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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:34:17 -0700 |
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diff --git a/old/10346.txt b/old/10346.txt new file mode 100644 index 0000000..616a7e2 --- /dev/null +++ b/old/10346.txt @@ -0,0 +1,8482 @@ +The Project Gutenberg EBook of C'Etait ainsi..., by Cyriel Buysse + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: C'Etait ainsi... + +Author: Cyriel Buysse + +Release Date: December 1, 2003 [EBook #10346] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK C'ETAIT AINSI... *** + + + + +Produced by Marc D'Hooghe and Anne Dreze + + + + + + + + +C'ETAIT AINSI ... + +par + +CYRIEL BUYSSE + +(traduit du Flamand par l'auteur) + + + + + A MON FILS + QUI CONNAIT LA FLANDRE +QUI COMPREND L'ESPRIT DE LA FLANDRE + QUI AIME LA FLANDRE + + + * * * * * + + +PREMIERE PARTIE + + + + +I + + +L'huilerie et la minoterie de M. de Beule formaient un groupe de vieux +batiments, a cote d'un beau grand jardin. + +Un rentier du village y demeurait jadis. La maison d'habitation etait en +bordure de la rue; et les batisses, qui plus tard allaient devenir une +fabrique, etaient alors une sorte d'asile abritant des vieillards et +necessiteux. Le grand jardin les separait de la maison du rentier, et de +la rue ils avaient leur chemin d'acces. + +A la mort du rentier, M. de Beule avait acquis le tout. Il y installa sa +fabrique, d'abord modestement, puis l'agrandit peu a peu, jusqu'a ce +qu'elle absorbat toutes les vieilles maisonnettes. Pleurs et lamentations +des vieillards et des indigents, ainsi contraints, a tour de role, de +chercher un autre toit; mais, puisque c'etait l'inevitable, ils +finissaient par se resigner. Et meme par en tirer profit. Car ceux qui +avaient encore du monde jeune chez eux offraient leurs services a M. de +Beule, qui, de son cote, les employait volontiers a la fabrique, de +preference a d'autres. + +La fabrique de M. de Beule etait la seule au village, ou elle devenait +un peu synonyme de lumiere et de progres. Les gens se sentaient plus de +gout a travailler dans une usine mue par la vapeur, qu'a peiner dans +l'un ou l'autre atelier ou la force motrice etait fournie par un cheval +ou un moulin a vent. L'arrivee de cette machine a vapeur,--achetee +d'occasion,--fut un evenement sensationnel pour les villageois. Jusque +des environs les gens vinrent contempler la merveille. Les trois +chaudieres surtout, une tres grande et deux plus petites, firent une +impression enorme. Il fallut trois gros chariots et douze chevaux pour +amener le tout a pied d'oeuvre. Le maitre d'ecole y etait, avec tous ses +eleves, pour leur donner sur place une belle lecon de mecanique; M. le +cure et son vicaire egalement, comme pour apporter leur benediction. En +voyant decharger ces engins formidables, on avait l'impression d'assister +a un travail surhumain. Il etait dirige par des ouvriers de la ville, +qui criaient leurs ordres dans un langage que les manoeuvres villageois +ne comprenaient pas toujours. D'ou des meprises dangereuses, et qui +provoquaient chez les citadins des jurons effroyables, a la grande +indignation de M. de Beule qui en fremissait, scandalise a cause de la +presence des ecclesiastiques, et invitait les mecaniciens a moderer +leurs expressions. Avec ses coups de chance et ses contretemps, le +travail d'installation prit un ete; et au premier octobre enfin tout fut +pret et la fabrique "tourna". + +Il y avait six pilons, deux jeux de meules verticales a broyer la graine +et deux meules horizontales a moudre le grain. Tout cela se trouvait +dans une sorte de large hangar, bas et sombre, aux noires solives. A +cote, dans une salle plus claire et amenagee avec quelque coquetterie, +comme pour un objet de luxe, etait installee la machine a vapeur, +separee de l'huilerie par un mur aux larges baies vitrees. Par ces baies +et par les fenetres au mur d'en face, du trou sombre qu'etait l'huilerie +on apercevait les pelouses lustrees et la majeste des hautes frondaisons, +dans le beau jardin d'agrement de M. de Beule. + +A six heures du matin commencait le travail. Le chauffeur ouvrait le +robinet de vapeur; et lentement, avec un lourd soupir, la machine se +mettait a tourner. Les engrenages mordaient, sur les poulies luisantes +les courroies glissaient en s'etirant comme de grands oiseaux du +crepuscule volant en cage; et les boules de cuivre du regulateur +dansaient une ronde folle, pendant que l'enorme volant tracait son +cercle formidable et noir contre le mur pale, pareil a une bete +monstrueuse et violente, faisant de vains efforts pour echapper a sa +captivite. Dans la "fosse aux huiliers" les grandes meules aussitot +ecrasaient la menue graine de lin ou de colza, les six fours la +chauffaient, les hommes en emplissaient les sacs de laine, les +aplatissaient de la main dans les etreindelles de cuir garnies de crin +a l'interieur, les mettaient dans les presses. Bientot les lourds pilons +tapaient a grands coups repetes sur les coins qui s'enfoncaient, et +alors, sous la pression violente, l'huile chaude commencait a couler +dans les reservoirs. C'etait, sous les solives basses, un vacarme +effroyable; a mesure qu'augmentait la pression, les pilons dansaient en +rebondissant plus haut et plus fort sur le bois dur et coince; on ne +s'entendait plus; s'il avait un mot a dire, l'homme devait le hurler a +l'oreille de l'autre. Jusqu'au moment enfin ou une sonnette, apres le +soixantieme coup, leur indiquait mecaniquement le temps de declencher +le chasse-coin: deux a trois chocs sourds, et cela degageait toute la +presse, en un ebranlement de cataclysme. Alors ils extrayaient des +etreindelles les tourteaux durs comme planches, y aplatissaient d'autres +sacs remplis et les remettaient dans les presses; et la danse sauvage +recommencait, faisant trembler les murs et craquer les mortaises. + +Les hommes peinaient, manches retroussees, tout luisants de graisse et +d'huile. Une odeur fade flottait en buee sous le plafond bas et sombre +et le sol etait gluant, comme s'il eut ete enduit de savon. Bientot +aussi le meunier etait a l'ouvrage; et au pesant vacarme des pilons, le +moulin melait son tic-tac saccade et rageur. Parfois les deux moulins a +ble marchaient en meme temps; alors la charge devenait trop forte pour +la machine, dont le regulateur ralenti laissait pendre ses lourdes +boules de cuivre, comme des tetes d'enfants fatigues. En vain le +chauffeur bourrait-il de charbon son foyer; le moteur essouffle n'en +pouvait plus. Il fallait que le meunier finit par lui retirer une des +meules; et aussitot la machine reprenait haleine et faisait tournoyer +ses boules de cuivre, comme en une ronde folle de joyeuse delivrance. +Puis tout se regularisait et le travail continuait en une monotonie sans +fin. + +A huit heures, les ouvriers avaient trente minutes de repit pour +dejeuner. Lorsque le temps etait beau, ils mangeaient leurs tartines +dans la cour de la fabrique, alignes contre le mur crepi a la chaux +blanche. Ranimes par l'air pur du matin, ils echangeaient des propos +enjoues. A huit heures et demie, les pilons se remettaient a bondir et +cela durait alors jusqu'a midi, avec la seule distraction de la goutte +de genievre que leur apportait vers dix heures Sefietje, la vieille +servante de M. de Beule. C'etait un moment exquis. On avalait l'alcool +d'une lampee et sentait sa chaleur descendre jusqu'au fond du corps. +Pour sur, ca vous descendait plus bas que l'estomac. Ils en etaient tout +ragaillardis et la plupart, dans la trepidation des pilons, allumaient +vivement une pipette ou se bourraient la bouche d'une chique de tabac. +Parfois meme, au milieu du vacarme, on entendait une chanson. Dommage +qu'on ne vous donnait jamais qu'un seul petit verre. Comme un deuxieme +vous aurait fait du bien! A midi la machine s'arretait et ils allaient +dejeuner. Certains d'entre eux demeuraient assez loin de la fabrique, +et il leur fallait se depecher pour etre de retour a une heure. Ceux qui +restaient plus pres avaient parfois le temps de faire une petite sieste. +A deux ou trois qui habitaient trop loin, leur femme ou leurs enfants +apportaient le manger dans une gamelle qu'ils tenaient au chaud sur le +foyer des presses. + +Une heure, et les pilons de recommencer leur danse sauvage. A quatre +heures, les hommes avalaient encore une tartine en buvant du cafe clair; +puis les pilons reprenaient leur vacarme assourdissant et monotone +jusqu'a huit heures, avec une nouvelle lueur de joie lorsque, sur le +coup de six heures, Sefietje leur apportait la goutte du soir. + +Ces fins de journee etaient souvent d'une accablante melancolie. Le soir +tombait; de grandes ombres fauves se glissaient sous les poutres massives +du plafond bas; et par les larges baies de la salle des machines, les +ouvriers voyaient le soleil couchant dorer les pelouses et les grands +arbres du beau jardin de M. de Beule. Une sorte de tristesse nostalgique +se lisait dans leurs yeux fatigues. Ils ne fredonnaient plus de chansons; +ils ne parlaient plus. Ils se mouvaient plus lentement, comme des ombres, +sous l'ouragan continu des coups. Bientot une ouvriere venait allumer les +lampes, de simples lampes a petrole qui fumaient et dont la flamme +vacillante dansait au choc des pilons. Alors tout semblait prendre un +aspect etrange, s'impreciser comme si le travail s'achevait dans une +atmosphere irreelle de cauchemar. Les enormes meules verticales, toutes +luisantes d'huile, se pourchassaient l'une l'autre en une ronde obstinee +et sans fin; les pilons dansaient une sarabande de spectres; et les +fournaises ouvertes montraient des gueules rouges, qui lentement se +ternissaient de cendre, comme des feux de bivouac abandonnes. + +Les ouvriers secouaient la poussiere de leurs vetements et rabattaient +leurs manches de chemise sur les poignets. Ils donnaient un coup de +balai aux dalles autour des presses; et enfin tintait dans la salle des +machines la sonnette de delivrance, qui marquait le bout de l'interminable +journee de labeur. + +Progressivement, le moteur ralentissait sa marche. Les pilons immobilises +restaient suspendus a des cables solides; le ronron des engrenages +s'assourdissait; les courroies diligentes qui tout le jour avaient vole +comme des oiseaux nocturnes sur les poulies luisantes, s'arretaient avec +un craquement collant, en une tension derniere. Les boules du regulateur +se repliaient sur leurs axes; le monstrueux volant se figeait contre le +mur; le robinet de vapeur, dans un dernier soupir, rendait l'ame. En +hate on eteignait les lampes; et, dans un flic-floc de sabots, leur +gamelle et leur bissac a la main, les ouvriers rentraient au logis. + +Reste le dernier, le chauffeur, a grandes pelletees de charbon mouille +et de cendre, couvrait le foyer des chaudieres et s'en allait fermer les +portes. + +La journee de travail etait finie. + + + + +II + + +Regulierement, neuf hommes etaient occupes dans l'huilerie et la +minoterie. Bruun, le chauffeur, se considerait un peu comme leur chef. +C'etait un homme entre deux ages, aux traits fins et a la belle barbe +noire. Assez bon mecanicien, il etait intelligent et debrouillard, mais +il avait un caractere hargneux, difficile; cause de grabuge, parfois, +parmi les autres ouvriers. Mefiant envers tout le monde, il avait la +mauvaise habitude d'ecouter aux portes et d'epier par le trou des +serrures. Avec cela fort envieux et d'un temperament tres amoureux; +quoique marie, la terreur des ouvrieres, principalement de Zulma, +surnommee "La Blanche", qu'il excedait de ses assiduites. + +Par ordre d'importance venait ensuite Berzeel, le plus age des "huiliers". +Au fond, toute l'importance de Berzeel, c'etait d'avoir ete le premier +ouvrier embauche par M. de Beule. Un petit bougre d'une cinquantaine +d'annees, la mine insolente et infirme d'une jambe, qu'il levait haut +a chaque pas, comme s'il franchissait un obstacle. Cette patte folle, +comme disaient les autres, etait le resultat d'une rixe violente au +couteau, ou Berzeel, jadis, avait mordu la poussiere. Le soir d'un +dimanche, on l'avait ramasse, ainsi arrange, a moitie mort, devant un +cabaret. De memoire d'homme Berzeel avait toujours ete un farouche +batailleur. Doux comme un agneau et diligent comme pas un, tant qu'il +etait a jeun et n'avait pas un sou en poche, il travaillait toute la +semaine sans presque lever les yeux ni prononcer un mot; mais a peine +avait-il touche sa paye du samedi et echange ses frusques de misere +contre le beau costume du dimanche, qu'il devenait soudain un autre +homme, un diable incarne, en verite. En semaine il logeait avec son +frere chez un des petits locataires de M. de Beule; mais son domicile +etait a un autre village, assez eloigne de la fabrique, et c'etait la +qu'il se rendait chaque samedi, pour y finir la semaine. + +Ce jour-la il avait la permission de quitter la fabrique quelques heures +avant les autres ouvriers. Il partait a pied, pipe au bec, baton a la +main, casquette sur l'oreille, par les belles campagnes amples et +luxuriantes. Il avait le sourire, ses yeux brillaient, il lancait un jet +de salive a droite, a gauche, comme s'il y eut eu en lui surabondance de +seve. C'etait delicieux d'aise, de liberte, de legerete apres cette +longue semaine de sombre emprisonnement dans la "fosse"; mais la route +etait longue et la patte folle vite lasse; aussi, pour ne pas aller trop +loin d'une seule traite, s'arretait-il bientot devant un petit cabaret, +ou il entrait prendre une goutte et quelques minutes de repos. Il avait +son argent en poche; il le sentait dans son gousset comme une presence +chaude et vivante. Pour qui donc aurait-il en besoin de se gener? il +sirotait sa goutte; et, comme c'etait bien bon, il en prenait encore +une; et parfois une troisieme, jusqu'a ce qu'il fut completement retape. +Alors il partait, avec la ferme intention de ne plus s'arreter avant son +cher village. Mais, en route, la patte folle se fatiguait de nouveau; et +puis, il y avait la, le long du chemin, d'autres petits caboulots dont +il connaissait trop bien les gens, qui le prendraient en mauvaise part, +s'il passait sans entrer: bref, d'un cabaret dans l'autre, il se +saoulait abominablement, au point de s'effondrer devant une porte ou +sous une table. Des lors, il n'etait plus question de marcher. On le +ramassait; on attendait le passage d'un camion ou d'une carriole; on le +hissait dans le vehicule; et c'etait ainsi qu'il arrivait chez lui, +inerte, tel un colis qui, apres des peripeties variees, parvient +finalement a destination. + +Meme s'il pouvait dormir, le sommeil, non plus que le repos dominical, +ne parvenaient a le dessouler. Au contraire. L'enorme quantite d'alcool +qu'il avait absorbee continuait de bouillonner et fermenter en lui; +malgre les supplications de sa soeur, avec laquelle il demeurait, de +grand matin il repartait, soi-disant pour aller a la messe, mais en +realite pour recommencer a boire dans les caboulots des abords de +l'eglise. Comme il avait l'alcool mauvais, il cherchait noise, se +battait, ne rentrait ni pour le repas de midi, ni pour celui du soir; et +generalement il fallait que sa soeur allat le chercher de nuit dans les +assommoirs et s'estimat heureuse lorsqu'elle parvenait, avec des peines +inouies, a le ramener enfin sous leur toit. Il y cuvait sa saoulerie +dans un sommeil de brute pendant dix a douze heures, si bien qu'il +n'etait pas a son ouvrage a la fabrique le lundi matin; le plus souvent +il n'y revenait qu'au cours de l'apres-midi, et parfois meme le mardi +matin, la face tumefiee, les yeux lui sortant de la tete, puant le +genievre a dix metres, meconnaissable, au point qu'on eut dit un autre +homme. M. de Beule et son fils roulaient alors des yeux terribles, mais +sans trop oser lui en dire; Berzeel, de son cote, l'oreille basse, la +mine honteuse, cherchait une vague excuse, promettait de ne plus +recommencer. Il se mettait a l'ouvrage et toute la semaine travaillait +en bete de somme; et, le samedi suivant, on voyait d'avance s'allumer +dans ses yeux la lueur folle de nouvelles orgies. + +Aux presses, a cote de Berzeel, se trouvait Pierken, son frere. Pierken +ne ressemblait en rien a Berzeel; jamais on ne se serait doute qu'ils +etaient freres. Pierken etait petit, rond et gras, avec des joues +poupines et roses, luisantes comme des pommes mures. Il ne buvait jamais +d'alcool, sauf la traditionnelle goutte du matin et celle du soir +apportees par la vieille Sefietje. Il faisait des economies. Le +dimanche, au lieu d'aller au cabaret comme Berzeel, il restait bien +tranquillement chez lui, a lire son petit journal d'un sou. Il y puisait +une forte dose de connaissances et de sagesse; peu a peu, sans qu'il +s'en rendit bien compte, se developpait en lui une intelligence +rudimentaire des grandes questions sociales touchant les rapports entre +le Capital et le Travail. Cela le troublait profondement, le rendait +parfois inquiet et mecontent. Il apportait la petite feuille a la +fabrique; pendant le repos du matin et de l'apres-midi, il en lisait a +haute voix des passages aux autres ouvriers et leur demandait ce qu'ils +en pensaient. En lui vivait une conscience obscure d'injustice subie, de +duperie; le sentiment aigu que lui, et aussi les autres, ne recevaient +pas l'equivalent de ce qu'ils produisaient par leur travail. Pourquoi +etait-ce ainsi? Et pourquoi devrait-il en etre ainsi, toujours? Pourquoi +M. de Beule et son fils, qui travaillaient seulement lorsqu'il leur +plaisait de travailler, pouvaient-ils vivre dans le luxe et l'abondance, +alors qu'eux, les pauvres bougres, devaient trimer chaque jour, du matin +au soir, toute leur vie, sans aucun espoir de gagner jamais autre chose +que leur miserable pain quotidien? Ce probleme accablant, que Pierken +ruminait constamment, le rendait bien souvent morose et triste. Cela ne +se traduisait pas en mauvais vouloir ni esprit de revolte; mais Pierken +etait mecontent, toujours et en toute chose mecontent de son sort; et il +s'acquittait de son travail uniquement par contrainte, sans la moindre +satisfaction ni joie. Pour rien au monde il ne serait reste a son etabli +une minute de plus qu'il n'etait strictement necessaire. Le samedi, +lorsqu'il recevait sa paye, a peine grommelait-il un sourd merci, +estimant que c'etaient plutot les maitres qui avaient a le remercier, en +raison de la valeur considerable qu'il leur avait fournie en travail, +pour la misere qu'ils lui donnaient en retour. M. de Beule et M. Triphon, +son fils, n'aimaient pas du tout Pierken et plus d'une fois il avait ete +question de le renvoyer. Ils hesitaient encore par egard pour Berzeel, +qui etait un excellent ouvrier quand il n'avait pas bu; mais M. de Beule +lui avait defendu sur un ton peremptoire d'apporter a la fabrique ce +sale petit canard et d'en lire des passages a haute voix pendant les +repos du matin et de l'apres-midi. + +Aupres de Pierken se trouvait Leo. Age de quarante ans, Leo etait trapu, +rable et fort comme un petit taureau. Parfois, durant des demi-journees, +il se renfermait dans un mutisme concentre et morose, pour en sortir +brusquement, en une explosion de cris, de rires, d'exclamations, dont +toute la fabrique retentissait. Lorsqu'il etait dans un de ces moments +de capricieux silence, il valait mieux le laisser a sa lubie, sinon on +avait bien vite maille a partir avec lui; et lorsqu'il etait dans une de +ses heures folles, il etait preferable de s'ecarter de son chemin, car +il vous aurait renverse, rien que pour le plaisir de vous voir par terre +et de danser la gigue autour de vous. En realite, de tous les ouvriers +de la fabrique, il etait le plus fort, le meilleur, le plus agile et le +plus endurant. Et, comme il le savait tres bien, il supportait assez mal +que Pierken, par exemple, qu'il considerait comme un feignant, prit de +ces airs de superiorite intellectuelle et se posat un peu en chef +spirituel de l'equipe grace a ces blagues qu'il cueillait dans son petit +canard. Leo etait l'homme dont on avait toujours besoin quand il +s'agissait d'une besogne exigeant une grande celerite et une force +physique peu ordinaire. Dans ces cas-la, d'ordinaire, on lui demandait +son aide comme une faveur, et rarement en vain, car il etait fier de sa +force et de son adresse. Si le hasard voulait qu'il fut dans une de ses +heures renfrognees, il acquiescait d'un simple signe de tete sans +prononcer un mot; mais s'il etait dans une de ses heures folles, il +repondait par une sorte de cri effroyable, un "oui" qui se decomposait +en "Oooo ... uuuuu ... iiiii ...", un long rugissement rauque et tellement +sonore qu'il dominait entierement le vacarme effrene des pilons et, a +travers le jardin, allait retentir jusque dans la maison: M. de Beule en +sursautait ses registres et parfois accourait avec effarement demander a +la fabrique quel malheur etait arrive. Les hurlements sauvages et sans +motif mettaient le patron hors de lui; mais au moment ou il arrivait en +trombe, c'etait generalement fini; et il devait se contenter de vagues +menaces contre ceux qui se conduisaient comme des betes fauves et +meriteraient d'etre enfermes dans une cage, ou une maison d'alienes. +M. de Beule et son fils,--surtout son fils,--n'aimaient pas du tout Leo, +qu'ils consideraient comme une brute dangereuse. Mais ils se seraient +bien gardes de le renvoyer: il faisait l'ouvrage de deux! + +Apres Leo, Poeteken. Il etait bon que le delicat Poeteken eut sa place +a cote du vigoureux Leo, car l'aide du fort suppleait bien des fois a +l'insuffisance du faible. + +Poeteken etait tres petit, tres noir, tres maigre. On eut dit un gnome, +et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour +atteindre le cable de son pilon. Tout de meme, il etait plus resistant +qu'on aurait pense a premiere vue. Il etait bien proportionne, sous un +tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail +comme les autres. C'etait un petit homme silencieux, tres renferme, avec +de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais +parfois il etait bien oblige de sourire malgre lui aux farces de Leo +et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie +intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion +etait reellement en lui, profonde et cachee. Poeteken, le nabot, le +gosse, le petit bout d'homme etait serieusement epris d'une des +ouvrieres de la fabrique: Zulma, surnommee "La Blanche", la pauvre +albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle +que Bruun, le chauffeur, s'efforcait de "chauffer". Les autres ouvriers +s'egayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais +une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait +d'une telle union, seraient mouchetes, blanc et noir, comme des chiots. +Poeteken souriait, laissait dire, ne repondait rien a ces allusions +d'ailleurs sans mechancete. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les +familiarites de Poeteken a l'egard de "La Blanche". D'une jalousie +feroce, il les epiait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient a proximite +l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des +fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: "Comment est-il +possible, une si belle femme avec ce mal foutu!" + +A cote de Poeteken se trouvait Free, bon geant aux epaules carrees, a la +poitrine fortement bombee. Avec son apparence herculeenne, il etait en +realite d'une sante plutot chancelante, car il souffrait beaucoup de +l'asthme. On le voyait parfois haleter a son etabli, comme un poisson +hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, ou il faisait +triste figure. Mais, la crise passee, il semblait renaitre a la vie; et +alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute +l'equipe. Surtout avec les femmes il etait drole. Non pas qu'il leur fit +la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et +souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage +des ouvrieres, pendant que les hommes se tordaient de rire. En general +les femmes le haissaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que +"le grand voyou" et ne se genaient pas pour lui jeter ce nom a la face. +Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot +bien tape, les faisait fuir comme si c'eut ete le diable. Et chaque fois +que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de genievre, +c'etait toute une scene: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait +neanmoins s'empecher de lutiner la vieille fille, qui, regulierement, +essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord. +Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas a sa goutte. + +--Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps a perdre, grommelait +Sefietje. + +--Est-ce qu'il est deja plein? s'ecriait Free en faisant l'etonne. + +Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et +alors c'etait la plaisanterie habituelle: + +--Sefietje, ma fille, faut pas te gener. Ca m'est egal qu'il n'y ait rien +au fond du verre, mais soigne le dessus, hein ... Remplis-le bien en haut, +ca me suffit. + +Les ouvriers se tordaient; et, malgre sa mauvaise volonte evidente, +Sefietje etait bien forcee de remplir le verre jusqu'au bord avant que +Free consentit a y poser les levres. + +--C'est bon, Free? ricanaient les hommes. + +--Comme du sucre! repondait Free en rendant le verre vide a la servante +avec un claquement des levres. + +Avec Free voisinait Fikandouss-Fikandouss. Quand et pourquoi on lui +avait donne ce sobriquet, nul ne savait. De son vrai nom il s'appelait +Feelken, mais tout le monde disait Fikandouss-Fikandouss; et lui-meme +aimait a repeter le mot et a l'appliquer, non seulement a sa propre +personne, mais a un tas de choses qui n'avaient rien a voir avec lui. +Si, par exemple, il voyait Poeteken dans un coin en conversation avec +"La Blanche", il criait "Fikandouss-Fikandouss". A l'entree de Sefietje +avec sa bouteille, matin et soir, c'etait "Fikandouss-Fikandouss". Tout +etait "Fikandouss", et Fikandouss lui-meme s'amusait enormement de ce +mot qui ne voulait rien dire et qui disait tout, parce qu'il etait +applicable a tout et a chacun. En presence d'un etranger, qui par hasard +lui en demandait le sens, sa joie etait au comble; il etait secoue d'une +veritable crise de rire. Aux yeux des autres il passait pour legerement +maboul. Il lui arrivait de chanter a tue-tete, pendant des heures, en +plein vacarme des pilons. A d'autres moments, il se renfermait dans un +mutisme maussade, un peu comme Leo. Il semblait alors porter le poids de +graves soucis; et parfois il pleurait, sans qu'il fut rien arrive et +sans que personne comprit pourquoi. Si on lui en demandait la raison, si +on insistait, il pretendait souffrir de violents maux de tete. Certaines +fois, comme Free, il avalait sa goutte avec delice en disant que ca +passait comme du sucre; d'autres jours il la refusait obstinement, et la +passait a Free, qui le benissait pour ce bienfait et lui promettait des +jouissances divines dans un monde meilleur. Personne ne comprenait tres +bien le fond du caractere de Fikandouss. Il etait etrange et deconcertant. +Par exemple, dans son attitude vis-a-vis des femmes, il vous deroutait +absolument. Ou bien il ne les regardait meme pas, ou il se precipitait +sur elles, comme pour les violenter. C'etait pure bouffonnerie, d'ailleurs. +Il recevait une gifle et se sauvait, avec un rire, disant que c'etait +"Fikandouss-Fikandouss". + +Et, enfin, dernier de la longue rangee, se tenait Ollewaert, le petit +bossu. Court sur pattes, il portait toujours un pantalon trop long et +trop large, qui lui retombait sur les pieds. Sa bosse s'avancait presque +en pointe, et son visage presentait comme une autre bosse en reduction: +l'enorme chique de tabac eternellement pressee contre l'une ou l'autre +de ses joues. Les bossus sont mechants, dit-on couramment; mais il +n'etait pas mechant du tout; bien au contraire, la bonte meme. Quoi +qu'on lui fit, il ne se fachait jamais. C'etait une manie habituelle +chez ses camarades, en passant de lui tapoter sa bosse; une autre +taquinerie, de presser du doigt la joue a la chique, pour que le jus de +tabac lui coulat sur le menton. Il ne s'en fachait pas. Jamais il ne se +fachait. Il vous regardait en souriant, comme pour dire: "Allez-y, si ca +vous amuse; moi, ca m'est egal." Il n'avait qu'un vice: il buvait trop. +"Il se noierait dans le genievre; il est encore pis que Free!" disaient +les autres. Et, en effet, Ollewaert etait fou d'alcool et pret a toutes +les bassesses pour en avoir. Non seulement il troquait regulierement sa +tartine de quatre heures contre la goutte de six heures d'un des autres +ouvriers (il appelait ca "avaler une tartine de goutte"), mais il +acceptait parfois des paris crapuleux pour gagner un petit verre de +rabiot. Par exemple, M. Triphon avait un petit chien noir plein de +puces, qui suivait son maitre a la fabrique et s'attardait parfois dans +la "fosse aux huiliers", ou il recoltait quelques bribes. Les ouvriers, +en jouant avec le chien, lui grattaient le poil du devant et du dos. Ils +attrapaient quelques puces et disaient a Ollewaert: + +--Ollewaert, je te donne ma goutte si je peux y mettre trois puces de +Kaboul. + +--Donne! repondait Ollewaert sans hesiter. + +Les trois animaux plonges dans le verre, Ollewaert le vidait d'un trait, +sans sourciller. L'equipe partait d'un rire formidable en se tapant les +cuisses. + +Ces exces d'alcool lui etaient d'ailleurs fatals. Periodiquement, +Ollewaert etait pris de crises d'epilepsie. D'un coup brusque parfois, +sans que rien trahit l'approche de la crise, il s'effondrait a son +etabli en des convulsions terribles. Ses yeux se revulsaient; ses +machoires serrees pressaient le jus de chique qui lui coulait des levres +en une mousse brunatre; ses poings tremblants se crispaient. On lui +aspergeait le visage d'eau froide; on lui desserrait de force, souvent +avec une lame de fer, les mains et les machoires; et, generalement, au +bout de quelques minutes, il se relevait et reprenait son travail, un +peu pale encore et fremissant, avec des yeux inquiets et fuyants. +Bientot il n'y paraissait plus; apres s'etre secoue comme un chien qui +sort de l'eau, il se calait la joue d'une nouvelle chique, puis +s'absorbait dans son travail. Pendant le reste du jour, alors, il +restait d'ordinaire un peu taciturne et comme mate. + +Ainsi s'alignait, dans la penombre et le vacarme, la lourde equipe des +presses, avec les elements divers qui la composaient. C'etait un petit +monde a part dans la fabrique; une sorte de republique avec ses lois +et ses usages propres ou, malgre les sympathies et les antipathies +personnelles, regnait un esprit de solidarite professionnelle qui +pouvait prendre a l'occasion un caractere presque hostile a l'egard des +autres ouvriers. Par exemple, les "huiliers" n'etaient pas toujours fort +aimables envers Pee, le meunier, que l'on voyait occupe a l'autre bout +de l'atelier, aupres de ses meules grincantes. Un peu jaloux de lui, ils +ne supportaient pas tres bien cette espece de pierrot sec, qui etait +tout blanc de farine, alors qu'eux luisaient de graisse et d'huile. +Ressentiment analogue a l'egard des deux charretiers, qui venaient la +deposer ou prendre leur chargement. Mais ils en voulaient surtout a +Bruun, le chauffeur, et a Miel et Siesken, les deux aides aux meules +verticales, qu'ils appelaient les "cabris". Pour eux, Bruun etait tout +simplement un flemmard. Ils avaient la conviction intime qu'il n'en +fichait pas une secousse, parce que, au fond, il n'avait rien a faire. +Une machine a vapeur, voyons, ca travaillait tout seul: son unique +besogne consistait a ne pas laisser s'eteindre le foyer; et pour le +reste il pouvait flaner, espionner, poursuivre "La Blanche" de ses +assiduites degoutantes. On ne se genait pas, a l'occasion, pour lui +clouer le bec en lui disant son fait, ce qui donnait alors lieu a des +scenes violentes. Bleme de rage concentree, Bruun se defendait, essayait +de leur faire comprendre quel savoir, quelle responsabilite signifiait +la conduite d'une machine a vapeur. Mais ils lui riaient au nez; et ils +le defiaient de prendre leur place a l'une des presses et de fabriquer +un tourteau de colza ou de lin presentable. Pee quittait ses moulins +a farine pour se meler a la dispute; et, a leur tour, arrivaient les +"cabris" demander en ricanant aux "huiliers" s'ils seraient capables de +les remplacer au gros travail des meules a broyer. Siesken, l'aine des +deux "cabris", etait le plus vindicatif, avec sa drole de face poupine +a barbe blonde et ses yeux tres bleus, qui luisaient d'un eclat froid +de porcelaine. D'une rare insolence, la discussion avec lui degenerait +tres vite en rixe, ce qui tournait presque toujours au desavantage de +Siesken, qui n'etait guere de taille a se mesurer avec des bougres comme +Berzeel, Free ou Leo. + +Avec Miel, le second "cabri", on s'y prenait d'une autre facon. Miel +etait le fils de Bruun et, par cela seul, deja antipathique a presque +tout le monde; mais, en outre, il etait begue et d'une stupidite telle +qu'il etait presque impossible de ne pas se payer sa tete. Quelque chose +d'enorme, d'incroyable, cette stupidite de Miel. Rien qu'a le regarder, +on eclatait de rire. Il avait un doigt de front sous une calotte de +cheveux drus, et deux petits yeux idiots, trop rapproches du nez, ce qui +donnait l'impression constante qu'il louchait. On pouvait lui faire +avaler les bourdes les plus invraisemblables; mais lui-meme parlait tres +peu, probablement parce que la fonction cerebrale chez lui etait reduite +a sa plus simple expression. Une des blagues courantes consistait a lui +parler du temps qu'il etait au service militaire. Jamais il n'avait pu +dire au juste a quelle arme il appartenait, ni dans quelle ville il +avait ete en garnison. On lui faisait subir un petit interrogatoire: + +--Dis donc, Miel, a quel regiment etais-tu? + +--Ah ... aah ... dans ... l'infanterie, sais-tu...., begayait Miel, +toujours candide et sans malice. + +--Oui, mais ... dans quel pays, Miel? + +--Ah ... aah ... ca etait loin d'ici, sais-tu.... + +--Et quelle langue est-ce qu'on parlait la-bas, Miel? + +--Ah ... aah ... ca je ne comprenais pas, sais-tu.... + +Un silence. On lui jetait des coups d'oeil en ricanant. Alors, l'un ou +l'autre, generalement Leo ou Free, s'approchait de lui, le regardait +bien en face et brusquement lui lachait en plein visage: "Espece de +veau!" + +Interloque, Miel se reculait; et, apres vingt repetitions de la meme +farce, ne comprenant pas encore qu'on se payait sa tete, il repondait: + +--Ah ... aah ... pourquoi me le demandez-vous donc? + + + + +III + + +A l'autre bout de la fabrique, assez loin de la "fosse aux hommes" et +separe par une cour interieure, se trouvait, dans un batiment a part, +l'atelier des femmes. Elles etaient six et, du matin au soir, ne +faisaient autre chose que coudre et reparer des sacs. + +Natse etait la plus agee. Elle devait etre tres tres vieille, mais nul +ne connaissait exactement son age, qu'elle-meme ignorait. On avait +commis une erreur, a l'etat civil du village, a "l'epoque francaise". +Elle avait eu une soeur, plus jeune ou plus agee qu'elle (Natse ne +savait pas au juste), morte en bas-age, et qui portait le meme prenom. +D'ou confusion et erreur. Jamais on ne put savoir avec certitude si +Natse etait portee comme morte ou comme vivante sur les registres. + +N'importe, la Natse vivante devait avoir ete bien belle dans sa jeunesse. +Aujourd'hui encore, malgre son grand age, elle avait conserve des traits +d'une finesse et d'une purete remarquables, a peine ravages par les +profondes rides des annees. Le nez avait garde une ligne tout a fait +gracieuse, les sourcils s'arquaient sans defaillance, et les dents +etaient restees absolument intactes. Natse repetait avec complaisance +qu'elle n'avait jamais su ce qu'etait le mal de dents. Mais le corps +etait tout ratatine. La, les annees de dur travail avaient accompli leur +oeuvre. Tant que Natse demeurait assise on ne s'en apercevait guere, +mais des qu'elle se mettait debout et commencait a marcher, on eut dit +d'un bateau qui penche et louvoie. Ses compagnes, les jeunes surtout, +s'en moquaient parfois, ce dont Natse etait tres vexee. "Lorsque vous +aurez mon age, vous aussi marcherez de travers", bougonnait-elle. Mais +aussitot qu'elle entamait ce chapitre, les autres l'agacaient de plus +belle. L'incertitude de Natse touchant son age offrait matiere aux +plaisanteries, qui allaient leur train: + +--Mais enfin, Natse, quel age as-tu au juste? demandaient-elles en +ricanant. + +--L'age que le bon Dieu m'a donne, repondait Natse d'un air pince et +peremptoire. + +Certains jours, les autres s'en tenaient la. Parfois, au contraire, +elles s'amusaient a la pousser: + +--Oui ... l'age que le bon Dieu t'a donne...; tout ca c'est bel et bien, +Natse; mais n'est-ce pas a ta soeur plutot? En somme, tu ne sais pas au +juste si tu es vivante ou morte! + +--Vous etes des chipies! grondait Natse; outree. + +Et elle fondait en larmes. Elle pleurait beaucoup, pour la moindre chose +et, souvent, sans raison aucune. Elle pleurait parce que la vie pour +elle etait si dure; elle pleurait parce qu'elle etait si pauvre; elle +pleurait parce qu'elle etait si vieille, et aussi parce qu'elle ne +savait pas au juste a quel point elle etait vieille. C'etait stupide et +odieux, de la part des autres, de pretendre qu'elle ne pouvait pas +savoir si elle etait vivante ou morte; elles ne le disaient que pour la +tourmenter, elle le comprenait fort bien; et, pourtant, cette sotte idee +la chagrinait, l'obsedait, la rendait parfois tres malheureuse. Elle +habitait seule avec son vieux frere infirme dans une toute petite +bicoque que lui louait M. de Beule; en dehors de son travail a la +fabrique, elle avait encore a s'occuper de lui. C'etait bien dur. C'etait +presque au-dessus de ses forces. Elle le faisait neanmoins, tant bien que +mal, pour ne pas l'abandonner a des etrangers, et surtout ne pas devoir +l'envoyer a l'hospice des vieillards, qui etait l'epouvante de toute leur +vie. + +Apres Natse venait Mietje Compostello. Sa lointaine origine espagnole se +trahissait dans toute son apparence. Elle avait la peau bistree, les +cheveux noirs, les sourcils epais et des yeux comme du velours. De tres +vieilles personnes, qui avaient connu sa grand-mere, affirmaient que +celle-ci etait noire comme une Mauresque. Mietje avait une voix sourde +et caverneuse et parlait toujours tres lentement, comme si les mots ne +s'echappaient qu'avec effort de ses levres bleuatres. Ce qu'elle disait +d'ailleurs etait rarement enjoue ou frivole. Mietje etait une nature +chagrine et pessimiste qui predisait souvent des calamites pretes a +fondre sur ce monde perverti. Elle etait tres devote, d'une intolerance +presque fanatique et parlait volontiers du Petit Homme de La-Haut, qui +ne manquerait pas de chatier les pecheurs et les pecheresses. Mietje eut +ete bien surprise et indignee si quelqu'un lui avait dit qu'il etait +profane de parler aussi familierement du bon Dieu. Dans sa pensee, elle +vulgarisait l'image du Seigneur, uniquement pour le rendre plus visible +et, pour ainsi dire, palpable. Mietje etait agee de soixante ans et +n'avait jamais songe a se marier. Et elle aussi, comme Natse, habitait +avec son frere, qui etait garcon de ferme; et le meme effroi de +l'avenir, qui torturait Natse, les hantait: l'hospice des vieillards! + +Il y avait ensuite Lotje, personne ronde comme un tonnelet et dodue +comme une pelote. A la voir pour la premiere fois on eut certainement +cru qu'elle devait trop bien manger et boire. Luxe interdit, helas! +a Lotje, la pauvre! Son embonpoint etait maladif. Tout, chez elle, +tournait en graisse, une graisse adipeuse et malsaine. + +Elle etait agreable de visage, avec ses yeux expressifs et sa bouche +souriante. Sourire auquel, par malheur, il manquait des dents: souvenir +des coups qu'elle avait recus de son pere, lorsque, a peine agee de +dix-huit ans, elle s'etait laissee seduire par un galant. Un enfant lui +etait ne, et, depuis lors, Lotje avait vecu pour ainsi dire en marge de +la vie normale. Elle n'avait cesse de sentir peser sur elle cette faute +premiere et unique, et il lui en resta a jamais un obscur fremissement +de honte; en toute chose elle devint humble et discrete, se contentant +d'un tout petit peu de joie et de bonheur, qu'elle ne parvenait pas +toujours a s'assurer. Elle vivait avec sa vieille mere et sa fillette +et a elles trois, avaient bien de la peine a joindre les deux bouts. + +Apres Lotje, Zulma, "La Blanche". Elle avait une jolie taille, mais, +pour le reste, offrait la laideur navrante d'une desheritee: petits yeux +chassieux et rougeatres, cheveux blancs, sourcils blancs, cils blancs, +teint blanchatre sans couleur. D'un caractere craintif et timide, il +semblait y avoir dans son etre intime des abimes de melancolie. Elle +parlait peu et riait rarement, comme pour eloigner d'elle toute +attention. Les hommes lui causaient une peur extreme et tout le monde +avait ete ebahi le jour ou l'on avait appris ses relations avec +Poeteken. Peut-etre se croyait-elle plus en surete aupres du faible +Poeteken. Un avorton comme lui serait moins moqueur que les grands et +les forts. Peut-etre aussi etait-ce la force du contraste: l'attrait +irresistible de tout ce blanc pour tout ce noir. On en jasait dans la +fabrique et elle en etait toute bouleversee. Elle evitait autant que +possible le contact des autres hommes; et pour Bruun, le chauffeur, qui +la harcelait sans cesse de ses propositions ignobles, elle eprouvait une +aversion et une terreur indicibles. En plus du ravaudage des sacs sa +besogne consistait a garnir et allumer les lampes a petrole et a faire +le lit au-dessus de l'ecurie, ou couchait a tour de role un des +charretiers. Trente ans et orpheline. Elle habitait en pension chez des +bigotes, deux petites vieilles qui tenaient une mechante boutique de +mercerie et bonbons, dans une ruelle du village. + +A cote de "La Blanche" etait assise Sidonie. C'etait la beaute de la +fabrique. Elle avait vingt ans, des joues vermeilles, d'admirables +cheveux chatains et des yeux a la fois tres doux et pleins de vie. Cette +beaute et cette fraicheur etonnaient comme un miracle dans l'oppressante +claustration de la fabrique. On eut dit une belle fleur saine dans une +sombre cave. + +M. de Beule avait longtemps hesite avant de l'accepter a l'usine. "C'est +une petite demoiselle", avait-il dit avec mauvaise humeur a sa femme, +lorsque la jeune fille etait venue se presenter. Mais Sidonie possedait +l'appui d'une amie de Mme de Beule et cette circonstance avait a la fin, +non sans peine, fait pencher la balance en sa faveur. + +Sidonie, en effet, faisait l'impression d'une personne elegante au +milieu de ces femmes fletries par le labeur. Elle y apparaissait comme +un objet de luxe, une jolie chose depaysee. Les autres la jalousaient un +peu. Elles en voulaient a sa jeunesse, a sa fraicheur, a ce soupcon de +coquetterie, dont elle aimait a se parer. + +Elle ne portait jamais l'accoutrement terreux et sale de toutes les +autres; dans sa mise, il y avait toujours un rien qui la distinguait: un +bout de ruban, un noeud, une couleur, qui mettait une note vivante, qui +souriait. Cela offusquait les autres. Elles l'excluaient parfois de +leurs confidences, avaient pour elle de vagues secrets, a mots couverts +parlaient d'histoires, sans qu'elle fut au courant. Elles la traitaient +a part, sans hostilite formelle, mais aussi sans amenite; et les hommes, +qui la detestaient franchement, sans doute parce qu'ils n'avaient aucun +succes aupres d'elle, parfois l'appelaient "madame", en ricanant. + +Madame...! Il y avait encore une autre raison a ce titre qu'ils lui +donnaient; et c'etait surtout cette raison-la qui excitait la colere +sourde, la jalousie et le mepris des autres femmes. + +C'etait a cause de M. Triphon, le fils de M. de Beule ... Chaque jour, +M. Triphon, ainsi que son pere, faisait des rondes dans la fabrique, pour +controler l'ouvrage, et ne manquait jamais d'aller jusqu'a "la fosse aux +femmes", comme les ouvriers designaient la partie de l'usine ou elles +travaillaient. Que M. Triphon y allat, c'etait tout naturel et les +ouvriers n'y trouvaient rien a redire. Mais que diable avait-il a rester +si longtemps, chaque jour, dans la "fosse aux femmes?" Pourquoi s'y +attardait-il ainsi a bavarder, fumer des pipes et faire executer des +tours a son petit chien? Jadis on l'y voyait a peine et il y demeurait +tout juste le temps de dire bonjour et de voir que tout le monde y etait +au travail. Depuis la venue de Sidonie, tout avait brusquement change. +Et les autres ouvrieres comprenaient fort bien qu'il s'y eternisait +uniquement a cause de Sidonie et elles en parlaient entre elles, avec de +grands yeux curieux et allumes, des que Sidonie avait le dos tourne. Par +les femmes, les hommes a leur tour etaient mis au courant; et ainsi +toute la fabrique en etait pleine, comme d'un evenement formidable, gros +de consequences passionnantes. + +Sidonie ne disait rien, mais elle voyait et sentait bien ce qui se +manigancait autour d'elle. Ses jolies levres rouges etaient closes sur +son secret et parfois un sourire de felicite rayonnait dans ses yeux. +Elle regardait a peine M. Triphon pendant qu'il etait la; tres effacee, +elle faisait semblant de ne pas comprendre que tout ce qu'il disait et +inventait etait uniquement pour elle. Seulement lorsqu'il partait elle +levait un instant les yeux vers lui; et ce seul regard silencieux disait +tout: tout ce qu'elle aurait voulu et n'osait dire. Elle habitait aupres +de ses parents, avec son frere et deux jeunes soeurs, dans une jolie +petite maison aux volets verts et au toit de chaume, sise un peu a +l'ecart du village. Son pere etait jardinier de son etat et il y avait +toujours de belles fleurs le long du mur, sous les fenetres a petits +carreaux vert bouteille, qui semblaient sourire. + +Et, a cote de Sidonie, enfin, se trouvait la plus jeune de toute l'equipe: +Victorine Ollewaert, la fille du petit bossu, de la "fosse aux huiliers". +Dix-huit printemps, joues rouges et rebondies, qui faisaient penser a +une pomme bien mure au mois de septembre. Ses yeux luisaient et, sans +cesse, elle souriait de ses levres vermeilles et humides. On eut dit que +de continuelles bouffees de chaleur lui montaient a la tete et qu'elle +assistait perpetuellement a des spectacles genants. Au moindre pretexte, +ses joues s'empourpraient jusqu'aux yeux. Il suffisait qu'un homme lui +adressat la parole, a propos de rien, pour qu'on lui vit la face en feu. +Et les ouvriers, prompts a decouvrir cette particularite, s'en amusaient +follement: + +--Ah! bonjour, Victorine! Beau temps, hein? disaient-ils en riant. + +--Comme vous dites! repondait Victorine en se sauvant, le rouge au +front. + +Les hommes rigolaient, la rappelaient: + +--He!... Victorine! + +--Et bien, quoi? faisait-elle en se retournant avec une colere feinte. + +--Quelle heure peut-il etre, Victorine? + +--Regardez au cadran de l'eglise, si vous voulez savoir l'heure! jetait +Victorine, cramoisie. + +Les hommes se tordaient de rire. Mais, ce qu'il y avait de plus curieux, +c'est qu'a se laisser dire quelque chose qui eut ete reellement de +nature a faire rougir une jeune fille, Victorine restait tres calme et +ne rougissait pas du tout. "Vraiment!... vraiment!..." disait-elle alors +en faisant l'etonnee; et, s'ils insistaient un peu fort, elle leur +servait une reponse, qui leur clouait proprement le bec. Seulement, +lorsqu'on parlait devant elle de Pierken, "l'huilier", elle ne savait +plus ou tourner la tete. Dans la fabrique on la disait amoureuse de +Pierken, qui acceptait cet hommage sans trop s'en emouvoir. On les +voyait parfois ensemble, en conversation assez intime; mais Pierken +avait toujours l'air si serieux et preoccupe, que l'on se demandait quel +attrait il pouvait bien trouver dans la frivole compagnie de cette +petite sotte. Aussi l'attrait des contrastes, peut-etre, comme chez +Poeteken et "La Blanche". Victorine demeurait avec ses parents dans une +des plus miserables masures d'une obscure et infecte ruelle; chaque +matin elle venait a la fabrique avec son pere et s'en retournait le soir +avec lui. + + + + +IV + + +Elles etaient donc la, toutes les six, assises dans une salle basse aux +noires solives, dans le jour vague de deux fenetres aux petits carreaux +enchasses de plomb, qui donnaient sur la cour interieure de la fabrique. +Les murs etaient grisatres et les sacs qu'elles cousaient ou reparaient, +avaient la couleur terreuse d'un tas de haillons. Elles jabotaient fort +en travaillant, se racontaient les histoires et les cancans du village. +Parfois elles chantaient en choeur, sur un ton nasillard et lent, de +melancoliques melopees flamandes. D'autres fois, elles recitaient des +prieres, des _Pater_ et des _Ave_ avec des voix blanches et monotones, +qui faisaient penser aux litanies que l'on debite au chevet des +moribonds. La voix grave et caverneuse de Mietje Compostello dominait +alors les autres, comme si elle eut fait la narration vecue des sombres +cataclysmes qu'elle se plaisait a predire. Par les petits carreaux +ternes passait un peu de la vie de l'usine: les charretiers qui allaient +et venaient, leurs camions lourdement charges; les paysans, avec leurs +carrioles et leurs brouettes, qui venaient prendre des tourteaux ou de +la farine. L'ete, il faisait frais dans leur "fosse", car le soleil n'y +donnait guere que deux a trois heures par jour; mais l'hiver on y +gelait. Les fleurs blanches du givre y couvraient les vitres toute la +journee; rien de la vie du dehors n'y penetrait plus et toutes avaient +les pieds sur des "potes" en terre cuite, dont elles secouaient de temps +en temps la cendre et attisaient la braise. + +L'apparition de Sefietje avec sa bouteille, vers dix heures, etait un +instant de delicieux reconfort. Jeunes ou vieilles, toutes vidaient avec +joie le verre d'alcool; et cela les ranimait. Elles faisaient un bout de +causette avec Sefietje, qui avait bien le temps alors et s'asseyait +volontiers sur une chaise, bouteille et petit verre en main. On parlait +des autres ouvriers, surtout de ceux de la "fosse aux huiliers", qui +etaient encore plus mauvais sujets que tous les autres. Sefietje +detestait les hommes, tous les hommes. Elle etait hostile a l'amour, a +l'union des sexes sous n'importe quelle forme, meme au mariage legal et +beni par l'Eglise. A coups d'insinuations plus ou moins voilees, elle +deblaterait contre tout ce qui se passait a la fabrique. Infailliblement +tous ces menages finiraient mal, predisait-elle, par inconduite et abus +du genievre. Elle ne pouvait admettre que M. de Beule gardat dans son +usine des ivrognes inveteres comme Berzeel et ce voyou de Free; elle +n'epargnait pas Ollewaert, le petit bossu, en presence de sa fille +Victorine. Pierken lui-meme ne lui disait rien qui vaille; il faisait +bien semblant de ne pas s'interesser aux femmes, mais au fond c'etait un +suborneur sournois; et elle prevenait formellement "la Blanche" d'avoir +a se mefier des assiduites de Poeteken: ce petit bout d'homme serait +fort capable d'embobiner une femme. Et, meme a l'egard de M. Triphon, +elle ne se genait pas pour dire son opinion; en des allusions +transparentes a son attitude envers Sidonie, elle enoncait comme une +maxime absolue, que des relations entre gens d'une condition sociale +trop differente, ne pouvaient amener que malheurs et larmes. + +Les vieilles, c'est-a-dire Natse, Mietje Compostello, et meme Lotje, +trouvaient que Sefietje avait bien raison. Les jeunes, au contraire, +riaient un peu, mais ne se sentaient pas tout a fait a l'aise. Elles +aimaient bien voir venir Sefietje a cause de la petite goutte; mais +elles etaient bien contentes aussi quand elle repartait, pour ne plus +entendre toutes ces