pas à son ouvrage à la fabrique le lundi matin; le plus souvent +il n'y revenait qu'au cours de l'après-midi, et parfois même le mardi +matin, la face tuméfiée, les yeux lui sortant de la tête, puant le +genièvre à dix mètres, méconnaissable, au point qu'on eût dit un autre +homme. M. de Beule et son fils roulaient alors des yeux terribles, mais +sans trop oser lui en dire; Berzeel, de son côté, l'oreille basse, la +mine honteuse, cherchait une vague excuse, promettait de ne plus +recommencer. Il se mettait à l'ouvrage et toute la semaine travaillait +en bête de somme; et, le samedi suivant, on voyait d'avance s'allumer +dans ses yeux la lueur folle de nouvelles orgies. + +Aux presses, à côté de Berzeel, se trouvait Pierken, son frère. Pierken +ne ressemblait en rien à Berzeel; jamais on ne se serait douté qu'ils +étaient frères. Pierken était petit, rond et gras, avec des joues +poupines et roses, luisantes comme des pommes mûres. Il ne buvait jamais +d'alcool, sauf la traditionnelle goutte du matin et celle du soir +apportées par la vieille Sefietje. Il faisait des économies. Le +dimanche, au lieu d'aller au cabaret comme Berzeel, il restait bien +tranquillement chez lui, à lire son petit journal d'un sou. Il y puisait +une forte dose de connaissances et de sagesse; peu à peu, sans qu'il +s'en rendît bien compte, se développait en lui une intelligence +rudimentaire des grandes questions sociales touchant les rapports entre +le Capital et le Travail. Cela le troublait profondément, le rendait +parfois inquiet et mécontent. Il apportait la petite feuille à la +fabrique; pendant le repos du matin et de l'après-midi, il en lisait à +haute voix des passages aux autres ouvriers et leur demandait ce qu'ils +en pensaient. En lui vivait une conscience obscure d'injustice subie, de +duperie; le sentiment aigu que lui, et aussi les autres, ne recevaient +pas l'équivalent de ce qu'ils produisaient par leur travail. Pourquoi +était-ce ainsi? Et pourquoi devrait-il en être ainsi, toujours? Pourquoi +M. de Beule et son fils, qui travaillaient seulement lorsqu'il leur +plaisait de travailler, pouvaient-ils vivre dans le luxe et l'abondance, +alors qu'eux, les pauvres bougres, devaient trimer chaque jour, du matin +au soir, toute leur vie, sans aucun espoir de gagner jamais autre chose +que leur misérable pain quotidien? Ce problème accablant, que Pierken +ruminait constamment, le rendait bien souvent morose et triste. Cela ne +se traduisait pas en mauvais vouloir ni esprit de révolte; mais Pierken +était mécontent, toujours et en toute chose mécontent de son sort; et il +s'acquittait de son travail uniquement par contrainte, sans la moindre +satisfaction ni joie. Pour rien au monde il ne serait resté à son établi +une minute de plus qu'il n'était strictement nécessaire. Le samedi, +lorsqu'il recevait sa paye, à peine grommelait-il un sourd merci, +estimant que c'étaient plutôt les maîtres qui avaient à le remercier, en +raison de la valeur considérable qu'il leur avait fournie en travail, +pour la misère qu'ils lui donnaient en retour. M. de Beule et M. Triphon, +son fils, n'aimaient pas du tout Pierken et plus d'une fois il avait été +question de le renvoyer. Ils hésitaient encore par égard pour Berzeel, +qui était un excellent ouvrier quand il n'avait pas bu; mais M. de Beule +lui avait défendu sur un ton péremptoire d'apporter à la fabrique ce +sale petit canard et d'en lire des passages à haute voix pendant les +repos du matin et de l'après-midi. + +Auprès de Pierken se trouvait Leo. Agé de quarante ans, Leo était trapu, +râblé et fort comme un petit taureau. Parfois, durant des demi-journées, +il se renfermait dans un mutisme concentré et morose, pour en sortir +brusquement, en une explosion de cris, de rires, d'exclamations, dont +toute la fabrique retentissait. Lorsqu'il était dans un de ces moments +de capricieux silence, il valait mieux le laisser à sa lubie, sinon on +avait bien vite maille à partir avec lui; et lorsqu'il était dans une de +ses heures folles, il était préférable de s'écarter de son chemin, car +il vous aurait renversé, rien que pour le plaisir de vous voir par terre +et de danser la gigue autour de vous. En réalité, de tous les ouvriers +de la fabrique, il était le plus fort, le meilleur, le plus agile et le +plus endurant. Et, comme il le savait très bien, il supportait assez mal +que Pierken, par exemple, qu'il considérait comme un feignant, prît de +ces airs de supériorité intellectuelle et se posât un peu en chef +spirituel de l'équipe grâce à ces blagues qu'il cueillait dans son petit +canard. Leo était l'homme dont on avait toujours besoin quand il +s'agissait d'une besogne exigeant une grande célérité et une force +physique peu ordinaire. Dans ces cas-là, d'ordinaire, on lui demandait +son aide comme une faveur, et rarement en vain, car il était fier de sa +force et de son adresse. Si le hasard voulait qu'il fût dans une de ses +heures renfrognées, il acquiesçait d'un simple signe de tête sans +prononcer un mot; mais s'il était dans une de ses heures folles, il +répondait par une sorte de cri effroyable, un «oui» qui se décomposait +en «Oooo ... uuuuu ... iiiii ...», un long rugissement rauque et tellement +sonore qu'il dominait entièrement le vacarme effréné des pilons et, à +travers le jardin, allait retentir jusque dans la maison: M. de Beule en +sursautait ses registres et parfois accourait avec effarement demander à +la fabrique quel malheur était arrivé. Les hurlements sauvages et sans +motif mettaient le patron hors de lui; mais au moment où il arrivait en +trombe, c'était généralement fini; et il devait se contenter de vagues +menaces contre ceux qui se conduisaient comme des bêtes fauves et +mériteraient d'être enfermés dans une cage, ou une maison d'aliénés. +M. de Beule et son fils,--surtout son fils,--n'aimaient pas du tout Leo, +qu'ils considéraient comme une brute dangereuse. Mais ils se seraient +bien gardés de le renvoyer: il faisait l'ouvrage de deux! + +Après Leo, Poeteken. Il était bon que le délicat Poeteken eût sa place +à côté du vigoureux Leo, car l'aide du fort suppléait bien des fois à +l'insuffisance du faible. + +Poeteken était très petit, très noir, très maigre. On eût dit un gnome, +et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour +atteindre le câble de son pilon. Tout de même, il était plus résistant +qu'on aurait pensé à première vue. Il était bien proportionné, sous un +tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail +comme les autres. C'était un petit homme silencieux, très renfermé, avec +de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais +parfois il était bien obligé de sourire malgré lui aux farces de Leo +et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie +intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion +était réellement en lui, profonde et cachée. Poeteken, le nabot, le +gosse, le petit bout d'homme était sérieusement épris d'une des +ouvrières de la fabrique: Zulma, surnommée «La Blanche», la pauvre +albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle +que Bruun, le chauffeur, s'efforçait de «chauffer». Les autres ouvriers +s'égayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais +une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait +d'une telle union, seraient mouchetés, blanc et noir, comme des chiots. +Poeteken souriait, laissait dire, ne répondait rien à ces allusions +d'ailleurs sans méchanceté. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les +familiarités de Poeteken à l'égard de «La Blanche». D'une jalousie +féroce, il les épiait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient à proximité +l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des +fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: «Comment est-il +possible, une si belle femme avec ce mal foutu!» + +A côté de Poeteken se trouvait Free, bon géant aux épaules carrées, à la +poitrine fortement bombée. Avec son apparence herculéenne, il était en +réalité d'une santé plutôt chancelante, car il souffrait beaucoup de +l'asthme. On le voyait parfois haleter à son établi, comme un poisson +hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, où il faisait +triste figure. Mais, la crise passée, il semblait renaître à la vie; et +alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute +l'équipe. Surtout avec les femmes il était drôle. Non pas qu'il leur fît +la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et +souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage +des ouvrières, pendant que les hommes se tordaient de rire. En général +les femmes le haïssaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que +«le grand voyou» et ne se gênaient pas pour lui jeter ce nom à la face. +Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot +bien tapé, les faisait fuir comme si c'eût été le diable. Et chaque fois +que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de genièvre, +c'était toute une scène: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait +néanmoins s'empêcher de lutiner la vieille fille, qui, régulièrement, +essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord. +Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas à sa goutte. + +--Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps à perdre, grommelait +Sefietje. + +--Est-ce qu'il est déjà plein? s'écriait Free en faisant l'étonné. + +Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et +alors c'était la plaisanterie habituelle: + +--Sefietje, ma fille, faut pas te gêner. Ça m'est égal qu'il n'y ait rien +au fond du verre, mais soigne le dessus, hein ... Remplis-le bien en haut, +ça me suffit. + +Les ouvriers se tordaient; et, malgré sa mauvaise volonté évidente, +Sefietje était bien forcée de remplir le verre jusqu'au bord avant que +Free consentît à y poser les lèvres. + +--C'est bon, Free? ricanaient les hommes. + +--Comme du sucre! répondait Free en rendant le verre vide à la servante +avec un claquement des lèvres. + +Avec Free voisinait Fikandouss-Fikandouss. Quand et pourquoi on lui +avait donné ce sobriquet, nul ne savait. De son vrai nom il s'appelait +Feelken, mais tout le monde disait Fikandouss-Fikandouss; et lui-même +aimait à répéter le mot et à l'appliquer, non seulement à sa propre +personne, mais à un tas de choses qui n'avaient rien à voir avec lui. +Si, par exemple, il voyait Poeteken dans un coin en conversation avec +«La Blanche», il criait «Fikandouss-Fikandouss». A l'entrée de Sefietje +avec sa bouteille, matin et soir, c'était «Fikandouss-Fikandouss». Tout +était «Fikandouss», et Fikandouss lui-même s'amusait énormément de ce +mot qui ne voulait rien dire et qui disait tout, parce qu'il était +applicable à tout et à chacun. En présence d'un étranger, qui par hasard +lui en demandait le sens, sa joie était au comble; il était secoué d'une +véritable crise de rire. Aux yeux des autres il passait pour légèrement +maboul. Il lui arrivait de chanter à tue-tête, pendant des heures, en +plein vacarme des pilons. A d'autres moments, il se renfermait dans un +mutisme maussade, un peu comme Leo. Il semblait alors porter le poids de +graves soucis; et parfois il pleurait, sans qu'il fût rien arrivé et +sans que personne comprît pourquoi. Si on lui en demandait la raison, si +on insistait, il prétendait souffrir de violents maux de tête. Certaines +fois, comme Free, il avalait sa goutte avec délice en disant que ça +passait comme du sucre; d'autres jours il la refusait obstinément, et la +passait à Free, qui le bénissait pour ce bienfait et lui promettait des +jouissances divines dans un monde meilleur. Personne ne comprenait très +bien le fond du caractère de Fikandouss. Il était étrange et déconcertant. +Par exemple, dans son attitude vis-à-vis des femmes, il vous déroutait +absolument. Ou bien il ne les regardait même pas, ou il se précipitait +sur elles, comme pour les violenter. C'était pure bouffonnerie, d'ailleurs. +Il recevait une gifle et se sauvait, avec un rire, disant que c'était +«Fikandouss-Fikandouss». + +Et, enfin, dernier de la longue rangée, se tenait Ollewaert, le petit +bossu. Court sur pattes, il portait toujours un pantalon trop long et +trop large, qui lui retombait sur les pieds. Sa bosse s'avançait presque +en pointe, et son visage présentait comme une autre bosse en réduction: +l'énorme chique de tabac éternellement pressée contre l'une ou l'autre +de ses joues. Les bossus sont méchants, dit-on couramment; mais il +n'était pas méchant du tout; bien au contraire, la bonté même. Quoi +qu'on lui fît, il ne se fâchait jamais. C'était une manie habituelle +chez ses camarades, en passant de lui tapoter sa bosse; une autre +taquinerie, de presser du doigt la joue à la chique, pour que le jus de +tabac lui coulât sur le menton. Il ne s'en fâchait pas. Jamais il ne se +fâchait. Il vous regardait en souriant, comme pour dire: «Allez-y, si ça +vous amuse; moi, ça m'est égal.» Il n'avait qu'un vice: il buvait trop. +«Il se noierait dans le genièvre; il est encore pis que Free!» disaient +les autres. Et, en effet, Ollewaert était fou d'alcool et prêt à toutes +les bassesses pour en avoir. Non seulement il troquait régulièrement sa +tartine de quatre heures contre la goutte de six heures d'un des autres +ouvriers (il appelait ça «avaler une tartine de goutte»), mais il +acceptait parfois des paris crapuleux pour gagner un petit verre de +rabiot. Par exemple, M. Triphon avait un petit chien noir plein de +puces, qui suivait son maître à la fabrique et s'attardait parfois dans +la «fosse aux huiliers», où il récoltait quelques bribes. Les ouvriers, +en jouant avec le chien, lui grattaient le poil du devant et du dos. Ils +attrapaient quelques puces et disaient à Ollewaert: + +--Ollewaert, je te donne ma goutte si je peux y mettre trois puces de +Kaboul. + +--Donne! répondait Ollewaert sans hésiter. + +Les trois animaux plongés dans le verre, Ollewaert le vidait d'un trait, +sans sourciller. L'équipe partait d'un rire formidable en se tapant les +cuisses. + +Ces excès d'alcool lui étaient d'ailleurs fatals. Périodiquement, +Ollewaert était pris de crises d'épilepsie. D'un coup brusque parfois, +sans que rien trahît l'approche de la crise, il s'effondrait à son +établi en des convulsions terribles. Ses yeux se révulsaient; ses +mâchoires serrées pressaient le jus de chique qui lui coulait des lèvres +en une mousse brunâtre; ses poings tremblants se crispaient. On lui +aspergeait le visage d'eau froide; on lui desserrait de force, souvent +avec une lame de fer, les mains et les mâchoires; et, généralement, au +bout de quelques minutes, il se relevait et reprenait son travail, un +peu pâle encore et frémissant, avec des yeux inquiets et fuyants. +Bientôt il n'y paraissait plus; après s'être secoué comme un chien qui +sort de l'eau, il se calait la joue d'une nouvelle chique, puis +s'absorbait dans son travail. Pendant le reste du jour, alors, il +restait d'ordinaire un peu taciturne et comme maté. + +Ainsi s'alignait, dans la pénombre et le vacarme, la lourde équipe des +presses, avec les éléments divers qui la composaient. C'était un petit +monde à part dans la fabrique; une sorte de république avec ses lois +et ses usages propres où, malgré les sympathies et les antipathies +personnelles, régnait un esprit de solidarité professionnelle qui +pouvait prendre à l'occasion un caractère presque hostile à l'égard des +autres ouvriers. Par exemple, les «huiliers» n'étaient pas toujours fort +aimables envers Pee, le meunier, que l'on voyait occupé à l'autre bout +de l'atelier, auprès de ses meules grinçantes. Un peu jaloux de lui, ils +ne supportaient pas très bien cette espèce de pierrot sec, qui était +tout blanc de farine, alors qu'eux luisaient de graisse et d'huile. +Ressentiment analogue à l'égard des deux charretiers, qui venaient là +déposer ou prendre leur chargement. Mais ils en voulaient surtout à +Bruun, le chauffeur, et à Miel et Siesken, les deux aides aux meules +verticales, qu'ils appelaient les «cabris». Pour eux, Bruun était tout +simplement un flemmard. Ils avaient la conviction intime qu'il n'en +fichait pas une secousse, parce que, au fond, il n'avait rien à faire. +Une machine à vapeur, voyons, ça travaillait tout seul: son unique +besogne consistait à ne pas laisser s'éteindre le foyer; et pour le +reste il pouvait flâner, espionner, poursuivre «La Blanche» de ses +assiduités dégoûtantes. On ne se gênait pas, à l'occasion, pour lui +clouer le bec en lui disant son fait, ce qui donnait alors lieu à des +scènes violentes. Blême de rage concentrée, Bruun se défendait, essayait +de leur faire comprendre quel savoir, quelle responsabilité signifiait +la conduite d'une machine à vapeur. Mais ils lui riaient au nez; et ils +le défiaient de prendre leur place à l'une des presses et de fabriquer +un tourteau de colza ou de lin présentable. Pee quittait ses moulins +à farine pour se mêler à la dispute; et, à leur tour, arrivaient les +«cabris» demander en ricanant aux «huiliers» s'ils seraient capables de +les remplacer au gros travail des meules à broyer. Siesken, l'aîné des +deux «cabris», était le plus vindicatif, avec sa drôle de face poupine +à barbe blonde et ses yeux très bleus, qui luisaient d'un éclat froid +de porcelaine. D'une rare insolence, la discussion avec lui dégénérait +très vite en rixe, ce qui tournait presque toujours au désavantage de +Siesken, qui n'était guère de taille à se mesurer avec des bougres comme +Berzeel, Free ou Leo. + +Avec Miel, le second «cabri», on s'y prenait d'une autre façon. Miel +était le fils de Bruun et, par cela seul, déjà antipathique à presque +tout le monde; mais, en outre, il était bègue et d'une stupidité telle +qu'il était presque impossible de ne pas se payer sa tête. Quelque chose +d'énorme, d'incroyable, cette stupidité de Miel. Rien qu'à le regarder, +on éclatait de rire. Il avait un doigt de front sous une calotte de +cheveux drus, et deux petits yeux idiots, trop rapprochés du nez, ce qui +donnait l'impression constante qu'il louchait. On pouvait lui faire +avaler les bourdes les plus invraisemblables; mais lui-même parlait très +peu, probablement parce que la fonction cérébrale chez lui était réduite +à sa plus simple expression. Une des blagues courantes consistait à lui +parler du temps qu'il était au service militaire. Jamais il n'avait pu +dire au juste à quelle arme il appartenait, ni dans quelle ville il +avait été en garnison. On lui faisait subir un petit interrogatoire: + +--Dis donc, Miel, à quel régiment étais-tu? + +--Ah ... aah ... dans ... l'infanterie, sais-tu...., bégayait Miel, +toujours candide et sans malice. + +--Oui, mais ... dans quel pays, Miel? + +--Ah ... aah ... ça était loin d'ici, sais-tu.... + +--Et quelle langue est-ce qu'on parlait là-bas, Miel? + +--Ah ... aah ... ça je ne comprenais pas, sais-tu.... + +Un silence. On lui jetait des coups d'oeil en ricanant. Alors, l'un ou +l'autre, généralement Leo ou Free, s'approchait de lui, le regardait +bien en face et brusquement lui lâchait en plein visage: «Espèce de +veau!» + +Interloqué, Miel se reculait; et, après vingt répétitions de la même +farce, ne comprenant pas encore qu'on se payait sa tête, il répondait: + +--Ah ... aah ... pourquoi me le demandez-vous donc? + + + + +III + + +A l'autre bout de la fabrique, assez loin de la «fosse aux hommes» et +séparé par une cour intérieure, se trouvait, dans un bâtiment à part, +l'atelier des femmes. Elles étaient six et, du matin au soir, ne +faisaient autre chose que coudre et réparer des sacs. + +Natse était la plus âgée. Elle devait être très très vieille, mais nul +ne connaissait exactement son âge, qu'elle-même ignorait. On avait +commis une erreur, à l'état civil du village, à «l'époque française». +Elle avait eu une soeur, plus jeune ou plus âgée qu'elle (Natse ne +savait pas au juste), morte en bas-âge, et qui portait le même prénom. +D'où confusion et erreur. Jamais on ne put savoir avec certitude si +Natse était portée comme morte ou comme vivante sur les registres. + +N'importe, la Natse vivante devait avoir été bien belle dans sa jeunesse. +Aujourd'hui encore, malgré son grand âge, elle avait conservé des traits +d'une finesse et d'une pureté remarquables, à peine ravagés par les +profondes rides des années. Le nez avait gardé une ligne tout à fait +gracieuse, les sourcils s'arquaient sans défaillance, et les dents +étaient restées absolument intactes. Natse répétait avec complaisance +qu'elle n'avait jamais su ce qu'était le mal de dents. Mais le corps +était tout ratatiné. Là, les années de dur travail avaient accompli leur +oeuvre. Tant que Natse demeurait assise on ne s'en apercevait guère, +mais dès qu'elle se mettait debout et commençait à marcher, on eût dit +d'un bateau qui penche et louvoie. Ses compagnes, les jeunes surtout, +s'en moquaient parfois, ce dont Natse était très vexée. «Lorsque vous +aurez mon âge, vous aussi marcherez de travers», bougonnait-elle. Mais +aussitôt qu'elle entamait ce chapitre, les autres l'agaçaient de plus +belle. L'incertitude de Natse touchant son âge offrait matière aux +plaisanteries, qui allaient leur train: + +--Mais enfin, Natse, quel âge as-tu au juste? demandaient-elles en +ricanant. + +--L'âge que le bon Dieu m'a donné, répondait Natse d'un air pincé et +péremptoire. + +Certains jours, les autres s'en tenaient là. Parfois, au contraire, +elles s'amusaient à la pousser: + +--Oui ... l'âge que le bon Dieu t'a donné...; tout ça c'est bel et bien, +Natse; mais n'est-ce pas à ta soeur plutôt? En somme, tu ne sais pas au +juste si tu es vivante ou morte! + +--Vous êtes des chipies! grondait Natse; outrée. + +Et elle fondait en larmes. Elle pleurait beaucoup, pour la moindre chose +et, souvent, sans raison aucune. Elle pleurait parce que la vie pour +elle était si dure; elle pleurait parce qu'elle était si pauvre; elle +pleurait parce qu'elle était si vieille, et aussi parce qu'elle ne +savait pas au juste à quel point elle était vieille. C'était stupide et +odieux, de la part des autres, de prétendre qu'elle ne pouvait pas +savoir si elle était vivante ou morte; elles ne le disaient que pour la +tourmenter, elle le comprenait fort bien; et, pourtant, cette sotte idée +la chagrinait, l'obsédait, la rendait parfois très malheureuse. Elle +habitait seule avec son vieux frère infirme dans une toute petite +bicoque que lui louait M. de Beule; en dehors de son travail à la +fabrique, elle avait encore à s'occuper de lui. C'était bien dur. C'était +presque au-dessus de ses forces. Elle le faisait néanmoins, tant bien que +mal, pour ne pas l'abandonner à des étrangers, et surtout ne pas devoir +l'envoyer à l'hospice des vieillards, qui était l'épouvante de toute leur +vie. + +Après Natse venait Mietje Compostello. Sa lointaine origine espagnole se +trahissait dans toute son apparence. Elle avait la peau bistrée, les +cheveux noirs, les sourcils épais et des yeux comme du velours. De très +vieilles personnes, qui avaient connu sa grand-mère, affirmaient que +celle-ci était noire comme une Mauresque. Mietje avait une voix sourde +et caverneuse et parlait toujours très lentement, comme si les mots ne +s'échappaient qu'avec effort de ses lèvres bleuâtres. Ce qu'elle disait +d'ailleurs était rarement enjoué ou frivole. Mietje était une nature +chagrine et pessimiste qui prédisait souvent des calamités prêtes à +fondre sur ce monde perverti. Elle était très dévote, d'une intolérance +presque fanatique et parlait volontiers du Petit Homme de Là-Haut, qui +ne manquerait pas de châtier les pécheurs et les pécheresses. Mietje eût +été bien surprise et indignée si quelqu'un lui avait dit qu'il était +profane de parler aussi familièrement du bon Dieu. Dans sa pensée, elle +vulgarisait l'image du Seigneur, uniquement pour le rendre plus visible +et, pour ainsi dire, palpable. Mietje était âgée de soixante ans et +n'avait jamais songé à se marier. Et elle aussi, comme Natse, habitait +avec son frère, qui était garçon de ferme; et le même effroi de +l'avenir, qui torturait Natse, les hantait: l'hospice des vieillards! + +Il y avait ensuite Lotje, personne ronde comme un tonnelet et dodue +comme une pelote. A la voir pour la première fois on eût certainement +cru qu'elle devait trop bien manger et boire. Luxe interdit, hélas! +à Lotje, la pauvre! Son embonpoint était maladif. Tout, chez elle, +tournait en graisse, une graisse adipeuse et malsaine. + +Elle était agréable de visage, avec ses yeux expressifs et sa bouche +souriante. Sourire auquel, par malheur, il manquait des dents: souvenir +des coups qu'elle avait reçus de son père, lorsque, à peine âgée de +dix-huit ans, elle s'était laissée séduire par un galant. Un enfant lui +était né, et, depuis lors, Lotje avait vécu pour ainsi dire en marge de +la vie normale. Elle n'avait cessé de sentir peser sur elle cette faute +première et unique, et il lui en resta à jamais un obscur frémissement +de honte; en toute chose elle devint humble et discrète, se contentant +d'un tout petit peu de joie et de bonheur, qu'elle ne parvenait pas +toujours à s'assurer. Elle vivait avec sa vieille mère et sa fillette +et à elles trois, avaient bien de la peine à joindre les deux bouts. + +Après Lotje, Zulma, «La Blanche». Elle avait une jolie taille, mais, +pour le reste, offrait la laideur navrante d'une déshéritée: petits yeux +chassieux et rougeâtres, cheveux blancs, sourcils blancs, cils blancs, +teint blanchâtre sans couleur. D'un caractère craintif et timide, il +semblait y avoir dans son être intime des abîmes de mélancolie. Elle +parlait peu et riait rarement, comme pour éloigner d'elle toute +attention. Les hommes lui causaient une peur extrême et tout le monde +avait été ébahi le jour où l'on avait appris ses relations avec +Poeteken. Peut-être se croyait-elle plus en sûreté auprès du faible +Poeteken. Un avorton comme lui serait moins moqueur que les grands et +les forts. Peut-être aussi était-ce la force du contraste: l'attrait +irrésistible de tout ce blanc pour tout ce noir. On en jasait dans la +fabrique et elle en était toute bouleversée. Elle évitait autant que +possible le contact des autres hommes; et pour Bruun, le chauffeur, qui +la harcelait sans cesse de ses propositions ignobles, elle éprouvait une +aversion et une terreur indicibles. En plus du ravaudage des sacs sa +besogne consistait à garnir et allumer les lampes à pétrole et à faire +le lit au-dessus de l'écurie, où couchait à tour de rôle un des +charretiers. Trente ans et orpheline. Elle habitait en pension chez des +bigotes, deux petites vieilles qui tenaient une méchante boutique de +mercerie et bonbons, dans une ruelle du village. + +A côté de «La Blanche» était assise Sidonie. C'était la beauté de la +fabrique. Elle avait vingt ans, des joues vermeilles, d'admirables +cheveux châtains et des yeux à la fois très doux et pleins de vie. Cette +beauté et cette fraîcheur étonnaient comme un miracle dans l'oppressante +claustration de la fabrique. On eût dit une belle fleur saine dans une +sombre cave. + +M. de Beule avait longtemps hésité avant de l'accepter à l'usine. «C'est +une petite demoiselle», avait-il dit avec mauvaise humeur à sa femme, +lorsque la jeune fille était venue se présenter. Mais Sidonie possédait +l'appui d'une amie de Mme de Beule et cette circonstance avait à la fin, +non sans peine, fait pencher la balance en sa faveur. + +Sidonie, en effet, faisait l'impression d'une personne élégante au +milieu de ces femmes flétries par le labeur. Elle y apparaissait comme +un objet de luxe, une jolie chose dépaysée. Les autres la jalousaient un +peu. Elles en voulaient à sa jeunesse, à sa fraîcheur, à ce soupçon de +coquetterie, dont elle aimait à se parer. + +Elle ne portait jamais l'accoutrement terreux et sale de toutes les +autres; dans sa mise, il y avait toujours un rien qui la distinguait: un +bout de ruban, un noeud, une couleur, qui mettait une note vivante, qui +souriait. Cela offusquait les autres. Elles l'excluaient parfois de +leurs confidences, avaient pour elle de vagues secrets, à mots couverts +parlaient d'histoires, sans qu'elle fût au courant. Elles la traitaient +à part, sans hostilité formelle, mais aussi sans aménité; et les hommes, +qui la détestaient franchement, sans doute parce qu'ils n'avaient aucun +succès auprès d'elle, parfois l'appelaient «madame», en ricanant. + +Madame...! Il y avait encore une autre raison à ce titre qu'ils lui +donnaient; et c'était surtout cette raison-là qui excitait la colère +sourde, la jalousie et le mépris des autres femmes. + +C'était à cause de M. Triphon, le fils de M. de Beule ... Chaque jour, +M. Triphon, ainsi que son père, faisait des rondes dans la fabrique, pour +contrôler l'ouvrage, et ne manquait jamais d'aller jusqu'à «la fosse aux +femmes», comme les ouvriers désignaient la partie de l'usine où elles +travaillaient. Que M. Triphon y allât, c'était tout naturel et les +ouvriers n'y trouvaient rien à redire. Mais que diable avait-il à rester +si longtemps, chaque jour, dans la «fosse aux femmes?» Pourquoi s'y +attardait-il ainsi à bavarder, fumer des pipes et faire exécuter des +tours à son petit chien? Jadis on l'y voyait à peine et il y demeurait +tout juste le temps de dire bonjour et de voir que tout le monde y était +au travail. Depuis la venue de Sidonie, tout avait brusquement changé. +Et les autres ouvrières comprenaient fort bien qu'il s'y éternisait +uniquement à cause de Sidonie et elles en parlaient entre elles, avec de +grands yeux curieux et allumés, dès que Sidonie avait le dos tourné. Par +les femmes, les hommes à leur tour étaient mis au courant; et ainsi +toute la fabrique en était pleine, comme d'un événement formidable, gros +de conséquences passionnantes. + +Sidonie ne disait rien, mais elle voyait et sentait bien ce qui se +manigançait autour d'elle. Ses jolies lèvres rouges étaient closes sur +son secret et parfois un sourire de félicité rayonnait dans ses yeux. +Elle regardait à peine M. Triphon pendant qu'il était là; très effacée, +elle faisait semblant de ne pas comprendre que tout ce qu'il disait et +inventait était uniquement pour elle. Seulement lorsqu'il partait elle +levait un instant les yeux vers lui; et ce seul regard silencieux disait +tout: tout ce qu'elle aurait voulu et n'osait dire. Elle habitait auprès +de ses parents, avec son frère et deux jeunes soeurs, dans une jolie +petite maison aux volets verts et au toit de chaume, sise un peu à +l'écart du village. Son père était jardinier de son état et il y avait +toujours de belles fleurs le long du mur, sous les fenêtres à petits +carreaux vert bouteille, qui semblaient sourire. + +Et, à côté de Sidonie, enfin, se trouvait la plus jeune de toute l'équipe: +Victorine Ollewaert, la fille du petit bossu, de la «fosse aux huiliers». +Dix-huit printemps, joues rouges et rebondies, qui faisaient penser à +une pomme bien mûre au mois de septembre. Ses yeux luisaient et, sans +cesse, elle souriait de ses lèvres vermeilles et humides. On eût dit que +de continuelles bouffées de chaleur lui montaient à la tête et qu'elle +assistait perpétuellement à des spectacles gênants. Au moindre prétexte, +ses joues s'empourpraient jusqu'aux yeux. Il suffisait qu'un homme lui +adressât la parole, à propos de rien, pour qu'on lui vît la face en feu. +Et les ouvriers, prompts à découvrir cette particularité, s'en amusaient +follement: + +--Ah! bonjour, Victorine! Beau temps, hein? disaient-ils en riant. + +--Comme vous dites! répondait Victorine en se sauvant, le rouge au +front. + +Les hommes rigolaient, la rappelaient: + +--Hé!... Victorine! + +--Et bien, quoi? faisait-elle en se retournant avec une colère feinte. + +--Quelle heure peut-il être, Victorine? + +--Regardez au cadran de l'église, si vous voulez savoir l'heure! jetait +Victorine, cramoisie. + +Les hommes se tordaient de rire. Mais, ce qu'il y avait de plus curieux, +c'est qu'à se laisser dire quelque chose qui eût été réellement de +nature à faire rougir une jeune fille, Victorine restait très calme et +ne rougissait pas du tout. «Vraiment!... vraiment!...» disait-elle alors +en faisant l'étonnée; et, s'ils insistaient un peu fort, elle leur +servait une réponse, qui leur clouait proprement le bec. Seulement, +lorsqu'on parlait devant elle de Pierken, «l'huilier», elle ne savait +plus où tourner la tête. Dans la fabrique on la disait amoureuse de +Pierken, qui acceptait cet hommage sans trop s'en émouvoir. On les +voyait parfois ensemble, en conversation assez intime; mais Pierken +avait toujours l'air si sérieux et préoccupé, que l'on se demandait quel +attrait il pouvait bien trouver dans la frivole compagnie de cette +petite sotte. Aussi l'attrait des contrastes, peut-être, comme chez +Poeteken et «La Blanche». Victorine demeurait avec ses parents dans une +des plus misérables masures d'une obscure et infecte ruelle; chaque +matin elle venait à la fabrique avec son père et s'en retournait le soir +avec lui. + + + + +IV + + +Elles étaient donc là, toutes les six, assises dans une salle basse aux +noires solives, dans le jour vague de deux fenêtres aux petits carreaux +enchâssés de plomb, qui donnaient sur la cour intérieure de la fabrique. +Les murs étaient grisâtres et les sacs qu'elles cousaient ou réparaient, +avaient la couleur terreuse d'un tas de haillons. Elles jabotaient fort +en travaillant, se racontaient les histoires et les cancans du village. +Parfois elles chantaient en choeur, sur un ton nasillard et lent, de +mélancoliques mélopées flamandes. D'autres fois, elles récitaient des +prières, des _Pater_ et des _Ave_ avec des voix blanches et monotones, +qui faisaient penser aux litanies que l'on débite au chevet des +moribonds. La voix grave et caverneuse de Mietje Compostello dominait +alors les autres, comme si elle eût fait la narration vécue des sombres +cataclysmes qu'elle se plaisait à prédire. Par les petits carreaux +ternes passait un peu de la vie de l'usine: les charretiers qui allaient +et venaient, leurs camions lourdement chargés; les paysans, avec leurs +carrioles et leurs brouettes, qui venaient prendre des tourteaux ou de +la farine. L'été, il faisait frais dans leur «fosse», car le soleil n'y +donnait guère que deux à trois heures par jour; mais l'hiver on y +gelait. Les fleurs blanches du givre y couvraient les vitres toute la +journée; rien de la vie du dehors n'y pénétrait plus et toutes avaient +les pieds sur des «potes» en terre cuite, dont elles secouaient de temps +en temps la cendre et attisaient la braise. + +L'apparition de Sefietje avec sa bouteille, vers dix heures, était un +instant de délicieux réconfort. Jeunes ou vieilles, toutes vidaient avec +joie le verre d'alcool; et cela les ranimait. Elles faisaient un bout de +causette avec Sefietje, qui avait bien le temps alors et s'asseyait +volontiers sur une chaise, bouteille et petit verre en main. On parlait +des autres ouvriers, surtout de ceux de la «fosse aux huiliers», qui +étaient encore plus mauvais sujets que tous les autres. Sefietje +détestait les hommes, tous les hommes. Elle était hostile à l'amour, à +l'union des sexes sous n'importe quelle forme, même au mariage légal et +béni par l'Église. A coups d'insinuations plus ou moins voilées, elle +déblatérait contre tout ce qui se passait à la fabrique. Infailliblement +tous ces ménages finiraient mal, prédisait-elle, par inconduite et abus +du genièvre. Elle ne pouvait admettre que M. de Beule gardât dans son +usine des ivrognes invétérés comme Berzeel et ce voyou de Free; elle +n'épargnait pas Ollewaert, le petit bossu, en présence de sa fille +Victorine. Pierken lui-même ne lui disait rien qui vaille; il faisait +bien semblant de ne pas s'intéresser aux femmes, mais au fond c'était un +suborneur sournois; et elle prévenait formellement «la Blanche» d'avoir +à se méfier des assiduités de Poeteken: ce petit bout d'homme serait +fort capable d'embobiner une femme. Et, même à l'égard de M. Triphon, +elle ne se gênait pas pour dire son opinion; en des allusions +transparentes à son attitude envers Sidonie, elle énonçait comme une +maxime absolue, que des relations entre gens d'une condition sociale +trop différente, ne pouvaient amener que malheurs et larmes. + +Les vieilles, c'est-à-dire Natse, Mietje Compostello, et même Lotje, +trouvaient que Sefietje avait bien raison. Les jeunes, au contraire, +riaient un peu, mais ne se sentaient pas tout à fait à l'aise. Elles +aimaient bien voir venir Sefietje à cause de la petite goutte; mais +elles étaient bien contentes aussi quand elle repartait, pour ne plus +entendre toutes ces insinuations malignes et ces prophéties de malheur. +Du reste, qu'est-ce que Sefietje pouvait bien y entendre, à ces +choses-là! A la voir, laide, maigre, flétrie, sans hanches ni poitrine, +on eût dit qu'elle n'avait jamais été jeune. Les hommes s'en moquaient +en disant qu'elle avait deux dos: un par devant et un par derrière. +Quelques-uns même avaient trouvé cette définition de la partie avant: +«deux petits pois sur une planche». Et, pourtant, jadis Sefietje n'avait +pas été absolument indifférente au charme masculin: elle avait même été +fiancée. Une qui la connaissait bien, cette histoire-là, c'était Natse, +car c'était chez elle que les rendez-vous avaient eu lieu. Oh! ces +rencontres de Bruteyn et de Sefietje, il fallait les entendre conter par +Natse! La vieille en levait encore les bras au ciel, lorsqu'elle en +parlait. Bruteyn habitait assez loin et ne pouvait venir que rarement +voir sa promise. Il arrivait vers les trois heures et, d'ordinaire, +Sefietje se trouvait déjà chez Natse à l'attendre. Il entrait lentement, +la pipe à la bouche, la casquette sur l'oreille, en se balançant sur ses +jambes un peu torses. Ils se saluaient sans même se donner la main: +«bonjour Aloïs, bonjour Sophie»; et, ma foi, c'était là à peu près tout +ce qu'ils se disaient. Chaque fois, Natse leur offrait sa salle pour +qu'ils pussent causer à l'aise, mais Sefietje ne voulait rien savoir et +refusait obstinément. Raide et plate comme une limande, les joues en +feu, elle restait là sur une chaise à côté de lui; et sitôt qu'il +essayait seulement de lui toucher la main, elle se retirait hargneuse +en grommelant: «Tiens-toi donc convenablement!» Le brave homme,--car +c'était un très brave homme, affirmait Natse,--avait supporté cela tout +un temps, jusqu'au jour où, brusquement, il en eut assez et ne revint +plus. + +Alors, Sefietje avait langui et souffert, indiciblement. Elle avait tout +mis en oeuvre pour le faire revenir; elle avait gémi, pleuré, supplié, +mais en vain. Bruteyn en avait assez et ne s'y laissait plus prendre. +De ce jour datait, selon Natse, la haine féroce, irréconciliable, que +Sefietje avait vouée aux mâles et à l'amour. + +Les autres ouvrières, surtout les jeunes, raffolaient de ces histoires. +Jamais elles n'en étaient rassasiées et elles suppliaient Natse d'en +raconter plus long. Mais Natse se méfiait; elle craignait que cela ne +vînt aux oreilles de Sefietje et que celle-ci par vengeance ne la fît +renvoyer de l'usine. Où irait-elle alors? A l'hospice des vieillards, +la terreur de toute sa vie.... + +Ainsi se passaient les longues journées de labeur, où les seules +distractions étaient le repas de midi chez elles, et la tartine à quatre +heures avec la goutte du soir à la fabrique. Parfois, lorsqu'un rayon de +soleil entrait par les petites fenêtres, elles se remettaient toutes à +chanter. On eût dit des oiseaux, brusquement réveillés dans leur cage +lugubre. Si un nuage cachait le soleil, les chants s'atténuaient et se +mouraient et la résignation mélancolique de leur vie incolore retombait +lourdement sur elles. Les jeunes avaient souri un instant, comme des +fleurs épanouies à l'air vivifiant; et puis l'ombre grise et morne +venait flétrir leur jeunesse sans espoir. + +Une joyeuse demi-heure, en été, quand il faisait beau, c'était la +collation à quatre heures. Alors elles venaient s'asseoir dans la cour +intérieure de la fabrique, alignées contre le mur, à la suite des +hommes, eux aussi en train de faire dînette en plein air, à la file. Il +y avait bien en elles, chaque fois, une hésitation, une sorte de lutte +intérieure, parce qu'elles n'aimaient pas la présence gênante de tous +ces hommes; mais d'ordinaire elles se risquaient pourtant, parce qu'il +faisait trop chaud et trop beau pour rester dans leur «fosse», lorsqu'on +pouvait sortir. + +Accroupis là, tous, hommes et femmes, leur pain noir et leur gamelle de +café froid sur les genoux, pouvaient, par-dessus le mur de clôture, +apercevoir la cime des arbres fruitiers dans le verger du voisin, où il +y avait aussi une forge. Les pommes mûres gonflaient leurs joues rouges +entre les feuillages jaunissants; les poires pendaient aux branches +comme de lourdes pendeloques d'or. Les hommes contaient des farces +grivoises, scandées par le chant des marteaux sur l'enclume dans la +forge; et, sur la haute tour de l'église, sous le beau ciel bleu, ils +voyaient les aiguilles dorées du cadran ramper lentement vers la demie, +l'heure où il faudrait se lever et rentrer dans le tapage et la noirceur +des ateliers. + +C'était si bon, ces trente minutes dehors. Ça valait des heures, vous +semblait-il. Ça vous consolait du dur labeur passé, vous réconfortait +pour le dur labeur à venir. Parfois, pendant qu'ils étaient là, le +forgeron et son aide faisaient une apparition dans la cour, rapportant +telle ou telle pièce réparée; et souvent, de sous leur tablier de cuir, +noir et luisant comme du métal terni, ils sortaient quelques-uns de ces +beaux fruits mûrs que les ouvriers voyaient avec des yeux de convoitise +pendre aux branches, de l'autre côté du mur. Alors c'était une joie! Les +jeunes filles y mordaient à belles dents, avec des yeux brillants et un +murmure jouisseur; et les papas mettaient les leurs en poche pour les +petiots à la maison. Le forgeron était un homme amusant. Il se nommait +Justin. C'était un grand conteur d'anecdotes, mais qui mettait tant +d'exagération dans ses histoires, qu'on ne l'appelait jamais autrement +que Justin-la-Craque. Surtout lorsqu'il avait quelques petits verres +dans le nez--ce qui arrivait à peu près tous les jours,--il devenait +d'une fantaisie extraordinaire. Mais alors il était aussi fort irascible; +et, quand on se moquait trop ouvertement de lui et des mensonges flagrants +qu'il débitait, il se fâchait tout rouge. Il trépignait de colère et +grinçait des dents; mais tout ça, c'était pour la frime: et lorsqu'on +persistait à se ficher de lui, il partait dans un accès de rage simulée +et s'en allait débiter ses bourdes ailleurs. En dehors de son état de +forgeron, il était chantre à l'église et faisait partie de la société +chorale du village. Il était très fier de cette dernière qualité et +donnait volontiers un échantillon de son talent, surtout quand il était +éméché. Son air favori, son triomphe, c'était _l'O Pepita_. Une chose +ahurissante, cet _O Pepita_! Un choeur sans autres paroles que ces seuls +mots, répétés sur tous les tons imaginables: «O Pepita ... O Pepita ... +O Pepita!...» Justin y faisait la partie du baryton, mais il était aussi +capable de remplacer le ténor ou la basse. Il s'avançait vers vous, +s'arrêtait, roide et immobile, vous regardait bien en face, de ses yeux +vitreux d'alcoolique; et lentement il commençait sur un ton très bas, +très assourdi: + +--Oooooooooooo.... + +Sa voix s'enflait, barytonnait; sa bouche s'ouvrait plus large et il +entonnait: + +--Peee ... pépépé ... pépeeee...! + +Brusquement il atteignait les notes élevées; ses yeux chaviraient et il +miaulait: + +--Piiii ... pipipi ... pipiiii...! + +Il était difficile d'en entendre davantage sans pouffer de rire. Les +ouvriers de la fabrique trouvaient cet air affolant et s'en tapaient les +cuisses. Ils s'exclamaient, l'entouraient et attaquaient à leur tour +_l'O Pepita_ pour le stimuler encore. Mais cela ne réussissait pas +toujours. Justin-la-Craque supportait mal qu'on le troublât dans son +exercice. Brusquement, il s'arrêtait, hochait la tête avec vigueur et, +quoi qu'on fît, refusait de continuer. Non ... non ..., il ne voulait pas +qu'on l'embêtât. Kamiel, son aide, qui généralement l'accompagnait, +avait alors un petit rire méprisant et du doigt se touchait le front en +secouant la tête, comme pour indiquer que le patron était parfois un peu +marteau. Kamiel qui était un Flamand de la Flandre occidentale, +prononçait son nom avec l'accent de ce pays, et à l'usine on l'appelait +«Komèl», en ricanant. Il y avait envers lui cette nuance de mépris +qu'ont les uns pour les autres les gens des deux Flandres; et on se +moquait aussi de son grand nez d'ivrogne, rouge comme une flamme dans +son visage de suie. Komèl était célibataire et, de même que Berzeel, +buvait jusqu'à son dernier centime; mais, à rencontre de Berzeel, qui +avait l'alcool mauvais, agressif et tapageur, Komèl, ivre, ne soufflait +mot. Il fallait très bien le connaître, pour s'apercevoir qu'il avait +bu. Seul, le grand nez rouge en témoignait. + + + + +V + + +C'était pendant cette petite demi-heure bénie, ensoleillée et libre, +court répit qui coupait si agréablement la grise monotonie du travail +forcé dans les «fosses» lugubres, que Pierken, malgré la défense +formelle de M. de Beule, faisait part en cachette aux autres ouvriers, +de la sagesse sociale qu'il puisait chaque matin dans son petit journal. +Il ne tarissait pas; il savait raconter des choses, toujours nouvelles, +toujours autres; peu à peu ses paroles s'infiltraient en eux et +déposaient un ferment de douleur et de tristesse dans leur esprit +ignorant. C'était bien dommage que Pierken reprît toujours la même +antienne, car la bienheureuse demi-heure en était plus d'une fois gâtée. +Et, pourtant, ils l'écoutaient volontiers pour dire à leur tour ce +qu'ils en pensaient, car tout cela les captivait et les troublait +profondément. + +Ils étaient rares, ceux qui partageaient complètement les idées de +Pierken et qui avaient sa foi robuste en l'avenir. La vieille Natse, qui +avait tant vu et souffert dans sa vie, hochait la tête en silence, ou +disait que c'était trop triste et que ça la ferait pleurer; et Mietje +Compostello opposait un argument qu'elle répétait en une obstination +farouche: + +--Il y a toujours eu des pauvres et des riches en ce monde et il y en +aura toujours. C'est le Petit Homme de Là-Haut qui le veut. + +--Des bêtises! rétorquait vivement Pierken en se montant. Pourquoi donc, +dis-moi, devrait-il y avoir toujours des pauvres et des riches sur +terre? Et pourquoi faudrait-il que ce soit toujours au tout des mêmes à +être riches et au tour des mêmes à rester des pauvres? Ou est-ce écrit? +Ou voyez-vous ça, que votre bon Dieu ait dit des choses pareilles! + +--C'est tout de même vrai, répondait Mietje têtue. Leo regardait devant +lui d'un air sombre et parfois avait un grincement de dents. + +--Ce n'est pas juste, mais qui peut rien y changer? demandait-il d'un +ton pessimiste. + +--Nous...! nous changerons tout ça! affirmait Pierken en se frappant la +poitrine. + +--Fikandouss! Fikandouss! ricanait Feelken. + +Tous partaient à rire un instant; mais Pierken reprenait: + +--Nous ferons la révolution sociale ... par le monde entier. Les rôles +seront retournés. Les riches deviendront pauvres et les pauvres seront +riches! + +--Comme au ciel! plaisantait Ollewaert. + +--Vous ne lisez pas comme moi les journaux! poursuivait Pierken en +s'animant. Vous ne savez pas tout se qui s'y trouve! Oh! j'ai pitié de +vous ... vous êtes tellement ignorants! + +--Est-ce qu'on ne parle pas de faire baisser le prix de la gniole dans +ton journal! demandait Free d'un air narquois. + +--Fikandouss! Fikandouss! criait Feelken. + +--On ne peut pas parler avec vous autres, répondait Pierken, haussant +les épaules d'un air découragé. + +La conversation prenait un autre tour; on entamait des sujets moins +graves. Mais quelque chose des paroles dites et des rêves évoqués +demeurait en eux et les accompagnait dans la «fosse» lugubre où ils +reprenaient leur travail monotone et esquintant. Obscurément ils +continuaient à ruminer toutes ces questions, et leurs conceptions +rudimentaires les égaraient dans un dédale et ils n'en sortaient plus. +Souvent, après ces déclarations troublantes de Pierken, régnait dans la +fabrique un grand silence concentré. Ils pensaient à des choses ... Les +femmes ne chantaient plus et les hommes accomplissaient machinalement +leur besogne, dans la danse tapageuse, effrénée des pilons; dans les +«fosses» pesait une impression de mélancolie. + +Il fallait l'arrivée de Sefietje avec sa bouteille pour rasséréner les +fronts. Ceci au moins tait une réalité, une chose palpable qui vous +consolait et ranimait sans détours. Ils dégustaient la goutte, et +Berzeel, ou Free, ou Ollewaert, parfois traduisait leur rêve à presque +tous: + +--Ah! si on vous donnait deux petits verres au lieu d'un, ça ne serait +pas déjà si mal! + +Encore un peu d'alcool: ce désir les brûlait. C'était parfois une +tentation et un supplice, cet unique petit verre, surtout lorsque +Pierken avait ravivé en eux ces troublantes et irréalisables chimères +d'avenir. Ils en étaient malades; ils en avaient la gorge sèche; ça +faisait mal. Aussi, lorsque M. de Beule ou M. Triphon ne rôdaient pas +par là, il leur arrivait de se cotiser et à l'un d'eux,--c'était +d'ordinaire Fikandouss-Fikandouss,--de quitter un instant son travail +pour se glisser en douce vers le _Petit Sabot_, l'estaminet du coin, +à l'entrée de la fabrique. + +Les femmes, de leur «fosse», le voyaient s'esquiver et savaient ce que +cela voulait dire. Elles désapprouvaient les hommes, mais, au fond, elles +en étaient plutôt jalouses. «Vous n'en êtes pas?» jetait Fikandouss en +passant. Elles secouaient la tête; non, elles n'en étaient pas, mais si, +en revenant avec la bouteille plaine, il leur en offrait une larme, elles +acceptaient sans se faire prier. + +Alors, pour le restant de la journée, la bonne humeur était revenue dans +la fabrique. Les yeux étaient des lueurs, les joues se coloraient. +Berzeel sortait de son habituel mutisme pour hurler, dans le fracas des +pilons, de longues histoires; et, pour la plus futile question, Leo +lâchait un «Oooo ... uuu ... iiii ...» tonitruant, qui allait peut-être +bien traverser les murs de la «fosse» et le jardin, jusqu'aux oreilles +de M. de Beule, pour le faire sursauter à son bureau. Les femmes, dans +leur «fosse», l'entendaient aussi, évidemment, et, quand elles n'avaient +pas été régalées en passant, elles proclamaient que c'était une honte et +que, bien sûr, M. de Beule y mettrait bon ordre un jour ou l'autre. + + + + +VI + + +Il était rare, à la fabrique, de voir apparaître ensemble M. de Beule et +son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une +quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement, +l'arrivée de M. de Beule était peu probable pendant que M. Triphon faisait +sa ronde. + +La venue de M. de Beule était toujours signalée par celle de Muche, son +petit chien qui le précédait infailliblement. Muche était arrivé un soir +d'hiver à la fabrique, on ne savait d'où, errant, perdu, crotté et +affamé. