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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution Française, Vol. I, by
+Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de la Révolution Française, Vol. I
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Posting Date: November 26, 2011 [EBook #9945]
+Release Date: February, 2006
+First Posted: November 3, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, TOME 1 ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen
+and the PG Online Distributed Proofreaders. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque Nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
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+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+_PAR M.A. THIERS_
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+ * * * * *
+
+NEUVIÈME ÉDITION
+
+ * * * * *
+
+
+
+TÔME PREMIER.
+
+
+
+
+DISCOURS
+PRONONCÉ
+PAR
+M. THIERS,
+
+LE JOUR DE SA RÉCEPTION
+A L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
+(l3 DÉCEMBRE 1834.)
+
+
+
+MESSIEURS,
+
+En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se réveiller en moi les plus
+beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour à
+tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui
+feront à jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, naguère encore,
+siégeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondément devant ces
+hommes illustres; mais à quelque distance qu'on soit placé d'eux, il
+faudrait être insensible à tout ce qu'il y a de grand, pour n'être pas
+touché d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en
+soutient l'éclat, mais on en perpétue du moins la durée, en attendant que
+des génies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur.
+
+L'Académie Française n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux
+souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que
+l'ancienne royauté avait fondée, et que la révolution française a pris soin
+d'élever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers
+écrivains du pays la mission de régler la marche de la langue, d'en fixer
+le sens, non d'après le caprice individuel, mais d'après le consentement
+universel, a créé au milieu de vous une autorité qui maintient l'unité de
+la langue, comme ailleurs les autorités régulatrices maintiennent l'unité
+de la justice, de l'administration, du gouvernement.
+
+L'Académie Française contribue ainsi, pour sa part, à la conservation de
+cette belle unité française, caractère essentiel et gloire principale de
+notre nation. Si le véritable objet de la société humaine est de réunir en
+commun des milliers d'hommes, de les amener à penser, parler, agir comme un
+seul individu, c'est-à-dire avec la précision de l'unité et la
+toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que
+celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obéissant à une seule
+loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au même instant de
+la même pensée, animés de la même volonté, et marchant tous ensemble du
+même pas au même but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la
+promptitude et la véhémence de ses résolutions; la prudence lui est plus
+nécessaire qu'à aucun autre; mais dirigée par la sagesse, sa puissance pour
+le bien de lui-même et du monde, sa puissance est immense, irrésistible!
+Quant à moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unité,
+je la respecte partout; je regarde comme sérieuses toutes les institutions
+destinées à la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir été
+appelé à faire partie de cette noble Académie, rendez-vous des esprits
+distingués de notre nation, centre d'unité pour notre langue.
+
+Dès qu'il m'a été permis de me présenter à vos suffrages, je l'ai fait.
+J'ai consacré dix années de ma vie à écrire l'histoire de notre immense
+révolution; je l'ai écrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour
+la grandeur de mon pays; et quand cette révolution a triomphé dans ce
+qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu déposer à vos
+pieds le tableau que j'avais essayé de tracer de ses longues vicissitudes.
+Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir déclaré que les amis de
+l'ordre, de l'humanité, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie
+surtout, vous, hommes paisibles, heureusement étrangers pour la plupart aux
+troubles qui nous agitent, d'avoir discerné, au milieu du tumulte des
+partis, un disciple des lettres, passagèrement enlevé à leur culte, de lui
+avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacrée à l'étude, et
+peut-être aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et
+de la vraie liberté. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile
+de la pensée libre et calme. Lorsque de pénibles devoirs me permettront d'y
+être, ou que la destinée aura reporté sur d'autres têtes le joug qui pèse
+sur la mienne, je serai heureux de me réunir souvent à des confrères
+justes, bienveillans, pleins des lumières.
+
+S'il m'est doux d'être admis à vos côtés, dans ce sanctuaire des lettres,
+il m'est doux aussi d'avoir à louer devant vous un prédécesseur, homme
+d'esprit et de bien, homme de lettres véritable, que notre puissante
+révolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis déposa,
+pur et irréprochable, dans un asile tranquille, où il enseigna utilement la
+jeunesse pendant trente années.
+
+M. Andrieux était né à Strasbourg, vers le milieu du dernier siècle, d'une
+famille simple et honnête, qui le destinait au barreau. Envoyé à Paris pour
+y étudier la jurisprudence, il l'étudiait avec assiduité; mais il
+nourrissait en lui un goût vif et profond, celui des lettres, et il se
+consolait souvent avec elles de l'aridité de ses études. Il vivait seul et
+loin du monde, dans une société de jeunes gens spirituels, aimables et
+pauvres, comme lui destinés par leurs parens à une carrière solide et
+utile, et, comme lui, rêvant une carrière d'éclat et de renommée.
+
+Là se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, placé à Paris pour y
+apprendre la science du droit, affligeait son vieux père en écrivant des
+pièces de théâtre. Là se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert,
+plein de verve. Ils vivaient dans une étroite intimité, et songeaient à
+faire une révolution sur la scène comique. Si, à cette époque, le génie
+philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis à un examen
+redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts
+s'étaient abaissés avec les moeurs du siècle. La comédie, par exemple,
+avait contracté tous les caractères d'une société oisive et raffinée; elle
+parlait un langage faux et apprêté. Chose singulière! on n'avait jamais été
+plus loin de la nature en la célébrant avec enthousiasme. Eloignés de cette
+société, où la littérature était venue s'affadir, Collin d'Harleville,
+Picard, Andrieux, se promettaient de rendre à la comédie un langage plus
+simple, plus vrai, plus décent. Ils y réussirent, chacun suivant son goût
+particulier.
+
+Collin d'Harleville, élevé aux champs dans une bonne et douce famille,
+reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Châteaux en Espagne_ ces caractères
+aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de
+voir et d'aimer. Picard, frappé du spectacle étrange de notre révolution,
+transporta sur la scène le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs,
+des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des écoles,
+quand il écrivait la célèbre comédie des _Étourdis_, lui emprunta ce
+tableau de jeunes gens échappés récemment à la surveillance de leurs
+familles, et jouissant de leur liberté avec l'entraînement du premier âge.
+Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les étourdis de
+M. Andrieux ne ressemblent pas aux nôtres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils
+n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement à donner à
+leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissipés, et livrés à ces désordres
+qu'un père blâme et peut encore pardonner. Ce tableau tracé par M. Andrieux
+attache et amuse. Sa poésie, pure, facile, piquante, rappelle les poésies
+légères de Voltaire. La comédie des _Étourdis_ est incontestablement la
+meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a composée en
+présence même du modèle. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son
+chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a créé _Turcaret_, Piron _la
+Métromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils représentaient ce qu'ils
+avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la
+vérité; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style.
+M. Andrieux n'a pas autrement composé _les Étourdis_.
+
+Il obtint sur-le-champ une réputation littéraire distinguée. Ecrire avec
+esprit, pureté, élégance, n'était pas ordinaire, même alors. M. Collin
+d'Harleville avait quitté le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une
+famille à soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur
+de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'était résigné au
+barreau, lorsque la révolution le priva de son état, puis l'obligea de
+chercher un asile à Maintenon, dans la douce retraite où Collin
+d'Harleville était né, où il était revenu, où il vivait adoré des habitans
+du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des
+siennes, en goûtant au milieu d'une terreur générale une sécurité profonde.
+
+M. Andrieux, réuni à son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant
+vantées il y a deux mille ans par Cicéron proscrit, toujours les mêmes dans
+tous les siècles, et que la Providence tient constamment en réserve pour
+les esprits élevés que la fortune agite et poursuit. Revenu à Paris quand
+tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi
+utile, devint membre de l'Institut, bientôt juge au tribunal de cassation,
+puis député aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans
+la longue histoire de nos constitutions, on a nommé le tribunat. Dans ces
+situations diverses, M. Andrieux, sévère pour lui-même, ne sacrifia jamais
+ses devoirs à ses goûts personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de
+cassation, député zélé aux cinq-cents, il remplit partout sa tâche, telle
+que la destinée la lui avait assignée. Aux cinq-cents, il soutint le
+directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la
+révolution. Mais il ne crut plus la reconnaître dans le premier consul, et
+il lui résista au sein du tribunat.