insinuations malignes et ces propheties de malheur. +Du reste, qu'est-ce que Sefietje pouvait bien y entendre, a ces +choses-la! A la voir, laide, maigre, fletrie, sans hanches ni poitrine, +on eut dit qu'elle n'avait jamais ete jeune. Les hommes s'en moquaient +en disant qu'elle avait deux dos: un par devant et un par derriere. +Quelques-uns meme avaient trouve cette definition de la partie avant: +"deux petits pois sur une planche". Et, pourtant, jadis Sefietje n'avait +pas ete absolument indifferente au charme masculin: elle avait meme ete +fiancee. Une qui la connaissait bien, cette histoire-la, c'etait Natse, +car c'etait chez elle que les rendez-vous avaient eu lieu. Oh! ces +rencontres de Bruteyn et de Sefietje, il fallait les entendre conter par +Natse! La vieille en levait encore les bras au ciel, lorsqu'elle en +parlait. Bruteyn habitait assez loin et ne pouvait venir que rarement +voir sa promise. Il arrivait vers les trois heures et, d'ordinaire, +Sefietje se trouvait deja chez Natse a l'attendre. Il entrait lentement, +la pipe a la bouche, la casquette sur l'oreille, en se balancant sur ses +jambes un peu torses. Ils se saluaient sans meme se donner la main: +"bonjour Alois, bonjour Sophie"; et, ma foi, c'etait la a peu pres tout +ce qu'ils se disaient. Chaque fois, Natse leur offrait sa salle pour +qu'ils pussent causer a l'aise, mais Sefietje ne voulait rien savoir et +refusait obstinement. Raide et plate comme une limande, les joues en +feu, elle restait la sur une chaise a cote de lui; et sitot qu'il +essayait seulement de lui toucher la main, elle se retirait hargneuse +en grommelant: "Tiens-toi donc convenablement!" Le brave homme,--car +c'etait un tres brave homme, affirmait Natse,--avait supporte cela tout +un temps, jusqu'au jour ou, brusquement, il en eut assez et ne revint +plus. + +Alors, Sefietje avait langui et souffert, indiciblement. Elle avait tout +mis en oeuvre pour le faire revenir; elle avait gemi, pleure, supplie, +mais en vain. Bruteyn en avait assez et ne s'y laissait plus prendre. +De ce jour datait, selon Natse, la haine feroce, irreconciliable, que +Sefietje avait vouee aux males et a l'amour. + +Les autres ouvrieres, surtout les jeunes, raffolaient de ces histoires. +Jamais elles n'en etaient rassasiees et elles suppliaient Natse d'en +raconter plus long. Mais Natse se mefiait; elle craignait que cela ne +vint aux oreilles de Sefietje et que celle-ci par vengeance ne la fit +renvoyer de l'usine. Ou irait-elle alors? A l'hospice des vieillards, +la terreur de toute sa vie.... + +Ainsi se passaient les longues journees de labeur, ou les seules +distractions etaient le repas de midi chez elles, et la tartine a quatre +heures avec la goutte du soir a la fabrique. Parfois, lorsqu'un rayon de +soleil entrait par les petites fenetres, elles se remettaient toutes a +chanter. On eut dit des oiseaux, brusquement reveilles dans leur cage +lugubre. Si un nuage cachait le soleil, les chants s'attenuaient et se +mouraient et la resignation melancolique de leur vie incolore retombait +lourdement sur elles. Les jeunes avaient souri un instant, comme des +fleurs epanouies a l'air vivifiant; et puis l'ombre grise et morne +venait fletrir leur jeunesse sans espoir. + +Une joyeuse demi-heure, en ete, quand il faisait beau, c'etait la +collation a quatre heures. Alors elles venaient s'asseoir dans la cour +interieure de la fabrique, alignees contre le mur, a la suite des +hommes, eux aussi en train de faire dinette en plein air, a la file. Il +y avait bien en elles, chaque fois, une hesitation, une sorte de lutte +interieure, parce qu'elles n'aimaient pas la presence genante de tous +ces hommes; mais d'ordinaire elles se risquaient pourtant, parce qu'il +faisait trop chaud et trop beau pour rester dans leur "fosse", lorsqu'on +pouvait sortir. + +Accroupis la, tous, hommes et femmes, leur pain noir et leur gamelle de +cafe froid sur les genoux, pouvaient, par-dessus le mur de cloture, +apercevoir la cime des arbres fruitiers dans le verger du voisin, ou il +y avait aussi une forge. Les pommes mures gonflaient leurs joues rouges +entre les feuillages jaunissants; les poires pendaient aux branches +comme de lourdes pendeloques d'or. Les hommes contaient des farces +grivoises, scandees par le chant des marteaux sur l'enclume dans la +forge; et, sur la haute tour de l'eglise, sous le beau ciel bleu, ils +voyaient les aiguilles dorees du cadran ramper lentement vers la demie, +l'heure ou il faudrait se lever et rentrer dans le tapage et la noirceur +des ateliers. + +C'etait si bon, ces trente minutes dehors. Ca valait des heures, vous +semblait-il. Ca vous consolait du dur labeur passe, vous reconfortait +pour le dur labeur a venir. Parfois, pendant qu'ils etaient la, le +forgeron et son aide faisaient une apparition dans la cour, rapportant +telle ou telle piece reparee; et souvent, de sous leur tablier de cuir, +noir et luisant comme du metal terni, ils sortaient quelques-uns de ces +beaux fruits murs que les ouvriers voyaient avec des yeux de convoitise +pendre aux branches, de l'autre cote du mur. Alors c'etait une joie! Les +jeunes filles y mordaient a belles dents, avec des yeux brillants et un +murmure jouisseur; et les papas mettaient les leurs en poche pour les +petiots a la maison. Le forgeron etait un homme amusant. Il se nommait +Justin. C'etait un grand conteur d'anecdotes, mais qui mettait tant +d'exageration dans ses histoires, qu'on ne l'appelait jamais autrement +que Justin-la-Craque. Surtout lorsqu'il avait quelques petits verres +dans le nez--ce qui arrivait a peu pres tous les jours,--il devenait +d'une fantaisie extraordinaire. Mais alors il etait aussi fort irascible; +et, quand on se moquait trop ouvertement de lui et des mensonges flagrants +qu'il debitait, il se fachait tout rouge. Il trepignait de colere et +grincait des dents; mais tout ca, c'etait pour la frime: et lorsqu'on +persistait a se ficher de lui, il partait dans un acces de rage simulee +et s'en allait debiter ses bourdes ailleurs. En dehors de son etat de +forgeron, il etait chantre a l'eglise et faisait partie de la societe +chorale du village. Il etait tres fier de cette derniere qualite et +donnait volontiers un echantillon de son talent, surtout quand il etait +emeche. Son air favori, son triomphe, c'etait _l'O Pepita_. Une chose +ahurissante, cet _O Pepita_! Un choeur sans autres paroles que ces seuls +mots, repetes sur tous les tons imaginables: "O Pepita ... O Pepita ... +O Pepita!..." Justin y faisait la partie du baryton, mais il etait aussi +capable de remplacer le tenor ou la basse. Il s'avancait vers vous, +s'arretait, roide et immobile, vous regardait bien en face, de ses yeux +vitreux d'alcoolique; et lentement il commencait sur un ton tres bas, +tres assourdi: + +--Oooooooooooo.... + +Sa voix s'enflait, barytonnait; sa bouche s'ouvrait plus large et il +entonnait: + +--Peee ... pepepe ... pepeeee...! + +Brusquement il atteignait les notes elevees; ses yeux chaviraient et il +miaulait: + +--Piiii ... pipipi ... pipiiii...! + +Il etait difficile d'en entendre davantage sans pouffer de rire. Les +ouvriers de la fabrique trouvaient cet air affolant et s'en tapaient les +cuisses. Ils s'exclamaient, l'entouraient et attaquaient a leur tour +_l'O Pepita_ pour le stimuler encore. Mais cela ne reussissait pas +toujours. Justin-la-Craque supportait mal qu'on le troublat dans son +exercice. Brusquement, il s'arretait, hochait la tete avec vigueur et, +quoi qu'on fit, refusait de continuer. Non ... non ..., il ne voulait pas +qu'on l'embetat. Kamiel, son aide, qui generalement l'accompagnait, +avait alors un petit rire meprisant et du doigt se touchait le front en +secouant la tete, comme pour indiquer que le patron etait parfois un peu +marteau. Kamiel qui etait un Flamand de la Flandre occidentale, +prononcait son nom avec l'accent de ce pays, et a l'usine on l'appelait +"Komel", en ricanant. Il y avait envers lui cette nuance de mepris +qu'ont les uns pour les autres les gens des deux Flandres; et on se +moquait aussi de son grand nez d'ivrogne, rouge comme une flamme dans +son visage de suie. Komel etait celibataire et, de meme que Berzeel, +buvait jusqu'a son dernier centime; mais, a rencontre de Berzeel, qui +avait l'alcool mauvais, agressif et tapageur, Komel, ivre, ne soufflait +mot. Il fallait tres bien le connaitre, pour s'apercevoir qu'il avait +bu. Seul, le grand nez rouge en temoignait. + + + + +V + + +C'etait pendant cette petite demi-heure benie, ensoleillee et libre, +court repit qui coupait si agreablement la grise monotonie du travail +force dans les "fosses" lugubres, que Pierken, malgre la defense +formelle de M. de Beule, faisait part en cachette aux autres ouvriers, +de la sagesse sociale qu'il puisait chaque matin dans son petit journal. +Il ne tarissait pas; il savait raconter des choses, toujours nouvelles, +toujours autres; peu a peu ses paroles s'infiltraient en eux et +deposaient un ferment de douleur et de tristesse dans leur esprit +ignorant. C'etait bien dommage que Pierken reprit toujours la meme +antienne, car la bienheureuse demi-heure en etait plus d'une fois gatee. +Et, pourtant, ils l'ecoutaient volontiers pour dire a leur tour ce +qu'ils en pensaient, car tout cela les captivait et les troublait +profondement. + +Ils etaient rares, ceux qui partageaient completement les idees de +Pierken et qui avaient sa foi robuste en l'avenir. La vieille Natse, qui +avait tant vu et souffert dans sa vie, hochait la tete en silence, ou +disait que c'etait trop triste et que ca la ferait pleurer; et Mietje +Compostello opposait un argument qu'elle repetait en une obstination +farouche: + +--Il y a toujours eu des pauvres et des riches en ce monde et il y en +aura toujours. C'est le Petit Homme de La-Haut qui le veut. + +--Des betises! retorquait vivement Pierken en se montant. Pourquoi donc, +dis-moi, devrait-il y avoir toujours des pauvres et des riches sur +terre? Et pourquoi faudrait-il que ce soit toujours au tout des memes a +etre riches et au tour des memes a rester des pauvres? Ou est-ce ecrit? +Ou voyez-vous ca, que votre bon Dieu ait dit des choses pareilles! + +--C'est tout de meme vrai, repondait Mietje tetue. Leo regardait devant +lui d'un air sombre et parfois avait un grincement de dents. + +--Ce n'est pas juste, mais qui peut rien y changer? demandait-il d'un +ton pessimiste. + +--Nous...! nous changerons tout ca! affirmait Pierken en se frappant la +poitrine. + +--Fikandouss! Fikandouss! ricanait Feelken. + +Tous partaient a rire un instant; mais Pierken reprenait: + +--Nous ferons la revolution sociale ... par le monde entier. Les roles +seront retournes. Les riches deviendront pauvres et les pauvres seront +riches! + +--Comme au ciel! plaisantait Ollewaert. + +--Vous ne lisez pas comme moi les journaux! poursuivait Pierken en +s'animant. Vous ne savez pas tout se qui s'y trouve! Oh! j'ai pitie de +vous ... vous etes tellement ignorants! + +--Est-ce qu'on ne parle pas de faire baisser le prix de la gniole dans +ton journal! demandait Free d'un air narquois. + +--Fikandouss! Fikandouss! criait Feelken. + +--On ne peut pas parler avec vous autres, repondait Pierken, haussant +les epaules d'un air decourage. + +La conversation prenait un autre tour; on entamait des sujets moins +graves. Mais quelque chose des paroles dites et des reves evoques +demeurait en eux et les accompagnait dans la "fosse" lugubre ou ils +reprenaient leur travail monotone et esquintant. Obscurement ils +continuaient a ruminer toutes ces questions, et leurs conceptions +rudimentaires les egaraient dans un dedale et ils n'en sortaient plus. +Souvent, apres ces declarations troublantes de Pierken, regnait dans la +fabrique un grand silence concentre. Ils pensaient a des choses ... Les +femmes ne chantaient plus et les hommes accomplissaient machinalement +leur besogne, dans la danse tapageuse, effrenee des pilons; dans les +"fosses" pesait une impression de melancolie. + +Il fallait l'arrivee de Sefietje avec sa bouteille pour rasserener les +fronts. Ceci au moins tait une realite, une chose palpable qui vous +consolait et ranimait sans detours. Ils degustaient la goutte, et +Berzeel, ou Free, ou Ollewaert, parfois traduisait leur reve a presque +tous: + +--Ah! si on vous donnait deux petits verres au lieu d'un, ca ne serait +pas deja si mal! + +Encore un peu d'alcool: ce desir les brulait. C'etait parfois une +tentation et un supplice, cet unique petit verre, surtout lorsque +Pierken avait ravive en eux ces troublantes et irrealisables chimeres +d'avenir. Ils en etaient malades; ils en avaient la gorge seche; ca +faisait mal. Aussi, lorsque M. de Beule ou M. Triphon ne rodaient pas +par la, il leur arrivait de se cotiser et a l'un d'eux,--c'etait +d'ordinaire Fikandouss-Fikandouss,--de quitter un instant son travail +pour se glisser en douce vers le _Petit Sabot_, l'estaminet du coin, +a l'entree de la fabrique. + +Les femmes, de leur "fosse", le voyaient s'esquiver et savaient ce que +cela voulait dire. Elles desapprouvaient les hommes, mais, au fond, elles +en etaient plutot jalouses. "Vous n'en etes pas?" jetait Fikandouss en +passant. Elles secouaient la tete; non, elles n'en etaient pas, mais si, +en revenant avec la bouteille plaine, il leur en offrait une larme, elles +acceptaient sans se faire prier. + +Alors, pour le restant de la journee, la bonne humeur etait revenue dans +la fabrique. Les yeux etaient des lueurs, les joues se coloraient. +Berzeel sortait de son habituel mutisme pour hurler, dans le fracas des +pilons, de longues histoires; et, pour la plus futile question, Leo +lachait un "Oooo ... uuu ... iiii ..." tonitruant, qui allait peut-etre +bien traverser les murs de la "fosse" et le jardin, jusqu'aux oreilles +de M. de Beule, pour le faire sursauter a son bureau. Les femmes, dans +leur "fosse", l'entendaient aussi, evidemment, et, quand elles n'avaient +pas ete regalees en passant, elles proclamaient que c'etait une honte et +que, bien sur, M. de Beule y mettrait bon ordre un jour ou l'autre. + + + + +VI + + +Il etait rare, a la fabrique, de voir apparaitre ensemble M. de Beule et +son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une +quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement, +l'arrivee de M. de Beule etait peu probable pendant que M. Triphon faisait +sa ronde. + +La venue de M. de Beule etait toujours signalee par celle de Muche, son +petit chien qui le precedait infailliblement. Muche etait arrive un soir +d'hiver a la fabrique, on ne savait d'ou, errant, perdu, crotte et +affame. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouve on ne +sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi a la maison, ne l'avait +plus quitte. C'etait un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute, +aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidele +et M. de Beule, touche, n'avait pas repousse son attachement. + +Prevenir les ouvriers de l'arrivee de M. de Beule eut ete chose +superflue. Ils n'avaient qu'a voir passer le bout de la queue de Muche +devant leur "fosse": ils savaient a quoi s en tenir. Du coup, toute +plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entierement dans leur travail. +La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte +de la cour, le jour de l'entree restait vide quelques secondes, puis la +haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait +presque en entier. + +M. de Beule etait un homme d'une soixantaine d'annees, corpulent, haut +en couleur, aux traits accuses, avec de fortes moustaches et une barbe +grisonnante coupee ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni +agreable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire; +et la realite correspondait aux apparences. + +Il etait tres severe, tres convaincu de ses droits de maitre absolu et +de la necessite d'une obeissance passive de la part de ses inferieurs. +Parmi ces inferieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la +fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorite +despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait +devant lui. Au fond, pourtant, il n'etait pas sans coeur. Son emotivite +etait meme parfois extreme et lui faisait faire des choses que sa raison +desapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanement, par a-coups. +Il ne possedait aucun empire sur lui-meme. On ne savait jamais dans quel +etat d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait +au paroxysme de la colere; et les ouvriers, qui avaient tres peur de ces +acces imprevus, appelaient ca "partir", comme un fusil part. En d'autres +cas, il laissait passer des choses que des patrons moins severes +n'auraient certainement pas tolerees. Tout dependait chez lui de l'etat +d'esprit du moment. + +A premiere vue, avant meme qu'il eut prononce un mot, les ouvriers +savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait +la figure tres rouge, avec les cheveux un peu rebrousses, c'etait fort +mauvais signe et ils se glissaient entre eux a mi-voix: "Gare, ca va +partir". Ils redoutaient tres fort ce "depart". Le coup partait +d'ordinaire pour une cause futile ou deraisonnable; et, si la victime +osait rouspeter, M. de Beule la faisait valser, c'est-a-dire la +renvoyait. C'etait arrive deja a plusieurs reprises, avec Berzeel entre +autres, qu'il avait trouve ivre a son etabli; avec Pierken, pour avoir +apporte son petit journal socialiste a la fabrique, malgre la defense +formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour, a une semonce de +M. de Beule, il avait repondu "Fikandouss-Fikandouss". Ces mesures +rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela, +M. de Beule etait d'un caractere trop impetueux et inconsequent. +D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts, +faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, neanmoins, +cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives +du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait du +intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde +rancune contre Pierken et ne le tolerait qu'avec peine dans sa fabrique. + +M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son +personnel feminin; la "fosse aux femmes" etait un de ses endroits de +predilection pour "partir". Il les trouvait toutes, sans distinction, +incapables et paresseuses; elles ne meritaient pas meme, a l'entendre, +la moitie du miserable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent +de balayer "tout ce fourbi-la", si ca ne changeait pas; et la seule +femme qui put trouver grace a ses yeux, c'etait Sefietje, parce que +celle-la defendait ses interets a lui, vis-a-vis meme des autres +ouvrieres, et qu'elle se soumettait avec une servilite absolue a tout +ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle. + +Aux femmes il causait une veritable terreur. A simplement apercevoir de +loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur etreignait le coeur, +et, tant qu'il restait dans leur "fosse", elles ne soufflaient mot, sauf +pour repondre a une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule +avait enfin referme la porte derriere lui, la vieille Natse etait +generalement en larmes, et les joues des jeunes filles, brulantes d'emoi +apeure. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de meridionale, +paraissait alors plus jaune et plus tannee que jamais; ses lourds +cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser a des ailes et des +yeux de corbeau, ajustes sur un masque macabre. + +Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement +dans la fabrique. Il etait assez souvent en route pour ses affaires et +il avait aussi son travail de bureau. Bientot il disparaissait comme il +etait venu, pilote par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste +soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert +se calait la joue d'une chique fraiche; Free souriait comme un geant +malicieux; Feelken susurrait un "Fikandouss-Fikandouss", et meme Leo se +risquait parfois a lancer son terrible "Oooo ... uuu ... iii ...", mais +en sourdine, attenue, assez bas pour n'avoir pas a craindre un "depart" +de M. de Beule, reaccouru en tempete. + +D'habitude, quelques minutes apres la visite de M. de Beule a la +fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche +annoncait la venue du premier, l'arrivee du second etait signalee +d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M. +Triphon, les ouvriers n'eprouvaient aucune crainte. Au contraire: ils +aimaient bien a le voir venir. + +M. Triphon etait age de vingt-trois ans. Il etait grand, fort, +corpulent, avec une grosse figure rougeaude et boursouflee et des yeux +bleus a fleur de tete. Il avait le teint gate par force boutons et on +avait toujours l'impression, en le voyant, qu'il s'etait expose au feu, +en soufflant dessus de toutes ses forces pour l'attiser. Aussi les +ouvriers, qui avaient d'instinct le sens satirique, disaient souvent, en +le voyant venir, la face congestionnee: "Il a encore souffle dessus!" +Et, a les entendre, il mangeait et buvait avec exces. + +M. Triphon avait quitte le lycee a dix-huit ans, apres des etudes +inachevees; et, depuis lors, il habitait chez ses parents ou, plus tard, +il devait succeder a son pere dans la direction de la fabrique. Il +connaissait vaguement le francais; il savait quelques mots d'allemand et +d'anglais; il avait des notions elementaires d'histoire et de geographie. +C'etait, avec les regles simples de l'arithmetique, a peu pres tout ce +qu'il avait appris et retenu. Il lisait regulierement le journal de +langue francaise auquel son pere etait abonne; et il possedait aussi une +petite bibliotheque d'une vingtaine de livres, des romans plutot grivois +pour la plupart, qu'il lisait parfois le soir, en cachette, dans sa +chambre, lorsque ses parents etaient couches. + +Chaque jour, il travaillait au bureau pendant deux a trois heures, a +expedier des factures et a tenir les livres; pour le reste, rien a faire +qu'a flaner dans la fabrique, pour y controler la besogne des ouvriers. + +Il y arrivait en general vers les huit heures et demie, au moment ou les +ouvriers, apres leur dejeuner, se disposaient a reprendre le travail. +Par beau temps, ils etaient encore accroupis dans la cour, alignes +contre le mur crepi a la chaux blanche. Un "bonjour, m'sieu Triphon" +l'accueillait et les hommes grattaient Kaboul a la poitrine, place +d'election de ses puces. Kaboul s'y pretait avec des contorsions +cocasses; les ouvriers rigolaient, et tout de suite prenaient un ton de +plaisanterie familiere a l'egard du jeune patron, avec des allusions a +sa bonne petite vie de gros flemmard. A sa place, declaraient-ils, on ne +ferait pas autre chose du matin au soir que siffler des petites verres +ou des chopes et, naturellement, caresser les jolies femmes. + +M. Triphon s'efforcait de plaisanter avec eux; il tirait de grosses +bouffees de sa pipe et sa face boursouflee luisait. En lui c'etait une +lutte constante pour ne pas perdre son prestige de patron. Il devait a +tout prix conserver son autorite; et, d'autre part, il tenait, autant +que possible, a etre aimable envers ses ouvriers, surtout a cause de +Sidonie. Il la regardait a la derobee, comme pour lire sur son joli +visage en quelle disposition elle se trouvait. Parfois ce visage etait +souriant et gentil, et M. Triphon se sentait tout heureux; mais, parfois +aussi, il paraissait soucieux, morose; en ce cas, M. Triphon ne savait +trop quelle attitude prendre. Le mieux etait de ne pas trop s'attarder +en sa presence; et, tout doucement, il s'en allait plus loin avec +Kaboul, qui de temps a autre s'asseyait par terre pour gratter ses puces +a l'aise. + +Alors venait pour M. Triphon l'instant le plus palpitant de toute la +journee; car c'etait l'heure ou l'une des femmes montait au grand +grenier, pour y chercher la provision journaliere de sacs a reparer. +Cette corvee revenait toujours a l'une des jeunes: parfois "la Blanche", +parfois Sidonie, parfois Victorine. Certains jours, mais rarement, +Lotje. + +M. Triphon, precede de Kaboul, penetrait sous la haute porte cochere. Il +se gardait bien de gravir le grand escalier qui s'y trouvait, et par ou +les femmes, de leur "fosse", auraient pu le voir monter; il prenait un +petit escalier derobe dans un coin sombre du hangar, et, Kaboul sous le +bras, grimpait vivement. Il arrivait dans une petite soupente servant de +debarras; et, de la, par une porte interieure et quelques degres de +pierre, gagnait le grand grenier. Vite il s'y blottissait derriere une +pile de sacs, et attendait. + +Bientot il entendait les pas d'une des femmes sur les marches du grand +escalier. Qui serait-ce, "la Blanche", Victorine, ou la bien-aimee? +A grands coups sourds, son coeur battait pendant qu'il restait la aux +aguets. + +Une tete se montrait dans l'ouverture du grenier. Cruelle deception! Le +pauvre visage anemie de "la Blanche" ou la sotte frimousse de Victorine! +La passion impetueuse en lui tombait, et il ne bougeait pas. Les +battements de son coeur ralentissaient; il regrettait d'etre la. Mais, +parfois aussi, voici que s'encadrait dans l'ouverture le fin et pur +profil de Sidonie, et alors c'etait en lui comme une soudaine flambee. +Le coeur battant a coups precipites, il la laissait s'approcher du tas +de sacs, puis, brusquement, il bondissait, s'emparait d'elle, la +devorait de baisers fous. + +Elle se defendait mollement. Il etait trop violent, trop fougueux. Elle +etait impuissante; elle n'osait pas. + +--Oh! prenez garde, M. Triphon! Que faites-vous! On va entendre! +murmurait-elle haletante. + +Mais il ne l'ecoutait meme pas; il l'etreignait avec frenesie; il +l'etranglait presque. Enfin il la lachait et l'aidait hativement a +entasser sa provision de sacs. Elle avait les cheveux defaits et les +joues en feu. + +--On va le voir, on va le voir, gemissait-elle. + +Vivement, elle tapotait ses jupes, s'arrangeait les cheveux, puis se +depechait avec sa charge vers l'escalier. + +--Sidonie ... Sidonie!... priait-il d'une voix sourde. + +Et il la forcait d'accepter quelques francs. + +--Oh! M. Triphon, que pensez-vous! faisait-elle avec un geste de refus. + +--Si; je le veux! insistait-il. + +Alors elle acceptait en murmurant: "Merci". + +--Tu n'es pas fachee, Sidonie? + +--Non ... repondait-elle avec quelque effort. + +Calmement, elle redescendait l'escalier et M. Triphon s'approchait de +Kaboul, qui, pendant ce temps, avait flaire des rats et furetait a +travers la paille en grattant furieusement. + +--Ou sont-elles, les sales betes? Happe-les, Kaboul! excitait-il. + +Fremissant d'ardeur, le petit chien piaillait, et son museau noir etait +gris de poussiere; il avait les cils blancs, comme s'il sortait d'un sac +de farine. Il ralait, un moment immobile, pour reprendre haleine; puis, +brusquement, il se refourrait dans le tas, soufflant, crachant, forant +du nez en secousses vives vers la cachette du rat. Soudain, il y avait +une lutte breve; le petit chien disparaissait jusqu'a la queue dans la +paille; on entendait un _miaou_ de detresse et Kaboul, par a-coups +brusques, ressortait du tas, un gros rat en travers de la gueule. +Parfois il lachait un moment la bete, qui essayait de se trainer sur les +planches; mais quelques coups de dents mettaient fin a la lutte. Et +Kaboul, tres fier, s'avancait vers son maitre, le chef ensanglante de sa +proie lui pendant d'un cote de la gueule, de l'autre la longue queue et +l'arriere-train. M. Triphon ne manquait jamais de venir montrer dans la +"fosse aux femmes" le produit de sa chasse. + +--Ah! mon Dieu, cet affreux rat! s'ecriaient-elles. Ou l'a-t-il pris, +monsieur Triphon? + +--Dans le debarras ... il y en a dans ce coin-la! cranait M. Triphon. + +Et Kaboul etait choye, admire; vraiment, un tel petit chien valait son +pesant d'or. + +A des occupations et aventures de ce genre, M. Triphon passait le temps +jusqu'a onze heures; et c'etait alors le moment ou il pouvait se +permettre quelque divertissement. Regulierement, chaque matin, M. de +Beule allait prendre l'aperitif au _Commerce_, le cafe comme il faut, +ou se rencontraient les notabilites du village; et, a la meme heure, +M. Triphon se dirigeait vers _La Pomme d'Or_, rendez-vous de quelques +jeunes gens. A _La Pomme_, situee au coin de la grand'rue et du canal, +il y avait toujours un peu plus de gaite et d'animation qu'au _Commerce_ +avec ses airs graves et compasses. Y venaient le medecin, le notaire, +jeunes tous deux, et la plupart des etrangers qui passaient par le +village s'y arretaient quelques instants. Derriere le comptoir tronait +Fietje, jolie fille a la poitrine opulente, dont ils etaient tous plus +ou moins amoureux. Mais elle restait coquette et sage, et personne +n'avait ses faveurs; ce qui les tenait tous en haleine, pendant qu'ils +jouaient bruyamment au zanzi en buvant du porto ou des petits verres. +Les affaires marchaient donc tout a fait bien. A midi tapant la seance +habituelle se terminait chez Fietje et, la tete congestionnee et les +yeux aqueux, M. Triphon regagnait la maison. Il y trouvait la soupe +servie et, comme M. de Beule faisait d'ordinaire la sieste apres son +repas, M. Triphon se reposait un peu, lui aussi, puis retournait a la +fabrique. + +Alors venaient les heures les plus pesantes de la journee. Au bureau il +n'y avait pas a faire pour lui tous les jours, et lorsqu'il ne devait +pas travailler aux ecritures, M. Triphon ne savait comment tuer le temps. +Il se promenait un peu au jardin, qui avait de belles pelouses et de +grands arbres. Un joli petit ruisseau le traversait, clair et peu +profond en ete, aux bords gazonnes et fleuris, gonfle et tumultueux +apres les pluies d'automne et foisonnant alors de magnifiques brochets +et de delicieuses anguilles. M. Triphon etait grand amateur de peche. +Il faisait placer la nasse par les ouvriers; et, quand la peche etait +abondante, on se gavait de poisson pendant plusieurs jours. Lorsqu'on ne +savait plus qu'en faire, on en donnait un peu aux ouvriers, ce dont ils +etaient extremement reconnaissants. + +Ainsi M. Triphon tuait-il les heures fastidieuses de l'apres-midi; puis, +regulierement, par n'importe quel temps, a cinq heures il se trouvait +avec Kaboul au coin de la grand'rue et du chemin allant a la fabrique. +C'etait le moment ou la cloche de l'eglise se mettait a tinter pour le +salut du soir. M. Triphon attendait la le passage des trois demoiselles +Dufour, qui ne manquaient jamais d'y assister. + +D'allures raides et compassees, c'etaient trois vierges qui habitaient +au bout du village "le petit chateau", une demeure blanche aux volets +verts, entouree d'un beau jardin. Il les voyait venir de loin, sur un +meme rang, rasant les murs, comme des marionnettes articulees. A petits +pas presses, leur paroissien a la main, elles s'avancaient, les yeux +baisses. Lorsqu'elles passaient tout pres de lui, M. Triphon otait son +chapeau et s'inclinait. Elles lui rendaient son salut. Mademoiselle +Pharailde, l'ainee, mine pincee et peu avenante, avait quelque chose +de dur dans le regard. M. Triphon sentait en elle comme une sourde +hostilite. Mademoiselle Caroline, sa cadette, etait blonde et bouffie, +avec un visage incolore et des yeux fades. M. Triphon la trouvait +insignifiante et sans aucun charme. Mais mademoiselle Josephine, la plus +jeune, etait plutot jolie, avec une sorte de distinction elegante malgre +sa raideur; et elle lui rendait son salut avec une grace souriante et +gentille qui, a chaque fois, remuait quelque chose dans le coeur +impressionnable de M. Triphon. Il n'aurait pu dire s'il se sentait +amoureux d'elle; mais il croyait bien qu'il aurait pu facilement le +devenir. C'etait un tout autre sentiment que celui qu'il eprouvait en +presence de Sidonie. Celle-ci, il la voulait brusquement, a plein, d'une +passion brutale et violente; celle-la etait quelque chose de tres +eloignee de lui encore et que peut-etre il ne possederait jamais. +Du reste, il ne savait pas lui-meme s'il avait au fond envie de la +posseder. Peut-etre eut-il ete fort perplexe si, brusquement, quelqu'un +lui avait dit: "Voila ... tu peux l'avoir ... elle est a toi!" En elle, +ce qui l'attirait, c'etait, outre sa gentillesse exterieure, ce cote meme +qui aurait du l'en eloigner: sa raideur, les dehors fermes, inaccessibles +qu'elle avait en commun avec ses soeurs. Il la voyait comme un motif +d'elevation, de regeneration dans sa vie, qu'il sentait bien veule et +terre a terre. Surtout lorsqu'il sortait des bras de la jolie ouvriere, +il eprouvait, comme une soif ardente, le desir de revoir mademoiselle +Josephine avec son aimable salut et son gentil sourire. Il avait +l'impression que sa vue le faisait remonter dans sa propre estime. +Sidonie repondait a ce que l'existence recelait d'inquietant, de +troublant, de coupable. Mademoiselle Josephine, c'etait la douceur du +repos, la securite du bonheur, l'ideal.... + +Entre six et sept heures le reche et virginal trio revenait de l'eglise +et M. Triphon s'arrangeait toujours de facon a les rencontrer encore une +fois. Il echangeait avec elles un deuxieme salut, et puis c'etait tout; +aucune autre occasion pour lui de les revoir et encore moins de leur +adresser la parole. Entre leurs deux familles, point de relations, pas +plus qu'il n'en existait entre les autres familles notables du village. +Il en avait toujours ete ainsi, semblait-il, et la tradition se gardait +immuable. On eut dit qu'il y avait inconvenance, voire peche, a ce que +jeunes gens et jeunes filles, dans leur condition sociale, eussent entre +eux de plus intimes rapports que l'echange d'un salut ceremonieux et +fugitif dans la rue. + +Apres cette deuxieme rencontre avec les trois demoiselles Dufour, le +reste de la journee n'avait plus grand interet pour M. Triphon. De meme +que pour les ouvriers de l'usine, les dernieres heures l'envahissaient +d'une sorte de torpeur morose. Il deambulait par ci par la avec Kaboul, +entrait sans but precis dans les ateliers et en sortait de meme. Il +entendait le chant nasillard et melancolique des femmes dans leur +"fosse" et entrevoyait, a travers les carreaux sales, toutes ces pauvres +silhouettes penchees, ou, seule, Sidonie etait comme une fleur de +fraicheur et de beaute. Souvent, aux approches du soir, il sentait +revivre toute sa passion pour elle. Lui non plus n'etait pas heureux, +seul et isole dans un entourage sans joie; et bien des fois il songeait +au bonheur aupres d'une jolie femme aimee, dans une maison un peu riante +et confortable. Ne serait-il pas heureux avec mademoiselle Josephine ... +et meme avec la seduisante ouvriere? Il sentait sourdre en lui une +tendresse douce et apaisee pour toutes les deux. Cela venait ainsi tout +naturellement, avec l'heure crepusculaire, en un melange de charme +reveur et de tristesse vague. Ce n'etait jamais bien profond et cela ne +faisait point mal. Avec l'une ce n'etait guere possible et, probablement, +avec l'autre non plus. Il soupirait, se resignait, attendait. + +C'etait une des exigences de son pere qu'il ne quittat point la fabrique +avant le depart des ouvriers et surtout pas avant d'avoir note les +commandes que les charretiers rapportaient chaque soir de leurs tournees. +M. Triphon les entendait habituellement venir de loin dans la rue deserte; +et, au simple claquement des fouets et meme au bruit que faisaient les +camions sur le pave, il savait d'avance, pour ainsi dire, comment ce +retour allait se passer. + +Ils etaient deux: Pol et Guustje, ce dernier surnomme le "Poulet Froid". +Pol etait un excellent charretier, mais par ailleurs un client fort +desagreable. Il etait ivrogne et querelleur. Pour la moindre bagatelle +il voulait se battre. Guustje, au contraire, etait la bonte meme et ne +buvait pas. Mais il avait un vilain defaut, qui exasperait Pol: il +parlait toujours de boustifaille; et cela d'un air et sur le ton de +quelqu'un qui n'avait qu'a se baisser pour en prendre. Pol qui, pareil +a la plupart des alcooliques inveteres, mangeait tres peu et professait +une sorte de dedain et presque de haine a l'endroit de tout ce qui etait +mangeaille, trouvait Guustje d'une insupportable vantardise dans ses +propos culinaires. Guustje aimait particulierement a parler de "poulet +froid et salade" avec un claquement de langue indiquant quel regal +c'etait. Alors, Pol toisait Guustje avec un souverain mepris en affirmant +que les poulets froids qui entraient dans l'estomac de Guustje c'etait +tout bonnement des pommes de terre, mais oui, ainsi qu'il convenait a sa +condition sociale. Cependant Guustje, qui avait servi comme domestique +chez le notaire du village avant d'etre employe chez M. de Beule, +certifiait avec emphase qu'il avait maintes fois goute a ce mets exquis; +et la-dessus ils se prenaient de querelle, a la grande joie des autres +ouvriers, qui ne toleraient pas davantage les vantardises de Guustje et +prenaient nettement parti pour Pol. Des mots on en venait aux injures, +des injures aux coups; et cela finissait regulierement par la defaite de +Guustje, qui etait le plus faible des deux et encaissait beaucoup plus de +coups qu'il n'en pouvait rendre. Le seul benefice durable qu'il en avait +retire, c'etait son sobriquet de Poulet Froid. + +M. Triphon les voyait arriver avec leurs camions dans la cour et +s'approchait aussitot pour noter les commandes sur son calepin. Pol, +tout en detelant ses chevaux, faisait son rapport. + +--Cinq cents kilos farine de lin ... he ... he ... pour Jean-Francois +Schollier. + +M. Triphon en prenait note. + +--Mille kilos tourteaux colza ... he ... he ... pour Louis Van Daele. + +Pol bafouillait un peu lorsqu'il avait bu et dans sa memoire il semblait +y avoir des trous. Il etait la, un moment immobile, trapu et penche en +avant, sa grosse face marquee de petite verole, congestionnee, contractee +par l'effort de la pensee, pendant que ses betes, a-demi deharnachees, se +secouaient avec impatience et faisaient tinter les gourmettes de leur mors. + +--Tranquille donc, nom de Dieu! criait-il alors avec colere. + +Et, du coup, il savait ce qu'il avait encore a dire: + +--Huit cents kilos farine de froment ... he ... he ... pour Bruun Roetjes. + +--C'est tout, Pol? demandait M. Triphon. + +--Si c'est tout, m'sieu Triphon? Hehe ... tout et pas tout. Une goutte +ferait rudement du bien par ce sale temps. + +--Tu en as deja eu assez, il me semble, grommelait M. Triphon. + +Et il se dirigeait vers Guustje. + +--Bonsoir, m'sieu Triphon! jetait Guustje, le verbe haut. + +--Bonsoir, Guustje. + +--Deux mille cinq cents kilos farine de lin pour Feel Vervenne! hurlait +Guustje. + +Il avait une voix tonitruante, criait toujours en vous parlant, comme si +vous vous trouviez a des distances. + +--Sept cents kilos farine de lin pour Guust de Maeght! + +M. Triphon notait. + +--Et quinze cents kilos tourteaux de colza pour Pierre de Vriendt! +beuglait Guustje d'une voix qui sonnait certainement jusqu'au fond de la +"fosse aux huiliers". + +--Tout? demandait M. Triphon. + +--Tout! repondait Guustje. A moins, m'sieu Triphon, ajoutait-il en riant +d'un rire enorme, a moins que vous n'ayez pour moi une cuisse de poulet +froid, avec de la salade. C'est ca qui serait fameux, par ce temps de +chien! + +--Je m'en contenterais aussi, Guustje, disait M. Triphon en fermant son +calepin. + +Et il quittait les charretiers, pendant que les quatre chevaux, +debarrasses de leur equipage, s'en allaient d'un pas pesant vers l'auge +accoutumee dans l'ecurie. + +Alors la tache journaliere etait terminee pour M. Triphon. Dans +l'obscurite, a travers le jardin, il rentrait prendre le repas du soir +avec ses parents. Le souper prepare par Sefietje etait simple mais tres +bon; et Eleken, la femme de chambre, servait a table, avec des +mouvements silencieux et prestes. Elle semblait y mettre une hate +febrile, comme s'il lui tardait d'en avoir fini et si elle ne respirait +pas a l'aise dans l'atmosphere de la famille. A table, M. de Beule +parlait exclusivement de ses affaires; et Mme de Beule, faite a cette +conversation, abondait dans son sens. C'etait une creature bonne et +effacee, accoutumee a obeir, sans existence individuelle. Sa seule +originalite, et aussi sa force, consistait a profiter de la faiblesse de +son mari, dans ses moments frequents d'inconsequence et de contradiction +avec lui-meme. Ainsi elle avait obtenu deja bien des choses qui, a +premiere vue, semblaient irrealisables. Pour le reste, elle suivait ses +caprices en esclave absolue, avec le souci d'affermir en lui la conviction +qu'en toute chose lui seul etait seigneur et maitre. + +Vers les huit heures et demie le souper prenait fin. M. de Beule se +calait dans un fauteuil avec son journal et tres vite s'endormait. Mme +de Beule veillait alors a ce que le plus parfait silence regnat dans la +maison. Avec des gestes feutres elle aidait Eleken a desservir la table +et M. Triphon quittait la salle a manger sur la pointe du pied, pour +aller fumer un cigare dehors. Que faire maintenant? Monter a sa chambre +y lire l'un de ses petits romans grivois, ou deambuler encore jusqu'a +l'estaminet de Fietje, ou il etait toujours sur de trouver de la +societe? Generalement, il choisissait cette derniere alternative. Il +passait un pardessus et, par la rue tranquille et sombre, ou luisait a +peine, de loin en loin, un maigre lumignon, il retournait a _La Pomme +d'Or_. + +Il y trouvait les habitues attables a boire de grandes chopes de biere +en plaisantant avec Fietje. Il se melait a leur compagnie, vidait comme +eux des chopes, fumait des pipes en ecoutant les potins du village. A +dix heures il se levait, la tete fumeuse et lourde, pour rentrer a la +maison. Le village semblait completement abandonne et ses pas sonnaient +creux entre les murs de silence. L'eau noire du canal glougloutait sous +le pont de bois. Parfois, un bruit de sabots venait a sa rencontre et il +echangeait en passant un bonsoir avec quelqu'un qu'il ne distinguait +qu'a moitie et ne reconnaissait pas. Les maisons dormaient derriere les +volets clos. Seul, un cabaret, par ci par la, mettait les rectangles +clairs de ses fenetres dans tout ce noir. Comme il n'avait pas la clef +de la maison--M. de Beule s'y opposait inflexiblement,--il lui fallait +sonner. La sonnette tintait presque comme une sonnerie d'alarme dans le +silence. Sefietje venait ouvrir. Avec sa mine soucieuse, elle avait l'air +de trouver qu'il rentrait bien tard. + +--Papa et maman sont deja couches? demandait-il a mi-voix. + +--Mais oui; depuis longtemps, repondait Sefietje d'un ton de reproche. + +Elle poussait le verrou, il lui disait bonne nuit et montait l'escalier +sans faire de bruit. + +Dans sa chambre, une petite lampe brulait sur la table de nuit. Il se +deshabillait a la hate, negligemment, et se mettait au lit. Parfois, il +lisait encore quelques pages d'un de ses ineptes petits romans. Les +soirs ou il se sentait trop fatigue, il eteignait la lumiere en se +couchant. + +D'habitude il dormait bien, d'un sommeil profond et lourd; mais il lui +arrivait aussi de rester eveille pendant des heures. C'etait souvent par +des nuits d'hiver et de tempete, lorsque la pluie giclait contre les +vitres et que le vent ululait autour de la maison. Les cimes depouillees +des arbres geignaient alors si lamentablement et la vieille sonnette de +la porte, secouee dans sa gaine rouillee, gemissait comme un etre qu'on +torture. Durant ces insomnies il sentait avec plus d'acuite sa grande +solitude et le desenchantement de sa vie. En se retournant sans cesse +dans son lit il songeait a son existence passee, a ses annees de college +et ses camarades de jadis, qui chacun avait suivi une voie differente, +et qu'il avait tous perdus de vue. Et pour lui a quoi tout cela +aboutirait-il? Que lui reservait l'avenir? Persisterait-il durant des +annees dans ses relations secretes, ses relations coupables avec cette +jolie fille, ou s'attacherait-il pour tout de bon a Josephine Dufour? +Lutte quotidienne, tourment quotidien. Il ne savait pas; il n'avait pas +l'energie de prendre une decision irrevocable. Toute sa vie etait a +vau-l'eau, desemparee. Quitter la pauvre Sidonie lui semblait d'une si +froide durete; et il lui paraissait tout aussi navrant de s'attacher a +elle pour jamais et de causer une peine infinie a ses parents, le jour +ou ils sauraient ... Il s'endormait enfin, l'ame pleine de tristesse et +de remords, avec les deux jeunes images devant ses yeux: Sidonie, qu'il +etreignait avec un emoi passionne; et Josephine, qui parlait moins a ses +sens, mais ranimerait en lui un sentiment bien affaibli, celui de sa +dignite et de son amour-propre. Il les aimait toutes deux; et en chacune +d'elles il aimait surtout ce qu'il ne trouvait pas chez l'autre. + + + + +VII + + +Telle, sa vie, au fil prevu et monotone des jours; mais il venait aussi +d'autres moments, d'autres occupations et c'etait alors, pour les +ouvriers comme pour les patrons, une periode de bonnes vacances et +d'animation joyeuse. + +A part son usine, M. de Beule possedait des terres de culture et des +herbages; et l'ete, pendant la morte-saison, les ouvriers de la fabrique +s'en allaient travailler aux champs. + +Chaque annee, vers la fin de juin, les villageois n'entendaient plus le +tintamarre habituel des pilons dans l'usine. C'etait la saison des +foins; Ollewaert, Leo et Free, qui etaient de rudes faucheurs, partaient +de grand matin, la faux sur l'epaule, bientot suivis de presque tous les +autres, hommes et femmes ensemble, pour retourner au soleil l'herbe +fauchee et la mettre en tas vers le soir. Seul, Bruun, le chauffeur, et +son fils Miel restaient a la fabrique, avec Pee, le meunier, pour tout +nettoyer. + +Delicieuses escapades! Ils emportaient de quoi manger et boire, et +l'admirable journee d'ete s'ouvrait toute devant eux comme une longue +fete de liberte et de bonheur. Les premiers jours, les "huiliers", avec +leurs vetements luisants et gras, detonaient bien un peu dans toute +cette verdure et cette fraicheur; mais peu a peu ils sechaient, comme +l'herbe meme, leurs visages se bronzaient, et on eut dit qu'ils n'avaient +jamais respire un autre air que celui de la pleine nature, au grand soleil +radieux. + +Ils arrangeaient la besogne a leur gre. Dans le matin vaporeux les +alouettes quittaient l'herbe haute, humide de rosee, et s'envolaient en +grisollant sur leurs ailes fremissantes en plein azur pale. Vivifiante +etait la fraicheur lorsque Ollewaert, Leo et Free aiguisaient leurs +faux, qui semblaient aussi chanter; puis, dans un mouvement ample et +rythme, ils avancaient lentement a travers la vaste prairie, laissant +l'herbe couchee en longues trainees derriere eux. D'autres moissonneurs +etaient partout au travail; de tous cotes on voyait leurs silhouettes se +balancer, tres hautes aux premiers plans, plus petites a mesure qu'elles +s'eloignaient, jusqu'a devenir dans le lointain ces petits bonshommes +pas plus grands que des criquets; et l'air etait rempli a l'infini du +chant de l'acier, qui devorait la verte plaine en une sorte de volupte +inassouvie. + +Vers neuf heures, avec la chaleur qui montait, apparaissaient les autres +ouvriers et les femmes, tous armes de longues fourches fines et de +grands rateaux de bois qu'ils portaient a la main ou sur l'epaule. Les +femmes avaient de grands chapeaux de paille, qui leur abritaient le +visage et la nuque; les hommes, en bras de chemise, etaient vetus +d'amples pantalons de toile bleue ou grise. Tous allaient nu-pieds dans +leurs sabots. Ils descendaient dans la prairie par une berge plantee de +peupliers aux feuilles chuchoteuses; et tout de suite ils se mettaient +a retourner l'herbe avec leurs fourches. + +Les alouettes chantaient, le soleil dardait et du foin coupe emanaient +des odeurs aromatiques et delicieuses. "On croirait parfois, disait Leo, +avoir un gout de sucre et de miel sur les levres"; ce qui faisait rire +les autres, d'un rire extravagant. Leo etait toujours d'une humeur folle +au temps des foins. L'air des champs le grisait, disait-il. Il multipliait +cabrioles et tours de force, et, pour la plus insignifiante question, il +lancait un de ses "Ooooo ... uuuu ... iiiii ..." prolonge et mugissant, +qui faisait lever la tete aux moissonneurs abasourdis jusqu'au fond de la +plaine. + +Par dela, cette mer debordante d'activite, de joie et de verdure, +apparaissait le village avec ses toits rouges groupes autour de l'eglise +blanche, dont le cadran sur la tour indiquait l'heure en un rayonnement +d'or. Un peu plus loin, on apercevait les frondaisons touffues du beau +jardin de M. de Beule, d'ou emergeait la cheminee de la fabrique, comme +un long cierge sale qui designait le ciel. Et cette cheminee, cette +fabrique, vus ainsi dans le lointain, ils s'en moquaient, comme s'ils +etaient a jamais delivres maintenant de l'antre noir et enfume, ou ils +avaient passe tant de belles annees de leur vie, dans l'assourdissant +fracas et le rebondissement des pilons. Ils blaguaient surtout ceux qui +y devaient rester: Bruun, le chauffeur, qui n'avait desormais plus rien +a epier, plus a courir apres "La Blanche"; Miel, cette "espece de veau!" +plus stupide que jamais, sans doute; et Pee, le meunier, ce rat de +farine, qui, toute l'annee poudre de blanc, devait etre a cette heure +tout noir ou gris, pour sur, a force de balayer la suie et la poussiere +des planchers et des solives. + +Ils riaient, badinaient et tout leur etre delivre s'impregnait de sante +et de bonheur. A l'autre bout des prairies serpentait doucement la belle +riviere; et, sans apercevoir les bateaux, ils voyaient passer des voiles, +qui semblaient glisser sur du gazon. Ils y apercevaient aussi le solennel +chateau, avec ses quatre tourelles grises en relief precis sur les fonds +sombres du parc. Et jusqu'a la vue du chateau qui les faisait rire, parce +que Ollewaert disait qu'eux aussi passaient en ce moment la belle saison +a la campagne, comme les gens riches, et que monsieur le baron et madame +son epouse attendaient leur visite la-bas, pour prendre un verre de porto. +Oui, Ollewaert l'affirmait au milieu d'une explosion de rires: la baronne +lui avait envoye par la poste une invitation pour eux tous; et il se +pourrait fort bien qu'elle les retint a dejeuner. Dommage que Guustje, le +charretier, n'etait pas avec eux, car pour sur on servirait du poulet froid +et de la salade. + +"Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!" jubilait Feelken; et Leo lacha un +"Ooooo ... uuuu ... iiii ..." qui fit s'envoler les corbeaux de sur les +peupliers. + +A dix heures, ils prenaient quelques instants de repos, tout de leur +long etendus sur la berge, a l'ombre des feuillages murmurants. C'etait +l'heure de la goutte matinale. La bouteille restait a rafraichir dans +l'eau d'un fosse et, a defaut du porto de madame la baronne, c'etait +richement bon tout de meme. + +--Hoooo ...! quelle douceur! disait Ollewaert en se pourlechant les +levres. + +Et Free, comme un echo: + +--Un baume! Ca me descend jusqu'aux hanches! + +--Vrai, Free, jusqu'aux hanches? riaient les autres. + +--Jusqu'aux hanches! repetait Free en extase. Tiens, je le sens ici qui +coule, a droite et a gauche. + +Ils ne se pressaient pas de reprendre le travail; ils restaient la, +etendus et pames, sans crainte que M. de Beule ou M. Triphon ne vint +brusquement les surprendre. D'ailleurs, cela n'avait pas d'importance; +l'herbe sechait tout de meme au bon soleil. Ils le voyaient, pour ainsi +dire, dans le fremissement des rayons, accomplir leur travail; et cette +vue, ils en jouissaient sans eprouver la moindre fatigue. De meme toute +la richesse et toute la beaute qui les environnait, la luxuriance des +recoltes, l'admirable ciel bleu sans nuage, le chant harmonieux et +infini des alouettes, qu'ils goutaient instinctivement. + +--Voila comment devrait toujours etre la vie! disait Pierken. + +Et il en serait certainement ainsi, affirmait-il, si les biens de la +terre etaient plus