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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10346 ***
+
+C'ÉTAIT AINSI ...
+
+par
+
+CYRIEL BUYSSE
+
+(traduit du Flamand par l'auteur)
+
+
+
+
+ A MON FILS
+ QUI CONNAIT LA FLANDRE
+QUI COMPREND L'ESPRIT DE LA FLANDRE
+ QUI AIME LA FLANDRE
+
+
+ * * * * *
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+L'huilerie et la minoterie de M. de Beule formaient un groupe de vieux
+bâtiments, à côté d'un beau grand jardin.
+
+Un rentier du village y demeurait jadis. La maison d'habitation était en
+bordure de la rue; et les bâtisses, qui plus tard allaient devenir une
+fabrique, étaient alors une sorte d'asile abritant des vieillards et
+nécessiteux. Le grand jardin les séparait de la maison du rentier, et de
+la rue ils avaient leur chemin d'accès.
+
+A la mort du rentier, M. de Beule avait acquis le tout. Il y installa sa
+fabrique, d'abord modestement, puis l'agrandit peu à peu, jusqu'à ce
+qu'elle absorbât toutes les vieilles maisonnettes. Pleurs et lamentations
+des vieillards et des indigents, ainsi contraints, à tour de rôle, de
+chercher un autre toit; mais, puisque c'était l'inévitable, ils
+finissaient par se résigner. Et même par en tirer profit. Car ceux qui
+avaient encore du monde jeune chez eux offraient leurs services à M. de
+Beule, qui, de son côté, les employait volontiers à la fabrique, de
+préférence à d'autres.
+
+La fabrique de M. de Beule était la seule au village, où elle devenait
+un peu synonyme de lumière et de progrès. Les gens se sentaient plus de
+goût à travailler dans une usine mue par la vapeur, qu'à peiner dans
+l'un ou l'autre atelier où la force motrice était fournie par un cheval
+ou un moulin à vent. L'arrivée de cette machine à vapeur,--achetée
+d'occasion,--fut un événement sensationnel pour les villageois. Jusque
+des environs les gens vinrent contempler la merveille. Les trois
+chaudières surtout, une très grande et deux plus petites, firent une
+impression énorme. Il fallut trois gros chariots et douze chevaux pour
+amener le tout à pied d'oeuvre. Le maître d'école y était, avec tous ses
+élèves, pour leur donner sur place une belle leçon de mécanique; M. le
+curé et son vicaire également, comme pour apporter leur bénédiction. En
+voyant décharger ces engins formidables, on avait l'impression d'assister
+à un travail surhumain. Il était dirigé par des ouvriers de la ville,
+qui criaient leurs ordres dans un langage que les manoeuvres villageois
+ne comprenaient pas toujours. D'où des méprises dangereuses, et qui
+provoquaient chez les citadins des jurons effroyables, à la grande
+indignation de M. de Beule qui en frémissait, scandalisé à cause de la
+présence des ecclésiastiques, et invitait les mécaniciens à modérer
+leurs expressions. Avec ses coups de chance et ses contretemps, le
+travail d'installation prit un été; et au premier octobre enfin tout fut
+prêt et la fabrique «tourna».
+
+Il y avait six pilons, deux jeux de meules verticales à broyer la graine
+et deux meules horizontales à moudre le grain. Tout cela se trouvait
+dans une sorte de large hangar, bas et sombre, aux noires solives. A
+côté, dans une salle plus claire et aménagée avec quelque coquetterie,
+comme pour un objet de luxe, était installée la machine à vapeur,
+séparée de l'huilerie par un mur aux larges baies vitrées. Par ces baies
+et par les fenêtres au mur d'en face, du trou sombre qu'était l'huilerie
+on apercevait les pelouses lustrées et la majesté des hautes frondaisons,
+dans le beau jardin d'agrément de M. de Beule.
+
+A six heures du matin commençait le travail. Le chauffeur ouvrait le
+robinet de vapeur; et lentement, avec un lourd soupir, la machine se
+mettait à tourner. Les engrenages mordaient, sur les poulies luisantes
+les courroies glissaient en s'étirant comme de grands oiseaux du
+crépuscule volant en cage; et les boules de cuivre du régulateur
+dansaient une ronde folle, pendant que l'énorme volant traçait son
+cercle formidable et noir contre le mur pâle, pareil à une bête
+monstrueuse et violente, faisant de vains efforts pour échapper à sa
+captivité. Dans la «fosse aux huiliers» les grandes meules aussitôt
+écrasaient la menue graine de lin ou de colza, les six fours la
+chauffaient, les hommes en emplissaient les sacs de laine, les
+aplatissaient de la main dans les étreindelles de cuir garnies de crin
+à l'intérieur, les mettaient dans les presses. Bientôt les lourds pilons
+tapaient à grands coups répétés sur les coins qui s'enfonçaient, et
+alors, sous la pression violente, l'huile chaude commençait à couler
+dans les réservoirs. C'était, sous les solives basses, un vacarme
+effroyable; à mesure qu'augmentait la pression, les pilons dansaient en
+rebondissant plus haut et plus fort sur le bois dur et coincé; on ne
+s'entendait plus; s'il avait un mot à dire, l'homme devait le hurler à
+l'oreille de l'autre. Jusqu'au moment enfin où une sonnette, après le
+soixantième coup, leur indiquait mécaniquement le temps de déclencher
+le chasse-coin: deux à trois chocs sourds, et cela dégageait toute la
+presse, en un ébranlement de cataclysme. Alors ils extrayaient des
+étreindelles les tourteaux durs comme planches, y aplatissaient d'autres
+sacs remplis et les remettaient dans les presses; et la danse sauvage
+recommençait, faisant trembler les murs et craquer les mortaises.
+
+Les hommes peinaient, manches retroussées, tout luisants de graisse et
+d'huile. Une odeur fade flottait en buée sous le plafond bas et sombre
+et le sol était gluant, comme s'il eût été enduit de savon. Bientôt
+aussi le meunier était à l'ouvrage; et au pesant vacarme des pilons, le
+moulin mêlait son tic-tac saccadé et rageur. Parfois les deux moulins à
+blé marchaient en même temps; alors la charge devenait trop forte pour
+la machine, dont le régulateur ralenti laissait pendre ses lourdes
+boules de cuivre, comme des têtes d'enfants fatigués. En vain le
+chauffeur bourrait-il de charbon son foyer; le moteur essoufflé n'en
+pouvait plus. Il fallait que le meunier finît par lui retirer une des
+meules; et aussitôt la machine reprenait haleine et faisait tournoyer
+ses boules de cuivre, comme en une ronde folle de joyeuse délivrance.
+Puis tout se régularisait et le travail continuait en une monotonie sans
+fin.
+
+A huit heures, les ouvriers avaient trente minutes de répit pour
+déjeuner. Lorsque le temps était beau, ils mangeaient leurs tartines
+dans la cour de la fabrique, alignés contre le mur crépi à la chaux
+blanche. Ranimés par l'air pur du matin, ils échangeaient des propos
+enjoués. A huit heures et demie, les pilons se remettaient à bondir et
+cela durait alors jusqu'à midi, avec la seule distraction de la goutte
+de genièvre que leur apportait vers dix heures Sefietje, la vieille
+servante de M. de Beule. C'était un moment exquis. On avalait l'alcool
+d'une lampée et sentait sa chaleur descendre jusqu'au fond du corps.
+Pour sûr, ça vous descendait plus bas que l'estomac. Ils en étaient tout
+ragaillardis et la plupart, dans la trépidation des pilons, allumaient
+vivement une pipette ou se bourraient la bouche d'une chique de tabac.
+Parfois même, au milieu du vacarme, on entendait une chanson. Dommage
+qu'on ne vous donnait jamais qu'un seul petit verre. Comme un deuxième
+vous aurait fait du bien! A midi la machine s'arrêtait et ils allaient
+déjeuner. Certains d'entre eux demeuraient assez loin de la fabrique,
+et il leur fallait se dépêcher pour être de retour à une heure. Ceux qui
+restaient plus près avaient parfois le temps de faire une petite sieste.
+A deux ou trois qui habitaient trop loin, leur femme ou leurs enfants
+apportaient le manger dans une gamelle qu'ils tenaient au chaud sur le
+foyer des presses.
+
+Une heure, et les pilons de recommencer leur danse sauvage. A quatre
+heures, les hommes avalaient encore une tartine en buvant du café clair;
+puis les pilons reprenaient leur vacarme assourdissant et monotone
+jusqu'à huit heures, avec une nouvelle lueur de joie lorsque, sur le
+coup de six heures, Sefietje leur apportait la goutte du soir.
+
+Ces fins de journée étaient souvent d'une accablante mélancolie. Le soir
+tombait; de grandes ombres fauves se glissaient sous les poutres massives
+du plafond bas; et par les larges baies de la salle des machines, les
+ouvriers voyaient le soleil couchant dorer les pelouses et les grands
+arbres du beau jardin de M. de Beule. Une sorte de tristesse nostalgique
+se lisait dans leurs yeux fatigués. Ils ne fredonnaient plus de chansons;
+ils ne parlaient plus. Ils se mouvaient plus lentement, comme des ombres,
+sous l'ouragan continu des coups. Bientôt une ouvrière venait allumer les
+lampes, de simples lampes à pétrole qui fumaient et dont la flamme
+vacillante dansait au choc des pilons. Alors tout semblait prendre un
+aspect étrange, s'impréciser comme si le travail s'achevait dans une
+atmosphère irréelle de cauchemar. Les énormes meules verticales, toutes
+luisantes d'huile, se pourchassaient l'une l'autre en une ronde obstinée
+et sans fin; les pilons dansaient une sarabande de spectres; et les
+fournaises ouvertes montraient des gueules rouges, qui lentement se
+ternissaient de cendre, comme des feux de bivouac abandonnés.
+
+Les ouvriers secouaient la poussière de leurs vêtements et rabattaient
+leurs manches de chemise sur les poignets. Ils donnaient un coup de
+balai aux dalles autour des presses; et enfin tintait dans la salle des
+machines la sonnette de délivrance, qui marquait le bout de l'interminable
+journée de labeur.
+
+Progressivement, le moteur ralentissait sa marche. Les pilons immobilisés
+restaient suspendus à des câbles solides; le ronron des engrenages
+s'assourdissait; les courroies diligentes qui tout le jour avaient volé
+comme des oiseaux nocturnes sur les poulies luisantes, s'arrêtaient avec
+un craquement collant, en une tension dernière. Les boules du régulateur
+se repliaient sur leurs axes; le monstrueux volant se figeait contre le
+mur; le robinet de vapeur, dans un dernier soupir, rendait l'âme. En
+hâte on éteignait les lampes; et, dans un flic-floc de sabots, leur
+gamelle et leur bissac à la main, les ouvriers rentraient au logis.
+
+Resté le dernier, le chauffeur, à grandes pelletées de charbon mouillé
+et de cendre, couvrait le foyer des chaudières et s'en allait fermer les
+portes.
+
+La journée de travail était finie.
+
+
+
+
+II
+
+
+Régulièrement, neuf hommes étaient occupés dans l'huilerie et la
+minoterie. Bruun, le chauffeur, se considérait un peu comme leur chef.
+C'était un homme entre deux âges, aux traits fins et à la belle barbe
+noire. Assez bon mécanicien, il était intelligent et débrouillard, mais
+il avait un caractère hargneux, difficile; cause de grabuge, parfois,
+parmi les autres ouvriers. Méfiant envers tout le monde, il avait la
+mauvaise habitude d'écouter aux portes et d'épier par le trou des
+serrures. Avec cela fort envieux et d'un tempérament très amoureux;
+quoique marié, la terreur des ouvrières, principalement de Zulma,
+surnommée «La Blanche», qu'il excédait de ses assiduités.
+
+Par ordre d'importance venait ensuite Berzeel, le plus âgé des «huiliers».
+Au fond, toute l'importance de Berzeel, c'était d'avoir été le premier
+ouvrier embauché par M. de Beule. Un petit bougre d'une cinquantaine
+d'années, la mine insolente et infirme d'une jambe, qu'il levait haut
+à chaque pas, comme s'il franchissait un obstacle. Cette patte folle,
+comme disaient les autres, était le résultat d'une rixe violente au
+couteau, où Berzeel, jadis, avait mordu la poussière. Le soir d'un
+dimanche, on l'avait ramassé, ainsi arrangé, à moitié mort, devant un
+cabaret. De mémoire d'homme Berzeel avait toujours été un farouche
+batailleur. Doux comme un agneau et diligent comme pas un, tant qu'il
+était à jeun et n'avait pas un sou en poche, il travaillait toute la
+semaine sans presque lever les yeux ni prononcer un mot; mais à peine
+avait-il touché sa paye du samedi et échangé ses frusques de misère
+contre le beau costume du dimanche, qu'il devenait soudain un autre
+homme, un diable incarné, en vérité. En semaine il logeait avec son
+frère chez un des petits locataires de M. de Beule; mais son domicile
+était à un autre village, assez éloigné de la fabrique, et c'était là
+qu'il se rendait chaque samedi, pour y finir la semaine.
+
+Ce jour-là il avait la permission de quitter la fabrique quelques heures
+avant les autres ouvriers. Il partait à pied, pipe au bec, bâton à la
+main, casquette sur l'oreille, par les belles campagnes amples et
+luxuriantes. Il avait le sourire, ses yeux brillaient, il lançait un jet
+de salive à droite, à gauche, comme s'il y eût eu en lui surabondance de
+sève. C'était délicieux d'aise, de liberté, de légèreté après cette
+longue semaine de sombre emprisonnement dans la «fosse»; mais la route
+était longue et la patte folle vite lasse; aussi, pour ne pas aller trop
+loin d'une seule traite, s'arrêtait-il bientôt devant un petit cabaret,
+où il entrait prendre une goutte et quelques minutes de repos. Il avait
+son argent en poche; il le sentait dans son gousset comme une présence
+chaude et vivante. Pour qui donc aurait-il en besoin de se gêner? il
+sirotait sa goutte; et, comme c'était bien bon, il en prenait encore
+une; et parfois une troisième, jusqu'à ce qu'il fût complètement retapé.
+Alors il partait, avec la ferme intention de ne plus s'arrêter avant son
+cher village. Mais, en route, la patte folle se fatiguait de nouveau; et
+puis, il y avait là, le long du chemin, d'autres petits caboulots dont
+il connaissait trop bien les gens, qui le prendraient en mauvaise part,
+s'il passait sans entrer: bref, d'un cabaret dans l'autre, il se
+saoulait abominablement, au point de s'effondrer devant une porte ou
+sous une table. Dès lors, il n'était plus question de marcher. On le
+ramassait; on attendait le passage d'un camion ou d'une carriole; on le
+hissait dans le véhicule; et c'était ainsi qu'il arrivait chez lui,
+inerte, tel un colis qui, après des péripéties variées, parvient
+finalement à destination.
+
+Même s'il pouvait dormir, le sommeil, non plus que le repos dominical,
+ne parvenaient à le dessoûler. Au contraire. L'énorme quantité d'alcool
+qu'il avait absorbée continuait de bouillonner et fermenter en lui;
+malgré les supplications de sa soeur, avec laquelle il demeurait, de
+grand matin il repartait, soi-disant pour aller à la messe, mais en
+réalité pour recommencer à boire dans les caboulots des abords de
+l'église. Comme il avait l'alcool mauvais, il cherchait noise, se
+battait, ne rentrait ni pour le repas de midi, ni pour celui du soir; et
+généralement il fallait que sa soeur allât le chercher de nuit dans les
+assommoirs et s'estimât heureuse lorsqu'elle parvenait, avec des peines
+inouïes, à le ramener enfin sous leur toit. Il y cuvait sa saoulerie
+dans un sommeil de brute pendant dix à douze heures, si bien qu'il
+n'était pas à son ouvrage à la fabrique le lundi matin; le plus souvent
+il n'y revenait qu'au cours de l'après-midi, et parfois même le mardi
+matin, la face tuméfiée, les yeux lui sortant de la tête, puant le
+genièvre à dix mètres, méconnaissable, au point qu'on eût dit un autre
+homme. M. de Beule et son fils roulaient alors des yeux terribles, mais
+sans trop oser lui en dire; Berzeel, de son côté, l'oreille basse, la
+mine honteuse, cherchait une vague excuse, promettait de ne plus
+recommencer. Il se mettait à l'ouvrage et toute la semaine travaillait
+en bête de somme; et, le samedi suivant, on voyait d'avance s'allumer
+dans ses yeux la lueur folle de nouvelles orgies.
+
+Aux presses, à côté de Berzeel, se trouvait Pierken, son frère. Pierken
+ne ressemblait en rien à Berzeel; jamais on ne se serait douté qu'ils
+étaient frères. Pierken était petit, rond et gras, avec des joues
+poupines et roses, luisantes comme des pommes mûres. Il ne buvait jamais
+d'alcool, sauf la traditionnelle goutte du matin et celle du soir
+apportées par la vieille Sefietje. Il faisait des économies. Le
+dimanche, au lieu d'aller au cabaret comme Berzeel, il restait bien
+tranquillement chez lui, à lire son petit journal d'un sou. Il y puisait
+une forte dose de connaissances et de sagesse; peu à peu, sans qu'il
+s'en rendît bien compte, se développait en lui une intelligence
+rudimentaire des grandes questions sociales touchant les rapports entre
+le Capital et le Travail. Cela le troublait profondément, le rendait
+parfois inquiet et mécontent. Il apportait la petite feuille à la
+fabrique; pendant le repos du matin et de l'après-midi, il en lisait à
+haute voix des passages aux autres ouvriers et leur demandait ce qu'ils
+en pensaient. En lui vivait une conscience obscure d'injustice subie, de
+duperie; le sentiment aigu que lui, et aussi les autres, ne recevaient
+pas l'équivalent de ce qu'ils produisaient par leur travail. Pourquoi
+était-ce ainsi? Et pourquoi devrait-il en être ainsi, toujours? Pourquoi
+M. de Beule et son fils, qui travaillaient seulement lorsqu'il leur
+plaisait de travailler, pouvaient-ils vivre dans le luxe et l'abondance,
+alors qu'eux, les pauvres bougres, devaient trimer chaque jour, du matin
+au soir, toute leur vie, sans aucun espoir de gagner jamais autre chose
+que leur misérable pain quotidien? Ce problème accablant, que Pierken
+ruminait constamment, le rendait bien souvent morose et triste. Cela ne
+se traduisait pas en mauvais vouloir ni esprit de révolte; mais Pierken
+était mécontent, toujours et en toute chose mécontent de son sort; et il
+s'acquittait de son travail uniquement par contrainte, sans la moindre
+satisfaction ni joie. Pour rien au monde il ne serait resté à son établi
+une minute de plus qu'il n'était strictement nécessaire. Le samedi,
+lorsqu'il recevait sa paye, à peine grommelait-il un sourd merci,
+estimant que c'étaient plutôt les maîtres qui avaient à le remercier, en
+raison de la valeur considérable qu'il leur avait fournie en travail,
+pour la misère qu'ils lui donnaient en retour. M. de Beule et M. Triphon,
+son fils, n'aimaient pas du tout Pierken et plus d'une fois il avait été
+question de le renvoyer. Ils hésitaient encore par égard pour Berzeel,
+qui était un excellent ouvrier quand il n'avait pas bu; mais M. de Beule
+lui avait défendu sur un ton péremptoire d'apporter à la fabrique ce
+sale petit canard et d'en lire des passages à haute voix pendant les
+repos du matin et de l'après-midi.
+
+Auprès de Pierken se trouvait Leo. Agé de quarante ans, Leo était trapu,
+râblé et fort comme un petit taureau. Parfois, durant des demi-journées,
+il se renfermait dans un mutisme concentré et morose, pour en sortir
+brusquement, en une explosion de cris, de rires, d'exclamations, dont
+toute la fabrique retentissait. Lorsqu'il était dans un de ces moments
+de capricieux silence, il valait mieux le laisser à sa lubie, sinon on
+avait bien vite maille à partir avec lui; et lorsqu'il était dans une de
+ses heures folles, il était préférable de s'écarter de son chemin, car
+il vous aurait renversé, rien que pour le plaisir de vous voir par terre
+et de danser la gigue autour de vous. En réalité, de tous les ouvriers
+de la fabrique, il était le plus fort, le meilleur, le plus agile et le
+plus endurant. Et, comme il le savait très bien, il supportait assez mal
+que Pierken, par exemple, qu'il considérait comme un feignant, prît de
+ces airs de supériorité intellectuelle et se posât un peu en chef
+spirituel de l'équipe grâce à ces blagues qu'il cueillait dans son petit
+canard. Leo était l'homme dont on avait toujours besoin quand il
+s'agissait d'une besogne exigeant une grande célérité et une force
+physique peu ordinaire. Dans ces cas-là, d'ordinaire, on lui demandait
+son aide comme une faveur, et rarement en vain, car il était fier de sa
+force et de son adresse. Si le hasard voulait qu'il fût dans une de ses
+heures renfrognées, il acquiesçait d'un simple signe de tête sans
+prononcer un mot; mais s'il était dans une de ses heures folles, il
+répondait par une sorte de cri effroyable, un «oui» qui se décomposait
+en «Oooo ... uuuuu ... iiiii ...», un long rugissement rauque et tellement
+sonore qu'il dominait entièrement le vacarme effréné des pilons et, à
+travers le jardin, allait retentir jusque dans la maison: M. de Beule en
+sursautait ses registres et parfois accourait avec effarement demander à
+la fabrique quel malheur était arrivé. Les hurlements sauvages et sans
+motif mettaient le patron hors de lui; mais au moment où il arrivait en
+trombe, c'était généralement fini; et il devait se contenter de vagues
+menaces contre ceux qui se conduisaient comme des bêtes fauves et
+mériteraient d'être enfermés dans une cage, ou une maison d'aliénés.
+M. de Beule et son fils,--surtout son fils,--n'aimaient pas du tout Leo,
+qu'ils considéraient comme une brute dangereuse. Mais ils se seraient
+bien gardés de le renvoyer: il faisait l'ouvrage de deux!
+
+Après Leo, Poeteken. Il était bon que le délicat Poeteken eût sa place
+à côté du vigoureux Leo, car l'aide du fort suppléait bien des fois à
+l'insuffisance du faible.
+
+Poeteken était très petit, très noir, très maigre. On eût dit un gnome,
+et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour
+atteindre le câble de son pilon. Tout de même, il était plus résistant
+qu'on aurait pensé à première vue. Il était bien proportionné, sous un
+tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail
+comme les autres. C'était un petit homme silencieux, très renfermé, avec
+de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais
+parfois il était bien obligé de sourire malgré lui aux farces de Leo
+et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie
+intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion
+était réellement en lui, profonde et cachée. Poeteken, le nabot, le
+gosse, le petit bout d'homme était sérieusement épris d'une des
+ouvrières de la fabrique: Zulma, surnommée «La Blanche», la pauvre
+albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle
+que Bruun, le chauffeur, s'efforçait de «chauffer». Les autres ouvriers
+s'égayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais
+une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait
+d'une telle union, seraient mouchetés, blanc et noir, comme des chiots.
+Poeteken souriait, laissait dire, ne répondait rien à ces allusions
+d'ailleurs sans méchanceté. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les
+familiarités de Poeteken à l'égard de «La Blanche». D'une jalousie
+féroce, il les épiait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient à proximité
+l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des
+fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: «Comment est-il
+possible, une si belle femme avec ce mal foutu!»
+
+A côté de Poeteken se trouvait Free, bon géant aux épaules carrées, à la
+poitrine fortement bombée. Avec son apparence herculéenne, il était en
+réalité d'une santé plutôt chancelante, car il souffrait beaucoup de
+l'asthme. On le voyait parfois haleter à son établi, comme un poisson
+hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, où il faisait
+triste figure. Mais, la crise passée, il semblait renaître à la vie; et
+alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute
+l'équipe. Surtout avec les femmes il était drôle. Non pas qu'il leur fît
+la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et
+souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage
+des ouvrières, pendant que les hommes se tordaient de rire. En général
+les femmes le haïssaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que
+«le grand voyou» et ne se gênaient pas pour lui jeter ce nom à la face.
+Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot
+bien tapé, les faisait fuir comme si c'eût été le diable. Et chaque fois
+que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de genièvre,
+c'était toute une scène: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait
+néanmoins s'empêcher de lutiner la vieille fille, qui, régulièrement,
+essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord.
+Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas à sa goutte.
+
+--Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps à perdre, grommelait
+Sefietje.
+
+--Est-ce qu'il est déjà plein? s'écriait Free en faisant l'étonné.
+
+Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et
+alors c'était la plaisanterie habituelle:
+
+--Sefietje, ma fille, faut pas te gêner. Ça m'est égal qu'il n'y ait rien
+au fond du verre, mais soigne le dessus, hein ... Remplis-le bien en haut,
+ça me suffit.
+
+Les ouvriers se tordaient; et, malgré sa mauvaise volonté évidente,
+Sefietje était bien forcée de remplir le verre jusqu'au bord avant que
+Free consentît à y poser les lèvres.
+
+--C'est bon, Free? ricanaient les hommes.
+
+--Comme du sucre! répondait Free en rendant le verre vide à la servante
+avec un claquement des lèvres.
+
+Avec Free voisinait Fikandouss-Fikandouss. Quand et pourquoi on lui
+avait donné ce sobriquet, nul ne savait. De son vrai nom il s'appelait
+Feelken, mais tout le monde disait Fikandouss-Fikandouss; et lui-même
+aimait à répéter le mot et à l'appliquer, non seulement à sa propre
+personne, mais à un tas de choses qui n'avaient rien à voir avec lui.
+Si, par exemple, il voyait Poeteken dans un coin en conversation avec
+«La Blanche», il criait «Fikandouss-Fikandouss». A l'entrée de Sefietje
+avec sa bouteille, matin et soir, c'était «Fikandouss-Fikandouss». Tout
+était «Fikandouss», et Fikandouss lui-même s'amusait énormément de ce
+mot qui ne voulait rien dire et qui disait tout, parce qu'il était
+applicable à tout et à chacun. En présence d'un étranger, qui par hasard
+lui en demandait le sens, sa joie était au comble; il était secoué d'une
+véritable crise de rire. Aux yeux des autres il passait pour légèrement
+maboul. Il lui arrivait de chanter à tue-tête, pendant des heures, en
+plein vacarme des pilons. A d'autres moments, il se renfermait dans un
+mutisme maussade, un peu comme Leo. Il semblait alors porter le poids de
+graves soucis; et parfois il pleurait, sans qu'il fût rien arrivé et
+sans que personne comprît pourquoi. Si on lui en demandait la raison, si
+on insistait, il prétendait souffrir de violents maux de tête. Certaines
+fois, comme Free, il avalait sa goutte avec délice en disant que ça
+passait comme du sucre; d'autres jours il la refusait obstinément, et la
+passait à Free, qui le bénissait pour ce bienfait et lui promettait des
+jouissances divines dans un monde meilleur. Personne ne comprenait très
+bien le fond du caractère de Fikandouss. Il était étrange et déconcertant.
+Par exemple, dans son attitude vis-à-vis des femmes, il vous déroutait
+absolument. Ou bien il ne les regardait même pas, ou il se précipitait
+sur elles, comme pour les violenter. C'était pure bouffonnerie, d'ailleurs.
+Il recevait une gifle et se sauvait, avec un rire, disant que c'était
+«Fikandouss-Fikandouss».
+
+Et, enfin, dernier de la longue rangée, se tenait Ollewaert, le petit
+bossu. Court sur pattes, il portait toujours un pantalon trop long et
+trop large, qui lui retombait sur les pieds. Sa bosse s'avançait presque
+en pointe, et son visage présentait comme une autre bosse en réduction:
+l'énorme chique de tabac éternellement pressée contre l'une ou l'autre
+de ses joues. Les bossus sont méchants, dit-on couramment; mais il
+n'était pas méchant du tout; bien au contraire, la bonté même. Quoi
+qu'on lui fît, il ne se fâchait jamais. C'était une manie habituelle
+chez ses camarades, en passant de lui tapoter sa bosse; une autre
+taquinerie, de presser du doigt la joue à la chique, pour que le jus de
+tabac lui coulât sur le menton. Il ne s'en fâchait pas. Jamais il ne se
+fâchait. Il vous regardait en souriant, comme pour dire: «Allez-y, si ça
+vous amuse; moi, ça m'est égal.» Il n'avait qu'un vice: il buvait trop.
+«Il se noierait dans le genièvre; il est encore pis que Free!» disaient
+les autres. Et, en effet, Ollewaert était fou d'alcool et prêt à toutes
+les bassesses pour en avoir. Non seulement il troquait régulièrement sa
+tartine de quatre heures contre la goutte de six heures d'un des autres
+ouvriers (il appelait ça «avaler une tartine de goutte»), mais il
+acceptait parfois des paris crapuleux pour gagner un petit verre de
+rabiot. Par exemple, M. Triphon avait un petit chien noir plein de
+puces, qui suivait son maître à la fabrique et s'attardait parfois dans
+la «fosse aux huiliers», où il récoltait quelques bribes. Les ouvriers,
+en jouant avec le chien, lui grattaient le poil du devant et du dos. Ils
+attrapaient quelques puces et disaient à Ollewaert:
+
+--Ollewaert, je te donne ma goutte si je peux y mettre trois puces de
+Kaboul.
+
+--Donne! répondait Ollewaert sans hésiter.
+
+Les trois animaux plongés dans le verre, Ollewaert le vidait d'un trait,
+sans sourciller. L'équipe partait d'un rire formidable en se tapant les
+cuisses.
+
+Ces excès d'alcool lui étaient d'ailleurs fatals. Périodiquement,
+Ollewaert était pris de crises d'épilepsie. D'un coup brusque parfois,
+sans que rien trahît l'approche de la crise, il s'effondrait à son
+établi en des convulsions terribles. Ses yeux se révulsaient; ses
+mâchoires serrées pressaient le jus de chique qui lui coulait des lèvres
+en une mousse brunâtre; ses poings tremblants se crispaient. On lui
+aspergeait le visage d'eau froide; on lui desserrait de force, souvent
+avec une lame de fer, les mains et les mâchoires; et, généralement, au
+bout de quelques minutes, il se relevait et reprenait son travail, un
+peu pâle encore et frémissant, avec des yeux inquiets et fuyants.
+Bientôt il n'y paraissait plus; après s'être secoué comme un chien qui
+sort de l'eau, il se calait la joue d'une nouvelle chique, puis
+s'absorbait dans son travail. Pendant le reste du jour, alors, il
+restait d'ordinaire un peu taciturne et comme maté.
+
+Ainsi s'alignait, dans la pénombre et le vacarme, la lourde équipe des
+presses, avec les éléments divers qui la composaient. C'était un petit
+monde à part dans la fabrique; une sorte de république avec ses lois
+et ses usages propres où, malgré les sympathies et les antipathies
+personnelles, régnait un esprit de solidarité professionnelle qui
+pouvait prendre à l'occasion un caractère presque hostile à l'égard des
+autres ouvriers. Par exemple, les «huiliers» n'étaient pas toujours fort
+aimables envers Pee, le meunier, que l'on voyait occupé à l'autre bout
+de l'atelier, auprès de ses meules grinçantes. Un peu jaloux de lui, ils
+ne supportaient pas très bien cette espèce de pierrot sec, qui était
+tout blanc de farine, alors qu'eux luisaient de graisse et d'huile.
+Ressentiment analogue à l'égard des deux charretiers, qui venaient là
+déposer ou prendre leur chargement. Mais ils en voulaient surtout à
+Bruun, le chauffeur, et à Miel et Siesken, les deux aides aux meules
+verticales, qu'ils appelaient les «cabris». Pour eux, Bruun était tout
+simplement un flemmard. Ils avaient la conviction intime qu'il n'en
+fichait pas une secousse, parce que, au fond, il n'avait rien à faire.
+Une machine à vapeur, voyons, ça travaillait tout seul: son unique
+besogne consistait à ne pas laisser s'éteindre le foyer; et pour le
+reste il pouvait flâner, espionner, poursuivre «La Blanche» de ses
+assiduités dégoûtantes. On ne se gênait pas, à l'occasion, pour lui
+clouer le bec en lui disant son fait, ce qui donnait alors lieu à des
+scènes violentes. Blême de rage concentrée, Bruun se défendait, essayait
+de leur faire comprendre quel savoir, quelle responsabilité signifiait
+la conduite d'une machine à vapeur. Mais ils lui riaient au nez; et ils
+le défiaient de prendre leur place à l'une des presses et de fabriquer
+un tourteau de colza ou de lin présentable. Pee quittait ses moulins
+à farine pour se mêler à la dispute; et, à leur tour, arrivaient les
+«cabris» demander en ricanant aux «huiliers» s'ils seraient capables de
+les remplacer au gros travail des meules à broyer. Siesken, l'aîné des
+deux «cabris», était le plus vindicatif, avec sa drôle de face poupine
+à barbe blonde et ses yeux très bleus, qui luisaient d'un éclat froid
+de porcelaine. D'une rare insolence, la discussion avec lui dégénérait
+très vite en rixe, ce qui tournait presque toujours au désavantage de
+Siesken, qui n'était guère de taille à se mesurer avec des bougres comme
+Berzeel, Free ou Leo.
+
+Avec Miel, le second «cabri», on s'y prenait d'une autre façon. Miel
+était le fils de Bruun et, par cela seul, déjà antipathique à presque
+tout le monde; mais, en outre, il était bègue et d'une stupidité telle
+qu'il était presque impossible de ne pas se payer sa tête. Quelque chose
+d'énorme, d'incroyable, cette stupidité de Miel. Rien qu'à le regarder,
+on éclatait de rire. Il avait un doigt de front sous une calotte de
+cheveux drus, et deux petits yeux idiots, trop rapprochés du nez, ce qui
+donnait l'impression constante qu'il louchait. On pouvait lui faire
+avaler les bourdes les plus invraisemblables; mais lui-même parlait très
+peu, probablement parce que la fonction cérébrale chez lui était réduite
+à sa plus simple expression. Une des blagues courantes consistait à lui
+parler du temps qu'il était au service militaire. Jamais il n'avait pu
+dire au juste à quelle arme il appartenait, ni dans quelle ville il
+avait été en garnison. On lui faisait subir un petit interrogatoire:
+
+--Dis donc, Miel, à quel régiment étais-tu?
+
+--Ah ... aah ... dans ... l'infanterie, sais-tu...., bégayait Miel,
+toujours candide et sans malice.
+
+--Oui, mais ... dans quel pays, Miel?
+
+--Ah ... aah ... ça était loin d'ici, sais-tu....
+
+--Et quelle langue est-ce qu'on parlait là-bas, Miel?
+
+--Ah ... aah ... ça je ne comprenais pas, sais-tu....
+
+Un silence. On lui jetait des coups d'oeil en ricanant. Alors, l'un ou
+l'autre, généralement Leo ou Free, s'approchait de lui, le regardait
+bien en face et brusquement lui lâchait en plein visage: «Espèce de
+veau!»
+
+Interloqué, Miel se reculait; et, après vingt répétitions de la même
+farce, ne comprenant pas encore qu'on se payait sa tête, il répondait:
+
+--Ah ... aah ... pourquoi me le demandez-vous donc?
+
+
+
+
+III
+
+
+A l'autre bout de la fabrique, assez loin de la «fosse aux hommes» et
+séparé par une cour intérieure, se trouvait, dans un bâtiment à part,
+l'atelier des femmes. Elles étaient six et, du matin au soir, ne
+faisaient autre chose que coudre et réparer des sacs.
+
+Natse était la plus âgée. Elle devait être très très vieille, mais nul
+ne connaissait exactement son âge, qu'elle-même ignorait. On avait
+commis une erreur, à l'état civil du village, à «l'époque française».
+Elle avait eu une soeur, plus jeune ou plus âgée qu'elle (Natse ne
+savait pas au juste), morte en bas-âge, et qui portait le même prénom.
+D'où confusion et erreur. Jamais on ne put savoir avec certitude si
+Natse était portée comme morte ou comme vivante sur les registres.
+
+N'importe, la Natse vivante devait avoir été bien belle dans sa jeunesse.
+Aujourd'hui encore, malgré son grand âge, elle avait conservé des traits
+d'une finesse et d'une pureté remarquables, à peine ravagés par les
+profondes rides des années. Le nez avait gardé une ligne tout à fait
+gracieuse, les sourcils s'arquaient sans défaillance, et les dents
+étaient restées absolument intactes. Natse répétait avec complaisance
+qu'elle n'avait jamais su ce qu'était le mal de dents. Mais le corps
+était tout ratatiné. Là, les années de dur travail avaient accompli leur
+oeuvre. Tant que Natse demeurait assise on ne s'en apercevait guère,
+mais dès qu'elle se mettait debout et commençait à marcher, on eût dit
+d'un bateau qui penche et louvoie. Ses compagnes, les jeunes surtout,
+s'en moquaient parfois, ce dont Natse était très vexée. «Lorsque vous
+aurez mon âge, vous aussi marcherez de travers», bougonnait-elle. Mais
+aussitôt qu'elle entamait ce chapitre, les autres l'agaçaient de plus
+belle. L'incertitude de Natse touchant son âge offrait matière aux
+plaisanteries, qui allaient leur train:
+
+--Mais enfin, Natse, quel âge as-tu au juste? demandaient-elles en
+ricanant.
+
+--L'âge que le bon Dieu m'a donné, répondait Natse d'un air pincé et
+péremptoire.
+
+Certains jours, les autres s'en tenaient là. Parfois, au contraire,
+elles s'amusaient à la pousser:
+
+--Oui ... l'âge que le bon Dieu t'a donné...; tout ça c'est bel et bien,
+Natse; mais n'est-ce pas à ta soeur plutôt? En somme, tu ne sais pas au
+juste si tu es vivante ou morte!
+
+--Vous êtes des chipies! grondait Natse; outrée.
+
+Et elle fondait en larmes. Elle pleurait beaucoup, pour la moindre chose
+et, souvent, sans raison aucune. Elle pleurait parce que la vie pour
+elle était si dure; elle pleurait parce qu'elle était si pauvre; elle
+pleurait parce qu'elle était si vieille, et aussi parce qu'elle ne
+savait pas au juste à quel point elle était vieille. C'était stupide et
+odieux, de la part des autres, de prétendre qu'elle ne pouvait pas
+savoir si elle était vivante ou morte; elles ne le disaient que pour la
+tourmenter, elle le comprenait fort bien; et, pourtant, cette sotte idée
+la chagrinait, l'obsédait, la rendait parfois très malheureuse. Elle
+habitait seule avec son vieux frère infirme dans une toute petite
+bicoque que lui louait M. de Beule; en dehors de son travail à la
+fabrique, elle avait encore à s'occuper de lui. C'était bien dur. C'était
+presque au-dessus de ses forces. Elle le faisait néanmoins, tant bien que
+mal, pour ne pas l'abandonner à des étrangers, et surtout ne pas devoir
+l'envoyer à l'hospice des vieillards, qui était l'épouvante de toute leur
+vie.
+
+Après Natse venait Mietje Compostello. Sa lointaine origine espagnole se
+trahissait dans toute son apparence. Elle avait la peau bistrée, les
+cheveux noirs, les sourcils épais et des yeux comme du velours. De très
+vieilles personnes, qui avaient connu sa grand-mère, affirmaient que
+celle-ci était noire comme une Mauresque. Mietje avait une voix sourde
+et caverneuse et parlait toujours très lentement, comme si les mots ne
+s'échappaient qu'avec effort de ses lèvres bleuâtres. Ce qu'elle disait
+d'ailleurs était rarement enjoué ou frivole. Mietje était une nature
+chagrine et pessimiste qui prédisait souvent des calamités prêtes à
+fondre sur ce monde perverti. Elle était très dévote, d'une intolérance
+presque fanatique et parlait volontiers du Petit Homme de Là-Haut, qui
+ne manquerait pas de châtier les pécheurs et les pécheresses. Mietje eût
+été bien surprise et indignée si quelqu'un lui avait dit qu'il était
+profane de parler aussi familièrement du bon Dieu. Dans sa pensée, elle
+vulgarisait l'image du Seigneur, uniquement pour le rendre plus visible
+et, pour ainsi dire, palpable. Mietje était âgée de soixante ans et
+n'avait jamais songé à se marier. Et elle aussi, comme Natse, habitait
+avec son frère, qui était garçon de ferme; et le même effroi de
+l'avenir, qui torturait Natse, les hantait: l'hospice des vieillards!
+
+Il y avait ensuite Lotje, personne ronde comme un tonnelet et dodue
+comme une pelote. A la voir pour la première fois on eût certainement
+cru qu'elle devait trop bien manger et boire. Luxe interdit, hélas!
+à Lotje, la pauvre! Son embonpoint était maladif. Tout, chez elle,
+tournait en graisse, une graisse adipeuse et malsaine.
+
+Elle était agréable de visage, avec ses yeux expressifs et sa bouche
+souriante. Sourire auquel, par malheur, il manquait des dents: souvenir
+des coups qu'elle avait reçus de son père, lorsque, à peine âgée de
+dix-huit ans, elle s'était laissée séduire par un galant. Un enfant lui
+était né, et, depuis lors, Lotje avait vécu pour ainsi dire en marge de
+la vie normale. Elle n'avait cessé de sentir peser sur elle cette faute
+première et unique, et il lui en resta à jamais un obscur frémissement
+de honte; en toute chose elle devint humble et discrète, se contentant
+d'un tout petit peu de joie et de bonheur, qu'elle ne parvenait pas
+toujours à s'assurer. Elle vivait avec sa vieille mère et sa fillette
+et à elles trois, avaient bien de la peine à joindre les deux bouts.
+
+Après Lotje, Zulma, «La Blanche». Elle avait une jolie taille, mais,
+pour le reste, offrait la laideur navrante d'une déshéritée: petits yeux
+chassieux et rougeâtres, cheveux blancs, sourcils blancs, cils blancs,
+teint blanchâtre sans couleur. D'un caractère craintif et timide, il
+semblait y avoir dans son être intime des abîmes de mélancolie. Elle
+parlait peu et riait rarement, comme pour éloigner d'elle toute
+attention. Les hommes lui causaient une peur extrême et tout le monde
+avait été ébahi le jour où l'on avait appris ses relations avec
+Poeteken. Peut-être se croyait-elle plus en sûreté auprès du faible
+Poeteken. Un avorton comme lui serait moins moqueur que les grands et
+les forts. Peut-être aussi était-ce la force du contraste: l'attrait
+irrésistible de tout ce blanc pour tout ce noir. On en jasait dans la
+fabrique et elle en était toute bouleversée. Elle évitait autant que
+possible le contact des autres hommes; et pour Bruun, le chauffeur, qui
+la harcelait sans cesse de ses propositions ignobles, elle éprouvait une
+aversion et une terreur indicibles. En plus du ravaudage des sacs sa
+besogne consistait à garnir et allumer les lampes à pétrole et à faire
+le lit au-dessus de l'écurie, où couchait à tour de rôle un des
+charretiers. Trente ans et orpheline. Elle habitait en pension chez des
+bigotes, deux petites vieilles qui tenaient une méchante boutique de
+mercerie et bonbons, dans une ruelle du village.
+
+A côté de «La Blanche» était assise Sidonie. C'était la beauté de la
+fabrique. Elle avait vingt ans, des joues vermeilles, d'admirables
+cheveux châtains et des yeux à la fois très doux et pleins de vie. Cette
+beauté et cette fraîcheur étonnaient comme un miracle dans l'oppressante
+claustration de la fabrique. On eût dit une belle fleur saine dans une
+sombre cave.
+
+M. de Beule avait longtemps hésité avant de l'accepter à l'usine. «C'est
+une petite demoiselle», avait-il dit avec mauvaise humeur à sa femme,
+lorsque la jeune fille était venue se présenter. Mais Sidonie possédait
+l'appui d'une amie de Mme de Beule et cette circonstance avait à la fin,
+non sans peine, fait pencher la balance en sa faveur.
+
+Sidonie, en effet, faisait l'impression d'une personne élégante au
+milieu de ces femmes flétries par le labeur. Elle y apparaissait comme
+un objet de luxe, une jolie chose dépaysée. Les autres la jalousaient un
+peu. Elles en voulaient à sa jeunesse, à sa fraîcheur, à ce soupçon de
+coquetterie, dont elle aimait à se parer.
+
+Elle ne portait jamais l'accoutrement terreux et sale de toutes les
+autres; dans sa mise, il y avait toujours un rien qui la distinguait: un
+bout de ruban, un noeud, une couleur, qui mettait une note vivante, qui
+souriait. Cela offusquait les autres. Elles l'excluaient parfois de
+leurs confidences, avaient pour elle de vagues secrets, à mots couverts
+parlaient d'histoires, sans qu'elle fût au courant. Elles la traitaient
+à part, sans hostilité formelle, mais aussi sans aménité; et les hommes,
+qui la détestaient franchement, sans doute parce qu'ils n'avaient aucun
+succès auprès d'elle, parfois l'appelaient «madame», en ricanant.
+
+Madame...! Il y avait encore une autre raison à ce titre qu'ils lui
+donnaient; et c'était surtout cette raison-là qui excitait la colère
+sourde, la jalousie et le mépris des autres femmes.
+
+C'était à cause de M. Triphon, le fils de M. de Beule ... Chaque jour,
+M. Triphon, ainsi que son père, faisait des rondes dans la fabrique, pour
+contrôler l'ouvrage, et ne manquait jamais d'aller jusqu'à «la fosse aux
+femmes», comme les ouvriers désignaient la partie de l'usine où elles
+travaillaient. Que M. Triphon y allât, c'était tout naturel et les
+ouvriers n'y trouvaient rien à redire. Mais que diable avait-il à rester
+si longtemps, chaque jour, dans la «fosse aux femmes?» Pourquoi s'y
+attardait-il ainsi à bavarder, fumer des pipes et faire exécuter des
+tours à son petit chien? Jadis on l'y voyait à peine et il y demeurait
+tout juste le temps de dire bonjour et de voir que tout le monde y était
+au travail. Depuis la venue de Sidonie, tout avait brusquement changé.
+Et les autres ouvrières comprenaient fort bien qu'il s'y éternisait
+uniquement à cause de Sidonie et elles en parlaient entre elles, avec de
+grands yeux curieux et allumés, dès que Sidonie avait le dos tourné. Par
+les femmes, les hommes à leur tour étaient mis au courant; et ainsi
+toute la fabrique en était pleine, comme d'un événement formidable, gros
+de conséquences passionnantes.
+
+Sidonie ne disait rien, mais elle voyait et sentait bien ce qui se
+manigançait autour d'elle. Ses jolies lèvres rouges étaient closes sur
+son secret et parfois un sourire de félicité rayonnait dans ses yeux.
+Elle regardait à peine M. Triphon pendant qu'il était là; très effacée,
+elle faisait semblant de ne pas comprendre que tout ce qu'il disait et
+inventait était uniquement pour elle. Seulement lorsqu'il partait elle
+levait un instant les yeux vers lui; et ce seul regard silencieux disait
+tout: tout ce qu'elle aurait voulu et n'osait dire. Elle habitait auprès
+de ses parents, avec son frère et deux jeunes soeurs, dans une jolie
+petite maison aux volets verts et au toit de chaume, sise un peu à
+l'écart du village. Son père était jardinier de son état et il y avait
+toujours de belles fleurs le long du mur, sous les fenêtres à petits
+carreaux vert bouteille, qui semblaient sourire.
+
+Et, à côté de Sidonie, enfin, se trouvait la plus jeune de toute l'équipe:
+Victorine Ollewaert, la fille du petit bossu, de la «fosse aux huiliers».
+Dix-huit printemps, joues rouges et rebondies, qui faisaient penser à
+une pomme bien mûre au mois de septembre. Ses yeux luisaient et, sans
+cesse, elle souriait de ses lèvres vermeilles et humides. On eût dit que
+de continuelles bouffées de chaleur lui montaient à la tête et qu'elle
+assistait perpétuellement à des spectacles gênants. Au moindre prétexte,
+ses joues s'empourpraient jusqu'aux yeux. Il suffisait qu'un homme lui
+adressât la parole, à propos de rien, pour qu'on lui vît la face en feu.
+Et les ouvriers, prompts à découvrir cette particularité, s'en amusaient
+follement:
+
+--Ah! bonjour, Victorine! Beau temps, hein? disaient-ils en riant.
+
+--Comme vous dites! répondait Victorine en se sauvant, le rouge au
+front.
+
+Les hommes rigolaient, la rappelaient:
+
+--Hé!... Victorine!
+
+--Et bien, quoi? faisait-elle en se retournant avec une colère feinte.
+
+--Quelle heure peut-il être, Victorine?
+
+--Regardez au cadran de l'église, si vous voulez savoir l'heure! jetait
+Victorine, cramoisie.
+
+Les hommes se tordaient de rire. Mais, ce qu'il y avait de plus curieux,
+c'est qu'à se laisser dire quelque chose qui eût été réellement de
+nature à faire rougir une jeune fille, Victorine restait très calme et
+ne rougissait pas du tout. «Vraiment!... vraiment!...» disait-elle alors
+en faisant l'étonnée; et, s'ils insistaient un peu fort, elle leur
+servait une réponse, qui leur clouait proprement le bec. Seulement,
+lorsqu'on parlait devant elle de Pierken, «l'huilier», elle ne savait
+plus où tourner la tête. Dans la fabrique on la disait amoureuse de
+Pierken, qui acceptait cet hommage sans trop s'en émouvoir. On les
+voyait parfois ensemble, en conversation assez intime; mais Pierken
+avait toujours l'air si sérieux et préoccupé, que l'on se demandait quel
+attrait il pouvait bien trouver dans la frivole compagnie de cette
+petite sotte. Aussi l'attrait des contrastes, peut-être, comme chez
+Poeteken et «La Blanche». Victorine demeurait avec ses parents dans une
+des plus misérables masures d'une obscure et infecte ruelle; chaque
+matin elle venait à la fabrique avec son père et s'en retournait le soir
+avec lui.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elles étaient donc là, toutes les six, assises dans une salle basse aux
+noires solives, dans le jour vague de deux fenêtres aux petits carreaux
+enchâssés de plomb, qui donnaient sur la cour intérieure de la fabrique.
+Les murs étaient grisâtres et les sacs qu'elles cousaient ou réparaient,
+avaient la couleur terreuse d'un tas de haillons. Elles jabotaient fort
+en travaillant, se racontaient les histoires et les cancans du village.
+Parfois elles chantaient en choeur, sur un ton nasillard et lent, de
+mélancoliques mélopées flamandes. D'autres fois, elles récitaient des
+prières, des _Pater_ et des _Ave_ avec des voix blanches et monotones,
+qui faisaient penser aux litanies que l'on débite au chevet des
+moribonds. La voix grave et caverneuse de Mietje Compostello dominait
+alors les autres, comme si elle eût fait la narration vécue des sombres
+cataclysmes qu'elle se plaisait à prédire. Par les petits carreaux
+ternes passait un peu de la vie de l'usine: les charretiers qui allaient
+et venaient, leurs camions lourdement chargés; les paysans, avec leurs
+carrioles et leurs brouettes, qui venaient prendre des tourteaux ou de
+la farine. L'été, il faisait frais dans leur «fosse», car le soleil n'y
+donnait guère que deux à trois heures par jour; mais l'hiver on y
+gelait. Les fleurs blanches du givre y couvraient les vitres toute la
+journée; rien de la vie du dehors n'y pénétrait plus et toutes avaient
+les pieds sur des «potes» en terre cuite, dont elles secouaient de temps
+en temps la cendre et attisaient la braise.
+
+L'apparition de Sefietje avec sa bouteille, vers dix heures, était un
+instant de délicieux réconfort. Jeunes ou vieilles, toutes vidaient avec
+joie le verre d'alcool; et cela les ranimait. Elles faisaient un bout de
+causette avec Sefietje, qui avait bien le temps alors et s'asseyait
+volontiers sur une chaise, bouteille et petit verre en main. On parlait
+des autres ouvriers, surtout de ceux de la «fosse aux huiliers», qui
+étaient encore plus mauvais sujets que tous les autres. Sefietje
+détestait les hommes, tous les hommes. Elle était hostile à l'amour, à
+l'union des sexes sous n'importe quelle forme, même au mariage légal et
+béni par l'Église. A coups d'insinuations plus ou moins voilées, elle
+déblatérait contre tout ce qui se passait à la fabrique. Infailliblement
+tous ces ménages finiraient mal, prédisait-elle, par inconduite et abus
+du genièvre. Elle ne pouvait admettre que M. de Beule gardât dans son
+usine des ivrognes invétérés comme Berzeel et ce voyou de Free; elle
+n'épargnait pas Ollewaert, le petit bossu, en présence de sa fille
+Victorine. Pierken lui-même ne lui disait rien qui vaille; il faisait
+bien semblant de ne pas s'intéresser aux femmes, mais au fond c'était un
+suborneur sournois; et elle prévenait formellement «la Blanche» d'avoir
+à se méfier des assiduités de Poeteken: ce petit bout d'homme serait
+fort capable d'embobiner une femme. Et, même à l'égard de M. Triphon,
+elle ne se gênait pas pour dire son opinion; en des allusions
+transparentes à son attitude envers Sidonie, elle énonçait comme une
+maxime absolue, que des relations entre gens d'une condition sociale
+trop différente, ne pouvaient amener que malheurs et larmes.
+
+Les vieilles, c'est-à-dire Natse, Mietje Compostello, et même Lotje,
+trouvaient que Sefietje avait bien raison. Les jeunes, au contraire,
+riaient un peu, mais ne se sentaient pas tout à fait à l'aise. Elles
+aimaient bien voir venir Sefietje à cause de la petite goutte; mais
+elles étaient bien contentes aussi quand elle repartait, pour ne plus
+entendre toutes ces insinuations malignes et ces prophéties de malheur.
+Du reste, qu'est-ce que Sefietje pouvait bien y entendre, à ces
+choses-là! A la voir, laide, maigre, flétrie, sans hanches ni poitrine,
+on eût dit qu'elle n'avait jamais été jeune. Les hommes s'en moquaient
+en disant qu'elle avait deux dos: un par devant et un par derrière.
+Quelques-uns même avaient trouvé cette définition de la partie avant:
+«deux petits pois sur une planche». Et, pourtant, jadis Sefietje n'avait
+pas été absolument indifférente au charme masculin: elle avait même été
+fiancée. Une qui la connaissait bien, cette histoire-là, c'était Natse,
+car c'était chez elle que les rendez-vous avaient eu lieu. Oh! ces
+rencontres de Bruteyn et de Sefietje, il fallait les entendre conter par
+Natse! La vieille en levait encore les bras au ciel, lorsqu'elle en
+parlait. Bruteyn habitait assez loin et ne pouvait venir que rarement
+voir sa promise. Il arrivait vers les trois heures et, d'ordinaire,
+Sefietje se trouvait déjà chez Natse à l'attendre. Il entrait lentement,
+la pipe à la bouche, la casquette sur l'oreille, en se balançant sur ses
+jambes un peu torses. Ils se saluaient sans même se donner la main:
+«bonjour Aloïs, bonjour Sophie»; et, ma foi, c'était là à peu près tout
+ce qu'ils se disaient. Chaque fois, Natse leur offrait sa salle pour
+qu'ils pussent causer à l'aise, mais Sefietje ne voulait rien savoir et
+refusait obstinément. Raide et plate comme une limande, les joues en
+feu, elle restait là sur une chaise à côté de lui; et sitôt qu'il
+essayait seulement de lui toucher la main, elle se retirait hargneuse
+en grommelant: «Tiens-toi donc convenablement!» Le brave homme,--car
+c'était un très brave homme, affirmait Natse,--avait supporté cela tout
+un temps, jusqu'au jour où, brusquement, il en eut assez et ne revint
+plus.
+
+Alors, Sefietje avait langui et souffert, indiciblement. Elle avait tout
+mis en oeuvre pour le faire revenir; elle avait gémi, pleuré, supplié,
+mais en vain. Bruteyn en avait assez et ne s'y laissait plus prendre.
+De ce jour datait, selon Natse, la haine féroce, irréconciliable, que
+Sefietje avait vouée aux mâles et à l'amour.
+
+Les autres ouvrières, surtout les jeunes, raffolaient de ces histoires.
+Jamais elles n'en étaient rassasiées et elles suppliaient Natse d'en
+raconter plus long. Mais Natse se méfiait; elle craignait que cela ne
+vînt aux oreilles de Sefietje et que celle-ci par vengeance ne la fît
+renvoyer de l'usine. Où irait-elle alors? A l'hospice des vieillards,
+la terreur de toute sa vie....
+
+Ainsi se passaient les longues journées de labeur, où les seules
+distractions étaient le repas de midi chez elles, et la tartine à quatre
+heures avec la goutte du soir à la fabrique. Parfois, lorsqu'un rayon de
+soleil entrait par les petites fenêtres, elles se remettaient toutes à
+chanter. On eût dit des oiseaux, brusquement réveillés dans leur cage
+lugubre. Si un nuage cachait le soleil, les chants s'atténuaient et se
+mouraient et la résignation mélancolique de leur vie incolore retombait
+lourdement sur elles. Les jeunes avaient souri un instant, comme des
+fleurs épanouies à l'air vivifiant; et puis l'ombre grise et morne
+venait flétrir leur jeunesse sans espoir.
+
+Une joyeuse demi-heure, en été, quand il faisait beau, c'était la
+collation à quatre heures. Alors elles venaient s'asseoir dans la cour
+intérieure de la fabrique, alignées contre le mur, à la suite des
+hommes, eux aussi en train de faire dînette en plein air, à la file. Il
+y avait bien en elles, chaque fois, une hésitation, une sorte de lutte
+intérieure, parce qu'elles n'aimaient pas la présence gênante de tous
+ces hommes; mais d'ordinaire elles se risquaient pourtant, parce qu'il
+faisait trop chaud et trop beau pour rester dans leur «fosse», lorsqu'on
+pouvait sortir.
+
+Accroupis là, tous, hommes et femmes, leur pain noir et leur gamelle de
+café froid sur les genoux, pouvaient, par-dessus le mur de clôture,
+apercevoir la cime des arbres fruitiers dans le verger du voisin, où il
+y avait aussi une forge. Les pommes mûres gonflaient leurs joues rouges
+entre les feuillages jaunissants; les poires pendaient aux branches
+comme de lourdes pendeloques d'or. Les hommes contaient des farces
+grivoises, scandées par le chant des marteaux sur l'enclume dans la
+forge; et, sur la haute tour de l'église, sous le beau ciel bleu, ils
+voyaient les aiguilles dorées du cadran ramper lentement vers la demie,
+l'heure où il faudrait se lever et rentrer dans le tapage et la noirceur
+des ateliers.
+
+C'était si bon, ces trente minutes dehors. Ça valait des heures, vous
+semblait-il. Ça vous consolait du dur labeur passé, vous réconfortait
+pour le dur labeur à venir. Parfois, pendant qu'ils étaient là, le
+forgeron et son aide faisaient une apparition dans la cour, rapportant
+telle ou telle pièce réparée; et souvent, de sous leur tablier de cuir,
+noir et luisant comme du métal terni, ils sortaient quelques-uns de ces
+beaux fruits mûrs que les ouvriers voyaient avec des yeux de convoitise
+pendre aux branches, de l'autre côté du mur. Alors c'était une joie! Les
+jeunes filles y mordaient à belles dents, avec des yeux brillants et un
+murmure jouisseur; et les papas mettaient les leurs en poche pour les
+petiots à la maison. Le forgeron était un homme amusant. Il se nommait
+Justin. C'était un grand conteur d'anecdotes, mais qui mettait tant
+d'exagération dans ses histoires, qu'on ne l'appelait jamais autrement
+que Justin-la-Craque. Surtout lorsqu'il avait quelques petits verres
+dans le nez--ce qui arrivait à peu près tous les jours,--il devenait
+d'une fantaisie extraordinaire. Mais alors il était aussi fort irascible;
+et, quand on se moquait trop ouvertement de lui et des mensonges flagrants
+qu'il débitait, il se fâchait tout rouge. Il trépignait de colère et
+grinçait des dents; mais tout ça, c'était pour la frime: et lorsqu'on
+persistait à se ficher de lui, il partait dans un accès de rage simulée
+et s'en allait débiter ses bourdes ailleurs. En dehors de son état de
+forgeron, il était chantre à l'église et faisait partie de la société
+chorale du village. Il était très fier de cette dernière qualité et
+donnait volontiers un échantillon de son talent, surtout quand il était
+éméché. Son air favori, son triomphe, c'était _l'O Pepita_. Une chose
+ahurissante, cet _O Pepita_! Un choeur sans autres paroles que ces seuls
+mots, répétés sur tous les tons imaginables: «O Pepita ... O Pepita ...
+O Pepita!...» Justin y faisait la partie du baryton, mais il était aussi
+capable de remplacer le ténor ou la basse. Il s'avançait vers vous,
+s'arrêtait, roide et immobile, vous regardait bien en face, de ses yeux
+vitreux d'alcoolique; et lentement il commençait sur un ton très bas,
+très assourdi:
+
+--Oooooooooooo....
+
+Sa voix s'enflait, barytonnait; sa bouche s'ouvrait plus large et il
+entonnait:
+
+--Peee ... pépépé ... pépeeee...!
+
+Brusquement il atteignait les notes élevées; ses yeux chaviraient et il
+miaulait:
+
+--Piiii ... pipipi ... pipiiii...!
+
+Il était difficile d'en entendre davantage sans pouffer de rire. Les
+ouvriers de la fabrique trouvaient cet air affolant et s'en tapaient les
+cuisses. Ils s'exclamaient, l'entouraient et attaquaient à leur tour
+_l'O Pepita_ pour le stimuler encore. Mais cela ne réussissait pas
+toujours. Justin-la-Craque supportait mal qu'on le troublât dans son
+exercice. Brusquement, il s'arrêtait, hochait la tête avec vigueur et,
+quoi qu'on fît, refusait de continuer. Non ... non ..., il ne voulait pas
+qu'on l'embêtât. Kamiel, son aide, qui généralement l'accompagnait,
+avait alors un petit rire méprisant et du doigt se touchait le front en
+secouant la tête, comme pour indiquer que le patron était parfois un peu
+marteau. Kamiel qui était un Flamand de la Flandre occidentale,
+prononçait son nom avec l'accent de ce pays, et à l'usine on l'appelait
+«Komèl», en ricanant. Il y avait envers lui cette nuance de mépris
+qu'ont les uns pour les autres les gens des deux Flandres; et on se
+moquait aussi de son grand nez d'ivrogne, rouge comme une flamme dans
+son visage de suie. Komèl était célibataire et, de même que Berzeel,
+buvait jusqu'à son dernier centime; mais, à rencontre de Berzeel, qui
+avait l'alcool mauvais, agressif et tapageur, Komèl, ivre, ne soufflait
+mot. Il fallait très bien le connaître, pour s'apercevoir qu'il avait
+bu. Seul, le grand nez rouge en témoignait.
+
+
+
+
+V
+
+
+C'était pendant cette petite demi-heure bénie, ensoleillée et libre,
+court répit qui coupait si agréablement la grise monotonie du travail
+forcé dans les «fosses» lugubres, que Pierken, malgré la défense
+formelle de M. de Beule, faisait part en cachette aux autres ouvriers,
+de la sagesse sociale qu'il puisait chaque matin dans son petit journal.
+Il ne tarissait pas; il savait raconter des choses, toujours nouvelles,
+toujours autres; peu à peu ses paroles s'infiltraient en eux et
+déposaient un ferment de douleur et de tristesse dans leur esprit
+ignorant. C'était bien dommage que Pierken reprît toujours la même
+antienne, car la bienheureuse demi-heure en était plus d'une fois gâtée.
+Et, pourtant, ils l'écoutaient volontiers pour dire à leur tour ce
+qu'ils en pensaient, car tout cela les captivait et les troublait
+profondément.
+
+Ils étaient rares, ceux qui partageaient complètement les idées de
+Pierken et qui avaient sa foi robuste en l'avenir. La vieille Natse, qui
+avait tant vu et souffert dans sa vie, hochait la tête en silence, ou
+disait que c'était trop triste et que ça la ferait pleurer; et Mietje
+Compostello opposait un argument qu'elle répétait en une obstination
+farouche:
+
+--Il y a toujours eu des pauvres et des riches en ce monde et il y en
+aura toujours. C'est le Petit Homme de Là-Haut qui le veut.
+
+--Des bêtises! rétorquait vivement Pierken en se montant. Pourquoi donc,
+dis-moi, devrait-il y avoir toujours des pauvres et des riches sur
+terre? Et pourquoi faudrait-il que ce soit toujours au tout des mêmes à
+être riches et au tour des mêmes à rester des pauvres? Ou est-ce écrit?
+Ou voyez-vous ça, que votre bon Dieu ait dit des choses pareilles!
+
+--C'est tout de même vrai, répondait Mietje têtue. Leo regardait devant
+lui d'un air sombre et parfois avait un grincement de dents.
+
+--Ce n'est pas juste, mais qui peut rien y changer? demandait-il d'un
+ton pessimiste.
+
+--Nous...! nous changerons tout ça! affirmait Pierken en se frappant la
+poitrine.
+
+--Fikandouss! Fikandouss! ricanait Feelken.
+
+Tous partaient à rire un instant; mais Pierken reprenait:
+
+--Nous ferons la révolution sociale ... par le monde entier. Les rôles
+seront retournés. Les riches deviendront pauvres et les pauvres seront
+riches!
+
+--Comme au ciel! plaisantait Ollewaert.
+
+--Vous ne lisez pas comme moi les journaux! poursuivait Pierken en
+s'animant. Vous ne savez pas tout se qui s'y trouve! Oh! j'ai pitié de
+vous ... vous êtes tellement ignorants!
+
+--Est-ce qu'on ne parle pas de faire baisser le prix de la gniole dans
+ton journal! demandait Free d'un air narquois.
+
+--Fikandouss! Fikandouss! criait Feelken.
+
+--On ne peut pas parler avec vous autres, répondait Pierken, haussant
+les épaules d'un air découragé.
+
+La conversation prenait un autre tour; on entamait des sujets moins
+graves. Mais quelque chose des paroles dites et des rêves évoqués
+demeurait en eux et les accompagnait dans la «fosse» lugubre où ils
+reprenaient leur travail monotone et esquintant. Obscurément ils
+continuaient à ruminer toutes ces questions, et leurs conceptions
+rudimentaires les égaraient dans un dédale et ils n'en sortaient plus.
+Souvent, après ces déclarations troublantes de Pierken, régnait dans la
+fabrique un grand silence concentré. Ils pensaient à des choses ... Les
+femmes ne chantaient plus et les hommes accomplissaient machinalement
+leur besogne, dans la danse tapageuse, effrénée des pilons; dans les
+«fosses» pesait une impression de mélancolie.
+
+Il fallait l'arrivée de Sefietje avec sa bouteille pour rasséréner les
+fronts. Ceci au moins tait une réalité, une chose palpable qui vous
+consolait et ranimait sans détours. Ils dégustaient la goutte, et
+Berzeel, ou Free, ou Ollewaert, parfois traduisait leur rêve à presque
+tous:
+
+--Ah! si on vous donnait deux petits verres au lieu d'un, ça ne serait
+pas déjà si mal!
+
+Encore un peu d'alcool: ce désir les brûlait. C'était parfois une
+tentation et un supplice, cet unique petit verre, surtout lorsque
+Pierken avait ravivé en eux ces troublantes et irréalisables chimères
+d'avenir. Ils en étaient malades; ils en avaient la gorge sèche; ça
+faisait mal. Aussi, lorsque M. de Beule ou M. Triphon ne rôdaient pas
+par là, il leur arrivait de se cotiser et à l'un d'eux,--c'était
+d'ordinaire Fikandouss-Fikandouss,--de quitter un instant son travail
+pour se glisser en douce vers le _Petit Sabot_, l'estaminet du coin,
+à l'entrée de la fabrique.
+
+Les femmes, de leur «fosse», le voyaient s'esquiver et savaient ce que
+cela voulait dire. Elles désapprouvaient les hommes, mais, au fond, elles
+en étaient plutôt jalouses. «Vous n'en êtes pas?» jetait Fikandouss en
+passant. Elles secouaient la tête; non, elles n'en étaient pas, mais si,
+en revenant avec la bouteille plaine, il leur en offrait une larme, elles
+acceptaient sans se faire prier.
+
+Alors, pour le restant de la journée, la bonne humeur était revenue dans
+la fabrique. Les yeux étaient des lueurs, les joues se coloraient.
+Berzeel sortait de son habituel mutisme pour hurler, dans le fracas des
+pilons, de longues histoires; et, pour la plus futile question, Leo
+lâchait un «Oooo ... uuu ... iiii ...» tonitruant, qui allait peut-être
+bien traverser les murs de la «fosse» et le jardin, jusqu'aux oreilles
+de M. de Beule, pour le faire sursauter à son bureau. Les femmes, dans
+leur «fosse», l'entendaient aussi, évidemment, et, quand elles n'avaient
+pas été régalées en passant, elles proclamaient que c'était une honte et
+que, bien sûr, M. de Beule y mettrait bon ordre un jour ou l'autre.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il était rare, à la fabrique, de voir apparaître ensemble M. de Beule et
+son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une
+quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement,
+l'arrivée de M. de Beule était peu probable pendant que M. Triphon faisait
+sa ronde.
+
+La venue de M. de Beule était toujours signalée par celle de Muche, son
+petit chien qui le précédait infailliblement. Muche était arrivé un soir
+d'hiver à la fabrique, on ne savait d'où, errant, perdu, crotté et
+affamé. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouvé on ne
+sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi à la maison, ne l'avait
+plus quitté. C'était un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute,
+aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidèle
+et M. de Beule, touché, n'avait pas repoussé son attachement.
+
+Prévenir les ouvriers de l'arrivée de M. de Beule eût été chose
+superflue. Ils n'avaient qu'à voir passer le bout de la queue de Muche
+devant leur «fosse»: ils savaient à quoi s en tenir. Du coup, toute
+plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entièrement dans leur travail.
+La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte
+de la cour, le jour de l'entrée restait vide quelques secondes, puis la
+haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait
+presque en entier.
+
+M. de Beule était un homme d'une soixantaine d'années, corpulent, haut
+en couleur, aux traits accusés, avec de fortes moustaches et une barbe
+grisonnante coupée ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni
+agréable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire;
+et la réalité correspondait aux apparences.
+
+Il était très sévère, très convaincu de ses droits de maître absolu et
+de la nécessité d'une obéissance passive de la part de ses inférieurs.
+Parmi ces inférieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la
+fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorité
+despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait
+devant lui. Au fond, pourtant, il n'était pas sans coeur. Son émotivité
+était même parfois extrême et lui faisait faire des choses que sa raison
+désapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanément, par à-coups.
+Il ne possédait aucun empire sur lui-même. On ne savait jamais dans quel
+état d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait
+au paroxysme de la colère; et les ouvriers, qui avaient très peur de ces
+accès imprévus, appelaient ça «partir», comme un fusil part. En d'autres
+cas, il laissait passer des choses que des patrons moins sévères
+n'auraient certainement pas tolérées. Tout dépendait chez lui de l'état
+d'esprit du moment.
+
+A première vue, avant même qu'il eût prononcé un mot, les ouvriers
+savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait
+la figure très rouge, avec les cheveux un peu rebroussés, c'était fort
+mauvais signe et ils se glissaient entre eux à mi-voix: «Gare, ça va
+partir». Ils redoutaient très fort ce «départ». Le coup partait
+d'ordinaire pour une cause futile ou déraisonnable; et, si la victime
+osait rouspéter, M. de Beule la faisait valser, c'est-à-dire la
+renvoyait. C'était arrivé déjà à plusieurs reprises, avec Berzeel entre
+autres, qu'il avait trouvé ivre à son établi; avec Pierken, pour avoir
+apporté son petit journal socialiste à la fabrique, malgré la défense
+formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour, à une semonce de
+M. de Beule, il avait répondu «Fikandouss-Fikandouss». Ces mesures
+rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela,
+M. de Beule était d'un caractère trop impétueux et inconséquent.
+D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts,
+faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, néanmoins,
+cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives
+du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait dû
+intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde
+rancune contre Pierken et ne le tolérait qu'avec peine dans sa fabrique.
+
+M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son
+personnel féminin; la «fosse aux femmes» était un de ses endroits de
+prédilection pour «partir». Il les trouvait toutes, sans distinction,
+incapables et paresseuses; elles ne méritaient pas même, à l'entendre,
+la moitié du misérable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent
+de balayer «tout ce fourbi-là», si ça ne changeait pas; et la seule
+femme qui pût trouver grâce à ses yeux, c'était Sefietje, parce que
+celle-là défendait ses intérêts à lui, vis-à-vis même des autres
+ouvrières, et qu'elle se soumettait avec une servilité absolue à tout
+ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle.
+
+Aux femmes il causait une véritable terreur. A simplement apercevoir de
+loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur étreignait le coeur,
+et, tant qu'il restait dans leur «fosse», elles ne soufflaient mot, sauf
+pour répondre à une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule
+avait enfin refermé la porte derrière lui, la vieille Natse était
+généralement en larmes, et les joues des jeunes filles, brûlantes d'émoi
+apeuré. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de méridionale,
+paraissait alors plus jaune et plus tannée que jamais; ses lourds
+cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser à des ailes et des
+yeux de corbeau, ajustés sur un masque macabre.
+
+Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement
+dans la fabrique. Il était assez souvent en route pour ses affaires et
+il avait aussi son travail de bureau. Bientôt il disparaissait comme il
+était venu, piloté par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste
+soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert
+se calait la joue d'une chique fraîche; Free souriait comme un géant
+malicieux; Feelken susurrait un «Fikandouss-Fikandouss», et même Leo se
+risquait parfois à lancer son terrible «Oooo ... uuu ... iii ...», mais
+en sourdine, atténué, assez bas pour n'avoir pas à craindre un «départ»
+de M. de Beule, réaccouru en tempête.
+
+D'habitude, quelques minutes après la visite de M. de Beule à la
+fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche
+annonçait la venue du premier, l'arrivée du second était signalée
+d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M.
+Triphon, les ouvriers n'éprouvaient aucune crainte. Au contraire: ils
+aimaient bien à le voir venir.
+
+M. Triphon était âgé de vingt-trois ans. Il était grand, fort,
+corpulent, avec une grosse figure rougeaude et boursouflée et des yeux
+bleus à fleur de tête. Il avait le teint gâté par force boutons et on
+avait toujours l'impression, en le voyant, qu'il s'était exposé au feu,
+en soufflant dessus de toutes ses forces pour l'attiser. Aussi les
+ouvriers, qui avaient d'instinct le sens satirique, disaient souvent, en
+le voyant venir, la face congestionnée: «Il a encore soufflé dessus!»
+Et, à les entendre, il mangeait et buvait avec excès.
+
+M. Triphon avait quitté le lycée à dix-huit ans, après des études
+inachevées; et, depuis lors, il habitait chez ses parents où, plus tard,
+il devait succéder à son père dans la direction de la fabrique. Il
+connaissait vaguement le français; il savait quelques mots d'allemand et
+d'anglais; il avait des notions élémentaires d'histoire et de géographie.
+C'était, avec les règles simples de l'arithmétique, à peu près tout ce
+qu'il avait appris et retenu. Il lisait régulièrement le journal de
+langue française auquel son père était abonné; et il possédait aussi une
+petite bibliothèque d'une vingtaine de livres, des romans plutôt grivois
+pour la plupart, qu'il lisait parfois le soir, en cachette, dans sa
+chambre, lorsque ses parents étaient couchés.
+
+Chaque jour, il travaillait au bureau pendant deux à trois heures, à
+expédier des factures et à tenir les livres; pour le reste, rien à faire
+qu'à flâner dans la fabrique, pour y contrôler la besogne des ouvriers.
+
+Il y arrivait en général vers les huit heures et demie, au moment où les
+ouvriers, après leur déjeuner, se disposaient à reprendre le travail.
+Par beau temps, ils étaient encore accroupis dans la cour, alignés
+contre le mur crépi à la chaux blanche. Un «bonjour, m'sieu Triphon»
+l'accueillait et les hommes grattaient Kaboul à la poitrine, place
+d'élection de ses puces. Kaboul s'y prêtait avec des contorsions
+cocasses; les ouvriers rigolaient, et tout de suite prenaient un ton de
+plaisanterie familière à l'égard du jeune patron, avec des allusions à
+sa bonne petite vie de gros flemmard. A sa place, déclaraient-ils, on ne
+ferait pas autre chose du matin au soir que siffler des petites verres
+ou des chopes et, naturellement, caresser les jolies femmes.
+
+M. Triphon s'efforçait de plaisanter avec eux; il tirait de grosses
+bouffées de sa pipe et sa face boursouflée luisait. En lui c'était une
+lutte constante pour ne pas perdre son prestige de patron. Il devait à
+tout prix conserver son autorité; et, d'autre part, il tenait, autant
+que possible, à être aimable envers ses ouvriers, surtout à cause de
+Sidonie. Il la regardait à la dérobée, comme pour lire sur son joli
+visage en quelle disposition elle se trouvait. Parfois ce visage était
+souriant et gentil, et M. Triphon se sentait tout heureux; mais, parfois
+aussi, il paraissait soucieux, morose; en ce cas, M. Triphon ne savait
+trop quelle attitude prendre. Le mieux était de ne pas trop s'attarder
+en sa présence; et, tout doucement, il s'en allait plus loin avec
+Kaboul, qui de temps à autre s'asseyait par terre pour gratter ses puces
+à l'aise.
+
+Alors venait pour M. Triphon l'instant le plus palpitant de toute la
+journée; car c'était l'heure où l'une des femmes montait au grand
+grenier, pour y chercher la provision journalière de sacs à réparer.
+Cette corvée revenait toujours à l'une des jeunes: parfois «la Blanche»,
+parfois Sidonie, parfois Victorine. Certains jours, mais rarement,
+Lotje.
+
+M. Triphon, précédé de Kaboul, pénétrait sous la haute porte cochère. Il
+se gardait bien de gravir le grand escalier qui s'y trouvait, et par où
+les femmes, de leur «fosse», auraient pu le voir monter; il prenait un
+petit escalier dérobé dans un coin sombre du hangar, et, Kaboul sous le
+bras, grimpait vivement. Il arrivait dans une petite soupente servant de
+débarras; et, de là, par une porte intérieure et quelques degrés de
+pierre, gagnait le grand grenier. Vite il s'y blottissait derrière une
+pile de sacs, et attendait.
+
+Bientôt il entendait les pas d'une des femmes sur les marches du grand
+escalier. Qui serait-ce, «la Blanche», Victorine, ou la bien-aimée?
+A grands coups sourds, son coeur battait pendant qu'il restait là aux
+aguets.
+
+Une tête se montrait dans l'ouverture du grenier. Cruelle déception! Le
+pauvre visage anémié de «la Blanche» ou la sotte frimousse de Victorine!
+La passion impétueuse en lui tombait, et il ne bougeait pas. Les
+battements de son coeur ralentissaient; il regrettait d'être là. Mais,
+parfois aussi, voici que s'encadrait dans l'ouverture le fin et pur
+profil de Sidonie, et alors c'était en lui comme une soudaine flambée.
+Le coeur battant à coups précipités, il la laissait s'approcher du tas
+de sacs, puis, brusquement, il bondissait, s'emparait d'elle, la
+dévorait de baisers fous.
+
+Elle se défendait mollement. Il était trop violent, trop fougueux. Elle
+était impuissante; elle n'osait pas.
+
+--Oh! prenez garde, M. Triphon! Que faites-vous! On va entendre!
+murmurait-elle haletante.
+
+Mais il ne l'écoutait même pas; il l'étreignait avec frénésie; il
+l'étranglait presque. Enfin il la lâchait et l'aidait hâtivement à
+entasser sa provision de sacs. Elle avait les cheveux défaits et les
+joues en feu.
+
+--On va le voir, on va le voir, gémissait-elle.
+
+Vivement, elle tapotait ses jupes, s'arrangeait les cheveux, puis se
+dépêchait avec sa charge vers l'escalier.
+
+--Sidonie ... Sidonie!... priait-il d'une voix sourde.
+
+Et il la forçait d'accepter quelques francs.
+
+--Oh! M. Triphon, que pensez-vous! faisait-elle avec un geste de refus.
+
+--Si; je le veux! insistait-il.
+
+Alors elle acceptait en murmurant: «Merci».
+
+--Tu n'es pas fâchée, Sidonie?
+
+--Non ... répondait-elle avec quelque effort.
+
+Calmement, elle redescendait l'escalier et M. Triphon s'approchait de
+Kaboul, qui, pendant ce temps, avait flairé des rats et furetait à
+travers la paille en grattant furieusement.
+
+--Où sont-elles, les sales bêtes? Happe-les, Kaboul! excitait-il.
+
+Frémissant d'ardeur, le petit chien piaillait, et son museau noir était
+gris de poussière; il avait les cils blancs, comme s'il sortait d'un sac
+de farine. Il râlait, un moment immobile, pour reprendre haleine; puis,
+brusquement, il se refourrait dans le tas, soufflant, crachant, forant
+du nez en secousses vives vers la cachette du rat. Soudain, il y avait
+une lutte brève; le petit chien disparaissait jusqu'à la queue dans la
+paille; on entendait un _miaou_ de détresse et Kaboul, par à-coups
+brusques, ressortait du tas, un gros rat en travers de la gueule.
+Parfois il lâchait un moment la bête, qui essayait de se traîner sur les
+planches; mais quelques coups de dents mettaient fin à la lutte. Et
+Kaboul, très fier, s'avançait vers son maître, le chef ensanglanté de sa
+proie lui pendant d'un côté de la gueule, de l'autre la longue queue et
+l'arrière-train. M. Triphon ne manquait jamais de venir montrer dans la
+«fosse aux femmes» le produit de sa chasse.
+
+--Ah! mon Dieu, cet affreux rat! s'écriaient-elles. Où l'a-t-il pris,
+monsieur Triphon?
+
+--Dans le débarras ... il y en a dans ce coin-là! crânait M. Triphon.
+
+Et Kaboul était choyé, admiré; vraiment, un tel petit chien valait son
+pesant d'or.
+
+A des occupations et aventures de ce genre, M. Triphon passait le temps
+jusqu'à onze heures; et c'était alors le moment où il pouvait se
+permettre quelque divertissement. Régulièrement, chaque matin, M. de
+Beule allait prendre l'apéritif au _Commerce_, le café comme il faut,
+où se rencontraient les notabilités du village; et, à la même heure,
+M. Triphon se dirigeait vers _La Pomme d'Or_, rendez-vous de quelques
+jeunes gens. A _La Pomme_, située au coin de la grand'rue et du canal,
+il y avait toujours un peu plus de gaîté et d'animation qu'au _Commerce_
+avec ses airs graves et compassés. Y venaient le médecin, le notaire,
+jeunes tous deux, et la plupart des étrangers qui passaient par le
+village s'y arrêtaient quelques instants. Derrière le comptoir trônait
+Fietje, jolie fille à la poitrine opulente, dont ils étaient tous plus
+ou moins amoureux. Mais elle restait coquette et sage, et personne
+n'avait ses faveurs; ce qui les tenait tous en haleine, pendant qu'ils
+jouaient bruyamment au zanzi en buvant du porto ou des petits verres.
+Les affaires marchaient donc tout à fait bien. A midi tapant la séance
+habituelle se terminait chez Fietje et, la tête congestionnée et les
+yeux aqueux, M. Triphon regagnait la maison. Il y trouvait la soupe
+servie et, comme M. de Beule faisait d'ordinaire la sieste après son
+repas, M. Triphon se reposait un peu, lui aussi, puis retournait à la
+fabrique.
+
+Alors venaient les heures les plus pesantes de la journée. Au bureau il
+n'y avait pas à faire pour lui tous les jours, et lorsqu'il ne devait
+pas travailler aux écritures, M. Triphon ne savait comment tuer le temps.
+Il se promenait un peu au jardin, qui avait de belles pelouses et de
+grands arbres. Un joli petit ruisseau le traversait, clair et peu
+profond en été, aux bords gazonnés et fleuris, gonflé et tumultueux
+après les pluies d'automne et foisonnant alors de magnifiques brochets
+et de délicieuses anguilles. M. Triphon était grand amateur de pêche.
+Il faisait placer la nasse par les ouvriers; et, quand la pêche était
+abondante, on se gavait de poisson pendant plusieurs jours. Lorsqu'on ne
+savait plus qu'en faire, on en donnait un peu aux ouvriers, ce dont ils
+étaient extrêmement reconnaissants.
+
+Ainsi M. Triphon tuait-il les heures fastidieuses de l'après-midi; puis,
+régulièrement, par n'importe quel temps, à cinq heures il se trouvait
+avec Kaboul au coin de la grand'rue et du chemin allant à la fabrique.
+C'était le moment où la cloche de l'église se mettait à tinter pour le
+salut du soir. M. Triphon attendait là le passage des trois demoiselles
+Dufour, qui ne manquaient jamais d'y assister.
+
+D'allures raides et compassées, c'étaient trois vierges qui habitaient
+au bout du village «le petit château», une demeure blanche aux volets
+verts, entourée d'un beau jardin. Il les voyait venir de loin, sur un
+même rang, rasant les murs, comme des marionnettes articulées. A petits
+pas pressés, leur paroissien à la main, elles s'avançaient, les yeux
+baissés. Lorsqu'elles passaient tout près de lui, M. Triphon ôtait son
+chapeau et s'inclinait. Elles lui rendaient son salut. Mademoiselle
+Pharaïlde, l'aînée, mine pincée et peu avenante, avait quelque chose
+de dur dans le regard. M. Triphon sentait en elle comme une sourde
+hostilité. Mademoiselle Caroline, sa cadette, était blonde et bouffie,
+avec un visage incolore et des yeux fades. M. Triphon la trouvait
+insignifiante et sans aucun charme. Mais mademoiselle Joséphine, la plus
+jeune, était plutôt jolie, avec une sorte de distinction élégante malgré
+sa raideur; et elle lui rendait son salut avec une grâce souriante et
+gentille qui, à chaque fois, remuait quelque chose dans le coeur
+impressionnable de M. Triphon. Il n'aurait pu dire s'il se sentait
+amoureux d'elle; mais il croyait bien qu'il aurait pu facilement le
+devenir. C'était un tout autre sentiment que celui qu'il éprouvait en
+présence de Sidonie. Celle-ci, il la voulait brusquement, à plein, d'une
+passion brutale et violente; celle-là était quelque chose de très
+éloignée de lui encore et que peut-être il ne posséderait jamais.
+Du reste, il ne savait pas lui-même s'il avait au fond envie de la
+posséder. Peut-être eût-il été fort perplexe si, brusquement, quelqu'un
+lui avait dit: «Voilà ... tu peux l'avoir ... elle est à toi!» En elle,
+ce qui l'attirait, c'était, outre sa gentillesse extérieure, ce côté même
+qui aurait dû l'en éloigner: sa raideur, les dehors fermés, inaccessibles
+qu'elle avait en commun avec ses soeurs. Il la voyait comme un motif
+d'élévation, de régénération dans sa vie, qu'il sentait bien veule et
+terre à terre. Surtout lorsqu'il sortait des bras de la jolie ouvrière,
+il éprouvait, comme une soif ardente, le désir de revoir mademoiselle
+Joséphine avec son aimable salut et son gentil sourire. Il avait
+l'impression que sa vue le faisait remonter dans sa propre estime.
+Sidonie répondait à ce que l'existence recelait d'inquiétant, de
+troublant, de coupable. Mademoiselle Joséphine, c'était la douceur du
+repos, la sécurité du bonheur, l'idéal....
+
+Entre six et sept heures le rêche et virginal trio revenait de l'église
+et M. Triphon s'arrangeait toujours de façon à les rencontrer encore une
+fois. Il échangeait avec elles un deuxième salut, et puis c'était tout;
+aucune autre occasion pour lui de les revoir et encore moins de leur
+adresser la parole. Entre leurs deux familles, point de relations, pas
+plus qu'il n'en existait entre les autres familles notables du village.
+Il en avait toujours été ainsi, semblait-il, et la tradition se gardait
+immuable. On eût dit qu'il y avait inconvenance, voire péché, à ce que
+jeunes gens et jeunes filles, dans leur condition sociale, eussent entre
+eux de plus intimes rapports que l'échange d'un salut cérémonieux et
+fugitif dans la rue.
+
+Après cette deuxième rencontre avec les trois demoiselles Dufour, le
+reste de la journée n'avait plus grand intérêt pour M. Triphon. De même
+que pour les ouvriers de l'usine, les dernières heures l'envahissaient
+d'une sorte de torpeur morose. Il déambulait par ci par là avec Kaboul,
+entrait sans but précis dans les ateliers et en sortait de même. Il
+entendait le chant nasillard et mélancolique des femmes dans leur
+«fosse» et entrevoyait, à travers les carreaux sales, toutes ces pauvres
+silhouettes penchées, où, seule, Sidonie était comme une fleur de
+fraîcheur et de beauté. Souvent, aux approches du soir, il sentait
+revivre toute sa passion pour elle. Lui non plus n'était pas heureux,
+seul et isolé dans un entourage sans joie; et bien des fois il songeait
+au bonheur auprès d'une jolie femme aimée, dans une maison un peu riante
+et confortable. Ne serait-il pas heureux avec mademoiselle Joséphine ...
+et même avec la séduisante ouvrière? Il sentait sourdre en lui une
+tendresse douce et apaisée pour toutes les deux. Cela venait ainsi tout
+naturellement, avec l'heure crépusculaire, en un mélange de charme
+rêveur et de tristesse vague. Ce n'était jamais bien profond et cela ne
+faisait point mal. Avec l'une ce n'était guère possible et, probablement,
+avec l'autre non plus. Il soupirait, se résignait, attendait.
+
+C'était une des exigences de son père qu'il ne quittât point la fabrique
+avant le départ des ouvriers et surtout pas avant d'avoir noté les
+commandes que les charretiers rapportaient chaque soir de leurs tournées.
+M. Triphon les entendait habituellement venir de loin dans la rue déserte;
+et, au simple claquement des fouets et même au bruit que faisaient les
+camions sur le pavé, il savait d'avance, pour ainsi dire, comment ce
+retour allait se passer.
+
+Ils étaient deux: Pol et Guustje, ce dernier surnommé le «Poulet Froid».
+Pol était un excellent charretier, mais par ailleurs un client fort
+désagréable. Il était ivrogne et querelleur. Pour la moindre bagatelle
+il voulait se battre. Guustje, au contraire, était la bonté même et ne
+buvait pas. Mais il avait un vilain défaut, qui exaspérait Pol: il
+parlait toujours de boustifaille; et cela d'un air et sur le ton de
+quelqu'un qui n'avait qu'à se baisser pour en prendre. Pol qui, pareil
+à la plupart des alcooliques invétérés, mangeait très peu et professait
+une sorte de dédain et presque de haine à l'endroit de tout ce qui était
+mangeaille, trouvait Guustje d'une insupportable vantardise dans ses
+propos culinaires. Guustje aimait particulièrement à parler de «poulet
+froid et salade» avec un claquement de langue indiquant quel régal
+c'était. Alors, Pol toisait Guustje avec un souverain mépris en affirmant
+que les poulets froids qui entraient dans l'estomac de Guustje c'était
+tout bonnement des pommes de terre, mais oui, ainsi qu'il convenait à sa
+condition sociale. Cependant Guustje, qui avait servi comme domestique
+chez le notaire du village avant d'être employé chez M. de Beule,
+certifiait avec emphase qu'il avait maintes fois goûté à ce mets exquis;
+et là-dessus ils se prenaient de querelle, à la grande joie des autres
+ouvriers, qui ne toléraient pas davantage les vantardises de Guustje et
+prenaient nettement parti pour Pol. Des mots on en venait aux injures,
+des injures aux coups; et cela finissait régulièrement par la défaite de
+Guustje, qui était le plus faible des deux et encaissait beaucoup plus de
+coups qu'il n'en pouvait rendre. Le seul bénéfice durable qu'il en avait
+retiré, c'était son sobriquet de Poulet Froid.
+
+M. Triphon les voyait arriver avec leurs camions dans la cour et
+s'approchait aussitôt pour noter les commandes sur son calepin. Pol,
+tout en dételant ses chevaux, faisait son rapport.
+
+--Cinq cents kilos farine de lin ... he ... he ... pour Jean-François
+Schollier.
+
+M. Triphon en prenait note.
+
+--Mille kilos tourteaux colza ... he ... he ... pour Louis Van Daele.
+
+Pol bafouillait un peu lorsqu'il avait bu et dans sa mémoire il semblait
+y avoir des trous. Il était là, un moment immobile, trapu et penché en
+avant, sa grosse face marquée de petite vérole, congestionnée, contractée
+par l'effort de la pensée, pendant que ses bêtes, à-demi déharnachées, se
+secouaient avec impatience et faisaient tinter les gourmettes de leur mors.
+
+--Tranquille donc, nom de Dieu! criait-il alors avec colère.
+
+Et, du coup, il savait ce qu'il avait encore à dire:
+
+--Huit cents kilos farine de froment ... he ... he ... pour Bruun Roetjes.
+
+--C'est tout, Pol? demandait M. Triphon.
+
+--Si c'est tout, m'sieu Triphon? Héhé ... tout et pas tout. Une goutte
+ferait rudement du bien par ce sale temps.
+
+--Tu en as déjà eu assez, il me semble, grommelait M. Triphon.
+
+Et il se dirigeait vers Guustje.
+
+--Bonsoir, m'sieu Triphon! jetait Guustje, le verbe haut.
+
+--Bonsoir, Guustje.
+
+--Deux mille cinq cents kilos farine de lin pour Feel Vervenne! hurlait
+Guustje.
+
+Il avait une voix tonitruante, criait toujours en vous parlant, comme si
+vous vous trouviez à des distances.
+
+--Sept cents kilos farine de lin pour Guust de Maeght!
+
+M. Triphon notait.
+
+--Et quinze cents kilos tourteaux de colza pour Pierre de Vriendt!
+beuglait Guustje d'une voix qui sonnait certainement jusqu'au fond de la
+«fosse aux huiliers».
+
+--Tout? demandait M. Triphon.
+
+--Tout! répondait Guustje. A moins, m'sieu Triphon, ajoutait-il en riant
+d'un rire énorme, à moins que vous n'ayez pour moi une cuisse de poulet
+froid, avec de la salade. C'est ça qui serait fameux, par ce temps de
+chien!
+
+--Je m'en contenterais aussi, Guustje, disait M. Triphon en fermant son
+calepin.
+
+Et il quittait les charretiers, pendant que les quatre chevaux,
+débarrassés de leur équipage, s'en allaient d'un pas pesant vers l'auge
+accoutumée dans l'écurie.
+
+Alors la tâche journalière était terminée pour M. Triphon. Dans
+l'obscurité, à travers le jardin, il rentrait prendre le repas du soir
+avec ses parents. Le souper préparé par Sefietje était simple mais très
+bon; et Eleken, la femme de chambre, servait à table, avec des
+mouvements silencieux et prestes. Elle semblait y mettre une hâte
+fébrile, comme s'il lui tardait d'en avoir fini et si elle ne respirait
+pas à l'aise dans l'atmosphère de la famille. A table, M. de Beule
+parlait exclusivement de ses affaires; et Mme de Beule, faite à cette
+conversation, abondait dans son sens. C'était une créature bonne et
+effacée, accoutumée à obéir, sans existence individuelle. Sa seule
+originalité, et aussi sa force, consistait à profiter de la faiblesse de
+son mari, dans ses moments fréquents d'inconséquence et de contradiction
+avec lui-même. Ainsi elle avait obtenu déjà bien des choses qui, à
+première vue, semblaient irréalisables. Pour le reste, elle suivait ses
+caprices en esclave absolue, avec le souci d'affermir en lui la conviction
+qu'en toute chose lui seul était seigneur et maître.
+
+Vers les huit heures et demie le souper prenait fin. M. de Beule se
+calait dans un fauteuil avec son journal et très vite s'endormait. Mme
+de Beule veillait alors à ce que le plus parfait silence régnât dans la
+maison. Avec des gestes feutrés elle aidait Eleken à desservir la table
+et M. Triphon quittait la salle à manger sur la pointe du pied, pour
+aller fumer un cigare dehors. Que faire maintenant? Monter à sa chambre
+y lire l'un de ses petits romans grivois, ou déambuler encore jusqu'à
+l'estaminet de Fietje, où il était toujours sûr de trouver de la
+société? Généralement, il choisissait cette dernière alternative. Il
+passait un pardessus et, par la rue tranquille et sombre, où luisait à
+peine, de loin en loin, un maigre lumignon, il retournait à _La Pomme
+d'Or_.
+
+Il y trouvait les habitués attablés à boire de grandes chopes de bière
+en plaisantant avec Fietje. Il se mêlait à leur compagnie, vidait comme
+eux des chopes, fumait des pipes en écoutant les potins du village. A
+dix heures il se levait, la tête fumeuse et lourde, pour rentrer à la
+maison. Le village semblait complètement abandonné et ses pas sonnaient
+creux entre les murs de silence. L'eau noire du canal glougloutait sous
+le pont de bois. Parfois, un bruit de sabots venait à sa rencontre et il
+échangeait en passant un bonsoir avec quelqu'un qu'il ne distinguait
+qu'à moitié et ne reconnaissait pas. Les maisons dormaient derrière les
+volets clos. Seul, un cabaret, par ci par là, mettait les rectangles
+clairs de ses fenêtres dans tout ce noir. Comme il n'avait pas la clef
+de la maison--M. de Beule s'y opposait inflexiblement,--il lui fallait
+sonner. La sonnette tintait presque comme une sonnerie d'alarme dans le
+silence. Sefietje venait ouvrir. Avec sa mine soucieuse, elle avait l'air
+de trouver qu'il rentrait bien tard.
+
+--Papa et maman sont déjà couchés? demandait-il à mi-voix.
+
+--Mais oui; depuis longtemps, répondait Sefietje d'un ton de reproche.
+
+Elle poussait le verrou, il lui disait bonne nuit et montait l'escalier
+sans faire de bruit.
+
+Dans sa chambre, une petite lampe brûlait sur la table de nuit. Il se
+déshabillait à la hâte, négligemment, et se mettait au lit. Parfois, il
+lisait encore quelques pages d'un de ses ineptes petits romans. Les
+soirs où il se sentait trop fatigué, il éteignait la lumière en se
+couchant.
+
+D'habitude il dormait bien, d'un sommeil profond et lourd; mais il lui
+arrivait aussi de rester éveillé pendant des heures. C'était souvent par
+des nuits d'hiver et de tempête, lorsque la pluie giclait contre les
+vitres et que le vent ululait autour de la maison. Les cimes dépouillées
+des arbres geignaient alors si lamentablement et la vieille sonnette de
+la porte, secouée dans sa gaine rouillée, gémissait comme un être qu'on
+torture. Durant ces insomnies il sentait avec plus d'acuité sa grande
+solitude et le désenchantement de sa vie. En se retournant sans cesse
+dans son lit il songeait à son existence passée, à ses années de collège
+et ses camarades de jadis, qui chacun avait suivi une voie différente,
+et qu'il avait tous perdus de vue. Et pour lui à quoi tout cela
+aboutirait-il? Que lui réservait l'avenir? Persisterait-il durant des
+années dans ses relations secrètes, ses relations coupables avec cette
+jolie fille, ou s'attacherait-il pour tout de bon à Joséphine Dufour?
+Lutte quotidienne, tourment quotidien. Il ne savait pas; il n'avait pas
+l'énergie de prendre une décision irrévocable. Toute sa vie était à
+vau-l'eau, désemparée. Quitter la pauvre Sidonie lui semblait d'une si
+froide dureté; et il lui paraissait tout aussi navrant de s'attacher à
+elle pour jamais et de causer une peine infinie à ses parents, le jour
+où ils sauraient ... Il s'endormait enfin, l'âme pleine de tristesse et
+de remords, avec les deux jeunes images devant ses yeux: Sidonie, qu'il
+étreignait avec un émoi passionné; et Joséphine, qui parlait moins à ses
+sens, mais ranimerait en lui un sentiment bien affaibli, celui de sa
+dignité et de son amour-propre. Il les aimait toutes deux; et en chacune
+d'elles il aimait surtout ce qu'il ne trouvait pas chez l'autre.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Telle, sa vie, au fil prévu et monotone des jours; mais il venait aussi
+d'autres moments, d'autres occupations et c'était alors, pour les
+ouvriers comme pour les patrons, une période de bonnes vacances et
+d'animation joyeuse.
+
+A part son usine, M. de Beule possédait des terres de culture et des
+herbages; et l'été, pendant la morte-saison, les ouvriers de la fabrique
+s'en allaient travailler aux champs.
+
+Chaque année, vers la fin de juin, les villageois n'entendaient plus le
+tintamarre habituel des pilons dans l'usine. C'était la saison des
+foins; Ollewaert, Leo et Free, qui étaient de rudes faucheurs, partaient
+de grand matin, la faux sur l'épaule, bientôt suivis de presque tous les
+autres, hommes et femmes ensemble, pour retourner au soleil l'herbe
+fauchée et la mettre en tas vers le soir. Seul, Bruun, le chauffeur, et
+son fils Miel restaient à la fabrique, avec Pee, le meunier, pour tout
+nettoyer.
+
+Délicieuses escapades! Ils emportaient de quoi manger et boire, et
+l'admirable journée d'été s'ouvrait toute devant eux comme une longue
+fête de liberté et de bonheur. Les premiers jours, les «huiliers», avec
+leurs vêtements luisants et gras, détonaient bien un peu dans toute
+cette verdure et cette fraîcheur; mais peu à peu ils séchaient, comme
+l'herbe même, leurs visages se bronzaient, et on eût dit qu'ils n'avaient
+jamais respiré un autre air que celui de la pleine nature, au grand soleil
+radieux.
+
+Ils arrangeaient la besogne à leur gré. Dans le matin vaporeux les
+alouettes quittaient l'herbe haute, humide de rosée, et s'envolaient en
+grisollant sur leurs ailes frémissantes en plein azur pâle. Vivifiante
+était la fraîcheur lorsque Ollewaert, Leo et Free aiguisaient leurs
+faux, qui semblaient aussi chanter; puis, dans un mouvement ample et
+rythmé, ils avançaient lentement à travers la vaste prairie, laissant
+l'herbe couchée en longues traînées derrière eux. D'autres moissonneurs
+étaient partout au travail; de tous côtés on voyait leurs silhouettes se
+balancer, très hautes aux premiers plans, plus petites à mesure qu'elles
+s'éloignaient, jusqu'à devenir dans le lointain ces petits bonshommes
+pas plus grands que des criquets; et l'air était rempli à l'infini du
+chant de l'acier, qui dévorait la verte plaine en une sorte de volupté
+inassouvie.
+
+Vers neuf heures, avec la chaleur qui montait, apparaissaient les autres
+ouvriers et les femmes, tous armés de longues fourches fines et de
+grands râteaux de bois qu'ils portaient à la main ou sur l'épaule. Les
+femmes avaient de grands chapeaux de paille, qui leur abritaient le
+visage et la nuque; les hommes, en bras de chemise, étaient vêtus
+d'amples pantalons de toile bleue ou grise. Tous allaient nu-pieds dans
+leurs sabots. Ils descendaient dans la prairie par une berge plantée de
+peupliers aux feuilles chuchoteuses; et tout de suite ils se mettaient
+à retourner l'herbe avec leurs fourches.
+
+Les alouettes chantaient, le soleil dardait et du foin coupé émanaient
+des odeurs aromatiques et délicieuses. «On croirait parfois, disait Leo,
+avoir un goût de sucre et de miel sur les lèvres»; ce qui faisait rire
+les autres, d'un rire extravagant. Leo était toujours d'une humeur folle
+au temps des foins. L'air des champs le grisait, disait-il. Il multipliait
+cabrioles et tours de force, et, pour la plus insignifiante question, il
+lançait un de ses «Ooooo ... uuuu ... iiiii ...» prolongé et mugissant,
+qui faisait lever la tête aux moissonneurs abasourdis jusqu'au fond de la
+plaine.
+
+Par delà, cette mer débordante d'activité, de joie et de verdure,
+apparaissait le village avec ses toits rouges groupés autour de l'église
+blanche, dont le cadran sur la tour indiquait l'heure en un rayonnement
+d'or. Un peu plus loin, on apercevait les frondaisons touffues du beau
+jardin de M. de Beule, d'où émergeait la cheminée de la fabrique, comme
+un long cierge sale qui désignait le ciel. Et cette cheminée, cette
+fabrique, vus ainsi dans le lointain, ils s'en moquaient, comme s'ils
+étaient à jamais délivrés maintenant de l'antre noir et enfumé, où ils
+avaient passé tant de belles années de leur vie, dans l'assourdissant
+fracas et le rebondissement des pilons. Ils blaguaient surtout ceux qui
+y devaient rester: Bruun, le chauffeur, qui n'avait désormais plus rien
+à épier, plus à courir après «La Blanche»; Miel, cette «espèce de veau!»
+plus stupide que jamais, sans douté; et Pee, le meunier, ce rat de
+farine, qui, toute l'année poudré de blanc, devait être à cette heure
+tout noir ou gris, pour sûr, à force de balayer la suie et la poussière
+des planchers et des solives.
+
+Ils riaient, badinaient et tout leur être délivré s'imprégnait de santé
+et de bonheur. A l'autre bout des prairies serpentait doucement la belle
+rivière; et, sans apercevoir les bateaux, ils voyaient passer des voiles,
+qui semblaient glisser sur du gazon. Ils y apercevaient aussi le solennel
+château, avec ses quatre tourelles grises en relief précis sur les fonds
+sombres du parc. Et jusqu'à la vue du château qui les faisait rire, parce
+que Ollewaert disait qu'eux aussi passaient en ce moment la belle saison
+à la campagne, comme les gens riches, et que monsieur le baron et madame
+son épouse attendaient leur visite là-bas, pour prendre un verre de porto.
+Oui, Ollewaert l'affirmait au milieu d'une explosion de rires: la baronne
+lui avait envoyé par la poste une invitation pour eux tous; et il se
+pourrait fort bien qu'elle les retînt à déjeuner. Dommage que Guustje, le
+charretier, n'était pas avec eux, car pour sûr on servirait du poulet froid
+et de la salade.
+
+«Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» jubilait Feelken; et Leo lâcha un
+«Ooooo ... uuuu ... iiii ...» qui fit s'envoler les corbeaux de sur les
+peupliers.
+
+A dix heures, ils prenaient quelques instants de repos, tout de leur
+long étendus sur la berge, à l'ombre des feuillages murmurants. C'était
+l'heure de la goutte matinale. La bouteille restait à rafraîchir dans
+l'eau d'un fossé et, à défaut du porto de madame la baronne, c'était
+richement bon tout de même.
+
+--Hoooo ...! quelle douceur! disait Ollewaert en se pourléchant les
+lèvres.
+
+Et Free, comme un écho:
+
+--Un baume! Ça me descend jusqu'aux hanches!
+
+--Vrai, Free, jusqu'aux hanches? riaient les autres.
+
+--Jusqu'aux hanches! répétait Free en extase. Tiens, je le sens ici qui
+coule, à droite et à gauche.
+
+Ils ne se pressaient pas de reprendre le travail; ils restaient là,
+étendus et pâmés, sans crainte que M. de Beule ou M. Triphon ne vînt
+brusquement les surprendre. D'ailleurs, cela n'avait pas d'importance;
+l'herbe séchait tout de même au bon soleil. Ils le voyaient, pour ainsi
+dire, dans le frémissement des rayons, accomplir leur travail; et cette
+vue, ils en jouissaient sans éprouver la moindre fatigue. De même toute
+la richesse et toute la beauté qui les environnait, la luxuriance des
+récoltes, l'admirable ciel bleu sans nuage, le chant harmonieux et
+infini des alouettes, qu'ils goûtaient instinctivement.
+
+--Voilà comment devrait toujours être la vie! disait Pierken.
+
+Et il en serait certainement ainsi, affirmait-il, si les biens de la
+terre étaient plus équitablement partagés; si chacun remplissait sa
+tâche utile au monde et n'obtenait pas plus en retour qu'il ne méritait
+réellement.
+
+--Bon! le voilà encore avec son socialisme! protestaient les autres,
+mécontents.
+
+--Ce n'est peut-être pas vrai, ce que je dis! ripostait Pierken
+vertement. Pourquoi sommes-nous ici à travailler aux foins et pourquoi
+M. de Beule et le baron n'y travaillent-ils pas? Ne serait-il pas juste
+qu'ils fauchent leur part, tout comme Free ou Ollewaert? Et serait-ce
+donc trop demander que cette poseuse de baronne et sa dinde de fille
+aident à retourner l'herbe, comme font Lotje et Victorine et les autres?
+
+Bruyamment, les ouvriers riaient. Cette vision du gros M. de Beule et du
+baron avec ses jambes raides fauchant le pré, surtout de la baronne et
+de sa fille maniant le râteau et la fourche, était si bouffonne qu'ils
+en riaient à se rouler dans le foin. «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!»
+hurlait Feelken comme un possédé; et tous prétendaient que Pierken avait
+perdu la boule et qu'il était mûr pour Bruges, la ville aux fous. Seule,
+Victorine était tout oreilles pour l'écouter, les yeux brillants, les
+lèvres humides.
+
+--Non, décidément ... pas moyen de parler avec des gens comme vous!
+s'écriait Pierken impatienté. Vous êtes nés pour le servage et vous
+mourrez en servage. Adieu!
+
+Et il partait. Des huées accompagnaient sa retraite; de l'avis unanime
+un deuxième petit verre vaudrait mieux que toutes ces idioties.
+
+Généralement, pendant qu'ils étaient au repos sous les arbres,
+apparaissait là-bas M. Triphon. De loin on le reconnaissait à Kaboul,
+qui comme toujours, le précédait, et on se mettait à ricaner en
+échangeant des clins d'oeil.
+
+Pas de chance pour M. Triphon, l'époque de la fenaison! Aucun espoir de
+pincer dans les coins la jolie Sidonie. L'équipe restait toujours
+groupée et il était absolument impossible de s'isoler à deux, ne fût-ce
+qu'une minute. On vous aurait vu; c'eût été un scandale. La tête
+congestionnée de M. Triphon éclatait de loin comme une pivoine au
+soleil; et nul ne comprenait l'objet de sa venue, puisque le travail se
+faisait de lui-même et ne pouvait marcher autrement qu'il n'allait.
+Aussi, ne fallait-il pas dix minutes à M. Triphon pour vérifier la
+besogne; ensuite il s'amusait à exciter Kaboul pour qu'il déterrât les
+taupes, généralement introuvables, ou happât des grenouilles, qu'il
+n'approchait qu'avec répugnance et qui d'ailleurs l'évitaient en
+plongeant à son nez dans les fossés. En somme, il rôdait sans but à
+travers la prairie, en reluquant Sidonie, qui, au soleil des champs,
+était encore plus belle infiniment que dans la noire fabrique: une
+admirable fleur chaude de santé, aux joues vermeilles, aux splendides
+yeux clairs, éclatants de jeunesse et de bonheur. Elle portait une
+légère blouse bleu pâle ou mauve, qui dessinait, caressait délicieusement
+les formes de sa gorge. Et M. Triphon se consumait de passion ardente;
+il s'amoncelait en lui des réserves d'amour, qui lui noyaient les yeux
+et enflaient sa grosse tête.
+
+Après le repas de midi, les faneurs faisaient une longue sieste. Allongé
+sur la berge à l'ombre des peupliers, on assistait au jeu du feuillage
+brillant sur le ciel bleu, on entendait le chant adouci des oiseaux, on
+sentait la brise vous rafraîchir les tempes. On fermait les yeux, on
+s'endormait ou faisait semblant de dormir; et parfois les hommes
+chatouillaient avec des brins d'herbe les jambes nues des filles. Alors,
+elles se réveillaient en sursaut, pour en rire ou se fâcher, selon leur
+humeur. Les hommes, eux, riaient toujours, s'amusaient follement. A deux
+heures on reprenait le travail; et on en avait alors jusqu'à ce que le
+soleil s'inclinât vers l'occident, avec une demi-heure de pause pour la
+collation.
+
+L'heure du soir était l'instant le plus délicieux de toute la journée.
+Le soleil ne dardait plus; rouge, il pendait sur l'horizon, dans une
+apothéose de miraculeuses couleurs. On eût dit d'énormes châteaux-forts
+qui brûlaient et fumaient; de grands lacs d'or et des rivages d'améthyste;
+et de longues plaines verdâtres dans le ciel, comme le reflet infini de
+toute la splendide verdure luxuriante de la terre. Les oiseaux
+s'appelaient à haute voix dans un frémissement qui annonçait l'heure du
+coucher; partout, dans la vaste étendue des herbages, les faneurs
+s'occupaient à ramasser le foin en meules minuscules pour la nuit. Tout
+était mouvement et couleur et la campagne entière fleurait les capiteux
+arômes. On pensait à des campements d'Indiens dressés à la hâte, des
+villages de chaume poussant à même le sol, comme des champignons. Ils
+prenaient des tons d'un gris verdâtre, à l'orient; et vers l'ouest, ils
+s'ourlaient d'or et de feu. Une buée transparente rampait à ras du sol
+et les mares s'enveloppaient de rêve. La tour blanche de l'église avait
+une large bande orange, pareille à une écharpe diagonale, et le château
+tout entier rougeoyait, avec ses toits et ses tourelles, sur l'écran
+sombre de son parc. Ça et là on entassait du foin sur des chariots;
+et ils s'en allaient avec leur charge énorme, pareils à des greniers
+roulants, tirés par des chevaux qui, de loin, semblaient petits comme
+des jouets d'enfants. Les petits vachers avec leurs bêtes revenaient
+en chantant du pacage; elles laissaient au passage une odeur de musc
+derrière elles. Tout était enfin râtelé et mis en meules; et par le
+chemin de terre, d'où s'élevait sous leurs pas une poussière d'or, les
+moissonneurs et les faneurs de M. de Beule à leur tour revenaient au
+village. Les faucheurs portaient leurs faux étincelantes comme des
+symboles; les faneurs et les faneuses dardaient leurs fourches, qui
+ressemblaient à des lances. Ils avaient le visage basané, haut en
+couleur et ils devisaient joyeusement. Parfois les jeunes filles
+cueillaient dans les blés un coquelicot ou un bleuet qu'elles mettaient
+à la bouche et gardaient entre les dents. Souvent, tous en choeur, on
+fredonnait une chanson.
+
+L'air du soir devenait léger, limpide et diaphane, comme immatériel.
+Les tons de feu se mouraient à l'horizon et les teintes verdâtres
+s'accentuaient au zénith, suggérant des pâturages immenses, que les
+premières étoiles piquaient de fleurs miraculeuses. Les oiseaux se
+taisaient. Seules, les hirondelles se poursuivaient encore avec des
+cris aigus, où perçait comme une joie délirante.
+
+La journée avait été délicieuse et le lendemain on recommencerait....
+
+
+ * * * * *
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Ce fut au cours de cet été-là que les campagnes, à l'abri jusque-là du
+trouble et du mécontentement, furent gagnées par la fermentation qui
+depuis longtemps travaillait les grandes villes.
+
+Des grèves très sérieuses avaient éclaté dans plusieurs grands centres
+industriels; on avait vu des cortèges inquiétants, où des milliers de
+chômeurs exhibaient des drapeaux rouges et des pancartes portant cette
+menace: «Du pain ou la mort!... Du pain ou la mort!...» Les mots
+terribles et vengeurs retentissaient partout comme un cri de guerre et
+des combats furieux s'étaient livrés dans les rues, où la police et la
+troupe n'avaient pas toujours eu le dessus. On avait ramassé des morts;
+de nombreux blessés se tenaient cachés. Après quelques jours d'angoisse
+l'agitation s'était calmée, mais l'avenir demeurait sombre, gros de
+menaces et de funeste augure aux approches de l'hiver.
+
+Pierken suivait dans son petit journal ces événements palpitants et ne
+se laissait pas d'en faire part à ses camarades de la fabrique.
+N'étaient-ils pas à plaindre, eux aussi? N'avaient-ils pas des droits
+à faire valoir, eux aussi, des droits à un sort meilleur, comme leurs
+camarades des grandes villes? Pierken en était convaincu; l'heure avait
+sonné, selon lui, de s'en ouvrir à leur patron.
+
+Mais comment s'y prendre et que lui demander? Pierken hésitait, et les
+autres ouvriers n'étaient pas en état de l'aider de leurs conseils.
+Tous, certes, avaient le sentiment obscur d'une injustice sociale que
+leur classe subissait depuis des siècles; mais comment exprimer,
+traduire cela dans le fait? Qu'allaient-ils demander, ou exiger, pour
+améliorer leur triste sort? Et qu'allait dire M. de Beule?
+Qu'allaient-ils faire, si M. de Beule, comme il fallait sûrement s'y
+attendre, répondait par un refus catégorique et indigné?
+
+Ils ne savaient ... Le problème leur apparaissait trop dangereux, trop
+compliqué, au-dessus de leurs forces. Un appui leur manquait. D'instinct,
+ils le sentaient: il leur manquait une centrale, un groupement puissant,
+une solide organisation, comme il en existait dans les grandes villes
+industrielles. Affronter la lutte ainsi, c'était d'avance la défaite;
+ils entendaient déjà la voix impérieuse et méprisante de M. de Beule
+leur jeter: «Vraiment, vous n'êtes pas contents, mes gaillards; vous
+exigez un meilleur salaire! Eh bien! allez le chercher ailleurs. Ce
+n'est pas moi qui vous retiens; j'en prendrai d'autres à votre place!»
+Voilà ce que répondrait M. de Beule; et malheureusement, l'événement lui
+donnerait raison. Parmi la population ouvrière du village, pauvre et
+asservie, il trouverait d'autres victimes qui, pour un salaire de
+famine, viendraient occuper la place qu'eux auraient désertée.
+
+--Ce serait Fikandouss-Fikandouss, dit Feelken.
+
+Leo fit entendre un «Oooo ... uuuu ... iiii» pessimiste, et les autres
+haussèrent les épaules avec un sourire désenchanté, comme devant une
+chimère totalement irréalisable.
+
+--Pour moi, la seule chose que je demande, c'est quatre gouttes par jour
+au lieu de deux, dit Ollewaert.
+
+--Bravo, et moi aussi! dit Berzeel.
+
+--Et moi donc! répéta Free comme un écho, les yeux brillants.
+
+--Comment pouvez-vous!... s'écria Pierken indigné.
+
+Une aussi pitoyable conception de leurs droits le navrait profondément.
+Il désespérait de jamais rien obtenir d'eux, lorsqu'un beau matin, son
+petit quotidien vint lui apporter consolation et réconfort, en publiant
+un article dont la lecture réveilla tous ses espoirs déçus et le
+transporta de joie.
+
+Dans son journal, on imprimait en première page qu'on allait s'occuper
+aussi du prolétaire des campagnes, le soustraire, avec l'ouvrier des
+villes, à l'exploitation scandaleuse de ses tyrans séculaires. Un
+article pathétique, signé «Paysan», dépeignait sous des couleurs sombres
+et douloureuses les survivances presque moyenâgeuses que l'on retrouvait
+partout chez les ruraux et réclamait d'urgence, avec énergie, un
+changement radical. L'article était sérieux, avec quelques erreurs,
+par-ci par-là, comme il arrive d'ordinaire aux gens de la ville traitant
+des choses paysannes; mais dans son ensemble il faisait une impression
+très forte. Il retentit profondément, comme un long cri de détresse,
+dans l'âme des ouvriers, pendant que Pierken leur en faisait à haute
+voix la lecture. Oui, telle était bien leur misérable existence. Tout
+pour les riches, qui ne produisaient rien; rien, ou quasiment rien pour
+les pauvres, qui accomplissaient du matin au soir, tous les jours, tout
+au long de leur existence, une besogne d'esclaves. Une grande tristesse
+silencieuse s'emparait d'eux. Dans ces mots qui vous empoignaient, cet
+homme, ce «Paysan» avait mis là ce qu'ils sentaient depuis toujours,
+sans pouvoir l'exprimer. Feelken n'avait plus aucune envie de traiter
+la chose en farce, avec son habituel «Fikandouss-Fikandouss», et Leo ne
+songeait pas en ce moment à pousser son effarant «Oooo ... uuu ...
+iii ...». Et l'émotion avait gagné les femmes: Natse pleurait, Lotje
+levait les bras au ciel et Mietje Compostello elle même semblait douter
+que le Petit Homme de Là-Haut eût arrangé les choses telles qu'elles se
+passaient sur terre. «La Blanche», Sidonie et Victorine étaient les
+moins bouleversées. Elles ne sentaient pas aussi vivement l'injustice
+séculaire. Elles étaient trop jeunes. La jolie Sidonie avait le regard
+perdu devant elle, comme si elle songeait à autre chose, et Victorine,
+de ses lèvres humides, buvait les paroles de Pierken; elle l'admirait sans
+pénétrer le sens des mots, bercée par le talent du lecteur. L'article se
+terminait par une longue liste des villages où les socialistes de la ville
+se proposaient d'organiser des réunions; et sur cette liste le leur
+figurait.
+
+--J'y serai, à cette réunion, et j'espère que vous, vous y viendrez aussi!
+dit Pierken avec une hardiesse presque provocante.
+
+Il y eut un flottement.
+
+--Le patron nous fera valser, si on y va, insinua Ollewaert.
+
+--N'importe; ça ne m'empêchera pas d'y aller, affirma Pierken.
+
+--Ni moi non plus! clama tout à coup Fikandouss-Fikandouss, au milieu de
+l'étonnement des copains.
+
+Éclat de rire général et bref. Qu'avait-il donc, ce loustic de
+Fikandouss-Fikandouss, à prendre brusquement une décision pareille! Mais
+Fikandouss, lui, ne riait nullement. Il ne plaisantait pas, il était
+tout à coup devenu très sérieux, très grave, sourcils froncés, lèvres
+pincées. Il répéta avec énergie qu'il irait ... qu'il irait ... et devant
+la remarque ironique de Leo que ce serait alors pour lui «Fikandouss-
+Fikandouss», il ne broncha pas; sans un mot, il regarda son camarade,
+les yeux fixes, presque durs.
+
+D'ailleurs, Leo y viendrait, lui aussi. Il en prit la résolution à
+brûle-pourpoint, d'un ton calme et ferme; Free, par contre, ne savait
+trop ce qu'il ferait. Il voulait d'abord en parler à sa femme. Poeteken
+hésitait de même. Lui, c'était sa mère qu'il lui fallait consulter.
+Quant à Berzeel, il hochait la tête; pas besoin de s'emballer, tout cela
+n'en valait pas la peine. Du reste, il lui serait bien difficile d'y
+venir, vu qu'il passait tous ses dimanches à son village.
+
+Les autres ricanaient. Oui, on les connaissait, ces expéditions de
+Berzeel, au bout de chaque semaine. Il y avait encore été, samedi
+dernier, et n'avait reparu à la fabrique que le mardi matin,
+méconnaissable, le visage boursouflé, tuméfié, témoignage de l'alcool
+lampé et des gnons reçus. Il en portait encore la marque au-dessus de
+l'arcade sourcilière, comme une grosse chenille noire de sang coagulé.
+Méprisant, Pierken haussa les épaules: avec son ivrogne de frère, il n'y
+aurait jamais rien à entreprendre. Il se tourna vers Bruun, le chauffeur,
+et son fils Miel, ainsi que vers Siesken, et demanda:
+
+--Et vous autres, vous irez?
+
+--Non ... non ... je n'irai pas, et Miel non plus! répondit Bruun d'un ton
+haineux et agressif. Et il donna ses motifs:
+
+--Je n'ai pas envie de valser pour le plaisir d'entendre débiter des
+blagues.
+
+Miel ne dit rien; il n'osait pas contredire son père, et ne semblait du
+reste pas bien comprendre ce qu'on attendait de lui. De ses petits yeux
+idiots il regardait Pierken et hochait la tête. Pierken n'insista pas et
+se tourna vers Siesken et Pee, le meunier.
+
+Siesken le prit sur un ton de bonne plaisanterie.
+
+--Est-ce qu'on nous paiera la goutte au moins, à ce fameux meeting?
+demanda-t-il, avec un sourire béat sur sa face poupine.
+
+--Les socialistes sont ennemis de l'alcool, répondit Pierken d'un air
+grave.
+
+Pee ne savait trop s'il irait. Il en avait bien envie; mais, comme
+Bruun, il craignait la colère de M. de Beule. Il se tenait droit et
+raide comme un bonhomme de neige sous la couche de farine qui le
+couvrait des pieds à la tête; et, de ses lèvres rasées coulait un filet
+de salive brune sur son menton plâtreux. Il retourna sa chique d'un tour
+de langue et cracha au loin. Pierken comprit qu'on ne pouvait compter
+sur lui. Présents, les deux charretiers vinrent se mêler aux passionnants
+colloques. Pol, tête baissée et bajoues gonflées, comme une brute sombre,
+écoutait sans rien dire. Il était ivre-mort, avec des yeux aqueux et
+presque vides. Il fit un grand geste en écartant les bras et s'en alla
+sans avoir proféré un son. Sans doute, sa langue était figée. Guustje,
+au contraire, ne prit pas la chose au sérieux et se mit à rire.
+
+--On ferait mieux de nous donner à chacun un poulet froid avec de la
+salade, dit-il.
+
+Et il partit en se tordant, joyeux comme toujours de cette plaisanterie
+inlassablement servie.
+
+Justin la-Craque et son aide Komèl parurent à leur tour. Ils étaient
+déjà au courant de l'événement: tout le village, prétendait Justin,
+était en effervescence. La réunion devait avoir lieu dans quinze jours
+au _Shako Rapiécé_, un cabaret fort mal famé, où se rencontraient
+d'habitude les escarpes et les braconniers des environs. Le curé
+parlerait en chaire pour dissuader les gens d'y aller et le bourgmestre
+interdirait le meeting. Les socialistes chanteraient des chansons
+obscènes et diraient des gros mots. A coup sûr, on s'y battrait. Justin
+était extrêmement animé par ses mensonges et assez fortement éméché.
+Il grinçait des dents et sacrait en syllabes vagues et sourdes. Komèl,
+derrière son dos, ricanait en silence, et son gros nez rouge bougeait
+dans son visage de suie comme un bec de dindon amusé.
+
+
+
+
+II
+
+
+Justin-la-Craque l'avait annoncé un peu prématurément; mais, en effet,
+à mesure que le jour du meeting approchait, le village entra en
+effervescence.
+
+Un dimanche, à la sortie de la grand'messe, on vit tout à coup trois
+étrangers, au beau milieu de la place communale, qui distribuaient
+autour d'eux des prospectus rouges; beaucoup de gens les prenaient et
+s'en allaient lire à l'écart ce que portait l'imprimé. D'autres
+détournaient la tête d'un air de dégoût et de colère. On y lisait qu'une
+grande réunion populaire était organisée pour le dimanche suivant, à
+trois heures, non pas, comme l'avait prétendu Justin-la-Craque, dans ce
+sale caboulot du _Shako Rapiécé_, mais dans la grande salle de _La Belle
+Promenade_, un estaminet tout à fait convenable, situé au bout du
+village, avec vue sur la campagne. Toute la population était invitée
+à y assister. Le meeting serait contradictoire; on pourrait poser des
+questions et, le cas échéant, soutenir, si l'on voulait, des opinions
+opposées, auxquelles l'orateur socialiste se chargerait de répondre.
+
+Le village tout entier en était ébranlé. On voyait partout le papier
+rouge aux mains des gens, et il en traînait beaucoup par terre, comme si
+le pavé eût été jonché de fleurs écarlates. Mais, tout au commencement
+de l'après-midi, M. le vicaire allait de porte en porte, inquiet comme
+un chien de chasse, et, vers le soir, on n'apercevait plus nulle part le
+moindre chiffon rouge. Le bruit se répandait que, le dimanche suivant,
+M. le curé prêcherait en chaire contre cette réunion impie, et que M. le
+baron, qui était bourgmestre de la commune, l'interdirait au nom de la
+loi. La frousse gagnait les bonnes gens, qui ne parlaient plus des
+papiers rouges qu'en baissant la voix. Il y avait des mouchards dans
+tous les cabarets, qui écoutaient les conversations. On se racontait que
+le patron de _La Belle Promenade_ recevrait dans le courant de la
+semaine la visite de l'huissier, qui lui signifierait congé dans le plus
+bref délai.
+
+Le lendemain matin, à la fabrique, l'émotion était vive. Pierken avait
+parlé la veille, sur la place publique, avec les trois étrangers; il ne
+tarissait pas d'éloges sur leur intelligence, leur connaissance
+approfondie des questions sociales, leur foi vibrante en un avenir
+meilleur et proche. Les camarades en étaient tout remués; devant eux
+s'ouvraient des horizons inconnus, le bonheur. A huit heures, pour le
+casse-croûte, ils s'assirent tous, hommes et femmes, en rang d'oignons
+contre le mur de la cour dans le tiède soleil d'automne, à écouter tout
+ce que leur racontait Pierken inlassablement. Les visages étaient
+sérieux et graves; la vieille Natse, vaincue par l'émotion, pleurait.
+Mietje Compostello se sentait de plus en plus ébranlée dans son antique
+conviction que le monde était ce qu'il devait être; et les jeunes filles
+écoutaient immobiles, les yeux brillants et fixes. La plupart d'entre
+eux pourtant ne savaient pas encore s'ils assisteraient à la réunion.
+Ils brûlaient d'y aller; mais que dirait M. de Beule?
+
+Ce qu'en dirait M. de Beule, on pouvait déjà s'en douter, rien qu'à voir
+Sefietje paraître vers dix heures, comme d'habitude, avec la bouteille
+de genièvre. Sefietje avait un air renfrogné, comme si elle eût souffert
+d'une grave et obscure injustice, et lorsque les ouvriers lui en
+demandèrent le motif, elle répondit, l'air énigmatique et de mauvais
+augure, qu'ils ne tarderaient pas à l'apprendre et que ce ne serait pas
+drôle. Et, en effet, dès que M. de Beule, toujours précédé de Muche,
+parut dans la fabrique, on vit bien que ça clochait. Il avait le visage
+cramoisi, boursouflé; pour un rien, un tout petit accroc à l'un des
+pilons, il se mit soudain à «partir» comme un sauvage, en hurlant dans
+le vacarme qu'il en avait assez, flanquerait tout le monde à la porte
+et fermerait la boîte, si ça ne changeait pas. C'était lundi matin;
+naturellement Berzeel n'était pas à son poste. Sitôt que M. de Beule
+s'en fût aperçu, il s'emporta contre Pierken, en criant dans le tonnerre
+des pilons qu'il chassait son frère et que Pierken devait incontinent le
+lui faire savoir.
+
+--Faut-il que je laisse l'ouvrage pour aller le lui dire? demanda
+Pierken froidement.
+
+--Mais non, feignant que vous êtes! vociféra M. de Beule hors de lui.
+
+--Comment voulez-vous que je fasse alors, Monsieur? répliqua Pierken
+avec une calme logique.
+
+--J'en ai assez! répéta M. de Beule, esquivant une réponse précise.
+
+Et, Muche en tête, il quitta, congestionné de fureur, la «fosse aux
+huiliers» pour se diriger vers la «fosse aux femmes», et on l'entendit
+bientôt, là aussi, «partir» avec fracas.
+
+La journée s'écoula dans une impression d'accablement morose.
+Contrairement à son habitude, M. Triphon ne parut point à la fabrique,
+accompagné de Kaboul; pour son fils aussi, vraisemblablement, le patron
+était «parti», en conclurent les ouvriers. Lorsque Sefietje vint, vers
+six heures, apporter la traditionnelle goutte du soir, ils remarquèrent
+qu'elle avait sûrement dû pleurer. Aux hommes elle ne dit rien, pas un
+mot; mais aux femmes elle confia que M. de Beule était fermement résolu
+à renvoyer de la fabrique quiconque, homme ou femme, aurait l'audace
+d'assister à la réunion socialiste du dimanche suivant.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ce jour-là, vers l'heure fixée, un calme étonnant régnait aux alentours
+de _La Belle Promenade_. Le village d'ailleurs n'avait jamais paru plus
+tranquille. C'était une très belle journée d'automne, avec de l'or dans
+les feuillages et des vapeurs bleuâtres dans les lointains; l'air
+immobile tamisait un soleil dont la bonne chaleur en sourdine vous
+mitonnait doucement les mains et les joues. Les choses avaient l'air de
+s'assoupir.
+
+Sous ses trois vieux tilleuls jaunissants, la porte de _La Belle
+Promenade_ était large ouverte, comme une invite cordiale à entrer. Il
+n'y avait encore personne dans la vaste salle de l'estaminet. Seuls le
+patron, fort gaillard à mine fleurie, et sa grosse femme étaient occupés
+derrière le comptoir à rincer des verres et les essuyer avec un torchon
+à carreaux blancs et rouges. La vieille horloge flamande, dans son coin
+obscur, marquait trois heures moins dix. Le disque du balancier allait
+et venait avec son tic-tac régulier derrière la lucarne vitrée de la
+caisse, et l'on eût dit d'une vieille mégère efflanquée exhibant un trou
+dans son ventre, avec une obstination presque obscène. La porte du fond
+était également ouverte et dans la courette ensoleillée deux gamins
+jouaient aux billes.
+
+Soudain, quatre hommes firent leur entrée; au dehors, sous les tilleuls,
+une dizaine d'autres s'étaient arrêtés devant les fenêtres. Ce n'étaient
+pas des gens du village. Ils avaient l'air d'artisans endimanchés et
+leur pâleur dénotait des citadins. Le plus âgé des quatre qui venaient
+d'entrer, celui qui semblait être leur chef à tous, se tourna vers le
+patron et dit:
+
+--Patron, nous voici.
+
+--Bien, messieurs, asseyez-vous, répondit calmement le patron en
+continuant de nettoyer ses verres.
+
+--Pourrions-nous avoir une table et quelques chaises? demanda
+l'étranger.
+
+--Vous pouvez avoir un verre de bière ou une goutte de genièvre comme
+tout le monde, dit le patron.
+
+--Oui mais, vous nous reconnaissez bien, voyons? Vous savez que nous
+venons ici pour parler! se récria le chef, un peu étonné.
+
+--Pas moyen, messieurs, riposta, sur un ton calme, mais ferme, le
+mastroquet.
+
+--Pourquoi pas! firent-ils tous les quatre, ébahis.
+
+--Parce que je vous dis qu'il n'y a pas moyen, répéta le patron,
+légèrement irrité.
+
+--Mais vous nous aviez promis votre salle!
+
+--J'ai changé d'idée.
+
+--C'est peut-être la visite de M. le curé?... ricana le chef d'un air
+méprisant.
+
+--Ça ne vous regarde pas, riposta l'homme d'un ton bref.
+
+Il y eut un silence. Les quatre camarades se consultèrent à mi-voix. Le
+mastroquet et sa femme continuaient à rincer les verres, mais leurs
+gestes devenaient saccadés et presque colères. Au dehors, sur la petite
+place devant les tilleuls, montait un murmure de voix et, en se tournant
+vers les fenêtres, les quatre camarades virent qu'un petit attroupement
+de curieux s'était formé.
+
+--Alors, vous refusez? demanda une dernière fois le chef.
+
+--Alors, je refuse! répéta le patron d'un air insolent.
+
+--Très bien. Le temps est beau; nous ferons le meeting en plein air.
+
+Et, d'un mouvement brusque, ils quittèrent l'estaminet.
+
+Cependant, il y avait foule. On se demandait d'où tout ce monde était si
+brusquement sorti; il couvrait tout l'espace libre devant _La Belle
+Promenade_. A part la douzaine de citadins qui accompagnaient le chef,
+c'étaient des gens de l'endroit et des hameaux avoisinants. Tous, ou
+presque tous, appartenaient à la classe populaire: artisans de village
+et ouvriers agricoles, avec par ci par là un petit métayer. A première
+vue il eût été difficile de dire si cette foule était hostile ou
+favorablement disposée. On y remarquait quelques figures déplaisantes:
+ces mêmes mouchards qu'on avait surpris, le dimanche précédent, à
+écouter les conversations dans les estaminets. Au premier rang, Pierken,
+avec Leo et Fikandouss-Fikandouss. Quelques femmes du peuple, tenant
+leurs enfants par la main ou sur les bras, restaient à distance, contre
+les maisons d'en face.
+
+--Camarades!... prononça tout à coup le chef, d'une voix claire et
+forte. Mais aussitôt il s'interrompit, parce qu'un de ses amis lui
+apportait une chaise trouvée on ne sait où; en souriant il l'enjamba
+et, dressé de toute sa hauteur au-dessus de la foule, il reprit:
+
+--Camarades, comme l'annonçait notre convocation de dimanche dernier,
+nous avions l'intention de tenir notre réunion là, dans cet
+établissement; mais le patron a eu la frousse. Sans doute il aura reçu
+la visite du curé ou du baron, qui lui aura interdit de nous prêter sa
+salle. Il nous a mis dehors. Mais qu'à cela ne tienne; nous allons faire
+notre réunion ici même, en plein air, sous ces tilleuls et le beau ciel
+bleu. On y respire. Ça vaut mieux que l'atmosphère empestée d'une salle
+de caboulot. Et puis, c'est gratis.
+
+Une vague de bonne humeur s'éleva parmi la foule bourdonnante et la fit
+osciller comme la houle sous un coup de vent. On entendit des murmures
+réprobateurs, sans qu'il fût possible de distinguer si le blâme visait
+l'acte du mastroquet ou les paroles de l'orateur. Sur bien des visages
+se lisait une attention religieuse et presque émue. Le tour jovial du
+tribun semblait plaire à beaucoup; tandis que d'autres gardaient une
+mine hésitante ou renfrognée, dans l'attente inquiète de ce qui allait
+suivre. Un bref échange de mots violents et haineux éclata dans un
+groupe, mais fut aussitôt couvert par des chut péremptoires.
+
+--Camarades, continua l'orateur, soudain grave, nous sommes venus vers
+vous pour vous parler de votre sort en ce monde, vous le dépeindre sous
+un jour crû, sans mentir, tel qu'il est et tel qu'il devrait être. Que
+vois-je ici autour de moi? De pauvres gens, des ouvriers qui, du matin
+au soir, d'un bout de l'année à l'autre, doivent trimer comme des
+esclaves, afin de gagner une misérable croûte pour eux-mêmes et leur
+malheureuse famille! Vous n'avez que des devoirs sur la terre; vous ne
+possédez aucun droit. Ce n'est pas pour vous que vous travaillez, peinez
+et produisez; c'est pour vos exploiteurs, ceux qui vivent sans rien
+faire et s'engraissent de votre dur labeur....
+
+Le tribun s'animait, sa figure contractée devenait pâle et ses yeux
+luisaient d'un dur éclat derrière les verres de son pince-nez. Sa voix
+cassante scandait, martelait les mots et le mouvement de son bras droit,
+au poing fermé brandi vers le ciel, soulevait de côté sa jaquette et son
+gilet, en découvrant sa chemise, comme un liseré blanc, à la ceinture de
+son pantalon sans bretelles.
+
+L'auditoire, tout yeux, tout oreilles, retenait son souffle. Visiblement,
+il les tenait déjà sous l'empire de son éloquence routinière. En voilà
+un qui osait dire les choses; jamais ils n'avaient entendu rien de
+pareil dans leur village! Par-ci par-là s'élevait bien, de temps en
+temps, une vague rumeur de protestation, mais tout de suite on imposait
+silence. Et d'ailleurs le tribun était entouré de ses camarades, qui
+veillaient sur lui comme une garde du corps indéfectible; dans leurs
+visages pâles, les yeux ardents scrutaient la foule comme pour y suivre
+l'effet de ses paroles et, à la moindre menace, parer au danger.
+
+Cette foule s'était encore accrue. A chaque instant de nouveaux visages
+s'y montraient, attirés par cette réunion en plein air, où tout le monde
+pouvait bien s'arrêter quelques minutes vraiment, sans se voir accusé
+plus tard d'y avoir participé délibérément. Cette affluence inespérée
+fouettait le tribun; il s'échauffait au son de ses propres paroles, il
+redoublait d'éloquence et de violence, lorsque soudain un incident
+surgit qui l'arrêta tout net au beau milieu de son discours.
+
+Un individu fendait la cohue, en traînant la quille, et titubant, le
+visage tuméfié, braillant d'une bouche pâteuse des choses incohérentes.
+Bâton levé sur les spectateurs, il se frayait brutalement un passage; et
+il répétait, avec un entêtement d'ivrogne, qu'il voulait aller à _La
+Belle Promenade_ boire une goutte et que personne au monde n'avait le
+droit de l'en empêcher. C'était Berzeel; et, quand on l'eut reconnu, un
+éclat de rire formidable secoua la foule. C'était Berzeel qui, au lieu
+de se saouler comme d'habitude dans son patelin, venait par hasard de
+descendre au village où il travaillait pendant la semaine et, par sa
+seule apparition, mettait tout en émoi. Agacé, ayant peine à maîtriser
+sa colère, le tribun se pencha sur sa chaise pour lui demander:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez, mon ami?
+
+Avant que Berzeel eût le temps de répondre, la foule se creusa,
+bousculée; comme un tigre, Pierken sauta sur son frère et lui hurla en
+pleine face:
+
+--Salaud! Crapule! Ivrogne! Tu n'es pas honteux! Veux-tu f.... le camp!
+
+--Hein! quoi! rugit Berzeel, brandissant son bâton.
+
+Et brusquement il l'abattit, de toute sa force, sur la nuque de Pierken.
+
+La foule s'ameutait. Leo se précipita, saisit Berzeel à bras-le-corps,
+le maintint avec rage. L'orateur sur sa chaise vociférait, faisait des
+efforts désespérés pour rétablir le calme.
+
+--C'est mon frère, monsieur, gémissait Pierken. J'ai honte de l'avouer.
+
+--Pas de monsieur; appelez-moi camarade, dit le tribun d'une voix
+mordante. Et lâchez cet homme, ordonna-t-il à Leo. Je me charge de lui
+faire entendre raison.
+
+Leo dénoua son étreinte, et l'orateur, apostrophant l'ivrogne:
+
+--Mon ami, ce n'est pas bien ce que vous avez fait là. Vous êtes sous
+l'influence de la boisson, ce fléau de la classe ouvrière en Flandre....
+
+--J'ai pourtant bien le droit de boire une goutte, si je la paie!
+riposta Berzeel d'un air provocant.
+
+Une clameur s'éleva; l'orateur agita les bras avec violence, réclamant
+le silence.
+
+--Qu'on apporte une chaise pour cet homme; il est fatigué! cria-t-il.
+
+De nouveau, des clameurs et des rires fusèrent; une chaise fut apportée,
+passée de main en main au-dessus des têtes, vers Berzeel.
+
+--Asseyez-vous là, dit le tribun.
+
+--Si je veux bien! bégaya Berzeel.
+
+--Veuillez donc bien! insista l'orateur impassible. Berzeel prit la
+chaise en maugréant, s'y laissa choir, et agitant son bâton vers
+l'estaminet, commanda:
+
+--Patron, une goutte, nom de Dieu!
+
+La foule ondoyait sous les rires, mais l'orateur, sans se laisser le
+moins du monde déconcerter, se planta devant Berzeel et reprit, d'un ton
+saccadé et le regard dur:
+
+--Vous demandez du genièvre! Bon! Mais, avant qu'on vous l'apporte, vous
+entendrez de moi ce que c'est que le genièvre et quels sont ses effets
+pour ceux qui, comme vous, en font abus.
+
+Il se dressa comme un champion à la lutte et, en une diatribe violente,
+il s'attaqua à l'alcool. Les phrases courtes tombaient en coups de
+massue; et de ses poings fermés il en ponctuait la force, vibrant et
+menaçant, devant Berzeel affaissé comme une brute. Tout l'auditoire
+était subjugué, entraîné par sa rageuse éloquence, quand tout à coup
+parut le garde-champêtre du village qui, se faufilant vivement à travers
+les groupes et arrivé devant le tribun, jeta d'un ton de commandement:
+
+--Halte-là! Finissez!
+
+L'orateur, en pleine tirade à effet, le bras droit frémissant, levé vers
+le ciel et la chemise blanche bouffant à la ceinture de sa culotte
+tombante, s'arrêta net, se pencha, dévisagea le garde-champêtre, et
+calmement lui demanda avec le plus grand sang-froid:
+
+--Qu'est-ce que vous dites, mon ami?
+
+--Que je dis que vous devez cesser! répéta le garde-champêtre d'un ton
+bref.
+
+Une rumeur bourdonna dans la foule, contradictoire. Certains
+protestaient avec force; d'autres, les mouchards, approuvaient en
+ricanant.
+
+--Qui vous a donné cet ordre? demanda, toujours très calme, l'orateur.
+
+--Monsieur le baron ..., le bourgmestre, répondit le garde, l'air
+haineux.
+
+--Avez-vous cet ordre par écrit, mon ami?
+
+Visiblement, le garde-champêtre ne s'attendait pas à cette question.
+Un moment il regarda l'orateur, bouche bée, sans trouver de réponse.
+La foule se moquait, amusée; les mouchards crachaient par terre de rage.
+
+--Eh bien! insista le tribun, qui sentait la majorité pour lui.
+
+--Non, répondit enfin le garde. Mais ça ne fait rien; Monsieur le baron
+l'a tout de même dit.
+
+--Eh bien, conclut en souriant l'orateur, allez donc demander à monsieur
+le baron qu'il écrive sur un bout de papier ce qu'il vous a dit et
+apportez-moi ça. En attendant, nous continuerons....
+
+Furieux et menaçant, le garde-champêtre s'empressa de déguerpir et dans
+la foule des applaudissements éclatèrent, mêlés à des huées. Pierken,
+Leo et Feelken battaient des mains furieusement. Berzeel, la canne
+brandie, réclama de nouveau une goutte, vociférant au milieu du vacarme.
+Les mouchards louchaient, devenus verdâtres.
+
+--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! hurla Feelken débordant de joie.
+
+Mais l'orateur, comme illuminé par son triomphe, réclama de nouveau le
+silence; et, dans l'attention frémissante de tout l'auditoire, il
+continua:
+
+--Mes amis, nous ne sommes pas gens à nous effaroucher pour si peu. Nous
+en voyons de toutes les couleurs à nos meetings. L'incident est clos. En
+attendant que le garde-champêtre revienne avec l'ordre du bourgmestre,
+je vais vous parler de vos droits méconnus depuis des siècles et, en
+premier lieu, du plus élémentaire de tous ces droits: celui du suffrage
+universel!
+
+Tout de suite, il enfourcha son dada; et, sans plus s'occuper de Berzeel
+et de l'alcoolisme, avec de grands efforts d'éloquence, il entreprit de
+faire entrer ses idées dans les cerveaux bouchés de son primitif
+auditoire. Ils ne comprenaient qu'à moitié; ils ne saisissaient pas
+clairement l'importance capitale du mirage qu'il évoquait devant eux. Il
+s'en aperçut à la contraction pénible des visages et il s'empressa bien
+vite de quitter le terrain des spéculations abstraites pour poser devant
+eux des exemples concrets. Là, ils réagirent immédiatement. Ils avaient
+conscience de leur force, d'être la masse, et de ce qu'ils pourraient
+réaliser le jour où cette puissance, organisée et coordonnée, serait
+capable de traduire en faits accomplis ce qui n'était encore qu'une
+conscience obscure de leurs droits. Un roi, ça ne faisait qu'un homme;
+des ministres, ce n'étaient que quelques-uns. Comme force réelle et
+intégrale, ils se réduisaient à néant en regard des masses profondes du
+peuple. Et, néanmoins, c'était leur volonté seule, la volonté de ces
+quelques-uns, qui prédominait et dictait les lois. Ici, dans ce village,
+il n'y avait qu'un bourgmestre et qu'un curé; et c'était pourtant ce
+seul curé, qui avait défendu au patron de _La Belle Promenade_ de céder
+sa salle pour la réunion; c'était ce seul bourgmestre qui, tout à l'heure,
+enverrait son garde-champêtre avec un petit papier, pour interdire ce
+meeting même en plein air,--cet air qui était à tous et à personne,--alors
+que des centaines de gens ne demandaient pas mieux que de continuer à
+entendre l'orateur! Était-ce bien, cela? Était-ce juste? Est-ce qu'une
+mesure aussi arbitraire pouvait contenter n'importe quel homme conscient
+de sa liberté, de sa dignité et de son droit?
+
+Un sourd murmure de mécontentement gronda, et dans un groupe il y eut
+une altercation brusque entre quelques ouvriers et des mouchards. Avec
+violence on s'empoigna; et soudain des gifles claquèrent, ponctuées de
+coups de pieds assourdis, tandis que s'élevait une clameur sauvage.
+Berzeel s'était redressé et faisait tournoyer son bâton; l'orateur dut
+interrompre son discours et sa garde du corps se serra autour de lui.
+Au même instant apparut au coin d'une maison un trio imposant: M. le
+baron-bourgmestre, accompagné de M. le curé et flanqué du garde-champêtre,
+qui agitait d'un air provocant un bout de papier.
+
+--Cessez! Cessez! cria-t-il de loin.
+
+Le rire cessa aussitôt, comme par enchantement; il se fit un parfait
+silence et la garde du corps se serra encore plus étroitement autour du
+tribun qui, sans descendre de sa chaise, se tourna vers les autorités et
+demanda d'une voix blanche:
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?
+
+Le baron-bourgmestre s'avança de trois pas. Il marchait avec peine en
+tirant la jambe et s'appuyait sur une canne, grand et lourd, avec de
+grosses moustaches tombantes et des cheveux teints. Il semblait en proie
+à la plus vive indignation et ses lèvres tremblaient. Pointant sa canne
+vers le tribun il dit, d'une voix frémissante, en un flamand détestable:
+
+--Je suis le bourgmestre et je vous défends de parler ici. Si vous
+continuez, je vous fais dresser procès-verbal par le garde-champêtre.
+
+Le tribun souriait, très calme. Et la garde du corps souriait aussi,
+avec des yeux noirs dans des visages pâles. Ils regardaient fixement le
+trio, surtout le curé, avec ses yeux de fanatique et son teint bistré
+tournant au verdâtre.
+
+--Monsieur le bourgmestre, est-ce que monsieur le curé aurait quelque
+chose à voir ici? demanda brusquement l'orateur, en montrant du doigt
+l'ecclésiastique.
+
+--Cela ne vous regarde pas, répondit le bourgmestre.
+
+Le curé ne dit mot, mais ses yeux insolents jetaient des flammes. Un
+silence d'attente oppressait la foule.
+
+--Je vous somme pour la dernière fois de cesser, répéta le bourgmestre.
+
+--C'est superflu, monsieur le bourgmestre, je venais précisément de
+finir, nargua l'orateur.
+
+Un large éclat de rire retentit, vite réprimé. Indignés, les mouchards
+grognèrent.
+
+--Descendez de cette chaise! ordonna le bourgmestre furieux.
+
+Soudain, à cette injonction brutale, le tribun prit feu. Le rouge lui
+monta aux joues, ses yeux étincelèrent et il cria avec force,
+dévisageant les autorités avec un souverain mépris:
+
+--Je descendrai de cette chaise lorsqu'il me plaira et non pas lorsqu'il
+vous plaira, monsieur le bourgmestre. Vous pouvez ... peut-être ... me
+défendre de parler. Quant à me faire descendre de cette chaise vous n'en
+avez aucun droit. Essayez, si vous l'osez, nom de Dieu!
+
+Et il se campa, les bras croisés, tandis que sa garde s'avançait pour
+lui prêter main-forte.
+
+Cela devenait sérieux. De la foule, qui s'agitait, partirent des cris
+divers. On vit Leo retrousser les manches de sa veste et l'on perçut la
+voix braillarde de Berzeel, qui lançait des invectives dans le vide. Le
+bourgmestre agita sa canne, comme s'il allait donner un ordre et le
+garde-champêtre avait tiré son bout de sabre. Les mouchards se faufilaient
+traîtreusement vers la chaise. La garde du corps, roide, muette et très
+pâle, ne bronchait pas. On entendit piailler un gosse auquel sa mère
+donnait la fessée. Les lèvres blanches du curé remuaient, comme s'il
+mâchait une chique.
+
+--Pff! C'est de la crapule, de l'infecte crapule! s'écria tout à coup,
+avec un violent haussement d'épaules le bourgmestre. Je ne veux pas me
+salir les mains; allons-nous-en, monsieur le curé.
+
+Il tourna les talons et, d'un pas trébuchant, appuyé sur sa canne, il
+partit, accompagné du curé, lançant des regards furibonds, et suivi du
+garde-champêtre qui, de son petit sabre ridicule, couvrait la retraite.
+
+--Voilà comment nous opérons dans nos meetings! conclut le tribun
+triomphant, en sautant prestement de la chaise.
+
+La foule lui fit une ovation bruyante. Seuls, les mouchards louchaient
+haineusement. Ils avaient l'air bouffis de venin. Alors, un homme
+traversa la cohue, marcha droit vers l'orateur, s'arrêta devant lui et
+se mit à chantonner d'une voix sourde et profonde:
+
+--Oooooooooooo....
+
+C'était Justin-la-Craque abominablement ivre, rauque et puant l'alcool,
+les yeux aqueux et comme enduits de gélatine, se raidissant pour ne pas
+tomber à la renverse. Comme toujours, lorsqu'il était pris de boisson,
+il s'entêtait à chanter _l'O Pepita_.
+
+Le tribun eut un mouvement de recul, mais la foule s'esclaffait de rire
+et Justin-la-Craque persistait, avec l'opiniâtreté du pochard.
+
+--Pee ... pee ... pee ... peeeeee....
+
+--Qu'est-ce que c'est? demanda l'orateur en fronçant les sourcils.
+
+--Piii ... Pipipipiii ... Pepita, Pepita, Pepita! miaulait
+Justin-la-Craque sous l'énorme bordée de rires.
+
+Outrés, Leo et Pierken, en le bousculant, vinrent à bout de le repousser
+et expliquèrent à l'orateur quelle était cette espèce de loufoque, qui
+lichait. Le tribun hochait la tête d'un air grave et dit:
+
+--Il y a encore beaucoup, beaucoup à faire ici. Il nous faudra souvent
+revenir.
+
+--Venez! Venez! jubilait Pierken.
+
+Le tribun et sa garde du corps s'écoulèrent avec la foule.
+Justin-la-Craque, ayant découvert Berzeel, alla se planter devant lui
+pour offrir à son camarade une séance d'_O Pepita_. Berzeel souriait,
+baveux et attendri. Ensemble ils disparurent dans _La Belle Promenade_.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le soir, on se cogna ferme dans plusieurs cabarets du village. Presque
+partout les mouchards écopèrent, mais Berzeel et Justin-la-Craque, qui
+toute la nuit firent le tour des estaminets, eux aussi, eurent amplement
+leur compte.
+
+Le lendemain matin, la fabrique offrait un spectacle inusité. La moitié
+des presses était sans servants, et, vers neuf heures, lorsque M. de
+Beule vint faire sa tournée habituelle, il faillit suffoquer de fureur.
+Frémissant, il demanda à Free et Poeteken ce qui se passait, et pourquoi
+Pierken, Berzeel, Leo et Feelken n'étaient pas à leur poste; mais ni
+l'un ni l'autre ne put donner d'explication.
+
+Poeteken, envoyé aux informations, revint au bout d'une heure. Il avait
+rencontré Pierken et Leo, qui lui avaient dit qu'ils se considéraient
+comme renvoyés, puisque M. de Beule leur avait fait savoir d'avance, par
+l'intermédiaire de Sefietje, que ceux qui assisteraient à la réunion
+seraient mis à la porte. Ensuite il avait trouvé chez lui Fikandouss,
+qui s'était obstinément refusé à fournir la moindre explication. Il se
+tenait acagnardé dans un coin près du feu, entouré de ses soeurs dans
+les gémissements et les larmes, et tout ce que Poeteken avait pu tirer
+de lui, c'était qu'il ne retournerait pas à la fabrique. Quant à
+Berzeel, il persévérait, en compagnie de Justin-la-Craque, à faire en
+titubant la tournée des cabarets: ils avaient eu une nouvelle rencontre
+avec les mouchards, qui leur avaient administré une sérieuse frottée.
+Justin-la-Craque avait ses vêtements en lambeaux et Berzeel exhibait une
+tête ensanglantée.
+
+A ce rapport, M. de Beule brusquement se mit à «partir» comme un fou sur
+tout ce qui l'entourait. Et, inconséquent comme toujours en ses éclats
+démesurés, il fit arrêter sur-le-champ la machine à vapeur et congédia
+tous les ouvriers de la fabrique, y compris les femmes.
+
+Peureusement, la plupart obéirent sans protester; mais Bruun, le
+chauffeur, s'avançant vers le patron, lui demanda, pâle et tremblant de
+colère concentrée:
+
+--Mais, monsieur, je voudrais bien savoir quelle est notre faute à nous
+dans cette affaire?
+
+--Est-ce vous qui êtes le maître ici, ou est ce moi? hurla M. de Beule
+pour toute réponse.
+
+--Eh bien ... eh bien ... si j'avais su ... j'y serais aussi allé, au
+meeting! s'écria Bruun hors de lui.
+
+Et, avec un violent juron, il flanqua contre le mur un lourd marteau
+qu'il tenait à la main et sortit furieux de la fabrique. Miel ... cette
+«espèce de veau!» suivit son père, sans comprendre au juste ce qui se
+passait; et Poeteken, Free, Ollewaert l'accompagnèrent. Du côté des
+femmes, ce fut la fuite d'une troupe d'oies effarées, Mietje, toute
+jaune d'angoisse, et la vieille Natse pleurant à en perdre haleine.
+Seuls, les charretiers pouvaient rester. A cause des chevaux, M. de
+Beule n'osait les renvoyer. Jusque dans l'explosion de sa rage, il ne
+perdait pas de vue tout à fait ses intérêts vitaux.
+
+Toute la journée, la fabrique resta silencieuse et close, comme une
+maison morte. M. de Beule allait et venait, pareil à un Jupiter tonnant,
+et M. Triphon se tenait prudemment à distance, accompagné de Kaboul, qui
+furetait après les taupes dans le jardin. Lorsque Sefietje vint vers six
+heures porter la goutte du soir à Pol et au «Poulet Froid», ceux-ci
+remarquèrent qu'elle devait avoir beaucoup pleuré. Ses yeux, naturellement
+petits, étaient presque entièrement fermés. Mais Sefietje, dressée pendant
+de longues années à la crainte servile et au respect de M. de Beule, ne
+mettait jamais les torts du côté de son maître, pas même cette fois-ci.
+A la façon dont elle sut tourner les choses, c'était tout de même la faute
+des ouvriers. Il y avait eu des scènes terribles à la maison, dit-elle, et
+M. de Beule parlait de vendre sa fabrique.
+
+A sept heures, comme la nuit tombait, une députation d'ouvrières se
+présenta à la maison de M. de Beule. C'étaient «La Blanche» avec Mietje
+Compostello, accompagnées des femmes de Free et d'Ollewaert et de la
+soeur aînée de Fikandouss-Fikandouss, en un petit groupe sombre et
+pitoyable; toutes pleuraient. Ce fut Mme de Beule qui les reçut d'abord
+dans un petit parloir. Mietje Compostello, qui était la plus âgée et la
+plus sérieuse, prit la parole; elle venait supplier au nom de toutes,
+y compris les absentes, de pouvoir rentrer à la fabrique.
+
+M. de Beule, qui les avait entendues du fond de son bureau, ouvrit la
+porte du petit parloir et parut sur le seuil. Il était cramoisi et
+gonflé de colère. Mietje répéta sa prière d'une voix tremblante.
+
+--Je ne veux plus rien avoir à faire avec cette sale clique! gronda M.
+de Beule. Une fois pour toutes, c'est fini! Plus de socialistes à la
+fabrique!
+
+--Vous avez bien raison, monsieur. Je vous approuve mille fois! répondit
+Mietje de sa voix grave. Mais, nous n'en sommes pas, monsieur, de ce
+sale monde, vous le savez pourtant bien!
+
+Légèrement interloqué, M. de Beule eut un instant de silence hésitant.
+Mme de Beule se hâta d'en profiter pour dire quelques paroles
+conciliantes.
+
+--Non, non, Mietje, vous êtes toutes de très braves filles; nous le
+savons bien. Tatata ... Il ne faut pas pleurer ... Vous allez voir ... ça
+va s'arranger.
+
+--Ils ont affolé notre Free, avec toutes leurs histoires; on ne peut
+plus vivre avec lui! s'écria brusquement la soeur de Fikandouss, dans
+une crise de larmes.
+
+Prise de syncope, elle s'affaissa sur une chaise; inquiète, Mme de Beule
+appela à l'aide Sefietje et Eleken. On donna un verre d'eau à la
+malheureuse qui reprit ses sens. M. de Beule était assez ému. Sitôt sa
+fureur tombée, il devenait facilement un coeur sensible et même
+pitoyable. Il était là comme un gros homme sanguin, trop bien nourri, au
+milieu de toutes ces malheureuses que sa seule présence terrorisait; un
+vague sentiment de honte s'emparait de lui.
+
+--Eh bien, dit-il enfin, avec effort, pour cette fois-ci, je veux bien
+pardonner. Mais, si jamais on ose recommencer, alors c'est bien fini,
+aussi vrai que vous me voyez en ce moment, je ferme boutique et vous
+serez tous à la rue.
+
+Il crut de son devoir de se fâcher encore; le coup de poing qu'il asséna
+sur la table fit sursauter les femmes avec un cri d'effroi, et, en
+matière de conclusion, il proclama:
+
+--Ce n'est vraiment pas à moi à me gêner pour mes ouvriers! Si ça ne
+leur plaît plus, ils n'ont qu'à s'en aller! Ce n'est pas moi qui me
+serrerai le ventre!
+
+--Vous avez bien raison, monsieur; vous avez bien raison! répétait d'un
+ton triste et sourd le choeur des femmes.
+
+Et elles s'en allèrent comme un troupeau apeuré, après avoir humblement
+remercié M. et Mme de Beule pour leur grande miséricorde et leur
+généreuse bonté.
+
+Le lendemain, la machine à vapeur se remettait à tourner et les six
+pilons rebondissaient avec leur vacarme assourdissant, comme si rien ne
+s'était passé.
+
+
+
+
+V
+
+
+L'hiver fut marqué par deux événements d'importance à la fabrique. Le
+premier regardait Poeteken «l'huilier», le deuxième, M. Triphon.
+
+Ce chétif, ce silencieux Poeteken, qui avait la réputation de courtiser
+«La Blanche», mais vraiment semblait par trop timide et insignifiant
+pour être pris au sérieux, s'il s'agissait des femmes et de l'amour; ce
+Poeteken nul, infime, inapte et incapable, avait tout de même, en fin de
+compte, fait oeuvre d'homme. Un soir, lorsque Sefietje vint faire sa
+ronde habituelle avec la bouteille, elle trouva la «fosse aux femmes» en
+proie à la consternation la plus profonde et «La Blanche» pleurant à
+chaudes larmes.
+
+--Qu'y a-t-il? s'écria Sefietje interdite.
+
+Aucune ne parut empressée de répondre. La vieille Natse en pleurant leva
+les bras au ciel, comme pour dire que, cette fois-ci, c'était la fin de
+tout. Lotje, Sidonie et Victorine restaient muettes, les joues brûlantes,
+la tête penchée sur leur ouvrage; seule, Mietje Compostello déclara de sa
+voix profonde et caverneuse que le monde était bien perverti et qu'on ne
+pouvait plus avoir confiance en personne. Enfin, l'une d'elles avoua:
+Poeteken, l'infâme hypocrite, que toutes croyaient l'innocence même, avait
+séduit «La Blanche» et «La Blanche» allait avoir un gosse.
+
+--Eh bien, c'est du propre! Eh bien, c'est du propre! s'exclama Sefietje,
+étourdie de stupéfaction.
+
+«La Blanche» fut prise d'une crise de larmes, comme si tout entière elle
+allait fondre.
+
+--Qui l'aurait jamais pensé! Qui l'aurait jamais pensé! gémissait-elle.
+
+--Mais, voyons, Zulma, s'écria Sefietje rouge d'indignation et de honte,
+tu pouvais bien penser que ça finirait mal, en te conduisant ainsi!
+
+Toute sa vie, Sefietje était restée une vierge austère et revêche; la
+rupture de ses fiançailles avec Bruteyn, jadis, l'avait aigrie pour
+toujours. Elle était l'ennemie de l'amour, l'ennemie de la reproduction
+et de tout ce qui s'y rapportait, de près ou de loin. A ses yeux, ce qui
+arrivait à «La Blanche» était une abomination. Elle en rejetait la faute
+entièrement sur «La Blanche», parce que, déclarait-elle avec une rage
+haineuse et sourde, tous les hommes sont des coquins; il n'en existe
+peut-être pas cent dans le monde entier qui ne chercheraient pas à
+tromper une femme, autant de fois qu'ils en ont l'occasion, ce que
+«La Blanche» savait aussi bien qu'elle-même.
+
+--Est-ce qu'il parle au moins de mariage? demanda-t-elle sur un ton un
+peu moins vindicatif.
+
+«La Blanche» fut secouée d'une nouvelle crise.
+
+--Il voudrait bien, mais sa mère s'y oppose, répondit-elle à travers ses
+sanglots. Sefietje leva les bras au ciel.
+
+--Alors vous êtes perdus tous les deux! annonça-t-elle. Jamais M. de
+Beule ne tolérera pareil scandale dans sa fabrique!
+
+Brusquement, de gros sanglots s'entendirent derrière le dos de Sefietje.
+Toutes les femmes se retournèrent et virent avec effroi et stupéfaction
+la belle Sidonie pleurant à chaudes larmes. Elle était là, affaissée,
+comme sous le poids d'une douleur effrayante, soudaine, et les pleurs
+coulaient sur ses mains crispées dans le tissu rugueux du sac qu'elle
+ravaudait.
+
+--Mon Dieu! Sidonie! Qu'as-tu donc? s'écriaient les femmes.
+
+Sidonie semblait incapable de répondre. Elle gémissait et se tordait,
+comme en proie à une douleur physique lancinante; ses jolies épaules
+étaient secouées par des hoquets et elle se cachait la tête dans ses
+mains.
+
+--Sidonie ... t'est-il arrivé quelque chose! demanda Lotje,
+compatissante.
+
+Sans répondre, à travers ses sanglots et ses hoquets, Sidonie fit oui de
+la tête.
+
+--Tout de même pas comme ... à Zulma? insista Lotje avec des yeux de
+terreur.
+
+Pour toute réponse les larmes de Sidonie redoublèrent.
+
+--Oh! s'écrièrent-elles toutes, le poing devant la bouche.
+
+Sidonie gémissait, se cramponnait.
+
+--Et l'auteur? demanda Lotje doucement, avec bonté.
+
+Pas de réponse.
+
+--Est-ce ... M. Triphon? demanda Lotje tout bas.
+
+Sidonie fit un signe de tête affirmatif.
+
+Immobiles, les yeux fixes, comme figées d'effroi, les femmes se
+regardèrent. On eût dit qu'une aile invisible et sombre venait de les
+effleurer. L'émotion de Sefietje fut si violente qu'elle en devint blême
+et dut s'asseoir pour ne pas tomber. Mietje Compostello lui enleva bien
+vite des mains la bouteille de genièvre, qui faillit rouler à terre.
+
+Soudain toutes furent prises d'une véritable épouvante. Dans la cour,
+sous leurs fenêtres, venait de passer en trottinant d'un pas allègre,
+Muche, comme toujours suivi à courte distance de M. de Beule. Le patron
+avait la face gonflée et cramoisie, comme s'il venait de «partir» et
+s'il se préparait à recommencer. Les femmes étouffèrent un cri d'angoisse
+et Sefietje tomba en syncope. La porte s'ouvrit et l'odieux cabot entra
+avec son maître.
+
+--Qu'est-ce que c'est? Que se passe-t-il ici? demanda M. de Beule,
+fronçant le sourcil d'un air sévère.
+
+--C'est Sefietje, Monsieur, qui a une syncope, répondit Lotje, les joues
+en feu.
+
+M. de Beule, avec ses apparences d'homme rude, vigoureux et dur, était
+complètement désemparé en présence de maux auxquels il n'était pas sujet
+lui-même; c'était le cas avec Sefietje.
+
+--Sapristi! Sapristi! répétait-il tout ahuri et ne sachant quelle
+attitude prendre. Sapristi! Qu'allons-nous faire?
+
+--Vite, Victorine, vite, va chercher un verre d'eau! dit Lotje, rassurée
+parce que M. de Beule n'en demandait pas davantage.
+
+Victorine s'empressa et Sefietje, ouvrant faiblement les yeux, revint
+à elle peu à peu.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira-t-elle.
+
+Mais elle eut une terreur folle lorsqu'elle vit son maître devant elle;
+ses yeux se refermèrent et sa tête retomba en arrière.
+
+--Sefie! Sefie! Tu ne peux pas!... s'écria Lotje comme si la vieille
+servante le faisait exprès.
+
+Bouleversé, M. de Beule ne savait plus à quel saint se vouer. On eût dit
+qu'il avait peur de Sefietje.
+
+--Il faut la faire tenir tranquille, bien tranquille, bégaya-t-il.
+
+Et, tout inquiet, il prit la porte, pendant que Victorine revenait à pas
+précipités avec une gamelle d'eau. Sefietje reprit ses sens. Elle but
+une gorgée d'eau fraîche et regarda autour d'elle d'un air égaré.