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouvé on ne +sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi à la maison, ne l'avait +plus quitté. C'était un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute, +aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidèle +et M. de Beule, touché, n'avait pas repoussé son attachement. + +Prévenir les ouvriers de l'arrivée de M. de Beule eût été chose +superflue. Ils n'avaient qu'à voir passer le bout de la queue de Muche +devant leur «fosse»: ils savaient à quoi s en tenir. Du coup, toute +plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entièrement dans leur travail. +La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte +de la cour, le jour de l'entrée restait vide quelques secondes, puis la +haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait +presque en entier. + +M. de Beule était un homme d'une soixantaine d'années, corpulent, haut +en couleur, aux traits accusés, avec de fortes moustaches et une barbe +grisonnante coupée ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni +agréable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire; +et la réalité correspondait aux apparences. + +Il était très sévère, très convaincu de ses droits de maître absolu et +de la nécessité d'une obéissance passive de la part de ses inférieurs. +Parmi ces inférieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la +fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorité +despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait +devant lui. Au fond, pourtant, il n'était pas sans coeur. Son émotivité +était même parfois extrême et lui faisait faire des choses que sa raison +désapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanément, par à-coups. +Il ne possédait aucun empire sur lui-même. On ne savait jamais dans quel +état d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait +au paroxysme de la colère; et les ouvriers, qui avaient très peur de ces +accès imprévus, appelaient ça «partir», comme un fusil part. En d'autres +cas, il laissait passer des choses que des patrons moins sévères +n'auraient certainement pas tolérées. Tout dépendait chez lui de l'état +d'esprit du moment. + +A première vue, avant même qu'il eût prononcé un mot, les ouvriers +savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait +la figure très rouge, avec les cheveux un peu rebroussés, c'était fort +mauvais signe et ils se glissaient entre eux à mi-voix: «Gare, ça va +partir». Ils redoutaient très fort ce «départ». Le coup partait +d'ordinaire pour une cause futile ou déraisonnable; et, si la victime +osait rouspéter, M. de Beule la faisait valser, c'est-à-dire la +renvoyait. C'était arrivé déjà à plusieurs reprises, avec Berzeel entre +autres, qu'il avait trouvé ivre à son établi; avec Pierken, pour avoir +apporté son petit journal socialiste à la fabrique, malgré la défense +formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour, à une semonce de +M. de Beule, il avait répondu «Fikandouss-Fikandouss». Ces mesures +rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela, +M. de Beule était d'un caractère trop impétueux et inconséquent. +D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts, +faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, néanmoins, +cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives +du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait dû +intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde +rancune contre Pierken et ne le tolérait qu'avec peine dans sa fabrique. + +M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son +personnel féminin; la «fosse aux femmes» était un de ses endroits de +prédilection pour «partir». Il les trouvait toutes, sans distinction, +incapables et paresseuses; elles ne méritaient pas même, à l'entendre, +la moitié du misérable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent +de balayer «tout ce fourbi-là», si ça ne changeait pas; et la seule +femme qui pût trouver grâce à ses yeux, c'était Sefietje, parce que +celle-là défendait ses intérêts à lui, vis-à-vis même des autres +ouvrières, et qu'elle se soumettait avec une servilité absolue à tout +ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle. + +Aux femmes il causait une véritable terreur. A simplement apercevoir de +loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur étreignait le coeur, +et, tant qu'il restait dans leur «fosse», elles ne soufflaient mot, sauf +pour répondre à une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule +avait enfin refermé la porte derrière lui, la vieille Natse était +généralement en larmes, et les joues des jeunes filles, brûlantes d'émoi +apeuré. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de méridionale, +paraissait alors plus jaune et plus tannée que jamais; ses lourds +cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser à des ailes et des +yeux de corbeau, ajustés sur un masque macabre. + +Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement +dans la fabrique. Il était assez souvent en route pour ses affaires et +il avait aussi son travail de bureau. Bientôt il disparaissait comme il +était venu, piloté par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste +soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert +se calait la joue d'une chique fraîche; Free souriait comme un géant +malicieux; Feelken susurrait un «Fikandouss-Fikandouss», et même Leo se +risquait parfois à lancer son terrible «Oooo ... uuu ... iii ...», mais +en sourdine, atténué, assez bas pour n'avoir pas à craindre un «départ» +de M. de Beule, réaccouru en tempête. + +D'habitude, quelques minutes après la visite de M. de Beule à la +fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche +annonçait la venue du premier, l'arrivée du second était signalée +d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M. +Triphon, les ouvriers n'éprouvaient aucune crainte. Au contraire: ils +aimaient bien à le voir venir. + +M. Triphon était âgé de vingt-trois ans. Il était grand, fort, +corpulent, avec une grosse figure rougeaude et boursouflée et des yeux +bleus à fleur de tête. Il avait le teint gâté par force boutons et on +avait toujours l'impression, en le voyant, qu'il s'était exposé au feu, +en soufflant dessus de toutes ses forces pour l'attiser. Aussi les +ouvriers, qui avaient d'instinct le sens satirique, disaient souvent, en +le voyant venir, la face congestionnée: «Il a encore soufflé dessus!» +Et, à les entendre, il mangeait et buvait avec excès. + +M. Triphon avait quitté le lycée à dix-huit ans, après des études +inachevées; et, depuis lors, il habitait chez ses parents où, plus tard, +il devait succéder à son père dans la direction de la fabrique. Il +connaissait vaguement le français; il savait quelques mots d'allemand et +d'anglais; il avait des notions élémentaires d'histoire et de géographie. +C'était, avec les règles simples de l'arithmétique, à peu près tout ce +qu'il avait appris et retenu. Il lisait régulièrement le journal de +langue française auquel son père était abonné; et il possédait aussi une +petite bibliothèque d'une vingtaine de livres, des romans plutôt grivois +pour la plupart, qu'il lisait parfois le soir, en cachette, dans sa +chambre, lorsque ses parents étaient couchés. + +Chaque jour, il travaillait au bureau pendant deux à trois heures, à +expédier des factures et à tenir les livres; pour le reste, rien à faire +qu'à flâner dans la fabrique, pour y contrôler la besogne des ouvriers. + +Il y arrivait en général vers les huit heures et demie, au moment où les +ouvriers, après leur déjeuner, se disposaient à reprendre le travail. +Par beau temps, ils étaient encore accroupis dans la cour, alignés +contre le mur crépi à la chaux blanche. Un «bonjour, m'sieu Triphon» +l'accueillait et les hommes grattaient Kaboul à la poitrine, place +d'élection de ses puces. Kaboul s'y prêtait avec des contorsions +cocasses; les ouvriers rigolaient, et tout de suite prenaient un ton de +plaisanterie familière à l'égard du jeune patron, avec des allusions à +sa bonne petite vie de gros flemmard. A sa place, déclaraient-ils, on ne +ferait pas autre chose du matin au soir que siffler des petites verres +ou des chopes et, naturellement, caresser les jolies femmes. + +M. Triphon s'efforçait de plaisanter avec eux; il tirait de grosses +bouffées de sa pipe et sa face boursouflée luisait. En lui c'était une +lutte constante pour ne pas perdre son prestige de patron. Il devait à +tout prix conserver son autorité; et, d'autre part, il tenait, autant +que possible, à être aimable envers ses ouvriers, surtout à cause de +Sidonie. Il la regardait à la dérobée, comme pour lire sur son joli +visage en quelle disposition elle se trouvait. Parfois ce visage était +souriant et gentil, et M. Triphon se sentait tout heureux; mais, parfois +aussi, il paraissait soucieux, morose; en ce cas, M. Triphon ne savait +trop quelle attitude prendre. Le mieux était de ne pas trop s'attarder +en sa présence; et, tout doucement, il s'en allait plus loin avec +Kaboul, qui de temps à autre s'asseyait par terre pour gratter ses puces +à l'aise. + +Alors venait pour M. Triphon l'instant le plus palpitant de toute la +journée; car c'était l'heure où l'une des femmes montait au grand +grenier, pour y chercher la provision journalière de sacs à réparer. +Cette corvée revenait toujours à l'une des jeunes: parfois «la Blanche», +parfois Sidonie, parfois Victorine. Certains jours, mais rarement, +Lotje. + +M. Triphon, précédé de Kaboul, pénétrait sous la haute porte cochère. Il +se gardait bien de gravir le grand escalier qui s'y trouvait, et par où +les femmes, de leur «fosse», auraient pu le voir monter; il prenait un +petit escalier dérobé dans un coin sombre du hangar, et, Kaboul sous le +bras, grimpait vivement. Il arrivait dans une petite soupente servant de +débarras; et, de là, par une porte intérieure et quelques degrés de +pierre, gagnait le grand grenier. Vite il s'y blottissait derrière une +pile de sacs, et attendait. + +Bientôt il entendait les pas d'une des femmes sur les marches du grand +escalier. Qui serait-ce, «la Blanche», Victorine, ou la bien-aimée? +A grands coups sourds, son coeur battait pendant qu'il restait là aux +aguets. + +Une tête se montrait dans l'ouverture du grenier. Cruelle déception! Le +pauvre visage anémié de «la Blanche» ou la sotte frimousse de Victorine! +La passion impétueuse en lui tombait, et il ne bougeait pas. Les +battements de son coeur ralentissaient; il regrettait d'être là. Mais, +parfois aussi, voici que s'encadrait dans l'ouverture le fin et pur +profil de Sidonie, et alors c'était en lui comme une soudaine flambée. +Le coeur battant à coups précipités, il la laissait s'approcher du tas +de sacs, puis, brusquement, il bondissait, s'emparait d'elle, la +dévorait de baisers fous. + +Elle se défendait mollement. Il était trop violent, trop fougueux. Elle +était impuissante; elle n'osait pas. + +--Oh! prenez garde, M. Triphon! Que faites-vous! On va entendre! +murmurait-elle haletante. + +Mais il ne l'écoutait même pas; il l'étreignait avec frénésie; il +l'étranglait presque. Enfin il la lâchait et l'aidait hâtivement à +entasser sa provision de sacs. Elle avait les cheveux défaits et les +joues en feu. + +--On va le voir, on va le voir, gémissait-elle. + +Vivement, elle tapotait ses jupes, s'arrangeait les cheveux, puis se +dépêchait avec sa charge vers l'escalier. + +--Sidonie ... Sidonie!... priait-il d'une voix sourde. + +Et il la forçait d'accepter quelques francs. + +--Oh! M. Triphon, que pensez-vous! faisait-elle avec un geste de refus. + +--Si; je le veux! insistait-il. + +Alors elle acceptait en murmurant: «Merci». + +--Tu n'es pas fâchée, Sidonie? + +--Non ... répondait-elle avec quelque effort. + +Calmement, elle redescendait l'escalier et M. Triphon s'approchait de +Kaboul, qui, pendant ce temps, avait flairé des rats et furetait à +travers la paille en grattant furieusement. + +--Où sont-elles, les sales bêtes? Happe-les, Kaboul! excitait-il. + +Frémissant d'ardeur, le petit chien piaillait, et son museau noir était +gris de poussière; il avait les cils blancs, comme s'il sortait d'un sac +de farine. Il râlait, un moment immobile, pour reprendre haleine; puis, +brusquement, il se refourrait dans le tas, soufflant, crachant, forant +du nez en secousses vives vers la cachette du rat. Soudain, il y avait +une lutte brève; le petit chien disparaissait jusqu'à la queue dans la +paille; on entendait un _miaou_ de détresse et Kaboul, par à-coups +brusques, ressortait du tas, un gros rat en travers de la gueule. +Parfois il lâchait un moment la bête, qui essayait de se traîner sur les +planches; mais quelques coups de dents mettaient fin à la lutte. Et +Kaboul, très fier, s'avançait vers son maître, le chef ensanglanté de sa +proie lui pendant d'un côté de la gueule, de l'autre la longue queue et +l'arrière-train. M. Triphon ne manquait jamais de venir montrer dans la +«fosse aux femmes» le produit de sa chasse. + +--Ah! mon Dieu, cet affreux rat! s'écriaient-elles. Où l'a-t-il pris, +monsieur Triphon? + +--Dans le débarras ... il y en a dans ce coin-là! crânait M. Triphon. + +Et Kaboul était choyé, admiré; vraiment, un tel petit chien valait son +pesant d'or. + +A des occupations et aventures de ce genre, M. Triphon passait le temps +jusqu'à onze heures; et c'était alors le moment où il pouvait se +permettre quelque divertissement. Régulièrement, chaque matin, M. de +Beule allait prendre l'apéritif au _Commerce_, le café comme il faut, +où se rencontraient les notabilités du village; et, à la même heure, +M. Triphon se dirigeait vers _La Pomme d'Or_, rendez-vous de quelques +jeunes gens. A _La Pomme_, située au coin de la grand'rue et du canal, +il y avait toujours un peu plus de gaîté et d'animation qu'au _Commerce_ +avec ses airs graves et compassés. Y venaient le médecin, le notaire, +jeunes tous deux, et la plupart des étrangers qui passaient par le +village s'y arrêtaient quelques instants. Derrière le comptoir trônait +Fietje, jolie fille à la poitrine opulente, dont ils étaient tous plus +ou moins amoureux. Mais elle restait coquette et sage, et personne +n'avait ses faveurs; ce qui les tenait tous en haleine, pendant qu'ils +jouaient bruyamment au zanzi en buvant du porto ou des petits verres. +Les affaires marchaient donc tout à fait bien. A midi tapant la séance +habituelle se terminait chez Fietje et, la tête congestionnée et les +yeux aqueux, M. Triphon regagnait la maison. Il y trouvait la soupe +servie et, comme M. de Beule faisait d'ordinaire la sieste après son +repas, M. Triphon se reposait un peu, lui aussi, puis retournait à la +fabrique. + +Alors venaient les heures les plus pesantes de la journée. Au bureau il +n'y avait pas à faire pour lui tous les jours, et lorsqu'il ne devait +pas travailler aux écritures, M. Triphon ne savait comment tuer le temps. +Il se promenait un peu au jardin, qui avait de belles pelouses et de +grands arbres. Un joli petit ruisseau le traversait, clair et peu +profond en été, aux bords gazonnés et fleuris, gonflé et tumultueux +après les pluies d'automne et foisonnant alors de magnifiques brochets +et de délicieuses anguilles. M. Triphon était grand amateur de pêche. +Il faisait placer la nasse par les ouvriers; et, quand la pêche était +abondante, on se gavait de poisson pendant plusieurs jours. Lorsqu'on ne +savait plus qu'en faire, on en donnait un peu aux ouvriers, ce dont ils +étaient extrêmement reconnaissants. + +Ainsi M. Triphon tuait-il les heures fastidieuses de l'après-midi; puis, +régulièrement, par n'importe quel temps, à cinq heures il se trouvait +avec Kaboul au coin de la grand'rue et du chemin allant à la fabrique. +C'était le moment où la cloche de l'église se mettait à tinter pour le +salut du soir. M. Triphon attendait là le passage des trois demoiselles +Dufour, qui ne manquaient jamais d'y assister. + +D'allures raides et compassées, c'étaient trois vierges qui habitaient +au bout du village «le petit château», une demeure blanche aux volets +verts, entourée d'un beau jardin. Il les voyait venir de loin, sur un +même rang, rasant les murs, comme des marionnettes articulées. A petits +pas pressés, leur paroissien à la main, elles s'avançaient, les yeux +baissés. Lorsqu'elles passaient tout près de lui, M. Triphon ôtait son +chapeau et s'inclinait. Elles lui rendaient son salut. Mademoiselle +Pharaïlde, l'aînée, mine pincée et peu avenante, avait quelque chose +de dur dans le regard. M. Triphon sentait en elle comme une sourde +hostilité. Mademoiselle Caroline, sa cadette, était blonde et bouffie, +avec un visage incolore et des yeux fades. M. Triphon la trouvait +insignifiante et sans aucun charme. Mais mademoiselle Joséphine, la plus +jeune, était plutôt jolie, avec une sorte de distinction élégante malgré +sa raideur; et elle lui rendait son salut avec une grâce souriante et +gentille qui, à chaque fois, remuait quelque chose dans le coeur +impressionnable de M. Triphon. Il n'aurait pu dire s'il se sentait +amoureux d'elle; mais il croyait bien qu'il aurait pu facilement le +devenir. C'était un tout autre sentiment que celui qu'il éprouvait en +présence de Sidonie. Celle-ci, il la voulait brusquement, à plein, d'une +passion brutale et violente; celle-là était quelque chose de très +éloignée de lui encore et que peut-être il ne posséderait jamais. +Du reste, il ne savait pas lui-même s'il avait au fond envie de la +posséder. Peut-être eût-il été fort perplexe si, brusquement, quelqu'un +lui avait dit: «Voilà ... tu peux l'avoir ... elle est à toi!» En elle, +ce qui l'attirait, c'était, outre sa gentillesse extérieure, ce côté même +qui aurait dû l'en éloigner: sa raideur, les dehors fermés, inaccessibles +qu'elle avait en commun avec ses soeurs. Il la voyait comme un motif +d'élévation, de régénération dans sa vie, qu'il sentait bien veule et +terre à terre. Surtout lorsqu'il sortait des bras de la jolie ouvrière, +il éprouvait, comme une soif ardente, le désir de revoir mademoiselle +Joséphine avec son aimable salut et son gentil sourire. Il avait +l'impression que sa vue le faisait remonter dans sa propre estime. +Sidonie répondait à ce que l'existence recelait d'inquiétant, de +troublant, de coupable. Mademoiselle Joséphine, c'était la douceur du +repos, la sécurité du bonheur, l'idéal.... + +Entre six et sept heures le rêche et virginal trio revenait de l'église +et M. Triphon s'arrangeait toujours de façon à les rencontrer encore une +fois. Il échangeait avec elles un deuxième salut, et puis c'était tout; +aucune autre occasion pour lui de les revoir et encore moins de leur +adresser la parole. Entre leurs deux familles, point de relations, pas +plus qu'il n'en existait entre les autres familles notables du village. +Il en avait toujours été ainsi, semblait-il, et la tradition se gardait +immuable. On eût dit qu'il y avait inconvenance, voire péché, à ce que +jeunes gens et jeunes filles, dans leur condition sociale, eussent entre +eux de plus intimes rapports que l'échange d'un salut cérémonieux et +fugitif dans la rue. + +Après cette deuxième rencontre avec les trois demoiselles Dufour, le +reste de la journée n'avait plus grand intérêt pour M. Triphon. De même +que pour les ouvriers de l'usine, les dernières heures l'envahissaient +d'une sorte de torpeur morose. Il déambulait par ci par là avec Kaboul, +entrait sans but précis dans les ateliers et en sortait de même. Il +entendait le chant nasillard et mélancolique des femmes dans leur +«fosse» et entrevoyait, à travers les carreaux sales, toutes ces pauvres +silhouettes penchées, où, seule, Sidonie était comme une fleur de +fraîcheur et de beauté. Souvent, aux approches du soir, il sentait +revivre toute sa passion pour elle. Lui non plus n'était pas heureux, +seul et isolé dans un entourage sans joie; et bien des fois il songeait +au bonheur auprès d'une jolie femme aimée, dans une maison un peu riante +et confortable. Ne serait-il pas heureux avec mademoiselle Joséphine ... +et même avec la séduisante ouvrière? Il sentait sourdre en lui une +tendresse douce et apaisée pour toutes les deux. Cela venait ainsi tout +naturellement, avec l'heure crépusculaire, en un mélange de charme +rêveur et de tristesse vague. Ce n'était jamais bien profond et cela ne +faisait point mal. Avec l'une ce n'était guère possible et, probablement, +avec l'autre non plus. Il soupirait, se résignait, attendait. + +C'était une des exigences de son père qu'il ne quittât point la fabrique +avant le départ des ouvriers et surtout pas avant d'avoir noté les +commandes que les charretiers rapportaient chaque soir de leurs tournées. +M. Triphon les entendait habituellement venir de loin dans la rue déserte; +et, au simple claquement des fouets et même au bruit que faisaient les +camions sur le pavé, il savait d'avance, pour ainsi dire, comment ce +retour allait se passer. + +Ils étaient deux: Pol et Guustje, ce dernier surnommé le «Poulet Froid». +Pol était un excellent charretier, mais par ailleurs un client fort +désagréable. Il était ivrogne et querelleur. Pour la moindre bagatelle +il voulait se battre. Guustje, au contraire, était la bonté même et ne +buvait pas. Mais il avait un vilain défaut, qui exaspérait Pol: il +parlait toujours de boustifaille; et cela d'un air et sur le ton de +quelqu'un qui n'avait qu'à se baisser pour en prendre. Pol qui, pareil +à la plupart des alcooliques invétérés, mangeait très peu et professait +une sorte de dédain et presque de haine à l'endroit de tout ce qui était +mangeaille, trouvait Guustje d'une insupportable vantardise dans ses +propos culinaires. Guustje aimait particulièrement à parler de «poulet +froid et salade» avec un claquement de langue indiquant quel régal +c'était. Alors, Pol toisait Guustje avec un souverain mépris en affirmant +que les poulets froids qui entraient dans l'estomac de Guustje c'était +tout bonnement des pommes de terre, mais oui, ainsi qu'il convenait à sa +condition sociale. Cependant Guustje, qui avait servi comme domestique +chez le notaire du village avant d'être employé chez M. de Beule, +certifiait avec emphase qu'il avait maintes fois goûté à ce mets exquis; +et là-dessus ils se prenaient de querelle, à la grande joie des autres +ouvriers, qui ne toléraient pas davantage les vantardises de Guustje et +prenaient nettement parti pour Pol. Des mots on en venait aux injures, +des injures aux coups; et cela finissait régulièrement par la défaite de +Guustje, qui était le plus faible des deux et encaissait beaucoup plus de +coups qu'il n'en pouvait rendre. Le seul bénéfice durable qu'il en avait +retiré, c'était son sobriquet de Poulet Froid. + +M. Triphon les voyait arriver avec leurs camions dans la cour et +s'approchait aussitôt pour noter les commandes sur son calepin. Pol, +tout en dételant ses chevaux, faisait son rapport. + +--Cinq cents kilos farine de lin ... he ... he ... pour Jean-François +Schollier. + +M. Triphon en prenait note. + +--Mille kilos tourteaux colza ... he ... he ... pour Louis Van Daele. + +Pol bafouillait un peu lorsqu'il avait bu et dans sa mémoire il semblait +y avoir des trous. Il était là, un moment immobile, trapu et penché en +avant, sa grosse face marquée de petite vérole, congestionnée, contractée +par l'effort de la pensée, pendant que ses bêtes, à-demi déharnachées, se +secouaient avec impatience et faisaient tinter les gourmettes de leur mors. + +--Tranquille donc, nom de Dieu! criait-il alors avec colère. + +Et, du coup, il savait ce qu'il avait encore à dire: + +--Huit cents kilos farine de froment ... he ... he ... pour Bruun Roetjes. + +--C'est tout, Pol? demandait M. Triphon. + +--Si c'est tout, m'sieu Triphon? Héhé ... tout et pas tout. Une goutte +ferait rudement du bien par ce sale temps. + +--Tu en as déjà eu assez, il me semble, grommelait M. Triphon. + +Et il se dirigeait vers Guustje. + +--Bonsoir, m'sieu Triphon! jetait Guustje, le verbe haut. + +--Bonsoir, Guustje. + +--Deux mille cinq cents kilos farine de lin pour Feel Vervenne! hurlait +Guustje. + +Il avait une voix tonitruante, criait toujours en vous parlant, comme si +vous vous trouviez à des distances. + +--Sept cents kilos farine de lin pour Guust de Maeght! + +M. Triphon notait. + +--Et quinze cents kilos tourteaux de colza pour Pierre de Vriendt! +beuglait Guustje d'une voix qui sonnait certainement jusqu'au fond de la +«fosse aux huiliers». + +--Tout? demandait M. Triphon. + +--Tout! répondait Guustje. A moins, m'sieu Triphon, ajoutait-il en riant +d'un rire énorme, à moins que vous n'ayez pour moi une cuisse de poulet +froid, avec de la salade. C'est ça qui serait fameux, par ce temps de +chien! + +--Je m'en contenterais aussi, Guustje, disait M. Triphon en fermant son +calepin. + +Et il quittait les charretiers, pendant que les quatre chevaux, +débarrassés de leur équipage, s'en allaient d'un pas pesant vers l'auge +accoutumée dans l'écurie. + +Alors la tâche journalière était terminée pour M. Triphon. Dans +l'obscurité, à travers le jardin, il rentrait prendre le repas du soir +avec ses parents. Le souper préparé par Sefietje était simple mais très +bon; et Eleken, la femme de chambre, servait à table, avec des +mouvements silencieux et prestes. Elle semblait y mettre une hâte +fébrile, comme s'il lui tardait d'en avoir fini et si elle ne respirait +pas à l'aise dans l'atmosphère de la famille. A table, M. de Beule +parlait exclusivement de ses affaires; et Mme de Beule, faite à cette +conversation, abondait dans son sens. C'était une créature bonne et +effacée, accoutumée à obéir, sans existence individuelle. Sa seule +originalité, et aussi sa force, consistait à profiter de la faiblesse de +son mari, dans ses moments fréquents d'inconséquence et de contradiction +avec lui-même. Ainsi elle avait obtenu déjà bien des choses qui, à +première vue, semblaient irréalisables. Pour le reste, elle suivait ses +caprices en esclave absolue, avec le souci d'affermir en lui la conviction +qu'en toute chose lui seul était seigneur et maître. + +Vers les huit heures et demie le souper prenait fin. M. de Beule se +calait dans un fauteuil avec son journal et très vite s'endormait. Mme +de Beule veillait alors à ce que le plus parfait silence régnât dans la +maison. Avec des gestes feutrés elle aidait Eleken à desservir la table +et M. Triphon quittait la salle à manger sur la pointe du pied, pour +aller fumer un cigare dehors. Que faire maintenant? Monter à sa chambre +y lire l'un de ses petits romans grivois, ou déambuler encore jusqu'à +l'estaminet de Fietje, où il était toujours sûr de trouver de la +société? Généralement, il choisissait cette dernière alternative. Il +passait un pardessus et, par la rue tranquille et sombre, où luisait à +peine, de loin en loin, un maigre lumignon, il retournait à _La Pomme +d'Or_. + +Il y trouvait les habitués attablés à boire de grandes chopes de bière +en plaisantant avec Fietje. Il se mêlait à leur compagnie, vidait comme +eux des chopes, fumait des pipes en écoutant les potins du village. A +dix heures il se levait, la tête fumeuse et lourde, pour rentrer à la +maison. Le village semblait complètement abandonné et ses pas sonnaient +creux entre les murs de silence. L'eau noire du canal glougloutait sous +le pont de bois. Parfois, un bruit de sabots venait à sa rencontre et il +échangeait en passant un bonsoir avec quelqu'un qu'il ne distinguait +qu'à moitié et ne reconnaissait pas. Les maisons dormaient derrière les +volets clos. Seul, un cabaret, par ci par là, mettait les rectangles +clairs de ses fenêtres dans tout ce noir. Comme il n'avait pas la clef +de la maison--M. de Beule s'y opposait inflexiblement,--il lui fallait +sonner. La sonnette tintait presque comme une sonnerie d'alarme dans le +silence. Sefietje venait ouvrir. Avec sa mine soucieuse, elle avait l'air +de trouver qu'il rentrait bien tard. + +--Papa et maman sont déjà couchés? demandait-il à mi-voix. + +--Mais oui; depuis longtemps, répondait Sefietje d'un ton de reproche. + +Elle poussait le verrou, il lui disait bonne nuit et montait l'escalier +sans faire de bruit. + +Dans sa chambre, une petite lampe brûlait sur la table de nuit. Il se +déshabillait à la hâte, négligemment, et se mettait au lit. Parfois, il +lisait encore quelques pages d'un de ses ineptes petits romans. Les +soirs où il se sentait trop fatigué, il éteignait la lumière en se +couchant. + +D'habitude il dormait bien, d'un sommeil profond et lourd; mais il lui +arrivait aussi de rester éveillé pendant des heures. C'était souvent par +des nuits d'hiver et de tempête, lorsque la pluie giclait contre les +vitres et que le vent ululait autour de la maison. Les cimes dépouillées +des arbres geignaient alors si lamentablement et la vieille sonnette de +la porte, secouée dans sa gaine rouillée, gémissait comme un être qu'on +torture. Durant ces insomnies il sentait avec plus d'acuité sa grande +solitude et le désenchantement de sa vie. En se retournant sans cesse +dans son lit il songeait à son existence passée, à ses années de collège +et ses camarades de jadis, qui chacun avait suivi une voie différente, +et qu'il avait tous perdus de vue. Et pour lui à quoi tout cela +aboutirait-il? Que lui réservait l'avenir? Persisterait-il durant des +années dans ses relations secrètes, ses relations coupables avec cette +jolie fille, ou s'attacherait-il pour tout de bon à Joséphine Dufour? +Lutte quotidienne, tourment quotidien. Il ne savait pas; il n'avait pas +l'énergie de prendre une décision irrévocable. Toute sa vie était à +vau-l'eau, désemparée. Quitter la pauvre Sidonie lui semblait d'une si +froide dureté; et il lui paraissait tout aussi navrant de s'attacher à +elle pour jamais et de causer une peine infinie à ses parents, le jour +où ils sauraient ... Il s'endormait enfin, l'âme pleine de tristesse et +de remords, avec les deux jeunes images devant ses yeux: Sidonie, qu'il +étreignait avec un émoi passionné; et Joséphine, qui parlait moins à ses +sens, mais ranimerait en lui un sentiment bien affaibli, celui de sa +dignité et de son amour-propre. Il les aimait toutes deux; et en chacune +d'elles il aimait surtout ce qu'il ne trouvait pas chez l'autre. + + + + +VII + + +Telle, sa vie, au fil prévu et monotone des jours; mais il venait aussi +d'autres moments, d'autres occupations et c'était alors, pour les +ouvriers comme pour les patrons, une période de bonnes vacances et +d'animation joyeuse. + +A part son usine, M. de Beule possédait des terres de culture et des +herbages; et l'été, pendant la morte-saison, les ouvriers de la fabrique +s'en allaient travailler aux champs. + +Chaque année, vers la fin de juin, les villageois n'entendaient plus le +tintamarre habituel des pilons dans l'usine. C'était la saison des +foins; Ollewaert, Leo et Free, qui étaient de rudes faucheurs, partaient +de grand matin, la faux sur l'épaule, bientôt suivis de presque tous les +autres, hommes et femmes ensemble, pour retourner au soleil l'herbe +fauchée et la mettre en tas vers le soir. Seul, Bruun, le chauffeur, et +son fils Miel restaient à la fabrique, avec Pee, le meunier, pour tout +nettoyer. + +Délicieuses escapades! Ils emportaient de quoi manger et boire, et +l'admirable journée d'été s'ouvrait toute devant eux comme une longue +fête de liberté et de bonheur. Les premiers jours, les «huiliers», avec +leurs vêtements luisants et gras, détonaient bien un peu dans toute +cette verdure et cette fraîcheur; mais peu à peu ils séchaient, comme +l'herbe même, leurs visages se bronzaient, et on eût dit qu'ils n'avaient +jamais respiré un autre air que celui de la pleine nature, au grand soleil +radieux. + +Ils arrangeaient la besogne à leur gré. Dans le matin vaporeux les +alouettes quittaient l'herbe haute, humide de rosée, et s'envolaient en +grisollant sur leurs ailes frémissantes en plein azur pâle. Vivifiante +était la fraîcheur lorsque Ollewaert, Leo et Free aiguisaient leurs +faux, qui semblaient aussi chanter; puis, dans un mouvement ample et +rythmé, ils avançaient lentement à travers la vaste prairie, laissant +l'herbe couchée en longues traînées derrière eux. D'autres moissonneurs +étaient partout au travail; de tous côtés on voyait leurs silhouettes se +balancer, très hautes aux premiers plans, plus petites à mesure qu'elles +s'éloignaient, jusqu'à devenir dans le lointain ces petits bonshommes +pas plus grands que des criquets; et l'air était rempli à l'infini du +chant de l'acier, qui dévorait la verte plaine en une sorte de volupté +inassouvie. + +Vers neuf heures, avec la chaleur qui montait, apparaissaient les autres +ouvriers et les femmes, tous armés de longues fourches fines et de +grands râteaux de bois qu'ils portaient à la main ou sur l'épaule. Les +femmes avaient de grands chapeaux de paille, qui leur abritaient le +visage et la nuque; les hommes, en bras de chemise, étaient vêtus +d'amples pantalons de toile bleue ou grise. Tous allaient nu-pieds dans +leurs sabots. Ils descendaient dans la prairie par une berge plantée de +peupliers aux feuilles chuchoteuses; et tout de suite ils se mettaient +à retourner l'herbe avec leurs fourches. + +Les alouettes chantaient, le soleil dardait et du foin coupé émanaient +des odeurs aromatiques et délicieuses. «On croirait parfois, disait Leo, +avoir un goût de sucre et de miel sur les lèvres»; ce qui faisait rire +les autres, d'un rire extravagant. Leo était toujours d'une humeur folle +au temps des foins. L'air des champs le grisait, disait-il. Il multipliait +cabrioles et tours de force, et, pour la plus insignifiante question, il +lançait un de ses «Ooooo ... uuuu ... iiiii ...» prolongé et mugissant, +qui faisait lever la tête aux moissonneurs abasourdis jusqu'au fond de la +plaine. + +Par delà, cette mer débordante d'activité, de joie et de verdure, +apparaissait le village avec ses toits rouges groupés autour de l'église +blanche, dont le cadran sur la tour indiquait l'heure en un rayonnement +d'or. Un peu plus loin, on apercevait les frondaisons touffues du beau +jardin de M. de Beule, d'où émergeait la cheminée de la fabrique, comme +un long cierge sale qui désignait le ciel. Et cette cheminée, cette +fabrique, vus ainsi dans le lointain, ils s'en moquaient, comme s'ils +étaient à jamais délivrés maintenant de l'antre noir et enfumé, où ils +avaient passé tant de belles années de leur vie, dans l'assourdissant +fracas et le rebondissement des pilons. Ils blaguaient surtout ceux qui +y devaient rester: Bruun, le chauffeur, qui n'avait désormais plus rien +à épier, plus à courir après «La Blanche»; Miel, cette «espèce de veau!» +plus stupide que jamais, sans douté; et Pee, le meunier, ce rat de +farine, qui, toute l'année poudré de blanc, devait être à cette heure +tout noir ou gris, pour sûr, à force de balayer la suie et la poussière +des planchers et des solives. + +Ils riaient, badinaient et tout leur être délivré s'imprégnait de santé +et de bonheur. A l'autre bout des prairies serpentait doucement la belle +rivière; et, sans apercevoir les bateaux, ils voyaient passer des voiles, +qui semblaient glisser sur du gazon. Ils y apercevaient aussi le solennel +château, avec ses quatre tourelles grises en relief précis sur les fonds +sombres du parc. Et jusqu'à la vue du château qui les faisait rire, parce +que Ollewaert disait qu'eux aussi passaient en ce moment la belle saison +à la campagne, comme les gens riches, et que monsieur le baron et madame +son épouse attendaient leur visite là-bas, pour prendre un verre de porto. +Oui, Ollewaert l'affirmait au milieu d'une explosion de rires: la baronne +lui avait envoyé par la poste une invitation pour eux tous; et il se +pourrait fort bien qu'elle les retînt à déjeuner. Dommage que Guustje, le +charretier, n'était pas avec eux, car pour sûr on servirait du poulet froid +et de la salade. + +«Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» jubilait Feelken; et Leo lâcha un +«Ooooo ... uuuu ... iiii ...» qui fit s'envoler les corbeaux de sur les +peupliers. + +A dix heures, ils prenaient quelques instants de repos, tout de leur +long étendus sur la berge, à l'ombre des feuillages murmurants. C'était +l'heure de la goutte matinale. La bouteille restait à rafraîchir dans +l'eau d'un fossé et, à défaut du porto de madame la baronne, c'était +richement bon tout de même. + +--Hoooo ...! quelle douceur! disait Ollewaert en se pourléchant les +lèvres. + +Et Free, comme un écho: + +--Un baume! Ça me descend jusqu'aux hanches! + +--Vrai, Free, jusqu'aux hanches? riaient les autres. + +--Jusqu'aux hanches! répétait Free en extase. Tiens, je le sens ici qui +coule, à droite et à gauche. + +Ils ne se pressaient pas de reprendre le travail; ils restaient là, +étendus et pâmés, sans crainte que M. de Beule ou M. Triphon ne vînt +brusquement les surprendre. D'ailleurs, cela n'avait pas d'importance; +l'herbe séchait tout de même au bon soleil. Ils le voyaient, pour ainsi +dire, dans le frémissement des rayons, accomplir leur travail; et cette +vue, ils en jouissaient sans éprouver la moindre fatigue. De même toute +la richesse et toute la beauté qui les environnait, la luxuriance des +récoltes, l'admirable ciel bleu sans nuage, le chant harmonieux et +infini des alouettes, qu'ils goûtaient instinctivement. + +--Voilà comment devrait toujours être la vie! disait Pierken. + +Et il en serait certainement ainsi, affirmait-il, si les biens de la +terre étaient plus équitablement partagés; si chacun remplissait sa +tâche utile au monde et n'obtenait pas plus en retour qu'il ne méritait +réellement. + +--Bon! le voilà encore avec son socialisme! protestaient les autres, +mécontents. + +--Ce n'est peut-être pas vrai, ce que je dis! ripostait Pierken +vertement. Pourquoi sommes-nous ici à travailler aux foins et pourquoi +M. de Beule et le baron n'y travaillent-ils pas? Ne serait-il pas juste +qu'ils fauchent leur part, tout comme Free ou Ollewaert? Et serait-ce +donc trop demander que cette poseuse de baronne et sa dinde de fille +aident à retourner l'herbe, comme font Lotje et Victorine et les autres? + +Bruyamment, les ouvriers riaient. Cette vision du gros M. de Beule et du +baron avec ses jambes raides fauchant le pré, surtout de la baronne et +de sa fille maniant le râteau et la fourche, était si bouffonne qu'ils +en riaient à se rouler dans le foin. «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» +hurlait Feelken comme un possédé; et tous prétendaient que Pierken avait +perdu la boule et qu'il était mûr pour Bruges, la ville aux fous. Seule, +Victorine était tout oreilles pour l'écouter, les yeux brillants, les +lèvres humides. + +--Non, décidément ... pas moyen de parler avec des gens comme vous! +s'écriait Pierken impatienté. Vous êtes nés pour le servage et vous +mourrez en servage. Adieu! + +Et il partait. Des huées accompagnaient sa retraite; de l'avis unanime +un deuxième petit verre vaudrait mieux que toutes ces idioties. + +Généralement, pendant qu'ils étaient au repos sous les arbres, +apparaissait là-bas M. Triphon. De loin on le reconnaissait à Kaboul, +qui comme toujours, le précédait, et on se mettait à ricaner en +échangeant des clins d'oeil. + +Pas de chance pour M. Triphon, l'époque de la fenaison! Aucun espoir de +pincer dans les coins la jolie Sidonie. L'équipe restait toujours +groupée et il était absolument impossible de s'isoler à deux, ne fût-ce +qu'une minute. On vous aurait vu; c'eût été un scandale. La tête +congestionnée de M. Triphon éclatait de loin comme une pivoine au +soleil; et nul ne comprenait l'objet de sa venue, puisque le travail se +faisait de lui-même et ne pouvait marcher autrement qu'il n'allait. +Aussi, ne fallait-il pas dix minutes à M. Triphon pour vérifier la +besogne; ensuite il s'amusait à exciter Kaboul pour qu'il déterrât les +taupes, généralement introuvables, ou happât des grenouilles, qu'il +n'approchait qu'avec répugnance et qui d'ailleurs l'évitaient en +plongeant à son nez dans les fossés. En somme, il rôdait sans but à +travers la prairie, en reluquant Sidonie, qui, au soleil des champs, +était encore plus belle infiniment que dans la noire fabrique: une +admirable fleur chaude de santé, aux joues vermeilles, aux splendides +yeux clairs, éclatants de jeunesse et de bonheur. Elle portait une +légère blouse bleu pâle ou mauve, qui dessinait, caressait délicieusement +les formes de sa gorge. Et M. Triphon se consumait de passion ardente; +il s'amoncelait en lui des réserves d'amour, qui lui noyaient les yeux +et enflaient sa grosse tête. + +Après le repas de midi, les faneurs faisaient une longue sieste. Allongé +sur la berge à l'ombre des peupliers, on assistait au jeu du feuillage +brillant sur le ciel bleu, on entendait le chant adouci des oiseaux, on +sentait la brise vous rafraîchir les tempes. On fermait les yeux, on +s'endormait ou faisait semblant de dormir; et parfois les hommes +chatouillaient avec des brins d'herbe les jambes nues des filles. Alors, +elles se réveillaient en sursaut, pour en rire ou se fâcher, selon leur +humeur. Les hommes, eux, riaient toujours, s'amusaient follement. A deux +heures on reprenait le travail; et on en avait alors jusqu'à ce que le +soleil s'inclinât vers l'occident, avec une demi-heure de pause pour la +collation. + +L'heure du soir était l'instant le plus délicieux de toute la journée. +Le soleil ne dardait plus; rouge, il pendait sur l'horizon, dans une +apothéose de miraculeuses couleurs. On eût dit d'énormes châteaux-forts +qui brûlaient et fumaient; de grands lacs d'or et des rivages d'améthyste; +et de longues plaines verdâtres dans le ciel, comme le reflet infini de +toute la splendide verdure luxuriante de la terre. Les oiseaux +s'appelaient à haute voix dans un frémissement qui annonçait l'heure du +coucher; partout, dans la vaste étendue des herbages, les faneurs +s'occupaient à ramasser le foin en meules minuscules pour la nuit. Tout +était mouvement et couleur et la campagne entière fleurait les capiteux +arômes. On pensait à des campements d'Indiens dressés à la hâte, des +villages de chaume poussant à même le sol, comme des champignons. Ils +prenaient des tons d'un gris verdâtre, à l'orient; et vers l'ouest, ils +s'ourlaient d'or et de feu. Une buée transparente rampait à ras du sol +et les mares s'enveloppaient de rêve. La tour blanche de l'église avait +une large bande orange, pareille à une écharpe diagonale, et le château +tout entier rougeoyait, avec ses toits et ses tourelles, sur l'écran +sombre de son parc. Ça et là on entassait du foin sur des chariots; +et ils s'en allaient avec leur charge énorme, pareils à des greniers +roulants, tirés par des chevaux qui, de loin, semblaient petits comme +des jouets d'enfants. Les petits vachers avec leurs bêtes revenaient +en chantant du pacage; elles laissaient au passage une odeur de musc +derrière elles. Tout était enfin râtelé et mis en meules; et par le +chemin de terre, d'où s'élevait sous leurs pas une poussière d'or, les +moissonneurs et les faneurs de M. de Beule à leur tour revenaient au +village. Les faucheurs portaient leurs faux étincelantes comme des +symboles; les faneurs et les faneuses dardaient leurs fourches, qui +ressemblaient à des lances. Ils avaient le visage basané, haut en +couleur et ils devisaient joyeusement. Parfois les jeunes filles +cueillaient dans les blés un coquelicot ou un bleuet qu'elles mettaient +à la bouche et gardaient entre les dents. Souvent, tous en choeur, on +fredonnait une chanson. + +L'air du soir devenait léger, limpide et diaphane, comme immatériel. +Les tons de feu se mouraient à l'horizon et les teintes verdâtres +s'accentuaient au zénith, suggérant des pâturages immenses, que les +premières étoiles piquaient de fleurs miraculeuses. Les oiseaux se +taisaient. Seules, les hirondelles se poursuivaient encore avec des +cris aigus, où perçait comme une joie délirante. + +La journée avait été délicieuse et le lendemain on recommencerait.... + + + * * * * * + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +I + + +Ce fut au cours de cet été-là que les campagnes, à l'abri jusque-là du +trouble et du mécontentement, furent gagnées par la fermentation qui +depuis longtemps travaillait les grandes villes. + +Des grèves très sérieuses avaient éclaté dans plusieurs grands centres +industriels; on avait vu des cortèges inquiétants, où des milliers de +chômeurs exhibaient des drapeaux rouges et des pancartes portant cette +menace: «Du pain ou la mort!... Du pain ou la mort!...» Les mots +terribles et vengeurs retentissaient partout comme un cri de guerre et +des combats furieux s'étaient livrés dans les rues, où la police et la +troupe n'avaient pas toujours eu le dessus. On avait ramassé des morts; +de nombreux blessés se tenaient cachés. Après quelques jours d'angoisse +l'agitation s'était calmée, mais l'avenir demeurait sombre, gros de +menaces et de funeste augure aux approches de l'hiver. + +Pierken suivait dans son petit journal ces événements palpitants et ne +se laissait pas d'en faire part à ses camarades de la fabrique. +N'étaient-ils pas à plaindre, eux aussi? N'avaient-ils pas des droits +à faire valoir, eux aussi, des droits à un sort meilleur, comme leurs +camarades des grandes villes? Pierken en était convaincu; l'heure avait +sonné, selon lui, de s'en ouvrir à leur patron. + +Mais comment s'y prendre et que lui demander? Pierken hésitait, et les +autres ouvriers n'étaient pas en état de l'aider de leurs conseils. +Tous, certes, avaient le sentiment obscur d'une injustice sociale que +leur classe subissait depuis des siècles; mais comment exprimer, +traduire cela dans le fait? Qu'allaient-ils demander, ou exiger, pour +améliorer leur triste sort? Et qu'allait dire M. de Beule? +Qu'allaient-ils faire, si M. de Beule, comme il fallait sûrement s'y +attendre, répondait par un refus catégorique et indigné? + +Ils ne savaient ... Le problème leur apparaissait trop dangereux, trop +compliqué, au-dessus de leurs forces. Un appui leur manquait. D'instinct, +ils le sentaient: il leur manquait une centrale, un groupement puissant, +une solide organisation, comme il en existait dans les grandes villes +industrielles. Affronter la lutte ainsi, c'était d'avance la défaite; +ils entendaient déjà la voix impérieuse et méprisante de M. de Beule +leur jeter: «Vraiment, vous n'êtes pas contents, mes gaillards; vous +exigez un meilleur salaire! Eh bien! allez le chercher ailleurs. Ce +n'est pas moi qui vous retiens; j'en prendrai d'autres à votre place!» +Voilà ce que répondrait M. de Beule; et malheureusement, l'événement lui +donnerait raison. Parmi la population ouvrière du village, pauvre et +asservie, il trouverait d'autres victimes qui, pour un salaire de +famine, viendraient occuper la place qu'eux auraient désertée. + +--Ce serait Fikandouss-Fikandouss, dit Feelken. + +Leo fit entendre un «Oooo ... uuuu ... iiii» pessimiste, et les autres +haussèrent les épaules avec un sourire désenchanté, comme devant une +chimère totalement irréalisable. + +--Pour moi, la seule chose que je demande, c'est quatre gouttes par jour +au lieu de deux, dit Ollewaert. + +--Bravo, et moi aussi! dit Berzeel. + +--Et moi donc! répéta Free comme un écho, les yeux brillants. + +--Comment pouvez-vous!... s'écria Pierken indigné. + +Une aussi pitoyable conception de leurs droits le navrait profondément. +Il désespérait de jamais rien obtenir d'eux, lorsqu'un beau matin, son +petit quotidien vint lui apporter consolation et réconfort, en publiant +un article dont la lecture réveilla tous ses espoirs déçus et le +transporta de joie. + +Dans son journal, on imprimait en première page qu'on allait s'occuper +aussi du prolétaire des campagnes, le soustraire, avec l'ouvrier des +villes, à l'exploitation scandaleuse de ses tyrans séculaires. Un +article pathétique, signé «Paysan», dépeignait sous des couleurs sombres +et douloureuses les survivances presque moyenâgeuses que l'on retrouvait +partout chez les ruraux et réclamait d'urgence, avec énergie, un +changement radical. L'article était sérieux, avec quelques erreurs, +par-ci par-là, comme il arrive d'ordinaire aux gens de la ville traitant +des choses paysannes; mais dans son ensemble il faisait une impression +très forte. Il retentit profondément, comme un long cri de détresse, +dans l'âme des ouvriers, pendant que Pierken leur en faisait à haute +voix la lecture. Oui, telle était bien leur misérable existence. Tout +pour les riches, qui ne produisaient rien; rien, ou quasiment rien pour +les pauvres, qui accomplissaient du matin au soir, tous les jours, tout +au long de leur existence, une besogne d'esclaves. Une grande tristesse +silencieuse s'emparait d'eux. Dans ces mots qui vous empoignaient, cet +homme, ce «Paysan» avait mis là ce qu'ils sentaient depuis toujours, +sans pouvoir l'exprimer. Feelken n'avait plus aucune envie de traiter +la chose en farce, avec son habituel «Fikandouss-Fikandouss», et Leo ne +songeait pas en ce moment à pousser son effarant «Oooo ... uuu ... +iii ...». Et l'émotion avait gagné les femmes: Natse pleurait, Lotje +levait les bras au ciel et