equitablement partages; si chacun remplissait sa +tache utile au monde et n'obtenait pas plus en retour qu'il ne meritait +reellement. + +--Bon! le voila encore avec son socialisme! protestaient les autres, +mecontents. + +--Ce n'est peut-etre pas vrai, ce que je dis! ripostait Pierken +vertement. Pourquoi sommes-nous ici a travailler aux foins et pourquoi +M. de Beule et le baron n'y travaillent-ils pas? Ne serait-il pas juste +qu'ils fauchent leur part, tout comme Free ou Ollewaert? Et serait-ce +donc trop demander que cette poseuse de baronne et sa dinde de fille +aident a retourner l'herbe, comme font Lotje et Victorine et les autres? + +Bruyamment, les ouvriers riaient. Cette vision du gros M. de Beule et du +baron avec ses jambes raides fauchant le pre, surtout de la baronne et +de sa fille maniant le rateau et la fourche, etait si bouffonne qu'ils +en riaient a se rouler dans le foin. "Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!" +hurlait Feelken comme un possede; et tous pretendaient que Pierken avait +perdu la boule et qu'il etait mur pour Bruges, la ville aux fous. Seule, +Victorine etait tout oreilles pour l'ecouter, les yeux brillants, les +levres humides. + +--Non, decidement ... pas moyen de parler avec des gens comme vous! +s'ecriait Pierken impatiente. Vous etes nes pour le servage et vous +mourrez en servage. Adieu! + +Et il partait. Des huees accompagnaient sa retraite; de l'avis unanime +un deuxieme petit verre vaudrait mieux que toutes ces idioties. + +Generalement, pendant qu'ils etaient au repos sous les arbres, +apparaissait la-bas M. Triphon. De loin on le reconnaissait a Kaboul, +qui comme toujours, le precedait, et on se mettait a ricaner en +echangeant des clins d'oeil. + +Pas de chance pour M. Triphon, l'epoque de la fenaison! Aucun espoir de +pincer dans les coins la jolie Sidonie. L'equipe restait toujours +groupee et il etait absolument impossible de s'isoler a deux, ne fut-ce +qu'une minute. On vous aurait vu; c'eut ete un scandale. La tete +congestionnee de M. Triphon eclatait de loin comme une pivoine au +soleil; et nul ne comprenait l'objet de sa venue, puisque le travail se +faisait de lui-meme et ne pouvait marcher autrement qu'il n'allait. +Aussi, ne fallait-il pas dix minutes a M. Triphon pour verifier la +besogne; ensuite il s'amusait a exciter Kaboul pour qu'il deterrat les +taupes, generalement introuvables, ou happat des grenouilles, qu'il +n'approchait qu'avec repugnance et qui d'ailleurs l'evitaient en +plongeant a son nez dans les fosses. En somme, il rodait sans but a +travers la prairie, en reluquant Sidonie, qui, au soleil des champs, +etait encore plus belle infiniment que dans la noire fabrique: une +admirable fleur chaude de sante, aux joues vermeilles, aux splendides +yeux clairs, eclatants de jeunesse et de bonheur. Elle portait une +legere blouse bleu pale ou mauve, qui dessinait, caressait delicieusement +les formes de sa gorge. Et M. Triphon se consumait de passion ardente; +il s'amoncelait en lui des reserves d'amour, qui lui noyaient les yeux +et enflaient sa grosse tete. + +Apres le repas de midi, les faneurs faisaient une longue sieste. Allonge +sur la berge a l'ombre des peupliers, on assistait au jeu du feuillage +brillant sur le ciel bleu, on entendait le chant adouci des oiseaux, on +sentait la brise vous rafraichir les tempes. On fermait les yeux, on +s'endormait ou faisait semblant de dormir; et parfois les hommes +chatouillaient avec des brins d'herbe les jambes nues des filles. Alors, +elles se reveillaient en sursaut, pour en rire ou se facher, selon leur +humeur. Les hommes, eux, riaient toujours, s'amusaient follement. A deux +heures on reprenait le travail; et on en avait alors jusqu'a ce que le +soleil s'inclinat vers l'occident, avec une demi-heure de pause pour la +collation. + +L'heure du soir etait l'instant le plus delicieux de toute la journee. +Le soleil ne dardait plus; rouge, il pendait sur l'horizon, dans une +apotheose de miraculeuses couleurs. On eut dit d'enormes chateaux-forts +qui brulaient et fumaient; de grands lacs d'or et des rivages d'amethyste; +et de longues plaines verdatres dans le ciel, comme le reflet infini de +toute la splendide verdure luxuriante de la terre. Les oiseaux +s'appelaient a haute voix dans un fremissement qui annoncait l'heure du +coucher; partout, dans la vaste etendue des herbages, les faneurs +s'occupaient a ramasser le foin en meules minuscules pour la nuit. Tout +etait mouvement et couleur et la campagne entiere fleurait les capiteux +aromes. On pensait a des campements d'Indiens dresses a la hate, des +villages de chaume poussant a meme le sol, comme des champignons. Ils +prenaient des tons d'un gris verdatre, a l'orient; et vers l'ouest, ils +s'ourlaient d'or et de feu. Une buee transparente rampait a ras du sol +et les mares s'enveloppaient de reve. La tour blanche de l'eglise avait +une large bande orange, pareille a une echarpe diagonale, et le chateau +tout entier rougeoyait, avec ses toits et ses tourelles, sur l'ecran +sombre de son parc. Ca et la on entassait du foin sur des chariots; +et ils s'en allaient avec leur charge enorme, pareils a des greniers +roulants, tires par des chevaux qui, de loin, semblaient petits comme +des jouets d'enfants. Les petits vachers avec leurs betes revenaient +en chantant du pacage; elles laissaient au passage une odeur de musc +derriere elles. Tout etait enfin ratele et mis en meules; et par le +chemin de terre, d'ou s'elevait sous leurs pas une poussiere d'or, les +moissonneurs et les faneurs de M. de Beule a leur tour revenaient au +village. Les faucheurs portaient leurs faux etincelantes comme des +symboles; les faneurs et les faneuses dardaient leurs fourches, qui +ressemblaient a des lances. Ils avaient le visage basane, haut en +couleur et ils devisaient joyeusement. Parfois les jeunes filles +cueillaient dans les bles un coquelicot ou un bleuet qu'elles mettaient +a la bouche et gardaient entre les dents. Souvent, tous en choeur, on +fredonnait une chanson. + +L'air du soir devenait leger, limpide et diaphane, comme immateriel. +Les tons de feu se mouraient a l'horizon et les teintes verdatres +s'accentuaient au zenith, suggerant des paturages immenses, que les +premieres etoiles piquaient de fleurs miraculeuses. Les oiseaux se +taisaient. Seules, les hirondelles se poursuivaient encore avec des +cris aigus, ou percait comme une joie delirante. + +La journee avait ete delicieuse et le lendemain on recommencerait.... + + + * * * * * + + +DEUXIEME PARTIE + + + + +I + + +Ce fut au cours de cet ete-la que les campagnes, a l'abri jusque-la du +trouble et du mecontentement, furent gagnees par la fermentation qui +depuis longtemps travaillait les grandes villes. + +Des greves tres serieuses avaient eclate dans plusieurs grands centres +industriels; on avait vu des corteges inquietants, ou des milliers de +chomeurs exhibaient des drapeaux rouges et des pancartes portant cette +menace: "Du pain ou la mort!... Du pain ou la mort!..." Les mots +terribles et vengeurs retentissaient partout comme un cri de guerre et +des combats furieux s'etaient livres dans les rues, ou la police et la +troupe n'avaient pas toujours eu le dessus. On avait ramasse des morts; +de nombreux blesses se tenaient caches. Apres quelques jours d'angoisse +l'agitation s'etait calmee, mais l'avenir demeurait sombre, gros de +menaces et de funeste augure aux approches de l'hiver. + +Pierken suivait dans son petit journal ces evenements palpitants et ne +se laissait pas d'en faire part a ses camarades de la fabrique. +N'etaient-ils pas a plaindre, eux aussi? N'avaient-ils pas des droits +a faire valoir, eux aussi, des droits a un sort meilleur, comme leurs +camarades des grandes villes? Pierken en etait convaincu; l'heure avait +sonne, selon lui, de s'en ouvrir a leur patron. + +Mais comment s'y prendre et que lui demander? Pierken hesitait, et les +autres ouvriers n'etaient pas en etat de l'aider de leurs conseils. +Tous, certes, avaient le sentiment obscur d'une injustice sociale que +leur classe subissait depuis des siecles; mais comment exprimer, +traduire cela dans le fait? Qu'allaient-ils demander, ou exiger, pour +ameliorer leur triste sort? Et qu'allait dire M. de Beule? +Qu'allaient-ils faire, si M. de Beule, comme il fallait surement s'y +attendre, repondait par un refus categorique et indigne? + +Ils ne savaient ... Le probleme leur apparaissait trop dangereux, trop +complique, au-dessus de leurs forces. Un appui leur manquait. D'instinct, +ils le sentaient: il leur manquait une centrale, un groupement puissant, +une solide organisation, comme il en existait dans les grandes villes +industrielles. Affronter la lutte ainsi, c'etait d'avance la defaite; +ils entendaient deja la voix imperieuse et meprisante de M. de Beule +leur jeter: "Vraiment, vous n'etes pas contents, mes gaillards; vous +exigez un meilleur salaire! Eh bien! allez le chercher ailleurs. Ce +n'est pas moi qui vous retiens; j'en prendrai d'autres a votre place!" +Voila ce que repondrait M. de Beule; et malheureusement, l'evenement lui +donnerait raison. Parmi la population ouvriere du village, pauvre et +asservie, il trouverait d'autres victimes qui, pour un salaire de +famine, viendraient occuper la place qu'eux auraient desertee. + +--Ce serait Fikandouss-Fikandouss, dit Feelken. + +Leo fit entendre un "Oooo ... uuuu ... iiii" pessimiste, et les autres +hausserent les epaules avec un sourire desenchante, comme devant une +chimere totalement irrealisable. + +--Pour moi, la seule chose que je demande, c'est quatre gouttes par jour +au lieu de deux, dit Ollewaert. + +--Bravo, et moi aussi! dit Berzeel. + +--Et moi donc! repeta Free comme un echo, les yeux brillants. + +--Comment pouvez-vous!... s'ecria Pierken indigne. + +Une aussi pitoyable conception de leurs droits le navrait profondement. +Il desesperait de jamais rien obtenir d'eux, lorsqu'un beau matin, son +petit quotidien vint lui apporter consolation et reconfort, en publiant +un article dont la lecture reveilla tous ses espoirs decus et le +transporta de joie. + +Dans son journal, on imprimait en premiere page qu'on allait s'occuper +aussi du proletaire des campagnes, le soustraire, avec l'ouvrier des +villes, a l'exploitation scandaleuse de ses tyrans seculaires. Un +article pathetique, signe "Paysan", depeignait sous des couleurs sombres +et douloureuses les survivances presque moyenageuses que l'on retrouvait +partout chez les ruraux et reclamait d'urgence, avec energie, un +changement radical. L'article etait serieux, avec quelques erreurs, +par-ci par-la, comme il arrive d'ordinaire aux gens de la ville traitant +des choses paysannes; mais dans son ensemble il faisait une impression +tres forte. Il retentit profondement, comme un long cri de detresse, +dans l'ame des ouvriers, pendant que Pierken leur en faisait a haute +voix la lecture. Oui, telle etait bien leur miserable existence. Tout +pour les riches, qui ne produisaient rien; rien, ou quasiment rien pour +les pauvres, qui accomplissaient du matin au soir, tous les jours, tout +au long de leur existence, une besogne d'esclaves. Une grande tristesse +silencieuse s'emparait d'eux. Dans ces mots qui vous empoignaient, cet +homme, ce "Paysan" avait mis la ce qu'ils sentaient depuis toujours, +sans pouvoir l'exprimer. Feelken n'avait plus aucune envie de traiter +la chose en farce, avec son habituel "Fikandouss-Fikandouss", et Leo ne +songeait pas en ce moment a pousser son effarant "Oooo ... uuu ... +iii ...". Et l'emotion avait gagne les femmes: Natse pleurait, Lotje +levait les bras au ciel et Mietje Compostello elle meme semblait douter +que le Petit Homme de La-Haut eut arrange les choses telles qu'elles se +passaient sur terre. "La Blanche", Sidonie et Victorine etaient les +moins bouleversees. Elles ne sentaient pas aussi vivement l'injustice +seculaire. Elles etaient trop jeunes. La jolie Sidonie avait le regard +perdu devant elle, comme si elle songeait a autre chose, et Victorine, +de ses levres humides, buvait les paroles de Pierken; elle l'admirait sans +penetrer le sens des mots, bercee par le talent du lecteur. L'article se +terminait par une longue liste des villages ou les socialistes de la ville +se proposaient d'organiser des reunions; et sur cette liste le leur +figurait. + +--J'y serai, a cette reunion, et j'espere que vous, vous y viendrez aussi! +dit Pierken avec une hardiesse presque provocante. + +Il y eut un flottement. + +--Le patron nous fera valser, si on y va, insinua Ollewaert. + +--N'importe; ca ne m'empechera pas d'y aller, affirma Pierken. + +--Ni moi non plus! clama tout a coup Fikandouss-Fikandouss, au milieu de +l'etonnement des copains. + +Eclat de rire general et bref. Qu'avait-il donc, ce loustic de +Fikandouss-Fikandouss, a prendre brusquement une decision pareille! Mais +Fikandouss, lui, ne riait nullement. Il ne plaisantait pas, il etait +tout a coup devenu tres serieux, tres grave, sourcils fronces, levres +pincees. Il repeta avec energie qu'il irait ... qu'il irait ... et devant +la remarque ironique de Leo que ce serait alors pour lui "Fikandouss- +Fikandouss", il ne broncha pas; sans un mot, il regarda son camarade, +les yeux fixes, presque durs. + +D'ailleurs, Leo y viendrait, lui aussi. Il en prit la resolution a +brule-pourpoint, d'un ton calme et ferme; Free, par contre, ne savait +trop ce qu'il ferait. Il voulait d'abord en parler a sa femme. Poeteken +hesitait de meme. Lui, c'etait sa mere qu'il lui fallait consulter. +Quant a Berzeel, il hochait la tete; pas besoin de s'emballer, tout cela +n'en valait pas la peine. Du reste, il lui serait bien difficile d'y +venir, vu qu'il passait tous ses dimanches a son village. + +Les autres ricanaient. Oui, on les connaissait, ces expeditions de +Berzeel, au bout de chaque semaine. Il y avait encore ete, samedi +dernier, et n'avait reparu a la fabrique que le mardi matin, +meconnaissable, le visage boursoufle, tumefie, temoignage de l'alcool +lampe et des gnons recus. Il en portait encore la marque au-dessus de +l'arcade sourciliere, comme une grosse chenille noire de sang coagule. +Meprisant, Pierken haussa les epaules: avec son ivrogne de frere, il n'y +aurait jamais rien a entreprendre. Il se tourna vers Bruun, le chauffeur, +et son fils Miel, ainsi que vers Siesken, et demanda: + +--Et vous autres, vous irez? + +--Non ... non ... je n'irai pas, et Miel non plus! repondit Bruun d'un ton +haineux et agressif. Et il donna ses motifs: + +--Je n'ai pas envie de valser pour le plaisir d'entendre debiter des +blagues. + +Miel ne dit rien; il n'osait pas contredire son pere, et ne semblait du +reste pas bien comprendre ce qu'on attendait de lui. De ses petits yeux +idiots il regardait Pierken et hochait la tete. Pierken n'insista pas et +se tourna vers Siesken et Pee, le meunier. + +Siesken le prit sur un ton de bonne plaisanterie. + +--Est-ce qu'on nous paiera la goutte au moins, a ce fameux meeting? +demanda-t-il, avec un sourire beat sur sa face poupine. + +--Les socialistes sont ennemis de l'alcool, repondit Pierken d'un air +grave. + +Pee ne savait trop s'il irait. Il en avait bien envie; mais, comme +Bruun, il craignait la colere de M. de Beule. Il se tenait droit et +raide comme un bonhomme de neige sous la couche de farine qui le +couvrait des pieds a la tete; et, de ses levres rasees coulait un filet +de salive brune sur son menton platreux. Il retourna sa chique d'un tour +de langue et cracha au loin. Pierken comprit qu'on ne pouvait compter +sur lui. Presents, les deux charretiers vinrent se meler aux passionnants +colloques. Pol, tete baissee et bajoues gonflees, comme une brute sombre, +ecoutait sans rien dire. Il etait ivre-mort, avec des yeux aqueux et +presque vides. Il fit un grand geste en ecartant les bras et s'en alla +sans avoir profere un son. Sans doute, sa langue etait figee. Guustje, +au contraire, ne prit pas la chose au serieux et se mit a rire. + +--On ferait mieux de nous donner a chacun un poulet froid avec de la +salade, dit-il. + +Et il partit en se tordant, joyeux comme toujours de cette plaisanterie +inlassablement servie. + +Justin la-Craque et son aide Komel parurent a leur tour. Ils etaient +deja au courant de l'evenement: tout le village, pretendait Justin, +etait en effervescence. La reunion devait avoir lieu dans quinze jours +au _Shako Rapiece_, un cabaret fort mal fame, ou se rencontraient +d'habitude les escarpes et les braconniers des environs. Le cure +parlerait en chaire pour dissuader les gens d'y aller et le bourgmestre +interdirait le meeting. Les socialistes chanteraient des chansons +obscenes et diraient des gros mots. A coup sur, on s'y battrait. Justin +etait extremement anime par ses mensonges et assez fortement emeche. +Il grincait des dents et sacrait en syllabes vagues et sourdes. Komel, +derriere son dos, ricanait en silence, et son gros nez rouge bougeait +dans son visage de suie comme un bec de dindon amuse. + + + + +II + + +Justin-la-Craque l'avait annonce un peu prematurement; mais, en effet, +a mesure que le jour du meeting approchait, le village entra en +effervescence. + +Un dimanche, a la sortie de la grand'messe, on vit tout a coup trois +etrangers, au beau milieu de la place communale, qui distribuaient +autour d'eux des prospectus rouges; beaucoup de gens les prenaient et +s'en allaient lire a l'ecart ce que portait l'imprime. D'autres +detournaient la tete d'un air de degout et de colere. On y lisait qu'une +grande reunion populaire etait organisee pour le dimanche suivant, a +trois heures, non pas, comme l'avait pretendu Justin-la-Craque, dans ce +sale caboulot du _Shako Rapiece_, mais dans la grande salle de _La Belle +Promenade_, un estaminet tout a fait convenable, situe au bout du +village, avec vue sur la campagne. Toute la population etait invitee +a y assister. Le meeting serait contradictoire; on pourrait poser des +questions et, le cas echeant, soutenir, si l'on voulait, des opinions +opposees, auxquelles l'orateur socialiste se chargerait de repondre. + +Le village tout entier en etait ebranle. On voyait partout le papier +rouge aux mains des gens, et il en trainait beaucoup par terre, comme si +le pave eut ete jonche de fleurs ecarlates. Mais, tout au commencement +de l'apres-midi, M. le vicaire allait de porte en porte, inquiet comme +un chien de chasse, et, vers le soir, on n'apercevait plus nulle part le +moindre chiffon rouge. Le bruit se repandait que, le dimanche suivant, +M. le cure precherait en chaire contre cette reunion impie, et que M. le +baron, qui etait bourgmestre de la commune, l'interdirait au nom de la +loi. La frousse gagnait les bonnes gens, qui ne parlaient plus des +papiers rouges qu'en baissant la voix. Il y avait des mouchards dans +tous les cabarets, qui ecoutaient les conversations. On se racontait que +le patron de _La Belle Promenade_ recevrait dans le courant de la +semaine la visite de l'huissier, qui lui signifierait conge dans le plus +bref delai. + +Le lendemain matin, a la fabrique, l'emotion etait vive. Pierken avait +parle la veille, sur la place publique, avec les trois etrangers; il ne +tarissait pas d'eloges sur leur intelligence, leur connaissance +approfondie des questions sociales, leur foi vibrante en un avenir +meilleur et proche. Les camarades en etaient tout remues; devant eux +s'ouvraient des horizons inconnus, le bonheur. A huit heures, pour le +casse-croute, ils s'assirent tous, hommes et femmes, en rang d'oignons +contre le mur de la cour dans le tiede soleil d'automne, a ecouter tout +ce que leur racontait Pierken inlassablement. Les visages etaient +serieux et graves; la vieille Natse, vaincue par l'emotion, pleurait. +Mietje Compostello se sentait de plus en plus ebranlee dans son antique +conviction que le monde etait ce qu'il devait etre; et les jeunes filles +ecoutaient immobiles, les yeux brillants et fixes. La plupart d'entre +eux pourtant ne savaient pas encore s'ils assisteraient a la reunion. +Ils brulaient d'y aller; mais que dirait M. de Beule? + +Ce qu'en dirait M. de Beule, on pouvait deja s'en douter, rien qu'a voir +Sefietje paraitre vers dix heures, comme d'habitude, avec la bouteille +de genievre. Sefietje avait un air renfrogne, comme si elle eut souffert +d'une grave et obscure injustice, et lorsque les ouvriers lui en +demanderent le motif, elle repondit, l'air enigmatique et de mauvais +augure, qu'ils ne tarderaient pas a l'apprendre et que ce ne serait pas +drole. Et, en effet, des que M. de Beule, toujours precede de Muche, +parut dans la fabrique, on vit bien que ca clochait. Il avait le visage +cramoisi, boursoufle; pour un rien, un tout petit accroc a l'un des +pilons, il se mit soudain a "partir" comme un sauvage, en hurlant dans +le vacarme qu'il en avait assez, flanquerait tout le monde a la porte +et fermerait la boite, si ca ne changeait pas. C'etait lundi matin; +naturellement Berzeel n'etait pas a son poste. Sitot que M. de Beule +s'en fut apercu, il s'emporta contre Pierken, en criant dans le tonnerre +des pilons qu'il chassait son frere et que Pierken devait incontinent le +lui faire savoir. + +--Faut-il que je laisse l'ouvrage pour aller le lui dire? demanda +Pierken froidement. + +--Mais non, feignant que vous etes! vocifera M. de Beule hors de lui. + +--Comment voulez-vous que je fasse alors, Monsieur? repliqua Pierken +avec une calme logique. + +--J'en ai assez! repeta M. de Beule, esquivant une reponse precise. + +Et, Muche en tete, il quitta, congestionne de fureur, la "fosse aux +huiliers" pour se diriger vers la "fosse aux femmes", et on l'entendit +bientot, la aussi, "partir" avec fracas. + +La journee s'ecoula dans une impression d'accablement morose. +Contrairement a son habitude, M. Triphon ne parut point a la fabrique, +accompagne de Kaboul; pour son fils aussi, vraisemblablement, le patron +etait "parti", en conclurent les ouvriers. Lorsque Sefietje vint, vers +six heures, apporter la traditionnelle goutte du soir, ils remarquerent +qu'elle avait surement du pleurer. Aux hommes elle ne dit rien, pas un +mot; mais aux femmes elle confia que M. de Beule etait fermement resolu +a renvoyer de la fabrique quiconque, homme ou femme, aurait l'audace +d'assister a la reunion socialiste du dimanche suivant. + + + + +III + + +Ce jour-la, vers l'heure fixee, un calme etonnant regnait aux alentours +de _La Belle Promenade_. Le village d'ailleurs n'avait jamais paru plus +tranquille. C'etait une tres belle journee d'automne, avec de l'or dans +les feuillages et des vapeurs bleuatres dans les lointains; l'air +immobile tamisait un soleil dont la bonne chaleur en sourdine vous +mitonnait doucement les mains et les joues. Les choses avaient l'air de +s'assoupir. + +Sous ses trois vieux tilleuls jaunissants, la porte de _La Belle +Promenade_ etait large ouverte, comme une invite cordiale a entrer. Il +n'y avait encore personne dans la vaste salle de l'estaminet. Seuls le +patron, fort gaillard a mine fleurie, et sa grosse femme etaient occupes +derriere le comptoir a rincer des verres et les essuyer avec un torchon +a carreaux blancs et rouges. La vieille horloge flamande, dans son coin +obscur, marquait trois heures moins dix. Le disque du balancier allait +et venait avec son tic-tac regulier derriere la lucarne vitree de la +caisse, et l'on eut dit d'une vieille megere efflanquee exhibant un trou +dans son ventre, avec une obstination presque obscene. La porte du fond +etait egalement ouverte et dans la courette ensoleillee deux gamins +jouaient aux billes. + +Soudain, quatre hommes firent leur entree; au dehors, sous les tilleuls, +une dizaine d'autres s'etaient arretes devant les fenetres. Ce n'etaient +pas des gens du village. Ils avaient l'air d'artisans endimanches et +leur paleur denotait des citadins. Le plus age des quatre qui venaient +d'entrer, celui qui semblait etre leur chef a tous, se tourna vers le +patron et dit: + +--Patron, nous voici. + +--Bien, messieurs, asseyez-vous, repondit calmement le patron en +continuant de nettoyer ses verres. + +--Pourrions-nous avoir une table et quelques chaises? demanda +l'etranger. + +--Vous pouvez avoir un verre de biere ou une goutte de genievre comme +tout le monde, dit le patron. + +--Oui mais, vous nous reconnaissez bien, voyons? Vous savez que nous +venons ici pour parler! se recria le chef, un peu etonne. + +--Pas moyen, messieurs, riposta, sur un ton calme, mais ferme, le +mastroquet. + +--Pourquoi pas! firent-ils tous les quatre, ebahis. + +--Parce que je vous dis qu'il n'y a pas moyen, repeta le patron, +legerement irrite. + +--Mais vous nous aviez promis votre salle! + +--J'ai change d'idee. + +--C'est peut-etre la visite de M. le cure?... ricana le chef d'un air +meprisant. + +--Ca ne vous regarde pas, riposta l'homme d'un ton bref. + +Il y eut un silence. Les quatre camarades se consulterent a mi-voix. Le +mastroquet et sa femme continuaient a rincer les verres, mais leurs +gestes devenaient saccades et presque coleres. Au dehors, sur la petite +place devant les tilleuls, montait un murmure de voix et, en se tournant +vers les fenetres, les quatre camarades virent qu'un petit attroupement +de curieux s'etait forme. + +--Alors, vous refusez? demanda une derniere fois le chef. + +--Alors, je refuse! repeta le patron d'un air insolent. + +--Tres bien. Le temps est beau; nous ferons le meeting en plein air. + +Et, d'un mouvement brusque, ils quitterent l'estaminet. + +Cependant, il y avait foule. On se demandait d'ou tout ce monde etait si +brusquement sorti; il couvrait tout l'espace libre devant _La Belle +Promenade_. A part la douzaine de citadins qui accompagnaient le chef, +c'etaient des gens de l'endroit et des hameaux avoisinants. Tous, ou +presque tous, appartenaient a la classe populaire: artisans de village +et ouvriers agricoles, avec par ci par la un petit metayer. A premiere +vue il eut ete difficile de dire si cette foule etait hostile ou +favorablement disposee. On y remarquait quelques figures deplaisantes: +ces memes mouchards qu'on avait surpris, le dimanche precedent, a +ecouter les conversations dans les estaminets. Au premier rang, Pierken, +avec Leo et Fikandouss-Fikandouss. Quelques femmes du peuple, tenant +leurs enfants par la main ou sur les bras, restaient a distance, contre +les maisons d'en face. + +--Camarades!... prononca tout a coup le chef, d'une voix claire et +forte. Mais aussitot il s'interrompit, parce qu'un de ses amis lui +apportait une chaise trouvee on ne sait ou; en souriant il l'enjamba +et, dresse de toute sa hauteur au-dessus de la foule, il reprit: + +--Camarades, comme l'annoncait notre convocation de dimanche dernier, +nous avions l'intention de tenir notre reunion la, dans cet +etablissement; mais le patron a eu la frousse. Sans doute il aura recu +la visite du cure ou du baron, qui lui aura interdit de nous preter sa +salle. Il nous a mis dehors. Mais qu'a cela ne tienne; nous allons faire +notre reunion ici meme, en plein air, sous ces tilleuls et le beau ciel +bleu. On y respire. Ca vaut mieux que l'atmosphere empestee d'une salle +de caboulot. Et puis, c'est gratis. + +Une vague de bonne humeur s'eleva parmi la foule bourdonnante et la fit +osciller comme la houle sous un coup de vent. On entendit des murmures +reprobateurs, sans qu'il fut possible de distinguer si le blame visait +l'acte du mastroquet ou les paroles de l'orateur. Sur bien des visages +se lisait une attention religieuse et presque emue. Le tour jovial du +tribun semblait plaire a beaucoup; tandis que d'autres gardaient une +mine hesitante ou renfrognee, dans l'attente inquiete de ce qui allait +suivre. Un bref echange de mots violents et haineux eclata dans un +groupe, mais fut aussitot couvert par des chut peremptoires. + +--Camarades, continua l'orateur, soudain grave, nous sommes venus vers +vous pour vous parler de votre sort en ce monde, vous le depeindre sous +un jour cru, sans mentir, tel qu'il est et tel qu'il devrait etre. Que +vois-je ici autour de moi? De pauvres gens, des ouvriers qui, du matin +au soir, d'un bout de l'annee a l'autre, doivent trimer comme des +esclaves, afin de gagner une miserable croute pour eux-memes et leur +malheureuse famille! Vous n'avez que des devoirs sur la terre; vous ne +possedez aucun droit. Ce n'est pas pour vous que vous travaillez, peinez +et produisez; c'est pour vos exploiteurs, ceux qui vivent sans rien +faire et s'engraissent de votre dur labeur.... + +Le tribun s'animait, sa figure contractee devenait pale et ses yeux +luisaient d'un dur eclat derriere les verres de son pince-nez. Sa voix +cassante scandait, martelait les mots et le mouvement de son bras droit, +au poing ferme brandi vers le ciel, soulevait de cote sa jaquette et son +gilet, en decouvrant sa chemise, comme un lisere blanc, a la ceinture de +son pantalon sans bretelles. + +L'auditoire, tout yeux, tout oreilles, retenait son souffle. Visiblement, +il les tenait deja sous l'empire de son eloquence routiniere. En voila +un qui osait dire les choses; jamais ils n'avaient entendu rien de +pareil dans leur village! Par-ci par-la s'elevait bien, de temps en +temps, une vague rumeur de protestation, mais tout de suite on imposait +silence. Et d'ailleurs le tribun etait entoure de ses camarades, qui +veillaient sur lui comme une garde du corps indefectible; dans leurs +visages pales, les yeux ardents scrutaient la foule comme pour y suivre +l'effet de ses paroles et, a la moindre menace, parer au danger. + +Cette foule s'etait encore accrue. A chaque instant de nouveaux visages +s'y montraient, attires par cette reunion en plein air, ou tout le monde +pouvait bien s'arreter quelques minutes vraiment, sans se voir accuse +plus tard d'y avoir participe deliberement. Cette affluence inesperee +fouettait le tribun; il s'echauffait au son de ses propres paroles, il +redoublait d'eloquence et de violence, lorsque soudain un incident +surgit qui l'arreta tout net au beau milieu de son discours. + +Un individu fendait la cohue, en trainant la quille, et titubant, le +visage tumefie, braillant d'une bouche pateuse des choses incoherentes. +Baton leve sur les spectateurs, il se frayait brutalement un passage; et +il repetait, avec un entetement d'ivrogne, qu'il voulait aller a _La +Belle Promenade_ boire une goutte et que personne au monde n'avait le +droit de l'en empecher. C'etait Berzeel; et, quand on l'eut reconnu, un +eclat de rire formidable secoua la foule. C'etait Berzeel qui, au lieu +de se saouler comme d'habitude dans son patelin, venait par hasard de +descendre au village ou il travaillait pendant la semaine et, par sa +seule apparition, mettait tout en emoi. Agace, ayant peine a maitriser +sa colere, le tribun se pencha sur sa chaise pour lui demander: + +--Qu'est-ce que vous voulez, mon ami? + +Avant que Berzeel eut le temps de repondre, la foule se creusa, +bousculee; comme un tigre, Pierken sauta sur son frere et lui hurla en +pleine face: + +--Salaud! Crapule! Ivrogne! Tu n'es pas honteux! Veux-tu f.... le camp! + +--Hein! quoi! rugit Berzeel, brandissant son baton. + +Et brusquement il l'abattit, de toute sa force, sur la nuque de Pierken. + +La foule s'ameutait. Leo se precipita, saisit Berzeel a bras-le-corps, +le maintint avec rage. L'orateur sur sa chaise vociferait, faisait des +efforts desesperes pour retablir le calme. + +--C'est mon frere, monsieur, gemissait Pierken. J'ai honte de l'avouer. + +--Pas de monsieur; appelez-moi camarade, dit le tribun d'une voix +mordante. Et lachez cet homme, ordonna-t-il a Leo. Je me charge de lui +faire entendre raison. + +Leo denoua son etreinte, et l'orateur, apostrophant l'ivrogne: + +--Mon ami, ce n'est pas bien ce que vous avez fait la. Vous etes sous +l'influence de la boisson, ce fleau de la classe ouvriere en Flandre.... + +--J'ai pourtant bien le droit de boire une goutte, si je la paie! +riposta Berzeel d'un air provocant. + +Une clameur s'eleva; l'orateur agita les bras avec violence, reclamant +le silence. + +--Qu'on apporte une chaise pour cet homme; il est fatigue! cria-t-il. + +De nouveau, des clameurs et des rires fuserent; une chaise fut apportee, +passee de main en main au-dessus des tetes, vers Berzeel. + +--Asseyez-vous la, dit le tribun. + +--Si je veux bien! begaya Berzeel. + +--Veuillez donc bien! insista l'orateur impassible. Berzeel prit la +chaise en maugreant, s'y laissa choir, et agitant son baton vers +l'estaminet, commanda: + +--Patron, une goutte, nom de Dieu! + +La foule ondoyait sous les rires, mais l'orateur, sans se laisser le +moins du monde deconcerter, se planta devant Berzeel et reprit, d'un ton +saccade et le regard dur: + +--Vous demandez du genievre! Bon! Mais, avant qu'on vous l'apporte, vous +entendrez de moi ce que c'est que le genievre et quels sont ses effets +pour ceux qui, comme vous, en font abus. + +Il se dressa comme un champion a la lutte et, en une diatribe violente, +il s'attaqua a l'alcool. Les phrases courtes tombaient en coups de +massue; et de ses poings fermes il en ponctuait la force, vibrant et +menacant, devant Berzeel affaisse comme une brute. Tout l'auditoire +etait subjugue, entraine par sa rageuse eloquence, quand tout a coup +parut le garde-champetre du village qui, se faufilant vivement a travers +les groupes et arrive devant le tribun, jeta d'un ton de commandement: + +--Halte-la! Finissez! + +L'orateur, en pleine tirade a effet, le bras droit fremissant, leve vers +le ciel et la chemise blanche bouffant a la ceinture de sa culotte +tombante, s'arreta net, se pencha, devisagea le garde-champetre, et +calmement lui demanda avec le plus grand sang-froid: + +--Qu'est-ce que vous dites, mon ami? + +--Que je dis que vous devez cesser! repeta le garde-champetre d'un ton +bref. + +Une rumeur bourdonna dans la foule, contradictoire. Certains +protestaient avec force; d'autres, les mouchards, approuvaient en +ricanant. + +--Qui vous a donne cet ordre? demanda, toujours tres calme, l'orateur. + +--Monsieur le baron ..., le bourgmestre, repondit le garde, l'air +haineux. + +--Avez-vous cet ordre par ecrit, mon ami? + +Visiblement, le garde-champetre ne s'attendait pas a cette question. +Un moment il regarda l'orateur, bouche bee, sans trouver de reponse. +La foule se moquait, amusee; les mouchards crachaient par terre de rage. + +--Eh bien! insista le tribun, qui sentait la majorite pour lui. + +--Non, repondit enfin le garde. Mais ca ne fait rien; Monsieur le baron +l'a tout de meme dit. + +--Eh bien, conclut en souriant l'orateur, allez donc demander a monsieur +le baron qu'il ecrive sur un bout de papier ce qu'il vous a dit et +apportez-moi ca. En attendant, nous continuerons.... + +Furieux et menacant, le garde-champetre s'empressa de deguerpir et dans +la foule des applaudissements eclaterent, meles a des huees. Pierken, +Leo et Feelken battaient des mains furieusement. Berzeel, la canne +brandie, reclama de nouveau une goutte, vociferant au milieu du vacarme. +Les mouchards louchaient, devenus verdatres. + +--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! hurla Feelken debordant de joie. + +Mais l'orateur, comme illumine par son triomphe, reclama de nouveau le +silence; et, dans l'attention fremissante de tout l'auditoire, il +continua: + +--Mes amis, nous ne sommes pas gens a nous effaroucher pour si peu. Nous +en voyons de toutes les couleurs a nos meetings. L'incident est clos. En +attendant que le garde-champetre revienne avec l'ordre du bourgmestre, +je vais vous parler de vos droits meconnus depuis des siecles et, en +premier lieu, du plus elementaire de tous ces droits: celui du suffrage +universel! + +Tout de suite, il enfourcha son dada; et, sans plus s'occuper de Berzeel +et de l'alcoolisme, avec de grands efforts d'eloquence, il entreprit de +faire entrer ses idees dans les cerveaux bouches de son primitif +auditoire. Ils ne comprenaient qu'a moitie; ils ne saisissaient pas +clairement l'importance capitale du mirage qu'il evoquait devant eux. Il +s'en apercut a la contraction penible des visages et il s'empressa bien +vite de quitter le terrain des speculations abstraites pour poser devant +eux des exemples concrets. La, ils reagirent immediatement. Ils avaient +conscience de leur force, d'etre la masse, et de ce qu'ils pourraient +realiser le jour ou cette puissance, organisee et coordonnee, serait +capable de traduire en faits accomplis ce qui n'etait encore qu'une +conscience obscure de leurs droits. Un roi, ca ne faisait qu'un homme; +des ministres, ce n'etaient que quelques-uns. Comme force reelle et +integrale, ils se reduisaient a neant en regard des masses profondes du +peuple. Et, neanmoins, c'etait leur volonte seule, la volonte de ces +quelques-uns, qui predominait et dictait les lois. Ici, dans ce village, +il n'y avait qu'un bourgmestre et qu'un cure; et c'etait pourtant ce +seul cure, qui avait defendu au patron de _La Belle Promenade_ de ceder +sa salle pour la reunion; c'etait ce seul bourgmestre qui, tout a l'heure, +enverrait son garde-champetre avec un petit papier, pour interdire ce +meeting meme en plein air,--cet air qui etait a tous et a personne,--alors +que des centaines de gens ne demandaient pas mieux que de continuer a +entendre l'orateur! Etait-ce bien, cela? Etait-ce juste? Est-ce qu'une +mesure aussi arbitraire pouvait contenter n'importe quel homme conscient +de sa liberte, de sa dignite et de son droit? + +Un sourd murmure de mecontentement gronda, et dans un groupe il y eut +une altercation brusque entre quelques ouvriers et des mouchards. Avec +violence on s'empoigna; et soudain des gifles claquerent, ponctuees de +coups de pieds assourdis, tandis que s'elevait une clameur sauvage. +Berzeel s'etait redresse et faisait tournoyer son baton; l'orateur dut +interrompre son discours et sa garde du corps se serra autour de lui. +Au meme instant apparut au coin d'une maison un trio imposant: M. le +baron-bourgmestre, accompagne de M. le cure et flanque du garde-champetre, +qui agitait d'un air provocant un bout de papier. + +--Cessez! Cessez! cria-t-il de loin. + +Le rire cessa aussitot, comme par enchantement; il se fit un parfait +silence et la garde du corps se serra encore plus etroitement autour du +tribun qui, sans descendre de sa chaise, se tourna vers les autorites et +demanda d'une voix blanche: + +--Qu'y a-t-il pour votre service, messieurs? + +Le baron-bourgmestre s'avanca de trois pas. Il marchait avec peine en +tirant la jambe et s'appuyait sur une canne, grand et lourd, avec de +grosses moustaches tombantes et des cheveux teints. Il semblait en proie +a la plus vive indignation et ses levres tremblaient. Pointant sa canne +vers le tribun il dit, d'une voix fremissante, en un flamand detestable: + +--Je suis le bourgmestre et je vous defends de parler ici. Si vous +continuez, je vous fais dresser proces-verbal par le garde-champetre. + +Le tribun souriait, tres calme. Et la garde du corps souriait aussi, +avec des yeux noirs dans des visages pales. Ils regardaient fixement le +trio, surtout le cure, avec ses yeux de fanatique et son teint bistre +tournant au verdatre. + +--Monsieur le bourgmestre, est-ce que monsieur le cure aurait quelque +chose a voir ici? demanda brusquement l'orateur, en montrant du doigt +l'ecclesiastique. + +--Cela ne vous regarde pas, repondit le bourgmestre. + +Le cure ne dit mot, mais ses yeux insolents jetaient des flammes. Un +silence d'attente oppressait la foule. + +--Je vous somme pour la derniere fois de cesser, repeta le bourgmestre. + +--C'est superflu, monsieur le bourgmestre, je venais precisement de +finir, nargua l'orateur. + +Un large eclat de rire retentit, vite reprime. Indignes, les mouchards +grognerent. + +--Descendez de cette chaise! ordonna le bourgmestre furieux. + +Soudain, a cette injonction brutale, le tribun prit feu. Le rouge lui +monta aux joues, ses yeux etincelerent et il cria avec force, +devisageant les autorites avec un souverain mepris: + +--Je descendrai de cette chaise lorsqu'il me plaira et non pas lorsqu'il +vous plaira, monsieur le bourgmestre. Vous pouvez ... peut-etre ... me +defendre de parler. Quant a me faire descendre de cette chaise vous n'en +avez aucun droit. Essayez, si vous l'osez, nom de Dieu! + +Et il se campa, les bras croises, tandis que sa garde s'avancait pour +lui preter main-forte. + +Cela devenait serieux. De la foule, qui s'agitait, partirent des cris +divers. On vit Leo retrousser les manches de sa veste et l'on percut la +voix braillarde de Berzeel, qui lancait des invectives dans le vide. Le +bourgmestre agita sa canne, comme s'il allait donner un ordre et le +garde-champetre avait tire son bout de sabre. Les mouchards se faufilaient +traitreusement vers la chaise. La garde du corps, roide, muette et tres +pale, ne bronchait pas. On entendit piailler un gosse auquel sa mere +donnait la fessee. Les levres blanches du cure remuaient, comme s'il +machait une chique. + +--Pff! C'est de la crapule, de l'infecte crapule! s'ecria tout a coup, +avec un violent haussement d'epaules le bourgmestre. Je ne veux pas me +salir les mains; allons-nous-en, monsieur le cure. + +Il tourna les talons et, d'un pas trebuchant, appuye sur sa canne, il +partit, accompagne du cure, lancant des regards furibonds, et suivi du +garde-champetre qui, de son petit sabre ridicule, couvrait la retraite. + +--Voila comment nous operons dans nos meetings! conclut le tribun +triomphant, en sautant prestement de la chaise. + +La foule lui fit une ovation bruyante. Seuls, les mouchards louchaient +haineusement. Ils avaient l'air bouffis de venin. Alors, un homme +traversa la cohue, marcha droit vers l'orateur, s'arreta devant lui et +se mit a chantonner d'une voix sourde et profonde: + +--Oooooooooooo.... + +C'etait Justin-la-Craque abominablement ivre, rauque et puant l'alcool, +les yeux aqueux et comme enduits de gelatine, se raidissant pour ne pas +tomber a la renverse. Comme toujours, lorsqu'il etait pris de boisson, +il s'entetait a chanter _l'O Pepita_. + +Le tribun eut un mouvement de recul, mais la foule s'esclaffait de rire +et Justin-la-Craque persistait, avec l'opiniatrete du pochard. + +--Pee ... pee ... pee ... peeeeee.... + +--Qu'est-ce que c'est? demanda l'orateur en froncant les sourcils. + +--Piii ... Pipipipiii ... Pepita, Pepita, Pepita! miaulait +Justin-la-Craque sous l'enorme bordee de rires. + +Outres, Leo et Pierken, en le bousculant, vinrent a bout de le repousser +et expliquerent a l'orateur quelle etait cette espece de loufoque, qui +lichait. Le tribun hochait la tete d'un air grave et dit: + +--Il y a encore beaucoup, beaucoup a faire ici. Il nous faudra souvent +revenir. + +--Venez! Venez! jubilait Pierken. + +Le tribun et sa garde du corps s'ecoulerent avec la foule. +Justin-la-Craque, ayant decouvert Berzeel, alla se planter devant lui +pour offrir a son camarade une seance d'_O Pepita_. Berzeel souriait, +baveux et attendri. Ensemble ils disparurent dans _La Belle Promenade_. + + + + +IV + + +Le soir, on se cogna ferme dans plusieurs cabarets du village. Presque +partout les mouchards ecoperent, mais Berzeel et Justin-la-Craque, qui +toute la nuit firent le tour des estaminets, eux aussi, eurent amplement +leur compte. + +Le lendemain matin, la fabrique offrait un spectacle inusite. La moitie +des presses etait sans servants, et, vers neuf heures, lorsque M. de +Beule vint faire sa tournee habituelle, il faillit suffoquer de fureur. +Fremissant, il demanda a Free et Poeteken ce qui se passait, et pourquoi +Pierken, Berzeel, Leo et Feelken n'etaient pas a leur poste; mais ni +l'un ni l'autre ne put donner d'explication. + +Poeteken, envoye aux informations, revint au bout d'une heure. Il avait +rencontre Pierken et Leo, qui lui avaient dit qu'ils se consideraient +comme renvoyes, puisque M. de Beule leur avait fait savoir d'avance, par +l'intermediaire de Sefietje, que ceux qui assisteraient a la reunion +seraient mis a la porte. Ensuite il avait trouve chez lui Fikandouss, +qui s'etait obstinement refuse a fournir la moindre explication. Il se +tenait acagnarde dans un coin pres du feu, entoure de ses soeurs dans +les gemissements et les larmes, et tout ce que Poeteken avait pu tirer +de lui, c'etait qu'il ne retournerait pas a la fabrique. Quant a +Berzeel, il perseverait, en compagnie de Justin-la-Craque, a faire en +titubant la tournee des cabarets: ils avaient eu une nouvelle rencontre +avec les mouchards, qui leur avaient administre une serieuse frottee. +Justin-la-Craque avait ses vetements en lambeaux et Berzeel exhibait une +tete ensanglantee. + +A ce rapport, M. de Beule brusquement se mit a "partir" comme un fou sur +tout ce qui l'entourait. Et, inconsequent comme toujours en ses eclats +demesures, il fit arreter sur-le-champ la machine a vapeur et congedia +tous les ouvriers de la fabrique, y compris les femmes. + +Peureusement, la plupart obeirent sans protester; mais Bruun, le +chauffeur, s'avancant vers le patron, lui demanda, pale et tremblant de +colere concentree: + +--Mais, monsieur, je voudrais bien savoir quelle est notre faute a nous +dans cette affaire? + +--Est-ce vous qui etes le maitre ici, ou est ce moi? hurla M. de Beule +pour toute reponse. + +--Eh bien ... eh bien ... si j'avais su ... j'y serais aussi alle, au +meeting! s'ecria Bruun hors de lui. + +Et, avec un violent juron, il flanqua contre le mur un lourd marteau +qu'il tenait a la main et sortit furieux de la fabrique. Miel ... cette +"espece de veau!" suivit son pere, sans comprendre au juste ce qui se +passait; et Poeteken, Free, Ollewaert l'accompagnerent. Du cote des +femmes, ce fut la fuite d'une troupe d'oies effarees, Mietje, toute +jaune d'angoisse, et la vieille Natse pleurant a en perdre haleine. +Seuls, les charretiers pouvaient rester. A cause des chevaux, M. de +Beule n'osait les renvoyer. Jusque dans l'explosion de sa rage, il ne +perdait pas de vue tout a fait ses interets vitaux. + +Toute la journee, la fabrique resta silencieuse et close, comme une +maison morte. M. de Beule allait et venait, pareil a un Jupiter tonnant, +et M. Triphon se tenait prudemment a distance, accompagne de Kaboul, qui +furetait apres les taupes dans le jardin. Lorsque Sefietje vint vers six +heures porter la goutte du soir a Pol et au "Poulet Froid", ceux-ci +remarquerent qu'elle devait avoir beaucoup pleure. Ses yeux, naturellement +petits, etaient presque entierement fermes. Mais Sefietje, dressee pendant +de longues annees a la crainte servile et au respect de M. de Beule, ne +mettait jamais les torts du cote de son maitre, pas meme cette fois-ci. +A la facon dont elle sut tourner les choses, c'etait tout de meme la faute +des ouvriers. Il y avait eu des scenes terribles a la maison, dit-elle, et +M. de Beule parlait de vendre sa fabrique. + +A sept heures, comme la nuit tombait, une deputation d'ouvrieres se +presenta a la maison de M. de Beule. C'etaient "La Blanche" avec Mietje +Compostello, accompagnees des femmes de Free et d'Ollewaert et de la +soeur ainee de Fikandouss-Fikandouss, en un petit groupe sombre et +pitoyable; toutes pleuraient. Ce fut Mme de Beule qui les recut d'abord +dans un petit parloir. Mietje Compostello, qui etait la plus agee et la +plus serieuse, prit la parole; elle venait supplier au nom de toutes, +y compris les absentes, de pouvoir rentrer a la fabrique. + +M. de Beule, qui les avait entendues du fond de son bureau, ouvrit la +porte du petit parloir et parut sur le seuil. Il etait cramoisi et +gonfle de colere. Mietje repeta sa priere d'une voix tremblante. + +--Je ne veux plus rien avoir a faire avec cette sale clique! gronda M. +de Beule. Une fois pour toutes, c'est fini! Plus de socialistes a la +fabrique! + +--Vous avez bien raison, monsieur. Je vous approuve mille fois! repondit +Mietje de sa voix grave. Mais, nous n'en sommes pas, monsieur, de ce +sale monde, vous le savez pourtant bien! + +Legerement interloque, M. de Beule eut un instant de silence hesitant. +Mme de Beule se hata d'en profiter pour dire quelques paroles +conciliantes. + +--Non, non, Mietje, vous etes toutes de tres braves filles; nous le +savons bien. Tatata ... Il ne faut pas pleurer ... Vous allez voir ... ca +va s'arranger. + +--Ils ont affole notre Free, avec toutes leurs histoires; on ne peut +plus vivre avec lui! s'ecria brusquement la soeur de Fikandouss, dans +une crise de larmes. + +Prise de syncope, elle s'affaissa sur une chaise; inquiete, Mme de Beule +appela a l'aide Sefietje et Eleken. On donna un verre d'eau a la +malheureuse qui reprit ses sens. M. de Beule etait assez emu. Sitot sa +fureur tombee, il devenait facilement un coeur sensible et meme +pitoyable. Il etait la comme un gros homme sanguin, trop bien nourri, au +milieu de toutes ces malheureuses que sa seule presence terrorisait; un +vague sentiment de honte s'emparait de lui. + +--Eh bien, dit-il enfin, avec effort, pour cette fois-ci, je veux bien +pardonner. Mais, si jamais on ose recommencer, alors c'est bien fini, +aussi vrai que vous me voyez en ce moment, je ferme boutique et vous +serez tous a la rue. + +Il crut de son devoir de se facher encore; le coup de poing qu'il assena +sur la table fit sursauter les femmes avec un cri d'effroi, et, en +matiere de conclusion, il proclama: + +--Ce n'est vraiment pas a moi a me gener pour mes ouvriers! Si ca ne +leur plait plus, ils n'ont qu'a s'en aller! Ce n'est pas moi qui me +serrerai le ventre! + +--Vous avez bien raison, monsieur; vous avez bien raison! repetait d'un +ton triste et sourd le choeur des femmes. + +Et elles s'en allerent comme un troupeau apeure, apres avoir humblement +remercie M. et Mme de Beule pour leur grande misericorde et leur +genereuse bonte. + +Le lendemain, la machine a vapeur se remettait a tourner et les six +pilons rebondissaient avec leur vacarme assourdissant, comme si rien ne +s'etait passe. + + + + +V + + +L'hiver fut marque par deux evenements d'importance a la fabrique. Le +premier regardait Poeteken "l'huilier", le deuxieme, M. Triphon. + +Ce chetif, ce silencieux Poeteken, qui avait la reputation de courtiser +"La Blanche", mais vraiment semblait par trop timide et insignifiant +pour etre pris au serieux, s'il s'agissait des femmes et de l'amour; ce +Poeteken nul, infime, inapte et incapable, avait tout de meme, en fin de +compte, fait oeuvre d'homme. Un soir, lorsque Sefietje vint faire sa +ronde habituelle avec la bouteille, elle trouva la "fosse aux femmes" en +proie a la consternation la plus profonde et "La Blanche" pleurant a +chaudes larmes. + +--Qu'y a-t-il? s'ecria Sefietje interdite. + +Aucune ne parut empressee de repondre. La vieille Natse en pleurant leva +les bras au ciel, comme pour dire que, cette fois-ci, c'etait la fin de +tout. Lotje, Sidonie et Victorine restaient muettes, les joues brulantes, +la tete penchee sur leur ouvrage; seule, Mietje Compostello declara de sa +voix profonde et caverneuse que le monde etait bien perverti et qu'on ne +pouvait plus avoir confiance en personne. Enfin, l'une d'elles avoua: +Poeteken, l'infame hypocrite, que toutes croyaient l'innocence meme, avait +seduit "La Blanche" et "La Blanche" allait avoir un gosse. + +--Eh bien, c'est du propre! Eh bien, c'est du propre! s'exclama Sefietje, +etourdie de stupefaction. + +"La Blanche" fut prise d'une crise de larmes, comme si tout entiere elle +allait fondre. + +--Qui l'aurait jamais pense! Qui l'aurait jamais pense! gemissait-elle. + +--Mais, voyons, Zulma, s'ecria Sefietje rouge d'indignation et de honte, +tu pouvais bien penser que ca finirait mal, en te conduisant ainsi! + +Toute sa vie, Sefietje etait restee une vierge austere et reveche; la +rupture de ses fiancailles avec Bruteyn, jadis, l'avait aigrie pour +toujours. Elle etait l'ennemie de l'amour, l'ennemie de la reproduction +et de tout ce qui s'y rapportait, de pres ou de loin. A ses yeux, ce qui +arrivait a "La Blanche" etait une abomination. Elle en rejetait la faute +entierement sur "La Blanche", parce que, declarait-elle avec une rage +haineuse et sourde, tous les hommes sont des coquins; il n'en existe +peut-etre