+
+--Ça va mieux, Sefietje? demanda Lotje d'une voix douce.
+
+Sefietje fit un signe de tête affirmatif. Oui, cela allait un petit peu
+mieux. M. de Beule la regarda encore un instant avec des yeux pleins
+d'inquiétude, puis il partit sur la pointe du pied en fermant avec
+précaution la porte derrière lui.
+
+Juste devant les fenêtres, il rencontra M. Triphon avec Kaboul, et les
+femmes, à peine délivrées, éprouvèrent de nouveau une terrible angoisse.
+Sans savoir pourquoi, elles s'attendaient à une scène épouvantable entre
+le père et le fils, là devant elles. Il n'en fut rien, heureusement. M.
+de Beule, faisant de la main un geste dans la direction de la «fosse aux
+femmes», parut dire quelque chose à M. Triphon, qui, à son tour, regarda
+d'un air alarmé du côté de l'atelier. Sans doute M. de Beule
+l'avertissait-il de n'y pas entrer en ce moment. Le père et le fils
+restèrent là un instant immobiles, pendant que les deux chiens
+s'entreflairaient comme des étrangers. Puis chacun s'en fut de son côté.
+
+Alors, dans leur «fosse», les femmes purent respirer.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain matin, toute la fabrique savait l'histoire. La veille au
+soir, les femmes entre elles avaient fait le serment solennel de n'en
+rien dire à personne; et nul ne comprenait comment elle avait pu
+s'ébruiter. Mais dès huit heures, au moment où les hommes prenaient leur
+déjeuner dans la cour, tous connaissaient le passionnant secret. Les
+«huiliers» le savaient, les «cabris» des meules verticales le savaient,
+Bruun, le chauffeur, le savait; jusqu'à Pee, le meunier, qui turbinait
+toujours, comme un grand hanneton saupoudré de farine, dans un coin de
+la fabrique et par là même souvent exclu des confidences, n'ignorait
+rien. Un peu avant la demie apparurent dans la cour Justin-la-Craque et
+son aide Komèl portant une barre de fer; ils le savaient aussi. Et,
+lorsque vers midi Pol et le «Poulet Froid» rentrèrent avec leurs
+attelages, ils le savaient également.
+
+Tout le monde le savait, on eût dit que cela flottait dans l'atmosphère
+même de la fabrique, qu'on le respirait, présent partout. Cela tournait
+avec les lourdes meules verticales, qui écrasaient la graine luisante et
+menue; cela cliquetait et ronronnait dans les moulins à farine de Pee;
+cela dansait et bondissait dans le vacarme infernal des pilons.
+
+Les ouvriers, pour la plupart, prenaient «l'histoire» à la blague et
+s'en amusaient. Ils tourmentèrent avec férocité Poeteken qui d'ailleurs
+faisait semblant de ne pas comprendre. «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!»
+criait Feelken à tout instant, par pur besoin de faire du bruit; et il
+était impossible de demander à Leo la plus petite chose, sans qu'il
+lançât aussitôt un «Oooo ... uuuu ... iiii ...» qui faisait trembler les
+vitres et devait, bien sûr, faire sursauter M. de Beule à son bureau,
+dans la maison. C'était comme une folie contagieuse: Free s'approcha de
+Miel et, sans raison, lui hurla un retentissant «espèce de veau!» en
+pleine figure. Miel, ébahi, en ouvrit la bouche toute grande, sans rien
+répondre, tandis que tous les autres se payaient une bosse de rire.
+C'était du délire, ce matin-là.
+
+Obstinément, pendant toute la journée, les femmes se tinrent à l'écart
+des hommes. Ni à huit heures, ni à quatre heures, aucune ne se montra
+dans la cour pour le casse-croûte en commun avec les hommes. Ceux-ci,
+désireux de connaître des détails, étaient extrêmement vexés. A quatre
+heure et quart, Ollewaert, ne voyant pas arriver sa fille, se fâcha tout
+rouge et se dirigea vers la «fosse aux femmes», pour contraindre au
+besoin Victorine par la force.
+
+--Ici! lui cria-t-il à travers les fenêtres, comme à un chien.
+
+Victorine obéit, bien à contre-coeur; mais, malgré toutes les instances
+du petit bossu, elle ne lâcha pas un mot de l'affaire. Cet entêtement le
+rendit si furieux, qu'il menaça de la battre. Aussitôt Pierken
+s'interposa, indigné.
+
+--Tu ne vas pas frapper cette enfant parce qu'elle refuse de jaser!
+grogna-t-il.
+
+--C'est mon affaire! répondit Ollewaert d'un ton mordant, très féru de
+ses droits paternels.
+
+Pierken se tut et tous considérèrent avec étonnement le petit bossu
+d'ordinaire si bonasse. Qu'est-ce qui lui prenait tout à coup? Ce
+n'était plus lui. Victorine, en larmes, refusa d'achever sa tartine et
+retourna en maugréant vers la «fosse aux femmes». Bruun, le chauffeur,
+était également dans un état de surexcitation extrême. L'histoire de M.
+Triphon avec Sidonie l'intéressait médiocrement; cela n'éveillait en lui
+qu'un mépris profond. Mais il suivait Poeteken avec des yeux féroces;
+et, à tout instant, il arrêtait l'un ou l'autre, pour lui demander:
+
+--Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça? Peut-on imaginer une
+monstruosité pareille! Une si belle femme avec ce mal foutu!
+
+«La Blanche» était loin d'être belle femme; mais Bruun la trouvait telle
+parce qu'il n'avait jamais pu l'avoir. Tous les autres, qui étaient au
+courant, s'amusaient énormément de sa disgrâce et abondaient sournoisement
+dans son sens. «Fikandouss-Fikandouss!» criait Feelken. Et Leo mugissait
+un « Oooo ... uuu ... iii ...» qui dominait le fracas des pilons.
+
+Le matin, à dix heures, ce fut Eleken, la deuxième servante de M. de
+Beule, qui vint, à la place de Sefietje, avec la bouteille de genièvre;
+mais le soir, à six heures, Sefietje, à peu près remise, reprit ses
+fonctions accoutumées.
+
+Les hommes ricanaient.
+
+--Rien de neuf, Sefietje? demanda Berzeel à brûle-pourpoint.
+
+--Je n'ai pas à m'occuper de ce qui ne me regarde pas, répondit Sefietje
+en rougissant.
+
+Free demanda en rigolant si on voudrait de lui comme parrain. Sefietje
+ne répondit rien et poursuivit sa tournée. Elle injuria Fikandouss parce
+qu'il n'en finissait pas de vider son verre; et lorsque Ollewaert, qui
+avait repris sa bonne humeur, lui demanda d'un air narquois si elle
+n'avait jamais songé aux garçons, elle devint brusquement furibonde et
+hurla d'une voix stridente, dans le tonnerre des pilons, qu'ils étaient
+tous des voyous et des fripouilles: cette fois-ci, M. de Beule ne
+manquerait pas de faire un nettoyage à fond parmi le personnel de sa
+fabrique. Conspuée par les ouvriers, elle gagna la porte sous leurs
+clameurs de colère et de menace.
+
+Un peu avant l'heure de la fermeture, M. Triphon fit son apparition dans
+la «fosse aux huiliers». Ils ne l'avaient aperçu de toute la journée et
+ils furent frappés de sa face congestionnée et rouge. «Il a soufflé le
+feu», se chuchotèrent les hommes à l'oreille. Et Ollewaert dit à
+Fikandouss:
+
+--Si on lui faisait payer une tournée pour la circonstance?
+
+Fikandouss ne demandait pas mieux. Il s'approcha délibérément de M.
+Triphon et lui demanda:
+
+--M'sieu Triphon, est-ce qu'on peut aller chercher un kilo?
+
+Ils ne disaient jamais «un litre», toujours «un kilo» de genièvre.
+
+--Pourquoi ça? demanda M. Triphon, vaguement méfiant.
+
+--Mais ... vous savez bien ... pour l'affaire ...
+Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! répondit Feelken en riant.
+
+Les hommes glapissaient de joie, dans l'assourdissant vacarme des
+pilons.
+
+--Vous rigolez, je crois, dit M. Triphon en riant jaune.
+
+--Mais oui, nous rigolons. Et vous, est-ce que vous n'avez peut-être pas
+rigolé? demanda Free.
+
+Les hommes riaient toujours plus haut et Leo rugit à tue-tête, dans le
+bruit: «Oooo ... uuuu ... iiii ...» Kaboul, qui comme toujours accompagnait
+son maître, se mit à aboyer d'une voix aiguë. Sur le seuil de la porte,
+entre l'huilerie et la chambre de la machine se montra le visage
+inquisiteur de Bruun; et son fils Miel qui, selon son habitude, ne
+comprenait rien à ce qui se passait, quitta un moment son travail aux
+meules verticales pour s'approcher des «huiliers», un sourire benêt sur
+les lèvres. «Espèce de veau!» lui hurla en riant Ollewaert à la face.
+
+Soudain, tout le monde se tut. Muche venait d'entrer dans l'huilerie,
+immédiatement suivi de M. de Beule, gonflé et rouge à éclater.
+
+--Qui fait ici ce bruit! hurla-t-il, les yeux flamboyants.
+
+Silence de mort. Seuls, les pilons tapaient.
+
+--Le premier que j'entends encore, je le fous à la rue! rugit M. de
+Beule.
+
+Et brusquement, se tournant vers son fils, d'un ton autoritaire:
+
+--Suivez-moi, j'ai à vous parler.
+
+--A moi! demanda M. Triphon surpris.
+
+--Oui, à vous! gronda M. de Beule d'un air mauvais.
+
+Et il partit, gonflé et cramoisi, suivi, avec une répugnance visible, de
+son fils.
+
+«Il le sait! Il le sait!» murmurèrent les hommes. Et Feelken, avec une
+drôle de grimace et d'une voix à peine intelligible, ajouta:
+«Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» «Oooo ... uuuu ... iiii ...» susurra,
+du même ton, Leo.
+
+Dans la chambre des machines la sonnette tinta; lentement les mécaniques
+s'arrêtèrent. Et dans un claquement de sabots, la troupe des ouvriers
+quitta la boîte.
+
+
+
+
+VII
+
+
+M. de Beule savait ... Il savait l'histoire de «La Blanche» avec
+Poeteken; et il savait aussi l'histoire de son fils avec Sidonie.
+
+Il y avait eu des scènes d'une violence extrême, à la maison. Pour le
+cas de «La Blanche» et Poeteken, M. de Beule s'était montré catégorique:
+ou bien le mariage, dans le plus bref délai légalement possible, ou bien
+le renvoi immédiat de la fabrique. M. de Beule ne tolèrerait pas une
+minute que sa fabrique, tant au point de vue moral que commercial,
+acquît un fâcheux renom. Sefietje fut expédiée vers la «fosse aux
+huiliers», avec la mission de ramener incontinent Poeteken; dès qu'il
+fut à la maison, sale et graisseux, en tenue de travail, elle
+l'introduisit dans le petit parloir auprès de Mme de Beule, qui le reçut
+avec un visage chagrin et ennuyé.
+
+Ce n'était pas la première fois que pareil événement se produisait à la
+fabrique, et, en pareil cas, M. de Beule se faisait toujours remplacer
+par sa femme, pour régler l'affaire. Non pas qu'il craignît de s'en
+occuper lui-même, mais il s'emportait trop, disait-il; il se mettait
+dans une telle colère qu'il serait capable de faire un malheur si le
+coupable se rebiffait.
+
+--Voyons, Poeteken, mon garçon, à quoi avez-vous pensé pour faire des
+choses pareilles! lui reprocha la bonne Mme de Beule, en faisant un
+effort sur elle-même pour se donner un air sévère.
+
+--Ah! oui, à quoi pense-t-on dans ces moments-là! répondit Poeteken d'un
+air contrit et niais.
+
+--Vous saviez pourtant bien que ça finirait mal, reprit Mme de Beule.
+
+La question n'était point directe, Poeteken se dispensa d'y répondre.
+
+--Mais comment est-ce arrivé, Poeteken! Où avez-vous fait cela? insista
+Mme de Beule.
+
+--Au grenier, quand elle allait faire le lit du garçon d'écurie,
+confessa Poeteken.
+
+Mme de Beule hocha la tête d'un air profondément consterné.
+
+--Oh! Monsieur est si fâché! répéta-t-elle avec un air de terreur.
+
+Poeteken pensa que le patron n'était peut-être pas moins fâché pour
+l'aventure de M. Triphon avec Sidonie, mais il se garda prudemment
+d'exprimer cette idée à haute voix. Il regardait Mme de Beule d'un air
+interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'en réalité elle
+attendait de lui. Mme de Beule le lui apprit: se marier avec «La
+Blanche» ou quitter tous deux la fabrique. Les yeux de Poeteken se
+remplirent de larmes.
+
+--Moi, je ne demande pas mieux, Madame, mais ma mère ne veut pas. Elle
+dit que nous crèverions de faim avant trois mois, répondit Poeteken
+d'un air soumis et triste.
+
+--Il _faut_ que votre mère veuille! dit Mme de Beule d'un ton très
+décidé. Dites à votre mère, Poeteken, que c'est moi qui l'ai dit et
+venez m'apporter demain matin sa réponse.
+
+--C'est bien, Madame.
+
+Et, penaud, Poeteken quitta le parloir. Il retrouva ses sabots qu'il
+avait quittés sur la natte devant la porte vitrée; il se regarda un
+instant dans les carreaux qui miroitaient et lui rendaient son image
+brouillée, avec les loques graisseuses et luisantes qui le couvraient,
+comme s'il eût été enduit de savon brun et vert. A travers le jardin
+dénudé par l'hiver, il rentra en frissonnant à la fabrique.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Pour M. Triphon et la belle Sidonie, l'événement avait pris une tournure
+bien différente.
+
+M. de Beule, au comble de la fureur, avait commencé par faire une scène
+violente à sa femme. C'était une manie chez lui de rendre sa femme
+responsable de chaque contrariété que leur causait M. Triphon.
+
+--Tout ça, c'est uniquement ta faute! s'écria-t-il. Si tu l'avais
+autrement élevé, cela ne serait pas arrivé!
+
+Madame de Beule pleurait.
+
+--Qu'y puis-je faire! gémit-elle.
+
+M. de Beule eût été bien en peine de le dire. Et parce qu'il ne trouvait
+pas de réponse plausible à cette question si simple, il eut un nouvel
+accès de rage et rugit:
+
+--Je le flanquerai à la porte, ce voyou, ce vaurien! Je ne veux plus le
+voir ici! Je l'assommerais!
+
+Madame de Beule poussa un cri de désespoir.
+
+--Oh! ne fais pas ça, je t'en supplie! Que dirait le monde! gémit-elle.
+
+Elle touchait là une corde sensible, qu'elle connaissait bien. Ses
+paroles calmèrent immédiatement la grande colère de M. de Beule. S'il
+y avait une chose au monde qu'il redoutait par-dessus tout, c'était le
+qu'en-dira-t-on, l'opinion des gens du village. Pour faire taire les
+mauvaises langues, il avait imposé le mariage à Poeteken et à «La
+Blanche»; dans le même but, il résolut, après une délibération plus
+calme avec sa femme, non pas que M. Triphon épouserait Sidonie, mais que
+Sidonie serait éloignée de la fabrique, aussi vite que possible, et sans
+esclandre. Derechef Sefietje fut expédiée vers la «fosse aux femmes»,
+cette fois, pour faire venir Sidonie; et, à la nuit tombante, où
+personne ne la verrait, elle vint à la maison et fut reçue, de même que
+pour Poeteken, dans le petit parloir, par Mme de Beule.
+
+Mme de Beule avait pris une figure de circonstance, sévère et attristée.
+
+--Sidonie, commença-t-elle froidement, nous avons reçu des plaintes
+extrêmement graves sur votre compte.
+
+La jolie fille, à moitié morte de honte, baissa les yeux et ne trouva
+rien à répondre.
+
+--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, Sidonie, continua Mme de Beule sur
+le même ton, qu'il nous est maintenant impossible de vous garder plus
+longtemps à la fabrique.
+
+Sidonie eut une crise de larmes violentes. Ses épaules étaient secouées
+par des hoquets.
+
+--Comment est-il possible, Sidonie, que vous ayez fait pareille chose?
+Vous deviez pourtant savoir qu'un mariage était impossible. Pourquoi
+n'êtes-vous pas restée avec les gens de votre monde?
+
+Sidonie sanglotait ... sanglotait ... sans pouvoir rien répondre.
+
+--Dès demain, vous resterez chez vous, Sidonie, conclut Mme de Beule.
+Mais, par pitié, nous nous occuperons de vous. Voici déjà quelque chose
+pour commencer.
+
+Et Mme de Beule lui glissa dans la main un billet de vingt francs.
+
+--Merci, Madame, dit Sidonie d'une voix éteinte, en faisant un mouvement
+vers la porte.
+
+--Sidonie ... ajouta Mme de Beule à voix basse, vous ne ferez pas
+d'esclandre, n'est-ce pas? Vous n'ennuyerez pas M. Triphon ... Vous ne
+l'accosterez pas dans la rue ... ni rien de semblable?
+
+Muette, Sidonie secoua la tête.
+
+--Voici, ajouta plus doucement Mme de Beule, il ne faut pas que vous
+retourniez par la fabrique, sortez par ici, par la porte de la maison.
+
+--Bonsoir, Madame, murmura Sidonie.
+
+--Bonsoir, Sidonie, répondit Mme de Beule, après qu'elle eut regardé
+avec précaution de chaque côté de la rue sombre et déserte.
+
+Dans l'obscurité les sabots légers de la jeune fille clapotèrent un
+instant sur les pavés raboteux. Puis le bruit s'éteignit peu à peu et la
+silhouette indécise se fondit dans la nuit. M. de Beule qui, pendant la
+séance, s'était tenu enfermé dans son bureau, parut dans le couloir et
+demanda à mi-voix à sa femme comment l'entrevue s'était passée.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un silence inaccoutumé, pendant plusieurs jours, s'appesantit sur la
+fabrique....
+
+Depuis l'événement comme un voile invisible semblait s'étendre sur les
+êtres et les choses. Les visages avaient une expression grave et
+concentrée; plus aucun éclat de gaîté. On eût dit que tout cédait à
+l'unique préoccupation du travail; et les poulies ronflaient, les meules
+tournaient, les pilons rebondissaient, du matin au soir, sans que la
+moindre variation vînt apporter d'autres impressions, d'autres idées.
+
+De même, dans la «fosse aux femmes» régnaient oppression et découragement.
+C'était comme s'il y avait eu, on ne savait où dans l'atelier, une morte
+qui avait emporté toute animation, toute joie de vivre. Les femmes
+restaient penchées sur leur ouvrage, sans plus chanter; lorsqu'elles
+devisaient encore, c'était à voix basse, avec des regards apeurés, comme
+si elles racontaient des choses qu'il valait mieux ne pas entendre. Ce
+qu'elles disaient était d'ailleurs dénué d'intérêt, des allusions
+vagues, des banalités. Elles terminaient d'habitude par une réflexion
+qui pouvait s'appliquer à tout et à rien: le monde était «une drôle de
+paroisse» et on n'était jamais sûr la veille de ce qui vous attendait le
+lendemain. Surtout la jeune fille qui avait remplacé Sidonie se sentait
+mal à l'aise dans ce milieu. On eût dit qu'en prenant sa place, elle
+avait pris une part de la faute de celle qui l'avait précédée. C'était
+une enfant aux cheveux blonds et aux joues roses, toute fraîche venue de
+la nature, maintenant emprisonnée dans la fabrique sombre comme un
+oiseau dans une cage. Elle s'appelait Liezeken. Mme de Beule, très
+sévère, lui avait notifié que, sous peine de renvoi immédiat, elle ne
+devait avoir les moindres rapports avec les ouvriers; cette menace la
+rendait si timide, si craintive, qu'elle n'osait même regarder les
+«huiliers» et moins encore M. Triphon, dont elle savait l'aventure avec
+la belle Sidonie, sans que Mme de Beule lui en eût rien dit. Quant à «La
+Blanche», elle était plutôt réconfortée. Poeteken avait fini par vaincre
+l'opposition de sa mère et le mariage aurait lieu au commencement de
+janvier.
+
+M. Triphon, lui, était loin de se sentir à l'aise. Durant les premiers
+jours on l'avait à peine aperçu à la fabrique. Il se promenait beaucoup
+dans le jardin, avec Kaboul, à qui il faisait faire des tours. Si
+quelqu'un le surprenait à ce jeu innocent, aussitôt il cessait et s'en
+allait un peu plus loin. Il essayait autant que possible d'éviter son
+père; en réalité, il ne le voyait qu'aux repas, qui étaient lugubres de
+silence haineux et concentré. M. de Beule, chargé de rancune, mettait
+une obstination farouche à ne pas adresser la parole à son fils. S'il
+avait besoin de lui communiquer telle chose concernant les affaires, il
+le faisait par l'intermédiaire de sa femme ou de Sefietje, et même par
+des billets crayonnés, brefs comme des ordres, qu'il épinglait sur son
+pupitre. Et toute sa conversation, pour autant qu'il parlât, était semée
+d'allusions désobligeantes et fielleuses, qui ne visaient personne,
+paraît-il, mais, en réalité, étaient dirigées uniquement contre son
+fils.
+
+L'heure la plus pénible était celle où l'on montait se coucher. M. Triphon
+essayait toujours de s'en tirer en profitant de la présence d'un tiers,
+Sefietje ou Eleken, pour souhaiter bonne nuit. Il se levait alors avec
+hésitation, disait «bonsoir papa, bonsoir maman» et se dirigeait vers la
+porte. La bonne Mme de Beule répondait toujours d'un ton aimable, quoique
+peu enjoué, «bonne nuit, Triphon», mais M. de Beule, sans lever les yeux
+de son journal, se contentait d'un grognement indistinct, ou même ne
+répondait pas, lorsque son humeur était par trop massacrante. La rancune
+persistait, sourde, invincible.
+
+
+
+
+X
+
+
+C'étaient ainsi des jours bien tristes et qui semblaient interminables à
+M. Triphon: doublement tristes et sans issue en cette saison d'hiver où,
+avant quatre heures, le soir tombait. Il n'avait jamais eu grand'chose à
+faire à la fabrique, mais à présent, depuis que son père le boudait,
+c'était l'absolu désoeuvrement. Le peu de prestige qu'il avait eu
+jusque-là aux yeux des ouvriers, il le sentait et voyait complètement
+perdu; aussi ne se montrait-il plus que très rarement dans la «fosse aux
+huiliers», où des regards moqueurs et méprisants s'attachaient à lui; et
+dans la «fosse aux femmes» il ne paraissait plus du tout. On eût dit que
+sa vie y courait des dangers.
+
+Les premiers jours qui suivirent la malheureuse aventure, il ne se
+risqua pas davantage à paraître au coin de la rue, pour voir passer les
+demoiselles Dufour, lorsqu'elles se rendaient à l'église. Il n'osait
+pas. Elles devaient tout savoir et il redoutait leur mépris. Il ne s'y
+aventura qu'après plus d'une semaine, dans l'espoir vague que, peut-être,
+elles ne savaient rien, ou ne croiraient ce qu'on racontait, ou encore
+qu'elles n'y attacheraient pas une telle importance.
+
+Il les vit venir toutes les trois, raides comme des échalas, sur le
+trottoir, le long des maisons. Il s'effaça derrière l'angle du mur;
+puis, quand il perçut le bruit de leurs pas, réapparut. Il les salua
+d'un coup de chapeau. Les trois vierges sèches en devinrent toutes
+rouges. Mlle Pharaïlde et Mlle Caroline baissèrent les yeux subitement
+et inclinèrent légèrement la tête, droit devant elles, comme si elles
+saluaient les pavés; mais Mlle Joséphine pinça ses lèvres prudes et
+détourna si ostensiblement la tête que M. Triphon en eut froid dans le
+dos. Elles savaient donc; elles savaient tout; et elles le méprisaient
+pour son dévergondage, avec toute l'horreur, l'aversion que des vierges
+impeccables et pieuses devaient ressentir pour le péché. Sa seule vue
+désormais était une offense à leur pudeur.
+
+A _La Pomme_ où, depuis la fâcheuse histoire, il n'avait non plus remis
+les pieds, l'accueil, lorsqu'il y revint, fut différent, mais guère plus
+agréable. La jolie Fietje était seule derrière son comptoir quand il
+entra; et tout de suite elle feignit d'éprouver une folle gaîté. Les
+yeux brillants, elle lui demanda ce qu'il avait bien pu faire pendant
+tout ce temps: peut-être avait-il été malade, ou en voyage. Elle fut
+impitoyable au point que M. Triphon, désemparé, ne savait que répondre.
+Il essaya de riposter par des plaisanteries, mais il le faisait
+bêtement, avec un rire lourd et gêné. Agacé et allumé, il la rejoignit
+derrière le comptoir, où il essaya de l'embrasser, comme il faisait
+autrefois, lorsque l'occasion était propice. Mais il tombait mal.
+Fietje, prenant soudain son expression la plus sérieuse, revêtue d'une
+dignité calme et froide, lui dit sur un ton glacial:
+
+--Vous vous trompez, M. Triphon, vous vous trompez. Ce n'est pas ici,
+c'est chez Sidonie qu'il faut aller.
+
+Ses anciens camarades, le jeune notaire, le jeune médecin, le fils du
+brasseur, d'autres encore entrèrent; tous le saluaient d'un petit
+sourire narquois et risquaient quelque allusion grivoise qui les faisait
+se tordre, ainsi que Fietje, qui roucoulait derrière son comptoir et
+excitait leur verve par sa malice pointue et nourrie. M. Triphon les
+sentait unanimement ligués contre lui: sa grosse tête rouge suait sous
+les efforts impuissants qu'il faisait pour riposter et se défendre;
+mais, il n'y arrivait pas. Il était littéralement débordé, et il finit
+par s'enfuir sous une bordée de rires et de huées, qui lui partait dans
+le dos. Il n'alla plus à _La Pomme_. Et dès lors, son existence fut
+d'une monotonie végétative d'animal ou de plante en proie à la torpeur
+de l'hiver.
+
+La vieille pendule peu confortable de la salle à manger égrenait avec
+une lenteur d'agonie toutes les longues, lourdes heures de cette vie
+morne et incolore. Les jours avaient encore diminué; sous la lampe, sa
+mère s'occupait à un ouvrage de couture ou de broderie, tandis que son
+père travaillait avec mauvaise humeur à son bureau, de l'autre côté du
+couloir. Tristement accoudé à la table, M. Triphon parcourait d'un oeil
+distrait un journal ou un livre. La maison entière était plongée dans le
+silence. Sefietje et Eleken besognaient sans bruit dans la cuisine et,
+au dehors, on n'entendait que le tapage cadencé et assourdi des lourds
+pilons dans la fabrique. Une impression d'esseulement et de mélancolie
+envahissait M. Triphon. Il se sentait là comme le pécheur, le coupable,
+repoussé et abandonné de tous. L'été, il aurait fait des promenades avec
+Kaboul dans le jardin ou dans les champs. Mais que faire de ces
+désespérantes soirées d'hiver, dans cette brume glaciale, le long de ces
+noirs chemins boueux, où les cimes dépouillées des arbres laissaient
+tomber leurs gouttes tristes comme des pleurs!
+
+Alors, il se remettait à penser à la pauvre jolie fille abandonnée et à
+tout ce qui s'était passé entre eux. Ces jours si heureux d'autrefois,
+ces moments de passion ardente, qui avaient fait leur malheur à tous
+deux, comme tout cela semblait lointain, évanoui.... Son coeur en était
+tout oppressé et des larmes lui mouillaient les yeux. Où était-elle à
+cette heure? Que faisait-elle? Depuis qu'elle avait été ignominieusement
+chassée de la fabrique, il ne l'avait pas revue. Il avait promis à ses
+parents qu'il ne la reverrait point. Mais il ne pouvait s'empêcher de
+penser toujours à elle. Une pitié torturante et un grand désir de la
+revoir l'obsédaient. L'ardeur sensuelle de jadis devenait en lui amour
+profond et véritable.
+
+Où était-elle? Que faisait-elle? A mesure que les longues journées
+désespérantes traînaient leur monotonie par les tristesses de l'hiver,
+cette incertitude et ce grand désir de savoir tournaient à l'obsession.
+Il savait bien où elle habitait: là-bas, cette petite maison dans les
+champs, au sortir du village, non loin du vieux moulin de bois. Son père
+était jardinier, et l'été il y avait toujours de si jolies fleurs sous
+leurs petites fenêtres: de magnifiques roses mousseuses, des lis blancs,
+des pieds-d'alouette d'un bleu intense. A présent tout cela était mort,
+autant que sa joie à lui. A présent elle était peut-être assise près
+d'une petite lampe, tristement penchée sur son coussin de dentellière,
+la pécheresse et l'ennemie dans la maison de ses parents, comme lui
+était l'ennemi et le coupable dans la sienne.
+
+Il songeait, songeait.... Ses pensées l'entraînaient vers elle; en
+imagination il se levait et se dirigeait vers la petite maison. Pourquoi
+pas? Serait-ce donc un crime s'il allait un jour errer par là, s'il
+allait voir, ne fût-ce que de loin, la petite maison?... Pourquoi
+pas?... Oh! la tentation se faisait parfois si forte! Il y avait en lui
+une force, qui le poussait et l'attirait irrésistiblement; quelque chose
+qui lui faisait souffrir le martyre! Un soir, enfin, n'y tenant plus de
+nostalgie et de douleur, il s'en alla....
+
+C'était un soir brumeux et froid de fin novembre. La rue était déserte;
+les rares lanternes se nimbaient d'un brouillard laiteux, autour d'une
+méchante petite flamme, qui n'éclairait presque rien. Il n'entendit que
+l'écho d'un passant solitaire dans le lointain, entre les maisons
+sombres. Il ne vit qu'une vieille femme, encapuchonnée de noir, comme
+une ombre, qui rentrait chez elle, dans un bruit caverneux de sabots. A
+la fabrique les pilons retombaient en cadence. Six heures sonnaient.
+
+Il se glissa sous la remise et attendit que Sefietje eût passé avec sa
+bouteille. Si par hasard quelqu'un à la maison demandait après lui,
+Sefietje pourrait dire qu'elle l'avait vu à la fabrique. Kaboul
+l'accompagnait, comme toujours, mais il n'avait nulle envie de l'emmener.
+Aussitôt qu'il eût vu Sefietje disparaître avec sa bouteille dans la
+trépidante «fosse aux huiliers», il se tourna vers le petit chien, agita
+un doigt menaçant et à mi-voix:
+
+--Non ... Non!
+
+Kaboul, tout prêt à accompagner son maître, le regarda fixement, de ses
+yeux bruns intelligents. Il ne bougeait pas. Il comprenait. Il demandait.
+Il attendait. «Non ... non...», répéta M. Triphon à voix basse, comme en
+réponse à une question posée, pendant qu'il reculait pas à pas, intimant
+l'ordre d'un geste catégorique. Kaboul, les oreilles dressées, demeurait
+immobile. On eût dit un petit chien de granit noir. M. Triphon continuait
+de marcher à reculons, jusqu'à ce qu'il fût hors de la remise. Mais le
+petit chien, tout seul dans le grand espace vide sous la lueur d'une
+lanterne pendue à une poutre, de loin attirait tellement le regard que
+son maître eut peur et, d'un léger sifflement, le rappela près de lui.
+Fou de joie, Kaboul bondit, les oreilles couchées et la queue tournoyante.
+«Non ... non ...», reprit aussitôt M. Triphon. Et il répéta son geste
+sévère. Kaboul, interdit, se pétrifia. M. Triphon partit à vive allure.
+
+En face du chemin d'accès à la fabrique, de l'autre côté de la grand'rue,
+s'ouvrait une ruelle noire, entre deux pans de murs sombres. Quelques
+maisons ouvrières et tout de suite il fut dans les champs.
+
+Il marchait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, il avait des
+ailes. L'air piquant du soir lui gonflait les poumons et sa fraîcheur
+le réconfortait. Il se sentait vigoureux et brave. Il ne comprenait pas
+comment il avait pu hésiter si longtemps. La route, pleine d'ornières,
+montait en pente douce à travers les champs nus. Il avait peine à éviter
+les flaques de boue et dut ralentir le pas. Soudain, il eut un sursaut
+et s'arrêta net, le coeur martelé de grands coups. Quelque chose avait
+remué derrière lui, comme si on le suivait. M. Triphon était jeune et
+fort, mais nullement bravache, surtout le soir, dans l'obscurité et la
+solitude. Pris de peur, il fut sur le point de fuir éperdûment. Ses
+genoux fléchissaient, ses jambes se dérobaient sous lui. Brusquement il
+vit l'objet de sa terreur. C'était Kaboul qui, malgré la défense, l'avait
+suivi, par fidèle habitude. Il était là, petit et noir, vaguement visible
+dans la brume, comme un gnome, avec ses oreilles pointées, qui semblaient
+demander avec instance d'être de la promenade. «Sale bête!» gronda M.
+Triphon, furieux surtout d'avoir été effrayé pour si peu. Il se baissa,
+ramassa une motte de terre et la lança, avec un juron, vers le petit
+chien: Kaboul coucha ses oreilles et disparut dans l'ombre.
+
+M. Triphon poursuivit sa route. Ses yeux s'habituaient peu à peu à
+l'obscurité; et, à travers le voile du brouillard, il vit vers la
+droite, au delà des champs, à peu de distance, vaguement scintiller de
+petites lumières. C'était là, dans une de ces maisonnettes. De l'endroit
+où il se trouvait, impossible de reconnaître parmi les habitations celle
+des parents de Sidonie, mais s'il avait coupé tout droit à travers
+champs, peut-être se serait-il trouvé devant sa porte. La tentation
+était violente; pourtant il résista. Il marcha jusqu'à la butte du vieux
+moulin, où le chemin bifurquait à angle aigu et passait devant les
+maisonnettes.
+
+Son coeur battait nerveusement, à coups précipités. Oserait-il ..., si
+près de chez elle? Et que ferait-il si quelqu'un le voyait, si par
+hasard une porte s'ouvrait juste au moment où il passerait! Il hésitait.
+Machinalement, il gravit la butte du moulin et s'y arrêta un instant,
+immobile sous l'énorme carcasse avec l'ossature de ses ailes croisées,
+dont les extrémités se perdaient dans la ténèbre nébuleuse. Il tendait
+l'oreille, perplexe et agite. La face tournée vers le village, il y vit
+de loin clignoter quelques lumières. Il perçut le cahotement lourd d'une
+charrette sur le pavé et la danse tumultueuse des pilons dans la fabrique.
+Il entendit aussi plus près, venant d'une des maisonnettes, le ronron
+monotone d'une roue d'écoussoir. Peut-être le père de Sidonie, qui
+teillait encore du lin après sa journée de travail, afin de pourvoir à
+l'entretien de sa nombreuse famille, privée du salaire que Sidonie gagnait
+jadis à la fabrique. Un sentiment profond d'injustice et de remords le
+pénétra vivement dans ce pesant silence du soir d'hiver, au sein de cette
+morne et mélancolique solitude. La dure existence des pauvres gens lui
+apparut, et il sentit douloureusement sa part de culpabilité. C'était sa
+faute à lui. S'il avait laissé Sidonie en paix, son père n'aurait pas eu
+à fournir ce rude labeur. Il se mordait les lèvres en y songeant et son
+désir de la revoir s'en aviva. Oui, il irait; il voulait savoir! Et d'un
+pas décidé, il descendit la butte du moulin, quand, pour la deuxième
+fois, un bruit mystérieux le fit tressauter d'angoisse. «Nom de Dieu!»
+ragea-t-il. C'était encore Kaboul.... Il se tenait là, au pied de la
+butte, à peine distinct dans la brume, immobile et les oreilles pointées.
+M. Triphon frémissait de colère et en même temps se sentait touché par
+une fidélité si tenace. Il comprit l'inutilité de le renvoyer désormais
+et l'appela; fou de joie, le petit chien accourut et fit des cabrioles
+devant lui. Précédant son maître dans le chemin de terre, il avait l'air
+de le guider vers l'endroit où il désirait aller; et M. Triphon le suivit,
+sans plus lutter ni hésiter.
+
+Il se trouva bien vite près des petites maisons. La roue d'écoussoir
+ronflait plus fort, comme un bourdon puissant; et M. Triphon se rendit
+compte que le bruit ne venait pas de chez Sidonie, mais d'à côté. Ceci
+le consola un peu et il sentit moins lourdement le poids de sa faute. Il
+lui sembla qu'ils étaient moins pauvres et malheureux qu'il n'avait cru.
+Il s'était arrêté, haletant d'émotion, dans le chemin sombre, devant la
+petite grille entr'ouverte. Immobile, il regardait, écoutait. En des
+contours imprécis il voyait la maisonnette, avec son pignon pointu,
+crépi à la chaux blanche. Devant, il y avait une haie basse et,
+derrière, un petit verger; la porte d'entrée était sur le côté, entre
+deux petites fenêtres aux volets clos.
+
+Il regardait, écoutait. Kaboul s'était arrêté avec lui, satisfait et
+tranquille maintenant qu'il avait rejoint son maître. Que faire? Entrer?
+Passer? La tentation était presque surhumaine. Il se sentait attiré
+comme par des câbles et ses pieds restaient cloués au sol. Des rais de
+lumière filtraient, comme des flèches d'or, par les fentes des volets
+et, à l'intérieur il percevait une vague rumeur de besogne ménagère.
+
+Il écoutait, les sens tendus, un peu gêné par le ronflement intermittent
+de l'écoussoir à côte. Il croyait entendre par intervalles un bruit
+monotone de petites bobines tombant sur du papier glacé. Oui, il
+entendait bien. C'était un bruit de bobines dentellières. Cela semblait
+ruisseler comme des gouttes de pluie sur une toiture de zinc, s'arrêter,
+recommencer. Parfois, en abondance, comme une ondée; parfois, goutte à
+goutte comme d'une gouttière percée. Il comprit que Sidonie et ses
+soeurs étaient encore en plein travail. Comme le voisin à sa roue
+d'écoussoir, elles peinaient sans relâche, et cette assiduité à la
+besogne, dans le silence du soir qui semblait plutôt inviter au repos
+et au recueillement, le remplissait d'une sorte de vénération craintive
+pour l'existence digne et probe de ces humbles.
+
+Il hésitait; il n'osait pas aller plus loin. En lui pénétrait la
+conscience obscure qu'il n'avait pas le droit de troubler leur quiétude.
+De nouveau il se sentait le coupable, le malfaiteur. Il recula de
+quelques pas, dans l'ombre brumeuse. L'émotion et la tristesse lui
+étreignaient le coeur, mais il sentit d'instinct qu'il ne pouvait rester
+là, qu'il fallait partir. Sur la pointe du pied, il s'en alla, précédé
+de Kaboul. Son coeur battit moins fort; ses poumons oppressés
+respirèrent. Il comprit qu'il avait bien fait; une paix légère descendit
+en son âme. Dans la petite grange du voisin, dont la porte était ouverte
+et où une lampe fumeuse épandait une sorte de halo jaunâtre, il vit le
+teilleur, qui lui tournait le dos, se mouvoir avec diligence sur les
+planches à bascule. L'homme était tout saupoudré de gris, comme un gros
+hanneton, la roue faisait un bruit de cheval qui s'ébroue, les palettes
+de bois hachaient menu les fibres, et dans le ronflement continu le
+petit bonhomme fredonnait un bout de chanson, comme s'il travaillait
+uniquement par plaisir. Dans un coin s'empilaient de larges écheveaux de
+lin teille, comme des belles chevelures luisantes et blondes.
+
+D'un pas pressé, M. Triphon retourna au village. Il se sentait rompu,
+comme après une dépense de forces excessive. Par la remise il rentra
+à la fabrique où les pilons dansaient et bondissaient toujours; et, à
+travers le jardin sombre, il regagna la maison, où Eleken s'apprêtait
+à mettre le couvert pour le repas du soir. Sa mère rangeait sa corbeille
+à ouvrage et prononça quelques paroles banales. M. de Beule entra. Il
+n'avait pas l'air enjoué; sa figure était gonflée et rouge. Il parla un
+moment des affaires, sur un ton chagrin. Mme de Beule entreprit de le
+remonter; mais l'optimisme de sa femme l'irritait: il était facile de
+voir tout en rose, quand on ne se sentait aucune responsabilité. Mme de
+Beule n'insista pas. Il ne s'occupa pas plus de son fils que si celui-ci
+n'eût pas existé.
+
+Eleken entra et servit le souper. Ils mangèrent en silence. Au loin,
+dans la fabrique, les pilons battirent encore quelques instants, puis
+la machine s'arrêta lentement, comme une chose qui expire. Lorsqu'il eut
+achevé son repas, M. de Beule prit son journal et s'installa près du feu,
+dans son fauteuil. Muche se roula en boule à ses pieds et s'endormit.
+Mme de Beule reprit sa corbeille à ouvrage. M. Triphon n'avait plus rien
+à faire....
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Après tout, son escapade nocturne lui avait laissé une impression
+bienfaisante. Il éprouvait presque la satisfaction d'avoir accompli une
+bonne action; et cette pensée consolante le soutint, pendant plusieurs
+jours. Il se sentait réconcilié avec lui-même, grandi dans sa propre
+estime. Il y songeait, il en rêvait la nuit, il y trouvait une sorte
+d'appui moral, tout en ayant peur à l'idée de recommencer l'entreprise.
+
+Il vécut ainsi toute une semaine, tiraillé en sens contraires. Alors
+le désir, le mécontentement, l'inquiétude le reprirent plus fort. Si
+désespérément vide et morne était sa vie, si totalement insignifiant et
+insipide son travail à la fabrique et au bureau--le peu que la mauvaise
+volonté rancunière de son père lui laissait faire--si mortellement
+ennuyeuses les interminables soirées d'hiver, qu'il aurait fait n'importe
+quoi pour y échapper. Il lutta jusqu'à l'extrême limite de ses forces.
+Il passa des jours et des nuits comme enterré vivant dans un sépulcre.
+Puis tout d'un coup il n'y tint plus, la démence le secouait. Un soir
+enfin il repartit, ivre d'amour et de douleur, prêt à tout, prêt à la
+catastrophe et à la mort.
+
+Kaboul l'accompagnait et il n'essaya même pas de le renvoyer. Il allait,
+il allait, tout droit devant lui à perdre haleine; il courbait la tête
+contre le vent, ses pieds mouillés faisaient gicler les flaques de boue
+avec un bruit de choses qui éclatent, ses dents claquaient. Mais il ne
+sentait rien, ne voyait rien; il n'avait qu'une vision, une hantise:
+être auprès d'elle, la revoir, la serrer entre ses bras....
+
+De loin, il vit clignoter les lumières des maisonnettes et il entendit
+le ronflement de l'écoussoir dans la petite grange du voisin. Il vit
+l'homme, pareil à un fantoche grisâtre, gambader sur ses planches à
+bascule et perçut le fredonnement de sa chanson, comme l'autre soir
+qu'il avait passé par là. Il s'arrêta, la respiration coupée; et, devant
+lui, s'arrêta aussi Kaboul, noir et immobile dans la clarté vague de la
+lampe à huile, comme un petit chien de boîte à jouets. Et, de même que
+la première fois, M. Triphon eut une hésitation avant d'aller plus loin.
+Là tout semblait si digne, si tranquille, si probe. Personne n'y
+paraissait songer à mal; tout y parlait de bon travail et de devoir; lui
+seul venait s'y glisser comme un rôdeur, un malfaiteur. Une sorte d'envie
+le mordit au coeur. Il jalousait cette pauvreté, cet humble bonheur dans
+le devoir accompli, ce dur labeur du bon petit teilleur de lin, qui
+trouvait encore assez de charme dans son existence pour fredonner une
+chanson. Que fallait-il de plus au monde que le contentement! Ce petit
+bonhomme-là n'était-il pas mille fois plus heureux que lui qui,
+matériellement, vivait dans l'abondance et ne travaillait que lorsqu'il
+en avait envie? Sa vie à lui ne serait-elle pas bien plus heureuse s'il
+réparait le mal qu'il avait fait à la pauvre Sidonie, s'il l'épousait et
+allait vivre avec elle humblement? M. Triphon était dans des dispositions
+sentimentales, tous ces temps-là; le remords, quelquefois, lui montait par
+bouffées à la gorge. Ses yeux se remplirent de larmes d'attendrissement et
+il n'hésita plus. D'un pas ferme, il passa devant la petite grange, vit,
+entr'ouverte, la grille du verger de Sidonie, la poussa, suivit la sente
+vers la maison et s'arrêta devant la porte. Dans l'obscurité il avança la
+main pour lever le loquet. Il ne le trouva pas tout de suite. Ses doigts
+tâtonnaient sur le, bois rugueux; et il se sentait là comme un voleur, qui
+va s'introduire par effraction. A l'intérieur, derrière la porte fermée,
+il entendait le clapotement monotone des bobines retombant sur le carton
+glacé des coussins de dentellière. Il percevait aussi un bruit de sabots
+qui marchaient avec lenteur sur les dalles et la résonance d'un tisonnier
+avec lequel on attisait le feu. N'arriverait-il donc pas à empoigner ce
+sacré loquet! Soudain il eut un sursaut. Quelque chose de blanchâtre lui
+passait entre les jambes en soufflant, suivi d'une ombre noire, qui
+jappait. «Kaboul!... nom de Dieu!» cria-t-il, d'une voix sourde. C'était
+Kaboul donnant la chasse au chat de la maison. Il y eut une vive escalade
+après un tronc de pommier, contre lequel le chien s'arc-bouta de ses pattes
+de devant. Cependant, à l'intérieur de la maisonnette, c'était tout à coup
+le silence complet. Le tisonnier ne tisonnait plus, les bobines cessèrent
+de clapoter sur le carton glacé, les sabots étaient muets. Alors une voix
+s'éleva, une voix de femme qui demandait d'un ton troublé:
+
+--Qui est là?
+
+--C'est moi, la patronne, n'ayez pas peur, répondit-il machinalement, la
+gorge serrée d'émotion.
+
+--Qui, vous? répéta la voix, plus pressante.
+
+--Moi, la patronne, M. Triphon, murmura-t-il d'une voix étranglée, au
+trou de la serrure.
+
+Il y eut une vague rumeur. Il lui sembla entendre des cris d'effarement
+étouffés; puis, pendant quelques secondes, de nouveau un silence de mort
+régna. Derrière lui, dans l'obscurité, il entendait le chat sur le
+pommier cracher sa colère et le glapissement aigu de Kaboul, qui pleurait
+du nez. Lentement les sabots s'avancèrent vers la porte, qui s'ouvrit
+avec prudence.
+
+--Puis-je entrer? demanda-t-il, haletant et presque suppliant.
+
+Il avait en face de lui la mère de Sidonie. C'était une femme d'une
+cinquantaine d'années, maigre, avec de grands yeux clairs. Elle devait
+avoir été jolie dans sa jeunesse, comme sa fille. «Tiens, c'est vous,
+Monsieur Triphon», dit-elle simplement, en le faisant entrer. Kaboul se
+faufila entre leurs jambes et elle ferma doucement la porte.
+
+Une sorte de paravent en planches masquait à moitié la cuisine; il
+s'arrêta sur le seuil, avança la tête et demanda d'une voix timide,
+comme il eût fait dans n'importe quelle maison étrangère: «Je ne vous
+dérange pas?» En même temps il entra. Trois jeunes filles étaient
+assises autour d'une table basse près de la fenêtre à menus carreaux,
+avec leur coussin de dentellière sur les genoux. Une lampe les
+éclairait, dont trois bocaux remplis d'eau grossissaient les rayons
+clairs sur la finesse délicate et compliquée de leur ouvrage.
+
+--Bonsoir, tout le monde, dit M. Triphon d'une voix qui tremblait.
+
+Six beaux yeux clairs s'étaient levés; quatre restèrent fixés sur lui
+avec persistance, deux se baissèrent aussitôt, regardant, mouillés, le
+métier à dentelle. Et deux voix douces répondirent timidement: «Bonsoir,
+Monsieur Triphon», tandis que la troisième gardait le silence. C'étaient
+Sidonie et ses deux jeunes soeurs. Une vive rougeur avait coloré ses
+joues, qui lentement s'atténuait. De ses doigts tremblants elle agita
+ses bobines et se remit machinalement au travail. Les deux petites
+soeurs ne bougeaient pas, muettes de curiosité et d'émotion angoissée.
+La mère jeta quelques brindilles sur le feu, qui crépita, et dit dans
+son trouble:
+
+--Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle affaire!
+
+--Je suis venu ..., commença M. Triphon d'une voix sourde.
+
+Mais aussitôt il s'arrêta, suffoqué, ne trouvant plus les mots. Tout son
+corps tremblait. Maintenant qu'il était là, il ne savait plus que faire
+ni que dire. Il était venu pour la revoir, dans un élan de tendresse et
+de remords irrésistible et il n'avait pas une parole, pas un geste, pour
+exprimer le tumulte de ses sentiments. Il considérait Sidonie, qui
+gardait un mutisme farouche, et ses lèvres frémissaient, sans articuler
+un son. Enfin, d'un effort violent, il put bégayer:
+
+--Sidonie ... puis-je encore venir te voir?
+
+Elle ne dit rien, les bobines tambourinaient sur le carton glacé, mais
+elle inclina la tête, comme en signe d'acquiescement. La mère se tenait
+droite et figée devant le feu; les petites soeurs demeuraient immobiles,
+leurs beaux yeux clairs fixés sur lui.
+
+--Sidonie ..., reprit-il avec angoisse, je ne peux plus vivre ainsi, il
+me faut te revoir.
+
+De nouveau elle inclina la tête, sans répondre. Elle aussi semblait
+incapable de parler. Elle releva ses yeux mouillés de larmes, les tint
+longuement fixés sur lui. Il se précipita, lui prit les mains, les serra
+convulsivement. Un sanglot brusque s'échappa de sa gorge. La mère vint
+vers lui, avança une chaise et dit:
+
+--Asseyez-vous, monsieur Triphon.
+
+Il s'assit.... Il s'assit tout près de Sidonie et la regarda avec
+tendresse. Sa respiration était oppressée et haletante. La sueur perlait
+sur son front. La présence importune des deux petites soeurs ébahies et
+curieuses le gênait. Il les regardait avec impatience, comme pour les
+faire partir. Intimidées, elles baissèrent la tête et se remirent
+machinalement au travail. Les bobines tapotaient doucement. Peut-être,
+si elles n'avaient pas été là, les mots qu'il fallait dire lui
+seraient-ils venus. Maintenant, il ne trouvait que cette banalité, qui
+sonnait, discordante, à ses propres oreilles:
+
+--Comment vas-tu, Sidonie?
+
+Elle se remit à pleurer. Aussi, cette question! Il n'aurait rien pu lui
+demander de plus maladroit ni de plus stupide: il le sentait.
+
+--Comment voulez-vous que j'aille! répondit-elle enfin, profondément
+navrée.
+
+Il la regarda à la dérobée. Ses joues tendres avaient conservé de leur
+fraîcheur et le profil était resté fin et pur, un peu aminci sous les
+beaux cheveux bruns ondulés. La taille s'alourdissait.... Il essaya de
+se ressaisir, mais son esprit demeurait agité et troublé. Il sentait des
+lacunes dans son cerveau. Que venait-il faire? Quel était son but? Il
+l'ignorait lui-même. Les choses ne se précisaient pas en lui. Venait-il
+la consoler et la réconforter d'une promesse solennelle de l'épouser?
+Il s'effraya à cette idée, qui le glaçait. Mais, quoi alors? Pourquoi
+restait-il là à ne rien dire? Que devaient-ils penser?
+Qu'attendaient-ils de lui? Il lui fallait s'expliquer--dire, faire
+quelque chose!
+
+Dans sa détresse, il ouvrit son veston et sortit son portefeuille. Il
+avait de l'argent sur lui et déplia d'une main tremblante trois billets.
+Timidement, il fit signe à la mère et lui remit l'argent. «Voilà,
+dit-il, c'est pour vous... c'est pour vous autres, pour vous aider».
+Il baissa la tête, s'attendant à de durs reproches.
+
+A la vue d'une telle somme la mère eut presque peur et le regarda bouche
+bée, avec de grands yeux. Elle en oublia de le remercier et ne sut rien
+dire. Les petites soeurs, les joues en feu, se remirent nerveusement à
+remuer leurs bobines. Les traits de Sidonie se contractèrent en une
+douloureuse amertume et soudain ses larmes coulèrent. Son émotion fut
+aussitôt contagieuse. La mère à son tour se prit à pleurer; de même les
+jeunes soeurs, qui se levèrent et quittèrent la pièce. M. Triphon
+lui-même était si profondément bouleversé qu'il enlaça Sidonie en
+gémissant et la tint longuement embrassée. Inquiété par la scène, Kaboul
+se mit à aboyer.
+
+Cette voix les ramena au sens de la réalité. M Triphon lança un coup de
+botte à Kaboul, et Sidonie, séchant ses larmes, appela le petit chien
+auprès d'elle pour le caresser. Il la reconnut bien dès qu'il entendit
+sa voix, lui lécha la main et remua la queue.
+
+--C'est une bonne petite bête fidèle, monsieur Triphon, dit la mère en
+passant son tablier sur ses joues.
+
+--Oui, mais il fait trop de bruit, répondit M. Triphon.
+
+Ce banal colloque suffit à dégager l'atmosphère, alourdie de peine et de
+contrainte. Le tragique de la situation cédait à une appréciation plus
+saine et plus modérée. A quoi bon se désoler en pure perte! Les choses
+étaient ce qu'elles étaient et les larmes n'y changeraient rien. La mère
+ne fit entendre nul reproche et les beaux sentiments généreux dont M.
+Triphon était tout gonflé refluèrent vers les profondeurs de son âme
+impressionnable. Comme d'un accord mutuel et tacite, ils ne parlèrent
+plus du passé; et M. Triphon se sentit un moment à l'aise, tel un simple
+ami venu faire une cordiale visite de politesse. Les soeurs rentrèrent
+et furent s'asseoir devant leur ouvrage que toutes les trois reprirent,
+comme si rien n'était arrivé. Les petites bobines clapotantes voletaient
+affairées, abeilles diligentes, au-dessus du carton glacé des coussins.
+
+--Comment ça va-t-il à la fabrique? demanda Sidonie au bout d'un
+instant, d'une voix blanche.
+
+--Oh! il y fait bien tranquille ..., bien triste ..., bien ennuyeux,
+répondit-il sur le même ton.
+
+Son air désenchanté semblait dire que pour lui tout charme en avait
+disparu depuis qu'elle ne s'y trouvait plus. Nouveau silence. Les
+bobines tambourinaient; la mère préparait le repas du soir près de
+l'âtre.
+
+--Est-ce vrai que vous allez vous marier avec mademoiselle Dufour?
+demanda Sidonie tout à coup.
+
+Il sursauta violemment et un afflux de sang lui monta aux joues.
+
+--Des mensonges! des mensonges! des mensonges! s'écria-t-il avec force.
+Qui vous a dit ça?
+
+Elle sourit, surprise et contente. Ses beaux yeux le remercièrent d'un
+long regard pour sa violente explosion de franchise. Mais lui se sentait
+humilié, mécontent. L'évocation brusque de l'avanie subie le mordait
+amèrement au coeur et, durant quelques instants, il éprouva un regret
+aigu d'être revenu vers Sidonie. Il mesura l'abîme social qui les
+séparait: il ressentit une déchéance morale, vit l'impossibilité de se
+relever. Il avait lui-même fixé son sort; un recul n'était plus
+possible.
+
+Les jeunes soeurs, qui d'émotion avaient laissé choir leurs bobines, les
+relevèrent et recommencèrent doucement à tambouriner; la mère, qui avait
+prêté la plus vive attention à sa réponse, se remettait lentement à
+tourner avec une grosse cuiller de bois la soupe au lait qui mijotait
+dans le grand chaudron pendu sur l'âtre. Agacé, M. Triphon haussa les
+épaules comme pour chasser une pensée importune. Tant pis; il l'avait
+dit; le sort en était jeté. Il prit sa pipe et la bourra.
+
+--Marie, une allumette! commanda la mère à l'une des petites.
+
+Marie se leva, courut à la cheminée, frotta une allumette et vint la
+présenter à M. Triphon.
+
+--S'il vous plaît, monsieur Triphon, dit-elle humblement, avec un joli
+sourire.
+
+M. Triphon alluma sa pipe, en regardant la petite avec aménité. C'était
+une jolie enfant de seize ans, bientôt jeune fille, fraîche, avec des
+yeux bleus très tendres. Elle deviendrait, à sa façon, une aussi belle
+fille que sa soeur, pensa M. Triphon. Il en éprouva comme une sensation
+de vanité et de bien-être. Il tira quelques bouffées gourmandes de sa
+pipe et sourit voluptueusement, comme un pacha dans son harem.
+
+Dehors, devant la porte, il y eut tout à coup un bruit de sabots qu'on
+secoue. Troublé dans sa béatitude, M. Triphon leva des yeux inquiets.
+
+--Oh! ce n'est rien, dit la mère d'un ton rassurant. C'est le père et
+Maurice qui reviennent.
+
+M. Triphon devint tout pâle. Le père et le frère! Il n'y avait plus du
+tout pensé. Il se sentit envahir comme d'une coulée froide. Qu'allait-il
+se passer? Le père outragé ne lui montrerait-il pas la porte en un geste
+d'indignation? Est-ce que le fils ne le prendrait pas à la gorge pour le
+flanquer dehors? Machinalement, comme pour se mettre en état de défense,
+il s'était levé.
+
+--N'ayez pas peur; restez assis, monsieur Triphon, lui dit la mère avec
+conviction.
+
+Et, à leur tour, les filles hochèrent la tête en signe de tranquillité.
+La porte s'ouvrit et les deux hommes entrèrent. Un moment ébahi, le père
+regarda fixement le visiteur inattendu. Durant une seconde, il y eut
+comme un éclair de colère et de menace dans ses yeux. Mais il ne dit
+rien, regarda sa femme d'un oeil rond, puis M. Triphon, toucha le bord
+de sa casquette, murmura «bonsoir», d'une voix à peine perceptible, et,
+le pas pesant, s'avança vers l'âtre. Le fils aussi, un long garçon
+dégingandé, s'arrêta un moment, interdit, toucha le bord de sa
+casquette, murmura «bonsoir», et se dirigea, les bras ballants, vers
+l'âtre.
+
+--Père Neyrinck ..., commença M. Triphon d'une voix étranglée. Mais il
+ne put continuer; il s'arrêta, suffoqué, les traits contractés et d'une
+pâleur livide. «Père Neyrinck ...», reprit-il au bout d'un instant,
+raidi et presque tragique, «père Neyrinck, je suis ici ... et vous
+pouvez me mettre à la porte, si vous voulez ... mais je suis ici ... je
+suis ici ... parce que je veux revoir Sidonie ... parce que je ne veux
+pas la laisser seule ... dans le malheur.»
+
+Il s'arrêta encore et dut reprendre haleine. Un sanglot s'étouffa dans
+sa gorge. Il n'en pouvait plus. Sidonie avait baissé la tête et
+pleurait; et les deux jeunes soeurs, rouges et immobiles d'émotion,
+regardaient tour à tour M. Triphon et leur père. Le père avait l'air
+plutôt gêné que méchant. Le fils considérait fixement le feu, comme si
+la chose ne le concernait pas. La mère, un peu nerveuse, se baissa vers
+son mari et lui dit à mi-voix, d'un ton confidentiel:
+
+--Il a été bon pour nous. Il m'a donné beaucoup d'argent.
+
+Le père hocha la tête; il ne dit rien. Il était là comme un étranger
+dans sa propre maison. Visiblement, il ne se rendait pas un compte exact
+de la portée d'un tel événement; et il regardait sa femme d'un oeil
+interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'il devrait bien
+répondre. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au visage
+affable qui avait la couleur uniforme et terreuse de ses vêtements de
+travail. Il paraissait fatigué et jetait machinalement des regards
+obliques vers le chaudron fumant, comme si là se trouvait pour le moment
+ce qui l'intéressait le plus. Maurice continuait à garder le silence,
+l'air hypnotisé par la flamme crépitante du foyer.
+
+--Il ne faut pas partir à cause de moi, monsieur Triphon, dit enfin le
+père avec effort, tout en regardant sa fille aînée.
+
+D'un geste ému, M. Triphon exprima sa gratitude pour ces paroles
+conciliantes. La gêne devenait moins pesante; un certain rapprochement
+semblait vouloir s'établir. Il tâta dans sa poche, prit son étui à
+cigares et l'ouvrit.
+
+--Un cigare, père Neyrinck? demanda-t-il en s'approchant de lui.
+
+--Oh! ça n'est pas nécessaire, monsieur Triphon, répondit le père avec
+un sourire de convoitise vers l'étui.
+
+--Si fait, si, si, insista M. Triphon, qui lui donna trois beaux
+cigares.
+
+--Je vous remercie beaucoup, monsieur Triphon; j'en fumerai un après que
+j'aurai mangé, dit le père.
+
+Et il prit le cadeau avec précaution, entre ses gros doigts tremblants.
+M. Triphon se tourna vers Maurice, qui sourit en rougissant légèrement.
+En recevant, lui aussi trois cigares il regarda ses soeurs, d'un air
+presque triomphant. Tout de suite il en alluma un.
+
+--Est-ce qu'on mange bientôt? demanda doucement le père à sa femme.
+
+--C'est prêt; dans cinq minutes, répondit-elle.
+
+Elle défit le lourd chaudron de son crochet au-dessus de l'âtre et versa
+le contenu dans une large terrine de grès rouge. Une bonne odeur de
+soupe au lait de beurre se répandit dans la cuisine. Les jeunes filles
+rangeaient leurs coussins. M. Triphon se leva pour partir. Kaboul, qui
+en avait envie depuis longtemps, d'impatience fit entendre un long
+baillement sonore et sautilla en dansant vers les genoux de son maître.
+
+--Kaboul, un bout de susucre? dit Maurice en caressant le petit chien.
+
+M. Triphon tendit la main à Sidonie:
+
+--Eh bien, Sidonie, à un de ces jours, n'est-ce pas?
+
+--Vous reviendrez? demanda-t-elle en le regardant avec des yeux tendres.
+
+Les deux petites soeurs, muettes et immobiles d'émotion attentive, ne
+perdaient pas un geste des adieux.
+
+--C'est permis? sourit-il.
+
+--Vous savez bien que oui, dit-elle en baissant les yeux et rougissant.
+
+--Merci, dit-il, en lui serrant encore les mains avec ferveur.
+
+--Quand viendrez-vous? insista-t-elle, malgré tout vaguement méfiante.
+
+Il hésita une seconde. La conséquence inéluctable de son premier pas
+déjà s'imposait, impérieusement.
+
+--Dès que je pourrai; après-demain, je pense, promit-il.
+
+--Bien vrai? Vous ne l'oublierez pas?
+
+--Soyez tranquille.
+
+Sur un rapide bonsoir à toute la famille, qui le lui rendit avec
+politesse, il quitta la maisonnette et se trouva dehors, dans la nuit
+froide.
+
+Le sentiment de la réalité reprit possession de lui. Il vit au passage le
+petit teilleur se mouvoir comme un pantin désarticulé sur ses planches à
+bascule et l'entendit fredonner sa chanson dans l'ébrouement de la roue
+tournoyante. Il eut à nouveau l'impression de quelque chose d'honnête et
+de digne, très au-dessus des préoccupations égoïstes qui l'avaient amené
+là. Il se sentait allégé d'un grand poids et néanmoins il n'était pas
+content de lui. Il ne savait pas encore clairement ce qu'il voulait. Il
+craignait le désenchantement pour soi-même et pour les autres. Son esprit
+demeurait trouble et un vague remords continuait de lui ronger l'âme. Il
+avait bien agi, certes; oui et non. Il venait d'oser un acte d'honnêteté
+et de franchise; mais tout à l'heure, en rentrant, il allait encore
+simuler, mentir. Il entrevoyait la lutte inévitable et longue qui
+l'attendait.
+
+Par un détour il rentra au village et passa devant la demeure cossue des
+trois demoiselles Dufour. Il songea à l'existence de ces trois vierges
+revêches qui, elles aussi, menaient une existence incolore et ratée.
+Elles étaient là, demeuraient là, isolées dans la monotonie mortelle du
+milieu villageois. Que diraient-elles de moi si elles savaient d'où je
+viens? pensa-t-il. En imagination, il voyait les lèvres prudes se
+contracter, et le rouge de la pudeur offensée se répandre sur leurs
+joues pâles. N'avaient-elles donc jamais une révolte des sens?
+N'éprouvaient-elles jamais le besoin éperdu d'enlacer un homme, de lui
+plaquer les lèvres sur la bouche, comme il faisait avec Sidonie? Il
+resta planté un moment, immobile, les yeux fixés sur la belle maison.
+Les murs blancs se teintaient vaguement d'une clarté lunaire entre le
+noir des sapins environnants et, derrière les stores baissés de deux
+fenêtres, se dessinaient dans la nuit deux rectangles de lumière. M.
+Triphon se dit que, sans doute, elles se tenaient là, réunies toutes
+les trois autour d'une table. A quoi faire? Lire? Coudre? Bavarder? Il
+sentait avec une intensité cuisante l'inutilité totale de ces trois
+existences dévoyées autant que la sienne. Pourquoi ses parents
+n'avaient-ils jamais fait une tentative pour le rapprocher de ces jeunes
+filles? N'étaient-ils pas faits pour se comprendre, dans leur isolement
+réciproque? Si ses parents s'y étaient pris à temps, la regrettable
+aventure avec Sidonie ne serait probablement jamais arrivée. A présent
+c'était trop tard. Elles savaient tout et elles le méprisaient. Elles
+avaient horreur de lui.
+
+Découragé, M. Triphon poursuivit sa route dans le silence de la rue
+déserte. Dans la fabrique, tassée comme une bête sombre, les lourds
+pilons dansaient et bombardaient; la machine à vapeur faisait entendre
+des gémissements et des soupirs. M. Triphon baissait la tête. C'était
+comme si tout ce bruit et toute cette tristesse lui retombaient sur le
+coeur. La silhouette noire de Kaboul, qui le précédait, dessinait sa
+taille de gnome à la lueur de la lanterne dans la haute remise; et le
+petit chien s'arrêta une seconde, tourné vers son maître, pour voir s'il
+entrerait dans la «fosse aux femmes». Elles y chantaient, derrière les
+vitres troubles, avec des voix nasillardes, de mélancoliques chansons
+flamandes. M. Triphon n'eut pas la moindre envie d'entrer. Il passa
+devant l'atelier, sans même y jeter un regard et s'arrêta près de
+l'écurie, où il entendait le bruit d'une querelle entre Pol et le
+«Poulet Froid». Pol était pris de boisson, selon son habitude; et, sur
+un ton menaçant, il rabrouait le «Poulet Froid», qui ne répondait que
+par monosyllabes, en jetant de la paille fraîche sous les pieds des
+chevaux.
+
+M. Triphon passa. Ils n'avaient qu'à se débrouiller. Il entra dans le
+vacarme de la «fosse aux huiliers», où les six hommes, luisants d'huile,
+se démenaient devant les pilons trépidants. Ils s'amusaient de Feelken,
+qui faisait «Fikandouss-Fikandouss!» et de Leo, poussant tout à coup son
+rugissement féroce, son terrible «Oooo ... uuuu ... iiii ...», qui
+faisait tant enrager M. de Beule, lorsqu'il l'entendait du fond de la
+maison. La joue gauche d'Ollewaert était bossuée par une chique énorme;
+et Pee et Miel s'en vinrent en souriant, d'un pas traînant, vers les
+huiliers: Pee tout blanc de farine comme un saint Nicolas couvert de
+neige, et Miel, l'air plus bête que nature avec ses cheveux épais bas
+sur le front, ses petits yeux trop rapprochés et bigles. Free le
+considéra une seconde d'un oeil fixe, puis lui cria à la face un «espèce
+de veau!» qui fit rire les autres à se tordre. Berzeel, qui s'était
+encore battu le dimanche précédent, portait au menton une cicatrice
+noirâtre, plaquée là comme une sangsue; et Pierken se tenait près de
+lui, lèvres closes et sourcils froncés, absorbé comme toujours dans les
+questions sociales et ses idées nourries par son petit journal.
+
+M. Triphon s'empressa de filer par une porte de communication
+intérieure. Il y surprit Bruun, le chauffeur, qui espionnait par une
+fente; mais, sans faire autrement attention à l'incorrigible mouchard,
+il passa et, par le jardin sombre, rentra à la maison. Lorsqu'il ouvrit
+la porte du vestibule il entendit les pilons se ralentir et la machine à
+vapeur expirer dans un dernier soupir.
+
+Le souper était prêt. M. de Beule, l'air maussade, déjà se dirigeait
+vers la salle à manger, suivi de sa femme, qui l'observait d'un air
+inquiet. Eleken vint servir et ils prirent leur repas en échangeant de
+rares paroles.
+
+Encore un jour qui s'achevait, semblable à tant d'autres jours en leur
+invariable monotonie.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Cela devint très vite une habitude.... D'abord deux fois par semaine,
+puis trois fois et bientôt quatre à cinq fois, M. Triphon se rendait le
+soir, dans l'obscurité, à la maisonnette du jardinier.
+
+Il y trouvait un chaleureux accueil, un bien-être, dont la douceur lui
+manquait tant à la maison. Il avait sa place désignée, à la petite table
+des dentellières, à côté de Sidonie; il y était tout à fait à l'aise,
+reçu par tous comme s'il était de la famille. De temps en temps il
+régalait la mère et les jeunes filles de punch ou de limonade, qu'il
+apportait enfouis dans les poches de son pardessus. Alors la joie était
+grande, les joues s'empourpraient, les yeux brillaient. Parfois, il
+avait envie d'être seul un moment avec Sidonie; mais, comme il y avait
+là ses soeurs, il allait quelques instants avec elle dans la petite
+chambre à coucher près de la cuisine. D'abord, la mère s'y était
+résolument opposée. S'ils désiraient être seuls, ils n'avaient qu'à
+sortir. Ce qu'ils firent au début; mais Kaboul les gênait, en jappant et
+donnant la chasse au chat; ou bien il pleuvait ou neigeait; ils avaient
+peur aussi d'être vus par les voisins. En vérité, c'était presque
+impossible par ce temps d'hiver; et en fin de compte la mère se résigna,
+bien qu'à contre-coeur, à leur céder la petite chambre. Dès lors ce fut
+réglé: dès qu'il entrait, Sidonie quittait sa chaise et son coussin et
+le suivait dans la chambrette. Les petites soeurs continuaient à
+travailler avec diligence: on entendait sans interruption tambouriner
+les petites bobines sur le papier glacé des coussins. Sitôt qu'elles
+s'arrêtaient, ne fût-ce qu'une seconde, la maman, bourrue, leur
+ordonnait de continuer. Elle était fort irascible dans ces moments-là,
+et quand M. Triphon et Sidonie s'attardaient un peu trop à son gré, elle
+se mettait à faire du tintamarre avec les pelles et pincettes et ses
+casseroles autour de l'âtre. Même après qu'ils étaient rentrés dans la
+cuisine, sa mauvaise humeur persistait quelque temps; elle allait et
+venait à pas fébriles qui maugréaient. Les petites soeurs alors
+n'osaient plus lever la tête et s'absorbaient, les yeux brillants et
+fixes, dans leur besogne. Lorsque le père ou Maurice se trouvaient par
+hasard à la maison, les visites à la chambrette n'avaient pas lieu.
+
+Quant à ses projets d'avenir, M. Triphon n'en parlait pas, et personne,
+du reste, ne l'interrogeait là-dessus. De part et d'autre, on paraissait
+satisfait de la situation présente; plus tard elle se dénouerait
+d'elle-même. Il y avait entre eux une sorte d'accord tacite: M. Triphon
+continuerait à venir chez eux et s'occuperait de Sidonie et plus tard de
+l'enfant. Savoir s'il l'épouserait, cela demeurait dans le vague. Il
+fallait voir, attendre. Tout ce qu'il avait promis, solennellement, un
+soir de vive effusion et de tendresse, c'est qu'il n'en épouserait
+jamais d'autre. Cela suffisait. Ils étaient contents. Ils acceptaient la
+chose. La mère n'y avait mis qu'une seule condition: pas d'autre enfant,
+avant de l'avoir épousée. Il en avait fait la promesse formelle.
+
+Le père et Maurice non plus ne voyaient pas d'inconvénients graves à ses
+visites répétées. Le père avait bien dit qu'il fallait se tenir sur ses
+gardes, se méfier des voisins jaloux et de leurs commérages; mais il
+n'avait pas autrement insisté. Il ne comptait pas pour beaucoup dans la
+maison, le père. Généralement, on le mettait au courant des choses après
+qu'elles étaient arrivées; et il s'en arrangeait. Maurice signifiait
+moins encore. D'habitude on ne lui disait rien et il n'en demandait pas
+plus. On lui laissait simplement le loisir de constater le fait
+accompli, si ça l'intéressait. En fait, les deux hommes ne savaient pas
+que M. Triphon venait si fréquemment chez eux. Par ces longues soirées
+d'hiver, il pouvait arriver de bonne heure et être reparti avant l'heure
+de leur retour. Et, lorsqu'ils ne trouvaient pas M. Triphon chez eux en
+rentrant, la plupart du temps ils ne s'informaient pas de sa visite; les
+femmes, de leur côté, s'étaient entendues pour n'en rien dire, si les
+hommes ne posaient aucune question. Lorsque M. Triphon y était encore au
+moment où père et fils rentraient, les choses se passaient à peu près
+comme la première fois: on se saluait avec un peu de gêne; on échangeait
+quelques banalités sur le temps et la prochaine moisson; puis,
+distribution généreuse de cigares, qui étaient toujours acceptés avec le
+plus vif empressement. Après quoi, M. Triphon prenait bien vite congé,
+pour ne pas les gêner pendant qu'ils prenaient leur modeste repas. Père
+et fils étaient résignés aussi bien que la mère et les soeurs; ils se
+sentaient trop las pour se tourmenter l'esprit à des histoires. Le mal
+était fait. Évidemment, il eût mieux valu que cela ne fût pas arrivé;
+mais elle n'était ni la première ni la dernière qui se trouvait dans le
+même cas. Et il y avait du moins une consolation: il serait riche plus
+tard et toujours à même de prendre généreusement soin d'elle et de
+l'enfant. Du reste, il avait déjà fait preuve de grande générosité. Il
+donnait à Sidonie et à sa mère à peu près tout l'argent dont il
+disposait. Vraiment, il ne pouvait pas faire mieux pour le moment.
+L'accident qui arrivait à Sidonie aurait pu tout aussi bien être
+l'oeuvre d'un garçon sans le sou, et alors les conséquences auraient été
+infiniment plus graves. Cette idée était plutôt réconfortante. Et, sans
+en convenir entre eux, le père et le fils souhaitaient parfois que M.
+Triphon vînt un peu plus fréquemment les voir, à cause des bons
+cigares....
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ainsi se passa l'hiver. Il y eut d'abord des jours sombres, avec de
+lourds nuages, qui flottaient bas, comme s'ils étaient chargés de boue;
+puis vinrent la neige et la gelée; puis le dégel, puis encore de très
+fortes gelées, suivies d'une neige abondante par un vent glacial. Toute
+la contrée était ensevelie sous l'immense nappe blanche, les
+maisonnettes semblaient plus petites et prenaient des tons décolorés au
+milieu de tout ce blanc. La fumée des cheminées était fauve et bistre
+dans le gris opaque du ciel.
+
+Les gens restaient chez eux, s'acagnardaient aux coins de l'âtre, dans
+un besoin d'intimité et de bien-être. Les grandes chambres des maisons
+cossues restaient glacées et sombres; la bonne chaleur vivifiante se
+gardait sous les solives basses et enfumées des humbles chaumines; et
+chaque fois que M. Triphon entrait dans la maisonnette de Sidonie, il y
+goûtait une sorte d'intimité douillette qui n'existait pas chez ses
+parents et qui l'y retenait comme une longue et douce caresse. Il aurait
+bien voulu y rester toujours, la pipe aux lèvres, Kaboul roulé en boule
+à ses pieds, les jambes allongées vers la flamme dansante de l'âtre, où
+ses yeux suivaient des pensées pleines de charme, l'esprit bercé par le
+tambourinage léger des bobines, qui rebondissaient sur le carton glacé
+des coussins de dentellière. Il eût voulu y vivre, toujours, toujours,
+simplement et humblement, comme eux vivaient; il eût voulu partager leur
+frugal repas du soir, s'amuser doucement au bavardage des jolies filles,
+puis y dormir devant le feu, avec Sidonie dans ses bras. Pourquoi cela
+ne se pouvait-il pas? Pourquoi ne pouvait-il rester là, simplement et
+naturellement, comme Kaboul et Minou, d'abord des ennemis farouches, et
+maintenant des amis inséparables, enroulés ensemble sur les dalles,
+devant la bonne chaleur du feu? Ils s'y endormaient comme des êtres
+humains et M. Triphon contemplait ce spectacle en souriant, presque avec
+une pointe de jalousie.
+
+La vieille horloge, droite et raide comme une aïeule desséchée dans son
+coin, comptait de son tic-tac lent et monotone ces instants de reposant
+bonheur qui s'égrenaient dans le néant. Le rouge de la flamme se
+reflétait en danses capricieuses sur les cuivres luisants et les étains
+ternis le long des murs; le plafond bas aux solives brunes était comme
+une cuirasse de protection et de sécurité, qui ne laissait rien entrer
+de l'inclémence du dehors, ne laissait rien échapper du charme et des
+délices du dedans. Parfois il se sentait là comme sur une île
+bienheureuse, seule au milieu d'une mer mauvaise, gonflée de périls.
+
+Car, chaque fois, il y avait risque pour lui à s'y rendre, et risque
+aussi à s'en retourner. La neige rendait les nuits trop claires; chaque
+silhouette se détachait avec une inquiétante netteté. Il était presque
+impossible qu'on ne l'aperçût pas quelque soir. Avec les jours plus
+longs, le danger grandissait. Comment s'arrangerait-il lorsque, le
+printemps et l'été venus, les gens restaient parfois, jusque tard dans
+la nuit, à prendre le frais devant leur porte? Problème qui lui
+paraissait insoluble et auquel il préférait ne pas penser encore.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Un soir qu'il était assis là, comme de coutume à fumer sa pipe, auprès
+des dentellières, des pas lents résonnèrent au dehors, sur le dallage de
+briques le long du mur. Puis quelqu'un secoua la neige de ses sabots et
+des doigts discrets frappèrent doucement à la porte.
+
+--Mon Dieu! Qui ça peut-il être! s'écrièrent les jeunes filles
+inquiètes.
+
+Bien sûr, ni le père, ni Maurice. Ce n'était pas encore leur heure et
+ils ne frappaient pas à la porte pour entrer.
+
+--Continuez votre travail; j'irai voir, dit la mère, elle-même troublée.
+
+Elle alla vers la porte. Les bobines, un instant arrêtées,
+recommençaient à tambouriner tout doucement.
+
+--Qui est là? cria-t-elle d'une voix aigre.
+
+--C'est moi, Ivo, répondit du dehors une voix enjouée.
+
+--Mon Dieu! C'est Ivo, notre voisin. Vite, M. Triphon, cachez-vous dans
+la chambre! dit Sidonie à voix basse.
+
+M. Triphon se leva d'un bond, entra dans là chambre. Mais il en
+ressortit aussitôt, pour prendre Kaboul, qui était resté endormi devant
+le feu. Au même moment, la mère ouvrait la porte et Ivo, en entrant, se
+trouva nez à nez avec M. Triphon. Les yeux de la mère s'écarquillèrent
+d'angoisse et les jeunes filles ne purent réprimer un léger cri.
+
+Ivo, qui entrait en souriant, était le petit teilleur de lin d'à côté,
+que M. Triphon voyait chaque soir en passant, dans son réduit
+poussiéreux, en train de se démener sur sa planche à bascule en
+fredonnant une chanson, comme s'il ne travaillait que pour son plaisir.
+Ainsi que tout le monde au village, il connaissait bien M. Triphon, et
+une stupéfaction profonde, mêlée de gêne, parut sur ses traits, quand il
+le vit là, d'une façon aussi soudaine et inattendue. Un instant, il se
+figea dans une immobilité complète, bouche bée et les yeux ronds, puis
+il eut un mouvement comme pour déguerpir. Il se ressaisit néanmoins,
+prononça d'une voix timide un «Je ne dérange pas», puis s'avança d'un
+pas hésitant. Des flocons de neige restaient collés à sa casquette et
+ses épaules; et, à le voir là, saupoudré de blanc par-dessus la couche
+de poussière jaunâtre qui le couvrait des pieds à la tête, avec ses
+petits yeux bleus rieurs et sa barbe jaune où la neige fondante faisait
+scintiller de menues étoiles d'argent, il faisait penser à un drôle de
+bon petit saint Nicolas pour rire, descendu, au grand plaisir des
+enfants, des froids nuages sur la terre. Après un «Bonsoir, tout le
+monde», il refusa de s'asseoir, parce qu'il n'avait pas le temps. Il
+sortit une petite bouteille de sa poche et demanda à la mère Neirynck si
+elle ne voulait pas lui prêter un peu d'huile. Il n'en avait plus et il
+lui fallait absolument teiller ce soir encore une ou deux bottes de lin.
+
+--Mais oui, mon gars Ivo, mais oui, répondit la mère Neirynck, contente
+de pouvoir lui rendre service et d'acheter peut-être ainsi sa
+discrétion.
+
+Elle lui prit des mains la petite bouteille et fut la remplir à la
+jarre, dans l'arrière-cuisine.
+
+--Je crois qu'il neige, dit M. Triphon, sentant qu'il devait dire
+quelque chose. Je crains que ça ne recommence à tomber dru, ajouta-t-il
+avec un regard inquiet vers les volets fermés.
+
+--Oui, n'est-ce pas, m'sieu Triphon, répondit aussitôt le petit
+teilleur. C'est trop, pas vrai? Faudrait du temps sec à présent.
+
+Les jeunes filles, les joues en feu et agitant fiévreusement leurs
+bobines, se mêlèrent à la conversation.
+
+--Le pire, c'est pour les labours de printemps, dit Sidonie.
+
+--Oui, surenchérit M. Triphon; et les charretiers donc, avec leurs gros
+chariots le long des routes. Chaque jour je suis étonné de voir rentrer
+les nôtres.
+
+--Oui mais, et quand le dégel viendra!... ajouta Ivo d'un ton important.
+
+Les petites soeurs hochaient la tête d'un air grave et tout le monde
+était d'accord qu'un temps pareil, s'il durait, c'était la ruine. La
+conversation tournait aux plus sombres pronostics, comme de vieilles
+gens avec leur crainte enfantine de malheurs imaginaires. On eût dit que
+M. Triphon était venu chez les Neirynck uniquement pour épiloguer sur ce
+chapitre sans fin et que tout le reste était sans intérêt pour lui. La
+mère rentra avec la fiole remplie et la tendit au petit teilleur. Il
+sourit largement dans sa barbe blonde et se confondit en remerciements,
+promettant de rendre l'huile sous peu. Ça ne pressait pas, assura la
+mère Neirynck; et M. Triphon, sortant son étui, lui demanda s'il
+désirait fumer un cigare.
+
+--Ah! m'sieu Triphon, ça n'est pas de refus, vous savez! répondit le
+petit teilleur, dont toute la physionomie s'épanouit d'une joie
+gourmande.
+
+Il riait d'aise, comme un tournesol radieux, dans sa barbe blanche, M.
+Triphon lui donna trois beaux cigares, avec lesquels il disparut dans la
+nuit neigeuse, riant tout haut et titubant de joie.
+
+--Il ira raconter qu'il vous a vu; c'est un petit bavard, dit la mère
+d'un air anxieux en revenant de fermer la porte.
+
+--Je le crains aussi, répondit M. Triphon, la mine très abattue.
+
+Les jeunes filles n'étaient pas aussi pessimistes.
+
+--Il se taira à cause des cigares, pour en avoir encore à l'occasion,
+dit Sidonie.
+
+Ses petites soeurs étaient du même avis. Il avait intérêt à se taire.
+Mais la mère demeurait méfiante. «C'est un tel petit bavard!»
+répétait-elle en hochant la tête; et, pour la première fois depuis qu'il
+venait là, M. Triphon, inquiet, eut l'impression d'un grand danger
+immédiat qui menaçait son tranquille et doux bonheur. Il ne s'attarda
+pas ce soir-là. Il ne se sentait plus en sécurité. Ses adieux à Sidonie
+eurent quelque chose de triste et d'oppressé, comme s'il ne devait plus
+la revoir.
+
+Il neigeait à gros flocons quand il se retrouva dehors; et aussitôt il
+entendit, dans le ronron de l'écoussoir, fredonner le petit teilleur qui
+s'était déjà remis à l'ouvrage. Un instant il s'arrêta, se demandant
+s'il ne ferait pas bien d'entrer dire un mot au bonhomme. Après une
+minute d'hésitation, il résolut de n'en rien faire. Moins on le voyait,
+mieux cela valait. Il passa sur la pointe du pied, en risquant un regard
+furtif dans la petite baraque où Ivo, sur la planche à bascule, se
+démenait dans le bruit et la poussière, en chantant comme s'il
+trépignait de joie. M. Triphon sourit. Les flocons de neige avaient
+l'air de voltiger comme des papillons blancs vers la lumière de la
+grangette; il eut l'impression que là-haut, dans le ciel sombre,
+travaillaient d'autres teilleurs innombrables. Ils étaient animés par la
+chanson d'Ivo; et tout cela se fondait en une harmonie étrange, où il y
+avait de l'allégresse et aussi de la douleur.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Ce fut peu de jours après cette aventure que M. Triphon crut remarquer
+un changement dans l'attitude des ouvriers de la fabrique à son égard.
+Ils l'observaient parfois avec un sourire bizarre, énigmatique et
+Feelken prit pour habitude, chaque fois qu'il l'apercevait, de lancer
+son «Fikandouss-Fikandouss», à quoi Leo répondait par un «Oooo ...
+uuuu ... iiii» rugissant. Les autres riaient: Free, immobile, perdu dans
+ses pensées, devant les pilons rebondissants; Berzeel, parfois bruyant
+et violent. Ollewaert s'enfonçait dans la bouche une chique énorme,
+comme s'il allait l'avaler; et même ce Poeteken, d'ordinaire si
+tranquille et si timide et qui avait fini par épouser «La Blanche»,
+s'oubliait à regarder M. Triphon avec des yeux brillants et vifs, qui
+semblaient receler un monde de sensations intimes. Pee, tout blanc comme
+un bonhomme de neige, quittait volontiers ses meules cliquetantes pour
+se mêler aux choses mystérieuses qui se manigançaient près des pilons et
+Bruun était constamment derrière l'une ou l'autre porte, à écouter et
+espionner. Seul, Pierken, comme toujours absorbé par les graves
+problèmes sociaux qu'il étudiait dans son petit journal, ne s'occupait
+de rien; et Miel, cette espèce de veau, qui ne comprenait goutte à ce
+qui se passait, restait là, bouche bée et immobile, à regarder auprès
+des autres.
+
+M. Triphon devenait chaque jour plus méfiant. Il avait l'impression
+qu'il se tramait quelque chose contre lui et s'inquiétait de ne rien
+découvrir. Son instinct l'avertissait de bien se tenir sur ses gardes.
+Le petit teilleur avait-il bavardé, comme le craignait la mère Neirynck?
+Savait-on, à la fabrique, qu'il continuait à fréquenter Sidonie et
+allait chez elle? M. Triphon, désespérant d'élucider le mystère dans la
+«fosse aux huiliers», chercha à s'enquérir dans la «fosse aux femmes».
+Il y apprendrait peut-être davantage. Mais là aussi lui fut opposée une
+attitude à laquelle il ne s'attendait pas. Dès que les ouvrières
+apercevaient seulement le bout de la queue de Kaboul, les conversations,
+qui allaient grand train jusqu'à ce moment-là, s'arrêtaient net. Au
+moment où il entrait, plus un mot; ou bien, ce qu'elles disaient alors
+était d'une telle banalité que l'on n'aurait pas eu l'idée d'écouter ou
+de se mêler à la conversation dans le fallacieux espoir d'apprendre rien
+de sérieux. De même, la façon d'être des charretiers avait changé. Pol
+faisait de drôles d'allusions lorsqu'il était ivre; et le «Poulet Froid»
+parlait avec une emphase bruyante de toutes sortes de bonnes choses que
+pouvaient se permettre les gens riches dans ce monde. Assez souvent
+Justin-la-Craque et son aide Komèl venaient se mêler à l'entretien; et
+alors cela devenait fou. Justin racontait des histoires à tomber à la
+renverse; Komèl y ajoutait un mot de temps en temps, avec ses yeux
+aqueux d'ivrogne fixés avec un intérêt étrange sur M. Triphon, et son
+long nez rouge qui semblait rire tout seul dans sa face de suie.
+
+Enfin, à la maison aussi, M. Triphon put s'apercevoir d'un changement,
+qui y rendait l'atmosphère encore beaucoup plus pesante qu'elle n'était
+déjà. M. de Beule rôdait par les couloirs et les pièces, gros de rage
+concentrée, et on voyait bien que sa femme était dans l'abattement et
+souvent ne savait comment s'y prendre pour n'être pas rabrouée
+méchamment par son mari. Une sourde irritation suintait des murs; et
+Sefietje qui, tel un baromètre, annonçait toujours avec exactitude les
+variations d'humeur de la famille, allait et venait en silence avec des
+soupirs. Quant à la deuxième servante, Eleken, on ne la voyait presque
+plus. Dès que son ouvrage était fini, elle allait se cacher on ne savait
+où; c'est à peine si on entrevoyait parfois un bout de sa jupe, en fuite
+derrière un mur ou une porte. Quelque chose de très angoissant couvait
+partout; et, sans rien savoir de précis, M. Triphon ne doutait pas que
+l'orage ne fût près d'éclater sur sa tête.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Il éclata, et, bien qu'attendu, plus brusquement et avec plus de
+violence que M. Triphon n'eût pensé. Il éclata un dimanche soir, au
+moment où M. Triphon sortait pour aller voir Sidonie.
+
+Accompagné de Kaboul, il avait déjà la main sur le bouton de la porte,
+quant tout à coup M. de Beule, surgissant de son bureau, lui demanda
+d'un ton bref:
+
+--Où allez-vous?
+
+M. Triphon perdit la tête. Depuis des mois son père ne lui adressait
+plus la parole, ne s'occupait pas de lui, répondait à peine, par un
+grognement hargneux, à son salut matin et soir. M. Triphon fut tellement
+interloqué par ce changement soudain qu'il resta quelques instants
+immobile, la main sur le bouton de la porte, sans trouver de réponse.
+
+--Eh bien? Vous n'avez pas compris? Je vous demande où vous allez?
+répéta M. de Beule d'un ton acerbe.
+
+--Faire un petit tour, dit à la fin M. Triphon en regardant son père
+d'un air mal assuré.
+
+--Un tour chez les garces! tonna M. de Beule avec fureur.
+
+Et, d'une voix menaçante, autoritaire:
+
+--Vous resterez ici, nom de nom! Ou bien vous ne remettrez plus les
+pieds à la maison!
+
+--Comme vous voudrez, répondit M. Triphon sans se fâcher ni demander
+aucune explication.
+
+Et, lentement, il rebroussa chemin.
+
+Mais la colère de M. de Beule ne s'apaisait pas devant pareille
+humilité; il bouillonnait intérieurement; tout son être frémissait. Sa
+femme, qui de loin l'avait entendu «partir» en face de son fils,
+accourut en larmes, avec des gémissements. M. Triphon comprit nettement
+qu'ils savaient tout et qu'une scène violente devait avoir eu lieu déjà
+entre les deux époux. M. de Beule, se retournant contre sa femme, à
+nouveau l'abreuva de violents reproches, comme si elle seule était la
+cause de tout. C'était elle qui l'avait ainsi élevé; elle qui toujours
+s'était montrée faible, beaucoup trop faible pour ce fils aux mauvais
+penchants; elle qui en avait fait un fainéant; elle qui avait introduit
+dans la fabrique cette fille ... cette ... cette roulure, cause unique
+de toute leur honte et de tous leurs malheurs. M. de Beule, «partait»
+comme un dément; il ne se possédait plus; sa femme ne cessait de pleurer
+et de gémir, tandis que M. Triphon, devant cette violente sortie,
+demeurait stupéfait de les voir ne rien ignorer, jusqu'aux moindres
+détails, de ses escapades réitérées. Evidemment, ils étaient renseignés
+depuis longtemps; et cela avait dû fermenter et bouillonner en eux,
+alors que lui vivait dans la douce et trompeuse illusion qu'ils
+ignoraient tout. Le nom de Sidonie ne fut même pas prononcé. C'était du
+reste bien superflu. Tous comprenaient parfaitement, encore que M. de
+Beule, eh laissant déborder sa rage et son mépris, employât parfois le
+pluriel dans ses invectives, comme si son fils se fût compromis avec une
+ribambelle de femmes perdues. Enfin, en quelques mots secs, hachés, il
+dicta ses conditions: Rompre sur-le-champ avec cette femme et retourner
+à une existence convenable, ou quitter la maison immédiatement, sans
+rémission ni retour. «C'est la fable de toute la commune!» rugit-il. «Je
+n'ose plus me montrer dans la rue! Les honnêtes gens me tournent le
+dos!»
+
+M. Triphon sentit comme un froid glacial qui le pénétrait jusqu'aux
+moëlles, ainsi qu'une faiblesse étrange qui lui coupait les jambes. Il
+avait bien eu certaines craintes, cette sensation vague et angoissante
+que l'aventure ne pouvait pas durer ainsi, indéfiniment. Mais il
+n'aurait jamais cru, non, jamais, en être déjà à ce point d'avoir à
+choisir sans plus feindre ni tergiverser; choisir, comme on choisit
+entre la vie et la mort....
+
+Que faire maintenant? Où aller, que devenir, à présent que le fil était
+si brusquement, si brutalement tranché entre elle et lui? C'était le fil
+même de l'existence. On venait de lui enlever soudain tout ... tout ce
+qui valait la peine de vivre. Son esprit chancelait; il était étourdi
+par ce vide immense, cet abîme de néant qu'il sentait tout à coup en
+lui, là même où, l'instant auparavant, s'entassaient encore des trésors
+de joie. Il aurait voulu s'indigner, défendre son bonheur, se révolter
+avec rage contre les obstacles et il n'en avait plus la force. Il ne
+sentait plus que sa faiblesse: son infinie, son impuissante et
+désespérante faiblesse.
+
+--C'est bien, dit-il soumis; c'est bien.
+
+Et il le répéta encore comme si, dans sa noire désolation, il ne
+trouvait plus d'autres mots: «C'est bien; c'est bien!» Tout de même, en
+une révolte soudaine, il se fâcha. Il lança un regard mauvais à son père
+et gronda, tout frémissant:
+
+--Pas besoin de faire tant de boucan.
+
+M. de Beule ne répondit pas. Sans doute estimait-il en avoir assez dit.
+Les épaules gonflées, il rentra dans son bureau, pendant que sa femme,
+les mains jointes, implorait des yeux M. Triphon. Sefietje, les
+pommettes rouges d'agitation, parut dans le couloir pour demander un
+détail à Mme de Beule concernant le souper; le bout de la jupe d'Eleken
+disparut en coup de vent derrière une porte. Kaboul, surpris que son
+maître n'eût pas ouvert la porte d'entrée, d'impatience se mit à bailler
+tout haut. Muche, qui était resté dans le couloir, vint flairer
+méticuleusement son collègue, comme si c'était un chien étranger qu'il
+rencontrait là pour la première fois. Rassuré par son examen, il se mit
+à gratter à la porte du bureau de M. de Beule. Celui-ci l'entr'ouvrit,
+le petit chien se faufila par l'ouverture en frétillant de la queue et
+la porte se referma avec un bruit sec, au son hostile dans l'oppressant
+silence.
+
+On eût dit que la maison même grondait, menaçante et hargneuse.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Les jours qui suivirent furent sinistres. M. Triphon avait l'impression
+qu'il était surveillé, espionné, suivi, partout où il allait. Il n'avait
+plus confiance en personne; et sa haine contre le petit teilleur était
+féroce, car il ne doutait pas un seul instant que celui-ci n'eût tout
+ébruité.
+
+Il n'avait plus revu Sidonie. Il n'osait y retourner. Mais il lui avait
+tout expliqué dans une lettre et, surexcité par tant d'obstacles, fait
+le serment solennel que jamais, quoiqu'il arrivât, il ne la quitterait.
+Il jurait de la revoir malgré tout, de même que rien au monde ne
+l'empêcherait de s'occuper d'elle et de l'enfant qui allait naître;
+seulement, il lui fallait prendre patience, attendre que les
+circonstances devinssent plus favorables. Il lui disait comme il était
+désolé de ne plus aller chez elle, de ne plus avoir de ses nouvelles;
+mais cela aussi reviendrait, avec le temps, quand l'orage se serait peu
+à peu apaisé.
+
+Dans l'usine, sur les physionomies et dans la façon d'être des ouvriers
+à son égard, il pouvait observer, et presque lire, l'effet produit par
+la scène à la maison. Évidemment, ils étaient au courant de tout et ils
+le narguaient en silence, parfois avec de vagues allusions, le plus
+souvent d'un simple regard ou d'un sourire et toujours avec une joie
+maligne. Feelken, par exemple, avait maintenant un petit ton spécial et
+agaçant pour prononcer son «Fikandouss-Fikandouss», lorsqu'il apercevait
+M. Triphon; de même que Leo mettait on ne sait quel insupportable
+sous-entendu moqueur et sournois lorsqu'il lançait, en nuance quelque
+peu atténuée, son odieux «Oooo ... uuuu ... iiii». Il supportait mal le
+regard fixe et le sourire muet de Free, Berzeel et Ollewaert; et, un
+jour, sa fureur éclata devant la face stupide de Miel, qui était là à
+bayer devant lui, immobile, comme s'il considérait une bête curieuse.
+
+--Espèce de veau! Qu'est-ce que tu as à me bayer ainsi à la figure!
+s'écria-t-il d'une voix tonnante, avec des yeux furibonds.
+
+--Ha ... ha ... sais pas, moi! s'effara Miel, abasourdi.
+
+--Occupe-toi de ton travail, nom de Dieu! grogna M. Triphon en lui
+tournant le dos.
+
+Cette sortie inattendue ne manqua pas de faire impression. Les visages
+des ouvriers devinrent tout à coup sérieux et ils n'eurent plus
+d'attention que pour leur besogne. Un bref instant M. Triphon sentit en
+lui la force et le prestige d'une victoire remportée. Tout plein de
+lui-même, fier, il quitta la «fosse aux huiliers» et s'achemina à
+travers la cour vers la «fosse aux femmes». Mais avant d'en atteindre la
+porte, il s'arrêta, l'oreille tendue, les sourcils froncés de colère.
+Derrière son dos, dans l'huilerie, retentissait un vacarme de possédés.
+Leo rugissait à tue-tête son abominable «Oooo ... uuuu ... iiiii ...» et
+le «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss» de Feelken faisait rage, pendant
+que les autres riaient, gueulaient, chahutaient, comme en une folie
+d'émeute.
+
+--Nom de nom de nom de Dieu! répétait M. Triphon en trépignant de
+fureur.
+
+Dans la cour arrivait Justin-la-Craque avec une barre de fer, suivi de
+son aide Komèl, qui portait une pince et un marteau. Tous deux étaient
+visiblement sous l'influence de la boisson. Justin se planta devant M.
+Triphon, le regarda fixement de ses yeux vitreux, et commença à
+fredonner en sourdine son obsédant _O Pepita_. Il s'arrêta net, grinça
+des dents et, comme en un accès de rage concentrée:
+
+--Ooooo ... Monsieur Triphon! Oooo ... monsieur Triphon, si vous saviez
+ce que moi je sais!
+
+--Qu'est-ce que vous savez, Justin? demanda M. Triphon agacé.
+
+--Oooo ... Pepita! Pepita! Pepita! gronda l'ivrogne en sourdine.
+
+Puis, brusquement, très haut, avec une petite voix d'enfant:
+
+--Ooooo ... Pepita! Pepita! Pepita!
+
+--Et puis, qu'est-ce que vous savez? insista M. Triphon impatienté.
+
+Justin-la-Craque secoua la tête avec véhémence et ne dit plus rien. Il
+se hâta vers la fabrique, comme s'il n'avait plus une minute à perdre;
+et Komèl le suivit, hochant la tête en souriant, avec un drôle de
+frétillement de son long nez rouge, qui faisait penser à un bec de
+dindon. Tous deux disparurent dans le vacarme assourdissant de la «fosse
+aux huiliers».
+
+Soudain apparut la queue en trompette de Muche, suivi de M. de Beule,
+gonflé, cramoisi, terrible. Il fronça comme un ouragan dans l'huilerie
+et aussitôt M. Triphon l'entendit «partir» avec frénésie; les
+perturbateurs avaient leur compte. Le bruit de ses éclats de voix
+dominait le tonnerre trépidant des pilons. Il hurlait, comme toujours,
+qu'il flanquerait tout le monde à la porte, et, hoquetant de rage, il
+revint avec Muche dans la cour, bouscula M. Triphon en jurant et se
+précipita dans la «fosse aux femmes», où il recommença à «partir» avec
+ardeur, bien qu'elles ne fussent pour rien dans l'affaire.
+
+M. Triphon s'en alla prudemment avec Kaboul faire un tour au jardin.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le cher printemps allait venir....
+
+Les derniers vestiges de la neige, qui traînaient encore, des semaines
+après le dégel, ça et là sur l'herbe des prés, comme des loques blanches
+oubliées, avaient enfin fondu. Toute la terre délicieusement
+reverdissait, dégageait ses arômes grisants au tiède soleil d'avril. Les
+coucous jaunes et les anémones blanches fleurissaient déjà le long des
+ruisseaux redevenus limpides; et l'herbe, par places encore mouillée et
+imbibée comme une éponge, s'étoilait d'innombrables pâquerettes. Le
+ciel, devenu bleu, paraissait très haut, très haut; et les alouettes,
+invisibles ou pas plus grosses en apparence que des moucherons, y
+chantaient ... chantaient, partout ... partout ... comme si la terre et
+le ciel se mettaient à chanter. Aux branches des peupliers se gonflaient
+les bourgeons; de loin on eût dit de grandes perruques blondes, avec des
+papillottes. Et déjà on voyait des papillons, blancs ou jaune-citron,
+avec des ailes toutes fraîches, toutes neuves, dépliées pour la première
+fois.
+
+M. Triphon était d'humeur mélancolique. Son état d'âme et le renouveau
+accusaient la discordance. Il pensait à Sidonie et une émotion attristée
+le serrait à la gorge. Il songeait aussi à l'amour en général et sentait
+lui peser sa solitude. Cela aurait été si bon, dans ces premiers beaux
+jours de printemps, d'avoir à côté de soi une femme aimée. Si bon de ne
+pas aller son chemin tout seul et perdu de par le monde, alors que tous
+les êtres vivants se rejoignaient irrésistiblement dans l'amour. Si bon,
+à l'heure douce et mystérieuse du crépuscule, où la terre s'estompait en
+gris-fauve et le ciel prenait des teintes verdâtres, d'être assis auprès
+de Sidonie devant sa petite porte à regarder les étoiles naissantes et à
+respirer l'odeur des champs. Et il eût été bon aussi, sans doute, de se
+promener dans le beau grand jardin familial avec Joséphine Dufour en
+faisant ensemble de beaux projets d'avenir: longs voyages en des pays
+lointains et fabuleux, ou calme bonheur au foyer, dans le confort et le
+bien-être. Le printemps, c'était quelque chose de riche et de
+bienheureux, quelque chose qui voulait jouir, et jubiler, et chanter,
+voulait palpiter, étreindre! Le printemps était comme une porte
+étincelante et sublime, toute large ouverte sur un horizon de féerie où
+rutilait la grande fête de l'existence: la longue et riche fête du
+voluptueux été, dont chacun devait avoir goûté avant de pouvoir dire
+qu'il avait réellement vécu.
+
+M. Triphon n'avait pas vécu et ne vivait pas. Il le sentait avec une si
+vive amertume à cette heure! Il sentait la veulerie de son existence,
+seul au monde dans la monotonie de sa jeunesse, à côté d'un père tyran
+et d'une mère tyrannisée. Il sentait cet esseulement avec une acuité
+torturante; il en souffrait jusqu'à la démence; et il lui faisait
+horreur, comme à un égaré ou un aveugle à qui l'on dirait de retrouver
+sa route dans un désert sans bornes. Le cher printemps, qui devait
+rendre les gens heureux, lui faisait mal et il fuyait son douloureux
+enchantement. Il aimait encore mieux la lugubre fabrique, où d'autres
+malheureux passaient les radieuses journées; sa lourde tristesse y était
+en harmonie avec l'atmosphère ambiante, tel un oiseau habitué à sa cage.
+
+Un jour qu'il y rôdait ainsi, contrôlant machinalement l'ouvrage, le
+rectangle de soleil qu'y dessinait la porte d'entrée s'obscurcit
+brusquement comme au passage d'un nuage, et il vit la silhouette d'un
+homme, debout sur le seuil, qui lentement s'avança vers lui, un sac plié
+en deux sous le bras. M. Triphon allait déjà à sa rencontre pour lui
+demander ce qu'il désirait, quand tout à coup ses sourcils se
+froncèrent, et il se retint à peine de le chasser d'un geste
+catégorique. L'homme devant lequel il se trouvait n'était autre qu'Ivo,
+le petit teilleur de lin, voisin des Neirynck, celui que M. Triphon
+accusait d'avoir jasé.
+
+Le petit bonhomme, cependant, ne semblait nullement se douter du
+sentiment qu'il éveillait. Souriant d'un air mystérieux il s'approcha de
+M. Triphon, avec un bonjour aimable, et lui demanda s'il pourrait avoir
+un petit sac de farine. M. Triphon, haineux et vindicatif, fit signe à
+Pee le meunier de s'en occuper, tourna les talons et s'en alla sans
+faire autrement attention à l'individu. Ivo, un moment interloqué, le
+suivit d'un pas hésitant; et, brusquement dans le tapage des pilons,
+pendant que Pee remplissait le sac, il chuchota à l'oreille de M.
+Triphon ces mots qui le firent frissonner:
+
+--J'ai des nouvelles pour vous, monsieur Triphon; une lettre.
+
+--Ah! dit machinalement M. Triphon, pendant qu'il considérait le petit
+homme d'un regard stupéfait.
+
+Et, lorsqu' Ivo eût pris le petit sac rempli des mains de Pee, il le
+suivit dehors, à travers la cour, jusque sous la grande porte
+charretière.
+
+--Voilà, dit Ivo, dans un coin sombre, en lui mettant vivement
+l'enveloppe dans les mains.
+
+M. Triphon dit merci à voix basse, donna un pourboire à l'homme et s'en
+fut à grands pas vers le jardin. A l'écart, à l'ombre des sapins
+soupirants sous la brise, il déchira le pli, le coeur battant à grands
+coups précipités. D'un rapide regard il parcourut les lignes, qui lui
+semblaient incohérentes et troubles. Il retourna le papier d'une main
+fébrile et lut la signature tracée d'une main hésitante et
+inexpérimentée:
+
+ Votre dévouée
+ Élisa NEIRYNCK.
+
+Il s'arrêta oppressé, le regard trouble, comme si un voile flottait
+devant ses yeux. D'un geste machinal de la main à son front il essaya
+d'éloigner quelque chose. Puis il reprit la lettre aux premières lignes
+et lut ces mots, qui furent comme autant de soufflets: «Un si joli petit
+mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout à fait et Sidonie
+veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptême».
+
+Effaré, ahuri, M. Triphon regarda autour de lui. Était-ce un rêve, ou y
+avait-il là, caché quelque part, un esprit moqueur qui s'amusait de lui?
+Comment! Un enfant était né dont il était le père et qui porterait son
+nom! Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Comment ne l'avait-on pas
+prévenu, consulté! Était-ce possible de donner à un enfant le nom de
+quelqu'un sans autorisation préalable! M. Triphon avait l'impression
+qu'on se jouait de lui: l'impatience et la colère l'envahissaient. La
+lettre à la main, il marcha quelques instants d'un pas agité sous les
+sapins murmurants, dans un piétinement farouche de bête en cage. Il
+agirait, il lui fallait agir, empêcher cela; mais que faire? Ce qu'il
+avait tenu secret durant de longs mois se trouvait brusquement jeté en
+pâture à la curiosité malsaine et à la malveillance publique.... «Ah!
+non! Ah! non!» dit-il tout haut en se démenant sous les sapins. «Ah!
+non! pas ça, pas ça!» Mais d'abord il fallait lire la lettre en entier;
+et, le dos contre un sapin, les sourcils froncés et les nerfs tendus, il
+lut:
+
+«MONSIEUR TRIPHON,
+
+«Je prends la plume en main pour vous faire savoir que cette nuit
+Sidonie a mis au monde un enfant et que tout s'est très bien passé.
+C'est un petit garçon et un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et
+qui vous ressemble tout à fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit
+nom comme nom de baptême. Il sera déjà baptisé quand vous recevrez cette
+lettre et Maurice sera parrain et moi marraine. Et maintenant, monsieur
+Triphon, c'est le plus grand désir de Sidonie que vous venez voir le
+plus vite possible votre joli petit bébé et la consoler. Elle désire
+tellement vous voir, monsieur Triphon, vous ne pouvez pas vous figurer
+ça et vous pouvez avoir entière confiance en Ivo; nous lui avons donné
+un bon pourboire et il a promis de ne pas bavarder et il montera la
+garde pendant que vous êtes chez nous et il viendra nous prévenir s'il y
+avait quelque chose. Venez donc aussi vite que possible, monsieur
+Triphon, vous pouvez très bien le faire car il fait encore sombre
+d'assez bonne heure et vous serez très fier de votre beau bébé quand
+vous le verrez.
+
+«Dans l'attente de votre visite, avec bien des compliments de Sidonie et
+de nous tous, je signe
+
+ Votre dévouée
+ «ÉLISA NEIRYNCK,
+ soeur de Sidonie».
+
+M. Triphon respira profondément, avec effort. Un poids immense semblait
+l'oppresser et lui couper la respiration. Ses mains étaient moites ainsi
+que son front. Il eut l'impression d'avoir beaucoup vieilli tout à coup,
+accablé qu'il était d'une responsabilité jusque-là inconnue. Il était
+pris entre les mailles d'un filet, il essayait en vain de se dégager.
+
+Glissant la lettre dans sa poche il recommença à marcher de long en
+large sous les sapins. Sa colère était tombée, mais toute son angoisse
+demeurait. Il étouffait sous les arbres, ce murmure l'exaspérait.
+L'envoûtement des branches noires lui devenait insupportable; il avait
+besoin de mouvement et d'espace, de recueillement solitaire, pour
+réfléchir à ce qui lui arrivait, se tracer une ligne de conduite ferme
+et inébranlable.
+
+Il passa le petit pont jeté sur le ruisseau, la porte dans la haie, et
+se trouva avec Kaboul dans les champs. Comme tout y était divinement
+calme et reposant! Comme tout y semblait bon, tout au bonheur d'exister,
+exempt de soucis! Les paysans étaient occupés à leur saine besogne et
+dans le ciel léger les alouettes chantaient avec allégresse la douceur
+bénie du printemps. Une fraîche odeur de sève et de renouveau montait de
+la terre.
+
+M. Triphon secoua énergiquement la tête, comme pour se débarrasser d'un
+joug insupportable. «Je n'irai pas! Je n'irai pas!» se dit-il à voix
+haute, à lui-même. Non; il n'irait pas voir Sidonie et son enfant. Il ne
+voulait pas; cela ne se pouvait pas. Il en prévoyait les suites
+inévitables: l'orage violent à la maison, le scandale public, son
+existence désormais impossible au village. Comme un trait de feu,
+l'image de la pudibonde Joséphine Dufour passa dans son esprit et il
+rougit de honte. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait l'événement!
+Que ferait-elle lorsqu'elle le rencontrerait? A cette heure il devait
+être tombé si bas dans son estime qu'en réalité il n'existait plus pour
+elle; cette pensée humiliante le faisait horriblement souffrir. De
+nouveau, il secoua violemment la tête pour écarter cette idée
+intolérable. Ne plus songer à tout cela. C'était mort. C'était une chose
+que de ses propres mains il avait tuée.
+
+Mais alors quoi? Que lui restait-il dans l'avenir? Rien. Il n'y avait
+plus d'avenir pour lui. Plus d'illusion, d'idéal, d'espoir: plus rien
+que la monotonie rampante des années, avec le fantôme de sa faute, qui
+lui fermait toutes les issues. Alors c'était là son seul recours? Plus
+que ça, Sidonie et rien d'autre, comme unique et suprême refuge? Il ne
+savait pas, sa tête bourdonnante se perdait, ses mains tremblaient, il
+se sentait faible et désemparé comme un petit enfant. Brusquement, il
+s'affaissa par terre et éclata en larmes de désespoir. Les pleurs le
+soulagèrent. Un peu de clarté se fit dans son esprit et quelque
+apaisement dans son âme. Il s'essuya les yeux et se remit debout. La
+terre féconde que son corps venait de presser exhalait une si bonne
+odeur et le chant des alouettes tant de bonheur, comme s'il n'y avait
+que joie et bonté généreuse ici-bas. Serait-ce donc un tel crime d'aller
+la voir? N'était-ce pas, au contraire, tout naturel? N'était-ce pas un
+devoir, oui, un devoir pour lui, ne fût-ce que pour consoler Sidonie,
+comme la petite Élisa lui avait demandé dans sa lettre?... Il pouvait le
+faire!... Il pouvait, s'il voulait. Surtout maintenant, sans retard,
+avant que la nouvelle sensationnelle se fût répandue dans le village.
+Jusque-là il avait obéi; après la scène violente avec son père, il
+n'avait plus essayé de revoir Sidonie, et l'active surveillance qui le
+persécutait s'était peu à peu relâchée. L'atmosphère semblait moins
+hostile à la maison, ces derniers temps. Il pouvait se risquer une fois,
+en tout cas.
+
+Cette pensée le réconforta, lui rendit quelque courage. Lentement, il
+revint à travers champs vers la fabrique, mûrissant son plan.... Eh
+bien, oui, il irait. Tout au moins il le tenterait, ce soir même. Sitôt
+après le souper. La journée promettait une belle soirée printanière; il
+y aurait un peu de lune; cela pourrait sembler tout naturel qu'il fît un
+petit tour au jardin avec Kaboul, avant de monter se coucher. Il
+filerait par le jardin et, en faisant un détour, pour éviter le village,
+il arriverait chez elle. Il ne resterait qu'un tout petit moment,
+quelques minutes à peine, tout juste le temps d'embrasser Sidonie et de
+lui donner courage. On ne s'apercevrait de rien à la maison.
+
+Il regarda sa montre. Six heures. Le soleil s'inclinait sur l'horizon,
+rouge dans des buées oranges, derrière le feuillage des arbres qui
+ressemblait à de fines dentelles d'un vert transparent et tendre.
+Silencieuses les alouettes redescendaient de l'azur vers leurs nids; les
+paysans rentraient avec leurs attelages; à la cime d'un peuplier, petite
+tache noire dans la verdure légère, chantait un merle, le bec tourné
+vers l'occident, qui racontait sans fin, de sa voix monotone et un peu
+rauque, toutes les merveilles qu'il voyait de là-haut.
+
+M. Triphon rentra dans la fabrique. Une agitation sourde faisait battre
+plus rapidement son coeur. Déjà le plan lui semblait moins facile. La
+petite porte du jardin était fermée à clef, la nuit, et la clef restait
+à la maison. Il eût été risqué de la mettre dans sa poche sans rien
+dire. Mieux valait se glisser par une brèche de la haie. Il retourna au
+jardin, inspecta les lieux, découvrit la brèche qu'il cherchait,
+derrière des buissons, dans un coin, près du ruisseau. C'était parfait.
+Il se sentait ragaillardi. Derechef, le plan lui apparut d'une exécution
+facile.
+
+A la fabrique, dans le vacarme des pilons, Sefietje circulait avec la
+goutte du soir. M. Triphon la vit entrer dans la «fosse aux huiliers»,
+suivie à pas de loup par Bruun, le chauffeur, qui resta à l'épier par
+une fente de la porte. M. Triphon haïssait cet homme pour sa constante
+habitude de ruse et d'espionnage. Il le détestait doublement, maintenant
+qu'il avait lui-même quelque chose d'important à cacher. Toute manoeuvre
+secrète l'inquiétait, par le rapport qu'elle pouvait avoir à l'événement
+sensationnel que le petit teilleur de lin était venu annoncer. Il
+bouscula sans ménagement l'espion et pénétra dans l'huilerie. Sefietje
+se trouvait avec sa bouteille au milieu des «huiliers», qui
+l'entouraient pendant qu'elle remplissait le verre; les pommettes
+rouges, signe indubitable chez elle de grande agitation intérieure, elle
+semblait leur raconter des choses qui les intéressaient prodigieusement.
+L'inusité de ceci frappa M. Triphon. D'ordinaire, Sefietje parlait le
+moins possible avec ces hommes qu'elle détestait violemment.
+Saurait-elle déjà la grosse nouvelle et était-elle en train d'en parler?
+M. Triphon, faisant un effort sur lui-même, s'approcha des «huiliers»,
+comme si de rien n'était.
+
+Aussitôt le groupe se dispersa et Sefietje continua sa tournée avec son
+verre et sa bouteille. Les pilons rebondissaient et cognaient; le soleil
+couchant tendait en diagonale, à travers les vitres de la chambre des
+machines, une poutre d'or transparente dans le trou sombre; M. Triphon
+ne s'attarda pas plus que d'habitude: il observa de côté le visage des
+«huiliers» et se dirigea vers la «fosse aux femmes». Mais à peine
+avait-il fermé la porte derrière lui qu'une clameur sauvage s'éleva.
+Feelken répétait avec une obstination agaçante son insupportable
+«Fikandouss-Fikandouss», Leo mugissait son effarant «Oooo ... uuuuu ...
+iiiii» et les autres riaient d'un rire énorme dans le tonnerre des
+pilons. «Sacredieu! Ils savent!» ragea M. Triphon. D'un mouvement
+brusque, il fit demi-tour, prêt à rentrer dans l'huilerie pour demander
+des explications. Une seconde de raisonnement plus calme le retint. Il
+étouffa un juron de fureur et entra chez les femmes.
+
+Il y retrouva Sefietje avec sa bouteille et son verre, entourée cette
+fois par les ouvrières qui buvaient ses paroles. Leurs yeux brillaient,
+les bouches étaient ouvertes d'étonnement, tout travail semblait arrêté.
+Mais dès qu'on l'aperçut, fini! toutes s'occupaient exclusivement de
+leur ouvrage, tandis que Sefietje, les joues en feu, se hâtait de
+remplir le verre pour quitter l'atelier, sitôt servie la dernière
+ouvrière. M. Triphon bourra sa pipe et les regarda toutes d'un coup
+d'oeil circulaire plein de méfiance. Mais rien ne trahissait leurs
+pensées; elles parlèrent un moment du temps, qui était vraiment
+extraordinaire pour la saison; et, comme M. Triphon ne répondait rien,
+toutes gardèrent pareillement le silence: un silence gênant, qui dura
+deux ou trois minutes, jusqu'à ce qu'il comprît l'inutilité d'une
+attente plus longue et, la mine renfrognée, quittât l'atelier.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+A la maison régnait un état d'esprit bizarre, obscur et incertain. Dans
+la cuisine, décidément, il n'était point normal. Sefietje se trahissait
+par une agitation insolite. Eleken semblait ne point connaître une
+seconde de repos; ses allées et venues étaient continuelles, et sans
+cesse ses jupes passaient et repassaient en coup de vent derrière les
+portes. L'attitude de sa mère inspirait des doutes. Savait-elle? Ne
+savait-elle pas? Il hésitait. Parfois elle le regardait avec une
+tristesse grave; l'instant d'après, rien ne lui semblait changé, et elle
+avait son visage de toujours. En tout cas, son père ne savait rien,
+c'était certain. Il montrait à table son humeur habituelle, sans aucune
+aménité, mais aussi sans hostilité apparente. Il était même plus
+communicatif que de coutume; il parla longuement de ses
+affaires--naturellement--sous un jour qui n'était pas trop sombre.
+
+M. Triphon, qui sentait venir l'heure de son entreprise hasardeuse,
+mangeait, le coeur battant, avec effort. Les morceaux lui restaient dans
+la gorge, mais il les avalait tout de même, pour ne pas éveiller de
+soupçons. Sa mère s'en aperçut pourtant et lui demanda, avec une
+sollicitude débonnaire:
+
+--Tu n'es pas bien, mon garçon?
+
+--Oh! si, si, dit-il, je n'ai pas grand'faim, voilà tout.
+
+Et il posa sa fourchette. M. de Beule leva les yeux dans la direction de
+son fils et ses sourcils se contractèrent d'un air revêche. M. Triphon
+tressaillit. «Saurait-il tout de même quelque chose?» se demanda-t-il.
+Mais il se remit promptement. M. de Beule, son assiette garnie pour la
+seconde fois, se remit à parler de l'état de ses affaires, et M. Triphon
+pensa: «Ce n'est rien, c'est sa mauvaise humeur naturelle, qui, sans
+raison, se manifeste tout à coup».
+
+Eleken, croyant que la famille avait fini de souper, entra pour
+desservir; mais, à la vue de M. de Beule qui mangeait encore, elle se
+hâta de déguerpir avec une sorte d'effroi, sans même entendre ce que Mme
+de Beule lui demandait. M. de Beule, dérangé par ce va-et-vient rapide,
+leva des yeux chagrins et bougonna:
+
+--Qu'y a-t-il donc? Pourquoi court-elle ainsi!
+
+Sans attendre la réponse, il reprit, en appuyant sur d'infimes détails,
+ses longues considérations d'ordre commercial. Il s'adressait
+exclusivement à sa femme, qui écoutait, les traits fatigués.
+
+Eleken rentra pour servir le dessert. A nouveau elle avait presque
+disparu avant que Mme de Beule eût eu temps de lui expliquer ce qu'elle
+désirait. M. de Beule lui lança un mauvais regard, mais sans rien dire.
+M. Triphon mastiquait un morceau de tarte, s'efforçant de manger très
+lentement. Quand il eut fini il se leva et, d'un air aussi calme, aussi
+naturel que possible, comme il faisait chaque soir, il quitta la salle à
+manger.
+
+Kaboul, selon son habitude, l'attendait derrière la porte, pour faire un
+tour. Dehors, il ne faisait pas encore tout à fait sombre. Une belle
+lumière dorée, limpide éclairait la baie vitrée donnant sur le jardin et
+M. Triphon excita à voix basse son petit chien, qui se mit aussitôt à
+japper d'une voix perçante, en sautant sur la porte. M. Triphon la lui
+ouvrit et ensemble ils gagnèrent le jardin.
+
+D'abord il n'alla pas plus loin. Il avait ramassé une pomme de terre; il
+la lançait sur le gazon et Kaboul la rapportait, très animé par le jeu.
+Les servantes pouvaient le voir par les fenêtres de la cuisine, et ses
+parents, de même, par les baies vitrées de la vérandah. Et ainsi, petit
+à petit, imperceptiblement, suivant chaque fois de quelques pas la pomme
+de terre lancée et rapportée, il avançait tout doucement dans le jardin
+crépusculaire jusqu'au moment où il fut hors de vue. Alors, brusquement,
+de toute la vitesse de ses jambes, il se mit à courir. Il passa en
+trombe le petit pont du ruisseau, s'élança le long de la rive, piqua
+dans la brèche de la haie. Kaboul l'avait suivi, comme il faisait
+toujours; mais, devant ce passage insolite par une brèche, il se
+rebiffa, arc-bouté des quatre pattes, et refusa d'aller plus loin.
+«Kaboul!... Nom de Dieu!» rugit M. Triphon d'une voix sourde. Au lieu
+d'obéir et de suivre son maître, Kaboul tout à coup se mit à aboyer
+d'une voix stridente. M. Triphon, terrifié, d'un bond regagna le jardin.
+Il saisit des deux mains l'odieux cabot et le serra à l'étouffer. Il
+haletait de rage; pour un peu il l'aurait tué. Replongeant dans la
+brèche, il courut quelques pas, lâcha son petit chien qui, heureusement,
+le suivit en frétillant de joie.
+
+Le soir était d'une splendeur idéale, un peu frais et figé, comme il
+arrive au printemps, mais d'une pureté et d'une sérénité incomparables,
+avec des teintes profondes d'un vert lumineux semé de pâles étoiles,
+comme si le ciel même devenait un champ immense de couleurs printanières
+où frissonnaient doucement de blanches floraisons. Les rossignols
+chantaient dans le noir des jardins et les chauves-souris voletaient en
+silence, pareilles à des ombres inquiètes.
+
+M. Triphon courait ... courait à perdre baleine. Il fallait lutter de
+vitesse avec le temps, qui pressait terriblement. Pourvu qu'il ne
+rencontrât personne, qui le forçât à ralentir, à s'arrêter! C'était une
+question de vie ou de mort pour lui. Mais, chance inespérée, personne.
+La sueur lui coulait le long des joues, ses jambes se dérobaient sous
+lui, bientôt il n'en pourrait plus. Des ailes pour aller plus vite, pour
+atteindre, frémissant de désir, ce que, peu d'heures auparavant, il
+voulait éviter à tout prix....
+
+Toujours accompagné de Kaboul qui gambadait à ses côtés, il arriva au
+chemin de terre, où les maisonnettes s'estompaient vaguement sous le
+ciel encore limpide. Il s'arrêta une seconde, pour reprendre haleine. Il
+haletait, il était ruisselant. Il s'épongea avec son mouchoir. En son
+coeur battait comme un marteau. Ses joues brûlaient. Il passa devant la
+grange du petit teilleur. Il s'étonna, s'inquiéta presque, de ne point
+l'y trouver au travail. Qu'est-ce que cela signifiait? Était-ce un
+mauvais présage? Il s'arrêta encore, à fouiller du regard, l'oreille aux
+écoutes. Il se sentait ému et faible comme un enfant. Il en aurait
+pleuré. Ce ne fut qu'un instant. Il se ressaisit, poussa la grille du
+jardinet, suivit le petit sentier, s'arrêta devant la porte et cogna
+doucement du doigt.
+
+--Qui est là? demanda-t-on aussitôt du dedans.
+
+--Moi... monsieur Triphon, répondit-il d'une voix sourde.
+
+La porte vivement s'ouvrit et il entra. Devant lui, dans le petit
+couloir, se trouvait Lisatje.
+
+--Comment va?... Comment va?... demanda-t-il tout de suite d'une voix
+entrecoupée.
+
+--Oh! très bien, très bien, monsieur Triphon. C'est un si joli bébé!
+répondit Lisatje attendrie.
+
+Ses tempes bourdonnaient. Il avait l'impression baroque qu'il devait y
+avoir chez lui quelque chose de ridicule, il ne savait quoi. Il entra.
+Marie était assise devant son coussin de dentellière et le père Neirynck
+et Maurice fumaient calmement leur pipe, assis de chaque côté de l'âtre
+éteint. M. Triphon s'attendait de leur part à un accueil plutôt frais.
+Des paroles dures de leur part lui eussent paru logiques et naturelles.
+Mais rien de pareil n'arriva. Au contraire. Le joli et frais visage de
+Marie rayonnait de bonheur et ses yeux caressants souriaient; le père
+Neirynck et son fils touchèrent très poliment le bord de leur casquette
+et dirent à leur tour, l'un après l'autre:
+
+--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous félicite!
+
+M. Triphon n'en revenait pas. Est-ce qu'il rêvait? Il ne savait plus
+comment se tenir, de quel côté se tourner. Cela frisait
+l'invraisemblable. On eût dit qu'il avait accompli quelque acte
+glorieux. Un instant il se demanda si décidément on se moquait de lui.
+Mais non. D'un air soumis ils l'invitèrent à s'asseoir, pendant que
+Lisatje allait voir s'il pouvait entrer dans la chambre de Sidonie. La
+mère Neirynck parut sur le seuil de la chambrette.
+
+--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous félicite! dit-elle, tout comme
+les autres.
+
+Et, avec un geste discret:
+
+--Voulez-vous venir voir?
+
+M. Triphon se leva. Ses jambes tremblaient et un voile flottait devant
+ses yeux. A présent, sur le point de la revoir, il eût presque mieux
+aimé être loin. Il redoutait l'inconnu derrière cette porte entr'ouverte
+et craignait de ne pouvoir maîtriser son émotion. Machinalement, d'un
+pas de somnambule, il se dirigea vers la chambre. Il lui fallut baisser
+la tête sous la voûte basse pour franchir le seuil. La mère ferma
+doucement la porte derrière lui. Kaboul, qui voulait aussi entrer, reçut
+la porte sur le nez et poussa un glapissement.
+
+Une petite lampe à pétrole, posée sur une armoire, éclairait faiblement
+la chambrette basse aux murs grisâtres et au plafond sombre. Comme dans
+un rêve M. Triphon vit deux couchettes, avec un berceau entre elles.
+Dans l'une, Sidonie était allongée sur le dos, très pâle, ses beaux
+cheveux sombres épars sur l'oreiller blanc. A côté du berceau se tenait
+Lisatje, penchée et souriante, avec des yeux humides d'attendrissement.
+
+M. Triphon ne voyait que Sidonie. Il la regardait, avec toute la tension
+de son esprit, comme s'il se trouvait en présence d'un prodige
+inconcevable. Remué jusqu'au plus profond de son être, il était en proie
+à une sensation nouvelle et inconnue: une sorte de respect religieux
+devant l'émouvant mystère de la maternité.
+
+Elle lui sourit très doucement et lui tendit une main pâle et amaigrie.
+Il l'étreignit avec passion, y appuya ses lèvres, éclata brusquement en
+larmes violentes. Elles coulaient comme d'une fontaine: il pleurait
+comme un pauvre petit enfant, que les réalités de la vie accablent. Il
+disait des choses incohérentes, noyées de remords et d'amour; il tomba à
+genoux et demanda pardon pour tout le mal qu'il lui avait fait. Sidonie
+se mit aussi à pleurer et gémir. Mais la mère intervint avec autorité:
+ces émotions ne valaient rien pour Sidonie. Que M. Triphon garde son
+calme et aille voir l'enfant dans son berceau.
+
+M. Triphon fut consterné. L'enfant! C'est vrai, il y avait un enfant. Il
+l'avait totalement oublié! Les paroles de la mère Neirynck tombèrent sur
+lui comme une douche froide. Il se leva et s'approcha en hésitant,
+presque avec angoisse, du berceau, dont Lisatje bien doucement écartait
+les rideaux.
+
+M. Triphon vit quelque chose: une figure grosse comme le poing, d'un
+rouge violacé sous un minuscule bonnet blanc, et qui faisait d'affreuses
+grimaces. La bouche, contractée de spasmes, laissait suinter des bulles
+baveuses, les yeux étaient fermés avec effort, comme s'ils ne devaient
+jamais s'ouvrir et deux menottes, pas plus grosses que des noix,
+semblaient se cramponner à quelque objet précieux et invisible, qu'elles
+s'obstinaient à ne pas lâcher.
+
+--Petit Triphon ... Petit Triphon ..., répétait Lisatje d'une voix émue
+en caressant doucement les petites joues.
+
+Puis se retournant vers M. Triphon, les yeux brillants:
+
+--N'est-ce pas que c'est un beau bébé, monsieur Triphon? Le joli petit
+mignon! Il vous ressemble comme deux gouttes d'eau.
+
+M. Triphon regardait, immobile, comme figé. Il trouvait l'enfant si
+hideux qu'il lui était impossible d'articuler un son. Est-ce que
+vraiment cela lui ressemblait, cette horreur, ce monstre? Il ne pouvait
+le croire, s'y refusait. Cette idée le révoltait. Il en était dégoûté et
+il en avait peur. Il jetait des regards anxieux autour de lui, comme
+s'il avait eu envie de prendre la fuite. Mais les femmes ne remarquaient
+rien de son effarement; la mère était aussi attendrie que sa fille; et
+Lisatje prit l'enfant dans son berceau et le présenta à M. Triphon, pour
+qu'il le tînt un instant dans ses bras. Il n'osa refuser. Ses mains
+tremblaient en le tenant et, sans le regarder, à bout de bras, il alla
+le porter à Sidonie, qui le coucha sur son coeur, comme un trésor
+inestimable, et lui dit des choses que seule une mère sait dire.
+
+M. Triphon pensa soudain au temps qui pressait. D'un geste nerveux, il
+tira sa montre et constata avec effroi qu'il était près de neuf heures.
+Il lui fallait partir au plus vite; on le chercherait à la maison; on ne
+comprendrait pas ce qu'il était devenu. Une ombre de tristesse passa sur
+le visage de Sidonie.
+
+--Déjà ..., gémit-elle.
+
+--Il faut, il faut! répondit-il avec abattement.
+
+--Est-ce que vous reviendrez bientôt?
+
+--Aussitôt que j'en aurai l'occasion.
+
+Il se pencha sur elle et l'embrassa tendrement.
+
+--Et votre enfant, vous ne lui donnez pas aussi un baiser ..., dit-elle.
+
+Miséricorde! Cet enfant! Il l'avait encore oublié! Elle le tendit vers
+lui à bout de bras; et lui réapparut, cette fois tout près, l'horrible
+petite figure grimaçante, avec cette peau qui semblait cuite, ratatinée,
+écorchée, ces yeux spasmodiquement fermés, cette bouche baveuse qui
+soufflait des bulles. Comment était-il possible de dire que cela
+ressemblait à un être humain et à lui, surtout! Ces femmes étaient
+folles, avec leurs ressemblances! Il tendit ses lèvres frémissantes vers
+l'enfant et lui donna un baiser, les yeux clos, pour ne pas voir.
+
+--On dirait que vous en avez peur, ricana la mère Neirynck.
+
+Il eut une surprise. La peau tendre de l'enfant, sous ses lèvres, était
+d'une douceur si duvetée, si veloutée qu'il ne put maîtriser une émotion
+soudaine et profonde. Il aurait voulu l'embrasser encore et encore, mais
+une fausse honte le retint. Il en avait les larmes aux yeux. Il pressa
+longuement la main de Sidonie; il reviendrait au plus vite, c'était
+promis, et elle, de son côté, lui promettait de ne commettre aucune
+imprudence. Puis il s'arracha à son étreinte.
+
+Dans la cuisine l'attendait une autre surprise. Ivo, le petit teilleur,
+était là, tout saupoudré de poussière de lin et souriant dans sa barbe
+blonde, comme s'il éprouvait une grande joie intérieure. A sa vue, M.
+Triphon prit peur; mais toute la famille s'empressa de le rassurer. Ivo
+ne dirait rien, M. Triphon pouvait y compter. Le petit bonhomme
+s'approcha de lui, la main tendue et, à son tour, avec un large sourire
+de bonheur, il lui dit: «Que je vous félicite!»
+
+M. Triphon n'en revenait pas. Qu'avaient-ils donc tous à le féliciter
+comme pour une action d'éclat? Il ne savait plus que répondre et restait
+là, interdit, un ricanement bête sur les lèvres. Alors il ouvrit son
+portemonnaie et régala avec largesse. C'était là, somme toute, ce qu'ils
+semblaient attendre de lui. Visages épanouis, ils le reconduisirent
+jusqu'à la porte avec force remercîments. Kaboul se glissa comme une
+anguille entre les jambes et se mit à fureter à la recherche de son ami,
+le chat. Avec une menace sourde, M. Triphon le rappela immédiatement
+auprès de lui.
+
+La nuit printanière s'était assombrie, quoique limpide encore de lumière
+dorée et verdâtre dans le ciel à l'occident. Le terre semblait déjà
+dormir, mais le firmament vivait et scintillait. A la tour de l'église,
+neuf coups tintèrent; et aussitôt après l'horloge, la cloche,
+mélancolique, sonore et lente fit entendre le couvre-feu de chaque soir.
+D'autres cloches, dans les villages environnants, répondirent, chacune
+avec le son qui lui était propre et qu'on reconnaissait de loin. Puis
+retomba le grand silence. M. Triphon rentrait en courant à toutes
+jambes. Pour la seconde fois, il eut la chance de ne rencontrer
+personne. Les bruits vagues et solitaires du village semblaient plutôt
+s'éloigner de lui. Il n'entendait que l'aboi rauque des vieux chiens de
+garde dans les fermes et le chant intermittent des rossignols dans le
+noir des jardins. L'air était d'une immobilité absolue et presque
+angoissante. Du sol montait l'odeur des sèves printanières.
+
+Hors d'haleine, M. Triphon se retrouva à la haie, repassa par la brèche,
+avec Kaboul dans ses bras. L'instant d'après il arrivait en vue de la
+maison où les lampes étaient allumées. Il fit comme s'il n'avait pas
+cessé un instant de jouer avec Kaboul. Il lui lançait des objets à
+rapporter et te petit chien courait comme une boule, en jappant avec
+frénésie. Au bruit qu'il faisait, le visage anguleux de Sefietje parut
+derrière une des fenêtres éclairées. C'était précisément ce que voulait
+M. Triphon. Il s'amusa encore quelques instants dans l'obscurité avec
+son chien, puis rentra à la maison.
+
+--Je croyais que vous n'alliez plus revenir, dit Sefietje en lui jetant
+un coup d'oeil à la dérobée.
+
+--Oh! il n'est pas tard, répondit M. Triphon d'un ton indifférent et
+naturel.
+
+Sefietje, occupée à ranger sa vaisselle, ne dit plus rien. M. Triphon la
+regarda de côté, d'un oeil scrutateur. Elle avait les pommettes rouges
+et les traits un peu tirés. L'expression de son visage ne lui plaisait
+guère. Elle soupçonne quelque chose, se dit-il. Haletant, les pattes
+écartées, Kaboul s'était couché de tout son long sur le parquet; à
+l'étage, on entendait le va-et-vient agité d'Eleken dans les chambres.
+
+M. Triphon ne savait plus trop que faire. Il était encore sous le coup
+des émotions violentes et rapides par lesquelles il venait de passer.
+Violemment, à contre-coeur, il rentra dans la salle à manger, où ses
+parents achevaient leur soirée. M. de Beule, enfoncé dans son fauteuil,
+ronflait bruyamment, un journal déplié sur ses genoux. A l'entrée de son
+fils, il ouvrit un oeil hostile et son visage se renfrogna. Mme de
+Beule, ses lunettes sur le nez, lisait l'autre feuille du journal. Elle
+leva son bon regard vers M. Triphon:
+
+--Où as-tu été, mon garçon?
+
+--Un peu dans le jardin avec Kaboul, répondit M. Triphon.
+
+--Il doit faire plutôt frais, dit encore Mme de Beule.
+
+Assez bizarre, se dit M. Triphon, d'entendre émettre une opinion sur le
+temps par une personne qui n'avait pas mis le nez dehors. Mais il
+accorda néanmoins qu'il faisait plutôt frais, quoique délicieusement
+beau. La conversation tomba. M. de Beule ne s'y était pas mêlé. Il prit
+le journal sur ses genoux et se remit à lire. Mme de Beule, assurant de
+nouveau ses lunettes, fit de même.
+
+--Et toi? Tu ne lis pas encore un peu? demanda-t-elle à son fils.
+
+--Oui, un peu.
+
+Il prit sur une étagère le volume qu'il avait commencé. Cela avait pour
+titre: _Le Secret de l'Enfant trouvé_. Il lut, machinalement, l'esprit
+ailleurs. «Ils ne savent rien encore», pensa-t-il, «mais demain, ou
+après-demain, ils sauront tout; et alors....» Un regard de sa mère le
+replongea dans le livre; il lut:
+
+/*
+Raoul s'empressa de courir au rendez-vous. Comme il
+arrivait dans la clairière, le garde-chasse, dissimulé
+derrière le tronc d'un chêne séculaire, parut et s'avança
+mystérieusement vers lui. Raoul fronça les sourcils et
+prit un air hautain. Il n'aimait pas ce manant aux allures
+sournoises et cauteleuses. Il se méfiait de lui. Toutefois,
+présumant qu'il pourrait avoir besoin de ses services,
+il fouilla dans sa poche et y prit sa bourse, prêt à la lui
+jeter avec dédain. Le rustre ôta sa casquette galonnée et,
+saluant très bas, il dit:
+
+--Je suis chargé d'une missive pour M. le vicomte.
+
+--Ah! fit Raoul sur un ton glacial.
+*/
+
+M. Triphon leva les yeux d'un air ennuyé. Ce roman, quel intérêt ça
+pouvait-il avoir? Son roman à lui, roman vécu, était autrement
+empoignant et tragique! M. de Beule tout doucement s'était remis à
+ronfler, avec un ronflement plus fort de temps en temps, qui le
+réveillait; sa femme commençait à dodeliner de la tête, en exhalant
+parfois un profond soupir. M. Triphon en avait assez. Il ferma son livre
+et se leva.
+
+--Tu vas te coucher? demanda Mme de Beule d'une voix pâteuse.
+
+--Oui, maman.
+
+--Nous montons aussi? proposa-t-elle à son mari qui somnolait.
+
+Il ramassa son journal et grommela quelque chose qui semblait être une
+réponse affirmative.
+
+--Bonsoir, papa, dit M. Triphon d'une voix mate.
+
+--H'm, grogna M. de Beule avec une répugnance marquée.
+
+--Bonsoir, maman.
+
+--Bonsoir, Triphon.
+
+Et il quitta la salle. C'était ainsi chaque soir, depuis l'histoire avec
+Sidonie: de la part de son père, à peine un grognement en guise de
+bonjour ou bonsoir et, pendant le reste du jour, pas un mot ni un
+regard. De la part de sa mère, qui souffrait de cette hostilité sourde,
+tenace, vindicative, toute la bonté, toute l'amabilité qu'elle osait lui
+témoigner sans trop offusquer son mari, avec l'espoir lointain et vague
+que, peut-être, quelque jour, la réconciliation viendrait.
+
+M. Triphon se sentait tout à fait déprimé, accablé. Il pressentait
+l'orage qui allait infailliblement s'amonceler sur sa tête. Il ne
+doutait pas qu'une explosion nouvelle ne fût imminente. Et alors? Et
+ensuite? Renvoyé de la maison, sans moyens d'existence, à vau les
+chemins? Il ne savait. Tout était possible et il craignait le pis. Tout
+était sombre, triste, incertain. L'avenir devant lui se dressait sous
+l'apparence d'un mur noir. Découragé, il se déshabilla et se mit au lit.
+Il entendit son père et sa mère monter pesamment l'escalier. M. de Beule
+parlait d'une voix chagrine de la besogne du lendemain; et elle lui
+répondait en quelques mots vagues, sans signification. Peu après, il
+entendit monter Sefietje et Eleken. Sefietje toussait nerveusement, ce
+qui, chez elle, de même que les pommettes rouges, était toujours un
+signe d'agitation intérieure; et les jupes de la femme de chambre
+avaient un bruissement de fuite précipitée. La chambre où elles
+couchaient l'une et l'autre se trouvait au-dessus de celle de M.
+Triphon; pendant très longtemps, il perçut une rumeur assourdie de
+conversation ininterrompue. Sans aucun doute, se dit M. Triphon, elles
+savent ... tout au moins ont vent de quelque chose....
+
+Enfin il s'endormit, mais d'un sommeil inquiet, peuplé de cauchemars
+angoissants. En rêve il revoyait Sidonie dans son lit et elle était si
+pâle et si douce et si triste, avec ses beaux cheveux noirs épars autour
+d'elle sur la blancheur de l'oreiller. N'eût-on pas dit une morte ...
+une belle et bonne et tendre morte ... morte pour lui et par sa faute!
+Oh! le désespoir et le remords martyrisaient son coeur si vivement! Il
+était un assassin, un misérable! Lui seul l'avait tuée!... Et pourtant
+non, elle n'était point morte: elle souriait avec tendresse et tendait
+vers lui, avec une sorte de ferveur enthousiasmée, un tout petit être
+qu'elle lui disait de caresser et d'embrasser. Et cet attouchement, qui
+lui inspirait d'abord une invincible répugnance, était de nouveau d'une
+telle douceur veloutée, que dans son rêve il murmurait des paroles
+d'amour et qu'il étendait passionnément les bras, pour toucher et sentir
+encore. Cela dura ainsi quelques secondes de pure félicité. Puis,
+brusquement, il se voyait en présence de ses parents. Son père était
+pourpre de colère et l'insultait et le menaçait. Sa mère pleurait....
+D'un geste comminatoire et sans pardon, M. de Beule lui montrait la
+porte; et, du coup, il se trouvait quelque part en plein champ, dans le
+noir, à peine vêtu et la faim au ventre, sans un sou dans sa poche. Et,
+comme il ne savait que faire ni où aller, il entendait soudain un rire
+méprisant et moqueur; il se trouvait dans la «fosse aux huiliers», au
+milieu du vacarme rebondissant des pilons. Tous les ouvriers étaient à
+leur place habituelle. Berzeel avait un oeil poché, dans un visage
+tuméfié; Pierken lisait avec une concentration farouche sa petite
+feuille socialiste; la joue d'Ollewaert se bossuait d'une énorme chique;
+Feelken jetait son «Fikandouss»; Leo poussait son terrible «Oooo ...
+uuuu ... iiii....; Bruun épiait par une porte entr'ouverte; Free
+s'approchait de Miel avec un sourire narquois et lui lançait en pleine
+figure un «espèce de veau!» auquel Miel répondait d'un air idiot que
+c'était lui Free, le veau.
+
+De nouveau la scène changeait comme par enchantement, et à toute vitesse
+il courait vers la chaumière du père Neirynck et y entrait en coup de
+vent. Toute la famille était rassemblée autour de lui, attendant avec
+angoisse ses paroles; et il leur criait ce qu'il avait à leur dire, avec
+dureté et colère; cela ne pouvait durer ainsi, tout était fini, jamais
+plus il ne remettrait les pieds chez eux. Ils pâlissaient, leurs yeux
+s'écarquillaient d'horreur; Sidonie serrait en pleurant son enfant
+contre son coeur; Lisatje et Marie se lamentaient; la mère ouvrait la
+bouche comme pour crier et n'articulait aucun son; le père et Maurice
+s'affaissaient sur leurs chaises et le bon sourire du petit teilleur,
+qui était là aussi, se changeait en un rictus de souffrance et de
+déception. Il parlait ainsi et, ayant fini, il s'en allait sans un mot
+de regret ni un regard de consolation, les laissant tous dans une
+consternation profonde. Mais à peine se retrouvait-il seul dans la nuit,
+qu'il criait tout haut son remords et sa douleur; et il rentrait chez
+eux, il éclatait en sanglots, il embrassait Sidonie et les tendres joues
+du petit être, il suppliait qu'elle lui pardonnât et jurait que jamais
+il ne la quitterait, jamais, tant qu'il aurait un souffle de vie et
+quoiqu'il arrivât.
+
+Avec un cri perçant il s'éveilla. Il ouvrit les yeux et vit avec terreur
+une forme blanche, spectrale, à côté de son lit.
+
+--Maman! Est-ce vous? s'écria-t-il.
+
+--Oui, c'est moi, répondit, très inquiète, Mme de Beule. Qu'est-ce qui
+se passe, mon garçon? Qu'as-tu? Pourquoi as-tu crié si fort?
+
+--Est-ce que j'ai crié? demanda-t-il avec un tremblement.
+
+--Oh! horriblement! Je suis étonnée que papa ne l'ait pas entendu.
+
+Les doigts tremblants, elle alluma sa bougie et le regarda. Il avait le
+visage baigné de larmes.
+
+--Tu as pleuré! dit-elle, émue.
+
+Il eut un geste de désespoir. La réalité de ce qu'il avait rêvé le
+reprit avec une violence irrésistible et ses larmes coulèrent encore.
+
+--Qu'as-tu? Qu'as-tu? demanda-t-elle, angoissée.
+
+--Je voudrais être mort! sanglota-t-il.
+
+--Pourquoi? Pour qui? demanda-t-elle d'une voix sourde.
+
+Il ne répondit pas; il sanglotait dans son mouchoir.
+
+--Est-ce pour ... pour cette fille perdue? dit-elle avec dégoût.
+
+--Ce n'est pas une fille perdue, répondit-il en hochant la tête.
+
+Mme de Beule serra les lèvres, droite, raidie, muette de désespoir.
+
+--Mais, Triphon ..., mais, Triphon! dit-elle enfin. Tu ne vas plus
+penser à cette malheureuse histoire! Une femme qui a roulé avec tout le
+monde!
+
+--Ça n'est pas vrai!... C'est une honnête fille! cria-t-il tout haut,
+avec véhémence.
+
+--Sst, sst... Papa pourrait entendre, dit Mme de Beule terrifiée.
+
+Et, d'une voix plus douce, mais que le désespoir et la douleur faisaient
+trembler:
+
+--Tu ne songes tout de même pas à l'épouser!
+
+--Je voudrais l'épouser, affirma-t-il d'un air sombre. Mme de Beule leva
+les mains au ciel et les larmes roulèrent sur ses joues.
+
+--Oh! mon garçon, mon garçon, gémit-elle. J'aimerais mieux te voir
+porter en terre.
+
+Il ne répliqua pas, buté, farouche, toujours sombre.
+
+--Promets-moi que tu ne le feras pas, Triphon.
+
+--Je ne promets rien et je vous dis que je ne l'abandonnerai pas.
+
+--Il n'est pas question que tu l'abandonnes, reprit Mme de Beule, faible
+et conciliante, mais ne l'épouse pas, je t'en supplie, ne l'épouse pas.
+
+Il ne dit rien. Le silence était pénible.
+
+--Promets-le moi, veux-tu? insista-t-elle en soupirant.
+
+Il fit un effort violent sur lui-même et répondit enfin, d'un ton
+hargneux:
+
+--Comment voudriez-vous que je l'épouse? Je ne possède rien!
+
+Elle le remercia avec effusion; elle lui prit les deux mains et les
+serra convulsivement, comme s'il venait de dire quelque chose
+d'immensément bon et consolant. De la chambre au-dessus, où dormaient
+Sefietje et Eleken, parvenait une vague rumeur. Évidemment, les
+servantes s'étaient réveillées au bruit et elles entendaient.
+
+--Taisons-nous, taisons-nous ..., murmura Mme de Beule. Vite, mon
+garçon, rendors-toi. Tout s'arrangera, tu verras.
+
+Sur la pointe des pieds elle se glissa hors de la chambre, ferma la
+porte avec précaution, disparut sur le palier, qui craqua un instant.
+
+Avec un profond soupir, M. Triphon remit la tête sur l'oreiller et
+s'endormit.
+
+
+
+
+XX
+
+
+M. de Beule n'apprit la chose que trois jours plus tard. Comment, et par
+qui, M. Triphon ne savait; mais il s'en aperçut tout de suite, pendant
+le repas, rien qu'à voir le visage congestionné et féroce de son père,
+qui soufflait littéralement de fureur concentrée. Les traits consternés
+de sa mère disaient d'ailleurs abondamment qu'une scène avait déjà eu
+lieu et qu'elle ne devait pas avoir été tendre. A table, M. de Beule ne
+prononça pas le moindre mot et n'eut pas même un regard pour son fils;
+mais à la fin du dîner, au moment où il se levait de table, sur une
+question de Mme de Beule, sans rapport d'ailleurs avec l'histoire, il
+fit une réponse oblique: il faudrait tordre le cou, déclara-t-il d'une
+façon sommaire, aux gens qui se conduisent comme des crapules et qui
+sont la honte de leur famille. M. Triphon comprit aisément l'allusion,
+mais ne fit semblant de rien; et, comme d'habitude, Mme de Beule rentra
+dans sa coquille, sans souffler mot.
+
+M. Triphon estimait ce courroux paternel tout à fait illogique et
+exagéré. Qu'il n'y eût pas lieu de se réjouir, il le comprenait fort
+bien; mais, puisqu'il était entendu qu'un enfant devait naître, rien de
+plus naturel qu'il vînt au monde. M. Triphon se demandait en quoi ce
+résultat prévu, inévitable pouvait aggraver sa culpabilité. Ou bien, la
+rage de M. de Beule venait-elle de ce qu'il avait appris la visite de
+son fils chez Sidonie? Il sonda sa mère à ce sujet, car il lui parlait
+désormais plus librement de l'histoire. Non, son père l'ignorait encore.
+Tout ce qu'il savait, c'était que l'enfant était né et qu'il portait le
+prénom de Triphon. De là sa grande colère.
+
+M. Triphon aurait presque mieux aimé que son père en sût davantage.
+Comme il ne manquerait pas de l'apprendre un jour, que serait-ce alors?
+Le jetterait-il à la rue, comme il l'en avait menacé? M. Triphon était
+prêt à tout; il s'attendait au pire. Mais, quoiqu'il arrivât, jamais il
+ne quitterait Sidonie, parce qu'il sentait bien, maintenant, qu'il
+n'était plus capable de la quitter. Il avait froidement envisagé et
+arrangé son avenir. Après bien des combats intérieurs et des larmes il
+avait enfin promis à sa mère qu'il n'épouserait pas Sidonie, mais, par
+contre, il s'était réservé le droit d'aller la voir de temps en temps;
+la faible et malheureuse Mme de Beule s'y était résignée. Désormais il y
+allait régulièrement trois fois par semaine, le soir. Il était redevenu
+l'habitué fidèle, presque un membre de la famille. Sa place l'y
+attendait, comme dans un cercle ou au café. Il y trouvait un repos et
+une sorte de bien-être, qui lui manquaient extrêmement à la maison. Sous
+le manteau de la cheminée sa longue pipe pendait entre deux clous, son
+pot à tabac se trouvait dans une armoire, tenu bien au frais par Sidonie
+et sa mère. Sidonie était complètement remise; elle nourrissait son
+enfant et devenait fraîche comme une rose. L'enfant en lui-même
+n'intéressait plus autant M. Triphon. Il était rare qu'il ressentît cet
+émoi paternel de la première fois. Un petit être uniquement occupé à
+téter et à dormir, cela l'effarait comme quelque chose de monstrueux.
+Par contre, toutes ces femmes empressées autour du petit animal qu'était
+son fils l'amusaient et l'animaient. Sidonie montrait à le choyer la
+tendresse protectrice d'une mère poule, Lisatje et Marie étaient
+jalouses l'une de l'autre et se querellaient parfois à qui le
+dorloterait. Seule, la mère gardait son sang-froid. Elle surveillait de
+très près M. Triphon et sa fille en répétant à toute occasion: «Faites
+bien attention au moins qu'il n'en vienne pas un second». Mais M.
+Triphon et Sidonie en avaient aussi peur qu'elle. On y veille, mère
+Neirynck.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+A la fabrique, c'était singulier de voir comment la nouvelle fut
+accueillie. M. Triphon s'était attendu au pire certainement, à des
+ricanements mauvais, à peine déguisés, peut-être à de l'hostilité
+ouverte, brutale. Il n'en fut rien, Leo, il est vrai, ne manquait pas de
+lancer son formidable «Oooo ... uuuu ... iiii ...» dès qu'il
+l'apercevait, de même que Feelken «fikandoussait» sans se gêner, mais
+cela n'atteignait pas les proportions d'une offense et ne durait jamais
+longtemps. Au contraire. Ils le faisaient plutôt par habitude, et M.
+Triphon remarqua même chez eux une sorte de déférence respectueuse à
+laquelle il n'était pas du tout habitué. Il était surtout frappé de
+l'attitude de Pierken, qui, nourri de son journal socialiste, ne pouvait
+voir en M. Triphon, aussi bien qu'en M. de Beule et tous les autres
+patrons, que les suppôts de l'odieux Capitalisme. Il y avait parfois une
+réelle bienveillance dans le regard que Pierken dirigeait vers le fils
+du patron. Et un jour, au repos de quatre heures, M. Triphon surprit un
+bout de conversation qui roulait sur lui et l'intéressait au plus haut
+point.
+
+Accroupis en ligne contre le mur dans la cour, les ouvriers mastiquaient
+leur tartine, lorsque M. Triphon, en sortant de l'huilerie, entendit
+prononcer son nom. Du coup il s'arrêta et se tint caché derrière une
+porte. On parlait de la fameuse histoire et Pierken disait, d'un ton
+tranchant et doctoral:
+
+--Je trouve ça bien. Je trouve bien qu'il continue à s'occuper de
+Sidonie. Il pourrait faire mieux, sans doute. Son devoir serait de
+l'épouser. Mais ce qu'il fait pour l'instant est tout de même bien et,
+en tout cas, mieux que ce que j'aurais attendu de lui. C'est un
+commencement de justice sociale. M. Triphon et ses parents ont vécu
+toute leur vie du travail de leurs ouvriers et, aujourd'hui, il restitue
+en la personne de Sidonie une faible partie de l'argent volé à la classe
+ouvrière. Il l'entretient, elle et sa famille, autant qu'il peut; et,
+très probablement, il continuera à l'entretenir, car il ne peut pas s'en
+décoller. Bon ça! Comme revanche, c'est tapé.
+
+Les ouvriers n'étaient pas tous de cet avis. Il y eut quelque rumeur
+dans le groupe et Free déclara avec cynisme:
+
+--Eh ben, moi, à sa place, je ne le ferais pas. Je m'en ficherais.
+
+--Vous seriez une franche fripouille! s'indigna Victorine, la bonne amie
+de Pierken.
+
+--Fripouille ou pas, je m'en ficherais! reprit Free avec conviction.
+
+Pierken se fâcha tout rouge.
+
+--Les individus de ta sorte sont les pires ennemis de la classe
+ouvrière, gronda-t-il.
+
+Free eut un sourire et demeura très calme.
+
+--Et toi, Ollewaert, tu le ferais? demanda-t-il en se tournant vers le
+petit bossu.
+
+Ollewaert se gratta l'oreille et regarda sa fille, dont la présence
+semblait le gêner pour dire exactement ce qu'il pensait.
+
+--Faut voir, dit-il enfin. C'est aux femmes à faire attention.
+
+--Vous voyez bien! s'écria Free triomphant.
+
+--Naturellement les hommes se soutiennent entre eux. Ils se valent! dit
+une ouvrière.
+
+Les hommes protestèrent avec véhémence; mais il semblait bien qu'une
+vérité venait d'être dite, car aucun d'eux, sauf Pierken, ne s'éleva
+contre l'opinion de Free.
+
+Le coeur de M. Triphon battait à grands coups. Il était en proie aux
+sentiments les plus contradictoires, et volontiers il en eût appris
+davantage. Mais à cet endroit on pouvait le surprendre à chaque instant
+et il avait beaucoup de peine à retenir Kaboul, qui s'impatientait. Il
+le lâcha enfin et le petit chien fut d'un bond dans la cour, où aussitôt
+des «sst» avertisseurs se firent entendre. Du coup, la conversation
+tomba. M. Triphon allait suivre son compagnon lorsque, en franchissant
+le seuil et tournant machinalement la tête, qu'aperçut-il.... Bruun qui
+l'épiait de loin, par la porte entr'ouverte de la chambre des
+machines!... «Sacredieu!» gronda M. Triphon d'une voix sourde. Le rouge
+de la honte lui monta aux joues, et il eut un mouvement instinctif pour
+sauter sur le mouchard. Mais déjà Bruun avait tout doucement refermé la
+porte.
+
+Dans la cour les ouvriers s'étaient levés, prêts à retourner au travail.
+Les femmes se dirigeaient, les jambes raides, vers leur «fosse»; et sous
+la porte charretière apparut Justin-la-Craque, suivi de son aide Komèl,
+qui portait une barre de fer. Justin était visiblement dans les vignes.
+Il se dirigea tout droit vers M. Triphon, qu'il n'avait pas vu depuis
+l'histoire, et se mit à fredonner en mineur, les yeux fixés sur le jeune
+homme, ses yeux aqueux d'ivrogne:
+
+--Ooooooooooo...
+
+--Pepita... Pepita..., dit Leo en riant.
+
+--Ooooooooooo... répéta Justin avec entêtement en se tournant vers Leo.
+
+--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! glapit Feelken.
+
+--Ooooooooooo... persista Justin en se tournant, cette fois, vers
+Feelken.
+
+Et, tout à coup d'une voix de tête, suraiguë:
+
+--Peeeeee ... pepepepeeeee ... pepitapepitapepita!
+
+Les hommes se tordaient et là-bas les femmes s'étaient arrêtées,
+immobiles, devant leur «fosse», pour ne rien perdre de la comédie.
+
+Avec un beau geste de ses deux mains noires étendues, Justin-la-Craque
+refaisait face à M. Triphon.
+
+--Oooo ... monsieur Triphon, pourquoi n'avez-vous pas suivi mon conseil?
+grogna-t-il.
+
+--Suivi votre conseil? Quel conseil? demanda M. Triphon étonné.
+
+--Ooooooooo ... réitéra Justin d'un air sombre.
+
+Puis, brusquement, changeant complètement de ton, avec une familiarité
+d'ivrogne:
+
+--Dites donc, monsieur Triphon, payez-nous un verre. Un jour comme
+aujourd'hui, ça en vaut la peine.
+
+Toute l'équipe partit d'un énorme éclat de rire et M. Triphon, très
+gêné, ne savait que répondre, quand soudain Muche parut dans la cour,
+immédiatement suivi de M. de Beule, comme un tonnerre tombant au beau
+milieu de la joie. Il ne s'enquit même pas de ce qui se passait; il
+était cramoisi de fureur et se mit à «partir» de tous côtés, comme un
+dément. Les hommes se précipitèrent dans l'huilerie et les femmes dans
+leur «fosse». Écumant, M. de Beule se tourna vers Justin-la-Craque et
+Komèl, avec un coup de gueule:
+
+--Justin, si je t'attrape encore une fois à amuser les ouvriers pendant
+les heures de travail, je te flanque à la porte et tu ne remettras plus
+les pieds ici!
+
+--Mais m'sieu, mais m'sieu! Je viens rapporter cette barre de fer qui
+était à réparer, dit Justin déconfit et du coup dégrisé.
+
+--Tu m'as compris, hein? clama M. de Beule trépignant de rage.
+
+--Mais oui, m'sieu, mais oui, répétait humblement Justin. Mais voilà,
+m'sieu, la réparation est faite.
+
+Et, comme preuve, il désignait la barre de fer, que portait Komèl.
+
+M. de Beule ne daigna point ajouter un mot. Passant, tout bouillant,
+devant M. Triphon, il disparut dans la «fosse aux huiliers». On
+l'entendit hurler quelque chose dans le vacarme trépidant des pilons. Il
+en ressortit, les épaules gonflées, traversa la cour, fonça sur la porte
+de la «fosse aux femmes», où les malheureuses tremblaient, penchées sur
+leur ouvrage. L'une après l'autre il les regarda, les yeux flamboyants,
+prêt à éclater: mais pas moyen de trouver le motif. Elles en avaient la
+respiration presque coupée, comme anéanties. La vieille Natse était
+tellement bouleversée qu'elle ne pleurait même pas. Il souffla fort et
+repartit en faisant claquer la porte. Il faillit se heurter à M.
+Triphon, qui se dirigeait vers la remise. Avec un regard en éclair, bref
+et fulminant, sur son fils, il passa sans rien dire. Kaboul et Muche
+s'entreflairèrent un instant comme des étrangers, puis chacun d'eux
+suivit son maître. Au bout de quelques instants s'éleva de la «fosse aux
+huiliers» un «Oooo ... uuuu ... iiiii» mugissant et prolongé; M. Triphon
+comprit que son père était retourné à la maison.
+
+D'un pas hésitant, il rentra dans l'huilerie. Il y régnait une
+atmosphère d'émeute. Les pilons dansaient, bondissaient et, dans
+l'infernal tumulte, les ouvriers échangeaient à tue-tête des colloques
+saccadés. Feelken «fikandoussait», Leo rugissait, Berzeel et Poeteken se
+tordaient à cause de Justin-la-Craque, qui malgré tout s'était risqué
+dans l'huilerie et fredonnait en mineur un _O Pepita_ obstiné devant ce
+veau de Miel, immobile et bouche bée à l'écouter; tandis que, par la
+porte entr'ouverte de la chambre des machines, Bruun, son père, était
+aux aguets. Il valait mieux ne pas trop s'attarder ici en ce moment, se
+dit M. Triphon, et il comprit aussi que le prestige de son père était
+tombé à zéro. Il soufflait un véritable esprit de révolte. Pierken, en
+apparence le plus calme de tous, lui cria néanmoins en passant, d'une
+voix où tremblait la colère, que les ouvriers en avaient assez: ils
+étaient las de se voir insulter et mener comme un vil bétail.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Ce qui intéressait aussi M. Triphon c'était de voir, en dehors de la
+fabrique, quel accueil on lui ferait, dans le village, à la suite de
+l'histoire. Depuis des semaines, et surtout depuis qu'il passait la
+plupart de ses soirées auprès de Sidonie, il n'avait plus revu ses
+camarades d'estaminet, ni remis les pieds à la _Pomme d'Or_.
+
+Un soir, il y retourna. La jolie Fietje, que jadis il aimait tant à
+embrasser en cachette, à l'occasion, trônait comme de coutume,
+appétissante et tout sourire derrière son comptoir; une dizaine
+d'habitués s'éparpillaient en divers groupes autour des petites tables.
+Le fils du notaire y était, le fils du receveur, d'autres fils de
+notables. L'entrée de M. Triphon fut saluée d'un concert de cris et
+d'exclamations; Fietje, l'air d'une fleur entre les verres et les
+bouteilles de son comptoir, fut prise d'un rire roucoulant et
+inextinguible.
+
+--Eh! mon vieux, d'où viens-tu? On te croyait mort et enterré! Est-ce
+possible... c'est bien toi? crièrent-ils tous ensemble.
+
+Et l'un d'eux, le fils du brasseur, quitta sa chaise et se mit à tourner
+autour de M. Triphon en le considérant avec attention.
+
+--Mais oui, c'est lui, s'écria-t-il. Parole d'honneur! Aussi vrai que je
+suis ici!
+
+M. Triphon était visiblement ennuyé. Il essayait de plaisanter et de
+rire avec les autres, mais il riait jaune.
+
+--On s'amuse, à ce que je vois, fit-il avec une grimace. Qu'est-ce qu'il
+y a donc?
+
+--Ce qu'il y a! s'écrièrent-ils en choeur avec de gros rires. Mais, que
+nous sommes heureux de te revoir, parbleu! Hé, Fietje, offre à monsieur
+Triphon une chope ou une goutte.
+
+--Je n'ai pas besoin qu'on paye mes consommations, dit M. Triphon d'un
+ton plutôt acide.
+
+Tout le monde le regarda, sans rien dire, de l'air le plus étonné.
+
+--Quoi! Tu n'acceptes pas un verre de nous! s'exclama le fils du notaire
+au bout d'un instant.
+
+--Pourquoi voulez-vous m'offrir un verre? demanda M. Triphon, agressif.
+
+--Pourquoi?... mais pour rien! Pour le plaisir de te revoir! fut
+l'agaçante réponse.
+
+--Très bien; régalez-moi donc, dit M. Triphon. Et puisque vous voulez me
+régaler, permettez que je vous rende la politesse. Fietje, demande donc
+à ces messieurs ce qu'ils désirent.
+
+Et il les regarda tous d'un air presque provocant. Fietje, debout
+derrière son comptoir, riait toujours. On l'eût dit chatouillée par
+quelque chose de follement amusant. Elle redressait son joli buste et
+les larmes lui coulaient des yeux. M. Triphon la regardait avec une
+colère grandissante.
+
+--Est-ce de moi que tu ris, Fietje, dit-il brusquement d'une voix dure.
+
+Elle cessa de rire, le regarda d'un air sérieux, distant et digne.
+
+--J'ai pourtant bien le droit de rire, si ça me plaît, dit-elle.
+
+--Je te demande si c'est de moi que tu ris? insista M. Triphon d'une
+voix mordante.
+
+Et, comme Fietje, pour toute réponse, se reprenait à rire et roucouler,
+il se leva d'un bond et, avec un juron, sortit de la salle de café.
+
+Un vacarme sauvage salua son départ. Du dehors il l'entendit. «Sacré nom
+d'un tonnerre!» ragea-t-il dans le noir de la rue. Et les poings serrés,
+il se jura d'en tirer vengeance.
+
+Une autre rencontre, toute aussi déplaisante fut celle qu'il eut,
+quelque temps après, avec les trois demoiselles Dufour.
+
+En promenade avec Kaboul dans les champs il s'en retournait sans joie
+vers la fabrique lorsque soudain, à un détour du sentier qu'il suivait
+entre les blés, il vit venir dans sa direction les trois vierges rêches.
+Aucun moyen de les éviter; il était forcé de les rencontrer, presque les
+frôler. Déjà, une rougeur aux joues, il se composait une attitude,
+lorsque soudain, d'un mouvement identique, comme entraînées par une
+plaque tournante, toutes trois firent demi-tour et rebroussèrent chemin.
+Ce fut un acte d'hostilité tellement inattendu et flagrant que M.
+Triphon d'abord en resta cloué et ne comprit qu'au bout d'un instant le
+sens de leur geste. «Nom de Dieu de bigotes! Biques à bon Dieu!»
+cria-t-il, si haut qu'elles durent certainement l'entendre. La fureur
+lui montait à la tête en un flot empourpré. Et il eut un geste machinal
+pour les suivre et leur demander des explications.