Mietje Compostello elle même semblait douter +que le Petit Homme de Là-Haut eût arrangé les choses telles qu'elles se +passaient sur terre. «La Blanche», Sidonie et Victorine étaient les +moins bouleversées. Elles ne sentaient pas aussi vivement l'injustice +séculaire. Elles étaient trop jeunes. La jolie Sidonie avait le regard +perdu devant elle, comme si elle songeait à autre chose, et Victorine, +de ses lèvres humides, buvait les paroles de Pierken; elle l'admirait sans +pénétrer le sens des mots, bercée par le talent du lecteur. L'article se +terminait par une longue liste des villages où les socialistes de la ville +se proposaient d'organiser des réunions; et sur cette liste le leur +figurait. + +--J'y serai, à cette réunion, et j'espère que vous, vous y viendrez aussi! +dit Pierken avec une hardiesse presque provocante. + +Il y eut un flottement. + +--Le patron nous fera valser, si on y va, insinua Ollewaert. + +--N'importe; ça ne m'empêchera pas d'y aller, affirma Pierken. + +--Ni moi non plus! clama tout à coup Fikandouss-Fikandouss, au milieu de +l'étonnement des copains. + +Éclat de rire général et bref. Qu'avait-il donc, ce loustic de +Fikandouss-Fikandouss, à prendre brusquement une décision pareille! Mais +Fikandouss, lui, ne riait nullement. Il ne plaisantait pas, il était +tout à coup devenu très sérieux, très grave, sourcils froncés, lèvres +pincées. Il répéta avec énergie qu'il irait ... qu'il irait ... et devant +la remarque ironique de Leo que ce serait alors pour lui «Fikandouss- +Fikandouss», il ne broncha pas; sans un mot, il regarda son camarade, +les yeux fixes, presque durs. + +D'ailleurs, Leo y viendrait, lui aussi. Il en prit la résolution à +brûle-pourpoint, d'un ton calme et ferme; Free, par contre, ne savait +trop ce qu'il ferait. Il voulait d'abord en parler à sa femme. Poeteken +hésitait de même. Lui, c'était sa mère qu'il lui fallait consulter. +Quant à Berzeel, il hochait la tête; pas besoin de s'emballer, tout cela +n'en valait pas la peine. Du reste, il lui serait bien difficile d'y +venir, vu qu'il passait tous ses dimanches à son village. + +Les autres ricanaient. Oui, on les connaissait, ces expéditions de +Berzeel, au bout de chaque semaine. Il y avait encore été, samedi +dernier, et n'avait reparu à la fabrique que le mardi matin, +méconnaissable, le visage boursouflé, tuméfié, témoignage de l'alcool +lampé et des gnons reçus. Il en portait encore la marque au-dessus de +l'arcade sourcilière, comme une grosse chenille noire de sang coagulé. +Méprisant, Pierken haussa les épaules: avec son ivrogne de frère, il n'y +aurait jamais rien à entreprendre. Il se tourna vers Bruun, le chauffeur, +et son fils Miel, ainsi que vers Siesken, et demanda: + +--Et vous autres, vous irez? + +--Non ... non ... je n'irai pas, et Miel non plus! répondit Bruun d'un ton +haineux et agressif. Et il donna ses motifs: + +--Je n'ai pas envie de valser pour le plaisir d'entendre débiter des +blagues. + +Miel ne dit rien; il n'osait pas contredire son père, et ne semblait du +reste pas bien comprendre ce qu'on attendait de lui. De ses petits yeux +idiots il regardait Pierken et hochait la tête. Pierken n'insista pas et +se tourna vers Siesken et Pee, le meunier. + +Siesken le prit sur un ton de bonne plaisanterie. + +--Est-ce qu'on nous paiera la goutte au moins, à ce fameux meeting? +demanda-t-il, avec un sourire béat sur sa face poupine. + +--Les socialistes sont ennemis de l'alcool, répondit Pierken d'un air +grave. + +Pee ne savait trop s'il irait. Il en avait bien envie; mais, comme +Bruun, il craignait la colère de M. de Beule. Il se tenait droit et +raide comme un bonhomme de neige sous la couche de farine qui le +couvrait des pieds à la tête; et, de ses lèvres rasées coulait un filet +de salive brune sur son menton plâtreux. Il retourna sa chique d'un tour +de langue et cracha au loin. Pierken comprit qu'on ne pouvait compter +sur lui. Présents, les deux charretiers vinrent se mêler aux passionnants +colloques. Pol, tête baissée et bajoues gonflées, comme une brute sombre, +écoutait sans rien dire. Il était ivre-mort, avec des yeux aqueux et +presque vides. Il fit un grand geste en écartant les bras et s'en alla +sans avoir proféré un son. Sans doute, sa langue était figée. Guustje, +au contraire, ne prit pas la chose au sérieux et se mit à rire. + +--On ferait mieux de nous donner à chacun un poulet froid avec de la +salade, dit-il. + +Et il partit en se tordant, joyeux comme toujours de cette plaisanterie +inlassablement servie. + +Justin la-Craque et son aide Komèl parurent à leur tour. Ils étaient +déjà au courant de l'événement: tout le village, prétendait Justin, +était en effervescence. La réunion devait avoir lieu dans quinze jours +au _Shako Rapiécé_, un cabaret fort mal famé, où se rencontraient +d'habitude les escarpes et les braconniers des environs. Le curé +parlerait en chaire pour dissuader les gens d'y aller et le bourgmestre +interdirait le meeting. Les socialistes chanteraient des chansons +obscènes et diraient des gros mots. A coup sûr, on s'y battrait. Justin +était extrêmement animé par ses mensonges et assez fortement éméché. +Il grinçait des dents et sacrait en syllabes vagues et sourdes. Komèl, +derrière son dos, ricanait en silence, et son gros nez rouge bougeait +dans son visage de suie comme un bec de dindon amusé. + + + + +II + + +Justin-la-Craque l'avait annoncé un peu prématurément; mais, en effet, +à mesure que le jour du meeting approchait, le village entra en +effervescence. + +Un dimanche, à la sortie de la grand'messe, on vit tout à coup trois +étrangers, au beau milieu de la place communale, qui distribuaient +autour d'eux des prospectus rouges; beaucoup de gens les prenaient et +s'en allaient lire à l'écart ce que portait l'imprimé. D'autres +détournaient la tête d'un air de dégoût et de colère. On y lisait qu'une +grande réunion populaire était organisée pour le dimanche suivant, à +trois heures, non pas, comme l'avait prétendu Justin-la-Craque, dans ce +sale caboulot du _Shako Rapiécé_, mais dans la grande salle de _La Belle +Promenade_, un estaminet tout à fait convenable, situé au bout du +village, avec vue sur la campagne. Toute la population était invitée +à y assister. Le meeting serait contradictoire; on pourrait poser des +questions et, le cas échéant, soutenir, si l'on voulait, des opinions +opposées, auxquelles l'orateur socialiste se chargerait de répondre. + +Le village tout entier en était ébranlé. On voyait partout le papier +rouge aux mains des gens, et il en traînait beaucoup par terre, comme si +le pavé eût été jonché de fleurs écarlates. Mais, tout au commencement +de l'après-midi, M. le vicaire allait de porte en porte, inquiet comme +un chien de chasse, et, vers le soir, on n'apercevait plus nulle part le +moindre chiffon rouge. Le bruit se répandait que, le dimanche suivant, +M. le curé prêcherait en chaire contre cette réunion impie, et que M. le +baron, qui était bourgmestre de la commune, l'interdirait au nom de la +loi. La frousse gagnait les bonnes gens, qui ne parlaient plus des +papiers rouges qu'en baissant la voix. Il y avait des mouchards dans +tous les cabarets, qui écoutaient les conversations. On se racontait que +le patron de _La Belle Promenade_ recevrait dans le courant de la +semaine la visite de l'huissier, qui lui signifierait congé dans le plus +bref délai. + +Le lendemain matin, à la fabrique, l'émotion était vive. Pierken avait +parlé la veille, sur la place publique, avec les trois étrangers; il ne +tarissait pas d'éloges sur leur intelligence, leur connaissance +approfondie des questions sociales, leur foi vibrante en un avenir +meilleur et proche. Les camarades en étaient tout remués; devant eux +s'ouvraient des horizons inconnus, le bonheur. A huit heures, pour le +casse-croûte, ils s'assirent tous, hommes et femmes, en rang d'oignons +contre le mur de la cour dans le tiède soleil d'automne, à écouter tout +ce que leur racontait Pierken inlassablement. Les visages étaient +sérieux et graves; la vieille Natse, vaincue par l'émotion, pleurait. +Mietje Compostello se sentait de plus en plus ébranlée dans son antique +conviction que le monde était ce qu'il devait être; et les jeunes filles +écoutaient immobiles, les yeux brillants et fixes. La plupart d'entre +eux pourtant ne savaient pas encore s'ils assisteraient à la réunion. +Ils brûlaient d'y aller; mais que dirait M. de Beule? + +Ce qu'en dirait M. de Beule, on pouvait déjà s'en douter, rien qu'à voir +Sefietje paraître vers dix heures, comme d'habitude, avec la bouteille +de genièvre. Sefietje avait un air renfrogné, comme si elle eût souffert +d'une grave et obscure injustice, et lorsque les ouvriers lui en +demandèrent le motif, elle répondit, l'air énigmatique et de mauvais +augure, qu'ils ne tarderaient pas à l'apprendre et que ce ne serait pas +drôle. Et, en effet, dès que M. de Beule, toujours précédé de Muche, +parut dans la fabrique, on vit bien que ça clochait. Il avait le visage +cramoisi, boursouflé; pour un rien, un tout petit accroc à l'un des +pilons, il se mit soudain à «partir» comme un sauvage, en hurlant dans +le vacarme qu'il en avait assez, flanquerait tout le monde à la porte +et fermerait la boîte, si ça ne changeait pas. C'était lundi matin; +naturellement Berzeel n'était pas à son poste. Sitôt que M. de Beule +s'en fût aperçu, il s'emporta contre Pierken, en criant dans le tonnerre +des pilons qu'il chassait son frère et que Pierken devait incontinent le +lui faire savoir. + +--Faut-il que je laisse l'ouvrage pour aller le lui dire? demanda +Pierken froidement. + +--Mais non, feignant que vous êtes! vociféra M. de Beule hors de lui. + +--Comment voulez-vous que je fasse alors, Monsieur? répliqua Pierken +avec une calme logique. + +--J'en ai assez! répéta M. de Beule, esquivant une réponse précise. + +Et, Muche en tête, il quitta, congestionné de fureur, la «fosse aux +huiliers» pour se diriger vers la «fosse aux femmes», et on l'entendit +bientôt, là aussi, «partir» avec fracas. + +La journée s'écoula dans une impression d'accablement morose. +Contrairement à son habitude, M. Triphon ne parut point à la fabrique, +accompagné de Kaboul; pour son fils aussi, vraisemblablement, le patron +était «parti», en conclurent les ouvriers. Lorsque Sefietje vint, vers +six heures, apporter la traditionnelle goutte du soir, ils remarquèrent +qu'elle avait sûrement dû pleurer. Aux hommes elle ne dit rien, pas un +mot; mais aux femmes elle confia que M. de Beule était fermement résolu +à renvoyer de la fabrique quiconque, homme ou femme, aurait l'audace +d'assister à la réunion socialiste du dimanche suivant. + + + + +III + + +Ce jour-là, vers l'heure fixée, un calme étonnant régnait aux alentours +de _La Belle Promenade_. Le village d'ailleurs n'avait jamais paru plus +tranquille. C'était une très belle journée d'automne, avec de l'or dans +les feuillages et des vapeurs bleuâtres dans les lointains; l'air +immobile tamisait un soleil dont la bonne chaleur en sourdine vous +mitonnait doucement les mains et les joues. Les choses avaient l'air de +s'assoupir. + +Sous ses trois vieux tilleuls jaunissants, la porte de _La Belle +Promenade_ était large ouverte, comme une invite cordiale à entrer. Il +n'y avait encore personne dans la vaste salle de l'estaminet. Seuls le +patron, fort gaillard à mine fleurie, et sa grosse femme étaient occupés +derrière le comptoir à rincer des verres et les essuyer avec un torchon +à carreaux blancs et rouges. La vieille horloge flamande, dans son coin +obscur, marquait trois heures moins dix. Le disque du balancier allait +et venait avec son tic-tac régulier derrière la lucarne vitrée de la +caisse, et l'on eût dit d'une vieille mégère efflanquée exhibant un trou +dans son ventre, avec une obstination presque obscène. La porte du fond +était également ouverte et dans la courette ensoleillée deux gamins +jouaient aux billes. + +Soudain, quatre hommes firent leur entrée; au dehors, sous les tilleuls, +une dizaine d'autres s'étaient arrêtés devant les fenêtres. Ce n'étaient +pas des gens du village. Ils avaient l'air d'artisans endimanchés et +leur pâleur dénotait des citadins. Le plus âgé des quatre qui venaient +d'entrer, celui qui semblait être leur chef à tous, se tourna vers le +patron et dit: + +--Patron, nous voici. + +--Bien, messieurs, asseyez-vous, répondit calmement le patron en +continuant de nettoyer ses verres. + +--Pourrions-nous avoir une table et quelques chaises? demanda +l'étranger. + +--Vous pouvez avoir un verre de bière ou une goutte de genièvre comme +tout le monde, dit le patron. + +--Oui mais, vous nous reconnaissez bien, voyons? Vous savez que nous +venons ici pour parler! se récria le chef, un peu étonné. + +--Pas moyen, messieurs, riposta, sur un ton calme, mais ferme, le +mastroquet. + +--Pourquoi pas! firent-ils tous les quatre, ébahis. + +--Parce que je vous dis qu'il n'y a pas moyen, répéta le patron, +légèrement irrité. + +--Mais vous nous aviez promis votre salle! + +--J'ai changé d'idée. + +--C'est peut-être la visite de M. le curé?... ricana le chef d'un air +méprisant. + +--Ça ne vous regarde pas, riposta l'homme d'un ton bref. + +Il y eut un silence. Les quatre camarades se consultèrent à mi-voix. Le +mastroquet et sa femme continuaient à rincer les verres, mais leurs +gestes devenaient saccadés et presque colères. Au dehors, sur la petite +place devant les tilleuls, montait un murmure de voix et, en se tournant +vers les fenêtres, les quatre camarades virent qu'un petit attroupement +de curieux s'était formé. + +--Alors, vous refusez? demanda une dernière fois le chef. + +--Alors, je refuse! répéta le patron d'un air insolent. + +--Très bien. Le temps est beau; nous ferons le meeting en plein air. + +Et, d'un mouvement brusque, ils quittèrent l'estaminet. + +Cependant, il y avait foule. On se demandait d'où tout ce monde était si +brusquement sorti; il couvrait tout l'espace libre devant _La Belle +Promenade_. A part la douzaine de citadins qui accompagnaient le chef, +c'étaient des gens de l'endroit et des hameaux avoisinants. Tous, ou +presque tous, appartenaient à la classe populaire: artisans de village +et ouvriers agricoles, avec par ci par là un petit métayer. A première +vue il eût été difficile de dire si cette foule était hostile ou +favorablement disposée. On y remarquait quelques figures déplaisantes: +ces mêmes mouchards qu'on avait surpris, le dimanche précédent, à +écouter les conversations dans les estaminets. Au premier rang, Pierken, +avec Leo et Fikandouss-Fikandouss. Quelques femmes du peuple, tenant +leurs enfants par la main ou sur les bras, restaient à distance, contre +les maisons d'en face. + +--Camarades!... prononça tout à coup le chef, d'une voix claire et +forte. Mais aussitôt il s'interrompit, parce qu'un de ses amis lui +apportait une chaise trouvée on ne sait où; en souriant il l'enjamba +et, dressé de toute sa hauteur au-dessus de la foule, il reprit: + +--Camarades, comme l'annonçait notre convocation de dimanche dernier, +nous avions l'intention de tenir notre réunion là, dans cet +établissement; mais le patron a eu la frousse. Sans doute il aura reçu +la visite du curé ou du baron, qui lui aura interdit de nous prêter sa +salle. Il nous a mis dehors. Mais qu'à cela ne tienne; nous allons faire +notre réunion ici même, en plein air, sous ces tilleuls et le beau ciel +bleu. On y respire. Ça vaut mieux que l'atmosphère empestée d'une salle +de caboulot. Et puis, c'est gratis. + +Une vague de bonne humeur s'éleva parmi la foule bourdonnante et la fit +osciller comme la houle sous un coup de vent. On entendit des murmures +réprobateurs, sans qu'il fût possible de distinguer si le blâme visait +l'acte du mastroquet ou les paroles de l'orateur. Sur bien des visages +se lisait une attention religieuse et presque émue. Le tour jovial du +tribun semblait plaire à beaucoup; tandis que d'autres gardaient une +mine hésitante ou renfrognée, dans l'attente inquiète de ce qui allait +suivre. Un bref échange de mots violents et haineux éclata dans un +groupe, mais fut aussitôt couvert par des chut péremptoires. + +--Camarades, continua l'orateur, soudain grave, nous sommes venus vers +vous pour vous parler de votre sort en ce monde, vous le dépeindre sous +un jour crû, sans mentir, tel qu'il est et tel qu'il devrait être. Que +vois-je ici autour de moi? De pauvres gens, des ouvriers qui, du matin +au soir, d'un bout de l'année à l'autre, doivent trimer comme des +esclaves, afin de gagner une misérable croûte pour eux-mêmes et leur +malheureuse famille! Vous n'avez que des devoirs sur la terre; vous ne +possédez aucun droit. Ce n'est pas pour vous que vous travaillez, peinez +et produisez; c'est pour vos exploiteurs, ceux qui vivent sans rien +faire et s'engraissent de votre dur labeur.... + +Le tribun s'animait, sa figure contractée devenait pâle et ses yeux +luisaient d'un dur éclat derrière les verres de son pince-nez. Sa voix +cassante scandait, martelait les mots et le mouvement de son bras droit, +au poing fermé brandi vers le ciel, soulevait de côté sa jaquette et son +gilet, en découvrant sa chemise, comme un liseré blanc, à la ceinture de +son pantalon sans bretelles. + +L'auditoire, tout yeux, tout oreilles, retenait son souffle. Visiblement, +il les tenait déjà sous l'empire de son éloquence routinière. En voilà +un qui osait dire les choses; jamais ils n'avaient entendu rien de +pareil dans leur village! Par-ci par-là s'élevait bien, de temps en +temps, une vague rumeur de protestation, mais tout de suite on imposait +silence. Et d'ailleurs le tribun était entouré de ses camarades, qui +veillaient sur lui comme une garde du corps indéfectible; dans leurs +visages pâles, les yeux ardents scrutaient la foule comme pour y suivre +l'effet de ses paroles et, à la moindre menace, parer au danger. + +Cette foule s'était encore accrue. A chaque instant de nouveaux visages +s'y montraient, attirés par cette réunion en plein air, où tout le monde +pouvait bien s'arrêter quelques minutes vraiment, sans se voir accusé +plus tard d'y avoir participé délibérément. Cette affluence inespérée +fouettait le tribun; il s'échauffait au son de ses propres paroles, il +redoublait d'éloquence et de violence, lorsque soudain un incident +surgit qui l'arrêta tout net au beau milieu de son discours. + +Un individu fendait la cohue, en traînant la quille, et titubant, le +visage tuméfié, braillant d'une bouche pâteuse des choses incohérentes. +Bâton levé sur les spectateurs, il se frayait brutalement un passage; et +il répétait, avec un entêtement d'ivrogne, qu'il voulait aller à _La +Belle Promenade_ boire une goutte et que personne au monde n'avait le +droit de l'en empêcher. C'était Berzeel; et, quand on l'eut reconnu, un +éclat de rire formidable secoua la foule. C'était Berzeel qui, au lieu +de se saouler comme d'habitude dans son patelin, venait par hasard de +descendre au village où il travaillait pendant la semaine et, par sa +seule apparition, mettait tout en émoi. Agacé, ayant peine à maîtriser +sa colère, le tribun se pencha sur sa chaise pour lui demander: + +--Qu'est-ce que vous voulez, mon ami? + +Avant que Berzeel eût le temps de répondre, la foule se creusa, +bousculée; comme un tigre, Pierken sauta sur son frère et lui hurla en +pleine face: + +--Salaud! Crapule! Ivrogne! Tu n'es pas honteux! Veux-tu f.... le camp! + +--Hein! quoi! rugit Berzeel, brandissant son bâton. + +Et brusquement il l'abattit, de toute sa force, sur la nuque de Pierken. + +La foule s'ameutait. Leo se précipita, saisit Berzeel à bras-le-corps, +le maintint avec rage. L'orateur sur sa chaise vociférait, faisait des +efforts désespérés pour rétablir le calme. + +--C'est mon frère, monsieur, gémissait Pierken. J'ai honte de l'avouer. + +--Pas de monsieur; appelez-moi camarade, dit le tribun d'une voix +mordante. Et lâchez cet homme, ordonna-t-il à Leo. Je me charge de lui +faire entendre raison. + +Leo dénoua son étreinte, et l'orateur, apostrophant l'ivrogne: + +--Mon ami, ce n'est pas bien ce que vous avez fait là. Vous êtes sous +l'influence de la boisson, ce fléau de la classe ouvrière en Flandre.... + +--J'ai pourtant bien le droit de boire une goutte, si je la paie! +riposta Berzeel d'un air provocant. + +Une clameur s'éleva; l'orateur agita les bras avec violence, réclamant +le silence. + +--Qu'on apporte une chaise pour cet homme; il est fatigué! cria-t-il. + +De nouveau, des clameurs et des rires fusèrent; une chaise fut apportée, +passée de main en main au-dessus des têtes, vers Berzeel. + +--Asseyez-vous là, dit le tribun. + +--Si je veux bien! bégaya Berzeel. + +--Veuillez donc bien! insista l'orateur impassible. Berzeel prit la +chaise en maugréant, s'y laissa choir, et agitant son bâton vers +l'estaminet, commanda: + +--Patron, une goutte, nom de Dieu! + +La foule ondoyait sous les rires, mais l'orateur, sans se laisser le +moins du monde déconcerter, se planta devant Berzeel et reprit, d'un ton +saccadé et le regard dur: + +--Vous demandez du genièvre! Bon! Mais, avant qu'on vous l'apporte, vous +entendrez de moi ce que c'est que le genièvre et quels sont ses effets +pour ceux qui, comme vous, en font abus. + +Il se dressa comme un champion à la lutte et, en une diatribe violente, +il s'attaqua à l'alcool. Les phrases courtes tombaient en coups de +massue; et de ses poings fermés il en ponctuait la force, vibrant et +menaçant, devant Berzeel affaissé comme une brute. Tout l'auditoire +était subjugué, entraîné par sa rageuse éloquence, quand tout à coup +parut le garde-champêtre du village qui, se faufilant vivement à travers +les groupes et arrivé devant le tribun, jeta d'un ton de commandement: + +--Halte-là! Finissez! + +L'orateur, en pleine tirade à effet, le bras droit frémissant, levé vers +le ciel et la chemise blanche bouffant à la ceinture de sa culotte +tombante, s'arrêta net, se pencha, dévisagea le garde-champêtre, et +calmement lui demanda avec le plus grand sang-froid: + +--Qu'est-ce que vous dites, mon ami? + +--Que je dis que vous devez cesser! répéta le garde-champêtre d'un ton +bref. + +Une rumeur bourdonna dans la foule, contradictoire. Certains +protestaient avec force; d'autres, les mouchards, approuvaient en +ricanant. + +--Qui vous a donné cet ordre? demanda, toujours très calme, l'orateur. + +--Monsieur le baron ..., le bourgmestre, répondit le garde, l'air +haineux. + +--Avez-vous cet ordre par écrit, mon ami? + +Visiblement, le garde-champêtre ne s'attendait pas à cette question. +Un moment il regarda l'orateur, bouche bée, sans trouver de réponse. +La foule se moquait, amusée; les mouchards crachaient par terre de rage. + +--Eh bien! insista le tribun, qui sentait la majorité pour lui. + +--Non, répondit enfin le garde. Mais ça ne fait rien; Monsieur le baron +l'a tout de même dit. + +--Eh bien, conclut en souriant l'orateur, allez donc demander à monsieur +le baron qu'il écrive sur un bout de papier ce qu'il vous a dit et +apportez-moi ça. En attendant, nous continuerons.... + +Furieux et menaçant, le garde-champêtre s'empressa de déguerpir et dans +la foule des applaudissements éclatèrent, mêlés à des huées. Pierken, +Leo et Feelken battaient des mains furieusement. Berzeel, la canne +brandie, réclama de nouveau une goutte, vociférant au milieu du vacarme. +Les mouchards louchaient, devenus verdâtres. + +--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! hurla Feelken débordant de joie. + +Mais l'orateur, comme illuminé par son triomphe, réclama de nouveau le +silence; et, dans l'attention frémissante de tout l'auditoire, il +continua: + +--Mes amis, nous ne sommes pas gens à nous effaroucher pour si peu. Nous +en voyons de toutes les couleurs à nos meetings. L'incident est clos. En +attendant que le garde-champêtre revienne avec l'ordre du bourgmestre, +je vais vous parler de vos droits méconnus depuis des siècles et, en +premier lieu, du plus élémentaire de tous ces droits: celui du suffrage +universel! + +Tout de suite, il enfourcha son dada; et, sans plus s'occuper de Berzeel +et de l'alcoolisme, avec de grands efforts d'éloquence, il entreprit de +faire entrer ses idées dans les cerveaux bouchés de son primitif +auditoire. Ils ne comprenaient qu'à moitié; ils ne saisissaient pas +clairement l'importance capitale du mirage qu'il évoquait devant eux. Il +s'en aperçut à la contraction pénible des visages et il s'empressa bien +vite de quitter le terrain des spéculations abstraites pour poser devant +eux des exemples concrets. Là, ils réagirent immédiatement. Ils avaient +conscience de leur force, d'être la masse, et de ce qu'ils pourraient +réaliser le jour où cette puissance, organisée et coordonnée, serait +capable de traduire en faits accomplis ce qui n'était encore qu'une +conscience obscure de leurs droits. Un roi, ça ne faisait qu'un homme; +des ministres, ce n'étaient que quelques-uns. Comme force réelle et +intégrale, ils se réduisaient à néant en regard des masses profondes du +peuple. Et, néanmoins, c'était leur volonté seule, la volonté de ces +quelques-uns, qui prédominait et dictait les lois. Ici, dans ce village, +il n'y avait qu'un bourgmestre et qu'un curé; et c'était pourtant ce +seul curé, qui avait défendu au patron de _La Belle Promenade_ de céder +sa salle pour la réunion; c'était ce seul bourgmestre qui, tout à l'heure, +enverrait son garde-champêtre avec un petit papier, pour interdire ce +meeting même en plein air,--cet air qui était à tous et à personne,--alors +que des centaines de gens ne demandaient pas mieux que de continuer à +entendre l'orateur! Était-ce bien, cela? Était-ce juste? Est-ce qu'une +mesure aussi arbitraire pouvait contenter n'importe quel homme conscient +de sa liberté, de sa dignité et de son droit? + +Un sourd murmure de mécontentement gronda, et dans un groupe il y eut +une altercation brusque entre quelques ouvriers et des mouchards. Avec +violence on s'empoigna; et soudain des gifles claquèrent, ponctuées de +coups de pieds assourdis, tandis que s'élevait une clameur sauvage. +Berzeel s'était redressé et faisait tournoyer son bâton; l'orateur dut +interrompre son discours et sa garde du corps se serra autour de lui. +Au même instant apparut au coin d'une maison un trio imposant: M. le +baron-bourgmestre, accompagné de M. le curé et flanqué du garde-champêtre, +qui agitait d'un air provocant un bout de papier. + +--Cessez! Cessez! cria-t-il de loin. + +Le rire cessa aussitôt, comme par enchantement; il se fit un parfait +silence et la garde du corps se serra encore plus étroitement autour du +tribun qui, sans descendre de sa chaise, se tourna vers les autorités et +demanda d'une voix blanche: + +--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs? + +Le baron-bourgmestre s'avança de trois pas. Il marchait avec peine en +tirant la jambe et s'appuyait sur une canne, grand et lourd, avec de +grosses moustaches tombantes et des cheveux teints. Il semblait en proie +à la plus vive indignation et ses lèvres tremblaient. Pointant sa canne +vers le tribun il dit, d'une voix frémissante, en un flamand détestable: + +--Je suis le bourgmestre et je vous défends de parler ici. Si vous +continuez, je vous fais dresser procès-verbal par le garde-champêtre. + +Le tribun souriait, très calme. Et la garde du corps souriait aussi, +avec des yeux noirs dans des visages pâles. Ils regardaient fixement le +trio, surtout le curé, avec ses yeux de fanatique et son teint bistré +tournant au verdâtre. + +--Monsieur le bourgmestre, est-ce que monsieur le curé aurait quelque +chose à voir ici? demanda brusquement l'orateur, en montrant du doigt +l'ecclésiastique. + +--Cela ne vous regarde pas, répondit le bourgmestre. + +Le curé ne dit mot, mais ses yeux insolents jetaient des flammes. Un +silence d'attente oppressait la foule. + +--Je vous somme pour la dernière fois de cesser, répéta le bourgmestre. + +--C'est superflu, monsieur le bourgmestre, je venais précisément de +finir, nargua l'orateur. + +Un large éclat de rire retentit, vite réprimé. Indignés, les mouchards +grognèrent. + +--Descendez de cette chaise! ordonna le bourgmestre furieux. + +Soudain, à cette injonction brutale, le tribun prit feu. Le rouge lui +monta aux joues, ses yeux étincelèrent et il cria avec force, +dévisageant les autorités avec un souverain mépris: + +--Je descendrai de cette chaise lorsqu'il me plaira et non pas lorsqu'il +vous plaira, monsieur le bourgmestre. Vous pouvez ... peut-être ... me +défendre de parler. Quant à me faire descendre de cette chaise vous n'en +avez aucun droit. Essayez, si vous l'osez, nom de Dieu! + +Et il se campa, les bras croisés, tandis que sa garde s'avançait pour +lui prêter main-forte. + +Cela devenait sérieux. De la foule, qui s'agitait, partirent des cris +divers. On vit Leo retrousser les manches de sa veste et l'on perçut la +voix braillarde de Berzeel, qui lançait des invectives dans le vide. Le +bourgmestre agita sa canne, comme s'il allait donner un ordre et le +garde-champêtre avait tiré son bout de sabre. Les mouchards se faufilaient +traîtreusement vers la chaise. La garde du corps, roide, muette et très +pâle, ne bronchait pas. On entendit piailler un gosse auquel sa mère +donnait la fessée. Les lèvres blanches du curé remuaient, comme s'il +mâchait une chique. + +--Pff! C'est de la crapule, de l'infecte crapule! s'écria tout à coup, +avec un violent haussement d'épaules le bourgmestre. Je ne veux pas me +salir les mains; allons-nous-en, monsieur le curé. + +Il tourna les talons et, d'un pas trébuchant, appuyé sur sa canne, il +partit, accompagné du curé, lançant des regards furibonds, et suivi du +garde-champêtre qui, de son petit sabre ridicule, couvrait la retraite. + +--Voilà comment nous opérons dans nos meetings! conclut le tribun +triomphant, en sautant prestement de la chaise. + +La foule lui fit une ovation bruyante. Seuls, les mouchards louchaient +haineusement. Ils avaient l'air bouffis de venin. Alors, un homme +traversa la cohue, marcha droit vers l'orateur, s'arrêta devant lui et +se mit à chantonner d'une voix sourde et profonde: + +--Oooooooooooo.... + +C'était Justin-la-Craque abominablement ivre, rauque et puant l'alcool, +les yeux aqueux et comme enduits de gélatine, se raidissant pour ne pas +tomber à la renverse. Comme toujours, lorsqu'il était pris de boisson, +il s'entêtait à chanter _l'O Pepita_. + +Le tribun eut un mouvement de recul, mais la foule s'esclaffait de rire +et Justin-la-Craque persistait, avec l'opiniâtreté du pochard. + +--Pee ... pee ... pee ... peeeeee.... + +--Qu'est-ce que c'est? demanda l'orateur en fronçant les sourcils. + +--Piii ... Pipipipiii ... Pepita, Pepita, Pepita! miaulait +Justin-la-Craque sous l'énorme bordée de rires. + +Outrés, Leo et Pierken, en le bousculant, vinrent à bout de le repousser +et expliquèrent à l'orateur quelle était cette espèce de loufoque, qui +lichait. Le tribun hochait la tête d'un air grave et dit: + +--Il y a encore beaucoup, beaucoup à faire ici. Il nous faudra souvent +revenir. + +--Venez! Venez! jubilait Pierken. + +Le tribun et sa garde du corps s'écoulèrent avec la foule. +Justin-la-Craque, ayant découvert Berzeel, alla se planter devant lui +pour offrir à son camarade une séance d'_O Pepita_. Berzeel souriait, +baveux et attendri. Ensemble ils disparurent dans _La Belle Promenade_. + + + + +IV + + +Le soir, on se cogna ferme dans plusieurs cabarets du village. Presque +partout les mouchards écopèrent, mais Berzeel et Justin-la-Craque, qui +toute la nuit firent le tour des estaminets, eux aussi, eurent amplement +leur compte. + +Le lendemain matin, la fabrique offrait un spectacle inusité. La moitié +des presses était sans servants, et, vers neuf heures, lorsque M. de +Beule vint faire sa tournée habituelle, il faillit suffoquer de fureur. +Frémissant, il demanda à Free et Poeteken ce qui se passait, et pourquoi +Pierken, Berzeel, Leo et Feelken n'étaient pas à leur poste; mais ni +l'un ni l'autre ne put donner d'explication. + +Poeteken, envoyé aux informations, revint au bout d'une heure. Il avait +rencontré Pierken et Leo, qui lui avaient dit qu'ils se considéraient +comme renvoyés, puisque M. de Beule leur avait fait savoir d'avance, par +l'intermédiaire de Sefietje, que ceux qui assisteraient à la réunion +seraient mis à la porte. Ensuite il avait trouvé chez lui Fikandouss, +qui s'était obstinément refusé à fournir la moindre explication. Il se +tenait acagnardé dans un coin près du feu, entouré de ses soeurs dans +les gémissements et les larmes, et tout ce que Poeteken avait pu tirer +de lui, c'était qu'il ne retournerait pas à la fabrique. Quant à +Berzeel, il persévérait, en compagnie de Justin-la-Craque, à faire en +titubant la tournée des cabarets: ils avaient eu une nouvelle rencontre +avec les mouchards, qui leur avaient administré une sérieuse frottée. +Justin-la-Craque avait ses vêtements en lambeaux et Berzeel exhibait une +tête ensanglantée. + +A ce rapport, M. de Beule brusquement se mit à «partir» comme un fou sur +tout ce qui l'entourait. Et, inconséquent comme toujours en ses éclats +démesurés, il fit arrêter sur-le-champ la machine à vapeur et congédia +tous les ouvriers de la fabrique, y compris les femmes. + +Peureusement, la plupart obéirent sans protester; mais Bruun, le +chauffeur, s'avançant vers le patron, lui demanda, pâle et tremblant de +colère concentrée: + +--Mais, monsieur, je voudrais bien savoir quelle est notre faute à nous +dans cette affaire? + +--Est-ce vous qui êtes le maître ici, ou est ce moi? hurla M. de Beule +pour toute réponse. + +--Eh bien ... eh bien ... si j'avais su ... j'y serais aussi allé, au +meeting! s'écria Bruun hors de lui. + +Et, avec un violent juron, il flanqua contre le mur un lourd marteau +qu'il tenait à la main et sortit furieux de la fabrique. Miel ... cette +«espèce de veau!» suivit son père, sans comprendre au juste ce qui se +passait; et Poeteken, Free, Ollewaert l'accompagnèrent. Du côté des +femmes, ce fut la fuite d'une troupe d'oies effarées, Mietje, toute +jaune d'angoisse, et la vieille Natse pleurant à en perdre haleine. +Seuls, les charretiers pouvaient rester. A cause des chevaux, M. de +Beule n'osait les renvoyer. Jusque dans l'explosion de sa rage, il ne +perdait pas de vue tout à fait ses intérêts vitaux. + +Toute la journée, la fabrique resta silencieuse et close, comme une +maison morte. M. de Beule allait et venait, pareil à un Jupiter tonnant, +et M. Triphon se tenait prudemment à distance, accompagné de Kaboul, qui +furetait après les taupes dans le jardin. Lorsque Sefietje vint vers six +heures porter la goutte du soir à Pol et au «Poulet Froid», ceux-ci +remarquèrent qu'elle devait avoir beaucoup pleuré. Ses yeux, naturellement +petits, étaient presque entièrement fermés. Mais Sefietje, dressée pendant +de longues années à la crainte servile et au respect de M. de Beule, ne +mettait jamais les torts du côté de son maître, pas même cette fois-ci. +A la façon dont elle sut tourner les choses, c'était tout de même la faute +des ouvriers. Il y avait eu des scènes terribles à la maison, dit-elle, et +M. de Beule parlait de vendre sa fabrique. + +A sept heures, comme la nuit tombait, une députation d'ouvrières se +présenta à la maison de M. de Beule. C'étaient «La Blanche» avec Mietje +Compostello, accompagnées des femmes de Free et d'Ollewaert et de la +soeur aînée de Fikandouss-Fikandouss, en un petit groupe sombre et +pitoyable; toutes pleuraient. Ce fut Mme de Beule qui les reçut d'abord +dans un petit parloir. Mietje Compostello, qui était la plus âgée et la +plus sérieuse, prit la parole; elle venait supplier au nom de toutes, +y compris les absentes, de pouvoir rentrer à la fabrique. + +M. de Beule, qui les avait entendues du fond de son bureau, ouvrit la +porte du petit parloir et parut sur le seuil. Il était cramoisi et +gonflé de colère. Mietje répéta sa prière d'une voix tremblante. + +--Je ne veux plus rien avoir à faire avec cette sale clique! gronda M. +de Beule. Une fois pour toutes, c'est fini! Plus de socialistes à la +fabrique! + +--Vous avez bien raison, monsieur. Je vous approuve mille fois! répondit +Mietje de sa voix grave. Mais, nous n'en sommes pas, monsieur, de ce +sale monde, vous le savez pourtant bien! + +Légèrement interloqué, M. de Beule eut un instant de silence hésitant. +Mme de Beule se hâta d'en profiter pour dire quelques paroles +conciliantes. + +--Non, non, Mietje, vous êtes toutes de très braves filles; nous le +savons bien. Tatata ... Il ne faut pas pleurer ... Vous allez voir ... ça +va s'arranger. + +--Ils ont affolé notre Free, avec toutes leurs histoires; on ne peut +plus vivre avec lui! s'écria brusquement la soeur de Fikandouss, dans +une crise de larmes. + +Prise de syncope, elle s'affaissa sur une chaise; inquiète, Mme de Beule +appela à l'aide Sefietje et Eleken. On donna un verre d'eau à la +malheureuse qui reprit ses sens. M. de Beule était assez ému. Sitôt sa +fureur tombée, il devenait facilement un coeur sensible et même +pitoyable. Il était là comme un gros homme sanguin, trop bien nourri, au +milieu de toutes ces malheureuses que sa seule présence terrorisait; un +vague sentiment de honte s'emparait de lui. + +--Eh bien, dit-il enfin, avec effort, pour cette fois-ci, je veux bien +pardonner. Mais, si jamais on ose recommencer, alors c'est bien fini, +aussi vrai que vous me voyez en ce moment, je ferme boutique et vous +serez tous à la rue. + +Il crut de son devoir de se fâcher encore; le coup de poing qu'il asséna +sur la table fit sursauter les femmes avec un cri d'effroi, et, en +matière de conclusion, il proclama: + +--Ce n'est vraiment pas à moi à me gêner pour mes ouvriers! Si ça ne +leur plaît plus, ils n'ont qu'à s'en aller! Ce n'est pas moi qui me +serrerai le ventre! + +--Vous avez bien raison, monsieur; vous avez bien raison! répétait d'un +ton triste et sourd le choeur des femmes. + +Et elles s'en allèrent comme un troupeau apeuré, après avoir humblement +remercié M. et Mme de Beule pour leur grande miséricorde et leur +généreuse bonté. + +Le lendemain, la machine à vapeur se remettait à tourner et les six +pilons rebondissaient avec leur vacarme assourdissant, comme si rien ne +s'était passé. + + + + +V + + +L'hiver fut marqué par deux événements d'importance à la fabrique. Le +premier regardait Poeteken «l'huilier», le deuxième, M. Triphon. + +Ce chétif, ce silencieux Poeteken, qui avait la réputation de courtiser +«La Blanche», mais vraiment semblait par trop timide et insignifiant +pour être pris au sérieux, s'il s'agissait des femmes et de l'amour; ce +Poeteken nul, infime, inapte et incapable, avait tout de même, en fin de +compte, fait oeuvre d'homme. Un soir, lorsque Sefietje vint faire sa +ronde habituelle avec la bouteille, elle trouva la «fosse aux femmes» en +proie à la consternation la plus profonde et «La Blanche» pleurant à +chaudes larmes. + +--Qu'y a-t-il? s'écria Sefietje interdite. + +Aucune ne parut empressée de répondre. La vieille Natse en pleurant leva +les bras au ciel, comme pour dire que, cette fois-ci, c'était la fin de +tout. Lotje, Sidonie et Victorine restaient muettes, les joues brûlantes, +la tête penchée sur leur ouvrage; seule, Mietje Compostello déclara de sa +voix profonde et caverneuse que le monde était bien perverti et qu'on ne +pouvait plus avoir confiance en personne. Enfin, l'une d'elles avoua: +Poeteken, l'infâme hypocrite, que toutes croyaient l'innocence même, avait +séduit «La Blanche» et «La Blanche» allait avoir un gosse. + +--Eh bien, c'est du propre! Eh bien, c'est du propre! s'exclama Sefietje, +étourdie de stupéfaction. + +«La Blanche» fut prise d'une crise de larmes, comme si tout entière elle +allait fondre. + +--Qui l'aurait jamais pensé! Qui l'aurait jamais pensé! gémissait-elle. + +--Mais, voyons, Zulma, s'écria Sefietje rouge d'indignation et de honte, +tu pouvais bien penser que ça finirait mal, en te conduisant ainsi! + +Toute sa vie, Sefietje était restée une vierge austère et revêche; la +rupture de ses fiançailles avec Bruteyn, jadis, l'avait aigrie pour +toujours. Elle était l'ennemie de l'amour, l'ennemie de la reproduction +et de tout ce qui s'y rapportait, de près ou de loin. A ses yeux, ce qui +arrivait à «La Blanche» était une abomination. Elle en rejetait la faute +entièrement sur «La Blanche», parce que, déclarait-elle avec une rage +haineuse et sourde, tous les hommes sont des coquins; il n'en existe +peut-être pas cent dans le monde entier qui ne chercheraient pas à +tromper une femme, autant de fois qu'ils en ont l'occasion, ce que +«La Blanche» savait aussi bien qu'elle-même. + +--Est-ce qu'il parle au moins de mariage? demanda-t-elle sur un ton un +peu moins vindicatif. + +«La Blanche» fut secouée d'une nouvelle crise. + +--Il voudrait bien, mais sa mère s'y oppose, répondit-elle à travers ses +sanglots. Sefietje leva les bras au ciel. + +--Alors vous êtes perdus tous les deux! annonça-t-elle. Jamais M. de +Beule ne tolérera pareil scandale dans sa fabrique! + +Brusquement, de gros sanglots s'entendirent derrière le dos de Sefietje. +Toutes les femmes se retournèrent et virent avec effroi et stupéfaction +la belle Sidonie pleurant à chaudes larmes. Elle était là, affaissée, +comme sous le poids d'une douleur effrayante, soudaine, et les pleurs +coulaient sur ses mains crispées dans le tissu rugueux du sac qu'elle +ravaudait. + +--Mon Dieu! Sidonie! Qu'as-tu donc? s'écriaient les femmes. + +Sidonie semblait incapable de répondre. Elle gémissait et se tordait, +comme en proie à une douleur physique lancinante; ses jolies épaules +étaient secouées par des hoquets et elle se cachait la tête dans ses +mains. + +--Sidonie ... t'est-il arrivé quelque chose! demanda Lotje, +compatissante. + +Sans répondre, à travers ses sanglots et ses hoquets, Sidonie fit oui de +la tête. + +--Tout de même pas comme ... à Zulma? insista Lotje avec des yeux de +terreur. + +Pour toute réponse les larmes de Sidonie redoublèrent. + +--Oh! s'écrièrent-elles toutes, le poing devant la bouche. + +Sidonie gémissait, se cramponnait. + +--Et l'auteur? demanda Lotje doucement, avec bonté. + +Pas de réponse. + +--Est-ce ... M. Triphon? demanda Lotje tout bas. + +Sidonie fit un signe de tête affirmatif. + +Immobiles, les yeux fixes, comme figées d'effroi, les femmes se +regardèrent. On eût dit qu'une aile invisible et sombre venait de les +effleurer. L'émotion de Sefietje fut si violente qu'elle en devint blême +et dut s'asseoir pour ne pas tomber. Mietje Compostello lui enleva bien +vite des mains la bouteille de genièvre, qui faillit rouler à terre. + +Soudain toutes furent prises d'une véritable épouvante. Dans la cour, +sous leurs fenêtres, venait de passer en trottinant d'un pas allègre, +Muche, comme toujours suivi à courte distance de M. de Beule. Le patron +avait la face gonflée et cramoisie, comme s'il venait de «partir» et +s'il se préparait à recommencer. Les femmes étouffèrent un cri d'angoisse +et Sefietje tomba en syncope. La porte s'ouvrit et l'odieux cabot entra +avec son maître. + +--Qu'est-ce que c'est? Que se passe-t-il ici? demanda M. de Beule, +fronçant le sourcil d'un air sévère. + +--C'est Sefietje, Monsieur, qui a une syncope, répondit Lotje, les joues +en feu. + +M. de Beule, avec ses apparences d'homme rude, vigoureux et dur, était +complètement désemparé en présence de maux auxquels il n'était pas sujet +lui-même; c'était le cas avec Sefietje. + +--Sapristi! Sapristi! répétait-il tout ahuri et ne sachant quelle +attitude prendre. Sapristi! Qu'allons-nous faire? + +--Vite, Victorine, vite, va chercher un verre d'eau! dit Lotje, rassurée +parce que M. de Beule n'en demandait pas davantage. + +Victorine s'empressa et Sefietje, ouvrant faiblement les yeux, revint +à elle peu à peu. + +--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira-t-elle. + +Mais elle eut une terreur folle lorsqu'elle vit son maître devant elle; +ses yeux se refermèrent et sa tête retomba en arrière. + +--Sefie! Sefie! Tu ne peux pas!... s'écria Lotje comme si la vieille +servante le faisait exprès. + +Bouleversé, M. de Beule ne savait plus à quel saint se vouer. On eût dit +qu'il avait peur de Sefietje. + +--Il faut la faire tenir tranquille, bien tranquille, bégaya-t-il. + +Et, tout inquiet, il prit la porte, pendant que Victorine revenait à pas +précipités avec une gamelle d'eau. Sefietje reprit ses sens. Elle but +une gorgée d'eau fraîche et regarda autour d'elle d'un air égaré. + +--Ça va mieux, Sefietje? demanda Lotje d'une voix douce. + +Sefietje fit un signe de tête affirmatif. Oui, cela allait un petit peu +mieux. M. de Beule la regarda encore un instant avec des yeux pleins +d'inquiétude, puis il partit sur la pointe du pied en fermant avec +précaution la porte derrière lui. + +Juste devant les fenêtres, il rencontra M. Triphon avec Kaboul, et les +femmes, à peine délivrées, éprouvèrent de nouveau une terrible angoisse. +Sans savoir pourquoi, elles s'attendaient à une scène épouvantable entre +le père et le fils, là devant elles. Il n'en fut rien, heureusement. M. +de Beule, faisant de la main un geste dans la direction de la «fosse aux +femmes», parut dire quelque chose à M. Triphon, qui, à son tour, regarda +d'un air alarmé du côté de l'atelier. Sans doute M. de Beule +l'avertissait-il de n'y pas entrer en ce moment. Le père et le fils +restèrent là un instant immobiles, pendant que les deux chiens +s'entreflairaient comme des étrangers. Puis chacun s'en fut de son côté. + +Alors, dans leur «fosse», les femmes purent respirer. + + + + +VI + + +Le lendemain matin, toute la fabrique savait l'histoire. La veille au +soir, les femmes entre elles avaient fait le serment solennel de n'en +rien dire à personne; et nul ne comprenait comment elle avait pu +s'ébruiter. Mais dès huit heures, au moment où les hommes prenaient leur +déjeuner dans la cour, tous connaissaient le passionnant secret. Les +«huiliers» le savaient, les «cabris» des meules verticales le savaient, +Bruun, le chauffeur, le savait; jusqu'à Pee, le meunier, qui turbinait +toujours, comme un grand hanneton saupoudré de farine, dans un coin de +la fabrique et par là même souvent exclu des confidences, n'ignorait +rien. Un peu avant la demie apparurent dans la cour Justin-la-Craque et +son aide Komèl portant une barre de fer; ils le savaient aussi. Et, +lorsque vers midi Pol et le «Poulet Froid» rentrèrent avec leurs +attelages, ils le savaient également. + +Tout le monde le savait, on eût dit que cela flottait dans l'atmosphère +même de la fabrique, qu'on le respirait, présent partout. Cela tournait +avec les lourdes meules verticales, qui écrasaient la graine luisante et +menue; cela cliquetait et ronronnait dans les moulins à farine de Pee; +cela dansait et bondissait dans le vacarme infernal des pilons. + +Les ouvriers, pour la plupart, prenaient «l'histoire» à la blague et +s'en amusaient. Ils tourmentèrent avec férocité Poeteken qui d'ailleurs +faisait semblant de ne pas comprendre. «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» +criait Feelken à tout instant, par pur besoin de faire du bruit; et il +était impossible de demander à Leo la plus petite chose, sans qu'il +lançât aussitôt un «Oooo ... uuuu ... iiii ...» qui faisait trembler les +vitres et devait, bien sûr, faire sursauter M. de Beule à son bureau, +dans la maison. C'était comme une folie contagieuse: Free s'approcha de +Miel et, sans raison, lui hurla un retentissant «espèce de veau!» en +pleine figure. Miel, ébahi, en ouvrit la bouche toute grande, sans rien +répondre, tandis que tous les autres se payaient une bosse de rire. +C'était du délire, ce matin-là. + +Obstinément, pendant toute la journée, les femmes se tinrent à l'écart +des hommes. Ni à huit heures, ni à quatre heures, aucune ne se montra +dans la cour pour le casse-croûte en commun avec les hommes. Ceux-ci, +désireux de connaître des détails, étaient extrêmement vexés. A quatre +heure et quart, Ollewaert, ne voyant pas arriver sa fille, se fâcha tout +rouge et se dirigea vers la «fosse aux femmes», pour contraindre au +besoin Victorine par la force. + +--Ici! lui cria-t-il à travers les fenêtres, comme à un chien. + +Victorine obéit, bien à contre-coeur; mais, malgré toutes les instances +du petit bossu, elle ne lâcha pas un mot de l'affaire. Cet entêtement le +rendit si furieux, qu'il menaça de la battre. Aussitôt Pierken +s'interposa, indigné. + +--Tu ne vas pas frapper cette enfant parce qu'elle refuse de jaser! +grogna-t-il. + +--C'est mon affaire! répondit Ollewaert d'un ton mordant, très féru de +ses droits paternels. + +Pierken se tut et tous considérèrent avec étonnement le petit bossu +d'ordinaire si bonasse. Qu'est-ce qui lui prenait tout à coup? Ce +n'était plus lui. Victorine, en larmes, refusa d'achever sa tartine et +retourna en maugréant vers la «fosse aux femmes». Bruun, le chauffeur, +était également dans un état de surexcitation extrême. L'histoire de M. +Triphon avec Sidonie l'intéressait médiocrement; cela n'éveillait en lui +qu'un mépris profond. Mais il suivait Poeteken avec des yeux féroces; +et, à tout instant, il arrêtait l'un ou l'autre, pour lui demander: + +--Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça? Peut-on imaginer une +monstruosité pareille! Une si belle femme avec ce mal foutu! + +«La Blanche» était loin d'être belle femme; mais Bruun la trouvait telle +parce qu'il n'avait jamais pu l'avoir. Tous les autres, qui étaient au +courant, s'amusaient énormément de sa disgrâce et abondaient sournoisement +dans son sens. «Fikandouss-Fikandouss!» criait Feelken. Et Leo mugissait +un « Oooo ... uuu ... iii ...» qui dominait le fracas des pilons. + +Le matin, à dix heures, ce fut Eleken, la deuxième servante de M. de +Beule, qui vint, à la place de Sefietje, avec la bouteille de genièvre; +mais le soir, à six heures, Sefietje, à peu près remise, reprit ses +fonctions accoutumées. + +Les hommes ricanaient. + +--Rien de neuf, Sefietje? demanda Berzeel à brûle-pourpoint. + +--Je n'ai pas à m'occuper de ce qui ne me regarde pas, répondit Sefietje +en rougissant. + +Free demanda en rigolant si on voudrait de lui comme parrain. Sefietje +ne répondit rien et poursuivit sa tournée. Elle injuria Fikandouss parce +qu'il n'en finissait pas de vider son verre; et lorsque Ollewaert, qui +avait repris sa bonne humeur, lui demanda d'un air narquois si elle +n'avait jamais songé aux garçons, elle devint brusquement furibonde et +hurla d'une voix stridente, dans le tonnerre des pilons, qu'ils étaient +tous des voyous et des fripouilles: cette fois-ci, M. de Beule ne +manquerait pas de faire un nettoyage à fond parmi le personnel de sa +fabrique. Conspuée par les ouvriers, elle gagna la porte sous leurs +clameurs de colère et de menace. + +Un peu avant l'heure de la fermeture, M. Triphon fit son apparition dans +la «fosse aux huiliers». Ils ne l'avaient aperçu de toute la journée et +ils furent frappés de sa face congestionnée et rouge. «Il a soufflé le +feu», se chuchotèrent les hommes à l'oreille. Et Ollewaert dit à +Fikandouss: + +--Si on lui faisait payer une tournée pour la circonstance? + +Fikandouss ne demandait pas mieux. Il s'approcha délibérément de M. +Triphon et lui demanda: + +--M'sieu Triphon, est-ce qu'on peut aller chercher un kilo? + +Ils ne disaient jamais «un litre», toujours «un kilo» de genièvre. + +--Pourquoi ça? demanda M. Triphon, vaguement méfiant. + +--Mais ... vous savez bien ... pour l'affaire ... +Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! répondit Feelken en riant. + +Les hommes glapissaient de joie, dans l'assourdissant vacarme des +pilons. + +--Vous rigolez, je crois, dit M. Triphon en riant jaune. + +--Mais oui, nous rigolons. Et vous, est-ce que vous n'avez peut-être pas +rigolé? demanda Free. + +Les hommes riaient toujours plus haut et Leo rugit à tue-tête, dans le +bruit: «Oooo ... uuuu ... iiii ...» Kaboul, qui comme toujours accompagnait +son maître, se mit à aboyer d'une voix aiguë. Sur le seuil de la porte, +entre l'huilerie et la chambre de la machine se montra le visage +inquisiteur de Bruun; et son fils Miel qui, selon son habitude, ne +comprenait rien à ce qui se passait, quitta un moment son travail aux +meules verticales pour s'approcher des «huiliers», un sourire benêt sur +les lèvres. «Espèce de veau!» lui hurla en riant Ollewaert à la face. + +Soudain, tout le monde se tut. Muche venait d'entrer dans l'huilerie, +immédiatement suivi de M. de Beule, gonflé et rouge à éclater. + +--Qui fait ici ce bruit! hurla-t-il, les yeux flamboyants. + +Silence de mort. Seuls, les pilons tapaient. + +--Le premier que j'entends encore, je le fous à la rue! rugit M. de +Beule. + +Et brusquement, se tournant vers son fils, d'un ton autoritaire: + +--Suivez-moi, j'ai à vous parler. + +--A moi! demanda M. Triphon surpris. + +--Oui, à vous! gronda M. de Beule d'un air mauvais. + +Et il partit, gonflé et cramoisi, suivi, avec une répugnance visible, de +son fils. + +«Il le sait! Il le sait!» murmurèrent les hommes. Et Feelken, avec une +drôle de grimace et d'une voix à peine intelligible, ajouta: +«Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» «Oooo ... uuuu ... iiii ...» susurra, +du même ton, Leo. + +Dans la chambre des machines la sonnette tinta; lentement les mécaniques +s'arrêtèrent. Et dans un claquement de sabots, la troupe des ouvriers +quitta la boîte. + + + + +VII + + +M. de Beule savait ... Il savait l'histoire de «La Blanche» avec +Poeteken; et il savait aussi l'histoire de son fils avec Sidonie. + +Il y avait eu des scènes d'une violence extrême, à la maison. Pour le +cas de «La Blanche» et Poeteken, M. de Beule s'était montré catégorique: +ou bien le mariage, dans le plus bref délai légalement possible, ou bien +le renvoi immédiat de la fabrique. M. de Beule ne tolèrerait pas une +minute que sa fabrique, tant au point de vue moral que commercial, +acquît un fâcheux renom. Sefietje fut expédiée vers la «fosse aux +huiliers», avec la mission de ramener incontinent Poeteken; dès qu'il +fut à la maison, sale et graisseux, en tenue de travail, elle +l'introduisit dans le petit parloir auprès de Mme de Beule, qui le reçut +avec un visage chagrin et ennuyé. + +Ce n'était pas la première fois que pareil événement se produisait à la +fabrique, et, en pareil cas, M. de Beule se faisait toujours remplacer +par sa femme, pour régler l'affaire. Non pas qu'il craignît de s'en +occuper lui-même, mais il s'emportait trop, disait-il; il se mettait +dans une telle colère qu'il serait capable de faire un malheur si le +coupable se rebiffait. + +--Voyons, Poeteken, mon garçon, à quoi avez-vous pensé pour faire des +choses pareilles! lui reprocha la bonne Mme de Beule, en faisant un +effort sur elle-même pour se donner un air sévère. + +--Ah! oui, à quoi pense-t-on dans ces moments-là! répondit Poeteken d'un +air contrit et niais. + +--Vous saviez pourtant bien que ça finirait mal, reprit Mme de Beule. + +La question n'était point directe, Poeteken se dispensa d'y répondre. + +--Mais comment est-ce arrivé, Poeteken! Où avez-vous fait cela? insista +Mme de Beule. + +--Au grenier, quand elle allait faire le lit du garçon d'écurie, +confessa Poeteken. + +Mme de Beule hocha la tête d'un air profondément consterné. + +--Oh! Monsieur est si fâché! répéta-t-elle avec un air de terreur. + +Poeteken pensa que le patron n'était peut-être pas moins fâché pour +l'aventure de M. Triphon avec Sidonie, mais il se garda prudemment +d'exprimer cette idée à haute voix. Il regardait Mme de Beule d'un air +interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'en réalité elle +attendait de lui. Mme de Beule le lui apprit: se marier avec «La +Blanche» ou quitter tous deux la fabrique. Les yeux de Poeteken se +remplirent de larmes. + +--Moi, je ne demande pas mieux, Madame, mais ma mère ne veut pas. Elle +dit que nous crèverions de faim avant trois mois, répondit Poeteken +d'un air soumis et triste. + +--Il _faut_ que votre mère veuille! dit Mme de Beule d'un ton très +décidé. Dites à votre mère, Poeteken, que c'est moi qui l'ai dit et +venez m'apporter demain matin sa réponse. + +--C'est bien, Madame. + +Et, penaud, Poeteken quitta le parloir. Il retrouva ses sabots qu'il +avait quittés sur la natte devant la porte vitrée; il se regarda un +instant dans les carreaux qui miroitaient et lui rendaient son image +brouillée, avec les loques graisseuses et luisantes qui le couvraient, +comme s'il eût été enduit de savon brun et vert. A travers le jardin +dénudé par l'hiver, il rentra en frissonnant à la fabrique. + + + + +VIII + + +Pour M. Triphon et la belle Sidonie, l'événement avait pris une tournure +bien différente. + +M. de Beule, au comble de la fureur, avait commencé par faire une scène +violente à sa femme. C'était une manie chez lui de rendre sa femme +responsable de chaque contrariété que leur causait M. Triphon. + +--Tout ça, c'est uniquement ta faute! s'écria-t-il. Si tu l'avais +autrement élevé, cela ne serait pas arrivé! + +Madame de Beule pleurait. + +--Qu'y puis-je faire! gémit-elle. + +M. de Beule eût été bien en peine de le dire. Et parce qu'il ne trouvait +pas de réponse plausible à cette question si simple, il eut un nouvel +accès de rage et rugit: + +--Je le flanquerai à la porte, ce voyou, ce vaurien! Je ne veux plus le +voir ici! Je l'assommerais! + +Madame de Beule poussa un cri de désespoir. + +--Oh! ne fais pas ça, je t'en supplie! Que dirait le monde! gémit-elle. + +Elle touchait là une corde sensible, qu'elle connaissait bien. Ses +paroles calmèrent immédiatement la grande colère de M. de Beule. S'il +y avait une chose au monde qu'il redoutait par-dessus tout, c'était le +qu'en-dira-t-on, l'opinion des gens du village. Pour faire taire les +mauvaises langues, il avait imposé le mariage à Poeteken et à «La +Blanche»; dans le même but, il résolut, après une délibération plus +calme avec sa femme, non pas que M. Triphon épouserait Sidonie, mais que +Sidonie serait éloignée de la fabrique, aussi vite que possible, et sans +esclandre. Derechef Sefietje fut expédiée vers la «fosse aux femmes», +cette fois, pour faire venir Sidonie; et, à la nuit tombante, où +personne ne la verrait, elle vint à la maison et fut reçue, de même que +pour Poeteken, dans le petit parloir, par Mme de Beule. + +Mme de Beule avait pris une figure de circonstance, sévère et attristée. + +--Sidonie, commença-t-elle froidement, nous avons reçu des plaintes +extrêmement graves sur votre compte. + +La jolie fille, à moitié morte de honte, baissa les yeux et ne trouva +rien à répondre. + +--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, Sidonie, continua Mme de Beule sur +le même ton, qu'il nous est maintenant impossible de vous garder plus +longtemps à la fabrique. + +Sidonie eut une crise de larmes violentes. Ses épaules étaient secouées +par des hoquets. + +--Comment est-il possible, Sidonie, que vous ayez fait pareille chose? +Vous deviez pourtant savoir qu'un mariage était impossible. Pourquoi +n'êtes-vous pas restée avec les gens de votre monde? + +Sidonie sanglotait ... sanglotait ... sans pouvoir rien répondre. + +--Dès demain, vous resterez chez vous, Sidonie, conclut Mme de Beule. +Mais, par pitié, nous nous occuperons de vous. Voici déjà quelque chose +pour commencer. + +Et Mme de Beule lui glissa dans la main un billet de vingt francs. + +--Merci, Madame, dit Sidonie d'une voix éteinte, en faisant un mouvement +vers la porte. + +--Sidonie ... ajouta Mme de Beule à voix basse, vous ne ferez pas +d'esclandre, n'est-ce pas? Vous n'ennuyerez pas M. Triphon ... Vous ne +l'accosterez pas dans la rue ... ni rien de semblable? + +Muette, Sidonie secoua la tête. + +--Voici, ajouta plus doucement Mme de Beule, il ne faut pas que vous +retourniez par la fabrique, sortez par ici, par la porte de la maison. + +--Bonsoir, Madame, murmura Sidonie. + +--Bonsoir, Sidonie, répondit Mme de Beule, après qu'elle eut regardé +avec précaution de chaque côté de la rue sombre et déserte. + +Dans l'obscurité les sabots légers de la jeune fille clapotèrent un +instant sur les pavés raboteux. Puis le bruit s'éteignit peu à peu et la +silhouette indécise se fondit dans la nuit. M. de Beule qui, pendant la +séance, s'était tenu enfermé dans son bureau, parut dans le couloir et +demanda à mi-voix à sa femme comment l'entrevue s'était passée. + + + + +IX + + +Un silence inaccoutumé, pendant plusieurs jours, s'appesantit sur la +fabrique.... + +Depuis l'événement comme un voile invisible semblait s'étendre sur les +êtres et les choses. Les visages avaient une expression grave et +concentrée; plus aucun éclat de gaîté. On eût dit que tout cédait à +l'unique préoccupation du travail; et les poulies ronflaient, les meules +tournaient, les pilons rebondissaient, du matin au soir, sans que la +moindre variation vînt apporter d'autres impressions, d'autres idées. + +De même, dans la «fosse aux femmes» régnaient oppression et découragement. +C'était comme s'il y avait eu, on ne savait où dans l'atelier, une morte +qui avait emporté toute animation, toute joie de vivre. Les femmes +restaient penchées sur leur ouvrage, sans plus chanter; lorsqu'elles +devisaient encore, c'était à voix basse, avec des regards apeurés, comme +si elles racontaient des choses qu'il valait mieux ne pas entendre. Ce +qu'elles disaient était d'ailleurs dénué d'intérêt, des allusions +vagues, des banalités. Elles terminaient d'habitude par une réflexion +qui pouvait s'appliquer à tout et à rien: le monde était «une drôle de +paroisse» et on n'était jamais sûr la veille de ce qui vous attendait le +lendemain. Surtout la jeune fille qui avait remplacé Sidonie se sentait +mal à l'aise dans ce milieu. On eût dit qu'en prenant sa place, elle +avait pris une part de la faute de celle qui l'avait précédée. C'était +une enfant aux cheveux blonds et aux joues roses, toute fraîche venue de +la nature, maintenant emprisonnée dans la fabrique sombre comme un +oiseau dans une cage. Elle s'appelait Liezeken. Mme de Beule, très +sévère, lui avait notifié que, sous peine de renvoi immédiat, elle ne +devait avoir les moindres rapports avec les ouvriers; cette menace la +rendait si timide, si craintive, qu'elle n'osait même regarder les +«huiliers» et moins encore M. Triphon, dont elle savait l'aventure avec +la belle Sidonie, sans que Mme de Beule lui en eût rien dit. Quant à «La +Blanche», elle était plutôt réconfortée. Poeteken avait fini par vaincre +l'opposition de sa mère et le mariage aurait lieu au commencement de +janvier. + +M. Triphon, lui, était loin de se sentir à l'aise. Durant les premiers +jours on l'avait à peine aperçu à la fabrique. Il se promenait beaucoup +dans le jardin, avec Kaboul, à qui il faisait faire des tours. Si +quelqu'un le surprenait à ce jeu innocent, aussitôt il cessait et s'en +allait un peu plus loin. Il essayait autant que possible d'éviter son +père; en réalité, il ne le voyait qu'aux repas, qui étaient lugubres de +silence haineux et concentré. M. de Beule, chargé de rancune, mettait +une obstination farouche à ne pas adresser la parole à son fils. S'il +avait besoin de lui communiquer telle chose concernant les affaires, il +le faisait par l'intermédiaire de sa femme ou de Sefietje, et même par +des billets crayonnés, brefs comme des ordres, qu'il épinglait sur son +pupitre. Et toute sa conversation, pour autant qu'il parlât, était semée +d'allusions désobligeantes et fielleuses, qui ne visaient personne, +paraît-il, mais, en réalité, étaient dirigées uniquement contre son +fils. + +L'heure la plus pénible était celle où l'on montait se coucher. M. Triphon +essayait toujours de s'en tirer en profitant de la présence d'un tiers, +Sefietje ou Eleken, pour souhaiter bonne nuit. Il se levait alors avec +hésitation, disait «bonsoir papa, bonsoir maman» et se dirigeait vers la +porte. La bonne Mme de Beule répondait toujours d'un ton aimable, quoique +peu enjoué, «bonne nuit, Triphon», mais M. de Beule, sans lever les yeux +de son journal, se contentait d'un grognement indistinct, ou même ne +répondait pas, lorsque son humeur était par trop massacrante. La rancune +persistait, sourde, invincible. + + + + +X + + +C'étaient ainsi des jours bien tristes et qui semblaient interminables à +M. Triphon: doublement tristes et sans issue en cette saison d'hiver où, +avant quatre heures, le soir tombait. Il n'avait jamais eu grand'chose à +faire à la fabrique, mais à présent, depuis que son père le boudait, +c'était l'absolu désoeuvrement. Le peu de prestige qu'il avait eu +jusque-là aux yeux des ouvriers, il le sentait et voyait complètement +perdu; aussi ne se montrait-il plus que très rarement dans la «fosse aux +huiliers», où des regards moqueurs et méprisants s'attachaient à lui; et +dans la «fosse aux femmes» il ne paraissait plus du tout. On eût dit que +sa vie y courait des dangers. + +Les premiers jours qui suivirent la malheureuse aventure, il ne se +risqua pas davantage à paraître au coin de la rue, pour voir passer les +demoiselles Dufour, lorsqu'elles se rendaient à l'église. Il n'osait +pas. Elles devaient tout savoir et il redoutait leur mépris. Il ne s'y +aventura qu'après plus d'une semaine, dans l'espoir vague que, peut-être, +elles ne savaient rien, ou ne croiraient ce qu'on racontait, ou encore +qu'elles n'y attacheraient pas une telle importance. + +Il les vit venir toutes les trois, raides comme des échalas, sur le +trottoir, le long des maisons. Il s'effaça derrière l'angle du mur; +puis, quand il perçut le bruit de leurs pas, réapparut. Il les salua +d'un coup de chapeau. Les trois vierges sèches en devinrent toutes +rouges. Mlle Pharaïlde et Mlle Caroline baissèrent les yeux subitement +et inclinèrent légèrement la tête, droit devant elles, comme si elles +saluaient les pavés; mais Mlle Joséphine pinça ses lèvres prudes et +détourna si ostensiblement la tête que M. Triphon en eut froid dans le +dos. Elles savaient donc; elles savaient tout; et elles le méprisaient +pour son dévergondage, avec toute l'horreur, l'aversion que des vierges +impeccables et pieuses devaient ressentir pour le péché. Sa seule vue +désormais était une offense à leur pudeur. + +A _La Pomme_ où, depuis la fâcheuse histoire, il n'avait non plus remis +les pieds, l'accueil, lorsqu'il y revint, fut différent, mais guère plus +agréable. La jolie Fietje était seule derrière son comptoir quand il +entra; et tout de suite elle feignit d'éprouver une folle gaîté. Les +yeux brillants, elle lui demanda ce qu'il avait bien pu faire pendant +tout ce temps: peut-être avait-il été malade, ou en voyage. Elle fut +impitoyable au point que M. Triphon, désemparé, ne savait que répondre. +Il essaya de riposter par des plaisanteries, mais il le faisait +bêtement, avec un rire lourd et gêné. Agacé et allumé, il la rejoignit +derrière le comptoir, où il essaya de l'embrasser, comme il faisait +autrefois, lorsque l'occasion était propice. Mais il tombait mal. +Fietje, prenant soudain son expression la plus sérieuse, revêtue d'une +dignité calme et froide, lui dit sur un ton glacial: + +--Vous vous trompez, M. Triphon, vous vous trompez. Ce n'est pas ici, +c'est chez Sidonie qu'il faut aller. + +Ses anciens camarades, le jeune notaire, le jeune médecin, le fils du +brasseur, d'autres encore entrèrent; tous le saluaient d'un petit +sourire narquois et risquaient quelque allusion grivoise qui les faisait +se tordre, ainsi que Fietje, qui roucoulait derrière son comptoir et +excitait leur verve par sa malice pointue et nourrie. M. Triphon les +sentait unanimement ligués contre lui: sa grosse tête rouge suait sous +les efforts impuissants qu'il faisait pour riposter et se défendre; +mais, il n'y arrivait pas. Il était littéralement débordé, et il finit +par s'enfuir sous une bordée de rires et de huées, qui lui partait dans +le dos. Il n'alla plus à _La Pomme_. Et dès lors, son existence fut +d'une monotonie végétative d'animal ou de plante en proie à la torpeur +de l'hiver. + +La vieille pendule peu confortable de la salle à manger égrenait avec +une lenteur d'agonie toutes les longues, lourdes heures de cette vie +morne et incolore. Les jours avaient encore diminué; sous la lampe, sa +mère s'occupait à un ouvrage de couture ou de broderie, tandis que son +père travaillait avec mauvaise humeur à son bureau, de l'autre côté du +couloir. Tristement accoudé à la table, M. Triphon parcourait d'un oeil +distrait un journal ou un livre. La maison entière était plongée dans le +silence. Sefietje et Eleken besognaient sans bruit dans la cuisine et, +au dehors, on n'entendait que le tapage cadencé et assourdi des lourds +pilons dans la fabrique. Une impression d'esseulement et de mélancolie +envahissait M. Triphon. Il se sentait là comme le pécheur, le coupable, +repoussé et abandonné de tous. L'été, il aurait fait des promenades avec +Kaboul dans le jardin ou dans les champs. Mais que faire de ces +désespérantes soirées d'hiver, dans cette brume glaciale, le long de ces +noirs chemins boueux, où les cimes dépouillées des arbres laissaient +tomber leurs gouttes tristes comme des pleurs! + +Alors, il se remettait à penser à la pauvre jolie fille abandonnée et à +tout ce qui s'était passé entre eux. Ces jours si heureux d'autrefois, +ces moments de passion ardente, qui avaient fait leur malheur à tous +deux, comme tout cela semblait lointain, évanoui.... Son coeur en était +tout oppressé et des larmes lui mouillaient les yeux. Où était-elle à +cette heure? Que faisait-elle? Depuis qu'elle avait été ignominieusement +chassée de la fabrique, il ne l'avait pas revue. Il avait promis à ses +parents qu'il ne la reverrait point. Mais il ne pouvait s'empêcher de +penser toujours à elle. Une pitié torturante et un grand désir de la +revoir l'obsédaient. L'ardeur sensuelle de jadis devenait en lui amour +profond et véritable. + +Où était-elle? Que faisait-elle? A mesure que les longues journées +désespérantes traînaient leur monotonie par les tristesses de l'hiver, +cette incertitude et ce grand désir de savoir tournaient à l'obsession. +Il savait bien où elle habitait: là-bas, cette petite maison dans les +champs, au sortir du village, non loin du vieux moulin de bois. Son père +était jardinier, et l'été il y avait toujours de si jolies fleurs sous +leurs petites fenêtres: de magnifiques roses mousseuses, des lis blancs, +des pieds-d'alouette d'un bleu intense. A présent tout cela était mort, +autant que sa joie à lui. A présent elle était peut-être assise près +d'une petite lampe, tristement penchée sur son coussin de dentellière, +la pécheresse et l'ennemie dans la maison de ses parents, comme lui +était l'ennemi et le coupable dans la sienne. + +Il songeait, songeait.... Ses pensées l'entraînaient vers elle; en +imagination il se levait et se dirigeait vers la petite maison. Pourquoi +pas? Serait-ce donc un crime s'il allait un jour errer par là, s'il +allait voir, ne fût-ce que de loin, la petite maison?... Pourquoi +pas?... Oh! la tentation se faisait parfois si forte! Il y avait en lui +une force, qui le poussait et l'attirait irrésistiblement; quelque chose +qui lui faisait souffrir le martyre! Un soir, enfin, n'y tenant plus de +nostalgie et de douleur, il s'en alla.... + +C'était un soir brumeux et froid de fin novembre. La rue était déserte; +les rares lanternes se nimbaient d'un brouillard laiteux, autour d'une +méchante petite flamme, qui n'éclairait presque rien. Il n'entendit que +l'écho d'un passant solitaire dans le lointain, entre les maisons +sombres. Il ne vit qu'une vieille femme, encapuchonnée de noir, comme +une ombre, qui rentrait chez elle, dans un bruit caverneux de sabots. A +la fabrique les pilons retombaient en cadence. Six heures sonnaient. + +Il se glissa sous la remise et attendit que Sefietje eût passé avec sa +bouteille. Si par hasard quelqu'un à la maison demandait après lui, +Sefietje pourrait dire qu'elle l'avait vu à la fabrique. Kaboul +l'accompagnait, comme toujours, mais il n'avait nulle envie de l'emmener. +Aussitôt qu'il eût vu Sefietje disparaître avec sa bouteille dans la +trépidante «fosse aux huiliers», il se tourna vers le petit chien, agita +un doigt menaçant et à mi-voix: + +--Non ... Non! + +Kaboul, tout prêt à accompagner son maître, le regarda fixement, de ses +yeux bruns intelligents. Il ne bougeait pas. Il comprenait. Il demandait. +Il attendait. «Non ... non...», répéta M. Triphon à voix basse, comme en +réponse à une question posée, pendant qu'il reculait pas à pas, intimant +l'ordre d'un geste catégorique. Kaboul, les oreilles dressées, demeurait +immobile. On eût dit un petit chien de granit noir. M. Triphon continuait +de marcher à reculons, jusqu'à ce qu'il fût hors de la remise. Mais le +petit chien, tout seul dans le grand espace vide sous la lueur d'une +lanterne pendue à une poutre, de loin attirait tellement le regard que +son maître eut peur et, d'un léger sifflement, le rappela près de lui. +Fou de joie, Kaboul bondit, les oreilles couchées et la queue tournoyante. +«Non ... non ...», reprit aussitôt M. Triphon. Et il répéta son geste +sévère. Kaboul, interdit, se pétrifia. M. Triphon partit à vive allure. + +En face du chemin d'accès à la fabrique, de l'autre côté de la grand'rue, +s'ouvrait une ruelle noire, entre deux pans de murs sombres. Quelques +maisons ouvrières et tout de suite il fut dans les champs. + +Il marchait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, il avait des +ailes. L'air piquant du soir lui gonflait les poumons et sa fraîcheur +le réconfortait. Il se sentait vigoureux et brave. Il ne comprenait pas +comment il avait pu hésiter si longtemps. La route, pleine d'ornières, +montait en pente douce à travers les champs nus. Il avait peine à éviter +les flaques de boue et dut ralentir le pas. Soudain, il eut un sursaut +et s'arrêta net, le coeur martelé de grands coups. Quelque chose avait +remué derrière lui, comme si on le suivait. M. Triphon était jeune et +fort, mais nullement bravache, surtout le soir, dans l'obscurité et la +solitude. Pris de peur, il fut sur le point de fuir éperdûment. Ses +genoux fléchissaient, ses jambes se dérobaient sous lui. Brusquement il +vit l'objet de sa terreur. C'était Kaboul qui, malgré la défense, l'avait +suivi, par fidèle habitude. Il était là, petit et noir, vaguement visible +dans la brume, comme un gnome, avec ses oreilles pointées, qui semblaient +demander avec instance d'être de la promenade. «Sale bête!» gronda M. +Triphon, furieux surtout d'avoir été effrayé pour si peu. Il se baissa, +ramassa une motte de terre et la lança, avec un juron, vers le petit +chien: Kaboul coucha ses oreilles et disparut dans l'ombre. + +M. Triphon poursuivit sa route. Ses yeux s'habituaient peu à peu à +l'obscurité; et, à travers le voile du brouillard, il vit vers la +droite, au delà des champs, à peu de distance, vaguement scintiller de +petites lumières. C'était là, dans une de ces maisonnettes. De l'endroit +où il se trouvait, impossible de reconnaître parmi les habitations celle +des parents de Sidonie, mais s'il avait coupé tout droit à travers +champs, peut-être se serait-il trouvé devant sa porte. La tentation +était violente; pourtant il résista. Il marcha jusqu'à la butte du vieux +moulin, où le chemin bifurquait à angle aigu et passait devant les +maisonnettes. + +Son coeur battait nerveusement, à coups précipités. Oserait-il ..., si +près de chez elle? Et que ferait-il si quelqu'un le voyait, si par +hasard une porte s'ouvrait juste au moment où il passerait! Il hésitait. +Machinalement, il gravit la butte du moulin et s'y arrêta un instant, +immobile sous l'énorme carcasse avec l'ossature de ses ailes croisées, +dont les extrémités se perdaient dans la ténèbre nébuleuse. Il tendait +l'oreille, perplexe et agite. La face tournée vers le village, il y vit +de loin clignoter quelques lumières. Il perçut le cahotement lourd d'une +charrette sur le pavé et la danse tumultueuse des pilons dans la fabrique. +Il entendit aussi plus près, venant d'une des maisonnettes, le ronron +monotone d'une roue d'écoussoir. Peut-être le père de Sidonie, qui +teillait encore du lin après sa journée de travail, afin de pourvoir à +l'entretien de sa nombreuse famille, privée du salaire que Sidonie gagnait +jadis à la fabrique. Un sentiment profond d'injustice et de remords le +pénétra vivement dans ce pesant silence du soir d'hiver, au sein de cette +morne et mélancolique solitude. La dure existence des pauvres gens lui +apparut, et il sentit douloureusement sa part de culpabilité. C'était sa +faute à lui. S'il avait laissé Sidonie en paix, son père n'aurait pas eu +à fournir ce rude labeur. Il se mordait les lèvres en y songeant et son +désir de la revoir s'en aviva. Oui, il irait; il voulait savoir! Et d'un +pas décidé, il descendit la butte du moulin, quand, pour la deuxième +fois, un bruit mystérieux le fit tressauter d'angoisse. «Nom de Dieu!» +ragea-t-il. C'était encore Kaboul.... Il se tenait là, au pied de la +butte, à peine distinct dans la brume, immobile et les oreilles pointées. +M. Triphon frémissait de colère et en même temps se sentait touché par +une fidélité si tenace. Il comprit l'inutilité de le renvoyer désormais +et l'appela; fou de joie, le petit chien accourut et fit des cabrioles +devant lui. Précédant son maître dans le chemin de terre, il avait l'air +de le guider vers l'endroit où il désirait aller; et M. Triphon le suivit, +sans plus lutter ni hésiter. + +Il se trouva bien vite près des petites maisons. La roue d'écoussoir +ronflait plus fort, comme un bourdon puissant; et M. Triphon se rendit +compte que le bruit ne venait pas de chez Sidonie, mais d'à côté. Ceci +le consola un peu et il sentit moins lourdement le poids de sa faute. Il +lui sembla qu'ils étaient moins pauvres et malheureux qu'il n'avait cru. +Il s'était arrêté, haletant d'émotion, dans le chemin sombre, devant la +petite grille entr'ouverte. Immobile, il regardait, écoutait. En des +contours imprécis il voyait la maisonnette, avec son pignon pointu, +crépi à la chaux blanche. Devant, il y avait une haie basse et, +derrière, un petit verger; la porte d'entrée était sur le côté, entre +deux petites fenêtres aux volets clos. + +Il regardait, écoutait. Kaboul s'était arrêté avec lui, satisfait et +tranquille maintenant qu'il avait rejoint son maître. Que faire? Entrer? +Passer? La tentation était presque surhumaine. Il se sentait attiré +comme par des câbles et ses pieds restaient cloués au sol. Des rais de +lumière filtraient, comme des flèches d'or, par les fentes des volets +et, à l'intérieur il percevait une vague rumeur de besogne ménagère. + +Il écoutait, les sens tendus, un peu gêné par le ronflement intermittent +de l'écoussoir à côte. Il croyait entendre par intervalles un bruit +monotone de petites bobines tombant sur du papier glacé. Oui, il +entendait bien. C'était un bruit de bobines dentellières. Cela semblait +ruisseler comme des gouttes de pluie sur une toiture de zinc, s'arrêter, +recommencer. Parfois, en abondance, comme une ondée; parfois, goutte à +goutte comme d'une gouttière percée. Il comprit que Sidonie et ses +soeurs étaient encore en plein travail. Comme le voisin à sa roue +d'écoussoir, elles peinaient sans relâche, et cette assiduité à la +besogne, dans le silence du soir qui semblait plutôt inviter au repos +et au recueillement, le remplissait d'une sorte de vénération craintive +pour l'existence digne et probe de ces humbles. + +Il hésitait; il n'osait pas aller plus loin. En lui pénétrait la +conscience obscure qu'il n'avait pas le droit de troubler leur quiétude. +De nouveau il se sentait le coupable, le malfaiteur. Il recula de +quelques pas, dans l'ombre brumeuse. L'émotion et la tristesse lui +étreignaient le coeur, mais il sentit d'instinct qu'il ne pouvait rester +là, qu'il fallait partir. Sur la pointe du pied, il s'en alla, précédé +de Kaboul. Son coeur battit moins fort; ses poumons oppressés +respirèrent. Il comprit qu'il avait bien fait; une paix légère descendit +en son âme. Dans la petite grange du voisin, dont la porte était ouverte +et où une lampe fumeuse épandait une sorte de halo jaunâtre, il vit le +teilleur, qui lui tournait le dos, se mouvoir avec diligence sur les +planches à bascule. L'homme était tout saupoudré de gris, comme un gros +hanneton, la roue faisait un bruit de cheval qui s'ébroue, les palettes +de bois hachaient menu les fibres, et dans le ronflement continu le +petit bonhomme fredonnait un bout de chanson, comme s'il travaillait +uniquement par plaisir. Dans un coin s'empilaient de larges écheveaux de +lin teille, comme des belles chevelures luisantes et blondes. + +D'un pas pressé, M. Triphon retourna au village. Il se sentait rompu, +comme après une dépense de forces excessive. Par la remise il rentra +à la fabrique où les pilons dansaient et bondissaient toujours; et, à +travers le jardin sombre, il regagna la maison, où Eleken s'apprêtait +à mettre le couvert pour le repas du soir. Sa mère rangeait sa corbeille +à ouvrage et prononça quelques paroles banales. M. de Beule entra. Il +n'avait pas l'air enjoué; sa figure était gonflée et rouge. Il parla un +moment des affaires, sur un ton chagrin. Mme de Beule entreprit de le +remonter; mais l'optimisme de sa femme l'irritait: il était facile de +voir tout en rose, quand on ne se sentait aucune responsabilité. Mme de +Beule n'insista pas. Il ne s'occupa pas plus de son fils que si celui-ci +n'eût pas existé. + +Eleken entra et servit le souper. Ils mangèrent en silence. Au loin, +dans la fabrique, les pilons battirent encore quelques instants, puis +la machine s'arrêta lentement, comme une chose qui expire. Lorsqu'il eut +achevé son repas, M. de Beule prit son journal et s'installa près du feu, +dans son fauteuil. Muche se roula en boule à ses pieds et s'endormit. +Mme de Beule reprit sa corbeille à ouvrage. M. Triphon n'avait plus rien +à faire.... + + + + + +XI + + +Après tout, son escapade nocturne lui avait laissé une impression +bienfaisante. Il éprouvait presque la satisfaction d'avoir accompli une +bonne action; et cette pensée consolante le soutint, pendant plusieurs +jours. Il se sentait réconcilié avec lui-même, grandi dans sa propre +estime. Il y songeait, il en rêvait la nuit, il y trouvait une sorte +d'appui moral, tout en ayant peur à l'idée de recommencer l'entreprise. + +Il vécut ainsi toute une semaine, tiraillé en sens contraires. Alors +le désir, le mécontentement, l'inquiétude le reprirent plus fort. Si +désespérément vide et morne était sa vie, si totalement insignifiant et +insipide son travail à la fabrique et au bureau--le peu que la mauvaise +volonté rancunière de son père lui laissait faire--si mortellement +ennuyeuses les interminables soirées d'hiver, qu'il aurait fait n'importe +quoi pour y échapper. Il lutta jusqu'à l'extrême limite de ses forces. +Il passa des jours et des nuits comme enterré vivant dans un sépulcre. +Puis tout d'un coup il n'y tint plus, la démence le secouait. Un soir +enfin il repartit, ivre d'amour et de douleur, prêt à tout, prêt à la +catastrophe et à la mort. + +Kaboul l'accompagnait et il n'essaya même pas de le renvoyer. Il allait, +il allait, tout droit devant lui à perdre haleine; il courbait la tête +contre le vent, ses pieds mouillés faisaient gicler les flaques de boue +avec un bruit de choses qui éclatent, ses dents claquaient. Mais il ne +sentait rien, ne voyait rien; il n'avait qu'une vision, une hantise: +être auprès d'elle, la revoir, la serrer entre ses bras.... + +De loin, il vit clignoter les lumières des maisonnettes et il entendit +le ronflement de l'écoussoir dans la petite grange du voisin. Il vit +l'homme, pareil à un fantoche grisâtre, gambader sur ses planches à +bascule et perçut le fredonnement de sa chanson, comme l'autre soir +qu'il avait passé par là. Il s'arrêta, la respiration coupée; et, devant +lui, s'arrêta aussi Kaboul, noir et immobile dans la clarté vague de la +lampe à huile, comme un petit chien de boîte à jouets. Et, de même que +la première fois, M. Triphon eut une hésitation avant d'aller plus loin. +Là tout semblait si digne, si tranquille, si probe. Personne n'y +paraissait songer à mal; tout y parlait de bon travail et de devoir; lui +seul venait s'y glisser comme un rôdeur, un malfaiteur. Une sorte d'envie +le mordit au coeur. Il jalousait cette pauvreté, cet humble bonheur dans +le devoir accompli, ce dur labeur du bon petit teilleur de lin, qui +trouvait encore assez de charme dans son existence pour fredonner une +chanson. Que fallait-il de plus au monde que le contentement! Ce petit +bonhomme-là n'était-il pas mille fois plus heureux que lui qui, +matériellement, vivait dans l'abondance et ne travaillait que lorsqu'il +en avait envie? Sa vie à lui ne serait-elle pas bien plus heureuse s'il +réparait le mal qu'il avait fait à la pauvre Sidonie, s'il l'épousait et +allait vivre avec elle humblement? M. Triphon était dans des dispositions +sentimentales, tous ces temps-là; le remords, quelquefois, lui montait par +bouffées à la gorge. Ses yeux se remplirent de larmes d'attendrissement et +il n'hésita plus. D'un pas ferme, il passa devant la petite grange, vit, +entr'ouverte, la grille du verger de Sidonie, la poussa, suivit la sente +vers la maison et s'arrêta devant la porte. Dans l'obscurité il avança la +main pour lever le loquet. Il ne le trouva pas tout de suite. Ses doigts +tâtonnaient sur le, bois rugueux; et il se sentait là comme un voleur, qui +va s'introduire par effraction. A l'intérieur, derrière la porte fermée, +il entendait le clapotement monotone des bobines retombant sur le carton +glacé des coussins de dentellière. Il percevait aussi un bruit de sabots +qui marchaient avec lenteur sur les dalles et la résonance d'un tisonnier +avec lequel on attisait le feu. N'arriverait-il donc pas à empoigner ce +sacré loquet! Soudain il eut un sursaut. Quelque chose de blanchâtre lui +passait entre les jambes en soufflant, suivi d'une ombre noire, qui +jappait. «Kaboul!... nom de Dieu!» cria-t-il, d'une voix sourde. C'était +Kaboul donnant la chasse au chat de la maison. Il y eut une vive escalade +après un tronc de pommier, contre lequel le chien s'arc-bouta de ses pattes +de devant. Cependant, à l'intérieur de la maisonnette, c'était tout à coup +le silence complet. Le tisonnier ne tisonnait plus, les bobines cessèrent +de clapoter sur le carton glacé, les sabots étaient muets. Alors une voix +s'éleva, une voix de femme qui demandait d'un ton troublé: + +--Qui est là? + +--C'est moi, la patronne, n'ayez pas peur, répondit-il machinalement, la +gorge serrée d'émotion. + +--Qui, vous? répéta la voix, plus pressante. + +--Moi, la patronne, M. Triphon, murmura-t-il d'une voix étranglée, au +trou de la serrure. + +Il y eut une vague rumeur. Il lui sembla entendre des cris d'effarement +étouffés; puis, pendant quelques secondes, de nouveau un silence de mort +régna. Derrière lui, dans l'obscurité, il entendait le chat sur le +pommier cracher sa colère et le glapissement aigu de Kaboul, qui pleurait +du nez. Lentement les sabots s'avancèrent vers la porte, qui s'ouvrit +avec prudence. + +--Puis-je entrer? demanda-t-il, haletant et presque suppliant. + +Il avait en face de lui la mère de Sidonie. C'était une femme d'une +cinquantaine d'années, maigre, avec de grands yeux clairs. Elle devait +avoir été jolie dans sa jeunesse, comme sa fille. «Tiens, c'est vous, +Monsieur Triphon», dit-elle simplement, en le faisant entrer. Kaboul se +faufila entre leurs jambes et elle ferma doucement la porte. + +Une sorte de paravent en planches masquait à moitié la cuisine; il +s'arrêta sur le seuil, avança la tête et demanda d'une voix timide, +comme il eût fait dans n'importe quelle maison étrangère: «Je ne vous +dérange pas?» En même temps il entra. Trois jeunes filles étaient +assises autour d'une table basse près de la fenêtre à menus carreaux, +avec leur coussin de dentellière sur les genoux. Une lampe les +éclairait, dont trois bocaux remplis d'eau grossissaient les rayons +clairs sur la finesse délicate et compliquée de leur ouvrage. + +--Bonsoir, tout le monde, dit M. Triphon d'une voix qui tremblait. + +Six beaux yeux clairs s'étaient levés; quatre restèrent fixés sur lui +avec persistance, deux se baissèrent aussitôt, regardant, mouillés, le +métier à dentelle. Et deux voix douces répondirent timidement: «Bonsoir, +Monsieur Triphon», tandis que la troisième gardait le silence. C'étaient +Sidonie et ses deux jeunes soeurs. Une vive rougeur avait coloré ses +joues, qui lentement s'atténuait. De ses doigts tremblants elle agita +ses bobines et se remit machinalement au travail. Les deux petites +soeurs ne bougeaient pas, muettes de curiosité et d'émotion angoissée. +La mère jeta quelques brindilles sur le feu, qui crépita, et dit dans +son trouble: + +--Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle affaire! + +--Je suis venu ..., commença M. Triphon d'une voix sourde. + +Mais aussitôt il s'arrêta, suffoqué, ne trouvant plus les mots. Tout son +corps tremblait. Maintenant qu'il était là, il ne savait plus que faire +ni que dire. Il était venu pour la revoir, dans un élan de tendresse et +de remords irrésistible et il n'avait pas une parole, pas un geste, pour +exprimer le tumulte de ses sentiments. Il considérait Sidonie, qui +gardait un mutisme farouche, et ses lèvres frémissaient, sans articuler +un son. Enfin, d'un effort violent, il put bégayer: + +--Sidonie ... puis-je encore venir te voir? + +Elle ne dit rien, les bobines tambourinaient sur le carton glacé, mais +elle inclina la tête, comme en signe d'acquiescement. La mère se tenait +droite et figée devant le feu; les petites soeurs demeuraient immobiles, +leurs beaux yeux clairs fixés sur lui. + +--Sidonie ..., reprit-il avec angoisse, je ne peux plus vivre ainsi, il +me faut te revoir. + +De nouveau elle inclina la tête, sans répondre. Elle aussi semblait +incapable de parler. Elle releva ses yeux mouillés de larmes, les tint +longuement fixés sur lui. Il se précipita, lui prit les mains, les serra +convulsivement. Un sanglot brusque s'échappa de sa gorge. La mère vint +vers lui, avança une chaise et dit: + +--Asseyez-vous, monsieur Triphon. + +Il s'assit.... Il s'assit tout près de Sidonie et la regarda avec +tendresse. Sa respiration était oppressée et haletante. La sueur perlait +sur son front. La présence importune des deux petites soeurs ébahies et +curieuses le gênait. Il les regardait avec impatience, comme pour les +faire partir. Intimidées, elles baissèrent la tête et se remirent +machinalement au travail. Les bobines tapotaient doucement. Peut-être, +si elles n'avaient pas été là, les mots qu'il fallait dire lui +seraient-ils venus. Maintenant, il ne trouvait que cette banalité, qui +sonnait, discordante, à ses propres oreilles: + +--Comment vas-tu, Sidonie? + +Elle se remit à pleurer. Aussi, cette question! Il n'aurait rien pu lui +demander de plus maladroit ni de plus stupide: il le sentait. + +--Comment voulez-vous que j'aille! répondit-elle enfin, profondément +navrée. + +Il la regarda à la dérobée. Ses joues tendres avaient conservé de leur +fraîcheur et le profil était resté fin et pur, un peu aminci sous les +beaux cheveux bruns ondulés. La taille s'alourdissait.... Il essaya de +se ressaisir, mais son esprit demeurait agité et troublé. Il sentait des +lacunes dans son cerveau. Que venait-il faire? Quel était son but? Il +l'ignorait lui-même. Les choses ne se précisaient pas en lui. Venait-il +la consoler et la réconforter d'une promesse solennelle de l'épouser? +Il s'effraya à cette idée, qui le glaçait. Mais, quoi alors? Pourquoi +restait-il là à ne rien dire? Que devaient-ils penser? +Qu'attendaient-ils de lui? Il lui fallait s'expliquer--dire, faire +quelque chose! + +Dans sa détresse, il ouvrit son veston et sortit son portefeuille. Il +avait de l'argent sur lui et déplia d'une main tremblante trois billets. +Timidement, il fit signe à la mère et lui remit l'argent. «Voilà, +dit-il, c'est pour vous... c'est pour vous autres, pour vous aider». +Il baissa la tête, s'attendant à de durs reproches. + +A la vue d'une telle somme la mère eut presque peur et le regarda bouche +bée, avec de grands yeux. Elle en oublia de le remercier et ne sut rien +dire. Les petites soeurs, les joues en feu, se remirent nerveusement à +remuer leurs bobines. Les traits de Sidonie se contractèrent en une +douloureuse amertume et soudain ses larmes coulèrent. Son émotion fut +aussitôt contagieuse. La mère à son tour se prit à pleurer; de même les +jeunes soeurs, qui se levèrent et quittèrent la pièce. M. Triphon +lui-même était si profondément bouleversé qu'il enlaça Sidonie en +gémissant et la tint longuement embrassée. Inquiété par la scène, Kaboul +se mit à aboyer. + +Cette voix les ramena au sens de la réalité. M Triphon lança un coup de +botte à Kaboul, et Sidonie, séchant ses larmes, appela le petit chien +auprès d'elle pour le caresser. Il la reconnut bien dès qu'il entendit +sa voix, lui lécha la main et remua la queue. + +--C'est une bonne petite bête fidèle, monsieur Triphon, dit la mère en +passant son tablier sur ses joues. + +--Oui, mais il fait trop de bruit, répondit M. Triphon. + +Ce banal colloque suffit à dégager l'atmosphère, alourdie de peine et de +contrainte. Le tragique de la situation cédait à une appréciation plus +saine et plus modérée. A quoi bon se désoler en pure perte! Les choses +étaient ce qu'elles étaient et les larmes n'y changeraient rien. La mère +ne fit entendre nul reproche et les beaux sentiments généreux dont M. +Triphon était tout gonflé refluèrent vers les profondeurs de son âme +impressionnable. Comme d'un accord mutuel et tacite, ils ne parlèrent +plus du passé; et M. Triphon se sentit un moment à l'aise, tel un simple +ami venu faire une cordiale visite de politesse. Les soeurs rentrèrent +et furent s'asseoir devant leur ouvrage que toutes les trois reprirent, +comme si rien n'était arrivé. Les petites bobines clapotantes voletaient +affairées, abeilles diligentes, au-dessus du carton glacé des coussins. + +--Comment ça va-t-il à la fabrique? demanda Sidonie au bout d'un +instant, d'une voix blanche. + +--Oh! il y fait bien tranquille ..., bien triste ..., bien ennuyeux, +répondit-il sur le même ton. + +Son air désenchanté semblait dire que pour lui tout charme en avait +disparu depuis qu'elle ne s'y trouvait plus. Nouveau silence. Les +bobines tambourinaient; la mère préparait le repas du soir près de +l'âtre. + +--Est-ce vrai que vous allez vous marier avec mademoiselle Dufour? +demanda Sidonie tout à coup. + +Il sursauta violemment et un afflux de sang lui monta aux joues. + +--Des mensonges! des mensonges! des mensonges! s'écria-t-il avec force. +Qui vous a dit ça? + +Elle sourit, surprise et contente. Ses beaux yeux le remercièrent d'un +long regard pour sa violente explosion de franchise. Mais lui se sentait +humilié, mécontent. L'évocation brusque de l'avanie subie le mordait +amèrement au coeur et, durant quelques instants, il éprouva un regret +aigu d'être revenu vers Sidonie. Il mesura l'abîme social qui les +séparait: il ressentit une déchéance morale, vit l'impossibilité de se +relever. Il avait lui-même fixé son sort; un recul n'était plus +possible. + +Les jeunes soeurs, qui d'émotion avaient laissé choir leurs bobines, les +relevèrent et recommencèrent doucement à tambouriner; la mère, qui avait +prêté la plus vive attention à sa réponse, se remettait lentement à +tourner avec une grosse cuiller de bois la soupe au lait qui mijotait +dans le grand chaudron pendu sur l'âtre. Agacé, M. Triphon haussa les +épaules comme pour chasser une pensée importune. Tant pis; il l'avait +dit; le sort en était jeté. Il prit sa pipe et la bourra. + +--Marie, une allumette! commanda la mère à l'une des petites. + +Marie se leva, courut à la cheminée, frotta une allumette et vint la +présenter à M. Triphon. + +--S'il vous plaît, monsieur Triphon, dit-elle humblement, avec un joli +sourire. + +M. Triphon alluma sa pipe, en regardant la petite avec aménité. C'était +une jolie enfant de seize ans, bientôt jeune fille, fraîche, avec des +yeux bleus très tendres. Elle deviendrait, à sa façon, une aussi belle +fille que sa soeur, pensa M. Triphon. Il en éprouva comme une sensation +de vanité et de bien-être. Il tira quelques bouffées gourmandes de sa +pipe et sourit voluptueusement, comme un pacha dans son harem. + +Dehors, devant la porte, il y eut tout à coup un bruit de sabots qu'on +secoue. Troublé dans sa béatitude, M. Triphon leva des yeux inquiets. + +--Oh! ce n'est rien, dit la mère d'un ton rassurant. C'est le père et +Maurice qui reviennent. + +M. Triphon devint tout pâle. Le père et le frère! Il n'y avait plus du +tout pensé. Il se sentit envahir comme d'une coulée froide. Qu'allait-il +se passer? Le père outragé ne lui montrerait-il pas la porte en un geste +d'indignation? Est-ce que le fils ne le prendrait pas à la gorge pour le +flanquer dehors? Machinalement, comme pour se mettre en état de défense, +il s'était levé. + +--N'ayez pas peur; restez assis, monsieur Triphon, lui dit la mère avec +conviction. + +Et, à leur tour, les filles hochèrent la tête en signe de tranquillité. +La porte s'ouvrit et les deux hommes entrèrent. Un moment ébahi, le père +regarda fixement le visiteur inattendu. Durant une seconde, il y eut +comme un éclair de colère et de menace dans ses yeux. Mais il ne dit +rien, regarda sa femme d'un oeil rond, puis M. Triphon, toucha le bord +de sa casquette, murmura «bonsoir», d'une voix à peine perceptible, et, +le pas pesant, s'avança vers l'âtre. Le fils aussi, un long garçon +dégingandé, s'arrêta un moment, interdit, toucha le bord de sa +casquette, murmura «bonsoir», et se dirigea, les bras ballants, vers +l'âtre. + +--Père Neyrinck ..., commença M. Triphon d'une voix étranglée. Mais il +ne put continuer; il s'arrêta, suffoqué, les traits contractés et d'une +pâleur livide. «Père Neyrinck ...», reprit-il au bout d'un instant, +raidi et presque tragique, «père Neyrinck, je suis ici ... et vous +pouvez me mettre à la porte, si vous voulez ... mais je suis ici ... je +suis ici ... parce que je veux revoir Sidonie ... parce que je ne veux +pas la laisser seule ... dans le malheur.» + +Il s'arrêta encore et dut reprendre haleine. Un sanglot s'étouffa dans +sa gorge. Il n'en pouvait plus. Sidonie avait baissé la tête et +pleurait; et les deux jeunes soeurs, rouges et immobiles d'émotion, +regardaient tour à tour M. Triphon et leur père. Le père avait l'air +plutôt gêné que méchant. Le fils considérait fixement le feu, comme si +la chose ne le concernait pas. La mère, un peu nerveuse, se baissa vers +son mari et lui dit à mi-voix, d'un ton confidentiel: + +--Il a été bon pour nous. Il m'a donné beaucoup d'argent. + +Le père hocha la tête; il ne dit rien. Il était là comme un étranger +dans sa propre maison. Visiblement, il ne se rendait pas un compte exact +de la portée d'un tel événement; et il regardait sa femme d'un oeil +interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'il devrait bien +répondre. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au visage +affable qui avait la couleur uniforme et terreuse de ses vêtements de +travail. Il paraissait fatigué et jetait machinalement des regards +obliques vers le chaudron fumant, comme si là se trouvait pour le moment +ce qui l'intéressait le plus. Maurice continuait à garder le silence, +l'air hypnotisé par la flamme crépitante du foyer. + +--Il ne faut pas partir à cause de moi, monsieur Triphon, dit enfin le +père avec effort, tout en regardant sa fille aînée. + +D'un geste ému, M. Triphon exprima sa gratitude pour ces paroles +conciliantes. La gêne devenait moins pesante; un certain rapprochement +semblait vouloir s'établir. Il tâta dans sa poche, prit son étui à +cigares et l'ouvrit. + +--Un cigare, père Neyrinck? demanda-t-il en s'approchant de lui. + +--Oh! ça n'est pas nécessaire, monsieur Triphon, répondit le père avec +un sourire de convoitise vers l'étui. + +--Si fait, si, si, insista M. Triphon, qui lui donna trois beaux +cigares. + +--Je vous remercie beaucoup, monsieur Triphon; j'en fumerai un après que +j'aurai mangé, dit le père. + +Et il prit le cadeau avec précaution, entre ses gros doigts tremblants. +M. Triphon se tourna vers Maurice, qui sourit en rougissant légèrement. +En recevant, lui aussi trois cigares il regarda ses soeurs, d'un air +presque triomphant. Tout de suite il en alluma un. + +--Est-ce qu'on mange bientôt? demanda doucement le père à sa femme. + +--C'est prêt; dans cinq minutes, répondit-elle. + +Elle défit le lourd chaudron de son crochet au-dessus de l'âtre et versa +le contenu dans une large terrine de grès rouge. Une bonne odeur de +soupe au lait de beurre se répandit dans la cuisine. Les jeunes filles +rangeaient leurs coussins. M. Triphon se leva pour partir. Kaboul, qui +en avait envie depuis longtemps, d'impatience fit entendre un long +baillement sonore et sautilla en dansant vers les genoux de son maître. + +--Kaboul, un bout de susucre? dit Maurice en caressant le petit chien. + +M. Triphon tendit la main à Sidonie: + +--Eh bien, Sidonie, à un de ces jours, n'est-ce pas? + +--Vous reviendrez? demanda-t-elle en le regardant avec des yeux tendres. + +Les deux petites soeurs, muettes et immobiles d'émotion attentive, ne +perdaient pas un geste des adieux. + +--C'est permis? sourit-il. + +--Vous savez bien que oui, dit-elle en baissant les yeux et rougissant. + +--Merci, dit-il, en lui serrant encore les mains avec ferveur. + +--Quand viendrez-vous? insista-t-elle, malgré tout vaguement méfiante. + +Il hésita une seconde. La conséquence inéluctable de son premier pas +déjà s'imposait, impérieusement. + +--Dès que je pourrai; après-demain, je pense, promit-il. + +--Bien vrai? Vous ne l'oublierez pas? + +--Soyez tranquille. + +Sur un rapide bonsoir à toute la famille, qui le lui rendit avec +politesse, il quitta la maisonnette et se trouva dehors, dans la nuit +froide. + +Le sentiment de la réalité reprit possession de lui. Il vit au passage le +petit teilleur se mouvoir comme un pantin désarticulé sur ses planches à +bascule et l'entendit fredonner sa chanson dans l'ébrouement de la roue +tournoyante. Il eut à nouveau l'impression de quelque chose d'honnête et +de digne, très au-dessus des préoccupations égoïstes qui l'avaient amené +là. Il se sentait allégé d'un grand poids et néanmoins il n'était pas +content de lui. Il ne savait pas encore clairement ce qu'il voulait. Il +craignait le désenchantement pour soi-même et pour les autres. Son esprit +demeurait trouble et un vague remords continuait de lui ronger l'âme. Il +avait bien agi, certes; oui et non. Il venait d'oser un acte d'honnêteté +et de franchise; mais tout à l'heure, en rentrant, il allait encore +simuler, mentir. Il entrevoyait la lutte inévitable et longue qui +l'attendait. + +Par un détour il rentra au village et passa devant la demeure cossue des +trois demoiselles Dufour. Il songea à l'existence de ces trois vierges +revêches qui, elles aussi, menaient une existence incolore et ratée. +Elles étaient là, demeuraient là, isolées dans la monotonie mortelle du +milieu villageois. Que diraient-elles de moi si elles savaient d'où je +viens? pensa-t-il. En imagination, il voyait les lèvres prudes se +contracter, et le rouge de la pudeur offensée se répandre sur leurs +joues pâles. N'avaient-elles donc jamais une révolte des sens? +N'éprouvaient-elles jamais le besoin éperdu d'enlacer un homme, de lui +plaquer les lèvres sur la bouche, comme il faisait avec Sidonie? Il +resta planté un moment, immobile, les yeux fixés sur la belle maison. +Les murs blancs se teintaient vaguement d'une clarté lunaire entre le +noir des sapins environnants et, derrière les stores baissés de deux +fenêtres, se dessinaient dans la nuit deux rectangles de lumière. M. +Triphon se dit que, sans doute, elles se tenaient là, réunies toutes +les trois autour d'une table. A quoi faire? Lire? Coudre? Bavarder? Il +sentait avec une intensité cuisante l'inutilité totale de ces trois +existences dévoyées autant que la sienne. Pourquoi ses parents +n'avaient-ils jamais fait une tentative pour le rapprocher de ces jeunes +filles? N'étaient-ils pas faits pour se comprendre, dans leur isolement +réciproque? Si ses parents s'y étaient pris à temps, la regrettable +aventure avec Sidonie ne serait probablement jamais arrivée. A présent +c'était trop tard. Elles savaient tout et elles le méprisaient. Elles +avaient horreur de lui. + +Découragé, M. Triphon poursuivit sa route dans le silence de la rue +déserte. Dans la fabrique, tassée comme une bête sombre, les lourds +pilons dansaient et bombardaient; la machine à vapeur faisait entendre +des gémissements et des soupirs. M. Triphon baissait la tête. C'était +comme si tout ce bruit et toute cette tristesse lui retombaient sur le +coeur. La silhouette noire de Kaboul, qui le précédait, dessinait sa +taille de gnome à la lueur de la lanterne dans la haute remise; et le +petit chien s'arrêta une seconde, tourné vers son maître, pour voir s'il +entrerait dans la «fosse aux femmes». Elles y chantaient, derrière les +vitres troubles, avec des voix nasillardes, de mélancoliques chansons +flamandes. M. Triphon n'eut pas la moindre envie d'entrer. Il passa +devant l'atelier, sans même y jeter un regard et s'arrêta près de +l'écurie, où il entendait le bruit d'une querelle entre Pol et le +«Poulet Froid». Pol était pris de boisson, selon son habitude; et, sur +un ton menaçant, il rabrouait le «Poulet Froid», qui ne répondait que +par monosyllabes, en jetant de la paille fraîche sous les pieds des +chevaux. + +M. Triphon passa. Ils n'avaient qu'à se débrouiller. Il entra dans le +vacarme de la «fosse aux huiliers», où les six hommes, luisants d'huile, +se démenaient devant les pilons trépidants. Ils s'amusaient de Feelken, +qui faisait «Fikandouss-Fikandouss!» et de Leo, poussant tout à coup son +rugissement féroce, son terrible «Oooo ... uuuu ... iiii ...», qui +faisait tant enrager M. de Beule, lorsqu'il l'entendait du fond de la +maison. La joue gauche d'Ollewaert était bossuée par une chique énorme; +et Pee et Miel s'en vinrent en souriant, d'un pas traînant, vers les +huiliers: Pee tout blanc de farine comme un saint Nicolas couvert de +neige, et Miel, l'air plus bête que nature avec ses cheveux épais bas +sur le front, ses petits yeux trop rapprochés et bigles. Free le +considéra une seconde d'un oeil fixe, puis lui cria à la face un «espèce +de veau!» qui fit rire les autres à se tordre. Berzeel, qui s'était +encore battu le dimanche précédent, portait au menton une cicatrice +noirâtre, plaquée là comme une sangsue; et Pierken se tenait près de +lui, lèvres closes et sourcils froncés, absorbé comme toujours dans les +questions sociales et ses idées nourries par son petit journal. + +M. Triphon s'empressa de filer par une porte de communication +intérieure. Il y surprit Bruun, le chauffeur, qui espionnait par une +fente; mais, sans faire autrement attention à l'incorrigible mouchard, +il passa et, par le jardin sombre, rentra à la maison. Lorsqu'il ouvrit +la porte du vestibule il entendit les pilons se ralentir et la machine à +vapeur expirer dans un dernier soupir. + +Le souper était prêt. M. de Beule, l'air maussade, déjà se dirigeait +vers la salle à manger, suivi de sa femme, qui l'observait d'un air +inquiet. Eleken vint servir et ils prirent leur repas en échangeant de +rares paroles. + +Encore un jour qui s'achevait, semblable à tant d'autres jours en leur +invariable monotonie. + + + + +XII + + +Cela devint très vite une habitude.... D'abord deux fois par semaine, +puis trois fois et bientôt quatre à cinq fois, M. Triphon se rendait le +soir, dans l'obscurité, à la maisonnette du jardinier. + +Il y trouvait un chaleureux accueil, un bien-être, dont la douceur lui +manquait tant à la maison. Il avait sa place désignée, à la petite table +des dentellières, à côté de Sidonie; il y était tout à fait à l'aise, +reçu par tous comme s'il était de la famille. De temps en temps il +régalait la mère et les jeunes filles de punch ou de limonade, qu'il +apportait enfouis dans les poches de son pardessus. Alors la joie était +grande, les joues s'empourpraient, les yeux brillaient. Parfois, il +avait envie d'être seul un moment avec Sidonie; mais, comme il y avait +là ses soeurs, il allait quelques instants avec elle dans la petite +chambre à coucher près de la cuisine. D'abord, la mère s'y était +résolument opposée. S'ils désiraient être seuls, ils n'avaient qu'à +sortir. Ce qu'ils firent au début; mais Kaboul les gênait, en jappant et +donnant la chasse au chat; ou bien il pleuvait ou neigeait; ils avaient +peur aussi d'être vus par les voisins. En vérité, c'était presque +impossible par ce temps d'hiver; et en fin de compte la mère se résigna, +bien qu'à contre-coeur, à leur céder la petite chambre. Dès lors ce fut +réglé: dès qu'il entrait, Sidonie quittait sa chaise et son coussin et +le suivait dans la chambrette. Les petites soeurs continuaient à +travailler avec diligence: on entendait sans interruption tambouriner +les petites bobines sur le papier glacé des coussins. Sitôt qu'elles +s'arrêtaient, ne fût-ce qu'une seconde, la maman, bourrue, leur +ordonnait de continuer. Elle était fort irascible dans ces moments-là, +et quand M. Triphon et Sidonie s'attardaient un peu trop à son gré, elle +se mettait à faire du tintamarre avec les pelles et pincettes et ses +casseroles autour de l'âtre. Même après qu'ils étaient rentrés dans la +cuisine, sa mauvaise humeur persistait quelque temps; elle allait et +venait à pas fébriles qui maugréaient. Les petites soeurs alors +n'osaient plus lever la tête et s'absorbaient, les yeux brillants et +fixes, dans leur besogne. Lorsque le père ou Maurice se trouvaient par +hasard à la maison, les visites à la chambrette n'avaient pas lieu. + +Quant à ses projets d'avenir, M. Triphon n'en parlait pas, et personne, +du reste, ne l'interrogeait là-dessus. De part et d'autre, on paraissait +satisfait de la situation présente; plus tard elle se dénouerait +d'elle-même. Il y avait entre eux une sorte d'accord tacite: M. Triphon +continuerait à venir chez eux et s'occuperait de Sidonie et plus tard de +l'enfant. Savoir s'il l'épouserait, cela demeurait dans le vague. Il +fallait voir, attendre. Tout ce qu'il avait promis, solennellement, un +soir de vive effusion et de tendresse, c'est qu'il n'en épouserait +jamais d'autre. Cela suffisait. Ils étaient contents. Ils acceptaient la +chose. La mère n'y avait mis qu'une seule condition: pas d'autre enfant, +avant de l'avoir épousée. Il en avait fait la promesse formelle. + +Le père et Maurice non plus ne voyaient pas d'inconvénients graves à ses +visites répétées. Le père avait bien dit qu'il fallait se tenir sur ses +gardes, se méfier des voisins jaloux et de leurs commérages; mais il +n'avait pas autrement insisté. Il ne comptait pas pour beaucoup dans la +maison, le père. Généralement, on le mettait au courant des choses après +qu'elles étaient arrivées; et il s'en arrangeait. Maurice signifiait +moins encore. D'habitude on ne lui disait rien et il n'en demandait pas +plus. On lui laissait simplement le loisir de constater le fait +accompli, si ça l'intéressait. En fait, les deux hommes ne savaient pas +que M. Triphon venait si fréquemment chez eux. Par ces longues soirées +d'hiver, il pouvait arriver de bonne heure et être reparti avant l'heure +de leur retour. Et, lorsqu'ils ne trouvaient pas M. Triphon chez eux en +rentrant, la plupart du temps ils ne s'informaient pas de sa visite; les +femmes, de leur côté, s'étaient entendues pour n'en rien dire, si les +hommes ne posaient aucune question. Lorsque M. Triphon y était encore au +moment où père et fils rentraient, les choses se passaient à peu près +comme la première fois: on se saluait avec un peu de gêne; on échangeait +quelques banalités sur le temps et la prochaine moisson; puis, +distribution généreuse de cigares, qui étaient toujours acceptés avec le +plus vif empressement. Après quoi, M. Triphon prenait bien vite congé, +pour ne pas les gêner pendant qu'ils prenaient leur modeste repas. Père +et fils étaient résignés aussi bien que la mère et les soeurs; ils se +sentaient trop las pour se tourmenter l'esprit à des histoires. Le mal +était fait. Évidemment, il eût mieux valu que cela ne fût pas arrivé; +mais elle n'était ni la première ni la dernière qui se trouvait dans le +même cas. Et il y avait du moins une consolation: il serait riche plus +tard et toujours à même de prendre généreusement soin d'elle et de +l'enfant. Du reste, il avait déjà fait preuve de grande générosité. Il +donnait à Sidonie et à sa mère à peu près tout l'argent dont il +disposait. Vraiment, il ne pouvait pas faire mieux pour le moment. +L'accident qui arrivait à Sidonie aurait pu tout aussi bien être +l'oeuvre d'un garçon sans le sou, et alors les conséquences auraient été +infiniment plus graves. Cette idée était plutôt réconfortante. Et, sans +en convenir entre eux, le père et le fils souhaitaient parfois que M. +Triphon vînt un peu plus fréquemment les voir, à cause des bons +cigares.... + + + + +XIII + + +Ainsi se passa l'hiver. Il y eut d'abord des jours sombres, avec de +lourds nuages, qui flottaient bas, comme s'ils étaient chargés de boue; +puis vinrent la neige et la gelée; puis le dégel, puis encore de très +fortes gelées, suivies d'une neige abondante par un vent glacial. Toute +la contrée était ensevelie sous l'immense nappe blanche, les +maisonnettes semblaient plus petites et prenaient des tons décolorés au +milieu de tout ce blanc. La fumée des cheminées était fauve et bistre +dans le gris opaque du ciel. + +Les gens restaient chez eux, s'acagnardaient aux coins de l'âtre, dans +un besoin d'intimité et de bien-être. Les grandes chambres des maisons +cossues restaient glacées et sombres; la bonne chaleur vivifiante se +gardait sous les solives basses et enfumées des humbles chaumines; et +chaque fois que M. Triphon entrait dans la maisonnette de Sidonie, il y +goûtait une sorte d'intimité douillette qui n'existait pas chez ses +parents et qui l'y retenait comme une longue et douce caresse. Il aurait +bien voulu y rester toujours, la pipe aux lèvres, Kaboul roulé en boule +à ses pieds, les jambes allongées vers la flamme dansante de l'âtre, où +ses yeux suivaient des pensées pleines de charme, l'esprit bercé par le +tambourinage léger des bobines, qui rebondissaient sur le carton glacé +des coussins de dentellière. Il eût voulu y vivre, toujours, toujours, +simplement et humblement, comme eux vivaient; il eût voulu partager leur +frugal repas du soir, s'amuser doucement au bavardage des jolies filles, +puis y dormir devant le feu, avec Sidonie dans ses bras. Pourquoi cela +ne se pouvait-il pas? Pourquoi ne pouvait-il rester là, simplement et +naturellement, comme Kaboul et Minou, d'abord des ennemis farouches, et +maintenant des amis inséparables, enroulés ensemble sur les dalles, +devant la bonne chaleur du feu? Ils s'y endormaient comme des êtres +humains et M. Triphon contemplait ce spectacle en souriant, presque avec +une pointe de jalousie. + +La vieille horloge, droite et raide comme une aïeule desséchée dans son +coin, comptait de son tic-tac lent et monotone ces instants de reposant +bonheur qui s'égrenaient dans le néant. Le rouge de la flamme se +reflétait en danses capricieuses sur les cuivres luisants et les étains +ternis le long des murs; le plafond bas aux solives brunes était comme +une cuirasse de protection et de sécurité, qui ne laissait rien entrer +de l'inclémence du dehors, ne laissait rien échapper du charme et des +délices du dedans. Parfois il se sentait là comme sur une île +bienheureuse, seule au milieu d'une mer mauvaise, gonflée de périls. + +Car, chaque fois, il y avait risque pour lui à s'y rendre, et risque +aussi à s'en retourner. La neige rendait les nuits trop claires; chaque +silhouette se détachait avec une inquiétante netteté. Il était presque +impossible qu'on ne l'aperçût pas quelque soir. Avec les jours plus +longs, le danger grandissait. Comment s'arrangerait-il lorsque, le +printemps et l'été venus, les gens restaient parfois, jusque tard dans +la nuit, à prendre le frais devant leur porte? Problème qui lui +paraissait insoluble et auquel il préférait ne pas penser encore. + + + + +XIV + + +Un soir qu'il était assis là, comme de coutume à fumer sa pipe, auprès +des dentellières, des pas lents résonnèrent au dehors, sur le dallage de +briques le long du mur. Puis quelqu'un secoua la neige de ses sabots et +des doigts discrets frappèrent doucement à la porte. + +--Mon Dieu! Qui ça peut-il être! s'écrièrent les jeunes filles +inquiètes. + +Bien sûr, ni le père, ni Maurice. Ce n'était pas encore leur heure et +ils ne frappaient pas à la porte pour entrer. + +--Continuez votre travail; j'irai voir, dit la mère, elle-même troublée. + +Elle alla vers la porte. Les bobines, un instant arrêtées, +recommençaient à tambouriner tout doucement. + +--Qui est là? cria-t-elle d'une voix aigre. + +--C'est moi, Ivo, répondit du dehors une voix enjouée. + +--Mon Dieu! C'est Ivo, notre voisin. Vite, M. Triphon, cachez-vous dans +la chambre! dit Sidonie à voix basse. + +M. Triphon se leva d'un bond, entra dans là chambre. Mais il en +ressortit aussitôt, pour prendre Kaboul, qui était resté endormi devant +le feu. Au même moment, la mère ouvrait la porte et Ivo, en entrant, se +trouva nez à nez avec M. Triphon. Les yeux de la mère s'écarquillèrent +d'angoisse et les jeunes filles ne purent réprimer un léger cri. + +Ivo, qui entrait en souriant, était le petit teilleur de lin d'à côté, +que M. Triphon voyait chaque soir en passant, dans son réduit +poussiéreux, en train de se démener sur sa planche à bascule en +fredonnant une chanson, comme s'il ne travaillait que pour son plaisir. +Ainsi que tout le monde au village, il connaissait bien M. Triphon, et +une stupéfaction profonde, mêlée de gêne, parut sur ses traits, quand il +le vit là, d'une façon aussi soudaine et inattendue. Un instant, il se +figea dans une immobilité complète, bouche bée et les yeux ronds, puis +il eut un mouvement comme pour déguerpir. Il se ressaisit néanmoins, +prononça d'une voix timide un «Je ne dérange pas», puis s'avança d'un +pas hésitant. Des flocons de neige restaient collés à sa casquette et +ses épaules; et, à le voir là, saupoudré de blanc par-dessus la couche +de poussière jaunâtre qui le couvrait des pieds à la tête, avec ses +petits yeux bleus rieurs et sa barbe jaune où la neige fondante faisait +scintiller de menues étoiles d'argent, il faisait penser à un drôle de +bon petit saint Nicolas pour rire, descendu, au grand plaisir des +enfants, des froids nuages sur la terre. Après un «Bonsoir, tout le +monde», il refusa de s'asseoir, parce qu'il n'avait pas le temps. Il +sortit une petite bouteille de sa poche et demanda à la mère Neirynck si +elle ne voulait pas lui prêter un peu d'huile. Il n'en avait plus et il +lui fallait absolument teiller ce soir encore une ou deux bottes de lin. + +--Mais oui, mon gars Ivo, mais oui, répondit la mère Neirynck, contente +de pouvoir lui rendre service et d'acheter peut-être ainsi sa +discrétion. + +Elle lui prit des mains la petite bouteille et fut la remplir à la +jarre, dans l'arrière-cuisine. + +--Je crois qu'il neige, dit M. Triphon, sentant qu'il devait dire +quelque chose. Je crains que ça ne recommence à tomber dru, ajouta-t-il +avec un regard inquiet vers les volets fermés. + +--Oui, n'est-ce pas, m'sieu Triphon, répondit aussitôt le petit +teilleur. C'est trop, pas vrai? Faudrait du temps sec à présent. + +Les jeunes filles, les joues en feu et agitant fiévreusement leurs +bobines, se mêlèrent à la conversation. + +--Le pire, c'est pour les labours de printemps, dit Sidonie. + +--Oui, surenchérit M. Triphon; et les charretiers donc, avec leurs gros +chariots le long des routes. Chaque jour je suis étonné de voir rentrer +les nôtres. + +--Oui mais, et quand le dégel viendra!... ajouta Ivo d'un ton important. + +Les petites soeurs hochaient la tête d'un air grave et tout le monde +était d'accord qu'un temps pareil, s'il durait, c'était la ruine. La +conversation tournait aux plus sombres pronostics, comme de vieilles +gens avec leur crainte enfantine de malheurs imaginaires. On eût dit que +M. Triphon était venu chez les Neirynck uniquement pour épiloguer sur ce +chapitre sans fin et que tout le reste était sans intérêt pour lui. La +mère rentra avec la fiole remplie et la tendit au petit teilleur. Il +sourit largement dans sa barbe blonde et se confondit en remerciements, +promettant de rendre l'huile sous peu. Ça ne pressait pas, assura la +mère Neirynck; et M. Triphon, sortant son étui, lui demanda s'il +désirait fumer un cigare. + +--Ah! m'sieu Triphon, ça n'est pas de refus, vous savez! répondit le +petit teilleur, dont toute la physionomie s'épanouit d'une joie +gourmande. + +Il riait d'aise, comme un tournesol radieux, dans sa barbe blanche, M. +Triphon lui donna trois beaux cigares, avec lesquels il disparut dans la +nuit neigeuse, riant tout haut et titubant de joie. + +--Il ira raconter qu'il vous a vu; c'est un petit bavard, dit la mère +d'un air anxieux en revenant de fermer la porte. + +--Je le crains aussi, répondit M. Triphon, la mine très abattue. + +Les jeunes filles n'étaient pas aussi pessimistes. + +--Il se taira à cause des cigares, pour en avoir encore à l'occasion, +dit Sidonie. + +Ses petites soeurs étaient du même avis. Il avait intérêt à se taire. +Mais la mère demeurait méfiante. «C'est un tel petit bavard!» +répétait-elle en hochant la tête; et, pour la première fois depuis qu'il +venait là, M. Triphon, inquiet, eut l'impression d'un grand danger +immédiat qui menaçait son tranquille et doux bonheur. Il ne s'attarda +pas ce soir-là. Il ne se sentait plus en sécurité. Ses adieux à Sidonie +eurent quelque chose de triste et d'oppressé, comme s'il ne devait plus +la revoir. + +Il neigeait à gros flocons quand il se retrouva dehors; et aussitôt il +entendit, dans le ronron de l'écoussoir, fredonner le petit teilleur qui +s'était déjà remis à l'ouvrage. Un instant il s'arrêta, se demandant +s'il ne ferait pas bien d'entrer dire un mot au bonhomme. Après une +minute d'hésitation, il résolut de n'en rien faire. Moins on le voyait, +mieux cela valait. Il passa sur la pointe du pied, en risquant un regard +furtif dans la petite baraque où Ivo, sur la planche à bascule, se +démenait dans le bruit et la poussière, en chantant comme s'il +trépignait de joie. M. Triphon sourit. Les flocons de neige avaient +l'air de voltiger comme des papillons blancs vers la lumière de la +grangette; il eut l'impression que là-haut, dans le ciel sombre, +travaillaient d'autres teilleurs innombrables. Ils étaient animés par la +chanson d'Ivo; et tout cela se fondait en une harmonie étrange, où il y +avait de l'allégresse et aussi de la douleur. + + + + +XV + + +Ce fut peu de jours après cette aventure que M. Triphon crut remarquer +un changement dans l'attitude des ouvriers de la fabrique à son égard. +Ils l'observaient parfois avec un sourire bizarre, énigmatique et +Feelken prit pour habitude, chaque fois qu'il l'apercevait, de lancer +son «Fikandouss-Fikandouss», à quoi Leo répondait par un «Oooo ... +uuuu ... iiii» rugissant. Les autres riaient: Free, immobile, perdu dans +ses pensées, devant les pilons rebondissants; Berzeel, parfois bruyant +et violent. Ollewaert s'enfonçait dans la bouche une chique énorme, +comme s'il allait l'avaler; et même ce Poeteken, d'ordinaire si +tranquille et si timide et qui avait fini par épouser «La Blanche», +s'oubliait à regarder M. Triphon avec des yeux brillants et vifs, qui +semblaient receler un monde de sensations intimes. Pee, tout blanc comme +un bonhomme de neige, quittait volontiers ses meules cliquetantes pour +se mêler aux choses mystérieuses qui se manigançaient près des pilons et +Bruun était constamment derrière l'une ou l'autre porte, à écouter et +espionner. Seul, Pierken, comme toujours absorbé par les graves +problèmes sociaux qu'il étudiait dans son petit journal, ne s'occupait +de rien; et Miel, cette espèce de veau, qui ne comprenait goutte à ce +qui se passait, restait là, bouche bée et immobile, à regarder auprès +des autres. + +M. Triphon devenait chaque jour plus méfiant. Il avait l'impression +qu'il se tramait quelque chose contre lui et s'inquiétait de ne rien +découvrir. Son instinct l'avertissait de bien se tenir sur ses gardes. +Le petit teilleur avait-il bavardé, comme le craignait la mère Neirynck? +Savait-on, à la fabrique, qu'il continuait à fréquenter Sidonie et +allait chez elle? M. Triphon, désespérant d'élucider le mystère dans la +«fosse aux huiliers», chercha à s'enquérir dans la «fosse aux femmes». +Il y apprendrait peut-être davantage. Mais là aussi lui fut opposée une +attitude à laquelle il ne s'attendait pas. Dès que les ouvrières +apercevaient seulement le bout de la queue de Kaboul, les conversations, +qui allaient grand train jusqu'à ce moment-là, s'arrêtaient net. Au +moment où il entrait, plus un mot; ou bien, ce qu'elles disaient alors +était d'une telle banalité que l'on n'aurait pas eu l'idée d'écouter ou +de se mêler à la conversation dans le fallacieux espoir d'apprendre rien +de sérieux. De même, la façon d'être des charretiers avait changé. Pol +faisait de drôles d'allusions lorsqu'il était ivre; et le «Poulet Froid» +parlait avec une emphase bruyante de toutes sortes de bonnes choses que +pouvaient se permettre les gens riches dans ce monde. Assez souvent +Justin-la-Craque et son aide Komèl venaient se mêler à l'entretien; et +alors cela devenait fou. Justin racontait des histoires à tomber à la +renverse; Komèl y ajoutait un mot de temps en temps, avec ses yeux +aqueux d'ivrogne fixés avec un intérêt étrange sur M. Triphon, et son +long nez rouge qui semblait rire tout seul dans sa face de suie. + +Enfin, à la maison aussi, M. Triphon put s'apercevoir d'un changement, +qui y rendait l'atmosphère encore beaucoup plus pesante qu'elle n'était +déjà. M. de Beule rôdait par les couloirs et les pièces, gros de rage +concentrée, et on voyait bien que sa femme était dans l'abattement et +souvent ne savait comment s'y prendre pour n'être pas rabrouée +méchamment par son mari. Une sourde irritation suintait des murs; et +Sefietje qui, tel un baromètre, annonçait toujours avec exactitude les +variations d'humeur de la famille, allait et venait en silence avec des +soupirs. Quant à la deuxième servante, Eleken, on ne la voyait presque +plus. Dès que son ouvrage était fini, elle allait se cacher on ne savait +où; c'est à peine si on entrevoyait parfois un bout de sa jupe, en fuite +derrière un mur ou une porte. Quelque chose de très angoissant couvait +partout; et, sans rien savoir de précis, M. Triphon ne doutait pas que +l'orage ne fût près d'éclater sur sa tête. + + + + +XVI + + +Il éclata, et, bien qu'attendu, plus brusquement et avec plus de +violence que M. Triphon n'eût pensé. Il éclata un dimanche soir, au +moment où M. Triphon sortait pour aller voir Sidonie. + +Accompagné de Kaboul, il avait déjà la main sur le bouton de la porte, +quant tout à coup M. de Beule, surgissant de son bureau, lui demanda +d'un ton bref: + +--Où allez-vous? + +M. Triphon perdit la tête. Depuis des mois son père ne lui adressait +plus la parole, ne s'occupait pas de lui, répondait à peine, par un +grognement hargneux, à son salut matin et soir. M. Triphon fut tellement +interloqué par ce changement soudain qu'il resta quelques instants +immobile, la main sur le bouton de la porte, sans trouver de réponse. + +--Eh bien? Vous n'avez pas compris? Je vous demande où vous allez? +répéta M. de Beule d'un ton acerbe. + +--Faire un petit tour, dit à la fin M. Triphon en regardant son père +d'un air mal assuré. + +--Un tour chez les garces! tonna M. de Beule avec fureur. + +Et, d'une voix menaçante, autoritaire: + +--Vous resterez ici, nom de nom! Ou bien vous ne remettrez plus les +pieds à la maison! + +--Comme vous voudrez, répondit M. Triphon sans se fâcher ni demander +aucune explication. + +Et, lentement, il rebroussa chemin. + +Mais la colère de M. de Beule ne s'apaisait pas devant pareille +humilité; il bouillonnait intérieurement; tout son être frémissait. Sa +femme, qui de loin l'avait entendu «partir» en face de son fils, +accourut en larmes, avec des gémissements. M. Triphon comprit nettement +qu'ils savaient tout et qu'une scène violente devait avoir eu lieu déjà +entre les deux époux. M. de Beule, se retournant contre sa femme, à +nouveau l'abreuva de violents reproches, comme si elle seule était la +cause de tout. C'était elle qui l'avait ainsi élevé; elle qui toujours +s'était montrée faible, beaucoup trop faible pour ce fils aux mauvais +penchants; elle qui en avait fait un fainéant; elle qui avait introduit +dans la fabrique cette fille ... cette ... cette roulure, cause unique +de toute leur honte et de tous leurs malheurs. M. de Beule, «partait» +comme un dément; il ne se possédait plus; sa femme ne cessait de pleurer +et de gémir, tandis que M. Triphon, devant cette violente sortie, +demeurait stupéfait de les voir ne rien ignorer, jusqu'aux moindres +détails, de ses escapades réitérées. Evidemment, ils étaient renseignés +depuis longtemps; et cela avait dû fermenter et bouillonner en eux, +alors que lui vivait dans la douce et trompeuse illusion qu'ils +ignoraient tout. Le nom de Sidonie ne fut même pas prononcé. C'était du +reste bien superflu. Tous comprenaient parfaitement, encore que M. de +Beule, eh laissant déborder sa rage et son mépris, employât parfois le +pluriel dans ses invectives, comme si son fils se fût compromis avec une +ribambelle de femmes perdues. Enfin, en quelques mots secs, hachés, il +dicta ses conditions: Rompre sur-le-champ avec cette femme et retourner +à une existence convenable, ou quitter la maison immédiatement, sans +rémission ni retour. «C'est la fable de toute la commune!» rugit-il. «Je +n'ose plus me montrer dans la rue! Les honnêtes gens me tournent le +dos!» + +M. Triphon sentit comme un froid glacial qui le pénétrait jusqu'aux +moëlles, ainsi qu'une faiblesse étrange qui lui coupait les jambes. Il +avait bien eu certaines craintes, cette sensation vague et angoissante +que l'aventure ne pouvait pas durer ainsi, indéfiniment. Mais il +n'aurait jamais cru, non, jamais, en être déjà à ce point d'avoir à +choisir sans plus feindre ni tergiverser; choisir, comme on choisit +entre la vie et la mort.... + +Que faire maintenant? Où aller, que devenir, à présent que le fil était +si brusquement, si brutalement tranché entre elle et lui? C'était le fil +même de l'existence. On venait de lui enlever soudain tout ... tout ce +qui valait la peine de vivre. Son esprit chancelait; il était étourdi +par ce vide immense, cet abîme de néant qu'il sentait tout à coup en +lui, là même où, l'instant auparavant, s'entassaient encore des trésors +de joie. Il aurait voulu s'indigner, défendre son bonheur, se révolter +avec rage contre les obstacles et il n'en avait plus la force. Il ne +sentait plus que sa faiblesse: son infinie, son impuissante et +désespérante faiblesse. + +--C'est bien, dit-il soumis; c'est bien. + +Et il le répéta encore comme si, dans sa noire désolation, il ne +trouvait plus d'autres mots: «C'est bien; c'est bien!» Tout de même, en +une révolte soudaine, il se fâcha. Il lança un regard mauvais à son père +et gronda, tout frémissant: + +--Pas besoin de faire tant de boucan. + +M. de Beule ne répondit pas. Sans doute estimait-il en avoir assez dit. +Les épaules gonflées, il rentra dans son bureau, pendant que sa femme, +les mains jointes, implorait des yeux M. Triphon. Sefietje, les +pommettes rouges d'agitation, parut dans le couloir pour demander un +détail à Mme de Beule concernant le souper; le bout de la jupe d'Eleken +disparut en coup de vent derrière une porte. Kaboul, surpris que son +maître n'eût pas ouvert la porte d'entrée, d'impatience se mit à bailler +tout haut. Muche, qui était resté dans le couloir, vint flairer +méticuleusement son collègue, comme si c'était un chien étranger qu'il +rencontrait là pour la première fois. Rassuré par son examen, il se mit +à gratter à la porte du bureau de M. de Beule. Celui-ci l'entr'ouvrit, +le petit chien se faufila par l'ouverture en frétillant de la queue et +la porte se referma avec un bruit sec, au son hostile dans l'oppressant +silence. + +On eût dit que la maison même grondait, menaçante et hargneuse. + + + + +XVII + + +Les jours qui suivirent furent sinistres. M. Triphon avait l'impression +qu'il était surveillé, espionné, suivi, partout où il allait. Il n'avait +plus confiance en personne; et sa haine contre le petit teilleur était +féroce, car il ne doutait pas un seul instant que celui-ci n'eût tout +ébruité. + +Il n'avait plus revu Sidonie. Il n'osait y retourner. Mais il lui avait +tout expliqué dans une lettre et, surexcité par tant d'obstacles, fait +le serment solennel que jamais, quoiqu'il arrivât, il ne la quitterait. +Il jurait de la revoir malgré tout, de même que rien au monde ne +l'empêcherait de s'occuper d'elle et de l'enfant qui allait naître; +seulement, il lui fallait prendre patience, attendre que les +circonstances devinssent plus favorables. Il lui disait comme il était +désolé de ne plus aller chez elle, de ne plus avoir de ses nouvelles; +mais cela aussi reviendrait, avec le temps, quand l'orage se serait peu +à peu apaisé. + +Dans l'usine, sur les physionomies et dans la façon d'être des ouvriers +à son égard, il pouvait observer, et presque lire, l'effet produit par +la scène à la maison. Évidemment, ils étaient au courant de tout et ils +le narguaient en silence, parfois avec de vagues allusions, le plus +souvent d'un simple regard ou d'un sourire et toujours avec une joie +maligne. Feelken, par exemple, avait maintenant un petit ton spécial et +agaçant pour prononcer son «Fikandouss-Fikandouss», lorsqu'il apercevait +M. Triphon; de même que Leo mettait on ne sait quel insupportable +sous-entendu moqueur et sournois lorsqu'il lançait, en nuance quelque +peu atténuée, son odieux «Oooo ... uuuu ... iiii». Il supportait mal le +regard fixe et le sourire muet de Free, Berzeel et Ollewaert; et, un +jour, sa fureur éclata devant la face stupide de Miel, qui était là à +bayer devant lui, immobile, comme s'il considérait une bête curieuse. + +--Espèce de veau! Qu'est-ce que tu as à me bayer ainsi à la figure! +s'écria-t-il d'une voix tonnante, avec des yeux furibonds. + +--Ha ... ha ... sais pas, moi! s'effara Miel, abasourdi. + +--Occupe-toi de ton travail, nom de Dieu! grogna M. Triphon en lui +tournant le dos. + +Cette sortie inattendue ne manqua pas de faire impression. Les visages +des ouvriers devinrent tout à coup sérieux et ils n'eurent plus +d'attention que pour leur besogne. Un bref instant M. Triphon sentit en +lui la force et le prestige d'une victoire remportée. Tout plein de +lui-même, fier, il quitta la «fosse aux huiliers» et s'achemina à +travers la cour vers la «fosse aux femmes». Mais avant d'en atteindre la +porte, il s'arrêta, l'oreille tendue, les sourcils froncés de colère. +Derrière son dos, dans l'huilerie, retentissait un vacarme de possédés. +Leo rugissait à tue-tête son abominable «Oooo ... uuuu ... iiiii ...» et +le «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss» de Feelken faisait rage, pendant +que les autres riaient, gueulaient, chahutaient, comme en une folie +d'émeute. + +--Nom de nom de nom de Dieu! répétait M. Triphon en trépignant de +fureur. + +Dans la cour arrivait Justin-la-Craque avec une barre de fer, suivi de +son aide Komèl, qui portait une pince et un marteau. Tous deux étaient +visiblement sous l'influence de la boisson. Justin se planta devant M. +Triphon, le regarda fixement de ses yeux vitreux, et commença à +fredonner en sourdine son obsédant _O Pepita_. Il s'arrêta net, grinça +des dents et, comme en un accès de rage concentrée: + +--Ooooo ... Monsieur Triphon! Oooo ... monsieur Triphon, si vous saviez +ce que moi je sais! + +--Qu'est-ce que vous savez, Justin? demanda M. Triphon agacé. + +--Oooo ... Pepita! Pepita! Pepita! gronda l'ivrogne en sourdine. + +Puis, brusquement, très haut, avec une petite voix d'enfant: + +--Ooooo ... Pepita! Pepita! Pepita! + +--Et puis, qu'est-ce que vous savez? insista M. Triphon impatienté. + +Justin-la-Craque secoua la tête avec véhémence et ne dit plus rien. Il +se hâta vers la fabrique, comme s'il n'avait plus une minute à perdre; +et Komèl le suivit, hochant la tête en souriant, avec un drôle de +frétillement de son long nez rouge, qui faisait penser à un bec de +dindon. Tous deux disparurent dans le vacarme assourdissant de la «fosse +aux huiliers». + +Soudain apparut la queue en trompette de Muche, suivi de M. de Beule, +gonflé, cramoisi, terrible. Il fronça comme un ouragan dans l'huilerie +et aussitôt M. Triphon l'entendit «partir» avec frénésie; les +perturbateurs avaient leur compte. Le bruit de ses éclats de voix +dominait le tonnerre trépidant des pilons. Il hurlait, comme toujours, +qu'il flanquerait tout le monde à la porte, et, hoquetant de rage, il +revint avec Muche dans la cour, bouscula M. Triphon en jurant et se +précipita dans la «fosse aux femmes», où il recommença à «partir» avec +ardeur, bien qu'elles ne fussent pour rien dans l'affaire. + +M. Triphon s'en alla prudemment avec Kaboul faire un tour au jardin. + + + + +XVIII + + +Le cher printemps allait venir.... + +Les derniers vestiges de la neige, qui traînaient encore, des semaines +après le dégel, ça et là sur l'herbe des prés, comme des loques blanches +oubliées, avaient enfin fondu. Toute la terre délicieusement +reverdissait, dégageait ses arômes grisants au tiède soleil d'avril. Les +coucous jaunes et les anémones blanches fleurissaient déjà le long des +ruisseaux redevenus limpides; et l'herbe, par places encore mouillée et +imbibée comme une éponge, s'étoilait d'innombrables pâquerettes. Le +ciel, devenu bleu, paraissait très haut, très haut; et les alouettes, +invisibles ou pas plus grosses en apparence que des moucherons, y +chantaient ... chantaient, partout ... partout ... comme si la terre et +le ciel se mettaient à chanter. Aux branches des peupliers se gonflaient +les bourgeons; de loin on eût dit de grandes perruques blondes, avec des +papillottes. Et déjà on voyait des papillons, blancs ou jaune-citron, +avec des ailes toutes fraîches, toutes neuves, dépliées pour la première +fois. + +M. Triphon était d'humeur mélancolique. Son état d'âme et le renouveau +accusaient la discordance. Il pensait à Sidonie et une émotion attristée +le serrait à la gorge. Il songeait aussi à l'amour en général et sentait +lui peser sa solitude. Cela aurait été si bon, dans ces premiers beaux +jours de printemps, d'avoir à côté de soi une femme aimée. Si bon de ne +pas aller son chemin tout seul et perdu de par le monde, alors que tous +les êtres vivants se rejoignaient irrésistiblement dans l'amour. Si bon, +à l'heure douce et mystérieuse du crépuscule, où la terre s'estompait en +gris-fauve et le ciel prenait des teintes verdâtres, d'être assis auprès +de Sidonie devant sa petite porte à regarder les étoiles naissantes et à +respirer l'odeur des champs. Et il eût été bon aussi, sans doute, de se +promener dans le beau grand jardin familial avec Joséphine Dufour en +faisant ensemble de beaux projets d'avenir: longs voyages en des pays +lointains et fabuleux, ou calme bonheur au foyer, dans le confort et le +bien-être. Le printemps, c'était quelque chose de riche et de +bienheureux, quelque chose qui voulait jouir, et jubiler, et chanter, +voulait palpiter, étreindre! Le printemps était comme une porte +étincelante et sublime, toute large ouverte sur un horizon de féerie où +rutilait la grande fête de l'existence: la longue et riche fête du +voluptueux été, dont chacun devait avoir goûté avant de pouvoir dire +qu'il avait réellement vécu. + +M. Triphon n'avait pas vécu et ne vivait pas. Il le sentait avec une si +vive amertume à cette heure! Il sentait la veulerie de son existence, +seul au monde dans la monotonie de sa jeunesse, à côté d'un père tyran +et d'une mère tyrannisée. Il sentait cet esseulement avec une acuité +torturante; il en souffrait jusqu'à la démence; et il lui faisait +horreur, comme à un égaré ou un aveugle à qui l'on dirait de retrouver +sa route dans un désert sans bornes. Le cher printemps, qui devait +rendre les gens heureux, lui faisait mal et il fuyait son douloureux +enchantement. Il aimait encore mieux la lugubre fabrique, où d'autres +malheureux passaient les radieuses journées; sa lourde tristesse y était +en harmonie avec l'atmosphère ambiante, tel un oiseau habitué à sa cage. + +Un jour qu'il y rôdait ainsi, contrôlant machinalement l'ouvrage, le +rectangle de soleil qu'y dessinait la porte d'entrée s'obscurcit +brusquement comme au passage d'un nuage, et il vit la silhouette d'un +homme, debout sur le seuil, qui lentement s'avança vers lui, un sac plié +en deux sous le bras. M. Triphon allait déjà à sa rencontre pour lui +demander ce qu'il désirait, quand tout à coup ses sourcils se +froncèrent, et il se retint à peine de le chasser d'un geste +catégorique. L'homme devant lequel il se trouvait n'était autre qu'Ivo, +le petit teilleur de lin, voisin des Neirynck, celui que M. Triphon +accusait d'avoir jasé. + +Le petit bonhomme, cependant, ne semblait nullement se douter du +sentiment qu'il éveillait. Souriant d'un air mystérieux il s'approcha de +M. Triphon, avec un bonjour aimable, et lui demanda s'il pourrait avoir +un petit sac de farine. M. Triphon, haineux et vindicatif, fit signe à +Pee le meunier de s'en occuper, tourna les talons et s'en alla sans +faire autrement attention à l'individu. Ivo, un moment interloqué, le +suivit d'un pas hésitant; et, brusquement dans le tapage des pilons, +pendant que Pee remplissait le sac, il chuchota à l'oreille de M. +Triphon ces mots qui le firent frissonner: + +--J'ai des nouvelles pour vous, monsieur Triphon; une lettre. + +--Ah! dit machinalement M. Triphon, pendant qu'il considérait le petit +homme d'un regard stupéfait. + +Et, lorsqu' Ivo eût pris le petit sac rempli des mains de Pee, il le +suivit dehors, à travers la cour, jusque sous la grande porte +charretière. + +--Voilà, dit Ivo, dans un coin sombre, en lui mettant vivement +l'enveloppe dans les mains. + +M. Triphon dit merci à voix basse, donna un pourboire à l'homme et s'en +fut à grands pas vers le jardin. A l'écart, à l'ombre des sapins +soupirants sous la brise, il déchira le pli, le coeur battant à grands +coups précipités. D'un rapide regard il parcourut les lignes, qui lui +semblaient incohérentes et troubles. Il retourna le papier d'une main +fébrile et lut la signature tracée d'une main hésitante et +inexpérimentée: + + Votre dévouée + Élisa NEIRYNCK. + +Il s'arrêta oppressé, le regard trouble, comme si un voile flottait +devant ses yeux. D'un geste machinal de la main à son front il essaya +d'éloigner quelque chose. Puis il reprit la lettre aux premières lignes +et lut ces mots, qui furent comme autant de soufflets: «Un si joli petit +mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout à fait et Sidonie +veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptême». + +Effaré, ahuri, M. Triphon regarda autour de lui. Était-ce un rêve, ou y +avait-il là, caché quelque part, un esprit moqueur qui s'amusait de lui? +Comment! Un enfant était né dont il était le père et qui porterait son +nom! Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Comment ne l'avait-on pas +prévenu, consulté! Était-ce possible de donner à un enfant le nom de +quelqu'un sans autorisation préalable! M. Triphon avait l'impression +qu'on se jouait de lui: l'impatience et la colère l'envahissaient. La +lettre à la main, il marcha quelques instants d'un pas agité sous les +sapins murmurants, dans un piétinement farouche de bête en cage. Il +agirait, il lui fallait agir, empêcher cela; mais que faire? Ce qu'il +avait tenu secret durant de longs mois se trouvait brusquement jeté en +pâture à la curiosité malsaine et à la malveillance publique.... «Ah! +non! Ah! non!» dit-il tout haut en se démenant sous les sapins. «Ah! +non! pas ça, pas ça!» Mais d'abord il fallait lire la lettre en entier; +et, le dos contre un sapin, les sourcils froncés et les nerfs tendus, il +lut: + +«MONSIEUR TRIPHON, + +«Je prends la plume en main pour vous faire savoir que cette nuit +Sidonie a mis au monde un enfant et que tout s'est très bien passé. +C'est un petit garçon et un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et +qui vous ressemble tout à fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit +nom comme nom de baptême. Il sera déjà baptisé quand vous recevrez cette +lettre et Maurice sera parrain et moi marraine. Et maintenant, monsieur +Triphon, c'est le plus grand désir de Sidonie que vous venez voir le +plus vite possible votre joli petit bébé et la consoler. Elle désire +tellement vous voir, monsieur Triphon, vous ne pouvez pas vous figurer +ça et vous pouvez avoir entière confiance en Ivo; nous lui avons donné +un bon pourboire et il a promis de ne pas bavarder et il montera la +garde pendant que vous êtes chez nous et il viendra nous prévenir s'il y +avait quelque chose. Venez donc aussi vite que possible, monsieur +Triphon, vous pouvez très bien le faire car il fait encore sombre +d'assez bonne heure et vous serez très fier de votre beau bébé quand +vous le verrez. + +«Dans l'attente de votre visite, avec bien des compliments de Sidonie et +de nous tous, je signe + + Votre dévouée + «ÉLISA NEIRYNCK, + soeur de Sidonie». + +M. Triphon respira profondément, avec effort. Un poids immense semblait +l'oppresser et lui couper la respiration. Ses mains étaient moites ainsi +que son front. Il eut l'impression d'avoir beaucoup vieilli tout à coup, +accablé qu'il était d'une responsabilité jusque-là inconnue. Il était +pris entre les mailles d'un filet, il essayait en vain de se dégager. + +Glissant la lettre dans sa poche il recommença à marcher de long en +large sous les sapins. Sa colère était tombée, mais toute son angoisse +demeurait. Il étouffait sous les arbres, ce murmure l'exaspérait. +L'envoûtement des branches noires lui devenait insupportable; il avait +besoin de mouvement et d'espace, de recueillement solitaire, pour +réfléchir à ce qui lui arrivait, se tracer une ligne de conduite ferme +et inébranlable. + +Il passa le petit pont jeté sur le ruisseau, la porte dans la haie, et +se trouva avec Kaboul dans les champs. Comme tout y était divinement +calme et reposant! Comme tout y semblait bon, tout au bonheur d'exister, +exempt de soucis! Les paysans étaient occupés à leur saine besogne et +dans le ciel léger les alouettes chantaient avec allégresse la douceur +bénie du printemps. Une fraîche odeur de sève et de renouveau montait de +la terre. + +M. Triphon secoua énergiquement la tête, comme pour se débarrasser d'un +joug insupportable. «Je n'irai pas! Je n'irai pas!» se dit-il à voix +haute, à lui-même. Non; il n'irait pas voir Sidonie et son enfant. Il ne +voulait pas; cela ne se pouvait pas. Il en prévoyait les suites +inévitables: l'orage violent à la maison, le scandale public, son +existence désormais impossible au village. Comme un trait de feu, +l'image de la pudibonde Joséphine Dufour passa dans son esprit et il +rougit de honte. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait l'événement! +Que ferait-elle lorsqu'elle le rencontrerait? A cette heure il devait +être tombé si bas dans son estime qu'en réalité il n'existait plus pour +elle; cette pensée humiliante le faisait horriblement souffrir. De +nouveau, il secoua violemment la tête pour écarter cette idée +intolérable. Ne plus songer à tout cela. C'était mort. C'était une chose +que de ses propres mains il avait tuée. + +Mais alors quoi? Que lui restait-il dans l'avenir? Rien. Il n'y avait +plus d'avenir pour lui. Plus d'illusion, d'idéal, d'espoir: plus rien +que la monotonie rampante des années, avec le fantôme de sa faute, qui +lui fermait toutes les issues. Alors c'était là son seul recours? Plus +que ça, Sidonie et rien d'autre, comme unique et suprême refuge? Il ne +savait pas, sa tête bourdonnante se perdait, ses mains tremblaient, il +se sentait faible et désemparé comme un petit enfant. Brusquement, il +s'affaissa par terre et éclata en larmes de désespoir. Les pleurs le +soulagèrent. Un peu de clarté se fit dans son esprit et quelque +apaisement dans son âme. Il s'essuya les yeux et se remit debout. La +terre féconde que son corps venait de presser exhalait une si bonne +odeur et le chant des alouettes tant de bonheur, comme s'il n'y avait +que joie et bonté généreuse ici-bas. Serait-ce donc un tel crime d'aller +la voir? N'était-ce pas, au contraire, tout naturel? N'était-ce pas un +devoir, oui, un devoir pour lui, ne fût-ce que pour consoler Sidonie, +comme la petite Élisa lui avait demandé dans sa lettre?... Il pouvait le +faire!... Il pouvait, s'il voulait. Surtout maintenant, sans retard, +avant que la nouvelle sensationnelle se fût répandue dans le village. +Jusque-là il avait obéi; après la scène violente avec son père, il +n'avait plus essayé de revoir Sidonie, et l'active surveillance qui le +persécutait s'était peu à peu relâchée. L'atmosphère semblait moins +hostile à la maison, ces derniers temps. Il pouvait se risquer une fois, +en tout cas. + +Cette pensée le réconforta, lui rendit quelque courage. Lentement, il +revint à travers champs vers la fabrique, mûrissant son plan.... Eh +bien, oui, il irait. Tout au moins il le tenterait, ce soir même. Sitôt +après le souper. La journée promettait une belle soirée printanière; il +y aurait un peu de lune; cela pourrait sembler tout naturel qu'il fît un +petit tour au jardin avec Kaboul, avant de monter se coucher. Il +filerait par le jardin et, en faisant un détour, pour éviter le village, +il arriverait chez elle. Il ne resterait qu'un tout petit moment, +quelques minutes à peine, tout juste le temps d'embrasser Sidonie et de +lui donner courage. On ne s'apercevrait de rien à la maison. + +Il regarda sa montre. Six heures. Le soleil s'inclinait sur l'horizon, +rouge dans des buées oranges, derrière le feuillage des arbres qui +ressemblait à de fines dentelles d'un vert transparent et tendre. +Silencieuses les alouettes redescendaient de l'azur vers leurs nids; les +paysans rentraient avec leurs attelages; à la cime d'un peuplier, petite +tache noire dans la verdure légère, chantait un merle, le bec tourné +vers l'occident, qui racontait sans fin, de sa voix monotone et un peu +rauque, toutes les merveilles qu'il voyait de là-haut. + +M. Triphon rentra dans la fabrique. Une agitation sourde faisait battre +plus rapidement son coeur. Déjà le plan lui semblait moins facile. La +petite porte du jardin était fermée à clef, la nuit, et la clef restait +à la maison. Il eût été risqué de la mettre dans sa poche sans rien +dire. Mieux valait se glisser par une brèche de la haie. Il retourna au +jardin, inspecta les lieux, découvrit la brèche qu'il cherchait, +derrière des buissons, dans un coin, près du ruisseau. C'était parfait. +Il se sentait ragaillardi. Derechef, le plan lui apparut d'une exécution +facile. + +A la fabrique, dans le vacarme des pilons, Sefietje circulait avec la +goutte du soir. M. Triphon la vit entrer dans la «fosse aux huiliers», +suivie à pas de loup par Bruun, le chauffeur, qui resta à l'épier par +une fente de la porte. M. Triphon haïssait cet homme pour sa constante +habitude de ruse et d'espionnage. Il le détestait doublement, maintenant +qu'il avait lui-même quelque chose d'important à cacher. Toute manoeuvre +secrète l'inquiétait, par le rapport qu'elle pouvait avoir à l'événement +sensationnel que le petit teilleur de lin était venu annoncer. Il +bouscula sans ménagement l'espion et pénétra dans l'huilerie. Sefietje +se trouvait avec sa bouteille au milieu des «huiliers», qui +l'entouraient pendant qu'elle remplissait le verre; les pommettes +rouges, signe indubitable chez elle de grande agitation intérieure, elle +semblait leur raconter des choses qui les intéressaient prodigieusement. +L'inusité de ceci frappa M. Triphon. D'ordinaire, Sefietje parlait le +moins possible avec ces hommes qu'elle détestait violemment. +Saurait-elle déjà la grosse nouvelle et était-elle en train d'en parler? +M. Triphon, faisant un effort sur lui-même, s'approcha des «huiliers», +comme si de rien n'était. + +Aussitôt le groupe se dispersa et Sefietje continua sa tournée avec son +verre et sa bouteille. Les pilons rebondissaient et cognaient; le soleil +couchant tendait en diagonale, à travers les vitres de la chambre des +machines, une poutre d'or transparente dans le trou sombre; M. Triphon +ne s'attarda pas plus que d'habitude: il observa de côté le visage des +«huiliers» et se dirigea vers la «fosse aux femmes». Mais à peine +avait-il fermé la porte derrière lui qu'une clameur sauvage s'éleva. +Feelken répétait avec une obstination agaçante son insupportable +«Fikandouss-Fikandouss», Leo mugissait son effarant «Oooo ... uuuuu ... +iiiii» et les autres riaient d'un rire énorme dans le tonnerre des +pilons. «Sacredieu! Ils savent!» ragea M. Triphon. D'un mouvement +brusque, il fit demi-tour, prêt à rentrer dans l'huilerie pour demander +des explications. Une seconde de raisonnement plus calme le retint. Il +étouffa un juron de fureur et entra chez les femmes. + +Il y retrouva Sefietje avec sa bouteille et son verre, entourée cette +fois par les ouvrières qui buvaient ses paroles. Leurs yeux brillaient, +les bouches étaient ouvertes d'étonnement, tout travail semblait arrêté. +Mais dès qu'on l'aperçut, fini! toutes s'occupaient exclusivement de +leur ouvrage, tandis que Sefietje, les joues en feu, se hâtait de +remplir le verre pour quitter l'atelier, sitôt servie la dernière +ouvrière. M. Triphon bourra sa pipe et les regarda toutes d'un coup +d'oeil circulaire plein de méfiance. Mais rien ne trahissait leurs +pensées; elles parlèrent un moment du temps, qui était vraiment +extraordinaire pour la saison; et, comme M. Triphon ne répondait rien, +toutes gardèrent pareillement le silence: un silence gênant, qui dura +deux ou trois minutes, jusqu'à ce qu'il comprît l'inutilité d'une +attente plus longue et, la mine renfrognée, quittât l'atelier. + + + + +XIX + + +A la maison régnait un état d'esprit bizarre, obscur et incertain. Dans +la cuisine, décidément, il n'était point normal. Sefietje se trahissait +par une agitation insolite. Eleken semblait ne point connaître une +seconde de repos; ses allées et venues étaient continuelles, et sans +cesse ses jupes passaient et repassaient en coup de vent derrière les +portes. L'attitude de sa mère inspirait des doutes. Savait-elle? Ne +savait-elle pas? Il hésitait. Parfois elle le regardait avec une +tristesse grave; l'instant d'après, rien ne lui semblait changé, et elle +avait son visage de toujours. En tout cas, son père ne savait rien, +c'était certain. Il montrait à table son humeur habituelle, sans aucune +aménité, mais aussi sans hostilité apparente. Il était même plus +communicatif que de coutume; il parla longuement de ses +affaires--naturellement--sous un jour qui n'était pas trop sombre. + +M. Triphon, qui sentait venir l'heure de son entreprise hasardeuse, +mangeait, le coeur battant, avec effort. Les morceaux lui restaient dans +la gorge, mais il les avalait tout de même, pour ne pas éveiller de +soupçons. Sa mère s'en aperçut pourtant et lui demanda, avec une +sollicitude débonnaire: + +--Tu n'es pas bien, mon garçon? + +--Oh! si, si, dit-il, je n'ai pas grand'faim, voilà tout. + +Et il posa sa fourchette. M. de Beule leva les yeux dans la direction de +son fils et ses sourcils se contractèrent d'un air revêche. M. Triphon +tressaillit. «Saurait-il tout de même quelque chose?» se demanda-t-il. +Mais il se remit promptement. M. de Beule, son assiette garnie pour la +seconde fois, se remit à parler de l'état de ses affaires, et M. Triphon +pensa: «Ce n'est rien, c'est sa mauvaise humeur naturelle, qui, sans +raison, se manifeste tout à coup». + +Eleken, croyant que la famille avait fini de souper, entra pour +desservir; mais, à la vue de M. de Beule qui mangeait encore, elle se +hâta de déguerpir avec une sorte d'effroi, sans même entendre ce que Mme +de Beule lui demandait. M. de Beule, dérangé par ce va-et-vient rapide, +leva des yeux chagrins et bougonna: + +--Qu'y a-t-il donc? Pourquoi court-elle ainsi! + +Sans attendre la réponse, il reprit, en appuyant sur d'infimes détails, +ses longues considérations d'ordre commercial. Il s'adressait +exclusivement à sa femme, qui écoutait, les traits fatigués. + +Eleken rentra pour servir le dessert. A nouveau elle avait presque +disparu avant que Mme de Beule eût eu temps de lui expliquer ce qu'elle +désirait. M. de Beule lui lança un mauvais regard, mais sans rien dire. +M. Triphon mastiquait un morceau de tarte, s'efforçant de manger très +lentement. Quand il eut fini il se leva et, d'un air aussi calme, aussi +naturel que possible, comme il faisait chaque soir, il quitta la salle à +manger. + +Kaboul, selon son habitude, l'attendait derrière la porte, pour faire un +tour. Dehors, il ne faisait pas encore tout à fait sombre. Une belle +lumière dorée, limpide éclairait la baie vitrée donnant sur le jardin et +M. Triphon excita à voix basse son petit chien, qui se mit aussitôt à +japper d'une voix perçante, en sautant sur la porte. M. Triphon la lui +ouvrit et ensemble ils gagnèrent le jardin. + +D'abord il n'alla pas plus loin. Il avait ramassé une pomme de terre; il +la lançait sur le gazon et Kaboul la rapportait, très animé par le jeu. +Les servantes pouvaient le voir par les fenêtres de la cuisine, et ses +parents, de même, par les baies vitrées de la vérandah. Et ainsi, petit +à petit, imperceptiblement, suivant chaque fois de quelques pas la pomme +de terre lancée et rapportée, il avançait tout doucement dans le jardin +crépusculaire jusqu'au moment où il fut hors de vue. Alors, brusquement, +de toute la vitesse de ses jambes, il se mit à courir. Il passa en +trombe le petit pont du ruisseau, s'élança le long de la rive, piqua +dans la brèche de la haie. Kaboul l'avait suivi, comme il faisait +toujours; mais, devant ce passage insolite par une brèche, il se +rebiffa, arc-bouté des quatre pattes, et refusa d'aller plus loin. +«Kaboul!... Nom de Dieu!» rugit M. Triphon d'une voix sourde. Au lieu +d'obéir et de suivre son maître, Kaboul tout à coup se mit à aboyer +d'une voix stridente. M. Triphon, terrifié, d'un bond regagna le jardin. +Il saisit des deux mains l'odieux cabot et le serra à l'étouffer. Il +haletait de rage; pour un peu il l'aurait tué. Replongeant dans la +brèche, il courut quelques pas, lâcha son petit chien qui, heureusement, +le suivit en frétillant de joie. + +Le soir était d'une splendeur idéale, un peu frais et figé, comme il +arrive au printemps, mais d'une pureté et d'une sérénité incomparables, +avec des teintes profondes d'un vert lumineux semé de pâles étoiles, +comme si le ciel même devenait un champ immense de couleurs printanières +où frissonnaient doucement de blanches floraisons. Les rossignols +chantaient dans le noir des jardins et les chauves-souris voletaient en +silence, pareilles à des ombres inquiètes. + +M. Triphon courait ... courait à perdre baleine. Il fallait lutter de +vitesse avec le temps, qui pressait terriblement. Pourvu qu'il ne +rencontrât personne, qui le forçât à ralentir, à s'arrêter! C'était une +question de vie ou de mort pour lui. Mais, chance inespérée, personne. +La sueur lui coulait le long des joues, ses jambes se dérobaient sous +lui, bientôt il n'en pourrait plus. Des ailes pour aller plus vite, pour +atteindre, frémissant de désir, ce que, peu d'heures auparavant, il +voulait éviter à tout prix.... + +Toujours accompagné de Kaboul qui gambadait à ses côtés, il arriva au +chemin de terre, où les maisonnettes s'estompaient vaguement sous le +ciel encore limpide. Il s'arrêta une seconde, pour reprendre haleine. Il +haletait, il était ruisselant. Il s'épongea avec son mouchoir. En son +coeur battait comme un marteau. Ses joues brûlaient. Il passa devant la +grange du petit teilleur. Il s'étonna, s'inquiéta presque, de ne point +l'y trouver au travail. Qu'est-ce que cela signifiait? Était-ce un +mauvais présage? Il s'arrêta encore, à fouiller du regard, l'oreille aux +écoutes. Il se sentait ému et faible comme un enfant. Il en aurait +pleuré. Ce ne fut qu'un instant. Il se ressaisit, poussa la grille du +jardinet, suivit le petit sentier, s'arrêta devant la porte et cogna +doucement du doigt. + +--Qui est là? demanda-t-on aussitôt du dedans. + +--Moi... monsieur Triphon, répondit-il d'une voix sourde. + +La porte vivement s'ouvrit et il entra. Devant lui, dans le petit +couloir, se trouvait Lisatje. + +--Comment va?... Comment va?... demanda-t-il tout de suite d'une voix +entrecoupée. + +--Oh! très bien, très bien, monsieur Triphon. C'est un si joli bébé! +répondit Lisatje attendrie. + +Ses tempes bourdonnaient. Il avait l'impression baroque qu'il devait y +avoir chez lui quelque chose de ridicule, il ne savait quoi. Il entra. +Marie était assise devant son coussin de dentellière et le père Neirynck +et Maurice fumaient calmement leur pipe, assis de chaque côté de l'âtre +éteint. M. Triphon s'attendait de leur part à un accueil plutôt frais. +Des paroles dures de leur part lui eussent paru logiques et naturelles. +Mais rien de pareil n'arriva. Au contraire. Le joli et frais visage de +Marie rayonnait de bonheur et ses yeux caressants souriaient; le père +Neirynck et son fils touchèrent très poliment le bord de leur casquette +et dirent à leur tour, l'un après l'autre: + +--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous félicite! + +M. Triphon n'en revenait pas. Est-ce qu'il rêvait? Il ne savait plus +comment se tenir, de quel côté se tourner. Cela frisait +l'invraisemblable. On eût dit qu'il avait accompli quelque acte +glorieux. Un instant il se demanda si décidément on se moquait de lui. +Mais non. D'un air soumis ils l'invitèrent à s'asseoir, pendant que +Lisatje allait voir s'il pouvait entrer dans la chambre de Sidonie. La +mère Neirynck parut sur le seuil de la chambrette. + +--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous félicite! dit-elle, tout comme +les autres. + +Et, avec un geste discret: + +--Voulez-vous venir voir? + +M. Triphon se leva. Ses jambes tremblaient et un voile flottait devant +ses yeux. A présent, sur le point de la revoir, il eût presque mieux +aimé être loin. Il redoutait l'inconnu derrière cette porte entr'ouverte +et craignait de ne pouvoir maîtriser son émotion. Machinalement, d'un +pas de somnambule, il se dirigea vers la chambre. Il lui fallut baisser +la tête sous la voûte basse pour franchir le seuil. La mère ferma +doucement la porte derrière lui. Kaboul, qui voulait aussi entrer, reçut +la porte sur le nez et poussa un glapissement. + +Une petite lampe à pétrole, posée sur une armoire, éclairait faiblement +la chambrette basse aux murs grisâtres et au plafond sombre. Comme dans +un rêve M. Triphon vit deux couchettes, avec un berceau entre elles. +Dans l'une, Sidonie était allongée sur le dos, très pâle, ses beaux +cheveux sombres épars sur l'oreiller blanc. A côté du berceau se tenait +Lisatje, penchée et souriante, avec des yeux humides d'attendrissement. + +M. Triphon ne voyait que Sidonie. Il la regardait, avec toute la tension +de son esprit, comme s'il se trouvait en présence d'un prodige +inconcevable. Remué jusqu'au plus profond de son être, il était en proie +à une sensation nouvelle et inconnue: une sorte de respect religieux +devant l'émouvant mystère de la maternité. + +Elle lui sourit très doucement et lui tendit une main pâle et amaigrie. +Il l'étreignit avec passion, y appuya ses lèvres, éclata brusquement en +larmes violentes. Elles coulaient comme d'une fontaine: il pleurait +comme un pauvre petit enfant, que les réalités de la vie accablent. Il +disait des choses incohérentes, noyées de remords et d'amour; il tomba à +genoux et demanda pardon pour tout le mal qu'il lui avait fait. Sidonie +se mit aussi à pleurer et gémir. Mais la mère intervint avec autorité: +ces émotions ne valaient rien pour Sidonie. Que M. Triphon garde son +calme et aille voir l'enfant dans son berceau. + +M. Triphon fut consterné. L'enfant! C'est vrai, il y avait un enfant. Il +l'avait totalement oublié! Les paroles de la mère Neirynck tombèrent sur +lui comme une douche froide. Il se leva et s'approcha en hésitant, +presque avec angoisse, du berceau, dont Lisatje bien doucement écartait +les rideaux. + +M. Triphon vit quelque chose: une figure grosse comme le poing, d'un +rouge violacé sous un minuscule bonnet blanc, et qui faisait d'affreuses +grimaces. La bouche, contractée de spasmes, laissait suinter des bulles +baveuses, les yeux étaient fermés avec effort, comme s'ils ne devaient +jamais s'ouvrir et deux menottes, pas plus grosses que des noix, +semblaient se cramponner à quelque objet précieux et invisible, qu'elles +s'obstinaient à ne pas lâcher. + +--Petit Triphon ... Petit Triphon ..., répétait Lisatje d'une voix émue +en caressant doucement les petites joues. + +Puis se retournant vers M. Triphon, les yeux brillants: + +--N'est-ce pas que c'est un beau bébé, monsieur Triphon? Le joli petit +mignon! Il vous ressemble comme deux gouttes d'eau. + +M. Triphon regardait, immobile, comme figé. Il trouvait l'enfant si +hideux qu'il lui était impossible d'articuler un son. Est-ce que +vraiment cela lui ressemblait, cette horreur, ce monstre? Il ne pouvait +le croire, s'y refusait. Cette idée le révoltait. Il en était dégoûté et +il en avait peur. Il jetait des regards anxieux autour de lui, comme +s'il avait eu envie de prendre la fuite. Mais les femmes ne remarquaient +rien de son effarement; la mère était aussi attendrie que sa fille; et +Lisatje prit l'enfant dans son berceau et le présenta à M. Triphon, pour +qu'il le tînt un instant dans ses bras. Il n'osa refuser. Ses mains +tremblaient en le tenant et, sans le regarder, à bout de bras, il alla +le porter à Sidonie, qui le coucha sur son coeur, comme un trésor +inestimable, et lui dit des choses que seule une mère sait dire. + +M. Triphon pensa soudain au temps qui pressait. D'un geste nerveux, il +tira sa montre et constata avec effroi qu'il était près de neuf heures. +Il lui fallait partir au plus vite; on le chercherait à la maison; on ne +comprendrait pas ce qu'il était devenu. Une ombre de tristesse passa sur +le visage de Sidonie. + +--Déjà ..., gémit-elle. + +--Il faut, il faut! répondit-il avec abattement. + +--Est-ce que vous reviendrez bientôt? + +--Aussitôt que j'en aurai l'occasion. + +Il se pencha sur elle et l'embrassa tendrement. + +--Et votre enfant, vous ne lui donnez pas aussi un baiser ..., dit-elle. + +Miséricorde! Cet enfant! Il l'avait encore oublié! Elle le tendit vers +lui à bout de bras; et lui réapparut, cette fois tout près, l'horrible +petite figure grimaçante, avec cette peau qui semblait cuite, ratatinée, +écorchée, ces yeux spasmodiquement fermés, cette bouche baveuse qui +soufflait des bulles. Comment était-il possible de dire que cela +ressemblait à un être humain et à lui, surtout! Ces femmes étaient +folles, avec leurs ressemblances! Il tendit ses lèvres frémissantes vers +l'enfant et lui donna un baiser, les yeux clos, pour ne pas voir. + +--On dirait que vous en avez peur, ricana la mère Neirynck. + +Il eut une surprise. La peau tendre de l'enfant, sous ses lèvres, était +d'une douceur si duvetée, si veloutée qu'il ne put maîtriser une émotion +soudaine et profonde. Il aurait voulu l'embrasser encore et encore, mais +une fausse honte le retint. Il en avait les larmes aux yeux. Il pressa +longuement la main de Sidonie; il reviendrait au plus vite, c'était +promis, et elle, de son côté, lui promettait de ne commettre aucune +imprudence. Puis il s'arracha à son étreinte. + +Dans la cuisine l'attendait une autre surprise. Ivo, le petit teilleur, +était là, tout saupoudré de poussière de lin et souriant dans sa barbe +blonde, comme s'il éprouvait une grande joie intérieure. A sa vue, M. +Triphon prit peur; mais toute la famille s'empressa de le rassurer. Ivo +ne dirait rien, M. Triphon pouvait y compter. Le petit bonhomme +s'approcha de lui, la main tendue et, à son tour, avec un large sourire +de bonheur, il lui dit: «Que je vous félicite!» + +M. Triphon n'en revenait pas. Qu'avaient-ils donc tous à le féliciter +comme pour une action d'éclat? Il ne savait plus que répondre et restait +là, interdit, un ricanement bête sur les lèvres. Alors il ouvrit son +portemonnaie et régala avec largesse. C'était là, somme toute, ce qu'ils +semblaient attendre de lui. Visages épanouis, ils le reconduisirent +jusqu'à la porte avec force remercîments. Kaboul se glissa comme une +anguille entre les jambes et se mit à fureter à la recherche de son ami, +le chat. Avec une menace sourde, M. Triphon le rappela immédiatement +auprès de lui. + +La nuit printanière s'était assombrie, quoique limpide encore de lumière +dorée et verdâtre dans le ciel à l'occident. Le terre semblait déjà +dormir, mais le firmament vivait et scintillait. A la tour de l'église, +neuf coups tintèrent; et aussitôt après l'horloge, la cloche, +mélancolique, sonore et lente fit entendre le couvre-feu de chaque soir. +D'autres cloches, dans les villages environnants, répondirent, chacune +avec le son qui lui était propre et qu'on reconnaissait de loin. Puis +retomba le grand silence. M. Triphon rentrait en courant à toutes +jambes. Pour la seconde fois, il eut la chance de ne rencontrer +personne. Les bruits vagues et solitaires du village semblaient plutôt +s'éloigner de lui. Il n'entendait que l'aboi rauque des vieux chiens de +garde dans les fermes et le chant intermittent des rossignols dans le +noir des jardins. L'air était d'une immobilité absolue et presque +angoissante. Du sol montait l'odeur des sèves printanières. + +Hors d'haleine, M. Triphon se retrouva à la haie, repassa par la brèche, +avec Kaboul dans ses bras. L'instant d'après il arrivait en vue de la +maison où les lampes étaient allumées. Il fit comme s'il n'avait pas +cessé un instant de jouer avec Kaboul. Il lui lançait des objets à +rapporter et te petit chien courait comme une boule, en jappant avec +frénésie. Au bruit qu'il faisait, le visage anguleux de Sefietje parut +derrière une des fenêtres éclairées. C'était précisément ce que voulait +M. Triphon. Il s'amusa encore quelques instants dans l'obscurité avec +son chien, puis rentra à la maison. + +--Je croyais que vous n'alliez plus revenir, dit Sefietje en lui jetant +un coup d'oeil à la dérobée. + +--Oh! il n'est pas tard, répondit M. Triphon d'un ton indifférent et +naturel. + +Sefietje, occupée à ranger sa vaisselle, ne dit plus rien. M. Triphon la +regarda de côté, d'un oeil scrutateur. Elle avait les pommettes rouges +et les traits un peu tirés. L'expression de son visage ne lui plaisait +guère. Elle soupçonne quelque chose, se dit-il. Haletant, les pattes +écartées, Kaboul s'était couché de tout son long sur le parquet; à +l'étage, on entendait le va-et-vient agité d'Eleken dans les chambres. + +M. Triphon ne savait plus trop que faire. Il était encore sous le coup +des émotions violentes et rapides par lesquelles il venait de passer. +Violemment, à contre-coeur, il rentra dans la salle à manger, où ses +parents achevaient leur soirée. M. de Beule, enfoncé dans son fauteuil, +ronflait bruyamment, un journal déplié sur ses genoux. A l'entrée de son +fils, il ouvrit un oeil hostile et son visage se renfrogna. Mme de +Beule, ses lunettes sur le nez, lisait l'autre feuille du journal. Elle +leva son bon regard vers M. Triphon: + +--Où as-tu été, mon garçon? + +--Un peu dans le jardin avec Kaboul, répondit M. Triphon. + +--Il doit faire plutôt frais, dit encore Mme de Beule. + +Assez bizarre, se dit M. Triphon, d'entendre émettre une opinion sur le +temps par une personne qui n'avait pas mis le nez dehors. Mais il +accorda néanmoins qu'il faisait plutôt frais, quoique délicieusement +beau. La conversation tomba. M. de Beule ne s'y était pas mêlé. Il prit +le journal sur ses genoux et se remit à lire. Mme de Beule, assurant de +nouveau ses lunettes, fit de même. + +--Et toi? Tu ne lis pas encore un peu? demanda-t-elle à son fils. + +--Oui, un peu. + +Il prit sur une étagère le volume qu'il avait commencé. Cela avait pour +titre: _Le Secret de l'Enfant trouvé_. Il lut, machinalement, l'esprit +ailleurs. «Ils ne savent rien encore», pensa-t-il, «mais demain, ou +après-demain, ils sauront tout; et alors....» Un regard de sa mère le +replongea dans le livre; il lut: + +/* +Raoul s'empressa de courir au rendez-vous. Comme il +arrivait dans la clairière, le garde-chasse, dissimulé +derrière le tronc d'un chêne séculaire, parut et s'avança +mystérieusement vers lui. Raoul fronça les sourcils et +prit un air hautain. Il n'aimait pas ce manant aux allures +sournoises et cauteleuses. Il se méfiait de lui. Toutefois, +présumant qu'il pourrait avoir besoin de ses services, +il fouilla dans sa poche et y prit sa bourse, prêt à la lui +jeter avec dédain. Le rustre ôta sa casquette galonnée et, +saluant très bas, il dit: + +--Je suis chargé d'une missive pour M. le vicomte. + +--Ah! fit Raoul sur un ton glacial. +*/ + +M. Triphon leva les yeux d'un air ennuyé. Ce roman, quel intérêt ça +pouvait-il avoir? Son roman à lui, roman vécu, était autrement +empoignant et tragique! M. de Beule tout doucement s'était remis à +ronfler, avec un ronflement plus fort de temps en temps, qui le +réveillait; sa femme commençait à dodeliner de la tête, en exhalant +parfois un profond soupir. M. Triphon en avait assez. Il ferma son livre +et se leva. + +--Tu vas te coucher? demanda Mme de Beule d'une voix pâteuse. + +--Oui, maman. + +--Nous montons aussi? proposa-t-elle à son mari qui somnolait. + +Il ramassa son journal et grommela quelque chose qui semblait être une +réponse affirmative. + +--Bonsoir, papa, dit M. Triphon d'une voix mate. + +--H'm, grogna M. de Beule avec une répugnance marquée. + +--Bonsoir, maman. + +--Bonsoir, Triphon. + +Et il quitta la salle. C'était ainsi chaque soir, depuis l'histoire avec +Sidonie: de la part de son père, à peine un grognement en guise de +bonjour ou bonsoir et, pendant le reste du jour, pas un mot ni un +regard. De la part de sa mère, qui souffrait de cette hostilité sourde, +tenace, vindicative, toute la bonté, toute l'amabilité qu'elle osait lui +témoigner sans trop offusquer son mari, avec l'espoir lointain et vague +que, peut-être, quelque jour, la réconciliation viendrait. + +M. Triphon se sentait tout à fait déprimé, accablé. Il pressentait +l'orage qui allait infailliblement s'amonceler sur sa tête. Il ne +doutait pas qu'une explosion nouvelle ne fût imminente. Et alors? Et +ensuite? Renvoyé de la maison, sans moyens d'existence, à vau les +chemins? Il ne savait. Tout était possible et il craignait le pis. Tout +était sombre, triste, incertain. L'avenir devant lui se dressait sous +l'apparence d'un mur noir. Découragé, il se déshabilla et se mit au lit. +Il entendit son père et sa mère monter pesamment l'escalier. M. de Beule +parlait d'une voix chagrine de la besogne du lendemain; et elle lui +répondait en quelques mots vagues, sans signification. Peu après, il +entendit monter Sefietje et Eleken. Sefietje toussait nerveusement, ce +qui, chez elle, de même que les pommettes rouges, était toujours un +signe d'agitation intérieure; et les jupes de la femme de chambre +avaient un bruissement de fuite précipitée. La chambre où elles +couchaient l'une et l'autre se trouvait au-dessus de celle de M. +Triphon; pendant très longtemps, il perçut une rumeur assourdie de +conversation ininterrompue. Sans aucun doute, se dit M. Triphon, elles +savent ... tout au moins ont vent de quelque chose.... + +Enfin il s'endormit, mais d'un sommeil inquiet, peuplé de cauchemars +angoissants. En rêve il revoyait Sidonie dans son lit et elle était si +pâle et si douce et si triste, avec ses beaux cheveux noirs épars autour +d'elle sur la blancheur de l'oreiller. N'eût-on pas dit une morte ... +une belle et bonne et tendre morte ... morte pour lui et par sa faute! +Oh! le désespoir et le remords martyrisaient son coeur si vivement! Il +était un assassin, un misérable! Lui seul l'avait tuée!... Et pourtant +non, elle n'était point morte: elle souriait avec tendresse et tendait +vers lui, avec une sorte de ferveur enthousiasmée, un tout petit être +qu'elle lui disait de caresser et d'embrasser. Et cet attouchement, qui +lui inspirait d'abord une invincible répugnance, était de nouveau d'une +telle douceur veloutée, que dans son rêve il murmurait des paroles +d'amour et qu'il étendait passionnément les bras, pour toucher et sentir +encore. Cela dura ainsi quelques secondes de pure félicité. Puis, +brusquement, il se voyait en présence de ses parents. Son père était +pourpre de colère et l'insultait et le menaçait. Sa mère pleurait.... +D'un geste comminatoire et sans pardon, M. de Beule lui montrait la +porte; et, du coup, il se trouvait quelque part en plein champ, dans le +noir, à peine vêtu et la faim au ventre, sans un sou dans sa poche. Et, +comme il ne savait que faire ni où aller, il entendait soudain un rire +méprisant et moqueur; il se trouvait dans la «fosse aux huiliers», au +milieu du vacarme rebondissant des pilons. Tous les ouvriers étaient à +leur place habituelle. Berzeel avait un oeil poché, dans un visage +tuméfié; Pierken lisait avec une concentration farouche sa petite +feuille socialiste; la joue d'Ollewaert se bossuait d'une énorme chique; +Feelken jetait son «Fikandouss»; Leo poussait son terrible «Oooo ... +uuuu ... iiii....; Bruun épiait par une porte entr'ouverte; Free +s'approchait de Miel avec un sourire narquois et lui lançait en pleine +figure un «espèce de veau!» auquel Miel répondait d'un air idiot que +c'était lui Free, le veau. + +De nouveau la scène changeait comme par enchantement, et à toute vitesse +il courait vers la chaumière du père Neirynck et y entrait en coup de +vent. Toute la famille était rassemblée autour de lui, attendant avec +angoisse ses paroles; et il leur criait ce qu'il avait à leur dire, avec +dureté et colère; cela ne pouvait durer ainsi, tout était fini, jamais +plus il ne remettrait les pieds chez eux. Ils pâlissaient, leurs yeux +s'écarquillaient d'horreur; Sidonie serrait en pleurant son enfant +contre son coeur; Lisatje et Marie se lamentaient; la mère ouvrait la +bouche comme pour crier et n'articulait aucun son; le père et Maurice +s'affaissaient sur leurs chaises et le bon sourire du petit teilleur, +qui était là aussi, se changeait en un rictus de souffrance et de +déception. Il parlait ainsi et, ayant fini, il s'en allait sans un mot +de regret ni un regard de consolation, les laissant tous dans une +consternation profonde. Mais à peine se retrouvait-il seul dans la nuit, +qu'il criait tout haut son remords et sa douleur; et il rentrait chez +eux, il éclatait en sanglots, il embrassait Sidonie et les tendres joues +du petit être, il suppliait qu'elle lui pardonnât et jurait que jamais +il ne la quitterait, jamais, tant qu'il aurait un souffle de vie et +quoiqu'il arrivât. + +Avec un cri perçant il s'éveilla. Il ouvrit les yeux et vit avec terreur +une forme blanche, spectrale, à côté de son lit. + +--Maman! Est-ce vous? s'écria-t-il. + +--Oui, c'est moi, répondit, très inquiète, Mme de Beule. Qu'est-ce qui +se passe, mon garçon? Qu'as-tu? Pourquoi as-tu crié si fort? + +--Est-ce que j'ai crié? demanda-t-il avec un tremblement. + +--Oh! horriblement! Je suis étonnée que papa ne l'ait pas entendu. + +Les doigts tremblants, elle alluma sa bougie et le regarda. Il avait le +visage baigné de larmes. + +--Tu as pleuré! dit-elle, émue. + +Il eut un geste de désespoir. La réalité de ce qu'il avait rêvé le +reprit avec une violence irrésistible et ses larmes coulèrent encore. + +--Qu'as-tu? Qu'as-tu? demanda-t-elle, angoissée. + +--Je voudrais être mort! sanglota-t-il. + +--Pourquoi? Pour qui? demanda-t-elle d'une voix sourde. + +Il ne répondit pas; il sanglotait dans son mouchoir. + +--Est-ce pour ... pour cette fille perdue? dit-elle avec dégoût. + +--Ce n'est pas une fille perdue, répondit-il en hochant la tête. + +Mme de Beule serra les lèvres, droite, raidie, muette de désespoir. + +--Mais, Triphon ..., mais, Triphon! dit-elle enfin. Tu ne vas plus +penser à cette malheureuse histoire! Une femme qui a roulé avec tout le +monde! + +--Ça n'est pas vrai!... C'est une honnête fille! cria-t-il tout haut, +avec véhémence. + +--Sst, sst... Papa pourrait entendre, dit Mme de Beule terrifiée. + +Et, d'une voix plus douce, mais que le désespoir et la douleur faisaient +trembler: + +--Tu ne songes tout de même pas à l'épouser! + +--Je voudrais l'épouser, affirma-t-il d'un air sombre. Mme de Beule leva +les mains au ciel et les larmes roulèrent sur ses joues. + +--Oh! mon garçon, mon garçon, gémit-elle. J'aimerais mieux te voir +porter en terre. + +Il ne répliqua pas, buté, farouche, toujours sombre. + +--Promets-moi que tu ne le feras pas, Triphon. + +--Je ne promets rien et je vous dis que je ne l'abandonnerai pas. + +--Il n'est pas question que tu l'abandonnes, reprit Mme de Beule, faible +et conciliante, mais ne l'épouse pas, je t'en supplie, ne l'épouse pas. + +Il ne dit rien. Le silence était pénible. + +--Promets-le moi, veux-tu? insista-t-elle en soupirant. + +Il fit un effort violent sur lui-même et répondit enfin, d'un ton +hargneux: + +--Comment voudriez-vous que je l'épouse? Je ne possède rien! + +Elle le remercia avec effusion; elle lui prit les deux mains et les +serra convulsivement, comme s'il venait de dire quelque chose +d'immensément bon et consolant. De la chambre au-dessus, où dormaient +Sefietje et Eleken, parvenait une vague rumeur. Évidemment, les +servantes s'étaient réveillées au bruit et elles entendaient. + +--Taisons-nous, taisons-nous ..., murmura Mme de Beule. Vite, mon +garçon, rendors-toi. Tout s'arrangera, tu verras. + +Sur la pointe des pieds elle se glissa hors de la chambre, ferma la +porte avec précaution, disparut sur le palier, qui craqua un instant. + +Avec un profond soupir, M. Triphon remit la tête sur l'oreiller et +s'endormit. + + + + +XX + + +M. de Beule n'apprit la chose que trois jours plus tard. Comment, et par +qui, M. Triphon ne savait; mais il s'en aperçut tout de suite, pendant +le repas, rien qu'à voir le visage congestionné et féroce de son père, +qui soufflait littéralement de fureur concentrée. Les traits consternés +de sa mère disaient d'ailleurs abondamment qu'une scène avait déjà eu +lieu et qu'elle ne devait pas avoir été tendre. A table, M. de Beule ne +prononça pas le moindre mot et n'eut pas même un regard pour son fils; +mais à la fin du dîner, au moment où il se levait de table, sur une +question de Mme de Beule, sans rapport d'ailleurs avec l'histoire, il +fit une réponse oblique: il faudrait tordre le cou, déclara-t-il d'une +façon sommaire, aux gens qui se conduisent comme des crapules et qui +sont la honte de leur famille. M. Triphon comprit aisément l'allusion, +mais ne fit semblant de rien; et, comme d'habitude, Mme de Beule rentra +dans sa coquille, sans souffler mot. + +M. Triphon estimait ce courroux paternel tout à fait illogique et +exagéré. Qu'il n'y eût pas lieu de se réjouir, il le comprenait fort +bien; mais, puisqu'il était entendu qu'un enfant devait naître, rien de +plus naturel qu'il vînt au monde. M. Triphon se demandait en quoi ce +résultat prévu, inévitable pouvait aggraver sa culpabilité. Ou bien, la +rage de M. de Beule venait-elle de ce qu'il avait appris la visite de +son fils chez Sidonie? Il sonda sa mère à ce sujet, car il lui parlait +désormais plus librement de l'histoire. Non, son père l'ignorait encore. +Tout ce qu'il savait, c'était que l'enfant était né et qu'il portait le +prénom de Triphon. De là sa grande colère. + +M. Triphon aurait presque mieux aimé que son père en sût davantage. +Comme il ne manquerait pas de l'apprendre un jour, que serait-ce alors? +Le jetterait-il à la rue, comme il l'en avait menacé? M. Triphon était +prêt à tout; il s'attendait au pire. Mais, quoiqu'il arrivât, jamais il +ne quitterait Sidonie, parce qu'il sentait bien, maintenant, qu'il +n'était plus capable de la quitter. Il avait froidement envisagé et +arrangé son avenir. Après bien des combats intérieurs et des larmes il +avait enfin promis à sa mère qu'il n'épouserait pas Sidonie, mais, par +contre, il s'était réservé le droit d'aller la voir de temps en temps; +la faible et malheureuse Mme de Beule s'y était résignée. Désormais il y +allait régulièrement trois fois par semaine, le soir. Il était redevenu +l'habitué fidèle, presque un membre de la famille. Sa place l'y +attendait, comme dans un cercle ou au café. Il y trouvait un repos et +une sorte de bien-être, qui lui manquaient extrêmement à la maison. Sous +le manteau de la cheminée sa longue pipe pendait entre deux clous, son +pot à tabac se trouvait dans une armoire, tenu bien au frais par Sidonie +et sa mère. Sidonie était complètement remise; elle nourrissait son +enfant et devenait fraîche comme une rose. L'enfant en lui-même +n'intéressait plus autant M. Triphon. Il était rare qu'il ressentît cet +émoi paternel de la première fois. Un petit être uniquement occupé à +téter et à dormir, cela l'effarait comme quelque chose de monstrueux. +Par contre, toutes ces femmes empressées autour du petit animal qu'était +son fils l'amusaient et l'animaient. Sidonie montrait à le choyer la +tendresse protectrice d'une mère poule, Lisatje et Marie étaient +jalouses l'une de l'autre et se querellaient parfois à qui le +dorloterait. Seule, la mère gardait son sang-froid. Elle surveillait de +très près M. Triphon et sa fille en répétant à toute occasion: «Faites +bien attention au moins qu'il n'en vienne pas un second». Mais M. +Triphon et Sidonie en avaient aussi peur qu'elle. On y veille, mère +Neirynck. + + + + +XXI + + +A la fabrique, c'était singulier de voir comment la nouvelle fut +accueillie. M. Triphon s'était attendu au pire certainement, à des +ricanements mauvais, à peine déguisés, peut-être à de l'hostilité +ouverte, brutale. Il n'en fut rien, Leo, il est vrai, ne manquait pas de +lancer son formidable «Oooo ... uuuu ... iiii ...» dès qu'il +l'apercevait, de même que Feelken «fikandoussait» sans se gêner, mais +cela n'atteignait pas les proportions d'une offense et ne durait jamais +longtemps. Au contraire. Ils le faisaient plutôt par habitude, et M. +Triphon remarqua même chez eux une sorte de déférence respectueuse à +laquelle il n'était pas du tout habitué. Il était surtout frappé de +l'attitude de Pierken, qui, nourri de son journal socialiste, ne pouvait +voir en M. Triphon, aussi bien qu'en M. de Beule et tous les autres +patrons, que les suppôts de l'odieux Capitalisme. Il y avait parfois une +réelle bienveillance dans le regard que Pierken dirigeait vers le fils +du patron. Et un jour, au repos de quatre heures, M. Triphon surprit un +bout de conversation qui roulait sur lui et l'intéressait au plus haut +point. + +Accroupis en ligne contre le mur dans la cour, les ouvriers mastiquaient +leur tartine, lorsque M. Triphon, en sortant de l'huilerie, entendit +prononcer son nom. Du coup il s'arrêta et se tint caché derrière une +porte. On parlait de la fameuse histoire et Pierken disait, d'un ton +tranchant et doctoral: + +--Je trouve ça bien. Je trouve bien qu'il continue à s'occuper de +Sidonie. Il pourrait faire mieux, sans doute. Son devoir serait de +l'épouser. Mais ce qu'il fait pour l'instant est tout de même bien et, +en tout cas, mieux que ce que j'aurais attendu de lui. C'est un +commencement de justice sociale. M. Triphon et ses parents ont vécu +toute leur vie du travail de leurs ouvriers et, aujourd'hui, il restitue +en la personne de Sidonie une faible partie de l'argent volé à la classe +ouvrière. Il l'entretient, elle et sa famille, autant qu'il peut; et, +très probablement, il continuera à l'entretenir, car il ne peut pas s'en +décoller. Bon ça! Comme revanche, c'est tapé. + +Les ouvriers n'étaient pas tous de cet avis. Il y eut quelque rumeur +dans le groupe et Free déclara avec cynisme: + +--Eh ben, moi, à sa place, je ne le ferais pas. Je m'en ficherais. + +--Vous seriez une franche fripouille! s'indigna Victorine, la bonne amie +de Pierken. + +--Fripouille ou pas, je m'en ficherais! reprit Free avec conviction. + +Pierken se fâcha tout rouge. + +--Les individus de ta sorte sont les pires ennemis de la classe +ouvrière, gronda-t-il. + +Free eut un sourire et demeura très calme. + +--Et toi, Ollewaert, tu le ferais? demanda-t-il en se tournant vers le +petit bossu. + +Ollewaert se gratta l'oreille et regarda sa fille, dont la présence +semblait le gêner pour dire exactement ce qu'il pensait. + +--Faut voir, dit-il enfin. C'est aux femmes à faire attention. + +--Vous voyez bien! s'écria Free triomphant. + +--Naturellement les hommes se soutiennent entre eux. Ils se valent! dit +une ouvrière. + +Les hommes protestèrent avec véhémence; mais il semblait bien qu'une +vérité venait d'être dite, car aucun d'eux, sauf Pierken, ne s'éleva +contre l'opinion de Free. + +Le coeur de M. Triphon battait à grands coups. Il était en proie aux +sentiments les plus contradictoires, et volontiers il en eût appris +davantage. Mais à cet endroit on pouvait le surprendre à chaque instant +et il avait beaucoup de peine à retenir Kaboul, qui s'impatientait. Il +le lâcha enfin et le petit chien fut d'un bond dans la cour, où aussitôt +des «sst» avertisseurs se firent entendre. Du coup, la conversation +tomba. M. Triphon allait suivre son compagnon lorsque, en franchissant +le seuil et tournant machinalement la tête, qu'aperçut-il.... Bruun qui +l'épiait de loin, par la porte entr'ouverte de la chambre des +machines!... «Sacredieu!» gronda M. Triphon d'une voix sourde. Le rouge +de la honte lui monta aux joues, et il eut un mouvement instinctif pour +sauter sur le mouchard. Mais déjà Bruun avait tout doucement refermé la +porte. + +Dans la cour les ouvriers s'étaient levés, prêts à retourner au travail. +Les femmes se dirigeaient, les jambes raides, vers leur «fosse»; et sous +la porte charretière apparut Justin-la-Craque, suivi de son aide Komèl, +qui portait une barre de fer. Justin était visiblement dans les vignes. +Il se dirigea tout droit vers M. Triphon, qu'il n'avait pas vu depuis +l'histoire, et se mit à fredonner en mineur, les yeux fixés sur le jeune +homme, ses yeux aqueux d'ivrogne: + +--Ooooooooooo... + +--Pepita... Pepita..., dit Leo en riant. + +--Ooooooooooo... répéta Justin avec entêtement en se tournant vers Leo. + +--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! glapit Feelken. + +--Ooooooooooo... persista Justin en se tournant, cette fois, vers +Feelken. + +Et, tout à coup d'une voix de tête, suraiguë: + +--Peeeeee ... pepepepeeeee ... pepitapepitapepita! + +Les hommes se tordaient et là-bas les femmes s'étaient arrêtées, +immobiles, devant leur «fosse», pour ne rien perdre de la comédie. + +Avec un beau geste de ses deux mains noires étendues, Justin-la-Craque +refaisait face à M. Triphon. + +--Oooo ... monsieur Triphon, pourquoi n'avez-vous pas suivi mon conseil? +grogna-t-il. + +--Suivi votre conseil? Quel conseil? demanda M. Triphon étonné. + +--Ooooooooo ... réitéra Justin d'un air sombre. + +Puis, brusquement, changeant complètement de ton, avec une familiarité +d'ivrogne: + +--Dites donc, monsieur Triphon, payez-nous un verre. Un jour comme +aujourd'hui, ça en vaut la peine. + +Toute l'équipe partit d'un énorme éclat de rire et M. Triphon, très +gêné, ne savait que répondre, quand soudain Muche parut dans la cour, +immédiatement suivi de M. de Beule, comme un tonnerre tombant au beau +milieu de la joie. Il ne s'enquit même pas de ce qui se passait; il +était cramoisi de fureur et se mit à «partir» de tous côtés, comme un +dément. Les hommes se précipitèrent dans l'huilerie et les femmes dans +leur «fosse». Écumant, M. de Beule se tourna vers Justin-la-Craque et +Komèl, avec un coup de gueule: + +--Justin, si je t'attrape encore une fois à amuser les ouvriers pendant +les heures de travail, je te flanque à la porte et tu ne remettras plus +les pieds ici! + +--Mais m'sieu, mais m'sieu! Je viens rapporter cette barre de fer qui +était à réparer, dit Justin déconfit et du coup dégrisé. + +--Tu m'as compris, hein? clama M. de Beule trépignant de rage. + +--Mais oui, m'sieu, mais oui, répétait humblement Justin. Mais voilà, +m'sieu, la réparation est faite. + +Et, comme preuve, il désignait la barre de fer, que portait Komèl. + +M. de Beule ne daigna point ajouter un mot. Passant, tout bouillant, +devant M. Triphon, il disparut dans la «fosse aux huiliers». On +l'entendit hurler quelque chose dans le vacarme trépidant des pilons. Il +en ressortit, les épaules gonflées, traversa la cour, fonça sur la porte +de la «fosse aux femmes», où les malheureuses tremblaient, penchées sur +leur ouvrage. L'une après l'autre il les regarda, les yeux flamboyants, +prêt à éclater: mais pas moyen de trouver le motif. Elles en avaient la +respiration presque coupée, comme anéanties. La vieille Natse était +tellement bouleversée qu'elle ne pleurait même pas. Il souffla fort et +repartit en faisant claquer la porte. Il faillit se heurter à M. +Triphon, qui se dirigeait vers la remise. Avec un regard en éclair, bref +et fulminant, sur son fils, il passa sans rien dire. Kaboul et Muche +s'entreflairèrent un instant comme des étrangers, puis chacun d'eux +suivit son maître. Au bout de quelques instants s'éleva de la «fosse aux +huiliers» un «Oooo ... uuuu ... iiiii» mugissant et prolongé; M. Triphon +comprit que son père était retourné à la maison. + +D'un pas hésitant, il rentra dans l'huilerie. Il y régnait une +atmosphère d'émeute. Les pilons dansaient, bondissaient et, dans +l'infernal tumulte, les ouvriers échangeaient à tue-tête des colloques +saccadés. Feelken «fikandoussait», Leo rugissait, Berzeel et Poeteken se +tordaient à cause de Justin-la-Craque, qui malgré tout s'était risqué +dans l'huilerie et fredonnait en mineur un _O Pepita_ obstiné devant ce +veau de Miel, immobile et bouche bée à l'écouter; tandis que, par la +porte entr'ouverte de la chambre des machines, Bruun, son père, était +aux aguets. Il valait mieux ne pas trop s'attarder ici en ce moment, se +dit M. Triphon, et il comprit aussi que le prestige de son père était +tombé à zéro. Il soufflait un véritable esprit de révolte. Pierken, en +apparence le plus calme de tous, lui cria néanmoins en passant, d'une +voix où tremblait la colère, que les ouvriers en avaient assez: ils +étaient las de se voir insulter et mener comme un vil bétail. + + + + +XXII + + +Ce qui intéressait aussi M. Triphon c'était de voir, en dehors de la +fabrique, quel accueil on lui ferait, dans le village, à la suite de +l'histoire. Depuis des semaines, et surtout depuis qu'il passait la +plupart de ses soirées auprès de Sidonie, il n'avait plus revu ses +camarades d'estaminet, ni remis les pieds à la _Pomme d'Or_. + +Un soir, il y retourna. La jolie Fietje, que jadis il aimait tant à +embrasser en cachette, à l'occasion, trônait comme de coutume, +appétissante et tout sourire derrière son comptoir; une dizaine +d'habitués s'éparpillaient en divers groupes autour des petites tables. +Le fils du notaire y était, le fils du receveur, d'autres fils de +notables. L'entrée de M. Triphon fut saluée d'un concert de cris et +d'exclamations; Fietje, l'air d'une fleur entre les verres et les +bouteilles de son comptoir, fut prise d'un rire roucoulant et +inextinguible. + +--Eh! mon vieux, d'où viens-tu? On te croyait mort et enterré! Est-ce +possible... c'est bien toi? crièrent-ils tous ensemble. + +Et l'un d'eux, le fils du brasseur, quitta sa chaise et se mit à tourner +autour de M. Triphon en le considérant avec attention. + +--Mais oui, c'est lui, s'écria-t-il. Parole d'honneur! Aussi vrai que je +suis ici! + +M. Triphon était visiblement ennuyé. Il essayait de plaisanter et de +rire avec les autres, mais il riait jaune. + +--On s'amuse, à ce que je vois, fit-il avec une grimace. Qu'est-ce qu'il +y a donc? + +--Ce qu'il y a! s'écrièrent-ils en choeur avec de gros rires. Mais, que +nous sommes heureux de te revoir, parbleu! Hé, Fietje, offre à monsieur +Triphon une chope ou une goutte. + +--Je n'ai pas besoin qu'on paye mes consommations, dit M. Triphon d'un +ton plutôt acide. + +Tout le monde le regarda, sans rien dire, de l'air le plus étonné. + +--Quoi! Tu n'acceptes pas un verre de nous! s'exclama le fils du notaire +au bout d'un instant. + +--Pourquoi voulez-vous m'offrir un verre? demanda M. Triphon, agressif. + +--Pourquoi?... mais pour rien! Pour le plaisir de te revoir! fut +l'agaçante réponse. + +--Très bien; régalez-moi donc, dit M. Triphon. Et puisque vous voulez me +régaler, permettez que je vous rende la politesse. Fietje, demande donc +à ces messieurs ce qu'ils désirent. + +Et il les regarda tous d'un air presque provocant. Fietje, debout +derrière son comptoir, riait toujours. On l'eût dit chatouillée par +quelque chose de follement amusant. Elle redressait son joli buste et +les larmes lui coulaient des yeux. M. Triphon la regardait avec une +colère grandissante. + +--Est-ce de moi que tu ris, Fietje, dit-il brusquement d'une voix dure. + +Elle cessa de rire, le regarda d'un air sérieux, distant et digne. + +--J'ai pourtant bien le droit de rire, si ça me plaît, dit-elle. + +--Je te demande si c'est de moi que tu ris? insista M. Triphon d'une +voix mordante. + +Et, comme Fietje, pour toute réponse, se reprenait à rire et roucouler, +il se leva d'un bond et, avec un juron, sortit de la salle de café. + +Un vacarme sauvage salua son départ. Du dehors il l'entendit. «Sacré nom +d'un tonnerre!» ragea-t-il dans le noir de la rue. Et les poings serrés, +il se jura d'en tirer vengeance. + +Une autre rencontre, toute aussi déplaisante fut celle qu'il eut, +quelque temps après, avec les trois demoiselles Dufour. + +En promenade avec Kaboul dans les champs il s'en retournait sans joie +vers la fabrique lorsque soudain, à un détour du sentier qu'il suivait +entre les blés, il vit venir dans sa direction les trois vierges rêches. +Aucun moyen de les éviter; il était forcé de les rencontrer, presque les +frôler. Déjà, une rougeur aux joues, il se composait une attitude, +lorsque soudain, d'un mouvement identique, comme entraînées par une +plaque tournante, toutes trois firent demi-tour et rebroussèrent chemin. +Ce fut un acte d'hostilité tellement inattendu et flagrant que M. +Triphon d'abord en resta cloué et ne comprit qu'au bout d'un instant le +sens de leur geste. «Nom de Dieu de bigotes! Biques à bon Dieu!» +cria-t-il, si haut qu'elles durent certainement l'entendre. La fureur +lui montait à la tête en un flot empourpré. Et il eut un geste machinal +pour les suivre et leur demander des explications. + +Il se contint, heureusement. Il tendit le poing derrière elles, qui +s'empressaient, effarouchées, de rentrer au village. Mais l'affront +l'avait blessé jusqu'au fond de l'âme, mille fois plus que l'avanie +subie auprès de Fietje et des clients à la _Pomme d'Or_; la vague de +colère passée, il se sentait malheureux et humilié au point d'en +pleurer. A présent il savait assez ce qu'on pensait de lui au village. +Il était perdu, irrémédiablement perdu dans l'estime de tout le monde. +«Perdu», gémissait-il plein d'amertume, «perdu, parce que, au fond, je +suis resté honnête, parce que je n'ai pas commis la vilenie d'abandonner +cette pauvre fille.» + +Cette double aventure déposa au fond de son être un ferment +d'exaspération et d'aigreur, qui désormais y demeura et de temps à autre +remontait, gâtant sa vie. Il était un déclassé dans l'existence, c'était +entendu; alors il ne se gênerait plus. Peu importait, dès lors, ce qu'on +dirait ou penserait de lui. Peu importait ce que feraient ses parents. +Il n'avait plus que Sidonie; maintenant il y allait presque chaque jour, +à leur pauvre maisonnette d'ouvriers, comme vers le seul asile qui lui +restât au monde. Il y trouvait un accueil invariablement cordial, +amical. Il en fit son véritable chez lui. Il s'y installa comme au café, +où il n'allait plus jamais. Il y fit venir vin, liqueurs, cigares, +conserves; il y