pas cent dans le monde entier qui ne chercheraient pas a +tromper une femme, autant de fois qu'ils en ont l'occasion, ce que +"La Blanche" savait aussi bien qu'elle-meme. + +--Est-ce qu'il parle au moins de mariage? demanda-t-elle sur un ton un +peu moins vindicatif. + +"La Blanche" fut secouee d'une nouvelle crise. + +--Il voudrait bien, mais sa mere s'y oppose, repondit-elle a travers ses +sanglots. Sefietje leva les bras au ciel. + +--Alors vous etes perdus tous les deux! annonca-t-elle. Jamais M. de +Beule ne tolerera pareil scandale dans sa fabrique! + +Brusquement, de gros sanglots s'entendirent derriere le dos de Sefietje. +Toutes les femmes se retournerent et virent avec effroi et stupefaction +la belle Sidonie pleurant a chaudes larmes. Elle etait la, affaissee, +comme sous le poids d'une douleur effrayante, soudaine, et les pleurs +coulaient sur ses mains crispees dans le tissu rugueux du sac qu'elle +ravaudait. + +--Mon Dieu! Sidonie! Qu'as-tu donc? s'ecriaient les femmes. + +Sidonie semblait incapable de repondre. Elle gemissait et se tordait, +comme en proie a une douleur physique lancinante; ses jolies epaules +etaient secouees par des hoquets et elle se cachait la tete dans ses +mains. + +--Sidonie ... t'est-il arrive quelque chose! demanda Lotje, +compatissante. + +Sans repondre, a travers ses sanglots et ses hoquets, Sidonie fit oui de +la tete. + +--Tout de meme pas comme ... a Zulma? insista Lotje avec des yeux de +terreur. + +Pour toute reponse les larmes de Sidonie redoublerent. + +--Oh! s'ecrierent-elles toutes, le poing devant la bouche. + +Sidonie gemissait, se cramponnait. + +--Et l'auteur? demanda Lotje doucement, avec bonte. + +Pas de reponse. + +--Est-ce ... M. Triphon? demanda Lotje tout bas. + +Sidonie fit un signe de tete affirmatif. + +Immobiles, les yeux fixes, comme figees d'effroi, les femmes se +regarderent. On eut dit qu'une aile invisible et sombre venait de les +effleurer. L'emotion de Sefietje fut si violente qu'elle en devint bleme +et dut s'asseoir pour ne pas tomber. Mietje Compostello lui enleva bien +vite des mains la bouteille de genievre, qui faillit rouler a terre. + +Soudain toutes furent prises d'une veritable epouvante. Dans la cour, +sous leurs fenetres, venait de passer en trottinant d'un pas allegre, +Muche, comme toujours suivi a courte distance de M. de Beule. Le patron +avait la face gonflee et cramoisie, comme s'il venait de "partir" et +s'il se preparait a recommencer. Les femmes etoufferent un cri d'angoisse +et Sefietje tomba en syncope. La porte s'ouvrit et l'odieux cabot entra +avec son maitre. + +--Qu'est-ce que c'est? Que se passe-t-il ici? demanda M. de Beule, +froncant le sourcil d'un air severe. + +--C'est Sefietje, Monsieur, qui a une syncope, repondit Lotje, les joues +en feu. + +M. de Beule, avec ses apparences d'homme rude, vigoureux et dur, etait +completement desempare en presence de maux auxquels il n'etait pas sujet +lui-meme; c'etait le cas avec Sefietje. + +--Sapristi! Sapristi! repetait-il tout ahuri et ne sachant quelle +attitude prendre. Sapristi! Qu'allons-nous faire? + +--Vite, Victorine, vite, va chercher un verre d'eau! dit Lotje, rassuree +parce que M. de Beule n'en demandait pas davantage. + +Victorine s'empressa et Sefietje, ouvrant faiblement les yeux, revint +a elle peu a peu. + +--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira-t-elle. + +Mais elle eut une terreur folle lorsqu'elle vit son maitre devant elle; +ses yeux se refermerent et sa tete retomba en arriere. + +--Sefie! Sefie! Tu ne peux pas!... s'ecria Lotje comme si la vieille +servante le faisait expres. + +Bouleverse, M. de Beule ne savait plus a quel saint se vouer. On eut dit +qu'il avait peur de Sefietje. + +--Il faut la faire tenir tranquille, bien tranquille, begaya-t-il. + +Et, tout inquiet, il prit la porte, pendant que Victorine revenait a pas +precipites avec une gamelle d'eau. Sefietje reprit ses sens. Elle but +une gorgee d'eau fraiche et regarda autour d'elle d'un air egare. + +--Ca va mieux, Sefietje? demanda Lotje d'une voix douce. + +Sefietje fit un signe de tete affirmatif. Oui, cela allait un petit peu +mieux. M. de Beule la regarda encore un instant avec des yeux pleins +d'inquietude, puis il partit sur la pointe du pied en fermant avec +precaution la porte derriere lui. + +Juste devant les fenetres, il rencontra M. Triphon avec Kaboul, et les +femmes, a peine delivrees, eprouverent de nouveau une terrible angoisse. +Sans savoir pourquoi, elles s'attendaient a une scene epouvantable entre +le pere et le fils, la devant elles. Il n'en fut rien, heureusement. M. +de Beule, faisant de la main un geste dans la direction de la "fosse aux +femmes", parut dire quelque chose a M. Triphon, qui, a son tour, regarda +d'un air alarme du cote de l'atelier. Sans doute M. de Beule +l'avertissait-il de n'y pas entrer en ce moment. Le pere et le fils +resterent la un instant immobiles, pendant que les deux chiens +s'entreflairaient comme des etrangers. Puis chacun s'en fut de son cote. + +Alors, dans leur "fosse", les femmes purent respirer. + + + + +VI + + +Le lendemain matin, toute la fabrique savait l'histoire. La veille au +soir, les femmes entre elles avaient fait le serment solennel de n'en +rien dire a personne; et nul ne comprenait comment elle avait pu +s'ebruiter. Mais des huit heures, au moment ou les hommes prenaient leur +dejeuner dans la cour, tous connaissaient le passionnant secret. Les +"huiliers" le savaient, les "cabris" des meules verticales le savaient, +Bruun, le chauffeur, le savait; jusqu'a Pee, le meunier, qui turbinait +toujours, comme un grand hanneton saupoudre de farine, dans un coin de +la fabrique et par la meme souvent exclu des confidences, n'ignorait +rien. Un peu avant la demie apparurent dans la cour Justin-la-Craque et +son aide Komel portant une barre de fer; ils le savaient aussi. Et, +lorsque vers midi Pol et le "Poulet Froid" rentrerent avec leurs +attelages, ils le savaient egalement. + +Tout le monde le savait, on eut dit que cela flottait dans l'atmosphere +meme de la fabrique, qu'on le respirait, present partout. Cela tournait +avec les lourdes meules verticales, qui ecrasaient la graine luisante et +menue; cela cliquetait et ronronnait dans les moulins a farine de Pee; +cela dansait et bondissait dans le vacarme infernal des pilons. + +Les ouvriers, pour la plupart, prenaient "l'histoire" a la blague et +s'en amusaient. Ils tourmenterent avec ferocite Poeteken qui d'ailleurs +faisait semblant de ne pas comprendre. "Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!" +criait Feelken a tout instant, par pur besoin de faire du bruit; et il +etait impossible de demander a Leo la plus petite chose, sans qu'il +lancat aussitot un "Oooo ... uuuu ... iiii ..." qui faisait trembler les +vitres et devait, bien sur, faire sursauter M. de Beule a son bureau, +dans la maison. C'etait comme une folie contagieuse: Free s'approcha de +Miel et, sans raison, lui hurla un retentissant "espece de veau!" en +pleine figure. Miel, ebahi, en ouvrit la bouche toute grande, sans rien +repondre, tandis que tous les autres se payaient une bosse de rire. +C'etait du delire, ce matin-la. + +Obstinement, pendant toute la journee, les femmes se tinrent a l'ecart +des hommes. Ni a huit heures, ni a quatre heures, aucune ne se montra +dans la cour pour le casse-croute en commun avec les hommes. Ceux-ci, +desireux de connaitre des details, etaient extremement vexes. A quatre +heure et quart, Ollewaert, ne voyant pas arriver sa fille, se facha tout +rouge et se dirigea vers la "fosse aux femmes", pour contraindre au +besoin Victorine par la force. + +--Ici! lui cria-t-il a travers les fenetres, comme a un chien. + +Victorine obeit, bien a contre-coeur; mais, malgre toutes les instances +du petit bossu, elle ne lacha pas un mot de l'affaire. Cet entetement le +rendit si furieux, qu'il menaca de la battre. Aussitot Pierken +s'interposa, indigne. + +--Tu ne vas pas frapper cette enfant parce qu'elle refuse de jaser! +grogna-t-il. + +--C'est mon affaire! repondit Ollewaert d'un ton mordant, tres feru de +ses droits paternels. + +Pierken se tut et tous considererent avec etonnement le petit bossu +d'ordinaire si bonasse. Qu'est-ce qui lui prenait tout a coup? Ce +n'etait plus lui. Victorine, en larmes, refusa d'achever sa tartine et +retourna en maugreant vers la "fosse aux femmes". Bruun, le chauffeur, +etait egalement dans un etat de surexcitation extreme. L'histoire de M. +Triphon avec Sidonie l'interessait mediocrement; cela n'eveillait en lui +qu'un mepris profond. Mais il suivait Poeteken avec des yeux feroces; +et, a tout instant, il arretait l'un ou l'autre, pour lui demander: + +--Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ca? Peut-on imaginer une +monstruosite pareille! Une si belle femme avec ce mal foutu! + +"La Blanche" etait loin d'etre belle femme; mais Bruun la trouvait telle +parce qu'il n'avait jamais pu l'avoir. Tous les autres, qui etaient au +courant, s'amusaient enormement de sa disgrace et abondaient sournoisement +dans son sens. "Fikandouss-Fikandouss!" criait Feelken. Et Leo mugissait +un " Oooo ... uuu ... iii ..." qui dominait le fracas des pilons. + +Le matin, a dix heures, ce fut Eleken, la deuxieme servante de M. de +Beule, qui vint, a la place de Sefietje, avec la bouteille de genievre; +mais le soir, a six heures, Sefietje, a peu pres remise, reprit ses +fonctions accoutumees. + +Les hommes ricanaient. + +--Rien de neuf, Sefietje? demanda Berzeel a brule-pourpoint. + +--Je n'ai pas a m'occuper de ce qui ne me regarde pas, repondit Sefietje +en rougissant. + +Free demanda en rigolant si on voudrait de lui comme parrain. Sefietje +ne repondit rien et poursuivit sa tournee. Elle injuria Fikandouss parce +qu'il n'en finissait pas de vider son verre; et lorsque Ollewaert, qui +avait repris sa bonne humeur, lui demanda d'un air narquois si elle +n'avait jamais songe aux garcons, elle devint brusquement furibonde et +hurla d'une voix stridente, dans le tonnerre des pilons, qu'ils etaient +tous des voyous et des fripouilles: cette fois-ci, M. de Beule ne +manquerait pas de faire un nettoyage a fond parmi le personnel de sa +fabrique. Conspuee par les ouvriers, elle gagna la porte sous leurs +clameurs de colere et de menace. + +Un peu avant l'heure de la fermeture, M. Triphon fit son apparition dans +la "fosse aux huiliers". Ils ne l'avaient apercu de toute la journee et +ils furent frappes de sa face congestionnee et rouge. "Il a souffle le +feu", se chuchoterent les hommes a l'oreille. Et Ollewaert dit a +Fikandouss: + +--Si on lui faisait payer une tournee pour la circonstance? + +Fikandouss ne demandait pas mieux. Il s'approcha deliberement de M. +Triphon et lui demanda: + +--M'sieu Triphon, est-ce qu'on peut aller chercher un kilo? + +Ils ne disaient jamais "un litre", toujours "un kilo" de genievre. + +--Pourquoi ca? demanda M. Triphon, vaguement mefiant. + +--Mais ... vous savez bien ... pour l'affaire ... +Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! repondit Feelken en riant. + +Les hommes glapissaient de joie, dans l'assourdissant vacarme des +pilons. + +--Vous rigolez, je crois, dit M. Triphon en riant jaune. + +--Mais oui, nous rigolons. Et vous, est-ce que vous n'avez peut-etre pas +rigole? demanda Free. + +Les hommes riaient toujours plus haut et Leo rugit a tue-tete, dans le +bruit: "Oooo ... uuuu ... iiii ..." Kaboul, qui comme toujours accompagnait +son maitre, se mit a aboyer d'une voix aigue. Sur le seuil de la porte, +entre l'huilerie et la chambre de la machine se montra le visage +inquisiteur de Bruun; et son fils Miel qui, selon son habitude, ne +comprenait rien a ce qui se passait, quitta un moment son travail aux +meules verticales pour s'approcher des "huiliers", un sourire benet sur +les levres. "Espece de veau!" lui hurla en riant Ollewaert a la face. + +Soudain, tout le monde se tut. Muche venait d'entrer dans l'huilerie, +immediatement suivi de M. de Beule, gonfle et rouge a eclater. + +--Qui fait ici ce bruit! hurla-t-il, les yeux flamboyants. + +Silence de mort. Seuls, les pilons tapaient. + +--Le premier que j'entends encore, je le fous a la rue! rugit M. de +Beule. + +Et brusquement, se tournant vers son fils, d'un ton autoritaire: + +--Suivez-moi, j'ai a vous parler. + +--A moi! demanda M. Triphon surpris. + +--Oui, a vous! gronda M. de Beule d'un air mauvais. + +Et il partit, gonfle et cramoisi, suivi, avec une repugnance visible, de +son fils. + +"Il le sait! Il le sait!" murmurerent les hommes. Et Feelken, avec une +drole de grimace et d'une voix a peine intelligible, ajouta: +"Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!" "Oooo ... uuuu ... iiii ..." susurra, +du meme ton, Leo. + +Dans la chambre des machines la sonnette tinta; lentement les mecaniques +s'arreterent. Et dans un claquement de sabots, la troupe des ouvriers +quitta la boite. + + + + +VII + + +M. de Beule savait ... Il savait l'histoire de "La Blanche" avec +Poeteken; et il savait aussi l'histoire de son fils avec Sidonie. + +Il y avait eu des scenes d'une violence extreme, a la maison. Pour le +cas de "La Blanche" et Poeteken, M. de Beule s'etait montre categorique: +ou bien le mariage, dans le plus bref delai legalement possible, ou bien +le renvoi immediat de la fabrique. M. de Beule ne tolererait pas une +minute que sa fabrique, tant au point de vue moral que commercial, +acquit un facheux renom. Sefietje fut expediee vers la "fosse aux +huiliers", avec la mission de ramener incontinent Poeteken; des qu'il +fut a la maison, sale et graisseux, en tenue de travail, elle +l'introduisit dans le petit parloir aupres de Mme de Beule, qui le recut +avec un visage chagrin et ennuye. + +Ce n'etait pas la premiere fois que pareil evenement se produisait a la +fabrique, et, en pareil cas, M. de Beule se faisait toujours remplacer +par sa femme, pour regler l'affaire. Non pas qu'il craignit de s'en +occuper lui-meme, mais il s'emportait trop, disait-il; il se mettait +dans une telle colere qu'il serait capable de faire un malheur si le +coupable se rebiffait. + +--Voyons, Poeteken, mon garcon, a quoi avez-vous pense pour faire des +choses pareilles! lui reprocha la bonne Mme de Beule, en faisant un +effort sur elle-meme pour se donner un air severe. + +--Ah! oui, a quoi pense-t-on dans ces moments-la! repondit Poeteken d'un +air contrit et niais. + +--Vous saviez pourtant bien que ca finirait mal, reprit Mme de Beule. + +La question n'etait point directe, Poeteken se dispensa d'y repondre. + +--Mais comment est-ce arrive, Poeteken! Ou avez-vous fait cela? insista +Mme de Beule. + +--Au grenier, quand elle allait faire le lit du garcon d'ecurie, +confessa Poeteken. + +Mme de Beule hocha la tete d'un air profondement consterne. + +--Oh! Monsieur est si fache! repeta-t-elle avec un air de terreur. + +Poeteken pensa que le patron n'etait peut-etre pas moins fache pour +l'aventure de M. Triphon avec Sidonie, mais il se garda prudemment +d'exprimer cette idee a haute voix. Il regardait Mme de Beule d'un air +interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'en realite elle +attendait de lui. Mme de Beule le lui apprit: se marier avec "La +Blanche" ou quitter tous deux la fabrique. Les yeux de Poeteken se +remplirent de larmes. + +--Moi, je ne demande pas mieux, Madame, mais ma mere ne veut pas. Elle +dit que nous creverions de faim avant trois mois, repondit Poeteken +d'un air soumis et triste. + +--Il _faut_ que votre mere veuille! dit Mme de Beule d'un ton tres +decide. Dites a votre mere, Poeteken, que c'est moi qui l'ai dit et +venez m'apporter demain matin sa reponse. + +--C'est bien, Madame. + +Et, penaud, Poeteken quitta le parloir. Il retrouva ses sabots qu'il +avait quittes sur la natte devant la porte vitree; il se regarda un +instant dans les carreaux qui miroitaient et lui rendaient son image +brouillee, avec les loques graisseuses et luisantes qui le couvraient, +comme s'il eut ete enduit de savon brun et vert. A travers le jardin +denude par l'hiver, il rentra en frissonnant a la fabrique. + + + + +VIII + + +Pour M. Triphon et la belle Sidonie, l'evenement avait pris une tournure +bien differente. + +M. de Beule, au comble de la fureur, avait commence par faire une scene +violente a sa femme. C'etait une manie chez lui de rendre sa femme +responsable de chaque contrariete que leur causait M. Triphon. + +--Tout ca, c'est uniquement ta faute! s'ecria-t-il. Si tu l'avais +autrement eleve, cela ne serait pas arrive! + +Madame de Beule pleurait. + +--Qu'y puis-je faire! gemit-elle. + +M. de Beule eut ete bien en peine de le dire. Et parce qu'il ne trouvait +pas de reponse plausible a cette question si simple, il eut un nouvel +acces de rage et rugit: + +--Je le flanquerai a la porte, ce voyou, ce vaurien! Je ne veux plus le +voir ici! Je l'assommerais! + +Madame de Beule poussa un cri de desespoir. + +--Oh! ne fais pas ca, je t'en supplie! Que dirait le monde! gemit-elle. + +Elle touchait la une corde sensible, qu'elle connaissait bien. Ses +paroles calmerent immediatement la grande colere de M. de Beule. S'il +y avait une chose au monde qu'il redoutait par-dessus tout, c'etait le +qu'en-dira-t-on, l'opinion des gens du village. Pour faire taire les +mauvaises langues, il avait impose le mariage a Poeteken et a "La +Blanche"; dans le meme but, il resolut, apres une deliberation plus +calme avec sa femme, non pas que M. Triphon epouserait Sidonie, mais que +Sidonie serait eloignee de la fabrique, aussi vite que possible, et sans +esclandre. Derechef Sefietje fut expediee vers la "fosse aux femmes", +cette fois, pour faire venir Sidonie; et, a la nuit tombante, ou +personne ne la verrait, elle vint a la maison et fut recue, de meme que +pour Poeteken, dans le petit parloir, par Mme de Beule. + +Mme de Beule avait pris une figure de circonstance, severe et attristee. + +--Sidonie, commenca-t-elle froidement, nous avons recu des plaintes +extremement graves sur votre compte. + +La jolie fille, a moitie morte de honte, baissa les yeux et ne trouva +rien a repondre. + +--Vous comprenez bien, n'est-ce pas, Sidonie, continua Mme de Beule sur +le meme ton, qu'il nous est maintenant impossible de vous garder plus +longtemps a la fabrique. + +Sidonie eut une crise de larmes violentes. Ses epaules etaient secouees +par des hoquets. + +--Comment est-il possible, Sidonie, que vous ayez fait pareille chose? +Vous deviez pourtant savoir qu'un mariage etait impossible. Pourquoi +n'etes-vous pas restee avec les gens de votre monde? + +Sidonie sanglotait ... sanglotait ... sans pouvoir rien repondre. + +--Des demain, vous resterez chez vous, Sidonie, conclut Mme de Beule. +Mais, par pitie, nous nous occuperons de vous. Voici deja quelque chose +pour commencer. + +Et Mme de Beule lui glissa dans la main un billet de vingt francs. + +--Merci, Madame, dit Sidonie d'une voix eteinte, en faisant un mouvement +vers la porte. + +--Sidonie ... ajouta Mme de Beule a voix basse, vous ne ferez pas +d'esclandre, n'est-ce pas? Vous n'ennuyerez pas M. Triphon ... Vous ne +l'accosterez pas dans la rue ... ni rien de semblable? + +Muette, Sidonie secoua la tete. + +--Voici, ajouta plus doucement Mme de Beule, il ne faut pas que vous +retourniez par la fabrique, sortez par ici, par la porte de la maison. + +--Bonsoir, Madame, murmura Sidonie. + +--Bonsoir, Sidonie, repondit Mme de Beule, apres qu'elle eut regarde +avec precaution de chaque cote de la rue sombre et deserte. + +Dans l'obscurite les sabots legers de la jeune fille clapoterent un +instant sur les paves raboteux. Puis le bruit s'eteignit peu a peu et la +silhouette indecise se fondit dans la nuit. M. de Beule qui, pendant la +seance, s'etait tenu enferme dans son bureau, parut dans le couloir et +demanda a mi-voix a sa femme comment l'entrevue s'etait passee. + + + + +IX + + +Un silence inaccoutume, pendant plusieurs jours, s'appesantit sur la +fabrique.... + +Depuis l'evenement comme un voile invisible semblait s'etendre sur les +etres et les choses. Les visages avaient une expression grave et +concentree; plus aucun eclat de gaite. On eut dit que tout cedait a +l'unique preoccupation du travail; et les poulies ronflaient, les meules +tournaient, les pilons rebondissaient, du matin au soir, sans que la +moindre variation vint apporter d'autres impressions, d'autres idees. + +De meme, dans la "fosse aux femmes" regnaient oppression et decouragement. +C'etait comme s'il y avait eu, on ne savait ou dans l'atelier, une morte +qui avait emporte toute animation, toute joie de vivre. Les femmes +restaient penchees sur leur ouvrage, sans plus chanter; lorsqu'elles +devisaient encore, c'etait a voix basse, avec des regards apeures, comme +si elles racontaient des choses qu'il valait mieux ne pas entendre. Ce +qu'elles disaient etait d'ailleurs denue d'interet, des allusions +vagues, des banalites. Elles terminaient d'habitude par une reflexion +qui pouvait s'appliquer a tout et a rien: le monde etait "une drole de +paroisse" et on n'etait jamais sur la veille de ce qui vous attendait le +lendemain. Surtout la jeune fille qui avait remplace Sidonie se sentait +mal a l'aise dans ce milieu. On eut dit qu'en prenant sa place, elle +avait pris une part de la faute de celle qui l'avait precedee. C'etait +une enfant aux cheveux blonds et aux joues roses, toute fraiche venue de +la nature, maintenant emprisonnee dans la fabrique sombre comme un +oiseau dans une cage. Elle s'appelait Liezeken. Mme de Beule, tres +severe, lui avait notifie que, sous peine de renvoi immediat, elle ne +devait avoir les moindres rapports avec les ouvriers; cette menace la +rendait si timide, si craintive, qu'elle n'osait meme regarder les +"huiliers" et moins encore M. Triphon, dont elle savait l'aventure avec +la belle Sidonie, sans que Mme de Beule lui en eut rien dit. Quant a "La +Blanche", elle etait plutot reconfortee. Poeteken avait fini par vaincre +l'opposition de sa mere et le mariage aurait lieu au commencement de +janvier. + +M. Triphon, lui, etait loin de se sentir a l'aise. Durant les premiers +jours on l'avait a peine apercu a la fabrique. Il se promenait beaucoup +dans le jardin, avec Kaboul, a qui il faisait faire des tours. Si +quelqu'un le surprenait a ce jeu innocent, aussitot il cessait et s'en +allait un peu plus loin. Il essayait autant que possible d'eviter son +pere; en realite, il ne le voyait qu'aux repas, qui etaient lugubres de +silence haineux et concentre. M. de Beule, charge de rancune, mettait +une obstination farouche a ne pas adresser la parole a son fils. S'il +avait besoin de lui communiquer telle chose concernant les affaires, il +le faisait par l'intermediaire de sa femme ou de Sefietje, et meme par +des billets crayonnes, brefs comme des ordres, qu'il epinglait sur son +pupitre. Et toute sa conversation, pour autant qu'il parlat, etait semee +d'allusions desobligeantes et fielleuses, qui ne visaient personne, +parait-il, mais, en realite, etaient dirigees uniquement contre son +fils. + +L'heure la plus penible etait celle ou l'on montait se coucher. M. Triphon +essayait toujours de s'en tirer en profitant de la presence d'un tiers, +Sefietje ou Eleken, pour souhaiter bonne nuit. Il se levait alors avec +hesitation, disait "bonsoir papa, bonsoir maman" et se dirigeait vers la +porte. La bonne Mme de Beule repondait toujours d'un ton aimable, quoique +peu enjoue, "bonne nuit, Triphon", mais M. de Beule, sans lever les yeux +de son journal, se contentait d'un grognement indistinct, ou meme ne +repondait pas, lorsque son humeur etait par trop massacrante. La rancune +persistait, sourde, invincible. + + + + +X + + +C'etaient ainsi des jours bien tristes et qui semblaient interminables a +M. Triphon: doublement tristes et sans issue en cette saison d'hiver ou, +avant quatre heures, le soir tombait. Il n'avait jamais eu grand'chose a +faire a la fabrique, mais a present, depuis que son pere le boudait, +c'etait l'absolu desoeuvrement. Le peu de prestige qu'il avait eu +jusque-la aux yeux des ouvriers, il le sentait et voyait completement +perdu; aussi ne se montrait-il plus que tres rarement dans la "fosse aux +huiliers", ou des regards moqueurs et meprisants s'attachaient a lui; et +dans la "fosse aux femmes" il ne paraissait plus du tout. On eut dit que +sa vie y courait des dangers. + +Les premiers jours qui suivirent la malheureuse aventure, il ne se +risqua pas davantage a paraitre au coin de la rue, pour voir passer les +demoiselles Dufour, lorsqu'elles se rendaient a l'eglise. Il n'osait +pas. Elles devaient tout savoir et il redoutait leur mepris. Il ne s'y +aventura qu'apres plus d'une semaine, dans l'espoir vague que, peut-etre, +elles ne savaient rien, ou ne croiraient ce qu'on racontait, ou encore +qu'elles n'y attacheraient pas une telle importance. + +Il les vit venir toutes les trois, raides comme des echalas, sur le +trottoir, le long des maisons. Il s'effaca derriere l'angle du mur; +puis, quand il percut le bruit de leurs pas, reapparut. Il les salua +d'un coup de chapeau. Les trois vierges seches en devinrent toutes +rouges. Mlle Pharailde et Mlle Caroline baisserent les yeux subitement +et inclinerent legerement la tete, droit devant elles, comme si elles +saluaient les paves; mais Mlle Josephine pinca ses levres prudes et +detourna si ostensiblement la tete que M. Triphon en eut froid dans le +dos. Elles savaient donc; elles savaient tout; et elles le meprisaient +pour son devergondage, avec toute l'horreur, l'aversion que des vierges +impeccables et pieuses devaient ressentir pour le peche. Sa seule vue +desormais etait une offense a leur pudeur. + +A _La Pomme_ ou, depuis la facheuse histoire, il n'avait non plus remis +les pieds, l'accueil, lorsqu'il y revint, fut different, mais guere plus +agreable. La jolie Fietje etait seule derriere son comptoir quand il +entra; et tout de suite elle feignit d'eprouver une folle gaite. Les +yeux brillants, elle lui demanda ce qu'il avait bien pu faire pendant +tout ce temps: peut-etre avait-il ete malade, ou en voyage. Elle fut +impitoyable au point que M. Triphon, desempare, ne savait que repondre. +Il essaya de riposter par des plaisanteries, mais il le faisait +betement, avec un rire lourd et gene. Agace et allume, il la rejoignit +derriere le comptoir, ou il essaya de l'embrasser, comme il faisait +autrefois, lorsque l'occasion etait propice. Mais il tombait mal. +Fietje, prenant soudain son expression la plus serieuse, revetue d'une +dignite calme et froide, lui dit sur un ton glacial: + +--Vous vous trompez, M. Triphon, vous vous trompez. Ce n'est pas ici, +c'est chez Sidonie qu'il faut aller. + +Ses anciens camarades, le jeune notaire, le jeune medecin, le fils du +brasseur, d'autres encore entrerent; tous le saluaient d'un petit +sourire narquois et risquaient quelque allusion grivoise qui les faisait +se tordre, ainsi que Fietje, qui roucoulait derriere son comptoir et +excitait leur verve par sa malice pointue et nourrie. M. Triphon les +sentait unanimement ligues contre lui: sa grosse tete rouge suait sous +les efforts impuissants qu'il faisait pour riposter et se defendre; +mais, il n'y arrivait pas. Il etait litteralement deborde, et il finit +par s'enfuir sous une bordee de rires et de huees, qui lui partait dans +le dos. Il n'alla plus a _La Pomme_. Et des lors, son existence fut +d'une monotonie vegetative d'animal ou de plante en proie a la torpeur +de l'hiver. + +La vieille pendule peu confortable de la salle a manger egrenait avec +une lenteur d'agonie toutes les longues, lourdes heures de cette vie +morne et incolore. Les jours avaient encore diminue; sous la lampe, sa +mere s'occupait a un ouvrage de couture ou de broderie, tandis que son +pere travaillait avec mauvaise humeur a son bureau, de l'autre cote du +couloir. Tristement accoude a la table, M. Triphon parcourait d'un oeil +distrait un journal ou un livre. La maison entiere etait plongee dans le +silence. Sefietje et Eleken besognaient sans bruit dans la cuisine et, +au dehors, on n'entendait que le tapage cadence et assourdi des lourds +pilons dans la fabrique. Une impression d'esseulement et de melancolie +envahissait M. Triphon. Il se sentait la comme le pecheur, le coupable, +repousse et abandonne de tous. L'ete, il aurait fait des promenades avec +Kaboul dans le jardin ou dans les champs. Mais que faire de ces +desesperantes soirees d'hiver, dans cette brume glaciale, le long de ces +noirs chemins boueux, ou les cimes depouillees des arbres laissaient +tomber leurs gouttes tristes comme des pleurs! + +Alors, il se remettait a penser a la pauvre jolie fille abandonnee et a +tout ce qui s'etait passe entre eux. Ces jours si heureux d'autrefois, +ces moments de passion ardente, qui avaient fait leur malheur a tous +deux, comme tout cela semblait lointain, evanoui.... Son coeur en etait +tout oppresse et des larmes lui mouillaient les yeux. Ou etait-elle a +cette heure? Que faisait-elle? Depuis qu'elle avait ete ignominieusement +chassee de la fabrique, il ne l'avait pas revue. Il avait promis a ses +parents qu'il ne la reverrait point. Mais il ne pouvait s'empecher de +penser toujours a elle. Une pitie torturante et un grand desir de la +revoir l'obsedaient. L'ardeur sensuelle de jadis devenait en lui amour +profond et veritable. + +Ou etait-elle? Que faisait-elle? A mesure que les longues journees +desesperantes trainaient leur monotonie par les tristesses de l'hiver, +cette incertitude et ce grand desir de savoir tournaient a l'obsession. +Il savait bien ou elle habitait: la-bas, cette petite maison dans les +champs, au sortir du village, non loin du vieux moulin de bois. Son pere +etait jardinier, et l'ete il y avait toujours de si jolies fleurs sous +leurs petites fenetres: de magnifiques roses mousseuses, des lis blancs, +des pieds-d'alouette d'un bleu intense. A present tout cela etait mort, +autant que sa joie a lui. A present elle etait peut-etre assise pres +d'une petite lampe, tristement penchee sur son coussin de dentelliere, +la pecheresse et l'ennemie dans la maison de ses parents, comme lui +etait l'ennemi et le coupable dans la sienne. + +Il songeait, songeait.... Ses pensees l'entrainaient vers elle; en +imagination il se levait et se dirigeait vers la petite maison. Pourquoi +pas? Serait-ce donc un crime s'il allait un jour errer par la, s'il +allait voir, ne fut-ce que de loin, la petite maison?... Pourquoi +pas?... Oh! la tentation se faisait parfois si forte! Il y avait en lui +une force, qui le poussait et l'attirait irresistiblement; quelque chose +qui lui faisait souffrir le martyre! Un soir, enfin, n'y tenant plus de +nostalgie et de douleur, il s'en alla.... + +C'etait un soir brumeux et froid de fin novembre. La rue etait deserte; +les rares lanternes se nimbaient d'un brouillard laiteux, autour d'une +mechante petite flamme, qui n'eclairait presque rien. Il n'entendit que +l'echo d'un passant solitaire dans le lointain, entre les maisons +sombres. Il ne vit qu'une vieille femme, encapuchonnee de noir, comme +une ombre, qui rentrait chez elle, dans un bruit caverneux de sabots. A +la fabrique les pilons retombaient en cadence. Six heures sonnaient. + +Il se glissa sous la remise et attendit que Sefietje eut passe avec sa +bouteille. Si par hasard quelqu'un a la maison demandait apres lui, +Sefietje pourrait dire qu'elle l'avait vu a la fabrique. Kaboul +l'accompagnait, comme toujours, mais il n'avait nulle envie de l'emmener. +Aussitot qu'il eut vu Sefietje disparaitre avec sa bouteille dans la +trepidante "fosse aux huiliers", il se tourna vers le petit chien, agita +un doigt menacant et a mi-voix: + +--Non ... Non! + +Kaboul, tout pret a accompagner son maitre, le regarda fixement, de ses +yeux bruns intelligents. Il ne bougeait pas. Il comprenait. Il demandait. +Il attendait. "Non ... non...", repeta M. Triphon a voix basse, comme en +reponse a une question posee, pendant qu'il reculait pas a pas, intimant +l'ordre d'un geste categorique. Kaboul, les oreilles dressees, demeurait +immobile. On eut dit un petit chien de granit noir. M. Triphon continuait +de marcher a reculons, jusqu'a ce qu'il fut hors de la remise. Mais le +petit chien, tout seul dans le grand espace vide sous la lueur d'une +lanterne pendue a une poutre, de loin attirait tellement le regard que +son maitre eut peur et, d'un leger sifflement, le rappela pres de lui. +Fou de joie, Kaboul bondit, les oreilles couchees et la queue tournoyante. +"Non ... non ...", reprit aussitot M. Triphon. Et il repeta son geste +severe. Kaboul, interdit, se petrifia. M. Triphon partit a vive allure. + +En face du chemin d'acces a la fabrique, de l'autre cote de la grand'rue, +s'ouvrait une ruelle noire, entre deux pans de murs sombres. Quelques +maisons ouvrieres et tout de suite il fut dans les champs. + +Il marchait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, il avait des +ailes. L'air piquant du soir lui gonflait les poumons et sa fraicheur +le reconfortait. Il se sentait vigoureux et brave. Il ne comprenait pas +comment il avait pu hesiter si longtemps. La route, pleine d'ornieres, +montait en pente douce a travers les champs nus. Il avait peine a eviter +les flaques de boue et dut ralentir le pas. Soudain, il eut un sursaut +et s'arreta net, le coeur martele de grands coups. Quelque chose avait +remue derriere lui, comme si on le suivait. M. Triphon etait jeune et +fort, mais nullement bravache, surtout le soir, dans l'obscurite et la +solitude. Pris de peur, il fut sur le point de fuir eperdument. Ses +genoux flechissaient, ses jambes se derobaient sous lui. Brusquement il +vit l'objet de sa terreur. C'etait Kaboul qui, malgre la defense, l'avait +suivi, par fidele habitude. Il etait la, petit et noir, vaguement visible +dans la brume, comme un gnome, avec ses oreilles pointees, qui semblaient +demander avec instance d'etre de la promenade. "Sale bete!" gronda M. +Triphon, furieux surtout d'avoir ete effraye pour si peu. Il se baissa, +ramassa une motte de terre et la lanca, avec un juron, vers le petit +chien: Kaboul coucha ses oreilles et disparut dans l'ombre. + +M. Triphon poursuivit sa route. Ses yeux s'habituaient peu a peu a +l'obscurite; et, a travers le voile du brouillard, il vit vers la +droite, au dela des champs, a peu de distance, vaguement scintiller de +petites lumieres. C'etait la, dans une de ces maisonnettes. De l'endroit +ou il se trouvait, impossible de reconnaitre parmi les habitations celle +des parents de Sidonie, mais s'il avait coupe tout droit a travers +champs, peut-etre se serait-il trouve devant sa porte. La tentation +etait violente; pourtant il resista. Il marcha jusqu'a la butte du vieux +moulin, ou le chemin bifurquait a angle aigu et passait devant les +maisonnettes. + +Son coeur battait nerveusement, a coups precipites. Oserait-il ..., si +pres de chez elle? Et que ferait-il si quelqu'un le voyait, si par +hasard une porte s'ouvrait juste au moment ou il passerait! Il hesitait. +Machinalement, il gravit la butte du moulin et s'y arreta un instant, +immobile sous l'enorme carcasse avec l'ossature de ses ailes croisees, +dont les extremites se perdaient dans la tenebre nebuleuse. Il tendait +l'oreille, perplexe et agite. La face tournee vers le village, il y vit +de loin clignoter quelques lumieres. Il percut le cahotement lourd d'une +charrette sur le pave et la danse tumultueuse des pilons dans la fabrique. +Il entendit aussi plus pres, venant d'une des maisonnettes, le ronron +monotone d'une roue d'ecoussoir. Peut-etre le pere de Sidonie, qui +teillait encore du lin apres sa journee de travail, afin de pourvoir a +l'entretien de sa nombreuse famille, privee du salaire que Sidonie gagnait +jadis a la fabrique. Un sentiment profond d'injustice et de remords le +penetra vivement dans ce pesant silence du soir d'hiver, au sein de cette +morne et melancolique solitude. La dure existence des pauvres gens lui +apparut, et il sentit douloureusement sa part de culpabilite. C'etait sa +faute a lui. S'il avait laisse Sidonie en paix, son pere n'aurait pas eu +a fournir ce rude labeur. Il se mordait les levres en y songeant et son +desir de la revoir s'en aviva. Oui, il irait; il voulait savoir! Et d'un +pas decide, il descendit la butte du moulin, quand, pour la deuxieme +fois, un bruit mysterieux le fit tressauter d'angoisse. "Nom de Dieu!" +ragea-t-il. C'etait encore Kaboul.... Il se tenait la, au pied de la +butte, a peine distinct dans la brume, immobile et les oreilles pointees. +M. Triphon fremissait de colere et en meme temps se sentait touche par +une fidelite si tenace. Il comprit l'inutilite de le renvoyer desormais +et l'appela; fou de joie, le petit chien accourut et fit des cabrioles +devant lui. Precedant son maitre dans le chemin de terre, il avait l'air +de le guider vers l'endroit ou il desirait aller; et M. Triphon le suivit, +sans plus lutter ni hesiter. + +Il se trouva bien vite pres des petites maisons. La roue d'ecoussoir +ronflait plus fort, comme un bourdon puissant; et M. Triphon se rendit +compte que le bruit ne venait pas de chez Sidonie, mais d'a cote. Ceci +le consola un peu et il sentit moins lourdement le poids de sa faute. Il +lui sembla qu'ils etaient moins pauvres et malheureux qu'il n'avait cru. +Il s'etait arrete, haletant d'emotion, dans le chemin sombre, devant la +petite grille entr'ouverte. Immobile, il regardait, ecoutait. En des +contours imprecis il voyait la maisonnette, avec son pignon pointu, +crepi a la chaux blanche. Devant, il y avait une haie basse et, +derriere, un petit verger; la porte d'entree etait sur le cote, entre +deux petites fenetres aux volets clos. + +Il regardait, ecoutait. Kaboul s'etait arrete avec lui, satisfait et +tranquille maintenant qu'il avait rejoint son maitre. Que faire? Entrer? +Passer? La tentation etait presque surhumaine. Il se sentait attire +comme par des cables et ses pieds restaient cloues au sol. Des rais de +lumiere filtraient, comme des fleches d'or, par les fentes des volets +et, a l'interieur il percevait une vague rumeur de besogne menagere. + +Il ecoutait, les sens tendus, un peu gene par le ronflement intermittent +de l'ecoussoir a cote. Il croyait entendre par intervalles un bruit +monotone de petites bobines tombant sur du papier glace. Oui, il +entendait bien. C'etait un bruit de bobines dentellieres. Cela semblait +ruisseler comme des gouttes de pluie sur une toiture de zinc, s'arreter, +recommencer. Parfois, en abondance, comme une ondee; parfois, goutte a +goutte comme d'une gouttiere percee. Il comprit que Sidonie et ses +soeurs etaient encore en plein travail. Comme le voisin a sa roue +d'ecoussoir, elles peinaient sans relache, et cette assiduite a la +besogne, dans le silence du soir qui semblait plutot inviter au repos +et au recueillement, le remplissait d'une sorte de veneration craintive +pour l'existence digne et probe de ces humbles. + +Il hesitait; il n'osait pas aller plus loin. En lui penetrait la +conscience obscure qu'il n'avait pas le droit de troubler leur quietude. +De nouveau il se sentait le coupable, le malfaiteur. Il recula de +quelques pas, dans l'ombre brumeuse. L'emotion et la tristesse lui +etreignaient le coeur, mais il sentit d'instinct qu'il ne pouvait rester +la, qu'il fallait partir. Sur la pointe du pied, il s'en alla, precede +de Kaboul. Son coeur battit moins fort; ses poumons oppresses +respirerent. Il comprit qu'il avait bien fait; une paix legere descendit +en son ame. Dans la petite grange du voisin, dont la porte etait ouverte +et ou une lampe fumeuse epandait une sorte de halo jaunatre, il vit le +teilleur, qui lui tournait le dos, se mouvoir avec diligence sur les +planches a bascule. L'homme etait tout saupoudre de gris, comme un gros +hanneton, la roue faisait un bruit de cheval qui s'ebroue, les palettes +de bois hachaient menu les fibres, et dans le ronflement continu le +petit bonhomme fredonnait un bout de chanson, comme s'il travaillait +uniquement par plaisir. Dans un coin s'empilaient de larges echeveaux de +lin teille, comme des belles chevelures luisantes et blondes. + +D'un pas presse, M. Triphon retourna au village. Il se sentait rompu, +comme apres une depense de forces excessive. Par la remise il rentra +a la fabrique ou les pilons dansaient et bondissaient toujours; et, a +travers le jardin sombre, il regagna la maison, ou Eleken s'appretait +a mettre le couvert pour le repas du soir. Sa mere rangeait sa corbeille +a ouvrage et prononca quelques paroles banales. M. de Beule entra. Il +n'avait pas l'air enjoue; sa figure etait gonflee et rouge. Il parla un +moment des affaires, sur un ton chagrin. Mme de Beule entreprit de le +remonter; mais l'optimisme de sa femme l'irritait: il etait facile de +voir tout en rose, quand on ne se sentait aucune responsabilite. Mme de +Beule n'insista pas. Il ne s'occupa pas plus de son fils que si celui-ci +n'eut pas existe. + +Eleken entra et servit le souper. Ils mangerent en silence. Au loin, +dans la fabrique, les pilons battirent encore quelques instants, puis +la machine s'arreta lentement, comme une chose qui expire. Lorsqu'il eut +acheve son repas, M. de Beule prit son journal et s'installa pres du feu, +dans son fauteuil. Muche se roula en boule a ses pieds et s'endormit. +Mme de Beule reprit sa corbeille a ouvrage. M. Triphon n'avait plus rien +a faire.... + + + + + +XI + + +Apres tout, son escapade nocturne lui avait laisse une impression +bienfaisante. Il eprouvait presque la satisfaction d'avoir accompli une +bonne action; et cette pensee consolante le soutint, pendant plusieurs +jours. Il se sentait reconcilie avec lui-meme, grandi dans sa propre +estime. Il y songeait, il en revait la nuit, il y trouvait une sorte +d'appui moral, tout en ayant peur a l'idee de recommencer l'entreprise. + +Il vecut ainsi toute une semaine, tiraille en sens contraires. Alors +le desir, le mecontentement, l'inquietude le reprirent plus fort. Si +desesperement vide et morne etait sa vie, si totalement insignifiant et +insipide son travail a la fabrique et au bureau--le peu que la mauvaise +volonte rancuniere de son pere lui laissait faire--si mortellement +ennuyeuses les interminables soirees d'hiver, qu'il aurait fait n'importe +quoi pour y echapper. Il lutta jusqu'a l'extreme limite de ses forces. +Il passa des jours et des nuits comme enterre vivant dans un sepulcre. +Puis tout d'un coup il n'y tint plus, la demence le secouait. Un soir +enfin il repartit, ivre d'amour et de douleur, pret a tout, pret a la +catastrophe et a la mort. + +Kaboul l'accompagnait et il n'essaya meme pas de le renvoyer. Il allait, +il allait, tout droit devant lui a perdre haleine; il courbait la tete +contre le vent, ses pieds mouilles faisaient gicler les flaques de boue +avec un bruit de choses qui eclatent, ses dents claquaient. Mais il ne +sentait rien, ne voyait rien; il n'avait qu'une vision, une hantise: +etre aupres d'elle, la revoir, la serrer entre ses bras.... + +De loin, il vit clignoter les lumieres des maisonnettes et il entendit +le ronflement de l'ecoussoir dans la petite grange du voisin. Il vit +l'homme, pareil a un fantoche grisatre, gambader sur ses planches a +bascule et percut le fredonnement de sa chanson, comme l'autre soir +qu'il avait passe par la. Il s'arreta, la respiration coupee; et, devant +lui, s'arreta aussi Kaboul, noir et immobile dans la clarte vague de la +lampe a huile, comme un petit chien de boite a jouets. Et, de meme que +la premiere fois, M. Triphon eut une hesitation avant d'aller plus loin. +La tout semblait si digne, si tranquille, si probe. Personne n'y +paraissait songer a mal; tout y parlait de bon travail et de devoir; lui +seul venait s'y glisser comme un rodeur, un malfaiteur. Une sorte d'envie +le mordit au coeur. Il jalousait cette pauvrete, cet humble bonheur dans +le devoir accompli, ce dur labeur du bon petit teilleur de lin, qui +trouvait encore assez de charme dans son existence pour fredonner une +chanson. Que fallait-il de plus au monde que le contentement! Ce petit +bonhomme-la n'etait-il pas mille fois plus heureux que lui qui, +materiellement, vivait dans l'abondance et ne travaillait que lorsqu'il +en avait envie? Sa vie a lui ne serait-elle pas bien plus heureuse s'il +reparait le mal qu'il avait fait a la pauvre Sidonie, s'il l'epousait et +allait vivre avec elle humblement? M. Triphon etait dans des dispositions +sentimentales, tous ces temps-la; le remords, quelquefois, lui montait par +bouffees a la gorge. Ses yeux se remplirent de larmes d'attendrissement et +il n'hesita plus. D'un pas ferme, il passa devant la petite grange, vit, +entr'ouverte, la grille du verger de Sidonie, la poussa, suivit la sente +vers la maison et s'arreta devant la porte. Dans l'obscurite il avanca la +main pour lever le loquet. Il ne le trouva pas tout de suite. Ses doigts +tatonnaient sur le, bois rugueux; et il se sentait la comme un voleur, qui +va s'introduire par effraction. A l'interieur, derriere la porte fermee, +il entendait le clapotement monotone des bobines retombant sur le carton +glace des coussins de dentelliere. Il percevait aussi un bruit de sabots +qui marchaient avec lenteur sur les dalles et la resonance d'un tisonnier +avec lequel on attisait le feu. N'arriverait-il donc pas a empoigner ce +sacre loquet! Soudain il eut un sursaut. Quelque chose de blanchatre lui +passait entre les jambes en soufflant, suivi d'une ombre noire, qui +jappait. "Kaboul!... nom de Dieu!" cria-t-il, d'une voix sourde. C'etait +Kaboul donnant la chasse au chat de la maison. Il y eut une vive escalade +apres un tronc de pommier, contre lequel le chien s'arc-bouta de ses pattes +de devant. Cependant, a l'interieur de la maisonnette, c'etait tout a coup +le silence complet. Le tisonnier ne tisonnait plus, les bobines cesserent +de clapoter sur le carton glace, les sabots etaient muets. Alors une voix +s'eleva, une voix de femme qui demandait d'un ton trouble: + +--Qui est la? + +--C'est moi, la patronne, n'ayez pas peur, repondit-il machinalement, la +gorge serree d'emotion. + +--Qui, vous? repeta la voix, plus pressante. + +--Moi, la patronne, M. Triphon, murmura-t-il d'une voix etranglee, au +trou de la serrure. + +Il y eut une vague rumeur. Il lui sembla entendre des cris d'effarement +etouffes; puis, pendant quelques secondes, de nouveau un silence de mort +regna. Derriere lui, dans l'obscurite, il entendait le chat sur le +pommier cracher sa colere et le glapissement aigu de Kaboul, qui pleurait +du nez. Lentement les sabots s'avancerent vers la porte, qui s'ouvrit +avec prudence. + +--Puis-je entrer? demanda-t-il, haletant et presque suppliant. + +Il avait en face de lui la mere de Sidonie. C'etait une femme d'une +cinquantaine d'annees, maigre, avec de grands yeux clairs. Elle devait +avoir ete jolie dans sa jeunesse, comme sa fille. "Tiens, c'est vous, +Monsieur Triphon", dit-elle simplement, en le faisant entrer. Kaboul se +faufila entre leurs jambes et elle ferma doucement la porte. + +Une sorte de paravent en planches masquait a moitie la cuisine; il +s'arreta sur le seuil, avanca la tete et demanda d'une voix timide, +comme il eut fait dans n'importe quelle maison etrangere: "Je ne vous +derange pas?" En meme temps il entra. Trois jeunes filles etaient +assises autour d'une table basse pres de la fenetre a menus carreaux, +avec leur coussin de dentelliere sur les genoux. Une lampe les +eclairait, dont trois bocaux remplis d'eau grossissaient les rayons +clairs sur la finesse delicate et compliquee de leur ouvrage. + +--Bonsoir, tout le monde, dit M. Triphon d'une voix qui tremblait. + +Six beaux yeux clairs s'etaient leves; quatre resterent fixes sur lui +avec persistance, deux se baisserent aussitot, regardant, mouilles, le +metier a dentelle. Et deux voix douces repondirent timidement: "Bonsoir, +Monsieur Triphon", tandis que la troisieme gardait le silence. C'etaient +Sidonie et ses deux jeunes soeurs. Une vive rougeur avait colore ses +joues, qui lentement s'attenuait. De ses doigts tremblants elle agita +ses bobines et se remit machinalement au travail. Les deux petites +soeurs ne bougeaient pas, muettes de curiosite et d'emotion angoissee. +La mere jeta quelques brindilles sur le feu, qui crepita, et dit dans +son trouble: + +--Ah! mon Dieu, mon Dieu, quelle affaire! + +--Je suis venu ..., commenca M. Triphon d'une voix sourde. + +Mais aussitot il s'arreta, suffoque, ne trouvant plus les mots. Tout son +corps tremblait. Maintenant qu'il etait la, il ne savait plus que faire +ni que dire. Il etait venu pour la revoir, dans un elan de tendresse et +de remords irresistible et il n'avait pas une parole, pas un geste, pour +exprimer le tumulte de ses sentiments. Il considerait Sidonie, qui +gardait un mutisme farouche, et ses levres fremissaient, sans articuler +un son. Enfin, d'un effort violent, il put begayer: + +--Sidonie ... puis-je encore venir te voir? + +Elle ne dit rien, les bobines tambourinaient sur le carton glace, mais +elle inclina la tete, comme en signe d'acquiescement. La mere se tenait +droite et figee devant le feu; les petites soeurs demeuraient immobiles, +leurs beaux yeux clairs fixes sur lui. + +--Sidonie ..., reprit-il avec angoisse, je ne peux plus vivre ainsi, il +me faut te revoir. + +De nouveau elle inclina la tete, sans repondre. Elle aussi semblait +incapable de parler. Elle releva ses yeux mouilles de larmes, les tint +longuement fixes sur lui. Il se precipita, lui prit les mains, les serra +convulsivement. Un sanglot brusque s'echappa de sa gorge. La mere vint +vers lui, avanca une chaise et dit: + +--Asseyez-vous, monsieur Triphon. + +Il s'assit.... Il s'assit tout pres de Sidonie et la regarda avec +tendresse. Sa respiration etait oppressee et haletante. La sueur perlait +sur son front. La presence importune des deux petites soeurs ebahies et +curieuses le genait. Il les regardait avec impatience, comme pour les +faire partir. Intimidees, elles baisserent la tete et se remirent +machinalement au travail. Les bobines tapotaient doucement. Peut-etre, +si elles n'avaient pas ete la, les mots qu'il fallait dire lui +seraient-ils venus. Maintenant, il ne trouvait que cette banalite, qui +sonnait, discordante, a ses propres oreilles: + +--Comment vas-tu, Sidonie? + +Elle se remit a pleurer. Aussi, cette question! Il n'aurait rien pu lui +demander de plus maladroit ni de plus stupide: il le sentait. + +--Comment voulez-vous que j'aille! repondit-elle enfin, profondement +navree. + +Il la regarda a la derobee. Ses joues tendres avaient conserve de leur +fraicheur et le profil etait reste fin et pur, un peu aminci sous les +beaux cheveux bruns ondules. La taille s'alourdissait.... Il essaya de +se ressaisir, mais son esprit demeurait agite et trouble. Il sentait des +lacunes dans son cerveau. Que venait-il faire? Quel etait son but? Il +l'ignorait lui-meme. Les choses ne se precisaient pas en lui. Venait-il +la consoler et la reconforter d'une promesse solennelle de l'epouser? +Il s'effraya a cette idee, qui le glacait. Mais, quoi alors? Pourquoi +restait-il la a ne rien dire? Que devaient-ils penser? +Qu'attendaient-ils de lui? Il lui fallait s'expliquer--dire, faire +quelque chose! + +Dans sa detresse, il ouvrit son veston et sortit son portefeuille. Il +avait de l'argent sur lui et deplia d'une main tremblante trois billets. +Timidement, il fit signe a la mere et lui remit l'argent. "Voila, +dit-il, c'est pour vous... c'est pour vous autres, pour vous aider". +Il baissa la tete, s'attendant a de durs reproches. + +A la vue d'une telle somme la mere eut presque peur et le regarda bouche +bee, avec de grands yeux. Elle en oublia de le remercier et ne sut rien +dire. Les petites soeurs, les joues en feu, se remirent nerveusement a +remuer leurs bobines. Les traits de Sidonie se contracterent en une +douloureuse amertume et soudain ses larmes coulerent. Son emotion fut +aussitot contagieuse. La mere a son tour se prit a pleurer; de meme les +jeunes soeurs, qui se leverent et quitterent