+
+Il se contint, heureusement. Il tendit le poing derrière elles, qui
+s'empressaient, effarouchées, de rentrer au village. Mais l'affront
+l'avait blessé jusqu'au fond de l'âme, mille fois plus que l'avanie
+subie auprès de Fietje et des clients à la _Pomme d'Or_; la vague de
+colère passée, il se sentait malheureux et humilié au point d'en
+pleurer. A présent il savait assez ce qu'on pensait de lui au village.
+Il était perdu, irrémédiablement perdu dans l'estime de tout le monde.
+«Perdu», gémissait-il plein d'amertume, «perdu, parce que, au fond, je
+suis resté honnête, parce que je n'ai pas commis la vilenie d'abandonner
+cette pauvre fille.»
+
+Cette double aventure déposa au fond de son être un ferment
+d'exaspération et d'aigreur, qui désormais y demeura et de temps à autre
+remontait, gâtant sa vie. Il était un déclassé dans l'existence, c'était
+entendu; alors il ne se gênerait plus. Peu importait, dès lors, ce qu'on
+dirait ou penserait de lui. Peu importait ce que feraient ses parents.
+Il n'avait plus que Sidonie; maintenant il y allait presque chaque jour,
+à leur pauvre maisonnette d'ouvriers, comme vers le seul asile qui lui
+restât au monde. Il y trouvait un accueil invariablement cordial,
+amical. Il en fit son véritable chez lui. Il s'y installa comme au café,
+où il n'allait plus jamais. Il y fit venir vin, liqueurs, cigares,
+conserves; il y régalait toute la famille et leur voisin, le petit
+teilleur. Comme tout cela coûtait gros, bien plus qu'il ne lui était
+alloué à la maison, il fit des dettes par-ci par-là, qui seraient
+réglées plus tard, intérêts compris.
+
+Il s'en fichait. Tout lui était devenu indifférent. A présent les choses
+étaient ainsi et n'allaient plus autrement. Advienne que pourra, était
+désormais sa devise. A la maison, le visage furieux de son père, les
+soupirs attristés de sa mère tyrannisée, et, comme accompagnement, le
+mutisme renfrognée de Sefietje et l'inquiet coup de vent des jupes
+d'Eleken; là, chez ces gens pauvres, de l'humanité cordiale, au moins,
+une franche et fraîche jeunesse qui vous réconfortait. Il y oubliait sa
+misère morale et ses soucis rongeurs. Il ne savait s'il se déciderait
+jamais à épouser Sidonie. Peut-être oui, peut-être non. Mais cela
+pouvait durer ainsi: il n'était pas le seul à vivre de cette manière et
+s'en accommodait. Aux choses à s'arranger d'elles-mêmes.
+
+Du reste, Sidonie, ses parents, son frère et ses soeurs s'en
+contentaient aussi et ne parlaient plus de rien. Seule, la mère
+continuait à exercer une surveillance vigilante et répétait à
+l'occasion: «Très bien, tout ça, mais qu'il n'en vienne pas un second!»
+Et M. Triphon et Sidonie veillaient. Quant au «premier» il grandissait
+et se développait à souhait, au grand bonheur de la maman et des soeurs.
+Mais, comme il commençait à devenir fort bruyant et gênant,
+ordinairement on le fourrait au lit avant l'arrivée de M. Triphon, afin
+de ne pas gâter sa bonne soirée.
+
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+A la fabrique, pourtant, il y avait quelque chose de changé. On y
+sentait fermenter un sourd mécontentement, grandir comme une oppression.
+Il était rare que Leo fît encore entendre son mugissant «Oooo ... uuuuu
+... iiiii ...» et Feelken son agaçant «Fikandouss-Fikandouss». C'était
+un événement rare, quand Ollewaert demandait à M. Triphon une goutte aux
+puces de Kaboul, ou que le malicieux Free se payait la tête de cette
+espèce de veau qu'était Miel. Leo et Feelken montraient souvent des
+visages renfrognés et sombres; de même que Berzeel qui n'oubliait pas,
+certes, de se saouler chaque dimanche, mais, en reparaissant le lundi
+matin à la fabrique, montrait moins souvent un visage ensanglanté ou
+tuméfié. Les autres aussi étaient devenus plus silencieux et renfermés.
+Et Justin-la-Craque avait bien moins de succès que jadis lorsqu'il
+venait maintenant, suivi de Komèl, débiter, avec une obstination
+d'ivrogne, son sinistre _O Pépita_.
+
+Dans la «fosse aux femmes» le phénomène était à peu près analogue. On
+n'y entendait plus que rarement leurs voix nasillardes et traînantes
+égrener les airs mélancoliques par quoi elles essayaient de tromper les
+heures interminables de leur fastidieux travail; et c'était plutôt à
+voix basse qu'elles s'entretenaient, et de sujets qui paraissaient
+toujours sérieux et graves. On chuchotait, et même on soupirait
+beaucoup, depuis quelque temps dans la «fosse aux femmes»; et lorsque
+Sefietje venait à dix heures et à six, avec sa bouteille de genièvre, il
+était bien rare qu'elle s'assît quelques instants pour bavarder, comme
+elle faisait jadis.
+
+Sefietje et sa bouteille étaient pourtant le seul événement qui parvînt
+encore à tirer les ouvriers de leur humeur morose, les femmes aussi bien
+que les hommes. Lorsqu'elle avait passé, les conversations se faisaient
+plus animées et il arrivait même qu'on entendît un bout de chanson; mais
+cela durait bien peu. La tristesse renfrognée reprenait le dessus;
+surtout vers le soir, lorsque la rouge lueur du couchant pénétrait en
+larges barres d'or dans les ateliers sombres, l'accablement et la
+fatigue descendaient sur les hommes et les femmes comme une grande
+douleur silencieuse, désespérante.
+
+La cause de ce changement, c'était Pierken, parmi les hommes; et
+Victorine, sa fiancée, parmi les femmes.
+
+Pierken, avec son petit journal socialiste qu'il lisait chaque jour, de
+la première ligne à la dernière, n'avait pas encore digéré ni oublié le
+meeting manqué de l'automne précédent devant la porte de _La Belle
+Promenade_. Cette réunion avait raté, parce que insuffisamment préparée;
+mais elle pouvait réussir une seconde fois. D'ailleurs, même si on
+n'organisait pas un second meeting au village, on pouvait tenter autre
+chose, une action circonscrite et directe, parmi les ouvriers de la
+fabrique. C'était à quoi pensait Pierken, jour et nuit; et il estimait
+que le moment d'agir était venu.
+
+A diverses reprises, à la suite du fameux meeting, il s'était rendu en
+ville et entretenu avec les chefs du parti. Il avait visité leurs
+grandioses installations; il avait compris et admiré ce que peuvent
+l'union et la coopération. De plus en plus il était devenu un
+travailleur informé, conscient des droits, de la force, la dignité de la
+classe ouvrière. Un jour, il y avait rencontré le grand chef du Parti
+Ouvrier, qui s'était entretenu pendant quelques instants avec lui. Le
+chef l'avait questionné sur la situation du prolétariat des campagnes et
+avait prêté une attention soutenue à ses explications. C'était un petit
+homme au visage pâle et aux traits énergiques. Lorsqu'il parlait, il
+semblait mordre ses mots, durs comme acier; et ses poings se crispaient
+machinalement, comme s'il pressait et pétrissait continuellement quelque
+chose.
+
+--Ce sont des conditions telles qu'au moyen-âge; il faut que ça change!
+répondit-il d'un ton cassant aux renseignements fournis par Pierken.
+
+Il se recueillit un instant, les poings serrés et les sourcils froncés;
+puis il dit:
+
+--Nous reviendrons l'un de ces jours dans votre village et nous
+dicterons nos conditions.
+
+Pierken, hésitant, doutait du succès.
+
+--Quelles conditions, monsieur? demanda-t-il timidement.
+
+--Pas de «monsieur»! Nous sommes tous camarades! reprit le chef avec
+rudesse.
+
+Et, d'un ton catégorique:
+
+--Journée de huit heures; assurance contre les accidents; retraites
+ouvrières; et, d'abord et avant tout, sérieuse augmentation de salaire
+et participation aux bénéfices.
+
+Pierken sentait la tête qui lui tournait. Il était ébloui. Tant de
+choses à la fois! C'était trop. Ça n'irait pas.
+
+--Ça doit aller et ça ira! dit le chef en frappant du poing sur la
+table.
+
+Mais il n'avait pas le temps aujourd'hui de traiter plus longuement ce
+sujet d'ordre secondaire; et, en quelques mots hachés, il traça à
+Pierken sa ligne de conduite.
+
+--Retournez à votre village. Convoquez tous les ouvriers de la fabrique.
+Arrêtez vos conditions. Communiquez-les à votre exploiteur et venez
+m'apporter sa réponse. Nous nous chargeons du reste.
+
+Rapidement, il serra la main de Pierken et disparut, appelé ailleurs.
+
+
+
+
+II
+
+
+Depuis ce jour, Pierken ne songeait plus à autre chose. Il y avait des
+semaines que les ouvriers se réunissaient en conciliabule deux fois par
+jour, aux repos de huit heures et de quatre heures, et ils n'avaient
+plus d'autre conversation.
+
+Tous vibraient d'émotion passionnée devant l'image du bonheur entrevue,
+mais ils n'étaient nullement d'accord sur la possibilité et les moyens
+de l'atteindre. Une chose dont ils étaient tous convaincus, c'était
+l'impossibilité absolue de faire accepter les conditions telles que les
+avait posées pour eux le grand chef. Cela pouvait peut-être réussir dans
+les gros centres industriels avec leurs puissantes organisations de
+travailleurs; ici, au village, où personne n'avait l'esprit préparé, il
+n'y fallait même pas songer. Mais on pourrait peut-être, c'était assez
+probable, obtenir «quelque chose». La grande question était à présent de
+savoir et de décider en quoi cela consisterait.
+
+Après bien des palabres, Pierken présenta un programme concret.
+L'assurance contre les accidents, les retraites et la participation aux
+bénéfices, c'étaient des points du programme qu'il fallait mettre de
+côté, provisoirement. Le prolétariat rural n'était pas mûr pour ces
+conquêtes. Mais on pouvait exiger une augmentation de salaire et une
+diminution des heures de travail. Pierken proposa qu'une députation
+composée de trois ouvriers, deux hommes et une femme, se rendît auprès
+de M. de Beule, afin d'obtenir que la journée de travail fût limitée à
+dix heures au lieu de douze, avec une augmentation de salaire de
+cinquante centimes par jour pour les hommes et de vingt-cinq centimes
+pour les femmes. Si M. de Beule refusait, alors c'était la grève.
+Qu'est-ce que les camarades en pensaient?
+
+--Que nous ne l'obtiendrons pas, dit Free avec un petit sourire
+désenchanté.
+
+--Évidemment, nous ne l'obtiendrons pas, dit à son tour Ollewaert.
+
+Leo et Poeteken se montraient tout aussi pessimistes. Pee, le meunier,
+Bruun, le chauffeur, et les deux «cabris» ne disaient rien. Les femmes,
+pareillement, restaient muettes, hormis Victorine, qui protesta
+violemment: ce serait une honte si on n'obtenait pas ça. Feelken, qui
+était devenu très sombre et renfermé ces derniers temps, hocha la tête
+en soupirant. On ne savait quelle dépression, quelle tristesse semblait
+détruire leurs illusions.
+
+--Des foutaises, tout ça! De la m..... de chien! Rien du tout! lança
+brusquement Berzeel avec des yeux furieux.
+
+--Et alors? Quoi? Tu es content de ton sort! s'écria Pierken indigné.
+
+--Contents ou non, nous n'avons pas le choix, dit Berzeel d'un ton
+indifférent. Tout ce que je demande, c'est du genièvre de meilleure
+qualité et des verres plus grands. Pour le reste, je m'en fous!
+
+--Ivrogne! lui jeta Pierken, trépignant de colère.
+
+Mais les paroles de Berzeel avaient trouvé un écho chez plusieurs
+autres. Quelques visages s'animèrent, les yeux brillants.
+
+--Haaa!... Si c'était possible! dit Free, qui s'en pourléchait les
+lèvres avec gourmandise.
+
+--Mais oui, nom de nom, dit à son tour Ollewaert. Oui; demandons ça!
+Miel, espèce de veau, qu'est-ce que tu en penses?
+
+--Ha!... je ne pense rien, répondit Miel ahuri.
+
+Tous éclatèrent de rire, sauf Pierken, qui se leva, outré. Il se carra,
+en imitant sans le savoir le grand chef socialiste de la ville; et,
+comme lui, il dit, en paroles brèves et mordantes, en promenant des
+regards étincelants autour de lui:
+
+--Bon. Si c'est là tout ce que vous désirez, vous n'avez plus besoin de
+moi. Adieu. Arrangez-vous avec le patron. Moi, j'ai autre chose à faire.
+
+Il voulait partir et tous eurent peur qu'il ne les laissât en plan.
+Quelques mains se tendirent comme pour le retenir et à nouveau une ombre
+de mélancolie envahit les visages. «Attends une minute, Pierken; pas si
+vite», dit Leo. Et il demanda encore une fois à Pierken ce qu'il voulait
+exactement.
+
+--Comme j'ai dit, répéta Pierken d'un ton bref et décidé: envoyer une
+députation au patron; moins d'heures de travail et salaire supérieur;
+s'il refuse, la grève!
+
+Les ouvriers redevinrent graves.
+
+--Nous serons fichus à la porte. Il nous fera tous valser, dit Leo
+craintif.
+
+--Bon. Alors tous en grève.
+
+--Ça va de soi, s'il nous flanque tous à la porte. Il en trouvera
+d'autres, opposa Leo.
+
+--Non pas! Les socialistes de la ville interviendront, répliqua Pierken.
+
+Les ouvriers hésitaient.
+
+--Qui veut y aller avec moi? demanda Pierken, pour trancher l'affaire.
+
+--Moi! répondit Fikandouss.
+
+Ébahis, tous le regardèrent. Qu'est-ce qui se passait donc chez
+Fikandouss? On ne le reconnaissait plus! Son regard avait quelque chose
+de fixe, de fanatique, et toute sa figure montrait une expression de
+volonté violente et farouche.
+
+--Oui; moi ... moi! répéta-t-il avec une sorte d'énergie jalouse, parce
+que les autres montraient leur grand étonnement.
+
+--Et moi pour les femmes! s'écria à son tour Victorine, très animée.
+
+Ollewaert eut un geste énergique comme pour protester au nom de
+l'autorité paternelle, mais le regard ferme et décidé de Pierken le
+retint. Il retourna sa chique et cracha de colère, sans dire mot.
+
+Pierken se déclara satisfait. Il eût préféré un autre délégué que
+Feelken, mais il ne fit pas d'observation. Il était satisfait. C'était
+un jeudi. Il fut décidé qu'on attendrait jusqu'au samedi, au repos de
+quatre heures. Alors, à eux trois, ils iraient trouver M. de Beule chez
+lui.
+
+Les ouvriers s'étaient levés pour retourner à leur travail. A ce moment
+apparut Justin-la-Craque suivi de son aide Komèl, qui portait une barre
+de fer. Justin était ivre. Il se planta en une attitude raidie devant
+les hommes et se mit à bourdonner d'une voix sombre: «Ooooooooooo...»
+Mais pas un ne prit garde à lui et tous lui tournèrent le dos avec
+mépris.
+
+Des choses autrement sérieuses les occupaient à présent.
+
+
+
+
+III
+
+
+A quatre heures tapant, sans avoir mangé leur tartine, Pierken,
+Fikandouss et Victorine se tenaient prêts. Cette question d'importance
+avait été débattue, s'ils ne feraient pas mieux de manger leur tartine
+d'abord, vu qu'après ils n'auraient peut-être plus le temps. Pierken,
+toutefois, l'avait déconseillé, disant que le cerveau était plus lucide
+avant le repas et, d'ailleurs, on pouvait bien s'imposer une légère
+privation pour la cause. Vérités qu'il tenait des chefs socialistes en
+ville. Les autres s'inclinèrent. Dans leur vêtement de travail, ils se
+firent aussi propres que possible, pour ne pas faire figure de mendiants
+devant ces capitalistes; puis ils se dirigèrent à travers le jardin vers
+la maison. Pierken, malgré sa volonté farouche, se sentait tout de même
+un peu ému; Fikandouss avait une face contractée et sombre; Victorine
+riait nerveusement, par petites saccades, répétant sans cesse, avec une
+insistance superflue qui dénotait son trouble, qu'elle n'avait pas peur
+le moins du monde. Sefietje, du seuil de son arrière-cuisine, les vit
+venir de loin. Aussitôt elle disparut dans la maison; mais, lorsque les
+sabots des trois ouvriers clapotèrent sur les dalles de la cour, elle
+reparut sur le seuil et demanda, surprise et méfiante:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Nous voudrions parler à monsieur, répondit Pierken d'un ton aussi
+calme que possible.
+
+--Parler à monsieur! répéta Sefietje machinalement, les yeux épouvantés,
+comme en présence d'une chose inouïe. Pourquoi voulez-vous parler à
+monsieur?
+
+--Peu importe, dit Pierken, légèrement, impatienté. Est-ce que monsieur
+est chez lui?
+
+--Je vais aller voir, répondit Sefietje.
+
+Et, les pommettes rouges, elle disparut en hâte.
+
+--Est-ce moi qu'il vous faut? demanda tout à coup une voix dure derrière
+les ouvriers qui attendaient.
+
+C'était M. de Beule, qui revenait de faire un tour dans son jardin.
+
+Un instant, tous trois perdirent contenance devant ce brusque face à
+face inattendu. Mais Pierken se remit bien vite et dit:
+
+--Oui, monsieur, nous voudrions vous parler un moment.
+
+--Pourquoi? demanda-t-il, méfiant, comme Sefietje.
+
+--Nous vous le dirons, monsieur. Pourrions-nous avoir quelques minutes
+d'entretien chez vous?
+
+--Vous pouvez parler ici, répondit sèchement M. de Beule.
+
+--Ça n'est pas bien facile, monsieur, dit Pierken hésitant et déçu.
+
+Brusquement, M. de Beule se fâcha.
+
+--Vous ne prétendez pourtant pas me dicter la loi dans ma maison!
+s'écria-t-il.
+
+--Il n'est pas question de dicter la loi; il ne s'agit que de causer un
+peu sérieusement, répondit Pierken qui se contenait.
+
+--Je n'ai pas à causer avec vous, absolument pas! Mais pas du tout! cria
+M. de Beule s'empourprant de colère.
+
+--Eh bien, monsieur, répondit Pierken, perdant patience à son tour et
+enflant la voix, si vous n'avez pas à causer avec nous, nous avons à
+causer avec vous! Nous venons vous demander, au nom de tous les ouvriers
+et de toutes les ouvrières de la fabrique, si vous êtes d'accord avec
+nous pour ramener notre journée de travail de douze heures à dix, et
+augmenter nos salaires de cinquante centimes par jour pour les hommes et
+de vingt-cinq centimes pour les femmes. Voilà, monsieur, ce que nous
+avions à vous dire!
+
+Et, sans peur, les bras croisés, Pierken regarda son terrible patron en
+plein dans les yeux.
+
+M. de Beule sursauta, puis regarda de tous côtés, comme s'il cherchait
+un objet, une arme quelconque qui lui eût permis d'assommer l'audacieux
+trio. Il eut un geste de fureur désespérée et presque comique; puis,
+relevant la tête, il aperçut sur le seuil de l'arrière-cuisine sa femme
+et son fils, accourus au bruit des éclats de voix, visages inquiets.
+
+--As-tu entendu ce qu'ils viennent d'exiger? cria-t-il à sa femme. Deux
+heures de travail en moins et cinquante centimes d'augmentation par
+jour!
+
+--Pour les hommes ... et vingt-cinq centimes pour les femmes, corrigea
+Pierken d'une voix posée mais résolue.
+
+--Seigneur Dieu! s'écria Mme de Beule en levant les mains au ciel.
+
+M. Triphon ne disait rien. Le regard à terre, il tortillait sa courte
+moustache. Kaboul et Muche, qui s'étaient rencontrés il n'y avait pas
+cinq minutes, se flairaient, tournaient, procédaient à un minutieux
+examen l'un de l'autre, comme s'ils se voyaient pour la première fois.
+Derrière un des carreaux de la cuisine, on apercevait confusément les
+figures consternées de Sefietje et d'Eleken.
+
+--Seigneur Dieu, répéta Mme de Beule au comble de l'angoisse.
+
+Brusquement, M. de Beule fut pris comme d'une attaque de folie furieuse.
+
+--Voyous! Mendiants! Canailles! hurlait-il hors de lui, en toisant les
+trois ouvriers à tour de rôle de ses yeux flamboyants. «Crève-la-faim!»
+rugit-il comme suprême insulte, les poings serrés. «Hors d'ici, nom de
+Dieu! sinon....»
+
+Il n'acheva pas, bondit vers eux, comme s'il allait les assommer.
+
+--Prenez garde, monsieur! dit Pierken extraordinairement calme. «Prenez
+garde, vous pourriez le regretter!» Mais tout à coup, s'animant, la voix
+stridente et des deux poings se frappant la poitrine: «Des
+crève-la-faim! Oui, nous sommes des crève-la-faim. Et c'est parce que
+nous ne voulons pas rester des crève-la-faim, que nous venons réclamer
+un sort meilleur. Nous voulons devenir des êtres humains, monsieur, non
+plus des bêtes de somme. Oui, des êtres humains, madame!» jeta Pierken
+en se tournant vers Mme de Beule ... «des êtres humains, M. Triphon,
+vous qui savez comme nous peinons, du matin au soir, pour vous et vos
+parents! Dites-nous donc, M. Triphon, ce que vous pensez de nos
+revendications! Dites-nous ce que vous feriez si....»
+
+--Hors d'ici, propre-à-rien! Vagabond! hurla soudain M. de Beule, au
+paroxysme de la fureur, en se tournant vers son fils, comme si celui-ci
+eût été la cause de tout.
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire, nom de Dieu! s'écria M. Triphon colère et
+ahuri, pendant que sa mère avait une crise de larmes.
+
+--Je le tuerai ... je le tuerai ..., gueulait M. de Beule se démenant
+comme un fou.
+
+Et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il alla donner des coups de pied
+contre un tronc d'arbre.
+
+Un brusque silence tomba. Les ouvriers, stupéfaits, ne comprenaient
+plus. Ils se regardaient entre eux, absolument déconcertés. M. Triphon
+était parti, en grommelant et jurant, humilié jusqu'au fond de l'âme de
+cet affront subi devant leurs ouvriers. Mme de Beule n'était que
+gémissements, pleurs et supplications. Sefietje et Eleken avaient
+complètement disparu derrière les carreaux de la cuisine.
+
+--Donc, monsieur, vous refusez? conclut, au bout d'un instant, Pierken
+redevenu très calme.
+
+--Je fermerais plutôt boutique mille fois! clama M. de Beule avec un
+juron retentissant.
+
+--Vous n'en aurez pas la peine; nous nous en chargeons, répondit Pierken
+en regardant son maître bien en face. «Venez les amis», dit-il en se
+tournant vers ses camarades. «Nous n'avons plus rien à faire ici. Allons
+manger notre tartine».
+
+Sans un mot, ils s'en retournèrent tous les trois, à travers le jardin,
+comme ils étaient venus.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Vive et amère fut l'impression sur les ouvriers de l'affront brutal fait
+à leurs délégués. Ils le ressentaient chacun comme une insulte
+personnelle. Longtemps ils avaient hésité avant de demander la moindre
+chose; mais à présent, ils étaient armés de volonté, ils exigeaient.
+
+Jusqu'aux plus serviles d'entre eux, ils se révoltaient à la fin, prêts
+à une farouche résistance. L'injustice subie pendant toute leur
+existence remontait et bouillonnait en eux. Pierken, dont ils s'étaient
+tant de fois moqués, était maintenant leur plus ferme soutien, leur
+guide incontesté, leur grand homme, celui qu'ils voulaient suivre et
+dont ils attendaient le salut. Ils ne demandaient qu'à obéir à ses
+ordres. Plus personne--les femmes pas plus que les hommes--ne craignait
+les fureurs du patron. Et lorsque Pierken eût décrété que la grève
+commencerait le lundi suivant, pas une seule voix d'opposition ne se fit
+entendre. Au contraire: ce fut une sensation de délivrance; un poids
+qu'on leur enlevait du coeur, une joie de l'acte enfin accompli. Ils se
+concertèrent un moment sur la question de savoir si on communiquerait la
+décision au patron. Oui, disait Pierken. Il trouvait cela mieux, plus
+digne, plus fort; il fallait y mettre des formes. Mais tous les autres,
+du coup plus agressifs et plus intolérants que leur chef, estimaient que
+ce serait politesse absolument superflue. Il (il, c'était M. de Beule)
+s'apercevrait bien qu'il y avait grève, lorsqu'il ne verrait aucun de
+ses ouvriers à la fabrique, le lundi matin. Pierken n'insista point. Au
+fond, cela lui était bien égal. L'important, c'était que l'on fît grève.
+
+Le dimanche, au cours de l'après-midi, le village offrit un spectacle
+insolite. Sefietje, par hasard, fut la première à le remarquer. Attachée
+aux de Beule par plus de quarante années de servage, Sefietje
+considérait les intérêts de cette famille comme les siens. De plus elle
+possédait un instinct spécial, qui lui faisait pressentir les dangers
+menaçant ses maîtres. Donc Sefietje, qui regardait machinalement par la
+fenêtre donnant sur la rue, vit avec la plus grande stupéfaction passer
+Berzeel. Elle n'en revenait pas. Jamais Berzeel ne passait son dimanche
+au village où il travaillait: il le consacrait invariablement à se
+saouler et se battre dans son village à lui. Aujourd'hui, du reste, il
+était aussi saoul que les autres dimanches; en plus de sa patte folle,
+il titubait et parlait fort et faisait de grands gestes en compagnie
+d'Ollewaert, le petit bossu, qui semblait également fort éméché. A eux
+deux, le bossu et le bancal, ils formaient un couple peu ordinaire.
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire? s'écria Sefietje s'adressant à Eleken.
+
+L'anormal n'était pas que Berzeel fût saoul, mais qu'il se fût saoulé
+ici, et non là-bas, dans son village. Une lueur de fièvre colora
+brusquement ses pommettes osseuses. Eleken non plus n'y comprenait rien.
+Mais Eleken ne disait jamais grand'chose; elle préférait ne pas être
+mêlée à ces histoires. Servante en second, elle se trouvait, vis-à-vis
+de la servante en chef, dans la même situation que celle-ci; Sefietje
+vivait sous la férule de la famille de Beule, personnifiée surtout en
+monsieur, tandis qu'Eleken subissait la tyrannie de Sefietje, parfois
+fort acariâtre.
+
+--Il y a peut-être quelque chose qui les retient par ici: un concours de
+joueurs de cartes ou de boules, risqua-t-elle avec prudence.
+
+--Plus souvent! trancha Sefietje, en secouant la tête. Il ne viendrait
+pas de si loin pour ça.
+
+Et elle se mit à radoter et se torturer l'esprit en creusant ce sujet
+passionnant.
+
+Un peu avant huit heures, au crépuscule, une autre scène anormale,
+inquiétante, se déroula sous les yeux de Sefietje, qui l'observait.
+C'était toujours Berzeel, encore plus saoul, mais non plus accompagné du
+seul petit bossu: c'était Berzeel à la tête de toute une bande, parmi
+lesquels Leo, Free, Poeteken et le «Poulet Froid», accompagnés de
+Justin-la-Craque et de Komèl, que suivaient de quelques pas Fikandouss
+et Pierken, ayant Victorine à son bras. Berzeel conduisait la troupe au
+cabaret du _Petit Sabot_, où ils entrèrent tous, en défilant devant
+Justin-la-Craque qui, planté près de l'entrée, dans l'attitude raide
+d'un factionnaire rendant les honneurs, «opépitait» d'une voix sombre en
+roulant de gros yeux.
+
+--Mais que se passe-t-il aujourd'hui? Qu'est-ce qui leur prend, aux
+ouvriers de la fabrique! s'exclama Sefietje dans les transes.
+
+Les maîtres avaient fini de souper; Eleken alla desservir. Sefietje,
+qui, pour quelques instants, n'avait plus rien à faire, jeta un fichu
+sur ses épaules et courut à travers le jardin, vers la fabrique. Elle
+était prise d'un pressentiment sinistre. Il entrait dans les
+attributions de «Poulet Froid», chaque dimanche, de donner à manger aux
+chevaux; puis il devait coucher dans le petit grenier au-dessus de
+l'écurie. Elle venait de le voir passer dans la rue avec la bande de
+saoulards. N'aurait-il pas négligé de soigner ses chevaux?
+
+Sefietje alla par derrière à l'écurie et en ouvrit la porte. Les quatre
+chevaux y occupaient leur place habituelle et tournèrent la tête
+lorsqu'elle entra. Sefietje vit leurs beaux grands yeux qui avaient des
+reflets verdâtres. Ils ne mangeaient pas et elle constata que leurs
+auges étaient vides. Ils étaient là comme en attente d'une chose qui va
+venir. Sefietje avait de la tendresse pour les bêtes. «Avez-vous eu à
+manger, mes bonnes bêtes?» dit-elle à mi-voix, comme à des êtres
+humains. Le feu de l'inquiétude colorait ses joues et elle était très
+perplexe. Les chevaux n'étaient pas en train de manger, mais cela
+voulait-il dire qu'ils n'avaient pas eu leur ration? C'était vers six
+heures, ordinairement, que le «Poulet Froid» venait la leur apporter; il
+était maintenant plus de huit heures. Rien d'étonnant à ce que les auges
+fussent vides. Tout de même, Sefietje n'était nullement rassurée. Si
+elle n'avait pas vu le «Poulet Froid» avec les autres bambocheurs, elle
+n'aurait eu aucun soupçon. Mais, à présent....
+
+Immobiles, les chevaux continuaient à regarder Sefietje et il y avait
+comme une prière muette dans leurs yeux. Machinalement, Sefietje se
+dirigea vers le coffre à avoine et en souleva le couvercle. Aussitôt les
+quatre chevaux se mirent à hennir en piétinant nerveusement leur
+litière, dans le bruit de chaîne des anneaux de licol.
+
+Elle remplit à moitié une mesure d'avoine et s'approcha du premier
+cheval. La bête y alla si vivement qu'elle faillit renverser Sefietje.
+Les autres s'agitaient d'impatience; et la vieille servante leur donna à
+chacun un picotin. Elle hésitait pourtant, inquiète et angoissée.
+Était-ce bien, ce qu'elle faisait là? Évidemment, des chevaux bien
+portants ne refusaient jamais l'avoine. Ils en dévoreraient des
+boisseaux, si on ne les retenait pas. «Ah! si vous pouviez parler, mes
+bonnes bêtes!» soupirait Sefietje. Elle aurait bien voulu aussi leur
+donner une botte de foin, mais elle n'osait. Ce serait peut-être trop.
+Que dirait M. de Beule si le lendemain ses quatre chevaux étaient
+malades? Toute perplexe et attendrie dans sa pitié pour les bêtes, elle
+quitta l'écurie, après leur avoir parlé encore comme à des êtres
+humains.
+
+Un peu avant neuf heures, lorsque les volets furent fermés et les lampes
+allumées, des chants braillards tout à coup éclatèrent dans la rue.
+Sefietje, occupée à laver la vaisselle avec Eleken, quitta aussitôt son
+ouvrage. Les chants s'élevaient en une clameur sauvage. On eût dit un
+bruit d'émeute.
+
+--Les revoilà! Ils sortent du _Petit Sabot_, dit Sefietje.
+
+Et elle colla l'oreille contre le volet fermé. «Tu entends?»
+murmura-t-elle alarmée. «C'est la voix de cet ivrogne de Berzeel. Écoute
+donc; il jure comme un païen!»
+
+La porte de la salle à manger s'ouvrit et M. de Beule parut sur le seuil
+de la cuisine.
+
+--Qu'est-ce qui se passe dans la rue? demanda-t-il d'un air rogue.
+
+--Mais je ne sais pas, monsieur, mentit Sefietje tremblante.
+
+Eleken, quittant précipitamment la cuisine, monta l'escalier quatre à
+quatre, comme si quelque besogne urgente l'appelait en haut. M. de Beule
+la suivit d'un regard irrité, traversa le vestibule, le couloir et
+ouvrit la porte d'entrée. La clameur des chants entra en coup de vent
+dans la maison. Par-ci par-là des portes s'ouvraient dans la rue sombre.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? demanda à son tour Mme de Beule, sortant de la
+salle à manger.
+
+--Je ne distingue pas bien, mais je crois qu'il y a de nos gens parmi
+eux, répondit M. de Beule.
+
+--Seigneur Jésus! s'exclama Mme de Beule.
+
+--Qu'il y en ait un seul à se présenter saoul demain matin à la fabrique
+et je le mets dehors sur-le-champ! cria M. de Beule dans un brusque
+accès de fureur.
+
+--Ce n'est pas sûr qu'il y en ait des nôtres, risqua Mme de Beule pour
+le radoucir.
+
+M. de Beule grommela encore quelques vagues menaces et les époux
+rentrèrent dans la salle à manger. Selon son habitude, M. Triphon était
+sorti. Les clameurs sauvages se perdirent dans le lointain.
+
+Cependant Sefietje n'avait pas de repos. Elle ne cessait de guetter
+l'heure à la pendule; et, lorsqu'il fut dix heures moins un quart, elle
+dit à Eleken, redescendue à la cuisine après le départ de M. de Beule:
+
+--Il faut quand même que je retourne voir à l'écurie.
+
+--Mais tu n'as donc pas peur, comme ça toute seule dans l'obscurité!
+objecta la timide Eleken.
+
+--Je ne m'y fie pas; ces pauvres bêtes n'ont pas eu à manger, pour sûr,
+gémit Sefietje, presque en larmes.
+
+Elle alluma une petite lanterne à huile et disparut dans le noir du
+jardin. En approchant de l'écurie elle entendit les chevaux s'agiter et
+le bruit de chaîne de leur licol; et dès qu'elle eût ouvert la porte,
+hennissements et piaffements l'accueillirent. Ils bouleversaient leur
+litière et leurs beaux grands yeux anxieux étaient tous tournés vers la
+lumière que Sefietje portait à la main.
+
+--Guust, es-tu là! cria-t-elle, s'avançant vers l'échelle de la
+soupente.
+
+Pas de réponse.
+
+Guust--autrement dit le «Poulet Froid»--avait l'ordre d'être rentré au
+plus tard à neuf heures et demie. C'était une consigne formelle donnée
+par M. de Beule et que le «Poulet Froid» ne se serait jamais risqué à
+enfreindre. A présent il était dix heures--Sefietje les entendit avec
+horreur, ces dix coups, tomber, lents et lugubres, du clocher de
+l'église--et le «Poulet Froid» n'avait pas rejoint son poste. «Guust,
+es-tu là?» demanda-t-elle encore une fois. Mais, de réponse, pas
+davantage. Sefietje, grimpant à l'échelle et passant la tête par la
+trappe, put constater que le galetas était vide et le lit point défait.
+Le «Poulet Froid» n'avait donc pas paru, plus aucun doute; et il n'était
+pas venu donner l'avoine aux chevaux. Aux yeux de Sefietje, ce
+manquement renversait tout; au point qu'elle se mit à sangloter, comme
+brisée de douleur, en descendant avec sa lanterne l'échelle de la
+soupente.
+
+Elle alla au coffre à avoine et, cette fois, remplit bien la mesure.
+Elle n'hésita pas non plus à donner toute une botte de foin à chacun des
+chevaux. Les bêtes mangeaient: on entendait un bruit sourd et continu,
+comme de meules qui broient. Et Sefietje hésitait, avec un gros soupir.
+Elle craignait de mal faire. Tout de même, elle remplit un seau à la
+pompe et le hissa jusqu'aux auges. C'était presque au-dessus de ses
+forces. L'eau ruisselait et lui mouillait les pieds. Deux des chevaux
+burent avec avidité; les autres ne s'arrêtèrent pas de manger. En buvant
+ils aspiraient le liquide comme une pompe: on voyait le niveau baisser.
+Les autres n'y trempaient qu'un moment le naseau, comme si cette eau les
+dégoûtait. Inconsolée, Sefietje ferma la porte de l'écurie et retourna à
+la maison.
+
+
+
+
+V
+
+
+De toute la nuit, elle ne put dormir. La tragédie des chevaux la hantait
+ainsi qu'un cauchemar. Que s'était-il passé? Qu'allait-il se passer
+demain? A cinq heures du matin Sefietje était sur pieds. C'était l'heure
+où le «Poulet Froid» devait donner aux chevaux leur ration du matin. Qui
+sait? Il était peut-être rentré tard dans la nuit. Frissonnante dans
+l'air froid, un fichu jeté en hâte sur la tête et les épaules, Sefietje
+retourna vers l'écurie.
+
+Rien! Pas l'ombre de «Poulet Froid»! Sefietje courut à la chambre des
+machines; Bruun devait déjà s'y trouver, pour mettre ses chaudières sous
+pression. Pas plus de Bruun que de «Poulet Froid». Elle ouvrit la porte
+de fer du fourneau. Le feu était éteint, noir, et la chaudière n'avait
+qu'un faible sifflement, telle une chose qui est en train de rendre
+l'âme. Alors Sefietje fut prise d'épouvante. Elle retourna en courant à
+la maison, d'une voix entrecoupée y raconta ses aventures à Eleken, qui
+venait de descendre, puis elle se laissa tomber sur une chaise, les yeux
+hagards et les mains jointes, à bout de forces. La deuxième servante,
+avec de sourdes exclamations, se mit aussitôt à courir de-ci de-là d'un
+air effaré.
+
+A six heures, au moment où la besogne quotidienne aurait dû commencer,
+la fabrique gardait un silence de tombe. Sefietje n'osait même plus y
+aller voir; on eût dit qu'il y allait de sa vie. Mais elle dépêcha
+Eleken vers la «fosse aux femmes». Au bout de trois minutes, celle-ci
+revint avec la nouvelle consternante que ni dans la «fosse aux femmes»,
+ni dans la «fosse aux huiliers», ni nulle part dans toute la fabrique,
+il n'y avait âme qui vive.
+
+--C'est la grève, soupira Sefietje d'une voix blanche.
+
+A six heures et demie, son heure habituelle, M. de Beule descendit.
+Avant d'avoir quitté sa chambre, il avait été frappé par le silence
+insolite qui régnait dans la fabrique et, tout de suite, il demanda à
+Sefietje:
+
+--D'où vient que ça ne tourne pas?
+
+--Monsieur, dit Sefietje, hoquetante, la respiration coupée, il n'y a
+personne à la fabrique!
+
+--Comment ça! s'écria M. de Beule.
+
+Et il se précipita dans le jardin. Sefietje courut en toute hâte à
+l'étage pour avertir Mme de Beule et M. Triphon. Ils descendaient au
+moment même où M. de Beule, fou de rage, revenait de la fabrique.
+
+--Veux-tu savoir maintenant ce qu'il en est de ces voyous?... hurla-t-il
+du plus loin qu'il vit sa femme.
+
+Mme de Beule ne devait rien savoir. Elle n'en savait que trop. Mains
+jointes, elle soupira:
+
+--Quelle affaire, mon Dieu! Quelle affaire!
+
+--Ces voyous! Ces saligauds! Ces vauriens! Ces mendiants! rugit M. de
+Beule. Plus un seul d'entre eux ne remettra les pieds à la fabrique.
+D'autres ouvriers! Tout de suite!
+
+--Où les prendre? demanda anxieusement Mme de Beule.
+
+Cette simple question partit surexciter au plus haut point M. de Beule.
+
+--Tu ne t'imaginés pourtant pas que ça m'embarrasse? dit-il.
+
+Se tournant vers Sefietje il ordonna:
+
+--Va d'abord et avant tout demander à Justin-la-Craque s'il veut soigner
+les chevaux.
+
+La fureur s'étranglait dans sa gorge. Il tonna:
+
+--Les sales individus! Ils ont laissé ces pauvres bêtes sans nourriture!
+
+--Pardon, monsieur, moi je leur ai donné hier soir du foin et de
+l'avoine, dit Sefietje d'une voix qu'on entendait à peine.
+
+Et elle s'empressa de courir chez Justin. Ce qu'il fallait avant tout,
+c'était un chauffeur. Qui prendrait-on pour remplacer Bruun? Ils
+cherchèrent, sans trouver personne qui eût les aptitudes requises.
+
+--Doorke Pruime, peut-être, risqua timidement Mme de Beule.
+
+Agacé, M. de Beule haussa rageusement les épaules.
+
+--Soyons sérieux, hein! grommela-t-il.
+
+Mme de Beule se tint coite.
+
+--Moi, je puis le faire, dit brusquement M. Triphon sans regarder son
+père.
+
+Oh! oui, mon garçon, fais-le! s'écria Mme de Beule en regardant son fils
+avec une admiration attendrie.
+
+Par rancune invétérée, M. de Beule ne souffla mot, mais son silence même
+voulait dire qu'il acceptait l'offre.
+
+Comme «huiliers», poursuivit-il quelque peu radouci, nous pourrions
+prendre Doorke Pruime, Sies van Lierde et Vloaksken. Comme «cabris»,
+Peetse Fnieze; comme meunier, Soarlewie Soarels.
+
+Mme de Beule approuvait tout d'un hochement de tête. M. Triphon,
+conscient de la responsabilité qu'il allait assumer, prenait un air
+sérieux, concentré, énergique. Il estima rapidement que son travail
+comme chauffeur ne l'empêcherait pas d'aller parfois chez Sidonie. Et
+puis, il avait le dimanche. L'affaire, en somme, ne se présentait pas
+trop mal; ils se remettaient de leur émotion. Ils avaient presque une
+lueur de triomphe et même de provocation dans le regard.
+
+--Et les femmes? demanda Mme de Beule.
+
+A ce seul mot, M. de Beule rebondit au paroxysme de la fureur.
+
+--Plus de femmes ... nom de nom! tonna-t-il. Plus de ces roulures ici!
+
+Et ses yeux lançaient des éclairs vers M. Triphon comme pour l'anéantir.
+
+Mme de Beule n'insista pas. Elle se replia peureusement sur elle-même;
+et, de son côté, M. Triphon fit semblant de ne pas saisir l'allusion
+haineuse. Il alluma sa pipe et s'intéressa un instant à Kaboul et Muche,
+qui s'entr'étudiaient avec le soin le plus minutieux, comme s'ils ne
+s'étaient pas vus depuis des années. La porte s'ouvrit et Sefietje
+reparut. Elle était rouge et suait d'avoir tant couru.
+
+--Justin soignera les chevaux. Il leur a déjà donné l'avoine, et il est
+en train de les étriller, dit-elle.
+
+Il y eut un murmure de satisfaction. M. de Beule témoigna son
+contentement par un geste approbatif, et dit:
+
+--Parfait. Déjeune maintenant, Sefietje; puis tu iras chez Doorke
+Pruime, chez Sies van Lierde et chez Vloaksken, pour leur demander de
+venir travailler à l'huilerie. Après, tu iras chez Peetse Fnieze et chez
+Soarlewie Soarels, pour les engager comme «cabris» et meunier.
+
+--J'ai déjà déjeuné; j'y vais tout de suite, répondit Sefietje d'un air
+soumis.
+
+Et, aussitôt, elle repartit. Alors M. et Mme de Beule allèrent aussi
+prendre leur petit déjeuner que leur servit Eleken, avec de la fièvre
+dans ses mouvements et les jupes battantes.
+
+--Pourquoi cette fille est-elle toujours si agitée? demanda M. de Beule
+agacé.
+
+Mme de Beule tâcha de lui faire comprendre qu'elle avait double besogne,
+pendant que Sefietje était en course. Kaboul et Muche, selon leur
+habitude, allaient de l'un à l'autre, quêtant avec des yeux de
+convoitise, leur part du déjeuner.
+
+Les maîtres ne s'étaient pas encore levés de table que Sefietje était
+déjà de retour. Essoufflée, le visage moite, son visage osseux aux
+pommettes avivées d'une flamme, elle avait un air presque tragique; elle
+rapportait des nouvelles désolantes.
+
+--Monsieur, dit-elle de sa voix éteinte et angoissée, tous ces gens ont
+du travail. Seul Vloaksken pourrait venir.
+
+--Sacré tonnerre de...! jura M. de Beule en assénant sur la table un
+coup de poing qui fit sauter les tasses dans les soucoupes.
+
+Sefietje avait les yeux pleins de larmes. Mme de Beule semblait
+épouvantée. M. Triphon sentait vaciller en lui sa force de résolution.
+
+--Est-ce que l'on ne pourrait pas en trouver d'autres? glissa Mme de
+Beule.
+
+--Je n'en veux plus, sacré tonnerre de nom ... je ne veux plus personne!
+hurla M. de Beule avec un nouveau coup de poing sur la table. Je ferme
+la boîte, j'arrête tout le tremblement et nous verrons un peu qui, d'eux
+ou de moi, tiendra le plus longtemps!
+
+Il se leva d'un bond, sortit, pour courir, gonflé de fureur, vers la
+fabrique.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! Que va-t-il se passer? gémit Mme de Beule en
+joignant les mains.
+
+Accablée, comme si elle eût reçu le coup de grâce, Sefietje rentra en
+larmoyant dans sa cuisine.
+
+
+
+
+VI
+
+
+M. de Beule tint parole avec un entêtement farouche. Il alla lui-même
+fermer à clef toutes les portes de la fabrique, se rendit compte que
+Justin-la-Craque et son aide Komèl s'occupaient des chevaux; et lorsque
+Vloaksken, le seul ouvrier qui eût consenti à venir travailler à la
+fabrique, se présenta au cours de la matinée, il le renvoya sans façons,
+en lui déclarant d'une voix rageuse qu'il fermait boutique et n'avait
+pas l'intention de la rouvrir de sitôt.
+
+Quelques jours se passèrent. M. de Beule, avec sa colère froide et
+concentrée, allait et venait, sans but. M. Triphon, qui à présent
+n'avait plus rien du tout à faire, déambulait de même, mettant tous ses
+soins à éviter le nez à nez avec son père; et Mme de Beule ne cessait de
+gémir, se lamenter, cependant qu'à la cuisine régnait un silence de
+mort. Seule, Eleken persistait à courir en tous sens, l'air affairé.
+Cela agaçait M. de Beule à tel point qu'un jour il l'arrêta et lui
+demanda avec véhémence:
+
+--Mais, sacredieu! qu'est-ce que tu as à toujours courir ainsi?
+
+--Mais ... pour mon ouvrage ... monsieur, répondit la servante, blême
+d'effroi.
+
+--Fais donc ton ouvrage un peu plus tranquillement, nom d'un tonnerre,
+ragea M. de Beule.
+
+Eleken ne dit plus rien et partit dans un envol de jupes plus sourd,
+mais, pendant tout le reste de la journée, on lui vit les yeux pleins de
+larmes. Et le soir, Sefietje, les pommettes en feu, vint annoncer à Mme
+de Beule que, très probablement, Eleken quitterait son service à la fin
+du mois.
+
+Des bruits divers circulaient touchant les ouvriers et leurs
+dispositions. Selon les uns, ils étaient fermement décidés à maintenir
+leurs revendications jusqu'au bout. Selon d'autres, les femmes des
+grévistes se montraient beaucoup moins enthousiastes qu'eux; elles
+commençaient à récriminer et insistaient pour que leurs hommes
+reprissent le travail.
+
+On les voyait assez souvent, la pipe au bec, les mains dans les poches,
+par les rues du village, et passer volontiers, comme en manière de
+protestation et de provocation, devant la demeure des de Beule. Certains
+d'entre eux tenaient à la main le petit journal socialiste et le
+lisaient ostensiblement: on pouvait les voir de la maison du patron. Il
+y avait déjà eu un ou deux articles sur la grève de la fabrique de
+Beule; naturellement, on y prenait parti pour les ouvriers, et M. de
+Beule, dont le nom prêtait aux allusions faciles par le son qu'il avait
+en flamand, M. le Bourreau, y était traité de négrier. Régulièrement, le
+patron trouvait ces numéros du journal dans sa boîte aux lettres.
+
+C'était Pierken qui menait la bande et, parfois, il faisait en pleine
+rue quelque allocution brève et violente, Victorine marchait à son côté,
+le plus souvent la seule femme dans le groupe, parfois accompagnée de
+Lotje ou de Zulma, Free, Poeteken, Leo, Fikandouss-Fikandouss, Bruun, le
+chauffeur, Pol et le «Poulet Froid», Pee, le meunier et Miel, cette
+espèece de veau, suivaient, tous l'air plus ou moins perdu et ahuri; ils
+trouvaient le temps long, déconcertés par ces journées à ne rien faire,
+auxquels ils n'étaient pas habitués, dans l'attente continuelle d'une
+solution qu'ils avaient escomptée très rapide et qui semblait
+s'éterniser. Quant à Berzeel, il demeurait invisible. On le disait
+retourné à son village, mais personne ne savait au juste. Les gens, au
+passage des grévistes, venaient regarder curieusement sur le seuil de
+leur porte; et tout le village était soudain retombé à un calme et un
+silence extraordinaires, depuis qu'on n'y voyait plus fumer la haute
+cheminée de la fabrique, et n'entendait plus le tonnerre incessant des
+pilons.
+
+Parfois Justin-la-Craque et Komèl faisaient un bout de conduite auc
+chômeurs. La première fois que M. de Beule les vit, ce fut un drame. Il
+bondit de fureur et voulut incontinent leur interdire l'accès de
+l'écurie. Les supplications de sa femme, et surtout l'idée assez peu
+réjouissante d'avoir à soigner lui-même les chevaux, modérèrent sa
+fougue. Il résolut d'avoir une explication avec les deux forgerons. Il
+se rendit à l'écurie vers l'heure où il était sûr de les y trouver, et,
+maîtrisant à grand peine la colère et l'indignation qui bouillonnaient
+en lui:
+
+--Justin, je t'ai vu ce matin en compagnie des gouapes!
+
+--Oui, m'sieu, dit Justin comprenant aussitôt de quoi s'agissait et
+admettant l'ignominieuse épithète; oui, m'sieu, j'ai été avec eux et je
+voudrais bien que ça finisse, cette blague-là.
+
+--Pour moi ça peut durer dix ans! fanfaronna M de Beule avec hauteur.
+
+Pour moi pas, m'sieu, pour moi pas! répondit Justin avec force. Quand la
+fabrique ne marche pas, moi non plus je n'ai pas grand'chose à faire. Je
+voudrais que vous vous entendiez avec eux, m'sieu.
+
+Justin-la-Craque, avec ses bêtises quand il avait bu un verre de trop et
+qu'il «opépitait», faisait parfois preuve, à jeun, d'un jugement assez
+sensé, de même qu'il était un excellent ouvrier quand il voulait bien
+s'en donner la peine. En outre aucune timidité ne le retenait et,
+lorsque sa conviction était faite, nulle crainte ne l'arrêtait de
+l'exprimer avec grande franchise. Il regarda M. de Beule bien en face et
+poursuivit:
+
+--J'ai causé avec tous, m'sieu, et il y en a des bons et des mauvais
+parmi eux. Pierken demande trop et c'est lui qui excite les autres,
+Victorine va naturellement de son côté et Fikandouss aussi. Je ne leur
+ai pas mâché la vérité. Je leur ai dit qu'ils demandaient trop et qu'ils
+avaient tort. Mais les autres, m'sieu, si les autres obtenaient quelque
+satisfaction, si peu que ce soit, ils seraient contents et reprendraient
+le travail.
+
+--Bien; pas un centime! cracha M. de Beule.
+
+--Vous avez tort, m'sieu. Vous avez grandement tort, dit posément
+Justin.
+
+--Le «Poulet Froid» a laissé mes chevaux sans manger ni boire! cria M.
+de Beule, rouge de colère.
+
+--Il le regrette, m'sieu, il ne le ferait plus, affirma Justin. Et Komèl
+répéta d'un ton convaincu:
+
+--Non ... non ... il ne le ferait plus.
+
+--Si vous leur accordiez quelque chose, insista Justin. Par exemple,
+chaque fois deux gouttes au lieu d'une; et le soir, s'ils pouvaient
+finir à sept heures et demie au lieu de huit heures. Je crois que tous,
+ou à peu près, seraient contents. Je réponds de Free, de Pee,
+d'Ollewaert et de Berzeel. Et je suis presque certain que les autres
+suivraient.
+
+--Oui ... oui ..., deux gouttes au lieu d'une, répéta Komèl en écho. Et
+son grand nez bougea dans sa face de suie, comme s'il dégustait déjà le
+royal cadeau.
+
+--Rien, rien! réitéra durement M. de Beule. Et il quitta l'écurie pour
+en briser là.
+
+
+
+
+VII
+
+
+C'était chose curieuse, et personne ne savait ni ne comprenait comment
+cette rumeur s'était propagée; mais elle courait avec persistance, par
+tout le village. Les ouvriers, disait-on, se montreraient satisfaits et
+la grève prendrait fin, si M. de Beule consentait à diminuer la journée
+de travail d'une demi-heure et à doubler la ration de genièvre.
+
+Sefietje en avait entendu parler, ainsi qu'Eleken, qui, après tout, ne
+quitterait pas son service à la fin du mois. Mme de Beule et son fils
+étaient également au courant. Cela flottait dans l'air, et on avait
+parfois l'impression, à voir les gens sur le pas de leur porte ou par
+groupes, le nez au vent, aux coins des rues, qu'ils humaient les
+émanations volatilisées de l'alcool réconciliateur. On était vers la fin
+de la première semaine de grève et on sentait venir le dimanche comme un
+jour de crise décisive, où, de deux choses l'une: le conflit serait
+résolu, ou bien prendrait des proportions inquiétantes.
+
+Ce dimanche-là, de fort bonne heure dans la matinée, on put voir
+Pierken, l'air soucieux et affairé, passer et repasser dans la rue; et à
+dix heures, après la grand'messe, des camelots distribuer la petite
+feuille socialiste. Elle contenait un article où l'on disait violemment
+leur fait aux faux frères qui oseraient trahir la cause commune et
+vendre leurs droits les plus sacrés, leur dignité d'hommes libres, pour
+un immonde verre d'alcool empoisonneur.
+
+A onze heures Justin-la-Craque vint sonner à la porte de M. de Beule. Il
+était légèrement éméché, avec des yeux aqueux et fixes, prêt à fredonner
+l'_O Pepita_. Il n'en fit rien pourtant, mais insista pour avoir un
+moment d'entretien avec M. de Beule; et lorsque celui-ci, averti par
+Sefietje, parut enfin, non sans une répugnance marquée:
+
+--Puis-je, monsieur? Puis-je? demanda Justin, sans plus de précision.
+
+--Quoi? dit M. de Beule, bourru et méfiant.
+
+--Leur dire qu'ils auront double ration et pourront finir à sept heures
+et demie?...
+
+--Pour l'amour de Dieu, accepte! supplia Mme de Beule, intervenant dans
+la conversation.
+
+--Mais ne te mêle donc pas de ces affaires-là! dit M. de Beule, se
+retournant agacé.
+
+Avec un soupir Mme de Beule s'éloigna. Fixement, de ses yeux vitreux
+d'alcoolique Justin regardait M. de Beule. Il crut sentir qu'il
+hésitait, fléchissait.
+
+--Je vais le leur dire! Je vais le leur dire! s'écria-t-il brusquement
+dans un transport d'enthousiasme, en faisant un mouvement vers la porte.
+
+--A tes risques et périls, Justin! Ça vient de toi! cria M. de Beule
+d'un ton sévère.
+
+--Oui ... oui ... ça vient de moi! cria Justin.
+
+Et d'un saut il fut dans la rue.
+
+--Ils vont revenir! jubila Mme de Beule avec un soupir de soulagement.
+
+Mais M. de Beule la toisa d'un regard courroucé et répliqua:
+
+--Qu'en sais-tu? Et d'ailleurs, qui te dit que je les laisserai rentrer?
+
+Mme de Beule préféra ne rien répondre. Et elle se rendit à la cuisine
+auprès de Sefietje, pour parler du dîner.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le dimanche s'écoula, exceptionnellement tranquille. Ce calme absolu
+donnait au village un air morne; on l'eût dit abandonné. M. Triphon, en
+rentrant vers cinq heures, apporta cette étrange nouvelle: il avait
+rencontré Berzeel dans la rue, et il n'était pas ivre.
+
+--Il n'était pas ivre! s'écria Sefietje, stupéfaite et presque alarmée.
+
+--Non; absolument pas! Aussi frais que je suis! affirma M. Triphon.
+
+Sefietje n'en revenait pas. Ses pommettes se colorèrent du rouge des
+grandes agitations intérieures.
+
+--Est-ce qu'il y a du nouveau? demanda Mme de Beule en s'approchant,
+l'air inquiet.
+
+--Non, maman, sauf que Berzeel se promène dans le village et qu'il n'est
+pas ivre, répéta M. Triphon.
+
+--Oh! ça, c'est bien! dit Mme de Beule satisfaite.
+
+M. de Beule, occupé à écrire dans son bureau, parut également au bruit
+des voix et, d'un air rogue, demanda ce qui se passait. Mme de Beule lui
+communiqua l'étonnante nouvelle, ajoutant que cela lui semblait de très
+bon augure.
+
+--Était-il seul? demanda M. de Beule à sa femme, évitant, selon sa
+hargneuse habitude, d'adresser directement la parole à son fils.
+
+--Tout seul, répondit M. Triphon d'un ton mat, affectant, de son côté,
+de ne pas regarder son père.
+
+--Ça peut encore venir. Il n'est pas trop tard pour se saouler, ricana
+M. de Beule.
+
+Tout de même, il n'était pas de trop méchante humeur, ce jour-là. Au
+contraire. On aurait presque pu lui trouver un soupçon d'air enjoué, si
+le mot n'eût juré avec son caractère. Il ralluma un bout de cigare, ce
+qui était généralement bon signe, et rentra dans son bureau. Kaboul et
+Muche, qui s'étaient un instant flairés comme deux étrangers, suivirent
+chacun leur maître.
+
+Lorsque six heures eurent sonné à l'église, M. de Beule ressortit de son
+bureau et s'en alla, par vieille habitude, faire un tour à la fabrique,
+suivi de Muche. Arrivé non loin de l'écurie, il vit, à peu de distance,
+trois hommes en conversation animée. Il reconnut Justin-la-Craque, son
+aide Komèl et ... non sans une vive émotion ... le «Poulet Froid»! M. de
+Beule eut un sursaut violent et un mouvement instinctif pour se
+précipiter sur l'individu qui avait si odieusement négligé ses chevaux.
+Une seconde impulsion, tout aussi spontanée et machinale, le retint. Le
+trio lui tournait le dos et on ne l'avait pas vu venir. Il rappela
+Muche, revint en arrière et se tint caché, derrière un pan de mur. Il
+lui venait un bruit de voix sans qu'il lui fût possible de comprendre ce
+qui se disait. Mais il vit le «Poulet Froid» sortir de l'écurie avec le
+crible pour l'avoine et l'entendit qui secouait le grain, d'où
+s'envolait dans la cour un petit nuage de fine poussière. Le «Poulet
+Froid» avait donc repris le travail, sans rien dire. Le «Poulet Froid»
+ne se considérait plus comme étant en grève.
+
+M. de Beule se retira en douceur et rentra tout droit à la maison. Mme
+de Beule, qui l'avait vu traverser le jardin d'un pas agité, lui demanda
+anxieusement ce qu'il y avait.
+
+--Ce qu'il y a! dit M. de Beule haletant. Il y a que je me retiens pour
+ne pas flanquer des coups de pied à un voyou là-bas!
+
+--Qui donc, mon Dieu! dit Mme de Beule, prise de peur.
+
+--Le «Poulet Froid»! Il est auprès des chevaux!
+
+--Oh! non, non! fit Mme de Beule suppliante.
+
+--Ne l'aurait-il pas mérité, peut-être? ragea M. de Beule.
+
+--Si ... si ... mais pourtant tu ne peux pas!
+
+--Oh!... si je ne me retenais!... gronda M. de Beule menaçant.
+
+--Oh! je t'en conjure! Je t'en conjure! gémit Mme de Beule, les mains
+jointes.
+
+M. de Beule fit comme si ce n'était pas chose facile de le fléchir, et
+finit tout de même par acquiescer à contre-coeur. Mais il jura qu'il
+assommerait le «Poulet Froid» au moindre reproche qu'il aurait à lui
+faire dans son service à l'avenir.
+
+--Rien ne clochera plus; il a eu une rude leçon; tous ont eu une rude
+leçon, dit Mme de Beule conciliante.
+
+Et elle l'entraîna doucement vers la salle à manger, Eleken venait de
+servir le repas. Il y avait du poulet avec de la salade, un plat que M.
+de Beule aimait beaucoup. Il en mangea goulûment et avec abondance, s'il
+se repaissait de la chair d'un ennemi.
+
+Après le souper M. Triphon se retira discrètement et se rendit chez
+Sidonie.
+
+--Mon Dieu! dit en soupirant Mme de Beule à Sefietje, il aurait bien pu
+rester à la maison un soir comme celui-ci.
+
+--Ah! oui, madame, mais quand on est entre les mains d'une pareille
+créature!... répondit Sefietje d'un air entendu et peu encourageant.
+
+Sans insister, Mme de Beule rentra dans la salle à manger où elle tâcha
+de distraire son mari.
+
+Heureusement M. Triphon ne fut pas longtemps absent. A neuf heures et
+demie, il était de retour avec un renseignement curieux, qui les étonna
+tous très fort: Pierken, à cette heure-ci, déambulait en état d'ivresse
+par le village. Parfaitement, Pierken; lui, qui autrement ne buvait
+jamais, courait maintenant en compagnie de Fikandouss, d'un cabaret à
+l'autre, en faisant du boucan et cherchant querelle à tout le monde.
+Berzeel ne le quittait pas d'une semelle. Oui, Berzeel, parfaitement à
+jeun, absolument maître de lui, veillait sur Pierken comme un père sur
+son enfant, en faisant tous ses efforts pour le calmer et le ramener à
+leur logement commun. Ils venaient de quitter la _Bonne Espérance_ et se
+dirigeaient vers le _Petit Sabot_.
+
+--Mais, mais, mais! s'exclama Mme de Beule en joignant les mains de
+stupéfaction. M. de Beule eut un petit rire haineux et bref.
+
+--Le monde renversé, quoi! ricana-t-il.
+
+M. Triphon, l'air satisfait de lui-même, se dirigea vers la cuisine. Il
+y trouva Sefietje inquiète, rouge, et Eleken qui allait et venait, les
+jupes battantes.
+
+--Bruun, le chauffeur, est venu ici, murmura Sefietje.
+
+--Bruun, le chauffeur! Pour quoi faire? demanda M. Triphon ébahi.
+
+--Pour prendre les clefs.
+
+--Les clefs de la fabrique?
+
+Sefietje fit signe que oui.
+
+--Et tu les lui as données?
+
+--Il les a prises, dit Sefietje.
+
+--Est-ce que tu l'as dit à papa?
+
+--Mais non!
+
+M. Triphon prit sa casquette et se hâta, dans l'obscurité, vers la
+fabrique. Il secoua toutes les portes, qu'il trouva fermées. Dans la
+chambre au-dessus de l'écurie, il aperçut un mince filet de lumière: le
+«Poulet Froid» était à son poste. M. Triphon se retira sur la pointe du
+pied. Avec un sentiment d'espoir mêlé d'incertitude, il retourna à la
+maison, où il ne dit mot.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quatre heures du matin: Sefietje était déjà éveillée. Il lui sembla,
+dans son sommeil léger, avoir entendu des pas feutrés sous sa fenêtre.
+Les yeux ouverts et fixes dans le crépuscule de l'aube à peine
+naissante, elle resta immobile sur le dos à écouter et n'entendit plus
+rien. Mais l'inquiétude couvait en elle; elle se leva, écarta le petit
+rideau de sa lucarne, regarda dans le jardin, tâchant d'en sonder les
+profondeurs vagues.
+
+Une exclamation sourde lui échappa. Au-dessus des frondaisons grises et
+brouillées, la haute cheminée de la fabrique dardait son cierge rose et
+du bout noirci sortait un mince filet de fumée fauve, qui allait se
+perdre dans le vide du ciel. Alors Bruun était déjà à ses chaudières, la
+grève était finie et, tout à l'heure, le travail allait reprendre à la
+fabrique. Une joie immense emplit son âme ingénue d'esclave ayant fait
+siens les intérêts de la famille qui l'exploitait depuis près d'un
+demi-siècle. Elle se précipita vers le lit où dormait Eleken et la
+secoua.
+
+--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qui se passe? sursauta la jeune
+servante apeurée.
+
+--Pscht! La cheminée de la fabrique qui fume! Elle fume! Elle fume!
+répétait Sefietje jubilante.
+
+--Ah!... dit Eleken, dont la tête lourde de sommeil retomba sur
+l'oreiller.
+
+A six heures très exactement, Sefietje, qui attendait depuis trois
+quarts d'heure, en une agitation croissante, dans sa cuisine déserte,
+entendit un bourdonnement bien connu sortir de la fabrique. Quelques
+instants après, les pilons se mirent à rebondir, comme en un pas de
+danse joyeuse. Aussitôt M. et Mme de Beule, ainsi que M. Triphon,
+quittèrent leurs chambres et descendirent. La joie du triomphe
+illuminait leur visage et M. de Beule s'exclama:
+
+--Haha!... Ils reconnaissent donc qu'ils ne sont pas les plus forts, les
+petits bonshommes!
+
+--Les femmes sont-elles aussi rentrées? demanda Mme de Beule.
+
+Eleken fut dépêchée à la fabrique. Elle revint au bout de trois minutes
+et dit:
+
+--Toutes les femmes sont à leur ouvrage, excepté Victorine.
+
+--Celle-là n'a pas à revenir ... Je ne veux plus la voir à la fabrique!
+cria M. de Beule en un accès de colère subite.
+
+Pendant le déjeuner on tint conseil sur l'attitude à prendre.
+
+--Il faudrait d'abord y aller voir, opina M. Triphon.
+
+M. de Beule eut un geste d'impatience. Il persistait hargneusement à ne
+pas vouloir adresser la parole à son fils. Se tournant vers sa femme il
+dit:
+
+--Si j'y vais, je les flanquerai tous dehors à coups de pied. Il
+vaudrait peut-être mieux que tu....
+
+--J'irai, j'irai! s'empressa d'approuver Mme de Beule.
+
+--Mais dis-leur surtout, insista M. de Beule, reprenant du coup tout son
+aplomb, que s'ils recommencent jamais ou si j'ai à me plaindre d'eux le
+moindrement à l'avenir, c'est la porte, immédiatement.
+
+Mme de Beule ne dit mot. Elle se hâta de finir son déjeuner et, se
+levant:
+
+--Est-ce que tu m'accompagnes? demanda-t-elle, hésitante, à son fils.
+
+Elle craignait que son mari ne s'y opposât: mais il ne dit rien. Bien
+que M. Triphon n'existât plus pour lui, il ne trouvait pas mauvais qu'il
+se chargeât à sa place de cette corvée. La mère et le fils quittèrent la
+salle à manger et gagnèrent le jardin en fleurs. La matinée d'été était
+merveilleuse. L'herbe se couvrait comme d'un transparent argenté et
+l'air semblait une chose qu'on pouvait boire, une source pure qui vous
+revivifiait tout entier. Les grands arbres achevaient leur calme rêve de
+la nuit. Leurs cimes vaporeuses fumaient, à peine traversées par les
+flèches d'or du soleil levant. On croyait humer du bonheur.
+
+Ils arrivèrent devant la chambre des machines et ouvrirent la porte sans
+brusquerie. La gueule rouge de la fournaise était toute large ouverte et
+Bruun y jetait à grandes pelletées du menu charbon mouillé. Son visage
+en sueur se cuivrait aux reflets de la flamme et les poils frisottants
+de sa barbe noire semblaient du fil métallique incandescent. Il se
+rangea très vite lorsqu'il vit entrer Mme de Beule avec son fils et
+salua, poliment, à la façon habituelle, comme si rien d'extraordinaire
+n'était arrivé:
+
+--Bonjour, madame. Bonjour, Monsieur Triphon.
+
+--Bonjour, Bruun, répondirent-ils tous deux.
+
+Un bref silence. Bruun s'était remis à activer ses feux, mais Mme de
+Beule, sentant bien que l'on ne pouvait en rester là et qu'il fallait
+dire quelque chose, rassembla tout son courage.
+
+--Alors, Bruun, commença-t-elle, qu'est-ce qui vous a donc pris à tous
+de nous laisser en plan comme ça?
+
+Bruun toussa. Il cherchait à répondre, semblait-il, mais les paroles ne
+venaient pas. Il toussa encore et regarda dans son feu avec une
+attention extrême, comme si la réponse, vraiment, devait sortir de là.
+
+--Il ne faudrait pas que ça se répète, poursuivit Mme de Beule avec
+calme. Cette fois-ci monsieur ferme les yeux, mais à la prochaine
+occasion, il n'en serait plus de même, soyez sûr.
+
+Bruun cessa d'activer son foyer et regarda un instant Mme de Beule bien
+en face. Décidément, il voulait dire quelque chose et commençait déjà à
+émettre des sons. Mais ça ne sortait encore pas. Il semblait ne pas
+pouvoir trouver les mots pour exprimer ses sentiments. Du reste, Mme de
+Beule n'insista point. Elle lui avait dit ce qu'elle voulait lui dire
+et, accompagnée de M. Triphon, passa dans la «fosse aux huiliers» où les
+pilons menaient leur danse infernale.
+
+Il y avait deux places vides aux établis. M. Triphon le remarqua du
+premier coup d'oeil: celle de Pierken et celle de Fikandouss. Il
+s'empressa de le glisser à l'oreille de sa mère, avant qu'elle et lui
+passent lentement devant la rangée des ouvriers, en répondant d'un
+mouvement de tête à leur salut silencieux. Tous les autres étaient à
+leur poste. Berzeel y était, parfaitement de sang-froid, sérieux et même
+grave, comme s'il sentait peser sur lui une responsabilité inhabituelle.
+Leo y était, Free y était, Poeteken y était, et Ollewaert aussi, tous à
+l'envi posés et graves, absorbés dans leur travail, comme s'il
+n'existait nul autre intérêt au monde. Pee était déjà tout blanc, tel un
+bonhomme de neige, à côté de ses moulins rageurs, et Miel, cette espèce
+de veau, avec l'autre «cabri» se démenait autour des énormes meules
+verticales. Miel resta une minute bouche bée lorsqu'il vit paraître Mme
+de Beule avec M. Triphon et ses épais sourcils rejoignirent presque ses
+cheveux, faisant disparaître le doigt de front qu'il possédait.
+Visiblement, il n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé et
+attendait encore la solution de l'énigme.
+
+Les hommes semblaient de plus en plus absorbés dans leur travail et les
+pilons tapaient avec une telle furie que Mme de Beule et son fils se
+sentaient dans l'impossibilité matérielle d'entamer le moindre colloque.
+D'ailleurs, il n'y avait rien d'autre à dire que ce qu'ils venaient de
+signifier à Bruun, qui, certes, ne manquerait pas de leur en faire part;
+mais ils auraient bien voulu savoir pourquoi Pierken et Fikandouss
+n'étaient pas revenus et ce qu'ils avaient l'intention de faire. M.
+Triphon, profitant d'une brève accalmie dans l'ouragan des pilons,
+s'approcha de Berzeel et lui demanda:
+
+--Est-ce que Pierken ne revient plus?
+
+--Mais si, mais si, m'sieu; seulement il est un peu malade; il a un fort
+mal de tête, répondit Berzeel.
+
+--Et Fikandouss?
+
+--Ça, je ne sais pas, m'sieu, dit Berzeel de son air grave et absorbé.
+
+Les pilons recommençaient à bondir, les hommes s'affairaient autour des
+presses. Sans s'attarder davantage, Mme de Beule et M. Triphon
+quittèrent la «fosse aux huiliers» pour se diriger vers la «fosse aux
+femmes». Au moment de sortir de l'huilerie, comme ils se retournaient
+sans penser à mal, ils aperçurent de loin Bruun, le chauffeur, qui
+épiait leur départ, par la porte entr'ouverte de la chambre des
+machines.
+
+Dans la «fosse aux femmes», plus rien qui les empêchât de dire tout ce
+qu'ils voulaient. Là aussi tout le monde était à son poste, hormis
+Victorine. Dès que Mme de Beule et son fils eurent fait leur entrée,
+Mietje, Lotje et «La Blanche» firent une sortie violente contre Pierken
+et Victorine qui, disaient-elles, avaient entraîné à la grève tous les
+autres, contre leur gré. La vieille Natse pleurait comme une Madeleine;
+et elles étaient unanimes à jurer leurs grands dieux que jamais plus
+pareille chose n'arriverait et qu'elles chasseraient Victorine à coups
+de pied quelque part, si elle osait reparaître dans leur atelier.
+
+--Mais comment avez-vous pu vous laisser monter la tête ainsi? s'exclama
+Mme de Beule, levant les bras d'indignation.
+
+--Eh oui, bien notre bêtise, notre folie! s'écria Lotje.
+
+Et, à son tour, brusquement elle éclata en larmes.
+
+--Ah! mon Dieu, madame, quelle affaire! Quelle terrible affaire! geignit
+Natse, les mains jointes.
+
+--Qu'ils essayent donc d'y revenir! Je mordrais, je grifferais! glapit
+«La Blanche» hors d'elle.
+
+Cette violence unanime des femmes rendait les reproches superflus. Aussi
+Mme de Beule se borna-t-elle à leur donner de bons conseils pour
+l'avenir, en les avertissant une fois pour toutes qu'une récidive
+équivaudrait au renvoi général et sans rémission.
+
+--N'ayez pas peur, madame! firent-elles à l'unisson.
+
+Et Mietje Compostello, de sa voix caverneuse, ajouta:
+
+--S'il fallait me traîner à genoux d'ici jusqu'à l'église, je le ferais
+volontiers pour que ça ne soit pas arrivé.
+
+Mme de Beule et son fils s'en allèrent. Dans la «fosse aux femmes» il
+n'avait pas prononcé un mot. A la maison, M. de Beule, triomphant,
+fielleux, ricanait d'aise en écoutant sa femme narrer la lamentable
+histoire.
+
+
+
+
+X
+
+
+A dix heures, le moment venu de faire sa tournée avec la bouteille de
+genièvre, une agitation violente s'empara de Sefietje. Que faire? Verser
+deux gouttes ou seulement une? Le rouge aux pommettes, elle vint
+demander à Mme de Beule quels étaient les ordres.
+
+Mme de Beule n'en savait rien. Il n'y avait pas eu d'accord positif.
+Tout s'était manigancé par l'entremise de Justin-la-Craque, qui avait
+pris la responsabilité sur lui. Elle alla consulter son mari.
+
+--Ils ne le méritent pas du tout, répondit M. de Beule sur un ton
+chagrin.
+
+Comme il arrivait souvent chez lui, son humeur, l'instant d'avant
+victorieuse et fanfaronne, était brusquement redevenue, sans aucune
+cause apparente, morose et sombre. Écarlate, gonflé de colère et de
+rancune, il était assis au milieu des paperasses à son bureau.
+
+--Si on leur en donnait tout de même deux pour avoir la paix, proposa
+timidement Mme de Beule.
+
+Il refusa de se prononcer.
+
+--Tu vois comme je suis surchargé de besogne... On ne peut donc pas me
+laisser une minute tranquille! grommela-t-il.
+
+Mme de Beule s'en retourna auprès de Sefietje qui attendait, sa
+bouteille pleine sur le bras.
+
+--Il ne veut pas se prononcer! soupira-t-elle.
+
+--Mais que dois-je faire? soupira Sefietje à son tour.
+
+--Donnez-leur en deux, dit Mme de Beule après une brève hésitation.
+
+Sefietje partit, commença par la chambre des machines, s'approcha de
+Bruun. Ils échangèrent un salut banal, comme si rien ne s'était passé et
+Sefietje remplit le verre. Bruun le lampa d'un trait, garda le verre à
+la main, regarda Sefietje.
+
+--Encore? demanda-t-elle d'une voix blanche.
+
+Sur un signe que oui, elle remplit à nouveau le verre qu'il vida comme
+si c'était de l'eau, et le rendit à la servante. Sans un mot, elle passa
+dans la «fosse aux huiliers».
+
+Berzeel était le premier à servir. Avec la figure toujours grave de
+quelqu'un qui sent tout le poids de sa responsabilité, il regarda
+vivement et à la dérobée la bouteille, comme s'il en jaugeait d'un seul
+coup d'oeil le contenu. Sefietje remplit le petit verre. Il le vida d'un
+trait, comme Bruun. Alors il hésita. Ses doigts tremblaient légèrement;
+il semblait vouloir donner et prendre à la fois. Sefietje ne comprit pas
+très bien; elle crut d'abord qu'il n'en désirait pas davantage. Le petit
+verre et la bouteille eurent chacun un mouvement de oui et non, d'abord
+l'un vers l'autre puis en sens inverse, jusqu'à ce que Sefietje eût
+enfin compris très clairement et versât une seconde rasade. Berzeel eut
+un rictus de satisfaction, avec un sourire de ses petits yeux vifs.
+«Merci», dit-il en rendant le verre vide.
+
+Tous les autres avaient suivi la petite scène avec une curiosité tendue
+à l'extrême, arrêtant une minute leurs pilons pour n'en pas perdre un
+détail. Free et Leo sourirent comme Berzeel et se pourléchèrent
+machinalement les lèvres. Le petit Poeteken couvait le verre de ses yeux
+rayonnants et candides, pareil à un ange qui assiste à une révélation.
+Ollewaert eut un grand soupir de soulagement, comme brusquement délivré
+d'un poids énorme. Il enleva sa chique et la posa sur l'établi, pour la
+reprendre après qu'il aurait bu. Pee, tout blanc de farine, quitta ses
+moulins, et la figure de Miel, cette espèce de veau, s'épanouit en un
+large rire muet et figé. Il semblait enfin comprendre quelque chose à
+tout ce qui s'était passé et ce quelque chose le bouleversait de joie.
+Ils burent avec des grognements de plaisir et, du coup, Leo lança, sur
+un ton encore un peu timide, son «Ooooo ... uuuu ... iiii ...» qu'on
+n'avait plus entendu depuis des semaines. Sefietje, bouche close, sans
+prononcer un mot, s'acquittait machinalement de sa tâche, le visage
+renfrogné, murée dans une hostilité sourde. Elle y mettait toute la
+diligence possible; dès qu'elle en eut fini avec les «huiliers», elle se
+hâta vers l'atelier des femmes. Mais avant qu'elle eût eu le temps de
+disparaître Justin-la-Craque vint se planter devant elle, suivi de Komèl
+qui portait une barre de fer, et lui demanda d'un air triomphant ce
+qu'elle pensait de la façon dont il avait mis fin à la grève.
+
+--Ce que j'en pense?... Que vous êtes tous de fameux ivrognes! s'écria
+Sefietje indignée.
+
+--Mais, Sefie! Mais, Sefie! Comment peux-tu dire!... protesta Justin
+avec force.
+
+A vrai dire, il avait déjà une jolie pointe; ses yeux étaient vitreux et
+fixes; et il se mit à fredonner en mode mineur: «Ooooooooooo...»
+
+--Va-t'en! Laisse-moi passer! gronda Sefietje.
+
+--Pepita...--peeeeee ... pepepepepita ... pepita-pepita! poursuivit
+Justin avec un entêtement d'ivrogne. Mais, brusquement, changeant de
+ton: «Sefie, donne-nous aussi une goutte.»
+
+--Il me semble que vous en avez déjà assez, grommela Sefietje.
+
+--Nous! s'exclama Justin, feignant l'indignation la plus profonde. Rien
+qu'un bol de café froid; pas vrai, Komèl?
+
+Komèl affirma que pas une goutte d'alcool n'avait encore humecté leurs
+lèvres; et, malgré elle, Sefietje, des larmes de rage aux yeux, fut
+forcée de leur remplir deux fois le verre, tout comme aux ouvriers de la
+fabrique.
+
+Dans la «fosse aux femmes», lorsque Sefietje y entra, régnait encore la
+plus vive effervescence. Aussitôt qu'elle aperçut la servante, Natse eut
+une nouvelle crise de larmes; Lotje et «La Blanche», d'habitude si
+douces et si timides, ne décoléraient pas, en calculant âprement ce que
+cette grève idiote leur faisait perdre d'argent. Et, avec Sefietje, de
+nouveau elles éclatèrent violemment sur le compte de Pierken et surtout
+de Victorine, qui, d'après leurs dires, valait encore moins cher que
+lui. Leur exaltation était telle que Sefietje en oubliait de leur servir
+la goutte.
+
+--Eh bien, Sefie, et la ration, qu'est-ce que ça devient? demanda enfin
+la noire Mietje avec un drôle de sourire mystérieux.
+
+--Deux gouttes au lieu d'une, répondit Sefietje.
+
+Et elle se mit en devoir de verser. Tout de suite, une transformation
+s'opéra dans l'atelier.
+
+--On a tout de même obtenu quelque chose, dit Lotje en sirotant son
+petit verre.
+
+Elle le vida à menus coups brefs, mais le deuxième ne glissa pas aussi
+facilement. Elle eut des petits frissons et fit la grimace.
+
+--L'un sur l'autre comme ça, c'est un peu court, mais bon tout de même,
+dit-elle, en passant le verre à «La Blanche».
+
+Du reste, toutes prirent, comme Lotje, leurs deux petits verres, moins
+parce qu'elles en avaient envie que parce qu'elles y avaient droit. Et,
+seule, la vielle Natse eut un hoquet devant le deuxième verre et fit
+mine de le refuser. Les autres trouvèrent cela très mal. M. de Beule
+pourrait en déduire que pour les femmes un seul verre suffisait. Elles
+forcèrent la vieille à boire et celle-ci se reprit aussitôt à gémir et
+pleurer: toutes ces révolutions lui coûteraient la vie, geignait-elle
+d'un air tragique.
+
+Alors il y eut une bonne petite heure de joie et d'entrain dans la
+fabrique. L'alcool faisait son effet, effaçait les tristesses, suscitait
+les pensées joyeuses et amusantes. Des quolibets partaient dans le
+vacarme des pilons et, dans la «fosse aux femmes», on chanta des
+romances avec des voix aiguës et nasillardes, comme au bon vieux temps.
+Vers onze heures, un silence retomba, mélancolique, morose. Les nerfs se
+détendaient et l'alcool creusait son trou, où s'installait la faim. Au
+dehors le splendide soleil d'été illuminait la terre. Lorsqu'on venait
+du beau jardin fleuri, pour entrer dans une des «fosses» sombres, on
+avait l'impression de descendre dans un caveau. Les ouvriers ne
+chantaient plus, ne parlaient plus, accomplissaient leur besogne
+d'automates avec des yeux las et ternes. Il y régnait une atmosphère de
+désenchantement, de leurre, de duperie. C'était peut-être parce que le
+trou creusait si fort, vous rongeait l'estomac. Il aurait fallu un brin
+à manger avec ce deuxième verre. Enfin tintait dans la chambre des
+machines la méchante petite sonnette de délivrance; tous se
+précipitaient au dehors, dans un claquement de sabots, prenant à peine
+le temps de rabattre sur les poignets leurs manches retroussées.
+
+Beaucoup de monde était aux portes pour les voir passer. Il y avait des
+gens qui ricanaient, avec un mauvais: «Eh bien, c'est vite fini, leur
+grève!» Les ouvriers faisaient semblant de ne pas entendre. Ils allaient
+vers le repas et, à une heure, ils seraient de retour à la fabrique. De
+une à quatre, ils redevenaient des automates, des nerfs et des muscles
+sans âme. Ils peinaient dans une vague somnolence. Leurs yeux mornes
+regardaient parfois les poires dorées et les pommes rouges qui
+mûrissaient par-delà l'enclos dans le verger de Justin-la-Craque, ou
+bien ils contemplaient de loin, à travers les baies de la chambre des
+machines, les frondaisons majestueuses dans le jardin de M. de Beule.
+
+Au repos de quatre heures, ils allèrent tous casser la croûte en plein
+air, accroupis en ligne contre le mur de la cour intérieure. Cela les
+ranimait, rappelant un peu le bon temps jadis où des rêves irréalisables
+ne les tourmentaient pas et où ils étaient contents de leur sort. Somme
+toute, ils ne regrettaient pas le départ de Pierken et de Fikandouss.
+Ils n'en voulaient pas à Pierken; mais à quoi avaient abouti tous ces
+mirages de bonheur qu'il leur avait fait entrevoir? Quant à Victorine et
+aux autres femmes, elles avaient leur mépris. Ils ricanaient en haussant
+les épaules parce qu'elles leur tournaient le dos avec une hostilité
+hargneuse, affectant de laisser un espace vide entre elles et les
+«huiliers». Elles étaient stupides, ces femmes. Elles ne savaient que
+récriminer et pleurnicher. Il valait mieux, à l'avenir, n'avoir plus
+rien de commun avec elles.
+
+De tout le jour, ils n'avaient pas encore vu M. de Beule et en
+éprouvaient un vague malaise. Est-ce que l'accord était fait ou
+faudrait-il encore causer? Soudain, comme ils étaient retournés à
+l'ouvrage, ils virent passer la queue de Muche, devant la porte
+d'entrée. M. de Beule suivait, rouge et gros, les épaules gonflées.
+Allait-il entrer en coup de vent et «partir»? Non; il passa, se
+dirigeant vers l'écurie. Quelques minutes s'écoulèrent avant qu'il
+revînt. Muche s'arrêta sur le seuil et regarda son maître d'un air
+interrogateur. Les ouvriers, plongés dans leur besogne, se sentaient
+devenir petits. Mais, pour la deuxième fois, rouge et gros, M. de Beule
+passa sans s'arrêter et Muche le rattrapa. Les hommes respirèrent.
+Décidément leur maître et tyran, tout en bouillonnant de rage
+intérieure, acceptait le nouvel état de choses. Et ils se sentirent
+soulagés d'un grand poids.
+
+A six heures, Sefietje revint pour la tournée du soir. Muette et
+renfrognée, elle versa à chacun les deux gouttes. Les «huiliers» ne
+firent aucune remarque, mais dès qu'elle fut partie des chants
+éclatèrent et on échangea des quolibets. Les yeux étaient rieurs et des
+pipes brasillaient. Ollewaert se bourra le bec d'une chique énorme. On
+eût dit qu'un gros abcès lui gonflait la joue droite. Miel en était
+ébahi et bayait au petit bossu comme il eût considéré un phénomène.
+Ollewaert s'en aperçut. Il regarda le «cabri» avec un sourire narquois
+et lui lança à la face un sonore «espèce de veau!» Leo fit entendre un
+rugissant «Ooooooo ... uuuuu ... iiiii ...» et, par une fente de porte,
+Bruun, de son oeil de mouchard, observait la scène. A distance
+nasillaient les voix aiguës des femmes dans leur «fosse». C'était tout
+à fait comme au bon temps jadis.
+
+Mais, vers la fin de la longue journée de labeur, revint l'accablante
+dépression. Il en était toujours ainsi; la lourde fatigue les matait.
+Les yeux devenaient torves; les mouvements se ralentissaient,
+s'ankylosaient. C'était le soir qui tombait sous les poutres sombres et
+s'appesantissait sur eux comme un fardeau. Dehors, la radieuse soirée
+d'été resplendissait; les pommes et les poires dans le verger du
+forgeron semblaient se dilater, s'amplifier, devenir des fruits
+fantastiques de terre promise; les frondaisons imposantes dans le jardin
+de M. de Beule s'ourlaient et se teintaient de pourpre et d'or; et dans
+le ciel limpide aux profondeurs verdâtres des troupes d'hirondelles
+prestes se poursuivaient, tournoyaient en poussant de longs cris
+perçants d'allégresse.
+
+Quelques minutes avant la demie de sept heures, Bruun s'approcha des
+«huiliers» et leur demanda ce qu'il fallait faire: continuer de
+«tourner» jusqu'à huit heures comme jadis, ou arrêter à la demie?
+
+--Arrêter!... Arrêter! firent-ils tous.
+
+Bruun rentra dans la chambre des machines et arrêta. En un souffle
+dernier, pareil à un profond soupir, la machine expira. Aussitôt Bruun
+sortit et, caché derrière un pan de mur, épia ce qui se passait du côté
+de la maison. Il vit la porte du jardin s'ouvrir et M. et Mme de Beule
+paraître sur le seuil. Ils restèrent là un moment, immobiles, les yeux
+tournés vers la fabrique, humant l'air du soir. Lentement, ils firent
+demi-tour et rentrèrent. Bruun comprit qu'ils acceptaient tacitement.
+
+Tout le monde à la fabrique, hommes et femmes, était déjà parti. Leurs
+sabots claquaient, lourds et lents, sur les pavés sonores. Sur l'or du
+couchant on voyait leurs silhouettes qui se détachaient en noir. Les
+femmes marchaient à part, avec leur rancune. Il n'y avait plus que
+quelques rares curieux sur le pas des portes pour les voir passer.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce fut le troisième jour seulement que Pierken et Fikandouss revinrent à
+la fabrique. Victorine ne reparut pas. Ollewaert, furieux et brouillé à
+mort avec sa fille, l'avait chassée de la maison. Elle s'était réfugiée
+chez des voisins et travaillait à faire de la dentelle.
+
+Les deux hommes avaient la mine sombre et renfrognée. Pierken dit
+bonjour aux camarades, sans plus; puis, de toute la journée, ne desserra
+pas les dents. Fikandouss ne dit même pas bonjour. Les autres aussi,
+d'ailleurs, demeuraient silencieux. Le tonnerre des pilons avait seul la
+parole.
+
+A dix heures, lorsque Sefietje parut avec la bouteille, Pierken refusa
+sa goutte. Les autres le regardaient, stupéfaits. Quoi! Pas même un seul
+petit verre! « Non, pas même un», répondit Pierken, buté. Chez
+Fikandouss, même jeu. D'un geste décisif, il écarta la bouteille.
+
+--Est-ce qu'on peut les boire, vos gouttes? demanda Ollewaert en
+retournant dans la bouche son énorme chique.
+
+--Non! répondit Pierken d'un ton cassant et net.
+
+Et Fikandouss répéta comme un écho:
+
+--Non!
+
+Les autres les regardaient de travers. L'irritation était vive surtout
+chez Berzeel et Leo.
+
+--Mais, nom de nom, qui en profite alors! grogna Berzeel en toisant son
+frère avec indignation.
+
+--Vous tous, qui êtes déjà assez abrutis par l'alcool, répondit Pierken
+d'un ton acerbe.
+
+Les autres ne dirent plus rien, renfermés dans leur silence vindicatif.
+Les pilons rebondissaient et tonnaient.
+
+L'après-midi, au repos de quatre heures, Pierken et Fikandouss allèrent
+se mettre à l'écart des autres. Pierken sortit son petit journal de sa
+poche et en lut un passage à mi-voix, pour Fikandouss. C'était un
+article sur l'échec de la grève. On y tançait la population ouvrière
+rurale, esclave de la boisson, qui avait perdu tout sentiment de
+dignité, et assez abjecte pour troquer ses droits les plus sacrés contre
+un verre d'alcool. Heureusement il existait encore quelques hommes parmi
+ce vil troupeau; et l'on citait par leur nom Pierken et Fikandouss, et
+on les offrait en exemple comme les futurs sauveurs de leurs frères
+dégénérés et malheureux. Fikandouss était tout oreille, approuvait de la
+tête. Oui, oui, c'était bien ça, exactement comme c'était imprimé dans
+le petit journal.
+
+Voilà que s'avançait Justin-la-Craque, suivi de son aide Komèl, qui
+portait une barre de fer. Dès qu'il aperçut Pierken il vint à lui en
+jubilant:
+
+--Eh bien! Qu'est-ce que tu en dis? Est-ce que je n'ai pas bien arrangé
+ça?
+
+Pierken lui jeta un coup d'oeil glacial et ne dit mot.
+
+--Quoi? Tu n'es pas content? insista Justin.
+
+--Je dis ..., répondit enfin Pierken avec un regard coupant, je dis que
+tu es un foutu ivrogne et une sale crapule.
+
+--Hein! glapit Justin, les poings serrés.
+
+--Que tu es un ivrogne et une crapule, répéta froidement Pierken.
+
+--Berzeel! Leo! Free! vous avez entendu ça! hurla Justin hors de lui.
+
+Berzeel, qui pendant deux dimanches consécutifs ne s'était ni saoulé ni
+battu, se précipita comme un fou furieux sur son frère.
+
+--Canaille, qui nous fous dans le malheur! hurla-t-il.
+
+Pierken évita le coup et Fikandouss, qui s'était élancé à son secours,
+sauta à la gorge de Berzeel avec une violence inouïe et le terrassa.
+D'une main il le tenait empoigné par la peau du cou, de l'autre il lui
+martelait la figure à coups de poing. Berzeel, surpris par la brusquerie
+de l'attaque et incapable de se défendre, râlait. Komèl se précipita à
+son secours, tapant à tour de bras avec sa barre de fer sur le dos de
+Fikandouss. Et la bataille devenait générale, quand tout à coup la queue
+de Muche pointa à courte distance, suivi presque immédiatement de son
+maître. D'une secousse, M. de Beule s'arrêta, comme cloué au sol, puis
+il bondit vers Justin et Komèl et hurla:
+
+--Qu'est-ce que vous avez à vous battre ici, tous deux, sacré nom de!...
+
+Comme par enchantement, la rixe cessa.
+
+--C'est la faute de Pier, m'sieu! glapit Justin, les yeux flamboyants.
+
+--Je vous défends de venir à la fabrique quand vous n'y avez rien à
+faire! «partit» furieusement M. de Beule.
+
+--Mais m'sieu! protesta Justin avec véhémence.
+
+--Foutez le camp! beugla M. de Beule sans vouloir rien entendre. Foutez
+le camp ou je fais appeler les gendarmes!
+
+D'un mouvement brusque, Justin fit demi-tour. Outré, dégoûté, de rage
+les bras battant l'air, comme une image de l'innocence injustement
+persécutée, il déguerpit, suivi de Komèl, qui grognait comme un ours
+noir. Muche aboyait à leurs trousses et M. de Beule les suivait à pas
+pressés et colères, pour les chasser plus vite. Frémissantes de peur,
+les femmes s'étaient hâtées de rentrer dans leur «fosse» et les hommes
+s'empressèrent d'en faire autant, sentant très bien que toute cette
+fureur exagérée était dirigée contre eux plutôt que contre le forgeron
+et son aide.
+
+Pour le reste du jour, de nouveau la parole fut exclusivement aux lourds
+pilons rebondissants. Les hommes étaient silencieux et boudeurs. A six
+heures, de même que le matin, Pierken et Fikandouss refusèrent
+obstinément leur goutte, mais personne, cette fois, ne fit mine de la
+leur demander. Tous regardaient avec des yeux de profond mépris les deux
+abstinents.
+
+Un peu avant la fin de la journée une ombre noire parut dans l'embrasure
+de la porte d'entrée et Justin-la-Craque, qui représentait cette ombre,
+s'y tint tout un temps immobile comme pour une inspection sévère des
+lieux. Brusquement, il quitta le seuil et s'avança dans la «fosse», se
+dirigeant tout droit vers Fikandouss et Pierken, qu'il regardait de ses
+yeux fixes. Les deux copains faisaient semblant de ne pas le voir; les
+autres, secrètement amusés, ricanaient en silence.
+
+--Y a quelque chose, Justin? demanda Free d'un ton badin.
+
+Comme un fantoche mû par un ressort, Justin-la-Craque se retourna vers
+Free. Ses yeux étaient vitreux et fixes; il était ivre. «Ooooooooooo...»
+commença-t-il en un long trémolo sombre. Tout à coup, un sac à tourteau
+imbibé d'huile, parti on ne savait d'où, vint le frapper en plein visage,
+pendant que Fikandouss se précipitait vers lui en hurlant:
+
+--Fous-moi le camp, sacré nom, ou je t'assomme!
+
+Justin ne se le fit pas dire deux fois. Sursautant de peur, il repassa
+le seuil de l'huilerie en s'essuyant avec sa manche, qui lui
+barbouillait la joue en noir. Les autres se mirent à rire, mais du bout
+des lèvres, ne voulant pas faire un succès à Fikandouss. Ils le
+regardaient à la dérobée, méfiants, déroutés par cet énorme changement
+qui s'était opéré en lui, les derniers temps. Il n'avait jamais été tout
+à fait d'aplomb. Qui sait s'il n'était pas en train de devenir
+complètement toctoc?
+
+
+
+XII
+
+
+Quelques jours se passèrent. La situation à la fabrique ne se modifiait
+pas. Pierken et Fikandouss restaient absolument à l'écart des autres
+ouvriers. Ils continuaient de refuser obstinément leurs gouttes et
+persistaient dans leur attitude distante et hostile. Ils semblaient
+plongés en des réflexions profondes. On eût dit que Pierken méditait
+l'exécution d'un plan secret, que Fikandouss n'était pas encore tout
+à fait disposé à suivre. Parfois ils tenaient de longs et mystérieux
+conciliabules, où Fikandouss disait à peine quelques mots. Il avait
+mauvaise mine et maigrissait à vue d'oeil. Sauf le moment où il
+s'entretenait avec Pierken, il n'échangeait mot avec qui que ce fût et
+passait des journées entières sombrement absorbé dans ses pensées: «Ça
+y est; il est maboul!» disaient les autres. De toute son excitation
+fébrile, et souvent exagérée, de jadis, il ne restait plus rien. Il ne
+riait plus, ne criait plus, n'effarouchait plus les ouvrières, et jamais
+plus on n'entendait son obsédant et agaçant «Fikandouss-Fikandouss!»
+Du reste, sur toute la fabrique semblait peser une lourde et accablante
+tristesse. Seules, les tournées de Sefietje avec sa bouteille amenaient
+une passagère détente.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ce jour-là, un peu avant une heure, au moment où son père allait mettre
+la machine en marche, Miel grimpa au grenier, au-dessus de l'huilerie,
+pour remplir, comme d'habitude, les réservoirs à grains des meules
+verticales. Il était à peine en haut de l'escalier, qu'en trois bonds
+il redégringola, criant, affolé, les yeux écarquillés:
+
+--Vite! Vite! Là-haut! Fikandouss!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? s'exclamèrent les hommes.
+
+--Là-haut! Fikandouss! clama Miel, comme un fou, incapable d'articuler
+un autre son.
+
+Leo et Pierken se précipitèrent en haut de l'escalier et, tout de suite,
+dans la pénombre, ils aperçurent Fikandouss pendu à une poutre, la corde
+au cou. Une petite échelle, qu'il avait escaladée, se trouvait encore à
+côté de lui; et sa figure semblait noire, avec une langue pendante,
+qu'il avait l'air de vomir.
+
+--Un couteau! Un couteau! hurla Pierken fouillant dans ses poches et
+grimpant à l'échelle avec l'agilité d'un chat.
+
+Leo lui passa un couteau. Rapidement Pierken trancha la corde et
+Fikandouss tomba sur le plancher avec un bruit sourd, comme un sac
+plein. Pierken sauta de l'échelle, desserra le noeud coulant, s'effondra
+en sanglotant sur le corps de son camarade. Fikandouss était mort, déjà
+froid.
+
+Instantanément, tous les ouvriers de la fabrique, avec des lamentations,
+entourèrent le mort. Il y avait de l'horreur dans leurs yeux et, chaque
+fois que l'un d'eux touchait le corps du pendu, tous les autres
+reculaient avec terreur. Pierken, agenouillé près du cadavre, pleurait
+à chaudes larmes. Et, en paroles heurtées, il disait ce qui, selon lui,
+avait dû se passer. Fikandouss, trop faible d'esprit, n'avait pu
+surmonter la déception de la grève manquée. Lui, Pierken, avait
+vainement essayé, tous ces derniers jours, de lui remonter le moral:
+le coup avait été trop rude pour le pauvre bougre. Pierken lui avait
+proposé d'aller ensemble chercher de l'ouvrage en ville, où leur sort
+serait moins triste; il ne voulait pas. Il était, malgré tout, trop
+attaché à son village; c'était là et pas ailleurs qu'il voulait vivre
+... et mourir.
+
+Avec une rapidité incroyable, l'atroce nouvelle s'était déjà partout
+répandue; et, en un rien de temps, M. de Beule fut sur les lieux, ainsi
+que M. Triphon, Mme de Beule, Sefietje et Eleken. Les femmes n'osaient
+pas aller voir au grenier et se tenaient, angoissées, au pied de
+l'escalier. Mais M. de Beule s'avança tout de suite avec autorité et
+décréta que M. le bourgmestre et M. le curé devaient être immédiatement
+avertis. Leo, qui avait de bonnes jambes, fat expédié au château et
+Lotje alla quérir le curé. En attendant, défense formelle, par ordre de
+M. de Beule, de toucher au cadavre.
+
+Le bourgmestre fut le premier sur les lieux. Il monta péniblement
+l'escalier, en évitant avec soin de se salir. M. de Beule, avec son
+respect inné de tout ce qui était fortune et titre, adressa la parole en
+français à «Monsieur le baron». M. Triphon, fort impressionné, par cette
+auguste présence, salua avec une gaucherie timide et se tint à l'écart,
+à distance respectueuse. M. le bourgmestre examina vaguement le cadavre
+et constata sobrement:
+
+--Il est mort.
+
+--Oui, monsieur le baron; on l'a trouvé pendu à cette poutre, répondit
+M. de Beule.
+
+Le bourgmestre regarda la poutre, où pendait encore le bout de la corde
+tranchée par Pierken, et M. Triphon, les ouvriers, suivirent son regard.
+Sans faire attention à l'important et officiel personnage, Pierken
+s'abandonnait à toute sa douleur sur le corps de son pauvre ami.
+
+--Il faudra dresser procès-verbal, dit enfin le bourgmestre. Est-ce que
+M. le curé est prévenu? Il faudra aussi faire constater le décès par le
+médecin.
+
+--Oui, monsieur le baron; j'attends M. le curé d'un moment à l'autre,
+mais je n'ai pas encore fait appeler le docteur, répondit M. de Beule.
+
+Au bas de l'escalier, un mouvement se fit et des pas accélérés montèrent
+les degrés. C'était M. le curé. Sans égard pour sa soutane, déjà tachée
+de poussière, il sauta sur le plancher du grenier, serra lestement la
+main du baron et de M. de Beule, se dirigea tout droit vers le cadavre,
+dont il toucha de ses mains blanches la face violacée.
+
+--Le corps est déjà froid, murmura-t-il en regardant les autres d'un air
+grave.
+
+Il lançait des coups d'oeil autour de lui, comme si la présence de tout
+ce monde le gênait.
+
+--Voulez-vous être seul, M. le curé? demanda M. de Beule prévenant.
+
+--Cela vaudrait mieux, avoua l'ecclésiastique.
+
+M. de Beule se tourna vers les ouvriers:
+
+--Allons, les gars, tout le monde en bas! ordonna-t-il.
+
+Les hommes se pressèrent vers la trappe. Seul, Pierken manifesta quelque
+hésitation, mais il s'en alla tout de même.
+
+--Vous pouvez rester, dit le curé à ces messieurs.
+
+--Bah! ... nous n'avons plus rien à faire ici, opina le bourgmestre.
+
+Il tendit la main au prêtre et se dirigea avec précaution, les jambes
+raides, vers l'escalier.
+
+--Attention, M. le baron, ne vous faites pas de mal, s'empressa M. de
+Beule, plein d'attentions.
+
+--C'est que ... je ne suis pas ... habitué ... à un escalier aussi
+raide, haletait le bourgmestre en descendant les degrés avec des
+précautions infinies.
+
+--Est-ce que vous n'avez besoin de rien, M. le curé? demanda encore
+M. de Beule.
+
+--Merci, j'ai tout ce qu'il me faut.
+
+A leur tour, M. de Beule et M. Triphon quittèrent le grenier et le
+prêtre resta seul avec le suicidé.
+
+En bas, les ouvriers se tenaient en un petit groupe compact, pâles, les
+yeux anxieux. Les femmes restaient à distance; elles pleuraient,
+apeurées.
+
+--Faut-il mettre en marche, m'sieu? vint demander Bruun à voix basse à
+M. de Beule.
+
+--Attendez que M. le curé soit parti, répondit du même ton M. de Beule.
+
+Il donna un pas de conduite au bourgmestre à travers le jardin.
+
+--Quelle est la raison de ce suicide? demanda ce dernier.
+
+--Ça, M. le baron, c'est l'esprit du temps, l'infiltration du venin
+socialiste, grommela M. de Beule d'une voix qui tremblait d'indignation.
+
+--Il faudra des mesures énergiques, très très énergiques, pour combattre
+ce fléau. Le gouvernement se montre bien trop faible envers ces
+malfaiteurs, dit le bourgmestre.
+
+Il tendit la main à M. de Beule et s'en fut en tirant la jambe vers son
+château.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Le bruit courait,--et les bonnes gens craignaient bien que ce ne fût
+vrai: Fikandouss, suicidé, mort en état de péché mortel, allait être
+enterré, avec les réprouvés, dans le coin du cimetière qu'on appelait le
+«trou aux chiens».
+
+Heureusement, il n'en fut rien. On raconta ensuite que M. le curé, seul
+au grenier en présence du cadavre, y avait encore surpris un atome de
+vie et avait pu lui donner l'absolution. Pierken eut un ricanement de
+mépris devant une aussi flagrante imposture; mais, tout de même,
+Fikandouss fut enseveli comme un bon chrétien, en terre consacrée.
+
+Tous les ouvriers de la fabrique assistèrent aux obsèques. M. de Beule
+et M. Triphon se montrèrent un instant à l'église et, le cierge à la
+main, firent le tour du catafalque. Sidonie était également présente.
+Elle se tenait discrètement derrière un pilier, non loin des autres
+ouvrières. Dans un coin se trouvaient Justin-la-Craque et Komèl. Le
+service fut rapidement bâclé. La cloche se dépêcha de sonner le glas; et
+les porteurs, Pierken, Leo, Free, Berzeel s'avancèrent lentement avec la
+bière devant la tombe, où déjà attendaient le curé et ses acolytes, avec
+la croix et les bannières.
+
+En un petit groupe serré, les camarades entouraient la fosse. Ils
+étaient pâles et, dans leurs habits du dimanche, ils paraissaient plus
+hâves, plus minables que dans leur tenue de travail. Le cercueil était
+recouvert d'un drap de velours noir avec une grande croix jaune. Ce drap
+décoloré avait pris un ton roussâtre qui semblait la nuance assortie à
+la mort des pauvres. Le sacristain l'enleva et apparut le simple bois
+blanc. Le prêtre psalmodiait; les gens s'agenouillèrent. Lentement, avec
+un son creux sur les cordes, le cercueil descendait. Les hommes
+regardaient fixement, la face contractée. On aurait dit qu'ils se
+voyaient eux-mêmes descendre dans la fosse. Dans les yeux vitreux de
+Justin il y avait des larmes. Komèl avait l'air de mâchonner quelque
+chose. Les soeurs du défunt et quelques-unes des ouvrières pleuraient
+doucement, la tête cachée sous le lourd capuchon de leur longue mante
+noire. M. le curé aspergea d'eau bénite les fidèles agenouillés et
+rentra dans l'église avec ses aides. En chocs sourds les premières
+mottes de terre tombèrent sur les planches sonores. On eût dit de brefs
+coups de tambour voilés. Ou des pilons qui s'enfoncent. Très vite le
+bois fut recouvert en entier. Il ne restait plus qu'un tout petit coin
+qui s'obstinait à apparaître, comme un bout de papier blanc qu'on aurait
+jeté là.
+
+Alors, les camarades partirent.... C'était une douce et radieuse matinée
+de septembre, avec des parfums dans l'air. Les maisons du village
+reluisaient et riaient, comme lavées et repeintes à neuf au tiède
+soleil. Le coq de cuivre au haut du clocher semblait d'or. Tout
+doucement, les derniers oiseaux de l'été chantaient....
+
+
+
+
+XV
+
+
+Pendant la matinée, la fabrique n'avait pas «tourné». A une heure, la
+machine fut remise en marche et les pilons tonnèrent. Deux établis
+manquaient de servants: celui de Fikandouss et celui de Pierken.
+
+A quatre heures, Pierken parut dans la fabrique, mais point pour y
+reprendre son travail. Il avait gardé ses habits du dimanche mis pour
+l'enterrement, et venait dire adieu à ses camarades. Pierken quittait le
+village, sans esprit de retour, afin d'aller en ville se refaire une
+existence neuve. Les chefs socialistes lui avaient trouvé de l'ouvrage.
+Victorine, qu'il allait bientôt épouser, l'accompagnait.
+
+Les camarades ne disaient pas grand'chose. Ils considéraient Pierken
+avec des regards fixes et étonnés. A son égard, il n'y avait plus chez
+eux aucune animosité. On eût dit qu'il était déjà devenu un étranger à
+leurs yeux et ne faisait plus partie de leur entourage. Tout de même,
+ils regrettaient son départ.
+
+--Plus tard, vous ferez tous comme moi, dit Pierken.
+
+Ils ne savaient. Ils étaient tristes, mornes, abattus. Ils voulaient
+dire des choses et ne trouvaient pas les mots. Il leur serra la main à
+tous. Berzeel était assez ému et dans ses quelques mots d'adieu il y eut
+un chevrotement. Ollewaert pinça une larme, Free eut un sourire doux et
+triste, Miel, planté comme un piquet à côté de ses énormes meules qui
+lui frôlaient presque la tête, semblait ne pas comprendre. Alors se
+présentèrent Justin-la-Craque et son aide Komèl. Sans rancune, Pierken
+leur tendit la main. Justin n'en revenait pas; ce départ soudain et
+définitif de Pierken.... Il se frappait les cuisses et ouvrait de grands
+yeux blancs dans sa face noire. Komèl ne dit rien, mais son long nez
+rouge parlait pour lui.
+
+Pierken partit.... Il y avait dans son attitude et son allure on ne
+savait quelle fierté d'homme qui se connaît soi-même. Il semblait déjà
+appartenir à une autre sphère, plus élevée. Les camarades sentirent
+cette sorte de supériorité. Ils le suivirent du regard aussi loin qu'ils
+purent, le virent traverser la cour, entrer dans la «fosse aux femmes»,
+pour faire, là aussi, ses adieux.
+
+Les pilons s'étaient remis à bondir après le repos de quatre heures et
+les hommes, avares de paroles, accomplissaient machinalement leur
+travail. Pierken devait déjà être loin; peut-être apercevait-il à
+l'horizon, par-dessus la verte campagne, les hautes tours grises de la
+ville.
+
+A six heures vint Sefietje avec sa bouteille. Tous burent leurs deux
+gouttes qui parurent les ranimer un peu. Mais il n'y eut ni chant, ni
+rire, ni aucune parole superflue. Ils demeuraient pensifs et graves. Ils
+songeaient à Fikandouss, à Pierken, à tout ce qui était passé....
+
+Au dehors, le jour était devenu lourd et terne, et le crépuscule tendit,
+plus tôt que de coutume, des ombres grises dans la «fosse» lugubre. Les
+pilons y rebondissaient comme des monstres captifs dans un antre; les
+silhouettes, les formes des hommes devenaient celles de gnomes
+tourmentés. Bientôt la pluie tomba, douce, égale, monotone. L'été
+splendide touchait à sa fin; on sentait le premier frôlement du frileux
+automne.
+
+Un peu avant l'heure de la fermeture, M. de Beule passa, comme toujours
+précédé de son fidèle Muche. Il était gros et rouge et avait l'air
+furieux, mais il s'en alla sans rien dire. Du reste, les ouvriers ne
+s'inquiétaient plus du tout de ce qu'il leur pouvait dire. Ils le
+voyaient avec indifférence. La crainte était morte. Après M. de Beule
+vint M. Triphon, accompagné de Kaboul. Ils n'avaient aucun ressentiment
+contre M. Triphon. Sans malveillance, ils le virent passer.
+
+La pluie tombait plus drue, en lourdes nappes. La terre buvait; les
+arbres ruisselaient et les hommes pensaient à Pierken, qui cheminait à
+présent solitaire vers son avenir, et à Fikandouss, descendu pour
+toujours dans la fosse humide et sombre où tous devaient finir. Et dans
+l'incertitude de leur propre existence désormais, dans l'immense et
+vague tristesse qui emplissait leur âme, le peu qu'ils avaient obtenu
+comme amélioration à leur sort avait maintenant un goût si dur, si amer.
+
+En un long soupir d'épuisement, la machine rendit son dernier souffle de
+vapeur et, sous la pluie, dans la grisaille du soir, la troupe en sabots
+reprit le chemin de ses masures....
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of C'Etait ainsi..., by Cyriel Buysse
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10346 ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #10346 (https://www.gutenberg.org/ebooks/10346)
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+++ b/old/10346-8.txt
@@ -0,0 +1,8482 @@
+The Project Gutenberg EBook of C'Etait ainsi..., by Cyriel Buysse
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: C'Etait ainsi...
+
+Author: Cyriel Buysse
+
+Release Date: December 1, 2003 [EBook #10346]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK C'ETAIT AINSI... ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe and Anne Dreze.
+
+
+
+
+
+
+
+
+C'ÉTAIT AINSI ...
+
+par
+
+CYRIEL BUYSSE
+
+(traduit du Flamand par l'auteur)
+
+
+
+
+ A MON FILS
+ QUI CONNAIT LA FLANDRE
+QUI COMPREND L'ESPRIT DE LA FLANDRE
+ QUI AIME LA FLANDRE
+
+
+ * * * * *
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+L'huilerie et la minoterie de M. de Beule formaient un groupe de vieux
+bâtiments, à côté d'un beau grand jardin.
+
+Un rentier du village y demeurait jadis. La maison d'habitation était en
+bordure de la rue; et les bâtisses, qui plus tard allaient devenir une
+fabrique, étaient alors une sorte d'asile abritant des vieillards et
+nécessiteux. Le grand jardin les séparait de la maison du rentier, et de
+la rue ils avaient leur chemin d'accès.
+
+A la mort du rentier, M. de Beule avait acquis le tout. Il y installa sa
+fabrique, d'abord modestement, puis l'agrandit peu à peu, jusqu'à ce
+qu'elle absorbât toutes les vieilles maisonnettes. Pleurs et lamentations
+des vieillards et des indigents, ainsi contraints, à tour de rôle, de
+chercher un autre toit; mais, puisque c'était l'inévitable, ils
+finissaient par se résigner. Et même par en tirer profit. Car ceux qui
+avaient encore du monde jeune chez eux offraient leurs services à M. de
+Beule, qui, de son côté, les employait volontiers à la fabrique, de
+préférence à d'autres.
+
+La fabrique de M. de Beule était la seule au village, où elle devenait
+un peu synonyme de lumière et de progrès. Les gens se sentaient plus de
+goût à travailler dans une usine mue par la vapeur, qu'à peiner dans
+l'un ou l'autre atelier où la force motrice était fournie par un cheval
+ou un moulin à vent. L'arrivée de cette machine à vapeur,--achetée
+d'occasion,--fut un événement sensationnel pour les villageois. Jusque
+des environs les gens vinrent contempler la merveille. Les trois
+chaudières surtout, une très grande et deux plus petites, firent une
+impression énorme. Il fallut trois gros chariots et douze chevaux pour
+amener le tout à pied d'oeuvre. Le maître d'école y était, avec tous ses
+élèves, pour leur donner sur place une belle leçon de mécanique; M. le
+curé et son vicaire également, comme pour apporter leur bénédiction. En
+voyant décharger ces engins formidables, on avait l'impression d'assister
+à un travail surhumain. Il était dirigé par des ouvriers de la ville,
+qui criaient leurs ordres dans un langage que les manoeuvres villageois
+ne comprenaient pas toujours. D'où des méprises dangereuses, et qui
+provoquaient chez les citadins des jurons effroyables, à la grande
+indignation de M. de Beule qui en frémissait, scandalisé à cause de la
+présence des ecclésiastiques, et invitait les mécaniciens à modérer
+leurs expressions. Avec ses coups de chance et ses contretemps, le
+travail d'installation prit un été; et au premier octobre enfin tout fut
+prêt et la fabrique «tourna».
+
+Il y avait six pilons, deux jeux de meules verticales à broyer la graine
+et deux meules horizontales à moudre le grain. Tout cela se trouvait
+dans une sorte de large hangar, bas et sombre, aux noires solives. A
+côté, dans une salle plus claire et aménagée avec quelque coquetterie,
+comme pour un objet de luxe, était installée la machine à vapeur,
+séparée de l'huilerie par un mur aux larges baies vitrées. Par ces baies
+et par les fenêtres au mur d'en face, du trou sombre qu'était l'huilerie
+on apercevait les pelouses lustrées et la majesté des hautes frondaisons,
+dans le beau jardin d'agrément de M. de Beule.
+
+A six heures du matin commençait le travail. Le chauffeur ouvrait le
+robinet de vapeur; et lentement, avec un lourd soupir, la machine se
+mettait à tourner. Les engrenages mordaient, sur les poulies luisantes
+les courroies glissaient en s'étirant comme de grands oiseaux du
+crépuscule volant en cage; et les boules de cuivre du régulateur
+dansaient une ronde folle, pendant que l'énorme volant traçait son
+cercle formidable et noir contre le mur pâle, pareil à une bête
+monstrueuse et violente, faisant de vains efforts pour échapper à sa
+captivité. Dans la «fosse aux huiliers» les grandes meules aussitôt
+écrasaient la menue graine de lin ou de colza, les six fours la
+chauffaient, les hommes en emplissaient les sacs de laine, les
+aplatissaient de la main dans les étreindelles de cuir garnies de crin
+à l'intérieur, les mettaient dans les presses. Bientôt les lourds pilons
+tapaient à grands coups répétés sur les coins qui s'enfonçaient, et
+alors, sous la pression violente, l'huile chaude commençait à couler
+dans les réservoirs. C'était, sous les solives basses, un vacarme
+effroyable; à mesure qu'augmentait la pression, les pilons dansaient en
+rebondissant plus haut et plus fort sur le bois dur et coincé; on ne
+s'entendait plus; s'il avait un mot à dire, l'homme devait le hurler à
+l'oreille de l'autre. Jusqu'au moment enfin où une sonnette, après le
+soixantième coup, leur indiquait mécaniquement le temps de déclencher
+le chasse-coin: deux à trois chocs sourds, et cela dégageait toute la
+presse, en un ébranlement de cataclysme. Alors ils extrayaient des
+étreindelles les tourteaux durs comme planches, y aplatissaient d'autres
+sacs remplis et les remettaient dans les presses; et la danse sauvage
+recommençait, faisant trembler les murs et craquer les mortaises.
+
+Les hommes peinaient, manches retroussées, tout luisants de graisse et
+d'huile. Une odeur fade flottait en buée sous le plafond bas et sombre
+et le sol était gluant, comme s'il eût été enduit de savon. Bientôt
+aussi le meunier était à l'ouvrage; et au pesant vacarme des pilons, le
+moulin mêlait son tic-tac saccadé et rageur. Parfois les deux moulins à
+blé marchaient en même temps; alors la charge devenait trop forte pour
+la machine, dont le régulateur ralenti laissait pendre ses lourdes
+boules de cuivre, comme des têtes d'enfants fatigués. En vain le
+chauffeur bourrait-il de charbon son foyer; le moteur essoufflé n'en
+pouvait plus. Il fallait que le meunier finît par lui retirer une des
+meules; et aussitôt la machine reprenait haleine et faisait tournoyer
+ses boules de cuivre, comme en une ronde folle de joyeuse délivrance.
+Puis tout se régularisait et le travail continuait en une monotonie sans
+fin.
+
+A huit heures, les ouvriers avaient trente minutes de répit pour
+déjeuner. Lorsque le temps était beau, ils mangeaient leurs tartines
+dans la cour de la fabrique, alignés contre le mur crépi à la chaux
+blanche. Ranimés par l'air pur du matin, ils échangeaient des propos
+enjoués. A huit heures et demie, les pilons se remettaient à bondir et
+cela durait alors jusqu'à midi, avec la seule distraction de la goutte
+de genièvre que leur apportait vers dix heures Sefietje, la vieille
+servante de M. de Beule. C'était un moment exquis. On avalait l'alcool
+d'une lampée et sentait sa chaleur descendre jusqu'au fond du corps.
+Pour sûr, ça vous descendait plus bas que l'estomac. Ils en étaient tout
+ragaillardis et la plupart, dans la trépidation des pilons, allumaient
+vivement une pipette ou se bourraient la bouche d'une chique de tabac.
+Parfois même, au milieu du vacarme, on entendait une chanson. Dommage
+qu'on ne vous donnait jamais qu'un seul petit verre. Comme un deuxième
+vous aurait fait du bien! A midi la machine s'arrêtait et ils allaient
+déjeuner. Certains d'entre eux demeuraient assez loin de la fabrique,
+et il leur fallait se dépêcher pour être de retour à une heure. Ceux qui
+restaient plus près avaient parfois le temps de faire une petite sieste.
+A deux ou trois qui habitaient trop loin, leur femme ou leurs enfants
+apportaient le manger dans une gamelle qu'ils tenaient au chaud sur le
+foyer des presses.
+
+Une heure, et les pilons de recommencer leur danse sauvage. A quatre
+heures, les hommes avalaient encore une tartine en buvant du café clair;
+puis les pilons reprenaient leur vacarme assourdissant et monotone
+jusqu'à huit heures, avec une nouvelle lueur de joie lorsque, sur le
+coup de six heures, Sefietje leur apportait la goutte du soir.
+
+Ces fins de journée étaient souvent d'une accablante mélancolie. Le soir
+tombait; de grandes ombres fauves se glissaient sous les poutres massives
+du plafond bas; et par les larges baies de la salle des machines, les
+ouvriers voyaient le soleil couchant dorer les pelouses et les grands
+arbres du beau jardin de M. de Beule. Une sorte de tristesse nostalgique
+se lisait dans leurs yeux fatigués. Ils ne fredonnaient plus de chansons;
+ils ne parlaient plus. Ils se mouvaient plus lentement, comme des ombres,
+sous l'ouragan continu des coups. Bientôt une ouvrière venait allumer les
+lampes, de simples lampes à pétrole qui fumaient et dont la flamme
+vacillante dansait au choc des pilons. Alors tout semblait prendre un
+aspect étrange, s'impréciser comme si le travail s'achevait dans une
+atmosphère irréelle de cauchemar. Les énormes meules verticales, toutes
+luisantes d'huile, se pourchassaient l'une l'autre en une ronde obstinée
+et sans fin; les pilons dansaient une sarabande de spectres; et les
+fournaises ouvertes montraient des gueules rouges, qui lentement se
+ternissaient de cendre, comme des feux de bivouac abandonnés.
+
+Les ouvriers secouaient la poussière de leurs vêtements et rabattaient
+leurs manches de chemise sur les poignets. Ils donnaient un coup de
+balai aux dalles autour des presses; et enfin tintait dans la salle des
+machines la sonnette de délivrance, qui marquait le bout de l'interminable
+journée de labeur.
+
+Progressivement, le moteur ralentissait sa marche. Les pilons immobilisés
+restaient suspendus à des câbles solides; le ronron des engrenages
+s'assourdissait; les courroies diligentes qui tout le jour avaient volé
+comme des oiseaux nocturnes sur les poulies luisantes, s'arrêtaient avec
+un craquement collant, en une tension dernière. Les boules du régulateur
+se repliaient sur leurs axes; le monstrueux volant se figeait contre le
+mur; le robinet de vapeur, dans un dernier soupir, rendait l'âme. En
+hâte on éteignait les lampes; et, dans un flic-floc de sabots, leur
+gamelle et leur bissac à la main, les ouvriers rentraient au logis.
+
+Resté le dernier, le chauffeur, à grandes pelletées de charbon mouillé
+et de cendre, couvrait le foyer des chaudières et s'en allait fermer les
+portes.
+
+La journée de travail était finie.
+
+
+
+
+II
+
+
+Régulièrement, neuf hommes étaient occupés dans l'huilerie et la
+minoterie. Bruun, le chauffeur, se considérait un peu comme leur chef.
+C'était un homme entre deux âges, aux traits fins et à la belle barbe
+noire. Assez bon mécanicien, il était intelligent et débrouillard, mais
+il avait un caractère hargneux, difficile; cause de grabuge, parfois,
+parmi les autres ouvriers. Méfiant envers tout le monde, il avait la
+mauvaise habitude d'écouter aux portes et d'épier par le trou des
+serrures. Avec cela fort envieux et d'un tempérament très amoureux;
+quoique marié, la terreur des ouvrières, principalement de Zulma,
+surnommée «La Blanche», qu'il excédait de ses assiduités.
+
+Par ordre d'importance venait ensuite Berzeel, le plus âgé des «huiliers».
+Au fond, toute l'importance de Berzeel, c'était d'avoir été le premier
+ouvrier embauché par M. de Beule. Un petit bougre d'une cinquantaine
+d'années, la mine insolente et infirme d'une jambe, qu'il levait haut
+à chaque pas, comme s'il franchissait un obstacle. Cette patte folle,
+comme disaient les autres, était le résultat d'une rixe violente au
+couteau, où Berzeel, jadis, avait mordu la poussière. Le soir d'un
+dimanche, on l'avait ramassé, ainsi arrangé, à moitié mort, devant un
+cabaret. De mémoire d'homme Berzeel avait toujours été un farouche
+batailleur. Doux comme un agneau et diligent comme pas un, tant qu'il
+était à jeun et n'avait pas un sou en poche, il travaillait toute la
+semaine sans presque lever les yeux ni prononcer un mot; mais à peine
+avait-il touché sa paye du samedi et échangé ses frusques de misère
+contre le beau costume du dimanche, qu'il devenait soudain un autre
+homme, un diable incarné, en vérité. En semaine il logeait avec son
+frère chez un des petits locataires de M. de Beule; mais son domicile
+était à un autre village, assez éloigné de la fabrique, et c'était là
+qu'il se rendait chaque samedi, pour y finir la semaine.
+
+Ce jour-là il avait la permission de quitter la fabrique quelques heures
+avant les autres ouvriers. Il partait à pied, pipe au bec, bâton à la
+main, casquette sur l'oreille, par les belles campagnes amples et
+luxuriantes. Il avait le sourire, ses yeux brillaient, il lançait un jet
+de salive à droite, à gauche, comme s'il y eût eu en lui surabondance de
+sève. C'était délicieux d'aise, de liberté, de légèreté après cette
+longue semaine de sombre emprisonnement dans la «fosse»; mais la route
+était longue et la patte folle vite lasse; aussi, pour ne pas aller trop
+loin d'une seule traite, s'arrêtait-il bientôt devant un petit cabaret,
+où il entrait prendre une goutte et quelques minutes de repos. Il avait
+son argent en poche; il le sentait dans son gousset comme une présence
+chaude et vivante. Pour qui donc aurait-il en besoin de se gêner? il
+sirotait sa goutte; et, comme c'était bien bon, il en prenait encore
+une; et parfois une troisième, jusqu'à ce qu'il fût complètement retapé.
+Alors il partait, avec la ferme intention de ne plus s'arrêter avant son
+cher village. Mais, en route, la patte folle se fatiguait de nouveau; et
+puis, il y avait là, le long du chemin, d'autres petits caboulots dont
+il connaissait trop bien les gens, qui le prendraient en mauvaise part,
+s'il passait sans entrer: bref, d'un cabaret dans l'autre, il se
+saoulait abominablement, au point de s'effondrer devant une porte ou
+sous une table. Dès lors, il n'était plus question de marcher. On le
+ramassait; on attendait le passage d'un camion ou d'une carriole; on le
+hissait dans le véhicule; et c'était ainsi qu'il arrivait chez lui,
+inerte, tel un colis qui, après des péripéties variées, parvient
+finalement à destination.
+
+Même s'il pouvait dormir, le sommeil, non plus que le repos dominical,
+ne parvenaient à le dessoûler. Au contraire. L'énorme quantité d'alcool
+qu'il avait absorbée continuait de bouillonner et fermenter en lui;
+malgré les supplications de sa soeur, avec laquelle il demeurait, de
+grand matin il repartait, soi-disant pour aller à la messe, mais en
+réalité pour recommencer à boire dans les caboulots des abords de
+l'église. Comme il avait l'alcool mauvais, il cherchait noise, se
+battait, ne rentrait ni pour le repas de midi, ni pour celui du soir; et
+généralement il fallait que sa soeur allât le chercher de nuit dans les
+assommoirs et s'estimât heureuse lorsqu'elle parvenait, avec des peines
+inouïes, à le ramener enfin sous leur toit. Il y cuvait sa saoulerie
+dans un sommeil de brute pendant dix à douze heures, si bien qu'il
+n'était pas à son ouvrage à la fabrique le lundi matin; le plus souvent
+il n'y revenait qu'au cours de l'après-midi, et parfois même le mardi
+matin, la face tuméfiée, les yeux lui sortant de la tête, puant le
+genièvre à dix mètres, méconnaissable, au point qu'on eût dit un autre
+homme. M. de Beule et son fils roulaient alors des yeux terribles, mais
+sans trop oser lui en dire; Berzeel, de son côté, l'oreille basse, la
+mine honteuse, cherchait une vague excuse, promettait de ne plus
+recommencer. Il se mettait à l'ouvrage et toute la semaine travaillait
+en bête de somme; et, le samedi suivant, on voyait d'avance s'allumer
+dans ses yeux la lueur folle de nouvelles orgies.
+
+Aux presses, à côté de Berzeel, se trouvait Pierken, son frère. Pierken
+ne ressemblait en rien à Berzeel; jamais on ne se serait douté qu'ils
+étaient frères. Pierken était petit, rond et gras, avec des joues
+poupines et roses, luisantes comme des pommes mûres. Il ne buvait jamais
+d'alcool, sauf la traditionnelle goutte du matin et celle du soir
+apportées par la vieille Sefietje. Il faisait des économies. Le
+dimanche, au lieu d'aller au cabaret comme Berzeel, il restait bien
+tranquillement chez lui, à lire son petit journal d'un sou. Il y puisait
+une forte dose de connaissances et de sagesse; peu à peu, sans qu'il
+s'en rendît bien compte, se développait en lui une intelligence
+rudimentaire des grandes questions sociales touchant les rapports entre
+le Capital et le Travail. Cela le troublait profondément, le rendait
+parfois inquiet et mécontent. Il apportait la petite feuille à la
+fabrique; pendant le repos du matin et de l'après-midi, il en lisait à
+haute voix des passages aux autres ouvriers et leur demandait ce qu'ils
+en pensaient. En lui vivait une conscience obscure d'injustice subie, de
+duperie; le sentiment aigu que lui, et aussi les autres, ne recevaient
+pas l'équivalent de ce qu'ils produisaient par leur travail. Pourquoi
+était-ce ainsi? Et pourquoi devrait-il en être ainsi, toujours? Pourquoi
+M. de Beule et son fils, qui travaillaient seulement lorsqu'il leur
+plaisait de travailler, pouvaient-ils vivre dans le luxe et l'abondance,
+alors qu'eux, les pauvres bougres, devaient trimer chaque jour, du matin
+au soir, toute leur vie, sans aucun espoir de gagner jamais autre chose
+que leur misérable pain quotidien? Ce problème accablant, que Pierken
+ruminait constamment, le rendait bien souvent morose et triste. Cela ne
+se traduisait pas en mauvais vouloir ni esprit de révolte; mais Pierken
+était mécontent, toujours et en toute chose mécontent de son sort; et il
+s'acquittait de son travail uniquement par contrainte, sans la moindre
+satisfaction ni joie. Pour rien au monde il ne serait resté à son établi
+une minute de plus qu'il n'était strictement nécessaire. Le samedi,
+lorsqu'il recevait sa paye, à peine grommelait-il un sourd merci,
+estimant que c'étaient plutôt les maîtres qui avaient à le remercier, en
+raison de la valeur considérable qu'il leur avait fournie en travail,
+pour la misère qu'ils lui donnaient en retour. M. de Beule et M. Triphon,
+son fils, n'aimaient pas du tout Pierken et plus d'une fois il avait été
+question de le renvoyer. Ils hésitaient encore par égard pour Berzeel,
+qui était un excellent ouvrier quand il n'avait pas bu; mais M. de Beule
+lui avait défendu sur un ton péremptoire d'apporter à la fabrique ce
+sale petit canard et d'en lire des passages à haute voix pendant les
+repos du matin et de l'après-midi.
+
+Auprès de Pierken se trouvait Leo. Agé de quarante ans, Leo était trapu,
+râblé et fort comme un petit taureau. Parfois, durant des demi-journées,
+il se renfermait dans un mutisme concentré et morose, pour en sortir
+brusquement, en une explosion de cris, de rires, d'exclamations, dont
+toute la fabrique retentissait. Lorsqu'il était dans un de ces moments
+de capricieux silence, il valait mieux le laisser à sa lubie, sinon on
+avait bien vite maille à partir avec lui; et lorsqu'il était dans une de
+ses heures folles, il était préférable de s'écarter de son chemin, car
+il vous aurait renversé, rien que pour le plaisir de vous voir par terre
+et de danser la gigue autour de vous. En réalité, de tous les ouvriers
+de la fabrique, il était le plus fort, le meilleur, le plus agile et le
+plus endurant. Et, comme il le savait très bien, il supportait assez mal
+que Pierken, par exemple, qu'il considérait comme un feignant, prît de
+ces airs de supériorité intellectuelle et se posât un peu en chef
+spirituel de l'équipe grâce à ces blagues qu'il cueillait dans son petit
+canard. Leo était l'homme dont on avait toujours besoin quand il
+s'agissait d'une besogne exigeant une grande célérité et une force
+physique peu ordinaire. Dans ces cas-là, d'ordinaire, on lui demandait
+son aide comme une faveur, et rarement en vain, car il était fier de sa
+force et de son adresse. Si le hasard voulait qu'il fût dans une de ses
+heures renfrognées, il acquiesçait d'un simple signe de tête sans
+prononcer un mot; mais s'il était dans une de ses heures folles, il
+répondait par une sorte de cri effroyable, un «oui» qui se décomposait
+en «Oooo ... uuuuu ... iiiii ...», un long rugissement rauque et tellement
+sonore qu'il dominait entièrement le vacarme effréné des pilons et, à
+travers le jardin, allait retentir jusque dans la maison: M. de Beule en
+sursautait ses registres et parfois accourait avec effarement demander à
+la fabrique quel malheur était arrivé. Les hurlements sauvages et sans
+motif mettaient le patron hors de lui; mais au moment où il arrivait en
+trombe, c'était généralement fini; et il devait se contenter de vagues
+menaces contre ceux qui se conduisaient comme des bêtes fauves et
+mériteraient d'être enfermés dans une cage, ou une maison d'aliénés.
+M. de Beule et son fils,--surtout son fils,--n'aimaient pas du tout Leo,
+qu'ils considéraient comme une brute dangereuse. Mais ils se seraient
+bien gardés de le renvoyer: il faisait l'ouvrage de deux!
+
+Après Leo, Poeteken. Il était bon que le délicat Poeteken eût sa place
+à côté du vigoureux Leo, car l'aide du fort suppléait bien des fois à
+l'insuffisance du faible.
+
+Poeteken était très petit, très noir, très maigre. On eût dit un gnome,
+et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour
+atteindre le câble de son pilon. Tout de même, il était plus résistant
+qu'on aurait pensé à première vue. Il était bien proportionné, sous un
+tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail
+comme les autres. C'était un petit homme silencieux, très renfermé, avec
+de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais
+parfois il était bien obligé de sourire malgré lui aux farces de Leo
+et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie
+intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion
+était réellement en lui, profonde et cachée. Poeteken, le nabot, le
+gosse, le petit bout d'homme était sérieusement épris d'une des
+ouvrières de la fabrique: Zulma, surnommée «La Blanche», la pauvre
+albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle
+que Bruun, le chauffeur, s'efforçait de «chauffer». Les autres ouvriers
+s'égayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais
+une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait
+d'une telle union, seraient mouchetés, blanc et noir, comme des chiots.
+Poeteken souriait, laissait dire, ne répondait rien à ces allusions
+d'ailleurs sans méchanceté. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les
+familiarités de Poeteken à l'égard de «La Blanche». D'une jalousie
+féroce, il les épiait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient à proximité
+l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des
+fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: «Comment est-il
+possible, une si belle femme avec ce mal foutu!»
+
+A côté de Poeteken se trouvait Free, bon géant aux épaules carrées, à la
+poitrine fortement bombée. Avec son apparence herculéenne, il était en
+réalité d'une santé plutôt chancelante, car il souffrait beaucoup de
+l'asthme. On le voyait parfois haleter à son établi, comme un poisson
+hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, où il faisait
+triste figure. Mais, la crise passée, il semblait renaître à la vie; et
+alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute
+l'équipe. Surtout avec les femmes il était drôle. Non pas qu'il leur fît
+la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et
+souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage
+des ouvrières, pendant que les hommes se tordaient de rire. En général
+les femmes le haïssaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que
+«le grand voyou» et ne se gênaient pas pour lui jeter ce nom à la face.
+Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot
+bien tapé, les faisait fuir comme si c'eût été le diable. Et chaque fois
+que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de genièvre,
+c'était toute une scène: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait
+néanmoins s'empêcher de lutiner la vieille fille, qui, régulièrement,
+essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord.
+Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas à sa goutte.
+
+--Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps à perdre, grommelait
+Sefietje.
+
+--Est-ce qu'il est déjà plein? s'écriait Free en faisant l'étonné.
+
+Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et
+alors c'était la plaisanterie habituelle:
+
+--Sefietje, ma fille, faut pas te gêner. Ça m'est égal qu'il n'y ait rien
+au fond du verre, mais soigne le dessus, hein ... Remplis-le bien en haut,
+ça me suffit.
+
+Les ouvriers se tordaient; et, malgré sa mauvaise volonté évidente,
+Sefietje était bien forcée de remplir le verre jusqu'au bord avant que
+Free consentît à y poser les lèvres.
+
+--C'est bon, Free? ricanaient les hommes.
+
+--Comme du sucre! répondait Free en rendant le verre vide à la servante
+avec un claquement des lèvres.
+
+Avec Free voisinait Fikandouss-Fikandouss. Quand et pourquoi on lui
+avait donné ce sobriquet, nul ne savait. De son vrai nom il s'appelait
+Feelken, mais tout le monde disait Fikandouss-Fikandouss; et lui-même
+aimait à répéter le mot et à l'appliquer, non seulement à sa propre
+personne, mais à un tas de choses qui n'avaient rien à voir avec lui.
+Si, par exemple, il voyait Poeteken dans un coin en conversation avec
+«La Blanche», il criait «Fikandouss-Fikandouss». A l'entrée de Sefietje
+avec sa bouteille, matin et soir, c'était «Fikandouss-Fikandouss». Tout
+était «Fikandouss», et Fikandouss lui-même s'amusait énormément de ce
+mot qui ne voulait rien dire et qui disait tout, parce qu'il était
+applicable à tout et à chacun. En présence d'un étranger, qui par hasard
+lui en demandait le sens, sa joie était au comble; il était secoué d'une
+véritable crise de rire. Aux yeux des autres il passait pour légèrement
+maboul. Il lui arrivait de chanter à tue-tête, pendant des heures, en
+plein vacarme des pilons. A d'autres moments, il se renfermait dans un
+mutisme maussade, un peu comme Leo. Il semblait alors porter le poids de
+graves soucis; et parfois il pleurait, sans qu'il fût rien arrivé et
+sans que personne comprît pourquoi. Si on lui en demandait la raison, si
+on insistait, il prétendait souffrir de violents maux de tête. Certaines
+fois, comme Free, il avalait sa goutte avec délice en disant que ça
+passait comme du sucre; d'autres jours il la refusait obstinément, et la
+passait à Free, qui le bénissait pour ce bienfait et lui promettait des
+jouissances divines dans un monde meilleur. Personne ne comprenait très
+bien le fond du caractère de Fikandouss. Il était étrange et déconcertant.
+Par exemple, dans son attitude vis-à-vis des femmes, il vous déroutait
+absolument. Ou bien il ne les regardait même pas, ou il se précipitait
+sur elles, comme pour les violenter. C'était pure bouffonnerie, d'ailleurs.
+Il recevait une gifle et se sauvait, avec un rire, disant que c'était
+«Fikandouss-Fikandouss».
+
+Et, enfin, dernier de la longue rangée, se tenait Ollewaert, le petit
+bossu. Court sur pattes, il portait toujours un pantalon trop long et
+trop large, qui lui retombait sur les pieds. Sa bosse s'avançait presque
+en pointe, et son visage présentait comme une autre bosse en réduction:
+l'énorme chique de tabac éternellement pressée contre l'une ou l'autre
+de ses joues. Les bossus sont méchants, dit-on couramment; mais il
+n'était pas méchant du tout; bien au contraire, la bonté même. Quoi
+qu'on lui fît, il ne se fâchait jamais. C'était une manie habituelle
+chez ses camarades, en passant de lui tapoter sa bosse; une autre
+taquinerie, de presser du doigt la joue à la chique, pour que le jus de
+tabac lui coulât sur le menton. Il ne s'en fâchait pas. Jamais il ne se
+fâchait. Il vous regardait en souriant, comme pour dire: «Allez-y, si ça
+vous amuse; moi, ça m'est égal.» Il n'avait qu'un vice: il buvait trop.
+«Il se noierait dans le genièvre; il est encore pis que Free!» disaient
+les autres. Et, en effet, Ollewaert était fou d'alcool et prêt à toutes
+les bassesses pour en avoir. Non seulement il troquait régulièrement sa
+tartine de quatre heures contre la goutte de six heures d'un des autres
+ouvriers (il appelait ça «avaler une tartine de goutte»), mais il
+acceptait parfois des paris crapuleux pour gagner un petit verre de
+rabiot. Par exemple, M. Triphon avait un petit chien noir plein de
+puces, qui suivait son maître à la fabrique et s'attardait parfois dans
+la «fosse aux huiliers», où il récoltait quelques bribes. Les ouvriers,
+en jouant avec le chien, lui grattaient le poil du devant et du dos. Ils
+attrapaient quelques puces et disaient à Ollewaert:
+
+--Ollewaert, je te donne ma goutte si je peux y mettre trois puces de
+Kaboul.
+
+--Donne! répondait Ollewaert sans hésiter.
+
+Les trois animaux plongés dans le verre, Ollewaert le vidait d'un trait,
+sans sourciller. L'équipe partait d'un rire formidable en se tapant les
+cuisses.
+
+Ces excès d'alcool lui étaient d'ailleurs fatals. Périodiquement,
+Ollewaert était pris de crises d'épilepsie. D'un coup brusque parfois,
+sans que rien trahît l'approche de la crise, il s'effondrait à son
+établi en des convulsions terribles. Ses yeux se révulsaient; ses
+mâchoires serrées pressaient le jus de chique qui lui coulait des lèvres
+en une mousse brunâtre; ses poings tremblants se crispaient. On lui
+aspergeait le visage d'eau froide; on lui desserrait de force, souvent
+avec une lame de fer, les mains et les mâchoires; et, généralement, au
+bout de quelques minutes, il se relevait et reprenait son travail, un
+peu pâle encore et frémissant, avec des yeux inquiets et fuyants.
+Bientôt il n'y paraissait plus; après s'être secoué comme un chien qui
+sort de l'eau, il se calait la joue d'une nouvelle chique, puis
+s'absorbait dans son travail. Pendant le reste du jour, alors, il
+restait d'ordinaire un peu taciturne et comme maté.
+
+Ainsi s'alignait, dans la pénombre et le vacarme, la lourde équipe des
+presses, avec les éléments divers qui la composaient. C'était un petit
+monde à part dans la fabrique; une sorte de république avec ses lois
+et ses usages propres où, malgré les sympathies et les antipathies
+personnelles, régnait un esprit de solidarité professionnelle qui
+pouvait prendre à l'occasion un caractère presque hostile à l'égard des
+autres ouvriers. Par exemple, les «huiliers» n'étaient pas toujours fort
+aimables envers Pee, le meunier, que l'on voyait occupé à l'autre bout
+de l'atelier, auprès de ses meules grinçantes. Un peu jaloux de lui, ils
+ne supportaient pas très bien cette espèce de pierrot sec, qui était
+tout blanc de farine, alors qu'eux luisaient de graisse et d'huile.
+Ressentiment analogue à l'égard des deux charretiers, qui venaient là
+déposer ou prendre leur chargement. Mais ils en voulaient surtout à
+Bruun, le chauffeur, et à Miel et Siesken, les deux aides aux meules
+verticales, qu'ils appelaient les «cabris». Pour eux, Bruun était tout
+simplement un flemmard. Ils avaient la conviction intime qu'il n'en
+fichait pas une secousse, parce que, au fond, il n'avait rien à faire.
+Une machine à vapeur, voyons, ça travaillait tout seul: son unique
+besogne consistait à ne pas laisser s'éteindre le foyer; et pour le
+reste il pouvait flâner, espionner, poursuivre «La Blanche» de ses
+assiduités dégoûtantes. On ne se gênait pas, à l'occasion, pour lui
+clouer le bec en lui disant son fait, ce qui donnait alors lieu à des
+scènes violentes. Blême de rage concentrée, Bruun se défendait, essayait
+de leur faire comprendre quel savoir, quelle responsabilité signifiait
+la conduite d'une machine à vapeur. Mais ils lui riaient au nez; et ils
+le défiaient de prendre leur place à l'une des presses et de fabriquer
+un tourteau de colza ou de lin présentable. Pee quittait ses moulins
+à farine pour se mêler à la dispute; et, à leur tour, arrivaient les
+«cabris» demander en ricanant aux «huiliers» s'ils seraient capables de
+les remplacer au gros travail des meules à broyer. Siesken, l'aîné des
+deux «cabris», était le plus vindicatif, avec sa drôle de face poupine
+à barbe blonde et ses yeux très bleus, qui luisaient d'un éclat froid
+de porcelaine. D'une rare insolence, la discussion avec lui dégénérait
+très vite en rixe, ce qui tournait presque toujours au désavantage de
+Siesken, qui n'était guère de taille à se mesurer avec des bougres comme
+Berzeel, Free ou Leo.
+
+Avec Miel, le second «cabri», on s'y prenait d'une autre façon. Miel
+était le fils de Bruun et, par cela seul, déjà antipathique à presque
+tout le monde; mais, en outre, il était bègue et d'une stupidité telle
+qu'il était presque impossible de ne pas se payer sa tête. Quelque chose
+d'énorme, d'incroyable, cette stupidité de Miel. Rien qu'à le regarder,
+on éclatait de rire. Il avait un doigt de front sous une calotte de
+cheveux drus, et deux petits yeux idiots, trop rapprochés du nez, ce qui
+donnait l'impression constante qu'il louchait. On pouvait lui faire
+avaler les bourdes les plus invraisemblables; mais lui-même parlait très
+peu, probablement parce que la fonction cérébrale chez lui était réduite
+à sa plus simple expression. Une des blagues courantes consistait à lui
+parler du temps qu'il était au service militaire. Jamais il n'avait pu
+dire au juste à quelle arme il appartenait, ni dans quelle ville il
+avait été en garnison. On lui faisait subir un petit interrogatoire:
+
+--Dis donc, Miel, à quel régiment étais-tu?
+
+--Ah ... aah ... dans ... l'infanterie, sais-tu...., bégayait Miel,
+toujours candide et sans malice.
+
+--Oui, mais ... dans quel pays, Miel?
+
+--Ah ... aah ... ça était loin d'ici, sais-tu....
+
+--Et quelle langue est-ce qu'on parlait là-bas, Miel?
+
+--Ah ... aah ... ça je ne comprenais pas, sais-tu....
+
+Un silence. On lui jetait des coups d'oeil en ricanant. Alors, l'un ou
+l'autre, généralement Leo ou Free, s'approchait de lui, le regardait
+bien en face et brusquement lui lâchait en plein visage: «Espèce de
+veau!»
+
+Interloqué, Miel se reculait; et, après vingt répétitions de la même
+farce, ne comprenant pas encore qu'on se payait sa tête, il répondait:
+
+--Ah ... aah ... pourquoi me le demandez-vous donc?
+
+
+
+
+III
+
+
+A l'autre bout de la fabrique, assez loin de la «fosse aux hommes» et
+séparé par une cour intérieure, se trouvait, dans un bâtiment à part,
+l'atelier des femmes. Elles étaient six et, du matin au soir, ne
+faisaient autre chose que coudre et réparer des sacs.
+
+Natse était la plus âgée. Elle devait être très très vieille, mais nul
+ne connaissait exactement son âge, qu'elle-même ignorait. On avait
+commis une erreur, à l'état civil du village, à «l'époque française».
+Elle avait eu une soeur, plus jeune ou plus âgée qu'elle (Natse ne
+savait pas au juste), morte en bas-âge, et qui portait le même prénom.
+D'où confusion et erreur. Jamais on ne put savoir avec certitude si
+Natse était portée comme morte ou comme vivante sur les registres.
+
+N'importe, la Natse vivante devait avoir été bien belle dans sa jeunesse.
+Aujourd'hui encore, malgré son grand âge, elle avait conservé des traits
+d'une finesse et d'une pureté remarquables, à peine ravagés par les
+profondes rides des années. Le nez avait gardé une ligne tout à fait
+gracieuse, les sourcils s'arquaient sans défaillance, et les dents
+étaient restées absolument intactes. Natse répétait avec complaisance
+qu'elle n'avait jamais su ce qu'était le mal de dents. Mais le corps
+était tout ratatiné. Là, les années de dur travail avaient accompli leur
+oeuvre. Tant que Natse demeurait assise on ne s'en apercevait guère,
+mais dès qu'elle se mettait debout et commençait à marcher, on eût dit
+d'un bateau qui penche et louvoie. Ses compagnes, les jeunes surtout,
+s'en moquaient parfois, ce dont Natse était très vexée. «Lorsque vous
+aurez mon âge, vous aussi marcherez de travers», bougonnait-elle. Mais
+aussitôt qu'elle entamait ce chapitre, les autres l'agaçaient de plus
+belle. L'incertitude de Natse touchant son âge offrait matière aux
+plaisanteries, qui allaient leur train:
+
+--Mais enfin, Natse, quel âge as-tu au juste? demandaient-elles en
+ricanant.
+
+--L'âge que le bon Dieu m'a donné, répondait Natse d'un air pincé et
+péremptoire.
+
+Certains jours, les autres s'en tenaient là. Parfois, au contraire,
+elles s'amusaient à la pousser:
+
+--Oui ... l'âge que le bon Dieu t'a donné...; tout ça c'est bel et bien,
+Natse; mais n'est-ce pas à ta soeur plutôt? En somme, tu ne sais pas au
+juste si tu es vivante ou morte!
+
+--Vous êtes des chipies! grondait Natse; outrée.
+
+Et elle fondait en larmes. Elle pleurait beaucoup, pour la moindre chose
+et, souvent, sans raison aucune. Elle pleurait parce que la vie pour
+elle était si dure; elle pleurait parce qu'elle était si pauvre; elle
+pleurait parce qu'elle était si vieille, et aussi parce qu'elle ne
+savait pas au juste à quel point elle était vieille. C'était stupide et
+odieux, de la part des autres, de prétendre qu'elle ne pouvait pas
+savoir si elle était vivante ou morte; elles ne le disaient que pour la
+tourmenter, elle le comprenait fort bien; et, pourtant, cette sotte idée
+la chagrinait, l'obsédait, la rendait parfois très malheureuse. Elle
+habitait seule avec son vieux frère infirme dans une toute petite
+bicoque que lui louait M. de Beule; en dehors de son travail à la
+fabrique, elle avait encore à s'occuper de lui. C'était bien dur. C'était
+presque au-dessus de ses forces. Elle le faisait néanmoins, tant bien que
+mal, pour ne pas l'abandonner à des étrangers, et surtout ne pas devoir
+l'envoyer à l'hospice des vieillards, qui était l'épouvante de toute leur
+vie.
+
+Après Natse venait Mietje Compostello. Sa lointaine origine espagnole se
+trahissait dans toute son apparence. Elle avait la peau bistrée, les
+cheveux noirs, les sourcils épais et des yeux comme du velours. De très
+vieilles personnes, qui avaient connu sa grand-mère, affirmaient que
+celle-ci était noire comme une Mauresque. Mietje avait une voix sourde
+et caverneuse et parlait toujours très lentement, comme si les mots ne
+s'échappaient qu'avec effort de ses lèvres bleuâtres. Ce qu'elle disait
+d'ailleurs était rarement enjoué ou frivole. Mietje était une nature
+chagrine et pessimiste qui prédisait souvent des calamités prêtes à
+fondre sur ce monde perverti. Elle était très dévote, d'une intolérance
+presque fanatique et parlait volontiers du Petit Homme de Là-Haut, qui
+ne manquerait pas de châtier les pécheurs et les pécheresses. Mietje eût
+été bien surprise et indignée si quelqu'un lui avait dit qu'il était
+profane de parler aussi familièrement du bon Dieu. Dans sa pensée, elle
+vulgarisait l'image du Seigneur, uniquement pour le rendre plus visible
+et, pour ainsi dire, palpable. Mietje était âgée de soixante ans et
+n'avait jamais songé à se marier. Et elle aussi, comme Natse, habitait
+avec son frère, qui était garçon de ferme; et le même effroi de
+l'avenir, qui torturait Natse, les hantait: l'hospice des vieillards!
+
+Il y avait ensuite Lotje, personne ronde comme un tonnelet et dodue
+comme une pelote. A la voir pour la première fois on eût certainement
+cru qu'elle devait trop bien manger et boire. Luxe interdit, hélas!
+à Lotje, la pauvre! Son embonpoint était maladif. Tout, chez elle,
+tournait en graisse, une graisse adipeuse et malsaine.
+
+Elle était agréable de visage, avec ses yeux expressifs et sa bouche
+souriante. Sourire auquel, par malheur, il manquait des dents: souvenir
+des coups qu'elle avait reçus de son père, lorsque, à peine âgée de
+dix-huit ans, elle s'était laissée séduire par un galant. Un enfant lui
+était né, et, depuis lors, Lotje avait vécu pour ainsi dire en marge de
+la vie normale. Elle n'avait cessé de sentir peser sur elle cette faute
+première et unique, et il lui en resta à jamais un obscur frémissement
+de honte; en toute chose elle devint humble et discrète, se contentant
+d'un tout petit peu de joie et de bonheur, qu'elle ne parvenait pas
+toujours à s'assurer. Elle vivait avec sa vieille mère et sa fillette
+et à elles trois, avaient bien de la peine à joindre les deux bouts.
+
+Après Lotje, Zulma, «La Blanche». Elle avait une jolie taille, mais,
+pour le reste, offrait la laideur navrante d'une déshéritée: petits yeux
+chassieux et rougeâtres, cheveux blancs, sourcils blancs, cils blancs,
+teint blanchâtre sans couleur. D'un caractère craintif et timide, il
+semblait y avoir dans son être intime des abîmes de mélancolie. Elle
+parlait peu et riait rarement, comme pour éloigner d'elle toute
+attention. Les hommes lui causaient une peur extrême et tout le monde
+avait été ébahi le jour où l'on avait appris ses relations avec
+Poeteken. Peut-être se croyait-elle plus en sûreté auprès du faible
+Poeteken. Un avorton comme lui serait moins moqueur que les grands et
+les forts. Peut-être aussi était-ce la force du contraste: l'attrait
+irrésistible de tout ce blanc pour tout ce noir. On en jasait dans la
+fabrique et elle en était toute bouleversée. Elle évitait autant que
+possible le contact des autres hommes; et pour Bruun, le chauffeur, qui
+la harcelait sans cesse de ses propositions ignobles, elle éprouvait une
+aversion et une terreur indicibles. En plus du ravaudage des sacs sa
+besogne consistait à garnir et allumer les lampes à pétrole et à faire
+le lit au-dessus de l'écurie, où couchait à tour de rôle un des
+charretiers. Trente ans et orpheline. Elle habitait en pension chez des
+bigotes, deux petites vieilles qui tenaient une méchante boutique de
+mercerie et bonbons, dans une ruelle du village.
+
+A côté de «La Blanche» était assise Sidonie. C'était la beauté de la
+fabrique. Elle avait vingt ans, des joues vermeilles, d'admirables
+cheveux châtains et des yeux à la fois très doux et pleins de vie. Cette
+beauté et cette fraîcheur étonnaient comme un miracle dans l'oppressante
+claustration de la fabrique. On eût dit une belle fleur saine dans une
+sombre cave.
+
+M. de Beule avait longtemps hésité avant de l'accepter à l'usine. «C'est
+une petite demoiselle», avait-il dit avec mauvaise humeur à sa femme,
+lorsque la jeune fille était venue se présenter. Mais Sidonie possédait
+l'appui d'une amie de Mme de Beule et cette circonstance avait à la fin,
+non sans peine, fait pencher la balance en sa faveur.
+
+Sidonie, en effet, faisait l'impression d'une personne élégante au
+milieu de ces femmes flétries par le labeur. Elle y apparaissait comme
+un objet de luxe, une jolie chose dépaysée. Les autres la jalousaient un
+peu. Elles en voulaient à sa jeunesse, à sa fraîcheur, à ce soupçon de
+coquetterie, dont elle aimait à se parer.
+
+Elle ne portait jamais l'accoutrement terreux et sale de toutes les
+autres; dans sa mise, il y avait toujours un rien qui la distinguait: un
+bout de ruban, un noeud, une couleur, qui mettait une note vivante, qui
+souriait. Cela offusquait les autres. Elles l'excluaient parfois de
+leurs confidences, avaient pour elle de vagues secrets, à mots couverts
+parlaient d'histoires, sans qu'elle fût au courant. Elles la traitaient
+à part, sans hostilité formelle, mais aussi sans aménité; et les hommes,
+qui la détestaient franchement, sans doute parce qu'ils n'avaient aucun
+succès auprès d'elle, parfois l'appelaient «madame», en ricanant.
+
+Madame...! Il y avait encore une autre raison à ce titre qu'ils lui
+donnaient; et c'était surtout cette raison-là qui excitait la colère
+sourde, la jalousie et le mépris des autres femmes.
+
+C'était à cause de M. Triphon, le fils de M. de Beule ... Chaque jour,
+M. Triphon, ainsi que son père, faisait des rondes dans la fabrique, pour
+contrôler l'ouvrage, et ne manquait jamais d'aller jusqu'à «la fosse aux
+femmes», comme les ouvriers désignaient la partie de l'usine où elles
+travaillaient. Que M. Triphon y allât, c'était tout naturel et les
+ouvriers n'y trouvaient rien à redire. Mais que diable avait-il à rester
+si longtemps, chaque jour, dans la «fosse aux femmes?» Pourquoi s'y
+attardait-il ainsi à bavarder, fumer des pipes et faire exécuter des
+tours à son petit chien? Jadis on l'y voyait à peine et il y demeurait
+tout juste le temps de dire bonjour et de voir que tout le monde y était
+au travail. Depuis la venue de Sidonie, tout avait brusquement changé.
+Et les autres ouvrières comprenaient fort bien qu'il s'y éternisait
+uniquement à cause de Sidonie et elles en parlaient entre elles, avec de
+grands yeux curieux et allumés, dès que Sidonie avait le dos tourné. Par
+les femmes, les hommes à leur tour étaient mis au courant; et ainsi
+toute la fabrique en était pleine, comme d'un événement formidable, gros
+de conséquences passionnantes.
+
+Sidonie ne disait rien, mais elle voyait et sentait bien ce qui se
+manigançait autour d'elle. Ses jolies lèvres rouges étaient closes sur
+son secret et parfois un sourire de félicité rayonnait dans ses yeux.
+Elle regardait à peine M. Triphon pendant qu'il était là; très effacée,
+elle faisait semblant de ne pas comprendre que tout ce qu'il disait et
+inventait était uniquement pour elle. Seulement lorsqu'il partait elle
+levait un instant les yeux vers lui; et ce seul regard silencieux disait
+tout: tout ce qu'elle aurait voulu et n'osait dire. Elle habitait auprès
+de ses parents, avec son frère et deux jeunes soeurs, dans une jolie
+petite maison aux volets verts et au toit de chaume, sise un peu à
+l'écart du village. Son père était jardinier de son état et il y avait
+toujours de belles fleurs le long du mur, sous les fenêtres à petits
+carreaux vert bouteille, qui semblaient sourire.
+
+Et, à côté de Sidonie, enfin, se trouvait la plus jeune de toute l'équipe:
+Victorine Ollewaert, la fille du petit bossu, de la «fosse aux huiliers».
+Dix-huit printemps, joues rouges et rebondies, qui faisaient penser à
+une pomme bien mûre au mois de septembre. Ses yeux luisaient et, sans
+cesse, elle souriait de ses lèvres vermeilles et humides. On eût dit que
+de continuelles bouffées de chaleur lui montaient à la tête et qu'elle
+assistait perpétuellement à des spectacles gênants. Au moindre prétexte,
+ses joues s'empourpraient jusqu'aux yeux. Il suffisait qu'un homme lui
+adressât la parole, à propos de rien, pour qu'on lui vît la face en feu.
+Et les ouvriers, prompts à découvrir cette particularité, s'en amusaient
+follement:
+
+--Ah! bonjour, Victorine! Beau temps, hein? disaient-ils en riant.
+
+--Comme vous dites! répondait Victorine en se sauvant, le rouge au
+front.
+
+Les hommes rigolaient, la rappelaient:
+
+--Hé!... Victorine!
+
+--Et bien, quoi? faisait-elle en se retournant avec une colère feinte.
+
+--Quelle heure peut-il être, Victorine?
+
+--Regardez au cadran de l'église, si vous voulez savoir l'heure! jetait
+Victorine, cramoisie.
+
+Les hommes se tordaient de rire. Mais, ce qu'il y avait de plus curieux,
+c'est qu'à se laisser dire quelque chose qui eût été réellement de
+nature à faire rougir une jeune fille, Victorine restait très calme et
+ne rougissait pas du tout. «Vraiment!... vraiment!...» disait-elle alors
+en faisant l'étonnée; et, s'ils insistaient un peu fort, elle leur
+servait une réponse, qui leur clouait proprement le bec. Seulement,
+lorsqu'on parlait devant elle de Pierken, «l'huilier», elle ne savait
+plus où tourner la tête. Dans la fabrique on la disait amoureuse de
+Pierken, qui acceptait cet hommage sans trop s'en émouvoir. On les
+voyait parfois ensemble, en conversation assez intime; mais Pierken
+avait toujours l'air si sérieux et préoccupé, que l'on se demandait quel
+attrait il pouvait bien trouver dans la frivole compagnie de cette
+petite sotte. Aussi l'attrait des contrastes, peut-être, comme chez
+Poeteken et «La Blanche». Victorine demeurait avec ses parents dans une
+des plus misérables masures d'une obscure et infecte ruelle; chaque
+matin elle venait à la fabrique avec son père et s'en retournait le soir
+avec lui.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elles étaient donc là, toutes les six, assises dans une salle basse aux
+noires solives, dans le jour vague de deux fenêtres aux petits carreaux
+enchâssés de plomb, qui donnaient sur la cour intérieure de la fabrique.
+Les murs étaient grisâtres et les sacs qu'elles cousaient ou réparaient,
+avaient la couleur terreuse d'un tas de haillons. Elles jabotaient fort
+en travaillant, se racontaient les histoires et les cancans du village.
+Parfois elles chantaient en choeur, sur un ton nasillard et lent, de
+mélancoliques mélopées flamandes. D'autres fois, elles récitaient des
+prières, des _Pater_ et des _Ave_ avec des voix blanches et monotones,
+qui faisaient penser aux litanies que l'on débite au chevet des
+moribonds. La voix grave et caverneuse de Mietje Compostello dominait
+alors les autres, comme si elle eût fait la narration vécue des sombres
+cataclysmes qu'elle se plaisait à prédire. Par les petits carreaux
+ternes passait un peu de la vie de l'usine: les charretiers qui allaient
+et venaient, leurs camions lourdement chargés; les paysans, avec leurs
+carrioles et leurs brouettes, qui venaient prendre des tourteaux ou de
+la farine. L'été, il faisait frais dans leur «fosse», car le soleil n'y
+donnait guère que deux à trois heures par jour; mais l'hiver on y
+gelait. Les fleurs blanches du givre y couvraient les vitres toute la
+journée; rien de la vie du dehors n'y pénétrait plus et toutes avaient
+les pieds sur des «potes» en terre cuite, dont elles secouaient de temps
+en temps la cendre et attisaient la braise.
+
+L'apparition de Sefietje avec sa bouteille, vers dix heures, était un
+instant de délicieux réconfort. Jeunes ou vieilles, toutes vidaient avec
+joie le verre d'alcool; et cela les ranimait. Elles faisaient un bout de
+causette avec Sefietje, qui avait bien le temps alors et s'asseyait
+volontiers sur une chaise, bouteille et petit verre en main. On parlait
+des autres ouvriers, surtout de ceux de la «fosse aux huiliers», qui
+étaient encore plus mauvais sujets que tous les autres. Sefietje
+détestait les hommes, tous les hommes. Elle était hostile à l'amour, à
+l'union des sexes sous n'importe quelle forme, même au mariage légal et
+béni par l'Église. A coups d'insinuations plus ou moins voilées, elle
+déblatérait contre tout ce qui se passait à la fabrique. Infailliblement
+tous ces ménages finiraient mal, prédisait-elle, par inconduite et abus
+du genièvre. Elle ne pouvait admettre que M. de Beule gardât dans son
+usine des ivrognes invétérés comme Berzeel et ce voyou de Free; elle
+n'épargnait pas Ollewaert, le petit bossu, en présence de sa fille
+Victorine. Pierken lui-même ne lui disait rien qui vaille; il faisait
+bien semblant de ne pas s'intéresser aux femmes, mais au fond c'était un
+suborneur sournois; et elle prévenait formellement «la Blanche» d'avoir
+à se méfier des assiduités de Poeteken: ce petit bout d'homme serait
+fort capable d'embobiner une femme. Et, même à l'égard de M. Triphon,
+elle ne se gênait pas pour dire son opinion; en des allusions
+transparentes à son attitude envers Sidonie, elle énonçait comme une
+maxime absolue, que des relations entre gens d'une condition sociale
+trop différente, ne pouvaient amener que malheurs et larmes.
+
+Les vieilles, c'est-à-dire Natse, Mietje Compostello, et même Lotje,
+trouvaient que Sefietje avait bien raison. Les jeunes, au contraire,
+riaient un peu, mais ne se sentaient pas tout à fait à l'aise. Elles
+aimaient bien voir venir Sefietje à cause de la petite goutte; mais
+elles étaient bien contentes aussi quand elle repartait, pour ne plus
+entendre toutes ces insinuations malignes et ces prophéties de malheur.
+Du reste, qu'est-ce que Sefietje pouvait bien y entendre, à ces
+choses-là! A la voir, laide, maigre, flétrie, sans hanches ni poitrine,
+on eût dit qu'elle n'avait jamais été jeune. Les hommes s'en moquaient
+en disant qu'elle avait deux dos: un par devant et un par derrière.
+Quelques-uns même avaient trouvé cette définition de la partie avant:
+«deux petits pois sur une planche». Et, pourtant, jadis Sefietje n'avait
+pas été absolument indifférente au charme masculin: elle avait même été
+fiancée. Une qui la connaissait bien, cette histoire-là, c'était Natse,
+car c'était chez elle que les rendez-vous avaient eu lieu. Oh! ces
+rencontres de Bruteyn et de Sefietje, il fallait les entendre conter par
+Natse! La vieille en levait encore les bras au ciel, lorsqu'elle en
+parlait. Bruteyn habitait assez loin et ne pouvait venir que rarement
+voir sa promise. Il arrivait vers les trois heures et, d'ordinaire,
+Sefietje se trouvait déjà chez Natse à l'attendre. Il entrait lentement,
+la pipe à la bouche, la casquette sur l'oreille, en se balançant sur ses
+jambes un peu torses. Ils se saluaient sans même se donner la main:
+«bonjour Aloïs, bonjour Sophie»; et, ma foi, c'était là à peu près tout
+ce qu'ils se disaient. Chaque fois, Natse leur offrait sa salle pour
+qu'ils pussent causer à l'aise, mais Sefietje ne voulait rien savoir et
+refusait obstinément. Raide et plate comme une limande, les joues en
+feu, elle restait là sur une chaise à côté de lui; et sitôt qu'il
+essayait seulement de lui toucher la main, elle se retirait hargneuse
+en grommelant: «Tiens-toi donc convenablement!» Le brave homme,--car
+c'était un très brave homme, affirmait Natse,--avait supporté cela tout
+un temps, jusqu'au jour où, brusquement, il en eut assez et ne revint
+plus.
+
+Alors, Sefietje avait langui et souffert, indiciblement. Elle avait tout
+mis en oeuvre pour le faire revenir; elle avait gémi, pleuré, supplié,
+mais en vain. Bruteyn en avait assez et ne s'y laissait plus prendre.
+De ce jour datait, selon Natse, la haine féroce, irréconciliable, que
+Sefietje avait vouée aux mâles et à l'amour.
+
+Les autres ouvrières, surtout les jeunes, raffolaient de ces histoires.
+Jamais elles n'en étaient rassasiées et elles suppliaient Natse d'en
+raconter plus long. Mais Natse se méfiait; elle craignait que cela ne
+vînt aux oreilles de Sefietje et que celle-ci par vengeance ne la fît
+renvoyer de l'usine. Où irait-elle alors? A l'hospice des vieillards,
+la terreur de toute sa vie....