+
+Tout le monde, à cette époque, n'était pas d'accord sur le véritable
+enseignement à tirer de la révolution française. Pour les uns, elle
+contenait une leçon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et
+toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, même après l'événement. Aux
+yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire était coupable.
+M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la révolution, il
+en était moins ému que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement
+enthousiaste, il était peu exposé aux séductions du premier consul, qu'il
+admirait modérément, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait à la
+Décade philosophique avec MM. Cabanis, Chénier, Ginguené, tous
+continuateurs fidèles de l'esprit du dix-huitième siècle, qui pensaient
+comme Voltaire à une époque où peut-être Voltaire n'eût plus pensé de même,
+et qui écrivaient comme lui, sinon avec son génie, du moins avec son
+élégance. Vivant dans cette société où l'on regardait comme oppressive
+l'énergie du gouvernement consulaire, où l'on considérait le concordat
+comme un retour à de vieux préjugés, et le Code civil comme une compilation
+de vieilles lois, M. Andrieux montra une résistance décente, mais ferme.
+
+A côté de ces philosophes de l'école du dix-huitième siècle, qui avaient au
+moins le mérite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait
+d'autres qui pensaient très différemment, et parmi eux s'en trouvait un
+couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'épée, c'est-à-dire tous
+les instrumens à la fois, et la ferme volonté de s'en servir: c'était le
+jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la
+prétention d'être plus novateur, plus philosophe, plus révolutionnaire que
+ses détracteurs. A l'entendre, rien n'était plus nouveau que d'édifier une
+société dans un pays où il ne restait plus que des ruines; rien n'était
+plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien
+n'était plus véritablement révolutionnaire que d'écrire dans les lois et de
+propager par la victoire le grand principe de l'égalité civile.
+
+Devant vous, messieurs, on peut exposer ces prétentions diverses; il ne
+serait pas séant de les juger.
+
+Le tribunat était le dernier asile laissé à l'opposition. La parole avait
+exercé tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des
+garanties, en la séparant de la délibération. Dans la constitution
+consulaire, un corps législatif délibérait sans parler; et à côté de lui un
+autre corps, le tribunat, parlait sans délibérer. Singulière précaution, et
+qui fut vaine! Ce tribunat, institué pour parler, parla en effet. Il
+combattit les mesures proposées par le premier consul; il repoussa le Code
+civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux
+répétaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de
+colère, brisa ses résistances, étouffa le tribunat, et fit succéder un
+profond silence à ces dernières agitations.
+
+Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point séparé les
+corps qui délibèrent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent
+sans cesse; la presse élève ses cent voix. Livré à soi, tout cela marche.
+Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un
+gouvernement illustré par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la
+liberté, possible aujourd'hui à la suite d'une révolution pacifique, ne
+l'était pas alors à la suite d'une révolution sanglante.
+
+Les hommes de ce temps avaient à se dire d'effrayantes vérités. Ils avaient
+versé le sang les uns des autres; ils s'étaient réciproquement dépouillés;
+quelques-uns avaient porté les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient
+être en présence avec la faculté de parler et d'écrire, sans s'adresser des
+reproches cruels. La liberté n'eût été pour eux qu'un échange d'affreuses
+récriminations.
+
+Messieurs, il est des temps où toutes choses peuvent se dire impunément, où
+l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprimé les
+vaincus, trahi leur pays, manqué à l'honneur; c'est quand ils n'ont rien
+fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprimé les vaincus, ni trahi leur
+pays, ni manqué à l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que
+cela n'est pas: alors la liberté peut affliger quelquefois les coeurs
+honnêtes; mais elle ne peut pas bouleverser la société. Mais
+malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire à
+d'autres: Vous avez égorgé mon père et mon fils, vous détenez mon bien,
+vous étiez dans les rangs de l'étranger. Napoléon ne voulut plus qu'on
+pût s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de
+la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expiré, les
+passions fatales qu'il fallait laisser éteindre. Dans ce silence, une
+France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est formée, une France qui
+n'a rien de pareil à se dire, dans laquelle la liberté est possible, parce
+que nous, hommes du temps présent, nous avons des erreurs, nous n'avons pas
+de crimes à nous reprocher.
+
+M. Andrieux sorti du tribunal, eût été réduit à une véritable pauvreté sans
+les lettres, qu'il aimait, et qui le payèrent bientôt de son amour. Il
+composa quelques ouvrages pour le théâtre, qui eurent moins de succès que
+_les Étourdis_, mais qui confirmèrent sa réputation d'excellent écrivain.
+Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la mémoire de tous
+les appréciateurs de la saine littérature, et qui sont des modèles de grâce
+et de bon langage. Le frère du premier consul, cherchant à dépenser
+dignement une fortune inespérée, assura à M. Andrieux une existence douce
+et honorable en le nommant son bibliothécaire. Bientôt, à ce bienfait, la
+Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses goûts
+et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps,
+celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de littérature de
+l'École polytechnique, et plus tard celle du Collège de France.
+
+Lorsqu'il commença la carrière du professorat, M. Andrieux était âgé de
+quarante ans. Il avait traversé une longue révolution, et il avait été
+rendu plein de souvenirs à une vie paisible. Il avait des goûts modérés,
+une imagination douce et enjouée, un esprit fin, lucide, parfaitement
+droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des
+ouvrages d'un ordre supérieur, il s'était du moins assez essayé dans les
+divers genres de littérature pour connaître tous les secrets de
+l'art; enfin, il avait conservé un talent de narrer avec grâce, presque
+égal à celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facultés, une
+bienveillance extrême pour la jeunesse, on peut dire qu'il réunissait
+presque toutes les conditions du critique accompli.
+
+Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous
+les rangs de la société, il y a des témoins qui se rappellent encore
+M. Andrieux enseignant la littérature au Collège de France. Sans leçon
+écrite, avec sa simple mémoire, avec son immense instruction toujours
+présente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire,
+toujours entourée d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un
+silence profond. Sa voix faible et cassée, mais claire dans le silence,
+s'animait par degré, prenait un accent naturel et pénétrant. Tour à tour
+mêlant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois
+même des récits piquans, il attachait, entraînait son auditoire, par un
+enseignement qui était moins une leçon qu'une conversation pleine d'esprit
+et de grâce. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car
+on aimait surtout à l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la
+prose de nos grands écrivains. Tout le monde s'en allait charmé de ce
+professeur aimable, qui donnait à la jeunesse la meilleure des
+instructions, celle d'un homme de bien, éclairé, spirituel, éprouvé par la
+vie, épanchant ses idées, ses souvenirs, son âme enfin, qui était si bonne
+à montrer tout entière.
+
+Je n'aurais pas achevé ma tâche, si je ne rappelais devant vous les
+opinions littéraires d'un homme qui a été si long-temps l'un de nos
+professeurs les plus renommés. M. Andrieux avait un goût pur, sans
+toutefois être exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les
+tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le théâtre anglais; mais en
+admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspirés
+de ses ouvrages. L'originalité du grand tragique anglais, disait-il, est
+vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille
+l'être; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractère, de
+son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au génie d'être quelquefois
+barbare, mais non pas de chercher à l'être. Il ajoutait que quiconque se
+fait ce qu'il n'est pas, est sans génie. Le vrai génie consiste disait-il,
+à être tel que la nature vous a fait, c'est-à-dire hardi, incorrect, dans
+le siècle et la patrie de Shakspeare; pur, régulier et poli, dans le siècle
+et la patrie de Racine. Être autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter
+Racine ou Shakspeare, être classique à l'école de l'un ou à l'école de
+l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de génie.