la piece. M. Triphon +lui-meme etait si profondement bouleverse qu'il enlaca Sidonie en +gemissant et la tint longuement embrassee. Inquiete par la scene, Kaboul +se mit a aboyer. + +Cette voix les ramena au sens de la realite. M Triphon lanca un coup de +botte a Kaboul, et Sidonie, sechant ses larmes, appela le petit chien +aupres d'elle pour le caresser. Il la reconnut bien des qu'il entendit +sa voix, lui lecha la main et remua la queue. + +--C'est une bonne petite bete fidele, monsieur Triphon, dit la mere en +passant son tablier sur ses joues. + +--Oui, mais il fait trop de bruit, repondit M. Triphon. + +Ce banal colloque suffit a degager l'atmosphere, alourdie de peine et de +contrainte. Le tragique de la situation cedait a une appreciation plus +saine et plus moderee. A quoi bon se desoler en pure perte! Les choses +etaient ce qu'elles etaient et les larmes n'y changeraient rien. La mere +ne fit entendre nul reproche et les beaux sentiments genereux dont M. +Triphon etait tout gonfle refluerent vers les profondeurs de son ame +impressionnable. Comme d'un accord mutuel et tacite, ils ne parlerent +plus du passe; et M. Triphon se sentit un moment a l'aise, tel un simple +ami venu faire une cordiale visite de politesse. Les soeurs rentrerent +et furent s'asseoir devant leur ouvrage que toutes les trois reprirent, +comme si rien n'etait arrive. Les petites bobines clapotantes voletaient +affairees, abeilles diligentes, au-dessus du carton glace des coussins. + +--Comment ca va-t-il a la fabrique? demanda Sidonie au bout d'un +instant, d'une voix blanche. + +--Oh! il y fait bien tranquille ..., bien triste ..., bien ennuyeux, +repondit-il sur le meme ton. + +Son air desenchante semblait dire que pour lui tout charme en avait +disparu depuis qu'elle ne s'y trouvait plus. Nouveau silence. Les +bobines tambourinaient; la mere preparait le repas du soir pres de +l'atre. + +--Est-ce vrai que vous allez vous marier avec mademoiselle Dufour? +demanda Sidonie tout a coup. + +Il sursauta violemment et un afflux de sang lui monta aux joues. + +--Des mensonges! des mensonges! des mensonges! s'ecria-t-il avec force. +Qui vous a dit ca? + +Elle sourit, surprise et contente. Ses beaux yeux le remercierent d'un +long regard pour sa violente explosion de franchise. Mais lui se sentait +humilie, mecontent. L'evocation brusque de l'avanie subie le mordait +amerement au coeur et, durant quelques instants, il eprouva un regret +aigu d'etre revenu vers Sidonie. Il mesura l'abime social qui les +separait: il ressentit une decheance morale, vit l'impossibilite de se +relever. Il avait lui-meme fixe son sort; un recul n'etait plus +possible. + +Les jeunes soeurs, qui d'emotion avaient laisse choir leurs bobines, les +releverent et recommencerent doucement a tambouriner; la mere, qui avait +prete la plus vive attention a sa reponse, se remettait lentement a +tourner avec une grosse cuiller de bois la soupe au lait qui mijotait +dans le grand chaudron pendu sur l'atre. Agace, M. Triphon haussa les +epaules comme pour chasser une pensee importune. Tant pis; il l'avait +dit; le sort en etait jete. Il prit sa pipe et la bourra. + +--Marie, une allumette! commanda la mere a l'une des petites. + +Marie se leva, courut a la cheminee, frotta une allumette et vint la +presenter a M. Triphon. + +--S'il vous plait, monsieur Triphon, dit-elle humblement, avec un joli +sourire. + +M. Triphon alluma sa pipe, en regardant la petite avec amenite. C'etait +une jolie enfant de seize ans, bientot jeune fille, fraiche, avec des +yeux bleus tres tendres. Elle deviendrait, a sa facon, une aussi belle +fille que sa soeur, pensa M. Triphon. Il en eprouva comme une sensation +de vanite et de bien-etre. Il tira quelques bouffees gourmandes de sa +pipe et sourit voluptueusement, comme un pacha dans son harem. + +Dehors, devant la porte, il y eut tout a coup un bruit de sabots qu'on +secoue. Trouble dans sa beatitude, M. Triphon leva des yeux inquiets. + +--Oh! ce n'est rien, dit la mere d'un ton rassurant. C'est le pere et +Maurice qui reviennent. + +M. Triphon devint tout pale. Le pere et le frere! Il n'y avait plus du +tout pense. Il se sentit envahir comme d'une coulee froide. Qu'allait-il +se passer? Le pere outrage ne lui montrerait-il pas la porte en un geste +d'indignation? Est-ce que le fils ne le prendrait pas a la gorge pour le +flanquer dehors? Machinalement, comme pour se mettre en etat de defense, +il s'etait leve. + +--N'ayez pas peur; restez assis, monsieur Triphon, lui dit la mere avec +conviction. + +Et, a leur tour, les filles hocherent la tete en signe de tranquillite. +La porte s'ouvrit et les deux hommes entrerent. Un moment ebahi, le pere +regarda fixement le visiteur inattendu. Durant une seconde, il y eut +comme un eclair de colere et de menace dans ses yeux. Mais il ne dit +rien, regarda sa femme d'un oeil rond, puis M. Triphon, toucha le bord +de sa casquette, murmura "bonsoir", d'une voix a peine perceptible, et, +le pas pesant, s'avanca vers l'atre. Le fils aussi, un long garcon +degingande, s'arreta un moment, interdit, toucha le bord de sa +casquette, murmura "bonsoir", et se dirigea, les bras ballants, vers +l'atre. + +--Pere Neyrinck ..., commenca M. Triphon d'une voix etranglee. Mais il +ne put continuer; il s'arreta, suffoque, les traits contractes et d'une +paleur livide. "Pere Neyrinck ...", reprit-il au bout d'un instant, +raidi et presque tragique, "pere Neyrinck, je suis ici ... et vous +pouvez me mettre a la porte, si vous voulez ... mais je suis ici ... je +suis ici ... parce que je veux revoir Sidonie ... parce que je ne veux +pas la laisser seule ... dans le malheur." + +Il s'arreta encore et dut reprendre haleine. Un sanglot s'etouffa dans +sa gorge. Il n'en pouvait plus. Sidonie avait baisse la tete et +pleurait; et les deux jeunes soeurs, rouges et immobiles d'emotion, +regardaient tour a tour M. Triphon et leur pere. Le pere avait l'air +plutot gene que mechant. Le fils considerait fixement le feu, comme si +la chose ne le concernait pas. La mere, un peu nerveuse, se baissa vers +son mari et lui dit a mi-voix, d'un ton confidentiel: + +--Il a ete bon pour nous. Il m'a donne beaucoup d'argent. + +Le pere hocha la tete; il ne dit rien. Il etait la comme un etranger +dans sa propre maison. Visiblement, il ne se rendait pas un compte exact +de la portee d'un tel evenement; et il regardait sa femme d'un oeil +interrogateur, comme pour lire sur ses traits ce qu'il devrait bien +repondre. C'etait un homme d'une cinquantaine d'annees, au visage +affable qui avait la couleur uniforme et terreuse de ses vetements de +travail. Il paraissait fatigue et jetait machinalement des regards +obliques vers le chaudron fumant, comme si la se trouvait pour le moment +ce qui l'interessait le plus. Maurice continuait a garder le silence, +l'air hypnotise par la flamme crepitante du foyer. + +--Il ne faut pas partir a cause de moi, monsieur Triphon, dit enfin le +pere avec effort, tout en regardant sa fille ainee. + +D'un geste emu, M. Triphon exprima sa gratitude pour ces paroles +conciliantes. La gene devenait moins pesante; un certain rapprochement +semblait vouloir s'etablir. Il tata dans sa poche, prit son etui a +cigares et l'ouvrit. + +--Un cigare, pere Neyrinck? demanda-t-il en s'approchant de lui. + +--Oh! ca n'est pas necessaire, monsieur Triphon, repondit le pere avec +un sourire de convoitise vers l'etui. + +--Si fait, si, si, insista M. Triphon, qui lui donna trois beaux +cigares. + +--Je vous remercie beaucoup, monsieur Triphon; j'en fumerai un apres que +j'aurai mange, dit le pere. + +Et il prit le cadeau avec precaution, entre ses gros doigts tremblants. +M. Triphon se tourna vers Maurice, qui sourit en rougissant legerement. +En recevant, lui aussi trois cigares il regarda ses soeurs, d'un air +presque triomphant. Tout de suite il en alluma un. + +--Est-ce qu'on mange bientot? demanda doucement le pere a sa femme. + +--C'est pret; dans cinq minutes, repondit-elle. + +Elle defit le lourd chaudron de son crochet au-dessus de l'atre et versa +le contenu dans une large terrine de gres rouge. Une bonne odeur de +soupe au lait de beurre se repandit dans la cuisine. Les jeunes filles +rangeaient leurs coussins. M. Triphon se leva pour partir. Kaboul, qui +en avait envie depuis longtemps, d'impatience fit entendre un long +baillement sonore et sautilla en dansant vers les genoux de son maitre. + +--Kaboul, un bout de susucre? dit Maurice en caressant le petit chien. + +M. Triphon tendit la main a Sidonie: + +--Eh bien, Sidonie, a un de ces jours, n'est-ce pas? + +--Vous reviendrez? demanda-t-elle en le regardant avec des yeux tendres. + +Les deux petites soeurs, muettes et immobiles d'emotion attentive, ne +perdaient pas un geste des adieux. + +--C'est permis? sourit-il. + +--Vous savez bien que oui, dit-elle en baissant les yeux et rougissant. + +--Merci, dit-il, en lui serrant encore les mains avec ferveur. + +--Quand viendrez-vous? insista-t-elle, malgre tout vaguement mefiante. + +Il hesita une seconde. La consequence ineluctable de son premier pas +deja s'imposait, imperieusement. + +--Des que je pourrai; apres-demain, je pense, promit-il. + +--Bien vrai? Vous ne l'oublierez pas? + +--Soyez tranquille. + +Sur un rapide bonsoir a toute la famille, qui le lui rendit avec +politesse, il quitta la maisonnette et se trouva dehors, dans la nuit +froide. + +Le sentiment de la realite reprit possession de lui. Il vit au passage le +petit teilleur se mouvoir comme un pantin desarticule sur ses planches a +bascule et l'entendit fredonner sa chanson dans l'ebrouement de la roue +tournoyante. Il eut a nouveau l'impression de quelque chose d'honnete et +de digne, tres au-dessus des preoccupations egoistes qui l'avaient amene +la. Il se sentait allege d'un grand poids et neanmoins il n'etait pas +content de lui. Il ne savait pas encore clairement ce qu'il voulait. Il +craignait le desenchantement pour soi-meme et pour les autres. Son esprit +demeurait trouble et un vague remords continuait de lui ronger l'ame. Il +avait bien agi, certes; oui et non. Il venait d'oser un acte d'honnetete +et de franchise; mais tout a l'heure, en rentrant, il allait encore +simuler, mentir. Il entrevoyait la lutte inevitable et longue qui +l'attendait. + +Par un detour il rentra au village et passa devant la demeure cossue des +trois demoiselles Dufour. Il songea a l'existence de ces trois vierges +reveches qui, elles aussi, menaient une existence incolore et ratee. +Elles etaient la, demeuraient la, isolees dans la monotonie mortelle du +milieu villageois. Que diraient-elles de moi si elles savaient d'ou je +viens? pensa-t-il. En imagination, il voyait les levres prudes se +contracter, et le rouge de la pudeur offensee se repandre sur leurs +joues pales. N'avaient-elles donc jamais une revolte des sens? +N'eprouvaient-elles jamais le besoin eperdu d'enlacer un homme, de lui +plaquer les levres sur la bouche, comme il faisait avec Sidonie? Il +resta plante un moment, immobile, les yeux fixes sur la belle maison. +Les murs blancs se teintaient vaguement d'une clarte lunaire entre le +noir des sapins environnants et, derriere les stores baisses de deux +fenetres, se dessinaient dans la nuit deux rectangles de lumiere. M. +Triphon se dit que, sans doute, elles se tenaient la, reunies toutes +les trois autour d'une table. A quoi faire? Lire? Coudre? Bavarder? Il +sentait avec une intensite cuisante l'inutilite totale de ces trois +existences devoyees autant que la sienne. Pourquoi ses parents +n'avaient-ils jamais fait une tentative pour le rapprocher de ces jeunes +filles? N'etaient-ils pas faits pour se comprendre, dans leur isolement +reciproque? Si ses parents s'y etaient pris a temps, la regrettable +aventure avec Sidonie ne serait probablement jamais arrivee. A present +c'etait trop tard. Elles savaient tout et elles le meprisaient. Elles +avaient horreur de lui. + +Decourage, M. Triphon poursuivit sa route dans le silence de la rue +deserte. Dans la fabrique, tassee comme une bete sombre, les lourds +pilons dansaient et bombardaient; la machine a vapeur faisait entendre +des gemissements et des soupirs. M. Triphon baissait la tete. C'etait +comme si tout ce bruit et toute cette tristesse lui retombaient sur le +coeur. La silhouette noire de Kaboul, qui le precedait, dessinait sa +taille de gnome a la lueur de la lanterne dans la haute remise; et le +petit chien s'arreta une seconde, tourne vers son maitre, pour voir s'il +entrerait dans la "fosse aux femmes". Elles y chantaient, derriere les +vitres troubles, avec des voix nasillardes, de melancoliques chansons +flamandes. M. Triphon n'eut pas la moindre envie d'entrer. Il passa +devant l'atelier, sans meme y jeter un regard et s'arreta pres de +l'ecurie, ou il entendait le bruit d'une querelle entre Pol et le +"Poulet Froid". Pol etait pris de boisson, selon son habitude; et, sur +un ton menacant, il rabrouait le "Poulet Froid", qui ne repondait que +par monosyllabes, en jetant de la paille fraiche sous les pieds des +chevaux. + +M. Triphon passa. Ils n'avaient qu'a se debrouiller. Il entra dans le +vacarme de la "fosse aux huiliers", ou les six hommes, luisants d'huile, +se demenaient devant les pilons trepidants. Ils s'amusaient de Feelken, +qui faisait "Fikandouss-Fikandouss!" et de Leo, poussant tout a coup son +rugissement feroce, son terrible "Oooo ... uuuu ... iiii ...", qui +faisait tant enrager M. de Beule, lorsqu'il l'entendait du fond de la +maison. La joue gauche d'Ollewaert etait bossuee par une chique enorme; +et Pee et Miel s'en vinrent en souriant, d'un pas trainant, vers les +huiliers: Pee tout blanc de farine comme un saint Nicolas couvert de +neige, et Miel, l'air plus bete que nature avec ses cheveux epais bas +sur le front, ses petits yeux trop rapproches et bigles. Free le +considera une seconde d'un oeil fixe, puis lui cria a la face un "espece +de veau!" qui fit rire les autres a se tordre. Berzeel, qui s'etait +encore battu le dimanche precedent, portait au menton une cicatrice +noiratre, plaquee la comme une sangsue; et Pierken se tenait pres de +lui, levres closes et sourcils fronces, absorbe comme toujours dans les +questions sociales et ses idees nourries par son petit journal. + +M. Triphon s'empressa de filer par une porte de communication +interieure. Il y surprit Bruun, le chauffeur, qui espionnait par une +fente; mais, sans faire autrement attention a l'incorrigible mouchard, +il passa et, par le jardin sombre, rentra a la maison. Lorsqu'il ouvrit +la porte du vestibule il entendit les pilons se ralentir et la machine a +vapeur expirer dans un dernier soupir. + +Le souper etait pret. M. de Beule, l'air maussade, deja se dirigeait +vers la salle a manger, suivi de sa femme, qui l'observait d'un air +inquiet. Eleken vint servir et ils prirent leur repas en echangeant de +rares paroles. + +Encore un jour qui s'achevait, semblable a tant d'autres jours en leur +invariable monotonie. + + + + +XII + + +Cela devint tres vite une habitude.... D'abord deux fois par semaine, +puis trois fois et bientot quatre a cinq fois, M. Triphon se rendait le +soir, dans l'obscurite, a la maisonnette du jardinier. + +Il y trouvait un chaleureux accueil, un bien-etre, dont la douceur lui +manquait tant a la maison. Il avait sa place designee, a la petite table +des dentellieres, a cote de Sidonie; il y etait tout a fait a l'aise, +recu par tous comme s'il etait de la famille. De temps en temps il +regalait la mere et les jeunes filles de punch ou de limonade, qu'il +apportait enfouis dans les poches de son pardessus. Alors la joie etait +grande, les joues s'empourpraient, les yeux brillaient. Parfois, il +avait envie d'etre seul un moment avec Sidonie; mais, comme il y avait +la ses soeurs, il allait quelques instants avec elle dans la petite +chambre a coucher pres de la cuisine. D'abord, la mere s'y etait +resolument opposee. S'ils desiraient etre seuls, ils n'avaient qu'a +sortir. Ce qu'ils firent au debut; mais Kaboul les genait, en jappant et +donnant la chasse au chat; ou bien il pleuvait ou neigeait; ils avaient +peur aussi d'etre vus par les voisins. En verite, c'etait presque +impossible par ce temps d'hiver; et en fin de compte la mere se resigna, +bien qu'a contre-coeur, a leur ceder la petite chambre. Des lors ce fut +regle: des qu'il entrait, Sidonie quittait sa chaise et son coussin et +le suivait dans la chambrette. Les petites soeurs continuaient a +travailler avec diligence: on entendait sans interruption tambouriner +les petites bobines sur le papier glace des coussins. Sitot qu'elles +s'arretaient, ne fut-ce qu'une seconde, la maman, bourrue, leur +ordonnait de continuer. Elle etait fort irascible dans ces moments-la, +et quand M. Triphon et Sidonie s'attardaient un peu trop a son gre, elle +se mettait a faire du tintamarre avec les pelles et pincettes et ses +casseroles autour de l'atre. Meme apres qu'ils etaient rentres dans la +cuisine, sa mauvaise humeur persistait quelque temps; elle allait et +venait a pas febriles qui maugreaient. Les petites soeurs alors +n'osaient plus lever la tete et s'absorbaient, les yeux brillants et +fixes, dans leur besogne. Lorsque le pere ou Maurice se trouvaient par +hasard a la maison, les visites a la chambrette n'avaient pas lieu. + +Quant a ses projets d'avenir, M. Triphon n'en parlait pas, et personne, +du reste, ne l'interrogeait la-dessus. De part et d'autre, on paraissait +satisfait de la situation presente; plus tard elle se denouerait +d'elle-meme. Il y avait entre eux une sorte d'accord tacite: M. Triphon +continuerait a venir chez eux et s'occuperait de Sidonie et plus tard de +l'enfant. Savoir s'il l'epouserait, cela demeurait dans le vague. Il +fallait voir, attendre. Tout ce qu'il avait promis, solennellement, un +soir de vive effusion et de tendresse, c'est qu'il n'en epouserait +jamais d'autre. Cela suffisait. Ils etaient contents. Ils acceptaient la +chose. La mere n'y avait mis qu'une seule condition: pas d'autre enfant, +avant de l'avoir epousee. Il en avait fait la promesse formelle. + +Le pere et Maurice non plus ne voyaient pas d'inconvenients graves a ses +visites repetees. Le pere avait bien dit qu'il fallait se tenir sur ses +gardes, se mefier des voisins jaloux et de leurs commerages; mais il +n'avait pas autrement insiste. Il ne comptait pas pour beaucoup dans la +maison, le pere. Generalement, on le mettait au courant des choses apres +qu'elles etaient arrivees; et il s'en arrangeait. Maurice signifiait +moins encore. D'habitude on ne lui disait rien et il n'en demandait pas +plus. On lui laissait simplement le loisir de constater le fait +accompli, si ca l'interessait. En fait, les deux hommes ne savaient pas +que M. Triphon venait si frequemment chez eux. Par ces longues soirees +d'hiver, il pouvait arriver de bonne heure et etre reparti avant l'heure +de leur retour. Et, lorsqu'ils ne trouvaient pas M. Triphon chez eux en +rentrant, la plupart du temps ils ne s'informaient pas de sa visite; les +femmes, de leur cote, s'etaient entendues pour n'en rien dire, si les +hommes ne posaient aucune question. Lorsque M. Triphon y etait encore au +moment ou pere et fils rentraient, les choses se passaient a peu pres +comme la premiere fois: on se saluait avec un peu de gene; on echangeait +quelques banalites sur le temps et la prochaine moisson; puis, +distribution genereuse de cigares, qui etaient toujours acceptes avec le +plus vif empressement. Apres quoi, M. Triphon prenait bien vite conge, +pour ne pas les gener pendant qu'ils prenaient leur modeste repas. Pere +et fils etaient resignes aussi bien que la mere et les soeurs; ils se +sentaient trop las pour se tourmenter l'esprit a des histoires. Le mal +etait fait. Evidemment, il eut mieux valu que cela ne fut pas arrive; +mais elle n'etait ni la premiere ni la derniere qui se trouvait dans le +meme cas. Et il y avait du moins une consolation: il serait riche plus +tard et toujours a meme de prendre genereusement soin d'elle et de +l'enfant. Du reste, il avait deja fait preuve de grande generosite. Il +donnait a Sidonie et a sa mere a peu pres tout l'argent dont il +disposait. Vraiment, il ne pouvait pas faire mieux pour le moment. +L'accident qui arrivait a Sidonie aurait pu tout aussi bien etre +l'oeuvre d'un garcon sans le sou, et alors les consequences auraient ete +infiniment plus graves. Cette idee etait plutot reconfortante. Et, sans +en convenir entre eux, le pere et le fils souhaitaient parfois que M. +Triphon vint un peu plus frequemment les voir, a cause des bons +cigares.... + + + + +XIII + + +Ainsi se passa l'hiver. Il y eut d'abord des jours sombres, avec de +lourds nuages, qui flottaient bas, comme s'ils etaient charges de boue; +puis vinrent la neige et la gelee; puis le degel, puis encore de tres +fortes gelees, suivies d'une neige abondante par un vent glacial. Toute +la contree etait ensevelie sous l'immense nappe blanche, les +maisonnettes semblaient plus petites et prenaient des tons decolores au +milieu de tout ce blanc. La fumee des cheminees etait fauve et bistre +dans le gris opaque du ciel. + +Les gens restaient chez eux, s'acagnardaient aux coins de l'atre, dans +un besoin d'intimite et de bien-etre. Les grandes chambres des maisons +cossues restaient glacees et sombres; la bonne chaleur vivifiante se +gardait sous les solives basses et enfumees des humbles chaumines; et +chaque fois que M. Triphon entrait dans la maisonnette de Sidonie, il y +goutait une sorte d'intimite douillette qui n'existait pas chez ses +parents et qui l'y retenait comme une longue et douce caresse. Il aurait +bien voulu y rester toujours, la pipe aux levres, Kaboul roule en boule +a ses pieds, les jambes allongees vers la flamme dansante de l'atre, ou +ses yeux suivaient des pensees pleines de charme, l'esprit berce par le +tambourinage leger des bobines, qui rebondissaient sur le carton glace +des coussins de dentelliere. Il eut voulu y vivre, toujours, toujours, +simplement et humblement, comme eux vivaient; il eut voulu partager leur +frugal repas du soir, s'amuser doucement au bavardage des jolies filles, +puis y dormir devant le feu, avec Sidonie dans ses bras. Pourquoi cela +ne se pouvait-il pas? Pourquoi ne pouvait-il rester la, simplement et +naturellement, comme Kaboul et Minou, d'abord des ennemis farouches, et +maintenant des amis inseparables, enroules ensemble sur les dalles, +devant la bonne chaleur du feu? Ils s'y endormaient comme des etres +humains et M. Triphon contemplait ce spectacle en souriant, presque avec +une pointe de jalousie. + +La vieille horloge, droite et raide comme une aieule dessechee dans son +coin, comptait de son tic-tac lent et monotone ces instants de reposant +bonheur qui s'egrenaient dans le neant. Le rouge de la flamme se +refletait en danses capricieuses sur les cuivres luisants et les etains +ternis le long des murs; le plafond bas aux solives brunes etait comme +une cuirasse de protection et de securite, qui ne laissait rien entrer +de l'inclemence du dehors, ne laissait rien echapper du charme et des +delices du dedans. Parfois il se sentait la comme sur une ile +bienheureuse, seule au milieu d'une mer mauvaise, gonflee de perils. + +Car, chaque fois, il y avait risque pour lui a s'y rendre, et risque +aussi a s'en retourner. La neige rendait les nuits trop claires; chaque +silhouette se detachait avec une inquietante nettete. Il etait presque +impossible qu'on ne l'apercut pas quelque soir. Avec les jours plus +longs, le danger grandissait. Comment s'arrangerait-il lorsque, le +printemps et l'ete venus, les gens restaient parfois, jusque tard dans +la nuit, a prendre le frais devant leur porte? Probleme qui lui +paraissait insoluble et auquel il preferait ne pas penser encore. + + + + +XIV + + +Un soir qu'il etait assis la, comme de coutume a fumer sa pipe, aupres +des dentellieres, des pas lents resonnerent au dehors, sur le dallage de +briques le long du mur. Puis quelqu'un secoua la neige de ses sabots et +des doigts discrets frapperent doucement a la porte. + +--Mon Dieu! Qui ca peut-il etre! s'ecrierent les jeunes filles +inquietes. + +Bien sur, ni le pere, ni Maurice. Ce n'etait pas encore leur heure et +ils ne frappaient pas a la porte pour entrer. + +--Continuez votre travail; j'irai voir, dit la mere, elle-meme troublee. + +Elle alla vers la porte. Les bobines, un instant arretees, +recommencaient a tambouriner tout doucement. + +--Qui est la? cria-t-elle d'une voix aigre. + +--C'est moi, Ivo, repondit du dehors une voix enjouee. + +--Mon Dieu! C'est Ivo, notre voisin. Vite, M. Triphon, cachez-vous dans +la chambre! dit Sidonie a voix basse. + +M. Triphon se leva d'un bond, entra dans la chambre. Mais il en +ressortit aussitot, pour prendre Kaboul, qui etait reste endormi devant +le feu. Au meme moment, la mere ouvrait la porte et Ivo, en entrant, se +trouva nez a nez avec M. Triphon. Les yeux de la mere s'ecarquillerent +d'angoisse et les jeunes filles ne purent reprimer un leger cri. + +Ivo, qui entrait en souriant, etait le petit teilleur de lin d'a cote, +que M. Triphon voyait chaque soir en passant, dans son reduit +poussiereux, en train de se demener sur sa planche a bascule en +fredonnant une chanson, comme s'il ne travaillait que pour son plaisir. +Ainsi que tout le monde au village, il connaissait bien M. Triphon, et +une stupefaction profonde, melee de gene, parut sur ses traits, quand il +le vit la, d'une facon aussi soudaine et inattendue. Un instant, il se +figea dans une immobilite complete, bouche bee et les yeux ronds, puis +il eut un mouvement comme pour deguerpir. Il se ressaisit neanmoins, +prononca d'une voix timide un "Je ne derange pas", puis s'avanca d'un +pas hesitant. Des flocons de neige restaient colles a sa casquette et +ses epaules; et, a le voir la, saupoudre de blanc par-dessus la couche +de poussiere jaunatre qui le couvrait des pieds a la tete, avec ses +petits yeux bleus rieurs et sa barbe jaune ou la neige fondante faisait +scintiller de menues etoiles d'argent, il faisait penser a un drole de +bon petit saint Nicolas pour rire, descendu, au grand plaisir des +enfants, des froids nuages sur la terre. Apres un "Bonsoir, tout le +monde", il refusa de s'asseoir, parce qu'il n'avait pas le temps. Il +sortit une petite bouteille de sa poche et demanda a la mere Neirynck si +elle ne voulait pas lui preter un peu d'huile. Il n'en avait plus et il +lui fallait absolument teiller ce soir encore une ou deux bottes de lin. + +--Mais oui, mon gars Ivo, mais oui, repondit la mere Neirynck, contente +de pouvoir lui rendre service et d'acheter peut-etre ainsi sa +discretion. + +Elle lui prit des mains la petite bouteille et fut la remplir a la +jarre, dans l'arriere-cuisine. + +--Je crois qu'il neige, dit M. Triphon, sentant qu'il devait dire +quelque chose. Je crains que ca ne recommence a tomber dru, ajouta-t-il +avec un regard inquiet vers les volets fermes. + +--Oui, n'est-ce pas, m'sieu Triphon, repondit aussitot le petit +teilleur. C'est trop, pas vrai? Faudrait du temps sec a present. + +Les jeunes filles, les joues en feu et agitant fievreusement leurs +bobines, se melerent a la conversation. + +--Le pire, c'est pour les labours de printemps, dit Sidonie. + +--Oui, surencherit M. Triphon; et les charretiers donc, avec leurs gros +chariots le long des routes. Chaque jour je suis etonne de voir rentrer +les notres. + +--Oui mais, et quand le degel viendra!... ajouta Ivo d'un ton important. + +Les petites soeurs hochaient la tete d'un air grave et tout le monde +etait d'accord qu'un temps pareil, s'il durait, c'etait la ruine. La +conversation tournait aux plus sombres pronostics, comme de vieilles +gens avec leur crainte enfantine de malheurs imaginaires. On eut dit que +M. Triphon etait venu chez les Neirynck uniquement pour epiloguer sur ce +chapitre sans fin et que tout le reste etait sans interet pour lui. La +mere rentra avec la fiole remplie et la tendit au petit teilleur. Il +sourit largement dans sa barbe blonde et se confondit en remerciements, +promettant de rendre l'huile sous peu. Ca ne pressait pas, assura la +mere Neirynck; et M. Triphon, sortant son etui, lui demanda s'il +desirait fumer un cigare. + +--Ah! m'sieu Triphon, ca n'est pas de refus, vous savez! repondit le +petit teilleur, dont toute la physionomie s'epanouit d'une joie +gourmande. + +Il riait d'aise, comme un tournesol radieux, dans sa barbe blanche, M. +Triphon lui donna trois beaux cigares, avec lesquels il disparut dans la +nuit neigeuse, riant tout haut et titubant de joie. + +--Il ira raconter qu'il vous a vu; c'est un petit bavard, dit la mere +d'un air anxieux en revenant de fermer la porte. + +--Je le crains aussi, repondit M. Triphon, la mine tres abattue. + +Les jeunes filles n'etaient pas aussi pessimistes. + +--Il se taira a cause des cigares, pour en avoir encore a l'occasion, +dit Sidonie. + +Ses petites soeurs etaient du meme avis. Il avait interet a se taire. +Mais la mere demeurait mefiante. "C'est un tel petit bavard!" +repetait-elle en hochant la tete; et, pour la premiere fois depuis qu'il +venait la, M. Triphon, inquiet, eut l'impression d'un grand danger +immediat qui menacait son tranquille et doux bonheur. Il ne s'attarda +pas ce soir-la. Il ne se sentait plus en securite. Ses adieux a Sidonie +eurent quelque chose de triste et d'oppresse, comme s'il ne devait plus +la revoir. + +Il neigeait a gros flocons quand il se retrouva dehors; et aussitot il +entendit, dans le ronron de l'ecoussoir, fredonner le petit teilleur qui +s'etait deja remis a l'ouvrage. Un instant il s'arreta, se demandant +s'il ne ferait pas bien d'entrer dire un mot au bonhomme. Apres une +minute d'hesitation, il resolut de n'en rien faire. Moins on le voyait, +mieux cela valait. Il passa sur la pointe du pied, en risquant un regard +furtif dans la petite baraque ou Ivo, sur la planche a bascule, se +demenait dans le bruit et la poussiere, en chantant comme s'il +trepignait de joie. M. Triphon sourit. Les flocons de neige avaient +l'air de voltiger comme des papillons blancs vers la lumiere de la +grangette; il eut l'impression que la-haut, dans le ciel sombre, +travaillaient d'autres teilleurs innombrables. Ils etaient animes par la +chanson d'Ivo; et tout cela se fondait en une harmonie etrange, ou il y +avait de l'allegresse et aussi de la douleur. + + + + +XV + + +Ce fut peu de jours apres cette aventure que M. Triphon crut remarquer +un changement dans l'attitude des ouvriers de la fabrique a son egard. +Ils l'observaient parfois avec un sourire bizarre, enigmatique et +Feelken prit pour habitude, chaque fois qu'il l'apercevait, de lancer +son "Fikandouss-Fikandouss", a quoi Leo repondait par un "Oooo ... +uuuu ... iiii" rugissant. Les autres riaient: Free, immobile, perdu dans +ses pensees, devant les pilons rebondissants; Berzeel, parfois bruyant +et violent. Ollewaert s'enfoncait dans la bouche une chique enorme, +comme s'il allait l'avaler; et meme ce Poeteken, d'ordinaire si +tranquille et si timide et qui avait fini par epouser "La Blanche", +s'oubliait a regarder M. Triphon avec des yeux brillants et vifs, qui +semblaient receler un monde de sensations intimes. Pee, tout blanc comme +un bonhomme de neige, quittait volontiers ses meules cliquetantes pour +se meler aux choses mysterieuses qui se manigancaient pres des pilons et +Bruun etait constamment derriere l'une ou l'autre porte, a ecouter et +espionner. Seul, Pierken, comme toujours absorbe par les graves +problemes sociaux qu'il etudiait dans son petit journal, ne s'occupait +de rien; et Miel, cette espece de veau, qui ne comprenait goutte a ce +qui se passait, restait la, bouche bee et immobile, a regarder aupres +des autres. + +M. Triphon devenait chaque jour plus mefiant. Il avait l'impression +qu'il se tramait quelque chose contre lui et s'inquietait de ne rien +decouvrir. Son instinct l'avertissait de bien se tenir sur ses gardes. +Le petit teilleur avait-il bavarde, comme le craignait la mere Neirynck? +Savait-on, a la fabrique, qu'il continuait a frequenter Sidonie et +allait chez elle? M. Triphon, desesperant d'elucider le mystere dans la +"fosse aux huiliers", chercha a s'enquerir dans la "fosse aux femmes". +Il y apprendrait peut-etre davantage. Mais la aussi lui fut opposee une +attitude a laquelle il ne s'attendait pas. Des que les ouvrieres +apercevaient seulement le bout de la queue de Kaboul, les conversations, +qui allaient grand train jusqu'a ce moment-la, s'arretaient net. Au +moment ou il entrait, plus un mot; ou bien, ce qu'elles disaient alors +etait d'une telle banalite que l'on n'aurait pas eu l'idee d'ecouter ou +de se meler a la conversation dans le fallacieux espoir d'apprendre rien +de serieux. De meme, la facon d'etre des charretiers avait change. Pol +faisait de droles d'allusions lorsqu'il etait ivre; et le "Poulet Froid" +parlait avec une emphase bruyante de toutes sortes de bonnes choses que +pouvaient se permettre les gens riches dans ce monde. Assez souvent +Justin-la-Craque et son aide Komel venaient se meler a l'entretien; et +alors cela devenait fou. Justin racontait des histoires a tomber a la +renverse; Komel y ajoutait un mot de temps en temps, avec ses yeux +aqueux d'ivrogne fixes avec un interet etrange sur M. Triphon, et son +long nez rouge qui semblait rire tout seul dans sa face de suie. + +Enfin, a la maison aussi, M. Triphon put s'apercevoir d'un changement, +qui y rendait l'atmosphere encore beaucoup plus pesante qu'elle n'etait +deja. M. de Beule rodait par les couloirs et les pieces, gros de rage +concentree, et on voyait bien que sa femme etait dans l'abattement et +souvent ne savait comment s'y prendre pour n'etre pas rabrouee +mechamment par son mari. Une sourde irritation suintait des murs; et +Sefietje qui, tel un barometre, annoncait toujours avec exactitude les +variations d'humeur de la famille, allait et venait en silence avec des +soupirs. Quant a la deuxieme servante, Eleken, on ne la voyait presque +plus. Des que son ouvrage etait fini, elle allait se cacher on ne savait +ou; c'est a peine si on entrevoyait parfois un bout de sa jupe, en fuite +derriere un mur ou une porte. Quelque chose de tres angoissant couvait +partout; et, sans rien savoir de precis, M. Triphon ne doutait pas que +l'orage ne fut pres d'eclater sur sa tete. + + + + +XVI + + +Il eclata, et, bien qu'attendu, plus brusquement et avec plus de +violence que M. Triphon n'eut pense. Il eclata un dimanche soir, au +moment ou M. Triphon sortait pour aller voir Sidonie. + +Accompagne de Kaboul, il avait deja la main sur le bouton de la porte, +quant tout a coup M. de Beule, surgissant de son bureau, lui demanda +d'un ton bref: + +--Ou allez-vous? + +M. Triphon perdit la tete. Depuis des mois son pere ne lui adressait +plus la parole, ne s'occupait pas de lui, repondait a peine, par un +grognement hargneux, a son salut matin et soir. M. Triphon fut tellement +interloque par ce changement soudain qu'il resta quelques instants +immobile, la main sur le bouton de la porte, sans trouver de reponse. + +--Eh bien? Vous n'avez pas compris? Je vous demande ou vous allez? +repeta M. de Beule d'un ton acerbe. + +--Faire un petit tour, dit a la fin M. Triphon en regardant son pere +d'un air mal assure. + +--Un tour chez les garces! tonna M. de Beule avec fureur. + +Et, d'une voix menacante, autoritaire: + +--Vous resterez ici, nom de nom! Ou bien vous ne remettrez plus les +pieds a la maison! + +--Comme vous voudrez, repondit M. Triphon sans se facher ni demander +aucune explication. + +Et, lentement, il rebroussa chemin. + +Mais la colere de M. de Beule ne s'apaisait pas devant pareille +humilite; il bouillonnait interieurement; tout son etre fremissait. Sa +femme, qui de loin l'avait entendu "partir" en face de son fils, +accourut en larmes, avec des gemissements. M. Triphon comprit nettement +qu'ils savaient tout et qu'une scene violente devait avoir eu lieu deja +entre les deux epoux. M. de Beule, se retournant contre sa femme, a +nouveau l'abreuva de violents reproches, comme si elle seule etait la +cause de tout. C'etait elle qui l'avait ainsi eleve; elle qui toujours +s'etait montree faible, beaucoup trop faible pour ce fils aux mauvais +penchants; elle qui en avait fait un faineant; elle qui avait introduit +dans la fabrique cette fille ... cette ... cette roulure, cause unique +de toute leur honte et de tous leurs malheurs. M. de Beule, "partait" +comme un dement; il ne se possedait plus; sa femme ne cessait de pleurer +et de gemir, tandis que M. Triphon, devant cette violente sortie, +demeurait stupefait de les voir ne rien ignorer, jusqu'aux moindres +details, de ses escapades reiterees. Evidemment, ils etaient renseignes +depuis longtemps; et cela avait du fermenter et bouillonner en eux, +alors que lui vivait dans la douce et trompeuse illusion qu'ils +ignoraient tout. Le nom de Sidonie ne fut meme pas prononce. C'etait du +reste bien superflu. Tous comprenaient parfaitement, encore que M. de +Beule, eh laissant deborder sa rage et son mepris, employat parfois le +pluriel dans ses invectives, comme si son fils se fut compromis avec une +ribambelle de femmes perdues. Enfin, en quelques mots secs, haches, il +dicta ses conditions: Rompre sur-le-champ avec cette femme et retourner +a une existence convenable, ou quitter la maison immediatement, sans +remission ni retour. "C'est la fable de toute la commune!" rugit-il. "Je +n'ose plus me montrer dans la rue! Les honnetes gens me tournent le +dos!" + +M. Triphon sentit comme un froid glacial qui le penetrait jusqu'aux +moelles, ainsi qu'une faiblesse etrange qui lui coupait les jambes. Il +avait bien eu certaines craintes, cette sensation vague et angoissante +que l'aventure ne pouvait pas durer ainsi, indefiniment. Mais il +n'aurait jamais cru, non, jamais, en etre deja a ce point d'avoir a +choisir sans plus feindre ni tergiverser; choisir, comme on choisit +entre la vie et la mort.... + +Que faire maintenant? Ou aller, que devenir, a present que le fil etait +si brusquement, si brutalement tranche entre elle et lui? C'etait le fil +meme de l'existence. On venait de lui enlever soudain tout ... tout ce +qui valait la peine de vivre. Son esprit chancelait; il etait etourdi +par ce vide immense, cet abime de neant qu'il sentait tout a coup en +lui, la meme ou, l'instant auparavant, s'entassaient encore des tresors +de joie. Il aurait voulu s'indigner, defendre son bonheur, se revolter +avec rage contre les obstacles et il n'en avait plus la force. Il ne +sentait plus que sa faiblesse: son infinie, son impuissante et +desesperante faiblesse. + +--C'est bien, dit-il soumis; c'est bien. + +Et il le repeta encore comme si, dans sa noire desolation, il ne +trouvait plus d'autres mots: "C'est bien; c'est bien!" Tout de meme, en +une revolte soudaine, il se facha. Il lanca un regard mauvais a son pere +et gronda, tout fremissant: + +--Pas besoin de faire tant de boucan. + +M. de Beule ne repondit pas. Sans doute estimait-il en avoir assez dit. +Les epaules gonflees, il rentra dans son bureau, pendant que sa femme, +les mains jointes, implorait des yeux M. Triphon. Sefietje, les +pommettes rouges d'agitation, parut dans le couloir pour demander un +detail a Mme de Beule concernant le souper; le bout de la jupe d'Eleken +disparut en coup de vent derriere une porte. Kaboul, surpris que son +maitre n'eut pas ouvert la porte d'entree, d'impatience se mit a bailler +tout haut. Muche, qui etait reste dans le couloir, vint flairer +meticuleusement son collegue, comme si c'etait un chien etranger qu'il +rencontrait la pour la premiere fois. Rassure par son examen, il se mit +a gratter a la porte du bureau de M. de Beule. Celui-ci l'entr'ouvrit, +le petit chien se faufila par l'ouverture en fretillant de la queue et +la porte se referma avec un bruit sec, au son hostile dans l'oppressant +silence. + +On eut dit que la maison meme grondait, menacante et hargneuse. + + + + +XVII + + +Les jours qui suivirent furent sinistres. M. Triphon avait l'impression +qu'il etait surveille, espionne, suivi, partout ou il allait. Il n'avait +plus confiance en personne; et sa haine contre le petit teilleur etait +feroce, car il ne doutait pas un seul instant que celui-ci n'eut tout +ebruite. + +Il n'avait plus revu Sidonie. Il n'osait y retourner. Mais il lui avait +tout explique dans une lettre et, surexcite par tant d'obstacles, fait +le serment solennel que jamais, quoiqu'il arrivat, il ne la quitterait. +Il jurait de la revoir malgre tout, de meme que rien au monde ne +l'empecherait de s'occuper d'elle et de l'enfant qui allait naitre; +seulement, il lui fallait prendre patience, attendre que les +circonstances devinssent plus favorables. Il lui disait comme il etait +desole de ne plus aller chez elle, de ne plus avoir de ses nouvelles; +mais cela aussi reviendrait, avec le temps, quand l'orage se serait peu +a peu apaise. + +Dans l'usine, sur les physionomies et dans la facon d'etre des ouvriers +a son egard, il pouvait observer, et presque lire, l'effet produit par +la scene a la maison. Evidemment, ils etaient au courant de tout et ils +le narguaient en silence, parfois avec de vagues allusions, le plus +souvent d'un simple regard ou d'un sourire et toujours avec une joie +maligne. Feelken, par exemple, avait maintenant un petit ton special et +agacant pour prononcer son "Fikandouss-Fikandouss", lorsqu'il apercevait +M. Triphon; de meme que Leo mettait on ne sait quel insupportable +sous-entendu moqueur et sournois lorsqu'il lancait, en nuance quelque +peu attenuee, son odieux "Oooo ... uuuu ... iiii". Il supportait mal le +regard fixe et le sourire muet de Free, Berzeel et Ollewaert; et, un +jour, sa fureur eclata devant la face stupide de Miel, qui etait la a +bayer devant lui, immobile, comme s'il considerait une bete curieuse. + +--Espece de veau! Qu'est-ce que tu as a me bayer ainsi a la figure! +s'ecria-t-il d'une voix tonnante, avec des yeux furibonds. + +--Ha ... ha ... sais pas, moi! s'effara Miel, abasourdi. + +--Occupe-toi de ton travail, nom de Dieu! grogna M. Triphon en lui +tournant le dos. + +Cette sortie inattendue ne manqua pas de faire impression. Les visages +des ouvriers devinrent tout a coup serieux et ils n'eurent plus +d'attention que pour leur besogne. Un bref instant M. Triphon sentit en +lui la force et le prestige d'une victoire remportee. Tout plein de +lui-meme, fier, il quitta la "fosse aux huiliers" et s'achemina a +travers la cour vers la "fosse aux femmes". Mais avant d'en atteindre la +porte, il s'arreta, l'oreille tendue, les sourcils fronces de colere. +Derriere son dos, dans l'huilerie, retentissait un vacarme de possedes. +Leo rugissait a tue-tete son abominable "Oooo ... uuuu ... iiiii ..." et +le "Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss" de Feelken faisait rage, pendant +que les autres riaient, gueulaient, chahutaient, comme en une folie +d'emeute. + +--Nom de nom de nom de Dieu! repetait M. Triphon en trepignant de +fureur. + +Dans la cour arrivait Justin-la-Craque avec une barre de fer, suivi de +son aide Komel, qui portait une pince et un marteau. Tous deux etaient +visiblement sous l'influence de la boisson. Justin se planta devant M. +Triphon, le regarda fixement de ses yeux vitreux, et commenca a +fredonner en sourdine son obsedant _O Pepita_. Il s'arreta net, grinca +des dents et, comme en un acces de rage concentree: + +--Ooooo ... Monsieur Triphon! Oooo ... monsieur Triphon, si vous saviez +ce que moi je sais! + +--Qu'est-ce que vous savez, Justin? demanda M. Triphon agace. + +--Oooo ... Pepita! Pepita! Pepita! gronda l'ivrogne en sourdine. + +Puis, brusquement, tres haut, avec une petite voix d'enfant: + +--Ooooo ... Pepita! Pepita! Pepita! + +--Et puis, qu'est-ce que vous savez? insista M. Triphon impatiente. + +Justin-la-Craque secoua la tete avec vehemence et ne dit plus rien. Il +se hata vers la fabrique, comme s'il n'avait plus une minute a perdre; +et Komel le suivit, hochant la tete en souriant, avec un drole de +fretillement de son long nez rouge, qui faisait penser a un bec de +dindon. Tous deux disparurent dans le vacarme assourdissant de la "fosse +aux huiliers". + +Soudain apparut la queue en trompette de Muche, suivi de M. de Beule, +gonfle, cramoisi, terrible. Il fronca comme un ouragan dans l'huilerie +et aussitot M. Triphon l'entendit "partir" avec frenesie; les +perturbateurs avaient leur compte. Le bruit de ses eclats de voix +dominait le tonnerre trepidant des pilons. Il hurlait, comme toujours, +qu'il flanquerait tout le monde a la porte, et, hoquetant de rage, il +revint avec Muche dans la cour, bouscula M. Triphon en jurant et se +precipita dans la "fosse aux femmes", ou il recommenca a "partir" avec +ardeur, bien qu'elles ne fussent pour rien dans l'affaire. + +M. Triphon s'en alla prudemment avec Kaboul faire un tour au jardin. + + + + +XVIII + + +Le cher printemps allait venir.... + +Les derniers vestiges de la neige, qui trainaient encore, des semaines +apres le degel, ca et la sur l'herbe des pres, comme des loques blanches +oubliees, avaient enfin fondu. Toute la terre delicieusement +reverdissait, degageait ses aromes grisants au tiede soleil d'avril. Les +coucous jaunes et les anemones blanches fleurissaient deja le long des +ruisseaux redevenus limpides; et l'herbe, par places encore mouillee et +imbibee comme une eponge, s'etoilait d'innombrables paquerettes. Le +ciel, devenu bleu, paraissait tres haut, tres haut; et les alouettes, +invisibles ou pas plus grosses en apparence que des moucherons, y +chantaient ... chantaient, partout ... partout ... comme si la terre et +le ciel se mettaient a chanter. Aux branches des peupliers se gonflaient +les bourgeons; de loin on eut dit de grandes perruques blondes, avec des +papillottes. Et deja on voyait des papillons, blancs ou jaune-citron, +avec des ailes toutes fraiches, toutes neuves, depliees pour la premiere +fois. + +M. Triphon etait d'humeur melancolique. Son etat d'ame et le renouveau +accusaient la discordance. Il pensait a Sidonie et une emotion attristee +le serrait a la gorge. Il songeait aussi a l'amour en general et sentait +lui peser sa solitude. Cela aurait ete si bon, dans ces premiers beaux +jours de printemps, d'avoir a cote de soi une femme aimee. Si bon de ne +pas aller son chemin tout seul et perdu de par le monde, alors que tous +les etres vivants se rejoignaient irresistiblement dans l'amour. Si bon, +a l'heure douce et mysterieuse du crepuscule, ou la terre s'estompait en +gris-fauve et le ciel prenait des teintes verdatres, d'etre assis aupres +de Sidonie devant sa petite porte a regarder les etoiles naissantes et a +respirer l'odeur des champs. Et il eut ete bon aussi, sans doute, de se +promener dans le beau grand jardin familial avec Josephine Dufour en +faisant ensemble de beaux projets d'avenir: longs voyages en des pays +lointains et fabuleux, ou calme bonheur au foyer, dans le confort et le +bien-etre. Le printemps, c'etait quelque chose de riche et de +bienheureux, quelque chose qui voulait jouir, et jubiler, et chanter, +voulait palpiter, etreindre! Le printemps etait comme une porte +etincelante et sublime, toute large ouverte sur un horizon de feerie ou +rutilait la grande fete de l'existence: la longue et riche fete du +voluptueux ete, dont chacun devait avoir goute avant de pouvoir dire +qu'il avait reellement vecu. + +M. Triphon n'avait pas vecu et ne vivait pas. Il le sentait avec une si +vive amertume a cette heure! Il sentait la veulerie de son existence, +seul au monde dans la monotonie de sa jeunesse, a cote d'un pere tyran +et d'une mere tyrannisee. Il sentait cet esseulement avec une acuite +torturante; il en souffrait jusqu'a la demence; et il lui faisait +horreur, comme a un egare ou un aveugle a qui l'on dirait de retrouver +sa route dans un desert sans bornes. Le cher printemps, qui devait +rendre les gens heureux, lui faisait mal et il fuyait son douloureux +enchantement. Il aimait encore mieux la lugubre fabrique, ou d'autres +malheureux passaient les radieuses journees; sa lourde tristesse y etait +en harmonie avec l'atmosphere ambiante, tel un oiseau habitue a sa cage. + +Un jour qu'il y rodait ainsi, controlant machinalement l'ouvrage, le +rectangle de soleil qu'y dessinait la porte d'entree s'obscurcit +brusquement comme au passage d'un nuage, et il vit la silhouette d'un +homme, debout sur le seuil, qui lentement s'avanca vers lui, un sac plie +en deux sous le bras. M. Triphon allait deja a sa rencontre pour lui +demander ce qu'il desirait, quand tout a coup ses sourcils se +froncerent, et il se retint a peine de le chasser d'un geste +categorique. L'homme devant lequel il se trouvait n'etait autre qu'Ivo, +le petit teilleur de lin, voisin des Neirynck, celui que M. Triphon +accusait d'avoir jase. + +Le petit bonhomme, cependant, ne semblait nullement se douter du +sentiment qu'il eveillait. Souriant d'un air mysterieux il s'approcha de +M. Triphon, avec un bonjour aimable, et lui demanda s'il pourrait avoir +un petit sac de farine. M. Triphon, haineux et vindicatif, fit signe a +Pee le meunier de s'en occuper, tourna les talons et s'en alla sans +faire autrement attention a l'individu. Ivo, un moment interloque, le +suivit d'un pas hesitant; et, brusquement dans le tapage des pilons, +pendant que Pee remplissait le sac, il chuchota a l'oreille de M. +Triphon ces mots qui le firent frissonner: + +--J'ai des nouvelles pour vous, monsieur Triphon; une lettre. + +--Ah! dit machinalement M. Triphon, pendant qu'il considerait le petit +homme d'un regard stupefait. + +Et, lorsqu' Ivo eut pris le petit sac rempli des mains de Pee, il le +suivit dehors, a travers la cour, jusque sous la grande porte +charretiere. + +--Voila, dit Ivo, dans un coin sombre, en lui mettant vivement +l'enveloppe dans les mains. + +M. Triphon dit merci a voix basse, donna un pourboire a l'homme et s'en +fut a grands pas vers le jardin. A l'ecart, a l'ombre des sapins +soupirants sous la brise, il dechira le pli, le coeur battant a grands +coups precipites. D'un rapide regard il parcourut les lignes, qui lui +semblaient incoherentes et troubles. Il retourna le papier d'une main +febrile et lut la signature tracee d'une main hesitante et +inexperimentee: + + Votre devouee + Elisa NEIRYNCK. + +Il s'arreta oppresse, le regard trouble, comme si un voile flottait +devant ses yeux. D'un geste machinal de la main a son front il essaya +d'eloigner quelque chose. Puis il reprit la lettre aux premieres lignes +et lut ces mots, qui furent comme autant de soufflets: "Un si joli petit +mignon, monsieur Triphon, et qui vous ressemble tout a fait et Sidonie +veut qu'il porte votre petit nom comme nom de bapteme". + +Effare, ahuri, M. Triphon regarda autour de lui. Etait-ce un reve, ou y +avait-il la, cache quelque part, un esprit moqueur qui s'amusait de lui? +Comment! Un enfant etait ne dont il etait le pere et qui porterait son +nom! Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Comment ne l'avait-on pas +prevenu, consulte! Etait-ce possible de donner a un enfant le nom de +quelqu'un sans autorisation prealable! M. Triphon avait l'impression +qu'on se jouait de lui: l'impatience et la colere l'envahissaient. La +lettre a la main, il marcha quelques instants d'un pas agite sous les +sapins murmurants, dans un pietinement farouche de bete en cage. Il +agirait, il lui fallait agir, empecher cela; mais que faire? Ce qu'il +avait tenu secret durant de longs mois se trouvait brusquement jete en +pature a la curiosite malsaine et a la malveillance publique.... "Ah! +non! Ah! non!" dit-il tout haut en se demenant sous les sapins. "Ah! +non! pas ca, pas ca!" Mais d'abord il fallait lire la lettre en entier; +et, le dos contre un sapin, les sourcils fronces et les nerfs tendus, il +lut: + +"MONSIEUR TRIPHON, + +"Je prends la plume en main pour vous faire savoir que cette nuit +Sidonie a mis au monde un enfant et que tout s'est tres bien passe. +C'est un petit garcon et un si joli petit mignon, monsieur Triphon, et +qui vous ressemble tout a fait et Sidonie veut qu'il porte votre petit +nom comme nom de bapteme. Il sera deja baptise quand vous recevrez cette +lettre et Maurice sera parrain et moi marraine. Et maintenant, monsieur +Triphon, c'est le plus grand desir de Sidonie que vous venez voir le +plus vite possible votre joli petit bebe et la consoler. Elle desire +tellement vous voir, monsieur Triphon, vous ne pouvez pas vous figurer +ca et vous pouvez avoir entiere confiance en Ivo; nous lui avons donne +un bon pourboire et il a promis de ne pas bavarder et il montera la +garde pendant que vous etes chez nous et il viendra nous prevenir s'il y +avait quelque chose. Venez donc aussi vite que possible, monsieur +Triphon, vous pouvez tres bien le faire car il fait encore sombre +d'assez bonne heure et vous serez tres fier de votre beau bebe quand +vous le verrez. + +"Dans l'attente de votre visite, avec bien des compliments de Sidonie et +de nous tous, je signe + + Votre devouee + "ELISA NEIRYNCK, + soeur de Sidonie". + +M. Triphon respira profondement, avec effort. Un poids immense semblait +l'oppresser et lui couper la respiration. Ses mains etaient moites ainsi +que son front. Il eut l'impression d'avoir beaucoup vieilli tout a coup, +accable qu'il etait d'une responsabilite jusque-la inconnue. Il etait +pris entre les mailles d'un filet, il essayait en vain de se degager. + +Glissant la lettre dans sa poche il recommenca a marcher de long en +large sous les sapins. Sa colere etait tombee, mais toute son angoisse +demeurait. Il etouffait sous les arbres, ce murmure l'exasperait. +L'envoutement des branches noires lui devenait insupportable; il avait +besoin de mouvement et d'espace, de recueillement solitaire, pour +reflechir a ce qui lui arrivait, se tracer une ligne de conduite ferme +et inebranlable. + +Il passa le petit pont jete sur le ruisseau, la porte dans la haie, et +se trouva avec Kaboul dans les champs. Comme tout y etait divinement +calme et reposant! Comme tout y semblait bon, tout au bonheur d'exister, +exempt de soucis! Les paysans etaient occupes a leur saine besogne et +dans le ciel leger les alouettes chantaient avec allegresse la douceur +benie du printemps. Une fraiche odeur de seve et de renouveau montait de +la terre. + +M. Triphon secoua energiquement la tete, comme pour se debarrasser d'un +joug insupportable. "Je n'irai pas! Je n'irai pas!" se dit-il a voix +haute, a lui-meme. Non; il n'irait pas voir Sidonie et son enfant. Il ne +voulait pas; cela ne se pouvait pas. Il en prevoyait les suites +inevitables: l'orage violent a la maison, le scandale public, son +existence desormais impossible au village. Comme un trait de feu, +l'image de la pudibonde Josephine Dufour passa dans son esprit et il +rougit de honte. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait l'evenement! +Que ferait-elle lorsqu'elle le rencontrerait? A cette heure il devait +etre tombe si bas dans son estime qu'en realite il n'existait plus pour +elle; cette pensee humiliante le faisait horriblement souffrir. De +nouveau, il secoua violemment la tete pour ecarter cette idee +intolerable. Ne plus songer a tout cela. C'etait mort. C'etait une chose +que de ses propres mains il avait tuee. + +Mais alors quoi? Que lui restait-il dans l'avenir? Rien. Il n'y avait +plus d'avenir pour lui. Plus d'illusion, d'ideal, d'espoir: plus rien +que la monotonie rampante des annees, avec le fantome de sa faute, qui +lui fermait toutes les issues. Alors c'etait la son seul recours? Plus +que ca, Sidonie et rien d'autre, comme unique et supreme refuge? Il ne +savait pas, sa tete bourdonnante se perdait, ses mains tremblaient, il +se sentait faible et desempare comme un petit enfant. Brusquement, il +s'affaissa par terre et eclata en larmes de desespoir. Les pleurs le +soulagerent. Un peu de clarte se fit dans son esprit et quelque +apaisement dans son ame. Il s'essuya les yeux et se remit debout. La +terre feconde que son corps venait de presser exhalait une si bonne +odeur et le chant des alouettes tant de bonheur, comme s'il n'y avait +que joie et bonte genereuse ici-bas. Serait-ce donc un tel crime d'aller +la voir? N'etait-ce pas, au contraire, tout naturel? N'etait-ce pas un +devoir, oui, un devoir pour lui, ne fut-ce que pour consoler Sidonie, +comme la petite Elisa lui avait demande dans sa lettre?... Il pouvait le +faire!... Il pouvait, s'il voulait. Surtout maintenant, sans retard, +avant que la nouvelle sensationnelle se fut repandue dans le village. +Jusque-la il avait obei; apres la scene violente avec son pere, il +n'avait plus essaye de revoir Sidonie, et l'active surveillance qui le +persecutait s'etait peu a peu relachee. L'atmosphere semblait moins +hostile a la maison, ces derniers temps. Il pouvait se risquer une fois, +en tout cas. + +Cette pensee le reconforta, lui rendit quelque courage. Lentement, il +revint a travers champs vers la fabrique, murissant son plan.... Eh +bien, oui, il irait. Tout au moins il le tenterait, ce soir meme. Sitot +apres le souper. La journee promettait une belle soiree printaniere; il +y aurait un peu de lune; cela pourrait sembler tout naturel qu'il fit un +petit tour au jardin avec Kaboul, avant de monter se coucher. Il +filerait par le jardin et, en faisant un detour, pour eviter le village, +il arriverait chez elle. Il ne resterait qu'un tout petit moment, +quelques minutes a peine, tout juste le temps d'embrasser Sidonie et de +lui donner courage. On ne s'apercevrait de rien a la maison. + +Il regarda sa montre. Six heures. Le soleil s'inclinait sur l'horizon, +rouge dans des buees oranges, derriere le feuillage des arbres qui +ressemblait a de fines dentelles d'un vert transparent et tendre. +Silencieuses les alouettes redescendaient de l'azur vers leurs nids; les +paysans rentraient avec leurs attelages; a la cime d'un peuplier, petite +tache noire dans la verdure legere, chantait un merle, le bec tourne +vers l'occident, qui racontait sans fin, de sa voix monotone et un peu +rauque, toutes les merveilles qu'il voyait de la-haut. + +M. Triphon rentra dans la fabrique. Une agitation sourde faisait battre +plus rapidement son coeur. Deja le plan lui semblait moins facile. La +petite porte du jardin etait fermee a clef, la nuit, et la clef restait +a la maison. Il eut ete risque de la mettre dans sa poche sans rien +dire. Mieux valait se glisser par une breche de la haie. Il retourna au +jardin, inspecta les lieux, decouvrit la breche qu'il cherchait, +derriere des buissons, dans un coin, pres du ruisseau. C'etait parfait. +Il se sentait ragaillardi. Derechef, le plan lui apparut d'une execution +facile. + +A la fabrique, dans le vacarme des pilons, Sefietje circulait avec la +goutte du soir. M. Triphon la vit entrer dans la "fosse aux huiliers", +suivie a pas de loup par Bruun, le chauffeur, qui resta a l'epier par +une fente de la porte. M. Triphon haissait cet homme pour sa constante +habitude de ruse et d'espionnage. Il le detestait doublement, maintenant +qu'il avait lui-meme quelque chose d'important a cacher. Toute manoeuvre +secrete l'inquietait, par le rapport qu'elle pouvait avoir a l'evenement +sensationnel que le petit teilleur de lin etait venu annoncer. Il +bouscula sans menagement l'espion et penetra dans l'huilerie. Sefietje +se trouvait avec sa bouteille au milieu des "huiliers", qui +l'entouraient pendant qu'elle remplissait le verre; les pommettes +rouges, signe indubitable chez elle de grande agitation interieure, elle +semblait leur raconter des choses qui les interessaient prodigieusement. +L'inusite de ceci frappa M. Triphon. D'ordinaire, Sefietje parlait le +moins possible avec ces hommes qu'elle detestait violemment. +Saurait-elle deja la grosse nouvelle et etait-elle en train d'en parler? +M. Triphon, faisant un effort sur lui-meme, s'approcha des "huiliers", +comme si de rien n'etait. + +Aussitot le groupe se dispersa et Sefietje continua sa tournee avec son +verre et sa bouteille. Les pilons rebondissaient et cognaient; le soleil +couchant tendait en diagonale, a travers les vitres de la chambre des +machines, une poutre d'or transparente dans le trou sombre; M. Triphon +ne s'attarda pas plus que d'habitude: il observa de cote le visage des +"huiliers" et se dirigea vers la "fosse aux femmes". Mais a peine +avait-il ferme la porte derriere lui qu'une clameur sauvage s'eleva. +Feelken repetait avec une obstination agacante son insupportable +"Fikandouss-Fikandouss", Leo mugissait son effarant "Oooo ... uuuuu ... +iiiii" et les autres riaient d'un rire enorme dans le tonnerre des +pilons. "Sacredieu! Ils savent!" ragea M. Triphon. D'un mouvement +brusque, il fit demi-tour, pret a rentrer dans l'huilerie pour demander +des explications. Une seconde de raisonnement plus calme le retint. Il +etouffa un juron de fureur et entra chez les femmes. + +Il y retrouva Sefietje avec sa bouteille et son verre, entouree cette +fois par les ouvrieres qui buvaient ses paroles. Leurs yeux brillaient, +les bouches etaient ouvertes d'etonnement, tout travail semblait arrete. +Mais des qu'on l'apercut, fini! toutes s'occupaient exclusivement de +leur ouvrage, tandis que Sefietje, les joues en feu, se hatait de +remplir le verre pour quitter l'atelier, sitot servie la derniere +ouvriere. M. Triphon bourra sa pipe et les regarda toutes d'un coup +d'oeil circulaire plein de mefiance. Mais rien ne trahissait leurs +pensees; elles parlerent un moment du temps, qui etait vraiment +extraordinaire pour la saison; et, comme M. Triphon ne repondait rien, +toutes garderent pareillement le silence: un silence genant, qui dura +deux ou trois minutes, jusqu'a ce qu'il comprit l'inutilite d'une +attente plus longue et, la mine renfrognee, quittat l'atelier. + + + + +XIX + + +A la maison regnait un etat d'esprit bizarre, obscur et incertain. Dans +la cuisine, decidement, il n'etait point normal. Sefietje se trahissait +par une agitation insolite. Eleken semblait ne point connaitre une +seconde de repos; ses allees et venues etaient continuelles, et sans +cesse ses jupes passaient et repassaient en coup de vent derriere les +portes. L'attitude de sa mere inspirait des doutes. Savait-elle? Ne +savait-elle pas? Il hesitait. Parfois elle le regardait avec une +tristesse grave; l'instant d'apres, rien ne lui semblait change, et elle +avait son visage de toujours. En tout cas, son pere ne savait rien, +c'etait certain. Il montrait a table son humeur habituelle, sans aucune +amenite, mais aussi sans hostilite apparente. Il etait meme plus +communicatif que de coutume; il parla longuement de ses +affaires--naturellement--sous un jour qui n'etait pas trop sombre. + +M. Triphon, qui sentait venir l'heure de son entreprise hasardeuse, +mangeait, le coeur battant, avec effort. Les morceaux lui restaient dans +la gorge, mais il les avalait tout de meme, pour ne pas eveiller de +soupcons. Sa mere s'en apercut pourtant et lui demanda, avec une +sollicitude debonnaire: + +--Tu n'es pas bien, mon garcon? + +--Oh! si, si, dit-il, je n'ai pas grand'faim, voila tout. + +Et il posa sa fourchette. M. de Beule leva les yeux dans la direction de +son fils et ses sourcils se contracterent d'un air reveche. M. Triphon +tressaillit. "Saurait-il tout de meme quelque chose?" se demanda-t-il. +Mais il se remit promptement. M. de Beule, son assiette garnie pour la +seconde fois, se remit a parler de l'etat de ses affaires, et M. Triphon +pensa: "Ce n'est rien, c'est sa mauvaise humeur naturelle, qui, sans +raison, se manifeste tout a coup". + +Eleken, croyant que la famille avait fini de souper, entra pour +desservir; mais, a la vue de M. de Beule qui mangeait encore, elle se +hata de deguerpir avec une sorte d'effroi, sans meme entendre ce que Mme +de Beule lui demandait. M. de Beule, derange par ce va-et-vient rapide, +leva des yeux chagrins et bougonna: + +--Qu'y a-t-il donc? Pourquoi court-elle ainsi! + +Sans attendre la reponse, il reprit, en appuyant sur d'infimes details, +ses longues considerations d'ordre commercial. Il s'adressait +exclusivement a sa femme, qui ecoutait, les traits fatigues. + +Eleken rentra pour servir le dessert. A nouveau elle avait presque +disparu avant que Mme de Beule eut eu temps de lui expliquer ce qu'elle +desirait. M. de Beule lui lanca un mauvais regard, mais sans rien dire. +M. Triphon mastiquait un morceau de tarte, s'efforcant de manger tres +lentement. Quand il eut fini il se leva et, d'un air aussi calme, aussi +naturel que possible, comme il faisait chaque soir, il quitta la salle a +manger. + +Kaboul, selon son habitude, l'attendait derriere la porte, pour faire un +tour. Dehors, il ne faisait pas encore tout a fait sombre. Une belle +lumiere doree, limpide eclairait la baie vitree donnant sur le jardin et +M. Triphon excita a voix basse son petit chien, qui se mit aussitot a +japper d'une voix percante, en sautant sur la porte. M. Triphon la lui +ouvrit et ensemble ils gagnerent le jardin. + +D'abord il n'alla pas plus loin. Il avait ramasse une pomme de terre; il +la lancait sur le gazon et Kaboul la rapportait, tres anime par le jeu. +Les servantes pouvaient le voir par les fenetres de la cuisine, et ses +parents, de meme, par les baies vitrees de la verandah. Et ainsi, petit +a petit, imperceptiblement, suivant chaque fois de quelques pas la pomme +de terre lancee et rapportee, il avancait tout doucement dans le jardin +crepusculaire jusqu'au moment ou il fut hors de vue. Alors, brusquement, +de toute la vitesse de ses jambes, il se mit a courir. Il passa en +trombe le petit pont du ruisseau, s'elanca le long de la rive, piqua +dans la breche de la haie. Kaboul l'avait suivi, comme il faisait +toujours; mais, devant ce passage insolite par une breche, il se +rebiffa, arc-boute des quatre pattes, et refusa d'aller plus loin. +"Kaboul!... Nom de Dieu!" rugit M. Triphon d'une voix sourde. Au lieu +d'obeir et de suivre son maitre, Kaboul tout a coup se mit a aboyer +d'une voix stridente. M. Triphon, terrifie, d'un bond regagna le jardin. +Il saisit des deux mains l'odieux cabot et le serra a l'etouffer. Il +haletait de rage; pour un peu il l'aurait tue. Replongeant dans la +breche, il courut quelques pas, lacha son petit chien qui, heureusement, +le suivit en fretillant de joie. + +Le soir etait d'une splendeur ideale, un peu frais et fige, comme il +arrive au printemps, mais d'une purete et d'une serenite incomparables, +avec des teintes profondes d'un vert lumineux seme de pales etoiles, +comme si le ciel meme devenait un champ immense de couleurs printanieres +ou frissonnaient doucement de blanches floraisons. Les rossignols +chantaient dans le noir des jardins et les chauves-souris voletaient en +silence, pareilles a des ombres inquietes. + +M. Triphon courait ... courait a perdre baleine. Il fallait lutter de +vitesse avec le temps, qui pressait terriblement. Pourvu qu'il ne +rencontrat personne, qui le forcat a ralentir, a s'arreter! C'etait une +question de vie ou de mort pour lui. Mais, chance inesperee, personne. +La sueur lui coulait le long des joues, ses jambes se derobaient sous +lui, bientot il n'en pourrait plus. Des ailes pour aller plus vite, pour +atteindre, fremissant de desir, ce que, peu d'heures auparavant, il +voulait eviter a tout prix.... + +Toujours accompagne de Kaboul qui gambadait a ses cotes, il arriva au +chemin de terre, ou les maisonnettes s'estompaient vaguement sous le +ciel encore limpide. Il s'arreta une seconde, pour reprendre haleine. Il +haletait, il etait ruisselant. Il s'epongea avec son mouchoir. En son +coeur battait comme un marteau. Ses joues brulaient. Il passa devant la +grange du petit teilleur. Il s'etonna, s'inquieta presque, de ne point +l'y trouver au travail. Qu'est-ce que cela signifiait? Etait-ce un +mauvais presage? Il s'arreta encore, a fouiller du regard, l'oreille aux +ecoutes. Il se sentait emu et faible comme un enfant. Il en aurait +pleure. Ce ne fut qu'un instant. Il se ressaisit, poussa la grille du +jardinet, suivit le petit sentier, s'arreta devant la porte et cogna +doucement du doigt. + +--Qui est la? demanda-t-on aussitot du dedans. + +--Moi... monsieur Triphon, repondit-il d'une voix sourde. + +La porte vivement s'ouvrit et il entra. Devant lui, dans le petit +couloir, se trouvait Lisatje. + +--Comment va?... Comment va?... demanda-t-il tout de suite d'une voix +entrecoupee. + +--Oh! tres bien, tres bien, monsieur Triphon. C'est un si joli bebe! +repondit Lisatje attendrie. + +Ses tempes bourdonnaient. Il avait l'impression baroque qu'il devait y +avoir chez lui quelque chose de ridicule, il ne savait quoi. Il entra. +Marie etait assise devant son coussin de dentelliere et le pere Neirynck +et Maurice fumaient calmement leur pipe, assis de chaque cote de l'atre +eteint. M. Triphon s'attendait de leur part a un accueil plutot frais. +Des paroles dures de leur part lui eussent paru logiques et naturelles. +Mais rien de pareil n'arriva. Au contraire. Le joli et frais visage de +Marie rayonnait de bonheur et ses yeux caressants souriaient; le pere +Neirynck et son fils toucherent tres poliment le bord de leur casquette +et dirent a leur tour, l'un apres l'autre: + +--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous felicite! + +M. Triphon n'en revenait pas. Est-ce qu'il revait? Il ne savait plus +comment se tenir, de quel cote se tourner. Cela frisait +l'invraisemblable. On eut dit qu'il avait accompli quelque acte +glorieux. Un instant il se demanda si decidement on se moquait de lui. +Mais non. D'un air soumis ils l'inviterent a s'asseoir, pendant que +Lisatje allait voir s'il pouvait entrer dans la chambre de Sidonie. La +mere Neirynck parut sur le seuil de la chambrette. + +--Bonsoir, monsieur Triphon. Que je vous felicite! dit-elle, tout comme +les autres. + +Et, avec un geste discret: + +--Voulez-vous venir voir? + +M. Triphon se leva. Ses jambes tremblaient et un voile flottait devant +ses yeux. A present, sur le point de la revoir, il eut presque mieux +aime etre loin. Il redoutait l'inconnu derriere cette porte entr'ouverte +et craignait de ne pouvoir maitriser son emotion. Machinalement, d'un +pas de somnambule, il se dirigea vers la chambre. Il lui fallut baisser +la tete sous la voute basse pour franchir le seuil. La mere ferma +doucement la porte derriere lui. Kaboul, qui voulait aussi entrer, recut +la porte sur le nez et poussa un glapissement. + +Une petite lampe a petrole, posee sur une armoire, eclairait faiblement +la chambrette basse aux murs grisatres et au plafond sombre. Comme dans +un reve M. Triphon vit deux couchettes, avec un berceau entre elles. +Dans l'une, Sidonie etait allongee sur le dos, tres pale, ses beaux +cheveux sombres epars sur l'oreiller blanc. A cote du berceau se tenait +Lisatje, penchee et souriante, avec des yeux humides d'attendrissement. + +M. Triphon ne voyait que Sidonie. Il la regardait, avec toute la tension +de son esprit, comme s'il se trouvait en presence d'un prodige +inconcevable. Remue jusqu'au plus profond de son etre, il etait en proie +a une sensation nouvelle et inconnue: une sorte de respect religieux +devant l'emouvant mystere de la maternite. + +Elle lui sourit tres doucement et lui tendit une main pale et amaigrie. +Il l'etreignit avec passion, y appuya ses levres, eclata brusquement en +larmes violentes. Elles coulaient comme d'une fontaine: il pleurait +comme un pauvre petit enfant, que les realites de la vie accablent. Il +disait des choses incoherentes, noyees de remords et d'amour; il tomba a +genoux et demanda pardon pour tout le mal qu'il lui avait fait. Sidonie +se mit aussi a pleurer et gemir. Mais la mere intervint avec autorite: +ces emotions ne valaient rien pour Sidonie. Que M. Triphon garde son +calme et aille voir l'enfant dans son berceau. + +M. Triphon fut consterne. L'enfant! C'est vrai, il y avait un enfant. Il +l'avait totalement oublie! Les paroles de la mere Neirynck tomberent sur +lui comme une douche froide. Il se leva et s'approcha en hesitant, +presque avec angoisse, du berceau, dont Lisatje bien doucement ecartait +les rideaux. + +M. Triphon vit quelque chose: une figure grosse comme le poing, d'un +rouge violace sous un minuscule bonnet blanc, et qui faisait d'affreuses +grimaces. La bouche, contractee de spasmes, laissait suinter des bulles +baveuses, les yeux etaient fermes avec effort, comme s'ils ne devaient +jamais s'ouvrir et deux menottes, pas plus grosses que des noix, +semblaient se cramponner a quelque objet precieux et invisible, qu'elles +s'obstinaient a ne pas lacher. + +--Petit Triphon ... Petit Triphon ..., repetait Lisatje d'une voix emue +en caressant doucement les petites joues. + +Puis se retournant vers M. Triphon, les yeux brillants: + +--N'est-ce pas que c'est un beau bebe, monsieur Triphon? Le joli petit +mignon! Il vous ressemble comme deux gouttes d'eau. + +M. Triphon regardait, immobile, comme fige. Il trouvait l'enfant si +hideux qu'il lui etait impossible d'articuler un son. Est-ce que +vraiment cela lui ressemblait, cette horreur, ce monstre? Il ne pouvait +le croire, s'y refusait. Cette idee le revoltait. Il en etait degoute et +il en avait peur. Il jetait des regards anxieux autour de lui, comme +s'il avait eu envie de prendre la fuite. Mais les femmes ne remarquaient +rien de son effarement; la mere etait aussi attendrie que sa fille; et +Lisatje prit l'enfant dans son berceau et le presenta a M. Triphon, pour +qu'il le tint un instant dans ses bras. Il n'osa refuser. Ses mains +tremblaient en le tenant et, sans le regarder, a bout de bras, il alla +le porter a Sidonie, qui le coucha sur son coeur, comme un tresor +inestimable, et lui dit des choses que seule une mere sait dire. + +M. Triphon pensa soudain au temps qui pressait. D'un geste nerveux, il +tira sa montre et constata avec effroi qu'il etait pres de neuf heures. +Il lui fallait partir au plus vite; on le chercherait a la maison; on ne +comprendrait pas ce qu'il etait devenu. Une ombre de tristesse passa sur +le visage de Sidonie. + +--Deja ..., gemit-elle. + +--Il faut, il faut! repondit-il avec abattement. + +--Est-ce que vous reviendrez bientot? + +--Aussitot que j'en aurai l'occasion. + +Il se pencha sur elle et l'embrassa tendrement. + +--Et votre enfant, vous ne lui donnez pas aussi un baiser ..., dit-elle. + +Misericorde! Cet enfant! Il l'avait encore oublie! Elle le tendit vers +lui a bout de bras; et lui reapparut, cette fois tout pres, l'horrible +petite figure grimacante, avec cette peau qui semblait cuite, ratatinee, +ecorchee, ces yeux spasmodiquement fermes, cette bouche baveuse qui +soufflait des bulles. Comment etait-il possible de dire que cela +ressemblait a un etre humain et a lui, surtout! Ces femmes etaient +folles, avec leurs ressemblances! Il tendit ses levres fremissantes vers +l'enfant et lui donna un baiser, les yeux clos, pour ne pas voir. + +--On dirait que vous en avez peur, ricana la mere Neirynck. + +Il eut une surprise. La peau tendre de l'enfant, sous ses levres, etait +d'une douceur si duvetee, si veloutee qu'il ne put maitriser une emotion +soudaine et profonde. Il aurait voulu l'embrasser encore et encore, mais +une fausse honte le retint. Il en avait les larmes aux yeux. Il pressa +longuement la main de Sidonie; il reviendrait au plus vite, c'etait +promis, et elle, de son cote, lui promettait de ne commettre aucune +imprudence. Puis il s'arracha a son etreinte. + +Dans la cuisine l'attendait une autre surprise. Ivo, le petit teilleur, +etait la, tout saupoudre de poussiere de lin et souriant dans sa barbe +blonde, comme s'il eprouvait une grande joie interieure. A sa vue, M. +Triphon prit peur; mais toute la famille s'empressa de le rassurer. Ivo +ne dirait rien, M. Triphon pouvait y compter. Le petit bonhomme +s'approcha de lui, la main tendue et, a son tour, avec un large sourire +de bonheur, il lui dit: "Que je vous felicite!" + +M. Triphon n'en revenait pas. Qu'avaient-ils donc tous a le feliciter +comme pour une action d'eclat? Il ne savait plus que repondre et restait +la, interdit, un ricanement bete sur les levres. Alors il ouvrit son +portemonnaie et regala avec largesse. C'etait la, somme toute, ce qu'ils +semblaient attendre de lui. Visages epanouis, ils le reconduisirent +jusqu'a la porte avec force remerciments. Kaboul se glissa comme une +anguille entre les jambes et se mit a fureter a la recherche de son ami, +le chat. Avec une menace sourde, M. Triphon le rappela immediatement +aupres de lui. + +La nuit printaniere s'etait assombrie, quoique limpide encore de lumiere +doree et verdatre dans le ciel a l'occident. Le terre semblait deja +dormir, mais le firmament vivait et scintillait. A la tour de l'eglise, +neuf coups tinterent; et aussitot apres l'horloge, la cloche, +melancolique, sonore et lente fit entendre le couvre-feu de chaque soir. +D'autres cloches, dans les villages environnants, repondirent, chacune +avec le son qui lui etait propre et qu'on reconnaissait de loin. Puis +retomba le grand silence. M. Triphon rentrait en courant a toutes +jambes. Pour la seconde fois, il eut la chance de ne rencontrer +personne. Les bruits vagues et solitaires du village semblaient plutot +s'eloigner de lui. Il n'entendait que l'aboi rauque des vieux chiens de +garde dans les fermes et le chant intermittent des rossignols dans le +noir des jardins. L'air etait d'une immobilite absolue et presque +angoissante. Du sol montait l'odeur des seves printanieres. + +Hors d'haleine, M. Triphon se retrouva a la haie, repassa par la breche, +avec Kaboul dans ses bras. L'instant d'apres il arrivait en vue de la +maison ou les lampes etaient allumees. Il fit comme s'il n'avait pas +cesse un instant de jouer avec Kaboul. Il lui lancait des objets a +rapporter et te petit chien courait comme une boule, en jappant avec +frenesie. Au bruit qu'il faisait, le visage anguleux de Sefietje parut +derriere une des fenetres eclairees. C'etait precisement ce que voulait +M. Triphon. Il s'amusa encore quelques instants dans l'obscurite avec +son chien, puis rentra a la maison. + +--Je croyais que vous n'alliez plus revenir, dit Sefietje en lui jetant +un coup d'oeil a la derobee. + +--Oh! il n'est pas tard, repondit M. Triphon d'un ton indifferent et +naturel. + +Sefietje, occupee a ranger sa vaisselle, ne dit plus rien. M. Triphon la +regarda de cote, d'un oeil scrutateur. Elle avait les pommettes rouges +et les traits un peu tires. L'expression de son visage ne lui plaisait +guere. Elle soupconne quelque chose, se dit-il. Haletant, les pattes +ecartees, Kaboul s'etait couche de tout son long sur le parquet; a +l'etage, on entendait le va-et-vient agite d'Eleken dans les chambres. + +M. Triphon ne savait plus trop que faire. Il etait encore sous le coup +des emotions violentes et rapides par lesquelles il venait de passer. +Violemment, a contre-coeur, il rentra dans la salle a manger, ou ses +parents achevaient leur soiree. M. de Beule, enfonce dans son fauteuil, +ronflait bruyamment, un journal deplie sur ses genoux. A l'entree de son +fils, il ouvrit un oeil hostile et son visage se renfrogna. Mme de +Beule, ses lunettes sur le nez, lisait l'autre feuille du journal. Elle +leva son bon regard vers M. Triphon: + +--Ou as-tu ete, mon garcon? + +--Un peu dans le jardin avec Kaboul, repondit M. Triphon. + +--Il doit faire plutot frais, dit encore Mme de Beule. + +Assez bizarre, se dit M. Triphon, d'entendre emettre une opinion sur le +temps par une personne qui n'avait pas mis le nez dehors. Mais il +accorda neanmoins qu'il faisait plutot frais, quoique delicieusement +beau. La conversation tomba. M. de Beule ne s'y etait pas mele. Il prit +le journal sur ses genoux et se remit a lire. Mme de Beule, assurant de +nouveau ses lunettes, fit de meme. + +--Et toi? Tu ne lis pas encore un peu? demanda-t-elle a son fils. + +--Oui, un peu. + +Il prit sur une etagere le volume qu'il avait commence. Cela avait pour +titre: _Le Secret de l'Enfant trouve_. Il lut, machinalement, l'esprit +ailleurs. "Ils ne savent rien encore", pensa-t-il, "mais demain, ou +apres-demain, ils sauront tout; et alors...." Un regard de sa mere le +replongea dans le livre; il lut: + +/* +Raoul s'empressa de courir au rendez-vous. Comme il +arrivait dans la clairiere, le garde-chasse, dissimule +derriere le tronc d'un chene seculaire, parut et s'avanca +mysterieusement vers lui. Raoul fronca les sourcils et +prit un air hautain. Il n'aimait pas ce manant aux allures +sournoises et cauteleuses. Il se mefiait de lui. Toutefois, +presumant qu'il pourrait avoir besoin de ses services, +il fouilla dans sa poche et y prit sa bourse, pret a la lui +jeter avec dedain. Le rustre ota sa casquette galonnee et, +saluant tres bas, il dit: + +--Je suis charge d'une missive pour M. le vicomte. + +--Ah! fit Raoul sur un ton glacial. +*/ + +M. Triphon leva les yeux d'un air ennuye. Ce roman, quel interet ca +pouvait-il avoir? Son roman a lui, roman vecu, etait autrement +empoignant et tragique! M. de Beule tout doucement s'etait remis a +ronfler, avec un ronflement plus fort de temps en temps, qui le +reveillait; sa femme commencait a dodeliner de la tete, en exhalant +parfois un profond soupir. M. Triphon en avait assez. Il ferma son livre +et se leva. + +--Tu vas te coucher? demanda Mme de Beule d'une voix pateuse. + +--Oui, maman. + +--Nous montons aussi? proposa-t-elle a son mari qui somnolait. + +Il ramassa son journal et grommela quelque chose qui semblait etre une +reponse affirmative. + +--Bonsoir, papa, dit M. Triphon d'une voix mate. + +--H'm, grogna M. de Beule avec une repugnance marquee. + +--Bonsoir, maman. + +--Bonsoir, Triphon. + +Et il quitta la salle. C'etait ainsi chaque soir, depuis l'histoire avec +Sidonie: de la part de son pere, a peine un grognement en guise de +bonjour ou bonsoir et, pendant le reste du jour, pas un mot ni un +regard. De la part de sa mere, qui souffrait de cette hostilite sourde, +tenace, vindicative, toute la bonte, toute l'amabilite qu'elle osait lui +temoigner sans trop offusquer son mari, avec l'espoir lointain et vague +que, peut-etre, quelque jour, la reconciliation viendrait. + +M. Triphon se sentait tout a fait deprime, accable. Il pressentait +l'orage qui allait infailliblement s'amonceler sur sa tete. Il ne +doutait pas qu'une explosion nouvelle ne fut imminente. Et alors? Et +ensuite? Renvoye de la maison, sans moyens d'existence, a vau les +chemins? Il ne savait. Tout etait possible et il craignait le pis. Tout +etait sombre, triste, incertain. L'avenir devant lui se dressait sous +l'apparence d'un mur noir. Decourage, il se deshabilla et se mit au lit. +Il entendit son pere et sa mere monter pesamment l'escalier. M. de Beule +parlait d'une voix chagrine de la besogne du lendemain; et elle lui +repondait en quelques mots vagues, sans signification. Peu apres, il +entendit monter Sefietje et Eleken. Sefietje toussait nerveusement, ce +qui, chez elle, de meme que les pommettes rouges, etait toujours un +signe d'agitation interieure; et les jupes de la femme de chambre +avaient un bruissement de fuite precipitee. La chambre ou elles +couchaient l'une et l'autre se trouvait au-dessus de celle de M. +Triphon; pendant tres longtemps, il percut une rumeur assourdie de +conversation ininterrompue. Sans aucun doute, se dit M. Triphon, elles +savent ... tout au moins ont vent de quelque chose.... + +Enfin il s'endormit, mais d'un sommeil inquiet, peuple de cauchemars +angoissants. En reve il revoyait Sidonie dans son lit et elle etait si +pale et si douce et si triste, avec ses beaux cheveux noirs epars autour +d'elle sur la blancheur de l'oreiller. N'eut-on pas dit une morte ... +une belle et bonne et tendre morte ... morte pour lui et par sa faute! +Oh! le desespoir et le remords martyrisaient son coeur si vivement! Il +etait un assassin, un miserable! Lui seul l'avait tuee!... Et pourtant +non, elle n'etait point morte: elle souriait avec tendresse et tendait +vers lui, avec une sorte de ferveur enthousiasmee, un tout petit etre +qu'elle lui disait de caresser et d'embrasser. Et cet attouchement, qui +lui inspirait d'abord une invincible repugnance, etait de nouveau d'une +telle douceur veloutee, que dans son reve il murmurait des paroles +d'amour et qu'il etendait passionnement les bras, pour toucher et sentir +encore. Cela dura ainsi quelques secondes de pure felicite. Puis, +brusquement, il se voyait en presence de ses parents. Son pere etait +pourpre de colere et l'insultait et le menacait. Sa mere pleurait.... +D'un geste comminatoire et sans pardon, M. de Beule lui montrait la +porte; et, du coup, il se trouvait quelque part en plein champ, dans le +noir, a peine vetu et la faim au ventre, sans un sou dans sa poche. Et, +comme il ne savait que faire ni ou aller, il entendait soudain un rire +meprisant et moqueur; il se trouvait dans la "fosse aux huiliers", au +milieu du vacarme rebondissant des pilons. Tous les ouvriers etaient a +leur place habituelle. Berzeel avait un oeil poche, dans un visage +tumefie; Pierken lisait avec une concentration farouche sa petite +feuille socialiste; la joue d'Ollewaert se bossuait d'une enorme chique; +Feelken jetait son "Fikandouss"; Leo poussait son terrible "Oooo ... +uuuu ... iiii....; Bruun epiait par une porte entr'ouverte; Free +s'approchait de Miel avec un sourire narquois et lui lancait en pleine +figure un "espece de veau!" auquel Miel repondait d'un air idiot que +c'etait lui Free, le veau. + +De nouveau la scene changeait comme par enchantement, et a toute vitesse +il courait vers la chaumiere du pere Neirynck et y entrait en coup de +vent. Toute la famille etait rassemblee autour de lui, attendant avec +angoisse ses paroles; et il leur criait ce qu'il avait a leur dire, avec +durete et colere; cela ne pouvait durer ainsi, tout etait fini, jamais +plus il ne remettrait les pieds chez eux. Ils palissaient, leurs yeux +s'ecarquillaient d'horreur; Sidonie serrait en pleurant son enfant +contre son coeur; Lisatje et Marie se lamentaient; la mere ouvrait la +bouche comme pour crier et n'articulait aucun son; le pere et Maurice +s'affaissaient sur leurs chaises et le bon sourire du petit teilleur, +qui etait la aussi, se changeait en un rictus de souffrance et de +deception. Il parlait ainsi et, ayant fini, il s'en allait sans un mot +de regret ni un regard de consolation, les laissant tous dans une +consternation profonde. Mais a peine se retrouvait-il seul dans la nuit, +qu'il criait tout haut son remords et sa douleur; et il rentrait chez +eux, il eclatait en sanglots, il embrassait Sidonie et les tendres joues +du petit etre, il suppliait qu'elle lui pardonnat et jurait que jamais +il ne la quitterait, jamais, tant qu'il aurait un souffle de vie et +quoiqu'il arrivat. + +Avec un cri percant il s'eveilla. Il ouvrit les yeux et vit avec terreur +une forme blanche, spectrale, a cote de son lit. + +--Maman! Est-ce vous? s'ecria-t-il. + +--Oui, c'est moi, repondit, tres inquiete, Mme de Beule. Qu'est-ce qui +se passe, mon garcon? Qu'as-tu? Pourquoi as-tu crie si fort? + +--Est-ce que j'ai crie? demanda-t-il avec un tremblement. + +--Oh! horriblement! Je suis etonnee que papa ne l'ait pas entendu. + +Les doigts tremblants, elle alluma sa bougie et le regarda. Il avait le +visage baigne de larmes. + +--Tu as pleure! dit-elle, emue. + +Il eut un geste de desespoir. La realite de ce qu'il avait reve le +reprit avec une violence irresistible et ses larmes coulerent encore. + +--Qu'as-tu? Qu'as-tu? demanda-t-elle, angoissee. + +--Je voudrais etre mort! sanglota-t-il. + +--Pourquoi? Pour qui? demanda-t-elle d'une voix sourde. + +Il ne repondit pas; il sanglotait dans son mouchoir. + +--Est-ce pour ... pour cette fille perdue? dit-elle avec degout. + +--Ce n'est pas une fille perdue, repondit-il en hochant la tete. + +Mme de Beule serra les levres, droite, raidie, muette de desespoir. + +--Mais, Triphon ..., mais, Triphon! dit-elle enfin. Tu ne vas plus +penser a cette malheureuse histoire! Une femme qui a roule avec tout le +monde! + +--Ca n'est pas vrai!... C'est une honnete fille! cria-t-il tout haut, +avec vehemence. + +--Sst, sst... Papa pourrait entendre, dit Mme de Beule terrifiee. + +Et, d'une voix plus douce, mais que le desespoir et la douleur faisaient +trembler: + +--Tu ne songes tout de meme pas a l'epouser! + +--Je voudrais l'epouser, affirma-t-il d'un air sombre. Mme de Beule leva +les mains au ciel et les larmes roulerent sur ses joues. + +--Oh! mon garcon, mon garcon, gemit-elle. J'aimerais mieux te voir +porter en terre. + +Il ne repliqua pas, bute, farouche, toujours sombre. + +--Promets-moi que tu ne le feras pas, Triphon. + +--Je ne promets rien et je vous dis que je ne l'abandonnerai pas. + +--Il n'est pas question que tu l'abandonnes, reprit Mme de Beule, faible +et conciliante, mais ne l'epouse pas, je t'en supplie, ne l'epouse pas. + +Il ne dit rien. Le silence etait penible. + +--Promets-le moi, veux-tu? insista-t-elle en soupirant. + +Il fit un effort violent sur lui-meme et repondit enfin, d'un ton +hargneux: + +--Comment voudriez-vous que je l'epouse? Je ne possede rien! + +Elle le remercia avec effusion; elle lui prit les deux mains et les +serra convulsivement, comme s'il venait de dire quelque chose +d'immensement bon et consolant. De la chambre au-dessus, ou dormaient +Sefietje et Eleken, parvenait une vague rumeur. Evidemment, les +servantes s'etaient reveillees au bruit et elles entendaient. + +--Taisons-nous, taisons-nous ..., murmura Mme de Beule. Vite, mon +garcon, rendors-toi. Tout s'arrangera, tu verras. + +Sur la pointe des pieds elle se glissa hors de la chambre, ferma la +porte avec precaution, disparut sur le palier, qui craqua un instant. + +Avec un profond soupir, M. Triphon remit la tete sur l'oreiller et +s'endormit. + + + + +XX + + +M. de Beule n'apprit la chose que trois jours plus tard. Comment, et par +qui, M. Triphon ne savait; mais il s'en apercut tout de suite, pendant +le repas, rien qu'a voir le visage congestionne et feroce de son pere, +qui soufflait litteralement de fureur concentree. Les traits consternes +de sa mere disaient d'ailleurs abondamment qu'une scene avait deja eu +lieu et qu'elle ne devait pas avoir ete tendre. A table, M. de Beule ne +prononca pas le moindre mot et n'eut pas meme un regard pour son fils; +mais a la fin du diner, au moment ou il se levait de table, sur une +question de Mme de Beule, sans rapport d'ailleurs avec l'histoire, il +fit une reponse oblique: il faudrait tordre le cou, declara-t-il d'une +facon sommaire, aux gens qui se conduisent comme des crapules et qui +sont la honte de leur famille. M. Triphon comprit aisement l'allusion, +mais ne fit semblant de rien; et, comme d'habitude, Mme de Beule rentra +dans sa coquille, sans souffler mot. + +M. Triphon estimait ce courroux paternel tout a fait illogique et +exagere. Qu'il n'y eut pas lieu de se rejouir, il le comprenait fort +bien; mais, puisqu'il etait entendu qu'un enfant devait naitre, rien de +plus naturel qu'il vint au monde. M. Triphon se demandait en quoi ce +resultat prevu, inevitable pouvait aggraver sa culpabilite. Ou bien, la +rage de M. de Beule venait-elle de ce qu'il avait appris la visite de +son fils chez Sidonie? Il sonda sa mere a ce sujet, car il lui parlait +desormais plus librement de l'histoire. Non, son pere l'ignorait encore. +Tout ce qu'il savait, c'etait que l'enfant etait ne et qu'il portait le +prenom de Triphon. De la sa grande colere. + +M. Triphon aurait presque mieux aime que son pere en sut davantage. +Comme il ne manquerait pas de l'apprendre un jour, que serait-ce alors? +Le jetterait-il a la rue, comme il l'en avait menace? M. Triphon etait +pret a tout; il s'attendait au pire. Mais, quoiqu'il arrivat, jamais il +ne quitterait Sidonie, parce qu'il sentait bien, maintenant, qu'il +n'etait plus capable de la quitter. Il avait froidement envisage et +arrange son avenir. Apres bien des combats interieurs et des larmes il +avait enfin promis a sa mere qu'il n'epouserait pas Sidonie, mais, par +contre, il s'etait reserve le droit d'aller la voir de temps en temps; +la faible et malheureuse Mme de Beule s'y etait resignee. Desormais il y +allait regulierement trois fois par semaine, le soir. Il etait redevenu +l'habitue fidele, presque un membre de la famille. Sa place l'y +attendait, comme dans un cercle ou au cafe. Il y trouvait un repos et +une sorte de bien-etre, qui lui manquaient extremement a la maison. Sous +le manteau de la cheminee sa longue pipe pendait entre deux clous, son +pot a tabac se trouvait dans une armoire, tenu bien au frais par Sidonie +et sa mere. Sidonie etait completement remise; elle nourrissait son +enfant et devenait fraiche comme une rose. L'enfant en lui-meme +n'interessait plus autant M. Triphon. Il etait rare qu'il ressentit cet +emoi paternel de la premiere fois. Un petit etre uniquement occupe a +teter et a dormir, cela l'effarait comme quelque chose de monstrueux. +Par contre, toutes ces femmes empressees autour du petit animal qu'etait +son fils l'amusaient et l'animaient. Sidonie montrait a le choyer la +tendresse protectrice d'une mere poule, Lisatje et Marie etaient +jalouses l'une de l'autre et se querellaient parfois a qui le +dorloterait. Seule, la mere gardait son sang-froid. Elle surveillait de +tres pres M. Triphon et sa fille en repetant a toute occasion: "Faites +bien attention au moins qu'il n'en vienne pas un second". Mais M. +Triphon et Sidonie en avaient aussi peur qu'elle. On y veille, mere +Neirynck. + + + + +XXI + + +A la fabrique, c'etait singulier de voir comment la nouvelle fut +accueillie. M. Triphon s'etait attendu au pire certainement, a des +ricanements mauvais, a peine deguises, peut-etre a de l'hostilite +ouverte, brutale. Il n'en fut rien, Leo, il est vrai, ne manquait pas de +lancer son formidable "Oooo ... uuuu ... iiii ..." des qu'il +l'apercevait, de meme que Feelken "fikandoussait" sans se gener, mais +cela n'atteignait pas les proportions d'une offense et ne durait jamais +longtemps. Au contraire. Ils le faisaient plutot par habitude, et M. +Triphon remarqua meme chez eux une sorte de deference respectueuse a +laquelle il n'etait pas du tout habitue. Il etait surtout frappe de +l'attitude de Pierken, qui, nourri de son journal socialiste, ne pouvait +voir en M. Triphon, aussi bien qu'en M. de Beule et tous les autres +patrons, que les suppots de l'odieux Capitalisme. Il y avait parfois une +reelle bienveillance dans le regard que Pierken dirigeait vers le fils +du patron. Et un jour, au repos de quatre heures, M. Triphon surprit un +bout de conversation qui roulait sur lui et l'interessait au plus haut +point. + +Accroupis en ligne contre le mur dans la cour, les ouvriers mastiquaient +leur tartine, lorsque M. Triphon, en sortant de l'huilerie, entendit +prononcer son nom. Du coup il s'arreta et se tint cache derriere une +porte. On parlait de la fameuse histoire et Pierken disait, d'un ton +tranchant et doctoral: + +--Je trouve ca bien. Je trouve bien qu'il continue a s'occuper de +Sidonie. Il pourrait faire mieux, sans doute. Son devoir serait de +l'epouser. Mais ce qu'il fait pour l'instant est tout de meme bien et, +en tout cas, mieux que ce que j'aurais attendu de lui. C'est un +commencement de justice sociale. M. Triphon et ses parents ont vecu +toute leur vie du travail de leurs ouvriers et, aujourd'hui, il restitue +en la personne de Sidonie une faible partie de l'argent vole a la classe +ouvriere. Il l'entretient, elle et sa famille, autant qu'il peut; et, +tres probablement, il continuera a l'entretenir, car il ne peut pas s'en +decoller. Bon ca! Comme revanche, c'est tape. + +Les ouvriers n'etaient pas tous de cet avis. Il y eut quelque rumeur +dans le groupe et Free declara avec cynisme: + +--Eh ben, moi, a sa place, je ne le ferais pas. Je m'en ficherais. + +--Vous seriez une franche fripouille! s'indigna Victorine, la bonne amie +de Pierken. + +--Fripouille ou pas, je m'en ficherais! reprit Free avec conviction. + +Pierken se facha tout rouge. + +--Les individus de ta sorte sont les pires ennemis de la classe +ouvriere, gronda-t-il. + +Free eut un sourire et demeura tres calme. + +--Et toi, Ollewaert, tu le ferais? demanda-t-il en se tournant vers le +petit bossu. + +Ollewaert se gratta l'oreille et regarda sa fille, dont la presence +semblait le gener pour dire exactement ce qu'il pensait. + +--Faut voir, dit-il enfin. C'est aux femmes a faire attention. + +--Vous voyez bien! s'ecria Free triomphant. + +--Naturellement les hommes se soutiennent entre eux. Ils se valent! dit +une ouvriere. + +Les hommes protesterent avec vehemence; mais il semblait bien qu'une +verite venait d'etre dite, car aucun d'eux, sauf Pierken, ne s'eleva +contre l'opinion de Free. + +Le coeur de M. Triphon battait a grands coups. Il etait en proie aux +sentiments les plus contradictoires, et volontiers il en eut appris +davantage. Mais a cet endroit on pouvait le surprendre a chaque instant +et il avait beaucoup de peine a retenir Kaboul, qui s'impatientait. Il +le lacha enfin et le petit chien fut d'un bond dans la cour, ou aussitot +des "sst" avertisseurs se firent entendre. Du coup, la conversation +tomba. M. Triphon allait suivre son compagnon lorsque, en franchissant +le seuil et tournant machinalement la tete, qu'apercut-il.... Bruun qui +l'epiait de loin, par la porte entr'ouverte de la chambre des +machines!... "Sacredieu!" gronda M. Triphon d'une voix sourde. Le rouge +de la honte lui monta aux joues, et il eut un mouvement instinctif pour +sauter sur le mouchard. Mais deja Bruun avait tout doucement referme la +porte. + +Dans la cour les ouvriers s'etaient leves, prets a retourner au travail. +Les femmes se dirigeaient, les jambes raides, vers leur "fosse"; et sous +la porte charretiere apparut Justin-la-Craque, suivi de son aide Komel, +qui portait une barre de fer. Justin etait visiblement dans les vignes. +Il se dirigea tout droit vers M. Triphon, qu'il n'avait pas vu depuis +l'histoire, et se mit a fredonner en mineur, les yeux fixes sur le jeune +homme, ses yeux aqueux d'ivrogne: + +--Ooooooooooo... + +--Pepita... Pepita..., dit Leo en riant. + +--Ooooooooooo... repeta Justin avec entetement en se tournant vers Leo. + +--Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss! glapit Feelken. + +--Ooooooooooo... persista Justin en se tournant, cette fois, vers +Feelken. + +Et, tout a coup d'une voix de tete, suraigue: + +--Peeeeee ... pepepepeeeee ... pepitapepitapepita! + +Les hommes se tordaient et la-bas les femmes s'etaient arretees, +immobiles, devant leur "fosse", pour ne rien perdre de la comedie. + +Avec un beau geste de ses deux mains noires etendues, Justin-la-Craque +refaisait face a M. Triphon. + +--Oooo ... monsieur Triphon, pourquoi n'avez-vous pas suivi mon conseil? +grogna-t-il. + +--Suivi votre conseil? Quel conseil? demanda M. Triphon etonne. + +--Ooooooooo ... reitera Justin d'un air sombre. + +Puis, brusquement, changeant completement de ton, avec une familiarite +d'ivrogne: + +--Dites donc, monsieur Triphon, payez-nous un verre. Un jour comme +aujourd'hui, ca en vaut la peine. + +Toute l'equipe partit d'un enorme eclat de rire et M. Triphon, tres +gene, ne savait que repondre, quand soudain Muche parut dans la cour, +immediatement suivi de M. de Beule, comme un tonnerre tombant au beau +milieu de la joie. Il ne s'enquit meme pas de ce qui se passait; il +etait cramoisi de fureur et se mit a "partir" de tous cotes, comme un +dement. Les hommes se precipiterent dans l'huilerie et les femmes dans +leur "fosse". Ecumant, M. de Beule se tourna vers Justin-la-Craque et +Komel, avec un coup de gueule: + +--Justin, si je t'attrape encore une fois a amuser les ouvriers pendant +les heures de travail, je te flanque a la porte et tu ne remettras plus +les pieds ici! + +--Mais m'sieu, mais m'sieu! Je viens rapporter cette barre de fer qui +etait a reparer, dit Justin deconfit et du coup degrise. + +--Tu m'as compris, hein? clama M. de Beule trepignant de rage. + +--Mais oui, m'sieu, mais oui, repetait humblement Justin. Mais voila, +m'sieu, la reparation est faite. + +Et, comme preuve, il designait la barre de fer, que portait Komel. + +M. de Beule ne daigna point ajouter un mot. Passant, tout bouillant, +devant M. Triphon, il disparut dans la "fosse aux huiliers". On +l'entendit hurler quelque chose dans le vacarme trepidant des pilons. Il +en ressortit, les epaules gonflees, traversa la cour, fonca sur la porte +de la "fosse aux femmes", ou les malheureuses tremblaient, penchees sur +leur ouvrage. L'une apres l'autre il les regarda, les yeux flamboyants, +pret a eclater: mais pas moyen de trouver le motif. Elles en avaient la +respiration presque coupee, comme aneanties. La vieille Natse etait +tellement bouleversee qu'elle ne pleurait meme pas. Il souffla fort et +repartit en faisant claquer la porte. Il faillit se heurter a M. +Triphon, qui se dirigeait vers la remise. Avec un regard en eclair, bref +et fulminant, sur son fils, il passa sans rien dire. Kaboul et Muche +s'entreflairerent un instant comme des etrangers, puis chacun d'eux +suivit son maitre. Au bout de quelques instants s'eleva de la "fosse aux +huiliers" un "Oooo ... uuuu ... iiiii" mugissant et prolonge; M. Triphon +comprit que son pere etait retourne a la maison. + +D'un pas hesitant, il rentra dans l'huilerie. Il y regnait une +atmosphere d'emeute. Les pilons dansaient, bondissaient et, dans +l'infernal tumulte, les ouvriers echangeaient a tue-tete des colloques +saccades. Feelken "fikandoussait", Leo rugissait, Berzeel et Poeteken se +tordaient a cause de Justin-la-Craque, qui malgre tout s'etait risque +dans l'huilerie et fredonnait en mineur un _O Pepita_ obstine devant ce +veau de Miel, immobile et bouche bee a l'ecouter; tandis que, par la +porte entr'ouverte de la chambre des machines, Bruun, son pere, etait +aux aguets. Il valait mieux ne pas trop s'attarder ici en ce moment, se +dit M. Triphon, et il comprit aussi que le prestige de son pere etait +tombe a zero. Il soufflait un veritable esprit de revolte. Pierken, en +apparence le plus calme de tous, lui cria neanmoins en passant, d'une +voix ou tremblait la colere, que les ouvriers en avaient assez: ils +etaient las de se voir insulter et mener comme un vil betail. + + + + +XXII + + +Ce qui interessait aussi M. Triphon c'etait de voir, en dehors de la +fabrique, quel accueil on lui ferait, dans le village, a la suite de +l'histoire. Depuis des semaines, et surtout depuis qu'il passait la +plupart de ses soirees aupres de Sidonie, il n'avait plus revu ses +camarades d'estaminet, ni remis les pieds a la _Pomme d'Or_. + +Un soir, il y retourna. La jolie Fietje, que jadis il aimait tant a +embrasser en cachette, a l'occasion, tronait comme de coutume, +appetissante et tout sourire derriere son comptoir; une dizaine +d'habitues s'eparpillaient en divers groupes autour des petites tables. +Le fils du notaire y etait, le fils du receveur, d'autres fils de +notables. L'entree de M. Triphon fut saluee d'un concert de cris et +d'exclamations; Fietje, l'air d'une fleur entre les verres et les +bouteilles de son comptoir, fut prise d'un rire roucoulant et +inextinguible. + +--Eh! mon vieux, d'ou viens-tu? On te croyait mort et enterre! Est-ce +possible... c'est bien toi? crierent-ils tous ensemble. + +Et l'un d'eux, le fils du brasseur, quitta sa chaise et se mit a tourner +autour de M. Triphon en le considerant avec attention. + +--Mais oui, c'est lui, s'ecria-t-il. Parole d'honneur! Aussi vrai que je +suis ici! + +M. Triphon etait visiblement ennuye. Il essayait de plaisanter et de +rire avec les autres, mais il riait jaune. + +--On s'amuse, a ce que je vois, fit-il avec une grimace. Qu'est-ce qu'il +y a donc? + +--Ce qu'il y a! s'ecrierent-ils en choeur avec de gros rires. Mais, que +nous sommes heureux de te revoir, parbleu! He, Fietje, offre a monsieur +Triphon une chope ou une goutte. + +--Je n'ai pas besoin qu'on paye mes consommations, dit M. Triphon d'un +ton plutot