+
+Ainsi se passaient les longues journées de labeur, où les seules
+distractions étaient le repas de midi chez elles, et la tartine à quatre
+heures avec la goutte du soir à la fabrique. Parfois, lorsqu'un rayon de
+soleil entrait par les petites fenêtres, elles se remettaient toutes à
+chanter. On eût dit des oiseaux, brusquement réveillés dans leur cage
+lugubre. Si un nuage cachait le soleil, les chants s'atténuaient et se
+mouraient et la résignation mélancolique de leur vie incolore retombait
+lourdement sur elles. Les jeunes avaient souri un instant, comme des
+fleurs épanouies à l'air vivifiant; et puis l'ombre grise et morne
+venait flétrir leur jeunesse sans espoir.
+
+Une joyeuse demi-heure, en été, quand il faisait beau, c'était la
+collation à quatre heures. Alors elles venaient s'asseoir dans la cour
+intérieure de la fabrique, alignées contre le mur, à la suite des
+hommes, eux aussi en train de faire dînette en plein air, à la file. Il
+y avait bien en elles, chaque fois, une hésitation, une sorte de lutte
+intérieure, parce qu'elles n'aimaient pas la présence gênante de tous
+ces hommes; mais d'ordinaire elles se risquaient pourtant, parce qu'il
+faisait trop chaud et trop beau pour rester dans leur «fosse», lorsqu'on
+pouvait sortir.
+
+Accroupis là, tous, hommes et femmes, leur pain noir et leur gamelle de
+café froid sur les genoux, pouvaient, par-dessus le mur de clôture,
+apercevoir la cime des arbres fruitiers dans le verger du voisin, où il
+y avait aussi une forge. Les pommes mûres gonflaient leurs joues rouges
+entre les feuillages jaunissants; les poires pendaient aux branches
+comme de lourdes pendeloques d'or. Les hommes contaient des farces
+grivoises, scandées par le chant des marteaux sur l'enclume dans la
+forge; et, sur la haute tour de l'église, sous le beau ciel bleu, ils
+voyaient les aiguilles dorées du cadran ramper lentement vers la demie,
+l'heure où il faudrait se lever et rentrer dans le tapage et la noirceur
+des ateliers.
+
+C'était si bon, ces trente minutes dehors. Ça valait des heures, vous
+semblait-il. Ça vous consolait du dur labeur passé, vous réconfortait
+pour le dur labeur à venir. Parfois, pendant qu'ils étaient là, le
+forgeron et son aide faisaient une apparition dans la cour, rapportant
+telle ou telle pièce réparée; et souvent, de sous leur tablier de cuir,
+noir et luisant comme du métal terni, ils sortaient quelques-uns de ces
+beaux fruits mûrs que les ouvriers voyaient avec des yeux de convoitise
+pendre aux branches, de l'autre côté du mur. Alors c'était une joie! Les
+jeunes filles y mordaient à belles dents, avec des yeux brillants et un
+murmure jouisseur; et les papas mettaient les leurs en poche pour les
+petiots à la maison. Le forgeron était un homme amusant. Il se nommait
+Justin. C'était un grand conteur d'anecdotes, mais qui mettait tant
+d'exagération dans ses histoires, qu'on ne l'appelait jamais autrement
+que Justin-la-Craque. Surtout lorsqu'il avait quelques petits verres
+dans le nez--ce qui arrivait à peu près tous les jours,--il devenait
+d'une fantaisie extraordinaire. Mais alors il était aussi fort irascible;
+et, quand on se moquait trop ouvertement de lui et des mensonges flagrants
+qu'il débitait, il se fâchait tout rouge. Il trépignait de colère et
+grinçait des dents; mais tout ça, c'était pour la frime: et lorsqu'on
+persistait à se ficher de lui, il partait dans un accès de rage simulée
+et s'en allait débiter ses bourdes ailleurs. En dehors de son état de
+forgeron, il était chantre à l'église et faisait partie de la société
+chorale du village. Il était très fier de cette dernière qualité et
+donnait volontiers un échantillon de son talent, surtout quand il était
+éméché. Son air favori, son triomphe, c'était _l'O Pepita_. Une chose
+ahurissante, cet _O Pepita_! Un choeur sans autres paroles que ces seuls
+mots, répétés sur tous les tons imaginables: «O Pepita ... O Pepita ...
+O Pepita!...» Justin y faisait la partie du baryton, mais il était aussi
+capable de remplacer le ténor ou la basse. Il s'avançait vers vous,
+s'arrêtait, roide et immobile, vous regardait bien en face, de ses yeux
+vitreux d'alcoolique; et lentement il commençait sur un ton très bas,
+très assourdi:
+
+--Oooooooooooo....
+
+Sa voix s'enflait, barytonnait; sa bouche s'ouvrait plus large et il
+entonnait:
+
+--Peee ... pépépé ... pépeeee...!
+
+Brusquement il atteignait les notes élevées; ses yeux chaviraient et il
+miaulait:
+
+--Piiii ... pipipi ... pipiiii...!
+
+Il était difficile d'en entendre davantage sans pouffer de rire. Les
+ouvriers de la fabrique trouvaient cet air affolant et s'en tapaient les
+cuisses. Ils s'exclamaient, l'entouraient et attaquaient à leur tour
+_l'O Pepita_ pour le stimuler encore. Mais cela ne réussissait pas
+toujours. Justin-la-Craque supportait mal qu'on le troublât dans son
+exercice. Brusquement, il s'arrêtait, hochait la tête avec vigueur et,
+quoi qu'on fît, refusait de continuer. Non ... non ..., il ne voulait pas
+qu'on l'embêtât. Kamiel, son aide, qui généralement l'accompagnait,
+avait alors un petit rire méprisant et du doigt se touchait le front en
+secouant la tête, comme pour indiquer que le patron était parfois un peu
+marteau. Kamiel qui était un Flamand de la Flandre occidentale,
+prononçait son nom avec l'accent de ce pays, et à l'usine on l'appelait
+«Komèl», en ricanant. Il y avait envers lui cette nuance de mépris
+qu'ont les uns pour les autres les gens des deux Flandres; et on se
+moquait aussi de son grand nez d'ivrogne, rouge comme une flamme dans
+son visage de suie. Komèl était célibataire et, de même que Berzeel,
+buvait jusqu'à son dernier centime; mais, à rencontre de Berzeel, qui
+avait l'alcool mauvais, agressif et tapageur, Komèl, ivre, ne soufflait
+mot. Il fallait très bien le connaître, pour s'apercevoir qu'il avait
+bu. Seul, le grand nez rouge en témoignait.
+
+
+
+
+V
+
+
+C'était pendant cette petite demi-heure bénie, ensoleillée et libre,
+court répit qui coupait si agréablement la grise monotonie du travail
+forcé dans les «fosses» lugubres, que Pierken, malgré la défense
+formelle de M. de Beule, faisait part en cachette aux autres ouvriers,
+de la sagesse sociale qu'il puisait chaque matin dans son petit journal.
+Il ne tarissait pas; il savait raconter des choses, toujours nouvelles,
+toujours autres; peu à peu ses paroles s'infiltraient en eux et
+déposaient un ferment de douleur et de tristesse dans leur esprit
+ignorant. C'était bien dommage que Pierken reprît toujours la même
+antienne, car la bienheureuse demi-heure en était plus d'une fois gâtée.
+Et, pourtant, ils l'écoutaient volontiers pour dire à leur tour ce
+qu'ils en pensaient, car tout cela les captivait et les troublait
+profondément.
+
+Ils étaient rares, ceux qui partageaient complètement les idées de
+Pierken et qui avaient sa foi robuste en l'avenir. La vieille Natse, qui
+avait tant vu et souffert dans sa vie, hochait la tête en silence, ou
+disait que c'était trop triste et que ça la ferait pleurer; et Mietje
+Compostello opposait un argument qu'elle répétait en une obstination
+farouche:
+
+--Il y a toujours eu des pauvres et des riches en ce monde et il y en
+aura toujours. C'est le Petit Homme de Là-Haut qui le veut.
+
+--Des bêtises! rétorquait vivement Pierken en se montant. Pourquoi donc,
+dis-moi, devrait-il y avoir toujours des pauvres et des riches sur
+terre? Et pourquoi faudrait-il que ce soit toujours au tout des mêmes à
+être riches et au tour des mêmes à rester des pauvres? Ou est-ce écrit?
+Ou voyez-vous ça, que votre bon Dieu ait dit des choses pareilles!
+
+--C'est tout de même vrai, répondait Mietje têtue. Leo regardait devant
+lui d'un air sombre et parfois avait un grincement de dents.
+
+--Ce n'est pas juste, mais qui peut rien y changer? demandait-il d'un
+ton pessimiste.
+
+--Nous...! nous changerons tout ça! affirmait Pierken en se frappant la
+poitrine.
+
+--Fikandouss! Fikandouss! ricanait Feelken.
+
+Tous partaient à rire un instant; mais Pierken reprenait:
+
+--Nous ferons la révolution sociale ... par le monde entier. Les rôles
+seront retournés. Les riches deviendront pauvres et les pauvres seront
+riches!
+
+--Comme au ciel! plaisantait Ollewaert.
+
+--Vous ne lisez pas comme moi les journaux! poursuivait Pierken en
+s'animant. Vous ne savez pas tout se qui s'y trouve! Oh! j'ai pitié de
+vous ... vous êtes tellement ignorants!
+
+--Est-ce qu'on ne parle pas de faire baisser le prix de la gniole dans
+ton journal! demandait Free d'un air narquois.
+
+--Fikandouss! Fikandouss! criait Feelken.
+
+--On ne peut pas parler avec vous autres, répondait Pierken, haussant
+les épaules d'un air découragé.
+
+La conversation prenait un autre tour; on entamait des sujets moins
+graves. Mais quelque chose des paroles dites et des rêves évoqués
+demeurait en eux et les accompagnait dans la «fosse» lugubre où ils
+reprenaient leur travail monotone et esquintant. Obscurément ils
+continuaient à ruminer toutes ces questions, et leurs conceptions
+rudimentaires les égaraient dans un dédale et ils n'en sortaient plus.
+Souvent, après ces déclarations troublantes de Pierken, régnait dans la
+fabrique un grand silence concentré. Ils pensaient à des choses ... Les
+femmes ne chantaient plus et les hommes accomplissaient machinalement
+leur besogne, dans la danse tapageuse, effrénée des pilons; dans les
+«fosses» pesait une impression de mélancolie.
+
+Il fallait l'arrivée de Sefietje avec sa bouteille pour rasséréner les
+fronts. Ceci au moins tait une réalité, une chose palpable qui vous
+consolait et ranimait sans détours. Ils dégustaient la goutte, et
+Berzeel, ou Free, ou Ollewaert, parfois traduisait leur rêve à presque
+tous:
+
+--Ah! si on vous donnait deux petits verres au lieu d'un, ça ne serait
+pas déjà si mal!
+
+Encore un peu d'alcool: ce désir les brûlait. C'était parfois une
+tentation et un supplice, cet unique petit verre, surtout lorsque
+Pierken avait ravivé en eux ces troublantes et irréalisables chimères
+d'avenir. Ils en étaient malades; ils en avaient la gorge sèche; ça
+faisait mal. Aussi, lorsque M. de Beule ou M. Triphon ne rôdaient pas
+par là, il leur arrivait de se cotiser et à l'un d'eux,--c'était
+d'ordinaire Fikandouss-Fikandouss,--de quitter un instant son travail
+pour se glisser en douce vers le _Petit Sabot_, l'estaminet du coin,
+à l'entrée de la fabrique.
+
+Les femmes, de leur «fosse», le voyaient s'esquiver et savaient ce que
+cela voulait dire. Elles désapprouvaient les hommes, mais, au fond, elles
+en étaient plutôt jalouses. «Vous n'en êtes pas?» jetait Fikandouss en
+passant. Elles secouaient la tête; non, elles n'en étaient pas, mais si,
+en revenant avec la bouteille plaine, il leur en offrait une larme, elles
+acceptaient sans se faire prier.
+
+Alors, pour le restant de la journée, la bonne humeur était revenue dans
+la fabrique. Les yeux étaient des lueurs, les joues se coloraient.
+Berzeel sortait de son habituel mutisme pour hurler, dans le fracas des
+pilons, de longues histoires; et, pour la plus futile question, Leo
+lâchait un «Oooo ... uuu ... iiii ...» tonitruant, qui allait peut-être
+bien traverser les murs de la «fosse» et le jardin, jusqu'aux oreilles
+de M. de Beule, pour le faire sursauter à son bureau. Les femmes, dans
+leur «fosse», l'entendaient aussi, évidemment, et, quand elles n'avaient
+pas été régalées en passant, elles proclamaient que c'était une honte et
+que, bien sûr, M. de Beule y mettrait bon ordre un jour ou l'autre.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il était rare, à la fabrique, de voir apparaître ensemble M. de Beule et
+son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une
+quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement,
+l'arrivée de M. de Beule était peu probable pendant que M. Triphon faisait
+sa ronde.
+
+La venue de M. de Beule était toujours signalée par celle de Muche, son
+petit chien qui le précédait infailliblement. Muche était arrivé un soir
+d'hiver à la fabrique, on ne savait d'où, errant, perdu, crotté et
+affamé. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouvé on ne
+sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi à la maison, ne l'avait
+plus quitté. C'était un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute,
+aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidèle
+et M. de Beule, touché, n'avait pas repoussé son attachement.
+
+Prévenir les ouvriers de l'arrivée de M. de Beule eût été chose
+superflue. Ils n'avaient qu'à voir passer le bout de la queue de Muche
+devant leur «fosse»: ils savaient à quoi s en tenir. Du coup, toute
+plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entièrement dans leur travail.
+La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte
+de la cour, le jour de l'entrée restait vide quelques secondes, puis la
+haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait
+presque en entier.
+
+M. de Beule était un homme d'une soixantaine d'années, corpulent, haut
+en couleur, aux traits accusés, avec de fortes moustaches et une barbe
+grisonnante coupée ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni
+agréable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire;
+et la réalité correspondait aux apparences.
+
+Il était très sévère, très convaincu de ses droits de maître absolu et
+de la nécessité d'une obéissance passive de la part de ses inférieurs.
+Parmi ces inférieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la
+fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorité
+despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait
+devant lui. Au fond, pourtant, il n'était pas sans coeur. Son émotivité
+était même parfois extrême et lui faisait faire des choses que sa raison
+désapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanément, par à-coups.
+Il ne possédait aucun empire sur lui-même. On ne savait jamais dans quel
+état d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait
+au paroxysme de la colère; et les ouvriers, qui avaient très peur de ces
+accès imprévus, appelaient ça «partir», comme un fusil part. En d'autres
+cas, il laissait passer des choses que des patrons moins sévères
+n'auraient certainement pas tolérées. Tout dépendait chez lui de l'état
+d'esprit du moment.
+
+A première vue, avant même qu'il eût prononcé un mot, les ouvriers
+savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait
+la figure très rouge, avec les cheveux un peu rebroussés, c'était fort
+mauvais signe et ils se glissaient entre eux à mi-voix: «Gare, ça va
+partir». Ils redoutaient très fort ce «départ». Le coup partait
+d'ordinaire pour une cause futile ou déraisonnable; et, si la victime
+osait rouspéter, M. de Beule la faisait valser, c'est-à-dire la
+renvoyait. C'était arrivé déjà à plusieurs reprises, avec Berzeel entre
+autres, qu'il avait trouvé ivre à son établi; avec Pierken, pour avoir
+apporté son petit journal socialiste à la fabrique, malgré la défense
+formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour, à une semonce de
+M. de Beule, il avait répondu «Fikandouss-Fikandouss». Ces mesures
+rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela,
+M. de Beule était d'un caractère trop impétueux et inconséquent.
+D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts,
+faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, néanmoins,
+cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives
+du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait dû
+intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde
+rancune contre Pierken et ne le tolérait qu'avec peine dans sa fabrique.
+
+M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son
+personnel féminin; la «fosse aux femmes» était un de ses endroits de
+prédilection pour «partir». Il les trouvait toutes, sans distinction,
+incapables et paresseuses; elles ne méritaient pas même, à l'entendre,
+la moitié du misérable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent
+de balayer «tout ce fourbi-là», si ça ne changeait pas; et la seule
+femme qui pût trouver grâce à ses yeux, c'était Sefietje, parce que
+celle-là défendait ses intérêts à lui, vis-à-vis même des autres
+ouvrières, et qu'elle se soumettait avec une servilité absolue à tout
+ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle.
+
+Aux femmes il causait une véritable terreur. A simplement apercevoir de
+loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur étreignait le coeur,
+et, tant qu'il restait dans leur «fosse», elles ne soufflaient mot, sauf
+pour répondre à une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule
+avait enfin refermé la porte derrière lui, la vieille Natse était
+généralement en larmes, et les joues des jeunes filles, brûlantes d'émoi
+apeuré. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de méridionale,
+paraissait alors plus jaune et plus tannée que jamais; ses lourds
+cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser à des ailes et des
+yeux de corbeau, ajustés sur un masque macabre.
+
+Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement
+dans la fabrique. Il était assez souvent en route pour ses affaires et
+il avait aussi son travail de bureau. Bientôt il disparaissait comme il
+était venu, piloté par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste
+soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert
+se calait la joue d'une chique fraîche; Free souriait comme un géant
+malicieux; Feelken susurrait un «Fikandouss-Fikandouss», et même Leo se
+risquait parfois à lancer son terrible «Oooo ... uuu ... iii ...», mais
+en sourdine, atténué, assez bas pour n'avoir pas à craindre un «départ»
+de M. de Beule, réaccouru en tempête.
+
+D'habitude, quelques minutes après la visite de M. de Beule à la
+fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche
+annonçait la venue du premier, l'arrivée du second était signalée
+d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M.
+Triphon, les ouvriers n'éprouvaient aucune crainte. Au contraire: ils
+aimaient bien à le voir venir.
+
+M. Triphon était âgé de vingt-trois ans. Il était grand, fort,
+corpulent, avec une grosse figure rougeaude et boursouflée et des yeux
+bleus à fleur de tête. Il avait le teint gâté par force boutons et on
+avait toujours l'impression, en le voyant, qu'il s'était exposé au feu,
+en soufflant dessus de toutes ses forces pour l'attiser. Aussi les
+ouvriers, qui avaient d'instinct le sens satirique, disaient souvent, en
+le voyant venir, la face congestionnée: «Il a encore soufflé dessus!»
+Et, à les entendre, il mangeait et buvait avec excès.
+
+M. Triphon avait quitté le lycée à dix-huit ans, après des études
+inachevées; et, depuis lors, il habitait chez ses parents où, plus tard,
+il devait succéder à son père dans la direction de la fabrique. Il
+connaissait vaguement le français; il savait quelques mots d'allemand et
+d'anglais; il avait des notions élémentaires d'histoire et de géographie.
+C'était, avec les règles simples de l'arithmétique, à peu près tout ce
+qu'il avait appris et retenu. Il lisait régulièrement le journal de
+langue française auquel son père était abonné; et il possédait aussi une
+petite bibliothèque d'une vingtaine de livres, des romans plutôt grivois
+pour la plupart, qu'il lisait parfois le soir, en cachette, dans sa
+chambre, lorsque ses parents étaient couchés.
+
+Chaque jour, il travaillait au bureau pendant deux à trois heures, à
+expédier des factures et à tenir les livres; pour le reste, rien à faire
+qu'à flâner dans la fabrique, pour y contrôler la besogne des ouvriers.
+
+Il y arrivait en général vers les huit heures et demie, au moment où les
+ouvriers, après leur déjeuner, se disposaient à reprendre le travail.
+Par beau temps, ils étaient encore accroupis dans la cour, alignés
+contre le mur crépi à la chaux blanche. Un «bonjour, m'sieu Triphon»
+l'accueillait et les hommes grattaient Kaboul à la poitrine, place
+d'élection de ses puces. Kaboul s'y prêtait avec des contorsions
+cocasses; les ouvriers rigolaient, et tout de suite prenaient un ton de
+plaisanterie familière à l'égard du jeune patron, avec des allusions à
+sa bonne petite vie de gros flemmard. A sa place, déclaraient-ils, on ne
+ferait pas autre chose du matin au soir que siffler des petites verres
+ou des chopes et, naturellement, caresser les jolies femmes.
+
+M. Triphon s'efforçait de plaisanter avec eux; il tirait de grosses
+bouffées de sa pipe et sa face boursouflée luisait. En lui c'était une
+lutte constante pour ne pas perdre son prestige de patron. Il devait à
+tout prix conserver son autorité; et, d'autre part, il tenait, autant
+que possible, à être aimable envers ses ouvriers, surtout à cause de
+Sidonie. Il la regardait à la dérobée, comme pour lire sur son joli
+visage en quelle disposition elle se trouvait. Parfois ce visage était
+souriant et gentil, et M. Triphon se sentait tout heureux; mais, parfois
+aussi, il paraissait soucieux, morose; en ce cas, M. Triphon ne savait
+trop quelle attitude prendre. Le mieux était de ne pas trop s'attarder
+en sa présence; et, tout doucement, il s'en allait plus loin avec
+Kaboul, qui de temps à autre s'asseyait par terre pour gratter ses puces
+à l'aise.
+
+Alors venait pour M. Triphon l'instant le plus palpitant de toute la
+journée; car c'était l'heure où l'une des femmes montait au grand
+grenier, pour y chercher la provision journalière de sacs à réparer.
+Cette corvée revenait toujours à l'une des jeunes: parfois «la Blanche»,
+parfois Sidonie, parfois Victorine. Certains jours, mais rarement,
+Lotje.
+
+M. Triphon, précédé de Kaboul, pénétrait sous la haute porte cochère. Il
+se gardait bien de gravir le grand escalier qui s'y trouvait, et par où
+les femmes, de leur «fosse», auraient pu le voir monter; il prenait un
+petit escalier dérobé dans un coin sombre du hangar, et, Kaboul sous le
+bras, grimpait vivement. Il arrivait dans une petite soupente servant de
+débarras; et, de là, par une porte intérieure et quelques degrés de
+pierre, gagnait le grand grenier. Vite il s'y blottissait derrière une
+pile de sacs, et attendait.
+
+Bientôt il entendait les pas d'une des femmes sur les marches du grand
+escalier. Qui serait-ce, «la Blanche», Victorine, ou la bien-aimée?
+A grands coups sourds, son coeur battait pendant qu'il restait là aux
+aguets.
+
+Une tête se montrait dans l'ouverture du grenier. Cruelle déception! Le
+pauvre visage anémié de «la Blanche» ou la sotte frimousse de Victorine!
+La passion impétueuse en lui tombait, et il ne bougeait pas. Les
+battements de son coeur ralentissaient; il regrettait d'être là. Mais,
+parfois aussi, voici que s'encadrait dans l'ouverture le fin et pur
+profil de Sidonie, et alors c'était en lui comme une soudaine flambée.
+Le coeur battant à coups précipités, il la laissait s'approcher du tas
+de sacs, puis, brusquement, il bondissait, s'emparait d'elle, la
+dévorait de baisers fous.
+
+Elle se défendait mollement. Il était trop violent, trop fougueux. Elle
+était impuissante; elle n'osait pas.
+
+--Oh! prenez garde, M. Triphon! Que faites-vous! On va entendre!
+murmurait-elle haletante.
+
+Mais il ne l'écoutait même pas; il l'étreignait avec frénésie; il
+l'étranglait presque. Enfin il la lâchait et l'aidait hâtivement à
+entasser sa provision de sacs. Elle avait les cheveux défaits et les
+joues en feu.
+
+--On va le voir, on va le voir, gémissait-elle.
+
+Vivement, elle tapotait ses jupes, s'arrangeait les cheveux, puis se
+dépêchait avec sa charge vers l'escalier.
+
+--Sidonie ... Sidonie!... priait-il d'une voix sourde.
+
+Et il la forçait d'accepter quelques francs.
+
+--Oh! M. Triphon, que pensez-vous! faisait-elle avec un geste de refus.
+
+--Si; je le veux! insistait-il.
+
+Alors elle acceptait en murmurant: «Merci».
+
+--Tu n'es pas fâchée, Sidonie?
+
+--Non ... répondait-elle avec quelque effort.
+
+Calmement, elle redescendait l'escalier et M. Triphon s'approchait de
+Kaboul, qui, pendant ce temps, avait flairé des rats et furetait à
+travers la paille en grattant furieusement.
+
+--Où sont-elles, les sales bêtes? Happe-les, Kaboul! excitait-il.
+
+Frémissant d'ardeur, le petit chien piaillait, et son museau noir était
+gris de poussière; il avait les cils blancs, comme s'il sortait d'un sac
+de farine. Il râlait, un moment immobile, pour reprendre haleine; puis,
+brusquement, il se refourrait dans le tas, soufflant, crachant, forant
+du nez en secousses vives vers la cachette du rat. Soudain, il y avait
+une lutte brève; le petit chien disparaissait jusqu'à la queue dans la
+paille; on entendait un _miaou_ de détresse et Kaboul, par à-coups
+brusques, ressortait du tas, un gros rat en travers de la gueule.
+Parfois il lâchait un moment la bête, qui essayait de se traîner sur les
+planches; mais quelques coups de dents mettaient fin à la lutte. Et
+Kaboul, très fier, s'avançait vers son maître, le chef ensanglanté de sa
+proie lui pendant d'un côté de la gueule, de l'autre la longue queue et
+l'arrière-train. M. Triphon ne manquait jamais de venir montrer dans la
+«fosse aux femmes» le produit de sa chasse.
+
+--Ah! mon Dieu, cet affreux rat! s'écriaient-elles. Où l'a-t-il pris,
+monsieur Triphon?
+
+--Dans le débarras ... il y en a dans ce coin-là! crânait M. Triphon.
+
+Et Kaboul était choyé, admiré; vraiment, un tel petit chien valait son
+pesant d'or.
+
+A des occupations et aventures de ce genre, M. Triphon passait le temps
+jusqu'à onze heures; et c'était alors le moment où il pouvait se
+permettre quelque divertissement. Régulièrement, chaque matin, M. de
+Beule allait prendre l'apéritif au _Commerce_, le café comme il faut,
+où se rencontraient les notabilités du village; et, à la même heure,
+M. Triphon se dirigeait vers _La Pomme d'Or_, rendez-vous de quelques
+jeunes gens. A _La Pomme_, située au coin de la grand'rue et du canal,
+il y avait toujours un peu plus de gaîté et d'animation qu'au _Commerce_
+avec ses airs graves et compassés. Y venaient le médecin, le notaire,
+jeunes tous deux, et la plupart des étrangers qui passaient par le
+village s'y arrêtaient quelques instants. Derrière le comptoir trônait
+Fietje, jolie fille à la poitrine opulente, dont ils étaient tous plus
+ou moins amoureux. Mais elle restait coquette et sage, et personne
+n'avait ses faveurs; ce qui les tenait tous en haleine, pendant qu'ils
+jouaient bruyamment au zanzi en buvant du porto ou des petits verres.
+Les affaires marchaient donc tout à fait bien. A midi tapant la séance
+habituelle se terminait chez Fietje et, la tête congestionnée et les
+yeux aqueux, M. Triphon regagnait la maison. Il y trouvait la soupe
+servie et, comme M. de Beule faisait d'ordinaire la sieste après son
+repas, M. Triphon se reposait un peu, lui aussi, puis retournait à la
+fabrique.
+
+Alors venaient les heures les plus pesantes de la journée. Au bureau il
+n'y avait pas à faire pour lui tous les jours, et lorsqu'il ne devait
+pas travailler aux écritures, M. Triphon ne savait comment tuer le temps.
+Il se promenait un peu au jardin, qui avait de belles pelouses et de
+grands arbres. Un joli petit ruisseau le traversait, clair et peu
+profond en été, aux bords gazonnés et fleuris, gonflé et tumultueux
+après les pluies d'automne et foisonnant alors de magnifiques brochets
+et de délicieuses anguilles. M. Triphon était grand amateur de pêche.
+Il faisait placer la nasse par les ouvriers; et, quand la pêche était
+abondante, on se gavait de poisson pendant plusieurs jours. Lorsqu'on ne
+savait plus qu'en faire, on en donnait un peu aux ouvriers, ce dont ils
+étaient extrêmement reconnaissants.
+
+Ainsi M. Triphon tuait-il les heures fastidieuses de l'après-midi; puis,
+régulièrement, par n'importe quel temps, à cinq heures il se trouvait
+avec Kaboul au coin de la grand'rue et du chemin allant à la fabrique.
+C'était le moment où la cloche de l'église se mettait à tinter pour le
+salut du soir. M. Triphon attendait là le passage des trois demoiselles
+Dufour, qui ne manquaient jamais d'y assister.
+
+D'allures raides et compassées, c'étaient trois vierges qui habitaient
+au bout du village «le petit château», une demeure blanche aux volets
+verts, entourée d'un beau jardin. Il les voyait venir de loin, sur un
+même rang, rasant les murs, comme des marionnettes articulées. A petits
+pas pressés, leur paroissien à la main, elles s'avançaient, les yeux
+baissés. Lorsqu'elles passaient tout près de lui, M. Triphon ôtait son
+chapeau et s'inclinait. Elles lui rendaient son salut. Mademoiselle
+Pharaïlde, l'aînée, mine pincée et peu avenante, avait quelque chose
+de dur dans le regard. M. Triphon sentait en elle comme une sourde
+hostilité. Mademoiselle Caroline, sa cadette, était blonde et bouffie,
+avec un visage incolore et des yeux fades. M. Triphon la trouvait
+insignifiante et sans aucun charme. Mais mademoiselle Joséphine, la plus
+jeune, était plutôt jolie, avec une sorte de distinction élégante malgré
+sa raideur; et elle lui rendait son salut avec une grâce souriante et
+gentille qui, à chaque fois, remuait quelque chose dans le coeur
+impressionnable de M. Triphon. Il n'aurait pu dire s'il se sentait
+amoureux d'elle; mais il croyait bien qu'il aurait pu facilement le
+devenir. C'était un tout autre sentiment que celui qu'il éprouvait en
+présence de Sidonie. Celle-ci, il la voulait brusquement, à plein, d'une
+passion brutale et violente; celle-là était quelque chose de très
+éloignée de lui encore et que peut-être il ne posséderait jamais.
+Du reste, il ne savait pas lui-même s'il avait au fond envie de la
+posséder. Peut-être eût-il été fort perplexe si, brusquement, quelqu'un
+lui avait dit: «Voilà ... tu peux l'avoir ... elle est à toi!» En elle,
+ce qui l'attirait, c'était, outre sa gentillesse extérieure, ce côté même
+qui aurait dû l'en éloigner: sa raideur, les dehors fermés, inaccessibles
+qu'elle avait en commun avec ses soeurs. Il la voyait comme un motif
+d'élévation, de régénération dans sa vie, qu'il sentait bien veule et
+terre à terre. Surtout lorsqu'il sortait des bras de la jolie ouvrière,
+il éprouvait, comme une soif ardente, le désir de revoir mademoiselle
+Joséphine avec son aimable salut et son gentil sourire. Il avait
+l'impression que sa vue le faisait remonter dans sa propre estime.
+Sidonie répondait à ce que l'existence recelait d'inquiétant, de
+troublant, de coupable. Mademoiselle Joséphine, c'était la douceur du
+repos, la sécurité du bonheur, l'idéal....
+
+Entre six et sept heures le rêche et virginal trio revenait de l'église
+et M. Triphon s'arrangeait toujours de façon à les rencontrer encore une
+fois. Il échangeait avec elles un deuxième salut, et puis c'était tout;
+aucune autre occasion pour lui de les revoir et encore moins de leur
+adresser la parole. Entre leurs deux familles, point de relations, pas
+plus qu'il n'en existait entre les autres familles notables du village.
+Il en avait toujours été ainsi, semblait-il, et la tradition se gardait
+immuable. On eût dit qu'il y avait inconvenance, voire péché, à ce que
+jeunes gens et jeunes filles, dans leur condition sociale, eussent entre
+eux de plus intimes rapports que l'échange d'un salut cérémonieux et
+fugitif dans la rue.
+
+Après cette deuxième rencontre avec les trois demoiselles Dufour, le
+reste de la journée n'avait plus grand intérêt pour M. Triphon. De même
+que pour les ouvriers de l'usine, les dernières heures l'envahissaient
+d'une sorte de torpeur morose. Il déambulait par ci par là avec Kaboul,
+entrait sans but précis dans les ateliers et en sortait de même. Il
+entendait le chant nasillard et mélancolique des femmes dans leur
+«fosse» et entrevoyait, à travers les carreaux sales, toutes ces pauvres
+silhouettes penchées, où, seule, Sidonie était comme une fleur de
+fraîcheur et de beauté. Souvent, aux approches du soir, il sentait
+revivre toute sa passion pour elle. Lui non plus n'était pas heureux,
+seul et isolé dans un entourage sans joie; et bien des fois il songeait
+au bonheur auprès d'une jolie femme aimée, dans une maison un peu riante
+et confortable. Ne serait-il pas heureux avec mademoiselle Joséphine ...
+et même avec la séduisante ouvrière? Il sentait sourdre en lui une
+tendresse douce et apaisée pour toutes les deux. Cela venait ainsi tout
+naturellement, avec l'heure crépusculaire, en un mélange de charme
+rêveur et de tristesse vague. Ce n'était jamais bien profond et cela ne
+faisait point mal. Avec l'une ce n'était guère possible et, probablement,
+avec l'autre non plus. Il soupirait, se résignait, attendait.
+
+C'était une des exigences de son père qu'il ne quittât point la fabrique
+avant le départ des ouvriers et surtout pas avant d'avoir noté les
+commandes que les charretiers rapportaient chaque soir de leurs tournées.
+M. Triphon les entendait habituellement venir de loin dans la rue déserte;
+et, au simple claquement des fouets et même au bruit que faisaient les
+camions sur le pavé, il savait d'avance, pour ainsi dire, comment ce
+retour allait se passer.
+
+Ils étaient deux: Pol et Guustje, ce dernier surnommé le «Poulet Froid».
+Pol était un excellent charretier, mais par ailleurs un client fort
+désagréable. Il était ivrogne et querelleur. Pour la moindre bagatelle
+il voulait se battre. Guustje, au contraire, était la bonté même et ne
+buvait pas. Mais il avait un vilain défaut, qui exaspérait Pol: il
+parlait toujours de boustifaille; et cela d'un air et sur le ton de
+quelqu'un qui n'avait qu'à se baisser pour en prendre. Pol qui, pareil
+à la plupart des alcooliques invétérés, mangeait très peu et professait
+une sorte de dédain et presque de haine à l'endroit de tout ce qui était
+mangeaille, trouvait Guustje d'une insupportable vantardise dans ses
+propos culinaires. Guustje aimait particulièrement à parler de «poulet
+froid et salade» avec un claquement de langue indiquant quel régal
+c'était. Alors, Pol toisait Guustje avec un souverain mépris en affirmant
+que les poulets froids qui entraient dans l'estomac de Guustje c'était
+tout bonnement des pommes de terre, mais oui, ainsi qu'il convenait à sa
+condition sociale. Cependant Guustje, qui avait servi comme domestique
+chez le notaire du village avant d'être employé chez M. de Beule,
+certifiait avec emphase qu'il avait maintes fois goûté à ce mets exquis;
+et là-dessus ils se prenaient de querelle, à la grande joie des autres
+ouvriers, qui ne toléraient pas davantage les vantardises de Guustje et
+prenaient nettement parti pour Pol. Des mots on en venait aux injures,
+des injures aux coups; et cela finissait régulièrement par la défaite de
+Guustje, qui était le plus faible des deux et encaissait beaucoup plus de
+coups qu'il n'en pouvait rendre. Le seul bénéfice durable qu'il en avait
+retiré, c'était son sobriquet de Poulet Froid.
+
+M. Triphon les voyait arriver avec leurs camions dans la cour et
+s'approchait aussitôt pour noter les commandes sur son calepin. Pol,
+tout en dételant ses chevaux, faisait son rapport.
+
+--Cinq cents kilos farine de lin ... he ... he ... pour Jean-François
+Schollier.
+
+M. Triphon en prenait note.
+
+--Mille kilos tourteaux colza ... he ... he ... pour Louis Van Daele.
+
+Pol bafouillait un peu lorsqu'il avait bu et dans sa mémoire il semblait
+y avoir des trous. Il était là, un moment immobile, trapu et penché en
+avant, sa grosse face marquée de petite vérole, congestionnée, contractée
+par l'effort de la pensée, pendant que ses bêtes, à-demi déharnachées, se
+secouaient avec impatience et faisaient tinter les gourmettes de leur mors.
+
+--Tranquille donc, nom de Dieu! criait-il alors avec colère.
+
+Et, du coup, il savait ce qu'il avait encore à dire:
+
+--Huit cents kilos farine de froment ... he ... he ... pour Bruun Roetjes.
+
+--C'est tout, Pol? demandait M. Triphon.
+
+--Si c'est tout, m'sieu Triphon? Héhé ... tout et pas tout. Une goutte
+ferait rudement du bien par ce sale temps.
+
+--Tu en as déjà eu assez, il me semble, grommelait M. Triphon.
+
+Et il se dirigeait vers Guustje.
+
+--Bonsoir, m'sieu Triphon! jetait Guustje, le verbe haut.
+
+--Bonsoir, Guustje.
+
+--Deux mille cinq cents kilos farine de lin pour Feel Vervenne! hurlait
+Guustje.
+
+Il avait une voix tonitruante, criait toujours en vous parlant, comme si
+vous vous trouviez à des distances.
+
+--Sept cents kilos farine de lin pour Guust de Maeght!
+
+M. Triphon notait.
+
+--Et quinze cents kilos tourteaux de colza pour Pierre de Vriendt!
+beuglait Guustje d'une voix qui sonnait certainement jusqu'au fond de la
+«fosse aux huiliers».
+
+--Tout? demandait M. Triphon.
+
+--Tout! répondait Guustje. A moins, m'sieu Triphon, ajoutait-il en riant
+d'un rire énorme, à moins que vous n'ayez pour moi une cuisse de poulet
+froid, avec de la salade. C'est ça qui serait fameux, par ce temps de
+chien!
+
+--Je m'en contenterais aussi, Guustje, disait M. Triphon en fermant son
+calepin.
+
+Et il quittait les charretiers, pendant que les quatre chevaux,
+débarrassés de leur équipage, s'en allaient d'un pas pesant vers l'auge
+accoutumée dans l'écurie.
+
+Alors la tâche journalière était terminée pour M. Triphon. Dans
+l'obscurité, à travers le jardin, il rentrait prendre le repas du soir
+avec ses parents. Le souper préparé par Sefietje était simple mais très
+bon; et Eleken, la femme de chambre, servait à table, avec des
+mouvements silencieux et prestes. Elle semblait y mettre une hâte
+fébrile, comme s'il lui tardait d'en avoir fini et si elle ne respirait
+pas à l'aise dans l'atmosphère de la famille. A table, M. de Beule
+parlait exclusivement de ses affaires; et Mme de Beule, faite à cette
+conversation, abondait dans son sens. C'était une créature bonne et
+effacée, accoutumée à obéir, sans existence individuelle. Sa seule
+originalité, et aussi sa force, consistait à profiter de la faiblesse de
+son mari, dans ses moments fréquents d'inconséquence et de contradiction
+avec lui-même. Ainsi elle avait obtenu déjà bien des choses qui, à
+première vue, semblaient irréalisables. Pour le reste, elle suivait ses
+caprices en esclave absolue, avec le souci d'affermir en lui la conviction
+qu'en toute chose lui seul était seigneur et maître.
+
+Vers les huit heures et demie le souper prenait fin. M. de Beule se
+calait dans un fauteuil avec son journal et très vite s'endormait. Mme
+de Beule veillait alors à ce que le plus parfait silence régnât dans la
+maison. Avec des gestes feutrés elle aidait Eleken à desservir la table
+et M. Triphon quittait la salle à manger sur la pointe du pied, pour
+aller fumer un cigare dehors. Que faire maintenant? Monter à sa chambre
+y lire l'un de ses petits romans grivois, ou déambuler encore jusqu'à
+l'estaminet de Fietje, où il était toujours sûr de trouver de la
+société? Généralement, il choisissait cette dernière alternative. Il
+passait un pardessus et, par la rue tranquille et sombre, où luisait à
+peine, de loin en loin, un maigre lumignon, il retournait à _La Pomme
+d'Or_.
+
+Il y trouvait les habitués attablés à boire de grandes chopes de bière
+en plaisantant avec Fietje. Il se mêlait à leur compagnie, vidait comme
+eux des chopes, fumait des pipes en écoutant les potins du village. A
+dix heures il se levait, la tête fumeuse et lourde, pour rentrer à la
+maison. Le village semblait complètement abandonné et ses pas sonnaient
+creux entre les murs de silence. L'eau noire du canal glougloutait sous
+le pont de bois. Parfois, un bruit de sabots venait à sa rencontre et il
+échangeait en passant un bonsoir avec quelqu'un qu'il ne distinguait
+qu'à moitié et ne reconnaissait pas. Les maisons dormaient derrière les
+volets clos. Seul, un cabaret, par ci par là, mettait les rectangles
+clairs de ses fenêtres dans tout ce noir. Comme il n'avait pas la clef
+de la maison--M. de Beule s'y opposait inflexiblement,--il lui fallait
+sonner. La sonnette tintait presque comme une sonnerie d'alarme dans le
+silence. Sefietje venait ouvrir. Avec sa mine soucieuse, elle avait l'air
+de trouver qu'il rentrait bien tard.
+
+--Papa et maman sont déjà couchés? demandait-il à mi-voix.
+
+--Mais oui; depuis longtemps, répondait Sefietje d'un ton de reproche.
+
+Elle poussait le verrou, il lui disait bonne nuit et montait l'escalier
+sans faire de bruit.
+
+Dans sa chambre, une petite lampe brûlait sur la table de nuit. Il se
+déshabillait à la hâte, négligemment, et se mettait au lit. Parfois, il
+lisait encore quelques pages d'un de ses ineptes petits romans. Les
+soirs où il se sentait trop fatigué, il éteignait la lumière en se
+couchant.
+
+D'habitude il dormait bien, d'un sommeil profond et lourd; mais il lui
+arrivait aussi de rester éveillé pendant des heures. C'était souvent par
+des nuits d'hiver et de tempête, lorsque la pluie giclait contre les
+vitres et que le vent ululait autour de la maison. Les cimes dépouillées
+des arbres geignaient alors si lamentablement et la vieille sonnette de
+la porte, secouée dans sa gaine rouillée, gémissait comme un être qu'on
+torture. Durant ces insomnies il sentait avec plus d'acuité sa grande
+solitude et le désenchantement de sa vie. En se retournant sans cesse
+dans son lit il songeait à son existence passée, à ses années de collège
+et ses camarades de jadis, qui chacun avait suivi une voie différente,
+et qu'il avait tous perdus de vue. Et pour lui à quoi tout cela
+aboutirait-il? Que lui réservait l'avenir? Persisterait-il durant des
+années dans ses relations secrètes, ses relations coupables avec cette
+jolie fille, ou s'attacherait-il pour tout de bon à Joséphine Dufour?
+Lutte quotidienne, tourment quotidien. Il ne savait pas; il n'avait pas
+l'énergie de prendre une décision irrévocable. Toute sa vie était à
+vau-l'eau, désemparée. Quitter la pauvre Sidonie lui semblait d'une si
+froide dureté; et il lui paraissait tout aussi navrant de s'attacher à
+elle pour jamais et de causer une peine infinie à ses parents, le jour
+où ils sauraient ... Il s'endormait enfin, l'âme pleine de tristesse et
+de remords, avec les deux jeunes images devant ses yeux: Sidonie, qu'il
+étreignait avec un émoi passionné; et Joséphine, qui parlait moins à ses
+sens, mais ranimerait en lui un sentiment bien affaibli, celui de sa
+dignité et de son amour-propre. Il les aimait toutes deux; et en chacune
+d'elles il aimait surtout ce qu'il ne trouvait pas chez l'autre.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Telle, sa vie, au fil prévu et monotone des jours; mais il venait aussi
+d'autres moments, d'autres occupations et c'était alors, pour les
+ouvriers comme pour les patrons, une période de bonnes vacances et
+d'animation joyeuse.
+
+A part son usine, M. de Beule possédait des terres de culture et des
+herbages; et l'été, pendant la morte-saison, les ouvriers de la fabrique
+s'en allaient travailler aux champs.
+
+Chaque année, vers la fin de juin, les villageois n'entendaient plus le
+tintamarre habituel des pilons dans l'usine. C'était la saison des
+foins; Ollewaert, Leo et Free, qui étaient de rudes faucheurs, partaient
+de grand matin, la faux sur l'épaule, bientôt suivis de presque tous les
+autres, hommes et femmes ensemble, pour retourner au soleil l'herbe
+fauchée et la mettre en tas vers le soir. Seul, Bruun, le chauffeur, et
+son fils Miel restaient à la fabrique, avec Pee, le meunier, pour tout
+nettoyer.
+
+Délicieuses escapades! Ils emportaient de quoi manger et boire, et
+l'admirable journée d'été s'ouvrait toute devant eux comme une longue
+fête de liberté et de bonheur. Les premiers jours, les «huiliers», avec
+leurs vêtements luisants et gras, détonaient bien un peu dans toute
+cette verdure et cette fraîcheur; mais peu à peu ils séchaient, comme
+l'herbe même, leurs visages se bronzaient, et on eût dit qu'ils n'avaient
+jamais respiré un autre air que celui de la pleine nature, au grand soleil
+radieux.
+
+Ils arrangeaient la besogne à leur gré. Dans le matin vaporeux les
+alouettes quittaient l'herbe haute, humide de rosée, et s'envolaient en
+grisollant sur leurs ailes frémissantes en plein azur pâle. Vivifiante
+était la fraîcheur lorsque Ollewaert, Leo et Free aiguisaient leurs
+faux, qui semblaient aussi chanter; puis, dans un mouvement ample et
+rythmé, ils avançaient lentement à travers la vaste prairie, laissant
+l'herbe couchée en longues traînées derrière eux. D'autres moissonneurs
+étaient partout au travail; de tous côtés on voyait leurs silhouettes se
+balancer, très hautes aux premiers plans, plus petites à mesure qu'elles
+s'éloignaient, jusqu'à devenir dans le lointain ces petits bonshommes
+pas plus grands que des criquets; et l'air était rempli à l'infini du
+chant de l'acier, qui dévorait la verte plaine en une sorte de volupté
+inassouvie.
+
+Vers neuf heures, avec la chaleur qui montait, apparaissaient les autres
+ouvriers et les femmes, tous armés de longues fourches fines et de
+grands râteaux de bois qu'ils portaient à la main ou sur l'épaule. Les
+femmes avaient de grands chapeaux de paille, qui leur abritaient le
+visage et la nuque; les hommes, en bras de chemise, étaient vêtus
+d'amples pantalons de toile bleue ou grise. Tous allaient nu-pieds dans
+leurs sabots. Ils descendaient dans la prairie par une berge plantée de
+peupliers aux feuilles chuchoteuses; et tout de suite ils se mettaient
+à retourner l'herbe avec leurs fourches.
+
+Les alouettes chantaient, le soleil dardait et du foin coupé émanaient
+des odeurs aromatiques et délicieuses. «On croirait parfois, disait Leo,
+avoir un goût de sucre et de miel sur les lèvres»; ce qui faisait rire
+les autres, d'un rire extravagant. Leo était toujours d'une humeur folle
+au temps des foins. L'air des champs le grisait, disait-il. Il multipliait
+cabrioles et tours de force, et, pour la plus insignifiante question, il
+lançait un de ses «Ooooo ... uuuu ... iiiii ...» prolongé et mugissant,
+qui faisait lever la tête aux moissonneurs abasourdis jusqu'au fond de la
+plaine.
+
+Par delà, cette mer débordante d'activité, de joie et de verdure,
+apparaissait le village avec ses toits rouges groupés autour de l'église
+blanche, dont le cadran sur la tour indiquait l'heure en un rayonnement
+d'or. Un peu plus loin, on apercevait les frondaisons touffues du beau
+jardin de M. de Beule, d'où émergeait la cheminée de la fabrique, comme
+un long cierge sale qui désignait le ciel. Et cette cheminée, cette
+fabrique, vus ainsi dans le lointain, ils s'en moquaient, comme s'ils
+étaient à jamais délivrés maintenant de l'antre noir et enfumé, où ils
+avaient passé tant de belles années de leur vie, dans l'assourdissant
+fracas et le rebondissement des pilons. Ils blaguaient surtout ceux qui
+y devaient rester: Bruun, le chauffeur, qui n'avait désormais plus rien
+à épier, plus à courir après «La Blanche»; Miel, cette «espèce de veau!»
+plus stupide que jamais, sans douté; et Pee, le meunier, ce rat de
+farine, qui, toute l'année poudré de blanc, devait être à cette heure
+tout noir ou gris, pour sûr, à force de balayer la suie et la poussière
+des planchers et des solives.
+
+Ils riaient, badinaient et tout leur être délivré s'imprégnait de santé
+et de bonheur. A l'autre bout des prairies serpentait doucement la belle
+rivière; et, sans apercevoir les bateaux, ils voyaient passer des voiles,
+qui semblaient glisser sur du gazon. Ils y apercevaient aussi le solennel
+château, avec ses quatre tourelles grises en relief précis sur les fonds
+sombres du parc. Et jusqu'à la vue du château qui les faisait rire, parce
+que Ollewaert disait qu'eux aussi passaient en ce moment la belle saison
+à la campagne, comme les gens riches, et que monsieur le baron et madame
+son épouse attendaient leur visite là-bas, pour prendre un verre de porto.
+Oui, Ollewaert l'affirmait au milieu d'une explosion de rires: la baronne
+lui avait envoyé par la poste une invitation pour eux tous; et il se
+pourrait fort bien qu'elle les retînt à déjeuner. Dommage que Guustje, le
+charretier, n'était pas avec eux, car pour sûr on servirait du poulet froid
+et de la salade.
+
+«Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» jubilait Feelken; et Leo lâcha un
+«Ooooo ... uuuu ... iiii ...» qui fit s'envoler les corbeaux de sur les
+peupliers.
+
+A dix heures, ils prenaient quelques instants de repos, tout de leur
+long étendus sur la berge, à l'ombre des feuillages murmurants. C'était
+l'heure de la goutte matinale. La bouteille restait à rafraîchir dans
+l'eau d'un fossé et, à défaut du porto de madame la baronne, c'était
+richement bon tout de même.
+
+--Hoooo ...! quelle douceur! disait Ollewaert en se pourléchant les
+lèvres.
+
+Et Free, comme un écho:
+
+--Un baume! Ça me descend jusqu'aux hanches!
+
+--Vrai, Free, jusqu'aux hanches? riaient les autres.
+
+--Jusqu'aux hanches! répétait Free en extase. Tiens, je le sens ici qui
+coule, à droite et à gauche.
+
+Ils ne se pressaient pas de reprendre le travail; ils restaient là,
+étendus et pâmés, sans crainte que M. de Beule ou M. Triphon ne vînt
+brusquement les surprendre. D'ailleurs, cela n'avait pas d'importance;
+l'herbe séchait tout de même au bon soleil. Ils le voyaient, pour ainsi
+dire, dans le frémissement des rayons, accomplir leur travail; et cette
+vue, ils en jouissaient sans éprouver la moindre fatigue. De même toute
+la richesse et toute la beauté qui les environnait, la luxuriance des
+récoltes, l'admirable ciel bleu sans nuage, le chant harmonieux et
+infini des alouettes, qu'ils goûtaient instinctivement.
+
+--Voilà comment devrait toujours être la vie! disait Pierken.
+
+Et il en serait certainement ainsi, affirmait-il, si les biens de la
+terre étaient plus équitablement partagés; si chacun remplissait sa
+tâche utile au monde et n'obtenait pas plus en retour qu'il ne méritait
+réellement.
+
+--Bon! le voilà encore avec son socialisme! protestaient les autres,
+mécontents.
+
+--Ce n'est peut-être pas vrai, ce que je dis! ripostait Pierken
+vertement. Pourquoi sommes-nous ici à travailler aux foins et pourquoi
+M. de Beule et le baron n'y travaillent-ils pas? Ne serait-il pas juste
+qu'ils fauchent leur part, tout comme Free ou Ollewaert? Et serait-ce
+donc trop demander que cette poseuse de baronne et sa dinde de fille
+aident à retourner l'herbe, comme font Lotje et Victorine et les autres?
+
+Bruyamment, les ouvriers riaient. Cette vision du gros M. de Beule et du
+baron avec ses jambes raides fauchant le pré, surtout de la baronne et
+de sa fille maniant le râteau et la fourche, était si bouffonne qu'ils
+en riaient à se rouler dans le foin. «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!»
+hurlait Feelken comme un possédé; et tous prétendaient que Pierken avait
+perdu la boule et qu'il était mûr pour Bruges, la ville aux fous. Seule,
+Victorine était tout oreilles pour l'écouter, les yeux brillants, les
+lèvres humides.
+
+--Non, décidément ... pas moyen de parler avec des gens comme vous!
+s'écriait Pierken impatienté. Vous êtes nés pour le servage et vous
+mourrez en servage. Adieu!
+
+Et il partait. Des huées accompagnaient sa retraite; de l'avis unanime
+un deuxième petit verre vaudrait mieux que toutes ces idioties.
+
+Généralement, pendant qu'ils étaient au repos sous les arbres,
+apparaissait là-bas M. Triphon. De loin on le reconnaissait à Kaboul,
+qui comme toujours, le précédait, et on se mettait à ricaner en
+échangeant des clins d'oeil.
+
+Pas de chance pour M. Triphon, l'époque de la fenaison! Aucun espoir de
+pincer dans les coins la jolie Sidonie. L'équipe restait toujours
+groupée et il était absolument impossible de s'isoler à deux, ne fût-ce
+qu'une minute. On vous aurait vu; c'eût été un scandale. La tête
+congestionnée de M. Triphon éclatait de loin comme une pivoine au
+soleil; et nul ne comprenait l'objet de sa venue, puisque le travail se
+faisait de lui-même et ne pouvait marcher autrement qu'il n'allait.
+Aussi, ne fallait-il pas dix minutes à M. Triphon pour vérifier la
+besogne; ensuite il s'amusait à exciter Kaboul pour qu'il déterrât les
+taupes, généralement introuvables, ou happât des grenouilles, qu'il
+n'approchait qu'avec répugnance et qui d'ailleurs l'évitaient en
+plongeant à son nez dans les fossés. En somme, il rôdait sans but à
+travers la prairie, en reluquant Sidonie, qui, au soleil des champs,
+était encore plus belle infiniment que dans la noire fabrique: une
+admirable fleur chaude de santé, aux joues vermeilles, aux splendides
+yeux clairs, éclatants de jeunesse et de bonheur. Elle portait une
+légère blouse bleu pâle ou mauve, qui dessinait, caressait délicieusement
+les formes de sa gorge. Et M. Triphon se consumait de passion ardente;
+il s'amoncelait en lui des réserves d'amour, qui lui noyaient les yeux
+et enflaient sa grosse tête.
+
+Après le repas de midi, les faneurs faisaient une longue sieste. Allongé
+sur la berge à l'ombre des peupliers, on assistait au jeu du feuillage
+brillant sur le ciel bleu, on entendait le chant adouci des oiseaux, on
+sentait la brise vous rafraîchir les tempes. On fermait les yeux, on
+s'endormait ou faisait semblant de dormir; et parfois les hommes
+chatouillaient avec des brins d'herbe les jambes nues des filles. Alors,
+elles se réveillaient en sursaut, pour en rire ou se fâcher, selon leur
+humeur. Les hommes, eux, riaient toujours, s'amusaient follement. A deux
+heures on reprenait le travail; et on en avait alors jusqu'à ce que le
+soleil s'inclinât vers l'occident, avec une demi-heure de pause pour la
+collation.
+
+L'heure du soir était l'instant le plus délicieux de toute la journée.
+Le soleil ne dardait plus; rouge, il pendait sur l'horizon, dans une
+apothéose de miraculeuses couleurs. On eût dit d'énormes châteaux-forts
+qui brûlaient et fumaient; de grands lacs d'or et des rivages d'améthyste;
+et de longues plaines verdâtres dans le ciel, comme le reflet infini de
+toute la splendide verdure luxuriante de la terre. Les oiseaux
+s'appelaient à haute voix dans un frémissement qui annonçait l'heure du
+coucher; partout, dans la vaste étendue des herbages, les faneurs
+s'occupaient à ramasser le foin en meules minuscules pour la nuit. Tout
+était mouvement et couleur et la campagne entière fleurait les capiteux
+arômes. On pensait à des campements d'Indiens dressés à la hâte, des
+villages de chaume poussant à même le sol, comme des champignons. Ils
+prenaient des tons d'un gris verdâtre, à l'orient; et vers l'ouest, ils
+s'ourlaient d'or et de feu. Une buée transparente rampait à ras du sol
+et les mares s'enveloppaient de rêve. La tour blanche de l'église avait
+une large bande orange, pareille à une écharpe diagonale, et le château
+tout entier rougeoyait, avec ses toits et ses tourelles, sur l'écran
+sombre de son parc. Ça et là on entassait du foin sur des chariots;
+et ils s'en allaient avec leur charge énorme, pareils à des greniers
+roulants, tirés par des chevaux qui, de loin, semblaient petits comme
+des jouets d'enfants. Les petits vachers avec leurs bêtes revenaient
+en chantant du pacage; elles laissaient au passage une odeur de musc
+derrière elles. Tout était enfin râtelé et mis en meules; et par le
+chemin de terre, d'où s'élevait sous leurs pas une poussière d'or, les
+moissonneurs et les faneurs de M. de Beule à leur tour revenaient au
+village. Les faucheurs portaient leurs faux étincelantes comme des
+symboles; les faneurs et les faneuses dardaient leurs fourches, qui
+ressemblaient à des lances. Ils avaient le visage basané, haut en
+couleur et ils devisaient joyeusement. Parfois les jeunes filles
+cueillaient dans les blés un coquelicot ou un bleuet qu'elles mettaient
+à la bouche et gardaient entre les dents. Souvent, tous en choeur, on
+fredonnait une chanson.
+
+L'air du soir devenait léger, limpide et diaphane, comme immatériel.
+Les tons de feu se mouraient à l'horizon et les teintes verdâtres
+s'accentuaient au zénith, suggérant des pâturages immenses, que les
+premières étoiles piquaient de fleurs miraculeuses. Les oiseaux se
+taisaient. Seules, les hirondelles se poursuivaient encore avec des
+cris aigus, où perçait comme une joie délirante.
+
+La journée avait été délicieuse et le lendemain on recommencerait....
+
+
+ * * * * *
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Ce fut au cours de cet été-là que les campagnes, à l'abri jusque-là du
+trouble et du mécontentement, furent gagnées par la fermentation qui
+depuis longtemps travaillait les grandes villes.
+
+Des grèves très sérieuses avaient éclaté dans plusieurs grands centres
+industriels; on avait vu des cortèges inquiétants, où des milliers de
+chômeurs exhibaient des drapeaux rouges et des pancartes portant cette
+menace: «Du pain ou la mort!... Du pain ou la mort!...» Les mots
+terribles et vengeurs retentissaient partout comme un cri de guerre et
+des combats furieux s'étaient livrés dans les rues, où la police et la
+troupe n'avaient pas toujours eu le dessus. On avait ramassé des morts;
+de nombreux blessés se tenaient cachés. Après quelques jours d'angoisse
+l'agitation s'était calmée, mais l'avenir demeurait sombre, gros de
+menaces et de funeste augure aux approches de l'hiver.
+
+Pierken suivait dans son petit journal ces événements palpitants et ne
+se laissait pas d'en faire part à ses camarades de la fabrique.
+N'étaient-ils pas à plaindre, eux aussi? N'avaient-ils pas des droits
+à faire valoir, eux aussi, des droits à un sort meilleur, comme leurs
+camarades des grandes villes? Pierken en était convaincu; l'heure avait
+sonné, selon lui, de s'en ouvrir à leur patron.
+
+Mais comment s'y prendre et que lui demander? Pierken hésitait, et les
+autres ouvriers n'étaient pas en état de l'aider de leurs conseils.
+Tous, certes, avaient le sentiment obscur d'une injustice sociale que
+leur classe subissait depuis des siècles; mais comment exprimer,
+traduire cela dans le fait? Qu'allaient-ils demander, ou exiger, pour
+améliorer leur triste sort? Et qu'allait dire M. de Beule?
+Qu'allaient-ils faire, si M. de Beule, comme il fallait sûrement s'y
+attendre, répondait par un refus catégorique et indigné?
+
+Ils ne savaient ... Le problème leur apparaissait trop dangereux, trop
+compliqué, au-dessus de leurs forces. Un appui leur manquait. D'instinct,
+ils le sentaient: il leur manquait une centrale, un groupement puissant,
+une solide organisation, comme il en existait dans les grandes villes
+industrielles. Affronter la lutte ainsi, c'était d'avance la défaite;
+ils entendaient déjà la voix impérieuse et méprisante de M. de Beule
+leur jeter: «Vraiment, vous n'êtes pas contents, mes gaillards; vous
+exigez un meilleur salaire! Eh bien! allez le chercher ailleurs. Ce
+n'est pas moi qui vous retiens; j'en prendrai d'autres à votre place!»
+Voilà ce que répondrait M. de Beule; et malheureusement, l'événement lui
+donnerait raison. Parmi la population ouvrière du village, pauvre et
+asservie, il trouverait d'autres victimes qui, pour un salaire de
+famine, viendraient occuper la place qu'eux auraient désertée.
+
+--Ce serait Fikandouss-Fikandouss, dit Feelken.
+
+Leo fit entendre un «Oooo ... uuuu ... iiii» pessimiste, et les autres
+haussèrent les épaules avec un sourire désenchanté, comme devant une
+chimère totalement irréalisable.
+
+--Pour moi, la seule chose que je demande, c'est quatre gouttes par jour
+au lieu de deux, dit Ollewaert.
+
+--Bravo, et moi aussi! dit Berzeel.
+
+--Et moi donc! répéta Free comme un écho, les yeux brillants.
+
+--Comment pouvez-vous!... s'écria Pierken indigné.
+
+Une aussi pitoyable conception de leurs droits le navrait profondément.
+Il désespérait de jamais rien obtenir d'eux, lorsqu'un beau matin, son
+petit quotidien vint lui apporter consolation et réconfort, en publiant
+un article dont la lecture réveilla tous ses espoirs déçus et le
+transporta de joie.
+
+Dans son journal, on imprimait en première page qu'on allait s'occuper
+aussi du prolétaire des campagnes, le soustraire, avec l'ouvrier des
+villes, à l'exploitation scandaleuse de ses tyrans séculaires. Un
+article pathétique, signé «Paysan», dépeignait sous des couleurs sombres
+et douloureuses les survivances presque moyenâgeuses que l'on retrouvait
+partout chez les ruraux et réclamait d'urgence, avec énergie, un
+changement radical. L'article était sérieux, avec quelques erreurs,
+par-ci par-là, comme il arrive d'ordinaire aux gens de la ville traitant
+des choses paysannes; mais dans son ensemble il faisait une impression
+très forte. Il retentit profondément, comme un long cri de détresse,
+dans l'âme des ouvriers, pendant que Pierken leur en faisait à haute
+voix la lecture. Oui, telle était bien leur misérable existence. Tout
+pour les riches, qui ne produisaient rien; rien, ou quasiment rien pour
+les pauvres, qui accomplissaient du matin au soir, tous les jours, tout
+au long de leur existence, une besogne d'esclaves. Une grande tristesse
+silencieuse s'emparait d'eux. Dans ces mots qui vous empoignaient, cet
+homme, ce «Paysan» avait mis là ce qu'ils sentaient depuis toujours,
+sans pouvoir l'exprimer. Feelken n'avait plus aucune envie de traiter
+la chose en farce, avec son habituel «Fikandouss-Fikandouss», et Leo ne
+songeait pas en ce moment à pousser son effarant «Oooo ... uuu ...
+iii ...». Et l'émotion avait gagné les femmes: Natse pleurait, Lotje
+levait les bras au ciel et Mietje Compostello elle même semblait douter
+que le Petit Homme de Là-Haut eût arrangé les choses telles qu'elles se
+passaient sur terre. «La Blanche», Sidonie et Victorine étaient les
+moins bouleversées. Elles ne sentaient pas aussi vivement l'injustice
+séculaire. Elles étaient trop jeunes. La jolie Sidonie avait le regard
+perdu devant elle, comme si elle songeait à autre chose, et Victorine,
+de ses lèvres humides, buvait les paroles de Pierken; elle l'admirait sans
+pénétrer le sens des mots, bercée par le talent du lecteur. L'article se
+terminait par une longue liste des villages où les socialistes de la ville
+se proposaient d'organiser des réunions; et sur cette liste le leur
+figurait.
+
+--J'y serai, à cette réunion, et j'espère que vous, vous y viendrez aussi!
+dit Pierken avec une hardiesse presque provocante.
+
+Il y eut un flottement.
+
+--Le patron nous fera valser, si on y va, insinua Ollewaert.
+
+--N'importe; ça ne m'empêchera pas d'y aller, affirma Pierken.
+
+--Ni moi non plus! clama tout à coup Fikandouss-Fikandouss, au milieu de
+l'étonnement des copains.
+
+Éclat de rire général et bref. Qu'avait-il donc, ce loustic de
+Fikandouss-Fikandouss, à prendre brusquement une décision pareille! Mais
+Fikandouss, lui, ne riait nullement. Il ne plaisantait pas, il était
+tout à coup devenu très sérieux, très grave, sourcils froncés, lèvres
+pincées. Il répéta avec énergie qu'il irait ... qu'il irait ... et devant
+la remarque ironique de Leo que ce serait alors pour lui «Fikandouss-
+Fikandouss», il ne broncha pas; sans un mot, il regarda son camarade,
+les yeux fixes, presque durs.
+
+D'ailleurs, Leo y viendrait, lui aussi. Il en prit la résolution à
+brûle-pourpoint, d'un ton calme et ferme; Free, par contre, ne savait
+trop ce qu'il ferait. Il voulait d'abord en parler à sa femme. Poeteken
+hésitait de même. Lui, c'était sa mère qu'il lui fallait consulter.
+Quant à Berzeel, il hochait la tête; pas besoin de s'emballer, tout cela
+n'en valait pas la peine. Du reste, il lui serait bien difficile d'y
+venir, vu qu'il passait tous ses dimanches à son village.
+
+Les autres ricanaient. Oui, on les connaissait, ces expéditions de
+Berzeel, au bout de chaque semaine. Il y avait encore été, samedi
+dernier, et n'avait reparu à la fabrique que le mardi matin,
+méconnaissable, le visage boursouflé, tuméfié, témoignage de l'alcool
+lampé et des gnons reçus. Il en portait encore la marque au-dessus de
+l'arcade sourcilière, comme une grosse chenille noire de sang coagulé.
+Méprisant, Pierken haussa les épaules: avec son ivrogne de frère, il n'y
+aurait jamais rien à entreprendre. Il se tourna vers Bruun, le chauffeur,
+et son fils Miel, ainsi que vers Siesken, et demanda:
+
+--Et vous autres, vous irez?
+
+--Non ... non ... je n'irai pas, et Miel non plus! répondit Bruun d'un ton
+haineux et agressif. Et il donna ses motifs:
+
+--Je n'ai pas envie de valser pour le plaisir d'entendre débiter des
+blagues.
+
+Miel ne dit rien; il n'osait pas contredire son père, et ne semblait du
+reste pas bien comprendre ce qu'on attendait de lui. De ses petits yeux
+idiots il regardait Pierken et hochait la tête. Pierken n'insista pas et
+se tourna vers Siesken et Pee, le meunier.
+
+Siesken le prit sur un ton de bonne plaisanterie.
+
+--Est-ce qu'on nous paiera la goutte au moins, à ce fameux meeting?
+demanda-t-il, avec un sourire béat sur sa face poupine.
+
+--Les socialistes sont ennemis de l'alcool, répondit Pierken d'un air
+grave.
+
+Pee ne savait trop s'il irait. Il en avait bien envie; mais, comme
+Bruun, il craignait la colère de M. de Beule. Il se tenait droit et
+raide comme un bonhomme de neige sous la couche de farine qui le
+couvrait des pieds à la tête; et, de ses lèvres rasées coulait un filet
+de salive brune sur son menton plâtreux. Il retourna sa chique d'un tour
+de langue et cracha au loin. Pierken comprit qu'on ne pouvait compter
+sur lui. Présents, les deux charretiers vinrent se mêler aux passionnants
+colloques. Pol, tête baissée et bajoues gonflées, comme une brute sombre,
+écoutait sans rien dire. Il était ivre-mort, avec des yeux aqueux et
+presque vides. Il fit un grand geste en écartant les bras et s'en alla
+sans avoir proféré un son. Sans doute, sa langue était figée. Guustje,
+au contraire, ne prit pas la chose au sérieux et se mit à rire.
+
+--On ferait mieux de nous donner à chacun un poulet froid avec de la
+salade, dit-il.
+
+Et il partit en se tordant, joyeux comme toujours de cette plaisanterie
+inlassablement servie.
+
+Justin la-Craque et son aide Komèl parurent à leur tour. Ils étaient
+déjà au courant de l'événement: tout le village, prétendait Justin,
+était en effervescence. La réunion devait avoir lieu dans quinze jours
+au _Shako Rapiécé_, un cabaret fort mal famé, où se rencontraient
+d'habitude les escarpes et les braconniers des environs. Le curé
+parlerait en chaire pour dissuader les gens d'y aller et le bourgmestre
+interdirait le meeting. Les socialistes chanteraient des chansons
+obscènes et diraient des gros mots. A coup sûr, on s'y battrait. Justin
+était extrêmement animé par ses mensonges et assez fortement éméché.
+Il grinçait des dents et sacrait en syllabes vagues et sourdes. Komèl,
+derrière son dos, ricanait en silence, et son gros nez rouge bougeait
+dans son visage de suie comme un bec de dindon amusé.
+
+
+
+
+II
+
+
+Justin-la-Craque l'avait annoncé un peu prématurément; mais, en effet,
+à mesure que le jour du meeting approchait, le village entra en
+effervescence.
+
+Un dimanche, à la sortie de la grand'messe, on vit tout à coup trois
+étrangers, au beau milieu de la place communale, qui distribuaient
+autour d'eux des prospectus rouges; beaucoup de gens les prenaient et
+s'en allaient lire à l'écart ce que portait l'imprimé. D'autres
+détournaient la tête d'un air de dégoût et de colère. On y lisait qu'une
+grande réunion populaire était organisée pour le dimanche suivant, à
+trois heures, non pas, comme l'avait prétendu Justin-la-Craque, dans ce
+sale caboulot du _Shako Rapiécé_, mais dans la grande salle de _La Belle
+Promenade_, un estaminet tout à fait convenable, situé au bout du
+village, avec vue sur la campagne. Toute la population était invitée
+à y assister. Le meeting serait contradictoire; on pourrait poser des
+questions et, le cas échéant, soutenir, si l'on voulait, des opinions
+opposées, auxquelles l'orateur socialiste se chargerait de répondre.
+
+Le village tout entier en était ébranlé. On voyait partout le papier
+rouge aux mains des gens, et il en traînait beaucoup par terre, comme si
+le pavé eût été jonché de fleurs écarlates. Mais, tout au commencement
+de l'après-midi, M. le vicaire allait de porte en porte, inquiet comme
+un chien de chasse, et, vers le soir, on n'apercevait plus nulle part le
+moindre chiffon rouge. Le bruit se répandait que, le dimanche suivant,
+M. le curé prêcherait en chaire contre cette réunion impie, et que M. le
+baron, qui était bourgmestre de la commune, l'interdirait au nom de la
+loi. La frousse gagnait les bonnes gens, qui ne parlaient plus des
+papiers rouges qu'en baissant la voix. Il y avait des mouchards dans
+tous les cabarets, qui écoutaient les conversations. On se racontait que
+le patron de _La Belle Promenade_ recevrait dans le courant de la
+semaine la visite de l'huissier, qui lui signifierait congé dans le plus
+bref délai.
+
+Le lendemain matin, à la fabrique, l'émotion était vive. Pierken avait
+parlé la veille, sur la place publique, avec les trois étrangers; il ne
+tarissait pas d'éloges sur leur intelligence, leur connaissance
+approfondie des questions sociales, leur foi vibrante en un avenir
+meilleur et proche. Les camarades en étaient tout remués; devant eux
+s'ouvraient des horizons inconnus, le bonheur. A huit heures, pour le
+casse-croûte, ils s'assirent tous, hommes et femmes, en rang d'oignons
+contre le mur de la cour dans le tiède soleil d'automne, à écouter tout
+ce que leur racontait Pierken inlassablement. Les visages étaient
+sérieux et graves; la vieille Natse, vaincue par l'émotion, pleurait.
+Mietje Compostello se sentait de plus en plus ébranlée dans son antique
+conviction que le monde était ce qu'il devait être; et les jeunes filles
+écoutaient immobiles, les yeux brillants et fixes. La plupart d'entre
+eux pourtant ne savaient pas encore s'ils assisteraient à la réunion.
+Ils brûlaient d'y aller; mais que dirait M. de Beule?
+
+Ce qu'en dirait M. de Beule, on pouvait déjà s'en douter, rien qu'à voir
+Sefietje paraître vers dix heures, comme d'habitude, avec la bouteille
+de genièvre. Sefietje avait un air renfrogné, comme si elle eût souffert
+d'une grave et obscure injustice, et lorsque les ouvriers lui en
+demandèrent le motif, elle répondit, l'air énigmatique et de mauvais
+augure, qu'ils ne tarderaient pas à l'apprendre et que ce ne serait pas
+drôle. Et, en effet, dès que M. de Beule, toujours précédé de Muche,
+parut dans la fabrique, on vit bien que ça clochait. Il avait le visage
+cramoisi, boursouflé; pour un rien, un tout petit accroc à l'un des
+pilons, il se mit soudain à «partir» comme un sauvage, en hurlant dans
+le vacarme qu'il en avait assez, flanquerait tout le monde à la porte
+et fermerait la boîte, si ça ne changeait pas. C'était lundi matin;
+naturellement Berzeel n'était pas à son poste. Sitôt que M. de Beule
+s'en fût aperçu, il s'emporta contre Pierken, en criant dans le tonnerre
+des pilons qu'il chassait son frère et que Pierken devait incontinent le
+lui faire savoir.
+
+--Faut-il que je laisse l'ouvrage pour aller le lui dire? demanda
+Pierken froidement.
+
+--Mais non, feignant que vous êtes! vociféra M. de Beule hors de lui.
+
+--Comment voulez-vous que je fasse alors, Monsieur? répliqua Pierken
+avec une calme logique.
+
+--J'en ai assez! répéta M. de Beule, esquivant une réponse précise.
+
+Et, Muche en tête, il quitta, congestionné de fureur, la «fosse aux
+huiliers» pour se diriger vers la «fosse aux femmes», et on l'entendit
+bientôt, là aussi, «partir» avec fracas.
+
+La journée s'écoula dans une impression d'accablement morose.
+Contrairement à son habitude, M. Triphon ne parut point à la fabrique,
+accompagné de Kaboul; pour son fils aussi, vraisemblablement, le patron
+était «parti», en conclurent les ouvriers. Lorsque Sefietje vint, vers
+six heures, apporter la traditionnelle goutte du soir, ils remarquèrent
+qu'elle avait sûrement dû pleurer. Aux hommes elle ne dit rien, pas un
+mot; mais aux femmes elle confia que M. de Beule était fermement résolu
+à renvoyer de la fabrique quiconque, homme ou femme, aurait l'audace
+d'assister à la réunion socialiste du dimanche suivant.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ce jour-là, vers l'heure fixée, un calme étonnant régnait aux alentours
+de _La Belle Promenade_. Le village d'ailleurs n'avait jamais paru plus
+tranquille. C'était une très belle journée d'automne, avec de l'or dans
+les feuillages et des vapeurs bleuâtres dans les lointains; l'air
+immobile tamisait un soleil dont la bonne chaleur en sourdine vous
+mitonnait doucement les mains et les joues. Les choses avaient l'air de
+s'assoupir.
+
+Sous ses trois vieux tilleuls jaunissants, la porte de _La Belle
+Promenade_ était large ouverte, comme une invite cordiale à entrer. Il
+n'y avait encore personne dans la vaste salle de l'estaminet. Seuls le
+patron, fort gaillard à mine fleurie, et sa grosse femme étaient occupés
+derrière le comptoir à rincer des verres et les essuyer avec un torchon
+à carreaux blancs et rouges. La vieille horloge flamande, dans son coin
+obscur, marquait trois heures moins dix. Le disque du balancier allait
+et venait avec son tic-tac régulier derrière la lucarne vitrée de la
+caisse, et l'on eût dit d'une vieille mégère efflanquée exhibant un trou
+dans son ventre, avec une obstination presque obscène. La porte du fond
+était également ouverte et dans la courette ensoleillée deux gamins
+jouaient aux billes.
+
+Soudain, quatre hommes firent leur entrée; au dehors, sous les tilleuls,
+une dizaine d'autres s'étaient arrêtés devant les fenêtres. Ce n'étaient
+pas des gens du village. Ils avaient l'air d'artisans endimanchés et
+leur pâleur dénotait des citadins. Le plus âgé des quatre qui venaient
+d'entrer, celui qui semblait être leur chef à tous, se tourna vers le
+patron et dit:
+
+--Patron, nous voici.
+
+--Bien, messieurs, asseyez-vous, répondit calmement le patron en
+continuant de nettoyer ses verres.
+
+--Pourrions-nous avoir une table et quelques chaises? demanda
+l'étranger.
+
+--Vous pouvez avoir un verre de bière ou une goutte de genièvre comme
+tout le monde, dit le patron.
+
+--Oui mais, vous nous reconnaissez bien, voyons? Vous savez que nous
+venons ici pour parler! se récria le chef, un peu étonné.
+
+--Pas moyen, messieurs, riposta, sur un ton calme, mais ferme, le
+mastroquet.
+
+--Pourquoi pas! firent-ils tous les quatre, ébahis.
+
+--Parce que je vous dis qu'il n'y a pas moyen, répéta le patron,
+légèrement irrité.
+
+--Mais vous nous aviez promis votre salle!
+
+--J'ai changé d'idée.
+
+--C'est peut-être la visite de M. le curé?... ricana le chef d'un air
+méprisant.
+
+--Ça ne vous regarde pas, riposta l'homme d'un ton bref.
+
+Il y eut un silence. Les quatre camarades se consultèrent à mi-voix. Le
+mastroquet et sa femme continuaient à rincer les verres, mais leurs
+gestes devenaient saccadés et presque colères. Au dehors, sur la petite
+place devant les tilleuls, montait un murmure de voix et, en se tournant
+vers les fenêtres, les quatre camarades virent qu'un petit attroupement
+de curieux s'était formé.
+
+--Alors, vous refusez? demanda une dernière fois le chef.
+
+--Alors, je refuse! répéta le patron d'un air insolent.
+
+--Très bien. Le temps est beau; nous ferons le meeting en plein air.
+
+Et, d'un mouvement brusque, ils quittèrent l'estaminet.
+
+Cependant, il y avait foule. On se demandait d'où tout ce monde était si
+brusquement sorti; il couvrait tout l'espace libre devant _La Belle
+Promenade_. A part la douzaine de citadins qui accompagnaient le chef,
+c'étaient des gens de l'endroit et des hameaux avoisinants. Tous, ou
+presque tous, appartenaient à la classe populaire: artisans de village
+et ouvriers agricoles, avec par ci par là un petit métayer. A première
+vue il eût été difficile de dire si cette foule était hostile ou
+favorablement disposée. On y remarquait quelques figures déplaisantes:
+ces mêmes mouchards qu'on avait surpris, le dimanche précédent, à
+écouter les conversations dans les estaminets. Au premier rang, Pierken,
+avec Leo et Fikandouss-Fikandouss. Quelques femmes du peuple, tenant
+leurs enfants par la main ou sur les bras, restaient à distance, contre
+les maisons d'en face.
+
+--Camarades!... prononça tout à coup le chef, d'une voix claire et
+forte. Mais aussitôt il s'interrompit, parce qu'un de ses amis lui
+apportait une chaise trouvée on ne sait où; en souriant il l'enjamba
+et, dressé de toute sa hauteur au-dessus de la foule, il reprit:
+
+--Camarades, comme l'annonçait notre convocation de dimanche dernier,
+nous avions l'intention de tenir notre réunion là, dans cet
+établissement; mais le patron a eu la frousse. Sans doute il aura reçu
+la visite du curé ou du baron, qui lui aura interdit de nous prêter sa
+salle. Il nous a mis dehors. Mais qu'à cela ne tienne; nous allons faire
+notre réunion ici même, en plein air, sous ces tilleuls et le beau ciel
+bleu. On y respire. Ça vaut mieux que l'atmosphère empestée d'une salle
+de caboulot. Et puis, c'est gratis.
+
+Une vague de bonne humeur s'éleva parmi la foule bourdonnante et la fit
+osciller comme la houle sous un coup de vent. On entendit des murmures
+réprobateurs, sans qu'il fût possible de distinguer si le blâme visait
+l'acte du mastroquet ou les paroles de l'orateur. Sur bien des visages
+se lisait une attention religieuse et presque émue. Le tour jovial du
+tribun semblait plaire à beaucoup; tandis que d'autres gardaient une
+mine hésitante ou renfrognée, dans l'attente inquiète de ce qui allait
+suivre. Un bref échange de mots violents et haineux éclata dans un
+groupe, mais fut aussitôt couvert par des chut péremptoires.
+
+--Camarades, continua l'orateur, soudain grave, nous sommes venus vers
+vous pour vous parler de votre sort en ce monde, vous le dépeindre sous
+un jour crû, sans mentir, tel qu'il est et tel qu'il devrait être. Que
+vois-je ici autour de moi? De pauvres gens, des ouvriers qui, du matin
+au soir, d'un bout de l'année à l'autre, doivent trimer comme des
+esclaves, afin de gagner une misérable croûte pour eux-mêmes et leur
+malheureuse famille! Vous n'avez que des devoirs sur la terre; vous ne
+possédez aucun droit. Ce n'est pas pour vous que vous travaillez, peinez
+et produisez; c'est pour vos exploiteurs, ceux qui vivent sans rien
+faire et s'engraissent de votre dur labeur....
+
+Le tribun s'animait, sa figure contractée devenait pâle et ses yeux
+luisaient d'un dur éclat derrière les verres de son pince-nez. Sa voix
+cassante scandait, martelait les mots et le mouvement de son bras droit,
+au poing fermé brandi vers le ciel, soulevait de côté sa jaquette et son
+gilet, en découvrant sa chemise, comme un liseré blanc, à la ceinture de
+son pantalon sans bretelles.
+
+L'auditoire, tout yeux, tout oreilles, retenait son souffle. Visiblement,
+il les tenait déjà sous l'empire de son éloquence routinière. En voilà
+un qui osait dire les choses; jamais ils n'avaient entendu rien de
+pareil dans leur village! Par-ci par-là s'élevait bien, de temps en
+temps, une vague rumeur de protestation, mais tout de suite on imposait
+silence. Et d'ailleurs le tribun était entouré de ses camarades, qui
+veillaient sur lui comme une garde du corps indéfectible; dans leurs
+visages pâles, les yeux ardents scrutaient la foule comme pour y suivre
+l'effet de ses paroles et, à la moindre menace, parer au danger.
+
+Cette foule s'était encore accrue. A chaque instant de nouveaux visages
+s'y montraient, attirés par cette réunion en plein air, où tout le monde
+pouvait bien s'arrêter quelques minutes vraiment, sans se voir accusé
+plus tard d'y avoir participé délibérément. Cette affluence inespérée
+fouettait le tribun; il s'échauffait au son de ses propres paroles, il
+redoublait d'éloquence et de violence, lorsque soudain un incident
+surgit qui l'arrêta tout net au beau milieu de son discours.
+
+Un individu fendait la cohue, en traînant la quille, et titubant, le
+visage tuméfié, braillant d'une bouche pâteuse des choses incohérentes.
+Bâton levé sur les spectateurs, il se frayait brutalement un passage; et
+il répétait, avec un entêtement d'ivrogne, qu'il voulait aller à _La
+Belle Promenade_ boire une goutte et que personne au monde n'avait le
+droit de l'en empêcher. C'était Berzeel; et, quand on l'eut reconnu, un
+éclat de rire formidable secoua la foule. C'était Berzeel qui, au lieu
+de se saouler comme d'habitude dans son patelin, venait par hasard de
+descendre au village où il travaillait pendant la semaine et, par sa
+seule apparition, mettait tout en émoi. Agacé, ayant peine à maîtriser
+sa colère, le tribun se pencha sur sa chaise pour lui demander:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez, mon ami?
+
+Avant que Berzeel eût le temps de répondre, la foule se creusa,
+bousculée; comme un tigre, Pierken sauta sur son frère et lui hurla en
+pleine face:
+
+--Salaud! Crapule! Ivrogne! Tu n'es pas honteux! Veux-tu f.... le camp!
+
+--Hein! quoi! rugit Berzeel, brandissant son bâton.
+
+Et brusquement il l'abattit, de toute sa force, sur la nuque de Pierken.
+
+La foule s'ameutait. Leo se précipita, saisit Berzeel à bras-le-corps,
+le maintint avec rage. L'orateur sur sa chaise vociférait, faisait des
+efforts désespérés pour rétablir le calme.
+
+--C'est mon frère, monsieur, gémissait Pierken. J'ai honte de l'avouer.
+
+--Pas de monsieur; appelez-moi camarade, dit le tribun d'une voix
+mordante. Et lâchez cet homme, ordonna-t-il à Leo. Je me charge de lui
+faire entendre raison.
+
+Leo dénoua son étreinte, et l'orateur, apostrophant l'ivrogne:
+
+--Mon ami, ce n'est pas bien ce que vous avez fait là. Vous êtes sous
+l'influence de la boisson, ce fléau de la classe ouvrière en Flandre....
+
+--J'ai pourtant bien le droit de boire une goutte, si je la paie!
+riposta Berzeel d'un air provocant.
+
+Une clameur s'éleva; l'orateur agita les bras avec violence, réclamant
+le silence.
+
+--Qu'on apporte une chaise pour cet homme; il est fatigué! cria-t-il.
+
+De nouveau, des clameurs et des rires fusèrent; une chaise fut apportée,
+passée de main en main au-dessus des têtes, vers Berzeel.
+
+--Asseyez-vous là, dit le tribun.
+
+--Si je veux bien! bégaya Berzeel.
+
+--Veuillez donc bien! insista l'orateur impassible. Berzeel prit la
+chaise en maugréant, s'y laissa choir, et agitant son bâton vers
+l'estaminet, commanda:
+
+--Patron, une goutte, nom de Dieu!
+
+La foule ondoyait sous les rires, mais l'orateur, sans se laisser le
+moins du monde déconcerter, se planta devant Berzeel et reprit, d'un ton
+saccadé et le regard dur:
+
+--Vous demandez du genièvre! Bon! Mais, avant qu'on vous l'apporte, vous
+entendrez de moi ce que c'est que le genièvre et quels sont ses effets
+pour ceux qui, comme vous, en font abus.
+
+Il se dressa comme un champion à la lutte et, en une diatribe violente,
+il s'attaqua à l'alcool. Les phrases courtes tombaient en coups de
+massue; et de ses poings fermés il en ponctuait la force, vibrant et
+menaçant, devant Berzeel affaissé comme une brute. Tout l'auditoire
+était subjugué, entraîné par sa rageuse éloquence, quand tout à coup
+parut le garde-champêtre du village qui, se faufilant vivement à travers
+les groupes et arrivé devant le tribun, jeta d'un ton de commandement:
+
+--Halte-là! Finissez!
+
+L'orateur, en pleine tirade à effet, le bras droit frémissant, levé vers
+le ciel et la chemise blanche bouffant à la ceinture de sa culotte
+tombante, s'arrêta net, se pencha, dévisagea le garde-champêtre, et
+calmement lui demanda avec le plus grand sang-froid:
+
+--Qu'est-ce que vous dites, mon ami?
+
+--Que je dis que vous devez cesser! répéta le garde-champêtre d'un ton
+bref.
+
+Une rumeur bourdonna dans la foule, contradictoire. Certains
+protestaient avec force; d'autres, les mouchards, approuvaient en
+ricanant.
+
+--Qui vous a donné cet ordre? demanda, toujours très calme, l'orateur.
+
+--Monsieur le baron ..., le bourgmestre, répondit le garde, l'air
+haineux.
+
+--Avez-vous cet ordre par écrit, mon ami?
+
+Visiblement, le garde-champêtre ne s'attendait pas à cette question.
+Un moment il regarda l'orateur, bouche bée, sans trouver de réponse.
+La foule se moquait, amusée; les mouchards crachaient par terre de rage.
+
+--Eh bien! insista le tribun, qui sentait la majorité pour lui.
+
+--Non, répondit enfin le garde. Mais ça ne fait rien; Monsieur le baron
+l'a tout de même dit.
+
+--Eh bien, conclut en souriant l'orateur, allez donc demander à monsieur
+le baron qu'il écrive sur un bout de papier ce qu'il vous a dit et
+apportez-moi ça. En attendant, nous continuerons....
+
+Furieux et menaçant, le garde-champêtre s'empressa de déguerpir et dans
+la foule des applaudissements éclatèrent, mêlés à des huées. Pierken,
+Leo et Feelken battaient des mains furieusement. Berzeel, la canne
+brandie, réclama de nouveau une goutte, vociférant au milieu du vacarme.
+Les mouchards louchaient, devenus verdâtres.
+
+--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! hurla Feelken débordant de joie.
+
+Mais l'orateur, comme illuminé par son triomphe, réclama de nouveau le
+silence; et, dans l'attention frémissante de tout l'auditoire, il
+continua:
+
+--Mes amis, nous ne sommes pas gens à nous effaroucher pour si peu. Nous
+en voyons de toutes les couleurs à nos meetings. L'incident est clos. En
+attendant que le garde-champêtre revienne avec l'ordre du bourgmestre,
+je vais vous parler de vos droits méconnus depuis des siècles et, en
+premier lieu, du plus élémentaire de tous ces droits: celui du suffrage
+universel!
+
+Tout de suite, il enfourcha son dada; et, sans plus s'occuper de Berzeel
+et de l'alcoolisme, avec de grands efforts d'éloquence, il entreprit de
+faire entrer ses idées dans les cerveaux bouchés de son primitif
+auditoire. Ils ne comprenaient qu'à moitié; ils ne saisissaient pas
+clairement l'importance capitale du mirage qu'il évoquait devant eux. Il
+s'en aperçut à la contraction pénible des visages et il s'empressa bien
+vite de quitter le terrain des spéculations abstraites pour poser devant
+eux des exemples concrets. Là, ils réagirent immédiatement. Ils avaient
+conscience de leur force, d'être la masse, et de ce qu'ils pourraient
+réaliser le jour où cette puissance, organisée et coordonnée, serait
+capable de traduire en faits accomplis ce qui n'était encore qu'une
+conscience obscure de leurs droits. Un roi, ça ne faisait qu'un homme;
+des ministres, ce n'étaient que quelques-uns. Comme force réelle et
+intégrale, ils se réduisaient à néant en regard des masses profondes du
+peuple. Et, néanmoins, c'était leur volonté seule, la volonté de ces
+quelques-uns, qui prédominait et dictait les lois. Ici, dans ce village,
+il n'y avait qu'un bourgmestre et qu'un curé; et c'était pourtant ce
+seul curé, qui avait défendu au patron de _La Belle Promenade_ de céder
+sa salle pour la réunion; c'était ce seul bourgmestre qui, tout à l'heure,
+enverrait son garde-champêtre avec un petit papier, pour interdire ce
+meeting même en plein air,--cet air qui était à tous et à personne,--alors
+que des centaines de gens ne demandaient pas mieux que de continuer à
+entendre l'orateur! Était-ce bien, cela? Était-ce juste? Est-ce qu'une
+mesure aussi arbitraire pouvait contenter n'importe quel homme conscient
+de sa liberté, de sa dignité et de son droit?
+
+Un sourd murmure de mécontentement gronda, et dans un groupe il y eut
+une altercation brusque entre quelques ouvriers et des mouchards. Avec
+violence on s'empoigna; et soudain des gifles claquèrent, ponctuées de
+coups de pieds assourdis, tandis que s'élevait une clameur sauvage.
+Berzeel s'était redressé et faisait tournoyer son bâton; l'orateur dut
+interrompre son discours et sa garde du corps se serra autour de lui.
+Au même instant apparut au coin d'une maison un trio imposant: M. le
+baron-bourgmestre, accompagné de M. le curé et flanqué du garde-champêtre,
+qui agitait d'un air provocant un bout de papier.
+
+--Cessez! Cessez! cria-t-il de loin.
+
+Le rire cessa aussitôt, comme par enchantement; il se fit un parfait
+silence et la garde du corps se serra encore plus étroitement autour du
+tribun qui, sans descendre de sa chaise, se tourna vers les autorités et
+demanda d'une voix blanche:
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?
+
+Le baron-bourgmestre s'avança de trois pas. Il marchait avec peine en
+tirant la jambe et s'appuyait sur une canne, grand et lourd, avec de
+grosses moustaches tombantes et des cheveux teints. Il semblait en proie
+à la plus vive indignation et ses lèvres tremblaient. Pointant sa canne
+vers le tribun il dit, d'une voix frémissante, en un flamand détestable:
+
+--Je suis le bourgmestre et je vous défends de parler ici. Si vous
+continuez, je vous fais dresser procès-verbal par le garde-champêtre.
+
+Le tribun souriait, très calme. Et la garde du corps souriait aussi,
+avec des yeux noirs dans des visages pâles. Ils regardaient fixement le
+trio, surtout le curé, avec ses yeux de fanatique et son teint bistré
+tournant au verdâtre.
+
+--Monsieur le bourgmestre, est-ce que monsieur le curé aurait quelque
+chose à voir ici? demanda brusquement l'orateur, en montrant du doigt
+l'ecclésiastique.
+
+--Cela ne vous regarde pas, répondit le bourgmestre.
+
+Le curé ne dit mot, mais ses yeux insolents jetaient des flammes. Un
+silence d'attente oppressait la foule.
+
+--Je vous somme pour la dernière fois de cesser, répéta le bourgmestre.
+
+--C'est superflu, monsieur le bourgmestre, je venais précisément de
+finir, nargua l'orateur.
+
+Un large éclat de rire retentit, vite réprimé. Indignés, les mouchards
+grognèrent.
+
+--Descendez de cette chaise! ordonna le bourgmestre furieux.
+
+Soudain, à cette injonction brutale, le tribun prit feu. Le rouge lui
+monta aux joues, ses yeux étincelèrent et il cria avec force,
+dévisageant les autorités avec un souverain mépris:
+
+--Je descendrai de cette chaise lorsqu'il me plaira et non pas lorsqu'il
+vous plaira, monsieur le bourgmestre. Vous pouvez ... peut-être ... me
+défendre de parler. Quant à me faire descendre de cette chaise vous n'en
+avez aucun droit. Essayez, si vous l'osez, nom de Dieu!
+
+Et il se campa, les bras croisés, tandis que sa garde s'avançait pour
+lui prêter main-forte.
+
+Cela devenait sérieux. De la foule, qui s'agitait, partirent des cris
+divers. On vit Leo retrousser les manches de sa veste et l'on perçut la
+voix braillarde de Berzeel, qui lançait des invectives dans le vide. Le
+bourgmestre agita sa canne, comme s'il allait donner un ordre et le
+garde-champêtre avait tiré son bout de sabre. Les mouchards se faufilaient
+traîtreusement vers la chaise. La garde du corps, roide, muette et très
+pâle, ne bronchait pas. On entendit piailler un gosse auquel sa mère
+donnait la fessée. Les lèvres blanches du curé remuaient, comme s'il
+mâchait une chique.
+
+--Pff! C'est de la crapule, de l'infecte crapule! s'écria tout à coup,
+avec un violent haussement d'épaules le bourgmestre. Je ne veux pas me
+salir les mains; allons-nous-en, monsieur le curé.
+
+Il tourna les talons et, d'un pas trébuchant, appuyé sur sa canne, il
+partit, accompagné du curé, lançant des regards furibonds, et suivi du
+garde-champêtre qui, de son petit sabre ridicule, couvrait la retraite.
+
+--Voilà comment nous opérons dans nos meetings! conclut le tribun
+triomphant, en sautant prestement de la chaise.
+
+La foule lui fit une ovation bruyante. Seuls, les mouchards louchaient
+haineusement. Ils avaient l'air bouffis de venin. Alors, un homme
+traversa la cohue, marcha droit vers l'orateur, s'arrêta devant lui et
+se mit à chantonner d'une voix sourde et profonde:
+
+--Oooooooooooo....
+
+C'était Justin-la-Craque abominablement ivre, rauque et puant l'alcool,
+les yeux aqueux et comme enduits de gélatine, se raidissant pour ne pas
+tomber à la renverse. Comme toujours, lorsqu'il était pris de boisson,
+il s'entêtait à chanter _l'O Pepita_.
+
+Le tribun eut un mouvement de recul, mais la foule s'esclaffait de rire
+et Justin-la-Craque persistait, avec l'opiniâtreté du pochard.
+
+--Pee ... pee ... pee ... peeeeee....
+
+--Qu'est-ce que c'est? demanda l'orateur en fronçant les sourcils.
+
+--Piii ... Pipipipiii ... Pepita, Pepita, Pepita! miaulait
+Justin-la-Craque sous l'énorme bordée de rires.
+
+Outrés, Leo et Pierken, en le bousculant, vinrent à bout de le repousser
+et expliquèrent à l'orateur quelle était cette espèce de loufoque, qui
+lichait. Le tribun hochait la tête d'un air grave et dit:
+
+--Il y a encore beaucoup, beaucoup à faire ici. Il nous faudra souvent
+revenir.
+
+--Venez! Venez! jubilait Pierken.
+
+Le tribun et sa garde du corps s'écoulèrent avec la foule.
+Justin-la-Craque, ayant découvert Berzeel, alla se planter devant lui
+pour offrir à son camarade une séance d'_O Pepita_. Berzeel souriait,
+baveux et attendri. Ensemble ils disparurent dans _La Belle Promenade_.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le soir, on se cogna ferme dans plusieurs cabarets du village. Presque
+partout les mouchards écopèrent, mais Berzeel et Justin-la-Craque, qui
+toute la nuit firent le tour des estaminets, eux aussi, eurent amplement
+leur compte.
+
+Le lendemain matin, la fabrique offrait un spectacle inusité. La moitié
+des presses était sans servants, et, vers neuf heures, lorsque M. de
+Beule vint faire sa tournée habituelle, il faillit suffoquer de fureur.
+Frémissant, il demanda à Free et Poeteken ce qui se passait, et pourquoi
+Pierken, Berzeel, Leo et Feelken n'étaient pas à leur poste; mais ni
+l'un ni l'autre ne put donner d'explication.
+
+Poeteken, envoyé aux informations, revint au bout d'une heure. Il avait
+rencontré Pierken et Leo, qui lui avaient dit qu'ils se considéraient
+comme renvoyés, puisque M. de Beule leur avait fait savoir d'avance, par
+l'intermédiaire de Sefietje, que ceux qui assisteraient à la réunion
+seraient mis à la porte. Ensuite il avait trouvé chez lui Fikandouss,
+qui s'était obstinément refusé à fournir la moindre explication. Il se
+tenait acagnardé dans un coin près du feu, entouré de ses soeurs dans
+les gémissements et les larmes, et tout ce que Poeteken avait pu tirer
+de lui, c'était qu'il ne retournerait pas à la fabrique. Quant à
+Berzeel, il persévérait, en compagnie de Justin-la-Craque, à faire en
+titubant la tournée des cabarets: ils avaient eu une nouvelle rencontre
+avec les mouchards, qui leur avaient administré une sérieuse frottée.
+Justin-la-Craque avait ses vêtements en lambeaux et Berzeel exhibait une
+tête ensanglantée.
+
+A ce rapport, M. de Beule brusquement se mit à «partir» comme un fou sur
+tout ce qui l'entourait. Et, inconséquent comme toujours en ses éclats
+démesurés, il fit arrêter sur-le-champ la machine à vapeur et congédia
+tous les ouvriers de la fabrique, y compris les femmes.
+
+Peureusement, la plupart obéirent sans protester; mais Bruun, le
+chauffeur, s'avançant vers le patron, lui demanda, pâle et tremblant de
+colère concentrée:
+
+--Mais, monsieur, je voudrais bien savoir quelle est notre faute à nous
+dans cette affaire?
+
+--Est-ce vous qui êtes le maître ici, ou est ce moi? hurla M. de Beule
+pour toute réponse.
+
+--Eh bien ... eh bien ... si j'avais su ... j'y serais aussi allé, au
+meeting! s'écria Bruun hors de lui.
+
+Et, avec un violent juron, il flanqua contre le mur un lourd marteau
+qu'il tenait à la main et sortit furieux de la fabrique. Miel ... cette
+«espèce de veau!» suivit son père, sans comprendre au juste ce qui se
+passait; et Poeteken, Free, Ollewaert l'accompagnèrent. Du côté des
+femmes, ce fut la fuite d'une troupe d'oies effarées, Mietje, toute
+jaune d'angoisse, et la vieille Natse pleurant à en perdre haleine.
+Seuls, les charretiers pouvaient rester. A cause des chevaux, M. de
+Beule n'osait les renvoyer. Jusque dans l'explosion de sa rage, il ne
+perdait pas de vue tout à fait ses intérêts vitaux.
+
+Toute la journée, la fabrique resta silencieuse et close, comme une
+maison morte. M. de Beule allait et venait, pareil à un Jupiter tonnant,
+et M. Triphon se tenait prudemment à distance, accompagné de Kaboul, qui
+furetait après les taupes dans le jardin. Lorsque Sefietje vint vers six
+heures porter la goutte du soir à Pol et au «Poulet Froid», ceux-ci
+remarquèrent qu'elle devait avoir beaucoup pleuré. Ses yeux, naturellement
+petits, étaient presque entièrement fermés. Mais Sefietje, dressée pendant
+de longues années à la crainte servile et au respect de M. de Beule, ne
+mettait jamais les torts du côté de son maître, pas même cette fois-ci.
+A la façon dont elle sut tourner les choses, c'était tout de même la faute
+des ouvriers. Il y avait eu des scènes terribles à la maison, dit-elle, et
+M. de Beule parlait de vendre sa fabrique.
+
+A sept heures, comme la nuit tombait, une députation d'ouvrières se
+présenta à la maison de M. de Beule. C'étaient «La Blanche» avec Mietje
+Compostello, accompagnées des femmes de Free et d'Ollewaert et de la
+soeur aînée de Fikandouss-Fikandouss, en un petit groupe sombre et
+pitoyable; toutes pleuraient. Ce fut Mme de Beule qui les reçut d'abord
+dans un petit parloir. Mietje Compostello, qui était la plus âgée et la
+plus sérieuse, prit la parole; elle venait supplier au nom de toutes,
+y compris les absentes, de pouvoir rentrer à la fabrique.
+
+M. de Beule, qui les avait entendues du fond de son bureau, ouvrit la
+porte du petit parloir et parut sur le seuil. Il était cramoisi et
+gonflé de colère. Mietje répéta sa prière d'une voix tremblante.
+
+--Je ne veux plus rien avoir à faire avec cette sale clique! gronda M.
+de Beule. Une fois pour toutes, c'est fini! Plus de socialistes à la
+fabrique!
+
+--Vous avez bien raison, monsieur. Je vous approuve mille fois! répondit
+Mietje de sa voix grave. Mais, nous n'en sommes pas, monsieur, de ce
+sale monde, vous le savez pourtant bien!
+
+Légèrement interloqué, M. de Beule eut un instant de silence hésitant.
+Mme de Beule se hâta d'en profiter pour dire quelques paroles
+conciliantes.
+
+--Non, non, Mietje, vous êtes toutes de très braves filles; nous le
+savons bien. Tatata ... Il ne faut pas pleurer ... Vous allez voir ... ça
+va s'arranger.
+
+--Ils ont affolé notre Free, avec toutes leurs histoires; on ne peut
+plus vivre avec lui! s'écria brusquement la soeur de Fikandouss, dans
+une crise de larmes.
+
+Prise de syncope, elle s'affaissa sur une chaise; inquiète, Mme de Beule
+appela à l'aide Sefietje et Eleken. On donna un verre d'eau à la
+malheureuse qui reprit ses sens. M. de Beule était assez ému. Sitôt sa
+fureur tombée, il devenait facilement un coeur sensible et même
+pitoyable. Il était là comme un gros homme sanguin, trop bien nourri, au
+milieu de toutes ces malheureuses que sa seule présence terrorisait; un
+vague sentiment de honte s'emparait de lui.
+
+--Eh bien, dit-il enfin, avec effort, pour cette fois-ci, je veux bien
+pardonner. Mais, si jamais on ose recommencer, alors c'est bien fini,
+aussi vrai que vous me voyez en ce moment, je ferme boutique et vous
+serez tous à la rue.
+
+Il crut de son devoir de se fâcher encore; le coup de poing qu'il asséna
+sur la table fit sursauter les femmes avec un cri d'effroi, et, en
+matière de conclusion, il proclama:
+
+--Ce n'est vraiment pas à moi à me gêner pour mes ouvriers! Si ça ne
+leur plaît plus, ils n'ont qu'à s'en aller! Ce n'est pas moi qui me
+serrerai le ventre!
+
+--Vous avez bien raison, monsieur; vous avez bien raison! répétait d'un
+ton triste et sourd le choeur des femmes.
+
+Et elles s'en allèrent comme un troupeau apeuré, après avoir humblement
+remercié M. et Mme de Beule pour leur grande miséricorde et leur
+généreuse bonté.
+
+Le lendemain, la machine à vapeur se remettait à tourner et les six
+pilons rebondissaient avec leur vacarme assourdissant, comme si rien ne
+s'était passé.
+
+
+
+
+V
+
+
+L'hiver fut marqué par deux événements d'importance à la fabrique. Le
+premier regardait Poeteken «l'huilier», le deuxième, M. Triphon.
+
+Ce chétif, ce silencieux Poeteken, qui avait la réputation de courtiser
+«La Blanche», mais vraiment semblait par trop timide et insignifiant
+pour être pris au sérieux, s'il s'agissait des femmes et de l'amour; ce
+Poeteken nul, infime, inapte et incapable, avait tout de même, en fin de
+compte, fait oeuvre d'homme. Un soir, lorsque Sefietje vint faire sa
+ronde habituelle avec la bouteille, elle trouva la «fosse aux femmes» en
+proie à la consternation la plus profonde et «La Blanche» pleurant à
+chaudes larmes.
+
+--Qu'y a-t-il? s'écria Sefietje interdite.
+
+Aucune ne parut empressée de répondre. La vieille Natse en pleurant leva
+les bras au ciel, comme pour dire que, cette fois-ci, c'était la fin de
+tout. Lotje, Sidonie et Victorine restaient muettes, les joues brûlantes,
+la tête penchée sur leur ouvrage; seule, Mietje Compostello déclara de sa
+voix profonde et caverneuse que le monde était bien perverti et qu'on ne
+pouvait plus avoir confiance en personne. Enfin, l'une d'elles avoua:
+Poeteken, l'infâme hypocrite, que toutes croyaient l'innocence même, avait
+séduit «La Blanche» et «La Blanche» allait avoir un gosse.
+
+--Eh bien, c'est du propre! Eh bien, c'est du propre! s'exclama Sefietje,
+étourdie de stupéfaction.
+
+«La Blanche» fut prise d'une crise de larmes, comme si tout entière elle
+allait fondre.
+
+--Qui l'aurait jamais pensé! Qui l'aurait jamais pensé! gémissait-elle.
+
+--Mais, voyons, Zulma, s'écria Sefietje rouge d'indignation et de honte,
+tu pouvais bien penser que ça finirait mal, en te conduisant ainsi!
+
+Toute sa vie, Sefietje était restée une vierge austère et revêche; la
+rupture de ses fiançailles avec Bruteyn, jadis, l'avait aigrie pour
+toujours. Elle était l'ennemie de l'amour, l'ennemie de la reproduction
+et de tout ce qui s'y rapportait, de près ou de loin. A ses yeux, ce qui
+arrivait à «La Blanche» était une abomination. Elle en rejetait la faute
+entièrement sur «La Blanche», parce que, déclarait-elle avec une rage
+haineuse et sourde, tous les hommes sont des coquins; il n'en existe
+peut-être pas cent dans le monde entier qui ne chercheraient pas à
+tromper une femme, autant de fois qu'ils en ont l'occasion, ce que
+«La Blanche» savait aussi bien qu'elle-même.
+
+--Est-ce qu'il parle au moins de mariage? demanda-t-elle sur un ton un
+peu moins vindicatif.
+
+«La Blanche» fut secouée d'une nouvelle crise.
+
+--Il voudrait bien, mais sa mère s'y oppose, répondit-elle à travers ses
+sanglots. Sefietje leva les bras au ciel.
+
+--Alors vous êtes perdus tous les deux! annonça-t-elle. Jamais M. de
+Beule ne tolérera pareil scandale dans sa fabrique!
+
+Brusquement, de gros sanglots s'entendirent derrière le dos de Sefietje.
+Toutes les femmes se retournèrent et virent avec effroi et stupéfaction
+la belle Sidonie pleurant à chaudes larmes. Elle était là, affaissée,
+comme sous le poids d'une douleur effrayante, soudaine, et les pleurs
+coulaient sur ses mains crispées dans le tissu rugueux du sac qu'elle
+ravaudait.
+
+--Mon Dieu! Sidonie! Qu'as-tu donc? s'écriaient les femmes.
+
+Sidonie semblait incapable de répondre. Elle gémissait et se tordait,
+comme en proie à une douleur physique lancinante; ses jolies épaules
+étaient secouées par des hoquets et elle se cachait la tête dans ses
+mains.
+
+--Sidonie ... t'est-il arrivé quelque chose! demanda Lotje,
+compatissante.
+
+Sans répondre, à travers ses sanglots et ses hoquets, Sidonie fit oui de
+la tête.
+
+--Tout de même pas comme ... à Zulma? insista Lotje avec des yeux de
+terreur.
+
+Pour toute réponse les larmes de Sidonie redoublèrent.
+
+--Oh! s'écrièrent-elles toutes, le poing devant la bouche.
+
+Sidonie gémissait, se cramponnait.
+
+--Et l'auteur? demanda Lotje doucement, avec bonté.
+
+Pas de réponse.
+
+--Est-ce ... M. Triphon? demanda Lotje tout bas.
+
+Sidonie fit un signe de tête affirmatif.
+
+Immobiles, les yeux fixes, comme figées d'effroi, les femmes se
+regardèrent. On eût dit qu'une aile invisible et sombre venait de les
+effleurer. L'émotion de Sefietje fut si violente qu'elle en devint blême
+et dut s'asseoir pour ne pas tomber. Mietje Compostello lui enleva bien
+vite des mains la bouteille de genièvre, qui faillit rouler à terre.
+
+Soudain toutes furent prises d'une véritable épouvante. Dans la cour,
+sous leurs fenêtres, venait de passer en trottinant d'un pas allègre,
+Muche, comme toujours suivi à courte distance de M. de Beule. Le patron
+avait la face gonflée et cramoisie, comme s'il venait de «partir» et
+s'il se préparait à recommencer. Les femmes étouffèrent un cri d'angoisse
+et Sefietje tomba en syncope. La porte s'ouvrit et l'odieux cabot entra
+avec son maître.
+
+--Qu'est-ce que c'est? Que se passe-t-il ici? demanda M. de Beule,
+fronçant le sourcil d'un air sévère.
+
+--C'est Sefietje, Monsieur, qui a une syncope, répondit Lotje, les joues
+en feu.
+
+M. de Beule, avec ses apparences d'homme rude, vigoureux et dur, était
+complètement désemparé en présence de maux auxquels il n'était pas sujet
+lui-même; c'était le cas avec Sefietje.
+
+--Sapristi! Sapristi! répétait-il tout ahuri et ne sachant quelle
+attitude prendre. Sapristi! Qu'allons-nous faire?
+
+--Vite, Victorine, vite, va chercher un verre d'eau! dit Lotje, rassurée
+parce que M. de Beule n'en demandait pas davantage.
+
+Victorine s'empressa et Sefietje, ouvrant faiblement les yeux, revint
+à elle peu à peu.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira-t-elle.
+
+Mais elle eut une terreur folle lorsqu'elle vit son maître devant elle;
+ses yeux se refermèrent et sa tête retomba en arrière.
+
+--Sefie! Sefie! Tu ne peux pas!... s'écria Lotje comme si la vieille
+servante le faisait exprès.
+
+Bouleversé, M. de Beule ne savait plus à quel saint se vouer. On eût dit
+qu'il avait peur de Sefietje.
+
+--Il faut la faire tenir tranquille, bien tranquille, bégaya-t-il.
+
+Et, tout inquiet, il prit la porte, pendant que Victorine revenait à pas
+précipités avec une gamelle d'eau. Sefietje reprit ses sens. Elle but
+une gorgée d'eau fraîche et regarda autour d'elle d'un air égaré.
+
+--Ça va mieux, Sefietje? demanda Lotje d'une voix douce.
+
+Sefietje fit un signe de tête affirmatif. Oui, cela allait un petit peu
+mieux. M. de Beule la regarda encore un instant avec des yeux pleins
+d'inquiétude, puis il partit sur la pointe du pied en fermant avec
+précaution la porte derrière lui.
+
+Juste devant les fenêtres, il rencontra M. Triphon avec Kaboul, et les
+femmes, à peine délivrées, éprouvèrent de nouveau une terrible angoisse.
+Sans savoir pourquoi, elles s'attendaient à une scène épouvantable entre
+le père et le fils, là devant elles. Il n'en fut rien, heureusement. M.
+de Beule, faisant de la main un geste dans la direction de la «fosse aux
+femmes», parut dire quelque chose à M. Triphon, qui, à son tour, regarda
+d'un air alarmé du côté de l'atelier. Sans doute M. de Beule
+l'avertissait-il de n'y pas entrer en ce moment. Le père et le fils
+restèrent là un instant immobiles, pendant que les deux chiens
+s'entreflairaient comme des étrangers. Puis chacun s'en fut de son côté.
+
+Alors, dans leur «fosse», les femmes purent respirer.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain matin, toute la fabrique savait l'histoire. La veille au
+soir, les femmes entre elles avaient fait le serment solennel de n'en
+rien dire à personne; et nul ne comprenait comment elle avait pu
+s'ébruiter. Mais dès huit heures, au moment où les hommes prenaient leur
+déjeuner dans la cour, tous connaissaient le passionnant secret. Les
+«huiliers» le savaient, les «cabris» des meules verticales le savaient,
+Bruun, le chauffeur, le savait; jusqu'à Pee, le meunier, qui turbinait
+toujours, comme un grand hanneton saupoudré de farine, dans un coin de
+la fabrique et par là même souvent exclu des confidences, n'ignorait
+rien. Un peu avant la demie apparurent dans la cour Justin-la-Craque et
+son aide Komèl portant une barre de fer; ils le savaient aussi. Et,
+lorsque vers midi Pol et le «Poulet Froid» rentrèrent avec leurs
+attelages, ils le savaient également.
+
+Tout le monde le savait, on eût dit que cela flottait dans l'atmosphère
+même de la fabrique, qu'on le respirait, présent partout. Cela tournait
+avec les lourdes meules verticales, qui écrasaient la graine luisante et
+menue; cela cliquetait et ronronnait dans les moulins à farine de Pee;
+cela dansait et bondissait dans le vacarme infernal des pilons.
+
+Les ouvriers, pour la plupart, prenaient «l'histoire» à la blague et
+s'en amusaient. Ils tourmentèrent avec férocité Poeteken qui d'ailleurs
+faisait semblant de ne pas comprendre. «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!»
+criait Feelken à tout instant, par pur besoin de faire du bruit; et il
+était impossible de demander à Leo la plus petite chose, sans qu'il
+lançât aussitôt un «Oooo ... uuuu ... iiii ...» qui faisait trembler les
+vitres et devait, bien sûr, faire sursauter M. de Beule à son bureau,
+dans la maison. C'était comme une folie contagieuse: Free s'approcha de
+Miel et, sans raison, lui hurla un retentissant «espèce de veau!» en
+pleine figure. Miel, ébahi, en ouvrit la bouche toute grande, sans rien
+répondre, tandis que tous les autres se payaient une bosse de rire.
+C'était du délire, ce matin-là.
+
+Obstinément, pendant toute la journée, les femmes se tinrent à l'écart
+des hommes. Ni à huit heures, ni à quatre heures, aucune ne se montra
+dans la cour pour le casse-croûte en commun avec les hommes. Ceux-ci,
+désireux de connaître des détails, étaient extrêmement vexés. A quatre
+heure et quart, Ollewaert, ne voyant pas arriver sa fille, se fâcha tout
+rouge et se dirigea vers la «fosse aux femmes», pour contraindre au
+besoin Victorine par la force.
+
+--Ici! lui cria-t-il à travers les fenêtres, comme à un chien.
+
+Victorine obéit, bien à contre-coeur; mais, malgré toutes les instances
+du petit bossu, elle ne lâcha pas un mot de l'affaire. Cet entêtement le
+rendit si furieux, qu'il menaça de la battre. Aussitôt Pierken
+s'interposa, indigné.
+
+--Tu ne vas pas frapper cette enfant parce qu'elle refuse de jaser!
+grogna-t-il.
+
+--C'est mon affaire! répondit Ollewaert d'un ton mordant, très féru de
+ses droits paternels.
+
+Pierken se tut et tous considérèrent avec étonnement le petit bossu
+d'ordinaire si bonasse. Qu'est-ce qui lui prenait tout à coup? Ce
+n'était plus lui. Victorine, en larmes, refusa d'achever sa tartine et
+retourna en maugréant vers la «fosse aux femmes». Bruun, le chauffeur,
+était également dans un état de surexcitation extrême. L'histoire de M.
+Triphon avec Sidonie l'intéressait médiocrement; cela n'éveillait en lui
+qu'un mépris profond. Mais il suivait Poeteken avec des yeux féroces;
+et, à tout instant, il arrêtait l'un ou l'autre, pour lui demander:
+
+--Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça? Peut-on imaginer une
+monstruosité pareille! Une si belle femme avec ce mal foutu!
+
+«La Blanche» était loin d'être belle femme; mais Bruun la trouvait telle
+parce qu'il n'avait jamais pu l'avoir. Tous les autres, qui étaient au
+courant, s'amusaient énormément de sa disgrâce et abondaient sournoisement
+dans son sens. «Fikandouss-Fikandouss!» criait Feelken. Et Leo mugissait
+un « Oooo ... uuu ... iii ...» qui dominait le fracas des pilons.
+
+Le matin, à dix heures, ce fut Eleken, la deuxième servante de M. de
+Beule, qui vint, à la place de Sefietje, avec la bouteille de genièvre;
+mais le soir, à six heures, Sefietje, à peu près remise, reprit ses
+fonctions accoutumées.
+
+Les hommes ricanaient.
+
+--Rien de neuf, Sefietje? demanda Berzeel à brûle-pourpoint.
+
+--Je n'ai pas à m'occuper de ce qui ne me regarde pas, répondit Sefietje
+en rougissant.
+
+Free demanda en rigolant si on voudrait de lui comme parrain. Sefietje
+ne répondit rien et poursuivit sa tournée. Elle injuria Fikandouss parce
+qu'il n'en finissait pas de vider son verre; et lorsque Ollewaert, qui
+avait repris sa bonne humeur, lui demanda d'un air narquois si elle
+n'avait jamais songé aux garçons, elle devint brusquement furibonde et
+hurla d'une voix stridente, dans le tonnerre des pilons, qu'ils étaient
+tous des voyous et des fripouilles: cette fois-ci, M. de Beule ne
+manquerait pas de faire un nettoyage à fond parmi le personnel de sa
+fabrique. Conspuée par les ouvriers, elle gagna la porte sous leurs
+clameurs de colère et de menace.
+
+Un peu avant l'heure de la fermeture, M. Triphon fit son apparition dans
+la «fosse aux huiliers». Ils ne l'avaient aperçu de toute la journée et
+ils furent frappés de sa face congestionnée et rouge. «Il a soufflé le
+feu», se chuchotèrent les hommes à l'oreille. Et Ollewaert dit à
+Fikandouss:
+
+--Si on lui faisait payer une tournée pour la circonstance?
+
+Fikandouss ne demandait pas mieux. Il s'approcha délibérément de M.
+Triphon et lui demanda:
+
+--M'sieu Triphon, est-ce qu'on peut aller chercher un kilo?
+
+Ils ne disaient jamais «un litre», toujours «un kilo» de genièvre.
+
+--Pourquoi ça? demanda M. Triphon, vaguement méfiant.
+
+--Mais ... vous savez bien ... pour l'affaire ...
+Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! répondit Feelken en riant.
+
+Les hommes glapissaient de joie, dans l'assourdissant vacarme des
+pilons.
+
+--Vous rigolez, je crois, dit M. Triphon en riant jaune.
+
+--Mais oui, nous rigolons. Et vous, est-ce que vous n'avez peut-être pas
+rigolé? demanda Free.
+
+Les hommes riaient toujours plus haut et Leo rugit à tue-tête, dans le
+bruit: «Oooo ... uuuu ... iiii ...» Kaboul, qui comme toujours accompagnait
+son maître, se mit à aboyer d'une voix aiguë. Sur le seuil de la porte,
+entre l'huilerie et la chambre de la machine se montra le visage
+inquisiteur de Bruun; et son fils Miel qui, selon son habitude, ne
+comprenait rien à ce qui se passait, quitta un moment son travail aux
+meules verticales pour s'approcher des «huiliers», un sourire benêt sur
+les lèvres. «Espèce de veau!» lui hurla en riant Ollewaert à la face.
+
+Soudain, tout le monde se tut. Muche venait d'entrer dans l'huilerie,
+immédiatement suivi de M. de Beule, gonflé et rouge à éclater.
+
+--Qui fait ici ce bruit! hurla-t-il, les yeux flamboyants.
+
+Silence de mort. Seuls, les pilons tapaient.
+
+--Le premier que j'entends encore, je le fous à la rue! rugit M. de
+Beule.
+
+Et brusquement, se tournant vers son fils, d'un ton autoritaire:
+
+--Suivez-moi, j'ai à vous parler.
+
+--A moi! demanda M. Triphon surpris.
+
+--Oui, à vous! gronda M. de Beule d'un air mauvais.
+
+Et il partit, gonflé et cramoisi, suivi, avec une répugnance visible, de
+son fils.
+
+«Il le sait! Il le sait!» murmurèrent les hommes. Et Feelken, avec une
+drôle de grimace et d'une voix à peine intelligible, ajouta:
+«Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» «Oooo ... uuuu ... iiii ...» susurra,
+du même ton, Leo.
+
+Dans la chambre des machines la sonnette tinta; lentement les mécaniques
+s'arrêtèrent. Et dans un claquement de sabots, la troupe des ouvriers
+quitta la boîte.
+
+
+
+
+VII
+
+
+M. de Beule savait ... Il savait l'histoire de «La Blanche» avec
+Poeteken; et il savait aussi l'histoire de son fils avec Sidonie.
+
+Il y avait eu des scènes d'une violence extrême, à la maison. Pour le
+cas de «La Blanche» et Poeteken, M. de Beule s'était montré catégorique:
+ou bien le mariage, dans le plus bref délai légalement possible, ou bien
+le renvoi immédiat de la fabrique. M. de Beule ne tolèrerait pas une
+minute que sa fabrique, tant au point de vue moral que commercial,
+acquît un fâcheux renom. Sefietje fut expédiée vers la «fosse aux
+huiliers», avec la mission de ramener incontinent Poeteken; dès qu'il
+fut à la maison, sale et graisseux, en tenue de travail, elle
+l'introduisit dans le petit parloir auprès de Mme de Beule, qui le reçut
+avec un visage chagrin et ennuyé.
+
+Ce n'était pas la première fois que pareil événement se produisait à la
+fabrique, et, en pareil cas, M. de Beule se faisait toujours remplacer
+par sa femme, pour régler l'affaire. Non pas qu'il craignît de s'en
+occuper lui-même, mais il s'emportait trop, disait-il; il se mettait
+dans une telle colère qu'il serait capable de faire un malheur si le
+coupable se rebiffait.
+
+--Voyons, Poeteken, mon garçon, à quoi avez-vous pensé pour faire des
+choses pareilles! lui reprocha la bonne Mme de Beule, en faisant un
+effort sur elle-même pour se donner un air sévère.
+
+--Ah! oui, à quoi pense-t-on dans ces moments-là! répondit Poeteken d'un
+air contrit et niais.
+
+--Vous saviez pourtant bien que ça finirait mal, reprit Mme de Beule.
+
+La question n'était point directe, Poeteken se dispensa d'y répondre.
+
+--Mais comment est-ce arrivé, Poeteken! Où avez-vous fait cela? insista
+Mme de Beule.
+
+--Au grenier, quand elle allait faire le lit du garçon d'écurie,
+confessa Poeteken.
+
+Mme de Beule hocha la tête d'un air profondément consterné.
+
+--Oh! Monsieur est si fâché! répéta-t-elle avec un air de terreur.
+
+Poeteken pensa que le patron n'était peut-être pas moins fâché pour
+l'aventure de M. Triphon avec Sidonie, mais il se garda prudemment
+d'exprimer cette idée à haute voix. Il regardait Mme de Beule d'un air
+interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'en réalité elle
+attendait de lui. Mme de Beule le lui apprit: se marier avec «La
+Blanche» ou quitter tous deux la fabrique. Les yeux de Poeteken se
+remplirent de larmes.
+
+--Moi, je ne demande pas mieux, Madame, mais ma mère ne veut pas. Elle
+dit que nous crèverions de faim avant trois mois, répondit Poeteken
+d'un air soumis et triste.
+
+--Il _faut_ que votre mère veuille! dit Mme de Beule d'un ton très
+décidé. Dites à votre mère, Poeteken, que c'est moi qui l'ai dit et
+venez m'apporter demain matin sa réponse.
+
+--C'est bien, Madame.
+
+Et, penaud, Poeteken quitta le parloir. Il retrouva ses sabots qu'il
+avait quittés sur la natte devant la porte vitrée; il se regarda un
+instant dans les carreaux qui miroitaient et lui rendaient son image
+brouillée, avec les loques graisseuses et luisantes qui le couvraient,
+comme s'il eût été enduit de savon brun et vert. A travers le jardin
+dénudé par l'hiver, il rentra en frissonnant à la fabrique.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Pour M. Triphon et la belle Sidonie, l'événement avait pris une tournure
+bien différente.
+
+M. de Beule, au comble de la fureur, avait commencé par faire une scène
+violente à sa femme. C'était une manie chez lui de rendre sa femme
+responsable de chaque contrariété que leur causait M. Triphon.
+
+--Tout ça, c'est uniquement ta faute! s'écria-t-il. Si tu l'avais
+autrement élevé, cela ne serait pas arrivé!
+
+Madame de Beule pleurait.
+
+--Qu'y puis-je faire! gémit-elle.
+
+M. de Beule eût été bien en peine de le dire. Et parce qu'il ne trouvait
+pas de réponse plausible à cette question si simple, il eut un nouvel
+accès de rage et rugit:
+
+--Je le flanquerai à la porte, ce voyou, ce vaurien! Je ne veux plus le
+voir ici! Je l'assommerais!
+
+Madame de Beule poussa un cri de désespoir.
+
+--Oh! ne fais pas ça, je t'en supplie! Que dirait le monde! gémit-elle.
+
+Elle touchait là une corde sensible, qu'elle connaissait bien. Ses
+paroles calmèrent immédiatement la grande colère de M. de Beule. S'il
+y avait une chose au monde qu'il redoutait par-dessus tout, c'était le
+qu'en-dira-t-on, l'opinion des gens du village. Pour faire taire les
+mauvaises langues, il avait imposé le mariage à Poeteken et à «La
+Blanche»; dans le même but, il résolut, après une délibération plus
+calme avec sa femme, non pas que M. Triphon épouserait Sidonie, mais que
+Sidonie serait éloignée de la fabrique, aussi vite que possible, et sans
+esclandre. Derechef Sefietje fut expédiée vers la «fosse aux femmes»,
+cette fois, pour faire venir Sidonie; et, à la nuit tombante, où
+personne ne la verrait, elle vint à la maison et fut reçue, de même que
+pour Poeteken, dans le petit parloir, par Mme de Beule.
+
+Mme de Beule avait pris une figure de circonstance, sévère et attristée.
+
+--Sidonie, commença-t-elle froidement, nous avons reçu des plaintes
+extrêmement graves sur votre compte.
+
+La jolie fille, à moitié morte de honte, baissa les yeux et ne trouva
+rien à répondre.
+
+--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, Sidonie, continua Mme de Beule sur
+le même ton, qu'il nous est maintenant impossible de vous garder plus
+longtemps à la fabrique.
+
+Sidonie eut une crise de larmes violentes. Ses épaules étaient secouées
+par des hoquets.
+
+--Comment est-il possible, Sidonie, que vous ayez fait pareille chose?
+Vous deviez pourtant savoir qu'un mariage était impossible. Pourquoi
+n'êtes-vous pas restée avec les gens de votre monde?
+
+Sidonie sanglotait ... sanglotait ... sans pouvoir rien répondre.
+
+--Dès demain, vous resterez chez vous, Sidonie, conclut Mme de Beule.
+Mais, par pitié, nous nous occuperons de vous. Voici déjà quelque chose
+pour commencer.
+
+Et Mme de Beule lui glissa dans la main un billet de vingt francs.
+
+--Merci, Madame, dit Sidonie d'une voix éteinte, en faisant un mouvement
+vers la porte.
+
+--Sidonie ... ajouta Mme de Beule à voix basse, vous ne ferez pas
+d'esclandre, n'est-ce pas? Vous n'ennuyerez pas M. Triphon ... Vous ne
+l'accosterez pas dans la rue ... ni rien de semblable?
+
+Muette, Sidonie secoua la tête.
+
+--Voici, ajouta plus doucement Mme de Beule, il ne faut pas que vous
+retourniez par la fabrique, sortez par ici, par la porte de la maison.
+
+--Bonsoir, Madame, murmura Sidonie.
+
+--Bonsoir, Sidonie, répondit Mme de Beule, après qu'elle eut regardé
+avec précaution de chaque côté de la rue sombre et déserte.
+
+Dans l'obscurité les sabots légers de la jeune fille clapotèrent un
+instant sur les pavés raboteux. Puis le bruit s'éteignit peu à peu et la
+silhouette indécise se fondit dans la nuit. M. de Beule qui, pendant la
+séance, s'était tenu enfermé dans son bureau, parut dans le couloir et
+demanda à mi-voix à sa femme comment l'entrevue s'était passée.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un silence inaccoutumé, pendant plusieurs jours, s'appesantit sur la
+fabrique....
+
+Depuis l'événement comme un voile invisible semblait s'étendre sur les
+êtres et les choses. Les visages avaient une expression grave et
+concentrée; plus aucun éclat de gaîté. On eût dit que tout cédait à
+l'unique préoccupation du travail; et les poulies ronflaient, les meules
+tournaient, les pilons rebondissaient, du matin au soir, sans que la
+moindre variation vînt apporter d'autres impressions, d'autres idées.
+
+De même, dans la «fosse aux femmes» régnaient oppression et découragement.
+C'était comme s'il y avait eu, on ne savait où dans l'atelier, une morte
+qui avait emporté toute animation, toute joie de vivre. Les femmes
+restaient penchées sur leur ouvrage, sans plus chanter; lorsqu'elles
+devisaient encore, c'était à voix basse, avec des regards apeurés, comme
+si elles racontaient des choses qu'il valait mieux ne pas entendre. Ce
+qu'elles disaient était d'ailleurs dénué d'intérêt, des allusions
+vagues, des banalités. Elles terminaient d'habitude par une réflexion
+qui pouvait s'appliquer à tout et à rien: le monde était «une drôle de
+paroisse» et on n'était jamais sûr la veille de ce qui vous attendait le
+lendemain. Surtout la jeune fille qui avait remplacé Sidonie se sentait
+mal à l'aise dans ce milieu. On eût dit qu'en prenant sa place, elle
+avait pris une part de la faute de celle qui l'avait précédée. C'était
+une enfant aux cheveux blonds et aux joues roses, toute fraîche venue de
+la nature, maintenant emprisonnée dans la fabrique sombre comme un
+oiseau dans une cage. Elle s'appelait Liezeken. Mme de Beule, très
+sévère, lui avait notifié que, sous peine de renvoi immédiat, elle ne
+devait avoir les moindres rapports avec les ouvriers; cette menace la
+rendait si timide, si craintive, qu'elle n'osait même regarder les
+«huiliers» et moins encore M. Triphon, dont elle savait l'aventure avec
+la belle Sidonie, sans que Mme de Beule lui en eût rien dit. Quant à «La
+Blanche», elle était plutôt réconfortée. Poeteken avait fini par vaincre
+l'opposition de sa mère et le mariage aurait lieu au commencement de
+janvier.
+
+M. Triphon, lui, était loin de se sentir à l'aise. Durant les premiers
+jours on l'avait à peine aperçu à la fabrique. Il se promenait beaucoup
+dans le jardin, avec Kaboul, à qui il faisait faire des tours. Si
+quelqu'un le surprenait à ce jeu innocent, aussitôt il cessait et s'en
+allait un peu plus loin. Il essayait autant que possible d'éviter son
+père; en réalité, il ne le voyait qu'aux repas, qui étaient lugubres de
+silence haineux et concentré. M. de Beule, chargé de rancune, mettait
+une obstination farouche à ne pas adresser la parole à son fils. S'il
+avait besoin de lui communiquer telle chose concernant les affaires, il
+le faisait par l'intermédiaire de sa femme ou de Sefietje, et même par
+des billets crayonnés, brefs comme des ordres, qu'il épinglait sur son
+pupitre. Et toute sa conversation, pour autant qu'il parlât, était semée
+d'allusions désobligeantes et fielleuses, qui ne visaient personne,
+paraît-il, mais, en réalité, étaient dirigées uniquement contre son
+fils.
+
+L'heure la plus pénible était celle où l'on montait se coucher. M. Triphon
+essayait toujours de s'en tirer en profitant de la présence d'un tiers,
+Sefietje ou Eleken, pour souhaiter bonne nuit. Il se levait alors avec
+hésitation, disait «bonsoir papa, bonsoir maman» et se dirigeait vers la
+porte. La bonne Mme de Beule répondait toujours d'un ton aimable, quoique
+peu enjoué, «bonne nuit, Triphon», mais M. de Beule, sans lever les yeux
+de son journal, se contentait d'un grognement indistinct, ou même ne
+répondait pas, lorsque son humeur était par trop massacrante. La rancune
+persistait, sourde, invincible.
+
+
+
+
+X
+
+
+C'étaient ainsi des jours bien tristes et qui semblaient interminables à
+M. Triphon: doublement tristes et sans issue en cette saison d'hiver où,
+avant quatre heures, le soir tombait. Il n'avait jamais eu grand'chose à
+faire à la fabrique, mais à présent, depuis que son père le boudait,
+c'était l'absolu désoeuvrement. Le peu de prestige qu'il avait eu
+jusque-là aux yeux des ouvriers, il le sentait et voyait complètement
+perdu; aussi ne se montrait-il plus que très rarement dans la «fosse aux
+huiliers», où des regards moqueurs et méprisants s'attachaient à lui; et
+dans la «fosse aux femmes» il ne paraissait plus du tout. On eût dit que
+sa vie y courait des dangers.
+
+Les premiers jours qui suivirent la malheureuse aventure, il ne se
+risqua pas davantage à paraître au coin de la rue, pour voir passer les
+demoiselles Dufour, lorsqu'elles se rendaient à l'église. Il n'osait
+pas. Elles devaient tout savoir et il redoutait leur mépris. Il ne s'y
+aventura qu'après plus d'une semaine, dans l'espoir vague que, peut-être,
+elles ne savaient rien, ou ne croiraient ce qu'on racontait, ou encore
+qu'elles n'y attacheraient pas une telle importance.
+
+Il les vit venir toutes les trois, raides comme des échalas, sur le
+trottoir, le long des maisons. Il s'effaça derrière l'angle du mur;
+puis, quand il perçut le bruit de leurs pas, réapparut. Il les salua
+d'un coup de chapeau. Les trois vierges sèches en devinrent toutes
+rouges. Mlle Pharaïlde et Mlle Caroline baissèrent les yeux subitement
+et inclinèrent légèrement la tête, droit devant elles, comme si elles
+saluaient les pavés; mais Mlle Joséphine pinça ses lèvres prudes et
+détourna si ostensiblement la tête que M. Triphon en eut froid dans le
+dos. Elles savaient donc; elles savaient tout; et elles le méprisaient
+pour son dévergondage, avec toute l'horreur, l'aversion que des vierges
+impeccables et pieuses devaient ressentir pour le péché. Sa seule vue
+désormais était une offense à leur pudeur.
+
+A _La Pomme_ où, depuis la fâcheuse histoire, il n'avait non plus remis
+les pieds, l'accueil, lorsqu'il y revint, fut différent, mais guère plus
+agréable. La jolie Fietje était seule derrière son comptoir quand il
+entra; et tout de suite elle feignit d'éprouver une folle gaîté. Les
+yeux brillants, elle lui demanda ce qu'il avait bien pu faire pendant
+tout ce temps: peut-être avait-il été malade, ou en voyage. Elle fut
+impitoyable au point que M. Triphon, désemparé, ne savait que répondre.
+Il essaya de riposter par des plaisanteries, mais il le faisait
+bêtement, avec un rire lourd et gêné. Agacé et allumé, il la rejoignit
+derrière le comptoir, où il essaya de l'embrasser, comme il faisait
+autrefois, lorsque l'occasion était propice. Mais il tombait mal.
+Fietje, prenant soudain son expression la plus sérieuse, revêtue d'une
+dignité calme et froide, lui dit sur un ton glacial:
+
+--Vous vous trompez, M. Triphon, vous vous trompez. Ce n'est pas ici,
+c'est chez Sidonie qu'il faut aller.
+
+Ses anciens camarades, le jeune notaire, le jeune médecin, le fils du
+brasseur, d'autres encore entrèrent; tous le saluaient d'un petit
+sourire narquois et risquaient quelque allusion grivoise qui les faisait
+se tordre, ainsi que Fietje, qui roucoulait derrière son comptoir et
+excitait leur verve par sa malice pointue et nourrie. M. Triphon les
+sentait unanimement ligués contre lui: sa grosse tête rouge suait sous
+les efforts impuissants qu'il faisait pour riposter et se défendre;
+mais, il n'y arrivait pas. Il était littéralement débordé, et il finit
+par s'enfuir sous une bordée de rires et de huées, qui lui partait dans
+le dos. Il n'alla plus à _La Pomme_. Et dès lors, son existence fut
+d'une monotonie végétative d'animal ou de plante en proie à la torpeur
+de l'hiver.
+
+La vieille pendule peu confortable de la salle à manger égrenait avec
+une lenteur d'agonie toutes les longues, lourdes heures de cette vie
+morne et incolore. Les jours avaient encore diminué; sous la lampe, sa
+mère s'occupait à un ouvrage de couture ou de broderie, tandis que son
+père travaillait avec mauvaise humeur à son bureau, de l'autre côté du
+couloir. Tristement accoudé à la table, M. Triphon parcourait d'un oeil
+distrait un journal ou un livre. La maison entière était plongée dans le
+silence. Sefietje et Eleken besognaient sans bruit dans la cuisine et,
+au dehors, on n'entendait que le tapage cadencé et assourdi des lourds
+pilons dans la fabrique. Une impression d'esseulement et de mélancolie
+envahissait M. Triphon. Il se sentait là comme le pécheur, le coupable,
+repoussé et abandonné de tous. L'été, il aurait fait des promenades avec
+Kaboul dans le jardin ou dans les champs. Mais que faire de ces
+désespérantes soirées d'hiver, dans cette brume glaciale, le long de ces
+noirs chemins boueux, où les cimes dépouillées des arbres laissaient
+tomber leurs gouttes tristes comme des pleurs!
+
+Alors, il se remettait à penser à la pauvre jolie fille abandonnée et à
+tout ce qui s'était passé entre eux. Ces jours si heureux d'autrefois,
+ces moments de passion ardente, qui avaient fait leur malheur à tous
+deux, comme tout cela semblait lointain, évanoui.... Son coeur en était
+tout oppressé et des larmes lui mouillaient les yeux. Où était-elle à
+cette heure? Que faisait-elle? Depuis qu'elle avait été ignominieusement
+chassée de la fabrique, il ne l'avait pas revue. Il avait promis à ses
+parents qu'il ne la reverrait point. Mais il ne pouvait s'empêcher de
+penser toujours à elle. Une pitié torturante et un grand désir de la
+revoir l'obsédaient. L'ardeur sensuelle de jadis devenait en lui amour
+profond et véritable.
+
+Où était-elle? Que faisait-elle? A mesure que les longues journées
+désespérantes traînaient leur monotonie par les tristesses de l'hiver,
+cette incertitude et ce grand désir de savoir tournaient à l'obsession.
+Il savait bien où elle habitait: là-bas, cette petite maison dans les
+champs, au sortir du village, non loin du vieux moulin de bois. Son père
+était jardinier, et l'été il y avait toujours de si jolies fleurs sous
+leurs petites fenêtres: de magnifiques roses mousseuses, des lis blancs,
+des pieds-d'alouette d'un bleu intense. A présent tout cela était mort,
+autant que sa joie à lui. A présent elle était peut-être assise près
+d'une petite lampe, tristement penchée sur son coussin de dentellière,
+la pécheresse et l'ennemie dans la maison de ses parents, comme lui
+était l'ennemi et le coupable dans la sienne.
+
+Il songeait, songeait.... Ses pensées l'entraînaient vers elle; en
+imagination il se levait et se dirigeait vers la petite maison. Pourquoi
+pas? Serait-ce donc un crime s'il allait un jour errer par là, s'il
+allait voir, ne fût-ce que de loin, la petite maison?... Pourquoi
+pas?... Oh! la tentation se faisait parfois si forte! Il y avait en lui
+une force, qui le poussait et l'attirait irrésistiblement; quelque chose
+qui lui faisait souffrir le martyre! Un soir, enfin, n'y tenant plus de
+nostalgie et de douleur, il s'en alla....
+
+C'était un soir brumeux et froid de fin novembre. La rue était déserte;
+les rares lanternes se nimbaient d'un brouillard laiteux, autour d'une
+méchante petite flamme, qui n'éclairait presque rien. Il n'entendit que
+l'écho d'un passant solitaire dans le lointain, entre les maisons
+sombres. Il ne vit qu'une vieille femme, encapuchonnée de noir, comme
+une ombre, qui rentrait chez elle, dans un bruit caverneux de sabots. A
+la fabrique les pilons retombaient en cadence. Six heures sonnaient.
+
+Il se glissa sous la remise et attendit que Sefietje eût passé avec sa
+bouteille. Si par hasard quelqu'un à la maison demandait après lui,
+Sefietje pourrait dire qu'elle l'avait vu à la fabrique. Kaboul
+l'accompagnait, comme toujours, mais il n'avait nulle envie de l'emmener.
+Aussitôt qu'il eût vu Sefietje disparaître avec sa bouteille dans la
+trépidante «fosse aux huiliers», il se tourna vers le petit chien, agita
+un doigt menaçant et à mi-voix:
+
+--Non ... Non!
+
+Kaboul, tout prêt à accompagner son maître, le regarda fixement, de ses
+yeux bruns intelligents. Il ne bougeait pas. Il comprenait. Il demandait.
+Il attendait. «Non ... non...», répéta M. Triphon à voix basse, comme en
+réponse à une question posée, pendant qu'il reculait pas à pas, intimant
+l'ordre d'un geste catégorique. Kaboul, les oreilles dressées, demeurait
+immobile. On eût dit un petit chien de granit noir. M. Triphon continuait
+de marcher à reculons, jusqu'à ce qu'il fût hors de la remise. Mais le
+petit chien, tout seul dans le grand espace vide sous la lueur d'une
+lanterne pendue à une poutre, de loin attirait tellement le regard que
+son maître eut peur et, d'un léger sifflement, le rappela près de lui.
+Fou de joie, Kaboul bondit, les oreilles couchées et la queue tournoyante.
+«Non ... non ...», reprit aussitôt M. Triphon. Et il répéta son geste
+sévère. Kaboul, interdit, se pétrifia. M. Triphon partit à vive allure.
+
+En face du chemin d'accès à la fabrique, de l'autre côté de la grand'rue,
+s'ouvrait une ruelle noire, entre deux pans de murs sombres. Quelques
+maisons ouvrières et tout de suite il fut dans les champs.
+
+Il marchait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, il avait des
+ailes. L'air piquant du soir lui gonflait les poumons et sa fraîcheur
+le réconfortait. Il se sentait vigoureux et brave. Il ne comprenait pas
+comment il avait pu hésiter si longtemps. La route, pleine d'ornières,
+montait en pente douce à travers les champs nus. Il avait peine à éviter
+les flaques de boue et dut ralentir le pas. Soudain, il eut un sursaut
+et s'arrêta net, le coeur martelé de grands coups. Quelque chose avait
+remué derrière lui, comme si on le suivait. M. Triphon était jeune et
+fort, mais nullement bravache, surtout le soir, dans l'obscurité et la
+solitude. Pris de peur, il fut sur le point de fuir éperdûment. Ses
+genoux fléchissaient, ses jambes se dérobaient sous lui. Brusquement il
+vit l'objet de sa terreur. C'était Kaboul qui, malgré la défense, l'avait
+suivi, par fidèle habitude. Il était là, petit et noir, vaguement visible
+dans la brume, comme un gnome, avec ses oreilles pointées, qui semblaient
+demander avec instance d'être de la promenade. «Sale bête!» gronda M.
+Triphon, furieux surtout d'avoir été effrayé pour si peu. Il se baissa,
+ramassa une motte de terre et la lança, avec un juron, vers le petit
+chien: Kaboul coucha ses oreilles et disparut dans l'ombre.
+
+M. Triphon poursuivit sa route. Ses yeux s'habituaient peu à peu à
+l'obscurité; et, à travers le voile du brouillard, il vit vers la
+droite, au delà des champs, à peu de distance, vaguement scintiller de
+petites lumières. C'était là, dans une de ces maisonnettes. De l'endroit
+où il se trouvait, impossible de reconnaître parmi les habitations celle
+des parents de Sidonie, mais s'il avait coupé tout droit à travers
+champs, peut-être se serait-il trouvé devant sa porte. La tentation
+était violente; pourtant il résista. Il marcha jusqu'à la butte du vieux
+moulin, où le chemin bifurquait à angle aigu et passait devant les
+maisonnettes.
+
+Son coeur battait nerveusement, à coups précipités. Oserait-il ..., si
+près de chez elle? Et que ferait-il si quelqu'un le voyait, si par
+hasard une porte s'ouvrait juste au moment où il passerait! Il hésitait.
+Machinalement, il gravit la butte du moulin et s'y arrêta un instant,
+immobile sous l'énorme carcasse avec l'ossature de ses ailes croisées,
+dont les extrémités se perdaient dans la ténèbre nébuleuse. Il tendait
+l'oreille, perplexe et agite. La face tournée vers le village, il y vit
+de loin clignoter quelques lumières. Il perçut le cahotement lourd d'une
+charrette sur le pavé et la danse tumultueuse des pilons dans la fabrique.
+Il entendit aussi plus près, venant d'une des maisonnettes, le ronron
+monotone d'une roue d'écoussoir. Peut-être le père de Sidonie, qui
+teillait encore du lin après sa journée de travail, afin de pourvoir à
+l'entretien de sa nombreuse famille, privée du salaire que Sidonie gagnait
+jadis à la fabrique. Un sentiment profond d'injustice et de remords le
+pénétra vivement dans ce pesant silence du soir d'hiver, au sein de cette
+morne et mélancolique solitude. La dure existence des pauvres gens lui
+apparut, et il sentit douloureusement sa part de culpabilité. C'était sa
+faute à lui. S'il avait laissé Sidonie en paix, son père n'aurait pas eu
+à fournir ce rude labeur. Il se mordait les lèvres en y songeant et son
+désir de la revoir s'en aviva. Oui, il irait; il voulait savoir! Et d'un
+pas décidé, il descendit la butte du moulin, quand, pour la deuxième
+fois, un bruit mystérieux le fit tressauter d'angoisse. «Nom de Dieu!»
+ragea-t-il. C'était encore Kaboul.... Il se tenait là, au pied de la
+butte, à peine distinct dans la brume, immobile et les oreilles pointées.
+M. Triphon frémissait de colère et en même temps se sentait touché par
+une fidélité si tenace. Il comprit l'inutilité de le renvoyer désormais
+et l'appela; fou de joie, le petit chien accourut et fit des cabrioles
+devant lui. Précédant son maître dans le chemin de terre, il avait l'air
+de le guider vers l'endroit où il désirait aller; et M. Triphon le suivit,
+sans plus lutter ni hésiter.
+
+Il se trouva bien vite près des petites maisons. La roue d'écoussoir
+ronflait plus fort, comme un bourdon puissant; et M. Triphon se rendit
+compte que le bruit ne venait pas de chez Sidonie, mais d'à côté. Ceci
+le consola un peu et il sentit moins lourdement le poids de sa faute. Il
+lui sembla qu'ils étaient moins pauvres et malheureux qu'il n'avait cru.
+Il s'était arrêté, haletant d'émotion, dans le chemin sombre, devant la
+petite grille entr'ouverte. Immobile, il regardait, écoutait. En des
+contours imprécis il voyait la maisonnette, avec son pignon pointu,
+crépi à la chaux blanche. Devant, il y avait une haie basse et,
+derrière, un petit verger; la porte d'entrée était sur le côté, entre
+deux petites fenêtres aux volets clos.
+
+Il regardait, écoutait. Kaboul s'était arrêté avec lui, satisfait et
+tranquille maintenant qu'il avait rejoint son maître. Que faire? Entrer?
+Passer? La tentation était presque surhumaine. Il se sentait attiré
+comme par des câbles et ses pieds restaient cloués au sol. Des rais de
+lumière filtraient, comme des flèches d'or, par les fentes des volets
+et, à l'intérieur il percevait une vague rumeur de besogne ménagère.
+
+Il écoutait, les sens tendus, un peu gêné par le ronflement intermittent
+de l'écoussoir à côte. Il croyait entendre par intervalles un bruit
+monotone de petites bobines tombant sur du papier glacé. Oui, il
+entendait bien. C'était un bruit de bobines dentellières. Cela semblait
+ruisseler comme des gouttes de pluie sur une toiture de zinc, s'arrêter,
+recommencer. Parfois, en abondance, comme une ondée; parfois, goutte à
+goutte comme d'une gouttière percée. Il comprit que Sidonie et ses
+soeurs étaient encore en plein travail. Comme le voisin à sa roue
+d'écoussoir, elles peinaient sans relâche, et cette assiduité à la
+besogne, dans le silence du soir qui semblait plutôt inviter au repos
+et au recueillement, le remplissait d'une sorte de vénération craintive
+pour l'existence digne et probe de ces humbles.
+
+Il hésitait; il n'osait pas aller plus loin. En lui pénétrait la
+conscience obscure qu'il n'avait pas le droit de troubler leur quiétude.
+De nouveau il se sentait le coupable, le malfaiteur. Il recula de
+quelques pas, dans l'ombre brumeuse. L'émotion et la tristesse lui
+étreignaient le coeur, mais il sentit d'instinct qu'il ne pouvait rester
+là, qu'il fallait partir. Sur la pointe du pied, il s'en alla, précédé
+de Kaboul. Son coeur battit moins fort; ses poumons oppressés
+respirèrent. Il comprit qu'il avait bien fait; une paix légère descendit
+en son âme. Dans la petite grange du voisin, dont la porte était ouverte
+et où une lampe fumeuse épandait une sorte de halo jaunâtre, il vit le
+teilleur, qui lui tournait le dos, se mouvoir avec diligence sur les
+planches à bascule. L'homme était tout saupoudré de gris, comme un gros
+hanneton, la roue faisait un bruit de cheval qui s'ébroue, les palettes
+de bois hachaient menu les fibres, et dans le ronflement continu le
+petit bonhomme fredonnait un bout de chanson, comme s'il travaillait
+uniquement par plaisir. Dans un coin s'empilaient de larges écheveaux de
+lin teille, comme des belles chevelures luisantes et blondes.
+
+D'un pas pressé, M. Triphon retourna au village. Il se sentait rompu,
+comme après une dépense de forces excessive. Par la remise il rentra
+à la fabrique où les pilons dansaient et bondissaient toujours; et, à
+travers le jardin sombre, il regagna la maison, où Eleken s'apprêtait
+à mettre le couvert pour le repas du soir. Sa mère rangeait sa corbeille
+à ouvrage et prononça quelques paroles banales. M. de Beule entra. Il
+n'avait pas l'air enjoué; sa figure était gonflée et rouge. Il parla un
+moment des affaires, sur un ton chagrin. Mme de Beule entreprit de le
+remonter; mais l'optimisme de sa femme l'irritait: il était facile de
+voir tout en rose, quand on ne se sentait aucune responsabilité. Mme de
+Beule n'insista pas. Il ne s'occupa pas plus de son fils que si celui-ci
+n'eût pas existé.
+
+Eleken entra et servit le souper. Ils mangèrent en silence. Au loin,
+dans la fabrique, les pilons battirent encore quelques instants, puis
+la machine s'arrêta lentement, comme une chose qui expire. Lorsqu'il eut
+achevé son repas, M. de Beule prit son journal et s'installa près du feu,
+dans son fauteuil. Muche se roula en boule à ses pieds et s'endormit.
+Mme de Beule reprit sa corbeille à ouvrage. M. Triphon n'avait plus rien
+à faire....
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Après tout, son escapade nocturne lui avait laissé une impression
+bienfaisante. Il éprouvait presque la satisfaction d'avoir accompli une
+bonne action; et cette pensée consolante le soutint, pendant plusieurs
+jours. Il se sentait réconcilié avec lui-même, grandi dans sa propre
+estime. Il y songeait, il en rêvait la nuit, il y trouvait une sorte
+d'appui moral, tout en ayant peur à l'idée de recommencer l'entreprise.
+
+Il vécut ainsi toute une semaine, tiraillé en sens contraires. Alors
+le désir, le mécontentement, l'inquiétude le reprirent plus fort. Si
+désespérément vide et morne était sa vie, si totalement insignifiant et
+insipide son travail à la fabrique et au bureau--le peu que la mauvaise
+volonté rancunière de son père lui laissait faire--si mortellement
+ennuyeuses les interminables soirées d'hiver, qu'il aurait fait n'importe
+quoi pour y échapper. Il lutta jusqu'à l'extrême limite de ses forces.
+Il passa des jours et des nuits comme enterré vivant dans un sépulcre.
+Puis tout d'un coup il n'y tint plus, la démence le secouait. Un soir
+enfin il repartit, ivre d'amour et de douleur, prêt à tout, prêt à la
+catastrophe et à la mort.
+
+Kaboul l'accompagnait et il n'essaya même pas de le renvoyer. Il allait,
+il allait, tout droit devant lui à perdre haleine; il courbait la tête
+contre le vent, ses pieds mouillés faisaient gicler les flaques de boue
+avec un bruit de choses qui éclatent, ses dents claquaient. Mais il ne
+sentait rien, ne voyait rien; il n'avait qu'une vision, une hantise:
+être auprès d'elle, la revoir, la serrer entre ses bras....
+
+De loin, il vit clignoter les lumières des maisonnettes et il entendit
+le ronflement de l'écoussoir dans la petite grange du voisin. Il vit
+l'homme, pareil à un fantoche grisâtre, gambader sur ses planches à
+bascule et perçut le fredonnement de sa chanson, comme l'autre soir
+qu'il avait passé par là. Il s'arrêta, la respiration coupée; et, devant
+lui, s'arrêta aussi Kaboul, noir et immobile dans la clarté vague de la
+lampe à huile, comme un petit chien de boîte à jouets. Et, de même que
+la première fois, M. Triphon eut une hésitation avant d'aller plus loin.
+Là tout semblait si digne, si tranquille, si probe. Personne n'y
+paraissait songer à mal; tout y parlait de bon travail et de devoir; lui
+seul venait s'y glisser comme un rôdeur, un malfaiteur. Une sorte d'envie
+le mordit au coeur. Il jalousait cette pauvreté, cet humble bonheur dans
+le devoir accompli, ce dur labeur du bon petit teilleur de lin, qui
+trouvait encore assez de charme dans son existence pour fredonner une
+chanson. Que fallait-il de plus au monde que le contentement! Ce petit
+bonhomme-là n'était-il pas mille fois plus heureux que lui qui,
+matériellement, vivait dans l'abondance et ne travaillait que lorsqu'il
+en avait envie? Sa vie à lui ne serait-elle pas bien plus heureuse s'il
+réparait le mal qu'il avait fait à la pauvre Sidonie, s'il l'épousait et
+allait vivre avec elle humblement? M. Triphon était dans des dispositions
+sentimentales, tous ces temps-là; le remords, quelquefois, lui montait par
+bouffées à la gorge. Ses yeux se remplirent de larmes d'attendrissement et
+il n'hésita plus. D'un pas ferme, il passa devant la petite grange, vit,
+entr'ouverte, la grille du verger de Sidonie, la poussa, suivit la sente
+vers la maison et s'arrêta devant la porte. Dans l'obscurité il avança la
+main pour lever le loquet. Il ne le trouva pas tout de suite. Ses doigts
+tâtonnaient sur le, bois rugueux; et il se sentait là comme un voleur, qui
+va s'introduire par effraction. A l'intérieur, derrière la porte fermée,
+il entendait le clapotement monotone des bobines retombant sur le carton
+glacé des coussins de dentellière. Il percevait aussi un bruit de sabots
+qui marchaient avec lenteur sur les dalles et la résonance d'un tisonnier
+avec lequel on attisait le feu. N'arriverait-il donc pas à empoigner ce
+sacré loquet! Soudain il eut un sursaut. Quelque chose de blanchâtre lui
+passait entre les jambes en soufflant, suivi d'une ombre noire, qui
+jappait. «Kaboul!... nom de Dieu!» cria-t-il, d'une voix sourde. C'était
+Kaboul donnant la chasse au chat de la maison. Il y eut une vive escalade
+après un tronc de pommier, contre lequel le chien s'arc-bouta de ses pattes
+de devant. Cependant, à l'intérieur de la maisonnette, c'était tout à coup
+le silence complet. Le tisonnier ne tisonnait plus, les bobines cessèrent
+de clapoter sur le carton glacé, les sabots étaient muets. Alors une voix
+s'éleva, une voix de femme qui demandait d'un ton troublé:
+
+--Qui est là?
+
+--C'est moi, la patronne, n'ayez pas peur, répondit-il machinalement, la
+gorge serrée d'émotion.
+
+--Qui, vous? répéta la voix, plus pressante.
+
+--Moi, la patronne, M. Triphon, murmura-t-il d'une voix étranglée, au
+trou de la serrure.
+
+Il y eut une vague rumeur. Il lui sembla entendre des cris d'effarement
+étouffés; puis, pendant quelques secondes, de nouveau un silence de mort
+régna. Derrière lui, dans l'obscurité, il entendait le chat sur le
+pommier cracher sa colère et le glapissement aigu de Kaboul, qui pleurait
+du nez. Lentement les sabots s'avancèrent vers la porte, qui s'ouvrit
+avec prudence.
+
+--Puis-je entrer? demanda-t-il, haletant et presque suppliant.
+
+Il avait en face de lui la mère de Sidonie. C'était une femme d'une
+cinquantaine d'années, maigre, avec de grands yeux clairs. Elle devait
+avoir été jolie dans sa jeunesse, comme sa fille. «Tiens, c'est vous,
+Monsieur Triphon», dit-elle simplement, en le faisant entrer. Kaboul se
+faufila entre leurs jambes et elle ferma doucement la porte.
+
+Une sorte de paravent en planches masquait à moitié la cuisine; il
+s'arrêta sur le seuil, avança la tête et demanda d'une voix timide,
+comme il eût fait dans n'importe quelle maison étrangère: «Je ne vous
+dérange pas?» En même temps il entra. Trois jeunes filles étaient
+assises autour d'une table basse près de la fenêtre à menus carreaux,
+avec leur coussin de dentellière sur les genoux. Une lampe les
+éclairait, dont trois bocaux remplis d'eau grossissaient les rayons
+clairs sur la finesse délicate et compliquée de leur ouvrage.
+
+--Bonsoir, tout le monde, dit M. Triphon d'une voix qui tremblait.
+
+Six beaux yeux clairs s'étaient levés; quatre restèrent fixés sur lui
+avec persistance, deux se baissèrent aussitôt, regardant, mouillés, le
+métier à dentelle. Et deux voix douces répondirent timidement: «Bonsoir,
+Monsieur Triphon», tandis que la troisième gardait le silence. C'étaient
+Sidonie et ses deux jeunes soeurs. Une vive rougeur avait coloré ses
+joues, qui lentement s'atténuait. De ses doigts tremblants elle agita
+ses bobines et se remit machinalement au travail. Les deux petites
+soeurs ne bougeaient pas, muettes de curiosité et d'émotion angoissée.
+La mère jeta quelques brindilles sur le feu, qui crépita, et dit dans
+son trouble:
+
+--Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle affaire!
+
+--Je suis venu ..., commença M. Triphon d'une voix sourde.
+
+Mais aussitôt il s'arrêta, suffoqué, ne trouvant plus les mots. Tout son
+corps tremblait. Maintenant qu'il était là, il ne savait plus que faire
+ni que dire. Il était venu pour la revoir, dans un élan de tendresse et
+de remords irrésistible et il n'avait pas une parole, pas un geste, pour
+exprimer le tumulte de ses sentiments. Il considérait Sidonie, qui
+gardait un mutisme farouche, et ses lèvres frémissaient, sans articuler
+un son. Enfin, d'un effort violent, il put bégayer:
+
+--Sidonie ... puis-je encore venir te voir?
+
+Elle ne dit rien, les bobines tambourinaient sur le carton glacé, mais
+elle inclina la tête, comme en signe d'acquiescement. La mère se tenait
+droite et figée devant le feu; les petites soeurs demeuraient immobiles,
+leurs beaux yeux clairs fixés sur lui.
+
+--Sidonie ..., reprit-il avec angoisse, je ne peux plus vivre ainsi, il
+me faut te revoir.
+
+De nouveau elle inclina la tête, sans répondre. Elle aussi semblait
+incapable de parler. Elle releva ses yeux mouillés de larmes, les tint
+longuement fixés sur lui. Il se précipita, lui prit les mains, les serra
+convulsivement. Un sanglot brusque s'échappa de sa gorge. La mère vint
+vers lui, avança une chaise et dit:
+
+--Asseyez-vous, monsieur Triphon.
+
+Il s'assit.... Il s'assit tout près de Sidonie et la regarda avec
+tendresse. Sa respiration était oppressée et haletante. La sueur perlait
+sur son front. La présence importune des deux petites soeurs ébahies et
+curieuses le gênait. Il les regardait avec impatience, comme pour les
+faire partir. Intimidées, elles baissèrent la tête et se remirent
+machinalement au travail. Les bobines tapotaient doucement. Peut-être,
+si elles n'avaient pas été là, les mots qu'il fallait dire lui
+seraient-ils venus. Maintenant, il ne trouvait que cette banalité, qui
+sonnait, discordante, à ses propres oreilles:
+
+--Comment vas-tu, Sidonie?
+
+Elle se remit à pleurer. Aussi, cette question! Il n'aurait rien pu lui
+demander de plus maladroit ni de plus stupide: il le sentait.
+
+--Comment voulez-vous que j'aille! répondit-elle enfin, profondément
+navrée.
+
+Il la regarda à la dérobée. Ses joues tendres avaient conservé de leur
+fraîcheur et le profil était resté fin et pur, un peu aminci sous les
+beaux cheveux bruns ondulés. La taille s'alourdissait.... Il essaya de
+se ressaisir, mais son esprit demeurait agité et troublé. Il sentait des
+lacunes dans son cerveau. Que venait-il faire? Quel était son but? Il
+l'ignorait lui-même. Les choses ne se précisaient pas en lui. Venait-il
+la consoler et la réconforter d'une promesse solennelle de l'épouser?
+Il s'effraya à cette idée, qui le glaçait. Mais, quoi alors? Pourquoi
+restait-il là à ne rien dire? Que devaient-ils penser?
+Qu'attendaient-ils de lui? Il lui fallait s'expliquer--dire, faire
+quelque chose!
+
+Dans sa détresse, il ouvrit son veston et sortit son portefeuille. Il
+avait de l'argent sur lui et déplia d'une main tremblante trois billets.
+Timidement, il fit signe à la mère et lui remit l'argent. «Voilà,
+dit-il, c'est pour vous... c'est pour vous autres, pour vous aider».
+Il baissa la tête, s'attendant à de durs reproches.
+
+A la vue d'une telle somme la mère eut presque peur et le regarda bouche
+bée, avec de grands yeux. Elle en oublia de le remercier et ne sut rien
+dire. Les petites soeurs, les joues en feu, se remirent nerveusement à
+remuer leurs bobines. Les traits de Sidonie se contractèrent en une
+douloureuse amertume et soudain ses larmes coulèrent. Son émotion fut
+aussitôt contagieuse. La mère à son tour se prit à pleurer; de même les
+jeunes soeurs, qui se levèrent et quittèrent la pièce. M. Triphon
+lui-même était si profondément bouleversé qu'il enlaça Sidonie en
+gémissant et la tint longuement embrassée. Inquiété par la scène, Kaboul
+se mit à aboyer.
+
+Cette voix les ramena au sens de la réalité. M Triphon lança un coup de
+botte à Kaboul, et Sidonie, séchant ses larmes, appela le petit chien
+auprès d'elle pour le caresser. Il la reconnut bien dès qu'il entendit
+sa voix, lui lécha la main et remua la queue.
+
+--C'est une bonne petite bête fidèle, monsieur Triphon, dit la mère en
+passant son tablier sur ses joues.
+
+--Oui, mais il fait trop de bruit, répondit M. Triphon.
+
+Ce banal colloque suffit à dégager l'atmosphère, alourdie de peine et de
+contrainte. Le tragique de la situation cédait à une appréciation plus
+saine et plus modérée. A quoi bon se désoler en pure perte! Les choses
+étaient ce qu'elles étaient et les larmes n'y changeraient rien. La mère
+ne fit entendre nul reproche et les beaux sentiments généreux dont M.
+Triphon était tout gonflé refluèrent vers les profondeurs de son âme
+impressionnable. Comme d'un accord mutuel et tacite, ils ne parlèrent
+plus du passé; et M. Triphon se sentit un moment à l'aise, tel un simple
+ami venu faire une cordiale visite de politesse. Les soeurs rentrèrent
+et furent s'asseoir devant leur ouvrage que toutes les trois reprirent,
+comme si rien n'était arrivé. Les petites bobines clapotantes voletaient
+affairées, abeilles diligentes, au-dessus du carton glacé des coussins.
+
+--Comment ça va-t-il à la fabrique? demanda Sidonie au bout d'un
+instant, d'une voix blanche.
+
+--Oh! il y fait bien tranquille ..., bien triste ..., bien ennuyeux,
+répondit-il sur le même ton.
+
+Son air désenchanté semblait dire que pour lui tout charme en avait
+disparu depuis qu'elle ne s'y trouvait plus. Nouveau silence. Les
+bobines tambourinaient; la mère préparait le repas du soir près de
+l'âtre.
+
+--Est-ce vrai que vous allez vous marier avec mademoiselle Dufour?
+demanda Sidonie tout à coup.
+
+Il sursauta violemment et un afflux de sang lui monta aux joues.
+
+--Des mensonges! des mensonges! des mensonges! s'écria-t-il avec force.
+Qui vous a dit ça?
+
+Elle sourit, surprise et contente. Ses beaux yeux le remercièrent d'un
+long regard pour sa violente explosion de franchise. Mais lui se sentait
+humilié, mécontent. L'évocation brusque de l'avanie subie le mordait
+amèrement au coeur et, durant quelques instants, il éprouva un regret
+aigu d'être revenu vers Sidonie. Il mesura l'abîme social qui les
+séparait: il ressentit une déchéance morale, vit l'impossibilité de se
+relever. Il avait lui-même fixé son sort; un recul n'était plus
+possible.
+
+Les jeunes soeurs, qui d'émotion avaient laissé choir leurs bobines, les
+relevèrent et recommencèrent doucement à tambouriner; la mère, qui avait
+prêté la plus vive attention à sa réponse, se remettait lentement à
+tourner avec une grosse cuiller de bois la soupe au lait qui mijotait
+dans le grand chaudron pendu sur l'âtre. Agacé, M. Triphon haussa les
+épaules comme pour chasser une pensée importune. Tant pis; il l'avait
+dit; le sort en était jeté. Il prit sa pipe et la bourra.
+
+--Marie, une allumette! commanda la mère à l'une des petites.
+
+Marie se leva, courut à la cheminée, frotta une allumette et vint la
+présenter à M. Triphon.
+
+--S'il vous plaît, monsieur Triphon, dit-elle humblement, avec un joli
+sourire.
+
+M. Triphon alluma sa pipe, en regardant la petite avec aménité. C'était
+une jolie enfant de seize ans, bientôt jeune fille, fraîche, avec des
+yeux bleus très tendres. Elle deviendrait, à sa façon, une aussi belle
+fille que sa soeur, pensa M. Triphon. Il en éprouva comme une sensation
+de vanité et de bien-être. Il tira quelques bouffées gourmandes de sa
+pipe et sourit voluptueusement, comme un pacha dans son harem.
