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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:34:04 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de la Révolution Française, Vol. I + +Author: Adolphe Thiers + +Posting Date: November 26, 2011 [EBook #9945] +Release Date: February, 2006 +First Posted: November 3, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, TOME 1 *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen +and the PG Online Distributed Proofreaders. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque Nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + +_PAR M.A. THIERS_ +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + * * * * * + +NEUVIÈME ÉDITION + + * * * * * + + + +TÔME PREMIER. + + + + +DISCOURS +PRONONCÉ +PAR +M. THIERS, + +LE JOUR DE SA RÉCEPTION +A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. +(l3 DÉCEMBRE 1834.) + + + +MESSIEURS, + +En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se réveiller en moi les plus +beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour à +tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui +feront à jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, naguère encore, +siégeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondément devant ces +hommes illustres; mais à quelque distance qu'on soit placé d'eux, il +faudrait être insensible à tout ce qu'il y a de grand, pour n'être pas +touché d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en +soutient l'éclat, mais on en perpétue du moins la durée, en attendant que +des génies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur. + +L'Académie Française n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux +souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que +l'ancienne royauté avait fondée, et que la révolution française a pris soin +d'élever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers +écrivains du pays la mission de régler la marche de la langue, d'en fixer +le sens, non d'après le caprice individuel, mais d'après le consentement +universel, a créé au milieu de vous une autorité qui maintient l'unité de +la langue, comme ailleurs les autorités régulatrices maintiennent l'unité +de la justice, de l'administration, du gouvernement. + +L'Académie Française contribue ainsi, pour sa part, à la conservation de +cette belle unité française, caractère essentiel et gloire principale de +notre nation. Si le véritable objet de la société humaine est de réunir en +commun des milliers d'hommes, de les amener à penser, parler, agir comme un +seul individu, c'est-à-dire avec la précision de l'unité et la +toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que +celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obéissant à une seule +loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au même instant de +la même pensée, animés de la même volonté, et marchant tous ensemble du +même pas au même but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la +promptitude et la véhémence de ses résolutions; la prudence lui est plus +nécessaire qu'à aucun autre; mais dirigée par la sagesse, sa puissance pour +le bien de lui-même et du monde, sa puissance est immense, irrésistible! +Quant à moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unité, +je la respecte partout; je regarde comme sérieuses toutes les institutions +destinées à la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir été +appelé à faire partie de cette noble Académie, rendez-vous des esprits +distingués de notre nation, centre d'unité pour notre langue. + +Dès qu'il m'a été permis de me présenter à vos suffrages, je l'ai fait. +J'ai consacré dix années de ma vie à écrire l'histoire de notre immense +révolution; je l'ai écrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour +la grandeur de mon pays; et quand cette révolution a triomphé dans ce +qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu déposer à vos +pieds le tableau que j'avais essayé de tracer de ses longues vicissitudes. +Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir déclaré que les amis de +l'ordre, de l'humanité, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie +surtout, vous, hommes paisibles, heureusement étrangers pour la plupart aux +troubles qui nous agitent, d'avoir discerné, au milieu du tumulte des +partis, un disciple des lettres, passagèrement enlevé à leur culte, de lui +avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacrée à l'étude, et +peut-être aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et +de la vraie liberté. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile +de la pensée libre et calme. Lorsque de pénibles devoirs me permettront d'y +être, ou que la destinée aura reporté sur d'autres têtes le joug qui pèse +sur la mienne, je serai heureux de me réunir souvent à des confrères +justes, bienveillans, pleins des lumières. + +S'il m'est doux d'être admis à vos côtés, dans ce sanctuaire des lettres, +il m'est doux aussi d'avoir à louer devant vous un prédécesseur, homme +d'esprit et de bien, homme de lettres véritable, que notre puissante +révolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis déposa, +pur et irréprochable, dans un asile tranquille, où il enseigna utilement la +jeunesse pendant trente années. + +M. Andrieux était né à Strasbourg, vers le milieu du dernier siècle, d'une +famille simple et honnête, qui le destinait au barreau. Envoyé à Paris pour +y étudier la jurisprudence, il l'étudiait avec assiduité; mais il +nourrissait en lui un goût vif et profond, celui des lettres, et il se +consolait souvent avec elles de l'aridité de ses études. Il vivait seul et +loin du monde, dans une société de jeunes gens spirituels, aimables et +pauvres, comme lui destinés par leurs parens à une carrière solide et +utile, et, comme lui, rêvant une carrière d'éclat et de renommée. + +Là se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, placé à Paris pour y +apprendre la science du droit, affligeait son vieux père en écrivant des +pièces de théâtre. Là se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert, +plein de verve. Ils vivaient dans une étroite intimité, et songeaient à +faire une révolution sur la scène comique. Si, à cette époque, le génie +philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis à un examen +redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts +s'étaient abaissés avec les moeurs du siècle. La comédie, par exemple, +avait contracté tous les caractères d'une société oisive et raffinée; elle +parlait un langage faux et apprêté. Chose singulière! on n'avait jamais été +plus loin de la nature en la célébrant avec enthousiasme. Eloignés de cette +société, où la littérature était venue s'affadir, Collin d'Harleville, +Picard, Andrieux, se promettaient de rendre à la comédie un langage plus +simple, plus vrai, plus décent. Ils y réussirent, chacun suivant son goût +particulier. + +Collin d'Harleville, élevé aux champs dans une bonne et douce famille, +reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Châteaux en Espagne_ ces caractères +aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de +voir et d'aimer. Picard, frappé du spectacle étrange de notre révolution, +transporta sur la scène le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs, +des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des écoles, +quand il écrivait la célèbre comédie des _Étourdis_, lui emprunta ce +tableau de jeunes gens échappés récemment à la surveillance de leurs +familles, et jouissant de leur liberté avec l'entraînement du premier âge. +Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les étourdis de +M. Andrieux ne ressemblent pas aux nôtres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils +n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement à donner à +leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissipés, et livrés à ces désordres +qu'un père blâme et peut encore pardonner. Ce tableau tracé par M. Andrieux +attache et amuse. Sa poésie, pure, facile, piquante, rappelle les poésies +légères de Voltaire. La comédie des _Étourdis_ est incontestablement la +meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a composée en +présence même du modèle. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son +chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a créé _Turcaret_, Piron _la +Métromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils représentaient ce qu'ils +avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la +vérité; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style. +M. Andrieux n'a pas autrement composé _les Étourdis_. + +Il obtint sur-le-champ une réputation littéraire distinguée. Ecrire avec +esprit, pureté, élégance, n'était pas ordinaire, même alors. M. Collin +d'Harleville avait quitté le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une +famille à soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur +de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'était résigné au +barreau, lorsque la révolution le priva de son état, puis l'obligea de +chercher un asile à Maintenon, dans la douce retraite où Collin +d'Harleville était né, où il était revenu, où il vivait adoré des habitans +du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des +siennes, en goûtant au milieu d'une terreur générale une sécurité profonde. + +M. Andrieux, réuni à son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant +vantées il y a deux mille ans par Cicéron proscrit, toujours les mêmes dans +tous les siècles, et que la Providence tient constamment en réserve pour +les esprits élevés que la fortune agite et poursuit. Revenu à Paris quand +tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi +utile, devint membre de l'Institut, bientôt juge au tribunal de cassation, +puis député aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans +la longue histoire de nos constitutions, on a nommé le tribunat. Dans ces +situations diverses, M. Andrieux, sévère pour lui-même, ne sacrifia jamais +ses devoirs à ses goûts personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de +cassation, député zélé aux cinq-cents, il remplit partout sa tâche, telle +que la destinée la lui avait assignée. Aux cinq-cents, il soutint le +directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la +révolution. Mais il ne crut plus la reconnaître dans le premier consul, et +il lui résista au sein du tribunat. + +Tout le monde, à cette époque, n'était pas d'accord sur le véritable +enseignement à tirer de la révolution française. Pour les uns, elle +contenait une leçon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et +toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, même après l'événement. Aux +yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire était coupable. +M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la révolution, il +en était moins ému que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement +enthousiaste, il était peu exposé aux séductions du premier consul, qu'il +admirait modérément, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait à la +Décade philosophique avec MM. Cabanis, Chénier, Ginguené, tous +continuateurs fidèles de l'esprit du dix-huitième siècle, qui pensaient +comme Voltaire à une époque où peut-être Voltaire n'eût plus pensé de même, +et qui écrivaient comme lui, sinon avec son génie, du moins avec son +élégance. Vivant dans cette société où l'on regardait comme oppressive +l'énergie du gouvernement consulaire, où l'on considérait le concordat +comme un retour à de vieux préjugés, et le Code civil comme une compilation +de vieilles lois, M. Andrieux montra une résistance décente, mais ferme. + +A côté de ces philosophes de l'école du dix-huitième siècle, qui avaient au +moins le mérite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait +d'autres qui pensaient très différemment, et parmi eux s'en trouvait un +couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'épée, c'est-à-dire tous +les instrumens à la fois, et la ferme volonté de s'en servir: c'était le +jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la +prétention d'être plus novateur, plus philosophe, plus révolutionnaire que +ses détracteurs. A l'entendre, rien n'était plus nouveau que d'édifier une +société dans un pays où il ne restait plus que des ruines; rien n'était +plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien +n'était plus véritablement révolutionnaire que d'écrire dans les lois et de +propager par la victoire le grand principe de l'égalité civile. + +Devant vous, messieurs, on peut exposer ces prétentions diverses; il ne +serait pas séant de les juger. + +Le tribunat était le dernier asile laissé à l'opposition. La parole avait +exercé tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des +garanties, en la séparant de la délibération. Dans la constitution +consulaire, un corps législatif délibérait sans parler; et à côté de lui un +autre corps, le tribunat, parlait sans délibérer. Singulière précaution, et +qui fut vaine! Ce tribunat, institué pour parler, parla en effet. Il +combattit les mesures proposées par le premier consul; il repoussa le Code +civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux +répétaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de +colère, brisa ses résistances, étouffa le tribunat, et fit succéder un +profond silence à ces dernières agitations. + +Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point séparé les +corps qui délibèrent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent +sans cesse; la presse élève ses cent voix. Livré à soi, tout cela marche. +Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un +gouvernement illustré par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la +liberté, possible aujourd'hui à la suite d'une révolution pacifique, ne +l'était pas alors à la suite d'une révolution sanglante. + +Les hommes de ce temps avaient à se dire d'effrayantes vérités. Ils avaient +versé le sang les uns des autres; ils s'étaient réciproquement dépouillés; +quelques-uns avaient porté les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient +être en présence avec la faculté de parler et d'écrire, sans s'adresser des +reproches cruels. La liberté n'eût été pour eux qu'un échange d'affreuses +récriminations. + +Messieurs, il est des temps où toutes choses peuvent se dire impunément, où +l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprimé les +vaincus, trahi leur pays, manqué à l'honneur; c'est quand ils n'ont rien +fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprimé les vaincus, ni trahi leur +pays, ni manqué à l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que +cela n'est pas: alors la liberté peut affliger quelquefois les coeurs +honnêtes; mais elle ne peut pas bouleverser la société. Mais +malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire à +d'autres: Vous avez égorgé mon père et mon fils, vous détenez mon bien, +vous étiez dans les rangs de l'étranger. Napoléon ne voulut plus qu'on +pût s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de +la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expiré, les +passions fatales qu'il fallait laisser éteindre. Dans ce silence, une +France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est formée, une France qui +n'a rien de pareil à se dire, dans laquelle la liberté est possible, parce +que nous, hommes du temps présent, nous avons des erreurs, nous n'avons pas +de crimes à nous reprocher. + +M. Andrieux sorti du tribunal, eût été réduit à une véritable pauvreté sans +les lettres, qu'il aimait, et qui le payèrent bientôt de son amour. Il +composa quelques ouvrages pour le théâtre, qui eurent moins de succès que +_les Étourdis_, mais qui confirmèrent sa réputation d'excellent écrivain. +Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la mémoire de tous +les appréciateurs de la saine littérature, et qui sont des modèles de grâce +et de bon langage. Le frère du premier consul, cherchant à dépenser +dignement une fortune inespérée, assura à M. Andrieux une existence douce +et honorable en le nommant son bibliothécaire. Bientôt, à ce bienfait, la +Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses goûts +et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps, +celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de littérature de +l'École polytechnique, et plus tard celle du Collège de France. + +Lorsqu'il commença la carrière du professorat, M. Andrieux était âgé de +quarante ans. Il avait traversé une longue révolution, et il avait été +rendu plein de souvenirs à une vie paisible. Il avait des goûts modérés, +une imagination douce et enjouée, un esprit fin, lucide, parfaitement +droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des +ouvrages d'un ordre supérieur, il s'était du moins assez essayé dans les +divers genres de littérature pour connaître tous les secrets de +l'art; enfin, il avait conservé un talent de narrer avec grâce, presque +égal à celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facultés, une +bienveillance extrême pour la jeunesse, on peut dire qu'il réunissait +presque toutes les conditions du critique accompli. + +Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous +les rangs de la société, il y a des témoins qui se rappellent encore +M. Andrieux enseignant la littérature au Collège de France. Sans leçon +écrite, avec sa simple mémoire, avec son immense instruction toujours +présente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire, +toujours entourée d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un +silence profond. Sa voix faible et cassée, mais claire dans le silence, +s'animait par degré, prenait un accent naturel et pénétrant. Tour à tour +mêlant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois +même des récits piquans, il attachait, entraînait son auditoire, par un +enseignement qui était moins une leçon qu'une conversation pleine d'esprit +et de grâce. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car +on aimait surtout à l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la +prose de nos grands écrivains. Tout le monde s'en allait charmé de ce +professeur aimable, qui donnait à la jeunesse la meilleure des +instructions, celle d'un homme de bien, éclairé, spirituel, éprouvé par la +vie, épanchant ses idées, ses souvenirs, son âme enfin, qui était si bonne +à montrer tout entière. + +Je n'aurais pas achevé ma tâche, si je ne rappelais devant vous les +opinions littéraires d'un homme qui a été si long-temps l'un de nos +professeurs les plus renommés. M. Andrieux avait un goût pur, sans +toutefois être exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les +tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le théâtre anglais; mais en +admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspirés +de ses ouvrages. L'originalité du grand tragique anglais, disait-il, est +vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille +l'être; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractère, de +son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au génie d'être quelquefois +barbare, mais non pas de chercher à l'être. Il ajoutait que quiconque se +fait ce qu'il n'est pas, est sans génie. Le vrai génie consiste disait-il, +à être tel que la nature vous a fait, c'est-à-dire hardi, incorrect, dans +le siècle et la patrie de Shakspeare; pur, régulier et poli, dans le siècle +et la patrie de Racine. Être autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter +Racine ou Shakspeare, être classique à l'école de l'un ou à l'école de +l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de génie. + +En fait de langage, M. Andrieux tenait à la pureté, à l'élégance, et il en +était aujourd'hui un modèle accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les +essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une +langue c'était, suivant lui, d'être une convention admise et comprise de +tout le monde. Dès-lors, disait-il, la fixité est de son essence, et la +fixité, ce n'est pas la stérilité. On peut faire une révolution complète +dans les idées, sans être obligé de bouleverser la langue pour les +exprimer. De Bossuet et Pascal à Montesquieu et Voltaire, quel immense +changement d'idées! A la place de la foi, le doute; à la place du respect +le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus +hardie: eh bien, pour rendre des idées si différentes, a-t-il fallu créer +ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la +langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprimé les pensées les +plus étrangères au siècle de Racine. Défiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des +gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent à +produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des +idées. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien +qu'il fallût briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, écrivains caractérisés +s'il en fut jamais, n'ont jamais élevé de telles plaintes; ils ont +grandement pensé, naturellement écrit, et l'expression naturelle de leurs +grandes pensées en a fait de grands écrivains. + +Je ne reproduis qu'en hésitant ces maximes d'une orthodoxie fort contestée +aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pensée +exacte de mon savant prédécesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la +destinée m'a réservé assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre, +pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces +belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les représente comme un +asile de paix. Dieu me préserve d'y trouver encore des partis et leurs +chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hâte de dire que rien +n'était plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur +toutes choses, et que ce n'est pas lui qui eût mêlé du fiel aux questions +littéraires de notre époque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce +qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits +et les âmes. + +M. Andrieux s'est doucement éteint dans les travaux agréables et faciles de +renseignement et du secrétariat perpétuel; il s'est éteint au milieu d'une +famille chérie, d'amis empressés; il s'est éteint sans douleurs, presque +sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vécu, suivant +la nature et suivant ses propres désirs. + +Il est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes +d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande +considération, content de voir la révolution française triomphant sans +désordre et sans excès. + +En terminant ce simple tableau d'une carrière pure et honorée, +arrêtons-nous un instant devant ce siècle orageux qui entraîna dans son +cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce siècle immense qui +emporta tant d'existences et qui emporte encore les nôtres. + +Je suis ici, je le sais, non devant une assemblée politique, mais devant +une Académie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arène, mais un +spectacle, devant lequel le poète s'inspire, l'historien observe, le +philosophe médite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette +mémorable année 1789 jusqu'à cette autre année non moins mémorable de 1830! +La vieille société française du dix-huitième siècle, si polie, mais si mal +ordonnée, finit dans un orage épouvantable. Une couronne tombe avec fracas, +entraînant la tête auguste qui la portait. Aussitôt, et sans intervalle, +sont précipitées les têtes les plus précieuses et les plus illustres: +génie, héroïsme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui +s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se +poussent à l'échafaud, jusqu'au terme que Dieu a marqué aux passions +humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout à coup un génie +extraordinaire, qui saisit cette société agitée, l'arrête, lui donne à la +fois l'ordre, la gloire, réalise le plus vrai de ses besoins, l'égalité +civile, ajourne la liberté qui l'eût gêné dans sa marche, et court porter à +travers le monde les vérités puissantes de la révolution française. Un jour +sa bannière à trois couleurs éclate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un +jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthène. Il tombe enfin, +laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son +image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une +île du grand Océan! + +Après tant et de si magiques événemens, il semble que le monde épuisé doive +s'arrêter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie, +préoccupée de chimériques regrets, lutte avec la France, et déchaîne +de nouveaux orages; un trône tombe de nouveau; les imaginations +s'ébranlent, mille souvenirs effrayans se réveillent, lorsque, tout à coup +cette destinée mystérieuse qui conduit la France à travers les écueils +depuis quarante années, cherche, trouve, élève un prince, qui a vu, +traversé, conservé en sa mémoire tous ces spectacles divers, qui fut +soldat, proscrit, instituteur; la destinée le place sur ce trône entouré de +tant d'orages, et aussitôt le calme renaît, l'espérance rentre dans les +coeurs, et la vraie liberté commence. + +Voilà, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assisté. Quel que +soit ici notre âge, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre +nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les +annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des +proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Cicéron; on nous parlait des +infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de +Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du +génie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de César, on +nous charmait du récit de leur grandeur, des séductions attachées à leur +génie, et nous aurions désiré connaître de nos propres yeux ces hommes +puissans et immortels. + +Eh bien! messieurs, nous avons rencontré, vu, touché nous-mêmes en réalité +toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que +celui de Rome, nous avons vu la tête des orateurs portée à la tribune aux +harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus +tristement aveuglés que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence +de Guillaume; et nous avons vu César, César lui-même! Parmi vous qui +m'écoutez, il y a des témoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de +rencontrer son regard étincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses +ordres de sa propre bouche, et de courir les exécuter à travers la fumée +des champs de bataille. S'il faut des émotions au poëte, des scènes +vivantes à l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que +vous manque-t-il, poëtes, historiens, philosophes de notre âge, pour +produire des oeuvres dignes d'une postérité reculée! + +Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont +nécessaires pour féconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont +bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grèce les arts fleurirent +après les troubles d'Athènes, et sous l'influence paisible de Périclès; +qu'à Rome, ils se développèrent après les dernières convulsions de la +république mourante, et sous le beau règne d'Auguste; qu'en Italie ils +brillèrent sous les derniers Médicis, quand les républiques italiennes +expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, après la Fronde. S'il en devait +toujours être ainsi, nous devrions espérer, Messieurs, de beaux fruits de +notre siècle. + +Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes +contemporains qui ont consacré leur vie aux arts, qui animent la toile ou +le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scène; c'est à eux +à dire s'ils se sentent inspirés par ces spectacles si riches! Je +craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui +retracent les annales des peuples, qui étudient les lois du monde +politique. Pour ceux-là, je crois le sentir, une belle époque s'avance. +Déjà trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement +ouvert le siècle. Des esprits jeunes et ardens se sont élancés sur leurs +traces. Les uns étudient l'histoire immémoriale de notre planète, et se +préparent à éclairer l'histoire de l'espèce humaine par celle du globe +qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanité, cherchent +à soumettre les élémens à l'homme pour améliorer sa condition. Déjà nous +avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, réunir les mondes; +nous allons la voir bientôt parcourir les continens eux-mêmes, franchir +tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme +de l'homme, ajouter des quantités infinies à la puissance de la société +humaine! + +A côté de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prépare +d'aussi beaux encore sur la nature morale. On étudie à la fois tous les +temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contrées. +Champollion expire, lisant déjà les annales jusqu'alors impénétrables de +l'antique Égypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous révéler +les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent à les +suivre. J'ai devant moi le savant vénérable qui enseigne aux générations +présentes les langues de l'Orient. D'autres érudits sondent les profondeurs +de notre propre histoire, et tandis que ces matériaux se préparent, des +esprits créateurs se disposent à s'en emparer pour refaire les annales des +peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent après Vico, après Herder, à +tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-être notre siècle +verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses +contemporains, nous donnera enfin cette histoire générale, où seront +révélées les éternelles lois de la société humaine. Pour moi, je n'en doute +pas, notre siècle est appelé à produire des oeuvres dignes des siècles qui +l'ont précédé. + +Les esprits de notre temps sont profondément érudits, et ils ont de plus +une immense expérience des hommes et des choses. Comment ces deux +puissances, l'érudition et l'expérience, ne féconderaient-elles pas leur +génie? Quand on a été élevé, abaissé par les révolutions, quand on a vu +tomber ou s'élever des rois, l'histoire prend une tout autre signification. +Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie +agitée qui nous a été faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouvé une seule +fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me hâtai de +saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands +historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages +avaient, à mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils +marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre +sous mes yeux, je croyais les reconnaître, je leur aurais donné des noms +contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair +et profond; c'est que je venais d'assister à une révolution, et de +traverser les orages des assemblées délibérantes. + +Notre siècle, Messieurs, aura pour guides l'érudition et l'expérience. +Entre ces deux muses austères, mais puissantes, il s'avancera glorieusement +vers des vérités nouvelles et fécondes. J'ai, du moins, un ardent besoin +de l'espérer: je serais malheureux si je croyais à la stérilité de mon +temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon +siècle. Je me fais de mon siècle une patrie dans le temps, comme mon pays +en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rêver pour l'un et pour l'autre +un vaste avenir. + +Au milieu de vous, fidèles et constans amis de la science, permettez-moi de +m'écrier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre +temps! heureux ceux qui pourront être rendus à ces travaux, et qui +contribueront à cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre +âge est destiné à produire! La plus belle des gloires leur est réservée, et +surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En +prononçant ces dernières paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez +tous qu'il y a deux ans, un fléau cruel ravageait la France, et, atteignant +à la fois tous les âges et tous les rangs, mit tour à tour en deuil +l'armée, la science, la politique. Deux cercueils s'en allèrent en terre +presque en même temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Périer et celui de +M. Cuvier. La France fut émue en voyant disparaître le ministre dévoué qui +avait épuisé sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son +émotion en voyant disparaître le savant illustre qui avait jeté sur elle +tant de lumières! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches: +les partis eux-mêmes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant +ou de l'homme politique, personne n'est appelé à faire son choix, car c'est +la destinée qui, sans nous, malgré nous, dès notre enfance, nous achemine +vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincèrement, au milieu de vous, +heureuse la vie qui s'achève dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre, +en finissant, des palmes immortelles de la science! + + + + + * * * * * + + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. + + + + +Je me propose d'écrire l'histoire d'une révolution mémorable, qui a +profondément agité les hommes, et qui les divise encore aujourd'hui. Je +ne me dissimule pas les difficultés de l'entreprise, car des passions que +l'on croyait étouffées sous l'influence du despotisme militaire, viennent +de se réveiller. Tout-à-coup des hommes accablés d'ans et de travaux ont +senti renaître en eux des ressentimens qui paraissaient apaisés, et nous +les ont communiqués, à nous, leurs fils et leurs héritiers. Mais si nous +avons à soutenir la même cause, nous n'avons pas à défendre leur conduite, +et nous pouvons séparer la liberté de ceux qui l'ont bien ou mal servie, +tandis que nous avons l'avantage d'avoir entendu et observé ces vieillards, +qui, tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agités de leurs +impressions, nous révèlent l'esprit et le caractère des partis, et nous +apprennent à les comprendre. Peut-être le moment où les acteurs vont +expirer est-il le plus propre à écrire l'histoire: on peut recueillir +leur témoignage sans partager toutes leurs passions. + +Quoi qu'il en soit, j'ai tâché d'apaiser en moi tout sentiment de haine, je +me suis tour à tour figuré que, né sous le chaume, animé d'une juste +ambition, je voulais acquérir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait +injustement refusé; ou bien qu'élevé dans les palais, héritier d'antiques +privilèges, il m'était douloureux de renoncer à une possession que je +prenais pour une propriété légitime. Dès lors je n'ai pu m'irriter; j'ai +plaint les combattans, et je me suis dédommagé en adorant les âmes +généreuses. + + + + + +ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +ÉTAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE. + +--AVÈNEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE. +ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT, +SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLÉANS EXILÉ.--ARRESTATION DU CONSEILLER +D'ESPRÉMÉNIL.--NECKER EST RAPPELÉ ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE +ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX. +--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA RÉVOLUTION.--PREMIÈRES ÉLECTIONS DES +DÉPUTÉS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.--INCENDIE DE LA MAISON RÉVEILLON.--LE DUC +D'ORLÉANS; SON CARACTÈRE. + + +On connaît les révolutions de la monarchie française; on sait qu'au milieu +des Gaules à moitié sauvages, les Grecs, puis les Romains, apportèrent +leurs armes et leur civilisation; qu'après eux, les barbares y établirent +leur hiérarchie militaire; que cette hiérarchie, transmise des personnes +aux terres, y fut comme immobilisée, et forma ainsi le système féodal. +L'autorité s'y partagea entre le chef féodal appelé roi, et les chefs +secondaires appelés vassaux, qui à leur tour étaient rois de leurs propres +sujets. Dans notre temps, où le besoin de s'accuser a fait rechercher les +torts réciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorité fut d'abord +disputée par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus +rapprochés d'elle; que cette autorité fut ensuite partagée entre eux, ce +qui forma l'anarchie féodale; et qu'enfin elle retourna au trône, où elle +se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La +population française s'était progressivement affranchie par le travail, +première source de la richesse et de la liberté. Agricole d'abord, puis +commerçante et manufacturière, elle acquit une telle importance qu'elle +forma la nation tout entière. Introduite en suppliante dans les +états-généraux, elle n'y parut qu'à genoux, pour y être taillée à merci et +miséricorde; bientôt même Louis XIV annonça qu'il ne voulait plus de ces +assemblées si soumises, et il le déclara aux parlemens, en bottes et le +fouet à la main. On vit dès lors à la tête de l'état un roi muni d'un +pouvoir mal défini en théorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui +avaient abandonné leur dignité féodale pour la faveur du monarque, et qui +se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des +peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette +aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des +impôts. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du +pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volontés royales. +L'autorité est toujours disputée: quand ce n'est pas dans les assemblées +légitimes de la nation, c'est dans le palais même du prince. On sait qu'en +refusant de les enregistrer, les parlemens arrêtaient l'effet des volontés +royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand +le roi était faible, et par une soumission entière, quand le roi était +fort. Louis XIV n'eut pas même à transiger, car sous son règne aucun +parlement n'osa faire des remontrances: il entraîna la nation à sa suite, +et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-même dans la guerre, +dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes, +et tendirent vers un même but. Mais Louis XIV était à peine expiré, que le +régent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullité. +La volonté du monarque, si respectée de son vivant, fut violée après sa +mort, et son testament cassé. L'autorité fut alors remise en litige, et une +longue lutte commença entre les parlemens, le clergé et la cour, en +présence d'une nation épuisée par de longues guerres, et fatiguée de +fournir aux prodigalités de ses maîtres, livrés tour à tour au goût des +voluptés ou des armes. Jusque-là elle n'avait eu du génie que pour le +service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre +usage, et s'en servit à examiner ses intérêts. L'esprit humain passe +incessamment d'un objet à l'autre. Du théâtre, de la chaire religieuse et +funèbre, le génie français se porta vers les sciences morales et +politiques; et alors tout fut changé. Qu'on se figure, pendant un siècle +entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une +autorité usée; les parlemens poursuivant le clergé, le clergé poursuivant +les parlemens; ceux-ci contestant l'autorité de la cour; la cour, +insouciante et tranquille au sein de cette lutte, dévorant la substance des +peuples au milieu des plus grands désordres; la nation, enrichie et +éveillée, assistant à ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les +autres, privée de toute action politique, dogmatisant avec audace et +ignorance, parce qu'elle était réduite à des théories; aspirant surtout à +recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour +reprendre une place que la faiblesse de ses maîtres lui avait fait perdre: +tel fut le dix-huitième siècle. + +Le scandale avait été poussé à son comble lorsque Louis XVI, prince +équitable, modéré dans ses goûts, négligemment élevé, mais porté au bien +par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trône[1]. Il appela auprès +de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et +partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse +autrichienne, vive, aimable, et exerçant sur lui le plus grand ascendant. +Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cédant tantôt à son +ministre, tantôt à son épouse, commença de bonne heure la longue carrière +de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'état de son royaume, il en +croyait les philosophes sur ce point; mais, élevé dans les sentimens les +plus chrétiens, il avait pour eux le plus grand éloignement. La voix +publique, qui s'exprimait hautement, lui désigna Turgot, de la société des +économistes, homme simple, vertueux, doué d'un caractère ferme, d'un génie +lent, mais opiniâtre et profond. Convaincu de sa probité, charmé de ses +projets de réformes, Louis XVI a répété souvent: «Il n'y a que moi et +Turgot qui soyons les amis du peuple.» Les réformes de Turgot échouèrent +par la résistance des premiers ordres de l'état, intéressés à conserver +tous les genres d'abus que le ministre austère voulait détruire. Louis XVI +le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il +eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincèrement, et +de manquer de la force nécessaire pour l'exécuter. + +Le roi, placé entre la cour, les parlemens et le public, exposé aux +intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour à tour de +ministres: cédant encore une fois à la voix publique et à la nécessité +des réformes, il appela aux finances Necker[2], Génevois enrichi par des +travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'était de +Sully; financier économe et intègre, mais esprit vain, ayant la prétention +d'être modérateur en toutes choses, philosophie, religion, liberté, et, +trompé par les éloges de ses amis et du public, se flattant de conduire et +d'arrêter les esprits au point où s'arrêtait le sien. + +Necker rétablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire +aux frais considérables de la guerre d'Amérique. Génie moins vaste, mais +plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des +capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit +renaître la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers +pour terminer les embarras du trésor, et il essaya le moyen des réformes. +Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient +été pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se réunirent +contre lui, et l'obligèrent à se retirer. + +La conviction des abus était universelle; on en convenait partout; le roi +le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de +ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du trésor, mais sans qu'il +leur en coûtât un seul sacrifice. Ils dissertaient à la cour, et y +débitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient à la chasse sur +les vexations exercées à l'égard du laboureur; on les avait même vus +applaudir à l'affranchissement des Américains, et recevoir avec honneur les +jeunes Français qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient +aussi l'intérêt du peuple, alléguaient avec hauteur les souffrances du +pauvre, et cependant s'opposaient à l'égale répartition de l'impôt, ainsi +qu'à l'abolition des restes de la barbarie féodale. Tous parlaient du bien +public, peu le voulaient; et le peuple, ne démêlant pas bien encore ses +vrais amis, applaudissait tous ceux qui résistaient au pouvoir, son ennemi +le plus apparent. + +En écartant Turgot et Necker, on n'avait pas changé l'état des choses; la +détresse du trésor était la même: on aurait consenti long-temps encore à se +passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait +fournir aux prodigalités de la cour. La difficulté écartée un moment par la +destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'établissement forcé +d'un impôt, reparaissait bientôt plus grande, comme tout mal négligé. On +hésitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redouté, +mais nécessaire. Une intrigue amena au ministère M. de Calonne, peu +favorisé de l'opinion parce qu'il avait contribué à la persécution de La +Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fécond en ressources, comptait +sur son génie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait à l'avenir +avec la plus singulière insouciance. Son opinion était qu'il ne fallait +point s'alarmer d'avance, et ne découvrir le mal que la veille du jour où +on voulait le réparer. Il séduisit la cour par ses manières, la toucha par +son empressement à tout accorder, procura au roi et à tous quelques instans +plus faciles, et fit succéder aux plus sinistres présages un moment de +bonheur et d'aveugle confiance. + +Cet avenir sur lequel on avait compté approchait; il fallait enfin prendre +des mesures décisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impôts, +et cependant les caisses étaient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y +pourvoir, c'était de réduire la dépense par la suppression des grâces, et, +ce moyen ne suffisant pas, d'étendre l'impôt sur un plus grand nombre de +contribuables, c'est-à-dire sur la noblesse et le clergé. Ces projets, +successivement tentés par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne +parurent à celui-ci susceptibles de réussir qu'autant qu'on obtiendrait le +consentement des privilégiés eux-mêmes. Calonne imagina donc de les réunir +dans une assemblée, appelée des notables, pour leur soumettre ses plans et +arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4]. +L'assemblée était composée de grands, pris dans la noblesse, le clergé et +la magistrature; d'une foule de maîtres des requêtes et de quelques +magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le +secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin +d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter. + +Le ministre trop confiant s'était mépris. L'opinion publique ne lui +pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charmée surtout +qu'on obligeât un ministre à rendre des comptes, elle appuya la résistance +des notables. Les discussions les plus vives s'engagèrent. Calonne eut le +tort de rejeter sur ses prédécesseurs, et en partie sur Necker, l'état du +trésor. Necker répondit, fut exilé, et l'opposition n'en devint que plus +vive. Calonne suffit à tout avec présence d'esprit et avec calme. Il fit +destituer M. de Miroménil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les +parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui +l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant à le +soutenir. Il fut ébranlé par les représentations des notables, qui +promettaient d'obtempérer aux plans de Calonne, mais à condition qu'on en +laisserait l'exécution à un ministre plus moral et plus digne de confiance. +La reine, par les suggestions de l'abbé de Vermont, proposa et fit accepter +au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archevêque de Toulouse, et l'un +des notables qui avaient le plus contribué à la perte de Calonne, dans +l'espoir de lui succéder[5]. + +L'archevêque de Toulouse, avec un esprit obstiné et un caractère faible, +rêvait le ministère depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens +cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le crédit des +femmes, auxquelles il cherchait et réussissait à plaire. Il faisait vanter +partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant +au ministère la faveur qui aurait entouré Necker, il eut aux yeux du public +le mérite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre, +mais il le devint bientôt. Secondé par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux, +ennemi opiniâtre des parlemens, il commença sa carrière avec assez +d'avantage. Les notables, engagés par leurs promesses, consentirent avec +empressement à tout ce qu'ils avaient d'abord refusé: impôt territorial, +impôt du timbre, suppression des corvées, assemblées provinciales, tout fut +accordé avec affectation. Ce n'était point à ces mesures, mais à leur +auteur, qu'on affectait d'avoir résisté; l'opinion publique triomphait. +Calonne était poursuivi de malédictions, et les notables, entourés du +suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus +grands sacrifices. Si M. de Brienne eût su profiter des avantages de sa +position, s'il eût poursuivi avec activité l'exécution des mesures +consenties par les notables, s'il les eût toutes à la fois et sans délai +présentées au parlement, à l'instant où l'adhésion des premiers ordres +semblait obligée, c'en était fait peut-être: le parlement, pressé de toutes +parts, aurait consenti à tout, et cette transaction, quoique partielle et +forcée, eût probablement retardé pour long-temps la lutte qui s'engagea +bientôt. + +Rien de pareil n'eut lieu. Par des délais imprudens, on permit les retours; +on ne présenta les édits que l'un après l'autre; le parlement eut le temps +de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espèce de surprise faite +aux notables. Il enregistra, après de longues discussions, l'édit portant +la seconde abolition des corvées, et un autre permettant la libre +exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention +territoriale; mais il craignait, par un refus, d'éclairer le public, et de +lui laisser voir que son opposition était tout intéressée. Il hésitait, +lorsqu'on lui épargna cet embarras en présentant ensemble l'édit sur le +timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commençant la +délibération par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier +sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impôt du timbre qui +affectait la majorité des contribuables, il sembla défendre les intérêts +publics. Dans une séance où les pairs assistèrent, il dénonça les abus, les +scandales et les prodigalités de la cour, et demanda des états de dépenses. +Un conseiller, jouant sur le mot, s'écria: «Ce ne sont pas des états, mais +des états-généraux qu'il nous faut!» Cette demande inattendue frappa tout +le monde d'étonnement. Jusqu'alors on avait résisté parce qu'on souffrait; +on avait secondé tous les genres d'opposition, favorables ou non à la cause +populaire, pourvu qu'ils fussent dirigés contre la cour, à laquelle on +rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait +désirer: on avait toujours été si loin d'influer sur le gouvernement, on +avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait +sans concevoir l'idée d'agir ni de faire une révolution. Un seul mot +prononcé offrit un but inattendu; chacun le répéta, et les états-généraux +furent demandés à grands cris. + +D'Espréménil, jeune conseiller, orateur emporté, agitateur sans but, +démagogue dans les parlemens, aristocrate dans les états-généraux, et qui +fut déclaré en état de démence par un décret de l'assemblée constituante, +d'Espréménil se montra dans cette occasion l'un des plus violens +déclamateurs parlementaires. Mais l'opposition était conduite secrètement +par Duport, jeune homme doué d'un esprit vaste, d'un caractère ferme et +persévérant, qui seul peut-être, au milieu de ces troubles, se proposait un +avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation, à un but +tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire. + +Le parlement était divisé en vieux et jeunes conseillers. Les premiers +voulaient faire contre-poids à l'autorité royale pour donner de +l'importance à leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sincères, +voulaient introduire la liberté dans l'état, sans bouleverser néanmoins le +système politique sous lequel ils étaient nés. Le parlement fit un aveu +grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impôts; +qu'aux états-généraux seuls appartenait le droit de les établir; et il +demanda au roi la communication des états de recettes et de dépenses. + +Cet aveu d'incompétence et même d'usurpation, puisque le parlement s'était +jusqu'alors arrogé le droit de consentir les impôts, cet aveu dut étonner. +Le prélat-ministre, irrité de cette opposition, manda aussitôt le parlement +à Versailles, et fit enregistrer les deux édits dans un lit de justice[6]. +Le parlement, de retour à Paris, fit des protestations, et ordonna des +poursuites contre les prodigalités de Calonne. Sur-le-champ une décision du +conseil cassa ses arrêtés et l'exila à Troyes[7]. +Telle était la situation des choses le 15 août 1787. Les deux frères du +roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoyés, l'un à la cour des +comptes, et l'autre à la cour des aides, pour y faire enregistrer les +édits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait +manifestées dans l'assemblée des notables, fut accueilli par les +acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au +milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir +soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaqués, +et on fut obligé de recourir à la force armée. + +Les parlemens avaient autour d'eux une clientèle nombreuse, composée de +légistes, d'employés du palais, de clercs, d'étudians, population active, +remuante et toujours prête à s'agiter pour leur cause. A ces alliés +naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la +banqueroute; les classes éclairées, qui étaient dévouées à tous les +opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours à la suite des +agitateurs. Les troubles furent très graves, et l'autorité eut beaucoup de +peine à les réprimer. + +Le parlement, séant à Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les +causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice était +suspendue, comme il était arrivé tant de fois dans le courant du siècle. +Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne était +sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et +tranquillisait la cour inquiète sur ce seul objet; mais il n'en avait plus, +et, incapable de terminer les difficultés par une résolution énergique, il +négociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions étaient un +emprunt de 440 millions, réparti sur quatre années, à l'expiration +desquelles les états-généraux seraient convoqués. A ce prix, Brienne +renonçait aux deux impôts, sujet de tant de discordes. Assuré de quelques +membres, il crut l'être de la compagnie entière, et le parlement fut +rappelé le 10 septembre. + +Une séance royale eut lieu le 20 du même mois. Le roi vint en personne +présenter l'édit portant la création de l'emprunt successif, et la +convocation des états-généraux dans cinq ans. On ne s'était point expliqué +sur la nature de cette séance, et on ne savait si c'était un lit de +justice. Les visages étaient mornes, un profond silence régnait, lorsque le +duc d'Orléans se leva, les traits agités, et avec tous les signes d'une +vive émotion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette séance +était un lit de justice ou une délibération libre. «C'est une séance +royale,» répondit le roi. Les conseillers Fréteau, Sabatier, d'Espréménil, +prirent la parole après le duc d'Orléans, et déclamèrent avec leur violence +ordinaire. L'enregistrement fut aussitôt forcé, les conseillers Fréteau et +Sabatier furent exilés aux îles d'Hyères, et le duc d'Orléans à +Villers-Cotterets. Les états-généraux furent renvoyés à cinq ans. + +Tels furent les principaux évènemens de l'année 1787. L'année 1788 commença +par de nouvelles hostilités. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrêté +contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exilées. Le +roi cassa cet arrêté; le parlement le confirma de nouveau. + +Pendant ce temps, le duc d'Orléans, consigné à Villers-Cotterets, ne +pouvait se résigner à son exil. Ce prince, brouillé avec la cour, s'était +réconcilié avec l'opinion, qui d'abord ne lui était pas favorable. Dépourvu +à la fois de la dignité d'un prince et de la fermeté d'un tribun, il ne sut +pas supporter une peine aussi légère; et, pour obtenir son rappel, il +descendit jusqu'aux sollicitations, même envers la reine, son ennemie +personnelle. Brienne était irrité par les obstacles, sans avoir l'énergie +de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse, à laquelle il sacrifiait +la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'état, +il n'était plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent +arrêté dans ses travaux par une mauvaise santé. Il ne savait ni réprimer +les révoltes, ni faire exécuter les réductions décrétées par le roi; et, +malgré l'épuisement très-prochain du trésor, il affectait une inconcevable +sécurité. Cependant, au milieu de tant de difficultés, il ne négligeait pas +de se pourvoir de nouveaux bénéfices, et d'attirer sur sa famille de +nouvelles dignités. + +Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que +l'archevêque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la +puissance politique des parlemens, car c'était là le principal but du +pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut préparé en +silence: des lettres closes furent envoyées aux commandans des provinces; +l'imprimerie où se préparaient les édits fut entourée de gardes. On voulait +que le projet ne fût connu qu'au moment même de sa communication aux +parlemens. L'époque approchait, et le bruit s'était répandu qu'un grand +acte politique s'apprêtait. Le conseiller d'Espréménil parvint à séduire à +force d'argent un ouvrier imprimeur, et à se procurer un exemplaire des +édits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collègues, et leur +dénonça hardiment le projet ministériel[8]. D'après ce projet, six grands +bailliages, établis dans le ressort du parlement de Paris, devaient +restreindre sa juridiction trop étendue. La faculté de juger en dernier +ressort, et d'enregistrer les lois et les édits, était transportée à une +cour plénière, composée de pairs, de prélats, de magistrats, de chefs +militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait même +voix délibérative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement, +et anéantissait tout à fait sa puissance politique. La compagnie, frappée +de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait délibérer sur un +projet qui ne lui avait pas été soumis; et il lui importait cependant de ne +pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout à +la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrêté +tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin +de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure +générale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposés du +gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir. + +En conséquence, il fut déclaré, le 5 mai, par le parlement de Paris: + +«Que la France était une monarchie gouvernée par le roi, suivant les lois; +et que de ces lois, plusieurs, qui étaient fondamentales, embrassaient +et consacraient: + +1° le droit de la maison régnante au trône, de mâle en mâle, par ordre de +primogéniture; +2° le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des +états-généraux, régulièrement convoqués et composés; +3° les coutumes et les capitulations des provinces; +4° l'inamovibilité des magistrats; +5° le droit des cours de vérifier dans chaque province les volontés du +roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles étaient +conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois +fondamentales de l'état; +6° le droit de chaque citoyen de n'être jamais traduit en aucune manière +par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui étaient ceux que la +loi désignait; et +7° le droit, sans lequel tous les autres étaient inutiles, de n'être +arrêté, par quelque ordre que ce fût, que pour être remis sans délai entre +les mains des juges compétens. Protestait ladite cour contre toute atteinte +qui serait portée aux principes ci-dessus exprimés.» + +A cette résolution énergique le ministre répondit par le moyen d'usage, +toujours mal et inutilement employé: il sévit contre quelques membres +du parlement. D'Espréménil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils +étaient menacés, se réfugièrent au sein du parlement assemblé. Un officier, +Vincent d'Agoult, s'y rendit à la tête d'une compagnie, et, ne connaissant +pas les magistrats désignés, les appela par leur nom. Le plus grand silence +régna d'abord dans l'assemblée; puis les conseillers s'écrièrent qu'ils +étaient tous d'Espréménil. Enfin le vrai d'Espréménil se nomma, et suivit +l'officier chargé de l'arrêter. Le tumulte fut alors à son comble; le +peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois +jours après, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les édits; +et les princes et les pairs assemblés présentèrent l'image de cette cour +plénière qui devait succéder aux parlemens. + +Le Châtelet rendit aussitôt un arrêté contre les édits. Le parlement de +Rennes déclara infâmes ceux qui entreraient dans la cour plénière. A +Grenoble, les habitans défendirent leurs magistrats contre deux régimens; +les troupes elles-mêmes, excitées à la désobéissance par la noblesse +militaire, refusèrent bientôt d'agir. Lorsque le commandant du Dauphiné +assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats, +ils gardèrent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le +premier, répondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens, à commencer +par le colonel. A cette résistance le ministre opposa des arrêts du grand +conseil qui cassaient les décisions des cours souveraines, et il frappa +d'exil huit d'entre elles. + +La cour, inquiétée par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en +invoquant l'intérêt du peuple et en provoquant son intervention, eut +recours, de son côté, au même moyen; elle résolut d'appeler le tiers-état à +son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour anéantir la +féodalité. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des +états-généraux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur réunion; +elle invita les écrivains et les corps savans à donner leur avis; et, +tandis que le clergé assemblé déclarait de son côté qu'il fallait +rapprocher l'époque de la convocation, la cour, acceptant le défi, +suspendit en même temps la réunion de la cour plénière, et fixa l'ouverture +des états-généraux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de +l'archevêque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement +exécutés, avait provoqué une résistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou +vaincre. En se retirant, il laissa le trésor dans la détresse, le paiement +des rentes de l'Hôtel-de-Ville suspendu, toutes les autorités +en lutte, toutes les provinces en armes. Quant à lui, pourvu de huit cent +mille francs de bénéfices, de l'archevêché de Sens, et du chapeau de +cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne. +Pour dernier conseil, il engagea le roi à rappeler Necker au ministère des +finances, afin de s'aider de sa popularité contre des résistances devenues +invincibles. + +C'est pendant les deux années 1787 et 1788 que les Français voulurent +passer des vaines théories à la pratique. La lutte des premières autorités +leur en avait donné le désir et l'occasion. Pendant toute la durée du +siècle, le parlement avait attaqué le clergé et dévoilé ses penchans +ultramontains; après le clergé, il avait attaqué la cour, signalé ses abus +de pouvoir et dénoncé ses désordres. Menacé de représailles, et inquiété à +son tour dans son existence, il venait enfin de restituer à la nation des +prérogatives que la cour voulait lui enlever à lui-même pour les +transporter à un tribunal extraordinaire. Après avoir ainsi averti la +nation de ses droits, il avait exercé ses forces en excitant et protégeant +l'insurrection. De leur côté, le haut clergé en faisant des mandemens, la +noblesse en fomentant la désobéissance des troupes, avaient réuni leurs +efforts à ceux de la magistrature, et appelé le peuple aux armes pour la +défense de leurs privilèges. + +La cour, pressée par ces divers ennemis, avait résisté faiblement. Sentant +le besoin d'agir, et en différant toujours le moment, elle avait détruit +parfois quelques abus, plutôt au profit du trésor que du peuple, et ensuite +était retombée dans l'inaction. Enfin, attaquée en dernier lieu de toutes +parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice, +elle venait de l'y introduire elle-même en convoquant les états-généraux. +Opposée, pendant toute la durée du siècle, à l'esprit philosophique, elle +lui faisait un appel cette fois, et livrait à son examen les constitutions +du royaume. Ainsi les premières autorités de l'état donnèrent le singulier +spectacle de détenteurs injustes, se disputant un objet en présence du +propriétaire légitime, et finissant même par l'invoquer pour juge. + +Les choses en étaient à ce point lorsque Necker rentra au ministère[10]. La +confiance l'y suivit, le crédit fut rétabli sur-le-champ, les difficultés +les plus pressantes furent écartées. Il pourvut, à force d'expédiens, aux +dépenses indispensables, en attendant les états-généraux, qui étaient le +remède invoqué par tout le monde. + +On commençait à agiter de grandes questions relatives à leur organisation. +On se demandait quel y serait le rôle du tiers-état: s'il y paraîtrait en +égal ou en suppliant; s'il obtiendrait une représentation égale en nombre à +celle des deux premiers ordres; si on délibérerait par tête ou par ordre, +et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la +noblesse et du clergé. + +La première question agitée fut celle du nombre des députés. Jamais +controverse philosophique du dix-huitième siècle n'avait excité; une +pareille agitation. Les esprits s'échauffèrent par l'importance tout +actuelle de la question. Un écrivain concis, énergique, amer, prit dans +cette discussion la place que les grands génies du siècle avaient occupée +dans les discussions philosophiques. L'abbé; Sièyes, dans un livre qui +donna une forte impulsion à l'esprit public, se demanda: Qu'est le +tiers-état? Et il répondit: Rien.--Que doit-il être?--Tout. + +Les états du Dauphiné; se réunirent malgré; la cour. Les deux premiers +ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contrée que partout +ailleurs, décidèrent que la représentation du tiers serait égale à celle de +la noblesse et du clergé. Le parlement de Paris, entrevoyant déjà la +conséquence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-état +n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en maître, et en enregistrant +l'édit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des +formes de 1614, qui annulaient tout à fait le rôle du troisième ordre. Déjà +dépopularisé; par les difficultés qu'il avait opposées à l'édit qui +rendait l'état civil aux protestans, il fut en ce jour complètement +dévoilé, et la cour entièrement vengée. Le premier, il fit l'épreuve de +l'instabilité des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put +paraître ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un après l'autre, +cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arrêtait +avant qu'elle eût recouvré aucun de ses droits. + +La cour, n'osant décider elle-même ces questions importantes, ou plutôt +voulant dépopulariser à son profit les deux premiers ordres, leur demanda +leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il était +probable, cet avis était contraire au tiers-état. Elle convoqua donc une +nouvelle assemblée de notables[11], dans laquelle toutes les questions +relatives à la tenue des états-généraux furent mises en discussion. La +dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de +l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant même aux +traditions, la cause du tiers-état avait encore l'avantage; car aux formes +de 1614, invoquées par les premiers ordres, on opposait des formes plus +anciennes. Ainsi, dans certaines réunions, et sur certains points, on avait +voté par tête; quelquefois on avait délibéré par province et non par ordre; +souvent les députés du tiers avaient égalé en nombre les députés de la +noblesse et du clergé. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les +pouvoirs de l'état n'avaient-ils pas été dans une révolution continuelle? +L'autorité royale, souveraine d'abord, puis vaincue et dépouillée, se +relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les +pouvoirs à elle, présentait une lutte perpétuelle, et une possession +toujours changeante. On disait au clergé, qu'en se reportant aux anciens +temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs +seuls pourraient être élus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient +exclus de la députation; aux parlemens eux-mêmes, qu'ils n'étaient que des +officiers infidèles de la royauté; à tous enfin, que la constitution +française n'était qu'une longue révolution, pendant laquelle chaque +puissance avait successivement dominé; que tout avait été innovation, et +que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait décider. + +Le tiers-état comprenait la presque totalité de la nation, toutes les +classes utiles, industrieuses et éclairées; s'il ne possédait qu'une partie +des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison, +ce n'était pas trop que de lui donner un nombre de députés égal à celui des +deux autres ordres. + +L'assemblée des notables se déclara contre ce qu'on appelait le doublement +du tiers. Un seul bureau, celui que présidait Monsieur, frère du roi, vota +pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en considération +l'avis de la minorité, l'opinion prononcée de plusieurs princes du sang, le +voeu des trois ordres du Dauphiné, la demande des assemblées provinciales, +l'exemple de plusieurs pays d'états, _l'avis de divers publicistes_, et le +voeu exprimé par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre +total des députés serait de mille au moins; qu'il serait formé en raison +composée de la population et des contributions de chaque bailliage, et que +le nombre particulier des députés du tiers-état serait égal à celui des +deux premiers ordres réunis. (_Arrêt du conseil du 27 décembre 1788_.) + +Cette déclaration excita un enthousiasme universel. Attribuée à Necker, +elle accrut à son égard la faveur de la nation et la haine des grands. +Cependant cette déclaration ne décidait rien quant au vote par tête ou par +ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il était inutile +d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au +tiers-état le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le +moment. Elle donnait ainsi une idée de la faiblesse de la cour et de celle +de Necker lui-même. Cette cour offrait un assemblage de volontés qui +rendait tout résultat décisif impossible. Le roi était modéré, équitable, +studieux, et se défiait trop de ses propres lumières; aimant le peuple, +accueillant volontiers ses plaintes, il était cependant atteint quelquefois +de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la +liberté et la tolérance, l'anarchie et l'impiété. L'esprit philosophique, +dans son premier essor, avait dû commettre des écarts, et un roi timide et +religieux avait dû s'en épouvanter. Saisi à chaque instant de faiblesses, +de terreurs, d'incertitudes, l'infortuné Louis XVI, résolu pour lui à tous +les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa +facilité pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes +les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes +parce qu'il les laissait commettre. La reine, livrée aux plaisirs, exerçant +autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son époux fût +tranquille, que le trésor fût rempli, que la cour et ses sujets +l'adorassent. Tantôt elle était d'accord avec le roi pour opérer des +réformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantôt, au contraire, quand +elle croyait l'autorité menacée, ses amis de cour dépouillés, elle arrêtait +le roi, écartait les ministres populaires, et détruisait tout moyen et +toute espérance de bien. Elle cédait surtout aux influences d'une partie de +la noblesse qui vivait autour du trône et s'y nourrissait de grâces et +d'abus. Cette noblesse de cour désirait sans doute, comme la reine +elle-même, que le roi eût de quoi faire des prodigalités; et, par ce motif, +elle était ennemie des parlemens quand ils refusaient les impôts, mais elle +devenait leur alliée quand ils défendaient ses privilèges en refusant, sous +de spécieux prétextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces +influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficultés, +juger les abus, les détruire d'autorité, cédait alternativement à la cour +ou à l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre. + +Si, pendant la durée du dix-huitième siècle, lorsque les philosophes, +réunis dans une allée des Tuileries, faisaient des voeux pour Frédéric et +les Américains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient +point à gouverner l'état, mais seulement à éclairer les princes, et +prévoyaient tout au plus des révolutions lointaines que des signes de +malaise et l'absurdité des institutions faisaient assez présumer; si, à +cette époque, le roi eût spontanément établi une certaine égalité dans +les charges, et donné quelques garanties, tout eût été apaisé pour +long-temps, et Louis XVI aurait été adoré à l'égal de Marc-Aurèle. Mais +lorsque toutes les autorités se trouvèrent avilies par une longue lutte, et +tous les abus dévoilés par une assemblée de notables; lorsque la nation, +appelée dans la querelle, eut conçu l'espoir et la volonté d'être quelque +chose, elle le voulut impérieusement. On lui avait promis les +états-généraux, elle demanda que le terme de la convocation fût rapproché; +le terme rapproché, elle y réclama la prépondérance: on la lui refusa; +mais, en doublant sa représentation, on lui donna le moyen de la conquérir. +Ainsi donc on ne cédait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne +pouvait plus lui résister; mais alors ses forces étaient accrues et +senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une résistance +continuelle, irritant son ambition, devait bientôt la rendre insatiable. +Mais alors même, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi, +se conciliant la reine, domptant les privilégiés, eût devancé et rassasié +tout à coup les prétentions nationales, en donnant lui-même une +constitution libre; s'il eût satisfait ce besoin d'agir qu'éprouvait la +nation, en l'appelant tout de suite, non à réformer l'état, mais à discuter +ses intérêts annuels dans un état tout constitué, peut-être la lutte ne se +fût pas engagée. Mais il fallait devancer la difficulté au lieu d'y céder, +et surtout immoler des prétentions nombreuses. Il fallait un homme d'une +conviction forte, d'une volonté égale à sa conviction; et cet homme sans +doute audacieux, puissant, passionné peut-être, eût effrayé la cour, qui +n'en aurait pas voulu. Pour ménager à la fois l'opinion et les vieux +intérêts, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un +ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularité +immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du +pouvoir surpassaient toutes les espérances, et excitaient l'enthousiasme +d'un peuple que bientôt la démagogie de ses chefs devait à peine +satisfaire. Les esprits étaient dans une fermentation universelle. Des +assemblées s'étaient formées dans toute la France, à l'exemple de +l'Angleterre et sous le même nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait là +que des abus à détruire, des réformes à opérer, et de la constitution à +établir. On s'irritait par un examen sévère de la situation du pays. En +effet, son état politique et économique était intolérable. Tout était +privilège dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les +métiers eux-mêmes. Tout était entrave pour l'industrie et le génie de +l'homme. Les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient +exclusivement réservées à quelques classes, et dans ces classes à quelques +individus. On ne pouvait embrasser une profession qu'à certains titres et à +certaines conditions pécuniaires. Les villes avaient leurs privilèges pour +l'assiette, la perception, la quotité de l'impôt, et pour le choix des +magistrats. Les grâces même, converties par les survivances en propriétés +de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des +préférences. Il ne lui restait de liberté que pour quelques dons +pécuniaires, et on l'avait vu obligé de disputer avec le duc de Coigny pour +l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout était donc immobilisé dans +quelques mains, et partout le petit nombre résistait au grand nombre +dépouillé. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le +clergé possédaient à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, +possédé par le peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits +féodaux à la noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les +dévastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impôts sur les +consommations pesaient sur le grand nombre, et par conséquent sur le +peuple. La perception était vexatoire; les seigneurs étaient impunément en +retard; le peuple, au contraire, maltraité, enfermé, était condamné à +livrer son corps à défaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses +sueurs, il défendait de son sang les hautes classes de la société, sans +pouvoir exister lui-même. La bourgeoisie, industrieuse, éclairée, moins +malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son +industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages +auxquels elle avait droit. La justice, distribuée dans quelques provinces +par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats +acheteurs de leurs charges, était lente, souvent partiale, toujours +ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La liberté +individuelle était violée par les lettres de cachet, la liberté de la +presse par les censeurs royaux. Enfin l'état, mal défendu au dehors, +trahi par les maîtresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des +ministres de Louis XVI, avait été récemment déshonoré en Europe par le +sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne. + +Déjà les masses populaires commençaient à s'agiter; des troubles s'étaient +manifestés plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout à la +retraite de l'archevêque de Toulouse. On avait brûlé l'effigie de celui-ci; +la force armée avait été insultée, et même attaquée; la magistrature avait +faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits +émus, pleins de l'idée confuse d'une révolution prochaine, étaient dans une +fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient +déjà se diriger contre eux les armes qu'ils avaient données au peuple. En +Bretagne, la noblesse s'était opposée au doublement du tiers, et avait +refusé de nommer des députés. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment +servie contre la cour, s'était alors tournée contre elle, et des combats +meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez vengée de +la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refusé ses secours, mais +encore avait enfermé quelques-uns de ses membres venus à Paris pour +réclamer. + +Les élémens eux-mêmes semblaient s'être déchaînés. Une grêle du 13 juillet +avait dévasté les récoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris +plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se préparaient. Toute +l'activité du commerce suffisait à peine pour concentrer la quantité de +subsistances nécessaire à cette grande capitale; et il était à craindre +qu'il ne devînt bientôt très difficile de la faire vivre, lorsque les +agitations politiques auraient ébranlé la confiance et interrompu les +communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les désastres de Louis +XIV, et qui immortalisa la charité de Fénelon, on n'en avait pas vu de plus +rigoureux que celui de 88 à 89. La bienfaisance, qui alors éclata de la +manière la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les misères +du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une +quantité de vagabonds sans profession et sans ressources, qui étalaient de +Versailles à Paris leur misère et leur nudité. Au moindre bruit, on les +voyait paraître avec empressement pour profiter des chances toujours +favorables à ceux qui ont tout à acquérir, jusqu'au pain du jour. + +Ainsi tout concourait à une révolution. Un siècle entier avait contribué à +dévoiler les abus et à les pousser à l'excès; deux années à exciter la +révolte, et à aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans +la querelle des privilégiés. Enfin des désastres naturels, un concours +fortuit de diverses circonstances amenèrent la catastrophe, dont l'époque +pouvait bien être différée, mais dont l'accomplissement était tôt ou tard +infaillible. + +C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les élections. Elles +furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et très calmes +à Paris, où il régna beaucoup d'accord et d'unanimité. On distribuait des +listes, on tâchait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats, +des hommes de lettres, étonnés de se voir réunis pour la première fois, +s'élevaient peu à peu à la liberté. A Paris, ils renommèrent eux-mêmes les +bureaux formés par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de +leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de +Chaillot: étranger aux intrigues, pénétré de sa noble mission, il se rend +seul et à pied à l'assemblée. Il s'arrête en route sur la terrasse des +Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. «Vous serez nommé, +lui dit-il.--Je n'en sais rien, répond Bailly; cet honneur ne doit ni se +refuser ni se solliciter.» Le modeste académicien reprend sa marche, il se +rend à l'assemblée, et il est nommé successivement électeur et député. + +L'élection du comte de Mirabeau fut orageuse: rejeté par la noblesse, +accueilli par le tiers-état, il agita la Provence, sa patrie, et vint +bientôt se montrer à Versailles. + +La cour ne voulut point influencer les élections; elle n'était point fâchée +d'y voir un grand nombre de curés; elle comptait sur leur opposition aux +grands dignitaires ecclésiastiques, et en même temps sur leur respect pour +le trône. D'ailleurs elle ne prévoyait pas tout, et dans les députés du +tiers elle apercevait encore plutôt des adversaires pour la noblesse que +pour elle-même. Le duc d'Orléans fut accusé d'agir vivement pour faire +élire ses partisans, et pour être lui-même nommé. Déjà signalé parmi les +adversaires de la cour, allié des parlemens, invoqué pour chef, de son gré +ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menées. Une scène +déplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un +auteur à tous les évènemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de +papiers peints, Réveillon, qui par son habileté entretenait de vastes +ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance à +trois cents ouvriers, fut accusé d'avoir voulu réduire les salaires à +moitié prix. La populace menaça de brûler sa maison. On parvint à la +disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie, +incendiée, détruite[14]. Malgré les menaces faites la veille par les +assaillans, malgré le rendez-vous, donné, l'autorité n'agit que fort tard, +et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fût +maître de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut obligé d'égorger +un grand nombre de ces hommes féroces et intrépides, qui depuis se +montrèrent dans toutes les occasions, et qui reçurent le nom de _brigands_. + +Tous les partis qui étaient déjà formés s'accusèrent: on reprocha à la cour +son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait +voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses +troupes. L'argent trouvé sur les dévastateurs de la maison de Réveillon, +les mots échappés à quelques-uns d'entre eux, firent soupçonner qu'ils +étaient suscités et conduits par une main cachée; et les ennemis du parti +populaire accusèrent le duc d'Orléans d'avoir voulu essayer ces bandes +révolutionnaires. + +Ce prince était né avec des qualités heureuses; il avait hérité de +richesses immenses; mais, livré aux mauvaises moeurs, il avait abusé de +tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le +caractère, tour à tour insouciant de l'opinion ou avide de popularité, il +était hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouillé +avec la reine, il s'était fait ennemi de la cour. Les partis commençant à +se former, il avait laissé prendre son nom, et même, dit-on, jusqu'à ses +richesses. Flatté d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire +accuser, pas assez pour réussir, et il devait, si ses partisans avaient +réellement des projets, les désespérer de son inconstante ambition. + + +NOTES: + +[1] 1774. +[2] 1777. +[3] 1783. +[5] Avril 1787. +[6] 6 août. +[7] 15 août. +[8] Mai. +[9] 24 août. +[10] Août. +[11] Elle s'ouvrit à Versailles le 6 novembre, et ferma sa session le 8 + décembre suivant. +[12] Voyez les mémoires de Bouillé. +[13] Voyez Bouillé. +[14] 27 avril. + + + + +CHAPITRE II. + + +CONVOCATION ET OUVERTURE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX.--DISCUSSION SUR LA +VÉRIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TÊTE. L'ORDRE DU +TIERS-ÉTAT SE DÉCLARE ASSEMBLÉE NATIONALE.--LA SALLE DES ÉTATS EST FERMÉE, +LES DÉPUTÉS SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME. +--SÉANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLÉE CONTINUE SES DÉLIBÉRATIONS MALGRÉ +LES ORDRES DU ROI.--RÉUNION DÉFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX +DE L'ASSEMBLÉE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DÉLIVRE DES +GARDES FRANÇAISES ENFERMÉS A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES +S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNÉES DES 12, l3 ET 14 +JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLÉE, ET DE LÀ A +PARIS.--RAPPEL DE NECKER. + + +Le moment de la convocation des états-généraux arrivait enfin; dans ce +commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'étaient +groupés autour des princes du sang et de la reine. Ils tâchaient de gagner +par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils +raillaient leur rusticité. Le clergé tâchait de capter les plébéiens de son +ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru +occuper le premier rôle dans les états-généraux, commençaient à craindre +que leur ambition ne fût trompée. Les députés du tiers-état, forts de la +supériorité de leurs talens, de l'énergique expression de leurs cahiers, +soutenus par des rapprochemens continuels, stimulés même par les doutes que +beaucoup de gens manifestaient sur le succès de leurs efforts, avaient pris +la ferme résolution de ne pas céder. + +Le roi seul, qui n'avait pas goûté un moment de repos depuis le +commencement de son règne, entrevoyait les états-généraux comme le terme de +ses embarras. Jaloux de son autorité, plutôt pour ses enfans, auxquels il +croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-même, il n'était +pas fâché d'en remettre une partie à la nation, et de se décharger sur elle +des difficultés du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprêts de +cette grande réunion. Une salle avait été préparée à la hâte. On avait même +déterminé les costumes, et imposé au tiers-état une étiquette humiliante. +Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignité que de leurs droits: +par une fierté bien juste, les cahiers défendaient aux députés de +condescendre à tout cérémonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour +tenait, comme toutes les autres, au désir de maintenir au moins le signe +quand les choses n'étaient plus. Elle dut causer une profonde irritation +dans un moment où, avant de s'attaquer, on commençait par se mesurer des +yeux. + +Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le +roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'état, se rendirent à +l'église de Notre-Dame. La cour avait déployé une magnificence +extraordinaire. Les deux premiers ordres étaient vêtus avec pompe. Princes, +ducs et pairs, gentilshommes, prélats, étaient parés de pourpre, et avaient +la tête couverte de chapeaux à plumes. Les députés du tiers, vêtus de +simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgré leur extérieur +modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que +le duc d'Orléans, placé à la queue de la noblesse, aimait à demeurer en +arrière et à se confondre avec les premiers députés du tiers. + +Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces +instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'événement, émurent +profondément les coeurs. Le discours de l'évêque de Nancy, plein de +sentimens généreux, fut applaudi avec enthousiasme, malgré la sainteté du +lieu et la présence du roi. Les grandes réunions élèvent l'âme, +elles nous détachent de nous-mêmes, et nous rattachent aux autres; une +ivresse générale se répandit, et tout à coup plus d'un coeur sentit +défaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanité et de +patriotisme[1]. + +L'ouverture des états-généraux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi +était placé sur un trône élevé, la reine auprès de lui, la cour dans les +tribunes, les deux premiers ordres sur les deux côtés, le tiers-état dans +le fond de la salle et sur des sièges inférieurs. Un mouvement s'éleva à la +vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa démarche imposèrent à +l'assemblée. Le tiers-état se couvrit avec les autres ordres, malgré +l'usage établi. Le roi prononça un discours dans lequel il conseillait le +désintéressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait à tous de son +amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole, +et fut suivi de Necker, qui lut un mémoire sur l'état du royaume, où il +parla longuement de finances, accusa un déficit de 56 millions, et fatigua +de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses leçons. + +Dès le lendemain il fut prescrit aux députés de chaque ordre de se rendre +dans le local qui leur était destiné. Outre la salle commune, assez vaste +pour contenir les trois ordres réunis, deux autres salles avaient été +construites pour la noblesse et le clergé. La salle commune était destinée +au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en étant dans son propre local, de +se trouver dans celui des états. La première opération à faire était celle +de la vérification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait +lieu en commun ou par ordre. Les députés du tiers, prétendant qu'il +importait à chaque partie des états-généraux de s'assurer de la légitimité +des deux autres, demandaient la vérification en commun. La noblesse et le +clergé, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils +devaient se constituer chacun à part. Cette question n'était pas encore +celle du vote par tête, car on pouvait vérifier les pouvoirs en commun et +voter ensuite séparément, mais elle lui ressemblait beaucoup; et dès le +premier jour, elle fit éclater une division qu'il eût été facile de +prévoir, et de prévenir en terminant le différend d'avance. Mais la cour +n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui était juste, +et d'ailleurs elle espérait régner en divisant. + +Les députés du tiers-état demeurèrent assemblés dans la salle commune, +s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la +réunion de leurs collègues. La noblesse et le clergé, retirés dans leur +salle respective, se mirent à délibérer sur la vérification. Le clergé vota +la vérification séparée à la majorité de 133 sur 114, et la noblesse à la +majorité de 188 sur 114. Le tiers-état, persistant dans son immobilité, +continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait à éviter toute +mesure qui pût le faire considérer comme constitué en ordre séparé. C'est +pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres +chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces +membres étaient envoyés à la noblesse et au clergé pour leur dire qu'on les +attendait dans la salle commune. La noblesse n'était pas en séance dans le +moment; le clergé était réuni, et il offrit de nommer des commissaires pour +concilier les différends qui venaient de s'élever. Il les nomma en effet, +et fit inviter la noblesse à en faire autant. Le clergé dans cette lutte +montrait un caractère bien différent de celui de la noblesse. Entre toutes +les classes privilégiées, il avait le plus souffert des attaques du +dix-huitième siècle; son existence politique avait été contestée; il était +partagé à cause du grand nombre de ses curés; d'ailleurs son rôle obligé +était celui de la modération et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient +de le voir, il offrit une espèce de médiation. + +La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des +commissaires. Moins prudente que le clergé, doutant moins de ses droits, ne +se croyant point obligée à la modération, mais à la vaillance, elle se +répandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excusé aucune +passion, se livraient à toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes +les assemblées, la domination des esprits les plus violens. Casalès, +d'Espréménil, récemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus +fougueuses, qu'ils préparaient d'abord dans des réunions particulières. En +vain une minorité composée d'hommes ou plus sages ou plus prudemment +ambitieux, s'efforçait d'éclairer cette noblesse; elle ne voulait rien +entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour +les lois et la justice. Le tiers-état, immobile, dévorait avec calme tous +les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et +la fermeté de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les +applaudissemens des tribunes, destinées d'abord à la cour et envahies +bientôt par le public. + +Plusieurs jours s'étaient déjà écoulés. Le clergé avait tendu des pièges au +tiers-état en cherchant à l'entraîner à certains actes qui le fissent +qualifier d'ordre constitué. Mais le tiers-état s'y était refusé +constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police +intérieure, il s'était borné à choisir un doyen et des adjoints pour +recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui étaient +adressées, et il déclarait former non un ordre, mais une _assemblée de +citoyens réunis par une autorité légitime pour attendre d'autres citoyens_. + +La noblesse, après avoir refusé de nommer des commissaires conciliateurs, +consentit enfin à en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais +la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait +en même temps de déclarer qu'elle persistait dans sa décision du 6 mai, +laquelle enjoignait la vérification séparée. Le clergé, tout au contraire, +fidèle à son rôle, avait suspendu la vérification déjà commencée dans sa +propre chambre, et il s'était déclaré non constitué, en attendant les +conférences des commissaires conciliateurs. Les conférences étaient +ouvertes: le clergé se taisait, les députés des communes faisaient valoir +leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se +séparait aigri par la dispute, et le tiers-état, résolu à ne rien céder, +n'était sans doute pas fâché d'apprendre que toute transaction devenait +impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer +qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore. +Par une lueur passagère de prudence, les deux premiers ordres déclarèrent +qu'ils renonçaient à leurs privilèges pécuniaires. Le tiers-état accepta la +concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la +vérification commune. Les conférences se continuaient encore, lorsqu'on +proposa enfin, comme accommodement, de faire vérifier les pouvoirs par des +commissaires pris dans les trois ordres. Les envoyés de la noblesse +déclarèrent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se +retirèrent sans fixer de jour pour une nouvelle conférence. La transaction +fut ainsi rompue. Le même jour, la noblesse prit un arrêté par lequel elle +déclarait de nouveau que, pour cette session, on vérifierait séparément, en +laissant aux états le soin de déterminer un autre mode pour l'avenir. Cet +arrêté fut communiqué aux communes le 27 mai. On était réuni depuis le 5; +vingt-deux jours s'étaient donc écoulés, pendant lesquels on n'avait rien +fait; il était temps de prendre une détermination. Mirabeau, qui donnait +l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il était urgent de se +décider, et de commencer le bien public trop long-temps retardé. Il proposa +donc, d'après la résolution connue de la noblesse, de faire une sommation +au clergé pour qu'il s'expliquât sur-le-champ, et déclarât s'il voulait ou +non se réunir aux communes. La proposition fut aussitôt adoptée. Le député +Target se mit en marche à la tête d'une députation nombreuse, et se rendit +dans la salle du clergé: «Messieurs des communes invitent, dit-il, +messieurs du clergé, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'intérêt national, à +se réunir avec eux dans la salle de l'assemblée, pour aviser aux moyens +d'opérer la concorde, si nécessaire en ce moment au salut de la chose +publique.» Le clergé fut frappé de ces paroles solennelles; un grand nombre +de ses membres répondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de +suite à cette invitation; mais on les en empêcha, et on répondit aux +députés des communes qu'il en serait délibéré. Au retour de la députation, +le tiers-état, inexorable, se détermina à attendre, séance tenante, la +réponse du clergé. Cette réponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on +l'attendait. Le clergé se plaignit d'être trop vivement pressé, et demanda +qu'on lui laissât le temps nécessaire. On lui répondit avec modération +qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le +jour et toute la nuit. + +La situation était difficile; le clergé savait qu'après sa réponse les +communes se mettraient à l'oeuvre, et prendraient un parti décisif. Il +voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au +lendemain, ce qui fut accordé à regret. Le lendemain en effet, le roi, si +désiré des premiers ordres, se décida à intervenir. Dans ce moment toutes +les inimitiés de la cour et des premiers ordres commençaient à s'oublier, à +l'aspect de cette puissance populaire qui s'élevait avec tant de rapidité. +Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres à reprendre les +conférences en présence de son garde-des-sceaux. Le tiers-état, quoi qu'on +ait dit de ses projets qu'on a jugés d'après l'évènement, ne poussait pas +ses voeux au-delà de la monarchie tempérée. Connaissant les intentions de +Louis XVI, il était plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire +à sa propre cause par aucun tort, il répondit que, par déférence pour le +roi, il consentait à la reprise des conférences; quoique, d'après les +déclarations de la noblesse, on pût les croire inutiles. Il joignit à cette +réponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen +était Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui +avait été transporté subitement des études silencieuses de son cabinet au +milieu des discordes civiles. Choisi pour présider une grande assemblée, il +s'était effrayé de sa tâche nouvelle, s'était cru indigne de la remplir, et +ne l'avait subie que par devoir. Mais élevé tout à coup à la liberté, il +trouva en lui une présence d'esprit et une fermeté inattendues; au milieu +de tant de conflits, il fit respecter la majesté de l'assemblée, et +représenta pour elle avec toute la dignité de la vertu et de la raison. + +Bailly eut la plus grande peine à parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait +afin d'être introduit, les courtisans répandirent qu'il n'avait pas même +respecté la douleur du monarque, affligé de la mort du dauphin. Il fut +enfin présenté, sut écarter tout cérémonial humiliant, et montra autant de +fermeté que de respect. Le roi l'accueillit avec bonté, mais sans +s'expliquer sur ses intentions. + +Le gouvernement, décidé à quelques sacrifices pour avoir des fonds, +voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher à la +noblesse ses privilèges pécuniaires avec le secours du tiers-état, et +arrêter l'ambition du tiers-état au moyen de la noblesse. Quant à la +noblesse, n'ayant point à s'inquiéter des embarras de l'administration, ne +songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en coûter, elle voulait amener +la dissolution des états-généraux, et rendre ainsi leur convocation +inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas +reconnaître sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-état, +acquéraient sans cesse des forces nouvelles, et, résolues à braver tous les +dangers, ne voulaient pas laisser échapper une occasion qui pouvait ne plus +s'offrir. + +Les conférences demandées par le roi eurent lieu. Les commissaires de la +noblesse élevèrent des difficultés de tout genre, sur le titre de communes +que le tiers-état avait pris, sur la forme et la signature du + procès-verbal. Enfin ils entrèrent en discussion, et ils étaient presque +réduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au +nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait +examiner séparément les pouvoirs, et en donner communication aux autres; +dans le cas où des difficultés s'élèveraient, des commissaires en feraient +rapport à chaque chambre, et si la décision des divers ordres n'était pas +conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le +différend à son profit. Les conférences furent aussitôt suspendues pour +obtenir l'adhésion des ordres. Le clergé accepta le projet purement et +simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, poussée par +Ses instigateurs ordinaires, elle écarta l'avis des plus sages de ses +membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses +malheurs. + +Les communes, instruites de cette résolution, attendaient, pour s'expliquer +à leur tour, qu'elle leur fût communiquée; mais le clergé, avec son astuce +ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya +une députation pour les engager à s'occuper avec lui de la misère du +peuple, tous les jours plus grande, et à se hâter de pourvoir ensemble à la +rareté et à la cherté des subsistances. Les communes, exposées à la +défaveur populaire si elles paraissaient indifférentes à une telle +proposition, rendirent ruse pour ruse, et répondirent que, pénétrées des +mêmes devoirs, elles attendaient le clergé dans la grande salle pour +s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et +communiqua solennellement son arrêté aux communes; elle adoptait, +disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la +vérification séparée, et en ne déférant aux ordres réunis et à la +juridiction suprême du roi que les difficultés qui pourraient s'élever sur +les députations entières de toute une province. + +Cet arrêté mit fin à tous les embarras des communes. Obligées ou de céder, +ou de se déclarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trône, +si le plan de conciliation avait été adopté, elles furent dispensées de +s'expliquer, le plan n'étant accepté qu'avec de graves changemens. Le +moment était décisif. Céder sur la vérification séparée n'était pas, il est +vrai, céder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'était faiblir +toujours. Il fallait ou se soumettre à un rôle à peu près nul, donner de +l'argent au pouvoir, et se contenter de détruire quelques abus lorsqu'on +voyait la possibilité de régénérer l'état, ou prendre une résolution forte +et se saisir violemment d'une portion du pouvoir législatif. C'était là le +premier acte révolutionnaire, mais l'assemblée n'hésita pas. En +conséquence, tous les procès-verbaux signés, les conférences finies, +Mirabeau se lève: «Tout projet de conciliation rejeté par une partie, +dit-il, ne peut plus être examiné par l'autre. Un mois s'est écoulé, il +faut prendre un parti décisif; un député de Paris a une motion importante à +faire, qu'on l'écoute.» Mirabeau, ayant ouvert la délibération par son +audace, introduit à la tribune Sieyès, esprit vaste, systématique, et +rigoureux dans ses déductions. Sieyès rappelle et motive en peu de mots la +conduite des communes. Elles ont attendu et se sont prêtées à toutes les +conciliations proposées; leur longue condescendance est devenue inutile; +elles ne peuvent différer plus long-temps sans manquer à leur mission; en +conséquence, elles doivent faire une dernière invitation aux deux autres +ordres, afin qu'ils se réunissent à elles pour commencer la vérification. +Cette proposition rigoureusement motivée[2] est accueillie avec +enthousiasme; on veut même sommer les deux ordres de se réunir dans une +heure[3]. Cependant le terme est prorogé. Le lendemain jeudi étant un jour +consacré aux solennités religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi, +la dernière invitation est communiquée; les deux ordres répondent qu'ils +vont délibérer; le roi, qu'il fera connaître ses intentions. L'appel des +bailliages commence: le premier jour, trois curés se rendent, et sont +couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisième et le +quatrième, dix, au nombre desquels se trouvait l'abbé Grégoire. + +Pendant l'appel des bailliages et la vérification des pouvoirs, une dispute +grave s'éleva sur le titre que devait prendre l'assemblée. Mirabeau proposa +celui de _représentans du peuple français_; Mounier, celui de _la majorité +délibérant en l'absence de la minorité;_ le député Legrand, celui +_d'assemblée nationale._ Ce dernier fut adopté après une discussion assez +longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il était une heure +du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait séance tenante, +ou si on remettrait au lendemain. Une partie des députés voulait qu'on ne +perdît pas un instant, afin d'acquérir un caractère légal qui imposât à la +cour. Un petit nombre, désirant arrêter les travaux de l'assemblée, +s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, rangés des deux +côtés d'une longue table, se menaçaient réciproquement; Bailly, placé au +centre, était sommé par les uns de séparer l'assemblée, par les autres de +mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris +et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux. +Le ciel était orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la +salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirèrent; alors +Bailly, s'adressant à l'assemblée devenue calme par la retraite de ceux qui +la troublaient, l'engagea à renvoyer au jour l'acte important qui était +proposé. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant à sa fermeté +et à sa sagesse. + +Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en délibération, et, à la +majorité de 491 voix contre 90, les communes se constituèrent en _assemblée +nationale_. Sieyès, chargé encore de motiver cette décision, le fit avec sa +rigueur accoutumée. + +«L'assemblée, délibérant après la vérification des pouvoirs, reconnaît +qu'elle est déjà composée de représentans envoyés directement par les +quatre-vingt-seize centièmes au moins de la nation. Une telle masse de +députations ne saurait rester inactive par l'absence des députés de +quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui +ont été appelés_ ne peuvent empêcher les présens d'exercer la plénitude de +leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir +impérieux et pressant. + +«De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux représentans vérifiés de concourir +au voeu national, et que tous les représentans vérifiés doivent être dans +cette assemblée, il est encore indispensable de conclure qu'il lui +appartient et qu'il n'appartient qu'à elle d'interpréter et de représenter +la volonté générale de la nation. + +«Il ne peut exister entre le trône et l'assemblée aucun _veto_, aucun +pouvoir négatif. + +«L'assemblée déclare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale +peut et doit être commencée sans retard par les députés présens, et qu'ils +doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle. + +«La dénomination d'assemblée nationale est la seule qui convienne à +l'assemblée dans l'état actuel des choses, soit parce que les membres qui +la composent sont les seuls représentans légitimement et publiquement +connus et vérifiés, soit parce qu'ils sont envoyés par la presque totalité +de la nation, soit enfin parce que la représentation étant une et +indivisible, aucun des députés, dans quelque ordre ou classe qu'il soit +choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions séparément de cette assemblée. + +«L'assemblée ne perdra jamais l'espoir de réunir dans son sein tous les +députés aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler à remplir +l'obligation qui leur est imposée de concourir à la tenue des +états-généraux. A quelque moment que les députés absens se présentent dans +la session qui va s'ouvrir, elle déclare d'avance qu'elle s'empressera de +les recevoir, et de partager avec eux, après la vérification des pouvoirs, +la suite des grands travaux qui doivent procurer la régénération de la +France.» + +Aussitôt après cet arrêté, l'assemblée, voulant tout à la fois faire un +acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arrêter la +marche de l'administration, légalisa la perception des impôts, quoique +établis sans le consentement national; prévenant sa séparation elle ajouta +qu'ils cesseraient d'être perçus le jour où elle serait séparée; prévoyant +en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les +embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit à la +prudence et à l'honneur en mettant les créanciers de l'état sous la +sauvegarde de la loyauté française. Enfin elle annonça qu'elle allait +s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misère publique. + +Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habileté, produisirent +une impression profonde. La cour et les premiers ordres étaient épouvantés +de tant d'audace et d'énergie. Pendant ce temps le clergé délibérait en +tumulte s'il fallait se réunir aux communes. La foule attendait au dehors +le résultat de sa délibération; les curés l'emportèrent enfin, et on apprit +que la réunion avait été votée à la majorité de 149 voix sur 115. Ceux qui +avaient voté pour la réunion furent accueillis avec des transports; les +autres furent outragés et poursuivis par le peuple. + +Ce moment devait amener la réconciliation de la cour et de l'aristocratie. +Le danger était égal pour toutes deux. La dernière résolution nuisait +autant au roi qu'aux premiers ordres eux-mêmes dont les communes +déclaraient pouvoir se passer. Aussitôt on se jeta aux pieds du roi; le duc +de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archevêque de Paris, le +supplièrent de réprimer l'audace du tiers-état, et de soutenir leurs droits +attaqués. Le parlement lui fit offrir de se passer des états, en promettant +de consentir tous les impôts. Le roi fut entouré par les princes et par la +reine; c'était plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entraîna +à Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse. + +Le ministre Necker, attaché à la cause populaire, se contentait de +représentations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait +l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de détruire bientôt l'effet. +Des qu'il vit l'intervention de l'autorité royale nécessaire, il forma un +projet qui parut très-hardi à son courage: il voulait que le monarque, dans +une séance royale, ordonnât la réunion des ordres, mais seulement pour +toutes les mesures d'intérêt général; qu'il s'attribuât la sanction de +toutes les résolutions prises par les états-généraux; qu'il improuvât +d'avance tout établissement contre la monarchie tempérée, tel que celui +d'une assemblée unique; qu'il promît enfin l'abolition des privilèges, +l'égale admission de tous les Français aux emplois civils et militaires, +etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan +pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'exécution. + +Le conseil avait suivi le roi à Marly. Là, le plan de Necker, approuvé +d'abord, est remis en discussion: tout à coup un billet est transmis au +roi; le conseil est suspendu, repris et renvoyé au lendemain, malgré le +besoin d'une grande célérité. Le lendemain, de nouveaux membres sont +ajoutés au conseil; les frères du roi sont du nombre. Le projet de Necker +est modifié; le ministre résiste, fait quelques concessions, mais il se +voit vaincu et retourne à Versailles. Un page vient trois fois lui remettre +des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout-à-fait +défiguré, et la séance royale est fixée pour le 22 juin. + +On n'était encore qu'au 20, et déjà on ferme la salle des états, sous le +prétexte des préparatifs qu'exige la présence du roi. Ces préparatifs +pouvaient se faire en une demi-journée; mais le clergé avait résolu la +veille de se réunir aux communes, et on voulait empêcher cette réunion. Un +ordre du roi suspend aussitôt les séances jusqu'au 22. Bailly, se croyant +obligé d'obéir à l'assemblée, qui, le vendredi 19, s'était ajournée au +lendemain samedi, se rend à la porte de la salle. Des gardes-françaises +l'entouraient avec ordre d'en défendre l'entrée; l'officier de service +reçoit Bailly avec respect, et lui permet de pénétrer dans une cour pour y +rédiger une protestation. Quelques députés jeunes et ardens veulent forcer +la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmène avec lui, pour ne +pas compromettre le généreux officier qui exécutait avec tant de modération +les ordres de l'autorité. On s'attroupe en tumulte, on persiste à se +réunir; quelques-uns parlent de tenir séance sous les fenêtres mêmes du +roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitôt; le +maître la cède avec joie. + +Cette salle était vaste, mais les murs en étaient sombres et dépouillés; il +n'y avait point de sièges. On offre un fauteuil au président, qui le refuse +et veut demeurer debout avec l'assemblée; un banc sert de bureau; deux +députés sont placés à la porte pour la garder, et sont bientôt relevés par +la prévôté de l'hôtel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en +foule, et la délibération commence. On s'élève de toutes parts contre cette +suspension des séances, et on propose divers moyens pour l'empêcher à +l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extrêmes commencent à +s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre à Paris: cet avis, +accueilli avec chaleur, est agité vivement; déjà même on parle de s'y +transporter en corps et à pied. Bailly est épouvanté des violences que +pourrait essuyer l'assemblée pendant la route; redoutant d'ailleurs une +scission, il s'oppose à ce projet. Alors Mounier propose aux députés de +s'engager par serment à ne pas se séparer avant l'établissement d'une +constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on rédige +aussitôt la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le +premier, et lit la formule ainsi conçue: «Vous prêtez le serment solennel +de ne jamais vous séparer, de vous rassembler partout où les circonstances +l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et +affermie sur des fondemens solides.» Cette formule, prononcée à haute et +intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitôt toutes les bouches +profèrent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout +et immobile, reçoit cet engagement solennel d'assurer par des lois +l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitôt des cris de _vive +l'assemblée! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colère et sans +haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est dû. Les députés se +disposent ensuite à signer la déclaration qu'ils viennent de faire. Un +seul, Martin d'Auch, ajoute à son nom le mot d'opposant. Il se forme autour +de lui un grand tumulte. Bailly, pour être entendu, monte sur une table, +s'adresse avec modération au député, et lui représente qu'il a le droit de +refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le député +persiste; et l'assemblée, par respect pour sa liberté, souffre le mot, et +le laisse exister sur le procès-verbal. + +Ce nouvel acte d'énergie excita l'épouvante de la noblesse, qui le +lendemain vint porter ses doléances aux pieds du roi, s'excuser en quelque +sorte des restrictions qu'elle avait apportées au plan de conciliation, +et lui demander son assistance. La minorité noble protesta contre cette +démarche, soutenant avec raison qu'il n'était plus temps de demander +l'intervention royale, après l'avoir si mal à propos refusée. Cette +minorité, trop peu écoutée, se composait de quarante-sept membres; on y +comptait des militaires, des magistrats éclairés; le duc de Liancourt, +généreux ami de son roi et de la liberté; le duc de Larochefoucauld, +distingué par une constante vertu et de grandes lumières; Lally-Tolendal, +célèbre déjà par les malheurs de son père et ses éloquentes réclamations; +Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les frères +Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport, +déjà cité pour sa vaste capacité et la fermeté de son caractère; enfin le +marquis de Lafayette, défenseur de la liberté américaine, unissant à la +vivacité française la constance et la simplicité de Washington. + +L'intrigue ralentissait toutes les opérations de la cour. La séance, fixée +d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, écrit fort tard à Bailly +et à l'issue du grand conseil, lui annonçait ce renvoi, et prouvait +l'agitation qui régnait dans les idées. Necker était résolu à ne pas se +rendre à la séance, pour ne pas autoriser de sa présence des projets qu'il +désapprouvait. + +Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorité faible, furent +employés pour empêcher la séance du lundi 22; les princes firent retenir la +salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-là. L'assemblée se rendit à +l'église de Saint-Louis, où elle reçut la majorité du clergé, à la tête de +laquelle se trouvait l'archevêque de Vienne. Cette réunion, opérée avec la +plus grande dignité, excita la joie la plus vive. Le clergé venait s'y +soumettre, disait-il, à la vérification commune. + +Le lendemain 23 était le jour fixé pour la séance royale. Les députés des +communes devaient entrer par une porte détournée, et différente de celle +qui était réservée à la noblesse et au clergé. A défaut de la violence, on +ne leur épargnait pas les humiliations. Exposés à la pluie, ils attendirent +longtemps: le président, réduit à frapper à cette porte, qui ne s'ouvrait +pas, frappa plusieurs fois; on lui répondit qu'il n'était pas temps. Déjà +les députés allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit +enfin, les députés entrèrent et trouvèrent les deux premiers ordres en +possession de leurs sièges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant +d'avance. La séance n'était point, comme celle du 5 mai, majestueuse et +touchante à la fois, par une certaine effusion de sentimens et +d'espérances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de +cette première solennité. Les députés des communes avaient résolu de garder +le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en +employant des expressions beaucoup trop énergiques pour son caractère. On +lui faisait proférer des reproches, et donner des commandemens. Il +enjoignait la séparation par ordre, cassait les précédens arrêtés du +tiers-état, en promettant de sanctionner l'abdication des privilèges +pécuniaires quand les possesseurs l'auraient donnée. Il maintenait tous les +droits féodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme propriétés inviolables; +il n'ordonnait pas la réunion pour les matières d'intérêt général, mais il +la faisait espérer de la modération des premiers ordres. Ainsi il forçait +L'obéissance des communes, et se contentait de présumer celle de +l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clergé juges de ce qui les +concernait spécialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de +nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se +regarderait comme son unique représentant. Ce ton, ce langage, irritèrent +profondément les esprits, non contre le roi, qui venait de représenter avec +faiblesse des passions qui n'étaient pas les siennes, mais contre +l'aristocratie dont il était l'instrument. + +Aussitôt après son discours, il ordonne à l'assemblée de se séparer +sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clergé. Le plus grand +nombre des députés ecclésiastiques demeurent; les députés des communes, +immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avançait +le premier, se lève: «Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez +d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présens du +despotisme n'étaient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la +violation du temple national, pour vous commander d'être heureux!... Où +sont les ennemis de la nation? Catilina est-il à nos portes?... Je demande +qu'en vous couvrant de votre dignité, de votre puissance législative, vous +vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de +vous séparer qu'après avoir fait la constitution.» + +Le marquis de Brézé, grand-maître des cérémonies, rentre alors et s'adresse +à Bailly: «Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi;» et Bailly lui +répond: «Je vais prendre ceux de l'assemblée.» Mirabeau s'avance: «Oui, +monsieur, s'écrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées +au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler. +Cependant, pour éviter tout délai, allez dire à votre maître que nous +sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que +par la puissance des baïonnettes.» M. de Brézé se retire. Sieyès prononce +ces mots: «Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier; délibérons.» +L'assemblée se recueille pour délibérer sur le maintien de ses précédens +arrêtés. «Le premier de ces arrêtés, dit Barnave, a déclaré ce que vous +êtes; le second statue sur les impôts, que vous seuls avez droit de +consentir; le troisième est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces +mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empêcher ce qu'il n'a +pas à consentir.» Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les +banquettes, des troupes armées traversent la salle, d'autres l'entourent au +dehors; les gardes-du-corps s'avancent même jusqu'à la porte. L'assemblée, +sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a +unanimité pour le maintien de tous les arrêtés précédens. Ce n'est pas +tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et +privée des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemblée pouvait +être menacée. Mirabeau reparaît à la tribune et propose de décréter +l'inviolabilité de chaque député. Aussitôt l'assemblée, n'opposant à la +force qu'une majestueuse volonté, déclare inviolable chacun de ses membres, +proclame traître, infâme et coupable de crime capital, quiconque +attenterait à leur personne. + +Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'état sauvé par ce lit de +justice, présentait ses félicitations au prince qui en avait donné l'idée, +et les portait du prince à la reine. La reine, tenant son fils dans ses +bras, le montrant à ces serviteurs si empressés, recevait leurs sermens, et +s'abandonnait malheureusement à une aveugle confiance. Dans ce même instant +on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, réuni en +foule, félicitait Necker de n'avoir pas assisté à la séance royale. +L'épouvante succéda aussitôt à la joie; le roi et la reine firent appeler +Necker, et ces augustes personnages furent obligés de le supplier de +conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit à la cour +une partie de la popularité qu'il avait conservée en n'assistant pas à +cette funeste séance. + +Ainsi venait de s'opérer la première révolution. Le tiers-état avait +recouvré le pouvoir législatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour +avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette révolution +législative fut entièrement consommée. On employa encore quelques petits +moyens, tels que de gêner les communications intérieures dans les salles +des états; mais ils furent sans succès. Le 24, la majorité du clergé se +rendit à l'assemblée, et demanda la vérification en commun pour délibérer +ensuite sur les propositions faites par le roi dans la séance du 23 juin. +La minorité du clergé continuait à délibérer dans sa chambre particulière. +L'archevêque de Paris, Juigné, prélat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais +privilégié opiniâtre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa réunion; +il se rendit en effet à l'assemblée nationale, accompagné de l'archevêque +de Bordeaux, prélat populaire et qui devait plus tard devenir ministre. + +Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses +agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Espréménil proposa de +décréter le tiers-état, et de le faire poursuivre par le procureur-général; +la minorité proposa la réunion. Cette motion fut rejetée au milieu du +tumulte. Le duc d'Orléans appuya la proposition, après avoir, la veille, +promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, résolus de se +réunir à l'assemblée générale malgré la décision de la majorité, s'y +rendirent en corps, et furent reçus au milieu de la joie publique. +Cependant, malgré cette allégresse causée par leur présence, leurs visages +étaient tristes. «Nous cédons à notre conscience, dit Clermont-Tonnerre, +mais c'est avec douleur que nous nous séparons de nos frères. Nous venons +concourir à la régénération publique; chacun de nous vous fera connaître le +degré d'activité que lui permet son mandat.» + +Chaque jour amenait de nouvelles réunions, et l'assemblée voyait +s'accroître le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes +parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces. +Mounier suscita celles du Dauphiné. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal +lui-même envoya une députation, que l'assemblée, entourée encore de +dangers, reçut pour ne pas s'aliéner la multitude. Alors elle n'en +prévoyait pas les excès; elle avait besoin au contraire de présumer son +énergie et d'en espérer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le +courage du peuple n'était encore qu'un rêve heureux. Ainsi les +applaudissemens des tribunes, importuns souvent à l'assemblée, l'avaient +pourtant soutenue, et on n'osa pas les empêcher. Bailly voulut réclamer, on +étouffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens. + +La majorité de la noblesse continuait ses séances au milieu du tumulte et +du plus violent déchaînement. L'épouvante se répandit chez ceux qui la +dirigeaient, et le signal de la réunion partit de ceux mêmes qui lui +persuadaient naguère la résistance. Mais ces passions, déjà trop excitées, +n'étaient point faciles à conduire. Le roi fut obligé d'écrire une lettre; +la cour, les grands, furent réduits à supplier; «la réunion sera passagère, +disait-on aux plus obstinés; des troupes s'approchent, cédez pour sauver le +roi.» Le consentement fut arraché au milieu du désordre, et la majorité de +la noblesse, accompagnée de la minorité du clergé, se rendit le 27 juin à +l'assemblée générale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit +qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et à la nation +une preuve de patriotisme. «La famille est complète,» répondit Bailly. +Supposant que la réunion était entière, et qu'il s'agissait, non de +vérifier, mais de délibérer en commun, il ajouta: «Nous pourrons nous +occuper, sans relâche et sans distraction, de la régénération du royaume et +du bonheur public.» + +Plus d'un petit moyen fut encore employé pour paraître n'avoir pas fait ce +que la nécessité avait obligé de faire. Les nouveaux arrivés se rendaient +toujours après l'ouverture des séances, tous en corps, et de manière à +figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derrière le président, +et de manière à paraître ne pas siéger. Bailly, avec beaucoup de mesure et +de fermeté, finit par vaincre toutes les résistances, et parvint à les +faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la présidence, non de vive +force, mais tantôt par une négociation secrète, tantôt par une supercherie. +Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple +citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, présider tous les +grands du royaume et de l'église. + +Il était trop évident que la révolution législative était achevée. Quoique +le premier différend n'eût d'autre objet que le mode de vérification et non +la manière de voter, quoique les uns eussent déclaré ne se réunir que pour +la vérification commune, et les autres pour obéir aux intentions royales +exprimées le 23 juin, il était certain que le vote par tête devenait +inévitable; toute réclamation était donc inutile et impolitique. Pourtant +le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorité, et assura +qu'il ne s'était réuni que pour délibérer sur les objets généraux, et en +conservant toujours le droit de former un ordre. L'archevêque de Vienne +répliqua avec vivacité que la minorité n'avait rien pu décider en l'absence +de la majorité du clergé, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom +de l'ordre. Mirabeau s'éleva avec force contre cette prétention, dit qu'il +était étrange qu'on protestât dans l'assemblée contre l'assemblée; qu'il +fallait en reconnaître la souveraineté, ou se retirer. + +Alors s'éleva la question des mandats impératifs. La plupart des cahiers +exprimaient le voeu des électeurs à l'égard des réformes à opérer, et +rendaient ce voeu obligatoire pour les députés. Avant d'agir, il fallait +fixer jusqu'à quel point on le pouvait; cette question devait donc être la +première. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on +retournât aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir +des commettans que la mission de voter pour eux, après que les objets +auraient été discutés et éclaircis par les envoyés de toute la nation, mais +ils ne croyaient pas qu'on pût recevoir d'avance un avis tout fait. Si on +croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil général, soit +parce qu'on trouve plus de lumières en s'élevant, soit parce qu'on ne peut +avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont +réciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les députés doivent être +libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acérant la raison par +l'ironie, s'écria que ceux qui croyaient les mandats impératifs avaient eu +tort de venir, et n'avaient qu'à laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et +que ces cahiers siégeraient tout aussi bien qu'eux. Sieyès, avec sa +sagacité ordinaire, prévoyant que, malgré la décision très juste de +l'assemblée, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens, +et qu'en se réfugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables, +proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun était juge de la valeur du +serment qu'il avait prêté. «Ceux qui se croient obligés par leurs cachiers, +dit-il, seront regardés comme absens, tout comme ceux qui avaient refusé de +faire vérifier leurs pouvoirs en assemblée générale.» Cette sage opinion +fut adoptée. L'assemblée, en contraignant les opposans, leur eût fourni des +prétextes, tandis qu'en les laissant libres, elle était sûre de les amener +à elle, car sa victoire était désormais certaine. + +L'objet de la nouvelle convocation était la réforme de l'état, +c'est-à-dire, l'établissement d'une constitution, dont la France manquait, +malgré tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espèce de +rapports entre les gouvernés et le gouvernement, sans doute la France +possédait une constitution; un roi avait commandé et des sujets obéi; des +ministres avaient emprisonné arbitrairement; des traitans avaient perçu +jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamné des +malheureux à la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces espèces de +constitution. Il y avait eu en France des états-généraux, mais sans +attributions précises, sans retours assurés, et toujours sans résultats. +Il y avait eu une autorité royale, tour à tour nulle ou absolue. Il y avait +eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir +judiciaire le pouvoir législatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurât +la responsabilité des agens du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté +individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'état social, +remplacent la fiction de la liberté naturelle[5]. + +Le besoin d'une constitution était avoué, et généralement senti; tous les +cahiers l'avaient énergiquement exprimé, et s'étaient même expliqués +formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils +avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'hérédité de +mâle en mâle, l'attribution exclusive du pouvoir exécutif au roi, la +responsabilité de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour +la confection des lois, le vote de l'impôt, et la liberté individuelle. +Mais ils étaient divisés sur la création d'une ou de deux chambres +législatives; sur la permanence, la périodicité, la dissolution du corps +législatif; sur l'existence politique du clergé et des parlemens; sur +l'étendue de la liberté de la presse. Tant de questions, ou résolues ou +proposées par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public était +alors éveillé dans toutes les parties du royaume, et combien était général +et prononcé le voeu de la France pour la liberté[6]. Mais une constitution +entière à fonder au milieu des décombres d'une antique législation, malgré +toutes les résistances, et avec l'élan désordonné des esprits, était une +oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la +diversité des intérêts, il y avait encore à redouter la divergence +naturelle des opinions. Une législation tout entière à donner à un grand +peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes +des espérances si chimériques, qu'on devait s'attendre à des mesures ou +vagues ou exagérées, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les +travaux, on nomma un comité chargé d'en mesurer l'étendue et d'en ordonner +la distribution. Ce comité était composé des membres les plus modérés de +l'assemblée. Mounier, esprit sage, quoique opiniâtre, en était le membre le +plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prépara l'ordre du +travail. + +La difficulté de donner une constitution n'était pas la seule qu'eut à +vaincre cette assemblée. Entre un gouvernement mal disposé et un peuple +affamé qui exigeait de prompts soulagemens, il était difficile qu'elle ne +se mêlât pas de l'administration. Se défiant de l'autorité, pressée de +secourir le peuple, elle devait, même sans ambition, empiéter peu à peu sur +le pouvoir exécutif. Déjà le clergé lui en avait donné l'exemple, en +faisant au tiers-état la proposition insidieuse de s'occuper immédiatement +des subsistances. L'assemblée à peine formée nomma un comité des +subsistances, demanda au ministère des renseignemens sur cette matière, +proposa de favoriser la circulation des denrées de province à province, de +les transporter d'office sur les lieux où elles manquaient, de faire des +aumônes, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministère fit connaître les +mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur +soigneux, avait favorisées de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de +faire des décrets sur la libre circulation; à quoi Mounier objecta que de +tels décrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'étant +pas réglée, exposerait à des difficultés graves. Ainsi tous les obstacles +se réunissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes législatives +fussent fixées, surveiller l'administration sans empiéter sur l'autorité +exécutive, et suffire à tant d'embarras, malgré la mauvaise volonté du +pouvoir, l'opposition des intérêts, la divergence des esprits, et +l'exigence d'un peuple récemment éveillé, et s'agitant à quelques lieues de +l'assemblée dans le sein d'une immense capitale. + +Un très petit espace sépare Paris de Versailles, et on peut le franchir +plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc +ressentir immédiatement à Versailles, à la cour et dans l'assemblée. Paris +offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les électeurs, réunis +en soixante districts, n'avaient pas voulu se séparer après les élections, +et étaient demeurés assemblés, soit pour donner des instructions à leurs +députés, soit par ce besoin de se réunir, de s'agiter, qui est toujours +dans le coeur des hommes, et qui éclate avec d'autant plus de violence +qu'il a été plus longtemps comprimé. Ils avaient eu le même sort que +l'assemblée nationale: le lieu de leurs séances ayant été fermé, ils +s'étaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de +l'Hôtel-de-ville, et là ils continuaient de se réunir et de correspondre +avec leurs députés. Il n'existait point encore de feuilles publiques, +rendant compte des séances de l'assemblée nationale; on avait besoin de se +rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des évènemens. Le jardin du +Palais-Royal était le lieu des plus fréquens rassemblemens. Ce magnifique +jardin, entouré des plus riches magasins de l'Europe, et formant une +dépendance du palais du duc d'Orléans, était le rendez-vous des étrangers, +des débauchés, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les +discours les plus hardis étaient proférés dans les cafés ou dans le jardin +même. On voyait un orateur monter sur une table, et, réunissant la foule +autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles +toujours impunies, car la multitude régnait là en souveraine. Des hommes +qu'on supposait dévoués au duc d'Orléans s'y montraient des plus ardens. +Les richesses de ce prince, ses prodigalités connues, ses emprunts énormes, +son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a dû le faire accuser. +L'histoire, sans désigner aucun nom, peut assurer du moins que l'or a été +répandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la liberté, si +la multitude inquiète et souffrante voulait s'agiter et faire son sort +meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excité cette +multitude et dirigé peut-être quelques-uns de ses coups. Du reste, cette +influence n'est point à compter parmi les causes de la révolution, car ce +n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secrètes qu'on ébranle une +nation de vingt-cinq millions d'hommes. + +Une occasion de troubles se présenta bientôt. Les gardes-françaises, +troupes d'élite destinées à composer la garde du roi, étaient à Paris. +Quatre compagnies se détachaient alternativement, et venaient faire leur +service à Versailles. Outre la sévérité barbare de la nouvelle discipline, +ces troupes avaient encore à se plaindre de celle de leur nouveau colonel. +Dans le pillage de la maison Réveillon, elles avaient bien montré quelque +acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient éprouvé du +regret, et, mêlées tous les jours à lui, elles avaient cédé à ses +séductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute +carrière leur était fermée; ils étaient blessés de voir leurs jeunes +officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de +parade, et, après les revues, ne pas même accompagner le régiment dans les +casernes. Il y avait là comme ailleurs un tiers-état qui suffisait à tout +et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats +furent enfermés à l'Abbaye. + +On se réunit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut +aussitôt. Les portes en furent enfoncées, et on conduisit en triomphe les +soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple +les gardait au palais-Royal, une lettre fut écrite à l'assemblée pour +demander leur liberté. Placée entre le peuple d'une part, et le +gouvernement de l'autre, qui était suspect puisqu'il allait agir dans sa +propre cause, l'assemblée ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre +un empiétement en se mêlant de la police publique. Prenant une résolution +tout à la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour +le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en même +temps elle envoya une députation au roi pour implorer sa clémence, comme un +moyen infaillible de rétablir la concorde et la paix. Le roi, touché de là +modération de l'assemblée, promit sa clémence quand l'ordre serait rétabli. +Les gardes-françaises furent sur-le-champ replacés dans les prisons, et une +grâce du roi les en fit aussitôt sortir. + +Tout allait bien jusque-là; mais la noblesse, en se réunissant aux deux +ordres, avait cédé avec regret, et sur la promesse que sa réunion serait de +courte durée. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre +les travaux de l'assemblée nationale; ses réunions étaient progressivement +moins nombreuses; le 3 juillet on avait compté 138 membres présens; le 10 +ils n'étaient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstinés +avaient persisté, et le 11 ils avaient résolu une protestation que les +évènemens postérieurs les empêchèrent de rédiger. La cour, de son côté, +n'avait pas cédé sans regret et sans projet. Revenue de son effroi après +la séance du 23 juin, elle avait voulu la réunion générale pour entraver la +marche de l'assemblée au moyen des nobles, et dans l'espérance de la +dissoudre bientôt de vive force. Necker n'avait été conservé que pour +couvrir par sa présence les trames secrètes qu'on ourdissait. A une +certaine agitation, à la réserve dont on usait envers lui, il se doutait +d'une grande machination. Le roi même n'était pas instruit de tout, et on +se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui +croyait que toute l'action d'un homme d'état devait se borner à raisonner, +et qui avait tout juste la force nécessaire pour faire des représentations, +en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et +Clermont-Tonnerre, ils méditaient tous ensemble l'établissement de la +constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des +préparatifs secrets; et les députés nobles ayant voulu se retirer, on les +retint en leur parlant d'un évènement prochain. + +Des troupes s'approchaient; le vieux maréchal de Broglie en avait reçu le +commandement général, et le baron de Besenval avait reçu le commandement +particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze régimens, la plupart +étrangers, étaient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans +révélait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts à menacer, +compromettaient ainsi leurs projets. Les députés populaires, instruits, non +pas de tous les détails d'un plan qui n'était pas connu encore en entier, +et que le roi lui-même n'a connu qu'en partie, mais qui certainement +faisait craindre l'emploi de la violence, les députés populaires étaient +irrités et songeaient aux moyens de résistance. On ignore et on ignorera +probablement toujours quelle a été la part des moyens secrets dans +l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait, +le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employés étant +les mêmes, reste la justice de la cause, et la justice n'était pas pour +ceux qui voulaient revenir sur la réunion des trois ordres, dissoudre la +représentation nationale, et sévir contre ses plus courageux députés. + +Mirabeau pensa que le plus sûr moyen d'intimider le pouvoir, c'était de le +réduire à discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il +fallait pour cela les dénoncer ouvertement. S'il hésitait à répondre, s'il +éludait, il était jugé; la nation était avertie et soulevée. Mirabeau fait +suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le +renvoi des troupes. Il mêle dans ses paroles le respect pour le monarque +aux reproches les plus sévères pour le gouvernement. Il dit que tous les +jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont +interceptés; que les ponts, les promenades sont changés en postes +militaires; que des faits publics et cachés, des ordres et des +contre-ordres précipités frappent tous les yeux et annoncent la guerre. +Ajoutant à ces faits des reproches amers: «On montre, dit-il, plus de +soldats menaçans à la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en +rencontrerait peut-être, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu réunir +pour secourir des amis martyrs de leur fidélité, et surtout pour conserver +cette alliance des Hollandais, si précieuse, si chèrement conquise, et si +honteusement perdue.» + +Son discours est aussitôt couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il +propose est adoptée. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes +il avait demandé qu'on les remplaçât par des gardes bourgeoises, cet +article est supprimé; l'adresse est votée à l'unanimité moins quatre voix. +Dans cette adresse, demeurée célèbre, qu'il n'a, dit-on, point écrite, mais +dont il avait fourni toutes les idées à un de ses amis, Mirabeau prévoyait +presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la +défection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi +adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient +point vaines: «Vous nous avez appelés, lui disait-il, pour régénérer le +royaume; vos voeux seront accomplis, malgré les pièges, les difficultés, +les périls..., etc.» + +L'adresse fut présentée par une députation de vingt-quatre membres. Le roi, +ne voulant pas s'expliquer, répondit que ce rassemblement de troupes +n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillité publique, et la +protection due à rassemblée; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des +craintes, il la transférerait à Soissons ou à Noyon, et que lui-même se +rendrait à Compiègne. + +L'assemblée ne pouvait se contenter d'une pareille réponse, surtout de +l'offre de l'éloigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le +comte de Crillon proposa de s'en fier à la parole d'un roi honnête homme. +«La parole d'un roi honnête homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant +de la conduite de son ministère; notre confiance aveugle dans nos rois nous +a perdus; nous avons demandé la retraite des troupes et non à fuir devant +elles; il faut insister encore, et sans relâche.» + +Cette opinion ne fut point appuyée. Mirabeau insistait assez sur les moyens +ouverts, pour qu'on lui pardonnât les machinations secrètes, s'il est vrai +qu'elles aient été employées. + +C'était le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses +services lui déplaisaient, il se retirerait avec soumission. «Je prends +votre parole,» avait répondu le roi. Le 11 au soir, Necker reçut un billet +où Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et +ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour espérer qu'il cacherait son +départ à tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du +monarque, part sans en avertir sa société, ni même sa fille, et se trouve +en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet était +un dimanche. Le bruit se répandit à Paris que Necker avait été renvoyé, +ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puységur et de Saint-Priest. +On annonçait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de +Broglie, Foulon et Damécourt, presque tous connus par leur opposition à la +cause populaire. L'alarme se répand dans Paris. On se rend au Palais-Royal. +Un jeune homme, connu depuis par son exaltation républicaine, né avec une +âme tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table, +montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont +il fait une cocarde, et engage tout le monde à l'imiter. + +Les arbres sont aussitôt dépouillés, et on se rend dans un musée renfermant +des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orléans, +menacé, dit-on, de l'exil, et on se répand ensuite dans les quartiers de +Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honoré, lorsqu'elle rencontre, +vers la place Vendôme, un détachement de Royal-Allemand qui fond sur elle, +blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des +gardes-françaises. Ces derniers, tout disposés pour le peuple et contre le +Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours précédens, +étaient casernés près de la place Louis XV; ils font feu sur +Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce régiment, se replie +aussitôt sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y +promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait évacuer le +jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se +concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a +plus de bornes et se change en fureur. On se répand dans la ville en criant +aux armes. La multitude court à l'Hôtel- de-Ville pour en demander. Les +électeurs composant l'assemblée générale y étaient réunis. Ils livrent les +armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait déjà à l'instant +où ils se décidaient à les accorder. Ces électeurs composaient en ce moment +la seule autorité établie. Privés de tout pouvoir actif, ils prennent ceux +que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts. +Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se préserver à la +fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales. +Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours à ce qui l'intéresse, force +et brûle les barrières, disperse les commis et rend toutes les entrées +libres. Les boutiques des armuriers sont pilliées. Ces brigands, déjà +signalés chez Réveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir +comme de dessous terre, reparaissent armés de piques et de bâtons, et +répandent l'épouvante. Ces évènemens avaient eu lieu pendant la journée du +dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la +matinée du lundi, les électeurs, toujours réunis à l'Hôtel-de-Ville, +croient devoir donner une forme plus légale à leur autorité; ils appellent, +en conséquence, le prévôt des marchands, administrateur ordinaire de la +cité. Celui-ci ne consent à céder que sur une réquisition en forme. On le +requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'électeurs; on +compose ainsi une municipalité revêtue de tous les pouvoirs. Cette +municipalité mande auprès d'elle le lieutenant de police, et rédige en +quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise. + +Cette milice devait être composée de quarante-huit mille hommes, fournis +par les districts. Le signe distinctif devait être, au lieu de la cocarde +verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes +et avec cette cocarde, sans avoir été enrôlé par son district dans la garde +bourgeoise, devait être arrêté, désarmé et puni. Telle fut la première +origine des gardes nationales. Ce plan fut adopté par tous les districts, +qui se hâtèrent de le mettre à exécution. Dans le courant de la même +matinée, le peuple avait dévasté la maison de Saint-Lazare pour y chercher +des grains; il avait forcé le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en +avait exhumé des armures antiques dont il s'était revêtu. On voyait la +foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se +montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilité ordinaire, il +affectait le désintéressement, il respectait l'or, ne prenait que les +armes, et arrêtait lui-même les brigands. Les gardes-françaises et les +milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enrôlés dans +la garde bourgeoise. + +On demandait toujours des armes à grands cris. Le prévôt Flesselles, qui +d'abord avait résisté à ses concitoyens, se montrait zélé maintenant, et +promettait 12,000 fusils pour le jour même, davantage pour les jours +suivans. Il prétendait avoir fait un marché avec un armurier inconnu. La +chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'était écoulé. +Cependant le soir étant arrivé, les caisses d'artillerie annoncées par +Flesselles sont conduites à l'Hôtel-de-Ville; on les ouvre, et on les +trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre +le prévôt, qui dit avoir été trompé. Pour l'apaiser, il la dirige vers les +Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux étonnés +reçoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et +parviennent à la convaincre qu'ils ne possédaient rien de ce qu'avait +annoncé le prévôt. + +Le peuple, plus irrité que jamais, revient en criant à la trahison. Pour le +satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des +poudres destinées pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on +s'en empare, et un électeur en fait la distribution au milieu des plus +grands dangers. + +Une horrible confusion régnait à cet Hôtel-de-Ville, siège des autorités, +quartier-général de la milice, et centre de toutes les opérations. Il +fallait à la fois y pourvoir à la sûreté extérieure menacée par la cour, à +la sûreté intérieure menacée par les brigands; il fallait à chaque instant +calmer les soupçons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur +ceux qui excitaient sa défiance. On voyait là des voitures arrêtées, des +convois interceptés, des voyageurs attendant la permission de continuer +leur route. Pendant la nuit, l'Hôtel-de-Ville fut encore une fois menacé +par les brigands; un électeur, le courageux Moreau de Saint-Méry, chargé +d'y veiller, fît apporter des barils de poudre, et menaça de le faire +sauter. Les brigands s'éloignèrent à cette vue. Pendant ce temps, les +citoyens retirés chez eux se tenaient prêts à tous les genres d'attaque; +ils avaient dépavé les rues, ouvert des tranchées, et pris tous les moyens +de résister à un siège. + +Pendant ces troubles de la capitale, la consternation régnait dans +l'assemblée. Elle s'était formée le 13 au matin, alarmée des évènemens qui +se préparaient, et ignorant encore ce qui s'était passé à Paris. Le député +Mounier s'élève le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal +lui succède à la tribune, fait un magnifique éloge de Necker, et tous deux +s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le +rappel des ministres disgraciés. Un député de la noblesse, M. de Virieu, +propose même de confirmer les arrêtés du 17 juin par un nouveau serment. M. +de Clermont-Tonnerre s'oppose à cette proposition, comme inutile, et, +rappelant les engagemens déjà pris par l'assemblée, s'écrie: «La +constitution sera, ou nous ne serons plus. » La discussion s'était déjà +prolongée lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matinée du 13, +et les malheurs dont la capitale était menacée, entre des Français +indisciplinés qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'étaient +dans la main de personne, et des étrangers disciplinés, qui étaient dans la +main du despotisme. On arrête aussitôt d'envoyer une députation au roi, +pour lui peindre la désolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le +renvoi des troupes et l'établissement des gardes bourgeoises. Le roi fait +une réponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et +répète que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemblée alors s'élevant au +plus noble courage, rend un arrêté mémorable dans lequel elle insiste sur +le renvoi des troupes, et sur l'établissement des gardes bourgeoises, +déclare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser +sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent être, la +responsabilité des malheurs qui se préparent; consolide la dette publique, +défend de prononcer le nom infâme de banqueroute, persiste dans ses +précédens arrêtés, et ordonne au président d'exprimer ses regrets à M. +Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Après ces mesures pleines d'énergie +et de prudence, l'assemblée, pour préserver ses membres de toute violence +personnelle, se déclare en permanence, et nomme M. de Lafayette +vice-président, pour soulager le respectable archevêque de Vienne, à qui +son âge ne permettait pas de siéger jour et nuit. + +La nuit du 13 au 14 s'écoula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A +chaque instant, des nouvelles funestes étaient données et contredites; on +ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que +plusieurs députés étaient menacés, que la violence allait être employée +contre Paris et les membres les plus signalés de l'assemblée. Suspendue un +instant, la séance fut reprise à cinq heures du matin, 14 juillet. +L'assemblée, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution, +discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en accélérer l'exécution et +de la conduire avec prudence. Un comité fut nommé pour préparer les +questions; il se composait de MM. l'évêque d'Autun, l'archevêque de +Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyès, Chapelier et Bergasse. +La matinée s'écoula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le +roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemblée rester livrée à +plusieurs régimens étrangers. Dans ce moment, on venait de voir les +princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant à l'Orangerie, +flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des +rafraîchissemens. Il paraît qu'un grand dessein était conçu pour la nuit du +14 au 15, que Paris devait être attaqué sur sept points, le Palais-Royal +enveloppé, l'assemblée dissoute, et la déclaration du 23 juin portée au +parlement; qu'enfin il devait être pourvu aux besoins du trésor par la +banqueroute et les billets d'état. Il est certain que les commandans des +troupes avaient reçu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets +d'état avaient été fabriqués, que les casernes des Suisses étaient pleines +de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait déménagé, ne +laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans +l'après-midi, les terreurs de l'assemblée redoublèrent; on venait de voir +passer le prince de Lambesc à toute bride; on entendait le bruit du canon, +et on appliquait l'oreille à terre pour saisir les moindres bruits. +Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une +seconde députation au roi. La députation partit aussitôt pour faire de +nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemblée, venus de +Paris en toute hâte, assurèrent qu'on s'y égorgeait; l'un d'eux attesta +qu'il avait vu un cadavre décapité et revêtu de noir. La nuit commençait à +se faire; on annonça l'arrivée de deux électeurs. Le plus profond silence +régnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurité; +et on apprit de leur bouche que la Bastille était attaquée, que le canon +avait tiré, que le sang coulait, et qu'on était menacé des plus affreux +malheurs. Aussitôt une nouvelle députation fut envoyée avant le retour de +la précédente. Tandis qu'elle partait, la première arrivait et rapportait +la réponse du roi. Le roi avait ordonné, disait-il, l'éloignement des +troupes campées au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde +bourgeoise, il avait nommé des officiers pour la commander. + +A l'arrivée de la seconde députation, le roi, toujours plus troublé, lui +dit: «Messieurs, vous déchirez mon coeur de plus en plus par le récit que +vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres +donnés aux troupes en soient la cause. » On n'avait obtenu encore que +l'éloignement de l'armée. Il était deux heures après minuit. On répondit à +la ville de Paris «que deux députations avaient été envoyées, et que les +instances seraient renouvelées le lendemain, jusqu'à ce qu'elles eussent +obtenu le succès qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des +impressions étrangères n'en arrêteraient plus les mouvemens.» La séance fut +un moment suspendue, et on apprit le soir les évènemens de la journée du +14. + +Le peuple, dès la nuit du 13, s'était porté vers la Bastille; quelques +coups de fusil avaient été tirés, et il paraît que des instigateurs avaient +proféré plusieurs fois le cri: _A là bastille!_ Le voeu de sa destruction +se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les idées avaient pris d'avance +cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'était répandu +que l'Hôtel des Invalides en contenait un dépôt considérable. On s'y rend +aussitôt. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait défendre l'entrée, disant +qu'il doit demander des ordres à Versailles. Le peuple ne veut rien +entendre, se précipite dans l'Hôtel, enlève les canons et une grande +quantité de fusils. Déjà dans ce moment une foule considérable assiégeait +la Bastille. Les assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé +sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député +d'un district demande à être introduit dans la forteresse, et l'obtient du +commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et +quatre-vingt-deux invalides, et reçoit la parole de la garnison de ne pas +faire feu si elle n'est attaquée. Pendant ces pourparlers le peuple, ne +voyant pas paraître son député, commence à s'irriter, et celui-ci est +obligé de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers +onze heures du matin. Une demi-heure s'était à peine écoulée, qu'une +nouvelle troupe arrive en armes, en criant: «Nous voulons la Bastille!» La +garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux +hommes montent avec intrépidité sur le toit du corps-de-garde, et brisent à +coups de hache les chaînes du pont, qui retombe. La foule s'y précipite, et +court à un second pont pour le franchir de même. En ce moment une décharge +de mousqueterie l'arrête: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure +quelques instans. Les électeurs réunis à l'Hôtel-de-Ville, entendant le +bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux +députations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser +introduire dans la place un détachement de milice parisienne, sur le motif +que toute force militaire dans Paris doit être sous la main de la ville. +Ces deux députations arrivent successivement. Au milieu de ce siège +populaire, il était très difficile de se faire entendre. Le bruit du +tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les députés +s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer. +Des coups de fusils sont tirés, on ne sait d'où. Le peuple, persuadé qu'il +est trahi, se précipite pour mettre le feu à la place; la garnison tire +alors à mitraille. Les gardes-françaises arrivent avec du canon et +commencent une attaque en forme. + +Sur ces entrefaites, un billet adressé par le baron de Besenval à Delaunay, +commandant de la Bastille, est intercepté et lu à l'Hôtel-de-Ville. +Besenval engageait Delaunay à résister, lui assurant qu'il serait bientôt +secouru. C'était en effet dans la soirée de ce jour que devaient s'exécuter +les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'étant point secouru, voyant +l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche allumée et veut faire sauter +la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre: les signaux sont +donnés, un pont est baissé. Les assiégeans s'approchent en promettant de ne +commettre aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les +Suisses parviennent à se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachés à +la fureur du peuple que par le dévouement des gardes-françaises. En ce +moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se présente: on la suppose +fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait être brûlée, lorsqu'un +brave soldat se précipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en +sûreté, et retourne à la mêlée. + +Il était cinq heures et demie. Les électeurs étaient dans la plus cruelle +anxiété, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolongé. Une foule +se précipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-française, +couvert de blessures, couronné de lauriers, est porté en triomphe par le +peuple. Le règlement et les clés de la Bastille sont au bout d'une +baïonnette; une main sanglante, s'élevant au-dessus de la foule, montre une +boucle de col: c'était celle du gouverneur Delaunay qui venait d'être +décapité. Deux gardes-françaises, Élie et Hullin, l'avaient défendu jusqu'à +la dernière extrémité. D'autre victimes avaient succombé, quoique défendues +avec héroïsme contre la férocité de la populace. Une espèce de fureur +commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on +accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple en lui +promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La +salle était pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et pressés par +cent mille autres qui, restés au dehors, voulaient entrer à leur tour. Les +électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude. +Il commençait à perdre son assurance, et déjà tout pâle il s'écrie: +«Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au +Palais-Royal, pour y être jugé.» Il descend alors pour s'y rendre. La +multitude s'ébranle, l'entoure, le presse. Arrivé au quai Pelletier, un +inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On prétend qu'on avait saisi une +lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: «Tenez bon, +tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes.» + +Tels avaient été les malheureux évènemens de cette journée. Un mouvement de +terreur succéda bientôt à l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la +Bastille, étonnés de leur audace, et croyant retrouver le lendemain +l'autorité formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on +répandait que les troupes s'avançaient, pour saccager Paris. Moreau de +Saint-Méry, le même qui la veille avait menacé les brigands de faire sauter +l'Hôtel-de-Ville, demeura inébranlable, et donna plus de trois mille ordres +en quelques heures. Dès que la prise de la Bastille avait été connue à +l'Hôtel-de-Ville, les électeurs en avaient fait informer l'assemblée, qui +l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La séance était suspendue, mais +la nouvelle se répandit avec rapidité. La cour jusque-là, ne croyant point +à l'énergie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui +voulait prendre une place vainement assiégée autrefois par le grand Condé, +la cour était paisible et se répandait en railleries. Cependant le roi +commençait à être inquiet; ses dernières réponses avaient même décelé sa +douleur. Il s'était couché. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens +généreux, était l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualité de +grand-maître de la garde-robe, il avait toujours accès auprès de lui. +Instruit des évènemens de Paris, il se rendit en toute hâte auprès du +monarque, l'éveilla malgré les ministres, et lui apprit ce qui s'était +Passé. «Quelle révolte! s'écria le prince.--Sire, reprit le duc de +Liancourt, dites révolution.» Le roi, éclairé par ses représentations, +consentit à se rendre dès le matin à l'assemblée. La cour céda aussi, et +cet acte de confiance fut résolu. Dans cet intervalle, l'assemblée avait +repris séance. On ignorait les nouvelles dispositions inspirées au roi, et +il s'agissait de lui envoyer une dernière députation, pour essayer de le +toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore à accorder. Cette +députation était la cinquième depuis ces funestes évènemens. Elle se +composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque +Mirabeau, plus véhément que jamais, l'arrête: «Dites au roi, s'écrie-t-il, +dites-lui bien que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu +hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et +leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présens. Dites-lui que +Toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit, +dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux +brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale. Dites-lui que +dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette +musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi! + +«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux +qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris +révolté, qu'il assiégeait en personne; et que ses conseillers féroces font +rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et +affamé.» + +La députation allait se rendre auprès du roi, lorsqu'on apprend qu'il +arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des +applaudissemens retentissent: «Attendez, reprend Mirabeau avec gravité, +que le roi nous ait fait connaître ses bonnes dispositions. Qu'un morne +respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur. +Le silence des peuples est la leçon des rois!» + +Louis XVI se présente alors accompagné de ses deux frères. Son discours +simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemblée, +qu'il nomme pour la première fois assemblée nationale; se plaint avec +douceur des méfiances qu'on a conçues: «Vous avez craint, leur dit-il; eh +bien! c'est moi qui me fie à vous.» Ces mots sont couverts +d'applaudissemens. + +Aussitôt les députés se lèvent, entourent le monarque, et le reconduisent +à pied jusqu'au château. La foule se presse autour de lui, les larmes +coulent de tous les yeux, et il peut à peine s'ouvrir un passage à travers +ce nombreux cortège. La reine, en ce moment, placée avec la cour sur un +balcon, contemplait de loin cette scène touchante. Son fils était dans ses +bras; sa fille, debout à ses côtés, jouait naïvement avec les cheveux de +son frère. La princesse, vivement émue, semblait se complaire dans cet +amour des Français. Hélas! combien de fois un attendrissement réciproque +n'a-t-il pas réconcilié les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un +instant tout semblait oublié; mais le lendemain, le jour même, la cour +était rendue à son orgueil, le peuple à ses méfiances, et l'implacable +haine recommençait son cours. + +La paix était faite avec l'assemblée, mais il restait à la faire avec +Paris. L'assemblée envoya d'abord une députation à l'Hôtel-de-Ville, pour +porter la nouvelle de l'heureuse réconciliation opérée avec le roi. Bailly, +Lafayette, Lally-Tolendal, étaient du nombre des envoyés. Leur présence +répandit la plus vive allégresse. Le discours de Lally fit naître des +transports si vifs, qu'on le porta en triomphe à une fenêtre de +l'Hôtel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut +placée sur sa tête, et il reçut ces hommages vis-à-vis la place même où +avait expiré son père avec un bâillon sur la bouche. La mort de l'infortuné +Flesselles, chef de la municipalité, et le refus du duc d'Aumont d'accepter +le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prévôt et un +commandant-général à nommer. Bailly fut désigné, et au milieu des plus +vives acclamations il fut nommé successeur de Flesselles, sous le titre de +maire de Paris. La couronne qui avait été sur la tête de Lally passa sur +celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archevêque de Paris +l'y retint malgré lui. Le vertueux vieillard laissa alors échapper des +larmes, et il se résigna à ses nouvelles fonctions. Digne représentant +d'une grande assemblée en présence de la majesté du trône, il était moins +capable de résister aux orages d'une commune, où la multitude luttait +tumultueusement contre ses magistrats. Faisant néanmoins abnégation de +lui-même, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et +nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait +à nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste +envoyé par l'Amérique affranchie à la ville de Paris. Moreau de Saint-Méry +le montra de la main, tous les yeux s'y portèrent, c'était celui du marquis +de Lafayette. Un cri général le proclama commandant. On vota aussitôt un +_Te Deum_, et on se transporta en foule à Notre-Dame. Les nouveaux +magistrats, l'archevêque de Paris, les électeurs, mêlés à des +gardes-françaises, à des soldats de la milice, marchant sous le bras des +uns des autres, se rendirent à l'antique cathédrale, dans une espèce +d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouvés tombèrent aux pieds de Bailly, +qui avait beaucoup travaillé pour les hôpitaux; ils l'appelèrent leur père. +Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva à +l'église, on célébra la cérémonie, et chacun se répandit ensuite dans la +cité, où une joie délirante avait succédé à la terreur de la veille. Dans +ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redouté, dont +l'entrée était maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une +avide curiosité et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de +supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une énorme pierre +placée au milieu d'une prison obscure et marécageuse, et au centre de +laquelle était fixée une pesante chaîne. + +La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait été dans sa +confiance, redoutait si fort le peuple, qu'à chaque instant elle +s'imaginait qu'une armée parisienne marchait sur Versailles. Le comte +d'Artois, la famille de Polignac, si chère à la reine, quittèrent alors la +France, et furent les premiers émigrés. Bailly vint rassurer le roi, et +l'engagea au voyage de Paris, qui fut résolu malgré la résistance de la +reine et de la cour. + +Le roi se disposa à partir. Deux cents députés furent chargés de +l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les +gardes-du-corps l'escortèrent jusqu'à Sèvres, où ils s'arrêtèrent pour +l'attendre. Bailly, à la tête de la municipalité, le reçut aux portes de +Paris, et lui présenta les clés, offertes jadis à Henri IV. «Ce bon roi, +lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a +reconquis son roi.» La nation, législatrice à Versailles, était armée à +Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entouré d'une multitude silencieuse et +enrégimentée. Il arriva à l'Hôtel-de-Ville[7], en passant sous une voûte +d'épées croisées sur sa tête en signe d'honneur. Son discours fut simple et +touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, éclata enfin, et +prodigua au roi ses applaudissemens accoutumés. Ces acclamations +soulagèrent un peu le coeur du prince; il ne put néanmoins dissimuler un +mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps placés sur les hauteurs +de Sèvres; et à son retour la reine, se jetant à son cou, l'embrassa comme +si elle avait craint de ne plus le revoir. + +Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de +Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi, +et son conseiller si utile, fut élu président de l'assemblée. Les députés +nobles, qui, tout en assistant aux délibérations, refusaient encore d'y +prendre part, cédèrent enfin, et donnèrent leur vote. Ainsi s'acheva la +confusion des ordres. Dès cet instant on pouvait considérer la révolution +comme accomplie. La nation, maîtresse du pouvoir législatif par +l'assemblée, de la force publique par elle-même, pouvait désormais réaliser +tout ce qui était utile à ses intérêts. C'est en refusant l'égalité de +l'impôt qu'on avait rendu les états-généraux nécessaires; c'est en refusant +un juste partage d'autorité dans ces états qu'on y avait perdu toute +influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait +soulevé Paris, et provoqué la nation tout entière à s'emparer de la force +publique. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 1 à la fin du volume. +[2] Voyez la note 2 à la fin du volume. +[3] Séance du 10 juin. +[4] Voyez Ferrières. +[5] Voyez la note 3 à la fin du volume. +[6] Note 4 à la fin du volume. +[7] 17 juillet. + + + + +CHAPITRE III. + + +TRAVAUX DE LA MUNICIPALITÉ DE PARIS.--LAFAYETTE COMMANDANT DE LA GARDE +NATIONALE; SON CARACTÈRE ET SON RÔLE DANS LA RÉVOLUTION.--MASSACRE DE +FOULON ET DE BERTHIER.--RETOUR DE NECKER.--SITUATION ET DIVISION DES PARTIS +ET DE LEURS CHEFS.--MIRABEAU; SON CARACTÈRE, SON PROJET ET SON GÉNIE. +--LES BRIGANDS.--TROUBLES DANS LES PROVINCES ET LES CAMPAGNES.--NUIT DU +4 AOUT.--ABOLITION DES DROITS FÉODAUX ET DE TOUS LES PRIVILÈGES. +--DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME.--DISCUSSION SUR LA CONSTITUTION ET SUR +LE _veto_.--AGITATION A PARIS. RASSEMBLEMENT TUMULTUEUX AU PALAIS-ROYAL. + + +Cependant tout s'agitait dans le sein de la capitale, où une nouvelle +autorité venait de s'établir. Le même mouvement qui avait porté les +électeurs à se mettre en action, poussait toutes les classes à en faire +autant. L'assemblée avait été imitée par l'Hôtel-de-Ville, l'Hôtel-de-Ville +par les districts, et les districts par toutes les corporations. Tailleurs, +cordonniers, boulangers, domestiques, réunis au Louvre, à la place Louis +XV, aux Champs-Élysées, délibéraient en forme, malgré les défenses +réitérées de la municipalité. Au milieu de ces mouvemens contraires, +l'Hôtel-de-Ville, combattu par les districts, inquiété par le Palais-Royal, +était entouré d'obstacles, et pouvait à peine suffire aux soins de son +immense administration. Il réunissait à lui seul l'autorité civile, +judiciaire et militaire. Le quartier-général de la milice y était fixé. Les +juges, dans le premier moment, incertains sur leurs attributions, lui +adressaient les accusés. Il avait même la puissance législative, car il +était chargé de se faire une constitution. Bailly avait pour cet objet +demandé à chaque district deux commissaires qui, sous le nom de +représentans de la commune, devaient en régler la constitution. Pour +suffire à tant de soins, les électeurs s'étaient partagés en divers +comités: l'un, nommé comité des recherches, s'occupait de la police; +l'autre, nommé comité des subsistances, s'occupait des approvisionnemens, +tâche la plus difficile et la plus dangereuse de toutes. Bailly fut obligé +de s'en occuper jour et nuit. Il fallait opérer des achats continuels de +blé, le faire moudre ensuite, et puis le porter à Paris à travers les +campagnes affamées. Les convois étaient souvent arrêtés, et on avait besoin +de détachemens nombreux pour empêcher les pillages sur la route et dans les +marchés. Quoique l'état vendît les blés à perte, afin que les boulangers +pussent rabaisser le prix du pain, la multitude n'était pas satisfaite: il +fallait toujours diminuer ce prix, et la disette de Paris augmentait par +cette diminution même, parce que les campagnes couraient s'y +approvisionner. La crainte du lendemain portait chacun à se pourvoir +abondamment, et ce qui s'accumulait dans les mains des uns manquait aux +autres. C'est la confiance qui hâte les travaux du commerce, qui fait +arriver les denrées, et qui rend leur distribution égale et facile; mais +Quand la confiance disparaît, l'activité commerciale cesse; les objets +n'arrivant plus au-devant des besoins, ces besoins s'irritent, ajoutent la +confusion à la disette, et empêchent la bonne distribution du peu qui +reste. Le soin des subsistances était donc le plus pénible de tous. De +cruels soucis dévoraient Bailly et le comité. Tout le travail du jour +suffisait à peine au besoin du jour, et il fallait recommencer le lendemain +avec les mêmes inquiétudes. + +Lafayette, commandant de la milice bourgeoise[1], n'avait pas moins de +peines. Il avait incorporé dans cette milice les gardes-françaises dévoués +à la révolution, un certain nombre de Suisses, et une grande quantité de +soldats qui désertaient les régimens dans l'espoir d'une solde plus forte. +Le roi en avait lui-même donné l'autorisation. Ces troupes réunies +composèrent ce qu'on appela les compagnies du centre. La milice prit le nom +de _garde nationale_, revêtit l'uniforme, et ajouta aux deux couleurs rouge +et bleue de la cocarde parisienne la couleur blanche, qui était celle du +roi. C'est là cette cocarde tricolore dont Lafayette prédit les destinées +en annonçant qu'elle ferait le tour du monde. + +C'est à la tête de cette troupe que Lafayette s'efforça pendant deux années +consécutives de maintenir la tranquillité publique, et de faire exécuter +les lois que l'assemblée décrétait chaque jour. Lafayette, issu d'une +famille ancienne et demeurée pure au milieu de la corruption des grands, +doué d'un esprit droit, d'une âme ferme, amoureux de la vraie gloire, +s'était ennuyé des frivolités de la cour et de la discipline pédantesque de +nos armées. Sa patrie ne lui offrant rien de noble à tenter, il se décida +pour l'entreprise la plus généreuse du siècle, et il partit pour l'Amérique +le lendemain du jour où l'on répandait en Europe qu'elle était soumise. Il +y combattit à côté de Washington, et décida l'affranchissement du +Nouveau-Monde par l'alliance dans la France. Revenu dans son pays avec un +nom européen, accueilli à la cour comme une nouveauté, il s'y montra simple +et libre comme un Américain. Lorsque la philosophie, qui n'avait été pour +des nobles oisifs qu'un jeu d'esprit, exigea de leur part des sacrifices, +Lafayette presque seul persista dans ses opinions, demanda les +états-généraux, contribua puissamment à la réunion des ordres, et fut +nommé, en récompense, commandant-général de la garde nationale. Lafayette +n'avait pas les passions et le génie qui font souvent abuser de la +puissance: avec une âme égale, un esprit fin, un système de +désintéressement invariable, il était surtout propre au rôle que les +circonstances lui avaient assigné, celui de faire exécuter les lois. Adoré +de ses troupes sans les avoir captivées par la victoire, plein de calme et +de ressources au milieu des fureurs de la multitude, il maintenait l'ordre +avec une vigilance infatigable. Les partis, qui l'avaient trouvé +incorruptible, accusaient son habileté, parce qu'ils ne pouvaient accuser +son caractère. Cependant il ne se trompait pas sur les évènemens et sur les +hommes, n'appréciait la cour et les chefs de parti que ce qu'ils valaient, +les protégeait au péril de sa vie sans les estimer, et luttait souvent sans +espoir contre les factions, mais avec la constance d'un homme qui ne doit +jamais abandonner la chose publique, alors même qu'il n'espère plus pour +elle. + +Lafayette, malgré toute sa vigilance, ne réussit pas toujours à arrêter les +fureurs populaires. Car quelque active que soit la force, elle ne peut se +montrer partout contre un peuple partout soulevé, qui voit dans chaque +homme un ennemi. A chaque instant les bruits les plus ridicules étaient +répandus et accrédités. Tantôt on disait que les soldats des +gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que les farines avaient +été volontairement avariées, ou qu'on détournait leur arrivée; et ceux qui +se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale, +étaient obligés de comparaître devant un peuple aveugle qui les accablait +d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du +moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple qui, en général, +ne sait ni choisir ni chercher long-temps ses victimes, paraissait souvent +dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre les +troubles plus graves en les ensanglantant, soit seulement par des hommes +plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et +arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il n'y eut de spontané +à leur égard que la fureur de la multitude qui les égorgea. Foulon, ancien +intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait +été un des ministres désignés pour succéder à Necker et à ses collègues. Il +fut arrêté à Viry, quoiqu'il eût répandu le bruit de sa mort. On le +conduisit à Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger +du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à +la main, et une botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut +traîné à l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son +gendre, était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de +Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour le +faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers Paris, dans +le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la rage des furieux. +La populace voulait l'égorger; les représentations de Lafayette l'avaient +un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon fût jugé; mais elle +demandait que le jugement fût rendu à l'instant même, pour jouir +sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs avaient été choisis pour +servir de juges; mais, sous divers prétextes, ils avaient refusé cette +terrible magistrature. Enfin, on avait désigné Bailly et Lafayette, qui se +trouvaient réduits à la cruelle extrémité de se dévouer à la rage de la +populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup +d'art et de fermeté, temporisait encore; il avait plusieurs fois adressé la +parole à la multitude avec succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siège +à ses cotés, eut l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles. +«Voyez-vous, dit un témoin, ils s'entendent!» A ce mot, la foule s'ébranle +et se précipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le +soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné +vieillard est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une +pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un +cabriolet conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui +montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête de son +beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce quelques mots +pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude, +il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se défend avec fureur, et +succombe bientôt comme le malheureux Foulon[2]. Ces meurtres avaient été +conduits par des ennemis ou de Foulon, ou de la chose publique; car, si la +fureur du peuple à leur aspect avait été spontanée, comme la plupart de ses +mouvemens, leur arrestation avait été combinée. Lafayette, rempli de +douleur et d'indignation, résolut de donner sa démission. Bailly et la +municipalité, effrayés de ce projet, s'empressèrent de l'en détourner. Il +fut alors convenu qu'il la donnerait pour faire sentir son mécontentement +au peuple, mais qu'il se laisserait gagner par les instances qu'on ne +manquerait pas de lui faire. En effet, le peuple et la milice +l'entourèrent, et lui promirent la plus grande obéissance. Il reprit le +commandement à ces conditions; et depuis, il eut la satisfaction d'empêcher +la plupart des troubles, grâce à son énergie et au dévouement de sa troupe. + +Pendant ce temps, Necker avait reçu à Bâle les ordres du roi et les +instances de l'assemblée. Ce furent les Polignac qu'il avait laissés +triomphans à Versailles, et qu'il rencontra fugitifs à Bâle, qui, les +premiers, lui apprirent les malheurs du trône et le retour subit de faveur +qui l'attendait. Il se mit en route, et traversa la France, traîné en +triomphe par le peuple, auquel, selon son usage, il recommanda la paix et +le bon ordre. Le roi le reçut avec embarras, l'assemblée avec empressement; +et il résolut de se rendre à Paris, où il devait aussi avoir son jour de +triomphe. Le projet de Necker était de demander aux électeurs la grâce et +l'élargissement du baron de Besenval, quoiqu'il fût son ennemi. En vain +Bailly, non moins ennemi que lui des mesures de rigueur, mais plus juste +appréciateur des circonstances, lui représenta le danger d'une telle +mesure, et lui fit sentir que cette faveur, obtenue par l'entraînement, +serait révoquée le lendemain comme illégale, parce qu'un corps +administratif ne pouvait ni condamner ni faire grâce: Necker s'obstina, et +fit l'essai de son influence sur la capitale. Il se rendit à +l'Hôtel-de-Ville le 30 juillet. Ses espérances furent outrepassées, et il +dut se croire tout-puissant, en voyant les transports de la multitude. Tout +ému, les yeux pleins de larmes, il demanda une amnistie générale, qui fut +aussitôt accordée par acclamation. Les deux assemblées des électeurs et des +représentans se montrèrent également empressées; les électeurs décrétèrent +l'amnistie générale, les représentans de la commune ordonnèrent la liberté +de Besenval. Necker se retira enivré, prenant pour lui les applaudissemens +qui s'adressaient à sa disgrâce. Mais, dès ce jour, il allait être +détrompé: Mirabeau lui préparait un cruel réveil. Dans l'assemblée, dans +les districts, un cri général s'éleva contre la sensibilité du ministre, +excusable, disait-on, mais égarée. Le district de l'Oratoire, excité, à ce +qu'on assure, par Mirabeau, fut le premier à réclamer. On soutint de toutes +parts qu'un corps administratif ne pouvait ni condamner ni absoudre. La +mesure illégale de l'Hôtel-de-Ville fut révoquée, et la détention du baron +de Besenval maintenue. Ainsi se vérifiait l'avis du sage Bailly, que Necker +n'avait pas voulu suivre. + +Dans ce moment, les partis commençaient à se prononcer davantage. Les +parlemens, la noblesse, le clergé, la cour, menacés tous de la même ruine, +avaient confondu leurs intérêts et agissaient de concert. Il n'y avait plus +à la cour ni le comte d'Artois ni les Polignac. Une sorte de consternation, +mêlée de désespoir, régnait dans l'aristocratie. N'ayant pu empêcher ce +qu'elle appelait le mal, elle désirait maintenant que le peuple en commît +le plus possible, pour amener le bien par l'excès même de ce mal. Ce +système mêlé de dépit et de perfidie, qu'on appelle le pessimisme +politique, commence chez les partis dès qu'ils ont fait assez de pertes +pour renoncer à ce qui leur reste, dans l'espoir de tout recouvrer. +L'aristocratie se mit dès lors à l'employer, et souvent on la vit voter +avec les membres les plus violens du parti populaire. + +Les circonstances font surgir les hommes. Le péril de la noblesse avait +fait naître un défenseur pour elle. Le jeune Cazalès, capitaine dans les +dragons de la reine, avait trouvé en lui une force d'esprit et une facilité +d'expression inattendues. Précis et simple, il disait promptement et +convenablement ce qu'il fallait dire; et on doit regretter que son esprit +si juste ait été consacré à une cause qui n'a eu quelques raisons à faire +valoir qu'après avoir été persécutée. Le clergé avait trouvé son défenseur +dans l'abbé Maury. Cet abbé, sophiste exercé et inépuisable, avait des +saillies heureuses et beaucoup de sang-froid; il savait résister +courageusement au tumulte, et audacieusement à l'évidence. Tels étaient les +moyens et les dispositions de l'aristocratie. + +Le ministère était sans vues et sans projets. Necker, haï de la cour qui le +souffrait par obligation, Necker seul avait non un plan, mais un voeu. Il +avait toujours désiré la constitution anglaise, la meilleure sans doute +qu'on pût adopter comme accommodement entre le trône, l'aristocratie et le +peuple; mais cette constitution, proposée par l'évêque de Langres avant +l'établissement d'une seule assemblée, et refusée par les premiers ordres, +était devenue impossible. La haute noblesse ne voulait pas des deux +chambres, parce que c'était une transaction; la petite noblesse, parce +qu'elle ne pouvait entrer dans la chambre haute; le parti populaire, parce +que, tout effrayé encore de l'aristocratie, il ne voulait lui laisser +aucune influence. Quelques députés seulement, les uns par modération, les +autres parce que cette idée leur était propre, désiraient les institutions +anglaises, et formaient tout le parti du ministre, parti faible, parce +qu'il n'offrait que des vues conciliatoires à des passions irritées, et +qu'il n'opposait à ses adversaires que des raisonnemens et aucun moyen +d'action. + +Le parti populaire commençait à se diviser, parce qu'il commençait à +vaincre. Lally-Tolendal, Mounier, Mallouet et les autres partisans de +Necker, approuvaient tout ce qui s'était fait jusque-là, parce que tout ce +qui s'était fait avait amené le gouvernement à leurs idées, c'est-à-dire à +la constitution anglaise. Maintenant ils jugeaient que c'était assez; +réconciliés avec le pouvoir, ils voulaient s'arrêter. Le parti populaire ne +croyait pas au contraire devoir s'arrêter encore. C'était dans le club +Breton[3] qu'il s'agitait avec le plus de véhémence. Une conviction sincère +était le mobile du plus grand nombre de ses membres; des prétentions +personnelles commençaient néanmoins à s'y montrer, et déjà les mouvemens +de l'intérêt individuel succédaient aux premiers élans du patriotisme. +Barnave, jeune avocat de Grenoble, doué d'un esprit clair, facile, et +possédant au plus haut degré le talent de bien dire, formait avec les deux +Lameth un triumvirat qui intéressait par sa jeunesse, et qui bientôt influa +par son activité et ses talens. Duport, ce jeune conseiller au parlement, +qu'on a déjà vu figurer, faisait partie de leur association. On disait +alors que Duport pensait tout ce qu'il fallait faire, que Barnave le +disait, et que les Lameth l'exécutaient. Cependant ces jeunes députés +étaient amis entre eux, sans être encore ennemis prononcés de personne. + +Le plus audacieux des chefs populaires, celui qui, toujours en avant, +ouvrait les délibérations les plus hardies, était Mirabeau. Les absurdes +institutions de la vieille monarchie avaient blessé des esprits justes et +indigné des coeurs droits; mais il n'était pas possible qu'elles n'eussent +froissé quelque âme ardente et irrité de grandes passions. Cette âme fut +celle de Mirabeau, qui, rencontrant dès sa naissance tous les despotismes, +celui de son père, du gouvernement et des tribunaux, employa sa jeunesse à +les combattre et à les haïr. Il était né sous le soleil de la Provence, et +issu d'une famille noble. De bonne heure il s'était fait connaître par +ses désordres, ses querelles et une éloquence emportée. Ses voyages, ses +observations, ses immenses lectures, lui avaient tout appris, et il avait +tout retenu. Mais outré, bizarre, sophiste même quand il n'était pas +soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excité +par la tribune et la présence de ses contradicteurs, son esprit +s'enflammait: d'abord ses premières vues étaient confuses, ses paroles +entrecoupées, ses chairs palpitantes, mais bientôt venait la lumière; alors +son esprit faisait en un instant le travail des années; et à la tribune +même, tout était pour lui découverte, expression vive et soudaine. +Contrarié de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et +présentait la vérité en images frappantes ou terribles. Les circonstances +étaient-elles difficiles, les esprits fatigués d'une longue discussion ou +intimidés par le danger, un cri, un mot décisif s'échappait de sa bouche, +sa tête se montrait effrayante de laideur et de génie, et l'assemblée +éclairée ou raffermie rendait des lois, ou prenait des résolutions +magnanimes. + +Fier de ses hautes qualités, s'égayant de ses vices, tour à tour altier ou +souple, il séduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par +ses sarcasmes, et les conduisait tous à sa suite par une singulière +puissance d'entraînement. Son parti était partout, dans le peuple, dans +l'assemblée, dans la cour même, dans tous ceux enfin auxquels il +s'adressait dans le moment. Se mêlant familièrement avec les hommes, juste +quand il fallait l'être, il avait applaudi au talent naissant de Barnave, +quoiqu'il n'aimât pas ses jeunes amis; il appréciait l'esprit profond de +Sieyès, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une +vie trop pure; il détestait dans Necker un rigorisme extrême, une raison +orgueilleuse, et la prétention de gouverner une révolution qu'il savait lui +appartenir. Il aimait peu le duc d'Orléans et son ambition incertaine; et +comme on le verra bientôt, il n'eut jamais avec lui aucun intérêt commun. +Seul ainsi avec son génie, il attaquait le despotisme qu'il avait juré de +détruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanités de la monarchie, il +voulait encore moins de l'ostracisme des républiques; mais n'étant pas +assez vengé des grands et du pouvoir, il continuait de détruire. +D'ailleurs, dévoré de besoins, mécontent du présent, il s'avançait vers un +avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talens, de son ambition, de +ses vices, du mauvais état de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de +ses propos, tousles soupçons et toutes les calomnies. + +Ainsi se divisaient la France et les partis. Les premiers différends entre +les députés populaires eurent lieu à l'occasion des excès de la multitude. +Mounier et Lally-Tolendal voulaient une proclamation solennelle au peuple, +pour improuver ses excès. L'assemblée, sentant l'inutilité de ce moyen et +la nécessité de ne pas indisposer la multitude qui l'avait soutenue, s'y +refusa d'abord; mais, cédant ensuite aux instances de quelques-uns de ses +membres, elle finit par faire une proclamation qui, comme elle l'avait +prévu, fut tout à fait inutile, car on ne calme pas avec des paroles un +peuple soulevé. + +L'agitation était universelle. Une terreur subite s'était répandue. Le nom +de ces brigands qu'on avait vus apparaître dans les diverses émeutes était +dans toutes les bouches, leur image dans tous les esprits. La cour +reprochait leurs ravages au parti populaire, le parti populaire à la cour. +Tout à coup des courriers se répandent, et, traversant la France en tous +sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons +avant leur maturité. On se réunit de toutes parts, et en quelques jours la +France entière est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce +stratagème, qui rendit universelle la révolution du 14 juillet, en +provoquant l'armement de la nation, fut attribué alors à tous les partis, +et depuis il a été surtout imputé au parti populaire, qui en a recueilli +les résultats. Il est étonnant qu'on se soit ainsi rejeté la responsabilité +d'un stratagème plus ingénieux que coupable. On l'a mis sur le compte de +Mirabeau, qui se fût applaudi d'en être l'auteur, et qui l'a pourtant +désavoué. Il était assez dans le caractère de l'esprit de Sieyès, et +quelques-uns ont cru que ce dernier l'avait suggéré au duc d'Orléans. +D'autres enfin en ont accusé la cour. Ils ont pensé que ces courriers +eussent été arrêtés à chaque pas, sans l'aveu du gouvernement; que la cour +n'ayant jamais cru la révolution générale, et la regardant comme une simple +émeute des Parisiens, avait voulu armer les provinces pour les opposer à +Paris. Quoi qu'il en soit, ce moyen tourna au profit de la nation, qu'il +mit en armes et en état de veiller à sa sûreté et à ses droits. + +Le peuple des villes avait secoué ses entraves, le peuple des campagnes +voulait aussi secouer les siennes. Il refusait de payer les droits féodaux; +il poursuivit ceux des seigneurs qui l'avaient opprimé; il incendiait les +châteaux, brûlait les titres de propriété, et se livrait dans quelques pays +à des vengeances atroces. Un accident déplorable avait surtout excité cette +effervescence universelle. Un sieur de Mesmai, seigneur de Quincey, donnait +une fête autour de son château. Tout le peuple des campagnes y était +rassemblé, et se livrait à la joie, lorsqu'un baril de poudre, s'enflammant +tout à coup, produisit une explosion meurtrière. Cet accident, reconnu +depuis pour un effet de l'imprudence, et non de la trahison, fut imputé à +crime au sieur de Mesmai. Le bruit s'en répandit bientôt, et provoqua +partout les cruautés de ces paysans, endurcis par une vie misérable, et +rendus féroces par de longues souffrances. Les ministres vinrent en corps +faire à l'assemblée un tableau de l'état déplorable de la France, et lui +demander les moyens de rétablir l'ordre. Ces désastres de tout genre +s'étaient manifestés depuis le 14 juillet. Le mois d'août commençait, et il +devenait indispensable de rétablir l'action du gouvernement et des lois. +Mais pour le tenter avec succès, il fallait commencer la régénération de +l'état par la réforme des institutions qui blessaient le plus vivement le +peuple et le disposaient davantage à se soulever. Une partie de la nation, +soumise à l'autre, supportait une foule de droits appelés féodaux. Les uns, +qualifiés utiles, obligeaient les paysans à des redevances ruineuses; les +autres, qualifiés honorifiques, les soumettaient envers leurs seigneurs à +des respects et à des services humilians. C'étaient là les restes de la +barbarie féodale, dont l'abolition était due à l'humanité. Ces privilèges, +regardés comme des propriétés, appelés même de ce nom par le roi, dans la +déclaration du 23 juin, ne pouvaient être abolis par une discussion. Il +fallait, par un mouvement subit et inspiré, exciter les possesseurs à s'en +dépouiller eux-mêmes. + +L'assemblée discutait alors la fameuse déclaration des droits de l'homme. +On avait d'abord agité s'il en serait fait une, et on avait décidé le 4 +août au matin, qu'elle serait faite et placée en tête de la constitution. +Dans la soirée du même jour, le comité fit son rapport sur les troubles et +les moyens de les faire cesser. Le vicomte de Noailles et le duc +d'Aiguillon, tous deux membres de la noblesse, montent alors à la tribune, +et représentent que c'est peu d'employer la force pour ramener le peuple, +qu'il faut détruire la cause de ses maux, et que l'agitation qui en est la +suite sera aussitôt calmée. S'expliquant enfin plus clairement, ils +proposent d'abolir tous les droits vexatoires qui, sous le titre de droits +féodaux, écrasent les campagnes. M. Leguen de Kerendal, propriétaire dans +la Bretagne, se présente à la tribune, en habit de cultivateur, et fait un +tableau effrayant du régime féodal. Aussitôt la générosité excitée chez les +uns, l'orgueil engagé chez les autres, amènent un désintéressement subit; +chacun s'élance à la tribune pour abdiquer ses privilèges. La noblesse +donne le premier exemple; le clergé, non moins empressé, se hâte de le +suivre. Une espèce d'ivresse s'empare de l'assemblée; mettant de côté une +discussion superflue, et qui n'était certainement pas nécessaire pour +démontrer la justice de pareils sacrifices, tous les ordres, toutes les +classes, tous les possesseurs de prérogatives quelconques, se hâtent de +faire aussi leurs renonciations. Après les députés des premiers ordres, +ceux des communes viennent à leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant +immoler des privilèges personnels, ils offrent ceux des provinces et des +villes. L'égalité des droits, rétablie entre les individus, l'est ainsi +entre toutes les parties du territoire. Quelques-uns apportent des +pensions, et un membre du parlement, n'ayant rien à donner, promet son +dévouement à la chose publique. Les marches du bureau sont couvertes +de députés qui viennent déposer l'acte de leur renonciation; on se contente +pour le moment d'énumérer les sacrifices, et on remet au jour suivant la +rédaction des articles. L'entraînement était général; mais au milieu de cet +enthousiasme il était facile d'apercevoir que certains privilégiés peu +sincères voulaient pousser les choses au pire. Tout était à craindre de +l'effet de la nuit et de l'impulsion donnée, lorsque Lally-Tolendal, +apercevant le danger, fait passer un billet au président. «Il faut tout +redouter, lui dit-il, de l'entraînement de l'assemblée: levez la séance.» +Au même instant, un député s'élance vers lui, et, lui serrant la main avec +émotion, lui dit: «Livrez-nous la sanction royale, et nous sommes amis.» +Lally-Tolendal, sentant alors le besoin de rattacher la révolution au roi, +propose de le proclamer restaurateur de la liberté française. La +proposition est accueillie avec enthousiasme; un _Te Deum_ est décrété, et +on se sépare enfin vers le milieu de la nuit. + +On avait arrêté pendant cette nuit mémorable: + +L'abolition de la qualité de serf; + +La faculté de rembourser les droits seigneuriaux; + +L'abolition des juridictions seigneuriales; + +La suppression des droits exclusifs de chasse, de colombiers, de garenne, +etc.; + +Le rachat de la dîme; + +L'égalité des impôts; + +L'admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires; + +L'abolition de la vénalité des offices; + +La destruction de tous les privilèges de villes et de provinces; + +La réformation des jurandes; + +Et la suppression des pensions obtenues sans titres. + +Ces résolutions avaient été arrêtées sous forme générale, mais il restait à +les rédiger en décrets; et c'est alors que le premier élan de générosité +étant passé, chacun étant rendu à ses penchans, les uns devaient chercher à +étendre, les autres à resserrer les concessions obtenues. La discussion +devint vive, et une résistance tardive et mal entendue fit évanouir toute +reconnaissance. + +L'abolition des droits féodaux avait été convenue, mais il fallait +distinguer, entre ces droits, lesquels seraient abolis ou rachetés. En +abordant jadis le territoire, les conquérans, premiers auteurs de la +noblesse, avaient imposé aux hommes des services, et aux terres des +tributs. Ils avaient même occupé une partie du sol, et ne l'avaient que +successivement restitué aux cultivateurs, moyennant des rentes +perpétuelles. Une longue possession, suivie de transmissions nombreuses, +constituant la propriété, toutes les charges imposées aux hommes et aux +terres en avaient acquis le caractère. L'assemblée constituante était donc +réduite à attaquer les propriétés. Dans cette situation, ce n'était pas +comme plus ou moins bien acquises, mais comme plus ou moins onéreuses à la +société, qu'elle avait à les juger. Elle abolit les services personnels; et +plusieurs de ces services ayant été changés en redevance, elle abolit ces +redevances. Parmi les tributs imposés aux terres, elle supprima ceux qui +étaient évidemment le reste de la servitude, comme le droit imposé sur les +transmissions; et elle déclara rachetables toutes les rentes perpétuelles, +qui étaient le prix auquel la noblesse avait jadis cédé aux cultivateurs +une partie du territoire. Rien n'est donc plus absurde que d'accuser +l'assemblée constituante d'avoir violé les propriétés, puisque tout l'était +devenu; et il est étrange que la noblesse, les ayant si long-temps violées, +soit en exigeant des tributs, soit en ne payant pas les impôts, se montrât +tout à coup si rigoureuse sur les principes, quand il s'agissait de ses +prérogatives. Les justices seigneuriales furent aussi appelées propriétés, +puisque depuis des siècles elles étaient transmises en héritage; mais +l'assemblée ne s'en laissa pas imposer par ce titre, et les abolit, en +ordonnant cependant qu'elles fussent maintenues jusqu'à ce qu'on eût pourvu +à leur remplacement. + +Le droit exclusif de chasse fut aussi un objet de vives disputes. Malgré la +vaine objection que bientôt toute la population serait en armes, si le +droit de chasse était accordé, il fut rendu à chacun dans l'étendue de ses +champs. Les colombiers privilégiés furent également défendus. L'assemblée +décida que chacun pourrait en avoir, mais qu'à l'époque des moissons les +pigeons pourraient être tués, comme le gibier ordinaire, sur le territoire +qu'ils iraient parcourir. Toutes les capitaineries furent abolies, et on +ajouta cependant qu'il serait pourvu aux plaisirs personnels du roi, par +des moyens compatibles avec la liberté et la propriété. + +Un article excita surtout de violens débats, à cause des questions plus +importantes dont il était le prélude, et des intérêts qu'il attaquait: +c'est celui des dîmes. Dans la nuit du 4 août, l'assemblée avait déclaré +les dîmes rachetables. Au moment de la rédaction, elle voulut les abolir +sans rachat, en ayant soin d'ajouter qu'il serait pourvu par l'état à +l'entretien du clergé. Sans doute il y avait un défaut de forme dans cette +décision, car c'était revenir sur une résolution déjà prise. Mais Garat +répondit à cette objection que c'était là un véritable rachat, puisqu'au +lieu du contribuable c'était l'état qui rachetait la dîme, en se chargeant +de pourvoir aux besoins du clergé. L'abbé Sieyès, qu'on fut étonné de voir +parmi les défenseurs de la dîme, et qu'on ne jugea pas défenseur +désintéressé de cet impôt, convint, en effet, que l'état rachetait +véritablement la dîme, mais qu'il faisait un vol à la masse de la nation, +en lui faisant supporter une dette qui ne devait peser que sur les +propriétaires fonciers. Cette objection, présentée d'une manière +tranchante, fut accompagnée de ce mot si amer et depuis souvent répété: +«Vous voulez être libres, et vous ne savez pas être justes.» Quoique Sieyès +ne crût pas qu'il fût possible de répondre à cette objection, la réponse +était facile. La dette du culte est celle de tous; convient-il de la faire +supporter aux propriétaires fonciers plutôt qu'à l'universalité des +contribuables? C'est à l'état à en juger. Il ne vole personne en faisant de +l'impôt la répartition qu'il juge la plus convenable. La dîme, en écrasant +les petits propriétaires, détruisait l'agriculture; l'état devait donc +déplacer cet impôt; c'est ce que Mirabeau prouva avec la dernière évidence. +Le clergé, qui préférait la dîme parce qu'il prévoyait bien que le salaire +adjugé par l'état serait mesuré sur ses vrais besoins, se prétendit +propriétaire de la dîme par des concessions immémoriales; il renouvela +cette raison si répétée de la longue possession qui ne prouve rien, car +tout, jusqu'à la tyrannie, serait légitimé par la possession. On lui +répondit que la dîme n'était qu'un usufruit; qu'elle n'était point +transmissible, et n'avait pas les principaux caractères de la propriété; +qu'elle était évidemment un impôt établi en sa faveur, et que cet impôt, +l'état se chargeait de le changer en un autre. L'orgueil du clergé fut +révolté de l'idée de recevoir un salaire, il s'en plaignit avec violence; +et Mirabeau, qui excellait à lancer des traits décisifs de raison et +d'ironie, répondit aux interrupteurs qu'il ne connaissait que trois moyens +d'exister dans la société: être ou voleur, ou mendiant, ou salarié. Le +clergé sentit qu'il lui convenait d'abandonner ce qu'il ne pouvait plus +défendre. Les curés surtout, sachant qu'ils avaient tout à gagner de +l'esprit de justice qui régnait dans l'assemblée, et que c'était l'opulence +des prélats qu'on voulait particulièrement attaquer, furent les premiers à +se désister. L'abolition entière des dîmes fut donc décrétée, sous la +condition que l'état se chargerait des frais du culte, mais qu'en attendant +la dîme continuerait d'être perçue. Cette dernière clause pleine d'égards +devint, il est vrai, inutile. Le peuple ne voulut plus payer, mais il ne le +voulait déjà plus, même avant le décret, et quand l'assemblée abolit le +régime féodal, il était déjà renversé de fait. Le 13 août, tous les +articles furent présentés au monarque, qui accepta le titre de restaurateur +de la liberté française, et assista au _Te Deum_, ayant à sa droite le +président, et à sa suite tous les députés. + +Ainsi fut consommée la plus importante réforme de la révolution. +L'assemblée avait montré autant de force que de mesure. Malheureusement un +peuple ne sait jamais rentrer avec modération dans l'exercice de ses +droits. Des violences atroces furent commises dans tout le royaume. Les +châteaux continuèrent d'être incendiés, les campagnes furent inondées par +des chasseurs qui s'empressaient d'exercer des droits si nouveaux pour eux. +Ils se répandirent dans les champs naguère réservés aux plaisirs de leurs +seuls oppresseurs, et commirent d'affreuses dévastations. Toute usurpation +a un cruel retour, et celui qui usurpe devrait y songer, du moins pour ses +enfans, qui presque toujours portent sa peine. De nombreux accidens eurent +lieu. Dès le 7 du mois d'août, les ministres s'étaient de nouveau présentés +à l'assemblée pour lui faire un rapport sur l'état du royaume. Le +gardes-des-sceaux avait dénoncé les désordres alarmans qui avaient éclaté; +Necker avait révélé le déplorable état des finances. L'assemblée reçut ce +double message avec tristesse, mais sans découragement. Le 10, elle rendit +un décret sur la tranquillité publique, par lequel les municipalités +étaient chargées de veiller au maintien de l'ordre, en dissipant tous les +attroupemens séditieux. Elles devaient livrer les simples perturbateurs aux +tribunaux, mais emprisonner ceux qui avaient répandu des alarmes, allégué +de faux ordres, ou excité des violences, et envoyer la procédure à +l'assemblée nationale, pour qu'on pût remonter à la cause des troubles. Les +milices nationales et les troupes réglées étaient mises à la disposition +des municipalités, et elles devaient prêter serment d'être fidèles à la +nation, au roi et à la loi, etc. C'est ce serment qui fut appelé depuis le +serment civique. + +Le rapport de Necker sur les finances fut extrêmement alarmant. C'était le +besoin des subsides qui avait fait recourir à une assemblée nationale; +cette assemblée à peine réunie était entrée en lutte avec le pouvoir, et, +ne songeant qu'au besoin pressant d'établir des garanties, elle avait +négligé celui d'assurer les revenus de l'état. Necker seul avait tout le +souci des finances. Tandis que Bailly, chargé des subsistances de la +capitale, était dans les plus cruelles angoisses, Necker, tourmenté de +besoins moins pressans, mais bien plus étendus, Necker, enfermé dans ses +pénibles calculs, dévoré de mille peines, s'efforçait de pourvoir à la +détresse publique; et, tandis qu'il ne songeait qu'à des questions +financières, il ne comprenait pas que l'assemblée ne songeât qu'à des +questions politiques. Necker et l'assemblée, préoccupés chacun de leur +objet, n'en voyaient pas d'autres. Cependant, si les alarmes de Necker +étaient justifiées par la détresse actuelle, la confiance de l'assemblée +l'était par l'élévation de ses vues. Cette assemblée, embrassant la France +et son avenir, ne pouvait pas croire que ce beau royaume, obéré un instant, +fût à jamais frappé d'indigence. + +Necker, en entrant au ministère, en août 1788, ne trouva que 400,000 francs +au trésor. Il avait, à force de soins, pourvu au plus pressant; et depuis, +les circonstances avaient accru les besoins en diminuant les ressources. Il +avait fallu acheter des blés, les revendre au-dessous du prix coûtant, +faire des aumônes considérables, établir des travaux publics pour occuper +des ouvriers. Il était sorti du trésor, pour ce dernier objet, jusqu'à +12,000 francs par jour. En même temps que les dépenses s'étaient +augmentées, les recettes avaient baissé. La réduction du prix du sel, le +retard des paiemens, et souvent le refus absolu d'acquitter des impôts, la +contrebande à force armée, la destruction des barrières, le pillage même +des registres et le meurtre des commis, avaient anéanti une partie des +revenus. En conséquence, Necker demanda un emprunt de trente millions. La +première impression fut si vive, qu'on voulut voter l'emprunt par +acclamation; mais ce premier mouvement se calma bientôt. On témoigna de la +répugnance pour de nouveaux emprunts, et on commit une espèce de +contradiction en invoquant les cahiers auxquels on avait déjà renoncé, et +qui défendaient de consentir l'impôt avant d'avoir fait la constitution; on +alla même jusqu'à faire le calcul des sommes reçues depuis l'année +précédente, comme si on s'était défié du ministre. Cependant la nécessité +de pourvoir aux besoins de l'état fit adopter l'emprunt; mais on changea le +plan du ministre, et on réduisit l'intérêt à quatre et demi pour cent, par +la fausse espérance d'un patriotisme qui était dans la nation, mais qui +ne pouvait se trouver chez les prêteurs de profession, les seuls qui se +livrent ordinairement à ces sortes de spéculations financières. Cette +première faute fut une de celles que commettent ordinairement les +assemblées, quand elles remplacent les vues immédiates du ministre qui +agit, par les vues générales de douze cents esprits qui spéculent. Il fut +facile d'apercevoir aussi que l'esprit de la nation commençait déjà à ne +plus s'accommoder de la timidité du ministre. + +Après ces soins indispensables donnés à la tranquillité publique et aux +finances, on s'occupa de la déclaration des droits. La première idée en +avait été fournie par Lafayette, qui lui-même l'avait empruntée aux +Américains. Cette discussion, interrompue par la révolution du 14 juillet, +renouvelée au 1er août, interrompue de nouveau par l'abolition du régime +féodal, fut reprise et définitivement arrêtée le 12 août. Cette idée avait +quelque chose d'imposant qui saisit l'assemblée. L'élan des esprits les +portait à tout ce qui avait de la grandeur; cet élan produisait leur bonne +foi, leur courage, leurs bonnes et leurs mauvaises résolutions. Ils +saisirent donc cette idée, et voulurent la mettre à exécution. S'il ne +s'était agi que d'énoncer quelques principes particulièrement méconnus par +l'autorité dont on venait de secouer le joug, comme le vote de l'impôt, la +liberté religieuse, la liberté de la presse, la responsabilité +ministérielle, rien n'eût été plus facile. Ainsi avaient fait jadis +l'Amérique et l'Angleterre. La France aurait pu exprimer en quelques +maximes nettes et positives les nouveaux principes qu'elle imposait à son +gouvernement; mais la France, rompant avec le passé, et voulant remonter à +l'état de nature, dut aspirer à donner une déclaration complète de tous les +droits de l'homme et du citoyen. On parla d'abord de la nécessité et du +danger d'une pareille déclaration. On discuta beaucoup et inutilement sur +ce sujet, car il n'y avait ni utilité ni danger à faire une déclaration +composée de formules auxquelles le peuple ne comprenait rien; elle n'était +quelque chose que pour un certain nombre d'esprits philosophiques, qui ne +prennent pas une grande part aux séditions populaires. Il fut enfin décidé +qu'elle serait faite et placée en tête de l'acte constitutionnel. Mais il +fallait la rédiger, et c'était là le plus difficile. Qu'est-ce qu'un droit? +c'est ce qui est dû aux hommes. Or, tout le bien qu'on peut leur faire leur +est dû; toute mesure sage de gouvernement est donc un droit. Aussi tous les +projets proposés renfermaient la définition de la loi, la manière dont elle +doit se faire, le principe de la souveraineté, etc. On objectait que ce +n'était pas là des droits, mais des maximes générales. Cependant il +importait d'exprimer ces maximes. Mirabeau, impatienté, s'écria enfin: +«N'employez pas le mot de droits, mais dites: Dans l'intérêt de tous, il a +été déclaré....» Néanmoins on préféra le titre plus imposant de déclaration +des droits, sous lequel on confondit des maximes, des principes, des +définitions. Du tout on composa la déclaration célèbre placée en tête de la +constitution de 91. Au reste, il n'y avait là qu'un mal, celui de perdre +quelques séances à un lieu commun philosophique. Mais qui peut reprocher +aux esprits de s'enivrer de leur objet? Qui a le droit de mépriser +l'inévitable préoccupation des premiers instans? + +Il était temps de commencer enfin les travaux de la constitution. La +fatigue des préliminaires était générale, et déjà on agitait hors de +l'assemblée les questions fondamentales. La constitution anglaise était le +modèle qui s'offrait naturellement à beaucoup d'esprits, puisqu'elle était +la transaction intervenue en Angleterre, à la suite d'un débat semblable, +entre le roi, l'aristocratie et le peuple. Cette constitution consistait +essentiellement dans l'établissement de deux chambres et dans la sanction +royale. Les esprits dans leur premier élan vont aux idées les plus simples: +un peuple qui déclare sa volonté, un roi qui l'exécute, leur paraissait la +seule forme légitime de gouvernement. Donner à l'aristocratie une part +égale à celle de la nation, au moyen d'une chambre-haute; conférer au roi +le droit d'annuler la volonté nationale, au moyen de la sanction, leur +semblait une absurdité. _La nation veut, le roi fait_: les esprits ne +sortaient pas de ces élémens simples, et ils croyaient vouloir la +monarchie, parce qu'ils laissaient un roi comme exécuteur des volontés +nationales. La monarchie réelle, telle qu'elle existe même dans les états +réputés libres, est la domination d'un seul, à laquelle on met des bornes +au moyen du concours national. La volonté du prince y fait réellement +presque tout, et celle de la nation est réduite à empêcher le mal, soit en +disputant sur l'impôt, soit en concourant pour un tiers à la loi. Mais dès +l'instant que la nation peut ordonner tout ce qu'elle veut, sans que le roi +puisse s'y opposer par le _veto_, le roi n'est plus qu'un magistrat. C'est +alors la république avec un seul consul au lieu de plusieurs. Le +gouvernement de Pologne, quoiqu'il y eût un roi, ne fut jamais nommé une +monarchie, mais une république; il y avait aussi un roi à Lacédémone. + +La monarchie bien entendue exige donc de grandes concessions de la part des +esprits. Mais ce n'est pas après une longue nullité et dans leur premier +enthousiasme qu'ils sont disposés à les faire. Aussi la république était +dans les opinions sans y être nommée, et on était républicain sans le +croire. + +On ne s'expliqua point nettement dans la discussion: aussi, malgré le génie +et le savoir répandus dans l'assemblée, la question fut mal traitée et peu +entendue. Les partisans de la constitution anglaise, Necker, Mounier, +Lally, ne surent pas voir en quoi devait consister la monarchie; et quand +ils l'auraient vu, ils n'auraient pas osé dire nettement à l'assemblée que +la volonté nationale ne devait point être toute-puissante, et qu'elle +devait empêcher plutôt qu'agir. Ils s'épuisèrent à dire qu'il fallait que +le roi pût arrêter les usurpations d'une assemblée; que pour bien exécuter +la loi, et l'exécuter volontiers, il fallait qu'il y eût coopéré; et +qu'enfin il devait exister des rapports entre les pouvoirs exécutif et +législatif. Ces raisons étaient mauvaises ou tout au moins faibles. Il +était ridicule en effet, en reconnaissant la souveraineté nationale, de +vouloir lui opposer la volonté unique du roi[4]. + +Ils défendaient mieux les deux chambres, parce qu'en effet, même dans une +république, il y a de hautes classes qui doivent s'opposer au mouvement +trop rapide des classes qui s'élèvent, en défendant les institutions +anciennes contre les institutions nouvelles. Mais cette chambre-haute, plus +indispensable encore que la prérogative royale, puisqu'il n'y a pas +d'exemple de république sans un sénat, était plus repoussée que la +sanction, parce qu'on était plus irrité contre l'aristocratie que contre la +royauté. La chambre-haute était impossible alors, parce que personne n'en +voulait: la petite noblesse s'y opposait, parce qu'elle n'y pouvait trouver +place; les privilégiés désespérés, parce qu'ils désiraient le pire en +toutes choses; le parti populaire, parce qu'il ne voulait pas laisser à +l'aristocratie un poste d'où elle dominerait la volonté nationale. Mounier, +Lally, Necker étaient presque seuls à désirer cette chambre-haute. Sieyès, +par l'erreur d'un esprit absolu, ne voulait ni des deux chambres ni de la +sanction royale. Il concevait la société tout unie: selon lui la masse, +sans distinction de classes, devait être chargée de vouloir, et le roi, +comme magistrat unique, chargé d'exécuter. Aussi était-il de bonne foi +quand il disait que la monarchie ou la république étaient la même chose, +puisque la différence n'était pour lui que dans le nombre des magistrats +chargés de l'exécution. Le caractère d'esprit de Sieyès était +l'enchaînement, c'est-à-dire la liaison rigoureuse de ses propres idées. Il +s'entendait avec lui-même, mais ne s'entendait ni avec la nature des choses +ni avec les esprits différens du sien. Il les subjuguait par l'empire de +ses maximes absolues, mais les persuadait rarement; aussi, ne pouvant ni +morceler ses systèmes, ni les faire adopter en entier, il devait bientôt +concevoir de l'humeur. Mirabeau, esprit juste, prompt, souple, n'était pas +plus avancé en fait de science politique que l'assemblée elle-même; il +repoussait les deux chambres, non point par conviction, mais par la +connaissance de leur impossibilité actuelle, et par haine de +l'aristocratie. Il défendait la sanction par un penchant monarchique; et il +s'y était engagé dès l'ouverture des états, en disant que, sans la +sanction, il aimerait mieux vivre à Constantinople qu'à Paris. Barnave, +Duport et Lameth ne pouvaient vouloir la même chose que Mirabeau. Ils +n'admettaient ni la chambre-haute, ni la sanction royale; mais ils +n'étaient pas aussi obstinés que Sieyès, et consentaient à modifier leur +opinion, en accordant au roi et à la chambre-haute un simple _veto_ +suspensif, c'est-à-dire le pouvoir de s'opposer temporairement à la volonté +nationale, exprimée dans la chambre-basse. + +Les premières discussions s'engagèrent le 28 et le 29 août. Le parti +Barnave voulut traiter avec Mounier, que son opiniâtreté faisait chef du +parti de la constitution anglaise. C'était le plus inflexible qu'il fallait +gagner, et c'est à lui qu'on s'adressa. Des conférences eurent lieu. Quand +on vit qu'il était impossible de changer une opinion devenue en lui +une habitude d'esprit, on consentit alors à ces formes anglaises qu'il +chérissait tant, mais à condition qu'en opposant à la chambre populaire une +chambre-haute et le roi, on ne donnerait aux deux qu'un _veto_ suspensif, +et qu'en outre le roi ne pourrait pas dissoudre l'assemblée. Mounier fit la +réponse d'un homme convaincu: il dit que la vérité ne lui appartenait pas, +et qu'il ne pouvait en sacrifier une partie pour sauver l'autre. Il perdit +ainsi les deux institutions, en ne voulant pas les modifier. Et s'il était +vrai, ce qu'on verra n'être pas, que la constitution de 91, par la +suppression de la chambre-haute, ruina le trône, Mounier aurait de grands +reproches à se faire. Mounier n'était pas passionné, mais obstiné; il était +aussi absolu dans son système que Sieyès dans le sien, et préférait tout +perdre plutôt que de céder quelque chose. Les négociations furent rompues +avec humeur. On avait menacé Mounier de Paris, de l'opinion publique, et on +partit, dit-il, pour aller exercer l'influence dont on l'avait menacé[5]. + +Ces questions divisaient le peuple comme les représentans, et, sans les +comprendre, il ne se passionnait pas moins pour elles. On les avait toutes +résumées sous le mot si court et si expéditif de _veto_. On voulait, ou on +ne voulait pas le _veto_, et cela signifiait qu'on voulait ou qu'on ne +voulait pas la tyrannie. Le peuple, sans même entendre cela, prenait le +_veto_ pour un impôt qu'il fallait abolir, ou pour un ennemi qu'il fallait +pendre, et il voulait le mettre à la lanterne[6]. + +Le Palais-Royal était surtout dans la plus grande fermentation. Là se +réunissaient des hommes ardens, qui, ne pouvant pas même supporter les +formes imposées dans les districts, montaient sur une chaise, prenaient la +parole sans la demander, étaient sifflés ou portés en triomphe par un +peuple immense, qui allait exécuter ce qu'ils avaient proposé. Camille +Desmoulins, déjà nommé dans cette histoire, s'y distinguait par la verve, +l'originalité et le cynisme de son esprit; et, sans être cruel, il +demandait des cruautés. On y voyait encore Saint-Hurugue, ancien marquis, +détenu long-temps à la Bastille pour des différends de famille, et irrité +contre l'autorité jusqu'à l'aliénation. Là, chaque jour, ils répétaient +tous qu'il fallait aller à Versailles, pour y demander compte au roi et à +l'assemblée de leur hésitation à faire le bien du peuple. Lafayette avait +la plus grande peine à les contenir par des patrouilles continuelles. La +garde nationale était déjà accusée d'aristocratie. «Il n'y avait pas, +disait Desmoulins, de patrouille au Céramique.» Déjà même le nom de +Cromwell avait été prononcé à côté de celui de Lafayette. Un jour, le +dimanche 30 août, une motion est faite au Palais-Royal; Mounier y est +accusé, Mirabeau y est présenté comme en danger, et l'on propose d'aller à +Versailles veiller sur les jours de ce dernier. Mirabeau cependant +défendait la sanction, mais sans cesser son rôle de tribun populaire, sans +le paraître moins aux yeux de la multitude. Saint-Hurugue, à la tête de +quelques exaltés, se porte sur la route de Versailles. Ils veulent, +disent-ils, engager l'assemblée à casser ses infidèles représentans pour +en nommer d'autres, et supplier le roi et le dauphin de venir à Paris se +mettre en sûreté au milieu du peuple. Lafayette accourt, les arrête, et les +oblige de rebrousser chemin. Le lendemain lundi 31, ils se réunissent de +nouveau. Ils font une adresse à la commune, dans laquelle ils demandent la +convocation des districts pour improuver le _veto_ et les députés qui le +soutiennent, pour les révoquer et en nommer d'autres à leur place. La +commune les repousse deux fois avec la plus grande fermeté. + +Pendant ce temps l'agitation régnait dans l'assemblée. Les mécontens +avaient écrit aux principaux députés des lettres pleines de menaces et +d'invectives; l'une d'elles était signée du nom de Saint-Hurugue. Le lundi +31, à l'ouverture de la séance, Lally dénonça une députation qu'il avait +reçue du Palais-Royal. Cette députation l'avait engagé à se séparer des +mauvais citoyens qui défendaient le _veto_, et elle avait ajouté qu'une +armée de vingt mille hommes était prête à marcher. Mounier lut aussi des +lettres qu'il avait reçues de son côté, proposa de poursuivre les auteurs +secrets de ces machinations, et pressa l'assemblée d'offrir cinq cent mille +francs à celui qui les dénoncerait. La lutte fut tumultueuse. Duport +soutint qu'il n'était pas de la dignité de l'assemblée de s'occuper de +pareils détails. Mirabeau lut des lettres qui lui étaient aussi adressées, +et dans lesquelles les ennemis de la cause populaire ne le traitaient pas +mieux que Mounier. L'assemblée passa à l'ordre du jour, et Saint-Hurugue, +signataire de l'une des lettres dénoncées, fut enfermé par ordre de la +commune. + +On discutait à la fois les trois questions de la permanence des assemblées, +des deux chambres, et du _veto_. La permanence fut votée à la presque +unanimité. On avait trop souffert de la longue interruption des assemblées +nationales, pour ne pas les rendre permanentes. On passa ensuite à la +grande question de l'unité du corps législatif. Les tribunes étaient +occupées par un public nombreux et bruyant. Beaucoup de députés se +retiraient. Le président, qui était alors l'évêque de Langres, s'efforce +en vain de les retenir; ils sortent en grand nombre. De toutes parts on +demande à grands cris d'aller aux voix. Lally réclame encore une fois la +parole: on la lui refuse, en accusant le président de l'avoir envoyé à la +tribune; un membre va même jusqu'à demander au président s'il n'est pas las +de fatiguer l'assemblée. Offensé de ces paroles, le président quitte le +fauteuil, et la discussion est encore remise. Le lendemain 10 septembre, on +lit une adresse de la ville de Rennes, déclarant le _veto_ inadmissible, +traîtres à la patrie ceux qui le voteraient. Mounier et les siens +s'irritent, et proposent de gourmander la municipalité. Mirabeau répond que +l'assemblée n'est pas chargée de donner des leçons à des officiers +municipaux, et qu'il faut passer à l'ordre du jour. La question des deux +chambres est enfin mise aux voix, et, au bruit des applaudissemens, l'unité +de l'assemblée est décrétée. Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf voix se +déclarent pour une chambre, quatre-vingt-neuf pour deux; cent vingt-deux +voix sont perdues, par l'effet de la crainte inspirée à beaucoup de +députés. Enfin arrive la question du _veto_. On avait trouvé un terme +moyen, celui du _veto_ suspensif, qui n'arrêtait que temporairement la loi, +pendant une ou plusieurs législatures. On considérait cela comme un appel +au peuple, parce que le roi, recourant à de nouvelles assemblées, et leur +cédant si elles persistaient, semblait en appeler réellement à l'autorité +nationale. Mounier et les siens s'y opposèrent; ils avaient raison dans le +système de la monarchie anglaise, où le roi consulte la représentation +nationale et n'obéit jamais; mais ils avaient tort dans la situation +où ils s'étaient placés. Ils n'avaient voulu, disaient-ils, qu'empêcher une +résolution précipitée. Or le _veto_ suspensif produisait cet effet aussi +Bien que le _veto_ absolu. Si la représentation persistait, la volonté +nationale devenait manifeste; et, en admettant sa souveraineté, il était +difficile de lui résister indéfiniment. + +Le ministère sentit en effet que le _veto_ suspensif produisait +matériellement l'effet du _veto_ absolu, et Necker conseilla au roi de se +donner les avantages d'un sacrifice volontaire, en adressant un mémoire à +l'assemblée, dans lequel il demandait le _veto_ suspensif. Le bruit s'en +répandit, et on connut d'avance le but et l'esprit du mémoire. Il fut +présenté le 11 septembre; chacun en connaissait le contenu. Il semble que +Mounier, soutenant l'intérêt du trône, aurait dû n'avoir pas d'autres vues +que le trône lui-même; mais les partis ont bientôt un intérêt distinct de +ceux qu'ils servent. Mounier repoussa cette communication, en disant que, +si le roi renonçait à une prérogative utile à la nation, on devait la lui +donner malgré lui et dans l'intérêt public. Les rôles furent renversés, et +les adversaires du roi soutinrent ici son intervention; mais leur effort +fut inutile, et le mémoire fut durement repoussé. On s'expliqua de nouveau +nécessaire pour la constitution. Après avoir spécifié que le pouvoir +constituant était supérieur aux pouvoirs constitués, il fut établi que la +sanction ne pourrait s'exercer que sur les actes législatifs, mais point du +tout sur les actes constitutifs, et que les derniers ne seraient que +promulgués. Six cent soixante-treize voix se déclarèrent pour le _veto_ +suspensif, trois cent vingt-cinq pour le _veto_ absolu. Ainsi furent +résolus les articles fondamentaux de la nouvelle constitution. Meunier et +Lally-Tolendal donnèrent aussitôt leur démission de membres du comité de +constitution. + +On avait porté jusqu'ici une foule de décrets sans jamais en offrir aucun à +l'acceptation royale. Il fut résolu de présenter au roi les articles du 4 +août. La question était de savoir si on demanderait la sanction ou la +simple promulgation, en les considérant comme législatifs ou constitutifs. +Maury et même Lally-Tolendal eurent la maladresse de soutenir qu'ils +étaient législatifs, et de requérir la sanction, comme s'ils eussent +attendu quelque obstacle de la puissance royale. Mirabeau, avec une rare +justesse, soutint que les uns abolissaient le régime féodal et étaient +éminemment constitutifs; que les autres étaient une pure munificence de la +noblesse et du clergé, et que sans doute le clergé et la noblesse ne +voulaient pas que le roi pût révoquer leurs libéralités. Chapelier ajouta +qu'il ne fallait pas même supposer le consentement du roi nécessaire, +puisqu'il les avait approuvés déjà, en acceptant le titre de restaurateur +de la liberté française, et en assistant au _Te Deum_. En conséquence on +pria le roi de faire une simple promulgation[7]. + +Un membre proposa tout à coup l'hérédité de la couronne et l'inviolabilité +de la personne royale. L'assemblée, qui voulait sincèrement du roi comme +son premier magistrat héréditaire, vota ces deux articles par acclamation. +On proposa l'inviolabilité de l'héritier présomptif; mais le duc de +Mortemart remarqua aussitôt que les fils avaient quelquefois essayé de +détrôner leur père, et qu'il fallait se laisser le moyen de les frapper. +Sur ce motif, la proposition fut rejetée. Le député Arnoult, à propos de +l'article sur l'hérédité de mâle en mâle et de branche en branche, proposa +de confirmer les renonciations de la branche d'Espagne, faites dans le +traité d'Utrecht. On soutint qu'il n'y avait pas lieu à délibérer, parce +qu'il ne fallait pas s'aliéner un allié fidèle; Mirabeau se rangea de cet +avis, et l'assemblée passa à l'ordre du jour. Tout à coup Mirabeau, pour +faire une expérience qui a été mal jugée, voulut ramener la question qu'il +avait contribué lui-même à éloigner. La maison d'Orléans se trouvait en +concurrence avec la maison d'Espagne, dans le cas d'extinction de la +branche régnante. Mirabeau avait vu un grand acharnement à passer à l'ordre +du jour. Étranger au duc d'Orléans quoique familier avec lui, comme il +savait l'être avec tout le monde, il voulait néanmoins connaître l'état +des partis, et voir quels étaient les amis et les ennemis du duc. La +question de la régence se présentait: en cas de minorité, les frères du roi +ne pouvaient pas être tuteurs de leur neveu, puisqu'ils étaient héritiers +du pupille royal, et par conséquent peu intéressés à sa conservation. La +régence appartenait donc au plus proche parent; c'était ou la reine, ou le +duc d'Orléans, ou la famille d'Espagne. Mirabeau propose donc de ne donner +la régence qu'à un homme né en France. «La connaissance, dit-il, que j'ai +de la géographie de l'assemblée, le point d'où sont partis les cris +d'ordre du jour, me prouvent qu'il ne s'agit de rien moins ici que d'une +domination étrangère, et que la proposition de ne pas délibérer, en +apparence espagnole, est peut-être une proposition autrichienne.» Les +cris s'élèvent à ces mots; la discussion recommence avec une violence +extraordinaire; tous les opposans demandent encore l'ordre du jour. En +vain Mirabeau leur répète-t-il à chaque instant qu'ils ne peuvent avoir +qu'un motif, celui d'amener en France une domination étrangère; ils ne +répondent point, parce qu'en effet ils préféreraient l'étranger au duc +d'Orléans. Enfin, après une discussion de deux jours, on déclara de +nouveau qu'il n'y avait pas lieu à délibérer. Mais Mirabeau avait obtenu +ce qu'il voulait, en voyant se dessiner les partis. Cette tentative ne +pouvait manquer de le faire accuser, et il passa dès lors pour un agent du +parti d'Orléans[8]. + +Tout agitée encore de cette discussion, l'assemblée reçut la réponse du roi +aux articles du 4 août. Le roi en approuvait l'esprit, ne donnait à +quelques-uns qu'une adhésion conditionnelle, dans l'espoir qu'on les +modifierait en les faisant exécuter; il renouvelait sur la plupart les +objections faites dans la discussion, et repoussées par l'assemblée. +Mirabeau reparut encore à la tribune: «Nous n'avons pas, dit-il, examiné la +supériorité du pouvoir constituant sur le pouvoir exécutif; nous avons en +quelque sorte jeté un voile sur ces questions (l'assemblée en effet avait +expliqué en sa faveur la manière dont elles devaient être entendues, sans +rien décréter à cet égard); mais si l'on combat notre puissance +constituante, on nous obligera à la déclarer. Qu'on en agisse franchement +et sans mauvaise foi. Nous convenons des difficultés de l'exécution, mais +nous ne l'exigeons pas. Ainsi nous demandons l'abolition des offices, mais +en indiquant pour l'avenir le remboursement et l'hypothèque du +remboursement; nous déclarons l'impôt qui sert de salaire au clergé +destructif de l'agriculture, mais en attendant son remplacement nous +ordonnons la perception de la dîme; nous abolissons les justices +seigneuriales, mais en les laissant exister jusqu'à ce que d'autres +tribunaux soient établis. Il en est de même des autres articles; ils ne +renferment tous que des principes qu'il faut rendre irrévocables en les +promulguant. D'ailleurs, fussent-ils mauvais, les imaginations sont en +possession de ces arrêtés, on ne peut plus les leur refuser. Répétons +ingénument au roi ce que le fou de Philippe II disait à ce prince si +absolu: «Que ferais-tu, Philippe, si tout le monde disait oui quand tu dis +non?» + +L'assemblée ordonna de nouveau à son président de retourner vers le roi, +pour lui demander sa promulgation. Le roi l'accorda. De son côté, +l'assemblée délibérant sur la durée du _veto_ suspensif, l'étendit +à deux législatures; mais elle eut le tort de laisser voir que c'était en +quelque sorte une récompense donnée à Louis XVI, pour les concessions +qu'il venait de faire à l'opinion. + +Tandis qu'au milieu des obstacles suscités par la mauvaise volonté des +privilégiés et par les emportemens populaires, l'assemblée poursuivait son +but, d'autres embarras s'accumulaient devant elle, et ses ennemis en +triomphaient. Ils espéraient qu'elle serait arrêtée par la détresse des +finances, comme l'avait été la cour elle-même. Le premier emprunt de trente +millions n'avait pas réussi: un second de quatre-vingts, ordonné sur une +nouvelle proposition de Necker[9], n'avait pas eu un résultat plus heureux. + +«Discutez, dit un jour M. Degouy d'Arcy, laissez s'écouler les délais, et +à l'expiration des délais, nous ne serons plus... Je vais vous apprendre +des vérités terribles.--A l'ordre! à l'ordre! s'écrient les uns.--Non, non, +parlez! répondent les autres.» Un député se lève: «Continuez, dit-il à M. +Degouy, répandez l'alarme et la terreur! Eh bien! qu'en arrivera-t-il? nous +donnerons une partie de notre fortune, et tout sera fini.» M. Degouy +continue: «Les emprunts que vous avez votés n'ont rien fourni; il n'y a pas +dix millions au trésor.» A ces mots, on l'entoure de nouveau, on le blâme, +on lui impose silence. Le duc d'Aiguillon, président du comité des +finances, le dément en prouvant qu'il devait y avoir vingt-deux millions +dans les caisses de l'état. Cependant on décrète que les samedis et +vendredis seront spécialement consacrés aux finances. + +Necker arrive enfin. Tout souffrant de ses efforts continuels, il +renouvelle ses éternelles plaintes; il reproche à l'assemblée de n'avoir +rien fait pour les finances, après cinq mois de travail. Les deux emprunts +n'avaient pas réussi, parce que les troubles avaient détruit le crédit. Les +capitaux se cachaient; ceux de l'étranger n'avaient point paru dans les +emprunts proposés. L'émigration, l'éloignement des voyageurs, avaient +encore diminué le numéraire; et il n'en restait pas même assez pour les +besoins journaliers. Le roi et la reine avaient été obligés d'envoyer leur +vaisselle à la Monnaie. En conséquence Necker demande une contribution du +quart du revenu, assurant que ces moyens lui paraissent suffisans. Un +comité emploie trois jours à examiner ce plan, et l'approuve entièrement. +Mirabeau, ennemi connu du ministre, prend le premier la parole, pour +engager l'assemblée à consentir ce plan sans le discuter. «N'ayant pas, +dit-il, le temps de l'apprécier, elle ne doit pas se charger de la +responsabilité de l'événement, en approuvant ou en improuvant les moyens +proposés.» D'après ce motif il conseille de voter de suite et de confiance. +L'assemblée entraînée adhère à cette proposition, et ordonne à Mirabeau de +se retirer pour rédiger le décret. Cependant l'enthousiasme se calme, les +ennemis du ministre prétendent trouver des ressources où il n'en a pas vu. +Ses amis au contraire attaquent Mirabeau, et se plaignent de ce qu'il a +voulu l'écraser de la responsabilité des évènemens. Mirabeau rentre et lit +son décret. «Vous poignardez le plan du ministre!» s'écrie M. de Virieu. +Mirabeau, qui ne savait jamais reculer sans répondre, avoue franchement ses +motifs; il convient qu'on le devine quand on a dit qu'il voulait faire +peser sur M. Necker seul la responsabilité des évènemens; il dit qu'il n'a +point l'honneur d'être son ami; mais que, fût-il son ami le plus tendre, +citoyen avant tout, il n'hésiterait pas à le compromettre, lui, plutôt que +l'assemblée; qu'il ne croit pas que le royaume fût en péril quand M. Necker +se serait trompé, et qu'au contraire le salut public serait très compromis +si l'assemblée avait perdu son crédit et manqué une opération décisive. Il +propose ensuite une adresse pour exciter le patriotisme national et appuyer +le projet du ministre. + +On l'applaudit, mais on discute encore. On fait mille propositions, et le +temps s'écoule en vaines subtilités. Fatigué de tant de contradictions, +frappé de l'urgence des besoins, il remonte une dernière fois à la tribune, +s'en empare, fixe de nouveau la question avec une admirable netteté, et +montre l'impossibilité de se soustraire à la nécessité du moment. Son génie +s'enflammant alors, il peint les horreurs de la banqueroute; il la présente +comme un impôt désastreux qui, au lieu de peser légèrement sur tous, ne +pèse que sur quelques-uns qu'elle écrase; il la montre comme un gouffre où +l'on précipite des victimes vivantes, et qui ne se referme pas même après +les avoir dévorées, car on n'en doit pas moins, même après avoir refusé de +payer. Remplissant enfin l'assemblée de terreur: «L'autre jour, dit-il, à +propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, on s'est écrié: Catilina est +aux portes de Rome, et vous délibérez! et certes, il n'y avait ni Catilina, +ni péril, ni Rome; et aujourd'hui la hideuse banqueroute est là, elle +menace de consumer, vous, votre honneur, vos fortunes, et vous +délibérez[10]!» + +A ces mots, l'assemblée transportée se lève en poussant des cris +d'enthousiasme. Un député veut répondre; il s'avance, mais, effrayé de sa +tâche, il demeure immobile et sans voix. Alors l'assemblée déclare que, ouï +le rapport du comité, elle adopte de confiance le plan du ministre des +finances. C'était là un bonheur d'éloquence; mais il ne pouvait arriver +qu'à celui qui avait tout à la fois la raison et les passions de Mirabeau. + + +NOTES: + +[1] Il avait été nommé à ce poste le 15 juillet, à l'Hôtel-de-Ville. +[2] Ces scènes eurent lieu le 22 juillet. +[3] Ce club s'était formé dans les derniers jours de juin. Il s'appela +plus tard _Société des amis de la Constitution_. +[4] Voyez la note 5 à la fin du volume. +[5] Voyez la note 6 à la fin du volume. +[6] Deux habitans de la campagne parlaient du _veto_. «--Sais-tu ce +que c'est que le _veto_? dit l'un.--Non.--Eh bien, tu as ton écuelle +remplie de soupe; le roi te dit: Répands ta soupe, et il faut que tu la +répandes.» +[7] Ces articles lui furent présentés le 20 septembre. +[8] Voyez la note 7 à la fin du volume. +[9] Décret du 27 août. +[10] Séances des 22 au 24 septembre. + + + + +CHAPITRE IV. + + +INTRIGUES DE LA COUR.--REPAS DES GARDES-DU-CORPS ET DES OFFICIERS DU +RÉGIMENT DE FLANDRE A VERSAILLES.--JOURNÉES DES 4, 5, ET 6 OCTOBRE; SCÈNES +TUMULTUEUSES ET SANGLANTES. ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LA +MULTITUDE.--LE ROI VIENT DEMEURER A PARIS.--ÉTAT DES PARTIS.--LE DUC +D'ORLÉANS QUITTE LA FRANCE.--NÉGOCIATION DE MIRABEAU AVEC LA COUR. +--L'ASSEMBLÉE SE TRANSPORTE A PARIS.--LOI SUR LES BIENS DU CLERGÉ. +--SERMENT CIVIQUE,--TRAITÉ DE MIRABEAU AVEC LA COUR.--BOUILLÉ. +--AFFAIRE FAVRAS.--PLANS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--CLUBS DES JACOBINS +ET DES FEUILLANTS. + + +Tandis que l'assemblée portait ainsi les mains sur toutes les parties de +l'édifice, de grands évènemens se préparaient. Par la réunion des ordres, +la nation avait recouvré la toute-puissance législative et constituante. +Par le 14 juillet, elle s'était armée pour soutenir ses représentans. Ainsi +le roi et l'aristocratie restaient isolés et désarmés, n'ayant plus pour +eux que le sentiment de leurs droits, que personne ne partageait, et placés +en présence d'une nation prête à tout concevoir et à tout exécuter. La cour +cependant, retirée dans une petite ville uniquement peuplée de ses +serviteurs, était en quelque sorte hors de l'influence populaire, et +pouvait même tenter un coup de main sur l'assemblée. Il était naturel que +Paris, situé a quelques lieues de Versailles, Paris, capitale du royaume, +et séjour d'une immense multitude, tendît à ramener le roi dans son sein, +pour le soustraire à toute influence aristocratique, et pour recouvrer les +avantages que la présence de la cour et du gouvernement procure à une +ville. Après avoir réduit l'autorité du roi, il ne restait plus qu'à +s'assurer de sa personne. Ainsi le voulait le cours des évènemens, et de +toutes parts on entendait ce cri: _Le roi à Paris!_ L'aristocratie ne +songeait plus à se défendre contre de nouvelles pertes. Elle dédaignait +trop ce qui lui restait pour s'occuper de le conserver; elle désirait donc +un violent changement, tout comme le parti populaire. Une révolution est +infaillible, quand deux partis se réunissent pour la vouloir. Tous deux +contribuent à l'évènement, et le plus fort profite du résultat. Tandis que +les patriotes désiraient conduire le roi à Paris, la cour méditait de le +conduire à Metz. Là, dans une place forte, il eût ordonné ce qu'il eût +voulu, ou pour mieux dire, tout ce qu'on aurait voulu pour lui. Les +courtisans formaient des plans, faisaient courir des projets, cherchaient à +enrôler du monde, et, se livrant à de vaines espérances, se trahissaient +par d'imprudentes menaces. D'Estaing, naguère si célèbre à la tête de nos +escadres, commandait la garde nationale de Versailles. Il voulait être +fidèle à la nation et à la cour, rôle difficile, toujours calomnié, et +qu'une grande fermeté peut seule rendre honorable. Il apprit les menées des +courtisans. Les plus grands personnages étaient au nombre des machinateurs; +les témoins les plus dignes de foi lui avaient été cités, et il écrivit à +la reine une lettre très connue, où il lui parlait avec une fermeté +respectueuse de l'inconvenance et du danger de telles menées. Il ne déguisa +rien et nomma tout le monde[1]. La lettre fut sans effet. En essayant de +pareilles entreprises, la reine devait s'attendre à des remontrances, +et ne pas s'en étonner. + +A la même époque, une foule d'hommes nouveaux parurent à Versailles; on y +vit même des uniformes inconnus. On retint la compagnie des +gardes-du-corps, dont le service venait d'être achevé; quelques dragons et +chasseurs des Trois-Évêchés furent appelés. Les gardes-françaises, qui +avaient quitté le service du roi, irrités qu'on le confiât à d'autres, +voulurent se rendre à Versailles pour le reprendre. Sans doute ils +n'avaient aucune raison de se plaindre, puisqu'ils avaient eux-mêmes +abandonné ce service; mais ils furent, dit-on, excités à ce projet. On a +prétendu, dans le temps, que c'était la cour qui avait voulu par ce moyen +effrayer le roi, et l'entraîner à Metz. Un fait prouve assez cette +intention: depuis les émeutes du Palais-Royal, Lafayette, pour défendre le +passage de Paris à Versailles, avait placé un poste à Sèvres. Il fut obligé +de l'en retirer, sur la demande des députés de la droite. Lafayette parvint +à arrêter les gardes-françaises, et à les détourner de leur projet. Il +écrivit confidentiellement au ministre Saint-Priest, pour lui apprendre ce +qui s'était passé, et le rassurer entièrement. Saint-Priest, abusant de la +lettre, la montra à d'Estaing; celui-ci la communiqua aux officiers de la +garde nationale de Versailles et à la municipalité, pour les instruire des +dangers qui avaient menacé la ville, et de ceux qui pourraient la menacer +encore. On proposa d'appeler le régiment de Flandre; grand nombre de +bataillons de la garde de Versailles s'y opposèrent, mais la municipalité +n'en fit pas moins sa réquisition, et le régiment fut appelé. C'était peu +qu'un régiment contre l'assemblée, mais c'était assez pour enlever le roi +et protéger son évasion. D'Estaing instruisit l'assemblée nationale des +mesures qui avaient été prises, et obtint son approbation. Le régiment +arriva: l'appareil militaire qui le suivait, quoique peu considérable, ne +laissa pas que d'exciter des murmures. Les gardes-du-corps, les courtisans +s'em parèrent des officiers, les comblèrent de caresses, et, comme avant le +14 juillet, on parut se coaliser, s'entendre, et concevoir de grandes +espérances. + +La confiance de la cour augmentait la méfiance de Paris, et bientôt des +fêtes irritèrent la misère du peuple. Le 2 octobre, les gardes-du-corps +imaginent de donner un repas aux officiers de la garnison. Ce repas est +servi dans la salle du théâtre. Les loges sont remplies de spectateurs de +la cour. Les officiers de la garde nationale sont au nombre des convives; +une gaieté très vive règne pendant le festin, et bientôt les vins la +changent en exaltation. On introduit alors les soldats des régimens. Les +convives, l'épée nue, portent la santé de la famille royale; celle de la +nation est refusée, ou du moins omise; les trompettes sonnent la charge, on +escalade les loges en poussant des cris; on entonne ce chant si expressif +et si connu: _O Richard! Ô mon roi! l'univers t'abandonne!_ on se promet de +mourir pour le roi, comme s'il eût été dans le plus grand danger; enfin le +délire n'a plus de bornes. Des cocardes blanches ou noires, mais toutes +d'une seule couleur, sont partout distribuées. Les jeunes femmes, les +jeunes hommes, s'animent de souvenirs chevaleresques. C'est dans ce moment +que la cocarde nationale est, dit-on, foulée aux pieds. Ce fait a été nié +depuis, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et tout excusable? Et +d'ailleurs, pourquoi ces réunions qui ne produisent d'une part qu'un +dévouement trompeur, et qui excitent de l'autre une irritation réelle et +terrible? dans ce moment on court chez la reine; elle consent à venir au +repas. On entoure le roi qui venait de la chasse, et il est entraîné aussi; +on se précipite aux pieds de tous deux, et on les reconduit comme en +triomphe jusqu'à leur appartement. Sans doute, il est doux, quand on se +croit dépouillé, menacé, de retrouver des amis; mais pourquoi faut-il qu'on +se trompe ainsi sur ses droits, sur sa force et sur ses moyens? + +Le bruit de cette fête se répandit bientôt, et sans doute l'imagination +populaire, en rapportant les faits, ajouta sa propre exagération à celle +qu'avait produite le festin. Les promesses faites au roi furent prises pour +des menaces faites à la nation; cette prodigalité fut regardée comme une +insulte à la misère publique, et les cris: _à Versailles!_ recommencèrent +plus violens que jamais. Ainsi les petites causes se réunissaient pour +aider l'effet des causes générales. Des jeunes gens se montrèrent à Paris +avec des cocardes noires, ils furent poursuivis; l'un d'eux fut traîné par +le peuple, et la commune se vit obligée de défendre les cocardes d'une +Seule couleur. + +Le lendemain du funeste repas, une nouvelle scène à peu près pareille eut +lieu dans un déjeuner donné par les gardes-du-corps, dans la salle du +manège. On se présenta de nouveau à la reine, qui dit qu'elle avait été +satisfaite de la journée du jeudi; on l'écoutait volontiers, parce que, +moins réservée que le roi, on attendait de sa bouche l'aveu des sentimens +de la cour; et toutes ses paroles étaient répétées. L'irritation fut au +comble, et on dut s'attendre aux plus sinistres évènemens. Un mouvement +convenait au peuple et à la cour: au peuple, pour s'emparer du roi; à la +cour, pour que l'effroi l'entraînât à Metz. Il convenait aussi au duc +d'Orléans, qui espérait obtenir la lieutenance du royaume, si le roi venait +à s'éloigner; on a même dit que ce prince allait jusqu'à espérer la +couronne, ce qui n'est guère croyable, car il n'avait pas assez d'audace +d'esprit pour une si grande ambition. Les avantages qu'il avait lieu +d'attendre de cette nouvelle insurrection l'ont fait accuser d'y avoir +participé; cependant il n'en est rien. Il ne peut avoir déterminé +l'impulsion, car elle résultait de la force des choses; il paraît tout au +plus l'avoir secondée; et, même à cet égard, une procédure immense, et le +temps qui apprend tout, n'ont manifesté aucune trace d'un plan concerté. +Sans doute le duc d'Orléans n'a été là, comme pendant toute la révolution, +qu'à la suite du mouvement populaire, répandant peut-être un peu d'or, +donnant lieu à des propos, et n'ayant que de vagues espérances. + +Le peuple, ému par les discussions sur le _veto_, irrité par les cocardes +noires, vexé par les patrouilles continuelles, et souffrant de la faim, +était soulevé. Bailly et Necker n'avaient rien oublié pour faire abonder +les subsistances; mais, soit la difficulté des transports, soit les +pillages qui avaient lieu sur la route, soit surtout l'impossibilité de +suppléer au mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4 +octobre, l'agitation fut plus grande que jamais. On parlait du départ du +roi pour Metz, et de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on +épiait les cocardes noires, on demandait du pain. De nombreuses patrouilles +réussirent à contenir le peuple. La nuit fut assez calme. Le lendemain 5, +les attroupemens recommencèrent dès le matin. Les femmes se portèrent chez +les boulangers: le pain manquait, et elles coururent à l'Hôtel-de-Ville +pour s'en plaindre aux représentans de la commune. Ceux-ci n'étaient pas +encore en séance, et un bataillon de la garde nationale était rangé sur la +place. Des hommes se joignirent à ces femmes, mais elles n'en voulurent +pas, disant que les hommes ne savaient pas agir. Elles se précipitèrent +alors sur le bataillon, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce +moment, une porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahi, les +brigands à piques s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y mettre +le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la porte qui +conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les faubourgs alors +se mirent en mouvement. Un citoyen nommé Maillard, l'un de ceux qui +s'étaient signalés à la prise de la Bastille, consulta l'officier qui +commandait le bataillon de la garde nationale, pour chercher un moyen de +délivrer l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. L'officier n'osa +approuver le moyen qu'il proposait; c'était de les réunir, sous prétexte +d'aller à Versailles, mais sans cependant les y conduire. Néanmoins +Maillard se décida, prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite. +Elles portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils et des +coutelas. Avec cette singulière armée, il descendit le quai, traversa le +Louvre, fut forcé malgré lui de conduire ces femmes à travers les +Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il parvint à les désarmer, en +leur faisant entendre qu'il valait mieux se présenter à l'assemblée comme +des suppliantes que comme des furies en armes. Elles y consentirent, et +Maillard fut obligé de les conduire à Versailles, car il n'était pas +possible de les en détourner. Tout en ce moment tendait vers ce but. Des +hordes partaient en traînant des canons; d'autres entouraient la garde +nationale, qui elle même entourait son chef pour l'entraîner à Versailles, +but de tous les voeux. + +Pendant ce temps, la cour était tranquille; mais l'assemblée recevait en +tumulte un message du roi. Elle avait présenté à son acceptation les +articles constitutionnels et la déclaration des droits. La réponse devait +être une acceptation pure et simple, avec la promesse de promulguer. Pour +la seconde fois, le roi, sans trop s'expliquer, adressait des observations +à l'assemblée; il donnait son _accession_ aux articles constitutionnels, +sans cependant les approuver; il trouvait de bonnes maximes dans la +déclaration des droits, mais elles avaient besoin d'explications; le tout +enfin ne pouvait être jugé, disait-il, que lorsque l'ensemble de la +constitution serait achevé. C'était là sans doute une opinion soutenable; +beaucoup de publicistes la partageaient; mais convenait-il de l'exprimer +dans le moment? A peine cette réponse est-elle lue, que des plaintes +s'élèvent. Robespierre dit que le roi n'a pas à critiquer l'assemblée; +Duport, que cette réponse devait être contre-signée d'un ministre +responsable. Pétion en prend occasion de rappeler le repas des +gardes-du-corps, et il dénonce les imprécations proférées contre +l'assemblée. Grégoire parle de la disette, et demande pourquoi une lettre a +été adressée à un meunier avec promesse de deux cents livres par semaine +s'il voulait ne pas moudre. La lettre ne prouvait rien, car tous les partis +pouvaient l'avoir écrite; cependant elle excite un grand tumulte, et M. de +Monspey somme Pétion de signer sa dénonciation. Alors Mirabeau, qui avait +désapprouvé à la tribune même la démarche de Pétion et de Grégoire, se +présente pour répondre à M. de Monspey. «J'ai désapprouvé tout le premier, +dit-il, ces dénonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je +dénoncerai moi-même, et je signerai, quand on aura déclaré qu'il n'y a +d'inviolable en France que le roi.» A cette terrible apostrophe, on se +tait, et on revient à la réponse du roi. Il était onze heures du matin; on +apprend les mouvemens de Paris. Mirabeau s'avance vers le président +Mounier, qui, récemment élu malgré le Palais-Royal, et menacé d'une chute +glorieuse, allait déployer dans cette triste journée une indomptable +fermeté; Mirabeau s'approche de lui: «Paris, lui dit-il, marche sur nous; +trouvez-vous mal, allez au château dire au roi d'accepter purement et +simplement.--Paris marche, tant mieux, répond Mounier; qu'on nous tue tous, +mais tous; l'état y gagnera.--Le mot est vraiment joli,» reprend Mirabeau, +et il retourne à sa place. La discussion continue jusqu'à trois heures, et +on décide que le président se rendra auprès du roi, pour lui demander son +acceptation pure et simple. Dans le moment où Mounier allait sortir pour +aller au château, on annonce une députation; c'était Maillard et les femmes +qui l'avaient suivi. Maillard demande à entrer et à parler; il est +introduit, les femmes se précipitent à sa suite et pénètrent dans la salle. +Il expose alors ce qui s'est passé, le défaut de pain et le désespoir du +peuple; il parle de la lettre adressée au meunier, et prétend qu'une +personne rencontrée en route leur a dit qu'un curé était chargé de la +dénoncer. Ce curé était Grégoire, et, comme on vient de le voir, il avait +fait la dénonciation. Une voix accuse alors l'évêque de Paris, Juigné, +d'être l'auteur de la lettre. Des cris d'indignation s'élèvent pour +repousser l'imputation faite au vertueux prélat. On rappelle à l'ordre +Maillard et sa députation. On lui dit que des moyens ont été pris pour +approvisionner Paris, que le roi n'a rien oublié, qu'on va le supplier de +prendre de nouvelles mesures, qu'il faut se retirer, et que le trouble +n'est pas le moyen de faire cesser la disette. Mounier sort alors pour se +rendre au château; mais les femmes l'entourent, et veulent l'accompagner; +il s'y refuse d'abord, mais il est obligé d'en admettre six. Il traverse +les hordes arrivées de Paris, qui étaient armées de piques, de haches, de +bâtons ferrés. Il pleuvait abondamment. Un détachement de gardes-du-corps +fond sur l'attroupement qui entourait le président, et le disperse; mais +les femmes rejoignent bientôt Mounier, et il arrive au château, où le +régiment de Flandre, les dragons, les Suisses et la milice nationale de +Versailles étaient rangés en bataille. Au lieu de six femmes, il est +obligé d'en introduire douze; le roi les accueille avec bonté, et déplore +leur détresse; elle sont émues. L'une d'elles, jeune et belle, est +interdite à la vue du monarque, et peut à peine prononcer ce mot: _Du +pain_. Le roi, touché, l'embrasse, et les femmes s'en retournent attendries +par cet accueil. Leurs compagnes les reçoivent à la porte du château; elles +ne veulent pas croire leur rapport, disent qu'elles se sont laissé séduire, +et se préparent à les déchirer. Les gardes-du-corps, commandés par le comte +de Guiche, accourent pour les dégager; des coups de fusil partent de divers +côtés, deux gardes tombent, et plusieurs femmes sont blessées. Non loin de +là, un homme du peuple à la tête de quelques femmes, pénètre à travers les +rangs des bataillons, et s'avance jusqu'à la grille du château. M. de +Savonnières le poursuit, mais il reçoit un coup de feu qui lui casse le +bras. Ces escarmouches produisent de part et d'autre une plus grande +irritation. Le roi, instruit du danger, fait ordonner à ses gardes de ne +pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils se retirent, +quelques coups de fusil sont échangés entre eux et la garde nationale de +Versailles, sans qu'on puisse savoir de quelle part ont été tirés les +premiers coups. + +Pendant ce désordre, le roi tenait conseil, et Mounier attendait +impatiemment sa réponse. Ce dernier lui faisait répéter à chaque instant +que ses fonctions l'appelaient à l'assemblée, que la nouvelle de la +sanction calmerait tous les esprits, et qu'il allait se retirer, si on ne +lui répondait point, car il ne voulait pas s'absenter plus long-temps de +son poste. On agitait au conseil si le roi partirait; le conseil dura de +six à dix heures du soir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser la place +vacante au duc d'Orléans. On voulait faire partir la reine et les enfans, +mais la foule arrêta les voitures à l'instant où elles parurent, et +d'ailleurs la reine était courageusement résolue à ne pas se séparer de son +époux. Enfin, vers les dix heures, Mounier reçut l'acceptation pure et +simple, et retourna à l'assemblée. Les députés s'étaient séparés, et les +femmes occupaient la salle. Il leur annonça l'acceptation du roi, ce +qu'elles reçurent à merveille, en lui demandant si leur sort en serait +meilleur, et surtout si elles auraient du pain. Mounier leur répondit le +mieux qu'il put, et leur fit distribuer tout le pain qu'il fut possible de +se procurer. Dans cette nuit, où les torts sont si difficiles à fixer, la +municipalité eut celui de ne pas pourvoir aux besoins de cette foule +affamée, que le défaut de pain avait fait sortir de Paris, et qui depuis +n'avait pas dû en trouver sur les routes. + +Dans ce moment, on apprit l'arrivée de Lafayette. Il avait lutté pendant +huit heures contre la milice nationale de Paris, qui voulait se porter à +Versailles. Un de ses grenadiers lui avait dit: «Général, vous ne nous +trompez pas, mais on vous trompe. Au lieu de tourner nos armes contre les +femmes, allons à Versailles chercher le roi, et nous assurer de ses +dispositions en le plaçant au milieu de nous.» Lafayette avait résisté aux +instances de son armée et aux flots de la multitude. Ses soldats n'étaient +point à lui par la victoire, mais par l'opinion; et, leur opinion +l'abandonnant, il ne pouvait plus les conduire. Malgré cela, il était +parvenu à les arrêter jusqu'au soir; mais sa voix ne s'étendait qu'à une +petite distance, et au-delà rien n'arrêtait la fureur populaire. Sa tête +avait été plusieurs fois menacée, et néanmoins il résistait encore. +Cependant il savait que des hordes partaient continuellement de Paris; +l'insurrection se transportait à Versailles, son devoir était de l'y +suivre. La commune lui ordonna de s'y rendre, et il partit. Sur la route il +arrêta son armée, lui fit prêter serment d'être fidèle au roi, et arriva à +Versailles vers minuit. Il annonça à Mounier que l'armée avait promis de +remplir son devoir, et que rien ne serait fait de contraire à la loi. Il +courut au château. Il y parut plein de respect et de douleur, fit connaître +au roi les précautions qui avaient été prises, et l'assura de son +dévouement et de celui de l'armée. Le roi parut tranquillisé, et se retira +pour se livrer au repos. La garde du château avait été refusée à Lafayette, +on ne lui avait donné que les postes extérieurs. Les autres postes étaient +destinés au régiment de Flandre, dont les dispositions n'étaient pas sûres, +aux Suisses et aux gardes-du-corps. Ceux-ci d'abord avaient reçu ordre de +se retirer, ils avaient été rappelés ensuite, et n'ayant pu se réunir, ils +ne se trouvaient qu'en petit nombre à leur poste. Dans le trouble qui +régnait, tous les points accessibles n'avaient pas été défendus; une grille +même était demeurée ouverte. Lafayette fit occuper les postes extérieurs +qui lui avaient été confiés, et aucun d'eux ne fut forcé ni même attaqué. + +L'assemblée, malgré le tumulte, avait repris sa séance, et elle poursuivait +une discussion sur les lois pénales avec l'attitude la plus imposante. De +temps en temps, le peuple interrompait la discussion en demandant du pain. +Mirabeau, fatigué, s'écria d'une voix forte que l'assemblée n'avait à +recevoir la loi de personne, et qu'elle ferait vider les tribunes. Le +peuple couvrit son apostrophe d'applaudissemens; néanmoins il ne convenait +pas à l'assemblée de résister davantage. Lafayette, ayant fait dire à +Mounier que tout lui paraissait tranquille, et qu'il pouvait renvoyer les +députés, l'assemblée se sépara vers le milieu de la nuit, en s'ajournant au +lendemain 6, à onze heures. + +Le peuple s'était répandu çà et là, et paraissait calmé. Lafayette avait +lieu d'être rassuré par le dévouement de son armée, qui en effet ne se +démentit point, et par le calme qui semblait régner partout. Il avait +assuré l'hôtel des gardes-du-corps, et répandu de nombreuses patrouilles. A +cinq heures du matin il était encore debout. Croyant alors tout apaisé, il +prit un breuvage, et se jeta sur un lit, pour prendre un repos dont il +était privé depuis vingt-quatre heures[2]. + +Dans cet instant, le peuple commençait à se réveiller, et parcourait déjà +les environs du château. Une rixe s'engage avec un garde-du-corps qui fait +feu des fenêtres; les brigands s'élancent aussitôt, traversent la grille +qui était restée ouverte, montent un escalier qu'ils trouvent libre, et +sont enfin arrêtés par deux gardes-du-corps qui se défendent héroïquement, +et ne cèdent le terrain que pied à pied, en se retirant de porte en porte. +L'un de ces généreux serviteurs était Miomandre. «Sauvez la reine!» +s'écrie-t-il. Ce cri est entendu, et la reine se sauve tremblante auprès du +roi. Tandis qu'elle s'enfuit, les brigands se précipitent, trouvent la +couche royale abandonnée, et veulent pénétrer au-delà; mais ils sont +arrêtés de nouveau par les gardes-du-corps retranchés en grand nombre sur +ce point. Dans ce moment, les gardes-françaises appartenant à Lafayette, et +postés près du château, entendent le tumulte, accourent, et dispersent les +brigands. Ils se présentent à la porte derrière laquelle étaient retranchés +les gardes-du-corps: «Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-françaises n'ont +pas oublié qu'à Fontenoi vous avez sauvé leur régiment!» On ouvre, et on +s'embrasse. + +Le tumulte régnait au dehors. Lafayette, qui reposait à peine depuis +quelques instans, et qui ne s'était par même endormi, entend du bruit, +s'élance sur le premier cheval, se précipite au milieu de la mêlée, et y +trouve plusieurs gardes-du-corps qui allaient être égorgés. Tandis qu'il +les dégage, il ordonne à sa troupe de courir au château, et demeure presque +seul au milieu des brigands. L'un d'eux le couche en joue; Lafayette, sans +se troubler, commande au peuple de le lui amener; le peuple saisit aussitôt +le coupable, et, sous les yeux de Lafayette, brise sa tête contre les +pavés. Lafayette, après avoir sauvé les gardes-du-corps, vole au château +avec eux, et y trouve ses grenadiers qui s'y étaient déjà rendus. Tous +l'entourent et lui promettent de mourir pour le roi. En ce moment, les +gardes-du-corps arrachés à la mort criaient _vive Lafayette!_ La cour +entière, qui se voyait sauvée par lui et sa troupe, reconnaissait lui +devoir la vie; les témoignages de reconnaissance étaient universels. +Madame Adélaïde, tante du roi, accourt, le serre dans ses bras en lui +disant: «Général, vous nous avez sauvés!» + +Le peuple en ce moment demandait à grands cris que Louis XVI se rendît à +Paris. On tient conseil. Lafayette, invité à y prendre part, s'y refuse +pour n'en pas gêner la liberté. Il est enfin décidé que la cour se rendra +au voeu du peuple. Des billets portant cette nouvelle sont jetés par les +fenêtres. Louis XVI se présente alors au balcon, accompagné du général, et +les cris de _vive le roi!_ l'accueillent. Mais il n'en est pas ainsi pour +la reine; des voix menaçantes s'élèvent contre elle. Lafayette l'aborde: +«Madame, lui dit-il, que voulez-vous faire?--Accompagner le roi, dit la +reine avec courage.--Suivez-moi donc,» reprend le général, et il la conduit +tout étonnée sur le balcon. Quelques menaces sont faites par des hommes du +peuple. Un coup funeste pouvait partir; les paroles ne pouvaient être +entendues, il fallait frapper les yeux. S'inclinant alors, et prenant la +main de la reine, le général la baise respectueusement. Ce peuple de +Français est transporté à cette vue, et il confirme la réconciliation par +les cris de _vive la reine! vive Lafayette!_ La paix n'était pas encore +faite avec les gardes-du-corps. «Ne ferez-vous rien pour mes gardes?» dit +le roi à Lafayette. Celui-ci en prend un, le conduit sur le balcon, et +l'embrasse en lui mettant sa bandoulière. Le peuple approuve de nouveau, et +ratifie par ses applaudissemens cette nouvelle réconciliation. + +L'assemblée n'avait pas cru de sa dignité de se rendre auprès du monarque, +quoiqu'il l'eût demandé. Elle s'était contentée d'envoyer auprès de lui une +députation de trente-six membres. Dès qu'elle apprit son départ, elle fit +un décret portant qu'elle était inséparable de la personne du monarque, +et désigna cent députés pour l'accompagner à Paris. Le roi reçut le décret +et se mit en route. + +Les principales bandes étaient déjà parties. Lafayette les avait fait +suivre par un détachement de l'armée pour les empêcher de revenir sur +leurs pas. Il avait donné ordre qu'on désarmât les brigands qui portaient +au bout de leurs piques les têtes de deux gardes-du-corps. Cet horrible +trophée leurfut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait précédé la +voiture du roi. + +Louis XVI revint enfin au milieu d'une affluence considérable, et fut reçu +par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. «Je reviens avec confiance, dit le roi, au +milieu de mon peuple de Paris.» Bailly rapporte ces paroles à ceux qui ne +pouvaient les entendre, mais il oublie le mot _confiance_. «Ajoutez _avec +confiance_, dit la reine.--Vous êtes plus heureux, reprend Bailly, que si +je l'avais prononcé moi-même.» + +La famille royale se rendit au palais des Tuileries, qui n'avait pas été +habité depuis un siècle, et dans lequel on n'avait eu le temps de faire +aucun des préparatifs nécessaires. La garde en fut confiée aux milices +parisiennes, et Lafayette se trouva ainsi chargé de répondre envers la +nation de la personne du roi, que tous les partis se disputaient. Les +nobles voulaient le conduire dans une Place forte pour user en son nom du +despotisme; le parti populaire, qui ne songeait point encore à s'en passer, +voulait le garder pour compléter la constitution, et ôter un chef à la +guerre civile. Aussi la malveillance des privilégiés appela-t-elle +Lafayette un geôlier; et pourtant sa vigilance ne prouvait qu'une chose, +le désir sincère d'avoir un roi. + +Dès ce moment la marche des partis se prononce d'une manière nouvelle. +L'aristocratie, éloignée de Louis XVI, et ne pouvant exécuter aucune +entreprise à ses côtés, se répand à l'étranger et dans les provinces. C'est +depuis lors que l'émigration commence à devenir considérable. Un grand +nombre de nobles s'enfuirent à Turin, auprès du comte d'Artois, qui avait +trouvé un asile chez son beau-père. Là, leur politique consiste à exciter +les départemens du Midi et à supposer que le roi n'est pas libre. La reine, +qui est Autrichienne, et de plus ennemie de la nouvelle cour formée à +Turin, tourne ses espérances vers l'Autriche. Le roi, au milieu de ces +menées, voit tout, n'empêche rien, et attend son salut de quelque part +qu'il vienne. Par intervalle, il fait les désaveux exigés par l'assemblée, +et n'est réellement pas libre, pas plus qu'il ne l'eût été à Turin ou à +Coblentz, pas plus qu'il ne l'avait été sous Maurepas, car le sort de la +faiblesse est d'être partout dépendante. + +Le parti populaire triomphant désormais, se trouve partagé entre le duc +d'Orléans, Lafayette, Mirabeau, Barnave et les Lameth. La voix publique +accusait le duc d'Orléans et Mirabeau d'être auteurs de la dernière +insurrection. Des témoins, qui n'étaient pas indignes de confiance, +assuraient avoir vu le duc et Mirabeau sur le déplorable champ de bataille +du 6 octobre. Ces faits furent démentis plus tard; mais, dans le moment, on +y croyait. Les conjurés avaient voulu éloigner le roi, et même le tuer, +disaient les plus hardis calomniateurs. Le duc d'Orléans, ajoutait-on, +avait voulu être lieutenant du royaume, et Mirabeau ministre. Aucun de ces +projets n'ayant réussi, Lafayette paraissant les avoir déjoués par sa +présence, passait pour sauveur du roi et pour vainqueur du duc d'Orléans et +de Mirabeau. La cour, qui n'avait pas encore eu le temps de devenir +ingrate, avouait Lafayette comme son sauveur, et dans cet instant la +puissance du général semblait immense. Les patriotes exaltés en étaient +effarouchés, et murmuraient déjà le nom de Cromwell. Mirabeau, qui, comme +on le verra bientôt, n'avait rien de commun avec le duc d'Orléans, était +jaloux de Lafayette, et l'appelait Cromwell-Grandisson. L'aristocratie +secondait ces méfiances, et y ajoutait ses propres calomnies. Mais +Lafayette était déterminé, malgré tous les obstacles, à soutenir le roi et +la constitution. Pour cela, il résolut d'abord d'écarter le duc d'Orléans, +dont la présence donnait lieu à beaucoup de bruits, et pouvait fournir, +sinon les moyens, du moins le prétexte des troubles. Il eut une entrevue +avec le prince, l'intimida par sa fermeté, et l'obligea à s'éloigner. Le +roi, qui était dans ce projet, feignit, avec sa faiblesse ordinaire, d'être +contraint à cette mesure; et en écrivant au duc d'Orléans, il lui dit qu'il +fallait que lui ou M. de Lafayette se retirassent; que dans l'état des +opinions le choix n'était pas douteux, et qu'en conséquence il lui donnait +une commission pour l'Angleterre. On a su depuis que M. de Montmorin, +ministre des affaires étrangères, pour se délivrer de l'ambition du duc +d'Orléans, l'avait dirigée sur les Pays-Bas, alors insurgés contre +l'Autriche, et qu'il lui avait fait espérer le titre de duc de Brabant[3]. + + +Ses amis, en apprenant cette résolution, s'irritèrent de sa faiblesse. Plus +ambitieux que lui, ils ne voulaient pas qu'il cédât; ils se portèrent chez +Mirabeau, et l'engagèrent à dénoncer à la tribune les violences que +Lafayette exerçait envers le prince. Mirabeau, jaloux déjà de la popularité +du général, fit dire au duc et à lui, qu'il allait les dénoncer tous deux à +la tribune, si le départ pour l'Angleterre avait lieu. Le duc d'Orléans fut +ébranlé; une nouvelle sommation de Lafayette le décida; et Mirabeau, +recevant à l'assemblée un billet qui lui annonçait la retraite du prince, +s'écria avec dépit: _Il ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_[4]. +Ce mot et beaucoup d'autres aussi inconsidérés l'ont fait accuser souvent +d'être un des agens du duc d'Orléans; cependant il ne le fut jamais. Sa +détresse, l'imprudence de ses propos, sa familiarité avec le duc d'Orléans, +qui était d'ailleurs la même avec tout le monde, sa proposition pour la +succession d'Espagne, enfin son opposition au départ du duc, devaient +exciter les soupçons; mais il n'en est pas moins vrai que Mirabeau était +sans parti, sans même aucun autre but que de détruire l'aristocratie et le +pouvoir arbitraire. + +Les auteurs de ces suppositions auraient dû savoir que Mirabeau était +réduit alors à emprunter les sommes les plus modiques, ce qui n'aurait pas +eu lieu s'il eût été l'agent d'un prince immensément riche, et qu'on disait +presque ruiné par ses partisans. Mirabeau avait déjà pressenti la +dissolution prochaine de l'état. Une conversation avec un ami intime, qui +dura une nuit tout entière, dans le parc de Versailles, détermina chez lui +un plan tout nouveau; et il se promit pour sa gloire, pour le salut de +l'état, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau était homme à conduire +tous ces intérêts ensemble), de demeurer inébranlable entre les +désorganisateurs et le trône, et de consolider la monarchie en s'y faisant +une place. La cour avait tenté de le gagner, mais on s'y était pris +gauchement et sans les ménagemens convenables avec un homme d'une grande +fierté, et qui voulait conserver sa popularité, à défaut de l'estime qu'il +n'avait pas encore. Malouet, ami de Necker et lié avec Mirabeau, voulait +les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y était souvent +refusé[5], persuadé qu'il ne pourrait jamais s'accorder avec le ministre. + +Il y consentit cependant. Malouet l'introduisit, et l'incompatibilité des +deux caractères fut mieux sentie encore après cet entretien, où, de l'aveu +de tous ceux qui étaient présens, Mirabeau déploya la supériorité qu'il +avait dans la vie privée aussi bien qu'à la tribune. On répandit qu'il +avait voulu se faire acheter, et que, Necker ne lui ayant fait aucune +ouverture, il avait dit en sortant: _Le ministre aura de mes nouvelles._ +C'est encore là une interprétation des partis, mais elle est fausse. +Malouet avait proposé à Mirabeau, qu'on savait satis fait de la liberté +acquise, de s'entendre avec le ministre, et rien de plus. D'ailleurs, c'est +à cette même époque qu'une négociation directe s'entamait avec la cour. Un +prince étranger, lié avec les hommes de tous les partis, fit les premières +ouvertures. Un ami, qui servit d'intermédiaire, fit sentir qu'on +n'obtiendrait de Mirabeau aucun sacrifice de ses principes; mais que si on +voulait s'en tenir à la constitution, on trouverait en lui un appui +inébranlable; que quant aux conditions elles étaient dictées par sa +situation; qu'il fallait, dans l'intérêt même de ceux qui voulaient +l'employer, rendre cette situation honorable et indépendante, c'est-à-dire +acquitter ses dettes; qu'enfin on devait l'attacher au nouvel ordre social, +et sans lui donner actuellement le ministère, le lui faire espérer dans +l'avenir[6]. Les négociations ne furent entièrement terminées que deux ou +trois mois après, c'est-à-dire dans les premiers mois de 1790. Les +historiens, peu instruits de ces détails, et trompés par la persévérance de +Mirabeau à combattre le pouvoir, ont placé l'instant de ce traité plus +tard. Cependant il fut à peu près conclu dès le commencement de 1790. Nous +le ferons connaître en son lieu. + +Barnave et les Lameth ne pouvaient rivaliser avec Mirabeau que par un plus +grand rigorisme patriotique. Instruits des négociations qui avaient lieu; +ils accréditèrent le bruit déjà répandu qu'on allait lui donner le +ministère, pour lui ôter par là la faculté de l'accepter. Une occasion de +l'en empêcher se présenta bientôt. Les ministres n'avaient pas le droit de +parler dans l'assemblée. Mirabeau ne voulait pas, en arrivant au ministère, +perdre la parole, qui était son plus grand moyen d'influence; il désirait +d'ailleurs amener Necker à la tribune pour l'y écraser. Il proposa donc de +donner voix consultative aux ministres; Le parti populaire alarmé s'y +opposa sans motif plausible, et parut redouter les séductions +ministérielles. Mais ses craintes n'étaient pas raisonnables, car ce n'est +point par leurs communications publiques avec les chambres que les +ministres corrompent ordinairement la représentation nationale. La +proposition de Mirabeau fut rejetée, et Lanjuinais, poussant le rigorisme +encore plus loin, proposa d'interdire aux députés actuels d'accepter le +ministère. La discussion fut violente. Quoique le motif de ces propositions +fût connu, il n'était pas avoué; et Mirabeau, à qui la dissimulation +n'était pas possible, s'écria enfin qu'il ne fallait pas pour un seul homme +prendre une mesure funeste à l'état; qu'il adhérait au décret, à condition +qu'on, interdirait le ministère, non à tous les députés actuels, mais +seulement à M. de Mirabeau, député de la sénéchaussée d'Aix. Tant de +franchise et d'audace restèrent sans effet, et le décret fut adopté à +l'unanimité. + +On voit comment se divisait l'état entre les émigrés, la reine, le roi, et +les divers chefs populaires, tels que Lafayette, Mirabeau, Barnave et +Lameth. Aucun événement décisif, comme celui du 14 juillet ou du 5 octobre, +n'était plus possible de longtemps. Il fallait que de nouvelles +contrariétés irritassent la cour et le peuple, et amenassent une +rupture éclatante. + +L'assemblée s'était, transportée à Paris[7], après avoir reçu des +assurances réitérées de tranquillité de la part de la commune, et la +promesse d'une entière liberté dans les suffrages. Mounier et +Lally-Tolendal, indignés des évènemens des 5 et 6 octobre, avaient donné +leur démission, disant qu'ils ne voulaient être ni spectateurs ni complices +Des crimes des factieux. Ils durent regretter cette désertion du bien +public, surtout en voyant Maury et Cazalès, qui s'étaient éloignés de +l'assemblée, y rentrer bientôt pour soutenir courageusement et jusqu'au +bout la cause qu'ils avaient embrassée. Mounier, retiré en Dauphiné, +assembla les états de la province; mais bientôt un décret les fit +dissoudre, sans aucune résistance. Ainsi Mounier et Lally, qui à +l'époque de la réunion des ordres et du serment du Jeu de Paume étaient +les héros du peuple, ne valaient maintenant plus rien à ses yeux. Les +parlemens avaient été dépassés les premiers par la puissance populaire; +Mounier, Lally et Necker l'avaient été après eux, et beaucoup d'autres +allaient bientôt l'être. + +La disette, cause exagérée mais pourtant réelle des agitations, donna +encore lieu à un crime. Le boulanger François fut égorgé par quelques +brigands[8]. Lafayette parvint à saisir les coupables, et les livra au +Châtelet, tribunal investi d'une juridiction extraordinaire sur tous les +délits relatifs à la révolution. Là étaient en jugement Besenval, et tous +ceux qui étaient accusés d'avoir pris part à la conspiration aristocratique +déjouée le 14 juillet. Le Châtelet devait juger suivant des formes +nouvelles. En attendant l'emploi du jury qui n'était pas encore institué, +l'assemblée avait ordonné la publicité, la défense contradictoire, et +toutes les mesures préservatrices de l'innocence. Les assassins de François +furent condamnés, et la tranquillité rétablie. Lafayette et Bailly +proposèrent à cette occasion; la loi martiale. Vivement combattue par +Robespierre, qui dès lors se montrait chaud partisan du peuple et des +pauvres, elle fut cependant adoptée par la majorité (décret du 21 octobre). +En vertu de cette loi, les municipalités répondaient de la tranquillité +publique; en cas de troubles, elles étaient chargées de requérir les +troupes ou les milices; et, après trois sommations, elles devaient ordonner +l'emploi de la force contre les rassemblemens séditieux. Un comité des +recherches fut établi à la commune de Paris, et dans l'assemblée nationale, +pour surveiller les nombreux ennemis dont les menées se croisaient en tout +sens. Ce n'était pas trop de tous ces moyens pour déjouer les projets de +tant d'adversaires conjurés contre la nouvelle révolution. + +Les travaux constitutionnels se poursuivaient avec activité. On avait aboli +la féodalité, mais il restait encore à prendre une dernière mesure pour +détruire ces grands corps, qui avaient été des ennemis, constitués de +l'état contre l'état. Le clergé possédait d'immenses propriétés. Il les +avait reçues des princes à titre de gratifications féodales, ou des fidèles +à titre de legs. Si les propriétés des individus, fruit et but du travail, +devaient être respectées, celles qui avaient été données à des corps pour +un certain objet pouvaient recevoir de la loi une autre destination. +C'était pour le service de la religion qu'elles avaient été données, ou du +moins sous ce prétexte; on, la religion étant un service public, la loi +pouvait régler le moyen d'y subvenir d'une manière toute différente. L'abbé +Maury déploya ici sa faconde imperturbable; il sonna l'alarme chez les +propriétaires, les menaça d'un envahissement prochain, et prétendit qu'on +sacrifiait les provinces aux agioteurs de la capitale. Son sophisme est +assez singulier pour être rapporté. C'était pour payer la dette qu'on +disposait des biens du clergé; les créanciers de cette dette étaient les +grands capitalistes de Paris; les biens qu'on leur sacrifiait se trouvaient +dans les provinces: de là, l'intrépide raisonneur concluait que c'était +immoler la province à la capitale; comme si la province ne gagnait pas au +contraire à une nouvelle division de ces immenses terres, réservées +jusqu'alors au luxe de quelques ecclésiastiques oisifs. Tous ces efforts +furent inutiles. L'évêque d'Autun, auteur de la proposition, et le député +Thouret, détruisirent ces vains sophismes. Déjà on allait décréter que les +biens du clergé appartenaient à l'état; néanmoins les opposans insistaient +encore sur la question de propriété. On leur répondait que, fussent-ils +propriétaires, on pouvait se servir de leurs biens, puisque souvent ces +biens avaient été employés dans des cas urgens au service de l'état. Ils ne +le niaient point. Profitant alors de leur aveu, Mirabeau proposa de changer +ce mot _appartiennent_ en cet autre: sont _à la disposition de l'état_, et +la discussion fut terminée sur-le-champ à une grande majorité (loi du 2 +novembre). L'assemblée détruisit ainsi la redoutable puissance du clergé, +le luxe des grands de l'ordre, et se ménagea ces immenses ressources +financières qui firent si long-temps subsister la révolution. En même temps +elle assurait l'existence des curés, en décrétant que leurs appointemens ne +pourraient pas être moindres de douze cents francs, et elle y ajoutait en +outre la jouissance d'une maison curiale et d'un jardin. Elle déclarait ne +plus reconnaître les voeux religieux, et rendait la liberté à tous les +cloîtrés, en laissant toutefois à ceux qui le voudraient la faculté de +continuer la vie monastique; et comme leurs biens étaient supprimés, elle y +suppléait par des pensions. Poussant même la prévoyance plus loin encore, +elle établissait une différence entre les ordres riches et les ordres +mendians, et proportionnait le traitement des uns et des autres à leur +ancien état. Elle fit de même pour les pensions; et, lorsque le janséniste +Camus, voulant revenir à la simplicité évangélique, proposa de réduire +toutes les pensions à un même taux infiniment modique, l'assemblée, sur +l'avis de Mirabeau, les réduisit proportionnellement à leur valeur +actuelle, et convenablement à l'ancien état des pensionnaires. On ne +pouvait donc pousser plus loin le ménagement des habitudes, et c'est en +cela que consiste le _véritable respect_ de la propriété. De même, quand +les protestans expatriés depuis la révocation de l'édit de Nantes +réclamèrent leurs biens, l'assemblée ne leur rendit que ceux qui n'étaient +pas vendus. + +Prudente et pleine de ménagemens pour les personnes, elle traitait +audacieusement les choses, et se montrait beaucoup plus hardie dans les +matières de constitution. On avait fixé les prérogatives des grands +pouvoirs: il s'agissait de diviser le territoire du royaume. Il avait +toujours été partagé en provinces, successivement unies à l'ancienne +France. Ces provinces, différant entre elles de lois, de privilèges, +de moeurs, formaient l'ensemble le plus hétérogène. Sieyès eut l'idée de +les confondre par une nouvelle division qui anéantît les démarcations +anciennes, et ramenât toutes les parties du royaume aux mêmes lois et au +même esprit. C'est ce qui fut fait par la division en départemens. Les +départemens furent divisés en districts, et les districts en municipalités. +A tous ces degrés, le principe de la représentation fut admis. +L'administration départementale, celle de district et celle des communes, +étaient confiées à un conseil délibérant et à un conseil exécutif, +également électifs. Ces diverses autorités relevaient les unes des autres, +et avaient dans l'étendue de leur ressort les mêmes attributions. Le +département faisait la répartition de l'impôt entre les districts, le +district entre les communes, et la commune entre les individus. + +L'assemblée fixa ensuite la qualité de citoyen jouissant des droits +politiques. Elle exigea vingt-cinq ans et la contribution du marc d'argent. +Chaque individu réunissant ces conditions avait le titre de citoyen actif, +et ceux qui ne l'avaient pas se nommaient citoyens passifs. Ces +dénominations assez simples furent tournées en ridicule, parce que c'est +aux dénominations qu'on s'attache quand on veut déprécier les choses; mais +elles étaient naturelles et exprimaient bien leur objet. Le citoyen actif +concourait aux élections pour la formation des administrations et de +l'assemblée. Les élections des députés avaient deux degrés. Aucune +condition n'était exigée pour être éligible; car, comme on l'avait dit à +l'assemblée, on est électeur par son existence dans la société, et on doit +être éligible par la seule confiance des électeurs. + +Ces travaux, interrompus par mille discussions de circonstance, étaient +cependant poussés avec une grande ardeur. Le côté droit n'y contribuait +que par son obstination à les empêcher, dès qu'il s'agissait de disputer +quelque portion d'influence à la nation. Les députés populaires, au +contraire, quoique formant divers partis, se confondaient ou se séparaient +sans choc, suivant leur opinion personnelle. Il était facile d'apercevoir +que chez eux la conviction dominait les alliances. On voyait Thouret, +Mirabeau, Duport, Sieyès, Camus, Chapelier, tour à tour se réunir ou se +diviser, suivant leur opinion dans chaque discussion. Quant aux membres de +la noblesse et du clergé, ils ne se montraient que dans les discussions de +parti. Les parlemens avaient-ils rendu des arrêtés contre l'assemblée, des +députés ou des écrivains l'avaient-ils offensée, ils se montraient prêts à +les appuyer. Ils soutenaient les commandans militaires contre le peuple, +les marchands négriers contre les nègres; ils opinaient contre l'admission +des juifs et des protestans à la jouissance des droits communs. Enfin, +quand Gênes s'éleva contre la France, à cause de l'affranchissement de la +Corse et de la réunion de cette île au royaume, ils furent pour Gênes +contre la France. En un mot, étrangers, indifférens dans toutes les +discussions utiles, n'écoutant pas, s'entretenant entre eux, ils ne se +levaient que lorsqu'il y avait des droits ou de la liberté à refuser[9]. + +Nous l'avons déjà dit, il n'était plus possible de tenter une grande +conspiration à côté du roi, puisque l'aristocratie était mise en fuite, et +que la cour était environnée de l'assemblée, du peuple et de la milice +nationale. Des mouvemens partiels étaient donc tout ce que les mécontens +pouvaient essayer. Ils fomentaient les mauvaises dispositions des officiers +qui tenaient à l'ancien ordre de choses, tandis que les soldats, ayant tout +à gagner, penchaient pour le nouveau. Des rixes violentes avaient lieu +entre l'armée et la populace: souvent les soldats livraient leurs chefs à +la multitude, qui les égorgeait; d'autres fois, les méfiances étaient +heureusement calmées, et tout rentrait en paix quand les commandans des +villes avaient su se conduire avec un peu d'adresse, et avaient prêté +serment de fidélité à la nouvelle constitution. Le clergé avait inondé la +Bretagne de protestations contre l'aliénation de ses biens. On tâchait +d'exciter un reste de fanatisme religieux dans les provinces où l'ancienne +superstition régnait encore. Les parlemens furent aussi employés, et on +tenta un dernier essai de leur autorité. Leurs vacances avaient été +prorogées par l'assemblée, parce qu'en attendant de les dissoudre, elle ne +voulait pas avoir à discuter avec eux. Les chambres des vacations rendaient +la justice en leur absence. A Rouen, à Nantes, à Rennes, elles prirent des +arrêtés, où elles déploraient la ruine de l'ancienne monarchie, la +violation de ses lois; et, sans nommer l'assemblée, semblaient l'indiquer +comme la cause de tous les maux. Elles furent appelées à la barre et +censurées avec ménagement. Celle de Rennes, comme plus coupable, fut +déclarée incapable de remplir ses fonctions. Celle de Metz avait insinué +que le roi n'était pas libre; et c'était là, comme nous l'avons dit, la +politique des mécontens. Ne pouvant se servir du roi, ils cherchaient à le +représenter comme en état d'oppression, et voulaient annuler ainsi toutes +les lois qu'il paraissait consentir. Lui-même semblait seconder cette +politique. Il n'avait pas voulu rappeler ses gardes-du-corps renvoyés aux 5 +et 6 octobre, et se faisait garder par la milice nationale, au milieu de +laquelle il se savait en sûreté. Son intention était de paraître captif. La +commune de Paris déjoua cette trop petite ruse, en priant le roi de +rappeler ses gardes, ce qu'il refusa sous de vains prétextes, et par +l'intermédiaire de la reine[10]. + +L'année 1790 venait de commencer, et une agitation générale se faisait +sentir. Trois mois assez calmes s'étaient écoulés depuis les 5 et 6 +octobre, et l'inquiétude semblait se renouveler. Les grandes agitations +sont suivies de repos, et ces repos de petites crises, jusqu'à des crises +plus grandes. On accusait de ces troubles le clergé, la noblesse, la cour, +l'Angleterre même, qui chargea son ambassadeur de la justifier. Les +compagnies soldées de la garde nationale furent elles-mêmes atteintes de +cette inquiétude générale. Quelques soldats réunis aux Champs-Elysées +demandèrent une augmentation de paye. Lafayette, présent partout, accourut, +les dispersa, les punit, et rétablit le calme dans sa troupe toujours +fidèle, malgré ces légères interruptions de discipline. + +On parlait surtout d'un complot contre l'assemblée et la municipalité, dont +le chef supposé était le marquis de Favras. Il fut arrêté avec éclat, et +livré au Châtelet. On répandit aussitôt que Bailly et Lafayette avaient dû +être assassinés; que douze cents chevaux étaient prêts à Versailles pour +enlever le roi; qu'une armée, composée de Suisses et de Piémontais, devait +le recevoir, et marcher sur Paris. L'alarme se répandit; on ajouta que +Favras était l'agent secret des personnages les plus élevés. Les soupçons +se dirigèrent sur Monsieur, frère du roi. Favras avait été dans ses gardes, +et avait de plus négocié un emprunt pour son compte. Monsieur, effrayé de +l'agitation des esprits, se présenta à l'Hôtel-de-Ville, protesta contre +les insinuations dont il était l'objet, expliqua ses rapports avec Favras, +rappela ses dispositions populaires, manifestées autrefois dans l'assemblée +des notables, et demanda à être jugé, non sur les bruits publics, mais sur +son patriotisme connu et point démenti[11]. Des applaudissemens universels +couvrirent son discours, et il fut reconduit par la foule jusqu'à sa +demeure. + +Le procès de Favras fut continué. Ce Favras avait couru l'Europe, épousé +une princesse étrangère, et faisait des projets pour rétablir sa fortune. +Il en avait fait au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, et dans les premiers +mois de 1790. Les témoins qui l'accusaient précisaient son dernier plan. +L'assassinat de Bailly et de Lafayette, l'enlèvement du roi, paraissaient +faire partie de ce plan; mais on n'avait aucune preuve que les douze cents +chevaux fussent préparés, ni que l'armée suisse ou piémontaise fût en +mouvement. Les circonstances étaient peu favorables à Favras. Le Châtelet +venait d'élargir Besenval et autres impliqués dans le complot du 14 +juillet; l'opinion était mécontente. Néanmoins Lafayette rassura les +messieurs du Châtelet, leur demanda d'être justes, et leur promit que leur +jugement, quel qu'il fût, serait exécuté. + +Ce procès fit renaître les soupçons contre la cour. Ces nouveaux projets la +faisaient paraître incorrigible; car, au milieu même de Paris, on la voyait +conspirer encore. On conseilla donc au roi une démarche éclatante qui pût +satisfaire l'opinion publique. + +Le 4 février 1790, l'assemblée fut étonnée de voir quelques changemens dans +la disposition de la salle. Un tapis à fleurs de lis recouvrait les marches +du bureau. Le fauteuil des secrétaires était rabaissé: le président était +debout à côté du siège où il était ordinairement assis. «Voici le roi,» +s'écrient tout-à-coup les huissiers; et Louis XVI entre aussitôt dans la +salle. L'assemblée se lève à son aspect, et il est reçu au milieu des +applaudissemens. Une foule de spectateurs rapidement accourus occupent les +tribunes, envahissent toutes les parties de la salle, et attendent avec la +plus grande impatience les paroles royales. Louis XVI parle debout à +l'assemblée assise: il rappelle d'abord les troubles auxquels la France +s'est trouvée en proie, les efforts qu'il a faits pour les calmer, et pour +assurer la subsistance du peuple; il récapitule les travaux des +représentans, en déclarant qu'il avait tenté les mêmes choses dans +les assemblées provinciales; il montre enfin qu'il avait jadis manifesté +lui-même les voeux qui viennent d'être réalisés. Il ajoute qu'il croit +devoir plus spécialement s'unir aux représentans de la nation, dans un +moment où on lui a soumis les décrets destinés a établir dans le royaume +une organisation nouvelle. Il favorisera, dit-il, de tout son pouvoir le +succès de cette vaste organisation; toute tentative contraire serait +coupable et poursuivie par tous les moyens. A ces mots, des applaudissemens +retentissent. Le roi poursuit; et, rappelant ses propres sacrifices, il +engage tous ceux qui ont perdu quelque chose à imiter sa résignation, et à +se dédommager de leurs pertes par les biens que la constitution nouvelle +promet à la France. Mais, lorsque, après avoir promis de défendre cette +constitution, il ajoute qu'il fera davantage encore, et que, de concert +avec la reine, il préparera de bonne heure l'esprit et le coeur de son fils +au nouvel ordre de choses, et l'habituera à être heureux du bonheur des +Français, des cris d'amour s'échappent de toutes parts, toutes les mains +sont tendues vers le monarque, tous les yeux cherchent la mère et l'enfant, +toutes les voix les demandent: les transports sont universels. Enfin le roi +termine son discours en recommandant la concorde et la paix à ce _bon +peuple dont on l'assure qu'il est aimé, quand on veut le consoler de ses +peines_[12]. A ces derniers mots, tous les assistans éclatent en témoignages +de reconnaissance. Le président fait une courte réponse où il exprime le +désordre de sentiment qui règne dans tous les coeurs. Le prince est +reconduit aux Tuileries par la multitude. L'assemblée lui vote des +remercîmens à lui et à la reine. Une nouvelle idée se présente: Louis XVI +venait de s'engager à maintenir la constitution; c'était le cas pour les +députés de prendre cet engagement à leur tour. On propose donc le serment +civique, et chaque député vient jurer d'être fidèle _à la nation, à la loi +et au roi; et de maintenir de tout son pouvoir la constitution décrétée par +l'assemblée nationale et acceptée par le roi_. Les suppléans, les députés +du commerce demandent à prêter le serment à leur tour; les tribunes, les +amphithéâtres, les imitent, et de toutes parts on n'entend plus que ces +mots: _Je le jure._ + +Le serment fut répété à l'Hôtel-de-Ville, et de communes en communes par +toute la France. Des réjouissances furent ordonnées; l'effusion parut +générale et sincère. C'était le cas sans doute de recommencer une nouvelle +conduite, et de ne pas rendre cette réconciliation inutile comme toutes les +autres; mais le soir même, tandis que Paris brillait des feux allumés pour +célébrer cet heureux événement, la cour était déjà revenue à son humeur, et +les députés populaires y recevaient un accueil tout différent de celui qui +était réservé aux députés nobles. En vain Lafayette, dont les avis pleins +de sens et de zèle n'étaient pas suivis, répétait à la cour que le roi ne +pouvait plus balancer, et qu'il devait s'attacher entièrement au parti +populaire, et s'efforcer de gagner sa confiance; que pour cela il fallait +que ses intentions ne fussent pas seulement proclamées à l'assemblée, mais +qu'elles fussent manifestées par ses moindres actions; qu'il devait +s'offenser du moindre propos équivoque tenu devant lui, et repousser le +moindre doute exprimé sur sa volonté réelle; qu'il ne devait montrer +ni contrainte, ni mécontentement, ni laisser aucune espérance secrète aux +aristocrates; et enfin que les ministres devaient être unis, ne se +permettre aucune rivalité avec l'assemblée, et ne pas l'obliger à recourir +sans cesse à l'opinion publique. En vain Lafayette répétait-il ces sages +conseils avec des instances respectueuses; le roi recevait ses lettres, +le trouvait honnête homme; la reine les repoussait avec humeur, et semblait +même s'irriter des respects du général. Elle accueillait bien mieux +Mirabeau, plus influent, mais certainement moins irréprochable que +Lafayette. + +Les communications de Mirabeau avec la cour avaient continué. Il avait même +entretenu des rapports avec Monsieur, que ses opinions rendaient plus +accessible au parti populaire, et il lui avait répété ce qu'il ne cessait +d'exprimer à la reine et à M. de Montmorin, c'est que la monarchie ne +pouvait être sauvée que par la liberté. Mirabeau fit enfin des conventions +avec la cour, par le secours d'un intermédiaire. Il énonça ses principes +dans une espèce de profession de foi; il s'engagea à ne pas s'en écarter, +et à soutenir la cour tant qu'elle demeurerait sur la même ligne. On lui +donnait en retour un traitement assez considérable. La morale sans doute +condamne de pareils traités, et on veut que le devoir soit fait pour le +devoir seul. Mais était-ce là se vendre? Un homme faible se fût vendu sans +doute, en sacrifiant ses principes; mais le puissant Mirabeau, loin de +sacrifier les siens, y amenait le pouvoir, et recevait en échange les +secours que ses grands besoins et ses passions désordonnées lui rendaient +indispensables. Différent de ceux qui livrent fort cher de faibles talens +et une lâche conscience, Mirabeau, inébranlable dans ses principes, +combattait alternativement son parti ou la cour, comme s'il n'avait pas +attendu du premier la popularité, et de la seconde ses moyens d'existence. +Ce fut à tel point que les historiens, ne pouvant pas le croire allié de la +cour qu'il combattait, n'ont placé que dans l'année 1791 son traité, qui a +été fait cependant dès les premiers mois de 1790. Mirabeau vit la reine, la +charma par sa supériorité, et en reçut un accueil qui le flatta beaucoup. +Cet homme extraordinaire était sensible à tous les plaisirs, à ceux de la +vanité comme à ceux des passions. Il fallait le prendre avec sa force et +ses faiblesses, et l'employer au profit de la cause commune. Outre +Lafayette et Mirabeau, la cour avait encore Bouillé, qu'il est temps de +faire connaître. + +Bouillé, plein de courage, de droiture et de talens, avait tous les +penchans de l'aristocratie, et ne se distinguait d'elles que par moins +d'aveuglement et une plus grande habitude des affaires. Retiré à Metz, +commandant là une vaste étendue de frontières et une grande partie de +l'armée, il tâchait d'entretenir la méfiance entre ses troupes et les +gardes nationales, afin de conserver ses soldats à la cour[13]. Placé là en +expectative, il effrayait le parti populaire, et semblait le général de la +monarchie, comme Lafayette celui de la constitution. Cependant +l'aristocratie lui déplaisait, la faiblesse du roi le dégoûtait du service, +et il l'eût quitté s'il n'avait été pressé par Louis XVI d'y demeurer. +Bouillé était plein d'honneur. Son serment prêté, il ne songea plus qu'à +servir le roi et la constitution. La cour devait donc réunir Lafayette, +Mirabeau et Bouillé; et par eux elle aurait eu les gardes nationales, +l'assemblée et l'armée, c'est-à-dire les trois puissances du jour. Quelques +motifs, il est vrai, divisaient ces trois personnages. Lafayette, plein de +bonne volonté, était prêt à s'unir avec tous ceux qui voudraient servir le +roi et la constitution; mais Mirabeau jalousait la puissance de Lafayette, +redoutait sa pureté si vantée, et semblait y voir un reproche. Bouillé +haïssait en Lafayette une conviction exaltée, et peut-être un ennemi +irréprochable; il préférait Mirabeau, qu'il croyait plus maniable, et moins +rigoureux dans sa foi politique. C'était à la cour à unir ces trois +hommes, en détruisant leurs motifs particuliers d'éloignement. Mais il n'y +avait qu'un moyen d'union, la monarchie libre. Il fallait donc s'y résigner +franchement, et y tendre de toutes ses forces. Mais la cour toujours +incertaine, sans repousser Lafayette, l'accueillait froidement, payait +Mirabeau qui la gourmandait par intervalles, entretenait l'humeur de +Bouillé contre la révolution, regardait l'Autriche avec espérance, et +laissait agir l'émigration de Turin. Ainsi fait la faiblesse: elle cherche +à se donner des espérances plutôt qu'à s'assurer le succès, et elle ne +parvient de cette manière qu'à se perdre, en inspirant des soupçons qui +irritent autant les partis que la réalité même, car il vaut mieux les +frapper que les menacer. + +En vain Lafayette, qui voulait faire ce que la cour ne faisait pas, +écrivait-il à Bouillé, son parent, pour l'engager à servir le trône en +commun, et par les seuls moyens possibles, ceux de la franchise et de la +liberté; Bouillé, mal inspiré par la cour, répondait froidement et d'une +manière évasive, et, sans rien tenter contre la constitution, continuait à +se rendre imposant par le secret de ses intentions et la force de son +armée. + +Cette réconciliation du 4 février, qui aurait pu avoir de si grands +résultats, fut donc vaine et inutile. Le procès de Favras fut achevé, et +soit crainte, soit conviction, le Châtelet le condamna à être pendu. Favras +montra, dans ces derniers momens, une fermeté digne d'un martyr, et non +d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda à faire une +déclaration avant de mourir. L'échafaud était dressé sur la place de Grève. +On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où il demeura jusqu'à la nuit. Le +peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cet +exemple de l'égalité dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu +des communications avec un grand de l'état, qui l'avait engagé à disposer +les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques dépenses, ce +seigneur lui avait donné cent louis qu'il avait acceptés. Il assura que son +crime se bornait là, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si +l'aveu des noms pourrait le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas +satisfait. «En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret;» et il +s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermeté. La nuit +régnait sur la place de l'exécution, et on avait éclairé jusqu'à la +potence. Le peuple se réjouit de ce spectacle, content de trouver de +l'égalité même à l'échafaud; il y mêla d'atroces railleries, et parodia de +diverses manières le supplice de cet infortuné. Le corps de Favras fut +rendu à sa famille, et de nouveaux évènemens firent bientôt oublier sa mort +à ceux qui l'avaient puni, et à ceux qui s'en étaient servis. + +Le clergé désespéré continuait d'exciter de petites agitations sur toute la +surface de la France. La noblesse comptait beaucoup sur son influence parmi +le peuple. Tant que l'assemblée s'était contentée, par un décret, de mettre +les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation, le clergé avait +espéré que l'exécution du décret n'aurait pas lieu; et, pour la rendre +inutile, il suggérait mille moyens de subvenir aux besoins du trésor. +L'abbé Maury avait proposé un impôt sur le luxe, et l'abbé de Salsède lui +avait répondu en proposant, à son tour, qu'aucun ecclésiastique ne pût +avoir plus de mille écus de revenus. Le riche abbé se tut à une motion +pareille. Une autre fois, en discutant sur la dette de l'état, Cazalès +avait conseillé d'examiner, non pas la validité des titres de chaque +créance, mais la créance elle-même, son origine et son motif; ce qui était +renouveler la banqueroute par le moyen si odieux et si usé des chambres +ardentes. Le clergé, ennemi des créanciers de l'état auxquels il se croyait +sacrifié, avait soutenu la proposition malgré le rigorisme de ses principes +en fait de propriété. Maury s'était emporté avec violence et avait manqué à +l'assemblée, en disant à une partie de ses membres, qu'ils n'avaient que le +courage de la honte. L'assemblée en avait été offensée, et voulait +l'exclure de son sein. Mais Mirabeau, qui pouvait se croire attaqué, +représenta à ses collègues que chaque député appartenait à ses commettans, +et qu'on n'avait pas le droit d'en exclure un seul. Cette modération +convenait à la véritable supériorité; elle réussit, et Maury fut plus puni +par une censure qu'il ne l'eût été par l'exclusion. Tous ces moyens +inventés par le clergé, pour mettre les créanciers de l'état à sa place, ne +lui servirent de rien, et l'assemblée décréta la vente de 400 millions de +biens du domaine et de l'Église. Désespéré alors, le clergé fit courir des +écrits parmi le peuple, et répandit que le projet des révolutionnaires +était d'attaquer la religion catholique. C'est dans les provinces du Midi +qu'il espérait obtenir le plus de succès. On a vu que la première +émigration s'était dirigée vers Turin. C'est avec le Languedoc et la +Provence qu'elle entretenait ses principales communications. Calonne, si +célèbre sous les notables, était le ministre de la cour fugitive. Deux +partis la divisaient: la haute noblesse voulait maintenir son empire, et +redoutait l'intervention de la noblesse de province, et surtout de la +bourgeoisie. Aussi ne voulait-elle recourir qu'à l'étranger pour rétablir +le trône. D'ailleurs, user de la religion, comme le proposaient les +émissaires des provinces, lui semblait ridicule à elle qui s'était égayée +pendant un siècle des plaisanteries de Voltaire. L'autre parti, composé de +petits nobles, de bourgeois expatriés, voulait combattre la passion de la +liberté par une autre plus forte, celle du fanatisme, et vaincre avec ses +seules forces, sans se mettre à la merci de l'étranger. Les premiers +alléguaient les vengeances personnelles de la guerre civile, pour excuser +l'intervention de l'étranger; les seconds soutenaient que la guerre civile +comportait l'effusion du sang, mais qu'il ne fallait pas se souiller d'une +trahison. Ces derniers, plus courageux, plus patriotes, mais plus féroces, +ne devaient pas réussir dans une cour où régnait Calonne. Cependant, comme +on avait besoin de tout le monde, les communications furent continuées +entre Turin et les provinces méridionales. On se décida à attaquer la +révolution par la guerre étrangère et par la guerre civile, et pour cela on +tenta de réveiller l'ancien fanatisme de ces contrées[14]. + +Le clergé ne négligea rien pour seconder ce plan. Les protestans excitaient +dans ces pays l'envie des catholiques. Le clergé profita de ces +dispositions, et surtout des solennités de Pâques. A Montpellier, à Nîmes, +à Montauban, l'antique fanatisme fut réveillé par tous les moyens. + +Charles Lameth se plaignit à la tribune de ce qu'on avait abusé de la +quinzaine de Pâques pour égarer le peuple et l'exciter contre les lois +nouvelles. A ces mots, le clergé se souleva, et voulut quitter +l'assemblée. L'évêque de Clermont en fit la menace, et une foule +d'ecclésiastiques déjà debout allaient sortir, mais on appela Charles +Lameth à l'ordre, et le tumulte s'apaisa. Cependant la vente des biens du +clergé était mise à exécution: il en était aigri et ne négligeait aucune +occasion de faire éclater son ressentiment. Don Gerle, chartreux plein de +bonne foi dans ses sentimens religieux et patriotiques, demande un jour la +parole et propose de déclarer la religion catholique la seule religion de +l'état[15]. Une foule de députés se lèvent aussitôt, et se disposent à voter +par acclamation, en disant que c'est le cas pour l'assemblée de se +justifier du reproche qu'on lui a fait d'attaquer la religion catholique. +Cependant que signifiait une proposition pareille? Ou le décret avait pour +but de donner un privilège à la religion catholique, et aucune ne doit en +avoir; ou il était la déclaration d'un fait, c'est que la majorité +française était catholique; et le fait n'avait pas besoin d'être déclaré. +Une telle proposition ne pouvait donc être accueillie. Aussi, malgré les +efforts de la noblesse et du clergé, la discussion fut renvoyée au +lendemain. Une foule immense était accourue; Lafayette, averti que des +malveillans se disposaient à exciter du trouble, avait doublé la garde. La +discussion s'ouvre: un ecclésiastique menace l'assemblée de malédiction; +Maury pousse ses cris accoutumés; Menou répond avec calme à tous les +reproches faits à l'assemblée, et dit qu'on ne peut raisonnablement pas +l'accuser de vouloir abolir la religion catholique, à l'instant où elle va +mettre les dépenses de son culte au rang des dépenses publiques, il propose +donc de passer à l'ordre du jour. Don Gerle, persuadé, retire alors sa +motion, et s'excuse d'avoir excité un pareil tumulte. M. de Larochefoucauld +présente une rédaction nouvelle, et sa proposition succède à celle de +Menou. Tout à coup un membre du côté droit se plaint de n'être pas libre, +interpelle Lafayette, et lui demande pourquoi il a doublé la garde. Le +motif n'était pas suspect, car ce n'était pas le côté gauche qui pouvait +redouter le peuple, et ce n'était pas ces amis que Lafayette cherchait à +protéger. Cette interpellation augmente le tumulte; néanmoins la discussion +continue. Dans ces débats, on cite Louis XVI: «Je ne suis pas étonné, +s'écrie alors Mirabeau, qu'on rappelle le règne où a été révoqué l'édit de +Nantes; mais songez que de cette tribune où je parle, j'aperçois la fenêtre +fatale d'où un roi, assassin de ses sujets, mêlant les intérêts de la terre +à ceux de la religion, donna le signal de la Saint-Barthélemy!» Cette +terrible apostrophe ne termine pas la discussion qui se prolonge encore. La +proposition du duc de Larochefoucauld est enfin adoptée. L'assemblée +déclare que ses sentimens sont connus, mais que, par respect pour la +liberté des consciences, elle ne peut ni ne doit délibérer sur la +proposition qui lui est soumise. Quelques jours étaient à peine écoulés, +qu'un autre moyen fut encore employé pour menacer l'assemblée et la +dissoudre. La nouvelle organisation du royaume était achevée, le peuple +allait être convoqué pour élire ses magistrats, et on imagina de lui faire +nommer en même temps de nouveaux députés, pour remplacer ceux qui +composaient l'assemblée actuelle. Ce moyen, proposé et discuté une autre +fois, avait déjà été repoussé. Il fut renouvelé en avril 1790. Quelques +cahiers bornaient les pouvoirs à un an; il y avait en effet près d'une +année que l'assemblée était réunie. Ouverte en mai 1789, elle touchait au +mois d'avril 1790. Quoique les cahiers eussent été annulés, quoiqu'on eût +pris l'engagement de ne pas se séparer avant l'achèvement de la +constitution, ces hommes pour lesquels il n'y avait ni décret rendu, ni +serment prêté, quand il s'agissait d'aller à leur but, proposent de faire +élire d'autres députés et de leur céder la place. Maury, chargé de cette +journée, s'acquitte de son rôle avec autant d'assurance que jamais, mais +avec plus d'adresse qu'à son ordinaire. Il en appelle lui-même à la +souveraineté du peuple, et dit qu'on ne peut pas plus long-temps se mettre +à la place de la nation, et prolonger des pouvoirs qui ne sont que +temporaires. Il demande à quel titre on s'est revêtu d'attributions +souveraines; il soutient que cette distinction entre le pouvoir législatif +et constituant est une distinction chimérique, qu'une convention souveraine +ne peut exister qu'en l'absence de tout gouvernement; et que si l'assemblée +est cette convention, elle n'a qu'à détrôner le roi et déclarer le trône +vacant. Des cris l'interrompent à ces mots, et manifestent l'indignation +générale. Mirabeau se lève alors avec dignité: «On demande, dit-il, depuis +quand les députés du peuple sont devenus convention nationale? Je réponds: +C'est le jour où, trouvant l'entrée de leurs séances environnée de soldats, +il allèrent se réunir dans le premier endroit où ils purent se rassembler, +pour jurer de plutôt périr que de trahir et d'abandonner les droits de la +nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, ont changé ce jour de nature. +Quels que soient les pouvoirs que nous avons exercés, nos efforts, nos +travaux les ont légitimés: l'adhésion de toute la nation les a sanctifiés. +Vous vous rappelez tous le mot de ce grand homme de l'antiquité qui avait +négligé les formes légales pour sauver la patrie. Sommé par un tribun +factieux de dire s'il avait observé les lois, il répondit: Je jure que j'ai +sauvé la patrie. Messieurs (s'écrie alors Mirabeau en s'adressant aux +députés des communes), je jure que vous avez sauvé la France.» + +A ce magnifique serment, dit Ferrières, l'assemblée tout entière, comme +entraînée par une in spiration subite, ferme la discussion, et décrète que +les réunions électorales ne s'occuperont point de l'élection des nouveaux +députés. + +Ainsi ce nouveau moyen fut encore inutile, et l'assemblée put continuer ses +travaux. Mais les troubles n'en continuèrent pas moins par toute la France. +Le commandant De Voisin fut massacré par le peuple; les forts de Marseille +furent envahis par la garde nationale. Des mouvemens en sens contraires +eurent lieu à Nîmes et à Montauban. Les envoyés de Turin avaient excité les +catholiques; ils avaient fait des adresses, dans lesquelles ils déclaraient +la monarchie en danger, et demandaient que la religion catholique fût +déclarée religion de l'état. Une proclamation royale avait en vain répondu; +ils avaient répliqué. Les protestans en étaient venus aux prises avec les +catholiques; et ces derniers, attendant vainement les secours promis par +Turin, avaient été enfin repoussés. Diverses gardes nationales s'étaient +mises en mouvement, pour secourir les patriotes contre les révoltés; la +lutte s'était ainsi engagée, et le vicomte de Mirabeau, adversaire déclaré +de son illustre frère, annonçant lui-même la guerre civile du haut de la +tribune, sembla, par son mouvement, son geste, ses paroles, la jeter dans +l'assemblée. + +Ainsi, tandis que la partie la plus modérée des députés tâchait d'apaiser +l'ardeur révolutionnaire, une opposition indiscrète excitait une fièvre que +le repos aurait pu calmer, et fournissait des prétextes aux orateurs +populaires les plus violens. Les clubs en devenaient plus exagérés. Celui +des Jacobins, issu du club breton, et d'abord établi à Versailles, puis à +Paris, l'emportait sur les autres par le nombre, les talens et la +violence[16]. Ses séances étaient suivies comme celles de l'assemblée +elle-même. Il devançait toutes les questions que celle-ci devait traiter, +et émettait des décisions, qui étaient déjà une prévention pour les +législateurs eux-mêmes. Là se réunissaient les principaux députés +populaires, et les plus obstinés y trouvaient des forces et des +excitations. Lafayette, pour combattre cette terrible influence, s'était +concerté avec Bailly et les hommes les plus éclairés, et avait formé +un autre club, dit de 89, et plus tard des Feuillans[17]. Mais le moyen +était impuissant; une réunion de cent hommes calmes et instruits ne pouvait +appeler la foule comme le club des Jacobins, où on se livrait à toute la +véhémence des passions populaires. Fermer les clubs eût été le seul moyen, +mais la cour avait trop peu de franchise et inspirait trop de défiance, +pour que le parti populaire songeât à employer une ressource pareille. Les +Lameth dominaient au club des Jacobins. Mirabeau se montrait également dans +l'un et dans l'autre; il était évident à tous les yeux que sa place était +entre tous les partis. Une occasion se présenta bientôt où son rôle fut +encore mieux prononcé, et où il remporta pour la monarchie un avantage +mémorable, comme le verrons ci-après. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 8 à la fin du volume. +[2] Voyez la note 9 à la fin du volume. +[3] Voyez les Mémoires de Dumouriez. +[4] Voyez la note 10 à la fin du volume. +[5] MM. Malouet et Bertrand de Molleville n'ont pas craint d'écrire + le contraire, mais le fait que nous avançons est attesté par les témoins + les plus dignes de foi. +[6] Voyez la note 11 à fin du volume. +[7] Elle tint sa première séance à l'Archevêché, le 19 octobre. +[8] 20 octobre. +[9] Sur la manière d'être des députés de la droite, voyez un extrait + des Mémoires de Ferrières, note 12, à la fin du volume. +[10] Voyez la note 13 à la fin du volume. +[11] Voyez la note 14 à la fia du volume. +[12] Voyez la note 15 à la fin du volume. +[13] C'est lui qui le dit dans ses mémoires. +[14] Voyez la note 16 à la fin du volume. +[15] Séance du 12 avril. +[16] Ce club, dit des _Amis de la constitution,_ fut transféré à Paris + en octobre 1789, et fut connu alors sous le nom de _club des Jacobins;_ + parce qu'il se réunissait dans une salle du couvent des Jacobins, rue + Saint-Honoré. +[17] Formé le 12 mai. + + + + + + + +CHAPITRE V. + + +ÉTAT POLITIQUE ET DISPOSITIONS DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES EN 1790. +--DISCUSSION SUR LE DROIT DE LA PAIX ET DE LA GUERRE.--PREMIÈRE +INSTITUTION DU PAPIER-MONNAIE OU DES ASSIGNATS.--ORGANISATION JUDICIAIRE. +--CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.--ABOLITION DES TITRES DE NOBLESSE. +--ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET.--FÊTE DE LA PREMIÈRE FÉDÉRATION.--RÉVOLTE +DES TROUPES A NANCY.--RETRAITE DE NECKER.--PROJETS DE LA COUR ET DE +MIRABEAU.--FORMATION DU CAMP DE JALÈS.--SERMENT CIVIQUE IMPOSÉ AUX +ECCLÉSIASTIQUES. + + +A l'époque où nous sommes arrivés, la révolution française commençait +d'attirer les regards des souverains étrangers; son langage était si élevé, +si ferme; il avait un caractère de généralité qui semblait si bien le +rendre propre à plus d'un peuple, que les princes étrangers durent s'en +effrayer. On avait pu croire jusque-là à une agitation passagère, mais les +succès de l'assemblée, sa fermeté, sa constance inattendue, et surtout +l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait à toutes les nations, +durent lui attirer plus de considération et de haine, et lui mériter +l'honneur d'occuper les cabinets. L'Europe alors était divisée en deux +grandes ligues ennemies: la ligue anglo-prussienne d'une part, et les cours +impériales de l'autre. + +Frédéric-Guillaume avait succédé au grand Frédéric sur le trône de la +Prusse. Ce prince mobile et faible, renonçant à la politique de son +illustre prédécesseur, avait abandonné l'alliance de la France pour celle +de l'Angleterre. Uni à cette puissance, il avait formé cette fameuse ligue +anglo-prussienne, qui tenta de si grandes choses et n'en exécuta aucune; +qui souleva la Suède, la Pologne, la Porte, contre la Russie et l'Autriche, +abandonna tous ceux qu'elle avait soulevés, et contribua même à les +dépouiller, en partageant la Pologne. + +Le projet de l'Angleterre et de la Prusse réunies avait été de ruiner la +Russie et l'Autriche, en suscitent contre elles la Suède où régnait le +chevaleresque Gustave, la Pologne gémissant d'un premier partage, et la +Porte courroucée des invasions russes. L'intention particulière de +l'Angleterre, dans cette ligue, était de se venger des secours fournis aux +colonies américaines par la France, sans lui déclarer la guerre. Elle en +avait trouvé le moyen en mettant aux prises les Turcs et les Russes. La +France ne pouvait demeurer neutre entre ces deux peuples sans s'aliéner les +Turcs, qui comptaient sur elle, et sans perdre ainsi sa domination +commerciale dans le Levant. D'autre part, en participant à la guerre, elle +perdait l'alliance de la Russie, avec laquelle elle venait de conclure un +traité infiniment avantageux, qui lui assurait les bois de construction, et +tous les objets que le Nord fournit abondamment à la marine. Ainsi, dans +les deux cas, la France essuyait un dommage. En attendant, l'Angleterre +disposait ses forces et se préparait à les déployer au besoin. D'ailleurs, +voyant le désordre des finances sous les notables, le désordre populaire +sous la constituante, elle croyait n'avoir pas besoin de la guerre, et on +a pensé qu'elle aimait encore mieux détruire la France par les troubles +intérieurs que par les armes. Aussi l'a-t-on accusée toujours de favoriser +nos discordes. + +Cette ligue anglo-prussienne avait fait livrer quelques batailles, dont le +succès fut balancé. Gustave s'était tiré en héros d'une position où il +s'était engagé en aventurier. La Hollande insurgée avait été soumise au +stathouder par les intrigues anglaises et les armées prussiennes. L'habile +Angleterre avait ainsi privé la France d'une puissante alliance maritime; +et le monarque prussien, qui ne cherchait que des succès de vanité, avait +vengé un outrage fait par les états de Hollande à l'épouse du stathouder, +qui était sa propre soeur. La Pologne achevait de se constituer, et allait +prendre les armes. La Turquie avait été battue par la Russie. Cependant la +mort de l'empereur d'Autriche, Joseph II, survenue en janvier 1790, changea +la face des événemens. Léopold, ce prince éclairé et pacifique, dont la +Toscane avait béni l'heureux règne, lui succéda. Léopold, adroit autant que +sage, voulait mettre fin à la guerre, et pour y réussir il employa les +ressources de la séduction, si puissantes sur la mobile imagination de +Frédéric-Guillaume. On fit valoir à ce prince les douceurs du repos, les +maux de la guerre qui depuis si long-temps pesaient sur son peuple, enfin +les dangers de la révolution française qui proclamait de si funestes +principes. On réveilla en lui des idées de pouvoir absolu, on lui fit même +concevoir l'espérance de châtier les révolutionnaires français, comme il +avait châtié ceux de Hollande; et il se laissa entraîner, à l'instant où il +allait retirer les avantages de cette ligue si hardiment conçue par son +ministre Hertzberg. Ce fut en juillet 1790 que la paix fut signée à +Reichenbach. En août, la Russie fit la sienne avec Gustave, et n'eut plus +affaire qu'à la Pologne peu redoutable, et aux Turcs battus de toutes +parts. Nous ferons connaître plus tard ces divers évènemens. L'attention +des puissances finissait donc par se diriger presque tout entière sur la +révolution de France. Quelque temps avant la conclusion de la paix entre la +Prusse et Léopold, lorsque la ligue anglo-prussienne menaçait les deux +cours impériales, et poursuivait se crètement la France, ainsi que +l'Espagne, notre constante et fidèle alliée, quelques navires anglais +furent saisis dans la baie de Notka par les Espagnols. Des réclamations +très-vives furent élevées, et suivies d'un armement général dans les ports +De l'Angleterre. Aussitôt l'Espagne, invoquant les traités, demanda le +secours de la France, et Louis XVI ordonna l'équipement de quinze +vaisseaux. On accusa l'Angleterre de vouloir, dans cette occasion, +augmenter nos embarras. Les clubs de Londres, il est vrai, avaient +plusieurs fois complimenté l'assemblée nationale; mais le cabinet laissait +quelques philanthropes se livrer à ces épanchemens philosophiques, et +pendant ce temps payait, dit-on, ces étonnans agitateurs qui reparaissaient +partout, et donnaient tant de peine aux gardes nationales du royaume. Les +troubles intérieurs furent plus grands encore au moment de l'armement +général, et on ne put s'empêcher de voir une liaison entre les menaces +de l'Angleterre et la renaissance du désordre. Lafayette surtout, qui ne +prenait guère la parole dans l'assemblée que pour les objets qui +intéressaient la tranquillité publique, Lafayette dénonça à la tribune une +influence secrète. «Je ne puis, dit-il, m'empêcher de faire remarquer à +l'assemblée cette fermentation nouvelle et combinée, qui se manifeste de +Strasbourg à Nîmes, et de Brest à Toulon, et qu'en vain les ennemis du +peuple voudraient lui attribuer, lorsqu'elle porte tous les caractères +d'une influence secrète. S'agit-il d'établir les départemens, on dévaste +les campagnes; les puissances voisines arment-elles, aussitôt le désordre +est dans nos ports et dans nos arsenaux.» On avait en effet égorgé +plusieurs commandans, et par hasard ou par choix nos meilleurs officiers de +marine avaient été immolés. L'ambassadeur anglais avait été chargé par sa +cour de repousser ces imputations. Mais on sait quelle confiance méritent +de pareils messages. Calonne avait aussi écrit au roi[1] pour justifier +l'Angleterre, mais Calonne, en parlant pour l'étranger, était suspect. Il +disait vainement que toute dépense est connue dans un gouvernement +représentatif; que même les dépenses secrètes sont du moins avouées comme +telles, et qu'il n'y avait dans les budgets anglais aucune attribution de +ce genre. L'expérience a prouvé que l'argent ne manque jamais à des +ministres même responsables. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que le +temps, qui dévoile tout, n'a rien découvert à cet égard, et que Necker, qui +était placé pour en bien juger, n'a jamais cru à cette secrète +influence[2]. + +Le roi, comme on vient de le voir, avait fait notifier à l'assemblée +l'équipement de quinze vaisseaux de ligne, pensant, disait-il, qu'elle +approuverait cette mesure, et qu'elle voterait les dépenses nécessaires. +L'assemblée accueillit parfaitement le message; mais elle y vit une +question constitutionnelle, qu'elle crut devoir résoudre avant de répondre +au roi. «Les mesures sont prises, dit Alexandre Lameth, notre discussion ne +peut les retarder; il faut donc fixer auparavant à qui du roi ou de +l'assemblée on attribuera le droit de faire la paix ou la guerre.» En +effet, c'était presque la dernière attribution importante à fixer, et l'une +de celles qui devaient exciter le plus d'intérêt. Les imaginations étaient +toutes pleines des fautes des cours, de leurs alternatives d'ambition ou de +faiblesse, et on ne voulait pas laisser au trône le pouvoir ou d'entraîner +la nation dans des guerres dangereuses, ou de la déshonorer par des +lâchetés. Cependant, de tous les actes du gouvernement, le soin de la +guerre et de la paix est celui où il entre le plus d'action, et où le +pouvoir exécutif doit exercer le plus d'influence, c'est celui où il faut +lui laisser le plus de liberté pour qu'il agisse volontiers et bien. +L'opinion de Mirabeau, qu'on disait gagné par la cour, était annoncée +d'avance. L'occasion était favorable pour ravir à l'orateur cette +popularité si enviée. Les Lameth l'avaient senti, et avaient chargé Barnave +d'accabler Mirabeau. Le coté droit se retira pour ainsi dire, et laissa +le champ libre à ces deux rivaux. + +La discussion était impatiemment attendue; elle s'ouvre[3]. Après quelques +orateurs qui ne répandent que des idées préliminaires, Mirabeau est +entendu et pose la question d'une manière toute nouvelle. La guerre, +suivant lui, est presque toujours imprévue; les hostilités commencent avant +les menaces; le roi, chargé du salut public, doit les repousser, et la +guerre se trouve ainsi commencée avant que l'assemblée ait pu intervenir. +Il en est de même pour les traités: le roi peut seul saisir le moment de +négocier, de conférer, de disputer avec les puissances; l'assemblée ne peut +que ratifier les conditions obtenues. Dans les deux cas, le roi peut seul +agir, et l'assemblée approuver ou improuver. Mirabeau veut donc que le +pouvoir exécutif soit tenu de soutenir les hostilités commencées, et que +le pouvoir législatif, suivant les cas, souffre la continuation de la +guerre, ou bien requière la paix. Cette opinion est applaudie, parce que la +voix de Mirabeau l'était toujours. Cependant Barnave prend la parole; et, +négligeant les autres orateurs, ne répond qu'à Mirabeau. Il convient que +souvent le fer est tiré avant que la nation puisse être consultée: mais il +soutient que les hostilités ne sont pas la guerre, que le roi doit les +repousser et avertir aussitôt l'assemblée, qui alors déclare en souveraine +ses propres intentions. Ainsi toute la différence est dans les mots, car +Mirabeau donne à l'assemblée le droit d'improuver la guerre et de requérir +la paix, Barnave celui de déclarer l'une ou l'autre; mais, dans les deux +cas, le voeu de l'assemblée était obligatoire, et Barnave ne lui donnait +pas plus que Mirabeau. Néanmoins Barnave est applaudi et porté en triomphe +par le peuple, et on répand que son adversaire est vendu. On colporte par +les rues et à grands cris un pamphlet intitulé: _Grande trahison du comte +de Mirabeau_. L'occasion était décisive, chacun attendait un effort du +terrible athlète. Il demande la réplique, l'obtient, monte à la tribune +en présence d'une foule immense réunie pour l'entendre, et déclare, en y +montant, qu'il n'en descendra que mort ou victorieux. «Moi aussi, dit-il +en commençant, on m'a porté en triomphe, et pourtant on crie aujourd'hui +_la grande trahison du comte de Mirabeau_! Je n'avais pas besoin de cet +exemple pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche +Tarpéienne. Cependant ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma +carrière.» Après cet imposant début, il annonce qu'il ne répondra qu'à +Barnave, et dès le commencement: «Expliquez-vous, lui dit-il: vous avez +dans votre opinion réduit le roi à notifier les hostilités commencées, et +vous avez donné à l'assemblée toute seule le droit de déclarer à cet égard +la volonté nationale. Sur cela je vous arrête et vous rappelle à nos +principes, qui partagent l'expression de la volonté nationale entre +l'assemblée et le roi.... En ne l'attribuant qu'à l'assemblée seule, vous +avez forfait à la constitution; je vous rappelle à l'ordre.... Vous ne +répondez pas...; je continue....» + +Il n'y avait en effet rien à répondre. Barnave demeure exposé pendant une +longue réplique à ces foudroyantes apostrophes. Mirabeau lui répond article +par article, et montre que son adversaire n'a rien donné de plus à +l'assemblée que ce qu'il lui avait donné lui-même; mais que seulement, en +réduisant le roi à une simple notification, il l'avait privé de son +concours nécessaire à l'expression de la volonté nationale; il termine +enfin en reprochant à Barnave ces coupables rivalités entre des hommes +qui devraient, dit-il, vivre en vrais compagnons d'armes. Barnave avait +énuméré les partisans de son opinion, Mirabeau énumère les siens à son +tour; il y montre ces hommes modérés, premiers fondateurs de la +constitution, et qui entretenaient les Français de liberté, lorsque ces +vils calomniateurs suçaient le lait des cours (il désignait les Lameth, +qui avaient reçu des bienfaits de la reine); «des hommes, ajoute-t-il, qui +s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis.» + +Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Mirabeau. Il y avait dans +l'assemblée une portion considérable de députés qui n'appartenaient ni à la +droite ni à la gauche, mais qui, sans aucun parti pris, se décidaient sur +l'impression du moment. C'était par eux que le génie et la raison +régnaient, parce qu'ils faisaient la majorité en se portant vers un côté ou +vers l'autre. Barnave veut répondre, l'assemblée s'y oppose et demande +d'aller aux voix. Le décret de Mirabeau, supérieurement amendé par +Chapelier, a la priorité, et il est enfin adopté (22 mai), à la +satisfaction générale; car ces rivalités ne s'étendaient pas au-delà du +cercle où elles étaient nées, et le parti populaire croyait vaincre aussi +bien avec Mirabeau qu'avec les Lameth. + +Le décret conférait au roi et à la nation le droit de faire la paix et la +guerre. Le roi était chargé de la disposition des forces, il notifiait les +hostilités commencées, réunissait l'assemblée si elle ne l'était pas, et +proposait le décret de paix ou de guerre; l'assemblée délibérait sur sa +proposition expresse, et le roi sanctionnait ensuite sa délibération. C'est +Chapelier qui, par un amendement très raisonnable, avait exigé la +proposition expresse et la sanction définitive. Ce décret, conforme à la +raison et aux principes déjà établis, excita une joie sincère chez les +constitutionnels, et des espérances folles chez les contre- +révolutionnaires, qui crurent que l'esprit public allait changer, et +que cette victoire de Mirabeau allait devenir la leur. Lafayette, qui dans +cette circonstance s'était uni à Mirabeau, en écrivit à Bouillé, lui fit +entrevoir des espérances de calme et de modération, et tâcha, comme il le +faisait toujours, de le concilier à l'ordre nouveau. + +L'assemblée continuait ses travaux de finances. Ils consistaient à disposer +le mieux possible des biens du clergé, dont la vente, depuis long-temps +décrétée, ne pouvait être empêchée ni par les protestations, ni par les +mandemens, ni par les intrigues. Dépouiller un corps trop puissant d'une +grande partie du territoire, la répartir le mieux possible, et de manière à +la fertiliser par sa division; rendre ainsi propriétaire une portion +considérable du peuple qui ne l'était pas; enfin éteindre par la même +opération les dettes de l'état, et rétablir l'ordre dans les finances, tel +était le but de l'assemblée, et elle en sentait trop l'utilité, pour +s'effrayer des obstacles. L'assemblée avait déjà ordonné la vente de +400,000,000 de biens du domaine et de l'Église, mais il fallait trouver le +moyen de vendre ces biens sans les discréditer par la concurrence, en les +offrant tous à la fois. Bailly proposa, au nom de la municipalité de Paris, +un projet parfaitement conçu; c'était de transmettre ces biens aux +municipalités, qui les achèteraient en masse pour les revendre en suite peu +à peu, de manière que la mise en vente n'eût pas lieu tout à la fois. Les +municipalités n'ayant pas des fonds pour payer sur-le-champ, prendraient +des engagemens à temps, et on paierait les créanciers de l'état avec des +bons sur les communes, qu'elles seraient chargées d'acquitter +successivement. Ces bons, qu'on appela dans la discussion _papier +municipal_, donnèrent la première idée des _assignats_. En suivant le +projet de Bailly, on mettait la main sur les biens ecclésiastiques: ils +Étaient déplacés, divisés entre les communes, et les créanciers se +rapprochaient de leur gage, en acquérant un titre sur les municipalités, +au lieu de l'avoir sur l'état. Les sûretés étaient donc augmentées, puisque +le paiement était rapproché; il dépendait même des créanciers de +l'effectuer eux-mêmes, puisque avec ces bons ou assignats ils pouvaient +acquérir une valeur proportionnelle des biens mis en vente. On avait ainsi +beaucoup fait pour eux, mais ce n'était pas tout encore. Ils pouvaient ne +pas vouloir convertir leurs bons en terre, par scrupule ou par tout autre +motif, et, dans ce cas, ces bons, qu'il leur fallait garder, ne pouvant pas +circuler comme de la monnaie, n'étaient pour eux que de simples titres non +acquittés. Il ne restait plus qu'une dernière mesure à prendre, c'était de +donner à ces bons ou titres la faculté de circulation; alors ils devenaient +une véritable monnaie, et les créanciers, pouvant les donner en paiement, +étaient véritablement remboursés. Une autre considération était décisive. +Le numéraire manquait; on attribuait cette disette à l'émigration qui +emportait beaucoup d'espèces, aux paiemens qu'on était obligé de faire à +l'étranger, et enfin à la malveillance. La véritable cause était le défaut +de confiance produit par les troubles. C'est par la circulation que le +numéraire devient apparent; quand la confiance règne, l'activité des +échanges est extrême, le numéraire marche rapidement, se montre partout, et +on le croit plus considérable, parce qu'il sert davantage; mais quand les +troubles politiques répandent l'effroi, les capitaux languissent, le +numéraire marche lentement; il s'enfouit souvent, et on accuse à tort son +absence. + +Le désir de suppléer aux espèces métalliques, que l'assemblée croyait +épuisées, celui de donner aux créanciers autre chose qu'un titre mort dans +leurs mains, la nécessité de pourvoir en outre à une foule de besoins +pressans, fit donner à ces bons ou assignats le cours forcé de monnaie. Le +créancier était payé par là, puisqu'il pouvait faire accepter le papier +qu'il avait reçu, et suffire ainsi à tous ses engagemens. S'il n'avait pas +voulu acheter des terres, ceux qui avaient reçu de lui le papier circulant +devaient finir par les acheter eux-mêmes. Les assignats qui rentraient par +cette voie étaient destinés à être brûlés; ainsi les terres du clergé +devaient bientôt se trouver distribuées et le papier supprimé. Les +assignats portaient un intérêt à tant le jour, et acquéraient une valeur, +en séjournant dans les mains des détenteurs. + +Le clergé, qui voyait là un moyen d'exécution pour l'aliénation de ses +biens, le repoussa fortement. Ses alliés nobles et autres, contraires à +tout ce qui facilitait la marche de la révolution, s'y opposèrent aussi et +crièrent au papier-monnaie. Le nom de Law devait tout naturellement +retentir, et le souvenir de sa banqueroute être réveillé. Cependant la +comparaison n'était pas juste, parce que le papier de Law n'était +hypothéqué que sur les succès à venir de la Compagnie des Indes, tandis que +les assignats reposaient sur un capital territorial, réel et facilement +occupable. Law avait fait pour la cour des faux considérables, et avait +excédé de beaucoup la valeur présumée du capital de la Compagnie: +l'assemblée au contraire ne pouvait pas croire, avec les formes nouvelles +qu'elle venait d'établir, que des exactions pareilles pussent avoir lieu. +Enfin la somme des assignats créés ne représentait qu'une très petite +partie du capital qui leur était affecté. Mais, ce qui était vrai, c'est +que le papier, quelque sûr qu'il soit, n'est pas, comme l'argent, une +réalité, et, suivant l'expression de Bailly, une _actualité physique_. Le +numéraire porte avec lui sa propre valeur; le papier, au contraire, exige +encore une opération, un achat de terre, une réalisation. Il doit donc être +au-dessous du numéraire, et dès qu'il est au-dessous, le numéraire, que +personne ne veut donner pour du papier, se cache, et finit par disparaître. +Si, de plus, des désordres dans l'administration des biens, des émissions +immodérées de papier, détruisent la proportion entre les effets circulant +et le capital, la confiance s'évanouit; la valeur nominale est conservée, +mais la valeur réelle n'est plus; celui qui donne cette monnaie +conventionnelle vole celui qui la reçoit, et une grande crise a lieu. Tout +cela était possible, et avec plus d'expérience aurait paru certain. Comme +mesure financière, l'émission des assignats était donc très critiquable, +mais elle était nécessaire comme mesure politique, car elle fournissait à +des besoins pressans, et divisait la propriété sans le secours d'une loi +agraire. L'assemblée ne devait donc pas hésiter; et, malgré Maury et les +siens, elle décréta, 400,000,000 d'assignats forcés avec intérêt[4]. +Necker depuis long-temps avait perdu la confiance du roi, l'ancienne +déférence de ses collègues et l'enthousiasme de la nation. Renfermé dans +ses calculs, il discutait quelquefois avec l'assemblée. Sa réserve à +l'égard des dépenses extraordinaires avait fait demander le livre rouge, +registre fameux où l'on trouvait, disait-on, la liste de toutes les +dépenses secrètes. Louis XVI céda avec peine, et fit cacheter les feuillets +où étaient portées les dépenses de son prédécesseur Louis XV. L'assemblée +respecta sa délicatesse, et se borna aux dépenses de ce règne. On n'y +trouva rien de personnel au roi; les prodigalités étaient toutes relatives +aux courtisans. Les Lameth s'y trouvèrent portés pour un bienfait de 60,000 +francs, consacrés par la reine à leur éducation. Ils firent reporter cette +somme au trésor public. On réduisit les pensions sur la double proportion +des services et de l'ancien état des personnes. L'assemblée montra partout +la plus grande modération; elle supplia le roi de fixer lui-même la liste +civile, et elle vota par acclamation les 25,000,000 qu'il avait demandés. + +Cette assemblée, forte de son nombre, de ses lumières, de sa puissance, de +ses résolutions, avait conçu l'immense projet de régénérer toutes les +parties de l'état, et elle venait de régler le nouvel ordre judiciaire. +Elle avait distribué les tribunaux de la même manière que les +administrations, par districts et départemens. Les juges étaient laissés +à l'élection populaire. Cette dernière mesure avait été fortement +combattue. La métaphysique politique avait été encore déployée ici pour +prouver que le pouvoir judiciaire relevait du pouvoir exécutif, +et que le roi devait nommer les juges. On avait trouvé des raisons de part +et d'autre; mais la seule à donner à l'assemblée, qui était dans +l'intention de faire une monarchie, c'est que la royauté, successivement +dépouillée de ses attributions, devenait une simple magistrature, et l'état +une république. Mais dire ce qu'était la monarchie était trop hardi; elle +exige des concessions qu'un peuple ne consent jamais à faire, dans le +premier moment du réveil. Le sort des nations est de demander ou trop, +ou rien. L'assemblée voulait sincèrement le roi, elle était pleine de +déférence pour lui, et le prouvait à chaque instant; mais elle chérissait +la personne, et, sans s'en douter, détruisait la chose. + +Après cette uniformité introduite dans la justice et l'administration, il +restait à régulariser le service de la religion, et à le constituer comme +tous les autres. Ainsi, quand on avait établi un tribunal d'appel et une +administration supérieure dans chaque département, il était naturel d'y +placer aussi un évêché. Comment, en effet, souffrir que certains évêchés +embrassassent quinze cents lieues carrées, tandis que d'autres n'en +embrassaient que vingt; que certaines cures eussent dix lieues de +circonférence, et que d'autres comptassent à peine quinze feux; que +beaucoup de curés eussent au plus sept cents livres, tandis que près d'eux +il existait des bénéficiers qui comptaient dix et quinze mille livres +de revenus? L'assemblée, en réformant les abus, n'empiétait pas sur les +doctrines ecclésiastiques, ni sur l'autorité papale, puisque les +circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle +voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les curés +et les évêques à l'élection populaire; et en cela encore elle n'empiétait +que sur le pouvoir temporel, puisque les dignitaires ecclésiastiques +étaient choisis par le roi et institués par le pape. Ce projet, qui fut +nommé _constitution civile du clergé_, et qui fit calomnier l'assemblée +plus que tout ce qu'elle avait fait, était pourtant l'ouvrage des députés +les plus pieux. C'était Camus et autres jansénistes qui, voulant raffermir +la religion dans l'état, cherchaient à la mettre en harmonie avec les lois +nouvelles. Il est certain que la justice étant rétablie partout, il était +étrange qu'elle ne le fût pas dans l'administration ecclésiastique aussi +bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de +l'assemblée, élevés à l'école des philosophes, auraient traité le +christianisme comme toutes les autres religions admises dans l'état et ne +s'en seraient pas occupés. Ils se prêtèrent à des sentimens que dans nos +moeurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, même quand on ne les +partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincèrement +chrétien de Camus. Le clergé se souleva, prétendit qu'on empiétait sur +l'autorité spirituelle du pape, et en appela à Rome. Les principales bases +du projet furent néanmoins adoptées[1], et aussitôt présentées au roi, qui +demanda du temps pour en référer au grand pontife. Le roi, dont la religion +éclairée reconnaissait la sagesse de ce plan, écrivit au pape avec le désir +sincère d'avoir son consentement, et de renverser par là toutes les +objections du clergé. On verra bientôt quelles intrigues empêchèrent le +succès de ses voeux. + +Le mois de juillet approchait; il y avait bientôt un an que la Bastille +était prise, que la nation s'était emparée de tous les pouvoirs, et qu'elle +prononçait ses volontés par l'assemblée, et les exécutait elle-même, ou les +faisait exécuter sous sa surveillance. Le 14 juillet était considéré comme +le jour qui avait commencé une ère nouvelle, et on résolut d'en célébrer +l'anniversaire par une grande fête. Déjà les provinces, les villes, avaient +donné l'exemple de se fédérer, pour résister en commun aux ennemis de +la révolution. La municipalité de Paris proposa pour le 14 juillet une +fédération générale de toute la France, qui serait célébrée au milieu de la +capitale par les députés de toutes les gardes nationales et de tous les +corps de l'armée. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme, et des +préparatifs immenses furent faits pour rendre la fête digne de son objet. + +Les nations, ainsi qu'on l'a vu, avaient depuis ong-temps les yeux sur la +France; les souverains ommençaient à nous haïr et à nous craindre, les +peuples à nous estimer. Un certain nombre d'étrangers nthousiastes se +présentèrent à l'assemblée, chacun avec le costume de sa nation. Leur +orateur, Anacharsis Clootz, Prussien de naissance, doué d'une imagination +folle, demanda au nom du genre humain à faire partie de la fédération. Ces +scènes, qui paraissent ridicules à ceux qui ne les ont pas vues, émeuvent +profondément ceux qui y assistent. L'assemblée accorda la demande, et le +président répondit à ces étrangers qu'ils seraient admis, pour qu'ils +pussent raconter à leurs compatriotes ce qu'ils avaient vu, et leur faire +connaître les joies et les bienfaits de la liberté. + +L'émotion causée par cette scène en amena une autre. Une statue équestre de +Louis XIV le représentait foulant aux pieds l'image de plusieurs provinces +vaincues: «Il ne faut pas souffrir, s'écria l'un des Lameth, ces monumens +d'esclavage dans les jours de liberté. Il ne faut pas que les +Francs-Comtois, en arrivant à Paris, voient leur image ainsi enchaînée.» +Maury combattit une mesure qui était peu importante, et qu'il fallait +accorder à l'enthousiasme public. Au même instant une voix proposa d'abolir +les titres de comte, marquis, baron, etc., de défendre les livrées, enfin +de détruire tous les titres héréditaires. Le jeune Montmorency soutint la +proposition. Un noble demanda ce qu'on substituerait à ces mots: un tel a +été fait comte pour avoir servi l'état? «On dira simplement, répondit +Lafayette, qu'un tel a sauvé l'état un tel jour.» Le décret fut adopté[6], +malgré l'irritation extraordinaire de la noblesse, qui fut plus courroucée +de la suppression de ses titres que des pertes plus réelles qu'elle avait +faites depuis le commencement de la révolution. La partie la plus modérée +de l'assemblée aurait voulu qu'en abolissant les titres, on laissât la +liberté de les porter à ceux qui le voudraient. Lafayette s'empressa +d'avertir la cour, avant que le décret fût sanctionné, et l'engagea de le +renvoyer à l'assemblée qui consentait à l'amender. Mais le roi se hâta de +le sanctionner, et on crut y voir l'intention peu franche de pousser les +choses au pire. + +L'objet de la fédération fut le serment civique. On demanda si les fédérés +et l'assemblée le prêteraient dans les mains du roi, ou si le roi, +considéré comme le premier fonctionnaire public, jurerait avec tous les +autres sur l'autel de la patrie. On préféra le dernier moyen. L'assemblée +acheva aussi de mettre l'étiquette en harmonie avec ses lois, et le roi ne +fut dans la cérémonie que ce qu'il était dans la constitution. La cour, à +qui Lafayette inspirait des défiances continuelles, s'effraya d'une +nouvelle qu'on répandait, et d'après laquelle il devait être nommé +commandant de toutes les gardes nationales du royaume. Ces défiances, pour +qui ne connaissait pas Lafayette, étaient naturelles, et ses ennemis de +tous les côtés, s'attachaient à les augmenter. Comment se persuader en +effet qu'un homme jouissant d'une telle popularité, chef d'une force aussi +considérable, ne voulût pas en abuser? Cependant il ne le voulait pas; il +était résolu à n'être que citoyen; et, soit vertu, soit ambition bien +entendue, le mérite est le même. Il faut que l'orgueil humain soit placé +quelque part; la vertu consiste à le placer dans le bien. Lafayette, +prévenant les craintes de la cour, proposa qu'un même individu ne pût +commander plus d'une garde de département. Le décret fut accueilli avec +acclamation, et le désintéressement du général couvert d'applaudissemens. +Lafayette fut cependant chargé de tout le soin de la fête, et nommé chef de +la fédération en sa qualité de commandant de la garde parisienne. + +Le jour approchait, et les préparatifs se faisaient avec la plus grande +activité. La fête devait avoir lieu au Champ-de-Mars, vaste terrain qui +s'étend entre l'École Militaire et le cours de la Seine. On avait projeté +de transporter la terre du milieu sur les côtés, de manière à former un +amphithéâtre qui pût contenir la masse des spectateurs. Douze mille +ouvriers y travaillaient sans relâche; et cependant il était à craindre que +les travaux ne fussent pas achevés le 14. Des habitans veulent alors se +joindre eux-mêmes aux travailleurs. En un instant toute la population est +transformée en ouvriers. Des religieux, des militaires, des hommes de +toutes les classes, saisissent la pelle et la bêche; des femmes élégantes +contribuent elles-mêmes aux travaux. Bientôt l'entraînement est général; on +s'y rend par sections, avec des bannières de diverses couleurs, et au son +du tambour. Arrivé, on se mêle et on travaille en commun. La nuit venue et +le signal donné, chacun se rejoint aux siens et retourne à ses foyers. +Cette douce union régna jusqu'à la fin des travaux. Pendant ce temps les +fédérés arrivaient continuellement, et étaient reçus avec le plus grand +empressement et la plus aimable hospitalité. L'effusion était générale, et +la joie sincère, malgré les alarmes que le très petit nombre d'hommes +restés inaccessibles à ces émotions s'efforçaient de répandre. On disait +que des brigands profiteraient du moment où le peuple serait à la +fédération pour piller la ville. On supposait au duc d'Orléans, revenu de +Londres, des projets sinistres; cependant la gaieté nationale fut +inaltérable, et on ne crut à aucune de ces méchantes prophéties. + +La 14 arrive enfin: tous les fédérés députés des provinces et de l'armée, +rangés sous leurs chefs et leurs bannières, partent de la place de la +Bastille et se rendent aux Tuileries. Les députés du Bénar, en passant dans +la rue de la Ferronnerie, où avait été assassiné Henri IV, lui rendent un +hommage, qui, dans cet instant d'émotion, se manifeste par des larmes. Les +fédérés, arrivés au jardin des Tuileries, reçoivent dans leurs rangs la +municipalité et l'assemblée. Un bataillon de jeunes enfans, armés comme +leurs pères, devançait l'assemblée: un groupe de vieillards la suivait, et +rappelait ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortège s'avance +au milieu des cris et des applaudissemens du peuple. Les quais étaient +couverts de spectateurs, les maisons en étaient chargées. Un pont jeté en +quelques jours sur la Seine, conduisait, par un chemin jonché de fleurs, +d'une rive à l'autre, et aboutissait en face du champ de la fédération. Le +cortège le traverse, et chacun prend sa place. Un amphithéâtre magnifique, +disposé dans le fond, était destiné aux autorités nationales. Le roi et le +président étaient assis à côté l'un de l'autre sur des sièges pareils, +semés de fleurs de lis d'or. Un balcon élevé derrière le roi portait la +reine et la cour. Les ministres étaient à quelque distance du roi, et les +députés rangés des deux côtés. Quatre cent mille spectateurs remplissaient +les amphithéâtres latéraux; soixante mille fédérés armés faisaient leurs +évolutions dans le champ intermédiaire, et au centre s'élevait, sur une +base de vingt-cinq pieds, le magnifique autel de la patrie. Trois cents +prêtres revêtus d'aubes blanches et d'écharpes tricolores en couvraient les +marches, et devaient servir la messe. + +L'arrivée des fédérés dura trois heures. Pendant ce temps le ciel était +couvert de sombres nuages, et la pluie tombait par torrens. Ce ciel, dont +l'éclat se marie si bien à la joie des hommes, leur refusait en ce moment +la sérénité et la lumière. Un des bataillons arrivés dépose ses armes, et a +l'idée de former une danse; tous l'imitent aussitôt, et en un seul instant +le champ intermédiaire est encombré par soixante mille hommes, soldats et +citoyens, qui opposent la gaieté à l'orage. Enfin la cérémonie commence; le +ciel, par un hasard heureux, se découvre et illumine de son éclat cette +scène solennelle. L'évêque d'Autun commence la messe; des coeurs +accompagnent la voix du pontife; le canon y mêle ses bruits solennels. Le +saint sacrifice achevé, Lafayette descend de cheval, monte les marches du +trône, et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du +serment. Lafayette la porte à l'autel, et dans ce moment toutes les +bannières s'agitent, tous les sabres étincellent. Le général, l'armée, le +président, les députés crient: _Je le jure!_ Le roi debout, la main tendue +vers l'autel, dit: _Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir +que m'a délégué l'acte constitutionnel de l'état à maintenir la +constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par moi_. +Dans ce moment la reine, entraînée par le mouvement général, saisit dans +ses bras l'auguste enfant, héritier du trône, et du haut du balcon où elle +est placée, le montre à la nation assemblée. A cette vue, des cris +extraordinaires de joie, d'amour, d'enthousiasme, se dirigent vers la mère +et l'enfant, et tous les coeurs sont à elle. C'est dans ce même instant que +la France tout entière, réunie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des +départemens, faisait le même serment d'aimer le roi qui les aimerait. +Hélas! dans ces momens, la haine même s'attendrit, l'orgueil cède, tous +sont heureux du bonheur commun, et fiers de la dignité de tous. Pourquoi +ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils si tôt oubliés? + +Cette auguste cérémonie achevée, le cortège reprit sa marche, et le peuple +se livra à toutes les inspirations de la joie. Les réjouissances durèrent +plusieurs jours. Une revue générale des fédérés eut lieu ensuite. Soixante +mille hommes étaient sous les armes, et présentaient un magnifique +spectacle, tout à la fois militaire et national. Le soir, Paris offrit une +fête charmante. Le principal lieu de réunion était aux Champs-Elysées et à +la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, changé en +une place: _Ici l'on danse_. Des feux brillans, rangés en guirlandes, +remplaçaient l'éclat du jour. Il avait été défendu à l'opulence de troubler +cette paisible fête par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se +faire peuple, et se trouver heureux de l'être. Les Champs-Élysées +présentaient une scène touchante. Chacun y circulait sans bruit, sans +tumulte, sans rivalité, sans haine. Toutes les classes confondues s'y +promenaient au doux éclat des lumières, et paraissaient satisfaites d'être +ensemble. Ainsi, même au sein de la vieille civilisation, on semblait avoir +retrouvé les temps de la fraternité primitive. + +Les fédérés, après avoir assisté aux imposantes discussions de l'assemblée +nationale, aux pompes de la cour, aux magnificences de Paris, après avoir +été témoins de la bonté du roi, qu'ils visitèrent tous, et dont ils +reçurent de touchantes expressions de bonté, retournèrent chez eux, +transportées d'ivresse, pleins de bons sentimens et d'illusions. Après +tant de scènes déchirantes, et prêt à en raconter de plus terribles encore, +l'historien s'arrête avec plaisir sur ces heures si fugitives, où tous les +coeurs n'eurent qu'un sentiment, l'amour du bien public [7]. + +La fête si touchante de la fédération ne fut encore qu'une émotion +passagère. Le lendemain, les coeurs voulaient encore tout ce qu'ils avaient +voulu la veille, et la guerre était recommencée. Les petites querelles avec +le ministère s'engagèrent de nouveau. On se plaignit de ce qu'on avait +donné passage aux troupes autrichiennes qui se rendaient dans le pays de +Liége. On accusa Saint-Priest d'avoir favorisé l'évasion de plusieurs +accusés suspects de machinations contre-révolutionnaires. La cour, en +revanche, avait remis à l'ordre du jour la procédure commencée au Châtelet +contre les auteurs des 5 et 6 octobre. Le duc d'Orléans et Mirabeau s'y +trouvaient impliqués. Cette procédure singulière, plusieurs fois abandonnée +et reprise, se ressentait des diverses influences sous lesquelles elle +avait été instruite. Elle était pleine de contradictions, et n'offrait +aucune charge suffisante contre les deux accusés principaux. La cour, en se +conciliant Mirabeau, n'avait cependant aucun plan suivi à son égard. Elle +s'en approchait, s'en écartait tour à tour, et cherchait plutôt à l'apaiser +qu'à suivre ses conseils. En renouvelant la procédure des 5 et 6 octobre, +ce n'était pas lui qu'elle poursuivait, mais le duc d'Orléans, qui avait +été fort applaudi à son retour de Londres, et qu'elle avait durement +repoussé lorsqu'il demandait à rentrer en grâce auprès du roi[8]. Chabroud +devait faire le rapport à l'assemblée, pour qu'elle jugeât s'il y avait +lieu ou non à accusation. La cour désirait que Mirabeau gardât le silence, +et qu'il abandonnât le duc d'Orléans, le seul à qui elle en voulait. +Cependant il prit la parole, et montra combien étaient ridicules les +imputations dirigées contre lui. On l'accusait en effet d'avoir averti +Mounier que Paris marchait sur Versailles, et d'avoir ajouté ces mots: +«Nous voulons un roi, mais qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII;» +d'avoir parcouru le régiment de Flandre, le sabre à la main, et de s'être +écrié, à l'instant du départ du duc d'Orléans: «Ce j... f..... ne mérite +pas la peine qu'on se donne pour lui.» Rien n'était plus futile que de +pareils griefs. Mirabeau en montra la faiblesse et le ridicule, ne dit que +peu de mots sur le duc d'Orléans, et s'écria en finissant: «Oui, le secret +de cette infernale procédure est enfin découvert; il est là tout entier +(en montrant le côté droit); il est dans l'intérêt de ceux dont les +témoignages et les calomnies en ont formé le tissu; il est dans les +ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la révolution; il est ... il +est dans le coeur des juges, tel qu'il sera bientôt buriné dans l'histoire +par la plus juste et la plus implacable vengeance.» + +Les applaudissemens accompagnèrent Mirabeau jusqu'à sa place; les deux +inculpés furent mis hors d'accusation par l'assemblée, et la cour eut la +honte d'une tentative inutile. La révolution devait s'accomplir partout, +dans l'armée comme dans le peuple. L'armée, dernier appui du pouvoir, était +aussi la dernière crainte du parti populaire. Tous les chefs militaires +étaient ennemis de la révolution, parce que, possesseurs exclusifs des +grades et des faveurs, ils voyaient le mérite admis à les partager avec +eux. Par le motif contraire, les soldats penchaient pour l'ordre de choses +nouveau; et sans doute la haine de la discipline, le désir d'une plus forte +paie, agissaient aussi puissamment sur eux que l'esprit de liberté. Une +dangereuse insubordination se manifestait dans presque toute l'armée. +L'infanterie surtout, peut-être parce qu'elle se mêle davantage au peuple +et qu'elle a moins d'orgueil militaire que la cavalerie, était dans un état +complet d'insurrection. Bouillé, qui voyait avec peine son armée lui +échapper, employait tous les moyens possibles pour arrêter cette contagion +de l'esprit révolutionnaire. Il avait reçu de Latour-du-Pin, ministre de +la guerre, les pouvoirs les plus étendus; il en profitait en déplaçant +continuellement ses troupes, et en les empêchant de se familiariser avec le +peuple par leur séjour sur les mêmes lieux. Il leur défendait surtout de se +rendre aux clubs, et ne négligeait rien enfin pour maintenir la +subordination militaire. Bouillé, après une longue résistance, avait enfin +prêté serment à la constitution; et comme il était plein d'honneur, dès cet +instant il parut avoir pris la résolution d'être fidèle au roi et à la +constitution. Sa répugnance pour Lafayette, dont il ne pouvait méconnaître +le désintéressement, était vaincue, et il était plus disposé à s'entendre +avec lui. Les gardes nationales de la vaste contrée où il commandait +avaient voulu le nommer leur général; il s'y était refusé dans sa première +Humeur, et il en avait du regret en songeant au bien qu'il aurait pu faire. +Néanmoins, malgré quelques dénonciations des clubs, il se maintenait dans +les faveurs populaires. + +La révolte éclata d'abord à Metz. Les soldats enfermèrent leurs officiers, +s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même faire +contribuer la municipalité. Bouillé courut le plus grand danger, et parvint +à réprimer la sédition. Bientôt après, une révolte semblable se manifesta à +Nancy. Des régimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si +cet exemple était suivi, que bientôt tout le royaume ne se trouvât livré +aux excès réunis de la soldatesque et de la populace. L'assemblée elle même +en trembla. Un officier fut chargé de porter le décret rendu contre les +rebelles. Il ne put le faire exécuter, et Bouillé reçut ordre de marcher +sur Nancy pour que force restât à la loi. Il n'avait que peu de soldats sur +lesquels il pût compter. Heureusement les troupes, naguère révoltées à +Metz, humiliées de ce qu'il n'osait pas se fier à elles, offrirent de +marcher contre les rebelles. Les gardes nationales firent la même offre, et +il s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie assez nombreuse sur +Nancy. Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir +sa cavalerie, et que son infanterie n'était pas suffisante pour attaquer +les rebelles secondés de la populace. Néanmoins il parla à ceux-ci avec la +plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Ils allaient même céder et +sortir de la ville, conformément à ses ordres, lorsque des coups de fusil +furent tirés, on ne sait de quel côté. Dès-lors l'engagement devint +inévitable. Les troupes de Bouillé, se croyant trahies, combattirent avec +la plus grande ardeur; mais l'action fut opiniâtre, et elles ne pénétrèrent +que pas à pas, à travers un feu meurtrier[9]. Maître enfin des principales +places, Bouillé obtint la soumission des régimens, et les fit sortir de la +ville. Il délivra les officiers et les autorités emprisonnés, fit choisir +les principaux coupables, et les livra à l'assemblée nationale. + +Cette victoire répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on +avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi et de +l'assemblée des félicitations et des éloges. Plus tard on le calomnia, et +on accusa sa conduite de cruauté. + +Cependant elle était irréprochable, et dans le moment elle fut applaudie +comme telle. Le roi augmenta son commandement, qui devint fort +considérable, car il s'étendait depuis la Suisse jusqu'à la Sambre, et +comprenait la plus grande partie de la frontière. Bouillé, comptant plus +sur la cavalerie que sur l'infanterie, choisit pour se cantonner les +bords de la Seille, qui tombe dans la Moselle; il avait là des plaines pour +faire agir sa cavalerie, des fourrages pour la nourrir, des places assez +fortes pour se retrancher, et surtout peu de population à craindre. Bouillé +était décidé à ne rien faire contre la constitution; mais il se défiait des +patriotes, et il prenait des précautions pour venir au secours du roi, si +les circonstances le rendaient nécessaire. + +L'assemblée avait aboli les parlemens, institué les jurés, détruit les +jurandes, et allait ordonner une nouvelle émission d'assignats. Les biens +du clergé offrant un capital immense, et les assignats le rendant +continuellement disponible, il était naturel qu'elle en usât. Toutes les +objections déjà faites furent renouvelées avec plus de violence; l'évêque +d'Autun lui-même se prononça contre cette émission nouvelle, et prévit avec +sagacité tous les résultats financiers de cette mesure[10]. Mirabeau, +envisageant surtout les résultats politiques, insista avec opiniâtreté, et +réussit. Huit cents millions d'assignats furent décrétés; et cette fois il +fut décidé qu'ils ne porteraient pas intérêt. Il était inutile en effet +d'ajouter un intérêt à une monnaie. Qu'on fasse cela pour un titre qui ne +peut circuler et demeure oisif dans les mains de celui qui le possède, rien +n'est plus juste; mais pour une valeur qui devient actuelle par son cours +forcé, c'est une erreur que l'assemblée ne commit pas une seconde fois. +Necker s'opposa à cette nouvelle émission, et envoya un mémoire qu'on +n'écouta point. Les temps étaient bien changés pour lui, et il n'était plus +ce ministre à la conservation duquel le peuple attachait son bonheur, un an +auparavant. Privé de la confiance du roi, brouillé avec ses collègues, +excepté Montmorin, il était négligé par l'assemblée, et n'en obtenait pas +tous les égards qu'il eût pu en attendre. L'erreur de Necker consistait à +croire que la raison suffisait à tout, et que, manifestée avec un mélange +de sentiment et de logique, elle devait triompher de l'entêtement des +aristocrates et de l'irritation des patriotes. Necker possédait cette +raison un peu fière qui juge les écarts des passions et les blâme; mais il +manquait de cette autre raison plus élevée et moins orgueilleuse, qui ne se +borne pas à les blâmer mais qui sait aussi les conduire. Aussi, placé au +milieu d'elles, il ne fut pour toutes qu'une gêne et point un frein. +Demeuré sans amis depuis le départ de Mounier et de Lally, il n'avait +conservé que l'inutile Malouet. Il avait blessé l'assemblée, en lui +rappelant sans cesse et avec des reproches le soin le plus difficile de +tous, celui des finances; il s'était attiré en outre le ridicule par la +manière dont il parlait de lui-même. Sa démission fut acceptée avec plaisir +par tous les partis[11]. Sa voiture fut arrêtée à la sortie du royaume par +le même peuple qui l'avait naguère traînée en triomphe; il fallut un ordre +de l'assemblée pour que la liberté d'aller en Suisse lui fût accordée. Il +l'obtint bientôt; et se retira à Coppet pour y contempler de loin une +révolution qu'il était plus propre à observer qu'à conduire. + +Le ministère s'était réduit à la nullité du roi lui-même, et se livrait +tout au plus à quelques intrigues ou inutiles ou coupables. Saint-Priest +communiquait avec les émigrés; Latour-du-Pin se prêtait à toutes les +volontés des chefs militaires; Montmorin avait l'estime de la cour, mais +non sa confiance, et il était employé dans des intrigues auprès des chefs +populaires, avec lesquels sa modération le mettait en rapport. Les +ministres furent tous dénoncés à l'occasion de nouveaux complots: «Moi +aussi, s'écria Cazalès, je les dénoncerais, s'il était généreux de +poursuivre des hommes aussi faibles; j'accuserais le ministre des finances +de n'avoir pas éclairé l'assemblée sur les véritables ressources de +l'état, et de n'avoir pas dirigé une révolution qu'il avait provoquée; +j'accuserais le ministre de la guerre d'avoir laissé désorganiser l'armée; +le ministre des provinces de n'avoir pas fait respecter les ordres du roi, +tous enfin de leur nullité et des lâches conseils donnés à leur maître.» +L'inaction est un crime aux yeux des partis qui veulent aller à leur but: +aussi le côté droit condamnait-il les ministres, non pour ce qu'ils avaient +fait, mais pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Cependant Cazalès et les +siens, tout en les condamnant, s'opposaient à ce qu'on demandât au roi leur +éloignement, parce qu'ils regardaient cette demande comme une atteinte à la +prérogative royale. Ce renvoi ne fut pas réclamé, mais ils donnèrent +successivement leur démission, excepté Montmorin, qui fut seul +conservé. Duport-du-Tertre, simple avocat, fut nommé garde-des-sceaux. +Duportail, désigné au roi par Lafayette, remplaça Latour-du-Pin à la +guerre, et se montra mieux disposé en faveur du parti populaire. L'une des +mesures qu'il prit fut de priver Bouillé de toute la liberté dont il usait +dans son commandement, et particulièrement du pouvoir de déplacer les +troupes à sa volonté, pouvoir dont Bouillé se servait, comme on l'a vu, +pour empêcher les soldats de fraterniser avec le peuple. + +Le roi avait fait une étude particulière de l'histoire de la révolution +anglaise. Le sort de Charles Ier l'avait toujours singulièrement frappé, et +il ne pouvait pas se défendre de pressentimens sinistres. Il avait surtout +remarqué le motif de la condamnation de Charles Ier; ce motif était la +guerre civile. Il en avait contracté une horreur invincible pour toute +mesure qui pouvait faire couler le sang; et il s'était constamment opposé à +tous les projets de fuite proposés par la reine et la cour. + +Pendant l'été passé à Saint-Cloud, en 1790, il aurait pu s'enfuir; mais il +n'avait jamais voulu en entendre parler. Les amis de la constitution +redoutaient comme lui ce moyen, qui semblait devoir amener la guerre +civile. Les aristocrates seuls le désiraient, parce que, maîtres du roi en +l'éloignant de l'assemblée, ils se promettaient de gouverner en son nom, et +de rentrer avec lui à la tête des étrangers, ignorant encore qu'on ne va +jamais qu'à leur suite. Aux aristocrates se joignaient peut-être quelques +imaginations précoces, qui déjà commençaient à rêver la république, à +laquelle personne ne songeait encore, dont on n'avait jamais prononcé le +nom, si ce n'est la reine dans ses emportemens contre Lafayette et contre +l'assemblée, qu'elle accusait d'y tendre de tous leurs voeux. Lafayette, +chef de l'armée constitutionnelle, et de tous les amis sincères de la +liberté, veillait constamment sur la personne du monarque. Ces deux +idées, éloignement du roi et guerre civile, étaient si fortement associées +dans les esprits depuis le commencement de la révolution, qu'on regardait +ce départ comme le plus grand malheur à craindre. + +Cependant l'expulsion du ministère, qui, s'il n'avait la confiance de Louis +XVI, était du moins de son choix, l'indisposa contre l'assemblée, et lui +fit craindre la perte entière du pouvoir exécutif. Les nouveaux débats +religieux, que la mauvaise foi du clergé fit naître à propos de la +constitution civile, effrayèrent sa conscience timorée, et dès lors il +songea au départ. C'est vers la fin de 1790 qu'il en écrivit à Bouillé, qui +résista d'abord, et qui céda ensuite, pour ne point rendre son zèle suspect +à l'infortuné monarque. Mirabeau, de son côté, avait fait un plan pour +soutenir la cause de la monarchie. En communication continuelle avec +Montmorin, il n'avait jusque-là rien entrepris de sérieux, parce que la +cour, hésitant entre l'étranger, l'émigration et le parti national, ne +voulait rien franchement, et de tous les moyens redoutait surtout celui qui +la soumettrait à un maître aussi sincèrement constitutionnel que Mirabeau. +Cependant elle s'entendit entièrement avec lui, vers cette époque. On lui +promit tout s'il réussissait, et toutes les ressources possibles furent +mises à sa disposition. Talon, lieutenant-civil au Châtelet, et Laporte, +appelé récemment auprès du roi pour administrer la liste civile, eurent +ordre de le voir et de se prêter à l'exécution de ses plans. Mirabeau +condamnait la constitution nouvelle. Pour une monarchie elle était, selon +lui, trop démocratique, et pour une république il y avait un roi de trop. +En voyant surtout le débordement populaire qui allait toujours croissant, +il résolut de l'arrêter. A Paris, sous l'empire de la multitude et d'une +assemblée toute-puissante, aucune tentative n'était possible. Il ne vit +qu'une ressource, c'était d'éloigner le roi de Paris, et de le placer à +Lyon. Là, le roi se fût expliqué; il aurait énergiquement exprimé les +raisons qui lui faisaient condamner la constitution nouvelle, et en aurait +donné une autre qui était toute préparée. Au même instant, on eût convoqué +une première législature. Mirabeau, en conférant par écrit avec les membres +les plus populaires, avait eu l'art de leur arracher à tous l'improbation +d'un article de la constitution actuelle. En réunissant ces divers avis, la +constitution tout entière se trouvait condamnée par ses auteurs +eux-mêmes[12]. Il voulait les joindre au manifeste du roi, pour en assurer +l'effet, et faire mieux sentir la nécessité d'une nouvelle constitution. On +ne connaît pas tous ses moyens d'exécution; on sait seulement que, par la +police de Talon, lieutenant-civil, il s'était ménagé des pamphlétaires, des +orateurs de club et de groupe; que par son immense correspondance, il +devait s'assurer trente-six départemens du Midi. Sans doute il songeait à +s'aider de Bouillé, mais il ne voulait pas se mettre à la merci de ce +général. Tandis que Bouillé campait à Montmédy, il voulait que le roi se +tînt à Lyon; et lui-même devait, suivant les circonstances, se porter à +Lyon ou à Paris. Un prince étranger, ami de Mirabeau, vit Bouillé de la +part du roi, et lui fit part de ce projet, mais à l'insu de Mirabeau[13], +qui ne songeait pas à Montmédy, où le roi s'achemina plus tard. Bouillé, +frappé du génie de Mirabeau, dit qu'il fallait tout faire pour s'assurer un +homme pareil, et que pour lui il était prêt à le seconder de tous ses +moyens. M. de Lafayette était étranger à ce projet. Quoiqu'il fût +sincèrement dévoué à la personne du roi, il n'avait point la confiance de +la cour, et d'ailleurs il excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas +se donner un compagnon pareil. En outre, M. de Lafayette était connu pour +ne suivre que le droit chemin, et ce plan était trop hardi, trop détourné +des voies légales, pour lui convenir. Quoi qu'il en soit, Mirabeau voulut +être le seul exécuteur de son plan, et en effet, il le conduisit tout seul +pendant l'hiver de 1790 à 1791. On ne sait s'il eût réussi; mais il est +certain que, sans faire rebrousser le torrent révolutionnaire, il eût du +moins influé sur sa direction, et sans changer sans doute le résultat +inévitable d'une révolution telle que la nôtre, il en eût modifié les +évènemens par sa puissante opposition. On se demande encore si, même en +parvenant à dompter le parti populaire, il eût pu se rendre maître de +l'aristocratie et de la cour. Un de ses amis lui faisait cette dernière +objection. «Ils m'ont tout promis, disait Mirabeau.--Et s'ils ne vous +tiennent point parole?--S'ils ne me tiennent point parole, je les f... en +république.» + +Les principaux articles de la constitution civile, tels que la +circonscription nouvelle des évêchés, et l'élection de tous les +fonctionnaires ecclésiastiques, avaient été décrétés. Le roi en avait +référé au pape, qui, après lui avoir répondu avec un ton moitié sévère et +moitié paternel, en avait appelé à son tour au clergé de France. Le clergé +profita de l'occasion, et prétendit que le spirituel était compromis par +les mesures de l'assemblée. En même temps, il répandit des mandemens, +déclara que les évêques déchus ne se retireraient de leurs sièges que +contraints et forcés; qu'ils loueraient des maisons, et continueraient +leurs fonctions ecclésiastiques; que les fidèles demeurés tels ne devraient +s'adresser qu'à eux. Le clergé intriguait surtout dans la Vendée et dans +certains départemens du Midi, où il se concertait avec les émigrés. Un camp +fédératif s'était formé à Jallez[14], où, sous le prétexte apparent des +fédérations, les prétendus fédérés voulaient établir un centre d'opposition +aux mesures de l'assemblée. Le parti populaire s'irrita de ces menées; et, +fort de sa puissance, fatigué de sa modération, il résolut d'employer un +moyen décisif. On a déjà vu les motifs qui avaient influé sur l'adoption de +la constitution civile. Cette constitution avait pour auteurs les chrétiens +les plus sincères de l'assemblée; ceux-ci, irrités d'une injuste +résistance, résolurent de la vaincre. + +On sait qu'un décret obligeait tous les fonctionnaires publics à prêter +serment à la constitution nouvelle. Lorsqu'il avait été question de ce +serment civique, le clergé avait toujours voulu distinguer la constitution +politique de la constitution ecclésiastique; on avait passé outre. Cette +fois l'assemblée résolut d'exiger des ecclésiastiques un serment rigoureux +qui les mît dans la nécessité de se retirer s'ils ne le prêtaient pas, ou +de remplir fidèlement leurs fonctions s'ils le prêtaient. Elle eut soin de +déclarer qu'elle n'entendait pas violenter les consciences, qu'elle +respecterait le refus de ceux qui, croyant la religion compromise par les +lois nouvelles, ne voudraient pas prêter le serment; mais qu'elle voulait +les connaître pour ne pas leur confier les nouveaux épiscopats. En cela ses +prétentions étaient justes et franches. Elle ajoutait à son décret que ceux +qui refuseraient de jurer seraient privés de fonctions et de traitemens; en +outre, pour donner l'exemple, tous les ecclésiastiques qui étaient députés +devaient prêter le serment dans l'assemblée même, huit jours après la +sanction du nouveau décret. + +Le côté droit s'y opposa; Maury se livra à toute sa violence, fit tout ce +qu'il put pour se faire interrompre et avoir lieu de se plaindre. Alexandre +Lameth, qui occupait le fauteuil, lui maintint la parole, et le priva du +plaisir d'être chassé de la tribune. Mirabeau, plus éloquent que jamais, +défendit l'assemblée. «Vous, s'écria-t-il, les persécuteurs de la religion! +vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage, dans le plus +beau de vos décrets! vous qui consacrez à son culte une dépense publique, +dont votre prudence et votre justice vous eussent rendus si économes! +vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume, et +qui avez planté le signe de la croix sur toutes les limites des +départemens! vous, enfin, qui savez que Dieu est aussi nécessaire aux +hommes que la liberté!» + +L'assemblée décréta le serment[15]. Le roi en référa tout de suite à Rome. +L'archevêque d'Aix, qui avait d'abord combattu la constitution civile, +sentant la nécessité d'une pacification, s'unit au roi et à quelques-uns +de ses collègues plus modérés pour solliciter le consentement du pape. Les +émigrés de Turin et les évêques opposans de France écrivirent à Rome, en +sens tout contraire, et le pape, sous divers prétextes, différa sa réponse. +L'assemblée, irritée de ces délais, insista pour avoir la sanction du roi +qui, décidé à céder, usait des ruses ordinaires de la faiblesse. Il voulait +se laisser contraindre pour paraître ne pas agir librement. En effet, il +attendit une émeute, et se hâta alors de donner sa sanction. Le décret +sanctionné, l'assemblée voulut le faire exécuter, et elle obligea ses +membres ecclésiastiques à prêter le serment dans son sein. Des hommes et +des femmes, qui jusque-là s'étaient montrés fort peu attachés à la +religion, se mirent tout à coup en mouvement pour provoquer le refus des +ecclésiastiques[16]. Quelques évêques et quelques curés prêtèrent le +serment. Le plus grand nombre résista avec une feinte modération et un +attachement apparent à ses principes. L'assemblée n'en persista pas moins +dans la nomination des nouveaux évêques et curés, et fut parfaitement +secondée par les administrations. Les anciens fonctionnaires +ecclésiastiques eurent la liberté d'exercer leur culte à part, et ceux qui +étaient reconnus par l'état prirent place dans les églises. Les dissidens +louèrent à Paris l'église des Théatins pour s'y livrer à leurs exercices. +L'assemblée le permit, et la garde nationale les protégea autant qu'elle +put contre la fureur du peuple, qui ne leur laissa pas toujours exercer en +repos leur ministère particulier. + +On a condamné l'assemblée d'avoir occasionné ce schisme, et d'avoir ajouté +une cause nouvelle de division à celles qui existaient déjà. D'abord, quant +à ses droits, il est évident à tout esprit juste que l'assemblée ne les +excédait pas en s'occupant du temporel de l'Église. Quant aux +considérations de prudence, on peut dire qu'elle ajoutait peu aux +difficultés de sa position. Et en effet, la cour, la noblesse et le clergé, +avaient assez perdu, le peuple assez acquis, pour être des ennemis +irréconciliables, et pour que la révolution eût son issue inévitable, même +sans les effets du nouveau schisme. D'ailleurs, quand on détruisait tous +les abus, l'as semblée pouvait-elle souffrir ceux de l'ancienne +organisation ecclésiastique? Pouvait-elle souffrir que des oisifs vécussent +dans l'abondance, tandis que les pasteurs, seuls utiles, avaient à peine le +nécessaire? + + +NOTES: + +[1] Voyez à l'armoire de fer, pièce n° 25, lettre de Calonne au roi, + du 9 avril 1790. +[2] Voyez ce que dit madame de Staël dans ses Considérations sur la + révolution française. +[3] Séances du 14 au 22 mai. +[4] Avril. +[5] Décret du 12 juillet. +[6] Décret et séance du 19 juin. +[7] Voyez la note 17 à la fin du volume. +[8] Voyez les Mémoires de Bouillé. +[9] 31 août. +[10] Voyez la note 18 à la fin du volume. +[11] Necker se démit le 4 septembre. +[12] Voyez la note 19 à la fin du volume. +[13] Bouillé semble croire, dans ses Mémoires, que c'est de la part de + Mirabeau et du roi qu'on lui fit des ouvertures. Mais c'est là une erreur. + Mirabeau ignorait cette double menée, et ne pensait pas à se mettre dans + les mains de Bouillé. +[14] Ce camp s'était formé dans les premiers jours de septembre. +[15] Décret du 27 novembre. +[16] Voyez la note 20 à la fin du volume. + + + + +CHAPITRE VI. + + +PROGRÈS DE L'ÉMIGRATION.--LE PEUPLE SOULEVÉ ATTAQUE LE DONJON DE VINCENNES. +--CONSPIRATION DES _Chevaliers du Poignard_.--DISCUSSION SUR LA LOI CONTRE +LES ÉMIGRÉS.--MORT DE MIRABEAU.--INTRIGUES CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--FUITE +DU ROI ET DE SA FAMILLE; IL EST ARRÊTÉ A VARENNES ET RAMENÉ A PARIS. +--DISPOSITION DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES; PRÉPARATIFS DES ÉMIGRÉS. +--DÉCLARATIONS DE PILNITZ.--PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE AU +CHAMP-DE-MARS.--LE ROI ACCEPTE LA CONSTITUTION.--CLÔTURE DE L'ASSEMBLÉE +CONSTITUANTE. + + +La longue et dernière lutte entre le parti national et l'ordre privilégié +du clergé, dont nous venons de raconter les principales circonstances, +acheva de tout diviser. Tandis que le clergé travaillait les provinces de +l'Ouest et du Midi, les réfugiés de Turin faisaient diverses tentatives, +que leur faiblesse et leur anarchie rendaient inutiles. Une conspiration +fut tentée à Lyon. On y annonçait l'arrivée des princes, et une abondante +distribution de grâces; on promettait même à cette ville de devenir +capitale du royaume, à la place de Paris, qui avait démérité de la cour. Le +roi était averti de ces menées, et n'en prévoyant pas le succès, ne le +désirant peut-être pas, car il désespérait de gouverner l'aristocratie +victorieuse, il fit tout ce qu'il put pour l'empêcher. Cette conspiration +fut découverte à la fin de 1790, et ses principaux agens livrés aux +tribunaux. Ce dernier revers décida l'émigration à se transporter de Turin +à Coblentz, où elle s'établit dans le territoire de l'électeur de Trêves, +et aux dépens de son autorité, qu'elle envahit tout entière. On a déjà vu +que les membres de cette noblesse échappée de France étaient divisés en +deux partis: les uns, vieux serviteurs, nourris de faveurs, et composant ce +qu'on appelait la cour, ne voulaient pas, en s'appuyant sur la noblesse de +province, entrer en partage d'influence avec elle, et pour cela ils +n'entendaient recourir qu'à l'étranger; les autres, comptant davantage sur +leur épée, voulaient soulever les provinces du Midi, en y réveillant le +fanatisme. Les premiers l'emportèrent, et on se rendit à Coblentz, sur la +frontière du Nord, pour y attendre les puissances. En vain ceux qui +voulaient combattre dans le Midi insistèrent-ils pour qu'on s'aidât du +Piémont, de la Suisse et de l'Espagne, alliés fidèles et désintéressés, et +pour qu'on laissât dans leur voisinage un chef considérable. L'aristocratie +que dirigeait Calonne ne le voulut pas. Cette aristocratie n'avait pas +changé en quittant la France: frivole, hautaine, incapable, et prodigue à +Coblentz comme à Versailles, elle fit encore mieux éclater ses vices au +milieu des difficultés de l'exil et de la guerre civile. Il faut du +_bourgeois_ dans votre brevet, disait-elle à ces hommes intrépides qui +offraient de se battre dans le Midi, et qui demandaient sous quel titre ils +serviraient[1]. On ne laissa à Turin que des agens subalternes, qui, jaloux +les uns des autres, se desservaient réciproquement, et empêchaient toute +tentative de réussir. Le prince de Condé, qui semblait avoir conservé toute +l'énergie de sa branche, n'était point en faveur auprès d'une partie de la +noblesse; il se plaça près du Rhin, avec tous ceux qui, comme lui, ne +voulaient pas intriguer, mais se battre. + +L'émigration devenait chaque jour plus considérable, et les routes étaient +couvertes d'une noblesse qui semblait remplir un devoir sacré en courant +prendre les armes contre sa patrie. Des femmes même croyaient devoir +attester leur horreur contre la révolution, en abandonnant le sol de la +France. Chez une nation où tout se fait par entraînement, on émigrait par +vogue; on faisait à peine des adieux, tant on croyait que le voyage serait +court et le retour prochain. Les révolutionnaires de Hollande, trahis par +leur général, abandonnés pas leurs alliés, avaient cédé en quelques jours; +ceux de Brabant n'avaient guère tenu plus longtemps; ainsi donc, suivant +ces imprudens émigrés, la révolution française devait être soumise en une +courte campagne, et le pouvoir absolu refleurir sur la France asservie. +L'assemblée, irritée plus qu'effrayée de leur présomption, avait proposé +des mesures, et elles avaient toujours été différées. Les tantes du roi, +trouvant leur conscience compromise à Paris, crurent devoir aller chercher +leur salut auprès du pape. Elles partirent pour Rome[2], et furent arrêtées +en route par la municipalité d'Arnay-le-duc. Le peuple se porta aussitôt +chez Monsieur, qu'on disait prêt à s'enfuir. Monsieur parut, et promit de +ne pas abandonner le roi. Le peuple se calma; et l'assemblée prit en +délibération le départ de Mesdames. La délibération se prolongeait, lorsque +Menou la termina par ce mot plaisant: «L'Europe, dit-il, sera bien étonnée +quand elle saura qu'une grande assemblée a mis plusieurs jours à décider si +deux vieilles femmes entendraient la messe à Rome ou à Paris.» Le comité de +constitution n'en fut pas moins chargé de présenter une loi sur la +résidence des fonctionnaires publics et sur l'émigration. Ce décret, adopté +après de violentes discussions, obligeait les fonctionnaires publics à la +résidence dans le lieu de leurs fonctions. Le roi, comme premier de tous, +était tenu de ne pas s'éloigner du corps législatif pendant chaque session, +et en tout autre temps de ne pas aller au-delà du royaume. En cas de +violation de cette loi, la peine pour tous les fonctionnaires était la +déchéance. Un autre décret sur l'émigration fut demandé au comité. + +Pendant ce temps, le roi, ne pouvant plus souffrir la contrainte qui lui +était imposée, et les réductions de pouvoir que l'assemblée lui faisait +subir, n'ayant surtout aucun repos de conscience depuis les nouveaux +décrets sur les prêtres, le roi était décidé à s'enfuir. Tout l'hiver avait +été consacré en préparatifs; on excitait le zèle de Mirabeau; on le +comblait de promesses s'il réussissait à mettre la famille royale en +liberté, et, de son côté, il poursuivait son plan avec la plus grande +activité. Lafayette venait de rompre avec les Lameth. Ceux-ci le trouvaient +trop dévoué à la cour; et ne pouvant suspecter son intégrité, comme celle +de Mirabeau, ils accusaient son esprit, et lui reprochaient de se laisser +abuser. Les ennemis des Lameth les accusèrent de jalouser la puissance +militaire de Lafayette, comme ils avaient envié la puissance oratoire de +Mirabeau. Ils s'unirent ou parurent s'unir aux amis du duc d'Orléans, et on +prétendit qu'ils voulaient ménager à l'un d'eux le commandement de la garde +nationale; c'était Charles Lameth qui, disait-on, avait l'ambition de +l'obtenir, et on attribua à ce motif les difficultés sans cesse +renaissantes qui furent suscitées depuis à Lafayette. + +Le 28 février, le peuple, excité, disait-on, par le duc d'Orléans, se porta +au donjon de Vincennes, que la municipalité avait destiné à recevoir les +prisonniers trop accumulés dans les prisons de Paris. On attaqua ce donjon +comme une nouvelle Bastille. Lafayette y accourut à temps, et dispersa le +faubourg Saint-Antoine, conduit par Santerre à cette expédition. Tandis +qu'il rétablissait l'ordre dans cette partie de Paris, d'autres difficultés +se préparaient pour lui aux Tuileries. Sur le bruit d'une émeute, une +grande quantité des habitués du château s'y étaient rendus au nombre de +plusieurs centaines. Ils portaient des armes cachées, telles que des +couteaux de chasse et des poignards. La garde nationale, étonnée de cette +affluence, en conçut des craintes, désarma et maltraita quelques-uns de ces +hommes. Lafayette survint, fit évacuer le château et s'empara des armes. Le +bruit s'en répandit aussitôt; on dit qu'ils avaient été trouvés porteurs de +poignards, d'où ils furent nommés depuis chevaliers du poignard. Ils +soutinrent qu'ils n'étaient venus que pour défendre la personne du roi +menacée. On leur reprocha d'avoir voulu l'enlever; et, comme d'usage, +l'événement se termina par des calomnies réciproques. Cette scène détermina +la véritable situation de Lafayette. On vit mieux encore cette fois que, +placé entre les partis les plus prononcés, il était là pour protéger la +personne du roi et la constitution. Sa double victoire augmenta sa +popularité, sa puissance, et la haine de ses ennemis. Mirabeau, qui avait +le tort d'augmenter les défiances de la cour à son égard, présenta cette +conduite comme profondément hypocrite. Sous les apparences de la modération +et de la guerre à tous les partis, elle tendait, selon lui, à l'usurpation. +Dans son humeur, il signalait les Lameth comme des méchans et des insensés, +unis à d'Orléans, et n'ayant dans l'assemblée qu'une trentaine de +partisans. Quant au côté droit, il déclarait n'en pouvoir rien faire, et se +repliait sur les trois ou quatre cents membres, libres de tout engagement, +et toujours disposés à se décider par l'impression de raison et d'éloquence +qu'il opérait dans le moment. + +Il n'y avait de vrai dans ce tableau que son évaluation de la force +respective des partis, et son opinion sur les moyens de diriger +l'assemblée. Il la gouvernait en effet, en dominant tout ce qui n'avait +pas d'engagement pris. Ce même jour, 28 février, il exerçait, presque pour +la dernière fois, son empire, signalait sa haine contre les Lameth, et +déployait contre eux sa redoutable puissance. + +La loi sur l'émigration allait être discutée. Chapelier la présenta au nom +du comité. Il partageait, disait-il, l'indignation générale contre ces +Français qui abandonnaient leur patrie; mais il déclarait qu'après +plusieurs jours de réflexions, le comité avait reconnu l'impossibilité de +faire une loi sur l'émigration. Il était difficile en effet d'en faire une. +Il fallait se demander d'abord si on avait le droit de fixer l'homme au +sol. On l'avait sans doute, si le salut de la patrie l'exigeait; mais il +fallait distinguer les motifs des voyageurs, ce qui devenait inquisitorial; +il fallait distinguer leur qualité de Français ou d'étrangers, d'émigrans +ou de simples commerçans. La loi était donc très difficile, si elle n'était +pas impossible. Chapelier ajouta que le comité, pour obéir à l'assemblée, +en avait rédigé une; que, si on le voulait, il allait la lire; mais qu'il +avertissait d'avance qu'elle violait tous les principes. «Lisez.... Ne +lisez pas....» s'écrie-t-on de toutes parts. Une foule de députés veulent +prendre la parole. Mirabeau la demande à son tour, l'obtient, et, ce qui +est mieux, commande le silence. Il lit une lettre fort éloquente, adressée +autrefois à Frédéric-Guillaume, dans laquelle il réclamait la liberté +d'émigration, comme un des droits les plus sacrés de l'homme, qui, n'étant +point attaché par des racines à la terre, n'y devait rester attaché que par +le bonheur. Mirabeau, peut-être pour satisfaire la cour, mais surtout par +conviction, repoussait comme tyrannique toute mesure contre la liberté +d'aller et de venir. Sans doute on abusait de cette liberté dans le moment; +mais l'assemblée, s'appuyant sur sa force, avait toléré tant d'excès de la +presse commis contre elle-même, elle avait souffert tant de vaines +tentatives, et les avait si victorieusement repoussées par le mépris, qu'on +pouvait lui conseiller de persister dans le même système. Mirabeau est +applaudi dans son opinion, mais on s'obstine à demander la lecture du +projet de loi. Chapelier le lit enfin: ce projet propose, pour les cas de +troubles, d'instituer une commission dictatoriale, composée de trois +membres, qui désigneront nommément et à leur gré ceux qui auront la liberté +de circuler hors du royaume. A cette ironie sanglante, qui dénonçait +l'impossibilité d'une loi, des murmures s'élèvent. «Vos murmures m'ont +soulagé, s'écrie Mirabeau, vos coeurs répondent au mien, et repoussent +cette absurde tyrannie. Pour moi, je me crois délié de tout serment envers +ceux qui auront l'infamie d'admettre une commission dictatoriale.» Des cris +s'élèvent du côté gauche. «Oui, répète-t-il, je jure....» Il est interrompu +de nouveau.... «Cette popularité, reprend-il avec une voix tonnante, que +j'ai ambitionnée, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible +roseau; je l'enfoncerai profondément en terre ... et je le ferai germer sur +le terrain de la justice et de la raison....» Les applaudissemens éclatent +de toutes parts. «Je jure, ajoute l'orateur, si une loi d'émigration est +votée, je jure de vous désobéir.» + +Il descend de la tribune après avoir étonné l'assemblée et imposé à ses +ennemis. Cependant la discussion se prolonge encore; les uns veulent +l'ajournement, pour avoir le temps de faire une loi meilleure; les autres +exigent qu'il soit déclaré de suite qu'on n'en fera pas, afin de calmer le +peuple et de terminer ses agitations. On murmure, on crie, on applaudit. +Mirabeau demande encore la parole, et semble l'exiger. «Quel est, s'écrie +M. Goupil, le titre de la dictature qu'exerce ici M. de Mirabeau?» +Mirabeau, sans l'écouter, s'élance à la tribune. «Je n'ai pas accordé la +parole, dit le président; que l'assemblée décide.» Mais, sans rien décider, +l'assemblée écoute. «Je prie les interrupteurs, dit Mirabeau, de se +souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la +combattrai partout où elle sera assise;» et en prononçant ces mots, il +promène ses regards de droite à gauche. Des applaudissemens nombreux +accompagnent sa voix; il reprend: «Je prie M. Goupil de se souvenir qu'il +s'est mépris jadis sur un Catilina dont il repousse aujourd'hui la +dictature[3]; je prie l'assemblée de remarquer que la question de +l'ajournement, simple en apparence, en renferme d'autres, et, par exemple, +qu'elle suppose qu'une loi est à faire.» De nouveaux murmures s'élèvent à +Gauche. «Silence aux trente voix! s'écrie l'orateur en fixant ses regards +sur la place de Barnave et des Lameth. Enfin, ajoute-t-il, si l'on veut, je +vote aussi l'ajournement, mais à condition qu'il soit décrété que d'ici à +l'expiration de l'ajournement il n'y aura pas de sédition.» Des +acclamations unanimes couvrent ces derniers mots. Néanmoins l'ajournement +l'emporte, mais à une si petite majorité, que l'on conteste le résultat, et +qu'une seconde épreuve est exigée. + +Mirabeau dans cette occasion frappa surtout par son audace; jamais +peut-être il n'avait plus impérieusement subjugué l'assemblée. Mais sa fin +approchait, et c'étaient là ses derniers triomphes. Des pressentimens de +mort se mêlaient à ses vastes projets, et quelquefois en arrêtaient +l'essor. Cependant sa conscience était satisfaite; l'estime publique +s'unissait à la sienne, et l'assurait que, s'il n'avait pas encore assez +fait pour le salut de l'état, il avait du moins assez fait pour sa propre +gloire. Pâle et les yeux profondément creusés, il paraissait tout changé à +la tribune, et souvent il était saisi de défaillances subites. Les excès de +plaisir et de travail, les émotions de la tribune, avaient usé en peu de +temps cette existence si forte. Des bains qui renfermaient une dissolution +de sublimé avaient produit cette teinte verdâtre qu'on attribuait au +poison. La cour était alarmée, tous les partis étonnés; et, avant sa mort, +on s'en demandait la cause. Une dernière fois, il prit la parole à cinq +reprises différentes, sortit épuisé, et ne reparut plus. Le lit de mort le +reçut et ne le rendit qu'au Panthéon. Il avait exigé de Cabanis qu'on +n'appelât pas de médecins; néanmoins on lui désobéit, et ils trouvèrent la +mort qui s'approchait, et qui déjà s'était emparée des pieds. La tête fut +atteinte la dernière, comme si la nature avait voulu laisser briller son +génie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de sa +demeure, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La +cour envoyait émissaire sur émissaire; les bulletins de sa santé se +transmettaient de bouche en bouche, et allaient répandre partout la douleur +à chaque progrès du mal. Lui, entouré de ses amis, exprimait quelques +regrets sur ses travaux interrompus, quelque orgueil sur ses travaux +Passés: «Soutiens, disait-il à son domestique, soutiens cette tête, la plus +forte de la France.» L'empressement du peuple le toucha; la visite de +Barnave, son ennemi, qui se présenta chez lui au nom des Jacobins, lui +causa une douce émotion. Il donna encore quelques pensées à la chose +publique. L'assemblée devait s'occuper du droit de tester; il appela +M. de Talleyrand et lui remit un discours qu'il venait d'écrire. «Il sera +plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testamens un homme qui +n'est plus et qui vient de faire le sien.» La cour avait voulu en effet +qu'il le fît, promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur +l'Europe, et devinant les projets de l'Angleterre: «Ce Pitt, dit-il, est le +ministre des préparatifs; il gouverne avec des menaces: je lui donnerais de +la peine si je vivais.» Le curé de sa paroisse venant lui offrir ses soins, +il le remercia avec politesse, et lui dit, en souriant, qu'il les +accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son supérieur +ecclésiastique, M. l'évêque d'Autun. Il fit ouvrir ses fenêtres: «Mon ami, +dit-il à Cabanis, je mourrai aujourd'hui: il ne reste plus qu'à +s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de fleurs, qu'à s'environner +de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éternel.» Des +douleurs poignantes interrompaient; de temps en temps ces discours si +nobles et si calmes. «Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m'épargner +des souffrances inutiles.» En disant ces mots, il demande de l'opium avec +instance. Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutumée. +Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui présente une coupe, en lui +persuadant qu'elle contenait de l'opium. Il la saisit avec calme, avale le +breuvage qu'il croyait mortel, et paraît satisfait. Un instant après il +expire. C'était le 2 avril 1791. Cette nouvelle se répand aussitôt à la +cour, à la ville, à l'assemblée. Tous les partis espéraient en lui, et +tous, excepté les envieux, sont frappés de douleur. L'assemblée interrompt +ses travaux, un deuil général est ordonné, des funérailles magnifiques sont +préparées. On demande quelques députés: «Nous irons tous,» s'écrient-ils. +L'église de Sainte-Geneviève est érigée en Panthéon, avec cette +inscription, qui n'est plus à l'instant où je raconte ces faits: + +AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE[4]. + +Mirabeau y fut le premier admis à côté de Descartes. Le lendemain, ses +funérailles eurent lieu. Toutes les autorités, le département, les +municipalités, les sociétés populaires, l'assemblée, l'armée, +accompagnaient le convoi. Ce simple orateur obtenait plus d'honneurs que +jamais n'en avaient reçu les pompeux cercueils qui allaient jadis à +Saint-Denis. Ainsi finit cet homme extraordinaire, qui, après avoir +audacieusement attaqué et vaincu les vieilles races, osa retourner ses +efforts contre les nouvelles qui l'avaient aidé à vaincre, les arrêter de +sa voix, et la leur faire aimer en l'employant contre elles; cet homme +enfin qui fit son devoir par raison, par génie, mais non pour quelque peu +d'or jeté à ses passions, et qui eut le singulier honneur, lorsque toutes +les popularités finirent par le dégoût du peuple, de voir la sienne ne +céder qu'à la mort. Mais eût-il fait entrer la résignation dans le coeur de +la cour, la modération dans le coeur des ambitieux? eût-il dit à ces +tribuns populaires qui voulaient briller à leur tour: _Demeurez dans ces +faubourgs obscurs?_ eût-il dit à Danton, cet autre Mirabeau de la populace: +_Arrêtez-vous dans cette section, et ne montez pas plus haut?_ On l'ignore; +mais, au moment de sa mort, tous les intérêts incertains s'étaient remis en +ses mains, et comptaient sur lui. Longtemps on regretta sa présence. Dans +la confusion des disputes, on portait les regards sur cette place qu'il +avait occupée, et on semblait invoquer celui qui les terminait d'un mot +victorieux. «Mirabeau n'est plus ici, s'écria un jour Maury en montant à la +tribune; on ne m'empêchera pas de parler.» + +La mort de Mirabeau enleva tout courage à la cour. De nouveaux évènemens +vinrent précipiter sa résolution de fuir. Le 18 avril, le roi voulut se +rendre à Saint-Cloud. On répandit le bruit que, ne voulant pas user d'un +prêtre assermenté pour les devoirs de la Pâque, il avait résolu de +s'éloigner pendant la semaine-sainte; d'autres prétendirent qu'il voulait +fuir. Le peuple s'assemble aussitôt et arrête les chevaux. Lafayette +accourt, supplie le roi de demeurer en voiture, en l'assurant qu'il va lui +ouvrir un passage. Le roi néanmoins descend et ne veut permettre aucune +tentative; c'était son ancienne politique de ne paraître pas libre. D'après +l'avis de ses ministres, il se rend à l'assemblée pour se plaindre de +l'outrage qu'il venait de recevoir. L'assemblée l'accueille avec son +empressement ordinaire, en promettant de faire tout ce qui dépendra d'elle +pour assurer sa liberté. Louis XVI sort applaudi de tous les côtés, excepté +du côté droit. Le 23 avril, sur le conseil qu'on lui donne, il fait écrire +par M. de Montmorin une lettre aux ambassadeurs étrangers, dans laquelle il +dément les intentions qu'on lui suppose au dehors de la France, déclare +aux puissances qu'il a prêté serment à la constitution, et qu'il est +disposé à le tenir, et proclame comme ses ennemis tous ceux qui insinueront +le contraire. Les expressions de cette lettre étaient volontairement +exagérées pour qu'elle parût arrachée par la violence; c'est ce que le roi +déclara lui-même à l'envoyé de Léopold. Ce prince parcourait alors l'Italie +et se trouvait dans ce moment à Mantoue. Calonne négociait auprès de lui. +Un envoyé, M. Alexandre de Durfort, vint de Mantoue auprès du roi et de la +reine s'informer de leurs dispositions. Il les interrogea d'abord sur la +lettre écrite aux ambassadeurs, et ils répondirent qu'au langage on devait +voir qu'elle était arrachée; il les questionna ensuite sur leurs +espérances, et ils répondirent qu'ils n'en avaient plus depuis la mort de +Mirabeau; enfin sur leurs dispositions envers le comte d'Artois, et ils +assurèrent qu'elles étaient excellentes. + +Pour comprendre le motif de ces questions, il faut savoir que le baron de +Breteuil était l'ennemi déclaré de Calonne; que son inimitié n'avait pas +fini dans l'émigration; et que, chargé auprès de la cour de Vienne des +pleins pouvoirs de Louis XVI[5], il contrariait toutes les démarches des +princes. Il assurait à Léopold que le roi ne voulait pas être sauvé par les +émigrés, parce qu'il redoutait leur exigence, et que la reine +personnellement était brouillée avec le comte d'Artois. Il proposait +toujours pour le salut du trône le contraire de ce que proposait Calonne; +et il n'oublia rien pour détruire l'effet de cette nouvelle négociation. Le +comte de Durfort retourna à Mantoue; et, le 20 mai 1791, Léopold promit de +faire marcher trente-cinq mille hommes en Flandre, et quinze mille en +Alsace. Il annonça qu'un nombre égal de Suisses devaient se porter vers +Lyon, autant de Piémontais sur le Dauphiné, et que l'Espagne rassemblerait +vingt mille hommes. L'empereur promettait la coopération du roi de Prusse +et la neutralité de l'Angleterre. Une protestation, faite au nom de la +maison de Bourbon, devait être signée par le roi de Naples, le roi +d'Espagne, par l'infant de Parme, et par les princes expatriés. Jusque là +le plus grand secret était exigé. Il était aussi recommandé à Louis XVI +de ne pas songer à s'éloigner, quoiqu'il en eût témoigné le désir; tandis +que Breteuil, au contraire, conseillait au roi de partir. Il est possible +que de part et d'autre les conseils fussent donnés de bonne foi; mais il +faut remarquer cependant qu'ils étaient donnés dans le sens des intérêts de +chacun. Breteuil, qui voulait combattre la négociation de Calonne à +Mantoue, conseillait le départ; et Calonne, qui n'aurait plus régné si +Louis XVI s'était transporté à la frontière, lui faisait insinuer de +rester. Quoi qu'il en soit, le roi se décida à partir, et il a dit souvent, +avec humeur: «C'est Breteuil qui l'a voulu[6].» Il écrivit donc à Bouillé +qu'il était résolu à ne pas différer davantage. Son intention n'était pas +de sortir du royaume, mais de se retirer à Montmédy, d'où il pouvait, au +besoin, s'appuyer sur Luxembourg, et recevoir les secours étrangers. La +route de Châlons par Clermont et Varennes fut préférée, malgré l'avis de +Bouillé. Tous les préparatifs furent faits pour partir le 20 juin. Le +général rassembla les troupes sur lesquelles il comptait le plus, prépara +un camp à Montmédy, y amassa des fourrages, et donna pour prétexte de +toutes ces dispositions, des mouvements qu'il apercevait sur la frontière. +La reine s'était chargée des préparatifs depuis Paris jusqu'à Châlons; et +Bouillé de Châlons jusqu'à Montmédy. Des corps de cavalerie peu nombreux +devaient, sous prétexte d'escorter un trésor, se porter sur divers points, +et recevoir le roi à son passage. Bouillé lui-même se proposait de +s'avancer à quelque distance de Montmédy. La reine s'était assuré une porte +dérobée pour sortir du château. La famille royale devait voyager sous un +nom étranger et avec un passeport supposé. Tout était prêt pour le 20; +cependant une crainte fit retarder le voyage jusqu'au 21, délai qui fut +fatal à cette famille infortunée. M. de Lafayette était dans une complète +ignorance du voyage; M. de Montmorin lui-même, malgré la confiance de la +cour, l'ignorait absolument; il n'y avait dans la confidence de ce projet +que les personnes indispensables à son exécution. Quelques bruits de fuite +avaient cependant couru, soit que le projet eût transpiré, soit que ce fût +une de ces alarmes si communes alors. Quoi qu'il en soit, le comité de +recherches en avait été averti, et la vigilance de la garde nationale en +était augmentée. + +Le 20 juin, vers minuit, le roi, la reine, madame Élisabeth, madame de +Tourzel, gouvernante des enfans de France, se déguisent, et sortent +successivement du château. Madame de Tourzel avec les enfans se rend au +petit Carrousel, et monte dans un voiture conduite par M. de Fersen, jeune +seigneur étranger, déguisé en cocher. Le roi les joint bientôt. Mais la +reine, qui était sortie avec un garde-du-corps, leur donne à tous les plus +grandes inquiétudes. Ni elle ni son guide ne connaissaient les quartiers de +Paris; elle s'égare, et ne retrouve le petit Carrousel qu'une heure après; +en s'y rendant, elle rencontre la voiture de M. de Lafayette, dont les gens +marchaient avec des torches. Elle se cache sous les guichets du Louvre, et, +sauvée de ce danger, parvient à la voiture où elle était si impatiemment +attendue. Après s'être ainsi réunie, toute la famille se met en route; elle +arrive, après un long trajet et une seconde erreur de route, à la porte +Saint-Martin, et monte dans une berline attelée de six chevaux, placée là +pour l'attendre. Madame de Tourzel, sous le nom de madame de Korff, devait +passer pour une mère voyageant avec ses enfans; le roi était supposé son +valet de chambre; trois gardes-du-corps déguisés devaient précéder la +voiture en courriers, ou la suivre comme domestiques. Ils partent enfin, +accompagnés des voeux de M. de Fersen, qui rentra dans Paris pour prendre +le chemin de Bruxelles. Pendant ce temps, Monsieur se dirigeait vers la +Flandre avec son épouse, et suivait une autre route pour ne point exciter +les soupçons et ne pas faire manquer les chevaux dans les relais. + +Le roi et sa famille voyagèrent toute la nuit sans que Paris fût averti. M. +de Fersen courut à la municipalité pour voir ce qu'on en savait: à huit +heures du matin on l'ignorait encore. Mais bientôt le bruit s'en répandit +et circula avec rapidité. Lafayette réunit ses aides-de-camp, leur ordonna +de partir sur-le-champ, en leur disant qu'ils n'atteindraient sans doute +pas les fugitifs, mais qu'il fallait faire quelque chose; il prit sur lui +la responsabilité de l'ordre qu'il donnait, et supposa, dans la rédaction +de cet ordre, que la famille royale avait été enlevée par les ennemis de la +chose publique. Cette supposition respectueuse fut admise par l'assemblée, +et constamment adoptée par toutes les autorités. Dans ce moment, le peuple +ameuté reprochait à Lafayette d'avoir favorisé l'évasion du roi, et plus +tard le parti aristocrate l'a accusé d'avoir laissé fuir le roi pour +l'arrêter ensuite, et pour le perdre par cette vaine tentative. Cependant, +si Lafayette avait voulu laisser fuir Louis XVI, aurait-il envoyé, sans +aucun ordre de l'assemblée, deux aides-de-camp à sa suite? Et si, comme +l'ont supposé les aristocrates, il ne l'avait laissé fuir que pour le +reprendre, aurait-il donné toute une nuit d'avance à la voiture? Le peuple +fut bientôt détrompé et Lafayette rétabli dans ses bonnes grâces. + +L'assemblée se réunit à neuf heures du matin. Elle montra une attitude +aussi imposante qu'aux premiers jours de la révolution. La supposition +convenue fut que Louis XVI avait été enlevé. Le plus grand calme, la plus +parfaite union, régnèrent pendant toute cette séance. Les mesures prises +spontanément par Lafayette furent approuvées. Le peuple avait arrêté ses +aides-de-camp aux barrières; l'assemblée, partout obéie, leur en fit ouvrir +les portes. L'un d'eux, le jeune Romeuf, emporta avec lui le décret qui +confirmait les ordres déjà donnés par le général, et enjoignait à tous les +fonctionnaires publics _d'arrêter_, par tous les moyens possibles, _les +suites dudit enlèvement, et d'empêcher que la route fût continuée_. Sur le +voeu et les indications du peuple, Romeuf prit la route de Châlons, qui +était la véritable, et que la vue d'une voiture à six chevaux avait +indiquée comme telle. L'assemblée fit ensuite appeler les ministres, et +décréta qu'ils ne recevraient d'ordre que d'elle seule. En partant, Louis +XVI avait ordonné au ministre de la justice de lui envoyer le sceau de +l'état; l'assemblée décida que le sceau serait conservé pour être apposé à +ses décrets; elle décréta en même temps que les frontières seraient mises +en état de défense, et chargea le ministre des relations extérieures +d'assurer aux puissances que les dispositions de la nation française +n'étaient point changées à leur égard. + +M. de Laporte, intendant de la liste civile, fut ensuite entendu. Il avait +reçu divers messages du roi, entre autres un billet, qu'il pria l'assemblée +de ne pas ouvrir, et un mémoire contenant les motifs du départ. +L'assemblée, prête à respecter tous les droits, restitua, sans l'ouvrir, le +billet que M. de Laporte ne voulait pas rendre public, et ordonna la +lecture du mémoire. Cette lecture fut écoutée avec le plus grand calme, et +ne produisit presque aucune impression. Le roi s'y plaignait de ses pertes +de pouvoir sans assez de dignité, et s'y montrait aussi blessé d'être +réduit à trente millions de liste civile que d'avoir perdu toutes ses +prérogatives. On écouta toutes les doléances du monarque, on plaignit sa +faiblesse, et on passa outre. + +Dans ce moment, peu de personnes désiraient l'arrestation de Louis XVI. Les +aristocrates voyaient dans sa fuite le plus ancien de leurs voeux réalisé, +et se flattaient d'une guerre civile très prochaine. Les membres les plus +prononcés du parti populaire, qui déjà commençaient à se fatiguer du roi, +trouvaient dans son absence l'occasion de s'en passer, et concevaient +l'idée et l'espérance d'une république. Toute la partie modérée, qui +gouvernait en ce moment l'assemblée, désirait que le roi se retirât sain +et sauf à Montmédy; et, comptant sur son équité, elle se flattait qu'un +accommodement en deviendrait plus facile entre le trône et la nation. On +s'effrayait beaucoup moins à présent qu'autrefois, de voir le monarque +menaçant la constitution du milieu d'une armée. Le peuple seul, auquel on +n'avait pas cessé d'inspirer cette crainte, la conservait encore lorsque +l'assemblée ne la partageait plus, et il faisait des voeux ardens pour +l'arrestation de la famille royale. Tel était l'état des choses à Paris. + +La voiture, partie dans la nuit du 20 au 21, avait franchi heureusement une +grande partie de la route et était parvenue sans obstacle à Châlons, le 21, +vers les cinq heures de l'après-midi. Là, le roi, qui avait le tort de +mettre souvent sa tête à la portière, fut reconnu; celui qui fit cette +découverte voulait d'abord révéler le secret, mais il en fut empêché par le +maire, qui était un royaliste fidèle. Arrivée à Pont-de-Sommeville, la +famille royale ne trouva pas les détachemens qui devaient l'y recevoir; ces +détachemens avaient attendu plusieurs heures; mais le soulèvement du +peuple, qui s'alarmait de ce mouvement de troupes, les avait obligés de se +retirer. Cependant le roi arriva à Sainte-Menehould. Là, montrant toujours +la tête à la portière, il fut aperçu par Drouet, fils du maître de poste, +et chaud révolutionnaire. Aussitôt ce jeune homme, n'ayant pas le temps de +faire arrêter la voiture à Sainte-Menehould, court à Varennes. Un brave +maréchal-des-logis, qui avait aperçu son empressement et qui soupçonnait +ses motifs, vole à sa suite pour l'arrêter, mais ne peut l'atteindre. +Drouet fait tant de diligence qu'il arrive à Varennes avant la famille +infortunée; sur-le-champ il avertit la municipalité, et fait prendre sans +délai toutes les mesures nécessaires pour l'arrestation. Varennes est bâtie +sur le bord d'une rivière étroite, mais profonde; un détachement de +hussards y était de garde; mais l'officier, ne voyant pas arriver le trésor +qu'on lui avait annoncé, avait laissé sa troupe dans les quartiers. La +voiture arrive enfin et passe le pont. A peine est-elle engagée sous une +voûte qu'il fallait traverser, que Drouet, aidé d'un autre individu, arrête +les chevaux:_Votre passeport_, s'écrie-t-il, et avec un fusil il menace +les voyageurs, s'ils s'obstinent à avancer. On obéit à cet ordre, et on +livre le passeport. Drouet s'en saisit, et dit que c'est au procureur +de la commune à l'examiner; et la famille royale est conduite chez ce +procureur, nommé Sausse. Celui-ci, après avoir examiné ce passeport, feint +de le trouver en règle, et, avec beaucoup d'égards, prie le roi d'attendre. +On attend en effet assez longtemps. Lorsque Sausse est enfin assuré qu'un +nombre suffisant de gardes nationaux ont été réunis, il cesse de reconnu et +arrêté. Une contestation s'engage; Louis prétend n'être pas ce qu'on +suppose, et la dispute devenant trop vive:--«Puisque vous le reconnaissez +pour votre roi, s'écrie la reine impatientée, parlez-lui donc avec le +respect que vous lui devez.» + +Le roi, voyant que toute dénégation était inutile, renonce à se déguiser +plus long-temps. La petite salle était pleine de monde; il prend la parole +et s'exprime avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire. Il proteste +de ses bonnes intentions, il assure qu'il n'allait à Montmédy que pour +écouter plus librement les voeux des peuples, en s'arrachant à la tyrannie +de Paris; il demande enfin à continuer sa route, et à être conduit au but +de son voyage. Le malheureux prince, tout attendri, embrasse Sausse et lui +demande le salut de son épouse et de ses enfans; la reine se joint à lui, +et, prenant le dauphin dans ses bras, conjure Sausse de les sauver. Sausse +est touché, mais il résiste, et les engage à retourner à Paris pour éviter +une guerre civile. Le roi, au contraire, effrayé de ce retour, persiste à +vouloir marcher vers Montmédy. Dans ce moment, MM. de Damas et de Goguelas +étaient arrivés avec les détachemens placés sur divers points. La famille +royale se croyait délivrée, mais on ne pouvait compter sur les hussards. +Les officiers les réunissent, leur annoncent que le roi et sa famille sont +arrêtés, et qu'il faut les sauver; mais ceux-ci répondent qu'ils sont pour +la nation. Dans le même instant, les gardes nationales, convoquées dans +tous les environs, affluent et remplissent Varennes. Toute la nuit se passe +dans cet état; à six heures du matin, le jeune Romeuf arrive, portant le +décret de l'assemblée; il trouve la voiture attelée de six chevaux et +dirigée vers Paris. Il monte et remet le décret avec douleur. Un cri de +toute la famille s'élève contre M. de Lafayette qui la fait arrêter. La +reine même paraît étonnée de ce qu'il n'a pas péri de la main du peuple; le +jeune Romeuf répond que lui et son général ont fait leur devoir en les +poursuivant, mais qu'ils ont espéré ne pas les atteindre. La reine se +saisit du décret, le jette sur le lit de ses enfans, puis l'en arrache, en +disant qu'il les souillerait. «Madame, lui dit Romeuf qui lui était dévoué, +aimeriez-vous mieux qu'un autre que moi fût témoin de ces emportemens?» +La reine alors revient à elle et recouvre toute sa dignité. On annonçait au +même instant l'arrivée des divers corps placés aux environs par Bouillé. +Mais la municipalité ordonna alors le départ, et la famille royale fut +obligée de remonter sur-le-champ en voiture, et de reprendre la route +de Paris, cette route fatale et si redoutée. + +Bouillé, averti au milieu de la nuit, avait fait monter un régiment à +cheval, et il était parti au cri de _vive le roi!_ Ce brave général, +dévoré d'inquiétude, marcha en toute hâte, et fit neuf lieues en quatre +heures; il arriva à Varennes, où il trouva déjà divers corps réunis, mais +le roi en était parti depuis une heure et demie. Varennes était barricadée +et défendue par d'assez bonnes dispositions; car on avait brisé le pont, et +la rivière n'était pas guéable. Ainsi, pour sauver le roi, Bouillé devait +d'abord livrer un combat pour enlever les barricades, puis traverser la +rivière, et après cette grande perte de temps, pouvoir atteindre la +voiture, qui avait déjà une avance d'une heure et demie. Ces obstacles +rendaient toute tentative impossible; et il ne fallait pas moins qu'une +telle impossibilité pour arrêter un homme aussi dévoué et aussi +entreprenant que Bouillé. Il se retira donc déchiré de regret et de +douleur. + +Lorsqu'on apprit à Paris l'arrestation du roi, on le croyait déjà hors +d'atteinte. Le peuple en ressentit une joie extraordinaire. L'assemblée +députa trois commissaires, choisis dans les trois sections du côté gauche, +pour accompagner le monarque et le reconduire à Paris. Ces commissaires +étaient Barnave, Latour-Maubourg et Pétion. Ils se rendirent à Châlons, et, +dès qu'ils eurent joint la cour, tous les ordres émanèrent d'eux seuls. +Madame de Tourzel passa dans une voiture de suite avec Latour-Maubourg. +Barnave et Pétion montèrent dans la voiture de la famille royale. +Latour-Maubourg, homme distingué, était ami de Lafayette, et comme lui +dévoué autant au roi qu'à la constitution. En cédant à ses deux collègues +l'honneur d'être avec la famille royale, son intention était de les +intéresser à la grandeur malheureuse. Barnave s'assit dans le fond, entre +le roi et la reine; Pétion sur le devant, entre madame Elisabeth et madame +Royale. Le jeune dauphin reposait alternativement sur les genoux des uns et +des autres. Tel avait été le cours rapide des événemens! Un jeune avocat de +vingt et quelques années, remarquable seulement par ses talens; un autre, +distingué par ses lumières, mais surtout par le rigorisme de ses principes, +étaient assis à côté du prince naguère le plus absolu de l'Europe, et +commandaient à tous ses mouvemens! Le voyage était lent, parce que la +voiture suivait le pas des gardes nationales. Il dura huit jours de +Varennes à Paris. La chaleur était extrême, et une poussière brûlante, +soulevée par la foule, suffoquait les voyageurs. Les premiers instans +furent silencieux; la reine ne pouvait déguiser son humeur. Le roi finit +par engager la conversation avec Barnave. L'entretien se porta sur tous les +objets, et enfin sur la fuite à Montmédy. Les uns et les autres +s'étonnèrent de se trouver tels. La reine fut surprise de la raison +supérieure et de la politesse délicate du jeune Barnave; bientôt elle +releva son voile et prit part à l'entretien. Barnave fut touché de la bonté +du roi et de la gracieuse dignité de la reine. Pétion montra plus de +rudesse; il témoigna et il obtint moins d'égards. En arrivant, Barnave +était dévoué à cette famille malheureuse, et la reine, charmée du mérite et +du sens du jeune tribun, lui avait donné toute son estime. Aussi, dans les +relations qu'elle eut depuis avec les députés constitutionnels, ce fut à +lui qu'elle accorda le plus de confiance. Les partis se pardonneraient +s'ils pouvaient se voir et s'entendre[7]. + +A Paris, on avait préparé la réception qu'on devait faire à la famille +royale. Un avis était répandu et affiché partout: _Quiconque applaudira +le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu._ L'ordre fut +ponctuellement exécuté, et l'on n'entendit ni applaudissemens ni insultes. +La voiture prit un détour pour ne pas traverser Paris. On la fit entrer par +les Champs-Elysées, qui conduisent directement au château. Une foule +immense la reçu en silence et le chapeau sur la tête. Lafayette, suivi +d'une garde nombreuse, avait pris les plus grandes précautions. Les trois +gardes-du-corps qui avaient aidé la fuite étaient sur le siège, exposés à +la vue et à la colère du peuple; néanmoins ils n'essuyèrent aucune +violence. A peine arrivée au château, la voiture fut entourée. La famille +royale descendit précipitamment, et marcha au milieu d'une double haie de +gardes nationaux, destinés à la protéger. La reine, demeurée la dernière, +se vit presque enlevée dans les bras de MM. de Noailles et d'Aiguillon, +ennemis de la cour, mais généreux amis du malheur. En les voyant +s'approcher, elle eut d'abord quelques doutes sur leurs intentions, mais +elle s'abandonna à eux, et arriva saine et sauve au palais. + +Tel fut ce voyage, dont la funeste issue ne peut être justement attribuée à +aucun de ceux qui l'avaient préparé. Un accident le fit manquer, un +accident pouvait le faire réussir. Si, par exemple, Drouet avait été joint +et arrêté par celui qui le poursuivait, la voiture était sauvée. Peut-être +aussi le roi manqua-t-il d'énergie lorsqu'il fut reconnu. Quoi qu'il en +soit, ce voyage ne doit être reproché à personne, ni à ceux qui l'ont +conseillé, ni à ceux qui l'ont exécuté, il était le résultat de cette +fatalité qui poursuit la faiblesse au milieu des crises révolutionnaires. + +L'effet du voyage de Varennes fut de détruire tout respect pour le roi, +d'habituer les esprits à se passer de lui, et de faire naître le voeu de la +république. Dès le matin de son arrivée, l'assemblée avait pourvu à tout +par un décret[8]. Louis XVI était suspendu de ses fonctions; une garde +était donnée à sa personne, à celle de la reine et du dauphin. Cette garde +était chargée d'en répondre. Trois députés, d'André, Tronchet, Duport +étaient commis pour recevoir les déclarations du roi et de la reine. La +plus grande mesure était observée dans les expressions, car jamais cette +assemblée ne manqua aux convenances; mais le résultat était évident, et +le roi était provisoirement détrôné. + +La responsabilité imposée à la garde nationale la rendit sévère et souvent +importune dans son service auprès des personnes royales. Des sentinelles +veillaient continuellement à leur porte, et ne les perdaient jamais de vue. +Le roi, voulant un jour s'assurer s'il était réellement prisonnier, se +présente à une porte; la sentinelle s'oppose à son passage: «Me +reconnaissez-vous? lui dit Louis XVI.