+
+En fait de langage, M. Andrieux tenait à la pureté, à l'élégance, et il en
+était aujourd'hui un modèle accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les
+essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une
+langue c'était, suivant lui, d'être une convention admise et comprise de
+tout le monde. Dès-lors, disait-il, la fixité est de son essence, et la
+fixité, ce n'est pas la stérilité. On peut faire une révolution complète
+dans les idées, sans être obligé de bouleverser la langue pour les
+exprimer. De Bossuet et Pascal à Montesquieu et Voltaire, quel immense
+changement d'idées! A la place de la foi, le doute; à la place du respect
+le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus
+hardie: eh bien, pour rendre des idées si différentes, a-t-il fallu créer
+ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la
+langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprimé les pensées les
+plus étrangères au siècle de Racine. Défiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des
+gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent à
+produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des
+idées. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien
+qu'il fallût briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, écrivains caractérisés
+s'il en fut jamais, n'ont jamais élevé de telles plaintes; ils ont
+grandement pensé, naturellement écrit, et l'expression naturelle de leurs
+grandes pensées en a fait de grands écrivains.
+
+Je ne reproduis qu'en hésitant ces maximes d'une orthodoxie fort contestée
+aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pensée
+exacte de mon savant prédécesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la
+destinée m'a réservé assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre,
+pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces
+belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les représente comme un
+asile de paix. Dieu me préserve d'y trouver encore des partis et leurs
+chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hâte de dire que rien
+n'était plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur
+toutes choses, et que ce n'est pas lui qui eût mêlé du fiel aux questions
+littéraires de notre époque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce
+qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits
+et les âmes.
+
+M. Andrieux s'est doucement éteint dans les travaux agréables et faciles de
+renseignement et du secrétariat perpétuel; il s'est éteint au milieu d'une
+famille chérie, d'amis empressés; il s'est éteint sans douleurs, presque
+sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vécu, suivant
+la nature et suivant ses propres désirs.
+
+Il est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes
+d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande
+considération, content de voir la révolution française triomphant sans
+désordre et sans excès.
+
+En terminant ce simple tableau d'une carrière pure et honorée,
+arrêtons-nous un instant devant ce siècle orageux qui entraîna dans son
+cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce siècle immense qui
+emporta tant d'existences et qui emporte encore les nôtres.
+
+Je suis ici, je le sais, non devant une assemblée politique, mais devant
+une Académie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arène, mais un
+spectacle, devant lequel le poète s'inspire, l'historien observe, le
+philosophe médite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette
+mémorable année 1789 jusqu'à cette autre année non moins mémorable de 1830!
+La vieille société française du dix-huitième siècle, si polie, mais si mal
+ordonnée, finit dans un orage épouvantable. Une couronne tombe avec fracas,
+entraînant la tête auguste qui la portait. Aussitôt, et sans intervalle,
+sont précipitées les têtes les plus précieuses et les plus illustres:
+génie, héroïsme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui
+s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se
+poussent à l'échafaud, jusqu'au terme que Dieu a marqué aux passions
+humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout à coup un génie
+extraordinaire, qui saisit cette société agitée, l'arrête, lui donne à la
+fois l'ordre, la gloire, réalise le plus vrai de ses besoins, l'égalité
+civile, ajourne la liberté qui l'eût gêné dans sa marche, et court porter à
+travers le monde les vérités puissantes de la révolution française. Un jour
+sa bannière à trois couleurs éclate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un
+jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthène. Il tombe enfin,
+laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son
+image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une
+île du grand Océan!
+
+Après tant et de si magiques événemens, il semble que le monde épuisé doive
+s'arrêter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie,
+préoccupée de chimériques regrets, lutte avec la France, et déchaîne
+de nouveaux orages; un trône tombe de nouveau; les imaginations
+s'ébranlent, mille souvenirs effrayans se réveillent, lorsque, tout à coup
+cette destinée mystérieuse qui conduit la France à travers les écueils
+depuis quarante années, cherche, trouve, élève un prince, qui a vu,
+traversé, conservé en sa mémoire tous ces spectacles divers, qui fut
+soldat, proscrit, instituteur; la destinée le place sur ce trône entouré de
+tant d'orages, et aussitôt le calme renaît, l'espérance rentre dans les
+coeurs, et la vraie liberté commence.
+
+Voilà, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assisté. Quel que
+soit ici notre âge, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre
+nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les
+annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des
+proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Cicéron; on nous parlait des
+infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de
+Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du
+génie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de César, on
+nous charmait du récit de leur grandeur, des séductions attachées à leur
+génie, et nous aurions désiré connaître de nos propres yeux ces hommes
+puissans et immortels.
+
+Eh bien! messieurs, nous avons rencontré, vu, touché nous-mêmes en réalité
+toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que
+celui de Rome, nous avons vu la tête des orateurs portée à la tribune aux
+harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus
+tristement aveuglés que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence
+de Guillaume; et nous avons vu César, César lui-même! Parmi vous qui
+m'écoutez, il y a des témoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de
+rencontrer son regard étincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses
+ordres de sa propre bouche, et de courir les exécuter à travers la fumée
+des champs de bataille. S'il faut des émotions au poëte, des scènes
+vivantes à l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que
+vous manque-t-il, poëtes, historiens, philosophes de notre âge, pour
+produire des oeuvres dignes d'une postérité reculée!
+
+Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont
+nécessaires pour féconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont
+bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grèce les arts fleurirent
+après les troubles d'Athènes, et sous l'influence paisible de Périclès;
+qu'à Rome, ils se développèrent après les dernières convulsions de la
+république mourante, et sous le beau règne d'Auguste; qu'en Italie ils
+brillèrent sous les derniers Médicis, quand les républiques italiennes
+expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, après la Fronde. S'il en devait
+toujours être ainsi, nous devrions espérer, Messieurs, de beaux fruits de
+notre siècle.
+
+Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes
+contemporains qui ont consacré leur vie aux arts, qui animent la toile ou
+le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scène; c'est à eux
+à dire s'ils se sentent inspirés par ces spectacles si riches! Je
+craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui
+retracent les annales des peuples, qui étudient les lois du monde
+politique. Pour ceux-là, je crois le sentir, une belle époque s'avance.
+Déjà trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement
+ouvert le siècle. Des esprits jeunes et ardens se sont élancés sur leurs
+traces. Les uns étudient l'histoire immémoriale de notre planète, et se
+préparent à éclairer l'histoire de l'espèce humaine par celle du globe
+qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanité, cherchent
+à soumettre les élémens à l'homme pour améliorer sa condition. Déjà nous
+avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, réunir les mondes;
+nous allons la voir bientôt parcourir les continens eux-mêmes, franchir
+tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme
+de l'homme, ajouter des quantités infinies à la puissance de la société
+humaine!
+
+A côté de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prépare
+d'aussi beaux encore sur la nature morale. On étudie à la fois tous les
+temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contrées.
+Champollion expire, lisant déjà les annales jusqu'alors impénétrables de
+l'antique Égypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous révéler
+les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent à les
+suivre. J'ai devant moi le savant vénérable qui enseigne aux générations
+présentes les langues de l'Orient. D'autres érudits sondent les profondeurs
+de notre propre histoire, et tandis que ces matériaux se préparent, des
+esprits créateurs se disposent à s'en emparer pour refaire les annales des
+peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent après Vico, après Herder, à
+tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-être notre siècle
+verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses
+contemporains, nous donnera enfin cette histoire générale, où seront
+révélées les éternelles lois de la société humaine. Pour moi, je n'en doute
+pas, notre siècle est appelé à produire des oeuvres dignes des siècles qui
+l'ont précédé.
+
+Les esprits de notre temps sont profondément érudits, et ils ont de plus
+une immense expérience des hommes et des choses. Comment ces deux
+puissances, l'érudition et l'expérience, ne féconderaient-elles pas leur
+génie? Quand on a été élevé, abaissé par les révolutions, quand on a vu
+tomber ou s'élever des rois, l'histoire prend une tout autre signification.
+Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie
+agitée qui nous a été faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouvé une seule
+fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me hâtai de
+saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands
+historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages
+avaient, à mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils
+marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre
+sous mes yeux, je croyais les reconnaître, je leur aurais donné des noms
+contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair
+et profond; c'est que je venais d'assister à une révolution, et de
+traverser les orages des assemblées délibérantes.
+
+Notre siècle, Messieurs, aura pour guides l'érudition et l'expérience.
+Entre ces deux muses austères, mais puissantes, il s'avancera glorieusement
+vers des vérités nouvelles et fécondes. J'ai, du moins, un ardent besoin
+de l'espérer: je serais malheureux si je croyais à la stérilité de mon
+temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon
+siècle. Je me fais de mon siècle une patrie dans le temps, comme mon pays
+en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rêver pour l'un et pour l'autre
+un vaste avenir.
+
+Au milieu de vous, fidèles et constans amis de la science, permettez-moi de
+m'écrier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre
+temps! heureux ceux qui pourront être rendus à ces travaux, et qui
+contribueront à cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre
+âge est destiné à produire! La plus belle des gloires leur est réservée, et
+surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En
+prononçant ces dernières paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez
+tous qu'il y a deux ans, un fléau cruel ravageait la France, et, atteignant
+à la fois tous les âges et tous les rangs, mit tour à tour en deuil
+l'armée, la science, la politique. Deux cercueils s'en allèrent en terre
+presque en même temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Périer et celui de
+M. Cuvier. La France fut émue en voyant disparaître le ministre dévoué qui
+avait épuisé sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son
+émotion en voyant disparaître le savant illustre qui avait jeté sur elle
+tant de lumières! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches:
+les partis eux-mêmes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant
+ou de l'homme politique, personne n'est appelé à faire son choix, car c'est
+la destinée qui, sans nous, malgré nous, dès notre enfance, nous achemine
+vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincèrement, au milieu de vous,
+heureuse la vie qui s'achève dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre,
+en finissant, des palmes immortelles de la science!
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
+
+
+
+
+Je me propose d'écrire l'histoire d'une révolution mémorable, qui a
+profondément agité les hommes, et qui les divise encore aujourd'hui. Je
+ne me dissimule pas les difficultés de l'entreprise, car des passions que
+l'on croyait étouffées sous l'influence du despotisme militaire, viennent
+de se réveiller. Tout-à-coup des hommes accablés d'ans et de travaux ont
+senti renaître en eux des ressentimens qui paraissaient apaisés, et nous
+les ont communiqués, à nous, leurs fils et leurs héritiers. Mais si nous
+avons à soutenir la même cause, nous n'avons pas à défendre leur conduite,
+et nous pouvons séparer la liberté de ceux qui l'ont bien ou mal servie,
+tandis que nous avons l'avantage d'avoir entendu et observé ces vieillards,
+qui, tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agités de leurs
+impressions, nous révèlent l'esprit et le caractère des partis, et nous
+apprennent à les comprendre. Peut-être le moment où les acteurs vont
+expirer est-il le plus propre à écrire l'histoire: on peut recueillir
+leur témoignage sans partager toutes leurs passions.
+
+Quoi qu'il en soit, j'ai tâché d'apaiser en moi tout sentiment de haine, je
+me suis tour à tour figuré que, né sous le chaume, animé d'une juste
+ambition, je voulais acquérir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait
+injustement refusé; ou bien qu'élevé dans les palais, héritier d'antiques
+privilèges, il m'était douloureux de renoncer à une possession que je
+prenais pour une propriété légitime. Dès lors je n'ai pu m'irriter; j'ai
+plaint les combattans, et je me suis dédommagé en adorant les âmes
+généreuses.
+
+
+
+
+
+ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+ÉTAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE.
+
+--AVÈNEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE.
+ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT,
+SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLÉANS EXILÉ.--ARRESTATION DU CONSEILLER
+D'ESPRÉMÉNIL.--NECKER EST RAPPELÉ ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE
+ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.
+--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA RÉVOLUTION.--PREMIÈRES ÉLECTIONS DES
+DÉPUTÉS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.--INCENDIE DE LA MAISON RÉVEILLON.--LE DUC
+D'ORLÉANS; SON CARACTÈRE.
+
+
+On connaît les révolutions de la monarchie française; on sait qu'au milieu
+des Gaules à moitié sauvages, les Grecs, puis les Romains, apportèrent
+leurs armes et leur civilisation; qu'après eux, les barbares y établirent
+leur hiérarchie militaire; que cette hiérarchie, transmise des personnes
+aux terres, y fut comme immobilisée, et forma ainsi le système féodal.
+L'autorité s'y partagea entre le chef féodal appelé roi, et les chefs
+secondaires appelés vassaux, qui à leur tour étaient rois de leurs propres
+sujets. Dans notre temps, où le besoin de s'accuser a fait rechercher les
+torts réciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorité fut d'abord
+disputée par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus
+rapprochés d'elle; que cette autorité fut ensuite partagée entre eux, ce
+qui forma l'anarchie féodale; et qu'enfin elle retourna au trône, où elle
+se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La
+population française s'était progressivement affranchie par le travail,
+première source de la richesse et de la liberté. Agricole d'abord, puis
+commerçante et manufacturière, elle acquit une telle importance qu'elle
+forma la nation tout entière. Introduite en suppliante dans les
+états-généraux, elle n'y parut qu'à genoux, pour y être taillée à merci et
+miséricorde; bientôt même Louis XIV annonça qu'il ne voulait plus de ces
+assemblées si soumises, et il le déclara aux parlemens, en bottes et le
+fouet à la main. On vit dès lors à la tête de l'état un roi muni d'un
+pouvoir mal défini en théorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui
+avaient abandonné leur dignité féodale pour la faveur du monarque, et qui
+se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des
+peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette
+aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des
+impôts. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du
+pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volontés royales.
+L'autorité est toujours disputée: quand ce n'est pas dans les assemblées
+légitimes de la nation, c'est dans le palais même du prince. On sait qu'en
+refusant de les enregistrer, les parlemens arrêtaient l'effet des volontés
+royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand
+le roi était faible, et par une soumission entière, quand le roi était
+fort. Louis XIV n'eut pas même à transiger, car sous son règne aucun
+parlement n'osa faire des remontrances: il entraîna la nation à sa suite,
+et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-même dans la guerre,
+dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes,
+et tendirent vers un même but. Mais Louis XIV était à peine expiré, que le
+régent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullité.
+La volonté du monarque, si respectée de son vivant, fut violée après sa
+mort, et son testament cassé. L'autorité fut alors remise en litige, et une
+longue lutte commença entre les parlemens, le clergé et la cour, en
+présence d'une nation épuisée par de longues guerres, et fatiguée de
+fournir aux prodigalités de ses maîtres, livrés tour à tour au goût des
+voluptés ou des armes. Jusque-là elle n'avait eu du génie que pour le
+service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre
+usage, et s'en servit à examiner ses intérêts. L'esprit humain passe
+incessamment d'un objet à l'autre. Du théâtre, de la chaire religieuse et
+funèbre, le génie français se porta vers les sciences morales et
+politiques; et alors tout fut changé. Qu'on se figure, pendant un siècle
+entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une
+autorité usée; les parlemens poursuivant le clergé, le clergé poursuivant
+les parlemens; ceux-ci contestant l'autorité de la cour; la cour,
+insouciante et tranquille au sein de cette lutte, dévorant la substance des
+peuples au milieu des plus grands désordres; la nation, enrichie et
+éveillée, assistant à ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les
+autres, privée de toute action politique, dogmatisant avec audace et
+ignorance, parce qu'elle était réduite à des théories; aspirant surtout à
+recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour
+reprendre une place que la faiblesse de ses maîtres lui avait fait perdre:
+tel fut le dix-huitième siècle.
+
+Le scandale avait été poussé à son comble lorsque Louis XVI, prince
+équitable, modéré dans ses goûts, négligemment élevé, mais porté au bien
+par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trône[1]. Il appela auprès
+de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et
+partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse
+autrichienne, vive, aimable, et exerçant sur lui le plus grand ascendant.
+Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cédant tantôt à son
+ministre, tantôt à son épouse, commença de bonne heure la longue carrière
+de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'état de son royaume, il en
+croyait les philosophes sur ce point; mais, élevé dans les sentimens les
+plus chrétiens, il avait pour eux le plus grand éloignement. La voix
+publique, qui s'exprimait hautement, lui désigna Turgot, de la société des
+économistes, homme simple, vertueux, doué d'un caractère ferme, d'un génie
+lent, mais opiniâtre et profond. Convaincu de sa probité, charmé de ses
+projets de réformes, Louis XVI a répété souvent: «Il n'y a que moi et
+Turgot qui soyons les amis du peuple.» Les réformes de Turgot échouèrent
+par la résistance des premiers ordres de l'état, intéressés à conserver
+tous les genres d'abus que le ministre austère voulait détruire. Louis XVI
+le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il
+eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincèrement, et
+de manquer de la force nécessaire pour l'exécuter.
+
+Le roi, placé entre la cour, les parlemens et le public, exposé aux
+intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour à tour de
+ministres: cédant encore une fois à la voix publique et à la nécessité
+des réformes, il appela aux finances Necker[2], Génevois enrichi par des
+travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'était de
+Sully; financier économe et intègre, mais esprit vain, ayant la prétention
+d'être modérateur en toutes choses, philosophie, religion, liberté, et,
+trompé par les éloges de ses amis et du public, se flattant de conduire et
+d'arrêter les esprits au point où s'arrêtait le sien.
+
+Necker rétablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire
+aux frais considérables de la guerre d'Amérique. Génie moins vaste, mais
+plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des
+capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit
+renaître la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers
+pour terminer les embarras du trésor, et il essaya le moyen des réformes.
+Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient
+été pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se réunirent
+contre lui, et l'obligèrent à se retirer.
+
+La conviction des abus était universelle; on en convenait partout; le roi
+le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de
+ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du trésor, mais sans qu'il
+leur en coûtât un seul sacrifice. Ils dissertaient à la cour, et y
+débitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient à la chasse sur
+les vexations exercées à l'égard du laboureur; on les avait même vus
+applaudir à l'affranchissement des Américains, et recevoir avec honneur les
+jeunes Français qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient
+aussi l'intérêt du peuple, alléguaient avec hauteur les souffrances du
+pauvre, et cependant s'opposaient à l'égale répartition de l'impôt, ainsi
+qu'à l'abolition des restes de la barbarie féodale. Tous parlaient du bien
+public, peu le voulaient; et le peuple, ne démêlant pas bien encore ses
+vrais amis, applaudissait tous ceux qui résistaient au pouvoir, son ennemi
+le plus apparent.
+
+En écartant Turgot et Necker, on n'avait pas changé l'état des choses; la
+détresse du trésor était la même: on aurait consenti long-temps encore à se
+passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait
+fournir aux prodigalités de la cour. La difficulté écartée un moment par la
+destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'établissement forcé
+d'un impôt, reparaissait bientôt plus grande, comme tout mal négligé. On
+hésitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redouté,
+mais nécessaire. Une intrigue amena au ministère M. de Calonne, peu
+favorisé de l'opinion parce qu'il avait contribué à la persécution de La
+Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fécond en ressources, comptait
+sur son génie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait à l'avenir
+avec la plus singulière insouciance. Son opinion était qu'il ne fallait
+point s'alarmer d'avance, et ne découvrir le mal que la veille du jour où
+on voulait le réparer. Il séduisit la cour par ses manières, la toucha par
+son empressement à tout accorder, procura au roi et à tous quelques instans
+plus faciles, et fit succéder aux plus sinistres présages un moment de
+bonheur et d'aveugle confiance.
+
+Cet avenir sur lequel on avait compté approchait; il fallait enfin prendre
+des mesures décisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impôts,
+et cependant les caisses étaient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y
+pourvoir, c'était de réduire la dépense par la suppression des grâces, et,
+ce moyen ne suffisant pas, d'étendre l'impôt sur un plus grand nombre de
+contribuables, c'est-à-dire sur la noblesse et le clergé. Ces projets,
+successivement tentés par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne
+parurent à celui-ci susceptibles de réussir qu'autant qu'on obtiendrait le
+consentement des privilégiés eux-mêmes. Calonne imagina donc de les réunir
+dans une assemblée, appelée des notables, pour leur soumettre ses plans et
+arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4].
+L'assemblée était composée de grands, pris dans la noblesse, le clergé et
+la magistrature; d'une foule de maîtres des requêtes et de quelques
+magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le
+secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin
+d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter.
+
+Le ministre trop confiant s'était mépris. L'opinion publique ne lui
+pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charmée surtout
+qu'on obligeât un ministre à rendre des comptes, elle appuya la résistance
+des notables. Les discussions les plus vives s'engagèrent. Calonne eut le
+tort de rejeter sur ses prédécesseurs, et en partie sur Necker, l'état du
+trésor. Necker répondit, fut exilé, et l'opposition n'en devint que plus
+vive. Calonne suffit à tout avec présence d'esprit et avec calme. Il fit
+destituer M. de Miroménil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les
+parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui
+l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant à le
+soutenir. Il fut ébranlé par les représentations des notables, qui
+promettaient d'obtempérer aux plans de Calonne, mais à condition qu'on en
+laisserait l'exécution à un ministre plus moral et plus digne de confiance.
+La reine, par les suggestions de l'abbé de Vermont, proposa et fit accepter
+au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archevêque de Toulouse, et l'un
+des notables qui avaient le plus contribué à la perte de Calonne, dans
+l'espoir de lui succéder[5].
+
+L'archevêque de Toulouse, avec un esprit obstiné et un caractère faible,
+rêvait le ministère depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens
+cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le crédit des
+femmes, auxquelles il cherchait et réussissait à plaire. Il faisait vanter
+partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant
+au ministère la faveur qui aurait entouré Necker, il eut aux yeux du public
+le mérite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre,
+mais il le devint bientôt. Secondé par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux,
+ennemi opiniâtre des parlemens, il commença sa carrière avec assez
+d'avantage. Les notables, engagés par leurs promesses, consentirent avec
+empressement à tout ce qu'ils avaient d'abord refusé: impôt territorial,
+impôt du timbre, suppression des corvées, assemblées provinciales, tout fut
+accordé avec affectation. Ce n'était point à ces mesures, mais à leur
+auteur, qu'on affectait d'avoir résisté; l'opinion publique triomphait.
+Calonne était poursuivi de malédictions, et les notables, entourés du
+suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus
+grands sacrifices. Si M. de Brienne eût su profiter des avantages de sa
+position, s'il eût poursuivi avec activité l'exécution des mesures
+consenties par les notables, s'il les eût toutes à la fois et sans délai
+présentées au parlement, à l'instant où l'adhésion des premiers ordres
+semblait obligée, c'en était fait peut-être: le parlement, pressé de toutes
+parts, aurait consenti à tout, et cette transaction, quoique partielle et
+forcée, eût probablement retardé pour long-temps la lutte qui s'engagea
+bientôt.
+
+Rien de pareil n'eut lieu. Par des délais imprudens, on permit les retours;
+on ne présenta les édits que l'un après l'autre; le parlement eut le temps
+de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espèce de surprise faite
+aux notables. Il enregistra, après de longues discussions, l'édit portant
+la seconde abolition des corvées, et un autre permettant la libre
+exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention
+territoriale; mais il craignait, par un refus, d'éclairer le public, et de
+lui laisser voir que son opposition était tout intéressée. Il hésitait,
+lorsqu'on lui épargna cet embarras en présentant ensemble l'édit sur le
+timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commençant la
+délibération par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier
+sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impôt du timbre qui
+affectait la majorité des contribuables, il sembla défendre les intérêts
+publics. Dans une séance où les pairs assistèrent, il dénonça les abus, les
+scandales et les prodigalités de la cour, et demanda des états de dépenses.