+
+Dehors, devant la porte, il y eut tout à coup un bruit de sabots qu'on
+secoue. Troublé dans sa béatitude, M. Triphon leva des yeux inquiets.
+
+--Oh! ce n'est rien, dit la mère d'un ton rassurant. C'est le père et
+Maurice qui reviennent.
+
+M. Triphon devint tout pâle. Le père et le frère! Il n'y avait plus du
+tout pensé. Il se sentit envahir comme d'une coulée froide. Qu'allait-il
+se passer? Le père outragé ne lui montrerait-il pas la porte en un geste
+d'indignation? Est-ce que le fils ne le prendrait pas à la gorge pour le
+flanquer dehors? Machinalement, comme pour se mettre en état de défense,
+il s'était levé.
+
+--N'ayez pas peur; restez assis, monsieur Triphon, lui dit la mère avec
+conviction.
+
+Et, à leur tour, les filles hochèrent la tête en signe de tranquillité.
+La porte s'ouvrit et les deux hommes entrèrent. Un moment ébahi, le père
+regarda fixement le visiteur inattendu. Durant une seconde, il y eut
+comme un éclair de colère et de menace dans ses yeux. Mais il ne dit
+rien, regarda sa femme d'un oeil rond, puis M. Triphon, toucha le bord
+de sa casquette, murmura «bonsoir», d'une voix à peine perceptible, et,
+le pas pesant, s'avança vers l'âtre. Le fils aussi, un long garçon
+dégingandé, s'arrêta un moment, interdit, toucha le bord de sa
+casquette, murmura «bonsoir», et se dirigea, les bras ballants, vers
+l'âtre.
+
+--Père Neyrinck ..., commença M. Triphon d'une voix étranglée. Mais il
+ne put continuer; il s'arrêta, suffoqué, les traits contractés et d'une
+pâleur livide. «Père Neyrinck ...», reprit-il au bout d'un instant,
+raidi et presque tragique, «père Neyrinck, je suis ici ... et vous
+pouvez me mettre à la porte, si vous voulez ... mais je suis ici ... je
+suis ici ... parce que je veux revoir Sidonie ... parce que je ne veux
+pas la laisser seule ... dans le malheur.»
+
+Il s'arrêta encore et dut reprendre haleine. Un sanglot s'étouffa dans
+sa gorge. Il n'en pouvait plus. Sidonie avait baissé la tête et
+pleurait; et les deux jeunes soeurs, rouges et immobiles d'émotion,
+regardaient tour à tour M. Triphon et leur père. Le père avait l'air
+plutôt gêné que méchant. Le fils considérait fixement le feu, comme si
+la chose ne le concernait pas. La mère, un peu nerveuse, se baissa vers
+son mari et lui dit à mi-voix, d'un ton confidentiel:
+
+--Il a été bon pour nous. Il m'a donné beaucoup d'argent.
+
+Le père hocha la tête; il ne dit rien. Il était là comme un étranger
+dans sa propre maison. Visiblement, il ne se rendait pas un compte exact
+de la portée d'un tel événement; et il regardait sa femme d'un oeil
+interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'il devrait bien
+répondre. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, au visage
+affable qui avait la couleur uniforme et terreuse de ses vêtements de
+travail. Il paraissait fatigué et jetait machinalement des regards
+obliques vers le chaudron fumant, comme si là se trouvait pour le moment
+ce qui l'intéressait le plus. Maurice continuait à garder le silence,
+l'air hypnotisé par la flamme crépitante du foyer.
+
+--Il ne faut pas partir à cause de moi, monsieur Triphon, dit enfin le
+père avec effort, tout en regardant sa fille aînée.
+
+D'un geste ému, M. Triphon exprima sa gratitude pour ces paroles
+conciliantes. La gêne devenait moins pesante; un certain rapprochement
+semblait vouloir s'établir. Il tâta dans sa poche, prit son étui à
+cigares et l'ouvrit.
+
+--Un cigare, père Neyrinck? demanda-t-il en s'approchant de lui.
+
+--Oh! ça n'est pas nécessaire, monsieur Triphon, répondit le père avec
+un sourire de convoitise vers l'étui.
+
+--Si fait, si, si, insista M. Triphon, qui lui donna trois beaux
+cigares.
+
+--Je vous remercie beaucoup, monsieur Triphon; j'en fumerai un après que
+j'aurai mangé, dit le père.
+
+Et il prit le cadeau avec précaution, entre ses gros doigts tremblants.
+M. Triphon se tourna vers Maurice, qui sourit en rougissant légèrement.
+En recevant, lui aussi trois cigares il regarda ses soeurs, d'un air
+presque triomphant. Tout de suite il en alluma un.
+
+--Est-ce qu'on mange bientôt? demanda doucement le père à sa femme.
+
+--C'est prêt; dans cinq minutes, répondit-elle.
+
+Elle défit le lourd chaudron de son crochet au-dessus de l'âtre et versa
+le contenu dans une large terrine de grès rouge. Une bonne odeur de
+soupe au lait de beurre se répandit dans la cuisine. Les jeunes filles
+rangeaient leurs coussins. M. Triphon se leva pour partir. Kaboul, qui
+en avait envie depuis longtemps, d'impatience fit entendre un long
+baillement sonore et sautilla en dansant vers les genoux de son maître.
+
+--Kaboul, un bout de susucre? dit Maurice en caressant le petit chien.
+
+M. Triphon tendit la main à Sidonie:
+
+--Eh bien, Sidonie, à un de ces jours, n'est-ce pas?
+
+--Vous reviendrez? demanda-t-elle en le regardant avec des yeux tendres.
+
+Les deux petites soeurs, muettes et immobiles d'émotion attentive, ne
+perdaient pas un geste des adieux.
+
+--C'est permis? sourit-il.
+
+--Vous savez bien que oui, dit-elle en baissant les yeux et rougissant.
+
+--Merci, dit-il, en lui serrant encore les mains avec ferveur.
+
+--Quand viendrez-vous? insista-t-elle, malgré tout vaguement méfiante.
+
+Il hésita une seconde. La conséquence inéluctable de son premier pas
+déjà s'imposait, impérieusement.
+
+--Dès que je pourrai; après-demain, je pense, promit-il.
+
+--Bien vrai? Vous ne l'oublierez pas?
+
+--Soyez tranquille.
+
+Sur un rapide bonsoir à toute la famille, qui le lui rendit avec
+politesse, il quitta la maisonnette et se trouva dehors, dans la nuit
+froide.
+
+Le sentiment de la réalité reprit possession de lui. Il vit au passage le
+petit teilleur se mouvoir comme un pantin désarticulé sur ses planches à
+bascule et l'entendit fredonner sa chanson dans l'ébrouement de la roue
+tournoyante. Il eut à nouveau l'impression de quelque chose d'honnête et
+de digne, très au-dessus des préoccupations égoïstes qui l'avaient amené
+là. Il se sentait allégé d'un grand poids et néanmoins il n'était pas
+content de lui. Il ne savait pas encore clairement ce qu'il voulait. Il
+craignait le désenchantement pour soi-même et pour les autres. Son esprit
+demeurait trouble et un vague remords continuait de lui ronger l'âme. Il
+avait bien agi, certes; oui et non. Il venait d'oser un acte d'honnêteté
+et de franchise; mais tout à l'heure, en rentrant, il allait encore
+simuler, mentir. Il entrevoyait la lutte inévitable et longue qui
+l'attendait.
+
+Par un détour il rentra au village et passa devant la demeure cossue des
+trois demoiselles Dufour. Il songea à l'existence de ces trois vierges
+revêches qui, elles aussi, menaient une existence incolore et ratée.
+Elles étaient là, demeuraient là, isolées dans la monotonie mortelle du
+milieu villageois. Que diraient-elles de moi si elles savaient d'où je
+viens? pensa-t-il. En imagination, il voyait les lèvres prudes se
+contracter, et le rouge de la pudeur offensée se répandre sur leurs
+joues pâles. N'avaient-elles donc jamais une révolte des sens?
+N'éprouvaient-elles jamais le besoin éperdu d'enlacer un homme, de lui
+plaquer les lèvres sur la bouche, comme il faisait avec Sidonie? Il
+resta planté un moment, immobile, les yeux fixés sur la belle maison.
+Les murs blancs se teintaient vaguement d'une clarté lunaire entre le
+noir des sapins environnants et, derrière les stores baissés de deux
+fenêtres, se dessinaient dans la nuit deux rectangles de lumière. M.
+Triphon se dit que, sans doute, elles se tenaient là, réunies toutes
+les trois autour d'une table. A quoi faire? Lire? Coudre? Bavarder? Il
+sentait avec une intensité cuisante l'inutilité totale de ces trois
+existences dévoyées autant que la sienne. Pourquoi ses parents
+n'avaient-ils jamais fait une tentative pour le rapprocher de ces jeunes
+filles? N'étaient-ils pas faits pour se comprendre, dans leur isolement
+réciproque? Si ses parents s'y étaient pris à temps, la regrettable
+aventure avec Sidonie ne serait probablement jamais arrivée. A présent
+c'était trop tard. Elles savaient tout et elles le méprisaient. Elles
+avaient horreur de lui.
+
+Découragé, M. Triphon poursuivit sa route dans le silence de la rue
+déserte. Dans la fabrique, tassée comme une bête sombre, les lourds
+pilons dansaient et bombardaient; la machine à vapeur faisait entendre
+des gémissements et des soupirs. M. Triphon baissait la tête. C'était
+comme si tout ce bruit et toute cette tristesse lui retombaient sur le
+coeur. La silhouette noire de Kaboul, qui le précédait, dessinait sa
+taille de gnome à la lueur de la lanterne dans la haute remise; et le
+petit chien s'arrêta une seconde, tourné vers son maître, pour voir s'il
+entrerait dans la «fosse aux femmes». Elles y chantaient, derrière les
+vitres troubles, avec des voix nasillardes, de mélancoliques chansons
+flamandes. M. Triphon n'eut pas la moindre envie d'entrer. Il passa
+devant l'atelier, sans même y jeter un regard et s'arrêta près de
+l'écurie, où il entendait le bruit d'une querelle entre Pol et le
+«Poulet Froid». Pol était pris de boisson, selon son habitude; et, sur
+un ton menaçant, il rabrouait le «Poulet Froid», qui ne répondait que
+par monosyllabes, en jetant de la paille fraîche sous les pieds des
+chevaux.
+
+M. Triphon passa. Ils n'avaient qu'à se débrouiller. Il entra dans le
+vacarme de la «fosse aux huiliers», où les six hommes, luisants d'huile,
+se démenaient devant les pilons trépidants. Ils s'amusaient de Feelken,
+qui faisait «Fikandouss-Fikandouss!» et de Leo, poussant tout à coup son
+rugissement féroce, son terrible «Oooo ... uuuu ... iiii ...», qui
+faisait tant enrager M. de Beule, lorsqu'il l'entendait du fond de la
+maison. La joue gauche d'Ollewaert était bossuée par une chique énorme;
+et Pee et Miel s'en vinrent en souriant, d'un pas traînant, vers les
+huiliers: Pee tout blanc de farine comme un saint Nicolas couvert de
+neige, et Miel, l'air plus bête que nature avec ses cheveux épais bas
+sur le front, ses petits yeux trop rapprochés et bigles. Free le
+considéra une seconde d'un oeil fixe, puis lui cria à la face un «espèce
+de veau!» qui fit rire les autres à se tordre. Berzeel, qui s'était
+encore battu le dimanche précédent, portait au menton une cicatrice
+noirâtre, plaquée là comme une sangsue; et Pierken se tenait près de
+lui, lèvres closes et sourcils froncés, absorbé comme toujours dans les
+questions sociales et ses idées nourries par son petit journal.
+
+M. Triphon s'empressa de filer par une porte de communication
+intérieure. Il y surprit Bruun, le chauffeur, qui espionnait par une
+fente; mais, sans faire autrement attention à l'incorrigible mouchard,
+il passa et, par le jardin sombre, rentra à la maison. Lorsqu'il ouvrit
+la porte du vestibule il entendit les pilons se ralentir et la machine à
+vapeur expirer dans un dernier soupir.
+
+Le souper était prêt. M. de Beule, l'air maussade, déjà se dirigeait
+vers la salle à manger, suivi de sa femme, qui l'observait d'un air
+inquiet. Eleken vint servir et ils prirent leur repas en échangeant de
+rares paroles.
+
+Encore un jour qui s'achevait, semblable à tant d'autres jours en leur
+invariable monotonie.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Cela devint très vite une habitude.... D'abord deux fois par semaine,
+puis trois fois et bientôt quatre à cinq fois, M. Triphon se rendait le
+soir, dans l'obscurité, à la maisonnette du jardinier.
+
+Il y trouvait un chaleureux accueil, un bien-être, dont la douceur lui
+manquait tant à la maison. Il avait sa place désignée, à la petite table
+des dentellières, à côté de Sidonie; il y était tout à fait à l'aise,
+reçu par tous comme s'il était de la famille. De temps en temps il
+régalait la mère et les jeunes filles de punch ou de limonade, qu'il
+apportait enfouis dans les poches de son pardessus. Alors la joie était
+grande, les joues s'empourpraient, les yeux brillaient. Parfois, il
+avait envie d'être seul un moment avec Sidonie; mais, comme il y avait
+là ses soeurs, il allait quelques instants avec elle dans la petite
+chambre à coucher près de la cuisine. D'abord, la mère s'y était
+résolument opposée. S'ils désiraient être seuls, ils n'avaient qu'à
+sortir. Ce qu'ils firent au début; mais Kaboul les gênait, en jappant et
+donnant la chasse au chat; ou bien il pleuvait ou neigeait; ils avaient
+peur aussi d'être vus par les voisins. En vérité, c'était presque
+impossible par ce temps d'hiver; et en fin de compte la mère se résigna,
+bien qu'à contre-coeur, à leur céder la petite chambre. Dès lors ce fut
+réglé: dès qu'il entrait, Sidonie quittait sa chaise et son coussin et
+le suivait dans la chambrette. Les petites soeurs continuaient à
+travailler avec diligence: on entendait sans interruption tambouriner
+les petites bobines sur le papier glacé des coussins. Sitôt qu'elles
+s'arrêtaient, ne fût-ce qu'une seconde, la maman, bourrue, leur
+ordonnait de continuer. Elle était fort irascible dans ces moments-là,
+et quand M. Triphon et Sidonie s'attardaient un peu trop à son gré, elle
+se mettait à faire du tintamarre avec les pelles et pincettes et ses
+casseroles autour de l'âtre. Même après qu'ils étaient rentrés dans la
+cuisine, sa mauvaise humeur persistait quelque temps; elle allait et
+venait à pas fébriles qui maugréaient. Les petites soeurs alors
+n'osaient plus lever la tête et s'absorbaient, les yeux brillants et
+fixes, dans leur besogne. Lorsque le père ou Maurice se trouvaient par
+hasard à la maison, les visites à la chambrette n'avaient pas lieu.
+
+Quant à ses projets d'avenir, M. Triphon n'en parlait pas, et personne,
+du reste, ne l'interrogeait là-dessus. De part et d'autre, on paraissait
+satisfait de la situation présente; plus tard elle se dénouerait
+d'elle-même. Il y avait entre eux une sorte d'accord tacite: M. Triphon
+continuerait à venir chez eux et s'occuperait de Sidonie et plus tard de
+l'enfant. Savoir s'il l'épouserait, cela demeurait dans le vague. Il
+fallait voir, attendre. Tout ce qu'il avait promis, solennellement, un
+soir de vive effusion et de tendresse, c'est qu'il n'en épouserait
+jamais d'autre. Cela suffisait. Ils étaient contents. Ils acceptaient la
+chose. La mère n'y avait mis qu'une seule condition: pas d'autre enfant,
+avant de l'avoir épousée. Il en avait fait la promesse formelle.
+
+Le père et Maurice non plus ne voyaient pas d'inconvénients graves à ses
+visites répétées. Le père avait bien dit qu'il fallait se tenir sur ses
+gardes, se méfier des voisins jaloux et de leurs commérages; mais il
+n'avait pas autrement insisté. Il ne comptait pas pour beaucoup dans la
+maison, le père. Généralement, on le mettait au courant des choses après
+qu'elles étaient arrivées; et il s'en arrangeait. Maurice signifiait
+moins encore. D'habitude on ne lui disait rien et il n'en demandait pas
+plus. On lui laissait simplement le loisir de constater le fait
+accompli, si ça l'intéressait. En fait, les deux hommes ne savaient pas
+que M. Triphon venait si fréquemment chez eux. Par ces longues soirées
+d'hiver, il pouvait arriver de bonne heure et être reparti avant l'heure
+de leur retour. Et, lorsqu'ils ne trouvaient pas M. Triphon chez eux en
+rentrant, la plupart du temps ils ne s'informaient pas de sa visite; les
+femmes, de leur côté, s'étaient entendues pour n'en rien dire, si les
+hommes ne posaient aucune question. Lorsque M. Triphon y était encore au
+moment où père et fils rentraient, les choses se passaient à peu près
+comme la première fois: on se saluait avec un peu de gêne; on échangeait
+quelques banalités sur le temps et la prochaine moisson; puis,
+distribution généreuse de cigares, qui étaient toujours acceptés avec le
+plus vif empressement. Après quoi, M. Triphon prenait bien vite congé,
+pour ne pas les gêner pendant qu'ils prenaient leur modeste repas. Père
+et fils étaient résignés aussi bien que la mère et les soeurs; ils se
+sentaient trop las pour se tourmenter l'esprit à des histoires. Le mal
+était fait. Évidemment, il eût mieux valu que cela ne fût pas arrivé;
+mais elle n'était ni la première ni la dernière qui se trouvait dans le
+même cas. Et il y avait du moins une consolation: il serait riche plus
+tard et toujours à même de prendre généreusement soin d'elle et de
+l'enfant. Du reste, il avait déjà fait preuve de grande générosité. Il
+donnait à Sidonie et à sa mère à peu près tout l'argent dont il
+disposait. Vraiment, il ne pouvait pas faire mieux pour le moment.
+L'accident qui arrivait à Sidonie aurait pu tout aussi bien être
+l'oeuvre d'un garçon sans le sou, et alors les conséquences auraient été
+infiniment plus graves. Cette idée était plutôt réconfortante. Et, sans
+en convenir entre eux, le père et le fils souhaitaient parfois que M.
+Triphon vînt un peu plus fréquemment les voir, à cause des bons
+cigares....
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ainsi se passa l'hiver. Il y eut d'abord des jours sombres, avec de
+lourds nuages, qui flottaient bas, comme s'ils étaient chargés de boue;
+puis vinrent la neige et la gelée; puis le dégel, puis encore de très
+fortes gelées, suivies d'une neige abondante par un vent glacial. Toute
+la contrée était ensevelie sous l'immense nappe blanche, les
+maisonnettes semblaient plus petites et prenaient des tons décolorés au
+milieu de tout ce blanc. La fumée des cheminées était fauve et bistre
+dans le gris opaque du ciel.
+
+Les gens restaient chez eux, s'acagnardaient aux coins de l'âtre, dans
+un besoin d'intimité et de bien-être. Les grandes chambres des maisons
+cossues restaient glacées et sombres; la bonne chaleur vivifiante se
+gardait sous les solives basses et enfumées des humbles chaumines; et
+chaque fois que M. Triphon entrait dans la maisonnette de Sidonie, il y
+goûtait une sorte d'intimité douillette qui n'existait pas chez ses
+parents et qui l'y retenait comme une longue et douce caresse. Il aurait
+bien voulu y rester toujours, la pipe aux lèvres, Kaboul roulé en boule
+à ses pieds, les jambes allongées vers la flamme dansante de l'âtre, où
+ses yeux suivaient des pensées pleines de charme, l'esprit bercé par le
+tambourinage léger des bobines, qui rebondissaient sur le carton glacé
+des coussins de dentellière. Il eût voulu y vivre, toujours, toujours,
+simplement et humblement, comme eux vivaient; il eût voulu partager leur
+frugal repas du soir, s'amuser doucement au bavardage des jolies filles,
+puis y dormir devant le feu, avec Sidonie dans ses bras. Pourquoi cela
+ne se pouvait-il pas? Pourquoi ne pouvait-il rester là, simplement et
+naturellement, comme Kaboul et Minou, d'abord des ennemis farouches, et
+maintenant des amis inséparables, enroulés ensemble sur les dalles,
+devant la bonne chaleur du feu? Ils s'y endormaient comme des êtres
+humains et M. Triphon contemplait ce spectacle en souriant, presque avec
+une pointe de jalousie.
+
+La vieille horloge, droite et raide comme une aïeule desséchée dans son
+coin, comptait de son tic-tac lent et monotone ces instants de reposant
+bonheur qui s'égrenaient dans le néant. Le rouge de la flamme se
+reflétait en danses capricieuses sur les cuivres luisants et les étains
+ternis le long des murs; le plafond bas aux solives brunes était comme
+une cuirasse de protection et de sécurité, qui ne laissait rien entrer
+de l'inclémence du dehors, ne laissait rien échapper du charme et des
+délices du dedans. Parfois il se sentait là comme sur une île
+bienheureuse, seule au milieu d'une mer mauvaise, gonflée de périls.
+
+Car, chaque fois, il y avait risque pour lui à s'y rendre, et risque
+aussi à s'en retourner. La neige rendait les nuits trop claires; chaque
+silhouette se détachait avec une inquiétante netteté. Il était presque
+impossible qu'on ne l'aperçût pas quelque soir. Avec les jours plus
+longs, le danger grandissait. Comment s'arrangerait-il lorsque, le
+printemps et l'été venus, les gens restaient parfois, jusque tard dans
+la nuit, à prendre le frais devant leur porte? Problème qui lui
+paraissait insoluble et auquel il préférait ne pas penser encore.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Un soir qu'il était assis là, comme de coutume à fumer sa pipe, auprès
+des dentellières, des pas lents résonnèrent au dehors, sur le dallage de
+briques le long du mur. Puis quelqu'un secoua la neige de ses sabots et
+des doigts discrets frappèrent doucement à la porte.
+
+--Mon Dieu! Qui ça peut-il être! s'écrièrent les jeunes filles
+inquiètes.
+
+Bien sûr, ni le père, ni Maurice. Ce n'était pas encore leur heure et
+ils ne frappaient pas à la porte pour entrer.
+
+--Continuez votre travail; j'irai voir, dit la mère, elle-même troublée.
+
+Elle alla vers la porte. Les bobines, un instant arrêtées,
+recommençaient à tambouriner tout doucement.
+
+--Qui est là? cria-t-elle d'une voix aigre.
+
+--C'est moi, Ivo, répondit du dehors une voix enjouée.
+
+--Mon Dieu! C'est Ivo, notre voisin. Vite, M. Triphon, cachez-vous dans
+la chambre! dit Sidonie à voix basse.
+
+M. Triphon se leva d'un bond, entra dans là chambre. Mais il en
+ressortit aussitôt, pour prendre Kaboul, qui était resté endormi devant
+le feu. Au même moment, la mère ouvrait la porte et Ivo, en entrant, se
+trouva nez à nez avec M. Triphon. Les yeux de la mère s'écarquillèrent
+d'angoisse et les jeunes filles ne purent réprimer un léger cri.
+
+Ivo, qui entrait en souriant, était le petit teilleur de lin d'à côté,
+que M. Triphon voyait chaque soir en passant, dans son réduit
+poussiéreux, en train de se démener sur sa planche à bascule en
+fredonnant une chanson, comme s'il ne travaillait que pour son plaisir.
+Ainsi que tout le monde au village, il connaissait bien M. Triphon, et
+une stupéfaction profonde, mêlée de gêne, parut sur ses traits, quand il
+le vit là, d'une façon aussi soudaine et inattendue. Un instant, il se
+figea dans une immobilité complète, bouche bée et les yeux ronds, puis
+il eut un mouvement comme pour déguerpir. Il se ressaisit néanmoins,
+prononça d'une voix timide un «Je ne dérange pas», puis s'avança d'un
+pas hésitant. Des flocons de neige restaient collés à sa casquette et
+ses épaules; et, à le voir là, saupoudré de blanc par-dessus la couche
+de poussière jaunâtre qui le couvrait des pieds à la tête, avec ses
+petits yeux bleus rieurs et sa barbe jaune où la neige fondante faisait
+scintiller de menues étoiles d'argent, il faisait penser à un drôle de
+bon petit saint Nicolas pour rire, descendu, au grand plaisir des
+enfants, des froids nuages sur la terre. Après un «Bonsoir, tout le
+monde», il refusa de s'asseoir, parce qu'il n'avait pas le temps. Il
+sortit une petite bouteille de sa poche et demanda à la mère Neirynck si
+elle ne voulait pas lui prêter un peu d'huile. Il n'en avait plus et il
+lui fallait absolument teiller ce soir encore une ou deux bottes de lin.
+
+--Mais oui, mon gars Ivo, mais oui, répondit la mère Neirynck, contente
+de pouvoir lui rendre service et d'acheter peut-être ainsi sa
+discrétion.
+
+Elle lui prit des mains la petite bouteille et fut la remplir à la
+jarre, dans l'arrière-cuisine.
+
+--Je crois qu'il neige, dit M. Triphon, sentant qu'il devait dire
+quelque chose. Je crains que ça ne recommence à tomber dru, ajouta-t-il
+avec un regard inquiet vers les volets fermés.
+
+--Oui, n'est-ce pas, m'sieu Triphon, répondit aussitôt le petit
+teilleur. C'est trop, pas vrai? Faudrait du temps sec à présent.
+
+Les jeunes filles, les joues en feu et agitant fiévreusement leurs
+bobines, se mêlèrent à la conversation.
+
+--Le pire, c'est pour les labours de printemps, dit Sidonie.
+
+--Oui, surenchérit M. Triphon; et les charretiers donc, avec leurs gros
+chariots le long des routes. Chaque jour je suis étonné de voir rentrer
+les nôtres.
+
+--Oui mais, et quand le dégel viendra!... ajouta Ivo d'un ton important.
+
+Les petites soeurs hochaient la tête d'un air grave et tout le monde
+était d'accord qu'un temps pareil, s'il durait, c'était la ruine. La
+conversation tournait aux plus sombres pronostics, comme de vieilles
+gens avec leur crainte enfantine de malheurs imaginaires. On eût dit que
+M. Triphon était venu chez les Neirynck uniquement pour épiloguer sur ce
+chapitre sans fin et que tout le reste était sans intérêt pour lui. La
+mère rentra avec la fiole remplie et la tendit au petit teilleur. Il
+sourit largement dans sa barbe blonde et se confondit en remerciements,
+promettant de rendre l'huile sous peu. Ça ne pressait pas, assura la
+mère Neirynck; et M. Triphon, sortant son étui, lui demanda s'il
+désirait fumer un cigare.
+
+--Ah! m'sieu Triphon, ça n'est pas de refus, vous savez! répondit le
+petit teilleur, dont toute la physionomie s'épanouit d'une joie
+gourmande.
+
+Il riait d'aise, comme un tournesol radieux, dans sa barbe blanche, M.
+Triphon lui donna trois beaux cigares, avec lesquels il disparut dans la
+nuit neigeuse, riant tout haut et titubant de joie.
+
+--Il ira raconter qu'il vous a vu; c'est un petit bavard, dit la mère
+d'un air anxieux en revenant de fermer la porte.
+
+--Je le crains aussi, répondit M. Triphon, la mine très abattue.
+
+Les jeunes filles n'étaient pas aussi pessimistes.
+
+--Il se taira à cause des cigares, pour en avoir encore à l'occasion,
+dit Sidonie.
+
+Ses petites soeurs étaient du même avis. Il avait intérêt à se taire.
+Mais la mère demeurait méfiante. «C'est un tel petit bavard!»
+répétait-elle en hochant la tête; et, pour la première fois depuis qu'il
+venait là, M. Triphon, inquiet, eut l'impression d'un grand danger
+immédiat qui menaçait son tranquille et doux bonheur. Il ne s'attarda
+pas ce soir-là. Il ne se sentait plus en sécurité. Ses adieux à Sidonie
+eurent quelque chose de triste et d'oppressé, comme s'il ne devait plus
+la revoir.
+
+Il neigeait à gros flocons quand il se retrouva dehors; et aussitôt il
+entendit, dans le ronron de l'écoussoir, fredonner le petit teilleur qui
+s'était déjà remis à l'ouvrage. Un instant il s'arrêta, se demandant
+s'il ne ferait pas bien d'entrer dire un mot au bonhomme. Après une
+minute d'hésitation, il résolut de n'en rien faire. Moins on le voyait,
+mieux cela valait. Il passa sur la pointe du pied, en risquant un regard
+furtif dans la petite baraque où Ivo, sur la planche à bascule, se
+démenait dans le bruit et la poussière, en chantant comme s'il
+trépignait de joie. M. Triphon sourit. Les flocons de neige avaient
+l'air de voltiger comme des papillons blancs vers la lumière de la
+grangette; il eut l'impression que là-haut, dans le ciel sombre,
+travaillaient d'autres teilleurs innombrables. Ils étaient animés par la
+chanson d'Ivo; et tout cela se fondait en une harmonie étrange, où il y
+avait de l'allégresse et aussi de la douleur.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Ce fut peu de jours après cette aventure que M. Triphon crut remarquer
+un changement dans l'attitude des ouvriers de la fabrique à son égard.
+Ils l'observaient parfois avec un sourire bizarre, énigmatique et
+Feelken prit pour habitude, chaque fois qu'il l'apercevait, de lancer
+son «Fikandouss-Fikandouss», à quoi Leo répondait par un «Oooo ...
+uuuu ... iiii» rugissant. Les autres riaient: Free, immobile, perdu dans
+ses pensées, devant les pilons rebondissants; Berzeel, parfois bruyant
+et violent. Ollewaert s'enfonçait dans la bouche une chique énorme,
+comme s'il allait l'avaler; et même ce Poeteken, d'ordinaire si
+tranquille et si timide et qui avait fini par épouser «La Blanche»,
+s'oubliait à regarder M. Triphon avec des yeux brillants et vifs, qui
+semblaient receler un monde de sensations intimes. Pee, tout blanc comme
+un bonhomme de neige, quittait volontiers ses meules cliquetantes pour
+se mêler aux choses mystérieuses qui se manigançaient près des pilons et
+Bruun était constamment derrière l'une ou l'autre porte, à écouter et
+espionner. Seul, Pierken, comme toujours absorbé par les graves
+problèmes sociaux qu'il étudiait dans son petit journal, ne s'occupait
+de rien; et Miel, cette espèce de veau, qui ne comprenait goutte à ce
+qui se passait, restait là, bouche bée et immobile, à regarder auprès
+des autres.
+
+M. Triphon devenait chaque jour plus méfiant. Il avait l'impression
+qu'il se tramait quelque chose contre lui et s'inquiétait de ne rien
+découvrir. Son instinct l'avertissait de bien se tenir sur ses gardes.
+Le petit teilleur avait-il bavardé, comme le craignait la mère Neirynck?
+Savait-on, à la fabrique, qu'il continuait à fréquenter Sidonie et
+allait chez elle? M. Triphon, désespérant d'élucider le mystère dans la
+«fosse aux huiliers», chercha à s'enquérir dans la «fosse aux femmes».
+Il y apprendrait peut-être davantage. Mais là aussi lui fut opposée une
+attitude à laquelle il ne s'attendait pas. Dès que les ouvrières
+apercevaient seulement le bout de la queue de Kaboul, les conversations,
+qui allaient grand train jusqu'à ce moment-là, s'arrêtaient net. Au
+moment où il entrait, plus un mot; ou bien, ce qu'elles disaient alors
+était d'une telle banalité que l'on n'aurait pas eu l'idée d'écouter ou
+de se mêler à la conversation dans le fallacieux espoir d'apprendre rien
+de sérieux. De même, la façon d'être des charretiers avait changé. Pol
+faisait de drôles d'allusions lorsqu'il était ivre; et le «Poulet Froid»
+parlait avec une emphase bruyante de toutes sortes de bonnes choses que
+pouvaient se permettre les gens riches dans ce monde. Assez souvent
+Justin-la-Craque et son aide Komèl venaient se mêler à l'entretien; et
+alors cela devenait fou. Justin racontait des histoires à tomber à la
+renverse; Komèl y ajoutait un mot de temps en temps, avec ses yeux
+aqueux d'ivrogne fixés avec un intérêt étrange sur M. Triphon, et son
+long nez rouge qui semblait rire tout seul dans sa face de suie.
+
+Enfin, à la maison aussi, M. Triphon put s'apercevoir d'un changement,
+qui y rendait l'atmosphère encore beaucoup plus pesante qu'elle n'était
+déjà. M. de Beule rôdait par les couloirs et les pièces, gros de rage
+concentrée, et on voyait bien que sa femme était dans l'abattement et
+souvent ne savait comment s'y prendre pour n'être pas rabrouée
+méchamment par son mari. Une sourde irritation suintait des murs; et
+Sefietje qui, tel un baromètre, annonçait toujours avec exactitude les
+variations d'humeur de la famille, allait et venait en silence avec des
+soupirs. Quant à la deuxième servante, Eleken, on ne la voyait presque
+plus. Dès que son ouvrage était fini, elle allait se cacher on ne savait
+où; c'est à peine si on entrevoyait parfois un bout de sa jupe, en fuite
+derrière un mur ou une porte. Quelque chose de très angoissant couvait
+partout; et, sans rien savoir de précis, M. Triphon ne doutait pas que
+l'orage ne fût près d'éclater sur sa tête.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Il éclata, et, bien qu'attendu, plus brusquement et avec plus de
+violence que M. Triphon n'eût pensé. Il éclata un dimanche soir, au
+moment où M. Triphon sortait pour aller voir Sidonie.
+
+Accompagné de Kaboul, il avait déjà la main sur le bouton de la porte,
+quant tout à coup M. de Beule, surgissant de son bureau, lui demanda
+d'un ton bref:
+
+--Où allez-vous?
+
+M. Triphon perdit la tête. Depuis des mois son père ne lui adressait
+plus la parole, ne s'occupait pas de lui, répondait à peine, par un
+grognement hargneux, à son salut matin et soir. M. Triphon fut tellement
+interloqué par ce changement soudain qu'il resta quelques instants
+immobile, la main sur le bouton de la porte, sans trouver de réponse.
+
+--Eh bien? Vous n'avez pas compris? Je vous demande où vous allez?
+répéta M. de Beule d'un ton acerbe.
+
+--Faire un petit tour, dit à la fin M. Triphon en regardant son père
+d'un air mal assuré.
+
+--Un tour chez les garces! tonna M. de Beule avec fureur.
+
+Et, d'une voix menaçante, autoritaire:
+
+--Vous resterez ici, nom de nom! Ou bien vous ne remettrez plus les
+pieds à la maison!
+
+--Comme vous voudrez, répondit M. Triphon sans se fâcher ni demander
+aucune explication.
+
+Et, lentement, il rebroussa chemin.
+
+Mais la colère de M. de Beule ne s'apaisait pas devant pareille
+humilité; il bouillonnait intérieurement; tout son être frémissait. Sa
+femme, qui de loin l'avait entendu «partir» en face de son fils,
+accourut en larmes, avec des gémissements. M. Triphon comprit nettement
+qu'ils savaient tout et qu'une scène violente devait avoir eu lieu déjà
+entre les deux époux. M. de Beule, se retournant contre sa femme, à
+nouveau l'abreuva de violents reproches, comme si elle seule était la
+cause de tout. C'était elle qui l'avait ainsi élevé; elle qui toujours
+s'était montrée faible, beaucoup trop faible pour ce fils aux mauvais
+penchants; elle qui en avait fait un fainéant; elle qui avait introduit
+dans la fabrique cette fille ... cette ... cette roulure, cause unique
+de toute leur honte et de tous leurs malheurs. M. de Beule, «partait»
+comme un dément; il ne se possédait plus; sa femme ne cessait de pleurer
+et de gémir, tandis que M. Triphon, devant cette violente sortie,
+demeurait stupéfait de les voir ne rien ignorer, jusqu'aux moindres
+détails, de ses escapades réitérées. Evidemment, ils étaient renseignés
+depuis longtemps; et cela avait dû fermenter et bouillonner en eux,
+alors que lui vivait dans la douce et trompeuse illusion qu'ils
+ignoraient tout. Le nom de Sidonie ne fut même pas prononcé. C'était du
+reste bien superflu. Tous comprenaient parfaitement, encore que M. de
+Beule, eh laissant déborder sa rage et son mépris, employât parfois le
+pluriel dans ses invectives, comme si son fils se fût compromis avec une
+ribambelle de femmes perdues. Enfin, en quelques mots secs, hachés, il
+dicta ses conditions: Rompre sur-le-champ avec cette femme et retourner
+à une existence convenable, ou quitter la maison immédiatement, sans
+rémission ni retour. «C'est la fable de toute la commune!» rugit-il. «Je
+n'ose plus me montrer dans la rue! Les honnêtes gens me tournent le
+dos!»
+
+M. Triphon sentit comme un froid glacial qui le pénétrait jusqu'aux
+moëlles, ainsi qu'une faiblesse étrange qui lui coupait les jambes. Il
+avait bien eu certaines craintes, cette sensation vague et angoissante
+que l'aventure ne pouvait pas durer ainsi, indéfiniment. Mais il
+n'aurait jamais cru, non, jamais, en être déjà à ce point d'avoir à
+choisir sans plus feindre ni tergiverser; choisir, comme on choisit
+entre la vie et la mort....
+
+Que faire maintenant? Où aller, que devenir, à présent que le fil était
+si brusquement, si brutalement tranché entre elle et lui? C'était le fil
+même de l'existence. On venait de lui enlever soudain tout ... tout ce
+qui valait la peine de vivre. Son esprit chancelait; il était étourdi
+par ce vide immense, cet abîme de néant qu'il sentait tout à coup en
+lui, là même où, l'instant auparavant, s'entassaient encore des trésors
+de joie. Il aurait voulu s'indigner, défendre son bonheur, se révolter
+avec rage contre les obstacles et il n'en avait plus la force. Il ne
+sentait plus que sa faiblesse: son infinie, son impuissante et
+désespérante faiblesse.
+
+--C'est bien, dit-il soumis; c'est bien.
+
+Et il le répéta encore comme si, dans sa noire désolation, il ne
+trouvait plus d'autres mots: «C'est bien; c'est bien!» Tout de même, en
+une révolte soudaine, il se fâcha. Il lança un regard mauvais à son père
+et gronda, tout frémissant:
+
+--Pas besoin de faire tant de boucan.
+
+M. de Beule ne répondit pas. Sans doute estimait-il en avoir assez dit.
+Les épaules gonflées, il rentra dans son bureau, pendant que sa femme,
+les mains jointes, implorait des yeux M. Triphon. Sefietje, les
+pommettes rouges d'agitation, parut dans le couloir pour demander un
+détail à Mme de Beule concernant le souper; le bout de la jupe d'Eleken
+disparut en coup de vent derrière une porte. Kaboul, surpris que son
+maître n'eût pas ouvert la porte d'entrée, d'impatience se mit à bailler
+tout haut. Muche, qui était resté dans le couloir, vint flairer
+méticuleusement son collègue, comme si c'était un chien étranger qu'il
+rencontrait là pour la première fois. Rassuré par son examen, il se mit
+à gratter à la porte du bureau de M. de Beule. Celui-ci l'entr'ouvrit,
+le petit chien se faufila par l'ouverture en frétillant de la queue et
+la porte se referma avec un bruit sec, au son hostile dans l'oppressant
+silence.
+
+On eût dit que la maison même grondait, menaçante et hargneuse.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Les jours qui suivirent furent sinistres. M. Triphon avait l'impression
+qu'il était surveillé, espionné, suivi, partout où il allait. Il n'avait
+plus confiance en personne; et sa haine contre le petit teilleur était
+féroce, car il ne doutait pas un seul instant que celui-ci n'eût tout
+ébruité.
+
+Il n'avait plus revu Sidonie. Il n'osait y retourner. Mais il lui avait
+tout expliqué dans une lettre et, surexcité par tant d'obstacles, fait
+le serment solennel que jamais, quoiqu'il arrivât, il ne la quitterait.
+Il jurait de la revoir malgré tout, de même que rien au monde ne
+l'empêcherait de s'occuper d'elle et de l'enfant qui allait naître;
+seulement, il lui fallait prendre patience, attendre que les
+circonstances devinssent plus favorables. Il lui disait comme il était
+désolé de ne plus aller chez elle, de ne plus avoir de ses nouvelles;
+mais cela aussi reviendrait, avec le temps, quand l'orage se serait peu
+à peu apaisé.
+
+Dans l'usine, sur les physionomies et dans la façon d'être des ouvriers
+à son égard, il pouvait observer, et presque lire, l'effet produit par
+la scène à la maison. Évidemment, ils étaient au courant de tout et ils
+le narguaient en silence, parfois avec de vagues allusions, le plus
+souvent d'un simple regard ou d'un sourire et toujours avec une joie
+maligne. Feelken, par exemple, avait maintenant un petit ton spécial et
+agaçant pour prononcer son «Fikandouss-Fikandouss», lorsqu'il apercevait
+M. Triphon; de même que Leo mettait on ne sait quel insupportable
+sous-entendu moqueur et sournois lorsqu'il lançait, en nuance quelque
+peu atténuée, son odieux «Oooo ... uuuu ... iiii». Il supportait mal le
+regard fixe et le sourire muet de Free, Berzeel et Ollewaert; et, un
+jour, sa fureur éclata devant la face stupide de Miel, qui était là à
+bayer devant lui, immobile, comme s'il considérait une bête curieuse.
+
+--Espèce de veau! Qu'est-ce que tu as à me bayer ainsi à la figure!
+s'écria-t-il d'une voix tonnante, avec des yeux furibonds.
+
+--Ha ... ha ... sais pas, moi! s'effara Miel, abasourdi.
+
+--Occupe-toi de ton travail, nom de Dieu! grogna M. Triphon en lui
+tournant le dos.
+
+Cette sortie inattendue ne manqua pas de faire impression. Les visages
+des ouvriers devinrent tout à coup sérieux et ils n'eurent plus
+d'attention que pour leur besogne. Un bref instant M. Triphon sentit en
+lui la force et le prestige d'une victoire remportée. Tout plein de
+lui-même, fier, il quitta la «fosse aux huiliers» et s'achemina à
+travers la cour vers la «fosse aux femmes». Mais avant d'en atteindre la
+porte, il s'arrêta, l'oreille tendue, les sourcils froncés de colère.
+Derrière son dos, dans l'huilerie, retentissait un vacarme de possédés.
+Leo rugissait à tue-tête son abominable «Oooo ... uuuu ... iiiii ...» et
+le «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss» de Feelken faisait rage, pendant
+que les autres riaient, gueulaient, chahutaient, comme en une folie
+d'émeute.
+
+--Nom de nom de nom de Dieu! répétait M. Triphon en trépignant de
+fureur.
+
+Dans la cour arrivait Justin-la-Craque avec une barre de fer, suivi de
+son aide Komèl, qui portait une pince et un marteau. Tous deux étaient
+visiblement sous l'influence de la boisson. Justin se planta devant M.
+Triphon, le regarda fixement de ses yeux vitreux, et commença à
+fredonner en sourdine son obsédant _O Pepita_. Il s'arrêta net, grinça
+des dents et, comme en un accès de rage concentrée:
+
+--Ooooo ... Monsieur Triphon! Oooo ... monsieur Triphon, si vous saviez
+ce que moi je sais!
+
+--Qu'est-ce que vous savez, Justin? demanda M. Triphon agacé.
+
+--Oooo ... Pepita! Pepita! Pepita! gronda l'ivrogne en sourdine.
+
+Puis, brusquement, très haut, avec une petite voix d'enfant:
+
+--Ooooo ... Pepita! Pepita! Pepita!
+
+--Et puis, qu'est-ce que vous savez? insista M. Triphon impatienté.
+
+Justin-la-Craque secoua la tête avec véhémence et ne dit plus rien. Il
+se hâta vers la fabrique, comme s'il n'avait plus une minute à perdre;
+et Komèl le suivit, hochant la tête en souriant, avec un drôle de
+frétillement de son long nez rouge, qui faisait penser à un bec de
+dindon. Tous deux disparurent dans le vacarme assourdissant de la «fosse
+aux huiliers».
+
+Soudain apparut la queue en trompette de Muche, suivi de M. de Beule,
+gonflé, cramoisi, terrible. Il fronça comme un ouragan dans l'huilerie
+et aussitôt M. Triphon l'entendit «partir» avec frénésie; les
+perturbateurs avaient leur compte. Le bruit de ses éclats de voix
+dominait le tonnerre trépidant des pilons. Il hurlait, comme toujours,
+qu'il flanquerait tout le monde à la porte, et, hoquetant de rage, il
+revint avec Muche dans la cour, bouscula M. Triphon en jurant et se
+précipita dans la «fosse aux femmes», où il recommença à «partir» avec
+ardeur, bien qu'elles ne fussent pour rien dans l'affaire.
+
+M. Triphon s'en alla prudemment avec Kaboul faire un tour au jardin.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le cher printemps allait venir....
+
+Les derniers vestiges de la neige, qui traînaient encore, des semaines
+après le dégel, ça et là sur l'herbe des prés, comme des loques blanches
+oubliées, avaient enfin fondu. Toute la terre délicieusement
+reverdissait, dégageait ses arômes grisants au tiède soleil d'avril. Les
+coucous jaunes et les anémones blanches fleurissaient déjà le long des
+ruisseaux redevenus limpides; et l'herbe, par places encore mouillée et
+imbibée comme une éponge, s'étoilait d'innombrables pâquerettes. Le
+ciel, devenu bleu, paraissait très haut, très haut; et les alouettes,
+invisibles ou pas plus grosses en apparence que des moucherons, y
+chantaient ... chantaient, partout ... partout ... comme si la terre et
+le ciel se mettaient à chanter. Aux branches des peupliers se gonflaient
+les bourgeons; de loin on eût dit de grandes perruques blondes, avec des
+papillottes. Et déjà on voyait des papillons, blancs ou jaune-citron,
+avec des ailes toutes fraîches, toutes neuves, dépliées pour la première
+fois.
+
+M. Triphon était d'humeur mélancolique. Son état d'âme et le renouveau
+accusaient la discordance. Il pensait à Sidonie et une émotion attristée
+le serrait à la gorge. Il songeait aussi à l'amour en général et sentait
+lui peser sa solitude. Cela aurait été si bon, dans ces premiers beaux
+jours de printemps, d'avoir à côté de soi une femme aimée. Si bon de ne
+pas aller son chemin tout seul et perdu de par le monde, alors que tous
+les êtres vivants se rejoignaient irrésistiblement dans l'amour. Si bon,
+à l'heure douce et mystérieuse du crépuscule, où la terre s'estompait en
+gris-fauve et le ciel prenait des teintes verdâtres, d'être assis auprès
+de Sidonie devant sa petite porte à regarder les étoiles naissantes et à
+respirer l'odeur des champs. Et il eût été bon aussi, sans doute, de se
+promener dans le beau grand jardin familial avec Joséphine Dufour en
+faisant ensemble de beaux projets d'avenir: longs voyages en des pays
+lointains et fabuleux, ou calme bonheur au foyer, dans le confort et le
+bien-être. Le printemps, c'était quelque chose de riche et de
+bienheureux, quelque chose qui voulait jouir, et jubiler, et chanter,
+voulait palpiter, étreindre! Le printemps était comme une porte
+étincelante et sublime, toute large ouverte sur un horizon de féerie où
+rutilait la grande fête de l'existence: la longue et riche fête du
+voluptueux été, dont chacun devait avoir goûté avant de pouvoir dire
+qu'il avait réellement vécu.
+
+M. Triphon n'avait pas vécu et ne vivait pas. Il le sentait avec une si
+vive amertume à cette heure! Il sentait la veulerie de son existence,
+seul au monde dans la monotonie de sa jeunesse, à côté d'un père tyran
+et d'une mère tyrannisée. Il sentait cet esseulement avec une acuité
+torturante; il en souffrait jusqu'à la démence; et il lui faisait
+horreur, comme à un égaré ou un aveugle à qui l'on dirait de retrouver
+sa route dans un désert sans bornes. Le cher printemps, qui devait
+rendre les gens heureux, lui faisait mal et il fuyait son douloureux
+enchantement. Il aimait encore mieux la lugubre fabrique, où d'autres
+malheureux passaient les radieuses journées; sa lourde tristesse y était
+en harmonie avec l'atmosphère ambiante, tel un oiseau habitué à sa cage.
+
+Un jour qu'il y rôdait ainsi, contrôlant machinalement l'ouvrage, le
+rectangle de soleil qu'y dessinait la porte d'entrée s'obscurcit
+brusquement comme au passage d'un nuage, et il vit la silhouette d'un
+homme, debout sur le seuil, qui lentement s'avança vers lui, un sac plié
+en deux sous le bras. M. Triphon allait déjà à sa rencontre pour lui
+demander ce qu'il désirait, quand tout à coup ses sourcils se
+froncèrent, et il se retint à peine de le chasser d'un geste
+catégorique. L'homme devant lequel il se trouvait n'était autre qu'Ivo,
+le petit teilleur de lin, voisin des Neirynck, celui que M. Triphon
+accusait d'avoir jasé.
+
+Le petit bonhomme, cependant, ne semblait nullement se douter du
+sentiment qu'il éveillait. Souriant d'un air mystérieux il s'approcha de
+M. Triphon, avec un bonjour aimable, et lui demanda s'il pourrait avoir
+un petit sac de farine. M. Triphon, haineux et vindicatif, fit signe à
+Pee le meunier de s'en occuper, tourna les talons et s'en alla sans
+faire autrement attention à l'individu. Ivo, un moment interloqué, le
+suivit d'un pas hésitant; et, brusquement dans le tapage des pilons,
+pendant que Pee remplissait le sac, il chuchota à l'oreille de M.
+Triphon ces mots qui le firent frissonner:
+
+--J'ai des nouvelles pour vous, monsieur Triphon; une lettre.
+
+--Ah! dit machinalement M. Triphon, pendant qu'il considérait le petit
+homme d'un regard stupéfait.
+
+Et, lorsqu' Ivo eût pris le petit sac rempli des mains de Pee, il le
+suivit dehors, à travers la cour, jusque sous la grande porte
+charretière.
+
+--Voilà, dit Ivo, dans un coin sombre, en lui mettant vivement
+l'enveloppe dans les mains.
+
+M. Triphon dit merci à voix basse, donna un pourboire à l'homme et s'en
+fut à grands pas vers le jardin. A l'écart, à l'ombre des sapins
+soupirants sous la brise, il déchira le pli, le coeur battant à grands
+coups précipités. D'un rapide regard il parcourut les lignes, qui lui
+semblaient incohérentes et troubles. Il retourna le papier d'une main
+fébrile et lut la signature tracée d'une main hésitante et
+inexpérimentée:
+
+ Votre dévouée
+ Élisa NEIRYNCK.
+
+Il s'arrêta oppressé, le regard trouble, comme si un voile flottait
+devant ses yeux. D'un geste machinal de la main à son front il essaya
+d'éloigner quelque chose. Puis il reprit la lettre aux premières lignes
+et lut ces mots, qui furent comme autant de soufflets: «Un si joli petit
+mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout à fait et Sidonie
+veut qu'il porte votre petit nom comme nom de baptême».
+
+Effaré, ahuri, M. Triphon regarda autour de lui. Était-ce un rêve, ou y
+avait-il là, caché quelque part, un esprit moqueur qui s'amusait de lui?
+Comment! Un enfant était né dont il était le père et qui porterait son
+nom! Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Comment ne l'avait-on pas
+prévenu, consulté! Était-ce possible de donner à un enfant le nom de
+quelqu'un sans autorisation préalable! M. Triphon avait l'impression
+qu'on se jouait de lui: l'impatience et la colère l'envahissaient. La
+lettre à la main, il marcha quelques instants d'un pas agité sous les
+sapins murmurants, dans un piétinement farouche de bête en cage. Il
+agirait, il lui fallait agir, empêcher cela; mais que faire? Ce qu'il
+avait tenu secret durant de longs mois se trouvait brusquement jeté en
+pâture à la curiosité malsaine et à la malveillance publique.... «Ah!
+non! Ah! non!» dit-il tout haut en se démenant sous les sapins. «Ah!
+non! pas ça, pas ça!» Mais d'abord il fallait lire la lettre en entier;
+et, le dos contre un sapin, les sourcils froncés et les nerfs tendus, il
+lut:
+
+«MONSIEUR TRIPHON,
+
+«Je prends la plume en main pour vous faire savoir que cette nuit
+Sidonie a mis au monde un enfant et que tout s'est très bien passé.
+C'est un petit garçon et un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et
+qui vous ressemble tout à fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit
+nom comme nom de baptême. Il sera déjà baptisé quand vous recevrez cette
+lettre et Maurice sera parrain et moi marraine. Et maintenant, monsieur
+Triphon, c'est le plus grand désir de Sidonie que vous venez voir le
+plus vite possible votre joli petit bébé et la consoler. Elle désire
+tellement vous voir, monsieur Triphon, vous ne pouvez pas vous figurer
+ça et vous pouvez avoir entière confiance en Ivo; nous lui avons donné
+un bon pourboire et il a promis de ne pas bavarder et il montera la
+garde pendant que vous êtes chez nous et il viendra nous prévenir s'il y
+avait quelque chose. Venez donc aussi vite que possible, monsieur
+Triphon, vous pouvez très bien le faire car il fait encore sombre
+d'assez bonne heure et vous serez très fier de votre beau bébé quand
+vous le verrez.
+
+«Dans l'attente de votre visite, avec bien des compliments de Sidonie et
+de nous tous, je signe
+
+ Votre dévouée
+ «ÉLISA NEIRYNCK,
+ soeur de Sidonie».
+
+M. Triphon respira profondément, avec effort. Un poids immense semblait
+l'oppresser et lui couper la respiration. Ses mains étaient moites ainsi
+que son front. Il eut l'impression d'avoir beaucoup vieilli tout à coup,
+accablé qu'il était d'une responsabilité jusque-là inconnue. Il était
+pris entre les mailles d'un filet, il essayait en vain de se dégager.
+
+Glissant la lettre dans sa poche il recommença à marcher de long en
+large sous les sapins. Sa colère était tombée, mais toute son angoisse
+demeurait. Il étouffait sous les arbres, ce murmure l'exaspérait.
+L'envoûtement des branches noires lui devenait insupportable; il avait
+besoin de mouvement et d'espace, de recueillement solitaire, pour
+réfléchir à ce qui lui arrivait, se tracer une ligne de conduite ferme
+et inébranlable.
+
+Il passa le petit pont jeté sur le ruisseau, la porte dans la haie, et
+se trouva avec Kaboul dans les champs. Comme tout y était divinement
+calme et reposant! Comme tout y semblait bon, tout au bonheur d'exister,
+exempt de soucis! Les paysans étaient occupés à leur saine besogne et
+dans le ciel léger les alouettes chantaient avec allégresse la douceur
+bénie du printemps. Une fraîche odeur de sève et de renouveau montait de
+la terre.
+
+M. Triphon secoua énergiquement la tête, comme pour se débarrasser d'un
+joug insupportable. «Je n'irai pas! Je n'irai pas!» se dit-il à voix
+haute, à lui-même. Non; il n'irait pas voir Sidonie et son enfant. Il ne
+voulait pas; cela ne se pouvait pas. Il en prévoyait les suites
+inévitables: l'orage violent à la maison, le scandale public, son
+existence désormais impossible au village. Comme un trait de feu,
+l'image de la pudibonde Joséphine Dufour passa dans son esprit et il
+rougit de honte. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait l'événement!
+Que ferait-elle lorsqu'elle le rencontrerait? A cette heure il devait
+être tombé si bas dans son estime qu'en réalité il n'existait plus pour
+elle; cette pensée humiliante le faisait horriblement souffrir. De
+nouveau, il secoua violemment la tête pour écarter cette idée
+intolérable. Ne plus songer à tout cela. C'était mort. C'était une chose
+que de ses propres mains il avait tuée.
+
+Mais alors quoi? Que lui restait-il dans l'avenir? Rien. Il n'y avait
+plus d'avenir pour lui. Plus d'illusion, d'idéal, d'espoir: plus rien
+que la monotonie rampante des années, avec le fantôme de sa faute, qui
+lui fermait toutes les issues. Alors c'était là son seul recours? Plus
+que ça, Sidonie et rien d'autre, comme unique et suprême refuge? Il ne
+savait pas, sa tête bourdonnante se perdait, ses mains tremblaient, il
+se sentait faible et désemparé comme un petit enfant. Brusquement, il
+s'affaissa par terre et éclata en larmes de désespoir. Les pleurs le
+soulagèrent. Un peu de clarté se fit dans son esprit et quelque
+apaisement dans son âme. Il s'essuya les yeux et se remit debout. La
+terre féconde que son corps venait de presser exhalait une si bonne
+odeur et le chant des alouettes tant de bonheur, comme s'il n'y avait
+que joie et bonté généreuse ici-bas. Serait-ce donc un tel crime d'aller
+la voir? N'était-ce pas, au contraire, tout naturel? N'était-ce pas un
+devoir, oui, un devoir pour lui, ne fût-ce que pour consoler Sidonie,
+comme la petite Élisa lui avait demandé dans sa lettre?... Il pouvait le
+faire!... Il pouvait, s'il voulait. Surtout maintenant, sans retard,
+avant que la nouvelle sensationnelle se fût répandue dans le village.
+Jusque-là il avait obéi; après la scène violente avec son père, il
+n'avait plus essayé de revoir Sidonie, et l'active surveillance qui le
+persécutait s'était peu à peu relâchée. L'atmosphère semblait moins
+hostile à la maison, ces derniers temps. Il pouvait se risquer une fois,
+en tout cas.
+
+Cette pensée le réconforta, lui rendit quelque courage. Lentement, il
+revint à travers champs vers la fabrique, mûrissant son plan.... Eh
+bien, oui, il irait. Tout au moins il le tenterait, ce soir même. Sitôt
+après le souper. La journée promettait une belle soirée printanière; il
+y aurait un peu de lune; cela pourrait sembler tout naturel qu'il fît un
+petit tour au jardin avec Kaboul, avant de monter se coucher. Il
+filerait par le jardin et, en faisant un détour, pour éviter le village,
+il arriverait chez elle. Il ne resterait qu'un tout petit moment,
+quelques minutes à peine, tout juste le temps d'embrasser Sidonie et de
+lui donner courage. On ne s'apercevrait de rien à la maison.
+
+Il regarda sa montre. Six heures. Le soleil s'inclinait sur l'horizon,
+rouge dans des buées oranges, derrière le feuillage des arbres qui
+ressemblait à de fines dentelles d'un vert transparent et tendre.
+Silencieuses les alouettes redescendaient de l'azur vers leurs nids; les
+paysans rentraient avec leurs attelages; à la cime d'un peuplier, petite
+tache noire dans la verdure légère, chantait un merle, le bec tourné
+vers l'occident, qui racontait sans fin, de sa voix monotone et un peu
+rauque, toutes les merveilles qu'il voyait de là-haut.
+
+M. Triphon rentra dans la fabrique. Une agitation sourde faisait battre
+plus rapidement son coeur. Déjà le plan lui semblait moins facile. La
+petite porte du jardin était fermée à clef, la nuit, et la clef restait
+à la maison. Il eût été risqué de la mettre dans sa poche sans rien
+dire. Mieux valait se glisser par une brèche de la haie. Il retourna au
+jardin, inspecta les lieux, découvrit la brèche qu'il cherchait,
+derrière des buissons, dans un coin, près du ruisseau. C'était parfait.
+Il se sentait ragaillardi. Derechef, le plan lui apparut d'une exécution
+facile.
+
+A la fabrique, dans le vacarme des pilons, Sefietje circulait avec la
+goutte du soir. M. Triphon la vit entrer dans la «fosse aux huiliers»,
+suivie à pas de loup par Bruun, le chauffeur, qui resta à l'épier par
+une fente de la porte. M. Triphon haïssait cet homme pour sa constante
+habitude de ruse et d'espionnage. Il le détestait doublement, maintenant
+qu'il avait lui-même quelque chose d'important à cacher. Toute manoeuvre
+secrète l'inquiétait, par le rapport qu'elle pouvait avoir à l'événement
+sensationnel que le petit teilleur de lin était venu annoncer. Il
+bouscula sans ménagement l'espion et pénétra dans l'huilerie. Sefietje
+se trouvait avec sa bouteille au milieu des «huiliers», qui
+l'entouraient pendant qu'elle remplissait le verre; les pommettes
+rouges, signe indubitable chez elle de grande agitation intérieure, elle
+semblait leur raconter des choses qui les intéressaient prodigieusement.
+L'inusité de ceci frappa M. Triphon. D'ordinaire, Sefietje parlait le
+moins possible avec ces hommes qu'elle détestait violemment.
+Saurait-elle déjà la grosse nouvelle et était-elle en train d'en parler?
+M. Triphon, faisant un effort sur lui-même, s'approcha des «huiliers»,
+comme si de rien n'était.
+
+Aussitôt le groupe se dispersa et Sefietje continua sa tournée avec son
+verre et sa bouteille. Les pilons rebondissaient et cognaient; le soleil
+couchant tendait en diagonale, à travers les vitres de la chambre des
+machines, une poutre d'or transparente dans le trou sombre; M. Triphon
+ne s'attarda pas plus que d'habitude: il observa de côté le visage des
+«huiliers» et se dirigea vers la «fosse aux femmes». Mais à peine
+avait-il fermé la porte derrière lui qu'une clameur sauvage s'éleva.
+Feelken répétait avec une obstination agaçante son insupportable
+«Fikandouss-Fikandouss», Leo mugissait son effarant «Oooo ... uuuuu ...
+iiiii» et les autres riaient d'un rire énorme dans le tonnerre des
+pilons. «Sacredieu! Ils savent!» ragea M. Triphon. D'un mouvement
+brusque, il fit demi-tour, prêt à rentrer dans l'huilerie pour demander
+des explications. Une seconde de raisonnement plus calme le retint. Il
+étouffa un juron de fureur et entra chez les femmes.
+
+Il y retrouva Sefietje avec sa bouteille et son verre, entourée cette
+fois par les ouvrières qui buvaient ses paroles. Leurs yeux brillaient,
+les bouches étaient ouvertes d'étonnement, tout travail semblait arrêté.
+Mais dès qu'on l'aperçut, fini! toutes s'occupaient exclusivement de
+leur ouvrage, tandis que Sefietje, les joues en feu, se hâtait de
+remplir le verre pour quitter l'atelier, sitôt servie la dernière
+ouvrière. M. Triphon bourra sa pipe et les regarda toutes d'un coup
+d'oeil circulaire plein de méfiance. Mais rien ne trahissait leurs
+pensées; elles parlèrent un moment du temps, qui était vraiment
+extraordinaire pour la saison; et, comme M. Triphon ne répondait rien,
+toutes gardèrent pareillement le silence: un silence gênant, qui dura
+deux ou trois minutes, jusqu'à ce qu'il comprît l'inutilité d'une
+attente plus longue et, la mine renfrognée, quittât l'atelier.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+A la maison régnait un état d'esprit bizarre, obscur et incertain. Dans
+la cuisine, décidément, il n'était point normal. Sefietje se trahissait
+par une agitation insolite. Eleken semblait ne point connaître une
+seconde de repos; ses allées et venues étaient continuelles, et sans
+cesse ses jupes passaient et repassaient en coup de vent derrière les
+portes. L'attitude de sa mère inspirait des doutes. Savait-elle? Ne
+savait-elle pas? Il hésitait. Parfois elle le regardait avec une
+tristesse grave; l'instant d'après, rien ne lui semblait changé, et elle
+avait son visage de toujours. En tout cas, son père ne savait rien,
+c'était certain. Il montrait à table son humeur habituelle, sans aucune
+aménité, mais aussi sans hostilité apparente. Il était même plus
+communicatif que de coutume; il parla longuement de ses
+affaires--naturellement--sous un jour qui n'était pas trop sombre.
+
+M. Triphon, qui sentait venir l'heure de son entreprise hasardeuse,
+mangeait, le coeur battant, avec effort. Les morceaux lui restaient dans
+la gorge, mais il les avalait tout de même, pour ne pas éveiller de
+soupçons. Sa mère s'en aperçut pourtant et lui demanda, avec une
+sollicitude débonnaire:
+
+--Tu n'es pas bien, mon garçon?
+
+--Oh! si, si, dit-il, je n'ai pas grand'faim, voilà tout.
+
+Et il posa sa fourchette. M. de Beule leva les yeux dans la direction de
+son fils et ses sourcils se contractèrent d'un air revêche. M. Triphon
+tressaillit. «Saurait-il tout de même quelque chose?» se demanda-t-il.
+Mais il se remit promptement. M. de Beule, son assiette garnie pour la
+seconde fois, se remit à parler de l'état de ses affaires, et M. Triphon
+pensa: «Ce n'est rien, c'est sa mauvaise humeur naturelle, qui, sans
+raison, se manifeste tout à coup».
+
+Eleken, croyant que la famille avait fini de souper, entra pour
+desservir; mais, à la vue de M. de Beule qui mangeait encore, elle se
+hâta de déguerpir avec une sorte d'effroi, sans même entendre ce que Mme
+de Beule lui demandait. M. de Beule, dérangé par ce va-et-vient rapide,
+leva des yeux chagrins et bougonna:
+
+--Qu'y a-t-il donc? Pourquoi court-elle ainsi!
+
+Sans attendre la réponse, il reprit, en appuyant sur d'infimes détails,
+ses longues considérations d'ordre commercial. Il s'adressait
+exclusivement à sa femme, qui écoutait, les traits fatigués.
+
+Eleken rentra pour servir le dessert. A nouveau elle avait presque
+disparu avant que Mme de Beule eût eu temps de lui expliquer ce qu'elle
+désirait. M. de Beule lui lança un mauvais regard, mais sans rien dire.
+M. Triphon mastiquait un morceau de tarte, s'efforçant de manger très
+lentement. Quand il eut fini il se leva et, d'un air aussi calme, aussi
+naturel que possible, comme il faisait chaque soir, il quitta la salle à
+manger.
+
+Kaboul, selon son habitude, l'attendait derrière la porte, pour faire un
+tour. Dehors, il ne faisait pas encore tout à fait sombre. Une belle
+lumière dorée, limpide éclairait la baie vitrée donnant sur le jardin et
+M. Triphon excita à voix basse son petit chien, qui se mit aussitôt à
+japper d'une voix perçante, en sautant sur la porte. M. Triphon la lui
+ouvrit et ensemble ils gagnèrent le jardin.
+
+D'abord il n'alla pas plus loin. Il avait ramassé une pomme de terre; il
+la lançait sur le gazon et Kaboul la rapportait, très animé par le jeu.
+Les servantes pouvaient le voir par les fenêtres de la cuisine, et ses
+parents, de même, par les baies vitrées de la vérandah. Et ainsi, petit
+à petit, imperceptiblement, suivant chaque fois de quelques pas la pomme
+de terre lancée et rapportée, il avançait tout doucement dans le jardin
+crépusculaire jusqu'au moment où il fut hors de vue. Alors, brusquement,
+de toute la vitesse de ses jambes, il se mit à courir. Il passa en
+trombe le petit pont du ruisseau, s'élança le long de la rive, piqua
+dans la brèche de la haie. Kaboul l'avait suivi, comme il faisait
+toujours; mais, devant ce passage insolite par une brèche, il se
+rebiffa, arc-bouté des quatre pattes, et refusa d'aller plus loin.
+«Kaboul!... Nom de Dieu!» rugit M. Triphon d'une voix sourde. Au lieu
+d'obéir et de suivre son maître, Kaboul tout à coup se mit à aboyer
+d'une voix stridente. M. Triphon, terrifié, d'un bond regagna le jardin.
+Il saisit des deux mains l'odieux cabot et le serra à l'étouffer. Il
+haletait de rage; pour un peu il l'aurait tué. Replongeant dans la
+brèche, il courut quelques pas, lâcha son petit chien qui, heureusement,
+le suivit en frétillant de joie.
+
+Le soir était d'une splendeur idéale, un peu frais et figé, comme il
+arrive au printemps, mais d'une pureté et d'une sérénité incomparables,
+avec des teintes profondes d'un vert lumineux semé de pâles étoiles,
+comme si le ciel même devenait un champ immense de couleurs printanières
+où frissonnaient doucement de blanches floraisons. Les rossignols
+chantaient dans le noir des jardins et les chauves-souris voletaient en
+silence, pareilles à des ombres inquiètes.
+
+M. Triphon courait ... courait à perdre baleine. Il fallait lutter de
+vitesse avec le temps, qui pressait terriblement. Pourvu qu'il ne
+rencontrât personne, qui le forçât à ralentir, à s'arrêter! C'était une
+question de vie ou de mort pour lui. Mais, chance inespérée, personne.
+La sueur lui coulait le long des joues, ses jambes se dérobaient sous
+lui, bientôt il n'en pourrait plus. Des ailes pour aller plus vite, pour
+atteindre, frémissant de désir, ce que, peu d'heures auparavant, il
+voulait éviter à tout prix....
+
+Toujours accompagné de Kaboul qui gambadait à ses côtés, il arriva au
+chemin de terre, où les maisonnettes s'estompaient vaguement sous le
+ciel encore limpide. Il s'arrêta une seconde, pour reprendre haleine. Il
+haletait, il était ruisselant. Il s'épongea avec son mouchoir. En son
+coeur battait comme un marteau. Ses joues brûlaient. Il passa devant la
+grange du petit teilleur. Il s'étonna, s'inquiéta presque, de ne point
+l'y trouver au travail. Qu'est-ce que cela signifiait? Était-ce un
+mauvais présage? Il s'arrêta encore, à fouiller du regard, l'oreille aux
+écoutes. Il se sentait ému et faible comme un enfant. Il en aurait
+pleuré. Ce ne fut qu'un instant. Il se ressaisit, poussa la grille du
+jardinet, suivit le petit sentier, s'arrêta devant la porte et cogna
+doucement du doigt.
+
+--Qui est là? demanda-t-on aussitôt du dedans.
+
+--Moi... monsieur Triphon, répondit-il d'une voix sourde.
+
+La porte vivement s'ouvrit et il entra. Devant lui, dans le petit
+couloir, se trouvait Lisatje.
+
+--Comment va?... Comment va?... demanda-t-il tout de suite d'une voix
+entrecoupée.
+
+--Oh! très bien, très bien, monsieur Triphon. C'est un si joli bébé!
+répondit Lisatje attendrie.
+
+Ses tempes bourdonnaient. Il avait l'impression baroque qu'il devait y
+avoir chez lui quelque chose de ridicule, il ne savait quoi. Il entra.
+Marie était assise devant son coussin de dentellière et le père Neirynck
+et Maurice fumaient calmement leur pipe, assis de chaque côté de l'âtre
+éteint. M. Triphon s'attendait de leur part à un accueil plutôt frais.
+Des paroles dures de leur part lui eussent paru logiques et naturelles.
+Mais rien de pareil n'arriva. Au contraire. Le joli et frais visage de
+Marie rayonnait de bonheur et ses yeux caressants souriaient; le père
+Neirynck et son fils touchèrent très poliment le bord de leur casquette
+et dirent à leur tour, l'un après l'autre:
+
+--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous félicite!
+
+M. Triphon n'en revenait pas. Est-ce qu'il rêvait? Il ne savait plus
+comment se tenir, de quel côté se tourner. Cela frisait
+l'invraisemblable. On eût dit qu'il avait accompli quelque acte
+glorieux. Un instant il se demanda si décidément on se moquait de lui.
+Mais non. D'un air soumis ils l'invitèrent à s'asseoir, pendant que
+Lisatje allait voir s'il pouvait entrer dans la chambre de Sidonie. La
+mère Neirynck parut sur le seuil de la chambrette.
+
+--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous félicite! dit-elle, tout comme
+les autres.
+
+Et, avec un geste discret:
+
+--Voulez-vous venir voir?
+
+M. Triphon se leva. Ses jambes tremblaient et un voile flottait devant
+ses yeux. A présent, sur le point de la revoir, il eût presque mieux
+aimé être loin. Il redoutait l'inconnu derrière cette porte entr'ouverte
+et craignait de ne pouvoir maîtriser son émotion. Machinalement, d'un
+pas de somnambule, il se dirigea vers la chambre. Il lui fallut baisser
+la tête sous la voûte basse pour franchir le seuil. La mère ferma
+doucement la porte derrière lui. Kaboul, qui voulait aussi entrer, reçut
+la porte sur le nez et poussa un glapissement.
+
+Une petite lampe à pétrole, posée sur une armoire, éclairait faiblement
+la chambrette basse aux murs grisâtres et au plafond sombre. Comme dans
+un rêve M. Triphon vit deux couchettes, avec un berceau entre elles.
+Dans l'une, Sidonie était allongée sur le dos, très pâle, ses beaux
+cheveux sombres épars sur l'oreiller blanc. A côté du berceau se tenait
+Lisatje, penchée et souriante, avec des yeux humides d'attendrissement.
+
+M. Triphon ne voyait que Sidonie. Il la regardait, avec toute la tension
+de son esprit, comme s'il se trouvait en présence d'un prodige
+inconcevable. Remué jusqu'au plus profond de son être, il était en proie
+à une sensation nouvelle et inconnue: une sorte de respect religieux
+devant l'émouvant mystère de la maternité.
+
+Elle lui sourit très doucement et lui tendit une main pâle et amaigrie.
+Il l'étreignit avec passion, y appuya ses lèvres, éclata brusquement en
+larmes violentes. Elles coulaient comme d'une fontaine: il pleurait
+comme un pauvre petit enfant, que les réalités de la vie accablent. Il
+disait des choses incohérentes, noyées de remords et d'amour; il tomba à
+genoux et demanda pardon pour tout le mal qu'il lui avait fait. Sidonie
+se mit aussi à pleurer et gémir. Mais la mère intervint avec autorité:
+ces émotions ne valaient rien pour Sidonie. Que M. Triphon garde son
+calme et aille voir l'enfant dans son berceau.
+
+M. Triphon fut consterné. L'enfant! C'est vrai, il y avait un enfant. Il
+l'avait totalement oublié! Les paroles de la mère Neirynck tombèrent sur
+lui comme une douche froide. Il se leva et s'approcha en hésitant,
+presque avec angoisse, du berceau, dont Lisatje bien doucement écartait
+les rideaux.
+
+M. Triphon vit quelque chose: une figure grosse comme le poing, d'un
+rouge violacé sous un minuscule bonnet blanc, et qui faisait d'affreuses
+grimaces. La bouche, contractée de spasmes, laissait suinter des bulles
+baveuses, les yeux étaient fermés avec effort, comme s'ils ne devaient
+jamais s'ouvrir et deux menottes, pas plus grosses que des noix,
+semblaient se cramponner à quelque objet précieux et invisible, qu'elles
+s'obstinaient à ne pas lâcher.
+
+--Petit Triphon ... Petit Triphon ..., répétait Lisatje d'une voix émue
+en caressant doucement les petites joues.
+
+Puis se retournant vers M. Triphon, les yeux brillants:
+
+--N'est-ce pas que c'est un beau bébé, monsieur Triphon? Le joli petit
+mignon! Il vous ressemble comme deux gouttes d'eau.
+
+M. Triphon regardait, immobile, comme figé. Il trouvait l'enfant si
+hideux qu'il lui était impossible d'articuler un son. Est-ce que
+vraiment cela lui ressemblait, cette horreur, ce monstre? Il ne pouvait
+le croire, s'y refusait. Cette idée le révoltait. Il en était dégoûté et
+il en avait peur. Il jetait des regards anxieux autour de lui, comme
+s'il avait eu envie de prendre la fuite. Mais les femmes ne remarquaient
+rien de son effarement; la mère était aussi attendrie que sa fille; et
+Lisatje prit l'enfant dans son berceau et le présenta à M. Triphon, pour
+qu'il le tînt un instant dans ses bras. Il n'osa refuser. Ses mains
+tremblaient en le tenant et, sans le regarder, à bout de bras, il alla
+le porter à Sidonie, qui le coucha sur son coeur, comme un trésor
+inestimable, et lui dit des choses que seule une mère sait dire.
+
+M. Triphon pensa soudain au temps qui pressait. D'un geste nerveux, il
+tira sa montre et constata avec effroi qu'il était près de neuf heures.
+Il lui fallait partir au plus vite; on le chercherait à la maison; on ne
+comprendrait pas ce qu'il était devenu. Une ombre de tristesse passa sur
+le visage de Sidonie.
+
+--Déjà ..., gémit-elle.
+
+--Il faut, il faut! répondit-il avec abattement.
+
+--Est-ce que vous reviendrez bientôt?
+
+--Aussitôt que j'en aurai l'occasion.
+
+Il se pencha sur elle et l'embrassa tendrement.
+
+--Et votre enfant, vous ne lui donnez pas aussi un baiser ..., dit-elle.
+
+Miséricorde! Cet enfant! Il l'avait encore oublié! Elle le tendit vers
+lui à bout de bras; et lui réapparut, cette fois tout près, l'horrible
+petite figure grimaçante, avec cette peau qui semblait cuite, ratatinée,
+écorchée, ces yeux spasmodiquement fermés, cette bouche baveuse qui
+soufflait des bulles. Comment était-il possible de dire que cela
+ressemblait à un être humain et à lui, surtout! Ces femmes étaient
+folles, avec leurs ressemblances! Il tendit ses lèvres frémissantes vers
+l'enfant et lui donna un baiser, les yeux clos, pour ne pas voir.
+
+--On dirait que vous en avez peur, ricana la mère Neirynck.
+
+Il eut une surprise. La peau tendre de l'enfant, sous ses lèvres, était
+d'une douceur si duvetée, si veloutée qu'il ne put maîtriser une émotion
+soudaine et profonde. Il aurait voulu l'embrasser encore et encore, mais
+une fausse honte le retint. Il en avait les larmes aux yeux. Il pressa
+longuement la main de Sidonie; il reviendrait au plus vite, c'était
+promis, et elle, de son côté, lui promettait de ne commettre aucune
+imprudence. Puis il s'arracha à son étreinte.
+
+Dans la cuisine l'attendait une autre surprise. Ivo, le petit teilleur,
+était là, tout saupoudré de poussière de lin et souriant dans sa barbe
+blonde, comme s'il éprouvait une grande joie intérieure. A sa vue, M.
+Triphon prit peur; mais toute la famille s'empressa de le rassurer. Ivo
+ne dirait rien, M. Triphon pouvait y compter. Le petit bonhomme
+s'approcha de lui, la main tendue et, à son tour, avec un large sourire
+de bonheur, il lui dit: «Que je vous félicite!»
+
+M. Triphon n'en revenait pas. Qu'avaient-ils donc tous à le féliciter
+comme pour une action d'éclat? Il ne savait plus que répondre et restait
+là, interdit, un ricanement bête sur les lèvres. Alors il ouvrit son
+portemonnaie et régala avec largesse. C'était là, somme toute, ce qu'ils
+semblaient attendre de lui. Visages épanouis, ils le reconduisirent
+jusqu'à la porte avec force remercîments. Kaboul se glissa comme une
+anguille entre les jambes et se mit à fureter à la recherche de son ami,
+le chat. Avec une menace sourde, M. Triphon le rappela immédiatement
+auprès de lui.
+
+La nuit printanière s'était assombrie, quoique limpide encore de lumière
+dorée et verdâtre dans le ciel à l'occident. Le terre semblait déjà
+dormir, mais le firmament vivait et scintillait. A la tour de l'église,
+neuf coups tintèrent; et aussitôt après l'horloge, la cloche,
+mélancolique, sonore et lente fit entendre le couvre-feu de chaque soir.
+D'autres cloches, dans les villages environnants, répondirent, chacune
+avec le son qui lui était propre et qu'on reconnaissait de loin. Puis
+retomba le grand silence. M. Triphon rentrait en courant à toutes
+jambes. Pour la seconde fois, il eut la chance de ne rencontrer
+personne. Les bruits vagues et solitaires du village semblaient plutôt
+s'éloigner de lui. Il n'entendait que l'aboi rauque des vieux chiens de
+garde dans les fermes et le chant intermittent des rossignols dans le
+noir des jardins. L'air était d'une immobilité absolue et presque
+angoissante. Du sol montait l'odeur des sèves printanières.
+
+Hors d'haleine, M. Triphon se retrouva à la haie, repassa par la brèche,
+avec Kaboul dans ses bras. L'instant d'après il arrivait en vue de la
+maison où les lampes étaient allumées. Il fit comme s'il n'avait pas
+cessé un instant de jouer avec Kaboul. Il lui lançait des objets à
+rapporter et te petit chien courait comme une boule, en jappant avec
+frénésie. Au bruit qu'il faisait, le visage anguleux de Sefietje parut
+derrière une des fenêtres éclairées. C'était précisément ce que voulait
+M. Triphon. Il s'amusa encore quelques instants dans l'obscurité avec
+son chien, puis rentra à la maison.
+
+--Je croyais que vous n'alliez plus revenir, dit Sefietje en lui jetant
+un coup d'oeil à la dérobée.
+
+--Oh! il n'est pas tard, répondit M. Triphon d'un ton indifférent et
+naturel.
+
+Sefietje, occupée à ranger sa vaisselle, ne dit plus rien. M. Triphon la
+regarda de côté, d'un oeil scrutateur. Elle avait les pommettes rouges
+et les traits un peu tirés. L'expression de son visage ne lui plaisait
+guère. Elle soupçonne quelque chose, se dit-il. Haletant, les pattes
+écartées, Kaboul s'était couché de tout son long sur le parquet; à
+l'étage, on entendait le va-et-vient agité d'Eleken dans les chambres.
+
+M. Triphon ne savait plus trop que faire. Il était encore sous le coup
+des émotions violentes et rapides par lesquelles il venait de passer.
+Violemment, à contre-coeur, il rentra dans la salle à manger, où ses
+parents achevaient leur soirée. M. de Beule, enfoncé dans son fauteuil,
+ronflait bruyamment, un journal déplié sur ses genoux. A l'entrée de son
+fils, il ouvrit un oeil hostile et son visage se renfrogna. Mme de
+Beule, ses lunettes sur le nez, lisait l'autre feuille du journal. Elle
+leva son bon regard vers M. Triphon:
+
+--Où as-tu été, mon garçon?
+
+--Un peu dans le jardin avec Kaboul, répondit M. Triphon.
+
+--Il doit faire plutôt frais, dit encore Mme de Beule.
+
+Assez bizarre, se dit M. Triphon, d'entendre émettre une opinion sur le
+temps par une personne qui n'avait pas mis le nez dehors. Mais il
+accorda néanmoins qu'il faisait plutôt frais, quoique délicieusement
+beau. La conversation tomba. M. de Beule ne s'y était pas mêlé. Il prit
+le journal sur ses genoux et se remit à lire. Mme de Beule, assurant de
+nouveau ses lunettes, fit de même.
+
+--Et toi? Tu ne lis pas encore un peu? demanda-t-elle à son fils.
+
+--Oui, un peu.
+
+Il prit sur une étagère le volume qu'il avait commencé. Cela avait pour
+titre: _Le Secret de l'Enfant trouvé_. Il lut, machinalement, l'esprit
+ailleurs. «Ils ne savent rien encore», pensa-t-il, «mais demain, ou
+après-demain, ils sauront tout; et alors....» Un regard de sa mère le
+replongea dans le livre; il lut:
+
+/*
+Raoul s'empressa de courir au rendez-vous. Comme il
+arrivait dans la clairière, le garde-chasse, dissimulé
+derrière le tronc d'un chêne séculaire, parut et s'avança
+mystérieusement vers lui. Raoul fronça les sourcils et
+prit un air hautain. Il n'aimait pas ce manant aux allures
+sournoises et cauteleuses. Il se méfiait de lui. Toutefois,
+présumant qu'il pourrait avoir besoin de ses services,
+il fouilla dans sa poche et y prit sa bourse, prêt à la lui
+jeter avec dédain. Le rustre ôta sa casquette galonnée et,
+saluant très bas, il dit:
+
+--Je suis chargé d'une missive pour M. le vicomte.
+
+--Ah! fit Raoul sur un ton glacial.
+*/
+
+M. Triphon leva les yeux d'un air ennuyé. Ce roman, quel intérêt ça
+pouvait-il avoir? Son roman à lui, roman vécu, était autrement
+empoignant et tragique! M. de Beule tout doucement s'était remis à
+ronfler, avec un ronflement plus fort de temps en temps, qui le
+réveillait; sa femme commençait à dodeliner de la tête, en exhalant
+parfois un profond soupir. M. Triphon en avait assez. Il ferma son livre
+et se leva.
+
+--Tu vas te coucher? demanda Mme de Beule d'une voix pâteuse.
+
+--Oui, maman.
+
+--Nous montons aussi? proposa-t-elle à son mari qui somnolait.
+
+Il ramassa son journal et grommela quelque chose qui semblait être une
+réponse affirmative.
+
+--Bonsoir, papa, dit M. Triphon d'une voix mate.
+
+--H'm, grogna M. de Beule avec une répugnance marquée.
+
+--Bonsoir, maman.
+
+--Bonsoir, Triphon.
+
+Et il quitta la salle. C'était ainsi chaque soir, depuis l'histoire avec
+Sidonie: de la part de son père, à peine un grognement en guise de
+bonjour ou bonsoir et, pendant le reste du jour, pas un mot ni un
+regard. De la part de sa mère, qui souffrait de cette hostilité sourde,
+tenace, vindicative, toute la bonté, toute l'amabilité qu'elle osait lui
+témoigner sans trop offusquer son mari, avec l'espoir lointain et vague
+que, peut-être, quelque jour, la réconciliation viendrait.
+
+M. Triphon se sentait tout à fait déprimé, accablé. Il pressentait
+l'orage qui allait infailliblement s'amonceler sur sa tête. Il ne
+doutait pas qu'une explosion nouvelle ne fût imminente. Et alors? Et
+ensuite? Renvoyé de la maison, sans moyens d'existence, à vau les
+chemins? Il ne savait. Tout était possible et il craignait le pis. Tout
+était sombre, triste, incertain. L'avenir devant lui se dressait sous
+l'apparence d'un mur noir. Découragé, il se déshabilla et se mit au lit.
+Il entendit son père et sa mère monter pesamment l'escalier. M. de Beule
+parlait d'une voix chagrine de la besogne du lendemain; et elle lui
+répondait en quelques mots vagues, sans signification. Peu après, il
+entendit monter Sefietje et Eleken. Sefietje toussait nerveusement, ce
+qui, chez elle, de même que les pommettes rouges, était toujours un
+signe d'agitation intérieure; et les jupes de la femme de chambre
+avaient un bruissement de fuite précipitée. La chambre où elles
+couchaient l'une et l'autre se trouvait au-dessus de celle de M.
+Triphon; pendant très longtemps, il perçut une rumeur assourdie de
+conversation ininterrompue. Sans aucun doute, se dit M. Triphon, elles
+savent ... tout au moins ont vent de quelque chose....
+
+Enfin il s'endormit, mais d'un sommeil inquiet, peuplé de cauchemars
+angoissants. En rêve il revoyait Sidonie dans son lit et elle était si
+pâle et si douce et si triste, avec ses beaux cheveux noirs épars autour
+d'elle sur la blancheur de l'oreiller. N'eût-on pas dit une morte ...
+une belle et bonne et tendre morte ... morte pour lui et par sa faute!
+Oh! le désespoir et le remords martyrisaient son coeur si vivement! Il
+était un assassin, un misérable! Lui seul l'avait tuée!... Et pourtant
+non, elle n'était point morte: elle souriait avec tendresse et tendait
+vers lui, avec une sorte de ferveur enthousiasmée, un tout petit être
+qu'elle lui disait de caresser et d'embrasser. Et cet attouchement, qui
+lui inspirait d'abord une invincible répugnance, était de nouveau d'une
+telle douceur veloutée, que dans son rêve il murmurait des paroles
+d'amour et qu'il étendait passionnément les bras, pour toucher et sentir
+encore. Cela dura ainsi quelques secondes de pure félicité. Puis,
+brusquement, il se voyait en présence de ses parents. Son père était
+pourpre de colère et l'insultait et le menaçait. Sa mère pleurait....
+D'un geste comminatoire et sans pardon, M. de Beule lui montrait la
+porte; et, du coup, il se trouvait quelque part en plein champ, dans le
+noir, à peine vêtu et la faim au ventre, sans un sou dans sa poche. Et,
+comme il ne savait que faire ni où aller, il entendait soudain un rire
+méprisant et moqueur; il se trouvait dans la «fosse aux huiliers», au
+milieu du vacarme rebondissant des pilons. Tous les ouvriers étaient à
+leur place habituelle. Berzeel avait un oeil poché, dans un visage
+tuméfié; Pierken lisait avec une concentration farouche sa petite
+feuille socialiste; la joue d'Ollewaert se bossuait d'une énorme chique;
+Feelken jetait son «Fikandouss»; Leo poussait son terrible «Oooo ...
+uuuu ... iiii....; Bruun épiait par une porte entr'ouverte; Free
+s'approchait de Miel avec un sourire narquois et lui lançait en pleine
+figure un «espèce de veau!» auquel Miel répondait d'un air idiot que
+c'était lui Free, le veau.
+
+De nouveau la scène changeait comme par enchantement, et à toute vitesse
+il courait vers la chaumière du père Neirynck et y entrait en coup de
+vent. Toute la famille était rassemblée autour de lui, attendant avec
+angoisse ses paroles; et il leur criait ce qu'il avait à leur dire, avec
+dureté et colère; cela ne pouvait durer ainsi, tout était fini, jamais
+plus il ne remettrait les pieds chez eux. Ils pâlissaient, leurs yeux
+s'écarquillaient d'horreur; Sidonie serrait en pleurant son enfant
+contre son coeur; Lisatje et Marie se lamentaient; la mère ouvrait la
+bouche comme pour crier et n'articulait aucun son; le père et Maurice
+s'affaissaient sur leurs chaises et le bon sourire du petit teilleur,
+qui était là aussi, se changeait en un rictus de souffrance et de
+déception. Il parlait ainsi et, ayant fini, il s'en allait sans un mot
+de regret ni un regard de consolation, les laissant tous dans une
+consternation profonde. Mais à peine se retrouvait-il seul dans la nuit,
+qu'il criait tout haut son remords et sa douleur; et il rentrait chez
+eux, il éclatait en sanglots, il embrassait Sidonie et les tendres joues
+du petit être, il suppliait qu'elle lui pardonnât et jurait que jamais
+il ne la quitterait, jamais, tant qu'il aurait un souffle de vie et
+quoiqu'il arrivât.
+
+Avec un cri perçant il s'éveilla. Il ouvrit les yeux et vit avec terreur
+une forme blanche, spectrale, à côté de son lit.
+
+--Maman! Est-ce vous? s'écria-t-il.
+
+--Oui, c'est moi, répondit, très inquiète, Mme de Beule. Qu'est-ce qui
+se passe, mon garçon? Qu'as-tu? Pourquoi as-tu crié si fort?
+
+--Est-ce que j'ai crié? demanda-t-il avec un tremblement.
+
+--Oh! horriblement! Je suis étonnée que papa ne l'ait pas entendu.
+
+Les doigts tremblants, elle alluma sa bougie et le regarda. Il avait le
+visage baigné de larmes.
+
+--Tu as pleuré! dit-elle, émue.
+
+Il eut un geste de désespoir. La réalité de ce qu'il avait rêvé le
+reprit avec une violence irrésistible et ses larmes coulèrent encore.
+
+--Qu'as-tu? Qu'as-tu? demanda-t-elle, angoissée.
+
+--Je voudrais être mort! sanglota-t-il.
+
+--Pourquoi? Pour qui? demanda-t-elle d'une voix sourde.
+
+Il ne répondit pas; il sanglotait dans son mouchoir.
+
+--Est-ce pour ... pour cette fille perdue? dit-elle avec dégoût.
+
+--Ce n'est pas une fille perdue, répondit-il en hochant la tête.
+
+Mme de Beule serra les lèvres, droite, raidie, muette de désespoir.
+
+--Mais, Triphon ..., mais, Triphon! dit-elle enfin. Tu ne vas plus
+penser à cette malheureuse histoire! Une femme qui a roulé avec tout le
+monde!
+
+--Ça n'est pas vrai!... C'est une honnête fille! cria-t-il tout haut,
+avec véhémence.
+
+--Sst, sst... Papa pourrait entendre, dit Mme de Beule terrifiée.
+
+Et, d'une voix plus douce, mais que le désespoir et la douleur faisaient
+trembler:
+
+--Tu ne songes tout de même pas à l'épouser!
+
+--Je voudrais l'épouser, affirma-t-il d'un air sombre. Mme de Beule leva
+les mains au ciel et les larmes roulèrent sur ses joues.
+
+--Oh! mon garçon, mon garçon, gémit-elle. J'aimerais mieux te voir
+porter en terre.
+
+Il ne répliqua pas, buté, farouche, toujours sombre.
+
+--Promets-moi que tu ne le feras pas, Triphon.
+
+--Je ne promets rien et je vous dis que je ne l'abandonnerai pas.
+
+--Il n'est pas question que tu l'abandonnes, reprit Mme de Beule, faible
+et conciliante, mais ne l'épouse pas, je t'en supplie, ne l'épouse pas.
+
+Il ne dit rien. Le silence était pénible.
+
+--Promets-le moi, veux-tu? insista-t-elle en soupirant.
+
+Il fit un effort violent sur lui-même et répondit enfin, d'un ton
+hargneux:
+
+--Comment voudriez-vous que je l'épouse? Je ne possède rien!
+
+Elle le remercia avec effusion; elle lui prit les deux mains et les
+serra convulsivement, comme s'il venait de dire quelque chose
+d'immensément bon et consolant. De la chambre au-dessus, où dormaient
+Sefietje et Eleken, parvenait une vague rumeur. Évidemment, les
+servantes s'étaient réveillées au bruit et elles entendaient.
+
+--Taisons-nous, taisons-nous ..., murmura Mme de Beule. Vite, mon
+garçon, rendors-toi. Tout s'arrangera, tu verras.
+
+Sur la pointe des pieds elle se glissa hors de la chambre, ferma la
+porte avec précaution, disparut sur le palier, qui craqua un instant.
+
+Avec un profond soupir, M. Triphon remit la tête sur l'oreiller et
+s'endormit.
+
+
+
+
+XX
+
+
+M. de Beule n'apprit la chose que trois jours plus tard. Comment, et par
+qui, M. Triphon ne savait; mais il s'en aperçut tout de suite, pendant
+le repas, rien qu'à voir le visage congestionné et féroce de son père,
+qui soufflait littéralement de fureur concentrée. Les traits consternés
+de sa mère disaient d'ailleurs abondamment qu'une scène avait déjà eu
+lieu et qu'elle ne devait pas avoir été tendre. A table, M. de Beule ne
+prononça pas le moindre mot et n'eut pas même un regard pour son fils;
+mais à la fin du dîner, au moment où il se levait de table, sur une
+question de Mme de Beule, sans rapport d'ailleurs avec l'histoire, il
+fit une réponse oblique: il faudrait tordre le cou, déclara-t-il d'une
+façon sommaire, aux gens qui se conduisent comme des crapules et qui
+sont la honte de leur famille. M. Triphon comprit aisément l'allusion,
+mais ne fit semblant de rien; et, comme d'habitude, Mme de Beule rentra
+dans sa coquille, sans souffler mot.
+
+M. Triphon estimait ce courroux paternel tout à fait illogique et
+exagéré. Qu'il n'y eût pas lieu de se réjouir, il le comprenait fort
+bien; mais, puisqu'il était entendu qu'un enfant devait naître, rien de
+plus naturel qu'il vînt au monde. M. Triphon se demandait en quoi ce
+résultat prévu, inévitable pouvait aggraver sa culpabilité. Ou bien, la
+rage de M. de Beule venait-elle de ce qu'il avait appris la visite de
+son fils chez Sidonie? Il sonda sa mère à ce sujet, car il lui parlait
+désormais plus librement de l'histoire. Non, son père l'ignorait encore.
+Tout ce qu'il savait, c'était que l'enfant était né et qu'il portait le
+prénom de Triphon. De là sa grande colère.
+
+M. Triphon aurait presque mieux aimé que son père en sût davantage.
+Comme il ne manquerait pas de l'apprendre un jour, que serait-ce alors?
+Le jetterait-il à la rue, comme il l'en avait menacé? M. Triphon était
+prêt à tout; il s'attendait au pire. Mais, quoiqu'il arrivât, jamais il
+ne quitterait Sidonie, parce qu'il sentait bien, maintenant, qu'il
+n'était plus capable de la quitter. Il avait froidement envisagé et
+arrangé son avenir. Après bien des combats intérieurs et des larmes il
+avait enfin promis à sa mère qu'il n'épouserait pas Sidonie, mais, par
+contre, il s'était réservé le droit d'aller la voir de temps en temps;
+la faible et malheureuse Mme de Beule s'y était résignée. Désormais il y
+allait régulièrement trois fois par semaine, le soir. Il était redevenu
+l'habitué fidèle, presque un membre de la famille. Sa place l'y
+attendait, comme dans un cercle ou au café. Il y trouvait un repos et
+une sorte de bien-être, qui lui manquaient extrêmement à la maison. Sous
+le manteau de la cheminée sa longue pipe pendait entre deux clous, son
+pot à tabac se trouvait dans une armoire, tenu bien au frais par Sidonie
+et sa mère. Sidonie était complètement remise; elle nourrissait son
+enfant et devenait fraîche comme une rose. L'enfant en lui-même
+n'intéressait plus autant M. Triphon. Il était rare qu'il ressentît cet
+émoi paternel de la première fois. Un petit être uniquement occupé à
+téter et à dormir, cela l'effarait comme quelque chose de monstrueux.
+Par contre, toutes ces femmes empressées autour du petit animal qu'était
+son fils l'amusaient et l'animaient. Sidonie montrait à le choyer la
+tendresse protectrice d'une mère poule, Lisatje et Marie étaient
+jalouses l'une de l'autre et se querellaient parfois à qui le
+dorloterait. Seule, la mère gardait son sang-froid. Elle surveillait de
+très près M. Triphon et sa fille en répétant à toute occasion: «Faites
+bien attention au moins qu'il n'en vienne pas un second». Mais M.
+Triphon et Sidonie en avaient aussi peur qu'elle. On y veille, mère
+Neirynck.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+A la fabrique, c'était singulier de voir comment la nouvelle fut
+accueillie. M. Triphon s'était attendu au pire certainement, à des
+ricanements mauvais, à peine déguisés, peut-être à de l'hostilité
+ouverte, brutale. Il n'en fut rien, Leo, il est vrai, ne manquait pas de
+lancer son formidable «Oooo ... uuuu ... iiii ...» dès qu'il
+l'apercevait, de même que Feelken «fikandoussait» sans se gêner, mais
+cela n'atteignait pas les proportions d'une offense et ne durait jamais
+longtemps. Au contraire. Ils le faisaient plutôt par habitude, et M.
+Triphon remarqua même chez eux une sorte de déférence respectueuse à
+laquelle il n'était pas du tout habitué. Il était surtout frappé de
+l'attitude de Pierken, qui, nourri de son journal socialiste, ne pouvait
+voir en M. Triphon, aussi bien qu'en M. de Beule et tous les autres
+patrons, que les suppôts de l'odieux Capitalisme. Il y avait parfois une
+réelle bienveillance dans le regard que Pierken dirigeait vers le fils
+du patron. Et un jour, au repos de quatre heures, M. Triphon surprit un
+bout de conversation qui roulait sur lui et l'intéressait au plus haut
+point.
+
+Accroupis en ligne contre le mur dans la cour, les ouvriers mastiquaient
+leur tartine, lorsque M. Triphon, en sortant de l'huilerie, entendit
+prononcer son nom. Du coup il s'arrêta et se tint caché derrière une
+porte. On parlait de la fameuse histoire et Pierken disait, d'un ton
+tranchant et doctoral:
+
+--Je trouve ça bien. Je trouve bien qu'il continue à s'occuper de
+Sidonie. Il pourrait faire mieux, sans doute. Son devoir serait de
+l'épouser. Mais ce qu'il fait pour l'instant est tout de même bien et,
+en tout cas, mieux que ce que j'aurais attendu de lui. C'est un
+commencement de justice sociale. M. Triphon et ses parents ont vécu
+toute leur vie du travail de leurs ouvriers et, aujourd'hui, il restitue
+en la personne de Sidonie une faible partie de l'argent volé à la classe
+ouvrière. Il l'entretient, elle et sa famille, autant qu'il peut; et,
+très probablement, il continuera à l'entretenir, car il ne peut pas s'en
+décoller. Bon ça! Comme revanche, c'est tapé.
+
+Les ouvriers n'étaient pas tous de cet avis. Il y eut quelque rumeur
+dans le groupe et Free déclara avec cynisme:
+
+--Eh ben, moi, à sa place, je ne le ferais pas. Je m'en ficherais.
+
+--Vous seriez une franche fripouille! s'indigna Victorine, la bonne amie
+de Pierken.
+
+--Fripouille ou pas, je m'en ficherais! reprit Free avec conviction.
+
+Pierken se fâcha tout rouge.
+
+--Les individus de ta sorte sont les pires ennemis de la classe
+ouvrière, gronda-t-il.
+
+Free eut un sourire et demeura très calme.
+
+--Et toi, Ollewaert, tu le ferais? demanda-t-il en se tournant vers le
+petit bossu.
+
+Ollewaert se gratta l'oreille et regarda sa fille, dont la présence
+semblait le gêner pour dire exactement ce qu'il pensait.
+
+--Faut voir, dit-il enfin. C'est aux femmes à faire attention.
+
+--Vous voyez bien! s'écria Free triomphant.
+
+--Naturellement les hommes se soutiennent entre eux. Ils se valent! dit
+une ouvrière.
+
+Les hommes protestèrent avec véhémence; mais il semblait bien qu'une
+vérité venait d'être dite, car aucun d'eux, sauf Pierken, ne s'éleva
+contre l'opinion de Free.
+
+Le coeur de M. Triphon battait à grands coups. Il était en proie aux
+sentiments les plus contradictoires, et volontiers il en eût appris
+davantage. Mais à cet endroit on pouvait le surprendre à chaque instant
+et il avait beaucoup de peine à retenir Kaboul, qui s'impatientait. Il
+le lâcha enfin et le petit chien fut d'un bond dans la cour, où aussitôt
+des «sst» avertisseurs se firent entendre. Du coup, la conversation
+tomba. M. Triphon allait suivre son compagnon lorsque, en franchissant
+le seuil et tournant machinalement la tête, qu'aperçut-il.... Bruun qui
+l'épiait de loin, par la porte entr'ouverte de la chambre des
+machines!... «Sacredieu!» gronda M. Triphon d'une voix sourde. Le rouge
+de la honte lui monta aux joues, et il eut un mouvement instinctif pour
+sauter sur le mouchard. Mais déjà Bruun avait tout doucement refermé la
+porte.
+
+Dans la cour les ouvriers s'étaient levés, prêts à retourner au travail.
+Les femmes se dirigeaient, les jambes raides, vers leur «fosse»; et sous
+la porte charretière apparut Justin-la-Craque, suivi de son aide Komèl,
+qui portait une barre de fer. Justin était visiblement dans les vignes.
+Il se dirigea tout droit vers M. Triphon, qu'il n'avait pas vu depuis
+l'histoire, et se mit à fredonner en mineur, les yeux fixés sur le jeune
+homme, ses yeux aqueux d'ivrogne:
+
+--Ooooooooooo...
+
+--Pepita... Pepita..., dit Leo en riant.
+
+--Ooooooooooo... répéta Justin avec entêtement en se tournant vers Leo.
+
+--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! glapit Feelken.
+
+--Ooooooooooo... persista Justin en se tournant, cette fois, vers
+Feelken.
+
+Et, tout à coup d'une voix de tête, suraiguë:
+
+--Peeeeee ... pepepepeeeee ... pepitapepitapepita!
+
+Les hommes se tordaient et là-bas les femmes s'étaient arrêtées,
+immobiles, devant leur «fosse», pour ne rien perdre de la comédie.
+
+Avec un beau geste de ses deux mains noires étendues, Justin-la-Craque
+refaisait face à M. Triphon.
+
+--Oooo ... monsieur Triphon, pourquoi n'avez-vous pas suivi mon conseil?
+grogna-t-il.
+
+--Suivi votre conseil? Quel conseil? demanda M. Triphon étonné.
+
+--Ooooooooo ... réitéra Justin d'un air sombre.
+
+Puis, brusquement, changeant complètement de ton, avec une familiarité
+d'ivrogne:
+
+--Dites donc, monsieur Triphon, payez-nous un verre. Un jour comme
+aujourd'hui, ça en vaut la peine.
+
+Toute l'équipe partit d'un énorme éclat de rire et M. Triphon, très
+gêné, ne savait que répondre, quand soudain Muche parut dans la cour,
+immédiatement suivi de M. de Beule, comme un tonnerre tombant au beau
+milieu de la joie. Il ne s'enquit même pas de ce qui se passait; il
+était cramoisi de fureur et se mit à «partir» de tous côtés, comme un
+dément. Les hommes se précipitèrent dans l'huilerie et les femmes dans
+leur «fosse». Écumant, M. de Beule se tourna vers Justin-la-Craque et
+Komèl, avec un coup de gueule:
+
+--Justin, si je t'attrape encore une fois à amuser les ouvriers pendant
+les heures de travail, je te flanque à la porte et tu ne remettras plus
+les pieds ici!
+
+--Mais m'sieu, mais m'sieu! Je viens rapporter cette barre de fer qui
+était à réparer, dit Justin déconfit et du coup dégrisé.
+
+--Tu m'as compris, hein? clama M. de Beule trépignant de rage.
+
+--Mais oui, m'sieu, mais oui, répétait humblement Justin. Mais voilà,
+m'sieu, la réparation est faite.
+
+Et, comme preuve, il désignait la barre de fer, que portait Komèl.
+
+M. de Beule ne daigna point ajouter un mot. Passant, tout bouillant,
+devant M. Triphon, il disparut dans la «fosse aux huiliers». On
+l'entendit hurler quelque chose dans le vacarme trépidant des pilons. Il
+en ressortit, les épaules gonflées, traversa la cour, fonça sur la porte
+de la «fosse aux femmes», où les malheureuses tremblaient, penchées sur
+leur ouvrage. L'une après l'autre il les regarda, les yeux flamboyants,
+prêt à éclater: mais pas moyen de trouver le motif. Elles en avaient la
+respiration presque coupée, comme anéanties. La vieille Natse était
+tellement bouleversée qu'elle ne pleurait même pas. Il souffla fort et
+repartit en faisant claquer la porte. Il faillit se heurter à M.
+Triphon, qui se dirigeait vers la remise. Avec un regard en éclair, bref
+et fulminant, sur son fils, il passa sans rien dire. Kaboul et Muche
+s'entreflairèrent un instant comme des étrangers, puis chacun d'eux
+suivit son maître. Au bout de quelques instants s'éleva de la «fosse aux
+huiliers» un «Oooo ... uuuu ... iiiii» mugissant et prolongé; M. Triphon
+comprit que son père était retourné à la maison.
+
+D'un pas hésitant, il rentra dans l'huilerie. Il y régnait une
+atmosphère d'émeute. Les pilons dansaient, bondissaient et, dans
+l'infernal tumulte, les ouvriers échangeaient à tue-tête des colloques
+saccadés. Feelken «fikandoussait», Leo rugissait, Berzeel et Poeteken se
+tordaient à cause de Justin-la-Craque, qui malgré tout s'était risqué
+dans l'huilerie et fredonnait en mineur un _O Pepita_ obstiné devant ce
+veau de Miel, immobile et bouche bée à l'écouter; tandis que, par la
+porte entr'ouverte de la chambre des machines, Bruun, son père, était
+aux aguets. Il valait mieux ne pas trop s'attarder ici en ce moment, se
+dit M. Triphon, et il comprit aussi que le prestige de son père était
+tombé à zéro. Il soufflait un véritable esprit de révolte. Pierken, en
+apparence le plus calme de tous, lui cria néanmoins en passant, d'une
+voix où tremblait la colère, que les ouvriers en avaient assez: ils
+étaient las de se voir insulter et mener comme un vil bétail.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Ce qui intéressait aussi M. Triphon c'était de voir, en dehors de la
+fabrique, quel accueil on lui ferait, dans le village, à la suite de
+l'histoire. Depuis des semaines, et surtout depuis qu'il passait la
+plupart de ses soirées auprès de Sidonie, il n'avait plus revu ses
+camarades d'estaminet, ni remis les pieds à la _Pomme d'Or_.
+
+Un soir, il y retourna. La jolie Fietje, que jadis il aimait tant à
+embrasser en cachette, à l'occasion, trônait comme de coutume,
+appétissante et tout sourire derrière son comptoir; une dizaine
+d'habitués s'éparpillaient en divers groupes autour des petites tables.
+Le fils du notaire y était, le fils du receveur, d'autres fils de
+notables. L'entrée de M. Triphon fut saluée d'un concert de cris et
+d'exclamations; Fietje, l'air d'une fleur entre les verres et les
+bouteilles de son comptoir, fut prise d'un rire roucoulant et
+inextinguible.
+
+--Eh! mon vieux, d'où viens-tu? On te croyait mort et enterré! Est-ce
+possible... c'est bien toi? crièrent-ils tous ensemble.
+
+Et l'un d'eux, le fils du brasseur, quitta sa chaise et se mit à tourner
+autour de M. Triphon en le considérant avec attention.
+
+--Mais oui, c'est lui, s'écria-t-il. Parole d'honneur! Aussi vrai que je
+suis ici!
+
+M. Triphon était visiblement ennuyé. Il essayait de plaisanter et de
+rire avec les autres, mais il riait jaune.
+
+--On s'amuse, à ce que je vois, fit-il avec une grimace. Qu'est-ce qu'il
+y a donc?
+
+--Ce qu'il y a! s'écrièrent-ils en choeur avec de gros rires. Mais, que
+nous sommes heureux de te revoir, parbleu! Hé, Fietje, offre à monsieur
+Triphon une chope ou une goutte.
+
+--Je n'ai pas besoin qu'on paye mes consommations, dit M. Triphon d'un
+ton plutôt acide.
+
+Tout le monde le regarda, sans rien dire, de l'air le plus étonné.
+
+--Quoi! Tu n'acceptes pas un verre de nous! s'exclama le fils du notaire
+au bout d'un instant.
+
+--Pourquoi voulez-vous m'offrir un verre? demanda M. Triphon, agressif.
+
+--Pourquoi?... mais pour rien! Pour le plaisir de te revoir! fut
+l'agaçante réponse.
+
+--Très bien; régalez-moi donc, dit M. Triphon. Et puisque vous voulez me
+régaler, permettez que je vous rende la politesse. Fietje, demande donc
+à ces messieurs ce qu'ils désirent.
+
+Et il les regarda tous d'un air presque provocant. Fietje, debout
+derrière son comptoir, riait toujours. On l'eût dit chatouillée par
+quelque chose de follement amusant. Elle redressait son joli buste et
+les larmes lui coulaient des yeux. M. Triphon la regardait avec une
+colère grandissante.
+
+--Est-ce de moi que tu ris, Fietje, dit-il brusquement d'une voix dure.
+
+Elle cessa de rire, le regarda d'un air sérieux, distant et digne.
+
+--J'ai pourtant bien le droit de rire, si ça me plaît, dit-elle.
+
+--Je te demande si c'est de moi que tu ris? insista M. Triphon d'une
+voix mordante.
+
+Et, comme Fietje, pour toute réponse, se reprenait à rire et roucouler,
+il se leva d'un bond et, avec un juron, sortit de la salle de café.
+
+Un vacarme sauvage salua son départ. Du dehors il l'entendit. «Sacré nom
+d'un tonnerre!» ragea-t-il dans le noir de la rue. Et les poings serrés,
+il se jura d'en tirer vengeance.
+
+Une autre rencontre, toute aussi déplaisante fut celle qu'il eut,
+quelque temps après, avec les trois demoiselles Dufour.
+
+En promenade avec Kaboul dans les champs il s'en retournait sans joie
+vers la fabrique lorsque soudain, à un détour du sentier qu'il suivait
+entre les blés, il vit venir dans sa direction les trois vierges rêches.
+Aucun moyen de les éviter; il était forcé de les rencontrer, presque les
+frôler. Déjà, une rougeur aux joues, il se composait une attitude,
+lorsque soudain, d'un mouvement identique, comme entraînées par une
+plaque tournante, toutes trois firent demi-tour et rebroussèrent chemin.
+Ce fut un acte d'hostilité tellement inattendu et flagrant que M.
+Triphon d'abord en resta cloué et ne comprit qu'au bout d'un instant le
+sens de leur geste. «Nom de Dieu de bigotes! Biques à bon Dieu!»
+cria-t-il, si haut qu'elles durent certainement l'entendre. La fureur
+lui montait à la tête en un flot empourpré. Et il eut un geste machinal
+pour les suivre et leur demander des explications.
+
+Il se contint, heureusement. Il tendit le poing derrière elles, qui
+s'empressaient, effarouchées, de rentrer au village. Mais l'affront
+l'avait blessé jusqu'au fond de l'âme, mille fois plus que l'avanie
+subie auprès de Fietje et des clients à la _Pomme d'Or_; la vague de
+colère passée, il se sentait malheureux et humilié au point d'en
+pleurer. A présent il savait assez ce qu'on pensait de lui au village.
+Il était perdu, irrémédiablement perdu dans l'estime de tout le monde.
+«Perdu», gémissait-il plein d'amertume, «perdu, parce que, au fond, je
+suis resté honnête, parce que je n'ai pas commis la vilenie d'abandonner
+cette pauvre fille.»
+
+Cette double aventure déposa au fond de son être un ferment
+d'exaspération et d'aigreur, qui désormais y demeura et de temps à autre
+remontait, gâtant sa vie. Il était un déclassé dans l'existence, c'était
+entendu; alors il ne se gênerait plus. Peu importait, dès lors, ce qu'on
+dirait ou penserait de lui. Peu importait ce que feraient ses parents.
+Il n'avait plus que Sidonie; maintenant il y allait presque chaque jour,
+à leur pauvre maisonnette d'ouvriers, comme vers le seul asile qui lui
+restât au monde. Il y trouvait un accueil invariablement cordial,
+amical. Il en fit son véritable chez lui. Il s'y installa comme au café,
+où il n'allait plus jamais. Il y fit venir vin, liqueurs, cigares,
+conserves; il y régalait toute la famille et leur voisin, le petit
+teilleur. Comme tout cela coûtait gros, bien plus qu'il ne lui était
+alloué à la maison, il fit des dettes par-ci par-là, qui seraient
+réglées plus tard, intérêts compris.
+
+Il s'en fichait. Tout lui était devenu indifférent. A présent les choses
+étaient ainsi et n'allaient plus autrement. Advienne que pourra, était
+désormais sa devise. A la maison, le visage furieux de son père, les
+soupirs attristés de sa mère tyrannisée, et, comme accompagnement, le
+mutisme renfrognée de Sefietje et l'inquiet coup de vent des jupes
+d'Eleken; là, chez ces gens pauvres, de l'humanité cordiale, au moins,
+une franche et fraîche jeunesse qui vous réconfortait. Il y oubliait sa
+misère morale et ses soucis rongeurs. Il ne savait s'il se déciderait
+jamais à épouser Sidonie. Peut-être oui, peut-être non. Mais cela
+pouvait durer ainsi: il n'était pas le seul à vivre de cette manière et
+s'en accommodait. Aux choses à s'arranger d'elles-mêmes.
+
+Du reste, Sidonie, ses parents, son frère et ses soeurs s'en
+contentaient aussi et ne parlaient plus de rien. Seule, la mère
+continuait à exercer une surveillance vigilante et répétait à
+l'occasion: «Très bien, tout ça, mais qu'il n'en vienne pas un second!»
+Et M. Triphon et Sidonie veillaient. Quant au «premier» il grandissait
+et se développait à souhait, au grand bonheur de la maman et des soeurs.
+Mais, comme il commençait à devenir fort bruyant et gênant,
+ordinairement on le fourrait au lit avant l'arrivée de M. Triphon, afin
+de ne pas gâter sa bonne soirée.
+
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+A la fabrique, pourtant, il y avait quelque chose de changé. On y
+sentait fermenter un sourd mécontentement, grandir comme une oppression.
+Il était rare que Leo fît encore entendre son mugissant «Oooo ... uuuuu
+... iiiii ...» et Feelken son agaçant «Fikandouss-Fikandouss». C'était
+un événement rare, quand Ollewaert demandait à M. Triphon une goutte aux
+puces de Kaboul, ou que le malicieux Free se payait la tête de cette
+espèce de veau qu'était Miel. Leo et Feelken montraient souvent des
+visages renfrognés et sombres; de même que Berzeel qui n'oubliait pas,
+certes, de se saouler chaque dimanche, mais, en reparaissant le lundi
+matin à la fabrique, montrait moins souvent un visage ensanglanté ou
+tuméfié. Les autres aussi étaient devenus plus silencieux et renfermés.
+Et Justin-la-Craque avait bien moins de succès que jadis lorsqu'il
+venait maintenant, suivi de Komèl, débiter, avec une obstination
+d'ivrogne, son sinistre _O Pépita_.
+
+Dans la «fosse aux femmes» le phénomène était à peu près analogue. On
+n'y entendait plus que rarement leurs voix nasillardes et traînantes
+égrener les airs mélancoliques par quoi elles essayaient de tromper les
+heures interminables de leur fastidieux travail; et c'était plutôt à
+voix basse qu'elles s'entretenaient, et de sujets qui paraissaient
+toujours sérieux et graves. On chuchotait, et même on soupirait
+beaucoup, depuis quelque temps dans la «fosse aux femmes»; et lorsque
+Sefietje venait à dix heures et à six, avec sa bouteille de genièvre, il
+était bien rare qu'elle s'assît quelques instants pour bavarder, comme
+elle faisait jadis.
+
+Sefietje et sa bouteille étaient pourtant le seul événement qui parvînt
+encore à tirer les ouvriers de leur humeur morose, les femmes aussi bien
+que les hommes. Lorsqu'elle avait passé, les conversations se faisaient
+plus animées et il arrivait même qu'on entendît un bout de chanson; mais
+cela durait bien peu. La tristesse renfrognée reprenait le dessus;
+surtout vers le soir, lorsque la rouge lueur du couchant pénétrait en
+larges barres d'or dans les ateliers sombres, l'accablement et la
+fatigue descendaient sur les hommes et les femmes comme une grande
+douleur silencieuse, désespérante.
+
+La cause de ce changement, c'était Pierken, parmi les hommes; et
+Victorine, sa fiancée, parmi les femmes.
+
+Pierken, avec son petit journal socialiste qu'il lisait chaque jour, de
+la première ligne à la dernière, n'avait pas encore digéré ni oublié le
+meeting manqué de l'automne précédent devant la porte de _La Belle
+Promenade_. Cette réunion avait raté, parce que insuffisamment préparée;
+mais elle pouvait réussir une seconde fois. D'ailleurs, même si on
+n'organisait pas un second meeting au village, on pouvait tenter autre
+chose, une action circonscrite et directe, parmi les ouvriers de la
+fabrique. C'était à quoi pensait Pierken, jour et nuit; et il estimait
+que le moment d'agir était venu.
+
+A diverses reprises, à la suite du fameux meeting, il s'était rendu en
+ville et entretenu avec les chefs du parti. Il avait visité leurs
+grandioses installations; il avait compris et admiré ce que peuvent
+l'union et la coopération. De plus en plus il était devenu un
+travailleur informé, conscient des droits, de la force, la dignité de la
+classe ouvrière. Un jour, il y avait rencontré le grand chef du Parti
+Ouvrier, qui s'était entretenu pendant quelques instants avec lui. Le
+chef l'avait questionné sur la situation du prolétariat des campagnes et
+avait prêté une attention soutenue à ses explications. C'était un petit
+homme au visage pâle et aux traits énergiques. Lorsqu'il parlait, il
+semblait mordre ses mots, durs comme acier; et ses poings se crispaient
+machinalement, comme s'il pressait et pétrissait continuellement quelque
+chose.
+
+--Ce sont des conditions telles qu'au moyen-âge; il faut que ça change!
+répondit-il d'un ton cassant aux renseignements fournis par Pierken.
+
+Il se recueillit un instant, les poings serrés et les sourcils froncés;
+puis il dit:
+
+--Nous reviendrons l'un de ces jours dans votre village et nous
+dicterons nos conditions.
+
+Pierken, hésitant, doutait du succès.
+
+--Quelles conditions, monsieur? demanda-t-il timidement.
+
+--Pas de «monsieur»! Nous sommes tous camarades! reprit le chef avec
+rudesse.
+
+Et, d'un ton catégorique:
+
+--Journée de huit heures; assurance contre les accidents; retraites
+ouvrières; et, d'abord et avant tout, sérieuse augmentation de salaire
+et participation aux bénéfices.
+
+Pierken sentait la tête qui lui tournait. Il était ébloui. Tant de
+choses à la fois! C'était trop. Ça n'irait pas.
+
+--Ça doit aller et ça ira! dit le chef en frappant du poing sur la
+table.
+
+Mais il n'avait pas le temps aujourd'hui de traiter plus longuement ce
+sujet d'ordre secondaire; et, en quelques mots hachés, il traça à
+Pierken sa ligne de conduite.
+
+--Retournez à votre village. Convoquez tous les ouvriers de la fabrique.
+Arrêtez vos conditions. Communiquez-les à votre exploiteur et venez
+m'apporter sa réponse. Nous nous chargeons du reste.
+
+Rapidement, il serra la main de Pierken et disparut, appelé ailleurs.
+
+
+
+
+II
+
+
+Depuis ce jour, Pierken ne songeait plus à autre chose. Il y avait des
+semaines que les ouvriers se réunissaient en conciliabule deux fois par
+jour, aux repos de huit heures et de quatre heures, et ils n'avaient
+plus d'autre conversation.
+
+Tous vibraient d'émotion passionnée devant l'image du bonheur entrevue,
+mais ils n'étaient nullement d'accord sur la possibilité et les moyens
+de l'atteindre. Une chose dont ils étaient tous convaincus, c'était
+l'impossibilité absolue de faire accepter les conditions telles que les
+avait posées pour eux le grand chef. Cela pouvait peut-être réussir dans
+les gros centres industriels avec leurs puissantes organisations de
+travailleurs; ici, au village, où personne n'avait l'esprit préparé, il
+n'y fallait même pas songer. Mais on pourrait peut-être, c'était assez
+probable, obtenir «quelque chose». La grande question était à présent de
+savoir et de décider en quoi cela consisterait.
+
+Après bien des palabres, Pierken présenta un programme concret.
+L'assurance contre les accidents, les retraites et la participation aux
+bénéfices, c'étaient des points du programme qu'il fallait mettre de
+côté, provisoirement. Le prolétariat rural n'était pas mûr pour ces
+conquêtes. Mais on pouvait exiger une augmentation de salaire et une
+diminution des heures de travail. Pierken proposa qu'une députation
+composée de trois ouvriers, deux hommes et une femme, se rendît auprès
+de M. de Beule, afin d'obtenir que la journée de travail fût limitée à
+dix heures au lieu de douze, avec une augmentation de salaire de
+cinquante centimes par jour pour les hommes et de vingt-cinq centimes
+pour les femmes. Si M. de Beule refusait, alors c'était la grève.
+Qu'est-ce que les camarades en pensaient?
+
+--Que nous ne l'obtiendrons pas, dit Free avec un petit sourire
+désenchanté.
+
+--Évidemment, nous ne l'obtiendrons pas, dit à son tour Ollewaert.
+
+Leo et Poeteken se montraient tout aussi pessimistes. Pee, le meunier,
+Bruun, le chauffeur, et les deux «cabris» ne disaient rien. Les femmes,
+pareillement, restaient muettes, hormis Victorine, qui protesta
+violemment: ce serait une honte si on n'obtenait pas ça. Feelken, qui
+était devenu très sombre et renfermé ces derniers temps, hocha la tête
+en soupirant. On ne savait quelle dépression, quelle tristesse semblait
+détruire leurs illusions.
+
+--Des foutaises, tout ça! De la m..... de chien! Rien du tout! lança
+brusquement Berzeel avec des yeux furieux.
+
+--Et alors? Quoi? Tu es content de ton sort! s'écria Pierken indigné.
+
+--Contents ou non, nous n'avons pas le choix, dit Berzeel d'un ton
+indifférent. Tout ce que je demande, c'est du genièvre de meilleure
+qualité et des verres plus grands. Pour le reste, je m'en fous!
+
+--Ivrogne! lui jeta Pierken, trépignant de colère.
+
+Mais les paroles de Berzeel avaient trouvé un écho chez plusieurs
+autres. Quelques visages s'animèrent, les yeux brillants.
+
+--Haaa!... Si c'était possible! dit Free, qui s'en pourléchait les
+lèvres avec gourmandise.
+
+--Mais oui, nom de nom, dit à son tour Ollewaert. Oui; demandons ça!
+Miel, espèce de veau, qu'est-ce que tu en penses?
+
+--Ha!... je ne pense rien, répondit Miel ahuri.
+
+Tous éclatèrent de rire, sauf Pierken, qui se leva, outré. Il se carra,
+en imitant sans le savoir le grand chef socialiste de la ville; et,
+comme lui, il dit, en paroles brèves et mordantes, en promenant des
+regards étincelants autour de lui:
+
+--Bon. Si c'est là tout ce que vous désirez, vous n'avez plus besoin de
+moi. Adieu. Arrangez-vous avec le patron. Moi, j'ai autre chose à faire.
+
+Il voulait partir et tous eurent peur qu'il ne les laissât en plan.
+Quelques mains se tendirent comme pour le retenir et à nouveau une ombre
+de mélancolie envahit les visages. «Attends une minute, Pierken; pas si
+vite», dit Leo. Et il demanda encore une fois à Pierken ce qu'il voulait
+exactement.
+
+--Comme j'ai dit, répéta Pierken d'un ton bref et décidé: envoyer une
+députation au patron; moins d'heures de travail et salaire supérieur;
+s'il refuse, la grève!
+
+Les ouvriers redevinrent graves.
+
+--Nous serons fichus à la porte. Il nous fera tous valser, dit Leo
+craintif.
+
+--Bon. Alors tous en grève.
+
+--Ça va de soi, s'il nous flanque tous à la porte. Il en trouvera
+d'autres, opposa Leo.
+
+--Non pas! Les socialistes de la ville interviendront, répliqua Pierken.
+
+Les ouvriers hésitaient.
+
+--Qui veut y aller avec moi? demanda Pierken, pour trancher l'affaire.
+
+--Moi! répondit Fikandouss.
+
+Ébahis, tous le regardèrent. Qu'est-ce qui se passait donc chez
+Fikandouss? On ne le reconnaissait plus! Son regard avait quelque chose
+de fixe, de fanatique, et toute sa figure montrait une expression de
+volonté violente et farouche.
+
+--Oui; moi ... moi! répéta-t-il avec une sorte d'énergie jalouse, parce
+que les autres montraient leur grand étonnement.
+
+--Et moi pour les femmes! s'écria à son tour Victorine, très animée.
+
+Ollewaert eut un geste énergique comme pour protester au nom de
+l'autorité paternelle, mais le regard ferme et décidé de Pierken le
+retint. Il retourna sa chique et cracha de colère, sans dire mot.
+
+Pierken se déclara satisfait. Il eût préféré un autre délégué que
+Feelken, mais il ne fit pas d'observation. Il était satisfait. C'était
+un jeudi. Il fut décidé qu'on attendrait jusqu'au samedi, au repos de
+quatre heures. Alors, à eux trois, ils iraient trouver M. de Beule chez
+lui.
+
+Les ouvriers s'étaient levés pour retourner à leur travail. A ce moment
+apparut Justin-la-Craque suivi de son aide Komèl, qui portait une barre
+de fer. Justin était ivre. Il se planta en une attitude raidie devant
+les hommes et se mit à bourdonner d'une voix sombre: «Ooooooooooo...»
+Mais pas un ne prit garde à lui et tous lui tournèrent le dos avec
+mépris.
+
+Des choses autrement sérieuses les occupaient à présent.
+
+
+
+
+III
+
+
+A quatre heures tapant, sans avoir mangé leur tartine, Pierken,
+Fikandouss et Victorine se tenaient prêts. Cette question d'importance
+avait été débattue, s'ils ne feraient pas mieux de manger leur tartine
+d'abord, vu qu'après ils n'auraient peut-être plus le temps. Pierken,
+toutefois, l'avait déconseillé, disant que le cerveau était plus lucide
+avant le repas et, d'ailleurs, on pouvait bien s'imposer une légère
+privation pour la cause. Vérités qu'il tenait des chefs socialistes en
+ville. Les autres s'inclinèrent. Dans leur vêtement de travail, ils se
+firent aussi propres que possible, pour ne pas faire figure de mendiants
+devant ces capitalistes; puis ils se dirigèrent à travers le jardin vers
+la maison. Pierken, malgré sa volonté farouche, se sentait tout de même
+un peu ému; Fikandouss avait une face contractée et sombre; Victorine
+riait nerveusement, par petites saccades, répétant sans cesse, avec une
+insistance superflue qui dénotait son trouble, qu'elle n'avait pas peur
+le moins du monde. Sefietje, du seuil de son arrière-cuisine, les vit
+venir de loin. Aussitôt elle disparut dans la maison; mais, lorsque les
+sabots des trois ouvriers clapotèrent sur les dalles de la cour, elle
+reparut sur le seuil et demanda, surprise et méfiante:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Nous voudrions parler à monsieur, répondit Pierken d'un ton aussi
+calme que possible.
+
+--Parler à monsieur! répéta Sefietje machinalement, les yeux épouvantés,
+comme en présence d'une chose inouïe. Pourquoi voulez-vous parler à
+monsieur?
+
+--Peu importe, dit Pierken, légèrement, impatienté. Est-ce que monsieur
+est chez lui?
+
+--Je vais aller voir, répondit Sefietje.
+
+Et, les pommettes rouges, elle disparut en hâte.
+
+--Est-ce moi qu'il vous faut? demanda tout à coup une voix dure derrière
+les ouvriers qui attendaient.
+
+C'était M. de Beule, qui revenait de faire un tour dans son jardin.
+
+Un instant, tous trois perdirent contenance devant ce brusque face à
+face inattendu. Mais Pierken se remit bien vite et dit:
+
+--Oui, monsieur, nous voudrions vous parler un moment.
+
+--Pourquoi? demanda-t-il, méfiant, comme Sefietje.
+
+--Nous vous le dirons, monsieur. Pourrions-nous avoir quelques minutes
+d'entretien chez vous?
+
+--Vous pouvez parler ici, répondit sèchement M. de Beule.
+
+--Ça n'est pas bien facile, monsieur, dit Pierken hésitant et déçu.
+
+Brusquement, M. de Beule se fâcha.
+
+--Vous ne prétendez pourtant pas me dicter la loi dans ma maison!
+s'écria-t-il.
+
+--Il n'est pas question de dicter la loi; il ne s'agit que de causer un
+peu sérieusement, répondit Pierken qui se contenait.
+
+--Je n'ai pas à causer avec vous, absolument pas! Mais pas du tout! cria
+M. de Beule s'empourprant de colère.
+
+--Eh bien, monsieur, répondit Pierken, perdant patience à son tour et
+enflant la voix, si vous n'avez pas à causer avec nous, nous avons à
+causer avec vous! Nous venons vous demander, au nom de tous les ouvriers
+et de toutes les ouvrières de la fabrique, si vous êtes d'accord avec
+nous pour ramener notre journée de travail de douze heures à dix, et
+augmenter nos salaires de cinquante centimes par jour pour les hommes et
+de vingt-cinq centimes pour les femmes. Voilà, monsieur, ce que nous
+avions à vous dire!
+
+Et, sans peur, les bras croisés, Pierken regarda son terrible patron en
+plein dans les yeux.
+
+M. de Beule sursauta, puis regarda de tous côtés, comme s'il cherchait
+un objet, une arme quelconque qui lui eût permis d'assommer l'audacieux
+trio. Il eut un geste de fureur désespérée et presque comique; puis,
+relevant la tête, il aperçut sur le seuil de l'arrière-cuisine sa femme
+et son fils, accourus au bruit des éclats de voix, visages inquiets.
+
+--As-tu entendu ce qu'ils viennent d'exiger? cria-t-il à sa femme. Deux
+heures de travail en moins et cinquante centimes d'augmentation par
+jour!
+
+--Pour les hommes ... et vingt-cinq centimes pour les femmes, corrigea
+Pierken d'une voix posée mais résolue.
+
+--Seigneur Dieu! s'écria Mme de Beule en levant les mains au ciel.
+
+M. Triphon ne disait rien. Le regard à terre, il tortillait sa courte
+moustache. Kaboul et Muche, qui s'étaient rencontrés il n'y avait pas
+cinq minutes, se flairaient, tournaient, procédaient à un minutieux
+examen l'un de l'autre, comme s'ils se voyaient pour la première fois.
+Derrière un des carreaux de la cuisine, on apercevait confusément les
+figures consternées de Sefietje et d'Eleken.
+
+--Seigneur Dieu, répéta Mme de Beule au comble de l'angoisse.
+
+Brusquement, M. de Beule fut pris comme d'une attaque de folie furieuse.
+
+--Voyous! Mendiants! Canailles! hurlait-il hors de lui, en toisant les
+trois ouvriers à tour de rôle de ses yeux flamboyants. «Crève-la-faim!»
+rugit-il comme suprême insulte, les poings serrés. «Hors d'ici, nom de
+Dieu! sinon....»
+
+Il n'acheva pas, bondit vers eux, comme s'il allait les assommer.
+
+--Prenez garde, monsieur! dit Pierken extraordinairement calme. «Prenez
+garde, vous pourriez le regretter!» Mais tout à coup, s'animant, la voix
+stridente et des deux poings se frappant la poitrine: «Des
+crève-la-faim! Oui, nous sommes des crève-la-faim. Et c'est parce que
+nous ne voulons pas rester des crève-la-faim, que nous venons réclamer
+un sort meilleur. Nous voulons devenir des êtres humains, monsieur, non
+plus des bêtes de somme. Oui, des êtres humains, madame!» jeta Pierken
+en se tournant vers Mme de Beule ... «des êtres humains, M. Triphon,
+vous qui savez comme nous peinons, du matin au soir, pour vous et vos
+parents! Dites-nous donc, M. Triphon, ce que vous pensez de nos
+revendications! Dites-nous ce que vous feriez si....»
+
+--Hors d'ici, propre-à-rien! Vagabond! hurla soudain M. de Beule, au
+paroxysme de la fureur, en se tournant vers son fils, comme si celui-ci
+eût été la cause de tout.
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire, nom de Dieu! s'écria M. Triphon colère et
+ahuri, pendant que sa mère avait une crise de larmes.
+
+--Je le tuerai ... je le tuerai ..., gueulait M. de Beule se démenant
+comme un fou.
+
+Et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il alla donner des coups de pied
+contre un tronc d'arbre.
+
+Un brusque silence tomba. Les ouvriers, stupéfaits, ne comprenaient
+plus. Ils se regardaient entre eux, absolument déconcertés. M. Triphon
+était parti, en grommelant et jurant, humilié jusqu'au fond de l'âme de
+cet affront subi devant leurs ouvriers. Mme de Beule n'était que
+gémissements, pleurs et supplications. Sefietje et Eleken avaient
+complètement disparu derrière les carreaux de la cuisine.
+
+--Donc, monsieur, vous refusez? conclut, au bout d'un instant, Pierken
+redevenu très calme.
+
+--Je fermerais plutôt boutique mille fois! clama M. de Beule avec un
+juron retentissant.
+
+--Vous n'en aurez pas la peine; nous nous en chargeons, répondit Pierken
+en regardant son maître bien en face. «Venez les amis», dit-il en se
+tournant vers ses camarades. «Nous n'avons plus rien à faire ici. Allons
+manger notre tartine».
+
+Sans un mot, ils s'en retournèrent tous les trois, à travers le jardin,
+comme ils étaient venus.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Vive et amère fut l'impression sur les ouvriers de l'affront brutal fait
+à leurs délégués. Ils le ressentaient chacun comme une insulte
+personnelle. Longtemps ils avaient hésité avant de demander la moindre
+chose; mais à présent, ils étaient armés de volonté, ils exigeaient.
+
+Jusqu'aux plus serviles d'entre eux, ils se révoltaient à la fin, prêts
+à une farouche résistance. L'injustice subie pendant toute leur
+existence remontait et bouillonnait en eux. Pierken, dont ils s'étaient
+tant de fois moqués, était maintenant leur plus ferme soutien, leur
+guide incontesté, leur grand homme, celui qu'ils voulaient suivre et
+dont ils attendaient le salut. Ils ne demandaient qu'à obéir à ses
+ordres. Plus personne--les femmes pas plus que les hommes--ne craignait
+les fureurs du patron. Et lorsque Pierken eût décrété que la grève
+commencerait le lundi suivant, pas une seule voix d'opposition ne se fit
+entendre. Au contraire: ce fut une sensation de délivrance; un poids
+qu'on leur enlevait du coeur, une joie de l'acte enfin accompli. Ils se
+concertèrent un moment sur la question de savoir si on communiquerait la
+décision au patron. Oui, disait Pierken. Il trouvait cela mieux, plus
+digne, plus fort; il fallait y mettre des formes. Mais tous les autres,
+du coup plus agressifs et plus intolérants que leur chef, estimaient que
+ce serait politesse absolument superflue. Il (il, c'était M. de Beule)
+s'apercevrait bien qu'il y avait grève, lorsqu'il ne verrait aucun de
+ses ouvriers à la fabrique, le lundi matin. Pierken n'insista point. Au
+fond, cela lui était bien égal. L'important, c'était que l'on fît grève.
+
+Le dimanche, au cours de l'après-midi, le village offrit un spectacle
+insolite. Sefietje, par hasard, fut la première à le remarquer. Attachée
+aux de Beule par plus de quarante années de servage, Sefietje
+considérait les intérêts de cette famille comme les siens. De plus elle
+possédait un instinct spécial, qui lui faisait pressentir les dangers
+menaçant ses maîtres. Donc Sefietje, qui regardait machinalement par la
+fenêtre donnant sur la rue, vit avec la plus grande stupéfaction passer
+Berzeel. Elle n'en revenait pas. Jamais Berzeel ne passait son dimanche
+au village où il travaillait: il le consacrait invariablement à se
+saouler et se battre dans son village à lui. Aujourd'hui, du reste, il
+était aussi saoul que les autres dimanches; en plus de sa patte folle,
+il titubait et parlait fort et faisait de grands gestes en compagnie
+d'Ollewaert, le petit bossu, qui semblait également fort éméché. A eux
+deux, le bossu et le bancal, ils formaient un couple peu ordinaire.
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire? s'écria Sefietje s'adressant à Eleken.
+
+L'anormal n'était pas que Berzeel fût saoul, mais qu'il se fût saoulé
+ici, et non là-bas, dans son village. Une lueur de fièvre colora
+brusquement ses pommettes osseuses. Eleken non plus n'y comprenait rien.
+Mais Eleken ne disait jamais grand'chose; elle préférait ne pas être
+mêlée à ces histoires. Servante en second, elle se trouvait, vis-à-vis
+de la servante en chef, dans la même situation que celle-ci; Sefietje
+vivait sous la férule de la famille de Beule, personnifiée surtout en
+monsieur, tandis qu'Eleken subissait la tyrannie de Sefietje, parfois
+fort acariâtre.
+
+--Il y a peut-être quelque chose qui les retient par ici: un concours de
+joueurs de cartes ou de boules, risqua-t-elle avec prudence.
+
+--Plus souvent! trancha Sefietje, en secouant la tête. Il ne viendrait
+pas de si loin pour ça.
+
+Et elle se mit à radoter et se torturer l'esprit en creusant ce sujet
+passionnant.
+
+Un peu avant huit heures, au crépuscule, une autre scène anormale,
+inquiétante, se déroula sous les yeux de Sefietje, qui l'observait.
+C'était toujours Berzeel, encore plus saoul, mais non plus accompagné du
+seul petit bossu: c'était Berzeel à la tête de toute une bande, parmi
+lesquels Leo, Free, Poeteken et le «Poulet Froid», accompagnés de
+Justin-la-Craque et de Komèl, que suivaient de quelques pas Fikandouss
+et Pierken, ayant Victorine à son bras. Berzeel conduisait la troupe au
+cabaret du _Petit Sabot_, où ils entrèrent tous, en défilant devant
+Justin-la-Craque qui, planté près de l'entrée, dans l'attitude raide
+d'un factionnaire rendant les honneurs, «opépitait» d'une voix sombre en
+roulant de gros yeux.
+
+--Mais que se passe-t-il aujourd'hui? Qu'est-ce qui leur prend, aux
+ouvriers de la fabrique! s'exclama Sefietje dans les transes.
+
+Les maîtres avaient fini de souper; Eleken alla desservir. Sefietje,
+qui, pour quelques instants, n'avait plus rien à faire, jeta un fichu
+sur ses épaules et courut à travers le jardin, vers la fabrique. Elle
+était prise d'un pressentiment sinistre. Il entrait dans les
+attributions de «Poulet Froid», chaque dimanche, de donner à manger aux
+chevaux; puis il devait coucher dans le petit grenier au-dessus de
+l'écurie. Elle venait de le voir passer dans la rue avec la bande de
+saoulards. N'aurait-il pas négligé de soigner ses chevaux?
+
+Sefietje alla par derrière à l'écurie et en ouvrit la porte. Les quatre
+chevaux y occupaient leur place habituelle et tournèrent la tête
+lorsqu'elle entra. Sefietje vit leurs beaux grands yeux qui avaient des
+reflets verdâtres. Ils ne mangeaient pas et elle constata que leurs
+auges étaient vides. Ils étaient là comme en attente d'une chose qui va
+venir. Sefietje avait de la tendresse pour les bêtes. «Avez-vous eu à
+manger, mes bonnes bêtes?» dit-elle à mi-voix, comme à des êtres
+humains. Le feu de l'inquiétude colorait ses joues et elle était très
+perplexe. Les chevaux n'étaient pas en train de manger, mais cela
+voulait-il dire qu'ils n'avaient pas eu leur ration? C'était vers six
+heures, ordinairement, que le «Poulet Froid» venait la leur apporter; il
+était maintenant plus de huit heures. Rien d'étonnant à ce que les auges
+fussent vides. Tout de même, Sefietje n'était nullement rassurée. Si
+elle n'avait pas vu le «Poulet Froid» avec les autres bambocheurs, elle
+n'aurait eu aucun soupçon. Mais, à présent....
+
+Immobiles, les chevaux continuaient à regarder Sefietje et il y avait
+comme une prière muette dans leurs yeux. Machinalement, Sefietje se
+dirigea vers le coffre à avoine et en souleva le couvercle. Aussitôt les
+quatre chevaux se mirent à hennir en piétinant nerveusement leur
+litière, dans le bruit de chaîne des anneaux de licol.
+
+Elle remplit à moitié une mesure d'avoine et s'approcha du premier
+cheval. La bête y alla si vivement qu'elle faillit renverser Sefietje.
+Les autres s'agitaient d'impatience; et la vieille servante leur donna à
+chacun un picotin. Elle hésitait pourtant, inquiète et angoissée.
+Était-ce bien, ce qu'elle faisait là? Évidemment, des chevaux bien
+portants ne refusaient jamais l'avoine. Ils en dévoreraient des
+boisseaux, si on ne les retenait pas. «Ah! si vous pouviez parler, mes
+bonnes bêtes!» soupirait Sefietje. Elle aurait bien voulu aussi leur
+donner une botte de foin, mais elle n'osait. Ce serait peut-être trop.
+Que dirait M. de Beule si le lendemain ses quatre chevaux étaient
+malades? Toute perplexe et attendrie dans sa pitié pour les bêtes, elle
+quitta l'écurie, après leur avoir parlé encore comme à des êtres
+humains.
+
+Un peu avant neuf heures, lorsque les volets furent fermés et les lampes
+allumées, des chants braillards tout à coup éclatèrent dans la rue.
+Sefietje, occupée à laver la vaisselle avec Eleken, quitta aussitôt son
+ouvrage. Les chants s'élevaient en une clameur sauvage. On eût dit un
+bruit d'émeute.
+
+--Les revoilà! Ils sortent du _Petit Sabot_, dit Sefietje.
+
+Et elle colla l'oreille contre le volet fermé. «Tu entends?»
+murmura-t-elle alarmée. «C'est la voix de cet ivrogne de Berzeel. Écoute
+donc; il jure comme un païen!»
+
+La porte de la salle à manger s'ouvrit et M. de Beule parut sur le seuil
+de la cuisine.
+
+--Qu'est-ce qui se passe dans la rue? demanda-t-il d'un air rogue.
+
+--Mais je ne sais pas, monsieur, mentit Sefietje tremblante.
+
+Eleken, quittant précipitamment la cuisine, monta l'escalier quatre à
+quatre, comme si quelque besogne urgente l'appelait en haut. M. de Beule
+la suivit d'un regard irrité, traversa le vestibule, le couloir et
+ouvrit la porte d'entrée. La clameur des chants entra en coup de vent
+dans la maison. Par-ci par-là des portes s'ouvraient dans la rue sombre.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? demanda à son tour Mme de Beule, sortant de la
+salle à manger.
+
+--Je ne distingue pas bien, mais je crois qu'il y a de nos gens parmi
+eux, répondit M. de Beule.
+
+--Seigneur Jésus! s'exclama Mme de Beule.
+
+--Qu'il y en ait un seul à se présenter saoul demain matin à la fabrique
+et je le mets dehors sur-le-champ! cria M. de Beule dans un brusque
+accès de fureur.
+
+--Ce n'est pas sûr qu'il y en ait des nôtres, risqua Mme de Beule pour
+le radoucir.
+
+M. de Beule grommela encore quelques vagues menaces et les époux
+rentrèrent dans la salle à manger. Selon son habitude, M. Triphon était
+sorti. Les clameurs sauvages se perdirent dans le lointain.
+
+Cependant Sefietje n'avait pas de repos. Elle ne cessait de guetter
+l'heure à la pendule; et, lorsqu'il fut dix heures moins un quart, elle
+dit à Eleken, redescendue à la cuisine après le départ de M. de Beule:
+
+--Il faut quand même que je retourne voir à l'écurie.
+
+--Mais tu n'as donc pas peur, comme ça toute seule dans l'obscurité!
+objecta la timide Eleken.
+
+--Je ne m'y fie pas; ces pauvres bêtes n'ont pas eu à manger, pour sûr,
+gémit Sefietje, presque en larmes.
+
+Elle alluma une petite lanterne à huile et disparut dans le noir du
+jardin. En approchant de l'écurie elle entendit les chevaux s'agiter et
+le bruit de chaîne de leur licol; et dès qu'elle eût ouvert la porte,
+hennissements et piaffements l'accueillirent. Ils bouleversaient leur
+litière et leurs beaux grands yeux anxieux étaient tous tournés vers la
+lumière que Sefietje portait à la main.
+
+--Guust, es-tu là! cria-t-elle, s'avançant vers l'échelle de la
+soupente.
+
+Pas de réponse.
+
+Guust--autrement dit le «Poulet Froid»--avait l'ordre d'être rentré au
+plus tard à neuf heures et demie. C'était une consigne formelle donnée
+par M. de Beule et que le «Poulet Froid» ne se serait jamais risqué à
+enfreindre. A présent il était dix heures--Sefietje les entendit avec
+horreur, ces dix coups, tomber, lents et lugubres, du clocher de
+l'église--et le «Poulet Froid» n'avait pas rejoint son poste. «Guust,
+es-tu là?» demanda-t-elle encore une fois. Mais, de réponse, pas
+davantage. Sefietje, grimpant à l'échelle et passant la tête par la
+trappe, put constater que le galetas était vide et le lit point défait.
+Le «Poulet Froid» n'avait donc pas paru, plus aucun doute; et il n'était
+pas venu donner l'avoine aux chevaux. Aux yeux de Sefietje, ce
+manquement renversait tout; au point qu'elle se mit à sangloter, comme
+brisée de douleur, en descendant avec sa lanterne l'échelle de la
+soupente.
+
+Elle alla au coffre à avoine et, cette fois, remplit bien la mesure.
+Elle n'hésita pas non plus à donner toute une botte de foin à chacun des
+chevaux. Les bêtes mangeaient: on entendait un bruit sourd et continu,
+comme de meules qui broient. Et Sefietje hésitait, avec un gros soupir.
+Elle craignait de mal faire. Tout de même, elle remplit un seau à la
+pompe et le hissa jusqu'aux auges. C'était presque au-dessus de ses
+forces. L'eau ruisselait et lui mouillait les pieds. Deux des chevaux
+burent avec avidité; les autres ne s'arrêtèrent pas de manger. En buvant
+ils aspiraient le liquide comme une pompe: on voyait le niveau baisser.
+Les autres n'y trempaient qu'un moment le naseau, comme si cette eau les
+dégoûtait. Inconsolée, Sefietje ferma la porte de l'écurie et retourna à
+la maison.
+
+
+
+
+V
+
+
+De toute la nuit, elle ne put dormir. La tragédie des chevaux la hantait
+ainsi qu'un cauchemar. Que s'était-il passé? Qu'allait-il se passer
+demain? A cinq heures du matin Sefietje était sur pieds. C'était l'heure
+où le «Poulet Froid» devait donner aux chevaux leur ration du matin. Qui
+sait? Il était peut-être rentré tard dans la nuit. Frissonnante dans
+l'air froid, un fichu jeté en hâte sur la tête et les épaules, Sefietje
+retourna vers l'écurie.
+
+Rien! Pas l'ombre de «Poulet Froid»! Sefietje courut à la chambre des
+machines; Bruun devait déjà s'y trouver, pour mettre ses chaudières sous
+pression. Pas plus de Bruun que de «Poulet Froid». Elle ouvrit la porte
+de fer du fourneau. Le feu était éteint, noir, et la chaudière n'avait
+qu'un faible sifflement, telle une chose qui est en train de rendre
+l'âme. Alors Sefietje fut prise d'épouvante. Elle retourna en courant à
+la maison, d'une voix entrecoupée y raconta ses aventures à Eleken, qui
+venait de descendre, puis elle se laissa tomber sur une chaise, les yeux
+hagards et les mains jointes, à bout de forces. La deuxième servante,
+avec de sourdes exclamations, se mit aussitôt à courir de-ci de-là d'un
+air effaré.
+
+A six heures, au moment où la besogne quotidienne aurait dû commencer,
+la fabrique gardait un silence de tombe. Sefietje n'osait même plus y
+aller voir; on eût dit qu'il y allait de sa vie. Mais elle dépêcha
+Eleken vers la «fosse aux femmes». Au bout de trois minutes, celle-ci
+revint avec la nouvelle consternante que ni dans la «fosse aux femmes»,
+ni dans la «fosse aux huiliers», ni nulle part dans toute la fabrique,
+il n'y avait âme qui vive.
+
+--C'est la grève, soupira Sefietje d'une voix blanche.
+
+A six heures et demie, son heure habituelle, M. de Beule descendit.
+Avant d'avoir quitté sa chambre, il avait été frappé par le silence
+insolite qui régnait dans la fabrique et, tout de suite, il demanda à
+Sefietje:
+
+--D'où vient que ça ne tourne pas?
+
+--Monsieur, dit Sefietje, hoquetante, la respiration coupée, il n'y a
+personne à la fabrique!
+
+--Comment ça! s'écria M. de Beule.
+
+Et il se précipita dans le jardin. Sefietje courut en toute hâte à
+l'étage pour avertir Mme de Beule et M. Triphon. Ils descendaient au
+moment même où M. de Beule, fou de rage, revenait de la fabrique.
+
+--Veux-tu savoir maintenant ce qu'il en est de ces voyous?... hurla-t-il
+du plus loin qu'il vit sa femme.
+
+Mme de Beule ne devait rien savoir. Elle n'en savait que trop. Mains
+jointes, elle soupira:
+
+--Quelle affaire, mon Dieu! Quelle affaire!
+
+--Ces voyous! Ces saligauds! Ces vauriens! Ces mendiants! rugit M. de
+Beule. Plus un seul d'entre eux ne remettra les pieds à la fabrique.
+D'autres ouvriers! Tout de suite!
+
+--Où les prendre? demanda anxieusement Mme de Beule.
+
+Cette simple question partit surexciter au plus haut point M. de Beule.
+
+--Tu ne t'imaginés pourtant pas que ça m'embarrasse? dit-il.
+
+Se tournant vers Sefietje il ordonna:
+
+--Va d'abord et avant tout demander à Justin-la-Craque s'il veut soigner
+les chevaux.
+
+La fureur s'étranglait dans sa gorge. Il tonna:
+
+--Les sales individus! Ils ont laissé ces pauvres bêtes sans nourriture!
+
+--Pardon, monsieur, moi je leur ai donné hier soir du foin et de
+l'avoine, dit Sefietje d'une voix qu'on entendait à peine.
+
+Et elle s'empressa de courir chez Justin. Ce qu'il fallait avant tout,
+c'était un chauffeur. Qui prendrait-on pour remplacer Bruun? Ils
+cherchèrent, sans trouver personne qui eût les aptitudes requises.
+
+--Doorke Pruime, peut-être, risqua timidement Mme de Beule.
+
+Agacé, M. de Beule haussa rageusement les épaules.
+
+--Soyons sérieux, hein! grommela-t-il.
+
+Mme de Beule se tint coite.
+
+--Moi, je puis le faire, dit brusquement M. Triphon sans regarder son
+père.
+
+Oh! oui, mon garçon, fais-le! s'écria Mme de Beule en regardant son fils
+avec une admiration attendrie.
+
+Par rancune invétérée, M. de Beule ne souffla mot, mais son silence même
+voulait dire qu'il acceptait l'offre.
+
+Comme «huiliers», poursuivit-il quelque peu radouci, nous pourrions
+prendre Doorke Pruime, Sies van Lierde et Vloaksken. Comme «cabris»,
+Peetse Fnieze; comme meunier, Soarlewie Soarels.
+
+Mme de Beule approuvait tout d'un hochement de tête. M. Triphon,
+conscient de la responsabilité qu'il allait assumer, prenait un air
+sérieux, concentré, énergique. Il estima rapidement que son travail
+comme chauffeur ne l'empêcherait pas d'aller parfois chez Sidonie. Et
+puis, il avait le dimanche. L'affaire, en somme, ne se présentait pas
+trop mal; ils se remettaient de leur émotion. Ils avaient presque une
+lueur de triomphe et même de provocation dans le regard.
+
+--Et les femmes? demanda Mme de Beule.
+
+A ce seul mot, M. de Beule rebondit au paroxysme de la fureur.
+
+--Plus de femmes ... nom de nom! tonna-t-il. Plus de ces roulures ici!
+
+Et ses yeux lançaient des éclairs vers M. Triphon comme pour l'anéantir.
+
+Mme de Beule n'insista pas. Elle se replia peureusement sur elle-même;
+et, de son côté, M. Triphon fit semblant de ne pas saisir l'allusion
+haineuse. Il alluma sa pipe et s'intéressa un instant à Kaboul et Muche,
+qui s'entr'étudiaient avec le soin le plus minutieux, comme s'ils ne
+s'étaient pas vus depuis des années. La porte s'ouvrit et Sefietje
+reparut. Elle était rouge et suait d'avoir tant couru.
+
+--Justin soignera les chevaux. Il leur a déjà donné l'avoine, et il est
+en train de les étriller, dit-elle.
+
+Il y eut un murmure de satisfaction. M. de Beule témoigna son
+contentement par un geste approbatif, et dit:
+
+--Parfait. Déjeune maintenant, Sefietje; puis tu iras chez Doorke
+Pruime, chez Sies van Lierde et chez Vloaksken, pour leur demander de
+venir travailler à l'huilerie. Après, tu iras chez Peetse Fnieze et chez
+Soarlewie Soarels, pour les engager comme «cabris» et meunier.
+
+--J'ai déjà déjeuné; j'y vais tout de suite, répondit Sefietje d'un air
+soumis.
+
+Et, aussitôt, elle repartit. Alors M. et Mme de Beule allèrent aussi
+prendre leur petit déjeuner que leur servit Eleken, avec de la fièvre
+dans ses mouvements et les jupes battantes.
+
+--Pourquoi cette fille est-elle toujours si agitée? demanda M. de Beule
+agacé.
+
+Mme de Beule tâcha de lui faire comprendre qu'elle avait double besogne,
+pendant que Sefietje était en course. Kaboul et Muche, selon leur
+habitude, allaient de l'un à l'autre, quêtant avec des yeux de
+convoitise, leur part du déjeuner.
+
+Les maîtres ne s'étaient pas encore levés de table que Sefietje était
+déjà de retour. Essoufflée, le visage moite, son visage osseux aux
+pommettes avivées d'une flamme, elle avait un air presque tragique; elle
+rapportait des nouvelles désolantes.
+
+--Monsieur, dit-elle de sa voix éteinte et angoissée, tous ces gens ont
+du travail. Seul Vloaksken pourrait venir.
+
+--Sacré tonnerre de...! jura M. de Beule en assénant sur la table un
+coup de poing qui fit sauter les tasses dans les soucoupes.
+
+Sefietje avait les yeux pleins de larmes. Mme de Beule semblait
+épouvantée. M. Triphon sentait vaciller en lui sa force de résolution.
+
+--Est-ce que l'on ne pourrait pas en trouver d'autres? glissa Mme de
+Beule.
+
+--Je n'en veux plus, sacré tonnerre de nom ... je ne veux plus personne!
+hurla M. de Beule avec un nouveau coup de poing sur la table. Je ferme
+la boîte, j'arrête tout le tremblement et nous verrons un peu qui, d'eux
+ou de moi, tiendra le plus longtemps!
+
+Il se leva d'un bond, sortit, pour courir, gonflé de fureur, vers la
+fabrique.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! Que va-t-il se passer? gémit Mme de Beule en
+joignant les mains.
+
+Accablée, comme si elle eût reçu le coup de grâce, Sefietje rentra en
+larmoyant dans sa cuisine.
+
+
+
+
+VI
+
+
+M. de Beule tint parole avec un entêtement farouche. Il alla lui-même
+fermer à clef toutes les portes de la fabrique, se rendit compte que
+Justin-la-Craque et son aide Komèl s'occupaient des chevaux; et lorsque
+Vloaksken, le seul ouvrier qui eût consenti à venir travailler à la
+fabrique, se présenta au cours de la matinée, il le renvoya sans façons,
+en lui déclarant d'une voix rageuse qu'il fermait boutique et n'avait
+pas l'intention de la rouvrir de sitôt.
+
+Quelques jours se passèrent. M. de Beule, avec sa colère froide et
+concentrée, allait et venait, sans but. M. Triphon, qui à présent
+n'avait plus rien du tout à faire, déambulait de même, mettant tous ses
+soins à éviter le nez à nez avec son père; et Mme de Beule ne cessait de
+gémir, se lamenter, cependant qu'à la cuisine régnait un silence de
+mort. Seule, Eleken persistait à courir en tous sens, l'air affairé.
+Cela agaçait M. de Beule à tel point qu'un jour il l'arrêta et lui
+demanda avec véhémence:
+
+--Mais, sacredieu! qu'est-ce que tu as à toujours courir ainsi?
+
+--Mais ... pour mon ouvrage ... monsieur, répondit la servante, blême
+d'effroi.
+
+--Fais donc ton ouvrage un peu plus tranquillement, nom d'un tonnerre,
+ragea M. de Beule.
+
+Eleken ne dit plus rien et partit dans un envol de jupes plus sourd,
+mais, pendant tout le reste de la journée, on lui vit les yeux pleins de
+larmes. Et le soir, Sefietje, les pommettes en feu, vint annoncer à Mme
+de Beule que, très probablement, Eleken quitterait son service à la fin
+du mois.
+
+Des bruits divers circulaient touchant les ouvriers et leurs
+dispositions. Selon les uns, ils étaient fermement décidés à maintenir
+leurs revendications jusqu'au bout. Selon d'autres, les femmes des
+grévistes se montraient beaucoup moins enthousiastes qu'eux; elles
+commençaient à récriminer et insistaient pour que leurs hommes
+reprissent le travail.
+
+On les voyait assez souvent, la pipe au bec, les mains dans les poches,
+par les rues du village, et passer volontiers, comme en manière de
+protestation et de provocation, devant la demeure des de Beule. Certains
+d'entre eux tenaient à la main le petit journal socialiste et le
+lisaient ostensiblement: on pouvait les voir de la maison du patron. Il
+y avait déjà eu un ou deux articles sur la grève de la fabrique de
+Beule; naturellement, on y prenait parti pour les ouvriers, et M. de
+Beule, dont le nom prêtait aux allusions faciles par le son qu'il avait
+en flamand, M. le Bourreau, y était traité de négrier. Régulièrement, le
+patron trouvait ces numéros du journal dans sa boîte aux lettres.
+
+C'était Pierken qui menait la bande et, parfois, il faisait en pleine
+rue quelque allocution brève et violente, Victorine marchait à son côté,
+le plus souvent la seule femme dans le groupe, parfois accompagnée de
+Lotje ou de Zulma, Free, Poeteken, Leo, Fikandouss-Fikandouss, Bruun, le
+chauffeur, Pol et le «Poulet Froid», Pee, le meunier et Miel, cette
+espèece de veau, suivaient, tous l'air plus ou moins perdu et ahuri; ils
+trouvaient le temps long, déconcertés par ces journées à ne rien faire,
+auxquels ils n'étaient pas habitués, dans l'attente continuelle d'une
+solution qu'ils avaient escomptée très rapide et qui semblait
+s'éterniser. Quant à Berzeel, il demeurait invisible. On le disait
+retourné à son village, mais personne ne savait au juste. Les gens, au
+passage des grévistes, venaient regarder curieusement sur le seuil de
+leur porte; et tout le village était soudain retombé à un calme et un
+silence extraordinaires, depuis qu'on n'y voyait plus fumer la haute
+cheminée de la fabrique, et n'entendait plus le tonnerre incessant des
+pilons.
+
+Parfois Justin-la-Craque et Komèl faisaient un bout de conduite auc
+chômeurs. La première fois que M. de Beule les vit, ce fut un drame. Il
+bondit de fureur et voulut incontinent leur interdire l'accès de
+l'écurie. Les supplications de sa femme, et surtout l'idée assez peu
+réjouissante d'avoir à soigner lui-même les chevaux, modérèrent sa
+fougue. Il résolut d'avoir une explication avec les deux forgerons. Il
+se rendit à l'écurie vers l'heure où il était sûr de les y trouver, et,
+maîtrisant à grand peine la colère et l'indignation qui bouillonnaient
+en lui:
+
+--Justin, je t'ai vu ce matin en compagnie des gouapes!
+
+--Oui, m'sieu, dit Justin comprenant aussitôt de quoi s'agissait et
+admettant l'ignominieuse épithète; oui, m'sieu, j'ai été avec eux et je
+voudrais bien que ça finisse, cette blague-là.
+
+--Pour moi ça peut durer dix ans! fanfaronna M de Beule avec hauteur.
+
+Pour moi pas, m'sieu, pour moi pas! répondit Justin avec force. Quand la
+fabrique ne marche pas, moi non plus je n'ai pas grand'chose à faire. Je
+voudrais que vous vous entendiez avec eux, m'sieu.
+
+Justin-la-Craque, avec ses bêtises quand il avait bu un verre de trop et
+qu'il «opépitait», faisait parfois preuve, à jeun, d'un jugement assez
+sensé, de même qu'il était un excellent ouvrier quand il voulait bien
+s'en donner la peine. En outre aucune timidité ne le retenait et,
+lorsque sa conviction était faite, nulle crainte ne l'arrêtait de
+l'exprimer avec grande franchise. Il regarda M. de Beule bien en face et
+poursuivit:
+
+--J'ai causé avec tous, m'sieu, et il y en a des bons et des mauvais
+parmi eux. Pierken demande trop et c'est lui qui excite les autres,
+Victorine va naturellement de son côté et Fikandouss aussi. Je ne leur
+ai pas mâché la vérité. Je leur ai dit qu'ils demandaient trop et qu'ils
+avaient tort. Mais les autres, m'sieu, si les autres obtenaient quelque
+satisfaction, si peu que ce soit, ils seraient contents et reprendraient
+le travail.
+
+--Bien; pas un centime! cracha M. de Beule.
+
+--Vous avez tort, m'sieu. Vous avez grandement tort, dit posément
+Justin.
+
+--Le «Poulet Froid» a laissé mes chevaux sans manger ni boire! cria M.
+de Beule, rouge de colère.
+
+--Il le regrette, m'sieu, il ne le ferait plus, affirma Justin. Et Komèl
+répéta d'un ton convaincu:
+
+--Non ... non ... il ne le ferait plus.
+
+--Si vous leur accordiez quelque chose, insista Justin. Par exemple,
+chaque fois deux gouttes au lieu d'une; et le soir, s'ils pouvaient
+finir à sept heures et demie au lieu de huit heures. Je crois que tous,
+ou à peu près, seraient contents. Je réponds de Free, de Pee,
+d'Ollewaert et de Berzeel. Et je suis presque certain que les autres
+suivraient.
+
+--Oui ... oui ..., deux gouttes au lieu d'une, répéta Komèl en écho. Et
+son grand nez bougea dans sa face de suie, comme s'il dégustait déjà le
+royal cadeau.
+
+--Rien, rien! réitéra durement M. de Beule. Et il quitta l'écurie pour
+en briser là.
+
+
+
+
+VII
+
+
+C'était chose curieuse, et personne ne savait ni ne comprenait comment
+cette rumeur s'était propagée; mais elle courait avec persistance, par
+tout le village. Les ouvriers, disait-on, se montreraient satisfaits et
+la grève prendrait fin, si M. de Beule consentait à diminuer la journée
+de travail d'une demi-heure et à doubler la ration de genièvre.
+
+Sefietje en avait entendu parler, ainsi qu'Eleken, qui, après tout, ne
+quitterait pas son service à la fin du mois. Mme de Beule et son fils
+étaient également au courant. Cela flottait dans l'air, et on avait
+parfois l'impression, à voir les gens sur le pas de leur porte ou par
+groupes, le nez au vent, aux coins des rues, qu'ils humaient les
+émanations volatilisées de l'alcool réconciliateur. On était vers la fin
+de la première semaine de grève et on sentait venir le dimanche comme un
+jour de crise décisive, où, de deux choses l'une: le conflit serait
+résolu, ou bien prendrait des proportions inquiétantes.
+
+Ce dimanche-là, de fort bonne heure dans la matinée, on put voir
+Pierken, l'air soucieux et affairé, passer et repasser dans la rue; et à
+dix heures, après la grand'messe, des camelots distribuer la petite
+feuille socialiste. Elle contenait un article où l'on disait violemment
+leur fait aux faux frères qui oseraient trahir la cause commune et
+vendre leurs droits les plus sacrés, leur dignité d'hommes libres, pour
+un immonde verre d'alcool empoisonneur.
+
+A onze heures Justin-la-Craque vint sonner à la porte de M. de Beule. Il
+était légèrement éméché, avec des yeux aqueux et fixes, prêt à fredonner
+l'_O Pepita_. Il n'en fit rien pourtant, mais insista pour avoir un
+moment d'entretien avec M. de Beule; et lorsque celui-ci, averti par
+Sefietje, parut enfin, non sans une répugnance marquée:
+
+--Puis-je, monsieur? Puis-je? demanda Justin, sans plus de précision.
+
+--Quoi? dit M. de Beule, bourru et méfiant.
+
+--Leur dire qu'ils auront double ration et pourront finir à sept heures
+et demie?...
+
+--Pour l'amour de Dieu, accepte! supplia Mme de Beule, intervenant dans
+la conversation.
+
+--Mais ne te mêle donc pas de ces affaires-là! dit M. de Beule, se
+retournant agacé.
+
+Avec un soupir Mme de Beule s'éloigna. Fixement, de ses yeux vitreux
+d'alcoolique Justin regardait M. de Beule. Il crut sentir qu'il
+hésitait, fléchissait.
+
+--Je vais le leur dire! Je vais le leur dire! s'écria-t-il brusquement
+dans un transport d'enthousiasme, en faisant un mouvement vers la porte.
+
+--A tes risques et périls, Justin! Ça vient de toi! cria M. de Beule
+d'un ton sévère.
+
+--Oui ... oui ... ça vient de moi! cria Justin.
+
+Et d'un saut il fut dans la rue.
+
+--Ils vont revenir! jubila Mme de Beule avec un soupir de soulagement.
+
+Mais M. de Beule la toisa d'un regard courroucé et répliqua:
+
+--Qu'en sais-tu? Et d'ailleurs, qui te dit que je les laisserai rentrer?
+
+Mme de Beule préféra ne rien répondre. Et elle se rendit à la cuisine
+auprès de Sefietje, pour parler du dîner.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le dimanche s'écoula, exceptionnellement tranquille. Ce calme absolu
+donnait au village un air morne; on l'eût dit abandonné. M. Triphon, en
+rentrant vers cinq heures, apporta cette étrange nouvelle: il avait
+rencontré Berzeel dans la rue, et il n'était pas ivre.
+
+--Il n'était pas ivre! s'écria Sefietje, stupéfaite et presque alarmée.
+
+--Non; absolument pas! Aussi frais que je suis! affirma M. Triphon.
+
+Sefietje n'en revenait pas. Ses pommettes se colorèrent du rouge des
+grandes agitations intérieures.