--Oui, sire, répond la sentinelle.» Il +ne restait au roi que la faculté de se promener le matin dans les +Tuileries, avant que le jardin fût ouvert au public. + +Barnave et les Lameth firent alors ce qu'ils avaient tant reproché à +Mirabeau, ils prêtèrent secours au trône et s'entendirent avec la cour. Il +est vrai qu'ils ne reçurent aucun argent; mais c'était moins le prix de +l'alliance que l'alliance elle-même qu'ils avaient reproché à Mirabeau; et +après avoir été autrefois si sévères, ils subissaient maintenant la loi +commune à tous les chefs populaires, qui les force à s'allier +successivement au pouvoir, à mesure qu'ils y arrivent. Néanmoins, rien +n'était plus louable, en l'état des choses, que le service rendu au roi par +Barnave et les Lameth, et jamais ils ne montrèrent plus d'adresse, de force +et de talent, Barnave dicta la réponse du roi aux commissaires nommés par +l'assemblée. Dans cette réponse, Louis XVI motivait sa fuite sur le désir +de mieux connaître l'opinion publique; il assurait l'avoir mieux étudiée +dans son voyage, et il prouvait par tous les faits qu'il n'avait pas voulu +sortir de France. Quant à ses protestations contenues dans le mémoire remis +à l'assemblée, il disait avec raison qu'elles portaient, non sur les +principes fondamentaux de la constitution, mais sur les moyens d'exécution +qui lui étaient laissés. Maintenant, ajoutait-il, que la volonté générale +lui était manifestée, il n'hésitait pas à s'y soumettre et à faire tous les +sacrifices nécessaires pour le bien de tous[9]. + +Bouillé, pour attirer sur sa personne la colère de l'assemblée, lui adressa +une lettre qu'on pourrait dire insensée, sans le motif généreux qui la +dicta. Il s'avouait seul auteur du voyage du roi, tandis qu'au contraire il +s'y était opposé; il déclarait au nom des souverains que Paris répondrait +de la sûreté de la famille royale, et que le moindre mal commis contre elle +serait vengé d'une manière éclatante. Il ajoutait, ce qu'il savait n'être +pas, que les moyens militaires de la France étaient nuls; qu'il connaissait +d'ailleurs les voies d'invasion, et qu'il conduirait lui-même les armées +ennemies au sein de sa patrie. L'assemblée se prêta elle-même à cette +généreuse bravade, et jeta tout sur Bouillé, qui n'avait rien à craindre, +car il était déjà à l'étranger. + +La cour d'Espagne, appréhendant que la moindre démonstration n'irritât les +esprits et n'exposât la famille royale à de plus grands dangers, empêcha +une tentative préparée sur la frontière du Midi, et à laquelle les +chevaliers de Malte devaient concourir avec deux frégates. Elle déclara +ensuite au gouvernement français que ses bonnes dispositions n'étaient pas +changées à son égard. Le Nord se conduisit avec beaucoup moins de mesure. +De ce côté, les puissances excitées par les émigrés étaient menaçantes. Des +envoyés furent dépêchés par le roi à Bruxelles et à Coblentz. Ils devaient +tâcher de s'entendre avec l'émigration, lui faire connaître les bonnes +dispositions de l'assemblée, et l'espérance qu'on avait conçue d'un +arrangement avantageux. Mais à peine arrivés, ils furent indignement +traités, et revinrent aussitôt à Paris. Les émigrés levèrent des corps au +nom du roi, et l'obligèrent ainsi à leur donner un désaveu formel. Ils +prétendirent que Monsieur, alors réuni à eux, était régent du royaume; que +le roi, étant prisonnier, n'avait plus de volonté à lui, et que celle qu'il +exprimait n'était que celle de ses oppresseurs. La paix de Catherine avec +les Turcs, qui se conclut dans le mois d'août, excita encore davantage leur +joie insensée, et ils crurent avoir à leur disposition toutes les +puissances de l'Europe. En considérant le désarmement des places fortes, la +désorganisation de l'armée abandonnée par tous les officiers, ils ne +pouvaient douter que l'invasion n'eût lieu très prochainement et ne +réussît. Et cependant il y avait déjà près de deux ans qu'ils avaient +quitté la France, et, malgré leurs belles espérances de chaque jour, ils +n'étaient point encore rentrés en vainqueurs, comme ils s'en flattaient! +Les puissances semblaient promettre beaucoup; mais Pitt attendait; Léopold, +épuisé par la guerre, et mécontent des émigrés, désirait la paix; le roi de +Prusse promettait beaucoup et n'avait aucun intérêt à tenir; Gustave était +jaloux de commander une expédition contre la France, mais il se trouvait +fort éloigné; et Catherine, qui devait le seconder, à peine délivrée des +Turcs, avait encore la Pologne à comprimer. D'ailleurs, pour opérer cette +coalition, il fallait mettre tant d'intérêts d'accord, qu'on ne pouvait +guère se flatter d'y parvenir. + +La déclaration de Pilnitz aurait dû surtout éclairer les émigrés sur le +zèle des souverains[10]. + +Cette déclaration, faite en commun par le roi de Prusse et l'empereur +Léopold, portait que la situation du roi de France était d'un intérêt +commun à tous les souverains, et que sans doute ils se réuniraient pour +donner à Louis XVI les moyens d'établir un gouvernement convenable aux +intérêts du trône et du peuple; que dans ce cas, le roi de Prusse et +l'empereur se réuniraient aux autres princes, pour parvenir au même but. En +attendant, leurs troupes devaient être mises en état d'agir. On a su depuis +que cette déclaration renfermait des articles secrets. Ils portaient que +l'Autriche ne mettrait aucun obstacle aux prétentions de la Prusse sur une +partie de la Pologne. Il fallait cela pour engager la Prusse à négliger ses +plus anciens intérêts en se liant avec l'Autriche contre la France. Que +devait-on attendre d'un zèle qu'il fallait exciter par de pareils moyens? +Et s'il était si réservé dans ses expressions, que devait-il être dans ses +actes? La France, il est vrai, était en désarmement, mais tout un peuple +debout est bientôt armé; et comme le dit plus tard le célèbre Carnot, qu'y +a-t-il d'impossible à vingt-cinq millions d'hommes? A la vérité, les +officiers se retiraient; mais pour la plupart jeunes et placés par faveur, +ils étaient sans expérience et déplaisaient à l'armée. D'ailleurs, l'essor +donné à tous les moyens allait bientôt produire des officiers et des +généraux. Cependant, il faut en convenir, on pouvait, même sans avoir la +présomption de Coblentz, douter de la résistance que la France opposa plus +tard à l'invasion. + +En attendant, l'assemblée envoya des commissaires à la frontière, et +ordonna de grands préparatifs. Toutes les gardes nationales demandaient à +marcher; plusieurs généraux offraient leurs services, et entre autres +Dumouriez, qui plus tard sauva la France dans les défilés de l'Argonne. + +Tout en donnant ses soins à la sûreté extérieure de l'état, l'assemblée se +hâtait d'achever son oeuvre constitutionnelle, de rendre au roi ses +fonctions, et, s'il était possible, quelques-unes de ses prérogatives. + +Toutes les subdivisions du côté gauche, excepté les hommes qui venaient de +prendre le nom tout nouveau de républicains, s'étaient ralliées à un même +système de modération. Barnave et Malouet marchaient ensemble et +travaillaient de concert. Pétion, Robespierre, Buzot, et quelques autres +encore, avaient adopté la république mais ils étaient en petit nombre. Le +côté droit continuait ses imprudences et protestait, au lieu de s'unir à +la majorité modérée. Cette majorité n'en dominait pas moins l'assemblée. +Ses ennemis, qui l'auraient accusée si elle eût détrôné le roi, lui ont +cependant reproché de l'avoir ramené à Paris, et replacé sur un trône +chancelant. Mais que pouvait-elle faire? remplacer le roi par la république +était trop hasardeux. Changer la dynastie était inutile, car à se donner un +roi, autant valait garder celui qu'on avait; d'ailleurs le duc d'Orléans ne +méritait pas d'être préféré à Louis XVI. Dans l'un et l'autre cas, +déposséder le roi actuel, c'était manquer à des droits reconnus, et envoyer +à l'émigration un chef précieux pour elle, car il lui aurait apporté des +titres qu'elle n'avait pas. Au contraire, rendre à Louis XVI son autorité, +lui restituer le plus de prérogatives qu'on le pourrait, c'était remplir sa +tâche constitutionnelle, et ôter tout prétexte à la guerre civile; en un +mot, c'était faire son devoir, car le devoir de l'assemblée, d'après tous +les engagemens qu'elle avait pris, c'était d'établir le gouvernement libre, +mais monarchique. + +L'assemblée n'hésita pas, mais elle eut de grands obstacles à vaincre. Le +mot nouveau de république avait piqué les esprits déjà un peu blasés sur +ceux de monarchie et de constitution. L'absence et la suspension du roi +avaient, comme on l'a vu, appris à se passer de lui. Les journaux et les +clubs dépouillèrent aussitôt le respect dont sa personne avait toujours été +l'objet. Son départ, qui, aux termes du décret sur la résidence des +fonctionnaires publics, rendait la déchéance imminente, fit dire qu'il +était déchu. Cependant, d'après ce même décret, il fallait pour la +déchéance la sortie du royaume et la résistance aux sommations du corps +législatif; mais ces conditions importaient peu aux esprits exaltés, et ils +déclaraient le roi coupable et démissionnaire. Les Jacobins, les +Cordeliers, s'agitaient violemment, et ne pouvaient comprendre qu'après +s'être délivrés du roi, on se l'imposât de nouveau et volontairement. Si le +duc d'Orléans avait eu des espérances, c'est alors qu'elles purent se +réveiller. Mais il dut voir combien son nom avait peu d'influence, et +combien surtout un nouveau souverain, quelque populaire qu'il fût, +convenait peu à l'état des esprits. Quelques pamphlétaires qui lui étaient +dévoués, peut-être à son insu, essayèrent, comme Antoine fit pour César, de +mettre la couronne sur sa tête; ils proposèrent de lui donner la régence, +mais il se vit obligé de la repousser par une déclaration qui fut aussi peu +considérée que sa personne. _Plus de roi_, était le cri général, aux +Jacobins, aux Cordeliers, dans les lieux et les papiers publics. + +Les adresses se multipliaient: il y en eut une affichée sur tous les murs +de Paris, et même sur ceux de l'assemblée. Elle était signée du nom +d'Achille Duchâtelet, jeune colonel. Il s'adressait aux Français; il leur +rappelait le calme dont on avait joui pendant le voyage du monarque, et il +concluait que l'absence du prince valait mieux que sa présence; il ajoutait +que sa désertion était une abdication, que la nation et Louis XVI étaient +dégagés de tout lien l'un envers l'autre; qu'enfin l'histoire était pleine +des crimes des rois, et qu'il fallait renoncer à s'en donner encore un. + +Cette adresse, attribuée au jeune Achille Duchâtelet, était de Thomas +Payne, Anglais, et acteur principal dans la révolution américaine. Elle fut +dénoncée à l'assemblée, qui, après de vifs débats, pensa qu'il fallait +passer à l'ordre du jour, et répondre par l'indifférence aux avis et aux +injures, ainsi qu'on avait toujours fait. + +Enfin les commissaires chargés de faire leur rapport sur l'affaire de +Varennes, le présentèrent le 16 juillet. Le voyage, dirent-ils, n'avait +rien de coupable; d'ailleurs, le fût-il, le roi était inviolable. Enfin la +déchéance ne pouvait en résulter, puisque le roi n'était point demeuré +assez long-temps éloigné, et n'avait pas résisté aux sommations du corps +législatif. + +Robespierre, Buzot, Pétion, répétèrent tous les argumens connus contre +l'inviolabilité. Duport, Barnave et Salles, leur répondirent, et il fut +enfin décrété que le roi ne pouvait être mis en cause pour le fait de son +évasion. Deux articles furent seulement ajoutés au décret d'inviolabilité. +A peine cette décision fut-elle rendue, que Robespierre se leva et protesta +hautement au nom de l'humanité. + +Il y eut dans la soirée qui précéda cette décision un grand tumulte aux +Jacobins. On y rédigea une pétition adressée à l'assemblée, pour qu'elle +déclarât le roi déchu comme perfide et traître à ses sermens, et qu'elle +pourvût à son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Il fut +résolu que cette pétition serait portée le lendemain au Champ-de-Mars, où +chacun pourrait la signer sur l'autel de la patrie. Le lendemain, en effet, +elle fut portée au lieu convenu, et à la foule des séditieux se joignit +celle des curieux qui voulaient être témoins de l'événement. Dans ce +moment, le décret était rendu, et il n'y avait plus lieu à une pétition. +Lafayette arriva, brisa les barricades déjà élevées, fut menacé, et reçut +même un coup de feu qui, quoique tiré à bout portant, ne l'atteignit pas. +Les officiers municipaux s'étant réunis à lui, obtinrent de la populace +qu'elle se retirât. Des gardes nationaux furent placés pour veiller à sa +retraite, et on espéra un instant qu'elle se dissiperait; mais bientôt +le tumulte recommença. Deux invalides qui se trouvaient, on ne sait +pourquoi, sous l'autel de la patrie, furent égorgés, et alors le désordre +n'eut plus de bornes. L'assemblée fit appeler la municipalité, et la +chargea de veiller à l'ordre public. Bailly se rendit au Champ-de-Mars, fit +déployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la +force, quoi qu'on ait dit, était juste. On voulait, ou on ne voulait pas +les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent +exécutées, qu'il y eût quelque chose de fixe, que l'insurrection ne fût pas +perpétuelle, et que la volonté de l'assemblée ne pût être réformée par les +plébiscites de la multitude. Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il +s'avança avec ce courage impassible qu'il avait toujours montré, reçut sans +être atteint plusieurs coups de feu, et au milieu de tumulte ne put faire +toutes les sommations voulues. D'abord Lafayette ordonna de tirer quelques +coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia +bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu. La première +décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre en fut exagéré. Les +uns l'ont réduit à trente, d'autres l'ont élevé à quatre cents, et les +furieux à quelques mille. Ces derniers furent crus dans le premier moment, +et la terreur devint générale. Cet exemple sévère apaisa pour quelques +instans les agitateurs[11]. Comme d'usage, on accusa tous les partis d'avoir +excité ce mouvement; et il est probable que plusieurs y avaient concouru, +car le désordre convenait à plusieurs. Le roi, la majorité de l'assemblée, +la garde nationale, les autorités municipales et départementales, étaient +d'accord alors pour établir l'ordre constitutionnel; et ils avaient à +combattre la démocratie au dedans, l'aristocratie au dehors. L'assemblée et +la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche éclairée et +sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ces +circonstances s'allier naturellement au roi, qui de son côté semblait se +résigner à une autorité limitée. Mais s'il leur convenait de s'arrêter au +point où elles en étaient arrivées, cela ne convenait pas à l'aristocratie, +qui désirait un bouleversement, ni au peuple, qui voulait acquérir et +s'élever davantage. Barnave, comme autrefois Mirabeau, était l'orateur de +cette bourgeoisie sage et modérée; Lafayette en était le chef militaire. +Danton, Camille Desmoulins étaient les orateurs, et Santerre le général de +cette multitude qui voulait régner à son tour. Quelques esprits ardens ou +fanatiques la représentaient, soit à l'assemblée, soit dans les +administrations nouvelles, et hâtaient son règne par leurs déclamations. + +L'exécution du Champ-de-Mars fut fort reprochée à Lafayette et à Bailly. +Mais tous deux, plaçant leur devoir dans l'observation de la loi, en +sacrifiant leur popularité et leur vie à son exécution, n'eurent aucun +regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. L'énergie qu'ils +montrèrent imposa aux factieux. Les plus connus songeaient déjà à se +soustraire aux coups qu'ils croyaient dirigés contre eux. Robespierre, +qu'on a vu jusqu'à présent soutenir les propositions les plus exagérées, +tremblait dans son obscure demeure; et, malgré son inviolabilité de député, +demandait asile à tous ses amis. Ainsi l'exemple eut son effet, et, pour un +instant, toutes les imaginations turbulentes furent calmées par la crainte. + +L'assemblée prit à cette époque une détermination qui a été critiquée +depuis, et dont le résultat n'a pas été aussi funeste qu'on l'a pensé. Elle +décréta qu'aucun de ses membres ne serait réélu. Robespierre fut l'auteur +de la proposition, et on l'attribua chez lui à l'envie qu'il éprouvait +contre des collègues parmi lesquels il n'avait pas brillé. Il était au +moins naturel qu'il leur en voulût, ayant toujours lutté avec eux; et dans +ses sentimens il put y avoir tout à la fois de la conviction, de l'envie et +de la haine. L'assemblée, qu'on accusait de vouloir perpétuer ses pouvoirs, +et qui d'ailleurs déplaisait déjà à la multitude par sa modération, +s'empressa de répondre à toutes les attaques par un désintéressement +peut-être exagéré, en décidant que ses membres seraient exclus de la +prochaine législature. La nouvelle assemblée se trouva ainsi privée +d'hommes dont l'exaltation était un peu amortie et dont la science +législative avait mûri par une expérience de trois ans. Cependant, en +voyant plus tard la cause des révolutions qui suivirent, on jugera mieux +quelle a pu être l'im portance de cette mesure si souvent condamnée. + +C'était le moment d'achever les travaux constitutionnels, et de terminer +dans le calme une si orageuse carrière. Les membres du côté gauche avaient +le projet de s'entendre pour retoucher certaines parties de la +constitution. Il avait été résolu qu'on la lirait tout entière pour juger +de l'ensemble, et qu'on mettrait en harmonie ses diverses parties; c'était +là ce qu'on nomma la révision, et ce qui fut plus tard, dans les jours de +la ferveur républicaine, regardé comme une mesure de calamité. Barnave et +les Lameth s'étaient entendus avec Malouet pour réformer certains articles +qui portaient atteinte à la prérogative royale, et à ce qu'on nommait la +stabilité du trône. On dit même qu'ils avaient le projet de rétablir les +deux chambres. Il était convenu qu'à l'instant où la lecture serait +achevée, Malouet ferait son attaque; que Barnave ensuite lui répondrait +avec véhémence pour mieux couvrir ses intentions, mais qu'en défendant la +plupart des articles, il en abandonnerait certains comme évidemment +dangereux et condamnés par une expérience reconnue. Telles étaient les +conditions arrêtées, lorsqu'on apprit les ridicules et dangereuses +protestations du côté droit, qui avait résolu de ne plus voter. Il n'y eut +plus alors aucun accommodement possible. Le côté gauche ne voulut plus rien +entendre; et lorsque la tentative convenue eut lieu, les cris qui +s'élevèrent de toutes parts empêchèrent Malouet et les siens de +poursuivre[12]. La constitution fut donc achevée avec quelque hâte, et +présentée au roi pour qu'il l'acceptât. Dès cet instant, sa liberté lui fut +rendue, ou, si l'on veut, la consigne sévère du château fut levée, et il +eut la faculté de se retirer où il voudrait, pour examiner l'acte +constitutionnel, et l'accepter librement. Que pouvait faire ici Louis XVI? +Refuser la constitution c'était abdiquer en faveur de la république. Le +plus sûr, même dans son système, était d'accepter et d'attendre du temps +les restitutions de pouvoir qu'il croyait lui être dues. En conséquence, +après un certain nombre de jours, il déclara qu'il acceptait la +constitution (13 septembre). Une joie extraordinaire éclata à cette +nouvelle, comme si en effet on avait redouté quelque obstacle de la part +du roi, comme si son consentement eût été une concession inespérée. Il se +rendit à l'assemblée, où il fut accueilli comme dans les plus beaux jours. +Lafayette, qui n'oubliait jamais de réparer les maux inévitables des +troubles politiques, proposa une amnistie générale pour tous les faits +relatifs à la révolution. Cette amnistie fut proclamée au milieu des cris +de joie, et les prisons furent aussitôt ouvertes. Enfin, le 30 septembre, +Thouret, dernier président, déclara que l'assemblée constituante +avait terminé ses séances. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 21 à la fin du volume. +[2] Elles partirent le 19 février 1791. +[3] M. Goupil, poursuivant autrefois Mirabeau, s'était écrié avec le + côté droit: «Catilina est à nos portes!» +[4] La révolution de 1830 a rétabli cette inscription, et rendu ce + Monument à la destination décrétée par l'assemblée nationale. +[5] Voyez à cet égard Bertrand de Molleville. +[6] Voyez Bertrand de Melleville. +[7] Voyez la note 22 à la fin du volume. +[8] Séance du samedi 25 juin +[9] Voyez la note 23 à la fin du volume. +[10] Elle est du 27 août. +[11] Cet événement eut lieu dans la soirée du dimanche 37 juillet. +[12] Voyez la note 24 à la fin du volume + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES DU TOME PREMIER. + + + + +NOTE 1 + + +Je ne citerais pas le passage suivant des Mémoires de Ferrières, si de bas +détracteurs n'avaient tâché de tout rapetisser dans les scènes de la +révolution française. Le passage que je vais extraire fera juger de l'effet +que produisirent sur les coeurs les moins plébéiens les solennités +nationales de cette époque. + +«Je cède au plaisir de retracer ici l'impression que fit sur moi cette +auguste et touchante cérémonie; je vais copier la relation que j'écrivis +alors, encore plein de ce que j'avais senti. Si ce morceau n'est pas +historique, il aura peut-être pour quelques lecteurs un intérêt plus vif. + +«La noblesse en habit noir, veste et paremens de drap d'or, manteau de +soie, cravate de dentelle, le chapeau à plumes retroussé à la Henri IV; le +clergé en soutane, grand manteau, bonnet carré; les évêques avec leurs +robes violettes et leurs rochets; le tiers vêtu de noir, manteau de soie, +cravate de batiste. Le roi se plaça sur une estrade richement décorée; +Monsieur, Monsieur comte d'Artois, les princes, les ministres, les +grands-officiers de la couronne étaient assis au-dessous du roi: la reine +se mit vis-à-vis du roi; Madame, Madame comtesse d'Artois, les princesses, +les dames de la cour, superbement parées et couvertes de diamans, lui +composaient un magnifique cortège. Les rues étaient tendues de tapisseries +de la couronne; les régimens des gardes-françaises et des gardes-suisses +formaient une ligne depuis Notre-Dame jusqu'à Saint-Louis; un peuple +immense nous regardait passer dans un silence respectueux; les balcons +étaient ornés d'étoffes précieuses, les fenêtres remplies de spectateurs de +tout âge, de tout sexe, de femmes charmantes, vêtues avec élégance: la +variété des chapeaux, des plumes, des habits; l'aimable attendrissement +peint sur tous les visages; la joie brillant dans tous les yeux; les +battemens de mains, les expressions du plus tendre intérêt: les regards qui +nous devançaient, qui nous suivaient encore, après nous avoir perdus de +vue.... Tableau ravissant, enchanteur, que je m'efforcerais vainement de +rendre! Des choeurs de musique, disposés de distance en distance, faisaient +retentir l'air de sons mélodieux; les marches militaires, le bruit des +tambours, le son des trompettes, le chant noble des prêtres, tour à tour +entendus sans discordance, sans confusion, animaient cette marche +triomphante de l'Éternel. + +«Bientôt plongé dans la plus douce extase, des pensées sublimes, mais +mélancoliques, vinrent s'offrir à moi. Cette France, ma patrie, je la +voyais, appuyée sur la religion, nous dire: Etouffez vos puériles +querelles; voilà l'instant décisif qui va me donner une nouvelle vie, ou +m'anéantir à jamais.... Amour de la patrie, tu parlas à mon coeur.... Quoi! +des brouillons, d'insensés ambitieux, de vils intrigans, chercheront par +des voies tortueuses à désunir ma patrie; ils fonderont leurs systèmes +destructeurs sur d'insidieux avantages: ils te diront: Tu as deux intérêts; +et toute ta gloire, et toute ta puissance, si jalousée de tes voisins, se +dissipera comme une légère fumée chassée par le vent du midi....! Non, j'en +prononce devant toi le serment; que ma langue desséchée s'attache à mon +palais, si jamais j'oublie tes grandeurs et tes solennités. + +«Que cet appareil religieux répandait d'éclat sur cette pompe tout +humaine! Sans toi, religion vénérable, ce n'eût été qu'un vain étalage +d'orgueil; mais tu épures et sanctifies, tu agrandis la grandeur même; les +rois, les puissans du siècle, rendent aussi, eux, par des respects au moins +simulés, hommage au Roi des rois.... Oui, a Dieu seul appartient honneur, +empire, gloire.... Ces cérémonies saintes, ces chants. Ces prêtres revêtus +de l'habit du sacrifice, ces parfums, ce dais, ce soleil rayonnant d'or et +de pierreries.... Je me rappelais les paroles du prophète: Filles de +Jérusalem, votre roi s'avance; prenez vos robes nuptiales et courez +au-devant de lui.... Des larmes de joie coulaient de mes yeux. Mon Dieu, ma +patrie, mes concitoyens, étaient devenus moi.... + +«Arrivés à Saint-Louis, les trois ordres s'assirent sur des banquettes +placées dans la nef. Le roi et la reine se mirent sous un dais de velours +violet, semé de fleurs de lis d'or; les princes, les princesses, les +grands-officiers de la couronne, les dames du palais, occupaient l'enceinte +réservée à Leurs Majestés. Le saint-sacrement fut porté sur l'autel au son +de la plus expressive musique. C'était un _ô salutaris hostia_. Ce chant +naturel, mais vrai, mélodieux, dégagé du fatras d'instrumens qui étouffent +l'expression; cet accord ménagé de voix, qui s'élevaient vers le ciel, me +confirma que le simple est toujours beau, toujours grand, toujours +sublime.... Les hommes sont fous, dans leur vaine sagesse, de traiter de +puéril le culte que l'on offre à l'Éternel: comment voient-ils avec +indifférence cette chaîne de morale qui unit l'homme à Dieu, qui le rend +visible à l'oeil, sensible au tact...? M. de La Farc, évêque de Nancy, +prononça le discours.... La religion fait la force des empires; la religion +fait le bonheur des peuples. Cette vérité, dont jamais homme sage ne douta +un seul moment, n'était pas la question importante à traiter dans l'auguste +assemblée; le lieu, la circonstance, ouvraient un champ plus vaste: +l'évêque de Nancy n'osa ou ne put le parcourir. + +«Le jour suivant, les députés se réunirent à la salle des Menus. +L'assemblée ne fut ni moins imposante, ni le spectacle moins magnifique que +la veille. » + +(_Mémoires du marquis de Ferrières, Tom._ Ier, _pag._ 18 _et suiv._) + + + + + +NOTE 2. + + +Je crois devoir rapporter ici les motifs sur lesquels l'assemblée des +communes fonda la détermination qu'elle allait prendre. Ce premier acte, +qui commença la révolution, étant d'une haute importance, il est essentiel +d'en justifier la nécessité, et je crois qu'on ne peut mieux le faire que +par les considérans qui précédaient l'arrêté des communes. Ces considérans, +ainsi que l'arrêté, appartiennent à l'abbé Sieyès. + +«L'assemblée des communes, délibérant sur l'ouverture de conciliation +proposée par MM. les commissaires du roi, a cru devoir prendre en même +temps en considération l'arrêté que MM. de la noblesse se sont hâtés de +faire sur la même ouverture. + +«Elle a vu que MM. de la noblesse, malgré l'acquiescement annoncé d'abord, +établissent bientôt une modification qui le rétracte presque entièrement, +et qu'ainsi leur arrêté, à cet égard, ne peut être regardé que comme +un refus positif. + +«Par cette considération, et attendu que MM. de la noblesse ne se sont pas +même désistés de leurs précédentes délibérations, contraires à tout projet +de réunion, les députés des communes pensent qu'il devient absolument +inutile de s'occuper davantage d'un moyen qui ne peut plus être dit +conciliatoire dès qu'il a été rejeté par une des parties à concilier. + +«Dans cet état des choses, qui replace les députés des communes dans leur +première position, l'assemblée juge qu'elle ne peut plus attendre dans +l'inaction les classes privilégiées, sans se rendre coupable envers la +nation, qui a droit sans doute d'exiger d'elle un meilleur emploi de son +temps. + +«Elle juge que c'est un devoir pressant pour les représentans de la nation, +quelle que soit la classe de citoyens à laquelle ils appartiennent, de se +former, sans autre délai, en assemblé active capable de commencer et de +remplir l'objet de leur mission. + +«L'assemblée charge MM. les commissaires qui ont suivi les conférences +diverses, dites conciliatoires, d'écrire le récit des longs et vains +efforts des députés des communes pour tâcher d'amener les classes des +privilégiés aux vrais principes; elle se charge d'exposer les motifs qui la +forcent de passer de l'état d'attente à celui d'action; enfin elle arrête +que ce récit et ces motifs seront imprimés à la tête de la présente +délibération. + +«Mais puisqu'il n'est pas possible de se former en assemblée active sans +reconnaître au préalable ceux qui ont le droit de la composer, c'est-à-dire +ceux qui ont la qualité pour voter comme représentans de la nation, les +mêmes députés des communes croient devoir faire une dernière tentative +auprès de MM. du clergé et de la noblesse, qui néanmoins ont refusé jusqu'à +présent de se faire reconnaître. + +«Au surplus, l'assemblée ayant intérêt à constater le refus de ces deux +classes de députés, dans le cas où ils persisteraient à vouloir rester +inconnus, elle juge indispensable de faire une dernière invitation qui leur +sera portée par des députés chargés de leur en faire lecture, et de leur en +laisser copie dans les termes suivans: + +«Messieurs, nous sommes chargés par les députés des communes de France de +vous prévenir qu'ils ne peuvent différer davantage de satisfaire à +l'obligation imposée à tous les représentans de la nation. Il est temps +assurément que ceux qui annoncent cette qualité se reconnaissent par une +vérification commune de leurs pouvoirs, et commencent enfin à s'occuper de +l'intérêt national, qui seul, et à l'exclusion de tous les intérêts +particuliers, se présente comme le grand but auquel tous les députés +doivent tendre d'un commun effort. En conséquence, et dans la nécessité où +sont les représentans de la nation de se mettre en activité, les députés +des communes vous prient de nouveau, Messieurs, et leur devoir leur +prescrit de vous faire, tant individuellement que collectivement, une +dernière sommation de venir dans la salle des états pour assister, +concourir et vous soumettre comme eux à la vérification commune des +pouvoirs. Nous sommes en même temps chargés de vous avertir que l'appel +général de tous les bailliages convoqués se fera dans une heure, que de +suite il sera procédé à la vérification, et donné défaut contre les +non-comparans.» + + + + +NOTE 3. + + +Je n'appuie de citations et de notes que ce qui est susceptible d'être +contesté. Cette question de savoir si nous avions une constitution me +semble une des plus importantes de la révolution, car c'est l'absence d'une +loi fondamentale qui nous justifie d'avoir voulu nous en donner une. Je +crois qu'on ne peut à cet égard citer une autorité qui soit plus +respectable et moins suspecte que celle de M. Lally-Tolendal. Cet excellent +citoyen prononça le 15 juin 1789, dans la chambre de la noblesse, un +discours dont voici la plus grande partie: + +«On a fait, Messieurs, de longs reproches, mêlés même de quelque amertume, +aux membres de cette assemblée qui, avec autant de douleur que de réserve, +ont manifesté quelques doutes sur ce qu'on appelle notre constitution. Cet +objet n'avait peut-être pas un rapport très direct avec celui que nous +traitons; mais puisqu'il a été le prétexte de l'accusation, qu'il devienne +aussi celui de la défense, et qu'il me soit permis d'adresser quelques mots +aux auteurs de ces reproches. + +«Vous n'avez certainement pas de loi qui établisse que les états-généraux +sont partie intégrante de la souveraineté, car vous en demandez une, et +jusqu'ici tantôt un arrêt du conseil leur défendait de délibérer, tantôt +l'arrêt d'un parlement cassait leurs délibérations. + +«Vous n'avez pas de loi qui nécessite le retour périodique de vos +états-généraux, car vous en demandez une, et il y a cent soixante-quinze +ans qu'ils n'avaient été assemblés. + +«Vous n'avez pas de loi qui mette votre sûreté, votre liberté individuelle +à l'abri des atteintes arbitraires, car vous en demandez une, et sous le +règne d'un roi dont l'Europe entière connaît la justice et respecte la +probité, des ministres ont fait arracher vos magistrats du sanctuaire des +lois par des satellites armés. Sous le règne précédent, tous les magistrats +du royaume ont encore été arrachés à leurs séances, à leurs foyers, et +dispersés par l'exil, les uns sur la cime des montagnes, les autres dans la +fange des marais, tous dans des endroits plus affreux que la plus horrible +des prisons. En remontant plus haut, vous trouverez une profusion de cent +mille lettres de cachet, pour de misérables querelles théologiques. En vous +éloignant davantage encore, vous voyez autant de commissions sanguinaires +que d'emprisonnemens arbitraires; et vous ne trouverez à vous reposer qu'au +règne de votre bon Henri. + +«Vous n'avez pas de loi qui établisse la liberté de la presse, car vous en +demandez une, et jusqu'ici vos pensées ont été asservies, vos voeux +enchaînés, le cri de vos coeurs dans l'oppression a été étouffé, tantôt par +le despotisme des particuliers, tantôt par le despotisme plus terrible des +corps. + +«Vous n'avez pas ou vous n'avez plus de loi qui nécessite votre +consentement pour les impôts, car vous en demandez une, et depuis deux +siècles vous avez été chargés de plus de trois ou quatre cents millions +d'impôts, sans en avoir consenti un seul. + +«Vous n'avez pas de loi qui rende responsables tous les ministres du +pouvoir exécutif, car vous en demandez une, et les créatures de ces +commissions sanguinaires, les distributeurs de ces ordres arbitraires, les +dilapidateurs du trésor public, les violateurs du sanctuaire de la justice, +ceux qui ont trompé les vertus d'un roi, ceux qui ont flatté les passions +d'un autre, ceux qui ont causé le désastre de la nation, n'ont rendu aucun +compte, n'ont subi aucune peine. + +«Enfin, vous n'avez pas une loi générale, positive, écrite, un diplôme +national et royal tout à la fois, une grande charte, sur laquelle repose un +ordre fixe et invariable, où chacun apprenne ce qu'il doit sacrifier de +sa liberté et de sa propriété pour conserver le reste, qui assure tous les +droits, qui définisse tous les pouvoirs. Au contraire, le régime de votre +gouvernement a varié de règne en règne, souvent de ministère en ministère; +il a dépendu de l'âge, du caractère d'un homme. Dans les minorités, sous un +prince faible, l'autorité royale, qui importe au bonheur et à la dignité de +la nation, a été indécemment avilie, soit par des grands qui d'une main +ébranlaient le trône et de l'autre foulaient le peuple, soit par des corps +qui dans un temps envahissaient avec témérité ce que dans un autre ils +avaient défendu avec courage. Sous des princes orgueilleux qu'on a flattés, +sous des princes vertueux qu'on a trompés, cette même autorité a été +poussée au-delà de toutes les bornes. Vos pouvoirs secondaires, vos +pouvoirs intermédiaires, comme vous les appelez, n'ont été ni mieux définis +ni plus fixés. Tantôt les parlemens ont mis en principe qu'ils ne pouvaient +pas se mêler des affaires d'état, tantôt ils ont soutenu qu'il leur +appartenait de les traiter comme représentans de la nation. On a vu d'un +côté des proclamations annonçant les volontés du roi, et de l'autre des +arrêts dans lesquels les officiers du roi défendaient au nom du roi +l'exécution des ordres du roi. Les cours ne s'accordent pas mieux entre +elles; elles se disputent leur origine, leurs fonctions; elles se +foudroient mutuellement par des arrêts. + +«Je borne ces détails, que je pourrais étendre jusqu'à l'infini; mais si +tous ces faits sont constans, si vous n'avez aucune de ces lois que vous +demandez, et que je viens de parcourir, ou si, en les ayant (et faites bien +attention à ceci), ou si, en les ayant, vous n'avez pas celle qui force à +les exécuter, celle qui en garantit l'accomplissement et qui en maintient +la stabilité, définissez-nous donc ce que vous entendez par le mot de +constitution, et convenez au moins qu'on peut accorder quelque indulgence +à ceux qui ne peuvent se préserver de quelques doutes sur l'existence de la +nôtre. On parle sans cesse de se rallier à cette constitution; ah! plutôt +perdons de vue ce fantôme pour y substituer une réalité. Et quant à cette +expression d'_innovations_, quant à cette qualification de _novateurs_ dont +on ne cesse de nous accabler, convenons encore que les premiers novateurs +sont dans nos mains, que les premiers novateurs sont nos cahiers; +respectons, bénissons cette heureuse innovation qui doit tout mettre à sa +place, qui doit rendre tous les droits inviolables, toutes les autorités +bienfaisantes, et tous les sujets heureux. + +«C'est pour cette constitution, Messieurs, que je forme des voeux; c'est +cette constitution qui est l'objet de tous nos mandats, et qui doit être le +but de tous nos travaux; c'est cette constitution qui répugne à la seule +idée de l'adresse qu'on nous propose, adresse qui compromettrait le roi +autant que la nation, adresse enfin qui me paraît si dangereuse que non +seulement je m'y opposerai jusqu'au dernier instant, mais que, s'il était +possible qu'elle fut adoptée, je me croirais réduit à la douloureuse +nécessité de protester solennellement contre elle».» + + + + +NOTE 4. + + +Je crois utile de rapporter ici le résumé des cahiers fait à l'assemblée +nationale par M. de Clermont-Tonnerre. C'est une bonne statistique de +l'état des opinions à cette époque dans toute l'étendue de la France. Sous +ce rapport, le résumé est extrêmement important; et quoique Paris eût +influé sur la rédaction de ces cahiers, il n'est pas moins vrai que les +provinces y eurent la plus grande part. + +_Rapport du comité de constitution contenant le résumé des cahiers relatifs +à cet objet, lu à l'assemblée nationale, par M. le comte de +Clermont-Tonnerre, séance du_ 27 _juillet_ 1789. + +«Messieurs, vous êtes appelés à régénérer l'empire français; vous apportez +à ce grand oeuvre et votre propre sagesse et la sagesse de vos commettans. + +«Nous avons cru devoir d'abord rassembler et vous présenter les lumières +éparses dans le plus grand nombre de vos cahiers; nous vous présenterons +ensuite et les vues particulières de votre comité, et celles qu'il a pu ou +pourra recueillir encore dans les divers plans, dans les diverses +observations qui ont été ou qui lui seront communiquées ou remises par les +membres de cette auguste assemblée. + +«C'est de la première partie de ce travail, Messieurs, que nous allons vous +rendre compte. + +«Nos commettans, Messieurs, sont tous d'accord sur un point: ils veulent la +régénération de l'état; mais les uns l'ont attendue de la simple réforme +des abus et du rétablissement d'une constitution existant depuis quatorze +siècles, et qui leur a paru pouvoir revivre encore si l'on réparait les +outrages que lui ont faits le temps et les nombreuses insurrections de +l'intérêt personnel contre l'intérêt public. + +«D'autres ont regardé le régime social existant comme tellement vicié, +qu'ils ont demandé une constitution nouvelle, et qu'à l'exception du +gouvernement et des formes monarchiques, qu'il est dans le coeur de tout +Français de chérir et de respecter, et qu'ils vous ont ordonné de +maintenir, ils vous ont donné tous les pouvoirs nécessaires pour créer une +constitution et asseoir sur des principes certains, et sur la distinction +et constitution régulière de tous les pouvoirs, la prospérité de l'empire +français; ceux-là, Messieurs, ont cru que le premier chapitre de la +constitution devrait contenir la déclaration des droits de l'homme, de ces +droits imprescriptibles pour le maintien desquels la société fut établie. + +«La demande de cette déclaration des droits de l'homme, si constamment +méconnue, est pour ainsi dire la seule différence qui existe entre les +cahiers qui désirent une constitution nouvelle et ceux qui ne demandent que +îe rétablissement de ce qu'ils regardent comme la constitution existante. + +«Les uns et les autres ont également fixé leurs idées sur les principes du +gouvernement monarchique, sur l'existence du pouvoir et sur l'organisation +du corps législatif, sur la nécessité du consentement national à l'impôt, +sur l'organisation des corps administratifs, et sur les droits des +citoyens. + +«Nous allons, Messieurs, parcourir ces divers objets, et vous offrir sur +chacun d'eux, comme décision, les résultats uniformes, et, comme questions, +les résultats différens ou contradictoires que nous ont présentés ceux +de vos cahiers dont il nous a été possible de faire ou de nous procurer le +dépouillement. + +«1° Le gouvernement monarchique, l'inviolabilité de la personne sacrée du +roi, et l'hérédité de la couronne de mâle en mâle, sont également reconnus +et consacrés par le plus grand nombre des cahiers, et ne sont mis en +question dans aucun. + +«2° Le roi est également reconnu comme dépositaire de toute la plénitude du +pouvoir exécutif. + +«3° La responsabilité de tous les agens de l'autorité est demandée +généralement. + +«4° Quelques cahiers reconnaissent au roi le pouvoir législatif, limité par +les lois constitutionnelles et fondamentales du royaume; d'autres +reconnaissent que le roi, dans l'intervalle d'une assemblée +d'états-généraux à l'autre, peut faire seul les lois de police et +d'administration qui ne seront que provisoires, et pour lesquelles ils +exigent l'enregistrement libre dans les cours souveraines; un bailliage a +même exigé que l'enregistrement ne pût avoir lieu qu'avec le consentement +des deux tiers des commissions intermédiaires des assemblées de districts. +Le plus grand grand nombre des cahiers reconnaît la nécessité de la +sanction royale pour la promulgation des lois. + +«Quant au pouvoir législatif, la pluralité des cahiers le reconnaît comme +résidant dans la représentation nationale, sous la clause de la sanction +royale; et il paraît que cette maxime ancienne des Capitulaires: _Lex fit +consensu populi et constitutione regis_, est presque généralement consacrée +par vos commettans. + +«Quant à l'organisation de la représentation nationale, les questions sur +lesquelles vous avez à prononcer se rapportent à la convocation, ou à la +durée, ou à la composition de la représentation nationale, ou au mode de +délibération que lui proposaient vos commettans. + +«Quant à la convocation, les uns ont déclaré que les états-généraux ne +pouvaient être dissous que par eux-mêmes; les autres, que le droit de +convoquer, proroger et dissoudre, appartenait au roi, sous la seule +condition, en cas de dissolution, de faire sur-le-champ une nouvelle +convocation. + +«Quant à la durée, les uns ont demandé la périodicité des états-généraux, +et ils ont voulu que le retour périodique ne dépendît ni des volontés ni de +l'intérêt des dépositaires de l'autorité; d'autres, mais en plus petit +nombre, ont demandé la permanence des états-généraux, de manière que la +séparation des membres n'entraînât pas la dissolution des états. + +«Le système de la périodicité a fait naître une seconde question: +Y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas de commission intermédiaire pendant +l'intervalle des séances? La majorité de vos commettans a regardé +l'établissement d'une commission intermédiaire comme un établissement +dangereux. + +«Quant à la composition, les uns ont tenu à la séparation des trois ordres; +mais, à cet égard, l'extension des pouvoirs qu'ont déjà obtenus plusieurs +représentans laisse sans doute une plus grande latitude pour la solution +de cette question. + +«Quelques bailliages ont demandé la réunion des deux premiers ordres dans +une même chambre; d'autres, la suppression du clergé et la division de ses +membres dans les deux autres ordres; d'autres, que la représentation de la +noblesse fût double de celle du clergé, et que toutes deux réunies fussent +égales à celle des communes. + +«Un bailliage, en demandant la réunion des deux premiers ordres, a demandé +l'établissement d'un troisième, sous le titre d'ordre des campagnes. Il a +été également demandé que toute personne exerçant charge, emploi ou place à +la cour, ne pût être député aux états-généraux. Enfin, l'inviolabilité de +la personne des députés est reconnue par le grand nombre des bailliages, et +n'est contestée par aucun. Quant au mode de délibération, la question de +l'opinion par tête et de l'opinion par ordre est résolue: quelques +bailliages demandent les deux tiers des opinions pour former une +résolution. + +«La nécessité du consentement national à l'impôt est généralement reconnue +par vos commettans, établie par tous vos cahiers; tous bornent la durée de +l'impôt au terme que vous lui aurez fixé, terme qui ne pourra jamais +s'étendre au-delà d'une tenue à l'autre; et cette clause impérative a paru +à tous vos commettans le garant le plus sûr de la perpétuité de vos +assemblées nationales. + +«L'emprunt, n'étant qu'un impôt indirect, leur a paru devoir être assujetti +aux mêmes principes. + +«Quelques bailliages ont excepté des impôts à terme ceux qui auraient pour +objet la liquidation de la dette nationale, et ont cru qu'ils devraient +être perçus jusqu'à son entière extinction. + +«Quant aux corps administratifs ou états provinciaux, tous les cahiers +demandent leur établissement, et la plupart s'en rapportent à votre sagesse +sur leur organisation. + +«Enfin, les droits des citoyens, la liberté, la propriété, sont réclamés +avec force par toute la nation française. Elle réclame pour chacun de ses +membres l'inviolabilité des propriétés particulières, comme elle réclame +pour elle-même l'inviolabilité de la propriété publique; elle réclame dans +toute son étendue la liberté individuelle, comme elle vient d'établir à +jamais la liberté nationale; elle réclame la liberté de la presse, ou la +libre communication des pensées; elle s'élève avec indignation contre les +lettres de cachet, qui disposaient arbitrairement des personnes, et contre +la violation du secret de la poste, l'une des plus absurdes et des plus +infâmes inventions du despotisme. + +«Au milieu de ce concours de réclamations, nous avons remarqué, Messieurs, +quelques modifications particulières relatives aux lettres de cachet et à +la liberté de la presse. Vous les pèserez dans votre sagesse; vous +rassurerez sans doute ce sentiment de l'honneur français, qui, par son +horreur pour la honte, a quelquefois méconnu la justice, et qui mettra sans +doute autant d'empressement à se soumettre à la loi lorsqu'elle commandera +aux forts, qu'il en mettait à s'y soustraire lorsqu'elle ne pesait que sur +le faible; vous calmerez les inquiétudes de la religion, si souvent +outragée par des libelles dans le temps du régime prohibitif, et le clergé, +se rappelant que la licence fut long-temps la compagne de l'esclavage, +reconnaîtra lui-même que le premier et le naturel effet de la liberté est +le retour de l'ordre, de la décence et du respect pour les objets de la +vénération publique. + +«Tel est, Messieurs, le compte que votre comité a cru devoir vous rendre de +la partie de vos cahiers qui traite de la constitution. Vous y trouverez +sans doute toutes les pierres fondamentales de l'édifice que vous êtes +chargés d'élever à toute sa hauteur; mais vous y désirerez peut-être cet +ordre, cet ensemble de combinaisons politiques, sans lesquelles le régime +social présentera toujours de nombreuses défectuosités: les pouvoirs y sont +indiqués, mais ne sont pas encore distingués avec la précision nécessaire; +l'organisation de la représentation nationale n'y est pas suffisamment +établie; les principes de l'éligibilité n'y sont pas posés: c'est de votre +travail que naîtront ces résultats. La nation a voulu être libre, et c'est +vous qu'elle a chargés de son affranchissement; le génie de la France a +précipité, pour ainsi dire, la marche de l'esprit public. Il a accumulé +pour vous en peu d'heures l'expérience qu'on pouvait à peine attendre de +plusieurs siècles. Vous pouvez, Messieurs, donner une constitution à la +France; le roi et le peuple la demandent; l'un et l'autre l'ont méritée.» + +_Résultat du dépouillement des cahiers_. + +PRINCIPES AVOUÉS. + +«Art. 1er. Le gouvernement français est un gouvernement monarchique. + +2. La personne du roi est inviolable et sacrée. + +3. Sa couronne est héréditaire de mâle en mâle. + +4. Le roi est dépositaire du pouvoir exécutif. + +5. Les agens de l'autorité sont responsables. + +6. La sanction royale est nécessaire pour la promulgation des lois. + +7. La nation fait la loi avec la sanction royale. + +8. Le consentement, national est nécessaire à l'emprunt et à l'impôt. + +9. L'impôt ne peut être accordé que d'une tenue d'états-généraux à l'autre. + +10. La propriété sera sacrée. + +11. La liberté individuelle sera sacrée. + +_Questions sur lesquelles l'universalité des cahiers ne s'est point +expliquée d'une manière uniforme_. + +«Art. 1er. Le roi a-t-il le pouvoir législatif limité par les lois +constitutionnelles du royaume? + +2. Le roi peut-il faire seul des lois provisoires de police et +d'administration, dans l'intervalle des tenues des états-généraux? + +3. Ces lois seront-elles soumises à l'enregistrement libre des cours +souveraines? + +4. Les états-généraux ne peuvent-ils être dissous que par eux-mêmes? + +5. Le roi peut-il seul convoquer, proroger et dissoudre les états-généraux? + +6. En cas de dissolution, le roi n'est-il pas obligé de faire sur-le-champ +une nouvelle convocation? + +7. Les états-généraux seront-ils permanens ou périodiques? + +8. S'ils sont périodiques, y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas une commission +intermédiaire? + +9. Les deux premiers ordres seront-ils réunis dans une même chambre? + +10. Les deux chambres seront-elles formées sans distinction d'ordres? + +11. Les membres de l'ordre du clergé seront-ils répartis dans les deux +autres? + +12. La représentation du clergé, de la noblesse et des communes, +sera-t-elle dans la proportion d'une, deux et trois? + +13. Sera-t-il établi un troisième ordre sous le titre d'ordre des +campagnes? + +14. Les personnes possédant des charges, emplois ou places à la cour, +peuvent-elles être députés aux états-généraux? + +15. Les deux tiers des voix seront-ils nécessaires pour former une +résolution? + +16. Les impôts ayant pour objet la liquidation de la dette nationale +seront-ils perçus jusqu'à son entière extinction? + +17. Les lettres de cachet seront-elles abolies ou modifiées? + +18. La liberté de la presse sera-t-elle indéfinie ou modifiée?» + + + + +NOTE 5. + + +On trouvera au commencement du second volume, et au début de l'histoire de +l'assemblée législative, un jugement, qui me semble juste, sur les fautes +imputées à la constitution de 91. Je n'ai ici qu'un mot à dire sur le +projet d'établir en France, à cette époque, le gouvernement anglais. Cette +forme de gouvernement est une transaction entre les trois intérêts qui +divisent les états modernes, la royauté, l'aristocratie et la démocratie. +Or, cette transaction n'est possible qu'après l'épuisement des forces, +c'est-à-dire après le combat, c'est-à-dire encore après la révolution. En +Angleterre, en effet, elle ne s'est opérée qu'après une longue lutte, après +la démocratie et l'usurpation. Vouloir opérer la transaction avant le +combat, c'est vouloir faire la paix avant la guerre. Cette vérité est +triste, mais elle est incontestable; les hommes ne traitent que quand ils +ont épuisé leurs forces. La constitution anglaise n'était donc possible en +France qu'après la révolution. On faisait bien sans doute de prêcher, mais +on s'y prit mal; et s'y serait-on mieux pris, on n'aurait pas plus réussi. +J'ajouterai, pour diminuer les regrets, que quand même on eût écrit sur +notre table de la loi la constitution anglaise tout entière, ce traité +n'eût pas apaisé les passions; qu'on en serait venu aux mains tout de même, +et que la bataille aurait été donnée malgré ce traité préliminaire. Je le +répète donc, il fallait la guerre, c'est-à-dire la révolution. Dieu n'a +donné la justice aux hommes qu'au prix des combats. + + + + +NOTE 6. + + +Je suis loin de blâmer l'obstination du député Meunier, car rien n'est plus +respectable que la conviction; mais c'est un fait assez curieux à +constater; Voici à cet égard un passage extrait de son _Rapport à ses +commettans_: + +«Plusieurs députés, dit-il, résolurent d'obtenir de moi îe sacrifice de ce +principe (_la sanction royale_), ou, en le sacrifiant eux-mêmes, de +m'engager, par reconnaissance, à leur accorder quelque compensation; ils me +conduisirent chez un zélé partisan de la liberté, qui désirait une +coalition entre eux; et moi, afin que la liberté éprouvât moins +d'obstacles, et qui voulait seulement être présent à nos conférences, sans +prendre part à la décision. Pour tenter de les convaincre, ou pour +m'éclairer moi-même, j'acceptai ces conférences. On déclama fortement +contre les prétendus inconvéniens du droit illimité qu'aurait le roi +d'empêcher une loi nouvelle, et l'on m'assura que si ce droit était reconnu +par l'assemblée, il y aurait guerre civile. Ces conférences, deux fois +renouvelées, n'eurent aucun succès; elles furent recommencées chez un +Américain, connu par ses lumières et ses vertus, qui avait tout à la fois +l'expérience et la théorie des institutions propres à maintenir la liberté. +Il porta, en faveur de mes principes, un jugement favorable. Lorsqu'ils +eurent éprouvé que tous les efforts pour me faire abandonner mon opinion +étaient inutiles, ils me déclarèrent enfin qu'ils mettaient peu +d'importance à la question de la _sanction royale_, quoiqu'ils l'eussent +présentée quelques jours auparavant comme un sujet de guerre civile; ils +offrirent de voter pour la _sanction_ illimitée, et de voter également pour +deux chambres, mais sous la condition que je ne soutiendrais pas, en faveur +du roi, le droit de dissoudre l'assemblée des représentans; que je ne +réclamerais, pour la première chambre, qu'un _veto_ suspensif, et que je ne +m'opposerais pas à une loi fondamentale qui établirait des _conventions +nationales_ à des époques fixes, ou sur la réquisition de l'assemblée des +représentans, ou sur celle des provinces, pour revoir la constitution et y +faire tous les changemens qui seraient jugés nécessaires. Ils entendaient, +par _conventions nationales_, des assemblées dans lesquelles on aurait +transporté tous les droits de la nation, qui auraient réuni tous les +pouvoirs, et conséquemment auraient anéanti par leur seule présence +l'autorité du monarque et de la législature ordinaire; qui auraient pu +disposer arbitrairement de tous les genres d'autorité, bouleverser à leur +gré la constitution, rétablir le despotisme ou l'anarchie. Enfin, on +voulait en quelque sorte laisser à une seule assemblée, qui aurait porté le +nom de convention nationale, la dictature suprême, et exposer le royaume à +un retour périodique de factions et de tumulte. + +«Je témoignai ma surprise de ce qu'on voulait m'engager à traiter sur les +intérêts du royaume comme si nous en étions les maîtres absolus; j'observai +qu'en ne laissant que le _veto_ suspensif à une première chambre, si elle +était composée de membres éligibles, il serait difficile de pouvoir la +former de personnes dignes de la confiance publique; alors tous les +citoyens préféreraient d'être nommés représentans; et que la chambre, juge +des crimes d'état, devait avoir une très grande dignité, et conséquemment +que son autorité ne devait pas être moindre que celle de l'autre chambre. +Enfin, j'ajoutai que, lorsque je croyais un principe vrai, j'étais obligé +de le défendre, et que je ne pouvais pas en disposer, puisque la vérité +appartenait à tous les citoyens.» + + + + +NOTE 7. + + +Les particularités de la conduite de Mirabeau à l'égard de tous les partis +ne sont pas encore bien connues, et sont destinées à l'être bientôt. J'ai +obtenu de ceux mêmes qui doivent les publier des renseignemens positifs; +j'ai tenu dans les mains plusieurs pièces importantes, et notamment la +pièce écrite en forme de profession de foi, qui constituait son traité +secret avec la cour. Il ne m'est permis de donner au public aucun de ces +documens, ni d'en citer les dépositaires. Je ne puis qu'affirmer ce que +l'avenir démontrera suffisamment, lorsque tous les renseignemens auront été +publiés. Ce que j'ai pu dire avec sincérité, c'est que Mirabeau n'avait +jamais été dans les complots supposés du duc d'Orléans. Mirabeau partit de +Provence avec un seul projet, celui de combattre le pouvoir arbitraire dont +il avait souffert, et que sa raison autant que ses sentimens lui faisaient +regarder comme détestable. Arrivé à Paris, il fréquenta beaucoup un +banquier alors très connu, et homme d'un grand mérite. Là, on s'entretenait +beaucoup de politique, de finances et d'économie publique. Il y puisa +beaucoup de connaissances sur ces matières, et il s'y lia avec ce qu'on +appelait la colonie genevoise exilée, dont Clavière, depuis ministre des +finances, était membre. Cependant Mirabeau ne forma aucune liaison intime. +Il avait dans ses manières beaucoup de familiarité, et il la devait au +sentiment de sa force, sentiment qu'il portait souvent jusqu'à +l'imprudence. Grâce à cette familiarité, il abordait tout le monde, et +semblait lié avec tous ceux auxquels il s'adressait. C'est ainsi qu'on le +crut souvent l'ami et le complice de beaucoup d'hommes avec lesquels il +n'avait aucun intérêt commun. J'ai dit, et je répète qu'il était sans +parti. L'aristocratie ne pouvait songer à Mirabeau; le parti Necker et +Mounier ne surent pas l'entendre. Le duc d'Orléans a pu seul paraître +s'unir à lui. On l'a cru ainsi, parce que Mirabeau traitait familièrement +avec le duc, et que tous deux étant supposés avoir une grande ambition, +l'un comme prince, l'autre comme tribun, paraissaient devoir s'allier. La +détresse de Mirabeau et la fortune du duc d'Orléans semblaient aussi un +motif d'alliance. Néanmoins Mirabeau resta pauvre jusqu'à ses liaisons avec +la cour. Alors il observait tous les partis, tâchait de les faire +expliquer, et sentait trop son importance pour s'engager trop légèrement. +Une seule fois, il eut un commencement de rapport avec un des agens +supposés du duc d'Orléans. Il fut invité à dîner par cet agent prétendu, et +lui, qui ne craignait jamais de s'aventurer, accepta plutôt par curiosité +que par tout autre motif. Avant de s'y rendre, il en fit part à son +confident intime, et parut fort satisfait de cette entrevue, qui lui +faisait espérer de grandes révélations. Le repas eut lieu, et Mirabeau vint +rapporter ce qui s'était passé: il n'avait été tenu que des propos vagues +sur le duc d'Orléans, sur l'estime qu'il avait pour les talens de Mirabeau, +et sur l'aptitude qu'il lui supposait pour gouverner un état. Cette +entrevue fut donc très insignifiante, et elle put indiquer tout au plus +qu'on ferait volontiers un ministre de Mirabeau. Aussi ne manqua-t-il pas +de dire à son ami, avec sa gaieté accoutumée: «Je ne puis pas manquer +d'être ministre, car le duc d'Orléans et le roi veulent également me +nommer.» Ce n'étaient là que des plaisanteries, et Mirabeau lui-même n'a +jamais cru aux projets du duc. J'expliquerai dans une note suivante +quelques autres particularités. + + + + +NOTE 8. + + +La lettre du comte d'Estaing à la reine est un monument curieux, et qui +devra toujours être consulté relativement aux journées des 5 et 6 octobre. +Ce brave marin, plein de fidélité et d'indépendance (deux qualités qui +semblent contradictoires, mais qu'on trouve souvent réunies chez les hommes +de mer), avait conservé l'habitude de tout dire à ses princes qu'il aimait. +Son témoignage ne saurait être révoqué en doute, lorsque, dans une lettre +confidentielle, il expose à la reine les intrigues qu'il a découvertes et +qui l'ont alarmé. On y verra si en effet la cour était sans projet à cette +époque. + +«Mon devoir et ma fidélité l'exigent, il faut que je mette aux pieds de la +reine le compte du voyage que j'ai fait à Paris. On me loue de bien dormir +la veille d'un assaut ou d'un combat naval. J'ose assurer que je ne suis +point timide en affaires. Élevé auprès de M. le dauphin qui me distinguait, +accoutumé à dire la vérité à Versailles dès mon enfance, soldat et marin, +instruit des formes, je les respecte sans qu'elles puissent altérer ma +franchise ni ma fermeté. + +«Eh bien! il faut que je l'avoue à Votre Majesté, je n'ai pu fermer l'oeil +de la nuit. On m'a dit dans la bonne société, dans la bonne compagnie (et +que serait-ce, juste ciel, si cela se répandait dans le peuple!), l'on m'a +répété que l'on prend des signatures dans le clergé et dans la noblesse. +Les uns prétendent que c'est d'accord avec le roi; d'autres croient que +c'est à son insu. On assure qu'il y a un plan de formé; que c'est par la +Champagne ou par Verdun que le roi se retirera ou sera enlevé; qu'il ira à +Metz. M. de Bouillé est nommé, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a +dit tous bas chez M. Jauge, à table. J'ai frémi qu'un seul domestique ne +l'entendît; je lui ai observé qu'un seul mot de sa bouche pouvait devenir +un signal de mort. Il est froidement positif M. de Lafayette: il m'a +répondu qu'à Metz comme ailleurs les patriotes étaient les plus forts, et +qu'il valait mieux qu'un seul mourût pour le salut de tous. + +«M. le baron de Breteuil, qui tarde à s'éloigner, conduit le projet. On +accapare l'argent, et l'on promet de fournir un million et demi par mois. +M. le comte de Mercy est malheureusement cité, comme agissant de concert. +Voilà les propos; s'ils se répandent dans le peuple, leurs effets sont +incalculables: cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru +épouvantés des suites: le seul doute de la réalité peut en produire de +terribles. J'ai été chez M. l'ambassadeur d'Espagne, et certes je ne le +cache point à la reine, où mon effroi a redoublé. M. Fernand-Nunès a causé +avec moi de ces faux bruits, de l'horreur qu'il y avait à supposer un plan +impossible, qui entraînerait la plus désastreuse et la plus humiliante des +guerres civiles, qui occasionnerait la séparation ou la perte totale de la +monarchie, devenue la proie de la rage intérieure et de l'ambition +étrangère, qui ferait le malheur irréparable des personnes les plus chères +à la France. Après avoir parlé de la cour errante, poursuivie, trompée par +ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, qui veulent +actuellement l'entraîner dans leur chute..., affligée d'une banqueroute +générale, devenue dès-lors indispensable, et tout épouvantable..., je me +suis écrié que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait +cette fausse nouvelle, si elle se répandait, parce qu'elle était une idée +sans aucun fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baissé les yeux à cette +dernière phrase. Je suis devenu pressant; il est enfin convenu que +quelqu'un de considérable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait +proposé de signer une association. Il n'a jamais voulu me le nommer; mais, +soit par inattention, soit pour le bien de la chose, il n'a point +heureusement exigé ma parole d'honneur, qu'il m'aurait fallu tenir. Je n'ai +point promis de ne dire à personne ce fait. Il m'inspire une grande terreur +que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi que je l'éprouve. Je +supplie la reine de calculer dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver +d'une fausse démarche: la première coûte assez cher. J'ai vu le bon coeur +de la reine donner des larmes au sort des victimes immolées; actuellement +ce seraient des flots de sang versé inutilement qu'on aurait à regretter. +Une simple indécision peut être sans remède. Ce n'est qu'en allant +au-devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant, qu'on peut parvenir +à le diriger en partie. Rien n'est perdu. La reine peut reconquérir au roi +son royaume. La nature lui en a prodigué les moyens; ils sont seuls +possibles. Elle peut imiter son auguste mère: sinon je me tais.... Je +supplie votre majesté de m'accorder une audience pour un des jours de cette +semaine.» + + + + +NOTE 9. + + +L'histoire ne peut pas s'étendre assez pour justifier jusqu'aux individus, +surtout dans une révolution où les rôles, même les premiers, sont +extrêmement nombreux. M. de Lafayette a été si calomnié, et son caractère +est si pur, si soutenu, que c'est un devoir de lui consacrer au moins une +note. Sa conduite pendant les 5 et 6 octobre est un dévouement continuel, +et cependant elle a été présentée comme un attentat par des hommes qui lui +devaient la vie. On lui a reproché d'abord jusqu'à la violence de la garde +nationale qui l'entraîna malgré lui à Versailles. Rien n'est plus injuste; +car si on peut maîtriser avec de la fermeté des soldats qu'on a conduits +longtemps à la victoire, des citoyens récemment et volontairement enrôlés, +et qui ne vous sont dévoués que par l'exaltation de leurs opinions, sont +irrésistibles quand ces opinions les emportent. M. de Lafayette lutta +contre eux pendant toute une journée, et certainement on ne pouvait désirer +davantage. D'ailleurs rien n'était plus utile que son départ, car sans la +garde nationale le château était pris d'assaut, et on ne peut prévoir quel +eût été le sort de la famille royale au milieu du déchaînement populaire. +Comme on l'a vu, sans les grenadiers nationaux les gardes-du-corps étaient +forcés. La présence de M. de Lafayette et de ses troupes à Versailles était +donc indispensable. Après lui avoir reproché de s'y être rendu, on lui a +reproché surtout de s'y être livré au sommeil; et ce sommeil a été l'objet +du plus cruel et du plus réitéré de tous les reproches. M. de Lafayette +resta debout jusqu'à cinq heures du matin, employa toute la nuit à répandre +des patrouilles, à rétablir l'ordre et la tranquillité; et ce qui prouve +combien ses précautions étaient bien prises, c'est qu'aucun des postes +confiés à ses soins ne fut attaqué. Tout paraissait calme, et il fit une +chose que personne n'eût manqué de faire à sa place, il se jeta sur un lit +pour reprendre quelques forces dont il avait besoin, car il luttait depuis +vingt-quatre heures contre la populace. Son repos ne dura pas une +demi-heure; il arriva aux premiers cris, et assez tôt pour sauver les +gardes-du-corps qu'on allait égorger. Qu'est-il donc possible de lui +reprocher...? De n'avoir pas été présent à la première minute? mais la même +chose pouvait avoir lieu de toute autre manière; un ordre à donner ou un +poste à visiter pouvait l'éloigner pour une demi-heure du point où aurait +lieu la première attaque; et son absence, dans le premier instant de +l'action, était le plus inévitable de tous les accidens. Mais arriva-t-il +assez tôt pour délivrer presque toutes les victimes, pour sauver le château +et les augustes personnes qu'il contenait? se dévoua-t-il généreusement aux +plus grands dangers? voilà ce qu'on ne peut nier, et ce qui lui valut à +cette époque des actions de grâces universelles. Il n'y eut qu'une voix +alors parmi tous ceux qu'il avait sauvés. Madame de Staël, qui n'est pas +suspecte de partialité en faveur de M. de Lafayette, rapporte qu'elle +entendit les gardes-du-corps crier _Vive Lafayette!_ Mounier, qui n'était +pas suspect davantage, loue son dévouement; et M. de Lally-Tolendal +regrette qu'on ne lui ait pas attribué dans ce moment une espèce de +dictature (voyez son Rapport à ses commettans); ces deux députés se sont +assez prononcés contre les 5 et 6 octobre, pour que leur témoignage soit +accueilli avec toute confiance. Personne, au reste, n'osa nier dans les +premiers momens un dévouement qui était universellement reconnu. Plus +tard, l'esprit de parti, sentant le danger d'accorder des vertus à un +constitutionnel, nia les services de M. de Lafayette; et alors commença +cette longue calomnie dont il n'a depuis cessé d'être l'objet. + + + + +NOTE 10. + + +J'ai déjà exposé quels avaient été les rapports à peu près nuls de Mirabeau +avec le duc d'Orléans. Voici quel est le sens de ce mot fameux: _Ce j... +f..... ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_. La contrainte +exercée par Lafayette envers le duc d'Orléans indisposa le parti populaire, +mais irrita surtout les amis du prince condamné à l'exil. Ceux-ci +songeaient à détacher Mirabeau contre Lafayette, en profitant de la +jalousie de l'orateur contre le général. Un ami du duc, Lauzun, vint un +soir chez Mirabeau pour le presser de prendre la parole dès le lendemain +matin. Mirabeau qui souvent se laissait entraîner, allait céder, lorsque +ses amis, plus soigneux que lui de sa propre conduite, l'engagèrent de n'en +rien faire. Il fut donc résolu qu'il se tairait. Le lendemain, à +l'ouverture de la séance, on apprit le départ du duc d'Orléans; et +Mirabeau, qui lui en voulait de sa condescendance envers Lafayette, et qui +songeait aux efforts inutiles de ses amis, s'écria: _Ce j... f..... ne +mérite pas la peine qu'on se donne pour lui._ + + + + +NOTE 11. + + +Il y avait chez Mirabeau, comme chez tous les hommes supérieurs, beaucoup +de petitesse à côté de beaucoup de grandeur. Il avait une imagination vive +qu'il fallait occuper par des espérances. Il était impossible de lui donner +le ministère sans détruire son influence, et par conséquent sans le perdre +lui-même, et le secours qu'on en pouvait retirer. D'autre part, il fallait +cette amorce à son imagination. Ceux donc qui s'étaient placés entre lui et +la cour conseillèrent de lui laisser au moins l'espérance d'un +portefeuille. Cependant les intérêts personnels de Mirabeau n'étaient +jamais l'objet d'une mention particulière dans les diverses communications +qui avaient lieu: on n'y parlait jamais en effet ni d'argent ni de faveurs, +et il devenait difficile de faire entendre à Mirabeau ce qu'on voulait lui +apprendre. Pour cela, on indiqua au roi un moyen fort adroit. Mirabeau +avait une réputation si mauvaise que peu de personnes auraient voulu lui +servir de collègues. Le roi, s'adressant à M. de Liancourt, pour lequel +il avait une estime particulière, lui demanda si, pour lui être utile, il +accepterait un portefeuille en compagnie de Mirabeau. M. de Liancourt, +dévoué au monarque, répondit qu'il était décidé à faire tout ce +qu'exigerait le bien de son service. Cette question, bientôt rapportée à +l'orateur, le remplit de satisfaction, et il ne douta plus que, dès que les +circonstances le permettraient, on ne le nommât ministre. + + + + +NOTE 12. + + +Il ne sera pas sans intérêt de connaître l'opinion de Ferrières sur la +manière dont les députés de son propre parti se conduisaient dans +l'assemblée. + +«Il n'y avait à l'assemblée nationale, dit Ferrières, qu'à peu près trois +cents membres véritablement hommes probes, exempts d'esprit de parti, +étrangers à l'un et à l'autre club, voulant le bien, le voulant pour +lui-même, indépendamment d'intérêts d'ordres, de corps; toujours prêts à +embrasser la proposition la plus juste et la plus utile, n'importe de qui +elle vînt et par qui elle fût appuyée. Ce sont des hommes dignes de +l'honorable fonction à laquelle ils avaient été appelés, qui ont fait le +peu de bonnes lois sorties de l'assemblée constituante; ce sont eux qui +ont empêché tout le mal qu'elle n'a pas fait. Adoptant toujours ce qui +était bon, et éloignant toujours ce qui était mauvais, ils ont souvent +donné la majorité à des délibérations qui, sans eux, eussent été rejetées +par un esprit de faction; ils ont souvent repoussé des motions qui, sans +eux; eussent été adoptées par un esprit d'intérêt. + +«Je ne saurais m'empêcher à ce sujet de remarquer la conduite impolitique +des nobles et des évêques. Comme ils ne tendaient qu'à dissoudre +l'assemblée, qu'à jeter de la défaveur sur ses opérations, loin de +s'opposer aux mauvais décrets, ils étaient d'une indifférence à cet égard +que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le +président posait la question, invitant les députés de leur parti à les +suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point +délibérer. Les clubistes, par abandon, devenus la majorité de l'assemblée, +décrétaient tout ce qu'ils voulaient. Les évêques et les nobles croyant +fermement que le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, hâtaient, avec +une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la chute, et la ruine de +la monarchie, et leur propre ruine. A cette conduite insensée ils +joignaient une insouciance insultante, et pour l'assemblée, et pour le +peuple qui assistait aux séances. Ils n'écoutaient point, riaient, +parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable +qu'il avait conçue d'eux; et au lieu de travailler à regagner sa confiance +et son estime, ils ne travaillaient qu'à acquérir sa haine et son mépris. +Toutes ces sottises venaient de ce que les évêques et les nobles ne +pouvaient se persuader que l'a révolution était faite depuis long-temps +dans l'opinion et dans le coeur de tous les Français. Ils s'imaginaient, à +l'aide de ces digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils +ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravage, +s'entêtant avec opiniâtreté à l'ancien régime, base de toutes leurs +actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils +forçaient, par cette obstination maladroite, les révolutionnaires à étendre +leur système de révolution au-delà même du but qu'ils s'étaient proposé. +Les nobles et les évêques criaient alors à l'injustice, à la tyrannie. Ils +parlaient de l'ancienneté et de la légitimité de leurs droits à des hommes +qui avaient sapé la base de tous les droits.» + +(_Ferrières. Tom. II, page._ 122). + + + + +NOTE 13. + + +Le rappel des gardes-du-corps donna lieu à une anecdote qui mérite d'être +rapportée. La reine se plaignait à M. de Lafayette de ce que le roi n'était +pas libre, et elle en donnait pour preuve que le service du château était +fait par la garde nationale et non par les gardes-du-corps. M. de Lafayette +lui demanda aussitôt si elle verrait avec plaisir le rappel de ces +derniers. La reine hésita d'abord à lui répondre, mais n'osa pas refuser +l'offre que lui fit le général de provoquer ce rappel. Aussitôt il se +rendit à la municipalité, qui, à son instigation, fit la demande officielle +au roi de rappeler ses gardes-du-corps, en offrant de partager avec eux le +service du château. Le roi et la reine ne virent par cette demande avec +peine; mais on leur en fit bientôt sentir les conséquences, et ceux qui ne +voulaient pas qu'ils parussent libres les engagèrent à répondre par un +refus. Cependant le refus était difficile à motiver, et la reine, à +laquelle on confiait souvent des commissions difficiles, fut chargée de +dire à M. de Lafayette qu'on n'acceptait pas la proposition de la +municipalité. Le motif qu'elle en donna, c'est qu'on ne voulait pas exposer +les gardes-du-corps à être massacrés. Cependant M. de Lafayette venait d'en +rencontrer un qui se promenait en uniforme au Palais-Royal. Il rapporta ce +fait à la reine, qui fut encore plus embarrassée, mais qui persista dans +l'intention qu'elle était chargée d'exprimer. + + + + +NOTE 14. + + +Le discours de Monsieur, à l'Hôtel-de-Ville, renferme un passage trop +important pour n'être pas rappelé ici. + +«Quant à mes opinions personnelles, dit ce personnage auguste, j'en +parlerai avec confiance à mes concitoyens. Depuis le jour où, dans la +seconde assemblée des notables, je me déclarai sur la question fondamentale +qui divisait les esprits, je n'ai cessé de croire qu'une grande révolution +était prête; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang +suprême, devait en être le chef, puis qu'elle ne pouvait être avantageuse à +la nation sans l'être également au monarque; enfin, que l'autorité royale +devait être le rempart de la liberté nationale; et la liberté nationale la +base de l'autorité royale. Que l'on cite une seule de mes actions, un seul +de mes discours qui ait démenti ces principes, qui ait montré que, dans +quelque circonstance où j'aie été placé, le bonheur du roi, celui du +peuple, aient cessé d'être l'unique objet de mes pensées et de mes vues: +jusque-là, j'ai le droit d'être cru sur ma parole, je n'ai jamais changé de +sentimens et de principes, et je n'en changerai jamais.» + + + + +NOTE 15. + + +Le discours prononcé par le roi dans celle circonstance est trop +remarquable pour n'être pas cité avec quelques observations. Ce prince, +excellent et trop malheureux, était dans une continuelle hésitation, et, +pendant certains instans, il voyait avec beaucoup de justesse ses propres +devoirs et les torts de la cour. Le ton qui règne dans le discours prononcé +le 4 février prouve suffisamment que dans cette circonstance ses paroles +n'étaient pas imposées et qu'il s'exprimait avec un véritable sentiment de +sa situation présente. + +«Messieurs, la gravité des circonstances où se trouve la France m'attire +au milieu de vous. Le relâchement progressif de tous les liens de l'ordre +et de la subordination, la suspension ou l'inactivité de la justice, les +mécontentemens qui naissent des privations particulières, les oppositions, +les haines malheureuses qui sont la suite inévitable des longues +dissensions, la situation critique des finances et les incertitudes sur la +fortune publique, enfin l'agitation générale des esprits, tout semble se +réunir pour entretenir l'inquiétude des véritables amis de la prospérité et +du bonheur du royaume. + +«Un grand but se présente à vos regards; mais il faut y atteindre sans +accroissement de trouble et sans nouvelles convulsions. C'était, je dois le +dire, d'une manière plus douce et plus tranquille que j'espérais vous y +conduire lorsque je formai le dessein de vous rassembler, et de réunir pour +la félicité publique les lumières et les volontés des représentans de la +nation; mais mon bonheur et ma gloire ne sont pas moins étroitement liés au +succès de vos travaux. + +«Je les garantis, par une continuelle vigilance, de l'influence funeste +que pouvaient avoir sur eux les circonstances malheureuses au milieu +desquelles vous vous trouviez placés. Les horreurs de la disette que la +France avait à redouter l'année dernière ont été éloignées par des soins +multipliés et des approvisionnemens immenses. Le désordre que l'état ancien +des finances, le discrédit, l'excessive rareté du numéraire et le +dépérissement graduel des revenus, devaient naturellement amener; ce +désordre, au moins dans son éclat et dans ses excès, a été jusqu'à présent +écarté. J'ai adouci partout, et principalement dans la capitale, les +dangereuses conséquences du défaut de travail; et, nonobstant +l'affaiblissement de tous les moyens d'autorité, j'ai maintenu le royaume, +non pas, il s'en faut bien, dans le calme que j'eusse désiré, mais dans un +état de tranquillité suffisant pour recevoir le bienfait d'une liberté sage +et bien ordonnée; enfin, malgré notre situation intérieure généralement +connue, et malgré les orages politiques qui agitent d'autres nations, j'ai +conservé la paix au dehors, et j'ai entretenu avec toutes les puissances de +l'Europe les rapports d'égard et d'amitié qui peuvent rendre cette paix +durable. + +«Après vous avoir ainsi préservés des grandes contrariétés qui pouvaient +aisément traverser vos soins et vos travaux, je crois le moment arrivé où +il importe à l'intérêt de l'état que je m'associe d'une manière encore plus +expresse et plus manifeste à l'exécution et à la réussite de tout ce que +vous avez concerté pour l'avantage de la France. Je ne puis saisir une plus +grande occasion que celle où vous présentez à mon acceptation des décrets +destinés à établir dans le royaume une organisation nouvelle, qui doit +avoir une influence si importante et si propice pour le bonheur de mes +sujets et pour la prospérité de cet empire. + +«Vous savez, messieurs, qu'il y a plus de dix ans, et dans un temps ou le +voeu de la nation ne s'était pas encore expliqué sur les assemblées +provinciales, j'avais commencé à substituer ce genre d'administration à +celui qu'une ancienne et longue habitude avait consacré. L'expérience +m'ayant fait connaître que je ne m'étais point trompé dans l'opinion que +j'avais conçue de l'utilité de ces établissemens, j'ai cherché à faire +jouir du même bienfait toutes les provinces de mon royaume; et, pour +assurer aux nouvelles administrations la confiance générale, j'ai voulu que +les membres dont elles devaient être composées fussent nommés librement par +tous les citoyens. Vous avez amélioré ces vues de plusieurs manières, et la +plus essentielle, sans doute, est cette subdivision égale et sagement +motivée, qui, en affaiblissant les anciennes séparations de province à +province, et en établissant un système général et complet d'équilibre, +réunit davantage à un même esprit et à un même intérêt toutes les parties +du royaume. Cette grande idée, ce salutaire dessein, vous sont entièrement +dus: il ne fallait pas moins qu'une réunion des volontés de la part des +représentans de la nation; il ne fallait pas moins que leur juste ascendant +sur l'opinion générale, pour entreprendre avec confiance un changement +d'une si grande importance, et pour vaincre au nom de la raison les +résistances de l'habitude et des intérêts particuliers.» + +Tout ce que dit ici le roi est parfaitement juste et très bien senti. Il +est vrai que toutes les améliorations, il les avait autrefois tentées de +son propre mouvement, et qu'il avait donné un rare exemple chez les +princes, celui de prévenir les besoins de leurs sujets. Les éloges qu'il +donne à la nouvelle division territoriale portent encore le caractère d'une +entière bonne foi, car elle était certainement utile au gouvernement, en +détruisant les résistances que lui avaient souvent opposées les localités. +Tout porte donc à croire que le roi parle ici avec une parfaite sincérité. +Il continue: + +«Je favoriserai, je seconderai par tous les moyens qui sont en mon pouvoir +le succès de cette vaste organisation; d'où dépend le salut de la France; +et, je crois nécessaire de le dire, je suis trop occupé de la situation +intérieure du royaume, j'ai les yeux trop ouverts sur les dangers de tout +genre dont nous sommes environnés, pour ne pas sentir fortement que, dans +la disposition présente des esprits, et en considérant l'état où se +trouvent les affaires publiques, il faut qu'un nouvel ordre de choses +s'établisse avec calme et avec tranquillité ou que le royaume soit exposé à +toutes les calamités de l'anarchie. + +«Que les vrais citoyens y réfléchissent, ainsi que je l'ai fait, en fixant +uniquement leur attention sur le bien de l'état, et ils verront que, même +avec des opinions différentes, un intérêt éminent doit les réunir tous +aujourd'hui. Le temps réformera ce qui pourra rester de défectueux dans la +collection des lois qui auront été l'ouvrage de cette assemblée (_cette +critique indirecte et ménagée prouve que le roi ne voulait pas flatter, +mais dire la vérité, tout en employant la mesure nécessaire_); mais toute +entreprise qui tendrait à ébranler les principes de la constitution même, +tout concert qui aurait pour but de les renverser ou d'en affaiblir +l'heureuse influence, ne serviraient qu'à introduire au milieu de nous les +maux effrayans de la discorde; et, en supposant le succès d'une semblable +tentative contre mon peuple et moi, le résultat nous priverait, sans +remplacement, des divers biens dont un nouvel ordre de choses nous offre la +perspective. + +«Livrons-nous donc de bonne foi aux espérances que nous pouvons concevoir, +et ne songeons qu'à les réaliser par un accord unanime. Que partout on +sache que le monarque et les représentans de la nation sont unis d'un même +intérêt et d'un même voeu, afin que cette opinion, cette ferme croyance, +répandent dans les provinces un esprit de paix et de bonne volonté, et que +tous les citoyens recommandables par leur honnêteté, tous ceux qui peuvent +servir l'état essentiellement par leur zèle et par leurs lumières, +s'empressent de prendre part aux différentes subdivisions de +l'administration générale, dont l'enchaînement et l'ensemble doivent +concourir efficacement au rétablissement de l'ordre et à la prospérité du +royaume. + +»Nous ne devons point nous le dissimuler, il y a beaucoup à faire pour +arriver à ce but. Une volonté suivie, un effort général et commun, sont +absolument nécessaires pour obtenir un succès véritable. Continuez donc +vos travaux sans d'autre passion que celle du bien; fixez toujours votre +première attention sur le sort du peuple et sur la liberté publique, mais +occupez-vous aussi d'adoucir, de calmer toutes les défiances, et mettez +fin, le plus tôt possible, aux différentes inquiétudes qui éloignent de la +France un si grand nombre de ses concitoyens, et dont l'effet contraste +avec les lois de sûreté et de liberté que vous voulez établir: la +prospérité ne reviendra qu'avec le contentement général. Nous apercevons +partout des espérances; soyons impatiens de voir aussi partout le bonheur. + +«Un jour, j'aime à le croire, tous les Français indistinctement +reconnaîtront l'avantage de l'entière suppression des différences d'ordre +et d'état, lorsqu'il est question de travailler en commun au bien public, à +cette prospérité de la patrie qui intéresse également les citoyens, et +chacun doit voir sans peine que, pour être appelé dorénavant à servir +l'état de quelque manière, il suffira de s'être rendu remarquable par ses +talens et par ses vertus. + +«En même temps, néanmoins, tout ce qui rappelle à une nation l'ancienneté +et la continuité des services d'une race honorée est une distinction que +rien ne peut détruire; et, comme elle s'unit aux devoirs de la +reconnaissance, ceux qui, dans toutes les classes de la société, aspirent à +servir efficacement leur patrie, et ceux qui ont eu déjà le bonheur d'y +réussir, ont un intérêt à respecter cette transmission de titres ou de +souvenirs, le plus beau de tous les héritages qu'on puisse faire passer à +ses enfans. + +«Le respect dû aux ministres de la religion ne pourra non plus s'effacer; +et lorsque leur considération sera principalement unie aux saintes vérités +qui sont sous la sauvegarde de l'ordre et de la morale, tous les citoyens +honnêtes et éclairés auront un égal intérêt à la maintenir et à la +défendre. + +«_Sans doute ceux qui ont abandonné leurs privilèges pécuniaires, ceux qui +ne formeront plus comme autrefois un ordre politique dans l'état, se +trouvent soumis à des sacrifices dont je connais toute l'importance; mais, +j'en ai la persuasion, ils auront assez de générosité pour chercher un +dédommagement dans tous les avantages publics dont l'établissement des +assemblées nationales présente l'espérance_.» + +Le roi continue, comme on le voit, à exposer à tous les partis les +avantages des nouvelles lois, et en même temps la nécessité de conserver +quelque chose des anciennes. Ce qu'il adresse aux privilégiés prouve son +opinion réelle sur la nécessité et la justice des sacrifices qu'on leur +avait imposés, et leur résistance sera éternellement condamnée par les +paroles que renferme ce discours. Vainement dira-t-on que le roi n'était +pas libre: le soin qu'il prend ici de balancer les concessions, les +conseils et même les reproches, prouve qu'il parlait sincèrement. Il +s'exprima bien autrement lorsque plus tard il voulut faire éclater l'état +de contrainte dans lequel il croyait être. Sa lettre aux ambassadeurs, +rapportée plus bas, le prouvera suffisamment. L'exagération toute populaire +qui y règne démontre l'intention de ne plus paraître libre. Mais ici la +mesure ne laisse aucun doute, et ce qui suit est si touchant, si délicat, +qu'il n'est pas possible de ne l'avoir pas senti, quand on a consenti à +l'écrire et à le prononcer. + +«J'aurais bien aussi des pertes à compter, si, au milieu des plus grands +intérêts de l'état, je m'arrêtais à des calculs personnels; mais je trouve +une compensation qui me suffit, une compensation pleine et entière, dans +l'accroissement du bonheur de la nation, et c'est du fond de mon coeur que +j'exprime ici ce sentiment. + +«Je défendrai donc, je maintiendrai la liberté constitutionnelle, dont le +voeu général, d'accord avec le mien, a consacré les principes. _Je ferai +davantage; et, de concert avec la reine qui partage tous mes sentimens, je +préparerai de bonne heure l'esprit et le coeur de mon fils au nouvel ordre +de choses que les circonstances ont amené. Je l'habituerai dès ses premiers +ans à être heureux du bonheur des Français_, et à reconnaître toujours, +malgré le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le préservera +des dangers de l'inexpérience; et qu'une juste liberté ajoute un nouveau +prix aux sentimens d'amour et de fidélité dont la nation, depuis tant de +siècles, donne à ses rois des preuves si touchantes. + +«Je dois ne point le mettre en doute: en achevant votre ouvrage, vous vous +occuperez sûrement avec sa gesse et avec candeur de l'affermissement du +pouvoir exécutif, cette condition sans laquelle il ne saurait exister aucun +ordre durable au dedans, ni aucune considération au dehors. Nulle défiance +ne peut raisonnablement vous rester: ainsi, il est de votre devoir, comme +citoyens et comme fidèles représentans de la nation, d'assurer au bien de +l'état et à la liberté publique cette stabilité qui ne peut dériver que +d'une autorité active et tutélaire. Vous aurez sûrement présent à l'esprit +que, sans une telle autorité, toutes les parties de votre système de +constitution resteraient à la fois sans lien et sans correspondance; et, en +vous occupant de la liberté, que vous aimez et que j'aime aussi, vous ne +perdrez pas de vue que le désordre en administration, en amenant la +confusion des pouvoirs, dégénère souvent, par d'aveugles violences, dans la +plus dangereuse et la plus alarmante de toutes: les tyrannies. + +«Ainsi, non pas pour moi, messieurs, qui ne compte point ce qui m'est +personnel prés des lois et des institutions qui doivent régler le destin de +l'empire, mais pour le bonheur même de notre patrie, pour sa prospérité, +pour sa puissance, je vous invite à vous affranchir de toutes les +impressions du moment qui pourraient vous détourner de considérer dans son +ensemble ce qu'exige un royaume tel que la France, et par sa vaste étendue, +et par son immense population, et par ses relations inévitables au dehors. + +«Vous ne négligerez pas non plus de fixer votre attention sur ce qu'exigent +encore des législateurs les moeurs, le caractère et les habitudes d'une +nation devenue trop célèbre en Europe par la nature de son esprit et de son +génie, pour qu'il puisse paraître indifférent d'entretenir ou d'altérer en +elle les sentimens: de douceur, de confiance et de bonté, qui lui ont valu +tant de renommée. + +«Donnez-lui l'exemple aussi de cet esprit de justice qui sert de sauvegarde +à la propriété, ce droit respecté de toutes les nations, qui n'est pas +l'ouvrage du hasard, qui ne dérive point des privilèges d'opinion, mais qui +se lie étroitement aux rapports les plus essentiels de l'ordre public et +aux premières conditions de l'harmonie sociale. + +«Par quelle fatalité, lorsque le calme commençait à renaître, de nouvelles +inquiétudes se sont-elles répandues dans les provinces! Par quelle fatalité +s'y livre-t-on à de nouveaux excès! Joignez-vous à moi pour les arrêter, et +empêchons de tous nos efforts que des violences criminelles ne viennent +souiller ces jours où le bonheur de la nation se prépare. Vous qui pouvez +influer par tant de moyens sur la confiance publique, _éclairez sur ses +véritables intérêts le peuple qu'on égare, ce bon peuple qui m'est si cher, +et dont on m'assure que je suis aimé quand on veut me consoler de mes +peines_. Ah! s'il savait à quel point je suis malheureux à la nouvelle d'un +attentat contre les fortunes, ou d'un acte de violence contre les +personnes, peut-être il m'épargnerait cette douloureuse amertume! + +«Je ne puis vous entretenir des grands intérêts de l'état, sans vous +presser de vous occuper, d'une manière instante et définitive, de tout ce +qui tient au rétablissement de l'ordre dans les finances, et à la +tranquillité de la multitude innombrable de citoyens qui sont unis par +quelque lien à la fortune publique. + +«Il est temps d'apaiser toutes les inquiétudes; il est temps de rendre à ce +royaume la force de crédit à laquelle il a droit de prétendre. Vous ne +pouvez pas tout entreprendre à la fois: aussi je vous invite à réserver +pour d'autres temps une partie des biens dont la réunion de vos lumières +vous présente le tableau; mais quand vous aurez ajouté à ce que vous avez +déjà fait un plan sage et raisonnable pour l'exercice de la justice; quand +vous aurez assuré les bases d'un équilibre parfait entre les revenus et les +dépenses de l'état; enfin quand vous aurez achevé l'ouvrage de la +constitution, vous aurez acquis de grands droits à la reconnaissance +publique; et, dans la continuation successive des assemblées nationales, +continuation fondée dorénavant sur cette constitution même, il n'y aura +plus qu'à ajouter d'année en année de nouveaux moyens de prospérité. Puisse +cette journée, où votre monarque vient s'unir à vous de la manière la plus +franche et la plus intime, être une époque mémorable dans l'histoire de cet +empire! Elle le sera, je l'espère, si mes voeux ardents, si mes instantes +exhortations peuvent être un signal de paix et de rapprochement entre vous. +_Que ceux qui s'éloigneraient encore d'un esprit de concorde devenu si +nécessaire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les +affligent; je les paierai par ma reconnaissance et mon affection_. + +«Ne professons tous, à compter de ce jour, ne professons tous, je vous en +donne l'exemple, qu'une seule opinion, qu'un seul intérêt, qu'une seule +volonté, l'attachement à la constitution nouvelle, et le désir ardent de la +paix, du bonheur et de là prospérité de la France!» + + + + +NOTE 16. + + +Je ne puis mieux faire que de citer les Mémoires de M. Froment lui-même, +pour donner une juste idée de l'émigration et des opinions qui la +divisaient: dans un volume intitulé _Recueil de divers écrits relatifs à la +révolution_, M. Froment s'exprime comme il suit, page 4 et suivantes: + +«Je me rendis secrètement à Turin (janvier 1790) auprès des princes +français, pour solliciter leur approbation et leur appui. Dans un conseil, +qui fut tenu à mon arrivée, je leur démontrai que, _s'ils voulaient armer +les partisans de l'autel et du trône, et faire marcher de pair les intérêts +de la religion avec ceux de la royauté, il serait aisé de sauver l'un et +l'autre_. Quoique fortement attaché à la foi de mes pères, ce n'était pas +aux non-catholiques que je voulais faire la guerre, mais aux ennemis +déclarés du catholicisme et de la royauté, à ceux qui disaient hautement +que depuis trop long-temps on parlait de Jésus-Christ et des Bourbons, à +ceux qui prétendaient étrangler le dernier des rois avec les boyaux du +dernier des prêtres. Les non-catholiques _restés fidèles_ à la monarchie +ont toujours trouvé en moi le citoyen le plus tendre, les catholiques +_rebelles_ le plus implacable ennemi. + +«Mon plan tendait uniquement à lier un parti, et à lui donner, autant qu'il +serait en moi, de l'extension et de la consistance. Le véritable argument +des révolutionnaires étant la force, je sentais que la véritable réponse +était la force; _alors, comme à présent_, j'étais convaincu de cette grande +vérité, _qu'on ne peut étouffer une forte passion que par une plus forte +encore, et que le zèle religieux pouvait seul étouffer le délire +républicain_. Les miracles que le zèle de la religion a opérés depuis lors +dans la Vendée et en Espagne, prouvent que les philosopheurs et les +révolutionnaires de tous les partis ne seraient jamais venus à bout +d'établir leur système anti-religieux et anti-social, pendant quelques +années, sur la majeure partie de l'Europe, si les ministres de Louis XVI +avaient conçu un projet tel que le mien, ou si les conseillers des princes +émigrés l'avaient sincèrement adopté et réellement soutenu. + +«Mais malheureusement la plupart des personnages qui dirigeaient Louis XVI +et les princes de sa maison ne raisonnaient et n'agissaient que sur des +principes philosophiques, quoique les philosophes et leurs disciples +fussent la cause des agens de la révolution. Ils auraient cru se couvrir de +ridicule et de déshonneur, s'ils avaient prononcé le seul mot de +_religion_, s'ils avaient employé les puissans moyens qu'elle présente, et +dont les plus grands politiques se sont servis dans tous les temps avec +succès. Pendant que l'assemblée nationale cherchait à égarer le peuple et à +se l'attacher par la suppression des droits féodaux, de la dîme, de la +gabelle, etc., etc., ils voulaient le ramener à la soumission et à +l'obéissance par l'exposé de l'incohérence des nouvelles lois, par le +tableau des malheurs du roi, par des écrits au-dessus de son intelligence. +Avec ces moyens ils croyaient faire renaître dans le coeur de tous les +Français un amour pur et désintéressé pour leur souverain; ils croyaient +que les clameurs des mécontens arrêteraient les entreprises des factieux, +et permettraient au roi _de marcher droit au but qu'il voulait atteindre_. +La valeur de mes conseils fut taxée vraisemblablement au poids de mon +existence, et l'opinion des grands de la cour sur leur titre et leur +fortune.» + +M. Froment poursuit son récit, et caractérise ailleurs les partis qui +divisaient la cour fugitive, de la manière suivante, + +«Ces titres honorables et les égards qu'on avait généralement pour moi à +Turin, m'auraient fait oublier le passé et concevoir les plus flatteuses +espérances pour l'avenir, si j'avais aperçu de grands moyens aux +conseillers des princes, et un parfait accord parmi les hommes les plus +influens dans nos affaires, mais je voyais avec douleur l'_émigration +divisée en deux partis_, dont l'un ne voulait tenter la contre-révolution +que _par le secours des puissances étrangères_, et l'autre _par les +royalistes de l'intérieur_. + +«_Le premier parti_ prétendait qu'en cédant quelques provinces aux +puissances, elles fourniraient aux princes français des armées assez +nombreuses pour réduire les factieux; qu'avec le temps on reconquerrait +aisément les concessions qu'on aurait été forcé de faire; et que la cour, +en ne contractant d'obligation _envers aucun des corps de l'état_, pourrait +dicter des lois à tous les Français... Les courtisans tremblaient que la +noblesse des provinces et les royalistes du tiers-état n'eussent l'honneur +de remettre sur son séant la monarchie défaillante. Ils sentaient qu'ils ne +seraient plus les dispensateurs des grâces et des faveurs, et que leur +règne finirait dès que la noblesse des provinces aurait rétabli, au prix de +son sang, l'autorité royale, et mérité par là les bienfaits et la confiance +de son souverain. La crainte de ce nouvel ordre de choses les portait à se +réunir, sinon pour détourner les princes d'employer en aucune manière les +royalistes de l'intérieur, du moins pour fixer principalement leur +attention sur les cabinets de l'Europe, et les porter à fonder leurs plus +grandes espérances sur les secours étrangers. Par une suite de cette +crainte, ils mettaient _secrètement_ en oeuvre les moyens les plus +efficaces pour ruiner les ressources intérieures, faire échouer les plans +proposés, entre lesquels plusieurs pouvaient amener le rétablissement de +l'ordre, s'ils eussent été sagement dirigés et réellement soutenus. C'est +ce dont j'ai été moi-même le témoin: c'est ce que je démontrerai un jour +par des faits et des témoignages authentiques; mais le moment n'est pas +encore venu. Dans une conférence qui eut lieu à peu près à cette époque, au +sujet du parti qu'on pouvait tirer des dispositions favorables des Lyonnais +et des Francs-Comtois, j'exposai sans détour les moyens qu'on devait +employer, _en même temps_, pour assurer le triomphe des royalistes du +Gévaudan, des Cévennes, du Vivarais, du Comtat-Venaissin, du Languedoc et +de la Provence. Pendant la chaleur de la discussion, M. le marquis +d'Autichamp, maréchal-de-camp, _grand partisan des puissances_, me dit: +«Mais les opprimés et les parens des victimes ne chercheront-ils pas à se +venger?...--Eh! qu'importe? lui dis-je, pourvu que nous arrivions à notre +but!--Voyez-vous, s'écria-t-il, comme je lui ai fait avouer qu'on +exercerait des vengeances particulières!» Plus qu'étonné de cette +observation, je dis à M. le marquis de la Rouzière, mon voisin: «Je ne +croyais pas qu'une guerre civile dût ressembler à une mission de capucins!» +C'est ainsi qu'en inspirant aux princes la crainte de se rendre odieux à +leurs plus cruels ennemis, les courtisans les portaient à n'employer que +des demi-mesures, suffisantes sans doute pour provoquer le zèle des +royalistes de l'intérieur, mais très insuffisantes pour, après les avoir +compromis, les garantir de la fureur des factieux. Depuis lors il m'est +revenu que, pendant le séjour de l'armée des princes en Champagne, M. de la +Porte, aide-de-camp du marquis d'Autichamp, ayant fait prisonnier un +républicain, crut, d'après le système de son général, qu'il le ramènerait à +son devoir par une exhortation pathétique, et en lui rendant ses armes et +la liberté; mais à peine le républicain eut fait quelques pas, qu'il +étendit par terre son vainqueur. M. le marquis d'Autichamp, oubliant alors +la modération qu'il avait manifestée à Turin, incendia plusieurs villages, +pour venger la mort de son missionnaire imprudent. + +«_Le second parti_ soutenait que, puisque les puissances avaient pris +plusieurs fois les armes pour humilier les Bourbons, et surtout pour +empêcher Louis XIV d'assurer la couronne d'Espagne à son petit-fils, bien +loin de les appeler à notre aide, il fallait au contraire ranimer le zèle +du clergé, le dévouement de la noblesse, l'amour du peuple pour le roi, _et +se hâter d'étouffer une querelle de famille_, dont les étrangers seraient +peut-être tentés de profiter.... + +«C'est à cette funeste division parmi les chefs de l'émigration, et à +l'impéritie ou à la perfidie des ministres de Louis XVI, que les +révolutionnaires doivent leurs premiers succès. Je vais plus loin, et je +soutiens que ce n'est point l'assemblée nationale qui a fait la révolution, +mais bien les entours du roi et des princes; je soutiens que les ministres +ont livré Louis XVI aux ennemis de la royauté, comme certains faiseurs ont +livré les princes et Louis XVIII aux ennemis de la France; je soutiens +que la plupart des courtisans qui entouraient les rois Louis XVI, +Louis XVIII et les princes de leurs maisons, étaient et sont +_des charlatans, de vrais eunuques politiques_, que c'est à leur inertie, à +leur lâcheté ou à leur trahison que l'on doit imputer tous les maux que la +France a soufferts, et ceux qui menacent encore le monde entier. Si je +portais un grand nom et que j'eusse été du conseil des Bourbons, je ne +survivrais pas à l'idée qu'une horde de vils et de lâches brigands, dont +pas un n'a montré dans aucun genre ni génie, ni talent supérieur, soit +parvenue à renverser le trône, à établir sa domination dans les plus +puissans états de l'Europe, à faire trembler l'univers; et lorsque cette +idée me poursuit, je m'ensevelis dans l'obscurité de mon existence, pour me +mettre à l'abri du blâme, comme elle m'a mis dans l'impuissance d'arrêter +les progrès de la révolution.» + + + + +NOTE 17. + + +J'ai déjà cité quelques passages des Mémoires de Ferrières, relativement à +la première séance des états-généraux. Comme rien n'est plus important que +de constater les vrais sentimens que la révolution excitait dans les +coeurs, je crois devoir donner la description de la fédération par ce même +Ferrières. On y verra si l'enthousiasme était vrai, s'il était +communicatif, et si cette révolution était aussi hideuse qu'on a voulu la +faire. + +«Cependant les fédérés arrivaient de toutes les parties de l'empire. On les +logeait chez des particuliers, qui s'empressaient de fournir lits, draps, +bois, et tout ce qui pouvait contribuer à rendre le séjour de la capitale +agréable et commode. La municipalité prit des mesures pour qu'une si grande +affluence d'étrangers ne troublât pas la tranquillité publique. Douze mille +ouvriers travaillaient sans relâche à préparer le Champ-de-Mars. Quelque +activité que l'on mît à ce travail, il avançait lentement. On craignait +qu'il ne pût être achevé le 14 juillet, jour irrévocablement fixé pour la +cérémonie, parce que c'était l'époque fameuse de l'insurrection de Paris et +de la prise de la Bastille. Dans cet embarras, les districts invitent, au +nom de la patrie, les bons citoyens à se joindre aux ouvriers. Cette +invitation civique électrise toutes les têtes; les femmes partagent +l'enthousiasme et le propagent; on voit des séminaristes, des écoliers, des +soeurs du pot, des chartreux vieillis dans la solitude, quitter leurs +cloîtres et courir au Champ-de-Mars, une pelle sur le dos, portant des +bannières ornées d'emblèmes patriotiques. Là, tous les citoyens, mêlés, +confondus, forment un atelier immense et mobile dont chaque point présente +un groupe varié; la courtisane échevelée se trouve à côté de la citoyenne +pudibonde, le capucin traîne le baquet avec le chevalier de Saint-Louis, le +porte-faix avec le petit-maître du Palais-Royal, la robuste harengère +pousse la brouette remplie par la femme élégante et à vapeurs; le peuple +aisé, le peuple indigent, le peuple vêtu, le peuple en haillons, +vieillards, enfans, comédiens, cent-suisses, commis, travaillant et +reposant, acteurs et spectateurs, offrent à l'oeil étonné une scène pleine +de vie et de mouvement; des tavernes ambulantes, des boutiques portatives, +augmentent le charme et la gaieté de ce vaste et ravissant tableau; les +chants, les cris de joie, le bruit des tambours, des instrumens militaires, +celui des bêches, des brouettes, les voix des travailleurs qui s'appellent, +qui s'encouragent..... L'âme se sentait affaissée sous le poids d'une +délicieuse ivresse à la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentimens +d'une fraternité primitive. Neuf heures sonnées, les groupes se démêlent. +Chaque citoyen regagne l'endroit où s'est placée sa section, se rejoint à +sa famille, à ses connaissances. Les bandes se mettent en marche au son des +tambours, reviennent à Paris, précédées de flambeaux, lâchant de temps en +temps des sarcasmes contre les aristocrates, et chantant le fameux air _Ça +ira_. + +«Enfin le 14 juillet, jour de la fédération, arrive parmi les espérances +des uns, les alarmes et les terreurs des autres. Si cette grande cérémonie +n'eut pas le caractère sérieux et auguste d'une fête à la fois nationale et +religieuse, caractère presque inconciliable avec l'esprit français, elle +offrit cette douce et vive image de la joie et de l'enthousiasme mille fois +plus touchante. Les fédérés, rangés par départemens sous quatre-vingt-trois +bannières, partirent de l'emplacement de la Bastille; les députés des +troupes de ligne, des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des +tambours, des choeurs de musique, les drapeaux des sections, ouvraient et +fermaient la marche. + +«Les fédérés traversèrent les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honoré, +et se rendirent par le Cours-la-Reine à un pont de bateaux construit sur la +rivière. Ils reçurent à leur passage les acclamations d'un peuple immense +répandu dans les rues, aux fenêtres des maisons, sur les quais. La pluie +qui tombait à flots ne dérangea ni ne ralentit la marche. Les fédérés, +dégouttant d'eau et de sueur, dansaient des farandoles, criaient: Vivent +nos frères les Parisiens! On leur descendait par les fenêtres du vin, des +jambons, des fruits, des cervelas; on les comblait de bénédictions. +L'assemblée nationale joignit le cortège à la place Louis XV, et marcha +entre le bataillon des vétérans et celui des jeunes élèves de la patrie: +image expressive qui semblait réunir à elle seule tous les âges et tous les +intérêts. + +«Le chemin qui conduit au Champ-de-Mars était couvert de peuple qui battait +des mains, qui chantait _Ça ira_. Le quai de Chaillot et les hauteurs de +Passy présentaient un long amphithéâtre, où l'élégance de l'ajustement, +les charmes, les grâces des femmes, enchantaient l'oeil, et ne lui +laissaient pas même la faculté d'asseoir une préférence. La pluie +continuait de tomber; personne ne paraissait s'en apercevoir; la gaieté +française triomphait et du mauvais temps, et des mauvais chemins, et de la +longueur de la marche. + +«M. de Lafayette montant un superbe cheval, et entouré de ses +aides-de-camp, donnait des ordres et recevait les hommages du peuple et des +fédérés. La sueur lui coulait sur le visage. Un homme que personne ne +connaît, perce la foule, s'avance, tenant une bouteille d'une main, un +verre de l'autre: _Mon général, vous avez chaud, buvez un coup_. Cet homme +lève sa bouteille, emplit un grand verre, le présente à M. de Lafayette. M. +de Lafayette reçoit le verre, regarde un moment l'inconnu, avale le vin +d'un seul trait. Le peuple applaudit. Lafayette promène un sourire de +complaisance et un regard bénévole et confiant sur la multitude; et ce +regard semble dire: «Je ne concevrai jamais aucun soupçon, je n'aurai +jamais aucune inquiétude, tant que je serai au milieu de vous.» + +«Cependant plus de trois cent mille hommes et femmes de Paris et des +environs, rassemblés dès les six heures du matin au Champ-de-Mars, assis +sur des gradins de gazon qui formaient un cirque immense, mouillés, +crottés, s'armant de parasols contre les torrens d'eau qui les +inondaient, s'essuyant le visage, au moindre rayon du soleil, rajustant +leurs coiffures, attendaient en riant et en causant les fédérés et +l'assemblée nationale. On avait élevé un vaste amphithéâtre pour le roi, la +famille royale, les ambassadeurs et les députés. Les fédérés les premiers +arrivés commencent à danser des farandoles; ceux qui suivent se joignent à +eux, en formant une ronde qui embrasse bientôt une partie du Champ-de-Mars. +C'était un spectacle digne de l'observateur philosophe, que cette foule +d'hommes, venus des parties les plus opposées de la France, entraînés par +l'impulsion du caractère national, bannissant tout souvenir du passé, toute +idée du présent, toute crainte de l'avenir, se livrant à une délicieuse +insouciance, et trois cent mille spectateurs de tout âge, de tout sexe, +suivant leurs mouvemens, battant la mesure avec les mains, oubliant la +pluie, la faim, et l'ennui d'une longue attente. Enfin tout le cortège +étant entre au Champ-de-Mars, la danse cesse; chaque fédéré va rejoindre sa +bannière. L'évêque d'Autun se prépare à célébrer la messe à un autel à +l'antique dressé au milieu du Champ-de-Mars. Trois cents prêtres vêtus +d'aubes blanches, coupées de larges ceintures tricolores, se rangent aux +quatre coins de l'autel. L'évêque d'Autun bénit l'oriflamme et les +quatre-vingt-trois bannières: il entonne le _Te Deum_. Douze cents +musiciens exécutent ce cantique. Lafayette, à la tête de l'état-major de +la milice parisienne et des députés des armées de terre et de mer, monte à +l'autel, et jure, au nom des troupes et des fédérés, d'être fidèle à la +nation, à la loi, au roi. Une décharge de quatre pièces de canon annonce à +la France ce serment solennel. Les douze cents musiciens font retentir +l'air de chants militaires; les drapeaux, les bannières s'agitent; les +sabres tirés étincellent. Le président de l'assemblée nationale répète le +même serment. Le peuple et les députés y répondent par des cris de _Je le +jure_. Alors le roi se lève, et prononce d'une voix forte: _Moi, roi des +Français, je jure d'employer le pouvoir que m'a délégué l'acte +constitutionnel de l'étal, à maintenir la constitution décrétée par +l'assemblée nationale et, acceptée par moi.._ La reine prend le dauphin +dans ses bras le présente au peuple, et dit: _Voilà mon fils; il se +réunit, ainsi que moi, dans ces mêmes sentimens._ Ce mouvement inattendu +fut payé par mille cris, de Vive le roi! Vive la reine! Vive M. le +Dauphin! Les canons continuaient de mêler leurs sons majestueux aux sons +guerriers des instrumens militaires et aux acclamations du peuple; le temps +s'était éclairci: le soleil se montrait dans tout son éclat; il semblait +que l'Eternel même voulût être témoin de ce mutuel engagement, et le +ratifier par sa présence... Oui, il le vit, il l'entendit; et les maux +affreux qui depuis ce jour n'ont cessé de désoler la France, ô Providence +toujours active et toujours fidèle! sont le juste châtiment d'un parjure. +Tu as frappé et le monarque et les sujets qui ont violé leur serment! + +«L'enthousiasme et les fêtes ne se bornèrent pas au jour de la fédération. +Ce fut, pendant le séjour des fédérés à Paris, une suite continuelle de +repas, de danses et de joie. On alla encore au Champ-de-Mars; on y but, +on y chanta, on y dansa. M. de Lafayette passa en revue une partie de la +garde nationale des départemens et de l'armée de ligne. Le roi, la reine et +M. le Dauphin se trouvèrent à cette revue. Ils y furent accueillis avec +acclamations. La reine donna, d'un air gracieux, sa main à baiser aux +fédérés, leur montra M. le Dauphin. Les fédérés avant de quitter la +capitale, allèrent rendre leurs hommages au roi; tous lui témoignèrent le +plus profond respect, le plus entier dévouement. Le chef des Bretons mit un +genou en terre, et présentant son épée à Louis XVI: «Sire, je vous remets, +pure et sacrée, l'épée des fidèles Bretons: elle ne se teindra que du sang +de vos ennemis.»--«Cette épée ne peut être en de meilleures mains que +dans les mains de mes chers Bretons, répondit Louis XVI en relevant le chef +des Bretons et en lui rendant son épée; je n'ai jamais douté de leur +tendresse et de leur fidélité: assurez-les que je suis le père, le frère, +l'ami de tous les Français.» Le roi vivement ému, serre la main du chef des +Bretons et l'embrasse. Un attendrissement mutuel prolonge quelques instans +cette scène touchante. Le chef des Bretons reprend le premier la parole: +«Sire, tous les Français, si j'en juge par nos coeurs, vous chérissent et +vous chériront, parce que vous êtes un roi citoyen.» + +«La municipalité de Paris voulut aussi donner une fête aux fédérés. Il y +eut joute sur la rivière, feu d'artifice, illumination, bal et +rafraîchissemens à la halle au blé, bal sur remplacement de la Bastille. On +lisait à l'entrée de l'enceinte ces mots en gros caractères: _Ici l'on +danse_; rapprochement heureux qui contrastait d'une manière frappante avec +l'antique image d'horreur et de désespoir que retraçait le souvenir de +cette odieuse prison. Le peuple allait et venait de l'un à l'autre endroit, +sans trouble, sans embarras. La police, en défendant la circulation des +voitures, avait prévu les accidens si communs dans les fêtes, et anéanti le +bruit tumultueux des chevaux, des roues, des cris de gare; bruit qui +fatigue, étourdit les citoyens, leur laisse à chaque instant la crainte +d'être écrasés, et donne à la fête la plus brillante et la mieux ordonnée +l'apparence d'une fuite. Les fêtes publiques sont essentiellement pour le +peuple. C'est lui seul qu'on doit envisager. Si les riches veulent en +partager les plaisirs, qu'ils se fassent peuple ce jour-là; ils y gagneront +des sensations inconnues, et ne troubleront pas la joie de leurs +oncitoyens. + +«Ce fut aux Champs-Élysées que les hommes sensibles jouirent avec plus de +satisfaction de cette charmante fête populaire. Des cordons de lumières +pendaient à tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlaçaient les +uns aux autres; des pyramides de feu, placées de distance en distance, +répandaient un jour pur que l'énorme masse des ténèbres environnantes +rendait encore plus éclatant par son contraste. Le peuple remplissait les +allées et les gazons. Le bourgeois, assis avec sa femme au milieu de ses +enfans, mangeait, causait, se promenait, et sentait doucement son +existence. Ici, des jeunes filles et de jeunes garçons dansaient au son de +plusieurs orchestres disposés dans les clairières qu'on avait ménagées. +Plus loin, quelques mariniers en gilet et en caleçon, entourés de groupes +nombreux qui les regardaient avec intérêt, s'efforçaient de grimper le long +des grands mâts frottés de savon, et de gagner un prix réservé à celui qui +parviendrait à enlever un drapeau tricolore attaché à leur sommet. Il +fallait voir les rires prodigués à ceux qui se voyaient contraints +d'abandonner l'entreprise, les encouragemens donnés à ceux qui, plus +heureux ou plus adroits, paraissaient devoir atteindre le but. ...Une joie +douce, sentimentale, répandue sur tous les visages, brillant dans tous les +yeux, retraçait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les +Champs-Élysées des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes +errant sous les arbres de ces belles allées, augmentaient encore +l'illusion.» + +_(Ferrières, tome II, p. 89.)_ + + + + + +NOTE 18. + + +M. de Talleyrand avait prédit d'une manière très remarquable les résultats +financiers du papier-monnaie. Dans son discours il montre d'abord la nature +de cette monnaie, la caractérise avec la plus grande justesse, et démontre +les raisons de sa prochaine infériorité. + +«L'assemblée nationale, dit-il, ordonnera-t-elle une émission de deux +milliards d'assignats-monnaie? On préjuge de cette seconde émission par le +succès de la première, mais on ne veut pas voir que les besoins du +commerce, ralenti par la révolution, ont dû faire accueillir avec avidité +notre premier numéraire conventionnel; et ces besoins étaient tels, que +dans mon opinion, il eût été adopté, ce numéraire, même quand il n'eût pas +été forcé: faire militer ce premier succès, qui même n'a pas été complet, +puisque les assignats perdent, en faveur d'une seconde et plus ample +émission, c'est s'exposer à de grands dangers; car l'empire de la loi a sa +mesure, et cette mesure c'est l'intérêt que les hommes ont à la respecter +ou à l'enfreindre. + +«Sans doute les assignats auront des caractères de sûreté que n'a jamais +eus aucun papier-monnaie; nul n'aura été créé sur un gage aussi précieux, +revêtu d'une hypothèque aussi solide: je suis loin de le nier. L'assignat, +considéré comme titre de créance, a une valeur positive et matérielle; +cette valeur de l'assignat est précisément la même que celle du domaine +qu'il représente; mais cependant il faut convenir, avant tout, que jamais +aucun papier national ne marchera de pair avec les métaux; jamais le signe +supplémentaire du premier signe représentatif de la richesse, n'aura la +valeur exacte de son modèle; le titre même constate le besoin, et le besoin +porte crainte et défiance autour de lui. + +«Pourquoi l'assignat-monnaie sera-t-il toujours au-dessous de l'argent? +C'est d'abord parce qu'on doutera toujours de l'application exacte de ses +rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux, c'est +qu'on sera long-temps incertain sur la consommation des ventes; c'est qu'on +ne conçoit pas à quelle époque deux milliards d'assignats, représentant à +peu près la valeur des domaines, se trouveront éteints; c'est, parce que, +l'argent étant mis en concurrence avec le papier, l'un et l'autre +deviennent marchandise; et plus une marchandise est abondante, plus elle +doit perdre de son prix; c'est qu'avec de l'argent on pourra toujours se +passer d'assignats, tandis qu'il est impossible avec des assignats de se +passer d'argent; et heureusement le besoin absolu d'argent conservera dans +la circulation quelques espèces, car le plus grand de tous les maux serait +d'en être absolument privé.» + +Plus loin l'orateur ajoute; + +«Créer un assignat-monnaie, ce n'est pas assurément représenter un métal +marchandise, c'est uniquement représenter un métal-monnaie: or un métal +simplement monnaie ne peut, quelque idée qu'on y attache, représenter celui +qui est en même temps monnaie et marchandise. L'assignat-monnaie, quelque +sûr, quelque solide qu'il puisse être, est donc une abstraction de la +monnaie métallique; il n'est donc que le signe libre ou forcé, non pas de +la richesse, mais simplement du crédit. Il suit de là que donner au papier +les fonctions de monnaie, en le rendant, comme l'autre monnaie, +intermédiaire entre tous les objets d'échange, c'est changer la quantité +reconnue pour unité, autrement appelée dans cette matière _l'étalon de la +monnaie_; c'est opérer en un moment ce que les siècles opèrent à peine dans +un état qui s'enrichit; et si, pour emprunter l'expression d'un savant +étranger, la monnaie fait à l'égard du prix des choses la même fonction que +les degrés, minutes et secondes à l'égard des angles, ou les échelles à +l'égard des cartes géographiques ou plans quelconques, je demande ce qui +doit résulter de cette altération dans la mesure commune.» + +Après avoir montré ce qu'était la monnaie nouvelle, M. de Talleyrand prédit +avec une singulière précision la confusion qui en résulterait dans les +transactions privées: + +«Mais enfin suivons les assignats dans leur marche, et voyons quelle route +ils auront à parcourir. Il faudra donc que le créancier remboursé achète +des domaines avec des assignats, ou qu'il les garde, ou qu'il les emploie +à d'autres acquisitions. S'il achète des domaines, alors votre but sera +rempli: je m'applaudirai avec vous de la création des assignats, parce +qu'ils ne seront pas disséminés dans la circulation, parce qu'enfin ils +n'auront fait que ce que je vous propose de donner aux créances publiques, +la faculté d'être échangées contre les domaines publics. Mais si ce +créancier défiant préfère de perdre des intérêts en conservant un titre +inactif: mais s'il convertit des assignats en métaux pour les enfouir, ou +en effets sur l'étranger pour les transporter; mais si ces dernières +classes sont beaucoup plus nombreuses que la première; si, en un mot, les +assignats s'arrêtent long-temps dans la circulation avant de venir +s'anéantir dans la caisse de l'extraordinaire; s'ils parviennent forcément +et séjournent dans les mains d'hommes obligés de les recevoir au pair, et +qui, ne devant rien, ne pourront s'en servir qu'avec perte; s'ils sont +l'occasion d'une grande injustice commise par tous les débiteurs vis-à-vis +les créanciers antérieurs, que la loi obligera à recevoir les assignats au +pair de l'argent, tandis qu'elle sera démentie dans l'effet qu'elle +ordonne, puis qu'il sera impossible d'obliger les vendeurs à les prendre au +pair des espèces, c'est-à-dire sans augmenter le prix de leurs marchandises +en raison de la perte des assignats; alors combien cette opération +ingénieuse aurait-elle trompé le patriotisme de ceux dont la sagacité l'a +présentée, et dont la bonne foi la défend; et à quels regrets inconsolables +ne serions-nous pas condamnés!» + +On ne peut donc pas dire que l'assemblée constituante ait complètement +ignoré le résultat possible de sa détermination; mais à ces prévisions on +pouvait opposer une de ces réponses qu'on n'ose jamais faire sur le moment, +mais qui seraient péremptoires, et qui le deviennent dans la suite: cette +réponse était la nécessité; la nécessité de pourvoir aux finances, et de +diviser les propriétés. + + + + +NOTE 19. + + +Il n'est pas possible que sur un ouvrage composé collectivement, et par un +grand nombre d'hommes, il n'y ait diversité d'avis. L'unanimité n'ayant +jamais lieu, excepté sur certains points très rares, il faut que chaque +partie soit improuvée par ceux qui ont voté contre. Ainsi chaque article de +la constitution de 91 devait trouver des improbateurs dans les auteurs +mêmes de cette constitution; mais néanmoins l'ensemble était leur ouvrage +réel et incontestable. Ce qui arrivait ici était inévitable dans tout corps +délibérant, et le moyen de Mirabeau n'était qu'une supercherie. On peut +même dire qu'il y avait peu de délicatesse dans son procédé; mais il faut +beaucoup excuser chez un être puissant, désordonné, que la moralité du but +rend très facile sur celle des moyens; je dis moralité du but, car +Mirabeau croyait sincèrement à la nécessité d'une constitution modifiée; et +bien que son ambition, ses petites rivalités personnelles contribuassent à +l'éloigner du parti populaire, il était sincère dans sa crainte de +l'anarchie. D'autres que lui redoutaient la cour et l'aristocratie plus que +le peuple. Ainsi partout il y avait, selon les positions, des craintes +différentes, et partout vraies. La conviction change avec les points de +vue, et la moralité, c'est-à-dire là sincérité, se trouve également dans +les côtés les plus opposés. + + + + +NOTE 20. + + +Ferrières, témoin oculaire des intrigues de cette époque, rapporte lui-même +celles qui furent employées pour empêcher le serment des prêtres. Cette +page me semble trop caractéristique pour n'être pas citée: + +«Les évêques et les révolutionnaires s'agitèrent et intriguèrent, les uns +pour faire prêter le serment, les autres pour empêcher qu'on ne le prêtât. +Les deux partis sentaient l'influence qu'aurait dans les provinces la +conduite que tiendraient les ecclésiastiques de l'assemblée. Les évêques se +rapprochèrent de leurs curés; les dévots et les dévotes se mirent en +mouvement. Toutes les conversations ne roulèrent plus que sur le serment du +clergé. On eût dit que le destin de la France et le sort de tous les +Français dépendaient de sa prestation ou de sa non-prestation. Les hommes +les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus +décriées par leurs moeurs, devinrent tout à coup de sévères théologiens, +d'ardens missionnaires de la pureté et de l'intégrité de la foi romaine. + +«Le _Journal de Fontenay_, l'_Ami du roi_, la _Gazette de Durosoir_, +employèrent leurs armes ordinaires, l'exagération, le mensonge, la +calomnie. On répandit une foule d'écrits dans lesquels la constitution +civile du clergé était taitée de schismatique, d'hérétique, de destructive +de a religion. Les dévotes colportèrent des écrits de maison en maison; +elles priaient, conjuraient, menaçaient, elon les penchans et les +caractères. On montrait aux uns e clergé triomphant, l'assemblée dissoute, +les ecclésiastiques révaricateurs dépouillés de leurs bénéfices, enfermés +dans leurs maisons de correction; les ecclésiastiques idèles couverts de +gloire, comblés de richesses. Le ape allait lancer ses foudres sur une +assemblée sacrilège et sur des prêtres apostats. Les peuples dépourvus de +sacremens se soulèveraient, les puissances étrangères entreraient en +France, et cet édifice d'iniquité et de scélératesse s'écroulerait sur ses +propres fondemens.» + +(_Ferrières, tome II, page_ 198.) + + + + +NOTE 21. + + +M. Froment rapporte le fait suivant dans son écrit déjà cité: + +«Dans ces circonstances, les princes projetaient de former dans l'intérieur +du royaume, aussitôt qu'ils le pourraient, des légions de tous les fidèles +sujets du roi, pour s'en servir jusqu'au moment où les troupes de ligne +seraient entièrement réorganisées. Désireux d'être à la tête des royalistes +que j'avais dirigés et commandés en 1789 et 1790, j'écrivis à Monsieur, +comte d'Artois, pour supplier son altesse royale de m'accorder un brevet de +colonel-commandant, conçu de manière que tout royaliste qui, comme moi, +réunirait sous ses ordres un nombre suffisant de vrais citoyens pour former +une légion, pût se flatter d'obtenir la même faveur. Monsieur, comte +d'Artois, applaudit à mon idée, et accueillit favorablement ma demande; +mais les membres du conseil ne furent pas de son avis: ils trouvaient si +étrange qu'un bourgeois prétendît à un brevet militaire, que l'un d'eux +me dit avec humeur: _Pourquoi ne demandez-vous pas un évêché_? Je ne +répondis à l'observateur que par des éclats de rire qui déconcertèrent un +peu sa gravité. Cependant la question fut débattue de nouveau chez M. de +Flaschslanden; les délibérans furent d'avis de qualifier ces nouveaux corps +de _légions bourgeoises_. Je leur observai: «Que sous cette dénomination +ils recréeraient simplement les gardes nationales; que les princes ne +pourraient les faire marcher partout où besoin serait, parce qu'elles +prétendraient n'être tenues de défendre que leurs propres foyers; qu'il +était à craindre que les factieux ne parvinssent à les mettre aux prises +avec les troupes de ligne; qu'avec de vains mots ils avaient armé le peuple +contre les dépositaires de l'autorité publique; qu'il serait donc plus +politique de suivre leur exemple, et de donner à ces nouveaux corps la +dénomination de _milices royales_; que...» + +«M. l'évêque d'Arras m'interrompant brusquement, me dit: «Non, non, +monsieur, il faut qu'il y ait du _bourgeois_ dans votre brevet;» et le +baron de Flachslanden, qui le rédigea, y mit du _bourgeois_.» + +(_Recueil de divers écrits relatifs à la révolution, page_ 62.) + + + + +NOTE 22. + + +Voici des détails sur le retour de Varennes, que madame Campan tenait de +la bouche de la reine même: + +«Dès le jour de mon arrivée, la reine me fit entrer dans son cabinet, pour +me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait +établies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M. +J*** était son intermédiaire avec ces débris du parti constitutionnel, qui +avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que +Barnave était un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus étonnée +d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand +j'avais quitté Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec +horreur. Je lui fis cette remarque; elle ne s'en étonna point, mais elle me +dit qu'il était bien changé; que ce jeune homme, plein d'esprit et de +sentimens nobles, était de cette classe distinguée par l'éducation, et +seulement égarée par l'ambition que fait naître un mérite réel. «Un +sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blâmer dans un jeune homme du +tiers-état, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir à +tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire pour la +classe dans laquelle il est né: si jamais la puissance revient dans nos +mains, le pardon de Barnave est d'avance écrit dans nos coeurs...» La +reine ajoutait qu'il n'en était pas de même à l'égard des nobles qui +s'étaient jetés dans le parti de la révolution, eux qui obtenaient toutes +les faveurs, et souvent au détriment des gens d'un ordre inférieur, parmi +lesquels se trouvaient les plus grands talens; enfin que les nobles, nés +pour être le rempart de la monarchie, étaient trop coupables d'avoir trahi +sa cause pour en mériter leur pardon. La reine m'étonnait de plus en plus +par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle +avait conçue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait +été parfaite, tandis que la rudesse républicaine de Pétion avait été +outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec +malpropreté, jetant les os de volaille par la portière, au risque de les +envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot, +quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait +assez; que ce ton offensant était calculé, puisque cet homme avait reçu de +l'éducation; que Barnave en avait été révolté. Pressé par la reine de +prendre quelque chose: «Madame, répondit Barnave, les députés de +l'assemblée nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent +occuper Vos Majestés que de leur mission, et nullement de leurs besoins.» +Enfin ses respectueux égards, ses attentions délicates et toutes ses +paroles avaient gagné non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame +Elisabeth. + +«Le roi avait commencé à parler à Pétion sur la situation de la France et +sur les motifs de sa conduite, qui étaient fondés sur la nécessité de +donner au pouvoir exécutif une force nécessaire à son action pour le bien +même de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait être +république... «Pas encore, à la vérité, lui répondit Pétion, parce que les +Français ne sont pas assez mûrs pour cela.» Cette audacieuse et cruelle +réponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu'à son arrivée à Paris. +Pétion tenait dans ses genoux le petit Dauphin; il se plaisait à rouler +dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'intéressant enfant; et +parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire +crier... «Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutumé à des +soins, à des égards qui le disposent peu à tant de familiarités.» + +«Le chevalier de Dampierre avait été tué près de la voiture du roi, en +sortant de Varennes. Un pauvre curé de village, à quelques lieues de +l'endroit où ce crime venait d'être commis, eut l'imprudence de s'approcher +pour parler au roi; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent +sur lui. «Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cessé d'être Français? +Nation de braves, êtes-vous devenus un peuple d'assassins?...» Ces seules +paroles sauvèrent d'une mort certaine le curé déjà terrassé. Barnave, en +les prononçant, s'était jeté presque hors de la portière, et madame +Élisabeth, touchée de ce noble élan, le retenait par son habit. La reine +disait, en parlant de cet événement, que dans les momens des plus grandes +crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette +circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit, +lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce député avait éprouvé un +autre genre d'étonnement. Les dissertations de madame Élisabeth sur la +situation de la France, son éloquence douce et persuasive, la noble +simplicité avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'écarter en rien +de sa dignité, tout lui parut céleste dans cette divine princesse, et son +coeur disposé sans doute à de nobles sentimens, s'il n'eût pas suivi le +chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La +conduite des deux députés fit connaître à la reine la séparation totale +entre le parti républicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges +où elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave. +Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la révolution, et +dit qu'il avait trouvé les intérêts de la cour si faiblement, si mal +défendus, qu'il avait été tenté plusieurs fois d'aller lui offrir un +athlète courageux qui connût l'esprit du siècle et celui de la nation. La +reine lui demanda quels auraient été les moyens qu'il lui aurait conseillé +d'employer.--«La popularité, madame.--Et comment pouvais-je en avoir? +repartit sa majesté; elle m'était enlevée.-- Ah! madame, il vous était bien +plus facile à vous de la conquérir qu'à moi de l'obtenir.» Cette assertion +fournirait matière à commentaire; je me borne à rapporter ce curieux +entretien.» + +(_Mémoires de madame Campan, tome II, pages 150 et suivantes_.) + + + + +NOTE 23. + + +Voici la réponse elle-même, ouvrage de Barnave, et modèle de raison, +d'adresse et de dignité. + +«Je vois, messieurs, dit Louis XVI aux commissaires, je vois par l'objet de +la mission qui vous est donnée, qu'il ne s'agit point ici d'un +interrogatoire, ainsi je veux bien répondre aux désirs de l'assemblée. Je +ne craindrai jamais de rendre publics les motifs de ma conduite. Ce sont +les outrages et les menaces qui m'ont été faits, à ma famille et à moi, le +18 avril, qui sont la cause de ma sortie de Paris. Plusieurs écrits ont +cherché à provoquer les violences contre ma personne et contre ma famille. +J'ai cru qu'il n'y avait plus de sûreté ni même de décence pour moi de +rester plus long-temps dans cette ville. Jamais mon intention n'a été de +quitter le royaume; je n'ai eu aucun concert sur cet objet, ni avec les +puissances étrangères, ni avec mes parens, ni avec aucun des Français +émigrés. Je puis donner en preuve de mes intentions que des logemens +étaient préparés à Montmédy pour me recevoir. J'avais choisi cette place, +parce qu'étant fortifiée, ma famille y serait plus en sûreté; qu'étant près +de la frontière, j'aurais été plus à portée de m'opposer à toute espèce +d'invasion en France, si on avait voulu en tenter quelqu'une. Un de mes +principaux motifs, en quittant Paris, était de faire tomber l'argument de +ma non-liberté: ce qui pouvait fournir une occasion de troubles. Si j'avais +eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publié mon mémoire le +jour même de mon départ; j'aurais attendu d'être hors des frontières; mais +je conservais toujours le désir de retourner à Paris. C'est dans ce sens +que l'on doit entendre la dernière phrase de mon mémoire, dans laquelle il +est dit: Français, et vous surtout, Parisiens, quel plaisir n'aurais-je pas +à me retrouver au milieu de vous!... Je n'avais dans ma voiture que trois +mille louis en or et cinquante-six mille livres en assignats. Je n'ai +prévenu Monsieur de mon départ que peu de temps auparavant. Monsieur n'est +passé dans le pays étranger que parce qu'il était convenu avec moi que nous +ne suivrions pas la même route: il devait revenir en France après moi. Le +passeport était nécessaire pour faciliter mon voyage; il n'avait été +indiqué pour le pays étranger que parce qu'on n'en donne pas au bureau des +affaires étrangères pour l'intérieur du royaume. La route de Francfort n'a +pas même été suivie. Je n'ai fait aucune protestation que dans le mémoire +que j'ai laissé avant mon départ. Cette protestation ne porte pas, ainsi +que son contenu l'atteste, sur le fond des principes de la constitution, +mais sur la forme des sanctions, c'est-à-dire, sur le peu de liberté dont +je paraissais jouir, et sur ce que les décrets, n'ayant pas été présentés +en masse, je ne pouvais juger de l'ensemble de la constitution. Le +principal reproche contenu dans le mémoire se rapporte aux difficultés dans +les moyens d'administration et d'exécution. J'ai reconnu dans mon voyage +que l'opinion publique était décidée en faveur de la constitution; je ne +croyais pas pouvoir juger pleinement cette opinion publique à Paris, mais +dans les notions que j'ai recueillies personnellement pendant ma route, je +me suis convaincu combien il est nécessaire au soutien de la constitution +de donner de la force aux pouvoirs établis pour maintenir l'ordre public. +Aussitôt que j'ai reconnu la volonté générale, je n'ai point hésité, comme +je n'ai jamais hésité à faire le sacrifice de tout ce qui m'est personnel. +Le bonheur du peuple a toujours été l'objet de mes désirs. J'oublierai +volontiers tous les désagrémens que j'ai essuyés, si je puis assurer la +paix et la félicité de la nation.» + + + + +NOTE 24. + + +Bouillé avait un ami intime dans le comte de Gouvernet; et, quoique leur +opinion ne fût pas à beaucoup près la même, ils avaient beaucoup d'estime +l'un pour l'autre. Bouillé, qui ménage peu les constitutionnels, s'exprime +de la manière la plus honorable à l'égard de M. Gouvernet, et semble lui +accorder toute confiance. Pour donner dans ses mémoires une idée de ce qui +se passait dans l'assemblée à cette époque, il cite la lettre suivante, +écrite à lui-même par le comte de Gouvernet, le 26 août 1791: + +«Je vous avais donné des espérances que je n'ai plus. Cette fatale +constitution, qui devait être révisée, améliorée, ne le sera pas. Elle +restera ce qu'elle est, un code d'anarchie, une source de calamités; et +notre malheureuse étoile fait qu'au moment où les démocrates eux-mêmes +sentaient une partie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui, en leur +refusant leur appui, s'opposent à la réparation. Pour vous éclairer, pour +me justifier vis-à-vis de vous, de vous avoir peut-être donné un faux +espoir, il faut reprendre les choses de plus haut, et vous dire tout ce qui +s'est passé, puisque j'ai aujourd'hui une occasion sûre pour vous écrire. + +«Le jour et le lendemain du départ du roi, les deux côtés de l'assemblée +restèrent en observation sur leurs mouvemens respectifs. Le parti populaire +était fort consterné; le parti royaliste fort inquiet. La moindre +indiscrétion pouvait réveiller la fureur du peuple. Tous les membres du +côté droit se turent, et ceux du côté gauche laissèrent à leurs chefs la +proposition des mesures qu'ils appelèrent de _sûreté_, et qui ne furent +contredites par personne. Le second jour du départ, les jacobins devinrent +menaçans, et les constitutionnels modérés. Ils étaient alors et ils sont +encore bien plus nombreux que les jacobins. Ils parlèrent d'accommodement, +de députation au roi. Deux d'entre eux proposèrent à M. Malouet des +conférences qui devaient s'ouvrir le lendemain: mais on apprit +l'arrestation du roi, et il n'en fut plus question. Cependant leurs +opinions s'étant manifestées, ils se virent par là même séparés plus que +jamais des enragés. Le retour de Barnave, le respect qu'il avait témoigné +au roi et à la reine, tandis que le féroce Pétion insultait à leurs +malheurs, la reconnaissance que leurs majestés marquèrent à Barnave, ont +changé en quelque sorte le coeur de ce jeune homme, jusqu'alors +impitoyable. C'est, comme vous savez, le plus capable et un des plus +influens de son parti. Il avait donc rallié à lui les quatre cinquièmes +du côté gauche, non seulement pour sauver le roi de la fureur des jacobins, +mais pour lui rendre une partie de son autorité et lui donner aussi les +moyens de se défendre à l'avenir, en se tenant dans la ligne +constitutionnelle. Quant à cette dernière partie du plan de Barnave, il n'y +avait dans le secret que Lameth et Duport: car la tourbe constitutionnelle +leur inspirait encore assez d'inquiétude pour qu'ils ne fussent sûrs de la +majorité de l'assemblée qu'en comptant sur le côté droit: et ils croyaient +pouvoir y compter, lorsque, dans la révision de leur constitution, ils +donneraient plus de latitude à l'autorité royale. + +«Tel était l'état des choses, lorsque je vous ai écrit. Mais, tout +convaincu que je suis de la maladresse des aristocrates et de leurs +contre-sens continuels, je ne prévoyais pas encore jusqu'où ils pouvaient +aller. + +«Lorsqu'on apprit la nouvelle de l'arrestation du roi à Varennes, le côté +droit, dans les comités secrets, arrêta de ne plus voter, de ne plus +prendre aucune part aux délibérations ni aux discussions de l'assemblée. +Malouet ne fut pas de cet avis. Il leur représenta que tant que la session +durerait et qu'ils y assisteraient, ils avaient l'obligation de s'opposer +activement aux mesures attentatoires à l'ordre public et aux principes +fondamentaux de la monarchie. Toutes ses instances furent inutiles; ils +persistèrent dans leur résolution, et rédigèrent secrètement un acte de +protestation contre tout ce qui s'était fait. Malouet protesta qu'il +continuerait à protester à la tribune, et à faire ostensiblement tous ses +efforts pour empêcher le mal. Il m'a dit qu'il n'avait pu ramener à son +avis que trente-cinq à quarante membres du côté droit, et qu'il craignait +bien que cette fausse mesure des plus zélés royalistes n'eût les plus +funestes conséquences. + +«Les dispositions générales de l'assemblée étaient alors si favorables au +roi, que, pendant qu'on le conduisait à Paris, Thouret étant monté à la +tribune pour déterminer la manière dont le roi serait gardé (j'étais à la +séance), le plus grand silence régnait dans la salle et dans les galeries. +Presque tous les députés, même du côté gauche, avaient l'air consterné en +entendant lire ce fatal décret; mais personne ne disait rien. Le président +allait le mettre aux voix; tout à coup Malouet se leva, et, d'un air de +dignité, s'écria:--Qu'allez-vous faire, messieurs? Après avoir arrêté le +roi, on vous propose de le constituer prisonnier par un décret! Où vous +conduit cette démarche? Y pensez-vous bien? Vous ordonneriez d'emprisonner +le roi!--_Non! Non_! s'écrièrent plusieurs membres du côté gauche en se +levant en tumulte: _nous n'entendons pas que le roi soit prisonnier_; et +le décret allait être rejeté à la presque unanimité, lorsque Thouret +s'empressa d'ajouter: + +«L'opinant a mal saisi les termes et l'objet du décret. Nous n'avons pas +plus que lui le projet d'emprisonner le roi; c'est pour sa sûreté et celle +de la famille royale que nous proposons des mesures.» Et ce ne fut que +d'après cette explication que le décret passa, quoique l'emprisonnement +soit devenu très réel, et se prolonge aujourd'hui sans pudeur. + +«A la fin de juillet, les constitutionnels, qui soupçonnaient la +protestation du côté droit, sans cependant en avoir la certitude, +poursuivaient mollement leur plan de révision. Ils redoutaient plus que +jamais les jacobins et les aristocrates. Malouet se rendit à leur comité de +révision. Il leur parla d'abord comme à des hommes à qui il n'y avait rien +à apprendre sur les dangers et les vices de leur constitution; mais il les +vit moins disposés à de grandes réformes. Ils craignaient de perdre leur +popularité. Target et Duport argumentèrent contre lui pour défendre leur +ouvrage. Il rencontra le lendemain Chapellier et Barnave, qui refusèrent +d'abord dédaigneusement de répondre à ses provocations, et se prêtèrent +enfin au plan d'attaque dont il allait courir tous les risques. Il proposa +de discuter, dans la séance du 8, tous les points principaux de l'acte +constitutionnel, et d'en démontrer tous les vices. «Vous, messieurs, leur +dit-il, répondez-moi, accablez-moi d'abord de votre indignation; défendez +votre ouvrage avec avantage sur les articles les moins dangereux, même sur +la pluralité des points auxquels s'adressera ma censure, et, quant à ceux +que j'aurai signalés comme antimonarchiques, comme empêchant l'acte du +gouvernement, dites alors que ni l'assemblée ni le comité n'avaient besoin +de mes observations à cet égard; que vous entendiez bien en proposer la +réforme, et sur-le-champ proposez-la. Croyez que c'est peut-être notre +seule ressource pour maintenir la monarchie et revenir avec le temps à lui +donner tous les appuis qui lui sont nécessaires.» Cela fut ainsi convenu; +mais la protestation du côté droit ayant été connue, et sa persévérance à +ne plus voter ôtant toute espérance aux constitutionnels de réussir dans +leur projet de révision, que les jacobins contrariaient de toutes leurs +forces, ils y renoncèrent. Malouet, qui n'avait pas eu avec eux de +communications régulières, n'en fit pas moins son attaque. Il rejeta +solennellement l'acte constitutionnel comme antimonarchique, et d'une +exécution impraticable sur plusieurs points. Le développement de ces motifs +commençait à faire une grande impression, lorsque Chapellier, qui +n'espérait plus rien de l'exécution de la convention, la rompit et cria au +blasphème, en interrompant l'orateur, et demandant qu'on le fît descendre +de la tribune; ce qui fut ordonné. Le lendemain il avoua qu'il avait eu +tort; mais il dit que lui et les siens avaient perdu toute espérance, du +moment où il n'y avait aucun secours à attendre du côté droit. + +«Il fallait bien vous faire cette longue histoire, pour que vous ne +perdissiez pas toute confiance en mes pronostics. Ils sont tristes +maintenant; le mal est extrême; et, pour le réparer, je ne vois ni au +dedans ni au-dehors qu'un seul remède, qui est la réunion de la force à la +raison.» + +(_Mémoires de Bouillé, page 282 et suiv._) + + + + +FIN DES NOTES DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME PREMIER. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +État moral et politique de la France à la fin du dix-huitième siècle. +--Avènement de Louis XVI.--Maurepas, Turgot et Necker ministres.--Calonne. +Assemblée des notables.--De Brienne ministre.--Opposition du parlement, +son exil et son rappel.--Le duc d'Orléans exilé.--Arrestation du conseiller +d'Espréménil--Necker est rappelé et remplace de Brienne.-- Nouvelle +assemblée des notables.--Discussions relatives aux états-généraux. +--Formation des clubs,--Causes de la révolution.--Premières élections des +députés aux états-généraux.--Incendie de la maison Réveillon.--Le duc +d'Orléans; son caractère. + + +CHAPITRE II. + + +Convocation et ouverture des états-généraux.--Discussion sur la +vérification des pouvoirs et sur le vote par ordre et par tête.--L'ordre du +tiers-état se déclare assemblée nationale.--La salle des états est fermée, +les députés se rendent dans un autre local.--Serment du Jeu de Paume. +--Séance royale du 23 juin.--L'assemblée continue ses délibérations malgré +les ordres du roi.--Réunion définitive des trois ordres.--Premiers travaux +de l'assemblée.--Agitations populaires à Paris--Le peuple délivre des +gardes-françaises enfermés à l'Abbaye.--Complots de la cour; des troupes +s'approchent de Paris.--Renvoi de Necker.--Journées des 12, 13 et 14 +juillet. Prise de la Bastille.--Le roi se rend à l'assemblée, et de là à +Paris.--Rappel de Necker. + + +CHAPITRE III. + + +Travaux de la municipalité de Paris.--Lafayette commandant de la garde +nationale; son caractère, et son rôle dans la révolution.--Massacre de +Foulon et Berthier.--Retour de Necker.--Situation et division des partis et +de leurs chefs.--Mirabeau; son caractère, ses projets et son génie.--Les +brigands.--Troubles dans les provinces et les campagnes.--Nuit du 4 août. +--Abolition des droits féodaux et de tous les privilèges.--Déclaration des +droits de l'homme.--Discussions sur la constitution et sur le _veto_. +--Agitation à Paris. Rassemblement tumultueux au Palais-Royal. + + +CHAPITRE IV. + + +Intrigues de la cour.--Repas des gardes-du-corps et des officiers du +régiment de Flandre à Versailles.--Journées des 4, 5 et 6 octobre; scènes +tumultueuses et sanglantes. Attaque du château de Versailles par la +multitude.--Le roi vient demeurer à Paris--État des partis--Le duc +d'Orléans quitte la France.--Négociations de Mirabeau avec la cour. +--L'assemblée se transporte à Paris.--Loi sur les biens du clergé. +--Serment civique.--Traité de Mirabeau avec la cour.--Bouillé. +--Affaire Favras.--Plans contre-révolutionnaires.--Clubs des Jacobins +et des Feuillans. + + +CHAPITRE V. + + +Etat politique et dispositions des puissances étrangères en 1790. +--Discussion sur le droit de la paix et de la guerre.--Première institution +du papier-monnaie ou des assignats.--Organisation judiciaire.--Constitution +civile du clergé.--Abolition des titres de noblesse.--Anniversaire du 14 +juillet. Fête de la première fédération.--Révolte des troupes à Nancy. +--Retraite de Necker.--Projets de la cour et de Mirabeau.--Formation du +camp de Jalès.--Serment civique imposé aux ecclésiastiques. + + +CHAPITRE VI. + + +Progrès de l'émigration--Le peuple soulevé attaque le donjon de Vincennes. +Conspiration des _Chevaliers du poignard_.--Discussion sur la loi contre +les émigrés.--Mort de Mirabeau.--Intrigues contre-révolutionnaires. Fuite +du roi et de sa famille; il est arrêté à Varennes et ramené à Paris. +--Dispositions des puissances étrangères; préparatifs des émigrés +--Déclaration de Pilnitz.--Proclamation de la loi martiale au +Champ-de-Mars.--Le roi accepte la constitution.--Clôture de l'assemblée +constituante. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution Française, +Vol. I, by Adolphe Thiers + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, TOME 1 *** + +***** This file should be named 9945-8.txt or 9945-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/9/9/4/9945/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen +and the PG Online Distributed Proofreaders. 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Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..3b5e199 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #9945 (https://www.gutenberg.org/ebooks/9945) diff --git a/old/7lrf110.txt b/old/7lrf110.txt new file mode 100644 index 0000000..5c899fa --- /dev/null +++ b/old/7lrf110.txt @@ -0,0 +1,9479 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, +tome 1 by Adolphe Thiers + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. 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THIERS, + +LE JOUR DE SA RECEPTION +A L'ACADEMIE FRANCAISE. +(l3 DECEMBRE 1834.) + + + +MESSIEURS, + +En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se reveiller en moi les plus +beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour a +tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui +feront a jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, naguere encore, +siegeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondement devant ces +hommes illustres; mais a quelque distance qu'on soit place d'eux, il +faudrait etre insensible a tout ce qu'il y a de grand, pour n'etre pas +touche d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en +soutient l'eclat, mais on en perpetue du moins la duree, en attendant que +des genies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur. + +L'Academie Francaise n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux +souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que +l'ancienne royaute avait fondee, et que la revolution francaise a pris soin +d'elever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers +ecrivains du pays la mission de regler la marche de la langue, d'en fixer +le sens, non d'apres le caprice individuel, mais d'apres le consentement +universel, a cree au milieu de vous une autorite qui maintient l'unite de +la langue, comme ailleurs les autorites regulatrices maintiennent l'unite +de la justice, de l'administration, du gouvernement. + +L'Academie Francaise contribue ainsi, pour sa part, a la conservation de +cette belle unite francaise, caractere essentiel et gloire principale de +notre nation. Si le veritable objet de la societe humaine est de reunir en +commun des milliers d'hommes, de les amener a penser, parler, agir comme un +seul individu, c'est-a-dire avec la precision de l'unite et la +toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que +celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obeissant a une seule +loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au meme instant de +la meme pensee, animes de la meme volonte, et marchant tous ensemble du +meme pas au meme but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la +promptitude et la vehemence de ses resolutions; la prudence lui est plus +necessaire qu'a aucun autre; mais dirigee par la sagesse, sa puissance pour +le bien de lui-meme et du monde, sa puissance est immense, irresistible! +Quant a moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unite, +je la respecte partout; je regarde comme serieuses toutes les institutions +destinees a la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir ete +appele a faire partie de cette noble Academie, rendez-vous des esprits +distingues de notre nation, centre d'unite pour notre langue. + +Des qu'il m'a ete permis de me presenter a vos suffrages, je l'ai fait. +J'ai consacre dix annees de ma vie a ecrire l'histoire de notre immense +revolution; je l'ai ecrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour +la grandeur de mon pays; et quand cette revolution a triomphe dans ce +qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu deposer a vos +pieds le tableau que j'avais essaye de tracer de ses longues vicissitudes. +Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir declare que les amis de +l'ordre, de l'humanite, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie +surtout, vous, hommes paisibles, heureusement etrangers pour la plupart aux +troubles qui nous agitent, d'avoir discerne, au milieu du tumulte des +partis, un disciple des lettres, passagerement enleve a leur culte, de lui +avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacree a l'etude, et +peut-etre aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et +de la vraie liberte. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile +de la pensee libre et calme. Lorsque de penibles devoirs me permettront d'y +etre, ou que la destinee aura reporte sur d'autres tetes le joug qui pese +sur la mienne, je serai heureux de me reunir souvent a des confreres +justes, bienveillans, pleins des lumieres. + +S'il m'est doux d'etre admis a vos cotes, dans ce sanctuaire des lettres, +il m'est doux aussi d'avoir a louer devant vous un predecesseur, homme +d'esprit et de bien, homme de lettres veritable, que notre puissante +revolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis deposa, +pur et irreprochable, dans un asile tranquille, ou il enseigna utilement la +jeunesse pendant trente annees. + +M. Andrieux etait ne a Strasbourg, vers le milieu du dernier siecle, d'une +famille simple et honnete, qui le destinait au barreau. Envoye a Paris pour +y etudier la jurisprudence, il l'etudiait avec assiduite; mais il +nourrissait en lui un gout vif et profond, celui des lettres, et il se +consolait souvent avec elles de l'aridite de ses etudes. Il vivait seul et +loin du monde, dans une societe de jeunes gens spirituels, aimables et +pauvres, comme lui destines par leurs parens a une carriere solide et +utile, et, comme lui, revant une carriere d'eclat et de renommee. + +La se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, place a Paris pour y +apprendre la science du droit, affligeait son vieux pere en ecrivant des +pieces de theatre. La se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert, +plein de verve. Ils vivaient dans une etroite intimite, et songeaient a +faire une revolution sur la scene comique. Si, a cette epoque, le genie +philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis a un examen +redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts +s'etaient abaisses avec les moeurs du siecle. La comedie, par exemple, +avait contracte tous les caracteres d'une societe oisive et raffinee; elle +parlait un langage faux et apprete. Chose singuliere! on n'avait jamais ete +plus loin de la nature en la celebrant avec enthousiasme. Eloignes de cette +societe, ou la litterature etait venue s'affadir, Collin d'Harleville, +Picard, Andrieux, se promettaient de rendre a la comedie un langage plus +simple, plus vrai, plus decent. Ils y reussirent, chacun suivant son gout +particulier. + +Collin d'Harleville, eleve aux champs dans une bonne et douce famille, +reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Chateaux en Espagne_ ces caracteres +aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de +voir et d'aimer. Picard, frappe du spectacle etrange de notre revolution, +transporta sur la scene le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs, +des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des ecoles, +quand il ecrivait la celebre comedie des _Etourdis_, lui emprunta ce +tableau de jeunes gens echappes recemment a la surveillance de leurs +familles, et jouissant de leur liberte avec l'entrainement du premier age. +Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les etourdis de +M. Andrieux ne ressemblent pas aux notres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils +n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement a donner a +leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissipes, et livres a ces desordres +qu'un pere blame et peut encore pardonner. Ce tableau trace par M. Andrieux +attache et amuse. Sa poesie, pure, facile, piquante, rappelle les poesies +legeres de Voltaire. La comedie des _Etourdis_ est incontestablement la +meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a composee en +presence meme du modele. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son +chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a cree _Turcaret_, Piron _la +Metromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils representaient ce qu'ils +avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la +verite; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style. +M. Andrieux n'a pas autrement compose _les Etourdis_. + +Il obtint sur-le-champ une reputation litteraire distinguee. Ecrire avec +esprit, purete, elegance, n'etait pas ordinaire, meme alors. M. Collin +d'Harleville avait quitte le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une +famille a soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur +de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'etait resigne au +barreau, lorsque la revolution le priva de son etat, puis l'obligea de +chercher un asile a Maintenon, dans la douce retraite ou Collin +d'Harleville etait ne, ou il etait revenu, ou il vivait adore des habitans +du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des +siennes, en goutant au milieu d'une terreur generale une securite profonde. + +M. Andrieux, reuni a son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant +vantees il y a deux mille ans par Ciceron proscrit, toujours les memes dans +tous les siecles, et que la Providence tient constamment en reserve pour +les esprits eleves que la fortune agite et poursuit. Revenu a Paris quand +tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi +utile, devint membre de l'Institut, bientot juge au tribunal de cassation, +puis depute aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans +la longue histoire de nos constitutions, on a nomme le tribunat. Dans ces +situations diverses, M. Andrieux, severe pour lui-meme, ne sacrifia jamais +ses devoirs a ses gouts personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de +cassation, depute zele aux cinq-cents, il remplit partout sa tache, telle +que la destinee la lui avait assignee. Aux cinq-cents, il soutint le +directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la +revolution. Mais il ne crut plus la reconnaitre dans le premier consul, et +il lui resista au sein du tribunat. + +Tout le monde, a cette epoque, n'etait pas d'accord sur le veritable +enseignement a tirer de la revolution francaise. Pour les uns, elle +contenait une lecon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et +toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, meme apres l'evenement. Aux +yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire etait coupable. +M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la revolution, il +en etait moins emu que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement +enthousiaste, il etait peu expose aux seductions du premier consul, qu'il +admirait moderement, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait a la +Decade philosophique avec MM. Cabanis, Chenier, Ginguene, tous +continuateurs fideles de l'esprit du dix-huitieme siecle, qui pensaient +comme Voltaire a une epoque ou peut-etre Voltaire n'eut plus pense de meme, +et qui ecrivaient comme lui, sinon avec son genie, du moins avec son +elegance. Vivant dans cette societe ou l'on regardait comme oppressive +l'energie du gouvernement consulaire, ou l'on considerait le concordat +comme un retour a de vieux prejuges, et le Code civil comme une compilation +de vieilles lois, M. Andrieux montra une resistance decente, mais ferme. + +A cote de ces philosophes de l'ecole du dix-huitieme siecle, qui avaient au +moins le merite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait +d'autres qui pensaient tres differemment, et parmi eux s'en trouvait un +couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'epee, c'est-a-dire tous +les instrumens a la fois, et la ferme volonte de s'en servir: c'etait le +jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la +pretention d'etre plus novateur, plus philosophe, plus revolutionnaire que +ses detracteurs. A l'entendre, rien n'etait plus nouveau que d'edifier une +societe dans un pays ou il ne restait plus que des ruines; rien n'etait +plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien +n'etait plus veritablement revolutionnaire que d'ecrire dans les lois et de +propager par la victoire le grand principe de l'egalite civile. + +Devant vous, messieurs, on peut exposer ces pretentions diverses; il ne +serait pas seant de les juger. + +Le tribunat etait le dernier asile laisse a l'opposition. La parole avait +exerce tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des +garanties, en la separant de la deliberation. Dans la constitution +consulaire, un corps legislatif deliberait sans parler; et a cote de lui un +autre corps, le tribunat, parlait sans deliberer. Singuliere precaution, et +qui fut vaine! Ce tribunat, institue pour parler, parla en effet. Il +combattit les mesures proposees par le premier consul; il repoussa le Code +civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux +repetaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de +colere, brisa ses resistances, etouffa le tribunat, et fit succeder un +profond silence a ces dernieres agitations. + +Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point separe les +corps qui deliberent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent +sans cesse; la presse eleve ses cent voix. Livre a soi, tout cela marche. +Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un +gouvernement illustre par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la +liberte, possible aujourd'hui a la suite d'une revolution pacifique, ne +l'etait pas alors a la suite d'une revolution sanglante. + +Les hommes de ce temps avaient a se dire d'effrayantes verites. Ils avaient +verse le sang les uns des autres; ils s'etaient reciproquement depouilles; +quelques-uns avaient porte les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient +etre en presence avec la faculte de parler et d'ecrire, sans s'adresser des +reproches cruels. La liberte n'eut ete pour eux qu'un echange d'affreuses +recriminations. + +Messieurs, il est des temps ou toutes choses peuvent se dire impunement, ou +l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprime les +vaincus, trahi leur pays, manque a l'honneur; c'est quand ils n'ont rien +fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprime les vaincus, ni trahi leur +pays, ni manque a l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que +cela n'est pas: alors la liberte peut affliger quelquefois les coeurs +honnetes; mais elle ne peut pas bouleverser la societe. Mais +malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire a +d'autres: Vous avez egorge mon pere et mon fils, vous detenez mon bien, +vous etiez dans les rangs de l'etranger. Napoleon ne voulut plus qu'on +put s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de +la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expire, les +passions fatales qu'il fallait laisser eteindre. Dans ce silence, une +France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est formee, une France qui +n'a rien de pareil a se dire, dans laquelle la liberte est possible, parce +que nous, hommes du temps present, nous avons des erreurs, nous n'avons pas +de crimes a nous reprocher. + +M. Andrieux sorti du tribunal, eut ete reduit a une veritable pauvrete sans +les lettres, qu'il aimait, et qui le payerent bientot de son amour. Il +composa quelques ouvrages pour le theatre, qui eurent moins de succes que +_les Etourdis_, mais qui confirmerent sa reputation d'excellent ecrivain. +Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la memoire de tous +les appreciateurs de la saine litterature, et qui sont des modeles de grace +et de bon langage. Le frere du premier consul, cherchant a depenser +dignement une fortune inesperee, assura a M. Andrieux une existence douce +et honorable en le nommant son bibliothecaire. Bientot, a ce bienfait, la +Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses gouts +et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps, +celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de litterature de +l'Ecole polytechnique, et plus tard celle du College de France. + +Lorsqu'il commenca la carriere du professorat, M. Andrieux etait age de +quarante ans. Il avait traverse une longue revolution, et il avait ete +rendu plein de souvenirs a une vie paisible. Il avait des gouts moderes, +une imagination douce et enjouee, un esprit fin, lucide, parfaitement +droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des +ouvrages d'un ordre superieur, il s'etait du moins assez essaye dans les +divers genres de litterature pour connaitre tous les secrets de +l'art; enfin, il avait conserve un talent de narrer avec grace, presque +egal a celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facultes, une +bienveillance extreme pour la jeunesse, on peut dire qu'il reunissait +presque toutes les conditions du critique accompli. + +Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous +les rangs de la societe, il y a des temoins qui se rappellent encore +M. Andrieux enseignant la litterature au College de France. Sans lecon +ecrite, avec sa simple memoire, avec son immense instruction toujours +presente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire, +toujours entouree d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un +silence profond. Sa voix faible et cassee, mais claire dans le silence, +s'animait par degre, prenait un accent naturel et penetrant. Tour a tour +melant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois +meme des recits piquans, il attachait, entrainait son auditoire, par un +enseignement qui etait moins une lecon qu'une conversation pleine d'esprit +et de grace. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car +on aimait surtout a l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la +prose de nos grands ecrivains. Tout le monde s'en allait charme de ce +professeur aimable, qui donnait a la jeunesse la meilleure des +instructions, celle d'un homme de bien, eclaire, spirituel, eprouve par la +vie, epanchant ses idees, ses souvenirs, son ame enfin, qui etait si bonne +a montrer tout entiere. + +Je n'aurais pas acheve ma tache, si je ne rappelais devant vous les +opinions litteraires d'un homme qui a ete si long-temps l'un de nos +professeurs les plus renommes. M. Andrieux avait un gout pur, sans +toutefois etre exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les +tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le theatre anglais; mais en +admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspires +de ses ouvrages. L'originalite du grand tragique anglais, disait-il, est +vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille +l'etre; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractere, de +son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au genie d'etre quelquefois +barbare, mais non pas de chercher a l'etre. Il ajoutait que quiconque se +fait ce qu'il n'est pas, est sans genie. Le vrai genie consiste disait-il, +a etre tel que la nature vous a fait, c'est-a-dire hardi, incorrect, dans +le siecle et la patrie de Shakspeare; pur, regulier et poli, dans le siecle +et la patrie de Racine. Etre autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter +Racine ou Shakspeare, etre classique a l'ecole de l'un ou a l'ecole de +l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de genie. + +En fait de langage, M. Andrieux tenait a la purete, a l'elegance, et il en +etait aujourd'hui un modele accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les +essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une +langue c'etait, suivant lui, d'etre une convention admise et comprise de +tout le monde. Des-lors, disait-il, la fixite est de son essence, et la +fixite, ce n'est pas la sterilite. On peut faire une revolution complete +dans les idees, sans etre oblige de bouleverser la langue pour les +exprimer. De Bossuet et Pascal a Montesquieu et Voltaire, quel immense +changement d'idees! A la place de la foi, le doute; a la place du respect +le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus +hardie: eh bien, pour rendre des idees si differentes, a-t-il fallu creer +ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la +langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprime les pensees les +plus etrangeres au siecle de Racine. Defiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des +gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent a +produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des +idees. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien +qu'il fallut briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, ecrivains caracterises +s'il en fut jamais, n'ont jamais eleve de telles plaintes; ils ont +grandement pense, naturellement ecrit, et l'expression naturelle de leurs +grandes pensees en a fait de grands ecrivains. + +Je ne reproduis qu'en hesitant ces maximes d'une orthodoxie fort contestee +aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pensee +exacte de mon savant predecesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la +destinee m'a reserve assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre, +pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces +belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les represente comme un +asile de paix. Dieu me preserve d'y trouver encore des partis et leurs +chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hate de dire que rien +n'etait plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur +toutes choses, et que ce n'est pas lui qui eut mele du fiel aux questions +litteraires de notre epoque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce +qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits +et les ames. + +M. Andrieux s'est doucement eteint dans les travaux agreables et faciles de +renseignement et du secretariat perpetuel; il s'est eteint au milieu d'une +famille cherie, d'amis empresses; il s'est eteint sans douleurs, presque +sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vecu, suivant +la nature et suivant ses propres desirs. + +Il est mort, content de laisser ses deux filles unies a deux hommes +d'esprit et de bien, content de sa mediocre fortune, de sa grande +consideration, content de voir la revolution francaise triomphant sans +desordre et sans exces. + +En terminant ce simple tableau d'une carriere pure et honoree, +arretons-nous un instant devant ce siecle orageux qui entraina dans son +cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce siecle immense qui +emporta tant d'existences et qui emporte encore les notres. + +Je suis ici, je le sais, non devant une assemblee politique, mais devant +une Academie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arene, mais un +spectacle, devant lequel le poete s'inspire, l'historien observe, le +philosophe medite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette +memorable annee 1789 jusqu'a cette autre annee non moins memorable de 1830! +La vieille societe francaise du dix-huitieme siecle, si polie, mais si mal +ordonnee, finit dans un orage epouvantable. Une couronne tombe avec fracas, +entrainant la tete auguste qui la portait. Aussitot, et sans intervalle, +sont precipitees les tetes les plus precieuses et les plus illustres: +genie, heroisme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui +s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se +poussent a l'echafaud, jusqu'au terme que Dieu a marque aux passions +humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout a coup un genie +extraordinaire, qui saisit cette societe agitee, l'arrete, lui donne a la +fois l'ordre, la gloire, realise le plus vrai de ses besoins, l'egalite +civile, ajourne la liberte qui l'eut gene dans sa marche, et court porter a +travers le monde les verites puissantes de la revolution francaise. Un jour +sa banniere a trois couleurs eclate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un +jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthene. Il tombe enfin, +laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son +image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une +ile du grand Ocean! + +Apres tant et de si magiques evenemens, il semble que le monde epuise doive +s'arreter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie, +preoccupee de chimeriques regrets, lutte avec la France, et dechaine +de nouveaux orages; un trone tombe de nouveau; les imaginations +s'ebranlent, mille souvenirs effrayans se reveillent, lorsque, tout a coup +cette destinee mysterieuse qui conduit la France a travers les ecueils +depuis quarante annees, cherche, trouve, eleve un prince, qui a vu, +traverse, conserve en sa memoire tous ces spectacles divers, qui fut +soldat, proscrit, instituteur; la destinee le place sur ce trone entoure de +tant d'orages, et aussitot le calme renait, l'esperance rentre dans les +coeurs, et la vraie liberte commence. + +Voila, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assiste. Quel que +soit ici notre age, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre +nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les +annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des +proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Ciceron; on nous parlait des +infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de +Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du +genie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de Cesar, on +nous charmait du recit de leur grandeur, des seductions attachees a leur +genie, et nous aurions desire connaitre de nos propres yeux ces hommes +puissans et immortels. + +Eh bien! messieurs, nous avons rencontre, vu, touche nous-memes en realite +toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que +celui de Rome, nous avons vu la tete des orateurs portee a la tribune aux +harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus +tristement aveugles que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence +de Guillaume; et nous avons vu Cesar, Cesar lui-meme! Parmi vous qui +m'ecoutez, il y a des temoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de +rencontrer son regard etincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses +ordres de sa propre bouche, et de courir les executer a travers la fumee +des champs de bataille. S'il faut des emotions au poete, des scenes +vivantes a l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que +vous manque-t-il, poetes, historiens, philosophes de notre age, pour +produire des oeuvres dignes d'une posterite reculee! + +Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont +necessaires pour feconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont +bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grece les arts fleurirent +apres les troubles d'Athenes, et sous l'influence paisible de Pericles; +qu'a Rome, ils se developperent apres les dernieres convulsions de la +republique mourante, et sous le beau regne d'Auguste; qu'en Italie ils +brillerent sous les derniers Medicis, quand les republiques italiennes +expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, apres la Fronde. S'il en devait +toujours etre ainsi, nous devrions esperer, Messieurs, de beaux fruits de +notre siecle. + +Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes +contemporains qui ont consacre leur vie aux arts, qui animent la toile ou +le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scene; c'est a eux +a dire s'ils se sentent inspires par ces spectacles si riches! Je +craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui +retracent les annales des peuples, qui etudient les lois du monde +politique. Pour ceux-la, je crois le sentir, une belle epoque s'avance. +Deja trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement +ouvert le siecle. Des esprits jeunes et ardens se sont elances sur leurs +traces. Les uns etudient l'histoire immemoriale de notre planete, et se +preparent a eclairer l'histoire de l'espece humaine par celle du globe +qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanite, cherchent +a soumettre les elemens a l'homme pour ameliorer sa condition. Deja nous +avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, reunir les mondes; +nous allons la voir bientot parcourir les continens eux-memes, franchir +tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme +de l'homme, ajouter des quantites infinies a la puissance de la societe +humaine! + +A cote de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prepare +d'aussi beaux encore sur la nature morale. On etudie a la fois tous les +temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contrees. +Champollion expire, lisant deja les annales jusqu'alors impenetrables de +l'antique Egypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous reveler +les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent a les +suivre. J'ai devant moi le savant venerable qui enseigne aux generations +presentes les langues de l'Orient. D'autres erudits sondent les profondeurs +de notre propre histoire, et tandis que ces materiaux se preparent, des +esprits createurs se disposent a s'en emparer pour refaire les annales des +peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent apres Vico, apres Herder, a +tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-etre notre siecle +verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses +contemporains, nous donnera enfin cette histoire generale, ou seront +revelees les eternelles lois de la societe humaine. Pour moi, je n'en doute +pas, notre siecle est appele a produire des oeuvres dignes des siecles qui +l'ont precede. + +Les esprits de notre temps sont profondement erudits, et ils ont de plus +une immense experience des hommes et des choses. Comment ces deux +puissances, l'erudition et l'experience, ne feconderaient-elles pas leur +genie? Quand on a ete eleve, abaisse par les revolutions, quand on a vu +tomber ou s'elever des rois, l'histoire prend une tout autre signification. +Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie +agitee qui nous a ete faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouve une seule +fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me hatai de +saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands +historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages +avaient, a mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils +marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre +sous mes yeux, je croyais les reconnaitre, je leur aurais donne des noms +contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair +et profond; c'est que je venais d'assister a une revolution, et de +traverser les orages des assemblees deliberantes. + +Notre siecle, Messieurs, aura pour guides l'erudition et l'experience. +Entre ces deux muses austeres, mais puissantes, il s'avancera glorieusement +vers des verites nouvelles et fecondes. J'ai, du moins, un ardent besoin +de l'esperer: je serais malheureux si je croyais a la sterilite de mon +temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon +siecle. Je me fais de mon siecle une patrie dans le temps, comme mon pays +en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rever pour l'un et pour l'autre +un vaste avenir. + +Au milieu de vous, fideles et constans amis de la science, permettez-moi de +m'ecrier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre +temps! heureux ceux qui pourront etre rendus a ces travaux, et qui +contribueront a cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre +age est destine a produire! La plus belle des gloires leur est reservee, et +surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En +prononcant ces dernieres paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez +tous qu'il y a deux ans, un fleau cruel ravageait la France, et, atteignant +a la fois tous les ages et tous les rangs, mit tour a tour en deuil +l'armee, la science, la politique. Deux cercueils s'en allerent en terre +presque en meme temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Perier et celui de +M. Cuvier. La France fut emue en voyant disparaitre le ministre devoue qui +avait epuise sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son +emotion en voyant disparaitre le savant illustre qui avait jete sur elle +tant de lumieres! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches: +les partis eux-memes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant +ou de l'homme politique, personne n'est appele a faire son choix, car c'est +la destinee qui, sans nous, malgre nous, des notre enfance, nous achemine +vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincerement, au milieu de vous, +heureuse la vie qui s'acheve dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre, +en finissant, des palmes immortelles de la science! + + + + + * * * * * + + + + + +HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE. + + + + +Je me propose d'ecrire l'histoire d'une revolution memorable, qui a +profondement agite les hommes, et qui les divise encore aujourd'hui. Je +ne me dissimule pas les difficultes de l'entreprise, car des passions que +l'on croyait etouffees sous l'influence du despotisme militaire, viennent +de se reveiller. Tout-a-coup des hommes accables d'ans et de travaux ont +senti renaitre en eux des ressentimens qui paraissaient apaises, et nous +les ont communiques, a nous, leurs fils et leurs heritiers. Mais si nous +avons a soutenir la meme cause, nous n'avons pas a defendre leur conduite, +et nous pouvons separer la liberte de ceux qui l'ont bien ou mal servie, +tandis que nous avons l'avantage d'avoir entendu et observe ces vieillards, +qui, tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agites de leurs +impressions, nous revelent l'esprit et le caractere des partis, et nous +apprennent a les comprendre. Peut-etre le moment ou les acteurs vont +expirer est-il le plus propre a ecrire l'histoire: on peut recueillir +leur temoignage sans partager toutes leurs passions. + +Quoi qu'il en soit, j'ai tache d'apaiser en moi tout sentiment de haine, je +me suis tour a tour figure que, ne sous le chaume, anime d'une juste +ambition, je voulais acquerir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait +injustement refuse; ou bien qu'eleve dans les palais, heritier d'antiques +privileges, il m'etait douloureux de renoncer a une possession que je +prenais pour une propriete legitime. Des lors je n'ai pu m'irriter; j'ai +plaint les combattans, et je me suis dedommage en adorant les ames +genereuses. + + + + + +ASSEMBLEE CONSTITUANTE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +ETAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE. + +--AVENEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE. +ASSEMBLEE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT, +SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLEANS EXILE.--ARRESTATION DU CONSEILLER +D'ESPREMENIL.--NECKER EST RAPPELE ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE +ASSEMBLEE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX ETATS-GENERAUX. +--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA REVOLUTION.--PREMIERES ELECTIONS DES +DEPUTES AUX ETATS-GENERAUX.--INCENDIE DE LA MAISON REVEILLON.--LE DUC +D'ORLEANS; SON CARACTERE. + + +On connait les revolutions de la monarchie francaise; on sait qu'au milieu +des Gaules a moitie sauvages, les Grecs, puis les Romains, apporterent +leurs armes et leur civilisation; qu'apres eux, les barbares y etablirent +leur hierarchie militaire; que cette hierarchie, transmise des personnes +aux terres, y fut comme immobilisee, et forma ainsi le systeme feodal. +L'autorite s'y partagea entre le chef feodal appele roi, et les chefs +secondaires appeles vassaux, qui a leur tour etaient rois de leurs propres +sujets. Dans notre temps, ou le besoin de s'accuser a fait rechercher les +torts reciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorite fut d'abord +disputee par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus +rapproches d'elle; que cette autorite fut ensuite partagee entre eux, ce +qui forma l'anarchie feodale; et qu'enfin elle retourna au trone, ou elle +se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La +population francaise s'etait progressivement affranchie par le travail, +premiere source de la richesse et de la liberte. Agricole d'abord, puis +commercante et manufacturiere, elle acquit une telle importance qu'elle +forma la nation tout entiere. Introduite en suppliante dans les +etats-generaux, elle n'y parut qu'a genoux, pour y etre taillee a merci et +misericorde; bientot meme Louis XIV annonca qu'il ne voulait plus de ces +assemblees si soumises, et il le declara aux parlemens, en bottes et le +fouet a la main. On vit des lors a la tete de l'etat un roi muni d'un +pouvoir mal defini en theorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui +avaient abandonne leur dignite feodale pour la faveur du monarque, et qui +se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des +peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette +aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des +impots. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du +pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volontes royales. +L'autorite est toujours disputee: quand ce n'est pas dans les assemblees +legitimes de la nation, c'est dans le palais meme du prince. On sait qu'en +refusant de les enregistrer, les parlemens arretaient l'effet des volontes +royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand +le roi etait faible, et par une soumission entiere, quand le roi etait +fort. Louis XIV n'eut pas meme a transiger, car sous son regne aucun +parlement n'osa faire des remontrances: il entraina la nation a sa suite, +et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-meme dans la guerre, +dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes, +et tendirent vers un meme but. Mais Louis XIV etait a peine expire, que le +regent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullite. +La volonte du monarque, si respectee de son vivant, fut violee apres sa +mort, et son testament casse. L'autorite fut alors remise en litige, et une +longue lutte commenca entre les parlemens, le clerge et la cour, en +presence d'une nation epuisee par de longues guerres, et fatiguee de +fournir aux prodigalites de ses maitres, livres tour a tour au gout des +voluptes ou des armes. Jusque-la elle n'avait eu du genie que pour le +service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre +usage, et s'en servit a examiner ses interets. L'esprit humain passe +incessamment d'un objet a l'autre. Du theatre, de la chaire religieuse et +funebre, le genie francais se porta vers les sciences morales et +politiques; et alors tout fut change. Qu'on se figure, pendant un siecle +entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une +autorite usee; les parlemens poursuivant le clerge, le clerge poursuivant +les parlemens; ceux-ci contestant l'autorite de la cour; la cour, +insouciante et tranquille au sein de cette lutte, devorant la substance des +peuples au milieu des plus grands desordres; la nation, enrichie et +eveillee, assistant a ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les +autres, privee de toute action politique, dogmatisant avec audace et +ignorance, parce qu'elle etait reduite a des theories; aspirant surtout a +recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour +reprendre une place que la faiblesse de ses maitres lui avait fait perdre: +tel fut le dix-huitieme siecle. + +Le scandale avait ete pousse a son comble lorsque Louis XVI, prince +equitable, modere dans ses gouts, negligemment eleve, mais porte au bien +par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trone[1]. Il appela aupres +de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et +partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse +autrichienne, vive, aimable, et exercant sur lui le plus grand ascendant. +Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cedant tantot a son +ministre, tantot a son epouse, commenca de bonne heure la longue carriere +de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'etat de son royaume, il en +croyait les philosophes sur ce point; mais, eleve dans les sentimens les +plus chretiens, il avait pour eux le plus grand eloignement. La voix +publique, qui s'exprimait hautement, lui designa Turgot, de la societe des +economistes, homme simple, vertueux, doue d'un caractere ferme, d'un genie +lent, mais opiniatre et profond. Convaincu de sa probite, charme de ses +projets de reformes, Louis XVI a repete souvent: "Il n'y a que moi et +Turgot qui soyons les amis du peuple." Les reformes de Turgot echouerent +par la resistance des premiers ordres de l'etat, interesses a conserver +tous les genres d'abus que le ministre austere voulait detruire. Louis XVI +le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il +eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincerement, et +de manquer de la force necessaire pour l'executer. + +Le roi, place entre la cour, les parlemens et le public, expose aux +intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour a tour de +ministres: cedant encore une fois a la voix publique et a la necessite +des reformes, il appela aux finances Necker[2], Genevois enrichi par des +travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'etait de +Sully; financier econome et integre, mais esprit vain, ayant la pretention +d'etre moderateur en toutes choses, philosophie, religion, liberte, et, +trompe par les eloges de ses amis et du public, se flattant de conduire et +d'arreter les esprits au point ou s'arretait le sien. + +Necker retablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire +aux frais considerables de la guerre d'Amerique. Genie moins vaste, mais +plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des +capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit +renaitre la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers +pour terminer les embarras du tresor, et il essaya le moyen des reformes. +Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient +ete pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se reunirent +contre lui, et l'obligerent a se retirer. + +La conviction des abus etait universelle; on en convenait partout; le roi +le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de +ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du tresor, mais sans qu'il +leur en coutat un seul sacrifice. Ils dissertaient a la cour, et y +debitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient a la chasse sur +les vexations exercees a l'egard du laboureur; on les avait meme vus +applaudir a l'affranchissement des Americains, et recevoir avec honneur les +jeunes Francais qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient +aussi l'interet du peuple, alleguaient avec hauteur les souffrances du +pauvre, et cependant s'opposaient a l'egale repartition de l'impot, ainsi +qu'a l'abolition des restes de la barbarie feodale. Tous parlaient du bien +public, peu le voulaient; et le peuple, ne demelant pas bien encore ses +vrais amis, applaudissait tous ceux qui resistaient au pouvoir, son ennemi +le plus apparent. + +En ecartant Turgot et Necker, on n'avait pas change l'etat des choses; la +detresse du tresor etait la meme: on aurait consenti long-temps encore a se +passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait +fournir aux prodigalites de la cour. La difficulte ecartee un moment par la +destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'etablissement force +d'un impot, reparaissait bientot plus grande, comme tout mal neglige. On +hesitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redoute, +mais necessaire. Une intrigue amena au ministere M. de Calonne, peu +favorise de l'opinion parce qu'il avait contribue a la persecution de La +Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fecond en ressources, comptait +sur son genie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait a l'avenir +avec la plus singuliere insouciance. Son opinion etait qu'il ne fallait +point s'alarmer d'avance, et ne decouvrir le mal que la veille du jour ou +on voulait le reparer. Il seduisit la cour par ses manieres, la toucha par +son empressement a tout accorder, procura au roi et a tous quelques instans +plus faciles, et fit succeder aux plus sinistres presages un moment de +bonheur et d'aveugle confiance. + +Cet avenir sur lequel on avait compte approchait; il fallait enfin prendre +des mesures decisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impots, +et cependant les caisses etaient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y +pourvoir, c'etait de reduire la depense par la suppression des graces, et, +ce moyen ne suffisant pas, d'etendre l'impot sur un plus grand nombre de +contribuables, c'est-a-dire sur la noblesse et le clerge. Ces projets, +successivement tentes par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne +parurent a celui-ci susceptibles de reussir qu'autant qu'on obtiendrait le +consentement des privilegies eux-memes. Calonne imagina donc de les reunir +dans une assemblee, appelee des notables, pour leur soumettre ses plans et +arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4]. +L'assemblee etait composee de grands, pris dans la noblesse, le clerge et +la magistrature; d'une foule de maitres des requetes et de quelques +magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le +secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin +d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter. + +Le ministre trop confiant s'etait mepris. L'opinion publique ne lui +pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charmee surtout +qu'on obligeat un ministre a rendre des comptes, elle appuya la resistance +des notables. Les discussions les plus vives s'engagerent. Calonne eut le +tort de rejeter sur ses predecesseurs, et en partie sur Necker, l'etat du +tresor. Necker repondit, fut exile, et l'opposition n'en devint que plus +vive. Calonne suffit a tout avec presence d'esprit et avec calme. Il fit +destituer M. de Miromenil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les +parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui +l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant a le +soutenir. Il fut ebranle par les representations des notables, qui +promettaient d'obtemperer aux plans de Calonne, mais a condition qu'on en +laisserait l'execution a un ministre plus moral et plus digne de confiance. +La reine, par les suggestions de l'abbe de Vermont, proposa et fit accepter +au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archeveque de Toulouse, et l'un +des notables qui avaient le plus contribue a la perte de Calonne, dans +l'espoir de lui succeder[5]. + +L'archeveque de Toulouse, avec un esprit obstine et un caractere faible, +revait le ministere depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens +cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le credit des +femmes, auxquelles il cherchait et reussissait a plaire. Il faisait vanter +partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant +au ministere la faveur qui aurait entoure Necker, il eut aux yeux du public +le merite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre, +mais il le devint bientot. Seconde par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux, +ennemi opiniatre des parlemens, il commenca sa carriere avec assez +d'avantage. Les notables, engages par leurs promesses, consentirent avec +empressement a tout ce qu'ils avaient d'abord refuse: impot territorial, +impot du timbre, suppression des corvees, assemblees provinciales, tout fut +accorde avec affectation. Ce n'etait point a ces mesures, mais a leur +auteur, qu'on affectait d'avoir resiste; l'opinion publique triomphait. +Calonne etait poursuivi de maledictions, et les notables, entoures du +suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus +grands sacrifices. Si M. de Brienne eut su profiter des avantages de sa +position, s'il eut poursuivi avec activite l'execution des mesures +consenties par les notables, s'il les eut toutes a la fois et sans delai +presentees au parlement, a l'instant ou l'adhesion des premiers ordres +semblait obligee, c'en etait fait peut-etre: le parlement, presse de toutes +parts, aurait consenti a tout, et cette transaction, quoique partielle et +forcee, eut probablement retarde pour long-temps la lutte qui s'engagea +bientot. + +Rien de pareil n'eut lieu. Par des delais imprudens, on permit les retours; +on ne presenta les edits que l'un apres l'autre; le parlement eut le temps +de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espece de surprise faite +aux notables. Il enregistra, apres de longues discussions, l'edit portant +la seconde abolition des corvees, et un autre permettant la libre +exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention +territoriale; mais il craignait, par un refus, d'eclairer le public, et de +lui laisser voir que son opposition etait tout interessee. Il hesitait, +lorsqu'on lui epargna cet embarras en presentant ensemble l'edit sur le +timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commencant la +deliberation par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier +sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impot du timbre qui +affectait la majorite des contribuables, il sembla defendre les interets +publics. Dans une seance ou les pairs assisterent, il denonca les abus, les +scandales et les prodigalites de la cour, et demanda des etats de depenses. +Un conseiller, jouant sur le mot, s'ecria: "Ce ne sont pas des etats, mais +des etats-generaux qu'il nous faut!" Cette demande inattendue frappa tout +le monde d'etonnement. Jusqu'alors on avait resiste parce qu'on souffrait; +on avait seconde tous les genres d'opposition, favorables ou non a la cause +populaire, pourvu qu'ils fussent diriges contre la cour, a laquelle on +rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait +desirer: on avait toujours ete si loin d'influer sur le gouvernement, on +avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait +sans concevoir l'idee d'agir ni de faire une revolution. Un seul mot +prononce offrit un but inattendu; chacun le repeta, et les etats-generaux +furent demandes a grands cris. + +D'Espremenil, jeune conseiller, orateur emporte, agitateur sans but, +demagogue dans les parlemens, aristocrate dans les etats-generaux, et qui +fut declare en etat de demence par un decret de l'assemblee constituante, +d'Espremenil se montra dans cette occasion l'un des plus violens +declamateurs parlementaires. Mais l'opposition etait conduite secretement +par Duport, jeune homme doue d'un esprit vaste, d'un caractere ferme et +perseverant, qui seul peut-etre, au milieu de ces troubles, se proposait un +avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation, a un but +tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire. + +Le parlement etait divise en vieux et jeunes conseillers. Les premiers +voulaient faire contre-poids a l'autorite royale pour donner de +l'importance a leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sinceres, +voulaient introduire la liberte dans l'etat, sans bouleverser neanmoins le +systeme politique sous lequel ils etaient nes. Le parlement fit un aveu +grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impots; +qu'aux etats-generaux seuls appartenait le droit de les etablir; et il +demanda au roi la communication des etats de recettes et de depenses. + +Cet aveu d'incompetence et meme d'usurpation, puisque le parlement s'etait +jusqu'alors arroge le droit de consentir les impots, cet aveu dut etonner. +Le prelat-ministre, irrite de cette opposition, manda aussitot le parlement +a Versailles, et fit enregistrer les deux edits dans un lit de justice[6]. +Le parlement, de retour a Paris, fit des protestations, et ordonna des +poursuites contre les prodigalites de Calonne. Sur-le-champ une decision du +conseil cassa ses arretes et l'exila a Troyes[7]. +Telle etait la situation des choses le 15 aout 1787. Les deux freres du +roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoyes, l'un a la cour des +comptes, et l'autre a la cour des aides, pour y faire enregistrer les +edits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait +manifestees dans l'assemblee des notables, fut accueilli par les +acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au +milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir +soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaques, +et on fut oblige de recourir a la force armee. + +Les parlemens avaient autour d'eux une clientele nombreuse, composee de +legistes, d'employes du palais, de clercs, d'etudians, population active, +remuante et toujours prete a s'agiter pour leur cause. A ces allies +naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la +banqueroute; les classes eclairees, qui etaient devouees a tous les +opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours a la suite des +agitateurs. Les troubles furent tres graves, et l'autorite eut beaucoup de +peine a les reprimer. + +Le parlement, seant a Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les +causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice etait +suspendue, comme il etait arrive tant de fois dans le courant du siecle. +Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne etait +sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et +tranquillisait la cour inquiete sur ce seul objet; mais il n'en avait plus, +et, incapable de terminer les difficultes par une resolution energique, il +negociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions etaient un +emprunt de 440 millions, reparti sur quatre annees, a l'expiration +desquelles les etats-generaux seraient convoques. A ce prix, Brienne +renoncait aux deux impots, sujet de tant de discordes. Assure de quelques +membres, il crut l'etre de la compagnie entiere, et le parlement fut +rappele le 10 septembre. + +Une seance royale eut lieu le 20 du meme mois. Le roi vint en personne +presenter l'edit portant la creation de l'emprunt successif, et la +convocation des etats-generaux dans cinq ans. On ne s'etait point explique +sur la nature de cette seance, et on ne savait si c'etait un lit de +justice. Les visages etaient mornes, un profond silence regnait, lorsque le +duc d'Orleans se leva, les traits agites, et avec tous les signes d'une +vive emotion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette seance +etait un lit de justice ou une deliberation libre. "C'est une seance +royale," repondit le roi. Les conseillers Freteau, Sabatier, d'Espremenil, +prirent la parole apres le duc d'Orleans, et declamerent avec leur violence +ordinaire. L'enregistrement fut aussitot force, les conseillers Freteau et +Sabatier furent exiles aux iles d'Hyeres, et le duc d'Orleans a +Villers-Cotterets. Les etats-generaux furent renvoyes a cinq ans. + +Tels furent les principaux evenemens de l'annee 1787. L'annee 1788 commenca +par de nouvelles hostilites. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrete +contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exilees. Le +roi cassa cet arrete; le parlement le confirma de nouveau. + +Pendant ce temps, le duc d'Orleans, consigne a Villers-Cotterets, ne +pouvait se resigner a son exil. Ce prince, brouille avec la cour, s'etait +reconcilie avec l'opinion, qui d'abord ne lui etait pas favorable. Depourvu +a la fois de la dignite d'un prince et de la fermete d'un tribun, il ne sut +pas supporter une peine aussi legere; et, pour obtenir son rappel, il +descendit jusqu'aux sollicitations, meme envers la reine, son ennemie +personnelle. Brienne etait irrite par les obstacles, sans avoir l'energie +de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse, a laquelle il sacrifiait +la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'etat, +il n'etait plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent +arrete dans ses travaux par une mauvaise sante. Il ne savait ni reprimer +les revoltes, ni faire executer les reductions decretees par le roi; et, +malgre l'epuisement tres-prochain du tresor, il affectait une inconcevable +securite. Cependant, au milieu de tant de difficultes, il ne negligeait pas +de se pourvoir de nouveaux benefices, et d'attirer sur sa famille de +nouvelles dignites. + +Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que +l'archeveque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la +puissance politique des parlemens, car c'etait la le principal but du +pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut prepare en +silence: des lettres closes furent envoyees aux commandans des provinces; +l'imprimerie ou se preparaient les edits fut entouree de gardes. On voulait +que le projet ne fut connu qu'au moment meme de sa communication aux +parlemens. L'epoque approchait, et le bruit s'etait repandu qu'un grand +acte politique s'appretait. Le conseiller d'Espremenil parvint a seduire a +force d'argent un ouvrier imprimeur, et a se procurer un exemplaire des +edits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collegues, et leur +denonca hardiment le projet ministeriel[8]. D'apres ce projet, six grands +bailliages, etablis dans le ressort du parlement de Paris, devaient +restreindre sa juridiction trop etendue. La faculte de juger en dernier +ressort, et d'enregistrer les lois et les edits, etait transportee a une +cour pleniere, composee de pairs, de prelats, de magistrats, de chefs +militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait meme +voix deliberative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement, +et aneantissait tout a fait sa puissance politique. La compagnie, frappee +de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait deliberer sur un +projet qui ne lui avait pas ete soumis; et il lui importait cependant de ne +pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout a +la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrete +tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin +de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure +generale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposes du +gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir. + +En consequence, il fut declare, le 5 mai, par le parlement de Paris: + +"Que la France etait une monarchie gouvernee par le roi, suivant les lois; +et que de ces lois, plusieurs, qui etaient fondamentales, embrassaient +et consacraient: + +1 deg. le droit de la maison regnante au trone, de male en male, par ordre de +primogeniture; +2 deg. le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des +etats-generaux, regulierement convoques et composes; +3 deg. les coutumes et les capitulations des provinces; +4 deg. l'inamovibilite des magistrats; +5 deg. le droit des cours de verifier dans chaque province les volontes du +roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles etaient +conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois +fondamentales de l'etat; +6 deg. le droit de chaque citoyen de n'etre jamais traduit en aucune maniere +par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui etaient ceux que la +loi designait; et +7 deg. le droit, sans lequel tous les autres etaient inutiles, de n'etre +arrete, par quelque ordre que ce fut, que pour etre remis sans delai entre +les mains des juges competens. Protestait ladite cour contre toute atteinte +qui serait portee aux principes ci-dessus exprimes." + +A cette resolution energique le ministre repondit par le moyen d'usage, +toujours mal et inutilement employe: il sevit contre quelques membres +du parlement. D'Espremenil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils +etaient menaces, se refugierent au sein du parlement assemble. Un officier, +Vincent d'Agoult, s'y rendit a la tete d'une compagnie, et, ne connaissant +pas les magistrats designes, les appela par leur nom. Le plus grand silence +regna d'abord dans l'assemblee; puis les conseillers s'ecrierent qu'ils +etaient tous d'Espremenil. Enfin le vrai d'Espremenil se nomma, et suivit +l'officier charge de l'arreter. Le tumulte fut alors a son comble; le +peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois +jours apres, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les edits; +et les princes et les pairs assembles presenterent l'image de cette cour +pleniere qui devait succeder aux parlemens. + +Le Chatelet rendit aussitot un arrete contre les edits. Le parlement de +Rennes declara infames ceux qui entreraient dans la cour pleniere. A +Grenoble, les habitans defendirent leurs magistrats contre deux regimens; +les troupes elles-memes, excitees a la desobeissance par la noblesse +militaire, refuserent bientot d'agir. Lorsque le commandant du Dauphine +assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats, +ils garderent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le +premier, repondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens, a commencer +par le colonel. A cette resistance le ministre opposa des arrets du grand +conseil qui cassaient les decisions des cours souveraines, et il frappa +d'exil huit d'entre elles. + +La cour, inquietee par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en +invoquant l'interet du peuple et en provoquant son intervention, eut +recours, de son cote, au meme moyen; elle resolut d'appeler le tiers-etat a +son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour aneantir la +feodalite. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des +etats-generaux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur reunion; +elle invita les ecrivains et les corps savans a donner leur avis; et, +tandis que le clerge assemble declarait de son cote qu'il fallait +rapprocher l'epoque de la convocation, la cour, acceptant le defi, +suspendit en meme temps la reunion de la cour pleniere, et fixa l'ouverture +des etats-generaux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de +l'archeveque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement +executes, avait provoque une resistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou +vaincre. En se retirant, il laissa le tresor dans la detresse, le paiement +des rentes de l'Hotel-de-Ville suspendu, toutes les autorites +en lutte, toutes les provinces en armes. Quant a lui, pourvu de huit cent +mille francs de benefices, de l'archeveche de Sens, et du chapeau de +cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne. +Pour dernier conseil, il engagea le roi a rappeler Necker au ministere des +finances, afin de s'aider de sa popularite contre des resistances devenues +invincibles. + +C'est pendant les deux annees 1787 et 1788 que les Francais voulurent +passer des vaines theories a la pratique. La lutte des premieres autorites +leur en avait donne le desir et l'occasion. Pendant toute la duree du +siecle, le parlement avait attaque le clerge et devoile ses penchans +ultramontains; apres le clerge, il avait attaque la cour, signale ses abus +de pouvoir et denonce ses desordres. Menace de represailles, et inquiete a +son tour dans son existence, il venait enfin de restituer a la nation des +prerogatives que la cour voulait lui enlever a lui-meme pour les +transporter a un tribunal extraordinaire. Apres avoir ainsi averti la +nation de ses droits, il avait exerce ses forces en excitant et protegeant +l'insurrection. De leur cote, le haut clerge en faisant des mandemens, la +noblesse en fomentant la desobeissance des troupes, avaient reuni leurs +efforts a ceux de la magistrature, et appele le peuple aux armes pour la +defense de leurs privileges. + +La cour, pressee par ces divers ennemis, avait resiste faiblement. Sentant +le besoin d'agir, et en differant toujours le moment, elle avait detruit +parfois quelques abus, plutot au profit du tresor que du peuple, et ensuite +etait retombee dans l'inaction. Enfin, attaquee en dernier lieu de toutes +parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice, +elle venait de l'y introduire elle-meme en convoquant les etats-generaux. +Opposee, pendant toute la duree du siecle, a l'esprit philosophique, elle +lui faisait un appel cette fois, et livrait a son examen les constitutions +du royaume. Ainsi les premieres autorites de l'etat donnerent le singulier +spectacle de detenteurs injustes, se disputant un objet en presence du +proprietaire legitime, et finissant meme par l'invoquer pour juge. + +Les choses en etaient a ce point lorsque Necker rentra au ministere[10]. La +confiance l'y suivit, le credit fut retabli sur-le-champ, les difficultes +les plus pressantes furent ecartees. Il pourvut, a force d'expediens, aux +depenses indispensables, en attendant les etats-generaux, qui etaient le +remede invoque par tout le monde. + +On commencait a agiter de grandes questions relatives a leur organisation. +On se demandait quel y serait le role du tiers-etat: s'il y paraitrait en +egal ou en suppliant; s'il obtiendrait une representation egale en nombre a +celle des deux premiers ordres; si on delibererait par tete ou par ordre, +et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la +noblesse et du clerge. + +La premiere question agitee fut celle du nombre des deputes. Jamais +controverse philosophique du dix-huitieme siecle n'avait excite; une +pareille agitation. Les esprits s'echaufferent par l'importance tout +actuelle de la question. Un ecrivain concis, energique, amer, prit dans +cette discussion la place que les grands genies du siecle avaient occupee +dans les discussions philosophiques. L'abbe; Sieyes, dans un livre qui +donna une forte impulsion a l'esprit public, se demanda: Qu'est le +tiers-etat? Et il repondit: Rien.--Que doit-il etre?--Tout. + +Les etats du Dauphine; se reunirent malgre; la cour. Les deux premiers +ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contree que partout +ailleurs, deciderent que la representation du tiers serait egale a celle de +la noblesse et du clerge. Le parlement de Paris, entrevoyant deja la +consequence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-etat +n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en maitre, et en enregistrant +l'edit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des +formes de 1614, qui annulaient tout a fait le role du troisieme ordre. Deja +depopularise; par les difficultes qu'il avait opposees a l'edit qui +rendait l'etat civil aux protestans, il fut en ce jour completement +devoile, et la cour entierement vengee. Le premier, il fit l'epreuve de +l'instabilite des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put +paraitre ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un apres l'autre, +cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arretait +avant qu'elle eut recouvre aucun de ses droits. + +La cour, n'osant decider elle-meme ces questions importantes, ou plutot +voulant depopulariser a son profit les deux premiers ordres, leur demanda +leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il etait +probable, cet avis etait contraire au tiers-etat. Elle convoqua donc une +nouvelle assemblee de notables[11], dans laquelle toutes les questions +relatives a la tenue des etats-generaux furent mises en discussion. La +dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de +l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant meme aux +traditions, la cause du tiers-etat avait encore l'avantage; car aux formes +de 1614, invoquees par les premiers ordres, on opposait des formes plus +anciennes. Ainsi, dans certaines reunions, et sur certains points, on avait +vote par tete; quelquefois on avait delibere par province et non par ordre; +souvent les deputes du tiers avaient egale en nombre les deputes de la +noblesse et du clerge. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les +pouvoirs de l'etat n'avaient-ils pas ete dans une revolution continuelle? +L'autorite royale, souveraine d'abord, puis vaincue et depouillee, se +relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les +pouvoirs a elle, presentait une lutte perpetuelle, et une possession +toujours changeante. On disait au clerge, qu'en se reportant aux anciens +temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs +seuls pourraient etre elus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient +exclus de la deputation; aux parlemens eux-memes, qu'ils n'etaient que des +officiers infideles de la royaute; a tous enfin, que la constitution +francaise n'etait qu'une longue revolution, pendant laquelle chaque +puissance avait successivement domine; que tout avait ete innovation, et +que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait decider. + +Le tiers-etat comprenait la presque totalite de la nation, toutes les +classes utiles, industrieuses et eclairees; s'il ne possedait qu'une partie +des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison, +ce n'etait pas trop que de lui donner un nombre de deputes egal a celui des +deux autres ordres. + +L'assemblee des notables se declara contre ce qu'on appelait le doublement +du tiers. Un seul bureau, celui que presidait Monsieur, frere du roi, vota +pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en consideration +l'avis de la minorite, l'opinion prononcee de plusieurs princes du sang, le +voeu des trois ordres du Dauphine, la demande des assemblees provinciales, +l'exemple de plusieurs pays d'etats, _l'avis de divers publicistes_, et le +voeu exprime par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre +total des deputes serait de mille au moins; qu'il serait forme en raison +composee de la population et des contributions de chaque bailliage, et que +le nombre particulier des deputes du tiers-etat serait egal a celui des +deux premiers ordres reunis. (_Arret du conseil du 27 decembre 1788_.) + +Cette declaration excita un enthousiasme universel. Attribuee a Necker, +elle accrut a son egard la faveur de la nation et la haine des grands. +Cependant cette declaration ne decidait rien quant au vote par tete ou par +ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il etait inutile +d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au +tiers-etat le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le +moment. Elle donnait ainsi une idee de la faiblesse de la cour et de celle +de Necker lui-meme. Cette cour offrait un assemblage de volontes qui +rendait tout resultat decisif impossible. Le roi etait modere, equitable, +studieux, et se defiait trop de ses propres lumieres; aimant le peuple, +accueillant volontiers ses plaintes, il etait cependant atteint quelquefois +de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la +liberte et la tolerance, l'anarchie et l'impiete. L'esprit philosophique, +dans son premier essor, avait du commettre des ecarts, et un roi timide et +religieux avait du s'en epouvanter. Saisi a chaque instant de faiblesses, +de terreurs, d'incertitudes, l'infortune Louis XVI, resolu pour lui a tous +les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa +facilite pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes +les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes +parce qu'il les laissait commettre. La reine, livree aux plaisirs, exercant +autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son epoux fut +tranquille, que le tresor fut rempli, que la cour et ses sujets +l'adorassent. Tantot elle etait d'accord avec le roi pour operer des +reformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantot, au contraire, quand +elle croyait l'autorite menacee, ses amis de cour depouilles, elle arretait +le roi, ecartait les ministres populaires, et detruisait tout moyen et +toute esperance de bien. Elle cedait surtout aux influences d'une partie de +la noblesse qui vivait autour du trone et s'y nourrissait de graces et +d'abus. Cette noblesse de cour desirait sans doute, comme la reine +elle-meme, que le roi eut de quoi faire des prodigalites; et, par ce motif, +elle etait ennemie des parlemens quand ils refusaient les impots, mais elle +devenait leur alliee quand ils defendaient ses privileges en refusant, sous +de specieux pretextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces +influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficultes, +juger les abus, les detruire d'autorite, cedait alternativement a la cour +ou a l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre. + +Si, pendant la duree du dix-huitieme siecle, lorsque les philosophes, +reunis dans une allee des Tuileries, faisaient des voeux pour Frederic et +les Americains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient +point a gouverner l'etat, mais seulement a eclairer les princes, et +prevoyaient tout au plus des revolutions lointaines que des signes de +malaise et l'absurdite des institutions faisaient assez presumer; si, a +cette epoque, le roi eut spontanement etabli une certaine egalite dans +les charges, et donne quelques garanties, tout eut ete apaise pour +long-temps, et Louis XVI aurait ete adore a l'egal de Marc-Aurele. Mais +lorsque toutes les autorites se trouverent avilies par une longue lutte, et +tous les abus devoiles par une assemblee de notables; lorsque la nation, +appelee dans la querelle, eut concu l'espoir et la volonte d'etre quelque +chose, elle le voulut imperieusement. On lui avait promis les +etats-generaux, elle demanda que le terme de la convocation fut rapproche; +le terme rapproche, elle y reclama la preponderance: on la lui refusa; +mais, en doublant sa representation, on lui donna le moyen de la conquerir. +Ainsi donc on ne cedait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne +pouvait plus lui resister; mais alors ses forces etaient accrues et +senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une resistance +continuelle, irritant son ambition, devait bientot la rendre insatiable. +Mais alors meme, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi, +se conciliant la reine, domptant les privilegies, eut devance et rassasie +tout a coup les pretentions nationales, en donnant lui-meme une +constitution libre; s'il eut satisfait ce besoin d'agir qu'eprouvait la +nation, en l'appelant tout de suite, non a reformer l'etat, mais a discuter +ses interets annuels dans un etat tout constitue, peut-etre la lutte ne se +fut pas engagee. Mais il fallait devancer la difficulte au lieu d'y ceder, +et surtout immoler des pretentions nombreuses. Il fallait un homme d'une +conviction forte, d'une volonte egale a sa conviction; et cet homme sans +doute audacieux, puissant, passionne peut-etre, eut effraye la cour, qui +n'en aurait pas voulu. Pour menager a la fois l'opinion et les vieux +interets, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un +ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularite +immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du +pouvoir surpassaient toutes les esperances, et excitaient l'enthousiasme +d'un peuple que bientot la demagogie de ses chefs devait a peine +satisfaire. Les esprits etaient dans une fermentation universelle. Des +assemblees s'etaient formees dans toute la France, a l'exemple de +l'Angleterre et sous le meme nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait la +que des abus a detruire, des reformes a operer, et de la constitution a +etablir. On s'irritait par un examen severe de la situation du pays. En +effet, son etat politique et economique etait intolerable. Tout etait +privilege dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les +metiers eux-memes. Tout etait entrave pour l'industrie et le genie de +l'homme. Les dignites civiles, ecclesiastiques et militaires etaient +exclusivement reservees a quelques classes, et dans ces classes a quelques +individus. On ne pouvait embrasser une profession qu'a certains titres et a +certaines conditions pecuniaires. Les villes avaient leurs privileges pour +l'assiette, la perception, la quotite de l'impot, et pour le choix des +magistrats. Les graces meme, converties par les survivances en proprietes +de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des +preferences. Il ne lui restait de liberte que pour quelques dons +pecuniaires, et on l'avait vu oblige de disputer avec le duc de Coigny pour +l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout etait donc immobilise dans +quelques mains, et partout le petit nombre resistait au grand nombre +depouille. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le +clerge possedaient a peu pres les deux tiers des terres; l'autre tiers, +possede par le peuple, payait des impots au roi, une foule de droits +feodaux a la noblesse, la dime au clerge, et supportait de plus les +devastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impots sur les +consommations pesaient sur le grand nombre, et par consequent sur le +peuple. La perception etait vexatoire; les seigneurs etaient impunement en +retard; le peuple, au contraire, maltraite, enferme, etait condamne a +livrer son corps a defaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses +sueurs, il defendait de son sang les hautes classes de la societe, sans +pouvoir exister lui-meme. La bourgeoisie, industrieuse, eclairee, moins +malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son +industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages +auxquels elle avait droit. La justice, distribuee dans quelques provinces +par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats +acheteurs de leurs charges, etait lente, souvent partiale, toujours +ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La liberte +individuelle etait violee par les lettres de cachet, la liberte de la +presse par les censeurs royaux. Enfin l'etat, mal defendu au dehors, +trahi par les maitresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des +ministres de Louis XVI, avait ete recemment deshonore en Europe par le +sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne. + +Deja les masses populaires commencaient a s'agiter; des troubles s'etaient +manifestes plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout a la +retraite de l'archeveque de Toulouse. On avait brule l'effigie de celui-ci; +la force armee avait ete insultee, et meme attaquee; la magistrature avait +faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits +emus, pleins de l'idee confuse d'une revolution prochaine, etaient dans une +fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient +deja se diriger contre eux les armes qu'ils avaient donnees au peuple. En +Bretagne, la noblesse s'etait opposee au doublement du tiers, et avait +refuse de nommer des deputes. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment +servie contre la cour, s'etait alors tournee contre elle, et des combats +meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez vengee de +la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refuse ses secours, mais +encore avait enferme quelques-uns de ses membres venus a Paris pour +reclamer. + +Les elemens eux-memes semblaient s'etre dechaines. Une grele du 13 juillet +avait devaste les recoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris +plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se preparaient. Toute +l'activite du commerce suffisait a peine pour concentrer la quantite de +subsistances necessaire a cette grande capitale; et il etait a craindre +qu'il ne devint bientot tres difficile de la faire vivre, lorsque les +agitations politiques auraient ebranle la confiance et interrompu les +communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les desastres de Louis +XIV, et qui immortalisa la charite de Fenelon, on n'en avait pas vu de plus +rigoureux que celui de 88 a 89. La bienfaisance, qui alors eclata de la +maniere la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les miseres +du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une +quantite de vagabonds sans profession et sans ressources, qui etalaient de +Versailles a Paris leur misere et leur nudite. Au moindre bruit, on les +voyait paraitre avec empressement pour profiter des chances toujours +favorables a ceux qui ont tout a acquerir, jusqu'au pain du jour. + +Ainsi tout concourait a une revolution. Un siecle entier avait contribue a +devoiler les abus et a les pousser a l'exces; deux annees a exciter la +revolte, et a aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans +la querelle des privilegies. Enfin des desastres naturels, un concours +fortuit de diverses circonstances amenerent la catastrophe, dont l'epoque +pouvait bien etre differee, mais dont l'accomplissement etait tot ou tard +infaillible. + +C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les elections. Elles +furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et tres calmes +a Paris, ou il regna beaucoup d'accord et d'unanimite. On distribuait des +listes, on tachait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats, +des hommes de lettres, etonnes de se voir reunis pour la premiere fois, +s'elevaient peu a peu a la liberte. A Paris, ils renommerent eux-memes les +bureaux formes par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de +leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de +Chaillot: etranger aux intrigues, penetre de sa noble mission, il se rend +seul et a pied a l'assemblee. Il s'arrete en route sur la terrasse des +Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. "Vous serez nomme, +lui dit-il.--Je n'en sais rien, repond Bailly; cet honneur ne doit ni se +refuser ni se solliciter." Le modeste academicien reprend sa marche, il se +rend a l'assemblee, et il est nomme successivement electeur et depute. + +L'election du comte de Mirabeau fut orageuse: rejete par la noblesse, +accueilli par le tiers-etat, il agita la Provence, sa patrie, et vint +bientot se montrer a Versailles. + +La cour ne voulut point influencer les elections; elle n'etait point fachee +d'y voir un grand nombre de cures; elle comptait sur leur opposition aux +grands dignitaires ecclesiastiques, et en meme temps sur leur respect pour +le trone. D'ailleurs elle ne prevoyait pas tout, et dans les deputes du +tiers elle apercevait encore plutot des adversaires pour la noblesse que +pour elle-meme. Le duc d'Orleans fut accuse d'agir vivement pour faire +elire ses partisans, et pour etre lui-meme nomme. Deja signale parmi les +adversaires de la cour, allie des parlemens, invoque pour chef, de son gre +ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menees. Une scene +deplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un +auteur a tous les evenemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de +papiers peints, Reveillon, qui par son habilete entretenait de vastes +ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance a +trois cents ouvriers, fut accuse d'avoir voulu reduire les salaires a +moitie prix. La populace menaca de bruler sa maison. On parvint a la +disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie, +incendiee, detruite[14]. Malgre les menaces faites la veille par les +assaillans, malgre le rendez-vous, donne, l'autorite n'agit que fort tard, +et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fut +maitre de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut oblige d'egorger +un grand nombre de ces hommes feroces et intrepides, qui depuis se +montrerent dans toutes les occasions, et qui recurent le nom de _brigands_. + +Tous les partis qui etaient deja formes s'accuserent: on reprocha a la cour +son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait +voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses +troupes. L'argent trouve sur les devastateurs de la maison de Reveillon, +les mots echappes a quelques-uns d'entre eux, firent soupconner qu'ils +etaient suscites et conduits par une main cachee; et les ennemis du parti +populaire accuserent le duc d'Orleans d'avoir voulu essayer ces bandes +revolutionnaires. + +Ce prince etait ne avec des qualites heureuses; il avait herite de +richesses immenses; mais, livre aux mauvaises moeurs, il avait abuse de +tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le +caractere, tour a tour insouciant de l'opinion ou avide de popularite, il +etait hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouille +avec la reine, il s'etait fait ennemi de la cour. Les partis commencant a +se former, il avait laisse prendre son nom, et meme, dit-on, jusqu'a ses +richesses. Flatte d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire +accuser, pas assez pour reussir, et il devait, si ses partisans avaient +reellement des projets, les desesperer de son inconstante ambition. + + +NOTES: + +[1] 1774. +[2] 1777. +[3] 1783. +[5] Avril 1787. +[6] 6 aout. +[7] 15 aout. +[8] Mai. +[9] 24 aout. +[10] Aout. +[11] Elle s'ouvrit a Versailles le 6 novembre, et ferma sa session le 8 + decembre suivant. +[12] Voyez les memoires de Bouille. +[13] Voyez Bouille. +[14] 27 avril. + + + + +CHAPITRE II. + + +CONVOCATION ET OUVERTURE DES ETATS-GENERAUX.--DISCUSSION SUR LA +VERIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TETE. L'ORDRE DU +TIERS-ETAT SE DECLARE ASSEMBLEE NATIONALE.--LA SALLE DES ETATS EST FERMEE, +LES DEPUTES SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME. +--SEANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLEE CONTINUE SES DELIBERATIONS MALGRE +LES ORDRES DU ROI.--REUNION DEFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX +DE L'ASSEMBLEE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DELIVRE DES +GARDES FRANCAISES ENFERMES A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES +S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNEES DES 12, l3 ET 14 +JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLEE, ET DE LA A +PARIS.--RAPPEL DE NECKER. + + +Le moment de la convocation des etats-generaux arrivait enfin; dans ce +commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'etaient +groupes autour des princes du sang et de la reine. Ils tachaient de gagner +par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils +raillaient leur rusticite. Le clerge tachait de capter les plebeiens de son +ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru +occuper le premier role dans les etats-generaux, commencaient a craindre +que leur ambition ne fut trompee. Les deputes du tiers-etat, forts de la +superiorite de leurs talens, de l'energique expression de leurs cahiers, +soutenus par des rapprochemens continuels, stimules meme par les doutes que +beaucoup de gens manifestaient sur le succes de leurs efforts, avaient pris +la ferme resolution de ne pas ceder. + +Le roi seul, qui n'avait pas goute un moment de repos depuis le +commencement de son regne, entrevoyait les etats-generaux comme le terme de +ses embarras. Jaloux de son autorite, plutot pour ses enfans, auxquels il +croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-meme, il n'etait +pas fache d'en remettre une partie a la nation, et de se decharger sur elle +des difficultes du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprets de +cette grande reunion. Une salle avait ete preparee a la hate. On avait meme +determine les costumes, et impose au tiers-etat une etiquette humiliante. +Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignite que de leurs droits: +par une fierte bien juste, les cahiers defendaient aux deputes de +condescendre a tout ceremonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour +tenait, comme toutes les autres, au desir de maintenir au moins le signe +quand les choses n'etaient plus. Elle dut causer une profonde irritation +dans un moment ou, avant de s'attaquer, on commencait par se mesurer des +yeux. + +Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le +roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'etat, se rendirent a +l'eglise de Notre-Dame. La cour avait deploye une magnificence +extraordinaire. Les deux premiers ordres etaient vetus avec pompe. Princes, +ducs et pairs, gentilshommes, prelats, etaient pares de pourpre, et avaient +la tete couverte de chapeaux a plumes. Les deputes du tiers, vetus de +simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgre leur exterieur +modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que +le duc d'Orleans, place a la queue de la noblesse, aimait a demeurer en +arriere et a se confondre avec les premiers deputes du tiers. + +Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces +instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'evenement, emurent +profondement les coeurs. Le discours de l'eveque de Nancy, plein de +sentimens genereux, fut applaudi avec enthousiasme, malgre la saintete du +lieu et la presence du roi. Les grandes reunions elevent l'ame, +elles nous detachent de nous-memes, et nous rattachent aux autres; une +ivresse generale se repandit, et tout a coup plus d'un coeur sentit +defaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanite et de +patriotisme[1]. + +L'ouverture des etats-generaux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi +etait place sur un trone eleve, la reine aupres de lui, la cour dans les +tribunes, les deux premiers ordres sur les deux cotes, le tiers-etat dans +le fond de la salle et sur des sieges inferieurs. Un mouvement s'eleva a la +vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa demarche imposerent a +l'assemblee. Le tiers-etat se couvrit avec les autres ordres, malgre +l'usage etabli. Le roi prononca un discours dans lequel il conseillait le +desinteressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait a tous de son +amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole, +et fut suivi de Necker, qui lut un memoire sur l'etat du royaume, ou il +parla longuement de finances, accusa un deficit de 56 millions, et fatigua +de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses lecons. + +Des le lendemain il fut prescrit aux deputes de chaque ordre de se rendre +dans le local qui leur etait destine. Outre la salle commune, assez vaste +pour contenir les trois ordres reunis, deux autres salles avaient ete +construites pour la noblesse et le clerge. La salle commune etait destinee +au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en etant dans son propre local, de +se trouver dans celui des etats. La premiere operation a faire etait celle +de la verification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait +lieu en commun ou par ordre. Les deputes du tiers, pretendant qu'il +importait a chaque partie des etats-generaux de s'assurer de la legitimite +des deux autres, demandaient la verification en commun. La noblesse et le +clerge, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils +devaient se constituer chacun a part. Cette question n'etait pas encore +celle du vote par tete, car on pouvait verifier les pouvoirs en commun et +voter ensuite separement, mais elle lui ressemblait beaucoup; et des le +premier jour, elle fit eclater une division qu'il eut ete facile de +prevoir, et de prevenir en terminant le differend d'avance. Mais la cour +n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui etait juste, +et d'ailleurs elle esperait regner en divisant. + +Les deputes du tiers-etat demeurerent assembles dans la salle commune, +s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la +reunion de leurs collegues. La noblesse et le clerge, retires dans leur +salle respective, se mirent a deliberer sur la verification. Le clerge vota +la verification separee a la majorite de 133 sur 114, et la noblesse a la +majorite de 188 sur 114. Le tiers-etat, persistant dans son immobilite, +continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait a eviter toute +mesure qui put le faire considerer comme constitue en ordre separe. C'est +pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres +chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces +membres etaient envoyes a la noblesse et au clerge pour leur dire qu'on les +attendait dans la salle commune. La noblesse n'etait pas en seance dans le +moment; le clerge etait reuni, et il offrit de nommer des commissaires pour +concilier les differends qui venaient de s'elever. Il les nomma en effet, +et fit inviter la noblesse a en faire autant. Le clerge dans cette lutte +montrait un caractere bien different de celui de la noblesse. Entre toutes +les classes privilegiees, il avait le plus souffert des attaques du +dix-huitieme siecle; son existence politique avait ete contestee; il etait +partage a cause du grand nombre de ses cures; d'ailleurs son role oblige +etait celui de la moderation et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient +de le voir, il offrit une espece de mediation. + +La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des +commissaires. Moins prudente que le clerge, doutant moins de ses droits, ne +se croyant point obligee a la moderation, mais a la vaillance, elle se +repandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excuse aucune +passion, se livraient a toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes +les assemblees, la domination des esprits les plus violens. Casales, +d'Espremenil, recemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus +fougueuses, qu'ils preparaient d'abord dans des reunions particulieres. En +vain une minorite composee d'hommes ou plus sages ou plus prudemment +ambitieux, s'efforcait d'eclairer cette noblesse; elle ne voulait rien +entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour +les lois et la justice. Le tiers-etat, immobile, devorait avec calme tous +les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et +la fermete de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les +applaudissemens des tribunes, destinees d'abord a la cour et envahies +bientot par le public. + +Plusieurs jours s'etaient deja ecoules. Le clerge avait tendu des pieges au +tiers-etat en cherchant a l'entrainer a certains actes qui le fissent +qualifier d'ordre constitue. Mais le tiers-etat s'y etait refuse +constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police +interieure, il s'etait borne a choisir un doyen et des adjoints pour +recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui etaient +adressees, et il declarait former non un ordre, mais une _assemblee de +citoyens reunis par une autorite legitime pour attendre d'autres citoyens_. + +La noblesse, apres avoir refuse de nommer des commissaires conciliateurs, +consentit enfin a en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais +la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait +en meme temps de declarer qu'elle persistait dans sa decision du 6 mai, +laquelle enjoignait la verification separee. Le clerge, tout au contraire, +fidele a son role, avait suspendu la verification deja commencee dans sa +propre chambre, et il s'etait declare non constitue, en attendant les +conferences des commissaires conciliateurs. Les conferences etaient +ouvertes: le clerge se taisait, les deputes des communes faisaient valoir +leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se +separait aigri par la dispute, et le tiers-etat, resolu a ne rien ceder, +n'etait sans doute pas fache d'apprendre que toute transaction devenait +impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer +qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore. +Par une lueur passagere de prudence, les deux premiers ordres declarerent +qu'ils renoncaient a leurs privileges pecuniaires. Le tiers-etat accepta la +concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la +verification commune. Les conferences se continuaient encore, lorsqu'on +proposa enfin, comme accommodement, de faire verifier les pouvoirs par des +commissaires pris dans les trois ordres. Les envoyes de la noblesse +declarerent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se +retirerent sans fixer de jour pour une nouvelle conference. La transaction +fut ainsi rompue. Le meme jour, la noblesse prit un arrete par lequel elle +declarait de nouveau que, pour cette session, on verifierait separement, en +laissant aux etats le soin de determiner un autre mode pour l'avenir. Cet +arrete fut communique aux communes le 27 mai. On etait reuni depuis le 5; +vingt-deux jours s'etaient donc ecoules, pendant lesquels on n'avait rien +fait; il etait temps de prendre une determination. Mirabeau, qui donnait +l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il etait urgent de se +decider, et de commencer le bien public trop long-temps retarde. Il proposa +donc, d'apres la resolution connue de la noblesse, de faire une sommation +au clerge pour qu'il s'expliquat sur-le-champ, et declarat s'il voulait ou +non se reunir aux communes. La proposition fut aussitot adoptee. Le depute +Target se mit en marche a la tete d'une deputation nombreuse, et se rendit +dans la salle du clerge: "Messieurs des communes invitent, dit-il, +messieurs du clerge, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'interet national, a +se reunir avec eux dans la salle de l'assemblee, pour aviser aux moyens +d'operer la concorde, si necessaire en ce moment au salut de la chose +publique." Le clerge fut frappe de ces paroles solennelles; un grand nombre +de ses membres repondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de +suite a cette invitation; mais on les en empecha, et on repondit aux +deputes des communes qu'il en serait delibere. Au retour de la deputation, +le tiers-etat, inexorable, se determina a attendre, seance tenante, la +reponse du clerge. Cette reponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on +l'attendait. Le clerge se plaignit d'etre trop vivement presse, et demanda +qu'on lui laissat le temps necessaire. On lui repondit avec moderation +qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le +jour et toute la nuit. + +La situation etait difficile; le clerge savait qu'apres sa reponse les +communes se mettraient a l'oeuvre, et prendraient un parti decisif. Il +voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au +lendemain, ce qui fut accorde a regret. Le lendemain en effet, le roi, si +desire des premiers ordres, se decida a intervenir. Dans ce moment toutes +les inimities de la cour et des premiers ordres commencaient a s'oublier, a +l'aspect de cette puissance populaire qui s'elevait avec tant de rapidite. +Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres a reprendre les +conferences en presence de son garde-des-sceaux. Le tiers-etat, quoi qu'on +ait dit de ses projets qu'on a juges d'apres l'evenement, ne poussait pas +ses voeux au-dela de la monarchie temperee. Connaissant les intentions de +Louis XVI, il etait plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire +a sa propre cause par aucun tort, il repondit que, par deference pour le +roi, il consentait a la reprise des conferences; quoique, d'apres les +declarations de la noblesse, on put les croire inutiles. Il joignit a cette +reponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen +etait Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui +avait ete transporte subitement des etudes silencieuses de son cabinet au +milieu des discordes civiles. Choisi pour presider une grande assemblee, il +s'etait effraye de sa tache nouvelle, s'etait cru indigne de la remplir, et +ne l'avait subie que par devoir. Mais eleve tout a coup a la liberte, il +trouva en lui une presence d'esprit et une fermete inattendues; au milieu +de tant de conflits, il fit respecter la majeste de l'assemblee, et +representa pour elle avec toute la dignite de la vertu et de la raison. + +Bailly eut la plus grande peine a parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait +afin d'etre introduit, les courtisans repandirent qu'il n'avait pas meme +respecte la douleur du monarque, afflige de la mort du dauphin. Il fut +enfin presente, sut ecarter tout ceremonial humiliant, et montra autant de +fermete que de respect. Le roi l'accueillit avec bonte, mais sans +s'expliquer sur ses intentions. + +Le gouvernement, decide a quelques sacrifices pour avoir des fonds, +voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher a la +noblesse ses privileges pecuniaires avec le secours du tiers-etat, et +arreter l'ambition du tiers-etat au moyen de la noblesse. Quant a la +noblesse, n'ayant point a s'inquieter des embarras de l'administration, ne +songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en couter, elle voulait amener +la dissolution des etats-generaux, et rendre ainsi leur convocation +inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas +reconnaitre sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-etat, +acqueraient sans cesse des forces nouvelles, et, resolues a braver tous les +dangers, ne voulaient pas laisser echapper une occasion qui pouvait ne plus +s'offrir. + +Les conferences demandees par le roi eurent lieu. Les commissaires de la +noblesse eleverent des difficultes de tout genre, sur le titre de communes +que le tiers-etat avait pris, sur la forme et la signature du + proces-verbal. Enfin ils entrerent en discussion, et ils etaient presque +reduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au +nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait +examiner separement les pouvoirs, et en donner communication aux autres; +dans le cas ou des difficultes s'eleveraient, des commissaires en feraient +rapport a chaque chambre, et si la decision des divers ordres n'etait pas +conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le +differend a son profit. Les conferences furent aussitot suspendues pour +obtenir l'adhesion des ordres. Le clerge accepta le projet purement et +simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, poussee par +Ses instigateurs ordinaires, elle ecarta l'avis des plus sages de ses +membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses +malheurs. + +Les communes, instruites de cette resolution, attendaient, pour s'expliquer +a leur tour, qu'elle leur fut communiquee; mais le clerge, avec son astuce +ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya +une deputation pour les engager a s'occuper avec lui de la misere du +peuple, tous les jours plus grande, et a se hater de pourvoir ensemble a la +rarete et a la cherte des subsistances. Les communes, exposees a la +defaveur populaire si elles paraissaient indifferentes a une telle +proposition, rendirent ruse pour ruse, et repondirent que, penetrees des +memes devoirs, elles attendaient le clerge dans la grande salle pour +s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et +communiqua solennellement son arrete aux communes; elle adoptait, +disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la +verification separee, et en ne deferant aux ordres reunis et a la +juridiction supreme du roi que les difficultes qui pourraient s'elever sur +les deputations entieres de toute une province. + +Cet arrete mit fin a tous les embarras des communes. Obligees ou de ceder, +ou de se declarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trone, +si le plan de conciliation avait ete adopte, elles furent dispensees de +s'expliquer, le plan n'etant accepte qu'avec de graves changemens. Le +moment etait decisif. Ceder sur la verification separee n'etait pas, il est +vrai, ceder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'etait faiblir +toujours. Il fallait ou se soumettre a un role a peu pres nul, donner de +l'argent au pouvoir, et se contenter de detruire quelques abus lorsqu'on +voyait la possibilite de regenerer l'etat, ou prendre une resolution forte +et se saisir violemment d'une portion du pouvoir legislatif. C'etait la le +premier acte revolutionnaire, mais l'assemblee n'hesita pas. En +consequence, tous les proces-verbaux signes, les conferences finies, +Mirabeau se leve: "Tout projet de conciliation rejete par une partie, +dit-il, ne peut plus etre examine par l'autre. Un mois s'est ecoule, il +faut prendre un parti decisif; un depute de Paris a une motion importante a +faire, qu'on l'ecoute." Mirabeau, ayant ouvert la deliberation par son +audace, introduit a la tribune Sieyes, esprit vaste, systematique, et +rigoureux dans ses deductions. Sieyes rappelle et motive en peu de mots la +conduite des communes. Elles ont attendu et se sont pretees a toutes les +conciliations proposees; leur longue condescendance est devenue inutile; +elles ne peuvent differer plus long-temps sans manquer a leur mission; en +consequence, elles doivent faire une derniere invitation aux deux autres +ordres, afin qu'ils se reunissent a elles pour commencer la verification. +Cette proposition rigoureusement motivee[2] est accueillie avec +enthousiasme; on veut meme sommer les deux ordres de se reunir dans une +heure[3]. Cependant le terme est proroge. Le lendemain jeudi etant un jour +consacre aux solennites religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi, +la derniere invitation est communiquee; les deux ordres repondent qu'ils +vont deliberer; le roi, qu'il fera connaitre ses intentions. L'appel des +bailliages commence: le premier jour, trois cures se rendent, et sont +couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisieme et le +quatrieme, dix, au nombre desquels se trouvait l'abbe Gregoire. + +Pendant l'appel des bailliages et la verification des pouvoirs, une dispute +grave s'eleva sur le titre que devait prendre l'assemblee. Mirabeau proposa +celui de _representans du peuple francais_; Mounier, celui de _la majorite +deliberant en l'absence de la minorite;_ le depute Legrand, celui +_d'assemblee nationale._ Ce dernier fut adopte apres une discussion assez +longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il etait une heure +du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait seance tenante, +ou si on remettrait au lendemain. Une partie des deputes voulait qu'on ne +perdit pas un instant, afin d'acquerir un caractere legal qui imposat a la +cour. Un petit nombre, desirant arreter les travaux de l'assemblee, +s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, ranges des deux +cotes d'une longue table, se menacaient reciproquement; Bailly, place au +centre, etait somme par les uns de separer l'assemblee, par les autres de +mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris +et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux. +Le ciel etait orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la +salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirerent; alors +Bailly, s'adressant a l'assemblee devenue calme par la retraite de ceux qui +la troublaient, l'engagea a renvoyer au jour l'acte important qui etait +propose. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant a sa fermete +et a sa sagesse. + +Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en deliberation, et, a la +majorite de 491 voix contre 90, les communes se constituerent en _assemblee +nationale_. Sieyes, charge encore de motiver cette decision, le fit avec sa +rigueur accoutumee. + +"L'assemblee, deliberant apres la verification des pouvoirs, reconnait +qu'elle est deja composee de representans envoyes directement par les +quatre-vingt-seize centiemes au moins de la nation. Une telle masse de +deputations ne saurait rester inactive par l'absence des deputes de +quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui +ont ete appeles_ ne peuvent empecher les presens d'exercer la plenitude de +leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir +imperieux et pressant. + +"De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux representans verifies de concourir +au voeu national, et que tous les representans verifies doivent etre dans +cette assemblee, il est encore indispensable de conclure qu'il lui +appartient et qu'il n'appartient qu'a elle d'interpreter et de representer +la volonte generale de la nation. + +"Il ne peut exister entre le trone et l'assemblee aucun _veto_, aucun +pouvoir negatif. + +"L'assemblee declare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale +peut et doit etre commencee sans retard par les deputes presens, et qu'ils +doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle. + +"La denomination d'assemblee nationale est la seule qui convienne a +l'assemblee dans l'etat actuel des choses, soit parce que les membres qui +la composent sont les seuls representans legitimement et publiquement +connus et verifies, soit parce qu'ils sont envoyes par la presque totalite +de la nation, soit enfin parce que la representation etant une et +indivisible, aucun des deputes, dans quelque ordre ou classe qu'il soit +choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions separement de cette assemblee. + +"L'assemblee ne perdra jamais l'espoir de reunir dans son sein tous les +deputes aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler a remplir +l'obligation qui leur est imposee de concourir a la tenue des +etats-generaux. A quelque moment que les deputes absens se presentent dans +la session qui va s'ouvrir, elle declare d'avance qu'elle s'empressera de +les recevoir, et de partager avec eux, apres la verification des pouvoirs, +la suite des grands travaux qui doivent procurer la regeneration de la +France." + +Aussitot apres cet arrete, l'assemblee, voulant tout a la fois faire un +acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arreter la +marche de l'administration, legalisa la perception des impots, quoique +etablis sans le consentement national; prevenant sa separation elle ajouta +qu'ils cesseraient d'etre percus le jour ou elle serait separee; prevoyant +en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les +embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit a la +prudence et a l'honneur en mettant les creanciers de l'etat sous la +sauvegarde de la loyaute francaise. Enfin elle annonca qu'elle allait +s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misere publique. + +Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habilete, produisirent +une impression profonde. La cour et les premiers ordres etaient epouvantes +de tant d'audace et d'energie. Pendant ce temps le clerge deliberait en +tumulte s'il fallait se reunir aux communes. La foule attendait au dehors +le resultat de sa deliberation; les cures l'emporterent enfin, et on apprit +que la reunion avait ete votee a la majorite de 149 voix sur 115. Ceux qui +avaient vote pour la reunion furent accueillis avec des transports; les +autres furent outrages et poursuivis par le peuple. + +Ce moment devait amener la reconciliation de la cour et de l'aristocratie. +Le danger etait egal pour toutes deux. La derniere resolution nuisait +autant au roi qu'aux premiers ordres eux-memes dont les communes +declaraient pouvoir se passer. Aussitot on se jeta aux pieds du roi; le duc +de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archeveque de Paris, le +supplierent de reprimer l'audace du tiers-etat, et de soutenir leurs droits +attaques. Le parlement lui fit offrir de se passer des etats, en promettant +de consentir tous les impots. Le roi fut entoure par les princes et par la +reine; c'etait plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entraina +a Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse. + +Le ministre Necker, attache a la cause populaire, se contentait de +representations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait +l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de detruire bientot l'effet. +Des qu'il vit l'intervention de l'autorite royale necessaire, il forma un +projet qui parut tres-hardi a son courage: il voulait que le monarque, dans +une seance royale, ordonnat la reunion des ordres, mais seulement pour +toutes les mesures d'interet general; qu'il s'attribuat la sanction de +toutes les resolutions prises par les etats-generaux; qu'il improuvat +d'avance tout etablissement contre la monarchie temperee, tel que celui +d'une assemblee unique; qu'il promit enfin l'abolition des privileges, +l'egale admission de tous les Francais aux emplois civils et militaires, +etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan +pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'execution. + +Le conseil avait suivi le roi a Marly. La, le plan de Necker, approuve +d'abord, est remis en discussion: tout a coup un billet est transmis au +roi; le conseil est suspendu, repris et renvoye au lendemain, malgre le +besoin d'une grande celerite. Le lendemain, de nouveaux membres sont +ajoutes au conseil; les freres du roi sont du nombre. Le projet de Necker +est modifie; le ministre resiste, fait quelques concessions, mais il se +voit vaincu et retourne a Versailles. Un page vient trois fois lui remettre +des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout-a-fait +defigure, et la seance royale est fixee pour le 22 juin. + +On n'etait encore qu'au 20, et deja on ferme la salle des etats, sous le +pretexte des preparatifs qu'exige la presence du roi. Ces preparatifs +pouvaient se faire en une demi-journee; mais le clerge avait resolu la +veille de se reunir aux communes, et on voulait empecher cette reunion. Un +ordre du roi suspend aussitot les seances jusqu'au 22. Bailly, se croyant +oblige d'obeir a l'assemblee, qui, le vendredi 19, s'etait ajournee au +lendemain samedi, se rend a la porte de la salle. Des gardes-francaises +l'entouraient avec ordre d'en defendre l'entree; l'officier de service +recoit Bailly avec respect, et lui permet de penetrer dans une cour pour y +rediger une protestation. Quelques deputes jeunes et ardens veulent forcer +la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmene avec lui, pour ne +pas compromettre le genereux officier qui executait avec tant de moderation +les ordres de l'autorite. On s'attroupe en tumulte, on persiste a se +reunir; quelques-uns parlent de tenir seance sous les fenetres memes du +roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitot; le +maitre la cede avec joie. + +Cette salle etait vaste, mais les murs en etaient sombres et depouilles; il +n'y avait point de sieges. On offre un fauteuil au president, qui le refuse +et veut demeurer debout avec l'assemblee; un banc sert de bureau; deux +deputes sont places a la porte pour la garder, et sont bientot releves par +la prevote de l'hotel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en +foule, et la deliberation commence. On s'eleve de toutes parts contre cette +suspension des seances, et on propose divers moyens pour l'empecher a +l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extremes commencent a +s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre a Paris: cet avis, +accueilli avec chaleur, est agite vivement; deja meme on parle de s'y +transporter en corps et a pied. Bailly est epouvante des violences que +pourrait essuyer l'assemblee pendant la route; redoutant d'ailleurs une +scission, il s'oppose a ce projet. Alors Mounier propose aux deputes de +s'engager par serment a ne pas se separer avant l'etablissement d'une +constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on redige +aussitot la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le +premier, et lit la formule ainsi concue: "Vous pretez le serment solennel +de ne jamais vous separer, de vous rassembler partout ou les circonstances +l'exigeront, jusqu'a ce que la constitution du royaume soit etablie et +affermie sur des fondemens solides." Cette formule, prononcee a haute et +intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitot toutes les bouches +proferent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout +et immobile, recoit cet engagement solennel d'assurer par des lois +l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitot des cris de _vive +l'assemblee! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colere et sans +haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est du. Les deputes se +disposent ensuite a signer la declaration qu'ils viennent de faire. Un +seul, Martin d'Auch, ajoute a son nom le mot d'opposant. Il se forme autour +de lui un grand tumulte. Bailly, pour etre entendu, monte sur une table, +s'adresse avec moderation au depute, et lui represente qu'il a le droit de +refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le depute +persiste; et l'assemblee, par respect pour sa liberte, souffre le mot, et +le laisse exister sur le proces-verbal. + +Ce nouvel acte d'energie excita l'epouvante de la noblesse, qui le +lendemain vint porter ses doleances aux pieds du roi, s'excuser en quelque +sorte des restrictions qu'elle avait apportees au plan de conciliation, +et lui demander son assistance. La minorite noble protesta contre cette +demarche, soutenant avec raison qu'il n'etait plus temps de demander +l'intervention royale, apres l'avoir si mal a propos refusee. Cette +minorite, trop peu ecoutee, se composait de quarante-sept membres; on y +comptait des militaires, des magistrats eclaires; le duc de Liancourt, +genereux ami de son roi et de la liberte; le duc de Larochefoucauld, +distingue par une constante vertu et de grandes lumieres; Lally-Tolendal, +celebre deja par les malheurs de son pere et ses eloquentes reclamations; +Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les freres +Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport, +deja cite pour sa vaste capacite et la fermete de son caractere; enfin le +marquis de Lafayette, defenseur de la liberte americaine, unissant a la +vivacite francaise la constance et la simplicite de Washington. + +L'intrigue ralentissait toutes les operations de la cour. La seance, fixee +d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, ecrit fort tard a Bailly +et a l'issue du grand conseil, lui annoncait ce renvoi, et prouvait +l'agitation qui regnait dans les idees. Necker etait resolu a ne pas se +rendre a la seance, pour ne pas autoriser de sa presence des projets qu'il +desapprouvait. + +Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorite faible, furent +employes pour empecher la seance du lundi 22; les princes firent retenir la +salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-la. L'assemblee se rendit a +l'eglise de Saint-Louis, ou elle recut la majorite du clerge, a la tete de +laquelle se trouvait l'archeveque de Vienne. Cette reunion, operee avec la +plus grande dignite, excita la joie la plus vive. Le clerge venait s'y +soumettre, disait-il, a la verification commune. + +Le lendemain 23 etait le jour fixe pour la seance royale. Les deputes des +communes devaient entrer par une porte detournee, et differente de celle +qui etait reservee a la noblesse et au clerge. A defaut de la violence, on +ne leur epargnait pas les humiliations. Exposes a la pluie, ils attendirent +longtemps: le president, reduit a frapper a cette porte, qui ne s'ouvrait +pas, frappa plusieurs fois; on lui repondit qu'il n'etait pas temps. Deja +les deputes allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit +enfin, les deputes entrerent et trouverent les deux premiers ordres en +possession de leurs sieges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant +d'avance. La seance n'etait point, comme celle du 5 mai, majestueuse et +touchante a la fois, par une certaine effusion de sentimens et +d'esperances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de +cette premiere solennite. Les deputes des communes avaient resolu de garder +le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en +employant des expressions beaucoup trop energiques pour son caractere. On +lui faisait proferer des reproches, et donner des commandemens. Il +enjoignait la separation par ordre, cassait les precedens arretes du +tiers-etat, en promettant de sanctionner l'abdication des privileges +pecuniaires quand les possesseurs l'auraient donnee. Il maintenait tous les +droits feodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme proprietes inviolables; +il n'ordonnait pas la reunion pour les matieres d'interet general, mais il +la faisait esperer de la moderation des premiers ordres. Ainsi il forcait +L'obeissance des communes, et se contentait de presumer celle de +l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clerge juges de ce qui les +concernait specialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de +nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se +regarderait comme son unique representant. Ce ton, ce langage, irriterent +profondement les esprits, non contre le roi, qui venait de representer avec +faiblesse des passions qui n'etaient pas les siennes, mais contre +l'aristocratie dont il etait l'instrument. + +Aussitot apres son discours, il ordonne a l'assemblee de se separer +sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clerge. Le plus grand +nombre des deputes ecclesiastiques demeurent; les deputes des communes, +immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avancait +le premier, se leve: "Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez +d'entendre pourrait etre le salut de la patrie, si les presens du +despotisme n'etaient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la +violation du temple national, pour vous commander d'etre heureux!... Ou +sont les ennemis de la nation? Catilina est-il a nos portes?... Je demande +qu'en vous couvrant de votre dignite, de votre puissance legislative, vous +vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de +vous separer qu'apres avoir fait la constitution." + +Le marquis de Breze, grand-maitre des ceremonies, rentre alors et s'adresse +a Bailly: "Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi;" et Bailly lui +repond: "Je vais prendre ceux de l'assemblee." Mirabeau s'avance: "Oui, +monsieur, s'ecrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggerees +au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler. +Cependant, pour eviter tout delai, allez dire a votre maitre que nous +sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que +par la puissance des baionnettes." M. de Breze se retire. Sieyes prononce +ces mots: "Nous sommes aujourd'hui ce que nous etions hier; deliberons." +L'assemblee se recueille pour deliberer sur le maintien de ses precedens +arretes. "Le premier de ces arretes, dit Barnave, a declare ce que vous +etes; le second statue sur les impots, que vous seuls avez droit de +consentir; le troisieme est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces +mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empecher ce qu'il n'a +pas a consentir." Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les +banquettes, des troupes armees traversent la salle, d'autres l'entourent au +dehors; les gardes-du-corps s'avancent meme jusqu'a la porte. L'assemblee, +sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a +unanimite pour le maintien de tous les arretes precedens. Ce n'est pas +tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et +privee des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemblee pouvait +etre menacee. Mirabeau reparait a la tribune et propose de decreter +l'inviolabilite de chaque depute. Aussitot l'assemblee, n'opposant a la +force qu'une majestueuse volonte, declare inviolable chacun de ses membres, +proclame traitre, infame et coupable de crime capital, quiconque +attenterait a leur personne. + +Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'etat sauve par ce lit de +justice, presentait ses felicitations au prince qui en avait donne l'idee, +et les portait du prince a la reine. La reine, tenant son fils dans ses +bras, le montrant a ces serviteurs si empresses, recevait leurs sermens, et +s'abandonnait malheureusement a une aveugle confiance. Dans ce meme instant +on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, reuni en +foule, felicitait Necker de n'avoir pas assiste a la seance royale. +L'epouvante succeda aussitot a la joie; le roi et la reine firent appeler +Necker, et ces augustes personnages furent obliges de le supplier de +conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit a la cour +une partie de la popularite qu'il avait conservee en n'assistant pas a +cette funeste seance. + +Ainsi venait de s'operer la premiere revolution. Le tiers-etat avait +recouvre le pouvoir legislatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour +avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette revolution +legislative fut entierement consommee. On employa encore quelques petits +moyens, tels que de gener les communications interieures dans les salles +des etats; mais ils furent sans succes. Le 24, la majorite du clerge se +rendit a l'assemblee, et demanda la verification en commun pour deliberer +ensuite sur les propositions faites par le roi dans la seance du 23 juin. +La minorite du clerge continuait a deliberer dans sa chambre particuliere. +L'archeveque de Paris, Juigne, prelat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais +privilegie opiniatre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa reunion; +il se rendit en effet a l'assemblee nationale, accompagne de l'archeveque +de Bordeaux, prelat populaire et qui devait plus tard devenir ministre. + +Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses +agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Espremenil proposa de +decreter le tiers-etat, et de le faire poursuivre par le procureur-general; +la minorite proposa la reunion. Cette motion fut rejetee au milieu du +tumulte. Le duc d'Orleans appuya la proposition, apres avoir, la veille, +promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, resolus de se +reunir a l'assemblee generale malgre la decision de la majorite, s'y +rendirent en corps, et furent recus au milieu de la joie publique. +Cependant, malgre cette allegresse causee par leur presence, leurs visages +etaient tristes. "Nous cedons a notre conscience, dit Clermont-Tonnerre, +mais c'est avec douleur que nous nous separons de nos freres. Nous venons +concourir a la regeneration publique; chacun de nous vous fera connaitre le +degre d'activite que lui permet son mandat." + +Chaque jour amenait de nouvelles reunions, et l'assemblee voyait +s'accroitre le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes +parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces. +Mounier suscita celles du Dauphine. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal +lui-meme envoya une deputation, que l'assemblee, entouree encore de +dangers, recut pour ne pas s'aliener la multitude. Alors elle n'en +prevoyait pas les exces; elle avait besoin au contraire de presumer son +energie et d'en esperer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le +courage du peuple n'etait encore qu'un reve heureux. Ainsi les +applaudissemens des tribunes, importuns souvent a l'assemblee, l'avaient +pourtant soutenue, et on n'osa pas les empecher. Bailly voulut reclamer, on +etouffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens. + +La majorite de la noblesse continuait ses seances au milieu du tumulte et +du plus violent dechainement. L'epouvante se repandit chez ceux qui la +dirigeaient, et le signal de la reunion partit de ceux memes qui lui +persuadaient naguere la resistance. Mais ces passions, deja trop excitees, +n'etaient point faciles a conduire. Le roi fut oblige d'ecrire une lettre; +la cour, les grands, furent reduits a supplier; "la reunion sera passagere, +disait-on aux plus obstines; des troupes s'approchent, cedez pour sauver le +roi." Le consentement fut arrache au milieu du desordre, et la majorite de +la noblesse, accompagnee de la minorite du clerge, se rendit le 27 juin a +l'assemblee generale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit +qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et a la nation +une preuve de patriotisme. "La famille est complete," repondit Bailly. +Supposant que la reunion etait entiere, et qu'il s'agissait, non de +verifier, mais de deliberer en commun, il ajouta: "Nous pourrons nous +occuper, sans relache et sans distraction, de la regeneration du royaume et +du bonheur public." + +Plus d'un petit moyen fut encore employe pour paraitre n'avoir pas fait ce +que la necessite avait oblige de faire. Les nouveaux arrives se rendaient +toujours apres l'ouverture des seances, tous en corps, et de maniere a +figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derriere le president, +et de maniere a paraitre ne pas sieger. Bailly, avec beaucoup de mesure et +de fermete, finit par vaincre toutes les resistances, et parvint a les +faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la presidence, non de vive +force, mais tantot par une negociation secrete, tantot par une supercherie. +Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple +citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, presider tous les +grands du royaume et de l'eglise. + +Il etait trop evident que la revolution legislative etait achevee. Quoique +le premier differend n'eut d'autre objet que le mode de verification et non +la maniere de voter, quoique les uns eussent declare ne se reunir que pour +la verification commune, et les autres pour obeir aux intentions royales +exprimees le 23 juin, il etait certain que le vote par tete devenait +inevitable; toute reclamation etait donc inutile et impolitique. Pourtant +le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorite, et assura +qu'il ne s'etait reuni que pour deliberer sur les objets generaux, et en +conservant toujours le droit de former un ordre. L'archeveque de Vienne +repliqua avec vivacite que la minorite n'avait rien pu decider en l'absence +de la majorite du clerge, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom +de l'ordre. Mirabeau s'eleva avec force contre cette pretention, dit qu'il +etait etrange qu'on protestat dans l'assemblee contre l'assemblee; qu'il +fallait en reconnaitre la souverainete, ou se retirer. + +Alors s'eleva la question des mandats imperatifs. La plupart des cahiers +exprimaient le voeu des electeurs a l'egard des reformes a operer, et +rendaient ce voeu obligatoire pour les deputes. Avant d'agir, il fallait +fixer jusqu'a quel point on le pouvait; cette question devait donc etre la +premiere. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on +retournat aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir +des commettans que la mission de voter pour eux, apres que les objets +auraient ete discutes et eclaircis par les envoyes de toute la nation, mais +ils ne croyaient pas qu'on put recevoir d'avance un avis tout fait. Si on +croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil general, soit +parce qu'on trouve plus de lumieres en s'elevant, soit parce qu'on ne peut +avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont +reciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les deputes doivent etre +libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acerant la raison par +l'ironie, s'ecria que ceux qui croyaient les mandats imperatifs avaient eu +tort de venir, et n'avaient qu'a laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et +que ces cahiers siegeraient tout aussi bien qu'eux. Sieyes, avec sa +sagacite ordinaire, prevoyant que, malgre la decision tres juste de +l'assemblee, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens, +et qu'en se refugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables, +proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun etait juge de la valeur du +serment qu'il avait prete. "Ceux qui se croient obliges par leurs cachiers, +dit-il, seront regardes comme absens, tout comme ceux qui avaient refuse de +faire verifier leurs pouvoirs en assemblee generale." Cette sage opinion +fut adoptee. L'assemblee, en contraignant les opposans, leur eut fourni des +pretextes, tandis qu'en les laissant libres, elle etait sure de les amener +a elle, car sa victoire etait desormais certaine. + +L'objet de la nouvelle convocation etait la reforme de l'etat, +c'est-a-dire, l'etablissement d'une constitution, dont la France manquait, +malgre tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espece de +rapports entre les gouvernes et le gouvernement, sans doute la France +possedait une constitution; un roi avait commande et des sujets obei; des +ministres avaient emprisonne arbitrairement; des traitans avaient percu +jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamne des +malheureux a la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces especes de +constitution. Il y avait eu en France des etats-generaux, mais sans +attributions precises, sans retours assures, et toujours sans resultats. +Il y avait eu une autorite royale, tour a tour nulle ou absolue. Il y avait +eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir +judiciaire le pouvoir legislatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurat +la responsabilite des agens du pouvoir, la liberte de la presse, la liberte +individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'etat social, +remplacent la fiction de la liberte naturelle[5]. + +Le besoin d'une constitution etait avoue, et generalement senti; tous les +cahiers l'avaient energiquement exprime, et s'etaient meme expliques +formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils +avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'heredite de +male en male, l'attribution exclusive du pouvoir executif au roi, la +responsabilite de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour +la confection des lois, le vote de l'impot, et la liberte individuelle. +Mais ils etaient divises sur la creation d'une ou de deux chambres +legislatives; sur la permanence, la periodicite, la dissolution du corps +legislatif; sur l'existence politique du clerge et des parlemens; sur +l'etendue de la liberte de la presse. Tant de questions, ou resolues ou +proposees par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public etait +alors eveille dans toutes les parties du royaume, et combien etait general +et prononce le voeu de la France pour la liberte[6]. Mais une constitution +entiere a fonder au milieu des decombres d'une antique legislation, malgre +toutes les resistances, et avec l'elan desordonne des esprits, etait une +oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la +diversite des interets, il y avait encore a redouter la divergence +naturelle des opinions. Une legislation tout entiere a donner a un grand +peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes +des esperances si chimeriques, qu'on devait s'attendre a des mesures ou +vagues ou exagerees, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les +travaux, on nomma un comite charge d'en mesurer l'etendue et d'en ordonner +la distribution. Ce comite etait compose des membres les plus moderes de +l'assemblee. Mounier, esprit sage, quoique opiniatre, en etait le membre le +plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prepara l'ordre du +travail. + +La difficulte de donner une constitution n'etait pas la seule qu'eut a +vaincre cette assemblee. Entre un gouvernement mal dispose et un peuple +affame qui exigeait de prompts soulagemens, il etait difficile qu'elle ne +se melat pas de l'administration. Se defiant de l'autorite, pressee de +secourir le peuple, elle devait, meme sans ambition, empieter peu a peu sur +le pouvoir executif. Deja le clerge lui en avait donne l'exemple, en +faisant au tiers-etat la proposition insidieuse de s'occuper immediatement +des subsistances. L'assemblee a peine formee nomma un comite des +subsistances, demanda au ministere des renseignemens sur cette matiere, +proposa de favoriser la circulation des denrees de province a province, de +les transporter d'office sur les lieux ou elles manquaient, de faire des +aumones, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministere fit connaitre les +mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur +soigneux, avait favorisees de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de +faire des decrets sur la libre circulation; a quoi Mounier objecta que de +tels decrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'etant +pas reglee, exposerait a des difficultes graves. Ainsi tous les obstacles +se reunissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes legislatives +fussent fixees, surveiller l'administration sans empieter sur l'autorite +executive, et suffire a tant d'embarras, malgre la mauvaise volonte du +pouvoir, l'opposition des interets, la divergence des esprits, et +l'exigence d'un peuple recemment eveille, et s'agitant a quelques lieues de +l'assemblee dans le sein d'une immense capitale. + +Un tres petit espace separe Paris de Versailles, et on peut le franchir +plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc +ressentir immediatement a Versailles, a la cour et dans l'assemblee. Paris +offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les electeurs, reunis +en soixante districts, n'avaient pas voulu se separer apres les elections, +et etaient demeures assembles, soit pour donner des instructions a leurs +deputes, soit par ce besoin de se reunir, de s'agiter, qui est toujours +dans le coeur des hommes, et qui eclate avec d'autant plus de violence +qu'il a ete plus longtemps comprime. Ils avaient eu le meme sort que +l'assemblee nationale: le lieu de leurs seances ayant ete ferme, ils +s'etaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de +l'Hotel-de-ville, et la ils continuaient de se reunir et de correspondre +avec leurs deputes. Il n'existait point encore de feuilles publiques, +rendant compte des seances de l'assemblee nationale; on avait besoin de se +rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des evenemens. Le jardin du +Palais-Royal etait le lieu des plus frequens rassemblemens. Ce magnifique +jardin, entoure des plus riches magasins de l'Europe, et formant une +dependance du palais du duc d'Orleans, etait le rendez-vous des etrangers, +des debauches, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les +discours les plus hardis etaient proferes dans les cafes ou dans le jardin +meme. On voyait un orateur monter sur une table, et, reunissant la foule +autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles +toujours impunies, car la multitude regnait la en souveraine. Des hommes +qu'on supposait devoues au duc d'Orleans s'y montraient des plus ardens. +Les richesses de ce prince, ses prodigalites connues, ses emprunts enormes, +son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a du le faire accuser. +L'histoire, sans designer aucun nom, peut assurer du moins que l'or a ete +repandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la liberte, si +la multitude inquiete et souffrante voulait s'agiter et faire son sort +meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excite cette +multitude et dirige peut-etre quelques-uns de ses coups. Du reste, cette +influence n'est point a compter parmi les causes de la revolution, car ce +n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secretes qu'on ebranle une +nation de vingt-cinq millions d'hommes. + +Une occasion de troubles se presenta bientot. Les gardes-francaises, +troupes d'elite destinees a composer la garde du roi, etaient a Paris. +Quatre compagnies se detachaient alternativement, et venaient faire leur +service a Versailles. Outre la severite barbare de la nouvelle discipline, +ces troupes avaient encore a se plaindre de celle de leur nouveau colonel. +Dans le pillage de la maison Reveillon, elles avaient bien montre quelque +acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient eprouve du +regret, et, melees tous les jours a lui, elles avaient cede a ses +seductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute +carriere leur etait fermee; ils etaient blesses de voir leurs jeunes +officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de +parade, et, apres les revues, ne pas meme accompagner le regiment dans les +casernes. Il y avait la comme ailleurs un tiers-etat qui suffisait a tout +et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats +furent enfermes a l'Abbaye. + +On se reunit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut +aussitot. Les portes en furent enfoncees, et on conduisit en triomphe les +soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple +les gardait au palais-Royal, une lettre fut ecrite a l'assemblee pour +demander leur liberte. Placee entre le peuple d'une part, et le +gouvernement de l'autre, qui etait suspect puisqu'il allait agir dans sa +propre cause, l'assemblee ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre +un empietement en se melant de la police publique. Prenant une resolution +tout a la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour +le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en meme +temps elle envoya une deputation au roi pour implorer sa clemence, comme un +moyen infaillible de retablir la concorde et la paix. Le roi, touche de la +moderation de l'assemblee, promit sa clemence quand l'ordre serait retabli. +Les gardes-francaises furent sur-le-champ replaces dans les prisons, et une +grace du roi les en fit aussitot sortir. + +Tout allait bien jusque-la; mais la noblesse, en se reunissant aux deux +ordres, avait cede avec regret, et sur la promesse que sa reunion serait de +courte duree. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre +les travaux de l'assemblee nationale; ses reunions etaient progressivement +moins nombreuses; le 3 juillet on avait compte 138 membres presens; le 10 +ils n'etaient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstines +avaient persiste, et le 11 ils avaient resolu une protestation que les +evenemens posterieurs les empecherent de rediger. La cour, de son cote, +n'avait pas cede sans regret et sans projet. Revenue de son effroi apres +la seance du 23 juin, elle avait voulu la reunion generale pour entraver la +marche de l'assemblee au moyen des nobles, et dans l'esperance de la +dissoudre bientot de vive force. Necker n'avait ete conserve que pour +couvrir par sa presence les trames secretes qu'on ourdissait. A une +certaine agitation, a la reserve dont on usait envers lui, il se doutait +d'une grande machination. Le roi meme n'etait pas instruit de tout, et on +se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui +croyait que toute l'action d'un homme d'etat devait se borner a raisonner, +et qui avait tout juste la force necessaire pour faire des representations, +en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et +Clermont-Tonnerre, ils meditaient tous ensemble l'etablissement de la +constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des +preparatifs secrets; et les deputes nobles ayant voulu se retirer, on les +retint en leur parlant d'un evenement prochain. + +Des troupes s'approchaient; le vieux marechal de Broglie en avait recu le +commandement general, et le baron de Besenval avait recu le commandement +particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze regimens, la plupart +etrangers, etaient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans +revelait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts a menacer, +compromettaient ainsi leurs projets. Les deputes populaires, instruits, non +pas de tous les details d'un plan qui n'etait pas connu encore en entier, +et que le roi lui-meme n'a connu qu'en partie, mais qui certainement +faisait craindre l'emploi de la violence, les deputes populaires etaient +irrites et songeaient aux moyens de resistance. On ignore et on ignorera +probablement toujours quelle a ete la part des moyens secrets dans +l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait, +le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employes etant +les memes, reste la justice de la cause, et la justice n'etait pas pour +ceux qui voulaient revenir sur la reunion des trois ordres, dissoudre la +representation nationale, et sevir contre ses plus courageux deputes. + +Mirabeau pensa que le plus sur moyen d'intimider le pouvoir, c'etait de le +reduire a discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il +fallait pour cela les denoncer ouvertement. S'il hesitait a repondre, s'il +eludait, il etait juge; la nation etait avertie et soulevee. Mirabeau fait +suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le +renvoi des troupes. Il mele dans ses paroles le respect pour le monarque +aux reproches les plus severes pour le gouvernement. Il dit que tous les +jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont +interceptes; que les ponts, les promenades sont changes en postes +militaires; que des faits publics et caches, des ordres et des +contre-ordres precipites frappent tous les yeux et annoncent la guerre. +Ajoutant a ces faits des reproches amers: "On montre, dit-il, plus de +soldats menacans a la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en +rencontrerait peut-etre, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu reunir +pour secourir des amis martyrs de leur fidelite, et surtout pour conserver +cette alliance des Hollandais, si precieuse, si cherement conquise, et si +honteusement perdue." + +Son discours est aussitot couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il +propose est adoptee. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes +il avait demande qu'on les remplacat par des gardes bourgeoises, cet +article est supprime; l'adresse est votee a l'unanimite moins quatre voix. +Dans cette adresse, demeuree celebre, qu'il n'a, dit-on, point ecrite, mais +dont il avait fourni toutes les idees a un de ses amis, Mirabeau prevoyait +presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la +defection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi +adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient +point vaines: "Vous nous avez appeles, lui disait-il, pour regenerer le +royaume; vos voeux seront accomplis, malgre les pieges, les difficultes, +les perils..., etc." + +L'adresse fut presentee par une deputation de vingt-quatre membres. Le roi, +ne voulant pas s'expliquer, repondit que ce rassemblement de troupes +n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillite publique, et la +protection due a rassemblee; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des +craintes, il la transfererait a Soissons ou a Noyon, et que lui-meme se +rendrait a Compiegne. + +L'assemblee ne pouvait se contenter d'une pareille reponse, surtout de +l'offre de l'eloigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le +comte de Crillon proposa de s'en fier a la parole d'un roi honnete homme. +"La parole d'un roi honnete homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant +de la conduite de son ministere; notre confiance aveugle dans nos rois nous +a perdus; nous avons demande la retraite des troupes et non a fuir devant +elles; il faut insister encore, et sans relache." + +Cette opinion ne fut point appuyee. Mirabeau insistait assez sur les moyens +ouverts, pour qu'on lui pardonnat les machinations secretes, s'il est vrai +qu'elles aient ete employees. + +C'etait le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses +services lui deplaisaient, il se retirerait avec soumission. "Je prends +votre parole," avait repondu le roi. Le 11 au soir, Necker recut un billet +ou Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et +ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour esperer qu'il cacherait son +depart a tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du +monarque, part sans en avertir sa societe, ni meme sa fille, et se trouve +en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet etait +un dimanche. Le bruit se repandit a Paris que Necker avait ete renvoye, +ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puysegur et de Saint-Priest. +On annoncait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de +Broglie, Foulon et Damecourt, presque tous connus par leur opposition a la +cause populaire. L'alarme se repand dans Paris. On se rend au Palais-Royal. +Un jeune homme, connu depuis par son exaltation republicaine, ne avec une +ame tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table, +montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont +il fait une cocarde, et engage tout le monde a l'imiter. + +Les arbres sont aussitot depouilles, et on se rend dans un musee renfermant +des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orleans, +menace, dit-on, de l'exil, et on se repand ensuite dans les quartiers de +Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honore, lorsqu'elle rencontre, +vers la place Vendome, un detachement de Royal-Allemand qui fond sur elle, +blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des +gardes-francaises. Ces derniers, tout disposes pour le peuple et contre le +Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours precedens, +etaient casernes pres de la place Louis XV; ils font feu sur +Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce regiment, se replie +aussitot sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y +promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait evacuer le +jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se +concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a +plus de bornes et se change en fureur. On se repand dans la ville en criant +aux armes. La multitude court a l'Hotel- de-Ville pour en demander. Les +electeurs composant l'assemblee generale y etaient reunis. Ils livrent les +armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait deja a l'instant +ou ils se decidaient a les accorder. Ces electeurs composaient en ce moment +la seule autorite etablie. Prives de tout pouvoir actif, ils prennent ceux +que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts. +Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se preserver a la +fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales. +Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours a ce qui l'interesse, force +et brule les barrieres, disperse les commis et rend toutes les entrees +libres. Les boutiques des armuriers sont pilliees. Ces brigands, deja +signales chez Reveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir +comme de dessous terre, reparaissent armes de piques et de batons, et +repandent l'epouvante. Ces evenemens avaient eu lieu pendant la journee du +dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la +matinee du lundi, les electeurs, toujours reunis a l'Hotel-de-Ville, +croient devoir donner une forme plus legale a leur autorite; ils appellent, +en consequence, le prevot des marchands, administrateur ordinaire de la +cite. Celui-ci ne consent a ceder que sur une requisition en forme. On le +requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'electeurs; on +compose ainsi une municipalite revetue de tous les pouvoirs. Cette +municipalite mande aupres d'elle le lieutenant de police, et redige en +quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise. + +Cette milice devait etre composee de quarante-huit mille hommes, fournis +par les districts. Le signe distinctif devait etre, au lieu de la cocarde +verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes +et avec cette cocarde, sans avoir ete enrole par son district dans la garde +bourgeoise, devait etre arrete, desarme et puni. Telle fut la premiere +origine des gardes nationales. Ce plan fut adopte par tous les districts, +qui se haterent de le mettre a execution. Dans le courant de la meme +matinee, le peuple avait devaste la maison de Saint-Lazare pour y chercher +des grains; il avait force le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en +avait exhume des armures antiques dont il s'etait revetu. On voyait la +foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se +montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilite ordinaire, il +affectait le desinteressement, il respectait l'or, ne prenait que les +armes, et arretait lui-meme les brigands. Les gardes-francaises et les +milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enroles dans +la garde bourgeoise. + +On demandait toujours des armes a grands cris. Le prevot Flesselles, qui +d'abord avait resiste a ses concitoyens, se montrait zele maintenant, et +promettait 12,000 fusils pour le jour meme, davantage pour les jours +suivans. Il pretendait avoir fait un marche avec un armurier inconnu. La +chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'etait ecoule. +Cependant le soir etant arrive, les caisses d'artillerie annoncees par +Flesselles sont conduites a l'Hotel-de-Ville; on les ouvre, et on les +trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre +le prevot, qui dit avoir ete trompe. Pour l'apaiser, il la dirige vers les +Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux etonnes +recoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et +parviennent a la convaincre qu'ils ne possedaient rien de ce qu'avait +annonce le prevot. + +Le peuple, plus irrite que jamais, revient en criant a la trahison. Pour le +satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des +poudres destinees pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on +s'en empare, et un electeur en fait la distribution au milieu des plus +grands dangers. + +Une horrible confusion regnait a cet Hotel-de-Ville, siege des autorites, +quartier-general de la milice, et centre de toutes les operations. Il +fallait a la fois y pourvoir a la surete exterieure menacee par la cour, a +la surete interieure menacee par les brigands; il fallait a chaque instant +calmer les soupcons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur +ceux qui excitaient sa defiance. On voyait la des voitures arretees, des +convois interceptes, des voyageurs attendant la permission de continuer +leur route. Pendant la nuit, l'Hotel-de-Ville fut encore une fois menace +par les brigands; un electeur, le courageux Moreau de Saint-Mery, charge +d'y veiller, fit apporter des barils de poudre, et menaca de le faire +sauter. Les brigands s'eloignerent a cette vue. Pendant ce temps, les +citoyens retires chez eux se tenaient prets a tous les genres d'attaque; +ils avaient depave les rues, ouvert des tranchees, et pris tous les moyens +de resister a un siege. + +Pendant ces troubles de la capitale, la consternation regnait dans +l'assemblee. Elle s'etait formee le 13 au matin, alarmee des evenemens qui +se preparaient, et ignorant encore ce qui s'etait passe a Paris. Le depute +Mounier s'eleve le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal +lui succede a la tribune, fait un magnifique eloge de Necker, et tous deux +s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le +rappel des ministres disgracies. Un depute de la noblesse, M. de Virieu, +propose meme de confirmer les arretes du 17 juin par un nouveau serment. M. +de Clermont-Tonnerre s'oppose a cette proposition, comme inutile, et, +rappelant les engagemens deja pris par l'assemblee, s'ecrie: "La +constitution sera, ou nous ne serons plus. " La discussion s'etait deja +prolongee lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matinee du 13, +et les malheurs dont la capitale etait menacee, entre des Francais +indisciplines qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'etaient +dans la main de personne, et des etrangers disciplines, qui etaient dans la +main du despotisme. On arrete aussitot d'envoyer une deputation au roi, +pour lui peindre la desolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le +renvoi des troupes et l'etablissement des gardes bourgeoises. Le roi fait +une reponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et +repete que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemblee alors s'elevant au +plus noble courage, rend un arrete memorable dans lequel elle insiste sur +le renvoi des troupes, et sur l'etablissement des gardes bourgeoises, +declare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser +sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent etre, la +responsabilite des malheurs qui se preparent; consolide la dette publique, +defend de prononcer le nom infame de banqueroute, persiste dans ses +precedens arretes, et ordonne au president d'exprimer ses regrets a M. +Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Apres ces mesures pleines d'energie +et de prudence, l'assemblee, pour preserver ses membres de toute violence +personnelle, se declare en permanence, et nomme M. de Lafayette +vice-president, pour soulager le respectable archeveque de Vienne, a qui +son age ne permettait pas de sieger jour et nuit. + +La nuit du 13 au 14 s'ecoula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A +chaque instant, des nouvelles funestes etaient donnees et contredites; on +ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que +plusieurs deputes etaient menaces, que la violence allait etre employee +contre Paris et les membres les plus signales de l'assemblee. Suspendue un +instant, la seance fut reprise a cinq heures du matin, 14 juillet. +L'assemblee, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution, +discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en accelerer l'execution et +de la conduire avec prudence. Un comite fut nomme pour preparer les +questions; il se composait de MM. l'eveque d'Autun, l'archeveque de +Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyes, Chapelier et Bergasse. +La matinee s'ecoula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le +roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemblee rester livree a +plusieurs regimens etrangers. Dans ce moment, on venait de voir les +princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant a l'Orangerie, +flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des +rafraichissemens. Il parait qu'un grand dessein etait concu pour la nuit du +14 au 15, que Paris devait etre attaque sur sept points, le Palais-Royal +enveloppe, l'assemblee dissoute, et la declaration du 23 juin portee au +parlement; qu'enfin il devait etre pourvu aux besoins du tresor par la +banqueroute et les billets d'etat. Il est certain que les commandans des +troupes avaient recu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets +d'etat avaient ete fabriques, que les casernes des Suisses etaient pleines +de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait demenage, ne +laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans +l'apres-midi, les terreurs de l'assemblee redoublerent; on venait de voir +passer le prince de Lambesc a toute bride; on entendait le bruit du canon, +et on appliquait l'oreille a terre pour saisir les moindres bruits. +Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une +seconde deputation au roi. La deputation partit aussitot pour faire de +nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemblee, venus de +Paris en toute hate, assurerent qu'on s'y egorgeait; l'un d'eux attesta +qu'il avait vu un cadavre decapite et revetu de noir. La nuit commencait a +se faire; on annonca l'arrivee de deux electeurs. Le plus profond silence +regnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurite; +et on apprit de leur bouche que la Bastille etait attaquee, que le canon +avait tire, que le sang coulait, et qu'on etait menace des plus affreux +malheurs. Aussitot une nouvelle deputation fut envoyee avant le retour de +la precedente. Tandis qu'elle partait, la premiere arrivait et rapportait +la reponse du roi. Le roi avait ordonne, disait-il, l'eloignement des +troupes campees au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde +bourgeoise, il avait nomme des officiers pour la commander. + +A l'arrivee de la seconde deputation, le roi, toujours plus trouble, lui +dit: "Messieurs, vous dechirez mon coeur de plus en plus par le recit que +vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres +donnes aux troupes en soient la cause. " On n'avait obtenu encore que +l'eloignement de l'armee. Il etait deux heures apres minuit. On repondit a +la ville de Paris "que deux deputations avaient ete envoyees, et que les +instances seraient renouvelees le lendemain, jusqu'a ce qu'elles eussent +obtenu le succes qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des +impressions etrangeres n'en arreteraient plus les mouvemens." La seance fut +un moment suspendue, et on apprit le soir les evenemens de la journee du +14. + +Le peuple, des la nuit du 13, s'etait porte vers la Bastille; quelques +coups de fusil avaient ete tires, et il parait que des instigateurs avaient +profere plusieurs fois le cri: _A la bastille!_ Le voeu de sa destruction +se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les idees avaient pris d'avance +cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'etait repandu +que l'Hotel des Invalides en contenait un depot considerable. On s'y rend +aussitot. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait defendre l'entree, disant +qu'il doit demander des ordres a Versailles. Le peuple ne veut rien +entendre, se precipite dans l'Hotel, enleve les canons et une grande +quantite de fusils. Deja dans ce moment une foule considerable assiegeait +la Bastille. Les assiegeans disaient que le canon de la place etait dirige +sur la ville, et qu'il fallait empecher qu'on ne tirat sur elle. Le depute +d'un district demande a etre introduit dans la forteresse, et l'obtient du +commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et +quatre-vingt-deux invalides, et recoit la parole de la garnison de ne pas +faire feu si elle n'est attaquee. Pendant ces pourparlers le peuple, ne +voyant pas paraitre son depute, commence a s'irriter, et celui-ci est +oblige de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers +onze heures du matin. Une demi-heure s'etait a peine ecoulee, qu'une +nouvelle troupe arrive en armes, en criant: "Nous voulons la Bastille!" La +garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux +hommes montent avec intrepidite sur le toit du corps-de-garde, et brisent a +coups de hache les chaines du pont, qui retombe. La foule s'y precipite, et +court a un second pont pour le franchir de meme. En ce moment une decharge +de mousqueterie l'arrete: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure +quelques instans. Les electeurs reunis a l'Hotel-de-Ville, entendant le +bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux +deputations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser +introduire dans la place un detachement de milice parisienne, sur le motif +que toute force militaire dans Paris doit etre sous la main de la ville. +Ces deux deputations arrivent successivement. Au milieu de ce siege +populaire, il etait tres difficile de se faire entendre. Le bruit du +tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les deputes +s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer. +Des coups de fusils sont tires, on ne sait d'ou. Le peuple, persuade qu'il +est trahi, se precipite pour mettre le feu a la place; la garnison tire +alors a mitraille. Les gardes-francaises arrivent avec du canon et +commencent une attaque en forme. + +Sur ces entrefaites, un billet adresse par le baron de Besenval a Delaunay, +commandant de la Bastille, est intercepte et lu a l'Hotel-de-Ville. +Besenval engageait Delaunay a resister, lui assurant qu'il serait bientot +secouru. C'etait en effet dans la soiree de ce jour que devaient s'executer +les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'etant point secouru, voyant +l'acharnement du peuple, se saisit d'une meche allumee et veut faire sauter +la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige a se rendre: les signaux sont +donnes, un pont est baisse. Les assiegeans s'approchent en promettant de ne +commettre aucun mal; mais la foule se precipite et envahit les cours. Les +Suisses parviennent a se sauver. Les invalides assaillis ne sont arraches a +la fureur du peuple que par le devouement des gardes-francaises. En ce +moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se presente: on la suppose +fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait etre brulee, lorsqu'un +brave soldat se precipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en +surete, et retourne a la melee. + +Il etait cinq heures et demie. Les electeurs etaient dans la plus cruelle +anxiete, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolonge. Une foule +se precipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-francaise, +couvert de blessures, couronne de lauriers, est porte en triomphe par le +peuple. Le reglement et les cles de la Bastille sont au bout d'une +baionnette; une main sanglante, s'elevant au-dessus de la foule, montre une +boucle de col: c'etait celle du gouverneur Delaunay qui venait d'etre +decapite. Deux gardes-francaises, Elie et Hullin, l'avaient defendu jusqu'a +la derniere extremite. D'autre victimes avaient succombe, quoique defendues +avec heroisme contre la ferocite de la populace. Une espece de fureur +commencait a eclater contre Flesselles, le prevot des marchands, qu'on +accusait de trahison. On pretendait qu'il avait trompe le peuple en lui +promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La +salle etait pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et presses par +cent mille autres qui, restes au dehors, voulaient entrer a leur tour. Les +electeurs s'efforcaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude. +Il commencait a perdre son assurance, et deja tout pale il s'ecrie: +"Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au +Palais-Royal, pour y etre juge." Il descend alors pour s'y rendre. La +multitude s'ebranle, l'entoure, le presse. Arrive au quai Pelletier, un +inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On pretend qu'on avait saisi une +lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: "Tenez bon, +tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes." + +Tels avaient ete les malheureux evenemens de cette journee. Un mouvement de +terreur succeda bientot a l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la +Bastille, etonnes de leur audace, et croyant retrouver le lendemain +l'autorite formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on +repandait que les troupes s'avancaient, pour saccager Paris. Moreau de +Saint-Mery, le meme qui la veille avait menace les brigands de faire sauter +l'Hotel-de-Ville, demeura inebranlable, et donna plus de trois mille ordres +en quelques heures. Des que la prise de la Bastille avait ete connue a +l'Hotel-de-Ville, les electeurs en avaient fait informer l'assemblee, qui +l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La seance etait suspendue, mais +la nouvelle se repandit avec rapidite. La cour jusque-la, ne croyant point +a l'energie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui +voulait prendre une place vainement assiegee autrefois par le grand Conde, +la cour etait paisible et se repandait en railleries. Cependant le roi +commencait a etre inquiet; ses dernieres reponses avaient meme decele sa +douleur. Il s'etait couche. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens +genereux, etait l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualite de +grand-maitre de la garde-robe, il avait toujours acces aupres de lui. +Instruit des evenemens de Paris, il se rendit en toute hate aupres du +monarque, l'eveilla malgre les ministres, et lui apprit ce qui s'etait +Passe. "Quelle revolte! s'ecria le prince.--Sire, reprit le duc de +Liancourt, dites revolution." Le roi, eclaire par ses representations, +consentit a se rendre des le matin a l'assemblee. La cour ceda aussi, et +cet acte de confiance fut resolu. Dans cet intervalle, l'assemblee avait +repris seance. On ignorait les nouvelles dispositions inspirees au roi, et +il s'agissait de lui envoyer une derniere deputation, pour essayer de le +toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore a accorder. Cette +deputation etait la cinquieme depuis ces funestes evenemens. Elle se +composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque +Mirabeau, plus vehement que jamais, l'arrete: "Dites au roi, s'ecrie-t-il, +dites-lui bien que les hordes etrangeres dont nous sommes investis ont recu +hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et +leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs presens. Dites-lui que +Toute la nuit ces satellites etrangers, gorges d'or et de vin, ont predit, +dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux +brutaux invoquaient la destruction de l'assemblee nationale. Dites-lui que +dans son palais meme, les courtisans ont mele leurs danses au son de cette +musique barbare, et que telle fut l'avant-scene de la Saint-Barthelemi! + +"Dites-lui que ce Henri dont l'univers benit la memoire, celui de ses aieux +qu'il voulait prendre pour modele, faisait passer des vivres dans Paris +revolte, qu'il assiegeait en personne; et que ses conseillers feroces font +rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidele et +affame." + +La deputation allait se rendre aupres du roi, lorsqu'on apprend qu'il +arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des +applaudissemens retentissent: "Attendez, reprend Mirabeau avec gravite, +que le roi nous ait fait connaitre ses bonnes dispositions. Qu'un morne +respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur. +Le silence des peuples est la lecon des rois!" + +Louis XVI se presente alors accompagne de ses deux freres. Son discours +simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemblee, +qu'il nomme pour la premiere fois assemblee nationale; se plaint avec +douceur des mefiances qu'on a concues: "Vous avez craint, leur dit-il; eh +bien! c'est moi qui me fie a vous." Ces mots sont couverts +d'applaudissemens. + +Aussitot les deputes se levent, entourent le monarque, et le reconduisent +a pied jusqu'au chateau. La foule se presse autour de lui, les larmes +coulent de tous les yeux, et il peut a peine s'ouvrir un passage a travers +ce nombreux cortege. La reine, en ce moment, placee avec la cour sur un +balcon, contemplait de loin cette scene touchante. Son fils etait dans ses +bras; sa fille, debout a ses cotes, jouait naivement avec les cheveux de +son frere. La princesse, vivement emue, semblait se complaire dans cet +amour des Francais. Helas! combien de fois un attendrissement reciproque +n'a-t-il pas reconcilie les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un +instant tout semblait oublie; mais le lendemain, le jour meme, la cour +etait rendue a son orgueil, le peuple a ses mefiances, et l'implacable +haine recommencait son cours. + +La paix etait faite avec l'assemblee, mais il restait a la faire avec +Paris. L'assemblee envoya d'abord une deputation a l'Hotel-de-Ville, pour +porter la nouvelle de l'heureuse reconciliation operee avec le roi. Bailly, +Lafayette, Lally-Tolendal, etaient du nombre des envoyes. Leur presence +repandit la plus vive allegresse. Le discours de Lally fit naitre des +transports si vifs, qu'on le porta en triomphe a une fenetre de +l'Hotel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut +placee sur sa tete, et il recut ces hommages vis-a-vis la place meme ou +avait expire son pere avec un baillon sur la bouche. La mort de l'infortune +Flesselles, chef de la municipalite, et le refus du duc d'Aumont d'accepter +le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prevot et un +commandant-general a nommer. Bailly fut designe, et au milieu des plus +vives acclamations il fut nomme successeur de Flesselles, sous le titre de +maire de Paris. La couronne qui avait ete sur la tete de Lally passa sur +celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archeveque de Paris +l'y retint malgre lui. Le vertueux vieillard laissa alors echapper des +larmes, et il se resigna a ses nouvelles fonctions. Digne representant +d'une grande assemblee en presence de la majeste du trone, il etait moins +capable de resister aux orages d'une commune, ou la multitude luttait +tumultueusement contre ses magistrats. Faisant neanmoins abnegation de +lui-meme, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et +nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait +a nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste +envoye par l'Amerique affranchie a la ville de Paris. Moreau de Saint-Mery +le montra de la main, tous les yeux s'y porterent, c'etait celui du marquis +de Lafayette. Un cri general le proclama commandant. On vota aussitot un +_Te Deum_, et on se transporta en foule a Notre-Dame. Les nouveaux +magistrats, l'archeveque de Paris, les electeurs, meles a des +gardes-francaises, a des soldats de la milice, marchant sous le bras des +uns des autres, se rendirent a l'antique cathedrale, dans une espece +d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouves tomberent aux pieds de Bailly, +qui avait beaucoup travaille pour les hopitaux; ils l'appelerent leur pere. +Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva a +l'eglise, on celebra la ceremonie, et chacun se repandit ensuite dans la +cite, ou une joie delirante avait succede a la terreur de la veille. Dans +ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redoute, dont +l'entree etait maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une +avide curiosite et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de +supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une enorme pierre +placee au milieu d'une prison obscure et marecageuse, et au centre de +laquelle etait fixee une pesante chaine. + +La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait ete dans sa +confiance, redoutait si fort le peuple, qu'a chaque instant elle +s'imaginait qu'une armee parisienne marchait sur Versailles. Le comte +d'Artois, la famille de Polignac, si chere a la reine, quitterent alors la +France, et furent les premiers emigres. Bailly vint rassurer le roi, et +l'engagea au voyage de Paris, qui fut resolu malgre la resistance de la +reine et de la cour. + +Le roi se disposa a partir. Deux cents deputes furent charges de +l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les +gardes-du-corps l'escorterent jusqu'a Sevres, ou ils s'arreterent pour +l'attendre. Bailly, a la tete de la municipalite, le recut aux portes de +Paris, et lui presenta les cles, offertes jadis a Henri IV. "Ce bon roi, +lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a +reconquis son roi." La nation, legislatrice a Versailles, etait armee a +Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entoure d'une multitude silencieuse et +enregimentee. Il arriva a l'Hotel-de-Ville[7], en passant sous une voute +d'epees croisees sur sa tete en signe d'honneur. Son discours fut simple et +touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, eclata enfin, et +prodigua au roi ses applaudissemens accoutumes. Ces acclamations +soulagerent un peu le coeur du prince; il ne put neanmoins dissimuler un +mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps places sur les hauteurs +de Sevres; et a son retour la reine, se jetant a son cou, l'embrassa comme +si elle avait craint de ne plus le revoir. + +Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de +Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi, +et son conseiller si utile, fut elu president de l'assemblee. Les deputes +nobles, qui, tout en assistant aux deliberations, refusaient encore d'y +prendre part, cederent enfin, et donnerent leur vote. Ainsi s'acheva la +confusion des ordres. Des cet instant on pouvait considerer la revolution +comme accomplie. La nation, maitresse du pouvoir legislatif par +l'assemblee, de la force publique par elle-meme, pouvait desormais realiser +tout ce qui etait utile a ses interets. C'est en refusant l'egalite de +l'impot qu'on avait rendu les etats-generaux necessaires; c'est en refusant +un juste partage d'autorite dans ces etats qu'on y avait perdu toute +influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait +souleve Paris, et provoque la nation tout entiere a s'emparer de la force +publique. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 1 a la fin du volume. +[2] Voyez la note 2 a la fin du volume. +[3] Seance du 10 juin. +[4] Voyez Ferrieres. +[5] Voyez la note 3 a la fin du volume. +[6] Note 4 a la fin du volume. +[7] 17 juillet. + + + + +CHAPITRE III. + + +TRAVAUX DE LA MUNICIPALITE DE PARIS.--LAFAYETTE COMMANDANT DE LA GARDE +NATIONALE; SON CARACTERE ET SON ROLE DANS LA REVOLUTION.--MASSACRE DE +FOULON ET DE BERTHIER.--RETOUR DE NECKER.--SITUATION ET DIVISION DES PARTIS +ET DE LEURS CHEFS.--MIRABEAU; SON CARACTERE, SON PROJET ET SON GENIE. +--LES BRIGANDS.--TROUBLES DANS LES PROVINCES ET LES CAMPAGNES.--NUIT DU +4 AOUT.--ABOLITION DES DROITS FEODAUX ET DE TOUS LES PRIVILEGES. +--DECLARATION DES DROITS DE L'HOMME.--DISCUSSION SUR LA CONSTITUTION ET SUR +LE _veto_.--AGITATION A PARIS. RASSEMBLEMENT TUMULTUEUX AU PALAIS-ROYAL. + + +Cependant tout s'agitait dans le sein de la capitale, ou une nouvelle +autorite venait de s'etablir. Le meme mouvement qui avait porte les +electeurs a se mettre en action, poussait toutes les classes a en faire +autant. L'assemblee avait ete imitee par l'Hotel-de-Ville, l'Hotel-de-Ville +par les districts, et les districts par toutes les corporations. Tailleurs, +cordonniers, boulangers, domestiques, reunis au Louvre, a la place Louis +XV, aux Champs-Elysees, deliberaient en forme, malgre les defenses +reiterees de la municipalite. Au milieu de ces mouvemens contraires, +l'Hotel-de-Ville, combattu par les districts, inquiete par le Palais-Royal, +etait entoure d'obstacles, et pouvait a peine suffire aux soins de son +immense administration. Il reunissait a lui seul l'autorite civile, +judiciaire et militaire. Le quartier-general de la milice y etait fixe. Les +juges, dans le premier moment, incertains sur leurs attributions, lui +adressaient les accuses. Il avait meme la puissance legislative, car il +etait charge de se faire une constitution. Bailly avait pour cet objet +demande a chaque district deux commissaires qui, sous le nom de +representans de la commune, devaient en regler la constitution. Pour +suffire a tant de soins, les electeurs s'etaient partages en divers +comites: l'un, nomme comite des recherches, s'occupait de la police; +l'autre, nomme comite des subsistances, s'occupait des approvisionnemens, +tache la plus difficile et la plus dangereuse de toutes. Bailly fut oblige +de s'en occuper jour et nuit. Il fallait operer des achats continuels de +ble, le faire moudre ensuite, et puis le porter a Paris a travers les +campagnes affamees. Les convois etaient souvent arretes, et on avait besoin +de detachemens nombreux pour empecher les pillages sur la route et dans les +marches. Quoique l'etat vendit les bles a perte, afin que les boulangers +pussent rabaisser le prix du pain, la multitude n'etait pas satisfaite: il +fallait toujours diminuer ce prix, et la disette de Paris augmentait par +cette diminution meme, parce que les campagnes couraient s'y +approvisionner. La crainte du lendemain portait chacun a se pourvoir +abondamment, et ce qui s'accumulait dans les mains des uns manquait aux +autres. C'est la confiance qui hate les travaux du commerce, qui fait +arriver les denrees, et qui rend leur distribution egale et facile; mais +Quand la confiance disparait, l'activite commerciale cesse; les objets +n'arrivant plus au-devant des besoins, ces besoins s'irritent, ajoutent la +confusion a la disette, et empechent la bonne distribution du peu qui +reste. Le soin des subsistances etait donc le plus penible de tous. De +cruels soucis devoraient Bailly et le comite. Tout le travail du jour +suffisait a peine au besoin du jour, et il fallait recommencer le lendemain +avec les memes inquietudes. + +Lafayette, commandant de la milice bourgeoise[1], n'avait pas moins de +peines. Il avait incorpore dans cette milice les gardes-francaises devoues +a la revolution, un certain nombre de Suisses, et une grande quantite de +soldats qui desertaient les regimens dans l'espoir d'une solde plus forte. +Le roi en avait lui-meme donne l'autorisation. Ces troupes reunies +composerent ce qu'on appela les compagnies du centre. La milice prit le nom +de _garde nationale_, revetit l'uniforme, et ajouta aux deux couleurs rouge +et bleue de la cocarde parisienne la couleur blanche, qui etait celle du +roi. C'est la cette cocarde tricolore dont Lafayette predit les destinees +en annoncant qu'elle ferait le tour du monde. + +C'est a la tete de cette troupe que Lafayette s'efforca pendant deux annees +consecutives de maintenir la tranquillite publique, et de faire executer +les lois que l'assemblee decretait chaque jour. Lafayette, issu d'une +famille ancienne et demeuree pure au milieu de la corruption des grands, +doue d'un esprit droit, d'une ame ferme, amoureux de la vraie gloire, +s'etait ennuye des frivolites de la cour et de la discipline pedantesque de +nos armees. Sa patrie ne lui offrant rien de noble a tenter, il se decida +pour l'entreprise la plus genereuse du siecle, et il partit pour l'Amerique +le lendemain du jour ou l'on repandait en Europe qu'elle etait soumise. Il +y combattit a cote de Washington, et decida l'affranchissement du +Nouveau-Monde par l'alliance dans la France. Revenu dans son pays avec un +nom europeen, accueilli a la cour comme une nouveaute, il s'y montra simple +et libre comme un Americain. Lorsque la philosophie, qui n'avait ete pour +des nobles oisifs qu'un jeu d'esprit, exigea de leur part des sacrifices, +Lafayette presque seul persista dans ses opinions, demanda les +etats-generaux, contribua puissamment a la reunion des ordres, et fut +nomme, en recompense, commandant-general de la garde nationale. Lafayette +n'avait pas les passions et le genie qui font souvent abuser de la +puissance: avec une ame egale, un esprit fin, un systeme de +desinteressement invariable, il etait surtout propre au role que les +circonstances lui avaient assigne, celui de faire executer les lois. Adore +de ses troupes sans les avoir captivees par la victoire, plein de calme et +de ressources au milieu des fureurs de la multitude, il maintenait l'ordre +avec une vigilance infatigable. Les partis, qui l'avaient trouve +incorruptible, accusaient son habilete, parce qu'ils ne pouvaient accuser +son caractere. Cependant il ne se trompait pas sur les evenemens et sur les +hommes, n'appreciait la cour et les chefs de parti que ce qu'ils valaient, +les protegeait au peril de sa vie sans les estimer, et luttait souvent sans +espoir contre les factions, mais avec la constance d'un homme qui ne doit +jamais abandonner la chose publique, alors meme qu'il n'espere plus pour +elle. + +Lafayette, malgre toute sa vigilance, ne reussit pas toujours a arreter les +fureurs populaires. Car quelque active que soit la force, elle ne peut se +montrer partout contre un peuple partout souleve, qui voit dans chaque +homme un ennemi. A chaque instant les bruits les plus ridicules etaient +repandus et accredites. Tantot on disait que les soldats des +gardes-francaises avaient ete empoisonnes, tantot que les farines avaient +ete volontairement avariees, ou qu'on detournait leur arrivee; et ceux qui +se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale, +etaient obliges de comparaitre devant un peuple aveugle qui les accablait +d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du +moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple qui, en general, +ne sait ni choisir ni chercher long-temps ses victimes, paraissait souvent +dirigee soit par des miserables payes, comme on l'a dit, pour rendre les +troubles plus graves en les ensanglantant, soit seulement par des hommes +plus profondement haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et +arretes loin de Paris, avec une intention evidente. Il n'y eut de spontane +a leur egard que la fureur de la multitude qui les egorgea. Foulon, ancien +intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait +ete un des ministres designes pour succeder a Necker et a ses collegues. Il +fut arrete a Viry, quoiqu'il eut repandu le bruit de sa mort. On le +conduisit a Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger +du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons a +la main, et une botte de foin derriere le dos. C'est en cet etat qu'il fut +traine a l'Hotel-de-Ville. Au meme instant, Berthier de Sauvigny, son +gendre, etait arrete a Compiegne, sur de pretendus ordres de la commune de +Paris, qui n'avaient pas ete donnes. La commune ecrivit aussitot pour le +faire relacher, ce qui ne fut pas execute. On l'achemina vers Paris, dans +le moment ou Foulon etait a l'Hotel-de-Ville, expose a la rage des furieux. +La populace voulait l'egorger; les representations de Lafayette l'avaient +un peu calmee, et elle consentait a ce que Foulon fut juge; mais elle +demandait que le jugement fut rendu a l'instant meme, pour jouir +sur-le-champ de l'execution. Quelques electeurs avaient ete choisis pour +servir de juges; mais, sous divers pretextes, ils avaient refuse cette +terrible magistrature. Enfin, on avait designe Bailly et Lafayette, qui se +trouvaient reduits a la cruelle extremite de se devouer a la rage de la +populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup +d'art et de fermete, temporisait encore; il avait plusieurs fois adresse la +parole a la multitude avec succes. Le malheureux Foulon, place sur un siege +a ses cotes, eut l'imprudence d'applaudir a ses dernieres paroles. +"Voyez-vous, dit un temoin, ils s'entendent!" A ce mot, la foule s'ebranle +et se precipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le +soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortune +vieillard est pendu a un reverbere. Sa tete est coupee, mise au bout d'une +pique, et promenee dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un +cabriolet conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui +montre la tete sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tete de son +beau-pere. On le conduit a l'Hotel-de-Ville, ou il prononce quelques mots +pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude, +il se degage un moment, s'empare d'une arme, se defend avec fureur, et +succombe bientot comme le malheureux Foulon[2]. Ces meurtres avaient ete +conduits par des ennemis ou de Foulon, ou de la chose publique; car, si la +fureur du peuple a leur aspect avait ete spontanee, comme la plupart de ses +mouvemens, leur arrestation avait ete combinee. Lafayette, rempli de +douleur et d'indignation, resolut de donner sa demission. Bailly et la +municipalite, effrayes de ce projet, s'empresserent de l'en detourner. Il +fut alors convenu qu'il la donnerait pour faire sentir son mecontentement +au peuple, mais qu'il se laisserait gagner par les instances qu'on ne +manquerait pas de lui faire. En effet, le peuple et la milice +l'entourerent, et lui promirent la plus grande obeissance. Il reprit le +commandement a ces conditions; et depuis, il eut la satisfaction d'empecher +la plupart des troubles, grace a son energie et au devouement de sa troupe. + +Pendant ce temps, Necker avait recu a Bale les ordres du roi et les +instances de l'assemblee. Ce furent les Polignac qu'il avait laisses +triomphans a Versailles, et qu'il rencontra fugitifs a Bale, qui, les +premiers, lui apprirent les malheurs du trone et le retour subit de faveur +qui l'attendait. Il se mit en route, et traversa la France, traine en +triomphe par le peuple, auquel, selon son usage, il recommanda la paix et +le bon ordre. Le roi le recut avec embarras, l'assemblee avec empressement; +et il resolut de se rendre a Paris, ou il devait aussi avoir son jour de +triomphe. Le projet de Necker etait de demander aux electeurs la grace et +l'elargissement du baron de Besenval, quoiqu'il fut son ennemi. En vain +Bailly, non moins ennemi que lui des mesures de rigueur, mais plus juste +appreciateur des circonstances, lui representa le danger d'une telle +mesure, et lui fit sentir que cette faveur, obtenue par l'entrainement, +serait revoquee le lendemain comme illegale, parce qu'un corps +administratif ne pouvait ni condamner ni faire grace: Necker s'obstina, et +fit l'essai de son influence sur la capitale. Il se rendit a +l'Hotel-de-Ville le 30 juillet. Ses esperances furent outrepassees, et il +dut se croire tout-puissant, en voyant les transports de la multitude. Tout +emu, les yeux pleins de larmes, il demanda une amnistie generale, qui fut +aussitot accordee par acclamation. Les deux assemblees des electeurs et des +representans se montrerent egalement empressees; les electeurs decreterent +l'amnistie generale, les representans de la commune ordonnerent la liberte +de Besenval. Necker se retira enivre, prenant pour lui les applaudissemens +qui s'adressaient a sa disgrace. Mais, des ce jour, il allait etre +detrompe: Mirabeau lui preparait un cruel reveil. Dans l'assemblee, dans +les districts, un cri general s'eleva contre la sensibilite du ministre, +excusable, disait-on, mais egaree. Le district de l'Oratoire, excite, a ce +qu'on assure, par Mirabeau, fut le premier a reclamer. On soutint de toutes +parts qu'un corps administratif ne pouvait ni condamner ni absoudre. La +mesure illegale de l'Hotel-de-Ville fut revoquee, et la detention du baron +de Besenval maintenue. Ainsi se verifiait l'avis du sage Bailly, que Necker +n'avait pas voulu suivre. + +Dans ce moment, les partis commencaient a se prononcer davantage. Les +parlemens, la noblesse, le clerge, la cour, menaces tous de la meme ruine, +avaient confondu leurs interets et agissaient de concert. Il n'y avait plus +a la cour ni le comte d'Artois ni les Polignac. Une sorte de consternation, +melee de desespoir, regnait dans l'aristocratie. N'ayant pu empecher ce +qu'elle appelait le mal, elle desirait maintenant que le peuple en commit +le plus possible, pour amener le bien par l'exces meme de ce mal. Ce +systeme mele de depit et de perfidie, qu'on appelle le pessimisme +politique, commence chez les partis des qu'ils ont fait assez de pertes +pour renoncer a ce qui leur reste, dans l'espoir de tout recouvrer. +L'aristocratie se mit des lors a l'employer, et souvent on la vit voter +avec les membres les plus violens du parti populaire. + +Les circonstances font surgir les hommes. Le peril de la noblesse avait +fait naitre un defenseur pour elle. Le jeune Cazales, capitaine dans les +dragons de la reine, avait trouve en lui une force d'esprit et une facilite +d'expression inattendues. Precis et simple, il disait promptement et +convenablement ce qu'il fallait dire; et on doit regretter que son esprit +si juste ait ete consacre a une cause qui n'a eu quelques raisons a faire +valoir qu'apres avoir ete persecutee. Le clerge avait trouve son defenseur +dans l'abbe Maury. Cet abbe, sophiste exerce et inepuisable, avait des +saillies heureuses et beaucoup de sang-froid; il savait resister +courageusement au tumulte, et audacieusement a l'evidence. Tels etaient les +moyens et les dispositions de l'aristocratie. + +Le ministere etait sans vues et sans projets. Necker, hai de la cour qui le +souffrait par obligation, Necker seul avait non un plan, mais un voeu. Il +avait toujours desire la constitution anglaise, la meilleure sans doute +qu'on put adopter comme accommodement entre le trone, l'aristocratie et le +peuple; mais cette constitution, proposee par l'eveque de Langres avant +l'etablissement d'une seule assemblee, et refusee par les premiers ordres, +etait devenue impossible. La haute noblesse ne voulait pas des deux +chambres, parce que c'etait une transaction; la petite noblesse, parce +qu'elle ne pouvait entrer dans la chambre haute; le parti populaire, parce +que, tout effraye encore de l'aristocratie, il ne voulait lui laisser +aucune influence. Quelques deputes seulement, les uns par moderation, les +autres parce que cette idee leur etait propre, desiraient les institutions +anglaises, et formaient tout le parti du ministre, parti faible, parce +qu'il n'offrait que des vues conciliatoires a des passions irritees, et +qu'il n'opposait a ses adversaires que des raisonnemens et aucun moyen +d'action. + +Le parti populaire commencait a se diviser, parce qu'il commencait a +vaincre. Lally-Tolendal, Mounier, Mallouet et les autres partisans de +Necker, approuvaient tout ce qui s'etait fait jusque-la, parce que tout ce +qui s'etait fait avait amene le gouvernement a leurs idees, c'est-a-dire a +la constitution anglaise. Maintenant ils jugeaient que c'etait assez; +reconcilies avec le pouvoir, ils voulaient s'arreter. Le parti populaire ne +croyait pas au contraire devoir s'arreter encore. C'etait dans le club +Breton[3] qu'il s'agitait avec le plus de vehemence. Une conviction sincere +etait le mobile du plus grand nombre de ses membres; des pretentions +personnelles commencaient neanmoins a s'y montrer, et deja les mouvemens +de l'interet individuel succedaient aux premiers elans du patriotisme. +Barnave, jeune avocat de Grenoble, doue d'un esprit clair, facile, et +possedant au plus haut degre le talent de bien dire, formait avec les deux +Lameth un triumvirat qui interessait par sa jeunesse, et qui bientot influa +par son activite et ses talens. Duport, ce jeune conseiller au parlement, +qu'on a deja vu figurer, faisait partie de leur association. On disait +alors que Duport pensait tout ce qu'il fallait faire, que Barnave le +disait, et que les Lameth l'executaient. Cependant ces jeunes deputes +etaient amis entre eux, sans etre encore ennemis prononces de personne. + +Le plus audacieux des chefs populaires, celui qui, toujours en avant, +ouvrait les deliberations les plus hardies, etait Mirabeau. Les absurdes +institutions de la vieille monarchie avaient blesse des esprits justes et +indigne des coeurs droits; mais il n'etait pas possible qu'elles n'eussent +froisse quelque ame ardente et irrite de grandes passions. Cette ame fut +celle de Mirabeau, qui, rencontrant des sa naissance tous les despotismes, +celui de son pere, du gouvernement et des tribunaux, employa sa jeunesse a +les combattre et a les hair. Il etait ne sous le soleil de la Provence, et +issu d'une famille noble. De bonne heure il s'etait fait connaitre par +ses desordres, ses querelles et une eloquence emportee. Ses voyages, ses +observations, ses immenses lectures, lui avaient tout appris, et il avait +tout retenu. Mais outre, bizarre, sophiste meme quand il n'etait pas +soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excite +par la tribune et la presence de ses contradicteurs, son esprit +s'enflammait: d'abord ses premieres vues etaient confuses, ses paroles +entrecoupees, ses chairs palpitantes, mais bientot venait la lumiere; alors +son esprit faisait en un instant le travail des annees; et a la tribune +meme, tout etait pour lui decouverte, expression vive et soudaine. +Contrarie de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et +presentait la verite en images frappantes ou terribles. Les circonstances +etaient-elles difficiles, les esprits fatigues d'une longue discussion ou +intimides par le danger, un cri, un mot decisif s'echappait de sa bouche, +sa tete se montrait effrayante de laideur et de genie, et l'assemblee +eclairee ou raffermie rendait des lois, ou prenait des resolutions +magnanimes. + +Fier de ses hautes qualites, s'egayant de ses vices, tour a tour altier ou +souple, il seduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par +ses sarcasmes, et les conduisait tous a sa suite par une singuliere +puissance d'entrainement. Son parti etait partout, dans le peuple, dans +l'assemblee, dans la cour meme, dans tous ceux enfin auxquels il +s'adressait dans le moment. Se melant familierement avec les hommes, juste +quand il fallait l'etre, il avait applaudi au talent naissant de Barnave, +quoiqu'il n'aimat pas ses jeunes amis; il appreciait l'esprit profond de +Sieyes, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une +vie trop pure; il detestait dans Necker un rigorisme extreme, une raison +orgueilleuse, et la pretention de gouverner une revolution qu'il savait lui +appartenir. Il aimait peu le duc d'Orleans et son ambition incertaine; et +comme on le verra bientot, il n'eut jamais avec lui aucun interet commun. +Seul ainsi avec son genie, il attaquait le despotisme qu'il avait jure de +detruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanites de la monarchie, il +voulait encore moins de l'ostracisme des republiques; mais n'etant pas +assez venge des grands et du pouvoir, il continuait de detruire. +D'ailleurs, devore de besoins, mecontent du present, il s'avancait vers un +avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talens, de son ambition, de +ses vices, du mauvais etat de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de +ses propos, tousles soupcons et toutes les calomnies. + +Ainsi se divisaient la France et les partis. Les premiers differends entre +les deputes populaires eurent lieu a l'occasion des exces de la multitude. +Mounier et Lally-Tolendal voulaient une proclamation solennelle au peuple, +pour improuver ses exces. L'assemblee, sentant l'inutilite de ce moyen et +la necessite de ne pas indisposer la multitude qui l'avait soutenue, s'y +refusa d'abord; mais, cedant ensuite aux instances de quelques-uns de ses +membres, elle finit par faire une proclamation qui, comme elle l'avait +prevu, fut tout a fait inutile, car on ne calme pas avec des paroles un +peuple souleve. + +L'agitation etait universelle. Une terreur subite s'etait repandue. Le nom +de ces brigands qu'on avait vus apparaitre dans les diverses emeutes etait +dans toutes les bouches, leur image dans tous les esprits. La cour +reprochait leurs ravages au parti populaire, le parti populaire a la cour. +Tout a coup des courriers se repandent, et, traversant la France en tous +sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons +avant leur maturite. On se reunit de toutes parts, et en quelques jours la +France entiere est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce +stratageme, qui rendit universelle la revolution du 14 juillet, en +provoquant l'armement de la nation, fut attribue alors a tous les partis, +et depuis il a ete surtout impute au parti populaire, qui en a recueilli +les resultats. Il est etonnant qu'on se soit ainsi rejete la responsabilite +d'un stratageme plus ingenieux que coupable. On l'a mis sur le compte de +Mirabeau, qui se fut applaudi d'en etre l'auteur, et qui l'a pourtant +desavoue. Il etait assez dans le caractere de l'esprit de Sieyes, et +quelques-uns ont cru que ce dernier l'avait suggere au duc d'Orleans. +D'autres enfin en ont accuse la cour. Ils ont pense que ces courriers +eussent ete arretes a chaque pas, sans l'aveu du gouvernement; que la cour +n'ayant jamais cru la revolution generale, et la regardant comme une simple +emeute des Parisiens, avait voulu armer les provinces pour les opposer a +Paris. Quoi qu'il en soit, ce moyen tourna au profit de la nation, qu'il +mit en armes et en etat de veiller a sa surete et a ses droits. + +Le peuple des villes avait secoue ses entraves, le peuple des campagnes +voulait aussi secouer les siennes. Il refusait de payer les droits feodaux; +il poursuivit ceux des seigneurs qui l'avaient opprime; il incendiait les +chateaux, brulait les titres de propriete, et se livrait dans quelques pays +a des vengeances atroces. Un accident deplorable avait surtout excite cette +effervescence universelle. Un sieur de Mesmai, seigneur de Quincey, donnait +une fete autour de son chateau. Tout le peuple des campagnes y etait +rassemble, et se livrait a la joie, lorsqu'un baril de poudre, s'enflammant +tout a coup, produisit une explosion meurtriere. Cet accident, reconnu +depuis pour un effet de l'imprudence, et non de la trahison, fut impute a +crime au sieur de Mesmai. Le bruit s'en repandit bientot, et provoqua +partout les cruautes de ces paysans, endurcis par une vie miserable, et +rendus feroces par de longues souffrances. Les ministres vinrent en corps +faire a l'assemblee un tableau de l'etat deplorable de la France, et lui +demander les moyens de retablir l'ordre. Ces desastres de tout genre +s'etaient manifestes depuis le 14 juillet. Le mois d'aout commencait, et il +devenait indispensable de retablir l'action du gouvernement et des lois. +Mais pour le tenter avec succes, il fallait commencer la regeneration de +l'etat par la reforme des institutions qui blessaient le plus vivement le +peuple et le disposaient davantage a se soulever. Une partie de la nation, +soumise a l'autre, supportait une foule de droits appeles feodaux. Les uns, +qualifies utiles, obligeaient les paysans a des redevances ruineuses; les +autres, qualifies honorifiques, les soumettaient envers leurs seigneurs a +des respects et a des services humilians. C'etaient la les restes de la +barbarie feodale, dont l'abolition etait due a l'humanite. Ces privileges, +regardes comme des proprietes, appeles meme de ce nom par le roi, dans la +declaration du 23 juin, ne pouvaient etre abolis par une discussion. Il +fallait, par un mouvement subit et inspire, exciter les possesseurs a s'en +depouiller eux-memes. + +L'assemblee discutait alors la fameuse declaration des droits de l'homme. +On avait d'abord agite s'il en serait fait une, et on avait decide le 4 +aout au matin, qu'elle serait faite et placee en tete de la constitution. +Dans la soiree du meme jour, le comite fit son rapport sur les troubles et +les moyens de les faire cesser. Le vicomte de Noailles et le duc +d'Aiguillon, tous deux membres de la noblesse, montent alors a la tribune, +et representent que c'est peu d'employer la force pour ramener le peuple, +qu'il faut detruire la cause de ses maux, et que l'agitation qui en est la +suite sera aussitot calmee. S'expliquant enfin plus clairement, ils +proposent d'abolir tous les droits vexatoires qui, sous le titre de droits +feodaux, ecrasent les campagnes. M. Leguen de Kerendal, proprietaire dans +la Bretagne, se presente a la tribune, en habit de cultivateur, et fait un +tableau effrayant du regime feodal. Aussitot la generosite excitee chez les +uns, l'orgueil engage chez les autres, amenent un desinteressement subit; +chacun s'elance a la tribune pour abdiquer ses privileges. La noblesse +donne le premier exemple; le clerge, non moins empresse, se hate de le +suivre. Une espece d'ivresse s'empare de l'assemblee; mettant de cote une +discussion superflue, et qui n'etait certainement pas necessaire pour +demontrer la justice de pareils sacrifices, tous les ordres, toutes les +classes, tous les possesseurs de prerogatives quelconques, se hatent de +faire aussi leurs renonciations. Apres les deputes des premiers ordres, +ceux des communes viennent a leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant +immoler des privileges personnels, ils offrent ceux des provinces et des +villes. L'egalite des droits, retablie entre les individus, l'est ainsi +entre toutes les parties du territoire. Quelques-uns apportent des +pensions, et un membre du parlement, n'ayant rien a donner, promet son +devouement a la chose publique. Les marches du bureau sont couvertes +de deputes qui viennent deposer l'acte de leur renonciation; on se contente +pour le moment d'enumerer les sacrifices, et on remet au jour suivant la +redaction des articles. L'entrainement etait general; mais au milieu de cet +enthousiasme il etait facile d'apercevoir que certains privilegies peu +sinceres voulaient pousser les choses au pire. Tout etait a craindre de +l'effet de la nuit et de l'impulsion donnee, lorsque Lally-Tolendal, +apercevant le danger, fait passer un billet au president. "Il faut tout +redouter, lui dit-il, de l'entrainement de l'assemblee: levez la seance." +Au meme instant, un depute s'elance vers lui, et, lui serrant la main avec +emotion, lui dit: "Livrez-nous la sanction royale, et nous sommes amis." +Lally-Tolendal, sentant alors le besoin de rattacher la revolution au roi, +propose de le proclamer restaurateur de la liberte francaise. La +proposition est accueillie avec enthousiasme; un _Te Deum_ est decrete, et +on se separe enfin vers le milieu de la nuit. + +On avait arrete pendant cette nuit memorable: + +L'abolition de la qualite de serf; + +La faculte de rembourser les droits seigneuriaux; + +L'abolition des juridictions seigneuriales; + +La suppression des droits exclusifs de chasse, de colombiers, de garenne, +etc.; + +Le rachat de la dime; + +L'egalite des impots; + +L'admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires; + +L'abolition de la venalite des offices; + +La destruction de tous les privileges de villes et de provinces; + +La reformation des jurandes; + +Et la suppression des pensions obtenues sans titres. + +Ces resolutions avaient ete arretees sous forme generale, mais il restait a +les rediger en decrets; et c'est alors que le premier elan de generosite +etant passe, chacun etant rendu a ses penchans, les uns devaient chercher a +etendre, les autres a resserrer les concessions obtenues. La discussion +devint vive, et une resistance tardive et mal entendue fit evanouir toute +reconnaissance. + +L'abolition des droits feodaux avait ete convenue, mais il fallait +distinguer, entre ces droits, lesquels seraient abolis ou rachetes. En +abordant jadis le territoire, les conquerans, premiers auteurs de la +noblesse, avaient impose aux hommes des services, et aux terres des +tributs. Ils avaient meme occupe une partie du sol, et ne l'avaient que +successivement restitue aux cultivateurs, moyennant des rentes +perpetuelles. Une longue possession, suivie de transmissions nombreuses, +constituant la propriete, toutes les charges imposees aux hommes et aux +terres en avaient acquis le caractere. L'assemblee constituante etait donc +reduite a attaquer les proprietes. Dans cette situation, ce n'etait pas +comme plus ou moins bien acquises, mais comme plus ou moins onereuses a la +societe, qu'elle avait a les juger. Elle abolit les services personnels; et +plusieurs de ces services ayant ete changes en redevance, elle abolit ces +redevances. Parmi les tributs imposes aux terres, elle supprima ceux qui +etaient evidemment le reste de la servitude, comme le droit impose sur les +transmissions; et elle declara rachetables toutes les rentes perpetuelles, +qui etaient le prix auquel la noblesse avait jadis cede aux cultivateurs +une partie du territoire. Rien n'est donc plus absurde que d'accuser +l'assemblee constituante d'avoir viole les proprietes, puisque tout l'etait +devenu; et il est etrange que la noblesse, les ayant si long-temps violees, +soit en exigeant des tributs, soit en ne payant pas les impots, se montrat +tout a coup si rigoureuse sur les principes, quand il s'agissait de ses +prerogatives. Les justices seigneuriales furent aussi appelees proprietes, +puisque depuis des siecles elles etaient transmises en heritage; mais +l'assemblee ne s'en laissa pas imposer par ce titre, et les abolit, en +ordonnant cependant qu'elles fussent maintenues jusqu'a ce qu'on eut pourvu +a leur remplacement. + +Le droit exclusif de chasse fut aussi un objet de vives disputes. Malgre la +vaine objection que bientot toute la population serait en armes, si le +droit de chasse etait accorde, il fut rendu a chacun dans l'etendue de ses +champs. Les colombiers privilegies furent egalement defendus. L'assemblee +decida que chacun pourrait en avoir, mais qu'a l'epoque des moissons les +pigeons pourraient etre tues, comme le gibier ordinaire, sur le territoire +qu'ils iraient parcourir. Toutes les capitaineries furent abolies, et on +ajouta cependant qu'il serait pourvu aux plaisirs personnels du roi, par +des moyens compatibles avec la liberte et la propriete. + +Un article excita surtout de violens debats, a cause des questions plus +importantes dont il etait le prelude, et des interets qu'il attaquait: +c'est celui des dimes. Dans la nuit du 4 aout, l'assemblee avait declare +les dimes rachetables. Au moment de la redaction, elle voulut les abolir +sans rachat, en ayant soin d'ajouter qu'il serait pourvu par l'etat a +l'entretien du clerge. Sans doute il y avait un defaut de forme dans cette +decision, car c'etait revenir sur une resolution deja prise. Mais Garat +repondit a cette objection que c'etait la un veritable rachat, puisqu'au +lieu du contribuable c'etait l'etat qui rachetait la dime, en se chargeant +de pourvoir aux besoins du clerge. L'abbe Sieyes, qu'on fut etonne de voir +parmi les defenseurs de la dime, et qu'on ne jugea pas defenseur +desinteresse de cet impot, convint, en effet, que l'etat rachetait +veritablement la dime, mais qu'il faisait un vol a la masse de la nation, +en lui faisant supporter une dette qui ne devait peser que sur les +proprietaires fonciers. Cette objection, presentee d'une maniere +tranchante, fut accompagnee de ce mot si amer et depuis souvent repete: +"Vous voulez etre libres, et vous ne savez pas etre justes." Quoique Sieyes +ne crut pas qu'il fut possible de repondre a cette objection, la reponse +etait facile. La dette du culte est celle de tous; convient-il de la faire +supporter aux proprietaires fonciers plutot qu'a l'universalite des +contribuables? C'est a l'etat a en juger. Il ne vole personne en faisant de +l'impot la repartition qu'il juge la plus convenable. La dime, en ecrasant +les petits proprietaires, detruisait l'agriculture; l'etat devait donc +deplacer cet impot; c'est ce que Mirabeau prouva avec la derniere evidence. +Le clerge, qui preferait la dime parce qu'il prevoyait bien que le salaire +adjuge par l'etat serait mesure sur ses vrais besoins, se pretendit +proprietaire de la dime par des concessions immemoriales; il renouvela +cette raison si repetee de la longue possession qui ne prouve rien, car +tout, jusqu'a la tyrannie, serait legitime par la possession. On lui +repondit que la dime n'etait qu'un usufruit; qu'elle n'etait point +transmissible, et n'avait pas les principaux caracteres de la propriete; +qu'elle etait evidemment un impot etabli en sa faveur, et que cet impot, +l'etat se chargeait de le changer en un autre. L'orgueil du clerge fut +revolte de l'idee de recevoir un salaire, il s'en plaignit avec violence; +et Mirabeau, qui excellait a lancer des traits decisifs de raison et +d'ironie, repondit aux interrupteurs qu'il ne connaissait que trois moyens +d'exister dans la societe: etre ou voleur, ou mendiant, ou salarie. Le +clerge sentit qu'il lui convenait d'abandonner ce qu'il ne pouvait plus +defendre. Les cures surtout, sachant qu'ils avaient tout a gagner de +l'esprit de justice qui regnait dans l'assemblee, et que c'etait l'opulence +des prelats qu'on voulait particulierement attaquer, furent les premiers a +se desister. L'abolition entiere des dimes fut donc decretee, sous la +condition que l'etat se chargerait des frais du culte, mais qu'en attendant +la dime continuerait d'etre percue. Cette derniere clause pleine d'egards +devint, il est vrai, inutile. Le peuple ne voulut plus payer, mais il ne le +voulait deja plus, meme avant le decret, et quand l'assemblee abolit le +regime feodal, il etait deja renverse de fait. Le 13 aout, tous les +articles furent presentes au monarque, qui accepta le titre de restaurateur +de la liberte francaise, et assista au _Te Deum_, ayant a sa droite le +president, et a sa suite tous les deputes. + +Ainsi fut consommee la plus importante reforme de la revolution. +L'assemblee avait montre autant de force que de mesure. Malheureusement un +peuple ne sait jamais rentrer avec moderation dans l'exercice de ses +droits. Des violences atroces furent commises dans tout le royaume. Les +chateaux continuerent d'etre incendies, les campagnes furent inondees par +des chasseurs qui s'empressaient d'exercer des droits si nouveaux pour eux. +Ils se repandirent dans les champs naguere reserves aux plaisirs de leurs +seuls oppresseurs, et commirent d'affreuses devastations. Toute usurpation +a un cruel retour, et celui qui usurpe devrait y songer, du moins pour ses +enfans, qui presque toujours portent sa peine. De nombreux accidens eurent +lieu. Des le 7 du mois d'aout, les ministres s'etaient de nouveau presentes +a l'assemblee pour lui faire un rapport sur l'etat du royaume. Le +gardes-des-sceaux avait denonce les desordres alarmans qui avaient eclate; +Necker avait revele le deplorable etat des finances. L'assemblee recut ce +double message avec tristesse, mais sans decouragement. Le 10, elle rendit +un decret sur la tranquillite publique, par lequel les municipalites +etaient chargees de veiller au maintien de l'ordre, en dissipant tous les +attroupemens seditieux. Elles devaient livrer les simples perturbateurs aux +tribunaux, mais emprisonner ceux qui avaient repandu des alarmes, allegue +de faux ordres, ou excite des violences, et envoyer la procedure a +l'assemblee nationale, pour qu'on put remonter a la cause des troubles. Les +milices nationales et les troupes reglees etaient mises a la disposition +des municipalites, et elles devaient preter serment d'etre fideles a la +nation, au roi et a la loi, etc. C'est ce serment qui fut appele depuis le +serment civique. + +Le rapport de Necker sur les finances fut extremement alarmant. C'etait le +besoin des subsides qui avait fait recourir a une assemblee nationale; +cette assemblee a peine reunie etait entree en lutte avec le pouvoir, et, +ne songeant qu'au besoin pressant d'etablir des garanties, elle avait +neglige celui d'assurer les revenus de l'etat. Necker seul avait tout le +souci des finances. Tandis que Bailly, charge des subsistances de la +capitale, etait dans les plus cruelles angoisses, Necker, tourmente de +besoins moins pressans, mais bien plus etendus, Necker, enferme dans ses +penibles calculs, devore de mille peines, s'efforcait de pourvoir a la +detresse publique; et, tandis qu'il ne songeait qu'a des questions +financieres, il ne comprenait pas que l'assemblee ne songeat qu'a des +questions politiques. Necker et l'assemblee, preoccupes chacun de leur +objet, n'en voyaient pas d'autres. Cependant, si les alarmes de Necker +etaient justifiees par la detresse actuelle, la confiance de l'assemblee +l'etait par l'elevation de ses vues. Cette assemblee, embrassant la France +et son avenir, ne pouvait pas croire que ce beau royaume, obere un instant, +fut a jamais frappe d'indigence. + +Necker, en entrant au ministere, en aout 1788, ne trouva que 400,000 francs +au tresor. Il avait, a force de soins, pourvu au plus pressant; et depuis, +les circonstances avaient accru les besoins en diminuant les ressources. Il +avait fallu acheter des bles, les revendre au-dessous du prix coutant, +faire des aumones considerables, etablir des travaux publics pour occuper +des ouvriers. Il etait sorti du tresor, pour ce dernier objet, jusqu'a +12,000 francs par jour. En meme temps que les depenses s'etaient +augmentees, les recettes avaient baisse. La reduction du prix du sel, le +retard des paiemens, et souvent le refus absolu d'acquitter des impots, la +contrebande a force armee, la destruction des barrieres, le pillage meme +des registres et le meurtre des commis, avaient aneanti une partie des +revenus. En consequence, Necker demanda un emprunt de trente millions. La +premiere impression fut si vive, qu'on voulut voter l'emprunt par +acclamation; mais ce premier mouvement se calma bientot. On temoigna de la +repugnance pour de nouveaux emprunts, et on commit une espece de +contradiction en invoquant les cahiers auxquels on avait deja renonce, et +qui defendaient de consentir l'impot avant d'avoir fait la constitution; on +alla meme jusqu'a faire le calcul des sommes recues depuis l'annee +precedente, comme si on s'etait defie du ministre. Cependant la necessite +de pourvoir aux besoins de l'etat fit adopter l'emprunt; mais on changea le +plan du ministre, et on reduisit l'interet a quatre et demi pour cent, par +la fausse esperance d'un patriotisme qui etait dans la nation, mais qui +ne pouvait se trouver chez les preteurs de profession, les seuls qui se +livrent ordinairement a ces sortes de speculations financieres. Cette +premiere faute fut une de celles que commettent ordinairement les +assemblees, quand elles remplacent les vues immediates du ministre qui +agit, par les vues generales de douze cents esprits qui speculent. Il fut +facile d'apercevoir aussi que l'esprit de la nation commencait deja a ne +plus s'accommoder de la timidite du ministre. + +Apres ces soins indispensables donnes a la tranquillite publique et aux +finances, on s'occupa de la declaration des droits. La premiere idee en +avait ete fournie par Lafayette, qui lui-meme l'avait empruntee aux +Americains. Cette discussion, interrompue par la revolution du 14 juillet, +renouvelee au 1er aout, interrompue de nouveau par l'abolition du regime +feodal, fut reprise et definitivement arretee le 12 aout. Cette idee avait +quelque chose d'imposant qui saisit l'assemblee. L'elan des esprits les +portait a tout ce qui avait de la grandeur; cet elan produisait leur bonne +foi, leur courage, leurs bonnes et leurs mauvaises resolutions. Ils +saisirent donc cette idee, et voulurent la mettre a execution. S'il ne +s'etait agi que d'enoncer quelques principes particulierement meconnus par +l'autorite dont on venait de secouer le joug, comme le vote de l'impot, la +liberte religieuse, la liberte de la presse, la responsabilite +ministerielle, rien n'eut ete plus facile. Ainsi avaient fait jadis +l'Amerique et l'Angleterre. La France aurait pu exprimer en quelques +maximes nettes et positives les nouveaux principes qu'elle imposait a son +gouvernement; mais la France, rompant avec le passe, et voulant remonter a +l'etat de nature, dut aspirer a donner une declaration complete de tous les +droits de l'homme et du citoyen. On parla d'abord de la necessite et du +danger d'une pareille declaration. On discuta beaucoup et inutilement sur +ce sujet, car il n'y avait ni utilite ni danger a faire une declaration +composee de formules auxquelles le peuple ne comprenait rien; elle n'etait +quelque chose que pour un certain nombre d'esprits philosophiques, qui ne +prennent pas une grande part aux seditions populaires. Il fut enfin decide +qu'elle serait faite et placee en tete de l'acte constitutionnel. Mais il +fallait la rediger, et c'etait la le plus difficile. Qu'est-ce qu'un droit? +c'est ce qui est du aux hommes. Or, tout le bien qu'on peut leur faire leur +est du; toute mesure sage de gouvernement est donc un droit. Aussi tous les +projets proposes renfermaient la definition de la loi, la maniere dont elle +doit se faire, le principe de la souverainete, etc. On objectait que ce +n'etait pas la des droits, mais des maximes generales. Cependant il +importait d'exprimer ces maximes. Mirabeau, impatiente, s'ecria enfin: +"N'employez pas le mot de droits, mais dites: Dans l'interet de tous, il a +ete declare...." Neanmoins on prefera le titre plus imposant de declaration +des droits, sous lequel on confondit des maximes, des principes, des +definitions. Du tout on composa la declaration celebre placee en tete de la +constitution de 91. Au reste, il n'y avait la qu'un mal, celui de perdre +quelques seances a un lieu commun philosophique. Mais qui peut reprocher +aux esprits de s'enivrer de leur objet? Qui a le droit de mepriser +l'inevitable preoccupation des premiers instans? + +Il etait temps de commencer enfin les travaux de la constitution. La +fatigue des preliminaires etait generale, et deja on agitait hors de +l'assemblee les questions fondamentales. La constitution anglaise etait le +modele qui s'offrait naturellement a beaucoup d'esprits, puisqu'elle etait +la transaction intervenue en Angleterre, a la suite d'un debat semblable, +entre le roi, l'aristocratie et le peuple. Cette constitution consistait +essentiellement dans l'etablissement de deux chambres et dans la sanction +royale. Les esprits dans leur premier elan vont aux idees les plus simples: +un peuple qui declare sa volonte, un roi qui l'execute, leur paraissait la +seule forme legitime de gouvernement. Donner a l'aristocratie une part +egale a celle de la nation, au moyen d'une chambre-haute; conferer au roi +le droit d'annuler la volonte nationale, au moyen de la sanction, leur +semblait une absurdite. _La nation veut, le roi fait_: les esprits ne +sortaient pas de ces elemens simples, et ils croyaient vouloir la +monarchie, parce qu'ils laissaient un roi comme executeur des volontes +nationales. La monarchie reelle, telle qu'elle existe meme dans les etats +reputes libres, est la domination d'un seul, a laquelle on met des bornes +au moyen du concours national. La volonte du prince y fait reellement +presque tout, et celle de la nation est reduite a empecher le mal, soit en +disputant sur l'impot, soit en concourant pour un tiers a la loi. Mais des +l'instant que la nation peut ordonner tout ce qu'elle veut, sans que le roi +puisse s'y opposer par le _veto_, le roi n'est plus qu'un magistrat. C'est +alors la republique avec un seul consul au lieu de plusieurs. Le +gouvernement de Pologne, quoiqu'il y eut un roi, ne fut jamais nomme une +monarchie, mais une republique; il y avait aussi un roi a Lacedemone. + +La monarchie bien entendue exige donc de grandes concessions de la part des +esprits. Mais ce n'est pas apres une longue nullite et dans leur premier +enthousiasme qu'ils sont disposes a les faire. Aussi la republique etait +dans les opinions sans y etre nommee, et on etait republicain sans le +croire. + +On ne s'expliqua point nettement dans la discussion: aussi, malgre le genie +et le savoir repandus dans l'assemblee, la question fut mal traitee et peu +entendue. Les partisans de la constitution anglaise, Necker, Mounier, +Lally, ne surent pas voir en quoi devait consister la monarchie; et quand +ils l'auraient vu, ils n'auraient pas ose dire nettement a l'assemblee que +la volonte nationale ne devait point etre toute-puissante, et qu'elle +devait empecher plutot qu'agir. Ils s'epuiserent a dire qu'il fallait que +le roi put arreter les usurpations d'une assemblee; que pour bien executer +la loi, et l'executer volontiers, il fallait qu'il y eut coopere; et +qu'enfin il devait exister des rapports entre les pouvoirs executif et +legislatif. Ces raisons etaient mauvaises ou tout au moins faibles. Il +etait ridicule en effet, en reconnaissant la souverainete nationale, de +vouloir lui opposer la volonte unique du roi[4]. + +Ils defendaient mieux les deux chambres, parce qu'en effet, meme dans une +republique, il y a de hautes classes qui doivent s'opposer au mouvement +trop rapide des classes qui s'elevent, en defendant les institutions +anciennes contre les institutions nouvelles. Mais cette chambre-haute, plus +indispensable encore que la prerogative royale, puisqu'il n'y a pas +d'exemple de republique sans un senat, etait plus repoussee que la +sanction, parce qu'on etait plus irrite contre l'aristocratie que contre la +royaute. La chambre-haute etait impossible alors, parce que personne n'en +voulait: la petite noblesse s'y opposait, parce qu'elle n'y pouvait trouver +place; les privilegies desesperes, parce qu'ils desiraient le pire en +toutes choses; le parti populaire, parce qu'il ne voulait pas laisser a +l'aristocratie un poste d'ou elle dominerait la volonte nationale. Mounier, +Lally, Necker etaient presque seuls a desirer cette chambre-haute. Sieyes, +par l'erreur d'un esprit absolu, ne voulait ni des deux chambres ni de la +sanction royale. Il concevait la societe tout unie: selon lui la masse, +sans distinction de classes, devait etre chargee de vouloir, et le roi, +comme magistrat unique, charge d'executer. Aussi etait-il de bonne foi +quand il disait que la monarchie ou la republique etaient la meme chose, +puisque la difference n'etait pour lui que dans le nombre des magistrats +charges de l'execution. Le caractere d'esprit de Sieyes etait +l'enchainement, c'est-a-dire la liaison rigoureuse de ses propres idees. Il +s'entendait avec lui-meme, mais ne s'entendait ni avec la nature des choses +ni avec les esprits differens du sien. Il les subjuguait par l'empire de +ses maximes absolues, mais les persuadait rarement; aussi, ne pouvant ni +morceler ses systemes, ni les faire adopter en entier, il devait bientot +concevoir de l'humeur. Mirabeau, esprit juste, prompt, souple, n'etait pas +plus avance en fait de science politique que l'assemblee elle-meme; il +repoussait les deux chambres, non point par conviction, mais par la +connaissance de leur impossibilite actuelle, et par haine de +l'aristocratie. Il defendait la sanction par un penchant monarchique; et il +s'y etait engage des l'ouverture des etats, en disant que, sans la +sanction, il aimerait mieux vivre a Constantinople qu'a Paris. Barnave, +Duport et Lameth ne pouvaient vouloir la meme chose que Mirabeau. Ils +n'admettaient ni la chambre-haute, ni la sanction royale; mais ils +n'etaient pas aussi obstines que Sieyes, et consentaient a modifier leur +opinion, en accordant au roi et a la chambre-haute un simple _veto_ +suspensif, c'est-a-dire le pouvoir de s'opposer temporairement a la volonte +nationale, exprimee dans la chambre-basse. + +Les premieres discussions s'engagerent le 28 et le 29 aout. Le parti +Barnave voulut traiter avec Mounier, que son opiniatrete faisait chef du +parti de la constitution anglaise. C'etait le plus inflexible qu'il fallait +gagner, et c'est a lui qu'on s'adressa. Des conferences eurent lieu. Quand +on vit qu'il etait impossible de changer une opinion devenue en lui +une habitude d'esprit, on consentit alors a ces formes anglaises qu'il +cherissait tant, mais a condition qu'en opposant a la chambre populaire une +chambre-haute et le roi, on ne donnerait aux deux qu'un _veto_ suspensif, +et qu'en outre le roi ne pourrait pas dissoudre l'assemblee. Mounier fit la +reponse d'un homme convaincu: il dit que la verite ne lui appartenait pas, +et qu'il ne pouvait en sacrifier une partie pour sauver l'autre. Il perdit +ainsi les deux institutions, en ne voulant pas les modifier. Et s'il etait +vrai, ce qu'on verra n'etre pas, que la constitution de 91, par la +suppression de la chambre-haute, ruina le trone, Mounier aurait de grands +reproches a se faire. Mounier n'etait pas passionne, mais obstine; il etait +aussi absolu dans son systeme que Sieyes dans le sien, et preferait tout +perdre plutot que de ceder quelque chose. Les negociations furent rompues +avec humeur. On avait menace Mounier de Paris, de l'opinion publique, et on +partit, dit-il, pour aller exercer l'influence dont on l'avait menace[5]. + +Ces questions divisaient le peuple comme les representans, et, sans les +comprendre, il ne se passionnait pas moins pour elles. On les avait toutes +resumees sous le mot si court et si expeditif de _veto_. On voulait, ou on +ne voulait pas le _veto_, et cela signifiait qu'on voulait ou qu'on ne +voulait pas la tyrannie. Le peuple, sans meme entendre cela, prenait le +_veto_ pour un impot qu'il fallait abolir, ou pour un ennemi qu'il fallait +pendre, et il voulait le mettre a la lanterne[6]. + +Le Palais-Royal etait surtout dans la plus grande fermentation. La se +reunissaient des hommes ardens, qui, ne pouvant pas meme supporter les +formes imposees dans les districts, montaient sur une chaise, prenaient la +parole sans la demander, etaient siffles ou portes en triomphe par un +peuple immense, qui allait executer ce qu'ils avaient propose. Camille +Desmoulins, deja nomme dans cette histoire, s'y distinguait par la verve, +l'originalite et le cynisme de son esprit; et, sans etre cruel, il +demandait des cruautes. On y voyait encore Saint-Hurugue, ancien marquis, +detenu long-temps a la Bastille pour des differends de famille, et irrite +contre l'autorite jusqu'a l'alienation. La, chaque jour, ils repetaient +tous qu'il fallait aller a Versailles, pour y demander compte au roi et a +l'assemblee de leur hesitation a faire le bien du peuple. Lafayette avait +la plus grande peine a les contenir par des patrouilles continuelles. La +garde nationale etait deja accusee d'aristocratie. "Il n'y avait pas, +disait Desmoulins, de patrouille au Ceramique." Deja meme le nom de +Cromwell avait ete prononce a cote de celui de Lafayette. Un jour, le +dimanche 30 aout, une motion est faite au Palais-Royal; Mounier y est +accuse, Mirabeau y est presente comme en danger, et l'on propose d'aller a +Versailles veiller sur les jours de ce dernier. Mirabeau cependant +defendait la sanction, mais sans cesser son role de tribun populaire, sans +le paraitre moins aux yeux de la multitude. Saint-Hurugue, a la tete de +quelques exaltes, se porte sur la route de Versailles. Ils veulent, +disent-ils, engager l'assemblee a casser ses infideles representans pour +en nommer d'autres, et supplier le roi et le dauphin de venir a Paris se +mettre en surete au milieu du peuple. Lafayette accourt, les arrete, et les +oblige de rebrousser chemin. Le lendemain lundi 31, ils se reunissent de +nouveau. Ils font une adresse a la commune, dans laquelle ils demandent la +convocation des districts pour improuver le _veto_ et les deputes qui le +soutiennent, pour les revoquer et en nommer d'autres a leur place. La +commune les repousse deux fois avec la plus grande fermete. + +Pendant ce temps l'agitation regnait dans l'assemblee. Les mecontens +avaient ecrit aux principaux deputes des lettres pleines de menaces et +d'invectives; l'une d'elles etait signee du nom de Saint-Hurugue. Le lundi +31, a l'ouverture de la seance, Lally denonca une deputation qu'il avait +recue du Palais-Royal. Cette deputation l'avait engage a se separer des +mauvais citoyens qui defendaient le _veto_, et elle avait ajoute qu'une +armee de vingt mille hommes etait prete a marcher. Mounier lut aussi des +lettres qu'il avait recues de son cote, proposa de poursuivre les auteurs +secrets de ces machinations, et pressa l'assemblee d'offrir cinq cent mille +francs a celui qui les denoncerait. La lutte fut tumultueuse. Duport +soutint qu'il n'etait pas de la dignite de l'assemblee de s'occuper de +pareils details. Mirabeau lut des lettres qui lui etaient aussi adressees, +et dans lesquelles les ennemis de la cause populaire ne le traitaient pas +mieux que Mounier. L'assemblee passa a l'ordre du jour, et Saint-Hurugue, +signataire de l'une des lettres denoncees, fut enferme par ordre de la +commune. + +On discutait a la fois les trois questions de la permanence des assemblees, +des deux chambres, et du _veto_. La permanence fut votee a la presque +unanimite. On avait trop souffert de la longue interruption des assemblees +nationales, pour ne pas les rendre permanentes. On passa ensuite a la +grande question de l'unite du corps legislatif. Les tribunes etaient +occupees par un public nombreux et bruyant. Beaucoup de deputes se +retiraient. Le president, qui etait alors l'eveque de Langres, s'efforce +en vain de les retenir; ils sortent en grand nombre. De toutes parts on +demande a grands cris d'aller aux voix. Lally reclame encore une fois la +parole: on la lui refuse, en accusant le president de l'avoir envoye a la +tribune; un membre va meme jusqu'a demander au president s'il n'est pas las +de fatiguer l'assemblee. Offense de ces paroles, le president quitte le +fauteuil, et la discussion est encore remise. Le lendemain 10 septembre, on +lit une adresse de la ville de Rennes, declarant le _veto_ inadmissible, +traitres a la patrie ceux qui le voteraient. Mounier et les siens +s'irritent, et proposent de gourmander la municipalite. Mirabeau repond que +l'assemblee n'est pas chargee de donner des lecons a des officiers +municipaux, et qu'il faut passer a l'ordre du jour. La question des deux +chambres est enfin mise aux voix, et, au bruit des applaudissemens, l'unite +de l'assemblee est decretee. Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf voix se +declarent pour une chambre, quatre-vingt-neuf pour deux; cent vingt-deux +voix sont perdues, par l'effet de la crainte inspiree a beaucoup de +deputes. Enfin arrive la question du _veto_. On avait trouve un terme +moyen, celui du _veto_ suspensif, qui n'arretait que temporairement la loi, +pendant une ou plusieurs legislatures. On considerait cela comme un appel +au peuple, parce que le roi, recourant a de nouvelles assemblees, et leur +cedant si elles persistaient, semblait en appeler reellement a l'autorite +nationale. Mounier et les siens s'y opposerent; ils avaient raison dans le +systeme de la monarchie anglaise, ou le roi consulte la representation +nationale et n'obeit jamais; mais ils avaient tort dans la situation +ou ils s'etaient places. Ils n'avaient voulu, disaient-ils, qu'empecher une +resolution precipitee. Or le _veto_ suspensif produisait cet effet aussi +Bien que le _veto_ absolu. Si la representation persistait, la volonte +nationale devenait manifeste; et, en admettant sa souverainete, il etait +difficile de lui resister indefiniment. + +Le ministere sentit en effet que le _veto_ suspensif produisait +materiellement l'effet du _veto_ absolu, et Necker conseilla au roi de se +donner les avantages d'un sacrifice volontaire, en adressant un memoire a +l'assemblee, dans lequel il demandait le _veto_ suspensif. Le bruit s'en +repandit, et on connut d'avance le but et l'esprit du memoire. Il fut +presente le 11 septembre; chacun en connaissait le contenu. Il semble que +Mounier, soutenant l'interet du trone, aurait du n'avoir pas d'autres vues +que le trone lui-meme; mais les partis ont bientot un interet distinct de +ceux qu'ils servent. Mounier repoussa cette communication, en disant que, +si le roi renoncait a une prerogative utile a la nation, on devait la lui +donner malgre lui et dans l'interet public. Les roles furent renverses, et +les adversaires du roi soutinrent ici son intervention; mais leur effort +fut inutile, et le memoire fut durement repousse. On s'expliqua de nouveau +necessaire pour la constitution. Apres avoir specifie que le pouvoir +constituant etait superieur aux pouvoirs constitues, il fut etabli que la +sanction ne pourrait s'exercer que sur les actes legislatifs, mais point du +tout sur les actes constitutifs, et que les derniers ne seraient que +promulgues. Six cent soixante-treize voix se declarerent pour le _veto_ +suspensif, trois cent vingt-cinq pour le _veto_ absolu. Ainsi furent +resolus les articles fondamentaux de la nouvelle constitution. Meunier et +Lally-Tolendal donnerent aussitot leur demission de membres du comite de +constitution. + +On avait porte jusqu'ici une foule de decrets sans jamais en offrir aucun a +l'acceptation royale. Il fut resolu de presenter au roi les articles du 4 +aout. La question etait de savoir si on demanderait la sanction ou la +simple promulgation, en les considerant comme legislatifs ou constitutifs. +Maury et meme Lally-Tolendal eurent la maladresse de soutenir qu'ils +etaient legislatifs, et de requerir la sanction, comme s'ils eussent +attendu quelque obstacle de la puissance royale. Mirabeau, avec une rare +justesse, soutint que les uns abolissaient le regime feodal et etaient +eminemment constitutifs; que les autres etaient une pure munificence de la +noblesse et du clerge, et que sans doute le clerge et la noblesse ne +voulaient pas que le roi put revoquer leurs liberalites. Chapelier ajouta +qu'il ne fallait pas meme supposer le consentement du roi necessaire, +puisqu'il les avait approuves deja, en acceptant le titre de restaurateur +de la liberte francaise, et en assistant au _Te Deum_. En consequence on +pria le roi de faire une simple promulgation[7]. + +Un membre proposa tout a coup l'heredite de la couronne et l'inviolabilite +de la personne royale. L'assemblee, qui voulait sincerement du roi comme +son premier magistrat hereditaire, vota ces deux articles par acclamation. +On proposa l'inviolabilite de l'heritier presomptif; mais le duc de +Mortemart remarqua aussitot que les fils avaient quelquefois essaye de +detroner leur pere, et qu'il fallait se laisser le moyen de les frapper. +Sur ce motif, la proposition fut rejetee. Le depute Arnoult, a propos de +l'article sur l'heredite de male en male et de branche en branche, proposa +de confirmer les renonciations de la branche d'Espagne, faites dans le +traite d'Utrecht. On soutint qu'il n'y avait pas lieu a deliberer, parce +qu'il ne fallait pas s'aliener un allie fidele; Mirabeau se rangea de cet +avis, et l'assemblee passa a l'ordre du jour. Tout a coup Mirabeau, pour +faire une experience qui a ete mal jugee, voulut ramener la question qu'il +avait contribue lui-meme a eloigner. La maison d'Orleans se trouvait en +concurrence avec la maison d'Espagne, dans le cas d'extinction de la +branche regnante. Mirabeau avait vu un grand acharnement a passer a l'ordre +du jour. Etranger au duc d'Orleans quoique familier avec lui, comme il +savait l'etre avec tout le monde, il voulait neanmoins connaitre l'etat +des partis, et voir quels etaient les amis et les ennemis du duc. La +question de la regence se presentait: en cas de minorite, les freres du roi +ne pouvaient pas etre tuteurs de leur neveu, puisqu'ils etaient heritiers +du pupille royal, et par consequent peu interesses a sa conservation. La +regence appartenait donc au plus proche parent; c'etait ou la reine, ou le +duc d'Orleans, ou la famille d'Espagne. Mirabeau propose donc de ne donner +la regence qu'a un homme ne en France. "La connaissance, dit-il, que j'ai +de la geographie de l'assemblee, le point d'ou sont partis les cris +d'ordre du jour, me prouvent qu'il ne s'agit de rien moins ici que d'une +domination etrangere, et que la proposition de ne pas deliberer, en +apparence espagnole, est peut-etre une proposition autrichienne." Les +cris s'elevent a ces mots; la discussion recommence avec une violence +extraordinaire; tous les opposans demandent encore l'ordre du jour. En +vain Mirabeau leur repete-t-il a chaque instant qu'ils ne peuvent avoir +qu'un motif, celui d'amener en France une domination etrangere; ils ne +repondent point, parce qu'en effet ils prefereraient l'etranger au duc +d'Orleans. Enfin, apres une discussion de deux jours, on declara de +nouveau qu'il n'y avait pas lieu a deliberer. Mais Mirabeau avait obtenu +ce qu'il voulait, en voyant se dessiner les partis. Cette tentative ne +pouvait manquer de le faire accuser, et il passa des lors pour un agent du +parti d'Orleans[8]. + +Tout agitee encore de cette discussion, l'assemblee recut la reponse du roi +aux articles du 4 aout. Le roi en approuvait l'esprit, ne donnait a +quelques-uns qu'une adhesion conditionnelle, dans l'espoir qu'on les +modifierait en les faisant executer; il renouvelait sur la plupart les +objections faites dans la discussion, et repoussees par l'assemblee. +Mirabeau reparut encore a la tribune: "Nous n'avons pas, dit-il, examine la +superiorite du pouvoir constituant sur le pouvoir executif; nous avons en +quelque sorte jete un voile sur ces questions (l'assemblee en effet avait +explique en sa faveur la maniere dont elles devaient etre entendues, sans +rien decreter a cet egard); mais si l'on combat notre puissance +constituante, on nous obligera a la declarer. Qu'on en agisse franchement +et sans mauvaise foi. Nous convenons des difficultes de l'execution, mais +nous ne l'exigeons pas. Ainsi nous demandons l'abolition des offices, mais +en indiquant pour l'avenir le remboursement et l'hypotheque du +remboursement; nous declarons l'impot qui sert de salaire au clerge +destructif de l'agriculture, mais en attendant son remplacement nous +ordonnons la perception de la dime; nous abolissons les justices +seigneuriales, mais en les laissant exister jusqu'a ce que d'autres +tribunaux soient etablis. Il en est de meme des autres articles; ils ne +renferment tous que des principes qu'il faut rendre irrevocables en les +promulguant. D'ailleurs, fussent-ils mauvais, les imaginations sont en +possession de ces arretes, on ne peut plus les leur refuser. Repetons +ingenument au roi ce que le fou de Philippe II disait a ce prince si +absolu: "Que ferais-tu, Philippe, si tout le monde disait oui quand tu dis +non?" + +L'assemblee ordonna de nouveau a son president de retourner vers le roi, +pour lui demander sa promulgation. Le roi l'accorda. De son cote, +l'assemblee deliberant sur la duree du _veto_ suspensif, l'etendit +a deux legislatures; mais elle eut le tort de laisser voir que c'etait en +quelque sorte une recompense donnee a Louis XVI, pour les concessions +qu'il venait de faire a l'opinion. + +Tandis qu'au milieu des obstacles suscites par la mauvaise volonte des +privilegies et par les emportemens populaires, l'assemblee poursuivait son +but, d'autres embarras s'accumulaient devant elle, et ses ennemis en +triomphaient. Ils esperaient qu'elle serait arretee par la detresse des +finances, comme l'avait ete la cour elle-meme. Le premier emprunt de trente +millions n'avait pas reussi: un second de quatre-vingts, ordonne sur une +nouvelle proposition de Necker[9], n'avait pas eu un resultat plus heureux. + +"Discutez, dit un jour M. Degouy d'Arcy, laissez s'ecouler les delais, et +a l'expiration des delais, nous ne serons plus... Je vais vous apprendre +des verites terribles.--A l'ordre! a l'ordre! s'ecrient les uns.--Non, non, +parlez! repondent les autres." Un depute se leve: "Continuez, dit-il a M. +Degouy, repandez l'alarme et la terreur! Eh bien! qu'en arrivera-t-il? nous +donnerons une partie de notre fortune, et tout sera fini." M. Degouy +continue: "Les emprunts que vous avez votes n'ont rien fourni; il n'y a pas +dix millions au tresor." A ces mots, on l'entoure de nouveau, on le blame, +on lui impose silence. Le duc d'Aiguillon, president du comite des +finances, le dement en prouvant qu'il devait y avoir vingt-deux millions +dans les caisses de l'etat. Cependant on decrete que les samedis et +vendredis seront specialement consacres aux finances. + +Necker arrive enfin. Tout souffrant de ses efforts continuels, il +renouvelle ses eternelles plaintes; il reproche a l'assemblee de n'avoir +rien fait pour les finances, apres cinq mois de travail. Les deux emprunts +n'avaient pas reussi, parce que les troubles avaient detruit le credit. Les +capitaux se cachaient; ceux de l'etranger n'avaient point paru dans les +emprunts proposes. L'emigration, l'eloignement des voyageurs, avaient +encore diminue le numeraire; et il n'en restait pas meme assez pour les +besoins journaliers. Le roi et la reine avaient ete obliges d'envoyer leur +vaisselle a la Monnaie. En consequence Necker demande une contribution du +quart du revenu, assurant que ces moyens lui paraissent suffisans. Un +comite emploie trois jours a examiner ce plan, et l'approuve entierement. +Mirabeau, ennemi connu du ministre, prend le premier la parole, pour +engager l'assemblee a consentir ce plan sans le discuter. "N'ayant pas, +dit-il, le temps de l'apprecier, elle ne doit pas se charger de la +responsabilite de l'evenement, en approuvant ou en improuvant les moyens +proposes." D'apres ce motif il conseille de voter de suite et de confiance. +L'assemblee entrainee adhere a cette proposition, et ordonne a Mirabeau de +se retirer pour rediger le decret. Cependant l'enthousiasme se calme, les +ennemis du ministre pretendent trouver des ressources ou il n'en a pas vu. +Ses amis au contraire attaquent Mirabeau, et se plaignent de ce qu'il a +voulu l'ecraser de la responsabilite des evenemens. Mirabeau rentre et lit +son decret. "Vous poignardez le plan du ministre!" s'ecrie M. de Virieu. +Mirabeau, qui ne savait jamais reculer sans repondre, avoue franchement ses +motifs; il convient qu'on le devine quand on a dit qu'il voulait faire +peser sur M. Necker seul la responsabilite des evenemens; il dit qu'il n'a +point l'honneur d'etre son ami; mais que, fut-il son ami le plus tendre, +citoyen avant tout, il n'hesiterait pas a le compromettre, lui, plutot que +l'assemblee; qu'il ne croit pas que le royaume fut en peril quand M. Necker +se serait trompe, et qu'au contraire le salut public serait tres compromis +si l'assemblee avait perdu son credit et manque une operation decisive. Il +propose ensuite une adresse pour exciter le patriotisme national et appuyer +le projet du ministre. + +On l'applaudit, mais on discute encore. On fait mille propositions, et le +temps s'ecoule en vaines subtilites. Fatigue de tant de contradictions, +frappe de l'urgence des besoins, il remonte une derniere fois a la tribune, +s'en empare, fixe de nouveau la question avec une admirable nettete, et +montre l'impossibilite de se soustraire a la necessite du moment. Son genie +s'enflammant alors, il peint les horreurs de la banqueroute; il la presente +comme un impot desastreux qui, au lieu de peser legerement sur tous, ne +pese que sur quelques-uns qu'elle ecrase; il la montre comme un gouffre ou +l'on precipite des victimes vivantes, et qui ne se referme pas meme apres +les avoir devorees, car on n'en doit pas moins, meme apres avoir refuse de +payer. Remplissant enfin l'assemblee de terreur: "L'autre jour, dit-il, a +propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, on s'est ecrie: Catilina est +aux portes de Rome, et vous deliberez! et certes, il n'y avait ni Catilina, +ni peril, ni Rome; et aujourd'hui la hideuse banqueroute est la, elle +menace de consumer, vous, votre honneur, vos fortunes, et vous +deliberez[10]!" + +A ces mots, l'assemblee transportee se leve en poussant des cris +d'enthousiasme. Un depute veut repondre; il s'avance, mais, effraye de sa +tache, il demeure immobile et sans voix. Alors l'assemblee declare que, oui +le rapport du comite, elle adopte de confiance le plan du ministre des +finances. C'etait la un bonheur d'eloquence; mais il ne pouvait arriver +qu'a celui qui avait tout a la fois la raison et les passions de Mirabeau. + + +NOTES: + +[1] Il avait ete nomme a ce poste le 15 juillet, a l'Hotel-de-Ville. +[2] Ces scenes eurent lieu le 22 juillet. +[3] Ce club s'etait forme dans les derniers jours de juin. Il s'appela +plus tard _Societe des amis de la Constitution_. +[4] Voyez la note 5 a la fin du volume. +[5] Voyez la note 6 a la fin du volume. +[6] Deux habitans de la campagne parlaient du _veto_. "--Sais-tu ce +que c'est que le _veto_? dit l'un.--Non.--Eh bien, tu as ton ecuelle +remplie de soupe; le roi te dit: Repands ta soupe, et il faut que tu la +repandes." +[7] Ces articles lui furent presentes le 20 septembre. +[8] Voyez la note 7 a la fin du volume. +[9] Decret du 27 aout. +[10] Seances des 22 au 24 septembre. + + + + +CHAPITRE IV. + + +INTRIGUES DE LA COUR.--REPAS DES GARDES-DU-CORPS ET DES OFFICIERS DU +REGIMENT DE FLANDRE A VERSAILLES.--JOURNEES DES 4, 5, ET 6 OCTOBRE; SCENES +TUMULTUEUSES ET SANGLANTES. ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LA +MULTITUDE.--LE ROI VIENT DEMEURER A PARIS.--ETAT DES PARTIS.--LE DUC +D'ORLEANS QUITTE LA FRANCE.--NEGOCIATION DE MIRABEAU AVEC LA COUR. +--L'ASSEMBLEE SE TRANSPORTE A PARIS.--LOI SUR LES BIENS DU CLERGE. +--SERMENT CIVIQUE,--TRAITE DE MIRABEAU AVEC LA COUR.--BOUILLE. +--AFFAIRE FAVRAS.--PLANS CONTRE-REVOLUTIONNAIRES.--CLUBS DES JACOBINS +ET DES FEUILLANTS. + + +Tandis que l'assemblee portait ainsi les mains sur toutes les parties de +l'edifice, de grands evenemens se preparaient. Par la reunion des ordres, +la nation avait recouvre la toute-puissance legislative et constituante. +Par le 14 juillet, elle s'etait armee pour soutenir ses representans. Ainsi +le roi et l'aristocratie restaient isoles et desarmes, n'ayant plus pour +eux que le sentiment de leurs droits, que personne ne partageait, et places +en presence d'une nation prete a tout concevoir et a tout executer. La cour +cependant, retiree dans une petite ville uniquement peuplee de ses +serviteurs, etait en quelque sorte hors de l'influence populaire, et +pouvait meme tenter un coup de main sur l'assemblee. Il etait naturel que +Paris, situe a quelques lieues de Versailles, Paris, capitale du royaume, +et sejour d'une immense multitude, tendit a ramener le roi dans son sein, +pour le soustraire a toute influence aristocratique, et pour recouvrer les +avantages que la presence de la cour et du gouvernement procure a une +ville. Apres avoir reduit l'autorite du roi, il ne restait plus qu'a +s'assurer de sa personne. Ainsi le voulait le cours des evenemens, et de +toutes parts on entendait ce cri: _Le roi a Paris!_ L'aristocratie ne +songeait plus a se defendre contre de nouvelles pertes. Elle dedaignait +trop ce qui lui restait pour s'occuper de le conserver; elle desirait donc +un violent changement, tout comme le parti populaire. Une revolution est +infaillible, quand deux partis se reunissent pour la vouloir. Tous deux +contribuent a l'evenement, et le plus fort profite du resultat. Tandis que +les patriotes desiraient conduire le roi a Paris, la cour meditait de le +conduire a Metz. La, dans une place forte, il eut ordonne ce qu'il eut +voulu, ou pour mieux dire, tout ce qu'on aurait voulu pour lui. Les +courtisans formaient des plans, faisaient courir des projets, cherchaient a +enroler du monde, et, se livrant a de vaines esperances, se trahissaient +par d'imprudentes menaces. D'Estaing, naguere si celebre a la tete de nos +escadres, commandait la garde nationale de Versailles. Il voulait etre +fidele a la nation et a la cour, role difficile, toujours calomnie, et +qu'une grande fermete peut seule rendre honorable. Il apprit les menees des +courtisans. Les plus grands personnages etaient au nombre des machinateurs; +les temoins les plus dignes de foi lui avaient ete cites, et il ecrivit a +la reine une lettre tres connue, ou il lui parlait avec une fermete +respectueuse de l'inconvenance et du danger de telles menees. Il ne deguisa +rien et nomma tout le monde[1]. La lettre fut sans effet. En essayant de +pareilles entreprises, la reine devait s'attendre a des remontrances, +et ne pas s'en etonner. + +A la meme epoque, une foule d'hommes nouveaux parurent a Versailles; on y +vit meme des uniformes inconnus. On retint la compagnie des +gardes-du-corps, dont le service venait d'etre acheve; quelques dragons et +chasseurs des Trois-Eveches furent appeles. Les gardes-francaises, qui +avaient quitte le service du roi, irrites qu'on le confiat a d'autres, +voulurent se rendre a Versailles pour le reprendre. Sans doute ils +n'avaient aucune raison de se plaindre, puisqu'ils avaient eux-memes +abandonne ce service; mais ils furent, dit-on, excites a ce projet. On a +pretendu, dans le temps, que c'etait la cour qui avait voulu par ce moyen +effrayer le roi, et l'entrainer a Metz. Un fait prouve assez cette +intention: depuis les emeutes du Palais-Royal, Lafayette, pour defendre le +passage de Paris a Versailles, avait place un poste a Sevres. Il fut oblige +de l'en retirer, sur la demande des deputes de la droite. Lafayette parvint +a arreter les gardes-francaises, et a les detourner de leur projet. Il +ecrivit confidentiellement au ministre Saint-Priest, pour lui apprendre ce +qui s'etait passe, et le rassurer entierement. Saint-Priest, abusant de la +lettre, la montra a d'Estaing; celui-ci la communiqua aux officiers de la +garde nationale de Versailles et a la municipalite, pour les instruire des +dangers qui avaient menace la ville, et de ceux qui pourraient la menacer +encore. On proposa d'appeler le regiment de Flandre; grand nombre de +bataillons de la garde de Versailles s'y opposerent, mais la municipalite +n'en fit pas moins sa requisition, et le regiment fut appele. C'etait peu +qu'un regiment contre l'assemblee, mais c'etait assez pour enlever le roi +et proteger son evasion. D'Estaing instruisit l'assemblee nationale des +mesures qui avaient ete prises, et obtint son approbation. Le regiment +arriva: l'appareil militaire qui le suivait, quoique peu considerable, ne +laissa pas que d'exciter des murmures. Les gardes-du-corps, les courtisans +s'em parerent des officiers, les comblerent de caresses, et, comme avant le +14 juillet, on parut se coaliser, s'entendre, et concevoir de grandes +esperances. + +La confiance de la cour augmentait la mefiance de Paris, et bientot des +fetes irriterent la misere du peuple. Le 2 octobre, les gardes-du-corps +imaginent de donner un repas aux officiers de la garnison. Ce repas est +servi dans la salle du theatre. Les loges sont remplies de spectateurs de +la cour. Les officiers de la garde nationale sont au nombre des convives; +une gaiete tres vive regne pendant le festin, et bientot les vins la +changent en exaltation. On introduit alors les soldats des regimens. Les +convives, l'epee nue, portent la sante de la famille royale; celle de la +nation est refusee, ou du moins omise; les trompettes sonnent la charge, on +escalade les loges en poussant des cris; on entonne ce chant si expressif +et si connu: _O Richard! O mon roi! l'univers t'abandonne!_ on se promet de +mourir pour le roi, comme s'il eut ete dans le plus grand danger; enfin le +delire n'a plus de bornes. Des cocardes blanches ou noires, mais toutes +d'une seule couleur, sont partout distribuees. Les jeunes femmes, les +jeunes hommes, s'animent de souvenirs chevaleresques. C'est dans ce moment +que la cocarde nationale est, dit-on, foulee aux pieds. Ce fait a ete nie +depuis, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et tout excusable? Et +d'ailleurs, pourquoi ces reunions qui ne produisent d'une part qu'un +devouement trompeur, et qui excitent de l'autre une irritation reelle et +terrible? dans ce moment on court chez la reine; elle consent a venir au +repas. On entoure le roi qui venait de la chasse, et il est entraine aussi; +on se precipite aux pieds de tous deux, et on les reconduit comme en +triomphe jusqu'a leur appartement. Sans doute, il est doux, quand on se +croit depouille, menace, de retrouver des amis; mais pourquoi faut-il qu'on +se trompe ainsi sur ses droits, sur sa force et sur ses moyens? + +Le bruit de cette fete se repandit bientot, et sans doute l'imagination +populaire, en rapportant les faits, ajouta sa propre exageration a celle +qu'avait produite le festin. Les promesses faites au roi furent prises pour +des menaces faites a la nation; cette prodigalite fut regardee comme une +insulte a la misere publique, et les cris: _a Versailles!_ recommencerent +plus violens que jamais. Ainsi les petites causes se reunissaient pour +aider l'effet des causes generales. Des jeunes gens se montrerent a Paris +avec des cocardes noires, ils furent poursuivis; l'un d'eux fut traine par +le peuple, et la commune se vit obligee de defendre les cocardes d'une +Seule couleur. + +Le lendemain du funeste repas, une nouvelle scene a peu pres pareille eut +lieu dans un dejeuner donne par les gardes-du-corps, dans la salle du +manege. On se presenta de nouveau a la reine, qui dit qu'elle avait ete +satisfaite de la journee du jeudi; on l'ecoutait volontiers, parce que, +moins reservee que le roi, on attendait de sa bouche l'aveu des sentimens +de la cour; et toutes ses paroles etaient repetees. L'irritation fut au +comble, et on dut s'attendre aux plus sinistres evenemens. Un mouvement +convenait au peuple et a la cour: au peuple, pour s'emparer du roi; a la +cour, pour que l'effroi l'entrainat a Metz. Il convenait aussi au duc +d'Orleans, qui esperait obtenir la lieutenance du royaume, si le roi venait +a s'eloigner; on a meme dit que ce prince allait jusqu'a esperer la +couronne, ce qui n'est guere croyable, car il n'avait pas assez d'audace +d'esprit pour une si grande ambition. Les avantages qu'il avait lieu +d'attendre de cette nouvelle insurrection l'ont fait accuser d'y avoir +participe; cependant il n'en est rien. Il ne peut avoir determine +l'impulsion, car elle resultait de la force des choses; il parait tout au +plus l'avoir secondee; et, meme a cet egard, une procedure immense, et le +temps qui apprend tout, n'ont manifeste aucune trace d'un plan concerte. +Sans doute le duc d'Orleans n'a ete la, comme pendant toute la revolution, +qu'a la suite du mouvement populaire, repandant peut-etre un peu d'or, +donnant lieu a des propos, et n'ayant que de vagues esperances. + +Le peuple, emu par les discussions sur le _veto_, irrite par les cocardes +noires, vexe par les patrouilles continuelles, et souffrant de la faim, +etait souleve. Bailly et Necker n'avaient rien oublie pour faire abonder +les subsistances; mais, soit la difficulte des transports, soit les +pillages qui avaient lieu sur la route, soit surtout l'impossibilite de +suppleer au mouvement spontane du commerce, les farines manquaient. Le 4 +octobre, l'agitation fut plus grande que jamais. On parlait du depart du +roi pour Metz, et de la necessite d'aller le chercher a Versailles; on +epiait les cocardes noires, on demandait du pain. De nombreuses patrouilles +reussirent a contenir le peuple. La nuit fut assez calme. Le lendemain 5, +les attroupemens recommencerent des le matin. Les femmes se porterent chez +les boulangers: le pain manquait, et elles coururent a l'Hotel-de-Ville +pour s'en plaindre aux representans de la commune. Ceux-ci n'etaient pas +encore en seance, et un bataillon de la garde nationale etait range sur la +place. Des hommes se joignirent a ces femmes, mais elles n'en voulurent +pas, disant que les hommes ne savaient pas agir. Elles se precipiterent +alors sur le bataillon, et le firent reculer a coups de pierres. Dans ce +moment, une porte ayant ete enfoncee, l'Hotel-de-Ville fut envahi, les +brigands a piques s'y precipiterent avec les femmes, et voulurent y mettre +le feu. On parvint a les ecarter, mais ils s'emparerent de la porte qui +conduisait a la grande cloche, et sonnerent le tocsin. Les faubourgs alors +se mirent en mouvement. Un citoyen nomme Maillard, l'un de ceux qui +s'etaient signales a la prise de la Bastille, consulta l'officier qui +commandait le bataillon de la garde nationale, pour chercher un moyen de +delivrer l'Hotel-de-Ville de ces femmes furieuses. L'officier n'osa +approuver le moyen qu'il proposait; c'etait de les reunir, sous pretexte +d'aller a Versailles, mais sans cependant les y conduire. Neanmoins +Maillard se decida, prit un tambour, et les entraina bientot a sa suite. +Elles portaient des batons, des manches a balai, des fusils et des +coutelas. Avec cette singuliere armee, il descendit le quai, traversa le +Louvre, fut force malgre lui de conduire ces femmes a travers les +Tuileries, et arriva aux Champs-Elysees. La, il parvint a les desarmer, en +leur faisant entendre qu'il valait mieux se presenter a l'assemblee comme +des suppliantes que comme des furies en armes. Elles y consentirent, et +Maillard fut oblige de les conduire a Versailles, car il n'etait pas +possible de les en detourner. Tout en ce moment tendait vers ce but. Des +hordes partaient en trainant des canons; d'autres entouraient la garde +nationale, qui elle meme entourait son chef pour l'entrainer a Versailles, +but de tous les voeux. + +Pendant ce temps, la cour etait tranquille; mais l'assemblee recevait en +tumulte un message du roi. Elle avait presente a son acceptation les +articles constitutionnels et la declaration des droits. La reponse devait +etre une acceptation pure et simple, avec la promesse de promulguer. Pour +la seconde fois, le roi, sans trop s'expliquer, adressait des observations +a l'assemblee; il donnait son _accession_ aux articles constitutionnels, +sans cependant les approuver; il trouvait de bonnes maximes dans la +declaration des droits, mais elles avaient besoin d'explications; le tout +enfin ne pouvait etre juge, disait-il, que lorsque l'ensemble de la +constitution serait acheve. C'etait la sans doute une opinion soutenable; +beaucoup de publicistes la partageaient; mais convenait-il de l'exprimer +dans le moment? A peine cette reponse est-elle lue, que des plaintes +s'elevent. Robespierre dit que le roi n'a pas a critiquer l'assemblee; +Duport, que cette reponse devait etre contre-signee d'un ministre +responsable. Petion en prend occasion de rappeler le repas des +gardes-du-corps, et il denonce les imprecations proferees contre +l'assemblee. Gregoire parle de la disette, et demande pourquoi une lettre a +ete adressee a un meunier avec promesse de deux cents livres par semaine +s'il voulait ne pas moudre. La lettre ne prouvait rien, car tous les partis +pouvaient l'avoir ecrite; cependant elle excite un grand tumulte, et M. de +Monspey somme Petion de signer sa denonciation. Alors Mirabeau, qui avait +desapprouve a la tribune meme la demarche de Petion et de Gregoire, se +presente pour repondre a M. de Monspey. "J'ai desapprouve tout le premier, +dit-il, ces denonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je +denoncerai moi-meme, et je signerai, quand on aura declare qu'il n'y a +d'inviolable en France que le roi." A cette terrible apostrophe, on se +tait, et on revient a la reponse du roi. Il etait onze heures du matin; on +apprend les mouvemens de Paris. Mirabeau s'avance vers le president +Mounier, qui, recemment elu malgre le Palais-Royal, et menace d'une chute +glorieuse, allait deployer dans cette triste journee une indomptable +fermete; Mirabeau s'approche de lui: "Paris, lui dit-il, marche sur nous; +trouvez-vous mal, allez au chateau dire au roi d'accepter purement et +simplement.--Paris marche, tant mieux, repond Mounier; qu'on nous tue tous, +mais tous; l'etat y gagnera.--Le mot est vraiment joli," reprend Mirabeau, +et il retourne a sa place. La discussion continue jusqu'a trois heures, et +on decide que le president se rendra aupres du roi, pour lui demander son +acceptation pure et simple. Dans le moment ou Mounier allait sortir pour +aller au chateau, on annonce une deputation; c'etait Maillard et les femmes +qui l'avaient suivi. Maillard demande a entrer et a parler; il est +introduit, les femmes se precipitent a sa suite et penetrent dans la salle. +Il expose alors ce qui s'est passe, le defaut de pain et le desespoir du +peuple; il parle de la lettre adressee au meunier, et pretend qu'une +personne rencontree en route leur a dit qu'un cure etait charge de la +denoncer. Ce cure etait Gregoire, et, comme on vient de le voir, il avait +fait la denonciation. Une voix accuse alors l'eveque de Paris, Juigne, +d'etre l'auteur de la lettre. Des cris d'indignation s'elevent pour +repousser l'imputation faite au vertueux prelat. On rappelle a l'ordre +Maillard et sa deputation. On lui dit que des moyens ont ete pris pour +approvisionner Paris, que le roi n'a rien oublie, qu'on va le supplier de +prendre de nouvelles mesures, qu'il faut se retirer, et que le trouble +n'est pas le moyen de faire cesser la disette. Mounier sort alors pour se +rendre au chateau; mais les femmes l'entourent, et veulent l'accompagner; +il s'y refuse d'abord, mais il est oblige d'en admettre six. Il traverse +les hordes arrivees de Paris, qui etaient armees de piques, de haches, de +batons ferres. Il pleuvait abondamment. Un detachement de gardes-du-corps +fond sur l'attroupement qui entourait le president, et le disperse; mais +les femmes rejoignent bientot Mounier, et il arrive au chateau, ou le +regiment de Flandre, les dragons, les Suisses et la milice nationale de +Versailles etaient ranges en bataille. Au lieu de six femmes, il est +oblige d'en introduire douze; le roi les accueille avec bonte, et deplore +leur detresse; elle sont emues. L'une d'elles, jeune et belle, est +interdite a la vue du monarque, et peut a peine prononcer ce mot: _Du +pain_. Le roi, touche, l'embrasse, et les femmes s'en retournent attendries +par cet accueil. Leurs compagnes les recoivent a la porte du chateau; elles +ne veulent pas croire leur rapport, disent qu'elles se sont laisse seduire, +et se preparent a les dechirer. Les gardes-du-corps, commandes par le comte +de Guiche, accourent pour les degager; des coups de fusil partent de divers +cotes, deux gardes tombent, et plusieurs femmes sont blessees. Non loin de +la, un homme du peuple a la tete de quelques femmes, penetre a travers les +rangs des bataillons, et s'avance jusqu'a la grille du chateau. M. de +Savonnieres le poursuit, mais il recoit un coup de feu qui lui casse le +bras. Ces escarmouches produisent de part et d'autre une plus grande +irritation. Le roi, instruit du danger, fait ordonner a ses gardes de ne +pas faire feu, et de se retirer dans leur hotel. Tandis qu'ils se retirent, +quelques coups de fusil sont echanges entre eux et la garde nationale de +Versailles, sans qu'on puisse savoir de quelle part ont ete tires les +premiers coups. + +Pendant ce desordre, le roi tenait conseil, et Mounier attendait +impatiemment sa reponse. Ce dernier lui faisait repeter a chaque instant +que ses fonctions l'appelaient a l'assemblee, que la nouvelle de la +sanction calmerait tous les esprits, et qu'il allait se retirer, si on ne +lui repondait point, car il ne voulait pas s'absenter plus long-temps de +son poste. On agitait au conseil si le roi partirait; le conseil dura de +six a dix heures du soir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser la place +vacante au duc d'Orleans. On voulait faire partir la reine et les enfans, +mais la foule arreta les voitures a l'instant ou elles parurent, et +d'ailleurs la reine etait courageusement resolue a ne pas se separer de son +epoux. Enfin, vers les dix heures, Mounier recut l'acceptation pure et +simple, et retourna a l'assemblee. Les deputes s'etaient separes, et les +femmes occupaient la salle. Il leur annonca l'acceptation du roi, ce +qu'elles recurent a merveille, en lui demandant si leur sort en serait +meilleur, et surtout si elles auraient du pain. Mounier leur repondit le +mieux qu'il put, et leur fit distribuer tout le pain qu'il fut possible de +se procurer. Dans cette nuit, ou les torts sont si difficiles a fixer, la +municipalite eut celui de ne pas pourvoir aux besoins de cette foule +affamee, que le defaut de pain avait fait sortir de Paris, et qui depuis +n'avait pas du en trouver sur les routes. + +Dans ce moment, on apprit l'arrivee de Lafayette. Il avait lutte pendant +huit heures contre la milice nationale de Paris, qui voulait se porter a +Versailles. Un de ses grenadiers lui avait dit: "General, vous ne nous +trompez pas, mais on vous trompe. Au lieu de tourner nos armes contre les +femmes, allons a Versailles chercher le roi, et nous assurer de ses +dispositions en le placant au milieu de nous." Lafayette avait resiste aux +instances de son armee et aux flots de la multitude. Ses soldats n'etaient +point a lui par la victoire, mais par l'opinion; et, leur opinion +l'abandonnant, il ne pouvait plus les conduire. Malgre cela, il etait +parvenu a les arreter jusqu'au soir; mais sa voix ne s'etendait qu'a une +petite distance, et au-dela rien n'arretait la fureur populaire. Sa tete +avait ete plusieurs fois menacee, et neanmoins il resistait encore. +Cependant il savait que des hordes partaient continuellement de Paris; +l'insurrection se transportait a Versailles, son devoir etait de l'y +suivre. La commune lui ordonna de s'y rendre, et il partit. Sur la route il +arreta son armee, lui fit preter serment d'etre fidele au roi, et arriva a +Versailles vers minuit. Il annonca a Mounier que l'armee avait promis de +remplir son devoir, et que rien ne serait fait de contraire a la loi. Il +courut au chateau. Il y parut plein de respect et de douleur, fit connaitre +au roi les precautions qui avaient ete prises, et l'assura de son +devouement et de celui de l'armee. Le roi parut tranquillise, et se retira +pour se livrer au repos. La garde du chateau avait ete refusee a Lafayette, +on ne lui avait donne que les postes exterieurs. Les autres postes etaient +destines au regiment de Flandre, dont les dispositions n'etaient pas sures, +aux Suisses et aux gardes-du-corps. Ceux-ci d'abord avaient recu ordre de +se retirer, ils avaient ete rappeles ensuite, et n'ayant pu se reunir, ils +ne se trouvaient qu'en petit nombre a leur poste. Dans le trouble qui +regnait, tous les points accessibles n'avaient pas ete defendus; une grille +meme etait demeuree ouverte. Lafayette fit occuper les postes exterieurs +qui lui avaient ete confies, et aucun d'eux ne fut force ni meme attaque. + +L'assemblee, malgre le tumulte, avait repris sa seance, et elle poursuivait +une discussion sur les lois penales avec l'attitude la plus imposante. De +temps en temps, le peuple interrompait la discussion en demandant du pain. +Mirabeau, fatigue, s'ecria d'une voix forte que l'assemblee n'avait a +recevoir la loi de personne, et qu'elle ferait vider les tribunes. Le +peuple couvrit son apostrophe d'applaudissemens; neanmoins il ne convenait +pas a l'assemblee de resister davantage. Lafayette, ayant fait dire a +Mounier que tout lui paraissait tranquille, et qu'il pouvait renvoyer les +deputes, l'assemblee se separa vers le milieu de la nuit, en s'ajournant au +lendemain 6, a onze heures. + +Le peuple s'etait repandu ca et la, et paraissait calme. Lafayette avait +lieu d'etre rassure par le devouement de son armee, qui en effet ne se +dementit point, et par le calme qui semblait regner partout. Il avait +assure l'hotel des gardes-du-corps, et repandu de nombreuses patrouilles. A +cinq heures du matin il etait encore debout. Croyant alors tout apaise, il +prit un breuvage, et se jeta sur un lit, pour prendre un repos dont il +etait prive depuis vingt-quatre heures[2]. + +Dans cet instant, le peuple commencait a se reveiller, et parcourait deja +les environs du chateau. Une rixe s'engage avec un garde-du-corps qui fait +feu des fenetres; les brigands s'elancent aussitot, traversent la grille +qui etait restee ouverte, montent un escalier qu'ils trouvent libre, et +sont enfin arretes par deux gardes-du-corps qui se defendent heroiquement, +et ne cedent le terrain que pied a pied, en se retirant de porte en porte. +L'un de ces genereux serviteurs etait Miomandre. "Sauvez la reine!" +s'ecrie-t-il. Ce cri est entendu, et la reine se sauve tremblante aupres du +roi. Tandis qu'elle s'enfuit, les brigands se precipitent, trouvent la +couche royale abandonnee, et veulent penetrer au-dela; mais ils sont +arretes de nouveau par les gardes-du-corps retranches en grand nombre sur +ce point. Dans ce moment, les gardes-francaises appartenant a Lafayette, et +postes pres du chateau, entendent le tumulte, accourent, et dispersent les +brigands. Ils se presentent a la porte derriere laquelle etaient retranches +les gardes-du-corps: "Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-francaises n'ont +pas oublie qu'a Fontenoi vous avez sauve leur regiment!" On ouvre, et on +s'embrasse. + +Le tumulte regnait au dehors. Lafayette, qui reposait a peine depuis +quelques instans, et qui ne s'etait par meme endormi, entend du bruit, +s'elance sur le premier cheval, se precipite au milieu de la melee, et y +trouve plusieurs gardes-du-corps qui allaient etre egorges. Tandis qu'il +les degage, il ordonne a sa troupe de courir au chateau, et demeure presque +seul au milieu des brigands. L'un d'eux le couche en joue; Lafayette, sans +se troubler, commande au peuple de le lui amener; le peuple saisit aussitot +le coupable, et, sous les yeux de Lafayette, brise sa tete contre les +paves. Lafayette, apres avoir sauve les gardes-du-corps, vole au chateau +avec eux, et y trouve ses grenadiers qui s'y etaient deja rendus. Tous +l'entourent et lui promettent de mourir pour le roi. En ce moment, les +gardes-du-corps arraches a la mort criaient _vive Lafayette!_ La cour +entiere, qui se voyait sauvee par lui et sa troupe, reconnaissait lui +devoir la vie; les temoignages de reconnaissance etaient universels. +Madame Adelaide, tante du roi, accourt, le serre dans ses bras en lui +disant: "General, vous nous avez sauves!" + +Le peuple en ce moment demandait a grands cris que Louis XVI se rendit a +Paris. On tient conseil. Lafayette, invite a y prendre part, s'y refuse +pour n'en pas gener la liberte. Il est enfin decide que la cour se rendra +au voeu du peuple. Des billets portant cette nouvelle sont jetes par les +fenetres. Louis XVI se presente alors au balcon, accompagne du general, et +les cris de _vive le roi!_ l'accueillent. Mais il n'en est pas ainsi pour +la reine; des voix menacantes s'elevent contre elle. Lafayette l'aborde: +"Madame, lui dit-il, que voulez-vous faire?--Accompagner le roi, dit la +reine avec courage.--Suivez-moi donc," reprend le general, et il la conduit +tout etonnee sur le balcon. Quelques menaces sont faites par des hommes du +peuple. Un coup funeste pouvait partir; les paroles ne pouvaient etre +entendues, il fallait frapper les yeux. S'inclinant alors, et prenant la +main de la reine, le general la baise respectueusement. Ce peuple de +Francais est transporte a cette vue, et il confirme la reconciliation par +les cris de _vive la reine! vive Lafayette!_ La paix n'etait pas encore +faite avec les gardes-du-corps. "Ne ferez-vous rien pour mes gardes?" dit +le roi a Lafayette. Celui-ci en prend un, le conduit sur le balcon, et +l'embrasse en lui mettant sa bandouliere. Le peuple approuve de nouveau, et +ratifie par ses applaudissemens cette nouvelle reconciliation. + +L'assemblee n'avait pas cru de sa dignite de se rendre aupres du monarque, +quoiqu'il l'eut demande. Elle s'etait contentee d'envoyer aupres de lui une +deputation de trente-six membres. Des qu'elle apprit son depart, elle fit +un decret portant qu'elle etait inseparable de la personne du monarque, +et designa cent deputes pour l'accompagner a Paris. Le roi recut le decret +et se mit en route. + +Les principales bandes etaient deja parties. Lafayette les avait fait +suivre par un detachement de l'armee pour les empecher de revenir sur +leurs pas. Il avait donne ordre qu'on desarmat les brigands qui portaient +au bout de leurs piques les tetes de deux gardes-du-corps. Cet horrible +trophee leurfut arrache, et il n'est point vrai qu'il ait precede la +voiture du roi. + +Louis XVI revint enfin au milieu d'une affluence considerable, et fut recu +par Bailly a l'Hotel-de-Ville. "Je reviens avec confiance, dit le roi, au +milieu de mon peuple de Paris." Bailly rapporte ces paroles a ceux qui ne +pouvaient les entendre, mais il oublie le mot _confiance_. "Ajoutez _avec +confiance_, dit la reine.