régalait toute la famille et leur voisin, le petit +teilleur. Comme tout cela coûtait gros, bien plus qu'il ne lui était +alloué à la maison, il fit des dettes par-ci par-là, qui seraient +réglées plus tard, intérêts compris. + +Il s'en fichait. Tout lui était devenu indifférent. A présent les choses +étaient ainsi et n'allaient plus autrement. Advienne que pourra, était +désormais sa devise. A la maison, le visage furieux de son père, les +soupirs attristés de sa mère tyrannisée, et, comme accompagnement, le +mutisme renfrognée de Sefietje et l'inquiet coup de vent des jupes +d'Eleken; là, chez ces gens pauvres, de l'humanité cordiale, au moins, +une franche et fraîche jeunesse qui vous réconfortait. Il y oubliait sa +misère morale et ses soucis rongeurs. Il ne savait s'il se déciderait +jamais à épouser Sidonie. Peut-être oui, peut-être non. Mais cela +pouvait durer ainsi: il n'était pas le seul à vivre de cette manière et +s'en accommodait. Aux choses à s'arranger d'elles-mêmes. + +Du reste, Sidonie, ses parents, son frère et ses soeurs s'en +contentaient aussi et ne parlaient plus de rien. Seule, la mère +continuait à exercer une surveillance vigilante et répétait à +l'occasion: «Très bien, tout ça, mais qu'il n'en vienne pas un second!» +Et M. Triphon et Sidonie veillaient. Quant au «premier» il grandissait +et se développait à souhait, au grand bonheur de la maman et des soeurs. +Mais, comme il commençait à devenir fort bruyant et gênant, +ordinairement on le fourrait au lit avant l'arrivée de M. Triphon, afin +de ne pas gâter sa bonne soirée. + + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +I + + +A la fabrique, pourtant, il y avait quelque chose de changé. On y +sentait fermenter un sourd mécontentement, grandir comme une oppression. +Il était rare que Leo fît encore entendre son mugissant «Oooo ... uuuuu +... iiiii ...» et Feelken son agaçant «Fikandouss-Fikandouss». C'était +un événement rare, quand Ollewaert demandait à M. Triphon une goutte aux +puces de Kaboul, ou que le malicieux Free se payait la tête de cette +espèce de veau qu'était Miel. Leo et Feelken montraient souvent des +visages renfrognés et sombres; de même que Berzeel qui n'oubliait pas, +certes, de se saouler chaque dimanche, mais, en reparaissant le lundi +matin à la fabrique, montrait moins souvent un visage ensanglanté ou +tuméfié. Les autres aussi étaient devenus plus silencieux et renfermés. +Et Justin-la-Craque avait bien moins de succès que jadis lorsqu'il +venait maintenant, suivi de Komèl, débiter, avec une obstination +d'ivrogne, son sinistre _O Pépita_. + +Dans la «fosse aux femmes» le phénomène était à peu près analogue. On +n'y entendait plus que rarement leurs voix nasillardes et traînantes +égrener les airs mélancoliques par quoi elles essayaient de tromper les +heures interminables de leur fastidieux travail; et c'était plutôt à +voix basse qu'elles s'entretenaient, et de sujets qui paraissaient +toujours sérieux et graves. On chuchotait, et même on soupirait +beaucoup, depuis quelque temps dans la «fosse aux femmes»; et lorsque +Sefietje venait à dix heures et à six, avec sa bouteille de genièvre, il +était bien rare qu'elle s'assît quelques instants pour bavarder, comme +elle faisait jadis. + +Sefietje et sa bouteille étaient pourtant le seul événement qui parvînt +encore à tirer les ouvriers de leur humeur morose, les femmes aussi bien +que les hommes. Lorsqu'elle avait passé, les conversations se faisaient +plus animées et il arrivait même qu'on entendît un bout de chanson; mais +cela durait bien peu. La tristesse renfrognée reprenait le dessus; +surtout vers le soir, lorsque la rouge lueur du couchant pénétrait en +larges barres d'or dans les ateliers sombres, l'accablement et la +fatigue descendaient sur les hommes et les femmes comme une grande +douleur silencieuse, désespérante. + +La cause de ce changement, c'était Pierken, parmi les hommes; et +Victorine, sa fiancée, parmi les femmes. + +Pierken, avec son petit journal socialiste qu'il lisait chaque jour, de +la première ligne à la dernière, n'avait pas encore digéré ni oublié le +meeting manqué de l'automne précédent devant la porte de _La Belle +Promenade_. Cette réunion avait raté, parce que insuffisamment préparée; +mais elle pouvait réussir une seconde fois. D'ailleurs, même si on +n'organisait pas un second meeting au village, on pouvait tenter autre +chose, une action circonscrite et directe, parmi les ouvriers de la +fabrique. C'était à quoi pensait Pierken, jour et nuit; et il estimait +que le moment d'agir était venu. + +A diverses reprises, à la suite du fameux meeting, il s'était rendu en +ville et entretenu avec les chefs du parti. Il avait visité leurs +grandioses installations; il avait compris et admiré ce que peuvent +l'union et la coopération. De plus en plus il était devenu un +travailleur informé, conscient des droits, de la force, la dignité de la +classe ouvrière. Un jour, il y avait rencontré le grand chef du Parti +Ouvrier, qui s'était entretenu pendant quelques instants avec lui. Le +chef l'avait questionné sur la situation du prolétariat des campagnes et +avait prêté une attention soutenue à ses explications. C'était un petit +homme au visage pâle et aux traits énergiques. Lorsqu'il parlait, il +semblait mordre ses mots, durs comme acier; et ses poings se crispaient +machinalement, comme s'il pressait et pétrissait continuellement quelque +chose. + +--Ce sont des conditions telles qu'au moyen-âge; il faut que ça change! +répondit-il d'un ton cassant aux renseignements fournis par Pierken. + +Il se recueillit un instant, les poings serrés et les sourcils froncés; +puis il dit: + +--Nous reviendrons l'un de ces jours dans votre village et nous +dicterons nos conditions. + +Pierken, hésitant, doutait du succès. + +--Quelles conditions, monsieur? demanda-t-il timidement. + +--Pas de «monsieur»! Nous sommes tous camarades! reprit le chef avec +rudesse. + +Et, d'un ton catégorique: + +--Journée de huit heures; assurance contre les accidents; retraites +ouvrières; et, d'abord et avant tout, sérieuse augmentation de salaire +et participation aux bénéfices. + +Pierken sentait la tête qui lui tournait. Il était ébloui. Tant de +choses à la fois! C'était trop. Ça n'irait pas. + +--Ça doit aller et ça ira! dit le chef en frappant du poing sur la +table. + +Mais il n'avait pas le temps aujourd'hui de traiter plus longuement ce +sujet d'ordre secondaire; et, en quelques mots hachés, il traça à +Pierken sa ligne de conduite. + +--Retournez à votre village. Convoquez tous les ouvriers de la fabrique. +Arrêtez vos conditions. Communiquez-les à votre exploiteur et venez +m'apporter sa réponse. Nous nous chargeons du reste. + +Rapidement, il serra la main de Pierken et disparut, appelé ailleurs. + + + + +II + + +Depuis ce jour, Pierken ne songeait plus à autre chose. Il y avait des +semaines que les ouvriers se réunissaient en conciliabule deux fois par +jour, aux repos de huit heures et de quatre heures, et ils n'avaient +plus d'autre conversation. + +Tous vibraient d'émotion passionnée devant l'image du bonheur entrevue, +mais ils n'étaient nullement d'accord sur la possibilité et les moyens +de l'atteindre. Une chose dont ils étaient tous convaincus, c'était +l'impossibilité absolue de faire accepter les conditions telles que les +avait posées pour eux le grand chef. Cela pouvait peut-être réussir dans +les gros centres industriels avec leurs puissantes organisations de +travailleurs; ici, au village, où personne n'avait l'esprit préparé, il +n'y fallait même pas songer. Mais on pourrait peut-être, c'était assez +probable, obtenir «quelque chose». La grande question était à présent de +savoir et de décider en quoi cela consisterait. + +Après bien des palabres, Pierken présenta un programme concret. +L'assurance contre les accidents, les retraites et la participation aux +bénéfices, c'étaient des points du programme qu'il fallait mettre de +côté, provisoirement. Le prolétariat rural n'était pas mûr pour ces +conquêtes. Mais on pouvait exiger une augmentation de salaire et une +diminution des heures de travail. Pierken proposa qu'une députation +composée de trois ouvriers, deux hommes et une femme, se rendît auprès +de M. de Beule, afin d'obtenir que la journée de travail fût limitée à +dix heures au lieu de douze, avec une augmentation de salaire de +cinquante centimes par jour pour les hommes et de vingt-cinq centimes +pour les femmes. Si M. de Beule refusait, alors c'était la grève. +Qu'est-ce que les camarades en pensaient? + +--Que nous ne l'obtiendrons pas, dit Free avec un petit sourire +désenchanté. + +--Évidemment, nous ne l'obtiendrons pas, dit à son tour Ollewaert. + +Leo et Poeteken se montraient tout aussi pessimistes. Pee, le meunier, +Bruun, le chauffeur, et les deux «cabris» ne disaient rien. Les femmes, +pareillement, restaient muettes, hormis Victorine, qui protesta +violemment: ce serait une honte si on n'obtenait pas ça. Feelken, qui +était devenu très sombre et renfermé ces derniers temps, hocha la tête +en soupirant. On ne savait quelle dépression, quelle tristesse semblait +détruire leurs illusions. + +--Des foutaises, tout ça! De la m..... de chien! Rien du tout! lança +brusquement Berzeel avec des yeux furieux. + +--Et alors? Quoi? Tu es content de ton sort! s'écria Pierken indigné. + +--Contents ou non, nous n'avons pas le choix, dit Berzeel d'un ton +indifférent. Tout ce que je demande, c'est du genièvre de meilleure +qualité et des verres plus grands. Pour le reste, je m'en fous! + +--Ivrogne! lui jeta Pierken, trépignant de colère. + +Mais les paroles de Berzeel avaient trouvé un écho chez plusieurs +autres. Quelques visages s'animèrent, les yeux brillants. + +--Haaa!... Si c'était possible! dit Free, qui s'en pourléchait les +lèvres avec gourmandise. + +--Mais oui, nom de nom, dit à son tour Ollewaert. Oui; demandons ça! +Miel, espèce de veau, qu'est-ce que tu en penses? + +--Ha!... je ne pense rien, répondit Miel ahuri. + +Tous éclatèrent de rire, sauf Pierken, qui se leva, outré. Il se carra, +en imitant sans le savoir le grand chef socialiste de la ville; et, +comme lui, il dit, en paroles brèves et mordantes, en promenant des +regards étincelants autour de lui: + +--Bon. Si c'est là tout ce que vous désirez, vous n'avez plus besoin de +moi. Adieu. Arrangez-vous avec le patron. Moi, j'ai autre chose à faire. + +Il voulait partir et tous eurent peur qu'il ne les laissât en plan. +Quelques mains se tendirent comme pour le retenir et à nouveau une ombre +de mélancolie envahit les visages. «Attends une minute, Pierken; pas si +vite», dit Leo. Et il demanda encore une fois à Pierken ce qu'il voulait +exactement. + +--Comme j'ai dit, répéta Pierken d'un ton bref et décidé: envoyer une +députation au patron; moins d'heures de travail et salaire supérieur; +s'il refuse, la grève! + +Les ouvriers redevinrent graves. + +--Nous serons fichus à la porte. Il nous fera tous valser, dit Leo +craintif. + +--Bon. Alors tous en grève. + +--Ça va de soi, s'il nous flanque tous à la porte. Il en trouvera +d'autres, opposa Leo. + +--Non pas! Les socialistes de la ville interviendront, répliqua Pierken. + +Les ouvriers hésitaient. + +--Qui veut y aller avec moi? demanda Pierken, pour trancher l'affaire. + +--Moi! répondit Fikandouss. + +Ébahis, tous le regardèrent. Qu'est-ce qui se passait donc chez +Fikandouss? On ne le reconnaissait plus! Son regard avait quelque chose +de fixe, de fanatique, et toute sa figure montrait une expression de +volonté violente et farouche. + +--Oui; moi ... moi! répéta-t-il avec une sorte d'énergie jalouse, parce +que les autres montraient leur grand étonnement. + +--Et moi pour les femmes! s'écria à son tour Victorine, très animée. + +Ollewaert eut un geste énergique comme pour protester au nom de +l'autorité paternelle, mais le regard ferme et décidé de Pierken le +retint. Il retourna sa chique et cracha de colère, sans dire mot. + +Pierken se déclara satisfait. Il eût préféré un autre délégué que +Feelken, mais il ne fit pas d'observation. Il était satisfait. C'était +un jeudi. Il fut décidé qu'on attendrait jusqu'au samedi, au repos de +quatre heures. Alors, à eux trois, ils iraient trouver M. de Beule chez +lui. + +Les ouvriers s'étaient levés pour retourner à leur travail. A ce moment +apparut Justin-la-Craque suivi de son aide Komèl, qui portait une barre +de fer. Justin était ivre. Il se planta en une attitude raidie devant +les hommes et se mit à bourdonner d'une voix sombre: «Ooooooooooo...» +Mais pas un ne prit garde à lui et tous lui tournèrent le dos avec +mépris. + +Des choses autrement sérieuses les occupaient à présent. + + + + +III + + +A quatre heures tapant, sans avoir mangé leur tartine, Pierken, +Fikandouss et Victorine se tenaient prêts. Cette question d'importance +avait été débattue, s'ils ne feraient pas mieux de manger leur tartine +d'abord, vu qu'après ils n'auraient peut-être plus le temps. Pierken, +toutefois, l'avait déconseillé, disant que le cerveau était plus lucide +avant le repas et, d'ailleurs, on pouvait bien s'imposer une légère +privation pour la cause. Vérités qu'il tenait des chefs socialistes en +ville. Les autres s'inclinèrent. Dans leur vêtement de travail, ils se +firent aussi propres que possible, pour ne pas faire figure de mendiants +devant ces capitalistes; puis ils se dirigèrent à travers le jardin vers +la maison. Pierken, malgré sa volonté farouche, se sentait tout de même +un peu ému; Fikandouss avait une face contractée et sombre; Victorine +riait nerveusement, par petites saccades, répétant sans cesse, avec une +insistance superflue qui dénotait son trouble, qu'elle n'avait pas peur +le moins du monde. Sefietje, du seuil de son arrière-cuisine, les vit +venir de loin. Aussitôt elle disparut dans la maison; mais, lorsque les +sabots des trois ouvriers clapotèrent sur les dalles de la cour, elle +reparut sur le seuil et demanda, surprise et méfiante: + +--Qu'est-ce qu'il y a? + +--Nous voudrions parler à monsieur, répondit Pierken d'un ton aussi +calme que possible. + +--Parler à monsieur! répéta Sefietje machinalement, les yeux épouvantés, +comme en présence d'une chose inouïe. Pourquoi voulez-vous parler à +monsieur? + +--Peu importe, dit Pierken, légèrement, impatienté. Est-ce que monsieur +est chez lui? + +--Je vais aller voir, répondit Sefietje. + +Et, les pommettes rouges, elle disparut en hâte. + +--Est-ce moi qu'il vous faut? demanda tout à coup une voix dure derrière +les ouvriers qui attendaient. + +C'était M. de Beule, qui revenait de faire un tour dans son jardin. + +Un instant, tous trois perdirent contenance devant ce brusque face à +face inattendu. Mais Pierken se remit bien vite et dit: + +--Oui, monsieur, nous voudrions vous parler un moment. + +--Pourquoi? demanda-t-il, méfiant, comme Sefietje. + +--Nous vous le dirons, monsieur. Pourrions-nous avoir quelques minutes +d'entretien chez vous? + +--Vous pouvez parler ici, répondit sèchement M. de Beule. + +--Ça n'est pas bien facile, monsieur, dit Pierken hésitant et déçu. + +Brusquement, M. de Beule se fâcha. + +--Vous ne prétendez pourtant pas me dicter la loi dans ma maison! +s'écria-t-il. + +--Il n'est pas question de dicter la loi; il ne s'agit que de causer un +peu sérieusement, répondit Pierken qui se contenait. + +--Je n'ai pas à causer avec vous, absolument pas! Mais pas du tout! cria +M. de Beule s'empourprant de colère. + +--Eh bien, monsieur, répondit Pierken, perdant patience à son tour et +enflant la voix, si vous n'avez pas à causer avec nous, nous avons à +causer avec vous! Nous venons vous demander, au nom de tous les ouvriers +et de toutes les ouvrières de la fabrique, si vous êtes d'accord avec +nous pour ramener notre journée de travail de douze heures à dix, et +augmenter nos salaires de cinquante centimes par jour pour les hommes et +de vingt-cinq centimes pour les femmes. Voilà, monsieur, ce que nous +avions à vous dire! + +Et, sans peur, les bras croisés, Pierken regarda son terrible patron en +plein dans les yeux. + +M. de Beule sursauta, puis regarda de tous côtés, comme s'il cherchait +un objet, une arme quelconque qui lui eût permis d'assommer l'audacieux +trio. Il eut un geste de fureur désespérée et presque comique; puis, +relevant la tête, il aperçut sur le seuil de l'arrière-cuisine sa femme +et son fils, accourus au bruit des éclats de voix, visages inquiets. + +--As-tu entendu ce qu'ils viennent d'exiger? cria-t-il à sa femme. Deux +heures de travail en moins et cinquante centimes d'augmentation par +jour! + +--Pour les hommes ... et vingt-cinq centimes pour les femmes, corrigea +Pierken d'une voix posée mais résolue. + +--Seigneur Dieu! s'écria Mme de Beule en levant les mains au ciel. + +M. Triphon ne disait rien. Le regard à terre, il tortillait sa courte +moustache. Kaboul et Muche, qui s'étaient rencontrés il n'y avait pas +cinq minutes, se flairaient, tournaient, procédaient à un minutieux +examen l'un de l'autre, comme s'ils se voyaient pour la première fois. +Derrière un des carreaux de la cuisine, on apercevait confusément les +figures consternées de Sefietje et d'Eleken. + +--Seigneur Dieu, répéta Mme de Beule au comble de l'angoisse. + +Brusquement, M. de Beule fut pris comme d'une attaque de folie furieuse. + +--Voyous! Mendiants! Canailles! hurlait-il hors de lui, en toisant les +trois ouvriers à tour de rôle de ses yeux flamboyants. «Crève-la-faim!» +rugit-il comme suprême insulte, les poings serrés. «Hors d'ici, nom de +Dieu! sinon....» + +Il n'acheva pas, bondit vers eux, comme s'il allait les assommer. + +--Prenez garde, monsieur! dit Pierken extraordinairement calme. «Prenez +garde, vous pourriez le regretter!» Mais tout à coup, s'animant, la voix +stridente et des deux poings se frappant la poitrine: «Des +crève-la-faim! Oui, nous sommes des crève-la-faim. Et c'est parce que +nous ne voulons pas rester des crève-la-faim, que nous venons réclamer +un sort meilleur. Nous voulons devenir des êtres humains, monsieur, non +plus des bêtes de somme. Oui, des êtres humains, madame!» jeta Pierken +en se tournant vers Mme de Beule ... «des êtres humains, M. Triphon, +vous qui savez comme nous peinons, du matin au soir, pour vous et vos +parents! Dites-nous donc, M. Triphon, ce que vous pensez de nos +revendications! Dites-nous ce que vous feriez si....» + +--Hors d'ici, propre-à-rien! Vagabond! hurla soudain M. de Beule, au +paroxysme de la fureur, en se tournant vers son fils, comme si celui-ci +eût été la cause de tout. + +--Qu'est-ce que ça veut dire, nom de Dieu! s'écria M. Triphon colère et +ahuri, pendant que sa mère avait une crise de larmes. + +--Je le tuerai ... je le tuerai ..., gueulait M. de Beule se démenant +comme un fou. + +Et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il alla donner des coups de pied +contre un tronc d'arbre. + +Un brusque silence tomba. Les ouvriers, stupéfaits, ne comprenaient +plus. Ils se regardaient entre eux, absolument déconcertés. M. Triphon +était parti, en grommelant et jurant, humilié jusqu'au fond de l'âme de +cet affront subi devant leurs ouvriers. Mme de Beule n'était que +gémissements, pleurs et supplications. Sefietje et Eleken avaient +complètement disparu derrière les carreaux de la cuisine. + +--Donc, monsieur, vous refusez? conclut, au bout d'un instant, Pierken +redevenu très calme. + +--Je fermerais plutôt boutique mille fois! clama M. de Beule avec un +juron retentissant. + +--Vous n'en aurez pas la peine; nous nous en chargeons, répondit Pierken +en regardant son maître bien en face. «Venez les amis», dit-il en se +tournant vers ses camarades. «Nous n'avons plus rien à faire ici. Allons +manger notre tartine». + +Sans un mot, ils s'en retournèrent tous les trois, à travers le jardin, +comme ils étaient venus. + + + + +IV + + +Vive et amère fut l'impression sur les ouvriers de l'affront brutal fait +à leurs délégués. Ils le ressentaient chacun comme une insulte +personnelle. Longtemps ils avaient hésité avant de demander la moindre +chose; mais à présent, ils étaient armés de volonté, ils exigeaient. + +Jusqu'aux plus serviles d'entre eux, ils se révoltaient à la fin, prêts +à une farouche résistance. L'injustice subie pendant toute leur +existence remontait et bouillonnait en eux. Pierken, dont ils s'étaient +tant de fois moqués, était maintenant leur plus ferme soutien, leur +guide incontesté, leur grand homme, celui qu'ils voulaient suivre et +dont ils attendaient le salut. Ils ne demandaient qu'à obéir à ses +ordres. Plus personne--les femmes pas plus que les hommes--ne craignait +les fureurs du patron. Et lorsque Pierken eût décrété que la grève +commencerait le lundi suivant, pas une seule voix d'opposition ne se fit +entendre. Au contraire: ce fut une sensation de délivrance; un poids +qu'on leur enlevait du coeur, une joie de l'acte enfin accompli. Ils se +concertèrent un moment sur la question de savoir si on communiquerait la +décision au patron. Oui, disait Pierken. Il trouvait cela mieux, plus +digne, plus fort; il fallait y mettre des formes. Mais tous les autres, +du coup plus agressifs et plus intolérants que leur chef, estimaient que +ce serait politesse absolument superflue. Il (il, c'était M. de Beule) +s'apercevrait bien qu'il y avait grève, lorsqu'il ne verrait aucun de +ses ouvriers à la fabrique, le lundi matin. Pierken n'insista point. Au +fond, cela lui était bien égal. L'important, c'était que l'on fît grève. + +Le dimanche, au cours de l'après-midi, le village offrit un spectacle +insolite. Sefietje, par hasard, fut la première à le remarquer. Attachée +aux de Beule par plus de quarante années de servage, Sefietje +considérait les intérêts de cette famille comme les siens. De plus elle +possédait un instinct spécial, qui lui faisait pressentir les dangers +menaçant ses maîtres. Donc Sefietje, qui regardait machinalement par la +fenêtre donnant sur la rue, vit avec la plus grande stupéfaction passer +Berzeel. Elle n'en revenait pas. Jamais Berzeel ne passait son dimanche +au village où il travaillait: il le consacrait invariablement à se +saouler et se battre dans son village à lui. Aujourd'hui, du reste, il +était aussi saoul que les autres dimanches; en plus de sa patte folle, +il titubait et parlait fort et faisait de grands gestes en compagnie +d'Ollewaert, le petit bossu, qui semblait également fort éméché. A eux +deux, le bossu et le bancal, ils formaient un couple peu ordinaire. + +--Qu'est-ce que ça veut dire? s'écria Sefietje s'adressant à Eleken. + +L'anormal n'était pas que Berzeel fût saoul, mais qu'il se fût saoulé +ici, et non là-bas, dans son village. Une lueur de fièvre colora +brusquement ses pommettes osseuses. Eleken non plus n'y comprenait rien. +Mais Eleken ne disait jamais grand'chose; elle préférait ne pas être +mêlée à ces histoires. Servante en second, elle se trouvait, vis-à-vis +de la servante en chef, dans la même situation que celle-ci; Sefietje +vivait sous la férule de la famille de Beule, personnifiée surtout en +monsieur, tandis qu'Eleken subissait la tyrannie de Sefietje, parfois +fort acariâtre. + +--Il y a peut-être quelque chose qui les retient par ici: un concours de +joueurs de cartes ou de boules, risqua-t-elle avec prudence. + +--Plus souvent! trancha Sefietje, en secouant la tête. Il ne viendrait +pas de si loin pour ça. + +Et elle se mit à radoter et se torturer l'esprit en creusant ce sujet +passionnant. + +Un peu avant huit heures, au crépuscule, une autre scène anormale, +inquiétante, se déroula sous les yeux de Sefietje, qui l'observait. +C'était toujours Berzeel, encore plus saoul, mais non plus accompagné du +seul petit bossu: c'était Berzeel à la tête de toute une bande, parmi +lesquels Leo, Free, Poeteken et le «Poulet Froid», accompagnés de +Justin-la-Craque et de Komèl, que suivaient de quelques pas Fikandouss +et Pierken, ayant Victorine à son bras. Berzeel conduisait la troupe au +cabaret du _Petit Sabot_, où ils entrèrent tous, en défilant devant +Justin-la-Craque qui, planté près de l'entrée, dans l'attitude raide +d'un factionnaire rendant les honneurs, «opépitait» d'une voix sombre en +roulant de gros yeux. + +--Mais que se passe-t-il aujourd'hui? Qu'est-ce qui leur prend, aux +ouvriers de la fabrique! s'exclama Sefietje dans les transes. + +Les maîtres avaient fini de souper; Eleken alla desservir. Sefietje, +qui, pour quelques instants, n'avait plus rien à faire, jeta un fichu +sur ses épaules et courut à travers le jardin, vers la fabrique. Elle +était prise d'un pressentiment sinistre. Il entrait dans les +attributions de «Poulet Froid», chaque dimanche, de donner à manger aux +chevaux; puis il devait coucher dans le petit grenier au-dessus de +l'écurie. Elle venait de le voir passer dans la rue avec la bande de +saoulards. N'aurait-il pas négligé de soigner ses chevaux? + +Sefietje alla par derrière à l'écurie et en ouvrit la porte. Les quatre +chevaux y occupaient leur place habituelle et tournèrent la tête +lorsqu'elle entra. Sefietje vit leurs beaux grands yeux qui avaient des +reflets verdâtres. Ils ne mangeaient pas et elle constata que leurs +auges étaient vides. Ils étaient là comme en attente d'une chose qui va +venir. Sefietje avait de la tendresse pour les bêtes. «Avez-vous eu à +manger, mes bonnes bêtes?» dit-elle à mi-voix, comme à des êtres +humains. Le feu de l'inquiétude colorait ses joues et elle était très +perplexe. Les chevaux n'étaient pas en train de manger, mais cela +voulait-il dire qu'ils n'avaient pas eu leur ration? C'était vers six +heures, ordinairement, que le «Poulet Froid» venait la leur apporter; il +était maintenant plus de huit heures. Rien d'étonnant à ce que les auges +fussent vides. Tout de même, Sefietje n'était nullement rassurée. Si +elle n'avait pas vu le «Poulet Froid» avec les autres bambocheurs, elle +n'aurait eu aucun soupçon. Mais, à présent.... + +Immobiles, les chevaux continuaient à regarder Sefietje et il y avait +comme une prière muette dans leurs yeux. Machinalement, Sefietje se +dirigea vers le coffre à avoine et en souleva le couvercle. Aussitôt les +quatre chevaux se mirent à hennir en piétinant nerveusement leur +litière, dans le bruit de chaîne des anneaux de licol. + +Elle remplit à moitié une mesure d'avoine et s'approcha du premier +cheval. La bête y alla si vivement qu'elle faillit renverser Sefietje. +Les autres s'agitaient d'impatience; et la vieille servante leur donna à +chacun un picotin. Elle hésitait pourtant, inquiète et angoissée. +Était-ce bien, ce qu'elle faisait là? Évidemment, des chevaux bien +portants ne refusaient jamais l'avoine. Ils en dévoreraient des +boisseaux, si on ne les retenait pas. «Ah! si vous pouviez parler, mes +bonnes bêtes!» soupirait Sefietje. Elle aurait bien voulu aussi leur +donner une botte de foin, mais elle n'osait. Ce serait peut-être trop. +Que dirait M. de Beule si le lendemain ses quatre chevaux étaient +malades? Toute perplexe et attendrie dans sa pitié pour les bêtes, elle +quitta l'écurie, après leur avoir parlé encore comme à des êtres +humains. + +Un peu avant neuf heures, lorsque les volets furent fermés et les lampes +allumées, des chants braillards tout à coup éclatèrent dans la rue. +Sefietje, occupée à laver la vaisselle avec Eleken, quitta aussitôt son +ouvrage. Les chants s'élevaient en une clameur sauvage. On eût dit un +bruit d'émeute. + +--Les revoilà! Ils sortent du _Petit Sabot_, dit Sefietje. + +Et elle colla l'oreille contre le volet fermé. «Tu entends?» +murmura-t-elle alarmée. «C'est la voix de cet ivrogne de Berzeel. Écoute +donc; il jure comme un païen!» + +La porte de la salle à manger s'ouvrit et M. de Beule parut sur le seuil +de la cuisine. + +--Qu'est-ce qui se passe dans la rue? demanda-t-il d'un air rogue. + +--Mais je ne sais pas, monsieur, mentit Sefietje tremblante. + +Eleken, quittant précipitamment la cuisine, monta l'escalier quatre à +quatre, comme si quelque besogne urgente l'appelait en haut. M. de Beule +la suivit d'un regard irrité, traversa le vestibule, le couloir et +ouvrit la porte d'entrée. La clameur des chants entra en coup de vent +dans la maison. Par-ci par-là des portes s'ouvraient dans la rue sombre. + +--Qu'est-ce qu'il y a? demanda à son tour Mme de Beule, sortant de la +salle à manger. + +--Je ne distingue pas bien, mais je crois qu'il y a de nos gens parmi +eux, répondit M. de Beule. + +--Seigneur Jésus! s'exclama Mme de Beule. + +--Qu'il y en ait un seul à se présenter saoul demain matin à la fabrique +et je le mets dehors sur-le-champ! cria M. de Beule dans un brusque +accès de fureur. + +--Ce n'est pas sûr qu'il y en ait des nôtres, risqua Mme de Beule pour +le radoucir. + +M. de Beule grommela encore quelques vagues menaces et les époux +rentrèrent dans la salle à manger. Selon son habitude, M. Triphon était +sorti. Les clameurs sauvages se perdirent dans le lointain. + +Cependant Sefietje n'avait pas de repos. Elle ne cessait de guetter +l'heure à la pendule; et, lorsqu'il fut dix heures moins un quart, elle +dit à Eleken, redescendue à la cuisine après le départ de M. de Beule: + +--Il faut quand même que je retourne voir à l'écurie. + +--Mais tu n'as donc pas peur, comme ça toute seule dans l'obscurité! +objecta la timide Eleken. + +--Je ne m'y fie pas; ces pauvres bêtes n'ont pas eu à manger, pour sûr, +gémit Sefietje, presque en larmes. + +Elle alluma une petite lanterne à huile et disparut dans le noir du +jardin. En approchant de l'écurie elle entendit les chevaux s'agiter et +le bruit de chaîne de leur licol; et dès qu'elle eût ouvert la porte, +hennissements et piaffements l'accueillirent. Ils bouleversaient leur +litière et leurs beaux grands yeux anxieux étaient tous tournés vers la +lumière que Sefietje portait à la main. + +--Guust, es-tu là! cria-t-elle, s'avançant vers l'échelle de la +soupente. + +Pas de réponse. + +Guust--autrement dit le «Poulet Froid»--avait l'ordre d'être rentré au +plus tard à neuf heures et demie. C'était une consigne formelle donnée +par M. de Beule et que le «Poulet Froid» ne se serait jamais risqué à +enfreindre. A présent il était dix heures--Sefietje les entendit avec +horreur, ces dix coups, tomber, lents et lugubres, du clocher de +l'église--et le «Poulet Froid» n'avait pas rejoint son poste. «Guust, +es-tu là?» demanda-t-elle encore une fois. Mais, de réponse, pas +davantage. Sefietje, grimpant à l'échelle et passant la tête par la +trappe, put constater que le galetas était vide et le lit point défait. +Le «Poulet Froid» n'avait donc pas paru, plus aucun doute; et il n'était +pas venu donner l'avoine aux chevaux. Aux yeux de Sefietje, ce +manquement renversait tout; au point qu'elle se mit à sangloter, comme +brisée de douleur, en descendant avec sa lanterne l'échelle de la +soupente. + +Elle alla au coffre à avoine et, cette fois, remplit bien la mesure. +Elle n'hésita pas non plus à donner toute une botte de foin à chacun des +chevaux. Les bêtes mangeaient: on entendait un bruit sourd et continu, +comme de meules qui broient. Et Sefietje hésitait, avec un gros soupir. +Elle craignait de mal faire. Tout de même, elle remplit un seau à la +pompe et le hissa jusqu'aux auges. C'était presque au-dessus de ses +forces. L'eau ruisselait et lui mouillait les pieds. Deux des chevaux +burent avec avidité; les autres ne s'arrêtèrent pas de manger. En buvant +ils aspiraient le liquide comme une pompe: on voyait le niveau baisser. +Les autres n'y trempaient qu'un moment le naseau, comme si cette eau les +dégoûtait. Inconsolée, Sefietje ferma la porte de l'écurie et retourna à +la maison. + + + + +V + + +De toute la nuit, elle ne put dormir. La tragédie des chevaux la hantait +ainsi qu'un cauchemar. Que s'était-il passé? Qu'allait-il se passer +demain? A cinq heures du matin Sefietje était sur pieds. C'était l'heure +où le «Poulet Froid» devait donner aux chevaux leur ration du matin. Qui +sait? Il était peut-être rentré tard dans la nuit. Frissonnante dans +l'air froid, un fichu jeté en hâte sur la tête et les épaules, Sefietje +retourna vers l'écurie. + +Rien! Pas l'ombre de «Poulet Froid»! Sefietje courut à la chambre des +machines; Bruun devait déjà s'y trouver, pour mettre ses chaudières sous +pression. Pas plus de Bruun que de «Poulet Froid». Elle ouvrit la porte +de fer du fourneau. Le feu était éteint, noir, et la chaudière n'avait +qu'un faible sifflement, telle une chose qui est en train de rendre +l'âme. Alors Sefietje fut prise d'épouvante. Elle retourna en courant à +la maison, d'une voix entrecoupée y raconta ses aventures à Eleken, qui +venait de descendre, puis elle se laissa tomber sur une chaise, les yeux +hagards et les mains jointes, à bout de forces. La deuxième servante, +avec de sourdes exclamations, se mit aussitôt à courir de-ci de-là d'un +air effaré. + +A six heures, au moment où la besogne quotidienne aurait dû commencer, +la fabrique gardait un silence de tombe. Sefietje n'osait même plus y +aller voir; on eût dit qu'il y allait de sa vie. Mais elle dépêcha +Eleken vers la «fosse aux femmes». Au bout de trois minutes, celle-ci +revint avec la nouvelle consternante que ni dans la «fosse aux femmes», +ni dans la «fosse aux huiliers», ni nulle part dans toute la fabrique, +il n'y avait âme qui vive. + +--C'est la grève, soupira Sefietje d'une voix blanche. + +A six heures et demie, son heure habituelle, M. de Beule descendit. +Avant d'avoir quitté sa chambre, il avait été frappé par le silence +insolite qui régnait dans la fabrique et, tout de suite, il demanda à +Sefietje: + +--D'où vient que ça ne tourne pas? + +--Monsieur, dit Sefietje, hoquetante, la respiration coupée, il n'y a +personne à la fabrique! + +--Comment ça! s'écria M. de Beule. + +Et il se précipita dans le jardin. Sefietje courut en toute hâte à +l'étage pour avertir Mme de Beule et M. Triphon. Ils descendaient au +moment même où M. de Beule, fou de rage, revenait de la fabrique. + +--Veux-tu savoir maintenant ce qu'il en est de ces voyous?... hurla-t-il +du plus loin qu'il vit sa femme. + +Mme de Beule ne devait rien savoir. Elle n'en savait que trop. Mains +jointes, elle soupira: + +--Quelle affaire, mon Dieu! Quelle affaire! + +--Ces voyous! Ces saligauds! Ces vauriens! Ces mendiants! rugit M. de +Beule. Plus un seul d'entre eux ne remettra les pieds à la fabrique. +D'autres ouvriers! Tout de suite! + +--Où les prendre? demanda anxieusement Mme de Beule. + +Cette simple question partit surexciter au plus haut point M. de Beule. + +--Tu ne t'imaginés pourtant pas que ça m'embarrasse? dit-il. + +Se tournant vers Sefietje il ordonna: + +--Va d'abord et avant tout demander à Justin-la-Craque s'il veut soigner +les chevaux. + +La fureur s'étranglait dans sa gorge. Il tonna: + +--Les sales individus! Ils ont laissé ces pauvres bêtes sans nourriture! + +--Pardon, monsieur, moi je leur ai donné hier soir du foin et de +l'avoine, dit Sefietje d'une voix qu'on entendait à peine. + +Et elle s'empressa de courir chez Justin. Ce qu'il fallait avant tout, +c'était un chauffeur. Qui prendrait-on pour remplacer Bruun? Ils +cherchèrent, sans trouver personne qui eût les aptitudes requises. + +--Doorke Pruime, peut-être, risqua timidement Mme de Beule. + +Agacé, M. de Beule haussa rageusement les épaules. + +--Soyons sérieux, hein! grommela-t-il. + +Mme de Beule se tint coite. + +--Moi, je puis le faire, dit brusquement M. Triphon sans regarder son +père. + +Oh! oui, mon garçon, fais-le! s'écria Mme de Beule en regardant son fils +avec une admiration attendrie. + +Par rancune invétérée, M. de Beule ne souffla mot, mais son silence même +voulait dire qu'il acceptait l'offre. + +Comme «huiliers», poursuivit-il quelque peu radouci, nous pourrions +prendre Doorke Pruime, Sies van Lierde et Vloaksken. Comme «cabris», +Peetse Fnieze; comme meunier, Soarlewie Soarels. + +Mme de Beule approuvait tout d'un hochement de tête. M. Triphon, +conscient de la responsabilité qu'il allait assumer, prenait un air +sérieux, concentré, énergique. Il estima rapidement que son travail +comme chauffeur ne l'empêcherait pas d'aller parfois chez Sidonie. Et +puis, il avait le dimanche. L'affaire, en somme, ne se présentait pas +trop mal; ils se remettaient de leur émotion. Ils avaient presque une +lueur de triomphe et même de provocation dans le regard. + +--Et les femmes? demanda Mme de Beule. + +A ce seul mot, M. de Beule rebondit au paroxysme de la fureur. + +--Plus de femmes ... nom de nom! tonna-t-il. Plus de ces roulures ici! + +Et ses yeux lançaient des éclairs vers M. Triphon comme pour l'anéantir. + +Mme de Beule n'insista pas. Elle se replia peureusement sur elle-même; +et, de son côté, M. Triphon fit semblant de ne pas saisir l'allusion +haineuse. Il alluma sa pipe et s'intéressa un instant à Kaboul et Muche, +qui s'entr'étudiaient avec le soin le plus minutieux, comme s'ils ne +s'étaient pas vus depuis des années. La porte s'ouvrit et Sefietje +reparut. Elle était rouge et suait d'avoir tant couru. + +--Justin soignera les chevaux. Il leur a déjà donné l'avoine, et il est +en train de les étriller, dit-elle. + +Il y eut un murmure de satisfaction. M. de Beule témoigna son +contentement par un geste approbatif, et dit: + +--Parfait. Déjeune maintenant, Sefietje; puis tu iras chez Doorke +Pruime, chez Sies van Lierde et chez Vloaksken, pour leur demander de +venir travailler à l'huilerie. Après, tu iras chez Peetse Fnieze et chez +Soarlewie Soarels, pour les engager comme «cabris» et meunier. + +--J'ai déjà déjeuné; j'y vais tout de suite, répondit Sefietje d'un air +soumis. + +Et, aussitôt, elle repartit. Alors M. et Mme de Beule allèrent aussi +prendre leur petit déjeuner que leur servit Eleken, avec de la fièvre +dans ses mouvements et les jupes battantes. + +--Pourquoi cette fille est-elle toujours si agitée? demanda M. de Beule +agacé. + +Mme de Beule tâcha de lui faire comprendre qu'elle avait double besogne, +pendant que Sefietje était en course. Kaboul et Muche, selon leur +habitude, allaient de l'un à l'autre, quêtant avec des yeux de +convoitise, leur part du déjeuner. + +Les maîtres ne s'étaient pas encore levés de table que Sefietje était +déjà de retour. Essoufflée, le visage moite, son visage osseux aux +pommettes avivées d'une flamme, elle avait un air presque tragique; elle +rapportait des nouvelles désolantes. + +--Monsieur, dit-elle de sa voix éteinte et angoissée, tous ces gens ont +du travail. Seul Vloaksken pourrait venir. + +--Sacré tonnerre de...! jura M. de Beule en assénant sur la table un +coup de poing qui fit sauter les tasses dans les soucoupes. + +Sefietje avait les yeux pleins de larmes. Mme de Beule semblait +épouvantée. M. Triphon sentait vaciller en lui sa force de résolution. + +--Est-ce que l'on ne pourrait pas en trouver d'autres? glissa Mme de +Beule. + +--Je n'en veux plus, sacré tonnerre de nom ... je ne veux plus personne! +hurla M. de Beule avec un nouveau coup de poing sur la table. Je ferme +la boîte, j'arrête tout le tremblement et nous verrons un peu qui, d'eux +ou de moi, tiendra le plus longtemps! + +Il se leva d'un bond, sortit, pour courir, gonflé de fureur, vers la +fabrique. + +--Mon Dieu! Mon Dieu! Que va-t-il se passer? gémit Mme de Beule en +joignant les mains. + +Accablée, comme si elle eût reçu le coup de grâce, Sefietje rentra en +larmoyant dans sa cuisine. + + + + +VI + + +M. de Beule tint parole avec un entêtement farouche. Il alla lui-même +fermer à clef toutes les portes de la fabrique, se rendit compte que +Justin-la-Craque et son aide Komèl s'occupaient des chevaux; et lorsque +Vloaksken, le seul ouvrier qui eût consenti à venir travailler à la +fabrique, se présenta au cours de la matinée, il le renvoya sans façons, +en lui déclarant d'une voix rageuse qu'il fermait boutique et n'avait +pas l'intention de la rouvrir de sitôt. + +Quelques jours se passèrent. M. de Beule, avec sa colère froide et +concentrée, allait et venait, sans but. M. Triphon, qui à présent +n'avait plus rien du tout à faire, déambulait de même, mettant tous ses +soins à éviter le nez à nez avec son père; et Mme de Beule ne cessait de +gémir, se lamenter, cependant qu'à la cuisine régnait un silence de +mort. Seule, Eleken persistait à courir en tous sens, l'air affairé. +Cela agaçait M. de Beule à tel point qu'un jour il l'arrêta et lui +demanda avec véhémence: + +--Mais, sacredieu! qu'est-ce que tu as à toujours courir ainsi? + +--Mais ... pour mon ouvrage ... monsieur, répondit la servante, blême +d'effroi. + +--Fais donc ton ouvrage un peu plus tranquillement, nom d'un tonnerre, +ragea M. de Beule. + +Eleken ne dit plus rien et partit dans un envol de jupes plus sourd, +mais, pendant tout le reste de la journée, on lui vit les yeux pleins de +larmes. Et le soir, Sefietje, les pommettes en feu, vint annoncer à Mme +de Beule que, très probablement, Eleken quitterait son service à la fin +du mois. + +Des bruits divers circulaient touchant les ouvriers et leurs +dispositions. Selon les uns, ils étaient fermement décidés à maintenir +leurs revendications jusqu'au bout. Selon d'autres, les femmes des +grévistes se montraient beaucoup moins enthousiastes qu'eux; elles +commençaient à récriminer et insistaient pour que leurs hommes +reprissent le travail. + +On les voyait assez souvent, la pipe au bec, les mains dans les poches, +par les rues du village, et passer volontiers, comme en manière de +protestation et de provocation, devant la demeure des de Beule. Certains +d'entre eux tenaient à la main le petit journal socialiste et le +lisaient ostensiblement: on pouvait les voir de la maison du patron. Il +y avait déjà eu un ou deux articles sur la grève de la fabrique de +Beule; naturellement, on y prenait parti pour les ouvriers, et M. de +Beule, dont le nom prêtait aux allusions faciles par le son qu'il avait +en flamand, M. le Bourreau, y était traité de négrier. Régulièrement, le +patron trouvait ces numéros du journal dans sa boîte aux lettres. + +C'était Pierken qui menait la bande et, parfois, il faisait en pleine +rue quelque allocution brève et violente, Victorine marchait à son côté, +le plus souvent la seule femme dans le groupe, parfois accompagnée de +Lotje ou de Zulma, Free, Poeteken, Leo, Fikandouss-Fikandouss, Bruun, le +chauffeur, Pol et le «Poulet Froid», Pee, le meunier et Miel, cette +espèece de veau, suivaient, tous l'air plus ou moins perdu et ahuri; ils +trouvaient le temps long, déconcertés par ces journées à ne rien faire, +auxquels ils n'étaient pas habitués, dans l'attente continuelle d'une +solution qu'ils avaient escomptée très rapide et qui semblait +s'éterniser. Quant à Berzeel, il demeurait invisible. On le disait +retourné à son village, mais personne ne savait au juste. Les gens, au +passage des grévistes, venaient regarder curieusement sur le seuil de +leur porte; et tout le village était soudain retombé à un calme et un +silence extraordinaires, depuis qu'on n'y voyait plus fumer la haute +cheminée de la fabrique, et n'entendait plus le tonnerre incessant des +pilons. + +Parfois Justin-la-Craque et Komèl faisaient un bout de conduite auc +chômeurs. La première fois que M. de Beule les vit, ce fut un drame. Il +bondit de fureur et voulut incontinent leur interdire l'accès de +l'écurie. Les supplications de sa femme, et surtout l'idée assez peu +réjouissante d'avoir à soigner lui-même les chevaux, modérèrent sa +fougue. Il résolut d'avoir une explication avec les deux forgerons. Il +se rendit à l'écurie vers l'heure où il était sûr de les y trouver, et, +maîtrisant à grand peine la colère et l'indignation qui bouillonnaient +en lui: + +--Justin, je t'ai vu ce matin en compagnie des gouapes! + +--Oui, m'sieu, dit Justin comprenant aussitôt de quoi s'agissait et +admettant l'ignominieuse épithète; oui, m'sieu, j'ai été avec eux et je +voudrais bien que ça finisse, cette blague-là. + +--Pour moi ça peut durer dix ans! fanfaronna M de Beule avec hauteur. + +Pour moi pas, m'sieu, pour moi pas! répondit Justin avec force. Quand la +fabrique ne marche pas, moi non plus je n'ai pas grand'chose à faire. Je +voudrais que vous vous entendiez avec eux, m'sieu. + +Justin-la-Craque, avec ses bêtises quand il avait bu un verre de trop et +qu'il «opépitait», faisait parfois preuve, à jeun, d'un jugement assez +sensé, de même qu'il était un excellent ouvrier quand il voulait bien +s'en donner la peine. En outre aucune timidité ne le retenait et, +lorsque sa conviction était faite, nulle crainte ne l'arrêtait de +l'exprimer avec grande franchise. Il regarda M. de Beule bien en face et +poursuivit: + +--J'ai causé avec tous, m'sieu, et il y en a des bons et des mauvais +parmi eux. Pierken demande trop et c'est lui qui excite les autres, +Victorine va naturellement de son côté et Fikandouss aussi. Je ne leur +ai pas mâché la vérité. Je leur ai dit qu'ils demandaient trop et qu'ils +avaient tort. Mais les autres, m'sieu, si les autres obtenaient quelque +satisfaction, si peu que ce soit, ils seraient contents et reprendraient +le travail. + +--Bien; pas un centime! cracha M. de Beule. + +--Vous avez tort, m'sieu. Vous avez grandement tort, dit posément +Justin. + +--Le «Poulet Froid» a laissé mes chevaux sans manger ni boire! cria M. +de Beule, rouge de colère. + +--Il le regrette, m'sieu, il ne le ferait plus, affirma Justin. Et Komèl +répéta d'un ton convaincu: + +--Non ... non ... il ne le ferait plus. + +--Si vous leur accordiez quelque chose, insista Justin. Par exemple, +chaque fois deux gouttes au lieu d'une; et le soir, s'ils pouvaient +finir à sept heures et demie au lieu de huit heures. Je crois que tous, +ou à peu près, seraient contents. Je réponds de Free, de Pee, +d'Ollewaert et de Berzeel. Et je suis presque certain que les autres +suivraient. + +--Oui ... oui ..., deux gouttes au lieu d'une, répéta Komèl en écho. Et +son grand nez bougea dans sa face de suie, comme s'il dégustait déjà le +royal cadeau. + +--Rien, rien! réitéra durement M. de Beule. Et il quitta l'écurie pour +en briser là. + + + + +VII + + +C'était chose curieuse, et personne ne savait ni ne comprenait comment +cette rumeur s'était propagée; mais elle courait avec persistance, par +tout le village. Les ouvriers, disait-on, se montreraient satisfaits et +la grève prendrait fin, si M. de Beule consentait à diminuer la journée +de travail d'une demi-heure et à doubler la ration de genièvre. + +Sefietje en avait entendu parler, ainsi qu'Eleken, qui, après tout, ne +quitterait pas son service à la fin du mois. Mme de Beule et son fils +étaient également au courant. Cela flottait dans l'air, et on avait +parfois l'impression, à voir les gens sur le pas de leur porte ou par +groupes, le nez au vent, aux coins des rues, qu'ils humaient les +émanations volatilisées de l'alcool réconciliateur. On était vers la fin +de la première semaine de grève et on sentait venir le dimanche comme un +jour de crise décisive, où, de deux choses l'une: le conflit serait +résolu, ou bien prendrait des proportions inquiétantes. + +Ce dimanche-là, de fort bonne heure dans la matinée, on put voir +Pierken, l'air soucieux et affairé, passer et repasser dans la rue; et à +dix heures, après la grand'messe, des camelots distribuer la petite +feuille socialiste. Elle contenait un article où l'on disait violemment +leur fait aux faux frères qui oseraient trahir la cause commune et +vendre leurs droits les plus sacrés, leur dignité d'hommes libres, pour +un immonde verre d'alcool empoisonneur. + +A onze heures Justin-la-Craque vint sonner à la porte de M. de Beule. Il +était légèrement éméché, avec des yeux aqueux et fixes, prêt à fredonner +l'_O Pepita_. Il n'en fit rien pourtant, mais insista pour avoir un +moment d'entretien avec M. de Beule; et lorsque celui-ci, averti par +Sefietje, parut enfin, non sans une répugnance marquée: + +--Puis-je, monsieur? Puis-je? demanda Justin, sans plus de précision. + +--Quoi? dit M. de Beule, bourru et méfiant. + +--Leur dire qu'ils auront double ration et pourront finir à sept heures +et demie?... + +--Pour l'amour de Dieu, accepte! supplia Mme de Beule, intervenant dans +la conversation. + +--Mais ne te mêle donc pas de ces affaires-là! dit M. de Beule, se +retournant agacé. + +Avec un soupir Mme de Beule s'éloigna. Fixement, de ses yeux vitreux +d'alcoolique Justin regardait M. de Beule. Il crut sentir qu'il +hésitait, fléchissait. + +--Je vais le leur dire! Je vais le leur dire! s'écria-t-il brusquement +dans un transport d'enthousiasme, en faisant un mouvement vers la porte. + +--A tes risques et périls, Justin! Ça vient de toi! cria M. de Beule +d'un ton sévère. + +--Oui ... oui ... ça vient de moi! cria Justin. + +Et d'un saut il fut dans la rue. + +--Ils vont revenir! jubila Mme de Beule avec un soupir de soulagement. + +Mais M. de Beule la toisa d'un regard courroucé et répliqua: + +--Qu'en sais-tu? Et d'ailleurs, qui te dit que je les laisserai rentrer? + +Mme de Beule préféra ne rien répondre. Et elle se rendit à la cuisine +auprès de Sefietje, pour parler du dîner. + + + + +VIII + + +Le dimanche s'écoula, exceptionnellement tranquille. Ce calme absolu +donnait au village un air morne; on l'eût dit abandonné. M. Triphon, en +rentrant vers cinq heures, apporta cette étrange nouvelle: il avait +rencontré Berzeel dans la rue, et il n'était pas ivre. + +--Il n'était pas ivre! s'écria Sefietje, stupéfaite et presque alarmée. + +--Non; absolument pas! Aussi frais que je suis! affirma M. Triphon. + +Sefietje n'en revenait pas. Ses pommettes se colorèrent du rouge des +grandes agitations intérieures. + +--Est-ce qu'il y a du nouveau? demanda Mme de Beule en s'approchant, +l'air inquiet. + +--Non, maman, sauf que Berzeel se promène dans le village et qu'il n'est +pas ivre, répéta M. Triphon. + +--Oh! ça, c'est bien! dit Mme de Beule satisfaite. + +M. de Beule, occupé à écrire dans son bureau, parut également au bruit +des voix et, d'un air rogue, demanda ce qui se passait. Mme de Beule lui +communiqua l'étonnante nouvelle, ajoutant que cela lui semblait de très +bon augure. + +--Était-il seul? demanda M. de Beule à sa femme, évitant, selon sa +hargneuse habitude, d'adresser directement la parole à son fils. + +--Tout seul, répondit M. Triphon d'un