+
+--Est-ce qu'il y a du nouveau? demanda Mme de Beule en s'approchant,
+l'air inquiet.
+
+--Non, maman, sauf que Berzeel se promène dans le village et qu'il n'est
+pas ivre, répéta M. Triphon.
+
+--Oh! ça, c'est bien! dit Mme de Beule satisfaite.
+
+M. de Beule, occupé à écrire dans son bureau, parut également au bruit
+des voix et, d'un air rogue, demanda ce qui se passait. Mme de Beule lui
+communiqua l'étonnante nouvelle, ajoutant que cela lui semblait de très
+bon augure.
+
+--Était-il seul? demanda M. de Beule à sa femme, évitant, selon sa
+hargneuse habitude, d'adresser directement la parole à son fils.
+
+--Tout seul, répondit M. Triphon d'un ton mat, affectant, de son côté,
+de ne pas regarder son père.
+
+--Ça peut encore venir. Il n'est pas trop tard pour se saouler, ricana
+M. de Beule.
+
+Tout de même, il n'était pas de trop méchante humeur, ce jour-là. Au
+contraire. On aurait presque pu lui trouver un soupçon d'air enjoué, si
+le mot n'eût juré avec son caractère. Il ralluma un bout de cigare, ce
+qui était généralement bon signe, et rentra dans son bureau. Kaboul et
+Muche, qui s'étaient un instant flairés comme deux étrangers, suivirent
+chacun leur maître.
+
+Lorsque six heures eurent sonné à l'église, M. de Beule ressortit de son
+bureau et s'en alla, par vieille habitude, faire un tour à la fabrique,
+suivi de Muche. Arrivé non loin de l'écurie, il vit, à peu de distance,
+trois hommes en conversation animée. Il reconnut Justin-la-Craque, son
+aide Komèl et ... non sans une vive émotion ... le «Poulet Froid»! M. de
+Beule eut un sursaut violent et un mouvement instinctif pour se
+précipiter sur l'individu qui avait si odieusement négligé ses chevaux.
+Une seconde impulsion, tout aussi spontanée et machinale, le retint. Le
+trio lui tournait le dos et on ne l'avait pas vu venir. Il rappela
+Muche, revint en arrière et se tint caché, derrière un pan de mur. Il
+lui venait un bruit de voix sans qu'il lui fût possible de comprendre ce
+qui se disait. Mais il vit le «Poulet Froid» sortir de l'écurie avec le
+crible pour l'avoine et l'entendit qui secouait le grain, d'où
+s'envolait dans la cour un petit nuage de fine poussière. Le «Poulet
+Froid» avait donc repris le travail, sans rien dire. Le «Poulet Froid»
+ne se considérait plus comme étant en grève.
+
+M. de Beule se retira en douceur et rentra tout droit à la maison. Mme
+de Beule, qui l'avait vu traverser le jardin d'un pas agité, lui demanda
+anxieusement ce qu'il y avait.
+
+--Ce qu'il y a! dit M. de Beule haletant. Il y a que je me retiens pour
+ne pas flanquer des coups de pied à un voyou là-bas!
+
+--Qui donc, mon Dieu! dit Mme de Beule, prise de peur.
+
+--Le «Poulet Froid»! Il est auprès des chevaux!
+
+--Oh! non, non! fit Mme de Beule suppliante.
+
+--Ne l'aurait-il pas mérité, peut-être? ragea M. de Beule.
+
+--Si ... si ... mais pourtant tu ne peux pas!
+
+--Oh!... si je ne me retenais!... gronda M. de Beule menaçant.
+
+--Oh! je t'en conjure! Je t'en conjure! gémit Mme de Beule, les mains
+jointes.
+
+M. de Beule fit comme si ce n'était pas chose facile de le fléchir, et
+finit tout de même par acquiescer à contre-coeur. Mais il jura qu'il
+assommerait le «Poulet Froid» au moindre reproche qu'il aurait à lui
+faire dans son service à l'avenir.
+
+--Rien ne clochera plus; il a eu une rude leçon; tous ont eu une rude
+leçon, dit Mme de Beule conciliante.
+
+Et elle l'entraîna doucement vers la salle à manger, Eleken venait de
+servir le repas. Il y avait du poulet avec de la salade, un plat que M.
+de Beule aimait beaucoup. Il en mangea goulûment et avec abondance, s'il
+se repaissait de la chair d'un ennemi.
+
+Après le souper M. Triphon se retira discrètement et se rendit chez
+Sidonie.
+
+--Mon Dieu! dit en soupirant Mme de Beule à Sefietje, il aurait bien pu
+rester à la maison un soir comme celui-ci.
+
+--Ah! oui, madame, mais quand on est entre les mains d'une pareille
+créature!... répondit Sefietje d'un air entendu et peu encourageant.
+
+Sans insister, Mme de Beule rentra dans la salle à manger où elle tâcha
+de distraire son mari.
+
+Heureusement M. Triphon ne fut pas longtemps absent. A neuf heures et
+demie, il était de retour avec un renseignement curieux, qui les étonna
+tous très fort: Pierken, à cette heure-ci, déambulait en état d'ivresse
+par le village. Parfaitement, Pierken; lui, qui autrement ne buvait
+jamais, courait maintenant en compagnie de Fikandouss, d'un cabaret à
+l'autre, en faisant du boucan et cherchant querelle à tout le monde.
+Berzeel ne le quittait pas d'une semelle. Oui, Berzeel, parfaitement à
+jeun, absolument maître de lui, veillait sur Pierken comme un père sur
+son enfant, en faisant tous ses efforts pour le calmer et le ramener à
+leur logement commun. Ils venaient de quitter la _Bonne Espérance_ et se
+dirigeaient vers le _Petit Sabot_.
+
+--Mais, mais, mais! s'exclama Mme de Beule en joignant les mains de
+stupéfaction. M. de Beule eut un petit rire haineux et bref.
+
+--Le monde renversé, quoi! ricana-t-il.
+
+M. Triphon, l'air satisfait de lui-même, se dirigea vers la cuisine. Il
+y trouva Sefietje inquiète, rouge, et Eleken qui allait et venait, les
+jupes battantes.
+
+--Bruun, le chauffeur, est venu ici, murmura Sefietje.
+
+--Bruun, le chauffeur! Pour quoi faire? demanda M. Triphon ébahi.
+
+--Pour prendre les clefs.
+
+--Les clefs de la fabrique?
+
+Sefietje fit signe que oui.
+
+--Et tu les lui as données?
+
+--Il les a prises, dit Sefietje.
+
+--Est-ce que tu l'as dit à papa?
+
+--Mais non!
+
+M. Triphon prit sa casquette et se hâta, dans l'obscurité, vers la
+fabrique. Il secoua toutes les portes, qu'il trouva fermées. Dans la
+chambre au-dessus de l'écurie, il aperçut un mince filet de lumière: le
+«Poulet Froid» était à son poste. M. Triphon se retira sur la pointe du
+pied. Avec un sentiment d'espoir mêlé d'incertitude, il retourna à la
+maison, où il ne dit mot.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quatre heures du matin: Sefietje était déjà éveillée. Il lui sembla,
+dans son sommeil léger, avoir entendu des pas feutrés sous sa fenêtre.
+Les yeux ouverts et fixes dans le crépuscule de l'aube à peine
+naissante, elle resta immobile sur le dos à écouter et n'entendit plus
+rien. Mais l'inquiétude couvait en elle; elle se leva, écarta le petit
+rideau de sa lucarne, regarda dans le jardin, tâchant d'en sonder les
+profondeurs vagues.
+
+Une exclamation sourde lui échappa. Au-dessus des frondaisons grises et
+brouillées, la haute cheminée de la fabrique dardait son cierge rose et
+du bout noirci sortait un mince filet de fumée fauve, qui allait se
+perdre dans le vide du ciel. Alors Bruun était déjà à ses chaudières, la
+grève était finie et, tout à l'heure, le travail allait reprendre à la
+fabrique. Une joie immense emplit son âme ingénue d'esclave ayant fait
+siens les intérêts de la famille qui l'exploitait depuis près d'un
+demi-siècle. Elle se précipita vers le lit où dormait Eleken et la
+secoua.
+
+--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qui se passe? sursauta la jeune
+servante apeurée.
+
+--Pscht! La cheminée de la fabrique qui fume! Elle fume! Elle fume!
+répétait Sefietje jubilante.
+
+--Ah!... dit Eleken, dont la tête lourde de sommeil retomba sur
+l'oreiller.
+
+A six heures très exactement, Sefietje, qui attendait depuis trois
+quarts d'heure, en une agitation croissante, dans sa cuisine déserte,
+entendit un bourdonnement bien connu sortir de la fabrique. Quelques
+instants après, les pilons se mirent à rebondir, comme en un pas de
+danse joyeuse. Aussitôt M. et Mme de Beule, ainsi que M. Triphon,
+quittèrent leurs chambres et descendirent. La joie du triomphe
+illuminait leur visage et M. de Beule s'exclama:
+
+--Haha!... Ils reconnaissent donc qu'ils ne sont pas les plus forts, les
+petits bonshommes!
+
+--Les femmes sont-elles aussi rentrées? demanda Mme de Beule.
+
+Eleken fut dépêchée à la fabrique. Elle revint au bout de trois minutes
+et dit:
+
+--Toutes les femmes sont à leur ouvrage, excepté Victorine.
+
+--Celle-là n'a pas à revenir ... Je ne veux plus la voir à la fabrique!
+cria M. de Beule en un accès de colère subite.
+
+Pendant le déjeuner on tint conseil sur l'attitude à prendre.
+
+--Il faudrait d'abord y aller voir, opina M. Triphon.
+
+M. de Beule eut un geste d'impatience. Il persistait hargneusement à ne
+pas vouloir adresser la parole à son fils. Se tournant vers sa femme il
+dit:
+
+--Si j'y vais, je les flanquerai tous dehors à coups de pied. Il
+vaudrait peut-être mieux que tu....
+
+--J'irai, j'irai! s'empressa d'approuver Mme de Beule.
+
+--Mais dis-leur surtout, insista M. de Beule, reprenant du coup tout son
+aplomb, que s'ils recommencent jamais ou si j'ai à me plaindre d'eux le
+moindrement à l'avenir, c'est la porte, immédiatement.
+
+Mme de Beule ne dit mot. Elle se hâta de finir son déjeuner et, se
+levant:
+
+--Est-ce que tu m'accompagnes? demanda-t-elle, hésitante, à son fils.
+
+Elle craignait que son mari ne s'y opposât: mais il ne dit rien. Bien
+que M. Triphon n'existât plus pour lui, il ne trouvait pas mauvais qu'il
+se chargeât à sa place de cette corvée. La mère et le fils quittèrent la
+salle à manger et gagnèrent le jardin en fleurs. La matinée d'été était
+merveilleuse. L'herbe se couvrait comme d'un transparent argenté et
+l'air semblait une chose qu'on pouvait boire, une source pure qui vous
+revivifiait tout entier. Les grands arbres achevaient leur calme rêve de
+la nuit. Leurs cimes vaporeuses fumaient, à peine traversées par les
+flèches d'or du soleil levant. On croyait humer du bonheur.
+
+Ils arrivèrent devant la chambre des machines et ouvrirent la porte sans
+brusquerie. La gueule rouge de la fournaise était toute large ouverte et
+Bruun y jetait à grandes pelletées du menu charbon mouillé. Son visage
+en sueur se cuivrait aux reflets de la flamme et les poils frisottants
+de sa barbe noire semblaient du fil métallique incandescent. Il se
+rangea très vite lorsqu'il vit entrer Mme de Beule avec son fils et
+salua, poliment, à la façon habituelle, comme si rien d'extraordinaire
+n'était arrivé:
+
+--Bonjour, madame. Bonjour, Monsieur Triphon.
+
+--Bonjour, Bruun, répondirent-ils tous deux.
+
+Un bref silence. Bruun s'était remis à activer ses feux, mais Mme de
+Beule, sentant bien que l'on ne pouvait en rester là et qu'il fallait
+dire quelque chose, rassembla tout son courage.
+
+--Alors, Bruun, commença-t-elle, qu'est-ce qui vous a donc pris à tous
+de nous laisser en plan comme ça?
+
+Bruun toussa. Il cherchait à répondre, semblait-il, mais les paroles ne
+venaient pas. Il toussa encore et regarda dans son feu avec une
+attention extrême, comme si la réponse, vraiment, devait sortir de là.
+
+--Il ne faudrait pas que ça se répète, poursuivit Mme de Beule avec
+calme. Cette fois-ci monsieur ferme les yeux, mais à la prochaine
+occasion, il n'en serait plus de même, soyez sûr.
+
+Bruun cessa d'activer son foyer et regarda un instant Mme de Beule bien
+en face. Décidément, il voulait dire quelque chose et commençait déjà à
+émettre des sons. Mais ça ne sortait encore pas. Il semblait ne pas
+pouvoir trouver les mots pour exprimer ses sentiments. Du reste, Mme de
+Beule n'insista point. Elle lui avait dit ce qu'elle voulait lui dire
+et, accompagnée de M. Triphon, passa dans la «fosse aux huiliers» où les
+pilons menaient leur danse infernale.
+
+Il y avait deux places vides aux établis. M. Triphon le remarqua du
+premier coup d'oeil: celle de Pierken et celle de Fikandouss. Il
+s'empressa de le glisser à l'oreille de sa mère, avant qu'elle et lui
+passent lentement devant la rangée des ouvriers, en répondant d'un
+mouvement de tête à leur salut silencieux. Tous les autres étaient à
+leur poste. Berzeel y était, parfaitement de sang-froid, sérieux et même
+grave, comme s'il sentait peser sur lui une responsabilité inhabituelle.
+Leo y était, Free y était, Poeteken y était, et Ollewaert aussi, tous à
+l'envi posés et graves, absorbés dans leur travail, comme s'il
+n'existait nul autre intérêt au monde. Pee était déjà tout blanc, tel un
+bonhomme de neige, à côté de ses moulins rageurs, et Miel, cette espèce
+de veau, avec l'autre «cabri» se démenait autour des énormes meules
+verticales. Miel resta une minute bouche bée lorsqu'il vit paraître Mme
+de Beule avec M. Triphon et ses épais sourcils rejoignirent presque ses
+cheveux, faisant disparaître le doigt de front qu'il possédait.
+Visiblement, il n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé et
+attendait encore la solution de l'énigme.
+
+Les hommes semblaient de plus en plus absorbés dans leur travail et les
+pilons tapaient avec une telle furie que Mme de Beule et son fils se
+sentaient dans l'impossibilité matérielle d'entamer le moindre colloque.
+D'ailleurs, il n'y avait rien d'autre à dire que ce qu'ils venaient de
+signifier à Bruun, qui, certes, ne manquerait pas de leur en faire part;
+mais ils auraient bien voulu savoir pourquoi Pierken et Fikandouss
+n'étaient pas revenus et ce qu'ils avaient l'intention de faire. M.
+Triphon, profitant d'une brève accalmie dans l'ouragan des pilons,
+s'approcha de Berzeel et lui demanda:
+
+--Est-ce que Pierken ne revient plus?
+
+--Mais si, mais si, m'sieu; seulement il est un peu malade; il a un fort
+mal de tête, répondit Berzeel.
+
+--Et Fikandouss?
+
+--Ça, je ne sais pas, m'sieu, dit Berzeel de son air grave et absorbé.
+
+Les pilons recommençaient à bondir, les hommes s'affairaient autour des
+presses. Sans s'attarder davantage, Mme de Beule et M. Triphon
+quittèrent la «fosse aux huiliers» pour se diriger vers la «fosse aux
+femmes». Au moment de sortir de l'huilerie, comme ils se retournaient
+sans penser à mal, ils aperçurent de loin Bruun, le chauffeur, qui
+épiait leur départ, par la porte entr'ouverte de la chambre des
+machines.
+
+Dans la «fosse aux femmes», plus rien qui les empêchât de dire tout ce
+qu'ils voulaient. Là aussi tout le monde était à son poste, hormis
+Victorine. Dès que Mme de Beule et son fils eurent fait leur entrée,
+Mietje, Lotje et «La Blanche» firent une sortie violente contre Pierken
+et Victorine qui, disaient-elles, avaient entraîné à la grève tous les
+autres, contre leur gré. La vieille Natse pleurait comme une Madeleine;
+et elles étaient unanimes à jurer leurs grands dieux que jamais plus
+pareille chose n'arriverait et qu'elles chasseraient Victorine à coups
+de pied quelque part, si elle osait reparaître dans leur atelier.
+
+--Mais comment avez-vous pu vous laisser monter la tête ainsi? s'exclama
+Mme de Beule, levant les bras d'indignation.
+
+--Eh oui, bien notre bêtise, notre folie! s'écria Lotje.
+
+Et, à son tour, brusquement elle éclata en larmes.
+
+--Ah! mon Dieu, madame, quelle affaire! Quelle terrible affaire! geignit
+Natse, les mains jointes.
+
+--Qu'ils essayent donc d'y revenir! Je mordrais, je grifferais! glapit
+«La Blanche» hors d'elle.
+
+Cette violence unanime des femmes rendait les reproches superflus. Aussi
+Mme de Beule se borna-t-elle à leur donner de bons conseils pour
+l'avenir, en les avertissant une fois pour toutes qu'une récidive
+équivaudrait au renvoi général et sans rémission.
+
+--N'ayez pas peur, madame! firent-elles à l'unisson.
+
+Et Mietje Compostello, de sa voix caverneuse, ajouta:
+
+--S'il fallait me traîner à genoux d'ici jusqu'à l'église, je le ferais
+volontiers pour que ça ne soit pas arrivé.
+
+Mme de Beule et son fils s'en allèrent. Dans la «fosse aux femmes» il
+n'avait pas prononcé un mot. A la maison, M. de Beule, triomphant,
+fielleux, ricanait d'aise en écoutant sa femme narrer la lamentable
+histoire.
+
+
+
+
+X
+
+
+A dix heures, le moment venu de faire sa tournée avec la bouteille de
+genièvre, une agitation violente s'empara de Sefietje. Que faire? Verser
+deux gouttes ou seulement une? Le rouge aux pommettes, elle vint
+demander à Mme de Beule quels étaient les ordres.
+
+Mme de Beule n'en savait rien. Il n'y avait pas eu d'accord positif.
+Tout s'était manigancé par l'entremise de Justin-la-Craque, qui avait
+pris la responsabilité sur lui. Elle alla consulter son mari.
+
+--Ils ne le méritent pas du tout, répondit M. de Beule sur un ton
+chagrin.
+
+Comme il arrivait souvent chez lui, son humeur, l'instant d'avant
+victorieuse et fanfaronne, était brusquement redevenue, sans aucune
+cause apparente, morose et sombre. Écarlate, gonflé de colère et de
+rancune, il était assis au milieu des paperasses à son bureau.
+
+--Si on leur en donnait tout de même deux pour avoir la paix, proposa
+timidement Mme de Beule.
+
+Il refusa de se prononcer.
+
+--Tu vois comme je suis surchargé de besogne... On ne peut donc pas me
+laisser une minute tranquille! grommela-t-il.
+
+Mme de Beule s'en retourna auprès de Sefietje qui attendait, sa
+bouteille pleine sur le bras.
+
+--Il ne veut pas se prononcer! soupira-t-elle.
+
+--Mais que dois-je faire? soupira Sefietje à son tour.
+
+--Donnez-leur en deux, dit Mme de Beule après une brève hésitation.
+
+Sefietje partit, commença par la chambre des machines, s'approcha de
+Bruun. Ils échangèrent un salut banal, comme si rien ne s'était passé et
+Sefietje remplit le verre. Bruun le lampa d'un trait, garda le verre à
+la main, regarda Sefietje.
+
+--Encore? demanda-t-elle d'une voix blanche.
+
+Sur un signe que oui, elle remplit à nouveau le verre qu'il vida comme
+si c'était de l'eau, et le rendit à la servante. Sans un mot, elle passa
+dans la «fosse aux huiliers».
+
+Berzeel était le premier à servir. Avec la figure toujours grave de
+quelqu'un qui sent tout le poids de sa responsabilité, il regarda
+vivement et à la dérobée la bouteille, comme s'il en jaugeait d'un seul
+coup d'oeil le contenu. Sefietje remplit le petit verre. Il le vida d'un
+trait, comme Bruun. Alors il hésita. Ses doigts tremblaient légèrement;
+il semblait vouloir donner et prendre à la fois. Sefietje ne comprit pas
+très bien; elle crut d'abord qu'il n'en désirait pas davantage. Le petit
+verre et la bouteille eurent chacun un mouvement de oui et non, d'abord
+l'un vers l'autre puis en sens inverse, jusqu'à ce que Sefietje eût
+enfin compris très clairement et versât une seconde rasade. Berzeel eut
+un rictus de satisfaction, avec un sourire de ses petits yeux vifs.
+«Merci», dit-il en rendant le verre vide.
+
+Tous les autres avaient suivi la petite scène avec une curiosité tendue
+à l'extrême, arrêtant une minute leurs pilons pour n'en pas perdre un
+détail. Free et Leo sourirent comme Berzeel et se pourléchèrent
+machinalement les lèvres. Le petit Poeteken couvait le verre de ses yeux
+rayonnants et candides, pareil à un ange qui assiste à une révélation.
+Ollewaert eut un grand soupir de soulagement, comme brusquement délivré
+d'un poids énorme. Il enleva sa chique et la posa sur l'établi, pour la
+reprendre après qu'il aurait bu. Pee, tout blanc de farine, quitta ses
+moulins, et la figure de Miel, cette espèce de veau, s'épanouit en un
+large rire muet et figé. Il semblait enfin comprendre quelque chose à
+tout ce qui s'était passé et ce quelque chose le bouleversait de joie.
+Ils burent avec des grognements de plaisir et, du coup, Leo lança, sur
+un ton encore un peu timide, son «Ooooo ... uuuu ... iiii ...» qu'on
+n'avait plus entendu depuis des semaines. Sefietje, bouche close, sans
+prononcer un mot, s'acquittait machinalement de sa tâche, le visage
+renfrogné, murée dans une hostilité sourde. Elle y mettait toute la
+diligence possible; dès qu'elle en eut fini avec les «huiliers», elle se
+hâta vers l'atelier des femmes. Mais avant qu'elle eût eu le temps de
+disparaître Justin-la-Craque vint se planter devant elle, suivi de Komèl
+qui portait une barre de fer, et lui demanda d'un air triomphant ce
+qu'elle pensait de la façon dont il avait mis fin à la grève.
+
+--Ce que j'en pense?... Que vous êtes tous de fameux ivrognes! s'écria
+Sefietje indignée.
+
+--Mais, Sefie! Mais, Sefie! Comment peux-tu dire!... protesta Justin
+avec force.
+
+A vrai dire, il avait déjà une jolie pointe; ses yeux étaient vitreux et
+fixes; et il se mit à fredonner en mode mineur: «Ooooooooooo...»
+
+--Va-t'en! Laisse-moi passer! gronda Sefietje.
+
+--Pepita...--peeeeee ... pepepepepita ... pepita-pepita! poursuivit
+Justin avec un entêtement d'ivrogne. Mais, brusquement, changeant de
+ton: «Sefie, donne-nous aussi une goutte.»
+
+--Il me semble que vous en avez déjà assez, grommela Sefietje.
+
+--Nous! s'exclama Justin, feignant l'indignation la plus profonde. Rien
+qu'un bol de café froid; pas vrai, Komèl?
+
+Komèl affirma que pas une goutte d'alcool n'avait encore humecté leurs
+lèvres; et, malgré elle, Sefietje, des larmes de rage aux yeux, fut
+forcée de leur remplir deux fois le verre, tout comme aux ouvriers de la
+fabrique.
+
+Dans la «fosse aux femmes», lorsque Sefietje y entra, régnait encore la
+plus vive effervescence. Aussitôt qu'elle aperçut la servante, Natse eut
+une nouvelle crise de larmes; Lotje et «La Blanche», d'habitude si
+douces et si timides, ne décoléraient pas, en calculant âprement ce que
+cette grève idiote leur faisait perdre d'argent. Et, avec Sefietje, de
+nouveau elles éclatèrent violemment sur le compte de Pierken et surtout
+de Victorine, qui, d'après leurs dires, valait encore moins cher que
+lui. Leur exaltation était telle que Sefietje en oubliait de leur servir
+la goutte.
+
+--Eh bien, Sefie, et la ration, qu'est-ce que ça devient? demanda enfin
+la noire Mietje avec un drôle de sourire mystérieux.
+
+--Deux gouttes au lieu d'une, répondit Sefietje.
+
+Et elle se mit en devoir de verser. Tout de suite, une transformation
+s'opéra dans l'atelier.
+
+--On a tout de même obtenu quelque chose, dit Lotje en sirotant son
+petit verre.
+
+Elle le vida à menus coups brefs, mais le deuxième ne glissa pas aussi
+facilement. Elle eut des petits frissons et fit la grimace.
+
+--L'un sur l'autre comme ça, c'est un peu court, mais bon tout de même,
+dit-elle, en passant le verre à «La Blanche».
+
+Du reste, toutes prirent, comme Lotje, leurs deux petits verres, moins
+parce qu'elles en avaient envie que parce qu'elles y avaient droit. Et,
+seule, la vielle Natse eut un hoquet devant le deuxième verre et fit
+mine de le refuser. Les autres trouvèrent cela très mal. M. de Beule
+pourrait en déduire que pour les femmes un seul verre suffisait. Elles
+forcèrent la vieille à boire et celle-ci se reprit aussitôt à gémir et
+pleurer: toutes ces révolutions lui coûteraient la vie, geignait-elle
+d'un air tragique.
+
+Alors il y eut une bonne petite heure de joie et d'entrain dans la
+fabrique. L'alcool faisait son effet, effaçait les tristesses, suscitait
+les pensées joyeuses et amusantes. Des quolibets partaient dans le
+vacarme des pilons et, dans la «fosse aux femmes», on chanta des
+romances avec des voix aiguës et nasillardes, comme au bon vieux temps.
+Vers onze heures, un silence retomba, mélancolique, morose. Les nerfs se
+détendaient et l'alcool creusait son trou, où s'installait la faim. Au
+dehors le splendide soleil d'été illuminait la terre. Lorsqu'on venait
+du beau jardin fleuri, pour entrer dans une des «fosses» sombres, on
+avait l'impression de descendre dans un caveau. Les ouvriers ne
+chantaient plus, ne parlaient plus, accomplissaient leur besogne
+d'automates avec des yeux las et ternes. Il y régnait une atmosphère de
+désenchantement, de leurre, de duperie. C'était peut-être parce que le
+trou creusait si fort, vous rongeait l'estomac. Il aurait fallu un brin
+à manger avec ce deuxième verre. Enfin tintait dans la chambre des
+machines la méchante petite sonnette de délivrance; tous se
+précipitaient au dehors, dans un claquement de sabots, prenant à peine
+le temps de rabattre sur les poignets leurs manches retroussées.
+
+Beaucoup de monde était aux portes pour les voir passer. Il y avait des
+gens qui ricanaient, avec un mauvais: «Eh bien, c'est vite fini, leur
+grève!» Les ouvriers faisaient semblant de ne pas entendre. Ils allaient
+vers le repas et, à une heure, ils seraient de retour à la fabrique. De
+une à quatre, ils redevenaient des automates, des nerfs et des muscles
+sans âme. Ils peinaient dans une vague somnolence. Leurs yeux mornes
+regardaient parfois les poires dorées et les pommes rouges qui
+mûrissaient par-delà l'enclos dans le verger de Justin-la-Craque, ou
+bien ils contemplaient de loin, à travers les baies de la chambre des
+machines, les frondaisons majestueuses dans le jardin de M. de Beule.
+
+Au repos de quatre heures, ils allèrent tous casser la croûte en plein
+air, accroupis en ligne contre le mur de la cour intérieure. Cela les
+ranimait, rappelant un peu le bon temps jadis où des rêves irréalisables
+ne les tourmentaient pas et où ils étaient contents de leur sort. Somme
+toute, ils ne regrettaient pas le départ de Pierken et de Fikandouss.
+Ils n'en voulaient pas à Pierken; mais à quoi avaient abouti tous ces
+mirages de bonheur qu'il leur avait fait entrevoir? Quant à Victorine et
+aux autres femmes, elles avaient leur mépris. Ils ricanaient en haussant
+les épaules parce qu'elles leur tournaient le dos avec une hostilité
+hargneuse, affectant de laisser un espace vide entre elles et les
+«huiliers». Elles étaient stupides, ces femmes. Elles ne savaient que
+récriminer et pleurnicher. Il valait mieux, à l'avenir, n'avoir plus
+rien de commun avec elles.
+
+De tout le jour, ils n'avaient pas encore vu M. de Beule et en
+éprouvaient un vague malaise. Est-ce que l'accord était fait ou
+faudrait-il encore causer? Soudain, comme ils étaient retournés à
+l'ouvrage, ils virent passer la queue de Muche, devant la porte
+d'entrée. M. de Beule suivait, rouge et gros, les épaules gonflées.
+Allait-il entrer en coup de vent et «partir»? Non; il passa, se
+dirigeant vers l'écurie. Quelques minutes s'écoulèrent avant qu'il
+revînt. Muche s'arrêta sur le seuil et regarda son maître d'un air
+interrogateur. Les ouvriers, plongés dans leur besogne, se sentaient
+devenir petits. Mais, pour la deuxième fois, rouge et gros, M. de Beule
+passa sans s'arrêter et Muche le rattrapa. Les hommes respirèrent.
+Décidément leur maître et tyran, tout en bouillonnant de rage
+intérieure, acceptait le nouvel état de choses. Et ils se sentirent
+soulagés d'un grand poids.
+
+A six heures, Sefietje revint pour la tournée du soir. Muette et
+renfrognée, elle versa à chacun les deux gouttes. Les «huiliers» ne
+firent aucune remarque, mais dès qu'elle fut partie des chants
+éclatèrent et on échangea des quolibets. Les yeux étaient rieurs et des
+pipes brasillaient. Ollewaert se bourra le bec d'une chique énorme. On
+eût dit qu'un gros abcès lui gonflait la joue droite. Miel en était
+ébahi et bayait au petit bossu comme il eût considéré un phénomène.
+Ollewaert s'en aperçut. Il regarda le «cabri» avec un sourire narquois
+et lui lança à la face un sonore «espèce de veau!» Leo fit entendre un
+rugissant «Ooooooo ... uuuuu ... iiiii ...» et, par une fente de porte,
+Bruun, de son oeil de mouchard, observait la scène. A distance
+nasillaient les voix aiguës des femmes dans leur «fosse». C'était tout
+à fait comme au bon temps jadis.
+
+Mais, vers la fin de la longue journée de labeur, revint l'accablante
+dépression. Il en était toujours ainsi; la lourde fatigue les matait.
+Les yeux devenaient torves; les mouvements se ralentissaient,
+s'ankylosaient. C'était le soir qui tombait sous les poutres sombres et
+s'appesantissait sur eux comme un fardeau. Dehors, la radieuse soirée
+d'été resplendissait; les pommes et les poires dans le verger du
+forgeron semblaient se dilater, s'amplifier, devenir des fruits
+fantastiques de terre promise; les frondaisons imposantes dans le jardin
+de M. de Beule s'ourlaient et se teintaient de pourpre et d'or; et dans
+le ciel limpide aux profondeurs verdâtres des troupes d'hirondelles
+prestes se poursuivaient, tournoyaient en poussant de longs cris
+perçants d'allégresse.
+
+Quelques minutes avant la demie de sept heures, Bruun s'approcha des
+«huiliers» et leur demanda ce qu'il fallait faire: continuer de
+«tourner» jusqu'à huit heures comme jadis, ou arrêter à la demie?
+
+--Arrêter!... Arrêter! firent-ils tous.
+
+Bruun rentra dans la chambre des machines et arrêta. En un souffle
+dernier, pareil à un profond soupir, la machine expira. Aussitôt Bruun
+sortit et, caché derrière un pan de mur, épia ce qui se passait du côté
+de la maison. Il vit la porte du jardin s'ouvrir et M. et Mme de Beule
+paraître sur le seuil. Ils restèrent là un moment, immobiles, les yeux
+tournés vers la fabrique, humant l'air du soir. Lentement, ils firent
+demi-tour et rentrèrent. Bruun comprit qu'ils acceptaient tacitement.
+
+Tout le monde à la fabrique, hommes et femmes, était déjà parti. Leurs
+sabots claquaient, lourds et lents, sur les pavés sonores. Sur l'or du
+couchant on voyait leurs silhouettes qui se détachaient en noir. Les
+femmes marchaient à part, avec leur rancune. Il n'y avait plus que
+quelques rares curieux sur le pas des portes pour les voir passer.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce fut le troisième jour seulement que Pierken et Fikandouss revinrent à
+la fabrique. Victorine ne reparut pas. Ollewaert, furieux et brouillé à
+mort avec sa fille, l'avait chassée de la maison. Elle s'était réfugiée
+chez des voisins et travaillait à faire de la dentelle.
+
+Les deux hommes avaient la mine sombre et renfrognée. Pierken dit
+bonjour aux camarades, sans plus; puis, de toute la journée, ne desserra
+pas les dents. Fikandouss ne dit même pas bonjour. Les autres aussi,
+d'ailleurs, demeuraient silencieux. Le tonnerre des pilons avait seul la
+parole.
+
+A dix heures, lorsque Sefietje parut avec la bouteille, Pierken refusa
+sa goutte. Les autres le regardaient, stupéfaits. Quoi! Pas même un seul
+petit verre! « Non, pas même un», répondit Pierken, buté. Chez
+Fikandouss, même jeu. D'un geste décisif, il écarta la bouteille.
+
+--Est-ce qu'on peut les boire, vos gouttes? demanda Ollewaert en
+retournant dans la bouche son énorme chique.
+
+--Non! répondit Pierken d'un ton cassant et net.
+
+Et Fikandouss répéta comme un écho:
+
+--Non!
+
+Les autres les regardaient de travers. L'irritation était vive surtout
+chez Berzeel et Leo.
+
+--Mais, nom de nom, qui en profite alors! grogna Berzeel en toisant son
+frère avec indignation.
+
+--Vous tous, qui êtes déjà assez abrutis par l'alcool, répondit Pierken
+d'un ton acerbe.
+
+Les autres ne dirent plus rien, renfermés dans leur silence vindicatif.
+Les pilons rebondissaient et tonnaient.
+
+L'après-midi, au repos de quatre heures, Pierken et Fikandouss allèrent
+se mettre à l'écart des autres. Pierken sortit son petit journal de sa
+poche et en lut un passage à mi-voix, pour Fikandouss. C'était un
+article sur l'échec de la grève. On y tançait la population ouvrière
+rurale, esclave de la boisson, qui avait perdu tout sentiment de
+dignité, et assez abjecte pour troquer ses droits les plus sacrés contre
+un verre d'alcool. Heureusement il existait encore quelques hommes parmi
+ce vil troupeau; et l'on citait par leur nom Pierken et Fikandouss, et
+on les offrait en exemple comme les futurs sauveurs de leurs frères
+dégénérés et malheureux. Fikandouss était tout oreille, approuvait de la
+tête. Oui, oui, c'était bien ça, exactement comme c'était imprimé dans
+le petit journal.
+
+Voilà que s'avançait Justin-la-Craque, suivi de son aide Komèl, qui
+portait une barre de fer. Dès qu'il aperçut Pierken il vint à lui en
+jubilant:
+
+--Eh bien! Qu'est-ce que tu en dis? Est-ce que je n'ai pas bien arrangé
+ça?
+
+Pierken lui jeta un coup d'oeil glacial et ne dit mot.
+
+--Quoi? Tu n'es pas content? insista Justin.
+
+--Je dis ..., répondit enfin Pierken avec un regard coupant, je dis que
+tu es un foutu ivrogne et une sale crapule.
+
+--Hein! glapit Justin, les poings serrés.
+
+--Que tu es un ivrogne et une crapule, répéta froidement Pierken.
+
+--Berzeel! Leo! Free! vous avez entendu ça! hurla Justin hors de lui.
+
+Berzeel, qui pendant deux dimanches consécutifs ne s'était ni saoulé ni
+battu, se précipita comme un fou furieux sur son frère.
+
+--Canaille, qui nous fous dans le malheur! hurla-t-il.
+
+Pierken évita le coup et Fikandouss, qui s'était élancé à son secours,
+sauta à la gorge de Berzeel avec une violence inouïe et le terrassa.
+D'une main il le tenait empoigné par la peau du cou, de l'autre il lui
+martelait la figure à coups de poing. Berzeel, surpris par la brusquerie
+de l'attaque et incapable de se défendre, râlait. Komèl se précipita à
+son secours, tapant à tour de bras avec sa barre de fer sur le dos de
+Fikandouss. Et la bataille devenait générale, quand tout à coup la queue
+de Muche pointa à courte distance, suivi presque immédiatement de son
+maître. D'une secousse, M. de Beule s'arrêta, comme cloué au sol, puis
+il bondit vers Justin et Komèl et hurla:
+
+--Qu'est-ce que vous avez à vous battre ici, tous deux, sacré nom de!...
+
+Comme par enchantement, la rixe cessa.
+
+--C'est la faute de Pier, m'sieu! glapit Justin, les yeux flamboyants.
+
+--Je vous défends de venir à la fabrique quand vous n'y avez rien à
+faire! «partit» furieusement M. de Beule.
+
+--Mais m'sieu! protesta Justin avec véhémence.
+
+--Foutez le camp! beugla M. de Beule sans vouloir rien entendre. Foutez
+le camp ou je fais appeler les gendarmes!
+
+D'un mouvement brusque, Justin fit demi-tour. Outré, dégoûté, de rage
+les bras battant l'air, comme une image de l'innocence injustement
+persécutée, il déguerpit, suivi de Komèl, qui grognait comme un ours
+noir. Muche aboyait à leurs trousses et M. de Beule les suivait à pas
+pressés et colères, pour les chasser plus vite. Frémissantes de peur,
+les femmes s'étaient hâtées de rentrer dans leur «fosse» et les hommes
+s'empressèrent d'en faire autant, sentant très bien que toute cette
+fureur exagérée était dirigée contre eux plutôt que contre le forgeron
+et son aide.
+
+Pour le reste du jour, de nouveau la parole fut exclusivement aux lourds
+pilons rebondissants. Les hommes étaient silencieux et boudeurs. A six
+heures, de même que le matin, Pierken et Fikandouss refusèrent
+obstinément leur goutte, mais personne, cette fois, ne fit mine de la
+leur demander. Tous regardaient avec des yeux de profond mépris les deux
+abstinents.
+
+Un peu avant la fin de la journée une ombre noire parut dans l'embrasure
+de la porte d'entrée et Justin-la-Craque, qui représentait cette ombre,
+s'y tint tout un temps immobile comme pour une inspection sévère des
+lieux. Brusquement, il quitta le seuil et s'avança dans la «fosse», se
+dirigeant tout droit vers Fikandouss et Pierken, qu'il regardait de ses
+yeux fixes. Les deux copains faisaient semblant de ne pas le voir; les
+autres, secrètement amusés, ricanaient en silence.
+
+--Y a quelque chose, Justin? demanda Free d'un ton badin.
+
+Comme un fantoche mû par un ressort, Justin-la-Craque se retourna vers
+Free. Ses yeux étaient vitreux et fixes; il était ivre. «Ooooooooooo...»
+commença-t-il en un long trémolo sombre. Tout à coup, un sac à tourteau
+imbibé d'huile, parti on ne savait d'où, vint le frapper en plein visage,
+pendant que Fikandouss se précipitait vers lui en hurlant:
+
+--Fous-moi le camp, sacré nom, ou je t'assomme!
+
+Justin ne se le fit pas dire deux fois. Sursautant de peur, il repassa
+le seuil de l'huilerie en s'essuyant avec sa manche, qui lui
+barbouillait la joue en noir. Les autres se mirent à rire, mais du bout
+des lèvres, ne voulant pas faire un succès à Fikandouss. Ils le
+regardaient à la dérobée, méfiants, déroutés par cet énorme changement
+qui s'était opéré en lui, les derniers temps. Il n'avait jamais été tout
+à fait d'aplomb. Qui sait s'il n'était pas en train de devenir
+complètement toctoc?
+
+
+
+XII
+
+
+Quelques jours se passèrent. La situation à la fabrique ne se modifiait
+pas. Pierken et Fikandouss restaient absolument à l'écart des autres
+ouvriers. Ils continuaient de refuser obstinément leurs gouttes et
+persistaient dans leur attitude distante et hostile. Ils semblaient
+plongés en des réflexions profondes. On eût dit que Pierken méditait
+l'exécution d'un plan secret, que Fikandouss n'était pas encore tout
+à fait disposé à suivre. Parfois ils tenaient de longs et mystérieux
+conciliabules, où Fikandouss disait à peine quelques mots. Il avait
+mauvaise mine et maigrissait à vue d'oeil. Sauf le moment où il
+s'entretenait avec Pierken, il n'échangeait mot avec qui que ce fût et
+passait des journées entières sombrement absorbé dans ses pensées: «Ça
+y est; il est maboul!» disaient les autres. De toute son excitation
+fébrile, et souvent exagérée, de jadis, il ne restait plus rien. Il ne
+riait plus, ne criait plus, n'effarouchait plus les ouvrières, et jamais
+plus on n'entendait son obsédant et agaçant «Fikandouss-Fikandouss!»
+Du reste, sur toute la fabrique semblait peser une lourde et accablante
+tristesse. Seules, les tournées de Sefietje avec sa bouteille amenaient
+une passagère détente.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ce jour-là, un peu avant une heure, au moment où son père allait mettre
+la machine en marche, Miel grimpa au grenier, au-dessus de l'huilerie,
+pour remplir, comme d'habitude, les réservoirs à grains des meules
+verticales. Il était à peine en haut de l'escalier, qu'en trois bonds
+il redégringola, criant, affolé, les yeux écarquillés:
+
+--Vite! Vite! Là-haut! Fikandouss!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? s'exclamèrent les hommes.
+
+--Là-haut! Fikandouss! clama Miel, comme un fou, incapable d'articuler
+un autre son.
+
+Leo et Pierken se précipitèrent en haut de l'escalier et, tout de suite,
+dans la pénombre, ils aperçurent Fikandouss pendu à une poutre, la corde
+au cou. Une petite échelle, qu'il avait escaladée, se trouvait encore à
+côté de lui; et sa figure semblait noire, avec une langue pendante,
+qu'il avait l'air de vomir.
+
+--Un couteau! Un couteau! hurla Pierken fouillant dans ses poches et
+grimpant à l'échelle avec l'agilité d'un chat.
+
+Leo lui passa un couteau. Rapidement Pierken trancha la corde et
+Fikandouss tomba sur le plancher avec un bruit sourd, comme un sac
+plein. Pierken sauta de l'échelle, desserra le noeud coulant, s'effondra
+en sanglotant sur le corps de son camarade. Fikandouss était mort, déjà
+froid.
+
+Instantanément, tous les ouvriers de la fabrique, avec des lamentations,
+entourèrent le mort. Il y avait de l'horreur dans leurs yeux et, chaque
+fois que l'un d'eux touchait le corps du pendu, tous les autres
+reculaient avec terreur. Pierken, agenouillé près du cadavre, pleurait
+à chaudes larmes. Et, en paroles heurtées, il disait ce qui, selon lui,
+avait dû se passer. Fikandouss, trop faible d'esprit, n'avait pu
+surmonter la déception de la grève manquée. Lui, Pierken, avait
+vainement essayé, tous ces derniers jours, de lui remonter le moral:
+le coup avait été trop rude pour le pauvre bougre. Pierken lui avait
+proposé d'aller ensemble chercher de l'ouvrage en ville, où leur sort
+serait moins triste; il ne voulait pas. Il était, malgré tout, trop
+attaché à son village; c'était là et pas ailleurs qu'il voulait vivre
+... et mourir.
+
+Avec une rapidité incroyable, l'atroce nouvelle s'était déjà partout
+répandue; et, en un rien de temps, M. de Beule fut sur les lieux, ainsi
+que M. Triphon, Mme de Beule, Sefietje et Eleken. Les femmes n'osaient
+pas aller voir au grenier et se tenaient, angoissées, au pied de
+l'escalier. Mais M. de Beule s'avança tout de suite avec autorité et
+décréta que M. le bourgmestre et M. le curé devaient être immédiatement
+avertis. Leo, qui avait de bonnes jambes, fat expédié au château et
+Lotje alla quérir le curé. En attendant, défense formelle, par ordre de
+M. de Beule, de toucher au cadavre.
+
+Le bourgmestre fut le premier sur les lieux. Il monta péniblement
+l'escalier, en évitant avec soin de se salir. M. de Beule, avec son
+respect inné de tout ce qui était fortune et titre, adressa la parole en
+français à «Monsieur le baron». M. Triphon, fort impressionné, par cette
+auguste présence, salua avec une gaucherie timide et se tint à l'écart,
+à distance respectueuse. M. le bourgmestre examina vaguement le cadavre
+et constata sobrement:
+
+--Il est mort.
+
+--Oui, monsieur le baron; on l'a trouvé pendu à cette poutre, répondit
+M. de Beule.
+
+Le bourgmestre regarda la poutre, où pendait encore le bout de la corde
+tranchée par Pierken, et M. Triphon, les ouvriers, suivirent son regard.
+Sans faire attention à l'important et officiel personnage, Pierken
+s'abandonnait à toute sa douleur sur le corps de son pauvre ami.
+
+--Il faudra dresser procès-verbal, dit enfin le bourgmestre. Est-ce que
+M. le curé est prévenu? Il faudra aussi faire constater le décès par le
+médecin.
+
+--Oui, monsieur le baron; j'attends M. le curé d'un moment à l'autre,
+mais je n'ai pas encore fait appeler le docteur, répondit M. de Beule.
+
+Au bas de l'escalier, un mouvement se fit et des pas accélérés montèrent
+les degrés. C'était M. le curé. Sans égard pour sa soutane, déjà tachée
+de poussière, il sauta sur le plancher du grenier, serra lestement la
+main du baron et de M. de Beule, se dirigea tout droit vers le cadavre,
+dont il toucha de ses mains blanches la face violacée.
+
+--Le corps est déjà froid, murmura-t-il en regardant les autres d'un air
+grave.
+
+Il lançait des coups d'oeil autour de lui, comme si la présence de tout
+ce monde le gênait.
+
+--Voulez-vous être seul, M. le curé? demanda M. de Beule prévenant.
+
+--Cela vaudrait mieux, avoua l'ecclésiastique.
+
+M. de Beule se tourna vers les ouvriers:
+
+--Allons, les gars, tout le monde en bas! ordonna-t-il.
+
+Les hommes se pressèrent vers la trappe. Seul, Pierken manifesta quelque
+hésitation, mais il s'en alla tout de même.
+
+--Vous pouvez rester, dit le curé à ces messieurs.
+
+--Bah! ... nous n'avons plus rien à faire ici, opina le bourgmestre.
+
+Il tendit la main au prêtre et se dirigea avec précaution, les jambes
+raides, vers l'escalier.
+
+--Attention, M. le baron, ne vous faites pas de mal, s'empressa M. de
+Beule, plein d'attentions.
+
+--C'est que ... je ne suis pas ... habitué ... à un escalier aussi
+raide, haletait le bourgmestre en descendant les degrés avec des
+précautions infinies.
+
+--Est-ce que vous n'avez besoin de rien, M. le curé? demanda encore
+M. de Beule.
+
+--Merci, j'ai tout ce qu'il me faut.
+
+A leur tour, M. de Beule et M. Triphon quittèrent le grenier et le
+prêtre resta seul avec le suicidé.
+
+En bas, les ouvriers se tenaient en un petit groupe compact, pâles, les
+yeux anxieux. Les femmes restaient à distance; elles pleuraient,
+apeurées.
+
+--Faut-il mettre en marche, m'sieu? vint demander Bruun à voix basse à
+M. de Beule.
+
+--Attendez que M. le curé soit parti, répondit du même ton M. de Beule.
+
+Il donna un pas de conduite au bourgmestre à travers le jardin.
+
+--Quelle est la raison de ce suicide? demanda ce dernier.
+
+--Ça, M. le baron, c'est l'esprit du temps, l'infiltration du venin
+socialiste, grommela M. de Beule d'une voix qui tremblait d'indignation.
+
+--Il faudra des mesures énergiques, très très énergiques, pour combattre
+ce fléau. Le gouvernement se montre bien trop faible envers ces
+malfaiteurs, dit le bourgmestre.
+
+Il tendit la main à M. de Beule et s'en fut en tirant la jambe vers son
+château.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Le bruit courait,--et les bonnes gens craignaient bien que ce ne fût
+vrai: Fikandouss, suicidé, mort en état de péché mortel, allait être
+enterré, avec les réprouvés, dans le coin du cimetière qu'on appelait le
+«trou aux chiens».
+
+Heureusement, il n'en fut rien. On raconta ensuite que M. le curé, seul
+au grenier en présence du cadavre, y avait encore surpris un atome de
+vie et avait pu lui donner l'absolution. Pierken eut un ricanement de
+mépris devant une aussi flagrante imposture; mais, tout de même,
+Fikandouss fut enseveli comme un bon chrétien, en terre consacrée.
+
+Tous les ouvriers de la fabrique assistèrent aux obsèques. M. de Beule
+et M. Triphon se montrèrent un instant à l'église et, le cierge à la
+main, firent le tour du catafalque. Sidonie était également présente.
+Elle se tenait discrètement derrière un pilier, non loin des autres
+ouvrières. Dans un coin se trouvaient Justin-la-Craque et Komèl. Le
+service fut rapidement bâclé. La cloche se dépêcha de sonner le glas; et
+les porteurs, Pierken, Leo, Free, Berzeel s'avancèrent lentement avec la
+bière devant la tombe, où déjà attendaient le curé et ses acolytes, avec
+la croix et les bannières.
+
+En un petit groupe serré, les camarades entouraient la fosse. Ils
+étaient pâles et, dans leurs habits du dimanche, ils paraissaient plus
+hâves, plus minables que dans leur tenue de travail. Le cercueil était
+recouvert d'un drap de velours noir avec une grande croix jaune. Ce drap
+décoloré avait pris un ton roussâtre qui semblait la nuance assortie à
+la mort des pauvres. Le sacristain l'enleva et apparut le simple bois
+blanc. Le prêtre psalmodiait; les gens s'agenouillèrent. Lentement, avec
+un son creux sur les cordes, le cercueil descendait. Les hommes
+regardaient fixement, la face contractée. On aurait dit qu'ils se
+voyaient eux-mêmes descendre dans la fosse. Dans les yeux vitreux de
+Justin il y avait des larmes. Komèl avait l'air de mâchonner quelque
+chose. Les soeurs du défunt et quelques-unes des ouvrières pleuraient
+doucement, la tête cachée sous le lourd capuchon de leur longue mante
+noire. M. le curé aspergea d'eau bénite les fidèles agenouillés et
+rentra dans l'église avec ses aides. En chocs sourds les premières
+mottes de terre tombèrent sur les planches sonores. On eût dit de brefs
+coups de tambour voilés. Ou des pilons qui s'enfoncent. Très vite le
+bois fut recouvert en entier. Il ne restait plus qu'un tout petit coin
+qui s'obstinait à apparaître, comme un bout de papier blanc qu'on aurait
+jeté là.
+
+Alors, les camarades partirent.... C'était une douce et radieuse matinée
+de septembre, avec des parfums dans l'air. Les maisons du village
+reluisaient et riaient, comme lavées et repeintes à neuf au tiède
+soleil. Le coq de cuivre au haut du clocher semblait d'or. Tout
+doucement, les derniers oiseaux de l'été chantaient....
+
+
+
+
+XV
+
+
+Pendant la matinée, la fabrique n'avait pas «tourné». A une heure, la
+machine fut remise en marche et les pilons tonnèrent. Deux établis
+manquaient de servants: celui de Fikandouss et celui de Pierken.
+
+A quatre heures, Pierken parut dans la fabrique, mais point pour y
+reprendre son travail. Il avait gardé ses habits du dimanche mis pour
+l'enterrement, et venait dire adieu à ses camarades. Pierken quittait le
+village, sans esprit de retour, afin d'aller en ville se refaire une
+existence neuve. Les chefs socialistes lui avaient trouvé de l'ouvrage.
+Victorine, qu'il allait bientôt épouser, l'accompagnait.
+
+Les camarades ne disaient pas grand'chose. Ils considéraient Pierken
+avec des regards fixes et étonnés. A son égard, il n'y avait plus chez
+eux aucune animosité. On eût dit qu'il était déjà devenu un étranger à
+leurs yeux et ne faisait plus partie de leur entourage. Tout de même,
+ils regrettaient son départ.
+
+--Plus tard, vous ferez tous comme moi, dit Pierken.
+
+Ils ne savaient. Ils étaient tristes, mornes, abattus. Ils voulaient
+dire des choses et ne trouvaient pas les mots. Il leur serra la main à
+tous. Berzeel était assez ému et dans ses quelques mots d'adieu il y eut
+un chevrotement. Ollewaert pinça une larme, Free eut un sourire doux et
+triste, Miel, planté comme un piquet à côté de ses énormes meules qui
+lui frôlaient presque la tête, semblait ne pas comprendre. Alors se
+présentèrent Justin-la-Craque et son aide Komèl. Sans rancune, Pierken
+leur tendit la main. Justin n'en revenait pas; ce départ soudain et
+définitif de Pierken.... Il se frappait les cuisses et ouvrait de grands
+yeux blancs dans sa face noire. Komèl ne dit rien, mais son long nez
+rouge parlait pour lui.
+
+Pierken partit.... Il y avait dans son attitude et son allure on ne
+savait quelle fierté d'homme qui se connaît soi-même. Il semblait déjà
+appartenir à une autre sphère, plus élevée. Les camarades sentirent
+cette sorte de supériorité. Ils le suivirent du regard aussi loin qu'ils
+purent, le virent traverser la cour, entrer dans la «fosse aux femmes»,
+pour faire, là aussi, ses adieux.
+
+Les pilons s'étaient remis à bondir après le repos de quatre heures et
+les hommes, avares de paroles, accomplissaient machinalement leur
+travail. Pierken devait déjà être loin; peut-être apercevait-il à
+l'horizon, par-dessus la verte campagne, les hautes tours grises de la
+ville.
+
+A six heures vint Sefietje avec sa bouteille. Tous burent leurs deux
+gouttes qui parurent les ranimer un peu. Mais il n'y eut ni chant, ni
+rire, ni aucune parole superflue. Ils demeuraient pensifs et graves. Ils
+songeaient à Fikandouss, à Pierken, à tout ce qui était passé....
+
+Au dehors, le jour était devenu lourd et terne, et le crépuscule tendit,
+plus tôt que de coutume, des ombres grises dans la «fosse» lugubre. Les
+pilons y rebondissaient comme des monstres captifs dans un antre; les
+silhouettes, les formes des hommes devenaient celles de gnomes
+tourmentés. Bientôt la pluie tomba, douce, égale, monotone. L'été
+splendide touchait à sa fin; on sentait le premier frôlement du frileux
+automne.
+
+Un peu avant l'heure de la fermeture, M. de Beule passa, comme toujours
+précédé de son fidèle Muche. Il était gros et rouge et avait l'air
+furieux, mais il s'en alla sans rien dire. Du reste, les ouvriers ne
+s'inquiétaient plus du tout de ce qu'il leur pouvait dire. Ils le
+voyaient avec indifférence. La crainte était morte. Après M. de Beule
+vint M. Triphon, accompagné de Kaboul. Ils n'avaient aucun ressentiment
+contre M. Triphon. Sans malveillance, ils le virent passer.
+
+La pluie tombait plus drue, en lourdes nappes. La terre buvait; les
+arbres ruisselaient et les hommes pensaient à Pierken, qui cheminait à
+présent solitaire vers son avenir, et à Fikandouss, descendu pour
+toujours dans la fosse humide et sombre où tous devaient finir. Et dans
+l'incertitude de leur propre existence désormais, dans l'immense et
+vague tristesse qui emplissait leur âme, le peu qu'ils avaient obtenu
+comme amélioration à leur sort avait maintenant un goût si dur, si amer.
+
+En un long soupir d'épuisement, la machine rendit son dernier souffle de
+vapeur et, sous la pluie, dans la grisaille du soir, la troupe en sabots
+reprit le chemin de ses masures....
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of C'Etait ainsi..., by Cyriel Buysse
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK C'ETAIT AINSI... ***
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/10346-8.zip b/old/10346-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..77f6837
--- /dev/null
+++ b/old/10346-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10346.txt b/old/10346.txt
new file mode 100644
index 0000000..616a7e2
--- /dev/null
+++ b/old/10346.txt
@@ -0,0 +1,8482 @@
+The Project Gutenberg EBook of C'Etait ainsi..., by Cyriel Buysse
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: C'Etait ainsi...
+
+Author: Cyriel Buysse
+
+Release Date: December 1, 2003 [EBook #10346]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK C'ETAIT AINSI... ***
+
+
+
+
+Produced by Marc D'Hooghe and Anne Dreze
+
+
+
+
+
+
+
+
+C'ETAIT AINSI ...
+
+par
+
+CYRIEL BUYSSE
+
+(traduit du Flamand par l'auteur)
+
+
+
+
+ A MON FILS
+ QUI CONNAIT LA FLANDRE
+QUI COMPREND L'ESPRIT DE LA FLANDRE
+ QUI AIME LA FLANDRE
+
+
+ * * * * *
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+L'huilerie et la minoterie de M. de Beule formaient un groupe de vieux
+batiments, a cote d'un beau grand jardin.
+
+Un rentier du village y demeurait jadis. La maison d'habitation etait en
+bordure de la rue; et les batisses, qui plus tard allaient devenir une
+fabrique, etaient alors une sorte d'asile abritant des vieillards et
+necessiteux. Le grand jardin les separait de la maison du rentier, et de
+la rue ils avaient leur chemin d'acces.
+
+A la mort du rentier, M. de Beule avait acquis le tout. Il y installa sa
+fabrique, d'abord modestement, puis l'agrandit peu a peu, jusqu'a ce
+qu'elle absorbat toutes les vieilles maisonnettes. Pleurs et lamentations
+des vieillards et des indigents, ainsi contraints, a tour de role, de
+chercher un autre toit; mais, puisque c'etait l'inevitable, ils
+finissaient par se resigner. Et meme par en tirer profit. Car ceux qui
+avaient encore du monde jeune chez eux offraient leurs services a M. de
+Beule, qui, de son cote, les employait volontiers a la fabrique, de
+preference a d'autres.
+
+La fabrique de M. de Beule etait la seule au village, ou elle devenait
+un peu synonyme de lumiere et de progres. Les gens se sentaient plus de
+gout a travailler dans une usine mue par la vapeur, qu'a peiner dans
+l'un ou l'autre atelier ou la force motrice etait fournie par un cheval
+ou un moulin a vent. L'arrivee de cette machine a vapeur,--achetee
+d'occasion,--fut un evenement sensationnel pour les villageois. Jusque
+des environs les gens vinrent contempler la merveille. Les trois
+chaudieres surtout, une tres grande et deux plus petites, firent une
+impression enorme. Il fallut trois gros chariots et douze chevaux pour
+amener le tout a pied d'oeuvre. Le maitre d'ecole y etait, avec tous ses
+eleves, pour leur donner sur place une belle lecon de mecanique; M. le
+cure et son vicaire egalement, comme pour apporter leur benediction. En
+voyant decharger ces engins formidables, on avait l'impression d'assister
+a un travail surhumain. Il etait dirige par des ouvriers de la ville,
+qui criaient leurs ordres dans un langage que les manoeuvres villageois
+ne comprenaient pas toujours. D'ou des meprises dangereuses, et qui
+provoquaient chez les citadins des jurons effroyables, a la grande
+indignation de M. de Beule qui en fremissait, scandalise a cause de la
+presence des ecclesiastiques, et invitait les mecaniciens a moderer
+leurs expressions. Avec ses coups de chance et ses contretemps, le
+travail d'installation prit un ete; et au premier octobre enfin tout fut
+pret et la fabrique "tourna".
+
+Il y avait six pilons, deux jeux de meules verticales a broyer la graine
+et deux meules horizontales a moudre le grain. Tout cela se trouvait
+dans une sorte de large hangar, bas et sombre, aux noires solives. A
+cote, dans une salle plus claire et amenagee avec quelque coquetterie,
+comme pour un objet de luxe, etait installee la machine a vapeur,
+separee de l'huilerie par un mur aux larges baies vitrees. Par ces baies
+et par les fenetres au mur d'en face, du trou sombre qu'etait l'huilerie
+on apercevait les pelouses lustrees et la majeste des hautes frondaisons,
+dans le beau jardin d'agrement de M. de Beule.
+
+A six heures du matin commencait le travail. Le chauffeur ouvrait le
+robinet de vapeur; et lentement, avec un lourd soupir, la machine se
+mettait a tourner. Les engrenages mordaient, sur les poulies luisantes
+les courroies glissaient en s'etirant comme de grands oiseaux du
+crepuscule volant en cage; et les boules de cuivre du regulateur
+dansaient une ronde folle, pendant que l'enorme volant tracait son
+cercle formidable et noir contre le mur pale, pareil a une bete
+monstrueuse et violente, faisant de vains efforts pour echapper a sa
+captivite. Dans la "fosse aux huiliers" les grandes meules aussitot
+ecrasaient la menue graine de lin ou de colza, les six fours la
+chauffaient, les hommes en emplissaient les sacs de laine, les
+aplatissaient de la main dans les etreindelles de cuir garnies de crin
+a l'interieur, les mettaient dans les presses. Bientot les lourds pilons
+tapaient a grands coups repetes sur les coins qui s'enfoncaient, et
+alors, sous la pression violente, l'huile chaude commencait a couler
+dans les reservoirs. C'etait, sous les solives basses, un vacarme
+effroyable; a mesure qu'augmentait la pression, les pilons dansaient en
+rebondissant plus haut et plus fort sur le bois dur et coince; on ne
+s'entendait plus; s'il avait un mot a dire, l'homme devait le hurler a
+l'oreille de l'autre. Jusqu'au moment enfin ou une sonnette, apres le
+soixantieme coup, leur indiquait mecaniquement le temps de declencher
+le chasse-coin: deux a trois chocs sourds, et cela degageait toute la
+presse, en un ebranlement de cataclysme. Alors ils extrayaient des
+etreindelles les tourteaux durs comme planches, y aplatissaient d'autres
+sacs remplis et les remettaient dans les presses; et la danse sauvage
+recommencait, faisant trembler les murs et craquer les mortaises.
+
+Les hommes peinaient, manches retroussees, tout luisants de graisse et
+d'huile. Une odeur fade flottait en buee sous le plafond bas et sombre
+et le sol etait gluant, comme s'il eut ete enduit de savon. Bientot
+aussi le meunier etait a l'ouvrage; et au pesant vacarme des pilons, le
+moulin melait son tic-tac saccade et rageur. Parfois les deux moulins a
+ble marchaient en meme temps; alors la charge devenait trop forte pour
+la machine, dont le regulateur ralenti laissait pendre ses lourdes
+boules de cuivre, comme des tetes d'enfants fatigues. En vain le
+chauffeur bourrait-il de charbon son foyer; le moteur essouffle n'en
+pouvait plus. Il fallait que le meunier finit par lui retirer une des
+meules; et aussitot la machine reprenait haleine et faisait tournoyer
+ses boules de cuivre, comme en une ronde folle de joyeuse delivrance.
+Puis tout se regularisait et le travail continuait en une monotonie sans
+fin.
+
+A huit heures, les ouvriers avaient trente minutes de repit pour
+dejeuner. Lorsque le temps etait beau, ils mangeaient leurs tartines
+dans la cour de la fabrique, alignes contre le mur crepi a la chaux
+blanche. Ranimes par l'air pur du matin, ils echangeaient des propos
+enjoues. A huit heures et demie, les pilons se remettaient a bondir et
+cela durait alors jusqu'a midi, avec la seule distraction de la goutte
+de genievre que leur apportait vers dix heures Sefietje, la vieille
+servante de M. de Beule. C'etait un moment exquis. On avalait l'alcool
+d'une lampee et sentait sa chaleur descendre jusqu'au fond du corps.
+Pour sur, ca vous descendait plus bas que l'estomac. Ils en etaient tout
+ragaillardis et la plupart, dans la trepidation des pilons, allumaient
+vivement une pipette ou se bourraient la bouche d'une chique de tabac.
+Parfois meme, au milieu du vacarme, on entendait une chanson. Dommage
+qu'on ne vous donnait jamais qu'un seul petit verre. Comme un deuxieme
+vous aurait fait du bien! A midi la machine s'arretait et ils allaient
+dejeuner. Certains d'entre eux demeuraient assez loin de la fabrique,
+et il leur fallait se depecher pour etre de retour a une heure. Ceux qui
+restaient plus pres avaient parfois le temps de faire une petite sieste.
+A deux ou trois qui habitaient trop loin, leur femme ou leurs enfants
+apportaient le manger dans une gamelle qu'ils tenaient au chaud sur le
+foyer des presses.
+
+Une heure, et les pilons de recommencer leur danse sauvage. A quatre
+heures, les hommes avalaient encore une tartine en buvant du cafe clair;
+puis les pilons reprenaient leur vacarme assourdissant et monotone
+jusqu'a huit heures, avec une nouvelle lueur de joie lorsque, sur le
+coup de six heures, Sefietje leur apportait la goutte du soir.
+
+Ces fins de journee etaient souvent d'une accablante melancolie. Le soir
+tombait; de grandes ombres fauves se glissaient sous les poutres massives
+du plafond bas; et par les larges baies de la salle des machines, les
+ouvriers voyaient le soleil couchant dorer les pelouses et les grands
+arbres du beau jardin de M. de Beule. Une sorte de tristesse nostalgique
+se lisait dans leurs yeux fatigues. Ils ne fredonnaient plus de chansons;
+ils ne parlaient plus. Ils se mouvaient plus lentement, comme des ombres,
+sous l'ouragan continu des coups. Bientot une ouvriere venait allumer les
+lampes, de simples lampes a petrole qui fumaient et dont la flamme
+vacillante dansait au choc des pilons. Alors tout semblait prendre un
+aspect etrange, s'impreciser comme si le travail s'achevait dans une
+atmosphere irreelle de cauchemar. Les enormes meules verticales, toutes
+luisantes d'huile, se pourchassaient l'une l'autre en une ronde obstinee
+et sans fin; les pilons dansaient une sarabande de spectres; et les
+fournaises ouvertes montraient des gueules rouges, qui lentement se
+ternissaient de cendre, comme des feux de bivouac abandonnes.
+
+Les ouvriers secouaient la poussiere de leurs vetements et rabattaient
+leurs manches de chemise sur les poignets. Ils donnaient un coup de
+balai aux dalles autour des presses; et enfin tintait dans la salle des
+machines la sonnette de delivrance, qui marquait le bout de l'interminable
+journee de labeur.
+
+Progressivement, le moteur ralentissait sa marche. Les pilons immobilises
+restaient suspendus a des cables solides; le ronron des engrenages
+s'assourdissait; les courroies diligentes qui tout le jour avaient vole
+comme des oiseaux nocturnes sur les poulies luisantes, s'arretaient avec
+un craquement collant, en une tension derniere. Les boules du regulateur
+se repliaient sur leurs axes; le monstrueux volant se figeait contre le
+mur; le robinet de vapeur, dans un dernier soupir, rendait l'ame. En
+hate on eteignait les lampes; et, dans un flic-floc de sabots, leur
+gamelle et leur bissac a la main, les ouvriers rentraient au logis.
+
+Reste le dernier, le chauffeur, a grandes pelletees de charbon mouille
+et de cendre, couvrait le foyer des chaudieres et s'en allait fermer les
+portes.
+
+La journee de travail etait finie.
+
+
+
+
+II
+
+
+Regulierement, neuf hommes etaient occupes dans l'huilerie et la
+minoterie. Bruun, le chauffeur, se considerait un peu comme leur chef.
+C'etait un homme entre deux ages, aux traits fins et a la belle barbe
+noire. Assez bon mecanicien, il etait intelligent et debrouillard, mais
+il avait un caractere hargneux, difficile; cause de grabuge, parfois,
+parmi les autres ouvriers. Mefiant envers tout le monde, il avait la
+mauvaise habitude d'ecouter aux portes et d'epier par le trou des
+serrures. Avec cela fort envieux et d'un temperament tres amoureux;
+quoique marie, la terreur des ouvrieres, principalement de Zulma,
+surnommee "La Blanche", qu'il excedait de ses assiduites.
+
+Par ordre d'importance venait ensuite Berzeel, le plus age des "huiliers".
+Au fond, toute l'importance de Berzeel, c'etait d'avoir ete le premier
+ouvrier embauche par M. de Beule. Un petit bougre d'une cinquantaine
+d'annees, la mine insolente et infirme d'une jambe, qu'il levait haut
+a chaque pas, comme s'il franchissait un obstacle. Cette patte folle,
+comme disaient les autres, etait le resultat d'une rixe violente au
+couteau, ou Berzeel, jadis, avait mordu la poussiere. Le soir d'un
+dimanche, on l'avait ramasse, ainsi arrange, a moitie mort, devant un
+cabaret. De memoire d'homme Berzeel avait toujours ete un farouche
+batailleur. Doux comme un agneau et diligent comme pas un, tant qu'il
+etait a jeun et n'avait pas un sou en poche, il travaillait toute la
+semaine sans presque lever les yeux ni prononcer un mot; mais a peine
+avait-il touche sa paye du samedi et echange ses frusques de misere
+contre le beau costume du dimanche, qu'il devenait soudain un autre
+homme, un diable incarne, en verite. En semaine il logeait avec son
+frere chez un des petits locataires de M. de Beule; mais son domicile
+etait a un autre village, assez eloigne de la fabrique, et c'etait la
+qu'il se rendait chaque samedi, pour y finir la semaine.
+
+Ce jour-la il avait la permission de quitter la fabrique quelques heures
+avant les autres ouvriers. Il partait a pied, pipe au bec, baton a la
+main, casquette sur l'oreille, par les belles campagnes amples et
+luxuriantes. Il avait le sourire, ses yeux brillaient, il lancait un jet
+de salive a droite, a gauche, comme s'il y eut eu en lui surabondance de
+seve. C'etait delicieux d'aise, de liberte, de legerete apres cette
+longue semaine de sombre emprisonnement dans la "fosse"; mais la route
+etait longue et la patte folle vite lasse; aussi, pour ne pas aller trop
+loin d'une seule traite, s'arretait-il bientot devant un petit cabaret,
+ou il entrait prendre une goutte et quelques minutes de repos. Il avait
+son argent en poche; il le sentait dans son gousset comme une presence
+chaude et vivante. Pour qui donc aurait-il en besoin de se gener? il
+sirotait sa goutte; et, comme c'etait bien bon, il en prenait encore
+une; et parfois une troisieme, jusqu'a ce qu'il fut completement retape.
+Alors il partait, avec la ferme intention de ne plus s'arreter avant son
+cher village. Mais, en route, la patte folle se fatiguait de nouveau; et
+puis, il y avait la, le long du chemin, d'autres petits caboulots dont
+il connaissait trop bien les gens, qui le prendraient en mauvaise part,
+s'il passait sans entrer: bref, d'un cabaret dans l'autre, il se
+saoulait abominablement, au point de s'effondrer devant une porte ou
+sous une table. Des lors, il n'etait plus question de marcher. On le
+ramassait; on attendait le passage d'un camion ou d'une carriole; on le
+hissait dans le vehicule; et c'etait ainsi qu'il arrivait chez lui,
+inerte, tel un colis qui, apres des peripeties variees, parvient
+finalement a destination.
+
+Meme s'il pouvait dormir, le sommeil, non plus que le repos dominical,
+ne parvenaient a le dessouler. Au contraire. L'enorme quantite d'alcool
+qu'il avait absorbee continuait de bouillonner et fermenter en lui;
+malgre les supplications de sa soeur, avec laquelle il demeurait, de
+grand matin il repartait, soi-disant pour aller a la messe, mais en
+realite pour recommencer a boire dans les caboulots des abords de
+l'eglise. Comme il avait l'alcool mauvais, il cherchait noise, se
+battait, ne rentrait ni pour le repas de midi, ni pour celui du soir; et
+generalement il fallait que sa soeur allat le chercher de nuit dans les
+assommoirs et s'estimat heureuse lorsqu'elle parvenait, avec des peines
+inouies, a le ramener enfin sous leur toit. Il y cuvait sa saoulerie
+dans un sommeil de brute pendant dix a douze heures, si bien qu'il
+n'etait pas a son ouvrage a la fabrique le lundi matin; le plus souvent
+il n'y revenait qu'au cours de l'apres-midi, et parfois meme le mardi
+matin, la face tumefiee, les yeux lui sortant de la tete, puant le
+genievre a dix metres, meconnaissable, au point qu'on eut dit un autre
+homme. M. de Beule et son fils roulaient alors des yeux terribles, mais
+sans trop oser lui en dire; Berzeel, de son cote, l'oreille basse, la
+mine honteuse, cherchait une vague excuse, promettait de ne plus
+recommencer. Il se mettait a l'ouvrage et toute la semaine travaillait
+en bete de somme; et, le samedi suivant, on voyait d'avance s'allumer
+dans ses yeux la lueur folle de nouvelles orgies.
+
+Aux presses, a cote de Berzeel, se trouvait Pierken, son frere. Pierken
+ne ressemblait en rien a Berzeel; jamais on ne se serait doute qu'ils
+etaient freres. Pierken etait petit, rond et gras, avec des joues
+poupines et roses, luisantes comme des pommes mures. Il ne buvait jamais
+d'alcool, sauf la traditionnelle goutte du matin et celle du soir
+apportees par la vieille Sefietje. Il faisait des economies. Le
+dimanche, au lieu d'aller au cabaret comme Berzeel, il restait bien
+tranquillement chez lui, a lire son petit journal d'un sou. Il y puisait
+une forte dose de connaissances et de sagesse; peu a peu, sans qu'il
+s'en rendit bien compte, se developpait en lui une intelligence
+rudimentaire des grandes questions sociales touchant les rapports entre
+le Capital et le Travail. Cela le troublait profondement, le rendait
+parfois inquiet et mecontent. Il apportait la petite feuille a la
+fabrique; pendant le repos du matin et de l'apres-midi, il en lisait a
+haute voix des passages aux autres ouvriers et leur demandait ce qu'ils
+en pensaient. En lui vivait une conscience obscure d'injustice subie, de
+duperie; le sentiment aigu que lui, et aussi les autres, ne recevaient
+pas l'equivalent de ce qu'ils produisaient par leur travail. Pourquoi
+etait-ce ainsi? Et pourquoi devrait-il en etre ainsi, toujours? Pourquoi
+M. de Beule et son fils, qui travaillaient seulement lorsqu'il leur
+plaisait de travailler, pouvaient-ils vivre dans le luxe et l'abondance,
+alors qu'eux, les pauvres bougres, devaient trimer chaque jour, du matin
+au soir, toute leur vie, sans aucun espoir de gagner jamais autre chose
+que leur miserable pain quotidien? Ce probleme accablant, que Pierken
+ruminait constamment, le rendait bien souvent morose et triste. Cela ne
+se traduisait pas en mauvais vouloir ni esprit de revolte; mais Pierken
+etait mecontent, toujours et en toute chose mecontent de son sort; et il
+s'acquittait de son travail uniquement par contrainte, sans la moindre
+satisfaction ni joie. Pour rien au monde il ne serait reste a son etabli
+une minute de plus qu'il n'etait strictement necessaire. Le samedi,
+lorsqu'il recevait sa paye, a peine grommelait-il un sourd merci,
+estimant que c'etaient plutot les maitres qui avaient a le remercier, en
+raison de la valeur considerable qu'il leur avait fournie en travail,
+pour la misere qu'ils lui donnaient en retour. M. de Beule et M. Triphon,
+son fils, n'aimaient pas du tout Pierken et plus d'une fois il avait ete
+question de le renvoyer. Ils hesitaient encore par egard pour Berzeel,
+qui etait un excellent ouvrier quand il n'avait pas bu; mais M. de Beule
+lui avait defendu sur un ton peremptoire d'apporter a la fabrique ce
+sale petit canard et d'en lire des passages a haute voix pendant les
+repos du matin et de l'apres-midi.
+
+Aupres de Pierken se trouvait Leo. Age de quarante ans, Leo etait trapu,
+rable et fort comme un petit taureau. Parfois, durant des demi-journees,
+il se renfermait dans un mutisme concentre et morose, pour en sortir
+brusquement, en une explosion de cris, de rires, d'exclamations, dont
+toute la fabrique retentissait. Lorsqu'il etait dans un de ces moments
+de capricieux silence, il valait mieux le laisser a sa lubie, sinon on
+avait bien vite maille a partir avec lui; et lorsqu'il etait dans une de
+ses heures folles, il etait preferable de s'ecarter de son chemin, car
+il vous aurait renverse, rien que pour le plaisir de vous voir par terre
+et de danser la gigue autour de vous. En realite, de tous les ouvriers
+de la fabrique, il etait le plus fort, le meilleur, le plus agile et le
+plus endurant. Et, comme il le savait tres bien, il supportait assez mal
+que Pierken, par exemple, qu'il considerait comme un feignant, prit de
+ces airs de superiorite intellectuelle et se posat un peu en chef
+spirituel de l'equipe grace a ces blagues qu'il cueillait dans son petit
+canard. Leo etait l'homme dont on avait toujours besoin quand il
+s'agissait d'une besogne exigeant une grande celerite et une force
+physique peu ordinaire. Dans ces cas-la, d'ordinaire, on lui demandait
+son aide comme une faveur, et rarement en vain, car il etait fier de sa
+force et de son adresse. Si le hasard voulait qu'il fut dans une de ses
+heures renfrognees, il acquiescait d'un simple signe de tete sans
+prononcer un mot; mais s'il etait dans une de ses heures folles, il
+repondait par une sorte de cri effroyable, un "oui" qui se decomposait
+en "Oooo ... uuuuu ... iiiii ...", un long rugissement rauque et tellement
+sonore qu'il dominait entierement le vacarme effrene des pilons et, a
+travers le jardin, allait retentir jusque dans la maison: M. de Beule en
+sursautait ses registres et parfois accourait avec effarement demander a
+la fabrique quel malheur etait arrive. Les hurlements sauvages et sans
+motif mettaient le patron hors de lui; mais au moment ou il arrivait en
+trombe, c'etait generalement fini; et il devait se contenter de vagues
+menaces contre ceux qui se conduisaient comme des betes fauves et
+meriteraient d'etre enfermes dans une cage, ou une maison d'alienes.
+M. de Beule et son fils,--surtout son fils,--n'aimaient pas du tout Leo,
+qu'ils consideraient comme une brute dangereuse. Mais ils se seraient
+bien gardes de le renvoyer: il faisait l'ouvrage de deux!
+
+Apres Leo, Poeteken. Il etait bon que le delicat Poeteken eut sa place
+a cote du vigoureux Leo, car l'aide du fort suppleait bien des fois a
+l'insuffisance du faible.
+
+Poeteken etait tres petit, tres noir, tres maigre. On eut dit un gnome,
+et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour
+atteindre le cable de son pilon. Tout de meme, il etait plus resistant
+qu'on aurait pense a premiere vue. Il etait bien proportionne, sous un
+tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail
+comme les autres. C'etait un petit homme silencieux, tres renferme, avec
+de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais
+parfois il etait bien oblige de sourire malgre lui aux farces de Leo
+et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie
+intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion
+etait reellement en lui, profonde et cachee. Poeteken, le nabot, le
+gosse, le petit bout d'homme etait serieusement epris d'une des
+ouvrieres de la fabrique: Zulma, surnommee "La Blanche", la pauvre
+albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle
+que Bruun, le chauffeur, s'efforcait de "chauffer". Les autres ouvriers
+s'egayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais
+une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait
+d'une telle union, seraient mouchetes, blanc et noir, comme des chiots.
+Poeteken souriait, laissait dire, ne repondait rien a ces allusions
+d'ailleurs sans mechancete. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les
+familiarites de Poeteken a l'egard de "La Blanche". D'une jalousie
+feroce, il les epiait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient a proximite
+l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des
+fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: "Comment est-il
+possible, une si belle femme avec ce mal foutu!"
+
+A cote de Poeteken se trouvait Free, bon geant aux epaules carrees, a la
+poitrine fortement bombee. Avec son apparence herculeenne, il etait en
+realite d'une sante plutot chancelante, car il souffrait beaucoup de
+l'asthme. On le voyait parfois haleter a son etabli, comme un poisson
+hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, ou il faisait
+triste figure. Mais, la crise passee, il semblait renaitre a la vie; et
+alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute
+l'equipe. Surtout avec les femmes il etait drole. Non pas qu'il leur fit
+la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et
+souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage
+des ouvrieres, pendant que les hommes se tordaient de rire. En general
+les femmes le haissaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que
+"le grand voyou" et ne se genaient pas pour lui jeter ce nom a la face.
+Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot
+bien tape, les faisait fuir comme si c'eut ete le diable. Et chaque fois
+que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de genievre,
+c'etait toute une scene: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait
+neanmoins s'empecher de lutiner la vieille fille, qui, regulierement,
+essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord.
+Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas a sa goutte.
+
+--Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps a perdre, grommelait
+Sefietje.
+
+--Est-ce qu'il est deja plein? s'ecriait Free en faisant l'etonne.
+
+Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et
+alors c'etait la plaisanterie habituelle:
+
+--Sefietje, ma fille, faut pas te gener. Ca m'est egal qu'il n'y ait rien
+au fond du verre, mais soigne le dessus, hein ... Remplis-le bien en haut,
+ca me suffit.
+
+Les ouvriers se tordaient; et, malgre sa mauvaise volonte evidente,
+Sefietje etait bien forcee de remplir le verre jusqu'au bord avant que
+Free consentit a y poser les levres.
+
+--C'est bon, Free? ricanaient les hommes.
+
+--Comme du sucre! repondait Free en rendant le verre vide a la servante
+avec un claquement des levres.
+
+Avec Free voisinait Fikandouss-Fikandouss. Quand et pourquoi on lui
+avait donne ce sobriquet, nul ne savait. De son vrai nom il s'appelait
+Feelken, mais tout le monde disait Fikandouss-Fikandouss; et lui-meme
+aimait a repeter le mot et a l'appliquer, non seulement a sa propre
+personne, mais a un tas de choses qui n'avaient rien a voir avec lui.
+Si, par exemple, il voyait Poeteken dans un coin en conversation avec
+"La Blanche", il criait "Fikandouss-Fikandouss". A l'entree de Sefietje
+avec sa bouteille, matin et soir, c'etait "Fikandouss-Fikandouss". Tout
+etait "Fikandouss", et Fikandouss lui-meme s'amusait enormement de ce
+mot qui ne voulait rien dire et qui disait tout, parce qu'il etait
+applicable a tout et a chacun. En presence d'un etranger, qui par hasard
+lui en demandait le sens, sa joie etait au comble; il etait secoue d'une
+veritable crise de rire. Aux yeux des autres il passait pour legerement
+maboul. Il lui arrivait de chanter a tue-tete, pendant des heures, en
+plein vacarme des pilons. A d'autres moments, il se renfermait dans un
+mutisme maussade, un peu comme Leo. Il semblait alors porter le poids de
+graves soucis; et parfois il pleurait, sans qu'il fut rien arrive et
+sans que personne comprit pourquoi. Si on lui en demandait la raison, si
+on insistait, il pretendait souffrir de violents maux de tete. Certaines
+fois, comme Free, il avalait sa goutte avec delice en disant que ca
+passait comme du sucre; d'autres jours il la refusait obstinement, et la
+passait a Free, qui le benissait pour ce bienfait et lui promettait des
+jouissances divines dans un monde meilleur. Personne ne comprenait tres
+bien le fond du caractere de Fikandouss. Il etait etrange et deconcertant.
+Par exemple, dans son attitude vis-a-vis des femmes, il vous deroutait
+absolument. Ou bien il ne les regardait meme pas, ou il se precipitait
+sur elles, comme pour les violenter. C'etait pure bouffonnerie, d'ailleurs.
+Il recevait une gifle et se sauvait, avec un rire, disant que c'etait
+"Fikandouss-Fikandouss".
+
+Et, enfin, dernier de la longue rangee, se tenait Ollewaert, le petit
+bossu. Court sur pattes, il portait toujours un pantalon trop long et
+trop large, qui lui retombait sur les pieds. Sa bosse s'avancait presque
+en pointe, et son visage presentait comme une autre bosse en reduction:
+l'enorme chique de tabac eternellement pressee contre l'une ou l'autre
+de ses joues. Les bossus sont mechants, dit-on couramment; mais il
+n'etait pas mechant du tout; bien au contraire, la bonte meme. Quoi
+qu'on lui fit, il ne se fachait jamais. C'etait une manie habituelle
+chez ses camarades, en passant de lui tapoter sa bosse; une autre
+taquinerie, de presser du doigt la joue a la chique, pour que le jus de
+tabac lui coulat sur le menton. Il ne s'en fachait pas. Jamais il ne se
+fachait. Il vous regardait en souriant, comme pour dire: "Allez-y, si ca
+vous amuse; moi, ca m'est egal." Il n'avait qu'un vice: il buvait trop.
+"Il se noierait dans le genievre; il est encore pis que Free!" disaient
+les autres. Et, en effet, Ollewaert etait fou d'alcool et pret a toutes
+les bassesses pour en avoir. Non seulement il troquait regulierement sa
+tartine de quatre heures contre la goutte de six heures d'un des autres
+ouvriers (il appelait ca "avaler une tartine de goutte"), mais il
+acceptait parfois des paris crapuleux pour gagner un petit verre de
+rabiot. Par exemple, M. Triphon avait un petit chien noir plein de
+puces, qui suivait son maitre a la fabrique et s'attardait parfois dans
+la "fosse aux huiliers", ou il recoltait quelques bribes. Les ouvriers,
+en jouant avec le chien, lui grattaient le poil du devant et du dos. Ils
+attrapaient quelques puces et disaient a Ollewaert:
+
+--Ollewaert, je te donne ma goutte si je peux y mettre trois puces de
+Kaboul.
+
+--Donne! repondait Ollewaert sans hesiter.
+
+Les trois animaux plonges dans le verre, Ollewaert le vidait d'un trait,
+sans sourciller. L'equipe partait d'un rire formidable en se tapant les
+cuisses.
+
+Ces exces d'alcool lui etaient d'ailleurs fatals. Periodiquement,
+Ollewaert etait pris de crises d'epilepsie. D'un coup brusque parfois,
+sans que rien trahit l'approche de la crise, il s'effondrait a son
+etabli en des convulsions terribles. Ses yeux se revulsaient; ses
+machoires serrees pressaient le jus de chique qui lui coulait des levres
+en une mousse brunatre; ses poings tremblants se crispaient. On lui
+aspergeait le visage d'eau froide; on lui desserrait de force, souvent
+avec une lame de fer, les mains et les machoires; et, generalement, au
+bout de quelques minutes, il se relevait et reprenait son travail, un
+peu pale encore et fremissant, avec des yeux inquiets et fuyants.
+Bientot il n'y paraissait plus; apres s'etre secoue comme un chien qui
+sort de l'eau, il se calait la joue d'une nouvelle chique, puis
+s'absorbait dans son travail. Pendant le reste du jour, alors, il
+restait d'ordinaire un peu taciturne et comme mate.
+
+Ainsi s'alignait, dans la penombre et le vacarme, la lourde equipe des
+presses, avec les elements divers qui la composaient. C'etait un petit
+monde a part dans la fabrique; une sorte de republique avec ses lois
+et ses usages propres ou, malgre les sympathies et les antipathies
+personnelles, regnait un esprit de solidarite professionnelle qui
+pouvait prendre a l'occasion un caractere presque hostile a l'egard des
+autres ouvriers. Par exemple, les "huiliers" n'etaient pas toujours fort
+aimables envers Pee, le meunier, que l'on voyait occupe a l'autre bout
+de l'atelier, aupres de ses meules grincantes. Un peu jaloux de lui, ils
+ne supportaient pas tres bien cette espece de pierrot sec, qui etait
+tout blanc de farine, alors qu'eux luisaient de graisse et d'huile.
+Ressentiment analogue a l'egard des deux charretiers, qui venaient la
+deposer ou prendre leur chargement. Mais ils en voulaient surtout a
+Bruun, le chauffeur, et a Miel et Siesken, les deux aides aux meules
+verticales, qu'ils appelaient les "cabris". Pour eux, Bruun etait tout
+simplement un flemmard. Ils avaient la conviction intime qu'il n'en
+fichait pas une secousse, parce que, au fond, il n'avait rien a faire.
+Une machine a vapeur, voyons, ca travaillait tout seul: son unique
+besogne consistait a ne pas laisser s'eteindre le foyer; et pour le
+reste il pouvait flaner, espionner, poursuivre "La Blanche" de ses
+assiduites degoutantes. On ne se genait pas, a l'occasion, pour lui
+clouer le bec en lui disant son fait, ce qui donnait alors lieu a des
+scenes violentes. Bleme de rage concentree, Bruun se defendait, essayait
+de leur faire comprendre quel savoir, quelle responsabilite signifiait
+la conduite d'une machine a vapeur. Mais ils lui riaient au nez; et ils
+le defiaient de prendre leur place a l'une des presses et de fabriquer
+un tourteau de colza ou de lin presentable. Pee quittait ses moulins
+a farine pour se meler a la dispute; et, a leur tour, arrivaient les
+"cabris" demander en ricanant aux "huiliers" s'ils seraient capables de
+les remplacer au gros travail des meules a broyer. Siesken, l'aine des
+deux "cabris", etait le plus vindicatif, avec sa drole de face poupine
+a barbe blonde et ses yeux tres bleus, qui luisaient d'un eclat froid
+de porcelaine. D'une rare insolence, la discussion avec lui degenerait
+tres vite en rixe, ce qui tournait presque toujours au desavantage de
+Siesken, qui n'etait guere de taille a se mesurer avec des bougres comme
+Berzeel, Free ou Leo.
+
+Avec Miel, le second "cabri", on s'y prenait d'une autre facon. Miel
+etait le fils de Bruun et, par cela seul, deja antipathique a presque
+tout le monde; mais, en outre, il etait begue et d'une stupidite telle
+qu'il etait presque impossible de ne pas se payer sa tete. Quelque chose
+d'enorme, d'incroyable, cette stupidite de Miel. Rien qu'a le regarder,
+on eclatait de rire. Il avait un doigt de front sous une calotte de
+cheveux drus, et deux petits yeux idiots, trop rapproches du nez, ce qui
+donnait l'impression constante qu'il louchait. On pouvait lui faire
+avaler les bourdes les plus invraisemblables; mais lui-meme parlait tres
+peu, probablement parce que la fonction cerebrale chez lui etait reduite
+a sa plus simple expression. Une des blagues courantes consistait a lui
+parler du temps qu'il etait au service militaire. Jamais il n'avait pu
+dire au juste a quelle arme il appartenait, ni dans quelle ville il
+avait ete en garnison. On lui faisait subir un petit interrogatoire:
+
+--Dis donc, Miel, a quel regiment etais-tu?
+
+--Ah ... aah ... dans ... l'infanterie, sais-tu...., begayait Miel,
+toujours candide et sans malice.
+
+--Oui, mais ... dans quel pays, Miel?
+
+--Ah ... aah ... ca etait loin d'ici, sais-tu....
+
+--Et quelle langue est-ce qu'on parlait la-bas, Miel?
+
+--Ah ... aah ... ca je ne comprenais pas, sais-tu....
+
+Un silence. On lui jetait des coups d'oeil en ricanant. Alors, l'un ou
+l'autre, generalement Leo ou Free, s'approchait de lui, le regardait
+bien en face et brusquement lui lachait en plein visage: "Espece de
+veau!"
+
+Interloque, Miel se reculait; et, apres vingt repetitions de la meme
+farce, ne comprenant pas encore qu'on se payait sa tete, il repondait:
+
+--Ah ... aah ... pourquoi me le demandez-vous donc?
+
+
+
+
+III
+
+
+A l'autre bout de la fabrique, assez loin de la "fosse aux hommes" et
+separe par une cour interieure, se trouvait, dans un batiment a part,
+l'atelier des femmes. Elles etaient six et, du matin au soir, ne
+faisaient autre chose que coudre et reparer des sacs.
+
+Natse etait la plus agee. Elle devait etre tres tres vieille, mais nul
+ne connaissait exactement son age, qu'elle-meme ignorait. On avait
+commis une erreur, a l'etat civil du village, a "l'epoque francaise".
+Elle avait eu une soeur, plus jeune ou plus agee qu'elle (Natse ne
+savait pas au juste), morte en bas-age, et qui portait le meme prenom.
+D'ou confusion et erreur. Jamais on ne put savoir avec certitude si
+Natse etait portee comme morte ou comme vivante sur les registres.
+
+N'importe, la Natse vivante devait avoir ete bien belle dans sa jeunesse.
+Aujourd'hui encore, malgre son grand age, elle avait conserve des traits
+d'une finesse et d'une purete remarquables, a peine ravages par les
+profondes rides des annees. Le nez avait garde une ligne tout a fait
+gracieuse, les sourcils s'arquaient sans defaillance, et les dents
+etaient restees absolument intactes. Natse repetait avec complaisance
+qu'elle n'avait jamais su ce qu'etait le mal de dents. Mais le corps
+etait tout ratatine. La, les annees de dur travail avaient accompli leur
+oeuvre. Tant que Natse demeurait assise on ne s'en apercevait guere,
+mais des qu'elle se mettait debout et commencait a marcher, on eut dit
+d'un bateau qui penche et louvoie. Ses compagnes, les jeunes surtout,
+s'en moquaient parfois, ce dont Natse etait tres vexee. "Lorsque vous
+aurez mon age, vous aussi marcherez de travers", bougonnait-elle. Mais
+aussitot qu'elle entamait ce chapitre, les autres l'agacaient de plus
+belle. L'incertitude de Natse touchant son age offrait matiere aux
+plaisanteries, qui allaient leur train:
+
+--Mais enfin, Natse, quel age as-tu au juste? demandaient-elles en
+ricanant.
+
+--L'age que le bon Dieu m'a donne, repondait Natse d'un air pince et
+peremptoire.
+
+Certains jours, les autres s'en tenaient la. Parfois, au contraire,
+elles s'amusaient a la pousser:
+
+--Oui ... l'age que le bon Dieu t'a donne...; tout ca c'est bel et bien,
+Natse; mais n'est-ce pas a ta soeur plutot? En somme, tu ne sais pas au
+juste si tu es vivante ou morte!
+
+--Vous etes des chipies! grondait Natse; outree.
+
+Et elle fondait en larmes. Elle pleurait beaucoup, pour la moindre chose
+et, souvent, sans raison aucune. Elle pleurait parce que la vie pour
+elle etait si dure; elle pleurait parce qu'elle etait si pauvre; elle
+pleurait parce qu'elle etait si vieille, et aussi parce qu'elle ne
+savait pas au juste a quel point elle etait vieille. C'etait stupide et
+odieux, de la part des autres, de pretendre qu'elle ne pouvait pas
+savoir si elle etait vivante ou morte; elles ne le disaient que pour la
+tourmenter, elle le comprenait fort bien; et, pourtant, cette sotte idee
+la chagrinait, l'obsedait, la rendait parfois tres malheureuse. Elle
+habitait seule avec son vieux frere infirme dans une toute petite
+bicoque que lui louait M. de Beule; en dehors de son travail a la
+fabrique, elle avait encore a s'occuper de lui. C'etait bien dur. C'etait
+presque au-dessus de ses forces. Elle le faisait neanmoins, tant bien que
+mal, pour ne pas l'abandonner a des etrangers, et surtout ne pas devoir
+l'envoyer a l'hospice des vieillards, qui etait l'epouvante de toute leur
+vie.
+
+Apres Natse venait Mietje Compostello. Sa lointaine origine espagnole se
+trahissait dans toute son apparence. Elle avait la peau bistree, les
+cheveux noirs, les sourcils epais et des yeux comme du velours. De tres
+vieilles personnes, qui avaient connu sa grand-mere, affirmaient que
+celle-ci etait noire comme une Mauresque. Mietje avait une voix sourde
+et caverneuse et parlait toujours tres lentement, comme si les mots ne
+s'echappaient qu'avec effort de ses levres bleuatres. Ce qu'elle disait
+d'ailleurs etait rarement enjoue ou frivole. Mietje etait une nature
+chagrine et pessimiste qui predisait souvent des calamites pretes a
+fondre sur ce monde perverti. Elle etait tres devote, d'une intolerance
+presque fanatique et parlait volontiers du Petit Homme de La-Haut, qui
+ne manquerait pas de chatier les pecheurs et les pecheresses. Mietje eut
+ete bien surprise et indignee si quelqu'un lui avait dit qu'il etait
+profane de parler aussi familierement du bon Dieu. Dans sa pensee, elle
+vulgarisait l'image du Seigneur, uniquement pour le rendre plus visible
+et, pour ainsi dire, palpable. Mietje etait agee de soixante ans et
+n'avait jamais songe a se marier. Et elle aussi, comme Natse, habitait
+avec son frere, qui etait garcon de ferme; et le meme effroi de
+l'avenir, qui torturait Natse, les hantait: l'hospice des vieillards!
+
+Il y avait ensuite Lotje, personne ronde comme un tonnelet et dodue
+comme une pelote. A la voir pour la premiere fois on eut certainement
+cru qu'elle devait trop bien manger et boire. Luxe interdit, helas!
+a Lotje, la pauvre! Son embonpoint etait maladif. Tout, chez elle,
+tournait en graisse, une graisse adipeuse et malsaine.
+
+Elle etait agreable de visage, avec ses yeux expressifs et sa bouche
+souriante. Sourire auquel, par malheur, il manquait des dents: souvenir
+des coups qu'elle avait recus de son pere, lorsque, a peine agee de
+dix-huit ans, elle s'etait laissee seduire par un galant. Un enfant lui
+etait ne, et, depuis lors, Lotje avait vecu pour ainsi dire en marge de
+la vie normale. Elle n'avait cesse de sentir peser sur elle cette faute
+premiere et unique, et il lui en resta a jamais un obscur fremissement
+de honte; en toute chose elle devint humble et discrete, se contentant
+d'un tout petit peu de joie et de bonheur, qu'elle ne parvenait pas
+toujours a s'assurer. Elle vivait avec sa vieille mere et sa fillette
+et a elles trois, avaient bien de la peine a joindre les deux bouts.
+
+Apres Lotje, Zulma, "La Blanche". Elle avait une jolie taille, mais,
+pour le reste, offrait la laideur navrante d'une desheritee: petits yeux
+chassieux et rougeatres, cheveux blancs, sourcils blancs, cils blancs,
+teint blanchatre sans couleur. D'un caractere craintif et timide, il
+semblait y avoir dans son etre intime des abimes de melancolie. Elle
+parlait peu et riait rarement, comme pour eloigner d'elle toute
+attention. Les hommes lui causaient une peur extreme et tout le monde
+avait ete ebahi le jour ou l'on avait appris ses relations avec
+Poeteken. Peut-etre se croyait-elle plus en surete aupres du faible
+Poeteken. Un avorton comme lui serait moins moqueur que les grands et
+les forts. Peut-etre aussi etait-ce la force du contraste: l'attrait
+irresistible de tout ce blanc pour tout ce noir. On en jasait dans la
+fabrique et elle en etait toute bouleversee. Elle evitait autant que
+possible le contact des autres hommes; et pour Bruun, le chauffeur, qui
+la harcelait sans cesse de ses propositions ignobles, elle eprouvait une
+aversion et une terreur indicibles. En plus du ravaudage des sacs sa
+besogne consistait a garnir et allumer les lampes a petrole et a faire
+le lit au-dessus de l'ecurie, ou couchait a tour de role un des
+charretiers. Trente ans et orpheline. Elle habitait en pension chez des
+bigotes, deux petites vieilles qui tenaient une mechante boutique de
+mercerie et bonbons, dans une ruelle du village.
+
+A cote de "La Blanche" etait assise Sidonie. C'etait la beaute de la
+fabrique. Elle avait vingt ans, des joues vermeilles, d'admirables
+cheveux chatains et des yeux a la fois tres doux et pleins de vie. Cette
+beaute et cette fraicheur etonnaient comme un miracle dans l'oppressante
+claustration de la fabrique. On eut dit une belle fleur saine dans une
+sombre cave.
+
+M. de Beule avait longtemps hesite avant de l'accepter a l'usine. "C'est
+une petite demoiselle", avait-il dit avec mauvaise humeur a sa femme,
+lorsque la jeune fille etait venue se presenter. Mais Sidonie possedait
+l'appui d'une amie de Mme de Beule et cette circonstance avait a la fin,
+non sans peine, fait pencher la balance en sa faveur.
+
+Sidonie, en effet, faisait l'impression d'une personne elegante au
+milieu de ces femmes fletries par le labeur. Elle y apparaissait comme
+un objet de luxe, une jolie chose depaysee. Les autres la jalousaient un
+peu. Elles en voulaient a sa jeunesse, a sa fraicheur, a ce soupcon de
+coquetterie, dont elle aimait a se parer.
+
+Elle ne portait jamais l'accoutrement terreux et sale de toutes les
+autres; dans sa mise, il y avait toujours un rien qui la distinguait: un
+bout de ruban, un noeud, une couleur, qui mettait une note vivante, qui
+souriait. Cela offusquait les autres. Elles l'excluaient parfois de
+leurs confidences, avaient pour elle de vagues secrets, a mots couverts
+parlaient d'histoires, sans qu'elle fut au courant. Elles la traitaient
+a part, sans hostilite formelle, mais aussi sans amenite; et les hommes,
+qui la detestaient franchement, sans doute parce qu'ils n'avaient aucun
+succes aupres d'elle, parfois l'appelaient "madame", en ricanant.
+
+Madame...! Il y avait encore une autre raison a ce titre qu'ils lui
+donnaient; et c'etait surtout cette raison-la qui excitait la colere
+sourde, la jalousie et le mepris des autres femmes.
+
+C'etait a cause de M. Triphon, le fils de M. de Beule ... Chaque jour,
+M. Triphon, ainsi que son pere, faisait des rondes dans la fabrique, pour
+controler l'ouvrage, et ne manquait jamais d'aller jusqu'a "la fosse aux
+femmes", comme les ouvriers designaient la partie de l'usine ou elles
+travaillaient. Que M. Triphon y allat, c'etait tout naturel et les
+ouvriers n'y trouvaient rien a redire. Mais que diable avait-il a rester
+si longtemps, chaque jour, dans la "fosse aux femmes?" Pourquoi s'y
+attardait-il ainsi a bavarder, fumer des pipes et faire executer des
+tours a son petit chien? Jadis on l'y voyait a peine et il y demeurait
+tout juste le temps de dire bonjour et de voir que tout le monde y etait
+au travail. Depuis la venue de Sidonie, tout avait brusquement change.
+Et les autres ouvrieres comprenaient fort bien qu'il s'y eternisait
+uniquement a cause de Sidonie et elles en parlaient entre elles, avec de
+grands yeux curieux et allumes, des que Sidonie avait le dos tourne. Par
+les femmes, les hommes a leur tour etaient mis au courant; et ainsi
+toute la fabrique en etait pleine, comme d'un evenement formidable, gros
+de consequences passionnantes.
+
+Sidonie ne disait rien, mais elle voyait et sentait bien ce qui se
+manigancait autour d'elle. Ses jolies levres rouges etaient closes sur
+son secret et parfois un sourire de felicite rayonnait dans ses yeux.
+Elle regardait a peine M. Triphon pendant qu'il etait la; tres effacee,
+elle faisait semblant de ne pas comprendre que tout ce qu'il disait et
+inventait etait uniquement pour elle. Seulement lorsqu'il partait elle
+levait un instant les yeux vers lui; et ce seul regard silencieux disait
+tout: tout ce qu'elle aurait voulu et n'osait dire. Elle habitait aupres
+de ses parents, avec son frere et deux jeunes soeurs, dans une jolie
+petite maison aux volets verts et au toit de chaume, sise un peu a
+l'ecart du village. Son pere etait jardinier de son etat et il y avait
+toujours de belles fleurs le long du mur, sous les fenetres a petits
+carreaux vert bouteille, qui semblaient sourire.
+
+Et, a cote de Sidonie, enfin, se trouvait la plus jeune de toute l'equipe:
+Victorine Ollewaert, la fille du petit bossu, de la "fosse aux huiliers".
+Dix-huit printemps, joues rouges et rebondies, qui faisaient penser a
+une pomme bien mure au mois de septembre. Ses yeux luisaient et, sans
+cesse, elle souriait de ses levres vermeilles et humides. On eut dit que
+de continuelles bouffees de chaleur lui montaient a la tete et qu'elle
+assistait perpetuellement a des spectacles genants. Au moindre pretexte,
+ses joues s'empourpraient jusqu'aux yeux. Il suffisait qu'un homme lui
+adressat la parole, a propos de rien, pour qu'on lui vit la face en feu.
+Et les ouvriers, prompts a decouvrir cette particularite, s'en amusaient
+follement:
+
+--Ah! bonjour, Victorine! Beau temps, hein? disaient-ils en riant.
+
+--Comme vous dites! repondait Victorine en se sauvant, le rouge au
+front.
+
+Les hommes rigolaient, la rappelaient:
+
+--He!... Victorine!
+
+--Et bien, quoi? faisait-elle en se retournant avec une colere feinte.
+
+--Quelle heure peut-il etre, Victorine?
+
+--Regardez au cadran de l'eglise, si vous voulez savoir l'heure! jetait
+Victorine, cramoisie.
+
+Les hommes se tordaient de rire. Mais, ce qu'il y avait de plus curieux,
+c'est qu'a se laisser dire quelque chose qui eut ete reellement de
+nature a faire rougir une jeune fille, Victorine restait tres calme et
+ne rougissait pas du tout. "Vraiment!... vraiment!..." disait-elle alors
+en faisant l'etonnee; et, s'ils insistaient un peu fort, elle leur
+servait une reponse, qui leur clouait proprement le bec. Seulement,
+lorsqu'on parlait devant elle de Pierken, "l'huilier", elle ne savait
+plus ou tourner la tete. Dans la fabrique on la disait amoureuse de
+Pierken, qui acceptait cet hommage sans trop s'en emouvoir. On les
+voyait parfois ensemble, en conversation assez intime; mais Pierken
+avait toujours l'air si serieux et preoccupe, que l'on se demandait quel
+attrait il pouvait bien trouver dans la frivole compagnie de cette
+petite sotte. Aussi l'attrait des contrastes, peut-etre, comme chez
+Poeteken et "La Blanche". Victorine demeurait avec ses parents dans une
+des plus miserables masures d'une obscure et infecte ruelle; chaque
+matin elle venait a la fabrique avec son pere et s'en retournait le soir
+avec lui.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Elles etaient donc la, toutes les six, assises dans une salle basse aux
+noires solives, dans le jour vague de deux fenetres aux petits carreaux
+enchasses de plomb, qui donnaient sur la cour interieure de la fabrique.
+Les murs etaient grisatres et les sacs qu'elles cousaient ou reparaient,
+avaient la couleur terreuse d'un tas de haillons. Elles jabotaient fort
+en travaillant, se racontaient les histoires et les cancans du village.
+Parfois elles chantaient en choeur, sur un ton nasillard et lent, de
+melancoliques melopees flamandes. D'autres fois, elles recitaient des
+prieres, des _Pater_ et des _Ave_ avec des voix blanches et monotones,
+qui faisaient penser aux litanies que l'on debite au chevet des
+moribonds. La voix grave et caverneuse de Mietje Compostello dominait
+alors les autres, comme si elle eut fait la narration vecue des sombres
+cataclysmes qu'elle se plaisait a predire. Par les petits carreaux
+ternes passait un peu de la vie de l'usine: les charretiers qui allaient
+et venaient, leurs camions lourdement charges; les paysans, avec leurs
+carrioles et leurs brouettes, qui venaient prendre des tourteaux ou de
+la farine. L'ete, il faisait frais dans leur "fosse", car le soleil n'y
+donnait guere que deux a trois heures par jour; mais l'hiver on y
+gelait. Les fleurs blanches du givre y couvraient les vitres toute la
+journee; rien de la vie du dehors n'y penetrait plus et toutes avaient
+les pieds sur des "potes" en terre cuite, dont elles secouaient de temps
+en temps la cendre et attisaient la braise.
+
+L'apparition de Sefietje avec sa bouteille, vers dix heures, etait un
+instant de delicieux reconfort. Jeunes ou vieilles, toutes vidaient avec
+joie le verre d'alcool; et cela les ranimait. Elles faisaient un bout de
+causette avec Sefietje, qui avait bien le temps alors et s'asseyait
+volontiers sur une chaise, bouteille et petit verre en main. On parlait
+des autres ouvriers, surtout de ceux de la "fosse aux huiliers", qui
+etaient encore plus mauvais sujets que tous les autres. Sefietje
+detestait les hommes, tous les hommes. Elle etait hostile a l'amour, a
+l'union des sexes sous n'importe quelle forme, meme au mariage legal et
+beni par l'Eglise. A coups d'insinuations plus ou moins voilees, elle
+deblaterait contre tout ce qui se passait a la fabrique. Infailliblement
+tous ces menages finiraient mal, predisait-elle, par inconduite et abus
+du genievre. Elle ne pouvait admettre que M. de Beule gardat dans son
+usine des ivrognes inveteres comme Berzeel et ce voyou de Free; elle
+n'epargnait pas Ollewaert, le petit bossu, en presence de sa fille
+Victorine. Pierken lui-meme ne lui disait rien qui vaille; il faisait
+bien semblant de ne pas s'interesser aux femmes, mais au fond c'etait un
+suborneur sournois; et elle prevenait formellement "la Blanche" d'avoir
+a se mefier des assiduites de Poeteken: ce petit bout d'homme serait
+fort capable d'embobiner une femme. Et, meme a l'egard de M. Triphon,
+elle ne se genait pas pour dire son opinion; en des allusions
+transparentes a son attitude envers Sidonie, elle enoncait comme une
+maxime absolue, que des relations entre gens d'une condition sociale
+trop differente, ne pouvaient amener que malheurs et larmes.
+
+Les vieilles, c'est-a-dire Natse, Mietje Compostello, et meme Lotje,
+trouvaient que Sefietje avait bien raison. Les jeunes, au contraire,
+riaient un peu, mais ne se sentaient pas tout a fait a l'aise. Elles
+aimaient bien voir venir Sefietje a cause de la petite goutte; mais
+elles etaient bien contentes aussi quand elle repartait, pour ne plus
+entendre toutes ces insinuations malignes et ces propheties de malheur.
+Du reste, qu'est-ce que Sefietje pouvait bien y entendre, a ces
+choses-la! A la voir, laide, maigre, fletrie, sans hanches ni poitrine,
+on eut dit qu'elle n'avait jamais ete jeune. Les hommes s'en moquaient
+en disant qu'elle avait deux dos: un par devant et un par derriere.
+Quelques-uns meme avaient trouve cette definition de la partie avant:
+"deux petits pois sur une planche". Et, pourtant, jadis Sefietje n'avait
+pas ete absolument indifferente au charme masculin: elle avait meme ete
+fiancee. Une qui la connaissait bien, cette histoire-la, c'etait Natse,
+car c'etait chez elle que les rendez-vous avaient eu lieu. Oh! ces
+rencontres de Bruteyn et de Sefietje, il fallait les entendre conter par
+Natse! La vieille en levait encore les bras au ciel, lorsqu'elle en
+parlait. Bruteyn habitait assez loin et ne pouvait venir que rarement
+voir sa promise. Il arrivait vers les trois heures et, d'ordinaire,
+Sefietje se trouvait deja chez Natse a l'attendre. Il entrait lentement,
+la pipe a la bouche, la casquette sur l'oreille, en se balancant sur ses
+jambes un peu torses. Ils se saluaient sans meme se donner la main:
+"bonjour Alois, bonjour Sophie"; et, ma foi, c'etait la a peu pres tout
+ce qu'ils se disaient. Chaque fois, Natse leur offrait sa salle pour
+qu'ils pussent causer a l'aise, mais Sefietje ne voulait rien savoir et
+refusait obstinement. Raide et plate comme une limande, les joues en
+feu, elle restait la sur une chaise a cote de lui; et sitot qu'il
+essayait seulement de lui toucher la main, elle se retirait hargneuse
+en grommelant: "Tiens-toi donc convenablement!" Le brave homme,--car
+c'etait un tres brave homme, affirmait Natse,--avait supporte cela tout
+un temps, jusqu'au jour ou, brusquement, il en eut assez et ne revint
+plus.
+
+Alors, Sefietje avait langui et souffert, indiciblement. Elle avait tout
+mis en oeuvre pour le faire revenir; elle avait gemi, pleure, supplie,
+mais en vain. Bruteyn en avait assez et ne s'y laissait plus prendre.
+De ce jour datait, selon Natse, la haine feroce, irreconciliable, que
+Sefietje avait vouee aux males et a l'amour.
+
+Les autres ouvrieres, surtout les jeunes, raffolaient de ces histoires.
+Jamais elles n'en etaient rassasiees et elles suppliaient Natse d'en
+raconter plus long. Mais Natse se mefiait; elle craignait que cela ne
+vint aux oreilles de Sefietje et que celle-ci par vengeance ne la fit
+renvoyer de l'usine. Ou irait-elle alors? A l'hospice des vieillards,
+la terreur de toute sa vie....
+
+Ainsi se passaient les longues journees de labeur, ou les seules
+distractions etaient le repas de midi chez elles, et la tartine a quatre
+heures avec la goutte du soir a la fabrique. Parfois, lorsqu'un rayon de
+soleil entrait par les petites fenetres, elles se remettaient toutes a
+chanter. On eut dit des oiseaux, brusquement reveilles dans leur cage
+lugubre. Si un nuage cachait le soleil, les chants s'attenuaient et se
+mouraient et la resignation melancolique de leur vie incolore retombait
+lourdement sur elles. Les jeunes avaient souri un instant, comme des
+fleurs epanouies a l'air vivifiant; et puis l'ombre grise et morne
+venait fletrir leur jeunesse sans espoir.
+
+Une joyeuse demi-heure, en ete, quand il faisait beau, c'etait la
+collation a quatre heures. Alors elles venaient s'asseoir dans la cour
+interieure de la fabrique, alignees contre le mur, a la suite des
+hommes, eux aussi en train de faire dinette en plein air, a la file. Il
+y avait bien en elles, chaque fois, une hesitation, une sorte de lutte
+interieure, parce qu'elles n'aimaient pas la presence genante de tous
+ces hommes; mais d'ordinaire elles se risquaient pourtant, parce qu'il
+faisait trop chaud et trop beau pour rester dans leur "fosse", lorsqu'on
+pouvait sortir.
+
+Accroupis la, tous, hommes et femmes, leur pain noir et leur gamelle de
+cafe froid sur les genoux, pouvaient, par-dessus le mur de cloture,
+apercevoir la cime des arbres fruitiers dans le verger du voisin, ou il
+y avait aussi une forge. Les pommes mures gonflaient leurs joues rouges
+entre les feuillages jaunissants; les poires pendaient aux branches
+comme de lourdes pendeloques d'or. Les hommes contaient des farces
+grivoises, scandees par le chant des marteaux sur l'enclume dans la
+forge; et, sur la haute tour de l'eglise, sous le beau ciel bleu, ils
+voyaient les aiguilles dorees du cadran ramper lentement vers la demie,
+l'heure ou il faudrait se lever et rentrer dans le tapage et la noirceur
+des ateliers.
+
+C'etait si bon, ces trente minutes dehors. Ca valait des heures, vous
+semblait-il. Ca vous consolait du dur labeur passe, vous reconfortait
+pour le dur labeur a venir. Parfois, pendant qu'ils etaient la, le
+forgeron et son aide faisaient une apparition dans la cour, rapportant
+telle ou telle piece reparee; et souvent, de sous leur tablier de cuir,
+noir et luisant comme du metal terni, ils sortaient quelques-uns de ces
+beaux fruits murs que les ouvriers voyaient avec des yeux de convoitise
+pendre aux branches, de l'autre cote du mur. Alors c'etait une joie! Les
+jeunes filles y mordaient a belles dents, avec des yeux brillants et un
+murmure jouisseur; et les papas mettaient les leurs en poche pour les
+petiots a la maison. Le forgeron etait un homme amusant. Il se nommait
+Justin. C'etait un grand conteur d'anecdotes, mais qui mettait tant
+d'exageration dans ses histoires, qu'on ne l'appelait jamais autrement
+que Justin-la-Craque. Surtout lorsqu'il avait quelques petits verres
+dans le nez--ce qui arrivait a peu pres tous les jours,--il devenait
+d'une fantaisie extraordinaire. Mais alors il etait aussi fort irascible;
+et, quand on se moquait trop ouvertement de lui et des mensonges flagrants
+qu'il debitait, il se fachait tout rouge. Il trepignait de colere et
+grincait des dents; mais tout ca, c'etait pour la frime: et lorsqu'on
+persistait a se ficher de lui, il partait dans un acces de rage simulee
+et s'en allait debiter ses bourdes ailleurs. En dehors de son etat de
+forgeron, il etait chantre a l'eglise et faisait partie de la societe
+chorale du village. Il etait tres fier de cette derniere qualite et
+donnait volontiers un echantillon de son talent, surtout quand il etait
+emeche. Son air favori, son triomphe, c'etait _l'O Pepita_. Une chose
+ahurissante, cet _O Pepita_! Un choeur sans autres paroles que ces seuls
+mots, repetes sur tous les tons imaginables: "O Pepita ... O Pepita ...
+O Pepita!..." Justin y faisait la partie du baryton, mais il etait aussi
+capable de remplacer le tenor ou la basse. Il s'avancait vers vous,
+s'arretait, roide et immobile, vous regardait bien en face, de ses yeux
+vitreux d'alcoolique; et lentement il commencait sur un ton tres bas,
+tres assourdi:
+
+--Oooooooooooo....
+
+Sa voix s'enflait, barytonnait; sa bouche s'ouvrait plus large et il
+entonnait:
+
+--Peee ... pepepe ... pepeeee...!
+
+Brusquement il atteignait les notes elevees; ses yeux chaviraient et il
+miaulait:
+
+--Piiii ... pipipi ... pipiiii...!
+
+Il etait difficile d'en entendre davantage sans pouffer de rire. Les
+ouvriers de la fabrique trouvaient cet air affolant et s'en tapaient les
+cuisses. Ils s'exclamaient, l'entouraient et attaquaient a leur tour
+_l'O Pepita_ pour le stimuler encore. Mais cela ne reussissait pas
+toujours. Justin-la-Craque supportait mal qu'on le troublat dans son
+exercice. Brusquement, il s'arretait, hochait la tete avec vigueur et,
+quoi qu'on fit, refusait de continuer. Non ... non ..., il ne voulait pas
+qu'on l'embetat. Kamiel, son aide, qui generalement l'accompagnait,
+avait alors un petit rire meprisant et du doigt se touchait le front en
+secouant la tete, comme pour indiquer que le patron etait parfois un peu
+marteau. Kamiel qui etait un Flamand de la Flandre occidentale,
+prononcait son nom avec l'accent de ce pays, et a l'usine on l'appelait
+"Komel", en ricanant. Il y avait envers lui cette nuance de mepris
+qu'ont les uns pour les autres les gens des deux Flandres; et on se
+moquait aussi de son grand nez d'ivrogne, rouge comme une flamme dans
+son visage de suie. Komel etait celibataire et, de meme que Berzeel,
+buvait jusqu'a son dernier centime; mais, a rencontre de Berzeel, qui
+avait l'alcool mauvais, agressif et tapageur, Komel, ivre, ne soufflait
+mot. Il fallait tres bien le connaitre, pour s'apercevoir qu'il avait
+bu. Seul, le grand nez rouge en temoignait.
+
+
+
+
+V
+
+
+C'etait pendant cette petite demi-heure benie, ensoleillee et libre,
+court repit qui coupait si agreablement la grise monotonie du travail
+force dans les "fosses" lugubres, que Pierken, malgre la defense
+formelle de M. de Beule, faisait part en cachette aux autres ouvriers,
+de la sagesse sociale qu'il puisait chaque matin dans son petit journal.
+Il ne tarissait pas; il savait raconter des choses, toujours nouvelles,
+toujours autres; peu a peu ses paroles s'infiltraient en eux et
+deposaient un ferment de douleur et de tristesse dans leur esprit
+ignorant. C'etait bien dommage que Pierken reprit toujours la meme
+antienne, car la bienheureuse demi-heure en etait plus d'une fois gatee.
+Et, pourtant, ils l'ecoutaient volontiers pour dire a leur tour ce
+qu'ils en pensaient, car tout cela les captivait et les troublait
+profondement.
+
+Ils etaient rares, ceux qui partageaient completement les idees de
+Pierken et qui avaient sa foi robuste en l'avenir. La vieille Natse, qui
+avait tant vu et souffert dans sa vie, hochait la tete en silence, ou
+disait que c'etait trop triste et que ca la ferait pleurer; et Mietje
+Compostello opposait un argument qu'elle repetait en une obstination
+farouche:
+
+--Il y a toujours eu des pauvres et des riches en ce monde et il y en
+aura toujours. C'est le Petit Homme de La-Haut qui le veut.
+
+--Des betises! retorquait vivement Pierken en se montant. Pourquoi donc,
+dis-moi, devrait-il y avoir toujours des pauvres et des riches sur
+terre? Et pourquoi faudrait-il que ce soit toujours au tout des memes a
+etre riches et au tour des memes a rester des pauvres? Ou est-ce ecrit?
+Ou voyez-vous ca, que votre bon Dieu ait dit des choses pareilles!
+
+--C'est tout de meme vrai, repondait Mietje tetue. Leo regardait devant
+lui d'un air sombre et parfois avait un grincement de dents.
+
+--Ce n'est pas juste, mais qui peut rien y changer? demandait-il d'un
+ton pessimiste.
+
+--Nous...! nous changerons tout ca! affirmait Pierken en se frappant la
+poitrine.
+
+--Fikandouss! Fikandouss! ricanait Feelken.
+
+Tous partaient a rire un instant; mais Pierken reprenait:
+
+--Nous ferons la revolution sociale ... par le monde entier. Les roles
+seront retournes. Les riches deviendront pauvres et les pauvres seront
+riches!
+
+--Comme au ciel! plaisantait Ollewaert.
+
+--Vous ne lisez pas comme moi les journaux! poursuivait Pierken en
+s'animant. Vous ne savez pas tout se qui s'y trouve! Oh! j'ai pitie de
+vous ... vous etes tellement ignorants!
+
+--Est-ce qu'on ne parle pas de faire baisser le prix de la gniole dans
+ton journal! demandait Free d'un air narquois.
+
+--Fikandouss! Fikandouss! criait Feelken.
+
+--On ne peut pas parler avec vous autres, repondait Pierken, haussant
+les epaules d'un air decourage.
+
+La conversation prenait un autre tour; on entamait des sujets moins
+graves. Mais quelque chose des paroles dites et des reves evoques
+demeurait en eux et les accompagnait dans la "fosse" lugubre ou ils
+reprenaient leur travail monotone et esquintant. Obscurement ils
+continuaient a ruminer toutes ces questions, et leurs conceptions
+rudimentaires les egaraient dans un dedale et ils n'en sortaient plus.
+Souvent, apres ces declarations troublantes de Pierken, regnait dans la
+fabrique un grand silence concentre. Ils pensaient a des choses ... Les
+femmes ne chantaient plus et les hommes accomplissaient machinalement
+leur besogne, dans la danse tapageuse, effrenee des pilons; dans les
+"fosses" pesait une impression de melancolie.
+
+Il fallait l'arrivee de Sefietje avec sa bouteille pour rasserener les
+fronts. Ceci au moins tait une realite, une chose palpable qui vous
+consolait et ranimait sans detours. Ils degustaient la goutte, et
+Berzeel, ou Free, ou Ollewaert, parfois traduisait leur reve a presque
+tous:
+
+--Ah! si on vous donnait deux petits verres au lieu d'un, ca ne serait
+pas deja si mal!
+
+Encore un peu d'alcool: ce desir les brulait. C'etait parfois une
+tentation et un supplice, cet unique petit verre, surtout lorsque
+Pierken avait ravive en eux ces troublantes et irrealisables chimeres
+d'avenir. Ils en etaient malades; ils en avaient la gorge seche; ca
+faisait mal. Aussi, lorsque M. de Beule ou M. Triphon ne rodaient pas
+par la, il leur arrivait de se cotiser et a l'un d'eux,--c'etait
+d'ordinaire Fikandouss-Fikandouss,--de quitter un instant son travail
+pour se glisser en douce vers le _Petit Sabot_, l'estaminet du coin,
+a l'entree de la fabrique.
+
+Les femmes, de leur "fosse", le voyaient s'esquiver et savaient ce que
+cela voulait dire. Elles desapprouvaient les hommes, mais, au fond, elles
+en etaient plutot jalouses. "Vous n'en etes pas?" jetait Fikandouss en
+passant. Elles secouaient la tete; non, elles n'en etaient pas, mais si,
+en revenant avec la bouteille plaine, il leur en offrait une larme, elles
+acceptaient sans se faire prier.
+
+Alors, pour le restant de la journee, la bonne humeur etait revenue dans
+la fabrique. Les yeux etaient des lueurs, les joues se coloraient.
+Berzeel sortait de son habituel mutisme pour hurler, dans le fracas des
+pilons, de longues histoires; et, pour la plus futile question, Leo
+lachait un "Oooo ... uuu ... iiii ..." tonitruant, qui allait peut-etre
+bien traverser les murs de la "fosse" et le jardin, jusqu'aux oreilles
+de M. de Beule, pour le faire sursauter a son bureau. Les femmes, dans
+leur "fosse", l'entendaient aussi, evidemment, et, quand elles n'avaient
+pas ete regalees en passant, elles proclamaient que c'etait une honte et
+que, bien sur, M. de Beule y mettrait bon ordre un jour ou l'autre.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il etait rare, a la fabrique, de voir apparaitre ensemble M. de Beule et
+son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une
+quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement,
+l'arrivee de M. de Beule etait peu probable pendant que M. Triphon faisait
+sa ronde.
+
+La venue de M. de Beule etait toujours signalee par celle de Muche, son
+petit chien qui le precedait infailliblement. Muche etait arrive un soir
+d'hiver a la fabrique, on ne savait d'ou, errant, perdu, crotte et
+affame. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouve on ne
+sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi a la maison, ne l'avait
+plus quitte. C'etait un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute,
+aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidele
+et M. de Beule, touche, n'avait pas repousse son attachement.
+
+Prevenir les ouvriers de l'arrivee de M. de Beule eut ete chose
+superflue. Ils n'avaient qu'a voir passer le bout de la queue de Muche
+devant leur "fosse": ils savaient a quoi s en tenir. Du coup, toute
+plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entierement dans leur travail.
+La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte
+de la cour, le jour de l'entree restait vide quelques secondes, puis la
+haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait
+presque en entier.
+
+M. de Beule etait un homme d'une soixantaine d'annees, corpulent, haut
+en couleur, aux traits accuses, avec de fortes moustaches et une barbe
+grisonnante coupee ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni
+agreable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire;
+et la realite correspondait aux apparences.
+
+Il etait tres severe, tres convaincu de ses droits de maitre absolu et
+de la necessite d'une obeissance passive de la part de ses inferieurs.
+Parmi ces inferieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la
+fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorite
+despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait
+devant lui. Au fond, pourtant, il n'etait pas sans coeur. Son emotivite
+etait meme parfois extreme et lui faisait faire des choses que sa raison
+desapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanement, par a-coups.
+Il ne possedait aucun empire sur lui-meme. On ne savait jamais dans quel
+etat d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait
+au paroxysme de la colere; et les ouvriers, qui avaient tres peur de ces
+acces imprevus, appelaient ca "partir", comme un fusil part. En d'autres
+cas, il laissait passer des choses que des patrons moins severes
+n'auraient certainement pas tolerees. Tout dependait chez lui de l'etat
+d'esprit du moment.
+
+A premiere vue, avant meme qu'il eut prononce un mot, les ouvriers
+savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait
+la figure tres rouge, avec les cheveux un peu rebrousses, c'etait fort
+mauvais signe et ils se glissaient entre eux a mi-voix: "Gare, ca va
+partir". Ils redoutaient tres fort ce "depart". Le coup partait
+d'ordinaire pour une cause futile ou deraisonnable; et, si la victime
+osait rouspeter, M. de Beule la faisait valser, c'est-a-dire la
+renvoyait. C'etait arrive deja a plusieurs reprises, avec Berzeel entre
+autres, qu'il avait trouve ivre a son etabli; avec Pierken, pour avoir
+apporte son petit journal socialiste a la fabrique, malgre la defense
+formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour, a une semonce de
+M. de Beule, il avait repondu "Fikandouss-Fikandouss". Ces mesures
+rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela,
+M. de Beule etait d'un caractere trop impetueux et inconsequent.
+D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts,
+faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, neanmoins,
+cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives
+du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait du
+intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde
+rancune contre Pierken et ne le tolerait qu'avec peine dans sa fabrique.
+
+M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son
+personnel feminin; la "fosse aux femmes" etait un de ses endroits de
+predilection pour "partir". Il les trouvait toutes, sans distinction,
+incapables et paresseuses; elles ne meritaient pas meme, a l'entendre,
+la moitie du miserable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent
+de balayer "tout ce fourbi-la", si ca ne changeait pas; et la seule
+femme qui put trouver grace a ses yeux, c'etait Sefietje, parce que
+celle-la defendait ses interets a lui, vis-a-vis meme des autres
+ouvrieres, et qu'elle se soumettait avec une servilite absolue a tout
+ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle.
+
+Aux femmes il causait une veritable terreur. A simplement apercevoir de
+loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur etreignait le coeur,
+et, tant qu'il restait dans leur "fosse", elles ne soufflaient mot, sauf
+pour repondre a une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule
+avait enfin referme la porte derriere lui, la vieille Natse etait
+generalement en larmes, et les joues des jeunes filles, brulantes d'emoi
+apeure. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de meridionale,
+paraissait alors plus jaune et plus tannee que jamais; ses lourds
+cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser a des ailes et des
+yeux de corbeau, ajustes sur un masque macabre.
+
+Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement
+dans la fabrique. Il etait assez souvent en route pour ses affaires et
+il avait aussi son travail de bureau. Bientot il disparaissait comme il
+etait venu, pilote par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste
+soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert
+se calait la joue d'une chique fraiche; Free souriait comme un geant
+malicieux; Feelken susurrait un "Fikandouss-Fikandouss", et meme Leo se
+risquait parfois a lancer son terrible "Oooo ... uuu ... iii ...", mais
+en sourdine, attenue, assez bas pour n'avoir pas a craindre un "depart"
+de M. de Beule, reaccouru en tempete.
+
+D'habitude, quelques minutes apres la visite de M. de Beule a la
+fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche
+annoncait la venue du premier, l'arrivee du second etait signalee
+d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M.
+Triphon, les ouvriers n'eprouvaient aucune crainte. Au contraire: ils
+aimaient bien a le voir venir.
+
+M. Triphon etait age de vingt-trois ans. Il etait grand, fort,
+corpulent, avec une grosse figure rougeaude et boursouflee et des yeux
+bleus a fleur de tete. Il avait le teint gate par force boutons et on
+avait toujours l'impression, en le voyant, qu'il s'etait expose au feu,
+en soufflant dessus de toutes ses forces pour l'attiser. Aussi les
+ouvriers, qui avaient d'instinct le sens satirique, disaient souvent, en
+le voyant venir, la face congestionnee: "Il a encore souffle dessus!"
+Et, a les entendre, il mangeait et buvait avec exces.
+
+M. Triphon avait quitte le lycee a dix-huit ans, apres des etudes
+inachevees; et, depuis lors, il habitait chez ses parents ou, plus tard,
+il devait succeder a son pere dans la direction de la fabrique. Il
+connaissait vaguement le francais; il savait quelques mots d'allemand et
+d'anglais; il avait des notions elementaires d'histoire et de geographie.
+C'etait, avec les regles simples de l'arithmetique, a peu pres tout ce
+qu'il avait appris et retenu. Il lisait regulierement le journal de
+langue francaise auquel son pere etait abonne; et il possedait aussi une
+petite bibliotheque d'une vingtaine de livres, des romans plutot grivois
+pour la plupart, qu'il lisait parfois le soir, en cachette, dans sa
+chambre, lorsque ses parents etaient couches.
+
+Chaque jour, il travaillait au bureau pendant deux a trois heures, a
+expedier des factures et a tenir les livres; pour le reste, rien a faire
+qu'a flaner dans la fabrique, pour y controler la besogne des ouvriers.
+
+Il y arrivait en general vers les huit heures et demie, au moment ou les
+ouvriers, apres leur dejeuner, se disposaient a reprendre le travail.
+Par beau temps, ils etaient encore accroupis dans la cour, alignes
+contre le mur crepi a la chaux blanche. Un "bonjour, m'sieu Triphon"
+l'accueillait et les hommes grattaient Kaboul a la poitrine, place
+d'election de ses puces. Kaboul s'y pretait avec des contorsions
+cocasses; les ouvriers rigolaient, et tout de suite prenaient un ton de
+plaisanterie familiere a l'egard du jeune patron, avec des allusions a
+sa bonne petite vie de gros flemmard. A sa place, declaraient-ils, on ne
+ferait pas autre chose du matin au soir que siffler des petites verres
+ou des chopes et, naturellement, caresser les jolies femmes.
+
+M. Triphon s'efforcait de plaisanter avec eux; il tirait de grosses
+bouffees de sa pipe et sa face boursouflee luisait. En lui c'etait une
+lutte constante pour ne pas perdre son prestige de patron. Il devait a
+tout prix conserver son autorite; et, d'autre part, il tenait, autant
+que possible, a etre aimable envers ses ouvriers, surtout a cause de
+Sidonie. Il la regardait a la derobee, comme pour lire sur son joli
+visage en quelle disposition elle se trouvait. Parfois ce visage etait
+souriant et gentil, et M. Triphon se sentait tout heureux; mais, parfois
+aussi, il paraissait soucieux, morose; en ce cas, M. Triphon ne savait
+trop quelle attitude prendre. Le mieux etait de ne pas trop s'attarder
+en sa presence; et, tout doucement, il s'en allait plus loin avec
+Kaboul, qui de temps a autre s'asseyait par terre pour gratter ses puces
+a l'aise.
+
+Alors venait pour M. Triphon l'instant le plus palpitant de toute la
+journee; car c'etait l'heure ou l'une des femmes montait au grand
+grenier, pour y chercher la provision journaliere de sacs a reparer.
+Cette corvee revenait toujours a l'une des jeunes: parfois "la Blanche",
+parfois Sidonie, parfois Victorine. Certains jours, mais rarement,
+Lotje.
+
+M. Triphon, precede de Kaboul, penetrait sous la haute porte cochere. Il
+se gardait bien de gravir le grand escalier qui s'y trouvait, et par ou
+les femmes, de leur "fosse", auraient pu le voir monter; il prenait un
+petit escalier derobe dans un coin sombre du hangar, et, Kaboul sous le
+bras, grimpait vivement. Il arrivait dans une petite soupente servant de
+debarras; et, de la, par une porte interieure et quelques degres de
+pierre, gagnait le grand grenier. Vite il s'y blottissait derriere une
+pile de sacs, et attendait.
+
+Bientot il entendait les pas d'une des femmes sur les marches du grand
+escalier. Qui serait-ce, "la Blanche", Victorine, ou la bien-aimee?
+A grands coups sourds, son coeur battait pendant qu'il restait la aux
+aguets.
+
+Une tete se montrait dans l'ouverture du grenier. Cruelle deception! Le
+pauvre visage anemie de "la Blanche" ou la sotte frimousse de Victorine!
+La passion impetueuse en lui tombait, et il ne bougeait pas. Les
+battements de son coeur ralentissaient; il regrettait d'etre la. Mais,
+parfois aussi, voici que s'encadrait dans l'ouverture le fin et pur
+profil de Sidonie, et alors c'etait en lui comme une soudaine flambee.
+Le coeur battant a coups precipites, il la laissait s'approcher du tas
+de sacs, puis, brusquement, il bondissait, s'emparait d'elle, la
+devorait de baisers fous.
+
+Elle se defendait mollement. Il etait trop violent, trop fougueux. Elle
+etait impuissante; elle n'osait pas.
+
+--Oh! prenez garde, M. Triphon! Que faites-vous! On va entendre!
+murmurait-elle haletante.
+
+Mais il ne l'ecoutait meme pas; il l'etreignait avec frenesie; il
+l'etranglait presque. Enfin il la lachait et l'aidait hativement a
+entasser sa provision de sacs. Elle avait les cheveux defaits et les
+joues en feu.
+
+--On va le voir, on va le voir, gemissait-elle.
+
+Vivement, elle tapotait ses jupes, s'arrangeait les cheveux, puis se
+depechait avec sa charge vers l'escalier.
+
+--Sidonie ... Sidonie!... priait-il d'une voix sourde.
+
+Et il la forcait d'accepter quelques francs.
+
+--Oh! M. Triphon, que pensez-vous! faisait-elle avec un geste de refus.
+
+--Si; je le veux! insistait-il.
+
+Alors elle acceptait en murmurant: "Merci".
+
+--Tu n'es pas fachee, Sidonie?
+
+--Non ... repondait-elle avec quelque effort.
+
+Calmement, elle redescendait l'escalier et M. Triphon s'approchait de
+Kaboul, qui, pendant ce temps, avait flaire des rats et furetait a
+travers la paille en grattant furieusement.
+
+--Ou sont-elles, les sales betes? Happe-les, Kaboul! excitait-il.
+
+Fremissant d'ardeur, le petit chien piaillait, et son museau noir etait
+gris de poussiere; il avait les cils blancs, comme s'il sortait d'un sac
+de farine. Il ralait, un moment immobile, pour reprendre haleine; puis,
+brusquement, il se refourrait dans le tas, soufflant, crachant, forant
+du nez en secousses vives vers la cachette du rat. Soudain, il y avait
+une lutte breve; le petit chien disparaissait jusqu'a la queue dans la
+paille; on entendait un _miaou_ de detresse et Kaboul, par a-coups
+brusques, ressortait du tas, un gros rat en travers de la gueule.
+Parfois il lachait un moment la bete, qui essayait de se trainer sur les
+planches; mais quelques coups de dents mettaient fin a la lutte. Et
+Kaboul, tres fier, s'avancait vers son maitre, le chef ensanglante de sa
+proie lui pendant d'un cote de la gueule, de l'autre la longue queue et
+l'arriere-train. M. Triphon ne manquait jamais de venir montrer dans la
+"fosse aux femmes" le produit de sa chasse.
+
+--Ah! mon Dieu, cet affreux rat! s'ecriaient-elles. Ou l'a-t-il pris,
+monsieur Triphon?
+
+--Dans le debarras ... il y en a dans ce coin-la! cranait M. Triphon.
+
+Et Kaboul etait choye, admire; vraiment, un tel petit chien valait son
+pesant d'or.
+
+A des occupations et aventures de ce genre, M. Triphon passait le temps
+jusqu'a onze heures; et c'etait alors le moment ou il pouvait se
+permettre quelque divertissement. Regulierement, chaque matin, M. de
+Beule allait prendre l'aperitif au _Commerce_, le cafe comme il faut,
+ou se rencontraient les notabilites du village; et, a la meme heure,
+M. Triphon se dirigeait vers _La Pomme d'Or_, rendez-vous de quelques
+jeunes gens. A _La Pomme_, situee au coin de la grand'rue et du canal,
+il y avait toujours un peu plus de gaite et d'animation qu'au _Commerce_
+avec ses airs graves et compasses. Y venaient le medecin, le notaire,
+jeunes tous deux, et la plupart des etrangers qui passaient par le
+village s'y arretaient quelques instants. Derriere le comptoir tronait
+Fietje, jolie fille a la poitrine opulente, dont ils etaient tous plus
+ou moins amoureux. Mais elle restait coquette et sage, et personne
+n'avait ses faveurs; ce qui les tenait tous en haleine, pendant qu'ils
+jouaient bruyamment au zanzi en buvant du porto ou des petits verres.
+Les affaires marchaient donc tout a fait bien. A midi tapant la seance
+habituelle se terminait chez Fietje et, la tete congestionnee et les
+yeux aqueux, M. Triphon regagnait la maison. Il y trouvait la soupe
+servie et, comme M. de Beule faisait d'ordinaire la sieste apres son
+repas, M. Triphon se reposait un peu, lui aussi, puis retournait a la
+fabrique.
+
+Alors venaient les heures les plus pesantes de la journee. Au bureau il
+n'y avait pas a faire pour lui tous les jours, et lorsqu'il ne devait
+pas travailler aux ecritures, M. Triphon ne savait comment tuer le temps.
+Il se promenait un peu au jardin, qui avait de belles pelouses et de
+grands arbres. Un joli petit ruisseau le traversait, clair et peu
+profond en ete, aux bords gazonnes et fleuris, gonfle et tumultueux
+apres les pluies d'automne et foisonnant alors de magnifiques brochets
+et de delicieuses anguilles. M. Triphon etait grand amateur de peche.
+Il faisait placer la nasse par les ouvriers; et, quand la peche etait
+abondante, on se gavait de poisson pendant plusieurs jours. Lorsqu'on ne
+savait plus qu'en faire, on en donnait un peu aux ouvriers, ce dont ils
+etaient extremement reconnaissants.
+
+Ainsi M. Triphon tuait-il les heures fastidieuses de l'apres-midi; puis,
+regulierement, par n'importe quel temps, a cinq heures il se trouvait
+avec Kaboul au coin de la grand'rue et du chemin allant a la fabrique.
+C'etait le moment ou la cloche de l'eglise se mettait a tinter pour le
+salut du soir. M. Triphon attendait la le passage des trois demoiselles
+Dufour, qui ne manquaient jamais d'y assister.
+
+D'allures raides et compassees, c'etaient trois vierges qui habitaient
+au bout du village "le petit chateau", une demeure blanche aux volets
+verts, entouree d'un beau jardin. Il les voyait venir de loin, sur un
+meme rang, rasant les murs, comme des marionnettes articulees. A petits
+pas presses, leur paroissien a la main, elles s'avancaient, les yeux
+baisses. Lorsqu'elles passaient tout pres de lui, M. Triphon otait son
+chapeau et s'inclinait. Elles lui rendaient son salut. Mademoiselle
+Pharailde, l'ainee, mine pincee et peu avenante, avait quelque chose
+de dur dans le regard. M. Triphon sentait en elle comme une sourde
+hostilite. Mademoiselle Caroline, sa cadette, etait blonde et bouffie,
+avec un visage incolore et des yeux fades. M. Triphon la trouvait
+insignifiante et sans aucun charme. Mais mademoiselle Josephine, la plus
+jeune, etait plutot jolie, avec une sorte de distinction elegante malgre
+sa raideur; et elle lui rendait son salut avec une grace souriante et
+gentille qui, a chaque fois, remuait quelque chose dans le coeur
+impressionnable de M. Triphon. Il n'aurait pu dire s'il se sentait
+amoureux d'elle; mais il croyait bien qu'il aurait pu facilement le
+devenir. C'etait un tout autre sentiment que celui qu'il eprouvait en
+presence de Sidonie. Celle-ci, il la voulait brusquement, a plein, d'une
+passion brutale et violente; celle-la etait quelque chose de tres
+eloignee de lui encore et que peut-etre il ne possederait jamais.
+Du reste, il ne savait pas lui-meme s'il avait au fond envie de la
+posseder. Peut-etre eut-il ete fort perplexe si, brusquement, quelqu'un
+lui avait dit: "Voila ... tu peux l'avoir ... elle est a toi!" En elle,
+ce qui l'attirait, c'etait, outre sa gentillesse exterieure, ce cote meme
+qui aurait du l'en eloigner: sa raideur, les dehors fermes, inaccessibles
+qu'elle avait en commun avec ses soeurs. Il la voyait comme un motif
+d'elevation, de regeneration dans sa vie, qu'il sentait bien veule et
+terre a terre. Surtout lorsqu'il sortait des bras de la jolie ouvriere,
+il eprouvait, comme une soif ardente, le desir de revoir mademoiselle
+Josephine avec son aimable salut et son gentil sourire. Il avait
+l'impression que sa vue le faisait remonter dans sa propre estime.
+Sidonie repondait a ce que l'existence recelait d'inquietant, de
+troublant, de coupable. Mademoiselle Josephine, c'etait la douceur du
+repos, la securite du bonheur, l'ideal....
+
+Entre six et sept heures le reche et virginal trio revenait de l'eglise
+et M. Triphon s'arrangeait toujours de facon a les rencontrer encore une
+fois. Il echangeait avec elles un deuxieme salut, et puis c'etait tout;
+aucune autre occasion pour lui de les revoir et encore moins de leur
+adresser la parole. Entre leurs deux familles, point de relations, pas
+plus qu'il n'en existait entre les autres familles notables du village.
+Il en avait toujours ete ainsi, semblait-il, et la tradition se gardait
+immuable. On eut dit qu'il y avait inconvenance, voire peche, a ce que
+jeunes gens et jeunes filles, dans leur condition sociale, eussent entre
+eux de plus intimes rapports que l'echange d'un salut ceremonieux et
+fugitif dans la rue.
+
+Apres cette deuxieme rencontre avec les trois demoiselles Dufour, le
+reste de la journee n'avait plus grand interet pour M. Triphon. De meme
+que pour les ouvriers de l'usine, les dernieres heures l'envahissaient
+d'une sorte de torpeur morose. Il deambulait par ci par la avec Kaboul,
+entrait sans but precis dans les ateliers et en sortait de meme. Il
+entendait le chant nasillard et melancolique des femmes dans leur
+"fosse" et entrevoyait, a travers les carreaux sales, toutes ces pauvres
+silhouettes penchees, ou, seule, Sidonie etait comme une fleur de
+fraicheur et de beaute. Souvent, aux approches du soir, il sentait
+revivre toute sa passion pour elle. Lui non plus n'etait pas heureux,
+seul et isole dans un entourage sans joie; et bien des fois il songeait
+au bonheur aupres d'une jolie femme aimee, dans une maison un peu riante
+et confortable. Ne serait-il pas heureux avec mademoiselle Josephine ...
+et meme avec la seduisante ouvriere? Il sentait sourdre en lui une
+tendresse douce et apaisee pour toutes les deux. Cela venait ainsi tout
+naturellement, avec l'heure crepusculaire, en un melange de charme
+reveur et de tristesse vague. Ce n'etait jamais bien profond et cela ne
+faisait point mal. Avec l'une ce n'etait guere possible et, probablement,
+avec l'autre non plus. Il soupirait, se resignait, attendait.
+
+C'etait une des exigences de son pere qu'il ne quittat point la fabrique
+avant le depart des ouvriers et surtout pas avant d'avoir note les
+commandes que les charretiers rapportaient chaque soir de leurs tournees.
+M. Triphon les entendait habituellement venir de loin dans la rue deserte;
+et, au simple claquement des fouets et meme au bruit que faisaient les
+camions sur le pave, il savait d'avance, pour ainsi dire, comment ce
+retour allait se passer.
+
+Ils etaient deux: Pol et Guustje, ce dernier surnomme le "Poulet Froid".
+Pol etait un excellent charretier, mais par ailleurs un client fort
+desagreable. Il etait ivrogne et querelleur. Pour la moindre bagatelle
+il voulait se battre. Guustje, au contraire, etait la bonte meme et ne
+buvait pas. Mais il avait un vilain defaut, qui exasperait Pol: il
+parlait toujours de boustifaille; et cela d'un air et sur le ton de
+quelqu'un qui n'avait qu'a se baisser pour en prendre. Pol qui, pareil
+a la plupart des alcooliques inveteres, mangeait tres peu et professait
+une sorte de dedain et presque de haine a l'endroit de tout ce qui etait
+mangeaille, trouvait Guustje d'une insupportable vantardise dans ses
+propos culinaires. Guustje aimait particulierement a parler de "poulet
+froid et salade" avec un claquement de langue indiquant quel regal
+c'etait. Alors, Pol toisait Guustje avec un souverain mepris en affirmant
+que les poulets froids qui entraient dans l'estomac de Guustje c'etait
+tout bonnement des pommes de terre, mais oui, ainsi qu'il convenait a sa
+condition sociale. Cependant Guustje, qui avait servi comme domestique
+chez le notaire du village avant d'etre employe chez M. de Beule,
+certifiait avec emphase qu'il avait maintes fois goute a ce mets exquis;
+et la-dessus ils se prenaient de querelle, a la grande joie des autres
+ouvriers, qui ne toleraient pas davantage les vantardises de Guustje et
+prenaient nettement parti pour Pol. Des mots on en venait aux injures,
+des injures aux coups; et cela finissait regulierement par la defaite de
+Guustje, qui etait le plus faible des deux et encaissait beaucoup plus de
+coups qu'il n'en pouvait rendre. Le seul benefice durable qu'il en avait
+retire, c'etait son sobriquet de Poulet Froid.
+
+M. Triphon les voyait arriver avec leurs camions dans la cour et
+s'approchait aussitot pour noter les commandes sur son calepin. Pol,
+tout en detelant ses chevaux, faisait son rapport.
+
+--Cinq cents kilos farine de lin ... he ... he ... pour Jean-Francois
+Schollier.
+
+M. Triphon en prenait note.
+
+--Mille kilos tourteaux colza ... he ... he ... pour Louis Van Daele.
+
+Pol bafouillait un peu lorsqu'il avait bu et dans sa memoire il semblait
+y avoir des trous. Il etait la, un moment immobile, trapu et penche en
+avant, sa grosse face marquee de petite verole, congestionnee, contractee
+par l'effort de la pensee, pendant que ses betes, a-demi deharnachees, se
+secouaient avec impatience et faisaient tinter les gourmettes de leur mors.
+
+--Tranquille donc, nom de Dieu! criait-il alors avec colere.
+
+Et, du coup, il savait ce qu'il avait encore a dire:
+
+--Huit cents kilos farine de froment ... he ... he ... pour Bruun Roetjes.
+
+--C'est tout, Pol? demandait M. Triphon.
+
+--Si c'est tout, m'sieu Triphon? Hehe ... tout et pas tout. Une goutte
+ferait rudement du bien par ce sale temps.
+
+--Tu en as deja eu assez, il me semble, grommelait M. Triphon.
+
+Et il se dirigeait vers Guustje.
+
+--Bonsoir, m'sieu Triphon! jetait Guustje, le verbe haut.
+
+--Bonsoir, Guustje.
+
+--Deux mille cinq cents kilos farine de lin pour Feel Vervenne! hurlait
+Guustje.
+
+Il avait une voix tonitruante, criait toujours en vous parlant, comme si
+vous vous trouviez a des distances.
+
+--Sept cents kilos farine de lin pour Guust de Maeght!
+
+M. Triphon notait.
+
+--Et quinze cents kilos tourteaux de colza pour Pierre de Vriendt!
+beuglait Guustje d'une voix qui sonnait certainement jusqu'au fond de la
+"fosse aux huiliers".
+
+--Tout? demandait M. Triphon.
+
+--Tout! repondait Guustje. A moins, m'sieu Triphon, ajoutait-il en riant
+d'un rire enorme, a moins que vous n'ayez pour moi une cuisse de poulet
+froid, avec de la salade. C'est ca qui serait fameux, par ce temps de
+chien!
+
+--Je m'en contenterais aussi, Guustje, disait M. Triphon en fermant son
+calepin.
+
+Et il quittait les charretiers, pendant que les quatre chevaux,
+debarrasses de leur equipage, s'en allaient d'un pas pesant vers l'auge
+accoutumee dans l'ecurie.
+
+Alors la tache journaliere etait terminee pour M. Triphon. Dans
+l'obscurite, a travers le jardin, il rentrait prendre le repas du soir
+avec ses parents. Le souper prepare par Sefietje etait simple mais tres
+bon; et Eleken, la femme de chambre, servait a table, avec des
+mouvements silencieux et prestes. Elle semblait y mettre une hate
+febrile, comme s'il lui tardait d'en avoir fini et si elle ne respirait
+pas a l'aise dans l'atmosphere de la famille. A table, M. de Beule
+parlait exclusivement de ses affaires; et Mme de Beule, faite a cette
+conversation, abondait dans son sens. C'etait une creature bonne et
+effacee, accoutumee a obeir, sans existence individuelle. Sa seule
+originalite, et aussi sa force, consistait a profiter de la faiblesse de
+son mari, dans ses moments frequents d'inconsequence et de contradiction
+avec lui-meme. Ainsi elle avait obtenu deja bien des choses qui, a
+premiere vue, semblaient irrealisables. Pour le reste, elle suivait ses
+caprices en esclave absolue, avec le souci d'affermir en lui la conviction
+qu'en toute chose lui seul etait seigneur et maitre.
+
+Vers les huit heures et demie le souper prenait fin. M. de Beule se
+calait dans un fauteuil avec son journal et tres vite s'endormait. Mme
+de Beule veillait alors a ce que le plus parfait silence regnat dans la
+maison. Avec des gestes feutres elle aidait Eleken a desservir la table
+et M. Triphon quittait la salle a manger sur la pointe du pied, pour
+aller fumer un cigare dehors. Que faire maintenant? Monter a sa chambre
+y lire l'un de ses petits romans grivois, ou deambuler encore jusqu'a
+l'estaminet de Fietje, ou il etait toujours sur de trouver de la
+societe? Generalement, il choisissait cette derniere alternative. Il
+passait un pardessus et, par la rue tranquille et sombre, ou luisait a
+peine, de loin en loin, un maigre lumignon, il retournait a _La Pomme
+d'Or_.
+
+Il y trouvait les habitues attables a boire de grandes chopes de biere
+en plaisantant avec Fietje. Il se melait a leur compagnie, vidait comme
+eux des chopes, fumait des pipes en ecoutant les potins du village. A
+dix heures il se levait, la tete fumeuse et lourde, pour rentrer a la
+maison. Le village semblait completement abandonne et ses pas sonnaient
+creux entre les murs de silence. L'eau noire du canal glougloutait sous
+le pont de bois. Parfois, un bruit de sabots venait a sa rencontre et il
+echangeait en passant un bonsoir avec quelqu'un qu'il ne distinguait
+qu'a moitie et ne reconnaissait pas. Les maisons dormaient derriere les
+volets clos. Seul, un cabaret, par ci par la, mettait les rectangles
+clairs de ses fenetres dans tout ce noir. Comme il n'avait pas la clef
+de la maison--M. de Beule s'y opposait inflexiblement,--il lui fallait
+sonner. La sonnette tintait presque comme une sonnerie d'alarme dans le
+silence. Sefietje venait ouvrir. Avec sa mine soucieuse, elle avait l'air
+de trouver qu'il rentrait bien tard.
+
+--Papa et maman sont deja couches? demandait-il a mi-voix.
+
+--Mais oui; depuis longtemps, repondait Sefietje d'un ton de reproche.
+
+Elle poussait le verrou, il lui disait bonne nuit et montait l'escalier
+sans faire de bruit.
+
+Dans sa chambre, une petite lampe brulait sur la table de nuit. Il se
+deshabillait a la hate, negligemment, et se mettait au lit. Parfois, il
+lisait encore quelques pages d'un de ses ineptes petits romans. Les
+soirs ou il se sentait trop fatigue, il eteignait la lumiere en se
+couchant.
+
+D'habitude il dormait bien, d'un sommeil profond et lourd; mais il lui
+arrivait aussi de rester eveille pendant des heures. C'etait souvent par
+des nuits d'hiver et de tempete, lorsque la pluie giclait contre les
+vitres et que le vent ululait autour de la maison. Les cimes depouillees
+des arbres geignaient alors si lamentablement et la vieille sonnette de
+la porte, secouee dans sa gaine rouillee, gemissait comme un etre qu'on
+torture. Durant ces insomnies il sentait avec plus d'acuite sa grande
+solitude et le desenchantement de sa vie. En se retournant sans cesse
+dans son lit il songeait a son existence passee, a ses annees de college
+et ses camarades de jadis, qui chacun avait suivi une voie differente,
+et qu'il avait tous perdus de vue. Et pour lui a quoi tout cela
+aboutirait-il? Que lui reservait l'avenir? Persisterait-il durant des
+annees dans ses relations secretes, ses relations coupables avec cette
+jolie fille, ou s'attacherait-il pour tout de bon a Josephine Dufour?
+Lutte quotidienne, tourment quotidien. Il ne savait pas; il n'avait pas
+l'energie de prendre une decision irrevocable. Toute sa vie etait a
+vau-l'eau, desemparee. Quitter la pauvre Sidonie lui semblait d'une si
+froide durete; et il lui paraissait tout aussi navrant de s'attacher a
+elle pour jamais et de causer une peine infinie a ses parents, le jour
+ou ils sauraient ... Il s'endormait enfin, l'ame pleine de tristesse et
+de remords, avec les deux jeunes images devant ses yeux: Sidonie, qu'il
+etreignait avec un emoi passionne; et Josephine, qui parlait moins a ses
+sens, mais ranimerait en lui un sentiment bien affaibli, celui de sa
+dignite et de son amour-propre. Il les aimait toutes deux; et en chacune
+d'elles il aimait surtout ce qu'il ne trouvait pas chez l'autre.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Telle, sa vie, au fil prevu et monotone des jours; mais il venait aussi
+d'autres moments, d'autres occupations et c'etait alors, pour les
+ouvriers comme pour les patrons, une periode de bonnes vacances et
+d'animation joyeuse.
+
+A part son usine, M. de Beule possedait des terres de culture et des
+herbages; et l'ete, pendant la morte-saison, les ouvriers de la fabrique
+s'en allaient travailler aux champs.
+
+Chaque annee, vers la fin de juin, les villageois n'entendaient plus le
+tintamarre habituel des pilons dans l'usine. C'etait la saison des
+foins; Ollewaert, Leo et Free, qui etaient de rudes faucheurs, partaient
+de grand matin, la faux sur l'epaule, bientot suivis de presque tous les
+autres, hommes et femmes ensemble, pour retourner au soleil l'herbe
+fauchee et la mettre en tas vers le soir. Seul, Bruun, le chauffeur, et
+son fils Miel restaient a la fabrique, avec Pee, le meunier, pour tout
+nettoyer.
+
+Delicieuses escapades! Ils emportaient de quoi manger et boire, et
+l'admirable journee d'ete s'ouvrait toute devant eux comme une longue
+fete de liberte et de bonheur. Les premiers jours, les "huiliers", avec
+leurs vetements luisants et gras, detonaient bien un peu dans toute
+cette verdure et cette fraicheur; mais peu a peu ils sechaient, comme
+l'herbe meme, leurs visages se bronzaient, et on eut dit qu'ils n'avaient
+jamais respire un autre air que celui de la pleine nature, au grand soleil
+radieux.
+
+Ils arrangeaient la besogne a leur gre. Dans le matin vaporeux les
+alouettes quittaient l'herbe haute, humide de rosee, et s'envolaient en
+grisollant sur leurs ailes fremissantes en plein azur pale. Vivifiante
+etait la fraicheur lorsque Ollewaert, Leo et Free aiguisaient leurs
+faux, qui semblaient aussi chanter; puis, dans un mouvement ample et
+rythme, ils avancaient lentement a travers la vaste prairie, laissant
+l'herbe couchee en longues trainees derriere eux. D'autres moissonneurs
+etaient partout au travail; de tous cotes on voyait leurs silhouettes se
+balancer, tres hautes aux premiers plans, plus petites a mesure qu'elles
+s'eloignaient, jusqu'a devenir dans le lointain ces petits bonshommes
+pas plus grands que des criquets; et l'air etait rempli a l'infini du
+chant de l'acier, qui devorait la verte plaine en une sorte de volupte
+inassouvie.
+
+Vers neuf heures, avec la chaleur qui montait, apparaissaient les autres
+ouvriers et les femmes, tous armes de longues fourches fines et de
+grands rateaux de bois qu'ils portaient a la main ou sur l'epaule. Les
+femmes avaient de grands chapeaux de paille, qui leur abritaient le
+visage et la nuque; les hommes, en bras de chemise, etaient vetus
+d'amples pantalons de toile bleue ou grise. Tous allaient nu-pieds dans
+leurs sabots. Ils descendaient dans la prairie par une berge plantee de
+peupliers aux feuilles chuchoteuses; et tout de suite ils se mettaient
+a retourner l'herbe avec leurs fourches.
+
+Les alouettes chantaient, le soleil dardait et du foin coupe emanaient
+des odeurs aromatiques et delicieuses. "On croirait parfois, disait Leo,
+avoir un gout de sucre et de miel sur les levres"; ce qui faisait rire
+les autres, d'un rire extravagant. Leo etait toujours d'une humeur folle
+au temps des foins. L'air des champs le grisait, disait-il. Il multipliait
+cabrioles et tours de force, et, pour la plus insignifiante question, il
+lancait un de ses "Ooooo ... uuuu ... iiiii ..." prolonge et mugissant,
+qui faisait lever la tete aux moissonneurs abasourdis jusqu'au fond de la
+plaine.
+
+Par dela, cette mer debordante d'activite, de joie et de verdure,
+apparaissait le village avec ses toits rouges groupes autour de l'eglise
+blanche, dont le cadran sur la tour indiquait l'heure en un rayonnement
+d'or. Un peu plus loin, on apercevait les frondaisons touffues du beau
+jardin de M. de Beule, d'ou emergeait la cheminee de la fabrique, comme
+un long cierge sale qui designait le ciel. Et cette cheminee, cette
+fabrique, vus ainsi dans le lointain, ils s'en moquaient, comme s'ils
+etaient a jamais delivres maintenant de l'antre noir et enfume, ou ils
+avaient passe tant de belles annees de leur vie, dans l'assourdissant
+fracas et le rebondissement des pilons. Ils blaguaient surtout ceux qui
+y devaient rester: Bruun, le chauffeur, qui n'avait desormais plus rien
+a epier, plus a courir apres "La Blanche"; Miel, cette "espece de veau!"
+plus stupide que jamais, sans doute; et Pee, le meunier, ce rat de
+farine, qui, toute l'annee poudre de blanc, devait etre a cette heure
+tout noir ou gris, pour sur, a force de balayer la suie et la poussiere
+des planchers et des solives.
+
+Ils riaient, badinaient et tout leur etre delivre s'impregnait de sante
+et de bonheur. A l'autre bout des prairies serpentait doucement la belle
+riviere; et, sans apercevoir les bateaux, ils voyaient passer des voiles,
+qui semblaient glisser sur du gazon. Ils y apercevaient aussi le solennel
+chateau, avec ses quatre tourelles grises en relief precis sur les fonds
+sombres du parc. Et jusqu'a la vue du chateau qui les faisait rire, parce
+que Ollewaert disait qu'eux aussi passaient en ce moment la belle saison
+a la campagne, comme les gens riches, et que monsieur le baron et madame
+son epouse attendaient leur visite la-bas, pour prendre un verre de porto.
+Oui, Ollewaert l'affirmait au milieu d'une explosion de rires: la baronne
+lui avait envoye par la poste une invitation pour eux tous; et il se
+pourrait fort bien qu'elle les retint a dejeuner. Dommage que Guustje, le
+charretier, n'etait pas avec eux, car pour sur on servirait du poulet froid
+et de la salade.
+
+"Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!" jubilait Feelken; et Leo lacha un
+"Ooooo ... uuuu ... iiii ..." qui fit s'envoler les corbeaux de sur les
+peupliers.
+
+A dix heures, ils prenaient quelques instants de repos, tout de leur
+long etendus sur la berge, a l'ombre des feuillages murmurants. C'etait
+l'heure de la goutte matinale. La bouteille restait a rafraichir dans
+l'eau d'un fosse et, a defaut du porto de madame la baronne, c'etait
+richement bon tout de meme.
+
+--Hoooo ...! quelle douceur! disait Ollewaert en se pourlechant les
+levres.
+
+Et Free, comme un echo:
+
+--Un baume! Ca me descend jusqu'aux hanches!
+
+--Vrai, Free, jusqu'aux hanches? riaient les autres.
+
+--Jusqu'aux hanches! repetait Free en extase. Tiens, je le sens ici qui
+coule, a droite et a gauche.
+
+Ils ne se pressaient pas de reprendre le travail; ils restaient la,
+etendus et pames, sans crainte que M. de Beule ou M. Triphon ne vint
+brusquement les surprendre. D'ailleurs, cela n'avait pas d'importance;
+l'herbe sechait tout de meme au bon soleil. Ils le voyaient, pour ainsi
+dire, dans le fremissement des rayons, accomplir leur travail; et cette
+vue, ils en jouissaient sans eprouver la moindre fatigue. De meme toute
+la richesse et toute la beaute qui les environnait, la luxuriance des
+recoltes, l'admirable ciel bleu sans nuage, le chant harmonieux et
+infini des alouettes, qu'ils goutaient instinctivement.
+
+--Voila comment devrait toujours etre la vie! disait Pierken.
+
+Et il en serait certainement ainsi, affirmait-il, si les biens de la
+terre etaient plus equitablement partages; si chacun remplissait sa
+tache utile au monde et n'obtenait pas plus en retour qu'il ne meritait
+reellement.
+
+--Bon! le voila encore avec son socialisme! protestaient les autres,
+mecontents.
+
+--Ce n'est peut-etre pas vrai, ce que je dis! ripostait Pierken
+vertement. Pourquoi sommes-nous ici a travailler aux foins et pourquoi
+M. de Beule et le baron n'y travaillent-ils pas? Ne serait-il pas juste
+qu'ils fauchent leur part, tout comme Free ou Ollewaert? Et serait-ce
+donc trop demander que cette poseuse de baronne et sa dinde de fille
+aident a retourner l'herbe, comme font Lotje et Victorine et les autres?
+
+Bruyamment, les ouvriers riaient. Cette vision du gros M. de Beule et du
+baron avec ses jambes raides fauchant le pre, surtout de la baronne et
+de sa fille maniant le rateau et la fourche, etait si bouffonne qu'ils
+en riaient a se rouler dans le foin. "Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!"
+hurlait Feelken comme un possede; et tous pretendaient que Pierken avait
+perdu la boule et qu'il etait mur pour Bruges, la ville aux fous. Seule,
+Victorine etait tout oreilles pour l'ecouter, les yeux brillants, les
+levres humides.
+
+--Non, decidement ... pas moyen de parler avec des gens comme vous!
+s'ecriait Pierken impatiente. Vous etes nes pour le servage et vous
+mourrez en servage. Adieu!
+
+Et il partait. Des huees accompagnaient sa retraite; de l'avis unanime
+un deuxieme petit verre vaudrait mieux que toutes ces idioties.
+
+Generalement, pendant qu'ils etaient au repos sous les arbres,
+apparaissait la-bas M. Triphon. De loin on le reconnaissait a Kaboul,
+qui comme toujours, le precedait, et on se mettait a ricaner en
+echangeant des clins d'oeil.
+
+Pas de chance pour M. Triphon, l'epoque de la fenaison! Aucun espoir de
+pincer dans les coins la jolie Sidonie. L'equipe restait toujours
+groupee et il etait absolument impossible de s'isoler a deux, ne fut-ce
+qu'une minute. On vous aurait vu; c'eut ete un scandale. La tete
+congestionnee de M. Triphon eclatait de loin comme une pivoine au
+soleil; et nul ne comprenait l'objet de sa venue, puisque le travail se
+faisait de lui-meme et ne pouvait marcher autrement qu'il n'allait.
+Aussi, ne fallait-il pas dix minutes a M. Triphon pour verifier la
+besogne; ensuite il s'amusait a exciter Kaboul pour qu'il deterrat les
+taupes, generalement introuvables, ou happat des grenouilles, qu'il
+n'approchait qu'avec repugnance et qui d'ailleurs l'evitaient en
+plongeant a son nez dans les fosses. En somme, il rodait sans but a
+travers la prairie, en reluquant Sidonie, qui, au soleil des champs,
+etait encore plus belle infiniment que dans la noire fabrique: une
+admirable fleur chaude de sante, aux joues vermeilles, aux splendides
+yeux clairs, eclatants de jeunesse et de bonheur. Elle portait une
+legere blouse bleu pale ou mauve, qui dessinait, caressait delicieusement
+les formes de sa gorge. Et M. Triphon se consumait de passion ardente;
+il s'amoncelait en lui des reserves d'amour, qui lui noyaient les yeux
+et enflaient sa grosse tete.
+
+Apres le repas de midi, les faneurs faisaient une longue sieste. Allonge
+sur la berge a l'ombre des peupliers, on assistait au jeu du feuillage
+brillant sur le ciel bleu, on entendait le chant adouci des oiseaux, on
+sentait la brise vous rafraichir les tempes. On fermait les yeux, on
+s'endormait ou faisait semblant de dormir; et parfois les hommes
+chatouillaient avec des brins d'herbe les jambes nues des filles. Alors,
+elles se reveillaient en sursaut, pour en rire ou se facher, selon leur
+humeur. Les hommes, eux, riaient toujours, s'amusaient follement. A deux
+heures on reprenait le travail; et on en avait alors jusqu'a ce que le
+soleil s'inclinat vers l'occident, avec une demi-heure de pause pour la
+collation.
+
+L'heure du soir etait l'instant le plus delicieux de toute la journee.