--Vous etes plus heureux, reprend Bailly, que si +je l'avais prononce moi-meme." + +La famille royale se rendit au palais des Tuileries, qui n'avait pas ete +habite depuis un siecle, et dans lequel on n'avait eu le temps de faire +aucun des preparatifs necessaires. La garde en fut confiee aux milices +parisiennes, et Lafayette se trouva ainsi charge de repondre envers la +nation de la personne du roi, que tous les partis se disputaient. Les +nobles voulaient le conduire dans une Place forte pour user en son nom du +despotisme; le parti populaire, qui ne songeait point encore a s'en passer, +voulait le garder pour completer la constitution, et oter un chef a la +guerre civile. Aussi la malveillance des privilegies appela-t-elle +Lafayette un geolier; et pourtant sa vigilance ne prouvait qu'une chose, +le desir sincere d'avoir un roi. + +Des ce moment la marche des partis se prononce d'une maniere nouvelle. +L'aristocratie, eloignee de Louis XVI, et ne pouvant executer aucune +entreprise a ses cotes, se repand a l'etranger et dans les provinces. C'est +depuis lors que l'emigration commence a devenir considerable. Un grand +nombre de nobles s'enfuirent a Turin, aupres du comte d'Artois, qui avait +trouve un asile chez son beau-pere. La, leur politique consiste a exciter +les departemens du Midi et a supposer que le roi n'est pas libre. La reine, +qui est Autrichienne, et de plus ennemie de la nouvelle cour formee a +Turin, tourne ses esperances vers l'Autriche. Le roi, au milieu de ces +menees, voit tout, n'empeche rien, et attend son salut de quelque part +qu'il vienne. Par intervalle, il fait les desaveux exiges par l'assemblee, +et n'est reellement pas libre, pas plus qu'il ne l'eut ete a Turin ou a +Coblentz, pas plus qu'il ne l'avait ete sous Maurepas, car le sort de la +faiblesse est d'etre partout dependante. + +Le parti populaire triomphant desormais, se trouve partage entre le duc +d'Orleans, Lafayette, Mirabeau, Barnave et les Lameth. La voix publique +accusait le duc d'Orleans et Mirabeau d'etre auteurs de la derniere +insurrection. Des temoins, qui n'etaient pas indignes de confiance, +assuraient avoir vu le duc et Mirabeau sur le deplorable champ de bataille +du 6 octobre. Ces faits furent dementis plus tard; mais, dans le moment, on +y croyait. Les conjures avaient voulu eloigner le roi, et meme le tuer, +disaient les plus hardis calomniateurs. Le duc d'Orleans, ajoutait-on, +avait voulu etre lieutenant du royaume, et Mirabeau ministre. Aucun de ces +projets n'ayant reussi, Lafayette paraissant les avoir dejoues par sa +presence, passait pour sauveur du roi et pour vainqueur du duc d'Orleans et +de Mirabeau. La cour, qui n'avait pas encore eu le temps de devenir +ingrate, avouait Lafayette comme son sauveur, et dans cet instant la +puissance du general semblait immense. Les patriotes exaltes en etaient +effarouches, et murmuraient deja le nom de Cromwell. Mirabeau, qui, comme +on le verra bientot, n'avait rien de commun avec le duc d'Orleans, etait +jaloux de Lafayette, et l'appelait Cromwell-Grandisson. L'aristocratie +secondait ces mefiances, et y ajoutait ses propres calomnies. Mais +Lafayette etait determine, malgre tous les obstacles, a soutenir le roi et +la constitution. Pour cela, il resolut d'abord d'ecarter le duc d'Orleans, +dont la presence donnait lieu a beaucoup de bruits, et pouvait fournir, +sinon les moyens, du moins le pretexte des troubles. Il eut une entrevue +avec le prince, l'intimida par sa fermete, et l'obligea a s'eloigner. Le +roi, qui etait dans ce projet, feignit, avec sa faiblesse ordinaire, d'etre +contraint a cette mesure; et en ecrivant au duc d'Orleans, il lui dit qu'il +fallait que lui ou M. de Lafayette se retirassent; que dans l'etat des +opinions le choix n'etait pas douteux, et qu'en consequence il lui donnait +une commission pour l'Angleterre. On a su depuis que M. de Montmorin, +ministre des affaires etrangeres, pour se delivrer de l'ambition du duc +d'Orleans, l'avait dirigee sur les Pays-Bas, alors insurges contre +l'Autriche, et qu'il lui avait fait esperer le titre de duc de Brabant[3]. + + +Ses amis, en apprenant cette resolution, s'irriterent de sa faiblesse. Plus +ambitieux que lui, ils ne voulaient pas qu'il cedat; ils se porterent chez +Mirabeau, et l'engagerent a denoncer a la tribune les violences que +Lafayette exercait envers le prince. Mirabeau, jaloux deja de la popularite +du general, fit dire au duc et a lui, qu'il allait les denoncer tous deux a +la tribune, si le depart pour l'Angleterre avait lieu. Le duc d'Orleans fut +ebranle; une nouvelle sommation de Lafayette le decida; et Mirabeau, +recevant a l'assemblee un billet qui lui annoncait la retraite du prince, +s'ecria avec depit: _Il ne merite pas la peine qu'on se donne pour lui_[4]. +Ce mot et beaucoup d'autres aussi inconsideres l'ont fait accuser souvent +d'etre un des agens du duc d'Orleans; cependant il ne le fut jamais. Sa +detresse, l'imprudence de ses propos, sa familiarite avec le duc d'Orleans, +qui etait d'ailleurs la meme avec tout le monde, sa proposition pour la +succession d'Espagne, enfin son opposition au depart du duc, devaient +exciter les soupcons; mais il n'en est pas moins vrai que Mirabeau etait +sans parti, sans meme aucun autre but que de detruire l'aristocratie et le +pouvoir arbitraire. + +Les auteurs de ces suppositions auraient du savoir que Mirabeau etait +reduit alors a emprunter les sommes les plus modiques, ce qui n'aurait pas +eu lieu s'il eut ete l'agent d'un prince immensement riche, et qu'on disait +presque ruine par ses partisans. Mirabeau avait deja pressenti la +dissolution prochaine de l'etat. Une conversation avec un ami intime, qui +dura une nuit tout entiere, dans le parc de Versailles, determina chez lui +un plan tout nouveau; et il se promit pour sa gloire, pour le salut de +l'etat, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau etait homme a conduire +tous ces interets ensemble), de demeurer inebranlable entre les +desorganisateurs et le trone, et de consolider la monarchie en s'y faisant +une place. La cour avait tente de le gagner, mais on s'y etait pris +gauchement et sans les menagemens convenables avec un homme d'une grande +fierte, et qui voulait conserver sa popularite, a defaut de l'estime qu'il +n'avait pas encore. Malouet, ami de Necker et lie avec Mirabeau, voulait +les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y etait souvent +refuse[5], persuade qu'il ne pourrait jamais s'accorder avec le ministre. + +Il y consentit cependant. Malouet l'introduisit, et l'incompatibilite des +deux caracteres fut mieux sentie encore apres cet entretien, ou, de l'aveu +de tous ceux qui etaient presens, Mirabeau deploya la superiorite qu'il +avait dans la vie privee aussi bien qu'a la tribune. On repandit qu'il +avait voulu se faire acheter, et que, Necker ne lui ayant fait aucune +ouverture, il avait dit en sortant: _Le ministre aura de mes nouvelles._ +C'est encore la une interpretation des partis, mais elle est fausse. +Malouet avait propose a Mirabeau, qu'on savait satis fait de la liberte +acquise, de s'entendre avec le ministre, et rien de plus. D'ailleurs, c'est +a cette meme epoque qu'une negociation directe s'entamait avec la cour. Un +prince etranger, lie avec les hommes de tous les partis, fit les premieres +ouvertures. Un ami, qui servit d'intermediaire, fit sentir qu'on +n'obtiendrait de Mirabeau aucun sacrifice de ses principes; mais que si on +voulait s'en tenir a la constitution, on trouverait en lui un appui +inebranlable; que quant aux conditions elles etaient dictees par sa +situation; qu'il fallait, dans l'interet meme de ceux qui voulaient +l'employer, rendre cette situation honorable et independante, c'est-a-dire +acquitter ses dettes; qu'enfin on devait l'attacher au nouvel ordre social, +et sans lui donner actuellement le ministere, le lui faire esperer dans +l'avenir[6]. Les negociations ne furent entierement terminees que deux ou +trois mois apres, c'est-a-dire dans les premiers mois de 1790. Les +historiens, peu instruits de ces details, et trompes par la perseverance de +Mirabeau a combattre le pouvoir, ont place l'instant de ce traite plus +tard. Cependant il fut a peu pres conclu des le commencement de 1790. Nous +le ferons connaitre en son lieu. + +Barnave et les Lameth ne pouvaient rivaliser avec Mirabeau que par un plus +grand rigorisme patriotique. Instruits des negociations qui avaient lieu; +ils accrediterent le bruit deja repandu qu'on allait lui donner le +ministere, pour lui oter par la la faculte de l'accepter. Une occasion de +l'en empecher se presenta bientot. Les ministres n'avaient pas le droit de +parler dans l'assemblee. Mirabeau ne voulait pas, en arrivant au ministere, +perdre la parole, qui etait son plus grand moyen d'influence; il desirait +d'ailleurs amener Necker a la tribune pour l'y ecraser. Il proposa donc de +donner voix consultative aux ministres; Le parti populaire alarme s'y +opposa sans motif plausible, et parut redouter les seductions +ministerielles. Mais ses craintes n'etaient pas raisonnables, car ce n'est +point par leurs communications publiques avec les chambres que les +ministres corrompent ordinairement la representation nationale. La +proposition de Mirabeau fut rejetee, et Lanjuinais, poussant le rigorisme +encore plus loin, proposa d'interdire aux deputes actuels d'accepter le +ministere. La discussion fut violente. Quoique le motif de ces propositions +fut connu, il n'etait pas avoue; et Mirabeau, a qui la dissimulation +n'etait pas possible, s'ecria enfin qu'il ne fallait pas pour un seul homme +prendre une mesure funeste a l'etat; qu'il adherait au decret, a condition +qu'on, interdirait le ministere, non a tous les deputes actuels, mais +seulement a M. de Mirabeau, depute de la senechaussee d'Aix. Tant de +franchise et d'audace resterent sans effet, et le decret fut adopte a +l'unanimite. + +On voit comment se divisait l'etat entre les emigres, la reine, le roi, et +les divers chefs populaires, tels que Lafayette, Mirabeau, Barnave et +Lameth. Aucun evenement decisif, comme celui du 14 juillet ou du 5 octobre, +n'etait plus possible de longtemps. Il fallait que de nouvelles +contrarietes irritassent la cour et le peuple, et amenassent une +rupture eclatante. + +L'assemblee s'etait, transportee a Paris[7], apres avoir recu des +assurances reiterees de tranquillite de la part de la commune, et la +promesse d'une entiere liberte dans les suffrages. Mounier et +Lally-Tolendal, indignes des evenemens des 5 et 6 octobre, avaient donne +leur demission, disant qu'ils ne voulaient etre ni spectateurs ni complices +Des crimes des factieux. Ils durent regretter cette desertion du bien +public, surtout en voyant Maury et Cazales, qui s'etaient eloignes de +l'assemblee, y rentrer bientot pour soutenir courageusement et jusqu'au +bout la cause qu'ils avaient embrassee. Mounier, retire en Dauphine, +assembla les etats de la province; mais bientot un decret les fit +dissoudre, sans aucune resistance. Ainsi Mounier et Lally, qui a +l'epoque de la reunion des ordres et du serment du Jeu de Paume etaient +les heros du peuple, ne valaient maintenant plus rien a ses yeux. Les +parlemens avaient ete depasses les premiers par la puissance populaire; +Mounier, Lally et Necker l'avaient ete apres eux, et beaucoup d'autres +allaient bientot l'etre. + +La disette, cause exageree mais pourtant reelle des agitations, donna +encore lieu a un crime. Le boulanger Francois fut egorge par quelques +brigands[8]. Lafayette parvint a saisir les coupables, et les livra au +Chatelet, tribunal investi d'une juridiction extraordinaire sur tous les +delits relatifs a la revolution. La etaient en jugement Besenval, et tous +ceux qui etaient accuses d'avoir pris part a la conspiration aristocratique +dejouee le 14 juillet. Le Chatelet devait juger suivant des formes +nouvelles. En attendant l'emploi du jury qui n'etait pas encore institue, +l'assemblee avait ordonne la publicite, la defense contradictoire, et +toutes les mesures preservatrices de l'innocence. Les assassins de Francois +furent condamnes, et la tranquillite retablie. Lafayette et Bailly +proposerent a cette occasion; la loi martiale. Vivement combattue par +Robespierre, qui des lors se montrait chaud partisan du peuple et des +pauvres, elle fut cependant adoptee par la majorite (decret du 21 octobre). +En vertu de cette loi, les municipalites repondaient de la tranquillite +publique; en cas de troubles, elles etaient chargees de requerir les +troupes ou les milices; et, apres trois sommations, elles devaient ordonner +l'emploi de la force contre les rassemblemens seditieux. Un comite des +recherches fut etabli a la commune de Paris, et dans l'assemblee nationale, +pour surveiller les nombreux ennemis dont les menees se croisaient en tout +sens. Ce n'etait pas trop de tous ces moyens pour dejouer les projets de +tant d'adversaires conjures contre la nouvelle revolution. + +Les travaux constitutionnels se poursuivaient avec activite. On avait aboli +la feodalite, mais il restait encore a prendre une derniere mesure pour +detruire ces grands corps, qui avaient ete des ennemis, constitues de +l'etat contre l'etat. Le clerge possedait d'immenses proprietes. Il les +avait recues des princes a titre de gratifications feodales, ou des fideles +a titre de legs. Si les proprietes des individus, fruit et but du travail, +devaient etre respectees, celles qui avaient ete donnees a des corps pour +un certain objet pouvaient recevoir de la loi une autre destination. +C'etait pour le service de la religion qu'elles avaient ete donnees, ou du +moins sous ce pretexte; on, la religion etant un service public, la loi +pouvait regler le moyen d'y subvenir d'une maniere toute differente. L'abbe +Maury deploya ici sa faconde imperturbable; il sonna l'alarme chez les +proprietaires, les menaca d'un envahissement prochain, et pretendit qu'on +sacrifiait les provinces aux agioteurs de la capitale. Son sophisme est +assez singulier pour etre rapporte. C'etait pour payer la dette qu'on +disposait des biens du clerge; les creanciers de cette dette etaient les +grands capitalistes de Paris; les biens qu'on leur sacrifiait se trouvaient +dans les provinces: de la, l'intrepide raisonneur concluait que c'etait +immoler la province a la capitale; comme si la province ne gagnait pas au +contraire a une nouvelle division de ces immenses terres, reservees +jusqu'alors au luxe de quelques ecclesiastiques oisifs. Tous ces efforts +furent inutiles. L'eveque d'Autun, auteur de la proposition, et le depute +Thouret, detruisirent ces vains sophismes. Deja on allait decreter que les +biens du clerge appartenaient a l'etat; neanmoins les opposans insistaient +encore sur la question de propriete. On leur repondait que, fussent-ils +proprietaires, on pouvait se servir de leurs biens, puisque souvent ces +biens avaient ete employes dans des cas urgens au service de l'etat. Ils ne +le niaient point. Profitant alors de leur aveu, Mirabeau proposa de changer +ce mot _appartiennent_ en cet autre: sont _a la disposition de l'etat_, et +la discussion fut terminee sur-le-champ a une grande majorite (loi du 2 +novembre). L'assemblee detruisit ainsi la redoutable puissance du clerge, +le luxe des grands de l'ordre, et se menagea ces immenses ressources +financieres qui firent si long-temps subsister la revolution. En meme temps +elle assurait l'existence des cures, en decretant que leurs appointemens ne +pourraient pas etre moindres de douze cents francs, et elle y ajoutait en +outre la jouissance d'une maison curiale et d'un jardin. Elle declarait ne +plus reconnaitre les voeux religieux, et rendait la liberte a tous les +cloitres, en laissant toutefois a ceux qui le voudraient la faculte de +continuer la vie monastique; et comme leurs biens etaient supprimes, elle y +suppleait par des pensions. Poussant meme la prevoyance plus loin encore, +elle etablissait une difference entre les ordres riches et les ordres +mendians, et proportionnait le traitement des uns et des autres a leur +ancien etat. Elle fit de meme pour les pensions; et, lorsque le janseniste +Camus, voulant revenir a la simplicite evangelique, proposa de reduire +toutes les pensions a un meme taux infiniment modique, l'assemblee, sur +l'avis de Mirabeau, les reduisit proportionnellement a leur valeur +actuelle, et convenablement a l'ancien etat des pensionnaires. On ne +pouvait donc pousser plus loin le menagement des habitudes, et c'est en +cela que consiste le _veritable respect_ de la propriete. De meme, quand +les protestans expatries depuis la revocation de l'edit de Nantes +reclamerent leurs biens, l'assemblee ne leur rendit que ceux qui n'etaient +pas vendus. + +Prudente et pleine de menagemens pour les personnes, elle traitait +audacieusement les choses, et se montrait beaucoup plus hardie dans les +matieres de constitution. On avait fixe les prerogatives des grands +pouvoirs: il s'agissait de diviser le territoire du royaume. Il avait +toujours ete partage en provinces, successivement unies a l'ancienne +France. Ces provinces, differant entre elles de lois, de privileges, +de moeurs, formaient l'ensemble le plus heterogene. Sieyes eut l'idee de +les confondre par une nouvelle division qui aneantit les demarcations +anciennes, et ramenat toutes les parties du royaume aux memes lois et au +meme esprit. C'est ce qui fut fait par la division en departemens. Les +departemens furent divises en districts, et les districts en municipalites. +A tous ces degres, le principe de la representation fut admis. +L'administration departementale, celle de district et celle des communes, +etaient confiees a un conseil deliberant et a un conseil executif, +egalement electifs. Ces diverses autorites relevaient les unes des autres, +et avaient dans l'etendue de leur ressort les memes attributions. Le +departement faisait la repartition de l'impot entre les districts, le +district entre les communes, et la commune entre les individus. + +L'assemblee fixa ensuite la qualite de citoyen jouissant des droits +politiques. Elle exigea vingt-cinq ans et la contribution du marc d'argent. +Chaque individu reunissant ces conditions avait le titre de citoyen actif, +et ceux qui ne l'avaient pas se nommaient citoyens passifs. Ces +denominations assez simples furent tournees en ridicule, parce que c'est +aux denominations qu'on s'attache quand on veut deprecier les choses; mais +elles etaient naturelles et exprimaient bien leur objet. Le citoyen actif +concourait aux elections pour la formation des administrations et de +l'assemblee. Les elections des deputes avaient deux degres. Aucune +condition n'etait exigee pour etre eligible; car, comme on l'avait dit a +l'assemblee, on est electeur par son existence dans la societe, et on doit +etre eligible par la seule confiance des electeurs. + +Ces travaux, interrompus par mille discussions de circonstance, etaient +cependant pousses avec une grande ardeur. Le cote droit n'y contribuait +que par son obstination a les empecher, des qu'il s'agissait de disputer +quelque portion d'influence a la nation. Les deputes populaires, au +contraire, quoique formant divers partis, se confondaient ou se separaient +sans choc, suivant leur opinion personnelle. Il etait facile d'apercevoir +que chez eux la conviction dominait les alliances. On voyait Thouret, +Mirabeau, Duport, Sieyes, Camus, Chapelier, tour a tour se reunir ou se +diviser, suivant leur opinion dans chaque discussion. Quant aux membres de +la noblesse et du clerge, ils ne se montraient que dans les discussions de +parti. Les parlemens avaient-ils rendu des arretes contre l'assemblee, des +deputes ou des ecrivains l'avaient-ils offensee, ils se montraient prets a +les appuyer. Ils soutenaient les commandans militaires contre le peuple, +les marchands negriers contre les negres; ils opinaient contre l'admission +des juifs et des protestans a la jouissance des droits communs. Enfin, +quand Genes s'eleva contre la France, a cause de l'affranchissement de la +Corse et de la reunion de cette ile au royaume, ils furent pour Genes +contre la France. En un mot, etrangers, indifferens dans toutes les +discussions utiles, n'ecoutant pas, s'entretenant entre eux, ils ne se +levaient que lorsqu'il y avait des droits ou de la liberte a refuser[9]. + +Nous l'avons deja dit, il n'etait plus possible de tenter une grande +conspiration a cote du roi, puisque l'aristocratie etait mise en fuite, et +que la cour etait environnee de l'assemblee, du peuple et de la milice +nationale. Des mouvemens partiels etaient donc tout ce que les mecontens +pouvaient essayer. Ils fomentaient les mauvaises dispositions des officiers +qui tenaient a l'ancien ordre de choses, tandis que les soldats, ayant tout +a gagner, penchaient pour le nouveau. Des rixes violentes avaient lieu +entre l'armee et la populace: souvent les soldats livraient leurs chefs a +la multitude, qui les egorgeait; d'autres fois, les mefiances etaient +heureusement calmees, et tout rentrait en paix quand les commandans des +villes avaient su se conduire avec un peu d'adresse, et avaient prete +serment de fidelite a la nouvelle constitution. Le clerge avait inonde la +Bretagne de protestations contre l'alienation de ses biens. On tachait +d'exciter un reste de fanatisme religieux dans les provinces ou l'ancienne +superstition regnait encore. Les parlemens furent aussi employes, et on +tenta un dernier essai de leur autorite. Leurs vacances avaient ete +prorogees par l'assemblee, parce qu'en attendant de les dissoudre, elle ne +voulait pas avoir a discuter avec eux. Les chambres des vacations rendaient +la justice en leur absence. A Rouen, a Nantes, a Rennes, elles prirent des +arretes, ou elles deploraient la ruine de l'ancienne monarchie, la +violation de ses lois; et, sans nommer l'assemblee, semblaient l'indiquer +comme la cause de tous les maux. Elles furent appelees a la barre et +censurees avec menagement. Celle de Rennes, comme plus coupable, fut +declaree incapable de remplir ses fonctions. Celle de Metz avait insinue +que le roi n'etait pas libre; et c'etait la, comme nous l'avons dit, la +politique des mecontens. Ne pouvant se servir du roi, ils cherchaient a le +representer comme en etat d'oppression, et voulaient annuler ainsi toutes +les lois qu'il paraissait consentir. Lui-meme semblait seconder cette +politique. Il n'avait pas voulu rappeler ses gardes-du-corps renvoyes aux 5 +et 6 octobre, et se faisait garder par la milice nationale, au milieu de +laquelle il se savait en surete. Son intention etait de paraitre captif. La +commune de Paris dejoua cette trop petite ruse, en priant le roi de +rappeler ses gardes, ce qu'il refusa sous de vains pretextes, et par +l'intermediaire de la reine[10]. + +L'annee 1790 venait de commencer, et une agitation generale se faisait +sentir. Trois mois assez calmes s'etaient ecoules depuis les 5 et 6 +octobre, et l'inquietude semblait se renouveler. Les grandes agitations +sont suivies de repos, et ces repos de petites crises, jusqu'a des crises +plus grandes. On accusait de ces troubles le clerge, la noblesse, la cour, +l'Angleterre meme, qui chargea son ambassadeur de la justifier. Les +compagnies soldees de la garde nationale furent elles-memes atteintes de +cette inquietude generale. Quelques soldats reunis aux Champs-Elysees +demanderent une augmentation de paye. Lafayette, present partout, accourut, +les dispersa, les punit, et retablit le calme dans sa troupe toujours +fidele, malgre ces legeres interruptions de discipline. + +On parlait surtout d'un complot contre l'assemblee et la municipalite, dont +le chef suppose etait le marquis de Favras. Il fut arrete avec eclat, et +livre au Chatelet. On repandit aussitot que Bailly et Lafayette avaient du +etre assassines; que douze cents chevaux etaient prets a Versailles pour +enlever le roi; qu'une armee, composee de Suisses et de Piemontais, devait +le recevoir, et marcher sur Paris. L'alarme se repandit; on ajouta que +Favras etait l'agent secret des personnages les plus eleves. Les soupcons +se dirigerent sur Monsieur, frere du roi. Favras avait ete dans ses gardes, +et avait de plus negocie un emprunt pour son compte. Monsieur, effraye de +l'agitation des esprits, se presenta a l'Hotel-de-Ville, protesta contre +les insinuations dont il etait l'objet, expliqua ses rapports avec Favras, +rappela ses dispositions populaires, manifestees autrefois dans l'assemblee +des notables, et demanda a etre juge, non sur les bruits publics, mais sur +son patriotisme connu et point dementi[11]. Des applaudissemens universels +couvrirent son discours, et il fut reconduit par la foule jusqu'a sa +demeure. + +Le proces de Favras fut continue. Ce Favras avait couru l'Europe, epouse +une princesse etrangere, et faisait des projets pour retablir sa fortune. +Il en avait fait au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, et dans les premiers +mois de 1790. Les temoins qui l'accusaient precisaient son dernier plan. +L'assassinat de Bailly et de Lafayette, l'enlevement du roi, paraissaient +faire partie de ce plan; mais on n'avait aucune preuve que les douze cents +chevaux fussent prepares, ni que l'armee suisse ou piemontaise fut en +mouvement. Les circonstances etaient peu favorables a Favras. Le Chatelet +venait d'elargir Besenval et autres impliques dans le complot du 14 +juillet; l'opinion etait mecontente. Neanmoins Lafayette rassura les +messieurs du Chatelet, leur demanda d'etre justes, et leur promit que leur +jugement, quel qu'il fut, serait execute. + +Ce proces fit renaitre les soupcons contre la cour. Ces nouveaux projets la +faisaient paraitre incorrigible; car, au milieu meme de Paris, on la voyait +conspirer encore. On conseilla donc au roi une demarche eclatante qui put +satisfaire l'opinion publique. + +Le 4 fevrier 1790, l'assemblee fut etonnee de voir quelques changemens dans +la disposition de la salle. Un tapis a fleurs de lis recouvrait les marches +du bureau. Le fauteuil des secretaires etait rabaisse: le president etait +debout a cote du siege ou il etait ordinairement assis. "Voici le roi," +s'ecrient tout-a-coup les huissiers; et Louis XVI entre aussitot dans la +salle. L'assemblee se leve a son aspect, et il est recu au milieu des +applaudissemens. Une foule de spectateurs rapidement accourus occupent les +tribunes, envahissent toutes les parties de la salle, et attendent avec la +plus grande impatience les paroles royales. Louis XVI parle debout a +l'assemblee assise: il rappelle d'abord les troubles auxquels la France +s'est trouvee en proie, les efforts qu'il a faits pour les calmer, et pour +assurer la subsistance du peuple; il recapitule les travaux des +representans, en declarant qu'il avait tente les memes choses dans +les assemblees provinciales; il montre enfin qu'il avait jadis manifeste +lui-meme les voeux qui viennent d'etre realises. Il ajoute qu'il croit +devoir plus specialement s'unir aux representans de la nation, dans un +moment ou on lui a soumis les decrets destines a etablir dans le royaume +une organisation nouvelle. Il favorisera, dit-il, de tout son pouvoir le +succes de cette vaste organisation; toute tentative contraire serait +coupable et poursuivie par tous les moyens. A ces mots, des applaudissemens +retentissent. Le roi poursuit; et, rappelant ses propres sacrifices, il +engage tous ceux qui ont perdu quelque chose a imiter sa resignation, et a +se dedommager de leurs pertes par les biens que la constitution nouvelle +promet a la France. Mais, lorsque, apres avoir promis de defendre cette +constitution, il ajoute qu'il fera davantage encore, et que, de concert +avec la reine, il preparera de bonne heure l'esprit et le coeur de son fils +au nouvel ordre de choses, et l'habituera a etre heureux du bonheur des +Francais, des cris d'amour s'echappent de toutes parts, toutes les mains +sont tendues vers le monarque, tous les yeux cherchent la mere et l'enfant, +toutes les voix les demandent: les transports sont universels. Enfin le roi +termine son discours en recommandant la concorde et la paix a ce _bon +peuple dont on l'assure qu'il est aime, quand on veut le consoler de ses +peines_[12]. A ces derniers mots, tous les assistans eclatent en temoignages +de reconnaissance. Le president fait une courte reponse ou il exprime le +desordre de sentiment qui regne dans tous les coeurs. Le prince est +reconduit aux Tuileries par la multitude. L'assemblee lui vote des +remercimens a lui et a la reine. Une nouvelle idee se presente: Louis XVI +venait de s'engager a maintenir la constitution; c'etait le cas pour les +deputes de prendre cet engagement a leur tour. On propose donc le serment +civique, et chaque depute vient jurer d'etre fidele _a la nation, a la loi +et au roi; et de maintenir de tout son pouvoir la constitution decretee par +l'assemblee nationale et acceptee par le roi_. Les suppleans, les deputes +du commerce demandent a preter le serment a leur tour; les tribunes, les +amphitheatres, les imitent, et de toutes parts on n'entend plus que ces +mots: _Je le jure._ + +Le serment fut repete a l'Hotel-de-Ville, et de communes en communes par +toute la France. Des rejouissances furent ordonnees; l'effusion parut +generale et sincere. C'etait le cas sans doute de recommencer une nouvelle +conduite, et de ne pas rendre cette reconciliation inutile comme toutes les +autres; mais le soir meme, tandis que Paris brillait des feux allumes pour +celebrer cet heureux evenement, la cour etait deja revenue a son humeur, et +les deputes populaires y recevaient un accueil tout different de celui qui +etait reserve aux deputes nobles. En vain Lafayette, dont les avis pleins +de sens et de zele n'etaient pas suivis, repetait a la cour que le roi ne +pouvait plus balancer, et qu'il devait s'attacher entierement au parti +populaire, et s'efforcer de gagner sa confiance; que pour cela il fallait +que ses intentions ne fussent pas seulement proclamees a l'assemblee, mais +qu'elles fussent manifestees par ses moindres actions; qu'il devait +s'offenser du moindre propos equivoque tenu devant lui, et repousser le +moindre doute exprime sur sa volonte reelle; qu'il ne devait montrer +ni contrainte, ni mecontentement, ni laisser aucune esperance secrete aux +aristocrates; et enfin que les ministres devaient etre unis, ne se +permettre aucune rivalite avec l'assemblee, et ne pas l'obliger a recourir +sans cesse a l'opinion publique. En vain Lafayette repetait-il ces sages +conseils avec des instances respectueuses; le roi recevait ses lettres, +le trouvait honnete homme; la reine les repoussait avec humeur, et semblait +meme s'irriter des respects du general. Elle accueillait bien mieux +Mirabeau, plus influent, mais certainement moins irreprochable que +Lafayette. + +Les communications de Mirabeau avec la cour avaient continue. Il avait meme +entretenu des rapports avec Monsieur, que ses opinions rendaient plus +accessible au parti populaire, et il lui avait repete ce qu'il ne cessait +d'exprimer a la reine et a M. de Montmorin, c'est que la monarchie ne +pouvait etre sauvee que par la liberte. Mirabeau fit enfin des conventions +avec la cour, par le secours d'un intermediaire. Il enonca ses principes +dans une espece de profession de foi; il s'engagea a ne pas s'en ecarter, +et a soutenir la cour tant qu'elle demeurerait sur la meme ligne. On lui +donnait en retour un traitement assez considerable. La morale sans doute +condamne de pareils traites, et on veut que le devoir soit fait pour le +devoir seul. Mais etait-ce la se vendre? Un homme faible se fut vendu sans +doute, en sacrifiant ses principes; mais le puissant Mirabeau, loin de +sacrifier les siens, y amenait le pouvoir, et recevait en echange les +secours que ses grands besoins et ses passions desordonnees lui rendaient +indispensables. Different de ceux qui livrent fort cher de faibles talens +et une lache conscience, Mirabeau, inebranlable dans ses principes, +combattait alternativement son parti ou la cour, comme s'il n'avait pas +attendu du premier la popularite, et de la seconde ses moyens d'existence. +Ce fut a tel point que les historiens, ne pouvant pas le croire allie de la +cour qu'il combattait, n'ont place que dans l'annee 1791 son traite, qui a +ete fait cependant des les premiers mois de 1790. Mirabeau vit la reine, la +charma par sa superiorite, et en recut un accueil qui le flatta beaucoup. +Cet homme extraordinaire etait sensible a tous les plaisirs, a ceux de la +vanite comme a ceux des passions. Il fallait le prendre avec sa force et +ses faiblesses, et l'employer au profit de la cause commune. Outre +Lafayette et Mirabeau, la cour avait encore Bouille, qu'il est temps de +faire connaitre. + +Bouille, plein de courage, de droiture et de talens, avait tous les +penchans de l'aristocratie, et ne se distinguait d'elles que par moins +d'aveuglement et une plus grande habitude des affaires. Retire a Metz, +commandant la une vaste etendue de frontieres et une grande partie de +l'armee, il tachait d'entretenir la mefiance entre ses troupes et les +gardes nationales, afin de conserver ses soldats a la cour[13]. Place la en +expectative, il effrayait le parti populaire, et semblait le general de la +monarchie, comme Lafayette celui de la constitution. Cependant +l'aristocratie lui deplaisait, la faiblesse du roi le degoutait du service, +et il l'eut quitte s'il n'avait ete presse par Louis XVI d'y demeurer. +Bouille etait plein d'honneur. Son serment prete, il ne songea plus qu'a +servir le roi et la constitution. La cour devait donc reunir Lafayette, +Mirabeau et Bouille; et par eux elle aurait eu les gardes nationales, +l'assemblee et l'armee, c'est-a-dire les trois puissances du jour. Quelques +motifs, il est vrai, divisaient ces trois personnages. Lafayette, plein de +bonne volonte, etait pret a s'unir avec tous ceux qui voudraient servir le +roi et la constitution; mais Mirabeau jalousait la puissance de Lafayette, +redoutait sa purete si vantee, et semblait y voir un reproche. Bouille +haissait en Lafayette une conviction exaltee, et peut-etre un ennemi +irreprochable; il preferait Mirabeau, qu'il croyait plus maniable, et moins +rigoureux dans sa foi politique. C'etait a la cour a unir ces trois +hommes, en detruisant leurs motifs particuliers d'eloignement. Mais il n'y +avait qu'un moyen d'union, la monarchie libre. Il fallait donc s'y resigner +franchement, et y tendre de toutes ses forces. Mais la cour toujours +incertaine, sans repousser Lafayette, l'accueillait froidement, payait +Mirabeau qui la gourmandait par intervalles, entretenait l'humeur de +Bouille contre la revolution, regardait l'Autriche avec esperance, et +laissait agir l'emigration de Turin. Ainsi fait la faiblesse: elle cherche +a se donner des esperances plutot qu'a s'assurer le succes, et elle ne +parvient de cette maniere qu'a se perdre, en inspirant des soupcons qui +irritent autant les partis que la realite meme, car il vaut mieux les +frapper que les menacer. + +En vain Lafayette, qui voulait faire ce que la cour ne faisait pas, +ecrivait-il a Bouille, son parent, pour l'engager a servir le trone en +commun, et par les seuls moyens possibles, ceux de la franchise et de la +liberte; Bouille, mal inspire par la cour, repondait froidement et d'une +maniere evasive, et, sans rien tenter contre la constitution, continuait a +se rendre imposant par le secret de ses intentions et la force de son +armee. + +Cette reconciliation du 4 fevrier, qui aurait pu avoir de si grands +resultats, fut donc vaine et inutile. Le proces de Favras fut acheve, et +soit crainte, soit conviction, le Chatelet le condamna a etre pendu. Favras +montra, dans ces derniers momens, une fermete digne d'un martyr, et non +d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda a faire une +declaration avant de mourir. L'echafaud etait dresse sur la place de Greve. +On le conduisit a l'Hotel-de-Ville, ou il demeura jusqu'a la nuit. Le +peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cet +exemple de l'egalite dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu +des communications avec un grand de l'etat, qui l'avait engage a disposer +les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques depenses, ce +seigneur lui avait donne cent louis qu'il avait acceptes. Il assura que son +crime se bornait la, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si +l'aveu des noms pourrait le sauver. La reponse qu'on lui fit ne l'ayant pas +satisfait. "En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret;" et il +s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermete. La nuit +regnait sur la place de l'execution, et on avait eclaire jusqu'a la +potence. Le peuple se rejouit de ce spectacle, content de trouver de +l'egalite meme a l'echafaud; il y mela d'atroces railleries, et parodia de +diverses manieres le supplice de cet infortune. Le corps de Favras fut +rendu a sa famille, et de nouveaux evenemens firent bientot oublier sa mort +a ceux qui l'avaient puni, et a ceux qui s'en etaient servis. + +Le clerge desespere continuait d'exciter de petites agitations sur toute la +surface de la France. La noblesse comptait beaucoup sur son influence parmi +le peuple. Tant que l'assemblee s'etait contentee, par un decret, de mettre +les biens ecclesiastiques a la disposition de la nation, le clerge avait +espere que l'execution du decret n'aurait pas lieu; et, pour la rendre +inutile, il suggerait mille moyens de subvenir aux besoins du tresor. +L'abbe Maury avait propose un impot sur le luxe, et l'abbe de Salsede lui +avait repondu en proposant, a son tour, qu'aucun ecclesiastique ne put +avoir plus de mille ecus de revenus. Le riche abbe se tut a une motion +pareille. Une autre fois, en discutant sur la dette de l'etat, Cazales +avait conseille d'examiner, non pas la validite des titres de chaque +creance, mais la creance elle-meme, son origine et son motif; ce qui etait +renouveler la banqueroute par le moyen si odieux et si use des chambres +ardentes. Le clerge, ennemi des creanciers de l'etat auxquels il se croyait +sacrifie, avait soutenu la proposition malgre le rigorisme de ses principes +en fait de propriete. Maury s'etait emporte avec violence et avait manque a +l'assemblee, en disant a une partie de ses membres, qu'ils n'avaient que le +courage de la honte. L'assemblee en avait ete offensee, et voulait +l'exclure de son sein. Mais Mirabeau, qui pouvait se croire attaque, +representa a ses collegues que chaque depute appartenait a ses commettans, +et qu'on n'avait pas le droit d'en exclure un seul. Cette moderation +convenait a la veritable superiorite; elle reussit, et Maury fut plus puni +par une censure qu'il ne l'eut ete par l'exclusion. Tous ces moyens +inventes par le clerge, pour mettre les creanciers de l'etat a sa place, ne +lui servirent de rien, et l'assemblee decreta la vente de 400 millions de +biens du domaine et de l'Eglise. Desespere alors, le clerge fit courir des +ecrits parmi le peuple, et repandit que le projet des revolutionnaires +etait d'attaquer la religion catholique. C'est dans les provinces du Midi +qu'il esperait obtenir le plus de succes. On a vu que la premiere +emigration s'etait dirigee vers Turin. C'est avec le Languedoc et la +Provence qu'elle entretenait ses principales communications. Calonne, si +celebre sous les notables, etait le ministre de la cour fugitive. Deux +partis la divisaient: la haute noblesse voulait maintenir son empire, et +redoutait l'intervention de la noblesse de province, et surtout de la +bourgeoisie. Aussi ne voulait-elle recourir qu'a l'etranger pour retablir +le trone. D'ailleurs, user de la religion, comme le proposaient les +emissaires des provinces, lui semblait ridicule a elle qui s'etait egayee +pendant un siecle des plaisanteries de Voltaire. L'autre parti, compose de +petits nobles, de bourgeois expatries, voulait combattre la passion de la +liberte par une autre plus forte, celle du fanatisme, et vaincre avec ses +seules forces, sans se mettre a la merci de l'etranger. Les premiers +alleguaient les vengeances personnelles de la guerre civile, pour excuser +l'intervention de l'etranger; les seconds soutenaient que la guerre civile +comportait l'effusion du sang, mais qu'il ne fallait pas se souiller d'une +trahison. Ces derniers, plus courageux, plus patriotes, mais plus feroces, +ne devaient pas reussir dans une cour ou regnait Calonne. Cependant, comme +on avait besoin de tout le monde, les communications furent continuees +entre Turin et les provinces meridionales. On se decida a attaquer la +revolution par la guerre etrangere et par la guerre civile, et pour cela on +tenta de reveiller l'ancien fanatisme de ces contrees[14]. + +Le clerge ne negligea rien pour seconder ce plan. Les protestans excitaient +dans ces pays l'envie des catholiques. Le clerge profita de ces +dispositions, et surtout des solennites de Paques. A Montpellier, a Nimes, +a Montauban, l'antique fanatisme fut reveille par tous les moyens. + +Charles Lameth se plaignit a la tribune de ce qu'on avait abuse de la +quinzaine de Paques pour egarer le peuple et l'exciter contre les lois +nouvelles. A ces mots, le clerge se souleva, et voulut quitter +l'assemblee. L'eveque de Clermont en fit la menace, et une foule +d'ecclesiastiques deja debout allaient sortir, mais on appela Charles +Lameth a l'ordre, et le tumulte s'apaisa. Cependant la vente des biens du +clerge etait mise a execution: il en etait aigri et ne negligeait aucune +occasion de faire eclater son ressentiment. Don Gerle, chartreux plein de +bonne foi dans ses sentimens religieux et patriotiques, demande un jour la +parole et propose de declarer la religion catholique la seule religion de +l'etat[15]. Une foule de deputes se levent aussitot, et se disposent a voter +par acclamation, en disant que c'est le cas pour l'assemblee de se +justifier du reproche qu'on lui a fait d'attaquer la religion catholique. +Cependant que signifiait une proposition pareille? Ou le decret avait pour +but de donner un privilege a la religion catholique, et aucune ne doit en +avoir; ou il etait la declaration d'un fait, c'est que la majorite +francaise etait catholique; et le fait n'avait pas besoin d'etre declare. +Une telle proposition ne pouvait donc etre accueillie. Aussi, malgre les +efforts de la noblesse et du clerge, la discussion fut renvoyee au +lendemain. Une foule immense etait accourue; Lafayette, averti que des +malveillans se disposaient a exciter du trouble, avait double la garde. La +discussion s'ouvre: un ecclesiastique menace l'assemblee de malediction; +Maury pousse ses cris accoutumes; Menou repond avec calme a tous les +reproches faits a l'assemblee, et dit qu'on ne peut raisonnablement pas +l'accuser de vouloir abolir la religion catholique, a l'instant ou elle va +mettre les depenses de son culte au rang des depenses publiques, il propose +donc de passer a l'ordre du jour. Don Gerle, persuade, retire alors sa +motion, et s'excuse d'avoir excite un pareil tumulte. M. de Larochefoucauld +presente une redaction nouvelle, et sa proposition succede a celle de +Menou. Tout a coup un membre du cote droit se plaint de n'etre pas libre, +interpelle Lafayette, et lui demande pourquoi il a double la garde. Le +motif n'etait pas suspect, car ce n'etait pas le cote gauche qui pouvait +redouter le peuple, et ce n'etait pas ces amis que Lafayette cherchait a +proteger. Cette interpellation augmente le tumulte; neanmoins la discussion +continue. Dans ces debats, on cite Louis XVI: "Je ne suis pas etonne, +s'ecrie alors Mirabeau, qu'on rappelle le regne ou a ete revoque l'edit de +Nantes; mais songez que de cette tribune ou je parle, j'apercois la fenetre +fatale d'ou un roi, assassin de ses sujets, melant les interets de la terre +a ceux de la religion, donna le signal de la Saint-Barthelemy!" Cette +terrible apostrophe ne termine pas la discussion qui se prolonge encore. La +proposition du duc de Larochefoucauld est enfin adoptee. L'assemblee +declare que ses sentimens sont connus, mais que, par respect pour la +liberte des consciences, elle ne peut ni ne doit deliberer sur la +proposition qui lui est soumise. Quelques jours etaient a peine ecoules, +qu'un autre moyen fut encore employe pour menacer l'assemblee et la +dissoudre. La nouvelle organisation du royaume etait achevee, le peuple +allait etre convoque pour elire ses magistrats, et on imagina de lui faire +nommer en meme temps de nouveaux deputes, pour remplacer ceux qui +composaient l'assemblee actuelle. Ce moyen, propose et discute une autre +fois, avait deja ete repousse. Il fut renouvele en avril 1790. Quelques +cahiers bornaient les pouvoirs a un an; il y avait en effet pres d'une +annee que l'assemblee etait reunie. Ouverte en mai 1789, elle touchait au +mois d'avril 1790. Quoique les cahiers eussent ete annules, quoiqu'on eut +pris l'engagement de ne pas se separer avant l'achevement de la +constitution, ces hommes pour lesquels il n'y avait ni decret rendu, ni +serment prete, quand il s'agissait d'aller a leur but, proposent de faire +elire d'autres deputes et de leur ceder la place. Maury, charge de cette +journee, s'acquitte de son role avec autant d'assurance que jamais, mais +avec plus d'adresse qu'a son ordinaire. Il en appelle lui-meme a la +souverainete du peuple, et dit qu'on ne peut pas plus long-temps se mettre +a la place de la nation, et prolonger des pouvoirs qui ne sont que +temporaires. Il demande a quel titre on s'est revetu d'attributions +souveraines; il soutient que cette distinction entre le pouvoir legislatif +et constituant est une distinction chimerique, qu'une convention souveraine +ne peut exister qu'en l'absence de tout gouvernement; et que si l'assemblee +est cette convention, elle n'a qu'a detroner le roi et declarer le trone +vacant. Des cris l'interrompent a ces mots, et manifestent l'indignation +generale. Mirabeau se leve alors avec dignite: "On demande, dit-il, depuis +quand les deputes du peuple sont devenus convention nationale? Je reponds: +C'est le jour ou, trouvant l'entree de leurs seances environnee de soldats, +il allerent se reunir dans le premier endroit ou ils purent se rassembler, +pour jurer de plutot perir que de trahir et d'abandonner les droits de la +nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, ont change ce jour de nature. +Quels que soient les pouvoirs que nous avons exerces, nos efforts, nos +travaux les ont legitimes: l'adhesion de toute la nation les a sanctifies. +Vous vous rappelez tous le mot de ce grand homme de l'antiquite qui avait +neglige les formes legales pour sauver la patrie. Somme par un tribun +factieux de dire s'il avait observe les lois, il repondit: Je jure que j'ai +sauve la patrie. Messieurs (s'ecrie alors Mirabeau en s'adressant aux +deputes des communes), je jure que vous avez sauve la France." + +A ce magnifique serment, dit Ferrieres, l'assemblee tout entiere, comme +entrainee par une in spiration subite, ferme la discussion, et decrete que +les reunions electorales ne s'occuperont point de l'election des nouveaux +deputes. + +Ainsi ce nouveau moyen fut encore inutile, et l'assemblee put continuer ses +travaux. Mais les troubles n'en continuerent pas moins par toute la France. +Le commandant De Voisin fut massacre par le peuple; les forts de Marseille +furent envahis par la garde nationale. Des mouvemens en sens contraires +eurent lieu a Nimes et a Montauban. Les envoyes de Turin avaient excite les +catholiques; ils avaient fait des adresses, dans lesquelles ils declaraient +la monarchie en danger, et demandaient que la religion catholique fut +declaree religion de l'etat. Une proclamation royale avait en vain repondu; +ils avaient replique. Les protestans en etaient venus aux prises avec les +catholiques; et ces derniers, attendant vainement les secours promis par +Turin, avaient ete enfin repousses. Diverses gardes nationales s'etaient +mises en mouvement, pour secourir les patriotes contre les revoltes; la +lutte s'etait ainsi engagee, et le vicomte de Mirabeau, adversaire declare +de son illustre frere, annoncant lui-meme la guerre civile du haut de la +tribune, sembla, par son mouvement, son geste, ses paroles, la jeter dans +l'assemblee. + +Ainsi, tandis que la partie la plus moderee des deputes tachait d'apaiser +l'ardeur revolutionnaire, une opposition indiscrete excitait une fievre que +le repos aurait pu calmer, et fournissait des pretextes aux orateurs +populaires les plus violens. Les clubs en devenaient plus exageres. Celui +des Jacobins, issu du club breton, et d'abord etabli a Versailles, puis a +Paris, l'emportait sur les autres par le nombre, les talens et la +violence[16]. Ses seances etaient suivies comme celles de l'assemblee +elle-meme. Il devancait toutes les questions que celle-ci devait traiter, +et emettait des decisions, qui etaient deja une prevention pour les +legislateurs eux-memes. La se reunissaient les principaux deputes +populaires, et les plus obstines y trouvaient des forces et des +excitations. Lafayette, pour combattre cette terrible influence, s'etait +concerte avec Bailly et les hommes les plus eclaires, et avait forme +un autre club, dit de 89, et plus tard des Feuillans[17]. Mais le moyen +etait impuissant; une reunion de cent hommes calmes et instruits ne pouvait +appeler la foule comme le club des Jacobins, ou on se livrait a toute la +vehemence des passions populaires. Fermer les clubs eut ete le seul moyen, +mais la cour avait trop peu de franchise et inspirait trop de defiance, +pour que le parti populaire songeat a employer une ressource pareille. Les +Lameth dominaient au club des Jacobins. Mirabeau se montrait egalement dans +l'un et dans l'autre; il etait evident a tous les yeux que sa place etait +entre tous les partis. Une occasion se presenta bientot ou son role fut +encore mieux prononce, et ou il remporta pour la monarchie un avantage +memorable, comme le verrons ci-apres. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 8 a la fin du volume. +[2] Voyez la note 9 a la fin du volume. +[3] Voyez les Memoires de Dumouriez. +[4] Voyez la note 10 a la fin du volume. +[5] MM. Malouet et Bertrand de Molleville n'ont pas craint d'ecrire + le contraire, mais le fait que nous avancons est atteste par les temoins + les plus dignes de foi. +[6] Voyez la note 11 a fin du volume. +[7] Elle tint sa premiere seance a l'Archeveche, le 19 octobre. +[8] 20 octobre. +[9] Sur la maniere d'etre des deputes de la droite, voyez un extrait + des Memoires de Ferrieres, note 12, a la fin du volume. +[10] Voyez la note 13 a la fin du volume. +[11] Voyez la note 14 a la fia du volume. +[12] Voyez la note 15 a la fin du volume. +[13] C'est lui qui le dit dans ses memoires. +[14] Voyez la note 16 a la fin du volume. +[15] Seance du 12 avril. +[16] Ce club, dit des _Amis de la constitution,_ fut transfere a Paris + en octobre 1789, et fut connu alors sous le nom de _club des Jacobins;_ + parce qu'il se reunissait dans une salle du couvent des Jacobins, rue + Saint-Honore. +[17] Forme le 12 mai. + + + + + + + +CHAPITRE V. + + +ETAT POLITIQUE ET DISPOSITIONS DES PUISSANCES ETRANGERES EN 1790. +--DISCUSSION SUR LE DROIT DE LA PAIX ET DE LA GUERRE.--PREMIERE +INSTITUTION DU PAPIER-MONNAIE OU DES ASSIGNATS.--ORGANISATION JUDICIAIRE. +--CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE.--ABOLITION DES TITRES DE NOBLESSE. +--ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET.--FETE DE LA PREMIERE FEDERATION.--REVOLTE +DES TROUPES A NANCY.--RETRAITE DE NECKER.--PROJETS DE LA COUR ET DE +MIRABEAU.--FORMATION DU CAMP DE JALES.--SERMENT CIVIQUE IMPOSE AUX +ECCLESIASTIQUES. + + +A l'epoque ou nous sommes arrives, la revolution francaise commencait +d'attirer les regards des souverains etrangers; son langage etait si eleve, +si ferme; il avait un caractere de generalite qui semblait si bien le +rendre propre a plus d'un peuple, que les princes etrangers durent s'en +effrayer. On avait pu croire jusque-la a une agitation passagere, mais les +succes de l'assemblee, sa fermete, sa constance inattendue, et surtout +l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait a toutes les nations, +durent lui attirer plus de consideration et de haine, et lui meriter +l'honneur d'occuper les cabinets. L'Europe alors etait divisee en deux +grandes ligues ennemies: la ligue anglo-prussienne d'une part, et les cours +imperiales de l'autre. + +Frederic-Guillaume avait succede au grand Frederic sur le trone de la +Prusse. Ce prince mobile et faible, renoncant a la politique de son +illustre predecesseur, avait abandonne l'alliance de la France pour celle +de l'Angleterre. Uni a cette puissance, il avait forme cette fameuse ligue +anglo-prussienne, qui tenta de si grandes choses et n'en executa aucune; +qui souleva la Suede, la Pologne, la Porte, contre la Russie et l'Autriche, +abandonna tous ceux qu'elle avait souleves, et contribua meme a les +depouiller, en partageant la Pologne. + +Le projet de l'Angleterre et de la Prusse reunies avait ete de ruiner la +Russie et l'Autriche, en suscitent contre elles la Suede ou regnait le +chevaleresque Gustave, la Pologne gemissant d'un premier partage, et la +Porte courroucee des invasions russes. L'intention particuliere de +l'Angleterre, dans cette ligue, etait de se venger des secours fournis aux +colonies americaines par la France, sans lui declarer la guerre. Elle en +avait trouve le moyen en mettant aux prises les Turcs et les Russes. La +France ne pouvait demeurer neutre entre ces deux peuples sans s'aliener les +Turcs, qui comptaient sur elle, et sans perdre ainsi sa domination +commerciale dans le Levant. D'autre part, en participant a la guerre, elle +perdait l'alliance de la Russie, avec laquelle elle venait de conclure un +traite infiniment avantageux, qui lui assurait les bois de construction, et +tous les objets que le Nord fournit abondamment a la marine. Ainsi, dans +les deux cas, la France essuyait un dommage. En attendant, l'Angleterre +disposait ses forces et se preparait a les deployer au besoin. D'ailleurs, +voyant le desordre des finances sous les notables, le desordre populaire +sous la constituante, elle croyait n'avoir pas besoin de la guerre, et on +a pense qu'elle aimait encore mieux detruire la France par les troubles +interieurs que par les armes. Aussi l'a-t-on accusee toujours de favoriser +nos discordes. + +Cette ligue anglo-prussienne avait fait livrer quelques batailles, dont le +succes fut balance. Gustave s'etait tire en heros d'une position ou il +s'etait engage en aventurier. La Hollande insurgee avait ete soumise au +stathouder par les intrigues anglaises et les armees prussiennes. L'habile +Angleterre avait ainsi prive la France d'une puissante alliance maritime; +et le monarque prussien, qui ne cherchait que des succes de vanite, avait +venge un outrage fait par les etats de Hollande a l'epouse du stathouder, +qui etait sa propre soeur. La Pologne achevait de se constituer, et allait +prendre les armes. La Turquie avait ete battue par la Russie. Cependant la +mort de l'empereur d'Autriche, Joseph II, survenue en janvier 1790, changea +la face des evenemens. Leopold, ce prince eclaire et pacifique, dont la +Toscane avait beni l'heureux regne, lui succeda. Leopold, adroit autant que +sage, voulait mettre fin a la guerre, et pour y reussir il employa les +ressources de la seduction, si puissantes sur la mobile imagination de +Frederic-Guillaume. On fit valoir a ce prince les douceurs du repos, les +maux de la guerre qui depuis si long-temps pesaient sur son peuple, enfin +les dangers de la revolution francaise qui proclamait de si funestes +principes. On reveilla en lui des idees de pouvoir absolu, on lui fit meme +concevoir l'esperance de chatier les revolutionnaires francais, comme il +avait chatie ceux de Hollande; et il se laissa entrainer, a l'instant ou il +allait retirer les avantages de cette ligue si hardiment concue par son +ministre Hertzberg. Ce fut en juillet 1790 que la paix fut signee a +Reichenbach. En aout, la Russie fit la sienne avec Gustave, et n'eut plus +affaire qu'a la Pologne peu redoutable, et aux Turcs battus de toutes +parts. Nous ferons connaitre plus tard ces divers evenemens. L'attention +des puissances finissait donc par se diriger presque tout entiere sur la +revolution de France. Quelque temps avant la conclusion de la paix entre la +Prusse et Leopold, lorsque la ligue anglo-prussienne menacait les deux +cours imperiales, et poursuivait se cretement la France, ainsi que +l'Espagne, notre constante et fidele alliee, quelques navires anglais +furent saisis dans la baie de Notka par les Espagnols. Des reclamations +tres-vives furent elevees, et suivies d'un armement general dans les ports +De l'Angleterre. Aussitot l'Espagne, invoquant les traites, demanda le +secours de la France, et Louis XVI ordonna l'equipement de quinze +vaisseaux. On accusa l'Angleterre de vouloir, dans cette occasion, +augmenter nos embarras. Les clubs de Londres, il est vrai, avaient +plusieurs fois complimente l'assemblee nationale; mais le cabinet laissait +quelques philanthropes se livrer a ces epanchemens philosophiques, et +pendant ce temps payait, dit-on, ces etonnans agitateurs qui reparaissaient +partout, et donnaient tant de peine aux gardes nationales du royaume. Les +troubles interieurs furent plus grands encore au moment de l'armement +general, et on ne put s'empecher de voir une liaison entre les menaces +de l'Angleterre et la renaissance du desordre. Lafayette surtout, qui ne +prenait guere la parole dans l'assemblee que pour les objets qui +interessaient la tranquillite publique, Lafayette denonca a la tribune une +influence secrete. "Je ne puis, dit-il, m'empecher de faire remarquer a +l'assemblee cette fermentation nouvelle et combinee, qui se manifeste de +Strasbourg a Nimes, et de Brest a Toulon, et qu'en vain les ennemis du +peuple voudraient lui attribuer, lorsqu'elle porte tous les caracteres +d'une influence secrete. S'agit-il d'etablir les departemens, on devaste +les campagnes; les puissances voisines arment-elles, aussitot le desordre +est dans nos ports et dans nos arsenaux." On avait en effet egorge +plusieurs commandans, et par hasard ou par choix nos meilleurs officiers de +marine avaient ete immoles. L'ambassadeur anglais avait ete charge par sa +cour de repousser ces imputations. Mais on sait quelle confiance meritent +de pareils messages. Calonne avait aussi ecrit au roi[1] pour justifier +l'Angleterre, mais Calonne, en parlant pour l'etranger, etait suspect. Il +disait vainement que toute depense est connue dans un gouvernement +representatif; que meme les depenses secretes sont du moins avouees comme +telles, et qu'il n'y avait dans les budgets anglais aucune attribution de +ce genre. L'experience a prouve que l'argent ne manque jamais a des +ministres meme responsables. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que le +temps, qui devoile tout, n'a rien decouvert a cet egard, et que Necker, qui +etait place pour en bien juger, n'a jamais cru a cette secrete +influence[2]. + +Le roi, comme on vient de le voir, avait fait notifier a l'assemblee +l'equipement de quinze vaisseaux de ligne, pensant, disait-il, qu'elle +approuverait cette mesure, et qu'elle voterait les depenses necessaires. +L'assemblee accueillit parfaitement le message; mais elle y vit une +question constitutionnelle, qu'elle crut devoir resoudre avant de repondre +au roi. "Les mesures sont prises, dit Alexandre Lameth, notre discussion ne +peut les retarder; il faut donc fixer auparavant a qui du roi ou de +l'assemblee on attribuera le droit de faire la paix ou la guerre." En +effet, c'etait presque la derniere attribution importante a fixer, et l'une +de celles qui devaient exciter le plus d'interet. Les imaginations etaient +toutes pleines des fautes des cours, de leurs alternatives d'ambition ou de +faiblesse, et on ne voulait pas laisser au trone le pouvoir ou d'entrainer +la nation dans des guerres dangereuses, ou de la deshonorer par des +lachetes. Cependant, de tous les actes du gouvernement, le soin de la +guerre et de la paix est celui ou il entre le plus d'action, et ou le +pouvoir executif doit exercer le plus d'influence, c'est celui ou il faut +lui laisser le plus de liberte pour qu'il agisse volontiers et bien. +L'opinion de Mirabeau, qu'on disait gagne par la cour, etait annoncee +d'avance. L'occasion etait favorable pour ravir a l'orateur cette +popularite si enviee. Les Lameth l'avaient senti, et avaient charge Barnave +d'accabler Mirabeau. Le cote droit se retira pour ainsi dire, et laissa +le champ libre a ces deux rivaux. + +La discussion etait impatiemment attendue; elle s'ouvre[3]. Apres quelques +orateurs qui ne repandent que des idees preliminaires, Mirabeau est +entendu et pose la question d'une maniere toute nouvelle. La guerre, +suivant lui, est presque toujours imprevue; les hostilites commencent avant +les menaces; le roi, charge du salut public, doit les repousser, et la +guerre se trouve ainsi commencee avant que l'assemblee ait pu intervenir. +Il en est de meme pour les traites: le roi peut seul saisir le moment de +negocier, de conferer, de disputer avec les puissances; l'assemblee ne peut +que ratifier les conditions obtenues. Dans les deux cas, le roi peut seul +agir, et l'assemblee approuver ou improuver. Mirabeau veut donc que le +pouvoir executif soit tenu de soutenir les hostilites commencees, et que +le pouvoir legislatif, suivant les cas, souffre la continuation de la +guerre, ou bien requiere la paix. Cette opinion est applaudie, parce que la +voix de Mirabeau l'etait toujours. Cependant Barnave prend la parole; et, +negligeant les autres orateurs, ne repond qu'a Mirabeau. Il convient que +souvent le fer est tire avant que la nation puisse etre consultee: mais il +soutient que les hostilites ne sont pas la guerre, que le roi doit les +repousser et avertir aussitot l'assemblee, qui alors declare en souveraine +ses propres intentions. Ainsi toute la difference est dans les mots, car +Mirabeau donne a l'assemblee le droit d'improuver la guerre et de requerir +la paix, Barnave celui de declarer l'une ou l'autre; mais, dans les deux +cas, le voeu de l'assemblee etait obligatoire, et Barnave ne lui donnait +pas plus que Mirabeau. Neanmoins Barnave est applaudi et porte en triomphe +par le peuple, et on repand que son adversaire est vendu. On colporte par +les rues et a grands cris un pamphlet intitule: _Grande trahison du comte +de Mirabeau_. L'occasion etait decisive, chacun attendait un effort du +terrible athlete. Il demande la replique, l'obtient, monte a la tribune +en presence d'une foule immense reunie pour l'entendre, et declare, en y +montant, qu'il n'en descendra que mort ou victorieux. "Moi aussi, dit-il +en commencant, on m'a porte en triomphe, et pourtant on crie aujourd'hui +_la grande trahison du comte de Mirabeau_! Je n'avais pas besoin de cet +exemple pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole a la roche +Tarpeienne. Cependant ces coups de bas en haut ne m'arreteront pas dans ma +carriere." Apres cet imposant debut, il annonce qu'il ne repondra qu'a +Barnave, et des le commencement: "Expliquez-vous, lui dit-il: vous avez +dans votre opinion reduit le roi a notifier les hostilites commencees, et +vous avez donne a l'assemblee toute seule le droit de declarer a cet egard +la volonte nationale. Sur cela je vous arrete et vous rappelle a nos +principes, qui partagent l'expression de la volonte nationale entre +l'assemblee et le roi.... En ne l'attribuant qu'a l'assemblee seule, vous +avez forfait a la constitution; je vous rappelle a l'ordre.... Vous ne +repondez pas...; je continue...." + +Il n'y avait en effet rien a repondre. Barnave demeure expose pendant une +longue replique a ces foudroyantes apostrophes. Mirabeau lui repond article +par article, et montre que son adversaire n'a rien donne de plus a +l'assemblee que ce qu'il lui avait donne lui-meme; mais que seulement, en +reduisant le roi a une simple notification, il l'avait prive de son +concours necessaire a l'expression de la volonte nationale; il termine +enfin en reprochant a Barnave ces coupables rivalites entre des hommes +qui devraient, dit-il, vivre en vrais compagnons d'armes. Barnave avait +enumere les partisans de son opinion, Mirabeau enumere les siens a son +tour; il y montre ces hommes moderes, premiers fondateurs de la +constitution, et qui entretenaient les Francais de liberte, lorsque ces +vils calomniateurs sucaient le lait des cours (il designait les Lameth, +qui avaient recu des bienfaits de la reine); "des hommes, ajoute-t-il, qui +s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis." + +Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Mirabeau. Il y avait dans +l'assemblee une portion considerable de deputes qui n'appartenaient ni a la +droite ni a la gauche, mais qui, sans aucun parti pris, se decidaient sur +l'impression du moment. C'etait par eux que le genie et la raison +regnaient, parce qu'ils faisaient la majorite en se portant vers un cote ou +vers l'autre. Barnave veut repondre, l'assemblee s'y oppose et demande +d'aller aux voix. Le decret de Mirabeau, superieurement amende par +Chapelier, a la priorite, et il est enfin adopte (22 mai), a la +satisfaction generale; car ces rivalites ne s'etendaient pas au-dela du +cercle ou elles etaient nees, et le parti populaire croyait vaincre aussi +bien avec Mirabeau qu'avec les Lameth. + +Le decret conferait au roi et a la nation le droit de faire la paix et la +guerre. Le roi etait charge de la disposition des forces, il notifiait les +hostilites commencees, reunissait l'assemblee si elle ne l'etait pas, et +proposait le decret de paix ou de guerre; l'assemblee deliberait sur sa +proposition expresse, et le roi sanctionnait ensuite sa deliberation. C'est +Chapelier qui, par un amendement tres raisonnable, avait exige la +proposition expresse et la sanction definitive. Ce decret, conforme a la +raison et aux principes deja etablis, excita une joie sincere chez les +constitutionnels, et des esperances folles chez les contre- +revolutionnaires, qui crurent que l'esprit public allait changer, et +que cette victoire de Mirabeau allait devenir la leur. Lafayette, qui dans +cette circonstance s'etait uni a Mirabeau, en ecrivit a Bouille, lui fit +entrevoir des esperances de calme et de moderation, et tacha, comme il le +faisait toujours, de le concilier a l'ordre nouveau. + +L'assemblee continuait ses travaux de finances. Ils consistaient a disposer +le mieux possible des biens du clerge, dont la vente, depuis long-temps +decretee, ne pouvait etre empechee ni par les protestations, ni par les +mandemens, ni par les intrigues. Depouiller un corps trop puissant d'une +grande partie du territoire, la repartir le mieux possible, et de maniere a +la fertiliser par sa division; rendre ainsi proprietaire une portion +considerable du peuple qui ne l'etait pas; enfin eteindre par la meme +operation les dettes de l'etat, et retablir l'ordre dans les finances, tel +etait le but de l'assemblee, et elle en sentait trop l'utilite, pour +s'effrayer des obstacles. L'assemblee avait deja ordonne la vente de +400,000,000 de biens du domaine et de l'Eglise, mais il fallait trouver le +moyen de vendre ces biens sans les discrediter par la concurrence, en les +offrant tous a la fois. Bailly proposa, au nom de la municipalite de Paris, +un projet parfaitement concu; c'etait de transmettre ces biens aux +municipalites, qui les acheteraient en masse pour les revendre en suite peu +a peu, de maniere que la mise en vente n'eut pas lieu tout a la fois. Les +municipalites n'ayant pas des fonds pour payer sur-le-champ, prendraient +des engagemens a temps, et on paierait les creanciers de l'etat avec des +bons sur les communes, qu'elles seraient chargees d'acquitter +successivement. Ces bons, qu'on appela dans la discussion _papier +municipal_, donnerent la premiere idee des _assignats_. En suivant le +projet de Bailly, on mettait la main sur les biens ecclesiastiques: ils +Etaient deplaces, divises entre les communes, et les creanciers se +rapprochaient de leur gage, en acquerant un titre sur les municipalites, +au lieu de l'avoir sur l'etat. Les suretes etaient donc augmentees, puisque +le paiement etait rapproche; il dependait meme des creanciers de +l'effectuer eux-memes, puisque avec ces bons ou assignats ils pouvaient +acquerir une valeur proportionnelle des biens mis en vente. On avait ainsi +beaucoup fait pour eux, mais ce n'etait pas tout encore. Ils pouvaient ne +pas vouloir convertir leurs bons en terre, par scrupule ou par tout autre +motif, et, dans ce cas, ces bons, qu'il leur fallait garder, ne pouvant pas +circuler comme de la monnaie, n'etaient pour eux que de simples titres non +acquittes. Il ne restait plus qu'une derniere mesure a prendre, c'etait de +donner a ces bons ou titres la faculte de circulation; alors ils devenaient +une veritable monnaie, et les creanciers, pouvant les donner en paiement, +etaient veritablement rembourses. Une autre consideration etait decisive. +Le numeraire manquait; on attribuait cette disette a l'emigration qui +emportait beaucoup d'especes, aux paiemens qu'on etait oblige de faire a +l'etranger, et enfin a la malveillance. La veritable cause etait le defaut +de confiance produit par les troubles. C'est par la circulation que le +numeraire devient apparent; quand la confiance regne, l'activite des +echanges est extreme, le numeraire marche rapidement, se montre partout, et +on le croit plus considerable, parce qu'il sert davantage; mais quand les +troubles politiques repandent l'effroi, les capitaux languissent, le +numeraire marche lentement; il s'enfouit souvent, et on accuse a tort son +absence. + +Le desir de suppleer aux especes metalliques, que l'assemblee croyait +epuisees, celui de donner aux creanciers autre chose qu'un titre mort dans +leurs mains, la necessite de pourvoir en outre a une foule de besoins +pressans, fit donner a ces bons ou assignats le cours force de monnaie. Le +creancier etait paye par la, puisqu'il pouvait faire accepter le papier +qu'il avait recu, et suffire ainsi a tous ses engagemens. S'il n'avait pas +voulu acheter des terres, ceux qui avaient recu de lui le papier circulant +devaient finir par les acheter eux-memes. Les assignats qui rentraient par +cette voie etaient destines a etre brules; ainsi les terres du clerge +devaient bientot se trouver distribuees et le papier supprime. Les +assignats portaient un interet a tant le jour, et acqueraient une valeur, +en sejournant dans les mains des detenteurs. + +Le clerge, qui voyait la un moyen d'execution pour l'alienation de ses +biens, le repoussa fortement. Ses allies nobles et autres, contraires a +tout ce qui facilitait la marche de la revolution, s'y opposerent aussi et +crierent au papier-monnaie. Le nom de Law devait tout naturellement +retentir, et le souvenir de sa banqueroute etre reveille. Cependant la +comparaison n'etait pas juste, parce que le papier de Law n'etait +hypotheque que sur les succes a venir de la Compagnie des Indes, tandis que +les assignats reposaient sur un capital territorial, reel et facilement +occupable. Law avait fait pour la cour des faux considerables, et avait +excede de beaucoup la valeur presumee du capital de la Compagnie: +l'assemblee au contraire ne pouvait pas croire, avec les formes nouvelles +qu'elle venait d'etablir, que des exactions pareilles pussent avoir lieu. +Enfin la somme des assignats crees ne representait qu'une tres petite +partie du capital qui leur etait affecte. Mais, ce qui etait vrai, c'est +que le papier, quelque sur qu'il soit, n'est pas, comme l'argent, une +realite, et, suivant l'expression de Bailly, une _actualite physique_. Le +numeraire porte avec lui sa propre valeur; le papier, au contraire, exige +encore une operation, un achat de terre, une realisation. Il doit donc etre +au-dessous du numeraire, et des qu'il est au-dessous, le numeraire, que +personne ne veut donner pour du papier, se cache, et finit par disparaitre. +Si, de plus, des desordres dans l'administration des biens, des emissions +immoderees de papier, detruisent la proportion entre les effets circulant +et le capital, la confiance s'evanouit; la valeur nominale est conservee, +mais la valeur reelle n'est plus; celui qui donne cette monnaie +conventionnelle vole celui qui la recoit, et une grande crise a lieu. Tout +cela etait possible, et avec plus d'experience aurait paru certain. Comme +mesure financiere, l'emission des assignats etait donc tres critiquable, +mais elle etait necessaire comme mesure politique, car elle fournissait a +des besoins pressans, et divisait la propriete sans le secours d'une loi +agraire. L'assemblee ne devait donc pas hesiter; et, malgre Maury et les +siens, elle decreta, 400,000,000 d'assignats forces avec interet[4]. +Necker depuis long-temps avait perdu la confiance du roi, l'ancienne +deference de ses collegues et l'enthousiasme de la nation. Renferme dans +ses calculs, il discutait quelquefois avec l'assemblee. Sa reserve a +l'egard des depenses extraordinaires avait fait demander le livre rouge, +registre fameux ou l'on trouvait, disait-on, la liste de toutes les +depenses secretes. Louis XVI ceda avec peine, et fit cacheter les feuillets +ou etaient portees les depenses de son predecesseur Louis XV. L'assemblee +respecta sa delicatesse, et se borna aux depenses de ce regne. On n'y +trouva rien de personnel au roi; les prodigalites etaient toutes relatives +aux courtisans. Les Lameth s'y trouverent portes pour un bienfait de 60,000 +francs, consacres par la reine a leur education. Ils firent reporter cette +somme au tresor public. On reduisit les pensions sur la double proportion +des services et de l'ancien etat des personnes. L'assemblee montra partout +la plus grande moderation; elle supplia le roi de fixer lui-meme la liste +civile, et elle vota par acclamation les 25,000,000 qu'il avait demandes. + +Cette assemblee, forte de son nombre, de ses lumieres, de sa puissance, de +ses resolutions, avait concu l'immense projet de regenerer toutes les +parties de l'etat, et elle venait de regler le nouvel ordre judiciaire. +Elle avait distribue les tribunaux de la meme maniere que les +administrations, par districts et departemens. Les juges etaient laisses +a l'election populaire. Cette derniere mesure avait ete fortement +combattue. La metaphysique politique avait ete encore deployee ici pour +prouver que le pouvoir judiciaire relevait du pouvoir executif, +et que le roi devait nommer les juges. On avait trouve des raisons de part +et d'autre; mais la seule a donner a l'assemblee, qui etait dans +l'intention de faire une monarchie, c'est que la royaute, successivement +depouillee de ses attributions, devenait une simple magistrature, et l'etat +une republique. Mais dire ce qu'etait la monarchie etait trop hardi; elle +exige des concessions qu'un peuple ne consent jamais a faire, dans le +premier moment du reveil. Le sort des nations est de demander ou trop, +ou rien. L'assemblee voulait sincerement le roi, elle etait pleine de +deference pour lui, et le prouvait a chaque instant; mais elle cherissait +la personne, et, sans s'en douter, detruisait la chose. + +Apres cette uniformite introduite dans la justice et l'administration, il +restait a regulariser le service de la religion, et a le constituer comme +tous les autres. Ainsi, quand on avait etabli un tribunal d'appel et une +administration superieure dans chaque departement, il etait naturel d'y +placer aussi un eveche. Comment, en effet, souffrir que certains eveches +embrassassent quinze cents lieues carrees, tandis que d'autres n'en +embrassaient que vingt; que certaines cures eussent dix lieues de +circonference, et que d'autres comptassent a peine quinze feux; que +beaucoup de cures eussent au plus sept cents livres, tandis que pres d'eux +il existait des beneficiers qui comptaient dix et quinze mille livres +de revenus? L'assemblee, en reformant les abus, n'empietait pas sur les +doctrines ecclesiastiques, ni sur l'autorite papale, puisque les +circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle +voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les cures +et les eveques a l'election populaire; et en cela encore elle n'empietait +que sur le pouvoir temporel, puisque les dignitaires ecclesiastiques +etaient choisis par le roi et institues par le pape. Ce projet, qui fut +nomme _constitution civile du clerge_, et qui fit calomnier l'assemblee +plus que tout ce qu'elle avait fait, etait pourtant l'ouvrage des deputes +les plus pieux. C'etait Camus et autres jansenistes qui, voulant raffermir +la religion dans l'etat, cherchaient a la mettre en harmonie avec les lois +nouvelles. Il est certain que la justice etant retablie partout, il etait +etrange qu'elle ne le fut pas dans l'administration ecclesiastique aussi +bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de +l'assemblee, eleves a l'ecole des philosophes, auraient traite le +christianisme comme toutes les autres religions admises dans l'etat et ne +s'en seraient pas occupes. Ils se preterent a des sentimens que dans nos +moeurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, meme quand on ne les +partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincerement +chretien de Camus. Le clerge se souleva, pretendit qu'on empietait sur +l'autorite spirituelle du pape, et en appela a Rome. Les principales bases +du projet furent neanmoins adoptees[1], et aussitot presentees au roi, qui +demanda du temps pour en referer au grand pontife. Le roi, dont la religion +eclairee reconnaissait la sagesse de ce plan, ecrivit au pape avec le desir +sincere d'avoir son consentement, et de renverser par la toutes les +objections du clerge. On verra bientot quelles intrigues empecherent le +succes de ses voeux. + +Le mois de juillet approchait; il y avait bientot un an que la Bastille +etait prise, que la nation s'etait emparee de tous les pouvoirs, et qu'elle +prononcait ses volontes par l'assemblee, et les executait elle-meme, ou les +faisait executer sous sa surveillance. Le 14 juillet etait considere comme +le jour qui avait commence une ere nouvelle, et on resolut d'en celebrer +l'anniversaire par une grande fete. Deja les provinces, les villes, avaient +donne l'exemple de se federer, pour resister en commun aux ennemis de +la revolution. La municipalite de Paris proposa pour le 14 juillet une +federation generale de toute la France, qui serait celebree au milieu de la +capitale par les deputes de toutes les gardes nationales et de tous les +corps de l'armee. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme, et des +preparatifs immenses furent faits pour rendre la fete digne de son objet. + +Les nations, ainsi qu'on l'a vu, avaient depuis ong-temps les yeux sur la +France; les souverains ommencaient a nous hair et a nous craindre, les +peuples a nous estimer. Un certain nombre d'etrangers nthousiastes se +presenterent a l'assemblee, chacun avec le costume de sa nation. Leur +orateur, Anacharsis Clootz, Prussien de naissance, doue d'une imagination +folle, demanda au nom du genre humain a faire partie de la federation. Ces +scenes, qui paraissent ridicules a ceux qui ne les ont pas vues, emeuvent +profondement ceux qui y assistent. L'assemblee accorda la demande, et le +president repondit a ces etrangers qu'ils seraient admis, pour qu'ils +pussent raconter a leurs compatriotes ce qu'ils avaient vu, et leur faire +connaitre les joies et les bienfaits de la liberte. + +L'emotion causee par cette scene en amena une autre. Une statue equestre de +Louis XIV le representait foulant aux pieds l'image de plusieurs provinces +vaincues: "Il ne faut pas souffrir, s'ecria l'un des Lameth, ces monumens +d'esclavage dans les jours de liberte. Il ne faut pas que les +Francs-Comtois, en arrivant a Paris, voient leur image ainsi enchainee." +Maury combattit une mesure qui etait peu importante, et qu'il fallait +accorder a l'enthousiasme public. Au meme instant une voix proposa d'abolir +les titres de comte, marquis, baron, etc., de defendre les livrees, enfin +de detruire tous les titres hereditaires. Le jeune Montmorency soutint la +proposition. Un noble demanda ce qu'on substituerait a ces mots: un tel a +ete fait comte pour avoir servi l'etat? "On dira simplement, repondit +Lafayette, qu'un tel a sauve l'etat un tel jour." Le decret fut adopte[6], +malgre l'irritation extraordinaire de la noblesse, qui fut plus courroucee +de la suppression de ses titres que des pertes plus reelles qu'elle avait +faites depuis le commencement de la revolution. La partie la plus moderee +de l'assemblee aurait voulu qu'en abolissant les titres, on laissat la +liberte de les porter a ceux qui le voudraient. Lafayette s'empressa +d'avertir la cour, avant que le decret fut sanctionne, et l'engagea de le +renvoyer a l'assemblee qui consentait a l'amender. Mais le roi se hata de +le sanctionner, et on crut y voir l'intention peu franche de pousser les +choses au pire. + +L'objet de la federation fut le serment civique. On demanda si les federes +et l'assemblee le preteraient dans les mains du roi, ou si le roi, +considere comme le premier fonctionnaire public, jurerait avec tous les +autres sur l'autel de la patrie. On prefera le dernier moyen. L'assemblee +acheva aussi de mettre l'etiquette en harmonie avec ses lois, et le roi ne +fut dans la ceremonie que ce qu'il etait dans la constitution. La cour, a +qui Lafayette inspirait des defiances continuelles, s'effraya d'une +nouvelle qu'on repandait, et d'apres laquelle il devait etre nomme +commandant de toutes les gardes nationales du royaume. Ces defiances, pour +qui ne connaissait pas Lafayette, etaient naturelles, et ses ennemis de +tous les cotes, s'attachaient a les augmenter. Comment se persuader en +effet qu'un homme jouissant d'une telle popularite, chef d'une force aussi +considerable, ne voulut pas en abuser? Cependant il ne le voulait pas; il +etait resolu a n'etre que citoyen; et, soit vertu, soit ambition bien +entendue, le merite est le meme. Il faut que l'orgueil humain soit place +quelque part; la vertu consiste a le placer dans le bien. Lafayette, +prevenant les craintes de la cour, proposa qu'un meme individu ne put +commander plus d'une garde de departement. Le decret fut accueilli avec +acclamation, et le desinteressement du general couvert d'applaudissemens. +Lafayette fut cependant charge de tout le soin de la fete, et nomme chef de +la federation en sa qualite de commandant de la garde parisienne. + +Le jour approchait, et les preparatifs se faisaient avec la plus grande +activite. La fete devait avoir lieu au Champ-de-Mars, vaste terrain qui +s'etend entre l'Ecole Militaire et le cours de la Seine. On avait projete +de transporter la terre du milieu sur les cotes, de maniere a former un +amphitheatre qui put contenir la masse des spectateurs. Douze mille +ouvriers y travaillaient sans relache; et cependant il etait a craindre que +les travaux ne fussent pas acheves le 14. Des habitans veulent alors se +joindre eux-memes aux travailleurs. En un instant toute la population est +transformee en ouvriers. Des religieux, des militaires, des hommes de +toutes les classes, saisissent la pelle et la beche; des femmes elegantes +contribuent elles-memes aux travaux. Bientot l'entrainement est general; on +s'y rend par sections, avec des bannieres de diverses couleurs, et au son +du tambour. Arrive, on se mele et on travaille en commun. La nuit venue et +le signal donne, chacun se rejoint aux siens et retourne a ses foyers. +Cette douce union regna jusqu'a la fin des travaux. Pendant ce temps les +federes arrivaient continuellement, et etaient recus avec le plus grand +empressement et la plus aimable hospitalite. L'effusion etait generale, et +la joie sincere, malgre les alarmes que le tres petit nombre d'hommes +restes inaccessibles a ces emotions s'efforcaient de repandre. On disait +que des brigands profiteraient du moment ou le peuple serait a la +federation pour piller la ville. On supposait au duc d'Orleans, revenu de +Londres, des projets sinistres; cependant la gaiete nationale fut +inalterable, et on ne crut a aucune de ces mechantes propheties. + +La 14 arrive enfin: tous les federes deputes des provinces et de l'armee, +ranges sous leurs chefs et leurs bannieres, partent de la place de la +Bastille et se rendent aux Tuileries. Les deputes du Benar, en passant dans +la rue de la Ferronnerie, ou avait ete assassine Henri IV, lui rendent un +hommage, qui, dans cet instant d'emotion, se manifeste par des larmes. Les +federes, arrives au jardin des Tuileries, recoivent dans leurs rangs la +municipalite et l'assemblee. Un bataillon de jeunes enfans, armes comme +leurs peres, devancait l'assemblee: un groupe de vieillards la suivait, et +rappelait ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortege s'avance +au milieu des cris et des applaudissemens du peuple. Les quais etaient +couverts de spectateurs, les maisons en etaient chargees. Un pont jete en +quelques jours sur la Seine, conduisait, par un chemin jonche de fleurs, +d'une rive a l'autre, et aboutissait en face du champ de la federation. Le +cortege le traverse, et chacun prend sa place. Un amphitheatre magnifique, +dispose dans le fond, etait destine aux autorites nationales. Le roi et le +president etaient assis a cote l'un de l'autre sur des sieges pareils, +semes de fleurs de lis d'or. Un balcon eleve derriere le roi portait la +reine et la cour. Les ministres etaient a quelque distance du roi, et les +deputes ranges des deux cotes. Quatre cent mille spectateurs remplissaient +les amphitheatres lateraux; soixante mille federes armes faisaient leurs +evolutions dans le champ intermediaire, et au centre s'elevait, sur une +base de vingt-cinq pieds, le magnifique autel de la patrie. Trois cents +pretres revetus d'aubes blanches et d'echarpes tricolores en couvraient les +marches, et devaient servir la messe. + +L'arrivee des federes dura trois heures. Pendant ce temps le ciel etait +couvert de sombres nuages, et la pluie tombait par torrens. Ce ciel, dont +l'eclat se marie si bien a la joie des hommes, leur refusait en ce moment +la serenite et la lumiere. Un des bataillons arrives depose ses armes, et a +l'idee de former une danse; tous l'imitent aussitot, et en un seul instant +le champ intermediaire est encombre par soixante mille hommes, soldats et +citoyens, qui opposent la gaiete a l'orage. Enfin la ceremonie commence; le +ciel, par un hasard heureux, se decouvre et illumine de son eclat cette +scene solennelle. L'eveque d'Autun commence la messe; des coeurs +accompagnent la voix du pontife; le canon y mele ses bruits solennels. Le +saint sacrifice acheve, Lafayette descend de cheval, monte les marches du +trone, et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du +serment. Lafayette la porte a l'autel, et dans ce moment toutes les +bannieres s'agitent, tous les sabres etincellent. Le general, l'armee, le +president, les deputes crient: _Je le jure!_ Le roi debout, la main tendue +vers l'autel, dit: _Moi, roi des Francais, je jure d'employer le pouvoir +que m'a delegue l'acte constitutionnel de l'etat a maintenir la +constitution decretee par l'assemblee nationale et acceptee par moi_. +Dans ce moment la reine, entrainee par le mouvement general, saisit dans +ses bras l'auguste enfant, heritier du trone, et du haut du balcon ou elle +est placee, le montre a la nation assemblee. A cette vue, des cris +extraordinaires de joie, d'amour, d'enthousiasme, se dirigent vers la mere +et l'enfant, et tous les coeurs sont a elle. C'est dans ce meme instant que +la France tout entiere, reunie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des +departemens, faisait le meme serment d'aimer le roi qui les aimerait. +Helas! dans ces momens, la haine meme s'attendrit, l'orgueil cede, tous +sont heureux du bonheur commun, et fiers de la dignite de tous. Pourquoi +ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils si tot oublies? + +Cette auguste ceremonie achevee, le cortege reprit sa marche, et le peuple +se livra a toutes les inspirations de la joie. Les rejouissances durerent +plusieurs jours. Une revue generale des federes eut lieu ensuite. Soixante +mille hommes etaient sous les armes, et presentaient un magnifique +spectacle, tout a la fois militaire et national. Le soir, Paris offrit une +fete charmante. Le principal lieu de reunion etait aux Champs-Elysees et a +la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, change en +une place: _Ici l'on danse_. Des feux brillans, ranges en guirlandes, +remplacaient l'eclat du jour. Il avait ete defendu a l'opulence de troubler +cette paisible fete par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se +faire peuple, et se trouver heureux de l'etre. Les Champs-Elysees +presentaient une scene touchante. Chacun y circulait sans bruit, sans +tumulte, sans rivalite, sans haine. Toutes les classes confondues s'y +promenaient au doux eclat des lumieres, et paraissaient satisfaites d'etre +ensemble. Ainsi, meme au sein de la vieille civilisation, on semblait avoir +retrouve les temps de la fraternite primitive. + +Les federes, apres avoir assiste aux imposantes discussions de l'assemblee +nationale, aux pompes de la cour, aux magnificences de Paris, apres avoir +ete temoins de la bonte du roi, qu'ils visiterent tous, et dont ils +recurent de touchantes expressions de bonte, retournerent chez eux, +transportees d'ivresse, pleins de bons sentimens et d'illusions. Apres +tant de scenes dechirantes, et pret a en raconter de plus terribles encore, +l'historien s'arrete avec plaisir sur ces heures si fugitives, ou tous les +coeurs n'eurent qu'un sentiment, l'amour du bien public [7]. + +La fete si touchante de la federation ne fut encore qu'une emotion +passagere. Le lendemain, les coeurs voulaient encore tout ce qu'ils avaient +voulu la veille, et la guerre etait recommencee. Les petites querelles avec +le ministere s'engagerent de nouveau. On se plaignit de ce qu'on avait +donne passage aux troupes autrichiennes qui se rendaient dans le pays de +Liege. On accusa Saint-Priest d'avoir favorise l'evasion de plusieurs +accuses suspects de machinations contre-revolutionnaires. La cour, en +revanche, avait remis a l'ordre du jour la procedure commencee au Chatelet +contre les auteurs des 5 et 6 octobre. Le duc d'Orleans et Mirabeau s'y +trouvaient impliques. Cette procedure singuliere, plusieurs fois abandonnee +et reprise, se ressentait des diverses influences sous lesquelles elle +avait ete instruite. Elle etait pleine de contradictions, et n'offrait +aucune charge suffisante contre les deux accuses principaux. La cour, en se +conciliant Mirabeau, n'avait cependant aucun plan suivi a son egard. Elle +s'en approchait, s'en ecartait tour a tour, et cherchait plutot a l'apaiser +qu'a suivre ses conseils. En renouvelant la procedure des 5 et 6 octobre, +ce n'etait pas lui qu'elle poursuivait, mais le duc d'Orleans, qui avait +ete fort applaudi a son retour de Londres, et qu'elle avait durement +repousse lorsqu'il demandait a rentrer en grace aupres du roi[8]. Chabroud +devait faire le rapport a l'assemblee, pour qu'elle jugeat s'il y avait +lieu ou non a accusation. La cour desirait que Mirabeau gardat le silence, +et qu'il abandonnat le duc d'Orleans, le seul a qui elle en voulait. +Cependant il prit la parole, et montra combien etaient ridicules les +imputations dirigees contre lui. On l'accusait en effet d'avoir averti +Mounier que Paris marchait sur Versailles, et d'avoir ajoute ces mots: +"Nous voulons un roi, mais qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII;" +d'avoir parcouru le regiment de Flandre, le sabre a la main, et de s'etre +ecrie, a l'instant du depart du duc d'Orleans: "Ce j... f..... ne merite +pas la peine qu'on se donne pour lui." Rien n'etait plus futile que de +pareils griefs. Mirabeau en montra la faiblesse et le ridicule, ne dit que +peu de mots sur le duc d'Orleans, et s'ecria en finissant: "Oui, le secret +de cette infernale procedure est enfin decouvert; il est la tout entier +(en montrant le cote droit); il est dans l'interet de ceux dont les +temoignages et les calomnies en ont forme le tissu; il est dans les +ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la revolution; il est ... il +est dans le coeur des juges, tel qu'il sera bientot burine dans l'histoire +par la plus juste et la plus implacable vengeance." + +Les applaudissemens accompagnerent Mirabeau jusqu'a sa place; les deux +inculpes furent mis hors d'accusation par l'assemblee, et la cour eut la +honte d'une tentative inutile. La revolution devait s'accomplir partout, +dans l'armee comme dans le peuple. L'armee, dernier appui du pouvoir, etait +aussi la derniere crainte du parti populaire. Tous les chefs militaires +etaient ennemis de la revolution, parce que, possesseurs exclusifs des +grades et des faveurs, ils voyaient le merite admis a les partager avec +eux. Par le motif contraire, les soldats penchaient pour l'ordre de choses +nouveau; et sans doute la haine de la discipline, le desir d'une plus forte +paie, agissaient aussi puissamment sur eux que l'esprit de liberte. Une +dangereuse insubordination se manifestait dans presque toute l'armee. +L'infanterie surtout, peut-etre parce qu'elle se mele davantage au peuple +et qu'elle a moins d'orgueil militaire que la cavalerie, etait dans un etat +complet d'insurrection. Bouille, qui voyait avec peine son armee lui +echapper, employait tous les moyens possibles pour arreter cette contagion +de l'esprit revolutionnaire. Il avait recu de Latour-du-Pin, ministre de +la guerre, les pouvoirs les plus etendus; il en profitait en deplacant +continuellement ses troupes, et en les empechant de se familiariser avec le +peuple par leur sejour sur les memes lieux. Il leur defendait surtout de se +rendre aux clubs, et ne negligeait rien enfin pour maintenir la +subordination militaire. Bouille, apres une longue resistance, avait enfin +prete serment a la constitution; et comme il etait plein d'honneur, des cet +instant il parut avoir pris la resolution d'etre fidele au roi et a la +constitution. Sa repugnance pour Lafayette, dont il ne pouvait meconnaitre +le desinteressement, etait vaincue, et il etait plus dispose a s'entendre +avec lui. Les gardes nationales de la vaste contree ou il commandait +avaient voulu le nommer leur general; il s'y etait refuse dans sa premiere +Humeur, et il en avait du regret en songeant au bien qu'il aurait pu faire. +Neanmoins, malgre quelques denonciations des clubs, il se maintenait dans +les faveurs populaires. + +La revolte eclata d'abord a Metz. Les soldats enfermerent leurs officiers, +s'emparerent des drapeaux et des caisses, et voulurent meme faire +contribuer la municipalite. Bouille courut le plus grand danger, et parvint +a reprimer la sedition. Bientot apres, une revolte semblable se manifesta a +Nancy. Des regimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si +cet exemple etait suivi, que bientot tout le royaume ne se trouvat livre +aux exces reunis de la soldatesque et de la populace. L'assemblee elle meme +en trembla. Un officier fut charge de porter le decret rendu contre les +rebelles. Il ne put le faire executer, et Bouille recut ordre de marcher +sur Nancy pour que force restat a la loi. Il n'avait que peu de soldats sur +lesquels il put compter. Heureusement les troupes, naguere revoltees a +Metz, humiliees de ce qu'il n'osait pas se fier a elles, offrirent de +marcher contre les rebelles. Les gardes nationales firent la meme offre, et +il s'avanca avec ces forces reunies et une cavalerie assez nombreuse sur +Nancy. Sa position etait embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir +sa cavalerie, et que son infanterie n'etait pas suffisante pour attaquer +les rebelles secondes de la populace. Neanmoins il parla a ceux-ci avec la +plus grande fermete, et parvint a leur imposer. Ils allaient meme ceder et +sortir de la ville, conformement a ses ordres, lorsque des coups de fusil +furent tires, on ne sait de quel cote. Des-lors l'engagement devint +inevitable. Les troupes de Bouille, se croyant trahies, combattirent avec +la plus grande ardeur; mais l'action fut opiniatre, et elles ne penetrerent +que pas a pas, a travers un feu meurtrier[9]. Maitre enfin des principales +places, Bouille obtint la soumission des regimens, et les fit sortir de la +ville. Il delivra les officiers et les autorites emprisonnes, fit choisir +les principaux coupables, et les livra a l'assemblee nationale. + +Cette victoire repandit une joie generale, et calma les craintes qu'on +avait concues pour la tranquillite du royaume. Bouille recut du roi et de +l'assemblee des felicitations et des eloges. Plus tard on le calomnia, et +on accusa sa conduite de cruaute. + +Cependant elle etait irreprochable, et dans le moment elle fut applaudie +comme telle. Le roi augmenta son commandement, qui devint fort +considerable, car il s'etendait depuis la Suisse jusqu'a la Sambre, et +comprenait la plus grande partie de la frontiere. Bouille, comptant plus +sur la cavalerie que sur l'infanterie, choisit pour se cantonner les +bords de la Seille, qui tombe dans la Moselle; il avait la des plaines pour +faire agir sa cavalerie, des fourrages pour la nourrir, des places assez +fortes pour se retrancher, et surtout peu de population a craindre. Bouille +etait decide a ne rien faire contre la constitution; mais il se defiait des +patriotes, et il prenait des precautions pour venir au secours du roi, si +les circonstances le rendaient necessaire. + +L'assemblee avait aboli les parlemens, institue les jures, detruit les +jurandes, et allait ordonner une nouvelle emission d'assignats. Les biens +du clerge offrant un capital immense, et les assignats le rendant +continuellement disponible, il etait naturel qu'elle en usat. Toutes les +objections deja faites furent renouvelees avec plus de violence; l'eveque +d'Autun lui-meme se prononca contre cette emission nouvelle, et previt avec +sagacite tous les resultats financiers de cette mesure[10]. Mirabeau, +envisageant surtout les resultats politiques, insista avec opiniatrete, et +reussit. Huit cents millions d'assignats furent decretes; et cette fois il +fut decide qu'ils ne porteraient pas interet. Il etait inutile en effet +d'ajouter un interet a une monnaie. Qu'on fasse cela pour un titre qui ne +peut circuler et demeure oisif dans les mains de celui qui le possede, rien +n'est plus juste; mais pour une valeur qui devient actuelle par son cours +force, c'est une erreur que l'assemblee ne commit pas une seconde fois. +Necker s'opposa a cette nouvelle emission, et envoya un memoire qu'on +n'ecouta point. Les temps etaient bien changes pour lui, et il n'etait plus +ce ministre a la conservation duquel le peuple attachait son bonheur, un an +auparavant. Prive de la confiance du roi, brouille avec ses collegues, +excepte Montmorin, il etait neglige par l'assemblee, et n'en obtenait pas +tous les egards qu'il eut pu en attendre. L'erreur de Necker consistait a +croire que la raison suffisait a tout, et que, manifestee avec un melange +de sentiment et de logique, elle devait triompher de l'entetement des +aristocrates et de l'irritation des patriotes. Necker possedait cette +raison un peu fiere qui juge les ecarts des passions et les blame; mais il +manquait de cette autre raison plus elevee et moins orgueilleuse, qui ne se +borne pas a les blamer mais qui sait aussi les conduire. Aussi, place au +milieu d'elles, il ne fut pour toutes qu'une gene et point un frein. +Demeure sans amis depuis le depart de Mounier et de Lally, il n'avait +conserve que l'inutile Malouet. Il avait blesse l'assemblee, en lui +rappelant sans cesse et avec des reproches le soin le plus difficile de +tous, celui des finances; il s'etait attire en outre le ridicule par la +maniere dont il parlait de lui-meme. Sa demission fut acceptee avec plaisir +par tous les partis[11]. Sa voiture fut arretee a la sortie du royaume par +le meme peuple qui l'avait naguere trainee en triomphe; il fallut un ordre +de l'assemblee pour que la liberte d'aller en Suisse lui fut accordee. Il +l'obtint bientot; et se retira a Coppet pour y contempler de loin une +revolution qu'il etait plus propre a observer qu'a conduire. + +Le ministere s'etait reduit a la nullite du roi lui-meme, et se livrait +tout au plus a quelques intrigues ou inutiles ou coupables. Saint-Priest +communiquait avec les emigres; Latour-du-Pin se pretait a toutes les +volontes des chefs militaires; Montmorin avait l'estime de la cour, mais +non sa confiance, et il etait employe dans des intrigues aupres des chefs +populaires, avec lesquels sa moderation le mettait en rapport. Les +ministres furent tous denonces a l'occasion de nouveaux complots: "Moi +aussi, s'ecria Cazales, je les denoncerais, s'il etait genereux de +poursuivre des hommes aussi faibles; j'accuserais le ministre des finances +de n'avoir pas eclaire l'assemblee sur les veritables ressources de +l'etat, et de n'avoir pas dirige une revolution qu'il avait provoquee; +j'accuserais le ministre de la guerre d'avoir laisse desorganiser l'armee; +le ministre des provinces de n'avoir pas fait respecter les ordres du roi, +tous enfin de leur nullite et des laches conseils donnes a leur maitre." +L'inaction est un crime aux yeux des partis qui veulent aller a leur but: +aussi le cote droit condamnait-il les ministres, non pour ce qu'ils avaient +fait, mais pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Cependant Cazales et les +siens, tout en les condamnant, s'opposaient a ce qu'on demandat au roi leur +eloignement, parce qu'ils regardaient cette demande comme une atteinte a la +prerogative royale. Ce renvoi ne fut pas reclame, mais ils donnerent +successivement leur demission, excepte Montmorin, qui fut seul +conserve. Duport-du-Tertre, simple avocat, fut nomme garde-des-sceaux. +Duportail, designe au roi par Lafayette, remplaca Latour-du-Pin a la +guerre, et se montra mieux dispose en faveur du parti populaire. L'une des +mesures qu'il prit fut de priver Bouille de toute la liberte dont il usait +dans son commandement, et particulierement du pouvoir de deplacer les +troupes a sa volonte, pouvoir dont Bouille se servait, comme on l'a vu, +pour empecher les soldats de fraterniser avec le peuple. + +Le roi avait fait une etude particuliere de l'histoire de la revolution +anglaise. Le sort de Charles Ier l'avait toujours singulierement frappe, et +il ne pouvait pas se defendre de pressentimens sinistres. Il avait surtout +remarque le motif de la condamnation de Charles Ier; ce motif etait la +guerre civile. Il en avait contracte une horreur invincible pour toute +mesure qui pouvait faire couler le sang; et il s'etait constamment oppose a +tous les projets de fuite proposes par la reine et la cour. + +Pendant l'ete passe a Saint-Cloud, en 1790, il aurait pu s'enfuir; mais il +n'avait jamais voulu en entendre parler. Les amis de la constitution +redoutaient comme lui ce moyen, qui semblait devoir amener la guerre +civile. Les aristocrates seuls le desiraient, parce que, maitres du roi en +l'eloignant de l'assemblee, ils se promettaient de gouverner en son nom, et +de rentrer avec lui a la tete des etrangers, ignorant encore qu'on ne va +jamais qu'a leur suite. Aux aristocrates se joignaient peut-etre quelques +imaginations precoces, qui deja commencaient a rever la republique, a +laquelle personne ne songeait encore, dont on n'avait jamais prononce le +nom, si ce n'est la reine dans ses emportemens contre Lafayette et contre +l'assemblee, qu'elle accusait d'y tendre de tous leurs voeux. Lafayette, +chef de l'armee constitutionnelle, et de tous les amis sinceres de la +liberte, veillait constamment sur la personne du monarque. Ces deux +idees, eloignement du roi et guerre civile, etaient si fortement associees +dans les esprits depuis le commencement de la revolution, qu'on regardait +ce depart comme le plus grand malheur a craindre. + +Cependant l'expulsion du ministere, qui, s'il n'avait la confiance de Louis +XVI, etait du moins de son choix, l'indisposa contre l'assemblee, et lui +fit craindre la perte entiere du pouvoir executif. Les nouveaux debats +religieux, que la mauvaise foi du clerge fit naitre a propos de la +constitution civile, effrayerent sa conscience timoree, et des lors il +songea au depart. C'est vers la fin de 1790 qu'il en ecrivit a Bouille, qui +resista d'abord, et qui ceda ensuite, pour ne point rendre son zele suspect +a l'infortune monarque. Mirabeau, de son cote, avait fait un plan pour +soutenir la cause de la monarchie. En communication continuelle avec +Montmorin, il n'avait jusque-la rien entrepris de serieux, parce que la +cour, hesitant entre l'etranger, l'emigration et le parti national, ne +voulait rien franchement, et de tous les moyens redoutait surtout celui qui +la soumettrait a un maitre aussi sincerement constitutionnel que Mirabeau. +Cependant elle s'entendit entierement avec lui, vers cette epoque. On lui +promit tout s'il reussissait, et toutes les ressources possibles furent +mises a sa disposition. Talon, lieutenant-civil au Chatelet, et Laporte, +appele recemment aupres du roi pour administrer la liste civile, eurent +ordre de le voir et de se preter a l'execution de ses plans. Mirabeau +condamnait la constitution nouvelle. Pour une monarchie elle etait, selon +lui, trop democratique, et pour une republique il y avait un roi de trop. +En voyant surtout le debordement populaire qui allait toujours croissant, +il resolut de l'arreter. A Paris, sous l'empire de la multitude et d'une +assemblee toute-puissante, aucune tentative n'etait possible. Il ne vit +qu'une ressource, c'etait d'eloigner le roi de Paris, et de le placer a +Lyon. La, le roi se fut explique; il aurait energiquement exprime les +raisons qui lui faisaient condamner la constitution nouvelle, et en aurait +donne une autre qui etait toute preparee. Au meme instant, on eut convoque +une premiere legislature. Mirabeau, en conferant par ecrit avec les membres +les plus populaires, avait eu l'art de leur arracher a tous l'improbation +d'un article de la constitution actuelle. En reunissant ces divers avis, la +constitution tout entiere se trouvait condamnee par ses auteurs +eux-memes[12]. Il voulait les joindre au manifeste du roi, pour en assurer +l'effet, et faire mieux sentir la necessite d'une nouvelle constitution. On +ne connait pas tous ses moyens d'execution; on sait seulement que, par la +police de Talon, lieutenant-civil, il s'etait menage des pamphletaires, des +orateurs de club et de groupe; que par son immense correspondance, il +devait s'assurer trente-six departemens du Midi. Sans doute il songeait a +s'aider de Bouille, mais il ne voulait pas se mettre a la merci de ce +general. Tandis que Bouille campait a Montmedy, il voulait que le roi se +tint a Lyon; et lui-meme devait, suivant les circonstances, se porter a +Lyon ou a Paris. Un prince etranger, ami de Mirabeau, vit Bouille de la +part du roi, et lui fit part de ce projet, mais a l'insu de Mirabeau[13], +qui ne songeait pas a Montmedy, ou le roi s'achemina plus tard. Bouille, +frappe du genie de Mirabeau, dit qu'il fallait tout faire pour s'assurer un +homme pareil, et que pour lui il etait pret a le seconder de tous ses +moyens. M. de Lafayette etait etranger a ce projet. Quoiqu'il fut +sincerement devoue a la personne du roi, il n'avait point la confiance de +la cour, et d'ailleurs il excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas +se donner un compagnon pareil. En outre, M. de Lafayette etait connu pour +ne suivre que le droit chemin, et ce plan etait trop hardi, trop detourne +des voies legales, pour lui convenir. Quoi qu'il en soit, Mirabeau voulut +etre le seul executeur de son plan, et en effet, il le conduisit tout seul +pendant l'hiver de 1790 a 1791. On ne sait s'il eut reussi; mais il est +certain que, sans faire rebrousser le torrent revolutionnaire, il eut du +moins influe sur sa direction, et sans changer sans doute le resultat +inevitable d'une revolution telle que la notre, il en eut modifie les +evenemens par sa puissante opposition. On se demande encore si, meme en +parvenant a dompter le parti populaire, il eut pu se rendre maitre de +l'aristocratie et de la cour. Un de ses amis lui faisait cette derniere +objection. "Ils m'ont tout promis, disait Mirabeau.--Et s'ils ne vous +tiennent point parole?--S'ils ne me tiennent point parole, je les f... en +republique." + +Les principaux articles de la constitution civile, tels que la +circonscription nouvelle des eveches, et l'election de tous les +fonctionnaires ecclesiastiques, avaient ete decretes. Le roi en avait +refere au pape, qui, apres lui avoir repondu avec un ton moitie severe et +moitie paternel, en avait appele a son tour au clerge de France. Le clerge +profita de l'occasion, et pretendit que le spirituel etait compromis par +les mesures de l'assemblee. En meme temps, il repandit des mandemens, +declara que les eveques dechus ne se retireraient de leurs sieges que +contraints et forces; qu'ils loueraient des maisons, et continueraient +leurs fonctions ecclesiastiques; que les fideles demeures tels ne devraient +s'adresser qu'a eux. Le clerge intriguait surtout dans la Vendee et dans +certains departemens du Midi, ou il se concertait avec les emigres. Un camp +federatif s'etait forme a Jallez[14], ou, sous le pretexte apparent des +federations, les pretendus federes voulaient etablir un centre d'opposition +aux mesures de l'assemblee. Le parti populaire s'irrita de ces menees; et, +fort de sa puissance, fatigue de sa moderation, il resolut d'employer un +moyen decisif. On a deja vu les motifs qui avaient influe sur l'adoption de +la constitution civile. Cette constitution avait pour auteurs les chretiens +les plus sinceres de l'assemblee; ceux-ci, irrites d'une injuste +resistance, resolurent de la vaincre. + +On sait qu'un decret obligeait tous les fonctionnaires publics a preter +serment a la constitution nouvelle. Lorsqu'il avait ete question de ce +serment civique, le clerge avait toujours voulu distinguer la constitution +politique de la constitution ecclesiastique; on avait passe outre. Cette +fois l'assemblee resolut d'exiger des ecclesiastiques un serment rigoureux +qui les mit dans la necessite de se retirer s'ils ne le pretaient pas, ou +de remplir fidelement leurs fonctions s'ils le pretaient. Elle eut soin de +declarer qu'elle n'entendait pas violenter les consciences, qu'elle +respecterait le refus de ceux qui, croyant la religion compromise par les +lois nouvelles, ne voudraient pas preter le serment; mais qu'elle voulait +les connaitre pour ne pas leur confier les nouveaux episcopats. En cela ses +pretentions etaient justes et franches. Elle ajoutait a son decret que ceux +qui refuseraient de jurer seraient prives de fonctions et de traitemens; en +outre, pour donner l'exemple, tous les ecclesiastiques qui etaient deputes +devaient preter le serment dans l'assemblee meme, huit jours apres la +sanction du nouveau decret. + +Le cote droit s'y opposa; Maury se livra a toute sa violence, fit tout ce +qu'il put pour se faire interrompre et avoir lieu de se plaindre. Alexandre +Lameth, qui occupait le fauteuil, lui maintint la parole, et le priva du +plaisir d'etre chasse de la tribune. Mirabeau, plus eloquent que jamais, +defendit l'assemblee. "Vous, s'ecria-t-il, les persecuteurs de la religion! +vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage, dans le plus +beau de vos decrets! vous qui consacrez a son culte une depense publique, +dont votre prudence et votre justice vous eussent rendus si economes! +vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume, et +qui avez plante le signe de la croix sur toutes les limites des +departemens! vous, enfin, qui savez que Dieu est aussi necessaire aux +hommes que la liberte!" + +L'assemblee decreta le serment[15]. Le roi en refera tout de suite a Rome. +L'archeveque d'Aix, qui avait d'abord combattu la constitution civile, +sentant la necessite d'une pacification, s'unit au roi et a quelques-uns +de ses collegues plus moderes pour solliciter le consentement du pape. Les +emigres de Turin et les eveques opposans de France ecrivirent a Rome, en +sens tout contraire, et le pape, sous divers pretextes, differa sa reponse. +L'assemblee, irritee de ces delais, insista pour avoir la sanction du roi +qui, decide a ceder, usait des ruses ordinaires de la faiblesse. Il voulait +se laisser contraindre pour paraitre ne pas agir librement. En effet, il +attendit une emeute, et se hata alors de donner sa sanction. Le decret +sanctionne, l'assemblee voulut le faire executer, et elle obligea ses +membres ecclesiastiques a preter le serment dans son sein. Des hommes et +des femmes, qui jusque-la s'etaient montres fort peu attaches a la +religion, se mirent tout a coup en mouvement pour provoquer le refus des +ecclesiastiques[16]. Quelques eveques et quelques cures preterent le +serment. Le plus grand nombre resista avec une feinte moderation et un +attachement apparent a ses principes. L'assemblee n'en persista pas moins +dans la nomination des nouveaux eveques et cures, et fut parfaitement +secondee par les administrations. Les anciens fonctionnaires +ecclesiastiques eurent la liberte d'exercer leur culte a part, et ceux qui +etaient reconnus par l'etat prirent place dans les eglises. Les dissidens +louerent a Paris l'eglise des Theatins pour s'y livrer a leurs exercices. +L'assemblee le permit, et la garde nationale les protegea autant qu'elle +put contre la fureur du peuple, qui ne leur laissa pas toujours exercer en +repos leur ministere particulier. + +On a condamne l'assemblee d'avoir occasionne ce schisme, et d'avoir ajoute +une cause nouvelle de division a celles qui existaient deja. D'abord, quant +a ses droits, il est evident a tout esprit juste que l'assemblee ne les +excedait pas en s'occupant du temporel de l'Eglise. Quant aux +considerations de prudence, on peut dire qu'elle ajoutait peu aux +difficultes de sa position. Et en effet, la cour, la noblesse et le clerge, +avaient assez perdu, le peuple assez acquis, pour etre des ennemis +irreconciliables, et pour que la revolution eut son issue inevitable, meme +sans les effets du nouveau schisme. D'ailleurs, quand on detruisait tous +les abus, l'as semblee pouvait-elle souffrir ceux de l'ancienne +organisation ecclesiastique? Pouvait-elle souffrir que des oisifs vecussent +dans l'abondance, tandis que les pasteurs, seuls utiles, avaient a peine le +necessaire? + + +NOTES: + +[1] Voyez a l'armoire de fer, piece n deg. 25, lettre de Calonne au roi, + du 9 avril 1790. +[2] Voyez ce que dit madame de Stael dans ses Considerations sur la + revolution francaise. +[3] Seances du 14 au 22 mai. +[4] Avril. +[5] Decret du 12 juillet. +[6] Decret et seance du 19 juin. +[7] Voyez la note 17 a la fin du volume. +[8] Voyez les Memoires de Bouille. +[9] 31 aout. +[10] Voyez la note 18 a la fin du volume. +[11] Necker se demit le 4 septembre. +[12] Voyez la note 19 a la fin du volume. +[13] Bouille semble croire, dans ses Memoires, que c'est de la part de + Mirabeau et du roi qu'on lui fit des ouvertures. Mais c'est la une erreur. + Mirabeau ignorait cette double menee, et ne pensait pas a se mettre dans + les mains de Bouille. +[14] Ce camp s'etait forme dans les premiers jours de septembre. +[15] Decret du 27 novembre. +[16] Voyez la note 20 a la fin du volume. + + + + +CHAPITRE VI. + + +PROGRES DE L'EMIGRATION.--LE PEUPLE SOULEVE ATTAQUE LE DONJON DE VINCENNES. +--CONSPIRATION DES _Chevaliers du Poignard_.--DISCUSSION SUR LA LOI CONTRE +LES EMIGRES.--MORT DE MIRABEAU.--INTRIGUES CONTRE-REVOLUTIONNAIRES.--FUITE +DU ROI ET DE SA FAMILLE; IL EST ARRETE A VARENNES ET RAMENE A PARIS. +--DISPOSITION DES PUISSANCES ETRANGERES; PREPARATIFS DES EMIGRES. +--DECLARATIONS DE PILNITZ.--PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE AU +CHAMP-DE-MARS.--LE ROI ACCEPTE LA CONSTITUTION.--CLOTURE DE L'ASSEMBLEE +CONSTITUANTE. + + +La longue et derniere lutte entre le parti national et l'ordre privilegie +du clerge, dont nous venons de raconter les principales circonstances, +acheva de tout diviser. Tandis que le clerge travaillait les provinces de +l'Ouest et du Midi, les refugies de Turin faisaient diverses tentatives, +que leur faiblesse et leur anarchie rendaient inutiles. Une conspiration +fut tentee a Lyon. On y annoncait l'arrivee des princes, et une abondante +distribution de graces; on promettait meme a cette ville de devenir +capitale du royaume, a la place de Paris, qui avait demerite de la cour. Le +roi etait averti de ces menees, et n'en prevoyant pas le succes, ne le +desirant peut-etre pas, car il desesperait de gouverner l'aristocratie +victorieuse, il fit tout ce qu'il put pour l'empecher. Cette conspiration +fut decouverte a la fin de 1790, et ses principaux agens livres aux +tribunaux. Ce dernier revers decida l'emigration a se transporter de Turin +a Coblentz, ou elle s'etablit dans le territoire de l'electeur de Treves, +et aux depens de son autorite, qu'elle envahit tout entiere. On a deja vu +que les membres de cette noblesse echappee de France etaient divises en +deux partis: les uns, vieux serviteurs, nourris de faveurs, et composant ce +qu'on appelait la cour, ne voulaient pas, en s'appuyant sur la noblesse de +province, entrer en partage d'influence avec elle, et pour cela ils +n'entendaient recourir qu'a l'etranger; les autres, comptant davantage sur +leur epee, voulaient soulever les provinces du Midi, en y reveillant le +fanatisme. Les premiers l'emporterent, et on se rendit a Coblentz, sur la +frontiere du Nord, pour y attendre les puissances. En vain ceux qui +voulaient combattre dans le Midi insisterent-ils pour qu'on s'aidat du +Piemont, de la Suisse et de l'Espagne, allies fideles et desinteresses, et +pour qu'on laissat dans leur voisinage un chef considerable. L'aristocratie +que dirigeait Calonne ne le voulut pas. Cette aristocratie n'avait pas +change en quittant la France: frivole, hautaine, incapable, et prodigue a +Coblentz comme a Versailles, elle fit encore mieux eclater ses vices au +milieu des difficultes de l'exil et de la guerre civile. Il faut du +_bourgeois_ dans votre brevet, disait-elle a ces hommes intrepides qui +offraient de se battre dans le Midi, et qui demandaient sous quel titre ils +serviraient[1]. On ne laissa a Turin que des agens subalternes, qui, jaloux +les uns des autres, se desservaient reciproquement, et empechaient toute +tentative de reussir. Le prince de Conde, qui semblait avoir conserve toute +l'energie de sa branche, n'etait point en faveur aupres d'une partie de la +noblesse; il se placa pres du Rhin, avec tous ceux qui, comme lui, ne +voulaient pas intriguer, mais se battre. + +L'emigration devenait chaque jour plus considerable, et les routes etaient +couvertes d'une noblesse qui semblait remplir un devoir sacre en courant +prendre les armes contre sa patrie. Des femmes meme croyaient devoir +attester leur horreur contre la revolution, en abandonnant le sol de la +France. Chez une nation ou tout se fait par entrainement, on emigrait par +vogue; on faisait a peine des adieux, tant on croyait que le voyage serait +court et le retour prochain. Les revolutionnaires de Hollande, trahis par +leur general, abandonnes pas leurs allies, avaient cede en quelques jours; +ceux de Brabant n'avaient guere tenu plus longtemps; ainsi donc, suivant +ces imprudens emigres, la revolution francaise devait etre soumise en une +courte campagne, et le pouvoir absolu refleurir sur la France asservie. +L'assemblee, irritee plus qu'effrayee de leur presomption, avait propose +des mesures, et elles avaient toujours ete differees. Les tantes du roi, +trouvant leur conscience compromise a Paris, crurent devoir aller chercher +leur salut aupres du pape. Elles partirent pour Rome[2], et furent arretees +en route par la municipalite d'Arnay-le-duc. Le peuple se porta aussitot +chez Monsieur, qu'on disait pret a s'enfuir. Monsieur parut, et promit de +ne pas abandonner le roi. Le peuple se calma; et l'assemblee prit en +deliberation le depart de Mesdames. La deliberation se prolongeait, lorsque +Menou la termina par ce mot plaisant: "L'Europe, dit-il, sera bien etonnee +quand elle saura qu'une grande assemblee a mis plusieurs jours a decider si +deux vieilles femmes entendraient la messe a Rome ou a Paris." Le comite de +constitution n'en fut pas moins charge de presenter une loi sur la +residence des fonctionnaires publics et sur l'emigration. Ce decret, adopte +apres de violentes discussions, obligeait les fonctionnaires publics a la +residence dans le lieu de leurs fonctions. Le roi, comme premier de tous, +etait tenu de ne pas s'eloigner du corps legislatif pendant chaque session, +et en tout autre temps de ne pas aller au-dela du royaume. En cas de +violation de cette loi, la peine pour tous les fonctionnaires etait la +decheance. Un autre decret sur l'emigration fut demande au comite. + +Pendant ce temps, le roi, ne pouvant plus souffrir la contrainte qui lui +etait imposee, et les reductions de pouvoir que l'assemblee lui faisait +subir, n'ayant surtout aucun repos de conscience depuis les nouveaux +decrets sur les pretres, le roi etait decide a s'enfuir. Tout l'hiver avait +ete consacre en preparatifs; on excitait le zele de Mirabeau; on le +comblait de promesses s'il reussissait a mettre la famille royale en +liberte, et, de son cote, il poursuivait son plan avec la plus grande +activite. Lafayette venait de rompre avec les Lameth. Ceux-ci le trouvaient +trop devoue a la cour; et ne pouvant suspecter son integrite, comme celle +de Mirabeau, ils accusaient son esprit, et lui reprochaient de se laisser +abuser. Les ennemis des Lameth les accuserent de jalouser la puissance +militaire de Lafayette, comme ils avaient envie la puissance oratoire de +Mirabeau. Ils s'unirent ou parurent s'unir aux amis du duc d'Orleans, et on +pretendit qu'ils voulaient menager a l'un d'eux le commandement de la garde +nationale; c'etait Charles Lameth qui, disait-on, avait l'ambition de +l'obtenir, et on attribua a ce motif les difficultes sans cesse +renaissantes qui furent suscitees depuis a Lafayette. + +Le 28 fevrier, le peuple, excite, disait-on, par le duc d'Orleans, se porta +au donjon de Vincennes, que la municipalite avait destine a recevoir les +prisonniers trop accumules dans les prisons de Paris. On attaqua ce donjon +comme une nouvelle Bastille. Lafayette y accourut a temps, et dispersa le +faubourg Saint-Antoine, conduit par Santerre a cette expedition. Tandis +qu'il retablissait l'ordre dans cette partie de Paris, d'autres difficultes +se preparaient pour lui aux Tuileries. Sur le bruit d'une emeute, une +grande quantite des habitues du chateau s'y etaient rendus au nombre de +plusieurs centaines. Ils portaient des armes cachees, telles que des +couteaux de chasse et des poignards. La garde nationale, etonnee de cette +affluence, en concut des craintes, desarma et maltraita quelques-uns de ces +hommes. Lafayette survint, fit evacuer le chateau et s'empara des armes. Le +bruit s'en repandit aussitot; on dit qu'ils avaient ete trouves porteurs de +poignards, d'ou ils furent nommes depuis chevaliers du poignard. Ils +soutinrent qu'ils n'etaient venus que pour defendre la personne du roi +menacee. On leur reprocha d'avoir voulu l'enlever; et, comme d'usage, +l'evenement se termina par des calomnies reciproques. Cette scene determina +la veritable situation de Lafayette. On vit mieux encore cette fois que, +place entre les partis les plus prononces, il etait la pour proteger la +personne du roi et la constitution. Sa double victoire augmenta sa +popularite, sa puissance, et la haine de ses ennemis. Mirabeau, qui avait +le tort d'augmenter les defiances de la cour a son egard, presenta cette +conduite comme profondement hypocrite. Sous les apparences de la moderation +et de la guerre a tous les partis, elle tendait, selon lui, a l'usurpation. +Dans son humeur, il signalait les Lameth comme des mechans et des insenses, +unis a d'Orleans, et n'ayant dans l'assemblee qu'une trentaine de +partisans. Quant au cote droit, il declarait n'en pouvoir rien faire, et se +repliait sur les trois ou quatre cents membres, libres de tout engagement, +et toujours disposes a se decider par l'impression de raison et d'eloquence +qu'il operait dans le moment. + +Il n'y avait de vrai dans ce tableau que son evaluation de la force +respective des partis, et son opinion sur les moyens de diriger +l'assemblee. Il la gouvernait en effet, en dominant tout ce qui n'avait +pas d'engagement pris. Ce meme jour, 28 fevrier, il exercait, presque pour +la derniere fois, son empire, signalait sa haine contre les Lameth, et +deployait contre eux sa redoutable puissance. + +La loi sur l'emigration allait etre discutee. Chapelier la presenta au nom +du comite. Il partageait, disait-il, l'indignation generale contre ces +Francais qui abandonnaient leur patrie; mais il declarait qu'apres +plusieurs jours de reflexions, le comite avait reconnu l'impossibilite de +faire une loi sur l'emigration. Il etait difficile en effet d'en faire une. +Il fallait se demander d'abord si on avait le droit de fixer l'homme au +sol. On l'avait sans doute, si le salut de la patrie l'exigeait; mais il +fallait distinguer les motifs des voyageurs, ce qui devenait inquisitorial; +il fallait distinguer leur qualite de Francais ou d'etrangers, d'emigrans +ou de simples commercans. La loi etait donc tres difficile, si elle n'etait +pas impossible. Chapelier ajouta que le comite, pour obeir a l'assemblee, +en avait redige une; que, si on le voulait, il allait la lire; mais qu'il +avertissait d'avance qu'elle violait tous les principes. "Lisez.... Ne +lisez pas...." s'ecrie-t-on de toutes parts. Une foule de deputes veulent +prendre la parole. Mirabeau la demande a son tour, l'obtient, et, ce qui +est mieux, commande le silence. Il lit une lettre fort eloquente, adressee +autrefois a Frederic-Guillaume, dans laquelle il reclamait la liberte +d'emigration, comme un des droits les plus sacres de l'homme, qui, n'etant +point attache par des racines a la terre, n'y devait rester attache que par +le bonheur. Mirabeau, peut-etre pour satisfaire la cour, mais surtout par +conviction, repoussait comme tyrannique toute mesure contre la liberte +d'aller et de venir. Sans doute on abusait de cette liberte dans le moment; +mais l'assemblee, s'appuyant sur sa force, avait tolere tant d'exces de la +presse commis contre elle-meme, elle avait souffert tant de vaines +tentatives, et les avait si victorieusement repoussees par le mepris, qu'on +pouvait lui conseiller de persister dans le meme systeme. Mirabeau est +applaudi dans son opinion, mais on s'obstine a demander la lecture du +projet de loi. Chapelier le lit enfin: ce projet propose, pour les cas de +troubles, d'instituer une commission dictatoriale, composee de trois +membres, qui designeront nommement et a leur gre ceux qui auront la liberte +de circuler hors du royaume. A cette ironie sanglante, qui denoncait +l'impossibilite d'une loi, des murmures s'elevent. "Vos murmures m'ont +soulage, s'ecrie Mirabeau, vos coeurs repondent au mien, et repoussent +cette absurde tyrannie. Pour moi, je me crois delie de tout serment envers +ceux qui auront l'infamie d'admettre une commission dictatoriale." Des cris +s'elevent du cote gauche. "Oui, repete-t-il, je jure...." Il est interrompu +de nouveau.... "Cette popularite, reprend-il avec une voix tonnante, que +j'ai ambitionnee, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible +roseau; je l'enfoncerai profondement en terre ... et je le ferai germer sur +le terrain de la justice et de la raison...." Les applaudissemens eclatent +de toutes parts. "Je jure, ajoute l'orateur, si une loi d'emigration est +votee, je jure de vous desobeir." + +Il descend de la tribune apres avoir etonne l'assemblee et impose a ses +ennemis. Cependant la discussion se prolonge encore; les uns veulent +l'ajournement, pour avoir le temps de faire une loi meilleure; les autres +exigent qu'il soit declare de suite qu'on n'en fera pas, afin de calmer le +peuple et de terminer ses agitations. On murmure, on crie, on applaudit. +Mirabeau demande encore la parole, et semble l'exiger. "Quel est, s'ecrie +M. Goupil, le titre de la dictature qu'exerce ici M. de Mirabeau?" +Mirabeau, sans l'ecouter, s'elance a la tribune. "Je n'ai pas accorde la +parole, dit le president; que l'assemblee decide." Mais, sans rien decider, +l'assemblee ecoute. "Je prie les interrupteurs, dit Mirabeau, de se +souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la +combattrai partout ou elle sera assise;" et en prononcant ces mots, il +promene ses regards de droite a gauche. Des applaudissemens nombreux +accompagnent sa voix; il reprend: "Je prie M. Goupil de se souvenir qu'il +s'est mepris jadis sur un Catilina dont il repousse aujourd'hui la +dictature[3]; je prie l'assemblee de remarquer que la question de +l'ajournement, simple en apparence, en renferme d'autres, et, par exemple, +qu'elle suppose qu'une loi est a faire." De nouveaux murmures s'elevent a +Gauche. "Silence aux trente voix! s'ecrie l'orateur en fixant ses regards +sur la place de Barnave et des Lameth. Enfin, ajoute-t-il, si l'on veut, je +vote aussi l'ajournement, mais a condition qu'il soit decrete que d'ici a +l'expiration de l'ajournement il n'y aura pas de sedition." Des +acclamations unanimes couvrent ces derniers mots. Neanmoins l'ajournement +l'emporte, mais a une si petite majorite, que l'on conteste le resultat, et +qu'une seconde epreuve est exigee. + +Mirabeau dans cette occasion frappa surtout par son audace; jamais +peut-etre il n'avait plus imperieusement subjugue l'assemblee. Mais sa fin +approchait, et c'etaient la ses derniers triomphes. Des pressentimens de +mort se melaient a ses vastes projets, et quelquefois en arretaient +l'essor. Cependant sa conscience etait satisfaite; l'estime publique +s'unissait a la sienne, et l'assurait que, s'il n'avait pas encore assez +fait pour le salut de l'etat, il avait du moins assez fait pour sa propre +gloire. Pale et les yeux profondement creuses, il paraissait tout change a +la tribune, et souvent il etait saisi de defaillances subites. Les exces de +plaisir et de travail, les emotions de la tribune, avaient use en peu de +temps cette existence si forte. Des bains qui renfermaient une dissolution +de sublime avaient produit cette teinte verdatre qu'on attribuait au +poison. La cour etait alarmee, tous les partis etonnes; et, avant sa mort, +on s'en demandait la cause. Une derniere fois, il prit la parole a cinq +reprises differentes, sortit epuise, et ne reparut plus. Le lit de mort le +recut et ne le rendit qu'au Pantheon. Il avait exige de Cabanis qu'on +n'appelat pas de medecins; neanmoins on lui desobeit, et ils trouverent la +mort qui s'approchait, et qui deja s'etait emparee des pieds. La tete fut +atteinte la derniere, comme si la nature avait voulu laisser briller son +genie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de sa +demeure, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La +cour envoyait emissaire sur emissaire; les bulletins de sa sante se +transmettaient de bouche en bouche, et allaient repandre partout la douleur +a chaque progres du mal. Lui, entoure de ses amis, exprimait quelques +regrets sur ses travaux interrompus, quelque orgueil sur ses travaux +Passes: "Soutiens, disait-il a son domestique, soutiens cette tete, la plus +forte de la France." L'empressement du peuple le toucha; la visite de +Barnave, son ennemi, qui se presenta chez lui au nom des Jacobins, lui +causa une douce emotion. Il donna encore quelques pensees a la chose +publique. L'assemblee devait s'occuper du droit de tester; il appela +M. de Talleyrand et lui remit un discours qu'il venait d'ecrire. "Il sera +plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testamens un homme qui +n'est plus et qui vient de faire le sien." La cour avait voulu en effet +qu'il le fit, promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur +l'Europe, et devinant les projets de l'Angleterre: "Ce Pitt, dit-il, est le +ministre des preparatifs; il gouverne avec des menaces: je lui donnerais de +la peine si je vivais." Le cure de sa paroisse venant lui offrir ses soins, +il le remercia avec politesse, et lui dit, en souriant, qu'il les +accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son superieur +ecclesiastique, M. l'eveque d'Autun. Il fit ouvrir ses fenetres: "Mon ami, +dit-il a Cabanis, je mourrai aujourd'hui: il ne reste plus qu'a +s'envelopper de parfums, qu'a se couronner de fleurs, qu'a s'environner +de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil eternel." Des +douleurs poignantes interrompaient; de temps en temps ces discours si +nobles et si calmes. "Vous aviez promis, dit-il a ses amis, de m'epargner +des souffrances inutiles." En disant ces mots, il demande de l'opium avec +instance. Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutumee. +Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui presente une coupe, en lui +persuadant qu'elle contenait de l'opium. Il la saisit avec calme, avale le +breuvage qu'il croyait mortel, et parait satisfait. Un instant apres il +expire. C'etait le 2 avril 1791. Cette nouvelle se repand aussitot a la +cour, a la ville, a l'assemblee. Tous les partis esperaient en lui, et +tous, excepte les envieux, sont frappes de douleur. L'assemblee interrompt +ses travaux, un deuil general est ordonne, des funerailles magnifiques sont +preparees. On demande quelques deputes: "Nous irons tous," s'ecrient-ils. +L'eglise de Sainte-Genevieve est erigee en Pantheon, avec cette +inscription, qui n'est plus a l'instant ou je raconte ces faits: + +AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE[4]. + +Mirabeau y fut le premier admis a cote de Descartes. Le lendemain, ses +funerailles eurent lieu. Toutes les autorites, le departement, les +municipalites, les societes populaires, l'assemblee, l'armee, +accompagnaient le convoi. Ce simple orateur obtenait plus d'honneurs que +jamais n'en avaient recu les pompeux cercueils qui allaient jadis a +Saint-Denis. Ainsi finit cet homme extraordinaire, qui, apres avoir +audacieusement attaque et vaincu les vieilles races, osa retourner ses +efforts contre les nouvelles qui l'avaient aide a vaincre, les arreter de +sa voix, et la leur faire aimer en l'employant contre elles; cet homme +enfin qui fit son devoir par raison, par genie, mais non pour quelque peu +d'or jete a ses passions, et qui eut le singulier honneur, lorsque toutes +les popularites finirent par le degout du peuple, de voir la sienne ne +ceder qu'a la mort. Mais eut-il fait entrer la resignation dans le coeur de +la cour, la moderation dans le coeur des ambitieux? eut-il dit a ces +tribuns populaires qui voulaient briller a leur tour: _Demeurez dans ces +faubourgs obscurs?_ eut-il dit a Danton, cet autre Mirabeau de la populace: +_Arretez-vous dans cette section, et ne montez pas plus haut?_ On l'ignore; +mais, au moment de sa mort, tous les interets incertains s'etaient remis en +ses mains, et comptaient sur lui. Longtemps on regretta sa presence. Dans +la confusion des disputes, on portait les regards sur cette place qu'il +avait occupee, et on semblait invoquer celui qui les terminait d'un mot +victorieux. "Mirabeau n'est plus ici, s'ecria un jour Maury en montant a la +tribune; on ne m'empechera pas de parler." + +La mort de Mirabeau enleva tout courage a la cour. De nouveaux evenemens +vinrent precipiter sa resolution de fuir. Le 18 avril, le roi voulut se +rendre a Saint-Cloud. On repandit le bruit que, ne voulant pas user d'un +pretre assermente pour les devoirs de la Paque, il avait resolu de +s'eloigner pendant la semaine-sainte; d'autres pretendirent qu'il voulait +fuir. Le peuple s'assemble aussitot et arrete les chevaux. Lafayette +accourt, supplie le roi de demeurer en voiture, en l'assurant qu'il va lui +ouvrir un passage. Le roi neanmoins descend et ne veut permettre aucune +tentative; c'etait son ancienne politique de ne paraitre pas libre. D'apres +l'avis de ses ministres, il se rend a l'assemblee pour se plaindre de +l'outrage qu'il venait de recevoir. L'assemblee l'accueille avec son +empressement ordinaire, en promettant de faire tout ce qui dependra d'elle +pour assurer sa liberte. Louis XVI sort applaudi de tous les cotes, excepte +du cote droit. Le 23 avril, sur le conseil qu'on lui donne, il fait ecrire +par M. de Montmorin une lettre aux ambassadeurs etrangers, dans laquelle il +dement les intentions qu'on lui suppose au dehors de la France, declare +aux puissances qu'il a prete serment a la constitution, et qu'il est +dispose a le tenir, et proclame comme ses ennemis tous ceux qui insinueront +le contraire. Les expressions de cette lettre etaient volontairement +exagerees pour qu'elle parut arrachee par la violence; c'est ce que le roi +declara lui-meme a l'envoye de Leopold. Ce prince parcourait alors l'Italie +et se trouvait dans ce moment a Mantoue. Calonne negociait aupres de lui. +Un envoye, M. Alexandre de Durfort, vint de Mantoue aupres du roi et de la +reine s'informer de leurs dispositions. Il les interrogea d'abord sur la +lettre ecrite aux ambassadeurs, et ils repondirent qu'au langage on devait +voir qu'elle etait arrachee; il les questionna ensuite sur leurs +esperances, et ils repondirent qu'ils n'en avaient plus depuis la mort de +Mirabeau; enfin sur leurs dispositions envers le comte d'Artois, et ils +assurerent qu'elles etaient excellentes. + +Pour comprendre le motif de ces questions, il faut savoir que le baron de +Breteuil etait l'ennemi declare de Calonne; que son inimitie n'avait pas +fini dans l'emigration; et que, charge aupres de la cour de Vienne des +pleins pouvoirs de Louis XVI[5], il contrariait toutes les demarches des +princes. Il assurait a Leopold que le roi ne voulait pas etre sauve par les +emigres, parce qu'il redoutait leur exigence, et que la reine +personnellement etait brouillee avec le comte d'Artois. Il proposait +toujours pour le salut du trone le contraire de ce que proposait Calonne; +et il n'oublia rien pour detruire l'effet de cette nouvelle negociation. Le +comte de Durfort retourna a Mantoue; et, le 20 mai 1791, Leopold promit de +faire marcher trente-cinq mille hommes en Flandre, et quinze mille en +Alsace. Il annonca qu'un nombre egal de Suisses devaient se porter vers +Lyon, autant de Piemontais sur le Dauphine, et que l'Espagne rassemblerait +vingt mille hommes. L'empereur promettait la cooperation du roi de Prusse +et la neutralite de l'Angleterre. Une protestation, faite au nom de la +maison de Bourbon, devait etre signee par le roi de Naples, le roi +d'Espagne, par l'infant de Parme, et par les princes expatries. Jusque la +le plus grand secret etait exige. Il etait aussi recommande a Louis XVI +de ne pas songer a s'eloigner, quoiqu'il en eut temoigne le desir; tandis +que Breteuil, au contraire, conseillait au roi de partir. Il est possible +que de part et d'autre les conseils fussent donnes de bonne foi; mais il +faut remarquer cependant qu'ils etaient donnes dans le sens des interets de +chacun. Breteuil, qui voulait combattre la negociation de Calonne a +Mantoue, conseillait le depart; et Calonne, qui n'aurait plus regne si +Louis XVI s'etait transporte a la frontiere, lui faisait insinuer de +rester. Quoi qu'il en soit, le roi se decida a partir, et il a dit souvent, +avec humeur: "C'est Breteuil qui l'a voulu[6]." Il ecrivit donc a Bouille +qu'il etait resolu a ne pas differer davantage. Son intention n'etait pas +de sortir du royaume, mais de se retirer a Montmedy, d'ou il pouvait, au +besoin, s'appuyer sur Luxembourg, et recevoir les secours etrangers. La +route de Chalons par Clermont et Varennes fut preferee, malgre l'avis de +Bouille. Tous les preparatifs furent faits pour partir le 20 juin. Le +general rassembla les troupes sur lesquelles il comptait le plus, prepara +un camp a Montmedy, y amassa des fourrages, et donna pour pretexte de +toutes ces dispositions, des mouvements qu'il apercevait sur la frontiere. +La reine s'etait chargee des preparatifs depuis Paris jusqu'a Chalons; et +Bouille de Chalons jusqu'a Montmedy. Des corps de cavalerie peu nombreux +devaient, sous pretexte d'escorter un tresor, se porter sur divers points, +et recevoir le roi a son passage. Bouille lui-meme se proposait de +s'avancer a quelque distance de Montmedy. La reine s'etait assure une porte +derobee pour sortir du chateau. La famille royale devait voyager sous un +nom etranger et avec un passeport suppose. Tout etait pret pour le 20; +cependant une crainte fit retarder le voyage jusqu'au 21, delai qui fut +fatal a cette famille infortunee. M. de Lafayette etait dans une complete +ignorance du voyage; M. de Montmorin lui-meme, malgre la confiance de la +cour, l'ignorait absolument; il n'y avait dans la confidence de ce projet +que les personnes indispensables a son execution. Quelques bruits de fuite +avaient cependant couru, soit que le projet eut transpire, soit que ce fut +une de ces alarmes si communes alors. Quoi qu'il en soit, le comite de +recherches en avait ete averti, et la vigilance de la garde nationale en +etait augmentee. + +Le 20 juin, vers minuit, le roi, la reine, madame Elisabeth, madame de +Tourzel, gouvernante des enfans de France, se deguisent, et sortent +successivement du chateau. Madame de Tourzel avec les enfans se rend au +petit Carrousel, et monte dans un voiture conduite par M. de Fersen, jeune +seigneur etranger, deguise en cocher. Le roi les joint bientot. Mais la +reine, qui etait sortie avec un garde-du-corps, leur donne a tous les plus +grandes inquietudes. Ni elle ni son guide ne connaissaient les quartiers de +Paris; elle s'egare, et ne retrouve le petit Carrousel qu'une heure apres; +en s'y rendant, elle rencontre la voiture de M. de Lafayette, dont les gens +marchaient avec des torches. Elle se cache sous les guichets du Louvre, et, +sauvee de ce danger, parvient a la voiture ou elle etait si impatiemment +attendue. Apres s'etre ainsi reunie, toute la famille se met en route; elle +arrive, apres un long trajet et une seconde erreur de route, a la porte +Saint-Martin, et monte dans une berline attelee de six chevaux, placee la +pour l'attendre. Madame de Tourzel, sous le nom de madame de Korff, devait +passer pour une mere voyageant avec ses enfans; le roi etait suppose son +valet de chambre; trois gardes-du-corps deguises devaient preceder la +voiture en courriers, ou la suivre comme domestiques. Ils partent enfin, +accompagnes des voeux de M. de Fersen, qui rentra dans Paris pour prendre +le chemin de Bruxelles. Pendant ce temps, Monsieur se dirigeait vers la +Flandre avec son epouse, et suivait une autre route pour ne point exciter +les soupcons et ne pas faire manquer les chevaux dans les relais. + +Le roi et sa famille voyagerent toute la nuit sans que Paris fut averti. M. +de Fersen courut a la municipalite pour voir ce qu'on en savait: a huit +heures du matin on l'ignorait encore. Mais bientot le bruit s'en repandit +et circula avec rapidite. Lafayette reunit ses aides-de-camp, leur ordonna +de partir sur-le-champ, en leur disant qu'ils n'atteindraient sans doute +pas les fugitifs, mais qu'il fallait faire quelque chose; il prit sur lui +la responsabilite de l'ordre qu'il donnait, et supposa, dans la redaction +de cet ordre, que la famille royale avait ete enlevee par les ennemis de la +chose publique. Cette supposition respectueuse fut admise par l'assemblee, +et constamment adoptee par toutes les autorites. Dans ce moment, le peuple +ameute reprochait a Lafayette d'avoir favorise l'evasion du roi, et plus +tard le parti aristocrate l'a accuse d'avoir laisse fuir le roi pour +l'arreter ensuite, et pour le perdre par cette vaine tentative. Cependant, +si Lafayette avait voulu laisser fuir Louis XVI, aurait-il envoye, sans +aucun ordre de l'assemblee, deux aides-de-camp a sa suite? Et si, comme +l'ont suppose les aristocrates, il ne l'avait laisse fuir que pour le +reprendre, aurait-il donne toute une nuit d'avance a la voiture? Le peuple +fut bientot detrompe et Lafayette retabli dans ses bonnes graces. + +L'assemblee se reunit a neuf heures du matin. Elle montra une attitude +aussi imposante qu'aux premiers jours de la revolution. La supposition +convenue fut que Louis XVI avait ete enleve. Le plus grand calme, la plus +parfaite union, regnerent pendant toute cette seance. Les mesures prises +spontanement par Lafayette furent approuvees. Le peuple avait arrete ses +aides-de-camp aux barrieres; l'assemblee, partout obeie, leur en fit ouvrir +les portes. L'un d'eux, le jeune Romeuf, emporta avec lui le decret qui +confirmait les ordres deja donnes par le general, et enjoignait a tous les +fonctionnaires publics _d'arreter_, par tous les moyens possibles, _les +suites dudit enlevement, et d'empecher que la route fut continuee_. Sur le +voeu et les indications du peuple, Romeuf prit la route de Chalons, qui +etait la veritable, et que la vue d'une voiture a six chevaux avait +indiquee comme telle. L'assemblee fit ensuite appeler les ministres, et +decreta qu'ils ne recevraient d'ordre que d'elle seule. En partant, Louis +XVI avait ordonne au ministre de la justice de lui envoyer le sceau de +l'etat; l'assemblee decida que le sceau serait conserve pour etre appose a +ses decrets; elle decreta en meme temps que les frontieres seraient mises +en etat de defense, et chargea le ministre des relations exterieures +d'assurer aux puissances que les dispositions de la nation francaise +n'etaient point changees a leur egard. + +M. de Laporte, intendant de la liste civile, fut ensuite entendu. Il avait +recu divers messages du roi, entre autres un billet, qu'il pria l'assemblee +de ne pas ouvrir, et un memoire contenant les motifs du depart. +L'assemblee, prete a respecter tous les droits, restitua, sans l'ouvrir, le +billet que M. de Laporte ne voulait pas rendre public, et ordonna la +lecture du memoire. Cette lecture fut ecoutee avec le plus grand calme, et +ne produisit presque aucune impression. Le roi s'y plaignait de ses pertes +de pouvoir sans assez de dignite, et s'y montrait aussi blesse d'etre +reduit a trente millions de liste civile que d'avoir perdu toutes ses +prerogatives. On ecouta toutes les doleances du monarque, on plaignit sa +faiblesse, et on passa outre. + +Dans ce moment, peu de personnes desiraient l'arrestation de Louis XVI. Les +aristocrates voyaient dans sa fuite le plus ancien de leurs voeux realise, +et se flattaient d'une guerre civile tres prochaine. Les membres les plus +prononces du parti populaire, qui deja commencaient a se fatiguer du roi, +trouvaient dans son absence l'occasion de s'en passer, et concevaient +l'idee et l'esperance d'une republique. Toute la partie moderee, qui +gouvernait en ce moment l'assemblee, desirait que le roi se retirat sain +et sauf a Montmedy; et, comptant sur son equite, elle se flattait qu'un +accommodement en deviendrait plus facile entre le trone et la nation. On +s'effrayait beaucoup moins a present qu'autrefois, de voir le monarque +menacant la constitution du milieu d'une armee. Le peuple seul, auquel on +n'avait pas cesse d'inspirer cette crainte, la conservait encore lorsque +l'assemblee ne la partageait plus, et il faisait des voeux ardens pour +l'arrestation de la famille royale. Tel etait l'etat des choses a Paris. + +La voiture, partie dans la nuit du 20 au 21, avait franchi heureusement une +grande partie de la route et etait parvenue sans obstacle a Chalons, le 21, +vers les cinq heures de l'apres-midi. La, le roi, qui avait le tort de +mettre souvent sa tete a la portiere, fut reconnu; celui qui fit cette +decouverte voulait d'abord reveler le secret, mais il en fut empeche par le +maire, qui etait un royaliste fidele. Arrivee a Pont-de-Sommeville, la +famille royale ne trouva pas les detachemens qui devaient l'y recevoir; ces +detachemens avaient attendu plusieurs heures; mais le soulevement du +peuple, qui s'alarmait de ce mouvement de troupes, les avait obliges de se +retirer. Cependant le roi arriva a Sainte-Menehould. La, montrant toujours +la tete a la portiere, il fut apercu par Drouet, fils du maitre de poste, +et chaud revolutionnaire. Aussitot ce jeune homme, n'ayant pas le temps de +faire arreter la voiture a Sainte-Menehould, court a Varennes. Un brave +marechal-des-logis, qui avait apercu son empressement et qui soupconnait +ses motifs, vole a sa suite pour l'arreter, mais ne peut l'atteindre. +Drouet fait tant de diligence qu'il arrive a Varennes avant la famille +infortunee; sur-le-champ il avertit la municipalite, et fait prendre sans +delai toutes les mesures necessaires pour l'arrestation. Varennes est batie +sur le bord d'une riviere etroite, mais profonde; un detachement de +hussards y etait de garde; mais l'officier, ne voyant pas arriver le tresor +qu'on lui avait annonce, avait laisse sa troupe dans les quartiers. La +voiture arrive enfin et passe le pont. A peine est-elle engagee sous une +voute qu'il fallait traverser, que Drouet, aide d'un autre individu, arrete +les chevaux:_Votre passeport_, s'ecrie-t-il, et avec un fusil il menace +les voyageurs, s'ils s'obstinent a avancer. On obeit a cet ordre, et on +livre le passeport. Drouet s'en saisit, et dit que c'est au procureur +de la commune a l'examiner; et la famille royale est conduite chez ce +procureur, nomme Sausse. Celui-ci, apres avoir examine ce passeport, feint +de le trouver en regle, et, avec beaucoup d'egards, prie le roi d'attendre. +On attend en effet assez longtemps. Lorsque Sausse est enfin assure qu'un +nombre suffisant de gardes nationaux ont ete reunis, il cesse de reconnu et +arrete. Une contestation s'engage; Louis pretend n'etre pas ce qu'on +suppose, et la dispute devenant trop vive:--"Puisque vous le reconnaissez +pour votre roi, s'ecrie la reine impatientee, parlez-lui donc avec le +respect que vous lui devez." + +Le roi, voyant que toute denegation etait inutile, renonce a se deguiser +plus long-temps. La petite salle etait pleine de monde; il prend la parole +et s'exprime avec une chaleur qui ne lui etait pas ordinaire. Il proteste +de ses bonnes intentions, il assure qu'il n'allait a Montmedy que pour +ecouter plus librement les voeux des peuples, en s'arrachant a la tyrannie +de Paris; il demande enfin a continuer sa route, et a etre conduit au but +de son voyage. Le malheureux prince, tout attendri, embrasse Sausse et lui +demande le salut de son epouse et de ses enfans; la reine se joint a lui, +et, prenant le dauphin dans ses bras, conjure Sausse de les sauver. Sausse +est touche, mais il resiste, et les engage a retourner a Paris pour eviter +une guerre civile. Le roi, au contraire, effraye de ce retour, persiste a +vouloir marcher vers Montmedy. Dans ce moment, MM. de Damas et de Goguelas +etaient arrives avec les detachemens places sur divers points. La famille +royale se croyait delivree, mais on ne pouvait compter sur les hussards. +Les officiers les reunissent, leur annoncent que le roi et sa famille sont +arretes, et qu'il faut les sauver; mais ceux-ci repondent qu'ils sont pour +la nation. Dans le meme instant, les gardes nationales, convoquees dans +tous les environs, affluent et remplissent Varennes. Toute la nuit se passe +dans cet etat; a six heures du matin, le jeune Romeuf arrive, portant le +decret de l'assemblee; il trouve la voiture attelee de six chevaux et +dirigee vers Paris. Il monte et remet le decret avec douleur. Un cri de +toute la famille s'eleve contre M. de Lafayette qui la fait arreter. La +reine meme parait etonnee de ce qu'il n'a pas peri de la main du peuple; le +jeune Romeuf repond que lui et son general ont fait leur devoir en les +poursuivant, mais qu'ils ont espere ne pas les atteindre. La reine se +saisit du decret, le jette sur le lit de ses enfans, puis l'en arrache, en +disant qu'il les souillerait. "Madame, lui dit Romeuf qui lui etait devoue, +aimeriez-vous mieux qu'un autre que moi fut temoin de ces emportemens?" +La reine alors revient a elle et recouvre toute sa dignite. On annoncait au +meme instant l'arrivee des divers corps places aux environs par Bouille. +Mais la municipalite ordonna alors le depart, et la famille royale fut +obligee de remonter sur-le-champ en voiture, et de reprendre la route +de Paris, cette route fatale et si redoutee. + +Bouille, averti au milieu de la nuit, avait fait monter un regiment a +cheval, et il etait parti au cri de _vive le roi!_ Ce brave general, +devore d'inquietude, marcha en toute hate, et fit neuf lieues en quatre +heures; il arriva a Varennes, ou il trouva deja divers corps reunis, mais +le roi en etait parti depuis une heure et demie. Varennes etait barricadee +et defendue par d'assez bonnes dispositions; car on avait brise le pont, et +la riviere n'etait pas gueable. Ainsi, pour sauver le roi, Bouille devait +d'abord livrer un combat pour enlever les barricades, puis traverser la +riviere, et apres cette grande perte de temps, pouvoir atteindre la +voiture, qui avait deja une avance d'une heure et demie. Ces obstacles +rendaient toute tentative impossible; et il ne fallait pas moins qu'une +telle impossibilite pour arreter un homme aussi devoue et aussi +entreprenant que Bouille. Il se retira donc dechire de regret et de +douleur. + +Lorsqu'on apprit a Paris l'arrestation du roi, on le croyait deja hors +d'atteinte. Le peuple en ressentit une joie extraordinaire. L'assemblee +deputa trois commissaires, choisis dans les trois sections du cote gauche, +pour accompagner le monarque et le reconduire a Paris. Ces commissaires +etaient Barnave, Latour-Maubourg et Petion. Ils se rendirent a Chalons, et, +des qu'ils eurent joint la cour, tous les ordres emanerent d'eux seuls. +Madame de Tourzel passa dans une voiture de suite avec Latour-Maubourg. +Barnave et Petion monterent dans la voiture de la famille royale. +Latour-Maubourg, homme distingue, etait ami de Lafayette, et comme lui +devoue autant au roi qu'a la constitution. En cedant a ses deux collegues +l'honneur d'etre avec la famille royale, son intention etait de les +interesser a la grandeur malheureuse. Barnave s'assit dans le fond, entre +le roi et la reine; Petion sur le devant, entre madame Elisabeth et madame +Royale. Le jeune dauphin reposait alternativement sur les genoux des uns et +des autres. Tel avait ete le cours rapide des evenemens! Un jeune avocat de +vingt et quelques annees, remarquable seulement par ses talens; un autre, +distingue par ses lumieres, mais surtout par le rigorisme de ses principes, +etaient assis a cote du prince naguere le plus absolu de l'Europe, et +commandaient a tous ses mouvemens! Le voyage etait lent, parce que la +voiture suivait le pas des gardes nationales. Il dura huit jours de +Varennes a Paris. La chaleur etait extreme, et une poussiere brulante, +soulevee par la foule, suffoquait les voyageurs. Les premiers instans +furent silencieux; la reine ne pouvait deguiser son humeur. Le roi finit +par engager la conversation avec Barnave. L'entretien se porta sur tous les +objets, et enfin sur la fuite a Montmedy. Les uns et les autres +s'etonnerent de se trouver tels. La reine fut surprise de la raison +superieure et de la politesse delicate du jeune Barnave; bientot elle +releva son voile et prit part a l'entretien. Barnave fut touche de la bonte +du roi et de la gracieuse dignite de la reine. Petion montra plus de +rudesse; il temoigna et il obtint moins d'egards. En arrivant, Barnave +etait devoue a cette famille malheureuse, et la reine, charmee du merite et +du sens du jeune tribun, lui avait donne toute son estime. Aussi, dans les +relations qu'elle eut depuis avec les deputes constitutionnels, ce fut a +lui qu'elle accorda le plus de confiance. Les partis se pardonneraient +s'ils pouvaient se voir et s'entendre[7]. + +A Paris, on avait prepare la reception qu'on devait faire a la famille +royale. Un avis etait repandu et affiche partout: _Quiconque applaudira +le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu._ L'ordre fut +ponctuellement execute, et l'on n'entendit ni applaudissemens ni insultes. +La voiture prit un detour pour ne pas traverser Paris. On la fit entrer par +les Champs-Elysees, qui conduisent directement au chateau. Une foule +immense la recu en silence et le chapeau sur la tete. Lafayette, suivi +d'une garde nombreuse, avait pris les plus grandes precautions. Les trois +gardes-du-corps qui avaient aide la fuite etaient sur le siege, exposes a +la vue et a la colere du peuple; neanmoins ils n'essuyerent aucune +violence. A peine arrivee au chateau, la voiture fut entouree. La famille +royale descendit precipitamment, et marcha au milieu d'une double haie de +gardes nationaux, destines a la proteger. La reine, demeuree la derniere, +se vit presque enlevee dans les bras de MM. de Noailles et d'Aiguillon, +ennemis de la cour, mais genereux amis du malheur. En les voyant +s'approcher, elle eut d'abord quelques doutes sur leurs intentions, mais +elle s'abandonna a eux, et arriva saine et sauve au palais. + +Tel fut ce voyage, dont la funeste issue ne peut etre justement attribuee a +aucun de ceux qui l'avaient prepare. Un accident le fit manquer, un +accident pouvait le faire reussir. Si, par exemple, Drouet avait ete joint +et arrete par celui qui le poursuivait, la voiture etait sauvee. Peut-etre +aussi le roi manqua-t-il d'energie lorsqu'il fut reconnu. Quoi qu'il en +soit, ce voyage ne doit etre reproche a personne, ni a ceux qui l'ont +conseille, ni a ceux qui l'ont execute, il etait le resultat de cette +fatalite qui poursuit la faiblesse au milieu des crises revolutionnaires. + +L'effet du voyage de Varennes fut de detruire tout respect pour le roi, +d'habituer les esprits a se passer de lui, et de faire naitre le voeu de la +republique. Des le matin de son arrivee, l'assemblee avait pourvu a tout +par un decret[8]. Louis XVI etait suspendu de ses fonctions; une garde +etait donnee a sa personne, a celle de la reine et du dauphin. Cette garde +etait chargee d'en repondre. Trois deputes, d'Andre, Tronchet, Duport +etaient commis pour recevoir les declarations du roi et de la reine. La +plus grande mesure etait observee dans les expressions, car jamais cette +assemblee ne manqua aux convenances; mais le resultat etait evident, et +le roi etait provisoirement detrone. + +La responsabilite imposee a la garde nationale la rendit severe et souvent +importune dans son service aupres des personnes royales. Des sentinelles +veillaient continuellement a leur porte, et ne les perdaient jamais de vue. +Le roi, voulant un jour s'assurer s'il etait reellement prisonnier, se +presente a une porte; la sentinelle s'oppose a son passage: "Me +reconnaissez-vous? lui dit Louis XVI.--Oui, sire, repond la sentinelle." Il +ne restait au roi que la faculte de se promener le matin dans les +Tuileries, avant que le jardin fut ouvert au public. + +Barnave et les Lameth firent alors ce qu'ils avaient tant reproche a +Mirabeau, ils preterent secours au trone et s'entendirent avec la cour. Il +est vrai qu'ils ne recurent aucun argent; mais c'etait moins le prix de +l'alliance que l'alliance elle-meme qu'ils avaient reproche a Mirabeau; et +apres avoir ete autrefois si severes, ils subissaient maintenant la loi +commune a tous les chefs populaires, qui les force a s'allier +successivement au pouvoir, a mesure qu'ils y arrivent. Neanmoins, rien +n'etait plus louable, en l'etat des choses, que le service rendu au roi par +Barnave et les Lameth, et jamais ils ne montrerent plus d'adresse, de force +et de talent, Barnave dicta la reponse du roi aux commissaires nommes par +l'assemblee. Dans cette reponse, Louis XVI motivait sa fuite sur le desir +de mieux connaitre l'opinion publique; il assurait l'avoir mieux etudiee +dans son voyage, et il prouvait par tous les faits qu'il n'avait pas voulu +sortir de France. Quant a ses protestations contenues dans le memoire remis +a l'assemblee, il disait avec raison qu'elles portaient, non sur les +principes fondamentaux de la constitution, mais sur les moyens d'execution +qui lui etaient laisses. Maintenant, ajoutait-il, que la volonte generale +lui etait manifestee, il n'hesitait pas a s'y soumettre et a faire tous les +sacrifices necessaires pour le bien de tous[9]. + +Bouille, pour attirer sur sa personne la colere de l'assemblee, lui adressa +une lettre qu'on pourrait dire insensee, sans le motif genereux qui la +dicta. Il s'avouait seul auteur du voyage du roi, tandis qu'au contraire il +s'y etait oppose; il declarait au nom des souverains que Paris repondrait +de la surete de la famille royale, et que le moindre mal commis contre elle +serait venge d'une maniere eclatante. Il ajoutait, ce qu'il savait n'etre +pas, que les moyens militaires de la France etaient nuls; qu'il connaissait +d'ailleurs les voies d'invasion, et qu'il conduirait lui-meme les armees +ennemies au sein de sa patrie. L'assemblee se preta elle-meme a cette +genereuse bravade, et jeta tout sur Bouille, qui n'avait rien a craindre, +car il etait deja a l'etranger. + +La cour d'Espagne, apprehendant que la moindre demonstration n'irritat les +esprits et n'exposat la famille royale a de plus grands dangers, empecha +une tentative preparee sur la frontiere du Midi, et a laquelle les +chevaliers de Malte devaient concourir avec deux fregates. Elle declara +ensuite au gouvernement francais que ses bonnes dispositions n'etaient pas +changees a son egard. Le Nord se conduisit avec beaucoup moins de mesure. +De ce cote, les puissances excitees par les emigres etaient menacantes. Des +envoyes furent depeches par le roi a Bruxelles et a Coblentz. Ils devaient +tacher de s'entendre avec l'emigration, lui faire connaitre les bonnes +dispositions de l'assemblee, et l'esperance qu'on avait concue d'un +arrangement avantageux. Mais a peine arrives, ils furent indignement +traites, et revinrent aussitot a Paris. Les emigres leverent des corps au +nom du roi, et l'obligerent ainsi a leur donner un desaveu formel. Ils +pretendirent que Monsieur, alors reuni a eux, etait regent du royaume; que +le roi, etant prisonnier, n'avait plus de volonte a lui, et que celle qu'il +exprimait n'etait que celle de ses oppresseurs. La paix de Catherine avec +les Turcs, qui se conclut dans le mois d'aout, excita encore davantage leur +joie insensee, et ils crurent avoir a leur disposition toutes les +puissances de l'Europe. En considerant le desarmement des places fortes, la +desorganisation de l'armee abandonnee par tous les officiers, ils ne +pouvaient douter que l'invasion n'eut lieu tres prochainement et ne +reussit. Et cependant il y avait deja pres de deux ans qu'ils avaient +quitte la France, et, malgre leurs belles esperances de chaque jour, ils +n'etaient point encore rentres en vainqueurs, comme ils s'en flattaient! +Les puissances semblaient promettre beaucoup; mais Pitt attendait; Leopold, +epuise par la guerre, et mecontent des emigres, desirait la paix; le roi de +Prusse promettait beaucoup et n'avait aucun interet a tenir; Gustave etait +jaloux de commander une expedition contre la France, mais il se trouvait +fort eloigne; et Catherine, qui devait le seconder, a peine delivree des +Turcs, avait encore la Pologne a comprimer. D'ailleurs, pour operer cette +coalition, il fallait mettre tant d'interets d'accord, qu'on ne pouvait +guere se flatter d'y parvenir. + +La declaration de Pilnitz aurait du surtout eclairer les emigres sur le +zele des souverains[10]. + +Cette declaration, faite en commun par le roi de Prusse et l'empereur +Leopold, portait que la situation du roi de France etait d'un interet +commun a tous les souverains, et que sans doute ils se reuniraient pour +donner a Louis XVI les moyens d'etablir un gouvernement convenable aux +interets du trone et du peuple; que dans ce cas, le roi de Prusse et +l'empereur se reuniraient aux autres princes, pour parvenir au meme but. En +attendant, leurs troupes devaient etre mises en etat d'agir. On a su depuis +que cette declaration renfermait des articles secrets. Ils portaient que +l'Autriche ne mettrait aucun obstacle aux pretentions de la Prusse sur une +partie de la Pologne. Il fallait cela pour engager la Prusse a negliger ses +plus anciens interets en se liant avec l'Autriche contre la France. Que +devait-on attendre d'un zele qu'il fallait exciter par de pareils moyens? +Et s'il etait si reserve dans ses expressions, que devait-il etre dans ses +actes? La France, il est vrai, etait en desarmement, mais tout un peuple +debout est bientot arme; et comme le dit plus tard le celebre Carnot, qu'y +a-t-il d'impossible a vingt-cinq millions d'hommes? A la verite, les +officiers se retiraient; mais pour la plupart jeunes et places par faveur, +ils etaient sans experience et deplaisaient a l'armee. D'ailleurs, l'essor +donne a tous les moyens allait bientot produire des officiers et des +generaux. Cependant, il faut en convenir, on pouvait, meme sans avoir la +presomption de Coblentz, douter de la resistance que la France opposa plus +tard a l'invasion. + +En attendant, l'assemblee envoya des commissaires a la frontiere, et +ordonna de grands preparatifs. Toutes les gardes nationales demandaient a +marcher; plusieurs generaux offraient leurs services, et entre autres +Dumouriez, qui plus tard sauva la France dans les defiles de l'Argonne. + +Tout en donnant ses soins a la surete exterieure de l'etat, l'assemblee se +hatait d'achever son oeuvre constitutionnelle, de rendre au roi ses +fonctions, et, s'il etait possible, quelques-unes de ses prerogatives. + +Toutes les subdivisions du cote gauche, excepte les hommes qui venaient de +prendre le nom tout nouveau de republicains, s'etaient ralliees a un meme +systeme de moderation. Barnave et Malouet marchaient ensemble et +travaillaient de concert. Petion, Robespierre, Buzot, et quelques autres +encore, avaient adopte la republique mais ils etaient en petit nombre. Le +cote droit continuait ses imprudences et protestait, au lieu de s'unir a +la majorite moderee. Cette majorite n'en dominait pas moins l'assemblee. +Ses ennemis, qui l'auraient accusee si elle eut detrone le roi, lui ont +cependant reproche de l'avoir ramene a Paris, et replace sur un trone +chancelant. Mais que pouvait-elle faire? remplacer le roi par la republique +etait trop hasardeux. Changer la dynastie etait inutile, car a se donner un +roi, autant valait garder celui qu'on avait; d'ailleurs le duc d'Orleans ne +meritait pas d'etre prefere a Louis XVI. Dans l'un et l'autre cas, +deposseder le roi actuel, c'etait manquer a des droits reconnus, et envoyer +a l'emigration un chef precieux pour elle, car il lui aurait apporte des +titres qu'elle n'avait pas. Au contraire, rendre a Louis XVI son autorite, +lui restituer le plus de prerogatives qu'on le pourrait, c'etait remplir sa +tache constitutionnelle, et oter tout pretexte a la guerre civile; en un +mot, c'etait faire son devoir, car le devoir de l'assemblee, d'apres tous +les engagemens qu'elle avait pris, c'etait d'etablir le gouvernement libre, +mais monarchique. + +L'assemblee n'hesita pas, mais elle eut de grands obstacles a vaincre. Le +mot nouveau de republique avait pique les esprits deja un peu blases sur +ceux de monarchie et de constitution. L'absence et la suspension du roi +avaient, comme on l'a vu, appris a se passer de lui. Les journaux et les +clubs depouillerent aussitot le respect dont sa personne avait toujours ete +l'objet. Son depart, qui, aux termes du decret sur la residence des +fonctionnaires publics, rendait la decheance imminente, fit dire qu'il +etait dechu. Cependant, d'apres ce meme decret, il fallait pour la +decheance la sortie du royaume et la resistance aux sommations du corps +legislatif; mais ces conditions importaient peu aux esprits exaltes, et ils +declaraient le roi coupable et demissionnaire. Les Jacobins, les +Cordeliers, s'agitaient violemment, et ne pouvaient comprendre qu'apres +s'etre delivres du roi, on se l'imposat de nouveau et volontairement. Si le +duc d'Orleans avait eu des esperances, c'est alors qu'elles purent se +reveiller. Mais il dut voir combien son nom avait peu d'influence, et +combien surtout un nouveau souverain, quelque populaire qu'il fut, +convenait peu a l'etat des esprits. Quelques pamphletaires qui lui etaient +devoues, peut-etre a son insu, essayerent, comme Antoine fit pour Cesar, de +mettre la couronne sur sa tete; ils proposerent de lui donner la regence, +mais il se vit oblige de la repousser par une declaration qui fut aussi peu +consideree que sa personne. _Plus de roi_, etait le cri general, aux +Jacobins, aux Cordeliers, dans les lieux et les papiers publics. + +Les adresses se multipliaient: il y en eut une affichee sur tous les murs +de Paris, et meme sur ceux de l'assemblee. Elle etait signee du nom +d'Achille Duchatelet, jeune colonel. Il s'adressait aux Francais; il leur +rappelait le calme dont on avait joui pendant le voyage du monarque, et il +concluait que l'absence du prince valait mieux que sa presence; il ajoutait +que sa desertion etait une abdication, que la nation et Louis XVI etaient +degages de tout lien l'un envers l'autre; qu'enfin l'histoire etait pleine +des crimes des rois, et qu'il fallait renoncer a s'en donner encore un. + +Cette adresse, attribuee au jeune Achille Duchatelet, etait de Thomas +Payne, Anglais, et acteur principal dans la revolution americaine. Elle fut +denoncee a l'assemblee, qui, apres de vifs debats, pensa qu'il fallait +passer a l'ordre du jour, et repondre par l'indifference aux avis et aux +injures, ainsi qu'on avait toujours fait. + +Enfin les commissaires charges de faire leur rapport sur l'affaire de +Varennes, le presenterent le 16 juillet. Le voyage, dirent-ils, n'avait +rien de coupable; d'ailleurs, le fut-il, le roi etait inviolable. Enfin la +decheance ne pouvait en resulter, puisque le roi n'etait point demeure +assez long-temps eloigne, et n'avait pas resiste aux sommations du corps +legislatif. + +Robespierre, Buzot, Petion, repeterent tous les argumens connus contre +l'inviolabilite. Duport, Barnave et Salles, leur repondirent, et il fut +enfin decrete que le roi ne pouvait etre mis en cause pour le fait de son +evasion. Deux articles furent seulement ajoutes au decret d'inviolabilite. +A peine cette decision fut-elle rendue, que Robespierre se leva et protesta +hautement au nom de l'humanite. + +Il y eut dans la soiree qui preceda cette decision un grand tumulte aux +Jacobins. On y redigea une petition adressee a l'assemblee, pour qu'elle +declarat le roi dechu comme perfide et traitre a ses sermens, et qu'elle +pourvut a son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Il fut +resolu que cette petition serait portee le lendemain au Champ-de-Mars, ou +chacun pourrait la signer sur l'autel de la patrie. Le lendemain, en effet, +elle fut portee au lieu convenu, et a la foule des seditieux se joignit +celle des curieux qui voulaient etre temoins de l'evenement. Dans ce +moment, le decret etait rendu, et il n'y avait plus lieu a une petition. +Lafayette arriva, brisa les barricades deja elevees, fut menace, et recut +meme un coup de feu qui, quoique tire a bout portant, ne l'atteignit pas. +Les officiers municipaux s'etant reunis a lui, obtinrent de la populace +qu'elle se retirat. Des gardes nationaux furent places pour veiller a sa +retraite, et on espera un instant qu'elle se dissiperait; mais bientot +le tumulte recommenca. Deux invalides qui se trouvaient, on ne sait +pourquoi, sous l'autel de la patrie, furent egorges, et alors le desordre +n'eut plus de bornes. L'assemblee fit appeler la municipalite, et la +chargea de veiller a l'ordre public. Bailly se rendit au Champ-de-Mars, fit +deployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la +force, quoi qu'on ait dit, etait juste. On voulait, ou on ne voulait pas +les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent +executees, qu'il y eut quelque chose de fixe, que l'insurrection ne fut pas +perpetuelle, et que la volonte de l'assemblee ne put etre reformee par les +plebiscites de la multitude. Bailly devait donc faire executer la loi. Il +s'avanca avec ce courage impassible qu'il avait toujours montre, recut sans +etre atteint plusieurs coups de feu, et au milieu de tumulte ne put faire +toutes les sommations voulues. D'abord Lafayette ordonna de tirer quelques +coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia +bientot. Reduit alors a l'extremite, il commanda le feu. La premiere +decharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre en fut exagere. Les +uns l'ont reduit a trente, d'autres l'ont eleve a quatre cents, et les +furieux a quelques mille. Ces derniers furent crus dans le premier moment, +et la terreur devint generale. Cet exemple severe apaisa pour quelques +instans les agitateurs[11]. Comme d'usage, on accusa tous les partis d'avoir +excite ce mouvement; et il est probable que plusieurs y avaient concouru, +car le desordre convenait a plusieurs. Le roi, la majorite de l'assemblee, +la garde nationale, les autorites municipales et departementales, etaient +d'accord alors pour etablir l'ordre constitutionnel; et ils avaient a +combattre la democratie au dedans, l'aristocratie au dehors. L'assemblee et +la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche eclairee et +sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ces +circonstances s'allier naturellement au roi, qui de son cote semblait se +resigner a une autorite limitee. Mais s'il leur convenait de s'arreter au +point ou elles en etaient arrivees, cela ne convenait pas a l'aristocratie, +qui desirait un bouleversement, ni au peuple, qui voulait acquerir et +s'elever davantage. Barnave, comme autrefois Mirabeau, etait l'orateur de +cette bourgeoisie sage et moderee; Lafayette en etait le chef militaire. +Danton, Camille Desmoulins etaient les orateurs, et Santerre le general de +cette multitude qui voulait regner a son tour. Quelques esprits ardens ou +fanatiques la representaient, soit a l'assemblee, soit dans les +administrations nouvelles, et hataient son regne par leurs declamations. + +L'execution du Champ-de-Mars fut fort reprochee a Lafayette et a Bailly. +Mais tous deux, placant leur devoir dans l'observation de la loi, en +sacrifiant leur popularite et leur vie a son execution, n'eurent aucun +regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. L'energie qu'ils +montrerent imposa aux factieux. Les plus connus songeaient deja a se +soustraire aux coups qu'ils croyaient diriges contre eux. Robespierre, +qu'on a vu jusqu'a present soutenir les propositions les plus exagerees, +tremblait dans son obscure demeure; et, malgre son inviolabilite de depute, +demandait asile a tous ses amis. Ainsi l'exemple eut son effet, et, pour un +instant, toutes les imaginations turbulentes furent calmees par la crainte. + +L'assemblee prit a cette epoque une determination qui a ete critiquee +depuis, et dont le resultat n'a pas ete aussi funeste qu'on l'a pense. Elle +decreta qu'aucun de ses membres ne serait reelu. Robespierre fut l'auteur +de la proposition, et on l'attribua chez lui a l'envie qu'il eprouvait +contre des collegues parmi lesquels il n'avait pas brille. Il etait au +moins naturel qu'il leur en voulut, ayant toujours lutte avec eux; et dans +ses sentimens il put y avoir tout a la fois de la conviction, de l'envie et +de la haine. L'assemblee, qu'on accusait de vouloir perpetuer ses pouvoirs, +et qui d'ailleurs deplaisait deja a la multitude par sa moderation, +s'empressa de repondre a toutes les attaques par un desinteressement +peut-etre exagere, en decidant que ses membres seraient exclus de la +prochaine legislature. La nouvelle assemblee se trouva ainsi privee +d'hommes dont l'exaltation etait un peu amortie et dont la science +legislative avait muri par une experience de trois ans. Cependant, en +voyant plus tard la cause des revolutions qui suivirent, on jugera mieux +quelle a pu etre l'im portance de cette mesure si souvent condamnee. + +C'etait le moment d'achever les travaux constitutionnels, et de terminer +dans le calme une si orageuse carriere. Les membres du cote gauche avaient +le projet de s'entendre pour retoucher certaines parties de la +constitution. Il avait ete resolu qu'on la lirait tout entiere pour juger +de l'ensemble, et qu'on mettrait en harmonie ses diverses parties; c'etait +la ce qu'on nomma la revision, et ce qui fut plus tard, dans les jours de +la ferveur republicaine, regarde comme une mesure de calamite. Barnave et +les Lameth s'etaient entendus avec Malouet pour reformer certains articles +qui portaient atteinte a la prerogative royale, et a ce qu'on nommait la +stabilite du trone. On dit meme qu'ils avaient le projet de retablir les +deux chambres. Il etait convenu qu'a l'instant ou la lecture serait +achevee, Malouet ferait son attaque; que Barnave ensuite lui repondrait +avec vehemence pour mieux couvrir ses intentions, mais qu'en defendant la +plupart des articles, il en abandonnerait certains comme evidemment +dangereux et condamnes par une experience reconnue. Telles etaient les +conditions arretees, lorsqu'on apprit les ridicules et dangereuses +protestations du cote droit, qui avait resolu de ne plus voter. Il n'y eut +plus alors aucun accommodement possible. Le cote gauche ne voulut plus rien +entendre; et lorsque la tentative convenue eut lieu, les cris qui +s'eleverent de toutes parts empecherent Malouet et les siens de +poursuivre[12]. La constitution fut donc achevee avec quelque hate, et +presentee au roi pour qu'il l'acceptat. Des cet instant, sa liberte lui fut +rendue, ou, si l'on veut, la consigne severe du chateau fut levee, et il +eut la faculte de se retirer ou il voudrait, pour examiner l'acte +constitutionnel, et l'accepter librement. Que pouvait faire ici Louis XVI? +Refuser la constitution c'etait abdiquer en faveur de la republique. Le +plus sur, meme dans son systeme, etait d'accepter et d'attendre du temps +les restitutions de pouvoir qu'il croyait lui etre dues. En consequence, +apres un certain nombre de jours, il declara qu'il acceptait la +constitution (13 septembre). Une joie extraordinaire eclata a cette +nouvelle, comme si en effet on avait redoute quelque obstacle de la part +du roi, comme si son consentement eut ete une concession inesperee. Il se +rendit a l'assemblee, ou il fut accueilli comme dans les plus beaux jours. +Lafayette, qui n'oubliait jamais de reparer les maux inevitables des +troubles politiques, proposa une amnistie generale pour tous les faits +relatifs a la revolution. Cette amnistie fut proclamee au milieu des cris +de joie, et les prisons furent aussitot ouvertes. Enfin, le 30 septembre, +Thouret, dernier president, declara que l'assemblee constituante +avait termine ses seances. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 21 a la fin du volume. +[2] Elles partirent le 19 fevrier 1791. +[3] M. Goupil, poursuivant autrefois Mirabeau, s'etait ecrie avec le + cote droit: "Catilina est a nos portes!" +[4] La revolution de 1830 a retabli cette inscription, et rendu ce + Monument a la destination decretee par l'assemblee nationale. +[5] Voyez a cet egard Bertrand de Molleville. +[6] Voyez Bertrand de Melleville. +[7] Voyez la note 22 a la fin du volume. +[8] Seance du samedi 25 juin +[9] Voyez la note 23 a la fin du volume. +[10] Elle est du 27 aout. +[11] Cet evenement eut lieu dans la soiree du dimanche 37 juillet. +[12] Voyez la note 24 a la fin du volume + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +NOTES ET PIECES JUSTIFICATIVES DU TOME PREMIER. + + + + +NOTE 1 + + +Je ne citerais pas le passage suivant des Memoires de Ferrieres, si de bas +detracteurs n'avaient tache de tout rapetisser dans les scenes de la +revolution francaise. Le passage que je vais extraire fera juger de l'effet +que produisirent sur les coeurs les moins plebeiens les solennites +nationales de cette epoque. + +"Je cede au plaisir de retracer ici l'impression que fit sur moi cette +auguste et touchante ceremonie; je vais copier la relation que j'ecrivis +alors, encore plein de ce que j'avais senti. Si ce morceau n'est pas +historique, il aura peut-etre pour quelques lecteurs un interet plus vif. + +"La noblesse en habit noir, veste et paremens de drap d'or, manteau de +soie, cravate de dentelle, le chapeau a plumes retrousse a la Henri IV; le +clerge en soutane, grand manteau, bonnet carre; les eveques avec leurs +robes violettes et leurs rochets; le tiers vetu de noir, manteau de soie, +cravate de batiste. Le roi se placa sur une estrade richement decoree; +Monsieur, Monsieur comte d'Artois, les princes, les ministres, les +grands-officiers de la couronne etaient assis au-dessous du roi: la reine +se mit vis-a-vis du roi; Madame, Madame comtesse d'Artois, les princesses, +les dames de la cour, superbement parees et couvertes de diamans, lui +composaient un magnifique cortege. Les rues etaient tendues de tapisseries +de la couronne; les regimens des gardes-francaises et des gardes-suisses +formaient une ligne depuis Notre-Dame jusqu'a Saint-Louis; un peuple +immense nous regardait passer dans un silence respectueux; les balcons +etaient ornes d'etoffes precieuses, les fenetres remplies de spectateurs de +tout age, de tout sexe, de femmes charmantes, vetues avec elegance: la +variete des chapeaux, des plumes, des habits; l'aimable attendrissement +peint sur tous les visages; la joie brillant dans tous les yeux; les +battemens de mains, les expressions du plus tendre interet: les regards qui +nous devancaient, qui nous suivaient encore, apres nous avoir perdus de +vue.... Tableau ravissant, enchanteur, que je m'efforcerais vainement de +rendre! Des choeurs de musique, disposes de distance en distance, faisaient +retentir l'air de sons melodieux; les marches militaires, le bruit des +tambours, le son des trompettes, le chant noble des pretres, tour a tour +entendus sans discordance, sans confusion, animaient cette marche +triomphante de l'Eternel. + +"Bientot plonge dans la plus douce extase, des pensees sublimes, mais +melancoliques, vinrent s'offrir a moi. Cette France, ma patrie, je la +voyais, appuyee sur la religion, nous dire: Etouffez vos pueriles +querelles; voila l'instant decisif qui va me donner une nouvelle vie, ou +m'aneantir a jamais.... Amour de la patrie, tu parlas a mon coeur.... Quoi! +des brouillons, d'insenses ambitieux, de vils intrigans, chercheront par +des voies tortueuses a desunir ma patrie; ils fonderont leurs systemes +destructeurs sur d'insidieux avantages: ils te diront: Tu as deux interets; +et toute ta gloire, et toute ta puissance, si jalousee de tes voisins, se +dissipera comme une legere fumee chassee par le vent du midi....! Non, j'en +prononce devant toi le serment; que ma langue dessechee s'attache a mon +palais, si jamais j'oublie tes grandeurs et tes solennites. + +"Que cet appareil religieux repandait d'eclat sur cette pompe tout +humaine! Sans toi, religion venerable, ce n'eut ete qu'un vain etalage +d'orgueil; mais tu epures et sanctifies, tu agrandis la grandeur meme; les +rois, les puissans du siecle, rendent aussi, eux, par des respects au moins +simules, hommage au Roi des rois.... Oui, a Dieu seul appartient honneur, +empire, gloire.... Ces ceremonies saintes, ces chants. Ces pretres revetus +de l'habit du sacrifice, ces parfums, ce dais, ce soleil rayonnant d'or et +de pierreries.... Je me rappelais les paroles du prophete: Filles de +Jerusalem, votre roi s'avance; prenez vos robes nuptiales et courez +au-devant de lui.... Des larmes de joie coulaient de mes yeux. Mon Dieu, ma +patrie, mes concitoyens, etaient devenus moi.... + +"Arrives a Saint-Louis, les trois ordres s'assirent sur des banquettes +placees dans la nef. Le roi et la reine se mirent sous un dais de velours +violet, seme de fleurs de lis d'or; les princes, les princesses, les +grands-officiers de la couronne, les dames du palais, occupaient l'enceinte +reservee a Leurs Majestes. Le saint-sacrement fut porte sur l'autel au son +de la plus expressive musique. C'etait un _o salutaris hostia_. Ce chant +naturel, mais vrai, melodieux, degage du fatras d'instrumens qui etouffent +l'expression; cet accord menage de voix, qui s'elevaient vers le ciel, me +confirma que le simple est toujours beau, toujours grand, toujours +sublime.... Les hommes sont fous, dans leur vaine sagesse, de traiter de +pueril le culte que l'on offre a l'Eternel: comment voient-ils avec +indifference cette chaine de morale qui unit l'homme a Dieu, qui le rend +visible a l'oeil, sensible au tact...? M. de La Farc, eveque de Nancy, +prononca le discours.... La religion fait la force des empires; la religion +fait le bonheur des peuples. Cette verite, dont jamais homme sage ne douta +un seul moment, n'etait pas la question importante a traiter dans l'auguste +assemblee; le lieu, la circonstance, ouvraient un champ plus vaste: +l'eveque de Nancy n'osa ou ne put le parcourir. + +"Le jour suivant, les deputes se reunirent a la salle des Menus. +L'assemblee ne fut ni moins imposante, ni le spectacle moins magnifique que +la veille. " + +(_Memoires du marquis de Ferrieres, Tom._ Ier, _pag._ 18 _et suiv._) + + + + + +NOTE 2. + + +Je crois devoir rapporter ici les motifs sur lesquels l'assemblee des +communes fonda la determination qu'elle allait prendre. Ce premier acte, +qui commenca la revolution, etant d'une haute importance, il est essentiel +d'en justifier la necessite, et je crois qu'on ne peut mieux le faire que +par les considerans qui precedaient l'arrete des communes. Ces considerans, +ainsi que l'arrete, appartiennent a l'abbe Sieyes. + +"L'assemblee des communes, deliberant sur l'ouverture de conciliation +proposee par MM. les commissaires du roi, a cru devoir prendre en meme +temps en consideration l'arrete que MM. de la noblesse se sont hates de +faire sur la meme ouverture. + +"Elle a vu que MM. de la noblesse, malgre l'acquiescement annonce d'abord, +etablissent bientot une modification qui le retracte presque entierement, +et qu'ainsi leur arrete, a cet egard, ne peut etre regarde que comme +un refus positif. + +"Par cette consideration, et attendu que MM. de la noblesse ne se sont pas +meme desistes de leurs precedentes deliberations, contraires a tout projet +de reunion, les deputes des communes pensent qu'il devient absolument +inutile de s'occuper davantage d'un moyen qui ne peut plus etre dit +conciliatoire des qu'il a ete rejete par une des parties a concilier. + +"Dans cet etat des choses, qui replace les deputes des communes dans leur +premiere position, l'assemblee juge qu'elle ne peut plus attendre dans +l'inaction les classes privilegiees, sans se rendre coupable envers la +nation, qui a droit sans doute d'exiger d'elle un meilleur emploi de son +temps. + +"Elle juge que c'est un devoir pressant pour les representans de la nation, +quelle que soit la classe de citoyens a laquelle ils appartiennent, de se +former, sans autre delai, en assemble active capable de commencer et de +remplir l'objet de leur mission. + +"L'assemblee charge MM. les commissaires qui ont suivi les conferences +diverses, dites conciliatoires, d'ecrire le recit des longs et vains +efforts des deputes des communes pour tacher d'amener les classes des +privilegies aux vrais principes; elle se charge d'exposer les motifs qui la +forcent de passer de l'etat d'attente a celui d'action; enfin elle arrete +que ce recit et ces motifs seront imprimes a la tete de la presente +deliberation. + +"Mais puisqu'il n'est pas possible de se former en assemblee active sans +reconnaitre au prealable ceux qui ont le droit de la composer, c'est-a-dire +ceux qui ont la qualite pour voter comme representans de la nation, les +memes deputes des communes croient devoir faire une derniere tentative +aupres de MM. du clerge et de la noblesse, qui neanmoins ont refuse jusqu'a +present de se faire reconnaitre. + +"Au surplus, l'assemblee ayant interet a constater le refus de ces deux +classes de deputes, dans le cas ou ils persisteraient a vouloir rester +inconnus, elle juge indispensable de faire une derniere invitation qui leur +sera portee par des deputes charges de leur en faire lecture, et de leur en +laisser copie dans les termes suivans: + +"Messieurs, nous sommes charges par les deputes des communes de France de +vous prevenir qu'ils ne peuvent differer davantage de satisfaire a +l'obligation imposee a tous les representans de la nation. Il est temps +assurement que ceux qui annoncent cette qualite se reconnaissent par une +verification commune de leurs pouvoirs, et commencent enfin a s'occuper de +l'interet national, qui seul, et a l'exclusion de tous les interets +particuliers, se presente comme le grand but auquel tous les deputes +doivent tendre d'un commun effort. En consequence, et dans la necessite ou +sont les representans de la nation de se mettre en activite, les deputes +des communes vous prient de nouveau, Messieurs, et leur devoir leur +prescrit de vous faire, tant individuellement que collectivement, une +derniere sommation de venir dans la salle des etats pour assister, +concourir et vous soumettre comme eux a la verification commune des +pouvoirs. Nous sommes en meme temps charges de vous avertir que l'appel +general de tous les bailliages convoques se fera dans une heure, que de +suite il sera procede a la verification, et donne defaut contre les +non-comparans." + + + + +NOTE 3. + + +Je n'appuie de citations et de notes que ce qui est susceptible d'etre +conteste. Cette question de savoir si nous avions une constitution me +semble une des plus importantes de la revolution, car c'est l'absence d'une +loi fondamentale qui nous justifie d'avoir voulu nous en donner une. Je +crois qu'on ne peut a cet egard citer une autorite qui soit plus +respectable et moins suspecte que celle de M. Lally-Tolendal. Cet excellent +citoyen prononca le 15 juin 1789, dans la chambre de la noblesse, un +discours dont voici la plus grande partie: + +"On a fait, Messieurs, de longs reproches, meles meme de quelque amertume, +aux membres de cette assemblee qui, avec autant de douleur que de reserve, +ont manifeste quelques doutes sur ce qu'on appelle notre constitution. Cet +objet n'avait peut-etre pas un rapport tres direct avec celui que nous +traitons; mais puisqu'il a ete le pretexte de l'accusation, qu'il devienne +aussi celui de la defense, et qu'il me soit permis d'adresser quelques mots +aux auteurs de ces reproches. + +"Vous n'avez certainement pas de loi qui etablisse que les etats-generaux +sont partie integrante de la souverainete, car vous en demandez une, et +jusqu'ici tantot un arret du conseil leur defendait de deliberer, tantot +l'arret d'un parlement cassait leurs deliberations. + +"Vous n'avez pas de loi qui necessite le retour periodique de vos +etats-generaux, car vous en demandez une, et il y a cent soixante-quinze +ans qu'ils n'avaient ete assembles. + +"Vous n'avez pas de loi qui mette votre surete, votre liberte individuelle +a l'abri des atteintes arbitraires, car vous en demandez une, et sous le +regne d'un roi dont l'Europe entiere connait la justice et respecte la +probite, des ministres ont fait arracher vos magistrats du sanctuaire des +lois par des satellites armes. Sous le regne precedent, tous les magistrats +du royaume ont encore ete arraches a leurs seances, a leurs foyers, et +disperses par l'exil, les uns sur la cime des montagnes, les autres dans la +fange des marais, tous dans des endroits plus affreux que la plus horrible +des prisons. En remontant plus haut, vous trouverez une profusion de cent +mille lettres de cachet, pour de miserables querelles theologiques. En vous +eloignant davantage encore, vous voyez autant de commissions sanguinaires +que d'emprisonnemens arbitraires; et vous ne trouverez a vous reposer qu'au +regne de votre bon Henri. + +"Vous n'avez pas de loi qui etablisse la liberte de la presse, car vous en +demandez une, et jusqu'ici vos pensees ont ete asservies, vos voeux +enchaines, le cri de vos coeurs dans l'oppression a ete etouffe, tantot par +le despotisme des particuliers, tantot par le despotisme plus terrible des +corps. + +"Vous n'avez pas ou vous n'avez plus de loi qui necessite votre +consentement pour les impots, car vous en demandez une, et depuis deux +siecles vous avez ete charges de plus de trois ou quatre cents millions +d'impots, sans en avoir consenti un seul. + +"Vous n'avez pas de loi qui rende responsables tous les ministres du +pouvoir executif, car vous en demandez une, et les creatures de ces +commissions sanguinaires, les distributeurs de ces ordres arbitraires, les +dilapidateurs du tresor public, les violateurs du sanctuaire de la justice, +ceux qui ont trompe les vertus d'un roi, ceux qui ont flatte les passions +d'un autre, ceux qui ont cause le desastre de la nation, n'ont rendu aucun +compte, n'ont subi aucune peine. + +"Enfin, vous n'avez pas une loi generale, positive, ecrite, un diplome +national et royal tout a la fois, une grande charte, sur laquelle repose un +ordre fixe et invariable, ou chacun apprenne ce qu'il doit sacrifier de +sa liberte et de sa propriete pour conserver le reste, qui assure tous les +droits, qui definisse tous les pouvoirs. Au contraire, le regime de votre +gouvernement a varie de regne en regne, souvent de ministere en ministere; +il a dependu de l'age, du caractere d'un homme. Dans les minorites, sous un +prince faible, l'autorite royale, qui importe au bonheur et a la dignite de +la nation, a ete indecemment avilie, soit par des grands qui d'une main +ebranlaient le trone et de l'autre foulaient le peuple, soit par des corps +qui dans un temps envahissaient avec temerite ce que dans un autre ils +avaient defendu avec courage. Sous des princes orgueilleux qu'on a flattes, +sous des princes vertueux qu'on a trompes, cette meme autorite a ete +poussee au-dela de toutes les bornes. Vos pouvoirs secondaires, vos +pouvoirs intermediaires, comme vous les appelez, n'ont ete ni mieux definis +ni plus fixes. Tantot les parlemens ont mis en principe qu'ils ne pouvaient +pas se meler des affaires d'etat, tantot ils ont soutenu qu'il leur +appartenait de les traiter comme representans de la nation. On a vu d'un +cote des proclamations annoncant les volontes du roi, et de l'autre des +arrets dans lesquels les officiers du roi defendaient au nom du roi +l'execution des ordres du roi. Les cours ne s'accordent pas mieux entre +elles; elles se disputent leur origine, leurs fonctions; elles se +foudroient mutuellement par des arrets. + +"Je borne ces details, que je pourrais etendre jusqu'a l'infini; mais si +tous ces faits sont constans, si vous n'avez aucune de ces lois que vous +demandez, et que je viens de parcourir, ou si, en les ayant (et faites bien +attention a ceci), ou si, en les ayant, vous n'avez pas celle qui force a +les executer, celle qui en garantit l'accomplissement et qui en maintient +la stabilite, definissez-nous donc ce que vous entendez par le mot de +constitution, et convenez au moins qu'on peut accorder quelque indulgence +a ceux qui ne peuvent se preserver de quelques doutes sur l'existence de la +notre. On parle sans cesse de se rallier a cette constitution; ah! plutot +perdons de vue ce fantome pour y substituer une realite. Et quant a cette +expression d'_innovations_, quant a cette qualification de _novateurs_ dont +on ne cesse de nous accabler, convenons encore que les premiers novateurs +sont dans nos mains, que les premiers novateurs sont nos cahiers; +respectons, benissons cette heureuse innovation qui doit tout mettre a sa +place, qui doit rendre tous les droits inviolables, toutes les autorites +bienfaisantes, et tous les sujets heureux. + +"C'est pour cette constitution, Messieurs, que je forme des voeux; c'est +cette constitution qui est l'objet de tous nos mandats, et qui doit etre le +but de tous nos travaux; c'est cette constitution qui repugne a la seule +idee de l'adresse qu'on nous propose, adresse qui compromettrait le roi +autant que la nation, adresse enfin qui me parait si dangereuse que non +seulement je m'y opposerai jusqu'au dernier instant, mais que, s'il etait +possible qu'elle fut adoptee, je me croirais reduit a la douloureuse +necessite de protester solennellement contre elle"." + + + + +NOTE 4. + + +Je crois utile de rapporter ici le resume des cahiers fait a l'assemblee +nationale par M. de Clermont-Tonnerre. C'est une bonne statistique de +l'etat des opinions a cette epoque dans toute l'etendue de la France. Sous +ce rapport, le resume est extremement important; et quoique Paris eut +influe sur la redaction de ces cahiers, il n'est pas moins vrai que les +provinces y eurent la plus grande part. + +_Rapport du comite de constitution contenant le resume des cahiers relatifs +a cet objet, lu a l'assemblee nationale, par M. le comte de +Clermont-Tonnerre, seance du_ 27 _juillet_ 1789. + +"Messieurs, vous etes appeles a regenerer l'empire francais; vous apportez +a ce grand oeuvre et votre propre sagesse et la sagesse de vos commettans. + +"Nous avons cru devoir d'abord rassembler et vous presenter les lumieres +eparses dans le plus grand nombre de vos cahiers; nous vous presenterons +ensuite et les vues particulieres de votre comite, et celles qu'il a pu ou +pourra recueillir encore dans les divers plans, dans les diverses +observations qui ont ete ou qui lui seront communiquees ou remises par les +membres de cette auguste assemblee. + +"C'est de la premiere partie de ce travail, Messieurs, que nous allons vous +rendre compte. + +"Nos commettans, Messieurs, sont tous d'accord sur un point: ils veulent la +regeneration de l'etat; mais les uns l'ont attendue de la simple reforme +des abus et du retablissement d'une constitution existant depuis quatorze +siecles, et qui leur a paru pouvoir revivre encore si l'on reparait les +outrages que lui ont faits le temps et les nombreuses insurrections de +l'interet personnel contre l'interet public. + +"D'autres ont regarde le regime social existant comme tellement vicie, +qu'ils ont demande une constitution nouvelle, et qu'a l'exception du +gouvernement et des formes monarchiques, qu'il est dans le coeur de tout +Francais de cherir et de respecter, et qu'ils vous ont ordonne de +maintenir, ils vous ont donne tous les pouvoirs necessaires pour creer une +constitution et asseoir sur des principes certains, et sur la distinction +et constitution reguliere de tous les pouvoirs, la prosperite de l'empire +francais; ceux-la, Messieurs, ont cru que le premier chapitre de la +constitution devrait contenir la declaration des droits de l'homme, de ces +droits imprescriptibles pour le maintien desquels la societe fut etablie. + +"La demande de cette declaration des droits de l'homme, si constamment +meconnue, est pour ainsi dire la seule difference qui existe entre les +cahiers qui desirent une constitution nouvelle et ceux qui ne demandent que +ie retablissement de ce qu'ils regardent comme la constitution existante. + +"Les uns et les autres ont egalement fixe leurs idees sur les principes du +gouvernement monarchique, sur l'existence du pouvoir et sur l'organisation +du corps legislatif, sur la necessite du consentement national a l'impot, +sur l'organisation des corps administratifs, et sur les droits des +citoyens. + +"Nous allons, Messieurs, parcourir ces divers objets, et vous offrir sur +chacun d'eux, comme decision, les resultats uniformes, et, comme questions, +les resultats differens ou contradictoires que nous ont presentes ceux +de vos cahiers dont il nous a ete possible de faire ou de nous procurer le +depouillement. + +"1 deg. Le gouvernement monarchique, l'inviolabilite de la personne sacree du +roi, et l'heredite de la couronne de male en male, sont egalement reconnus +et consacres par le plus grand nombre des cahiers, et ne sont mis en +question dans aucun. + +"2 deg. Le roi est egalement reconnu comme depositaire de toute la plenitude du +pouvoir executif. + +"3 deg. La responsabilite de tous les agens de l'autorite est demandee +generalement. + +"4 deg. Quelques cahiers reconnaissent au roi le pouvoir legislatif, limite par +les lois constitutionnelles et fondamentales du royaume; d'autres +reconnaissent que le roi, dans l'intervalle d'une assemblee +d'etats-generaux a l'autre, peut faire seul les lois de police et +d'administration qui ne seront que provisoires, et pour lesquelles ils +exigent l'enregistrement libre dans les cours souveraines; un bailliage a +meme exige que l'enregistrement ne put avoir lieu qu'avec le consentement +des deux tiers des commissions intermediaires des assemblees de districts. +Le plus grand grand nombre des cahiers reconnait la necessite de la +sanction royale pour la promulgation des lois. + +"Quant au pouvoir legislatif, la pluralite des cahiers le reconnait comme +residant dans la representation nationale, sous la clause de la sanction +royale; et il parait que cette maxime ancienne des Capitulaires: _Lex fit +consensu populi et constitutione regis_, est presque generalement consacree +par vos commettans. + +"Quant a l'organisation de la representation nationale, les questions sur +lesquelles vous avez a prononcer se rapportent a la convocation, ou a la +duree, ou a la composition de la representation nationale, ou au mode de +deliberation que lui proposaient vos commettans. + +"Quant a la convocation, les uns ont declare que les etats-generaux ne +pouvaient etre dissous que par eux-memes; les autres, que le droit de +convoquer, proroger et dissoudre, appartenait au roi, sous la seule +condition, en cas de dissolution, de faire sur-le-champ une nouvelle +convocation. + +"Quant a la duree, les uns ont demande la periodicite des etats-generaux, +et ils ont voulu que le retour periodique ne dependit ni des volontes ni de +l'interet des depositaires de l'autorite; d'autres, mais en plus petit +nombre, ont demande la permanence des etats-generaux, de maniere que la +separation des membres n'entrainat pas la dissolution des etats. + +"Le systeme de la periodicite a fait naitre une seconde question: +Y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas de commission intermediaire pendant +l'intervalle des seances? La majorite de vos commettans a regarde +l'etablissement d'une commission intermediaire comme un etablissement +dangereux. + +"Quant a la composition, les uns ont tenu a la separation des trois ordres; +mais, a cet egard, l'extension des pouvoirs qu'ont deja obtenus plusieurs +representans laisse sans doute une plus grande latitude pour la solution +de cette question. + +"Quelques bailliages ont demande la reunion des deux premiers ordres dans +une meme chambre; d'autres, la suppression du clerge et la division de ses +membres dans les deux autres ordres; d'autres, que la representation de la +noblesse fut double de celle du clerge, et que toutes deux reunies fussent +egales a celle des communes. + +"Un bailliage, en demandant la reunion des deux premiers ordres, a demande +l'etablissement d'un troisieme, sous le titre d'ordre des campagnes. Il a +ete egalement demande que toute personne exercant charge, emploi ou place a +la cour, ne put etre depute aux etats-generaux. Enfin, l'inviolabilite de +la personne des deputes est reconnue par le grand nombre des bailliages, et +n'est contestee par aucun. Quant au mode de deliberation, la question de +l'opinion par tete et de l'opinion par ordre est resolue: quelques +bailliages demandent les deux tiers des opinions pour former une +resolution. + +"La necessite du consentement national a l'impot est generalement reconnue +par vos commettans, etablie par tous vos cahiers; tous bornent la duree de +l'impot au terme que vous lui aurez fixe, terme qui ne pourra jamais +s'etendre au-dela d'une tenue a l'autre; et cette clause imperative a paru +a tous vos commettans le garant le plus sur de la perpetuite de vos +assemblees nationales. + +"L'emprunt, n'etant qu'un impot indirect, leur a paru devoir etre assujetti +aux memes principes. + +"Quelques bailliages ont excepte des impots a terme ceux qui auraient pour +objet la liquidation de la dette nationale, et ont cru qu'ils devraient +etre percus jusqu'a son entiere extinction. + +"Quant aux corps administratifs ou etats provinciaux, tous les cahiers +demandent leur etablissement, et la plupart s'en rapportent a votre sagesse +sur leur organisation. + +"Enfin, les droits des citoyens, la liberte, la propriete, sont reclames +avec force par toute la nation francaise. Elle reclame pour chacun de ses +membres l'inviolabilite des proprietes particulieres, comme elle reclame +pour elle-meme l'inviolabilite de la propriete publique; elle reclame dans +toute son etendue la liberte individuelle, comme elle vient d'etablir a +jamais la liberte nationale; elle reclame la liberte de la presse, ou la +libre communication des pensees; elle s'eleve avec indignation contre les +lettres de cachet, qui disposaient arbitrairement des personnes, et contre +la violation du secret de la poste, l'une des plus absurdes et des plus +infames inventions du despotisme. + +"Au milieu de ce concours de reclamations, nous avons remarque, Messieurs, +quelques modifications particulieres relatives aux lettres de cachet et a +la liberte de la presse. Vous les peserez dans votre sagesse; vous +rassurerez sans doute ce sentiment de l'honneur francais, qui, par son +horreur pour la honte, a quelquefois meconnu la justice, et qui mettra sans +doute autant d'empressement a se soumettre a la loi lorsqu'elle commandera +aux forts, qu'il en mettait a s'y soustraire lorsqu'elle ne pesait que sur +le faible; vous calmerez les inquietudes de la religion, si souvent +outragee par des libelles dans le temps du regime prohibitif, et le clerge, +se rappelant que la licence fut long-temps la compagne de l'esclavage, +reconnaitra lui-meme que le premier et le naturel effet de la liberte est +le retour de l'ordre, de la decence et du respect pour les objets de la +veneration publique. + +"Tel est, Messieurs, le compte que votre comite a cru devoir vous rendre de +la partie de vos cahiers qui traite de la constitution. Vous y trouverez +sans doute toutes les pierres fondamentales de l'edifice que vous etes +charges d'elever a toute sa hauteur; mais vous y desirerez peut-etre cet +ordre, cet ensemble de combinaisons politiques, sans lesquelles le regime +social presentera toujours de nombreuses defectuosites: les pouvoirs y sont +indiques, mais ne sont pas encore distingues avec la precision necessaire; +l'organisation de la representation nationale n'y est pas suffisamment +etablie; les principes de l'eligibilite n'y sont pas poses: c'est de votre +travail que naitront ces resultats. La nation a voulu etre libre, et c'est +vous qu'elle a charges de son affranchissement; le genie de la France a +precipite, pour ainsi dire, la marche de l'esprit public. Il a accumule +pour vous en peu d'heures l'experience qu'on pouvait a peine attendre de +plusieurs siecles. Vous pouvez, Messieurs, donner une constitution a la +France; le roi et le peuple la demandent; l'un et l'autre l'ont meritee." + +_Resultat du depouillement des cahiers_. + +PRINCIPES AVOUES. + +"Art. 1er. Le gouvernement francais est un gouvernement monarchique. + +2. La personne du roi est inviolable et sacree. + +3. Sa couronne est hereditaire de male en male. + +4. Le roi est depositaire du pouvoir executif. + +5. Les agens de l'autorite sont responsables. + +6. La sanction royale est necessaire pour la promulgation des lois. + +7. La nation fait la loi avec la sanction royale. + +8. Le consentement, national est necessaire a l'emprunt et a l'impot. + +9. L'impot ne peut etre accorde que d'une tenue d'etats-generaux a l'autre. + +10. La propriete sera sacree. + +11. La liberte individuelle sera sacree. + +_Questions sur lesquelles l'universalite des cahiers ne s'est point +expliquee d'une maniere uniforme_. + +"Art. 1er. Le roi a-t-il le pouvoir legislatif limite par les lois +constitutionnelles du royaume? + +2. Le roi peut-il faire seul des lois provisoires de police et +d'administration, dans l'intervalle des tenues des etats-generaux? + +3. Ces lois seront-elles soumises a l'enregistrement libre des cours +souveraines? + +4. Les etats-generaux ne peuvent-ils etre dissous que par eux-memes? + +5. Le roi peut-il seul convoquer, proroger et dissoudre les etats-generaux? + +6. En cas de dissolution, le roi n'est-il pas oblige de faire sur-le-champ +une nouvelle convocation? + +7. Les etats-generaux seront-ils permanens ou periodiques? + +8. S'ils sont periodiques, y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas une commission +intermediaire? + +9. Les deux premiers ordres seront-ils reunis dans une meme chambre? + +10. Les deux chambres seront-elles formees sans distinction d'ordres? + +11. Les membres de l'ordre du clerge seront-ils repartis dans les deux +autres? + +12. La representation du clerge, de la noblesse et des communes, +sera-t-elle dans la proportion d'une, deux et trois? + +13. Sera-t-il etabli un troisieme ordre sous le titre d'ordre des +campagnes? + +14. Les personnes possedant des charges, emplois ou places a la cour, +peuvent-elles etre deputes aux etats-generaux? + +15. Les deux tiers des voix seront-ils necessaires pour former une +resolution? + +16. Les impots ayant pour objet la liquidation de la dette nationale +seront-ils percus jusqu'a son entiere extinction? + +17. Les lettres de cachet seront-elles abolies ou modifiees? + +18. La liberte de la presse sera-t-elle indefinie ou modifiee?" + + + + +NOTE 5. + + +On trouvera au commencement du second volume, et au debut de l'histoire de +l'assemblee legislative, un jugement, qui me semble juste, sur les fautes +imputees a la constitution de 91. Je n'ai ici qu'un mot a dire sur le +projet d'etablir en France, a cette epoque, le gouvernement anglais. Cette +forme de gouvernement est une transaction entre les trois interets qui +divisent les etats modernes, la royaute, l'aristocratie et la democratie. +Or, cette transaction n'est possible qu'apres l'epuisement des forces, +c'est-a-dire apres le combat, c'est-a-dire encore apres la revolution. En +Angleterre, en effet, elle ne s'est operee qu'apres une longue lutte, apres +la democratie et l'usurpation. Vouloir operer la transaction avant le +combat, c'est vouloir faire la paix avant la guerre. Cette verite est +triste, mais elle est incontestable; les hommes ne traitent que quand ils +ont epuise leurs forces. La constitution anglaise n'etait donc possible en +France qu'apres la revolution. On faisait bien sans doute de precher, mais +on s'y prit mal; et s'y serait-on mieux pris, on n'aurait pas plus reussi. +J'ajouterai, pour diminuer les regrets, que quand meme on eut ecrit sur +notre table de la loi la constitution anglaise tout entiere, ce traite +n'eut pas apaise les passions; qu'on en serait venu aux mains tout de meme, +et que la bataille aurait ete donnee malgre ce traite preliminaire. Je le +repete donc, il fallait la guerre, c'est-a-dire la revolution. Dieu n'a +donne la justice aux hommes qu'au prix des combats. + + + + +NOTE 6. + + +Je suis loin de blamer l'obstination du depute Meunier, car rien n'est plus +respectable que la conviction; mais c'est un fait assez curieux a +constater; Voici a cet egard un passage extrait de son _Rapport a ses +commettans_: + +"Plusieurs deputes, dit-il, resolurent d'obtenir de moi ie sacrifice de ce +principe (_la sanction royale_), ou, en le sacrifiant eux-memes, de +m'engager, par reconnaissance, a leur accorder quelque compensation; ils me +conduisirent chez un zele partisan de la liberte, qui desirait une +coalition entre eux; et moi, afin que la liberte eprouvat moins +d'obstacles, et qui voulait seulement etre present a nos conferences, sans +prendre part a la decision. Pour tenter de les convaincre, ou pour +m'eclairer moi-meme, j'acceptai ces conferences. On declama fortement +contre les pretendus inconveniens du droit illimite qu'aurait le roi +d'empecher une loi nouvelle, et l'on m'assura que si ce droit etait reconnu +par l'assemblee, il y aurait guerre civile. Ces conferences, deux fois +renouvelees, n'eurent aucun succes; elles furent recommencees chez un +Americain, connu par ses lumieres et ses vertus, qui avait tout a la fois +l'experience et la theorie des institutions propres a maintenir la liberte. +Il porta, en faveur de mes principes, un jugement favorable. Lorsqu'ils +eurent eprouve que tous les efforts pour me faire abandonner mon opinion +etaient inutiles, ils me declarerent enfin qu'ils mettaient peu +d'importance a la question de la _sanction royale_, quoiqu'ils l'eussent +presentee quelques jours auparavant comme un sujet de guerre civile; ils +offrirent de voter pour la _sanction_ illimitee, et de voter egalement pour +deux chambres, mais sous la condition que je ne soutiendrais pas, en faveur +du roi, le droit de dissoudre l'assemblee des representans; que je ne +reclamerais, pour la premiere chambre, qu'un _veto_ suspensif, et que je ne +m'opposerais pas a une loi fondamentale qui etablirait des _conventions +nationales_ a des epoques fixes, ou sur la requisition de l'assemblee des +representans, ou sur celle des provinces, pour revoir la constitution et y +faire tous les changemens qui seraient juges necessaires. Ils entendaient, +par _conventions nationales_, des assemblees dans lesquelles on aurait +transporte tous les droits de la nation, qui auraient reuni tous les +pouvoirs, et consequemment auraient aneanti par leur seule presence +l'autorite du monarque et de la legislature ordinaire; qui auraient pu +disposer arbitrairement de tous les genres d'autorite, bouleverser a leur +gre la constitution, retablir le despotisme ou l'anarchie. Enfin, on +voulait en quelque sorte laisser a une seule assemblee, qui aurait porte le +nom de convention nationale, la dictature supreme, et exposer le royaume a +un retour periodique de factions et de tumulte. + +"Je temoignai ma surprise de ce qu'on voulait m'engager a traiter sur les +interets du royaume comme si nous en etions les maitres absolus; j'observai +qu'en ne laissant que le _veto_ suspensif a une premiere chambre, si elle +etait composee de membres eligibles, il serait difficile de pouvoir la +former de personnes dignes de la confiance publique; alors tous les +citoyens prefereraient d'etre nommes representans; et que la chambre, juge +des crimes d'etat, devait avoir une tres grande dignite, et consequemment +que son autorite ne devait pas etre moindre que celle de l'autre chambre. +Enfin, j'ajoutai que, lorsque je croyais un principe vrai, j'etais oblige +de le defendre, et que je ne pouvais pas en disposer, puisque la verite +appartenait a tous les citoyens." + + + + +NOTE 7. + + +Les particularites de la conduite de Mirabeau a l'egard de tous les partis +ne sont pas encore bien connues, et sont destinees a l'etre bientot. J'ai +obtenu de ceux memes qui doivent les publier des renseignemens positifs; +j'ai tenu dans les mains plusieurs pieces importantes, et notamment la +piece ecrite en forme de profession de foi, qui constituait son traite +secret avec la cour. Il ne m'est permis de donner au public aucun de ces +documens, ni d'en citer les depositaires. Je ne puis qu'affirmer ce que +l'avenir demontrera suffisamment, lorsque tous les renseignemens auront ete +publies. Ce que j'ai pu dire avec sincerite, c'est que Mirabeau n'avait +jamais ete dans les complots supposes du duc d'Orleans. Mirabeau partit de +Provence avec un seul projet, celui de combattre le pouvoir arbitraire dont +il avait souffert, et que sa raison autant que ses sentimens lui faisaient +regarder comme detestable. Arrive a Paris, il frequenta beaucoup un +banquier alors tres connu, et homme d'un grand merite. La, on s'entretenait +beaucoup de politique, de finances et d'economie publique. Il y puisa +beaucoup de connaissances sur ces matieres, et il s'y lia avec ce qu'on +appelait la colonie genevoise exilee, dont Claviere, depuis ministre des +finances, etait membre. Cependant Mirabeau ne forma aucune liaison intime. +Il avait dans ses manieres beaucoup de familiarite, et il la devait au +sentiment de sa force, sentiment qu'il portait souvent jusqu'a +l'imprudence. Grace a cette familiarite, il abordait tout le monde, et +semblait lie avec tous ceux auxquels il s'adressait. C'est ainsi qu'on le +crut souvent l'ami et le complice de beaucoup d'hommes avec lesquels il +n'avait aucun interet commun. J'ai dit, et je repete qu'il etait sans +parti. L'aristocratie ne pouvait songer a Mirabeau; le parti Necker et +Mounier ne surent pas l'entendre. Le duc d'Orleans a pu seul paraitre +s'unir a lui. On l'a cru ainsi, parce que Mirabeau traitait familierement +avec le duc, et que tous deux etant supposes avoir une grande ambition, +l'un comme prince, l'autre comme tribun, paraissaient devoir s'allier. La +detresse de Mirabeau et la fortune du duc d'Orleans semblaient aussi un +motif d'alliance. Neanmoins Mirabeau resta pauvre jusqu'a ses liaisons avec +la cour. Alors il observait tous les partis, tachait de les faire +expliquer, et sentait trop son importance pour s'engager trop legerement. +Une seule fois, il eut un commencement de rapport avec un des agens +supposes du duc d'Orleans. Il fut invite a diner par cet agent pretendu, et +lui, qui ne craignait jamais de s'aventurer, accepta plutot par curiosite +que par tout autre motif. Avant de s'y rendre, il en fit part a son +confident intime, et parut fort satisfait de cette entrevue, qui lui +faisait esperer de grandes revelations. Le repas eut lieu, et Mirabeau vint +rapporter ce qui s'etait passe: il n'avait ete tenu que des propos vagues +sur le duc d'Orleans, sur l'estime qu'il avait pour les talens de Mirabeau, +et sur l'aptitude qu'il lui supposait pour gouverner un etat. Cette +entrevue fut donc tres insignifiante, et elle put indiquer tout au plus +qu'on ferait volontiers un ministre de Mirabeau. Aussi ne manqua-t-il pas +de dire a son ami, avec sa gaiete accoutumee: "Je ne puis pas manquer +d'etre ministre, car le duc d'Orleans et le roi veulent egalement me +nommer." Ce n'etaient la que des plaisanteries, et Mirabeau lui-meme n'a +jamais cru aux projets du duc. J'expliquerai dans une note suivante +quelques autres particularites. + + + + +NOTE 8. + + +La lettre du comte d'Estaing a la reine est un monument curieux, et qui +devra toujours etre consulte relativement aux journees des 5 et 6 octobre. +Ce brave marin, plein de fidelite et d'independance (deux qualites qui +semblent contradictoires, mais qu'on trouve souvent reunies chez les hommes +de mer), avait conserve l'habitude de tout dire a ses princes qu'il aimait. +Son temoignage ne saurait etre revoque en doute, lorsque, dans une lettre +confidentielle, il expose a la reine les intrigues qu'il a decouvertes et +qui l'ont alarme. On y verra si en effet la cour etait sans projet a cette +epoque. + +"Mon devoir et ma fidelite l'exigent, il faut que je mette aux pieds de la +reine le compte du voyage que j'ai fait a Paris. On me loue de bien dormir +la veille d'un assaut ou d'un combat naval. J'ose assurer que je ne suis +point timide en affaires. Eleve aupres de M. le dauphin qui me distinguait, +accoutume a dire la verite a Versailles des mon enfance, soldat et marin, +instruit des formes, je les respecte sans qu'elles puissent alterer ma +franchise ni ma fermete. + +"Eh bien! il faut que je l'avoue a Votre Majeste, je n'ai pu fermer l'oeil +de la nuit. On m'a dit dans la bonne societe, dans la bonne compagnie (et +que serait-ce, juste ciel, si cela se repandait dans le peuple!), l'on m'a +repete que l'on prend des signatures dans le clerge et dans la noblesse. +Les uns pretendent que c'est d'accord avec le roi; d'autres croient que +c'est a son insu. On assure qu'il y a un plan de forme; que c'est par la +Champagne ou par Verdun que le roi se retirera ou sera enleve; qu'il ira a +Metz. M. de Bouille est nomme, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a +dit tous bas chez M. Jauge, a table. J'ai fremi qu'un seul domestique ne +l'entendit; je lui ai observe qu'un seul mot de sa bouche pouvait devenir +un signal de mort. Il est froidement positif M. de Lafayette: il m'a +repondu qu'a Metz comme ailleurs les patriotes etaient les plus forts, et +qu'il valait mieux qu'un seul mourut pour le salut de tous. + +"M. le baron de Breteuil, qui tarde a s'eloigner, conduit le projet. On +accapare l'argent, et l'on promet de fournir un million et demi par mois. +M. le comte de Mercy est malheureusement cite, comme agissant de concert. +Voila les propos; s'ils se repandent dans le peuple, leurs effets sont +incalculables: cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru +epouvantes des suites: le seul doute de la realite peut en produire de +terribles. J'ai ete chez M. l'ambassadeur d'Espagne, et certes je ne le +cache point a la reine, ou mon effroi a redouble. M. Fernand-Nunes a cause +avec moi de ces faux bruits, de l'horreur qu'il y avait a supposer un plan +impossible, qui entrainerait la plus desastreuse et la plus humiliante des +guerres civiles, qui occasionnerait la separation ou la perte totale de la +monarchie, devenue la proie de la rage interieure et de l'ambition +etrangere, qui ferait le malheur irreparable des personnes les plus cheres +a la France. Apres avoir parle de la cour errante, poursuivie, trompee par +ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, qui veulent +actuellement l'entrainer dans leur chute..., affligee d'une banqueroute +generale, devenue des-lors indispensable, et tout epouvantable..., je me +suis ecrie que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait +cette fausse nouvelle, si elle se repandait, parce qu'elle etait une idee +sans aucun fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baisse les yeux a cette +derniere phrase. Je suis devenu pressant; il est enfin convenu que +quelqu'un de considerable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait +propose de signer une association. Il n'a jamais voulu me le nommer; mais, +soit par inattention, soit pour le bien de la chose, il n'a point +heureusement exige ma parole d'honneur, qu'il m'aurait fallu tenir. Je n'ai +point promis de ne dire a personne ce fait. Il m'inspire une grande terreur +que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi que je l'eprouve. Je +supplie la reine de calculer dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver +d'une fausse demarche: la premiere coute assez cher. J'ai vu le bon coeur +de la reine donner des larmes au sort des victimes immolees; actuellement +ce seraient des flots de sang verse inutilement qu'on aurait a regretter. +Une simple indecision peut etre sans remede. Ce n'est qu'en allant +au-devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant, qu'on peut parvenir +a le diriger en partie. Rien n'est perdu. La reine peut reconquerir au roi +son royaume. La nature lui en a prodigue les moyens; ils sont seuls +possibles. Elle peut imiter son auguste mere: sinon je me tais.... Je +supplie votre majeste de m'accorder une audience pour un des jours de cette +semaine." + + + + +NOTE 9. + + +L'histoire ne peut pas s'etendre assez pour justifier jusqu'aux individus, +surtout dans une revolution ou les roles, meme les premiers, sont +extremement nombreux. M. de Lafayette a ete si calomnie, et son caractere +est si pur, si soutenu, que c'est un devoir de lui consacrer au moins une +note. Sa conduite pendant les 5 et 6 octobre est un devouement continuel, +et cependant elle a ete presentee comme un attentat par des hommes qui lui +devaient la vie. On lui a reproche d'abord jusqu'a la violence de la garde +nationale qui l'entraina malgre lui a Versailles. Rien n'est plus injuste; +car si on peut maitriser avec de la fermete des soldats qu'on a conduits +longtemps a la victoire, des citoyens recemment et volontairement enroles, +et qui ne vous sont devoues que par l'exaltation de leurs opinions, sont +irresistibles quand ces opinions les emportent. M. de Lafayette lutta +contre eux pendant toute une journee, et certainement on ne pouvait desirer +davantage. D'ailleurs rien n'etait plus utile que son depart, car sans la +garde nationale le chateau etait pris d'assaut, et on ne peut prevoir quel +eut ete le sort de la famille royale au milieu du dechainement populaire. +Comme on l'a vu, sans les grenadiers nationaux les gardes-du-corps etaient +forces. La presence de M. de Lafayette et de ses troupes a Versailles etait +donc indispensable. Apres lui avoir reproche de s'y etre rendu, on lui a +reproche surtout de s'y etre livre au sommeil; et ce sommeil a ete l'objet +du plus cruel et du plus reitere de tous les reproches. M. de Lafayette +resta debout jusqu'a cinq heures du matin, employa toute la nuit a repandre +des patrouilles, a retablir l'ordre et la tranquillite; et ce qui prouve +combien ses precautions etaient bien prises, c'est qu'aucun des postes +confies a ses soins ne fut attaque. Tout paraissait calme, et il fit une +chose que personne n'eut manque de faire a sa place, il se jeta sur un lit +pour reprendre quelques forces dont il avait besoin, car il luttait depuis +vingt-quatre heures contre la populace. Son repos ne dura pas une +demi-heure; il arriva aux premiers cris, et assez tot pour sauver les +gardes-du-corps qu'on allait egorger. Qu'est-il donc possible de lui +reprocher...? De n'avoir pas ete present a la premiere minute? mais la meme +chose pouvait avoir lieu de toute autre maniere; un ordre a donner ou un +poste a visiter pouvait l'eloigner pour une demi-heure du point ou aurait +lieu la premiere attaque; et son absence, dans le premier instant de +l'action, etait le plus inevitable de tous les accidens. Mais arriva-t-il +assez tot pour delivrer presque toutes les victimes, pour sauver le chateau +et les augustes personnes qu'il contenait? se devoua-t-il genereusement aux +plus grands dangers? voila ce qu'on ne peut nier, et ce qui lui valut a +cette epoque des actions de graces universelles. Il n'y eut qu'une voix +alors parmi tous ceux qu'il avait sauves. Madame de Stael, qui n'est pas +suspecte de partialite en faveur de M. de Lafayette, rapporte qu'elle +entendit les gardes-du-corps crier _Vive Lafayette!