acide. + +Tout le monde le regarda, sans rien dire, de l'air le plus etonne. + +--Quoi! Tu n'acceptes pas un verre de nous! s'exclama le fils du notaire +au bout d'un instant. + +--Pourquoi voulez-vous m'offrir un verre? demanda M. Triphon, agressif. + +--Pourquoi?... mais pour rien! Pour le plaisir de te revoir! fut +l'agacante reponse. + +--Tres bien; regalez-moi donc, dit M. Triphon. Et puisque vous voulez me +regaler, permettez que je vous rende la politesse. Fietje, demande donc +a ces messieurs ce qu'ils desirent. + +Et il les regarda tous d'un air presque provocant. Fietje, debout +derriere son comptoir, riait toujours. On l'eut dit chatouillee par +quelque chose de follement amusant. Elle redressait son joli buste et +les larmes lui coulaient des yeux. M. Triphon la regardait avec une +colere grandissante. + +--Est-ce de moi que tu ris, Fietje, dit-il brusquement d'une voix dure. + +Elle cessa de rire, le regarda d'un air serieux, distant et digne. + +--J'ai pourtant bien le droit de rire, si ca me plait, dit-elle. + +--Je te demande si c'est de moi que tu ris? insista M. Triphon d'une +voix mordante. + +Et, comme Fietje, pour toute reponse, se reprenait a rire et roucouler, +il se leva d'un bond et, avec un juron, sortit de la salle de cafe. + +Un vacarme sauvage salua son depart. Du dehors il l'entendit. "Sacre nom +d'un tonnerre!" ragea-t-il dans le noir de la rue. Et les poings serres, +il se jura d'en tirer vengeance. + +Une autre rencontre, toute aussi deplaisante fut celle qu'il eut, +quelque temps apres, avec les trois demoiselles Dufour. + +En promenade avec Kaboul dans les champs il s'en retournait sans joie +vers la fabrique lorsque soudain, a un detour du sentier qu'il suivait +entre les bles, il vit venir dans sa direction les trois vierges reches. +Aucun moyen de les eviter; il etait force de les rencontrer, presque les +froler. Deja, une rougeur aux joues, il se composait une attitude, +lorsque soudain, d'un mouvement identique, comme entrainees par une +plaque tournante, toutes trois firent demi-tour et rebrousserent chemin. +Ce fut un acte d'hostilite tellement inattendu et flagrant que M. +Triphon d'abord en resta cloue et ne comprit qu'au bout d'un instant le +sens de leur geste. "Nom de Dieu de bigotes! Biques a bon Dieu!" +cria-t-il, si haut qu'elles durent certainement l'entendre. La fureur +lui montait a la tete en un flot empourpre. Et il eut un geste machinal +pour les suivre et leur demander des explications. + +Il se contint, heureusement. Il tendit le poing derriere elles, qui +s'empressaient, effarouchees, de rentrer au village. Mais l'affront +l'avait blesse jusqu'au fond de l'ame, mille fois plus que l'avanie +subie aupres de Fietje et des clients a la _Pomme d'Or_; la vague de +colere passee, il se sentait malheureux et humilie au point d'en +pleurer. A present il savait assez ce qu'on pensait de lui au village. +Il etait perdu, irremediablement perdu dans l'estime de tout le monde. +"Perdu", gemissait-il plein d'amertume, "perdu, parce que, au fond, je +suis reste honnete, parce que je n'ai pas commis la vilenie d'abandonner +cette pauvre fille." + +Cette double aventure deposa au fond de son etre un ferment +d'exasperation et d'aigreur, qui desormais y demeura et de temps a autre +remontait, gatant sa vie. Il etait un declasse dans l'existence, c'etait +entendu; alors il ne se generait plus. Peu importait, des lors, ce qu'on +dirait ou penserait de lui. Peu importait ce que feraient ses parents. +Il n'avait plus que Sidonie; maintenant il y allait presque chaque jour, +a leur pauvre maisonnette d'ouvriers, comme vers le seul asile qui lui +restat au monde. Il y trouvait un accueil invariablement cordial, +amical. Il en fit son veritable chez lui. Il s'y installa comme au cafe, +ou il n'allait plus jamais. Il y fit venir vin, liqueurs, cigares, +conserves; il y regalait toute la famille et leur voisin, le petit +teilleur. Comme tout cela coutait gros, bien plus qu'il ne lui etait +alloue a la maison, il fit des dettes par-ci par-la, qui seraient +reglees plus tard, interets compris. + +Il s'en fichait. Tout lui etait devenu indifferent. A present les choses +etaient ainsi et n'allaient plus autrement. Advienne que pourra, etait +desormais sa devise. A la maison, le visage furieux de son pere, les +soupirs attristes de sa mere tyrannisee, et, comme accompagnement, le +mutisme renfrognee de Sefietje et l'inquiet coup de vent des jupes +d'Eleken; la, chez ces gens pauvres, de l'humanite cordiale, au moins, +une franche et fraiche jeunesse qui vous reconfortait. Il y oubliait sa +misere morale et ses soucis rongeurs. Il ne savait s'il se deciderait +jamais a epouser Sidonie. Peut-etre oui, peut-etre non. Mais cela +pouvait durer ainsi: il n'etait pas le seul a vivre de cette maniere et +s'en accommodait. Aux choses a s'arranger d'elles-memes. + +Du reste, Sidonie, ses parents, son frere et ses soeurs s'en +contentaient aussi et ne parlaient plus de rien. Seule, la mere +continuait a exercer une surveillance vigilante et repetait a +l'occasion: "Tres bien, tout ca, mais qu'il n'en vienne pas un second!" +Et M. Triphon et Sidonie veillaient. Quant au "premier" il grandissait +et se developpait a souhait, au grand bonheur de la maman et des soeurs. +Mais, comme il commencait a devenir fort bruyant et genant, +ordinairement on le fourrait au lit avant l'arrivee de M. Triphon, afin +de ne pas gater sa bonne soiree. + + + + + +TROISIEME PARTIE + + + + +I + + +A la fabrique, pourtant, il y avait quelque chose de change. On y +sentait fermenter un sourd mecontentement, grandir comme une oppression. +Il etait rare que Leo fit encore entendre son mugissant "Oooo ... uuuuu +... iiiii ..." et Feelken son agacant "Fikandouss-Fikandouss". C'etait +un evenement rare, quand Ollewaert demandait a M. Triphon une goutte aux +puces de Kaboul, ou que le malicieux Free se payait la tete de cette +espece de veau qu'etait Miel. Leo et Feelken montraient souvent des +visages renfrognes et sombres; de meme que Berzeel qui n'oubliait pas, +certes, de se saouler chaque dimanche, mais, en reparaissant le lundi +matin a la fabrique, montrait moins souvent un visage ensanglante ou +tumefie. Les autres aussi etaient devenus plus silencieux et renfermes. +Et Justin-la-Craque avait bien moins de succes que jadis lorsqu'il +venait maintenant, suivi de Komel, debiter, avec une obstination +d'ivrogne, son sinistre _O Pepita_. + +Dans la "fosse aux femmes" le phenomene etait a peu pres analogue. On +n'y entendait plus que rarement leurs voix nasillardes et trainantes +egrener les airs melancoliques par quoi elles essayaient de tromper les +heures interminables de leur fastidieux travail; et c'etait plutot a +voix basse qu'elles s'entretenaient, et de sujets qui paraissaient +toujours serieux et graves. On chuchotait, et meme on soupirait +beaucoup, depuis quelque temps dans la "fosse aux femmes"; et lorsque +Sefietje venait a dix heures et a six, avec sa bouteille de genievre, il +etait bien rare qu'elle s'assit quelques instants pour bavarder, comme +elle faisait jadis. + +Sefietje et sa bouteille etaient pourtant le seul evenement qui parvint +encore a tirer les ouvriers de leur humeur morose, les femmes aussi bien +que les hommes. Lorsqu'elle avait passe, les conversations se faisaient +plus animees et il arrivait meme qu'on entendit un bout de chanson; mais +cela durait bien peu. La tristesse renfrognee reprenait le dessus; +surtout vers le soir, lorsque la rouge lueur du couchant penetrait en +larges barres d'or dans les ateliers sombres, l'accablement et la +fatigue descendaient sur les hommes et les femmes comme une grande +douleur silencieuse, desesperante. + +La cause de ce changement, c'etait Pierken, parmi les hommes; et +Victorine, sa fiancee, parmi les femmes. + +Pierken, avec son petit journal socialiste qu'il lisait chaque jour, de +la premiere ligne a la derniere, n'avait pas encore digere ni oublie le +meeting manque de l'automne precedent devant la porte de _La Belle +Promenade_. Cette reunion avait rate, parce que insuffisamment preparee; +mais elle pouvait reussir une seconde fois. D'ailleurs, meme si on +n'organisait pas un second meeting au village, on pouvait tenter autre +chose, une action circonscrite et directe, parmi les ouvriers de la +fabrique. C'etait a quoi pensait Pierken, jour et nuit; et il estimait +que le moment d'agir etait venu. + +A diverses reprises, a la suite du fameux meeting, il s'etait rendu en +ville et entretenu avec les chefs du parti. Il avait visite leurs +grandioses installations; il avait compris et admire ce que peuvent +l'union et la cooperation. De plus en plus il etait devenu un +travailleur informe, conscient des droits, de la force, la dignite de la +classe ouvriere. Un jour, il y avait rencontre le grand chef du Parti +Ouvrier, qui s'etait entretenu pendant quelques instants avec lui. Le +chef l'avait questionne sur la situation du proletariat des campagnes et +avait prete une attention soutenue a ses explications. C'etait un petit +homme au visage pale et aux traits energiques. Lorsqu'il parlait, il +semblait mordre ses mots, durs comme acier; et ses poings se crispaient +machinalement, comme s'il pressait et petrissait continuellement quelque +chose. + +--Ce sont des conditions telles qu'au moyen-age; il faut que ca change! +repondit-il d'un ton cassant aux renseignements fournis par Pierken. + +Il se recueillit un instant, les poings serres et les sourcils fronces; +puis il dit: + +--Nous reviendrons l'un de ces jours dans votre village et nous +dicterons nos conditions. + +Pierken, hesitant, doutait du succes. + +--Quelles conditions, monsieur? demanda-t-il timidement. + +--Pas de "monsieur"! Nous sommes tous camarades! reprit le chef avec +rudesse. + +Et, d'un ton categorique: + +--Journee de huit heures; assurance contre les accidents; retraites +ouvrieres; et, d'abord et avant tout, serieuse augmentation de salaire +et participation aux benefices. + +Pierken sentait la tete qui lui tournait. Il etait ebloui. Tant de +choses a la fois! C'etait trop. Ca n'irait pas. + +--Ca doit aller et ca ira! dit le chef en frappant du poing sur la +table. + +Mais il n'avait pas le temps aujourd'hui de traiter plus longuement ce +sujet d'ordre secondaire; et, en quelques mots haches, il traca a +Pierken sa ligne de conduite. + +--Retournez a votre village. Convoquez tous les ouvriers de la fabrique. +Arretez vos conditions. Communiquez-les a votre exploiteur et venez +m'apporter sa reponse. Nous nous chargeons du reste. + +Rapidement, il serra la main de Pierken et disparut, appele ailleurs. + + + + +II + + +Depuis ce jour, Pierken ne songeait plus a autre chose. Il y avait des +semaines que les ouvriers se reunissaient en conciliabule deux fois par +jour, aux repos de huit heures et de quatre heures, et ils n'avaient +plus d'autre conversation. + +Tous vibraient d'emotion passionnee devant l'image du bonheur entrevue, +mais ils n'etaient nullement d'accord sur la possibilite et les moyens +de l'atteindre. Une chose dont ils etaient tous convaincus, c'etait +l'impossibilite absolue de faire accepter les conditions telles que les +avait posees pour eux le grand chef. Cela pouvait peut-etre reussir dans +les gros centres industriels avec leurs puissantes organisations de +travailleurs; ici, au village, ou personne n'avait l'esprit prepare, il +n'y fallait meme pas songer. Mais on pourrait peut-etre, c'etait assez +probable, obtenir "quelque chose". La grande question etait a present de +savoir et de decider en quoi cela consisterait. + +Apres bien des palabres, Pierken presenta un programme concret. +L'assurance contre les accidents, les retraites et la participation aux +benefices, c'etaient des points du programme qu'il fallait mettre de +cote, provisoirement. Le proletariat rural n'etait pas mur pour ces +conquetes. Mais on pouvait exiger une augmentation de salaire et une +diminution des heures de travail. Pierken proposa qu'une deputation +composee de trois ouvriers, deux hommes et une femme, se rendit aupres +de M. de Beule, afin d'obtenir que la journee de travail fut limitee a +dix heures au lieu de douze, avec une augmentation de salaire de +cinquante centimes par jour pour les hommes et de vingt-cinq centimes +pour les femmes. Si M. de Beule refusait, alors c'etait la greve. +Qu'est-ce que les camarades en pensaient? + +--Que nous ne l'obtiendrons pas, dit Free avec un petit sourire +desenchante. + +--Evidemment, nous ne l'obtiendrons pas, dit a son tour Ollewaert. + +Leo et Poeteken se montraient tout aussi pessimistes. Pee, le meunier, +Bruun, le chauffeur, et les deux "cabris" ne disaient rien. Les femmes, +pareillement, restaient muettes, hormis Victorine, qui protesta +violemment: ce serait une honte si on n'obtenait pas ca. Feelken, qui +etait devenu tres sombre et renferme ces derniers temps, hocha la tete +en soupirant. On ne savait quelle depression, quelle tristesse semblait +detruire leurs illusions. + +--Des foutaises, tout ca! De la m..... de chien! Rien du tout! lanca +brusquement Berzeel avec des yeux furieux. + +--Et alors? Quoi? Tu es content de ton sort! s'ecria Pierken indigne. + +--Contents ou non, nous n'avons pas le choix, dit Berzeel d'un ton +indifferent. Tout ce que je demande, c'est du genievre de meilleure +qualite et des verres plus grands. Pour le reste, je m'en fous! + +--Ivrogne! lui jeta Pierken, trepignant de colere. + +Mais les paroles de Berzeel avaient trouve un echo chez plusieurs +autres. Quelques visages s'animerent, les yeux brillants. + +--Haaa!... Si c'etait possible! dit Free, qui s'en pourlechait les +levres avec gourmandise. + +--Mais oui, nom de nom, dit a son tour Ollewaert. Oui; demandons ca! +Miel, espece de veau, qu'est-ce que tu en penses? + +--Ha!... je ne pense rien, repondit Miel ahuri. + +Tous eclaterent de rire, sauf Pierken, qui se leva, outre. Il se carra, +en imitant sans le savoir le grand chef socialiste de la ville; et, +comme lui, il dit, en paroles breves et mordantes, en promenant des +regards etincelants autour de lui: + +--Bon. Si c'est la tout ce que vous desirez, vous n'avez plus besoin de +moi. Adieu. Arrangez-vous avec le patron. Moi, j'ai autre chose a faire. + +Il voulait partir et tous eurent peur qu'il ne les laissat en plan. +Quelques mains se tendirent comme pour le retenir et a nouveau une ombre +de melancolie envahit les visages. "Attends une minute, Pierken; pas si +vite", dit Leo. Et il demanda encore une fois a Pierken ce qu'il voulait +exactement. + +--Comme j'ai dit, repeta Pierken d'un ton bref et decide: envoyer une +deputation au patron; moins d'heures de travail et salaire superieur; +s'il refuse, la greve! + +Les ouvriers redevinrent graves. + +--Nous serons fichus a la porte. Il nous fera tous valser, dit Leo +craintif. + +--Bon. Alors tous en greve. + +--Ca va de soi, s'il nous flanque tous a la porte. Il en trouvera +d'autres, opposa Leo. + +--Non pas! Les socialistes de la ville interviendront, repliqua Pierken. + +Les ouvriers hesitaient. + +--Qui veut y aller avec moi? demanda Pierken, pour trancher l'affaire. + +--Moi! repondit Fikandouss. + +Ebahis, tous le regarderent. Qu'est-ce qui se passait donc chez +Fikandouss? On ne le reconnaissait plus! Son regard avait quelque chose +de fixe, de fanatique, et toute sa figure montrait une expression de +volonte violente et farouche. + +--Oui; moi ... moi! repeta-t-il avec une sorte d'energie jalouse, parce +que les autres montraient leur grand etonnement. + +--Et moi pour les femmes! s'ecria a son tour Victorine, tres animee. + +Ollewaert eut un geste energique comme pour protester au nom de +l'autorite paternelle, mais le regard ferme et decide de Pierken le +retint. Il retourna sa chique et cracha de colere, sans dire mot. + +Pierken se declara satisfait. Il eut prefere un autre delegue que +Feelken, mais il ne fit pas d'observation. Il etait satisfait. C'etait +un jeudi. Il fut decide qu'on attendrait jusqu'au samedi, au repos de +quatre heures. Alors, a eux trois, ils iraient trouver M. de Beule chez +lui. + +Les ouvriers s'etaient leves pour retourner a leur travail. A ce moment +apparut Justin-la-Craque suivi de son aide Komel, qui portait une barre +de fer. Justin etait ivre. Il se planta en une attitude raidie devant +les hommes et se mit a bourdonner d'une voix sombre: "Ooooooooooo..." +Mais pas un ne prit garde a lui et tous lui tournerent le dos avec +mepris. + +Des choses autrement serieuses les occupaient a present. + + + + +III + + +A quatre heures tapant, sans avoir mange leur tartine, Pierken, +Fikandouss et Victorine se tenaient prets. Cette question d'importance +avait ete debattue, s'ils ne feraient pas mieux de manger leur tartine +d'abord, vu qu'apres ils n'auraient peut-etre plus le temps. Pierken, +toutefois, l'avait deconseille, disant que le cerveau etait plus lucide +avant le repas et, d'ailleurs, on pouvait bien s'imposer une legere +privation pour la cause. Verites qu'il tenait des chefs socialistes en +ville. Les autres s'inclinerent. Dans leur vetement de travail, ils se +firent aussi propres que possible, pour ne pas faire figure de mendiants +devant ces capitalistes; puis ils se dirigerent a travers le jardin vers +la maison. Pierken, malgre sa volonte farouche, se sentait tout de meme +un peu emu; Fikandouss avait une face contractee et sombre; Victorine +riait nerveusement, par petites saccades, repetant sans cesse, avec une +insistance superflue qui denotait son trouble, qu'elle n'avait pas peur +le moins du monde. Sefietje, du seuil de son arriere-cuisine, les vit +venir de loin. Aussitot elle disparut dans la maison; mais, lorsque les +sabots des trois ouvriers clapoterent sur les dalles de la cour, elle +reparut sur le seuil et demanda, surprise et mefiante: + +--Qu'est-ce qu'il y a? + +--Nous voudrions parler a monsieur, repondit Pierken d'un ton aussi +calme que possible. + +--Parler a monsieur! repeta Sefietje machinalement, les yeux epouvantes, +comme en presence d'une chose inouie. Pourquoi voulez-vous parler a +monsieur? + +--Peu importe, dit Pierken, legerement, impatiente. Est-ce que monsieur +est chez lui? + +--Je vais aller voir, repondit Sefietje. + +Et, les pommettes rouges, elle disparut en hate. + +--Est-ce moi qu'il vous faut? demanda tout a coup une voix dure derriere +les ouvriers qui attendaient. + +C'etait M. de Beule, qui revenait de faire un tour dans son jardin. + +Un instant, tous trois perdirent contenance devant ce brusque face a +face inattendu. Mais Pierken se remit bien vite et dit: + +--Oui, monsieur, nous voudrions vous parler un moment. + +--Pourquoi? demanda-t-il, mefiant, comme Sefietje. + +--Nous vous le dirons, monsieur. Pourrions-nous avoir quelques minutes +d'entretien chez vous? + +--Vous pouvez parler ici, repondit sechement M. de Beule. + +--Ca n'est pas bien facile, monsieur, dit Pierken hesitant et decu. + +Brusquement, M. de Beule se facha. + +--Vous ne pretendez pourtant pas me dicter la loi dans ma maison! +s'ecria-t-il. + +--Il n'est pas question de dicter la loi; il ne s'agit que de causer un +peu serieusement, repondit Pierken qui se contenait. + +--Je n'ai pas a causer avec vous, absolument pas! Mais pas du tout! cria +M. de Beule s'empourprant de colere. + +--Eh bien, monsieur, repondit Pierken, perdant patience a son tour et +enflant la voix, si vous n'avez pas a causer avec nous, nous avons a +causer avec vous! Nous venons vous demander, au nom de tous les ouvriers +et de toutes les ouvrieres de la fabrique, si vous etes d'accord avec +nous pour ramener notre journee de travail de douze heures a dix, et +augmenter nos salaires de cinquante centimes par jour pour les hommes et +de vingt-cinq centimes pour les femmes. Voila, monsieur, ce que nous +avions a vous dire! + +Et, sans peur, les bras croises, Pierken regarda son terrible patron en +plein dans les yeux. + +M. de Beule sursauta, puis regarda de tous cotes, comme s'il cherchait +un objet, une arme quelconque qui lui eut permis d'assommer l'audacieux +trio. Il eut un geste de fureur desesperee et presque comique; puis, +relevant la tete, il apercut sur le seuil de l'arriere-cuisine sa femme +et son fils, accourus au bruit des eclats de voix, visages inquiets. + +--As-tu entendu ce qu'ils viennent d'exiger? cria-t-il a sa femme. Deux +heures de travail en moins et cinquante centimes d'augmentation par +jour! + +--Pour les hommes ... et vingt-cinq centimes pour les femmes, corrigea +Pierken d'une voix posee mais resolue. + +--Seigneur Dieu! s'ecria Mme de Beule en levant les mains au ciel. + +M. Triphon ne disait rien. Le regard a terre, il tortillait sa courte +moustache. Kaboul et Muche, qui s'etaient rencontres il n'y avait pas +cinq minutes, se flairaient, tournaient, procedaient a un minutieux +examen l'un de l'autre, comme s'ils se voyaient pour la premiere fois. +Derriere un des carreaux de la cuisine, on apercevait confusement les +figures consternees de Sefietje et d'Eleken. + +--Seigneur Dieu, repeta Mme de Beule au comble de l'angoisse. + +Brusquement, M. de Beule fut pris comme d'une attaque de folie furieuse. + +--Voyous! Mendiants! Canailles! hurlait-il hors de lui, en toisant les +trois ouvriers a tour de role de ses yeux flamboyants. "Creve-la-faim!" +rugit-il comme supreme insulte, les poings serres. "Hors d'ici, nom de +Dieu! sinon...." + +Il n'acheva pas, bondit vers eux, comme s'il allait les assommer. + +--Prenez garde, monsieur! dit Pierken extraordinairement calme. "Prenez +garde, vous pourriez le regretter!" Mais tout a coup, s'animant, la voix +stridente et des deux poings se frappant la poitrine: "Des +creve-la-faim! Oui, nous sommes des creve-la-faim. Et c'est parce que +nous ne voulons pas rester des creve-la-faim, que nous venons reclamer +un sort meilleur. Nous voulons devenir des etres humains, monsieur, non +plus des betes de somme. Oui, des etres humains, madame!" jeta Pierken +en se tournant vers Mme de Beule ... "des etres humains, M. Triphon, +vous qui savez comme nous peinons, du matin au soir, pour vous et vos +parents! Dites-nous donc, M. Triphon, ce que vous pensez de nos +revendications! Dites-nous ce que vous feriez si...." + +--Hors d'ici, propre-a-rien! Vagabond! hurla soudain M. de Beule, au +paroxysme de la fureur, en se tournant vers son fils, comme si celui-ci +eut ete la cause de tout. + +--Qu'est-ce que ca veut dire, nom de Dieu! s'ecria M. Triphon colere et +ahuri, pendant que sa mere avait une crise de larmes. + +--Je le tuerai ... je le tuerai ..., gueulait M. de Beule se demenant +comme un fou. + +Et, ne sachant plus ce qu'il faisait, il alla donner des coups de pied +contre un tronc d'arbre. + +Un brusque silence tomba. Les ouvriers, stupefaits, ne comprenaient +plus. Ils se regardaient entre eux, absolument deconcertes. M. Triphon +etait parti, en grommelant et jurant, humilie jusqu'au fond de l'ame de +cet affront subi devant leurs ouvriers. Mme de Beule n'etait que +gemissements, pleurs et supplications. Sefietje et Eleken avaient +completement disparu derriere les carreaux de la cuisine. + +--Donc, monsieur, vous refusez? conclut, au bout d'un instant, Pierken +redevenu tres calme. + +--Je fermerais plutot boutique mille fois! clama M. de Beule avec un +juron retentissant. + +--Vous n'en aurez pas la peine; nous nous en chargeons, repondit Pierken +en regardant son maitre bien en face. "Venez les amis", dit-il en se +tournant vers ses camarades. "Nous n'avons plus rien a faire ici. Allons +manger notre tartine". + +Sans un mot, ils s'en retournerent tous les trois, a travers le jardin, +comme ils etaient venus. + + + + +IV + + +Vive et amere fut l'impression sur les ouvriers de l'affront brutal fait +a leurs delegues. Ils le ressentaient chacun comme une insulte +personnelle. Longtemps ils avaient hesite avant de demander la moindre +chose; mais a present, ils etaient armes de volonte, ils exigeaient. + +Jusqu'aux plus serviles d'entre eux, ils se revoltaient a la fin, prets +a une farouche resistance. L'injustice subie pendant toute leur +existence remontait et bouillonnait en eux. Pierken, dont ils s'etaient +tant de fois moques, etait maintenant leur plus ferme soutien, leur +guide inconteste, leur grand homme, celui qu'ils voulaient suivre et +dont ils attendaient le salut. Ils ne demandaient qu'a obeir a ses +ordres. Plus personne--les femmes pas plus que les hommes--ne craignait +les fureurs du patron. Et lorsque Pierken eut decrete que la greve +commencerait le lundi suivant, pas une seule voix d'opposition ne se fit +entendre. Au contraire: ce fut une sensation de delivrance; un poids +qu'on leur enlevait du coeur, une joie de l'acte enfin accompli. Ils se +concerterent un moment sur la question de savoir si on communiquerait la +decision au patron. Oui, disait Pierken. Il trouvait cela mieux, plus +digne, plus fort; il fallait y mettre des formes. Mais tous les autres, +du coup plus agressifs et plus intolerants que leur chef, estimaient que +ce serait politesse absolument superflue. Il (il, c'etait M. de Beule) +s'apercevrait bien qu'il y avait greve, lorsqu'il ne verrait aucun de +ses ouvriers a la fabrique, le lundi matin. Pierken n'insista point. Au +fond, cela lui etait bien egal. L'important, c'etait que l'on fit greve. + +Le dimanche, au cours de l'apres-midi, le village offrit un spectacle +insolite. Sefietje, par hasard, fut la premiere a le remarquer. Attachee +aux de Beule par plus de quarante annees de servage, Sefietje +considerait les interets de cette famille comme les siens. De plus elle +possedait un instinct special, qui lui faisait pressentir les dangers +menacant ses maitres. Donc Sefietje, qui regardait machinalement par la +fenetre donnant sur la rue, vit avec la plus grande stupefaction passer +Berzeel. Elle n'en revenait pas. Jamais Berzeel ne passait son dimanche +au village ou il travaillait: il le consacrait invariablement a se +saouler et se battre dans son village a lui. Aujourd'hui, du reste, il +etait aussi saoul que les autres dimanches; en plus de sa patte folle, +il titubait et parlait fort et faisait de grands gestes en compagnie +d'Ollewaert, le petit bossu, qui semblait egalement fort emeche. A eux +deux, le bossu et le bancal, ils formaient un couple peu ordinaire. + +--Qu'est-ce que ca veut dire? s'ecria Sefietje s'adressant a Eleken. + +L'anormal n'etait pas que Berzeel fut saoul, mais qu'il se fut saoule +ici, et non la-bas, dans son village. Une lueur de fievre colora +brusquement ses pommettes osseuses. Eleken non plus n'y comprenait rien. +Mais Eleken ne disait jamais grand'chose; elle preferait ne pas etre +melee a ces histoires. Servante en second, elle se trouvait, vis-a-vis +de la servante en chef, dans la meme situation que celle-ci; Sefietje +vivait sous la ferule de la famille de Beule, personnifiee surtout en +monsieur, tandis qu'Eleken subissait la tyrannie de Sefietje, parfois +fort acariatre. + +--Il y a peut-etre quelque chose qui les retient par ici: un concours de +joueurs de cartes ou de boules, risqua-t-elle avec prudence. + +--Plus souvent! trancha Sefietje, en secouant la tete. Il ne viendrait +pas de si loin pour ca. + +Et elle se mit a radoter et se torturer l'esprit en creusant ce sujet +passionnant. + +Un peu avant huit heures, au crepuscule, une autre scene anormale, +inquietante, se deroula sous les yeux de Sefietje, qui l'observait. +C'etait toujours Berzeel, encore plus saoul, mais non plus accompagne du +seul petit bossu: c'etait Berzeel a la tete de toute une bande, parmi +lesquels Leo, Free, Poeteken et le "Poulet Froid", accompagnes de +Justin-la-Craque et de Komel, que suivaient de quelques pas Fikandouss +et Pierken, ayant Victorine a son bras. Berzeel conduisait la troupe au +cabaret du _Petit Sabot_, ou ils entrerent tous, en defilant devant +Justin-la-Craque qui, plante pres de l'entree, dans l'attitude raide +d'un factionnaire rendant les honneurs, "opepitait" d'une voix sombre en +roulant de gros yeux. + +--Mais que se passe-t-il aujourd'hui? Qu'est-ce qui leur prend, aux +ouvriers de la fabrique! s'exclama Sefietje dans les transes. + +Les maitres avaient fini de souper; Eleken alla desservir. Sefietje, +qui, pour quelques instants, n'avait plus rien a faire, jeta un fichu +sur ses epaules et courut a travers le jardin, vers la fabrique. Elle +etait prise d'un pressentiment sinistre. Il entrait dans les +attributions de "Poulet Froid", chaque dimanche, de donner a manger aux +chevaux; puis il devait coucher dans le petit grenier au-dessus de +l'ecurie. Elle venait de le voir passer dans la rue avec la bande de +saoulards. N'aurait-il pas neglige de soigner ses chevaux? + +Sefietje alla par derriere a l'ecurie et en ouvrit la porte. Les quatre +chevaux y occupaient leur place habituelle et tournerent la tete +lorsqu'elle entra. Sefietje vit leurs beaux grands yeux qui avaient des +reflets verdatres. Ils ne mangeaient pas et elle constata que leurs +auges etaient vides. Ils etaient la comme en attente d'une chose qui va +venir. Sefietje avait de la tendresse pour les betes. "Avez-vous eu a +manger, mes bonnes betes?" dit-elle a mi-voix, comme a des etres +humains. Le feu de l'inquietude colorait ses joues et elle etait tres +perplexe. Les chevaux n'etaient pas en train de manger, mais cela +voulait-il dire qu'ils n'avaient pas eu leur ration? C'etait vers six +heures, ordinairement, que le "Poulet Froid" venait la leur apporter; il +etait maintenant plus de huit heures. Rien d'etonnant a ce que les auges +fussent vides. Tout de meme, Sefietje n'etait nullement rassuree. Si +elle n'avait pas vu le "Poulet Froid" avec les autres bambocheurs, elle +n'aurait eu aucun soupcon. Mais, a present.... + +Immobiles, les chevaux continuaient a regarder Sefietje et il y avait +comme une priere muette dans leurs yeux. Machinalement, Sefietje se +dirigea vers le coffre a avoine et en souleva le couvercle. Aussitot les +quatre chevaux se mirent a hennir en pietinant nerveusement leur +litiere, dans le bruit de chaine des anneaux de licol. + +Elle remplit a moitie une mesure d'avoine et s'approcha du premier +cheval. La bete y alla si vivement qu'elle faillit renverser Sefietje. +Les autres s'agitaient d'impatience; et la vieille servante leur donna a +chacun un picotin. Elle hesitait pourtant, inquiete et angoissee. +Etait-ce bien, ce qu'elle faisait la? Evidemment, des chevaux bien +portants ne refusaient jamais l'avoine. Ils en devoreraient des +boisseaux, si on ne les retenait pas. "Ah! si vous pouviez parler, mes +bonnes betes!" soupirait Sefietje. Elle aurait bien voulu aussi leur +donner une botte de foin, mais elle n'osait. Ce serait peut-etre trop. +Que dirait M. de Beule si le lendemain ses quatre chevaux etaient +malades? Toute perplexe et attendrie dans sa pitie pour les betes, elle +quitta l'ecurie, apres leur avoir parle encore comme a des etres +humains. + +Un peu avant neuf heures, lorsque les volets furent fermes et les lampes +allumees, des chants braillards tout a coup eclaterent dans la rue. +Sefietje, occupee a laver la vaisselle avec Eleken, quitta aussitot son +ouvrage. Les chants s'elevaient en une clameur sauvage. On eut dit un +bruit d'emeute. + +--Les revoila! Ils sortent du _Petit Sabot_, dit Sefietje. + +Et elle colla l'oreille contre le volet ferme. "Tu entends?" +murmura-t-elle alarmee. "C'est la voix de cet ivrogne de Berzeel. Ecoute +donc; il jure comme un paien!" + +La porte de la salle a manger s'ouvrit et M. de Beule parut sur le seuil +de la cuisine. + +--Qu'est-ce qui se passe dans la rue? demanda-t-il d'un air rogue. + +--Mais je ne sais pas, monsieur, mentit Sefietje tremblante. + +Eleken, quittant precipitamment la cuisine, monta l'escalier quatre a +quatre, comme si quelque besogne urgente l'appelait en haut. M. de Beule +la suivit d'un regard irrite, traversa le vestibule, le couloir et +ouvrit la porte d'entree. La clameur des chants entra en coup de vent +dans la maison. Par-ci par-la des portes s'ouvraient dans la rue sombre. + +--Qu'est-ce qu'il y a? demanda a son tour Mme de Beule, sortant de la +salle a manger. + +--Je ne distingue pas bien, mais je crois qu'il y a de nos gens parmi +eux, repondit M. de Beule. + +--Seigneur Jesus! s'exclama Mme de Beule. + +--Qu'il y en ait un seul a se presenter saoul demain matin a la fabrique +et je le mets dehors sur-le-champ! cria M. de Beule dans un brusque +acces de fureur. + +--Ce n'est pas sur qu'il y en ait des notres, risqua Mme de Beule pour +le radoucir. + +M. de Beule grommela encore quelques vagues menaces et les epoux +rentrerent dans la salle a manger. Selon son habitude, M. Triphon etait +sorti. Les clameurs sauvages se perdirent dans le lointain. + +Cependant Sefietje n'avait pas de repos. Elle ne cessait de guetter +l'heure a la pendule; et, lorsqu'il fut dix heures moins un quart, elle +dit a Eleken, redescendue a la cuisine apres le depart de M. de Beule: + +--Il faut quand meme que je retourne voir a l'ecurie. + +--Mais tu n'as donc pas peur, comme ca toute seule dans l'obscurite! +objecta la timide Eleken. + +--Je ne m'y fie pas; ces pauvres betes n'ont pas eu a manger, pour sur, +gemit Sefietje, presque en larmes. + +Elle alluma une petite lanterne a huile et disparut dans le noir du +jardin. En approchant de l'ecurie elle entendit les chevaux s'agiter et +le bruit de chaine de leur licol; et des qu'elle eut ouvert la porte, +hennissements et piaffements l'accueillirent. Ils bouleversaient leur +litiere et leurs beaux grands yeux anxieux etaient tous tournes vers la +lumiere que Sefietje portait a la main. + +--Guust, es-tu la! cria-t-elle, s'avancant vers l'echelle de la +soupente. + +Pas de reponse. + +Guust--autrement dit le "Poulet Froid"--avait l'ordre d'etre rentre au +plus tard a neuf heures et demie. C'etait une consigne formelle donnee +par M. de Beule et que le "Poulet Froid" ne se serait jamais risque a +enfreindre. A present il etait dix heures--Sefietje les entendit avec +horreur, ces dix coups, tomber, lents et lugubres, du clocher de +l'eglise--et le "Poulet Froid" n'avait pas rejoint son poste. "Guust, +es-tu la?" demanda-t-elle encore une fois. Mais, de reponse, pas +davantage. Sefietje, grimpant a l'echelle et passant la tete par la +trappe, put constater que le galetas etait vide et le lit point defait. +Le "Poulet Froid" n'avait donc pas paru, plus aucun doute; et il n'etait +pas venu donner l'avoine aux chevaux. Aux yeux de Sefietje, ce +manquement renversait tout; au point qu'elle se mit a sangloter, comme +brisee de douleur, en descendant avec sa lanterne l'echelle de la +soupente. + +Elle alla au coffre a avoine et, cette fois, remplit bien la mesure. +Elle n'hesita pas non plus a donner toute une botte de foin a chacun des +chevaux. Les betes mangeaient: on entendait un bruit sourd et continu, +comme de meules qui broient. Et Sefietje hesitait, avec un gros soupir. +Elle craignait de mal faire. Tout de meme, elle remplit un seau a la +pompe et le hissa jusqu'aux auges. C'etait presque au-dessus de ses +forces. L'eau ruisselait et lui mouillait les pieds. Deux des chevaux +burent avec avidite; les autres ne s'arreterent pas de manger. En buvant +ils aspiraient le liquide comme une pompe: on voyait le niveau baisser. +Les autres n'y trempaient qu'un moment le naseau, comme si cette eau les +degoutait. Inconsolee, Sefietje ferma la porte de l'ecurie et retourna a +la maison. + + + + +V + + +De toute la nuit, elle ne put dormir. La tragedie des chevaux la hantait +ainsi qu'un cauchemar. Que s'etait-il passe? Qu'allait-il se passer +demain? A cinq heures du matin Sefietje etait sur pieds. C'etait l'heure +ou le "Poulet Froid" devait donner aux chevaux leur ration du matin. Qui +sait? Il etait peut-etre rentre tard dans la nuit. Frissonnante dans +l'air froid, un fichu jete en hate sur la tete et les epaules, Sefietje +retourna vers l'ecurie. + +Rien! Pas l'ombre de "Poulet Froid"! Sefietje courut a la chambre des +machines; Bruun devait deja s'y trouver, pour mettre ses chaudieres sous +pression. Pas plus de Bruun que de "Poulet Froid". Elle ouvrit la porte +de fer du fourneau. Le feu etait eteint, noir, et la chaudiere n'avait +qu'un faible sifflement, telle une chose qui est en train de rendre +l'ame. Alors Sefietje fut prise d'epouvante. Elle retourna en courant a +la maison, d'une voix entrecoupee y raconta ses aventures a Eleken, qui +venait de descendre, puis elle se laissa tomber sur une chaise, les yeux +hagards et les mains jointes, a bout de forces. La deuxieme servante, +avec de sourdes exclamations, se mit aussitot a courir de-ci de-la d'un +air effare. + +A six heures, au moment ou la besogne quotidienne aurait du commencer, +la fabrique gardait un silence de tombe. Sefietje n'osait meme plus y +aller voir; on eut dit qu'il y allait de sa vie. Mais elle depecha +Eleken vers la "fosse aux femmes". Au bout de trois minutes, celle-ci +revint avec la nouvelle consternante que ni dans la "fosse aux femmes", +ni dans la "fosse aux huiliers", ni nulle part dans toute la fabrique, +il n'y avait ame qui vive. + +--C'est la greve, soupira Sefietje d'une voix blanche. + +A six heures et demie, son heure habituelle, M. de Beule descendit. +Avant d'avoir quitte sa chambre, il avait ete frappe par le silence +insolite qui regnait dans la fabrique et, tout de suite, il demanda a +Sefietje: + +--D'ou vient que ca ne tourne pas? + +--Monsieur, dit Sefietje, hoquetante, la respiration coupee, il n'y a +personne a la fabrique! + +--Comment ca! s'ecria M. de Beule. + +Et il se precipita dans le jardin. Sefietje courut en toute hate a +l'etage pour avertir Mme de Beule et M. Triphon. Ils descendaient au +moment meme ou M. de Beule, fou de rage, revenait de la fabrique. + +--Veux-tu savoir maintenant ce qu'il en est de ces voyous?... hurla-t-il +du plus loin qu'il vit sa femme. + +Mme de Beule ne devait rien savoir. Elle n'en savait que trop. Mains +jointes, elle soupira: + +--Quelle affaire, mon Dieu! Quelle affaire! + +--Ces voyous! Ces saligauds! Ces vauriens! Ces mendiants! rugit M. de +Beule. Plus un seul d'entre eux ne remettra les pieds a la fabrique. +D'autres ouvriers! Tout de suite! + +--Ou les prendre? demanda anxieusement Mme de Beule. + +Cette simple question partit surexciter au plus haut point M. de Beule. + +--Tu ne t'imagines pourtant pas que ca m'embarrasse? dit-il. + +Se tournant vers Sefietje il ordonna: + +--Va d'abord et avant tout demander a Justin-la-Craque s'il veut soigner +les chevaux. + +La fureur s'etranglait dans sa gorge. Il tonna: + +--Les sales individus! Ils ont laisse ces pauvres betes sans nourriture! + +--Pardon, monsieur, moi je leur ai donne hier soir du foin et de +l'avoine, dit Sefietje d'une voix qu'on entendait a peine. + +Et elle s'empressa de courir chez Justin. Ce qu'il fallait avant tout, +c'etait un chauffeur. Qui prendrait-on pour remplacer Bruun? Ils +chercherent, sans trouver personne qui eut les aptitudes requises. + +--Doorke Pruime, peut-etre, risqua timidement Mme de Beule. + +Agace, M. de Beule haussa rageusement les epaules. + +--Soyons serieux, hein! grommela-t-il. + +Mme de Beule se tint coite. + +--Moi, je puis le faire, dit brusquement M. Triphon sans regarder son +pere. + +Oh! oui, mon garcon, fais-le! s'ecria Mme de Beule en regardant son fils +avec une admiration attendrie. + +Par rancune inveteree, M. de Beule ne souffla mot, mais son silence meme +voulait dire qu'il acceptait l'offre. + +Comme "huiliers", poursuivit-il quelque peu radouci, nous pourrions +prendre Doorke Pruime, Sies van Lierde et Vloaksken. Comme "cabris", +Peetse Fnieze; comme meunier, Soarlewie Soarels. + +Mme de Beule approuvait tout d'un hochement de tete. M. Triphon, +conscient de la responsabilite qu'il allait assumer, prenait un air +serieux, concentre, energique. Il estima rapidement que son travail +comme chauffeur ne l'empecherait pas d'aller parfois chez Sidonie. Et +puis, il avait le dimanche. L'affaire, en somme, ne se presentait pas +trop mal; ils se remettaient de leur emotion. Ils avaient presque une +lueur de triomphe et meme de provocation dans le regard. + +--Et les femmes? demanda Mme de Beule. + +A ce seul mot, M. de Beule rebondit au paroxysme de la fureur. + +--Plus de femmes ... nom de nom! tonna-t-il. Plus de ces roulures ici! + +Et ses yeux lancaient des eclairs vers M. Triphon comme pour l'aneantir. + +Mme de Beule n'insista pas. Elle se replia peureusement sur elle-meme; +et, de son cote, M. Triphon fit semblant de ne pas saisir l'allusion +haineuse. Il alluma sa pipe et s'interessa un instant a Kaboul et Muche, +qui s'entr'etudiaient avec le soin le plus minutieux, comme s'ils ne +s'etaient pas vus depuis des annees. La porte s'ouvrit et Sefietje +reparut. Elle etait rouge et suait d'avoir tant couru. + +--Justin soignera les chevaux. Il leur a deja donne l'avoine, et il est +en train de les etriller, dit-elle. + +Il y eut un murmure de satisfaction. M. de Beule temoigna son +contentement par un geste approbatif, et dit: + +--Parfait. Dejeune maintenant, Sefietje; puis tu iras chez Doorke +Pruime, chez Sies van Lierde et chez Vloaksken, pour leur demander de +venir travailler a l'huilerie. Apres, tu iras chez Peetse Fnieze et chez +Soarlewie Soarels, pour les engager comme "cabris" et meunier. + +--J'ai deja dejeune; j'y vais tout de suite, repondit Sefietje d'un air +soumis. + +Et, aussitot, elle repartit. Alors M. et Mme de Beule allerent aussi +prendre leur petit dejeuner que leur servit Eleken, avec de la fievre +dans ses mouvements et les jupes battantes. + +--Pourquoi cette fille est-elle toujours si agitee? demanda M. de Beule +agace. + +Mme de Beule tacha de lui faire comprendre qu'elle avait double besogne, +pendant que Sefietje etait en course. Kaboul et Muche, selon leur +habitude, allaient de l'un a l'autre, quetant avec des yeux de +convoitise, leur part du dejeuner. + +Les maitres ne s'etaient pas encore leves de table que Sefietje etait +deja de retour. Essoufflee, le visage moite, son visage osseux aux +pommettes avivees d'une flamme, elle avait un air presque tragique; elle +rapportait des nouvelles desolantes. + +--Monsieur, dit-elle de sa voix eteinte et angoissee, tous ces gens ont +du travail. Seul Vloaksken pourrait venir. + +--Sacre tonnerre de...! jura M. de Beule en assenant sur la table un +coup de poing qui fit sauter les tasses dans les soucoupes. + +Sefietje avait les yeux pleins de larmes. Mme de Beule semblait +epouvantee. M. Triphon sentait vaciller en lui sa force de resolution. + +--Est-ce que l'on ne pourrait pas en trouver d'autres? glissa Mme de +Beule. + +--Je n'en veux plus, sacre tonnerre de nom ... je ne veux plus personne! +hurla M. de Beule avec un nouveau coup de poing sur la table. Je ferme +la boite, j'arrete tout le tremblement et nous verrons un peu qui, d'eux +ou de moi, tiendra le plus longtemps! + +Il se leva d'un bond, sortit, pour courir, gonfle de fureur, vers la +fabrique. + +--Mon Dieu! Mon Dieu! Que va-t-il se passer? gemit Mme de Beule en +joignant les mains. + +Accablee, comme si elle eut recu le coup de grace, Sefietje rentra en +larmoyant dans sa cuisine. + + + + +VI + + +M. de Beule tint parole avec un entetement farouche. Il alla lui-meme +fermer a clef toutes les portes de la fabrique, se rendit compte que +Justin-la-Craque et son aide Komel s'occupaient des chevaux; et lorsque +Vloaksken, le seul ouvrier qui eut consenti a venir travailler a la +fabrique, se presenta au cours de la matinee, il le renvoya sans facons, +en lui declarant d'une voix rageuse qu'il fermait boutique et n'avait +pas l'intention de la rouvrir de sitot. + +Quelques jours se passerent. M. de Beule, avec sa colere froide et +concentree, allait et venait, sans but. M. Triphon, qui a present +n'avait plus rien du tout a faire, deambulait de meme, mettant tous ses +soins a eviter le nez a nez avec son pere; et Mme de Beule ne cessait de +gemir, se lamenter, cependant qu'a la cuisine regnait un silence de +mort. Seule, Eleken persistait a courir en tous sens, l'air affaire. +Cela agacait M. de Beule a tel point qu'un jour il l'arreta et lui +demanda avec vehemence: + +--Mais, sacredieu! qu'est-ce que tu as a toujours courir ainsi? + +--Mais ... pour mon ouvrage ... monsieur, repondit la servante, bleme +d'effroi. + +--Fais donc ton ouvrage un peu plus tranquillement, nom d'un tonnerre, +ragea M. de Beule. + +Eleken ne dit plus rien et partit dans un envol de jupes plus sourd, +mais, pendant tout le reste de la journee, on lui vit les yeux pleins de +larmes. Et le soir, Sefietje, les pommettes en feu, vint annoncer a Mme +de Beule que, tres probablement, Eleken quitterait son service a la fin +du mois. + +Des bruits divers circulaient touchant les ouvriers et leurs +dispositions. Selon les uns, ils etaient fermement decides a maintenir +leurs revendications jusqu'au bout. Selon d'autres, les femmes des +grevistes se montraient beaucoup moins enthousiastes qu'eux; elles +commencaient a recriminer et insistaient pour que leurs hommes +reprissent le travail. + +On les voyait assez souvent, la pipe au bec, les mains dans les poches, +par les rues du village, et passer volontiers, comme en maniere de +protestation et de provocation, devant la demeure des de Beule. Certains +d'entre eux tenaient a la main le petit journal socialiste et le +lisaient ostensiblement: on pouvait les voir de la maison du patron. Il +y avait deja eu un ou deux articles sur la greve de la fabrique de +Beule; naturellement, on y prenait parti pour les ouvriers, et M. de +Beule, dont le nom pretait aux allusions faciles par le son qu'il avait +en flamand, M. le Bourreau, y etait traite de negrier. Regulierement, le +patron trouvait ces numeros du journal dans sa boite aux lettres. + +C'etait Pierken qui menait la bande et, parfois, il faisait en pleine +rue quelque allocution breve et violente, Victorine marchait a son cote, +le plus souvent la seule femme dans le groupe, parfois accompagnee de +Lotje ou de Zulma, Free, Poeteken, Leo, Fikandouss-Fikandouss, Bruun, le +chauffeur, Pol et le "Poulet Froid", Pee, le meunier et Miel, cette +espeece de veau, suivaient, tous l'air plus ou moins perdu et ahuri; ils +trouvaient le temps long, deconcertes par ces journees a ne rien faire, +auxquels ils n'etaient pas habitues, dans l'attente continuelle d'une +solution qu'ils avaient escomptee tres rapide et qui semblait +s'eterniser. Quant a Berzeel, il demeurait invisible. On le disait +retourne a son village, mais personne ne savait au juste. Les gens, au +passage des grevistes, venaient regarder curieusement sur le seuil de +leur porte; et tout le village etait soudain retombe a un calme et un +silence extraordinaires, depuis qu'on n'y voyait plus fumer la haute +cheminee de la fabrique, et n'entendait plus le tonnerre incessant des +pilons. + +Parfois Justin-la-Craque et Komel faisaient un bout de conduite auc +chomeurs. La premiere fois que M. de Beule les vit, ce fut un drame. Il +bondit de fureur et voulut incontinent leur interdire l'acces de +l'ecurie. Les supplications de sa femme, et surtout l'idee assez peu +rejouissante d'avoir a soigner lui-meme les chevaux, modererent sa +fougue. Il resolut d'avoir une explication avec les deux forgerons. Il +se rendit a l'ecurie vers l'heure ou il etait sur de les y trouver, et, +maitrisant a grand peine la colere et l'indignation qui bouillonnaient +en lui: + +--Justin, je t'ai vu ce matin en compagnie des gouapes! + +--Oui, m'sieu, dit Justin comprenant aussitot de quoi s'agissait et +admettant l'ignominieuse epithete; oui, m'sieu, j'ai ete avec eux et je +voudrais bien que ca finisse, cette blague-la. + +--Pour moi ca peut durer dix ans! fanfaronna M de Beule avec hauteur. + +Pour moi pas, m'sieu, pour moi pas! repondit Justin avec force. Quand la +fabrique ne marche pas, moi non plus je n'ai pas grand'chose a faire. Je +voudrais que vous vous entendiez avec eux, m'sieu. + +Justin-la-Craque, avec ses betises quand il avait bu un verre de trop et +qu'il "opepitait", faisait parfois preuve, a jeun, d'un jugement assez +sense, de meme qu'il etait un excellent ouvrier quand il voulait bien +s'en donner la peine. En outre aucune timidite ne le retenait et, +lorsque sa conviction etait faite, nulle crainte ne l'arretait de +l'exprimer avec grande franchise. Il regarda M. de Beule bien en face et +poursuivit: + +--J'ai cause avec tous, m'sieu, et il y en a des bons et des mauvais +parmi eux. Pierken demande trop et c'est lui qui excite les autres, +Victorine va naturellement de son cote et Fikandouss aussi. Je ne leur +ai pas mache la verite. Je leur ai dit qu'ils demandaient trop et qu'ils +avaient tort. Mais les autres, m'sieu, si les autres obtenaient quelque +satisfaction, si peu que ce soit, ils seraient contents et reprendraient +le travail. + +--Bien; pas un centime! cracha M. de Beule. + +--Vous avez tort, m'sieu. Vous avez grandement tort, dit posement +Justin. + +--Le "Poulet Froid" a laisse mes chevaux sans manger ni boire! cria M. +de Beule, rouge de colere. + +--Il le regrette, m'sieu, il ne le ferait plus, affirma Justin. Et Komel +repeta d'un ton convaincu: + +--Non ... non ... il ne le ferait plus. + +--Si vous leur accordiez quelque chose, insista Justin. Par exemple, +chaque fois deux gouttes au lieu d'une; et le soir, s'ils pouvaient +finir a sept heures et demie au lieu de huit heures. Je crois que tous, +ou a peu pres, seraient contents. Je reponds de Free, de Pee, +d'Ollewaert et de Berzeel. Et je suis presque certain que les autres +suivraient. + +--Oui ... oui ..., deux gouttes au lieu d'une, repeta Komel en echo. Et +son grand nez bougea dans sa face de suie, comme s'il degustait deja le +royal cadeau. + +--Rien, rien! reitera durement M. de Beule. Et il quitta l'ecurie pour +en briser la. + + + + +VII + + +C'etait chose curieuse, et personne ne savait ni ne comprenait comment +cette rumeur s'etait propagee; mais elle courait avec persistance, par +tout le village. Les ouvriers, disait-on, se montreraient satisfaits et +la greve prendrait fin, si M. de Beule consentait a diminuer la journee +de travail d'une demi-heure et a doubler la ration de genievre. + +Sefietje en avait entendu parler, ainsi qu'Eleken, qui, apres tout, ne +quitterait pas son service a la fin du mois. Mme de Beule et son fils +etaient egalement au courant. Cela flottait dans l'air, et on avait +parfois l'impression, a voir les gens sur le pas de leur porte ou par +groupes, le nez au vent, aux coins des rues, qu'ils humaient les +emanations volatilisees de l'alcool reconciliateur. On etait vers la fin +de la premiere semaine de greve et on sentait venir le dimanche comme un +jour de crise decisive, ou, de deux choses l'une: le conflit serait +resolu, ou bien prendrait des proportions inquietantes. + +Ce dimanche-la, de fort bonne heure dans la matinee, on put voir +Pierken, l'air soucieux et affaire, passer et repasser dans la rue; et a +dix heures, apres la grand'messe, des camelots distribuer la petite +feuille socialiste. Elle contenait un article ou l'on disait violemment +leur fait aux faux freres qui oseraient trahir la cause commune et +vendre leurs droits les plus sacres, leur dignite d'hommes libres, pour +un immonde verre d'alcool empoisonneur. + +A onze heures Justin-la-Craque vint sonner a la porte de M. de Beule. Il +etait legerement emeche, avec des yeux aqueux et fixes, pret a fredonner +l'_O Pepita_. Il n'en fit rien pourtant, mais insista pour avoir un +moment d'entretien avec M. de Beule; et lorsque celui-ci, averti par +Sefietje, parut enfin, non sans une repugnance marquee: + +--Puis-je, monsieur? Puis-je? demanda Justin, sans plus de precision. + +--Quoi? dit M. de Beule, bourru et mefiant. + +--Leur dire qu'ils auront double ration et pourront finir a sept heures +et demie?... + +--Pour l'amour de Dieu, accepte! supplia Mme de Beule, intervenant dans +la conversation. + +--Mais ne te mele donc pas de ces affaires-la! dit M. de Beule, se +retournant agace. + +Avec un soupir Mme de Beule s'eloigna. Fixement, de ses yeux vitreux +d'alcoolique