+Un conseiller, jouant sur le mot, s'écria: «Ce ne sont pas des états, mais
+des états-généraux qu'il nous faut!» Cette demande inattendue frappa tout
+le monde d'étonnement. Jusqu'alors on avait résisté parce qu'on souffrait;
+on avait secondé tous les genres d'opposition, favorables ou non à la cause
+populaire, pourvu qu'ils fussent dirigés contre la cour, à laquelle on
+rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait
+désirer: on avait toujours été si loin d'influer sur le gouvernement, on
+avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait
+sans concevoir l'idée d'agir ni de faire une révolution. Un seul mot
+prononcé offrit un but inattendu; chacun le répéta, et les états-généraux
+furent demandés à grands cris.
+
+D'Espréménil, jeune conseiller, orateur emporté, agitateur sans but,
+démagogue dans les parlemens, aristocrate dans les états-généraux, et qui
+fut déclaré en état de démence par un décret de l'assemblée constituante,
+d'Espréménil se montra dans cette occasion l'un des plus violens
+déclamateurs parlementaires. Mais l'opposition était conduite secrètement
+par Duport, jeune homme doué d'un esprit vaste, d'un caractère ferme et
+persévérant, qui seul peut-être, au milieu de ces troubles, se proposait un
+avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation, à un but
+tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire.
+
+Le parlement était divisé en vieux et jeunes conseillers. Les premiers
+voulaient faire contre-poids à l'autorité royale pour donner de
+l'importance à leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sincères,
+voulaient introduire la liberté dans l'état, sans bouleverser néanmoins le
+système politique sous lequel ils étaient nés. Le parlement fit un aveu
+grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impôts;
+qu'aux états-généraux seuls appartenait le droit de les établir; et il
+demanda au roi la communication des états de recettes et de dépenses.
+
+Cet aveu d'incompétence et même d'usurpation, puisque le parlement s'était
+jusqu'alors arrogé le droit de consentir les impôts, cet aveu dut étonner.
+Le prélat-ministre, irrité de cette opposition, manda aussitôt le parlement
+à Versailles, et fit enregistrer les deux édits dans un lit de justice[6].
+Le parlement, de retour à Paris, fit des protestations, et ordonna des
+poursuites contre les prodigalités de Calonne. Sur-le-champ une décision du
+conseil cassa ses arrêtés et l'exila à Troyes[7].
+Telle était la situation des choses le 15 août 1787. Les deux frères du
+roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoyés, l'un à la cour des
+comptes, et l'autre à la cour des aides, pour y faire enregistrer les
+édits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait
+manifestées dans l'assemblée des notables, fut accueilli par les
+acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au
+milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir
+soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaqués,
+et on fut obligé de recourir à la force armée.
+
+Les parlemens avaient autour d'eux une clientèle nombreuse, composée de
+légistes, d'employés du palais, de clercs, d'étudians, population active,
+remuante et toujours prête à s'agiter pour leur cause. A ces alliés
+naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la
+banqueroute; les classes éclairées, qui étaient dévouées à tous les
+opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours à la suite des
+agitateurs. Les troubles furent très graves, et l'autorité eut beaucoup de
+peine à les réprimer.
+
+Le parlement, séant à Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les
+causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice était
+suspendue, comme il était arrivé tant de fois dans le courant du siècle.
+Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne était
+sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et
+tranquillisait la cour inquiète sur ce seul objet; mais il n'en avait plus,
+et, incapable de terminer les difficultés par une résolution énergique, il
+négociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions étaient un
+emprunt de 440 millions, réparti sur quatre années, à l'expiration
+desquelles les états-généraux seraient convoqués. A ce prix, Brienne
+renonçait aux deux impôts, sujet de tant de discordes. Assuré de quelques
+membres, il crut l'être de la compagnie entière, et le parlement fut
+rappelé le 10 septembre.
+
+Une séance royale eut lieu le 20 du même mois. Le roi vint en personne
+présenter l'édit portant la création de l'emprunt successif, et la
+convocation des états-généraux dans cinq ans. On ne s'était point expliqué
+sur la nature de cette séance, et on ne savait si c'était un lit de
+justice. Les visages étaient mornes, un profond silence régnait, lorsque le
+duc d'Orléans se leva, les traits agités, et avec tous les signes d'une
+vive émotion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette séance
+était un lit de justice ou une délibération libre. «C'est une séance
+royale,» répondit le roi. Les conseillers Fréteau, Sabatier, d'Espréménil,
+prirent la parole après le duc d'Orléans, et déclamèrent avec leur violence
+ordinaire. L'enregistrement fut aussitôt forcé, les conseillers Fréteau et
+Sabatier furent exilés aux îles d'Hyères, et le duc d'Orléans à
+Villers-Cotterets. Les états-généraux furent renvoyés à cinq ans.
+
+Tels furent les principaux évènemens de l'année 1787. L'année 1788 commença
+par de nouvelles hostilités. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrêté
+contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exilées. Le
+roi cassa cet arrêté; le parlement le confirma de nouveau.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Orléans, consigné à Villers-Cotterets, ne
+pouvait se résigner à son exil. Ce prince, brouillé avec la cour, s'était
+réconcilié avec l'opinion, qui d'abord ne lui était pas favorable. Dépourvu
+à la fois de la dignité d'un prince et de la fermeté d'un tribun, il ne sut
+pas supporter une peine aussi légère; et, pour obtenir son rappel, il
+descendit jusqu'aux sollicitations, même envers la reine, son ennemie
+personnelle. Brienne était irrité par les obstacles, sans avoir l'énergie
+de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse, à laquelle il sacrifiait
+la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'état,
+il n'était plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent
+arrêté dans ses travaux par une mauvaise santé. Il ne savait ni réprimer
+les révoltes, ni faire exécuter les réductions décrétées par le roi; et,
+malgré l'épuisement très-prochain du trésor, il affectait une inconcevable
+sécurité. Cependant, au milieu de tant de difficultés, il ne négligeait pas
+de se pourvoir de nouveaux bénéfices, et d'attirer sur sa famille de
+nouvelles dignités.
+
+Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que
+l'archevêque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la
+puissance politique des parlemens, car c'était là le principal but du
+pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut préparé en
+silence: des lettres closes furent envoyées aux commandans des provinces;
+l'imprimerie où se préparaient les édits fut entourée de gardes. On voulait
+que le projet ne fût connu qu'au moment même de sa communication aux
+parlemens. L'époque approchait, et le bruit s'était répandu qu'un grand
+acte politique s'apprêtait. Le conseiller d'Espréménil parvint à séduire à
+force d'argent un ouvrier imprimeur, et à se procurer un exemplaire des
+édits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collègues, et leur
+dénonça hardiment le projet ministériel[8]. D'après ce projet, six grands
+bailliages, établis dans le ressort du parlement de Paris, devaient
+restreindre sa juridiction trop étendue. La faculté de juger en dernier
+ressort, et d'enregistrer les lois et les édits, était transportée à une
+cour plénière, composée de pairs, de prélats, de magistrats, de chefs
+militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait même
+voix délibérative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement,
+et anéantissait tout à fait sa puissance politique. La compagnie, frappée
+de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait délibérer sur un
+projet qui ne lui avait pas été soumis; et il lui importait cependant de ne
+pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout à
+la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrêté
+tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin
+de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure
+générale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposés du
+gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir.
+
+En conséquence, il fut déclaré, le 5 mai, par le parlement de Paris:
+
+«Que la France était une monarchie gouvernée par le roi, suivant les lois;
+et que de ces lois, plusieurs, qui étaient fondamentales, embrassaient
+et consacraient:
+
+1° le droit de la maison régnante au trône, de mâle en mâle, par ordre de
+primogéniture;
+2° le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des
+états-généraux, régulièrement convoqués et composés;
+3° les coutumes et les capitulations des provinces;
+4° l'inamovibilité des magistrats;
+5° le droit des cours de vérifier dans chaque province les volontés du
+roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles étaient
+conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois
+fondamentales de l'état;
+6° le droit de chaque citoyen de n'être jamais traduit en aucune manière
+par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui étaient ceux que la
+loi désignait; et
+7° le droit, sans lequel tous les autres étaient inutiles, de n'être
+arrêté, par quelque ordre que ce fût, que pour être remis sans délai entre
+les mains des juges compétens. Protestait ladite cour contre toute atteinte
+qui serait portée aux principes ci-dessus exprimés.»