+Le soleil ne dardait plus; rouge, il pendait sur l'horizon, dans une
+apotheose de miraculeuses couleurs. On eut dit d'enormes chateaux-forts
+qui brulaient et fumaient; de grands lacs d'or et des rivages d'amethyste;
+et de longues plaines verdatres dans le ciel, comme le reflet infini de
+toute la splendide verdure luxuriante de la terre. Les oiseaux
+s'appelaient a haute voix dans un fremissement qui annoncait l'heure du
+coucher; partout, dans la vaste etendue des herbages, les faneurs
+s'occupaient a ramasser le foin en meules minuscules pour la nuit. Tout
+etait mouvement et couleur et la campagne entiere fleurait les capiteux
+aromes. On pensait a des campements d'Indiens dresses a la hate, des
+villages de chaume poussant a meme le sol, comme des champignons. Ils
+prenaient des tons d'un gris verdatre, a l'orient; et vers l'ouest, ils
+s'ourlaient d'or et de feu. Une buee transparente rampait a ras du sol
+et les mares s'enveloppaient de reve. La tour blanche de l'eglise avait
+une large bande orange, pareille a une echarpe diagonale, et le chateau
+tout entier rougeoyait, avec ses toits et ses tourelles, sur l'ecran
+sombre de son parc. Ca et la on entassait du foin sur des chariots;
+et ils s'en allaient avec leur charge enorme, pareils a des greniers
+roulants, tires par des chevaux qui, de loin, semblaient petits comme
+des jouets d'enfants. Les petits vachers avec leurs betes revenaient
+en chantant du pacage; elles laissaient au passage une odeur de musc
+derriere elles. Tout etait enfin ratele et mis en meules; et par le
+chemin de terre, d'ou s'elevait sous leurs pas une poussiere d'or, les
+moissonneurs et les faneurs de M. de Beule a leur tour revenaient au
+village. Les faucheurs portaient leurs faux etincelantes comme des
+symboles; les faneurs et les faneuses dardaient leurs fourches, qui
+ressemblaient a des lances. Ils avaient le visage basane, haut en
+couleur et ils devisaient joyeusement. Parfois les jeunes filles
+cueillaient dans les bles un coquelicot ou un bleuet qu'elles mettaient
+a la bouche et gardaient entre les dents. Souvent, tous en choeur, on
+fredonnait une chanson.
+
+L'air du soir devenait leger, limpide et diaphane, comme immateriel.
+Les tons de feu se mouraient a l'horizon et les teintes verdatres
+s'accentuaient au zenith, suggerant des paturages immenses, que les
+premieres etoiles piquaient de fleurs miraculeuses. Les oiseaux se
+taisaient. Seules, les hirondelles se poursuivaient encore avec des
+cris aigus, ou percait comme une joie delirante.
+
+La journee avait ete delicieuse et le lendemain on recommencerait....
+
+
+ * * * * *
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Ce fut au cours de cet ete-la que les campagnes, a l'abri jusque-la du
+trouble et du mecontentement, furent gagnees par la fermentation qui
+depuis longtemps travaillait les grandes villes.
+
+Des greves tres serieuses avaient eclate dans plusieurs grands centres
+industriels; on avait vu des corteges inquietants, ou des milliers de
+chomeurs exhibaient des drapeaux rouges et des pancartes portant cette
+menace: "Du pain ou la mort!... Du pain ou la mort!..." Les mots
+terribles et vengeurs retentissaient partout comme un cri de guerre et
+des combats furieux s'etaient livres dans les rues, ou la police et la
+troupe n'avaient pas toujours eu le dessus. On avait ramasse des morts;
+de nombreux blesses se tenaient caches. Apres quelques jours d'angoisse
+l'agitation s'etait calmee, mais l'avenir demeurait sombre, gros de
+menaces et de funeste augure aux approches de l'hiver.
+
+Pierken suivait dans son petit journal ces evenements palpitants et ne
+se laissait pas d'en faire part a ses camarades de la fabrique.
+N'etaient-ils pas a plaindre, eux aussi? N'avaient-ils pas des droits
+a faire valoir, eux aussi, des droits a un sort meilleur, comme leurs
+camarades des grandes villes? Pierken en etait convaincu; l'heure avait
+sonne, selon lui, de s'en ouvrir a leur patron.
+
+Mais comment s'y prendre et que lui demander? Pierken hesitait, et les
+autres ouvriers n'etaient pas en etat de l'aider de leurs conseils.
+Tous, certes, avaient le sentiment obscur d'une injustice sociale que
+leur classe subissait depuis des siecles; mais comment exprimer,
+traduire cela dans le fait? Qu'allaient-ils demander, ou exiger, pour
+ameliorer leur triste sort? Et qu'allait dire M. de Beule?
+Qu'allaient-ils faire, si M. de Beule, comme il fallait surement s'y
+attendre, repondait par un refus categorique et indigne?
+
+Ils ne savaient ... Le probleme leur apparaissait trop dangereux, trop
+complique, au-dessus de leurs forces. Un appui leur manquait. D'instinct,
+ils le sentaient: il leur manquait une centrale, un groupement puissant,
+une solide organisation, comme il en existait dans les grandes villes
+industrielles. Affronter la lutte ainsi, c'etait d'avance la defaite;
+ils entendaient deja la voix imperieuse et meprisante de M. de Beule
+leur jeter: "Vraiment, vous n'etes pas contents, mes gaillards; vous
+exigez un meilleur salaire! Eh bien! allez le chercher ailleurs. Ce
+n'est pas moi qui vous retiens; j'en prendrai d'autres a votre place!"
+Voila ce que repondrait M. de Beule; et malheureusement, l'evenement lui
+donnerait raison. Parmi la population ouvriere du village, pauvre et
+asservie, il trouverait d'autres victimes qui, pour un salaire de
+famine, viendraient occuper la place qu'eux auraient desertee.
+
+--Ce serait Fikandouss-Fikandouss, dit Feelken.
+
+Leo fit entendre un "Oooo ... uuuu ... iiii" pessimiste, et les autres
+hausserent les epaules avec un sourire desenchante, comme devant une
+chimere totalement irrealisable.
+
+--Pour moi, la seule chose que je demande, c'est quatre gouttes par jour
+au lieu de deux, dit Ollewaert.
+
+--Bravo, et moi aussi! dit Berzeel.
+
+--Et moi donc! repeta Free comme un echo, les yeux brillants.
+
+--Comment pouvez-vous!... s'ecria Pierken indigne.
+
+Une aussi pitoyable conception de leurs droits le navrait profondement.
+Il desesperait de jamais rien obtenir d'eux, lorsqu'un beau matin, son
+petit quotidien vint lui apporter consolation et reconfort, en publiant
+un article dont la lecture reveilla tous ses espoirs decus et le
+transporta de joie.
+
+Dans son journal, on imprimait en premiere page qu'on allait s'occuper
+aussi du proletaire des campagnes, le soustraire, avec l'ouvrier des
+villes, a l'exploitation scandaleuse de ses tyrans seculaires. Un
+article pathetique, signe "Paysan", depeignait sous des couleurs sombres
+et douloureuses les survivances presque moyenageuses que l'on retrouvait
+partout chez les ruraux et reclamait d'urgence, avec energie, un
+changement radical. L'article etait serieux, avec quelques erreurs,
+par-ci par-la, comme il arrive d'ordinaire aux gens de la ville traitant
+des choses paysannes; mais dans son ensemble il faisait une impression
+tres forte. Il retentit profondement, comme un long cri de detresse,
+dans l'ame des ouvriers, pendant que Pierken leur en faisait a haute
+voix la lecture. Oui, telle etait bien leur miserable existence. Tout
+pour les riches, qui ne produisaient rien; rien, ou quasiment rien pour
+les pauvres, qui accomplissaient du matin au soir, tous les jours, tout
+au long de leur existence, une besogne d'esclaves. Une grande tristesse
+silencieuse s'emparait d'eux. Dans ces mots qui vous empoignaient, cet
+homme, ce "Paysan" avait mis la ce qu'ils sentaient depuis toujours,
+sans pouvoir l'exprimer. Feelken n'avait plus aucune envie de traiter
+la chose en farce, avec son habituel "Fikandouss-Fikandouss", et Leo ne
+songeait pas en ce moment a pousser son effarant "Oooo ... uuu ...
+iii ...". Et l'emotion avait gagne les femmes: Natse pleurait, Lotje
+levait les bras au ciel et Mietje Compostello elle meme semblait douter
+que le Petit Homme de La-Haut eut arrange les choses telles qu'elles se
+passaient sur terre. "La Blanche", Sidonie et Victorine etaient les
+moins bouleversees. Elles ne sentaient pas aussi vivement l'injustice
+seculaire. Elles etaient trop jeunes. La jolie Sidonie avait le regard
+perdu devant elle, comme si elle songeait a autre chose, et Victorine,
+de ses levres humides, buvait les paroles de Pierken; elle l'admirait sans
+penetrer le sens des mots, bercee par le talent du lecteur. L'article se
+terminait par une longue liste des villages ou les socialistes de la ville
+se proposaient d'organiser des reunions; et sur cette liste le leur
+figurait.
+
+--J'y serai, a cette reunion, et j'espere que vous, vous y viendrez aussi!
+dit Pierken avec une hardiesse presque provocante.
+
+Il y eut un flottement.
+
+--Le patron nous fera valser, si on y va, insinua Ollewaert.
+
+--N'importe; ca ne m'empechera pas d'y aller, affirma Pierken.
+
+--Ni moi non plus! clama tout a coup Fikandouss-Fikandouss, au milieu de
+l'etonnement des copains.
+
+Eclat de rire general et bref. Qu'avait-il donc, ce loustic de
+Fikandouss-Fikandouss, a prendre brusquement une decision pareille! Mais
+Fikandouss, lui, ne riait nullement. Il ne plaisantait pas, il etait
+tout a coup devenu tres serieux, tres grave, sourcils fronces, levres
+pincees. Il repeta avec energie qu'il irait ... qu'il irait ... et devant
+la remarque ironique de Leo que ce serait alors pour lui "Fikandouss-
+Fikandouss", il ne broncha pas; sans un mot, il regarda son camarade,
+les yeux fixes, presque durs.
+
+D'ailleurs, Leo y viendrait, lui aussi. Il en prit la resolution a
+brule-pourpoint, d'un ton calme et ferme; Free, par contre, ne savait
+trop ce qu'il ferait. Il voulait d'abord en parler a sa femme. Poeteken
+hesitait de meme. Lui, c'etait sa mere qu'il lui fallait consulter.
+Quant a Berzeel, il hochait la tete; pas besoin de s'emballer, tout cela
+n'en valait pas la peine. Du reste, il lui serait bien difficile d'y
+venir, vu qu'il passait tous ses dimanches a son village.
+
+Les autres ricanaient. Oui, on les connaissait, ces expeditions de
+Berzeel, au bout de chaque semaine. Il y avait encore ete, samedi
+dernier, et n'avait reparu a la fabrique que le mardi matin,
+meconnaissable, le visage boursoufle, tumefie, temoignage de l'alcool
+lampe et des gnons recus. Il en portait encore la marque au-dessus de
+l'arcade sourciliere, comme une grosse chenille noire de sang coagule.
+Meprisant, Pierken haussa les epaules: avec son ivrogne de frere, il n'y
+aurait jamais rien a entreprendre. Il se tourna vers Bruun, le chauffeur,
+et son fils Miel, ainsi que vers Siesken, et demanda:
+
+--Et vous autres, vous irez?
+
+--Non ... non ... je n'irai pas, et Miel non plus! repondit Bruun d'un ton
+haineux et agressif. Et il donna ses motifs:
+
+--Je n'ai pas envie de valser pour le plaisir d'entendre debiter des
+blagues.
+
+Miel ne dit rien; il n'osait pas contredire son pere, et ne semblait du
+reste pas bien comprendre ce qu'on attendait de lui. De ses petits yeux
+idiots il regardait Pierken et hochait la tete. Pierken n'insista pas et
+se tourna vers Siesken et Pee, le meunier.
+
+Siesken le prit sur un ton de bonne plaisanterie.
+
+--Est-ce qu'on nous paiera la goutte au moins, a ce fameux meeting?
+demanda-t-il, avec un sourire beat sur sa face poupine.
+
+--Les socialistes sont ennemis de l'alcool, repondit Pierken d'un air
+grave.
+
+Pee ne savait trop s'il irait. Il en avait bien envie; mais, comme
+Bruun, il craignait la colere de M. de Beule. Il se tenait droit et
+raide comme un bonhomme de neige sous la couche de farine qui le
+couvrait des pieds a la tete; et, de ses levres rasees coulait un filet
+de salive brune sur son menton platreux. Il retourna sa chique d'un tour
+de langue et cracha au loin. Pierken comprit qu'on ne pouvait compter
+sur lui. Presents, les deux charretiers vinrent se meler aux passionnants
+colloques. Pol, tete baissee et bajoues gonflees, comme une brute sombre,
+ecoutait sans rien dire. Il etait ivre-mort, avec des yeux aqueux et
+presque vides. Il fit un grand geste en ecartant les bras et s'en alla
+sans avoir profere un son. Sans doute, sa langue etait figee. Guustje,
+au contraire, ne prit pas la chose au serieux et se mit a rire.
+
+--On ferait mieux de nous donner a chacun un poulet froid avec de la
+salade, dit-il.
+
+Et il partit en se tordant, joyeux comme toujours de cette plaisanterie
+inlassablement servie.
+
+Justin la-Craque et son aide Komel parurent a leur tour. Ils etaient
+deja au courant de l'evenement: tout le village, pretendait Justin,
+etait en effervescence. La reunion devait avoir lieu dans quinze jours
+au _Shako Rapiece_, un cabaret fort mal fame, ou se rencontraient
+d'habitude les escarpes et les braconniers des environs. Le cure
+parlerait en chaire pour dissuader les gens d'y aller et le bourgmestre
+interdirait le meeting. Les socialistes chanteraient des chansons
+obscenes et diraient des gros mots. A coup sur, on s'y battrait. Justin
+etait extremement anime par ses mensonges et assez fortement emeche.
+Il grincait des dents et sacrait en syllabes vagues et sourdes. Komel,
+derriere son dos, ricanait en silence, et son gros nez rouge bougeait
+dans son visage de suie comme un bec de dindon amuse.
+
+
+
+
+II
+
+
+Justin-la-Craque l'avait annonce un peu prematurement; mais, en effet,
+a mesure que le jour du meeting approchait, le village entra en
+effervescence.
+
+Un dimanche, a la sortie de la grand'messe, on vit tout a coup trois
+etrangers, au beau milieu de la place communale, qui distribuaient
+autour d'eux des prospectus rouges; beaucoup de gens les prenaient et
+s'en allaient lire a l'ecart ce que portait l'imprime. D'autres
+detournaient la tete d'un air de degout et de colere. On y lisait qu'une
+grande reunion populaire etait organisee pour le dimanche suivant, a
+trois heures, non pas, comme l'avait pretendu Justin-la-Craque, dans ce
+sale caboulot du _Shako Rapiece_, mais dans la grande salle de _La Belle
+Promenade_, un estaminet tout a fait convenable, situe au bout du
+village, avec vue sur la campagne. Toute la population etait invitee
+a y assister. Le meeting serait contradictoire; on pourrait poser des
+questions et, le cas echeant, soutenir, si l'on voulait, des opinions
+opposees, auxquelles l'orateur socialiste se chargerait de repondre.
+
+Le village tout entier en etait ebranle. On voyait partout le papier
+rouge aux mains des gens, et il en trainait beaucoup par terre, comme si
+le pave eut ete jonche de fleurs ecarlates. Mais, tout au commencement
+de l'apres-midi, M. le vicaire allait de porte en porte, inquiet comme
+un chien de chasse, et, vers le soir, on n'apercevait plus nulle part le
+moindre chiffon rouge. Le bruit se repandait que, le dimanche suivant,
+M. le cure precherait en chaire contre cette reunion impie, et que M. le
+baron, qui etait bourgmestre de la commune, l'interdirait au nom de la
+loi. La frousse gagnait les bonnes gens, qui ne parlaient plus des
+papiers rouges qu'en baissant la voix. Il y avait des mouchards dans
+tous les cabarets, qui ecoutaient les conversations. On se racontait que
+le patron de _La Belle Promenade_ recevrait dans le courant de la
+semaine la visite de l'huissier, qui lui signifierait conge dans le plus
+bref delai.
+
+Le lendemain matin, a la fabrique, l'emotion etait vive. Pierken avait
+parle la veille, sur la place publique, avec les trois etrangers; il ne
+tarissait pas d'eloges sur leur intelligence, leur connaissance
+approfondie des questions sociales, leur foi vibrante en un avenir
+meilleur et proche. Les camarades en etaient tout remues; devant eux
+s'ouvraient des horizons inconnus, le bonheur. A huit heures, pour le
+casse-croute, ils s'assirent tous, hommes et femmes, en rang d'oignons
+contre le mur de la cour dans le tiede soleil d'automne, a ecouter tout
+ce que leur racontait Pierken inlassablement. Les visages etaient
+serieux et graves; la vieille Natse, vaincue par l'emotion, pleurait.
+Mietje Compostello se sentait de plus en plus ebranlee dans son antique
+conviction que le monde etait ce qu'il devait etre; et les jeunes filles
+ecoutaient immobiles, les yeux brillants et fixes. La plupart d'entre
+eux pourtant ne savaient pas encore s'ils assisteraient a la reunion.
+Ils brulaient d'y aller; mais que dirait M. de Beule?
+
+Ce qu'en dirait M. de Beule, on pouvait deja s'en douter, rien qu'a voir
+Sefietje paraitre vers dix heures, comme d'habitude, avec la bouteille
+de genievre. Sefietje avait un air renfrogne, comme si elle eut souffert
+d'une grave et obscure injustice, et lorsque les ouvriers lui en
+demanderent le motif, elle repondit, l'air enigmatique et de mauvais
+augure, qu'ils ne tarderaient pas a l'apprendre et que ce ne serait pas
+drole. Et, en effet, des que M. de Beule, toujours precede de Muche,
+parut dans la fabrique, on vit bien que ca clochait. Il avait le visage
+cramoisi, boursoufle; pour un rien, un tout petit accroc a l'un des
+pilons, il se mit soudain a "partir" comme un sauvage, en hurlant dans
+le vacarme qu'il en avait assez, flanquerait tout le monde a la porte
+et fermerait la boite, si ca ne changeait pas. C'etait lundi matin;
+naturellement Berzeel n'etait pas a son poste. Sitot que M. de Beule
+s'en fut apercu, il s'emporta contre Pierken, en criant dans le tonnerre
+des pilons qu'il chassait son frere et que Pierken devait incontinent le
+lui faire savoir.
+
+--Faut-il que je laisse l'ouvrage pour aller le lui dire? demanda
+Pierken froidement.
+
+--Mais non, feignant que vous etes! vocifera M. de Beule hors de lui.
+
+--Comment voulez-vous que je fasse alors, Monsieur? repliqua Pierken
+avec une calme logique.
+
+--J'en ai assez! repeta M. de Beule, esquivant une reponse precise.
+
+Et, Muche en tete, il quitta, congestionne de fureur, la "fosse aux
+huiliers" pour se diriger vers la "fosse aux femmes", et on l'entendit
+bientot, la aussi, "partir" avec fracas.
+
+La journee s'ecoula dans une impression d'accablement morose.
+Contrairement a son habitude, M. Triphon ne parut point a la fabrique,
+accompagne de Kaboul; pour son fils aussi, vraisemblablement, le patron
+etait "parti", en conclurent les ouvriers. Lorsque Sefietje vint, vers
+six heures, apporter la traditionnelle goutte du soir, ils remarquerent
+qu'elle avait surement du pleurer. Aux hommes elle ne dit rien, pas un
+mot; mais aux femmes elle confia que M. de Beule etait fermement resolu
+a renvoyer de la fabrique quiconque, homme ou femme, aurait l'audace
+d'assister a la reunion socialiste du dimanche suivant.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ce jour-la, vers l'heure fixee, un calme etonnant regnait aux alentours
+de _La Belle Promenade_. Le village d'ailleurs n'avait jamais paru plus
+tranquille. C'etait une tres belle journee d'automne, avec de l'or dans
+les feuillages et des vapeurs bleuatres dans les lointains; l'air
+immobile tamisait un soleil dont la bonne chaleur en sourdine vous
+mitonnait doucement les mains et les joues. Les choses avaient l'air de
+s'assoupir.
+
+Sous ses trois vieux tilleuls jaunissants, la porte de _La Belle
+Promenade_ etait large ouverte, comme une invite cordiale a entrer. Il
+n'y avait encore personne dans la vaste salle de l'estaminet. Seuls le
+patron, fort gaillard a mine fleurie, et sa grosse femme etaient occupes
+derriere le comptoir a rincer des verres et les essuyer avec un torchon
+a carreaux blancs et rouges. La vieille horloge flamande, dans son coin
+obscur, marquait trois heures moins dix. Le disque du balancier allait
+et venait avec son tic-tac regulier derriere la lucarne vitree de la
+caisse, et l'on eut dit d'une vieille megere efflanquee exhibant un trou
+dans son ventre, avec une obstination presque obscene. La porte du fond
+etait egalement ouverte et dans la courette ensoleillee deux gamins
+jouaient aux billes.
+
+Soudain, quatre hommes firent leur entree; au dehors, sous les tilleuls,
+une dizaine d'autres s'etaient arretes devant les fenetres. Ce n'etaient
+pas des gens du village. Ils avaient l'air d'artisans endimanches et
+leur paleur denotait des citadins. Le plus age des quatre qui venaient
+d'entrer, celui qui semblait etre leur chef a tous, se tourna vers le
+patron et dit:
+
+--Patron, nous voici.
+
+--Bien, messieurs, asseyez-vous, repondit calmement le patron en
+continuant de nettoyer ses verres.
+
+--Pourrions-nous avoir une table et quelques chaises? demanda
+l'etranger.
+
+--Vous pouvez avoir un verre de biere ou une goutte de genievre comme
+tout le monde, dit le patron.
+
+--Oui mais, vous nous reconnaissez bien, voyons? Vous savez que nous
+venons ici pour parler! se recria le chef, un peu etonne.
+
+--Pas moyen, messieurs, riposta, sur un ton calme, mais ferme, le
+mastroquet.
+
+--Pourquoi pas! firent-ils tous les quatre, ebahis.
+
+--Parce que je vous dis qu'il n'y a pas moyen, repeta le patron,
+legerement irrite.
+
+--Mais vous nous aviez promis votre salle!
+
+--J'ai change d'idee.
+
+--C'est peut-etre la visite de M. le cure?... ricana le chef d'un air
+meprisant.
+
+--Ca ne vous regarde pas, riposta l'homme d'un ton bref.
+
+Il y eut un silence. Les quatre camarades se consulterent a mi-voix. Le
+mastroquet et sa femme continuaient a rincer les verres, mais leurs
+gestes devenaient saccades et presque coleres. Au dehors, sur la petite
+place devant les tilleuls, montait un murmure de voix et, en se tournant
+vers les fenetres, les quatre camarades virent qu'un petit attroupement
+de curieux s'etait forme.
+
+--Alors, vous refusez? demanda une derniere fois le chef.
+
+--Alors, je refuse! repeta le patron d'un air insolent.
+
+--Tres bien. Le temps est beau; nous ferons le meeting en plein air.
+
+Et, d'un mouvement brusque, ils quitterent l'estaminet.
+
+Cependant, il y avait foule. On se demandait d'ou tout ce monde etait si
+brusquement sorti; il couvrait tout l'espace libre devant _La Belle
+Promenade_. A part la douzaine de citadins qui accompagnaient le chef,
+c'etaient des gens de l'endroit et des hameaux avoisinants. Tous, ou
+presque tous, appartenaient a la classe populaire: artisans de village
+et ouvriers agricoles, avec par ci par la un petit metayer. A premiere
+vue il eut ete difficile de dire si cette foule etait hostile ou
+favorablement disposee. On y remarquait quelques figures deplaisantes:
+ces memes mouchards qu'on avait surpris, le dimanche precedent, a
+ecouter les conversations dans les estaminets. Au premier rang, Pierken,
+avec Leo et Fikandouss-Fikandouss. Quelques femmes du peuple, tenant
+leurs enfants par la main ou sur les bras, restaient a distance, contre
+les maisons d'en face.
+
+--Camarades!... prononca tout a coup le chef, d'une voix claire et
+forte. Mais aussitot il s'interrompit, parce qu'un de ses amis lui
+apportait une chaise trouvee on ne sait ou; en souriant il l'enjamba
+et, dresse de toute sa hauteur au-dessus de la foule, il reprit:
+
+--Camarades, comme l'annoncait notre convocation de dimanche dernier,
+nous avions l'intention de tenir notre reunion la, dans cet
+etablissement; mais le patron a eu la frousse. Sans doute il aura recu
+la visite du cure ou du baron, qui lui aura interdit de nous preter sa
+salle. Il nous a mis dehors. Mais qu'a cela ne tienne; nous allons faire
+notre reunion ici meme, en plein air, sous ces tilleuls et le beau ciel
+bleu. On y respire. Ca vaut mieux que l'atmosphere empestee d'une salle
+de caboulot. Et puis, c'est gratis.
+
+Une vague de bonne humeur s'eleva parmi la foule bourdonnante et la fit
+osciller comme la houle sous un coup de vent. On entendit des murmures
+reprobateurs, sans qu'il fut possible de distinguer si le blame visait
+l'acte du mastroquet ou les paroles de l'orateur. Sur bien des visages
+se lisait une attention religieuse et presque emue. Le tour jovial du
+tribun semblait plaire a beaucoup; tandis que d'autres gardaient une
+mine hesitante ou renfrognee, dans l'attente inquiete de ce qui allait
+suivre. Un bref echange de mots violents et haineux eclata dans un
+groupe, mais fut aussitot couvert par des chut peremptoires.
+
+--Camarades, continua l'orateur, soudain grave, nous sommes venus vers
+vous pour vous parler de votre sort en ce monde, vous le depeindre sous
+un jour cru, sans mentir, tel qu'il est et tel qu'il devrait etre. Que
+vois-je ici autour de moi? De pauvres gens, des ouvriers qui, du matin
+au soir, d'un bout de l'annee a l'autre, doivent trimer comme des
+esclaves, afin de gagner une miserable croute pour eux-memes et leur
+malheureuse famille! Vous n'avez que des devoirs sur la terre; vous ne
+possedez aucun droit. Ce n'est pas pour vous que vous travaillez, peinez
+et produisez; c'est pour vos exploiteurs, ceux qui vivent sans rien
+faire et s'engraissent de votre dur labeur....
+
+Le tribun s'animait, sa figure contractee devenait pale et ses yeux
+luisaient d'un dur eclat derriere les verres de son pince-nez. Sa voix
+cassante scandait, martelait les mots et le mouvement de son bras droit,
+au poing ferme brandi vers le ciel, soulevait de cote sa jaquette et son
+gilet, en decouvrant sa chemise, comme un lisere blanc, a la ceinture de
+son pantalon sans bretelles.
+
+L'auditoire, tout yeux, tout oreilles, retenait son souffle. Visiblement,
+il les tenait deja sous l'empire de son eloquence routiniere. En voila
+un qui osait dire les choses; jamais ils n'avaient entendu rien de
+pareil dans leur village! Par-ci par-la s'elevait bien, de temps en
+temps, une vague rumeur de protestation, mais tout de suite on imposait
+silence. Et d'ailleurs le tribun etait entoure de ses camarades, qui
+veillaient sur lui comme une garde du corps indefectible; dans leurs
+visages pales, les yeux ardents scrutaient la foule comme pour y suivre
+l'effet de ses paroles et, a la moindre menace, parer au danger.
+
+Cette foule s'etait encore accrue. A chaque instant de nouveaux visages
+s'y montraient, attires par cette reunion en plein air, ou tout le monde
+pouvait bien s'arreter quelques minutes vraiment, sans se voir accuse
+plus tard d'y avoir participe deliberement. Cette affluence inesperee
+fouettait le tribun; il s'echauffait au son de ses propres paroles, il
+redoublait d'eloquence et de violence, lorsque soudain un incident
+surgit qui l'arreta tout net au beau milieu de son discours.
+
+Un individu fendait la cohue, en trainant la quille, et titubant, le
+visage tumefie, braillant d'une bouche pateuse des choses incoherentes.
+Baton leve sur les spectateurs, il se frayait brutalement un passage; et
+il repetait, avec un entetement d'ivrogne, qu'il voulait aller a _La
+Belle Promenade_ boire une goutte et que personne au monde n'avait le
+droit de l'en empecher. C'etait Berzeel; et, quand on l'eut reconnu, un
+eclat de rire formidable secoua la foule. C'etait Berzeel qui, au lieu
+de se saouler comme d'habitude dans son patelin, venait par hasard de
+descendre au village ou il travaillait pendant la semaine et, par sa
+seule apparition, mettait tout en emoi. Agace, ayant peine a maitriser
+sa colere, le tribun se pencha sur sa chaise pour lui demander:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez, mon ami?
+
+Avant que Berzeel eut le temps de repondre, la foule se creusa,
+bousculee; comme un tigre, Pierken sauta sur son frere et lui hurla en
+pleine face:
+
+--Salaud! Crapule! Ivrogne! Tu n'es pas honteux! Veux-tu f.... le camp!
+
+--Hein! quoi! rugit Berzeel, brandissant son baton.
+
+Et brusquement il l'abattit, de toute sa force, sur la nuque de Pierken.
+
+La foule s'ameutait. Leo se precipita, saisit Berzeel a bras-le-corps,
+le maintint avec rage. L'orateur sur sa chaise vociferait, faisait des
+efforts desesperes pour retablir le calme.
+
+--C'est mon frere, monsieur, gemissait Pierken. J'ai honte de l'avouer.
+
+--Pas de monsieur; appelez-moi camarade, dit le tribun d'une voix
+mordante. Et lachez cet homme, ordonna-t-il a Leo. Je me charge de lui
+faire entendre raison.
+
+Leo denoua son etreinte, et l'orateur, apostrophant l'ivrogne:
+
+--Mon ami, ce n'est pas bien ce que vous avez fait la. Vous etes sous
+l'influence de la boisson, ce fleau de la classe ouvriere en Flandre....
+
+--J'ai pourtant bien le droit de boire une goutte, si je la paie!
+riposta Berzeel d'un air provocant.
+
+Une clameur s'eleva; l'orateur agita les bras avec violence, reclamant
+le silence.
+
+--Qu'on apporte une chaise pour cet homme; il est fatigue! cria-t-il.
+
+De nouveau, des clameurs et des rires fuserent; une chaise fut apportee,
+passee de main en main au-dessus des tetes, vers Berzeel.
+
+--Asseyez-vous la, dit le tribun.
+
+--Si je veux bien! begaya Berzeel.
+
+--Veuillez donc bien! insista l'orateur impassible. Berzeel prit la
+chaise en maugreant, s'y laissa choir, et agitant son baton vers
+l'estaminet, commanda:
+
+--Patron, une goutte, nom de Dieu!
+
+La foule ondoyait sous les rires, mais l'orateur, sans se laisser le
+moins du monde deconcerter, se planta devant Berzeel et reprit, d'un ton
+saccade et le regard dur:
+
+--Vous demandez du genievre! Bon! Mais, avant qu'on vous l'apporte, vous
+entendrez de moi ce que c'est que le genievre et quels sont ses effets
+pour ceux qui, comme vous, en font abus.
+
+Il se dressa comme un champion a la lutte et, en une diatribe violente,
+il s'attaqua a l'alcool. Les phrases courtes tombaient en coups de
+massue; et de ses poings fermes il en ponctuait la force, vibrant et
+menacant, devant Berzeel affaisse comme une brute. Tout l'auditoire
+etait subjugue, entraine par sa rageuse eloquence, quand tout a coup
+parut le garde-champetre du village qui, se faufilant vivement a travers
+les groupes et arrive devant le tribun, jeta d'un ton de commandement:
+
+--Halte-la! Finissez!
+
+L'orateur, en pleine tirade a effet, le bras droit fremissant, leve vers
+le ciel et la chemise blanche bouffant a la ceinture de sa culotte
+tombante, s'arreta net, se pencha, devisagea le garde-champetre, et
+calmement lui demanda avec le plus grand sang-froid:
+
+--Qu'est-ce que vous dites, mon ami?
+
+--Que je dis que vous devez cesser! repeta le garde-champetre d'un ton
+bref.
+
+Une rumeur bourdonna dans la foule, contradictoire. Certains
+protestaient avec force; d'autres, les mouchards, approuvaient en
+ricanant.
+
+--Qui vous a donne cet ordre? demanda, toujours tres calme, l'orateur.
+
+--Monsieur le baron ..., le bourgmestre, repondit le garde, l'air
+haineux.
+
+--Avez-vous cet ordre par ecrit, mon ami?
+
+Visiblement, le garde-champetre ne s'attendait pas a cette question.
+Un moment il regarda l'orateur, bouche bee, sans trouver de reponse.
+La foule se moquait, amusee; les mouchards crachaient par terre de rage.
+
+--Eh bien! insista le tribun, qui sentait la majorite pour lui.
+
+--Non, repondit enfin le garde. Mais ca ne fait rien; Monsieur le baron
+l'a tout de meme dit.
+
+--Eh bien, conclut en souriant l'orateur, allez donc demander a monsieur
+le baron qu'il ecrive sur un bout de papier ce qu'il vous a dit et
+apportez-moi ca. En attendant, nous continuerons....
+
+Furieux et menacant, le garde-champetre s'empressa de deguerpir et dans
+la foule des applaudissements eclaterent, meles a des huees. Pierken,
+Leo et Feelken battaient des mains furieusement. Berzeel, la canne
+brandie, reclama de nouveau une goutte, vociferant au milieu du vacarme.
+Les mouchards louchaient, devenus verdatres.
+
+--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! hurla Feelken debordant de joie.
+
+Mais l'orateur, comme illumine par son triomphe, reclama de nouveau le
+silence; et, dans l'attention fremissante de tout l'auditoire, il
+continua:
+
+--Mes amis, nous ne sommes pas gens a nous effaroucher pour si peu. Nous
+en voyons de toutes les couleurs a nos meetings. L'incident est clos. En
+attendant que le garde-champetre revienne avec l'ordre du bourgmestre,
+je vais vous parler de vos droits meconnus depuis des siecles et, en
+premier lieu, du plus elementaire de tous ces droits: celui du suffrage
+universel!
+
+Tout de suite, il enfourcha son dada; et, sans plus s'occuper de Berzeel
+et de l'alcoolisme, avec de grands efforts d'eloquence, il entreprit de
+faire entrer ses idees dans les cerveaux bouches de son primitif
+auditoire. Ils ne comprenaient qu'a moitie; ils ne saisissaient pas
+clairement l'importance capitale du mirage qu'il evoquait devant eux. Il
+s'en apercut a la contraction penible des visages et il s'empressa bien
+vite de quitter le terrain des speculations abstraites pour poser devant
+eux des exemples concrets. La, ils reagirent immediatement. Ils avaient
+conscience de leur force, d'etre la masse, et de ce qu'ils pourraient
+realiser le jour ou cette puissance, organisee et coordonnee, serait
+capable de traduire en faits accomplis ce qui n'etait encore qu'une
+conscience obscure de leurs droits. Un roi, ca ne faisait qu'un homme;
+des ministres, ce n'etaient que quelques-uns. Comme force reelle et
+integrale, ils se reduisaient a neant en regard des masses profondes du
+peuple. Et, neanmoins, c'etait leur volonte seule, la volonte de ces
+quelques-uns, qui predominait et dictait les lois. Ici, dans ce village,
+il n'y avait qu'un bourgmestre et qu'un cure; et c'etait pourtant ce
+seul cure, qui avait defendu au patron de _La Belle Promenade_ de ceder
+sa salle pour la reunion; c'etait ce seul bourgmestre qui, tout a l'heure,
+enverrait son garde-champetre avec un petit papier, pour interdire ce
+meeting meme en plein air,--cet air qui etait a tous et a personne,--alors
+que des centaines de gens ne demandaient pas mieux que de continuer a
+entendre l'orateur! Etait-ce bien, cela? Etait-ce juste? Est-ce qu'une
+mesure aussi arbitraire pouvait contenter n'importe quel homme conscient
+de sa liberte, de sa dignite et de son droit?
+
+Un sourd murmure de mecontentement gronda, et dans un groupe il y eut
+une altercation brusque entre quelques ouvriers et des mouchards. Avec
+violence on s'empoigna; et soudain des gifles claquerent, ponctuees de
+coups de pieds assourdis, tandis que s'elevait une clameur sauvage.
+Berzeel s'etait redresse et faisait tournoyer son baton; l'orateur dut
+interrompre son discours et sa garde du corps se serra autour de lui.
+Au meme instant apparut au coin d'une maison un trio imposant: M. le
+baron-bourgmestre, accompagne de M. le cure et flanque du garde-champetre,
+qui agitait d'un air provocant un bout de papier.
+
+--Cessez! Cessez! cria-t-il de loin.
+
+Le rire cessa aussitot, comme par enchantement; il se fit un parfait
+silence et la garde du corps se serra encore plus etroitement autour du
+tribun qui, sans descendre de sa chaise, se tourna vers les autorites et
+demanda d'une voix blanche:
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs?
+
+Le baron-bourgmestre s'avanca de trois pas. Il marchait avec peine en
+tirant la jambe et s'appuyait sur une canne, grand et lourd, avec de
+grosses moustaches tombantes et des cheveux teints. Il semblait en proie
+a la plus vive indignation et ses levres tremblaient. Pointant sa canne
+vers le tribun il dit, d'une voix fremissante, en un flamand detestable:
+
+--Je suis le bourgmestre et je vous defends de parler ici. Si vous
+continuez, je vous fais dresser proces-verbal par le garde-champetre.
+
+Le tribun souriait, tres calme. Et la garde du corps souriait aussi,
+avec des yeux noirs dans des visages pales. Ils regardaient fixement le
+trio, surtout le cure, avec ses yeux de fanatique et son teint bistre
+tournant au verdatre.
+
+--Monsieur le bourgmestre, est-ce que monsieur le cure aurait quelque
+chose a voir ici? demanda brusquement l'orateur, en montrant du doigt
+l'ecclesiastique.
+
+--Cela ne vous regarde pas, repondit le bourgmestre.
+
+Le cure ne dit mot, mais ses yeux insolents jetaient des flammes. Un
+silence d'attente oppressait la foule.
+
+--Je vous somme pour la derniere fois de cesser, repeta le bourgmestre.
+
+--C'est superflu, monsieur le bourgmestre, je venais precisement de
+finir, nargua l'orateur.
+
+Un large eclat de rire retentit, vite reprime. Indignes, les mouchards
+grognerent.
+
+--Descendez de cette chaise! ordonna le bourgmestre furieux.
+
+Soudain, a cette injonction brutale, le tribun prit feu. Le rouge lui
+monta aux joues, ses yeux etincelerent et il cria avec force,
+devisageant les autorites avec un souverain mepris:
+
+--Je descendrai de cette chaise lorsqu'il me plaira et non pas lorsqu'il
+vous plaira, monsieur le bourgmestre. Vous pouvez ... peut-etre ... me
+defendre de parler. Quant a me faire descendre de cette chaise vous n'en
+avez aucun droit. Essayez, si vous l'osez, nom de Dieu!
+
+Et il se campa, les bras croises, tandis que sa garde s'avancait pour
+lui preter main-forte.
+
+Cela devenait serieux. De la foule, qui s'agitait, partirent des cris
+divers. On vit Leo retrousser les manches de sa veste et l'on percut la
+voix braillarde de Berzeel, qui lancait des invectives dans le vide. Le
+bourgmestre agita sa canne, comme s'il allait donner un ordre et le
+garde-champetre avait tire son bout de sabre. Les mouchards se faufilaient
+traitreusement vers la chaise. La garde du corps, roide, muette et tres
+pale, ne bronchait pas. On entendit piailler un gosse auquel sa mere
+donnait la fessee. Les levres blanches du cure remuaient, comme s'il
+machait une chique.
+
+--Pff! C'est de la crapule, de l'infecte crapule! s'ecria tout a coup,
+avec un violent haussement d'epaules le bourgmestre. Je ne veux pas me
+salir les mains; allons-nous-en, monsieur le cure.
+
+Il tourna les talons et, d'un pas trebuchant, appuye sur sa canne, il
+partit, accompagne du cure, lancant des regards furibonds, et suivi du
+garde-champetre qui, de son petit sabre ridicule, couvrait la retraite.
+
+--Voila comment nous operons dans nos meetings! conclut le tribun
+triomphant, en sautant prestement de la chaise.
+
+La foule lui fit une ovation bruyante. Seuls, les mouchards louchaient
+haineusement. Ils avaient l'air bouffis de venin. Alors, un homme
+traversa la cohue, marcha droit vers l'orateur, s'arreta devant lui et
+se mit a chantonner d'une voix sourde et profonde:
+
+--Oooooooooooo....
+
+C'etait Justin-la-Craque abominablement ivre, rauque et puant l'alcool,
+les yeux aqueux et comme enduits de gelatine, se raidissant pour ne pas
+tomber a la renverse. Comme toujours, lorsqu'il etait pris de boisson,
+il s'entetait a chanter _l'O Pepita_.
+
+Le tribun eut un mouvement de recul, mais la foule s'esclaffait de rire
+et Justin-la-Craque persistait, avec l'opiniatrete du pochard.
+
+--Pee ... pee ... pee ... peeeeee....
+
+--Qu'est-ce que c'est? demanda l'orateur en froncant les sourcils.
+
+--Piii ... Pipipipiii ... Pepita, Pepita, Pepita! miaulait
+Justin-la-Craque sous l'enorme bordee de rires.
+
+Outres, Leo et Pierken, en le bousculant, vinrent a bout de le repousser
+et expliquerent a l'orateur quelle etait cette espece de loufoque, qui
+lichait. Le tribun hochait la tete d'un air grave et dit:
+
+--Il y a encore beaucoup, beaucoup a faire ici. Il nous faudra souvent
+revenir.
+
+--Venez! Venez! jubilait Pierken.
+
+Le tribun et sa garde du corps s'ecoulerent avec la foule.
+Justin-la-Craque, ayant decouvert Berzeel, alla se planter devant lui
+pour offrir a son camarade une seance d'_O Pepita_. Berzeel souriait,
+baveux et attendri. Ensemble ils disparurent dans _La Belle Promenade_.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le soir, on se cogna ferme dans plusieurs cabarets du village. Presque
+partout les mouchards ecoperent, mais Berzeel et Justin-la-Craque, qui
+toute la nuit firent le tour des estaminets, eux aussi, eurent amplement
+leur compte.
+
+Le lendemain matin, la fabrique offrait un spectacle inusite. La moitie
+des presses etait sans servants, et, vers neuf heures, lorsque M. de
+Beule vint faire sa tournee habituelle, il faillit suffoquer de fureur.
+Fremissant, il demanda a Free et Poeteken ce qui se passait, et pourquoi
+Pierken, Berzeel, Leo et Feelken n'etaient pas a leur poste; mais ni
+l'un ni l'autre ne put donner d'explication.
+
+Poeteken, envoye aux informations, revint au bout d'une heure. Il avait
+rencontre Pierken et Leo, qui lui avaient dit qu'ils se consideraient
+comme renvoyes, puisque M. de Beule leur avait fait savoir d'avance, par
+l'intermediaire de Sefietje, que ceux qui assisteraient a la reunion
+seraient mis a la porte. Ensuite il avait trouve chez lui Fikandouss,
+qui s'etait obstinement refuse a fournir la moindre explication. Il se
+tenait acagnarde dans un coin pres du feu, entoure de ses soeurs dans
+les gemissements et les larmes, et tout ce que Poeteken avait pu tirer
+de lui, c'etait qu'il ne retournerait pas a la fabrique. Quant a
+Berzeel, il perseverait, en compagnie de Justin-la-Craque, a faire en
+titubant la tournee des cabarets: ils avaient eu une nouvelle rencontre
+avec les mouchards, qui leur avaient administre une serieuse frottee.
+Justin-la-Craque avait ses vetements en lambeaux et Berzeel exhibait une
+tete ensanglantee.
+
+A ce rapport, M. de Beule brusquement se mit a "partir" comme un fou sur
+tout ce qui l'entourait. Et, inconsequent comme toujours en ses eclats
+demesures, il fit arreter sur-le-champ la machine a vapeur et congedia
+tous les ouvriers de la fabrique, y compris les femmes.
+
+Peureusement, la plupart obeirent sans protester; mais Bruun, le
+chauffeur, s'avancant vers le patron, lui demanda, pale et tremblant de
+colere concentree:
+
+--Mais, monsieur, je voudrais bien savoir quelle est notre faute a nous
+dans cette affaire?
+
+--Est-ce vous qui etes le maitre ici, ou est ce moi? hurla M. de Beule
+pour toute reponse.
+
+--Eh bien ... eh bien ... si j'avais su ... j'y serais aussi alle, au
+meeting! s'ecria Bruun hors de lui.
+
+Et, avec un violent juron, il flanqua contre le mur un lourd marteau
+qu'il tenait a la main et sortit furieux de la fabrique. Miel ... cette
+"espece de veau!" suivit son pere, sans comprendre au juste ce qui se
+passait; et Poeteken, Free, Ollewaert l'accompagnerent. Du cote des
+femmes, ce fut la fuite d'une troupe d'oies effarees, Mietje, toute
+jaune d'angoisse, et la vieille Natse pleurant a en perdre haleine.
+Seuls, les charretiers pouvaient rester. A cause des chevaux, M. de
+Beule n'osait les renvoyer. Jusque dans l'explosion de sa rage, il ne
+perdait pas de vue tout a fait ses interets vitaux.
+
+Toute la journee, la fabrique resta silencieuse et close, comme une
+maison morte. M. de Beule allait et venait, pareil a un Jupiter tonnant,
+et M. Triphon se tenait prudemment a distance, accompagne de Kaboul, qui
+furetait apres les taupes dans le jardin. Lorsque Sefietje vint vers six
+heures porter la goutte du soir a Pol et au "Poulet Froid", ceux-ci
+remarquerent qu'elle devait avoir beaucoup pleure. Ses yeux, naturellement
+petits, etaient presque entierement fermes. Mais Sefietje, dressee pendant
+de longues annees a la crainte servile et au respect de M. de Beule, ne
+mettait jamais les torts du cote de son maitre, pas meme cette fois-ci.
+A la facon dont elle sut tourner les choses, c'etait tout de meme la faute
+des ouvriers. Il y avait eu des scenes terribles a la maison, dit-elle, et
+M. de Beule parlait de vendre sa fabrique.
+
+A sept heures, comme la nuit tombait, une deputation d'ouvrieres se
+presenta a la maison de M. de Beule. C'etaient "La Blanche" avec Mietje
+Compostello, accompagnees des femmes de Free et d'Ollewaert et de la
+soeur ainee de Fikandouss-Fikandouss, en un petit groupe sombre et
+pitoyable; toutes pleuraient. Ce fut Mme de Beule qui les recut d'abord
+dans un petit parloir. Mietje Compostello, qui etait la plus agee et la
+plus serieuse, prit la parole; elle venait supplier au nom de toutes,
+y compris les absentes, de pouvoir rentrer a la fabrique.
+
+M. de Beule, qui les avait entendues du fond de son bureau, ouvrit la
+porte du petit parloir et parut sur le seuil. Il etait cramoisi et
+gonfle de colere. Mietje repeta sa priere d'une voix tremblante.
+
+--Je ne veux plus rien avoir a faire avec cette sale clique! gronda M.
+de Beule. Une fois pour toutes, c'est fini! Plus de socialistes a la
+fabrique!
+
+--Vous avez bien raison, monsieur. Je vous approuve mille fois! repondit
+Mietje de sa voix grave. Mais, nous n'en sommes pas, monsieur, de ce
+sale monde, vous le savez pourtant bien!
+
+Legerement interloque, M. de Beule eut un instant de silence hesitant.
+Mme de Beule se hata d'en profiter pour dire quelques paroles
+conciliantes.
+
+--Non, non, Mietje, vous etes toutes de tres braves filles; nous le
+savons bien. Tatata ... Il ne faut pas pleurer ... Vous allez voir ... ca
+va s'arranger.
+
+--Ils ont affole notre Free, avec toutes leurs histoires; on ne peut
+plus vivre avec lui! s'ecria brusquement la soeur de Fikandouss, dans
+une crise de larmes.
+
+Prise de syncope, elle s'affaissa sur une chaise; inquiete, Mme de Beule
+appela a l'aide Sefietje et Eleken. On donna un verre d'eau a la
+malheureuse qui reprit ses sens. M. de Beule etait assez emu. Sitot sa
+fureur tombee, il devenait facilement un coeur sensible et meme
+pitoyable. Il etait la comme un gros homme sanguin, trop bien nourri, au
+milieu de toutes ces malheureuses que sa seule presence terrorisait; un
+vague sentiment de honte s'emparait de lui.
+
+--Eh bien, dit-il enfin, avec effort, pour cette fois-ci, je veux bien
+pardonner. Mais, si jamais on ose recommencer, alors c'est bien fini,
+aussi vrai que vous me voyez en ce moment, je ferme boutique et vous
+serez tous a la rue.
+
+Il crut de son devoir de se facher encore; le coup de poing qu'il assena
+sur la table fit sursauter les femmes avec un cri d'effroi, et, en
+matiere de conclusion, il proclama:
+
+--Ce n'est vraiment pas a moi a me gener pour mes ouvriers! Si ca ne
+leur plait plus, ils n'ont qu'a s'en aller! Ce n'est pas moi qui me
+serrerai le ventre!
+
+--Vous avez bien raison, monsieur; vous avez bien raison! repetait d'un
+ton triste et sourd le choeur des femmes.
+
+Et elles s'en allerent comme un troupeau apeure, apres avoir humblement
+remercie M. et Mme de Beule pour leur grande misericorde et leur
+genereuse bonte.
+
+Le lendemain, la machine a vapeur se remettait a tourner et les six
+pilons rebondissaient avec leur vacarme assourdissant, comme si rien ne
+s'etait passe.
+
+
+
+
+V
+
+
+L'hiver fut marque par deux evenements d'importance a la fabrique. Le
+premier regardait Poeteken "l'huilier", le deuxieme, M. Triphon.
+
+Ce chetif, ce silencieux Poeteken, qui avait la reputation de courtiser
+"La Blanche", mais vraiment semblait par trop timide et insignifiant
+pour etre pris au serieux, s'il s'agissait des femmes et de l'amour; ce
+Poeteken nul, infime, inapte et incapable, avait tout de meme, en fin de
+compte, fait oeuvre d'homme. Un soir, lorsque Sefietje vint faire sa
+ronde habituelle avec la bouteille, elle trouva la "fosse aux femmes" en
+proie a la consternation la plus profonde et "La Blanche" pleurant a
+chaudes larmes.
+
+--Qu'y a-t-il? s'ecria Sefietje interdite.
+
+Aucune ne parut empressee de repondre. La vieille Natse en pleurant leva
+les bras au ciel, comme pour dire que, cette fois-ci, c'etait la fin de
+tout. Lotje, Sidonie et Victorine restaient muettes, les joues brulantes,
+la tete penchee sur leur ouvrage; seule, Mietje Compostello declara de sa
+voix profonde et caverneuse que le monde etait bien perverti et qu'on ne
+pouvait plus avoir confiance en personne. Enfin, l'une d'elles avoua:
+Poeteken, l'infame hypocrite, que toutes croyaient l'innocence meme, avait
+seduit "La Blanche" et "La Blanche" allait avoir un gosse.
+
+--Eh bien, c'est du propre! Eh bien, c'est du propre! s'exclama Sefietje,
+etourdie de stupefaction.
+
+"La Blanche" fut prise d'une crise de larmes, comme si tout entiere elle
+allait fondre.
+
+--Qui l'aurait jamais pense! Qui l'aurait jamais pense! gemissait-elle.
+
+--Mais, voyons, Zulma, s'ecria Sefietje rouge d'indignation et de honte,
+tu pouvais bien penser que ca finirait mal, en te conduisant ainsi!
+
+Toute sa vie, Sefietje etait restee une vierge austere et reveche; la
+rupture de ses fiancailles avec Bruteyn, jadis, l'avait aigrie pour
+toujours. Elle etait l'ennemie de l'amour, l'ennemie de la reproduction
+et de tout ce qui s'y rapportait, de pres ou de loin. A ses yeux, ce qui
+arrivait a "La Blanche" etait une abomination. Elle en rejetait la faute
+entierement sur "La Blanche", parce que, declarait-elle avec une rage
+haineuse et sourde, tous les hommes sont des coquins; il n'en existe
+peut-etre pas cent dans le monde entier qui ne chercheraient pas a
+tromper une femme, autant de fois qu'ils en ont l'occasion, ce que
+"La Blanche" savait aussi bien qu'elle-meme.
+
+--Est-ce qu'il parle au moins de mariage? demanda-t-elle sur un ton un
+peu moins vindicatif.
+
+"La Blanche" fut secouee d'une nouvelle crise.
+
+--Il voudrait bien, mais sa mere s'y oppose, repondit-elle a travers ses
+sanglots. Sefietje leva les bras au ciel.
+
+--Alors vous etes perdus tous les deux! annonca-t-elle. Jamais M. de
+Beule ne tolerera pareil scandale dans sa fabrique!
+
+Brusquement, de gros sanglots s'entendirent derriere le dos de Sefietje.
+Toutes les femmes se retournerent et virent avec effroi et stupefaction
+la belle Sidonie pleurant a chaudes larmes. Elle etait la, affaissee,
+comme sous le poids d'une douleur effrayante, soudaine, et les pleurs
+coulaient sur ses mains crispees dans le tissu rugueux du sac qu'elle
+ravaudait.
+
+--Mon Dieu! Sidonie! Qu'as-tu donc? s'ecriaient les femmes.
+
+Sidonie semblait incapable de repondre. Elle gemissait et se tordait,
+comme en proie a une douleur physique lancinante; ses jolies epaules
+etaient secouees par des hoquets et elle se cachait la tete dans ses
+mains.
+
+--Sidonie ... t'est-il arrive quelque chose! demanda Lotje,
+compatissante.
+
+Sans repondre, a travers ses sanglots et ses hoquets, Sidonie fit oui de
+la tete.
+
+--Tout de meme pas comme ... a Zulma? insista Lotje avec des yeux de
+terreur.
+
+Pour toute reponse les larmes de Sidonie redoublerent.
+
+--Oh! s'ecrierent-elles toutes, le poing devant la bouche.
+
+Sidonie gemissait, se cramponnait.
+
+--Et l'auteur? demanda Lotje doucement, avec bonte.
+
+Pas de reponse.
+
+--Est-ce ... M. Triphon? demanda Lotje tout bas.
+
+Sidonie fit un signe de tete affirmatif.
+
+Immobiles, les yeux fixes, comme figees d'effroi, les femmes se
+regarderent. On eut dit qu'une aile invisible et sombre venait de les
+effleurer. L'emotion de Sefietje fut si violente qu'elle en devint bleme
+et dut s'asseoir pour ne pas tomber. Mietje Compostello lui enleva bien
+vite des mains la bouteille de genievre, qui faillit rouler a terre.
+
+Soudain toutes furent prises d'une veritable epouvante. Dans la cour,
+sous leurs fenetres, venait de passer en trottinant d'un pas allegre,
+Muche, comme toujours suivi a courte distance de M. de Beule. Le patron
+avait la face gonflee et cramoisie, comme s'il venait de "partir" et
+s'il se preparait a recommencer. Les femmes etoufferent un cri d'angoisse
+et Sefietje tomba en syncope. La porte s'ouvrit et l'odieux cabot entra
+avec son maitre.
+
+--Qu'est-ce que c'est? Que se passe-t-il ici? demanda M. de Beule,
+froncant le sourcil d'un air severe.
+
+--C'est Sefietje, Monsieur, qui a une syncope, repondit Lotje, les joues
+en feu.
+
+M. de Beule, avec ses apparences d'homme rude, vigoureux et dur, etait
+completement desempare en presence de maux auxquels il n'etait pas sujet
+lui-meme; c'etait le cas avec Sefietje.
+
+--Sapristi! Sapristi! repetait-il tout ahuri et ne sachant quelle
+attitude prendre. Sapristi! Qu'allons-nous faire?
+
+--Vite, Victorine, vite, va chercher un verre d'eau! dit Lotje, rassuree
+parce que M. de Beule n'en demandait pas davantage.
+
+Victorine s'empressa et Sefietje, ouvrant faiblement les yeux, revint
+a elle peu a peu.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira-t-elle.
+
+Mais elle eut une terreur folle lorsqu'elle vit son maitre devant elle;
+ses yeux se refermerent et sa tete retomba en arriere.
+
+--Sefie! Sefie! Tu ne peux pas!... s'ecria Lotje comme si la vieille
+servante le faisait expres.
+
+Bouleverse, M. de Beule ne savait plus a quel saint se vouer. On eut dit
+qu'il avait peur de Sefietje.
+
+--Il faut la faire tenir tranquille, bien tranquille, begaya-t-il.
+
+Et, tout inquiet, il prit la porte, pendant que Victorine revenait a pas
+precipites avec une gamelle d'eau. Sefietje reprit ses sens. Elle but
+une gorgee d'eau fraiche et regarda autour d'elle d'un air egare.
+
+--Ca va mieux, Sefietje? demanda Lotje d'une voix douce.
+
+Sefietje fit un signe de tete affirmatif. Oui, cela allait un petit peu
+mieux. M. de Beule la regarda encore un instant avec des yeux pleins
+d'inquietude, puis il partit sur la pointe du pied en fermant avec
+precaution la porte derriere lui.
+
+Juste devant les fenetres, il rencontra M. Triphon avec Kaboul, et les
+femmes, a peine delivrees, eprouverent de nouveau une terrible angoisse.
+Sans savoir pourquoi, elles s'attendaient a une scene epouvantable entre
+le pere et le fils, la devant elles. Il n'en fut rien, heureusement. M.
+de Beule, faisant de la main un geste dans la direction de la "fosse aux
+femmes", parut dire quelque chose a M. Triphon, qui, a son tour, regarda
+d'un air alarme du cote de l'atelier. Sans doute M. de Beule
+l'avertissait-il de n'y pas entrer en ce moment. Le pere et le fils
+resterent la un instant immobiles, pendant que les deux chiens
+s'entreflairaient comme des etrangers. Puis chacun s'en fut de son cote.
+
+Alors, dans leur "fosse", les femmes purent respirer.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain matin, toute la fabrique savait l'histoire. La veille au
+soir, les femmes entre elles avaient fait le serment solennel de n'en
+rien dire a personne; et nul ne comprenait comment elle avait pu
+s'ebruiter. Mais des huit heures, au moment ou les hommes prenaient leur
+dejeuner dans la cour, tous connaissaient le passionnant secret. Les
+"huiliers" le savaient, les "cabris" des meules verticales le savaient,
+Bruun, le chauffeur, le savait; jusqu'a Pee, le meunier, qui turbinait
+toujours, comme un grand hanneton saupoudre de farine, dans un coin de
+la fabrique et par la meme souvent exclu des confidences, n'ignorait
+rien. Un peu avant la demie apparurent dans la cour Justin-la-Craque et
+son aide Komel portant une barre de fer; ils le savaient aussi. Et,
+lorsque vers midi Pol et le "Poulet Froid" rentrerent avec leurs
+attelages, ils le savaient egalement.
+
+Tout le monde le savait, on eut dit que cela flottait dans l'atmosphere
+meme de la fabrique, qu'on le respirait, present partout. Cela tournait
+avec les lourdes meules verticales, qui ecrasaient la graine luisante et
+menue; cela cliquetait et ronronnait dans les moulins a farine de Pee;
+cela dansait et bondissait dans le vacarme infernal des pilons.
+
+Les ouvriers, pour la plupart, prenaient "l'histoire" a la blague et
+s'en amusaient. Ils tourmenterent avec ferocite Poeteken qui d'ailleurs
+faisait semblant de ne pas comprendre. "Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!"
+criait Feelken a tout instant, par pur besoin de faire du bruit; et il
+etait impossible de demander a Leo la plus petite chose, sans qu'il
+lancat aussitot un "Oooo ... uuuu ... iiii ..." qui faisait trembler les
+vitres et devait, bien sur, faire sursauter M. de Beule a son bureau,
+dans la maison. C'etait comme une folie contagieuse: Free s'approcha de
+Miel et, sans raison, lui hurla un retentissant "espece de veau!" en
+pleine figure. Miel, ebahi, en ouvrit la bouche toute grande, sans rien
+repondre, tandis que tous les autres se payaient une bosse de rire.
+C'etait du delire, ce matin-la.
+
+Obstinement, pendant toute la journee, les femmes se tinrent a l'ecart
+des hommes. Ni a huit heures, ni a quatre heures, aucune ne se montra
+dans la cour pour le casse-croute en commun avec les hommes. Ceux-ci,
+desireux de connaitre des details, etaient extremement vexes. A quatre
+heure et quart, Ollewaert, ne voyant pas arriver sa fille, se facha tout
+rouge et se dirigea vers la "fosse aux femmes", pour contraindre au
+besoin Victorine par la force.
+
+--Ici! lui cria-t-il a travers les fenetres, comme a un chien.
+
+Victorine obeit, bien a contre-coeur; mais, malgre toutes les instances
+du petit bossu, elle ne lacha pas un mot de l'affaire. Cet entetement le
+rendit si furieux, qu'il menaca de la battre. Aussitot Pierken
+s'interposa, indigne.
+
+--Tu ne vas pas frapper cette enfant parce qu'elle refuse de jaser!
+grogna-t-il.
+
+--C'est mon affaire! repondit Ollewaert d'un ton mordant, tres feru de
+ses droits paternels.
+
+Pierken se tut et tous considererent avec etonnement le petit bossu
+d'ordinaire si bonasse. Qu'est-ce qui lui prenait tout a coup? Ce
+n'etait plus lui. Victorine, en larmes, refusa d'achever sa tartine et
+retourna en maugreant vers la "fosse aux femmes". Bruun, le chauffeur,
+etait egalement dans un etat de surexcitation extreme. L'histoire de M.
+Triphon avec Sidonie l'interessait mediocrement; cela n'eveillait en lui
+qu'un mepris profond. Mais il suivait Poeteken avec des yeux feroces;
+et, a tout instant, il arretait l'un ou l'autre, pour lui demander:
+
+--Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ca? Peut-on imaginer une
+monstruosite pareille! Une si belle femme avec ce mal foutu!
+
+"La Blanche" etait loin d'etre belle femme; mais Bruun la trouvait telle
+parce qu'il n'avait jamais pu l'avoir. Tous les autres, qui etaient au
+courant, s'amusaient enormement de sa disgrace et abondaient sournoisement
+dans son sens. "Fikandouss-Fikandouss!" criait Feelken. Et Leo mugissait
+un " Oooo ... uuu ... iii ..." qui dominait le fracas des pilons.
+
+Le matin, a dix heures, ce fut Eleken, la deuxieme servante de M. de
+Beule, qui vint, a la place de Sefietje, avec la bouteille de genievre;
+mais le soir, a six heures, Sefietje, a peu pres remise, reprit ses
+fonctions accoutumees.
+
+Les hommes ricanaient.
+
+--Rien de neuf, Sefietje? demanda Berzeel a brule-pourpoint.
+
+--Je n'ai pas a m'occuper de ce qui ne me regarde pas, repondit Sefietje
+en rougissant.
+
+Free demanda en rigolant si on voudrait de lui comme parrain. Sefietje
+ne repondit rien et poursuivit sa tournee. Elle injuria Fikandouss parce
+qu'il n'en finissait pas de vider son verre; et lorsque Ollewaert, qui
+avait repris sa bonne humeur, lui demanda d'un air narquois si elle
+n'avait jamais songe aux garcons, elle devint brusquement furibonde et
+hurla d'une voix stridente, dans le tonnerre des pilons, qu'ils etaient
+tous des voyous et des fripouilles: cette fois-ci, M. de Beule ne
+manquerait pas de faire un nettoyage a fond parmi le personnel de sa
+fabrique. Conspuee par les ouvriers, elle gagna la porte sous leurs
+clameurs de colere et de menace.
+
+Un peu avant l'heure de la fermeture, M. Triphon fit son apparition dans
+la "fosse aux huiliers". Ils ne l'avaient apercu de toute la journee et
+ils furent frappes de sa face congestionnee et rouge. "Il a souffle le
+feu", se chuchoterent les hommes a l'oreille. Et Ollewaert dit a
+Fikandouss:
+
+--Si on lui faisait payer une tournee pour la circonstance?
+
+Fikandouss ne demandait pas mieux. Il s'approcha deliberement de M.
+Triphon et lui demanda:
+
+--M'sieu Triphon, est-ce qu'on peut aller chercher un kilo?
+
+Ils ne disaient jamais "un litre", toujours "un kilo" de genievre.
+
+--Pourquoi ca? demanda M. Triphon, vaguement mefiant.
+
+--Mais ... vous savez bien ... pour l'affaire ...
+Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! repondit Feelken en riant.
+
+Les hommes glapissaient de joie, dans l'assourdissant vacarme des
+pilons.
+
+--Vous rigolez, je crois, dit M. Triphon en riant jaune.
+
+--Mais oui, nous rigolons. Et vous, est-ce que vous n'avez peut-etre pas
+rigole? demanda Free.
+
+Les hommes riaient toujours plus haut et Leo rugit a tue-tete, dans le
+bruit: "Oooo ... uuuu ... iiii ..." Kaboul, qui comme toujours accompagnait
+son maitre, se mit a aboyer d'une voix aigue. Sur le seuil de la porte,
+entre l'huilerie et la chambre de la machine se montra le visage
+inquisiteur de Bruun; et son fils Miel qui, selon son habitude, ne
+comprenait rien a ce qui se passait, quitta un moment son travail aux
+meules verticales pour s'approcher des "huiliers", un sourire benet sur
+les levres. "Espece de veau!" lui hurla en riant Ollewaert a la face.
+
+Soudain, tout le monde se tut. Muche venait d'entrer dans l'huilerie,
+immediatement suivi de M. de Beule, gonfle et rouge a eclater.
+
+--Qui fait ici ce bruit! hurla-t-il, les yeux flamboyants.
+
+Silence de mort. Seuls, les pilons tapaient.
+
+--Le premier que j'entends encore, je le fous a la rue! rugit M. de
+Beule.
+
+Et brusquement, se tournant vers son fils, d'un ton autoritaire:
+
+--Suivez-moi, j'ai a vous parler.
+
+--A moi! demanda M. Triphon surpris.
+
+--Oui, a vous! gronda M. de Beule d'un air mauvais.
+
+Et il partit, gonfle et cramoisi, suivi, avec une repugnance visible, de
+son fils.
+
+"Il le sait! Il le sait!" murmurerent les hommes. Et Feelken, avec une
+drole de grimace et d'une voix a peine intelligible, ajouta:
+"Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!" "Oooo ... uuuu ... iiii ..." susurra,
+du meme ton, Leo.
+
+Dans la chambre des machines la sonnette tinta; lentement les mecaniques
+s'arreterent. Et dans un claquement de sabots, la troupe des ouvriers
+quitta la boite.
+
+
+
+
+VII
+
+
+M. de Beule savait ... Il savait l'histoire de "La Blanche" avec
+Poeteken; et il savait aussi l'histoire de son fils avec Sidonie.
+
+Il y avait eu des scenes d'une violence extreme, a la maison. Pour le
+cas de "La Blanche" et Poeteken, M. de Beule s'etait montre categorique:
+ou bien le mariage, dans le plus bref delai legalement possible, ou bien
+le renvoi immediat de la fabrique. M. de Beule ne tolererait pas une
+minute que sa fabrique, tant au point de vue moral que commercial,
+acquit un facheux renom. Sefietje fut expediee vers la "fosse aux
+huiliers", avec la mission de ramener incontinent Poeteken; des qu'il
+fut a la maison, sale et graisseux, en tenue de travail, elle
+l'introduisit dans le petit parloir aupres de Mme de Beule, qui le recut
+avec un visage chagrin et ennuye.
+
+Ce n'etait pas la premiere fois que pareil evenement se produisait a la
+fabrique, et, en pareil cas, M. de Beule se faisait toujours remplacer
+par sa femme, pour regler l'affaire. Non pas qu'il craignit de s'en
+occuper lui-meme, mais il s'emportait trop, disait-il; il se mettait
+dans une telle colere qu'il serait capable de faire un malheur si le
+coupable se rebiffait.
+
+--Voyons, Poeteken, mon garcon, a quoi avez-vous pense pour faire des
+choses pareilles! lui reprocha la bonne Mme de Beule, en faisant un
+effort sur elle-meme pour se donner un air severe.
+
+--Ah! oui, a quoi pense-t-on dans ces moments-la! repondit Poeteken d'un
+air contrit et niais.
+
+--Vous saviez pourtant bien que ca finirait mal, reprit Mme de Beule.
+
+La question n'etait point directe, Poeteken se dispensa d'y repondre.
+
+--Mais comment est-ce arrive, Poeteken! Ou avez-vous fait cela? insista
+Mme de Beule.
+
+--Au grenier, quand elle allait faire le lit du garcon d'ecurie,
+confessa Poeteken.
+
+Mme de Beule hocha la tete d'un air profondement consterne.
+
+--Oh! Monsieur est si fache! repeta-t-elle avec un air de terreur.
+
+Poeteken pensa que le patron n'etait peut-etre pas moins fache pour
+l'aventure de M. Triphon avec Sidonie, mais il se garda prudemment
+d'exprimer cette idee a haute voix. Il regardait Mme de Beule d'un air
+interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'en realite elle
+attendait de lui. Mme de Beule le lui apprit: se marier avec "La
+Blanche" ou quitter tous deux la fabrique. Les yeux de Poeteken se
+remplirent de larmes.
+
+--Moi, je ne demande pas mieux, Madame, mais ma mere ne veut pas. Elle
+dit que nous creverions de faim avant trois mois, repondit Poeteken
+d'un air soumis et triste.
+
+--Il _faut_ que votre mere veuille! dit Mme de Beule d'un ton tres
+decide. Dites a votre mere, Poeteken, que c'est moi qui l'ai dit et
+venez m'apporter demain matin sa reponse.
+
+--C'est bien, Madame.
+
+Et, penaud, Poeteken quitta le parloir. Il retrouva ses sabots qu'il
+avait quittes sur la natte devant la porte vitree; il se regarda un
+instant dans les carreaux qui miroitaient et lui rendaient son image
+brouillee, avec les loques graisseuses et luisantes qui le couvraient,
+comme s'il eut ete enduit de savon brun et vert. A travers le jardin
+denude par l'hiver, il rentra en frissonnant a la fabrique.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Pour M. Triphon et la belle Sidonie, l'evenement avait pris une tournure
+bien differente.
+
+M. de Beule, au comble de la fureur, avait commence par faire une scene
+violente a sa femme. C'etait une manie chez lui de rendre sa femme
+responsable de chaque contrariete que leur causait M. Triphon.
+
+--Tout ca, c'est uniquement ta faute! s'ecria-t-il. Si tu l'avais
+autrement eleve, cela ne serait pas arrive!
+
+Madame de Beule pleurait.
+
+--Qu'y puis-je faire! gemit-elle.
+
+M. de Beule eut ete bien en peine de le dire. Et parce qu'il ne trouvait
+pas de reponse plausible a cette question si simple, il eut un nouvel
+acces de rage et rugit:
+
+--Je le flanquerai a la porte, ce voyou, ce vaurien! Je ne veux plus le
+voir ici! Je l'assommerais!
+
+Madame de Beule poussa un cri de desespoir.
+
+--Oh! ne fais pas ca, je t'en supplie! Que dirait le monde! gemit-elle.
+
+Elle touchait la une corde sensible, qu'elle connaissait bien. Ses
+paroles calmerent immediatement la grande colere de M. de Beule. S'il
+y avait une chose au monde qu'il redoutait par-dessus tout, c'etait le
+qu'en-dira-t-on, l'opinion des gens du village. Pour faire taire les
+mauvaises langues, il avait impose le mariage a Poeteken et a "La
+Blanche"; dans le meme but, il resolut, apres une deliberation plus
+calme avec sa femme, non pas que M. Triphon epouserait Sidonie, mais que
+Sidonie serait eloignee de la fabrique, aussi vite que possible, et sans
+esclandre. Derechef Sefietje fut expediee vers la "fosse aux femmes",
+cette fois, pour faire venir Sidonie; et, a la nuit tombante, ou
+personne ne la verrait, elle vint a la maison et fut recue, de meme que
+pour Poeteken, dans le petit parloir, par Mme de Beule.
+
+Mme de Beule avait pris une figure de circonstance, severe et attristee.
+
+--Sidonie, commenca-t-elle froidement, nous avons recu des plaintes
+extremement graves sur votre compte.
+
+La jolie fille, a moitie morte de honte, baissa les yeux et ne trouva
+rien a repondre.
+
+--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, Sidonie, continua Mme de Beule sur
+le meme ton, qu'il nous est maintenant impossible de vous garder plus
+longtemps a la fabrique.
+
+Sidonie eut une crise de larmes violentes. Ses epaules etaient secouees
+par des hoquets.
+
+--Comment est-il possible, Sidonie, que vous ayez fait pareille chose?
+Vous deviez pourtant savoir qu'un mariage etait impossible. Pourquoi
+n'etes-vous pas restee avec les gens de votre monde?
+
+Sidonie sanglotait ... sanglotait ... sans pouvoir rien repondre.
+
+--Des demain, vous resterez chez vous, Sidonie, conclut Mme de Beule.
+Mais, par pitie, nous nous occuperons de vous. Voici deja quelque chose
+pour commencer.
+
+Et Mme de Beule lui glissa dans la main un billet de vingt francs.
+
+--Merci, Madame, dit Sidonie d'une voix eteinte, en faisant un mouvement
+vers la porte.
+
+--Sidonie ... ajouta Mme de Beule a voix basse, vous ne ferez pas
+d'esclandre, n'est-ce pas? Vous n'ennuyerez pas M. Triphon ... Vous ne
+l'accosterez pas dans la rue ... ni rien de semblable?
+
+Muette, Sidonie secoua la tete.
+
+--Voici, ajouta plus doucement Mme de Beule, il ne faut pas que vous
+retourniez par la fabrique, sortez par ici, par la porte de la maison.
+
+--Bonsoir, Madame, murmura Sidonie.
+
+--Bonsoir, Sidonie, repondit Mme de Beule, apres qu'elle eut regarde
+avec precaution de chaque cote de la rue sombre et deserte.
+
+Dans l'obscurite les sabots legers de la jeune fille clapoterent un
+instant sur les paves raboteux. Puis le bruit s'eteignit peu a peu et la
+silhouette indecise se fondit dans la nuit. M. de Beule qui, pendant la
+seance, s'etait tenu enferme dans son bureau, parut dans le couloir et
+demanda a mi-voix a sa femme comment l'entrevue s'etait passee.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un silence inaccoutume, pendant plusieurs jours, s'appesantit sur la
+fabrique....
+
+Depuis l'evenement comme un voile invisible semblait s'etendre sur les
+etres et les choses. Les visages avaient une expression grave et
+concentree; plus aucun eclat de gaite. On eut dit que tout cedait a
+l'unique preoccupation du travail; et les poulies ronflaient, les meules
+tournaient, les pilons rebondissaient, du matin au soir, sans que la
+moindre variation vint apporter d'autres impressions, d'autres idees.
+
+De meme, dans la "fosse aux femmes" regnaient oppression et decouragement.
+C'etait comme s'il y avait eu, on ne savait ou dans l'atelier, une morte
+qui avait emporte toute animation, toute joie de vivre. Les femmes
+restaient penchees sur leur ouvrage, sans plus chanter; lorsqu'elles
+devisaient encore, c'etait a voix basse, avec des regards apeures, comme
+si elles racontaient des choses qu'il valait mieux ne pas entendre. Ce
+qu'elles disaient etait d'ailleurs denue d'interet, des allusions
+vagues, des banalites. Elles terminaient d'habitude par une reflexion
+qui pouvait s'appliquer a tout et a rien: le monde etait "une drole de
+paroisse" et on n'etait jamais sur la veille de ce qui vous attendait le
+lendemain. Surtout la jeune fille qui avait remplace Sidonie se sentait
+mal a l'aise dans ce milieu. On eut dit qu'en prenant sa place, elle
+avait pris une part de la faute de celle qui l'avait precedee. C'etait
+une enfant aux cheveux blonds et aux joues roses, toute fraiche venue de
+la nature, maintenant emprisonnee dans la fabrique sombre comme un
+oiseau dans une cage. Elle s'appelait Liezeken. Mme de Beule, tres
+severe, lui avait notifie que, sous peine de renvoi immediat, elle ne
+devait avoir les moindres rapports avec les ouvriers; cette menace la
+rendait si timide, si craintive, qu'elle n'osait meme regarder les
+"huiliers" et moins encore M. Triphon, dont elle savait l'aventure avec
+la belle Sidonie, sans que Mme de Beule lui en eut rien dit. Quant a "La
+Blanche", elle etait plutot reconfortee. Poeteken avait fini par vaincre
+l'opposition de sa mere et le mariage aurait lieu au commencement de
+janvier.
+
+M. Triphon, lui, etait loin de se sentir a l'aise. Durant les premiers
+jours on l'avait a peine apercu a la fabrique. Il se promenait beaucoup
+dans le jardin, avec Kaboul, a qui il faisait faire des tours. Si
+quelqu'un le surprenait a ce jeu innocent, aussitot il cessait et s'en
+allait un peu plus loin. Il essayait autant que possible d'eviter son
+pere; en realite, il ne le voyait qu'aux repas, qui etaient lugubres de
+silence haineux et concentre. M. de Beule, charge de rancune, mettait
+une obstination farouche a ne pas adresser la parole a son fils. S'il
+avait besoin de lui communiquer telle chose concernant les affaires, il
+le faisait par l'intermediaire de sa femme ou de Sefietje, et meme par
+des billets crayonnes, brefs comme des ordres, qu'il epinglait sur son
+pupitre. Et toute sa conversation, pour autant qu'il parlat, etait semee
+d'allusions desobligeantes et fielleuses, qui ne visaient personne,
+parait-il, mais, en realite, etaient dirigees uniquement contre son
+fils.
+
+L'heure la plus penible etait celle ou l'on montait se coucher. M. Triphon
+essayait toujours de s'en tirer en profitant de la presence d'un tiers,
+Sefietje ou Eleken, pour souhaiter bonne nuit. Il se levait alors avec
+hesitation, disait "bonsoir papa, bonsoir maman" et se dirigeait vers la
+porte. La bonne Mme de Beule repondait toujours d'un ton aimable, quoique
+peu enjoue, "bonne nuit, Triphon", mais M. de Beule, sans lever les yeux
+de son journal, se contentait d'un grognement indistinct, ou meme ne
+repondait pas, lorsque son humeur etait par trop massacrante. La rancune
+persistait, sourde, invincible.
+
+
+
+
+X
+
+
+C'etaient ainsi des jours bien tristes et qui semblaient interminables a
+M. Triphon: doublement tristes et sans issue en cette saison d'hiver ou,
+avant quatre heures, le soir tombait. Il n'avait jamais eu grand'chose a
+faire a la fabrique, mais a present, depuis que son pere le boudait,
+c'etait l'absolu desoeuvrement. Le peu de prestige qu'il avait eu
+jusque-la aux yeux des ouvriers, il le sentait et voyait completement
+perdu; aussi ne se montrait-il plus que tres rarement dans la "fosse aux
+huiliers", ou des regards moqueurs et meprisants s'attachaient a lui; et
+dans la "fosse aux femmes" il ne paraissait plus du tout. On eut dit que
+sa vie y courait des dangers.
+
+Les premiers jours qui suivirent la malheureuse aventure, il ne se
+risqua pas davantage a paraitre au coin de la rue, pour voir passer les
+demoiselles Dufour, lorsqu'elles se rendaient a l'eglise. Il n'osait
+pas. Elles devaient tout savoir et il redoutait leur mepris. Il ne s'y
+aventura qu'apres plus d'une semaine, dans l'espoir vague que, peut-etre,
+elles ne savaient rien, ou ne croiraient ce qu'on racontait, ou encore
+qu'elles n'y attacheraient pas une telle importance.
+
+Il les vit venir toutes les trois, raides comme des echalas, sur le
+trottoir, le long des maisons. Il s'effaca derriere l'angle du mur;
+puis, quand il percut le bruit de leurs pas, reapparut. Il les salua
+d'un coup de chapeau. Les trois vierges seches en devinrent toutes
+rouges. Mlle Pharailde et Mlle Caroline baisserent les yeux subitement
+et inclinerent legerement la tete, droit devant elles, comme si elles
+saluaient les paves; mais Mlle Josephine pinca ses levres prudes et
+detourna si ostensiblement la tete que M. Triphon en eut froid dans le
+dos. Elles savaient donc; elles savaient tout; et elles le meprisaient
+pour son devergondage, avec toute l'horreur, l'aversion que des vierges
+impeccables et pieuses devaient ressentir pour le peche. Sa seule vue
+desormais etait une offense a leur pudeur.
+
+A _La Pomme_ ou, depuis la facheuse histoire, il n'avait non plus remis
+les pieds, l'accueil, lorsqu'il y revint, fut different, mais guere plus
+agreable. La jolie Fietje etait seule derriere son comptoir quand il
+entra; et tout de suite elle feignit d'eprouver une folle gaite. Les
+yeux brillants, elle lui demanda ce qu'il avait bien pu faire pendant
+tout ce temps: peut-etre avait-il ete malade, ou en voyage. Elle fut
+impitoyable au point que M. Triphon, desempare, ne savait que repondre.
+Il essaya de riposter par des plaisanteries, mais il le faisait
+betement, avec un rire lourd et gene. Agace et allume, il la rejoignit
+derriere le comptoir, ou il essaya de l'embrasser, comme il faisait
+autrefois, lorsque l'occasion etait propice. Mais il tombait mal.
+Fietje, prenant soudain son expression la plus serieuse, revetue d'une
+dignite calme et froide, lui dit sur un ton glacial:
+
+--Vous vous trompez, M. Triphon, vous vous trompez. Ce n'est pas ici,
+c'est chez Sidonie qu'il faut aller.
+
+Ses anciens camarades, le jeune notaire, le jeune medecin, le fils du
+brasseur, d'autres encore entrerent; tous le saluaient d'un petit
+sourire narquois et risquaient quelque allusion grivoise qui les faisait
+se tordre, ainsi que Fietje, qui roucoulait derriere son comptoir et
+excitait leur verve par sa malice pointue et nourrie. M. Triphon les
+sentait unanimement ligues contre lui: sa grosse tete rouge suait sous
+les efforts impuissants qu'il faisait pour riposter et se defendre;
+mais, il n'y arrivait pas. Il etait litteralement deborde, et il finit
+par s'enfuir sous une bordee de rires et de huees, qui lui partait dans
+le dos. Il n'alla plus a _La Pomme_. Et des lors, son existence fut
+d'une monotonie vegetative d'animal ou de plante en proie a la torpeur
+de l'hiver.
+
+La vieille pendule peu confortable de la salle a manger egrenait avec
+une lenteur d'agonie toutes les longues, lourdes heures de cette vie
+morne et incolore. Les jours avaient encore diminue; sous la lampe, sa
+mere s'occupait a un ouvrage de couture ou de broderie, tandis que son
+pere travaillait avec mauvaise humeur a son bureau, de l'autre cote du
+couloir. Tristement accoude a la table, M. Triphon parcourait d'un oeil
+distrait un journal ou un livre. La maison entiere etait plongee dans le
+silence. Sefietje et Eleken besognaient sans bruit dans la cuisine et,
+au dehors, on n'entendait que le tapage cadence et assourdi des lourds
+pilons dans la fabrique. Une impression d'esseulement et de melancolie
+envahissait M. Triphon. Il se sentait la comme le pecheur, le coupable,
+repousse et abandonne de tous. L'ete, il aurait fait des promenades avec
+Kaboul dans le jardin ou dans les champs. Mais que faire de ces
+desesperantes soirees d'hiver, dans cette brume glaciale, le long de ces
+noirs chemins boueux, ou les cimes depouillees des arbres laissaient
+tomber leurs gouttes tristes comme des pleurs!
+
+Alors, il se remettait a penser a la pauvre jolie fille abandonnee et a
+tout ce qui s'etait passe entre eux. Ces jours si heureux d'autrefois,
+ces moments de passion ardente, qui avaient fait leur malheur a tous
+deux, comme tout cela semblait lointain, evanoui.... Son coeur en etait
+tout oppresse et des larmes lui mouillaient les yeux. Ou etait-elle a
+cette heure? Que faisait-elle? Depuis qu'elle avait ete ignominieusement
+chassee de la fabrique, il ne l'avait pas revue. Il avait promis a ses
+parents qu'il ne la reverrait point. Mais il ne pouvait s'empecher de
+penser toujours a elle. Une pitie torturante et un grand desir de la
+revoir l'obsedaient. L'ardeur sensuelle de jadis devenait en lui amour
+profond et veritable.
+
+Ou etait-elle? Que faisait-elle? A mesure que les longues journees
+desesperantes trainaient leur monotonie par les tristesses de l'hiver,
+cette incertitude et ce grand desir de savoir tournaient a l'obsession.
+Il savait bien ou elle habitait: la-bas, cette petite maison dans les
+champs, au sortir du village, non loin du vieux moulin de bois. Son pere
+etait jardinier, et l'ete il y avait toujours de si jolies fleurs sous
+leurs petites fenetres: de magnifiques roses mousseuses, des lis blancs,
+des pieds-d'alouette d'un bleu intense. A present tout cela etait mort,
+autant que sa joie a lui. A present elle etait peut-etre assise pres
+d'une petite lampe, tristement penchee sur son coussin de dentelliere,
+la pecheresse et l'ennemie dans la maison de ses parents, comme lui
+etait l'ennemi et le coupable dans la sienne.
+
+Il songeait, songeait.... Ses pensees l'entrainaient vers elle; en
+imagination il se levait et se dirigeait vers la petite maison. Pourquoi
+pas? Serait-ce donc un crime s'il allait un jour errer par la, s'il
+allait voir, ne fut-ce que de loin, la petite maison?... Pourquoi
+pas?... Oh! la tentation se faisait parfois si forte! Il y avait en lui
+une force, qui le poussait et l'attirait irresistiblement; quelque chose
+qui lui faisait souffrir le martyre! Un soir, enfin, n'y tenant plus de
+nostalgie et de douleur, il s'en alla....
+
+C'etait un soir brumeux et froid de fin novembre. La rue etait deserte;
+les rares lanternes se nimbaient d'un brouillard laiteux, autour d'une
+mechante petite flamme, qui n'eclairait presque rien. Il n'entendit que
+l'echo d'un passant solitaire dans le lointain, entre les maisons
+sombres. Il ne vit qu'une vieille femme, encapuchonnee de noir, comme
+une ombre, qui rentrait chez elle, dans un bruit caverneux de sabots. A
+la fabrique les pilons retombaient en cadence. Six heures sonnaient.
+
+Il se glissa sous la remise et attendit que Sefietje eut passe avec sa
+bouteille. Si par hasard quelqu'un a la maison demandait apres lui,
+Sefietje pourrait dire qu'elle l'avait vu a la fabrique. Kaboul
+l'accompagnait, comme toujours, mais il n'avait nulle envie de l'emmener.
+Aussitot qu'il eut vu Sefietje disparaitre avec sa bouteille dans la
+trepidante "fosse aux huiliers", il se tourna vers le petit chien, agita
+un doigt menacant et a mi-voix:
+
+--Non ... Non!
+
+Kaboul, tout pret a accompagner son maitre, le regarda fixement, de ses
+yeux bruns intelligents. Il ne bougeait pas. Il comprenait. Il demandait.
+Il attendait. "Non ... non...", repeta M. Triphon a voix basse, comme en
+reponse a une question posee, pendant qu'il reculait pas a pas, intimant
+l'ordre d'un geste categorique. Kaboul, les oreilles dressees, demeurait
+immobile. On eut dit un petit chien de granit noir. M. Triphon continuait
+de marcher a reculons, jusqu'a ce qu'il fut hors de la remise. Mais le
+petit chien, tout seul dans le grand espace vide sous la lueur d'une
+lanterne pendue a une poutre, de loin attirait tellement le regard que
+son maitre eut peur et, d'un leger sifflement, le rappela pres de lui.
+Fou de joie, Kaboul bondit, les oreilles couchees et la queue tournoyante.
+"Non ... non ...", reprit aussitot M. Triphon. Et il repeta son geste
+severe. Kaboul, interdit, se petrifia. M. Triphon partit a vive allure.
+
+En face du chemin d'acces a la fabrique, de l'autre cote de la grand'rue,
+s'ouvrait une ruelle noire, entre deux pans de murs sombres. Quelques
+maisons ouvrieres et tout de suite il fut dans les champs.
+
+Il marchait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, il avait des
+ailes. L'air piquant du soir lui gonflait les poumons et sa fraicheur
+le reconfortait. Il se sentait vigoureux et brave. Il ne comprenait pas
+comment il avait pu hesiter si longtemps. La route, pleine d'ornieres,
+montait en pente douce a travers les champs nus. Il avait peine a eviter
+les flaques de boue et dut ralentir le pas. Soudain, il eut un sursaut
+et s'arreta net, le coeur martele de grands coups. Quelque chose avait
+remue derriere lui, comme si on le suivait. M. Triphon etait jeune et
+fort, mais nullement bravache, surtout le soir, dans l'obscurite et la
+solitude. Pris de peur, il fut sur le point de fuir eperdument. Ses
+genoux flechissaient, ses jambes se derobaient sous lui. Brusquement il
+vit l'objet de sa terreur. C'etait Kaboul qui, malgre la defense, l'avait
+suivi, par fidele habitude. Il etait la, petit et noir, vaguement visible
+dans la brume, comme un gnome, avec ses oreilles pointees, qui semblaient
+demander avec instance d'etre de la promenade. "Sale bete!" gronda M.
+Triphon, furieux surtout d'avoir ete effraye pour si peu. Il se baissa,
+ramassa une motte de terre et la lanca, avec un juron, vers le petit
+chien: Kaboul coucha ses oreilles et disparut dans l'ombre.
+
+M. Triphon poursuivit sa route. Ses yeux s'habituaient peu a peu a
+l'obscurite; et, a travers le voile du brouillard, il vit vers la
+droite, au dela des champs, a peu de distance, vaguement scintiller de
+petites lumieres. C'etait la, dans une de ces maisonnettes. De l'endroit
+ou il se trouvait, impossible de reconnaitre parmi les habitations celle
+des parents de Sidonie, mais s'il avait coupe tout droit a travers
+champs, peut-etre se serait-il trouve devant sa porte. La tentation
+etait violente; pourtant il resista. Il marcha jusqu'a la butte du vieux
+moulin, ou le chemin bifurquait a angle aigu et passait devant les
+maisonnettes.
+
+Son coeur battait nerveusement, a coups precipites. Oserait-il ..., si
+pres de chez elle? Et que ferait-il si quelqu'un le voyait, si par
+hasard une porte s'ouvrait juste au moment ou il passerait! Il hesitait.
+Machinalement, il gravit la butte du moulin et s'y arreta un instant,
+immobile sous l'enorme carcasse avec l'ossature de ses ailes croisees,
+dont les extremites se perdaient dans la tenebre nebuleuse. Il tendait
+l'oreille, perplexe et agite. La face tournee vers le village, il y vit
+de loin clignoter quelques lumieres. Il percut le cahotement lourd d'une
+charrette sur le pave et la danse tumultueuse des pilons dans la fabrique.
+Il entendit aussi plus pres, venant d'une des maisonnettes, le ronron
+monotone d'une roue d'ecoussoir. Peut-etre le pere de Sidonie, qui
+teillait encore du lin apres sa journee de travail, afin de pourvoir a
+l'entretien de sa nombreuse famille, privee du salaire que Sidonie gagnait
+jadis a la fabrique. Un sentiment profond d'injustice et de remords le
+penetra vivement dans ce pesant silence du soir d'hiver, au sein de cette
+morne et melancolique solitude. La dure existence des pauvres gens lui
+apparut, et il sentit douloureusement sa part de culpabilite. C'etait sa
+faute a lui. S'il avait laisse Sidonie en paix, son pere n'aurait pas eu
+a fournir ce rude labeur. Il se mordait les levres en y songeant et son
+desir de la revoir s'en aviva. Oui, il irait; il voulait savoir! Et d'un
+pas decide, il descendit la butte du moulin, quand, pour la deuxieme
+fois, un bruit mysterieux le fit tressauter d'angoisse. "Nom de Dieu!"
+ragea-t-il. C'etait encore Kaboul.... Il se tenait la, au pied de la
+butte, a peine distinct dans la brume, immobile et les oreilles pointees.
+M. Triphon fremissait de colere et en meme temps se sentait touche par
+une fidelite si tenace. Il comprit l'inutilite de le renvoyer desormais
+et l'appela; fou de joie, le petit chien accourut et fit des cabrioles
+devant lui. Precedant son maitre dans le chemin de terre, il avait l'air
+de le guider vers l'endroit ou il desirait aller; et M. Triphon le suivit,
+sans plus lutter ni hesiter.
+
+Il se trouva bien vite pres des petites maisons. La roue d'ecoussoir
+ronflait plus fort, comme un bourdon puissant; et M. Triphon se rendit
+compte que le bruit ne venait pas de chez Sidonie, mais d'a cote. Ceci
+le consola un peu et il sentit moins lourdement le poids de sa faute. Il
+lui sembla qu'ils etaient moins pauvres et malheureux qu'il n'avait cru.
+Il s'etait arrete, haletant d'emotion, dans le chemin sombre, devant la
+petite grille entr'ouverte. Immobile, il regardait, ecoutait. En des
+contours imprecis il voyait la maisonnette, avec son pignon pointu,
+crepi a la chaux blanche. Devant, il y avait une haie basse et,
+derriere, un petit verger; la porte d'entree etait sur le cote, entre
+deux petites fenetres aux volets clos.
+
+Il regardait, ecoutait. Kaboul s'etait arrete avec lui, satisfait et
+tranquille maintenant qu'il avait rejoint son maitre. Que faire? Entrer?
+Passer? La tentation etait presque surhumaine. Il se sentait attire
+comme par des cables et ses pieds restaient cloues au sol. Des rais de
+lumiere filtraient, comme des fleches d'or, par les fentes des volets
+et, a l'interieur il percevait une vague rumeur de besogne menagere.
+
+Il ecoutait, les sens tendus, un peu gene par le ronflement intermittent
+de l'ecoussoir a cote. Il croyait entendre par intervalles un bruit
+monotone de petites bobines tombant sur du papier glace. Oui, il
+entendait bien. C'etait un bruit de bobines dentellieres. Cela semblait
+ruisseler comme des gouttes de pluie sur une toiture de zinc, s'arreter,
+recommencer. Parfois, en abondance, comme une ondee; parfois, goutte a
+goutte comme d'une gouttiere percee. Il comprit que Sidonie et ses
+soeurs etaient encore en plein travail. Comme le voisin a sa roue
+d'ecoussoir, elles peinaient sans relache, et cette assiduite a la
+besogne, dans le silence du soir qui semblait plutot inviter au repos
+et au recueillement, le remplissait d'une sorte de veneration craintive
+pour l'existence digne et probe de ces humbles.
+
+Il hesitait; il n'osait pas aller plus loin. En lui penetrait la
+conscience obscure qu'il n'avait pas le droit de troubler leur quietude.
+De nouveau il se sentait le coupable, le malfaiteur. Il recula de
+quelques pas, dans l'ombre brumeuse. L'emotion et la tristesse lui
+etreignaient le coeur, mais il sentit d'instinct qu'il ne pouvait rester
+la, qu'il fallait partir. Sur la pointe du pied, il s'en alla, precede
+de Kaboul. Son coeur battit moins fort; ses poumons oppresses
+respirerent. Il comprit qu'il avait bien fait; une paix legere descendit
+en son ame. Dans la petite grange du voisin, dont la porte etait ouverte
+et ou une lampe fumeuse epandait une sorte de halo jaunatre, il vit le
+teilleur, qui lui tournait le dos, se mouvoir avec diligence sur les
+planches a bascule. L'homme etait tout saupoudre de gris, comme un gros
+hanneton, la roue faisait un bruit de cheval qui s'ebroue, les palettes
+de bois hachaient menu les fibres, et dans le ronflement continu le
+petit bonhomme fredonnait un bout de chanson, comme s'il travaillait
+uniquement par plaisir. Dans un coin s'empilaient de larges echeveaux de
+lin teille, comme des belles chevelures luisantes et blondes.
+
+D'un pas presse, M. Triphon retourna au village. Il se sentait rompu,
+comme apres une depense de forces excessive. Par la remise il rentra
+a la fabrique ou les pilons dansaient et bondissaient toujours; et, a
+travers le jardin sombre, il regagna la maison, ou Eleken s'appretait
+a mettre le couvert pour le repas du soir. Sa mere rangeait sa corbeille
+a ouvrage et prononca quelques paroles banales. M. de Beule entra. Il
+n'avait pas l'air enjoue; sa figure etait gonflee et rouge. Il parla un
+moment des affaires, sur un ton chagrin. Mme de Beule entreprit de le
+remonter; mais l'optimisme de sa femme l'irritait: il etait facile de
+voir tout en rose, quand on ne se sentait aucune responsabilite. Mme de
+Beule n'insista pas. Il ne s'occupa pas plus de son fils que si celui-ci
+n'eut pas existe.
+
+Eleken entra et servit le souper. Ils mangerent en silence. Au loin,
+dans la fabrique, les pilons battirent encore quelques instants, puis
+la machine s'arreta lentement, comme une chose qui expire. Lorsqu'il eut
+acheve son repas, M. de Beule prit son journal et s'installa pres du feu,
+dans son fauteuil. Muche se roula en boule a ses pieds et s'endormit.
+Mme de Beule reprit sa corbeille a ouvrage. M. Triphon n'avait plus rien
+a faire....
+
+
+
+
+
+XI
+
+
+Apres tout, son escapade nocturne lui avait laisse une impression
+bienfaisante. Il eprouvait presque la satisfaction d'avoir accompli une
+bonne action; et cette pensee consolante le soutint, pendant plusieurs
+jours. Il se sentait reconcilie avec lui-meme, grandi dans sa propre
+estime. Il y songeait, il en revait la nuit, il y trouvait une sorte
+d'appui moral, tout en ayant peur a l'idee de recommencer l'entreprise.
+
+Il vecut ainsi toute une semaine, tiraille en sens contraires. Alors
+le desir, le mecontentement, l'inquietude le reprirent plus fort. Si
+desesperement vide et morne etait sa vie, si totalement insignifiant et
+insipide son travail a la fabrique et au bureau--le peu que la mauvaise
+volonte rancuniere de son pere lui laissait faire--si mortellement
+ennuyeuses les interminables soirees d'hiver, qu'il aurait fait n'importe
+quoi pour y echapper. Il lutta jusqu'a l'extreme limite de ses forces.
+Il passa des jours et des nuits comme enterre vivant dans un sepulcre.
+Puis tout d'un coup il n'y tint plus, la demence le secouait. Un soir
+enfin il repartit, ivre d'amour et de douleur, pret a tout, pret a la
+catastrophe et a la mort.
+
+Kaboul l'accompagnait et il n'essaya meme pas de le renvoyer. Il allait,
+il allait, tout droit devant lui a perdre haleine; il courbait la tete
+contre le vent, ses pieds mouilles faisaient gicler les flaques de boue
+avec un bruit de choses qui eclatent, ses dents claquaient. Mais il ne
+sentait rien, ne voyait rien; il n'avait qu'une vision, une hantise:
+etre aupres d'elle, la revoir, la serrer entre ses bras....
+
+De loin, il vit clignoter les lumieres des maisonnettes et il entendit
+le ronflement de l'ecoussoir dans la petite grange du voisin. Il vit
+l'homme, pareil a un fantoche grisatre, gambader sur ses planches a
+bascule et percut le fredonnement de sa chanson, comme l'autre soir
+qu'il avait passe par la. Il s'arreta, la respiration coupee; et, devant
+lui, s'arreta aussi Kaboul, noir et immobile dans la clarte vague de la
+lampe a huile, comme un petit chien de boite a jouets. Et, de meme que
+la premiere fois, M. Triphon eut une hesitation avant d'aller plus loin.
+La tout semblait si digne, si tranquille, si probe. Personne n'y
+paraissait songer a mal; tout y parlait de bon travail et de devoir; lui
+seul venait s'y glisser comme un rodeur, un malfaiteur. Une sorte d'envie
+le mordit au coeur. Il jalousait cette pauvrete, cet humble bonheur dans
+le devoir accompli, ce dur labeur du bon petit teilleur de lin, qui
+trouvait encore assez de charme dans son existence pour fredonner une
+chanson. Que fallait-il de plus au monde que le contentement! Ce petit
+bonhomme-la n'etait-il pas mille fois plus heureux que lui qui,
+materiellement, vivait dans l'abondance et ne travaillait que lorsqu'il
+en avait envie? Sa vie a lui ne serait-elle pas bien plus heureuse s'il
+reparait le mal qu'il avait fait a la pauvre Sidonie, s'il l'epousait et
+allait vivre avec elle humblement? M. Triphon etait dans des dispositions
+sentimentales, tous ces temps-la; le remords, quelquefois, lui montait par
+bouffees a la gorge. Ses yeux se remplirent de larmes d'attendrissement et
+il n'hesita plus. D'un pas ferme, il passa devant la petite grange, vit,
+entr'ouverte, la grille du verger de Sidonie, la poussa, suivit la sente
+vers la maison et s'arreta devant la porte. Dans l'obscurite il avanca la
+main pour lever le loquet. Il ne le trouva pas tout de suite. Ses doigts
+tatonnaient sur le, bois rugueux; et il se sentait la comme un voleur, qui
+va s'introduire par effraction. A l'interieur, derriere la porte fermee,
+il entendait le clapotement monotone des bobines retombant sur le carton
+glace des coussins de dentelliere. Il percevait aussi un bruit de sabots
+qui marchaient avec lenteur sur les dalles et la resonance d'un tisonnier
+avec lequel on attisait le feu. N'arriverait-il donc pas a empoigner ce
+sacre loquet! Soudain il eut un sursaut. Quelque chose de blanchatre lui
+passait entre les jambes en soufflant, suivi d'une ombre noire, qui
+jappait. "Kaboul!... nom de Dieu!" cria-t-il, d'une voix sourde. C'etait
+Kaboul donnant la chasse au chat de la maison. Il y eut une vive escalade
+apres un tronc de pommier, contre lequel le chien s'arc-bouta de ses pattes
+de devant. Cependant, a l'interieur de la maisonnette, c'etait tout a coup
+le silence complet. Le tisonnier ne tisonnait plus, les bobines cesserent
+de clapoter sur le carton glace, les sabots etaient muets. Alors une voix
+s'eleva, une voix de femme qui demandait d'un ton trouble:
+
+--Qui est la?
+
+--C'est moi, la patronne, n'ayez pas peur, repondit-il machinalement, la
+gorge serree d'emotion.
+
+--Qui, vous? repeta la voix, plus pressante.
+
+--Moi, la patronne, M. Triphon, murmura-t-il d'une voix etranglee, au
+trou de la serrure.
+
+Il y eut une vague rumeur. Il lui sembla entendre des cris d'effarement
+etouffes; puis, pendant quelques secondes, de nouveau un silence de mort
+regna. Derriere lui, dans l'obscurite, il entendait le chat sur le
+pommier cracher sa colere et le glapissement aigu de Kaboul, qui pleurait
+du nez. Lentement les sabots s'avancerent vers la porte, qui s'ouvrit
+avec prudence.
+
+--Puis-je entrer? demanda-t-il, haletant et presque suppliant.
+
+Il avait en face de lui la mere de Sidonie. C'etait une femme d'une
+cinquantaine d'annees, maigre, avec de grands yeux clairs. Elle devait
+avoir ete jolie dans sa jeunesse, comme sa fille. "Tiens, c'est vous,
+Monsieur Triphon", dit-elle simplement, en le faisant entrer. Kaboul se
+faufila entre leurs jambes et elle ferma doucement la porte.
+
+Une sorte de paravent en planches masquait a moitie la cuisine; il
+s'arreta sur le seuil, avanca la tete et demanda d'une voix timide,
+comme il eut fait dans n'importe quelle maison etrangere: "Je ne vous
+derange pas?" En meme temps il entra. Trois jeunes filles etaient
+assises autour d'une table basse pres de la fenetre a menus carreaux,
+avec leur coussin de dentelliere sur les genoux. Une lampe les
+eclairait, dont trois bocaux remplis d'eau grossissaient les rayons
+clairs sur la finesse delicate et compliquee de leur ouvrage.
+
+--Bonsoir, tout le monde, dit M. Triphon d'une voix qui tremblait.
+
+Six beaux yeux clairs s'etaient leves; quatre resterent fixes sur lui
+avec persistance, deux se baisserent aussitot, regardant, mouilles, le
+metier a dentelle. Et deux voix douces repondirent timidement: "Bonsoir,
+Monsieur Triphon", tandis que la troisieme gardait le silence. C'etaient
+Sidonie et ses deux jeunes soeurs. Une vive rougeur avait colore ses
+joues, qui lentement s'attenuait. De ses doigts tremblants elle agita
+ses bobines et se remit machinalement au travail. Les deux petites
+soeurs ne bougeaient pas, muettes de curiosite et d'emotion angoissee.
+La mere jeta quelques brindilles sur le feu, qui crepita, et dit dans
+son trouble:
+
+--Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle affaire!
+
+--Je suis venu ..., commenca M. Triphon d'une voix sourde.
+
+Mais aussitot il s'arreta, suffoque, ne trouvant plus les mots. Tout son
+corps tremblait. Maintenant qu'il etait la, il ne savait plus que faire
+ni que dire. Il etait venu pour la revoir, dans un elan de tendresse et
+de remords irresistible et il n'avait pas une parole, pas un geste, pour
+exprimer le tumulte de ses sentiments. Il considerait Sidonie, qui
+gardait un mutisme farouche, et ses levres fremissaient, sans articuler
+un son. Enfin, d'un effort violent, il put begayer:
+
+--Sidonie ... puis-je encore venir te voir?
+
+Elle ne dit rien, les bobines tambourinaient sur le carton glace, mais
+elle inclina la tete, comme en signe d'acquiescement. La mere se tenait
+droite et figee devant le feu; les petites soeurs demeuraient immobiles,
+leurs beaux yeux clairs fixes sur lui.
+
+--Sidonie ..., reprit-il avec angoisse, je ne peux plus vivre ainsi, il
+me faut te revoir.
+
+De nouveau elle inclina la tete, sans repondre. Elle aussi semblait
+incapable de parler. Elle releva ses yeux mouilles de larmes, les tint
+longuement fixes sur lui. Il se precipita, lui prit les mains, les serra
+convulsivement. Un sanglot brusque s'echappa de sa gorge. La mere vint
+vers lui, avanca une chaise et dit:
+
+--Asseyez-vous, monsieur Triphon.
+
+Il s'assit.... Il s'assit tout pres de Sidonie et la regarda avec
+tendresse. Sa respiration etait oppressee et haletante. La sueur perlait
+sur son front. La presence importune des deux petites soeurs ebahies et
+curieuses le genait. Il les regardait avec impatience, comme pour les
+faire partir. Intimidees, elles baisserent la tete et se remirent
+machinalement au travail. Les bobines tapotaient doucement. Peut-etre,
+si elles n'avaient pas ete la, les mots qu'il fallait dire lui
+seraient-ils venus. Maintenant, il ne trouvait que cette banalite, qui
+sonnait, discordante, a ses propres oreilles:
+
+--Comment vas-tu, Sidonie?
+
+Elle se remit a pleurer. Aussi, cette question! Il n'aurait rien pu lui
+demander de plus maladroit ni de plus stupide: il le sentait.
+
+--Comment voulez-vous que j'aille! repondit-elle enfin, profondement
+navree.
+
+Il la regarda a la derobee. Ses joues tendres avaient conserve de leur
+fraicheur et le profil etait reste fin et pur, un peu aminci sous les
+beaux cheveux bruns ondules. La taille s'alourdissait.... Il essaya de
+se ressaisir, mais son esprit demeurait agite et trouble. Il sentait des
+lacunes dans son cerveau. Que venait-il faire? Quel etait son but? Il
+l'ignorait lui-meme. Les choses ne se precisaient pas en lui. Venait-il
+la consoler et la reconforter d'une promesse solennelle de l'epouser?
+Il s'effraya a cette idee, qui le glacait. Mais, quoi alors? Pourquoi
+restait-il la a ne rien dire? Que devaient-ils penser?
+Qu'attendaient-ils de lui? Il lui fallait s'expliquer--dire, faire
+quelque chose!
+
+Dans sa detresse, il ouvrit son veston et sortit son portefeuille. Il
+avait de l'argent sur lui et deplia d'une main tremblante trois billets.
+Timidement, il fit signe a la mere et lui remit l'argent. "Voila,
+dit-il, c'est pour vous... c'est pour vous autres, pour vous aider".
+Il baissa la tete, s'attendant a de durs reproches.
+
+A la vue d'une telle somme la mere eut presque peur et le regarda bouche
+bee, avec de grands yeux. Elle en oublia de le remercier et ne sut rien
+dire. Les petites soeurs, les joues en feu, se remirent nerveusement a
+remuer leurs bobines. Les traits de Sidonie se contracterent en une
+douloureuse amertume et soudain ses larmes coulerent. Son emotion fut
+aussitot contagieuse. La mere a son tour se prit a pleurer; de meme les
+jeunes soeurs, qui se leverent et quitterent la piece. M. Triphon
+lui-meme etait si profondement bouleverse qu'il enlaca Sidonie en
+gemissant et la tint longuement embrassee. Inquiete par la scene, Kaboul
+se mit a aboyer.
+
+Cette voix les ramena au sens de la realite. M Triphon lanca un coup de
+botte a Kaboul, et Sidonie, sechant ses larmes, appela le petit chien
+aupres d'elle pour le caresser. Il la reconnut bien des qu'il entendit
+sa voix, lui lecha la main et remua la queue.
+
+--C'est une bonne petite bete fidele, monsieur Triphon, dit la mere en
+passant son tablier sur ses joues.
+
+--Oui, mais il fait trop de bruit, repondit M. Triphon.
+
+Ce banal colloque suffit a degager l'atmosphere, alourdie de peine et de
+contrainte. Le tragique de la situation cedait a une appreciation plus
+saine et plus moderee. A quoi bon se desoler en pure perte! Les choses
+etaient ce qu'elles etaient et les larmes n'y changeraient rien. La mere
+ne fit entendre nul reproche et les beaux sentiments genereux dont M.
+Triphon etait tout gonfle refluerent vers les profondeurs de son ame
+impressionnable. Comme d'un accord mutuel et tacite, ils ne parlerent
+plus du passe; et M. Triphon se sentit un moment a l'aise, tel un simple
+ami venu faire une cordiale visite de politesse. Les soeurs rentrerent
+et furent s'asseoir devant leur ouvrage que toutes les trois reprirent,
+comme si rien n'etait arrive. Les petites bobines clapotantes voletaient
+affairees, abeilles diligentes, au-dessus du carton glace des coussins.
+
+--Comment ca va-t-il a la fabrique? demanda Sidonie au bout d'un
+instant, d'une voix blanche.
+
+--Oh! il y fait bien tranquille ..., bien triste ..., bien ennuyeux,
+repondit-il sur le meme ton.
+
+Son air desenchante semblait dire que pour lui tout charme en avait
+disparu depuis qu'elle ne s'y trouvait plus. Nouveau silence. Les
+bobines tambourinaient; la mere preparait le repas du soir pres de
+l'atre.
+
+--Est-ce vrai que vous allez vous marier avec mademoiselle Dufour?
+demanda Sidonie tout a coup.
+
+Il sursauta violemment et un afflux de sang lui monta aux joues.
+
+--Des mensonges! des mensonges! des mensonges! s'ecria-t-il avec force.
+Qui vous a dit ca?
+
+Elle sourit, surprise et contente. Ses beaux yeux le remercierent d'un
+long regard pour sa violente explosion de franchise. Mais lui se sentait
+humilie, mecontent. L'evocation brusque de l'avanie subie le mordait
+amerement au coeur et, durant quelques instants, il eprouva un regret
+aigu d'etre revenu vers Sidonie. Il mesura l'abime social qui les
+separait: il ressentit une decheance morale, vit l'impossibilite de se
+relever. Il avait lui-meme fixe son sort; un recul n'etait plus
+possible.
+
+Les jeunes soeurs, qui d'emotion avaient laisse choir leurs bobines, les
+releverent et recommencerent doucement a tambouriner; la mere, qui avait
+prete la plus vive attention a sa reponse, se remettait lentement a
+tourner avec une grosse cuiller de bois la soupe au lait qui mijotait
+dans le grand chaudron pendu sur l'atre. Agace, M. Triphon haussa les
+epaules comme pour chasser une pensee importune. Tant pis; il l'avait
+dit; le sort en etait jete. Il prit sa pipe et la bourra.
+
+--Marie, une allumette! commanda la mere a l'une des petites.
+
+Marie se leva, courut a la cheminee, frotta une allumette et vint la
+presenter a M. Triphon.
+
+--S'il vous plait, monsieur Triphon, dit-elle humblement, avec un joli
+sourire.
+
+M. Triphon alluma sa pipe, en regardant la petite avec amenite. C'etait
+une jolie enfant de seize ans, bientot jeune fille, fraiche, avec des
+yeux bleus tres tendres. Elle deviendrait, a sa facon, une aussi belle
+fille que sa soeur, pensa M. Triphon. Il en eprouva comme une sensation
+de vanite et de bien-etre. Il tira quelques bouffees gourmandes de sa
+pipe et sourit voluptueusement, comme un pacha dans son harem.
+
+Dehors, devant la porte, il y eut tout a coup un bruit de sabots qu'on
+secoue. Trouble dans sa beatitude, M. Triphon leva des yeux inquiets.
+
+--Oh! ce n'est rien, dit la mere d'un ton rassurant. C'est le pere et
+Maurice qui reviennent.
+
+M. Triphon devint tout pale. Le pere et le frere! Il n'y avait plus du
+tout pense. Il se sentit envahir comme d'une coulee froide. Qu'allait-il
+se passer? Le pere outrage ne lui montrerait-il pas la porte en un geste
+d'indignation? Est-ce que le fils ne le prendrait pas a la gorge pour le
+flanquer dehors? Machinalement, comme pour se mettre en etat de defense,
+il s'etait leve.
+
+--N'ayez pas peur; restez assis, monsieur Triphon, lui dit la mere avec
+conviction.
+
+Et, a leur tour, les filles hocherent la tete en signe de tranquillite.
+La porte s'ouvrit et les deux hommes entrerent. Un moment ebahi, le pere
+regarda fixement le visiteur inattendu. Durant une seconde, il y eut
+comme un eclair de colere et de menace dans ses yeux. Mais il ne dit
+rien, regarda sa femme d'un oeil rond, puis M. Triphon, toucha le bord
+de sa casquette, murmura "bonsoir", d'une voix a peine perceptible, et,
+le pas pesant, s'avanca vers l'atre. Le fils aussi, un long garcon
+degingande, s'arreta un moment, interdit, toucha le bord de sa
+casquette, murmura "bonsoir", et se dirigea, les bras ballants, vers
+l'atre.
+
+--Pere Neyrinck ..., commenca M. Triphon d'une voix etranglee. Mais il
+ne put continuer; il s'arreta, suffoque, les traits contractes et d'une
+paleur livide. "Pere Neyrinck ...", reprit-il au bout d'un instant,
+raidi et presque tragique, "pere Neyrinck, je suis ici ... et vous
+pouvez me mettre a la porte, si vous voulez ... mais je suis ici ... je
+suis ici ... parce que je veux revoir Sidonie ... parce que je ne veux
+pas la laisser seule ... dans le malheur."
+
+Il s'arreta encore et dut reprendre haleine. Un sanglot s'etouffa dans
+sa gorge. Il n'en pouvait plus. Sidonie avait baisse la tete et
+pleurait; et les deux jeunes soeurs, rouges et immobiles d'emotion,
+regardaient tour a tour M. Triphon et leur pere. Le pere avait l'air
+plutot gene que mechant. Le fils considerait fixement le feu, comme si
+la chose ne le concernait pas. La mere, un peu nerveuse, se baissa vers
+son mari et lui dit a mi-voix, d'un ton confidentiel:
+
+--Il a ete bon pour nous. Il m'a donne beaucoup d'argent.
+
+Le pere hocha la tete; il ne dit rien. Il etait la comme un etranger
+dans sa propre maison. Visiblement, il ne se rendait pas un compte exact
+de la portee d'un tel evenement; et il regardait sa femme d'un oeil
+interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'il devrait bien
+repondre. C'etait un homme d'une cinquantaine d'annees, au visage
+affable qui avait la couleur uniforme et terreuse de ses vetements de
+travail. Il paraissait fatigue et jetait machinalement des regards
+obliques vers le chaudron fumant, comme si la se trouvait pour le moment
+ce qui l'interessait le plus. Maurice continuait a garder le silence,
+l'air hypnotise par la flamme crepitante du foyer.
+
+--Il ne faut pas partir a cause de moi, monsieur Triphon, dit enfin le
+pere avec effort, tout en regardant sa fille ainee.
+
+D'un geste emu, M. Triphon exprima sa gratitude pour ces paroles
+conciliantes. La gene devenait moins pesante; un certain rapprochement
+semblait vouloir s'etablir. Il tata dans sa poche, prit son etui a
+cigares et l'ouvrit.
+
+--Un cigare, pere Neyrinck? demanda-t-il en s'approchant de lui.
+
+--Oh! ca n'est pas necessaire, monsieur Triphon, repondit le pere avec
+un sourire de convoitise vers l'etui.
+
+--Si fait, si, si, insista M. Triphon, qui lui donna trois beaux
+cigares.
+
+--Je vous remercie beaucoup, monsieur Triphon; j'en fumerai un apres que
+j'aurai mange, dit le pere.
+
+Et il prit le cadeau avec precaution, entre ses gros doigts tremblants.
+M. Triphon se tourna vers Maurice, qui sourit en rougissant legerement.
+En recevant, lui aussi trois cigares il regarda ses soeurs, d'un air
+presque triomphant. Tout de suite il en alluma un.
+
+--Est-ce qu'on mange bientot? demanda doucement le pere a sa femme.
+
+--C'est pret; dans cinq minutes, repondit-elle.
+
+Elle defit le lourd chaudron de son crochet au-dessus de l'atre et versa
+le contenu dans une large terrine de gres rouge. Une bonne odeur de
+soupe au lait de beurre se repandit dans la cuisine. Les jeunes filles
+rangeaient leurs coussins. M. Triphon se leva pour partir. Kaboul, qui
+en avait envie depuis longtemps, d'impatience fit entendre un long
+baillement sonore et sautilla en dansant vers les genoux de son maitre.
+
+--Kaboul, un bout de susucre? dit Maurice en caressant le petit chien.
+
+M. Triphon tendit la main a Sidonie:
+
+--Eh bien, Sidonie, a un de ces jours, n'est-ce pas?
+
+--Vous reviendrez? demanda-t-elle en le regardant avec des yeux tendres.
+
+Les deux petites soeurs, muettes et immobiles d'emotion attentive, ne
+perdaient pas un geste des adieux.
+
+--C'est permis? sourit-il.
+
+--Vous savez bien que oui, dit-elle en baissant les yeux et rougissant.
+
+--Merci, dit-il, en lui serrant encore les mains avec ferveur.
+
+--Quand viendrez-vous? insista-t-elle, malgre tout vaguement mefiante.
+
+Il hesita une seconde. La consequence ineluctable de son premier pas
+deja s'imposait, imperieusement.
+
+--Des que je pourrai; apres-demain, je pense, promit-il.
+
+--Bien vrai? Vous ne l'oublierez pas?
+
+--Soyez tranquille.
+
+Sur un rapide bonsoir a toute la famille, qui le lui rendit avec
+politesse, il quitta la maisonnette et se trouva dehors, dans la nuit
+froide.
+
+Le sentiment de la realite reprit possession de lui. Il vit au passage le
+petit teilleur se mouvoir comme un pantin desarticule sur ses planches a
+bascule et l'entendit fredonner sa chanson dans l'ebrouement de la roue
+tournoyante. Il eut a nouveau l'impression de quelque chose d'honnete et
+de digne, tres au-dessus des preoccupations egoistes qui l'avaient amene
+la. Il se sentait allege d'un grand poids et neanmoins il n'etait pas
+content de lui. Il ne savait pas encore clairement ce qu'il voulait. Il
+craignait le desenchantement pour soi-meme et pour les autres. Son esprit
+demeurait trouble et un vague remords continuait de lui ronger l'ame. Il
+avait bien agi, certes; oui et non. Il venait d'oser un acte d'honnetete
+et de franchise; mais tout a l'heure, en rentrant, il allait encore
+simuler, mentir. Il entrevoyait la lutte inevitable et longue qui
+l'attendait.
+
+Par un detour il rentra au village et passa devant la demeure cossue des
+trois demoiselles Dufour. Il songea a l'existence de ces trois vierges
+reveches qui, elles aussi, menaient une existence incolore et ratee.
+Elles etaient la, demeuraient la, isolees dans la monotonie mortelle du
+milieu villageois. Que diraient-elles de moi si elles savaient d'ou je
+viens? pensa-t-il. En imagination, il voyait les levres prudes se
+contracter, et le rouge de la pudeur offensee se repandre sur leurs
+joues pales. N'avaient-elles donc jamais une revolte des sens?
+N'eprouvaient-elles jamais le besoin eperdu d'enlacer un homme, de lui
+plaquer les levres sur la bouche, comme il faisait avec Sidonie? Il
+resta plante un moment, immobile, les yeux fixes sur la belle maison.
+Les murs blancs se teintaient vaguement d'une clarte lunaire entre le
+noir des sapins environnants et, derriere les stores baisses de deux
+fenetres, se dessinaient dans la nuit deux rectangles de lumiere. M.
+Triphon se dit que, sans doute, elles se tenaient la, reunies toutes
+les trois autour d'une table. A quoi faire? Lire? Coudre? Bavarder? Il
+sentait avec une intensite cuisante l'inutilite totale de ces trois
+existences devoyees autant que la sienne. Pourquoi ses parents
+n'avaient-ils jamais fait une tentative pour le rapprocher de ces jeunes
+filles? N'etaient-ils pas faits pour se comprendre, dans leur isolement
+reciproque? Si ses parents s'y etaient pris a temps, la regrettable
+aventure avec Sidonie ne serait probablement jamais arrivee. A present
+c'etait trop tard. Elles savaient tout et elles le meprisaient. Elles
+avaient horreur de lui.
+
+Decourage, M. Triphon poursuivit sa route dans le silence de la rue
+deserte. Dans la fabrique, tassee comme une bete sombre, les lourds
+pilons dansaient et bombardaient; la machine a vapeur faisait entendre
+des gemissements et des soupirs. M. Triphon baissait la tete. C'etait
+comme si tout ce bruit et toute cette tristesse lui retombaient sur le
+coeur. La silhouette noire de Kaboul, qui le precedait, dessinait sa
+taille de gnome a la lueur de la lanterne dans la haute remise; et le
+petit chien s'arreta une seconde, tourne vers son maitre, pour voir s'il
+entrerait dans la "fosse aux femmes". Elles y chantaient, derriere les
+vitres troubles, avec des voix nasillardes, de melancoliques chansons
+flamandes. M. Triphon n'eut pas la moindre envie d'entrer. Il passa
+devant l'atelier, sans meme y jeter un regard et s'arreta pres de
+l'ecurie, ou il entendait le bruit d'une querelle entre Pol et le
+"Poulet Froid". Pol etait pris de boisson, selon son habitude; et, sur
+un ton menacant, il rabrouait le "Poulet Froid", qui ne repondait que
+par monosyllabes, en jetant de la paille fraiche sous les pieds des
+chevaux.
+
+M. Triphon passa. Ils n'avaient qu'a se debrouiller. Il entra dans le
+vacarme de la "fosse aux huiliers", ou les six hommes, luisants d'huile,
+se demenaient devant les pilons trepidants. Ils s'amusaient de Feelken,
+qui faisait "Fikandouss-Fikandouss!" et de Leo, poussant tout a coup son
+rugissement feroce, son terrible "Oooo ... uuuu ... iiii ...", qui
+faisait tant enrager M. de Beule, lorsqu'il l'entendait du fond de la
+maison. La joue gauche d'Ollewaert etait bossuee par une chique enorme;
+et Pee et Miel s'en vinrent en souriant, d'un pas trainant, vers les
+huiliers: Pee tout blanc de farine comme un saint Nicolas couvert de
+neige, et Miel, l'air plus bete que nature avec ses cheveux epais bas
+sur le front, ses petits yeux trop rapproches et bigles. Free le
+considera une seconde d'un oeil fixe, puis lui cria a la face un "espece
+de veau!" qui fit rire les autres a se tordre. Berzeel, qui s'etait
+encore battu le dimanche precedent, portait au menton une cicatrice
+noiratre, plaquee la comme une sangsue; et Pierken se tenait pres de
+lui, levres closes et sourcils fronces, absorbe comme toujours dans les
+questions sociales et ses idees nourries par son petit journal.
+
+M. Triphon s'empressa de filer par une porte de communication
+interieure. Il y surprit Bruun, le chauffeur, qui espionnait par une
+fente; mais, sans faire autrement attention a l'incorrigible mouchard,
+il passa et, par le jardin sombre, rentra a la maison. Lorsqu'il ouvrit
+la porte du vestibule il entendit les pilons se ralentir et la machine a
+vapeur expirer dans un dernier soupir.
+
+Le souper etait pret. M. de Beule, l'air maussade, deja se dirigeait
+vers la salle a manger, suivi de sa femme, qui l'observait d'un air
+inquiet. Eleken vint servir et ils prirent leur repas en echangeant de
+rares paroles.
+
+Encore un jour qui s'achevait, semblable a tant d'autres jours en leur
+invariable monotonie.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Cela devint tres vite une habitude.... D'abord deux fois par semaine,
+puis trois fois et bientot quatre a cinq fois, M. Triphon se rendait le
+soir, dans l'obscurite, a la maisonnette du jardinier.
+
+Il y trouvait un chaleureux accueil, un bien-etre, dont la douceur lui
+manquait tant a la maison. Il avait sa place designee, a la petite table
+des dentellieres, a cote de Sidonie; il y etait tout a fait a l'aise,
+recu par tous comme s'il etait de la famille. De temps en temps il
+regalait la mere et les jeunes filles de punch ou de limonade, qu'il
+apportait enfouis dans les poches de son pardessus. Alors la joie etait
+grande, les joues s'empourpraient, les yeux brillaient. Parfois, il
+avait envie d'etre seul un moment avec Sidonie; mais, comme il y avait
+la ses soeurs, il allait quelques instants avec elle dans la petite
+chambre a coucher pres de la cuisine. D'abord, la mere s'y etait
+resolument opposee. S'ils desiraient etre seuls, ils n'avaient qu'a
+sortir. Ce qu'ils firent au debut; mais Kaboul les genait, en jappant et
+donnant la chasse au chat; ou bien il pleuvait ou neigeait; ils avaient
+peur aussi d'etre vus par les voisins. En verite, c'etait presque
+impossible par ce temps d'hiver; et en fin de compte la mere se resigna,
+bien qu'a contre-coeur, a leur ceder la petite chambre. Des lors ce fut
+regle: des qu'il entrait, Sidonie quittait sa chaise et son coussin et
+le suivait dans la chambrette. Les petites soeurs continuaient a
+travailler avec diligence: on entendait sans interruption tambouriner
+les petites bobines sur le papier glace des coussins. Sitot qu'elles
+s'arretaient, ne fut-ce qu'une seconde, la maman, bourrue, leur
+ordonnait de continuer. Elle etait fort irascible dans ces moments-la,
+et quand M. Triphon et Sidonie s'attardaient un peu trop a son gre, elle
+se mettait a faire du tintamarre avec les pelles et pincettes et ses
+casseroles autour de l'atre. Meme apres qu'ils etaient rentres dans la
+cuisine, sa mauvaise humeur persistait quelque temps; elle allait et
+venait a pas febriles qui maugreaient. Les petites soeurs alors
+n'osaient plus lever la tete et s'absorbaient, les yeux brillants et
+fixes, dans leur besogne. Lorsque le pere ou Maurice se trouvaient par
+hasard a la maison, les visites a la chambrette n'avaient pas lieu.
+
+Quant a ses projets d'avenir, M. Triphon n'en parlait pas, et personne,
+du reste, ne l'interrogeait la-dessus. De part et d'autre, on paraissait
+satisfait de la situation presente; plus tard elle se denouerait
+d'elle-meme. Il y avait entre eux une sorte d'accord tacite: M. Triphon
+continuerait a venir chez eux et s'occuperait de Sidonie et plus tard de
+l'enfant. Savoir s'il l'epouserait, cela demeurait dans le vague. Il
+fallait voir, attendre. Tout ce qu'il avait promis, solennellement, un
+soir de vive effusion et de tendresse, c'est qu'il n'en epouserait
+jamais d'autre. Cela suffisait. Ils etaient contents. Ils acceptaient la
+chose. La mere n'y avait mis qu'une seule condition: pas d'autre enfant,
+avant de l'avoir epousee. Il en avait fait la promesse formelle.
+
+Le pere et Maurice non plus ne voyaient pas d'inconvenients graves a ses
+visites repetees. Le pere avait bien dit qu'il fallait se tenir sur ses
+gardes, se mefier des voisins jaloux et de leurs commerages; mais il
+n'avait pas autrement insiste. Il ne comptait pas pour beaucoup dans la
+maison, le pere. Generalement, on le mettait au courant des choses apres
+qu'elles etaient arrivees; et il s'en arrangeait. Maurice signifiait
+moins encore. D'habitude on ne lui disait rien et il n'en demandait pas
+plus. On lui laissait simplement le loisir de constater le fait
+accompli, si ca l'interessait. En fait, les deux hommes ne savaient pas
+que M. Triphon venait si frequemment chez eux. Par ces longues soirees
+d'hiver, il pouvait arriver de bonne heure et etre reparti avant l'heure
+de leur retour. Et, lorsqu'ils ne trouvaient pas M. Triphon chez eux en
+rentrant, la plupart du temps ils ne s'informaient pas de sa visite; les
+femmes, de leur cote, s'etaient entendues pour n'en rien dire, si les
+hommes ne posaient aucune question. Lorsque M. Triphon y etait encore au
+moment ou pere et fils rentraient, les choses se passaient a peu pres
+comme la premiere fois: on se saluait avec un peu de gene; on echangeait
+quelques banalites sur le temps et la prochaine moisson; puis,
+distribution genereuse de cigares, qui etaient toujours acceptes avec le
+plus vif empressement. Apres quoi, M. Triphon prenait bien vite conge,
+pour ne pas les gener pendant qu'ils prenaient leur modeste repas. Pere
+et fils etaient resignes aussi bien que la mere et les soeurs; ils se
+sentaient trop las pour se tourmenter l'esprit a des histoires. Le mal
+etait fait. Evidemment, il eut mieux valu que cela ne fut pas arrive;
+mais elle n'etait ni la premiere ni la derniere qui se trouvait dans le
+meme cas. Et il y avait du moins une consolation: il serait riche plus
+tard et toujours a meme de prendre genereusement soin d'elle et de
+l'enfant. Du reste, il avait deja fait preuve de grande generosite. Il
+donnait a Sidonie et a sa mere a peu pres tout l'argent dont il
+disposait. Vraiment, il ne pouvait pas faire mieux pour le moment.
+L'accident qui arrivait a Sidonie aurait pu tout aussi bien etre
+l'oeuvre d'un garcon sans le sou, et alors les consequences auraient ete
+infiniment plus graves. Cette idee etait plutot reconfortante. Et, sans
+en convenir entre eux, le pere et le fils souhaitaient parfois que M.
+Triphon vint un peu plus frequemment les voir, a cause des bons
+cigares....
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ainsi se passa l'hiver. Il y eut d'abord des jours sombres, avec de
+lourds nuages, qui flottaient bas, comme s'ils etaient charges de boue;
+puis vinrent la neige et la gelee; puis le degel, puis encore de tres
+fortes gelees, suivies d'une neige abondante par un vent glacial. Toute
+la contree etait ensevelie sous l'immense nappe blanche, les
+maisonnettes semblaient plus petites et prenaient des tons decolores au
+milieu de tout ce blanc. La fumee des cheminees etait fauve et bistre
+dans le gris opaque du ciel.
+
+Les gens restaient chez eux, s'acagnardaient aux coins de l'atre, dans
+un besoin d'intimite et de bien-etre. Les grandes chambres des maisons
+cossues restaient glacees et sombres; la bonne chaleur vivifiante se
+gardait sous les solives basses et enfumees des humbles chaumines; et
+chaque fois que M. Triphon entrait dans la maisonnette de Sidonie, il y
+goutait une sorte d'intimite douillette qui n'existait pas chez ses
+parents et qui l'y retenait comme une longue et douce caresse. Il aurait
+bien voulu y rester toujours, la pipe aux levres, Kaboul roule en boule
+a ses pieds, les jambes allongees vers la flamme dansante de l'atre, ou
+ses yeux suivaient des pensees pleines de charme, l'esprit berce par le
+tambourinage leger des bobines, qui rebondissaient sur le carton glace
+des coussins de dentelliere. Il eut voulu y vivre, toujours, toujours,
+simplement et humblement, comme eux vivaient; il eut voulu partager leur
+frugal repas du soir, s'amuser doucement au bavardage des jolies filles,
+puis y dormir devant le feu, avec Sidonie dans ses bras. Pourquoi cela
+ne se pouvait-il pas? Pourquoi ne pouvait-il rester la, simplement et
+naturellement, comme Kaboul et Minou, d'abord des ennemis farouches, et
+maintenant des amis inseparables, enroules ensemble sur les dalles,
+devant la bonne chaleur du feu? Ils s'y endormaient comme des etres
+humains et M. Triphon contemplait ce spectacle en souriant, presque avec
+une pointe de jalousie.
+
+La vieille horloge, droite et raide comme une aieule dessechee dans son
+coin, comptait de son tic-tac lent et monotone ces instants de reposant
+bonheur qui s'egrenaient dans le neant. Le rouge de la flamme se
+refletait en danses capricieuses sur les cuivres luisants et les etains
+ternis le long des murs; le plafond bas aux solives brunes etait comme
+une cuirasse de protection et de securite, qui ne laissait rien entrer
+de l'inclemence du dehors, ne laissait rien echapper du charme et des
+delices du dedans. Parfois il se sentait la comme sur une ile
+bienheureuse, seule au milieu d'une mer mauvaise, gonflee de perils.
+
+Car, chaque fois, il y avait risque pour lui a s'y rendre, et risque
+aussi a s'en retourner. La neige rendait les nuits trop claires; chaque
+silhouette se detachait avec une inquietante nettete. Il etait presque
+impossible qu'on ne l'apercut pas quelque soir. Avec les jours plus
+longs, le danger grandissait. Comment s'arrangerait-il lorsque, le
+printemps et l'ete venus, les gens restaient parfois, jusque tard dans
+la nuit, a prendre le frais devant leur porte? Probleme qui lui
+paraissait insoluble et auquel il preferait ne pas penser encore.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Un soir qu'il etait assis la, comme de coutume a fumer sa pipe, aupres
+des dentellieres, des pas lents resonnerent au dehors, sur le dallage de
+briques le long du mur. Puis quelqu'un secoua la neige de ses sabots et
+des doigts discrets frapperent doucement a la porte.
+
+--Mon Dieu! Qui ca peut-il etre! s'ecrierent les jeunes filles
+inquietes.
+
+Bien sur, ni le pere, ni Maurice. Ce n'etait pas encore leur heure et
+ils ne frappaient pas a la porte pour entrer.
+
+--Continuez votre travail; j'irai voir, dit la mere, elle-meme troublee.
+
+Elle alla vers la porte. Les bobines, un instant arretees,
+recommencaient a tambouriner tout doucement.
+
+--Qui est la? cria-t-elle d'une voix aigre.
+
+--C'est moi, Ivo, repondit du dehors une voix enjouee.
+
+--Mon Dieu! C'est Ivo, notre voisin. Vite, M. Triphon, cachez-vous dans
+la chambre! dit Sidonie a voix basse.
+
+M. Triphon se leva d'un bond, entra dans la chambre. Mais il en
+ressortit aussitot, pour prendre Kaboul, qui etait reste endormi devant
+le feu. Au meme moment, la mere ouvrait la porte et Ivo, en entrant, se
+trouva nez a nez avec M. Triphon. Les yeux de la mere s'ecarquillerent
+d'angoisse et les jeunes filles ne purent reprimer un leger cri.
+
+Ivo, qui entrait en souriant, etait le petit teilleur de lin d'a cote,
+que M. Triphon voyait chaque soir en passant, dans son reduit
+poussiereux, en train de se demener sur sa planche a bascule en
+fredonnant une chanson, comme s'il ne travaillait que pour son plaisir.
+Ainsi que tout le monde au village, il connaissait bien M. Triphon, et
+une stupefaction profonde, melee de gene, parut sur ses traits, quand il
+le vit la, d'une facon aussi soudaine et inattendue. Un instant, il se
+figea dans une immobilite complete, bouche bee et les yeux ronds, puis
+il eut un mouvement comme pour deguerpir. Il se ressaisit neanmoins,
+prononca d'une voix timide un "Je ne derange pas", puis s'avanca d'un
+pas hesitant. Des flocons de neige restaient colles a sa casquette et
+ses epaules; et, a le voir la, saupoudre de blanc par-dessus la couche
+de poussiere jaunatre qui le couvrait des pieds a la tete, avec ses
+petits yeux bleus rieurs et sa barbe jaune ou la neige fondante faisait
+scintiller de menues etoiles d'argent, il faisait penser a un drole de
+bon petit saint Nicolas pour rire, descendu, au grand plaisir des
+enfants, des froids nuages sur la terre. Apres un "Bonsoir, tout le
+monde", il refusa de s'asseoir, parce qu'il n'avait pas le temps. Il
+sortit une petite bouteille de sa poche et demanda a la mere Neirynck si
+elle ne voulait pas lui preter un peu d'huile. Il n'en avait plus et il
+lui fallait absolument teiller ce soir encore une ou deux bottes de lin.
+
+--Mais oui, mon gars Ivo, mais oui, repondit la mere Neirynck, contente
+de pouvoir lui rendre service et d'acheter peut-etre ainsi sa
+discretion.
+
+Elle lui prit des mains la petite bouteille et fut la remplir a la
+jarre, dans l'arriere-cuisine.
+
+--Je crois qu'il neige, dit M. Triphon, sentant qu'il devait dire
+quelque chose. Je crains que ca ne recommence a tomber dru, ajouta-t-il
+avec un regard inquiet vers les volets fermes.
+
+--Oui, n'est-ce pas, m'sieu Triphon, repondit aussitot le petit
+teilleur. C'est trop, pas vrai? Faudrait du temps sec a present.
+
+Les jeunes filles, les joues en feu et agitant fievreusement leurs
+bobines, se melerent a la conversation.
+
+--Le pire, c'est pour les labours de printemps, dit Sidonie.
+
+--Oui, surencherit M. Triphon; et les charretiers donc, avec leurs gros
+chariots le long des routes. Chaque jour je suis etonne de voir rentrer
+les notres.
+
+--Oui mais, et quand le degel viendra!... ajouta Ivo d'un ton important.
+
+Les petites soeurs hochaient la tete d'un air grave et tout le monde
+etait d'accord qu'un temps pareil, s'il durait, c'etait la ruine. La
+conversation tournait aux plus sombres pronostics, comme de vieilles
+gens avec leur crainte enfantine de malheurs imaginaires. On eut dit que
+M. Triphon etait venu chez les Neirynck uniquement pour epiloguer sur ce
+chapitre sans fin et que tout le reste etait sans interet pour lui. La
+mere rentra avec la fiole remplie et la tendit au petit teilleur. Il
+sourit largement dans sa barbe blonde et se confondit en remerciements,
+promettant de rendre l'huile sous peu. Ca ne pressait pas, assura la
+mere Neirynck; et M. Triphon, sortant son etui, lui demanda s'il
+desirait fumer un cigare.
+
+--Ah! m'sieu Triphon, ca n'est pas de refus, vous savez! repondit le
+petit teilleur, dont toute la physionomie s'epanouit d'une joie
+gourmande.
+
+Il riait d'aise, comme un tournesol radieux, dans sa barbe blanche, M.
+Triphon lui donna trois beaux cigares, avec lesquels il disparut dans la
+nuit neigeuse, riant tout haut et titubant de joie.
+
+--Il ira raconter qu'il vous a vu; c'est un petit bavard, dit la mere
+d'un air anxieux en revenant de fermer la porte.
+
+--Je le crains aussi, repondit M. Triphon, la mine tres abattue.
+
+Les jeunes filles n'etaient pas aussi pessimistes.
+
+--Il se taira a cause des cigares, pour en avoir encore a l'occasion,
+dit Sidonie.
+
+Ses petites soeurs etaient du meme avis. Il avait interet a se taire.
+Mais la mere demeurait mefiante. "C'est un tel petit bavard!"
+repetait-elle en hochant la tete; et, pour la premiere fois depuis qu'il
+venait la, M. Triphon, inquiet, eut l'impression d'un grand danger
+immediat qui menacait son tranquille et doux bonheur. Il ne s'attarda
+pas ce soir-la. Il ne se sentait plus en securite. Ses adieux a Sidonie
+eurent quelque chose de triste et d'oppresse, comme s'il ne devait plus
+la revoir.
+
+Il neigeait a gros flocons quand il se retrouva dehors; et aussitot il
+entendit, dans le ronron de l'ecoussoir, fredonner le petit teilleur qui
+s'etait deja remis a l'ouvrage. Un instant il s'arreta, se demandant
+s'il ne ferait pas bien d'entrer dire un mot au bonhomme. Apres une
+minute d'hesitation, il resolut de n'en rien faire. Moins on le voyait,
+mieux cela valait. Il passa sur la pointe du pied, en risquant un regard
+furtif dans la petite baraque ou Ivo, sur la planche a bascule, se
+demenait dans le bruit et la poussiere, en chantant comme s'il
+trepignait de joie. M. Triphon sourit. Les flocons de neige avaient
+l'air de voltiger comme des papillons blancs vers la lumiere de la
+grangette; il eut l'impression que la-haut, dans le ciel sombre,
+travaillaient d'autres teilleurs innombrables. Ils etaient animes par la
+chanson d'Ivo; et tout cela se fondait en une harmonie etrange, ou il y
+avait de l'allegresse et aussi de la douleur.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Ce fut peu de jours apres cette aventure que M. Triphon crut remarquer
+un changement dans l'attitude des ouvriers de la fabrique a son egard.
+Ils l'observaient parfois avec un sourire bizarre, enigmatique et
+Feelken prit pour habitude, chaque fois qu'il l'apercevait, de lancer
+son "Fikandouss-Fikandouss", a quoi Leo repondait par un "Oooo ...
+uuuu ... iiii" rugissant. Les autres riaient: Free, immobile, perdu dans
+ses pensees, devant les pilons rebondissants; Berzeel, parfois bruyant
+et violent. Ollewaert s'enfoncait dans la bouche une chique enorme,
+comme s'il allait l'avaler; et meme ce Poeteken, d'ordinaire si
+tranquille et si timide et qui avait fini par epouser "La Blanche",
+s'oubliait a regarder M. Triphon avec des yeux brillants et vifs, qui
+semblaient receler un monde de sensations intimes. Pee, tout blanc comme
+un bonhomme de neige, quittait volontiers ses meules cliquetantes pour
+se meler aux choses mysterieuses qui se manigancaient pres des pilons et
+Bruun etait constamment derriere l'une ou l'autre porte, a ecouter et
+espionner. Seul, Pierken, comme toujours absorbe par les graves
+problemes sociaux qu'il etudiait dans son petit journal, ne s'occupait
+de rien; et Miel, cette espece de veau, qui ne comprenait goutte a ce
+qui se passait, restait la, bouche bee et immobile, a regarder aupres
+des autres.
+
+M. Triphon devenait chaque jour plus mefiant. Il avait l'impression
+qu'il se tramait quelque chose contre lui et s'inquietait de ne rien
+decouvrir. Son instinct l'avertissait de bien se tenir sur ses gardes.
+Le petit teilleur avait-il bavarde, comme le craignait la mere Neirynck?
+Savait-on, a la fabrique, qu'il continuait a frequenter Sidonie et
+allait chez elle? M. Triphon, desesperant d'elucider le mystere dans la
+"fosse aux huiliers", chercha a s'enquerir dans la "fosse aux femmes".
+Il y apprendrait peut-etre davantage. Mais la aussi lui fut opposee une
+attitude a laquelle il ne s'attendait pas. Des que les ouvrieres
+apercevaient seulement le bout de la queue de Kaboul, les conversations,
+qui allaient grand train jusqu'a ce moment-la, s'arretaient net. Au
+moment ou il entrait, plus un mot; ou bien, ce qu'elles disaient alors
+etait d'une telle banalite que l'on n'aurait pas eu l'idee d'ecouter ou
+de se meler a la conversation dans le fallacieux espoir d'apprendre rien
+de serieux. De meme, la facon d'etre des charretiers avait change. Pol
+faisait de droles d'allusions lorsqu'il etait ivre; et le "Poulet Froid"
+parlait avec une emphase bruyante de toutes sortes de bonnes choses que
+pouvaient se permettre les gens riches dans ce monde. Assez souvent
+Justin-la-Craque et son aide Komel venaient se meler a l'entretien; et
+alors cela devenait fou. Justin racontait des histoires a tomber a la
+renverse; Komel y ajoutait un mot de temps en temps, avec ses yeux
+aqueux d'ivrogne fixes avec un interet etrange sur M. Triphon, et son
+long nez rouge qui semblait rire tout seul dans sa face de suie.
+
+Enfin, a la maison aussi, M. Triphon put s'apercevoir d'un changement,
+qui y rendait l'atmosphere encore beaucoup plus pesante qu'elle n'etait
+deja. M. de Beule rodait par les couloirs et les pieces, gros de rage
+concentree, et on voyait bien que sa femme etait dans l'abattement et
+souvent ne savait comment s'y prendre pour n'etre pas rabrouee
+mechamment par son mari. Une sourde irritation suintait des murs; et
+Sefietje qui, tel un barometre, annoncait toujours avec exactitude les
+variations d'humeur de la famille, allait et venait en silence avec des
+soupirs. Quant a la deuxieme servante, Eleken, on ne la voyait presque
+plus. Des que son ouvrage etait fini, elle allait se cacher on ne savait
+ou; c'est a peine si on entrevoyait parfois un bout de sa jupe, en fuite
+derriere un mur ou une porte. Quelque chose de tres angoissant couvait
+partout; et, sans rien savoir de precis, M. Triphon ne doutait pas que
+l'orage ne fut pres d'eclater sur sa tete.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Il eclata, et, bien qu'attendu, plus brusquement et avec plus de
+violence que M. Triphon n'eut pense. Il eclata un dimanche soir, au
+moment ou M. Triphon sortait pour aller voir Sidonie.
+
+Accompagne de Kaboul, il avait deja la main sur le bouton de la porte,
+quant tout a coup M. de Beule, surgissant de son bureau, lui demanda
+d'un ton bref:
+
+--Ou allez-vous?
+
+M. Triphon perdit la tete. Depuis des mois son pere ne lui adressait
+plus la parole, ne s'occupait pas de lui, repondait a peine, par un
+grognement hargneux, a son salut matin et soir. M. Triphon fut tellement
+interloque par ce changement soudain qu'il resta quelques instants
+immobile, la main sur le bouton de la porte, sans trouver de reponse.
+
+--Eh bien? Vous n'avez pas compris? Je vous demande ou vous allez?
+repeta M. de Beule d'un ton acerbe.
+
+--Faire un petit tour, dit a la fin M. Triphon en regardant son pere
+d'un air mal assure.
+
+--Un tour chez les garces! tonna M. de Beule avec fureur.
+
+Et, d'une voix menacante, autoritaire:
+
+--Vous resterez ici, nom de nom! Ou bien vous ne remettrez plus les
+pieds a la maison!
+
+--Comme vous voudrez, repondit M. Triphon sans se facher ni demander
+aucune explication.
+
+Et, lentement, il rebroussa chemin.
+
+Mais la colere de M. de Beule ne s'apaisait pas devant pareille
+humilite; il bouillonnait interieurement; tout son etre fremissait. Sa
+femme, qui de loin l'avait entendu "partir" en face de son fils,
+accourut en larmes, avec des gemissements. M. Triphon comprit nettement
+qu'ils savaient tout et qu'une scene violente devait avoir eu lieu deja
+entre les deux epoux. M. de Beule, se retournant contre sa femme, a
+nouveau l'abreuva de violents reproches, comme si elle seule etait la
+cause de tout. C'etait elle qui l'avait ainsi eleve; elle qui toujours
+s'etait montree faible, beaucoup trop faible pour ce fils aux mauvais
+penchants; elle qui en avait fait un faineant; elle qui avait introduit
+dans la fabrique cette fille ... cette ... cette roulure, cause unique
+de toute leur honte et de tous leurs malheurs. M. de Beule, "partait"
+comme un dement; il ne se possedait plus; sa femme ne cessait de pleurer
+et de gemir, tandis que M. Triphon, devant cette violente sortie,
+demeurait stupefait de les voir ne rien ignorer, jusqu'aux moindres
+details, de ses escapades reiterees. Evidemment, ils etaient renseignes
+depuis longtemps; et cela avait du fermenter et bouillonner en eux,
+alors que lui vivait dans la douce et trompeuse illusion qu'ils
+ignoraient tout. Le nom de Sidonie ne fut meme pas prononce. C'etait du
+reste bien superflu. Tous comprenaient parfaitement, encore que M. de
+Beule, eh laissant deborder sa rage et son mepris, employat parfois le
+pluriel dans ses invectives, comme si son fils se fut compromis avec une
+ribambelle de femmes perdues. Enfin, en quelques mots secs, haches, il
+dicta ses conditions: Rompre sur-le-champ avec cette femme et retourner
+a une existence convenable, ou quitter la maison immediatement, sans
+remission ni retour. "C'est la fable de toute la commune!" rugit-il. "Je
+n'ose plus me montrer dans la rue! Les honnetes gens me tournent le
+dos!"
+
+M. Triphon sentit comme un froid glacial qui le penetrait jusqu'aux
+moelles, ainsi qu'une faiblesse etrange qui lui coupait les jambes. Il
+avait bien eu certaines craintes, cette sensation vague et angoissante
+que l'aventure ne pouvait pas durer ainsi, indefiniment. Mais il
+n'aurait jamais cru, non, jamais, en etre deja a ce point d'avoir a
+choisir sans plus feindre ni tergiverser; choisir, comme on choisit
+entre la vie et la mort....
+
+Que faire maintenant? Ou aller, que devenir, a present que le fil etait
+si brusquement, si brutalement tranche entre elle et lui? C'etait le fil
+meme de l'existence. On venait de lui enlever soudain tout ... tout ce
+qui valait la peine de vivre. Son esprit chancelait; il etait etourdi
+par ce vide immense, cet abime de neant qu'il sentait tout a coup en
+lui, la meme ou, l'instant auparavant, s'entassaient encore des tresors
+de joie. Il aurait voulu s'indigner, defendre son bonheur, se revolter
+avec rage contre les obstacles et il n'en avait plus la force. Il ne
+sentait plus que sa faiblesse: son infinie, son impuissante et
+desesperante faiblesse.
+
+--C'est bien, dit-il soumis; c'est bien.
+
+Et il le repeta encore comme si, dans sa noire desolation, il ne
+trouvait plus d'autres mots: "C'est bien; c'est bien!" Tout de meme, en
+une revolte soudaine, il se facha. Il lanca un regard mauvais a son pere
+et gronda, tout fremissant:
+
+--Pas besoin de faire tant de boucan.
+
+M. de Beule ne repondit pas. Sans doute estimait-il en avoir assez dit.
+Les epaules gonflees, il rentra dans son bureau, pendant que sa femme,
+les mains jointes, implorait des yeux M. Triphon. Sefietje, les
+pommettes rouges d'agitation, parut dans le couloir pour demander un
+detail a Mme de Beule concernant le souper; le bout de la jupe d'Eleken
+disparut en coup de vent derriere une porte. Kaboul, surpris que son
+maitre n'eut pas ouvert la porte d'entree, d'impatience se mit a bailler
+tout haut. Muche, qui etait reste dans le couloir, vint flairer
+meticuleusement son collegue, comme si c'etait un chien etranger qu'il
+rencontrait la pour la premiere fois. Rassure par son examen, il se mit
+a gratter a la porte du bureau de M. de Beule. Celui-ci l'entr'ouvrit,
+le petit chien se faufila par l'ouverture en fretillant de la queue et
+la porte se referma avec un bruit sec, au son hostile dans l'oppressant
+silence.
+
+On eut dit que la maison meme grondait, menacante et hargneuse.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Les jours qui suivirent furent sinistres. M. Triphon avait l'impression
+qu'il etait surveille, espionne, suivi, partout ou il allait. Il n'avait
+plus confiance en personne; et sa haine contre le petit teilleur etait
+feroce, car il ne doutait pas un seul instant que celui-ci n'eut tout
+ebruite.
+
+Il n'avait plus revu Sidonie. Il n'osait y retourner. Mais il lui avait
+tout explique dans une lettre et, surexcite par tant d'obstacles, fait
+le serment solennel que jamais, quoiqu'il arrivat, il ne la quitterait.
+Il jurait de la revoir malgre tout, de meme que rien au monde ne
+l'empecherait de s'occuper d'elle et de l'enfant qui allait naitre;
+seulement, il lui fallait prendre patience, attendre que les
+circonstances devinssent plus favorables. Il lui disait comme il etait
+desole de ne plus aller chez elle, de ne plus avoir de ses nouvelles;
+mais cela aussi reviendrait, avec le temps, quand l'orage se serait peu
+a peu apaise.
+
+Dans l'usine, sur les physionomies et dans la facon d'etre des ouvriers
+a son egard, il pouvait observer, et presque lire, l'effet produit par
+la scene a la maison. Evidemment, ils etaient au courant de tout et ils
+le narguaient en silence, parfois avec de vagues allusions, le plus
+souvent d'un simple regard ou d'un sourire et toujours avec une joie
+maligne. Feelken, par exemple, avait maintenant un petit ton special et
+agacant pour prononcer son "Fikandouss-Fikandouss", lorsqu'il apercevait
+M. Triphon; de meme que Leo mettait on ne sait quel insupportable
+sous-entendu moqueur et sournois lorsqu'il lancait, en nuance quelque
+peu attenuee, son odieux "Oooo ... uuuu ... iiii". Il supportait mal le
+regard fixe et le sourire muet de Free, Berzeel et Ollewaert; et, un
+jour, sa fureur eclata devant la face stupide de Miel, qui etait la a
+bayer devant lui, immobile, comme s'il considerait une bete curieuse.
+
+--Espece de veau! Qu'est-ce que tu as a me bayer ainsi a la figure!
+s'ecria-t-il d'une voix tonnante, avec des yeux furibonds.
+
+--Ha ... ha ... sais pas, moi! s'effara Miel, abasourdi.
+
+--Occupe-toi de ton travail, nom de Dieu! grogna M. Triphon en lui
+tournant le dos.
+
+Cette sortie inattendue ne manqua pas de faire impression. Les visages
+des ouvriers devinrent tout a coup serieux et ils n'eurent plus
+d'attention que pour leur besogne. Un bref instant M. Triphon sentit en
+lui la force et le prestige d'une victoire remportee. Tout plein de
+lui-meme, fier, il quitta la "fosse aux huiliers" et s'achemina a
+travers la cour vers la "fosse aux femmes". Mais avant d'en atteindre la
+porte, il s'arreta, l'oreille tendue, les sourcils fronces de colere.
+Derriere son dos, dans l'huilerie, retentissait un vacarme de possedes.
+Leo rugissait a tue-tete son abominable "Oooo ... uuuu ... iiiii ..." et
+le "Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss" de Feelken faisait rage, pendant
+que les autres riaient, gueulaient, chahutaient, comme en une folie
+d'emeute.
+
+--Nom de nom de nom de Dieu! repetait M. Triphon en trepignant de
+fureur.
+
+Dans la cour arrivait Justin-la-Craque avec une barre de fer, suivi de
+son aide Komel, qui portait une pince et un marteau. Tous deux etaient
+visiblement sous l'influence de la boisson. Justin se planta devant M.
+Triphon, le regarda fixement de ses yeux vitreux, et commenca a
+fredonner en sourdine son obsedant _O Pepita_. Il s'arreta net, grinca
+des dents et, comme en un acces de rage concentree:
+
+--Ooooo ... Monsieur Triphon! Oooo ... monsieur Triphon, si vous saviez
+ce que moi je sais!
+
+--Qu'est-ce que vous savez, Justin? demanda M. Triphon agace.
+
+--Oooo ... Pepita! Pepita! Pepita! gronda l'ivrogne en sourdine.
+
+Puis, brusquement, tres haut, avec une petite voix d'enfant:
+
+--Ooooo ... Pepita! Pepita! Pepita!
+
+--Et puis, qu'est-ce que vous savez? insista M. Triphon impatiente.
+
+Justin-la-Craque secoua la tete avec vehemence et ne dit plus rien. Il
+se hata vers la fabrique, comme s'il n'avait plus une minute a perdre;
+et Komel le suivit, hochant la tete en souriant, avec un drole de
+fretillement de son long nez rouge, qui faisait penser a un bec de
+dindon. Tous deux disparurent dans le vacarme assourdissant de la "fosse
+aux huiliers".
+
+Soudain apparut la queue en trompette de Muche, suivi de M. de Beule,
+gonfle, cramoisi, terrible. Il fronca comme un ouragan dans l'huilerie
+et aussitot M. Triphon l'entendit "partir" avec frenesie; les
+perturbateurs avaient leur compte. Le bruit de ses eclats de voix
+dominait le tonnerre trepidant des pilons. Il hurlait, comme toujours,
+qu'il flanquerait tout le monde a la porte, et, hoquetant de rage, il
+revint avec Muche dans la cour, bouscula M. Triphon en jurant et se
+precipita dans la "fosse aux femmes", ou il recommenca a "partir" avec
+ardeur, bien qu'elles ne fussent pour rien dans l'affaire.
+
+M. Triphon s'en alla prudemment avec Kaboul faire un tour au jardin.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le cher printemps allait venir....
+
+Les derniers vestiges de la neige, qui trainaient encore, des semaines
+apres le degel, ca et la sur l'herbe des pres, comme des loques blanches
+oubliees, avaient enfin fondu. Toute la terre delicieusement
+reverdissait, degageait ses aromes grisants au tiede soleil d'avril. Les
+coucous jaunes et les anemones blanches fleurissaient deja le long des
+ruisseaux redevenus limpides; et l'herbe, par places encore mouillee et
+imbibee comme une eponge, s'etoilait d'innombrables paquerettes. Le
+ciel, devenu bleu, paraissait tres haut, tres haut; et les alouettes,
+invisibles ou pas plus grosses en apparence que des moucherons, y
+chantaient ... chantaient, partout ... partout ... comme si la terre et
+le ciel se mettaient a chanter. Aux branches des peupliers se gonflaient
+les bourgeons; de loin on eut dit de grandes perruques blondes, avec des
+papillottes. Et deja on voyait des papillons, blancs ou jaune-citron,
+avec des ailes toutes fraiches, toutes neuves, depliees pour la premiere
+fois.
+
+M. Triphon etait d'humeur melancolique. Son etat d'ame et le renouveau
+accusaient la discordance. Il pensait a Sidonie et une emotion attristee
+le serrait a la gorge. Il songeait aussi a l'amour en general et sentait
+lui peser sa solitude. Cela aurait ete si bon, dans ces premiers beaux
+jours de printemps, d'avoir a cote de soi une femme aimee. Si bon de ne
+pas aller son chemin tout seul et perdu de par le monde, alors que tous
+les etres vivants se rejoignaient irresistiblement dans l'amour. Si bon,
+a l'heure douce et mysterieuse du crepuscule, ou la terre s'estompait en
+gris-fauve et le ciel prenait des teintes verdatres, d'etre assis aupres
+de Sidonie devant sa petite porte a regarder les etoiles naissantes et a
+respirer l'odeur des champs. Et il eut ete bon aussi, sans doute, de se
+promener dans le beau grand jardin familial avec Josephine Dufour en
+faisant ensemble de beaux projets d'avenir: longs voyages en des pays
+lointains et fabuleux, ou calme bonheur au foyer, dans le confort et le
+bien-etre. Le printemps, c'etait quelque chose de riche et de
+bienheureux, quelque chose qui voulait jouir, et jubiler, et chanter,
+voulait palpiter, etreindre! Le printemps etait comme une porte
+etincelante et sublime, toute large ouverte sur un horizon de feerie ou
+rutilait la grande fete de l'existence: la longue et riche fete du
+voluptueux ete, dont chacun devait avoir goute avant de pouvoir dire
+qu'il avait reellement vecu.
+
+M. Triphon n'avait pas vecu et ne vivait pas. Il le sentait avec une si
+vive amertume a cette heure! Il sentait la veulerie de son existence,
+seul au monde dans la monotonie de sa jeunesse, a cote d'un pere tyran
+et d'une mere tyrannisee. Il sentait cet esseulement avec une acuite
+torturante; il en souffrait jusqu'a la demence; et il lui faisait
+horreur, comme a un egare ou un aveugle a qui l'on dirait de retrouver
+sa route dans un desert sans bornes. Le cher printemps, qui devait
+rendre les gens heureux, lui faisait mal et il fuyait son douloureux
+enchantement. Il aimait encore mieux la lugubre fabrique, ou d'autres
+malheureux passaient les radieuses journees; sa lourde tristesse y etait
+en harmonie avec l'atmosphere ambiante, tel un oiseau habitue a sa cage.
+
+Un jour qu'il y rodait ainsi, controlant machinalement l'ouvrage, le
+rectangle de soleil qu'y dessinait la porte d'entree s'obscurcit
+brusquement comme au passage d'un nuage, et il vit la silhouette d'un
+homme, debout sur le seuil, qui lentement s'avanca vers lui, un sac plie
+en deux sous le bras. M. Triphon allait deja a sa rencontre pour lui
+demander ce qu'il desirait, quand tout a coup ses sourcils se
+froncerent, et il se retint a peine de le chasser d'un geste
+categorique. L'homme devant lequel il se trouvait n'etait autre qu'Ivo,
+le petit teilleur de lin, voisin des Neirynck, celui que M. Triphon
+accusait d'avoir jase.
+
+Le petit bonhomme, cependant, ne semblait nullement se douter du
+sentiment qu'il eveillait. Souriant d'un air mysterieux il s'approcha de
+M. Triphon, avec un bonjour aimable, et lui demanda s'il pourrait avoir
+un petit sac de farine. M. Triphon, haineux et vindicatif, fit signe a
+Pee le meunier de s'en occuper, tourna les talons et s'en alla sans
+faire autrement attention a l'individu. Ivo, un moment interloque, le
+suivit d'un pas hesitant; et, brusquement dans le tapage des pilons,
+pendant que Pee remplissait le sac, il chuchota a l'oreille de M.
+Triphon ces mots qui le firent frissonner:
+
+--J'ai des nouvelles pour vous, monsieur Triphon; une lettre.
+
+--Ah! dit machinalement M. Triphon, pendant qu'il considerait le petit
+homme d'un regard stupefait.
+
+Et, lorsqu' Ivo eut pris le petit sac rempli des mains de Pee, il le
+suivit dehors, a travers la cour, jusque sous la grande porte
+charretiere.
+
+--Voila, dit Ivo, dans un coin sombre, en lui mettant vivement
+l'enveloppe dans les mains.
+
+M. Triphon dit merci a voix basse, donna un pourboire a l'homme et s'en
+fut a grands pas vers le jardin. A l'ecart, a l'ombre des sapins
+soupirants sous la brise, il dechira le pli, le coeur battant a grands
+coups precipites. D'un rapide regard il parcourut les lignes, qui lui
+semblaient incoherentes et troubles. Il retourna le papier d'une main
+febrile et lut la signature tracee d'une main hesitante et
+inexperimentee:
+
+ Votre devouee
+ Elisa NEIRYNCK.
+
+Il s'arreta oppresse, le regard trouble, comme si un voile flottait
+devant ses yeux. D'un geste machinal de la main a son front il essaya
+d'eloigner quelque chose. Puis il reprit la lettre aux premieres lignes
+et lut ces mots, qui furent comme autant de soufflets: "Un si joli petit
+mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout a fait et Sidonie
+veut qu'il porte votre petit nom comme nom de bapteme".
+
+Effare, ahuri, M. Triphon regarda autour de lui. Etait-ce un reve, ou y
+avait-il la, cache quelque part, un esprit moqueur qui s'amusait de lui?
+Comment! Un enfant etait ne dont il etait le pere et qui porterait son
+nom! Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Comment ne l'avait-on pas
+prevenu, consulte! Etait-ce possible de donner a un enfant le nom de
+quelqu'un sans autorisation prealable! M. Triphon avait l'impression
+qu'on se jouait de lui: l'impatience et la colere l'envahissaient. La
+lettre a la main, il marcha quelques instants d'un pas agite sous les
+sapins murmurants, dans un pietinement farouche de bete en cage. Il
+agirait, il lui fallait agir, empecher cela; mais que faire? Ce qu'il
+avait tenu secret durant de longs mois se trouvait brusquement jete en
+pature a la curiosite malsaine et a la malveillance publique.... "Ah!
+non! Ah! non!" dit-il tout haut en se demenant sous les sapins. "Ah!
+non! pas ca, pas ca!" Mais d'abord il fallait lire la lettre en entier;
+et, le dos contre un sapin, les sourcils fronces et les nerfs tendus, il
+lut:
+
+"MONSIEUR TRIPHON,
+
+"Je prends la plume en main pour vous faire savoir que cette nuit
+Sidonie a mis au monde un enfant et que tout s'est tres bien passe.
+C'est un petit garcon et un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et
+qui vous ressemble tout a fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit
+nom comme nom de bapteme. Il sera deja baptise quand vous recevrez cette
+lettre et Maurice sera parrain et moi marraine. Et maintenant, monsieur
+Triphon, c'est le plus grand desir de Sidonie que vous venez voir le
+plus vite possible votre joli petit bebe et la consoler. Elle desire
+tellement vous voir, monsieur Triphon, vous ne pouvez pas vous figurer
+ca et vous pouvez avoir entiere confiance en Ivo; nous lui avons donne
+un bon pourboire et il a promis de ne pas bavarder et il montera la
+garde pendant que vous etes chez nous et il viendra nous prevenir s'il y
+avait quelque chose. Venez donc aussi vite que possible, monsieur
+Triphon, vous pouvez tres bien le faire car il fait encore sombre
+d'assez bonne heure et vous serez tres fier de votre beau bebe quand
+vous le verrez.
+
+"Dans l'attente de votre visite, avec bien des compliments de Sidonie et
+de nous tous, je signe
+
+ Votre devouee
+ "ELISA NEIRYNCK,
+ soeur de Sidonie".
+
+M. Triphon respira profondement, avec effort. Un poids immense semblait
+l'oppresser et lui couper la respiration. Ses mains etaient moites ainsi
+que son front. Il eut l'impression d'avoir beaucoup vieilli tout a coup,
+accable qu'il etait d'une responsabilite jusque-la inconnue. Il etait
+pris entre les mailles d'un filet, il essayait en vain de se degager.
+
+Glissant la lettre dans sa poche il recommenca a marcher de long en
+large sous les sapins. Sa colere etait tombee, mais toute son angoisse
+demeurait. Il etouffait sous les arbres, ce murmure l'exasperait.
+L'envoutement des branches noires lui devenait insupportable; il avait
+besoin de mouvement et d'espace, de recueillement solitaire, pour
+reflechir a ce qui lui arrivait, se tracer une ligne de conduite ferme
+et inebranlable.
+
+Il passa le petit pont jete sur le ruisseau, la porte dans la haie, et
+se trouva avec Kaboul dans les champs. Comme tout y etait divinement
+calme et reposant! Comme tout y semblait bon, tout au bonheur d'exister,
+exempt de soucis! Les paysans etaient occupes a leur saine besogne et
+dans le ciel leger les alouettes chantaient avec allegresse la douceur
+benie du printemps. Une fraiche odeur de seve et de renouveau montait de
+la terre.
+
+M. Triphon secoua energiquement la tete, comme pour se debarrasser d'un
+joug insupportable. "Je n'irai pas! Je n'irai pas!" se dit-il a voix
+haute, a lui-meme. Non; il n'irait pas voir Sidonie et son enfant. Il ne
+voulait pas; cela ne se pouvait pas. Il en prevoyait les suites
+inevitables: l'orage violent a la maison, le scandale public, son
+existence desormais impossible au village. Comme un trait de feu,
+l'image de la pudibonde Josephine Dufour passa dans son esprit et il
+rougit de honte. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait l'evenement!
+Que ferait-elle lorsqu'elle le rencontrerait? A cette heure il devait
+etre tombe si bas dans son estime qu'en realite il n'existait plus pour
+elle; cette pensee humiliante le faisait horriblement souffrir. De
+nouveau, il secoua violemment la tete pour ecarter cette idee
+intolerable. Ne plus songer a tout cela. C'etait mort. C'etait une chose
+que de ses propres mains il avait tuee.