_ Mounier, qui n'etait +pas suspect davantage, loue son devouement; et M. de Lally-Tolendal +regrette qu'on ne lui ait pas attribue dans ce moment une espece de +dictature (voyez son Rapport a ses commettans); ces deux deputes se sont +assez prononces contre les 5 et 6 octobre, pour que leur temoignage soit +accueilli avec toute confiance. Personne, au reste, n'osa nier dans les +premiers momens un devouement qui etait universellement reconnu. Plus +tard, l'esprit de parti, sentant le danger d'accorder des vertus a un +constitutionnel, nia les services de M. de Lafayette; et alors commenca +cette longue calomnie dont il n'a depuis cesse d'etre l'objet. + + + + +NOTE 10. + + +J'ai deja expose quels avaient ete les rapports a peu pres nuls de Mirabeau +avec le duc d'Orleans. Voici quel est le sens de ce mot fameux: _Ce j... +f..... ne merite pas la peine qu'on se donne pour lui_. La contrainte +exercee par Lafayette envers le duc d'Orleans indisposa le parti populaire, +mais irrita surtout les amis du prince condamne a l'exil. Ceux-ci +songeaient a detacher Mirabeau contre Lafayette, en profitant de la +jalousie de l'orateur contre le general. Un ami du duc, Lauzun, vint un +soir chez Mirabeau pour le presser de prendre la parole des le lendemain +matin. Mirabeau qui souvent se laissait entrainer, allait ceder, lorsque +ses amis, plus soigneux que lui de sa propre conduite, l'engagerent de n'en +rien faire. Il fut donc resolu qu'il se tairait. Le lendemain, a +l'ouverture de la seance, on apprit le depart du duc d'Orleans; et +Mirabeau, qui lui en voulait de sa condescendance envers Lafayette, et qui +songeait aux efforts inutiles de ses amis, s'ecria: _Ce j... f..... ne +merite pas la peine qu'on se donne pour lui._ + + + + +NOTE 11. + + +Il y avait chez Mirabeau, comme chez tous les hommes superieurs, beaucoup +de petitesse a cote de beaucoup de grandeur. Il avait une imagination vive +qu'il fallait occuper par des esperances. Il etait impossible de lui donner +le ministere sans detruire son influence, et par consequent sans le perdre +lui-meme, et le secours qu'on en pouvait retirer. D'autre part, il fallait +cette amorce a son imagination. Ceux donc qui s'etaient places entre lui et +la cour conseillerent de lui laisser au moins l'esperance d'un +portefeuille. Cependant les interets personnels de Mirabeau n'etaient +jamais l'objet d'une mention particuliere dans les diverses communications +qui avaient lieu: on n'y parlait jamais en effet ni d'argent ni de faveurs, +et il devenait difficile de faire entendre a Mirabeau ce qu'on voulait lui +apprendre. Pour cela, on indiqua au roi un moyen fort adroit. Mirabeau +avait une reputation si mauvaise que peu de personnes auraient voulu lui +servir de collegues. Le roi, s'adressant a M. de Liancourt, pour lequel +il avait une estime particuliere, lui demanda si, pour lui etre utile, il +accepterait un portefeuille en compagnie de Mirabeau. M. de Liancourt, +devoue au monarque, repondit qu'il etait decide a faire tout ce +qu'exigerait le bien de son service. Cette question, bientot rapportee a +l'orateur, le remplit de satisfaction, et il ne douta plus que, des que les +circonstances le permettraient, on ne le nommat ministre. + + + + +NOTE 12. + + +Il ne sera pas sans interet de connaitre l'opinion de Ferrieres sur la +maniere dont les deputes de son propre parti se conduisaient dans +l'assemblee. + +"Il n'y avait a l'assemblee nationale, dit Ferrieres, qu'a peu pres trois +cents membres veritablement hommes probes, exempts d'esprit de parti, +etrangers a l'un et a l'autre club, voulant le bien, le voulant pour +lui-meme, independamment d'interets d'ordres, de corps; toujours prets a +embrasser la proposition la plus juste et la plus utile, n'importe de qui +elle vint et par qui elle fut appuyee. Ce sont des hommes dignes de +l'honorable fonction a laquelle ils avaient ete appeles, qui ont fait le +peu de bonnes lois sorties de l'assemblee constituante; ce sont eux qui +ont empeche tout le mal qu'elle n'a pas fait. Adoptant toujours ce qui +etait bon, et eloignant toujours ce qui etait mauvais, ils ont souvent +donne la majorite a des deliberations qui, sans eux, eussent ete rejetees +par un esprit de faction; ils ont souvent repousse des motions qui, sans +eux; eussent ete adoptees par un esprit d'interet. + +"Je ne saurais m'empecher a ce sujet de remarquer la conduite impolitique +des nobles et des eveques. Comme ils ne tendaient qu'a dissoudre +l'assemblee, qu'a jeter de la defaveur sur ses operations, loin de +s'opposer aux mauvais decrets, ils etaient d'une indifference a cet egard +que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le +president posait la question, invitant les deputes de leur parti a les +suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point +deliberer. Les clubistes, par abandon, devenus la majorite de l'assemblee, +decretaient tout ce qu'ils voulaient. Les eveques et les nobles croyant +fermement que le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, hataient, avec +une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la chute, et la ruine de +la monarchie, et leur propre ruine. A cette conduite insensee ils +joignaient une insouciance insultante, et pour l'assemblee, et pour le +peuple qui assistait aux seances. Ils n'ecoutaient point, riaient, +parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable +qu'il avait concue d'eux; et au lieu de travailler a regagner sa confiance +et son estime, ils ne travaillaient qu'a acquerir sa haine et son mepris. +Toutes ces sottises venaient de ce que les eveques et les nobles ne +pouvaient se persuader que l'a revolution etait faite depuis long-temps +dans l'opinion et dans le coeur de tous les Francais. Ils s'imaginaient, a +l'aide de ces digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils +ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravage, +s'entetant avec opiniatrete a l'ancien regime, base de toutes leurs +actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils +forcaient, par cette obstination maladroite, les revolutionnaires a etendre +leur systeme de revolution au-dela meme du but qu'ils s'etaient propose. +Les nobles et les eveques criaient alors a l'injustice, a la tyrannie. Ils +parlaient de l'anciennete et de la legitimite de leurs droits a des hommes +qui avaient sape la base de tous les droits." + +(_Ferrieres. Tom. II, page._ 122). + + + + +NOTE 13. + + +Le rappel des gardes-du-corps donna lieu a une anecdote qui merite d'etre +rapportee. La reine se plaignait a M. de Lafayette de ce que le roi n'etait +pas libre, et elle en donnait pour preuve que le service du chateau etait +fait par la garde nationale et non par les gardes-du-corps. M. de Lafayette +lui demanda aussitot si elle verrait avec plaisir le rappel de ces +derniers. La reine hesita d'abord a lui repondre, mais n'osa pas refuser +l'offre que lui fit le general de provoquer ce rappel. Aussitot il se +rendit a la municipalite, qui, a son instigation, fit la demande officielle +au roi de rappeler ses gardes-du-corps, en offrant de partager avec eux le +service du chateau. Le roi et la reine ne virent par cette demande avec +peine; mais on leur en fit bientot sentir les consequences, et ceux qui ne +voulaient pas qu'ils parussent libres les engagerent a repondre par un +refus. Cependant le refus etait difficile a motiver, et la reine, a +laquelle on confiait souvent des commissions difficiles, fut chargee de +dire a M. de Lafayette qu'on n'acceptait pas la proposition de la +municipalite. Le motif qu'elle en donna, c'est qu'on ne voulait pas exposer +les gardes-du-corps a etre massacres. Cependant M. de Lafayette venait d'en +rencontrer un qui se promenait en uniforme au Palais-Royal. Il rapporta ce +fait a la reine, qui fut encore plus embarrassee, mais qui persista dans +l'intention qu'elle etait chargee d'exprimer. + + + + +NOTE 14. + + +Le discours de Monsieur, a l'Hotel-de-Ville, renferme un passage trop +important pour n'etre pas rappele ici. + +"Quant a mes opinions personnelles, dit ce personnage auguste, j'en +parlerai avec confiance a mes concitoyens. Depuis le jour ou, dans la +seconde assemblee des notables, je me declarai sur la question fondamentale +qui divisait les esprits, je n'ai cesse de croire qu'une grande revolution +etait prete; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang +supreme, devait en etre le chef, puis qu'elle ne pouvait etre avantageuse a +la nation sans l'etre egalement au monarque; enfin, que l'autorite royale +devait etre le rempart de la liberte nationale; et la liberte nationale la +base de l'autorite royale. Que l'on cite une seule de mes actions, un seul +de mes discours qui ait dementi ces principes, qui ait montre que, dans +quelque circonstance ou j'aie ete place, le bonheur du roi, celui du +peuple, aient cesse d'etre l'unique objet de mes pensees et de mes vues: +jusque-la, j'ai le droit d'etre cru sur ma parole, je n'ai jamais change de +sentimens et de principes, et je n'en changerai jamais." + + + + +NOTE 15. + + +Le discours prononce par le roi dans celle circonstance est trop +remarquable pour n'etre pas cite avec quelques observations. Ce prince, +excellent et trop malheureux, etait dans une continuelle hesitation, et, +pendant certains instans, il voyait avec beaucoup de justesse ses propres +devoirs et les torts de la cour. Le ton qui regne dans le discours prononce +le 4 fevrier prouve suffisamment que dans cette circonstance ses paroles +n'etaient pas imposees et qu'il s'exprimait avec un veritable sentiment de +sa situation presente. + +"Messieurs, la gravite des circonstances ou se trouve la France m'attire +au milieu de vous. Le relachement progressif de tous les liens de l'ordre +et de la subordination, la suspension ou l'inactivite de la justice, les +mecontentemens qui naissent des privations particulieres, les oppositions, +les haines malheureuses qui sont la suite inevitable des longues +dissensions, la situation critique des finances et les incertitudes sur la +fortune publique, enfin l'agitation generale des esprits, tout semble se +reunir pour entretenir l'inquietude des veritables amis de la prosperite et +du bonheur du royaume. + +"Un grand but se presente a vos regards; mais il faut y atteindre sans +accroissement de trouble et sans nouvelles convulsions. C'etait, je dois le +dire, d'une maniere plus douce et plus tranquille que j'esperais vous y +conduire lorsque je formai le dessein de vous rassembler, et de reunir pour +la felicite publique les lumieres et les volontes des representans de la +nation; mais mon bonheur et ma gloire ne sont pas moins etroitement lies au +succes de vos travaux. + +"Je les garantis, par une continuelle vigilance, de l'influence funeste +que pouvaient avoir sur eux les circonstances malheureuses au milieu +desquelles vous vous trouviez places. Les horreurs de la disette que la +France avait a redouter l'annee derniere ont ete eloignees par des soins +multiplies et des approvisionnemens immenses. Le desordre que l'etat ancien +des finances, le discredit, l'excessive rarete du numeraire et le +deperissement graduel des revenus, devaient naturellement amener; ce +desordre, au moins dans son eclat et dans ses exces, a ete jusqu'a present +ecarte. J'ai adouci partout, et principalement dans la capitale, les +dangereuses consequences du defaut de travail; et, nonobstant +l'affaiblissement de tous les moyens d'autorite, j'ai maintenu le royaume, +non pas, il s'en faut bien, dans le calme que j'eusse desire, mais dans un +etat de tranquillite suffisant pour recevoir le bienfait d'une liberte sage +et bien ordonnee; enfin, malgre notre situation interieure generalement +connue, et malgre les orages politiques qui agitent d'autres nations, j'ai +conserve la paix au dehors, et j'ai entretenu avec toutes les puissances de +l'Europe les rapports d'egard et d'amitie qui peuvent rendre cette paix +durable. + +"Apres vous avoir ainsi preserves des grandes contrarietes qui pouvaient +aisement traverser vos soins et vos travaux, je crois le moment arrive ou +il importe a l'interet de l'etat que je m'associe d'une maniere encore plus +expresse et plus manifeste a l'execution et a la reussite de tout ce que +vous avez concerte pour l'avantage de la France. Je ne puis saisir une plus +grande occasion que celle ou vous presentez a mon acceptation des decrets +destines a etablir dans le royaume une organisation nouvelle, qui doit +avoir une influence si importante et si propice pour le bonheur de mes +sujets et pour la prosperite de cet empire. + +"Vous savez, messieurs, qu'il y a plus de dix ans, et dans un temps ou le +voeu de la nation ne s'etait pas encore explique sur les assemblees +provinciales, j'avais commence a substituer ce genre d'administration a +celui qu'une ancienne et longue habitude avait consacre. L'experience +m'ayant fait connaitre que je ne m'etais point trompe dans l'opinion que +j'avais concue de l'utilite de ces etablissemens, j'ai cherche a faire +jouir du meme bienfait toutes les provinces de mon royaume; et, pour +assurer aux nouvelles administrations la confiance generale, j'ai voulu que +les membres dont elles devaient etre composees fussent nommes librement par +tous les citoyens. Vous avez ameliore ces vues de plusieurs manieres, et la +plus essentielle, sans doute, est cette subdivision egale et sagement +motivee, qui, en affaiblissant les anciennes separations de province a +province, et en etablissant un systeme general et complet d'equilibre, +reunit davantage a un meme esprit et a un meme interet toutes les parties +du royaume. Cette grande idee, ce salutaire dessein, vous sont entierement +dus: il ne fallait pas moins qu'une reunion des volontes de la part des +representans de la nation; il ne fallait pas moins que leur juste ascendant +sur l'opinion generale, pour entreprendre avec confiance un changement +d'une si grande importance, et pour vaincre au nom de la raison les +resistances de l'habitude et des interets particuliers." + +Tout ce que dit ici le roi est parfaitement juste et tres bien senti. Il +est vrai que toutes les ameliorations, il les avait autrefois tentees de +son propre mouvement, et qu'il avait donne un rare exemple chez les +princes, celui de prevenir les besoins de leurs sujets. Les eloges qu'il +donne a la nouvelle division territoriale portent encore le caractere d'une +entiere bonne foi, car elle etait certainement utile au gouvernement, en +detruisant les resistances que lui avaient souvent opposees les localites. +Tout porte donc a croire que le roi parle ici avec une parfaite sincerite. +Il continue: + +"Je favoriserai, je seconderai par tous les moyens qui sont en mon pouvoir +le succes de cette vaste organisation; d'ou depend le salut de la France; +et, je crois necessaire de le dire, je suis trop occupe de la situation +interieure du royaume, j'ai les yeux trop ouverts sur les dangers de tout +genre dont nous sommes environnes, pour ne pas sentir fortement que, dans +la disposition presente des esprits, et en considerant l'etat ou se +trouvent les affaires publiques, il faut qu'un nouvel ordre de choses +s'etablisse avec calme et avec tranquillite ou que le royaume soit expose a +toutes les calamites de l'anarchie. + +"Que les vrais citoyens y reflechissent, ainsi que je l'ai fait, en fixant +uniquement leur attention sur le bien de l'etat, et ils verront que, meme +avec des opinions differentes, un interet eminent doit les reunir tous +aujourd'hui. Le temps reformera ce qui pourra rester de defectueux dans la +collection des lois qui auront ete l'ouvrage de cette assemblee (_cette +critique indirecte et menagee prouve que le roi ne voulait pas flatter, +mais dire la verite, tout en employant la mesure necessaire_); mais toute +entreprise qui tendrait a ebranler les principes de la constitution meme, +tout concert qui aurait pour but de les renverser ou d'en affaiblir +l'heureuse influence, ne serviraient qu'a introduire au milieu de nous les +maux effrayans de la discorde; et, en supposant le succes d'une semblable +tentative contre mon peuple et moi, le resultat nous priverait, sans +remplacement, des divers biens dont un nouvel ordre de choses nous offre la +perspective. + +"Livrons-nous donc de bonne foi aux esperances que nous pouvons concevoir, +et ne songeons qu'a les realiser par un accord unanime. Que partout on +sache que le monarque et les representans de la nation sont unis d'un meme +interet et d'un meme voeu, afin que cette opinion, cette ferme croyance, +repandent dans les provinces un esprit de paix et de bonne volonte, et que +tous les citoyens recommandables par leur honnetete, tous ceux qui peuvent +servir l'etat essentiellement par leur zele et par leurs lumieres, +s'empressent de prendre part aux differentes subdivisions de +l'administration generale, dont l'enchainement et l'ensemble doivent +concourir efficacement au retablissement de l'ordre et a la prosperite du +royaume. + +"Nous ne devons point nous le dissimuler, il y a beaucoup a faire pour +arriver a ce but. Une volonte suivie, un effort general et commun, sont +absolument necessaires pour obtenir un succes veritable. Continuez donc +vos travaux sans d'autre passion que celle du bien; fixez toujours votre +premiere attention sur le sort du peuple et sur la liberte publique, mais +occupez-vous aussi d'adoucir, de calmer toutes les defiances, et mettez +fin, le plus tot possible, aux differentes inquietudes qui eloignent de la +France un si grand nombre de ses concitoyens, et dont l'effet contraste +avec les lois de surete et de liberte que vous voulez etablir: la +prosperite ne reviendra qu'avec le contentement general. Nous apercevons +partout des esperances; soyons impatiens de voir aussi partout le bonheur. + +"Un jour, j'aime a le croire, tous les Francais indistinctement +reconnaitront l'avantage de l'entiere suppression des differences d'ordre +et d'etat, lorsqu'il est question de travailler en commun au bien public, a +cette prosperite de la patrie qui interesse egalement les citoyens, et +chacun doit voir sans peine que, pour etre appele dorenavant a servir +l'etat de quelque maniere, il suffira de s'etre rendu remarquable par ses +talens et par ses vertus. + +"En meme temps, neanmoins, tout ce qui rappelle a une nation l'anciennete +et la continuite des services d'une race honoree est une distinction que +rien ne peut detruire; et, comme elle s'unit aux devoirs de la +reconnaissance, ceux qui, dans toutes les classes de la societe, aspirent a +servir efficacement leur patrie, et ceux qui ont eu deja le bonheur d'y +reussir, ont un interet a respecter cette transmission de titres ou de +souvenirs, le plus beau de tous les heritages qu'on puisse faire passer a +ses enfans. + +"Le respect du aux ministres de la religion ne pourra non plus s'effacer; +et lorsque leur consideration sera principalement unie aux saintes verites +qui sont sous la sauvegarde de l'ordre et de la morale, tous les citoyens +honnetes et eclaires auront un egal interet a la maintenir et a la +defendre. + +"_Sans doute ceux qui ont abandonne leurs privileges pecuniaires, ceux qui +ne formeront plus comme autrefois un ordre politique dans l'etat, se +trouvent soumis a des sacrifices dont je connais toute l'importance; mais, +j'en ai la persuasion, ils auront assez de generosite pour chercher un +dedommagement dans tous les avantages publics dont l'etablissement des +assemblees nationales presente l'esperance_." + +Le roi continue, comme on le voit, a exposer a tous les partis les +avantages des nouvelles lois, et en meme temps la necessite de conserver +quelque chose des anciennes. Ce qu'il adresse aux privilegies prouve son +opinion reelle sur la necessite et la justice des sacrifices qu'on leur +avait imposes, et leur resistance sera eternellement condamnee par les +paroles que renferme ce discours. Vainement dira-t-on que le roi n'etait +pas libre: le soin qu'il prend ici de balancer les concessions, les +conseils et meme les reproches, prouve qu'il parlait sincerement. Il +s'exprima bien autrement lorsque plus tard il voulut faire eclater l'etat +de contrainte dans lequel il croyait etre. Sa lettre aux ambassadeurs, +rapportee plus bas, le prouvera suffisamment. L'exageration toute populaire +qui y regne demontre l'intention de ne plus paraitre libre. Mais ici la +mesure ne laisse aucun doute, et ce qui suit est si touchant, si delicat, +qu'il n'est pas possible de ne l'avoir pas senti, quand on a consenti a +l'ecrire et a le prononcer. + +"J'aurais bien aussi des pertes a compter, si, au milieu des plus grands +interets de l'etat, je m'arretais a des calculs personnels; mais je trouve +une compensation qui me suffit, une compensation pleine et entiere, dans +l'accroissement du bonheur de la nation, et c'est du fond de mon coeur que +j'exprime ici ce sentiment. + +"Je defendrai donc, je maintiendrai la liberte constitutionnelle, dont le +voeu general, d'accord avec le mien, a consacre les principes. _Je ferai +davantage; et, de concert avec la reine qui partage tous mes sentimens, je +preparerai de bonne heure l'esprit et le coeur de mon fils au nouvel ordre +de choses que les circonstances ont amene. Je l'habituerai des ses premiers +ans a etre heureux du bonheur des Francais_, et a reconnaitre toujours, +malgre le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le preservera +des dangers de l'inexperience; et qu'une juste liberte ajoute un nouveau +prix aux sentimens d'amour et de fidelite dont la nation, depuis tant de +siecles, donne a ses rois des preuves si touchantes. + +"Je dois ne point le mettre en doute: en achevant votre ouvrage, vous vous +occuperez surement avec sa gesse et avec candeur de l'affermissement du +pouvoir executif, cette condition sans laquelle il ne saurait exister aucun +ordre durable au dedans, ni aucune consideration au dehors. Nulle defiance +ne peut raisonnablement vous rester: ainsi, il est de votre devoir, comme +citoyens et comme fideles representans de la nation, d'assurer au bien de +l'etat et a la liberte publique cette stabilite qui ne peut deriver que +d'une autorite active et tutelaire. Vous aurez surement present a l'esprit +que, sans une telle autorite, toutes les parties de votre systeme de +constitution resteraient a la fois sans lien et sans correspondance; et, en +vous occupant de la liberte, que vous aimez et que j'aime aussi, vous ne +perdrez pas de vue que le desordre en administration, en amenant la +confusion des pouvoirs, degenere souvent, par d'aveugles violences, dans la +plus dangereuse et la plus alarmante de toutes: les tyrannies. + +"Ainsi, non pas pour moi, messieurs, qui ne compte point ce qui m'est +personnel pres des lois et des institutions qui doivent regler le destin de +l'empire, mais pour le bonheur meme de notre patrie, pour sa prosperite, +pour sa puissance, je vous invite a vous affranchir de toutes les +impressions du moment qui pourraient vous detourner de considerer dans son +ensemble ce qu'exige un royaume tel que la France, et par sa vaste etendue, +et par son immense population, et par ses relations inevitables au dehors. + +"Vous ne negligerez pas non plus de fixer votre attention sur ce qu'exigent +encore des legislateurs les moeurs, le caractere et les habitudes d'une +nation devenue trop celebre en Europe par la nature de son esprit et de son +genie, pour qu'il puisse paraitre indifferent d'entretenir ou d'alterer en +elle les sentimens: de douceur, de confiance et de bonte, qui lui ont valu +tant de renommee. + +"Donnez-lui l'exemple aussi de cet esprit de justice qui sert de sauvegarde +a la propriete, ce droit respecte de toutes les nations, qui n'est pas +l'ouvrage du hasard, qui ne derive point des privileges d'opinion, mais qui +se lie etroitement aux rapports les plus essentiels de l'ordre public et +aux premieres conditions de l'harmonie sociale. + +"Par quelle fatalite, lorsque le calme commencait a renaitre, de nouvelles +inquietudes se sont-elles repandues dans les provinces! Par quelle fatalite +s'y livre-t-on a de nouveaux exces! Joignez-vous a moi pour les arreter, et +empechons de tous nos efforts que des violences criminelles ne viennent +souiller ces jours ou le bonheur de la nation se prepare. Vous qui pouvez +influer par tant de moyens sur la confiance publique, _eclairez sur ses +veritables interets le peuple qu'on egare, ce bon peuple qui m'est si cher, +et dont on m'assure que je suis aime quand on veut me consoler de mes +peines_. Ah! s'il savait a quel point je suis malheureux a la nouvelle d'un +attentat contre les fortunes, ou d'un acte de violence contre les +personnes, peut-etre il m'epargnerait cette douloureuse amertume! + +"Je ne puis vous entretenir des grands interets de l'etat, sans vous +presser de vous occuper, d'une maniere instante et definitive, de tout ce +qui tient au retablissement de l'ordre dans les finances, et a la +tranquillite de la multitude innombrable de citoyens qui sont unis par +quelque lien a la fortune publique. + +"Il est temps d'apaiser toutes les inquietudes; il est temps de rendre a ce +royaume la force de credit a laquelle il a droit de pretendre. Vous ne +pouvez pas tout entreprendre a la fois: aussi je vous invite a reserver +pour d'autres temps une partie des biens dont la reunion de vos lumieres +vous presente le tableau; mais quand vous aurez ajoute a ce que vous avez +deja fait un plan sage et raisonnable pour l'exercice de la justice; quand +vous aurez assure les bases d'un equilibre parfait entre les revenus et les +depenses de l'etat; enfin quand vous aurez acheve l'ouvrage de la +constitution, vous aurez acquis de grands droits a la reconnaissance +publique; et, dans la continuation successive des assemblees nationales, +continuation fondee dorenavant sur cette constitution meme, il n'y aura +plus qu'a ajouter d'annee en annee de nouveaux moyens de prosperite. Puisse +cette journee, ou votre monarque vient s'unir a vous de la maniere la plus +franche et la plus intime, etre une epoque memorable dans l'histoire de cet +empire! Elle le sera, je l'espere, si mes voeux ardents, si mes instantes +exhortations peuvent etre un signal de paix et de rapprochement entre vous. +_Que ceux qui s'eloigneraient encore d'un esprit de concorde devenu si +necessaire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les +affligent; je les paierai par ma reconnaissance et mon affection_. + +"Ne professons tous, a compter de ce jour, ne professons tous, je vous en +donne l'exemple, qu'une seule opinion, qu'un seul interet, qu'une seule +volonte, l'attachement a la constitution nouvelle, et le desir ardent de la +paix, du bonheur et de la prosperite de la France!" + + + + +NOTE 16. + + +Je ne puis mieux faire que de citer les Memoires de M. Froment lui-meme, +pour donner une juste idee de l'emigration et des opinions qui la +divisaient: dans un volume intitule _Recueil de divers ecrits relatifs a la +revolution_, M. Froment s'exprime comme il suit, page 4 et suivantes: + +"Je me rendis secretement a Turin (janvier 1790) aupres des princes +francais, pour solliciter leur approbation et leur appui. Dans un conseil, +qui fut tenu a mon arrivee, je leur demontrai que, _s'ils voulaient armer +les partisans de l'autel et du trone, et faire marcher de pair les interets +de la religion avec ceux de la royaute, il serait aise de sauver l'un et +l'autre_. Quoique fortement attache a la foi de mes peres, ce n'etait pas +aux non-catholiques que je voulais faire la guerre, mais aux ennemis +declares du catholicisme et de la royaute, a ceux qui disaient hautement +que depuis trop long-temps on parlait de Jesus-Christ et des Bourbons, a +ceux qui pretendaient etrangler le dernier des rois avec les boyaux du +dernier des pretres. Les non-catholiques _restes fideles_ a la monarchie +ont toujours trouve en moi le citoyen le plus tendre, les catholiques +_rebelles_ le plus implacable ennemi. + +"Mon plan tendait uniquement a lier un parti, et a lui donner, autant qu'il +serait en moi, de l'extension et de la consistance. Le veritable argument +des revolutionnaires etant la force, je sentais que la veritable reponse +etait la force; _alors, comme a present_, j'etais convaincu de cette grande +verite, _qu'on ne peut etouffer une forte passion que par une plus forte +encore, et que le zele religieux pouvait seul etouffer le delire +republicain_. Les miracles que le zele de la religion a operes depuis lors +dans la Vendee et en Espagne, prouvent que les philosopheurs et les +revolutionnaires de tous les partis ne seraient jamais venus a bout +d'etablir leur systeme anti-religieux et anti-social, pendant quelques +annees, sur la majeure partie de l'Europe, si les ministres de Louis XVI +avaient concu un projet tel que le mien, ou si les conseillers des princes +emigres l'avaient sincerement adopte et reellement soutenu. + +"Mais malheureusement la plupart des personnages qui dirigeaient Louis XVI +et les princes de sa maison ne raisonnaient et n'agissaient que sur des +principes philosophiques, quoique les philosophes et leurs disciples +fussent la cause des agens de la revolution. Ils auraient cru se couvrir de +ridicule et de deshonneur, s'ils avaient prononce le seul mot de +_religion_, s'ils avaient employe les puissans moyens qu'elle presente, et +dont les plus grands politiques se sont servis dans tous les temps avec +succes. Pendant que l'assemblee nationale cherchait a egarer le peuple et a +se l'attacher par la suppression des droits feodaux, de la dime, de la +gabelle, etc., etc., ils voulaient le ramener a la soumission et a +l'obeissance par l'expose de l'incoherence des nouvelles lois, par le +tableau des malheurs du roi, par des ecrits au-dessus de son intelligence. +Avec ces moyens ils croyaient faire renaitre dans le coeur de tous les +Francais un amour pur et desinteresse pour leur souverain; ils croyaient +que les clameurs des mecontens arreteraient les entreprises des factieux, +et permettraient au roi _de marcher droit au but qu'il voulait atteindre_. +La valeur de mes conseils fut taxee vraisemblablement au poids de mon +existence, et l'opinion des grands de la cour sur leur titre et leur +fortune." + +M. Froment poursuit son recit, et caracterise ailleurs les partis qui +divisaient la cour fugitive, de la maniere suivante, + +"Ces titres honorables et les egards qu'on avait generalement pour moi a +Turin, m'auraient fait oublier le passe et concevoir les plus flatteuses +esperances pour l'avenir, si j'avais apercu de grands moyens aux +conseillers des princes, et un parfait accord parmi les hommes les plus +influens dans nos affaires, mais je voyais avec douleur l'_emigration +divisee en deux partis_, dont l'un ne voulait tenter la contre-revolution +que _par le secours des puissances etrangeres_, et l'autre _par les +royalistes de l'interieur_. + +"_Le premier parti_ pretendait qu'en cedant quelques provinces aux +puissances, elles fourniraient aux princes francais des armees assez +nombreuses pour reduire les factieux; qu'avec le temps on reconquerrait +aisement les concessions qu'on aurait ete force de faire; et que la cour, +en ne contractant d'obligation _envers aucun des corps de l'etat_, pourrait +dicter des lois a tous les Francais... Les courtisans tremblaient que la +noblesse des provinces et les royalistes du tiers-etat n'eussent l'honneur +de remettre sur son seant la monarchie defaillante. Ils sentaient qu'ils ne +seraient plus les dispensateurs des graces et des faveurs, et que leur +regne finirait des que la noblesse des provinces aurait retabli, au prix de +son sang, l'autorite royale, et merite par la les bienfaits et la confiance +de son souverain. La crainte de ce nouvel ordre de choses les portait a se +reunir, sinon pour detourner les princes d'employer en aucune maniere les +royalistes de l'interieur, du moins pour fixer principalement leur +attention sur les cabinets de l'Europe, et les porter a fonder leurs plus +grandes esperances sur les secours etrangers. Par une suite de cette +crainte, ils mettaient _secretement_ en oeuvre les moyens les plus +efficaces pour ruiner les ressources interieures, faire echouer les plans +proposes, entre lesquels plusieurs pouvaient amener le retablissement de +l'ordre, s'ils eussent ete sagement diriges et reellement soutenus. C'est +ce dont j'ai ete moi-meme le temoin: c'est ce que je demontrerai un jour +par des faits et des temoignages authentiques; mais le moment n'est pas +encore venu. Dans une conference qui eut lieu a peu pres a cette epoque, au +sujet du parti qu'on pouvait tirer des dispositions favorables des Lyonnais +et des Francs-Comtois, j'exposai sans detour les moyens qu'on devait +employer, _en meme temps_, pour assurer le triomphe des royalistes du +Gevaudan, des Cevennes, du Vivarais, du Comtat-Venaissin, du Languedoc et +de la Provence. Pendant la chaleur de la discussion, M. le marquis +d'Autichamp, marechal-de-camp, _grand partisan des puissances_, me dit: +"Mais les opprimes et les parens des victimes ne chercheront-ils pas a se +venger?...--Eh! qu'importe? lui dis-je, pourvu que nous arrivions a notre +but!--Voyez-vous, s'ecria-t-il, comme je lui ai fait avouer qu'on +exercerait des vengeances particulieres!" Plus qu'etonne de cette +observation, je dis a M. le marquis de la Rouziere, mon voisin: "Je ne +croyais pas qu'une guerre civile dut ressembler a une mission de capucins!" +C'est ainsi qu'en inspirant aux princes la crainte de se rendre odieux a +leurs plus cruels ennemis, les courtisans les portaient a n'employer que +des demi-mesures, suffisantes sans doute pour provoquer le zele des +royalistes de l'interieur, mais tres insuffisantes pour, apres les avoir +compromis, les garantir de la fureur des factieux. Depuis lors il m'est +revenu que, pendant le sejour de l'armee des princes en Champagne, M. de la +Porte, aide-de-camp du marquis d'Autichamp, ayant fait prisonnier un +republicain, crut, d'apres le systeme de son general, qu'il le ramenerait a +son devoir par une exhortation pathetique, et en lui rendant ses armes et +la liberte; mais a peine le republicain eut fait quelques pas, qu'il +etendit par terre son vainqueur. M. le marquis d'Autichamp, oubliant alors +la moderation qu'il avait manifestee a Turin, incendia plusieurs villages, +pour venger la mort de son missionnaire imprudent. + +"_Le second parti_ soutenait que, puisque les puissances avaient pris +plusieurs fois les armes pour humilier les Bourbons, et surtout pour +empecher Louis XIV d'assurer la couronne d'Espagne a son petit-fils, bien +loin de les appeler a notre aide, il fallait au contraire ranimer le zele +du clerge, le devouement de la noblesse, l'amour du peuple pour le roi, _et +se hater d'etouffer une querelle de famille_, dont les etrangers seraient +peut-etre tentes de profiter.... + +"C'est a cette funeste division parmi les chefs de l'emigration, et a +l'imperitie ou a la perfidie des ministres de Louis XVI, que les +revolutionnaires doivent leurs premiers succes. Je vais plus loin, et je +soutiens que ce n'est point l'assemblee nationale qui a fait la revolution, +mais bien les entours du roi et des princes; je soutiens que les ministres +ont livre Louis XVI aux ennemis de la royaute, comme certains faiseurs ont +livre les princes et Louis XVIII aux ennemis de la France; je soutiens +que la plupart des courtisans qui entouraient les rois Louis XVI, +Louis XVIII et les princes de leurs maisons, etaient et sont +_des charlatans, de vrais eunuques politiques_, que c'est a leur inertie, a +leur lachete ou a leur trahison que l'on doit imputer tous les maux que la +France a soufferts, et ceux qui menacent encore le monde entier. Si je +portais un grand nom et que j'eusse ete du conseil des Bourbons, je ne +survivrais pas a l'idee qu'une horde de vils et de laches brigands, dont +pas un n'a montre dans aucun genre ni genie, ni talent superieur, soit +parvenue a renverser le trone, a etablir sa domination dans les plus +puissans etats de l'Europe, a faire trembler l'univers; et lorsque cette +idee me poursuit, je m'ensevelis dans l'obscurite de mon existence, pour me +mettre a l'abri du blame, comme elle m'a mis dans l'impuissance d'arreter +les progres de la revolution." + + + + +NOTE 17. + + +J'ai deja cite quelques passages des Memoires de Ferrieres, relativement a +la premiere seance des etats-generaux. Comme rien n'est plus important que +de constater les vrais sentimens que la revolution excitait dans les +coeurs, je crois devoir donner la description de la federation par ce meme +Ferrieres. On y verra si l'enthousiasme etait vrai, s'il etait +communicatif, et si cette revolution etait aussi hideuse qu'on a voulu la +faire. + +"Cependant les federes arrivaient de toutes les parties de l'empire. On les +logeait chez des particuliers, qui s'empressaient de fournir lits, draps, +bois, et tout ce qui pouvait contribuer a rendre le sejour de la capitale +agreable et commode. La municipalite prit des mesures pour qu'une si grande +affluence d'etrangers ne troublat pas la tranquillite publique. Douze mille +ouvriers travaillaient sans relache a preparer le Champ-de-Mars. Quelque +activite que l'on mit a ce travail, il avancait lentement. On craignait +qu'il ne put etre acheve le 14 juillet, jour irrevocablement fixe pour la +ceremonie, parce que c'etait l'epoque fameuse de l'insurrection de Paris et +de la prise de la Bastille. Dans cet embarras, les districts invitent, au +nom de la patrie, les bons citoyens a se joindre aux ouvriers. Cette +invitation civique electrise toutes les tetes; les femmes partagent +l'enthousiasme et le propagent; on voit des seminaristes, des ecoliers, des +soeurs du pot, des chartreux vieillis dans la solitude, quitter leurs +cloitres et courir au Champ-de-Mars, une pelle sur le dos, portant des +bannieres ornees d'emblemes patriotiques. La, tous les citoyens, meles, +confondus, forment un atelier immense et mobile dont chaque point presente +un groupe varie; la courtisane echevelee se trouve a cote de la citoyenne +pudibonde, le capucin traine le baquet avec le chevalier de Saint-Louis, le +porte-faix avec le petit-maitre du Palais-Royal, la robuste harengere +pousse la brouette remplie par la femme elegante et a vapeurs; le peuple +aise, le peuple indigent, le peuple vetu, le peuple en haillons, +vieillards, enfans, comediens, cent-suisses, commis, travaillant et +reposant, acteurs et spectateurs, offrent a l'oeil etonne une scene pleine +de vie et de mouvement; des tavernes ambulantes, des boutiques portatives, +augmentent le charme et la gaiete de ce vaste et ravissant tableau; les +chants, les cris de joie, le bruit des tambours, des instrumens militaires, +celui des beches, des brouettes, les voix des travailleurs qui s'appellent, +qui s'encouragent..... L'ame se sentait affaissee sous le poids d'une +delicieuse ivresse a la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentimens +d'une fraternite primitive. Neuf heures sonnees, les groupes se demelent. +Chaque citoyen regagne l'endroit ou s'est placee sa section, se rejoint a +sa famille, a ses connaissances. Les bandes se mettent en marche au son des +tambours, reviennent a Paris, precedees de flambeaux, lachant de temps en +temps des sarcasmes contre les aristocrates, et chantant le fameux air _Ca +ira_. + +"Enfin le 14 juillet, jour de la federation, arrive parmi les esperances +des uns, les alarmes et les terreurs des autres. Si cette grande ceremonie +n'eut pas le caractere serieux et auguste d'une fete a la fois nationale et +religieuse, caractere presque inconciliable avec l'esprit francais, elle +offrit cette douce et vive image de la joie et de l'enthousiasme mille fois +plus touchante. Les federes, ranges par departemens sous quatre-vingt-trois +bannieres, partirent de l'emplacement de la Bastille; les deputes des +troupes de ligne, des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des +tambours, des choeurs de musique, les drapeaux des sections, ouvraient et +fermaient la marche. + +"Les federes traverserent les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honore, +et se rendirent par le Cours-la-Reine a un pont de bateaux construit sur la +riviere. Ils recurent a leur passage les acclamations d'un peuple immense +repandu dans les rues, aux fenetres des maisons, sur les quais. La pluie +qui tombait a flots ne derangea ni ne ralentit la marche. Les federes, +degouttant d'eau et de sueur, dansaient des farandoles, criaient: Vivent +nos freres les Parisiens! On leur descendait par les fenetres du vin, des +jambons, des fruits, des cervelas; on les comblait de benedictions. +L'assemblee nationale joignit le cortege a la place Louis XV, et marcha +entre le bataillon des veterans et celui des jeunes eleves de la patrie: +image expressive qui semblait reunir a elle seule tous les ages et tous les +interets. + +"Le chemin qui conduit au Champ-de-Mars etait couvert de peuple qui battait +des mains, qui chantait _Ca ira_. Le quai de Chaillot et les hauteurs de +Passy presentaient un long amphitheatre, ou l'elegance de l'ajustement, +les charmes, les graces des femmes, enchantaient l'oeil, et ne lui +laissaient pas meme la faculte d'asseoir une preference. La pluie +continuait de tomber; personne ne paraissait s'en apercevoir; la gaiete +francaise triomphait et du mauvais temps, et des mauvais chemins, et de la +longueur de la marche. + +"M. de Lafayette montant un superbe cheval, et entoure de ses +aides-de-camp, donnait des ordres et recevait les hommages du peuple et des +federes. La sueur lui coulait sur le visage. Un homme que personne ne +connait, perce la foule, s'avance, tenant une bouteille d'une main, un +verre de l'autre: _Mon general, vous avez chaud, buvez un coup_. Cet homme +leve sa bouteille, emplit un grand verre, le presente a M. de Lafayette. M. +de Lafayette recoit le verre, regarde un moment l'inconnu, avale le vin +d'un seul trait. Le peuple applaudit. Lafayette promene un sourire de +complaisance et un regard benevole et confiant sur la multitude; et ce +regard semble dire: "Je ne concevrai jamais aucun soupcon, je n'aurai +jamais aucune inquietude, tant que je serai au milieu de vous." + +"Cependant plus de trois cent mille hommes et femmes de Paris et des +environs, rassembles des les six heures du matin au Champ-de-Mars, assis +sur des gradins de gazon qui formaient un cirque immense, mouilles, +crottes, s'armant de parasols contre les torrens d'eau qui les +inondaient, s'essuyant le visage, au moindre rayon du soleil, rajustant +leurs coiffures, attendaient en riant et en causant les federes et +l'assemblee nationale. On avait eleve un vaste amphitheatre pour le roi, la +famille royale, les ambassadeurs et les deputes. Les federes les premiers +arrives commencent a danser des farandoles; ceux qui suivent se joignent a +eux, en formant une ronde qui embrasse bientot une partie du Champ-de-Mars. +C'etait un spectacle digne de l'observateur philosophe, que cette foule +d'hommes, venus des parties les plus opposees de la France, entraines par +l'impulsion du caractere national, bannissant tout souvenir du passe, toute +idee du present, toute crainte de l'avenir, se livrant a une delicieuse +insouciance, et trois cent mille spectateurs de tout age, de tout sexe, +suivant leurs mouvemens, battant la mesure avec les mains, oubliant la +pluie, la faim, et l'ennui d'une longue attente. Enfin tout le cortege +etant entre au Champ-de-Mars, la danse cesse; chaque federe va rejoindre sa +banniere. L'eveque d'Autun se prepare a celebrer la messe a un autel a +l'antique dresse au milieu du Champ-de-Mars. Trois cents pretres vetus +d'aubes blanches, coupees de larges ceintures tricolores, se rangent aux +quatre coins de l'autel. L'eveque d'Autun benit l'oriflamme et les +quatre-vingt-trois bannieres: il entonne le _Te Deum_. Douze cents +musiciens executent ce cantique. Lafayette, a la tete de l'etat-major de +la milice parisienne et des deputes des armees de terre et de mer, monte a +l'autel, et jure, au nom des troupes et des federes, d'etre fidele a la +nation, a la loi, au roi. Une decharge de quatre pieces de canon annonce a +la France ce serment solennel. Les douze cents musiciens font retentir +l'air de chants militaires; les drapeaux, les bannieres s'agitent; les +sabres tires etincellent. Le president de l'assemblee nationale repete le +meme serment. Le peuple et les deputes y repondent par des cris de _Je le +jure_. Alors le roi se leve, et prononce d'une voix forte: _Moi, roi des +Francais, je jure d'employer le pouvoir que m'a delegue l'acte +constitutionnel de l'etal, a maintenir la constitution decretee par +l'assemblee nationale et, acceptee par moi.._ La reine prend le dauphin +dans ses bras le presente au peuple, et dit: _Voila mon fils; il se +reunit, ainsi que moi, dans ces memes sentimens._ Ce mouvement inattendu +fut paye par mille cris, de Vive le roi! Vive la reine! Vive M. le +Dauphin! Les canons continuaient de meler leurs sons majestueux aux sons +guerriers des instrumens militaires et aux acclamations du peuple; le temps +s'etait eclairci: le soleil se montrait dans tout son eclat; il semblait +que l'Eternel meme voulut etre temoin de ce mutuel engagement, et le +ratifier par sa presence... Oui, il le vit, il l'entendit; et les maux +affreux qui depuis ce jour n'ont cesse de desoler la France, o Providence +toujours active et toujours fidele! sont le juste chatiment d'un parjure. +Tu as frappe et le monarque et les sujets qui ont viole leur serment! + +"L'enthousiasme et les fetes ne se bornerent pas au jour de la federation. +Ce fut, pendant le sejour des federes a Paris, une suite continuelle de +repas, de danses et de joie. On alla encore au Champ-de-Mars; on y but, +on y chanta, on y dansa. M. de Lafayette passa en revue une partie de la +garde nationale des departemens et de l'armee de ligne. Le roi, la reine et +M. le Dauphin se trouverent a cette revue. Ils y furent accueillis avec +acclamations. La reine donna, d'un air gracieux, sa main a baiser aux +federes, leur montra M. le Dauphin. Les federes avant de quitter la +capitale, allerent rendre leurs hommages au roi; tous lui temoignerent le +plus profond respect, le plus entier devouement. Le chef des Bretons mit un +genou en terre, et presentant son epee a Louis XVI: "Sire, je vous remets, +pure et sacree, l'epee des fideles Bretons: elle ne se teindra que du sang +de vos ennemis."--"Cette epee ne peut etre en de meilleures mains que +dans les mains de mes chers Bretons, repondit Louis XVI en relevant le chef +des Bretons et en lui rendant son epee; je n'ai jamais doute de leur +tendresse et de leur fidelite: assurez-les que je suis le pere, le frere, +l'ami de tous les Francais." Le roi vivement emu, serre la main du chef des +Bretons et l'embrasse. Un attendrissement mutuel prolonge quelques instans +cette scene touchante. Le chef des Bretons reprend le premier la parole: +"Sire, tous les Francais, si j'en juge par nos coeurs, vous cherissent et +vous cheriront, parce que vous etes un roi citoyen." + +"La municipalite de Paris voulut aussi donner une fete aux federes. Il y +eut joute sur la riviere, feu d'artifice, illumination, bal et +rafraichissemens a la halle au ble, bal sur remplacement de la Bastille. On +lisait a l'entree de l'enceinte ces mots en gros caracteres: _Ici l'on +danse_; rapprochement heureux qui contrastait d'une maniere frappante avec +l'antique image d'horreur et de desespoir que retracait le souvenir de +cette odieuse prison. Le peuple allait et venait de l'un a l'autre endroit, +sans trouble, sans embarras. La police, en defendant la circulation des +voitures, avait prevu les accidens si communs dans les fetes, et aneanti le +bruit tumultueux des chevaux, des roues, des cris de gare; bruit qui +fatigue, etourdit les citoyens, leur laisse a chaque instant la crainte +d'etre ecrases, et donne a la fete la plus brillante et la mieux ordonnee +l'apparence d'une fuite. Les fetes publiques sont essentiellement pour le +peuple. C'est lui seul qu'on doit envisager. Si les riches veulent en +partager les plaisirs, qu'ils se fassent peuple ce jour-la; ils y gagneront +des sensations inconnues, et ne troubleront pas la joie de leurs +oncitoyens. + +"Ce fut aux Champs-Elysees que les hommes sensibles jouirent avec plus de +satisfaction de cette charmante fete populaire. Des cordons de lumieres +pendaient a tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlacaient les +uns aux autres; des pyramides de feu, placees de distance en distance, +repandaient un jour pur que l'enorme masse des tenebres environnantes +rendait encore plus eclatant par son contraste. Le peuple remplissait les +allees et les gazons. Le bourgeois, assis avec sa femme au milieu de ses +enfans, mangeait, causait, se promenait, et sentait doucement son +existence. Ici, des jeunes filles et de jeunes garcons dansaient au son de +plusieurs orchestres disposes dans les clairieres qu'on avait menagees. +Plus loin, quelques mariniers en gilet et en calecon, entoures de groupes +nombreux qui les regardaient avec interet, s'efforcaient de grimper le long +des grands mats frottes de savon, et de gagner un prix reserve a celui qui +parviendrait a enlever un drapeau tricolore attache a leur sommet. Il +fallait voir les rires prodigues a ceux qui se voyaient contraints +d'abandonner l'entreprise, les encouragemens donnes a ceux qui, plus +heureux ou plus adroits, paraissaient devoir atteindre le but. ...Une joie +douce, sentimentale, repandue sur tous les visages, brillant dans tous les +yeux, retracait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les +Champs-Elysees des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes +errant sous les arbres de ces belles allees, augmentaient encore +l'illusion." + +_(Ferrieres, tome II, p. 89.)_ + + + + + +NOTE 18. + + +M. de Talleyrand avait predit d'une maniere tres remarquable les resultats +financiers du papier-monnaie. Dans son discours il montre d'abord la nature +de cette monnaie, la caracterise avec la plus grande justesse, et demontre +les raisons de sa prochaine inferiorite. + +"L'assemblee nationale, dit-il, ordonnera-t-elle une emission de deux +milliards d'assignats-monnaie? On prejuge de cette seconde emission par le +succes de la premiere, mais on ne veut pas voir que les besoins du +commerce, ralenti par la revolution, ont du faire accueillir avec avidite +notre premier numeraire conventionnel; et ces besoins etaient tels, que +dans mon opinion, il eut ete adopte, ce numeraire, meme quand il n'eut pas +ete force: faire militer ce premier succes, qui meme n'a pas ete complet, +puisque les assignats perdent, en faveur d'une seconde et plus ample +emission, c'est s'exposer a de grands dangers; car l'empire de la loi a sa +mesure, et cette mesure c'est l'interet que les hommes ont a la respecter +ou a l'enfreindre. + +"Sans doute les assignats auront des caracteres de surete que n'a jamais +eus aucun papier-monnaie; nul n'aura ete cree sur un gage aussi precieux, +revetu d'une hypotheque aussi solide: je suis loin de le nier. L'assignat, +considere comme titre de creance, a une valeur positive et materielle; +cette valeur de l'assignat est precisement la meme que celle du domaine +qu'il represente; mais cependant il faut convenir, avant tout, que jamais +aucun papier national ne marchera de pair avec les metaux; jamais le signe +supplementaire du premier signe representatif de la richesse, n'aura la +valeur exacte de son modele; le titre meme constate le besoin, et le besoin +porte crainte et defiance autour de lui. + +"Pourquoi l'assignat-monnaie sera-t-il toujours au-dessous de l'argent? +C'est d'abord parce qu'on doutera toujours de l'application exacte de ses +rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux, c'est +qu'on sera long-temps incertain sur la consommation des ventes; c'est qu'on +ne concoit pas a quelle epoque deux milliards d'assignats, representant a +peu pres la valeur des domaines, se trouveront eteints; c'est, parce que, +l'argent etant mis en concurrence avec le papier, l'un et l'autre +deviennent marchandise; et plus une marchandise est abondante, plus elle +doit perdre de son prix; c'est qu'avec de l'argent on pourra toujours se +passer d'assignats, tandis qu'il est impossible avec des assignats de se +passer d'argent; et heureusement le besoin absolu d'argent conservera dans +la circulation quelques especes, car le plus grand de tous les maux serait +d'en etre absolument prive." + +Plus loin l'orateur ajoute; + +"Creer un assignat-monnaie, ce n'est pas assurement representer un metal +marchandise, c'est uniquement representer un metal-monnaie: or un metal +simplement monnaie ne peut, quelque idee qu'on y attache, representer celui +qui est en meme temps monnaie et marchandise. L'assignat-monnaie, quelque +sur, quelque solide qu'il puisse etre, est donc une abstraction de la +monnaie metallique; il n'est donc que le signe libre ou force, non pas de +la richesse, mais simplement du credit. Il suit de la que donner au papier +les fonctions de monnaie, en le rendant, comme l'autre monnaie, +intermediaire entre tous les objets d'echange, c'est changer la quantite +reconnue pour unite, autrement appelee dans cette matiere _l'etalon de la +monnaie_; c'est operer en un moment ce que les siecles operent a peine dans +un etat qui s'enrichit; et si, pour emprunter l'expression d'un savant +etranger, la monnaie fait a l'egard du prix des choses la meme fonction que +les degres, minutes et secondes a l'egard des angles, ou les echelles a +l'egard des cartes geographiques ou plans quelconques, je demande ce qui +doit resulter de cette alteration dans la mesure commune." + +Apres avoir montre ce qu'etait la monnaie nouvelle, M. de Talleyrand predit +avec une singuliere precision la confusion qui en resulterait dans les +transactions privees: + +"Mais enfin suivons les assignats dans leur marche, et voyons quelle route +ils auront a parcourir. Il faudra donc que le creancier rembourse achete +des domaines avec des assignats, ou qu'il les garde, ou qu'il les emploie +a d'autres acquisitions. S'il achete des domaines, alors votre but sera +rempli: je m'applaudirai avec vous de la creation des assignats, parce +qu'ils ne seront pas dissemines dans la circulation, parce qu'enfin ils +n'auront fait que ce que je vous propose de donner aux creances publiques, +la faculte d'etre echangees contre les domaines publics. Mais si ce +creancier defiant prefere de perdre des interets en conservant un titre +inactif: mais s'il convertit des assignats en metaux pour les enfouir, ou +en effets sur l'etranger pour les transporter; mais si ces dernieres +classes sont beaucoup plus nombreuses que la premiere; si, en un mot, les +assignats s'arretent long-temps dans la circulation avant de venir +s'aneantir dans la caisse de l'extraordinaire; s'ils parviennent forcement +et sejournent dans les mains d'hommes obliges de les recevoir au pair, et +qui, ne devant rien, ne pourront s'en servir qu'avec perte; s'ils sont +l'occasion d'une grande injustice commise par tous les debiteurs vis-a-vis +les creanciers anterieurs, que la loi obligera a recevoir les assignats au +pair de l'argent, tandis qu'elle sera dementie dans l'effet qu'elle +ordonne, puis qu'il sera impossible d'obliger les vendeurs a les prendre au +pair des especes, c'est-a-dire sans augmenter le prix de leurs marchandises +en raison de la perte des assignats; alors combien cette operation +ingenieuse aurait-elle trompe le patriotisme de ceux dont la sagacite l'a +presentee, et dont la bonne foi la defend; et a quels regrets inconsolables +ne serions-nous pas condamnes!" + +On ne peut donc pas dire que l'assemblee constituante ait completement +ignore le resultat possible de sa determination; mais a ces previsions on +pouvait opposer une de ces reponses qu'on n'ose jamais faire sur le moment, +mais qui seraient peremptoires, et qui le deviennent dans la suite: cette +reponse etait la necessite; la necessite de pourvoir aux finances, et de +diviser les proprietes. + + + + +NOTE 19. + + +Il n'est pas possible que sur un ouvrage compose collectivement, et par un +grand nombre d'hommes, il n'y ait diversite d'avis. L'unanimite n'ayant +jamais lieu, excepte sur certains points tres rares, il faut que chaque +partie soit improuvee par ceux qui ont vote contre. Ainsi chaque article de +la constitution de 91 devait trouver des improbateurs dans les auteurs +memes de cette constitution; mais neanmoins l'ensemble etait leur ouvrage +reel et incontestable. Ce qui arrivait ici etait inevitable dans tout corps +deliberant, et le moyen de Mirabeau n'etait qu'une supercherie. On peut +meme dire qu'il y avait peu de delicatesse dans son procede; mais il faut +beaucoup excuser chez un etre puissant, desordonne, que la moralite du but +rend tres facile sur celle des moyens; je dis moralite du but, car +Mirabeau croyait sincerement a la necessite d'une constitution modifiee; et +bien que son ambition, ses petites rivalites personnelles contribuassent a +l'eloigner du parti populaire, il etait sincere dans sa crainte de +l'anarchie. D'autres que lui redoutaient la cour et l'aristocratie plus que +le peuple. Ainsi partout il y avait, selon les positions, des craintes +differentes, et partout vraies. La conviction change avec les points de +vue, et la moralite, c'est-a-dire la sincerite, se trouve egalement dans +les cotes les plus opposes. + + + + +NOTE 20. + + +Ferrieres, temoin oculaire des intrigues de cette epoque, rapporte lui-meme +celles qui furent employees pour empecher le serment des pretres. Cette +page me semble trop caracteristique pour n'etre pas citee: + +"Les eveques et les revolutionnaires s'agiterent et intriguerent, les uns +pour faire preter le serment, les autres pour empecher qu'on ne le pretat. +Les deux partis sentaient l'influence qu'aurait dans les provinces la +conduite que tiendraient les ecclesiastiques de l'assemblee. Les eveques se +rapprocherent de leurs cures; les devots et les devotes se mirent en +mouvement. Toutes les conversations ne roulerent plus que sur le serment du +clerge. On eut dit que le destin de la France et le sort de tous les +Francais dependaient de sa prestation ou de sa non-prestation. Les hommes +les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus +decriees par leurs moeurs, devinrent tout a coup de severes theologiens, +d'ardens missionnaires de la purete et de l'integrite de la foi romaine. + +"Le _Journal de Fontenay_, l'_Ami du roi_, la _Gazette de Durosoir_, +employerent leurs armes ordinaires, l'exageration, le mensonge, la +calomnie. On repandit une foule d'ecrits dans lesquels la constitution +civile du clerge etait taitee de schismatique, d'heretique, de destructive +de a religion. Les devotes colporterent des ecrits de maison en maison; +elles priaient, conjuraient, menacaient, elon les penchans et les +caracteres. On montrait aux uns e clerge triomphant, l'assemblee dissoute, +les ecclesiastiques revaricateurs depouilles de leurs benefices, enfermes +dans leurs maisons de correction; les ecclesiastiques ideles couverts de +gloire, combles de richesses. Le ape allait lancer ses foudres sur une +assemblee sacrilege et sur des pretres apostats. Les peuples depourvus de +sacremens se souleveraient, les puissances etrangeres entreraient en +France, et cet edifice d'iniquite et de sceleratesse s'ecroulerait sur ses +propres fondemens." + +(_Ferrieres, tome II, page_ 198.) + + + + +NOTE 21. + + +M. Froment rapporte le fait suivant dans son ecrit deja cite: + +"Dans ces circonstances, les princes projetaient de former dans l'interieur +du royaume, aussitot qu'ils le pourraient, des legions de tous les fideles +sujets du roi, pour s'en servir jusqu'au moment ou les troupes de ligne +seraient entierement reorganisees. Desireux d'etre a la tete des royalistes +que j'avais diriges et commandes en 1789 et 1790, j'ecrivis a Monsieur, +comte d'Artois, pour supplier son altesse royale de m'accorder un brevet de +colonel-commandant, concu de maniere que tout royaliste qui, comme moi, +reunirait sous ses ordres un nombre suffisant de vrais citoyens pour former +une legion, put se flatter d'obtenir la meme faveur. Monsieur, comte +d'Artois, applaudit a mon idee, et accueillit favorablement ma demande; +mais les membres du conseil ne furent pas de son avis: ils trouvaient si +etrange qu'un bourgeois pretendit a un brevet militaire, que l'un d'eux +me dit avec humeur: _Pourquoi ne demandez-vous pas un eveche_? Je ne +repondis a l'observateur que par des eclats de rire qui deconcerterent un +peu sa gravite. Cependant la question fut debattue de nouveau chez M. de +Flaschslanden; les deliberans furent d'avis de qualifier ces nouveaux corps +de _legions bourgeoises_. Je leur observai: "Que sous cette denomination +ils recreeraient simplement les gardes nationales; que les princes ne +pourraient les faire marcher partout ou besoin serait, parce qu'elles +pretendraient n'etre tenues de defendre que leurs propres foyers; qu'il +etait a craindre que les factieux ne parvinssent a les mettre aux prises +avec les troupes de ligne; qu'avec de vains mots ils avaient arme le peuple +contre les depositaires de l'autorite publique; qu'il serait donc plus +politique de suivre leur exemple, et de donner a ces nouveaux corps la +denomination de _milices royales_; que..." + +"M. l'eveque d'Arras m'interrompant brusquement, me dit: "Non, non, +monsieur, il faut qu'il y ait du _bourgeois_ dans votre brevet;" et le +baron de Flachslanden, qui le redigea, y mit du _bourgeois_." + +(_Recueil de divers ecrits relatifs a la revolution, page_ 62.) + + + + +NOTE 22. + + +Voici des details sur le retour de Varennes, que madame Campan tenait de +la bouche de la reine meme: + +"Des le jour de mon arrivee, la reine me fit entrer dans son cabinet, pour +me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait +etablies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M. +J*** etait son intermediaire avec ces debris du parti constitutionnel, qui +avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que +Barnave etait un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus etonnee +d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand +j'avais quitte Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec +horreur. Je lui fis cette remarque; elle ne s'en etonna point, mais elle me +dit qu'il etait bien change; que ce jeune homme, plein d'esprit et de +sentimens nobles, etait de cette classe distinguee par l'education, et +seulement egaree par l'ambition que fait naitre un merite reel. "Un +sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blamer dans un jeune homme du +tiers-etat, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir a +tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire pour la +classe dans laquelle il est ne: si jamais la puissance revient dans nos +mains, le pardon de Barnave est d'avance ecrit dans nos coeurs..." La +reine ajoutait qu'il n'en etait pas de meme a l'egard des nobles qui +s'etaient jetes dans le parti de la revolution, eux qui obtenaient toutes +les faveurs, et souvent au detriment des gens d'un ordre inferieur, parmi +lesquels se trouvaient les plus grands talens; enfin que les nobles, nes +pour etre le rempart de la monarchie, etaient trop coupables d'avoir trahi +sa cause pour en meriter leur pardon. La reine m'etonnait de plus en plus +par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle +avait concue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait +ete parfaite, tandis que la rudesse republicaine de Petion avait ete +outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec +malproprete, jetant les os de volaille par la portiere, au risque de les +envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot, +quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait +assez; que ce ton offensant etait calcule, puisque cet homme avait recu de +l'education; que Barnave en avait ete revolte. Presse par la reine de +prendre quelque chose: "Madame, repondit Barnave, les deputes de +l'assemblee nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent +occuper Vos Majestes que de leur mission, et nullement de leurs besoins." +Enfin ses respectueux egards, ses attentions delicates et toutes ses +paroles avaient gagne non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame +Elisabeth. + +"Le roi avait commence a parler a Petion sur la situation de la France et +sur les motifs de sa conduite, qui etaient fondes sur la necessite de +donner au pouvoir executif une force necessaire a son action pour le bien +meme de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait etre +republique... "Pas encore, a la verite, lui repondit Petion, parce que les +Francais ne sont pas assez murs pour cela." Cette audacieuse et cruelle +reponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu'a son arrivee a Paris. +Petion tenait dans ses genoux le petit Dauphin; il se plaisait a rouler +dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'interessant enfant; et +parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire +crier... "Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutume a des +soins, a des egards qui le disposent peu a tant de familiarites." + +"Le chevalier de Dampierre avait ete tue pres de la voiture du roi, en +sortant de Varennes. Un pauvre cure de village, a quelques lieues de +l'endroit ou ce crime venait d'etre commis, eut l'imprudence de s'approcher +pour parler au roi; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent +sur lui. "Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cesse d'etre Francais? +Nation de braves, etes-vous devenus un peuple d'assassins?..." Ces seules +paroles sauverent d'une mort certaine le cure deja terrasse. Barnave, en +les prononcant, s'etait jete presque hors de la portiere, et madame +Elisabeth, touchee de ce noble elan, le retenait par son habit. La reine +disait, en parlant de cet evenement, que dans les momens des plus grandes +crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette +circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit, +lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce depute avait eprouve un +autre genre d'etonnement. Les dissertations de madame Elisabeth sur la +situation de la France, son eloquence douce et persuasive, la noble +simplicite avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'ecarter en rien +de sa dignite, tout lui parut celeste dans cette divine princesse, et son +coeur dispose sans doute a de nobles sentimens, s'il n'eut pas suivi le +chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La +conduite des deux deputes fit connaitre a la reine la separation totale +entre le parti republicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges +ou elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave. +Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la revolution, et +dit qu'il avait trouve les interets de la cour si faiblement, si mal +defendus, qu'il avait ete tente plusieurs fois d'aller lui offrir un +athlete courageux qui connut l'esprit du siecle et celui de la nation. La +reine lui demanda quels auraient ete les moyens qu'il lui aurait conseille +d'employer.--"La popularite, madame.--Et comment pouvais-je en avoir? +repartit sa majeste; elle m'etait enlevee.-- Ah! madame, il vous etait bien +plus facile a vous de la conquerir qu'a moi de l'obtenir." Cette assertion +fournirait matiere a commentaire; je me borne a rapporter ce curieux +entretien." + +(_Memoires de madame Campan, tome II, pages 150 et suivantes_.) + + + + +NOTE 23. + + +Voici la reponse elle-meme, ouvrage de Barnave, et modele de raison, +d'adresse et de dignite. + +"Je vois, messieurs, dit Louis XVI aux commissaires, je vois par l'objet de +la mission qui vous est donnee, qu'il ne s'agit point ici d'un +interrogatoire, ainsi je veux bien repondre aux desirs de l'assemblee. Je +ne craindrai jamais de rendre publics les motifs de ma conduite. Ce sont +les outrages et les menaces qui m'ont ete faits, a ma famille et a moi, le +18 avril, qui sont la cause de ma sortie de Paris. Plusieurs ecrits ont +cherche a provoquer les violences contre ma personne et contre ma famille. +J'ai cru qu'il n'y avait plus de surete ni meme de decence pour moi de +rester plus long-temps dans cette ville. Jamais mon intention n'a ete de +quitter le royaume; je n'ai eu aucun concert sur cet objet, ni avec les +puissances etrangeres, ni avec mes parens, ni avec aucun des Francais +emigres. Je puis donner en preuve de mes intentions que des logemens +etaient prepares a Montmedy pour me recevoir. J'avais choisi cette place, +parce qu'etant fortifiee, ma famille y serait plus en surete; qu'etant pres +de la frontiere, j'aurais ete plus a portee de m'opposer a toute espece +d'invasion en France, si on avait voulu en tenter quelqu'une. Un de mes +principaux motifs, en quittant Paris, etait de faire tomber l'argument de +ma non-liberte: ce qui pouvait fournir une occasion de troubles. Si j'avais +eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publie mon memoire le +jour meme de mon depart; j'aurais attendu d'etre hors des frontieres; mais +je conservais toujours le desir de retourner a Paris. C'est dans ce sens +que l'on doit entendre la derniere phrase de mon memoire, dans laquelle il +est dit: Francais, et vous surtout, Parisiens, quel plaisir n'aurais-je pas +a me retrouver au milieu de vous!... Je n'avais dans ma voiture que trois +mille louis en or et cinquante-six mille livres en assignats. Je n'ai +prevenu Monsieur de mon depart que peu de temps auparavant. Monsieur n'est +passe dans le pays etranger que parce qu'il etait convenu avec moi que nous +ne suivrions pas la meme route: il devait revenir en France apres moi. Le +passeport etait necessaire pour faciliter mon voyage; il n'avait ete +indique pour le pays etranger que parce qu'on n'en donne pas au bureau des +affaires etrangeres pour l'interieur du royaume. La route de Francfort n'a +pas meme ete suivie. Je n'ai fait aucune protestation que dans le memoire +que j'ai laisse avant mon depart. Cette protestation ne porte pas, ainsi +que son contenu l'atteste, sur le fond des principes de la constitution, +mais sur la forme des sanctions, c'est-a-dire, sur le peu de liberte dont +je paraissais jouir, et sur ce que les decrets, n'ayant pas ete presentes +en masse, je ne pouvais juger de l'ensemble de la constitution. Le +principal reproche contenu dans le memoire se rapporte aux difficultes dans +les moyens d'administration et d'execution. J'ai reconnu dans mon voyage +que l'opinion publique etait decidee en faveur de la constitution; je ne +croyais pas pouvoir juger pleinement cette opinion publique a Paris, mais +dans les notions que j'ai recueillies personnellement pendant ma route, je +me suis convaincu combien il est necessaire au soutien de la constitution +de donner de la force aux pouvoirs etablis pour maintenir l'ordre public. +Aussitot que j'ai reconnu la volonte generale, je n'ai point hesite, comme +je n'ai jamais hesite a faire le sacrifice de tout ce qui m'est personnel. +Le bonheur du peuple a toujours ete l'objet de mes desirs. J'oublierai +volontiers tous les desagremens que j'ai essuyes, si je puis assurer la +paix et la felicite de la nation." + + + + +NOTE 24. + + +Bouille avait un ami intime dans le comte de Gouvernet; et, quoique leur +opinion ne fut pas a beaucoup pres la meme, ils avaient beaucoup d'estime +l'un pour l'autre. Bouille, qui menage peu les constitutionnels, s'exprime +de la maniere la plus honorable a l'egard de M. Gouvernet, et semble lui +accorder toute confiance. Pour donner dans ses memoires une idee de ce qui +se passait dans l'assemblee a cette epoque, il cite la lettre suivante, +ecrite a lui-meme par le comte de Gouvernet, le 26 aout 1791: + +"Je vous avais donne des esperances que je n'ai plus. Cette fatale +constitution, qui devait etre revisee, amelioree, ne le sera pas. Elle +restera ce qu'elle est, un code d'anarchie, une source de calamites; et +notre malheureuse etoile fait qu'au moment ou les democrates eux-memes +sentaient une partie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui, en leur +refusant leur appui, s'opposent a la reparation. Pour vous eclairer, pour +me justifier vis-a-vis de vous, de vous avoir peut-etre donne un faux +espoir, il faut reprendre les choses de plus haut, et vous dire tout ce qui +s'est passe, puisque j'ai aujourd'hui une occasion sure pour vous ecrire. + +"Le jour et le lendemain du depart du roi, les deux cotes de l'assemblee +resterent en observation sur leurs mouvemens respectifs. Le parti populaire +etait fort consterne; le parti royaliste fort inquiet. La moindre +indiscretion pouvait reveiller la fureur du peuple. Tous les membres du +cote droit se turent, et ceux du cote gauche laisserent a leurs chefs la +proposition des mesures qu'ils appelerent de _surete_, et qui ne furent +contredites par personne. Le second jour du depart, les jacobins devinrent +menacans, et les constitutionnels moderes. Ils etaient alors et ils sont +encore bien plus nombreux que les jacobins. Ils parlerent d'accommodement, +de deputation au roi. Deux d'entre eux proposerent a M. Malouet des +conferences qui devaient s'ouvrir le lendemain: mais on apprit +l'arrestation du roi, et il n'en fut plus question. Cependant leurs +opinions s'etant manifestees, ils se virent par la meme separes plus que +jamais des enrages. Le retour de Barnave, le respect qu'il avait temoigne +au roi et a la reine, tandis que le feroce Petion insultait a leurs +malheurs, la reconnaissance que leurs majestes marquerent a Barnave, ont +change en quelque sorte le coeur de ce jeune homme, jusqu'alors +impitoyable. C'est, comme vous savez, le plus capable et un des plus +influens de son parti. Il avait donc rallie a lui les quatre cinquiemes +du cote gauche, non seulement pour sauver le roi de la fureur des jacobins, +mais pour lui rendre une partie de son autorite et lui donner aussi les +moyens de se defendre a l'avenir, en se tenant dans la ligne +constitutionnelle. Quant a cette derniere partie du plan de Barnave, il n'y +avait dans le secret que Lameth et Duport: car la tourbe constitutionnelle +leur inspirait encore assez d'inquietude pour qu'ils ne fussent surs de la +majorite de l'assemblee qu'en comptant sur le cote droit: et ils croyaient +pouvoir y compter, lorsque, dans la revision de leur constitution, ils +donneraient plus de latitude a l'autorite royale. + +"Tel etait l'etat des choses, lorsque je vous ai ecrit. Mais, tout +convaincu que je suis de la maladresse des aristocrates et de leurs +contre-sens continuels, je ne prevoyais pas encore jusqu'ou ils pouvaient +aller. + +"Lorsqu'on apprit la nouvelle de l'arrestation du roi a Varennes, le cote +droit, dans les comites secrets, arreta de ne plus voter, de ne plus +prendre aucune part aux deliberations ni aux discussions de l'assemblee. +Malouet ne fut pas de cet avis. Il leur representa que tant que la session +durerait et qu'ils y assisteraient, ils avaient l'obligation de s'opposer +activement aux mesures attentatoires a l'ordre public et aux principes +fondamentaux de la monarchie. Toutes ses instances furent inutiles; ils +persisterent dans leur resolution, et redigerent secretement un acte de +protestation contre tout ce qui s'etait fait. Malouet protesta qu'il +continuerait a protester a la tribune, et a faire ostensiblement tous ses +efforts pour empecher le mal. Il m'a dit qu'il n'avait pu ramener a son +avis que trente-cinq a quarante membres du cote droit, et qu'il craignait +bien que cette fausse mesure des plus zeles royalistes n'eut les plus +funestes consequences. + +"Les dispositions generales de l'assemblee etaient alors si favorables au +roi, que, pendant qu'on le conduisait a Paris, Thouret etant monte a la +tribune pour determiner la maniere dont le roi serait garde (j'etais a la +seance), le plus grand silence regnait dans la salle et dans les galeries. +Presque tous les deputes, meme du cote gauche, avaient l'air consterne en +entendant lire ce fatal decret; mais personne ne disait rien. Le president +allait le mettre aux voix; tout a coup Malouet se leva, et, d'un air de +dignite, s'ecria:--Qu'allez-vous faire, messieurs? Apres avoir arrete le +roi, on vous propose de le constituer prisonnier par un decret! Ou vous +conduit cette demarche? Y pensez-vous bien? Vous ordonneriez d'emprisonner +le roi!--_Non! Non_! s'ecrierent plusieurs membres du cote gauche en se +levant en tumulte: _nous n'entendons pas que le roi soit prisonnier_; et +le decret allait etre rejete a la presque unanimite, lorsque Thouret +s'empressa d'ajouter: + +"L'opinant a mal saisi les termes et l'objet du decret. Nous n'avons pas +plus que lui le projet d'emprisonner le roi; c'est pour sa surete et celle +de la famille royale que nous proposons des mesures." Et ce ne fut que +d'apres cette explication que le decret passa, quoique l'emprisonnement +soit devenu tres reel, et se prolonge aujourd'hui sans pudeur. + +"A la fin de juillet, les constitutionnels, qui soupconnaient la +protestation du cote droit, sans cependant en avoir la certitude, +poursuivaient mollement leur plan de revision. Ils redoutaient plus que +jamais les jacobins et les aristocrates. Malouet se rendit a leur comite de +revision. Il leur parla d'abord comme a des hommes a qui il n'y avait rien +a apprendre sur les dangers et les vices de leur constitution; mais il les +vit moins disposes a de grandes reformes. Ils craignaient de perdre leur +popularite. Target et Duport argumenterent contre lui pour defendre leur +ouvrage. Il rencontra le lendemain Chapellier et Barnave, qui refuserent +d'abord dedaigneusement de repondre a ses provocations, et se preterent +enfin au plan d'attaque dont il allait courir tous les risques. Il proposa +de discuter, dans la seance du 8, tous les points principaux de l'acte +constitutionnel, et d'en demontrer tous les vices. "Vous, messieurs, leur +dit-il, repondez-moi, accablez-moi d'abord de votre indignation; defendez +votre ouvrage avec avantage sur les articles les moins dangereux, meme sur +la pluralite des points auxquels s'adressera ma censure, et, quant a ceux +que j'aurai signales comme antimonarchiques, comme empechant l'acte du +gouvernement, dites alors que ni l'assemblee ni le comite n'avaient besoin +de mes observations a cet egard; que vous entendiez bien en proposer la +reforme, et sur-le-champ proposez-la. Croyez que c'est peut-etre notre +seule ressource pour maintenir la monarchie et revenir avec le temps a lui +donner tous les appuis qui lui sont necessaires." Cela fut ainsi convenu; +mais la protestation du cote droit ayant ete connue, et sa perseverance a +ne plus voter otant toute esperance aux constitutionnels de reussir dans +leur projet de revision, que les jacobins contrariaient de toutes leurs +forces, ils y renoncerent. Malouet, qui n'avait pas eu avec eux de +communications regulieres, n'en fit pas moins son attaque. Il rejeta +solennellement l'acte constitutionnel comme antimonarchique, et d'une +execution impraticable sur plusieurs points. Le developpement de ces motifs +commencait a faire une grande impression, lorsque Chapellier, qui +n'esperait plus rien de l'execution de la convention, la rompit et cria au +blaspheme, en interrompant l'orateur, et demandant qu'on le fit descendre +de la tribune; ce qui fut ordonne. Le lendemain il avoua qu'il avait eu +tort; mais il dit que lui et les siens avaient perdu toute esperance, du +moment ou il n'y avait aucun secours a attendre du cote droit. + +"Il fallait bien vous faire cette longue histoire, pour que vous ne +perdissiez pas toute confiance en mes pronostics. Ils sont tristes +maintenant; le mal est extreme; et, pour le reparer, je ne vois ni au +dedans ni au-dehors qu'un seul remede, qui est la reunion de la force a la +raison." + +(_Memoires de Bouille, page 282 et suiv._) + + + + +FIN DES NOTES DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME PREMIER. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +Etat moral et politique de la France a la fin du dix-huitieme siecle. +--Avenement de Louis XVI.--Maurepas, Turgot et Necker ministres.--Calonne. +Assemblee des notables.--De Brienne ministre.--Opposition du parlement, +son exil et son rappel.--Le duc d'Orleans exile.--Arrestation du conseiller +d'Espremenil--Necker est rappele et remplace de Brienne.-- Nouvelle +assemblee des notables.--Discussions relatives aux etats-generaux. +--Formation des clubs,--Causes de la revolution.--Premieres elections des +deputes aux etats-generaux.--Incendie de la maison Reveillon.--Le duc +d'Orleans; son caractere. + + +CHAPITRE II. + + +Convocation et ouverture des etats-generaux.--Discussion sur la +verification des pouvoirs et sur le vote par ordre et par tete.--L'ordre du +tiers-etat se declare assemblee nationale.--La salle des etats est fermee, +les deputes se rendent dans un autre local.--Serment du Jeu de Paume. +--Seance royale du 23 juin.--L'assemblee continue ses deliberations malgre +les ordres du roi.--Reunion definitive des trois ordres.--Premiers travaux +de l'assemblee.--Agitations populaires a Paris--Le peuple delivre des +gardes-francaises enfermes a l'Abbaye.--Complots de la cour; des troupes +s'approchent de Paris.--Renvoi de Necker.--Journees des 12, 13 et 14 +juillet. Prise de la Bastille.--Le roi se rend a l'assemblee, et de la a +Paris.--Rappel de Necker. + + +CHAPITRE III. + + +Travaux de la municipalite de Paris.--Lafayette commandant de la garde +nationale; son caractere, et son role dans la revolution.--Massacre de +Foulon et Berthier.--Retour de Necker.--Situation et division des partis et +de leurs chefs.--Mirabeau; son caractere, ses projets et son genie.--Les +brigands.--Troubles dans les provinces et les campagnes.--Nuit du 4 aout. +--Abolition des droits feodaux et de tous les privileges.--Declaration des +droits de l'homme.--Discussions sur la constitution et sur le _veto_. +--Agitation a Paris. Rassemblement tumultueux au Palais-Royal. + + +CHAPITRE IV. + + +Intrigues de la cour.--Repas des gardes-du-corps et des officiers du +regiment de Flandre a Versailles.--Journees des 4, 5 et 6 octobre; scenes +tumultueuses et sanglantes. Attaque du chateau de Versailles par la +multitude.--Le roi vient demeurer a Paris--Etat des partis--Le duc +d'Orleans quitte la France.--Negociations de Mirabeau avec la cour. +--L'assemblee se transporte a Paris.--Loi sur les biens du clerge. +--Serment civique.--Traite de Mirabeau avec la cour.--Bouille. +--Affaire Favras.--Plans contre-revolutionnaires.--Clubs des Jacobins +et des Feuillans. + + +CHAPITRE V. + + +Etat politique et dispositions des puissances etrangeres en 1790. +--Discussion sur le droit de la paix et de la guerre.--Premiere institution +du papier-monnaie ou des assignats.--Organisation judiciaire.--Constitution +civile du clerge.--Abolition des titres de noblesse.--Anniversaire du 14 +juillet. Fete de la premiere federation.--Revolte des troupes a Nancy. +--Retraite de Necker.--Projets de la cour et de Mirabeau.--Formation du +camp de Jales.--Serment civique impose aux ecclesiastiques. + + +CHAPITRE VI. + + +Progres de l'emigration--Le peuple souleve attaque le donjon de Vincennes. +Conspiration des _Chevaliers du poignard_.--Discussion sur la loi contre +les emigres.--Mort de Mirabeau.--Intrigues contre-revolutionnaires. Fuite +du roi et de sa famille; il est arrete a Varennes et ramene a Paris. +--Dispositions des puissances etrangeres; preparatifs des emigres +--Declaration de Pilnitz.--Proclamation de la loi martiale au +Champ-de-Mars.--Le roi accepte la constitution.--Cloture de l'assemblee +constituante. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, +tome 1, by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION *** + +This file should be named 7lrf110.txt or 7lrf110.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7lrf111.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7lrf110a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen and the PG +Online Distributed Proofreaders. + +This file was produced from images generously made available by the +Bibliotheque Nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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THIERS, + +LE JOUR DE SA RÉCEPTION +A L'ACADÉMIE FRANÇAISE. +(l3 DÉCEMBRE 1834.) + + + +MESSIEURS, + +En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se réveiller en moi les plus +beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour à +tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui +feront à jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, naguère encore, +siégeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondément devant ces +hommes illustres; mais à quelque distance qu'on soit placé d'eux, il +faudrait être insensible à tout ce qu'il y a de grand, pour n'être pas +touché d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en +soutient l'éclat, mais on en perpétue du moins la durée, en attendant que +des génies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur. + +L'Académie Française n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux +souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que +l'ancienne royauté avait fondée, et que la révolution française a pris soin +d'élever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers +écrivains du pays la mission de régler la marche de la langue, d'en fixer +le sens, non d'après le caprice individuel, mais d'après le consentement +universel, a créé au milieu de vous une autorité qui maintient l'unité de +la langue, comme ailleurs les autorités régulatrices maintiennent l'unité +de la justice, de l'administration, du gouvernement. + +L'Académie Française contribue ainsi, pour sa part, à la conservation de +cette belle unité française, caractère essentiel et gloire principale de +notre nation. Si le véritable objet de la société humaine est de réunir en +commun des milliers d'hommes, de les amener à penser, parler, agir comme un +seul individu, c'est-à-dire avec la précision de l'unité et la +toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que +celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obéissant à une seule +loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au même instant de +la même pensée, animés de la même volonté, et marchant tous ensemble du +même pas au même but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la +promptitude et la véhémence de ses résolutions; la prudence lui est plus +nécessaire qu'à aucun autre; mais dirigée par la sagesse, sa puissance pour +le bien de lui-même et du monde, sa puissance est immense, irrésistible! +Quant à moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unité, +je la respecte partout; je regarde comme sérieuses toutes les institutions +destinées à la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir été +appelé à faire partie de cette noble Académie, rendez-vous des esprits +distingués de notre nation, centre d'unité pour notre langue. + +Dès qu'il m'a été permis de me présenter à vos suffrages, je l'ai fait. +J'ai consacré dix années de ma vie à écrire l'histoire de notre immense +révolution; je l'ai écrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour +la grandeur de mon pays; et quand cette révolution a triomphé dans ce +qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu déposer à vos +pieds le tableau que j'avais essayé de tracer de ses longues vicissitudes. +Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir déclaré que les amis de +l'ordre, de l'humanité, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie +surtout, vous, hommes paisibles, heureusement étrangers pour la plupart aux +troubles qui nous agitent, d'avoir discerné, au milieu du tumulte des +partis, un disciple des lettres, passagèrement enlevé à leur culte, de lui +avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacrée à l'étude, et +peut-être aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et +de la vraie liberté. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile +de la pensée libre et calme. Lorsque de pénibles devoirs me permettront d'y +être, ou que la destinée aura reporté sur d'autres têtes le joug qui pèse +sur la mienne, je serai heureux de me réunir souvent à des confrères +justes, bienveillans, pleins des lumières. + +S'il m'est doux d'être admis à vos côtés, dans ce sanctuaire des lettres, +il m'est doux aussi d'avoir à louer devant vous un prédécesseur, homme +d'esprit et de bien, homme de lettres véritable, que notre puissante +révolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis déposa, +pur et irréprochable, dans un asile tranquille, où il enseigna utilement la +jeunesse pendant trente années. + +M. Andrieux était né à Strasbourg, vers le milieu du dernier siècle, d'une +famille simple et honnête, qui le destinait au barreau. Envoyé à Paris pour +y étudier la jurisprudence, il l'étudiait avec assiduité; mais il +nourrissait en lui un goût vif et profond, celui des lettres, et il se +consolait souvent avec elles de l'aridité de ses études. Il vivait seul et +loin du monde, dans une société de jeunes gens spirituels, aimables et +pauvres, comme lui destinés par leurs parens à une carrière solide et +utile, et, comme lui, rêvant une carrière d'éclat et de renommée. + +Là se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, placé à Paris pour y +apprendre la science du droit, affligeait son vieux père en écrivant des +pièces de théâtre. Là se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert, +plein de verve. Ils vivaient dans une étroite intimité, et songeaient à +faire une révolution sur la scène comique. Si, à cette époque, le génie +philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis à un examen +redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts +s'étaient abaissés avec les moeurs du siècle. La comédie, par exemple, +avait contracté tous les caractères d'une société oisive et raffinée; elle +parlait un langage faux et apprêté. Chose singulière! on n'avait jamais été +plus loin de la nature en la célébrant avec enthousiasme. Eloignés de cette +société, où la littérature était venue s'affadir, Collin d'Harleville, +Picard, Andrieux, se promettaient de rendre à la comédie un langage plus +simple, plus vrai, plus décent. Ils y réussirent, chacun suivant son goût +particulier. + +Collin d'Harleville, élevé aux champs dans une bonne et douce famille, +reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Châteaux en Espagne_ ces caractères +aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de +voir et d'aimer. Picard, frappé du spectacle étrange de notre révolution, +transporta sur la scène le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs, +des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des écoles, +quand il écrivait la célèbre comédie des _Étourdis_, lui emprunta ce +tableau de jeunes gens échappés récemment à la surveillance de leurs +familles, et jouissant de leur liberté avec l'entraînement du premier âge. +Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les étourdis de +M. Andrieux ne ressemblent pas aux nôtres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils +n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement à donner à +leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissipés, et livrés à ces désordres +qu'un père blâme et peut encore pardonner. Ce tableau tracé par M. Andrieux +attache et amuse. Sa poésie, pure, facile, piquante, rappelle les poésies +légères de Voltaire. La comédie des _Étourdis_ est incontestablement la +meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a composée en +présence même du modèle. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son +chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a créé _Turcaret_, Piron _la +Métromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils représentaient ce qu'ils +avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la +vérité; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style. +M. Andrieux n'a pas autrement composé _les Étourdis_. + +Il obtint sur-le-champ une réputation littéraire distinguée. Ecrire avec +esprit, pureté, élégance, n'était pas ordinaire, même alors. M. Collin +d'Harleville avait quitté le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une +famille à soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur +de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'était résigné au +barreau, lorsque la révolution le priva de son état, puis l'obligea de +chercher un asile à Maintenon, dans la douce retraite où Collin +d'Harleville était né, où il était revenu, où il vivait adoré des habitans +du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des +siennes, en goûtant au milieu d'une terreur générale une sécurité profonde. + +M. Andrieux, réuni à son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant +vantées il y a deux mille ans par Cicéron proscrit, toujours les mêmes dans +tous les siècles, et que la Providence tient constamment en réserve pour +les esprits élevés que la fortune agite et poursuit. Revenu à Paris quand +tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi +utile, devint membre de l'Institut, bientôt juge au tribunal de cassation, +puis député aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans +la longue histoire de nos constitutions, on a nommé le tribunat. Dans ces +situations diverses, M. Andrieux, sévère pour lui-même, ne sacrifia jamais +ses devoirs à ses goûts personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de +cassation, député zélé aux cinq-cents, il remplit partout sa tâche, telle +que la destinée la lui avait assignée. Aux cinq-cents, il soutint le +directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la +révolution. Mais il ne crut plus la reconnaître dans le premier consul, et +il lui résista au sein du tribunat. + +Tout le monde, à cette époque, n'était pas d'accord sur le véritable +enseignement à tirer de la révolution française. Pour les uns, elle +contenait une leçon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et +toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, même après l'événement. Aux +yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire était coupable. +M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la révolution, il +en était moins ému que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement +enthousiaste, il était peu exposé aux séductions du premier consul, qu'il +admirait modérément, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait à la +Décade philosophique avec MM. Cabanis, Chénier, Ginguené, tous +continuateurs fidèles de l'esprit du dix-huitième siècle, qui pensaient +comme Voltaire à une époque où peut-être Voltaire n'eût plus pensé de même, +et qui écrivaient comme lui, sinon avec son génie, du moins avec son +élégance. Vivant dans cette société où l'on regardait comme oppressive +l'énergie du gouvernement consulaire, où l'on considérait le concordat +comme un retour à de vieux préjugés, et le Code civil comme une compilation +de vieilles lois, M. Andrieux montra une résistance décente, mais ferme. + +A côté de ces philosophes de l'école du dix-huitième siècle, qui avaient au +moins le mérite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait +d'autres qui pensaient très différemment, et parmi eux s'en trouvait un +couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'épée, c'est-à-dire tous +les instrumens à la fois, et la ferme volonté de s'en servir: c'était le +jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la +prétention d'être plus novateur, plus philosophe, plus révolutionnaire que +ses détracteurs. A l'entendre, rien n'était plus nouveau que d'édifier une +société dans un pays où il ne restait plus que des ruines; rien n'était +plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien +n'était plus véritablement révolutionnaire que d'écrire dans les lois et de +propager par la victoire le grand principe de l'égalité civile. + +Devant vous, messieurs, on peut exposer ces prétentions diverses; il ne +serait pas séant de les juger. + +Le tribunat était le dernier asile laissé à l'opposition. La parole avait +exercé tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des +garanties, en la séparant de la délibération. Dans la constitution +consulaire, un corps législatif délibérait sans parler; et à côté de lui un +autre corps, le tribunat, parlait sans délibérer. Singulière précaution, et +qui fut vaine! Ce tribunat, institué pour parler, parla en effet. Il +combattit les mesures proposées par le premier consul; il repoussa le Code +civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux +répétaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de +colère, brisa ses résistances, étouffa le tribunat, et fit succéder un +profond silence à ces dernières agitations. + +Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point séparé les +corps qui délibèrent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent +sans cesse; la presse élève ses cent voix. Livré à soi, tout cela marche. +Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un +gouvernement illustré par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la +liberté, possible aujourd'hui à la suite d'une révolution pacifique, ne +l'était pas alors à la suite d'une révolution sanglante. + +Les hommes de ce temps avaient à se dire d'effrayantes vérités. Ils avaient +versé le sang les uns des autres; ils s'étaient réciproquement dépouillés; +quelques-uns avaient porté les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient +être en présence avec la faculté de parler et d'écrire, sans s'adresser des +reproches cruels. La liberté n'eût été pour eux qu'un échange d'affreuses +récriminations. + +Messieurs, il est des temps où toutes choses peuvent se dire impunément, où +l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprimé les +vaincus, trahi leur pays, manqué à l'honneur; c'est quand ils n'ont rien +fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprimé les vaincus, ni trahi leur +pays, ni manqué à l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que +cela n'est pas: alors la liberté peut affliger quelquefois les coeurs +honnêtes; mais elle ne peut pas bouleverser la société. Mais +malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire à +d'autres: Vous avez égorgé mon père et mon fils, vous détenez mon bien, +vous étiez dans les rangs de l'étranger. Napoléon ne voulut plus qu'on +pût s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de +la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expiré, les +passions fatales qu'il fallait laisser éteindre. Dans ce silence, une +France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est formée, une France qui +n'a rien de pareil à se dire, dans laquelle la liberté est possible, parce +que nous, hommes du temps présent, nous avons des erreurs, nous n'avons pas +de crimes à nous reprocher. + +M. Andrieux sorti du tribunal, eût été réduit à une véritable pauvreté sans +les lettres, qu'il aimait, et qui le payèrent bientôt de son amour. Il +composa quelques ouvrages pour le théâtre, qui eurent moins de succès que +_les Étourdis_, mais qui confirmèrent sa réputation d'excellent écrivain. +Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la mémoire de tous +les appréciateurs de la saine littérature, et qui sont des modèles de grâce +et de bon langage. Le frère du premier consul, cherchant à dépenser +dignement une fortune inespérée, assura à M. Andrieux une existence douce +et honorable en le nommant son bibliothécaire. Bientôt, à ce bienfait, la +Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses goûts +et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps, +celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de littérature de +l'École polytechnique, et plus tard celle du Collège de France. + +Lorsqu'il commença la carrière du professorat, M. Andrieux était âgé de +quarante ans. Il avait traversé une longue révolution, et il avait été +rendu plein de souvenirs à une vie paisible. Il avait des goûts modérés, +une imagination douce et enjouée, un esprit fin, lucide, parfaitement +droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des +ouvrages d'un ordre supérieur, il s'était du moins assez essayé dans les +divers genres de littérature pour connaître tous les secrets de +l'art; enfin, il avait conservé un talent de narrer avec grâce, presque +égal à celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facultés, une +bienveillance extrême pour la jeunesse, on peut dire qu'il réunissait +presque toutes les conditions du critique accompli. + +Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous +les rangs de la société, il y a des témoins qui se rappellent encore +M. Andrieux enseignant la littérature au Collège de France. Sans leçon +écrite, avec sa simple mémoire, avec son immense instruction toujours +présente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire, +toujours entourée d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un +silence profond. Sa voix faible et cassée, mais claire dans le silence, +s'animait par degré, prenait un accent naturel et pénétrant. Tour à tour +mêlant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois +même des récits piquans, il attachait, entraînait son auditoire, par un +enseignement qui était moins une leçon qu'une conversation pleine d'esprit +et de grâce. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car +on aimait surtout à l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la +prose de nos grands écrivains. Tout le monde s'en allait charmé de ce +professeur aimable, qui donnait à la jeunesse la meilleure des +instructions, celle d'un homme de bien, éclairé, spirituel, éprouvé par la +vie, épanchant ses idées, ses souvenirs, son âme enfin, qui était si bonne +à montrer tout entière. + +Je n'aurais pas achevé ma tâche, si je ne rappelais devant vous les +opinions littéraires d'un homme qui a été si long-temps l'un de nos +professeurs les plus renommés. M. Andrieux avait un goût pur, sans +toutefois être exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les +tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le théâtre anglais; mais en +admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspirés +de ses ouvrages. L'originalité du grand tragique anglais, disait-il, est +vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille +l'être; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractère, de +son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au génie d'être quelquefois +barbare, mais non pas de chercher à l'être. Il ajoutait que quiconque se +fait ce qu'il n'est pas, est sans génie. Le vrai génie consiste disait-il, +à être tel que la nature vous a fait, c'est-à-dire hardi, incorrect, dans +le siècle et la patrie de Shakspeare; pur, régulier et poli, dans le siècle +et la patrie de Racine. Être autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter +Racine ou Shakspeare, être classique à l'école de l'un ou à l'école de +l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de génie. + +En fait de langage, M. Andrieux tenait à la pureté, à l'élégance, et il en +était aujourd'hui un modèle accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les +essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une +langue c'était, suivant lui, d'être une convention admise et comprise de +tout le monde. Dès-lors, disait-il, la fixité est de son essence, et la +fixité, ce n'est pas la stérilité. On peut faire une révolution complète +dans les idées, sans être obligé de bouleverser la langue pour les +exprimer. De Bossuet et Pascal à Montesquieu et Voltaire, quel immense +changement d'idées! A la place de la foi, le doute; à la place du respect +le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus +hardie: eh bien, pour rendre des idées si différentes, a-t-il fallu créer +ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la +langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprimé les pensées les +plus étrangères au siècle de Racine. Défiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des +gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent à +produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des +idées. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien +qu'il fallût briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, écrivains caractérisés +s'il en fut jamais, n'ont jamais élevé de telles plaintes; ils ont +grandement pensé, naturellement écrit, et l'expression naturelle de leurs +grandes pensées en a fait de grands écrivains. + +Je ne reproduis qu'en hésitant ces maximes d'une orthodoxie fort contestée +aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pensée +exacte de mon savant prédécesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la +destinée m'a réservé assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre, +pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces +belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les représente comme un +asile de paix. Dieu me préserve d'y trouver encore des partis et leurs +chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hâte de dire que rien +n'était plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur +toutes choses, et que ce n'est pas lui qui eût mêlé du fiel aux questions +littéraires de notre époque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce +qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits +et les âmes. + +M. Andrieux s'est doucement éteint dans les travaux agréables et faciles de +renseignement et du secrétariat perpétuel; il s'est éteint au milieu d'une +famille chérie, d'amis empressés; il s'est éteint sans douleurs, presque +sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vécu, suivant +la nature et suivant ses propres désirs. + +Il est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes +d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande +considération, content de voir la révolution française triomphant sans +désordre et sans excès. + +En terminant ce simple tableau d'une carrière pure et honorée, +arrêtons-nous un instant devant ce siècle orageux qui entraîna dans son +cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce siècle immense qui +emporta tant d'existences et qui emporte encore les nôtres. + +Je suis ici, je le sais, non devant une assemblée politique, mais devant +une Académie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arène, mais un +spectacle, devant lequel le poète s'inspire, l'historien observe, le +philosophe médite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette +mémorable année 1789 jusqu'à cette autre année non moins mémorable de 1830! +La vieille société française du dix-huitième siècle, si polie, mais si mal +ordonnée, finit dans un orage épouvantable. Une couronne tombe avec fracas, +entraînant la tête auguste qui la portait. Aussitôt, et sans intervalle, +sont précipitées les têtes les plus précieuses et les plus illustres: +génie, héroïsme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui +s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se +poussent à l'échafaud, jusqu'au terme que Dieu a marqué aux passions +humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout à coup un génie +extraordinaire, qui saisit cette société agitée, l'arrête, lui donne à la +fois l'ordre, la gloire, réalise le plus vrai de ses besoins, l'égalité +civile, ajourne la liberté qui l'eût gêné dans sa marche, et court porter à +travers le monde les vérités puissantes de la révolution française. Un jour +sa bannière à trois couleurs éclate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un +jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthène. Il tombe enfin, +laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son +image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une +île du grand Océan! + +Après tant et de si magiques événemens, il semble que le monde épuisé doive +s'arrêter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie, +préoccupée de chimériques regrets, lutte avec la France, et déchaîne +de nouveaux orages; un trône tombe de nouveau; les imaginations +s'ébranlent, mille souvenirs effrayans se réveillent, lorsque, tout à coup +cette destinée mystérieuse qui conduit la France à travers les écueils +depuis quarante années, cherche, trouve, élève un prince, qui a vu, +traversé, conservé en sa mémoire tous ces spectacles divers, qui fut +soldat, proscrit, instituteur; la destinée le place sur ce trône entouré de +tant d'orages, et aussitôt le calme renaît, l'espérance rentre dans les +coeurs, et la vraie liberté commence. + +Voilà, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assisté. Quel que +soit ici notre âge, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre +nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les +annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des +proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Cicéron; on nous parlait des +infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de +Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du +génie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de César, on +nous charmait du récit de leur grandeur, des séductions attachées à leur +génie, et nous aurions désiré connaître de nos propres yeux ces hommes +puissans et immortels. + +Eh bien! messieurs, nous avons rencontré, vu, touché nous-mêmes en réalité +toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que +celui de Rome, nous avons vu la tête des orateurs portée à la tribune aux +harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus +tristement aveuglés que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence +de Guillaume; et nous avons vu César, César lui-même! Parmi vous qui +m'écoutez, il y a des témoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de +rencontrer son regard étincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses +ordres de sa propre bouche, et de courir les exécuter à travers la fumée +des champs de bataille. S'il faut des émotions au poëte, des scènes +vivantes à l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que +vous manque-t-il, poëtes, historiens, philosophes de notre âge, pour +produire des oeuvres dignes d'une postérité reculée! + +Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont +nécessaires pour féconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont +bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grèce les arts fleurirent +après les troubles d'Athènes, et sous l'influence paisible de Périclès; +qu'à Rome, ils se développèrent après les dernières convulsions de la +république mourante, et sous le beau règne d'Auguste; qu'en Italie ils +brillèrent sous les derniers Médicis, quand les républiques italiennes +expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, après la Fronde. S'il en devait +toujours être ainsi, nous devrions espérer, Messieurs, de beaux fruits de +notre siècle. + +Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes +contemporains qui ont consacré leur vie aux arts, qui animent la toile ou +le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scène; c'est à eux +à dire s'ils se sentent inspirés par ces spectacles si riches! Je +craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui +retracent les annales des peuples, qui étudient les lois du monde +politique. Pour ceux-là, je crois le sentir, une belle époque s'avance. +Déjà trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement +ouvert le siècle. Des esprits jeunes et ardens se sont élancés sur leurs +traces. Les uns étudient l'histoire immémoriale de notre planète, et se +préparent à éclairer l'histoire de l'espèce humaine par celle du globe +qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanité, cherchent +à soumettre les élémens à l'homme pour améliorer sa condition. Déjà nous +avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, réunir les mondes; +nous allons la voir bientôt parcourir les continens eux-mêmes, franchir +tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme +de l'homme, ajouter des quantités infinies à la puissance de la société +humaine! + +A côté de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prépare +d'aussi beaux encore sur la nature morale. On étudie à la fois tous les +temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contrées. +Champollion expire, lisant déjà les annales jusqu'alors impénétrables de +l'antique Égypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous révéler +les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent à les +suivre. J'ai devant moi le savant vénérable qui enseigne aux générations +présentes les langues de l'Orient. D'autres érudits sondent les profondeurs +de notre propre histoire, et tandis que ces matériaux se préparent, des +esprits créateurs se disposent à s'en emparer pour refaire les annales des +peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent après Vico, après Herder, à +tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-être notre siècle +verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses +contemporains, nous donnera enfin cette histoire générale, où seront +révélées les éternelles lois de la société humaine. Pour moi, je n'en doute +pas, notre siècle est appelé à produire des oeuvres dignes des siècles qui +l'ont précédé. + +Les esprits de notre temps sont profondément érudits, et ils ont de plus +une immense expérience des hommes et des choses. Comment ces deux +puissances, l'érudition et l'expérience, ne féconderaient-elles pas leur +génie? Quand on a été élevé, abaissé par les révolutions, quand on a vu +tomber ou s'élever des rois, l'histoire prend une tout autre signification. +Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie +agitée qui nous a été faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouvé une seule +fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me hâtai de +saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands +historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages +avaient, à mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils +marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre +sous mes yeux, je croyais les reconnaître, je leur aurais donné des noms +contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair +et profond; c'est que je venais d'assister à une révolution, et de +traverser les orages des assemblées délibérantes. + +Notre siècle, Messieurs, aura pour guides l'érudition et l'expérience. +Entre ces deux muses austères, mais puissantes, il s'avancera glorieusement +vers des vérités nouvelles et fécondes. J'ai, du moins, un ardent besoin +de l'espérer: je serais malheureux si je croyais à la stérilité de mon +temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon +siècle. Je me fais de mon siècle une patrie dans le temps, comme mon pays +en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rêver pour l'un et pour l'autre +un vaste avenir. + +Au milieu de vous, fidèles et constans amis de la science, permettez-moi de +m'écrier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre +temps! heureux ceux qui pourront être rendus à ces travaux, et qui +contribueront à cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre +âge est destiné à produire! La plus belle des gloires leur est réservée, et +surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En +prononçant ces dernières paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez +tous qu'il y a deux ans, un fléau cruel ravageait la France, et, atteignant +à la fois tous les âges et tous les rangs, mit tour à tour en deuil +l'armée, la science, la politique. Deux cercueils s'en allèrent en terre +presque en même temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Périer et celui de +M. Cuvier. La France fut émue en voyant disparaître le ministre dévoué qui +avait épuisé sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son +émotion en voyant disparaître le savant illustre qui avait jeté sur elle +tant de lumières! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches: +les partis eux-mêmes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant +ou de l'homme politique, personne n'est appelé à faire son choix, car c'est +la destinée qui, sans nous, malgré nous, dès notre enfance, nous achemine +vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincèrement, au milieu de vous, +heureuse la vie qui s'achève dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre, +en finissant, des palmes immortelles de la science! + + + + + * * * * * + + + + + +HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. + + + + +Je me propose d'écrire l'histoire d'une révolution mémorable, qui a +profondément agité les hommes, et qui les divise encore aujourd'hui. Je +ne me dissimule pas les difficultés de l'entreprise, car des passions que +l'on croyait étouffées sous l'influence du despotisme militaire, viennent +de se réveiller. Tout-à-coup des hommes accablés d'ans et de travaux ont +senti renaître en eux des ressentimens qui paraissaient apaisés, et nous +les ont communiqués, à nous, leurs fils et leurs héritiers. Mais si nous +avons à soutenir la même cause, nous n'avons pas à défendre leur conduite, +et nous pouvons séparer la liberté de ceux qui l'ont bien ou mal servie, +tandis que nous avons l'avantage d'avoir entendu et observé ces vieillards, +qui, tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agités de leurs +impressions, nous révèlent l'esprit et le caractère des partis, et nous +apprennent à les comprendre. Peut-être le moment où les acteurs vont +expirer est-il le plus propre à écrire l'histoire: on peut recueillir +leur témoignage sans partager toutes leurs passions. + +Quoi qu'il en soit, j'ai tâché d'apaiser en moi tout sentiment de haine, je +me suis tour à tour figuré que, né sous le chaume, animé d'une juste +ambition, je voulais acquérir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait +injustement refusé; ou bien qu'élevé dans les palais, héritier d'antiques +privilèges, il m'était douloureux de renoncer à une possession que je +prenais pour une propriété légitime. Dès lors je n'ai pu m'irriter; j'ai +plaint les combattans, et je me suis dédommagé en adorant les âmes +généreuses. + + + + + +ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +ÉTAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE. + +--AVÈNEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE. +ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT, +SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLÉANS EXILÉ.--ARRESTATION DU CONSEILLER +D'ESPRÉMÉNIL.--NECKER EST RAPPELÉ ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE +ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX. +--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA RÉVOLUTION.--PREMIÈRES ÉLECTIONS DES +DÉPUTÉS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.--INCENDIE DE LA MAISON RÉVEILLON.--LE DUC +D'ORLÉANS; SON CARACTÈRE. + + +On connaît les révolutions de la monarchie française; on sait qu'au milieu +des Gaules à moitié sauvages, les Grecs, puis les Romains, apportèrent +leurs armes et leur civilisation; qu'après eux, les barbares y établirent +leur hiérarchie militaire; que cette hiérarchie, transmise des personnes +aux terres, y fut comme immobilisée, et forma ainsi le système féodal. +L'autorité s'y partagea entre le chef féodal appelé roi, et les chefs +secondaires appelés vassaux, qui à leur tour étaient rois de leurs propres +sujets. Dans notre temps, où le besoin de s'accuser a fait rechercher les +torts réciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorité fut d'abord +disputée par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus +rapprochés d'elle; que cette autorité fut ensuite partagée entre eux, ce +qui forma l'anarchie féodale; et qu'enfin elle retourna au trône, où elle +se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La +population française s'était progressivement affranchie par le travail, +première source de la richesse et de la liberté. Agricole d'abord, puis +commerçante et manufacturière, elle acquit une telle importance qu'elle +forma la nation tout entière. Introduite en suppliante dans les +états-généraux, elle n'y parut qu'à genoux, pour y être taillée à merci et +miséricorde; bientôt même Louis XIV annonça qu'il ne voulait plus de ces +assemblées si soumises, et il le déclara aux parlemens, en bottes et le +fouet à la main. On vit dès lors à la tête de l'état un roi muni d'un +pouvoir mal défini en théorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui +avaient abandonné leur dignité féodale pour la faveur du monarque, et qui +se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des +peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette +aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des +impôts. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du +pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volontés royales. +L'autorité est toujours disputée: quand ce n'est pas dans les assemblées +légitimes de la nation, c'est dans le palais même du prince. On sait qu'en +refusant de les enregistrer, les parlemens arrêtaient l'effet des volontés +royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand +le roi était faible, et par une soumission entière, quand le roi était +fort. Louis XIV n'eut pas même à transiger, car sous son règne aucun +parlement n'osa faire des remontrances: il entraîna la nation à sa suite, +et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-même dans la guerre, +dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes, +et tendirent vers un même but. Mais Louis XIV était à peine expiré, que le +régent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullité. +La volonté du monarque, si respectée de son vivant, fut violée après sa +mort, et son testament cassé. L'autorité fut alors remise en litige, et une +longue lutte commença entre les parlemens, le clergé et la cour, en +présence d'une nation épuisée par de longues guerres, et fatiguée de +fournir aux prodigalités de ses maîtres, livrés tour à tour au goût des +voluptés ou des armes. Jusque-là elle n'avait eu du génie que pour le +service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre +usage, et s'en servit à examiner ses intérêts. L'esprit humain passe +incessamment d'un objet à l'autre. Du théâtre, de la chaire religieuse et +funèbre, le génie français se porta vers les sciences morales et +politiques; et alors tout fut changé. Qu'on se figure, pendant un siècle +entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une +autorité usée; les parlemens poursuivant le clergé, le clergé poursuivant +les parlemens; ceux-ci contestant l'autorité de la cour; la cour, +insouciante et tranquille au sein de cette lutte, dévorant la substance des +peuples au milieu des plus grands désordres; la nation, enrichie et +éveillée, assistant à ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les +autres, privée de toute action politique, dogmatisant avec audace et +ignorance, parce qu'elle était réduite à des théories; aspirant surtout à +recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour +reprendre une place que la faiblesse de ses maîtres lui avait fait perdre: +tel fut le dix-huitième siècle. + +Le scandale avait été poussé à son comble lorsque Louis XVI, prince +équitable, modéré dans ses goûts, négligemment élevé, mais porté au bien +par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trône[1]. Il appela auprès +de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et +partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse +autrichienne, vive, aimable, et exerçant sur lui le plus grand ascendant. +Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cédant tantôt à son +ministre, tantôt à son épouse, commença de bonne heure la longue carrière +de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'état de son royaume, il en +croyait les philosophes sur ce point; mais, élevé dans les sentimens les +plus chrétiens, il avait pour eux le plus grand éloignement. La voix +publique, qui s'exprimait hautement, lui désigna Turgot, de la société des +économistes, homme simple, vertueux, doué d'un caractère ferme, d'un génie +lent, mais opiniâtre et profond. Convaincu de sa probité, charmé de ses +projets de réformes, Louis XVI a répété souvent: «Il n'y a que moi et +Turgot qui soyons les amis du peuple.» Les réformes de Turgot échouèrent +par la résistance des premiers ordres de l'état, intéressés à conserver +tous les genres d'abus que le ministre austère voulait détruire. Louis XVI +le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il +eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincèrement, et +de manquer de la force nécessaire pour l'exécuter. + +Le roi, placé entre la cour, les parlemens et le public, exposé aux +intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour à tour de +ministres: cédant encore une fois à la voix publique et à la nécessité +des réformes, il appela aux finances Necker[2], Génevois enrichi par des +travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'était de +Sully; financier économe et intègre, mais esprit vain, ayant la prétention +d'être modérateur en toutes choses, philosophie, religion, liberté, et, +trompé par les éloges de ses amis et du public, se flattant de conduire et +d'arrêter les esprits au point où s'arrêtait le sien. + +Necker rétablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire +aux frais considérables de la guerre d'Amérique. Génie moins vaste, mais +plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des +capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit +renaître la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers +pour terminer les embarras du trésor, et il essaya le moyen des réformes. +Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient +été pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se réunirent +contre lui, et l'obligèrent à se retirer. + +La conviction des abus était universelle; on en convenait partout; le roi +le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de +ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du trésor, mais sans qu'il +leur en coûtât un seul sacrifice. Ils dissertaient à la cour, et y +débitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient à la chasse sur +les vexations exercées à l'égard du laboureur; on les avait même vus +applaudir à l'affranchissement des Américains, et recevoir avec honneur les +jeunes Français qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient +aussi l'intérêt du peuple, alléguaient avec hauteur les souffrances du +pauvre, et cependant s'opposaient à l'égale répartition de l'impôt, ainsi +qu'à l'abolition des restes de la barbarie féodale. Tous parlaient du bien +public, peu le voulaient; et le peuple, ne démêlant pas bien encore ses +vrais amis, applaudissait tous ceux qui résistaient au pouvoir, son ennemi +le plus apparent. + +En écartant Turgot et Necker, on n'avait pas changé l'état des choses; la +détresse du trésor était la même: on aurait consenti long-temps encore à se +passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait +fournir aux prodigalités de la cour. La difficulté écartée un moment par la +destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'établissement forcé +d'un impôt, reparaissait bientôt plus grande, comme tout mal négligé. On +hésitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redouté, +mais nécessaire. Une intrigue amena au ministère M. de Calonne, peu +favorisé de l'opinion parce qu'il avait contribué à la persécution de La +Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fécond en ressources, comptait +sur son génie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait à l'avenir +avec la plus singulière insouciance. Son opinion était qu'il ne fallait +point s'alarmer d'avance, et ne découvrir le mal que la veille du jour où +on voulait le réparer. Il séduisit la cour par ses manières, la toucha par +son empressement à tout accorder, procura au roi et à tous quelques instans +plus faciles, et fit succéder aux plus sinistres présages un moment de +bonheur et d'aveugle confiance. + +Cet avenir sur lequel on avait compté approchait; il fallait enfin prendre +des mesures décisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impôts, +et cependant les caisses étaient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y +pourvoir, c'était de réduire la dépense par la suppression des grâces, et, +ce moyen ne suffisant pas, d'étendre l'impôt sur un plus grand nombre de +contribuables, c'est-à-dire sur la noblesse et le clergé. Ces projets, +successivement tentés par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne +parurent à celui-ci susceptibles de réussir qu'autant qu'on obtiendrait le +consentement des privilégiés eux-mêmes. Calonne imagina donc de les réunir +dans une assemblée, appelée des notables, pour leur soumettre ses plans et +arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4]. +L'assemblée était composée de grands, pris dans la noblesse, le clergé et +la magistrature; d'une foule de maîtres des requêtes et de quelques +magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le +secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin +d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter. + +Le ministre trop confiant s'était mépris. L'opinion publique ne lui +pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charmée surtout +qu'on obligeât un ministre à rendre des comptes, elle appuya la résistance +des notables. Les discussions les plus vives s'engagèrent. Calonne eut le +tort de rejeter sur ses prédécesseurs, et en partie sur Necker, l'état du +trésor. Necker répondit, fut exilé, et l'opposition n'en devint que plus +vive. Calonne suffit à tout avec présence d'esprit et avec calme. Il fit +destituer M. de Miroménil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les +parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui +l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant à le +soutenir. Il fut ébranlé par les représentations des notables, qui +promettaient d'obtempérer aux plans de Calonne, mais à condition qu'on en +laisserait l'exécution à un ministre plus moral et plus digne de confiance. +La reine, par les suggestions de l'abbé de Vermont, proposa et fit accepter +au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archevêque de Toulouse, et l'un +des notables qui avaient le plus contribué à la perte de Calonne, dans +l'espoir de lui succéder[5]. + +L'archevêque de Toulouse, avec un esprit obstiné et un caractère faible, +rêvait le ministère depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens +cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le crédit des +femmes, auxquelles il cherchait et réussissait à plaire. Il faisait vanter +partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant +au ministère la faveur qui aurait entouré Necker, il eut aux yeux du public +le mérite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre, +mais il le devint bientôt. Secondé par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux, +ennemi opiniâtre des parlemens, il commença sa carrière avec assez +d'avantage. Les notables, engagés par leurs promesses, consentirent avec +empressement à tout ce qu'ils avaient d'abord refusé: impôt territorial, +impôt du timbre, suppression des corvées, assemblées provinciales, tout fut +accordé avec affectation. Ce n'était point à ces mesures, mais à leur +auteur, qu'on affectait d'avoir résisté; l'opinion publique triomphait. +Calonne était poursuivi de malédictions, et les notables, entourés du +suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus +grands sacrifices. Si M. de Brienne eût su profiter des avantages de sa +position, s'il eût poursuivi avec activité l'exécution des mesures +consenties par les notables, s'il les eût toutes à la fois et sans délai +présentées au parlement, à l'instant où l'adhésion des premiers ordres +semblait obligée, c'en était fait peut-être: le parlement, pressé de toutes +parts, aurait consenti à tout, et cette transaction, quoique partielle et +forcée, eût probablement retardé pour long-temps la lutte qui s'engagea +bientôt. + +Rien de pareil n'eut lieu. Par des délais imprudens, on permit les retours; +on ne présenta les édits que l'un après l'autre; le parlement eut le temps +de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espèce de surprise faite +aux notables. Il enregistra, après de longues discussions, l'édit portant +la seconde abolition des corvées, et un autre permettant la libre +exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention +territoriale; mais il craignait, par un refus, d'éclairer le public, et de +lui laisser voir que son opposition était tout intéressée. Il hésitait, +lorsqu'on lui épargna cet embarras en présentant ensemble l'édit sur le +timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commençant la +délibération par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier +sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impôt du timbre qui +affectait la majorité des contribuables, il sembla défendre les intérêts +publics. Dans une séance où les pairs assistèrent, il dénonça les abus, les +scandales et les prodigalités de la cour, et demanda des états de dépenses. +Un conseiller, jouant sur le mot, s'écria: «Ce ne sont pas des états, mais +des états-généraux qu'il nous faut!» Cette demande inattendue frappa tout +le monde d'étonnement. Jusqu'alors on avait résisté parce qu'on souffrait; +on avait secondé tous les genres d'opposition, favorables ou non à la cause +populaire, pourvu qu'ils fussent dirigés contre la cour, à laquelle on +rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait +désirer: on avait toujours été si loin d'influer sur le gouvernement, on +avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait +sans concevoir l'idée d'agir ni de faire une révolution. Un seul mot +prononcé offrit un but inattendu; chacun le répéta, et les états-généraux +furent demandés à grands cris. + +D'Espréménil, jeune conseiller, orateur emporté, agitateur sans but, +démagogue dans les parlemens, aristocrate dans les états-généraux, et qui +fut déclaré en état de démence par un décret de l'assemblée constituante, +d'Espréménil se montra dans cette occasion l'un des plus violens +déclamateurs parlementaires. Mais l'opposition était conduite secrètement +par Duport, jeune homme doué d'un esprit vaste, d'un caractère ferme et +persévérant, qui seul peut-être, au milieu de ces troubles, se proposait un +avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation, à un but +tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire. + +Le parlement était divisé en vieux et jeunes conseillers. Les premiers +voulaient faire contre-poids à l'autorité royale pour donner de +l'importance à leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sincères, +voulaient introduire la liberté dans l'état, sans bouleverser néanmoins le +système politique sous lequel ils étaient nés. Le parlement fit un aveu +grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impôts; +qu'aux états-généraux seuls appartenait le droit de les établir; et il +demanda au roi la communication des états de recettes et de dépenses. + +Cet aveu d'incompétence et même d'usurpation, puisque le parlement s'était +jusqu'alors arrogé le droit de consentir les impôts, cet aveu dut étonner. +Le prélat-ministre, irrité de cette opposition, manda aussitôt le parlement +à Versailles, et fit enregistrer les deux édits dans un lit de justice[6]. +Le parlement, de retour à Paris, fit des protestations, et ordonna des +poursuites contre les prodigalités de Calonne. Sur-le-champ une décision du +conseil cassa ses arrêtés et l'exila à Troyes[7]. +Telle était la situation des choses le 15 août 1787. Les deux frères du +roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoyés, l'un à la cour des +comptes, et l'autre à la cour des aides, pour y faire enregistrer les +édits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait +manifestées dans l'assemblée des notables, fut accueilli par les +acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au +milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir +soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaqués, +et on fut obligé de recourir à la force armée. + +Les parlemens avaient autour d'eux une clientèle nombreuse, composée de +légistes, d'employés du palais, de clercs, d'étudians, population active, +remuante et toujours prête à s'agiter pour leur cause. A ces alliés +naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la +banqueroute; les classes éclairées, qui étaient dévouées à tous les +opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours à la suite des +agitateurs. Les troubles furent très graves, et l'autorité eut beaucoup de +peine à les réprimer. + +Le parlement, séant à Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les +causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice était +suspendue, comme il était arrivé tant de fois dans le courant du siècle. +Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne était +sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et +tranquillisait la cour inquiète sur ce seul objet; mais il n'en avait plus, +et, incapable de terminer les difficultés par une résolution énergique, il +négociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions étaient un +emprunt de 440 millions, réparti sur quatre années, à l'expiration +desquelles les états-généraux seraient convoqués. A ce prix, Brienne +renonçait aux deux impôts, sujet de tant de discordes. Assuré de quelques +membres, il crut l'être de la compagnie entière, et le parlement fut +rappelé le 10 septembre. + +Une séance royale eut lieu le 20 du même mois. Le roi vint en personne +présenter l'édit portant la création de l'emprunt successif, et la +convocation des états-généraux dans cinq ans. On ne s'était point expliqué +sur la nature de cette séance, et on ne savait si c'était un lit de +justice. Les visages étaient mornes, un profond silence régnait, lorsque le +duc d'Orléans se leva, les traits agités, et avec tous les signes d'une +vive émotion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette séance +était un lit de justice ou une délibération libre. «C'est une séance +royale,» répondit le roi. Les conseillers Fréteau, Sabatier, d'Espréménil, +prirent la parole après le duc d'Orléans, et déclamèrent avec leur violence +ordinaire. L'enregistrement fut aussitôt forcé, les conseillers Fréteau et +Sabatier furent exilés aux îles d'Hyères, et le duc d'Orléans à +Villers-Cotterets. Les états-généraux furent renvoyés à cinq ans. + +Tels furent les principaux évènemens de l'année 1787. L'année 1788 commença +par de nouvelles hostilités. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrêté +contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exilées. Le +roi cassa cet arrêté; le parlement le confirma de nouveau. + +Pendant ce temps, le duc d'Orléans, consigné à Villers-Cotterets, ne +pouvait se résigner à son exil. Ce prince, brouillé avec la cour, s'était +réconcilié avec l'opinion, qui d'abord ne lui était pas favorable. Dépourvu +à la fois de la dignité d'un prince et de la fermeté d'un tribun, il ne sut +pas supporter une peine aussi légère; et, pour obtenir son rappel, il +descendit jusqu'aux sollicitations, même envers la reine, son ennemie +personnelle. Brienne était irrité par les obstacles, sans avoir l'énergie +de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse, à laquelle il sacrifiait +la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'état, +il n'était plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent +arrêté dans ses travaux par une mauvaise santé. Il ne savait ni réprimer +les révoltes, ni faire exécuter les réductions décrétées par le roi; et, +malgré l'épuisement très-prochain du trésor, il affectait une inconcevable +sécurité. Cependant, au milieu de tant de difficultés, il ne négligeait pas +de se pourvoir de nouveaux bénéfices, et d'attirer sur sa famille de +nouvelles dignités. + +Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que +l'archevêque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la +puissance politique des parlemens, car c'était là le principal but du +pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut préparé en +silence: des lettres closes furent envoyées aux commandans des provinces; +l'imprimerie où se préparaient les édits fut entourée de gardes. On voulait +que le projet ne fût connu qu'au moment même de sa communication aux +parlemens. L'époque approchait, et le bruit s'était répandu qu'un grand +acte politique s'apprêtait. Le conseiller d'Espréménil parvint à séduire à +force d'argent un ouvrier imprimeur, et à se procurer un exemplaire des +édits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collègues, et leur +dénonça hardiment le projet ministériel[8]. D'après ce projet, six grands +bailliages, établis dans le ressort du parlement de Paris, devaient +restreindre sa juridiction trop étendue. La faculté de juger en dernier +ressort, et d'enregistrer les lois et les édits, était transportée à une +cour plénière, composée de pairs, de prélats, de magistrats, de chefs +militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait même +voix délibérative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement, +et anéantissait tout à fait sa puissance politique. La compagnie, frappée +de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait délibérer sur un +projet qui ne lui avait pas été soumis; et il lui importait cependant de ne +pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout à +la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrêté +tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin +de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure +générale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposés du +gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir. + +En conséquence, il fut déclaré, le 5 mai, par le parlement de Paris: + +«Que la France était une monarchie gouvernée par le roi, suivant les lois; +et que de ces lois, plusieurs, qui étaient fondamentales, embrassaient +et consacraient: + +1° le droit de la maison régnante au trône, de mâle en mâle, par ordre de +primogéniture; +2° le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des +états-généraux, régulièrement convoqués et composés; +3° les coutumes et les capitulations des provinces; +4° l'inamovibilité des magistrats; +5° le droit des cours de vérifier dans chaque province les volontés du +roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles étaient +conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois +fondamentales de l'état; +6° le droit de chaque citoyen de n'être jamais traduit en aucune manière +par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui étaient ceux que la +loi désignait; et +7° le droit, sans lequel tous les autres étaient inutiles, de n'être +arrêté, par quelque ordre que ce fût, que pour être remis sans délai entre +les mains des juges compétens. Protestait ladite cour contre toute atteinte +qui serait portée aux principes ci-dessus exprimés.» + +A cette résolution énergique le ministre répondit par le moyen d'usage, +toujours mal et inutilement employé: il sévit contre quelques membres +du parlement. D'Espréménil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils +étaient menacés, se réfugièrent au sein du parlement assemblé. Un officier, +Vincent d'Agoult, s'y rendit à la tête d'une compagnie, et, ne connaissant +pas les magistrats désignés, les appela par leur nom. Le plus grand silence +régna d'abord dans l'assemblée; puis les conseillers s'écrièrent qu'ils +étaient tous d'Espréménil. Enfin le vrai d'Espréménil se nomma, et suivit +l'officier chargé de l'arrêter. Le tumulte fut alors à son comble; le +peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois +jours après, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les édits; +et les princes et les pairs assemblés présentèrent l'image de cette cour +plénière qui devait succéder aux parlemens. + +Le Châtelet rendit aussitôt un arrêté contre les édits. Le parlement de +Rennes déclara infâmes ceux qui entreraient dans la cour plénière. A +Grenoble, les habitans défendirent leurs magistrats contre deux régimens; +les troupes elles-mêmes, excitées à la désobéissance par la noblesse +militaire, refusèrent bientôt d'agir. Lorsque le commandant du Dauphiné +assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats, +ils gardèrent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le +premier, répondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens, à commencer +par le colonel. A cette résistance le ministre opposa des arrêts du grand +conseil qui cassaient les décisions des cours souveraines, et il frappa +d'exil huit d'entre elles. + +La cour, inquiétée par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en +invoquant l'intérêt du peuple et en provoquant son intervention, eut +recours, de son côté, au même moyen; elle résolut d'appeler le tiers-état à +son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour anéantir la +féodalité. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des +états-généraux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur réunion; +elle invita les écrivains et les corps savans à donner leur avis; et, +tandis que le clergé assemblé déclarait de son côté qu'il fallait +rapprocher l'époque de la convocation, la cour, acceptant le défi, +suspendit en même temps la réunion de la cour plénière, et fixa l'ouverture +des états-généraux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de +l'archevêque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement +exécutés, avait provoqué une résistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou +vaincre. En se retirant, il laissa le trésor dans la détresse, le paiement +des rentes de l'Hôtel-de-Ville suspendu, toutes les autorités +en lutte, toutes les provinces en armes. Quant à lui, pourvu de huit cent +mille francs de bénéfices, de l'archevêché de Sens, et du chapeau de +cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne. +Pour dernier conseil, il engagea le roi à rappeler Necker au ministère des +finances, afin de s'aider de sa popularité contre des résistances devenues +invincibles. + +C'est pendant les deux années 1787 et 1788 que les Français voulurent +passer des vaines théories à la pratique. La lutte des premières autorités +leur en avait donné le désir et l'occasion. Pendant toute la durée du +siècle, le parlement avait attaqué le clergé et dévoilé ses penchans +ultramontains; après le clergé, il avait attaqué la cour, signalé ses abus +de pouvoir et dénoncé ses désordres. Menacé de représailles, et inquiété à +son tour dans son existence, il venait enfin de restituer à la nation des +prérogatives que la cour voulait lui enlever à lui-même pour les +transporter à un tribunal extraordinaire. Après avoir ainsi averti la +nation de ses droits, il avait exercé ses forces en excitant et protégeant +l'insurrection. De leur côté, le haut clergé en faisant des mandemens, la +noblesse en fomentant la désobéissance des troupes, avaient réuni leurs +efforts à ceux de la magistrature, et appelé le peuple aux armes pour la +défense de leurs privilèges. + +La cour, pressée par ces divers ennemis, avait résisté faiblement. Sentant +le besoin d'agir, et en différant toujours le moment, elle avait détruit +parfois quelques abus, plutôt au profit du trésor que du peuple, et ensuite +était retombée dans l'inaction. Enfin, attaquée en dernier lieu de toutes +parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice, +elle venait de l'y introduire elle-même en convoquant les états-généraux. +Opposée, pendant toute la durée du siècle, à l'esprit philosophique, elle +lui faisait un appel cette fois, et livrait à son examen les constitutions +du royaume. Ainsi les premières autorités de l'état donnèrent le singulier +spectacle de détenteurs injustes, se disputant un objet en présence du +propriétaire légitime, et finissant même par l'invoquer pour juge. + +Les choses en étaient à ce point lorsque Necker rentra au ministère[10]. La +confiance l'y suivit, le crédit fut rétabli sur-le-champ, les difficultés +les plus pressantes furent écartées. Il pourvut, à force d'expédiens, aux +dépenses indispensables, en attendant les états-généraux, qui étaient le +remède invoqué par tout le monde. + +On commençait à agiter de grandes questions relatives à leur organisation. +On se demandait quel y serait le rôle du tiers-état: s'il y paraîtrait en +égal ou en suppliant; s'il obtiendrait une représentation égale en nombre à +celle des deux premiers ordres; si on délibérerait par tête ou par ordre, +et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la +noblesse et du clergé. + +La première question agitée fut celle du nombre des députés. Jamais +controverse philosophique du dix-huitième siècle n'avait excité; une +pareille agitation. Les esprits s'échauffèrent par l'importance tout +actuelle de la question. Un écrivain concis, énergique, amer, prit dans +cette discussion la place que les grands génies du siècle avaient occupée +dans les discussions philosophiques. L'abbé; Sièyes, dans un livre qui +donna une forte impulsion à l'esprit public, se demanda: Qu'est le +tiers-état? Et il répondit: Rien.--Que doit-il être?--Tout. + +Les états du Dauphiné; se réunirent malgré; la cour. Les deux premiers +ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contrée que partout +ailleurs, décidèrent que la représentation du tiers serait égale à celle de +la noblesse et du clergé. Le parlement de Paris, entrevoyant déjà la +conséquence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-état +n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en maître, et en enregistrant +l'édit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des +formes de 1614, qui annulaient tout à fait le rôle du troisième ordre. Déjà +dépopularisé; par les difficultés qu'il avait opposées à l'édit qui +rendait l'état civil aux protestans, il fut en ce jour complètement +dévoilé, et la cour entièrement vengée. Le premier, il fit l'épreuve de +l'instabilité des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put +paraître ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un après l'autre, +cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arrêtait +avant qu'elle eût recouvré aucun de ses droits. + +La cour, n'osant décider elle-même ces questions importantes, ou plutôt +voulant dépopulariser à son profit les deux premiers ordres, leur demanda +leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il était +probable, cet avis était contraire au tiers-état. Elle convoqua donc une +nouvelle assemblée de notables[11], dans laquelle toutes les questions +relatives à la tenue des états-généraux furent mises en discussion. La +dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de +l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant même aux +traditions, la cause du tiers-état avait encore l'avantage; car aux formes +de 1614, invoquées par les premiers ordres, on opposait des formes plus +anciennes. Ainsi, dans certaines réunions, et sur certains points, on avait +voté par tête; quelquefois on avait délibéré par province et non par ordre; +souvent les députés du tiers avaient égalé en nombre les députés de la +noblesse et du clergé. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les +pouvoirs de l'état n'avaient-ils pas été dans une révolution continuelle? +L'autorité royale, souveraine d'abord, puis vaincue et dépouillée, se +relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les +pouvoirs à elle, présentait une lutte perpétuelle, et une possession +toujours changeante. On disait au clergé, qu'en se reportant aux anciens +temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs +seuls pourraient être élus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient +exclus de la députation; aux parlemens eux-mêmes, qu'ils n'étaient que des +officiers infidèles de la royauté; à tous enfin, que la constitution +française n'était qu'une longue révolution, pendant laquelle chaque +puissance avait successivement dominé; que tout avait été innovation, et +que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait décider. + +Le tiers-état comprenait la presque totalité de la nation, toutes les +classes utiles, industrieuses et éclairées; s'il ne possédait qu'une partie +des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison, +ce n'était pas trop que de lui donner un nombre de députés égal à celui des +deux autres ordres. + +L'assemblée des notables se déclara contre ce qu'on appelait le doublement +du tiers. Un seul bureau, celui que présidait Monsieur, frère du roi, vota +pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en considération +l'avis de la minorité, l'opinion prononcée de plusieurs princes du sang, le +voeu des trois ordres du Dauphiné, la demande des assemblées provinciales, +l'exemple de plusieurs pays d'états, _l'avis de divers publicistes_, et le +voeu exprimé par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre +total des députés serait de mille au moins; qu'il serait formé en raison +composée de la population et des contributions de chaque bailliage, et que +le nombre particulier des députés du tiers-état serait égal à celui des +deux premiers ordres réunis. (_Arrêt du conseil du 27 décembre 1788_.) + +Cette déclaration excita un enthousiasme universel. Attribuée à Necker, +elle accrut à son égard la faveur de la nation et la haine des grands. +Cependant cette déclaration ne décidait rien quant au vote par tête ou par +ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il était inutile +d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au +tiers-état le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le +moment. Elle donnait ainsi une idée de la faiblesse de la cour et de celle +de Necker lui-même. Cette cour offrait un assemblage de volontés qui +rendait tout résultat décisif impossible. Le roi était modéré, équitable, +studieux, et se défiait trop de ses propres lumières; aimant le peuple, +accueillant volontiers ses plaintes, il était cependant atteint quelquefois +de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la +liberté et la tolérance, l'anarchie et l'impiété. L'esprit philosophique, +dans son premier essor, avait dû commettre des écarts, et un roi timide et +religieux avait dû s'en épouvanter. Saisi à chaque instant de faiblesses, +de terreurs, d'incertitudes, l'infortuné Louis XVI, résolu pour lui à tous +les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa +facilité pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes +les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes +parce qu'il les laissait commettre. La reine, livrée aux plaisirs, exerçant +autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son époux fût +tranquille, que le trésor fût rempli, que la cour et ses sujets +l'adorassent. Tantôt elle était d'accord avec le roi pour opérer des +réformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantôt, au contraire, quand +elle croyait l'autorité menacée, ses amis de cour dépouillés, elle arrêtait +le roi, écartait les ministres populaires, et détruisait tout moyen et +toute espérance de bien. Elle cédait surtout aux influences d'une partie de +la noblesse qui vivait autour du trône et s'y nourrissait de grâces et +d'abus. Cette noblesse de cour désirait sans doute, comme la reine +elle-même, que le roi eût de quoi faire des prodigalités; et, par ce motif, +elle était ennemie des parlemens quand ils refusaient les impôts, mais elle +devenait leur alliée quand ils défendaient ses privilèges en refusant, sous +de spécieux prétextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces +influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficultés, +juger les abus, les détruire d'autorité, cédait alternativement à la cour +ou à l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre. + +Si, pendant la durée du dix-huitième siècle, lorsque les philosophes, +réunis dans une allée des Tuileries, faisaient des voeux pour Frédéric et +les Américains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient +point à gouverner l'état, mais seulement à éclairer les princes, et +prévoyaient tout au plus des révolutions lointaines que des signes de +malaise et l'absurdité des institutions faisaient assez présumer; si, à +cette époque, le roi eût spontanément établi une certaine égalité dans +les charges, et donné quelques garanties, tout eût été apaisé pour +long-temps, et Louis XVI aurait été adoré à l'égal de Marc-Aurèle. Mais +lorsque toutes les autorités se trouvèrent avilies par une longue lutte, et +tous les abus dévoilés par une assemblée de notables; lorsque la nation, +appelée dans la querelle, eut conçu l'espoir et la volonté d'être quelque +chose, elle le voulut impérieusement. On lui avait promis les +états-généraux, elle demanda que le terme de la convocation fût rapproché; +le terme rapproché, elle y réclama la prépondérance: on la lui refusa; +mais, en doublant sa représentation, on lui donna le moyen de la conquérir. +Ainsi donc on ne cédait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne +pouvait plus lui résister; mais alors ses forces étaient accrues et +senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une résistance +continuelle, irritant son ambition, devait bientôt la rendre insatiable. +Mais alors même, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi, +se conciliant la reine, domptant les privilégiés, eût devancé et rassasié +tout à coup les prétentions nationales, en donnant lui-même une +constitution libre; s'il eût satisfait ce besoin d'agir qu'éprouvait la +nation, en l'appelant tout de suite, non à réformer l'état, mais à discuter +ses intérêts annuels dans un état tout constitué, peut-être la lutte ne se +fût pas engagée. Mais il fallait devancer la difficulté au lieu d'y céder, +et surtout immoler des prétentions nombreuses. Il fallait un homme d'une +conviction forte, d'une volonté égale à sa conviction; et cet homme sans +doute audacieux, puissant, passionné peut-être, eût effrayé la cour, qui +n'en aurait pas voulu. Pour ménager à la fois l'opinion et les vieux +intérêts, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un +ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularité +immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du +pouvoir surpassaient toutes les espérances, et excitaient l'enthousiasme +d'un peuple que bientôt la démagogie de ses chefs devait à peine +satisfaire. Les esprits étaient dans une fermentation universelle. Des +assemblées s'étaient formées dans toute la France, à l'exemple de +l'Angleterre et sous le même nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait là +que des abus à détruire, des réformes à opérer, et de la constitution à +établir. On s'irritait par un examen sévère de la situation du pays. En +effet, son état politique et économique était intolérable. Tout était +privilège dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les +métiers eux-mêmes. Tout était entrave pour l'industrie et le génie de +l'homme. Les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient +exclusivement réservées à quelques classes, et dans ces classes à quelques +individus. On ne pouvait embrasser une profession qu'à certains titres et à +certaines conditions pécuniaires. Les villes avaient leurs privilèges pour +l'assiette, la perception, la quotité de l'impôt, et pour le choix des +magistrats. Les grâces même, converties par les survivances en propriétés +de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des +préférences. Il ne lui restait de liberté que pour quelques dons +pécuniaires, et on l'avait vu obligé de disputer avec le duc de Coigny pour +l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout était donc immobilisé dans +quelques mains, et partout le petit nombre résistait au grand nombre +dépouillé. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le +clergé possédaient à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, +possédé par le peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits +féodaux à la noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les +dévastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impôts sur les +consommations pesaient sur le grand nombre, et par conséquent sur le +peuple. La perception était vexatoire; les seigneurs étaient impunément en +retard; le peuple, au contraire, maltraité, enfermé, était condamné à +livrer son corps à défaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses +sueurs, il défendait de son sang les hautes classes de la société, sans +pouvoir exister lui-même. La bourgeoisie, industrieuse, éclairée, moins +malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son +industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages +auxquels elle avait droit. La justice, distribuée dans quelques provinces +par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats +acheteurs de leurs charges, était lente, souvent partiale, toujours +ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La liberté +individuelle était violée par les lettres de cachet, la liberté de la +presse par les censeurs royaux. Enfin l'état, mal défendu au dehors, +trahi par les maîtresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des +ministres de Louis XVI, avait été récemment déshonoré en Europe par le +sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne. + +Déjà les masses populaires commençaient à s'agiter; des troubles s'étaient +manifestés plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout à la +retraite de l'archevêque de Toulouse. On avait brûlé l'effigie de celui-ci; +la force armée avait été insultée, et même attaquée; la magistrature avait +faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits +émus, pleins de l'idée confuse d'une révolution prochaine, étaient dans une +fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient +déjà se diriger contre eux les armes qu'ils avaient données au peuple. En +Bretagne, la noblesse s'était opposée au doublement du tiers, et avait +refusé de nommer des députés. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment +servie contre la cour, s'était alors tournée contre elle, et des combats +meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez vengée de +la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refusé ses secours, mais +encore avait enfermé quelques-uns de ses membres venus à Paris pour +réclamer. + +Les élémens eux-mêmes semblaient s'être déchaînés. Une grêle du 13 juillet +avait dévasté les récoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris +plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se préparaient. Toute +l'activité du commerce suffisait à peine pour concentrer la quantité de +subsistances nécessaire à cette grande capitale; et il était à craindre +qu'il ne devînt bientôt très difficile de la faire vivre, lorsque les +agitations politiques auraient ébranlé la confiance et interrompu les +communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les désastres de Louis +XIV, et qui immortalisa la charité de Fénelon, on n'en avait pas vu de plus +rigoureux que celui de 88 à 89. La bienfaisance, qui alors éclata de la +manière la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les misères +du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une +quantité de vagabonds sans profession et sans ressources, qui étalaient de +Versailles à Paris leur misère et leur nudité. Au moindre bruit, on les +voyait paraître avec empressement pour profiter des chances toujours +favorables à ceux qui ont tout à acquérir, jusqu'au pain du jour. + +Ainsi tout concourait à une révolution. Un siècle entier avait contribué à +dévoiler les abus et à les pousser à l'excès; deux années à exciter la +révolte, et à aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans +la querelle des privilégiés. Enfin des désastres naturels, un concours +fortuit de diverses circonstances amenèrent la catastrophe, dont l'époque +pouvait bien être différée, mais dont l'accomplissement était tôt ou tard +infaillible. + +C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les élections. Elles +furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et très calmes +à Paris, où il régna beaucoup d'accord et d'unanimité. On distribuait des +listes, on tâchait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats, +des hommes de lettres, étonnés de se voir réunis pour la première fois, +s'élevaient peu à peu à la liberté. A Paris, ils renommèrent eux-mêmes les +bureaux formés par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de +leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de +Chaillot: étranger aux intrigues, pénétré de sa noble mission, il se rend +seul et à pied à l'assemblée. Il s'arrête en route sur la terrasse des +Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. «Vous serez nommé, +lui dit-il.--Je n'en sais rien, répond Bailly; cet honneur ne doit ni se +refuser ni se solliciter.» Le modeste académicien reprend sa marche, il se +rend à l'assemblée, et il est nommé successivement électeur et député. + +L'élection du comte de Mirabeau fut orageuse: rejeté par la noblesse, +accueilli par le tiers-état, il agita la Provence, sa patrie, et vint +bientôt se montrer à Versailles. + +La cour ne voulut point influencer les élections; elle n'était point fâchée +d'y voir un grand nombre de curés; elle comptait sur leur opposition aux +grands dignitaires ecclésiastiques, et en même temps sur leur respect pour +le trône. D'ailleurs elle ne prévoyait pas tout, et dans les députés du +tiers elle apercevait encore plutôt des adversaires pour la noblesse que +pour elle-même. Le duc d'Orléans fut accusé d'agir vivement pour faire +élire ses partisans, et pour être lui-même nommé. Déjà signalé parmi les +adversaires de la cour, allié des parlemens, invoqué pour chef, de son gré +ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menées. Une scène +déplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un +auteur à tous les évènemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de +papiers peints, Réveillon, qui par son habileté entretenait de vastes +ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance à +trois cents ouvriers, fut accusé d'avoir voulu réduire les salaires à +moitié prix. La populace menaça de brûler sa maison. On parvint à la +disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie, +incendiée, détruite[14]. Malgré les menaces faites la veille par les +assaillans, malgré le rendez-vous, donné, l'autorité n'agit que fort tard, +et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fût +maître de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut obligé d'égorger +un grand nombre de ces hommes féroces et intrépides, qui depuis se +montrèrent dans toutes les occasions, et qui reçurent le nom de _brigands_. + +Tous les partis qui étaient déjà formés s'accusèrent: on reprocha à la cour +son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait +voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses +troupes. L'argent trouvé sur les dévastateurs de la maison de Réveillon, +les mots échappés à quelques-uns d'entre eux, firent soupçonner qu'ils +étaient suscités et conduits par une main cachée; et les ennemis du parti +populaire accusèrent le duc d'Orléans d'avoir voulu essayer ces bandes +révolutionnaires. + +Ce prince était né avec des qualités heureuses; il avait hérité de +richesses immenses; mais, livré aux mauvaises moeurs, il avait abusé de +tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le +caractère, tour à tour insouciant de l'opinion ou avide de popularité, il +était hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouillé +avec la reine, il s'était fait ennemi de la cour. Les partis commençant à +se former, il avait laissé prendre son nom, et même, dit-on, jusqu'à ses +richesses. Flatté d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire +accuser, pas assez pour réussir, et il devait, si ses partisans avaient +réellement des projets, les désespérer de son inconstante ambition. + + +NOTES: + +[1] 1774. +[2] 1777. +[3] 1783. +[5] Avril 1787. +[6] 6 août. +[7] 15 août. +[8] Mai. +[9] 24 août. +[10] Août. +[11] Elle s'ouvrit à Versailles le 6 novembre, et ferma sa session le 8 + décembre suivant. +[12] Voyez les mémoires de Bouillé. +[13] Voyez Bouillé. +[14] 27 avril. + + + + +CHAPITRE II. + + +CONVOCATION ET OUVERTURE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX.--DISCUSSION SUR LA +VÉRIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TÊTE. L'ORDRE DU +TIERS-ÉTAT SE DÉCLARE ASSEMBLÉE NATIONALE.--LA SALLE DES ÉTATS EST FERMÉE, +LES DÉPUTÉS SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME. +--SÉANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLÉE CONTINUE SES DÉLIBÉRATIONS MALGRÉ +LES ORDRES DU ROI.--RÉUNION DÉFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX +DE L'ASSEMBLÉE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DÉLIVRE DES +GARDES FRANÇAISES ENFERMÉS A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES +S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNÉES DES 12, l3 ET 14 +JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLÉE, ET DE LÀ A +PARIS.--RAPPEL DE NECKER. + + +Le moment de la convocation des états-généraux arrivait enfin; dans ce +commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'étaient +groupés autour des princes du sang et de la reine. Ils tâchaient de gagner +par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils +raillaient leur rusticité. Le clergé tâchait de capter les plébéiens de son +ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru +occuper le premier rôle dans les états-généraux, commençaient à craindre +que leur ambition ne fût trompée. Les députés du tiers-état, forts de la +supériorité de leurs talens, de l'énergique expression de leurs cahiers, +soutenus par des rapprochemens continuels, stimulés même par les doutes que +beaucoup de gens manifestaient sur le succès de leurs efforts, avaient pris +la ferme résolution de ne pas céder. + +Le roi seul, qui n'avait pas goûté un moment de repos depuis le +commencement de son règne, entrevoyait les états-généraux comme le terme de +ses embarras. Jaloux de son autorité, plutôt pour ses enfans, auxquels il +croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-même, il n'était +pas fâché d'en remettre une partie à la nation, et de se décharger sur elle +des difficultés du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprêts de +cette grande réunion. Une salle avait été préparée à la hâte. On avait même +déterminé les costumes, et imposé au tiers-état une étiquette humiliante. +Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignité que de leurs droits: +par une fierté bien juste, les cahiers défendaient aux députés de +condescendre à tout cérémonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour +tenait, comme toutes les autres, au désir de maintenir au moins le signe +quand les choses n'étaient plus. Elle dut causer une profonde irritation +dans un moment où, avant de s'attaquer, on commençait par se mesurer des +yeux. + +Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le +roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'état, se rendirent à +l'église de Notre-Dame. La cour avait déployé une magnificence +extraordinaire. Les deux premiers ordres étaient vêtus avec pompe. Princes, +ducs et pairs, gentilshommes, prélats, étaient parés de pourpre, et avaient +la tête couverte de chapeaux à plumes. Les députés du tiers, vêtus de +simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgré leur extérieur +modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que +le duc d'Orléans, placé à la queue de la noblesse, aimait à demeurer en +arrière et à se confondre avec les premiers députés du tiers. + +Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces +instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'événement, émurent +profondément les coeurs. Le discours de l'évêque de Nancy, plein de +sentimens généreux, fut applaudi avec enthousiasme, malgré la sainteté du +lieu et la présence du roi. Les grandes réunions élèvent l'âme, +elles nous détachent de nous-mêmes, et nous rattachent aux autres; une +ivresse générale se répandit, et tout à coup plus d'un coeur sentit +défaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanité et de +patriotisme[1]. + +L'ouverture des états-généraux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi +était placé sur un trône élevé, la reine auprès de lui, la cour dans les +tribunes, les deux premiers ordres sur les deux côtés, le tiers-état dans +le fond de la salle et sur des sièges inférieurs. Un mouvement s'éleva à la +vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa démarche imposèrent à +l'assemblée. Le tiers-état se couvrit avec les autres ordres, malgré +l'usage établi. Le roi prononça un discours dans lequel il conseillait le +désintéressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait à tous de son +amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole, +et fut suivi de Necker, qui lut un mémoire sur l'état du royaume, où il +parla longuement de finances, accusa un déficit de 56 millions, et fatigua +de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses leçons. + +Dès le lendemain il fut prescrit aux députés de chaque ordre de se rendre +dans le local qui leur était destiné. Outre la salle commune, assez vaste +pour contenir les trois ordres réunis, deux autres salles avaient été +construites pour la noblesse et le clergé. La salle commune était destinée +au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en étant dans son propre local, de +se trouver dans celui des états. La première opération à faire était celle +de la vérification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait +lieu en commun ou par ordre. Les députés du tiers, prétendant qu'il +importait à chaque partie des états-généraux de s'assurer de la légitimité +des deux autres, demandaient la vérification en commun. La noblesse et le +clergé, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils +devaient se constituer chacun à part. Cette question n'était pas encore +celle du vote par tête, car on pouvait vérifier les pouvoirs en commun et +voter ensuite séparément, mais elle lui ressemblait beaucoup; et dès le +premier jour, elle fit éclater une division qu'il eût été facile de +prévoir, et de prévenir en terminant le différend d'avance. Mais la cour +n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui était juste, +et d'ailleurs elle espérait régner en divisant. + +Les députés du tiers-état demeurèrent assemblés dans la salle commune, +s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la +réunion de leurs collègues. La noblesse et le clergé, retirés dans leur +salle respective, se mirent à délibérer sur la vérification. Le clergé vota +la vérification séparée à la majorité de 133 sur 114, et la noblesse à la +majorité de 188 sur 114. Le tiers-état, persistant dans son immobilité, +continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait à éviter toute +mesure qui pût le faire considérer comme constitué en ordre séparé. C'est +pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres +chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces +membres étaient envoyés à la noblesse et au clergé pour leur dire qu'on les +attendait dans la salle commune. La noblesse n'était pas en séance dans le +moment; le clergé était réuni, et il offrit de nommer des commissaires pour +concilier les différends qui venaient de s'élever. Il les nomma en effet, +et fit inviter la noblesse à en faire autant. Le clergé dans cette lutte +montrait un caractère bien différent de celui de la noblesse. Entre toutes +les classes privilégiées, il avait le plus souffert des attaques du +dix-huitième siècle; son existence politique avait été contestée; il était +partagé à cause du grand nombre de ses curés; d'ailleurs son rôle obligé +était celui de la modération et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient +de le voir, il offrit une espèce de médiation. + +La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des +commissaires. Moins prudente que le clergé, doutant moins de ses droits, ne +se croyant point obligée à la modération, mais à la vaillance, elle se +répandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excusé aucune +passion, se livraient à toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes +les assemblées, la domination des esprits les plus violens. Casalès, +d'Espréménil, récemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus +fougueuses, qu'ils préparaient d'abord dans des réunions particulières. En +vain une minorité composée d'hommes ou plus sages ou plus prudemment +ambitieux, s'efforçait d'éclairer cette noblesse; elle ne voulait rien +entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour +les lois et la justice. Le tiers-état, immobile, dévorait avec calme tous +les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et +la fermeté de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les +applaudissemens des tribunes, destinées d'abord à la cour et envahies +bientôt par le public. + +Plusieurs jours s'étaient déjà écoulés. Le clergé avait tendu des pièges au +tiers-état en cherchant à l'entraîner à certains actes qui le fissent +qualifier d'ordre constitué. Mais le tiers-état s'y était refusé +constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police +intérieure, il s'était borné à choisir un doyen et des adjoints pour +recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui étaient +adressées, et il déclarait former non un ordre, mais une _assemblée de +citoyens réunis par une autorité légitime pour attendre d'autres citoyens_. + +La noblesse, après avoir refusé de nommer des commissaires conciliateurs, +consentit enfin à en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais +la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait +en même temps de déclarer qu'elle persistait dans sa décision du 6 mai, +laquelle enjoignait la vérification séparée. Le clergé, tout au contraire, +fidèle à son rôle, avait suspendu la vérification déjà commencée dans sa +propre chambre, et il s'était déclaré non constitué, en attendant les +conférences des commissaires conciliateurs. Les conférences étaient +ouvertes: le clergé se taisait, les députés des communes faisaient valoir +leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se +séparait aigri par la dispute, et le tiers-état, résolu à ne rien céder, +n'était sans doute pas fâché d'apprendre que toute transaction devenait +impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer +qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore. +Par une lueur passagère de prudence, les deux premiers ordres déclarèrent +qu'ils renonçaient à leurs privilèges pécuniaires. Le tiers-état accepta la +concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la +vérification commune. Les conférences se continuaient encore, lorsqu'on +proposa enfin, comme accommodement, de faire vérifier les pouvoirs par des +commissaires pris dans les trois ordres. Les envoyés de la noblesse +déclarèrent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se +retirèrent sans fixer de jour pour une nouvelle conférence. La transaction +fut ainsi rompue. Le même jour, la noblesse prit un arrêté par lequel elle +déclarait de nouveau que, pour cette session, on vérifierait séparément, en +laissant aux états le soin de déterminer un autre mode pour l'avenir. Cet +arrêté fut communiqué aux communes le 27 mai. On était réuni depuis le 5; +vingt-deux jours s'étaient donc écoulés, pendant lesquels on n'avait rien +fait; il était temps de prendre une détermination. Mirabeau, qui donnait +l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il était urgent de se +décider, et de commencer le bien public trop long-temps retardé. Il proposa +donc, d'après la résolution connue de la noblesse, de faire une sommation +au clergé pour qu'il s'expliquât sur-le-champ, et déclarât s'il voulait ou +non se réunir aux communes. La proposition fut aussitôt adoptée. Le député +Target se mit en marche à la tête d'une députation nombreuse, et se rendit +dans la salle du clergé: «Messieurs des communes invitent, dit-il, +messieurs du clergé, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'intérêt national, à +se réunir avec eux dans la salle de l'assemblée, pour aviser aux moyens +d'opérer la concorde, si nécessaire en ce moment au salut de la chose +publique.» Le clergé fut frappé de ces paroles solennelles; un grand nombre +de ses membres répondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de +suite à cette invitation; mais on les en empêcha, et on répondit aux +députés des communes qu'il en serait délibéré. Au retour de la députation, +le tiers-état, inexorable, se détermina à attendre, séance tenante, la +réponse du clergé. Cette réponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on +l'attendait. Le clergé se plaignit d'être trop vivement pressé, et demanda +qu'on lui laissât le temps nécessaire. On lui répondit avec modération +qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le +jour et toute la nuit. + +La situation était difficile; le clergé savait qu'après sa réponse les +communes se mettraient à l'oeuvre, et prendraient un parti décisif. Il +voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au +lendemain, ce qui fut accordé à regret. Le lendemain en effet, le roi, si +désiré des premiers ordres, se décida à intervenir. Dans ce moment toutes +les inimitiés de la cour et des premiers ordres commençaient à s'oublier, à +l'aspect de cette puissance populaire qui s'élevait avec tant de rapidité. +Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres à reprendre les +conférences en présence de son garde-des-sceaux. Le tiers-état, quoi qu'on +ait dit de ses projets qu'on a jugés d'après l'évènement, ne poussait pas +ses voeux au-delà de la monarchie tempérée. Connaissant les intentions de +Louis XVI, il était plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire +à sa propre cause par aucun tort, il répondit que, par déférence pour le +roi, il consentait à la reprise des conférences; quoique, d'après les +déclarations de la noblesse, on pût les croire inutiles. Il joignit à cette +réponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen +était Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui +avait été transporté subitement des études silencieuses de son cabinet au +milieu des discordes civiles. Choisi pour présider une grande assemblée, il +s'était effrayé de sa tâche nouvelle, s'était cru indigne de la remplir, et +ne l'avait subie que par devoir. Mais élevé tout à coup à la liberté, il +trouva en lui une présence d'esprit et une fermeté inattendues; au milieu +de tant de conflits, il fit respecter la majesté de l'assemblée, et +représenta pour elle avec toute la dignité de la vertu et de la raison. + +Bailly eut la plus grande peine à parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait +afin d'être introduit, les courtisans répandirent qu'il n'avait pas même +respecté la douleur du monarque, affligé de la mort du dauphin. Il fut +enfin présenté, sut écarter tout cérémonial humiliant, et montra autant de +fermeté que de respect. Le roi l'accueillit avec bonté, mais sans +s'expliquer sur ses intentions. + +Le gouvernement, décidé à quelques sacrifices pour avoir des fonds, +voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher à la +noblesse ses privilèges pécuniaires avec le secours du tiers-état, et +arrêter l'ambition du tiers-état au moyen de la noblesse. Quant à la +noblesse, n'ayant point à s'inquiéter des embarras de l'administration, ne +songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en coûter, elle voulait amener +la dissolution des états-généraux, et rendre ainsi leur convocation +inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas +reconnaître sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-état, +acquéraient sans cesse des forces nouvelles, et, résolues à braver tous les +dangers, ne voulaient pas laisser échapper une occasion qui pouvait ne plus +s'offrir. + +Les conférences demandées par le roi eurent lieu. Les commissaires de la +noblesse élevèrent des difficultés de tout genre, sur le titre de communes +que le tiers-état avait pris, sur la forme et la signature du + procès-verbal. Enfin ils entrèrent en discussion, et ils étaient presque +réduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au +nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait +examiner séparément les pouvoirs, et en donner communication aux autres; +dans le cas où des difficultés s'élèveraient, des commissaires en feraient +rapport à chaque chambre, et si la décision des divers ordres n'était pas +conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le +différend à son profit. Les conférences furent aussitôt suspendues pour +obtenir l'adhésion des ordres. Le clergé accepta le projet purement et +simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, poussée par +Ses instigateurs ordinaires, elle écarta l'avis des plus sages de ses +membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses +malheurs. + +Les communes, instruites de cette résolution, attendaient, pour s'expliquer +à leur tour, qu'elle leur fût communiquée; mais le clergé, avec son astuce +ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya +une députation pour les engager à s'occuper avec lui de la misère du +peuple, tous les jours plus grande, et à se hâter de pourvoir ensemble à la +rareté et à la cherté des subsistances. Les communes, exposées à la +défaveur populaire si elles paraissaient indifférentes à une telle +proposition, rendirent ruse pour ruse, et répondirent que, pénétrées des +mêmes devoirs, elles attendaient le clergé dans la grande salle pour +s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et +communiqua solennellement son arrêté aux communes; elle adoptait, +disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la +vérification séparée, et en ne déférant aux ordres réunis et à la +juridiction suprême du roi que les difficultés qui pourraient s'élever sur +les députations entières de toute une province. + +Cet arrêté mit fin à tous les embarras des communes. Obligées ou de céder, +ou de se déclarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trône, +si le plan de conciliation avait été adopté, elles furent dispensées de +s'expliquer, le plan n'étant accepté qu'avec de graves changemens. Le +moment était décisif. Céder sur la vérification séparée n'était pas, il est +vrai, céder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'était faiblir +toujours. Il fallait ou se soumettre à un rôle à peu près nul, donner de +l'argent au pouvoir, et se contenter de détruire quelques abus lorsqu'on +voyait la possibilité de régénérer l'état, ou prendre une résolution forte +et se saisir violemment d'une portion du pouvoir législatif. C'était là le +premier acte révolutionnaire, mais l'assemblée n'hésita pas. En +conséquence, tous les procès-verbaux signés, les conférences finies, +Mirabeau se lève: «Tout projet de conciliation rejeté par une partie, +dit-il, ne peut plus être examiné par l'autre. Un mois s'est écoulé, il +faut prendre un parti décisif; un député de Paris a une motion importante à +faire, qu'on l'écoute.» Mirabeau, ayant ouvert la délibération par son +audace, introduit à la tribune Sieyès, esprit vaste, systématique, et +rigoureux dans ses déductions. Sieyès rappelle et motive en peu de mots la +conduite des communes. Elles ont attendu et se sont prêtées à toutes les +conciliations proposées; leur longue condescendance est devenue inutile; +elles ne peuvent différer plus long-temps sans manquer à leur mission; en +conséquence, elles doivent faire une dernière invitation aux deux autres +ordres, afin qu'ils se réunissent à elles pour commencer la vérification. +Cette proposition rigoureusement motivée[2] est accueillie avec +enthousiasme; on veut même sommer les deux ordres de se réunir dans une +heure[3]. Cependant le terme est prorogé. Le lendemain jeudi étant un jour +consacré aux solennités religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi, +la dernière invitation est communiquée; les deux ordres répondent qu'ils +vont délibérer; le roi, qu'il fera connaître ses intentions. L'appel des +bailliages commence: le premier jour, trois curés se rendent, et sont +couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisième et le +quatrième, dix, au nombre desquels se trouvait l'abbé Grégoire. + +Pendant l'appel des bailliages et la vérification des pouvoirs, une dispute +grave s'éleva sur le titre que devait prendre l'assemblée. Mirabeau proposa +celui de _représentans du peuple français_; Mounier, celui de _la majorité +délibérant en l'absence de la minorité;_ le député Legrand, celui +_d'assemblée nationale._ Ce dernier fut adopté après une discussion assez +longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il était une heure +du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait séance tenante, +ou si on remettrait au lendemain. Une partie des députés voulait qu'on ne +perdît pas un instant, afin d'acquérir un caractère légal qui imposât à la +cour. Un petit nombre, désirant arrêter les travaux de l'assemblée, +s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, rangés des deux +côtés d'une longue table, se menaçaient réciproquement; Bailly, placé au +centre, était sommé par les uns de séparer l'assemblée, par les autres de +mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris +et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux. +Le ciel était orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la +salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirèrent; alors +Bailly, s'adressant à l'assemblée devenue calme par la retraite de ceux qui +la troublaient, l'engagea à renvoyer au jour l'acte important qui était +proposé. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant à sa fermeté +et à sa sagesse. + +Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en délibération, et, à la +majorité de 491 voix contre 90, les communes se constituèrent en _assemblée +nationale_. Sieyès, chargé encore de motiver cette décision, le fit avec sa +rigueur accoutumée. + +«L'assemblée, délibérant après la vérification des pouvoirs, reconnaît +qu'elle est déjà composée de représentans envoyés directement par les +quatre-vingt-seize centièmes au moins de la nation. Une telle masse de +députations ne saurait rester inactive par l'absence des députés de +quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui +ont été appelés_ ne peuvent empêcher les présens d'exercer la plénitude de +leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir +impérieux et pressant. + +«De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux représentans vérifiés de concourir +au voeu national, et que tous les représentans vérifiés doivent être dans +cette assemblée, il est encore indispensable de conclure qu'il lui +appartient et qu'il n'appartient qu'à elle d'interpréter et de représenter +la volonté générale de la nation. + +«Il ne peut exister entre le trône et l'assemblée aucun _veto_, aucun +pouvoir négatif. + +«L'assemblée déclare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale +peut et doit être commencée sans retard par les députés présens, et qu'ils +doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle. + +«La dénomination d'assemblée nationale est la seule qui convienne à +l'assemblée dans l'état actuel des choses, soit parce que les membres qui +la composent sont les seuls représentans légitimement et publiquement +connus et vérifiés, soit parce qu'ils sont envoyés par la presque totalité +de la nation, soit enfin parce que la représentation étant une et +indivisible, aucun des députés, dans quelque ordre ou classe qu'il soit +choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions séparément de cette assemblée. + +«L'assemblée ne perdra jamais l'espoir de réunir dans son sein tous les +députés aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler à remplir +l'obligation qui leur est imposée de concourir à la tenue des +états-généraux. A quelque moment que les députés absens se présentent dans +la session qui va s'ouvrir, elle déclare d'avance qu'elle s'empressera de +les recevoir, et de partager avec eux, après la vérification des pouvoirs, +la suite des grands travaux qui doivent procurer la régénération de la +France.» + +Aussitôt après cet arrêté, l'assemblée, voulant tout à la fois faire un +acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arrêter la +marche de l'administration, légalisa la perception des impôts, quoique +établis sans le consentement national; prévenant sa séparation elle ajouta +qu'ils cesseraient d'être perçus le jour où elle serait séparée; prévoyant +en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les +embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit à la +prudence et à l'honneur en mettant les créanciers de l'état sous la +sauvegarde de la loyauté française. Enfin elle annonça qu'elle allait +s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misère publique. + +Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habileté, produisirent +une impression profonde. La cour et les premiers ordres étaient épouvantés +de tant d'audace et d'énergie. Pendant ce temps le clergé délibérait en +tumulte s'il fallait se réunir aux communes. La foule attendait au dehors +le résultat de sa délibération; les curés l'emportèrent enfin, et on apprit +que la réunion avait été votée à la majorité de 149 voix sur 115. Ceux qui +avaient voté pour la réunion furent accueillis avec des transports; les +autres furent outragés et poursuivis par le peuple. + +Ce moment devait amener la réconciliation de la cour et de l'aristocratie. +Le danger était égal pour toutes deux. La dernière résolution nuisait +autant au roi qu'aux premiers ordres eux-mêmes dont les communes +déclaraient pouvoir se passer. Aussitôt on se jeta aux pieds du roi; le duc +de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archevêque de Paris, le +supplièrent de réprimer l'audace du tiers-état, et de soutenir leurs droits +attaqués. Le parlement lui fit offrir de se passer des états, en promettant +de consentir tous les impôts. Le roi fut entouré par les princes et par la +reine; c'était plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entraîna +à Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse. + +Le ministre Necker, attaché à la cause populaire, se contentait de +représentations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait +l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de détruire bientôt l'effet. +Des qu'il vit l'intervention de l'autorité royale nécessaire, il forma un +projet qui parut très-hardi à son courage: il voulait que le monarque, dans +une séance royale, ordonnât la réunion des ordres, mais seulement pour +toutes les mesures d'intérêt général; qu'il s'attribuât la sanction de +toutes les résolutions prises par les états-généraux; qu'il improuvât +d'avance tout établissement contre la monarchie tempérée, tel que celui +d'une assemblée unique; qu'il promît enfin l'abolition des privilèges, +l'égale admission de tous les Français aux emplois civils et militaires, +etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan +pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'exécution. + +Le conseil avait suivi le roi à Marly. Là, le plan de Necker, approuvé +d'abord, est remis en discussion: tout à coup un billet est transmis au +roi; le conseil est suspendu, repris et renvoyé au lendemain, malgré le +besoin d'une grande célérité. Le lendemain, de nouveaux membres sont +ajoutés au conseil; les frères du roi sont du nombre. Le projet de Necker +est modifié; le ministre résiste, fait quelques concessions, mais il se +voit vaincu et retourne à Versailles. Un page vient trois fois lui remettre +des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout-à-fait +défiguré, et la séance royale est fixée pour le 22 juin. + +On n'était encore qu'au 20, et déjà on ferme la salle des états, sous le +prétexte des préparatifs qu'exige la présence du roi. Ces préparatifs +pouvaient se faire en une demi-journée; mais le clergé avait résolu la +veille de se réunir aux communes, et on voulait empêcher cette réunion. Un +ordre du roi suspend aussitôt les séances jusqu'au 22. Bailly, se croyant +obligé d'obéir à l'assemblée, qui, le vendredi 19, s'était ajournée au +lendemain samedi, se rend à la porte de la salle. Des gardes-françaises +l'entouraient avec ordre d'en défendre l'entrée; l'officier de service +reçoit Bailly avec respect, et lui permet de pénétrer dans une cour pour y +rédiger une protestation. Quelques députés jeunes et ardens veulent forcer +la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmène avec lui, pour ne +pas compromettre le généreux officier qui exécutait avec tant de modération +les ordres de l'autorité. On s'attroupe en tumulte, on persiste à se +réunir; quelques-uns parlent de tenir séance sous les fenêtres mêmes du +roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitôt; le +maître la cède avec joie. + +Cette salle était vaste, mais les murs en étaient sombres et dépouillés; il +n'y avait point de sièges. On offre un fauteuil au président, qui le refuse +et veut demeurer debout avec l'assemblée; un banc sert de bureau; deux +députés sont placés à la porte pour la garder, et sont bientôt relevés par +la prévôté de l'hôtel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en +foule, et la délibération commence. On s'élève de toutes parts contre cette +suspension des séances, et on propose divers moyens pour l'empêcher à +l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extrêmes commencent à +s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre à Paris: cet avis, +accueilli avec chaleur, est agité vivement; déjà même on parle de s'y +transporter en corps et à pied. Bailly est épouvanté des violences que +pourrait essuyer l'assemblée pendant la route; redoutant d'ailleurs une +scission, il s'oppose à ce projet. Alors Mounier propose aux députés de +s'engager par serment à ne pas se séparer avant l'établissement d'une +constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on rédige +aussitôt la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le +premier, et lit la formule ainsi conçue: «Vous prêtez le serment solennel +de ne jamais vous séparer, de vous rassembler partout où les circonstances +l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et +affermie sur des fondemens solides.» Cette formule, prononcée à haute et +intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitôt toutes les bouches +profèrent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout +et immobile, reçoit cet engagement solennel d'assurer par des lois +l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitôt des cris de _vive +l'assemblée! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colère et sans +haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est dû. Les députés se +disposent ensuite à signer la déclaration qu'ils viennent de faire. Un +seul, Martin d'Auch, ajoute à son nom le mot d'opposant. Il se forme autour +de lui un grand tumulte. Bailly, pour être entendu, monte sur une table, +s'adresse avec modération au député, et lui représente qu'il a le droit de +refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le député +persiste; et l'assemblée, par respect pour sa liberté, souffre le mot, et +le laisse exister sur le procès-verbal. + +Ce nouvel acte d'énergie excita l'épouvante de la noblesse, qui le +lendemain vint porter ses doléances aux pieds du roi, s'excuser en quelque +sorte des restrictions qu'elle avait apportées au plan de conciliation, +et lui demander son assistance. La minorité noble protesta contre cette +démarche, soutenant avec raison qu'il n'était plus temps de demander +l'intervention royale, après l'avoir si mal à propos refusée. Cette +minorité, trop peu écoutée, se composait de quarante-sept membres; on y +comptait des militaires, des magistrats éclairés; le duc de Liancourt, +généreux ami de son roi et de la liberté; le duc de Larochefoucauld, +distingué par une constante vertu et de grandes lumières; Lally-Tolendal, +célèbre déjà par les malheurs de son père et ses éloquentes réclamations; +Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les frères +Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport, +déjà cité pour sa vaste capacité et la fermeté de son caractère; enfin le +marquis de Lafayette, défenseur de la liberté américaine, unissant à la +vivacité française la constance et la simplicité de Washington. + +L'intrigue ralentissait toutes les opérations de la cour. La séance, fixée +d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, écrit fort tard à Bailly +et à l'issue du grand conseil, lui annonçait ce renvoi, et prouvait +l'agitation qui régnait dans les idées. Necker était résolu à ne pas se +rendre à la séance, pour ne pas autoriser de sa présence des projets qu'il +désapprouvait. + +Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorité faible, furent +employés pour empêcher la séance du lundi 22; les princes firent retenir la +salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-là. L'assemblée se rendit à +l'église de Saint-Louis, où elle reçut la majorité du clergé, à la tête de +laquelle se trouvait l'archevêque de Vienne. Cette réunion, opérée avec la +plus grande dignité, excita la joie la plus vive. Le clergé venait s'y +soumettre, disait-il, à la vérification commune. + +Le lendemain 23 était le jour fixé pour la séance royale. Les députés des +communes devaient entrer par une porte détournée, et différente de celle +qui était réservée à la noblesse et au clergé. A défaut de la violence, on +ne leur épargnait pas les humiliations. Exposés à la pluie, ils attendirent +longtemps: le président, réduit à frapper à cette porte, qui ne s'ouvrait +pas, frappa plusieurs fois; on lui répondit qu'il n'était pas temps. Déjà +les députés allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit +enfin, les députés entrèrent et trouvèrent les deux premiers ordres en +possession de leurs sièges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant +d'avance. La séance n'était point, comme celle du 5 mai, majestueuse et +touchante à la fois, par une certaine effusion de sentimens et +d'espérances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de +cette première solennité. Les députés des communes avaient résolu de garder +le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en +employant des expressions beaucoup trop énergiques pour son caractère. On +lui faisait proférer des reproches, et donner des commandemens. Il +enjoignait la séparation par ordre, cassait les précédens arrêtés du +tiers-état, en promettant de sanctionner l'abdication des privilèges +pécuniaires quand les possesseurs l'auraient donnée. Il maintenait tous les +droits féodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme propriétés inviolables; +il n'ordonnait pas la réunion pour les matières d'intérêt général, mais il +la faisait espérer de la modération des premiers ordres. Ainsi il forçait +L'obéissance des communes, et se contentait de présumer celle de +l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clergé juges de ce qui les +concernait spécialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de +nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se +regarderait comme son unique représentant. Ce ton, ce langage, irritèrent +profondément les esprits, non contre le roi, qui venait de représenter avec +faiblesse des passions qui n'étaient pas les siennes, mais contre +l'aristocratie dont il était l'instrument. + +Aussitôt après son discours, il ordonne à l'assemblée de se séparer +sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clergé. Le plus grand +nombre des députés ecclésiastiques demeurent; les députés des communes, +immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avançait +le premier, se lève: «Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez +d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présens du +despotisme n'étaient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la +violation du temple national, pour vous commander d'être heureux!... Où +sont les ennemis de la nation? Catilina est-il à nos portes?... Je demande +qu'en vous couvrant de votre dignité, de votre puissance législative, vous +vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de +vous séparer qu'après avoir fait la constitution.» + +Le marquis de Brézé, grand-maître des cérémonies, rentre alors et s'adresse +à Bailly: «Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi;» et Bailly lui +répond: «Je vais prendre ceux de l'assemblée.» Mirabeau s'avance: «Oui, +monsieur, s'écrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées +au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler. +Cependant, pour éviter tout délai, allez dire à votre maître que nous +sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que +par la puissance des baïonnettes.» M. de Brézé se retire. Sieyès prononce +ces mots: «Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier; délibérons.» +L'assemblée se recueille pour délibérer sur le maintien de ses précédens +arrêtés. «Le premier de ces arrêtés, dit Barnave, a déclaré ce que vous +êtes; le second statue sur les impôts, que vous seuls avez droit de +consentir; le troisième est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces +mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empêcher ce qu'il n'a +pas à consentir.» Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les +banquettes, des troupes armées traversent la salle, d'autres l'entourent au +dehors; les gardes-du-corps s'avancent même jusqu'à la porte. L'assemblée, +sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a +unanimité pour le maintien de tous les arrêtés précédens. Ce n'est pas +tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et +privée des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemblée pouvait +être menacée. Mirabeau reparaît à la tribune et propose de décréter +l'inviolabilité de chaque député. Aussitôt l'assemblée, n'opposant à la +force qu'une majestueuse volonté, déclare inviolable chacun de ses membres, +proclame traître, infâme et coupable de crime capital, quiconque +attenterait à leur personne. + +Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'état sauvé par ce lit de +justice, présentait ses félicitations au prince qui en avait donné l'idée, +et les portait du prince à la reine. La reine, tenant son fils dans ses +bras, le montrant à ces serviteurs si empressés, recevait leurs sermens, et +s'abandonnait malheureusement à une aveugle confiance. Dans ce même instant +on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, réuni en +foule, félicitait Necker de n'avoir pas assisté à la séance royale. +L'épouvante succéda aussitôt à la joie; le roi et la reine firent appeler +Necker, et ces augustes personnages furent obligés de le supplier de +conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit à la cour +une partie de la popularité qu'il avait conservée en n'assistant pas à +cette funeste séance. + +Ainsi venait de s'opérer la première révolution. Le tiers-état avait +recouvré le pouvoir législatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour +avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette révolution +législative fut entièrement consommée. On employa encore quelques petits +moyens, tels que de gêner les communications intérieures dans les salles +des états; mais ils furent sans succès. Le 24, la majorité du clergé se +rendit à l'assemblée, et demanda la vérification en commun pour délibérer +ensuite sur les propositions faites par le roi dans la séance du 23 juin. +La minorité du clergé continuait à délibérer dans sa chambre particulière. +L'archevêque de Paris, Juigné, prélat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais +privilégié opiniâtre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa réunion; +il se rendit en effet à l'assemblée nationale, accompagné de l'archevêque +de Bordeaux, prélat populaire et qui devait plus tard devenir ministre. + +Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses +agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Espréménil proposa de +décréter le tiers-état, et de le faire poursuivre par le procureur-général; +la minorité proposa la réunion. Cette motion fut rejetée au milieu du +tumulte. Le duc d'Orléans appuya la proposition, après avoir, la veille, +promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, résolus de se +réunir à l'assemblée générale malgré la décision de la majorité, s'y +rendirent en corps, et furent reçus au milieu de la joie publique. +Cependant, malgré cette allégresse causée par leur présence, leurs visages +étaient tristes. «Nous cédons à notre conscience, dit Clermont-Tonnerre, +mais c'est avec douleur que nous nous séparons de nos frères. Nous venons +concourir à la régénération publique; chacun de nous vous fera connaître le +degré d'activité que lui permet son mandat.» + +Chaque jour amenait de nouvelles réunions, et l'assemblée voyait +s'accroître le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes +parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces. +Mounier suscita celles du Dauphiné. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal +lui-même envoya une députation, que l'assemblée, entourée encore de +dangers, reçut pour ne pas s'aliéner la multitude. Alors elle n'en +prévoyait pas les excès; elle avait besoin au contraire de présumer son +énergie et d'en espérer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le +courage du peuple n'était encore qu'un rêve heureux. Ainsi les +applaudissemens des tribunes, importuns souvent à l'assemblée, l'avaient +pourtant soutenue, et on n'osa pas les empêcher. Bailly voulut réclamer, on +étouffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens. + +La majorité de la noblesse continuait ses séances au milieu du tumulte et +du plus violent déchaînement. L'épouvante se répandit chez ceux qui la +dirigeaient, et le signal de la réunion partit de ceux mêmes qui lui +persuadaient naguère la résistance. Mais ces passions, déjà trop excitées, +n'étaient point faciles à conduire. Le roi fut obligé d'écrire une lettre; +la cour, les grands, furent réduits à supplier; «la réunion sera passagère, +disait-on aux plus obstinés; des troupes s'approchent, cédez pour sauver le +roi.» Le consentement fut arraché au milieu du désordre, et la majorité de +la noblesse, accompagnée de la minorité du clergé, se rendit le 27 juin à +l'assemblée générale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit +qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et à la nation +une preuve de patriotisme. «La famille est complète,» répondit Bailly. +Supposant que la réunion était entière, et qu'il s'agissait, non de +vérifier, mais de délibérer en commun, il ajouta: «Nous pourrons nous +occuper, sans relâche et sans distraction, de la régénération du royaume et +du bonheur public.» + +Plus d'un petit moyen fut encore employé pour paraître n'avoir pas fait ce +que la nécessité avait obligé de faire. Les nouveaux arrivés se rendaient +toujours après l'ouverture des séances, tous en corps, et de manière à +figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derrière le président, +et de manière à paraître ne pas siéger. Bailly, avec beaucoup de mesure et +de fermeté, finit par vaincre toutes les résistances, et parvint à les +faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la présidence, non de vive +force, mais tantôt par une négociation secrète, tantôt par une supercherie. +Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple +citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, présider tous les +grands du royaume et de l'église. + +Il était trop évident que la révolution législative était achevée. Quoique +le premier différend n'eût d'autre objet que le mode de vérification et non +la manière de voter, quoique les uns eussent déclaré ne se réunir que pour +la vérification commune, et les autres pour obéir aux intentions royales +exprimées le 23 juin, il était certain que le vote par tête devenait +inévitable; toute réclamation était donc inutile et impolitique. Pourtant +le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorité, et assura +qu'il ne s'était réuni que pour délibérer sur les objets généraux, et en +conservant toujours le droit de former un ordre. L'archevêque de Vienne +répliqua avec vivacité que la minorité n'avait rien pu décider en l'absence +de la majorité du clergé, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom +de l'ordre. Mirabeau s'éleva avec force contre cette prétention, dit qu'il +était étrange qu'on protestât dans l'assemblée contre l'assemblée; qu'il +fallait en reconnaître la souveraineté, ou se retirer. + +Alors s'éleva la question des mandats impératifs. La plupart des cahiers +exprimaient le voeu des électeurs à l'égard des réformes à opérer, et +rendaient ce voeu obligatoire pour les députés. Avant d'agir, il fallait +fixer jusqu'à quel point on le pouvait; cette question devait donc être la +première. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on +retournât aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir +des commettans que la mission de voter pour eux, après que les objets +auraient été discutés et éclaircis par les envoyés de toute la nation, mais +ils ne croyaient pas qu'on pût recevoir d'avance un avis tout fait. Si on +croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil général, soit +parce qu'on trouve plus de lumières en s'élevant, soit parce qu'on ne peut +avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont +réciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les députés doivent être +libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acérant la raison par +l'ironie, s'écria que ceux qui croyaient les mandats impératifs avaient eu +tort de venir, et n'avaient qu'à laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et +que ces cahiers siégeraient tout aussi bien qu'eux. Sieyès, avec sa +sagacité ordinaire, prévoyant que, malgré la décision très juste de +l'assemblée, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens, +et qu'en se réfugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables, +proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun était juge de la valeur du +serment qu'il avait prêté. «Ceux qui se croient obligés par leurs cachiers, +dit-il, seront regardés comme absens, tout comme ceux qui avaient refusé de +faire vérifier leurs pouvoirs en assemblée générale.» Cette sage opinion +fut adoptée. L'assemblée, en contraignant les opposans, leur eût fourni des +prétextes, tandis qu'en les laissant libres, elle était sûre de les amener +à elle, car sa victoire était désormais certaine. + +L'objet de la nouvelle convocation était la réforme de l'état, +c'est-à-dire, l'établissement d'une constitution, dont la France manquait, +malgré tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espèce de +rapports entre les gouvernés et le gouvernement, sans doute la France +possédait une constitution; un roi avait commandé et des sujets obéi; des +ministres avaient emprisonné arbitrairement; des traitans avaient perçu +jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamné des +malheureux à la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces espèces de +constitution. Il y avait eu en France des états-généraux, mais sans +attributions précises, sans retours assurés, et toujours sans résultats. +Il y avait eu une autorité royale, tour à tour nulle ou absolue. Il y avait +eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir +judiciaire le pouvoir législatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurât +la responsabilité des agens du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté +individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'état social, +remplacent la fiction de la liberté naturelle[5]. + +Le besoin d'une constitution était avoué, et généralement senti; tous les +cahiers l'avaient énergiquement exprimé, et s'étaient même expliqués +formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils +avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'hérédité de +mâle en mâle, l'attribution exclusive du pouvoir exécutif au roi, la +responsabilité de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour +la confection des lois, le vote de l'impôt, et la liberté individuelle. +Mais ils étaient divisés sur la création d'une ou de deux chambres +législatives; sur la permanence, la périodicité, la dissolution du corps +législatif; sur l'existence politique du clergé et des parlemens; sur +l'étendue de la liberté de la presse. Tant de questions, ou résolues ou +proposées par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public était +alors éveillé dans toutes les parties du royaume, et combien était général +et prononcé le voeu de la France pour la liberté[6]. Mais une constitution +entière à fonder au milieu des décombres d'une antique législation, malgré +toutes les résistances, et avec l'élan désordonné des esprits, était une +oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la +diversité des intérêts, il y avait encore à redouter la divergence +naturelle des opinions. Une législation tout entière à donner à un grand +peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes +des espérances si chimériques, qu'on devait s'attendre à des mesures ou +vagues ou exagérées, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les +travaux, on nomma un comité chargé d'en mesurer l'étendue et d'en ordonner +la distribution. Ce comité était composé des membres les plus modérés de +l'assemblée. Mounier, esprit sage, quoique opiniâtre, en était le membre le +plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prépara l'ordre du +travail. + +La difficulté de donner une constitution n'était pas la seule qu'eut à +vaincre cette assemblée. Entre un gouvernement mal disposé et un peuple +affamé qui exigeait de prompts soulagemens, il était difficile qu'elle ne +se mêlât pas de l'administration. Se défiant de l'autorité, pressée de +secourir le peuple, elle devait, même sans ambition, empiéter peu à peu sur +le pouvoir exécutif. Déjà le clergé lui en avait donné l'exemple, en +faisant au tiers-état la proposition insidieuse de s'occuper immédiatement +des subsistances. L'assemblée à peine formée nomma un comité des +subsistances, demanda au ministère des renseignemens sur cette matière, +proposa de favoriser la circulation des denrées de province à province, de +les transporter d'office sur les lieux où elles manquaient, de faire des +aumônes, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministère fit connaître les +mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur +soigneux, avait favorisées de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de +faire des décrets sur la libre circulation; à quoi Mounier objecta que de +tels décrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'étant +pas réglée, exposerait à des difficultés graves. Ainsi tous les obstacles +se réunissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes législatives +fussent fixées, surveiller l'administration sans empiéter sur l'autorité +exécutive, et suffire à tant d'embarras, malgré la mauvaise volonté du +pouvoir, l'opposition des intérêts, la divergence des esprits, et +l'exigence d'un peuple récemment éveillé, et s'agitant à quelques lieues de +l'assemblée dans le sein d'une immense capitale. + +Un très petit espace sépare Paris de Versailles, et on peut le franchir +plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc +ressentir immédiatement à Versailles, à la cour et dans l'assemblée. Paris +offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les électeurs, réunis +en soixante districts, n'avaient pas voulu se séparer après les élections, +et étaient demeurés assemblés, soit pour donner des instructions à leurs +députés, soit par ce besoin de se réunir, de s'agiter, qui est toujours +dans le coeur des hommes, et qui éclate avec d'autant plus de violence +qu'il a été plus longtemps comprimé. Ils avaient eu le même sort que +l'assemblée nationale: le lieu de leurs séances ayant été fermé, ils +s'étaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de +l'Hôtel-de-ville, et là ils continuaient de se réunir et de correspondre +avec leurs députés. Il n'existait point encore de feuilles publiques, +rendant compte des séances de l'assemblée nationale; on avait besoin de se +rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des évènemens. Le jardin du +Palais-Royal était le lieu des plus fréquens rassemblemens. Ce magnifique +jardin, entouré des plus riches magasins de l'Europe, et formant une +dépendance du palais du duc d'Orléans, était le rendez-vous des étrangers, +des débauchés, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les +discours les plus hardis étaient proférés dans les cafés ou dans le jardin +même. On voyait un orateur monter sur une table, et, réunissant la foule +autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles +toujours impunies, car la multitude régnait là en souveraine. Des hommes +qu'on supposait dévoués au duc d'Orléans s'y montraient des plus ardens. +Les richesses de ce prince, ses prodigalités connues, ses emprunts énormes, +son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a dû le faire accuser. +L'histoire, sans désigner aucun nom, peut assurer du moins que l'or a été +répandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la liberté, si +la multitude inquiète et souffrante voulait s'agiter et faire son sort +meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excité cette +multitude et dirigé peut-être quelques-uns de ses coups. Du reste, cette +influence n'est point à compter parmi les causes de la révolution, car ce +n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secrètes qu'on ébranle une +nation de vingt-cinq millions d'hommes. + +Une occasion de troubles se présenta bientôt. Les gardes-françaises, +troupes d'élite destinées à composer la garde du roi, étaient à Paris. +Quatre compagnies se détachaient alternativement, et venaient faire leur +service à Versailles. Outre la sévérité barbare de la nouvelle discipline, +ces troupes avaient encore à se plaindre de celle de leur nouveau colonel. +Dans le pillage de la maison Réveillon, elles avaient bien montré quelque +acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient éprouvé du +regret, et, mêlées tous les jours à lui, elles avaient cédé à ses +séductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute +carrière leur était fermée; ils étaient blessés de voir leurs jeunes +officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de +parade, et, après les revues, ne pas même accompagner le régiment dans les +casernes. Il y avait là comme ailleurs un tiers-état qui suffisait à tout +et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats +furent enfermés à l'Abbaye. + +On se réunit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut +aussitôt. Les portes en furent enfoncées, et on conduisit en triomphe les +soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple +les gardait au palais-Royal, une lettre fut écrite à l'assemblée pour +demander leur liberté. Placée entre le peuple d'une part, et le +gouvernement de l'autre, qui était suspect puisqu'il allait agir dans sa +propre cause, l'assemblée ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre +un empiétement en se mêlant de la police publique. Prenant une résolution +tout à la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour +le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en même +temps elle envoya une députation au roi pour implorer sa clémence, comme un +moyen infaillible de rétablir la concorde et la paix. Le roi, touché de là +modération de l'assemblée, promit sa clémence quand l'ordre serait rétabli. +Les gardes-françaises furent sur-le-champ replacés dans les prisons, et une +grâce du roi les en fit aussitôt sortir. + +Tout allait bien jusque-là; mais la noblesse, en se réunissant aux deux +ordres, avait cédé avec regret, et sur la promesse que sa réunion serait de +courte durée. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre +les travaux de l'assemblée nationale; ses réunions étaient progressivement +moins nombreuses; le 3 juillet on avait compté 138 membres présens; le 10 +ils n'étaient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstinés +avaient persisté, et le 11 ils avaient résolu une protestation que les +évènemens postérieurs les empêchèrent de rédiger. La cour, de son côté, +n'avait pas cédé sans regret et sans projet. Revenue de son effroi après +la séance du 23 juin, elle avait voulu la réunion générale pour entraver la +marche de l'assemblée au moyen des nobles, et dans l'espérance de la +dissoudre bientôt de vive force. Necker n'avait été conservé que pour +couvrir par sa présence les trames secrètes qu'on ourdissait. A une +certaine agitation, à la réserve dont on usait envers lui, il se doutait +d'une grande machination. Le roi même n'était pas instruit de tout, et on +se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui +croyait que toute l'action d'un homme d'état devait se borner à raisonner, +et qui avait tout juste la force nécessaire pour faire des représentations, +en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et +Clermont-Tonnerre, ils méditaient tous ensemble l'établissement de la +constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des +préparatifs secrets; et les députés nobles ayant voulu se retirer, on les +retint en leur parlant d'un évènement prochain. + +Des troupes s'approchaient; le vieux maréchal de Broglie en avait reçu le +commandement général, et le baron de Besenval avait reçu le commandement +particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze régimens, la plupart +étrangers, étaient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans +révélait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts à menacer, +compromettaient ainsi leurs projets. Les députés populaires, instruits, non +pas de tous les détails d'un plan qui n'était pas connu encore en entier, +et que le roi lui-même n'a connu qu'en partie, mais qui certainement +faisait craindre l'emploi de la violence, les députés populaires étaient +irrités et songeaient aux moyens de résistance. On ignore et on ignorera +probablement toujours quelle a été la part des moyens secrets dans +l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait, +le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employés étant +les mêmes, reste la justice de la cause, et la justice n'était pas pour +ceux qui voulaient revenir sur la réunion des trois ordres, dissoudre la +représentation nationale, et sévir contre ses plus courageux députés. + +Mirabeau pensa que le plus sûr moyen d'intimider le pouvoir, c'était de le +réduire à discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il +fallait pour cela les dénoncer ouvertement. S'il hésitait à répondre, s'il +éludait, il était jugé; la nation était avertie et soulevée. Mirabeau fait +suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le +renvoi des troupes. Il mêle dans ses paroles le respect pour le monarque +aux reproches les plus sévères pour le gouvernement. Il dit que tous les +jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont +interceptés; que les ponts, les promenades sont changés en postes +militaires; que des faits publics et cachés, des ordres et des +contre-ordres précipités frappent tous les yeux et annoncent la guerre. +Ajoutant à ces faits des reproches amers: «On montre, dit-il, plus de +soldats menaçans à la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en +rencontrerait peut-être, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu réunir +pour secourir des amis martyrs de leur fidélité, et surtout pour conserver +cette alliance des Hollandais, si précieuse, si chèrement conquise, et si +honteusement perdue.» + +Son discours est aussitôt couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il +propose est adoptée. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes +il avait demandé qu'on les remplaçât par des gardes bourgeoises, cet +article est supprimé; l'adresse est votée à l'unanimité moins quatre voix. +Dans cette adresse, demeurée célèbre, qu'il n'a, dit-on, point écrite, mais +dont il avait fourni toutes les idées à un de ses amis, Mirabeau prévoyait +presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la +défection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi +adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient +point vaines: «Vous nous avez appelés, lui disait-il, pour régénérer le +royaume; vos voeux seront accomplis, malgré les pièges, les difficultés, +les périls..., etc.» + +L'adresse fut présentée par une députation de vingt-quatre membres. Le roi, +ne voulant pas s'expliquer, répondit que ce rassemblement de troupes +n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillité publique, et la +protection due à rassemblée; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des +craintes, il la transférerait à Soissons ou à Noyon, et que lui-même se +rendrait à Compiègne. + +L'assemblée ne pouvait se contenter d'une pareille réponse, surtout de +l'offre de l'éloigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le +comte de Crillon proposa de s'en fier à la parole d'un roi honnête homme. +«La parole d'un roi honnête homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant +de la conduite de son ministère; notre confiance aveugle dans nos rois nous +a perdus; nous avons demandé la retraite des troupes et non à fuir devant +elles; il faut insister encore, et sans relâche.» + +Cette opinion ne fut point appuyée. Mirabeau insistait assez sur les moyens +ouverts, pour qu'on lui pardonnât les machinations secrètes, s'il est vrai +qu'elles aient été employées. + +C'était le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses +services lui déplaisaient, il se retirerait avec soumission. «Je prends +votre parole,» avait répondu le roi. Le 11 au soir, Necker reçut un billet +où Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et +ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour espérer qu'il cacherait son +départ à tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du +monarque, part sans en avertir sa société, ni même sa fille, et se trouve +en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet était +un dimanche. Le bruit se répandit à Paris que Necker avait été renvoyé, +ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puységur et de Saint-Priest. +On annonçait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de +Broglie, Foulon et Damécourt, presque tous connus par leur opposition à la +cause populaire. L'alarme se répand dans Paris. On se rend au Palais-Royal. +Un jeune homme, connu depuis par son exaltation républicaine, né avec une +âme tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table, +montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont +il fait une cocarde, et engage tout le monde à l'imiter. + +Les arbres sont aussitôt dépouillés, et on se rend dans un musée renfermant +des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orléans, +menacé, dit-on, de l'exil, et on se répand ensuite dans les quartiers de +Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honoré, lorsqu'elle rencontre, +vers la place Vendôme, un détachement de Royal-Allemand qui fond sur elle, +blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des +gardes-françaises. Ces derniers, tout disposés pour le peuple et contre le +Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours précédens, +étaient casernés près de la place Louis XV; ils font feu sur +Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce régiment, se replie +aussitôt sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y +promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait évacuer le +jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se +concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a +plus de bornes et se change en fureur. On se répand dans la ville en criant +aux armes. La multitude court à l'Hôtel- de-Ville pour en demander. Les +électeurs composant l'assemblée générale y étaient réunis. Ils livrent les +armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait déjà à l'instant +où ils se décidaient à les accorder. Ces électeurs composaient en ce moment +la seule autorité établie. Privés de tout pouvoir actif, ils prennent ceux +que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts. +Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se préserver à la +fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales. +Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours à ce qui l'intéresse, force +et brûle les barrières, disperse les commis et rend toutes les entrées +libres. Les boutiques des armuriers sont pilliées. Ces brigands, déjà +signalés chez Réveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir +comme de dessous terre, reparaissent armés de piques et de bâtons, et +répandent l'épouvante. Ces évènemens avaient eu lieu pendant la journée du +dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la +matinée du lundi, les électeurs, toujours réunis à l'Hôtel-de-Ville, +croient devoir donner une forme plus légale à leur autorité; ils appellent, +en conséquence, le prévôt des marchands, administrateur ordinaire de la +cité. Celui-ci ne consent à céder que sur une réquisition en forme. On le +requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'électeurs; on +compose ainsi une municipalité revêtue de tous les pouvoirs. Cette +municipalité mande auprès d'elle le lieutenant de police, et rédige en +quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise. + +Cette milice devait être composée de quarante-huit mille hommes, fournis +par les districts. Le signe distinctif devait être, au lieu de la cocarde +verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes +et avec cette cocarde, sans avoir été enrôlé par son district dans la garde +bourgeoise, devait être arrêté, désarmé et puni. Telle fut la première +origine des gardes nationales. Ce plan fut adopté par tous les districts, +qui se hâtèrent de le mettre à exécution. Dans le courant de la même +matinée, le peuple avait dévasté la maison de Saint-Lazare pour y chercher +des grains; il avait forcé le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en +avait exhumé des armures antiques dont il s'était revêtu. On voyait la +foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se +montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilité ordinaire, il +affectait le désintéressement, il respectait l'or, ne prenait que les +armes, et arrêtait lui-même les brigands. Les gardes-françaises et les +milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enrôlés dans +la garde bourgeoise. + +On demandait toujours des armes à grands cris. Le prévôt Flesselles, qui +d'abord avait résisté à ses concitoyens, se montrait zélé maintenant, et +promettait 12,000 fusils pour le jour même, davantage pour les jours +suivans. Il prétendait avoir fait un marché avec un armurier inconnu. La +chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'était écoulé. +Cependant le soir étant arrivé, les caisses d'artillerie annoncées par +Flesselles sont conduites à l'Hôtel-de-Ville; on les ouvre, et on les +trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre +le prévôt, qui dit avoir été trompé. Pour l'apaiser, il la dirige vers les +Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux étonnés +reçoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et +parviennent à la convaincre qu'ils ne possédaient rien de ce qu'avait +annoncé le prévôt. + +Le peuple, plus irrité que jamais, revient en criant à la trahison. Pour le +satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des +poudres destinées pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on +s'en empare, et un électeur en fait la distribution au milieu des plus +grands dangers. + +Une horrible confusion régnait à cet Hôtel-de-Ville, siège des autorités, +quartier-général de la milice, et centre de toutes les opérations. Il +fallait à la fois y pourvoir à la sûreté extérieure menacée par la cour, à +la sûreté intérieure menacée par les brigands; il fallait à chaque instant +calmer les soupçons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur +ceux qui excitaient sa défiance. On voyait là des voitures arrêtées, des +convois interceptés, des voyageurs attendant la permission de continuer +leur route. Pendant la nuit, l'Hôtel-de-Ville fut encore une fois menacé +par les brigands; un électeur, le courageux Moreau de Saint-Méry, chargé +d'y veiller, fît apporter des barils de poudre, et menaça de le faire +sauter. Les brigands s'éloignèrent à cette vue. Pendant ce temps, les +citoyens retirés chez eux se tenaient prêts à tous les genres d'attaque; +ils avaient dépavé les rues, ouvert des tranchées, et pris tous les moyens +de résister à un siège. + +Pendant ces troubles de la capitale, la consternation régnait dans +l'assemblée. Elle s'était formée le 13 au matin, alarmée des évènemens qui +se préparaient, et ignorant encore ce qui s'était passé à Paris. Le député +Mounier s'élève le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal +lui succède à la tribune, fait un magnifique éloge de Necker, et tous deux +s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le +rappel des ministres disgraciés. Un député de la noblesse, M. de Virieu, +propose même de confirmer les arrêtés du 17 juin par un nouveau serment. M. +de Clermont-Tonnerre s'oppose à cette proposition, comme inutile, et, +rappelant les engagemens déjà pris par l'assemblée, s'écrie: «La +constitution sera, ou nous ne serons plus. » La discussion s'était déjà +prolongée lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matinée du 13, +et les malheurs dont la capitale était menacée, entre des Français +indisciplinés qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'étaient +dans la main de personne, et des étrangers disciplinés, qui étaient dans la +main du despotisme. On arrête aussitôt d'envoyer une députation au roi, +pour lui peindre la désolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le +renvoi des troupes et l'établissement des gardes bourgeoises. Le roi fait +une réponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et +répète que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemblée alors s'élevant au +plus noble courage, rend un arrêté mémorable dans lequel elle insiste sur +le renvoi des troupes, et sur l'établissement des gardes bourgeoises, +déclare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser +sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent être, la +responsabilité des malheurs qui se préparent; consolide la dette publique, +défend de prononcer le nom infâme de banqueroute, persiste dans ses +précédens arrêtés, et ordonne au président d'exprimer ses regrets à M. +Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Après ces mesures pleines d'énergie +et de prudence, l'assemblée, pour préserver ses membres de toute violence +personnelle, se déclare en permanence, et nomme M. de Lafayette +vice-président, pour soulager le respectable archevêque de Vienne, à qui +son âge ne permettait pas de siéger jour et nuit. + +La nuit du 13 au 14 s'écoula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A +chaque instant, des nouvelles funestes étaient données et contredites; on +ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que +plusieurs députés étaient menacés, que la violence allait être employée +contre Paris et les membres les plus signalés de l'assemblée. Suspendue un +instant, la séance fut reprise à cinq heures du matin, 14 juillet. +L'assemblée, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution, +discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en accélérer l'exécution et +de la conduire avec prudence. Un comité fut nommé pour préparer les +questions; il se composait de MM. l'évêque d'Autun, l'archevêque de +Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyès, Chapelier et Bergasse. +La matinée s'écoula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le +roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemblée rester livrée à +plusieurs régimens étrangers. Dans ce moment, on venait de voir les +princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant à l'Orangerie, +flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des +rafraîchissemens. Il paraît qu'un grand dessein était conçu pour la nuit du +14 au 15, que Paris devait être attaqué sur sept points, le Palais-Royal +enveloppé, l'assemblée dissoute, et la déclaration du 23 juin portée au +parlement; qu'enfin il devait être pourvu aux besoins du trésor par la +banqueroute et les billets d'état. Il est certain que les commandans des +troupes avaient reçu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets +d'état avaient été fabriqués, que les casernes des Suisses étaient pleines +de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait déménagé, ne +laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans +l'après-midi, les terreurs de l'assemblée redoublèrent; on venait de voir +passer le prince de Lambesc à toute bride; on entendait le bruit du canon, +et on appliquait l'oreille à terre pour saisir les moindres bruits. +Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une +seconde députation au roi. La députation partit aussitôt pour faire de +nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemblée, venus de +Paris en toute hâte, assurèrent qu'on s'y égorgeait; l'un d'eux attesta +qu'il avait vu un cadavre décapité et revêtu de noir. La nuit commençait à +se faire; on annonça l'arrivée de deux électeurs. Le plus profond silence +régnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurité; +et on apprit de leur bouche que la Bastille était attaquée, que le canon +avait tiré, que le sang coulait, et qu'on était menacé des plus affreux +malheurs. Aussitôt une nouvelle députation fut envoyée avant le retour de +la précédente. Tandis qu'elle partait, la première arrivait et rapportait +la réponse du roi. Le roi avait ordonné, disait-il, l'éloignement des +troupes campées au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde +bourgeoise, il avait nommé des officiers pour la commander. + +A l'arrivée de la seconde députation, le roi, toujours plus troublé, lui +dit: «Messieurs, vous déchirez mon coeur de plus en plus par le récit que +vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres +donnés aux troupes en soient la cause. » On n'avait obtenu encore que +l'éloignement de l'armée. Il était deux heures après minuit. On répondit à +la ville de Paris «que deux députations avaient été envoyées, et que les +instances seraient renouvelées le lendemain, jusqu'à ce qu'elles eussent +obtenu le succès qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des +impressions étrangères n'en arrêteraient plus les mouvemens.» La séance fut +un moment suspendue, et on apprit le soir les évènemens de la journée du +14. + +Le peuple, dès la nuit du 13, s'était porté vers la Bastille; quelques +coups de fusil avaient été tirés, et il paraît que des instigateurs avaient +proféré plusieurs fois le cri: _A là bastille!_ Le voeu de sa destruction +se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les idées avaient pris d'avance +cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'était répandu +que l'Hôtel des Invalides en contenait un dépôt considérable. On s'y rend +aussitôt. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait défendre l'entrée, disant +qu'il doit demander des ordres à Versailles. Le peuple ne veut rien +entendre, se précipite dans l'Hôtel, enlève les canons et une grande +quantité de fusils. Déjà dans ce moment une foule considérable assiégeait +la Bastille. Les assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé +sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député +d'un district demande à être introduit dans la forteresse, et l'obtient du +commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et +quatre-vingt-deux invalides, et reçoit la parole de la garnison de ne pas +faire feu si elle n'est attaquée. Pendant ces pourparlers le peuple, ne +voyant pas paraître son député, commence à s'irriter, et celui-ci est +obligé de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers +onze heures du matin. Une demi-heure s'était à peine écoulée, qu'une +nouvelle troupe arrive en armes, en criant: «Nous voulons la Bastille!» La +garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux +hommes montent avec intrépidité sur le toit du corps-de-garde, et brisent à +coups de hache les chaînes du pont, qui retombe. La foule s'y précipite, et +court à un second pont pour le franchir de même. En ce moment une décharge +de mousqueterie l'arrête: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure +quelques instans. Les électeurs réunis à l'Hôtel-de-Ville, entendant le +bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux +députations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser +introduire dans la place un détachement de milice parisienne, sur le motif +que toute force militaire dans Paris doit être sous la main de la ville. +Ces deux députations arrivent successivement. Au milieu de ce siège +populaire, il était très difficile de se faire entendre. Le bruit du +tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les députés +s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer. +Des coups de fusils sont tirés, on ne sait d'où. Le peuple, persuadé qu'il +est trahi, se précipite pour mettre le feu à la place; la garnison tire +alors à mitraille. Les gardes-françaises arrivent avec du canon et +commencent une attaque en forme. + +Sur ces entrefaites, un billet adressé par le baron de Besenval à Delaunay, +commandant de la Bastille, est intercepté et lu à l'Hôtel-de-Ville. +Besenval engageait Delaunay à résister, lui assurant qu'il serait bientôt +secouru. C'était en effet dans la soirée de ce jour que devaient s'exécuter +les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'étant point secouru, voyant +l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche allumée et veut faire sauter +la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre: les signaux sont +donnés, un pont est baissé. Les assiégeans s'approchent en promettant de ne +commettre aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les +Suisses parviennent à se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachés à +la fureur du peuple que par le dévouement des gardes-françaises. En ce +moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se présente: on la suppose +fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait être brûlée, lorsqu'un +brave soldat se précipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en +sûreté, et retourne à la mêlée. + +Il était cinq heures et demie. Les électeurs étaient dans la plus cruelle +anxiété, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolongé. Une foule +se précipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-française, +couvert de blessures, couronné de lauriers, est porté en triomphe par le +peuple. Le règlement et les clés de la Bastille sont au bout d'une +baïonnette; une main sanglante, s'élevant au-dessus de la foule, montre une +boucle de col: c'était celle du gouverneur Delaunay qui venait d'être +décapité. Deux gardes-françaises, Élie et Hullin, l'avaient défendu jusqu'à +la dernière extrémité. D'autre victimes avaient succombé, quoique défendues +avec héroïsme contre la férocité de la populace. Une espèce de fureur +commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on +accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple en lui +promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La +salle était pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et pressés par +cent mille autres qui, restés au dehors, voulaient entrer à leur tour. Les +électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude. +Il commençait à perdre son assurance, et déjà tout pâle il s'écrie: +«Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au +Palais-Royal, pour y être jugé.» Il descend alors pour s'y rendre. La +multitude s'ébranle, l'entoure, le presse. Arrivé au quai Pelletier, un +inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On prétend qu'on avait saisi une +lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: «Tenez bon, +tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes.» + +Tels avaient été les malheureux évènemens de cette journée. Un mouvement de +terreur succéda bientôt à l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la +Bastille, étonnés de leur audace, et croyant retrouver le lendemain +l'autorité formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on +répandait que les troupes s'avançaient, pour saccager Paris. Moreau de +Saint-Méry, le même qui la veille avait menacé les brigands de faire sauter +l'Hôtel-de-Ville, demeura inébranlable, et donna plus de trois mille ordres +en quelques heures. Dès que la prise de la Bastille avait été connue à +l'Hôtel-de-Ville, les électeurs en avaient fait informer l'assemblée, qui +l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La séance était suspendue, mais +la nouvelle se répandit avec rapidité. La cour jusque-là, ne croyant point +à l'énergie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui +voulait prendre une place vainement assiégée autrefois par le grand Condé, +la cour était paisible et se répandait en railleries. Cependant le roi +commençait à être inquiet; ses dernières réponses avaient même décelé sa +douleur. Il s'était couché. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens +généreux, était l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualité de +grand-maître de la garde-robe, il avait toujours accès auprès de lui. +Instruit des évènemens de Paris, il se rendit en toute hâte auprès du +monarque, l'éveilla malgré les ministres, et lui apprit ce qui s'était +Passé. «Quelle révolte! s'écria le prince.--Sire, reprit le duc de +Liancourt, dites révolution.» Le roi, éclairé par ses représentations, +consentit à se rendre dès le matin à l'assemblée. La cour céda aussi, et +cet acte de confiance fut résolu. Dans cet intervalle, l'assemblée avait +repris séance. On ignorait les nouvelles dispositions inspirées au roi, et +il s'agissait de lui envoyer une dernière députation, pour essayer de le +toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore à accorder. Cette +députation était la cinquième depuis ces funestes évènemens. Elle se +composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque +Mirabeau, plus véhément que jamais, l'arrête: «Dites au roi, s'écrie-t-il, +dites-lui bien que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu +hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et +leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présens. Dites-lui que +Toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit, +dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux +brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale. Dites-lui que +dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette +musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi! + +«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux +qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris +révolté, qu'il assiégeait en personne; et que ses conseillers féroces font +rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et +affamé.» + +La députation allait se rendre auprès du roi, lorsqu'on apprend qu'il +arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des +applaudissemens retentissent: «Attendez, reprend Mirabeau avec gravité, +que le roi nous ait fait connaître ses bonnes dispositions. Qu'un morne +respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur. +Le silence des peuples est la leçon des rois!» + +Louis XVI se présente alors accompagné de ses deux frères. Son discours +simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemblée, +qu'il nomme pour la première fois assemblée nationale; se plaint avec +douceur des méfiances qu'on a conçues: «Vous avez craint, leur dit-il; eh +bien! c'est moi qui me fie à vous.» Ces mots sont couverts +d'applaudissemens. + +Aussitôt les députés se lèvent, entourent le monarque, et le reconduisent +à pied jusqu'au château. La foule se presse autour de lui, les larmes +coulent de tous les yeux, et il peut à peine s'ouvrir un passage à travers +ce nombreux cortège. La reine, en ce moment, placée avec la cour sur un +balcon, contemplait de loin cette scène touchante. Son fils était dans ses +bras; sa fille, debout à ses côtés, jouait naïvement avec les cheveux de +son frère. La princesse, vivement émue, semblait se complaire dans cet +amour des Français. Hélas! combien de fois un attendrissement réciproque +n'a-t-il pas réconcilié les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un +instant tout semblait oublié; mais le lendemain, le jour même, la cour +était rendue à son orgueil, le peuple à ses méfiances, et l'implacable +haine recommençait son cours. + +La paix était faite avec l'assemblée, mais il restait à la faire avec +Paris. L'assemblée envoya d'abord une députation à l'Hôtel-de-Ville, pour +porter la nouvelle de l'heureuse réconciliation opérée avec le roi. Bailly, +Lafayette, Lally-Tolendal, étaient du nombre des envoyés. Leur présence +répandit la plus vive allégresse. Le discours de Lally fit naître des +transports si vifs, qu'on le porta en triomphe à une fenêtre de +l'Hôtel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut +placée sur sa tête, et il reçut ces hommages vis-à-vis la place même où +avait expiré son père avec un bâillon sur la bouche. La mort de l'infortuné +Flesselles, chef de la municipalité, et le refus du duc d'Aumont d'accepter +le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prévôt et un +commandant-général à nommer. Bailly fut désigné, et au milieu des plus +vives acclamations il fut nommé successeur de Flesselles, sous le titre de +maire de Paris. La couronne qui avait été sur la tête de Lally passa sur +celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archevêque de Paris +l'y retint malgré lui. Le vertueux vieillard laissa alors échapper des +larmes, et il se résigna à ses nouvelles fonctions. Digne représentant +d'une grande assemblée en présence de la majesté du trône, il était moins +capable de résister aux orages d'une commune, où la multitude luttait +tumultueusement contre ses magistrats. Faisant néanmoins abnégation de +lui-même, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et +nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait +à nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste +envoyé par l'Amérique affranchie à la ville de Paris. Moreau de Saint-Méry +le montra de la main, tous les yeux s'y portèrent, c'était celui du marquis +de Lafayette. Un cri général le proclama commandant. On vota aussitôt un +_Te Deum_, et on se transporta en foule à Notre-Dame. Les nouveaux +magistrats, l'archevêque de Paris, les électeurs, mêlés à des +gardes-françaises, à des soldats de la milice, marchant sous le bras des +uns des autres, se rendirent à l'antique cathédrale, dans une espèce +d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouvés tombèrent aux pieds de Bailly, +qui avait beaucoup travaillé pour les hôpitaux; ils l'appelèrent leur père. +Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva à +l'église, on célébra la cérémonie, et chacun se répandit ensuite dans la +cité, où une joie délirante avait succédé à la terreur de la veille. Dans +ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redouté, dont +l'entrée était maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une +avide curiosité et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de +supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une énorme pierre +placée au milieu d'une prison obscure et marécageuse, et au centre de +laquelle était fixée une pesante chaîne. + +La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait été dans sa +confiance, redoutait si fort le peuple, qu'à chaque instant elle +s'imaginait qu'une armée parisienne marchait sur Versailles. Le comte +d'Artois, la famille de Polignac, si chère à la reine, quittèrent alors la +France, et furent les premiers émigrés. Bailly vint rassurer le roi, et +l'engagea au voyage de Paris, qui fut résolu malgré la résistance de la +reine et de la cour. + +Le roi se disposa à partir. Deux cents députés furent chargés de +l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les +gardes-du-corps l'escortèrent jusqu'à Sèvres, où ils s'arrêtèrent pour +l'attendre. Bailly, à la tête de la municipalité, le reçut aux portes de +Paris, et lui présenta les clés, offertes jadis à Henri IV. «Ce bon roi, +lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a +reconquis son roi.» La nation, législatrice à Versailles, était armée à +Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entouré d'une multitude silencieuse et +enrégimentée. Il arriva à l'Hôtel-de-Ville[7], en passant sous une voûte +d'épées croisées sur sa tête en signe d'honneur. Son discours fut simple et +touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, éclata enfin, et +prodigua au roi ses applaudissemens accoutumés. Ces acclamations +soulagèrent un peu le coeur du prince; il ne put néanmoins dissimuler un +mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps placés sur les hauteurs +de Sèvres; et à son retour la reine, se jetant à son cou, l'embrassa comme +si elle avait craint de ne plus le revoir. + +Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de +Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi, +et son conseiller si utile, fut élu président de l'assemblée. Les députés +nobles, qui, tout en assistant aux délibérations, refusaient encore d'y +prendre part, cédèrent enfin, et donnèrent leur vote. Ainsi s'acheva la +confusion des ordres. Dès cet instant on pouvait considérer la révolution +comme accomplie. La nation, maîtresse du pouvoir législatif par +l'assemblée, de la force publique par elle-même, pouvait désormais réaliser +tout ce qui était utile à ses intérêts. C'est en refusant l'égalité de +l'impôt qu'on avait rendu les états-généraux nécessaires; c'est en refusant +un juste partage d'autorité dans ces états qu'on y avait perdu toute +influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait +soulevé Paris, et provoqué la nation tout entière à s'emparer de la force +publique. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 1 à la fin du volume. +[2] Voyez la note 2 à la fin du volume. +[3] Séance du 10 juin. +[4] Voyez Ferrières. +[5] Voyez la note 3 à la fin du volume. +[6] Note 4 à la fin du volume. +[7] 17 juillet. + + + + +CHAPITRE III. + + +TRAVAUX DE LA MUNICIPALITÉ DE PARIS.--LAFAYETTE COMMANDANT DE LA GARDE +NATIONALE; SON CARACTÈRE ET SON RÔLE DANS LA RÉVOLUTION.--MASSACRE DE +FOULON ET DE BERTHIER.--RETOUR DE NECKER.--SITUATION ET DIVISION DES PARTIS +ET DE LEURS CHEFS.--MIRABEAU; SON CARACTÈRE, SON PROJET ET SON GÉNIE. +--LES BRIGANDS.--TROUBLES DANS LES PROVINCES ET LES CAMPAGNES.--NUIT DU +4 AOUT.--ABOLITION DES DROITS FÉODAUX ET DE TOUS LES PRIVILÈGES. +--DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME.--DISCUSSION SUR LA CONSTITUTION ET SUR +LE _veto_.--AGITATION A PARIS. RASSEMBLEMENT TUMULTUEUX AU PALAIS-ROYAL. + + +Cependant tout s'agitait dans le sein de la capitale, où une nouvelle +autorité venait de s'établir. Le même mouvement qui avait porté les +électeurs à se mettre en action, poussait toutes les classes à en faire +autant. L'assemblée avait été imitée par l'Hôtel-de-Ville, l'Hôtel-de-Ville +par les districts, et les districts par toutes les corporations. Tailleurs, +cordonniers, boulangers, domestiques, réunis au Louvre, à la place Louis +XV, aux Champs-Élysées, délibéraient en forme, malgré les défenses +réitérées de la municipalité. Au milieu de ces mouvemens contraires, +l'Hôtel-de-Ville, combattu par les districts, inquiété par le Palais-Royal, +était entouré d'obstacles, et pouvait à peine suffire aux soins de son +immense administration. Il réunissait à lui seul l'autorité civile, +judiciaire et militaire. Le quartier-général de la milice y était fixé. Les +juges, dans le premier moment, incertains sur leurs attributions, lui +adressaient les accusés. Il avait même la puissance législative, car il +était chargé de se faire une constitution. Bailly avait pour cet objet +demandé à chaque district deux commissaires qui, sous le nom de +représentans de la commune, devaient en régler la constitution. Pour +suffire à tant de soins, les électeurs s'étaient partagés en divers +comités: l'un, nommé comité des recherches, s'occupait de la police; +l'autre, nommé comité des subsistances, s'occupait des approvisionnemens, +tâche la plus difficile et la plus dangereuse de toutes. Bailly fut obligé +de s'en occuper jour et nuit. Il fallait opérer des achats continuels de +blé, le faire moudre ensuite, et puis le porter à Paris à travers les +campagnes affamées. Les convois étaient souvent arrêtés, et on avait besoin +de détachemens nombreux pour empêcher les pillages sur la route et dans les +marchés. Quoique l'état vendît les blés à perte, afin que les boulangers +pussent rabaisser le prix du pain, la multitude n'était pas satisfaite: il +fallait toujours diminuer ce prix, et la disette de Paris augmentait par +cette diminution même, parce que les campagnes couraient s'y +approvisionner. La crainte du lendemain portait chacun à se pourvoir +abondamment, et ce qui s'accumulait dans les mains des uns manquait aux +autres. C'est la confiance qui hâte les travaux du commerce, qui fait +arriver les denrées, et qui rend leur distribution égale et facile; mais +Quand la confiance disparaît, l'activité commerciale cesse; les objets +n'arrivant plus au-devant des besoins, ces besoins s'irritent, ajoutent la +confusion à la disette, et empêchent la bonne distribution du peu qui +reste. Le soin des subsistances était donc le plus pénible de tous. De +cruels soucis dévoraient Bailly et le comité. Tout le travail du jour +suffisait à peine au besoin du jour, et il fallait recommencer le lendemain +avec les mêmes inquiétudes. + +Lafayette, commandant de la milice bourgeoise[1], n'avait pas moins de +peines. Il avait incorporé dans cette milice les gardes-françaises dévoués +à la révolution, un certain nombre de Suisses, et une grande quantité de +soldats qui désertaient les régimens dans l'espoir d'une solde plus forte. +Le roi en avait lui-même donné l'autorisation. Ces troupes réunies +composèrent ce qu'on appela les compagnies du centre. La milice prit le nom +de _garde nationale_, revêtit l'uniforme, et ajouta aux deux couleurs rouge +et bleue de la cocarde parisienne la couleur blanche, qui était celle du +roi. C'est là cette cocarde tricolore dont Lafayette prédit les destinées +en annonçant qu'elle ferait le tour du monde. + +C'est à la tête de cette troupe que Lafayette s'efforça pendant deux années +consécutives de maintenir la tranquillité publique, et de faire exécuter +les lois que l'assemblée décrétait chaque jour. Lafayette, issu d'une +famille ancienne et demeurée pure au milieu de la corruption des grands, +doué d'un esprit droit, d'une âme ferme, amoureux de la vraie gloire, +s'était ennuyé des frivolités de la cour et de la discipline pédantesque de +nos armées. Sa patrie ne lui offrant rien de noble à tenter, il se décida +pour l'entreprise la plus généreuse du siècle, et il partit pour l'Amérique +le lendemain du jour où l'on répandait en Europe qu'elle était soumise. Il +y combattit à côté de Washington, et décida l'affranchissement du +Nouveau-Monde par l'alliance dans la France. Revenu dans son pays avec un +nom européen, accueilli à la cour comme une nouveauté, il s'y montra simple +et libre comme un Américain. Lorsque la philosophie, qui n'avait été pour +des nobles oisifs qu'un jeu d'esprit, exigea de leur part des sacrifices, +Lafayette presque seul persista dans ses opinions, demanda les +états-généraux, contribua puissamment à la réunion des ordres, et fut +nommé, en récompense, commandant-général de la garde nationale. Lafayette +n'avait pas les passions et le génie qui font souvent abuser de la +puissance: avec une âme égale, un esprit fin, un système de +désintéressement invariable, il était surtout propre au rôle que les +circonstances lui avaient assigné, celui de faire exécuter les lois. Adoré +de ses troupes sans les avoir captivées par la victoire, plein de calme et +de ressources au milieu des fureurs de la multitude, il maintenait l'ordre +avec une vigilance infatigable. Les partis, qui l'avaient trouvé +incorruptible, accusaient son habileté, parce qu'ils ne pouvaient accuser +son caractère. Cependant il ne se trompait pas sur les évènemens et sur les +hommes, n'appréciait la cour et les chefs de parti que ce qu'ils valaient, +les protégeait au péril de sa vie sans les estimer, et luttait souvent sans +espoir contre les factions, mais avec la constance d'un homme qui ne doit +jamais abandonner la chose publique, alors même qu'il n'espère plus pour +elle. + +Lafayette, malgré toute sa vigilance, ne réussit pas toujours à arrêter les +fureurs populaires. Car quelque active que soit la force, elle ne peut se +montrer partout contre un peuple partout soulevé, qui voit dans chaque +homme un ennemi. A chaque instant les bruits les plus ridicules étaient +répandus et accrédités. Tantôt on disait que les soldats des +gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que les farines avaient +été volontairement avariées, ou qu'on détournait leur arrivée; et ceux qui +se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale, +étaient obligés de comparaître devant un peuple aveugle qui les accablait +d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du +moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple qui, en général, +ne sait ni choisir ni chercher long-temps ses victimes, paraissait souvent +dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre les +troubles plus graves en les ensanglantant, soit seulement par des hommes +plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et +arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il n'y eut de spontané +à leur égard que la fureur de la multitude qui les égorgea. Foulon, ancien +intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait +été un des ministres désignés pour succéder à Necker et à ses collègues. Il +fut arrêté à Viry, quoiqu'il eût répandu le bruit de sa mort. On le +conduisit à Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger +du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à +la main, et une botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut +traîné à l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son +gendre, était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de +Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour le +faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers Paris, dans +le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la rage des furieux. +La populace voulait l'égorger; les représentations de Lafayette l'avaient +un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon fût jugé; mais elle +demandait que le jugement fût rendu à l'instant même, pour jouir +sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs avaient été choisis pour +servir de juges; mais, sous divers prétextes, ils avaient refusé cette +terrible magistrature. Enfin, on avait désigné Bailly et Lafayette, qui se +trouvaient réduits à la cruelle extrémité de se dévouer à la rage de la +populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup +d'art et de fermeté, temporisait encore; il avait plusieurs fois adressé la +parole à la multitude avec succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siège +à ses cotés, eut l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles. +«Voyez-vous, dit un témoin, ils s'entendent!» A ce mot, la foule s'ébranle +et se précipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le +soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné +vieillard est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une +pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un +cabriolet conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui +montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête de son +beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce quelques mots +pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude, +il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se défend avec fureur, et +succombe bientôt comme le malheureux Foulon[2]. Ces meurtres avaient été +conduits par des ennemis ou de Foulon, ou de la chose publique; car, si la +fureur du peuple à leur aspect avait été spontanée, comme la plupart de ses +mouvemens, leur arrestation avait été combinée. Lafayette, rempli de +douleur et d'indignation, résolut de donner sa démission. Bailly et la +municipalité, effrayés de ce projet, s'empressèrent de l'en détourner. Il +fut alors convenu qu'il la donnerait pour faire sentir son mécontentement +au peuple, mais qu'il se laisserait gagner par les instances qu'on ne +manquerait pas de lui faire. En effet, le peuple et la milice +l'entourèrent, et lui promirent la plus grande obéissance. Il reprit le +commandement à ces conditions; et depuis, il eut la satisfaction d'empêcher +la plupart des troubles, grâce à son énergie et au dévouement de sa troupe. + +Pendant ce temps, Necker avait reçu à Bâle les ordres du roi et les +instances de l'assemblée. Ce furent les Polignac qu'il avait laissés +triomphans à Versailles, et qu'il rencontra fugitifs à Bâle, qui, les +premiers, lui apprirent les malheurs du trône et le retour subit de faveur +qui l'attendait. Il se mit en route, et traversa la France, traîné en +triomphe par le peuple, auquel, selon son usage, il recommanda la paix et +le bon ordre. Le roi le reçut avec embarras, l'assemblée avec empressement; +et il résolut de se rendre à Paris, où il devait aussi avoir son jour de +triomphe. Le projet de Necker était de demander aux électeurs la grâce et +l'élargissement du baron de Besenval, quoiqu'il fût son ennemi. En vain +Bailly, non moins ennemi que lui des mesures de rigueur, mais plus juste +appréciateur des circonstances, lui représenta le danger d'une telle +mesure, et lui fit sentir que cette faveur, obtenue par l'entraînement, +serait révoquée le lendemain comme illégale, parce qu'un corps +administratif ne pouvait ni condamner ni faire grâce: Necker s'obstina, et +fit l'essai de son influence sur la capitale. Il se rendit à +l'Hôtel-de-Ville le 30 juillet. Ses espérances furent outrepassées, et il +dut se croire tout-puissant, en voyant les transports de la multitude. Tout +ému, les yeux pleins de larmes, il demanda une amnistie générale, qui fut +aussitôt accordée par acclamation. Les deux assemblées des électeurs et des +représentans se montrèrent également empressées; les électeurs décrétèrent +l'amnistie générale, les représentans de la commune ordonnèrent la liberté +de Besenval. Necker se retira enivré, prenant pour lui les applaudissemens +qui s'adressaient à sa disgrâce. Mais, dès ce jour, il allait être +détrompé: Mirabeau lui préparait un cruel réveil. Dans l'assemblée, dans +les districts, un cri général s'éleva contre la sensibilité du ministre, +excusable, disait-on, mais égarée. Le district de l'Oratoire, excité, à ce +qu'on assure, par Mirabeau, fut le premier à réclamer. On soutint de toutes +parts qu'un corps administratif ne pouvait ni condamner ni absoudre. La +mesure illégale de l'Hôtel-de-Ville fut révoquée, et la détention du baron +de Besenval maintenue. Ainsi se vérifiait l'avis du sage Bailly, que Necker +n'avait pas voulu suivre. + +Dans ce moment, les partis commençaient à se prononcer davantage. Les +parlemens, la noblesse, le clergé, la cour, menacés tous de la même ruine, +avaient confondu leurs intérêts et agissaient de concert. Il n'y avait plus +à la cour ni le comte d'Artois ni les Polignac. Une sorte de consternation, +mêlée de désespoir, régnait dans l'aristocratie. N'ayant pu empêcher ce +qu'elle appelait le mal, elle désirait maintenant que le peuple en commît +le plus possible, pour amener le bien par l'excès même de ce mal. Ce +système mêlé de dépit et de perfidie, qu'on appelle le pessimisme +politique, commence chez les partis dès qu'ils ont fait assez de pertes +pour renoncer à ce qui leur reste, dans l'espoir de tout recouvrer. +L'aristocratie se mit dès lors à l'employer, et souvent on la vit voter +avec les membres les plus violens du parti populaire. + +Les circonstances font surgir les hommes. Le péril de la noblesse avait +fait naître un défenseur pour elle. Le jeune Cazalès, capitaine dans les +dragons de la reine, avait trouvé en lui une force d'esprit et une facilité +d'expression inattendues. Précis et simple, il disait promptement et +convenablement ce qu'il fallait dire; et on doit regretter que son esprit +si juste ait été consacré à une cause qui n'a eu quelques raisons à faire +valoir qu'après avoir été persécutée. Le clergé avait trouvé son défenseur +dans l'abbé Maury. Cet abbé, sophiste exercé et inépuisable, avait des +saillies heureuses et beaucoup de sang-froid; il savait résister +courageusement au tumulte, et audacieusement à l'évidence. Tels étaient les +moyens et les dispositions de l'aristocratie. + +Le ministère était sans vues et sans projets. Necker, haï de la cour qui le +souffrait par obligation, Necker seul avait non un plan, mais un voeu. Il +avait toujours désiré la constitution anglaise, la meilleure sans doute +qu'on pût adopter comme accommodement entre le trône, l'aristocratie et le +peuple; mais cette constitution, proposée par l'évêque de Langres avant +l'établissement d'une seule assemblée, et refusée par les premiers ordres, +était devenue impossible. La haute noblesse ne voulait pas des deux +chambres, parce que c'était une transaction; la petite noblesse, parce +qu'elle ne pouvait entrer dans la chambre haute; le parti populaire, parce +que, tout effrayé encore de l'aristocratie, il ne voulait lui laisser +aucune influence. Quelques députés seulement, les uns par modération, les +autres parce que cette idée leur était propre, désiraient les institutions +anglaises, et formaient tout le parti du ministre, parti faible, parce +qu'il n'offrait que des vues conciliatoires à des passions irritées, et +qu'il n'opposait à ses adversaires que des raisonnemens et aucun moyen +d'action. + +Le parti populaire commençait à se diviser, parce qu'il commençait à +vaincre. Lally-Tolendal, Mounier, Mallouet et les autres partisans de +Necker, approuvaient tout ce qui s'était fait jusque-là, parce que tout ce +qui s'était fait avait amené le gouvernement à leurs idées, c'est-à-dire à +la constitution anglaise. Maintenant ils jugeaient que c'était assez; +réconciliés avec le pouvoir, ils voulaient s'arrêter. Le parti populaire ne +croyait pas au contraire devoir s'arrêter encore. C'était dans le club +Breton[3] qu'il s'agitait avec le plus de véhémence. Une conviction sincère +était le mobile du plus grand nombre de ses membres; des prétentions +personnelles commençaient néanmoins à s'y montrer, et déjà les mouvemens +de l'intérêt individuel succédaient aux premiers élans du patriotisme. +Barnave, jeune avocat de Grenoble, doué d'un esprit clair, facile, et +possédant au plus haut degré le talent de bien dire, formait avec les deux +Lameth un triumvirat qui intéressait par sa jeunesse, et qui bientôt influa +par son activité et ses talens. Duport, ce jeune conseiller au parlement, +qu'on a déjà vu figurer, faisait partie de leur association. On disait +alors que Duport pensait tout ce qu'il fallait faire, que Barnave le +disait, et que les Lameth l'exécutaient. Cependant ces jeunes députés +étaient amis entre eux, sans être encore ennemis prononcés de personne. + +Le plus audacieux des chefs populaires, celui qui, toujours en avant, +ouvrait les délibérations les plus hardies, était Mirabeau. Les absurdes +institutions de la vieille monarchie avaient blessé des esprits justes et +indigné des coeurs droits; mais il n'était pas possible qu'elles n'eussent +froissé quelque âme ardente et irrité de grandes passions. Cette âme fut +celle de Mirabeau, qui, rencontrant dès sa naissance tous les despotismes, +celui de son père, du gouvernement et des tribunaux, employa sa jeunesse à +les combattre et à les haïr. Il était né sous le soleil de la Provence, et +issu d'une famille noble. De bonne heure il s'était fait connaître par +ses désordres, ses querelles et une éloquence emportée. Ses voyages, ses +observations, ses immenses lectures, lui avaient tout appris, et il avait +tout retenu. Mais outré, bizarre, sophiste même quand il n'était pas +soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excité +par la tribune et la présence de ses contradicteurs, son esprit +s'enflammait: d'abord ses premières vues étaient confuses, ses paroles +entrecoupées, ses chairs palpitantes, mais bientôt venait la lumière; alors +son esprit faisait en un instant le travail des années; et à la tribune +même, tout était pour lui découverte, expression vive et soudaine. +Contrarié de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et +présentait la vérité en images frappantes ou terribles. Les circonstances +étaient-elles difficiles, les esprits fatigués d'une longue discussion ou +intimidés par le danger, un cri, un mot décisif s'échappait de sa bouche, +sa tête se montrait effrayante de laideur et de génie, et l'assemblée +éclairée ou raffermie rendait des lois, ou prenait des résolutions +magnanimes. + +Fier de ses hautes qualités, s'égayant de ses vices, tour à tour altier ou +souple, il séduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par +ses sarcasmes, et les conduisait tous à sa suite par une singulière +puissance d'entraînement. Son parti était partout, dans le peuple, dans +l'assemblée, dans la cour même, dans tous ceux enfin auxquels il +s'adressait dans le moment. Se mêlant familièrement avec les hommes, juste +quand il fallait l'être, il avait applaudi au talent naissant de Barnave, +quoiqu'il n'aimât pas ses jeunes amis; il appréciait l'esprit profond de +Sieyès, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une +vie trop pure; il détestait dans Necker un rigorisme extrême, une raison +orgueilleuse, et la prétention de gouverner une révolution qu'il savait lui +appartenir. Il aimait peu le duc d'Orléans et son ambition incertaine; et +comme on le verra bientôt, il n'eut jamais avec lui aucun intérêt commun. +Seul ainsi avec son génie, il attaquait le despotisme qu'il avait juré de +détruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanités de la monarchie, il +voulait encore moins de l'ostracisme des républiques; mais n'étant pas +assez vengé des grands et du pouvoir, il continuait de détruire. +D'ailleurs, dévoré de besoins, mécontent du présent, il s'avançait vers un +avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talens, de son ambition, de +ses vices, du mauvais état de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de +ses propos, tousles soupçons et toutes les calomnies. + +Ainsi se divisaient la France et les partis. Les premiers différends entre +les députés populaires eurent lieu à l'occasion des excès de la multitude. +Mounier et Lally-Tolendal voulaient une proclamation solennelle au peuple, +pour improuver ses excès. L'assemblée, sentant l'inutilité de ce moyen et +la nécessité de ne pas indisposer la multitude qui l'avait soutenue, s'y +refusa d'abord; mais, cédant ensuite aux instances de quelques-uns de ses +membres, elle finit par faire une proclamation qui, comme elle l'avait +prévu, fut tout à fait inutile, car on ne calme pas avec des paroles un +peuple soulevé. + +L'agitation était universelle. Une terreur subite s'était répandue. Le nom +de ces brigands qu'on avait vus apparaître dans les diverses émeutes était +dans toutes les bouches, leur image dans tous les esprits. La cour +reprochait leurs ravages au parti populaire, le parti populaire à la cour. +Tout à coup des courriers se répandent, et, traversant la France en tous +sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons +avant leur maturité. On se réunit de toutes parts, et en quelques jours la +France entière est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce +stratagème, qui rendit universelle la révolution du 14 juillet, en +provoquant l'armement de la nation, fut attribué alors à tous les partis, +et depuis il a été surtout imputé au parti populaire, qui en a recueilli +les résultats. Il est étonnant qu'on se soit ainsi rejeté la responsabilité +d'un stratagème plus ingénieux que coupable. On l'a mis sur le compte de +Mirabeau, qui se fût applaudi d'en être l'auteur, et qui l'a pourtant +désavoué. Il était assez dans le caractère de l'esprit de Sieyès, et +quelques-uns ont cru que ce dernier l'avait suggéré au duc d'Orléans. +D'autres enfin en ont accusé la cour. Ils ont pensé que ces courriers +eussent été arrêtés à chaque pas, sans l'aveu du gouvernement; que la cour +n'ayant jamais cru la révolution générale, et la regardant comme une simple +émeute des Parisiens, avait voulu armer les provinces pour les opposer à +Paris. Quoi qu'il en soit, ce moyen tourna au profit de la nation, qu'il +mit en armes et en état de veiller à sa sûreté et à ses droits. + +Le peuple des villes avait secoué ses entraves, le peuple des campagnes +voulait aussi secouer les siennes. Il refusait de payer les droits féodaux; +il poursuivit ceux des seigneurs qui l'avaient opprimé; il incendiait les +châteaux, brûlait les titres de propriété, et se livrait dans quelques pays +à des vengeances atroces. Un accident déplorable avait surtout excité cette +effervescence universelle. Un sieur de Mesmai, seigneur de Quincey, donnait +une fête autour de son château. Tout le peuple des campagnes y était +rassemblé, et se livrait à la joie, lorsqu'un baril de poudre, s'enflammant +tout à coup, produisit une explosion meurtrière. Cet accident, reconnu +depuis pour un effet de l'imprudence, et non de la trahison, fut imputé à +crime au sieur de Mesmai. Le bruit s'en répandit bientôt, et provoqua +partout les cruautés de ces paysans, endurcis par une vie misérable, et +rendus féroces par de longues souffrances. Les ministres vinrent en corps +faire à l'assemblée un tableau de l'état déplorable de la France, et lui +demander les moyens de rétablir l'ordre. Ces désastres de tout genre +s'étaient manifestés depuis le 14 juillet. Le mois d'août commençait, et il +devenait indispensable de rétablir l'action du gouvernement et des lois. +Mais pour le tenter avec succès, il fallait commencer la régénération de +l'état par la réforme des institutions qui blessaient le plus vivement le +peuple et le disposaient davantage à se soulever. Une partie de la nation, +soumise à l'autre, supportait une foule de droits appelés féodaux. Les uns, +qualifiés utiles, obligeaient les paysans à des redevances ruineuses; les +autres, qualifiés honorifiques, les soumettaient envers leurs seigneurs à +des respects et à des services humilians. C'étaient là les restes de la +barbarie féodale, dont l'abolition était due à l'humanité. Ces privilèges, +regardés comme des propriétés, appelés même de ce nom par le roi, dans la +déclaration du 23 juin, ne pouvaient être abolis par une discussion. Il +fallait, par un mouvement subit et inspiré, exciter les possesseurs à s'en +dépouiller eux-mêmes. + +L'assemblée discutait alors la fameuse déclaration des droits de l'homme. +On avait d'abord agité s'il en serait fait une, et on avait décidé le 4 +août au matin, qu'elle serait faite et placée en tête de la constitution. +Dans la soirée du même jour, le comité fit son rapport sur les troubles et +les moyens de les faire cesser. Le vicomte de Noailles et le duc +d'Aiguillon, tous deux membres de la noblesse, montent alors à la tribune, +et représentent que c'est peu d'employer la force pour ramener le peuple, +qu'il faut détruire la cause de ses maux, et que l'agitation qui en est la +suite sera aussitôt calmée. S'expliquant enfin plus clairement, ils +proposent d'abolir tous les droits vexatoires qui, sous le titre de droits +féodaux, écrasent les campagnes. M. Leguen de Kerendal, propriétaire dans +la Bretagne, se présente à la tribune, en habit de cultivateur, et fait un +tableau effrayant du régime féodal. Aussitôt la générosité excitée chez les +uns, l'orgueil engagé chez les autres, amènent un désintéressement subit; +chacun s'élance à la tribune pour abdiquer ses privilèges. La noblesse +donne le premier exemple; le clergé, non moins empressé, se hâte de le +suivre. Une espèce d'ivresse s'empare de l'assemblée; mettant de côté une +discussion superflue, et qui n'était certainement pas nécessaire pour +démontrer la justice de pareils sacrifices, tous les ordres, toutes les +classes, tous les possesseurs de prérogatives quelconques, se hâtent de +faire aussi leurs renonciations. Après les députés des premiers ordres, +ceux des communes viennent à leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant +immoler des privilèges personnels, ils offrent ceux des provinces et des +villes. L'égalité des droits, rétablie entre les individus, l'est ainsi +entre toutes les parties du territoire. Quelques-uns apportent des +pensions, et un membre du parlement, n'ayant rien à donner, promet son +dévouement à la chose publique. Les marches du bureau sont couvertes +de députés qui viennent déposer l'acte de leur renonciation; on se contente +pour le moment d'énumérer les sacrifices, et on remet au jour suivant la +rédaction des articles. L'entraînement était général; mais au milieu de cet +enthousiasme il était facile d'apercevoir que certains privilégiés peu +sincères voulaient pousser les choses au pire. Tout était à craindre de +l'effet de la nuit et de l'impulsion donnée, lorsque Lally-Tolendal, +apercevant le danger, fait passer un billet au président. «Il faut tout +redouter, lui dit-il, de l'entraînement de l'assemblée: levez la séance.» +Au même instant, un député s'élance vers lui, et, lui serrant la main avec +émotion, lui dit: «Livrez-nous la sanction royale, et nous sommes amis.» +Lally-Tolendal, sentant alors le besoin de rattacher la révolution au roi, +propose de le proclamer restaurateur de la liberté française. La +proposition est accueillie avec enthousiasme; un _Te Deum_ est décrété, et +on se sépare enfin vers le milieu de la nuit. + +On avait arrêté pendant cette nuit mémorable: + +L'abolition de la qualité de serf; + +La faculté de rembourser les droits seigneuriaux; + +L'abolition des juridictions seigneuriales; + +La suppression des droits exclusifs de chasse, de colombiers, de garenne, +etc.; + +Le rachat de la dîme; + +L'égalité des impôts; + +L'admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires; + +L'abolition de la vénalité des offices; + +La destruction de tous les privilèges de villes et de provinces; + +La réformation des jurandes; + +Et la suppression des pensions obtenues sans titres. + +Ces résolutions avaient été arrêtées sous forme générale, mais il restait à +les rédiger en décrets; et c'est alors que le premier élan de générosité +étant passé, chacun étant rendu à ses penchans, les uns devaient chercher à +étendre, les autres à resserrer les concessions obtenues. La discussion +devint vive, et une résistance tardive et mal entendue fit évanouir toute +reconnaissance. + +L'abolition des droits féodaux avait été convenue, mais il fallait +distinguer, entre ces droits, lesquels seraient abolis ou rachetés. En +abordant jadis le territoire, les conquérans, premiers auteurs de la +noblesse, avaient imposé aux hommes des services, et aux terres des +tributs. Ils avaient même occupé une partie du sol, et ne l'avaient que +successivement restitué aux cultivateurs, moyennant des rentes +perpétuelles. Une longue possession, suivie de transmissions nombreuses, +constituant la propriété, toutes les charges imposées aux hommes et aux +terres en avaient acquis le caractère. L'assemblée constituante était donc +réduite à attaquer les propriétés. Dans cette situation, ce n'était pas +comme plus ou moins bien acquises, mais comme plus ou moins onéreuses à la +société, qu'elle avait à les juger. Elle abolit les services personnels; et +plusieurs de ces services ayant été changés en redevance, elle abolit ces +redevances. Parmi les tributs imposés aux terres, elle supprima ceux qui +étaient évidemment le reste de la servitude, comme le droit imposé sur les +transmissions; et elle déclara rachetables toutes les rentes perpétuelles, +qui étaient le prix auquel la noblesse avait jadis cédé aux cultivateurs +une partie du territoire. Rien n'est donc plus absurde que d'accuser +l'assemblée constituante d'avoir violé les propriétés, puisque tout l'était +devenu; et il est étrange que la noblesse, les ayant si long-temps violées, +soit en exigeant des tributs, soit en ne payant pas les impôts, se montrât +tout à coup si rigoureuse sur les principes, quand il s'agissait de ses +prérogatives. Les justices seigneuriales furent aussi appelées propriétés, +puisque depuis des siècles elles étaient transmises en héritage; mais +l'assemblée ne s'en laissa pas imposer par ce titre, et les abolit, en +ordonnant cependant qu'elles fussent maintenues jusqu'à ce qu'on eût pourvu +à leur remplacement. + +Le droit exclusif de chasse fut aussi un objet de vives disputes. Malgré la +vaine objection que bientôt toute la population serait en armes, si le +droit de chasse était accordé, il fut rendu à chacun dans l'étendue de ses +champs. Les colombiers privilégiés furent également défendus. L'assemblée +décida que chacun pourrait en avoir, mais qu'à l'époque des moissons les +pigeons pourraient être tués, comme le gibier ordinaire, sur le territoire +qu'ils iraient parcourir. Toutes les capitaineries furent abolies, et on +ajouta cependant qu'il serait pourvu aux plaisirs personnels du roi, par +des moyens compatibles avec la liberté et la propriété. + +Un article excita surtout de violens débats, à cause des questions plus +importantes dont il était le prélude, et des intérêts qu'il attaquait: +c'est celui des dîmes. Dans la nuit du 4 août, l'assemblée avait déclaré +les dîmes rachetables. Au moment de la rédaction, elle voulut les abolir +sans rachat, en ayant soin d'ajouter qu'il serait pourvu par l'état à +l'entretien du clergé. Sans doute il y avait un défaut de forme dans cette +décision, car c'était revenir sur une résolution déjà prise. Mais Garat +répondit à cette objection que c'était là un véritable rachat, puisqu'au +lieu du contribuable c'était l'état qui rachetait la dîme, en se chargeant +de pourvoir aux besoins du clergé. L'abbé Sieyès, qu'on fut étonné de voir +parmi les défenseurs de la dîme, et qu'on ne jugea pas défenseur +désintéressé de cet impôt, convint, en effet, que l'état rachetait +véritablement la dîme, mais qu'il faisait un vol à la masse de la nation, +en lui faisant supporter une dette qui ne devait peser que sur les +propriétaires fonciers. Cette objection, présentée d'une manière +tranchante, fut accompagnée de ce mot si amer et depuis souvent répété: +«Vous voulez être libres, et vous ne savez pas être justes.» Quoique Sieyès +ne crût pas qu'il fût possible de répondre à cette objection, la réponse +était facile. La dette du culte est celle de tous; convient-il de la faire +supporter aux propriétaires fonciers plutôt qu'à l'universalité des +contribuables? C'est à l'état à en juger. Il ne vole personne en faisant de +l'impôt la répartition qu'il juge la plus convenable. La dîme, en écrasant +les petits propriétaires, détruisait l'agriculture; l'état devait donc +déplacer cet impôt; c'est ce que Mirabeau prouva avec la dernière évidence. +Le clergé, qui préférait la dîme parce qu'il prévoyait bien que le salaire +adjugé par l'état serait mesuré sur ses vrais besoins, se prétendit +propriétaire de la dîme par des concessions immémoriales; il renouvela +cette raison si répétée de la longue possession qui ne prouve rien, car +tout, jusqu'à la tyrannie, serait légitimé par la possession. On lui +répondit que la dîme n'était qu'un usufruit; qu'elle n'était point +transmissible, et n'avait pas les principaux caractères de la propriété; +qu'elle était évidemment un impôt établi en sa faveur, et que cet impôt, +l'état se chargeait de le changer en un autre. L'orgueil du clergé fut +révolté de l'idée de recevoir un salaire, il s'en plaignit avec violence; +et Mirabeau, qui excellait à lancer des traits décisifs de raison et +d'ironie, répondit aux interrupteurs qu'il ne connaissait que trois moyens +d'exister dans la société: être ou voleur, ou mendiant, ou salarié. Le +clergé sentit qu'il lui convenait d'abandonner ce qu'il ne pouvait plus +défendre. Les curés surtout, sachant qu'ils avaient tout à gagner de +l'esprit de justice qui régnait dans l'assemblée, et que c'était l'opulence +des prélats qu'on voulait particulièrement attaquer, furent les premiers à +se désister. L'abolition entière des dîmes fut donc décrétée, sous la +condition que l'état se chargerait des frais du culte, mais qu'en attendant +la dîme continuerait d'être perçue. Cette dernière clause pleine d'égards +devint, il est vrai, inutile. Le peuple ne voulut plus payer, mais il ne le +voulait déjà plus, même avant le décret, et quand l'assemblée abolit le +régime féodal, il était déjà renversé de fait. Le 13 août, tous les +articles furent présentés au monarque, qui accepta le titre de restaurateur +de la liberté française, et assista au _Te Deum_, ayant à sa droite le +président, et à sa suite tous les députés. + +Ainsi fut consommée la plus importante réforme de la révolution. +L'assemblée avait montré autant de force que de mesure. Malheureusement un +peuple ne sait jamais rentrer avec modération dans l'exercice de ses +droits. Des violences atroces furent commises dans tout le royaume. Les +châteaux continuèrent d'être incendiés, les campagnes furent inondées par +des chasseurs qui s'empressaient d'exercer des droits si nouveaux pour eux. +Ils se répandirent dans les champs naguère réservés aux plaisirs de leurs +seuls oppresseurs, et commirent d'affreuses dévastations. Toute usurpation +a un cruel retour, et celui qui usurpe devrait y songer, du moins pour ses +enfans, qui presque toujours portent sa peine. De nombreux accidens eurent +lieu. Dès le 7 du mois d'août, les ministres s'étaient de nouveau présentés +à l'assemblée pour lui faire un rapport sur l'état du royaume. Le +gardes-des-sceaux avait dénoncé les désordres alarmans qui avaient éclaté; +Necker avait révélé le déplorable état des finances. L'assemblée reçut ce +double message avec tristesse, mais sans découragement. Le 10, elle rendit +un décret sur la tranquillité publique, par lequel les municipalités +étaient chargées de veiller au maintien de l'ordre, en dissipant tous les +attroupemens séditieux. Elles devaient livrer les simples perturbateurs aux +tribunaux, mais emprisonner ceux qui avaient répandu des alarmes, allégué +de faux ordres, ou excité des violences, et envoyer la procédure à +l'assemblée nationale, pour qu'on pût remonter à la cause des troubles. Les +milices nationales et les troupes réglées étaient mises à la disposition +des municipalités, et elles devaient prêter serment d'être fidèles à la +nation, au roi et à la loi, etc. C'est ce serment qui fut appelé depuis le +serment civique. + +Le rapport de Necker sur les finances fut extrêmement alarmant. C'était le +besoin des subsides qui avait fait recourir à une assemblée nationale; +cette assemblée à peine réunie était entrée en lutte avec le pouvoir, et, +ne songeant qu'au besoin pressant d'établir des garanties, elle avait +négligé celui d'assurer les revenus de l'état. Necker seul avait tout le +souci des finances. Tandis que Bailly, chargé des subsistances de la +capitale, était dans les plus cruelles angoisses, Necker, tourmenté de +besoins moins pressans, mais bien plus étendus, Necker, enfermé dans ses +pénibles calculs, dévoré de mille peines, s'efforçait de pourvoir à la +détresse publique; et, tandis qu'il ne songeait qu'à des questions +financières, il ne comprenait pas que l'assemblée ne songeât qu'à des +questions politiques. Necker et l'assemblée, préoccupés chacun de leur +objet, n'en voyaient pas d'autres. Cependant, si les alarmes de Necker +étaient justifiées par la détresse actuelle, la confiance de l'assemblée +l'était par l'élévation de ses vues. Cette assemblée, embrassant la France +et son avenir, ne pouvait pas croire que ce beau royaume, obéré un instant, +fût à jamais frappé d'indigence. + +Necker, en entrant au ministère, en août 1788, ne trouva que 400,000 francs +au trésor. Il avait, à force de soins, pourvu au plus pressant; et depuis, +les circonstances avaient accru les besoins en diminuant les ressources. Il +avait fallu acheter des blés, les revendre au-dessous du prix coûtant, +faire des aumônes considérables, établir des travaux publics pour occuper +des ouvriers. Il était sorti du trésor, pour ce dernier objet, jusqu'à +12,000 francs par jour. En même temps que les dépenses s'étaient +augmentées, les recettes avaient baissé. La réduction du prix du sel, le +retard des paiemens, et souvent le refus absolu d'acquitter des impôts, la +contrebande à force armée, la destruction des barrières, le pillage même +des registres et le meurtre des commis, avaient anéanti une partie des +revenus. En conséquence, Necker demanda un emprunt de trente millions. La +première impression fut si vive, qu'on voulut voter l'emprunt par +acclamation; mais ce premier mouvement se calma bientôt. On témoigna de la +répugnance pour de nouveaux emprunts, et on commit une espèce de +contradiction en invoquant les cahiers auxquels on avait déjà renoncé, et +qui défendaient de consentir l'impôt avant d'avoir fait la constitution; on +alla même jusqu'à faire le calcul des sommes reçues depuis l'année +précédente, comme si on s'était défié du ministre. Cependant la nécessité +de pourvoir aux besoins de l'état fit adopter l'emprunt; mais on changea le +plan du ministre, et on réduisit l'intérêt à quatre et demi pour cent, par +la fausse espérance d'un patriotisme qui était dans la nation, mais qui +ne pouvait se trouver chez les prêteurs de profession, les seuls qui se +livrent ordinairement à ces sortes de spéculations financières. Cette +première faute fut une de celles que commettent ordinairement les +assemblées, quand elles remplacent les vues immédiates du ministre qui +agit, par les vues générales de douze cents esprits qui spéculent. Il fut +facile d'apercevoir aussi que l'esprit de la nation commençait déjà à ne +plus s'accommoder de la timidité du ministre. + +Après ces soins indispensables donnés à la tranquillité publique et aux +finances, on s'occupa de la déclaration des droits. La première idée en +avait été fournie par Lafayette, qui lui-même l'avait empruntée aux +Américains. Cette discussion, interrompue par la révolution du 14 juillet, +renouvelée au 1er août, interrompue de nouveau par l'abolition du régime +féodal, fut reprise et définitivement arrêtée le 12 août. Cette idée avait +quelque chose d'imposant qui saisit l'assemblée. L'élan des esprits les +portait à tout ce qui avait de la grandeur; cet élan produisait leur bonne +foi, leur courage, leurs bonnes et leurs mauvaises résolutions. Ils +saisirent donc cette idée, et voulurent la mettre à exécution. S'il ne +s'était agi que d'énoncer quelques principes particulièrement méconnus par +l'autorité dont on venait de secouer le joug, comme le vote de l'impôt, la +liberté religieuse, la liberté de la presse, la responsabilité +ministérielle, rien n'eût été plus facile. Ainsi avaient fait jadis +l'Amérique et l'Angleterre. La France aurait pu exprimer en quelques +maximes nettes et positives les nouveaux principes qu'elle imposait à son +gouvernement; mais la France, rompant avec le passé, et voulant remonter à +l'état de nature, dut aspirer à donner une déclaration complète de tous les +droits de l'homme et du citoyen. On parla d'abord de la nécessité et du +danger d'une pareille déclaration. On discuta beaucoup et inutilement sur +ce sujet, car il n'y avait ni utilité ni danger à faire une déclaration +composée de formules auxquelles le peuple ne comprenait rien; elle n'était +quelque chose que pour un certain nombre d'esprits philosophiques, qui ne +prennent pas une grande part aux séditions populaires. Il fut enfin décidé +qu'elle serait faite et placée en tête de l'acte constitutionnel. Mais il +fallait la rédiger, et c'était là le plus difficile. Qu'est-ce qu'un droit? +c'est ce qui est dû aux hommes. Or, tout le bien qu'on peut leur faire leur +est dû; toute mesure sage de gouvernement est donc un droit. Aussi tous les +projets proposés renfermaient la définition de la loi, la manière dont elle +doit se faire, le principe de la souveraineté, etc. On objectait que ce +n'était pas là des droits, mais des maximes générales. Cependant il +importait d'exprimer ces maximes. Mirabeau, impatienté, s'écria enfin: +«N'employez pas le mot de droits, mais dites: Dans l'intérêt de tous, il a +été déclaré....» Néanmoins on préféra le titre plus imposant de déclaration +des droits, sous lequel on confondit des maximes, des principes, des +définitions. Du tout on composa la déclaration célèbre placée en tête de la +constitution de 91. Au reste, il n'y avait là qu'un mal, celui de perdre +quelques séances à un lieu commun philosophique. Mais qui peut reprocher +aux esprits de s'enivrer de leur objet? Qui a le droit de mépriser +l'inévitable préoccupation des premiers instans? + +Il était temps de commencer enfin les travaux de la constitution. La +fatigue des préliminaires était générale, et déjà on agitait hors de +l'assemblée les questions fondamentales. La constitution anglaise était le +modèle qui s'offrait naturellement à beaucoup d'esprits, puisqu'elle était +la transaction intervenue en Angleterre, à la suite d'un débat semblable, +entre le roi, l'aristocratie et le peuple. Cette constitution consistait +essentiellement dans l'établissement de deux chambres et dans la sanction +royale. Les esprits dans leur premier élan vont aux idées les plus simples: +un peuple qui déclare sa volonté, un roi qui l'exécute, leur paraissait la +seule forme légitime de gouvernement. Donner à l'aristocratie une part +égale à celle de la nation, au moyen d'une chambre-haute; conférer au roi +le droit d'annuler la volonté nationale, au moyen de la sanction, leur +semblait une absurdité. _La nation veut, le roi fait_: les esprits ne +sortaient pas de ces élémens simples, et ils croyaient vouloir la +monarchie, parce qu'ils laissaient un roi comme exécuteur des volontés +nationales. La monarchie réelle, telle qu'elle existe même dans les états +réputés libres, est la domination d'un seul, à laquelle on met des bornes +au moyen du concours national. La volonté du prince y fait réellement +presque tout, et celle de la nation est réduite à empêcher le mal, soit en +disputant sur l'impôt, soit en concourant pour un tiers à la loi. Mais dès +l'instant que la nation peut ordonner tout ce qu'elle veut, sans que le roi +puisse s'y opposer par le _veto_, le roi n'est plus qu'un magistrat. C'est +alors la république avec un seul consul au lieu de plusieurs. Le +gouvernement de Pologne, quoiqu'il y eût un roi, ne fut jamais nommé une +monarchie, mais une république; il y avait aussi un roi à Lacédémone. + +La monarchie bien entendue exige donc de grandes concessions de la part des +esprits. Mais ce n'est pas après une longue nullité et dans leur premier +enthousiasme qu'ils sont disposés à les faire. Aussi la république était +dans les opinions sans y être nommée, et on était républicain sans le +croire. + +On ne s'expliqua point nettement dans la discussion: aussi, malgré le génie +et le savoir répandus dans l'assemblée, la question fut mal traitée et peu +entendue. Les partisans de la constitution anglaise, Necker, Mounier, +Lally, ne surent pas voir en quoi devait consister la monarchie; et quand +ils l'auraient vu, ils n'auraient pas osé dire nettement à l'assemblée que +la volonté nationale ne devait point être toute-puissante, et qu'elle +devait empêcher plutôt qu'agir. Ils s'épuisèrent à dire qu'il fallait que +le roi pût arrêter les usurpations d'une assemblée; que pour bien exécuter +la loi, et l'exécuter volontiers, il fallait qu'il y eût coopéré; et +qu'enfin il devait exister des rapports entre les pouvoirs exécutif et +législatif. Ces raisons étaient mauvaises ou tout au moins faibles. Il +était ridicule en effet, en reconnaissant la souveraineté nationale, de +vouloir lui opposer la volonté unique du roi[4]. + +Ils défendaient mieux les deux chambres, parce qu'en effet, même dans une +république, il y a de hautes classes qui doivent s'opposer au mouvement +trop rapide des classes qui s'élèvent, en défendant les institutions +anciennes contre les institutions nouvelles. Mais cette chambre-haute, plus +indispensable encore que la prérogative royale, puisqu'il n'y a pas +d'exemple de république sans un sénat, était plus repoussée que la +sanction, parce qu'on était plus irrité contre l'aristocratie que contre la +royauté. La chambre-haute était impossible alors, parce que personne n'en +voulait: la petite noblesse s'y opposait, parce qu'elle n'y pouvait trouver +place; les privilégiés désespérés, parce qu'ils désiraient le pire en +toutes choses; le parti populaire, parce qu'il ne voulait pas laisser à +l'aristocratie un poste d'où elle dominerait la volonté nationale. Mounier, +Lally, Necker étaient presque seuls à désirer cette chambre-haute. Sieyès, +par l'erreur d'un esprit absolu, ne voulait ni des deux chambres ni de la +sanction royale. Il concevait la société tout unie: selon lui la masse, +sans distinction de classes, devait être chargée de vouloir, et le roi, +comme magistrat unique, chargé d'exécuter. Aussi était-il de bonne foi +quand il disait que la monarchie ou la république étaient la même chose, +puisque la différence n'était pour lui que dans le nombre des magistrats +chargés de l'exécution. Le caractère d'esprit de Sieyès était +l'enchaînement, c'est-à-dire la liaison rigoureuse de ses propres idées. Il +s'entendait avec lui-même, mais ne s'entendait ni avec la nature des choses +ni avec les esprits différens du sien. Il les subjuguait par l'empire de +ses maximes absolues, mais les persuadait rarement; aussi, ne pouvant ni +morceler ses systèmes, ni les faire adopter en entier, il devait bientôt +concevoir de l'humeur. Mirabeau, esprit juste, prompt, souple, n'était pas +plus avancé en fait de science politique que l'assemblée elle-même; il +repoussait les deux chambres, non point par conviction, mais par la +connaissance de leur impossibilité actuelle, et par haine de +l'aristocratie. Il défendait la sanction par un penchant monarchique; et il +s'y était engagé dès l'ouverture des états, en disant que, sans la +sanction, il aimerait mieux vivre à Constantinople qu'à Paris. Barnave, +Duport et Lameth ne pouvaient vouloir la même chose que Mirabeau. Ils +n'admettaient ni la chambre-haute, ni la sanction royale; mais ils +n'étaient pas aussi obstinés que Sieyès, et consentaient à modifier leur +opinion, en accordant au roi et à la chambre-haute un simple _veto_ +suspensif, c'est-à-dire le pouvoir de s'opposer temporairement à la volonté +nationale, exprimée dans la chambre-basse. + +Les premières discussions s'engagèrent le 28 et le 29 août. Le parti +Barnave voulut traiter avec Mounier, que son opiniâtreté faisait chef du +parti de la constitution anglaise. C'était le plus inflexible qu'il fallait +gagner, et c'est à lui qu'on s'adressa. Des conférences eurent lieu. Quand +on vit qu'il était impossible de changer une opinion devenue en lui +une habitude d'esprit, on consentit alors à ces formes anglaises qu'il +chérissait tant, mais à condition qu'en opposant à la chambre populaire une +chambre-haute et le roi, on ne donnerait aux deux qu'un _veto_ suspensif, +et qu'en outre le roi ne pourrait pas dissoudre l'assemblée. Mounier fit la +réponse d'un homme convaincu: il dit que la vérité ne lui appartenait pas, +et qu'il ne pouvait en sacrifier une partie pour sauver l'autre. Il perdit +ainsi les deux institutions, en ne voulant pas les modifier. Et s'il était +vrai, ce qu'on verra n'être pas, que la constitution de 91, par la +suppression de la chambre-haute, ruina le trône, Mounier aurait de grands +reproches à se faire. Mounier n'était pas passionné, mais obstiné; il était +aussi absolu dans son système que Sieyès dans le sien, et préférait tout +perdre plutôt que de céder quelque chose. Les négociations furent rompues +avec humeur. On avait menacé Mounier de Paris, de l'opinion publique, et on +partit, dit-il, pour aller exercer l'influence dont on l'avait menacé[5]. + +Ces questions divisaient le peuple comme les représentans, et, sans les +comprendre, il ne se passionnait pas moins pour elles. On les avait toutes +résumées sous le mot si court et si expéditif de _veto_. On voulait, ou on +ne voulait pas le _veto_, et cela signifiait qu'on voulait ou qu'on ne +voulait pas la tyrannie. Le peuple, sans même entendre cela, prenait le +_veto_ pour un impôt qu'il fallait abolir, ou pour un ennemi qu'il fallait +pendre, et il voulait le mettre à la lanterne[6]. + +Le Palais-Royal était surtout dans la plus grande fermentation. Là se +réunissaient des hommes ardens, qui, ne pouvant pas même supporter les +formes imposées dans les districts, montaient sur une chaise, prenaient la +parole sans la demander, étaient sifflés ou portés en triomphe par un +peuple immense, qui allait exécuter ce qu'ils avaient proposé. Camille +Desmoulins, déjà nommé dans cette histoire, s'y distinguait par la verve, +l'originalité et le cynisme de son esprit; et, sans être cruel, il +demandait des cruautés. On y voyait encore Saint-Hurugue, ancien marquis, +détenu long-temps à la Bastille pour des différends de famille, et irrité +contre l'autorité jusqu'à l'aliénation. Là, chaque jour, ils répétaient +tous qu'il fallait aller à Versailles, pour y demander compte au roi et à +l'assemblée de leur hésitation à faire le bien du peuple. Lafayette avait +la plus grande peine à les contenir par des patrouilles continuelles. La +garde nationale était déjà accusée d'aristocratie. «Il n'y avait pas, +disait Desmoulins, de patrouille au Céramique.» Déjà même le nom de +Cromwell avait été prononcé à côté de celui de Lafayette. Un jour, le +dimanche 30 août, une motion est faite au Palais-Royal; Mounier y est +accusé, Mirabeau y est présenté comme en danger, et l'on propose d'aller à +Versailles veiller sur les jours de ce dernier. Mirabeau cependant +défendait la sanction, mais sans cesser son rôle de tribun populaire, sans +le paraître moins aux yeux de la multitude. Saint-Hurugue, à la tête de +quelques exaltés, se porte sur la route de Versailles. Ils veulent, +disent-ils, engager l'assemblée à casser ses infidèles représentans pour +en nommer d'autres, et supplier le roi et le dauphin de venir à Paris se +mettre en sûreté au milieu du peuple. Lafayette accourt, les arrête, et les +oblige de rebrousser chemin. Le lendemain lundi 31, ils se réunissent de +nouveau. Ils font une adresse à la commune, dans laquelle ils demandent la +convocation des districts pour improuver le _veto_ et les députés qui le +soutiennent, pour les révoquer et en nommer d'autres à leur place. La +commune les repousse deux fois avec la plus grande fermeté. + +Pendant ce temps l'agitation régnait dans l'assemblée. Les mécontens +avaient écrit aux principaux députés des lettres pleines de menaces et +d'invectives; l'une d'elles était signée du nom de Saint-Hurugue. Le lundi +31, à l'ouverture de la séance, Lally dénonça une députation qu'il avait +reçue du Palais-Royal. Cette députation l'avait engagé à se séparer des +mauvais citoyens qui défendaient le _veto_, et elle avait ajouté qu'une +armée de vingt mille hommes était prête à marcher. Mounier lut aussi des +lettres qu'il avait reçues de son côté, proposa de poursuivre les auteurs +secrets de ces machinations, et pressa l'assemblée d'offrir cinq cent mille +francs à celui qui les dénoncerait. La lutte fut tumultueuse. Duport +soutint qu'il n'était pas de la dignité de l'assemblée de s'occuper de +pareils détails. Mirabeau lut des lettres qui lui étaient aussi adressées, +et dans lesquelles les ennemis de la cause populaire ne le traitaient pas +mieux que Mounier. L'assemblée passa à l'ordre du jour, et Saint-Hurugue, +signataire de l'une des lettres dénoncées, fut enfermé par ordre de la +commune. + +On discutait à la fois les trois questions de la permanence des assemblées, +des deux chambres, et du _veto_. La permanence fut votée à la presque +unanimité. On avait trop souffert de la longue interruption des assemblées +nationales, pour ne pas les rendre permanentes. On passa ensuite à la +grande question de l'unité du corps législatif. Les tribunes étaient +occupées par un public nombreux et bruyant. Beaucoup de députés se +retiraient. Le président, qui était alors l'évêque de Langres, s'efforce +en vain de les retenir; ils sortent en grand nombre. De toutes parts on +demande à grands cris d'aller aux voix. Lally réclame encore une fois la +parole: on la lui refuse, en accusant le président de l'avoir envoyé à la +tribune; un membre va même jusqu'à demander au président s'il n'est pas las +de fatiguer l'assemblée. Offensé de ces paroles, le président quitte le +fauteuil, et la discussion est encore remise. Le lendemain 10 septembre, on +lit une adresse de la ville de Rennes, déclarant le _veto_ inadmissible, +traîtres à la patrie ceux qui le voteraient. Mounier et les siens +s'irritent, et proposent de gourmander la municipalité. Mirabeau répond que +l'assemblée n'est pas chargée de donner des leçons à des officiers +municipaux, et qu'il faut passer à l'ordre du jour. La question des deux +chambres est enfin mise aux voix, et, au bruit des applaudissemens, l'unité +de l'assemblée est décrétée. Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf voix se +déclarent pour une chambre, quatre-vingt-neuf pour deux; cent vingt-deux +voix sont perdues, par l'effet de la crainte inspirée à beaucoup de +députés. Enfin arrive la question du _veto_. On avait trouvé un terme +moyen, celui du _veto_ suspensif, qui n'arrêtait que temporairement la loi, +pendant une ou plusieurs législatures. On considérait cela comme un appel +au peuple, parce que le roi, recourant à de nouvelles assemblées, et leur +cédant si elles persistaient, semblait en appeler réellement à l'autorité +nationale. Mounier et les siens s'y opposèrent; ils avaient raison dans le +système de la monarchie anglaise, où le roi consulte la représentation +nationale et n'obéit jamais; mais ils avaient tort dans la situation +où ils s'étaient placés. Ils n'avaient voulu, disaient-ils, qu'empêcher une +résolution précipitée. Or le _veto_ suspensif produisait cet effet aussi +Bien que le _veto_ absolu. Si la représentation persistait, la volonté +nationale devenait manifeste; et, en admettant sa souveraineté, il était +difficile de lui résister indéfiniment. + +Le ministère sentit en effet que le _veto_ suspensif produisait +matériellement l'effet du _veto_ absolu, et Necker conseilla au roi de se +donner les avantages d'un sacrifice volontaire, en adressant un mémoire à +l'assemblée, dans lequel il demandait le _veto_ suspensif. Le bruit s'en +répandit, et on connut d'avance le but et l'esprit du mémoire. Il fut +présenté le 11 septembre; chacun en connaissait le contenu. Il semble que +Mounier, soutenant l'intérêt du trône, aurait dû n'avoir pas d'autres vues +que le trône lui-même; mais les partis ont bientôt un intérêt distinct de +ceux qu'ils servent. Mounier repoussa cette communication, en disant que, +si le roi renonçait à une prérogative utile à la nation, on devait la lui +donner malgré lui et dans l'intérêt public. Les rôles furent renversés, et +les adversaires du roi soutinrent ici son intervention; mais leur effort +fut inutile, et le mémoire fut durement repoussé. On s'expliqua de nouveau +nécessaire pour la constitution. Après avoir spécifié que le pouvoir +constituant était supérieur aux pouvoirs constitués, il fut établi que la +sanction ne pourrait s'exercer que sur les actes législatifs, mais point du +tout sur les actes constitutifs, et que les derniers ne seraient que +promulgués. Six cent soixante-treize voix se déclarèrent pour le _veto_ +suspensif, trois cent vingt-cinq pour le _veto_ absolu. Ainsi furent +résolus les articles fondamentaux de la nouvelle constitution. Meunier et +Lally-Tolendal donnèrent aussitôt leur démission de membres du comité de +constitution. + +On avait porté jusqu'ici une foule de décrets sans jamais en offrir aucun à +l'acceptation royale. Il fut résolu de présenter au roi les articles du 4 +août. La question était de savoir si on demanderait la sanction ou la +simple promulgation, en les considérant comme législatifs ou constitutifs. +Maury et même Lally-Tolendal eurent la maladresse de soutenir qu'ils +étaient législatifs, et de requérir la sanction, comme s'ils eussent +attendu quelque obstacle de la puissance royale. Mirabeau, avec une rare +justesse, soutint que les uns abolissaient le régime féodal et étaient +éminemment constitutifs; que les autres étaient une pure munificence de la +noblesse et du clergé, et que sans doute le clergé et la noblesse ne +voulaient pas que le roi pût révoquer leurs libéralités. Chapelier ajouta +qu'il ne fallait pas même supposer le consentement du roi nécessaire, +puisqu'il les avait approuvés déjà, en acceptant le titre de restaurateur +de la liberté française, et en assistant au _Te Deum_. En conséquence on +pria le roi de faire une simple promulgation[7]. + +Un membre proposa tout à coup l'hérédité de la couronne et l'inviolabilité +de la personne royale. L'assemblée, qui voulait sincèrement du roi comme +son premier magistrat héréditaire, vota ces deux articles par acclamation. +On proposa l'inviolabilité de l'héritier présomptif; mais le duc de +Mortemart remarqua aussitôt que les fils avaient quelquefois essayé de +détrôner leur père, et qu'il fallait se laisser le moyen de les frapper. +Sur ce motif, la proposition fut rejetée. Le député Arnoult, à propos de +l'article sur l'hérédité de mâle en mâle et de branche en branche, proposa +de confirmer les renonciations de la branche d'Espagne, faites dans le +traité d'Utrecht. On soutint qu'il n'y avait pas lieu à délibérer, parce +qu'il ne fallait pas s'aliéner un allié fidèle; Mirabeau se rangea de cet +avis, et l'assemblée passa à l'ordre du jour. Tout à coup Mirabeau, pour +faire une expérience qui a été mal jugée, voulut ramener la question qu'il +avait contribué lui-même à éloigner. La maison d'Orléans se trouvait en +concurrence avec la maison d'Espagne, dans le cas d'extinction de la +branche régnante. Mirabeau avait vu un grand acharnement à passer à l'ordre +du jour. Étranger au duc d'Orléans quoique familier avec lui, comme il +savait l'être avec tout le monde, il voulait néanmoins connaître l'état +des partis, et voir quels étaient les amis et les ennemis du duc. La +question de la régence se présentait: en cas de minorité, les frères du roi +ne pouvaient pas être tuteurs de leur neveu, puisqu'ils étaient héritiers +du pupille royal, et par conséquent peu intéressés à sa conservation. La +régence appartenait donc au plus proche parent; c'était ou la reine, ou le +duc d'Orléans, ou la famille d'Espagne. Mirabeau propose donc de ne donner +la régence qu'à un homme né en France. «La connaissance, dit-il, que j'ai +de la géographie de l'assemblée, le point d'où sont partis les cris +d'ordre du jour, me prouvent qu'il ne s'agit de rien moins ici que d'une +domination étrangère, et que la proposition de ne pas délibérer, en +apparence espagnole, est peut-être une proposition autrichienne.» Les +cris s'élèvent à ces mots; la discussion recommence avec une violence +extraordinaire; tous les opposans demandent encore l'ordre du jour. En +vain Mirabeau leur répète-t-il à chaque instant qu'ils ne peuvent avoir +qu'un motif, celui d'amener en France une domination étrangère; ils ne +répondent point, parce qu'en effet ils préféreraient l'étranger au duc +d'Orléans. Enfin, après une discussion de deux jours, on déclara de +nouveau qu'il n'y avait pas lieu à délibérer. Mais Mirabeau avait obtenu +ce qu'il voulait, en voyant se dessiner les partis. Cette tentative ne +pouvait manquer de le faire accuser, et il passa dès lors pour un agent du +parti d'Orléans[8]. + +Tout agitée encore de cette discussion, l'assemblée reçut la réponse du roi +aux articles du 4 août. Le roi en approuvait l'esprit, ne donnait à +quelques-uns qu'une adhésion conditionnelle, dans l'espoir qu'on les +modifierait en les faisant exécuter; il renouvelait sur la plupart les +objections faites dans la discussion, et repoussées par l'assemblée. +Mirabeau reparut encore à la tribune: «Nous n'avons pas, dit-il, examiné la +supériorité du pouvoir constituant sur le pouvoir exécutif; nous avons en +quelque sorte jeté un voile sur ces questions (l'assemblée en effet avait +expliqué en sa faveur la manière dont elles devaient être entendues, sans +rien décréter à cet égard); mais si l'on combat notre puissance +constituante, on nous obligera à la déclarer. Qu'on en agisse franchement +et sans mauvaise foi. Nous convenons des difficultés de l'exécution, mais +nous ne l'exigeons pas. Ainsi nous demandons l'abolition des offices, mais +en indiquant pour l'avenir le remboursement et l'hypothèque du +remboursement; nous déclarons l'impôt qui sert de salaire au clergé +destructif de l'agriculture, mais en attendant son remplacement nous +ordonnons la perception de la dîme; nous abolissons les justices +seigneuriales, mais en les laissant exister jusqu'à ce que d'autres +tribunaux soient établis. Il en est de même des autres articles; ils ne +renferment tous que des principes qu'il faut rendre irrévocables en les +promulguant. D'ailleurs, fussent-ils mauvais, les imaginations sont en +possession de ces arrêtés, on ne peut plus les leur refuser. Répétons +ingénument au roi ce que le fou de Philippe II disait à ce prince si +absolu: «Que ferais-tu, Philippe, si tout le monde disait oui quand tu dis +non?» + +L'assemblée ordonna de nouveau à son président de retourner vers le roi, +pour lui demander sa promulgation. Le roi l'accorda. De son côté, +l'assemblée délibérant sur la durée du _veto_ suspensif, l'étendit +à deux législatures; mais elle eut le tort de laisser voir que c'était en +quelque sorte une récompense donnée à Louis XVI, pour les concessions +qu'il venait de faire à l'opinion. + +Tandis qu'au milieu des obstacles suscités par la mauvaise volonté des +privilégiés et par les emportemens populaires, l'assemblée poursuivait son +but, d'autres embarras s'accumulaient devant elle, et ses ennemis en +triomphaient. Ils espéraient qu'elle serait arrêtée par la détresse des +finances, comme l'avait été la cour elle-même. Le premier emprunt de trente +millions n'avait pas réussi: un second de quatre-vingts, ordonné sur une +nouvelle proposition de Necker[9], n'avait pas eu un résultat plus heureux. + +«Discutez, dit un jour M. Degouy d'Arcy, laissez s'écouler les délais, et +à l'expiration des délais, nous ne serons plus... Je vais vous apprendre +des vérités terribles.--A l'ordre! à l'ordre! s'écrient les uns.--Non, non, +parlez! répondent les autres.» Un député se lève: «Continuez, dit-il à M. +Degouy, répandez l'alarme et la terreur! Eh bien! qu'en arrivera-t-il? nous +donnerons une partie de notre fortune, et tout sera fini.» M. Degouy +continue: «Les emprunts que vous avez votés n'ont rien fourni; il n'y a pas +dix millions au trésor.» A ces mots, on l'entoure de nouveau, on le blâme, +on lui impose silence. Le duc d'Aiguillon, président du comité des +finances, le dément en prouvant qu'il devait y avoir vingt-deux millions +dans les caisses de l'état. Cependant on décrète que les samedis et +vendredis seront spécialement consacrés aux finances. + +Necker arrive enfin. Tout souffrant de ses efforts continuels, il +renouvelle ses éternelles plaintes; il reproche à l'assemblée de n'avoir +rien fait pour les finances, après cinq mois de travail. Les deux emprunts +n'avaient pas réussi, parce que les troubles avaient détruit le crédit. Les +capitaux se cachaient; ceux de l'étranger n'avaient point paru dans les +emprunts proposés. L'émigration, l'éloignement des voyageurs, avaient +encore diminué le numéraire; et il n'en restait pas même assez pour les +besoins journaliers. Le roi et la reine avaient été obligés d'envoyer leur +vaisselle à la Monnaie. En conséquence Necker demande une contribution du +quart du revenu, assurant que ces moyens lui paraissent suffisans. Un +comité emploie trois jours à examiner ce plan, et l'approuve entièrement. +Mirabeau, ennemi connu du ministre, prend le premier la parole, pour +engager l'assemblée à consentir ce plan sans le discuter. «N'ayant pas, +dit-il, le temps de l'apprécier, elle ne doit pas se charger de la +responsabilité de l'événement, en approuvant ou en improuvant les moyens +proposés.» D'après ce motif il conseille de voter de suite et de confiance. +L'assemblée entraînée adhère à cette proposition, et ordonne à Mirabeau de +se retirer pour rédiger le décret. Cependant l'enthousiasme se calme, les +ennemis du ministre prétendent trouver des ressources où il n'en a pas vu. +Ses amis au contraire attaquent Mirabeau, et se plaignent de ce qu'il a +voulu l'écraser de la responsabilité des évènemens. Mirabeau rentre et lit +son décret. «Vous poignardez le plan du ministre!» s'écrie M. de Virieu. +Mirabeau, qui ne savait jamais reculer sans répondre, avoue franchement ses +motifs; il convient qu'on le devine quand on a dit qu'il voulait faire +peser sur M. Necker seul la responsabilité des évènemens; il dit qu'il n'a +point l'honneur d'être son ami; mais que, fût-il son ami le plus tendre, +citoyen avant tout, il n'hésiterait pas à le compromettre, lui, plutôt que +l'assemblée; qu'il ne croit pas que le royaume fût en péril quand M. Necker +se serait trompé, et qu'au contraire le salut public serait très compromis +si l'assemblée avait perdu son crédit et manqué une opération décisive. Il +propose ensuite une adresse pour exciter le patriotisme national et appuyer +le projet du ministre. + +On l'applaudit, mais on discute encore. On fait mille propositions, et le +temps s'écoule en vaines subtilités. Fatigué de tant de contradictions, +frappé de l'urgence des besoins, il remonte une dernière fois à la tribune, +s'en empare, fixe de nouveau la question avec une admirable netteté, et +montre l'impossibilité de se soustraire à la nécessité du moment. Son génie +s'enflammant alors, il peint les horreurs de la banqueroute; il la présente +comme un impôt désastreux qui, au lieu de peser légèrement sur tous, ne +pèse que sur quelques-uns qu'elle écrase; il la montre comme un gouffre où +l'on précipite des victimes vivantes, et qui ne se referme pas même après +les avoir dévorées, car on n'en doit pas moins, même après avoir refusé de +payer. Remplissant enfin l'assemblée de terreur: «L'autre jour, dit-il, à +propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, on s'est écrié: Catilina est +aux portes de Rome, et vous délibérez! et certes, il n'y avait ni Catilina, +ni péril, ni Rome; et aujourd'hui la hideuse banqueroute est là, elle +menace de consumer, vous, votre honneur, vos fortunes, et vous +délibérez[10]!» + +A ces mots, l'assemblée transportée se lève en poussant des cris +d'enthousiasme. Un député veut répondre; il s'avance, mais, effrayé de sa +tâche, il demeure immobile et sans voix. Alors l'assemblée déclare que, ouï +le rapport du comité, elle adopte de confiance le plan du ministre des +finances. C'était là un bonheur d'éloquence; mais il ne pouvait arriver +qu'à celui qui avait tout à la fois la raison et les passions de Mirabeau. + + +NOTES: + +[1] Il avait été nommé à ce poste le 15 juillet, à l'Hôtel-de-Ville. +[2] Ces scènes eurent lieu le 22 juillet. +[3] Ce club s'était formé dans les derniers jours de juin. Il s'appela +plus tard _Société des amis de la Constitution_. +[4] Voyez la note 5 à la fin du volume. +[5] Voyez la note 6 à la fin du volume. +[6] Deux habitans de la campagne parlaient du _veto_. «--Sais-tu ce +que c'est que le _veto_? dit l'un.--Non.--Eh bien, tu as ton écuelle +remplie de soupe; le roi te dit: Répands ta soupe, et il faut que tu la +répandes.» +[7] Ces articles lui furent présentés le 20 septembre. +[8] Voyez la note 7 à la fin du volume. +[9] Décret du 27 août. +[10] Séances des 22 au 24 septembre. + + + + +CHAPITRE IV. + + +INTRIGUES DE LA COUR.--REPAS DES GARDES-DU-CORPS ET DES OFFICIERS DU +RÉGIMENT DE FLANDRE A VERSAILLES.--JOURNÉES DES 4, 5, ET 6 OCTOBRE; SCÈNES +TUMULTUEUSES ET SANGLANTES. ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LA +MULTITUDE.--LE ROI VIENT DEMEURER A PARIS.--ÉTAT DES PARTIS.--LE DUC +D'ORLÉANS QUITTE LA FRANCE.--NÉGOCIATION DE MIRABEAU AVEC LA COUR. +--L'ASSEMBLÉE SE TRANSPORTE A PARIS.--LOI SUR LES BIENS DU CLERGÉ. +--SERMENT CIVIQUE,--TRAITÉ DE MIRABEAU AVEC LA COUR.--BOUILLÉ. +--AFFAIRE FAVRAS.--PLANS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--CLUBS DES JACOBINS +ET DES FEUILLANTS. + + +Tandis que l'assemblée portait ainsi les mains sur toutes les parties de +l'édifice, de grands évènemens se préparaient. Par la réunion des ordres, +la nation avait recouvré la toute-puissance législative et constituante. +Par le 14 juillet, elle s'était armée pour soutenir ses représentans. Ainsi +le roi et l'aristocratie restaient isolés et désarmés, n'ayant plus pour +eux que le sentiment de leurs droits, que personne ne partageait, et placés +en présence d'une nation prête à tout concevoir et à tout exécuter. La cour +cependant, retirée dans une petite ville uniquement peuplée de ses +serviteurs, était en quelque sorte hors de l'influence populaire, et +pouvait même tenter un coup de main sur l'assemblée. Il était naturel que +Paris, situé a quelques lieues de Versailles, Paris, capitale du royaume, +et séjour d'une immense multitude, tendît à ramener le roi dans son sein, +pour le soustraire à toute influence aristocratique, et pour recouvrer les +avantages que la présence de la cour et du gouvernement procure à une +ville. Après avoir réduit l'autorité du roi, il ne restait plus qu'à +s'assurer de sa personne. Ainsi le voulait le cours des évènemens, et de +toutes parts on entendait ce cri: _Le roi à Paris!_ L'aristocratie ne +songeait plus à se défendre contre de nouvelles pertes. Elle dédaignait +trop ce qui lui restait pour s'occuper de le conserver; elle désirait donc +un violent changement, tout comme le parti populaire. Une révolution est +infaillible, quand deux partis se réunissent pour la vouloir. Tous deux +contribuent à l'évènement, et le plus fort profite du résultat. Tandis que +les patriotes désiraient conduire le roi à Paris, la cour méditait de le +conduire à Metz. Là, dans une place forte, il eût ordonné ce qu'il eût +voulu, ou pour mieux dire, tout ce qu'on aurait voulu pour lui. Les +courtisans formaient des plans, faisaient courir des projets, cherchaient à +enrôler du monde, et, se livrant à de vaines espérances, se trahissaient +par d'imprudentes menaces. D'Estaing, naguère si célèbre à la tête de nos +escadres, commandait la garde nationale de Versailles. Il voulait être +fidèle à la nation et à la cour, rôle difficile, toujours calomnié, et +qu'une grande fermeté peut seule rendre honorable. Il apprit les menées des +courtisans. Les plus grands personnages étaient au nombre des machinateurs; +les témoins les plus dignes de foi lui avaient été cités, et il écrivit à +la reine une lettre très connue, où il lui parlait avec une fermeté +respectueuse de l'inconvenance et du danger de telles menées. Il ne déguisa +rien et nomma tout le monde[1]. La lettre fut sans effet. En essayant de +pareilles entreprises, la reine devait s'attendre à des remontrances, +et ne pas s'en étonner. + +A la même époque, une foule d'hommes nouveaux parurent à Versailles; on y +vit même des uniformes inconnus. On retint la compagnie des +gardes-du-corps, dont le service venait d'être achevé; quelques dragons et +chasseurs des Trois-Évêchés furent appelés. Les gardes-françaises, qui +avaient quitté le service du roi, irrités qu'on le confiât à d'autres, +voulurent se rendre à Versailles pour le reprendre. Sans doute ils +n'avaient aucune raison de se plaindre, puisqu'ils avaient eux-mêmes +abandonné ce service; mais ils furent, dit-on, excités à ce projet. On a +prétendu, dans le temps, que c'était la cour qui avait voulu par ce moyen +effrayer le roi, et l'entraîner à Metz. Un fait prouve assez cette +intention: depuis les émeutes du Palais-Royal, Lafayette, pour défendre le +passage de Paris à Versailles, avait placé un poste à Sèvres. Il fut obligé +de l'en retirer, sur la demande des députés de la droite. Lafayette parvint +à arrêter les gardes-françaises, et à les détourner de leur projet. Il +écrivit confidentiellement au ministre Saint-Priest, pour lui apprendre ce +qui s'était passé, et le rassurer entièrement. Saint-Priest, abusant de la +lettre, la montra à d'Estaing; celui-ci la communiqua aux officiers de la +garde nationale de Versailles et à la municipalité, pour les instruire des +dangers qui avaient menacé la ville, et de ceux qui pourraient la menacer +encore. On proposa d'appeler le régiment de Flandre; grand nombre de +bataillons de la garde de Versailles s'y opposèrent, mais la municipalité +n'en fit pas moins sa réquisition, et le régiment fut appelé. C'était peu +qu'un régiment contre l'assemblée, mais c'était assez pour enlever le roi +et protéger son évasion. D'Estaing instruisit l'assemblée nationale des +mesures qui avaient été prises, et obtint son approbation. Le régiment +arriva: l'appareil militaire qui le suivait, quoique peu considérable, ne +laissa pas que d'exciter des murmures. Les gardes-du-corps, les courtisans +s'em parèrent des officiers, les comblèrent de caresses, et, comme avant le +14 juillet, on parut se coaliser, s'entendre, et concevoir de grandes +espérances. + +La confiance de la cour augmentait la méfiance de Paris, et bientôt des +fêtes irritèrent la misère du peuple. Le 2 octobre, les gardes-du-corps +imaginent de donner un repas aux officiers de la garnison. Ce repas est +servi dans la salle du théâtre. Les loges sont remplies de spectateurs de +la cour. Les officiers de la garde nationale sont au nombre des convives; +une gaieté très vive règne pendant le festin, et bientôt les vins la +changent en exaltation. On introduit alors les soldats des régimens. Les +convives, l'épée nue, portent la santé de la famille royale; celle de la +nation est refusée, ou du moins omise; les trompettes sonnent la charge, on +escalade les loges en poussant des cris; on entonne ce chant si expressif +et si connu: _O Richard! Ô mon roi! l'univers t'abandonne!_ on se promet de +mourir pour le roi, comme s'il eût été dans le plus grand danger; enfin le +délire n'a plus de bornes. Des cocardes blanches ou noires, mais toutes +d'une seule couleur, sont partout distribuées. Les jeunes femmes, les +jeunes hommes, s'animent de souvenirs chevaleresques. C'est dans ce moment +que la cocarde nationale est, dit-on, foulée aux pieds. Ce fait a été nié +depuis, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et tout excusable? Et +d'ailleurs, pourquoi ces réunions qui ne produisent d'une part qu'un +dévouement trompeur, et qui excitent de l'autre une irritation réelle et +terrible? dans ce moment on court chez la reine; elle consent à venir au +repas. On entoure le roi qui venait de la chasse, et il est entraîné aussi; +on se précipite aux pieds de tous deux, et on les reconduit comme en +triomphe jusqu'à leur appartement. Sans doute, il est doux, quand on se +croit dépouillé, menacé, de retrouver des amis; mais pourquoi faut-il qu'on +se trompe ainsi sur ses droits, sur sa force et sur ses moyens? + +Le bruit de cette fête se répandit bientôt, et sans doute l'imagination +populaire, en rapportant les faits, ajouta sa propre exagération à celle +qu'avait produite le festin. Les promesses faites au roi furent prises pour +des menaces faites à la nation; cette prodigalité fut regardée comme une +insulte à la misère publique, et les cris: _à Versailles!_ recommencèrent +plus violens que jamais. Ainsi les petites causes se réunissaient pour +aider l'effet des causes générales. Des jeunes gens se montrèrent à Paris +avec des cocardes noires, ils furent poursuivis; l'un d'eux fut traîné par +le peuple, et la commune se vit obligée de défendre les cocardes d'une +Seule couleur. + +Le lendemain du funeste repas, une nouvelle scène à peu près pareille eut +lieu dans un déjeuner donné par les gardes-du-corps, dans la salle du +manège. On se présenta de nouveau à la reine, qui dit qu'elle avait été +satisfaite de la journée du jeudi; on l'écoutait volontiers, parce que, +moins réservée que le roi, on attendait de sa bouche l'aveu des sentimens +de la cour; et toutes ses paroles étaient répétées. L'irritation fut au +comble, et on dut s'attendre aux plus sinistres évènemens. Un mouvement +convenait au peuple et à la cour: au peuple, pour s'emparer du roi; à la +cour, pour que l'effroi l'entraînât à Metz. Il convenait aussi au duc +d'Orléans, qui espérait obtenir la lieutenance du royaume, si le roi venait +à s'éloigner; on a même dit que ce prince allait jusqu'à espérer la +couronne, ce qui n'est guère croyable, car il n'avait pas assez d'audace +d'esprit pour une si grande ambition. Les avantages qu'il avait lieu +d'attendre de cette nouvelle insurrection l'ont fait accuser d'y avoir +participé; cependant il n'en est rien. Il ne peut avoir déterminé +l'impulsion, car elle résultait de la force des choses; il paraît tout au +plus l'avoir secondée; et, même à cet égard, une procédure immense, et le +temps qui apprend tout, n'ont manifesté aucune trace d'un plan concerté. +Sans doute le duc d'Orléans n'a été là, comme pendant toute la révolution, +qu'à la suite du mouvement populaire, répandant peut-être un peu d'or, +donnant lieu à des propos, et n'ayant que de vagues espérances. + +Le peuple, ému par les discussions sur le _veto_, irrité par les cocardes +noires, vexé par les patrouilles continuelles, et souffrant de la faim, +était soulevé. Bailly et Necker n'avaient rien oublié pour faire abonder +les subsistances; mais, soit la difficulté des transports, soit les +pillages qui avaient lieu sur la route, soit surtout l'impossibilité de +suppléer au mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4 +octobre, l'agitation fut plus grande que jamais. On parlait du départ du +roi pour Metz, et de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on +épiait les cocardes noires, on demandait du pain. De nombreuses patrouilles +réussirent à contenir le peuple. La nuit fut assez calme. Le lendemain 5, +les attroupemens recommencèrent dès le matin. Les femmes se portèrent chez +les boulangers: le pain manquait, et elles coururent à l'Hôtel-de-Ville +pour s'en plaindre aux représentans de la commune. Ceux-ci n'étaient pas +encore en séance, et un bataillon de la garde nationale était rangé sur la +place. Des hommes se joignirent à ces femmes, mais elles n'en voulurent +pas, disant que les hommes ne savaient pas agir. Elles se précipitèrent +alors sur le bataillon, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce +moment, une porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahi, les +brigands à piques s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y mettre +le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la porte qui +conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les faubourgs alors +se mirent en mouvement. Un citoyen nommé Maillard, l'un de ceux qui +s'étaient signalés à la prise de la Bastille, consulta l'officier qui +commandait le bataillon de la garde nationale, pour chercher un moyen de +délivrer l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. L'officier n'osa +approuver le moyen qu'il proposait; c'était de les réunir, sous prétexte +d'aller à Versailles, mais sans cependant les y conduire. Néanmoins +Maillard se décida, prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite. +Elles portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils et des +coutelas. Avec cette singulière armée, il descendit le quai, traversa le +Louvre, fut forcé malgré lui de conduire ces femmes à travers les +Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il parvint à les désarmer, en +leur faisant entendre qu'il valait mieux se présenter à l'assemblée comme +des suppliantes que comme des furies en armes. Elles y consentirent, et +Maillard fut obligé de les conduire à Versailles, car il n'était pas +possible de les en détourner. Tout en ce moment tendait vers ce but. Des +hordes partaient en traînant des canons; d'autres entouraient la garde +nationale, qui elle même entourait son chef pour l'entraîner à Versailles, +but de tous les voeux. + +Pendant ce temps, la cour était tranquille; mais l'assemblée recevait en +tumulte un message du roi. Elle avait présenté à son acceptation les +articles constitutionnels et la déclaration des droits. La réponse devait +être une acceptation pure et simple, avec la promesse de promulguer. Pour +la seconde fois, le roi, sans trop s'expliquer, adressait des observations +à l'assemblée; il donnait son _accession_ aux articles constitutionnels, +sans cependant les approuver; il trouvait de bonnes maximes dans la +déclaration des droits, mais elles avaient besoin d'explications; le tout +enfin ne pouvait être jugé, disait-il, que lorsque l'ensemble de la +constitution serait achevé. C'était là sans doute une opinion soutenable; +beaucoup de publicistes la partageaient; mais convenait-il de l'exprimer +dans le moment? A peine cette réponse est-elle lue, que des plaintes +s'élèvent. Robespierre dit que le roi n'a pas à critiquer l'assemblée; +Duport, que cette réponse devait être contre-signée d'un ministre +responsable. Pétion en prend occasion de rappeler le repas des +gardes-du-corps, et il dénonce les imprécations proférées contre +l'assemblée. Grégoire parle de la disette, et demande pourquoi une lettre a +été adressée à un meunier avec promesse de deux cents livres par semaine +s'il voulait ne pas moudre. La lettre ne prouvait rien, car tous les partis +pouvaient l'avoir écrite; cependant elle excite un grand tumulte, et M. de +Monspey somme Pétion de signer sa dénonciation. Alors Mirabeau, qui avait +désapprouvé à la tribune même la démarche de Pétion et de Grégoire, se +présente pour répondre à M. de Monspey. «J'ai désapprouvé tout le premier, +dit-il, ces dénonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je +dénoncerai moi-même, et je signerai, quand on aura déclaré qu'il n'y a +d'inviolable en France que le roi.» A cette terrible apostrophe, on se +tait, et on revient à la réponse du roi. Il était onze heures du matin; on +apprend les mouvemens de Paris. Mirabeau s'avance vers le président +Mounier, qui, récemment élu malgré le Palais-Royal, et menacé d'une chute +glorieuse, allait déployer dans cette triste journée une indomptable +fermeté; Mirabeau s'approche de lui: «Paris, lui dit-il, marche sur nous; +trouvez-vous mal, allez au château dire au roi d'accepter purement et +simplement.--Paris marche, tant mieux, répond Mounier; qu'on nous tue tous, +mais tous; l'état y gagnera.--Le mot est vraiment joli,» reprend Mirabeau, +et il retourne à sa place. La discussion continue jusqu'à trois heures, et +on décide que le président se rendra auprès du roi, pour lui demander son +acceptation pure et simple. Dans le moment où Mounier allait sortir pour +aller au château, on annonce une députation; c'était Maillard et les femmes +qui l'avaient suivi. Maillard demande à entrer et à parler; il est +introduit, les femmes se précipitent à sa suite et pénètrent dans la salle. +Il expose alors ce qui s'est passé, le défaut de pain et le désespoir du +peuple; il parle de la lettre adressée au meunier, et prétend qu'une +personne rencontrée en route leur a dit qu'un curé était chargé de la +dénoncer. Ce curé était Grégoire, et, comme on vient de le voir, il avait +fait la dénonciation. Une voix accuse alors l'évêque de Paris, Juigné, +d'être l'auteur de la lettre. Des cris d'indignation s'élèvent pour +repousser l'imputation faite au vertueux prélat. On rappelle à l'ordre +Maillard et sa députation. On lui dit que des moyens ont été pris pour +approvisionner Paris, que le roi n'a rien oublié, qu'on va le supplier de +prendre de nouvelles mesures, qu'il faut se retirer, et que le trouble +n'est pas le moyen de faire cesser la disette. Mounier sort alors pour se +rendre au château; mais les femmes l'entourent, et veulent l'accompagner; +il s'y refuse d'abord, mais il est obligé d'en admettre six. Il traverse +les hordes arrivées de Paris, qui étaient armées de piques, de haches, de +bâtons ferrés. Il pleuvait abondamment. Un détachement de gardes-du-corps +fond sur l'attroupement qui entourait le président, et le disperse; mais +les femmes rejoignent bientôt Mounier, et il arrive au château, où le +régiment de Flandre, les dragons, les Suisses et la milice nationale de +Versailles étaient rangés en bataille. Au lieu de six femmes, il est +obligé d'en introduire douze; le roi les accueille avec bonté, et déplore +leur détresse; elle sont émues. L'une d'elles, jeune et belle, est +interdite à la vue du monarque, et peut à peine prononcer ce mot: _Du +pain_. Le roi, touché, l'embrasse, et les femmes s'en retournent attendries +par cet accueil. Leurs compagnes les reçoivent à la porte du château; elles +ne veulent pas croire leur rapport, disent qu'elles se sont laissé séduire, +et se préparent à les déchirer. Les gardes-du-corps, commandés par le comte +de Guiche, accourent pour les dégager; des coups de fusil partent de divers +côtés, deux gardes tombent, et plusieurs femmes sont blessées. Non loin de +là, un homme du peuple à la tête de quelques femmes, pénètre à travers les +rangs des bataillons, et s'avance jusqu'à la grille du château. M. de +Savonnières le poursuit, mais il reçoit un coup de feu qui lui casse le +bras. Ces escarmouches produisent de part et d'autre une plus grande +irritation. Le roi, instruit du danger, fait ordonner à ses gardes de ne +pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils se retirent, +quelques coups de fusil sont échangés entre eux et la garde nationale de +Versailles, sans qu'on puisse savoir de quelle part ont été tirés les +premiers coups. + +Pendant ce désordre, le roi tenait conseil, et Mounier attendait +impatiemment sa réponse. Ce dernier lui faisait répéter à chaque instant +que ses fonctions l'appelaient à l'assemblée, que la nouvelle de la +sanction calmerait tous les esprits, et qu'il allait se retirer, si on ne +lui répondait point, car il ne voulait pas s'absenter plus long-temps de +son poste. On agitait au conseil si le roi partirait; le conseil dura de +six à dix heures du soir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser la place +vacante au duc d'Orléans. On voulait faire partir la reine et les enfans, +mais la foule arrêta les voitures à l'instant où elles parurent, et +d'ailleurs la reine était courageusement résolue à ne pas se séparer de son +époux. Enfin, vers les dix heures, Mounier reçut l'acceptation pure et +simple, et retourna à l'assemblée. Les députés s'étaient séparés, et les +femmes occupaient la salle. Il leur annonça l'acceptation du roi, ce +qu'elles reçurent à merveille, en lui demandant si leur sort en serait +meilleur, et surtout si elles auraient du pain. Mounier leur répondit le +mieux qu'il put, et leur fit distribuer tout le pain qu'il fut possible de +se procurer. Dans cette nuit, où les torts sont si difficiles à fixer, la +municipalité eut celui de ne pas pourvoir aux besoins de cette foule +affamée, que le défaut de pain avait fait sortir de Paris, et qui depuis +n'avait pas dû en trouver sur les routes. + +Dans ce moment, on apprit l'arrivée de Lafayette. Il avait lutté pendant +huit heures contre la milice nationale de Paris, qui voulait se porter à +Versailles. Un de ses grenadiers lui avait dit: «Général, vous ne nous +trompez pas, mais on vous trompe. Au lieu de tourner nos armes contre les +femmes, allons à Versailles chercher le roi, et nous assurer de ses +dispositions en le plaçant au milieu de nous.» Lafayette avait résisté aux +instances de son armée et aux flots de la multitude. Ses soldats n'étaient +point à lui par la victoire, mais par l'opinion; et, leur opinion +l'abandonnant, il ne pouvait plus les conduire. Malgré cela, il était +parvenu à les arrêter jusqu'au soir; mais sa voix ne s'étendait qu'à une +petite distance, et au-delà rien n'arrêtait la fureur populaire. Sa tête +avait été plusieurs fois menacée, et néanmoins il résistait encore. +Cependant il savait que des hordes partaient continuellement de Paris; +l'insurrection se transportait à Versailles, son devoir était de l'y +suivre. La commune lui ordonna de s'y rendre, et il partit. Sur la route il +arrêta son armée, lui fit prêter serment d'être fidèle au roi, et arriva à +Versailles vers minuit. Il annonça à Mounier que l'armée avait promis de +remplir son devoir, et que rien ne serait fait de contraire à la loi. Il +courut au château. Il y parut plein de respect et de douleur, fit connaître +au roi les précautions qui avaient été prises, et l'assura de son +dévouement et de celui de l'armée. Le roi parut tranquillisé, et se retira +pour se livrer au repos. La garde du château avait été refusée à Lafayette, +on ne lui avait donné que les postes extérieurs. Les autres postes étaient +destinés au régiment de Flandre, dont les dispositions n'étaient pas sûres, +aux Suisses et aux gardes-du-corps. Ceux-ci d'abord avaient reçu ordre de +se retirer, ils avaient été rappelés ensuite, et n'ayant pu se réunir, ils +ne se trouvaient qu'en petit nombre à leur poste. Dans le trouble qui +régnait, tous les points accessibles n'avaient pas été défendus; une grille +même était demeurée ouverte. Lafayette fit occuper les postes extérieurs +qui lui avaient été confiés, et aucun d'eux ne fut forcé ni même attaqué. + +L'assemblée, malgré le tumulte, avait repris sa séance, et elle poursuivait +une discussion sur les lois pénales avec l'attitude la plus imposante. De +temps en temps, le peuple interrompait la discussion en demandant du pain. +Mirabeau, fatigué, s'écria d'une voix forte que l'assemblée n'avait à +recevoir la loi de personne, et qu'elle ferait vider les tribunes. Le +peuple couvrit son apostrophe d'applaudissemens; néanmoins il ne convenait +pas à l'assemblée de résister davantage. Lafayette, ayant fait dire à +Mounier que tout lui paraissait tranquille, et qu'il pouvait renvoyer les +députés, l'assemblée se sépara vers le milieu de la nuit, en s'ajournant au +lendemain 6, à onze heures. + +Le peuple s'était répandu çà et là, et paraissait calmé. Lafayette avait +lieu d'être rassuré par le dévouement de son armée, qui en effet ne se +démentit point, et par le calme qui semblait régner partout. Il avait +assuré l'hôtel des gardes-du-corps, et répandu de nombreuses patrouilles. A +cinq heures du matin il était encore debout. Croyant alors tout apaisé, il +prit un breuvage, et se jeta sur un lit, pour prendre un repos dont il +était privé depuis vingt-quatre heures[2]. + +Dans cet instant, le peuple commençait à se réveiller, et parcourait déjà +les environs du château. Une rixe s'engage avec un garde-du-corps qui fait +feu des fenêtres; les brigands s'élancent aussitôt, traversent la grille +qui était restée ouverte, montent un escalier qu'ils trouvent libre, et +sont enfin arrêtés par deux gardes-du-corps qui se défendent héroïquement, +et ne cèdent le terrain que pied à pied, en se retirant de porte en porte. +L'un de ces généreux serviteurs était Miomandre. «Sauvez la reine!» +s'écrie-t-il. Ce cri est entendu, et la reine se sauve tremblante auprès du +roi. Tandis qu'elle s'enfuit, les brigands se précipitent, trouvent la +couche royale abandonnée, et veulent pénétrer au-delà; mais ils sont +arrêtés de nouveau par les gardes-du-corps retranchés en grand nombre sur +ce point. Dans ce moment, les gardes-françaises appartenant à Lafayette, et +postés près du château, entendent le tumulte, accourent, et dispersent les +brigands. Ils se présentent à la porte derrière laquelle étaient retranchés +les gardes-du-corps: «Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-françaises n'ont +pas oublié qu'à Fontenoi vous avez sauvé leur régiment!» On ouvre, et on +s'embrasse. + +Le tumulte régnait au dehors. Lafayette, qui reposait à peine depuis +quelques instans, et qui ne s'était par même endormi, entend du bruit, +s'élance sur le premier cheval, se précipite au milieu de la mêlée, et y +trouve plusieurs gardes-du-corps qui allaient être égorgés. Tandis qu'il +les dégage, il ordonne à sa troupe de courir au château, et demeure presque +seul au milieu des brigands. L'un d'eux le couche en joue; Lafayette, sans +se troubler, commande au peuple de le lui amener; le peuple saisit aussitôt +le coupable, et, sous les yeux de Lafayette, brise sa tête contre les +pavés. Lafayette, après avoir sauvé les gardes-du-corps, vole au château +avec eux, et y trouve ses grenadiers qui s'y étaient déjà rendus. Tous +l'entourent et lui promettent de mourir pour le roi. En ce moment, les +gardes-du-corps arrachés à la mort criaient _vive Lafayette!_ La cour +entière, qui se voyait sauvée par lui et sa troupe, reconnaissait lui +devoir la vie; les témoignages de reconnaissance étaient universels. +Madame Adélaïde, tante du roi, accourt, le serre dans ses bras en lui +disant: «Général, vous nous avez sauvés!» + +Le peuple en ce moment demandait à grands cris que Louis XVI se rendît à +Paris. On tient conseil. Lafayette, invité à y prendre part, s'y refuse +pour n'en pas gêner la liberté. Il est enfin décidé que la cour se rendra +au voeu du peuple. Des billets portant cette nouvelle sont jetés par les +fenêtres. Louis XVI se présente alors au balcon, accompagné du général, et +les cris de _vive le roi!_ l'accueillent. Mais il n'en est pas ainsi pour +la reine; des voix menaçantes s'élèvent contre elle. Lafayette l'aborde: +«Madame, lui dit-il, que voulez-vous faire?--Accompagner le roi, dit la +reine avec courage.--Suivez-moi donc,» reprend le général, et il la conduit +tout étonnée sur le balcon. Quelques menaces sont faites par des hommes du +peuple. Un coup funeste pouvait partir; les paroles ne pouvaient être +entendues, il fallait frapper les yeux. S'inclinant alors, et prenant la +main de la reine, le général la baise respectueusement. Ce peuple de +Français est transporté à cette vue, et il confirme la réconciliation par +les cris de _vive la reine! vive Lafayette!_ La paix n'était pas encore +faite avec les gardes-du-corps. «Ne ferez-vous rien pour mes gardes?» dit +le roi à Lafayette. Celui-ci en prend un, le conduit sur le balcon, et +l'embrasse en lui mettant sa bandoulière. Le peuple approuve de nouveau, et +ratifie par ses applaudissemens cette nouvelle réconciliation. + +L'assemblée n'avait pas cru de sa dignité de se rendre auprès du monarque, +quoiqu'il l'eût demandé. Elle s'était contentée d'envoyer auprès de lui une +députation de trente-six membres. Dès qu'elle apprit son départ, elle fit +un décret portant qu'elle était inséparable de la personne du monarque, +et désigna cent députés pour l'accompagner à Paris. Le roi reçut le décret +et se mit en route. + +Les principales bandes étaient déjà parties. Lafayette les avait fait +suivre par un détachement de l'armée pour les empêcher de revenir sur +leurs pas. Il avait donné ordre qu'on désarmât les brigands qui portaient +au bout de leurs piques les têtes de deux gardes-du-corps. Cet horrible +trophée leurfut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait précédé la +voiture du roi. + +Louis XVI revint enfin au milieu d'une affluence considérable, et fut reçu +par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. «Je reviens avec confiance, dit le roi, au +milieu de mon peuple de Paris.» Bailly rapporte ces paroles à ceux qui ne +pouvaient les entendre, mais il oublie le mot _confiance_. «Ajoutez _avec +confiance_, dit la reine.--Vous êtes plus heureux, reprend Bailly, que si +je l'avais prononcé moi-même.» + +La famille royale se rendit au palais des Tuileries, qui n'avait pas été +habité depuis un siècle, et dans lequel on n'avait eu le temps de faire +aucun des préparatifs nécessaires. La garde en fut confiée aux milices +parisiennes, et Lafayette se trouva ainsi chargé de répondre envers la +nation de la personne du roi, que tous les partis se disputaient. Les +nobles voulaient le conduire dans une Place forte pour user en son nom du +despotisme; le parti populaire, qui ne songeait point encore à s'en passer, +voulait le garder pour compléter la constitution, et ôter un chef à la +guerre civile. Aussi la malveillance des privilégiés appela-t-elle +Lafayette un geôlier; et pourtant sa vigilance ne prouvait qu'une chose, +le désir sincère d'avoir un roi. + +Dès ce moment la marche des partis se prononce d'une manière nouvelle. +L'aristocratie, éloignée de Louis XVI, et ne pouvant exécuter aucune +entreprise à ses côtés, se répand à l'étranger et dans les provinces. C'est +depuis lors que l'émigration commence à devenir considérable. Un grand +nombre de nobles s'enfuirent à Turin, auprès du comte d'Artois, qui avait +trouvé un asile chez son beau-père. Là, leur politique consiste à exciter +les départemens du Midi et à supposer que le roi n'est pas libre. La reine, +qui est Autrichienne, et de plus ennemie de la nouvelle cour formée à +Turin, tourne ses espérances vers l'Autriche. Le roi, au milieu de ces +menées, voit tout, n'empêche rien, et attend son salut de quelque part +qu'il vienne. Par intervalle, il fait les désaveux exigés par l'assemblée, +et n'est réellement pas libre, pas plus qu'il ne l'eût été à Turin ou à +Coblentz, pas plus qu'il ne l'avait été sous Maurepas, car le sort de la +faiblesse est d'être partout dépendante. + +Le parti populaire triomphant désormais, se trouve partagé entre le duc +d'Orléans, Lafayette, Mirabeau, Barnave et les Lameth. La voix publique +accusait le duc d'Orléans et Mirabeau d'être auteurs de la dernière +insurrection. Des témoins, qui n'étaient pas indignes de confiance, +assuraient avoir vu le duc et Mirabeau sur le déplorable champ de bataille +du 6 octobre. Ces faits furent démentis plus tard; mais, dans le moment, on +y croyait. Les conjurés avaient voulu éloigner le roi, et même le tuer, +disaient les plus hardis calomniateurs. Le duc d'Orléans, ajoutait-on, +avait voulu être lieutenant du royaume, et Mirabeau ministre. Aucun de ces +projets n'ayant réussi, Lafayette paraissant les avoir déjoués par sa +présence, passait pour sauveur du roi et pour vainqueur du duc d'Orléans et +de Mirabeau. La cour, qui n'avait pas encore eu le temps de devenir +ingrate, avouait Lafayette comme son sauveur, et dans cet instant la +puissance du général semblait immense. Les patriotes exaltés en étaient +effarouchés, et murmuraient déjà le nom de Cromwell. Mirabeau, qui, comme +on le verra bientôt, n'avait rien de commun avec le duc d'Orléans, était +jaloux de Lafayette, et l'appelait Cromwell-Grandisson. L'aristocratie +secondait ces méfiances, et y ajoutait ses propres calomnies. Mais +Lafayette était déterminé, malgré tous les obstacles, à soutenir le roi et +la constitution. Pour cela, il résolut d'abord d'écarter le duc d'Orléans, +dont la présence donnait lieu à beaucoup de bruits, et pouvait fournir, +sinon les moyens, du moins le prétexte des troubles. Il eut une entrevue +avec le prince, l'intimida par sa fermeté, et l'obligea à s'éloigner. Le +roi, qui était dans ce projet, feignit, avec sa faiblesse ordinaire, d'être +contraint à cette mesure; et en écrivant au duc d'Orléans, il lui dit qu'il +fallait que lui ou M. de Lafayette se retirassent; que dans l'état des +opinions le choix n'était pas douteux, et qu'en conséquence il lui donnait +une commission pour l'Angleterre. On a su depuis que M. de Montmorin, +ministre des affaires étrangères, pour se délivrer de l'ambition du duc +d'Orléans, l'avait dirigée sur les Pays-Bas, alors insurgés contre +l'Autriche, et qu'il lui avait fait espérer le titre de duc de Brabant[3]. + + +Ses amis, en apprenant cette résolution, s'irritèrent de sa faiblesse. Plus +ambitieux que lui, ils ne voulaient pas qu'il cédât; ils se portèrent chez +Mirabeau, et l'engagèrent à dénoncer à la tribune les violences que +Lafayette exerçait envers le prince. Mirabeau, jaloux déjà de la popularité +du général, fit dire au duc et à lui, qu'il allait les dénoncer tous deux à +la tribune, si le départ pour l'Angleterre avait lieu. Le duc d'Orléans fut +ébranlé; une nouvelle sommation de Lafayette le décida; et Mirabeau, +recevant à l'assemblée un billet qui lui annonçait la retraite du prince, +s'écria avec dépit: _Il ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_[4]. +Ce mot et beaucoup d'autres aussi inconsidérés l'ont fait accuser souvent +d'être un des agens du duc d'Orléans; cependant il ne le fut jamais. Sa +détresse, l'imprudence de ses propos, sa familiarité avec le duc d'Orléans, +qui était d'ailleurs la même avec tout le monde, sa proposition pour la +succession d'Espagne, enfin son opposition au départ du duc, devaient +exciter les soupçons; mais il n'en est pas moins vrai que Mirabeau était +sans parti, sans même aucun autre but que de détruire l'aristocratie et le +pouvoir arbitraire. + +Les auteurs de ces suppositions auraient dû savoir que Mirabeau était +réduit alors à emprunter les sommes les plus modiques, ce qui n'aurait pas +eu lieu s'il eût été l'agent d'un prince immensément riche, et qu'on disait +presque ruiné par ses partisans. Mirabeau avait déjà pressenti la +dissolution prochaine de l'état. Une conversation avec un ami intime, qui +dura une nuit tout entière, dans le parc de Versailles, détermina chez lui +un plan tout nouveau; et il se promit pour sa gloire, pour le salut de +l'état, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau était homme à conduire +tous ces intérêts ensemble), de demeurer inébranlable entre les +désorganisateurs et le trône, et de consolider la monarchie en s'y faisant +une place. La cour avait tenté de le gagner, mais on s'y était pris +gauchement et sans les ménagemens convenables avec un homme d'une grande +fierté, et qui voulait conserver sa popularité, à défaut de l'estime qu'il +n'avait pas encore. Malouet, ami de Necker et lié avec Mirabeau, voulait +les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y était souvent +refusé[5], persuadé qu'il ne pourrait jamais s'accorder avec le ministre. + +Il y consentit cependant. Malouet l'introduisit, et l'incompatibilité des +deux caractères fut mieux sentie encore après cet entretien, où, de l'aveu +de tous ceux qui étaient présens, Mirabeau déploya la supériorité qu'il +avait dans la vie privée aussi bien qu'à la tribune. On répandit qu'il +avait voulu se faire acheter, et que, Necker ne lui ayant fait aucune +ouverture, il avait dit en sortant: _Le ministre aura de mes nouvelles._ +C'est encore là une interprétation des partis, mais elle est fausse. +Malouet avait proposé à Mirabeau, qu'on savait satis fait de la liberté +acquise, de s'entendre avec le ministre, et rien de plus. D'ailleurs, c'est +à cette même époque qu'une négociation directe s'entamait avec la cour. Un +prince étranger, lié avec les hommes de tous les partis, fit les premières +ouvertures. Un ami, qui servit d'intermédiaire, fit sentir qu'on +n'obtiendrait de Mirabeau aucun sacrifice de ses principes; mais que si on +voulait s'en tenir à la constitution, on trouverait en lui un appui +inébranlable; que quant aux conditions elles étaient dictées par sa +situation; qu'il fallait, dans l'intérêt même de ceux qui voulaient +l'employer, rendre cette situation honorable et indépendante, c'est-à-dire +acquitter ses dettes; qu'enfin on devait l'attacher au nouvel ordre social, +et sans lui donner actuellement le ministère, le lui faire espérer dans +l'avenir[6]. Les négociations ne furent entièrement terminées que deux ou +trois mois après, c'est-à-dire dans les premiers mois de 1790. Les +historiens, peu instruits de ces détails, et trompés par la persévérance de +Mirabeau à combattre le pouvoir, ont placé l'instant de ce traité plus +tard. Cependant il fut à peu près conclu dès le commencement de 1790. Nous +le ferons connaître en son lieu. + +Barnave et les Lameth ne pouvaient rivaliser avec Mirabeau que par un plus +grand rigorisme patriotique. Instruits des négociations qui avaient lieu; +ils accréditèrent le bruit déjà répandu qu'on allait lui donner le +ministère, pour lui ôter par là la faculté de l'accepter. Une occasion de +l'en empêcher se présenta bientôt. Les ministres n'avaient pas le droit de +parler dans l'assemblée. Mirabeau ne voulait pas, en arrivant au ministère, +perdre la parole, qui était son plus grand moyen d'influence; il désirait +d'ailleurs amener Necker à la tribune pour l'y écraser. Il proposa donc de +donner voix consultative aux ministres; Le parti populaire alarmé s'y +opposa sans motif plausible, et parut redouter les séductions +ministérielles. Mais ses craintes n'étaient pas raisonnables, car ce n'est +point par leurs communications publiques avec les chambres que les +ministres corrompent ordinairement la représentation nationale. La +proposition de Mirabeau fut rejetée, et Lanjuinais, poussant le rigorisme +encore plus loin, proposa d'interdire aux députés actuels d'accepter le +ministère. La discussion fut violente. Quoique le motif de ces propositions +fût connu, il n'était pas avoué; et Mirabeau, à qui la dissimulation +n'était pas possible, s'écria enfin qu'il ne fallait pas pour un seul homme +prendre une mesure funeste à l'état; qu'il adhérait au décret, à condition +qu'on, interdirait le ministère, non à tous les députés actuels, mais +seulement à M. de Mirabeau, député de la sénéchaussée d'Aix. Tant de +franchise et d'audace restèrent sans effet, et le décret fut adopté à +l'unanimité. + +On voit comment se divisait l'état entre les émigrés, la reine, le roi, et +les divers chefs populaires, tels que Lafayette, Mirabeau, Barnave et +Lameth. Aucun événement décisif, comme celui du 14 juillet ou du 5 octobre, +n'était plus possible de longtemps. Il fallait que de nouvelles +contrariétés irritassent la cour et le peuple, et amenassent une +rupture éclatante. + +L'assemblée s'était, transportée à Paris[7], après avoir reçu des +assurances réitérées de tranquillité de la part de la commune, et la +promesse d'une entière liberté dans les suffrages. Mounier et +Lally-Tolendal, indignés des évènemens des 5 et 6 octobre, avaient donné +leur démission, disant qu'ils ne voulaient être ni spectateurs ni complices +Des crimes des factieux. Ils durent regretter cette désertion du bien +public, surtout en voyant Maury et Cazalès, qui s'étaient éloignés de +l'assemblée, y rentrer bientôt pour soutenir courageusement et jusqu'au +bout la cause qu'ils avaient embrassée. Mounier, retiré en Dauphiné, +assembla les états de la province; mais bientôt un décret les fit +dissoudre, sans aucune résistance. Ainsi Mounier et Lally, qui à +l'époque de la réunion des ordres et du serment du Jeu de Paume étaient +les héros du peuple, ne valaient maintenant plus rien à ses yeux. Les +parlemens avaient été dépassés les premiers par la puissance populaire; +Mounier, Lally et Necker l'avaient été après eux, et beaucoup d'autres +allaient bientôt l'être. + +La disette, cause exagérée mais pourtant réelle des agitations, donna +encore lieu à un crime. Le boulanger François fut égorgé par quelques +brigands[8]. Lafayette parvint à saisir les coupables, et les livra au +Châtelet, tribunal investi d'une juridiction extraordinaire sur tous les +délits relatifs à la révolution. Là étaient en jugement Besenval, et tous +ceux qui étaient accusés d'avoir pris part à la conspiration aristocratique +déjouée le 14 juillet. Le Châtelet devait juger suivant des formes +nouvelles. En attendant l'emploi du jury qui n'était pas encore institué, +l'assemblée avait ordonné la publicité, la défense contradictoire, et +toutes les mesures préservatrices de l'innocence. Les assassins de François +furent condamnés, et la tranquillité rétablie. Lafayette et Bailly +proposèrent à cette occasion; la loi martiale. Vivement combattue par +Robespierre, qui dès lors se montrait chaud partisan du peuple et des +pauvres, elle fut cependant adoptée par la majorité (décret du 21 octobre). +En vertu de cette loi, les municipalités répondaient de la tranquillité +publique; en cas de troubles, elles étaient chargées de requérir les +troupes ou les milices; et, après trois sommations, elles devaient ordonner +l'emploi de la force contre les rassemblemens séditieux. Un comité des +recherches fut établi à la commune de Paris, et dans l'assemblée nationale, +pour surveiller les nombreux ennemis dont les menées se croisaient en tout +sens. Ce n'était pas trop de tous ces moyens pour déjouer les projets de +tant d'adversaires conjurés contre la nouvelle révolution. + +Les travaux constitutionnels se poursuivaient avec activité. On avait aboli +la féodalité, mais il restait encore à prendre une dernière mesure pour +détruire ces grands corps, qui avaient été des ennemis, constitués de +l'état contre l'état. Le clergé possédait d'immenses propriétés. Il les +avait reçues des princes à titre de gratifications féodales, ou des fidèles +à titre de legs. Si les propriétés des individus, fruit et but du travail, +devaient être respectées, celles qui avaient été données à des corps pour +un certain objet pouvaient recevoir de la loi une autre destination. +C'était pour le service de la religion qu'elles avaient été données, ou du +moins sous ce prétexte; on, la religion étant un service public, la loi +pouvait régler le moyen d'y subvenir d'une manière toute différente. L'abbé +Maury déploya ici sa faconde imperturbable; il sonna l'alarme chez les +propriétaires, les menaça d'un envahissement prochain, et prétendit qu'on +sacrifiait les provinces aux agioteurs de la capitale. Son sophisme est +assez singulier pour être rapporté. C'était pour payer la dette qu'on +disposait des biens du clergé; les créanciers de cette dette étaient les +grands capitalistes de Paris; les biens qu'on leur sacrifiait se trouvaient +dans les provinces: de là, l'intrépide raisonneur concluait que c'était +immoler la province à la capitale; comme si la province ne gagnait pas au +contraire à une nouvelle division de ces immenses terres, réservées +jusqu'alors au luxe de quelques ecclésiastiques oisifs. Tous ces efforts +furent inutiles. L'évêque d'Autun, auteur de la proposition, et le député +Thouret, détruisirent ces vains sophismes. Déjà on allait décréter que les +biens du clergé appartenaient à l'état; néanmoins les opposans insistaient +encore sur la question de propriété. On leur répondait que, fussent-ils +propriétaires, on pouvait se servir de leurs biens, puisque souvent ces +biens avaient été employés dans des cas urgens au service de l'état. Ils ne +le niaient point. Profitant alors de leur aveu, Mirabeau proposa de changer +ce mot _appartiennent_ en cet autre: sont _à la disposition de l'état_, et +la discussion fut terminée sur-le-champ à une grande majorité (loi du 2 +novembre). L'assemblée détruisit ainsi la redoutable puissance du clergé, +le luxe des grands de l'ordre, et se ménagea ces immenses ressources +financières qui firent si long-temps subsister la révolution. En même temps +elle assurait l'existence des curés, en décrétant que leurs appointemens ne +pourraient pas être moindres de douze cents francs, et elle y ajoutait en +outre la jouissance d'une maison curiale et d'un jardin. Elle déclarait ne +plus reconnaître les voeux religieux, et rendait la liberté à tous les +cloîtrés, en laissant toutefois à ceux qui le voudraient la faculté de +continuer la vie monastique; et comme leurs biens étaient supprimés, elle y +suppléait par des pensions. Poussant même la prévoyance plus loin encore, +elle établissait une différence entre les ordres riches et les ordres +mendians, et proportionnait le traitement des uns et des autres à leur +ancien état. Elle fit de même pour les pensions; et, lorsque le janséniste +Camus, voulant revenir à la simplicité évangélique, proposa de réduire +toutes les pensions à un même taux infiniment modique, l'assemblée, sur +l'avis de Mirabeau, les réduisit proportionnellement à leur valeur +actuelle, et convenablement à l'ancien état des pensionnaires. On ne +pouvait donc pousser plus loin le ménagement des habitudes, et c'est en +cela que consiste le _véritable respect_ de la propriété. De même, quand +les protestans expatriés depuis la révocation de l'édit de Nantes +réclamèrent leurs biens, l'assemblée ne leur rendit que ceux qui n'étaient +pas vendus. + +Prudente et pleine de ménagemens pour les personnes, elle traitait +audacieusement les choses, et se montrait beaucoup plus hardie dans les +matières de constitution. On avait fixé les prérogatives des grands +pouvoirs: il s'agissait de diviser le territoire du royaume. Il avait +toujours été partagé en provinces, successivement unies à l'ancienne +France. Ces provinces, différant entre elles de lois, de privilèges, +de moeurs, formaient l'ensemble le plus hétérogène. Sieyès eut l'idée de +les confondre par une nouvelle division qui anéantît les démarcations +anciennes, et ramenât toutes les parties du royaume aux mêmes lois et au +même esprit. C'est ce qui fut fait par la division en départemens. Les +départemens furent divisés en districts, et les districts en municipalités. +A tous ces degrés, le principe de la représentation fut admis. +L'administration départementale, celle de district et celle des communes, +étaient confiées à un conseil délibérant et à un conseil exécutif, +également électifs. Ces diverses autorités relevaient les unes des autres, +et avaient dans l'étendue de leur ressort les mêmes attributions. Le +département faisait la répartition de l'impôt entre les districts, le +district entre les communes, et la commune entre les individus. + +L'assemblée fixa ensuite la qualité de citoyen jouissant des droits +politiques. Elle exigea vingt-cinq ans et la contribution du marc d'argent. +Chaque individu réunissant ces conditions avait le titre de citoyen actif, +et ceux qui ne l'avaient pas se nommaient citoyens passifs. Ces +dénominations assez simples furent tournées en ridicule, parce que c'est +aux dénominations qu'on s'attache quand on veut déprécier les choses; mais +elles étaient naturelles et exprimaient bien leur objet. Le citoyen actif +concourait aux élections pour la formation des administrations et de +l'assemblée. Les élections des députés avaient deux degrés. Aucune +condition n'était exigée pour être éligible; car, comme on l'avait dit à +l'assemblée, on est électeur par son existence dans la société, et on doit +être éligible par la seule confiance des électeurs. + +Ces travaux, interrompus par mille discussions de circonstance, étaient +cependant poussés avec une grande ardeur. Le côté droit n'y contribuait +que par son obstination à les empêcher, dès qu'il s'agissait de disputer +quelque portion d'influence à la nation. Les députés populaires, au +contraire, quoique formant divers partis, se confondaient ou se séparaient +sans choc, suivant leur opinion personnelle. Il était facile d'apercevoir +que chez eux la conviction dominait les alliances. On voyait Thouret, +Mirabeau, Duport, Sieyès, Camus, Chapelier, tour à tour se réunir ou se +diviser, suivant leur opinion dans chaque discussion. Quant aux membres de +la noblesse et du clergé, ils ne se montraient que dans les discussions de +parti. Les parlemens avaient-ils rendu des arrêtés contre l'assemblée, des +députés ou des écrivains l'avaient-ils offensée, ils se montraient prêts à +les appuyer. Ils soutenaient les commandans militaires contre le peuple, +les marchands négriers contre les nègres; ils opinaient contre l'admission +des juifs et des protestans à la jouissance des droits communs. Enfin, +quand Gênes s'éleva contre la France, à cause de l'affranchissement de la +Corse et de la réunion de cette île au royaume, ils furent pour Gênes +contre la France. En un mot, étrangers, indifférens dans toutes les +discussions utiles, n'écoutant pas, s'entretenant entre eux, ils ne se +levaient que lorsqu'il y avait des droits ou de la liberté à refuser[9]. + +Nous l'avons déjà dit, il n'était plus possible de tenter une grande +conspiration à côté du roi, puisque l'aristocratie était mise en fuite, et +que la cour était environnée de l'assemblée, du peuple et de la milice +nationale. Des mouvemens partiels étaient donc tout ce que les mécontens +pouvaient essayer. Ils fomentaient les mauvaises dispositions des officiers +qui tenaient à l'ancien ordre de choses, tandis que les soldats, ayant tout +à gagner, penchaient pour le nouveau. Des rixes violentes avaient lieu +entre l'armée et la populace: souvent les soldats livraient leurs chefs à +la multitude, qui les égorgeait; d'autres fois, les méfiances étaient +heureusement calmées, et tout rentrait en paix quand les commandans des +villes avaient su se conduire avec un peu d'adresse, et avaient prêté +serment de fidélité à la nouvelle constitution. Le clergé avait inondé la +Bretagne de protestations contre l'aliénation de ses biens. On tâchait +d'exciter un reste de fanatisme religieux dans les provinces où l'ancienne +superstition régnait encore. Les parlemens furent aussi employés, et on +tenta un dernier essai de leur autorité. Leurs vacances avaient été +prorogées par l'assemblée, parce qu'en attendant de les dissoudre, elle ne +voulait pas avoir à discuter avec eux. Les chambres des vacations rendaient +la justice en leur absence. A Rouen, à Nantes, à Rennes, elles prirent des +arrêtés, où elles déploraient la ruine de l'ancienne monarchie, la +violation de ses lois; et, sans nommer l'assemblée, semblaient l'indiquer +comme la cause de tous les maux. Elles furent appelées à la barre et +censurées avec ménagement. Celle de Rennes, comme plus coupable, fut +déclarée incapable de remplir ses fonctions. Celle de Metz avait insinué +que le roi n'était pas libre; et c'était là, comme nous l'avons dit, la +politique des mécontens. Ne pouvant se servir du roi, ils cherchaient à le +représenter comme en état d'oppression, et voulaient annuler ainsi toutes +les lois qu'il paraissait consentir. Lui-même semblait seconder cette +politique. Il n'avait pas voulu rappeler ses gardes-du-corps renvoyés aux 5 +et 6 octobre, et se faisait garder par la milice nationale, au milieu de +laquelle il se savait en sûreté. Son intention était de paraître captif. La +commune de Paris déjoua cette trop petite ruse, en priant le roi de +rappeler ses gardes, ce qu'il refusa sous de vains prétextes, et par +l'intermédiaire de la reine[10]. + +L'année 1790 venait de commencer, et une agitation générale se faisait +sentir. Trois mois assez calmes s'étaient écoulés depuis les 5 et 6 +octobre, et l'inquiétude semblait se renouveler. Les grandes agitations +sont suivies de repos, et ces repos de petites crises, jusqu'à des crises +plus grandes. On accusait de ces troubles le clergé, la noblesse, la cour, +l'Angleterre même, qui chargea son ambassadeur de la justifier. Les +compagnies soldées de la garde nationale furent elles-mêmes atteintes de +cette inquiétude générale. Quelques soldats réunis aux Champs-Elysées +demandèrent une augmentation de paye. Lafayette, présent partout, accourut, +les dispersa, les punit, et rétablit le calme dans sa troupe toujours +fidèle, malgré ces légères interruptions de discipline. + +On parlait surtout d'un complot contre l'assemblée et la municipalité, dont +le chef supposé était le marquis de Favras. Il fut arrêté avec éclat, et +livré au Châtelet. On répandit aussitôt que Bailly et Lafayette avaient dû +être assassinés; que douze cents chevaux étaient prêts à Versailles pour +enlever le roi; qu'une armée, composée de Suisses et de Piémontais, devait +le recevoir, et marcher sur Paris. L'alarme se répandit; on ajouta que +Favras était l'agent secret des personnages les plus élevés. Les soupçons +se dirigèrent sur Monsieur, frère du roi. Favras avait été dans ses gardes, +et avait de plus négocié un emprunt pour son compte. Monsieur, effrayé de +l'agitation des esprits, se présenta à l'Hôtel-de-Ville, protesta contre +les insinuations dont il était l'objet, expliqua ses rapports avec Favras, +rappela ses dispositions populaires, manifestées autrefois dans l'assemblée +des notables, et demanda à être jugé, non sur les bruits publics, mais sur +son patriotisme connu et point démenti[11]. Des applaudissemens universels +couvrirent son discours, et il fut reconduit par la foule jusqu'à sa +demeure. + +Le procès de Favras fut continué. Ce Favras avait couru l'Europe, épousé +une princesse étrangère, et faisait des projets pour rétablir sa fortune. +Il en avait fait au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, et dans les premiers +mois de 1790. Les témoins qui l'accusaient précisaient son dernier plan. +L'assassinat de Bailly et de Lafayette, l'enlèvement du roi, paraissaient +faire partie de ce plan; mais on n'avait aucune preuve que les douze cents +chevaux fussent préparés, ni que l'armée suisse ou piémontaise fût en +mouvement. Les circonstances étaient peu favorables à Favras. Le Châtelet +venait d'élargir Besenval et autres impliqués dans le complot du 14 +juillet; l'opinion était mécontente. Néanmoins Lafayette rassura les +messieurs du Châtelet, leur demanda d'être justes, et leur promit que leur +jugement, quel qu'il fût, serait exécuté. + +Ce procès fit renaître les soupçons contre la cour. Ces nouveaux projets la +faisaient paraître incorrigible; car, au milieu même de Paris, on la voyait +conspirer encore. On conseilla donc au roi une démarche éclatante qui pût +satisfaire l'opinion publique. + +Le 4 février 1790, l'assemblée fut étonnée de voir quelques changemens dans +la disposition de la salle. Un tapis à fleurs de lis recouvrait les marches +du bureau. Le fauteuil des secrétaires était rabaissé: le président était +debout à côté du siège où il était ordinairement assis. «Voici le roi,» +s'écrient tout-à-coup les huissiers; et Louis XVI entre aussitôt dans la +salle. L'assemblée se lève à son aspect, et il est reçu au milieu des +applaudissemens. Une foule de spectateurs rapidement accourus occupent les +tribunes, envahissent toutes les parties de la salle, et attendent avec la +plus grande impatience les paroles royales. Louis XVI parle debout à +l'assemblée assise: il rappelle d'abord les troubles auxquels la France +s'est trouvée en proie, les efforts qu'il a faits pour les calmer, et pour +assurer la subsistance du peuple; il récapitule les travaux des +représentans, en déclarant qu'il avait tenté les mêmes choses dans +les assemblées provinciales; il montre enfin qu'il avait jadis manifesté +lui-même les voeux qui viennent d'être réalisés. Il ajoute qu'il croit +devoir plus spécialement s'unir aux représentans de la nation, dans un +moment où on lui a soumis les décrets destinés a établir dans le royaume +une organisation nouvelle. Il favorisera, dit-il, de tout son pouvoir le +succès de cette vaste organisation; toute tentative contraire serait +coupable et poursuivie par tous les moyens. A ces mots, des applaudissemens +retentissent. Le roi poursuit; et, rappelant ses propres sacrifices, il +engage tous ceux qui ont perdu quelque chose à imiter sa résignation, et à +se dédommager de leurs pertes par les biens que la constitution nouvelle +promet à la France. Mais, lorsque, après avoir promis de défendre cette +constitution, il ajoute qu'il fera davantage encore, et que, de concert +avec la reine, il préparera de bonne heure l'esprit et le coeur de son fils +au nouvel ordre de choses, et l'habituera à être heureux du bonheur des +Français, des cris d'amour s'échappent de toutes parts, toutes les mains +sont tendues vers le monarque, tous les yeux cherchent la mère et l'enfant, +toutes les voix les demandent: les transports sont universels. Enfin le roi +termine son discours en recommandant la concorde et la paix à ce _bon +peuple dont on l'assure qu'il est aimé, quand on veut le consoler de ses +peines_[12]. A ces derniers mots, tous les assistans éclatent en témoignages +de reconnaissance. Le président fait une courte réponse où il exprime le +désordre de sentiment qui règne dans tous les coeurs. Le prince est +reconduit aux Tuileries par la multitude. L'assemblée lui vote des +remercîmens à lui et à la reine. Une nouvelle idée se présente: Louis XVI +venait de s'engager à maintenir la constitution; c'était le cas pour les +députés de prendre cet engagement à leur tour. On propose donc le serment +civique, et chaque député vient jurer d'être fidèle _à la nation, à la loi +et au roi; et de maintenir de tout son pouvoir la constitution décrétée par +l'assemblée nationale et acceptée par le roi_. Les suppléans, les députés +du commerce demandent à prêter le serment à leur tour; les tribunes, les +amphithéâtres, les imitent, et de toutes parts on n'entend plus que ces +mots: _Je le jure._ + +Le serment fut répété à l'Hôtel-de-Ville, et de communes en communes par +toute la France. Des réjouissances furent ordonnées; l'effusion parut +générale et sincère. C'était le cas sans doute de recommencer une nouvelle +conduite, et de ne pas rendre cette réconciliation inutile comme toutes les +autres; mais le soir même, tandis que Paris brillait des feux allumés pour +célébrer cet heureux événement, la cour était déjà revenue à son humeur, et +les députés populaires y recevaient un accueil tout différent de celui qui +était réservé aux députés nobles. En vain Lafayette, dont les avis pleins +de sens et de zèle n'étaient pas suivis, répétait à la cour que le roi ne +pouvait plus balancer, et qu'il devait s'attacher entièrement au parti +populaire, et s'efforcer de gagner sa confiance; que pour cela il fallait +que ses intentions ne fussent pas seulement proclamées à l'assemblée, mais +qu'elles fussent manifestées par ses moindres actions; qu'il devait +s'offenser du moindre propos équivoque tenu devant lui, et repousser le +moindre doute exprimé sur sa volonté réelle; qu'il ne devait montrer +ni contrainte, ni mécontentement, ni laisser aucune espérance secrète aux +aristocrates; et enfin que les ministres devaient être unis, ne se +permettre aucune rivalité avec l'assemblée, et ne pas l'obliger à recourir +sans cesse à l'opinion publique. En vain Lafayette répétait-il ces sages +conseils avec des instances respectueuses; le roi recevait ses lettres, +le trouvait honnête homme; la reine les repoussait avec humeur, et semblait +même s'irriter des respects du général. Elle accueillait bien mieux +Mirabeau, plus influent, mais certainement moins irréprochable que +Lafayette. + +Les communications de Mirabeau avec la cour avaient continué. Il avait même +entretenu des rapports avec Monsieur, que ses opinions rendaient plus +accessible au parti populaire, et il lui avait répété ce qu'il ne cessait +d'exprimer à la reine et à M. de Montmorin, c'est que la monarchie ne +pouvait être sauvée que par la liberté. Mirabeau fit enfin des conventions +avec la cour, par le secours d'un intermédiaire. Il énonça ses principes +dans une espèce de profession de foi; il s'engagea à ne pas s'en écarter, +et à soutenir la cour tant qu'elle demeurerait sur la même ligne. On lui +donnait en retour un traitement assez considérable. La morale sans doute +condamne de pareils traités, et on veut que le devoir soit fait pour le +devoir seul. Mais était-ce là se vendre? Un homme faible se fût vendu sans +doute, en sacrifiant ses principes; mais le puissant Mirabeau, loin de +sacrifier les siens, y amenait le pouvoir, et recevait en échange les +secours que ses grands besoins et ses passions désordonnées lui rendaient +indispensables. Différent de ceux qui livrent fort cher de faibles talens +et une lâche conscience, Mirabeau, inébranlable dans ses principes, +combattait alternativement son parti ou la cour, comme s'il n'avait pas +attendu du premier la popularité, et de la seconde ses moyens d'existence. +Ce fut à tel point que les historiens, ne pouvant pas le croire allié de la +cour qu'il combattait, n'ont placé que dans l'année 1791 son traité, qui a +été fait cependant dès les premiers mois de 1790. Mirabeau vit la reine, la +charma par sa supériorité, et en reçut un accueil qui le flatta beaucoup. +Cet homme extraordinaire était sensible à tous les plaisirs, à ceux de la +vanité comme à ceux des passions. Il fallait le prendre avec sa force et +ses faiblesses, et l'employer au profit de la cause commune. Outre +Lafayette et Mirabeau, la cour avait encore Bouillé, qu'il est temps de +faire connaître. + +Bouillé, plein de courage, de droiture et de talens, avait tous les +penchans de l'aristocratie, et ne se distinguait d'elles que par moins +d'aveuglement et une plus grande habitude des affaires. Retiré à Metz, +commandant là une vaste étendue de frontières et une grande partie de +l'armée, il tâchait d'entretenir la méfiance entre ses troupes et les +gardes nationales, afin de conserver ses soldats à la cour[13]. Placé là en +expectative, il effrayait le parti populaire, et semblait le général de la +monarchie, comme Lafayette celui de la constitution. Cependant +l'aristocratie lui déplaisait, la faiblesse du roi le dégoûtait du service, +et il l'eût quitté s'il n'avait été pressé par Louis XVI d'y demeurer. +Bouillé était plein d'honneur. Son serment prêté, il ne songea plus qu'à +servir le roi et la constitution. La cour devait donc réunir Lafayette, +Mirabeau et Bouillé; et par eux elle aurait eu les gardes nationales, +l'assemblée et l'armée, c'est-à-dire les trois puissances du jour. Quelques +motifs, il est vrai, divisaient ces trois personnages. Lafayette, plein de +bonne volonté, était prêt à s'unir avec tous ceux qui voudraient servir le +roi et la constitution; mais Mirabeau jalousait la puissance de Lafayette, +redoutait sa pureté si vantée, et semblait y voir un reproche. Bouillé +haïssait en Lafayette une conviction exaltée, et peut-être un ennemi +irréprochable; il préférait Mirabeau, qu'il croyait plus maniable, et moins +rigoureux dans sa foi politique. C'était à la cour à unir ces trois +hommes, en détruisant leurs motifs particuliers d'éloignement. Mais il n'y +avait qu'un moyen d'union, la monarchie libre. Il fallait donc s'y résigner +franchement, et y tendre de toutes ses forces. Mais la cour toujours +incertaine, sans repousser Lafayette, l'accueillait froidement, payait +Mirabeau qui la gourmandait par intervalles, entretenait l'humeur de +Bouillé contre la révolution, regardait l'Autriche avec espérance, et +laissait agir l'émigration de Turin. Ainsi fait la faiblesse: elle cherche +à se donner des espérances plutôt qu'à s'assurer le succès, et elle ne +parvient de cette manière qu'à se perdre, en inspirant des soupçons qui +irritent autant les partis que la réalité même, car il vaut mieux les +frapper que les menacer. + +En vain Lafayette, qui voulait faire ce que la cour ne faisait pas, +écrivait-il à Bouillé, son parent, pour l'engager à servir le trône en +commun, et par les seuls moyens possibles, ceux de la franchise et de la +liberté; Bouillé, mal inspiré par la cour, répondait froidement et d'une +manière évasive, et, sans rien tenter contre la constitution, continuait à +se rendre imposant par le secret de ses intentions et la force de son +armée. + +Cette réconciliation du 4 février, qui aurait pu avoir de si grands +résultats, fut donc vaine et inutile. Le procès de Favras fut achevé, et +soit crainte, soit conviction, le Châtelet le condamna à être pendu. Favras +montra, dans ces derniers momens, une fermeté digne d'un martyr, et non +d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda à faire une +déclaration avant de mourir. L'échafaud était dressé sur la place de Grève. +On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où il demeura jusqu'à la nuit. Le +peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cet +exemple de l'égalité dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu +des communications avec un grand de l'état, qui l'avait engagé à disposer +les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques dépenses, ce +seigneur lui avait donné cent louis qu'il avait acceptés. Il assura que son +crime se bornait là, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si +l'aveu des noms pourrait le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas +satisfait. «En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret;» et il +s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermeté. La nuit +régnait sur la place de l'exécution, et on avait éclairé jusqu'à la +potence. Le peuple se réjouit de ce spectacle, content de trouver de +l'égalité même à l'échafaud; il y mêla d'atroces railleries, et parodia de +diverses manières le supplice de cet infortuné. Le corps de Favras fut +rendu à sa famille, et de nouveaux évènemens firent bientôt oublier sa mort +à ceux qui l'avaient puni, et à ceux qui s'en étaient servis. + +Le clergé désespéré continuait d'exciter de petites agitations sur toute la +surface de la France. La noblesse comptait beaucoup sur son influence parmi +le peuple. Tant que l'assemblée s'était contentée, par un décret, de mettre +les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation, le clergé avait +espéré que l'exécution du décret n'aurait pas lieu; et, pour la rendre +inutile, il suggérait mille moyens de subvenir aux besoins du trésor. +L'abbé Maury avait proposé un impôt sur le luxe, et l'abbé de Salsède lui +avait répondu en proposant, à son tour, qu'aucun ecclésiastique ne pût +avoir plus de mille écus de revenus. Le riche abbé se tut à une motion +pareille. Une autre fois, en discutant sur la dette de l'état, Cazalès +avait conseillé d'examiner, non pas la validité des titres de chaque +créance, mais la créance elle-même, son origine et son motif; ce qui était +renouveler la banqueroute par le moyen si odieux et si usé des chambres +ardentes. Le clergé, ennemi des créanciers de l'état auxquels il se croyait +sacrifié, avait soutenu la proposition malgré le rigorisme de ses principes +en fait de propriété. Maury s'était emporté avec violence et avait manqué à +l'assemblée, en disant à une partie de ses membres, qu'ils n'avaient que le +courage de la honte. L'assemblée en avait été offensée, et voulait +l'exclure de son sein. Mais Mirabeau, qui pouvait se croire attaqué, +représenta à ses collègues que chaque député appartenait à ses commettans, +et qu'on n'avait pas le droit d'en exclure un seul. Cette modération +convenait à la véritable supériorité; elle réussit, et Maury fut plus puni +par une censure qu'il ne l'eût été par l'exclusion. Tous ces moyens +inventés par le clergé, pour mettre les créanciers de l'état à sa place, ne +lui servirent de rien, et l'assemblée décréta la vente de 400 millions de +biens du domaine et de l'Église. Désespéré alors, le clergé fit courir des +écrits parmi le peuple, et répandit que le projet des révolutionnaires +était d'attaquer la religion catholique. C'est dans les provinces du Midi +qu'il espérait obtenir le plus de succès. On a vu que la première +émigration s'était dirigée vers Turin. C'est avec le Languedoc et la +Provence qu'elle entretenait ses principales communications. Calonne, si +célèbre sous les notables, était le ministre de la cour fugitive. Deux +partis la divisaient: la haute noblesse voulait maintenir son empire, et +redoutait l'intervention de la noblesse de province, et surtout de la +bourgeoisie. Aussi ne voulait-elle recourir qu'à l'étranger pour rétablir +le trône. D'ailleurs, user de la religion, comme le proposaient les +émissaires des provinces, lui semblait ridicule à elle qui s'était égayée +pendant un siècle des plaisanteries de Voltaire. L'autre parti, composé de +petits nobles, de bourgeois expatriés, voulait combattre la passion de la +liberté par une autre plus forte, celle du fanatisme, et vaincre avec ses +seules forces, sans se mettre à la merci de l'étranger. Les premiers +alléguaient les vengeances personnelles de la guerre civile, pour excuser +l'intervention de l'étranger; les seconds soutenaient que la guerre civile +comportait l'effusion du sang, mais qu'il ne fallait pas se souiller d'une +trahison. Ces derniers, plus courageux, plus patriotes, mais plus féroces, +ne devaient pas réussir dans une cour où régnait Calonne. Cependant, comme +on avait besoin de tout le monde, les communications furent continuées +entre Turin et les provinces méridionales. On se décida à attaquer la +révolution par la guerre étrangère et par la guerre civile, et pour cela on +tenta de réveiller l'ancien fanatisme de ces contrées[14]. + +Le clergé ne négligea rien pour seconder ce plan. Les protestans excitaient +dans ces pays l'envie des catholiques. Le clergé profita de ces +dispositions, et surtout des solennités de Pâques. A Montpellier, à Nîmes, +à Montauban, l'antique fanatisme fut réveillé par tous les moyens. + +Charles Lameth se plaignit à la tribune de ce qu'on avait abusé de la +quinzaine de Pâques pour égarer le peuple et l'exciter contre les lois +nouvelles. A ces mots, le clergé se souleva, et voulut quitter +l'assemblée. L'évêque de Clermont en fit la menace, et une foule +d'ecclésiastiques déjà debout allaient sortir, mais on appela Charles +Lameth à l'ordre, et le tumulte s'apaisa. Cependant la vente des biens du +clergé était mise à exécution: il en était aigri et ne négligeait aucune +occasion de faire éclater son ressentiment. Don Gerle, chartreux plein de +bonne foi dans ses sentimens religieux et patriotiques, demande un jour la +parole et propose de déclarer la religion catholique la seule religion de +l'état[15]. Une foule de députés se lèvent aussitôt, et se disposent à voter +par acclamation, en disant que c'est le cas pour l'assemblée de se +justifier du reproche qu'on lui a fait d'attaquer la religion catholique. +Cependant que signifiait une proposition pareille? Ou le décret avait pour +but de donner un privilège à la religion catholique, et aucune ne doit en +avoir; ou il était la déclaration d'un fait, c'est que la majorité +française était catholique; et le fait n'avait pas besoin d'être déclaré. +Une telle proposition ne pouvait donc être accueillie. Aussi, malgré les +efforts de la noblesse et du clergé, la discussion fut renvoyée au +lendemain. Une foule immense était accourue; Lafayette, averti que des +malveillans se disposaient à exciter du trouble, avait doublé la garde. La +discussion s'ouvre: un ecclésiastique menace l'assemblée de malédiction; +Maury pousse ses cris accoutumés; Menou répond avec calme à tous les +reproches faits à l'assemblée, et dit qu'on ne peut raisonnablement pas +l'accuser de vouloir abolir la religion catholique, à l'instant où elle va +mettre les dépenses de son culte au rang des dépenses publiques, il propose +donc de passer à l'ordre du jour. Don Gerle, persuadé, retire alors sa +motion, et s'excuse d'avoir excité un pareil tumulte. M. de Larochefoucauld +présente une rédaction nouvelle, et sa proposition succède à celle de +Menou. Tout à coup un membre du côté droit se plaint de n'être pas libre, +interpelle Lafayette, et lui demande pourquoi il a doublé la garde. Le +motif n'était pas suspect, car ce n'était pas le côté gauche qui pouvait +redouter le peuple, et ce n'était pas ces amis que Lafayette cherchait à +protéger. Cette interpellation augmente le tumulte; néanmoins la discussion +continue. Dans ces débats, on cite Louis XVI: «Je ne suis pas étonné, +s'écrie alors Mirabeau, qu'on rappelle le règne où a été révoqué l'édit de +Nantes; mais songez que de cette tribune où je parle, j'aperçois la fenêtre +fatale d'où un roi, assassin de ses sujets, mêlant les intérêts de la terre +à ceux de la religion, donna le signal de la Saint-Barthélemy!» Cette +terrible apostrophe ne termine pas la discussion qui se prolonge encore. La +proposition du duc de Larochefoucauld est enfin adoptée. L'assemblée +déclare que ses sentimens sont connus, mais que, par respect pour la +liberté des consciences, elle ne peut ni ne doit délibérer sur la +proposition qui lui est soumise. Quelques jours étaient à peine écoulés, +qu'un autre moyen fut encore employé pour menacer l'assemblée et la +dissoudre. La nouvelle organisation du royaume était achevée, le peuple +allait être convoqué pour élire ses magistrats, et on imagina de lui faire +nommer en même temps de nouveaux députés, pour remplacer ceux qui +composaient l'assemblée actuelle. Ce moyen, proposé et discuté une autre +fois, avait déjà été repoussé. Il fut renouvelé en avril 1790. Quelques +cahiers bornaient les pouvoirs à un an; il y avait en effet près d'une +année que l'assemblée était réunie. Ouverte en mai 1789, elle touchait au +mois d'avril 1790. Quoique les cahiers eussent été annulés, quoiqu'on eût +pris l'engagement de ne pas se séparer avant l'achèvement de la +constitution, ces hommes pour lesquels il n'y avait ni décret rendu, ni +serment prêté, quand il s'agissait d'aller à leur but, proposent de faire +élire d'autres députés et de leur céder la place. Maury, chargé de cette +journée, s'acquitte de son rôle avec autant d'assurance que jamais, mais +avec plus d'adresse qu'à son ordinaire. Il en appelle lui-même à la +souveraineté du peuple, et dit qu'on ne peut pas plus long-temps se mettre +à la place de la nation, et prolonger des pouvoirs qui ne sont que +temporaires. Il demande à quel titre on s'est revêtu d'attributions +souveraines; il soutient que cette distinction entre le pouvoir législatif +et constituant est une distinction chimérique, qu'une convention souveraine +ne peut exister qu'en l'absence de tout gouvernement; et que si l'assemblée +est cette convention, elle n'a qu'à détrôner le roi et déclarer le trône +vacant. Des cris l'interrompent à ces mots, et manifestent l'indignation +générale. Mirabeau se lève alors avec dignité: «On demande, dit-il, depuis +quand les députés du peuple sont devenus convention nationale? Je réponds: +C'est le jour où, trouvant l'entrée de leurs séances environnée de soldats, +il allèrent se réunir dans le premier endroit où ils purent se rassembler, +pour jurer de plutôt périr que de trahir et d'abandonner les droits de la +nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, ont changé ce jour de nature. +Quels que soient les pouvoirs que nous avons exercés, nos efforts, nos +travaux les ont légitimés: l'adhésion de toute la nation les a sanctifiés. +Vous vous rappelez tous le mot de ce grand homme de l'antiquité qui avait +négligé les formes légales pour sauver la patrie. Sommé par un tribun +factieux de dire s'il avait observé les lois, il répondit: Je jure que j'ai +sauvé la patrie. Messieurs (s'écrie alors Mirabeau en s'adressant aux +députés des communes), je jure que vous avez sauvé la France.» + +A ce magnifique serment, dit Ferrières, l'assemblée tout entière, comme +entraînée par une in spiration subite, ferme la discussion, et décrète que +les réunions électorales ne s'occuperont point de l'élection des nouveaux +députés. + +Ainsi ce nouveau moyen fut encore inutile, et l'assemblée put continuer ses +travaux. Mais les troubles n'en continuèrent pas moins par toute la France. +Le commandant De Voisin fut massacré par le peuple; les forts de Marseille +furent envahis par la garde nationale. Des mouvemens en sens contraires +eurent lieu à Nîmes et à Montauban. Les envoyés de Turin avaient excité les +catholiques; ils avaient fait des adresses, dans lesquelles ils déclaraient +la monarchie en danger, et demandaient que la religion catholique fût +déclarée religion de l'état. Une proclamation royale avait en vain répondu; +ils avaient répliqué. Les protestans en étaient venus aux prises avec les +catholiques; et ces derniers, attendant vainement les secours promis par +Turin, avaient été enfin repoussés. Diverses gardes nationales s'étaient +mises en mouvement, pour secourir les patriotes contre les révoltés; la +lutte s'était ainsi engagée, et le vicomte de Mirabeau, adversaire déclaré +de son illustre frère, annonçant lui-même la guerre civile du haut de la +tribune, sembla, par son mouvement, son geste, ses paroles, la jeter dans +l'assemblée. + +Ainsi, tandis que la partie la plus modérée des députés tâchait d'apaiser +l'ardeur révolutionnaire, une opposition indiscrète excitait une fièvre que +le repos aurait pu calmer, et fournissait des prétextes aux orateurs +populaires les plus violens. Les clubs en devenaient plus exagérés. Celui +des Jacobins, issu du club breton, et d'abord établi à Versailles, puis à +Paris, l'emportait sur les autres par le nombre, les talens et la +violence[16]. Ses séances étaient suivies comme celles de l'assemblée +elle-même. Il devançait toutes les questions que celle-ci devait traiter, +et émettait des décisions, qui étaient déjà une prévention pour les +législateurs eux-mêmes. Là se réunissaient les principaux députés +populaires, et les plus obstinés y trouvaient des forces et des +excitations. Lafayette, pour combattre cette terrible influence, s'était +concerté avec Bailly et les hommes les plus éclairés, et avait formé +un autre club, dit de 89, et plus tard des Feuillans[17]. Mais le moyen +était impuissant; une réunion de cent hommes calmes et instruits ne pouvait +appeler la foule comme le club des Jacobins, où on se livrait à toute la +véhémence des passions populaires. Fermer les clubs eût été le seul moyen, +mais la cour avait trop peu de franchise et inspirait trop de défiance, +pour que le parti populaire songeât à employer une ressource pareille. Les +Lameth dominaient au club des Jacobins. Mirabeau se montrait également dans +l'un et dans l'autre; il était évident à tous les yeux que sa place était +entre tous les partis. Une occasion se présenta bientôt où son rôle fut +encore mieux prononcé, et où il remporta pour la monarchie un avantage +mémorable, comme le verrons ci-après. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 8 à la fin du volume. +[2] Voyez la note 9 à la fin du volume. +[3] Voyez les Mémoires de Dumouriez. +[4] Voyez la note 10 à la fin du volume. +[5] MM. Malouet et Bertrand de Molleville n'ont pas craint d'écrire + le contraire, mais le fait que nous avançons est attesté par les témoins + les plus dignes de foi. +[6] Voyez la note 11 à fin du volume. +[7] Elle tint sa première séance à l'Archevêché, le 19 octobre. +[8] 20 octobre. +[9] Sur la manière d'être des députés de la droite, voyez un extrait + des Mémoires de Ferrières, note 12, à la fin du volume. +[10] Voyez la note 13 à la fin du volume. +[11] Voyez la note 14 à la fia du volume. +[12] Voyez la note 15 à la fin du volume. +[13] C'est lui qui le dit dans ses mémoires. +[14] Voyez la note 16 à la fin du volume. +[15] Séance du 12 avril. +[16] Ce club, dit des _Amis de la constitution,_ fut transféré à Paris + en octobre 1789, et fut connu alors sous le nom de _club des Jacobins;_ + parce qu'il se réunissait dans une salle du couvent des Jacobins, rue + Saint-Honoré. +[17] Formé le 12 mai. + + + + + + + +CHAPITRE V. + + +ÉTAT POLITIQUE ET DISPOSITIONS DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES EN 1790. +--DISCUSSION SUR LE DROIT DE LA PAIX ET DE LA GUERRE.--PREMIÈRE +INSTITUTION DU PAPIER-MONNAIE OU DES ASSIGNATS.--ORGANISATION JUDICIAIRE. +--CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.--ABOLITION DES TITRES DE NOBLESSE. +--ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET.--FÊTE DE LA PREMIÈRE FÉDÉRATION.--RÉVOLTE +DES TROUPES A NANCY.--RETRAITE DE NECKER.--PROJETS DE LA COUR ET DE +MIRABEAU.--FORMATION DU CAMP DE JALÈS.--SERMENT CIVIQUE IMPOSÉ AUX +ECCLÉSIASTIQUES. + + +A l'époque où nous sommes arrivés, la révolution française commençait +d'attirer les regards des souverains étrangers; son langage était si élevé, +si ferme; il avait un caractère de généralité qui semblait si bien le +rendre propre à plus d'un peuple, que les princes étrangers durent s'en +effrayer. On avait pu croire jusque-là à une agitation passagère, mais les +succès de l'assemblée, sa fermeté, sa constance inattendue, et surtout +l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait à toutes les nations, +durent lui attirer plus de considération et de haine, et lui mériter +l'honneur d'occuper les cabinets. L'Europe alors était divisée en deux +grandes ligues ennemies: la ligue anglo-prussienne d'une part, et les cours +impériales de l'autre. + +Frédéric-Guillaume avait succédé au grand Frédéric sur le trône de la +Prusse. Ce prince mobile et faible, renonçant à la politique de son +illustre prédécesseur, avait abandonné l'alliance de la France pour celle +de l'Angleterre. Uni à cette puissance, il avait formé cette fameuse ligue +anglo-prussienne, qui tenta de si grandes choses et n'en exécuta aucune; +qui souleva la Suède, la Pologne, la Porte, contre la Russie et l'Autriche, +abandonna tous ceux qu'elle avait soulevés, et contribua même à les +dépouiller, en partageant la Pologne. + +Le projet de l'Angleterre et de la Prusse réunies avait été de ruiner la +Russie et l'Autriche, en suscitent contre elles la Suède où régnait le +chevaleresque Gustave, la Pologne gémissant d'un premier partage, et la +Porte courroucée des invasions russes. L'intention particulière de +l'Angleterre, dans cette ligue, était de se venger des secours fournis aux +colonies américaines par la France, sans lui déclarer la guerre. Elle en +avait trouvé le moyen en mettant aux prises les Turcs et les Russes. La +France ne pouvait demeurer neutre entre ces deux peuples sans s'aliéner les +Turcs, qui comptaient sur elle, et sans perdre ainsi sa domination +commerciale dans le Levant. D'autre part, en participant à la guerre, elle +perdait l'alliance de la Russie, avec laquelle elle venait de conclure un +traité infiniment avantageux, qui lui assurait les bois de construction, et +tous les objets que le Nord fournit abondamment à la marine. Ainsi, dans +les deux cas, la France essuyait un dommage. En attendant, l'Angleterre +disposait ses forces et se préparait à les déployer au besoin. D'ailleurs, +voyant le désordre des finances sous les notables, le désordre populaire +sous la constituante, elle croyait n'avoir pas besoin de la guerre, et on +a pensé qu'elle aimait encore mieux détruire la France par les troubles +intérieurs que par les armes. Aussi l'a-t-on accusée toujours de favoriser +nos discordes. + +Cette ligue anglo-prussienne avait fait livrer quelques batailles, dont le +succès fut balancé. Gustave s'était tiré en héros d'une position où il +s'était engagé en aventurier. La Hollande insurgée avait été soumise au +stathouder par les intrigues anglaises et les armées prussiennes. L'habile +Angleterre avait ainsi privé la France d'une puissante alliance maritime; +et le monarque prussien, qui ne cherchait que des succès de vanité, avait +vengé un outrage fait par les états de Hollande à l'épouse du stathouder, +qui était sa propre soeur. La Pologne achevait de se constituer, et allait +prendre les armes. La Turquie avait été battue par la Russie. Cependant la +mort de l'empereur d'Autriche, Joseph II, survenue en janvier 1790, changea +la face des événemens. Léopold, ce prince éclairé et pacifique, dont la +Toscane avait béni l'heureux règne, lui succéda. Léopold, adroit autant que +sage, voulait mettre fin à la guerre, et pour y réussir il employa les +ressources de la séduction, si puissantes sur la mobile imagination de +Frédéric-Guillaume. On fit valoir à ce prince les douceurs du repos, les +maux de la guerre qui depuis si long-temps pesaient sur son peuple, enfin +les dangers de la révolution française qui proclamait de si funestes +principes. On réveilla en lui des idées de pouvoir absolu, on lui fit même +concevoir l'espérance de châtier les révolutionnaires français, comme il +avait châtié ceux de Hollande; et il se laissa entraîner, à l'instant où il +allait retirer les avantages de cette ligue si hardiment conçue par son +ministre Hertzberg. Ce fut en juillet 1790 que la paix fut signée à +Reichenbach. En août, la Russie fit la sienne avec Gustave, et n'eut plus +affaire qu'à la Pologne peu redoutable, et aux Turcs battus de toutes +parts. Nous ferons connaître plus tard ces divers évènemens. L'attention +des puissances finissait donc par se diriger presque tout entière sur la +révolution de France. Quelque temps avant la conclusion de la paix entre la +Prusse et Léopold, lorsque la ligue anglo-prussienne menaçait les deux +cours impériales, et poursuivait se crètement la France, ainsi que +l'Espagne, notre constante et fidèle alliée, quelques navires anglais +furent saisis dans la baie de Notka par les Espagnols. Des réclamations +très-vives furent élevées, et suivies d'un armement général dans les ports +De l'Angleterre. Aussitôt l'Espagne, invoquant les traités, demanda le +secours de la France, et Louis XVI ordonna l'équipement de quinze +vaisseaux. On accusa l'Angleterre de vouloir, dans cette occasion, +augmenter nos embarras. Les clubs de Londres, il est vrai, avaient +plusieurs fois complimenté l'assemblée nationale; mais le cabinet laissait +quelques philanthropes se livrer à ces épanchemens philosophiques, et +pendant ce temps payait, dit-on, ces étonnans agitateurs qui reparaissaient +partout, et donnaient tant de peine aux gardes nationales du royaume. Les +troubles intérieurs furent plus grands encore au moment de l'armement +général, et on ne put s'empêcher de voir une liaison entre les menaces +de l'Angleterre et la renaissance du désordre. Lafayette surtout, qui ne +prenait guère la parole dans l'assemblée que pour les objets qui +intéressaient la tranquillité publique, Lafayette dénonça à la tribune une +influence secrète. «Je ne puis, dit-il, m'empêcher de faire remarquer à +l'assemblée cette fermentation nouvelle et combinée, qui se manifeste de +Strasbourg à Nîmes, et de Brest à Toulon, et qu'en vain les ennemis du +peuple voudraient lui attribuer, lorsqu'elle porte tous les caractères +d'une influence secrète. S'agit-il d'établir les départemens, on dévaste +les campagnes; les puissances voisines arment-elles, aussitôt le désordre +est dans nos ports et dans nos arsenaux.» On avait en effet égorgé +plusieurs commandans, et par hasard ou par choix nos meilleurs officiers de +marine avaient été immolés. L'ambassadeur anglais avait été chargé par sa +cour de repousser ces imputations. Mais on sait quelle confiance méritent +de pareils messages. Calonne avait aussi écrit au roi[1] pour justifier +l'Angleterre, mais Calonne, en parlant pour l'étranger, était suspect. Il +disait vainement que toute dépense est connue dans un gouvernement +représentatif; que même les dépenses secrètes sont du moins avouées comme +telles, et qu'il n'y avait dans les budgets anglais aucune attribution de +ce genre. L'expérience a prouvé que l'argent ne manque jamais à des +ministres même responsables. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que le +temps, qui dévoile tout, n'a rien découvert à cet égard, et que Necker, qui +était placé pour en bien juger, n'a jamais cru à cette secrète +influence[2]. + +Le roi, comme on vient de le voir, avait fait notifier à l'assemblée +l'équipement de quinze vaisseaux de ligne, pensant, disait-il, qu'elle +approuverait cette mesure, et qu'elle voterait les dépenses nécessaires. +L'assemblée accueillit parfaitement le message; mais elle y vit une +question constitutionnelle, qu'elle crut devoir résoudre avant de répondre +au roi. «Les mesures sont prises, dit Alexandre Lameth, notre discussion ne +peut les retarder; il faut donc fixer auparavant à qui du roi ou de +l'assemblée on attribuera le droit de faire la paix ou la guerre.» En +effet, c'était presque la dernière attribution importante à fixer, et l'une +de celles qui devaient exciter le plus d'intérêt. Les imaginations étaient +toutes pleines des fautes des cours, de leurs alternatives d'ambition ou de +faiblesse, et on ne voulait pas laisser au trône le pouvoir ou d'entraîner +la nation dans des guerres dangereuses, ou de la déshonorer par des +lâchetés. Cependant, de tous les actes du gouvernement, le soin de la +guerre et de la paix est celui où il entre le plus d'action, et où le +pouvoir exécutif doit exercer le plus d'influence, c'est celui où il faut +lui laisser le plus de liberté pour qu'il agisse volontiers et bien. +L'opinion de Mirabeau, qu'on disait gagné par la cour, était annoncée +d'avance. L'occasion était favorable pour ravir à l'orateur cette +popularité si enviée. Les Lameth l'avaient senti, et avaient chargé Barnave +d'accabler Mirabeau. Le coté droit se retira pour ainsi dire, et laissa +le champ libre à ces deux rivaux. + +La discussion était impatiemment attendue; elle s'ouvre[3]. Après quelques +orateurs qui ne répandent que des idées préliminaires, Mirabeau est +entendu et pose la question d'une manière toute nouvelle. La guerre, +suivant lui, est presque toujours imprévue; les hostilités commencent avant +les menaces; le roi, chargé du salut public, doit les repousser, et la +guerre se trouve ainsi commencée avant que l'assemblée ait pu intervenir. +Il en est de même pour les traités: le roi peut seul saisir le moment de +négocier, de conférer, de disputer avec les puissances; l'assemblée ne peut +que ratifier les conditions obtenues. Dans les deux cas, le roi peut seul +agir, et l'assemblée approuver ou improuver. Mirabeau veut donc que le +pouvoir exécutif soit tenu de soutenir les hostilités commencées, et que +le pouvoir législatif, suivant les cas, souffre la continuation de la +guerre, ou bien requière la paix. Cette opinion est applaudie, parce que la +voix de Mirabeau l'était toujours. Cependant Barnave prend la parole; et, +négligeant les autres orateurs, ne répond qu'à Mirabeau. Il convient que +souvent le fer est tiré avant que la nation puisse être consultée: mais il +soutient que les hostilités ne sont pas la guerre, que le roi doit les +repousser et avertir aussitôt l'assemblée, qui alors déclare en souveraine +ses propres intentions. Ainsi toute la différence est dans les mots, car +Mirabeau donne à l'assemblée le droit d'improuver la guerre et de requérir +la paix, Barnave celui de déclarer l'une ou l'autre; mais, dans les deux +cas, le voeu de l'assemblée était obligatoire, et Barnave ne lui donnait +pas plus que Mirabeau. Néanmoins Barnave est applaudi et porté en triomphe +par le peuple, et on répand que son adversaire est vendu. On colporte par +les rues et à grands cris un pamphlet intitulé: _Grande trahison du comte +de Mirabeau_. L'occasion était décisive, chacun attendait un effort du +terrible athlète. Il demande la réplique, l'obtient, monte à la tribune +en présence d'une foule immense réunie pour l'entendre, et déclare, en y +montant, qu'il n'en descendra que mort ou victorieux. «Moi aussi, dit-il +en commençant, on m'a porté en triomphe, et pourtant on crie aujourd'hui +_la grande trahison du comte de Mirabeau_! Je n'avais pas besoin de cet +exemple pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche +Tarpéienne. Cependant ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma +carrière.» Après cet imposant début, il annonce qu'il ne répondra qu'à +Barnave, et dès le commencement: «Expliquez-vous, lui dit-il: vous avez +dans votre opinion réduit le roi à notifier les hostilités commencées, et +vous avez donné à l'assemblée toute seule le droit de déclarer à cet égard +la volonté nationale. Sur cela je vous arrête et vous rappelle à nos +principes, qui partagent l'expression de la volonté nationale entre +l'assemblée et le roi.... En ne l'attribuant qu'à l'assemblée seule, vous +avez forfait à la constitution; je vous rappelle à l'ordre.... Vous ne +répondez pas...; je continue....» + +Il n'y avait en effet rien à répondre. Barnave demeure exposé pendant une +longue réplique à ces foudroyantes apostrophes. Mirabeau lui répond article +par article, et montre que son adversaire n'a rien donné de plus à +l'assemblée que ce qu'il lui avait donné lui-même; mais que seulement, en +réduisant le roi à une simple notification, il l'avait privé de son +concours nécessaire à l'expression de la volonté nationale; il termine +enfin en reprochant à Barnave ces coupables rivalités entre des hommes +qui devraient, dit-il, vivre en vrais compagnons d'armes. Barnave avait +énuméré les partisans de son opinion, Mirabeau énumère les siens à son +tour; il y montre ces hommes modérés, premiers fondateurs de la +constitution, et qui entretenaient les Français de liberté, lorsque ces +vils calomniateurs suçaient le lait des cours (il désignait les Lameth, +qui avaient reçu des bienfaits de la reine); «des hommes, ajoute-t-il, qui +s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis.» + +Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Mirabeau. Il y avait dans +l'assemblée une portion considérable de députés qui n'appartenaient ni à la +droite ni à la gauche, mais qui, sans aucun parti pris, se décidaient sur +l'impression du moment. C'était par eux que le génie et la raison +régnaient, parce qu'ils faisaient la majorité en se portant vers un côté ou +vers l'autre. Barnave veut répondre, l'assemblée s'y oppose et demande +d'aller aux voix. Le décret de Mirabeau, supérieurement amendé par +Chapelier, a la priorité, et il est enfin adopté (22 mai), à la +satisfaction générale; car ces rivalités ne s'étendaient pas au-delà du +cercle où elles étaient nées, et le parti populaire croyait vaincre aussi +bien avec Mirabeau qu'avec les Lameth. + +Le décret conférait au roi et à la nation le droit de faire la paix et la +guerre. Le roi était chargé de la disposition des forces, il notifiait les +hostilités commencées, réunissait l'assemblée si elle ne l'était pas, et +proposait le décret de paix ou de guerre; l'assemblée délibérait sur sa +proposition expresse, et le roi sanctionnait ensuite sa délibération. C'est +Chapelier qui, par un amendement très raisonnable, avait exigé la +proposition expresse et la sanction définitive. Ce décret, conforme à la +raison et aux principes déjà établis, excita une joie sincère chez les +constitutionnels, et des espérances folles chez les contre- +révolutionnaires, qui crurent que l'esprit public allait changer, et +que cette victoire de Mirabeau allait devenir la leur. Lafayette, qui dans +cette circonstance s'était uni à Mirabeau, en écrivit à Bouillé, lui fit +entrevoir des espérances de calme et de modération, et tâcha, comme il le +faisait toujours, de le concilier à l'ordre nouveau. + +L'assemblée continuait ses travaux de finances. Ils consistaient à disposer +le mieux possible des biens du clergé, dont la vente, depuis long-temps +décrétée, ne pouvait être empêchée ni par les protestations, ni par les +mandemens, ni par les intrigues. Dépouiller un corps trop puissant d'une +grande partie du territoire, la répartir le mieux possible, et de manière à +la fertiliser par sa division; rendre ainsi propriétaire une portion +considérable du peuple qui ne l'était pas; enfin éteindre par la même +opération les dettes de l'état, et rétablir l'ordre dans les finances, tel +était le but de l'assemblée, et elle en sentait trop l'utilité, pour +s'effrayer des obstacles. L'assemblée avait déjà ordonné la vente de +400,000,000 de biens du domaine et de l'Église, mais il fallait trouver le +moyen de vendre ces biens sans les discréditer par la concurrence, en les +offrant tous à la fois. Bailly proposa, au nom de la municipalité de Paris, +un projet parfaitement conçu; c'était de transmettre ces biens aux +municipalités, qui les achèteraient en masse pour les revendre en suite peu +à peu, de manière que la mise en vente n'eût pas lieu tout à la fois. Les +municipalités n'ayant pas des fonds pour payer sur-le-champ, prendraient +des engagemens à temps, et on paierait les créanciers de l'état avec des +bons sur les communes, qu'elles seraient chargées d'acquitter +successivement. Ces bons, qu'on appela dans la discussion _papier +municipal_, donnèrent la première idée des _assignats_. En suivant le +projet de Bailly, on mettait la main sur les biens ecclésiastiques: ils +Étaient déplacés, divisés entre les communes, et les créanciers se +rapprochaient de leur gage, en acquérant un titre sur les municipalités, +au lieu de l'avoir sur l'état. Les sûretés étaient donc augmentées, puisque +le paiement était rapproché; il dépendait même des créanciers de +l'effectuer eux-mêmes, puisque avec ces bons ou assignats ils pouvaient +acquérir une valeur proportionnelle des biens mis en vente. On avait ainsi +beaucoup fait pour eux, mais ce n'était pas tout encore. Ils pouvaient ne +pas vouloir convertir leurs bons en terre, par scrupule ou par tout autre +motif, et, dans ce cas, ces bons, qu'il leur fallait garder, ne pouvant pas +circuler comme de la monnaie, n'étaient pour eux que de simples titres non +acquittés. Il ne restait plus qu'une dernière mesure à prendre, c'était de +donner à ces bons ou titres la faculté de circulation; alors ils devenaient +une véritable monnaie, et les créanciers, pouvant les donner en paiement, +étaient véritablement remboursés. Une autre considération était décisive. +Le numéraire manquait; on attribuait cette disette à l'émigration qui +emportait beaucoup d'espèces, aux paiemens qu'on était obligé de faire à +l'étranger, et enfin à la malveillance. La véritable cause était le défaut +de confiance produit par les troubles. C'est par la circulation que le +numéraire devient apparent; quand la confiance règne, l'activité des +échanges est extrême, le numéraire marche rapidement, se montre partout, et +on le croit plus considérable, parce qu'il sert davantage; mais quand les +troubles politiques répandent l'effroi, les capitaux languissent, le +numéraire marche lentement; il s'enfouit souvent, et on accuse à tort son +absence. + +Le désir de suppléer aux espèces métalliques, que l'assemblée croyait +épuisées, celui de donner aux créanciers autre chose qu'un titre mort dans +leurs mains, la nécessité de pourvoir en outre à une foule de besoins +pressans, fit donner à ces bons ou assignats le cours forcé de monnaie. Le +créancier était payé par là, puisqu'il pouvait faire accepter le papier +qu'il avait reçu, et suffire ainsi à tous ses engagemens. S'il n'avait pas +voulu acheter des terres, ceux qui avaient reçu de lui le papier circulant +devaient finir par les acheter eux-mêmes. Les assignats qui rentraient par +cette voie étaient destinés à être brûlés; ainsi les terres du clergé +devaient bientôt se trouver distribuées et le papier supprimé. Les +assignats portaient un intérêt à tant le jour, et acquéraient une valeur, +en séjournant dans les mains des détenteurs. + +Le clergé, qui voyait là un moyen d'exécution pour l'aliénation de ses +biens, le repoussa fortement. Ses alliés nobles et autres, contraires à +tout ce qui facilitait la marche de la révolution, s'y opposèrent aussi et +crièrent au papier-monnaie. Le nom de Law devait tout naturellement +retentir, et le souvenir de sa banqueroute être réveillé. Cependant la +comparaison n'était pas juste, parce que le papier de Law n'était +hypothéqué que sur les succès à venir de la Compagnie des Indes, tandis que +les assignats reposaient sur un capital territorial, réel et facilement +occupable. Law avait fait pour la cour des faux considérables, et avait +excédé de beaucoup la valeur présumée du capital de la Compagnie: +l'assemblée au contraire ne pouvait pas croire, avec les formes nouvelles +qu'elle venait d'établir, que des exactions pareilles pussent avoir lieu. +Enfin la somme des assignats créés ne représentait qu'une très petite +partie du capital qui leur était affecté. Mais, ce qui était vrai, c'est +que le papier, quelque sûr qu'il soit, n'est pas, comme l'argent, une +réalité, et, suivant l'expression de Bailly, une _actualité physique_. Le +numéraire porte avec lui sa propre valeur; le papier, au contraire, exige +encore une opération, un achat de terre, une réalisation. Il doit donc être +au-dessous du numéraire, et dès qu'il est au-dessous, le numéraire, que +personne ne veut donner pour du papier, se cache, et finit par disparaître. +Si, de plus, des désordres dans l'administration des biens, des émissions +immodérées de papier, détruisent la proportion entre les effets circulant +et le capital, la confiance s'évanouit; la valeur nominale est conservée, +mais la valeur réelle n'est plus; celui qui donne cette monnaie +conventionnelle vole celui qui la reçoit, et une grande crise a lieu. Tout +cela était possible, et avec plus d'expérience aurait paru certain. Comme +mesure financière, l'émission des assignats était donc très critiquable, +mais elle était nécessaire comme mesure politique, car elle fournissait à +des besoins pressans, et divisait la propriété sans le secours d'une loi +agraire. L'assemblée ne devait donc pas hésiter; et, malgré Maury et les +siens, elle décréta, 400,000,000 d'assignats forcés avec intérêt[4]. +Necker depuis long-temps avait perdu la confiance du roi, l'ancienne +déférence de ses collègues et l'enthousiasme de la nation. Renfermé dans +ses calculs, il discutait quelquefois avec l'assemblée. Sa réserve à +l'égard des dépenses extraordinaires avait fait demander le livre rouge, +registre fameux où l'on trouvait, disait-on, la liste de toutes les +dépenses secrètes. Louis XVI céda avec peine, et fit cacheter les feuillets +où étaient portées les dépenses de son prédécesseur Louis XV. L'assemblée +respecta sa délicatesse, et se borna aux dépenses de ce règne. On n'y +trouva rien de personnel au roi; les prodigalités étaient toutes relatives +aux courtisans. Les Lameth s'y trouvèrent portés pour un bienfait de 60,000 +francs, consacrés par la reine à leur éducation. Ils firent reporter cette +somme au trésor public. On réduisit les pensions sur la double proportion +des services et de l'ancien état des personnes. L'assemblée montra partout +la plus grande modération; elle supplia le roi de fixer lui-même la liste +civile, et elle vota par acclamation les 25,000,000 qu'il avait demandés. + +Cette assemblée, forte de son nombre, de ses lumières, de sa puissance, de +ses résolutions, avait conçu l'immense projet de régénérer toutes les +parties de l'état, et elle venait de régler le nouvel ordre judiciaire. +Elle avait distribué les tribunaux de la même manière que les +administrations, par districts et départemens. Les juges étaient laissés +à l'élection populaire. Cette dernière mesure avait été fortement +combattue. La métaphysique politique avait été encore déployée ici pour +prouver que le pouvoir judiciaire relevait du pouvoir exécutif, +et que le roi devait nommer les juges. On avait trouvé des raisons de part +et d'autre; mais la seule à donner à l'assemblée, qui était dans +l'intention de faire une monarchie, c'est que la royauté, successivement +dépouillée de ses attributions, devenait une simple magistrature, et l'état +une république. Mais dire ce qu'était la monarchie était trop hardi; elle +exige des concessions qu'un peuple ne consent jamais à faire, dans le +premier moment du réveil. Le sort des nations est de demander ou trop, +ou rien. L'assemblée voulait sincèrement le roi, elle était pleine de +déférence pour lui, et le prouvait à chaque instant; mais elle chérissait +la personne, et, sans s'en douter, détruisait la chose. + +Après cette uniformité introduite dans la justice et l'administration, il +restait à régulariser le service de la religion, et à le constituer comme +tous les autres. Ainsi, quand on avait établi un tribunal d'appel et une +administration supérieure dans chaque département, il était naturel d'y +placer aussi un évêché. Comment, en effet, souffrir que certains évêchés +embrassassent quinze cents lieues carrées, tandis que d'autres n'en +embrassaient que vingt; que certaines cures eussent dix lieues de +circonférence, et que d'autres comptassent à peine quinze feux; que +beaucoup de curés eussent au plus sept cents livres, tandis que près d'eux +il existait des bénéficiers qui comptaient dix et quinze mille livres +de revenus? L'assemblée, en réformant les abus, n'empiétait pas sur les +doctrines ecclésiastiques, ni sur l'autorité papale, puisque les +circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle +voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les curés +et les évêques à l'élection populaire; et en cela encore elle n'empiétait +que sur le pouvoir temporel, puisque les dignitaires ecclésiastiques +étaient choisis par le roi et institués par le pape. Ce projet, qui fut +nommé _constitution civile du clergé_, et qui fit calomnier l'assemblée +plus que tout ce qu'elle avait fait, était pourtant l'ouvrage des députés +les plus pieux. C'était Camus et autres jansénistes qui, voulant raffermir +la religion dans l'état, cherchaient à la mettre en harmonie avec les lois +nouvelles. Il est certain que la justice étant rétablie partout, il était +étrange qu'elle ne le fût pas dans l'administration ecclésiastique aussi +bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de +l'assemblée, élevés à l'école des philosophes, auraient traité le +christianisme comme toutes les autres religions admises dans l'état et ne +s'en seraient pas occupés. Ils se prêtèrent à des sentimens que dans nos +moeurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, même quand on ne les +partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincèrement +chrétien de Camus. Le clergé se souleva, prétendit qu'on empiétait sur +l'autorité spirituelle du pape, et en appela à Rome. Les principales bases +du projet furent néanmoins adoptées[1], et aussitôt présentées au roi, qui +demanda du temps pour en référer au grand pontife. Le roi, dont la religion +éclairée reconnaissait la sagesse de ce plan, écrivit au pape avec le désir +sincère d'avoir son consentement, et de renverser par là toutes les +objections du clergé. On verra bientôt quelles intrigues empêchèrent le +succès de ses voeux. + +Le mois de juillet approchait; il y avait bientôt un an que la Bastille +était prise, que la nation s'était emparée de tous les pouvoirs, et qu'elle +prononçait ses volontés par l'assemblée, et les exécutait elle-même, ou les +faisait exécuter sous sa surveillance. Le 14 juillet était considéré comme +le jour qui avait commencé une ère nouvelle, et on résolut d'en célébrer +l'anniversaire par une grande fête. Déjà les provinces, les villes, avaient +donné l'exemple de se fédérer, pour résister en commun aux ennemis de +la révolution. La municipalité de Paris proposa pour le 14 juillet une +fédération générale de toute la France, qui serait célébrée au milieu de la +capitale par les députés de toutes les gardes nationales et de tous les +corps de l'armée. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme, et des +préparatifs immenses furent faits pour rendre la fête digne de son objet. + +Les nations, ainsi qu'on l'a vu, avaient depuis ong-temps les yeux sur la +France; les souverains ommençaient à nous haïr et à nous craindre, les +peuples à nous estimer. Un certain nombre d'étrangers nthousiastes se +présentèrent à l'assemblée, chacun avec le costume de sa nation. Leur +orateur, Anacharsis Clootz, Prussien de naissance, doué d'une imagination +folle, demanda au nom du genre humain à faire partie de la fédération. Ces +scènes, qui paraissent ridicules à ceux qui ne les ont pas vues, émeuvent +profondément ceux qui y assistent. L'assemblée accorda la demande, et le +président répondit à ces étrangers qu'ils seraient admis, pour qu'ils +pussent raconter à leurs compatriotes ce qu'ils avaient vu, et leur faire +connaître les joies et les bienfaits de la liberté. + +L'émotion causée par cette scène en amena une autre. Une statue équestre de +Louis XIV le représentait foulant aux pieds l'image de plusieurs provinces +vaincues: «Il ne faut pas souffrir, s'écria l'un des Lameth, ces monumens +d'esclavage dans les jours de liberté. Il ne faut pas que les +Francs-Comtois, en arrivant à Paris, voient leur image ainsi enchaînée.» +Maury combattit une mesure qui était peu importante, et qu'il fallait +accorder à l'enthousiasme public. Au même instant une voix proposa d'abolir +les titres de comte, marquis, baron, etc., de défendre les livrées, enfin +de détruire tous les titres héréditaires. Le jeune Montmorency soutint la +proposition. Un noble demanda ce qu'on substituerait à ces mots: un tel a +été fait comte pour avoir servi l'état? «On dira simplement, répondit +Lafayette, qu'un tel a sauvé l'état un tel jour.» Le décret fut adopté[6], +malgré l'irritation extraordinaire de la noblesse, qui fut plus courroucée +de la suppression de ses titres que des pertes plus réelles qu'elle avait +faites depuis le commencement de la révolution. La partie la plus modérée +de l'assemblée aurait voulu qu'en abolissant les titres, on laissât la +liberté de les porter à ceux qui le voudraient. Lafayette s'empressa +d'avertir la cour, avant que le décret fût sanctionné, et l'engagea de le +renvoyer à l'assemblée qui consentait à l'amender. Mais le roi se hâta de +le sanctionner, et on crut y voir l'intention peu franche de pousser les +choses au pire. + +L'objet de la fédération fut le serment civique. On demanda si les fédérés +et l'assemblée le prêteraient dans les mains du roi, ou si le roi, +considéré comme le premier fonctionnaire public, jurerait avec tous les +autres sur l'autel de la patrie. On préféra le dernier moyen. L'assemblée +acheva aussi de mettre l'étiquette en harmonie avec ses lois, et le roi ne +fut dans la cérémonie que ce qu'il était dans la constitution. La cour, à +qui Lafayette inspirait des défiances continuelles, s'effraya d'une +nouvelle qu'on répandait, et d'après laquelle il devait être nommé +commandant de toutes les gardes nationales du royaume. Ces défiances, pour +qui ne connaissait pas Lafayette, étaient naturelles, et ses ennemis de +tous les côtés, s'attachaient à les augmenter. Comment se persuader en +effet qu'un homme jouissant d'une telle popularité, chef d'une force aussi +considérable, ne voulût pas en abuser? Cependant il ne le voulait pas; il +était résolu à n'être que citoyen; et, soit vertu, soit ambition bien +entendue, le mérite est le même. Il faut que l'orgueil humain soit placé +quelque part; la vertu consiste à le placer dans le bien. Lafayette, +prévenant les craintes de la cour, proposa qu'un même individu ne pût +commander plus d'une garde de département. Le décret fut accueilli avec +acclamation, et le désintéressement du général couvert d'applaudissemens. +Lafayette fut cependant chargé de tout le soin de la fête, et nommé chef de +la fédération en sa qualité de commandant de la garde parisienne. + +Le jour approchait, et les préparatifs se faisaient avec la plus grande +activité. La fête devait avoir lieu au Champ-de-Mars, vaste terrain qui +s'étend entre l'École Militaire et le cours de la Seine. On avait projeté +de transporter la terre du milieu sur les côtés, de manière à former un +amphithéâtre qui pût contenir la masse des spectateurs. Douze mille +ouvriers y travaillaient sans relâche; et cependant il était à craindre que +les travaux ne fussent pas achevés le 14. Des habitans veulent alors se +joindre eux-mêmes aux travailleurs. En un instant toute la population est +transformée en ouvriers. Des religieux, des militaires, des hommes de +toutes les classes, saisissent la pelle et la bêche; des femmes élégantes +contribuent elles-mêmes aux travaux. Bientôt l'entraînement est général; on +s'y rend par sections, avec des bannières de diverses couleurs, et au son +du tambour. Arrivé, on se mêle et on travaille en commun. La nuit venue et +le signal donné, chacun se rejoint aux siens et retourne à ses foyers. +Cette douce union régna jusqu'à la fin des travaux. Pendant ce temps les +fédérés arrivaient continuellement, et étaient reçus avec le plus grand +empressement et la plus aimable hospitalité. L'effusion était générale, et +la joie sincère, malgré les alarmes que le très petit nombre d'hommes +restés inaccessibles à ces émotions s'efforçaient de répandre. On disait +que des brigands profiteraient du moment où le peuple serait à la +fédération pour piller la ville. On supposait au duc d'Orléans, revenu de +Londres, des projets sinistres; cependant la gaieté nationale fut +inaltérable, et on ne crut à aucune de ces méchantes prophéties. + +La 14 arrive enfin: tous les fédérés députés des provinces et de l'armée, +rangés sous leurs chefs et leurs bannières, partent de la place de la +Bastille et se rendent aux Tuileries. Les députés du Bénar, en passant dans +la rue de la Ferronnerie, où avait été assassiné Henri IV, lui rendent un +hommage, qui, dans cet instant d'émotion, se manifeste par des larmes. Les +fédérés, arrivés au jardin des Tuileries, reçoivent dans leurs rangs la +municipalité et l'assemblée. Un bataillon de jeunes enfans, armés comme +leurs pères, devançait l'assemblée: un groupe de vieillards la suivait, et +rappelait ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortège s'avance +au milieu des cris et des applaudissemens du peuple. Les quais étaient +couverts de spectateurs, les maisons en étaient chargées. Un pont jeté en +quelques jours sur la Seine, conduisait, par un chemin jonché de fleurs, +d'une rive à l'autre, et aboutissait en face du champ de la fédération. Le +cortège le traverse, et chacun prend sa place. Un amphithéâtre magnifique, +disposé dans le fond, était destiné aux autorités nationales. Le roi et le +président étaient assis à côté l'un de l'autre sur des sièges pareils, +semés de fleurs de lis d'or. Un balcon élevé derrière le roi portait la +reine et la cour. Les ministres étaient à quelque distance du roi, et les +députés rangés des deux côtés. Quatre cent mille spectateurs remplissaient +les amphithéâtres latéraux; soixante mille fédérés armés faisaient leurs +évolutions dans le champ intermédiaire, et au centre s'élevait, sur une +base de vingt-cinq pieds, le magnifique autel de la patrie. Trois cents +prêtres revêtus d'aubes blanches et d'écharpes tricolores en couvraient les +marches, et devaient servir la messe. + +L'arrivée des fédérés dura trois heures. Pendant ce temps le ciel était +couvert de sombres nuages, et la pluie tombait par torrens. Ce ciel, dont +l'éclat se marie si bien à la joie des hommes, leur refusait en ce moment +la sérénité et la lumière. Un des bataillons arrivés dépose ses armes, et a +l'idée de former une danse; tous l'imitent aussitôt, et en un seul instant +le champ intermédiaire est encombré par soixante mille hommes, soldats et +citoyens, qui opposent la gaieté à l'orage. Enfin la cérémonie commence; le +ciel, par un hasard heureux, se découvre et illumine de son éclat cette +scène solennelle. L'évêque d'Autun commence la messe; des coeurs +accompagnent la voix du pontife; le canon y mêle ses bruits solennels. Le +saint sacrifice achevé, Lafayette descend de cheval, monte les marches du +trône, et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du +serment. Lafayette la porte à l'autel, et dans ce moment toutes les +bannières s'agitent, tous les sabres étincellent. Le général, l'armée, le +président, les députés crient: _Je le jure!_ Le roi debout, la main tendue +vers l'autel, dit: _Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir +que m'a délégué l'acte constitutionnel de l'état à maintenir la +constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par moi_. +Dans ce moment la reine, entraînée par le mouvement général, saisit dans +ses bras l'auguste enfant, héritier du trône, et du haut du balcon où elle +est placée, le montre à la nation assemblée. A cette vue, des cris +extraordinaires de joie, d'amour, d'enthousiasme, se dirigent vers la mère +et l'enfant, et tous les coeurs sont à elle. C'est dans ce même instant que +la France tout entière, réunie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des +départemens, faisait le même serment d'aimer le roi qui les aimerait. +Hélas! dans ces momens, la haine même s'attendrit, l'orgueil cède, tous +sont heureux du bonheur commun, et fiers de la dignité de tous. Pourquoi +ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils si tôt oubliés? + +Cette auguste cérémonie achevée, le cortège reprit sa marche, et le peuple +se livra à toutes les inspirations de la joie. Les réjouissances durèrent +plusieurs jours. Une revue générale des fédérés eut lieu ensuite. Soixante +mille hommes étaient sous les armes, et présentaient un magnifique +spectacle, tout à la fois militaire et national. Le soir, Paris offrit une +fête charmante. Le principal lieu de réunion était aux Champs-Elysées et à +la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, changé en +une place: _Ici l'on danse_. Des feux brillans, rangés en guirlandes, +remplaçaient l'éclat du jour. Il avait été défendu à l'opulence de troubler +cette paisible fête par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se +faire peuple, et se trouver heureux de l'être. Les Champs-Élysées +présentaient une scène touchante. Chacun y circulait sans bruit, sans +tumulte, sans rivalité, sans haine. Toutes les classes confondues s'y +promenaient au doux éclat des lumières, et paraissaient satisfaites d'être +ensemble. Ainsi, même au sein de la vieille civilisation, on semblait avoir +retrouvé les temps de la fraternité primitive. + +Les fédérés, après avoir assisté aux imposantes discussions de l'assemblée +nationale, aux pompes de la cour, aux magnificences de Paris, après avoir +été témoins de la bonté du roi, qu'ils visitèrent tous, et dont ils +reçurent de touchantes expressions de bonté, retournèrent chez eux, +transportées d'ivresse, pleins de bons sentimens et d'illusions. Après +tant de scènes déchirantes, et prêt à en raconter de plus terribles encore, +l'historien s'arrête avec plaisir sur ces heures si fugitives, où tous les +coeurs n'eurent qu'un sentiment, l'amour du bien public [7]. + +La fête si touchante de la fédération ne fut encore qu'une émotion +passagère. Le lendemain, les coeurs voulaient encore tout ce qu'ils avaient +voulu la veille, et la guerre était recommencée. Les petites querelles avec +le ministère s'engagèrent de nouveau. On se plaignit de ce qu'on avait +donné passage aux troupes autrichiennes qui se rendaient dans le pays de +Liége. On accusa Saint-Priest d'avoir favorisé l'évasion de plusieurs +accusés suspects de machinations contre-révolutionnaires. La cour, en +revanche, avait remis à l'ordre du jour la procédure commencée au Châtelet +contre les auteurs des 5 et 6 octobre. Le duc d'Orléans et Mirabeau s'y +trouvaient impliqués. Cette procédure singulière, plusieurs fois abandonnée +et reprise, se ressentait des diverses influences sous lesquelles elle +avait été instruite. Elle était pleine de contradictions, et n'offrait +aucune charge suffisante contre les deux accusés principaux. La cour, en se +conciliant Mirabeau, n'avait cependant aucun plan suivi à son égard. Elle +s'en approchait, s'en écartait tour à tour, et cherchait plutôt à l'apaiser +qu'à suivre ses conseils. En renouvelant la procédure des 5 et 6 octobre, +ce n'était pas lui qu'elle poursuivait, mais le duc d'Orléans, qui avait +été fort applaudi à son retour de Londres, et qu'elle avait durement +repoussé lorsqu'il demandait à rentrer en grâce auprès du roi[8]. Chabroud +devait faire le rapport à l'assemblée, pour qu'elle jugeât s'il y avait +lieu ou non à accusation. La cour désirait que Mirabeau gardât le silence, +et qu'il abandonnât le duc d'Orléans, le seul à qui elle en voulait. +Cependant il prit la parole, et montra combien étaient ridicules les +imputations dirigées contre lui. On l'accusait en effet d'avoir averti +Mounier que Paris marchait sur Versailles, et d'avoir ajouté ces mots: +«Nous voulons un roi, mais qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII;» +d'avoir parcouru le régiment de Flandre, le sabre à la main, et de s'être +écrié, à l'instant du départ du duc d'Orléans: «Ce j... f..... ne mérite +pas la peine qu'on se donne pour lui.» Rien n'était plus futile que de +pareils griefs. Mirabeau en montra la faiblesse et le ridicule, ne dit que +peu de mots sur le duc d'Orléans, et s'écria en finissant: «Oui, le secret +de cette infernale procédure est enfin découvert; il est là tout entier +(en montrant le côté droit); il est dans l'intérêt de ceux dont les +témoignages et les calomnies en ont formé le tissu; il est dans les +ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la révolution; il est ... il +est dans le coeur des juges, tel qu'il sera bientôt buriné dans l'histoire +par la plus juste et la plus implacable vengeance.» + +Les applaudissemens accompagnèrent Mirabeau jusqu'à sa place; les deux +inculpés furent mis hors d'accusation par l'assemblée, et la cour eut la +honte d'une tentative inutile. La révolution devait s'accomplir partout, +dans l'armée comme dans le peuple. L'armée, dernier appui du pouvoir, était +aussi la dernière crainte du parti populaire. Tous les chefs militaires +étaient ennemis de la révolution, parce que, possesseurs exclusifs des +grades et des faveurs, ils voyaient le mérite admis à les partager avec +eux. Par le motif contraire, les soldats penchaient pour l'ordre de choses +nouveau; et sans doute la haine de la discipline, le désir d'une plus forte +paie, agissaient aussi puissamment sur eux que l'esprit de liberté. Une +dangereuse insubordination se manifestait dans presque toute l'armée. +L'infanterie surtout, peut-être parce qu'elle se mêle davantage au peuple +et qu'elle a moins d'orgueil militaire que la cavalerie, était dans un état +complet d'insurrection. Bouillé, qui voyait avec peine son armée lui +échapper, employait tous les moyens possibles pour arrêter cette contagion +de l'esprit révolutionnaire. Il avait reçu de Latour-du-Pin, ministre de +la guerre, les pouvoirs les plus étendus; il en profitait en déplaçant +continuellement ses troupes, et en les empêchant de se familiariser avec le +peuple par leur séjour sur les mêmes lieux. Il leur défendait surtout de se +rendre aux clubs, et ne négligeait rien enfin pour maintenir la +subordination militaire. Bouillé, après une longue résistance, avait enfin +prêté serment à la constitution; et comme il était plein d'honneur, dès cet +instant il parut avoir pris la résolution d'être fidèle au roi et à la +constitution. Sa répugnance pour Lafayette, dont il ne pouvait méconnaître +le désintéressement, était vaincue, et il était plus disposé à s'entendre +avec lui. Les gardes nationales de la vaste contrée où il commandait +avaient voulu le nommer leur général; il s'y était refusé dans sa première +Humeur, et il en avait du regret en songeant au bien qu'il aurait pu faire. +Néanmoins, malgré quelques dénonciations des clubs, il se maintenait dans +les faveurs populaires. + +La révolte éclata d'abord à Metz. Les soldats enfermèrent leurs officiers, +s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même faire +contribuer la municipalité. Bouillé courut le plus grand danger, et parvint +à réprimer la sédition. Bientôt après, une révolte semblable se manifesta à +Nancy. Des régimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si +cet exemple était suivi, que bientôt tout le royaume ne se trouvât livré +aux excès réunis de la soldatesque et de la populace. L'assemblée elle même +en trembla. Un officier fut chargé de porter le décret rendu contre les +rebelles. Il ne put le faire exécuter, et Bouillé reçut ordre de marcher +sur Nancy pour que force restât à la loi. Il n'avait que peu de soldats sur +lesquels il pût compter. Heureusement les troupes, naguère révoltées à +Metz, humiliées de ce qu'il n'osait pas se fier à elles, offrirent de +marcher contre les rebelles. Les gardes nationales firent la même offre, et +il s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie assez nombreuse sur +Nancy. Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir +sa cavalerie, et que son infanterie n'était pas suffisante pour attaquer +les rebelles secondés de la populace. Néanmoins il parla à ceux-ci avec la +plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Ils allaient même céder et +sortir de la ville, conformément à ses ordres, lorsque des coups de fusil +furent tirés, on ne sait de quel côté. Dès-lors l'engagement devint +inévitable. Les troupes de Bouillé, se croyant trahies, combattirent avec +la plus grande ardeur; mais l'action fut opiniâtre, et elles ne pénétrèrent +que pas à pas, à travers un feu meurtrier[9]. Maître enfin des principales +places, Bouillé obtint la soumission des régimens, et les fit sortir de la +ville. Il délivra les officiers et les autorités emprisonnés, fit choisir +les principaux coupables, et les livra à l'assemblée nationale. + +Cette victoire répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on +avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi et de +l'assemblée des félicitations et des éloges. Plus tard on le calomnia, et +on accusa sa conduite de cruauté. + +Cependant elle était irréprochable, et dans le moment elle fut applaudie +comme telle. Le roi augmenta son commandement, qui devint fort +considérable, car il s'étendait depuis la Suisse jusqu'à la Sambre, et +comprenait la plus grande partie de la frontière. Bouillé, comptant plus +sur la cavalerie que sur l'infanterie, choisit pour se cantonner les +bords de la Seille, qui tombe dans la Moselle; il avait là des plaines pour +faire agir sa cavalerie, des fourrages pour la nourrir, des places assez +fortes pour se retrancher, et surtout peu de population à craindre. Bouillé +était décidé à ne rien faire contre la constitution; mais il se défiait des +patriotes, et il prenait des précautions pour venir au secours du roi, si +les circonstances le rendaient nécessaire. + +L'assemblée avait aboli les parlemens, institué les jurés, détruit les +jurandes, et allait ordonner une nouvelle émission d'assignats. Les biens +du clergé offrant un capital immense, et les assignats le rendant +continuellement disponible, il était naturel qu'elle en usât. Toutes les +objections déjà faites furent renouvelées avec plus de violence; l'évêque +d'Autun lui-même se prononça contre cette émission nouvelle, et prévit avec +sagacité tous les résultats financiers de cette mesure[10]. Mirabeau, +envisageant surtout les résultats politiques, insista avec opiniâtreté, et +réussit. Huit cents millions d'assignats furent décrétés; et cette fois il +fut décidé qu'ils ne porteraient pas intérêt. Il était inutile en effet +d'ajouter un intérêt à une monnaie. Qu'on fasse cela pour un titre qui ne +peut circuler et demeure oisif dans les mains de celui qui le possède, rien +n'est plus juste; mais pour une valeur qui devient actuelle par son cours +forcé, c'est une erreur que l'assemblée ne commit pas une seconde fois. +Necker s'opposa à cette nouvelle émission, et envoya un mémoire qu'on +n'écouta point. Les temps étaient bien changés pour lui, et il n'était plus +ce ministre à la conservation duquel le peuple attachait son bonheur, un an +auparavant. Privé de la confiance du roi, brouillé avec ses collègues, +excepté Montmorin, il était négligé par l'assemblée, et n'en obtenait pas +tous les égards qu'il eût pu en attendre. L'erreur de Necker consistait à +croire que la raison suffisait à tout, et que, manifestée avec un mélange +de sentiment et de logique, elle devait triompher de l'entêtement des +aristocrates et de l'irritation des patriotes. Necker possédait cette +raison un peu fière qui juge les écarts des passions et les blâme; mais il +manquait de cette autre raison plus élevée et moins orgueilleuse, qui ne se +borne pas à les blâmer mais qui sait aussi les conduire. Aussi, placé au +milieu d'elles, il ne fut pour toutes qu'une gêne et point un frein. +Demeuré sans amis depuis le départ de Mounier et de Lally, il n'avait +conservé que l'inutile Malouet. Il avait blessé l'assemblée, en lui +rappelant sans cesse et avec des reproches le soin le plus difficile de +tous, celui des finances; il s'était attiré en outre le ridicule par la +manière dont il parlait de lui-même. Sa démission fut acceptée avec plaisir +par tous les partis[11]. Sa voiture fut arrêtée à la sortie du royaume par +le même peuple qui l'avait naguère traînée en triomphe; il fallut un ordre +de l'assemblée pour que la liberté d'aller en Suisse lui fût accordée. Il +l'obtint bientôt; et se retira à Coppet pour y contempler de loin une +révolution qu'il était plus propre à observer qu'à conduire. + +Le ministère s'était réduit à la nullité du roi lui-même, et se livrait +tout au plus à quelques intrigues ou inutiles ou coupables. Saint-Priest +communiquait avec les émigrés; Latour-du-Pin se prêtait à toutes les +volontés des chefs militaires; Montmorin avait l'estime de la cour, mais +non sa confiance, et il était employé dans des intrigues auprès des chefs +populaires, avec lesquels sa modération le mettait en rapport. Les +ministres furent tous dénoncés à l'occasion de nouveaux complots: «Moi +aussi, s'écria Cazalès, je les dénoncerais, s'il était généreux de +poursuivre des hommes aussi faibles; j'accuserais le ministre des finances +de n'avoir pas éclairé l'assemblée sur les véritables ressources de +l'état, et de n'avoir pas dirigé une révolution qu'il avait provoquée; +j'accuserais le ministre de la guerre d'avoir laissé désorganiser l'armée; +le ministre des provinces de n'avoir pas fait respecter les ordres du roi, +tous enfin de leur nullité et des lâches conseils donnés à leur maître.» +L'inaction est un crime aux yeux des partis qui veulent aller à leur but: +aussi le côté droit condamnait-il les ministres, non pour ce qu'ils avaient +fait, mais pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Cependant Cazalès et les +siens, tout en les condamnant, s'opposaient à ce qu'on demandât au roi leur +éloignement, parce qu'ils regardaient cette demande comme une atteinte à la +prérogative royale. Ce renvoi ne fut pas réclamé, mais ils donnèrent +successivement leur démission, excepté Montmorin, qui fut seul +conservé. Duport-du-Tertre, simple avocat, fut nommé garde-des-sceaux. +Duportail, désigné au roi par Lafayette, remplaça Latour-du-Pin à la +guerre, et se montra mieux disposé en faveur du parti populaire. L'une des +mesures qu'il prit fut de priver Bouillé de toute la liberté dont il usait +dans son commandement, et particulièrement du pouvoir de déplacer les +troupes à sa volonté, pouvoir dont Bouillé se servait, comme on l'a vu, +pour empêcher les soldats de fraterniser avec le peuple. + +Le roi avait fait une étude particulière de l'histoire de la révolution +anglaise. Le sort de Charles Ier l'avait toujours singulièrement frappé, et +il ne pouvait pas se défendre de pressentimens sinistres. Il avait surtout +remarqué le motif de la condamnation de Charles Ier; ce motif était la +guerre civile. Il en avait contracté une horreur invincible pour toute +mesure qui pouvait faire couler le sang; et il s'était constamment opposé à +tous les projets de fuite proposés par la reine et la cour. + +Pendant l'été passé à Saint-Cloud, en 1790, il aurait pu s'enfuir; mais il +n'avait jamais voulu en entendre parler. Les amis de la constitution +redoutaient comme lui ce moyen, qui semblait devoir amener la guerre +civile. Les aristocrates seuls le désiraient, parce que, maîtres du roi en +l'éloignant de l'assemblée, ils se promettaient de gouverner en son nom, et +de rentrer avec lui à la tête des étrangers, ignorant encore qu'on ne va +jamais qu'à leur suite. Aux aristocrates se joignaient peut-être quelques +imaginations précoces, qui déjà commençaient à rêver la république, à +laquelle personne ne songeait encore, dont on n'avait jamais prononcé le +nom, si ce n'est la reine dans ses emportemens contre Lafayette et contre +l'assemblée, qu'elle accusait d'y tendre de tous leurs voeux. Lafayette, +chef de l'armée constitutionnelle, et de tous les amis sincères de la +liberté, veillait constamment sur la personne du monarque. Ces deux +idées, éloignement du roi et guerre civile, étaient si fortement associées +dans les esprits depuis le commencement de la révolution, qu'on regardait +ce départ comme le plus grand malheur à craindre. + +Cependant l'expulsion du ministère, qui, s'il n'avait la confiance de Louis +XVI, était du moins de son choix, l'indisposa contre l'assemblée, et lui +fit craindre la perte entière du pouvoir exécutif. Les nouveaux débats +religieux, que la mauvaise foi du clergé fit naître à propos de la +constitution civile, effrayèrent sa conscience timorée, et dès lors il +songea au départ. C'est vers la fin de 1790 qu'il en écrivit à Bouillé, qui +résista d'abord, et qui céda ensuite, pour ne point rendre son zèle suspect +à l'infortuné monarque. Mirabeau, de son côté, avait fait un plan pour +soutenir la cause de la monarchie. En communication continuelle avec +Montmorin, il n'avait jusque-là rien entrepris de sérieux, parce que la +cour, hésitant entre l'étranger, l'émigration et le parti national, ne +voulait rien franchement, et de tous les moyens redoutait surtout celui qui +la soumettrait à un maître aussi sincèrement constitutionnel que Mirabeau. +Cependant elle s'entendit entièrement avec lui, vers cette époque. On lui +promit tout s'il réussissait, et toutes les ressources possibles furent +mises à sa disposition. Talon, lieutenant-civil au Châtelet, et Laporte, +appelé récemment auprès du roi pour administrer la liste civile, eurent +ordre de le voir et de se prêter à l'exécution de ses plans. Mirabeau +condamnait la constitution nouvelle. Pour une monarchie elle était, selon +lui, trop démocratique, et pour une république il y avait un roi de trop. +En voyant surtout le débordement populaire qui allait toujours croissant, +il résolut de l'arrêter. A Paris, sous l'empire de la multitude et d'une +assemblée toute-puissante, aucune tentative n'était possible. Il ne vit +qu'une ressource, c'était d'éloigner le roi de Paris, et de le placer à +Lyon. Là, le roi se fût expliqué; il aurait énergiquement exprimé les +raisons qui lui faisaient condamner la constitution nouvelle, et en aurait +donné une autre qui était toute préparée. Au même instant, on eût convoqué +une première législature. Mirabeau, en conférant par écrit avec les membres +les plus populaires, avait eu l'art de leur arracher à tous l'improbation +d'un article de la constitution actuelle. En réunissant ces divers avis, la +constitution tout entière se trouvait condamnée par ses auteurs +eux-mêmes[12]. Il voulait les joindre au manifeste du roi, pour en assurer +l'effet, et faire mieux sentir la nécessité d'une nouvelle constitution. On +ne connaît pas tous ses moyens d'exécution; on sait seulement que, par la +police de Talon, lieutenant-civil, il s'était ménagé des pamphlétaires, des +orateurs de club et de groupe; que par son immense correspondance, il +devait s'assurer trente-six départemens du Midi. Sans doute il songeait à +s'aider de Bouillé, mais il ne voulait pas se mettre à la merci de ce +général. Tandis que Bouillé campait à Montmédy, il voulait que le roi se +tînt à Lyon; et lui-même devait, suivant les circonstances, se porter à +Lyon ou à Paris. Un prince étranger, ami de Mirabeau, vit Bouillé de la +part du roi, et lui fit part de ce projet, mais à l'insu de Mirabeau[13], +qui ne songeait pas à Montmédy, où le roi s'achemina plus tard. Bouillé, +frappé du génie de Mirabeau, dit qu'il fallait tout faire pour s'assurer un +homme pareil, et que pour lui il était prêt à le seconder de tous ses +moyens. M. de Lafayette était étranger à ce projet. Quoiqu'il fût +sincèrement dévoué à la personne du roi, il n'avait point la confiance de +la cour, et d'ailleurs il excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas +se donner un compagnon pareil. En outre, M. de Lafayette était connu pour +ne suivre que le droit chemin, et ce plan était trop hardi, trop détourné +des voies légales, pour lui convenir. Quoi qu'il en soit, Mirabeau voulut +être le seul exécuteur de son plan, et en effet, il le conduisit tout seul +pendant l'hiver de 1790 à 1791. On ne sait s'il eût réussi; mais il est +certain que, sans faire rebrousser le torrent révolutionnaire, il eût du +moins influé sur sa direction, et sans changer sans doute le résultat +inévitable d'une révolution telle que la nôtre, il en eût modifié les +évènemens par sa puissante opposition. On se demande encore si, même en +parvenant à dompter le parti populaire, il eût pu se rendre maître de +l'aristocratie et de la cour. Un de ses amis lui faisait cette dernière +objection. «Ils m'ont tout promis, disait Mirabeau.--Et s'ils ne vous +tiennent point parole?--S'ils ne me tiennent point parole, je les f... en +république.» + +Les principaux articles de la constitution civile, tels que la +circonscription nouvelle des évêchés, et l'élection de tous les +fonctionnaires ecclésiastiques, avaient été décrétés. Le roi en avait +référé au pape, qui, après lui avoir répondu avec un ton moitié sévère et +moitié paternel, en avait appelé à son tour au clergé de France. Le clergé +profita de l'occasion, et prétendit que le spirituel était compromis par +les mesures de l'assemblée. En même temps, il répandit des mandemens, +déclara que les évêques déchus ne se retireraient de leurs sièges que +contraints et forcés; qu'ils loueraient des maisons, et continueraient +leurs fonctions ecclésiastiques; que les fidèles demeurés tels ne devraient +s'adresser qu'à eux. Le clergé intriguait surtout dans la Vendée et dans +certains départemens du Midi, où il se concertait avec les émigrés. Un camp +fédératif s'était formé à Jallez[14], où, sous le prétexte apparent des +fédérations, les prétendus fédérés voulaient établir un centre d'opposition +aux mesures de l'assemblée. Le parti populaire s'irrita de ces menées; et, +fort de sa puissance, fatigué de sa modération, il résolut d'employer un +moyen décisif. On a déjà vu les motifs qui avaient influé sur l'adoption de +la constitution civile. Cette constitution avait pour auteurs les chrétiens +les plus sincères de l'assemblée; ceux-ci, irrités d'une injuste +résistance, résolurent de la vaincre. + +On sait qu'un décret obligeait tous les fonctionnaires publics à prêter +serment à la constitution nouvelle. Lorsqu'il avait été question de ce +serment civique, le clergé avait toujours voulu distinguer la constitution +politique de la constitution ecclésiastique; on avait passé outre. Cette +fois l'assemblée résolut d'exiger des ecclésiastiques un serment rigoureux +qui les mît dans la nécessité de se retirer s'ils ne le prêtaient pas, ou +de remplir fidèlement leurs fonctions s'ils le prêtaient. Elle eut soin de +déclarer qu'elle n'entendait pas violenter les consciences, qu'elle +respecterait le refus de ceux qui, croyant la religion compromise par les +lois nouvelles, ne voudraient pas prêter le serment; mais qu'elle voulait +les connaître pour ne pas leur confier les nouveaux épiscopats. En cela ses +prétentions étaient justes et franches. Elle ajoutait à son décret que ceux +qui refuseraient de jurer seraient privés de fonctions et de traitemens; en +outre, pour donner l'exemple, tous les ecclésiastiques qui étaient députés +devaient prêter le serment dans l'assemblée même, huit jours après la +sanction du nouveau décret. + +Le côté droit s'y opposa; Maury se livra à toute sa violence, fit tout ce +qu'il put pour se faire interrompre et avoir lieu de se plaindre. Alexandre +Lameth, qui occupait le fauteuil, lui maintint la parole, et le priva du +plaisir d'être chassé de la tribune. Mirabeau, plus éloquent que jamais, +défendit l'assemblée. «Vous, s'écria-t-il, les persécuteurs de la religion! +vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage, dans le plus +beau de vos décrets! vous qui consacrez à son culte une dépense publique, +dont votre prudence et votre justice vous eussent rendus si économes! +vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume, et +qui avez planté le signe de la croix sur toutes les limites des +départemens! vous, enfin, qui savez que Dieu est aussi nécessaire aux +hommes que la liberté!» + +L'assemblée décréta le serment[15]. Le roi en référa tout de suite à Rome. +L'archevêque d'Aix, qui avait d'abord combattu la constitution civile, +sentant la nécessité d'une pacification, s'unit au roi et à quelques-uns +de ses collègues plus modérés pour solliciter le consentement du pape. Les +émigrés de Turin et les évêques opposans de France écrivirent à Rome, en +sens tout contraire, et le pape, sous divers prétextes, différa sa réponse. +L'assemblée, irritée de ces délais, insista pour avoir la sanction du roi +qui, décidé à céder, usait des ruses ordinaires de la faiblesse. Il voulait +se laisser contraindre pour paraître ne pas agir librement. En effet, il +attendit une émeute, et se hâta alors de donner sa sanction. Le décret +sanctionné, l'assemblée voulut le faire exécuter, et elle obligea ses +membres ecclésiastiques à prêter le serment dans son sein. Des hommes et +des femmes, qui jusque-là s'étaient montrés fort peu attachés à la +religion, se mirent tout à coup en mouvement pour provoquer le refus des +ecclésiastiques[16]. Quelques évêques et quelques curés prêtèrent le +serment. Le plus grand nombre résista avec une feinte modération et un +attachement apparent à ses principes. L'assemblée n'en persista pas moins +dans la nomination des nouveaux évêques et curés, et fut parfaitement +secondée par les administrations. Les anciens fonctionnaires +ecclésiastiques eurent la liberté d'exercer leur culte à part, et ceux qui +étaient reconnus par l'état prirent place dans les églises. Les dissidens +louèrent à Paris l'église des Théatins pour s'y livrer à leurs exercices. +L'assemblée le permit, et la garde nationale les protégea autant qu'elle +put contre la fureur du peuple, qui ne leur laissa pas toujours exercer en +repos leur ministère particulier. + +On a condamné l'assemblée d'avoir occasionné ce schisme, et d'avoir ajouté +une cause nouvelle de division à celles qui existaient déjà. D'abord, quant +à ses droits, il est évident à tout esprit juste que l'assemblée ne les +excédait pas en s'occupant du temporel de l'Église. Quant aux +considérations de prudence, on peut dire qu'elle ajoutait peu aux +difficultés de sa position. Et en effet, la cour, la noblesse et le clergé, +avaient assez perdu, le peuple assez acquis, pour être des ennemis +irréconciliables, et pour que la révolution eût son issue inévitable, même +sans les effets du nouveau schisme. D'ailleurs, quand on détruisait tous +les abus, l'as semblée pouvait-elle souffrir ceux de l'ancienne +organisation ecclésiastique? Pouvait-elle souffrir que des oisifs vécussent +dans l'abondance, tandis que les pasteurs, seuls utiles, avaient à peine le +nécessaire? + + +NOTES: + +[1] Voyez à l'armoire de fer, pièce n° 25, lettre de Calonne au roi, + du 9 avril 1790. +[2] Voyez ce que dit madame de Staël dans ses Considérations sur la + révolution française. +[3] Séances du 14 au 22 mai. +[4] Avril. +[5] Décret du 12 juillet. +[6] Décret et séance du 19 juin. +[7] Voyez la note 17 à la fin du volume. +[8] Voyez les Mémoires de Bouillé. +[9] 31 août. +[10] Voyez la note 18 à la fin du volume. +[11] Necker se démit le 4 septembre. +[12] Voyez la note 19 à la fin du volume. +[13] Bouillé semble croire, dans ses Mémoires, que c'est de la part de + Mirabeau et du roi qu'on lui fit des ouvertures. Mais c'est là une erreur. + Mirabeau ignorait cette double menée, et ne pensait pas à se mettre dans + les mains de Bouillé. +[14] Ce camp s'était formé dans les premiers jours de septembre. +[15] Décret du 27 novembre. +[16] Voyez la note 20 à la fin du volume. + + + + +CHAPITRE VI. + + +PROGRÈS DE L'ÉMIGRATION.--LE PEUPLE SOULEVÉ ATTAQUE LE DONJON DE VINCENNES. +--CONSPIRATION DES _Chevaliers du Poignard_.--DISCUSSION SUR LA LOI CONTRE +LES ÉMIGRÉS.--MORT DE MIRABEAU.--INTRIGUES CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--FUITE +DU ROI ET DE SA FAMILLE; IL EST ARRÊTÉ A VARENNES ET RAMENÉ A PARIS. +--DISPOSITION DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES; PRÉPARATIFS DES ÉMIGRÉS. +--DÉCLARATIONS DE PILNITZ.--PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE AU +CHAMP-DE-MARS.--LE ROI ACCEPTE LA CONSTITUTION.--CLÔTURE DE L'ASSEMBLÉE +CONSTITUANTE. + + +La longue et dernière lutte entre le parti national et l'ordre privilégié +du clergé, dont nous venons de raconter les principales circonstances, +acheva de tout diviser. Tandis que le clergé travaillait les provinces de +l'Ouest et du Midi, les réfugiés de Turin faisaient diverses tentatives, +que leur faiblesse et leur anarchie rendaient inutiles. Une conspiration +fut tentée à Lyon. On y annonçait l'arrivée des princes, et une abondante +distribution de grâces; on promettait même à cette ville de devenir +capitale du royaume, à la place de Paris, qui avait démérité de la cour. Le +roi était averti de ces menées, et n'en prévoyant pas le succès, ne le +désirant peut-être pas, car il désespérait de gouverner l'aristocratie +victorieuse, il fit tout ce qu'il put pour l'empêcher. Cette conspiration +fut découverte à la fin de 1790, et ses principaux agens livrés aux +tribunaux. Ce dernier revers décida l'émigration à se transporter de Turin +à Coblentz, où elle s'établit dans le territoire de l'électeur de Trêves, +et aux dépens de son autorité, qu'elle envahit tout entière. On a déjà vu +que les membres de cette noblesse échappée de France étaient divisés en +deux partis: les uns, vieux serviteurs, nourris de faveurs, et composant ce +qu'on appelait la cour, ne voulaient pas, en s'appuyant sur la noblesse de +province, entrer en partage d'influence avec elle, et pour cela ils +n'entendaient recourir qu'à l'étranger; les autres, comptant davantage sur +leur épée, voulaient soulever les provinces du Midi, en y réveillant le +fanatisme. Les premiers l'emportèrent, et on se rendit à Coblentz, sur la +frontière du Nord, pour y attendre les puissances. En vain ceux qui +voulaient combattre dans le Midi insistèrent-ils pour qu'on s'aidât du +Piémont, de la Suisse et de l'Espagne, alliés fidèles et désintéressés, et +pour qu'on laissât dans leur voisinage un chef considérable. L'aristocratie +que dirigeait Calonne ne le voulut pas. Cette aristocratie n'avait pas +changé en quittant la France: frivole, hautaine, incapable, et prodigue à +Coblentz comme à Versailles, elle fit encore mieux éclater ses vices au +milieu des difficultés de l'exil et de la guerre civile. Il faut du +_bourgeois_ dans votre brevet, disait-elle à ces hommes intrépides qui +offraient de se battre dans le Midi, et qui demandaient sous quel titre ils +serviraient[1]. On ne laissa à Turin que des agens subalternes, qui, jaloux +les uns des autres, se desservaient réciproquement, et empêchaient toute +tentative de réussir. Le prince de Condé, qui semblait avoir conservé toute +l'énergie de sa branche, n'était point en faveur auprès d'une partie de la +noblesse; il se plaça près du Rhin, avec tous ceux qui, comme lui, ne +voulaient pas intriguer, mais se battre. + +L'émigration devenait chaque jour plus considérable, et les routes étaient +couvertes d'une noblesse qui semblait remplir un devoir sacré en courant +prendre les armes contre sa patrie. Des femmes même croyaient devoir +attester leur horreur contre la révolution, en abandonnant le sol de la +France. Chez une nation où tout se fait par entraînement, on émigrait par +vogue; on faisait à peine des adieux, tant on croyait que le voyage serait +court et le retour prochain. Les révolutionnaires de Hollande, trahis par +leur général, abandonnés pas leurs alliés, avaient cédé en quelques jours; +ceux de Brabant n'avaient guère tenu plus longtemps; ainsi donc, suivant +ces imprudens émigrés, la révolution française devait être soumise en une +courte campagne, et le pouvoir absolu refleurir sur la France asservie. +L'assemblée, irritée plus qu'effrayée de leur présomption, avait proposé +des mesures, et elles avaient toujours été différées. Les tantes du roi, +trouvant leur conscience compromise à Paris, crurent devoir aller chercher +leur salut auprès du pape. Elles partirent pour Rome[2], et furent arrêtées +en route par la municipalité d'Arnay-le-duc. Le peuple se porta aussitôt +chez Monsieur, qu'on disait prêt à s'enfuir. Monsieur parut, et promit de +ne pas abandonner le roi. Le peuple se calma; et l'assemblée prit en +délibération le départ de Mesdames. La délibération se prolongeait, lorsque +Menou la termina par ce mot plaisant: «L'Europe, dit-il, sera bien étonnée +quand elle saura qu'une grande assemblée a mis plusieurs jours à décider si +deux vieilles femmes entendraient la messe à Rome ou à Paris.» Le comité de +constitution n'en fut pas moins chargé de présenter une loi sur la +résidence des fonctionnaires publics et sur l'émigration. Ce décret, adopté +après de violentes discussions, obligeait les fonctionnaires publics à la +résidence dans le lieu de leurs fonctions. Le roi, comme premier de tous, +était tenu de ne pas s'éloigner du corps législatif pendant chaque session, +et en tout autre temps de ne pas aller au-delà du royaume. En cas de +violation de cette loi, la peine pour tous les fonctionnaires était la +déchéance. Un autre décret sur l'émigration fut demandé au comité. + +Pendant ce temps, le roi, ne pouvant plus souffrir la contrainte qui lui +était imposée, et les réductions de pouvoir que l'assemblée lui faisait +subir, n'ayant surtout aucun repos de conscience depuis les nouveaux +décrets sur les prêtres, le roi était décidé à s'enfuir. Tout l'hiver avait +été consacré en préparatifs; on excitait le zèle de Mirabeau; on le +comblait de promesses s'il réussissait à mettre la famille royale en +liberté, et, de son côté, il poursuivait son plan avec la plus grande +activité. Lafayette venait de rompre avec les Lameth. Ceux-ci le trouvaient +trop dévoué à la cour; et ne pouvant suspecter son intégrité, comme celle +de Mirabeau, ils accusaient son esprit, et lui reprochaient de se laisser +abuser. Les ennemis des Lameth les accusèrent de jalouser la puissance +militaire de Lafayette, comme ils avaient envié la puissance oratoire de +Mirabeau. Ils s'unirent ou parurent s'unir aux amis du duc d'Orléans, et on +prétendit qu'ils voulaient ménager à l'un d'eux le commandement de la garde +nationale; c'était Charles Lameth qui, disait-on, avait l'ambition de +l'obtenir, et on attribua à ce motif les difficultés sans cesse +renaissantes qui furent suscitées depuis à Lafayette. + +Le 28 février, le peuple, excité, disait-on, par le duc d'Orléans, se porta +au donjon de Vincennes, que la municipalité avait destiné à recevoir les +prisonniers trop accumulés dans les prisons de Paris. On attaqua ce donjon +comme une nouvelle Bastille. Lafayette y accourut à temps, et dispersa le +faubourg Saint-Antoine, conduit par Santerre à cette expédition. Tandis +qu'il rétablissait l'ordre dans cette partie de Paris, d'autres difficultés +se préparaient pour lui aux Tuileries. Sur le bruit d'une émeute, une +grande quantité des habitués du château s'y étaient rendus au nombre de +plusieurs centaines. Ils portaient des armes cachées, telles que des +couteaux de chasse et des poignards. La garde nationale, étonnée de cette +affluence, en conçut des craintes, désarma et maltraita quelques-uns de ces +hommes. Lafayette survint, fit évacuer le château et s'empara des armes. Le +bruit s'en répandit aussitôt; on dit qu'ils avaient été trouvés porteurs de +poignards, d'où ils furent nommés depuis chevaliers du poignard. Ils +soutinrent qu'ils n'étaient venus que pour défendre la personne du roi +menacée. On leur reprocha d'avoir voulu l'enlever; et, comme d'usage, +l'événement se termina par des calomnies réciproques. Cette scène détermina +la véritable situation de Lafayette. On vit mieux encore cette fois que, +placé entre les partis les plus prononcés, il était là pour protéger la +personne du roi et la constitution. Sa double victoire augmenta sa +popularité, sa puissance, et la haine de ses ennemis. Mirabeau, qui avait +le tort d'augmenter les défiances de la cour à son égard, présenta cette +conduite comme profondément hypocrite. Sous les apparences de la modération +et de la guerre à tous les partis, elle tendait, selon lui, à l'usurpation. +Dans son humeur, il signalait les Lameth comme des méchans et des insensés, +unis à d'Orléans, et n'ayant dans l'assemblée qu'une trentaine de +partisans. Quant au côté droit, il déclarait n'en pouvoir rien faire, et se +repliait sur les trois ou quatre cents membres, libres de tout engagement, +et toujours disposés à se décider par l'impression de raison et d'éloquence +qu'il opérait dans le moment. + +Il n'y avait de vrai dans ce tableau que son évaluation de la force +respective des partis, et son opinion sur les moyens de diriger +l'assemblée. Il la gouvernait en effet, en dominant tout ce qui n'avait +pas d'engagement pris. Ce même jour, 28 février, il exerçait, presque pour +la dernière fois, son empire, signalait sa haine contre les Lameth, et +déployait contre eux sa redoutable puissance. + +La loi sur l'émigration allait être discutée. Chapelier la présenta au nom +du comité. Il partageait, disait-il, l'indignation générale contre ces +Français qui abandonnaient leur patrie; mais il déclarait qu'après +plusieurs jours de réflexions, le comité avait reconnu l'impossibilité de +faire une loi sur l'émigration. Il était difficile en effet d'en faire une. +Il fallait se demander d'abord si on avait le droit de fixer l'homme au +sol. On l'avait sans doute, si le salut de la patrie l'exigeait; mais il +fallait distinguer les motifs des voyageurs, ce qui devenait inquisitorial; +il fallait distinguer leur qualité de Français ou d'étrangers, d'émigrans +ou de simples commerçans. La loi était donc très difficile, si elle n'était +pas impossible. Chapelier ajouta que le comité, pour obéir à l'assemblée, +en avait rédigé une; que, si on le voulait, il allait la lire; mais qu'il +avertissait d'avance qu'elle violait tous les principes. «Lisez.... Ne +lisez pas....» s'écrie-t-on de toutes parts. Une foule de députés veulent +prendre la parole. Mirabeau la demande à son tour, l'obtient, et, ce qui +est mieux, commande le silence. Il lit une lettre fort éloquente, adressée +autrefois à Frédéric-Guillaume, dans laquelle il réclamait la liberté +d'émigration, comme un des droits les plus sacrés de l'homme, qui, n'étant +point attaché par des racines à la terre, n'y devait rester attaché que par +le bonheur. Mirabeau, peut-être pour satisfaire la cour, mais surtout par +conviction, repoussait comme tyrannique toute mesure contre la liberté +d'aller et de venir. Sans doute on abusait de cette liberté dans le moment; +mais l'assemblée, s'appuyant sur sa force, avait toléré tant d'excès de la +presse commis contre elle-même, elle avait souffert tant de vaines +tentatives, et les avait si victorieusement repoussées par le mépris, qu'on +pouvait lui conseiller de persister dans le même système. Mirabeau est +applaudi dans son opinion, mais on s'obstine à demander la lecture du +projet de loi. Chapelier le lit enfin: ce projet propose, pour les cas de +troubles, d'instituer une commission dictatoriale, composée de trois +membres, qui désigneront nommément et à leur gré ceux qui auront la liberté +de circuler hors du royaume. A cette ironie sanglante, qui dénonçait +l'impossibilité d'une loi, des murmures s'élèvent. «Vos murmures m'ont +soulagé, s'écrie Mirabeau, vos coeurs répondent au mien, et repoussent +cette absurde tyrannie. Pour moi, je me crois délié de tout serment envers +ceux qui auront l'infamie d'admettre une commission dictatoriale.» Des cris +s'élèvent du côté gauche. «Oui, répète-t-il, je jure....» Il est interrompu +de nouveau.... «Cette popularité, reprend-il avec une voix tonnante, que +j'ai ambitionnée, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible +roseau; je l'enfoncerai profondément en terre ... et je le ferai germer sur +le terrain de la justice et de la raison....» Les applaudissemens éclatent +de toutes parts. «Je jure, ajoute l'orateur, si une loi d'émigration est +votée, je jure de vous désobéir.» + +Il descend de la tribune après avoir étonné l'assemblée et imposé à ses +ennemis. Cependant la discussion se prolonge encore; les uns veulent +l'ajournement, pour avoir le temps de faire une loi meilleure; les autres +exigent qu'il soit déclaré de suite qu'on n'en fera pas, afin de calmer le +peuple et de terminer ses agitations. On murmure, on crie, on applaudit. +Mirabeau demande encore la parole, et semble l'exiger. «Quel est, s'écrie +M. Goupil, le titre de la dictature qu'exerce ici M. de Mirabeau?» +Mirabeau, sans l'écouter, s'élance à la tribune. «Je n'ai pas accordé la +parole, dit le président; que l'assemblée décide.» Mais, sans rien décider, +l'assemblée écoute. «Je prie les interrupteurs, dit Mirabeau, de se +souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la +combattrai partout où elle sera assise;» et en prononçant ces mots, il +promène ses regards de droite à gauche. Des applaudissemens nombreux +accompagnent sa voix; il reprend: «Je prie M. Goupil de se souvenir qu'il +s'est mépris jadis sur un Catilina dont il repousse aujourd'hui la +dictature[3]; je prie l'assemblée de remarquer que la question de +l'ajournement, simple en apparence, en renferme d'autres, et, par exemple, +qu'elle suppose qu'une loi est à faire.» De nouveaux murmures s'élèvent à +Gauche. «Silence aux trente voix! s'écrie l'orateur en fixant ses regards +sur la place de Barnave et des Lameth. Enfin, ajoute-t-il, si l'on veut, je +vote aussi l'ajournement, mais à condition qu'il soit décrété que d'ici à +l'expiration de l'ajournement il n'y aura pas de sédition.» Des +acclamations unanimes couvrent ces derniers mots. Néanmoins l'ajournement +l'emporte, mais à une si petite majorité, que l'on conteste le résultat, et +qu'une seconde épreuve est exigée. + +Mirabeau dans cette occasion frappa surtout par son audace; jamais +peut-être il n'avait plus impérieusement subjugué l'assemblée. Mais sa fin +approchait, et c'étaient là ses derniers triomphes. Des pressentimens de +mort se mêlaient à ses vastes projets, et quelquefois en arrêtaient +l'essor. Cependant sa conscience était satisfaite; l'estime publique +s'unissait à la sienne, et l'assurait que, s'il n'avait pas encore assez +fait pour le salut de l'état, il avait du moins assez fait pour sa propre +gloire. Pâle et les yeux profondément creusés, il paraissait tout changé à +la tribune, et souvent il était saisi de défaillances subites. Les excès de +plaisir et de travail, les émotions de la tribune, avaient usé en peu de +temps cette existence si forte. Des bains qui renfermaient une dissolution +de sublimé avaient produit cette teinte verdâtre qu'on attribuait au +poison. La cour était alarmée, tous les partis étonnés; et, avant sa mort, +on s'en demandait la cause. Une dernière fois, il prit la parole à cinq +reprises différentes, sortit épuisé, et ne reparut plus. Le lit de mort le +reçut et ne le rendit qu'au Panthéon. Il avait exigé de Cabanis qu'on +n'appelât pas de médecins; néanmoins on lui désobéit, et ils trouvèrent la +mort qui s'approchait, et qui déjà s'était emparée des pieds. La tête fut +atteinte la dernière, comme si la nature avait voulu laisser briller son +génie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de sa +demeure, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La +cour envoyait émissaire sur émissaire; les bulletins de sa santé se +transmettaient de bouche en bouche, et allaient répandre partout la douleur +à chaque progrès du mal. Lui, entouré de ses amis, exprimait quelques +regrets sur ses travaux interrompus, quelque orgueil sur ses travaux +Passés: «Soutiens, disait-il à son domestique, soutiens cette tête, la plus +forte de la France.» L'empressement du peuple le toucha; la visite de +Barnave, son ennemi, qui se présenta chez lui au nom des Jacobins, lui +causa une douce émotion. Il donna encore quelques pensées à la chose +publique. L'assemblée devait s'occuper du droit de tester; il appela +M. de Talleyrand et lui remit un discours qu'il venait d'écrire. «Il sera +plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testamens un homme qui +n'est plus et qui vient de faire le sien.» La cour avait voulu en effet +qu'il le fît, promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur +l'Europe, et devinant les projets de l'Angleterre: «Ce Pitt, dit-il, est le +ministre des préparatifs; il gouverne avec des menaces: je lui donnerais de +la peine si je vivais.» Le curé de sa paroisse venant lui offrir ses soins, +il le remercia avec politesse, et lui dit, en souriant, qu'il les +accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son supérieur +ecclésiastique, M. l'évêque d'Autun. Il fit ouvrir ses fenêtres: «Mon ami, +dit-il à Cabanis, je mourrai aujourd'hui: il ne reste plus qu'à +s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de fleurs, qu'à s'environner +de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éternel.» Des +douleurs poignantes interrompaient; de temps en temps ces discours si +nobles et si calmes. «Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m'épargner +des souffrances inutiles.» En disant ces mots, il demande de l'opium avec +instance. Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutumée. +Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui présente une coupe, en lui +persuadant qu'elle contenait de l'opium. Il la saisit avec calme, avale le +breuvage qu'il croyait mortel, et paraît satisfait. Un instant après il +expire. C'était le 2 avril 1791. Cette nouvelle se répand aussitôt à la +cour, à la ville, à l'assemblée. Tous les partis espéraient en lui, et +tous, excepté les envieux, sont frappés de douleur. L'assemblée interrompt +ses travaux, un deuil général est ordonné, des funérailles magnifiques sont +préparées. On demande quelques députés: «Nous irons tous,» s'écrient-ils. +L'église de Sainte-Geneviève est érigée en Panthéon, avec cette +inscription, qui n'est plus à l'instant où je raconte ces faits: + +AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE[4]. + +Mirabeau y fut le premier admis à côté de Descartes. Le lendemain, ses +funérailles eurent lieu. Toutes les autorités, le département, les +municipalités, les sociétés populaires, l'assemblée, l'armée, +accompagnaient le convoi. Ce simple orateur obtenait plus d'honneurs que +jamais n'en avaient reçu les pompeux cercueils qui allaient jadis à +Saint-Denis. Ainsi finit cet homme extraordinaire, qui, après avoir +audacieusement attaqué et vaincu les vieilles races, osa retourner ses +efforts contre les nouvelles qui l'avaient aidé à vaincre, les arrêter de +sa voix, et la leur faire aimer en l'employant contre elles; cet homme +enfin qui fit son devoir par raison, par génie, mais non pour quelque peu +d'or jeté à ses passions, et qui eut le singulier honneur, lorsque toutes +les popularités finirent par le dégoût du peuple, de voir la sienne ne +céder qu'à la mort. Mais eût-il fait entrer la résignation dans le coeur de +la cour, la modération dans le coeur des ambitieux? eût-il dit à ces +tribuns populaires qui voulaient briller à leur tour: _Demeurez dans ces +faubourgs obscurs?_ eût-il dit à Danton, cet autre Mirabeau de la populace: +_Arrêtez-vous dans cette section, et ne montez pas plus haut?_ On l'ignore; +mais, au moment de sa mort, tous les intérêts incertains s'étaient remis en +ses mains, et comptaient sur lui. Longtemps on regretta sa présence. Dans +la confusion des disputes, on portait les regards sur cette place qu'il +avait occupée, et on semblait invoquer celui qui les terminait d'un mot +victorieux. «Mirabeau n'est plus ici, s'écria un jour Maury en montant à la +tribune; on ne m'empêchera pas de parler.» + +La mort de Mirabeau enleva tout courage à la cour. De nouveaux évènemens +vinrent précipiter sa résolution de fuir. Le 18 avril, le roi voulut se +rendre à Saint-Cloud. On répandit le bruit que, ne voulant pas user d'un +prêtre assermenté pour les devoirs de la Pâque, il avait résolu de +s'éloigner pendant la semaine-sainte; d'autres prétendirent qu'il voulait +fuir. Le peuple s'assemble aussitôt et arrête les chevaux. Lafayette +accourt, supplie le roi de demeurer en voiture, en l'assurant qu'il va lui +ouvrir un passage. Le roi néanmoins descend et ne veut permettre aucune +tentative; c'était son ancienne politique de ne paraître pas libre. D'après +l'avis de ses ministres, il se rend à l'assemblée pour se plaindre de +l'outrage qu'il venait de recevoir. L'assemblée l'accueille avec son +empressement ordinaire, en promettant de faire tout ce qui dépendra d'elle +pour assurer sa liberté. Louis XVI sort applaudi de tous les côtés, excepté +du côté droit. Le 23 avril, sur le conseil qu'on lui donne, il fait écrire +par M. de Montmorin une lettre aux ambassadeurs étrangers, dans laquelle il +dément les intentions qu'on lui suppose au dehors de la France, déclare +aux puissances qu'il a prêté serment à la constitution, et qu'il est +disposé à le tenir, et proclame comme ses ennemis tous ceux qui insinueront +le contraire. Les expressions de cette lettre étaient volontairement +exagérées pour qu'elle parût arrachée par la violence; c'est ce que le roi +déclara lui-même à l'envoyé de Léopold. Ce prince parcourait alors l'Italie +et se trouvait dans ce moment à Mantoue. Calonne négociait auprès de lui. +Un envoyé, M. Alexandre de Durfort, vint de Mantoue auprès du roi et de la +reine s'informer de leurs dispositions. Il les interrogea d'abord sur la +lettre écrite aux ambassadeurs, et ils répondirent qu'au langage on devait +voir qu'elle était arrachée; il les questionna ensuite sur leurs +espérances, et ils répondirent qu'ils n'en avaient plus depuis la mort de +Mirabeau; enfin sur leurs dispositions envers le comte d'Artois, et ils +assurèrent qu'elles étaient excellentes. + +Pour comprendre le motif de ces questions, il faut savoir que le baron de +Breteuil était l'ennemi déclaré de Calonne; que son inimitié n'avait pas +fini dans l'émigration; et que, chargé auprès de la cour de Vienne des +pleins pouvoirs de Louis XVI[5], il contrariait toutes les démarches des +princes. Il assurait à Léopold que le roi ne voulait pas être sauvé par les +émigrés, parce qu'il redoutait leur exigence, et que la reine +personnellement était brouillée avec le comte d'Artois. Il proposait +toujours pour le salut du trône le contraire de ce que proposait Calonne; +et il n'oublia rien pour détruire l'effet de cette nouvelle négociation. Le +comte de Durfort retourna à Mantoue; et, le 20 mai 1791, Léopold promit de +faire marcher trente-cinq mille hommes en Flandre, et quinze mille en +Alsace. Il annonça qu'un nombre égal de Suisses devaient se porter vers +Lyon, autant de Piémontais sur le Dauphiné, et que l'Espagne rassemblerait +vingt mille hommes. L'empereur promettait la coopération du roi de Prusse +et la neutralité de l'Angleterre. Une protestation, faite au nom de la +maison de Bourbon, devait être signée par le roi de Naples, le roi +d'Espagne, par l'infant de Parme, et par les princes expatriés. Jusque là +le plus grand secret était exigé. Il était aussi recommandé à Louis XVI +de ne pas songer à s'éloigner, quoiqu'il en eût témoigné le désir; tandis +que Breteuil, au contraire, conseillait au roi de partir. Il est possible +que de part et d'autre les conseils fussent donnés de bonne foi; mais il +faut remarquer cependant qu'ils étaient donnés dans le sens des intérêts de +chacun. Breteuil, qui voulait combattre la négociation de Calonne à +Mantoue, conseillait le départ; et Calonne, qui n'aurait plus régné si +Louis XVI s'était transporté à la frontière, lui faisait insinuer de +rester. Quoi qu'il en soit, le roi se décida à partir, et il a dit souvent, +avec humeur: «C'est Breteuil qui l'a voulu[6].» Il écrivit donc à Bouillé +qu'il était résolu à ne pas différer davantage. Son intention n'était pas +de sortir du royaume, mais de se retirer à Montmédy, d'où il pouvait, au +besoin, s'appuyer sur Luxembourg, et recevoir les secours étrangers. La +route de Châlons par Clermont et Varennes fut préférée, malgré l'avis de +Bouillé. Tous les préparatifs furent faits pour partir le 20 juin. Le +général rassembla les troupes sur lesquelles il comptait le plus, prépara +un camp à Montmédy, y amassa des fourrages, et donna pour prétexte de +toutes ces dispositions, des mouvements qu'il apercevait sur la frontière. +La reine s'était chargée des préparatifs depuis Paris jusqu'à Châlons; et +Bouillé de Châlons jusqu'à Montmédy. Des corps de cavalerie peu nombreux +devaient, sous prétexte d'escorter un trésor, se porter sur divers points, +et recevoir le roi à son passage. Bouillé lui-même se proposait de +s'avancer à quelque distance de Montmédy. La reine s'était assuré une porte +dérobée pour sortir du château. La famille royale devait voyager sous un +nom étranger et avec un passeport supposé. Tout était prêt pour le 20; +cependant une crainte fit retarder le voyage jusqu'au 21, délai qui fut +fatal à cette famille infortunée. M. de Lafayette était dans une complète +ignorance du voyage; M. de Montmorin lui-même, malgré la confiance de la +cour, l'ignorait absolument; il n'y avait dans la confidence de ce projet +que les personnes indispensables à son exécution. Quelques bruits de fuite +avaient cependant couru, soit que le projet eût transpiré, soit que ce fût +une de ces alarmes si communes alors. Quoi qu'il en soit, le comité de +recherches en avait été averti, et la vigilance de la garde nationale en +était augmentée. + +Le 20 juin, vers minuit, le roi, la reine, madame Élisabeth, madame de +Tourzel, gouvernante des enfans de France, se déguisent, et sortent +successivement du château. Madame de Tourzel avec les enfans se rend au +petit Carrousel, et monte dans un voiture conduite par M. de Fersen, jeune +seigneur étranger, déguisé en cocher. Le roi les joint bientôt. Mais la +reine, qui était sortie avec un garde-du-corps, leur donne à tous les plus +grandes inquiétudes. Ni elle ni son guide ne connaissaient les quartiers de +Paris; elle s'égare, et ne retrouve le petit Carrousel qu'une heure après; +en s'y rendant, elle rencontre la voiture de M. de Lafayette, dont les gens +marchaient avec des torches. Elle se cache sous les guichets du Louvre, et, +sauvée de ce danger, parvient à la voiture où elle était si impatiemment +attendue. Après s'être ainsi réunie, toute la famille se met en route; elle +arrive, après un long trajet et une seconde erreur de route, à la porte +Saint-Martin, et monte dans une berline attelée de six chevaux, placée là +pour l'attendre. Madame de Tourzel, sous le nom de madame de Korff, devait +passer pour une mère voyageant avec ses enfans; le roi était supposé son +valet de chambre; trois gardes-du-corps déguisés devaient précéder la +voiture en courriers, ou la suivre comme domestiques. Ils partent enfin, +accompagnés des voeux de M. de Fersen, qui rentra dans Paris pour prendre +le chemin de Bruxelles. Pendant ce temps, Monsieur se dirigeait vers la +Flandre avec son épouse, et suivait une autre route pour ne point exciter +les soupçons et ne pas faire manquer les chevaux dans les relais. + +Le roi et sa famille voyagèrent toute la nuit sans que Paris fût averti. M. +de Fersen courut à la municipalité pour voir ce qu'on en savait: à huit +heures du matin on l'ignorait encore. Mais bientôt le bruit s'en répandit +et circula avec rapidité. Lafayette réunit ses aides-de-camp, leur ordonna +de partir sur-le-champ, en leur disant qu'ils n'atteindraient sans doute +pas les fugitifs, mais qu'il fallait faire quelque chose; il prit sur lui +la responsabilité de l'ordre qu'il donnait, et supposa, dans la rédaction +de cet ordre, que la famille royale avait été enlevée par les ennemis de la +chose publique. Cette supposition respectueuse fut admise par l'assemblée, +et constamment adoptée par toutes les autorités. Dans ce moment, le peuple +ameuté reprochait à Lafayette d'avoir favorisé l'évasion du roi, et plus +tard le parti aristocrate l'a accusé d'avoir laissé fuir le roi pour +l'arrêter ensuite, et pour le perdre par cette vaine tentative. Cependant, +si Lafayette avait voulu laisser fuir Louis XVI, aurait-il envoyé, sans +aucun ordre de l'assemblée, deux aides-de-camp à sa suite? Et si, comme +l'ont supposé les aristocrates, il ne l'avait laissé fuir que pour le +reprendre, aurait-il donné toute une nuit d'avance à la voiture? Le peuple +fut bientôt détrompé et Lafayette rétabli dans ses bonnes grâces. + +L'assemblée se réunit à neuf heures du matin. Elle montra une attitude +aussi imposante qu'aux premiers jours de la révolution. La supposition +convenue fut que Louis XVI avait été enlevé. Le plus grand calme, la plus +parfaite union, régnèrent pendant toute cette séance. Les mesures prises +spontanément par Lafayette furent approuvées. Le peuple avait arrêté ses +aides-de-camp aux barrières; l'assemblée, partout obéie, leur en fit ouvrir +les portes. L'un d'eux, le jeune Romeuf, emporta avec lui le décret qui +confirmait les ordres déjà donnés par le général, et enjoignait à tous les +fonctionnaires publics _d'arrêter_, par tous les moyens possibles, _les +suites dudit enlèvement, et d'empêcher que la route fût continuée_. Sur le +voeu et les indications du peuple, Romeuf prit la route de Châlons, qui +était la véritable, et que la vue d'une voiture à six chevaux avait +indiquée comme telle. L'assemblée fit ensuite appeler les ministres, et +décréta qu'ils ne recevraient d'ordre que d'elle seule. En partant, Louis +XVI avait ordonné au ministre de la justice de lui envoyer le sceau de +l'état; l'assemblée décida que le sceau serait conservé pour être apposé à +ses décrets; elle décréta en même temps que les frontières seraient mises +en état de défense, et chargea le ministre des relations extérieures +d'assurer aux puissances que les dispositions de la nation française +n'étaient point changées à leur égard. + +M. de Laporte, intendant de la liste civile, fut ensuite entendu. Il avait +reçu divers messages du roi, entre autres un billet, qu'il pria l'assemblée +de ne pas ouvrir, et un mémoire contenant les motifs du départ. +L'assemblée, prête à respecter tous les droits, restitua, sans l'ouvrir, le +billet que M. de Laporte ne voulait pas rendre public, et ordonna la +lecture du mémoire. Cette lecture fut écoutée avec le plus grand calme, et +ne produisit presque aucune impression. Le roi s'y plaignait de ses pertes +de pouvoir sans assez de dignité, et s'y montrait aussi blessé d'être +réduit à trente millions de liste civile que d'avoir perdu toutes ses +prérogatives. On écouta toutes les doléances du monarque, on plaignit sa +faiblesse, et on passa outre. + +Dans ce moment, peu de personnes désiraient l'arrestation de Louis XVI. Les +aristocrates voyaient dans sa fuite le plus ancien de leurs voeux réalisé, +et se flattaient d'une guerre civile très prochaine. Les membres les plus +prononcés du parti populaire, qui déjà commençaient à se fatiguer du roi, +trouvaient dans son absence l'occasion de s'en passer, et concevaient +l'idée et l'espérance d'une république. Toute la partie modérée, qui +gouvernait en ce moment l'assemblée, désirait que le roi se retirât sain +et sauf à Montmédy; et, comptant sur son équité, elle se flattait qu'un +accommodement en deviendrait plus facile entre le trône et la nation. On +s'effrayait beaucoup moins à présent qu'autrefois, de voir le monarque +menaçant la constitution du milieu d'une armée. Le peuple seul, auquel on +n'avait pas cessé d'inspirer cette crainte, la conservait encore lorsque +l'assemblée ne la partageait plus, et il faisait des voeux ardens pour +l'arrestation de la famille royale. Tel était l'état des choses à Paris. + +La voiture, partie dans la nuit du 20 au 21, avait franchi heureusement une +grande partie de la route et était parvenue sans obstacle à Châlons, le 21, +vers les cinq heures de l'après-midi. Là, le roi, qui avait le tort de +mettre souvent sa tête à la portière, fut reconnu; celui qui fit cette +découverte voulait d'abord révéler le secret, mais il en fut empêché par le +maire, qui était un royaliste fidèle. Arrivée à Pont-de-Sommeville, la +famille royale ne trouva pas les détachemens qui devaient l'y recevoir; ces +détachemens avaient attendu plusieurs heures; mais le soulèvement du +peuple, qui s'alarmait de ce mouvement de troupes, les avait obligés de se +retirer. Cependant le roi arriva à Sainte-Menehould. Là, montrant toujours +la tête à la portière, il fut aperçu par Drouet, fils du maître de poste, +et chaud révolutionnaire. Aussitôt ce jeune homme, n'ayant pas le temps de +faire arrêter la voiture à Sainte-Menehould, court à Varennes. Un brave +maréchal-des-logis, qui avait aperçu son empressement et qui soupçonnait +ses motifs, vole à sa suite pour l'arrêter, mais ne peut l'atteindre. +Drouet fait tant de diligence qu'il arrive à Varennes avant la famille +infortunée; sur-le-champ il avertit la municipalité, et fait prendre sans +délai toutes les mesures nécessaires pour l'arrestation. Varennes est bâtie +sur le bord d'une rivière étroite, mais profonde; un détachement de +hussards y était de garde; mais l'officier, ne voyant pas arriver le trésor +qu'on lui avait annoncé, avait laissé sa troupe dans les quartiers. La +voiture arrive enfin et passe le pont. A peine est-elle engagée sous une +voûte qu'il fallait traverser, que Drouet, aidé d'un autre individu, arrête +les chevaux:_Votre passeport_, s'écrie-t-il, et avec un fusil il menace +les voyageurs, s'ils s'obstinent à avancer. On obéit à cet ordre, et on +livre le passeport. Drouet s'en saisit, et dit que c'est au procureur +de la commune à l'examiner; et la famille royale est conduite chez ce +procureur, nommé Sausse. Celui-ci, après avoir examiné ce passeport, feint +de le trouver en règle, et, avec beaucoup d'égards, prie le roi d'attendre. +On attend en effet assez longtemps. Lorsque Sausse est enfin assuré qu'un +nombre suffisant de gardes nationaux ont été réunis, il cesse de reconnu et +arrêté. Une contestation s'engage; Louis prétend n'être pas ce qu'on +suppose, et la dispute devenant trop vive:--«Puisque vous le reconnaissez +pour votre roi, s'écrie la reine impatientée, parlez-lui donc avec le +respect que vous lui devez.» + +Le roi, voyant que toute dénégation était inutile, renonce à se déguiser +plus long-temps. La petite salle était pleine de monde; il prend la parole +et s'exprime avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire. Il proteste +de ses bonnes intentions, il assure qu'il n'allait à Montmédy que pour +écouter plus librement les voeux des peuples, en s'arrachant à la tyrannie +de Paris; il demande enfin à continuer sa route, et à être conduit au but +de son voyage. Le malheureux prince, tout attendri, embrasse Sausse et lui +demande le salut de son épouse et de ses enfans; la reine se joint à lui, +et, prenant le dauphin dans ses bras, conjure Sausse de les sauver. Sausse +est touché, mais il résiste, et les engage à retourner à Paris pour éviter +une guerre civile. Le roi, au contraire, effrayé de ce retour, persiste à +vouloir marcher vers Montmédy. Dans ce moment, MM. de Damas et de Goguelas +étaient arrivés avec les détachemens placés sur divers points. La famille +royale se croyait délivrée, mais on ne pouvait compter sur les hussards. +Les officiers les réunissent, leur annoncent que le roi et sa famille sont +arrêtés, et qu'il faut les sauver; mais ceux-ci répondent qu'ils sont pour +la nation. Dans le même instant, les gardes nationales, convoquées dans +tous les environs, affluent et remplissent Varennes. Toute la nuit se passe +dans cet état; à six heures du matin, le jeune Romeuf arrive, portant le +décret de l'assemblée; il trouve la voiture attelée de six chevaux et +dirigée vers Paris. Il monte et remet le décret avec douleur. Un cri de +toute la famille s'élève contre M. de Lafayette qui la fait arrêter. La +reine même paraît étonnée de ce qu'il n'a pas péri de la main du peuple; le +jeune Romeuf répond que lui et son général ont fait leur devoir en les +poursuivant, mais qu'ils ont espéré ne pas les atteindre. La reine se +saisit du décret, le jette sur le lit de ses enfans, puis l'en arrache, en +disant qu'il les souillerait. «Madame, lui dit Romeuf qui lui était dévoué, +aimeriez-vous mieux qu'un autre que moi fût témoin de ces emportemens?» +La reine alors revient à elle et recouvre toute sa dignité. On annonçait au +même instant l'arrivée des divers corps placés aux environs par Bouillé. +Mais la municipalité ordonna alors le départ, et la famille royale fut +obligée de remonter sur-le-champ en voiture, et de reprendre la route +de Paris, cette route fatale et si redoutée. + +Bouillé, averti au milieu de la nuit, avait fait monter un régiment à +cheval, et il était parti au cri de _vive le roi!_ Ce brave général, +dévoré d'inquiétude, marcha en toute hâte, et fit neuf lieues en quatre +heures; il arriva à Varennes, où il trouva déjà divers corps réunis, mais +le roi en était parti depuis une heure et demie. Varennes était barricadée +et défendue par d'assez bonnes dispositions; car on avait brisé le pont, et +la rivière n'était pas guéable. Ainsi, pour sauver le roi, Bouillé devait +d'abord livrer un combat pour enlever les barricades, puis traverser la +rivière, et après cette grande perte de temps, pouvoir atteindre la +voiture, qui avait déjà une avance d'une heure et demie. Ces obstacles +rendaient toute tentative impossible; et il ne fallait pas moins qu'une +telle impossibilité pour arrêter un homme aussi dévoué et aussi +entreprenant que Bouillé. Il se retira donc déchiré de regret et de +douleur. + +Lorsqu'on apprit à Paris l'arrestation du roi, on le croyait déjà hors +d'atteinte. Le peuple en ressentit une joie extraordinaire. L'assemblée +députa trois commissaires, choisis dans les trois sections du côté gauche, +pour accompagner le monarque et le reconduire à Paris. Ces commissaires +étaient Barnave, Latour-Maubourg et Pétion. Ils se rendirent à Châlons, et, +dès qu'ils eurent joint la cour, tous les ordres émanèrent d'eux seuls. +Madame de Tourzel passa dans une voiture de suite avec Latour-Maubourg. +Barnave et Pétion montèrent dans la voiture de la famille royale. +Latour-Maubourg, homme distingué, était ami de Lafayette, et comme lui +dévoué autant au roi qu'à la constitution. En cédant à ses deux collègues +l'honneur d'être avec la famille royale, son intention était de les +intéresser à la grandeur malheureuse. Barnave s'assit dans le fond, entre +le roi et la reine; Pétion sur le devant, entre madame Elisabeth et madame +Royale. Le jeune dauphin reposait alternativement sur les genoux des uns et +des autres. Tel avait été le cours rapide des événemens! Un jeune avocat de +vingt et quelques années, remarquable seulement par ses talens; un autre, +distingué par ses lumières, mais surtout par le rigorisme de ses principes, +étaient assis à côté du prince naguère le plus absolu de l'Europe, et +commandaient à tous ses mouvemens! Le voyage était lent, parce que la +voiture suivait le pas des gardes nationales. Il dura huit jours de +Varennes à Paris. La chaleur était extrême, et une poussière brûlante, +soulevée par la foule, suffoquait les voyageurs. Les premiers instans +furent silencieux; la reine ne pouvait déguiser son humeur. Le roi finit +par engager la conversation avec Barnave. L'entretien se porta sur tous les +objets, et enfin sur la fuite à Montmédy. Les uns et les autres +s'étonnèrent de se trouver tels. La reine fut surprise de la raison +supérieure et de la politesse délicate du jeune Barnave; bientôt elle +releva son voile et prit part à l'entretien. Barnave fut touché de la bonté +du roi et de la gracieuse dignité de la reine. Pétion montra plus de +rudesse; il témoigna et il obtint moins d'égards. En arrivant, Barnave +était dévoué à cette famille malheureuse, et la reine, charmée du mérite et +du sens du jeune tribun, lui avait donné toute son estime. Aussi, dans les +relations qu'elle eut depuis avec les députés constitutionnels, ce fut à +lui qu'elle accorda le plus de confiance. Les partis se pardonneraient +s'ils pouvaient se voir et s'entendre[7]. + +A Paris, on avait préparé la réception qu'on devait faire à la famille +royale. Un avis était répandu et affiché partout: _Quiconque applaudira +le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu._ L'ordre fut +ponctuellement exécuté, et l'on n'entendit ni applaudissemens ni insultes. +La voiture prit un détour pour ne pas traverser Paris. On la fit entrer par +les Champs-Elysées, qui conduisent directement au château. Une foule +immense la reçu en silence et le chapeau sur la tête. Lafayette, suivi +d'une garde nombreuse, avait pris les plus grandes précautions. Les trois +gardes-du-corps qui avaient aidé la fuite étaient sur le siège, exposés à +la vue et à la colère du peuple; néanmoins ils n'essuyèrent aucune +violence. A peine arrivée au château, la voiture fut entourée. La famille +royale descendit précipitamment, et marcha au milieu d'une double haie de +gardes nationaux, destinés à la protéger. La reine, demeurée la dernière, +se vit presque enlevée dans les bras de MM. de Noailles et d'Aiguillon, +ennemis de la cour, mais généreux amis du malheur. En les voyant +s'approcher, elle eut d'abord quelques doutes sur leurs intentions, mais +elle s'abandonna à eux, et arriva saine et sauve au palais. + +Tel fut ce voyage, dont la funeste issue ne peut être justement attribuée à +aucun de ceux qui l'avaient préparé. Un accident le fit manquer, un +accident pouvait le faire réussir. Si, par exemple, Drouet avait été joint +et arrêté par celui qui le poursuivait, la voiture était sauvée. Peut-être +aussi le roi manqua-t-il d'énergie lorsqu'il fut reconnu. Quoi qu'il en +soit, ce voyage ne doit être reproché à personne, ni à ceux qui l'ont +conseillé, ni à ceux qui l'ont exécuté, il était le résultat de cette +fatalité qui poursuit la faiblesse au milieu des crises révolutionnaires. + +L'effet du voyage de Varennes fut de détruire tout respect pour le roi, +d'habituer les esprits à se passer de lui, et de faire naître le voeu de la +république. Dès le matin de son arrivée, l'assemblée avait pourvu à tout +par un décret[8]. Louis XVI était suspendu de ses fonctions; une garde +était donnée à sa personne, à celle de la reine et du dauphin. Cette garde +était chargée d'en répondre. Trois députés, d'André, Tronchet, Duport +étaient commis pour recevoir les déclarations du roi et de la reine. La +plus grande mesure était observée dans les expressions, car jamais cette +assemblée ne manqua aux convenances; mais le résultat était évident, et +le roi était provisoirement détrôné. + +La responsabilité imposée à la garde nationale la rendit sévère et souvent +importune dans son service auprès des personnes royales. Des sentinelles +veillaient continuellement à leur porte, et ne les perdaient jamais de vue. +Le roi, voulant un jour s'assurer s'il était réellement prisonnier, se +présente à une porte; la sentinelle s'oppose à son passage: «Me +reconnaissez-vous? lui dit Louis XVI.--Oui, sire, répond la sentinelle.» Il +ne restait au roi que la faculté de se promener le matin dans les +Tuileries, avant que le jardin fût ouvert au public. + +Barnave et les Lameth firent alors ce qu'ils avaient tant reproché à +Mirabeau, ils prêtèrent secours au trône et s'entendirent avec la cour. Il +est vrai qu'ils ne reçurent aucun argent; mais c'était moins le prix de +l'alliance que l'alliance elle-même qu'ils avaient reproché à Mirabeau; et +après avoir été autrefois si sévères, ils subissaient maintenant la loi +commune à tous les chefs populaires, qui les force à s'allier +successivement au pouvoir, à mesure qu'ils y arrivent. Néanmoins, rien +n'était plus louable, en l'état des choses, que le service rendu au roi par +Barnave et les Lameth, et jamais ils ne montrèrent plus d'adresse, de force +et de talent, Barnave dicta la réponse du roi aux commissaires nommés par +l'assemblée. Dans cette réponse, Louis XVI motivait sa fuite sur le désir +de mieux connaître l'opinion publique; il assurait l'avoir mieux étudiée +dans son voyage, et il prouvait par tous les faits qu'il n'avait pas voulu +sortir de France. Quant à ses protestations contenues dans le mémoire remis +à l'assemblée, il disait avec raison qu'elles portaient, non sur les +principes fondamentaux de la constitution, mais sur les moyens d'exécution +qui lui étaient laissés. Maintenant, ajoutait-il, que la volonté générale +lui était manifestée, il n'hésitait pas à s'y soumettre et à faire tous les +sacrifices nécessaires pour le bien de tous[9]. + +Bouillé, pour attirer sur sa personne la colère de l'assemblée, lui adressa +une lettre qu'on pourrait dire insensée, sans le motif généreux qui la +dicta. Il s'avouait seul auteur du voyage du roi, tandis qu'au contraire il +s'y était opposé; il déclarait au nom des souverains que Paris répondrait +de la sûreté de la famille royale, et que le moindre mal commis contre elle +serait vengé d'une manière éclatante. Il ajoutait, ce qu'il savait n'être +pas, que les moyens militaires de la France étaient nuls; qu'il connaissait +d'ailleurs les voies d'invasion, et qu'il conduirait lui-même les armées +ennemies au sein de sa patrie. L'assemblée se prêta elle-même à cette +généreuse bravade, et jeta tout sur Bouillé, qui n'avait rien à craindre, +car il était déjà à l'étranger. + +La cour d'Espagne, appréhendant que la moindre démonstration n'irritât les +esprits et n'exposât la famille royale à de plus grands dangers, empêcha +une tentative préparée sur la frontière du Midi, et à laquelle les +chevaliers de Malte devaient concourir avec deux frégates. Elle déclara +ensuite au gouvernement français que ses bonnes dispositions n'étaient pas +changées à son égard. Le Nord se conduisit avec beaucoup moins de mesure. +De ce côté, les puissances excitées par les émigrés étaient menaçantes. Des +envoyés furent dépêchés par le roi à Bruxelles et à Coblentz. Ils devaient +tâcher de s'entendre avec l'émigration, lui faire connaître les bonnes +dispositions de l'assemblée, et l'espérance qu'on avait conçue d'un +arrangement avantageux. Mais à peine arrivés, ils furent indignement +traités, et revinrent aussitôt à Paris. Les émigrés levèrent des corps au +nom du roi, et l'obligèrent ainsi à leur donner un désaveu formel. Ils +prétendirent que Monsieur, alors réuni à eux, était régent du royaume; que +le roi, étant prisonnier, n'avait plus de volonté à lui, et que celle qu'il +exprimait n'était que celle de ses oppresseurs. La paix de Catherine avec +les Turcs, qui se conclut dans le mois d'août, excita encore davantage leur +joie insensée, et ils crurent avoir à leur disposition toutes les +puissances de l'Europe. En considérant le désarmement des places fortes, la +désorganisation de l'armée abandonnée par tous les officiers, ils ne +pouvaient douter que l'invasion n'eût lieu très prochainement et ne +réussît. Et cependant il y avait déjà près de deux ans qu'ils avaient +quitté la France, et, malgré leurs belles espérances de chaque jour, ils +n'étaient point encore rentrés en vainqueurs, comme ils s'en flattaient! +Les puissances semblaient promettre beaucoup; mais Pitt attendait; Léopold, +épuisé par la guerre, et mécontent des émigrés, désirait la paix; le roi de +Prusse promettait beaucoup et n'avait aucun intérêt à tenir; Gustave était +jaloux de commander une expédition contre la France, mais il se trouvait +fort éloigné; et Catherine, qui devait le seconder, à peine délivrée des +Turcs, avait encore la Pologne à comprimer. D'ailleurs, pour opérer cette +coalition, il fallait mettre tant d'intérêts d'accord, qu'on ne pouvait +guère se flatter d'y parvenir. + +La déclaration de Pilnitz aurait dû surtout éclairer les émigrés sur le +zèle des souverains[10]. + +Cette déclaration, faite en commun par le roi de Prusse et l'empereur +Léopold, portait que la situation du roi de France était d'un intérêt +commun à tous les souverains, et que sans doute ils se réuniraient pour +donner à Louis XVI les moyens d'établir un gouvernement convenable aux +intérêts du trône et du peuple; que dans ce cas, le roi de Prusse et +l'empereur se réuniraient aux autres princes, pour parvenir au même but. En +attendant, leurs troupes devaient être mises en état d'agir. On a su depuis +que cette déclaration renfermait des articles secrets. Ils portaient que +l'Autriche ne mettrait aucun obstacle aux prétentions de la Prusse sur une +partie de la Pologne. Il fallait cela pour engager la Prusse à négliger ses +plus anciens intérêts en se liant avec l'Autriche contre la France. Que +devait-on attendre d'un zèle qu'il fallait exciter par de pareils moyens? +Et s'il était si réservé dans ses expressions, que devait-il être dans ses +actes? La France, il est vrai, était en désarmement, mais tout un peuple +debout est bientôt armé; et comme le dit plus tard le célèbre Carnot, qu'y +a-t-il d'impossible à vingt-cinq millions d'hommes? A la vérité, les +officiers se retiraient; mais pour la plupart jeunes et placés par faveur, +ils étaient sans expérience et déplaisaient à l'armée. D'ailleurs, l'essor +donné à tous les moyens allait bientôt produire des officiers et des +généraux. Cependant, il faut en convenir, on pouvait, même sans avoir la +présomption de Coblentz, douter de la résistance que la France opposa plus +tard à l'invasion. + +En attendant, l'assemblée envoya des commissaires à la frontière, et +ordonna de grands préparatifs. Toutes les gardes nationales demandaient à +marcher; plusieurs généraux offraient leurs services, et entre autres +Dumouriez, qui plus tard sauva la France dans les défilés de l'Argonne. + +Tout en donnant ses soins à la sûreté extérieure de l'état, l'assemblée se +hâtait d'achever son oeuvre constitutionnelle, de rendre au roi ses +fonctions, et, s'il était possible, quelques-unes de ses prérogatives. + +Toutes les subdivisions du côté gauche, excepté les hommes qui venaient de +prendre le nom tout nouveau de républicains, s'étaient ralliées à un même +système de modération. Barnave et Malouet marchaient ensemble et +travaillaient de concert. Pétion, Robespierre, Buzot, et quelques autres +encore, avaient adopté la république mais ils étaient en petit nombre. Le +côté droit continuait ses imprudences et protestait, au lieu de s'unir à +la majorité modérée. Cette majorité n'en dominait pas moins l'assemblée. +Ses ennemis, qui l'auraient accusée si elle eût détrôné le roi, lui ont +cependant reproché de l'avoir ramené à Paris, et replacé sur un trône +chancelant. Mais que pouvait-elle faire? remplacer le roi par la république +était trop hasardeux. Changer la dynastie était inutile, car à se donner un +roi, autant valait garder celui qu'on avait; d'ailleurs le duc d'Orléans ne +méritait pas d'être préféré à Louis XVI. Dans l'un et l'autre cas, +déposséder le roi actuel, c'était manquer à des droits reconnus, et envoyer +à l'émigration un chef précieux pour elle, car il lui aurait apporté des +titres qu'elle n'avait pas. Au contraire, rendre à Louis XVI son autorité, +lui restituer le plus de prérogatives qu'on le pourrait, c'était remplir sa +tâche constitutionnelle, et ôter tout prétexte à la guerre civile; en un +mot, c'était faire son devoir, car le devoir de l'assemblée, d'après tous +les engagemens qu'elle avait pris, c'était d'établir le gouvernement libre, +mais monarchique. + +L'assemblée n'hésita pas, mais elle eut de grands obstacles à vaincre. Le +mot nouveau de république avait piqué les esprits déjà un peu blasés sur +ceux de monarchie et de constitution. L'absence et la suspension du roi +avaient, comme on l'a vu, appris à se passer de lui. Les journaux et les +clubs dépouillèrent aussitôt le respect dont sa personne avait toujours été +l'objet. Son départ, qui, aux termes du décret sur la résidence des +fonctionnaires publics, rendait la déchéance imminente, fit dire qu'il +était déchu. Cependant, d'après ce même décret, il fallait pour la +déchéance la sortie du royaume et la résistance aux sommations du corps +législatif; mais ces conditions importaient peu aux esprits exaltés, et ils +déclaraient le roi coupable et démissionnaire. Les Jacobins, les +Cordeliers, s'agitaient violemment, et ne pouvaient comprendre qu'après +s'être délivrés du roi, on se l'imposât de nouveau et volontairement. Si le +duc d'Orléans avait eu des espérances, c'est alors qu'elles purent se +réveiller. Mais il dut voir combien son nom avait peu d'influence, et +combien surtout un nouveau souverain, quelque populaire qu'il fût, +convenait peu à l'état des esprits. Quelques pamphlétaires qui lui étaient +dévoués, peut-être à son insu, essayèrent, comme Antoine fit pour César, de +mettre la couronne sur sa tête; ils proposèrent de lui donner la régence, +mais il se vit obligé de la repousser par une déclaration qui fut aussi peu +considérée que sa personne. _Plus de roi_, était le cri général, aux +Jacobins, aux Cordeliers, dans les lieux et les papiers publics. + +Les adresses se multipliaient: il y en eut une affichée sur tous les murs +de Paris, et même sur ceux de l'assemblée. Elle était signée du nom +d'Achille Duchâtelet, jeune colonel. Il s'adressait aux Français; il leur +rappelait le calme dont on avait joui pendant le voyage du monarque, et il +concluait que l'absence du prince valait mieux que sa présence; il ajoutait +que sa désertion était une abdication, que la nation et Louis XVI étaient +dégagés de tout lien l'un envers l'autre; qu'enfin l'histoire était pleine +des crimes des rois, et qu'il fallait renoncer à s'en donner encore un. + +Cette adresse, attribuée au jeune Achille Duchâtelet, était de Thomas +Payne, Anglais, et acteur principal dans la révolution américaine. Elle fut +dénoncée à l'assemblée, qui, après de vifs débats, pensa qu'il fallait +passer à l'ordre du jour, et répondre par l'indifférence aux avis et aux +injures, ainsi qu'on avait toujours fait. + +Enfin les commissaires chargés de faire leur rapport sur l'affaire de +Varennes, le présentèrent le 16 juillet. Le voyage, dirent-ils, n'avait +rien de coupable; d'ailleurs, le fût-il, le roi était inviolable. Enfin la +déchéance ne pouvait en résulter, puisque le roi n'était point demeuré +assez long-temps éloigné, et n'avait pas résisté aux sommations du corps +législatif. + +Robespierre, Buzot, Pétion, répétèrent tous les argumens connus contre +l'inviolabilité. Duport, Barnave et Salles, leur répondirent, et il fut +enfin décrété que le roi ne pouvait être mis en cause pour le fait de son +évasion. Deux articles furent seulement ajoutés au décret d'inviolabilité. +A peine cette décision fut-elle rendue, que Robespierre se leva et protesta +hautement au nom de l'humanité. + +Il y eut dans la soirée qui précéda cette décision un grand tumulte aux +Jacobins. On y rédigea une pétition adressée à l'assemblée, pour qu'elle +déclarât le roi déchu comme perfide et traître à ses sermens, et qu'elle +pourvût à son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Il fut +résolu que cette pétition serait portée le lendemain au Champ-de-Mars, où +chacun pourrait la signer sur l'autel de la patrie. Le lendemain, en effet, +elle fut portée au lieu convenu, et à la foule des séditieux se joignit +celle des curieux qui voulaient être témoins de l'événement. Dans ce +moment, le décret était rendu, et il n'y avait plus lieu à une pétition. +Lafayette arriva, brisa les barricades déjà élevées, fut menacé, et reçut +même un coup de feu qui, quoique tiré à bout portant, ne l'atteignit pas. +Les officiers municipaux s'étant réunis à lui, obtinrent de la populace +qu'elle se retirât. Des gardes nationaux furent placés pour veiller à sa +retraite, et on espéra un instant qu'elle se dissiperait; mais bientôt +le tumulte recommença. Deux invalides qui se trouvaient, on ne sait +pourquoi, sous l'autel de la patrie, furent égorgés, et alors le désordre +n'eut plus de bornes. L'assemblée fit appeler la municipalité, et la +chargea de veiller à l'ordre public. Bailly se rendit au Champ-de-Mars, fit +déployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la +force, quoi qu'on ait dit, était juste. On voulait, ou on ne voulait pas +les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent +exécutées, qu'il y eût quelque chose de fixe, que l'insurrection ne fût pas +perpétuelle, et que la volonté de l'assemblée ne pût être réformée par les +plébiscites de la multitude. Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il +s'avança avec ce courage impassible qu'il avait toujours montré, reçut sans +être atteint plusieurs coups de feu, et au milieu de tumulte ne put faire +toutes les sommations voulues. D'abord Lafayette ordonna de tirer quelques +coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia +bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu. La première +décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre en fut exagéré. Les +uns l'ont réduit à trente, d'autres l'ont élevé à quatre cents, et les +furieux à quelques mille. Ces derniers furent crus dans le premier moment, +et la terreur devint générale. Cet exemple sévère apaisa pour quelques +instans les agitateurs[11]. Comme d'usage, on accusa tous les partis d'avoir +excité ce mouvement; et il est probable que plusieurs y avaient concouru, +car le désordre convenait à plusieurs. Le roi, la majorité de l'assemblée, +la garde nationale, les autorités municipales et départementales, étaient +d'accord alors pour établir l'ordre constitutionnel; et ils avaient à +combattre la démocratie au dedans, l'aristocratie au dehors. L'assemblée et +la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche éclairée et +sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ces +circonstances s'allier naturellement au roi, qui de son côté semblait se +résigner à une autorité limitée. Mais s'il leur convenait de s'arrêter au +point où elles en étaient arrivées, cela ne convenait pas à l'aristocratie, +qui désirait un bouleversement, ni au peuple, qui voulait acquérir et +s'élever davantage. Barnave, comme autrefois Mirabeau, était l'orateur de +cette bourgeoisie sage et modérée; Lafayette en était le chef militaire. +Danton, Camille Desmoulins étaient les orateurs, et Santerre le général de +cette multitude qui voulait régner à son tour. Quelques esprits ardens ou +fanatiques la représentaient, soit à l'assemblée, soit dans les +administrations nouvelles, et hâtaient son règne par leurs déclamations. + +L'exécution du Champ-de-Mars fut fort reprochée à Lafayette et à Bailly. +Mais tous deux, plaçant leur devoir dans l'observation de la loi, en +sacrifiant leur popularité et leur vie à son exécution, n'eurent aucun +regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. L'énergie qu'ils +montrèrent imposa aux factieux. Les plus connus songeaient déjà à se +soustraire aux coups qu'ils croyaient dirigés contre eux. Robespierre, +qu'on a vu jusqu'à présent soutenir les propositions les plus exagérées, +tremblait dans son obscure demeure; et, malgré son inviolabilité de député, +demandait asile à tous ses amis. Ainsi l'exemple eut son effet, et, pour un +instant, toutes les imaginations turbulentes furent calmées par la crainte. + +L'assemblée prit à cette époque une détermination qui a été critiquée +depuis, et dont le résultat n'a pas été aussi funeste qu'on l'a pensé. Elle +décréta qu'aucun de ses membres ne serait réélu. Robespierre fut l'auteur +de la proposition, et on l'attribua chez lui à l'envie qu'il éprouvait +contre des collègues parmi lesquels il n'avait pas brillé. Il était au +moins naturel qu'il leur en voulût, ayant toujours lutté avec eux; et dans +ses sentimens il put y avoir tout à la fois de la conviction, de l'envie et +de la haine. L'assemblée, qu'on accusait de vouloir perpétuer ses pouvoirs, +et qui d'ailleurs déplaisait déjà à la multitude par sa modération, +s'empressa de répondre à toutes les attaques par un désintéressement +peut-être exagéré, en décidant que ses membres seraient exclus de la +prochaine législature. La nouvelle assemblée se trouva ainsi privée +d'hommes dont l'exaltation était un peu amortie et dont la science +législative avait mûri par une expérience de trois ans. Cependant, en +voyant plus tard la cause des révolutions qui suivirent, on jugera mieux +quelle a pu être l'im portance de cette mesure si souvent condamnée. + +C'était le moment d'achever les travaux constitutionnels, et de terminer +dans le calme une si orageuse carrière. Les membres du côté gauche avaient +le projet de s'entendre pour retoucher certaines parties de la +constitution. Il avait été résolu qu'on la lirait tout entière pour juger +de l'ensemble, et qu'on mettrait en harmonie ses diverses parties; c'était +là ce qu'on nomma la révision, et ce qui fut plus tard, dans les jours de +la ferveur républicaine, regardé comme une mesure de calamité. Barnave et +les Lameth s'étaient entendus avec Malouet pour réformer certains articles +qui portaient atteinte à la prérogative royale, et à ce qu'on nommait la +stabilité du trône. On dit même qu'ils avaient le projet de rétablir les +deux chambres. Il était convenu qu'à l'instant où la lecture serait +achevée, Malouet ferait son attaque; que Barnave ensuite lui répondrait +avec véhémence pour mieux couvrir ses intentions, mais qu'en défendant la +plupart des articles, il en abandonnerait certains comme évidemment +dangereux et condamnés par une expérience reconnue. Telles étaient les +conditions arrêtées, lorsqu'on apprit les ridicules et dangereuses +protestations du côté droit, qui avait résolu de ne plus voter. Il n'y eut +plus alors aucun accommodement possible. Le côté gauche ne voulut plus rien +entendre; et lorsque la tentative convenue eut lieu, les cris qui +s'élevèrent de toutes parts empêchèrent Malouet et les siens de +poursuivre[12]. La constitution fut donc achevée avec quelque hâte, et +présentée au roi pour qu'il l'acceptât. Dès cet instant, sa liberté lui fut +rendue, ou, si l'on veut, la consigne sévère du château fut levée, et il +eut la faculté de se retirer où il voudrait, pour examiner l'acte +constitutionnel, et l'accepter librement. Que pouvait faire ici Louis XVI? +Refuser la constitution c'était abdiquer en faveur de la république. Le +plus sûr, même dans son système, était d'accepter et d'attendre du temps +les restitutions de pouvoir qu'il croyait lui être dues. En conséquence, +après un certain nombre de jours, il déclara qu'il acceptait la +constitution (13 septembre). Une joie extraordinaire éclata à cette +nouvelle, comme si en effet on avait redouté quelque obstacle de la part +du roi, comme si son consentement eût été une concession inespérée. Il se +rendit à l'assemblée, où il fut accueilli comme dans les plus beaux jours. +Lafayette, qui n'oubliait jamais de réparer les maux inévitables des +troubles politiques, proposa une amnistie générale pour tous les faits +relatifs à la révolution. Cette amnistie fut proclamée au milieu des cris +de joie, et les prisons furent aussitôt ouvertes. Enfin, le 30 septembre, +Thouret, dernier président, déclara que l'assemblée constituante +avait terminé ses séances. + + +NOTES: + +[1] Voyez la note 21 à la fin du volume. +[2] Elles partirent le 19 février 1791. +[3] M. Goupil, poursuivant autrefois Mirabeau, s'était écrié avec le + côté droit: «Catilina est à nos portes!» +[4] La révolution de 1830 a rétabli cette inscription, et rendu ce + Monument à la destination décrétée par l'assemblée nationale. +[5] Voyez à cet égard Bertrand de Molleville. +[6] Voyez Bertrand de Melleville. +[7] Voyez la note 22 à la fin du volume. +[8] Séance du samedi 25 juin +[9] Voyez la note 23 à la fin du volume. +[10] Elle est du 27 août. +[11] Cet événement eut lieu dans la soirée du dimanche 37 juillet. +[12] Voyez la note 24 à la fin du volume + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES DU TOME PREMIER. + + + + +NOTE 1 + + +Je ne citerais pas le passage suivant des Mémoires de Ferrières, si de bas +détracteurs n'avaient tâché de tout rapetisser dans les scènes de la +révolution française. Le passage que je vais extraire fera juger de l'effet +que produisirent sur les coeurs les moins plébéiens les solennités +nationales de cette époque. + +«Je cède au plaisir de retracer ici l'impression que fit sur moi cette +auguste et touchante cérémonie; je vais copier la relation que j'écrivis +alors, encore plein de ce que j'avais senti. Si ce morceau n'est pas +historique, il aura peut-être pour quelques lecteurs un intérêt plus vif. + +«La noblesse en habit noir, veste et paremens de drap d'or, manteau de +soie, cravate de dentelle, le chapeau à plumes retroussé à la Henri IV; le +clergé en soutane, grand manteau, bonnet carré; les évêques avec leurs +robes violettes et leurs rochets; le tiers vêtu de noir, manteau de soie, +cravate de batiste. Le roi se plaça sur une estrade richement décorée; +Monsieur, Monsieur comte d'Artois, les princes, les ministres, les +grands-officiers de la couronne étaient assis au-dessous du roi: la reine +se mit vis-à-vis du roi; Madame, Madame comtesse d'Artois, les princesses, +les dames de la cour, superbement parées et couvertes de diamans, lui +composaient un magnifique cortège. Les rues étaient tendues de tapisseries +de la couronne; les régimens des gardes-françaises et des gardes-suisses +formaient une ligne depuis Notre-Dame jusqu'à Saint-Louis; un peuple +immense nous regardait passer dans un silence respectueux; les balcons +étaient ornés d'étoffes précieuses, les fenêtres remplies de spectateurs de +tout âge, de tout sexe, de femmes charmantes, vêtues avec élégance: la +variété des chapeaux, des plumes, des habits; l'aimable attendrissement +peint sur tous les visages; la joie brillant dans tous les yeux; les +battemens de mains, les expressions du plus tendre intérêt: les regards qui +nous devançaient, qui nous suivaient encore, après nous avoir perdus de +vue.... Tableau ravissant, enchanteur, que je m'efforcerais vainement de +rendre! Des choeurs de musique, disposés de distance en distance, faisaient +retentir l'air de sons mélodieux; les marches militaires, le bruit des +tambours, le son des trompettes, le chant noble des prêtres, tour à tour +entendus sans discordance, sans confusion, animaient cette marche +triomphante de l'Éternel. + +«Bientôt plongé dans la plus douce extase, des pensées sublimes, mais +mélancoliques, vinrent s'offrir à moi. Cette France, ma patrie, je la +voyais, appuyée sur la religion, nous dire: Etouffez vos puériles +querelles; voilà l'instant décisif qui va me donner une nouvelle vie, ou +m'anéantir à jamais.... Amour de la patrie, tu parlas à mon coeur.... Quoi! +des brouillons, d'insensés ambitieux, de vils intrigans, chercheront par +des voies tortueuses à désunir ma patrie; ils fonderont leurs systèmes +destructeurs sur d'insidieux avantages: ils te diront: Tu as deux intérêts; +et toute ta gloire, et toute ta puissance, si jalousée de tes voisins, se +dissipera comme une légère fumée chassée par le vent du midi....! Non, j'en +prononce devant toi le serment; que ma langue desséchée s'attache à mon +palais, si jamais j'oublie tes grandeurs et tes solennités. + +«Que cet appareil religieux répandait d'éclat sur cette pompe tout +humaine! Sans toi, religion vénérable, ce n'eût été qu'un vain étalage +d'orgueil; mais tu épures et sanctifies, tu agrandis la grandeur même; les +rois, les puissans du siècle, rendent aussi, eux, par des respects au moins +simulés, hommage au Roi des rois.... Oui, a Dieu seul appartient honneur, +empire, gloire.... Ces cérémonies saintes, ces chants. Ces prêtres revêtus +de l'habit du sacrifice, ces parfums, ce dais, ce soleil rayonnant d'or et +de pierreries.... Je me rappelais les paroles du prophète: Filles de +Jérusalem, votre roi s'avance; prenez vos robes nuptiales et courez +au-devant de lui.... Des larmes de joie coulaient de mes yeux. Mon Dieu, ma +patrie, mes concitoyens, étaient devenus moi.... + +«Arrivés à Saint-Louis, les trois ordres s'assirent sur des banquettes +placées dans la nef. Le roi et la reine se mirent sous un dais de velours +violet, semé de fleurs de lis d'or; les princes, les princesses, les +grands-officiers de la couronne, les dames du palais, occupaient l'enceinte +réservée à Leurs Majestés. Le saint-sacrement fut porté sur l'autel au son +de la plus expressive musique. C'était un _ô salutaris hostia_. Ce chant +naturel, mais vrai, mélodieux, dégagé du fatras d'instrumens qui étouffent +l'expression; cet accord ménagé de voix, qui s'élevaient vers le ciel, me +confirma que le simple est toujours beau, toujours grand, toujours +sublime.... Les hommes sont fous, dans leur vaine sagesse, de traiter de +puéril le culte que l'on offre à l'Éternel: comment voient-ils avec +indifférence cette chaîne de morale qui unit l'homme à Dieu, qui le rend +visible à l'oeil, sensible au tact...? M. de La Farc, évêque de Nancy, +prononça le discours.... La religion fait la force des empires; la religion +fait le bonheur des peuples. Cette vérité, dont jamais homme sage ne douta +un seul moment, n'était pas la question importante à traiter dans l'auguste +assemblée; le lieu, la circonstance, ouvraient un champ plus vaste: +l'évêque de Nancy n'osa ou ne put le parcourir. + +«Le jour suivant, les députés se réunirent à la salle des Menus. +L'assemblée ne fut ni moins imposante, ni le spectacle moins magnifique que +la veille. » + +(_Mémoires du marquis de Ferrières, Tom._ Ier, _pag._ 18 _et suiv._) + + + + + +NOTE 2. + + +Je crois devoir rapporter ici les motifs sur lesquels l'assemblée des +communes fonda la détermination qu'elle allait prendre. Ce premier acte, +qui commença la révolution, étant d'une haute importance, il est essentiel +d'en justifier la nécessité, et je crois qu'on ne peut mieux le faire que +par les considérans qui précédaient l'arrêté des communes. Ces considérans, +ainsi que l'arrêté, appartiennent à l'abbé Sieyès. + +«L'assemblée des communes, délibérant sur l'ouverture de conciliation +proposée par MM. les commissaires du roi, a cru devoir prendre en même +temps en considération l'arrêté que MM. de la noblesse se sont hâtés de +faire sur la même ouverture. + +«Elle a vu que MM. de la noblesse, malgré l'acquiescement annoncé d'abord, +établissent bientôt une modification qui le rétracte presque entièrement, +et qu'ainsi leur arrêté, à cet égard, ne peut être regardé que comme +un refus positif. + +«Par cette considération, et attendu que MM. de la noblesse ne se sont pas +même désistés de leurs précédentes délibérations, contraires à tout projet +de réunion, les députés des communes pensent qu'il devient absolument +inutile de s'occuper davantage d'un moyen qui ne peut plus être dit +conciliatoire dès qu'il a été rejeté par une des parties à concilier. + +«Dans cet état des choses, qui replace les députés des communes dans leur +première position, l'assemblée juge qu'elle ne peut plus attendre dans +l'inaction les classes privilégiées, sans se rendre coupable envers la +nation, qui a droit sans doute d'exiger d'elle un meilleur emploi de son +temps. + +«Elle juge que c'est un devoir pressant pour les représentans de la nation, +quelle que soit la classe de citoyens à laquelle ils appartiennent, de se +former, sans autre délai, en assemblé active capable de commencer et de +remplir l'objet de leur mission. + +«L'assemblée charge MM. les commissaires qui ont suivi les conférences +diverses, dites conciliatoires, d'écrire le récit des longs et vains +efforts des députés des communes pour tâcher d'amener les classes des +privilégiés aux vrais principes; elle se charge d'exposer les motifs qui la +forcent de passer de l'état d'attente à celui d'action; enfin elle arrête +que ce récit et ces motifs seront imprimés à la tête de la présente +délibération. + +«Mais puisqu'il n'est pas possible de se former en assemblée active sans +reconnaître au préalable ceux qui ont le droit de la composer, c'est-à-dire +ceux qui ont la qualité pour voter comme représentans de la nation, les +mêmes députés des communes croient devoir faire une dernière tentative +auprès de MM. du clergé et de la noblesse, qui néanmoins ont refusé jusqu'à +présent de se faire reconnaître. + +«Au surplus, l'assemblée ayant intérêt à constater le refus de ces deux +classes de députés, dans le cas où ils persisteraient à vouloir rester +inconnus, elle juge indispensable de faire une dernière invitation qui leur +sera portée par des députés chargés de leur en faire lecture, et de leur en +laisser copie dans les termes suivans: + +«Messieurs, nous sommes chargés par les députés des communes de France de +vous prévenir qu'ils ne peuvent différer davantage de satisfaire à +l'obligation imposée à tous les représentans de la nation. Il est temps +assurément que ceux qui annoncent cette qualité se reconnaissent par une +vérification commune de leurs pouvoirs, et commencent enfin à s'occuper de +l'intérêt national, qui seul, et à l'exclusion de tous les intérêts +particuliers, se présente comme le grand but auquel tous les députés +doivent tendre d'un commun effort. En conséquence, et dans la nécessité où +sont les représentans de la nation de se mettre en activité, les députés +des communes vous prient de nouveau, Messieurs, et leur devoir leur +prescrit de vous faire, tant individuellement que collectivement, une +dernière sommation de venir dans la salle des états pour assister, +concourir et vous soumettre comme eux à la vérification commune des +pouvoirs. Nous sommes en même temps chargés de vous avertir que l'appel +général de tous les bailliages convoqués se fera dans une heure, que de +suite il sera procédé à la vérification, et donné défaut contre les +non-comparans.» + + + + +NOTE 3. + + +Je n'appuie de citations et de notes que ce qui est susceptible d'être +contesté. Cette question de savoir si nous avions une constitution me +semble une des plus importantes de la révolution, car c'est l'absence d'une +loi fondamentale qui nous justifie d'avoir voulu nous en donner une. Je +crois qu'on ne peut à cet égard citer une autorité qui soit plus +respectable et moins suspecte que celle de M. Lally-Tolendal. Cet excellent +citoyen prononça le 15 juin 1789, dans la chambre de la noblesse, un +discours dont voici la plus grande partie: + +«On a fait, Messieurs, de longs reproches, mêlés même de quelque amertume, +aux membres de cette assemblée qui, avec autant de douleur que de réserve, +ont manifesté quelques doutes sur ce qu'on appelle notre constitution. Cet +objet n'avait peut-être pas un rapport très direct avec celui que nous +traitons; mais puisqu'il a été le prétexte de l'accusation, qu'il devienne +aussi celui de la défense, et qu'il me soit permis d'adresser quelques mots +aux auteurs de ces reproches. + +«Vous n'avez certainement pas de loi qui établisse que les états-généraux +sont partie intégrante de la souveraineté, car vous en demandez une, et +jusqu'ici tantôt un arrêt du conseil leur défendait de délibérer, tantôt +l'arrêt d'un parlement cassait leurs délibérations. + +«Vous n'avez pas de loi qui nécessite le retour périodique de vos +états-généraux, car vous en demandez une, et il y a cent soixante-quinze +ans qu'ils n'avaient été assemblés. + +«Vous n'avez pas de loi qui mette votre sûreté, votre liberté individuelle +à l'abri des atteintes arbitraires, car vous en demandez une, et sous le +règne d'un roi dont l'Europe entière connaît la justice et respecte la +probité, des ministres ont fait arracher vos magistrats du sanctuaire des +lois par des satellites armés. Sous le règne précédent, tous les magistrats +du royaume ont encore été arrachés à leurs séances, à leurs foyers, et +dispersés par l'exil, les uns sur la cime des montagnes, les autres dans la +fange des marais, tous dans des endroits plus affreux que la plus horrible +des prisons. En remontant plus haut, vous trouverez une profusion de cent +mille lettres de cachet, pour de misérables querelles théologiques. En vous +éloignant davantage encore, vous voyez autant de commissions sanguinaires +que d'emprisonnemens arbitraires; et vous ne trouverez à vous reposer qu'au +règne de votre bon Henri. + +«Vous n'avez pas de loi qui établisse la liberté de la presse, car vous en +demandez une, et jusqu'ici vos pensées ont été asservies, vos voeux +enchaînés, le cri de vos coeurs dans l'oppression a été étouffé, tantôt par +le despotisme des particuliers, tantôt par le despotisme plus terrible des +corps. + +«Vous n'avez pas ou vous n'avez plus de loi qui nécessite votre +consentement pour les impôts, car vous en demandez une, et depuis deux +siècles vous avez été chargés de plus de trois ou quatre cents millions +d'impôts, sans en avoir consenti un seul. + +«Vous n'avez pas de loi qui rende responsables tous les ministres du +pouvoir exécutif, car vous en demandez une, et les créatures de ces +commissions sanguinaires, les distributeurs de ces ordres arbitraires, les +dilapidateurs du trésor public, les violateurs du sanctuaire de la justice, +ceux qui ont trompé les vertus d'un roi, ceux qui ont flatté les passions +d'un autre, ceux qui ont causé le désastre de la nation, n'ont rendu aucun +compte, n'ont subi aucune peine. + +«Enfin, vous n'avez pas une loi générale, positive, écrite, un diplôme +national et royal tout à la fois, une grande charte, sur laquelle repose un +ordre fixe et invariable, où chacun apprenne ce qu'il doit sacrifier de +sa liberté et de sa propriété pour conserver le reste, qui assure tous les +droits, qui définisse tous les pouvoirs. Au contraire, le régime de votre +gouvernement a varié de règne en règne, souvent de ministère en ministère; +il a dépendu de l'âge, du caractère d'un homme. Dans les minorités, sous un +prince faible, l'autorité royale, qui importe au bonheur et à la dignité de +la nation, a été indécemment avilie, soit par des grands qui d'une main +ébranlaient le trône et de l'autre foulaient le peuple, soit par des corps +qui dans un temps envahissaient avec témérité ce que dans un autre ils +avaient défendu avec courage. Sous des princes orgueilleux qu'on a flattés, +sous des princes vertueux qu'on a trompés, cette même autorité a été +poussée au-delà de toutes les bornes. Vos pouvoirs secondaires, vos +pouvoirs intermédiaires, comme vous les appelez, n'ont été ni mieux définis +ni plus fixés. Tantôt les parlemens ont mis en principe qu'ils ne pouvaient +pas se mêler des affaires d'état, tantôt ils ont soutenu qu'il leur +appartenait de les traiter comme représentans de la nation. On a vu d'un +côté des proclamations annonçant les volontés du roi, et de l'autre des +arrêts dans lesquels les officiers du roi défendaient au nom du roi +l'exécution des ordres du roi. Les cours ne s'accordent pas mieux entre +elles; elles se disputent leur origine, leurs fonctions; elles se +foudroient mutuellement par des arrêts. + +«Je borne ces détails, que je pourrais étendre jusqu'à l'infini; mais si +tous ces faits sont constans, si vous n'avez aucune de ces lois que vous +demandez, et que je viens de parcourir, ou si, en les ayant (et faites bien +attention à ceci), ou si, en les ayant, vous n'avez pas celle qui force à +les exécuter, celle qui en garantit l'accomplissement et qui en maintient +la stabilité, définissez-nous donc ce que vous entendez par le mot de +constitution, et convenez au moins qu'on peut accorder quelque indulgence +à ceux qui ne peuvent se préserver de quelques doutes sur l'existence de la +nôtre. On parle sans cesse de se rallier à cette constitution; ah! plutôt +perdons de vue ce fantôme pour y substituer une réalité. Et quant à cette +expression d'_innovations_, quant à cette qualification de _novateurs_ dont +on ne cesse de nous accabler, convenons encore que les premiers novateurs +sont dans nos mains, que les premiers novateurs sont nos cahiers; +respectons, bénissons cette heureuse innovation qui doit tout mettre à sa +place, qui doit rendre tous les droits inviolables, toutes les autorités +bienfaisantes, et tous les sujets heureux. + +«C'est pour cette constitution, Messieurs, que je forme des voeux; c'est +cette constitution qui est l'objet de tous nos mandats, et qui doit être le +but de tous nos travaux; c'est cette constitution qui répugne à la seule +idée de l'adresse qu'on nous propose, adresse qui compromettrait le roi +autant que la nation, adresse enfin qui me paraît si dangereuse que non +seulement je m'y opposerai jusqu'au dernier instant, mais que, s'il était +possible qu'elle fut adoptée, je me croirais réduit à la douloureuse +nécessité de protester solennellement contre elle».» + + + + +NOTE 4. + + +Je crois utile de rapporter ici le résumé des cahiers fait à l'assemblée +nationale par M. de Clermont-Tonnerre. C'est une bonne statistique de +l'état des opinions à cette époque dans toute l'étendue de la France. Sous +ce rapport, le résumé est extrêmement important; et quoique Paris eût +influé sur la rédaction de ces cahiers, il n'est pas moins vrai que les +provinces y eurent la plus grande part. + +_Rapport du comité de constitution contenant le résumé des cahiers relatifs +à cet objet, lu à l'assemblée nationale, par M. le comte de +Clermont-Tonnerre, séance du_ 27 _juillet_ 1789. + +«Messieurs, vous êtes appelés à régénérer l'empire français; vous apportez +à ce grand oeuvre et votre propre sagesse et la sagesse de vos commettans. + +«Nous avons cru devoir d'abord rassembler et vous présenter les lumières +éparses dans le plus grand nombre de vos cahiers; nous vous présenterons +ensuite et les vues particulières de votre comité, et celles qu'il a pu ou +pourra recueillir encore dans les divers plans, dans les diverses +observations qui ont été ou qui lui seront communiquées ou remises par les +membres de cette auguste assemblée. + +«C'est de la première partie de ce travail, Messieurs, que nous allons vous +rendre compte. + +«Nos commettans, Messieurs, sont tous d'accord sur un point: ils veulent la +régénération de l'état; mais les uns l'ont attendue de la simple réforme +des abus et du rétablissement d'une constitution existant depuis quatorze +siècles, et qui leur a paru pouvoir revivre encore si l'on réparait les +outrages que lui ont faits le temps et les nombreuses insurrections de +l'intérêt personnel contre l'intérêt public. + +«D'autres ont regardé le régime social existant comme tellement vicié, +qu'ils ont demandé une constitution nouvelle, et qu'à l'exception du +gouvernement et des formes monarchiques, qu'il est dans le coeur de tout +Français de chérir et de respecter, et qu'ils vous ont ordonné de +maintenir, ils vous ont donné tous les pouvoirs nécessaires pour créer une +constitution et asseoir sur des principes certains, et sur la distinction +et constitution régulière de tous les pouvoirs, la prospérité de l'empire +français; ceux-là, Messieurs, ont cru que le premier chapitre de la +constitution devrait contenir la déclaration des droits de l'homme, de ces +droits imprescriptibles pour le maintien desquels la société fut établie. + +«La demande de cette déclaration des droits de l'homme, si constamment +méconnue, est pour ainsi dire la seule différence qui existe entre les +cahiers qui désirent une constitution nouvelle et ceux qui ne demandent que +îe rétablissement de ce qu'ils regardent comme la constitution existante. + +«Les uns et les autres ont également fixé leurs idées sur les principes du +gouvernement monarchique, sur l'existence du pouvoir et sur l'organisation +du corps législatif, sur la nécessité du consentement national à l'impôt, +sur l'organisation des corps administratifs, et sur les droits des +citoyens. + +«Nous allons, Messieurs, parcourir ces divers objets, et vous offrir sur +chacun d'eux, comme décision, les résultats uniformes, et, comme questions, +les résultats différens ou contradictoires que nous ont présentés ceux +de vos cahiers dont il nous a été possible de faire ou de nous procurer le +dépouillement. + +«1° Le gouvernement monarchique, l'inviolabilité de la personne sacrée du +roi, et l'hérédité de la couronne de mâle en mâle, sont également reconnus +et consacrés par le plus grand nombre des cahiers, et ne sont mis en +question dans aucun. + +«2° Le roi est également reconnu comme dépositaire de toute la plénitude du +pouvoir exécutif. + +«3° La responsabilité de tous les agens de l'autorité est demandée +généralement. + +«4° Quelques cahiers reconnaissent au roi le pouvoir législatif, limité par +les lois constitutionnelles et fondamentales du royaume; d'autres +reconnaissent que le roi, dans l'intervalle d'une assemblée +d'états-généraux à l'autre, peut faire seul les lois de police et +d'administration qui ne seront que provisoires, et pour lesquelles ils +exigent l'enregistrement libre dans les cours souveraines; un bailliage a +même exigé que l'enregistrement ne pût avoir lieu qu'avec le consentement +des deux tiers des commissions intermédiaires des assemblées de districts. +Le plus grand grand nombre des cahiers reconnaît la nécessité de la +sanction royale pour la promulgation des lois. + +«Quant au pouvoir législatif, la pluralité des cahiers le reconnaît comme +résidant dans la représentation nationale, sous la clause de la sanction +royale; et il paraît que cette maxime ancienne des Capitulaires: _Lex fit +consensu populi et constitutione regis_, est presque généralement consacrée +par vos commettans. + +«Quant à l'organisation de la représentation nationale, les questions sur +lesquelles vous avez à prononcer se rapportent à la convocation, ou à la +durée, ou à la composition de la représentation nationale, ou au mode de +délibération que lui proposaient vos commettans. + +«Quant à la convocation, les uns ont déclaré que les états-généraux ne +pouvaient être dissous que par eux-mêmes; les autres, que le droit de +convoquer, proroger et dissoudre, appartenait au roi, sous la seule +condition, en cas de dissolution, de faire sur-le-champ une nouvelle +convocation. + +«Quant à la durée, les uns ont demandé la périodicité des états-généraux, +et ils ont voulu que le retour périodique ne dépendît ni des volontés ni de +l'intérêt des dépositaires de l'autorité; d'autres, mais en plus petit +nombre, ont demandé la permanence des états-généraux, de manière que la +séparation des membres n'entraînât pas la dissolution des états. + +«Le système de la périodicité a fait naître une seconde question: +Y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas de commission intermédiaire pendant +l'intervalle des séances? La majorité de vos commettans a regardé +l'établissement d'une commission intermédiaire comme un établissement +dangereux. + +«Quant à la composition, les uns ont tenu à la séparation des trois ordres; +mais, à cet égard, l'extension des pouvoirs qu'ont déjà obtenus plusieurs +représentans laisse sans doute une plus grande latitude pour la solution +de cette question. + +«Quelques bailliages ont demandé la réunion des deux premiers ordres dans +une même chambre; d'autres, la suppression du clergé et la division de ses +membres dans les deux autres ordres; d'autres, que la représentation de la +noblesse fût double de celle du clergé, et que toutes deux réunies fussent +égales à celle des communes. + +«Un bailliage, en demandant la réunion des deux premiers ordres, a demandé +l'établissement d'un troisième, sous le titre d'ordre des campagnes. Il a +été également demandé que toute personne exerçant charge, emploi ou place à +la cour, ne pût être député aux états-généraux. Enfin, l'inviolabilité de +la personne des députés est reconnue par le grand nombre des bailliages, et +n'est contestée par aucun. Quant au mode de délibération, la question de +l'opinion par tête et de l'opinion par ordre est résolue: quelques +bailliages demandent les deux tiers des opinions pour former une +résolution. + +«La nécessité du consentement national à l'impôt est généralement reconnue +par vos commettans, établie par tous vos cahiers; tous bornent la durée de +l'impôt au terme que vous lui aurez fixé, terme qui ne pourra jamais +s'étendre au-delà d'une tenue à l'autre; et cette clause impérative a paru +à tous vos commettans le garant le plus sûr de la perpétuité de vos +assemblées nationales. + +«L'emprunt, n'étant qu'un impôt indirect, leur a paru devoir être assujetti +aux mêmes principes. + +«Quelques bailliages ont excepté des impôts à terme ceux qui auraient pour +objet la liquidation de la dette nationale, et ont cru qu'ils devraient +être perçus jusqu'à son entière extinction. + +«Quant aux corps administratifs ou états provinciaux, tous les cahiers +demandent leur établissement, et la plupart s'en rapportent à votre sagesse +sur leur organisation. + +«Enfin, les droits des citoyens, la liberté, la propriété, sont réclamés +avec force par toute la nation française. Elle réclame pour chacun de ses +membres l'inviolabilité des propriétés particulières, comme elle réclame +pour elle-même l'inviolabilité de la propriété publique; elle réclame dans +toute son étendue la liberté individuelle, comme elle vient d'établir à +jamais la liberté nationale; elle réclame la liberté de la presse, ou la +libre communication des pensées; elle s'élève avec indignation contre les +lettres de cachet, qui disposaient arbitrairement des personnes, et contre +la violation du secret de la poste, l'une des plus absurdes et des plus +infâmes inventions du despotisme. + +«Au milieu de ce concours de réclamations, nous avons remarqué, Messieurs, +quelques modifications particulières relatives aux lettres de cachet et à +la liberté de la presse. Vous les pèserez dans votre sagesse; vous +rassurerez sans doute ce sentiment de l'honneur français, qui, par son +horreur pour la honte, a quelquefois méconnu la justice, et qui mettra sans +doute autant d'empressement à se soumettre à la loi lorsqu'elle commandera +aux forts, qu'il en mettait à s'y soustraire lorsqu'elle ne pesait que sur +le faible; vous calmerez les inquiétudes de la religion, si souvent +outragée par des libelles dans le temps du régime prohibitif, et le clergé, +se rappelant que la licence fut long-temps la compagne de l'esclavage, +reconnaîtra lui-même que le premier et le naturel effet de la liberté est +le retour de l'ordre, de la décence et du respect pour les objets de la +vénération publique. + +«Tel est, Messieurs, le compte que votre comité a cru devoir vous rendre de +la partie de vos cahiers qui traite de la constitution. Vous y trouverez +sans doute toutes les pierres fondamentales de l'édifice que vous êtes +chargés d'élever à toute sa hauteur; mais vous y désirerez peut-être cet +ordre, cet ensemble de combinaisons politiques, sans lesquelles le régime +social présentera toujours de nombreuses défectuosités: les pouvoirs y sont +indiqués, mais ne sont pas encore distingués avec la précision nécessaire; +l'organisation de la représentation nationale n'y est pas suffisamment +établie; les principes de l'éligibilité n'y sont pas posés: c'est de votre +travail que naîtront ces résultats. La nation a voulu être libre, et c'est +vous qu'elle a chargés de son affranchissement; le génie de la France a +précipité, pour ainsi dire, la marche de l'esprit public. Il a accumulé +pour vous en peu d'heures l'expérience qu'on pouvait à peine attendre de +plusieurs siècles. Vous pouvez, Messieurs, donner une constitution à la +France; le roi et le peuple la demandent; l'un et l'autre l'ont méritée.» + +_Résultat du dépouillement des cahiers_. + +PRINCIPES AVOUÉS. + +«Art. 1er. Le gouvernement français est un gouvernement monarchique. + +2. La personne du roi est inviolable et sacrée. + +3. Sa couronne est héréditaire de mâle en mâle. + +4. Le roi est dépositaire du pouvoir exécutif. + +5. Les agens de l'autorité sont responsables. + +6. La sanction royale est nécessaire pour la promulgation des lois. + +7. La nation fait la loi avec la sanction royale. + +8. Le consentement, national est nécessaire à l'emprunt et à l'impôt. + +9. L'impôt ne peut être accordé que d'une tenue d'états-généraux à l'autre. + +10. La propriété sera sacrée. + +11. La liberté individuelle sera sacrée. + +_Questions sur lesquelles l'universalité des cahiers ne s'est point +expliquée d'une manière uniforme_. + +«Art. 1er. Le roi a-t-il le pouvoir législatif limité par les lois +constitutionnelles du royaume? + +2. Le roi peut-il faire seul des lois provisoires de police et +d'administration, dans l'intervalle des tenues des états-généraux? + +3. Ces lois seront-elles soumises à l'enregistrement libre des cours +souveraines? + +4. Les états-généraux ne peuvent-ils être dissous que par eux-mêmes? + +5. Le roi peut-il seul convoquer, proroger et dissoudre les états-généraux? + +6. En cas de dissolution, le roi n'est-il pas obligé de faire sur-le-champ +une nouvelle convocation? + +7. Les états-généraux seront-ils permanens ou périodiques? + +8. S'ils sont périodiques, y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas une commission +intermédiaire? + +9. Les deux premiers ordres seront-ils réunis dans une même chambre? + +10. Les deux chambres seront-elles formées sans distinction d'ordres? + +11. Les membres de l'ordre du clergé seront-ils répartis dans les deux +autres? + +12. La représentation du clergé, de la noblesse et des communes, +sera-t-elle dans la proportion d'une, deux et trois? + +13. Sera-t-il établi un troisième ordre sous le titre d'ordre des +campagnes? + +14. Les personnes possédant des charges, emplois ou places à la cour, +peuvent-elles être députés aux états-généraux? + +15. Les deux tiers des voix seront-ils nécessaires pour former une +résolution? + +16. Les impôts ayant pour objet la liquidation de la dette nationale +seront-ils perçus jusqu'à son entière extinction? + +17. Les lettres de cachet seront-elles abolies ou modifiées? + +18. La liberté de la presse sera-t-elle indéfinie ou modifiée?» + + + + +NOTE 5. + + +On trouvera au commencement du second volume, et au début de l'histoire de +l'assemblée législative, un jugement, qui me semble juste, sur les fautes +imputées à la constitution de 91. Je n'ai ici qu'un mot à dire sur le +projet d'établir en France, à cette époque, le gouvernement anglais. Cette +forme de gouvernement est une transaction entre les trois intérêts qui +divisent les états modernes, la royauté, l'aristocratie et la démocratie. +Or, cette transaction n'est possible qu'après l'épuisement des forces, +c'est-à-dire après le combat, c'est-à-dire encore après la révolution. En +Angleterre, en effet, elle ne s'est opérée qu'après une longue lutte, après +la démocratie et l'usurpation. Vouloir opérer la transaction avant le +combat, c'est vouloir faire la paix avant la guerre. Cette vérité est +triste, mais elle est incontestable; les hommes ne traitent que quand ils +ont épuisé leurs forces. La constitution anglaise n'était donc possible en +France qu'après la révolution. On faisait bien sans doute de prêcher, mais +on s'y prit mal; et s'y serait-on mieux pris, on n'aurait pas plus réussi. +J'ajouterai, pour diminuer les regrets, que quand même on eût écrit sur +notre table de la loi la constitution anglaise tout entière, ce traité +n'eût pas apaisé les passions; qu'on en serait venu aux mains tout de même, +et que la bataille aurait été donnée malgré ce traité préliminaire. Je le +répète donc, il fallait la guerre, c'est-à-dire la révolution. Dieu n'a +donné la justice aux hommes qu'au prix des combats. + + + + +NOTE 6. + + +Je suis loin de blâmer l'obstination du député Meunier, car rien n'est plus +respectable que la conviction; mais c'est un fait assez curieux à +constater; Voici à cet égard un passage extrait de son _Rapport à ses +commettans_: + +«Plusieurs députés, dit-il, résolurent d'obtenir de moi îe sacrifice de ce +principe (_la sanction royale_), ou, en le sacrifiant eux-mêmes, de +m'engager, par reconnaissance, à leur accorder quelque compensation; ils me +conduisirent chez un zélé partisan de la liberté, qui désirait une +coalition entre eux; et moi, afin que la liberté éprouvât moins +d'obstacles, et qui voulait seulement être présent à nos conférences, sans +prendre part à la décision. Pour tenter de les convaincre, ou pour +m'éclairer moi-même, j'acceptai ces conférences. On déclama fortement +contre les prétendus inconvéniens du droit illimité qu'aurait le roi +d'empêcher une loi nouvelle, et l'on m'assura que si ce droit était reconnu +par l'assemblée, il y aurait guerre civile. Ces conférences, deux fois +renouvelées, n'eurent aucun succès; elles furent recommencées chez un +Américain, connu par ses lumières et ses vertus, qui avait tout à la fois +l'expérience et la théorie des institutions propres à maintenir la liberté. +Il porta, en faveur de mes principes, un jugement favorable. Lorsqu'ils +eurent éprouvé que tous les efforts pour me faire abandonner mon opinion +étaient inutiles, ils me déclarèrent enfin qu'ils mettaient peu +d'importance à la question de la _sanction royale_, quoiqu'ils l'eussent +présentée quelques jours auparavant comme un sujet de guerre civile; ils +offrirent de voter pour la _sanction_ illimitée, et de voter également pour +deux chambres, mais sous la condition que je ne soutiendrais pas, en faveur +du roi, le droit de dissoudre l'assemblée des représentans; que je ne +réclamerais, pour la première chambre, qu'un _veto_ suspensif, et que je ne +m'opposerais pas à une loi fondamentale qui établirait des _conventions +nationales_ à des époques fixes, ou sur la réquisition de l'assemblée des +représentans, ou sur celle des provinces, pour revoir la constitution et y +faire tous les changemens qui seraient jugés nécessaires. Ils entendaient, +par _conventions nationales_, des assemblées dans lesquelles on aurait +transporté tous les droits de la nation, qui auraient réuni tous les +pouvoirs, et conséquemment auraient anéanti par leur seule présence +l'autorité du monarque et de la législature ordinaire; qui auraient pu +disposer arbitrairement de tous les genres d'autorité, bouleverser à leur +gré la constitution, rétablir le despotisme ou l'anarchie. Enfin, on +voulait en quelque sorte laisser à une seule assemblée, qui aurait porté le +nom de convention nationale, la dictature suprême, et exposer le royaume à +un retour périodique de factions et de tumulte. + +«Je témoignai ma surprise de ce qu'on voulait m'engager à traiter sur les +intérêts du royaume comme si nous en étions les maîtres absolus; j'observai +qu'en ne laissant que le _veto_ suspensif à une première chambre, si elle +était composée de membres éligibles, il serait difficile de pouvoir la +former de personnes dignes de la confiance publique; alors tous les +citoyens préféreraient d'être nommés représentans; et que la chambre, juge +des crimes d'état, devait avoir une très grande dignité, et conséquemment +que son autorité ne devait pas être moindre que celle de l'autre chambre. +Enfin, j'ajoutai que, lorsque je croyais un principe vrai, j'étais obligé +de le défendre, et que je ne pouvais pas en disposer, puisque la vérité +appartenait à tous les citoyens.» + + + + +NOTE 7. + + +Les particularités de la conduite de Mirabeau à l'égard de tous les partis +ne sont pas encore bien connues, et sont destinées à l'être bientôt. J'ai +obtenu de ceux mêmes qui doivent les publier des renseignemens positifs; +j'ai tenu dans les mains plusieurs pièces importantes, et notamment la +pièce écrite en forme de profession de foi, qui constituait son traité +secret avec la cour. Il ne m'est permis de donner au public aucun de ces +documens, ni d'en citer les dépositaires. Je ne puis qu'affirmer ce que +l'avenir démontrera suffisamment, lorsque tous les renseignemens auront été +publiés. Ce que j'ai pu dire avec sincérité, c'est que Mirabeau n'avait +jamais été dans les complots supposés du duc d'Orléans. Mirabeau partit de +Provence avec un seul projet, celui de combattre le pouvoir arbitraire dont +il avait souffert, et que sa raison autant que ses sentimens lui faisaient +regarder comme détestable. Arrivé à Paris, il fréquenta beaucoup un +banquier alors très connu, et homme d'un grand mérite. Là, on s'entretenait +beaucoup de politique, de finances et d'économie publique. Il y puisa +beaucoup de connaissances sur ces matières, et il s'y lia avec ce qu'on +appelait la colonie genevoise exilée, dont Clavière, depuis ministre des +finances, était membre. Cependant Mirabeau ne forma aucune liaison intime. +Il avait dans ses manières beaucoup de familiarité, et il la devait au +sentiment de sa force, sentiment qu'il portait souvent jusqu'à +l'imprudence. Grâce à cette familiarité, il abordait tout le monde, et +semblait lié avec tous ceux auxquels il s'adressait. C'est ainsi qu'on le +crut souvent l'ami et le complice de beaucoup d'hommes avec lesquels il +n'avait aucun intérêt commun. J'ai dit, et je répète qu'il était sans +parti. L'aristocratie ne pouvait songer à Mirabeau; le parti Necker et +Mounier ne surent pas l'entendre. Le duc d'Orléans a pu seul paraître +s'unir à lui. On l'a cru ainsi, parce que Mirabeau traitait familièrement +avec le duc, et que tous deux étant supposés avoir une grande ambition, +l'un comme prince, l'autre comme tribun, paraissaient devoir s'allier. La +détresse de Mirabeau et la fortune du duc d'Orléans semblaient aussi un +motif d'alliance. Néanmoins Mirabeau resta pauvre jusqu'à ses liaisons avec +la cour. Alors il observait tous les partis, tâchait de les faire +expliquer, et sentait trop son importance pour s'engager trop légèrement. +Une seule fois, il eut un commencement de rapport avec un des agens +supposés du duc d'Orléans. Il fut invité à dîner par cet agent prétendu, et +lui, qui ne craignait jamais de s'aventurer, accepta plutôt par curiosité +que par tout autre motif. Avant de s'y rendre, il en fit part à son +confident intime, et parut fort satisfait de cette entrevue, qui lui +faisait espérer de grandes révélations. Le repas eut lieu, et Mirabeau vint +rapporter ce qui s'était passé: il n'avait été tenu que des propos vagues +sur le duc d'Orléans, sur l'estime qu'il avait pour les talens de Mirabeau, +et sur l'aptitude qu'il lui supposait pour gouverner un état. Cette +entrevue fut donc très insignifiante, et elle put indiquer tout au plus +qu'on ferait volontiers un ministre de Mirabeau. Aussi ne manqua-t-il pas +de dire à son ami, avec sa gaieté accoutumée: «Je ne puis pas manquer +d'être ministre, car le duc d'Orléans et le roi veulent également me +nommer.» Ce n'étaient là que des plaisanteries, et Mirabeau lui-même n'a +jamais cru aux projets du duc. J'expliquerai dans une note suivante +quelques autres particularités. + + + + +NOTE 8. + + +La lettre du comte d'Estaing à la reine est un monument curieux, et qui +devra toujours être consulté relativement aux journées des 5 et 6 octobre. +Ce brave marin, plein de fidélité et d'indépendance (deux qualités qui +semblent contradictoires, mais qu'on trouve souvent réunies chez les hommes +de mer), avait conservé l'habitude de tout dire à ses princes qu'il aimait. +Son témoignage ne saurait être révoqué en doute, lorsque, dans une lettre +confidentielle, il expose à la reine les intrigues qu'il a découvertes et +qui l'ont alarmé. On y verra si en effet la cour était sans projet à cette +époque. + +«Mon devoir et ma fidélité l'exigent, il faut que je mette aux pieds de la +reine le compte du voyage que j'ai fait à Paris. On me loue de bien dormir +la veille d'un assaut ou d'un combat naval. J'ose assurer que je ne suis +point timide en affaires. Élevé auprès de M. le dauphin qui me distinguait, +accoutumé à dire la vérité à Versailles dès mon enfance, soldat et marin, +instruit des formes, je les respecte sans qu'elles puissent altérer ma +franchise ni ma fermeté. + +«Eh bien! il faut que je l'avoue à Votre Majesté, je n'ai pu fermer l'oeil +de la nuit. On m'a dit dans la bonne société, dans la bonne compagnie (et +que serait-ce, juste ciel, si cela se répandait dans le peuple!), l'on m'a +répété que l'on prend des signatures dans le clergé et dans la noblesse. +Les uns prétendent que c'est d'accord avec le roi; d'autres croient que +c'est à son insu. On assure qu'il y a un plan de formé; que c'est par la +Champagne ou par Verdun que le roi se retirera ou sera enlevé; qu'il ira à +Metz. M. de Bouillé est nommé, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a +dit tous bas chez M. Jauge, à table. J'ai frémi qu'un seul domestique ne +l'entendît; je lui ai observé qu'un seul mot de sa bouche pouvait devenir +un signal de mort. Il est froidement positif M. de Lafayette: il m'a +répondu qu'à Metz comme ailleurs les patriotes étaient les plus forts, et +qu'il valait mieux qu'un seul mourût pour le salut de tous. + +«M. le baron de Breteuil, qui tarde à s'éloigner, conduit le projet. On +accapare l'argent, et l'on promet de fournir un million et demi par mois. +M. le comte de Mercy est malheureusement cité, comme agissant de concert. +Voilà les propos; s'ils se répandent dans le peuple, leurs effets sont +incalculables: cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru +épouvantés des suites: le seul doute de la réalité peut en produire de +terribles. J'ai été chez M. l'ambassadeur d'Espagne, et certes je ne le +cache point à la reine, où mon effroi a redoublé. M. Fernand-Nunès a causé +avec moi de ces faux bruits, de l'horreur qu'il y avait à supposer un plan +impossible, qui entraînerait la plus désastreuse et la plus humiliante des +guerres civiles, qui occasionnerait la séparation ou la perte totale de la +monarchie, devenue la proie de la rage intérieure et de l'ambition +étrangère, qui ferait le malheur irréparable des personnes les plus chères +à la France. Après avoir parlé de la cour errante, poursuivie, trompée par +ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, qui veulent +actuellement l'entraîner dans leur chute..., affligée d'une banqueroute +générale, devenue dès-lors indispensable, et tout épouvantable..., je me +suis écrié que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait +cette fausse nouvelle, si elle se répandait, parce qu'elle était une idée +sans aucun fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baissé les yeux à cette +dernière phrase. Je suis devenu pressant; il est enfin convenu que +quelqu'un de considérable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait +proposé de signer une association. Il n'a jamais voulu me le nommer; mais, +soit par inattention, soit pour le bien de la chose, il n'a point +heureusement exigé ma parole d'honneur, qu'il m'aurait fallu tenir. Je n'ai +point promis de ne dire à personne ce fait. Il m'inspire une grande terreur +que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi que je l'éprouve. Je +supplie la reine de calculer dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver +d'une fausse démarche: la première coûte assez cher. J'ai vu le bon coeur +de la reine donner des larmes au sort des victimes immolées; actuellement +ce seraient des flots de sang versé inutilement qu'on aurait à regretter. +Une simple indécision peut être sans remède. Ce n'est qu'en allant +au-devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant, qu'on peut parvenir +à le diriger en partie. Rien n'est perdu. La reine peut reconquérir au roi +son royaume. La nature lui en a prodigué les moyens; ils sont seuls +possibles. Elle peut imiter son auguste mère: sinon je me tais.... Je +supplie votre majesté de m'accorder une audience pour un des jours de cette +semaine.» + + + + +NOTE 9. + + +L'histoire ne peut pas s'étendre assez pour justifier jusqu'aux individus, +surtout dans une révolution où les rôles, même les premiers, sont +extrêmement nombreux. M. de Lafayette a été si calomnié, et son caractère +est si pur, si soutenu, que c'est un devoir de lui consacrer au moins une +note. Sa conduite pendant les 5 et 6 octobre est un dévouement continuel, +et cependant elle a été présentée comme un attentat par des hommes qui lui +devaient la vie. On lui a reproché d'abord jusqu'à la violence de la garde +nationale qui l'entraîna malgré lui à Versailles. Rien n'est plus injuste; +car si on peut maîtriser avec de la fermeté des soldats qu'on a conduits +longtemps à la victoire, des citoyens récemment et volontairement enrôlés, +et qui ne vous sont dévoués que par l'exaltation de leurs opinions, sont +irrésistibles quand ces opinions les emportent. M. de Lafayette lutta +contre eux pendant toute une journée, et certainement on ne pouvait désirer +davantage. D'ailleurs rien n'était plus utile que son départ, car sans la +garde nationale le château était pris d'assaut, et on ne peut prévoir quel +eût été le sort de la famille royale au milieu du déchaînement populaire. +Comme on l'a vu, sans les grenadiers nationaux les gardes-du-corps étaient +forcés. La présence de M. de Lafayette et de ses troupes à Versailles était +donc indispensable. Après lui avoir reproché de s'y être rendu, on lui a +reproché surtout de s'y être livré au sommeil; et ce sommeil a été l'objet +du plus cruel et du plus réitéré de tous les reproches. M. de Lafayette +resta debout jusqu'à cinq heures du matin, employa toute la nuit à répandre +des patrouilles, à rétablir l'ordre et la tranquillité; et ce qui prouve +combien ses précautions étaient bien prises, c'est qu'aucun des postes +confiés à ses soins ne fut attaqué. Tout paraissait calme, et il fit une +chose que personne n'eût manqué de faire à sa place, il se jeta sur un lit +pour reprendre quelques forces dont il avait besoin, car il luttait depuis +vingt-quatre heures contre la populace. Son repos ne dura pas une +demi-heure; il arriva aux premiers cris, et assez tôt pour sauver les +gardes-du-corps qu'on allait égorger. Qu'est-il donc possible de lui +reprocher...? De n'avoir pas été présent à la première minute? mais la même +chose pouvait avoir lieu de toute autre manière; un ordre à donner ou un +poste à visiter pouvait l'éloigner pour une demi-heure du point où aurait +lieu la première attaque; et son absence, dans le premier instant de +l'action, était le plus inévitable de tous les accidens. Mais arriva-t-il +assez tôt pour délivrer presque toutes les victimes, pour sauver le château +et les augustes personnes qu'il contenait? se dévoua-t-il généreusement aux +plus grands dangers? voilà ce qu'on ne peut nier, et ce qui lui valut à +cette époque des actions de grâces universelles. Il n'y eut qu'une voix +alors parmi tous ceux qu'il avait sauvés. Madame de Staël, qui n'est pas +suspecte de partialité en faveur de M. de Lafayette, rapporte qu'elle +entendit les gardes-du-corps crier _Vive Lafayette!_ Mounier, qui n'était +pas suspect davantage, loue son dévouement; et M. de Lally-Tolendal +regrette qu'on ne lui ait pas attribué dans ce moment une espèce de +dictature (voyez son Rapport à ses commettans); ces deux députés se sont +assez prononcés contre les 5 et 6 octobre, pour que leur témoignage soit +accueilli avec toute confiance. Personne, au reste, n'osa nier dans les +premiers momens un dévouement qui était universellement reconnu. Plus +tard, l'esprit de parti, sentant le danger d'accorder des vertus à un +constitutionnel, nia les services de M. de Lafayette; et alors commença +cette longue calomnie dont il n'a depuis cessé d'être l'objet. + + + + +NOTE 10. + + +J'ai déjà exposé quels avaient été les rapports à peu près nuls de Mirabeau +avec le duc d'Orléans. Voici quel est le sens de ce mot fameux: _Ce j... +f..... ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_. La contrainte +exercée par Lafayette envers le duc d'Orléans indisposa le parti populaire, +mais irrita surtout les amis du prince condamné à l'exil. Ceux-ci +songeaient à détacher Mirabeau contre Lafayette, en profitant de la +jalousie de l'orateur contre le général. Un ami du duc, Lauzun, vint un +soir chez Mirabeau pour le presser de prendre la parole dès le lendemain +matin. Mirabeau qui souvent se laissait entraîner, allait céder, lorsque +ses amis, plus soigneux que lui de sa propre conduite, l'engagèrent de n'en +rien faire. Il fut donc résolu qu'il se tairait. Le lendemain, à +l'ouverture de la séance, on apprit le départ du duc d'Orléans; et +Mirabeau, qui lui en voulait de sa condescendance envers Lafayette, et qui +songeait aux efforts inutiles de ses amis, s'écria: _Ce j... f..... ne +mérite pas la peine qu'on se donne pour lui._ + + + + +NOTE 11. + + +Il y avait chez Mirabeau, comme chez tous les hommes supérieurs, beaucoup +de petitesse à côté de beaucoup de grandeur. Il avait une imagination vive +qu'il fallait occuper par des espérances. Il était impossible de lui donner +le ministère sans détruire son influence, et par conséquent sans le perdre +lui-même, et le secours qu'on en pouvait retirer. D'autre part, il fallait +cette amorce à son imagination. Ceux donc qui s'étaient placés entre lui et +la cour conseillèrent de lui laisser au moins l'espérance d'un +portefeuille. Cependant les intérêts personnels de Mirabeau n'étaient +jamais l'objet d'une mention particulière dans les diverses communications +qui avaient lieu: on n'y parlait jamais en effet ni d'argent ni de faveurs, +et il devenait difficile de faire entendre à Mirabeau ce qu'on voulait lui +apprendre. Pour cela, on indiqua au roi un moyen fort adroit. Mirabeau +avait une réputation si mauvaise que peu de personnes auraient voulu lui +servir de collègues. Le roi, s'adressant à M. de Liancourt, pour lequel +il avait une estime particulière, lui demanda si, pour lui être utile, il +accepterait un portefeuille en compagnie de Mirabeau. M. de Liancourt, +dévoué au monarque, répondit qu'il était décidé à faire tout ce +qu'exigerait le bien de son service. Cette question, bientôt rapportée à +l'orateur, le remplit de satisfaction, et il ne douta plus que, dès que les +circonstances le permettraient, on ne le nommât ministre. + + + + +NOTE 12. + + +Il ne sera pas sans intérêt de connaître l'opinion de Ferrières sur la +manière dont les députés de son propre parti se conduisaient dans +l'assemblée. + +«Il n'y avait à l'assemblée nationale, dit Ferrières, qu'à peu près trois +cents membres véritablement hommes probes, exempts d'esprit de parti, +étrangers à l'un et à l'autre club, voulant le bien, le voulant pour +lui-même, indépendamment d'intérêts d'ordres, de corps; toujours prêts à +embrasser la proposition la plus juste et la plus utile, n'importe de qui +elle vînt et par qui elle fût appuyée. Ce sont des hommes dignes de +l'honorable fonction à laquelle ils avaient été appelés, qui ont fait le +peu de bonnes lois sorties de l'assemblée constituante; ce sont eux qui +ont empêché tout le mal qu'elle n'a pas fait. Adoptant toujours ce qui +était bon, et éloignant toujours ce qui était mauvais, ils ont souvent +donné la majorité à des délibérations qui, sans eux, eussent été rejetées +par un esprit de faction; ils ont souvent repoussé des motions qui, sans +eux; eussent été adoptées par un esprit d'intérêt. + +«Je ne saurais m'empêcher à ce sujet de remarquer la conduite impolitique +des nobles et des évêques. Comme ils ne tendaient qu'à dissoudre +l'assemblée, qu'à jeter de la défaveur sur ses opérations, loin de +s'opposer aux mauvais décrets, ils étaient d'une indifférence à cet égard +que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le +président posait la question, invitant les députés de leur parti à les +suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point +délibérer. Les clubistes, par abandon, devenus la majorité de l'assemblée, +décrétaient tout ce qu'ils voulaient. Les évêques et les nobles croyant +fermement que le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, hâtaient, avec +une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la chute, et la ruine de +la monarchie, et leur propre ruine. A cette conduite insensée ils +joignaient une insouciance insultante, et pour l'assemblée, et pour le +peuple qui assistait aux séances. Ils n'écoutaient point, riaient, +parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable +qu'il avait conçue d'eux; et au lieu de travailler à regagner sa confiance +et son estime, ils ne travaillaient qu'à acquérir sa haine et son mépris. +Toutes ces sottises venaient de ce que les évêques et les nobles ne +pouvaient se persuader que l'a révolution était faite depuis long-temps +dans l'opinion et dans le coeur de tous les Français. Ils s'imaginaient, à +l'aide de ces digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils +ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravage, +s'entêtant avec opiniâtreté à l'ancien régime, base de toutes leurs +actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils +forçaient, par cette obstination maladroite, les révolutionnaires à étendre +leur système de révolution au-delà même du but qu'ils s'étaient proposé. +Les nobles et les évêques criaient alors à l'injustice, à la tyrannie. Ils +parlaient de l'ancienneté et de la légitimité de leurs droits à des hommes +qui avaient sapé la base de tous les droits.» + +(_Ferrières. Tom. II, page._ 122). + + + + +NOTE 13. + + +Le rappel des gardes-du-corps donna lieu à une anecdote qui mérite d'être +rapportée. La reine se plaignait à M. de Lafayette de ce que le roi n'était +pas libre, et elle en donnait pour preuve que le service du château était +fait par la garde nationale et non par les gardes-du-corps. M. de Lafayette +lui demanda aussitôt si elle verrait avec plaisir le rappel de ces +derniers. La reine hésita d'abord à lui répondre, mais n'osa pas refuser +l'offre que lui fit le général de provoquer ce rappel. Aussitôt il se +rendit à la municipalité, qui, à son instigation, fit la demande officielle +au roi de rappeler ses gardes-du-corps, en offrant de partager avec eux le +service du château. Le roi et la reine ne virent par cette demande avec +peine; mais on leur en fit bientôt sentir les conséquences, et ceux qui ne +voulaient pas qu'ils parussent libres les engagèrent à répondre par un +refus. Cependant le refus était difficile à motiver, et la reine, à +laquelle on confiait souvent des commissions difficiles, fut chargée de +dire à M. de Lafayette qu'on n'acceptait pas la proposition de la +municipalité. Le motif qu'elle en donna, c'est qu'on ne voulait pas exposer +les gardes-du-corps à être massacrés. Cependant M. de Lafayette venait d'en +rencontrer un qui se promenait en uniforme au Palais-Royal. Il rapporta ce +fait à la reine, qui fut encore plus embarrassée, mais qui persista dans +l'intention qu'elle était chargée d'exprimer. + + + + +NOTE 14. + + +Le discours de Monsieur, à l'Hôtel-de-Ville, renferme un passage trop +important pour n'être pas rappelé ici. + +«Quant à mes opinions personnelles, dit ce personnage auguste, j'en +parlerai avec confiance à mes concitoyens. Depuis le jour où, dans la +seconde assemblée des notables, je me déclarai sur la question fondamentale +qui divisait les esprits, je n'ai cessé de croire qu'une grande révolution +était prête; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang +suprême, devait en être le chef, puis qu'elle ne pouvait être avantageuse à +la nation sans l'être également au monarque; enfin, que l'autorité royale +devait être le rempart de la liberté nationale; et la liberté nationale la +base de l'autorité royale. Que l'on cite une seule de mes actions, un seul +de mes discours qui ait démenti ces principes, qui ait montré que, dans +quelque circonstance où j'aie été placé, le bonheur du roi, celui du +peuple, aient cessé d'être l'unique objet de mes pensées et de mes vues: +jusque-là, j'ai le droit d'être cru sur ma parole, je n'ai jamais changé de +sentimens et de principes, et je n'en changerai jamais.» + + + + +NOTE 15. + + +Le discours prononcé par le roi dans celle circonstance est trop +remarquable pour n'être pas cité avec quelques observations. Ce prince, +excellent et trop malheureux, était dans une continuelle hésitation, et, +pendant certains instans, il voyait avec beaucoup de justesse ses propres +devoirs et les torts de la cour. Le ton qui règne dans le discours prononcé +le 4 février prouve suffisamment que dans cette circonstance ses paroles +n'étaient pas imposées et qu'il s'exprimait avec un véritable sentiment de +sa situation présente. + +«Messieurs, la gravité des circonstances où se trouve la France m'attire +au milieu de vous. Le relâchement progressif de tous les liens de l'ordre +et de la subordination, la suspension ou l'inactivité de la justice, les +mécontentemens qui naissent des privations particulières, les oppositions, +les haines malheureuses qui sont la suite inévitable des longues +dissensions, la situation critique des finances et les incertitudes sur la +fortune publique, enfin l'agitation générale des esprits, tout semble se +réunir pour entretenir l'inquiétude des véritables amis de la prospérité et +du bonheur du royaume. + +«Un grand but se présente à vos regards; mais il faut y atteindre sans +accroissement de trouble et sans nouvelles convulsions. C'était, je dois le +dire, d'une manière plus douce et plus tranquille que j'espérais vous y +conduire lorsque je formai le dessein de vous rassembler, et de réunir pour +la félicité publique les lumières et les volontés des représentans de la +nation; mais mon bonheur et ma gloire ne sont pas moins étroitement liés au +succès de vos travaux. + +«Je les garantis, par une continuelle vigilance, de l'influence funeste +que pouvaient avoir sur eux les circonstances malheureuses au milieu +desquelles vous vous trouviez placés. Les horreurs de la disette que la +France avait à redouter l'année dernière ont été éloignées par des soins +multipliés et des approvisionnemens immenses. Le désordre que l'état ancien +des finances, le discrédit, l'excessive rareté du numéraire et le +dépérissement graduel des revenus, devaient naturellement amener; ce +désordre, au moins dans son éclat et dans ses excès, a été jusqu'à présent +écarté. J'ai adouci partout, et principalement dans la capitale, les +dangereuses conséquences du défaut de travail; et, nonobstant +l'affaiblissement de tous les moyens d'autorité, j'ai maintenu le royaume, +non pas, il s'en faut bien, dans le calme que j'eusse désiré, mais dans un +état de tranquillité suffisant pour recevoir le bienfait d'une liberté sage +et bien ordonnée; enfin, malgré notre situation intérieure généralement +connue, et malgré les orages politiques qui agitent d'autres nations, j'ai +conservé la paix au dehors, et j'ai entretenu avec toutes les puissances de +l'Europe les rapports d'égard et d'amitié qui peuvent rendre cette paix +durable. + +«Après vous avoir ainsi préservés des grandes contrariétés qui pouvaient +aisément traverser vos soins et vos travaux, je crois le moment arrivé où +il importe à l'intérêt de l'état que je m'associe d'une manière encore plus +expresse et plus manifeste à l'exécution et à la réussite de tout ce que +vous avez concerté pour l'avantage de la France. Je ne puis saisir une plus +grande occasion que celle où vous présentez à mon acceptation des décrets +destinés à établir dans le royaume une organisation nouvelle, qui doit +avoir une influence si importante et si propice pour le bonheur de mes +sujets et pour la prospérité de cet empire. + +«Vous savez, messieurs, qu'il y a plus de dix ans, et dans un temps ou le +voeu de la nation ne s'était pas encore expliqué sur les assemblées +provinciales, j'avais commencé à substituer ce genre d'administration à +celui qu'une ancienne et longue habitude avait consacré. L'expérience +m'ayant fait connaître que je ne m'étais point trompé dans l'opinion que +j'avais conçue de l'utilité de ces établissemens, j'ai cherché à faire +jouir du même bienfait toutes les provinces de mon royaume; et, pour +assurer aux nouvelles administrations la confiance générale, j'ai voulu que +les membres dont elles devaient être composées fussent nommés librement par +tous les citoyens. Vous avez amélioré ces vues de plusieurs manières, et la +plus essentielle, sans doute, est cette subdivision égale et sagement +motivée, qui, en affaiblissant les anciennes séparations de province à +province, et en établissant un système général et complet d'équilibre, +réunit davantage à un même esprit et à un même intérêt toutes les parties +du royaume. Cette grande idée, ce salutaire dessein, vous sont entièrement +dus: il ne fallait pas moins qu'une réunion des volontés de la part des +représentans de la nation; il ne fallait pas moins que leur juste ascendant +sur l'opinion générale, pour entreprendre avec confiance un changement +d'une si grande importance, et pour vaincre au nom de la raison les +résistances de l'habitude et des intérêts particuliers.» + +Tout ce que dit ici le roi est parfaitement juste et très bien senti. Il +est vrai que toutes les améliorations, il les avait autrefois tentées de +son propre mouvement, et qu'il avait donné un rare exemple chez les +princes, celui de prévenir les besoins de leurs sujets. Les éloges qu'il +donne à la nouvelle division territoriale portent encore le caractère d'une +entière bonne foi, car elle était certainement utile au gouvernement, en +détruisant les résistances que lui avaient souvent opposées les localités. +Tout porte donc à croire que le roi parle ici avec une parfaite sincérité. +Il continue: + +«Je favoriserai, je seconderai par tous les moyens qui sont en mon pouvoir +le succès de cette vaste organisation; d'où dépend le salut de la France; +et, je crois nécessaire de le dire, je suis trop occupé de la situation +intérieure du royaume, j'ai les yeux trop ouverts sur les dangers de tout +genre dont nous sommes environnés, pour ne pas sentir fortement que, dans +la disposition présente des esprits, et en considérant l'état où se +trouvent les affaires publiques, il faut qu'un nouvel ordre de choses +s'établisse avec calme et avec tranquillité ou que le royaume soit exposé à +toutes les calamités de l'anarchie. + +«Que les vrais citoyens y réfléchissent, ainsi que je l'ai fait, en fixant +uniquement leur attention sur le bien de l'état, et ils verront que, même +avec des opinions différentes, un intérêt éminent doit les réunir tous +aujourd'hui. Le temps réformera ce qui pourra rester de défectueux dans la +collection des lois qui auront été l'ouvrage de cette assemblée (_cette +critique indirecte et ménagée prouve que le roi ne voulait pas flatter, +mais dire la vérité, tout en employant la mesure nécessaire_); mais toute +entreprise qui tendrait à ébranler les principes de la constitution même, +tout concert qui aurait pour but de les renverser ou d'en affaiblir +l'heureuse influence, ne serviraient qu'à introduire au milieu de nous les +maux effrayans de la discorde; et, en supposant le succès d'une semblable +tentative contre mon peuple et moi, le résultat nous priverait, sans +remplacement, des divers biens dont un nouvel ordre de choses nous offre la +perspective. + +«Livrons-nous donc de bonne foi aux espérances que nous pouvons concevoir, +et ne songeons qu'à les réaliser par un accord unanime. Que partout on +sache que le monarque et les représentans de la nation sont unis d'un même +intérêt et d'un même voeu, afin que cette opinion, cette ferme croyance, +répandent dans les provinces un esprit de paix et de bonne volonté, et que +tous les citoyens recommandables par leur honnêteté, tous ceux qui peuvent +servir l'état essentiellement par leur zèle et par leurs lumières, +s'empressent de prendre part aux différentes subdivisions de +l'administration générale, dont l'enchaînement et l'ensemble doivent +concourir efficacement au rétablissement de l'ordre et à la prospérité du +royaume. + +»Nous ne devons point nous le dissimuler, il y a beaucoup à faire pour +arriver à ce but. Une volonté suivie, un effort général et commun, sont +absolument nécessaires pour obtenir un succès véritable. Continuez donc +vos travaux sans d'autre passion que celle du bien; fixez toujours votre +première attention sur le sort du peuple et sur la liberté publique, mais +occupez-vous aussi d'adoucir, de calmer toutes les défiances, et mettez +fin, le plus tôt possible, aux différentes inquiétudes qui éloignent de la +France un si grand nombre de ses concitoyens, et dont l'effet contraste +avec les lois de sûreté et de liberté que vous voulez établir: la +prospérité ne reviendra qu'avec le contentement général. Nous apercevons +partout des espérances; soyons impatiens de voir aussi partout le bonheur. + +«Un jour, j'aime à le croire, tous les Français indistinctement +reconnaîtront l'avantage de l'entière suppression des différences d'ordre +et d'état, lorsqu'il est question de travailler en commun au bien public, à +cette prospérité de la patrie qui intéresse également les citoyens, et +chacun doit voir sans peine que, pour être appelé dorénavant à servir +l'état de quelque manière, il suffira de s'être rendu remarquable par ses +talens et par ses vertus. + +«En même temps, néanmoins, tout ce qui rappelle à une nation l'ancienneté +et la continuité des services d'une race honorée est une distinction que +rien ne peut détruire; et, comme elle s'unit aux devoirs de la +reconnaissance, ceux qui, dans toutes les classes de la société, aspirent à +servir efficacement leur patrie, et ceux qui ont eu déjà le bonheur d'y +réussir, ont un intérêt à respecter cette transmission de titres ou de +souvenirs, le plus beau de tous les héritages qu'on puisse faire passer à +ses enfans. + +«Le respect dû aux ministres de la religion ne pourra non plus s'effacer; +et lorsque leur considération sera principalement unie aux saintes vérités +qui sont sous la sauvegarde de l'ordre et de la morale, tous les citoyens +honnêtes et éclairés auront un égal intérêt à la maintenir et à la +défendre. + +«_Sans doute ceux qui ont abandonné leurs privilèges pécuniaires, ceux qui +ne formeront plus comme autrefois un ordre politique dans l'état, se +trouvent soumis à des sacrifices dont je connais toute l'importance; mais, +j'en ai la persuasion, ils auront assez de générosité pour chercher un +dédommagement dans tous les avantages publics dont l'établissement des +assemblées nationales présente l'espérance_.» + +Le roi continue, comme on le voit, à exposer à tous les partis les +avantages des nouvelles lois, et en même temps la nécessité de conserver +quelque chose des anciennes. Ce qu'il adresse aux privilégiés prouve son +opinion réelle sur la nécessité et la justice des sacrifices qu'on leur +avait imposés, et leur résistance sera éternellement condamnée par les +paroles que renferme ce discours. Vainement dira-t-on que le roi n'était +pas libre: le soin qu'il prend ici de balancer les concessions, les +conseils et même les reproches, prouve qu'il parlait sincèrement. Il +s'exprima bien autrement lorsque plus tard il voulut faire éclater l'état +de contrainte dans lequel il croyait être. Sa lettre aux ambassadeurs, +rapportée plus bas, le prouvera suffisamment. L'exagération toute populaire +qui y règne démontre l'intention de ne plus paraître libre. Mais ici la +mesure ne laisse aucun doute, et ce qui suit est si touchant, si délicat, +qu'il n'est pas possible de ne l'avoir pas senti, quand on a consenti à +l'écrire et à le prononcer. + +«J'aurais bien aussi des pertes à compter, si, au milieu des plus grands +intérêts de l'état, je m'arrêtais à des calculs personnels; mais je trouve +une compensation qui me suffit, une compensation pleine et entière, dans +l'accroissement du bonheur de la nation, et c'est du fond de mon coeur que +j'exprime ici ce sentiment. + +«Je défendrai donc, je maintiendrai la liberté constitutionnelle, dont le +voeu général, d'accord avec le mien, a consacré les principes. _Je ferai +davantage; et, de concert avec la reine qui partage tous mes sentimens, je +préparerai de bonne heure l'esprit et le coeur de mon fils au nouvel ordre +de choses que les circonstances ont amené. Je l'habituerai dès ses premiers +ans à être heureux du bonheur des Français_, et à reconnaître toujours, +malgré le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le préservera +des dangers de l'inexpérience; et qu'une juste liberté ajoute un nouveau +prix aux sentimens d'amour et de fidélité dont la nation, depuis tant de +siècles, donne à ses rois des preuves si touchantes. + +«Je dois ne point le mettre en doute: en achevant votre ouvrage, vous vous +occuperez sûrement avec sa gesse et avec candeur de l'affermissement du +pouvoir exécutif, cette condition sans laquelle il ne saurait exister aucun +ordre durable au dedans, ni aucune considération au dehors. Nulle défiance +ne peut raisonnablement vous rester: ainsi, il est de votre devoir, comme +citoyens et comme fidèles représentans de la nation, d'assurer au bien de +l'état et à la liberté publique cette stabilité qui ne peut dériver que +d'une autorité active et tutélaire. Vous aurez sûrement présent à l'esprit +que, sans une telle autorité, toutes les parties de votre système de +constitution resteraient à la fois sans lien et sans correspondance; et, en +vous occupant de la liberté, que vous aimez et que j'aime aussi, vous ne +perdrez pas de vue que le désordre en administration, en amenant la +confusion des pouvoirs, dégénère souvent, par d'aveugles violences, dans la +plus dangereuse et la plus alarmante de toutes: les tyrannies. + +«Ainsi, non pas pour moi, messieurs, qui ne compte point ce qui m'est +personnel prés des lois et des institutions qui doivent régler le destin de +l'empire, mais pour le bonheur même de notre patrie, pour sa prospérité, +pour sa puissance, je vous invite à vous affranchir de toutes les +impressions du moment qui pourraient vous détourner de considérer dans son +ensemble ce qu'exige un royaume tel que la France, et par sa vaste étendue, +et par son immense population, et par ses relations inévitables au dehors. + +«Vous ne négligerez pas non plus de fixer votre attention sur ce qu'exigent +encore des législateurs les moeurs, le caractère et les habitudes d'une +nation devenue trop célèbre en Europe par la nature de son esprit et de son +génie, pour qu'il puisse paraître indifférent d'entretenir ou d'altérer en +elle les sentimens: de douceur, de confiance et de bonté, qui lui ont valu +tant de renommée. + +«Donnez-lui l'exemple aussi de cet esprit de justice qui sert de sauvegarde +à la propriété, ce droit respecté de toutes les nations, qui n'est pas +l'ouvrage du hasard, qui ne dérive point des privilèges d'opinion, mais qui +se lie étroitement aux rapports les plus essentiels de l'ordre public et +aux premières conditions de l'harmonie sociale. + +«Par quelle fatalité, lorsque le calme commençait à renaître, de nouvelles +inquiétudes se sont-elles répandues dans les provinces! Par quelle fatalité +s'y livre-t-on à de nouveaux excès! Joignez-vous à moi pour les arrêter, et +empêchons de tous nos efforts que des violences criminelles ne viennent +souiller ces jours où le bonheur de la nation se prépare. Vous qui pouvez +influer par tant de moyens sur la confiance publique, _éclairez sur ses +véritables intérêts le peuple qu'on égare, ce bon peuple qui m'est si cher, +et dont on m'assure que je suis aimé quand on veut me consoler de mes +peines_. Ah! s'il savait à quel point je suis malheureux à la nouvelle d'un +attentat contre les fortunes, ou d'un acte de violence contre les +personnes, peut-être il m'épargnerait cette douloureuse amertume! + +«Je ne puis vous entretenir des grands intérêts de l'état, sans vous +presser de vous occuper, d'une manière instante et définitive, de tout ce +qui tient au rétablissement de l'ordre dans les finances, et à la +tranquillité de la multitude innombrable de citoyens qui sont unis par +quelque lien à la fortune publique. + +«Il est temps d'apaiser toutes les inquiétudes; il est temps de rendre à ce +royaume la force de crédit à laquelle il a droit de prétendre. Vous ne +pouvez pas tout entreprendre à la fois: aussi je vous invite à réserver +pour d'autres temps une partie des biens dont la réunion de vos lumières +vous présente le tableau; mais quand vous aurez ajouté à ce que vous avez +déjà fait un plan sage et raisonnable pour l'exercice de la justice; quand +vous aurez assuré les bases d'un équilibre parfait entre les revenus et les +dépenses de l'état; enfin quand vous aurez achevé l'ouvrage de la +constitution, vous aurez acquis de grands droits à la reconnaissance +publique; et, dans la continuation successive des assemblées nationales, +continuation fondée dorénavant sur cette constitution même, il n'y aura +plus qu'à ajouter d'année en année de nouveaux moyens de prospérité. Puisse +cette journée, où votre monarque vient s'unir à vous de la manière la plus +franche et la plus intime, être une époque mémorable dans l'histoire de cet +empire! Elle le sera, je l'espère, si mes voeux ardents, si mes instantes +exhortations peuvent être un signal de paix et de rapprochement entre vous. +_Que ceux qui s'éloigneraient encore d'un esprit de concorde devenu si +nécessaire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les +affligent; je les paierai par ma reconnaissance et mon affection_. + +«Ne professons tous, à compter de ce jour, ne professons tous, je vous en +donne l'exemple, qu'une seule opinion, qu'un seul intérêt, qu'une seule +volonté, l'attachement à la constitution nouvelle, et le désir ardent de la +paix, du bonheur et de là prospérité de la France!» + + + + +NOTE 16. + + +Je ne puis mieux faire que de citer les Mémoires de M. Froment lui-même, +pour donner une juste idée de l'émigration et des opinions qui la +divisaient: dans un volume intitulé _Recueil de divers écrits relatifs à la +révolution_, M. Froment s'exprime comme il suit, page 4 et suivantes: + +«Je me rendis secrètement à Turin (janvier 1790) auprès des princes +français, pour solliciter leur approbation et leur appui. Dans un conseil, +qui fut tenu à mon arrivée, je leur démontrai que, _s'ils voulaient armer +les partisans de l'autel et du trône, et faire marcher de pair les intérêts +de la religion avec ceux de la royauté, il serait aisé de sauver l'un et +l'autre_. Quoique fortement attaché à la foi de mes pères, ce n'était pas +aux non-catholiques que je voulais faire la guerre, mais aux ennemis +déclarés du catholicisme et de la royauté, à ceux qui disaient hautement +que depuis trop long-temps on parlait de Jésus-Christ et des Bourbons, à +ceux qui prétendaient étrangler le dernier des rois avec les boyaux du +dernier des prêtres. Les non-catholiques _restés fidèles_ à la monarchie +ont toujours trouvé en moi le citoyen le plus tendre, les catholiques +_rebelles_ le plus implacable ennemi. + +«Mon plan tendait uniquement à lier un parti, et à lui donner, autant qu'il +serait en moi, de l'extension et de la consistance. Le véritable argument +des révolutionnaires étant la force, je sentais que la véritable réponse +était la force; _alors, comme à présent_, j'étais convaincu de cette grande +vérité, _qu'on ne peut étouffer une forte passion que par une plus forte +encore, et que le zèle religieux pouvait seul étouffer le délire +républicain_. Les miracles que le zèle de la religion a opérés depuis lors +dans la Vendée et en Espagne, prouvent que les philosopheurs et les +révolutionnaires de tous les partis ne seraient jamais venus à bout +d'établir leur système anti-religieux et anti-social, pendant quelques +années, sur la majeure partie de l'Europe, si les ministres de Louis XVI +avaient conçu un projet tel que le mien, ou si les conseillers des princes +émigrés l'avaient sincèrement adopté et réellement soutenu. + +«Mais malheureusement la plupart des personnages qui dirigeaient Louis XVI +et les princes de sa maison ne raisonnaient et n'agissaient que sur des +principes philosophiques, quoique les philosophes et leurs disciples +fussent la cause des agens de la révolution. Ils auraient cru se couvrir de +ridicule et de déshonneur, s'ils avaient prononcé le seul mot de +_religion_, s'ils avaient employé les puissans moyens qu'elle présente, et +dont les plus grands politiques se sont servis dans tous les temps avec +succès. Pendant que l'assemblée nationale cherchait à égarer le peuple et à +se l'attacher par la suppression des droits féodaux, de la dîme, de la +gabelle, etc., etc., ils voulaient le ramener à la soumission et à +l'obéissance par l'exposé de l'incohérence des nouvelles lois, par le +tableau des malheurs du roi, par des écrits au-dessus de son intelligence. +Avec ces moyens ils croyaient faire renaître dans le coeur de tous les +Français un amour pur et désintéressé pour leur souverain; ils croyaient +que les clameurs des mécontens arrêteraient les entreprises des factieux, +et permettraient au roi _de marcher droit au but qu'il voulait atteindre_. +La valeur de mes conseils fut taxée vraisemblablement au poids de mon +existence, et l'opinion des grands de la cour sur leur titre et leur +fortune.» + +M. Froment poursuit son récit, et caractérise ailleurs les partis qui +divisaient la cour fugitive, de la manière suivante, + +«Ces titres honorables et les égards qu'on avait généralement pour moi à +Turin, m'auraient fait oublier le passé et concevoir les plus flatteuses +espérances pour l'avenir, si j'avais aperçu de grands moyens aux +conseillers des princes, et un parfait accord parmi les hommes les plus +influens dans nos affaires, mais je voyais avec douleur l'_émigration +divisée en deux partis_, dont l'un ne voulait tenter la contre-révolution +que _par le secours des puissances étrangères_, et l'autre _par les +royalistes de l'intérieur_. + +«_Le premier parti_ prétendait qu'en cédant quelques provinces aux +puissances, elles fourniraient aux princes français des armées assez +nombreuses pour réduire les factieux; qu'avec le temps on reconquerrait +aisément les concessions qu'on aurait été forcé de faire; et que la cour, +en ne contractant d'obligation _envers aucun des corps de l'état_, pourrait +dicter des lois à tous les Français... Les courtisans tremblaient que la +noblesse des provinces et les royalistes du tiers-état n'eussent l'honneur +de remettre sur son séant la monarchie défaillante. Ils sentaient qu'ils ne +seraient plus les dispensateurs des grâces et des faveurs, et que leur +règne finirait dès que la noblesse des provinces aurait rétabli, au prix de +son sang, l'autorité royale, et mérité par là les bienfaits et la confiance +de son souverain. La crainte de ce nouvel ordre de choses les portait à se +réunir, sinon pour détourner les princes d'employer en aucune manière les +royalistes de l'intérieur, du moins pour fixer principalement leur +attention sur les cabinets de l'Europe, et les porter à fonder leurs plus +grandes espérances sur les secours étrangers. Par une suite de cette +crainte, ils mettaient _secrètement_ en oeuvre les moyens les plus +efficaces pour ruiner les ressources intérieures, faire échouer les plans +proposés, entre lesquels plusieurs pouvaient amener le rétablissement de +l'ordre, s'ils eussent été sagement dirigés et réellement soutenus. C'est +ce dont j'ai été moi-même le témoin: c'est ce que je démontrerai un jour +par des faits et des témoignages authentiques; mais le moment n'est pas +encore venu. Dans une conférence qui eut lieu à peu près à cette époque, au +sujet du parti qu'on pouvait tirer des dispositions favorables des Lyonnais +et des Francs-Comtois, j'exposai sans détour les moyens qu'on devait +employer, _en même temps_, pour assurer le triomphe des royalistes du +Gévaudan, des Cévennes, du Vivarais, du Comtat-Venaissin, du Languedoc et +de la Provence. Pendant la chaleur de la discussion, M. le marquis +d'Autichamp, maréchal-de-camp, _grand partisan des puissances_, me dit: +«Mais les opprimés et les parens des victimes ne chercheront-ils pas à se +venger?...--Eh! qu'importe? lui dis-je, pourvu que nous arrivions à notre +but!--Voyez-vous, s'écria-t-il, comme je lui ai fait avouer qu'on +exercerait des vengeances particulières!» Plus qu'étonné de cette +observation, je dis à M. le marquis de la Rouzière, mon voisin: «Je ne +croyais pas qu'une guerre civile dût ressembler à une mission de capucins!» +C'est ainsi qu'en inspirant aux princes la crainte de se rendre odieux à +leurs plus cruels ennemis, les courtisans les portaient à n'employer que +des demi-mesures, suffisantes sans doute pour provoquer le zèle des +royalistes de l'intérieur, mais très insuffisantes pour, après les avoir +compromis, les garantir de la fureur des factieux. Depuis lors il m'est +revenu que, pendant le séjour de l'armée des princes en Champagne, M. de la +Porte, aide-de-camp du marquis d'Autichamp, ayant fait prisonnier un +républicain, crut, d'après le système de son général, qu'il le ramènerait à +son devoir par une exhortation pathétique, et en lui rendant ses armes et +la liberté; mais à peine le républicain eut fait quelques pas, qu'il +étendit par terre son vainqueur. M. le marquis d'Autichamp, oubliant alors +la modération qu'il avait manifestée à Turin, incendia plusieurs villages, +pour venger la mort de son missionnaire imprudent. + +«_Le second parti_ soutenait que, puisque les puissances avaient pris +plusieurs fois les armes pour humilier les Bourbons, et surtout pour +empêcher Louis XIV d'assurer la couronne d'Espagne à son petit-fils, bien +loin de les appeler à notre aide, il fallait au contraire ranimer le zèle +du clergé, le dévouement de la noblesse, l'amour du peuple pour le roi, _et +se hâter d'étouffer une querelle de famille_, dont les étrangers seraient +peut-être tentés de profiter.... + +«C'est à cette funeste division parmi les chefs de l'émigration, et à +l'impéritie ou à la perfidie des ministres de Louis XVI, que les +révolutionnaires doivent leurs premiers succès. Je vais plus loin, et je +soutiens que ce n'est point l'assemblée nationale qui a fait la révolution, +mais bien les entours du roi et des princes; je soutiens que les ministres +ont livré Louis XVI aux ennemis de la royauté, comme certains faiseurs ont +livré les princes et Louis XVIII aux ennemis de la France; je soutiens +que la plupart des courtisans qui entouraient les rois Louis XVI, +Louis XVIII et les princes de leurs maisons, étaient et sont +_des charlatans, de vrais eunuques politiques_, que c'est à leur inertie, à +leur lâcheté ou à leur trahison que l'on doit imputer tous les maux que la +France a soufferts, et ceux qui menacent encore le monde entier. Si je +portais un grand nom et que j'eusse été du conseil des Bourbons, je ne +survivrais pas à l'idée qu'une horde de vils et de lâches brigands, dont +pas un n'a montré dans aucun genre ni génie, ni talent supérieur, soit +parvenue à renverser le trône, à établir sa domination dans les plus +puissans états de l'Europe, à faire trembler l'univers; et lorsque cette +idée me poursuit, je m'ensevelis dans l'obscurité de mon existence, pour me +mettre à l'abri du blâme, comme elle m'a mis dans l'impuissance d'arrêter +les progrès de la révolution.» + + + + +NOTE 17. + + +J'ai déjà cité quelques passages des Mémoires de Ferrières, relativement à +la première séance des états-généraux. Comme rien n'est plus important que +de constater les vrais sentimens que la révolution excitait dans les +coeurs, je crois devoir donner la description de la fédération par ce même +Ferrières. On y verra si l'enthousiasme était vrai, s'il était +communicatif, et si cette révolution était aussi hideuse qu'on a voulu la +faire. + +«Cependant les fédérés arrivaient de toutes les parties de l'empire. On les +logeait chez des particuliers, qui s'empressaient de fournir lits, draps, +bois, et tout ce qui pouvait contribuer à rendre le séjour de la capitale +agréable et commode. La municipalité prit des mesures pour qu'une si grande +affluence d'étrangers ne troublât pas la tranquillité publique. Douze mille +ouvriers travaillaient sans relâche à préparer le Champ-de-Mars. Quelque +activité que l'on mît à ce travail, il avançait lentement. On craignait +qu'il ne pût être achevé le 14 juillet, jour irrévocablement fixé pour la +cérémonie, parce que c'était l'époque fameuse de l'insurrection de Paris et +de la prise de la Bastille. Dans cet embarras, les districts invitent, au +nom de la patrie, les bons citoyens à se joindre aux ouvriers. Cette +invitation civique électrise toutes les têtes; les femmes partagent +l'enthousiasme et le propagent; on voit des séminaristes, des écoliers, des +soeurs du pot, des chartreux vieillis dans la solitude, quitter leurs +cloîtres et courir au Champ-de-Mars, une pelle sur le dos, portant des +bannières ornées d'emblèmes patriotiques. Là, tous les citoyens, mêlés, +confondus, forment un atelier immense et mobile dont chaque point présente +un groupe varié; la courtisane échevelée se trouve à côté de la citoyenne +pudibonde, le capucin traîne le baquet avec le chevalier de Saint-Louis, le +porte-faix avec le petit-maître du Palais-Royal, la robuste harengère +pousse la brouette remplie par la femme élégante et à vapeurs; le peuple +aisé, le peuple indigent, le peuple vêtu, le peuple en haillons, +vieillards, enfans, comédiens, cent-suisses, commis, travaillant et +reposant, acteurs et spectateurs, offrent à l'oeil étonné une scène pleine +de vie et de mouvement; des tavernes ambulantes, des boutiques portatives, +augmentent le charme et la gaieté de ce vaste et ravissant tableau; les +chants, les cris de joie, le bruit des tambours, des instrumens militaires, +celui des bêches, des brouettes, les voix des travailleurs qui s'appellent, +qui s'encouragent..... L'âme se sentait affaissée sous le poids d'une +délicieuse ivresse à la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentimens +d'une fraternité primitive. Neuf heures sonnées, les groupes se démêlent. +Chaque citoyen regagne l'endroit où s'est placée sa section, se rejoint à +sa famille, à ses connaissances. Les bandes se mettent en marche au son des +tambours, reviennent à Paris, précédées de flambeaux, lâchant de temps en +temps des sarcasmes contre les aristocrates, et chantant le fameux air _Ça +ira_. + +«Enfin le 14 juillet, jour de la fédération, arrive parmi les espérances +des uns, les alarmes et les terreurs des autres. Si cette grande cérémonie +n'eut pas le caractère sérieux et auguste d'une fête à la fois nationale et +religieuse, caractère presque inconciliable avec l'esprit français, elle +offrit cette douce et vive image de la joie et de l'enthousiasme mille fois +plus touchante. Les fédérés, rangés par départemens sous quatre-vingt-trois +bannières, partirent de l'emplacement de la Bastille; les députés des +troupes de ligne, des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des +tambours, des choeurs de musique, les drapeaux des sections, ouvraient et +fermaient la marche. + +«Les fédérés traversèrent les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honoré, +et se rendirent par le Cours-la-Reine à un pont de bateaux construit sur la +rivière. Ils reçurent à leur passage les acclamations d'un peuple immense +répandu dans les rues, aux fenêtres des maisons, sur les quais. La pluie +qui tombait à flots ne dérangea ni ne ralentit la marche. Les fédérés, +dégouttant d'eau et de sueur, dansaient des farandoles, criaient: Vivent +nos frères les Parisiens! On leur descendait par les fenêtres du vin, des +jambons, des fruits, des cervelas; on les comblait de bénédictions. +L'assemblée nationale joignit le cortège à la place Louis XV, et marcha +entre le bataillon des vétérans et celui des jeunes élèves de la patrie: +image expressive qui semblait réunir à elle seule tous les âges et tous les +intérêts. + +«Le chemin qui conduit au Champ-de-Mars était couvert de peuple qui battait +des mains, qui chantait _Ça ira_. Le quai de Chaillot et les hauteurs de +Passy présentaient un long amphithéâtre, où l'élégance de l'ajustement, +les charmes, les grâces des femmes, enchantaient l'oeil, et ne lui +laissaient pas même la faculté d'asseoir une préférence. La pluie +continuait de tomber; personne ne paraissait s'en apercevoir; la gaieté +française triomphait et du mauvais temps, et des mauvais chemins, et de la +longueur de la marche. + +«M. de Lafayette montant un superbe cheval, et entouré de ses +aides-de-camp, donnait des ordres et recevait les hommages du peuple et des +fédérés. La sueur lui coulait sur le visage. Un homme que personne ne +connaît, perce la foule, s'avance, tenant une bouteille d'une main, un +verre de l'autre: _Mon général, vous avez chaud, buvez un coup_. Cet homme +lève sa bouteille, emplit un grand verre, le présente à M. de Lafayette. M. +de Lafayette reçoit le verre, regarde un moment l'inconnu, avale le vin +d'un seul trait. Le peuple applaudit. Lafayette promène un sourire de +complaisance et un regard bénévole et confiant sur la multitude; et ce +regard semble dire: «Je ne concevrai jamais aucun soupçon, je n'aurai +jamais aucune inquiétude, tant que je serai au milieu de vous.» + +«Cependant plus de trois cent mille hommes et femmes de Paris et des +environs, rassemblés dès les six heures du matin au Champ-de-Mars, assis +sur des gradins de gazon qui formaient un cirque immense, mouillés, +crottés, s'armant de parasols contre les torrens d'eau qui les +inondaient, s'essuyant le visage, au moindre rayon du soleil, rajustant +leurs coiffures, attendaient en riant et en causant les fédérés et +l'assemblée nationale. On avait élevé un vaste amphithéâtre pour le roi, la +famille royale, les ambassadeurs et les députés. Les fédérés les premiers +arrivés commencent à danser des farandoles; ceux qui suivent se joignent à +eux, en formant une ronde qui embrasse bientôt une partie du Champ-de-Mars. +C'était un spectacle digne de l'observateur philosophe, que cette foule +d'hommes, venus des parties les plus opposées de la France, entraînés par +l'impulsion du caractère national, bannissant tout souvenir du passé, toute +idée du présent, toute crainte de l'avenir, se livrant à une délicieuse +insouciance, et trois cent mille spectateurs de tout âge, de tout sexe, +suivant leurs mouvemens, battant la mesure avec les mains, oubliant la +pluie, la faim, et l'ennui d'une longue attente. Enfin tout le cortège +étant entre au Champ-de-Mars, la danse cesse; chaque fédéré va rejoindre sa +bannière. L'évêque d'Autun se prépare à célébrer la messe à un autel à +l'antique dressé au milieu du Champ-de-Mars. Trois cents prêtres vêtus +d'aubes blanches, coupées de larges ceintures tricolores, se rangent aux +quatre coins de l'autel. L'évêque d'Autun bénit l'oriflamme et les +quatre-vingt-trois bannières: il entonne le _Te Deum_. Douze cents +musiciens exécutent ce cantique. Lafayette, à la tête de l'état-major de +la milice parisienne et des députés des armées de terre et de mer, monte à +l'autel, et jure, au nom des troupes et des fédérés, d'être fidèle à la +nation, à la loi, au roi. Une décharge de quatre pièces de canon annonce à +la France ce serment solennel. Les douze cents musiciens font retentir +l'air de chants militaires; les drapeaux, les bannières s'agitent; les +sabres tirés étincellent. Le président de l'assemblée nationale répète le +même serment. Le peuple et les députés y répondent par des cris de _Je le +jure_. Alors le roi se lève, et prononce d'une voix forte: _Moi, roi des +Français, je jure d'employer le pouvoir que m'a délégué l'acte +constitutionnel de l'étal, à maintenir la constitution décrétée par +l'assemblée nationale et, acceptée par moi.._ La reine prend le dauphin +dans ses bras le présente au peuple, et dit: _Voilà mon fils; il se +réunit, ainsi que moi, dans ces mêmes sentimens._ Ce mouvement inattendu +fut payé par mille cris, de Vive le roi! Vive la reine! Vive M. le +Dauphin! Les canons continuaient de mêler leurs sons majestueux aux sons +guerriers des instrumens militaires et aux acclamations du peuple; le temps +s'était éclairci: le soleil se montrait dans tout son éclat; il semblait +que l'Eternel même voulût être témoin de ce mutuel engagement, et le +ratifier par sa présence... Oui, il le vit, il l'entendit; et les maux +affreux qui depuis ce jour n'ont cessé de désoler la France, ô Providence +toujours active et toujours fidèle! sont le juste châtiment d'un parjure. +Tu as frappé et le monarque et les sujets qui ont violé leur serment! + +«L'enthousiasme et les fêtes ne se bornèrent pas au jour de la fédération. +Ce fut, pendant le séjour des fédérés à Paris, une suite continuelle de +repas, de danses et de joie. On alla encore au Champ-de-Mars; on y but, +on y chanta, on y dansa. M. de Lafayette passa en revue une partie de la +garde nationale des départemens et de l'armée de ligne. Le roi, la reine et +M. le Dauphin se trouvèrent à cette revue. Ils y furent accueillis avec +acclamations. La reine donna, d'un air gracieux, sa main à baiser aux +fédérés, leur montra M. le Dauphin. Les fédérés avant de quitter la +capitale, allèrent rendre leurs hommages au roi; tous lui témoignèrent le +plus profond respect, le plus entier dévouement. Le chef des Bretons mit un +genou en terre, et présentant son épée à Louis XVI: «Sire, je vous remets, +pure et sacrée, l'épée des fidèles Bretons: elle ne se teindra que du sang +de vos ennemis.»--«Cette épée ne peut être en de meilleures mains que +dans les mains de mes chers Bretons, répondit Louis XVI en relevant le chef +des Bretons et en lui rendant son épée; je n'ai jamais douté de leur +tendresse et de leur fidélité: assurez-les que je suis le père, le frère, +l'ami de tous les Français.» Le roi vivement ému, serre la main du chef des +Bretons et l'embrasse. Un attendrissement mutuel prolonge quelques instans +cette scène touchante. Le chef des Bretons reprend le premier la parole: +«Sire, tous les Français, si j'en juge par nos coeurs, vous chérissent et +vous chériront, parce que vous êtes un roi citoyen.» + +«La municipalité de Paris voulut aussi donner une fête aux fédérés. Il y +eut joute sur la rivière, feu d'artifice, illumination, bal et +rafraîchissemens à la halle au blé, bal sur remplacement de la Bastille. On +lisait à l'entrée de l'enceinte ces mots en gros caractères: _Ici l'on +danse_; rapprochement heureux qui contrastait d'une manière frappante avec +l'antique image d'horreur et de désespoir que retraçait le souvenir de +cette odieuse prison. Le peuple allait et venait de l'un à l'autre endroit, +sans trouble, sans embarras. La police, en défendant la circulation des +voitures, avait prévu les accidens si communs dans les fêtes, et anéanti le +bruit tumultueux des chevaux, des roues, des cris de gare; bruit qui +fatigue, étourdit les citoyens, leur laisse à chaque instant la crainte +d'être écrasés, et donne à la fête la plus brillante et la mieux ordonnée +l'apparence d'une fuite. Les fêtes publiques sont essentiellement pour le +peuple. C'est lui seul qu'on doit envisager. Si les riches veulent en +partager les plaisirs, qu'ils se fassent peuple ce jour-là; ils y gagneront +des sensations inconnues, et ne troubleront pas la joie de leurs +oncitoyens. + +«Ce fut aux Champs-Élysées que les hommes sensibles jouirent avec plus de +satisfaction de cette charmante fête populaire. Des cordons de lumières +pendaient à tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlaçaient les +uns aux autres; des pyramides de feu, placées de distance en distance, +répandaient un jour pur que l'énorme masse des ténèbres environnantes +rendait encore plus éclatant par son contraste. Le peuple remplissait les +allées et les gazons. Le bourgeois, assis avec sa femme au milieu de ses +enfans, mangeait, causait, se promenait, et sentait doucement son +existence. Ici, des jeunes filles et de jeunes garçons dansaient au son de +plusieurs orchestres disposés dans les clairières qu'on avait ménagées. +Plus loin, quelques mariniers en gilet et en caleçon, entourés de groupes +nombreux qui les regardaient avec intérêt, s'efforçaient de grimper le long +des grands mâts frottés de savon, et de gagner un prix réservé à celui qui +parviendrait à enlever un drapeau tricolore attaché à leur sommet. Il +fallait voir les rires prodigués à ceux qui se voyaient contraints +d'abandonner l'entreprise, les encouragemens donnés à ceux qui, plus +heureux ou plus adroits, paraissaient devoir atteindre le but. ...Une joie +douce, sentimentale, répandue sur tous les visages, brillant dans tous les +yeux, retraçait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les +Champs-Élysées des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes +errant sous les arbres de ces belles allées, augmentaient encore +l'illusion.» + +_(Ferrières, tome II, p. 89.)_ + + + + + +NOTE 18. + + +M. de Talleyrand avait prédit d'une manière très remarquable les résultats +financiers du papier-monnaie. Dans son discours il montre d'abord la nature +de cette monnaie, la caractérise avec la plus grande justesse, et démontre +les raisons de sa prochaine infériorité. + +«L'assemblée nationale, dit-il, ordonnera-t-elle une émission de deux +milliards d'assignats-monnaie? On préjuge de cette seconde émission par le +succès de la première, mais on ne veut pas voir que les besoins du +commerce, ralenti par la révolution, ont dû faire accueillir avec avidité +notre premier numéraire conventionnel; et ces besoins étaient tels, que +dans mon opinion, il eût été adopté, ce numéraire, même quand il n'eût pas +été forcé: faire militer ce premier succès, qui même n'a pas été complet, +puisque les assignats perdent, en faveur d'une seconde et plus ample +émission, c'est s'exposer à de grands dangers; car l'empire de la loi a sa +mesure, et cette mesure c'est l'intérêt que les hommes ont à la respecter +ou à l'enfreindre. + +«Sans doute les assignats auront des caractères de sûreté que n'a jamais +eus aucun papier-monnaie; nul n'aura été créé sur un gage aussi précieux, +revêtu d'une hypothèque aussi solide: je suis loin de le nier. L'assignat, +considéré comme titre de créance, a une valeur positive et matérielle; +cette valeur de l'assignat est précisément la même que celle du domaine +qu'il représente; mais cependant il faut convenir, avant tout, que jamais +aucun papier national ne marchera de pair avec les métaux; jamais le signe +supplémentaire du premier signe représentatif de la richesse, n'aura la +valeur exacte de son modèle; le titre même constate le besoin, et le besoin +porte crainte et défiance autour de lui. + +«Pourquoi l'assignat-monnaie sera-t-il toujours au-dessous de l'argent? +C'est d'abord parce qu'on doutera toujours de l'application exacte de ses +rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux, c'est +qu'on sera long-temps incertain sur la consommation des ventes; c'est qu'on +ne conçoit pas à quelle époque deux milliards d'assignats, représentant à +peu près la valeur des domaines, se trouveront éteints; c'est, parce que, +l'argent étant mis en concurrence avec le papier, l'un et l'autre +deviennent marchandise; et plus une marchandise est abondante, plus elle +doit perdre de son prix; c'est qu'avec de l'argent on pourra toujours se +passer d'assignats, tandis qu'il est impossible avec des assignats de se +passer d'argent; et heureusement le besoin absolu d'argent conservera dans +la circulation quelques espèces, car le plus grand de tous les maux serait +d'en être absolument privé.» + +Plus loin l'orateur ajoute; + +«Créer un assignat-monnaie, ce n'est pas assurément représenter un métal +marchandise, c'est uniquement représenter un métal-monnaie: or un métal +simplement monnaie ne peut, quelque idée qu'on y attache, représenter celui +qui est en même temps monnaie et marchandise. L'assignat-monnaie, quelque +sûr, quelque solide qu'il puisse être, est donc une abstraction de la +monnaie métallique; il n'est donc que le signe libre ou forcé, non pas de +la richesse, mais simplement du crédit. Il suit de là que donner au papier +les fonctions de monnaie, en le rendant, comme l'autre monnaie, +intermédiaire entre tous les objets d'échange, c'est changer la quantité +reconnue pour unité, autrement appelée dans cette matière _l'étalon de la +monnaie_; c'est opérer en un moment ce que les siècles opèrent à peine dans +un état qui s'enrichit; et si, pour emprunter l'expression d'un savant +étranger, la monnaie fait à l'égard du prix des choses la même fonction que +les degrés, minutes et secondes à l'égard des angles, ou les échelles à +l'égard des cartes géographiques ou plans quelconques, je demande ce qui +doit résulter de cette altération dans la mesure commune.» + +Après avoir montré ce qu'était la monnaie nouvelle, M. de Talleyrand prédit +avec une singulière précision la confusion qui en résulterait dans les +transactions privées: + +«Mais enfin suivons les assignats dans leur marche, et voyons quelle route +ils auront à parcourir. Il faudra donc que le créancier remboursé achète +des domaines avec des assignats, ou qu'il les garde, ou qu'il les emploie +à d'autres acquisitions. S'il achète des domaines, alors votre but sera +rempli: je m'applaudirai avec vous de la création des assignats, parce +qu'ils ne seront pas disséminés dans la circulation, parce qu'enfin ils +n'auront fait que ce que je vous propose de donner aux créances publiques, +la faculté d'être échangées contre les domaines publics. Mais si ce +créancier défiant préfère de perdre des intérêts en conservant un titre +inactif: mais s'il convertit des assignats en métaux pour les enfouir, ou +en effets sur l'étranger pour les transporter; mais si ces dernières +classes sont beaucoup plus nombreuses que la première; si, en un mot, les +assignats s'arrêtent long-temps dans la circulation avant de venir +s'anéantir dans la caisse de l'extraordinaire; s'ils parviennent forcément +et séjournent dans les mains d'hommes obligés de les recevoir au pair, et +qui, ne devant rien, ne pourront s'en servir qu'avec perte; s'ils sont +l'occasion d'une grande injustice commise par tous les débiteurs vis-à-vis +les créanciers antérieurs, que la loi obligera à recevoir les assignats au +pair de l'argent, tandis qu'elle sera démentie dans l'effet qu'elle +ordonne, puis qu'il sera impossible d'obliger les vendeurs à les prendre au +pair des espèces, c'est-à-dire sans augmenter le prix de leurs marchandises +en raison de la perte des assignats; alors combien cette opération +ingénieuse aurait-elle trompé le patriotisme de ceux dont la sagacité l'a +présentée, et dont la bonne foi la défend; et à quels regrets inconsolables +ne serions-nous pas condamnés!» + +On ne peut donc pas dire que l'assemblée constituante ait complètement +ignoré le résultat possible de sa détermination; mais à ces prévisions on +pouvait opposer une de ces réponses qu'on n'ose jamais faire sur le moment, +mais qui seraient péremptoires, et qui le deviennent dans la suite: cette +réponse était la nécessité; la nécessité de pourvoir aux finances, et de +diviser les propriétés. + + + + +NOTE 19. + + +Il n'est pas possible que sur un ouvrage composé collectivement, et par un +grand nombre d'hommes, il n'y ait diversité d'avis. L'unanimité n'ayant +jamais lieu, excepté sur certains points très rares, il faut que chaque +partie soit improuvée par ceux qui ont voté contre. Ainsi chaque article de +la constitution de 91 devait trouver des improbateurs dans les auteurs +mêmes de cette constitution; mais néanmoins l'ensemble était leur ouvrage +réel et incontestable. Ce qui arrivait ici était inévitable dans tout corps +délibérant, et le moyen de Mirabeau n'était qu'une supercherie. On peut +même dire qu'il y avait peu de délicatesse dans son procédé; mais il faut +beaucoup excuser chez un être puissant, désordonné, que la moralité du but +rend très facile sur celle des moyens; je dis moralité du but, car +Mirabeau croyait sincèrement à la nécessité d'une constitution modifiée; et +bien que son ambition, ses petites rivalités personnelles contribuassent à +l'éloigner du parti populaire, il était sincère dans sa crainte de +l'anarchie. D'autres que lui redoutaient la cour et l'aristocratie plus que +le peuple. Ainsi partout il y avait, selon les positions, des craintes +différentes, et partout vraies. La conviction change avec les points de +vue, et la moralité, c'est-à-dire là sincérité, se trouve également dans +les côtés les plus opposés. + + + + +NOTE 20. + + +Ferrières, témoin oculaire des intrigues de cette époque, rapporte lui-même +celles qui furent employées pour empêcher le serment des prêtres. Cette +page me semble trop caractéristique pour n'être pas citée: + +«Les évêques et les révolutionnaires s'agitèrent et intriguèrent, les uns +pour faire prêter le serment, les autres pour empêcher qu'on ne le prêtât. +Les deux partis sentaient l'influence qu'aurait dans les provinces la +conduite que tiendraient les ecclésiastiques de l'assemblée. Les évêques se +rapprochèrent de leurs curés; les dévots et les dévotes se mirent en +mouvement. Toutes les conversations ne roulèrent plus que sur le serment du +clergé. On eût dit que le destin de la France et le sort de tous les +Français dépendaient de sa prestation ou de sa non-prestation. Les hommes +les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus +décriées par leurs moeurs, devinrent tout à coup de sévères théologiens, +d'ardens missionnaires de la pureté et de l'intégrité de la foi romaine. + +«Le _Journal de Fontenay_, l'_Ami du roi_, la _Gazette de Durosoir_, +employèrent leurs armes ordinaires, l'exagération, le mensonge, la +calomnie. On répandit une foule d'écrits dans lesquels la constitution +civile du clergé était taitée de schismatique, d'hérétique, de destructive +de a religion. Les dévotes colportèrent des écrits de maison en maison; +elles priaient, conjuraient, menaçaient, elon les penchans et les +caractères. On montrait aux uns e clergé triomphant, l'assemblée dissoute, +les ecclésiastiques révaricateurs dépouillés de leurs bénéfices, enfermés +dans leurs maisons de correction; les ecclésiastiques idèles couverts de +gloire, comblés de richesses. Le ape allait lancer ses foudres sur une +assemblée sacrilège et sur des prêtres apostats. Les peuples dépourvus de +sacremens se soulèveraient, les puissances étrangères entreraient en +France, et cet édifice d'iniquité et de scélératesse s'écroulerait sur ses +propres fondemens.» + +(_Ferrières, tome II, page_ 198.) + + + + +NOTE 21. + + +M. Froment rapporte le fait suivant dans son écrit déjà cité: + +«Dans ces circonstances, les princes projetaient de former dans l'intérieur +du royaume, aussitôt qu'ils le pourraient, des légions de tous les fidèles +sujets du roi, pour s'en servir jusqu'au moment où les troupes de ligne +seraient entièrement réorganisées. Désireux d'être à la tête des royalistes +que j'avais dirigés et commandés en 1789 et 1790, j'écrivis à Monsieur, +comte d'Artois, pour supplier son altesse royale de m'accorder un brevet de +colonel-commandant, conçu de manière que tout royaliste qui, comme moi, +réunirait sous ses ordres un nombre suffisant de vrais citoyens pour former +une légion, pût se flatter d'obtenir la même faveur. Monsieur, comte +d'Artois, applaudit à mon idée, et accueillit favorablement ma demande; +mais les membres du conseil ne furent pas de son avis: ils trouvaient si +étrange qu'un bourgeois prétendît à un brevet militaire, que l'un d'eux +me dit avec humeur: _Pourquoi ne demandez-vous pas un évêché_? Je ne +répondis à l'observateur que par des éclats de rire qui déconcertèrent un +peu sa gravité. Cependant la question fut débattue de nouveau chez M. de +Flaschslanden; les délibérans furent d'avis de qualifier ces nouveaux corps +de _légions bourgeoises_. Je leur observai: «Que sous cette dénomination +ils recréeraient simplement les gardes nationales; que les princes ne +pourraient les faire marcher partout où besoin serait, parce qu'elles +prétendraient n'être tenues de défendre que leurs propres foyers; qu'il +était à craindre que les factieux ne parvinssent à les mettre aux prises +avec les troupes de ligne; qu'avec de vains mots ils avaient armé le peuple +contre les dépositaires de l'autorité publique; qu'il serait donc plus +politique de suivre leur exemple, et de donner à ces nouveaux corps la +dénomination de _milices royales_; que...» + +«M. l'évêque d'Arras m'interrompant brusquement, me dit: «Non, non, +monsieur, il faut qu'il y ait du _bourgeois_ dans votre brevet;» et le +baron de Flachslanden, qui le rédigea, y mit du _bourgeois_.» + +(_Recueil de divers écrits relatifs à la révolution, page_ 62.) + + + + +NOTE 22. + + +Voici des détails sur le retour de Varennes, que madame Campan tenait de +la bouche de la reine même: + +«Dès le jour de mon arrivée, la reine me fit entrer dans son cabinet, pour +me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait +établies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M. +J*** était son intermédiaire avec ces débris du parti constitutionnel, qui +avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que +Barnave était un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus étonnée +d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand +j'avais quitté Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec +horreur. Je lui fis cette remarque; elle ne s'en étonna point, mais elle me +dit qu'il était bien changé; que ce jeune homme, plein d'esprit et de +sentimens nobles, était de cette classe distinguée par l'éducation, et +seulement égarée par l'ambition que fait naître un mérite réel. «Un +sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blâmer dans un jeune homme du +tiers-état, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir à +tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire pour la +classe dans laquelle il est né: si jamais la puissance revient dans nos +mains, le pardon de Barnave est d'avance écrit dans nos coeurs...» La +reine ajoutait qu'il n'en était pas de même à l'égard des nobles qui +s'étaient jetés dans le parti de la révolution, eux qui obtenaient toutes +les faveurs, et souvent au détriment des gens d'un ordre inférieur, parmi +lesquels se trouvaient les plus grands talens; enfin que les nobles, nés +pour être le rempart de la monarchie, étaient trop coupables d'avoir trahi +sa cause pour en mériter leur pardon. La reine m'étonnait de plus en plus +par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle +avait conçue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait +été parfaite, tandis que la rudesse républicaine de Pétion avait été +outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec +malpropreté, jetant les os de volaille par la portière, au risque de les +envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot, +quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait +assez; que ce ton offensant était calculé, puisque cet homme avait reçu de +l'éducation; que Barnave en avait été révolté. Pressé par la reine de +prendre quelque chose: «Madame, répondit Barnave, les députés de +l'assemblée nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent +occuper Vos Majestés que de leur mission, et nullement de leurs besoins.» +Enfin ses respectueux égards, ses attentions délicates et toutes ses +paroles avaient gagné non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame +Elisabeth. + +«Le roi avait commencé à parler à Pétion sur la situation de la France et +sur les motifs de sa conduite, qui étaient fondés sur la nécessité de +donner au pouvoir exécutif une force nécessaire à son action pour le bien +même de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait être +république... «Pas encore, à la vérité, lui répondit Pétion, parce que les +Français ne sont pas assez mûrs pour cela.» Cette audacieuse et cruelle +réponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu'à son arrivée à Paris. +Pétion tenait dans ses genoux le petit Dauphin; il se plaisait à rouler +dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'intéressant enfant; et +parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire +crier... «Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutumé à des +soins, à des égards qui le disposent peu à tant de familiarités.» + +«Le chevalier de Dampierre avait été tué près de la voiture du roi, en +sortant de Varennes. Un pauvre curé de village, à quelques lieues de +l'endroit où ce crime venait d'être commis, eut l'imprudence de s'approcher +pour parler au roi; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent +sur lui. «Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cessé d'être Français? +Nation de braves, êtes-vous devenus un peuple d'assassins?...» Ces seules +paroles sauvèrent d'une mort certaine le curé déjà terrassé. Barnave, en +les prononçant, s'était jeté presque hors de la portière, et madame +Élisabeth, touchée de ce noble élan, le retenait par son habit. La reine +disait, en parlant de cet événement, que dans les momens des plus grandes +crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette +circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit, +lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce député avait éprouvé un +autre genre d'étonnement. Les dissertations de madame Élisabeth sur la +situation de la France, son éloquence douce et persuasive, la noble +simplicité avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'écarter en rien +de sa dignité, tout lui parut céleste dans cette divine princesse, et son +coeur disposé sans doute à de nobles sentimens, s'il n'eût pas suivi le +chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La +conduite des deux députés fit connaître à la reine la séparation totale +entre le parti républicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges +où elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave. +Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la révolution, et +dit qu'il avait trouvé les intérêts de la cour si faiblement, si mal +défendus, qu'il avait été tenté plusieurs fois d'aller lui offrir un +athlète courageux qui connût l'esprit du siècle et celui de la nation. La +reine lui demanda quels auraient été les moyens qu'il lui aurait conseillé +d'employer.--«La popularité, madame.--Et comment pouvais-je en avoir? +repartit sa majesté; elle m'était enlevée.-- Ah! madame, il vous était bien +plus facile à vous de la conquérir qu'à moi de l'obtenir.» Cette assertion +fournirait matière à commentaire; je me borne à rapporter ce curieux +entretien.» + +(_Mémoires de madame Campan, tome II, pages 150 et suivantes_.) + + + + +NOTE 23. + + +Voici la réponse elle-même, ouvrage de Barnave, et modèle de raison, +d'adresse et de dignité. + +«Je vois, messieurs, dit Louis XVI aux commissaires, je vois par l'objet de +la mission qui vous est donnée, qu'il ne s'agit point ici d'un +interrogatoire, ainsi je veux bien répondre aux désirs de l'assemblée. Je +ne craindrai jamais de rendre publics les motifs de ma conduite. Ce sont +les outrages et les menaces qui m'ont été faits, à ma famille et à moi, le +18 avril, qui sont la cause de ma sortie de Paris. Plusieurs écrits ont +cherché à provoquer les violences contre ma personne et contre ma famille. +J'ai cru qu'il n'y avait plus de sûreté ni même de décence pour moi de +rester plus long-temps dans cette ville. Jamais mon intention n'a été de +quitter le royaume; je n'ai eu aucun concert sur cet objet, ni avec les +puissances étrangères, ni avec mes parens, ni avec aucun des Français +émigrés. Je puis donner en preuve de mes intentions que des logemens +étaient préparés à Montmédy pour me recevoir. J'avais choisi cette place, +parce qu'étant fortifiée, ma famille y serait plus en sûreté; qu'étant près +de la frontière, j'aurais été plus à portée de m'opposer à toute espèce +d'invasion en France, si on avait voulu en tenter quelqu'une. Un de mes +principaux motifs, en quittant Paris, était de faire tomber l'argument de +ma non-liberté: ce qui pouvait fournir une occasion de troubles. Si j'avais +eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publié mon mémoire le +jour même de mon départ; j'aurais attendu d'être hors des frontières; mais +je conservais toujours le désir de retourner à Paris. C'est dans ce sens +que l'on doit entendre la dernière phrase de mon mémoire, dans laquelle il +est dit: Français, et vous surtout, Parisiens, quel plaisir n'aurais-je pas +à me retrouver au milieu de vous!... Je n'avais dans ma voiture que trois +mille louis en or et cinquante-six mille livres en assignats. Je n'ai +prévenu Monsieur de mon départ que peu de temps auparavant. Monsieur n'est +passé dans le pays étranger que parce qu'il était convenu avec moi que nous +ne suivrions pas la même route: il devait revenir en France après moi. Le +passeport était nécessaire pour faciliter mon voyage; il n'avait été +indiqué pour le pays étranger que parce qu'on n'en donne pas au bureau des +affaires étrangères pour l'intérieur du royaume. La route de Francfort n'a +pas même été suivie. Je n'ai fait aucune protestation que dans le mémoire +que j'ai laissé avant mon départ. Cette protestation ne porte pas, ainsi +que son contenu l'atteste, sur le fond des principes de la constitution, +mais sur la forme des sanctions, c'est-à-dire, sur le peu de liberté dont +je paraissais jouir, et sur ce que les décrets, n'ayant pas été présentés +en masse, je ne pouvais juger de l'ensemble de la constitution. Le +principal reproche contenu dans le mémoire se rapporte aux difficultés dans +les moyens d'administration et d'exécution. J'ai reconnu dans mon voyage +que l'opinion publique était décidée en faveur de la constitution; je ne +croyais pas pouvoir juger pleinement cette opinion publique à Paris, mais +dans les notions que j'ai recueillies personnellement pendant ma route, je +me suis convaincu combien il est nécessaire au soutien de la constitution +de donner de la force aux pouvoirs établis pour maintenir l'ordre public. +Aussitôt que j'ai reconnu la volonté générale, je n'ai point hésité, comme +je n'ai jamais hésité à faire le sacrifice de tout ce qui m'est personnel. +Le bonheur du peuple a toujours été l'objet de mes désirs. J'oublierai +volontiers tous les désagrémens que j'ai essuyés, si je puis assurer la +paix et la félicité de la nation.» + + + + +NOTE 24. + + +Bouillé avait un ami intime dans le comte de Gouvernet; et, quoique leur +opinion ne fût pas à beaucoup près la même, ils avaient beaucoup d'estime +l'un pour l'autre. Bouillé, qui ménage peu les constitutionnels, s'exprime +de la manière la plus honorable à l'égard de M. Gouvernet, et semble lui +accorder toute confiance. Pour donner dans ses mémoires une idée de ce qui +se passait dans l'assemblée à cette époque, il cite la lettre suivante, +écrite à lui-même par le comte de Gouvernet, le 26 août 1791: + +«Je vous avais donné des espérances que je n'ai plus. Cette fatale +constitution, qui devait être révisée, améliorée, ne le sera pas. Elle +restera ce qu'elle est, un code d'anarchie, une source de calamités; et +notre malheureuse étoile fait qu'au moment où les démocrates eux-mêmes +sentaient une partie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui, en leur +refusant leur appui, s'opposent à la réparation. Pour vous éclairer, pour +me justifier vis-à-vis de vous, de vous avoir peut-être donné un faux +espoir, il faut reprendre les choses de plus haut, et vous dire tout ce qui +s'est passé, puisque j'ai aujourd'hui une occasion sûre pour vous écrire. + +«Le jour et le lendemain du départ du roi, les deux côtés de l'assemblée +restèrent en observation sur leurs mouvemens respectifs. Le parti populaire +était fort consterné; le parti royaliste fort inquiet. La moindre +indiscrétion pouvait réveiller la fureur du peuple. Tous les membres du +côté droit se turent, et ceux du côté gauche laissèrent à leurs chefs la +proposition des mesures qu'ils appelèrent de _sûreté_, et qui ne furent +contredites par personne. Le second jour du départ, les jacobins devinrent +menaçans, et les constitutionnels modérés. Ils étaient alors et ils sont +encore bien plus nombreux que les jacobins. Ils parlèrent d'accommodement, +de députation au roi. Deux d'entre eux proposèrent à M. Malouet des +conférences qui devaient s'ouvrir le lendemain: mais on apprit +l'arrestation du roi, et il n'en fut plus question. Cependant leurs +opinions s'étant manifestées, ils se virent par là même séparés plus que +jamais des enragés. Le retour de Barnave, le respect qu'il avait témoigné +au roi et à la reine, tandis que le féroce Pétion insultait à leurs +malheurs, la reconnaissance que leurs majestés marquèrent à Barnave, ont +changé en quelque sorte le coeur de ce jeune homme, jusqu'alors +impitoyable. C'est, comme vous savez, le plus capable et un des plus +influens de son parti. Il avait donc rallié à lui les quatre cinquièmes +du côté gauche, non seulement pour sauver le roi de la fureur des jacobins, +mais pour lui rendre une partie de son autorité et lui donner aussi les +moyens de se défendre à l'avenir, en se tenant dans la ligne +constitutionnelle. Quant à cette dernière partie du plan de Barnave, il n'y +avait dans le secret que Lameth et Duport: car la tourbe constitutionnelle +leur inspirait encore assez d'inquiétude pour qu'ils ne fussent sûrs de la +majorité de l'assemblée qu'en comptant sur le côté droit: et ils croyaient +pouvoir y compter, lorsque, dans la révision de leur constitution, ils +donneraient plus de latitude à l'autorité royale. + +«Tel était l'état des choses, lorsque je vous ai écrit. Mais, tout +convaincu que je suis de la maladresse des aristocrates et de leurs +contre-sens continuels, je ne prévoyais pas encore jusqu'où ils pouvaient +aller. + +«Lorsqu'on apprit la nouvelle de l'arrestation du roi à Varennes, le côté +droit, dans les comités secrets, arrêta de ne plus voter, de ne plus +prendre aucune part aux délibérations ni aux discussions de l'assemblée. +Malouet ne fut pas de cet avis. Il leur représenta que tant que la session +durerait et qu'ils y assisteraient, ils avaient l'obligation de s'opposer +activement aux mesures attentatoires à l'ordre public et aux principes +fondamentaux de la monarchie. Toutes ses instances furent inutiles; ils +persistèrent dans leur résolution, et rédigèrent secrètement un acte de +protestation contre tout ce qui s'était fait. Malouet protesta qu'il +continuerait à protester à la tribune, et à faire ostensiblement tous ses +efforts pour empêcher le mal. Il m'a dit qu'il n'avait pu ramener à son +avis que trente-cinq à quarante membres du côté droit, et qu'il craignait +bien que cette fausse mesure des plus zélés royalistes n'eût les plus +funestes conséquences. + +«Les dispositions générales de l'assemblée étaient alors si favorables au +roi, que, pendant qu'on le conduisait à Paris, Thouret étant monté à la +tribune pour déterminer la manière dont le roi serait gardé (j'étais à la +séance), le plus grand silence régnait dans la salle et dans les galeries. +Presque tous les députés, même du côté gauche, avaient l'air consterné en +entendant lire ce fatal décret; mais personne ne disait rien. Le président +allait le mettre aux voix; tout à coup Malouet se leva, et, d'un air de +dignité, s'écria:--Qu'allez-vous faire, messieurs? Après avoir arrêté le +roi, on vous propose de le constituer prisonnier par un décret! Où vous +conduit cette démarche? Y pensez-vous bien? Vous ordonneriez d'emprisonner +le roi!--_Non! Non_! s'écrièrent plusieurs membres du côté gauche en se +levant en tumulte: _nous n'entendons pas que le roi soit prisonnier_; et +le décret allait être rejeté à la presque unanimité, lorsque Thouret +s'empressa d'ajouter: + +«L'opinant a mal saisi les termes et l'objet du décret. Nous n'avons pas +plus que lui le projet d'emprisonner le roi; c'est pour sa sûreté et celle +de la famille royale que nous proposons des mesures.» Et ce ne fut que +d'après cette explication que le décret passa, quoique l'emprisonnement +soit devenu très réel, et se prolonge aujourd'hui sans pudeur. + +«A la fin de juillet, les constitutionnels, qui soupçonnaient la +protestation du côté droit, sans cependant en avoir la certitude, +poursuivaient mollement leur plan de révision. Ils redoutaient plus que +jamais les jacobins et les aristocrates. Malouet se rendit à leur comité de +révision. Il leur parla d'abord comme à des hommes à qui il n'y avait rien +à apprendre sur les dangers et les vices de leur constitution; mais il les +vit moins disposés à de grandes réformes. Ils craignaient de perdre leur +popularité. Target et Duport argumentèrent contre lui pour défendre leur +ouvrage. Il rencontra le lendemain Chapellier et Barnave, qui refusèrent +d'abord dédaigneusement de répondre à ses provocations, et se prêtèrent +enfin au plan d'attaque dont il allait courir tous les risques. Il proposa +de discuter, dans la séance du 8, tous les points principaux de l'acte +constitutionnel, et d'en démontrer tous les vices. «Vous, messieurs, leur +dit-il, répondez-moi, accablez-moi d'abord de votre indignation; défendez +votre ouvrage avec avantage sur les articles les moins dangereux, même sur +la pluralité des points auxquels s'adressera ma censure, et, quant à ceux +que j'aurai signalés comme antimonarchiques, comme empêchant l'acte du +gouvernement, dites alors que ni l'assemblée ni le comité n'avaient besoin +de mes observations à cet égard; que vous entendiez bien en proposer la +réforme, et sur-le-champ proposez-la. Croyez que c'est peut-être notre +seule ressource pour maintenir la monarchie et revenir avec le temps à lui +donner tous les appuis qui lui sont nécessaires.» Cela fut ainsi convenu; +mais la protestation du côté droit ayant été connue, et sa persévérance à +ne plus voter ôtant toute espérance aux constitutionnels de réussir dans +leur projet de révision, que les jacobins contrariaient de toutes leurs +forces, ils y renoncèrent. Malouet, qui n'avait pas eu avec eux de +communications régulières, n'en fit pas moins son attaque. Il rejeta +solennellement l'acte constitutionnel comme antimonarchique, et d'une +exécution impraticable sur plusieurs points. Le développement de ces motifs +commençait à faire une grande impression, lorsque Chapellier, qui +n'espérait plus rien de l'exécution de la convention, la rompit et cria au +blasphème, en interrompant l'orateur, et demandant qu'on le fît descendre +de la tribune; ce qui fut ordonné. Le lendemain il avoua qu'il avait eu +tort; mais il dit que lui et les siens avaient perdu toute espérance, du +moment où il n'y avait aucun secours à attendre du côté droit. + +«Il fallait bien vous faire cette longue histoire, pour que vous ne +perdissiez pas toute confiance en mes pronostics. Ils sont tristes +maintenant; le mal est extrême; et, pour le réparer, je ne vois ni au +dedans ni au-dehors qu'un seul remède, qui est la réunion de la force à la +raison.» + +(_Mémoires de Bouillé, page 282 et suiv._) + + + + +FIN DES NOTES DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME PREMIER. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +État moral et politique de la France à la fin du dix-huitième siècle. +--Avènement de Louis XVI.--Maurepas, Turgot et Necker ministres.--Calonne. +Assemblée des notables.--De Brienne ministre.--Opposition du parlement, +son exil et son rappel.--Le duc d'Orléans exilé.--Arrestation du conseiller +d'Espréménil--Necker est rappelé et remplace de Brienne.-- Nouvelle +assemblée des notables.--Discussions relatives aux états-généraux. +--Formation des clubs,--Causes de la révolution.--Premières élections des +députés aux états-généraux.--Incendie de la maison Réveillon.--Le duc +d'Orléans; son caractère. + + +CHAPITRE II. + + +Convocation et ouverture des états-généraux.--Discussion sur la +vérification des pouvoirs et sur le vote par ordre et par tête.--L'ordre du +tiers-état se déclare assemblée nationale.--La salle des états est fermée, +les députés se rendent dans un autre local.--Serment du Jeu de Paume. +--Séance royale du 23 juin.--L'assemblée continue ses délibérations malgré +les ordres du roi.--Réunion définitive des trois ordres.--Premiers travaux +de l'assemblée.--Agitations populaires à Paris--Le peuple délivre des +gardes-françaises enfermés à l'Abbaye.--Complots de la cour; des troupes +s'approchent de Paris.--Renvoi de Necker.--Journées des 12, 13 et 14 +juillet. Prise de la Bastille.--Le roi se rend à l'assemblée, et de là à +Paris.--Rappel de Necker. + + +CHAPITRE III. + + +Travaux de la municipalité de Paris.--Lafayette commandant de la garde +nationale; son caractère, et son rôle dans la révolution.--Massacre de +Foulon et Berthier.--Retour de Necker.--Situation et division des partis et +de leurs chefs.--Mirabeau; son caractère, ses projets et son génie.--Les +brigands.--Troubles dans les provinces et les campagnes.--Nuit du 4 août. +--Abolition des droits féodaux et de tous les privilèges.--Déclaration des +droits de l'homme.--Discussions sur la constitution et sur le _veto_. +--Agitation à Paris. Rassemblement tumultueux au Palais-Royal. + + +CHAPITRE IV. + + +Intrigues de la cour.--Repas des gardes-du-corps et des officiers du +régiment de Flandre à Versailles.--Journées des 4, 5 et 6 octobre; scènes +tumultueuses et sanglantes. Attaque du château de Versailles par la +multitude.--Le roi vient demeurer à Paris--État des partis--Le duc +d'Orléans quitte la France.--Négociations de Mirabeau avec la cour. +--L'assemblée se transporte à Paris.--Loi sur les biens du clergé. +--Serment civique.--Traité de Mirabeau avec la cour.--Bouillé. +--Affaire Favras.--Plans contre-révolutionnaires.--Clubs des Jacobins +et des Feuillans. + + +CHAPITRE V. + + +Etat politique et dispositions des puissances étrangères en 1790. +--Discussion sur le droit de la paix et de la guerre.--Première institution +du papier-monnaie ou des assignats.--Organisation judiciaire.--Constitution +civile du clergé.--Abolition des titres de noblesse.--Anniversaire du 14 +juillet. Fête de la première fédération.--Révolte des troupes à Nancy. +--Retraite de Necker.--Projets de la cour et de Mirabeau.--Formation du +camp de Jalès.--Serment civique imposé aux ecclésiastiques. + + +CHAPITRE VI. + + +Progrès de l'émigration--Le peuple soulevé attaque le donjon de Vincennes. +Conspiration des _Chevaliers du poignard_.--Discussion sur la loi contre +les émigrés.--Mort de Mirabeau.--Intrigues contre-révolutionnaires. Fuite +du roi et de sa famille; il est arrêté à Varennes et ramené à Paris. +--Dispositions des puissances étrangères; préparatifs des émigrés +--Déclaration de Pilnitz.--Proclamation de la loi martiale au +Champ-de-Mars.--Le roi accepte la constitution.--Clôture de l'assemblée +constituante. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, +tôme 1, by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION *** + +This file should be named 8lrf110.txt or 8lrf110.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8lrf111.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8lrf110a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen and the PG +Online Distributed Proofreaders. + +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothèque Nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. 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