ton mat, affectant, de son côté, +de ne pas regarder son père. + +--Ça peut encore venir. Il n'est pas trop tard pour se saouler, ricana +M. de Beule. + +Tout de même, il n'était pas de trop méchante humeur, ce jour-là. Au +contraire. On aurait presque pu lui trouver un soupçon d'air enjoué, si +le mot n'eût juré avec son caractère. Il ralluma un bout de cigare, ce +qui était généralement bon signe, et rentra dans son bureau. Kaboul et +Muche, qui s'étaient un instant flairés comme deux étrangers, suivirent +chacun leur maître. + +Lorsque six heures eurent sonné à l'église, M. de Beule ressortit de son +bureau et s'en alla, par vieille habitude, faire un tour à la fabrique, +suivi de Muche. Arrivé non loin de l'écurie, il vit, à peu de distance, +trois hommes en conversation animée. Il reconnut Justin-la-Craque, son +aide Komèl et ... non sans une vive émotion ... le «Poulet Froid»! M. de +Beule eut un sursaut violent et un mouvement instinctif pour se +précipiter sur l'individu qui avait si odieusement négligé ses chevaux. +Une seconde impulsion, tout aussi spontanée et machinale, le retint. Le +trio lui tournait le dos et on ne l'avait pas vu venir. Il rappela +Muche, revint en arrière et se tint caché, derrière un pan de mur. Il +lui venait un bruit de voix sans qu'il lui fût possible de comprendre ce +qui se disait. Mais il vit le «Poulet Froid» sortir de l'écurie avec le +crible pour l'avoine et l'entendit qui secouait le grain, d'où +s'envolait dans la cour un petit nuage de fine poussière. Le «Poulet +Froid» avait donc repris le travail, sans rien dire. Le «Poulet Froid» +ne se considérait plus comme étant en grève. + +M. de Beule se retira en douceur et rentra tout droit à la maison. Mme +de Beule, qui l'avait vu traverser le jardin d'un pas agité, lui demanda +anxieusement ce qu'il y avait. + +--Ce qu'il y a! dit M. de Beule haletant. Il y a que je me retiens pour +ne pas flanquer des coups de pied à un voyou là-bas! + +--Qui donc, mon Dieu! dit Mme de Beule, prise de peur. + +--Le «Poulet Froid»! Il est auprès des chevaux! + +--Oh! non, non! fit Mme de Beule suppliante. + +--Ne l'aurait-il pas mérité, peut-être? ragea M. de Beule. + +--Si ... si ... mais pourtant tu ne peux pas! + +--Oh!... si je ne me retenais!... gronda M. de Beule menaçant. + +--Oh! je t'en conjure! Je t'en conjure! gémit Mme de Beule, les mains +jointes. + +M. de Beule fit comme si ce n'était pas chose facile de le fléchir, et +finit tout de même par acquiescer à contre-coeur. Mais il jura qu'il +assommerait le «Poulet Froid» au moindre reproche qu'il aurait à lui +faire dans son service à l'avenir. + +--Rien ne clochera plus; il a eu une rude leçon; tous ont eu une rude +leçon, dit Mme de Beule conciliante. + +Et elle l'entraîna doucement vers la salle à manger, Eleken venait de +servir le repas. Il y avait du poulet avec de la salade, un plat que M. +de Beule aimait beaucoup. Il en mangea goulûment et avec abondance, s'il +se repaissait de la chair d'un ennemi. + +Après le souper M. Triphon se retira discrètement et se rendit chez +Sidonie. + +--Mon Dieu! dit en soupirant Mme de Beule à Sefietje, il aurait bien pu +rester à la maison un soir comme celui-ci. + +--Ah! oui, madame, mais quand on est entre les mains d'une pareille +créature!... répondit Sefietje d'un air entendu et peu encourageant. + +Sans insister, Mme de Beule rentra dans la salle à manger où elle tâcha +de distraire son mari. + +Heureusement M. Triphon ne fut pas longtemps absent. A neuf heures et +demie, il était de retour avec un renseignement curieux, qui les étonna +tous très fort: Pierken, à cette heure-ci, déambulait en état d'ivresse +par le village. Parfaitement, Pierken; lui, qui autrement ne buvait +jamais, courait maintenant en compagnie de Fikandouss, d'un cabaret à +l'autre, en faisant du boucan et cherchant querelle à tout le monde. +Berzeel ne le quittait pas d'une semelle. Oui, Berzeel, parfaitement à +jeun, absolument maître de lui, veillait sur Pierken comme un père sur +son enfant, en faisant tous ses efforts pour le calmer et le ramener à +leur logement commun. Ils venaient de quitter la _Bonne Espérance_ et se +dirigeaient vers le _Petit Sabot_. + +--Mais, mais, mais! s'exclama Mme de Beule en joignant les mains de +stupéfaction. M. de Beule eut un petit rire haineux et bref. + +--Le monde renversé, quoi! ricana-t-il. + +M. Triphon, l'air satisfait de lui-même, se dirigea vers la cuisine. Il +y trouva Sefietje inquiète, rouge, et Eleken qui allait et venait, les +jupes battantes. + +--Bruun, le chauffeur, est venu ici, murmura Sefietje. + +--Bruun, le chauffeur! Pour quoi faire? demanda M. Triphon ébahi. + +--Pour prendre les clefs. + +--Les clefs de la fabrique? + +Sefietje fit signe que oui. + +--Et tu les lui as données? + +--Il les a prises, dit Sefietje. + +--Est-ce que tu l'as dit à papa? + +--Mais non! + +M. Triphon prit sa casquette et se hâta, dans l'obscurité, vers la +fabrique. Il secoua toutes les portes, qu'il trouva fermées. Dans la +chambre au-dessus de l'écurie, il aperçut un mince filet de lumière: le +«Poulet Froid» était à son poste. M. Triphon se retira sur la pointe du +pied. Avec un sentiment d'espoir mêlé d'incertitude, il retourna à la +maison, où il ne dit mot. + + + + +IX + + +Quatre heures du matin: Sefietje était déjà éveillée. Il lui sembla, +dans son sommeil léger, avoir entendu des pas feutrés sous sa fenêtre. +Les yeux ouverts et fixes dans le crépuscule de l'aube à peine +naissante, elle resta immobile sur le dos à écouter et n'entendit plus +rien. Mais l'inquiétude couvait en elle; elle se leva, écarta le petit +rideau de sa lucarne, regarda dans le jardin, tâchant d'en sonder les +profondeurs vagues. + +Une exclamation sourde lui échappa. Au-dessus des frondaisons grises et +brouillées, la haute cheminée de la fabrique dardait son cierge rose et +du bout noirci sortait un mince filet de fumée fauve, qui allait se +perdre dans le vide du ciel. Alors Bruun était déjà à ses chaudières, la +grève était finie et, tout à l'heure, le travail allait reprendre à la +fabrique. Une joie immense emplit son âme ingénue d'esclave ayant fait +siens les intérêts de la famille qui l'exploitait depuis près d'un +demi-siècle. Elle se précipita vers le lit où dormait Eleken et la +secoua. + +--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qui se passe? sursauta la jeune +servante apeurée. + +--Pscht! La cheminée de la fabrique qui fume! Elle fume! Elle fume! +répétait Sefietje jubilante. + +--Ah!... dit Eleken, dont la tête lourde de sommeil retomba sur +l'oreiller. + +A six heures très exactement, Sefietje, qui attendait depuis trois +quarts d'heure, en une agitation croissante, dans sa cuisine déserte, +entendit un bourdonnement bien connu sortir de la fabrique. Quelques +instants après, les pilons se mirent à rebondir, comme en un pas de +danse joyeuse. Aussitôt M. et Mme de Beule, ainsi que M. Triphon, +quittèrent leurs chambres et descendirent. La joie du triomphe +illuminait leur visage et M. de Beule s'exclama: + +--Haha!... Ils reconnaissent donc qu'ils ne sont pas les plus forts, les +petits bonshommes! + +--Les femmes sont-elles aussi rentrées? demanda Mme de Beule. + +Eleken fut dépêchée à la fabrique. Elle revint au bout de trois minutes +et dit: + +--Toutes les femmes sont à leur ouvrage, excepté Victorine. + +--Celle-là n'a pas à revenir ... Je ne veux plus la voir à la fabrique! +cria M. de Beule en un accès de colère subite. + +Pendant le déjeuner on tint conseil sur l'attitude à prendre. + +--Il faudrait d'abord y aller voir, opina M. Triphon. + +M. de Beule eut un geste d'impatience. Il persistait hargneusement à ne +pas vouloir adresser la parole à son fils. Se tournant vers sa femme il +dit: + +--Si j'y vais, je les flanquerai tous dehors à coups de pied. Il +vaudrait peut-être mieux que tu.... + +--J'irai, j'irai! s'empressa d'approuver Mme de Beule. + +--Mais dis-leur surtout, insista M. de Beule, reprenant du coup tout son +aplomb, que s'ils recommencent jamais ou si j'ai à me plaindre d'eux le +moindrement à l'avenir, c'est la porte, immédiatement. + +Mme de Beule ne dit mot. Elle se hâta de finir son déjeuner et, se +levant: + +--Est-ce que tu m'accompagnes? demanda-t-elle, hésitante, à son fils. + +Elle craignait que son mari ne s'y opposât: mais il ne dit rien. Bien +que M. Triphon n'existât plus pour lui, il ne trouvait pas mauvais qu'il +se chargeât à sa place de cette corvée. La mère et le fils quittèrent la +salle à manger et gagnèrent le jardin en fleurs. La matinée d'été était +merveilleuse. L'herbe se couvrait comme d'un transparent argenté et +l'air semblait une chose qu'on pouvait boire, une source pure qui vous +revivifiait tout entier. Les grands arbres achevaient leur calme rêve de +la nuit. Leurs cimes vaporeuses fumaient, à peine traversées par les +flèches d'or du soleil levant. On croyait humer du bonheur. + +Ils arrivèrent devant la chambre des machines et ouvrirent la porte sans +brusquerie. La gueule rouge de la fournaise était toute large ouverte et +Bruun y jetait à grandes pelletées du menu charbon mouillé. Son visage +en sueur se cuivrait aux reflets de la flamme et les poils frisottants +de sa barbe noire semblaient du fil métallique incandescent. Il se +rangea très vite lorsqu'il vit entrer Mme de Beule avec son fils et +salua, poliment, à la façon habituelle, comme si rien d'extraordinaire +n'était arrivé: + +--Bonjour, madame. Bonjour, Monsieur Triphon. + +--Bonjour, Bruun, répondirent-ils tous deux. + +Un bref silence. Bruun s'était remis à activer ses feux, mais Mme de +Beule, sentant bien que l'on ne pouvait en rester là et qu'il fallait +dire quelque chose, rassembla tout son courage. + +--Alors, Bruun, commença-t-elle, qu'est-ce qui vous a donc pris à tous +de nous laisser en plan comme ça? + +Bruun toussa. Il cherchait à répondre, semblait-il, mais les paroles ne +venaient pas. Il toussa encore et regarda dans son feu avec une +attention extrême, comme si la réponse, vraiment, devait sortir de là. + +--Il ne faudrait pas que ça se répète, poursuivit Mme de Beule avec +calme. Cette fois-ci monsieur ferme les yeux, mais à la prochaine +occasion, il n'en serait plus de même, soyez sûr. + +Bruun cessa d'activer son foyer et regarda un instant Mme de Beule bien +en face. Décidément, il voulait dire quelque chose et commençait déjà à +émettre des sons. Mais ça ne sortait encore pas. Il semblait ne pas +pouvoir trouver les mots pour exprimer ses sentiments. Du reste, Mme de +Beule n'insista point. Elle lui avait dit ce qu'elle voulait lui dire +et, accompagnée de M. Triphon, passa dans la «fosse aux huiliers» où les +pilons menaient leur danse infernale. + +Il y avait deux places vides aux établis. M. Triphon le remarqua du +premier coup d'oeil: celle de Pierken et celle de Fikandouss. Il +s'empressa de le glisser à l'oreille de sa mère, avant qu'elle et lui +passent lentement devant la rangée des ouvriers, en répondant d'un +mouvement de tête à leur salut silencieux. Tous les autres étaient à +leur poste. Berzeel y était, parfaitement de sang-froid, sérieux et même +grave, comme s'il sentait peser sur lui une responsabilité inhabituelle. +Leo y était, Free y était, Poeteken y était, et Ollewaert aussi, tous à +l'envi posés et graves, absorbés dans leur travail, comme s'il +n'existait nul autre intérêt au monde. Pee était déjà tout blanc, tel un +bonhomme de neige, à côté de ses moulins rageurs, et Miel, cette espèce +de veau, avec l'autre «cabri» se démenait autour des énormes meules +verticales. Miel resta une minute bouche bée lorsqu'il vit paraître Mme +de Beule avec M. Triphon et ses épais sourcils rejoignirent presque ses +cheveux, faisant disparaître le doigt de front qu'il possédait. +Visiblement, il n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé et +attendait encore la solution de l'énigme. + +Les hommes semblaient de plus en plus absorbés dans leur travail et les +pilons tapaient avec une telle furie que Mme de Beule et son fils se +sentaient dans l'impossibilité matérielle d'entamer le moindre colloque. +D'ailleurs, il n'y avait rien d'autre à dire que ce qu'ils venaient de +signifier à Bruun, qui, certes, ne manquerait pas de leur en faire part; +mais ils auraient bien voulu savoir pourquoi Pierken et Fikandouss +n'étaient pas revenus et ce qu'ils avaient l'intention de faire. M. +Triphon, profitant d'une brève accalmie dans l'ouragan des pilons, +s'approcha de Berzeel et lui demanda: + +--Est-ce que Pierken ne revient plus? + +--Mais si, mais si, m'sieu; seulement il est un peu malade; il a un fort +mal de tête, répondit Berzeel. + +--Et Fikandouss? + +--Ça, je ne sais pas, m'sieu, dit Berzeel de son air grave et absorbé. + +Les pilons recommençaient à bondir, les hommes s'affairaient autour des +presses. Sans s'attarder davantage, Mme de Beule et M. Triphon +quittèrent la «fosse aux huiliers» pour se diriger vers la «fosse aux +femmes». Au moment de sortir de l'huilerie, comme ils se retournaient +sans penser à mal, ils aperçurent de loin Bruun, le chauffeur, qui +épiait leur départ, par la porte entr'ouverte de la chambre des +machines. + +Dans la «fosse aux femmes», plus rien qui les empêchât de dire tout ce +qu'ils voulaient. Là aussi tout le monde était à son poste, hormis +Victorine. Dès que Mme de Beule et son fils eurent fait leur entrée, +Mietje, Lotje et «La Blanche» firent une sortie violente contre Pierken +et Victorine qui, disaient-elles, avaient entraîné à la grève tous les +autres, contre leur gré. La vieille Natse pleurait comme une Madeleine; +et elles étaient unanimes à jurer leurs grands dieux que jamais plus +pareille chose n'arriverait et qu'elles chasseraient Victorine à coups +de pied quelque part, si elle osait reparaître dans leur atelier. + +--Mais comment avez-vous pu vous laisser monter la tête ainsi? s'exclama +Mme de Beule, levant les bras d'indignation. + +--Eh oui, bien notre bêtise, notre folie! s'écria Lotje. + +Et, à son tour, brusquement elle éclata en larmes. + +--Ah! mon Dieu, madame, quelle affaire! Quelle terrible affaire! geignit +Natse, les mains jointes. + +--Qu'ils essayent donc d'y revenir! Je mordrais, je grifferais! glapit +«La Blanche» hors d'elle. + +Cette violence unanime des femmes rendait les reproches superflus. Aussi +Mme de Beule se borna-t-elle à leur donner de bons conseils pour +l'avenir, en les avertissant une fois pour toutes qu'une récidive +équivaudrait au renvoi général et sans rémission. + +--N'ayez pas peur, madame! firent-elles à l'unisson. + +Et Mietje Compostello, de sa voix caverneuse, ajouta: + +--S'il fallait me traîner à genoux d'ici jusqu'à l'église, je le ferais +volontiers pour que ça ne soit pas arrivé. + +Mme de Beule et son fils s'en allèrent. Dans la «fosse aux femmes» il +n'avait pas prononcé un mot. A la maison, M. de Beule, triomphant, +fielleux, ricanait d'aise en écoutant sa femme narrer la lamentable +histoire. + + + + +X + + +A dix heures, le moment venu de faire sa tournée avec la bouteille de +genièvre, une agitation violente s'empara de Sefietje. Que faire? Verser +deux gouttes ou seulement une? Le rouge aux pommettes, elle vint +demander à Mme de Beule quels étaient les ordres. + +Mme de Beule n'en savait rien. Il n'y avait pas eu d'accord positif. +Tout s'était manigancé par l'entremise de Justin-la-Craque, qui avait +pris la responsabilité sur lui. Elle alla consulter son mari. + +--Ils ne le méritent pas du tout, répondit M. de Beule sur un ton +chagrin. + +Comme il arrivait souvent chez lui, son humeur, l'instant d'avant +victorieuse et fanfaronne, était brusquement redevenue, sans aucune +cause apparente, morose et sombre. Écarlate, gonflé de colère et de +rancune, il était assis au milieu des paperasses à son bureau. + +--Si on leur en donnait tout de même deux pour avoir la paix, proposa +timidement Mme de Beule. + +Il refusa de se prononcer. + +--Tu vois comme je suis surchargé de besogne... On ne peut donc pas me +laisser une minute tranquille! grommela-t-il. + +Mme de Beule s'en retourna auprès de Sefietje qui attendait, sa +bouteille pleine sur le bras. + +--Il ne veut pas se prononcer! soupira-t-elle. + +--Mais que dois-je faire? soupira Sefietje à son tour. + +--Donnez-leur en deux, dit Mme de Beule après une brève hésitation. + +Sefietje partit, commença par la chambre des machines, s'approcha de +Bruun. Ils échangèrent un salut banal, comme si rien ne s'était passé et +Sefietje remplit le verre. Bruun le lampa d'un trait, garda le verre à +la main, regarda Sefietje. + +--Encore? demanda-t-elle d'une voix blanche. + +Sur un signe que oui, elle remplit à nouveau le verre qu'il vida comme +si c'était de l'eau, et le rendit à la servante. Sans un mot, elle passa +dans la «fosse aux huiliers». + +Berzeel était le premier à servir. Avec la figure toujours grave de +quelqu'un qui sent tout le poids de sa responsabilité, il regarda +vivement et à la dérobée la bouteille, comme s'il en jaugeait d'un seul +coup d'oeil le contenu. Sefietje remplit le petit verre. Il le vida d'un +trait, comme Bruun. Alors il hésita. Ses doigts tremblaient légèrement; +il semblait vouloir donner et prendre à la fois. Sefietje ne comprit pas +très bien; elle crut d'abord qu'il n'en désirait pas davantage. Le petit +verre et la bouteille eurent chacun un mouvement de oui et non, d'abord +l'un vers l'autre puis en sens inverse, jusqu'à ce que Sefietje eût +enfin compris très clairement et versât une seconde rasade. Berzeel eut +un rictus de satisfaction, avec un sourire de ses petits yeux vifs. +«Merci», dit-il en rendant le verre vide. + +Tous les autres avaient suivi la petite scène avec une curiosité tendue +à l'extrême, arrêtant une minute leurs pilons pour n'en pas perdre un +détail. Free et Leo sourirent comme Berzeel et se pourléchèrent +machinalement les lèvres. Le petit Poeteken couvait le verre de ses yeux +rayonnants et candides, pareil à un ange qui assiste à une révélation. +Ollewaert eut un grand soupir de soulagement, comme brusquement délivré +d'un poids énorme. Il enleva sa chique et la posa sur l'établi, pour la +reprendre après qu'il aurait bu. Pee, tout blanc de farine, quitta ses +moulins, et la figure de Miel, cette espèce de veau, s'épanouit en un +large rire muet et figé. Il semblait enfin comprendre quelque chose à +tout ce qui s'était passé et ce quelque chose le bouleversait de joie. +Ils burent avec des grognements de plaisir et, du coup, Leo lança, sur +un ton encore un peu timide, son «Ooooo ... uuuu ... iiii ...» qu'on +n'avait plus entendu depuis des semaines. Sefietje, bouche close, sans +prononcer un mot, s'acquittait machinalement de sa tâche, le visage +renfrogné, murée dans une hostilité sourde. Elle y mettait toute la +diligence possible; dès qu'elle en eut fini avec les «huiliers», elle se +hâta vers l'atelier des femmes. Mais avant qu'elle eût eu le temps de +disparaître Justin-la-Craque vint se planter devant elle, suivi de Komèl +qui portait une barre de fer, et lui demanda d'un air triomphant ce +qu'elle pensait de la façon dont il avait mis fin à la grève. + +--Ce que j'en pense?... Que vous êtes tous de fameux ivrognes! s'écria +Sefietje indignée. + +--Mais, Sefie! Mais, Sefie! Comment peux-tu dire!... protesta Justin +avec force. + +A vrai dire, il avait déjà une jolie pointe; ses yeux étaient vitreux et +fixes; et il se mit à fredonner en mode mineur: «Ooooooooooo...» + +--Va-t'en! Laisse-moi passer! gronda Sefietje. + +--Pepita...--peeeeee ... pepepepepita ... pepita-pepita! poursuivit +Justin avec un entêtement d'ivrogne. Mais, brusquement, changeant de +ton: «Sefie, donne-nous aussi une goutte.» + +--Il me semble que vous en avez déjà assez, grommela Sefietje. + +--Nous! s'exclama Justin, feignant l'indignation la plus profonde. Rien +qu'un bol de café froid; pas vrai, Komèl? + +Komèl affirma que pas une goutte d'alcool n'avait encore humecté leurs +lèvres; et, malgré elle, Sefietje, des larmes de rage aux yeux, fut +forcée de leur remplir deux fois le verre, tout comme aux ouvriers de la +fabrique. + +Dans la «fosse aux femmes», lorsque Sefietje y entra, régnait encore la +plus vive effervescence. Aussitôt qu'elle aperçut la servante, Natse eut +une nouvelle crise de larmes; Lotje et «La Blanche», d'habitude si +douces et si timides, ne décoléraient pas, en calculant âprement ce que +cette grève idiote leur faisait perdre d'argent. Et, avec Sefietje, de +nouveau elles éclatèrent violemment sur le compte de Pierken et surtout +de Victorine, qui, d'après leurs dires, valait encore moins cher que +lui. Leur exaltation était telle que Sefietje en oubliait de leur servir +la goutte. + +--Eh bien, Sefie, et la ration, qu'est-ce que ça devient? demanda enfin +la noire Mietje avec un drôle de sourire mystérieux. + +--Deux gouttes au lieu d'une, répondit Sefietje. + +Et elle se mit en devoir de verser. Tout de suite, une transformation +s'opéra dans l'atelier. + +--On a tout de même obtenu quelque chose, dit Lotje en sirotant son +petit verre. + +Elle le vida à menus coups brefs, mais le deuxième ne glissa pas aussi +facilement. Elle eut des petits frissons et fit la grimace. + +--L'un sur l'autre comme ça, c'est un peu court, mais bon tout de même, +dit-elle, en passant le verre à «La Blanche». + +Du reste, toutes prirent, comme Lotje, leurs deux petits verres, moins +parce qu'elles en avaient envie que parce qu'elles y avaient droit. Et, +seule, la vielle Natse eut un hoquet devant le deuxième verre et fit +mine de le refuser. Les autres trouvèrent cela très mal. M. de Beule +pourrait en déduire que pour les femmes un seul verre suffisait. Elles +forcèrent la vieille à boire et celle-ci se reprit aussitôt à gémir et +pleurer: toutes ces révolutions lui coûteraient la vie, geignait-elle +d'un air tragique. + +Alors il y eut une bonne petite heure de joie et d'entrain dans la +fabrique. L'alcool faisait son effet, effaçait les tristesses, suscitait +les pensées joyeuses et amusantes. Des quolibets partaient dans le +vacarme des pilons et, dans la «fosse aux femmes», on chanta des +romances avec des voix aiguës et nasillardes, comme au bon vieux temps. +Vers onze heures, un silence retomba, mélancolique, morose. Les nerfs se +détendaient et l'alcool creusait son trou, où s'installait la faim. Au +dehors le splendide soleil d'été illuminait la terre. Lorsqu'on venait +du beau jardin fleuri, pour entrer dans une des «fosses» sombres, on +avait l'impression de descendre dans un caveau. Les ouvriers ne +chantaient plus, ne parlaient plus, accomplissaient leur besogne +d'automates avec des yeux las et ternes. Il y régnait une atmosphère de +désenchantement, de leurre, de duperie. C'était peut-être parce que le +trou creusait si fort, vous rongeait l'estomac. Il aurait fallu un brin +à manger avec ce deuxième verre. Enfin tintait dans la chambre des +machines la méchante petite sonnette de délivrance; tous se +précipitaient au dehors, dans un claquement de sabots, prenant à peine +le temps de rabattre sur les poignets leurs manches retroussées. + +Beaucoup de monde était aux portes pour les voir passer. Il y avait des +gens qui ricanaient, avec un mauvais: «Eh bien, c'est vite fini, leur +grève!» Les ouvriers faisaient semblant de ne pas entendre. Ils allaient +vers le repas et, à une heure, ils seraient de retour à la fabrique. De +une à quatre, ils redevenaient des automates, des nerfs et des muscles +sans âme. Ils peinaient dans une vague somnolence. Leurs yeux mornes +regardaient parfois les poires dorées et les pommes rouges qui +mûrissaient par-delà l'enclos dans le verger de Justin-la-Craque, ou +bien ils contemplaient de loin, à travers les baies de la chambre des +machines, les frondaisons majestueuses dans le jardin de M. de Beule. + +Au repos de quatre heures, ils allèrent tous casser la croûte en plein +air, accroupis en ligne contre le mur de la cour intérieure. Cela les +ranimait, rappelant un peu le bon temps jadis où des rêves irréalisables +ne les tourmentaient pas et où ils étaient contents de leur sort. Somme +toute, ils ne regrettaient pas le départ de Pierken et de Fikandouss. +Ils n'en voulaient pas à Pierken; mais à quoi avaient abouti tous ces +mirages de bonheur qu'il leur avait fait entrevoir? Quant à Victorine et +aux autres femmes, elles avaient leur mépris. Ils ricanaient en haussant +les épaules parce qu'elles leur tournaient le dos avec une hostilité +hargneuse, affectant de laisser un espace vide entre elles et les +«huiliers». Elles étaient stupides, ces femmes. Elles ne savaient que +récriminer et pleurnicher. Il valait mieux, à l'avenir, n'avoir plus +rien de commun avec elles. + +De tout le jour, ils n'avaient pas encore vu M. de Beule et en +éprouvaient un vague malaise. Est-ce que l'accord était fait ou +faudrait-il encore causer? Soudain, comme ils étaient retournés à +l'ouvrage, ils virent passer la queue de Muche, devant la porte +d'entrée. M. de Beule suivait, rouge et gros, les épaules gonflées. +Allait-il entrer en coup de vent et «partir»? Non; il passa, se +dirigeant vers l'écurie. Quelques minutes s'écoulèrent avant qu'il +revînt. Muche s'arrêta sur le seuil et regarda son maître d'un air +interrogateur. Les ouvriers, plongés dans leur besogne, se sentaient +devenir petits. Mais, pour la deuxième fois, rouge et gros, M. de Beule +passa sans s'arrêter et Muche le rattrapa. Les hommes respirèrent. +Décidément leur maître et tyran, tout en bouillonnant de rage +intérieure, acceptait le nouvel état de choses. Et ils se sentirent +soulagés d'un grand poids. + +A six heures, Sefietje revint pour la tournée du soir. Muette et +renfrognée, elle versa à chacun les deux gouttes. Les «huiliers» ne +firent aucune remarque, mais dès qu'elle fut partie des chants +éclatèrent et on échangea des quolibets. Les yeux étaient rieurs et des +pipes brasillaient. Ollewaert se bourra le bec d'une chique énorme. On +eût dit qu'un gros abcès lui gonflait la joue droite. Miel en était +ébahi et bayait au petit bossu comme il eût considéré un phénomène. +Ollewaert s'en aperçut. Il regarda le «cabri» avec un sourire narquois +et lui lança à la face un sonore «espèce de veau!» Leo fit entendre un +rugissant «Ooooooo ... uuuuu ... iiiii ...» et, par une fente de porte, +Bruun, de son oeil de mouchard, observait la scène. A distance +nasillaient les voix aiguës des femmes dans leur «fosse». C'était tout +à fait comme au bon temps jadis. + +Mais, vers la fin de la longue journée de labeur, revint l'accablante +dépression. Il en était toujours ainsi; la lourde fatigue les matait. +Les yeux devenaient torves; les mouvements se ralentissaient, +s'ankylosaient. C'était le soir qui tombait sous les poutres sombres et +s'appesantissait sur eux comme un fardeau. Dehors, la radieuse soirée +d'été resplendissait; les pommes et les poires dans le verger du +forgeron semblaient se dilater, s'amplifier, devenir des fruits +fantastiques de terre promise; les frondaisons imposantes dans le jardin +de M. de Beule s'ourlaient et se teintaient de pourpre et d'or; et dans +le ciel limpide aux profondeurs verdâtres des troupes d'hirondelles +prestes se poursuivaient, tournoyaient en poussant de longs cris +perçants d'allégresse. + +Quelques minutes avant la demie de sept heures, Bruun s'approcha des +«huiliers» et leur demanda ce qu'il fallait faire: continuer de +«tourner» jusqu'à huit heures comme jadis, ou arrêter à la demie? + +--Arrêter!... Arrêter! firent-ils tous. + +Bruun rentra dans la chambre des machines et arrêta. En un souffle +dernier, pareil à un profond soupir, la machine expira. Aussitôt Bruun +sortit et, caché derrière un pan de mur, épia ce qui se passait du côté +de la maison. Il vit la porte du jardin s'ouvrir et M. et Mme de Beule +paraître sur le seuil. Ils restèrent là un moment, immobiles, les yeux +tournés vers la fabrique, humant l'air du soir. Lentement, ils firent +demi-tour et rentrèrent. Bruun comprit qu'ils acceptaient tacitement. + +Tout le monde à la fabrique, hommes et femmes, était déjà parti. Leurs +sabots claquaient, lourds et lents, sur les pavés sonores. Sur l'or du +couchant on voyait leurs silhouettes qui se détachaient en noir. Les +femmes marchaient à part, avec leur rancune. Il n'y avait plus que +quelques rares curieux sur le pas des portes pour les voir passer. + + + + +XI + + +Ce fut le troisième jour seulement que Pierken et Fikandouss revinrent à +la fabrique. Victorine ne reparut pas. Ollewaert, furieux et brouillé à +mort avec sa fille, l'avait chassée de la maison. Elle s'était réfugiée +chez des voisins et travaillait à faire de la dentelle. + +Les deux hommes avaient la mine sombre et renfrognée. Pierken dit +bonjour aux camarades, sans plus; puis, de toute la journée, ne desserra +pas les dents. Fikandouss ne dit même pas bonjour. Les autres aussi, +d'ailleurs, demeuraient silencieux. Le tonnerre des pilons avait seul la +parole. + +A dix heures, lorsque Sefietje parut avec la bouteille, Pierken refusa +sa goutte. Les autres le regardaient, stupéfaits. Quoi! Pas même un seul +petit verre! « Non, pas même un», répondit Pierken, buté. Chez +Fikandouss, même jeu. D'un geste décisif, il écarta la bouteille. + +--Est-ce qu'on peut les boire, vos gouttes? demanda Ollewaert en +retournant dans la bouche son énorme chique. + +--Non! répondit Pierken d'un ton cassant et net. + +Et Fikandouss répéta comme un écho: + +--Non! + +Les autres les regardaient de travers. L'irritation était vive surtout +chez Berzeel et Leo. + +--Mais, nom de nom, qui en profite alors! grogna Berzeel en toisant son +frère avec indignation. + +--Vous tous, qui êtes déjà assez abrutis par l'alcool, répondit Pierken +d'un ton acerbe. + +Les autres ne dirent plus rien, renfermés dans leur silence vindicatif. +Les pilons rebondissaient et tonnaient. + +L'après-midi, au repos de quatre heures, Pierken et Fikandouss allèrent +se mettre à l'écart des autres. Pierken sortit son petit journal de sa +poche et en lut un passage à mi-voix, pour Fikandouss. C'était un +article sur l'échec de la grève. On y tançait la population ouvrière +rurale, esclave de la boisson, qui avait perdu tout sentiment de +dignité, et assez abjecte pour troquer ses droits les plus sacrés contre +un verre d'alcool. Heureusement il existait encore quelques hommes parmi +ce vil troupeau; et l'on citait par leur nom Pierken et Fikandouss, et +on les offrait en exemple comme les futurs sauveurs de leurs frères +dégénérés et malheureux. Fikandouss était tout oreille, approuvait de la +tête. Oui, oui, c'était bien ça, exactement comme c'était imprimé dans +le petit journal. + +Voilà que s'avançait Justin-la-Craque, suivi de son aide Komèl, qui +portait une barre de fer. Dès qu'il aperçut Pierken il vint à lui en +jubilant: + +--Eh bien! Qu'est-ce que tu en dis? Est-ce que je n'ai pas bien arrangé +ça? + +Pierken lui jeta un coup d'oeil glacial et ne dit mot. + +--Quoi? Tu n'es pas content? insista Justin. + +--Je dis ..., répondit enfin Pierken avec un regard coupant, je dis que +tu es un foutu ivrogne et une sale crapule. + +--Hein! glapit Justin, les poings serrés. + +--Que tu es un ivrogne et une crapule, répéta froidement Pierken. + +--Berzeel! Leo! Free! vous avez entendu ça! hurla Justin hors de lui. + +Berzeel, qui pendant deux dimanches consécutifs ne s'était ni saoulé ni +battu, se précipita comme un fou furieux sur son frère. + +--Canaille, qui nous fous dans le malheur! hurla-t-il. + +Pierken évita le coup et Fikandouss, qui s'était élancé à son secours, +sauta à la gorge de Berzeel avec une violence inouïe et le terrassa. +D'une main il le tenait empoigné par la peau du cou, de l'autre il lui +martelait la figure à coups de poing. Berzeel, surpris par la brusquerie +de l'attaque et incapable de se défendre, râlait. Komèl se précipita à +son secours, tapant à tour de bras avec sa barre de fer sur le dos de +Fikandouss. Et la bataille devenait générale, quand tout à coup la queue +de Muche pointa à courte distance, suivi presque immédiatement de son +maître. D'une secousse, M. de Beule s'arrêta, comme cloué au sol, puis +il bondit vers Justin et Komèl et hurla: + +--Qu'est-ce que vous avez à vous battre ici, tous deux, sacré nom de!... + +Comme par enchantement, la rixe cessa. + +--C'est la faute de Pier, m'sieu! glapit Justin, les yeux flamboyants. + +--Je vous défends de venir à la fabrique quand vous n'y avez rien à +faire! «partit» furieusement M. de Beule. + +--Mais m'sieu! protesta Justin avec véhémence. + +--Foutez le camp! beugla M. de Beule sans vouloir rien entendre. Foutez +le camp ou je fais appeler les gendarmes! + +D'un mouvement brusque, Justin fit demi-tour. Outré, dégoûté, de rage +les bras battant l'air, comme une image de l'innocence injustement +persécutée, il déguerpit, suivi de Komèl, qui grognait comme un ours +noir. Muche aboyait à leurs trousses et M. de Beule les suivait à pas +pressés et colères, pour les chasser plus vite. Frémissantes de peur, +les femmes s'étaient hâtées de rentrer dans leur «fosse» et les hommes +s'empressèrent d'en faire autant, sentant très bien que toute cette +fureur exagérée était dirigée contre eux plutôt que contre le forgeron +et son aide. + +Pour le reste du jour, de nouveau la parole fut exclusivement aux lourds +pilons rebondissants. Les hommes étaient silencieux et boudeurs. A six +heures, de même que le matin, Pierken et Fikandouss refusèrent +obstinément leur goutte, mais personne, cette fois, ne fit mine de la +leur demander. Tous regardaient avec des yeux de profond mépris les deux +abstinents. + +Un peu avant la fin de la journée une ombre noire parut dans l'embrasure +de la porte d'entrée et Justin-la-Craque, qui représentait cette ombre, +s'y tint tout un temps immobile comme pour une inspection sévère des +lieux. Brusquement, il quitta le seuil et s'avança dans la «fosse», se +dirigeant tout droit vers Fikandouss et Pierken, qu'il regardait de ses +yeux fixes. Les deux copains faisaient semblant de ne pas le voir; les +autres, secrètement amusés, ricanaient en silence. + +--Y a quelque chose, Justin? demanda Free d'un ton badin. + +Comme un fantoche mû par un ressort, Justin-la-Craque se retourna vers +Free. Ses yeux étaient vitreux et fixes; il était ivre. «Ooooooooooo...» +commença-t-il en un long trémolo sombre. Tout à coup, un sac à tourteau +imbibé d'huile, parti on ne savait d'où, vint le frapper en plein visage, +pendant que Fikandouss se précipitait vers lui en hurlant: + +--Fous-moi le camp, sacré nom, ou je t'assomme! + +Justin ne se le fit pas dire deux fois. Sursautant de peur, il repassa +le seuil de l'huilerie en s'essuyant avec sa manche, qui lui +barbouillait la joue en noir. Les autres se mirent à rire, mais du bout +des lèvres, ne voulant pas faire un succès à Fikandouss. Ils le +regardaient à la dérobée, méfiants, déroutés par cet énorme changement +qui s'était opéré en lui, les derniers temps. Il n'avait jamais été tout +à fait d'aplomb. Qui sait s'il n'était pas en train de devenir +complètement toctoc? + + + +XII + + +Quelques jours se passèrent. La situation à la fabrique ne se modifiait +pas. Pierken et Fikandouss restaient absolument à l'écart des autres +ouvriers. Ils continuaient de refuser obstinément leurs gouttes et +persistaient dans leur attitude distante et hostile. Ils semblaient +plongés en des réflexions profondes. On eût dit que Pierken méditait +l'exécution d'un plan secret, que Fikandouss n'était pas encore tout +à fait disposé à suivre. Parfois ils tenaient de longs et mystérieux +conciliabules, où Fikandouss disait à peine quelques mots. Il avait +mauvaise mine et maigrissait à vue d'oeil. Sauf le moment où il +s'entretenait avec Pierken, il n'échangeait mot avec qui que ce fût et +passait des journées entières sombrement absorbé dans ses pensées: «Ça +y est; il est maboul!» disaient les autres. De toute son excitation +fébrile, et souvent exagérée, de jadis, il ne restait plus rien. Il ne +riait plus, ne criait plus, n'effarouchait plus les ouvrières, et jamais +plus on n'entendait son obsédant et agaçant «Fikandouss-Fikandouss!» +Du reste, sur toute la fabrique semblait peser une lourde et accablante +tristesse. Seules, les tournées de Sefietje avec sa bouteille amenaient +une passagère détente. + + + + +XIII + + +Ce jour-là, un peu avant une heure, au moment où son père allait mettre +la machine en marche, Miel grimpa au grenier, au-dessus de l'huilerie, +pour remplir, comme d'habitude, les réservoirs à grains des meules +verticales. Il était à peine en haut de l'escalier, qu'en trois bonds +il redégringola, criant, affolé, les yeux écarquillés: + +--Vite! Vite! Là-haut! Fikandouss! + +--Qu'est-ce qu'il y a? s'exclamèrent les hommes. + +--Là-haut! Fikandouss! clama Miel, comme un fou, incapable d'articuler +un autre son. + +Leo et Pierken se précipitèrent en haut de l'escalier et, tout de suite, +dans la pénombre, ils aperçurent Fikandouss pendu à une poutre, la corde +au cou. Une petite échelle, qu'il avait escaladée, se trouvait encore à +côté de lui; et sa figure semblait noire, avec une langue pendante, +qu'il avait l'air de vomir. + +--Un couteau! Un couteau! hurla Pierken fouillant dans ses poches et +grimpant à l'échelle avec l'agilité d'un chat. + +Leo lui passa un couteau. Rapidement Pierken trancha la corde et +Fikandouss tomba sur le plancher avec un bruit sourd, comme un sac +plein. Pierken sauta de l'échelle, desserra le noeud coulant, s'effondra +en sanglotant sur le corps de son camarade. Fikandouss était mort, déjà +froid. + +Instantanément, tous les ouvriers de la fabrique, avec des lamentations, +entourèrent le mort. Il y avait de l'horreur dans leurs yeux et, chaque +fois que l'un d'eux touchait le corps du pendu, tous les autres +reculaient avec terreur. Pierken, agenouillé près du cadavre, pleurait +à chaudes larmes. Et, en paroles heurtées, il disait ce qui, selon lui, +avait dû se passer. Fikandouss, trop faible d'esprit, n'avait pu +surmonter la déception de la grève manquée. Lui, Pierken, avait +vainement essayé, tous ces derniers jours, de lui remonter le moral: +le coup avait été trop rude pour le pauvre bougre. Pierken lui avait +proposé d'aller ensemble chercher de l'ouvrage en ville, où leur sort +serait moins triste; il ne voulait pas. Il était, malgré tout, trop +attaché à son village; c'était là et pas ailleurs qu'il voulait vivre +... et mourir. + +Avec une rapidité incroyable, l'atroce nouvelle s'était déjà partout +répandue; et, en un rien de temps, M. de Beule fut sur les lieux, ainsi +que M. Triphon, Mme de Beule, Sefietje et Eleken. Les femmes n'osaient +pas aller voir au grenier et se tenaient, angoissées, au pied de +l'escalier. Mais M. de Beule s'avança tout de suite avec autorité et +décréta que M. le bourgmestre et M. le curé devaient être immédiatement +avertis. Leo, qui avait de bonnes jambes, fat expédié au château et +Lotje alla quérir le curé. En attendant, défense formelle, par ordre de +M. de Beule, de toucher au cadavre. + +Le bourgmestre fut le premier sur les lieux. Il monta péniblement +l'escalier, en évitant avec soin de se salir. M. de Beule, avec son +respect inné de tout ce qui était fortune et titre, adressa la parole en +français à «Monsieur le baron». M. Triphon, fort impressionné, par cette +auguste présence, salua avec une gaucherie timide et se tint à l'écart, +à distance respectueuse. M. le bourgmestre examina vaguement le cadavre +et constata sobrement: + +--Il est mort. + +--Oui, monsieur le baron; on l'a trouvé pendu à cette poutre, répondit +M. de Beule. + +Le bourgmestre regarda la poutre, où pendait encore le bout de la corde +tranchée par Pierken, et M. Triphon, les ouvriers, suivirent son regard. +Sans faire attention à l'important et officiel personnage, Pierken +s'abandonnait à toute sa douleur sur le corps de son pauvre ami. + +--Il faudra dresser procès-verbal, dit enfin le bourgmestre. Est-ce que +M. le curé est prévenu? Il faudra aussi faire constater le décès par le +médecin. + +--Oui, monsieur le baron; j'attends M. le curé d'un moment à l'autre, +mais je n'ai pas encore fait appeler le docteur, répondit M. de Beule. + +Au bas de l'escalier, un mouvement se fit et des pas accélérés montèrent +les degrés. C'était M. le curé. Sans égard pour sa soutane, déjà tachée +de poussière, il sauta sur le plancher du grenier, serra lestement la +main du baron et de M. de Beule, se dirigea tout droit vers le cadavre, +dont il toucha de ses mains blanches la face violacée. + +--Le corps est déjà froid, murmura-t-il en regardant les autres d'un air +grave. + +Il lançait des coups d'oeil autour de lui, comme si la présence de tout +ce monde le gênait. + +--Voulez-vous être seul, M. le curé? demanda M. de Beule prévenant. + +--Cela vaudrait mieux, avoua l'ecclésiastique. + +M. de Beule se tourna vers les ouvriers: + +--Allons, les gars, tout le monde en bas! ordonna-t-il. + +Les hommes se pressèrent vers la trappe. Seul, Pierken manifesta quelque +hésitation, mais il s'en alla tout de même. + +--Vous pouvez rester, dit le curé à ces messieurs. + +--Bah! ... nous n'avons plus rien à faire ici, opina le bourgmestre. + +Il tendit la main au prêtre et se dirigea avec précaution, les jambes +raides, vers l'escalier. + +--Attention, M. le baron, ne vous faites pas de mal, s'empressa M. de +Beule, plein d'attentions. + +--C'est que ... je ne suis pas ... habitué ... à un escalier aussi +raide, haletait le bourgmestre en descendant les degrés avec des +précautions infinies. + +--Est-ce que vous n'avez besoin de rien, M. le curé? demanda encore +M. de Beule. + +--Merci, j'ai tout ce qu'il me faut. + +A leur tour, M. de Beule et M. Triphon quittèrent le grenier et le +prêtre resta seul avec le suicidé. + +En bas, les ouvriers se tenaient en un petit groupe compact, pâles, les +yeux anxieux. Les femmes restaient à distance; elles pleuraient, +apeurées. + +--Faut-il mettre en marche, m'sieu? vint demander Bruun à voix basse à +M. de Beule. + +--Attendez que M. le curé soit parti, répondit du même ton M. de Beule. + +Il donna un pas de conduite au bourgmestre à travers le jardin. + +--Quelle est la raison de ce suicide? demanda ce dernier. + +--Ça, M. le baron, c'est l'esprit du temps, l'infiltration du venin +socialiste, grommela M. de Beule d'une voix qui tremblait d'indignation. + +--Il faudra des mesures énergiques, très très énergiques, pour combattre +ce fléau. Le gouvernement se montre bien trop faible envers ces +malfaiteurs, dit le bourgmestre. + +Il tendit la main à M. de Beule et s'en fut en tirant la jambe vers son +château. + + + + +XIV + + +Le bruit courait,--et les bonnes gens craignaient bien que ce ne fût +vrai: Fikandouss, suicidé, mort en état de péché mortel, allait être +enterré, avec les réprouvés, dans le coin du cimetière qu'on appelait le +«trou aux chiens». + +Heureusement, il n'en fut rien. On raconta ensuite que M. le curé, seul +au grenier en présence du cadavre, y avait encore surpris un atome de +vie et avait pu lui donner l'absolution. Pierken eut un ricanement de +mépris devant une aussi flagrante imposture; mais, tout de même, +Fikandouss fut enseveli comme un bon chrétien, en terre consacrée. + +Tous les ouvriers de la fabrique assistèrent aux obsèques. M. de Beule +et M. Triphon se montrèrent un instant à l'église et, le cierge à la +main, firent le tour du catafalque. Sidonie était également présente. +Elle se tenait discrètement derrière un pilier, non loin des autres +ouvrières. Dans un coin se trouvaient Justin-la-Craque et Komèl. Le +service fut rapidement bâclé. La cloche se dépêcha de sonner le glas; et +les porteurs, Pierken, Leo, Free, Berzeel s'avancèrent lentement avec la +bière devant la tombe, où déjà attendaient le curé et ses acolytes, avec +la croix et les bannières. + +En un petit groupe serré, les camarades entouraient la fosse. Ils +étaient pâles et, dans leurs habits du dimanche, ils paraissaient plus +hâves, plus minables que dans leur tenue de travail. Le cercueil était +recouvert d'un drap de velours noir avec une grande croix jaune. Ce drap +décoloré avait pris un ton roussâtre qui semblait la nuance assortie à +la mort des pauvres. Le sacristain l'enleva et apparut le simple bois +blanc. Le prêtre psalmodiait; les gens s'agenouillèrent. Lentement, avec +un son creux sur les cordes, le cercueil descendait. Les hommes +regardaient fixement, la face contractée. On aurait dit qu'ils se +voyaient eux-mêmes descendre dans la fosse. Dans les yeux vitreux de +Justin il y avait des larmes. Komèl avait l'air de mâchonner quelque +chose. Les soeurs du défunt et quelques-unes des ouvrières pleuraient +doucement, la tête cachée sous le lourd capuchon de leur longue mante +noire. M. le curé aspergea d'eau bénite les fidèles agenouillés et +rentra dans l'église avec ses aides. En chocs sourds les premières +mottes de terre tombèrent sur les planches sonores. On eût dit de brefs +coups de tambour voilés. Ou des pilons qui s'enfoncent. Très vite le +bois fut recouvert en entier. Il ne restait plus qu'un tout petit coin +qui s'obstinait à apparaître, comme un bout de papier blanc qu'on aurait +jeté là. + +Alors, les camarades partirent.... C'était une douce et radieuse matinée +de septembre, avec des parfums dans l'air. Les maisons du village +reluisaient et riaient, comme lavées et repeintes à neuf au tiède +soleil. Le coq de cuivre au haut du clocher semblait d'or. Tout +doucement, les derniers oiseaux de l'été chantaient.... + + + + +XV + + +Pendant la matinée, la fabrique n'avait pas «tourné». A une heure, la +machine fut remise en marche et les pilons tonnèrent. Deux établis +manquaient de servants: celui de Fikandouss et celui de Pierken. + +A quatre heures, Pierken parut dans la fabrique, mais point pour y +reprendre son travail. Il avait gardé ses habits du dimanche mis pour +l'enterrement, et venait dire adieu à ses camarades. Pierken quittait le +village, sans esprit de retour, afin d'aller en ville se refaire une +existence neuve. Les chefs socialistes lui avaient trouvé de l'ouvrage. +Victorine, qu'il allait bientôt épouser, l'accompagnait. + +Les camarades ne disaient pas grand'chose. Ils considéraient Pierken +avec des regards fixes et étonnés. A son égard, il n'y avait plus chez +eux aucune animosité. On eût dit qu'il était déjà devenu un étranger à +leurs yeux et ne faisait plus partie de leur entourage. Tout de même, +ils regrettaient son départ. + +--Plus tard, vous ferez tous comme moi, dit Pierken. + +Ils ne savaient. Ils étaient tristes, mornes, abattus. Ils voulaient +dire des choses et ne trouvaient pas les mots. Il leur serra la main à +tous. Berzeel était assez ému et dans ses quelques mots d'adieu il y eut +un chevrotement. Ollewaert pinça une larme, Free eut un sourire doux et +triste, Miel, planté comme un piquet à côté de ses énormes meules qui +lui frôlaient presque la tête, semblait ne pas comprendre. Alors se +présentèrent Justin-la-Craque et son aide Komèl. Sans rancune, Pierken +leur tendit la main. Justin n'en revenait pas; ce départ soudain et +définitif de Pierken.... Il se frappait les cuisses et ouvrait de grands +yeux blancs dans sa face noire. Komèl ne dit rien, mais son long nez +rouge parlait pour lui. + +Pierken partit.... Il y avait dans son attitude et son allure on ne +savait quelle fierté d'homme qui se connaît soi-même. Il semblait déjà +appartenir à une autre sphère, plus élevée. Les camarades sentirent +cette sorte de supériorité. Ils le suivirent du regard aussi loin qu'ils +purent, le virent traverser la cour, entrer dans la «fosse aux femmes», +pour faire, là aussi, ses adieux. + +Les pilons s'étaient remis à bondir après le repos de quatre heures et +les hommes, avares de paroles, accomplissaient machinalement leur +travail. Pierken devait déjà être loin; peut-être apercevait-il à +l'horizon, par-dessus la verte campagne, les hautes tours grises de la +ville. + +A six heures vint Sefietje avec sa bouteille. Tous burent leurs deux +gouttes qui parurent les ranimer un peu. Mais il n'y eut ni chant, ni +rire, ni aucune parole superflue. Ils demeuraient pensifs et graves. Ils +songeaient à Fikandouss, à Pierken, à tout ce qui était passé.... + +Au dehors, le jour était devenu lourd et terne, et le crépuscule tendit, +plus tôt que de coutume, des ombres grises dans la «fosse» lugubre. Les +pilons y rebondissaient comme des monstres captifs dans un antre; les +silhouettes, les formes des hommes devenaient celles de gnomes +tourmentés. Bientôt la pluie tomba, douce, égale, monotone. L'été +splendide touchait à sa fin; on sentait le premier frôlement du frileux +automne. + +Un peu avant l'heure de la fermeture, M. de Beule passa, comme toujours +précédé de son fidèle Muche. Il était gros et rouge et avait l'air +furieux, mais il s'en alla sans rien dire. Du reste, les ouvriers ne +s'inquiétaient plus du tout de ce qu'il leur pouvait dire. Ils le +voyaient avec indifférence. La crainte était morte. Après M. de Beule +vint M. Triphon, accompagné de Kaboul. Ils n'avaient aucun ressentiment +contre M. Triphon. Sans malveillance, ils le virent passer. + +La pluie tombait plus drue, en lourdes nappes. La terre buvait; les +arbres ruisselaient et les hommes pensaient à Pierken, qui cheminait à +présent solitaire vers son avenir, et à Fikandouss, descendu pour +toujours dans la fosse humide et sombre où tous devaient finir. Et dans +l'incertitude de leur propre existence désormais, dans l'immense et +vague tristesse qui emplissait leur âme, le peu qu'ils avaient obtenu +comme amélioration à leur sort avait maintenant un goût si dur, si amer. + +En un long soupir d'épuisement, la machine rendit son dernier souffle de +vapeur et, sous la pluie, dans la grisaille du soir, la troupe en sabots +reprit le chemin de ses masures.... + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of C'Etait ainsi..., by Cyriel Buysse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK C'ETAIT AINSI... *** + +***** This file should be named 10346-8.txt or 10346-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/3/4/10346/ + +Produced by Marc D'Hooghe and Anne Dreze. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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