+
+Mais alors quoi? Que lui restait-il dans l'avenir? Rien. Il n'y avait
+plus d'avenir pour lui. Plus d'illusion, d'ideal, d'espoir: plus rien
+que la monotonie rampante des annees, avec le fantome de sa faute, qui
+lui fermait toutes les issues. Alors c'etait la son seul recours? Plus
+que ca, Sidonie et rien d'autre, comme unique et supreme refuge? Il ne
+savait pas, sa tete bourdonnante se perdait, ses mains tremblaient, il
+se sentait faible et desempare comme un petit enfant. Brusquement, il
+s'affaissa par terre et eclata en larmes de desespoir. Les pleurs le
+soulagerent. Un peu de clarte se fit dans son esprit et quelque
+apaisement dans son ame. Il s'essuya les yeux et se remit debout. La
+terre feconde que son corps venait de presser exhalait une si bonne
+odeur et le chant des alouettes tant de bonheur, comme s'il n'y avait
+que joie et bonte genereuse ici-bas. Serait-ce donc un tel crime d'aller
+la voir? N'etait-ce pas, au contraire, tout naturel? N'etait-ce pas un
+devoir, oui, un devoir pour lui, ne fut-ce que pour consoler Sidonie,
+comme la petite Elisa lui avait demande dans sa lettre?... Il pouvait le
+faire!... Il pouvait, s'il voulait. Surtout maintenant, sans retard,
+avant que la nouvelle sensationnelle se fut repandue dans le village.
+Jusque-la il avait obei; apres la scene violente avec son pere, il
+n'avait plus essaye de revoir Sidonie, et l'active surveillance qui le
+persecutait s'etait peu a peu relachee. L'atmosphere semblait moins
+hostile a la maison, ces derniers temps. Il pouvait se risquer une fois,
+en tout cas.
+
+Cette pensee le reconforta, lui rendit quelque courage. Lentement, il
+revint a travers champs vers la fabrique, murissant son plan.... Eh
+bien, oui, il irait. Tout au moins il le tenterait, ce soir meme. Sitot
+apres le souper. La journee promettait une belle soiree printaniere; il
+y aurait un peu de lune; cela pourrait sembler tout naturel qu'il fit un
+petit tour au jardin avec Kaboul, avant de monter se coucher. Il
+filerait par le jardin et, en faisant un detour, pour eviter le village,
+il arriverait chez elle. Il ne resterait qu'un tout petit moment,
+quelques minutes a peine, tout juste le temps d'embrasser Sidonie et de
+lui donner courage. On ne s'apercevrait de rien a la maison.
+
+Il regarda sa montre. Six heures. Le soleil s'inclinait sur l'horizon,
+rouge dans des buees oranges, derriere le feuillage des arbres qui
+ressemblait a de fines dentelles d'un vert transparent et tendre.
+Silencieuses les alouettes redescendaient de l'azur vers leurs nids; les
+paysans rentraient avec leurs attelages; a la cime d'un peuplier, petite
+tache noire dans la verdure legere, chantait un merle, le bec tourne
+vers l'occident, qui racontait sans fin, de sa voix monotone et un peu
+rauque, toutes les merveilles qu'il voyait de la-haut.
+
+M. Triphon rentra dans la fabrique. Une agitation sourde faisait battre
+plus rapidement son coeur. Deja le plan lui semblait moins facile. La
+petite porte du jardin etait fermee a clef, la nuit, et la clef restait
+a la maison. Il eut ete risque de la mettre dans sa poche sans rien
+dire. Mieux valait se glisser par une breche de la haie. Il retourna au
+jardin, inspecta les lieux, decouvrit la breche qu'il cherchait,
+derriere des buissons, dans un coin, pres du ruisseau. C'etait parfait.
+Il se sentait ragaillardi. Derechef, le plan lui apparut d'une execution
+facile.
+
+A la fabrique, dans le vacarme des pilons, Sefietje circulait avec la
+goutte du soir. M. Triphon la vit entrer dans la "fosse aux huiliers",
+suivie a pas de loup par Bruun, le chauffeur, qui resta a l'epier par
+une fente de la porte. M. Triphon haissait cet homme pour sa constante
+habitude de ruse et d'espionnage. Il le detestait doublement, maintenant
+qu'il avait lui-meme quelque chose d'important a cacher. Toute manoeuvre
+secrete l'inquietait, par le rapport qu'elle pouvait avoir a l'evenement
+sensationnel que le petit teilleur de lin etait venu annoncer. Il
+bouscula sans menagement l'espion et penetra dans l'huilerie. Sefietje
+se trouvait avec sa bouteille au milieu des "huiliers", qui
+l'entouraient pendant qu'elle remplissait le verre; les pommettes
+rouges, signe indubitable chez elle de grande agitation interieure, elle
+semblait leur raconter des choses qui les interessaient prodigieusement.
+L'inusite de ceci frappa M. Triphon. D'ordinaire, Sefietje parlait le
+moins possible avec ces hommes qu'elle detestait violemment.
+Saurait-elle deja la grosse nouvelle et etait-elle en train d'en parler?
+M. Triphon, faisant un effort sur lui-meme, s'approcha des "huiliers",
+comme si de rien n'etait.
+
+Aussitot le groupe se dispersa et Sefietje continua sa tournee avec son
+verre et sa bouteille. Les pilons rebondissaient et cognaient; le soleil
+couchant tendait en diagonale, a travers les vitres de la chambre des
+machines, une poutre d'or transparente dans le trou sombre; M. Triphon
+ne s'attarda pas plus que d'habitude: il observa de cote le visage des
+"huiliers" et se dirigea vers la "fosse aux femmes". Mais a peine
+avait-il ferme la porte derriere lui qu'une clameur sauvage s'eleva.
+Feelken repetait avec une obstination agacante son insupportable
+"Fikandouss-Fikandouss", Leo mugissait son effarant "Oooo ... uuuuu ...
+iiiii" et les autres riaient d'un rire enorme dans le tonnerre des
+pilons. "Sacredieu! Ils savent!" ragea M. Triphon. D'un mouvement
+brusque, il fit demi-tour, pret a rentrer dans l'huilerie pour demander
+des explications. Une seconde de raisonnement plus calme le retint. Il
+etouffa un juron de fureur et entra chez les femmes.
+
+Il y retrouva Sefietje avec sa bouteille et son verre, entouree cette
+fois par les ouvrieres qui buvaient ses paroles. Leurs yeux brillaient,
+les bouches etaient ouvertes d'etonnement, tout travail semblait arrete.
+Mais des qu'on l'apercut, fini! toutes s'occupaient exclusivement de
+leur ouvrage, tandis que Sefietje, les joues en feu, se hatait de
+remplir le verre pour quitter l'atelier, sitot servie la derniere
+ouvriere. M. Triphon bourra sa pipe et les regarda toutes d'un coup
+d'oeil circulaire plein de mefiance. Mais rien ne trahissait leurs
+pensees; elles parlerent un moment du temps, qui etait vraiment
+extraordinaire pour la saison; et, comme M. Triphon ne repondait rien,
+toutes garderent pareillement le silence: un silence genant, qui dura
+deux ou trois minutes, jusqu'a ce qu'il comprit l'inutilite d'une
+attente plus longue et, la mine renfrognee, quittat l'atelier.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+A la maison regnait un etat d'esprit bizarre, obscur et incertain. Dans
+la cuisine, decidement, il n'etait point normal. Sefietje se trahissait
+par une agitation insolite. Eleken semblait ne point connaitre une
+seconde de repos; ses allees et venues etaient continuelles, et sans
+cesse ses jupes passaient et repassaient en coup de vent derriere les
+portes. L'attitude de sa mere inspirait des doutes. Savait-elle? Ne
+savait-elle pas? Il hesitait. Parfois elle le regardait avec une
+tristesse grave; l'instant d'apres, rien ne lui semblait change, et elle
+avait son visage de toujours. En tout cas, son pere ne savait rien,
+c'etait certain. Il montrait a table son humeur habituelle, sans aucune
+amenite, mais aussi sans hostilite apparente. Il etait meme plus
+communicatif que de coutume; il parla longuement de ses
+affaires--naturellement--sous un jour qui n'etait pas trop sombre.
+
+M. Triphon, qui sentait venir l'heure de son entreprise hasardeuse,
+mangeait, le coeur battant, avec effort. Les morceaux lui restaient dans
+la gorge, mais il les avalait tout de meme, pour ne pas eveiller de
+soupcons. Sa mere s'en apercut pourtant et lui demanda, avec une
+sollicitude debonnaire:
+
+--Tu n'es pas bien, mon garcon?
+
+--Oh! si, si, dit-il, je n'ai pas grand'faim, voila tout.
+
+Et il posa sa fourchette. M. de Beule leva les yeux dans la direction de
+son fils et ses sourcils se contracterent d'un air reveche. M. Triphon
+tressaillit. "Saurait-il tout de meme quelque chose?" se demanda-t-il.
+Mais il se remit promptement. M. de Beule, son assiette garnie pour la
+seconde fois, se remit a parler de l'etat de ses affaires, et M. Triphon
+pensa: "Ce n'est rien, c'est sa mauvaise humeur naturelle, qui, sans
+raison, se manifeste tout a coup".
+
+Eleken, croyant que la famille avait fini de souper, entra pour
+desservir; mais, a la vue de M. de Beule qui mangeait encore, elle se
+hata de deguerpir avec une sorte d'effroi, sans meme entendre ce que Mme
+de Beule lui demandait. M. de Beule, derange par ce va-et-vient rapide,
+leva des yeux chagrins et bougonna:
+
+--Qu'y a-t-il donc? Pourquoi court-elle ainsi!
+
+Sans attendre la reponse, il reprit, en appuyant sur d'infimes details,
+ses longues considerations d'ordre commercial. Il s'adressait
+exclusivement a sa femme, qui ecoutait, les traits fatigues.
+
+Eleken rentra pour servir le dessert. A nouveau elle avait presque
+disparu avant que Mme de Beule eut eu temps de lui expliquer ce qu'elle
+desirait. M. de Beule lui lanca un mauvais regard, mais sans rien dire.
+M. Triphon mastiquait un morceau de tarte, s'efforcant de manger tres
+lentement. Quand il eut fini il se leva et, d'un air aussi calme, aussi
+naturel que possible, comme il faisait chaque soir, il quitta la salle a
+manger.
+
+Kaboul, selon son habitude, l'attendait derriere la porte, pour faire un
+tour. Dehors, il ne faisait pas encore tout a fait sombre. Une belle
+lumiere doree, limpide eclairait la baie vitree donnant sur le jardin et
+M. Triphon excita a voix basse son petit chien, qui se mit aussitot a
+japper d'une voix percante, en sautant sur la porte. M. Triphon la lui
+ouvrit et ensemble ils gagnerent le jardin.
+
+D'abord il n'alla pas plus loin. Il avait ramasse une pomme de terre; il
+la lancait sur le gazon et Kaboul la rapportait, tres anime par le jeu.
+Les servantes pouvaient le voir par les fenetres de la cuisine, et ses
+parents, de meme, par les baies vitrees de la verandah. Et ainsi, petit
+a petit, imperceptiblement, suivant chaque fois de quelques pas la pomme
+de terre lancee et rapportee, il avancait tout doucement dans le jardin
+crepusculaire jusqu'au moment ou il fut hors de vue. Alors, brusquement,
+de toute la vitesse de ses jambes, il se mit a courir. Il passa en
+trombe le petit pont du ruisseau, s'elanca le long de la rive, piqua
+dans la breche de la haie. Kaboul l'avait suivi, comme il faisait
+toujours; mais, devant ce passage insolite par une breche, il se
+rebiffa, arc-boute des quatre pattes, et refusa d'aller plus loin.
+"Kaboul!... Nom de Dieu!" rugit M. Triphon d'une voix sourde. Au lieu
+d'obeir et de suivre son maitre, Kaboul tout a coup se mit a aboyer
+d'une voix stridente. M. Triphon, terrifie, d'un bond regagna le jardin.
+Il saisit des deux mains l'odieux cabot et le serra a l'etouffer. Il
+haletait de rage; pour un peu il l'aurait tue. Replongeant dans la
+breche, il courut quelques pas, lacha son petit chien qui, heureusement,
+le suivit en fretillant de joie.
+
+Le soir etait d'une splendeur ideale, un peu frais et fige, comme il
+arrive au printemps, mais d'une purete et d'une serenite incomparables,
+avec des teintes profondes d'un vert lumineux seme de pales etoiles,
+comme si le ciel meme devenait un champ immense de couleurs printanieres
+ou frissonnaient doucement de blanches floraisons. Les rossignols
+chantaient dans le noir des jardins et les chauves-souris voletaient en
+silence, pareilles a des ombres inquietes.
+
+M. Triphon courait ... courait a perdre baleine. Il fallait lutter de
+vitesse avec le temps, qui pressait terriblement. Pourvu qu'il ne
+rencontrat personne, qui le forcat a ralentir, a s'arreter! C'etait une
+question de vie ou de mort pour lui. Mais, chance inesperee, personne.
+La sueur lui coulait le long des joues, ses jambes se derobaient sous
+lui, bientot il n'en pourrait plus. Des ailes pour aller plus vite, pour
+atteindre, fremissant de desir, ce que, peu d'heures auparavant, il
+voulait eviter a tout prix....
+
+Toujours accompagne de Kaboul qui gambadait a ses cotes, il arriva au
+chemin de terre, ou les maisonnettes s'estompaient vaguement sous le
+ciel encore limpide. Il s'arreta une seconde, pour reprendre haleine. Il
+haletait, il etait ruisselant. Il s'epongea avec son mouchoir. En son
+coeur battait comme un marteau. Ses joues brulaient. Il passa devant la
+grange du petit teilleur. Il s'etonna, s'inquieta presque, de ne point
+l'y trouver au travail. Qu'est-ce que cela signifiait? Etait-ce un
+mauvais presage? Il s'arreta encore, a fouiller du regard, l'oreille aux
+ecoutes. Il se sentait emu et faible comme un enfant. Il en aurait
+pleure. Ce ne fut qu'un instant. Il se ressaisit, poussa la grille du
+jardinet, suivit le petit sentier, s'arreta devant la porte et cogna
+doucement du doigt.
+
+--Qui est la? demanda-t-on aussitot du dedans.
+
+--Moi... monsieur Triphon, repondit-il d'une voix sourde.
+
+La porte vivement s'ouvrit et il entra. Devant lui, dans le petit
+couloir, se trouvait Lisatje.
+
+--Comment va?... Comment va?... demanda-t-il tout de suite d'une voix
+entrecoupee.
+
+--Oh! tres bien, tres bien, monsieur Triphon. C'est un si joli bebe!
+repondit Lisatje attendrie.
+
+Ses tempes bourdonnaient. Il avait l'impression baroque qu'il devait y
+avoir chez lui quelque chose de ridicule, il ne savait quoi. Il entra.
+Marie etait assise devant son coussin de dentelliere et le pere Neirynck
+et Maurice fumaient calmement leur pipe, assis de chaque cote de l'atre
+eteint. M. Triphon s'attendait de leur part a un accueil plutot frais.
+Des paroles dures de leur part lui eussent paru logiques et naturelles.
+Mais rien de pareil n'arriva. Au contraire. Le joli et frais visage de
+Marie rayonnait de bonheur et ses yeux caressants souriaient; le pere
+Neirynck et son fils toucherent tres poliment le bord de leur casquette
+et dirent a leur tour, l'un apres l'autre:
+
+--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous felicite!
+
+M. Triphon n'en revenait pas. Est-ce qu'il revait? Il ne savait plus
+comment se tenir, de quel cote se tourner. Cela frisait
+l'invraisemblable. On eut dit qu'il avait accompli quelque acte
+glorieux. Un instant il se demanda si decidement on se moquait de lui.
+Mais non. D'un air soumis ils l'inviterent a s'asseoir, pendant que
+Lisatje allait voir s'il pouvait entrer dans la chambre de Sidonie. La
+mere Neirynck parut sur le seuil de la chambrette.
+
+--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous felicite! dit-elle, tout comme
+les autres.
+
+Et, avec un geste discret:
+
+--Voulez-vous venir voir?
+
+M. Triphon se leva. Ses jambes tremblaient et un voile flottait devant
+ses yeux. A present, sur le point de la revoir, il eut presque mieux
+aime etre loin. Il redoutait l'inconnu derriere cette porte entr'ouverte
+et craignait de ne pouvoir maitriser son emotion. Machinalement, d'un
+pas de somnambule, il se dirigea vers la chambre. Il lui fallut baisser
+la tete sous la voute basse pour franchir le seuil. La mere ferma
+doucement la porte derriere lui. Kaboul, qui voulait aussi entrer, recut
+la porte sur le nez et poussa un glapissement.
+
+Une petite lampe a petrole, posee sur une armoire, eclairait faiblement
+la chambrette basse aux murs grisatres et au plafond sombre. Comme dans
+un reve M. Triphon vit deux couchettes, avec un berceau entre elles.
+Dans l'une, Sidonie etait allongee sur le dos, tres pale, ses beaux
+cheveux sombres epars sur l'oreiller blanc. A cote du berceau se tenait
+Lisatje, penchee et souriante, avec des yeux humides d'attendrissement.
+
+M. Triphon ne voyait que Sidonie. Il la regardait, avec toute la tension
+de son esprit, comme s'il se trouvait en presence d'un prodige
+inconcevable. Remue jusqu'au plus profond de son etre, il etait en proie
+a une sensation nouvelle et inconnue: une sorte de respect religieux
+devant l'emouvant mystere de la maternite.
+
+Elle lui sourit tres doucement et lui tendit une main pale et amaigrie.
+Il l'etreignit avec passion, y appuya ses levres, eclata brusquement en
+larmes violentes. Elles coulaient comme d'une fontaine: il pleurait
+comme un pauvre petit enfant, que les realites de la vie accablent. Il
+disait des choses incoherentes, noyees de remords et d'amour; il tomba a
+genoux et demanda pardon pour tout le mal qu'il lui avait fait. Sidonie
+se mit aussi a pleurer et gemir. Mais la mere intervint avec autorite:
+ces emotions ne valaient rien pour Sidonie. Que M. Triphon garde son
+calme et aille voir l'enfant dans son berceau.
+
+M. Triphon fut consterne. L'enfant! C'est vrai, il y avait un enfant. Il
+l'avait totalement oublie! Les paroles de la mere Neirynck tomberent sur
+lui comme une douche froide. Il se leva et s'approcha en hesitant,
+presque avec angoisse, du berceau, dont Lisatje bien doucement ecartait
+les rideaux.
+
+M. Triphon vit quelque chose: une figure grosse comme le poing, d'un
+rouge violace sous un minuscule bonnet blanc, et qui faisait d'affreuses
+grimaces. La bouche, contractee de spasmes, laissait suinter des bulles
+baveuses, les yeux etaient fermes avec effort, comme s'ils ne devaient
+jamais s'ouvrir et deux menottes, pas plus grosses que des noix,
+semblaient se cramponner a quelque objet precieux et invisible, qu'elles
+s'obstinaient a ne pas lacher.
+
+--Petit Triphon ... Petit Triphon ..., repetait Lisatje d'une voix emue
+en caressant doucement les petites joues.
+
+Puis se retournant vers M. Triphon, les yeux brillants:
+
+--N'est-ce pas que c'est un beau bebe, monsieur Triphon? Le joli petit
+mignon! Il vous ressemble comme deux gouttes d'eau.
+
+M. Triphon regardait, immobile, comme fige. Il trouvait l'enfant si
+hideux qu'il lui etait impossible d'articuler un son. Est-ce que
+vraiment cela lui ressemblait, cette horreur, ce monstre? Il ne pouvait
+le croire, s'y refusait. Cette idee le revoltait. Il en etait degoute et
+il en avait peur. Il jetait des regards anxieux autour de lui, comme
+s'il avait eu envie de prendre la fuite. Mais les femmes ne remarquaient
+rien de son effarement; la mere etait aussi attendrie que sa fille; et
+Lisatje prit l'enfant dans son berceau et le presenta a M. Triphon, pour
+qu'il le tint un instant dans ses bras. Il n'osa refuser. Ses mains
+tremblaient en le tenant et, sans le regarder, a bout de bras, il alla
+le porter a Sidonie, qui le coucha sur son coeur, comme un tresor
+inestimable, et lui dit des choses que seule une mere sait dire.
+
+M. Triphon pensa soudain au temps qui pressait. D'un geste nerveux, il
+tira sa montre et constata avec effroi qu'il etait pres de neuf heures.
+Il lui fallait partir au plus vite; on le chercherait a la maison; on ne
+comprendrait pas ce qu'il etait devenu. Une ombre de tristesse passa sur
+le visage de Sidonie.
+
+--Deja ..., gemit-elle.
+
+--Il faut, il faut! repondit-il avec abattement.
+
+--Est-ce que vous reviendrez bientot?
+
+--Aussitot que j'en aurai l'occasion.
+
+Il se pencha sur elle et l'embrassa tendrement.
+
+--Et votre enfant, vous ne lui donnez pas aussi un baiser ..., dit-elle.
+
+Misericorde! Cet enfant! Il l'avait encore oublie! Elle le tendit vers
+lui a bout de bras; et lui reapparut, cette fois tout pres, l'horrible
+petite figure grimacante, avec cette peau qui semblait cuite, ratatinee,
+ecorchee, ces yeux spasmodiquement fermes, cette bouche baveuse qui
+soufflait des bulles. Comment etait-il possible de dire que cela
+ressemblait a un etre humain et a lui, surtout! Ces femmes etaient
+folles, avec leurs ressemblances! Il tendit ses levres fremissantes vers
+l'enfant et lui donna un baiser, les yeux clos, pour ne pas voir.
+
+--On dirait que vous en avez peur, ricana la mere Neirynck.
+
+Il eut une surprise. La peau tendre de l'enfant, sous ses levres, etait
+d'une douceur si duvetee, si veloutee qu'il ne put maitriser une emotion
+soudaine et profonde. Il aurait voulu l'embrasser encore et encore, mais
+une fausse honte le retint. Il en avait les larmes aux yeux. Il pressa
+longuement la main de Sidonie; il reviendrait au plus vite, c'etait
+promis, et elle, de son cote, lui promettait de ne commettre aucune
+imprudence. Puis il s'arracha a son etreinte.
+
+Dans la cuisine l'attendait une autre surprise. Ivo, le petit teilleur,
+etait la, tout saupoudre de poussiere de lin et souriant dans sa barbe
+blonde, comme s'il eprouvait une grande joie interieure. A sa vue, M.
+Triphon prit peur; mais toute la famille s'empressa de le rassurer. Ivo
+ne dirait rien, M. Triphon pouvait y compter. Le petit bonhomme
+s'approcha de lui, la main tendue et, a son tour, avec un large sourire
+de bonheur, il lui dit: "Que je vous felicite!"
+
+M. Triphon n'en revenait pas. Qu'avaient-ils donc tous a le feliciter
+comme pour une action d'eclat? Il ne savait plus que repondre et restait
+la, interdit, un ricanement bete sur les levres. Alors il ouvrit son
+portemonnaie et regala avec largesse. C'etait la, somme toute, ce qu'ils
+semblaient attendre de lui. Visages epanouis, ils le reconduisirent
+jusqu'a la porte avec force remerciments. Kaboul se glissa comme une
+anguille entre les jambes et se mit a fureter a la recherche de son ami,
+le chat. Avec une menace sourde, M. Triphon le rappela immediatement
+aupres de lui.
+
+La nuit printaniere s'etait assombrie, quoique limpide encore de lumiere
+doree et verdatre dans le ciel a l'occident. Le terre semblait deja
+dormir, mais le firmament vivait et scintillait. A la tour de l'eglise,
+neuf coups tinterent; et aussitot apres l'horloge, la cloche,
+melancolique, sonore et lente fit entendre le couvre-feu de chaque soir.
+D'autres cloches, dans les villages environnants, repondirent, chacune
+avec le son qui lui etait propre et qu'on reconnaissait de loin. Puis
+retomba le grand silence. M. Triphon rentrait en courant a toutes
+jambes. Pour la seconde fois, il eut la chance de ne rencontrer
+personne. Les bruits vagues et solitaires du village semblaient plutot
+s'eloigner de lui. Il n'entendait que l'aboi rauque des vieux chiens de
+garde dans les fermes et le chant intermittent des rossignols dans le
+noir des jardins. L'air etait d'une immobilite absolue et presque
+angoissante. Du sol montait l'odeur des seves printanieres.
+
+Hors d'haleine, M. Triphon se retrouva a la haie, repassa par la breche,
+avec Kaboul dans ses bras. L'instant d'apres il arrivait en vue de la
+maison ou les lampes etaient allumees. Il fit comme s'il n'avait pas
+cesse un instant de jouer avec Kaboul. Il lui lancait des objets a
+rapporter et te petit chien courait comme une boule, en jappant avec
+frenesie. Au bruit qu'il faisait, le visage anguleux de Sefietje parut
+derriere une des fenetres eclairees. C'etait precisement ce que voulait
+M. Triphon. Il s'amusa encore quelques instants dans l'obscurite avec
+son chien, puis rentra a la maison.
+
+--Je croyais que vous n'alliez plus revenir, dit Sefietje en lui jetant
+un coup d'oeil a la derobee.
+
+--Oh! il n'est pas tard, repondit M. Triphon d'un ton indifferent et
+naturel.
+
+Sefietje, occupee a ranger sa vaisselle, ne dit plus rien. M. Triphon la
+regarda de cote, d'un oeil scrutateur. Elle avait les pommettes rouges
+et les traits un peu tires. L'expression de son visage ne lui plaisait
+guere. Elle soupconne quelque chose, se dit-il. Haletant, les pattes
+ecartees, Kaboul s'etait couche de tout son long sur le parquet; a
+l'etage, on entendait le va-et-vient agite d'Eleken dans les chambres.
+
+M. Triphon ne savait plus trop que faire. Il etait encore sous le coup
+des emotions violentes et rapides par lesquelles il venait de passer.
+Violemment, a contre-coeur, il rentra dans la salle a manger, ou ses
+parents achevaient leur soiree. M. de Beule, enfonce dans son fauteuil,
+ronflait bruyamment, un journal deplie sur ses genoux. A l'entree de son
+fils, il ouvrit un oeil hostile et son visage se renfrogna. Mme de
+Beule, ses lunettes sur le nez, lisait l'autre feuille du journal. Elle
+leva son bon regard vers M. Triphon:
+
+--Ou as-tu ete, mon garcon?
+
+--Un peu dans le jardin avec Kaboul, repondit M. Triphon.
+
+--Il doit faire plutot frais, dit encore Mme de Beule.
+
+Assez bizarre, se dit M. Triphon, d'entendre emettre une opinion sur le
+temps par une personne qui n'avait pas mis le nez dehors. Mais il
+accorda neanmoins qu'il faisait plutot frais, quoique delicieusement
+beau. La conversation tomba. M. de Beule ne s'y etait pas mele. Il prit
+le journal sur ses genoux et se remit a lire. Mme de Beule, assurant de
+nouveau ses lunettes, fit de meme.
+
+--Et toi? Tu ne lis pas encore un peu? demanda-t-elle a son fils.
+
+--Oui, un peu.
+
+Il prit sur une etagere le volume qu'il avait commence. Cela avait pour
+titre: _Le Secret de l'Enfant trouve_. Il lut, machinalement, l'esprit
+ailleurs. "Ils ne savent rien encore", pensa-t-il, "mais demain, ou
+apres-demain, ils sauront tout; et alors...." Un regard de sa mere le
+replongea dans le livre; il lut:
+
+/*
+Raoul s'empressa de courir au rendez-vous. Comme il
+arrivait dans la clairiere, le garde-chasse, dissimule
+derriere le tronc d'un chene seculaire, parut et s'avanca
+mysterieusement vers lui. Raoul fronca les sourcils et
+prit un air hautain. Il n'aimait pas ce manant aux allures
+sournoises et cauteleuses. Il se mefiait de lui. Toutefois,
+presumant qu'il pourrait avoir besoin de ses services,
+il fouilla dans sa poche et y prit sa bourse, pret a la lui
+jeter avec dedain. Le rustre ota sa casquette galonnee et,
+saluant tres bas, il dit:
+
+--Je suis charge d'une missive pour M. le vicomte.
+
+--Ah! fit Raoul sur un ton glacial.
+*/
+
+M. Triphon leva les yeux d'un air ennuye. Ce roman, quel interet ca
+pouvait-il avoir? Son roman a lui, roman vecu, etait autrement
+empoignant et tragique! M. de Beule tout doucement s'etait remis a
+ronfler, avec un ronflement plus fort de temps en temps, qui le
+reveillait; sa femme commencait a dodeliner de la tete, en exhalant
+parfois un profond soupir. M. Triphon en avait assez. Il ferma son livre
+et se leva.
+
+--Tu vas te coucher? demanda Mme de Beule d'une voix pateuse.
+
+--Oui, maman.
+
+--Nous montons aussi? proposa-t-elle a son mari qui somnolait.
+
+Il ramassa son journal et grommela quelque chose qui semblait etre une
+reponse affirmative.
+
+--Bonsoir, papa, dit M. Triphon d'une voix mate.
+
+--H'm, grogna M. de Beule avec une repugnance marquee.
+
+--Bonsoir, maman.
+
+--Bonsoir, Triphon.
+
+Et il quitta la salle. C'etait ainsi chaque soir, depuis l'histoire avec
+Sidonie: de la part de son pere, a peine un grognement en guise de
+bonjour ou bonsoir et, pendant le reste du jour, pas un mot ni un
+regard. De la part de sa mere, qui souffrait de cette hostilite sourde,
+tenace, vindicative, toute la bonte, toute l'amabilite qu'elle osait lui
+temoigner sans trop offusquer son mari, avec l'espoir lointain et vague
+que, peut-etre, quelque jour, la reconciliation viendrait.
+
+M. Triphon se sentait tout a fait deprime, accable. Il pressentait
+l'orage qui allait infailliblement s'amonceler sur sa tete. Il ne
+doutait pas qu'une explosion nouvelle ne fut imminente. Et alors? Et
+ensuite? Renvoye de la maison, sans moyens d'existence, a vau les
+chemins? Il ne savait. Tout etait possible et il craignait le pis. Tout
+etait sombre, triste, incertain. L'avenir devant lui se dressait sous
+l'apparence d'un mur noir. Decourage, il se deshabilla et se mit au lit.
+Il entendit son pere et sa mere monter pesamment l'escalier. M. de Beule
+parlait d'une voix chagrine de la besogne du lendemain; et elle lui
+repondait en quelques mots vagues, sans signification. Peu apres, il
+entendit monter Sefietje et Eleken. Sefietje toussait nerveusement, ce
+qui, chez elle, de meme que les pommettes rouges, etait toujours un
+signe d'agitation interieure; et les jupes de la femme de chambre
+avaient un bruissement de fuite precipitee. La chambre ou elles
+couchaient l'une et l'autre se trouvait au-dessus de celle de M.
+Triphon; pendant tres longtemps, il percut une rumeur assourdie de
+conversation ininterrompue. Sans aucun doute, se dit M. Triphon, elles
+savent ... tout au moins ont vent de quelque chose....
+
+Enfin il s'endormit, mais d'un sommeil inquiet, peuple de cauchemars
+angoissants. En reve il revoyait Sidonie dans son lit et elle etait si
+pale et si douce et si triste, avec ses beaux cheveux noirs epars autour
+d'elle sur la blancheur de l'oreiller. N'eut-on pas dit une morte ...
+une belle et bonne et tendre morte ... morte pour lui et par sa faute!
+Oh! le desespoir et le remords martyrisaient son coeur si vivement! Il
+etait un assassin, un miserable! Lui seul l'avait tuee!... Et pourtant
+non, elle n'etait point morte: elle souriait avec tendresse et tendait
+vers lui, avec une sorte de ferveur enthousiasmee, un tout petit etre
+qu'elle lui disait de caresser et d'embrasser. Et cet attouchement, qui
+lui inspirait d'abord une invincible repugnance, etait de nouveau d'une
+telle douceur veloutee, que dans son reve il murmurait des paroles
+d'amour et qu'il etendait passionnement les bras, pour toucher et sentir
+encore. Cela dura ainsi quelques secondes de pure felicite. Puis,
+brusquement, il se voyait en presence de ses parents. Son pere etait
+pourpre de colere et l'insultait et le menacait. Sa mere pleurait....
+D'un geste comminatoire et sans pardon, M. de Beule lui montrait la
+porte; et, du coup, il se trouvait quelque part en plein champ, dans le
+noir, a peine vetu et la faim au ventre, sans un sou dans sa poche. Et,
+comme il ne savait que faire ni ou aller, il entendait soudain un rire
+meprisant et moqueur; il se trouvait dans la "fosse aux huiliers", au
+milieu du vacarme rebondissant des pilons. Tous les ouvriers etaient a
+leur place habituelle. Berzeel avait un oeil poche, dans un visage
+tumefie; Pierken lisait avec une concentration farouche sa petite
+feuille socialiste; la joue d'Ollewaert se bossuait d'une enorme chique;
+Feelken jetait son "Fikandouss"; Leo poussait son terrible "Oooo ...
+uuuu ... iiii....; Bruun epiait par une porte entr'ouverte; Free
+s'approchait de Miel avec un sourire narquois et lui lancait en pleine
+figure un "espece de veau!" auquel Miel repondait d'un air idiot que
+c'etait lui Free, le veau.
+
+De nouveau la scene changeait comme par enchantement, et a toute vitesse
+il courait vers la chaumiere du pere Neirynck et y entrait en coup de
+vent. Toute la famille etait rassemblee autour de lui, attendant avec
+angoisse ses paroles; et il leur criait ce qu'il avait a leur dire, avec
+durete et colere; cela ne pouvait durer ainsi, tout etait fini, jamais
+plus il ne remettrait les pieds chez eux. Ils palissaient, leurs yeux
+s'ecarquillaient d'horreur; Sidonie serrait en pleurant son enfant
+contre son coeur; Lisatje et Marie se lamentaient; la mere ouvrait la
+bouche comme pour crier et n'articulait aucun son; le pere et Maurice
+s'affaissaient sur leurs chaises et le bon sourire du petit teilleur,
+qui etait la aussi, se changeait en un rictus de souffrance et de
+deception. Il parlait ainsi et, ayant fini, il s'en allait sans un mot
+de regret ni un regard de consolation, les laissant tous dans une
+consternation profonde. Mais a peine se retrouvait-il seul dans la nuit,
+qu'il criait tout haut son remords et sa douleur; et il rentrait chez
+eux, il eclatait en sanglots, il embrassait Sidonie et les tendres joues
+du petit etre, il suppliait qu'elle lui pardonnat et jurait que jamais
+il ne la quitterait, jamais, tant qu'il aurait un souffle de vie et
+quoiqu'il arrivat.
+
+Avec un cri percant il s'eveilla. Il ouvrit les yeux et vit avec terreur
+une forme blanche, spectrale, a cote de son lit.
+
+--Maman! Est-ce vous? s'ecria-t-il.
+
+--Oui, c'est moi, repondit, tres inquiete, Mme de Beule. Qu'est-ce qui
+se passe, mon garcon? Qu'as-tu? Pourquoi as-tu crie si fort?
+
+--Est-ce que j'ai crie? demanda-t-il avec un tremblement.
+
+--Oh! horriblement! Je suis etonnee que papa ne l'ait pas entendu.
+
+Les doigts tremblants, elle alluma sa bougie et le regarda. Il avait le
+visage baigne de larmes.
+
+--Tu as pleure! dit-elle, emue.
+
+Il eut un geste de desespoir. La realite de ce qu'il avait reve le
+reprit avec une violence irresistible et ses larmes coulerent encore.
+
+--Qu'as-tu? Qu'as-tu? demanda-t-elle, angoissee.
+
+--Je voudrais etre mort! sanglota-t-il.
+
+--Pourquoi? Pour qui? demanda-t-elle d'une voix sourde.
+
+Il ne repondit pas; il sanglotait dans son mouchoir.
+
+--Est-ce pour ... pour cette fille perdue? dit-elle avec degout.
+
+--Ce n'est pas une fille perdue, repondit-il en hochant la tete.
+
+Mme de Beule serra les levres, droite, raidie, muette de desespoir.
+
+--Mais, Triphon ..., mais, Triphon! dit-elle enfin. Tu ne vas plus
+penser a cette malheureuse histoire! Une femme qui a roule avec tout le
+monde!
+
+--Ca n'est pas vrai!... C'est une honnete fille! cria-t-il tout haut,
+avec vehemence.
+
+--Sst, sst... Papa pourrait entendre, dit Mme de Beule terrifiee.
+
+Et, d'une voix plus douce, mais que le desespoir et la douleur faisaient
+trembler:
+
+--Tu ne songes tout de meme pas a l'epouser!
+
+--Je voudrais l'epouser, affirma-t-il d'un air sombre. Mme de Beule leva
+les mains au ciel et les larmes roulerent sur ses joues.
+
+--Oh! mon garcon, mon garcon, gemit-elle. J'aimerais mieux te voir
+porter en terre.
+
+Il ne repliqua pas, bute, farouche, toujours sombre.
+
+--Promets-moi que tu ne le feras pas, Triphon.
+
+--Je ne promets rien et je vous dis que je ne l'abandonnerai pas.
+
+--Il n'est pas question que tu l'abandonnes, reprit Mme de Beule, faible
+et conciliante, mais ne l'epouse pas, je t'en supplie, ne l'epouse pas.
+
+Il ne dit rien. Le silence etait penible.
+
+--Promets-le moi, veux-tu? insista-t-elle en soupirant.
+
+Il fit un effort violent sur lui-meme et repondit enfin, d'un ton
+hargneux:
+
+--Comment voudriez-vous que je l'epouse? Je ne possede rien!
+
+Elle le remercia avec effusion; elle lui prit les deux mains et les
+serra convulsivement, comme s'il venait de dire quelque chose
+d'immensement bon et consolant. De la chambre au-dessus, ou dormaient
+Sefietje et Eleken, parvenait une vague rumeur. Evidemment, les
+servantes s'etaient reveillees au bruit et elles entendaient.
+
+--Taisons-nous, taisons-nous ..., murmura Mme de Beule. Vite, mon
+garcon, rendors-toi. Tout s'arrangera, tu verras.
+
+Sur la pointe des pieds elle se glissa hors de la chambre, ferma la
+porte avec precaution, disparut sur le palier, qui craqua un instant.
+
+Avec un profond soupir, M. Triphon remit la tete sur l'oreiller et
+s'endormit.
+
+
+
+
+XX
+
+
+M. de Beule n'apprit la chose que trois jours plus tard. Comment, et par
+qui, M. Triphon ne savait; mais il s'en apercut tout de suite, pendant
+le repas, rien qu'a voir le visage congestionne et feroce de son pere,
+qui soufflait litteralement de fureur concentree. Les traits consternes
+de sa mere disaient d'ailleurs abondamment qu'une scene avait deja eu
+lieu et qu'elle ne devait pas avoir ete tendre. A table, M. de Beule ne
+prononca pas le moindre mot et n'eut pas meme un regard pour son fils;
+mais a la fin du diner, au moment ou il se levait de table, sur une
+question de Mme de Beule, sans rapport d'ailleurs avec l'histoire, il
+fit une reponse oblique: il faudrait tordre le cou, declara-t-il d'une
+facon sommaire, aux gens qui se conduisent comme des crapules et qui
+sont la honte de leur famille. M. Triphon comprit aisement l'allusion,
+mais ne fit semblant de rien; et, comme d'habitude, Mme de Beule rentra
+dans sa coquille, sans souffler mot.
+
+M. Triphon estimait ce courroux paternel tout a fait illogique et
+exagere. Qu'il n'y eut pas lieu de se rejouir, il le comprenait fort
+bien; mais, puisqu'il etait entendu qu'un enfant devait naitre, rien de
+plus naturel qu'il vint au monde. M. Triphon se demandait en quoi ce
+resultat prevu, inevitable pouvait aggraver sa culpabilite. Ou bien, la
+rage de M. de Beule venait-elle de ce qu'il avait appris la visite de
+son fils chez Sidonie? Il sonda sa mere a ce sujet, car il lui parlait
+desormais plus librement de l'histoire. Non, son pere l'ignorait encore.
+Tout ce qu'il savait, c'etait que l'enfant etait ne et qu'il portait le
+prenom de Triphon. De la sa grande colere.
+
+M. Triphon aurait presque mieux aime que son pere en sut davantage.
+Comme il ne manquerait pas de l'apprendre un jour, que serait-ce alors?
+Le jetterait-il a la rue, comme il l'en avait menace? M. Triphon etait
+pret a tout; il s'attendait au pire. Mais, quoiqu'il arrivat, jamais il
+ne quitterait Sidonie, parce qu'il sentait bien, maintenant, qu'il
+n'etait plus capable de la quitter. Il avait froidement envisage et
+arrange son avenir. Apres bien des combats interieurs et des larmes il
+avait enfin promis a sa mere qu'il n'epouserait pas Sidonie, mais, par
+contre, il s'etait reserve le droit d'aller la voir de temps en temps;
+la faible et malheureuse Mme de Beule s'y etait resignee. Desormais il y
+allait regulierement trois fois par semaine, le soir. Il etait redevenu
+l'habitue fidele, presque un membre de la famille. Sa place l'y
+attendait, comme dans un cercle ou au cafe. Il y trouvait un repos et
+une sorte de bien-etre, qui lui manquaient extremement a la maison. Sous
+le manteau de la cheminee sa longue pipe pendait entre deux clous, son
+pot a tabac se trouvait dans une armoire, tenu bien au frais par Sidonie
+et sa mere. Sidonie etait completement remise; elle nourrissait son
+enfant et devenait fraiche comme une rose. L'enfant en lui-meme
+n'interessait plus autant M. Triphon. Il etait rare qu'il ressentit cet
+emoi paternel de la premiere fois. Un petit etre uniquement occupe a
+teter et a dormir, cela l'effarait comme quelque chose de monstrueux.
+Par contre, toutes ces femmes empressees autour du petit animal qu'etait
+son fils l'amusaient et l'animaient. Sidonie montrait a le choyer la
+tendresse protectrice d'une mere poule, Lisatje et Marie etaient
+jalouses l'une de l'autre et se querellaient parfois a qui le
+dorloterait. Seule, la mere gardait son sang-froid. Elle surveillait de
+tres pres M. Triphon et sa fille en repetant a toute occasion: "Faites
+bien attention au moins qu'il n'en vienne pas un second". Mais M.
+Triphon et Sidonie en avaient aussi peur qu'elle. On y veille, mere
+Neirynck.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+A la fabrique, c'etait singulier de voir comment la nouvelle fut
+accueillie. M. Triphon s'etait attendu au pire certainement, a des
+ricanements mauvais, a peine deguises, peut-etre a de l'hostilite
+ouverte, brutale. Il n'en fut rien, Leo, il est vrai, ne manquait pas de
+lancer son formidable "Oooo ... uuuu ... iiii ..." des qu'il
+l'apercevait, de meme que Feelken "fikandoussait" sans se gener, mais
+cela n'atteignait pas les proportions d'une offense et ne durait jamais
+longtemps. Au contraire. Ils le faisaient plutot par habitude, et M.
+Triphon remarqua meme chez eux une sorte de deference respectueuse a
+laquelle il n'etait pas du tout habitue. Il etait surtout frappe de
+l'attitude de Pierken, qui, nourri de son journal socialiste, ne pouvait
+voir en M. Triphon, aussi bien qu'en M. de Beule et tous les autres
+patrons, que les suppots de l'odieux Capitalisme. Il y avait parfois une
+reelle bienveillance dans le regard que Pierken dirigeait vers le fils
+du patron. Et un jour, au repos de quatre heures, M. Triphon surprit un
+bout de conversation qui roulait sur lui et l'interessait au plus haut
+point.
+
+Accroupis en ligne contre le mur dans la cour, les ouvriers mastiquaient
+leur tartine, lorsque M. Triphon, en sortant de l'huilerie, entendit
+prononcer son nom. Du coup il s'arreta et se tint cache derriere une
+porte. On parlait de la fameuse histoire et Pierken disait, d'un ton
+tranchant et doctoral:
+
+--Je trouve ca bien. Je trouve bien qu'il continue a s'occuper de
+Sidonie. Il pourrait faire mieux, sans doute. Son devoir serait de
+l'epouser. Mais ce qu'il fait pour l'instant est tout de meme bien et,
+en tout cas, mieux que ce que j'aurais attendu de lui. C'est un
+commencement de justice sociale. M. Triphon et ses parents ont vecu
+toute leur vie du travail de leurs ouvriers et, aujourd'hui, il restitue
+en la personne de Sidonie une faible partie de l'argent vole a la classe
+ouvriere. Il l'entretient, elle et sa famille, autant qu'il peut; et,
+tres probablement, il continuera a l'entretenir, car il ne peut pas s'en
+decoller. Bon ca! Comme revanche, c'est tape.
+
+Les ouvriers n'etaient pas tous de cet avis. Il y eut quelque rumeur
+dans le groupe et Free declara avec cynisme:
+
+--Eh ben, moi, a sa place, je ne le ferais pas. Je m'en ficherais.
+
+--Vous seriez une franche fripouille! s'indigna Victorine, la bonne amie
+de Pierken.
+
+--Fripouille ou pas, je m'en ficherais! reprit Free avec conviction.
+
+Pierken se facha tout rouge.
+
+--Les individus de ta sorte sont les pires ennemis de la classe
+ouvriere, gronda-t-il.
+
+Free eut un sourire et demeura tres calme.
+
+--Et toi, Ollewaert, tu le ferais? demanda-t-il en se tournant vers le
+petit bossu.
+
+Ollewaert se gratta l'oreille et regarda sa fille, dont la presence
+semblait le gener pour dire exactement ce qu'il pensait.
+
+--Faut voir, dit-il enfin. C'est aux femmes a faire attention.
+
+--Vous voyez bien! s'ecria Free triomphant.
+
+--Naturellement les hommes se soutiennent entre eux. Ils se valent! dit
+une ouvriere.
+
+Les hommes protesterent avec vehemence; mais il semblait bien qu'une
+verite venait d'etre dite, car aucun d'eux, sauf Pierken, ne s'eleva
+contre l'opinion de Free.
+
+Le coeur de M. Triphon battait a grands coups. Il etait en proie aux
+sentiments les plus contradictoires, et volontiers il en eut appris
+davantage. Mais a cet endroit on pouvait le surprendre a chaque instant
+et il avait beaucoup de peine a retenir Kaboul, qui s'impatientait. Il
+le lacha enfin et le petit chien fut d'un bond dans la cour, ou aussitot
+des "sst" avertisseurs se firent entendre. Du coup, la conversation
+tomba. M. Triphon allait suivre son compagnon lorsque, en franchissant
+le seuil et tournant machinalement la tete, qu'apercut-il.... Bruun qui
+l'epiait de loin, par la porte entr'ouverte de la chambre des
+machines!... "Sacredieu!" gronda M. Triphon d'une voix sourde. Le rouge
+de la honte lui monta aux joues, et il eut un mouvement instinctif pour
+sauter sur le mouchard. Mais deja Bruun avait tout doucement referme la
+porte.
+
+Dans la cour les ouvriers s'etaient leves, prets a retourner au travail.
+Les femmes se dirigeaient, les jambes raides, vers leur "fosse"; et sous
+la porte charretiere apparut Justin-la-Craque, suivi de son aide Komel,
+qui portait une barre de fer. Justin etait visiblement dans les vignes.
+Il se dirigea tout droit vers M. Triphon, qu'il n'avait pas vu depuis
+l'histoire, et se mit a fredonner en mineur, les yeux fixes sur le jeune
+homme, ses yeux aqueux d'ivrogne:
+
+--Ooooooooooo...
+
+--Pepita... Pepita..., dit Leo en riant.
+
+--Ooooooooooo... repeta Justin avec entetement en se tournant vers Leo.
+
+--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! glapit Feelken.
+
+--Ooooooooooo... persista Justin en se tournant, cette fois, vers
+Feelken.
+
+Et, tout a coup d'une voix de tete, suraigue:
+
+--Peeeeee ... pepepepeeeee ... pepitapepitapepita!
+
+Les hommes se tordaient et la-bas les femmes s'etaient arretees,
+immobiles, devant leur "fosse", pour ne rien perdre de la comedie.
+
+Avec un beau geste de ses deux mains noires etendues, Justin-la-Craque
+refaisait face a M. Triphon.
+
+--Oooo ... monsieur Triphon, pourquoi n'avez-vous pas suivi mon conseil?
+grogna-t-il.
+
+--Suivi votre conseil? Quel conseil? demanda M. Triphon etonne.
+
+--Ooooooooo ... reitera Justin d'un air sombre.
+
+Puis, brusquement, changeant completement de ton, avec une familiarite
+d'ivrogne:
+
+--Dites donc, monsieur Triphon, payez-nous un verre. Un jour comme
+aujourd'hui, ca en vaut la peine.
+
+Toute l'equipe partit d'un enorme eclat de rire et M. Triphon, tres
+gene, ne savait que repondre, quand soudain Muche parut dans la cour,
+immediatement suivi de M. de Beule, comme un tonnerre tombant au beau
+milieu de la joie. Il ne s'enquit meme pas de ce qui se passait; il
+etait cramoisi de fureur et se mit a "partir" de tous cotes, comme un
+dement. Les hommes se precipiterent dans l'huilerie et les femmes dans
+leur "fosse". Ecumant, M. de Beule se tourna vers Justin-la-Craque et
+Komel, avec un coup de gueule:
+
+--Justin, si je t'attrape encore une fois a amuser les ouvriers pendant
+les heures de travail, je te flanque a la porte et tu ne remettras plus
+les pieds ici!
+
+--Mais m'sieu, mais m'sieu! Je viens rapporter cette barre de fer qui
+etait a reparer, dit Justin deconfit et du coup degrise.
+
+--Tu m'as compris, hein? clama M. de Beule trepignant de rage.
+
+--Mais oui, m'sieu, mais oui, repetait humblement Justin. Mais voila,
+m'sieu, la reparation est faite.
+
+Et, comme preuve, il designait la barre de fer, que portait Komel.
+
+M. de Beule ne daigna point ajouter un mot. Passant, tout bouillant,
+devant M. Triphon, il disparut dans la "fosse aux huiliers". On
+l'entendit hurler quelque chose dans le vacarme trepidant des pilons. Il
+en ressortit, les epaules gonflees, traversa la cour, fonca sur la porte
+de la "fosse aux femmes", ou les malheureuses tremblaient, penchees sur
+leur ouvrage. L'une apres l'autre il les regarda, les yeux flamboyants,
+pret a eclater: mais pas moyen de trouver le motif. Elles en avaient la
+respiration presque coupee, comme aneanties. La vieille Natse etait
+tellement bouleversee qu'elle ne pleurait meme pas. Il souffla fort et
+repartit en faisant claquer la porte. Il faillit se heurter a M.
+Triphon, qui se dirigeait vers la remise. Avec un regard en eclair, bref
+et fulminant, sur son fils, il passa sans rien dire. Kaboul et Muche
+s'entreflairerent un instant comme des etrangers, puis chacun d'eux
+suivit son maitre. Au bout de quelques instants s'eleva de la "fosse aux
+huiliers" un "Oooo ... uuuu ... iiiii" mugissant et prolonge; M. Triphon
+comprit que son pere etait retourne a la maison.
+
+D'un pas hesitant, il rentra dans l'huilerie. Il y regnait une
+atmosphere d'emeute. Les pilons dansaient, bondissaient et, dans
+l'infernal tumulte, les ouvriers echangeaient a tue-tete des colloques
+saccades. Feelken "fikandoussait", Leo rugissait, Berzeel et Poeteken se
+tordaient a cause de Justin-la-Craque, qui malgre tout s'etait risque
+dans l'huilerie et fredonnait en mineur un _O Pepita_ obstine devant ce
+veau de Miel, immobile et bouche bee a l'ecouter; tandis que, par la
+porte entr'ouverte de la chambre des machines, Bruun, son pere, etait
+aux aguets. Il valait mieux ne pas trop s'attarder ici en ce moment, se
+dit M. Triphon, et il comprit aussi que le prestige de son pere etait
+tombe a zero. Il soufflait un veritable esprit de revolte. Pierken, en
+apparence le plus calme de tous, lui cria neanmoins en passant, d'une
+voix ou tremblait la colere, que les ouvriers en avaient assez: ils
+etaient las de se voir insulter et mener comme un vil betail.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Ce qui interessait aussi M. Triphon c'etait de voir, en dehors de la
+fabrique, quel accueil on lui ferait, dans le village, a la suite de
+l'histoire. Depuis des semaines, et surtout depuis qu'il passait la
+plupart de ses soirees aupres de Sidonie, il n'avait plus revu ses
+camarades d'estaminet, ni remis les pieds a la _Pomme d'Or_.
+
+Un soir, il y retourna. La jolie Fietje, que jadis il aimait tant a
+embrasser en cachette, a l'occasion, tronait comme de coutume,
+appetissante et tout sourire derriere son comptoir; une dizaine
+d'habitues s'eparpillaient en divers groupes autour des petites tables.
+Le fils du notaire y etait, le fils du receveur, d'autres fils de
+notables. L'entree de M. Triphon fut saluee d'un concert de cris et
+d'exclamations; Fietje, l'air d'une fleur entre les verres et les
+bouteilles de son comptoir, fut prise d'un rire roucoulant et
+inextinguible.
+
+--Eh! mon vieux, d'ou viens-tu? On te croyait mort et enterre! Est-ce
+possible... c'est bien toi? crierent-ils tous ensemble.
+
+Et l'un d'eux, le fils du brasseur, quitta sa chaise et se mit a tourner
+autour de M. Triphon en le considerant avec attention.
+
+--Mais oui, c'est lui, s'ecria-t-il. Parole d'honneur! Aussi vrai que je
+suis ici!
+
+M. Triphon etait visiblement ennuye. Il essayait de plaisanter et de
+rire avec les autres, mais il riait jaune.
+
+--On s'amuse, a ce que je vois, fit-il avec une grimace. Qu'est-ce qu'il
+y a donc?
+
+--Ce qu'il y a! s'ecrierent-ils en choeur avec de gros rires. Mais, que
+nous sommes heureux de te revoir, parbleu! He, Fietje, offre a monsieur
+Triphon une chope ou une goutte.
+
+--Je n'ai pas besoin qu'on paye mes consommations, dit M. Triphon d'un
+ton plutot acide.
+
+Tout le monde le regarda, sans rien dire, de l'air le plus etonne.
+
+--Quoi! Tu n'acceptes pas un verre de nous! s'exclama le fils du notaire
+au bout d'un instant.
+
+--Pourquoi voulez-vous m'offrir un verre? demanda M. Triphon, agressif.
+
+--Pourquoi?... mais pour rien! Pour le plaisir de te revoir! fut
+l'agacante reponse.
+
+--Tres bien; regalez-moi donc, dit M. Triphon. Et puisque vous voulez me
+regaler, permettez que je vous rende la politesse. Fietje, demande donc
+a ces messieurs ce qu'ils desirent.
+
+Et il les regarda tous d'un air presque provocant. Fietje, debout
+derriere son comptoir, riait toujours. On l'eut dit chatouillee par
+quelque chose de follement amusant. Elle redressait son joli buste et
+les larmes lui coulaient des yeux. M. Triphon la regardait avec une
+colere grandissante.
+
+--Est-ce de moi que tu ris, Fietje, dit-il brusquement d'une voix dure.
+
+Elle cessa de rire, le regarda d'un air serieux, distant et digne.
+
+--J'ai pourtant bien le droit de rire, si ca me plait, dit-elle.
+
+--Je te demande si c'est de moi que tu ris? insista M. Triphon d'une
+voix mordante.
+
+Et, comme Fietje, pour toute reponse, se reprenait a rire et roucouler,
+il se leva d'un bond et, avec un juron, sortit de la salle de cafe.
+
+Un vacarme sauvage salua son depart. Du dehors il l'entendit. "Sacre nom
+d'un tonnerre!" ragea-t-il dans le noir de la rue. Et les poings serres,
+il se jura d'en tirer vengeance.
+
+Une autre rencontre, toute aussi deplaisante fut celle qu'il eut,
+quelque temps apres, avec les trois demoiselles Dufour.
+
+En promenade avec Kaboul dans les champs il s'en retournait sans joie
+vers la fabrique lorsque soudain, a un detour du sentier qu'il suivait
+entre les bles, il vit venir dans sa direction les trois vierges reches.
+Aucun moyen de les eviter; il etait force de les rencontrer, presque les
+froler. Deja, une rougeur aux joues, il se composait une attitude,
+lorsque soudain, d'un mouvement identique, comme entrainees par une
+plaque tournante, toutes trois firent demi-tour et rebrousserent chemin.
+Ce fut un acte d'hostilite tellement inattendu et flagrant que M.
+Triphon d'abord en resta cloue et ne comprit qu'au bout d'un instant le
+sens de leur geste. "Nom de Dieu de bigotes! Biques a bon Dieu!"
+cria-t-il, si haut qu'elles durent certainement l'entendre. La fureur
+lui montait a la tete en un flot empourpre. Et il eut un geste machinal
+pour les suivre et leur demander des explications.
+
+Il se contint, heureusement. Il tendit le poing derriere elles, qui
+s'empressaient, effarouchees, de rentrer au village. Mais l'affront
+l'avait blesse jusqu'au fond de l'ame, mille fois plus que l'avanie
+subie aupres de Fietje et des clients a la _Pomme d'Or_; la vague de
+colere passee, il se sentait malheureux et humilie au point d'en
+pleurer. A present il savait assez ce qu'on pensait de lui au village.
+Il etait perdu, irremediablement perdu dans l'estime de tout le monde.
+"Perdu", gemissait-il plein d'amertume, "perdu, parce que, au fond, je
+suis reste honnete, parce que je n'ai pas commis la vilenie d'abandonner
+cette pauvre fille."
+
+Cette double aventure deposa au fond de son etre un ferment
+d'exasperation et d'aigreur, qui desormais y demeura et de temps a autre
+remontait, gatant sa vie. Il etait un declasse dans l'existence, c'etait
+entendu; alors il ne se generait plus. Peu importait, des lors, ce qu'on
+dirait ou penserait de lui. Peu importait ce que feraient ses parents.
+Il n'avait plus que Sidonie; maintenant il y allait presque chaque jour,
+a leur pauvre maisonnette d'ouvriers, comme vers le seul asile qui lui
+restat au monde. Il y trouvait un accueil invariablement cordial,
+amical. Il en fit son veritable chez lui. Il s'y installa comme au cafe,
+ou il n'allait plus jamais. Il y fit venir vin, liqueurs, cigares,
+conserves; il y regalait toute la famille et leur voisin, le petit
+teilleur. Comme tout cela coutait gros, bien plus qu'il ne lui etait
+alloue a la maison, il fit des dettes par-ci par-la, qui seraient
+reglees plus tard, interets compris.
+
+Il s'en fichait. Tout lui etait devenu indifferent. A present les choses
+etaient ainsi et n'allaient plus autrement. Advienne que pourra, etait
+desormais sa devise. A la maison, le visage furieux de son pere, les
+soupirs attristes de sa mere tyrannisee, et, comme accompagnement, le
+mutisme renfrognee de Sefietje et l'inquiet coup de vent des jupes
+d'Eleken; la, chez ces gens pauvres, de l'humanite cordiale, au moins,
+une franche et fraiche jeunesse qui vous reconfortait. Il y oubliait sa
+misere morale et ses soucis rongeurs. Il ne savait s'il se deciderait
+jamais a epouser Sidonie. Peut-etre oui, peut-etre non. Mais cela
+pouvait durer ainsi: il n'etait pas le seul a vivre de cette maniere et
+s'en accommodait. Aux choses a s'arranger d'elles-memes.
+
+Du reste, Sidonie, ses parents, son frere et ses soeurs s'en
+contentaient aussi et ne parlaient plus de rien. Seule, la mere
+continuait a exercer une surveillance vigilante et repetait a
+l'occasion: "Tres bien, tout ca, mais qu'il n'en vienne pas un second!"
+Et M. Triphon et Sidonie veillaient. Quant au "premier" il grandissait
+et se developpait a souhait, au grand bonheur de la maman et des soeurs.
+Mais, comme il commencait a devenir fort bruyant et genant,
+ordinairement on le fourrait au lit avant l'arrivee de M. Triphon, afin
+de ne pas gater sa bonne soiree.
+
+
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+A la fabrique, pourtant, il y avait quelque chose de change. On y
+sentait fermenter un sourd mecontentement, grandir comme une oppression.
+Il etait rare que Leo fit encore entendre son mugissant "Oooo ... uuuuu
+... iiiii ..." et Feelken son agacant "Fikandouss-Fikandouss". C'etait
+un evenement rare, quand Ollewaert demandait a M. Triphon une goutte aux
+puces de Kaboul, ou que le malicieux Free se payait la tete de cette
+espece de veau qu'etait Miel. Leo et Feelken montraient souvent des
+visages renfrognes et sombres; de meme que Berzeel qui n'oubliait pas,
+certes, de se saouler chaque dimanche, mais, en reparaissant le lundi
+matin a la fabrique, montrait moins souvent un visage ensanglante ou
+tumefie. Les autres aussi etaient devenus plus silencieux et renfermes.
+Et Justin-la-Craque avait bien moins de succes que jadis lorsqu'il
+venait maintenant, suivi de Komel, debiter, avec une obstination
+d'ivrogne, son sinistre _O Pepita_.
+
+Dans la "fosse aux femmes" le phenomene etait a peu pres analogue. On
+n'y entendait plus que rarement leurs voix nasillardes et trainantes
+egrener les airs melancoliques par quoi elles essayaient de tromper les
+heures interminables de leur fastidieux travail; et c'etait plutot a
+voix basse qu'elles s'entretenaient, et de sujets qui paraissaient
+toujours serieux et graves. On chuchotait, et meme on soupirait
+beaucoup, depuis quelque temps dans la "fosse aux femmes"; et lorsque
+Sefietje venait a dix heures et a six, avec sa bouteille de genievre, il
+etait bien rare qu'elle s'assit quelques instants pour bavarder, comme
+elle faisait jadis.
+
+Sefietje et sa bouteille etaient pourtant le seul evenement qui parvint
+encore a tirer les ouvriers de leur humeur morose, les femmes aussi bien
+que les hommes. Lorsqu'elle avait passe, les conversations se faisaient
+plus animees et il arrivait meme qu'on entendit un bout de chanson; mais
+cela durait bien peu. La tristesse renfrognee reprenait le dessus;
+surtout vers le soir, lorsque la rouge lueur du couchant penetrait en
+larges barres d'or dans les ateliers sombres, l'accablement et la
+fatigue descendaient sur les hommes et les femmes comme une grande
+douleur silencieuse, desesperante.
+
+La cause de ce changement, c'etait Pierken, parmi les hommes; et
+Victorine, sa fiancee, parmi les femmes.
+
+Pierken, avec son petit journal socialiste qu'il lisait chaque jour, de
+la premiere ligne a la derniere, n'avait pas encore digere ni oublie le
+meeting manque de l'automne precedent devant la porte de _La Belle
+Promenade_. Cette reunion avait rate, parce que insuffisamment preparee;
+mais elle pouvait reussir une seconde fois. D'ailleurs, meme si on
+n'organisait pas un second meeting au village, on pouvait tenter autre
+chose, une action circonscrite et directe, parmi les ouvriers de la
+fabrique. C'etait a quoi pensait Pierken, jour et nuit; et il estimait
+que le moment d'agir etait venu.
+
+A diverses reprises, a la suite du fameux meeting, il s'etait rendu en
+ville et entretenu avec les chefs du parti. Il avait visite leurs
+grandioses installations; il avait compris et admire ce que peuvent
+l'union et la cooperation. De plus en plus il etait devenu un
+travailleur informe, conscient des droits, de la force, la dignite de la
+classe ouvriere. Un jour, il y avait rencontre le grand chef du Parti
+Ouvrier, qui s'etait entretenu pendant quelques instants avec lui. Le
+chef l'avait questionne sur la situation du proletariat des campagnes et
+avait prete une attention soutenue a ses explications. C'etait un petit
+homme au visage pale et aux traits energiques. Lorsqu'il parlait, il
+semblait mordre ses mots, durs comme acier; et ses poings se crispaient
+machinalement, comme s'il pressait et petrissait continuellement quelque
+chose.
+
+--Ce sont des conditions telles qu'au moyen-age; il faut que ca change!
+repondit-il d'un ton cassant aux renseignements fournis par Pierken.
+
+Il se recueillit un instant, les poings serres et les sourcils fronces;
+puis il dit:
+
+--Nous reviendrons l'un de ces jours dans votre village et nous
+dicterons nos conditions.
+
+Pierken, hesitant, doutait du succes.
+
+--Quelles conditions, monsieur? demanda-t-il timidement.
+
+--Pas de "monsieur"! Nous sommes tous camarades! reprit le chef avec
+rudesse.
+
+Et, d'un ton categorique:
+
+--Journee de huit heures; assurance contre les accidents; retraites
+ouvrieres; et, d'abord et avant tout, serieuse augmentation de salaire
+et participation aux benefices.
+
+Pierken sentait la tete qui lui tournait. Il etait ebloui. Tant de
+choses a la fois! C'etait trop. Ca n'irait pas.
+
+--Ca doit aller et ca ira! dit le chef en frappant du poing sur la
+table.
+
+Mais il n'avait pas le temps aujourd'hui de traiter plus longuement ce
+sujet d'ordre secondaire; et, en quelques mots haches, il traca a
+Pierken sa ligne de conduite.
+
+--Retournez a votre village. Convoquez tous les ouvriers de la fabrique.
+Arretez vos conditions. Communiquez-les a votre exploiteur et venez
+m'apporter sa reponse. Nous nous chargeons du reste.
+
+Rapidement, il serra la main de Pierken et disparut, appele ailleurs.
+
+
+
+
+II
+
+
+Depuis ce jour, Pierken ne songeait plus a autre chose. Il y avait des
+semaines que les ouvriers se reunissaient en conciliabule deux fois par
+jour, aux repos de huit heures et de quatre heures, et ils n'avaient
+plus d'autre conversation.
+
+Tous vibraient d'emotion passionnee devant l'image du bonheur entrevue,
+mais ils n'etaient nullement d'accord sur la possibilite et les moyens
+de l'atteindre. Une chose dont ils etaient tous convaincus, c'etait
+l'impossibilite absolue de faire accepter les conditions telles que les
+avait posees pour eux le grand chef. Cela pouvait peut-etre reussir dans
+les gros centres industriels avec leurs puissantes organisations de
+travailleurs; ici, au village, ou personne n'avait l'esprit prepare, il
+n'y fallait meme pas songer. Mais on pourrait peut-etre, c'etait assez
+probable, obtenir "quelque chose". La grande question etait a present de
+savoir et de decider en quoi cela consisterait.
+
+Apres bien des palabres, Pierken presenta un programme concret.
+L'assurance contre les accidents, les retraites et la participation aux
+benefices, c'etaient des points du programme qu'il fallait mettre de
+cote, provisoirement. Le proletariat rural n'etait pas mur pour ces
+conquetes. Mais on pouvait exiger une augmentation de salaire et une
+diminution des heures de travail. Pierken proposa qu'une deputation
+composee de trois ouvriers, deux hommes et une femme, se rendit aupres
+de M. de Beule, afin d'obtenir que la journee de travail fut limitee a
+dix heures au lieu de douze, avec une augmentation de salaire de
+cinquante centimes par jour pour les hommes et de vingt-cinq centimes
+pour les femmes. Si M. de Beule refusait, alors c'etait la greve.
+Qu'est-ce que les camarades en pensaient?
+
+--Que nous ne l'obtiendrons pas, dit Free avec un petit sourire
+desenchante.
+
+--Evidemment, nous ne l'obtiendrons pas, dit a son tour Ollewaert.
+
+Leo et Poeteken se montraient tout aussi pessimistes. Pee, le meunier,
+Bruun, le chauffeur, et les deux "cabris" ne disaient rien. Les femmes,
+pareillement, restaient muettes, hormis Victorine, qui protesta
+violemment: ce serait une honte si on n'obtenait pas ca. Feelken, qui
+etait devenu tres sombre et renferme ces derniers temps, hocha la tete
+en soupirant. On ne savait quelle depression, quelle tristesse semblait
+detruire leurs illusions.
+
+--Des foutaises, tout ca! De la m..... de chien! Rien du tout! lanca
+brusquement Berzeel avec des yeux furieux.
+
+--Et alors? Quoi? Tu es content de ton sort! s'ecria Pierken indigne.
+
+--Contents ou non, nous n'avons pas le choix, dit Berzeel d'un ton
+indifferent. Tout ce que je demande, c'est du genievre de meilleure
+qualite et des verres plus grands. Pour le reste, je m'en fous!
+
+--Ivrogne! lui jeta Pierken, trepignant de colere.
+
+Mais les paroles de Berzeel avaient trouve un echo chez plusieurs
+autres. Quelques visages s'animerent, les yeux brillants.
+
+--Haaa!... Si c'etait possible! dit Free, qui s'en pourlechait les
+levres avec gourmandise.
+
+--Mais oui, nom de nom, dit a son tour Ollewaert. Oui; demandons ca!
+Miel, espece de veau, qu'est-ce que tu en penses?
+
+--Ha!... je ne pense rien, repondit Miel ahuri.
+
+Tous eclaterent de rire, sauf Pierken, qui se leva, outre. Il se carra,
+en imitant sans le savoir le grand chef socialiste de la ville; et,
+comme lui, il dit, en paroles breves et mordantes, en promenant des
+regards etincelants autour de lui:
+
+--Bon. Si c'est la tout ce que vous desirez, vous n'avez plus besoin de
+moi. Adieu. Arrangez-vous avec le patron. Moi, j'ai autre chose a faire.
+
+Il voulait partir et tous eurent peur qu'il ne les laissat en plan.
+Quelques mains se tendirent comme pour le retenir et a nouveau une ombre
+de melancolie envahit les visages. "Attends une minute, Pierken; pas si
+vite", dit Leo. Et il demanda encore une fois a Pierken ce qu'il voulait
+exactement.
+
+--Comme j'ai dit, repeta Pierken d'un ton bref et decide: envoyer une
+deputation au patron; moins d'heures de travail et salaire superieur;
+s'il refuse, la greve!
+
+Les ouvriers redevinrent graves.
+
+--Nous serons fichus a la porte. Il nous fera tous valser, dit Leo
+craintif.
+
+--Bon. Alors tous en greve.
+
+--Ca va de soi, s'il nous flanque tous a la porte. Il en trouvera
+d'autres, opposa Leo.
+
+--Non pas! Les socialistes de la ville interviendront, repliqua Pierken.
+
+Les ouvriers hesitaient.
+
+--Qui veut y aller avec moi? demanda Pierken, pour trancher l'affaire.
+
+--Moi! repondit Fikandouss.
+
+Ebahis, tous le regarderent. Qu'est-ce qui se passait donc chez
+Fikandouss? On ne le reconnaissait plus! Son regard avait quelque chose
+de fixe, de fanatique, et toute sa figure montrait une expression de
+volonte violente et farouche.
+
+--Oui; moi ... moi! repeta-t-il avec une sorte d'energie jalouse, parce
+que les autres montraient leur grand etonnement.
+
+--Et moi pour les femmes! s'ecria a son tour Victorine, tres animee.
+
+Ollewaert eut un geste energique comme pour protester au nom de
+l'autorite paternelle, mais le regard ferme et decide de Pierken le
+retint. Il retourna sa chique et cracha de colere, sans dire mot.
+
+Pierken se declara satisfait. Il eut prefere un autre delegue que
+Feelken, mais il ne fit pas d'observation. Il etait satisfait. C'etait
+un jeudi. Il fut decide qu'on attendrait jusqu'au samedi, au repos de
+quatre heures. Alors, a eux trois, ils iraient trouver M. de Beule chez
+lui.
+
+Les ouvriers s'etaient leves pour retourner a leur travail. A ce moment
+apparut Justin-la-Craque suivi de son aide Komel, qui portait une barre
+de fer. Justin etait ivre. Il se planta en une attitude raidie devant
+les hommes et se mit a bourdonner d'une voix sombre: "Ooooooooooo..."
+Mais pas un ne prit garde a lui et tous lui tournerent le dos avec
+mepris.
+
+Des choses autrement serieuses les occupaient a present.
+
+
+
+
+III
+
+
+A quatre heures tapant, sans avoir mange leur tartine, Pierken,
+Fikandouss et Victorine se tenaient prets. Cette question d'importance
+avait ete debattue, s'ils ne feraient pas mieux de manger leur tartine
+d'abord, vu qu'apres ils n'auraient peut-etre plus le temps. Pierken,
+toutefois, l'avait deconseille, disant que le cerveau etait plus lucide
+avant le repas et, d'ailleurs, on pouvait bien s'imposer une legere
+privation pour la cause. Verites qu'il tenait des chefs socialistes en
+ville. Les autres s'inclinerent. Dans leur vetement de travail, ils se
+firent aussi propres que possible, pour ne pas faire figure de mendiants
+devant ces capitalistes; puis ils se dirigerent a travers le jardin vers
+la maison. Pierken, malgre sa volonte farouche, se sentait tout de meme
+un peu emu; Fikandouss avait une face contractee et sombre; Victorine
+riait nerveusement, par petites saccades, repetant sans cesse, avec une
+insistance superflue qui denotait son trouble, qu'elle n'avait pas peur
+le moins du monde. Sefietje, du seuil de son arriere-cuisine, les vit
+venir de loin. Aussitot elle disparut dans la maison; mais, lorsque les
+sabots des trois ouvriers clapoterent sur les dalles de la cour, elle
+reparut sur le seuil et demanda, surprise et mefiante:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Nous voudrions parler a monsieur, repondit Pierken d'un ton aussi
+calme que possible.
+
+--Parler a monsieur! repeta Sefietje machinalement, les yeux epouvantes,
+comme en presence d'une chose inouie. Pourquoi voulez-vous parler a
+monsieur?
+
+--Peu importe, dit Pierken, legerement, impatiente. Est-ce que monsieur
+est chez lui?
+
+--Je vais aller voir, repondit Sefietje.
+
+Et, les pommettes rouges, elle disparut en hate.
+
+--Est-ce moi qu'il vous faut? demanda tout a coup une voix dure derriere
+les ouvriers qui attendaient.
+
+C'etait M. de Beule, qui revenait de faire un tour dans son jardin.
+
+Un instant, tous trois perdirent contenance devant ce brusque face a
+face inattendu. Mais Pierken se remit bien vite et dit:
+
+--Oui, monsieur, nous voudrions vous parler un moment.
+
+--Pourquoi? demanda-t-il, mefiant, comme Sefietje.
+
+--Nous vous le dirons, monsieur. Pourrions-nous avoir quelques minutes
+d'entretien chez vous?
+
+--Vous pouvez parler ici, repondit sechement M. de Beule.
+
+--Ca n'est pas bien facile, monsieur, dit Pierken hesitant et decu.
+
+Brusquement, M. de Beule se facha.
+
+--Vous ne pretendez pourtant pas me dicter la loi dans ma maison!
+s'ecria-t-il.
+
+--Il n'est pas question de dicter la loi; il ne s'agit que de causer un
+peu serieusement, repondit Pierken qui se contenait.
+
+--Je n'ai pas a causer avec vous, absolument pas! Mais pas du tout! cria
+M. de Beule s'empourprant de colere.
+
+--Eh bien, monsieur, repondit Pierken, perdant patience a son tour et
+enflant la voix, si vous n'avez pas a causer avec nous, nous avons a
+causer avec vous! Nous venons vous demander, au nom de tous les ouvriers
+et de toutes les ouvrieres de la fabrique, si vous etes d'accord avec
+nous pour ramener notre journee de travail de douze heures a dix, et
+augmenter nos salaires de cinquante centimes par jour pour les hommes et
+de vingt-cinq centimes pour les femmes. Voila, monsieur, ce que nous
+avions a vous dire!
+
+Et, sans peur, les bras croises, Pierken regarda son terrible patron en
+plein dans les yeux.
+
+M. de Beule sursauta, puis regarda de tous cotes, comme s'il cherchait
+un objet, une arme quelconque qui lui eut permis d'assommer l'audacieux
+trio. Il eut un geste de fureur desesperee et presque comique; puis,
+relevant la tete, il apercut sur le seuil de l'arriere-cuisine sa femme
+et son fils, accourus au bruit des eclats de voix, visages inquiets.
+
+--As-tu entendu ce qu'ils viennent d'exiger? cria-t-il a sa femme. Deux
+heures de travail en moins et cinquante centimes d'augmentation par
+jour!
+
+--Pour les hommes ... et vingt-cinq centimes pour les femmes, corrigea
+Pierken d'une voix posee mais resolue.
+
+--Seigneur Dieu! s'ecria Mme de Beule en levant les mains au ciel.
+
+M. Triphon ne disait rien. Le regard a terre, il tortillait sa courte
+moustache. Kaboul et Muche, qui s'etaient rencontres il n'y avait pas
+cinq minutes, se flairaient, tournaient, procedaient a un minutieux
+examen l'un de l'autre, comme s'ils se voyaient pour la premiere fois.
+Derriere un des carreaux de la cuisine, on apercevait confusement les
+figures consternees de Sefietje et d'Eleken.
+
+--Seigneur Dieu, repeta Mme de Beule au comble de l'angoisse.
+
+Brusquement, M. de Beule fut pris comme d'une attaque de folie furieuse.
+
+--Voyous! Mendiants! Canailles! hurlait-il hors de lui, en toisant les
+trois ouvriers a tour de role de ses yeux flamboyants. "Creve-la-faim!"
+rugit-il comme supreme insulte, les poings serres. "Hors d'ici, nom de
+Dieu! sinon...."
+
+Il n'acheva pas, bondit vers eux, comme s'il allait les assommer.
+
+--Prenez garde, monsieur! dit Pierken extraordinairement calme. "Prenez
+garde, vous pourriez le regretter!" Mais tout a coup, s'animant, la voix
+stridente et des deux poings se frappant la poitrine: "Des
+creve-la-faim! Oui, nous sommes des creve-la-faim. Et c'est parce que
+nous ne voulons pas rester des creve-la-faim, que nous venons reclamer
+un sort meilleur. Nous voulons devenir des etres humains, monsieur, non
+plus des betes de somme. Oui, des etres humains, madame!" jeta Pierken
+en se tournant vers Mme de Beule ... "des etres humains, M. Triphon,
+vous qui savez comme nous peinons, du matin au soir, pour vous et vos
+parents! Dites-nous donc, M. Triphon, ce que vous pensez de nos
+revendications! Dites-nous ce que vous feriez si...."
+
+--Hors d'ici, propre-a-rien! Vagabond! hurla soudain M. de Beule, au
+paroxysme de la fureur, en se tournant vers son fils, comme si celui-ci
+eut ete la cause de tout.
+
+--Qu'est-ce que ca veut dire, nom de Dieu! s'ecria M. Triphon colere et
+ahuri, pendant que sa mere avait une crise de larmes.
+
+--Je le tuerai ... je le tuerai ..., gueulait M. de Beule se demenant
+comme un fou.
+
+Et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il alla donner des coups de pied
+contre un tronc d'arbre.
+
+Un brusque silence tomba. Les ouvriers, stupefaits, ne comprenaient
+plus. Ils se regardaient entre eux, absolument deconcertes. M. Triphon
+etait parti, en grommelant et jurant, humilie jusqu'au fond de l'ame de
+cet affront subi devant leurs ouvriers. Mme de Beule n'etait que
+gemissements, pleurs et supplications. Sefietje et Eleken avaient
+completement disparu derriere les carreaux de la cuisine.
+
+--Donc, monsieur, vous refusez? conclut, au bout d'un instant, Pierken
+redevenu tres calme.
+
+--Je fermerais plutot boutique mille fois! clama M. de Beule avec un
+juron retentissant.
+
+--Vous n'en aurez pas la peine; nous nous en chargeons, repondit Pierken
+en regardant son maitre bien en face. "Venez les amis", dit-il en se
+tournant vers ses camarades. "Nous n'avons plus rien a faire ici. Allons
+manger notre tartine".
+
+Sans un mot, ils s'en retournerent tous les trois, a travers le jardin,
+comme ils etaient venus.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Vive et amere fut l'impression sur les ouvriers de l'affront brutal fait
+a leurs delegues. Ils le ressentaient chacun comme une insulte
+personnelle. Longtemps ils avaient hesite avant de demander la moindre
+chose; mais a present, ils etaient armes de volonte, ils exigeaient.
+
+Jusqu'aux plus serviles d'entre eux, ils se revoltaient a la fin, prets
+a une farouche resistance. L'injustice subie pendant toute leur
+existence remontait et bouillonnait en eux. Pierken, dont ils s'etaient
+tant de fois moques, etait maintenant leur plus ferme soutien, leur
+guide inconteste, leur grand homme, celui qu'ils voulaient suivre et
+dont ils attendaient le salut. Ils ne demandaient qu'a obeir a ses
+ordres. Plus personne--les femmes pas plus que les hommes--ne craignait
+les fureurs du patron. Et lorsque Pierken eut decrete que la greve
+commencerait le lundi suivant, pas une seule voix d'opposition ne se fit
+entendre. Au contraire: ce fut une sensation de delivrance; un poids
+qu'on leur enlevait du coeur, une joie de l'acte enfin accompli. Ils se
+concerterent un moment sur la question de savoir si on communiquerait la
+decision au patron. Oui, disait Pierken. Il trouvait cela mieux, plus
+digne, plus fort; il fallait y mettre des formes. Mais tous les autres,
+du coup plus agressifs et plus intolerants que leur chef, estimaient que
+ce serait politesse absolument superflue. Il (il, c'etait M. de Beule)
+s'apercevrait bien qu'il y avait greve, lorsqu'il ne verrait aucun de
+ses ouvriers a la fabrique, le lundi matin. Pierken n'insista point. Au
+fond, cela lui etait bien egal. L'important, c'etait que l'on fit greve.
+
+Le dimanche, au cours de l'apres-midi, le village offrit un spectacle
+insolite. Sefietje, par hasard, fut la premiere a le remarquer. Attachee
+aux de Beule par plus de quarante annees de servage, Sefietje
+considerait les interets de cette famille comme les siens. De plus elle
+possedait un instinct special, qui lui faisait pressentir les dangers
+menacant ses maitres. Donc Sefietje, qui regardait machinalement par la
+fenetre donnant sur la rue, vit avec la plus grande stupefaction passer
+Berzeel. Elle n'en revenait pas. Jamais Berzeel ne passait son dimanche
+au village ou il travaillait: il le consacrait invariablement a se
+saouler et se battre dans son village a lui. Aujourd'hui, du reste, il
+etait aussi saoul que les autres dimanches; en plus de sa patte folle,
+il titubait et parlait fort et faisait de grands gestes en compagnie
+d'Ollewaert, le petit bossu, qui semblait egalement fort emeche. A eux
+deux, le bossu et le bancal, ils formaient un couple peu ordinaire.
+
+--Qu'est-ce que ca veut dire? s'ecria Sefietje s'adressant a Eleken.
+
+L'anormal n'etait pas que Berzeel fut saoul, mais qu'il se fut saoule
+ici, et non la-bas, dans son village. Une lueur de fievre colora
+brusquement ses pommettes osseuses. Eleken non plus n'y comprenait rien.
+Mais Eleken ne disait jamais grand'chose; elle preferait ne pas etre
+melee a ces histoires. Servante en second, elle se trouvait, vis-a-vis
+de la servante en chef, dans la meme situation que celle-ci; Sefietje
+vivait sous la ferule de la famille de Beule, personnifiee surtout en
+monsieur, tandis qu'Eleken subissait la tyrannie de Sefietje, parfois
+fort acariatre.
+
+--Il y a peut-etre quelque chose qui les retient par ici: un concours de
+joueurs de cartes ou de boules, risqua-t-elle avec prudence.
+
+--Plus souvent! trancha Sefietje, en secouant la tete. Il ne viendrait
+pas de si loin pour ca.
+
+Et elle se mit a radoter et se torturer l'esprit en creusant ce sujet
+passionnant.
+
+Un peu avant huit heures, au crepuscule, une autre scene anormale,
+inquietante, se deroula sous les yeux de Sefietje, qui l'observait.
+C'etait toujours Berzeel, encore plus saoul, mais non plus accompagne du
+seul petit bossu: c'etait Berzeel a la tete de toute une bande, parmi
+lesquels Leo, Free, Poeteken et le "Poulet Froid", accompagnes de
+Justin-la-Craque et de Komel, que suivaient de quelques pas Fikandouss
+et Pierken, ayant Victorine a son bras. Berzeel conduisait la troupe au
+cabaret du _Petit Sabot_, ou ils entrerent tous, en defilant devant
+Justin-la-Craque qui, plante pres de l'entree, dans l'attitude raide
+d'un factionnaire rendant les honneurs, "opepitait" d'une voix sombre en
+roulant de gros yeux.
+
+--Mais que se passe-t-il aujourd'hui? Qu'est-ce qui leur prend, aux
+ouvriers de la fabrique! s'exclama Sefietje dans les transes.
+
+Les maitres avaient fini de souper; Eleken alla desservir. Sefietje,
+qui, pour quelques instants, n'avait plus rien a faire, jeta un fichu
+sur ses epaules et courut a travers le jardin, vers la fabrique. Elle
+etait prise d'un pressentiment sinistre. Il entrait dans les
+attributions de "Poulet Froid", chaque dimanche, de donner a manger aux
+chevaux; puis il devait coucher dans le petit grenier au-dessus de
+l'ecurie. Elle venait de le voir passer dans la rue avec la bande de
+saoulards. N'aurait-il pas neglige de soigner ses chevaux?
+
+Sefietje alla par derriere a l'ecurie et en ouvrit la porte. Les quatre
+chevaux y occupaient leur place habituelle et tournerent la tete
+lorsqu'elle entra. Sefietje vit leurs beaux grands yeux qui avaient des
+reflets verdatres. Ils ne mangeaient pas et elle constata que leurs
+auges etaient vides. Ils etaient la comme en attente d'une chose qui va
+venir. Sefietje avait de la tendresse pour les betes. "Avez-vous eu a
+manger, mes bonnes betes?" dit-elle a mi-voix, comme a des etres
+humains. Le feu de l'inquietude colorait ses joues et elle etait tres
+perplexe. Les chevaux n'etaient pas en train de manger, mais cela
+voulait-il dire qu'ils n'avaient pas eu leur ration? C'etait vers six
+heures, ordinairement, que le "Poulet Froid" venait la leur apporter; il
+etait maintenant plus de huit heures. Rien d'etonnant a ce que les auges
+fussent vides. Tout de meme, Sefietje n'etait nullement rassuree. Si
+elle n'avait pas vu le "Poulet Froid" avec les autres bambocheurs, elle
+n'aurait eu aucun soupcon. Mais, a present....
+
+Immobiles, les chevaux continuaient a regarder Sefietje et il y avait
+comme une priere muette dans leurs yeux. Machinalement, Sefietje se
+dirigea vers le coffre a avoine et en souleva le couvercle. Aussitot les
+quatre chevaux se mirent a hennir en pietinant nerveusement leur
+litiere, dans le bruit de chaine des anneaux de licol.
+
+Elle remplit a moitie une mesure d'avoine et s'approcha du premier
+cheval. La bete y alla si vivement qu'elle faillit renverser Sefietje.
+Les autres s'agitaient d'impatience; et la vieille servante leur donna a
+chacun un picotin. Elle hesitait pourtant, inquiete et angoissee.
+Etait-ce bien, ce qu'elle faisait la? Evidemment, des chevaux bien
+portants ne refusaient jamais l'avoine. Ils en devoreraient des
+boisseaux, si on ne les retenait pas. "Ah! si vous pouviez parler, mes
+bonnes betes!" soupirait Sefietje. Elle aurait bien voulu aussi leur
+donner une botte de foin, mais elle n'osait. Ce serait peut-etre trop.
+Que dirait M. de Beule si le lendemain ses quatre chevaux etaient
+malades? Toute perplexe et attendrie dans sa pitie pour les betes, elle
+quitta l'ecurie, apres leur avoir parle encore comme a des etres
+humains.
+
+Un peu avant neuf heures, lorsque les volets furent fermes et les lampes
+allumees, des chants braillards tout a coup eclaterent dans la rue.
+Sefietje, occupee a laver la vaisselle avec Eleken, quitta aussitot son
+ouvrage. Les chants s'elevaient en une clameur sauvage. On eut dit un
+bruit d'emeute.
+
+--Les revoila! Ils sortent du _Petit Sabot_, dit Sefietje.
+
+Et elle colla l'oreille contre le volet ferme. "Tu entends?"
+murmura-t-elle alarmee. "C'est la voix de cet ivrogne de Berzeel. Ecoute
+donc; il jure comme un paien!"
+
+La porte de la salle a manger s'ouvrit et M. de Beule parut sur le seuil
+de la cuisine.
+
+--Qu'est-ce qui se passe dans la rue? demanda-t-il d'un air rogue.
+
+--Mais je ne sais pas, monsieur, mentit Sefietje tremblante.
+
+Eleken, quittant precipitamment la cuisine, monta l'escalier quatre a
+quatre, comme si quelque besogne urgente l'appelait en haut. M. de Beule
+la suivit d'un regard irrite, traversa le vestibule, le couloir et
+ouvrit la porte d'entree. La clameur des chants entra en coup de vent
+dans la maison. Par-ci par-la des portes s'ouvraient dans la rue sombre.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? demanda a son tour Mme de Beule, sortant de la
+salle a manger.
+
+--Je ne distingue pas bien, mais je crois qu'il y a de nos gens parmi
+eux, repondit M. de Beule.
+
+--Seigneur Jesus! s'exclama Mme de Beule.
+
+--Qu'il y en ait un seul a se presenter saoul demain matin a la fabrique
+et je le mets dehors sur-le-champ! cria M. de Beule dans un brusque
+acces de fureur.
+
+--Ce n'est pas sur qu'il y en ait des notres, risqua Mme de Beule pour
+le radoucir.
+
+M. de Beule grommela encore quelques vagues menaces et les epoux
+rentrerent dans la salle a manger. Selon son habitude, M. Triphon etait
+sorti. Les clameurs sauvages se perdirent dans le lointain.
+
+Cependant Sefietje n'avait pas de repos. Elle ne cessait de guetter
+l'heure a la pendule; et, lorsqu'il fut dix heures moins un quart, elle
+dit a Eleken, redescendue a la cuisine apres le depart de M. de Beule:
+
+--Il faut quand meme que je retourne voir a l'ecurie.
+
+--Mais tu n'as donc pas peur, comme ca toute seule dans l'obscurite!
+objecta la timide Eleken.
+
+--Je ne m'y fie pas; ces pauvres betes n'ont pas eu a manger, pour sur,
+gemit Sefietje, presque en larmes.
+
+Elle alluma une petite lanterne a huile et disparut dans le noir du
+jardin. En approchant de l'ecurie elle entendit les chevaux s'agiter et
+le bruit de chaine de leur licol; et des qu'elle eut ouvert la porte,
+hennissements et piaffements l'accueillirent. Ils bouleversaient leur
+litiere et leurs beaux grands yeux anxieux etaient tous tournes vers la
+lumiere que Sefietje portait a la main.
+
+--Guust, es-tu la! cria-t-elle, s'avancant vers l'echelle de la
+soupente.
+
+Pas de reponse.
+
+Guust--autrement dit le "Poulet Froid"--avait l'ordre d'etre rentre au
+plus tard a neuf heures et demie. C'etait une consigne formelle donnee
+par M. de Beule et que le "Poulet Froid" ne se serait jamais risque a
+enfreindre. A present il etait dix heures--Sefietje les entendit avec
+horreur, ces dix coups, tomber, lents et lugubres, du clocher de
+l'eglise--et le "Poulet Froid" n'avait pas rejoint son poste. "Guust,
+es-tu la?" demanda-t-elle encore une fois. Mais, de reponse, pas
+davantage. Sefietje, grimpant a l'echelle et passant la tete par la
+trappe, put constater que le galetas etait vide et le lit point defait.
+Le "Poulet Froid" n'avait donc pas paru, plus aucun doute; et il n'etait
+pas venu donner l'avoine aux chevaux. Aux yeux de Sefietje, ce
+manquement renversait tout; au point qu'elle se mit a sangloter, comme
+brisee de douleur, en descendant avec sa lanterne l'echelle de la
+soupente.
+
+Elle alla au coffre a avoine et, cette fois, remplit bien la mesure.
+Elle n'hesita pas non plus a donner toute une botte de foin a chacun des
+chevaux. Les betes mangeaient: on entendait un bruit sourd et continu,
+comme de meules qui broient. Et Sefietje hesitait, avec un gros soupir.
+Elle craignait de mal faire. Tout de meme, elle remplit un seau a la
+pompe et le hissa jusqu'aux auges. C'etait presque au-dessus de ses
+forces. L'eau ruisselait et lui mouillait les pieds. Deux des chevaux
+burent avec avidite; les autres ne s'arreterent pas de manger. En buvant
+ils aspiraient le liquide comme une pompe: on voyait le niveau baisser.
+Les autres n'y trempaient qu'un moment le naseau, comme si cette eau les
+degoutait. Inconsolee, Sefietje ferma la porte de l'ecurie et retourna a
+la maison.
+
+
+
+
+V
+
+
+De toute la nuit, elle ne put dormir. La tragedie des chevaux la hantait
+ainsi qu'un cauchemar. Que s'etait-il passe? Qu'allait-il se passer
+demain? A cinq heures du matin Sefietje etait sur pieds. C'etait l'heure
+ou le "Poulet Froid" devait donner aux chevaux leur ration du matin. Qui
+sait? Il etait peut-etre rentre tard dans la nuit. Frissonnante dans
+l'air froid, un fichu jete en hate sur la tete et les epaules, Sefietje
+retourna vers l'ecurie.
+
+Rien! Pas l'ombre de "Poulet Froid"! Sefietje courut a la chambre des
+machines; Bruun devait deja s'y trouver, pour mettre ses chaudieres sous
+pression. Pas plus de Bruun que de "Poulet Froid". Elle ouvrit la porte
+de fer du fourneau. Le feu etait eteint, noir, et la chaudiere n'avait
+qu'un faible sifflement, telle une chose qui est en train de rendre
+l'ame. Alors Sefietje fut prise d'epouvante. Elle retourna en courant a
+la maison, d'une voix entrecoupee y raconta ses aventures a Eleken, qui
+venait de descendre, puis elle se laissa tomber sur une chaise, les yeux
+hagards et les mains jointes, a bout de forces. La deuxieme servante,
+avec de sourdes exclamations, se mit aussitot a courir de-ci de-la d'un
+air effare.
+
+A six heures, au moment ou la besogne quotidienne aurait du commencer,
+la fabrique gardait un silence de tombe. Sefietje n'osait meme plus y
+aller voir; on eut dit qu'il y allait de sa vie. Mais elle depecha
+Eleken vers la "fosse aux femmes". Au bout de trois minutes, celle-ci
+revint avec la nouvelle consternante que ni dans la "fosse aux femmes",
+ni dans la "fosse aux huiliers", ni nulle part dans toute la fabrique,
+il n'y avait ame qui vive.
+
+--C'est la greve, soupira Sefietje d'une voix blanche.
+
+A six heures et demie, son heure habituelle, M. de Beule descendit.
+Avant d'avoir quitte sa chambre, il avait ete frappe par le silence
+insolite qui regnait dans la fabrique et, tout de suite, il demanda a
+Sefietje:
+
+--D'ou vient que ca ne tourne pas?
+
+--Monsieur, dit Sefietje, hoquetante, la respiration coupee, il n'y a
+personne a la fabrique!
+
+--Comment ca! s'ecria M. de Beule.
+
+Et il se precipita dans le jardin. Sefietje courut en toute hate a
+l'etage pour avertir Mme de Beule et M. Triphon. Ils descendaient au
+moment meme ou M. de Beule, fou de rage, revenait de la fabrique.
+
+--Veux-tu savoir maintenant ce qu'il en est de ces voyous?... hurla-t-il
+du plus loin qu'il vit sa femme.
+
+Mme de Beule ne devait rien savoir. Elle n'en savait que trop. Mains
+jointes, elle soupira:
+
+--Quelle affaire, mon Dieu! Quelle affaire!
+
+--Ces voyous! Ces saligauds! Ces vauriens! Ces mendiants! rugit M. de
+Beule. Plus un seul d'entre eux ne remettra les pieds a la fabrique.
+D'autres ouvriers! Tout de suite!
+
+--Ou les prendre? demanda anxieusement Mme de Beule.
+
+Cette simple question partit surexciter au plus haut point M. de Beule.
+
+--Tu ne t'imagines pourtant pas que ca m'embarrasse? dit-il.
+
+Se tournant vers Sefietje il ordonna:
+
+--Va d'abord et avant tout demander a Justin-la-Craque s'il veut soigner
+les chevaux.
+
+La fureur s'etranglait dans sa gorge. Il tonna:
+
+--Les sales individus! Ils ont laisse ces pauvres betes sans nourriture!
+
+--Pardon, monsieur, moi je leur ai donne hier soir du foin et de
+l'avoine, dit Sefietje d'une voix qu'on entendait a peine.
+
+Et elle s'empressa de courir chez Justin. Ce qu'il fallait avant tout,
+c'etait un chauffeur. Qui prendrait-on pour remplacer Bruun? Ils
+chercherent, sans trouver personne qui eut les aptitudes requises.
+
+--Doorke Pruime, peut-etre, risqua timidement Mme de Beule.
+
+Agace, M. de Beule haussa rageusement les epaules.
+
+--Soyons serieux, hein! grommela-t-il.
+
+Mme de Beule se tint coite.
+
+--Moi, je puis le faire, dit brusquement M. Triphon sans regarder son
+pere.
+
+Oh! oui, mon garcon, fais-le! s'ecria Mme de Beule en regardant son fils
+avec une admiration attendrie.
+
+Par rancune inveteree, M. de Beule ne souffla mot, mais son silence meme
+voulait dire qu'il acceptait l'offre.
+
+Comme "huiliers", poursuivit-il quelque peu radouci, nous pourrions
+prendre Doorke Pruime, Sies van Lierde et Vloaksken. Comme "cabris",
+Peetse Fnieze; comme meunier, Soarlewie Soarels.
+
+Mme de Beule approuvait tout d'un hochement de tete. M. Triphon,
+conscient de la responsabilite qu'il allait assumer, prenait un air
+serieux, concentre, energique. Il estima rapidement que son travail
+comme chauffeur ne l'empecherait pas d'aller parfois chez Sidonie. Et
+puis, il avait le dimanche. L'affaire, en somme, ne se presentait pas
+trop mal; ils se remettaient de leur emotion. Ils avaient presque une
+lueur de triomphe et meme de provocation dans le regard.
+
+--Et les femmes? demanda Mme de Beule.
+
+A ce seul mot, M. de Beule rebondit au paroxysme de la fureur.
+
+--Plus de femmes ... nom de nom! tonna-t-il. Plus de ces roulures ici!
+
+Et ses yeux lancaient des eclairs vers M. Triphon comme pour l'aneantir.
+
+Mme de Beule n'insista pas. Elle se replia peureusement sur elle-meme;
+et, de son cote, M. Triphon fit semblant de ne pas saisir l'allusion
+haineuse. Il alluma sa pipe et s'interessa un instant a Kaboul et Muche,
+qui s'entr'etudiaient avec le soin le plus minutieux, comme s'ils ne
+s'etaient pas vus depuis des annees. La porte s'ouvrit et Sefietje
+reparut. Elle etait rouge et suait d'avoir tant couru.
+
+--Justin soignera les chevaux. Il leur a deja donne l'avoine, et il est
+en train de les etriller, dit-elle.
+
+Il y eut un murmure de satisfaction. M. de Beule temoigna son
+contentement par un geste approbatif, et dit:
+
+--Parfait. Dejeune maintenant, Sefietje; puis tu iras chez Doorke
+Pruime, chez Sies van Lierde et chez Vloaksken, pour leur demander de
+venir travailler a l'huilerie. Apres, tu iras chez Peetse Fnieze et chez
+Soarlewie Soarels, pour les engager comme "cabris" et meunier.
+
+--J'ai deja dejeune; j'y vais tout de suite, repondit Sefietje d'un air
+soumis.
+
+Et, aussitot, elle repartit. Alors M. et Mme de Beule allerent aussi
+prendre leur petit dejeuner que leur servit Eleken, avec de la fievre
+dans ses mouvements et les jupes battantes.
+
+--Pourquoi cette fille est-elle toujours si agitee? demanda M. de Beule
+agace.
+
+Mme de Beule tacha de lui faire comprendre qu'elle avait double besogne,
+pendant que Sefietje etait en course. Kaboul et Muche, selon leur
+habitude, allaient de l'un a l'autre, quetant avec des yeux de
+convoitise, leur part du dejeuner.
+
+Les maitres ne s'etaient pas encore leves de table que Sefietje etait
+deja de retour. Essoufflee, le visage moite, son visage osseux aux
+pommettes avivees d'une flamme, elle avait un air presque tragique; elle
+rapportait des nouvelles desolantes.
+
+--Monsieur, dit-elle de sa voix eteinte et angoissee, tous ces gens ont
+du travail. Seul Vloaksken pourrait venir.
+
+--Sacre tonnerre de...! jura M. de Beule en assenant sur la table un
+coup de poing qui fit sauter les tasses dans les soucoupes.
+
+Sefietje avait les yeux pleins de larmes. Mme de Beule semblait
+epouvantee. M. Triphon sentait vaciller en lui sa force de resolution.
+
+--Est-ce que l'on ne pourrait pas en trouver d'autres? glissa Mme de
+Beule.
+
+--Je n'en veux plus, sacre tonnerre de nom ... je ne veux plus personne!
+hurla M. de Beule avec un nouveau coup de poing sur la table. Je ferme
+la boite, j'arrete tout le tremblement et nous verrons un peu qui, d'eux
+ou de moi, tiendra le plus longtemps!
+
+Il se leva d'un bond, sortit, pour courir, gonfle de fureur, vers la
+fabrique.
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! Que va-t-il se passer? gemit Mme de Beule en
+joignant les mains.
+
+Accablee, comme si elle eut recu le coup de grace, Sefietje rentra en
+larmoyant dans sa cuisine.
+
+
+
+
+VI
+
+
+M. de Beule tint parole avec un entetement farouche. Il alla lui-meme
+fermer a clef toutes les portes de la fabrique, se rendit compte que
+Justin-la-Craque et son aide Komel s'occupaient des chevaux; et lorsque
+Vloaksken, le seul ouvrier qui eut consenti a venir travailler a la
+fabrique, se presenta au cours de la matinee, il le renvoya sans facons,
+en lui declarant d'une voix rageuse qu'il fermait boutique et n'avait
+pas l'intention de la rouvrir de sitot.
+
+Quelques jours se passerent. M. de Beule, avec sa colere froide et
+concentree, allait et venait, sans but. M. Triphon, qui a present
+n'avait plus rien du tout a faire, deambulait de meme, mettant tous ses
+soins a eviter le nez a nez avec son pere; et Mme de Beule ne cessait de
+gemir, se lamenter, cependant qu'a la cuisine regnait un silence de
+mort. Seule, Eleken persistait a courir en tous sens, l'air affaire.
+Cela agacait M. de Beule a tel point qu'un jour il l'arreta et lui
+demanda avec vehemence:
+
+--Mais, sacredieu! qu'est-ce que tu as a toujours courir ainsi?
+
+--Mais ... pour mon ouvrage ... monsieur, repondit la servante, bleme
+d'effroi.
+
+--Fais donc ton ouvrage un peu plus tranquillement, nom d'un tonnerre,
+ragea M. de Beule.
+
+Eleken ne dit plus rien et partit dans un envol de jupes plus sourd,
+mais, pendant tout le reste de la journee, on lui vit les yeux pleins de
+larmes. Et le soir, Sefietje, les pommettes en feu, vint annoncer a Mme
+de Beule que, tres probablement, Eleken quitterait son service a la fin
+du mois.
+
+Des bruits divers circulaient touchant les ouvriers et leurs
+dispositions. Selon les uns, ils etaient fermement decides a maintenir
+leurs revendications jusqu'au bout. Selon d'autres, les femmes des
+grevistes se montraient beaucoup moins enthousiastes qu'eux; elles
+commencaient a recriminer et insistaient pour que leurs hommes
+reprissent le travail.
+
+On les voyait assez souvent, la pipe au bec, les mains dans les poches,
+par les rues du village, et passer volontiers, comme en maniere de
+protestation et de provocation, devant la demeure des de Beule. Certains
+d'entre eux tenaient a la main le petit journal socialiste et le
+lisaient ostensiblement: on pouvait les voir de la maison du patron. Il
+y avait deja eu un ou deux articles sur la greve de la fabrique de
+Beule; naturellement, on y prenait parti pour les ouvriers, et M. de
+Beule, dont le nom pretait aux allusions faciles par le son qu'il avait
+en flamand, M. le Bourreau, y etait traite de negrier. Regulierement, le
+patron trouvait ces numeros du journal dans sa boite aux lettres.
+
+C'etait Pierken qui menait la bande et, parfois, il faisait en pleine
+rue quelque allocution breve et violente, Victorine marchait a son cote,
+le plus souvent la seule femme dans le groupe, parfois accompagnee de
+Lotje ou de Zulma, Free, Poeteken, Leo, Fikandouss-Fikandouss, Bruun, le
+chauffeur, Pol et le "Poulet Froid", Pee, le meunier et Miel, cette
+espeece de veau, suivaient, tous l'air plus ou moins perdu et ahuri; ils
+trouvaient le temps long, deconcertes par ces journees a ne rien faire,
+auxquels ils n'etaient pas habitues, dans l'attente continuelle d'une
+solution qu'ils avaient escomptee tres rapide et qui semblait
+s'eterniser. Quant a Berzeel, il demeurait invisible. On le disait
+retourne a son village, mais personne ne savait au juste. Les gens, au
+passage des grevistes, venaient regarder curieusement sur le seuil de
+leur porte; et tout le village etait soudain retombe a un calme et un
+silence extraordinaires, depuis qu'on n'y voyait plus fumer la haute
+cheminee de la fabrique, et n'entendait plus le tonnerre incessant des
+pilons.
+
+Parfois Justin-la-Craque et Komel faisaient un bout de conduite auc
+chomeurs. La premiere fois que M. de Beule les vit, ce fut un drame. Il
+bondit de fureur et voulut incontinent leur interdire l'acces de
+l'ecurie. Les supplications de sa femme, et surtout l'idee assez peu
+rejouissante d'avoir a soigner lui-meme les chevaux, modererent sa
+fougue. Il resolut d'avoir une explication avec les deux forgerons. Il
+se rendit a l'ecurie vers l'heure ou il etait sur de les y trouver, et,
+maitrisant a grand peine la colere et l'indignation qui bouillonnaient
+en lui:
+
+--Justin, je t'ai vu ce matin en compagnie des gouapes!
+
+--Oui, m'sieu, dit Justin comprenant aussitot de quoi s'agissait et
+admettant l'ignominieuse epithete; oui, m'sieu, j'ai ete avec eux et je
+voudrais bien que ca finisse, cette blague-la.
+
+--Pour moi ca peut durer dix ans! fanfaronna M de Beule avec hauteur.
+
+Pour moi pas, m'sieu, pour moi pas! repondit Justin avec force. Quand la
+fabrique ne marche pas, moi non plus je n'ai pas grand'chose a faire. Je
+voudrais que vous vous entendiez avec eux, m'sieu.
+
+Justin-la-Craque, avec ses betises quand il avait bu un verre de trop et
+qu'il "opepitait", faisait parfois preuve, a jeun, d'un jugement assez
+sense, de meme qu'il etait un excellent ouvrier quand il voulait bien
+s'en donner la peine. En outre aucune timidite ne le retenait et,
+lorsque sa conviction etait faite, nulle crainte ne l'arretait de
+l'exprimer avec grande franchise. Il regarda M. de Beule bien en face et
+poursuivit:
+
+--J'ai cause avec tous, m'sieu, et il y en a des bons et des mauvais
+parmi eux. Pierken demande trop et c'est lui qui excite les autres,
+Victorine va naturellement de son cote et Fikandouss aussi. Je ne leur
+ai pas mache la verite. Je leur ai dit qu'ils demandaient trop et qu'ils
+avaient tort. Mais les autres, m'sieu, si les autres obtenaient quelque
+satisfaction, si peu que ce soit, ils seraient contents et reprendraient
+le travail.
+
+--Bien; pas un centime! cracha M. de Beule.
+
+--Vous avez tort, m'sieu. Vous avez grandement tort, dit posement
+Justin.
+
+--Le "Poulet Froid" a laisse mes chevaux sans manger ni boire! cria M.
+de Beule, rouge de colere.
+
+--Il le regrette, m'sieu, il ne le ferait plus, affirma Justin. Et Komel
+repeta d'un ton convaincu:
+
+--Non ... non ... il ne le ferait plus.
+
+--Si vous leur accordiez quelque chose, insista Justin. Par exemple,
+chaque fois deux gouttes au lieu d'une; et le soir, s'ils pouvaient
+finir a sept heures et demie au lieu de huit heures. Je crois que tous,
+ou a peu pres, seraient contents. Je reponds de Free, de Pee,
+d'Ollewaert et de Berzeel. Et je suis presque certain que les autres
+suivraient.
+
+--Oui ... oui ..., deux gouttes au lieu d'une, repeta Komel en echo. Et
+son grand nez bougea dans sa face de suie, comme s'il degustait deja le
+royal cadeau.
+
+--Rien, rien! reitera durement M. de Beule. Et il quitta l'ecurie pour
+en briser la.
+
+
+
+
+VII
+
+
+C'etait chose curieuse, et personne ne savait ni ne comprenait comment
+cette rumeur s'etait propagee; mais elle courait avec persistance, par
+tout le village. Les ouvriers, disait-on, se montreraient satisfaits et
+la greve prendrait fin, si M. de Beule consentait a diminuer la journee
+de travail d'une demi-heure et a doubler la ration de genievre.
+
+Sefietje en avait entendu parler, ainsi qu'Eleken, qui, apres tout, ne
+quitterait pas son service a la fin du mois. Mme de Beule et son fils
+etaient egalement au courant. Cela flottait dans l'air, et on avait
+parfois l'impression, a voir les gens sur le pas de leur porte ou par
+groupes, le nez au vent, aux coins des rues, qu'ils humaient les
+emanations volatilisees de l'alcool reconciliateur. On etait vers la fin
+de la premiere semaine de greve et on sentait venir le dimanche comme un
+jour de crise decisive, ou, de deux choses l'une: le conflit serait
+resolu, ou bien prendrait des proportions inquietantes.
+
+Ce dimanche-la, de fort bonne heure dans la matinee, on put voir
+Pierken, l'air soucieux et affaire, passer et repasser dans la rue; et a
+dix heures, apres la grand'messe, des camelots distribuer la petite
+feuille socialiste. Elle contenait un article ou l'on disait violemment
+leur fait aux faux freres qui oseraient trahir la cause commune et
+vendre leurs droits les plus sacres, leur dignite d'hommes libres, pour
+un immonde verre d'alcool empoisonneur.
+
+A onze heures Justin-la-Craque vint sonner a la porte de M. de Beule. Il
+etait legerement emeche, avec des yeux aqueux et fixes, pret a fredonner
+l'_O Pepita_. Il n'en fit rien pourtant, mais insista pour avoir un
+moment d'entretien avec M. de Beule; et lorsque celui-ci, averti par
+Sefietje, parut enfin, non sans une repugnance marquee:
+
+--Puis-je, monsieur? Puis-je? demanda Justin, sans plus de precision.
+
+--Quoi? dit M. de Beule, bourru et mefiant.
+
+--Leur dire qu'ils auront double ration et pourront finir a sept heures
+et demie?...
+
+--Pour l'amour de Dieu, accepte! supplia Mme de Beule, intervenant dans
+la conversation.
+
+--Mais ne te mele donc pas de ces affaires-la! dit M. de Beule, se
+retournant agace.
+
+Avec un soupir Mme de Beule s'eloigna. Fixement, de ses yeux vitreux
+d'alcoolique Justin regardait M. de Beule. Il crut sentir qu'il
+hesitait, flechissait.
+
+--Je vais le leur dire! Je vais le leur dire! s'ecria-t-il brusquement
+dans un transport d'enthousiasme, en faisant un mouvement vers la porte.
+
+--A tes risques et perils, Justin! Ca vient de toi! cria M. de Beule
+d'un ton severe.
+
+--Oui ... oui ... ca vient de moi! cria Justin.
+
+Et d'un saut il fut dans la rue.
+
+--Ils vont revenir! jubila Mme de Beule avec un soupir de soulagement.
+
+Mais M. de Beule la toisa d'un regard courrouce et repliqua:
+
+--Qu'en sais-tu? Et d'ailleurs, qui te dit que je les laisserai rentrer?
+
+Mme de Beule prefera ne rien repondre. Et elle se rendit a la cuisine
+aupres de Sefietje, pour parler du diner.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Le dimanche s'ecoula, exceptionnellement tranquille. Ce calme absolu
+donnait au village un air morne; on l'eut dit abandonne. M. Triphon, en
+rentrant vers cinq heures, apporta cette etrange nouvelle: il avait
+rencontre Berzeel dans la rue, et il n'etait pas ivre.
+
+--Il n'etait pas ivre! s'ecria Sefietje, stupefaite et presque alarmee.
+
+--Non; absolument pas! Aussi frais que je suis! affirma M. Triphon.
+
+Sefietje n'en revenait pas. Ses pommettes se colorerent du rouge des
+grandes agitations interieures.
+
+--Est-ce qu'il y a du nouveau? demanda Mme de Beule en s'approchant,
+l'air inquiet.
+
+--Non, maman, sauf que Berzeel se promene dans le village et qu'il n'est
+pas ivre, repeta M. Triphon.
+
+--Oh! ca, c'est bien! dit Mme de Beule satisfaite.
+
+M. de Beule, occupe a ecrire dans son bureau, parut egalement au bruit
+des voix et, d'un air rogue, demanda ce qui se passait. Mme de Beule lui
+communiqua l'etonnante nouvelle, ajoutant que cela lui semblait de tres
+bon augure.
+
+--Etait-il seul? demanda M. de Beule a sa femme, evitant, selon sa
+hargneuse habitude, d'adresser directement la parole a son fils.
+
+--Tout seul, repondit M. Triphon d'un ton mat, affectant, de son cote,
+de ne pas regarder son pere.
+
+--Ca peut encore venir. Il n'est pas trop tard pour se saouler, ricana
+M. de Beule.
+
+Tout de meme, il n'etait pas de trop mechante humeur, ce jour-la. Au
+contraire. On aurait presque pu lui trouver un soupcon d'air enjoue, si
+le mot n'eut jure avec son caractere. Il ralluma un bout de cigare, ce
+qui etait generalement bon signe, et rentra dans son bureau. Kaboul et
+Muche, qui s'etaient un instant flaires comme deux etrangers, suivirent
+chacun leur maitre.
+
+Lorsque six heures eurent sonne a l'eglise, M. de Beule ressortit de son
+bureau et s'en alla, par vieille habitude, faire un tour a la fabrique,
+suivi de Muche. Arrive non loin de l'ecurie, il vit, a peu de distance,
+trois hommes en conversation animee. Il reconnut Justin-la-Craque, son
+aide Komel et ... non sans une vive emotion ... le "Poulet Froid"! M. de
+Beule eut un sursaut violent et un mouvement instinctif pour se
+precipiter sur l'individu qui avait si odieusement neglige ses chevaux.
+Une seconde impulsion, tout aussi spontanee et machinale, le retint. Le
+trio lui tournait le dos et on ne l'avait pas vu venir. Il rappela
+Muche, revint en arriere et se tint cache, derriere un pan de mur. Il
+lui venait un bruit de voix sans qu'il lui fut possible de comprendre ce
+qui se disait. Mais il vit le "Poulet Froid" sortir de l'ecurie avec le
+crible pour l'avoine et l'entendit qui secouait le grain, d'ou
+s'envolait dans la cour un petit nuage de fine poussiere. Le "Poulet
+Froid" avait donc repris le travail, sans rien dire. Le "Poulet Froid"
+ne se considerait plus comme etant en greve.
+
+M. de Beule se retira en douceur et rentra tout droit a la maison. Mme
+de Beule, qui l'avait vu traverser le jardin d'un pas agite, lui demanda
+anxieusement ce qu'il y avait.
+
+--Ce qu'il y a! dit M. de Beule haletant. Il y a que je me retiens pour
+ne pas flanquer des coups de pied a un voyou la-bas!
+
+--Qui donc, mon Dieu! dit Mme de Beule, prise de peur.
+
+--Le "Poulet Froid"! Il est aupres des chevaux!
+
+--Oh! non, non! fit Mme de Beule suppliante.
+
+--Ne l'aurait-il pas merite, peut-etre? ragea M. de Beule.
+
+--Si ... si ... mais pourtant tu ne peux pas!
+
+--Oh!... si je ne me retenais!... gronda M. de Beule menacant.
+
+--Oh! je t'en conjure! Je t'en conjure! gemit Mme de Beule, les mains
+jointes.
+
+M. de Beule fit comme si ce n'etait pas chose facile de le flechir, et
+finit tout de meme par acquiescer a contre-coeur. Mais il jura qu'il
+assommerait le "Poulet Froid" au moindre reproche qu'il aurait a lui
+faire dans son service a l'avenir.
+
+--Rien ne clochera plus; il a eu une rude lecon; tous ont eu une rude
+lecon, dit Mme de Beule conciliante.
+
+Et elle l'entraina doucement vers la salle a manger, Eleken venait de
+servir le repas. Il y avait du poulet avec de la salade, un plat que M.
+de Beule aimait beaucoup. Il en mangea goulument et avec abondance, s'il
+se repaissait de la chair d'un ennemi.
+
+Apres le souper M. Triphon se retira discretement et se rendit chez
+Sidonie.
+
+--Mon Dieu! dit en soupirant Mme de Beule a Sefietje, il aurait bien pu
+rester a la maison un soir comme celui-ci.
+
+--Ah! oui, madame, mais quand on est entre les mains d'une pareille
+creature!... repondit Sefietje d'un air entendu et peu encourageant.
+
+Sans insister, Mme de Beule rentra dans la salle a manger ou elle tacha
+de distraire son mari.
+
+Heureusement M. Triphon ne fut pas longtemps absent. A neuf heures et
+demie, il etait de retour avec un renseignement curieux, qui les etonna
+tous tres fort: Pierken, a cette heure-ci, deambulait en etat d'ivresse
+par le village. Parfaitement, Pierken; lui, qui autrement ne buvait
+jamais, courait maintenant en compagnie de Fikandouss, d'un cabaret a
+l'autre, en faisant du boucan et cherchant querelle a tout le monde.
+Berzeel ne le quittait pas d'une semelle. Oui, Berzeel, parfaitement a
+jeun, absolument maitre de lui, veillait sur Pierken comme un pere sur
+son enfant, en faisant tous ses efforts pour le calmer et le ramener a
+leur logement commun. Ils venaient de quitter la _Bonne Esperance_ et se
+dirigeaient vers le _Petit Sabot_.
+
+--Mais, mais, mais! s'exclama Mme de Beule en joignant les mains de
+stupefaction. M. de Beule eut un petit rire haineux et bref.
+
+--Le monde renverse, quoi! ricana-t-il.
+
+M. Triphon, l'air satisfait de lui-meme, se dirigea vers la cuisine. Il
+y trouva Sefietje inquiete, rouge, et Eleken qui allait et venait, les
+jupes battantes.
+
+--Bruun, le chauffeur, est venu ici, murmura Sefietje.
+
+--Bruun, le chauffeur! Pour quoi faire? demanda M. Triphon ebahi.
+
+--Pour prendre les clefs.
+
+--Les clefs de la fabrique?
+
+Sefietje fit signe que oui.
+
+--Et tu les lui as donnees?
+
+--Il les a prises, dit Sefietje.
+
+--Est-ce que tu l'as dit a papa?
+
+--Mais non!
+
+M. Triphon prit sa casquette et se hata, dans l'obscurite, vers la
+fabrique. Il secoua toutes les portes, qu'il trouva fermees. Dans la
+chambre au-dessus de l'ecurie, il apercut un mince filet de lumiere: le
+"Poulet Froid" etait a son poste. M. Triphon se retira sur la pointe du
+pied. Avec un sentiment d'espoir mele d'incertitude, il retourna a la
+maison, ou il ne dit mot.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Quatre heures du matin: Sefietje etait deja eveillee. Il lui sembla,
+dans son sommeil leger, avoir entendu des pas feutres sous sa fenetre.
+Les yeux ouverts et fixes dans le crepuscule de l'aube a peine
+naissante, elle resta immobile sur le dos a ecouter et n'entendit plus
+rien. Mais l'inquietude couvait en elle; elle se leva, ecarta le petit
+rideau de sa lucarne, regarda dans le jardin, tachant d'en sonder les
+profondeurs vagues.
+
+Une exclamation sourde lui echappa. Au-dessus des frondaisons grises et
+brouillees, la haute cheminee de la fabrique dardait son cierge rose et
+du bout noirci sortait un mince filet de fumee fauve, qui allait se
+perdre dans le vide du ciel. Alors Bruun etait deja a ses chaudieres, la
+greve etait finie et, tout a l'heure, le travail allait reprendre a la
+fabrique. Une joie immense emplit son ame ingenue d'esclave ayant fait
+siens les interets de la famille qui l'exploitait depuis pres d'un
+demi-siecle. Elle se precipita vers le lit ou dormait Eleken et la
+secoua.
+
+--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qui se passe? sursauta la jeune
+servante apeuree.
+
+--Pscht! La cheminee de la fabrique qui fume! Elle fume! Elle fume!
+repetait Sefietje jubilante.
+
+--Ah!... dit Eleken, dont la tete lourde de sommeil retomba sur
+l'oreiller.
+
+A six heures tres exactement, Sefietje, qui attendait depuis trois
+quarts d'heure, en une agitation croissante, dans sa cuisine deserte,
+entendit un bourdonnement bien connu sortir de la fabrique. Quelques
+instants apres, les pilons se mirent a rebondir, comme en un pas de
+danse joyeuse. Aussitot M. et Mme de Beule, ainsi que M. Triphon,
+quitterent leurs chambres et descendirent. La joie du triomphe
+illuminait leur visage et M. de Beule s'exclama:
+
+--Haha!... Ils reconnaissent donc qu'ils ne sont pas les plus forts, les
+petits bonshommes!
+
+--Les femmes sont-elles aussi rentrees? demanda Mme de Beule.
+
+Eleken fut depechee a la fabrique. Elle revint au bout de trois minutes
+et dit:
+
+--Toutes les femmes sont a leur ouvrage, excepte Victorine.
+
+--Celle-la n'a pas a revenir ... Je ne veux plus la voir a la fabrique!
+cria M. de Beule en un acces de colere subite.
+
+Pendant le dejeuner on tint conseil sur l'attitude a prendre.
+
+--Il faudrait d'abord y aller voir, opina M. Triphon.
+
+M. de Beule eut un geste d'impatience. Il persistait hargneusement a ne
+pas vouloir adresser la parole a son fils. Se tournant vers sa femme il
+dit:
+
+--Si j'y vais, je les flanquerai tous dehors a coups de pied. Il
+vaudrait peut-etre mieux que tu....
+
+--J'irai, j'irai! s'empressa d'approuver Mme de Beule.
+
+--Mais dis-leur surtout, insista M. de Beule, reprenant du coup tout son
+aplomb, que s'ils recommencent jamais ou si j'ai a me plaindre d'eux le
+moindrement a l'avenir, c'est la porte, immediatement.
+
+Mme de Beule ne dit mot. Elle se hata de finir son dejeuner et, se
+levant:
+
+--Est-ce que tu m'accompagnes? demanda-t-elle, hesitante, a son fils.
+
+Elle craignait que son mari ne s'y opposat: mais il ne dit rien. Bien
+que M. Triphon n'existat plus pour lui, il ne trouvait pas mauvais qu'il
+se chargeat a sa place de cette corvee. La mere et le fils quitterent la
+salle a manger et gagnerent le jardin en fleurs. La matinee d'ete etait
+merveilleuse. L'herbe se couvrait comme d'un transparent argente et
+l'air semblait une chose qu'on pouvait boire, une source pure qui vous
+revivifiait tout entier. Les grands arbres achevaient leur calme reve de
+la nuit. Leurs cimes vaporeuses fumaient, a peine traversees par les
+fleches d'or du soleil levant. On croyait humer du bonheur.
+
+Ils arriverent devant la chambre des machines et ouvrirent la porte sans
+brusquerie. La gueule rouge de la fournaise etait toute large ouverte et
+Bruun y jetait a grandes pelletees du menu charbon mouille. Son visage
+en sueur se cuivrait aux reflets de la flamme et les poils frisottants
+de sa barbe noire semblaient du fil metallique incandescent. Il se
+rangea tres vite lorsqu'il vit entrer Mme de Beule avec son fils et
+salua, poliment, a la facon habituelle, comme si rien d'extraordinaire
+n'etait arrive:
+
+--Bonjour, madame. Bonjour, Monsieur Triphon.
+
+--Bonjour, Bruun, repondirent-ils tous deux.
+
+Un bref silence. Bruun s'etait remis a activer ses feux, mais Mme de
+Beule, sentant bien que l'on ne pouvait en rester la et qu'il fallait
+dire quelque chose, rassembla tout son courage.
+
+--Alors, Bruun, commenca-t-elle, qu'est-ce qui vous a donc pris a tous
+de nous laisser en plan comme ca?
+
+Bruun toussa. Il cherchait a repondre, semblait-il, mais les paroles ne
+venaient pas. Il toussa encore et regarda dans son feu avec une
+attention extreme, comme si la reponse, vraiment, devait sortir de la.
+
+--Il ne faudrait pas que ca se repete, poursuivit Mme de Beule avec
+calme. Cette fois-ci monsieur ferme les yeux, mais a la prochaine
+occasion, il n'en serait plus de meme, soyez sur.
+
+Bruun cessa d'activer son foyer et regarda un instant Mme de Beule bien
+en face. Decidement, il voulait dire quelque chose et commencait deja a
+emettre des sons. Mais ca ne sortait encore pas. Il semblait ne pas
+pouvoir trouver les mots pour exprimer ses sentiments. Du reste, Mme de
+Beule n'insista point. Elle lui avait dit ce qu'elle voulait lui dire
+et, accompagnee de M. Triphon, passa dans la "fosse aux huiliers" ou les
+pilons menaient leur danse infernale.
+
+Il y avait deux places vides aux etablis. M. Triphon le remarqua du
+premier coup d'oeil: celle de Pierken et celle de Fikandouss. Il
+s'empressa de le glisser a l'oreille de sa mere, avant qu'elle et lui
+passent lentement devant la rangee des ouvriers, en repondant d'un
+mouvement de tete a leur salut silencieux. Tous les autres etaient a
+leur poste. Berzeel y etait, parfaitement de sang-froid, serieux et meme
+grave, comme s'il sentait peser sur lui une responsabilite inhabituelle.
+Leo y etait, Free y etait, Poeteken y etait, et Ollewaert aussi, tous a
+l'envi poses et graves, absorbes dans leur travail, comme s'il
+n'existait nul autre interet au monde. Pee etait deja tout blanc, tel un
+bonhomme de neige, a cote de ses moulins rageurs, et Miel, cette espece
+de veau, avec l'autre "cabri" se demenait autour des enormes meules
+verticales. Miel resta une minute bouche bee lorsqu'il vit paraitre Mme
+de Beule avec M. Triphon et ses epais sourcils rejoignirent presque ses
+cheveux, faisant disparaitre le doigt de front qu'il possedait.
+Visiblement, il n'avait rien compris a tout ce qui s'etait passe et
+attendait encore la solution de l'enigme.
+
+Les hommes semblaient de plus en plus absorbes dans leur travail et les
+pilons tapaient avec une telle furie que Mme de Beule et son fils se
+sentaient dans l'impossibilite materielle d'entamer le moindre colloque.
+D'ailleurs, il n'y avait rien d'autre a dire que ce qu'ils venaient de
+signifier a Bruun, qui, certes, ne manquerait pas de leur en faire part;
+mais ils auraient bien voulu savoir pourquoi Pierken et Fikandouss
+n'etaient pas revenus et ce qu'ils avaient l'intention de faire. M.
+Triphon, profitant d'une breve accalmie dans l'ouragan des pilons,
+s'approcha de Berzeel et lui demanda:
+
+--Est-ce que Pierken ne revient plus?
+
+--Mais si, mais si, m'sieu; seulement il est un peu malade; il a un fort
+mal de tete, repondit Berzeel.
+
+--Et Fikandouss?
+
+--Ca, je ne sais pas, m'sieu, dit Berzeel de son air grave et absorbe.
+
+Les pilons recommencaient a bondir, les hommes s'affairaient autour des
+presses. Sans s'attarder davantage, Mme de Beule et M. Triphon
+quitterent la "fosse aux huiliers" pour se diriger vers la "fosse aux
+femmes". Au moment de sortir de l'huilerie, comme ils se retournaient
+sans penser a mal, ils apercurent de loin Bruun, le chauffeur, qui
+epiait leur depart, par la porte entr'ouverte de la chambre des
+machines.
+
+Dans la "fosse aux femmes", plus rien qui les empechat de dire tout ce
+qu'ils voulaient. La aussi tout le monde etait a son poste, hormis
+Victorine. Des que Mme de Beule et son fils eurent fait leur entree,
+Mietje, Lotje et "La Blanche" firent une sortie violente contre Pierken
+et Victorine qui, disaient-elles, avaient entraine a la greve tous les
+autres, contre leur gre. La vieille Natse pleurait comme une Madeleine;
+et elles etaient unanimes a jurer leurs grands dieux que jamais plus
+pareille chose n'arriverait et qu'elles chasseraient Victorine a coups
+de pied quelque part, si elle osait reparaitre dans leur atelier.
+
+--Mais comment avez-vous pu vous laisser monter la tete ainsi? s'exclama
+Mme de Beule, levant les bras d'indignation.
+
+--Eh oui, bien notre betise, notre folie! s'ecria Lotje.
+
+Et, a son tour, brusquement elle eclata en larmes.
+
+--Ah! mon Dieu, madame, quelle affaire! Quelle terrible affaire! geignit
+Natse, les mains jointes.
+
+--Qu'ils essayent donc d'y revenir! Je mordrais, je grifferais! glapit
+"La Blanche" hors d'elle.
+
+Cette violence unanime des femmes rendait les reproches superflus. Aussi
+Mme de Beule se borna-t-elle a leur donner de bons conseils pour
+l'avenir, en les avertissant une fois pour toutes qu'une recidive
+equivaudrait au renvoi general et sans remission.
+
+--N'ayez pas peur, madame! firent-elles a l'unisson.
+
+Et Mietje Compostello, de sa voix caverneuse, ajouta:
+
+--S'il fallait me trainer a genoux d'ici jusqu'a l'eglise, je le ferais
+volontiers pour que ca ne soit pas arrive.
+
+Mme de Beule et son fils s'en allerent. Dans la "fosse aux femmes" il
+n'avait pas prononce un mot. A la maison, M. de Beule, triomphant,
+fielleux, ricanait d'aise en ecoutant sa femme narrer la lamentable
+histoire.
+
+
+
+
+X
+
+
+A dix heures, le moment venu de faire sa tournee avec la bouteille de
+genievre, une agitation violente s'empara de Sefietje. Que faire? Verser
+deux gouttes ou seulement une? Le rouge aux pommettes, elle vint
+demander a Mme de Beule quels etaient les ordres.
+
+Mme de Beule n'en savait rien. Il n'y avait pas eu d'accord positif.
+Tout s'etait manigance par l'entremise de Justin-la-Craque, qui avait
+pris la responsabilite sur lui. Elle alla consulter son mari.
+
+--Ils ne le meritent pas du tout, repondit M. de Beule sur un ton
+chagrin.
+
+Comme il arrivait souvent chez lui, son humeur, l'instant d'avant
+victorieuse et fanfaronne, etait brusquement redevenue, sans aucune
+cause apparente, morose et sombre. Ecarlate, gonfle de colere et de
+rancune, il etait assis au milieu des paperasses a son bureau.
+
+--Si on leur en donnait tout de meme deux pour avoir la paix, proposa
+timidement Mme de Beule.
+
+Il refusa de se prononcer.
+
+--Tu vois comme je suis surcharge de besogne... On ne peut donc pas me
+laisser une minute tranquille! grommela-t-il.
+
+Mme de Beule s'en retourna aupres de Sefietje qui attendait, sa
+bouteille pleine sur le bras.
+
+--Il ne veut pas se prononcer! soupira-t-elle.
+
+--Mais que dois-je faire? soupira Sefietje a son tour.
+
+--Donnez-leur en deux, dit Mme de Beule apres une breve hesitation.
+
+Sefietje partit, commenca par la chambre des machines, s'approcha de
+Bruun. Ils echangerent un salut banal, comme si rien ne s'etait passe et
+Sefietje remplit le verre. Bruun le lampa d'un trait, garda le verre a
+la main, regarda Sefietje.
+
+--Encore? demanda-t-elle d'une voix blanche.
+
+Sur un signe que oui, elle remplit a nouveau le verre qu'il vida comme
+si c'etait de l'eau, et le rendit a la servante. Sans un mot, elle passa
+dans la "fosse aux huiliers".
+
+Berzeel etait le premier a servir. Avec la figure toujours grave de
+quelqu'un qui sent tout le poids de sa responsabilite, il regarda
+vivement et a la derobee la bouteille, comme s'il en jaugeait d'un seul
+coup d'oeil le contenu. Sefietje remplit le petit verre. Il le vida d'un
+trait, comme Bruun. Alors il hesita. Ses doigts tremblaient legerement;
+il semblait vouloir donner et prendre a la fois. Sefietje ne comprit pas
+tres bien; elle crut d'abord qu'il n'en desirait pas davantage. Le petit
+verre et la bouteille eurent chacun un mouvement de oui et non, d'abord
+l'un vers l'autre puis en sens inverse, jusqu'a ce que Sefietje eut
+enfin compris tres clairement et versat une seconde rasade. Berzeel eut
+un rictus de satisfaction, avec un sourire de ses petits yeux vifs.
+"Merci", dit-il en rendant le verre vide.
+
+Tous les autres avaient suivi la petite scene avec une curiosite tendue
+a l'extreme, arretant une minute leurs pilons pour n'en pas perdre un
+detail. Free et Leo sourirent comme Berzeel et se pourlecherent
+machinalement les levres. Le petit Poeteken couvait le verre de ses yeux
+rayonnants et candides, pareil a un ange qui assiste a une revelation.
+Ollewaert eut un grand soupir de soulagement, comme brusquement delivre
+d'un poids enorme. Il enleva sa chique et la posa sur l'etabli, pour la
+reprendre apres qu'il aurait bu. Pee, tout blanc de farine, quitta ses
+moulins, et la figure de Miel, cette espece de veau, s'epanouit en un
+large rire muet et fige. Il semblait enfin comprendre quelque chose a
+tout ce qui s'etait passe et ce quelque chose le bouleversait de joie.
+Ils burent avec des grognements de plaisir et, du coup, Leo lanca, sur
+un ton encore un peu timide, son "Ooooo ... uuuu ... iiii ..." qu'on
+n'avait plus entendu depuis des semaines. Sefietje, bouche close, sans
+prononcer un mot, s'acquittait machinalement de sa tache, le visage
+renfrogne, muree dans une hostilite sourde. Elle y mettait toute la
+diligence possible; des qu'elle en eut fini avec les "huiliers", elle se
+hata vers l'atelier des femmes. Mais avant qu'elle eut eu le temps de
+disparaitre Justin-la-Craque vint se planter devant elle, suivi de Komel
+qui portait une barre de fer, et lui demanda d'un air triomphant ce
+qu'elle pensait de la facon dont il avait mis fin a la greve.
+
+--Ce que j'en pense?... Que vous etes tous de fameux ivrognes! s'ecria
+Sefietje indignee.
+
+--Mais, Sefie! Mais, Sefie! Comment peux-tu dire!... protesta Justin
+avec force.
+
+A vrai dire, il avait deja une jolie pointe; ses yeux etaient vitreux et
+fixes; et il se mit a fredonner en mode mineur: "Ooooooooooo..."
+
+--Va-t'en! Laisse-moi passer! gronda Sefietje.
+
+--Pepita...--peeeeee ... pepepepepita ... pepita-pepita! poursuivit
+Justin avec un entetement d'ivrogne. Mais, brusquement, changeant de
+ton: "Sefie, donne-nous aussi une goutte."
+
+--Il me semble que vous en avez deja assez, grommela Sefietje.
+
+--Nous! s'exclama Justin, feignant l'indignation la plus profonde. Rien
+qu'un bol de cafe froid; pas vrai, Komel?
+
+Komel affirma que pas une goutte d'alcool n'avait encore humecte leurs
+levres; et, malgre elle, Sefietje, des larmes de rage aux yeux, fut
+forcee de leur remplir deux fois le verre, tout comme aux ouvriers de la
+fabrique.
+
+Dans la "fosse aux femmes", lorsque Sefietje y entra, regnait encore la
+plus vive effervescence. Aussitot qu'elle apercut la servante, Natse eut
+une nouvelle crise de larmes; Lotje et "La Blanche", d'habitude si
+douces et si timides, ne decoleraient pas, en calculant aprement ce que
+cette greve idiote leur faisait perdre d'argent. Et, avec Sefietje, de
+nouveau elles eclaterent violemment sur le compte de Pierken et surtout
+de Victorine, qui, d'apres leurs dires, valait encore moins cher que
+lui. Leur exaltation etait telle que Sefietje en oubliait de leur servir
+la goutte.
+
+--Eh bien, Sefie, et la ration, qu'est-ce que ca devient? demanda enfin
+la noire Mietje avec un drole de sourire mysterieux.
+
+--Deux gouttes au lieu d'une, repondit Sefietje.
+
+Et elle se mit en devoir de verser. Tout de suite, une transformation
+s'opera dans l'atelier.
+
+--On a tout de meme obtenu quelque chose, dit Lotje en sirotant son
+petit verre.
+
+Elle le vida a menus coups brefs, mais le deuxieme ne glissa pas aussi
+facilement. Elle eut des petits frissons et fit la grimace.
+
+--L'un sur l'autre comme ca, c'est un peu court, mais bon tout de meme,
+dit-elle, en passant le verre a "La Blanche".
+
+Du reste, toutes prirent, comme Lotje, leurs deux petits verres, moins
+parce qu'elles en avaient envie que parce qu'elles y avaient droit. Et,
+seule, la vielle Natse eut un hoquet devant le deuxieme verre et fit
+mine de le refuser. Les autres trouverent cela tres mal. M. de Beule
+pourrait en deduire que pour les femmes un seul verre suffisait. Elles
+forcerent la vieille a boire et celle-ci se reprit aussitot a gemir et
+pleurer: toutes ces revolutions lui couteraient la vie, geignait-elle
+d'un air tragique.
+
+Alors il y eut une bonne petite heure de joie et d'entrain dans la
+fabrique. L'alcool faisait son effet, effacait les tristesses, suscitait
+les pensees joyeuses et amusantes. Des quolibets partaient dans le
+vacarme des pilons et, dans la "fosse aux femmes", on chanta des
+romances avec des voix aigues et nasillardes, comme au bon vieux temps.
+Vers onze heures, un silence retomba, melancolique, morose. Les nerfs se
+detendaient et l'alcool creusait son trou, ou s'installait la faim. Au
+dehors le splendide soleil d'ete illuminait la terre. Lorsqu'on venait
+du beau jardin fleuri, pour entrer dans une des "fosses" sombres, on
+avait l'impression de descendre dans un caveau. Les ouvriers ne
+chantaient plus, ne parlaient plus, accomplissaient leur besogne
+d'automates avec des yeux las et ternes. Il y regnait une atmosphere de
+desenchantement, de leurre, de duperie. C'etait peut-etre parce que le
+trou creusait si fort, vous rongeait l'estomac. Il aurait fallu un brin
+a manger avec ce deuxieme verre. Enfin tintait dans la chambre des
+machines la mechante petite sonnette de delivrance; tous se
+precipitaient au dehors, dans un claquement de sabots, prenant a peine
+le temps de rabattre sur les poignets leurs manches retroussees.
+
+Beaucoup de monde etait aux portes pour les voir passer. Il y avait des
+gens qui ricanaient, avec un mauvais: "Eh bien, c'est vite fini, leur
+greve!" Les ouvriers faisaient semblant de ne pas entendre. Ils allaient
+vers le repas et, a une heure, ils seraient de retour a la fabrique. De
+une a quatre, ils redevenaient des automates, des nerfs et des muscles
+sans ame. Ils peinaient dans une vague somnolence. Leurs yeux mornes
+regardaient parfois les poires dorees et les pommes rouges qui
+murissaient par-dela l'enclos dans le verger de Justin-la-Craque, ou
+bien ils contemplaient de loin, a travers les baies de la chambre des
+machines, les frondaisons majestueuses dans le jardin de M. de Beule.
+
+Au repos de quatre heures, ils allerent tous casser la croute en plein
+air, accroupis en ligne contre le mur de la cour interieure. Cela les
+ranimait, rappelant un peu le bon temps jadis ou des reves irrealisables
+ne les tourmentaient pas et ou ils etaient contents de leur sort. Somme
+toute, ils ne regrettaient pas le depart de Pierken et de Fikandouss.
+Ils n'en voulaient pas a Pierken; mais a quoi avaient abouti tous ces
+mirages de bonheur qu'il leur avait fait entrevoir? Quant a Victorine et
+aux autres femmes, elles avaient leur mepris. Ils ricanaient en haussant
+les epaules parce qu'elles leur tournaient le dos avec une hostilite
+hargneuse, affectant de laisser un espace vide entre elles et les
+"huiliers". Elles etaient stupides, ces femmes. Elles ne savaient que
+recriminer et pleurnicher. Il valait mieux, a l'avenir, n'avoir plus
+rien de commun avec elles.
+
+De tout le jour, ils n'avaient pas encore vu M. de Beule et en
+eprouvaient un vague malaise. Est-ce que l'accord etait fait ou
+faudrait-il encore causer? Soudain, comme ils etaient retournes a
+l'ouvrage, ils virent passer la queue de Muche, devant la porte
+d'entree. M. de Beule suivait, rouge et gros, les epaules gonflees.
+Allait-il entrer en coup de vent et "partir"? Non; il passa, se
+dirigeant vers l'ecurie. Quelques minutes s'ecoulerent avant qu'il
+revint. Muche s'arreta sur le seuil et regarda son maitre d'un air
+interrogateur. Les ouvriers, plonges dans leur besogne, se sentaient
+devenir petits. Mais, pour la deuxieme fois, rouge et gros, M. de Beule
+passa sans s'arreter et Muche le rattrapa. Les hommes respirerent.
+Decidement leur maitre et tyran, tout en bouillonnant de rage
+interieure, acceptait le nouvel etat de choses. Et ils se sentirent
+soulages d'un grand poids.
+
+A six heures, Sefietje revint pour la tournee du soir. Muette et
+renfrognee, elle versa a chacun les deux gouttes. Les "huiliers" ne
+firent aucune remarque, mais des qu'elle fut partie des chants
+eclaterent et on echangea des quolibets. Les yeux etaient rieurs et des
+pipes brasillaient. Ollewaert se bourra le bec d'une chique enorme. On
+eut dit qu'un gros abces lui gonflait la joue droite. Miel en etait
+ebahi et bayait au petit bossu comme il eut considere un phenomene.
+Ollewaert s'en apercut. Il regarda le "cabri" avec un sourire narquois
+et lui lanca a la face un sonore "espece de veau!" Leo fit entendre un
+rugissant "Ooooooo ... uuuuu ... iiiii ..." et, par une fente de porte,
+Bruun, de son oeil de mouchard, observait la scene. A distance
+nasillaient les voix aigues des femmes dans leur "fosse". C'etait tout
+a fait comme au bon temps jadis.
+
+Mais, vers la fin de la longue journee de labeur, revint l'accablante
+depression. Il en etait toujours ainsi; la lourde fatigue les matait.
+Les yeux devenaient torves; les mouvements se ralentissaient,
+s'ankylosaient. C'etait le soir qui tombait sous les poutres sombres et
+s'appesantissait sur eux comme un fardeau. Dehors, la radieuse soiree
+d'ete resplendissait; les pommes et les poires dans le verger du
+forgeron semblaient se dilater, s'amplifier, devenir des fruits
+fantastiques de terre promise; les frondaisons imposantes dans le jardin
+de M. de Beule s'ourlaient et se teintaient de pourpre et d'or; et dans
+le ciel limpide aux profondeurs verdatres des troupes d'hirondelles
+prestes se poursuivaient, tournoyaient en poussant de longs cris
+percants d'allegresse.
+
+Quelques minutes avant la demie de sept heures, Bruun s'approcha des
+"huiliers" et leur demanda ce qu'il fallait faire: continuer de
+"tourner" jusqu'a huit heures comme jadis, ou arreter a la demie?
+
+--Arreter!... Arreter! firent-ils tous.
+
+Bruun rentra dans la chambre des machines et arreta. En un souffle
+dernier, pareil a un profond soupir, la machine expira. Aussitot Bruun
+sortit et, cache derriere un pan de mur, epia ce qui se passait du cote
+de la maison. Il vit la porte du jardin s'ouvrir et M. et Mme de Beule
+paraitre sur le seuil. Ils resterent la un moment, immobiles, les yeux
+tournes vers la fabrique, humant l'air du soir. Lentement, ils firent
+demi-tour et rentrerent. Bruun comprit qu'ils acceptaient tacitement.
+
+Tout le monde a la fabrique, hommes et femmes, etait deja parti. Leurs
+sabots claquaient, lourds et lents, sur les paves sonores. Sur l'or du
+couchant on voyait leurs silhouettes qui se detachaient en noir. Les
+femmes marchaient a part, avec leur rancune. Il n'y avait plus que
+quelques rares curieux sur le pas des portes pour les voir passer.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce fut le troisieme jour seulement que Pierken et Fikandouss revinrent a
+la fabrique. Victorine ne reparut pas. Ollewaert, furieux et brouille a
+mort avec sa fille, l'avait chassee de la maison. Elle s'etait refugiee
+chez des voisins et travaillait a faire de la dentelle.
+
+Les deux hommes avaient la mine sombre et renfrognee. Pierken dit
+bonjour aux camarades, sans plus; puis, de toute la journee, ne desserra
+pas les dents. Fikandouss ne dit meme pas bonjour. Les autres aussi,
+d'ailleurs, demeuraient silencieux. Le tonnerre des pilons avait seul la
+parole.
+
+A dix heures, lorsque Sefietje parut avec la bouteille, Pierken refusa
+sa goutte. Les autres le regardaient, stupefaits. Quoi! Pas meme un seul
+petit verre! " Non, pas meme un", repondit Pierken, bute. Chez
+Fikandouss, meme jeu. D'un geste decisif, il ecarta la bouteille.
+
+--Est-ce qu'on peut les boire, vos gouttes? demanda Ollewaert en
+retournant dans la bouche son enorme chique.
+
+--Non! repondit Pierken d'un ton cassant et net.
+
+Et Fikandouss repeta comme un echo:
+
+--Non!
+
+Les autres les regardaient de travers. L'irritation etait vive surtout
+chez Berzeel et Leo.
+
+--Mais, nom de nom, qui en profite alors! grogna Berzeel en toisant son
+frere avec indignation.
+
+--Vous tous, qui etes deja assez abrutis par l'alcool, repondit Pierken
+d'un ton acerbe.
+
+Les autres ne dirent plus rien, renfermes dans leur silence vindicatif.
+Les pilons rebondissaient et tonnaient.
+
+L'apres-midi, au repos de quatre heures, Pierken et Fikandouss allerent
+se mettre a l'ecart des autres. Pierken sortit son petit journal de sa
+poche et en lut un passage a mi-voix, pour Fikandouss. C'etait un
+article sur l'echec de la greve. On y tancait la population ouvriere
+rurale, esclave de la boisson, qui avait perdu tout sentiment de
+dignite, et assez abjecte pour troquer ses droits les plus sacres contre
+un verre d'alcool. Heureusement il existait encore quelques hommes parmi
+ce vil troupeau; et l'on citait par leur nom Pierken et Fikandouss, et
+on les offrait en exemple comme les futurs sauveurs de leurs freres
+degeneres et malheureux. Fikandouss etait tout oreille, approuvait de la
+tete. Oui, oui, c'etait bien ca, exactement comme c'etait imprime dans
+le petit journal.
+
+Voila que s'avancait Justin-la-Craque, suivi de son aide Komel, qui
+portait une barre de fer. Des qu'il apercut Pierken il vint a lui en
+jubilant:
+
+--Eh bien! Qu'est-ce que tu en dis? Est-ce que je n'ai pas bien arrange
+ca?
+
+Pierken lui jeta un coup d'oeil glacial et ne dit mot.
+
+--Quoi? Tu n'es pas content? insista Justin.
+
+--Je dis ..., repondit enfin Pierken avec un regard coupant, je dis que
+tu es un foutu ivrogne et une sale crapule.
+
+--Hein! glapit Justin, les poings serres.
+
+--Que tu es un ivrogne et une crapule, repeta froidement Pierken.
+
+--Berzeel! Leo! Free! vous avez entendu ca! hurla Justin hors de lui.
+
+Berzeel, qui pendant deux dimanches consecutifs ne s'etait ni saoule ni
+battu, se precipita comme un fou furieux sur son frere.
+
+--Canaille, qui nous fous dans le malheur! hurla-t-il.
+
+Pierken evita le coup et Fikandouss, qui s'etait elance a son secours,
+sauta a la gorge de Berzeel avec une violence inouie et le terrassa.
+D'une main il le tenait empoigne par la peau du cou, de l'autre il lui
+martelait la figure a coups de poing. Berzeel, surpris par la brusquerie
+de l'attaque et incapable de se defendre, ralait. Komel se precipita a
+son secours, tapant a tour de bras avec sa barre de fer sur le dos de
+Fikandouss. Et la bataille devenait generale, quand tout a coup la queue
+de Muche pointa a courte distance, suivi presque immediatement de son
+maitre. D'une secousse, M. de Beule s'arreta, comme cloue au sol, puis
+il bondit vers Justin et Komel et hurla:
+
+--Qu'est-ce que vous avez a vous battre ici, tous deux, sacre nom de!...
+
+Comme par enchantement, la rixe cessa.
+
+--C'est la faute de Pier, m'sieu! glapit Justin, les yeux flamboyants.
+
+--Je vous defends de venir a la fabrique quand vous n'y avez rien a
+faire! "partit" furieusement M. de Beule.
+
+--Mais m'sieu! protesta Justin avec vehemence.
+
+--Foutez le camp! beugla M. de Beule sans vouloir rien entendre. Foutez
+le camp ou je fais appeler les gendarmes!
+
+D'un mouvement brusque, Justin fit demi-tour. Outre, degoute, de rage
+les bras battant l'air, comme une image de l'innocence injustement
+persecutee, il deguerpit, suivi de Komel, qui grognait comme un ours
+noir. Muche aboyait a leurs trousses et M. de Beule les suivait a pas
+presses et coleres, pour les chasser plus vite. Fremissantes de peur,
+les femmes s'etaient hatees de rentrer dans leur "fosse" et les hommes
+s'empresserent d'en faire autant, sentant tres bien que toute cette
+fureur exageree etait dirigee contre eux plutot que contre le forgeron
+et son aide.
+
+Pour le reste du jour, de nouveau la parole fut exclusivement aux lourds
+pilons rebondissants. Les hommes etaient silencieux et boudeurs. A six
+heures, de meme que le matin, Pierken et Fikandouss refuserent
+obstinement leur goutte, mais personne, cette fois, ne fit mine de la
+leur demander. Tous regardaient avec des yeux de profond mepris les deux
+abstinents.
+
+Un peu avant la fin de la journee une ombre noire parut dans l'embrasure
+de la porte d'entree et Justin-la-Craque, qui representait cette ombre,
+s'y tint tout un temps immobile comme pour une inspection severe des
+lieux. Brusquement, il quitta le seuil et s'avanca dans la "fosse", se
+dirigeant tout droit vers Fikandouss et Pierken, qu'il regardait de ses
+yeux fixes. Les deux copains faisaient semblant de ne pas le voir; les
+autres, secretement amuses, ricanaient en silence.
+
+--Y a quelque chose, Justin? demanda Free d'un ton badin.
+
+Comme un fantoche mu par un ressort, Justin-la-Craque se retourna vers
+Free. Ses yeux etaient vitreux et fixes; il etait ivre. "Ooooooooooo..."
+commenca-t-il en un long tremolo sombre. Tout a coup, un sac a tourteau
+imbibe d'huile, parti on ne savait d'ou, vint le frapper en plein visage,
+pendant que Fikandouss se precipitait vers lui en hurlant:
+
+--Fous-moi le camp, sacre nom, ou je t'assomme!
+
+Justin ne se le fit pas dire deux fois. Sursautant de peur, il repassa
+le seuil de l'huilerie en s'essuyant avec sa manche, qui lui
+barbouillait la joue en noir. Les autres se mirent a rire, mais du bout
+des levres, ne voulant pas faire un succes a Fikandouss. Ils le
+regardaient a la derobee, mefiants, deroutes par cet enorme changement
+qui s'etait opere en lui, les derniers temps. Il n'avait jamais ete tout
+a fait d'aplomb. Qui sait s'il n'etait pas en train de devenir
+completement toctoc?
+
+
+
+XII
+
+
+Quelques jours se passerent. La situation a la fabrique ne se modifiait
+pas. Pierken et Fikandouss restaient absolument a l'ecart des autres
+ouvriers. Ils continuaient de refuser obstinement leurs gouttes et
+persistaient dans leur attitude distante et hostile. Ils semblaient
+plonges en des reflexions profondes. On eut dit que Pierken meditait
+l'execution d'un plan secret, que Fikandouss n'etait pas encore tout
+a fait dispose a suivre. Parfois ils tenaient de longs et mysterieux
+conciliabules, ou Fikandouss disait a peine quelques mots. Il avait
+mauvaise mine et maigrissait a vue d'oeil. Sauf le moment ou il
+s'entretenait avec Pierken, il n'echangeait mot avec qui que ce fut et
+passait des journees entieres sombrement absorbe dans ses pensees: "Ca
+y est; il est maboul!" disaient les autres. De toute son excitation
+febrile, et souvent exageree, de jadis, il ne restait plus rien. Il ne
+riait plus, ne criait plus, n'effarouchait plus les ouvrieres, et jamais
+plus on n'entendait son obsedant et agacant "Fikandouss-Fikandouss!"
+Du reste, sur toute la fabrique semblait peser une lourde et accablante
+tristesse. Seules, les tournees de Sefietje avec sa bouteille amenaient
+une passagere detente.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Ce jour-la, un peu avant une heure, au moment ou son pere allait mettre
+la machine en marche, Miel grimpa au grenier, au-dessus de l'huilerie,
+pour remplir, comme d'habitude, les reservoirs a grains des meules
+verticales. Il etait a peine en haut de l'escalier, qu'en trois bonds
+il redegringola, criant, affole, les yeux ecarquilles:
+
+--Vite! Vite! La-haut! Fikandouss!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? s'exclamerent les hommes.
+
+--La-haut! Fikandouss! clama Miel, comme un fou, incapable d'articuler
+un autre son.
+
+Leo et Pierken se precipiterent en haut de l'escalier et, tout de suite,
+dans la penombre, ils apercurent Fikandouss pendu a une poutre, la corde
+au cou. Une petite echelle, qu'il avait escaladee, se trouvait encore a
+cote de lui; et sa figure semblait noire, avec une langue pendante,
+qu'il avait l'air de vomir.
+
+--Un couteau! Un couteau! hurla Pierken fouillant dans ses poches et
+grimpant a l'echelle avec l'agilite d'un chat.
+
+Leo lui passa un couteau. Rapidement Pierken trancha la corde et
+Fikandouss tomba sur le plancher avec un bruit sourd, comme un sac
+plein. Pierken sauta de l'echelle, desserra le noeud coulant, s'effondra
+en sanglotant sur le corps de son camarade. Fikandouss etait mort, deja
+froid.
+
+Instantanement, tous les ouvriers de la fabrique, avec des lamentations,
+entourerent le mort. Il y avait de l'horreur dans leurs yeux et, chaque
+fois que l'un d'eux touchait le corps du pendu, tous les autres
+reculaient avec terreur. Pierken, agenouille pres du cadavre, pleurait
+a chaudes larmes. Et, en paroles heurtees, il disait ce qui, selon lui,
+avait du se passer. Fikandouss, trop faible d'esprit, n'avait pu
+surmonter la deception de la greve manquee. Lui, Pierken, avait
+vainement essaye, tous ces derniers jours, de lui remonter le moral:
+le coup avait ete trop rude pour le pauvre bougre. Pierken lui avait
+propose d'aller ensemble chercher de l'ouvrage en ville, ou leur sort
+serait moins triste; il ne voulait pas. Il etait, malgre tout, trop
+attache a son village; c'etait la et pas ailleurs qu'il voulait vivre
+... et mourir.
+
+Avec une rapidite incroyable, l'atroce nouvelle s'etait deja partout
+repandue; et, en un rien de temps, M. de Beule fut sur les lieux, ainsi
+que M. Triphon, Mme de Beule, Sefietje et Eleken. Les femmes n'osaient
+pas aller voir au grenier et se tenaient, angoissees, au pied de
+l'escalier. Mais M. de Beule s'avanca tout de suite avec autorite et
+decreta que M. le bourgmestre et M. le cure devaient etre immediatement
+avertis. Leo, qui avait de bonnes jambes, fat expedie au chateau et
+Lotje alla querir le cure. En attendant, defense formelle, par ordre de
+M. de Beule, de toucher au cadavre.
+
+Le bourgmestre fut le premier sur les lieux. Il monta peniblement
+l'escalier, en evitant avec soin de se salir. M. de Beule, avec son
+respect inne de tout ce qui etait fortune et titre, adressa la parole en
+francais a "Monsieur le baron". M. Triphon, fort impressionne, par cette
+auguste presence, salua avec une gaucherie timide et se tint a l'ecart,
+a distance respectueuse. M. le bourgmestre examina vaguement le cadavre
+et constata sobrement:
+
+--Il est mort.
+
+--Oui, monsieur le baron; on l'a trouve pendu a cette poutre, repondit
+M. de Beule.
+
+Le bourgmestre regarda la poutre, ou pendait encore le bout de la corde
+tranchee par Pierken, et M. Triphon, les ouvriers, suivirent son regard.
+Sans faire attention a l'important et officiel personnage, Pierken
+s'abandonnait a toute sa douleur sur le corps de son pauvre ami.
+
+--Il faudra dresser proces-verbal, dit enfin le bourgmestre. Est-ce que
+M. le cure est prevenu? Il faudra aussi faire constater le deces par le
+medecin.
+
+--Oui, monsieur le baron; j'attends M. le cure d'un moment a l'autre,
+mais je n'ai pas encore fait appeler le docteur, repondit M. de Beule.
+
+Au bas de l'escalier, un mouvement se fit et des pas acceleres monterent
+les degres. C'etait M. le cure. Sans egard pour sa soutane, deja tachee
+de poussiere, il sauta sur le plancher du grenier, serra lestement la
+main du baron et de M. de Beule, se dirigea tout droit vers le cadavre,
+dont il toucha de ses mains blanches la face violacee.
+
+--Le corps est deja froid, murmura-t-il en regardant les autres d'un air
+grave.
+
+Il lancait des coups d'oeil autour de lui, comme si la presence de tout
+ce monde le genait.
+
+--Voulez-vous etre seul, M. le cure? demanda M. de Beule prevenant.
+
+--Cela vaudrait mieux, avoua l'ecclesiastique.
+
+M. de Beule se tourna vers les ouvriers:
+
+--Allons, les gars, tout le monde en bas! ordonna-t-il.
+
+Les hommes se presserent vers la trappe. Seul, Pierken manifesta quelque
+hesitation, mais il s'en alla tout de meme.
+
+--Vous pouvez rester, dit le cure a ces messieurs.
+
+--Bah! ... nous n'avons plus rien a faire ici, opina le bourgmestre.
+
+Il tendit la main au pretre et se dirigea avec precaution, les jambes
+raides, vers l'escalier.
+
+--Attention, M. le baron, ne vous faites pas de mal, s'empressa M. de
+Beule, plein d'attentions.
+
+--C'est que ... je ne suis pas ... habitue ... a un escalier aussi
+raide, haletait le bourgmestre en descendant les degres avec des
+precautions infinies.
+
+--Est-ce que vous n'avez besoin de rien, M. le cure? demanda encore
+M. de Beule.
+
+--Merci, j'ai tout ce qu'il me faut.
+
+A leur tour, M. de Beule et M. Triphon quitterent le grenier et le
+pretre resta seul avec le suicide.
+
+En bas, les ouvriers se tenaient en un petit groupe compact, pales, les
+yeux anxieux. Les femmes restaient a distance; elles pleuraient,
+apeurees.
+
+--Faut-il mettre en marche, m'sieu? vint demander Bruun a voix basse a
+M. de Beule.
+
+--Attendez que M. le cure soit parti, repondit du meme ton M. de Beule.
+
+Il donna un pas de conduite au bourgmestre a travers le jardin.
+
+--Quelle est la raison de ce suicide? demanda ce dernier.
+
+--Ca, M. le baron, c'est l'esprit du temps, l'infiltration du venin
+socialiste, grommela M. de Beule d'une voix qui tremblait d'indignation.
+
+--Il faudra des mesures energiques, tres tres energiques, pour combattre
+ce fleau. Le gouvernement se montre bien trop faible envers ces
+malfaiteurs, dit le bourgmestre.
+
+Il tendit la main a M. de Beule et s'en fut en tirant la jambe vers son
+chateau.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Le bruit courait,--et les bonnes gens craignaient bien que ce ne fut
+vrai: Fikandouss, suicide, mort en etat de peche mortel, allait etre
+enterre, avec les reprouves, dans le coin du cimetiere qu'on appelait le
+"trou aux chiens".
+
+Heureusement, il n'en fut rien. On raconta ensuite que M. le cure, seul
+au grenier en presence du cadavre, y avait encore surpris un atome de
+vie et avait pu lui donner l'absolution. Pierken eut un ricanement de
+mepris devant une aussi flagrante imposture; mais, tout de meme,
+Fikandouss fut enseveli comme un bon chretien, en terre consacree.
+
+Tous les ouvriers de la fabrique assisterent aux obseques. M. de Beule
+et M. Triphon se montrerent un instant a l'eglise et, le cierge a la
+main, firent le tour du catafalque. Sidonie etait egalement presente.
+Elle se tenait discretement derriere un pilier, non loin des autres
+ouvrieres. Dans un coin se trouvaient Justin-la-Craque et Komel. Le
+service fut rapidement bacle. La cloche se depecha de sonner le glas; et
+les porteurs, Pierken, Leo, Free, Berzeel s'avancerent lentement avec la
+biere devant la tombe, ou deja attendaient le cure et ses acolytes, avec
+la croix et les bannieres.
+
+En un petit groupe serre, les camarades entouraient la fosse. Ils
+etaient pales et, dans leurs habits du dimanche, ils paraissaient plus
+haves, plus minables que dans leur tenue de travail. Le cercueil etait
+recouvert d'un drap de velours noir avec une grande croix jaune. Ce drap
+decolore avait pris un ton roussatre qui semblait la nuance assortie a
+la mort des pauvres. Le sacristain l'enleva et apparut le simple bois
+blanc. Le pretre psalmodiait; les gens s'agenouillerent. Lentement, avec
+un son creux sur les cordes, le cercueil descendait. Les hommes
+regardaient fixement, la face contractee. On aurait dit qu'ils se
+voyaient eux-memes descendre dans la fosse. Dans les yeux vitreux de
+Justin il y avait des larmes. Komel avait l'air de machonner quelque
+chose. Les soeurs du defunt et quelques-unes des ouvrieres pleuraient
+doucement, la tete cachee sous le lourd capuchon de leur longue mante
+noire. M. le cure aspergea d'eau benite les fideles agenouilles et
+rentra dans l'eglise avec ses aides. En chocs sourds les premieres
+mottes de terre tomberent sur les planches sonores. On eut dit de brefs
+coups de tambour voiles. Ou des pilons qui s'enfoncent. Tres vite le
+bois fut recouvert en entier. Il ne restait plus qu'un tout petit coin
+qui s'obstinait a apparaitre, comme un bout de papier blanc qu'on aurait
+jete la.
+
+Alors, les camarades partirent.... C'etait une douce et radieuse matinee
+de septembre, avec des parfums dans l'air. Les maisons du village
+reluisaient et riaient, comme lavees et repeintes a neuf au tiede
+soleil. Le coq de cuivre au haut du clocher semblait d'or. Tout
+doucement, les derniers oiseaux de l'ete chantaient....
+
+
+
+
+XV
+
+
+Pendant la matinee, la fabrique n'avait pas "tourne". A une heure, la
+machine fut remise en marche et les pilons tonnerent. Deux etablis
+manquaient de servants: celui de Fikandouss et celui de Pierken.
+
+A quatre heures, Pierken parut dans la fabrique, mais point pour y
+reprendre son travail. Il avait garde ses habits du dimanche mis pour
+l'enterrement, et venait dire adieu a ses camarades. Pierken quittait le
+village, sans esprit de retour, afin d'aller en ville se refaire une
+existence neuve. Les chefs socialistes lui avaient trouve de l'ouvrage.
+Victorine, qu'il allait bientot epouser, l'accompagnait.
+
+Les camarades ne disaient pas grand'chose. Ils consideraient Pierken
+avec des regards fixes et etonnes. A son egard, il n'y avait plus chez
+eux aucune animosite. On eut dit qu'il etait deja devenu un etranger a
+leurs yeux et ne faisait plus partie de leur entourage. Tout de meme,
+ils regrettaient son depart.
+
+--Plus tard, vous ferez tous comme moi, dit Pierken.
+
+Ils ne savaient. Ils etaient tristes, mornes, abattus. Ils voulaient
+dire des choses et ne trouvaient pas les mots. Il leur serra la main a
+tous. Berzeel etait assez emu et dans ses quelques mots d'adieu il y eut
+un chevrotement. Ollewaert pinca une larme, Free eut un sourire doux et
+triste, Miel, plante comme un piquet a cote de ses enormes meules qui
+lui frolaient presque la tete, semblait ne pas comprendre. Alors se
+presenterent Justin-la-Craque et son aide Komel. Sans rancune, Pierken
+leur tendit la main. Justin n'en revenait pas; ce depart soudain et
+definitif de Pierken.... Il se frappait les cuisses et ouvrait de grands
+yeux blancs dans sa face noire. Komel ne dit rien, mais son long nez
+rouge parlait pour lui.
+
+Pierken partit.... Il y avait dans son attitude et son allure on ne
+savait quelle fierte d'homme qui se connait soi-meme. Il semblait deja
+appartenir a une autre sphere, plus elevee. Les camarades sentirent
+cette sorte de superiorite. Ils le suivirent du regard aussi loin qu'ils
+purent, le virent traverser la cour, entrer dans la "fosse aux femmes",
+pour faire, la aussi, ses adieux.
+
+Les pilons s'etaient remis a bondir apres le repos de quatre heures et
+les hommes, avares de paroles, accomplissaient machinalement leur
+travail. Pierken devait deja etre loin; peut-etre apercevait-il a
+l'horizon, par-dessus la verte campagne, les hautes tours grises de la
+ville.
+
+A six heures vint Sefietje avec sa bouteille. Tous burent leurs deux
+gouttes qui parurent les ranimer un peu. Mais il n'y eut ni chant, ni
+rire, ni aucune parole superflue. Ils demeuraient pensifs et graves. Ils
+songeaient a Fikandouss, a Pierken, a tout ce qui etait passe....
+
+Au dehors, le jour etait devenu lourd et terne, et le crepuscule tendit,
+plus tot que de coutume, des ombres grises dans la "fosse" lugubre. Les
+pilons y rebondissaient comme des monstres captifs dans un antre; les
+silhouettes, les formes des hommes devenaient celles de gnomes
+tourmentes. Bientot la pluie tomba, douce, egale, monotone. L'ete
+splendide touchait a sa fin; on sentait le premier frolement du frileux
+automne.
+
+Un peu avant l'heure de la fermeture, M. de Beule passa, comme toujours
+precede de son fidele Muche. Il etait gros et rouge et avait l'air
+furieux, mais il s'en alla sans rien dire. Du reste, les ouvriers ne
+s'inquietaient plus du tout de ce qu'il leur pouvait dire. Ils le
+voyaient avec indifference. La crainte etait morte. Apres M. de Beule
+vint M. Triphon, accompagne de Kaboul. Ils n'avaient aucun ressentiment
+contre M. Triphon. Sans malveillance, ils le virent passer.
+
+La pluie tombait plus drue, en lourdes nappes. La terre buvait; les
+arbres ruisselaient et les hommes pensaient a Pierken, qui cheminait a
+present solitaire vers son avenir, et a Fikandouss, descendu pour
+toujours dans la fosse humide et sombre ou tous devaient finir. Et dans
+l'incertitude de leur propre existence desormais, dans l'immense et
+vague tristesse qui emplissait leur ame, le peu qu'ils avaient obtenu
+comme amelioration a leur sort avait maintenant un gout si dur, si amer.
+
+En un long soupir d'epuisement, la machine rendit son dernier souffle de
+vapeur et, sous la pluie, dans la grisaille du soir, la troupe en sabots
+reprit le chemin de ses masures....
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of C'Etait ainsi..., by Cyriel Buysse
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK C'ETAIT AINSI... ***
+
+***** This file should be named 10346.txt or 10346.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/0/3/4/10346/
+
+Produced by Marc D'Hooghe and Anne Dreze.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+https://gutenberg.org/license).
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+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
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+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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+
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