Justin regardait M. de Beule. Il crut sentir qu'il +hesitait, flechissait. + +--Je vais le leur dire! Je vais le leur dire! s'ecria-t-il brusquement +dans un transport d'enthousiasme, en faisant un mouvement vers la porte. + +--A tes risques et perils, Justin! Ca vient de toi! cria M. de Beule +d'un ton severe. + +--Oui ... oui ... ca vient de moi! cria Justin. + +Et d'un saut il fut dans la rue. + +--Ils vont revenir! jubila Mme de Beule avec un soupir de soulagement. + +Mais M. de Beule la toisa d'un regard courrouce et repliqua: + +--Qu'en sais-tu? Et d'ailleurs, qui te dit que je les laisserai rentrer? + +Mme de Beule prefera ne rien repondre. Et elle se rendit a la cuisine +aupres de Sefietje, pour parler du diner. + + + + +VIII + + +Le dimanche s'ecoula, exceptionnellement tranquille. Ce calme absolu +donnait au village un air morne; on l'eut dit abandonne. M. Triphon, en +rentrant vers cinq heures, apporta cette etrange nouvelle: il avait +rencontre Berzeel dans la rue, et il n'etait pas ivre. + +--Il n'etait pas ivre! s'ecria Sefietje, stupefaite et presque alarmee. + +--Non; absolument pas! Aussi frais que je suis! affirma M. Triphon. + +Sefietje n'en revenait pas. Ses pommettes se colorerent du rouge des +grandes agitations interieures. + +--Est-ce qu'il y a du nouveau? demanda Mme de Beule en s'approchant, +l'air inquiet. + +--Non, maman, sauf que Berzeel se promene dans le village et qu'il n'est +pas ivre, repeta M. Triphon. + +--Oh! ca, c'est bien! dit Mme de Beule satisfaite. + +M. de Beule, occupe a ecrire dans son bureau, parut egalement au bruit +des voix et, d'un air rogue, demanda ce qui se passait. Mme de Beule lui +communiqua l'etonnante nouvelle, ajoutant que cela lui semblait de tres +bon augure. + +--Etait-il seul? demanda M. de Beule a sa femme, evitant, selon sa +hargneuse habitude, d'adresser directement la parole a son fils. + +--Tout seul, repondit M. Triphon d'un ton mat, affectant, de son cote, +de ne pas regarder son pere. + +--Ca peut encore venir. Il n'est pas trop tard pour se saouler, ricana +M. de Beule. + +Tout de meme, il n'etait pas de trop mechante humeur, ce jour-la. Au +contraire. On aurait presque pu lui trouver un soupcon d'air enjoue, si +le mot n'eut jure avec son caractere. Il ralluma un bout de cigare, ce +qui etait generalement bon signe, et rentra dans son bureau. Kaboul et +Muche, qui s'etaient un instant flaires comme deux etrangers, suivirent +chacun leur maitre. + +Lorsque six heures eurent sonne a l'eglise, M. de Beule ressortit de son +bureau et s'en alla, par vieille habitude, faire un tour a la fabrique, +suivi de Muche. Arrive non loin de l'ecurie, il vit, a peu de distance, +trois hommes en conversation animee. Il reconnut Justin-la-Craque, son +aide Komel et ... non sans une vive emotion ... le "Poulet Froid"! M. de +Beule eut un sursaut violent et un mouvement instinctif pour se +precipiter sur l'individu qui avait si odieusement neglige ses chevaux. +Une seconde impulsion, tout aussi spontanee et machinale, le retint. Le +trio lui tournait le dos et on ne l'avait pas vu venir. Il rappela +Muche, revint en arriere et se tint cache, derriere un pan de mur. Il +lui venait un bruit de voix sans qu'il lui fut possible de comprendre ce +qui se disait. Mais il vit le "Poulet Froid" sortir de l'ecurie avec le +crible pour l'avoine et l'entendit qui secouait le grain, d'ou +s'envolait dans la cour un petit nuage de fine poussiere. Le "Poulet +Froid" avait donc repris le travail, sans rien dire. Le "Poulet Froid" +ne se considerait plus comme etant en greve. + +M. de Beule se retira en douceur et rentra tout droit a la maison. Mme +de Beule, qui l'avait vu traverser le jardin d'un pas agite, lui demanda +anxieusement ce qu'il y avait. + +--Ce qu'il y a! dit M. de Beule haletant. Il y a que je me retiens pour +ne pas flanquer des coups de pied a un voyou la-bas! + +--Qui donc, mon Dieu! dit Mme de Beule, prise de peur. + +--Le "Poulet Froid"! Il est aupres des chevaux! + +--Oh! non, non! fit Mme de Beule suppliante. + +--Ne l'aurait-il pas merite, peut-etre? ragea M. de Beule. + +--Si ... si ... mais pourtant tu ne peux pas! + +--Oh!... si je ne me retenais!... gronda M. de Beule menacant. + +--Oh! je t'en conjure! Je t'en conjure! gemit Mme de Beule, les mains +jointes. + +M. de Beule fit comme si ce n'etait pas chose facile de le flechir, et +finit tout de meme par acquiescer a contre-coeur. Mais il jura qu'il +assommerait le "Poulet Froid" au moindre reproche qu'il aurait a lui +faire dans son service a l'avenir. + +--Rien ne clochera plus; il a eu une rude lecon; tous ont eu une rude +lecon, dit Mme de Beule conciliante. + +Et elle l'entraina doucement vers la salle a manger, Eleken venait de +servir le repas. Il y avait du poulet avec de la salade, un plat que M. +de Beule aimait beaucoup. Il en mangea goulument et avec abondance, s'il +se repaissait de la chair d'un ennemi. + +Apres le souper M. Triphon se retira discretement et se rendit chez +Sidonie. + +--Mon Dieu! dit en soupirant Mme de Beule a Sefietje, il aurait bien pu +rester a la maison un soir comme celui-ci. + +--Ah! oui, madame, mais quand on est entre les mains d'une pareille +creature!... repondit Sefietje d'un air entendu et peu encourageant. + +Sans insister, Mme de Beule rentra dans la salle a manger ou elle tacha +de distraire son mari. + +Heureusement M. Triphon ne fut pas longtemps absent. A neuf heures et +demie, il etait de retour avec un renseignement curieux, qui les etonna +tous tres fort: Pierken, a cette heure-ci, deambulait en etat d'ivresse +par le village. Parfaitement, Pierken; lui, qui autrement ne buvait +jamais, courait maintenant en compagnie de Fikandouss, d'un cabaret a +l'autre, en faisant du boucan et cherchant querelle a tout le monde. +Berzeel ne le quittait pas d'une semelle. Oui, Berzeel, parfaitement a +jeun, absolument maitre de lui, veillait sur Pierken comme un pere sur +son enfant, en faisant tous ses efforts pour le calmer et le ramener a +leur logement commun. Ils venaient de quitter la _Bonne Esperance_ et se +dirigeaient vers le _Petit Sabot_. + +--Mais, mais, mais! s'exclama Mme de Beule en joignant les mains de +stupefaction. M. de Beule eut un petit rire haineux et bref. + +--Le monde renverse, quoi! ricana-t-il. + +M. Triphon, l'air satisfait de lui-meme, se dirigea vers la cuisine. Il +y trouva Sefietje inquiete, rouge, et Eleken qui allait et venait, les +jupes battantes. + +--Bruun, le chauffeur, est venu ici, murmura Sefietje. + +--Bruun, le chauffeur! Pour quoi faire? demanda M. Triphon ebahi. + +--Pour prendre les clefs. + +--Les clefs de la fabrique? + +Sefietje fit signe que oui. + +--Et tu les lui as donnees? + +--Il les a prises, dit Sefietje. + +--Est-ce que tu l'as dit a papa? + +--Mais non! + +M. Triphon prit sa casquette et se hata, dans l'obscurite, vers la +fabrique. Il secoua toutes les portes, qu'il trouva fermees. Dans la +chambre au-dessus de l'ecurie, il apercut un mince filet de lumiere: le +"Poulet Froid" etait a son poste. M. Triphon se retira sur la pointe du +pied. Avec un sentiment d'espoir mele d'incertitude, il retourna a la +maison, ou il ne dit mot. + + + + +IX + + +Quatre heures du matin: Sefietje etait deja eveillee. Il lui sembla, +dans son sommeil leger, avoir entendu des pas feutres sous sa fenetre. +Les yeux ouverts et fixes dans le crepuscule de l'aube a peine +naissante, elle resta immobile sur le dos a ecouter et n'entendit plus +rien. Mais l'inquietude couvait en elle; elle se leva, ecarta le petit +rideau de sa lucarne, regarda dans le jardin, tachant d'en sonder les +profondeurs vagues. + +Une exclamation sourde lui echappa. Au-dessus des frondaisons grises et +brouillees, la haute cheminee de la fabrique dardait son cierge rose et +du bout noirci sortait un mince filet de fumee fauve, qui allait se +perdre dans le vide du ciel. Alors Bruun etait deja a ses chaudieres, la +greve etait finie et, tout a l'heure, le travail allait reprendre a la +fabrique. Une joie immense emplit son ame ingenue d'esclave ayant fait +siens les interets de la famille qui l'exploitait depuis pres d'un +demi-siecle. Elle se precipita vers le lit ou dormait Eleken et la +secoua. + +--Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qui se passe? sursauta la jeune +servante apeuree. + +--Pscht! La cheminee de la fabrique qui fume! Elle fume! Elle fume! +repetait Sefietje jubilante. + +--Ah!... dit Eleken, dont la tete lourde de sommeil retomba sur +l'oreiller. + +A six heures tres exactement, Sefietje, qui attendait depuis trois +quarts d'heure, en une agitation croissante, dans sa cuisine deserte, +entendit un bourdonnement bien connu sortir de la fabrique. Quelques +instants apres, les pilons se mirent a rebondir, comme en un pas de +danse joyeuse. Aussitot M. et Mme de Beule, ainsi que M. Triphon, +quitterent leurs chambres et descendirent. La joie du triomphe +illuminait leur visage et M. de Beule s'exclama: + +--Haha!... Ils reconnaissent donc qu'ils ne sont pas les plus forts, les +petits bonshommes! + +--Les femmes sont-elles aussi rentrees? demanda Mme de Beule. + +Eleken fut depechee a la fabrique. Elle revint au bout de trois minutes +et dit: + +--Toutes les femmes sont a leur ouvrage, excepte Victorine. + +--Celle-la n'a pas a revenir ... Je ne veux plus la voir a la fabrique! +cria M. de Beule en un acces de colere subite. + +Pendant le dejeuner on tint conseil sur l'attitude a prendre. + +--Il faudrait d'abord y aller voir, opina M. Triphon. + +M. de Beule eut un geste d'impatience. Il persistait hargneusement a ne +pas vouloir adresser la parole a son fils. Se tournant vers sa femme il +dit: + +--Si j'y vais, je les flanquerai tous dehors a coups de pied. Il +vaudrait peut-etre mieux que tu.... + +--J'irai, j'irai! s'empressa d'approuver Mme de Beule. + +--Mais dis-leur surtout, insista M. de Beule, reprenant du coup tout son +aplomb, que s'ils recommencent jamais ou si j'ai a me plaindre d'eux le +moindrement a l'avenir, c'est la porte, immediatement. + +Mme de Beule ne dit mot. Elle se hata de finir son dejeuner et, se +levant: + +--Est-ce que tu m'accompagnes? demanda-t-elle, hesitante, a son fils. + +Elle craignait que son mari ne s'y opposat: mais il ne dit rien. Bien +que M. Triphon n'existat plus pour lui, il ne trouvait pas mauvais qu'il +se chargeat a sa place de cette corvee. La mere et le fils quitterent la +salle a manger et gagnerent le jardin en fleurs. La matinee d'ete etait +merveilleuse. L'herbe se couvrait comme d'un transparent argente et +l'air semblait une chose qu'on pouvait boire, une source pure qui vous +revivifiait tout entier. Les grands arbres achevaient leur calme reve de +la nuit. Leurs cimes vaporeuses fumaient, a peine traversees par les +fleches d'or du soleil levant. On croyait humer du bonheur. + +Ils arriverent devant la chambre des machines et ouvrirent la porte sans +brusquerie. La gueule rouge de la fournaise etait toute large ouverte et +Bruun y jetait a grandes pelletees du menu charbon mouille. Son visage +en sueur se cuivrait aux reflets de la flamme et les poils frisottants +de sa barbe noire semblaient du fil metallique incandescent. Il se +rangea tres vite lorsqu'il vit entrer Mme de Beule avec son fils et +salua, poliment, a la facon habituelle, comme si rien d'extraordinaire +n'etait arrive: + +--Bonjour, madame. Bonjour, Monsieur Triphon. + +--Bonjour, Bruun, repondirent-ils tous deux. + +Un bref silence. Bruun s'etait remis a activer ses feux, mais Mme de +Beule, sentant bien que l'on ne pouvait en rester la et qu'il fallait +dire quelque chose, rassembla tout son courage. + +--Alors, Bruun, commenca-t-elle, qu'est-ce qui vous a donc pris a tous +de nous laisser en plan comme ca? + +Bruun toussa. Il cherchait a repondre, semblait-il, mais les paroles ne +venaient pas. Il toussa encore et regarda dans son feu avec une +attention extreme, comme si la reponse, vraiment, devait sortir de la. + +--Il ne faudrait pas que ca se repete, poursuivit Mme de Beule avec +calme. Cette fois-ci monsieur ferme les yeux, mais a la prochaine +occasion, il n'en serait plus de meme, soyez sur. + +Bruun cessa d'activer son foyer et regarda un instant Mme de Beule bien +en face. Decidement, il voulait dire quelque chose et commencait deja a +emettre des sons. Mais ca ne sortait encore pas. Il semblait ne pas +pouvoir trouver les mots pour exprimer ses sentiments. Du reste, Mme de +Beule n'insista point. Elle lui avait dit ce qu'elle voulait lui dire +et, accompagnee de M. Triphon, passa dans la "fosse aux huiliers" ou les +pilons menaient leur danse infernale. + +Il y avait deux places vides aux etablis. M. Triphon le remarqua du +premier coup d'oeil: celle de Pierken et celle de Fikandouss. Il +s'empressa de le glisser a l'oreille de sa mere, avant qu'elle et lui +passent lentement devant la rangee des ouvriers, en repondant d'un +mouvement de tete a leur salut silencieux. Tous les autres etaient a +leur poste. Berzeel y etait, parfaitement de sang-froid, serieux et meme +grave, comme s'il sentait peser sur lui une responsabilite inhabituelle. +Leo y etait, Free y etait, Poeteken y etait, et Ollewaert aussi, tous a +l'envi poses et graves, absorbes dans leur travail, comme s'il +n'existait nul autre interet au monde. Pee etait deja tout blanc, tel un +bonhomme de neige, a cote de ses moulins rageurs, et Miel, cette espece +de veau, avec l'autre "cabri" se demenait autour des enormes meules +verticales. Miel resta une minute bouche bee lorsqu'il vit paraitre Mme +de Beule avec M. Triphon et ses epais sourcils rejoignirent presque ses +cheveux, faisant disparaitre le doigt de front qu'il possedait. +Visiblement, il n'avait rien compris a tout ce qui s'etait passe et +attendait encore la solution de l'enigme. + +Les hommes semblaient de plus en plus absorbes dans leur travail et les +pilons tapaient avec une telle furie que Mme de Beule et son fils se +sentaient dans l'impossibilite materielle d'entamer le moindre colloque. +D'ailleurs, il n'y avait rien d'autre a dire que ce qu'ils venaient de +signifier a Bruun, qui, certes, ne manquerait pas de leur en faire part; +mais ils auraient bien voulu savoir pourquoi Pierken et Fikandouss +n'etaient pas revenus et ce qu'ils avaient l'intention de faire. M. +Triphon, profitant d'une breve accalmie dans l'ouragan des pilons, +s'approcha de Berzeel et lui demanda: + +--Est-ce que Pierken ne revient plus? + +--Mais si, mais si, m'sieu; seulement il est un peu malade; il a un fort +mal de tete, repondit Berzeel. + +--Et Fikandouss? + +--Ca, je ne sais pas, m'sieu, dit Berzeel de son air grave et absorbe. + +Les pilons recommencaient a bondir, les hommes s'affairaient autour des +presses. Sans s'attarder davantage, Mme de Beule et M. Triphon +quitterent la "fosse aux huiliers" pour se diriger vers la "fosse aux +femmes". Au moment de sortir de l'huilerie, comme ils se retournaient +sans penser a mal, ils apercurent de loin Bruun, le chauffeur, qui +epiait leur depart, par la porte entr'ouverte de la chambre des +machines. + +Dans la "fosse aux femmes", plus rien qui les empechat de dire tout ce +qu'ils voulaient. La aussi tout le monde etait a son poste, hormis +Victorine. Des que Mme de Beule et son fils eurent fait leur entree, +Mietje, Lotje et "La Blanche" firent une sortie violente contre Pierken +et Victorine qui, disaient-elles, avaient entraine a la greve tous les +autres, contre leur gre. La vieille Natse pleurait comme une Madeleine; +et elles etaient unanimes a jurer leurs grands dieux que jamais plus +pareille chose n'arriverait et qu'elles chasseraient Victorine a coups +de pied quelque part, si elle osait reparaitre dans leur atelier. + +--Mais comment avez-vous pu vous laisser monter la tete ainsi? s'exclama +Mme de Beule, levant les bras d'indignation. + +--Eh oui, bien notre betise, notre folie! s'ecria Lotje. + +Et, a son tour, brusquement elle eclata en larmes. + +--Ah! mon Dieu, madame, quelle affaire! Quelle terrible affaire! geignit +Natse, les mains jointes. + +--Qu'ils essayent donc d'y revenir! Je mordrais, je grifferais! glapit +"La Blanche" hors d'elle. + +Cette violence unanime des femmes rendait les reproches superflus. Aussi +Mme de Beule se borna-t-elle a leur donner de bons conseils pour +l'avenir, en les avertissant une fois pour toutes qu'une recidive +equivaudrait au renvoi general et sans remission. + +--N'ayez pas peur, madame! firent-elles a l'unisson. + +Et Mietje Compostello, de sa voix caverneuse, ajouta: + +--S'il fallait me trainer a genoux d'ici jusqu'a l'eglise, je le ferais +volontiers pour que ca ne soit pas arrive. + +Mme de Beule et son fils s'en allerent. Dans la "fosse aux femmes" il +n'avait pas prononce un mot. A la maison, M. de Beule, triomphant, +fielleux, ricanait d'aise en ecoutant sa femme narrer la lamentable +histoire. + + + + +X + + +A dix heures, le moment venu de faire sa tournee avec la bouteille de +genievre, une agitation violente s'empara de Sefietje. Que faire? Verser +deux gouttes ou seulement une? Le rouge aux pommettes, elle vint +demander a Mme de Beule quels etaient les ordres. + +Mme de Beule n'en savait rien. Il n'y avait pas eu d'accord positif. +Tout s'etait manigance par l'entremise de Justin-la-Craque, qui avait +pris la responsabilite sur lui. Elle alla consulter son mari. + +--Ils ne le meritent pas du tout, repondit M. de Beule sur un ton +chagrin. + +Comme il arrivait souvent chez lui, son humeur, l'instant d'avant +victorieuse et fanfaronne, etait brusquement redevenue, sans aucune +cause apparente, morose et sombre. Ecarlate, gonfle de colere et de +rancune, il etait assis au milieu des paperasses a son bureau. + +--Si on leur en donnait tout de meme deux pour avoir la paix, proposa +timidement Mme de Beule. + +Il refusa de se prononcer. + +--Tu vois comme je suis surcharge de besogne... On ne peut donc pas me +laisser une minute tranquille! grommela-t-il. + +Mme de Beule s'en retourna aupres de Sefietje qui attendait, sa +bouteille pleine sur le bras. + +--Il ne veut pas se prononcer! soupira-t-elle. + +--Mais que dois-je faire? soupira Sefietje a son tour. + +--Donnez-leur en deux, dit Mme de Beule apres une breve hesitation. + +Sefietje partit, commenca par la chambre des machines, s'approcha de +Bruun. Ils echangerent un salut banal, comme si rien ne s'etait passe et +Sefietje remplit le verre. Bruun le lampa d'un trait, garda le verre a +la main, regarda Sefietje. + +--Encore? demanda-t-elle d'une voix blanche. + +Sur un signe que oui, elle remplit a nouveau le verre qu'il vida comme +si c'etait de l'eau, et le rendit a la servante. Sans un mot, elle passa +dans la "fosse aux huiliers". + +Berzeel etait le premier a servir. Avec la figure toujours grave de +quelqu'un qui sent tout le poids de sa responsabilite, il regarda +vivement et a la derobee la bouteille, comme s'il en jaugeait d'un seul +coup d'oeil le contenu. Sefietje remplit le petit verre. Il le vida d'un +trait, comme Bruun. Alors il hesita. Ses doigts tremblaient legerement; +il semblait vouloir donner et prendre a la fois. Sefietje ne comprit pas +tres bien; elle crut d'abord qu'il n'en desirait pas davantage. Le petit +verre et la bouteille eurent chacun un mouvement de oui et non, d'abord +l'un vers l'autre puis en sens inverse, jusqu'a ce que Sefietje eut +enfin compris tres clairement et versat une seconde rasade. Berzeel eut +un rictus de satisfaction, avec un sourire de ses petits yeux vifs. +"Merci", dit-il en rendant le verre vide. + +Tous les autres avaient suivi la petite scene avec une curiosite tendue +a l'extreme, arretant une minute leurs pilons pour n'en pas perdre un +detail. Free et Leo sourirent comme Berzeel et se pourlecherent +machinalement les levres. Le petit Poeteken couvait le verre de ses yeux +rayonnants et candides, pareil a un ange qui assiste a une revelation. +Ollewaert eut un grand soupir de soulagement, comme brusquement delivre +d'un poids enorme. Il enleva sa chique et la posa sur l'etabli, pour la +reprendre apres qu'il aurait bu. Pee, tout blanc de farine, quitta ses +moulins, et la figure de Miel, cette espece de veau, s'epanouit en un +large rire muet et fige. Il semblait enfin comprendre quelque chose a +tout ce qui s'etait passe et ce quelque chose le bouleversait de joie. +Ils burent avec des grognements de plaisir et, du coup, Leo lanca, sur +un ton encore un peu timide, son "Ooooo ... uuuu ... iiii ..." qu'on +n'avait plus entendu depuis des semaines. Sefietje, bouche close, sans +prononcer un mot, s'acquittait machinalement de sa tache, le visage +renfrogne, muree dans une hostilite sourde. Elle y mettait toute la +diligence possible; des qu'elle en eut fini avec les "huiliers", elle se +hata vers l'atelier des femmes. Mais avant qu'elle eut eu le temps de +disparaitre Justin-la-Craque vint se planter devant elle, suivi de Komel +qui portait une barre de fer, et lui demanda d'un air triomphant ce +qu'elle pensait de la facon dont il avait mis fin a la greve. + +--Ce que j'en pense?... Que vous etes tous de fameux ivrognes! s'ecria +Sefietje indignee. + +--Mais, Sefie! Mais, Sefie! Comment peux-tu dire!... protesta Justin +avec force. + +A vrai dire, il avait deja une jolie pointe; ses yeux etaient vitreux et +fixes; et il se mit a fredonner en mode mineur: "Ooooooooooo..." + +--Va-t'en! Laisse-moi passer! gronda Sefietje. + +--Pepita...--peeeeee ... pepepepepita ... pepita-pepita! poursuivit +Justin avec un entetement d'ivrogne. Mais, brusquement, changeant de +ton: "Sefie, donne-nous aussi une goutte." + +--Il me semble que vous en avez deja assez, grommela Sefietje. + +--Nous! s'exclama Justin, feignant l'indignation la plus profonde. Rien +qu'un bol de cafe froid; pas vrai, Komel? + +Komel affirma que pas une goutte d'alcool n'avait encore humecte leurs +levres; et, malgre elle, Sefietje, des larmes de rage aux yeux, fut +forcee de leur remplir deux fois le verre, tout comme aux ouvriers de la +fabrique. + +Dans la "fosse aux femmes", lorsque Sefietje y entra, regnait encore la +plus vive effervescence. Aussitot qu'elle apercut la servante, Natse eut +une nouvelle crise de larmes; Lotje et "La Blanche", d'habitude si +douces et si timides, ne decoleraient pas, en calculant aprement ce que +cette greve idiote leur faisait perdre d'argent. Et, avec Sefietje, de +nouveau elles eclaterent violemment sur le compte de Pierken et surtout +de Victorine, qui, d'apres leurs dires, valait encore moins cher que +lui. Leur exaltation etait telle que Sefietje en oubliait de leur servir +la goutte. + +--Eh bien, Sefie, et la ration, qu'est-ce que ca devient? demanda enfin +la noire Mietje avec un drole de sourire mysterieux. + +--Deux gouttes au lieu d'une, repondit Sefietje. + +Et elle se mit en devoir de verser. Tout de suite, une transformation +s'opera dans l'atelier. + +--On a tout de meme obtenu quelque chose, dit Lotje en sirotant son +petit verre. + +Elle le vida a menus coups brefs, mais le deuxieme ne glissa pas aussi +facilement. Elle eut des petits frissons et fit la grimace. + +--L'un sur l'autre comme ca, c'est un peu court, mais bon tout de meme, +dit-elle, en passant le verre a "La Blanche". + +Du reste, toutes prirent, comme Lotje, leurs deux petits verres, moins +parce qu'elles en avaient envie que parce qu'elles y avaient droit. Et, +seule, la vielle Natse eut un hoquet devant le deuxieme verre et fit +mine de le refuser. Les autres trouverent cela tres mal. M. de Beule +pourrait en deduire que pour les femmes un seul verre suffisait. Elles +forcerent la vieille a boire et celle-ci se reprit aussitot a gemir et +pleurer: toutes ces revolutions lui couteraient la vie, geignait-elle +d'un air tragique. + +Alors il y eut une bonne petite heure de joie et d'entrain dans la +fabrique. L'alcool faisait son effet, effacait les tristesses, suscitait +les pensees joyeuses et amusantes. Des quolibets partaient dans le +vacarme des pilons et, dans la "fosse aux femmes", on chanta des +romances avec des voix aigues et nasillardes, comme au bon vieux temps. +Vers onze heures, un silence retomba, melancolique, morose. Les nerfs se +detendaient et l'alcool creusait son trou, ou s'installait la faim. Au +dehors le splendide soleil d'ete illuminait la terre. Lorsqu'on venait +du beau jardin fleuri, pour entrer dans une des "fosses" sombres, on +avait l'impression de descendre dans un caveau. Les ouvriers ne +chantaient plus, ne parlaient plus, accomplissaient leur besogne +d'automates avec des yeux las et ternes. Il y regnait une atmosphere de +desenchantement, de leurre, de duperie. C'etait peut-etre parce que le +trou creusait si fort, vous rongeait l'estomac. Il aurait fallu un brin +a manger avec ce deuxieme verre. Enfin tintait dans la chambre des +machines la mechante petite sonnette de delivrance; tous se +precipitaient au dehors, dans un claquement de sabots, prenant a peine +le temps de rabattre sur les poignets leurs manches retroussees. + +Beaucoup de monde etait aux portes pour les voir passer. Il y avait des +gens qui ricanaient, avec un mauvais: "Eh bien, c'est vite fini, leur +greve!" Les ouvriers faisaient semblant de ne pas entendre. Ils allaient +vers le repas et, a une heure, ils seraient de retour a la fabrique. De +une a quatre, ils redevenaient des automates, des nerfs et des muscles +sans ame. Ils peinaient dans une vague somnolence. Leurs yeux mornes +regardaient parfois les poires dorees et les pommes rouges qui +murissaient par-dela l'enclos dans le verger de Justin-la-Craque, ou +bien ils contemplaient de loin, a travers les baies de la chambre des +machines, les frondaisons majestueuses dans le jardin de M. de Beule. + +Au repos de quatre heures, ils allerent tous casser la croute en plein +air, accroupis en ligne contre le mur de la cour interieure. Cela les +ranimait, rappelant un peu le bon temps jadis ou des reves irrealisables +ne les tourmentaient pas et ou ils etaient contents de leur sort. Somme +toute, ils ne regrettaient pas le depart de Pierken et de Fikandouss. +Ils n'en voulaient pas a Pierken; mais a quoi avaient abouti tous ces +mirages de bonheur qu'il leur avait fait entrevoir? Quant a Victorine et +aux autres femmes, elles avaient leur mepris. Ils ricanaient en haussant +les epaules parce qu'elles leur tournaient le dos avec une hostilite +hargneuse, affectant de laisser un espace vide entre elles et les +"huiliers". Elles etaient stupides, ces femmes. Elles ne savaient que +recriminer et pleurnicher. Il valait mieux, a l'avenir, n'avoir plus +rien de commun avec elles. + +De tout le jour, ils n'avaient pas encore vu M. de Beule et en +eprouvaient un vague malaise. Est-ce que l'accord etait fait ou +faudrait-il encore causer? Soudain, comme ils etaient retournes a +l'ouvrage, ils virent passer la queue de Muche, devant la porte +d'entree. M. de Beule suivait, rouge et gros, les epaules gonflees. +Allait-il entrer en coup de vent et "partir"? Non; il passa, se +dirigeant vers l'ecurie. Quelques minutes s'ecoulerent avant qu'il +revint. Muche s'arreta sur le seuil et regarda son maitre d'un air +interrogateur. Les ouvriers, plonges dans leur besogne, se sentaient +devenir petits. Mais, pour la deuxieme fois, rouge et gros, M. de Beule +passa sans s'arreter et Muche le rattrapa. Les hommes respirerent. +Decidement leur maitre et tyran, tout en bouillonnant de rage +interieure, acceptait le nouvel etat de choses. Et ils se sentirent +soulages d'un grand poids. + +A six heures, Sefietje revint pour la tournee du soir. Muette et +renfrognee, elle versa a chacun les deux gouttes. Les "huiliers" ne +firent aucune remarque, mais des qu'elle fut partie des chants +eclaterent et on echangea des quolibets. Les yeux etaient rieurs et des +pipes brasillaient. Ollewaert se bourra le bec d'une chique enorme. On +eut dit qu'un gros abces lui gonflait la joue droite. Miel en etait +ebahi et bayait au petit bossu comme il eut considere un phenomene. +Ollewaert s'en apercut. Il regarda le "cabri" avec un sourire narquois +et lui lanca a la face un sonore "espece de veau!" Leo fit entendre un +rugissant "Ooooooo ... uuuuu ... iiiii ..." et, par une fente de porte, +Bruun, de son oeil de mouchard, observait la scene. A distance +nasillaient les voix aigues des femmes dans leur "fosse". C'etait tout +a fait comme au bon temps jadis. + +Mais, vers la fin de la longue journee de labeur, revint l'accablante +depression. Il en etait toujours ainsi; la lourde fatigue les matait. +Les yeux devenaient torves; les mouvements se ralentissaient, +s'ankylosaient. C'etait le soir qui tombait sous les poutres sombres et +s'appesantissait sur eux comme un fardeau. Dehors, la radieuse soiree +d'ete resplendissait; les pommes et les poires dans le verger du +forgeron semblaient se dilater, s'amplifier, devenir des fruits +fantastiques de terre promise; les frondaisons imposantes dans le jardin +de M. de Beule s'ourlaient et se teintaient de pourpre et d'or; et dans +le ciel limpide aux profondeurs verdatres des troupes d'hirondelles +prestes se poursuivaient, tournoyaient en poussant de longs cris +percants d'allegresse. + +Quelques minutes avant la demie de sept heures, Bruun s'approcha des +"huiliers" et leur demanda ce qu'il fallait faire: continuer de +"tourner" jusqu'a huit heures comme jadis, ou arreter a la demie? + +--Arreter!... Arreter! firent-ils tous. + +Bruun rentra dans la chambre des machines et arreta. En un souffle +dernier, pareil a un profond soupir, la machine expira. Aussitot Bruun +sortit et, cache derriere un pan de mur, epia ce qui se passait du cote +de la maison. Il vit la porte du jardin s'ouvrir et M. et Mme de Beule +paraitre sur le seuil. Ils resterent la un moment, immobiles, les yeux +tournes vers la fabrique, humant l'air du soir. Lentement, ils firent +demi-tour et rentrerent. Bruun comprit qu'ils acceptaient tacitement. + +Tout le monde a la fabrique, hommes et femmes, etait deja parti. Leurs +sabots claquaient, lourds et lents, sur les paves sonores. Sur l'or du +couchant on voyait leurs silhouettes qui se detachaient en noir. Les +femmes marchaient a part, avec leur rancune. Il n'y avait plus que +quelques rares curieux sur le pas des portes pour les voir passer. + + + + +XI + + +Ce fut le troisieme jour seulement que Pierken et Fikandouss revinrent a +la fabrique. Victorine ne reparut pas. Ollewaert, furieux et brouille a +mort avec sa fille, l'avait chassee de la maison. Elle s'etait refugiee +chez des voisins et travaillait a faire de la dentelle. + +Les deux hommes avaient la mine sombre et renfrognee. Pierken dit +bonjour aux camarades, sans plus; puis, de toute la journee, ne desserra +pas les dents. Fikandouss ne dit meme pas bonjour. Les autres aussi, +d'ailleurs, demeuraient silencieux. Le tonnerre des pilons avait seul la +parole. + +A dix heures, lorsque Sefietje parut avec la bouteille, Pierken refusa +sa goutte. Les autres le regardaient, stupefaits. Quoi! Pas meme un seul +petit verre! " Non, pas meme un", repondit Pierken, bute. Chez +Fikandouss, meme jeu. D'un geste decisif, il ecarta la bouteille. + +--Est-ce qu'on peut les boire, vos gouttes? demanda Ollewaert en +retournant dans la bouche son enorme chique. + +--Non! repondit Pierken d'un ton cassant et net. + +Et Fikandouss repeta comme un echo: + +--Non! + +Les autres les regardaient de travers. L'irritation etait vive surtout +chez Berzeel et Leo. + +--Mais, nom de nom, qui en profite alors! grogna Berzeel en toisant son +frere avec indignation. + +--Vous tous, qui etes deja assez abrutis par l'alcool, repondit Pierken +d'un ton acerbe. + +Les autres ne dirent plus rien, renfermes dans leur silence vindicatif. +Les pilons rebondissaient et tonnaient. + +L'apres-midi, au repos de quatre heures, Pierken et Fikandouss allerent +se mettre a l'ecart des autres. Pierken sortit son petit journal de sa +poche et en lut un passage a mi-voix, pour Fikandouss. C'etait un +article sur l'echec de la greve. On y tancait la population ouvriere +rurale, esclave de la boisson, qui avait perdu tout sentiment de +dignite, et assez abjecte pour troquer ses droits les plus sacres contre +un verre d'alcool. Heureusement il existait encore quelques hommes parmi +ce vil troupeau; et l'on citait par leur nom Pierken et Fikandouss, et +on les offrait en exemple comme les futurs sauveurs de leurs freres +degeneres et malheureux. Fikandouss etait tout oreille, approuvait de la +tete. Oui, oui, c'etait bien ca, exactement comme c'etait imprime dans +le petit journal. + +Voila que s'avancait Justin-la-Craque, suivi de son aide Komel, qui +portait une barre de fer. Des qu'il apercut Pierken il vint a lui en +jubilant: + +--Eh bien! Qu'est-ce que tu en dis? Est-ce que je n'ai pas bien arrange +ca? + +Pierken lui jeta un coup d'oeil glacial et ne dit mot. + +--Quoi? Tu n'es pas content? insista Justin. + +--Je dis ..., repondit enfin Pierken avec un regard coupant, je dis que +tu es un foutu ivrogne et une sale crapule. + +--Hein! glapit Justin, les poings serres. + +--Que tu es un ivrogne et une crapule, repeta froidement Pierken. + +--Berzeel! Leo! Free! vous avez entendu ca! hurla Justin hors de lui. + +Berzeel, qui pendant deux dimanches consecutifs ne s'etait ni saoule ni +battu, se precipita comme un fou furieux sur son frere. + +--Canaille, qui nous fous dans le malheur! hurla-t-il. + +Pierken evita le coup et Fikandouss, qui s'etait elance a son secours, +sauta a la gorge de Berzeel avec une violence inouie et le terrassa. +D'une main il le tenait empoigne par la peau du cou, de l'autre il lui +martelait la figure a coups de poing. Berzeel, surpris par la brusquerie +de l'attaque et incapable de se defendre, ralait. Komel se precipita a +son secours, tapant a tour de bras avec sa barre de fer sur le dos de +Fikandouss. Et la bataille devenait generale, quand tout a coup la queue +de Muche pointa a courte distance, suivi presque immediatement de son +maitre. D'une secousse, M. de Beule s'arreta, comme cloue au sol, puis +il bondit vers Justin et Komel et hurla: + +--Qu'est-ce que vous avez a vous battre ici, tous deux, sacre nom de!... + +Comme par enchantement, la rixe cessa. + +--C'est la faute de Pier, m'sieu! glapit Justin, les yeux flamboyants. + +--Je vous defends de venir a la fabrique quand vous n'y avez rien a +faire! "partit" furieusement M. de Beule. + +--Mais m'sieu! protesta Justin avec vehemence. + +--Foutez le camp! beugla M. de Beule sans vouloir rien entendre. Foutez +le camp ou je fais appeler les gendarmes! + +D'un mouvement brusque, Justin fit demi-tour. Outre, degoute, de rage +les bras battant l'air, comme une image de l'innocence injustement +persecutee, il deguerpit, suivi de Komel, qui grognait comme un ours +noir. Muche aboyait a leurs trousses et M. de Beule les suivait a pas +presses et coleres, pour les chasser plus vite. Fremissantes de peur, +les femmes s'etaient hatees de rentrer dans leur "fosse" et les hommes +s'empresserent d'en faire autant, sentant tres bien que toute cette +fureur exageree etait dirigee contre eux plutot que contre le forgeron +et son aide. + +Pour le reste du jour, de nouveau la parole fut exclusivement aux lourds +pilons rebondissants. Les hommes etaient silencieux et boudeurs. A six +heures, de meme que le matin, Pierken et Fikandouss refuserent +obstinement leur goutte, mais personne, cette fois, ne fit mine de la +leur demander. Tous regardaient avec des yeux de profond mepris les deux +abstinents. + +Un peu avant la fin de la journee une ombre noire parut dans l'embrasure +de la porte d'entree et Justin-la-Craque, qui representait cette ombre, +s'y tint tout un temps immobile comme pour une inspection severe des +lieux. Brusquement, il quitta le seuil et s'avanca dans la "fosse", se +dirigeant tout droit vers Fikandouss et Pierken, qu'il regardait de ses +yeux fixes. Les deux copains faisaient semblant de ne pas le voir; les +autres, secretement amuses, ricanaient en silence. + +--Y a quelque chose, Justin? demanda Free d'un ton badin. + +Comme un fantoche mu par un ressort, Justin-la-Craque se retourna vers +Free. Ses yeux etaient vitreux et fixes; il etait ivre. "Ooooooooooo..." +commenca-t-il en un long tremolo sombre. Tout a coup, un sac a tourteau +imbibe d'huile, parti on ne savait d'ou, vint le frapper en plein visage, +pendant que Fikandouss se precipitait vers lui en hurlant: + +--Fous-moi le camp, sacre nom, ou je t'assomme! + +Justin ne se le fit pas dire deux fois. Sursautant de peur, il repassa +le seuil de l'huilerie en s'essuyant avec sa manche, qui lui +barbouillait la joue en noir. Les autres se mirent a rire, mais du bout +des levres, ne voulant pas faire un succes a Fikandouss. Ils le +regardaient a la derobee, mefiants, deroutes par cet enorme changement +qui s'etait opere en lui, les derniers temps. Il n'avait jamais ete tout +a fait d'aplomb. Qui sait s'il n'etait pas en train de devenir +completement toctoc? + + + +XII + + +Quelques jours se passerent. La situation a la fabrique ne se modifiait +pas. Pierken et Fikandouss restaient absolument a l'ecart des autres +ouvriers. Ils continuaient de refuser obstinement leurs gouttes et +persistaient dans leur attitude distante et hostile. Ils semblaient +plonges en des reflexions profondes. On eut dit que Pierken meditait +l'execution d'un plan secret, que Fikandouss n'etait pas encore tout +a fait dispose a suivre. Parfois ils tenaient de longs et mysterieux +conciliabules, ou Fikandouss disait a peine quelques mots. Il avait +mauvaise mine et maigrissait a vue d'oeil. Sauf le moment ou il +s'entretenait avec Pierken, il n'echangeait mot avec qui que ce fut et +passait des journees entieres sombrement absorbe dans ses pensees: "Ca +y est; il est maboul!" disaient les autres. De toute son excitation +febrile, et souvent exageree, de jadis, il ne restait plus rien. Il ne +riait plus, ne criait plus, n'effarouchait plus les ouvrieres, et jamais +plus on n'entendait son obsedant et agacant "Fikandouss-Fikandouss!" +Du reste, sur toute la fabrique semblait peser une lourde et accablante +tristesse. Seules, les tournees de Sefietje avec sa bouteille amenaient +une passagere detente. + + + + +XIII + + +Ce jour-la, un peu avant une heure, au moment ou son pere allait mettre +la machine en marche, Miel grimpa au grenier, au-dessus de l'huilerie, +pour remplir, comme d'habitude, les reservoirs a grains des meules +verticales. Il etait a peine en haut de l'escalier, qu'en trois bonds +il redegringola, criant, affole, les yeux ecarquilles: + +--Vite! Vite! La-haut! Fikandouss! + +--Qu'est-ce qu'il y a? s'exclamerent les hommes. + +--La-haut! Fikandouss! clama Miel, comme un fou, incapable d'articuler +un autre son. + +Leo et Pierken se precipiterent en haut de l'escalier et, tout de suite, +dans la penombre, ils apercurent Fikandouss pendu a une poutre, la corde +au cou. Une petite echelle, qu'il avait escaladee, se trouvait encore a +cote de lui; et sa figure semblait noire, avec une langue pendante, +qu'il avait l'air de vomir. + +--Un couteau! Un couteau! hurla Pierken fouillant dans ses poches et +grimpant a l'echelle avec l'agilite d'un chat. + +Leo lui passa un couteau. Rapidement Pierken trancha la corde et +Fikandouss tomba sur le plancher avec un bruit sourd, comme un sac +plein. Pierken sauta de l'echelle, desserra le noeud coulant, s'effondra +en sanglotant sur le corps de son camarade. Fikandouss etait mort, deja +froid. + +Instantanement, tous les ouvriers de la fabrique, avec des lamentations, +entourerent le mort. Il y avait de l'horreur dans leurs yeux et, chaque +fois que l'un d'eux touchait le corps du pendu, tous les autres +reculaient avec terreur. Pierken, agenouille pres du cadavre, pleurait +a chaudes larmes. Et, en paroles heurtees, il disait ce qui, selon lui, +avait du se passer. Fikandouss, trop faible d'esprit, n'avait pu +surmonter la deception de la greve manquee. Lui, Pierken, avait +vainement essaye, tous ces derniers jours, de lui remonter le moral: +le coup avait ete trop rude pour le pauvre bougre. Pierken lui avait +propose d'aller ensemble chercher de l'ouvrage en ville, ou leur sort +serait moins triste; il ne voulait pas. Il etait, malgre tout, trop +attache a son village; c'etait la et pas ailleurs qu'il voulait vivre +... et mourir. + +Avec une rapidite incroyable, l'atroce nouvelle s'etait deja partout +repandue; et, en un rien de temps, M. de Beule fut sur les lieux, ainsi +que M. Triphon, Mme de Beule, Sefietje et Eleken. Les femmes n'osaient +pas aller voir au grenier et se tenaient, angoissees, au pied de +l'escalier. Mais M. de Beule s'avanca tout de suite avec autorite et +decreta que M. le bourgmestre et M. le cure devaient etre immediatement +avertis. Leo, qui avait de bonnes jambes, fat expedie au chateau et +Lotje alla querir le cure. En attendant, defense formelle, par ordre de +M. de Beule, de toucher au cadavre. + +Le bourgmestre fut le premier sur les lieux. Il monta peniblement +l'escalier, en evitant avec soin de se salir. M. de Beule, avec son +respect inne de tout ce qui etait fortune et titre, adressa la parole en +francais a "Monsieur le baron". M. Triphon, fort impressionne, par cette +auguste presence, salua avec une gaucherie timide et se tint a l'ecart, +a distance respectueuse. M. le bourgmestre examina vaguement le cadavre +et constata sobrement: + +--Il est mort. + +--Oui, monsieur le baron; on l'a trouve pendu a cette poutre, repondit +M. de Beule. + +Le bourgmestre regarda la poutre, ou pendait encore le bout de la corde +tranchee par Pierken, et M. Triphon, les ouvriers, suivirent son regard. +Sans faire attention a l'important et officiel personnage, Pierken +s'abandonnait a toute sa douleur sur le corps de son pauvre ami. + +--Il faudra dresser proces-verbal, dit enfin le bourgmestre. Est-ce que +M. le cure est prevenu? Il faudra aussi faire constater le deces par le +medecin. + +--Oui, monsieur le baron; j'attends M. le cure d'un moment a l'autre, +mais je n'ai pas encore fait appeler le docteur, repondit M. de Beule. + +Au bas de l'escalier, un mouvement se fit et des pas acceleres monterent +les degres. C'etait M. le cure. Sans egard pour sa soutane, deja tachee +de poussiere, il sauta sur le plancher du grenier, serra lestement la +main du baron et de M. de Beule, se dirigea tout droit vers le cadavre, +dont il toucha de ses mains blanches la face violacee. + +--Le corps est deja froid, murmura-t-il en regardant les autres d'un air +grave. + +Il lancait des coups d'oeil autour de lui, comme si la presence de tout +ce monde le genait. + +--Voulez-vous etre seul, M. le cure? demanda M. de Beule prevenant. + +--Cela vaudrait mieux, avoua l'ecclesiastique. + +M. de Beule se tourna vers les ouvriers: + +--Allons, les gars, tout le monde en bas! ordonna-t-il. + +Les hommes se presserent vers la trappe. Seul, Pierken manifesta quelque +hesitation, mais il s'en alla tout de meme. + +--Vous pouvez rester, dit le cure a ces messieurs. + +--Bah! ... nous n'avons plus rien a faire ici, opina le bourgmestre. + +Il tendit la main au pretre et se dirigea avec precaution, les jambes +raides, vers l'escalier. + +--Attention, M. le baron, ne vous faites pas de mal, s'empressa M. de +Beule, plein d'attentions. + +--C'est que ... je ne suis pas ... habitue ... a un escalier aussi +raide, haletait le bourgmestre en descendant les degres avec des +precautions infinies. + +--Est-ce que vous n'avez besoin de rien, M. le cure? demanda encore +M. de Beule. + +--Merci, j'ai tout ce qu'il me faut. + +A leur tour, M. de Beule et M. Triphon quitterent le grenier et le +pretre resta seul avec le suicide. + +En bas, les ouvriers se tenaient en un petit groupe compact, pales, les +yeux anxieux. Les femmes restaient a distance; elles pleuraient, +apeurees. + +--Faut-il mettre en marche, m'sieu? vint demander Bruun a voix basse a +M. de Beule. + +--Attendez que M. le cure soit parti, repondit du meme ton M. de Beule. + +Il donna un pas de conduite au bourgmestre a travers le jardin. + +--Quelle est la raison de ce suicide? demanda ce dernier. + +--Ca, M. le baron, c'est l'esprit du temps, l'infiltration du venin +socialiste, grommela M. de Beule d'une voix qui tremblait d'indignation. + +--Il faudra des mesures energiques, tres tres energiques, pour combattre +ce fleau. Le gouvernement se montre bien trop faible envers ces +malfaiteurs, dit le bourgmestre. + +Il tendit la main a M. de Beule et s'en fut en tirant la jambe vers son +chateau. + + + + +XIV + + +Le bruit courait,--et les bonnes gens craignaient bien que ce ne fut +vrai: Fikandouss, suicide, mort en etat de peche mortel, allait etre +enterre, avec les reprouves, dans le coin du cimetiere qu'on appelait le +"trou aux chiens". + +Heureusement, il n'en fut rien. On raconta ensuite que M. le cure, seul +au grenier en presence du cadavre, y avait encore surpris un atome de +vie et avait pu lui donner l'absolution. Pierken eut un ricanement de +mepris devant une aussi flagrante imposture; mais, tout de meme, +Fikandouss fut enseveli comme un bon chretien, en terre consacree. + +Tous les ouvriers de la fabrique assisterent aux obseques. M. de Beule +et M. Triphon se montrerent un instant a l'eglise et, le cierge a la +main, firent le tour du catafalque. Sidonie etait egalement presente. +Elle se tenait discretement derriere un pilier, non loin des autres +ouvrieres. Dans un coin se trouvaient Justin-la-Craque et Komel. Le +service fut rapidement bacle. La cloche se depecha de sonner le glas; et +les porteurs, Pierken, Leo, Free, Berzeel s'avancerent lentement avec la +biere devant la tombe, ou deja attendaient le cure et ses acolytes, avec +la croix et les bannieres. + +En un petit groupe serre, les camarades entouraient la fosse. Ils +etaient pales et, dans leurs habits du dimanche, ils paraissaient plus +haves, plus minables que dans leur tenue de travail. Le cercueil etait +recouvert d'un drap de velours noir avec une grande croix jaune. Ce drap +decolore avait pris un ton roussatre qui semblait la nuance assortie a +la mort des pauvres. Le sacristain l'enleva et apparut le simple bois +blanc. Le pretre psalmodiait; les gens s'agenouillerent. Lentement, avec +un son creux sur les cordes, le cercueil descendait. Les hommes +regardaient fixement, la face contractee. On aurait dit qu'ils se +voyaient eux-memes descendre dans la fosse. Dans les yeux vitreux de +Justin il y avait des larmes. Komel avait l'air de machonner quelque +chose. Les soeurs du defunt et quelques-unes des ouvrieres pleuraient +doucement, la tete cachee sous le lourd capuchon de leur longue mante +noire. M. le cure aspergea d'eau benite les fideles agenouilles et +rentra dans l'eglise avec ses aides. En chocs sourds les premieres +mottes de terre tomberent sur les planches sonores. On eut dit de brefs +coups de tambour voiles. Ou des pilons qui s'enfoncent. Tres vite le +bois fut recouvert en entier. Il ne restait plus qu'un tout petit coin +qui s'obstinait a apparaitre, comme un bout de papier blanc qu'on aurait +jete la. + +Alors, les camarades partirent.... C'etait une douce et radieuse matinee +de septembre, avec des parfums dans l'air. Les maisons du village +reluisaient et riaient, comme lavees et repeintes a neuf au tiede +soleil. Le coq de cuivre au haut du clocher semblait d'or. Tout +doucement, les derniers oiseaux de l'ete chantaient.... + + + + +XV + + +Pendant la matinee, la fabrique n'avait pas "tourne". A une heure, la +machine fut remise en marche et les pilons tonnerent. Deux etablis +manquaient de servants: celui de Fikandouss et celui de Pierken. + +A quatre heures, Pierken parut dans la fabrique, mais point pour y +reprendre son travail. Il avait garde ses habits du dimanche mis pour +l'enterrement, et venait dire adieu a ses camarades. Pierken quittait le +village, sans esprit de retour, afin d'aller en ville se refaire une +existence neuve. Les chefs socialistes lui avaient trouve de l'ouvrage. +Victorine, qu'il allait bientot epouser, l'accompagnait. + +Les camarades ne disaient pas grand'chose. Ils consideraient Pierken +avec des regards fixes et etonnes. A son egard, il n'y avait plus chez +eux aucune animosite. On eut dit qu'il etait deja devenu un etranger a +leurs yeux et ne faisait plus partie de leur entourage. Tout de meme, +ils regrettaient son depart. + +--Plus tard, vous ferez tous comme moi, dit Pierken. + +Ils ne savaient. Ils etaient tristes, mornes, abattus. Ils voulaient +dire des choses et ne trouvaient pas les mots. Il leur serra la main a +tous. Berzeel etait assez emu et dans ses quelques mots d'adieu il y eut +un chevrotement. Ollewaert pinca une larme, Free eut un sourire doux et +triste, Miel, plante comme un piquet a cote de ses enormes meules qui +lui frolaient presque la tete, semblait ne pas comprendre. Alors se +presenterent Justin-la-Craque et son aide Komel. Sans rancune, Pierken +leur tendit la main. Justin n'en revenait pas; ce depart soudain et +definitif de Pierken.... Il se frappait les cuisses et ouvrait de grands +yeux blancs dans sa face noire. Komel ne dit rien, mais son long nez +rouge parlait pour lui. + +Pierken partit.... Il y avait dans son attitude et son allure on ne +savait quelle fierte d'homme qui se connait soi-meme. Il semblait deja +appartenir a une autre sphere, plus elevee. Les camarades sentirent +cette sorte de superiorite. Ils le suivirent du regard aussi loin qu'ils +purent, le virent traverser la cour, entrer dans la "fosse aux femmes", +pour faire, la aussi, ses adieux. + +Les pilons s'etaient remis a bondir apres le repos de quatre heures et +les hommes, avares de paroles, accomplissaient machinalement leur +travail. Pierken devait deja etre loin; peut-etre apercevait-il a +l'horizon, par-dessus la verte campagne, les hautes tours grises de la +ville. + +A six heures vint Sefietje avec sa bouteille. Tous burent leurs deux +gouttes qui parurent les ranimer un peu. Mais il n'y eut ni chant, ni +rire, ni aucune parole superflue. Ils demeuraient pensifs et graves. Ils +songeaient a Fikandouss, a Pierken, a tout ce qui etait passe.... + +Au dehors, le jour etait devenu lourd et terne, et le crepuscule tendit, +plus tot que de coutume, des ombres grises dans la "fosse" lugubre. Les +pilons y rebondissaient comme des monstres captifs dans un antre; les +silhouettes, les formes des hommes devenaient celles de gnomes +tourmentes. Bientot la pluie tomba, douce, egale, monotone. L'ete +splendide touchait a sa fin; on sentait le premier frolement du frileux +automne. + +Un peu avant l'heure de la fermeture, M. de Beule passa, comme toujours +precede de son fidele Muche. Il etait gros et rouge et avait l'air +furieux, mais il s'en alla sans rien dire. Du reste, les ouvriers ne +s'inquietaient plus du tout de ce qu'il leur pouvait dire. Ils le +voyaient avec indifference. La crainte etait morte. Apres M. de Beule +vint M. Triphon, accompagne de Kaboul. Ils n'avaient aucun ressentiment +contre M. Triphon. Sans malveillance, ils le virent passer. + +La pluie tombait plus drue, en lourdes nappes. La terre buvait; les +arbres ruisselaient et les hommes pensaient a Pierken, qui cheminait a +present solitaire vers son avenir, et a Fikandouss, descendu pour +toujours dans la fosse humide et sombre ou tous devaient finir. Et dans +l'incertitude de leur propre existence desormais, dans l'immense et +vague tristesse qui emplissait leur ame, le peu qu'ils avaient obtenu +comme amelioration a leur sort avait maintenant un gout si dur, si amer. + +En un long soupir d'epuisement, la machine rendit son dernier souffle de +vapeur et, sous la pluie, dans la grisaille du soir, la troupe en sabots +reprit le chemin de ses masures.... + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of C'Etait ainsi..., by Cyriel Buysse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK C'ETAIT AINSI... *** + +***** This file should be named 10346.txt or 10346.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/3/4/10346/ + +Produced by Marc D'Hooghe and Anne Dreze. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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