+
+A cette résolution énergique le ministre répondit par le moyen d'usage,
+toujours mal et inutilement employé: il sévit contre quelques membres
+du parlement. D'Espréménil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils
+étaient menacés, se réfugièrent au sein du parlement assemblé. Un officier,
+Vincent d'Agoult, s'y rendit à la tête d'une compagnie, et, ne connaissant
+pas les magistrats désignés, les appela par leur nom. Le plus grand silence
+régna d'abord dans l'assemblée; puis les conseillers s'écrièrent qu'ils
+étaient tous d'Espréménil. Enfin le vrai d'Espréménil se nomma, et suivit
+l'officier chargé de l'arrêter. Le tumulte fut alors à son comble; le
+peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois
+jours après, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les édits;
+et les princes et les pairs assemblés présentèrent l'image de cette cour
+plénière qui devait succéder aux parlemens.
+
+Le Châtelet rendit aussitôt un arrêté contre les édits. Le parlement de
+Rennes déclara infâmes ceux qui entreraient dans la cour plénière. A
+Grenoble, les habitans défendirent leurs magistrats contre deux régimens;
+les troupes elles-mêmes, excitées à la désobéissance par la noblesse
+militaire, refusèrent bientôt d'agir. Lorsque le commandant du Dauphiné
+assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats,
+ils gardèrent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le
+premier, répondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens, à commencer
+par le colonel. A cette résistance le ministre opposa des arrêts du grand
+conseil qui cassaient les décisions des cours souveraines, et il frappa
+d'exil huit d'entre elles.
+
+La cour, inquiétée par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en
+invoquant l'intérêt du peuple et en provoquant son intervention, eut
+recours, de son côté, au même moyen; elle résolut d'appeler le tiers-état à
+son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour anéantir la
+féodalité. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des
+états-généraux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur réunion;
+elle invita les écrivains et les corps savans à donner leur avis; et,
+tandis que le clergé assemblé déclarait de son côté qu'il fallait
+rapprocher l'époque de la convocation, la cour, acceptant le défi,
+suspendit en même temps la réunion de la cour plénière, et fixa l'ouverture
+des états-généraux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de
+l'archevêque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement
+exécutés, avait provoqué une résistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou
+vaincre. En se retirant, il laissa le trésor dans la détresse, le paiement
+des rentes de l'Hôtel-de-Ville suspendu, toutes les autorités
+en lutte, toutes les provinces en armes. Quant à lui, pourvu de huit cent
+mille francs de bénéfices, de l'archevêché de Sens, et du chapeau de
+cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne.
+Pour dernier conseil, il engagea le roi à rappeler Necker au ministère des
+finances, afin de s'aider de sa popularité contre des résistances devenues
+invincibles.
+
+C'est pendant les deux années 1787 et 1788 que les Français voulurent
+passer des vaines théories à la pratique. La lutte des premières autorités
+leur en avait donné le désir et l'occasion. Pendant toute la durée du
+siècle, le parlement avait attaqué le clergé et dévoilé ses penchans
+ultramontains; après le clergé, il avait attaqué la cour, signalé ses abus
+de pouvoir et dénoncé ses désordres. Menacé de représailles, et inquiété à
+son tour dans son existence, il venait enfin de restituer à la nation des
+prérogatives que la cour voulait lui enlever à lui-même pour les
+transporter à un tribunal extraordinaire. Après avoir ainsi averti la
+nation de ses droits, il avait exercé ses forces en excitant et protégeant
+l'insurrection. De leur côté, le haut clergé en faisant des mandemens, la
+noblesse en fomentant la désobéissance des troupes, avaient réuni leurs
+efforts à ceux de la magistrature, et appelé le peuple aux armes pour la
+défense de leurs privilèges.
+
+La cour, pressée par ces divers ennemis, avait résisté faiblement. Sentant
+le besoin d'agir, et en différant toujours le moment, elle avait détruit
+parfois quelques abus, plutôt au profit du trésor que du peuple, et ensuite
+était retombée dans l'inaction. Enfin, attaquée en dernier lieu de toutes
+parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice,
+elle venait de l'y introduire elle-même en convoquant les états-généraux.
+Opposée, pendant toute la durée du siècle, à l'esprit philosophique, elle
+lui faisait un appel cette fois, et livrait à son examen les constitutions
+du royaume. Ainsi les premières autorités de l'état donnèrent le singulier
+spectacle de détenteurs injustes, se disputant un objet en présence du
+propriétaire légitime, et finissant même par l'invoquer pour juge.
+
+Les choses en étaient à ce point lorsque Necker rentra au ministère[10]. La
+confiance l'y suivit, le crédit fut rétabli sur-le-champ, les difficultés
+les plus pressantes furent écartées. Il pourvut, à force d'expédiens, aux
+dépenses indispensables, en attendant les états-généraux, qui étaient le
+remède invoqué par tout le monde.
+
+On commençait à agiter de grandes questions relatives à leur organisation.
+On se demandait quel y serait le rôle du tiers-état: s'il y paraîtrait en
+égal ou en suppliant; s'il obtiendrait une représentation égale en nombre à
+celle des deux premiers ordres; si on délibérerait par tête ou par ordre,
+et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la
+noblesse et du clergé.
+
+La première question agitée fut celle du nombre des députés. Jamais
+controverse philosophique du dix-huitième siècle n'avait excité; une
+pareille agitation. Les esprits s'échauffèrent par l'importance tout
+actuelle de la question. Un écrivain concis, énergique, amer, prit dans
+cette discussion la place que les grands génies du siècle avaient occupée
+dans les discussions philosophiques. L'abbé; Sièyes, dans un livre qui
+donna une forte impulsion à l'esprit public, se demanda: Qu'est le
+tiers-état? Et il répondit: Rien.--Que doit-il être?--Tout.
+
+Les états du Dauphiné; se réunirent malgré; la cour. Les deux premiers
+ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contrée que partout
+ailleurs, décidèrent que la représentation du tiers serait égale à celle de
+la noblesse et du clergé. Le parlement de Paris, entrevoyant déjà la
+conséquence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-état
+n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en maître, et en enregistrant
+l'édit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des
+formes de 1614, qui annulaient tout à fait le rôle du troisième ordre. Déjà
+dépopularisé; par les difficultés qu'il avait opposées à l'édit qui
+rendait l'état civil aux protestans, il fut en ce jour complètement
+dévoilé, et la cour entièrement vengée. Le premier, il fit l'épreuve de
+l'instabilité des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put
+paraître ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un après l'autre,
+cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arrêtait
+avant qu'elle eût recouvré aucun de ses droits.
+
+La cour, n'osant décider elle-même ces questions importantes, ou plutôt
+voulant dépopulariser à son profit les deux premiers ordres, leur demanda
+leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il était
+probable, cet avis était contraire au tiers-état. Elle convoqua donc une
+nouvelle assemblée de notables[11], dans laquelle toutes les questions
+relatives à la tenue des états-généraux furent mises en discussion. La
+dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de
+l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant même aux
+traditions, la cause du tiers-état avait encore l'avantage; car aux formes
+de 1614, invoquées par les premiers ordres, on opposait des formes plus
+anciennes. Ainsi, dans certaines réunions, et sur certains points, on avait
+voté par tête; quelquefois on avait délibéré par province et non par ordre;
+souvent les députés du tiers avaient égalé en nombre les députés de la
+noblesse et du clergé. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les
+pouvoirs de l'état n'avaient-ils pas été dans une révolution continuelle?
+L'autorité royale, souveraine d'abord, puis vaincue et dépouillée, se
+relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les
+pouvoirs à elle, présentait une lutte perpétuelle, et une possession
+toujours changeante. On disait au clergé, qu'en se reportant aux anciens
+temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs
+seuls pourraient être élus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient
+exclus de la députation; aux parlemens eux-mêmes, qu'ils n'étaient que des
+officiers infidèles de la royauté; à tous enfin, que la constitution
+française n'était qu'une longue révolution, pendant laquelle chaque
+puissance avait successivement dominé; que tout avait été innovation, et
+que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait décider.
+
+Le tiers-état comprenait la presque totalité de la nation, toutes les
+classes utiles, industrieuses et éclairées; s'il ne possédait qu'une partie
+des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison,
+ce n'était pas trop que de lui donner un nombre de députés égal à celui des
+deux autres ordres.
+
+L'assemblée des notables se déclara contre ce qu'on appelait le doublement
+du tiers. Un seul bureau, celui que présidait Monsieur, frère du roi, vota
+pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en considération
+l'avis de la minorité, l'opinion prononcée de plusieurs princes du sang, le
+voeu des trois ordres du Dauphiné, la demande des assemblées provinciales,
+l'exemple de plusieurs pays d'états, _l'avis de divers publicistes_, et le
+voeu exprimé par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre
+total des députés serait de mille au moins; qu'il serait formé en raison
+composée de la population et des contributions de chaque bailliage, et que
+le nombre particulier des députés du tiers-état serait égal à celui des
+deux premiers ordres réunis. (_Arrêt du conseil du 27 décembre 1788_.)
+
+Cette déclaration excita un enthousiasme universel. Attribuée à Necker,
+elle accrut à son égard la faveur de la nation et la haine des grands.
+Cependant cette déclaration ne décidait rien quant au vote par tête ou par
+ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il était inutile
+d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au
+tiers-état le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le
+moment. Elle donnait ainsi une idée de la faiblesse de la cour et de celle
+de Necker lui-même. Cette cour offrait un assemblage de volontés qui
+rendait tout résultat décisif impossible. Le roi était modéré, équitable,
+studieux, et se défiait trop de ses propres lumières; aimant le peuple,
+accueillant volontiers ses plaintes, il était cependant atteint quelquefois
+de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la
+liberté et la tolérance, l'anarchie et l'impiété. L'esprit philosophique,
+dans son premier essor, avait dû commettre des écarts, et un roi timide et
+religieux avait dû s'en épouvanter. Saisi à chaque instant de faiblesses,
+de terreurs, d'incertitudes, l'infortuné Louis XVI, résolu pour lui à tous
+les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa
+facilité pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes
+les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes
+parce qu'il les laissait commettre. La reine, livrée aux plaisirs, exerçant
+autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son époux fût
+tranquille, que le trésor fût rempli, que la cour et ses sujets
+l'adorassent. Tantôt elle était d'accord avec le roi pour opérer des
+réformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantôt, au contraire, quand
+elle croyait l'autorité menacée, ses amis de cour dépouillés, elle arrêtait
+le roi, écartait les ministres populaires, et détruisait tout moyen et
+toute espérance de bien. Elle cédait surtout aux influences d'une partie de
+la noblesse qui vivait autour du trône et s'y nourrissait de grâces et
+d'abus. Cette noblesse de cour désirait sans doute, comme la reine
+elle-même, que le roi eût de quoi faire des prodigalités; et, par ce motif,
+elle était ennemie des parlemens quand ils refusaient les impôts, mais elle
+devenait leur alliée quand ils défendaient ses privilèges en refusant, sous
+de spécieux prétextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces
+influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficultés,
+juger les abus, les détruire d'autorité, cédait alternativement à la cour
+ou à l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre.
+
+Si, pendant la durée du dix-huitième siècle, lorsque les philosophes,
+réunis dans une allée des Tuileries, faisaient des voeux pour Frédéric et
+les Américains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient
+point à gouverner l'état, mais seulement à éclairer les princes, et
+prévoyaient tout au plus des révolutions lointaines que des signes de
+malaise et l'absurdité des institutions faisaient assez présumer; si, à
+cette époque, le roi eût spontanément établi une certaine égalité dans
+les charges, et donné quelques garanties, tout eût été apaisé pour
+long-temps, et Louis XVI aurait été adoré à l'égal de Marc-Aurèle. Mais
+lorsque toutes les autorités se trouvèrent avilies par une longue lutte, et
+tous les abus dévoilés par une assemblée de notables; lorsque la nation,
+appelée dans la querelle, eut conçu l'espoir et la volonté d'être quelque
+chose, elle le voulut impérieusement. On lui avait promis les
+états-généraux, elle demanda que le terme de la convocation fût rapproché;
+le terme rapproché, elle y réclama la prépondérance: on la lui refusa;
+mais, en doublant sa représentation, on lui donna le moyen de la conquérir.
+Ainsi donc on ne cédait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne
+pouvait plus lui résister; mais alors ses forces étaient accrues et
+senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une résistance
+continuelle, irritant son ambition, devait bientôt la rendre insatiable.
+Mais alors même, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi,
+se conciliant la reine, domptant les privilégiés, eût devancé et rassasié
+tout à coup les prétentions nationales, en donnant lui-même une
+constitution libre; s'il eût satisfait ce besoin d'agir qu'éprouvait la
+nation, en l'appelant tout de suite, non à réformer l'état, mais à discuter
+ses intérêts annuels dans un état tout constitué, peut-être la lutte ne se
+fût pas engagée. Mais il fallait devancer la difficulté au lieu d'y céder,
+et surtout immoler des prétentions nombreuses. Il fallait un homme d'une
+conviction forte, d'une volonté égale à sa conviction; et cet homme sans
+doute audacieux, puissant, passionné peut-être, eût effrayé la cour, qui
+n'en aurait pas voulu. Pour ménager à la fois l'opinion et les vieux
+intérêts, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un
+ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularité
+immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du
+pouvoir surpassaient toutes les espérances, et excitaient l'enthousiasme
+d'un peuple que bientôt la démagogie de ses chefs devait à peine
+satisfaire. Les esprits étaient dans une fermentation universelle. Des
+assemblées s'étaient formées dans toute la France, à l'exemple de
+l'Angleterre et sous le même nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait là
+que des abus à détruire, des réformes à opérer, et de la constitution à
+établir. On s'irritait par un examen sévère de la situation du pays. En
+effet, son état politique et économique était intolérable. Tout était
+privilège dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les
+métiers eux-mêmes. Tout était entrave pour l'industrie et le génie de
+l'homme. Les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient
+exclusivement réservées à quelques classes, et dans ces classes à quelques
+individus. On ne pouvait embrasser une profession qu'à certains titres et à
+certaines conditions pécuniaires. Les villes avaient leurs privilèges pour
+l'assiette, la perception, la quotité de l'impôt, et pour le choix des
+magistrats. Les grâces même, converties par les survivances en propriétés
+de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des
+préférences. Il ne lui restait de liberté que pour quelques dons
+pécuniaires, et on l'avait vu obligé de disputer avec le duc de Coigny pour
+l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout était donc immobilisé dans
+quelques mains, et partout le petit nombre résistait au grand nombre
+dépouillé. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le
+clergé possédaient à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers,
+possédé par le peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits
+féodaux à la noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les
+dévastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impôts sur les
+consommations pesaient sur le grand nombre, et par conséquent sur le
+peuple. La perception était vexatoire; les seigneurs étaient impunément en
+retard; le peuple, au contraire, maltraité, enfermé, était condamné à
+livrer son corps à défaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses
+sueurs, il défendait de son sang les hautes classes de la société, sans
+pouvoir exister lui-même. La bourgeoisie, industrieuse, éclairée, moins
+malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son
+industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages
+auxquels elle avait droit. La justice, distribuée dans quelques provinces
+par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats
+acheteurs de leurs charges, était lente, souvent partiale, toujours
+ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La liberté
+individuelle était violée par les lettres de cachet, la liberté de la
+presse par les censeurs royaux. Enfin l'état, mal défendu au dehors,
+trahi par les maîtresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des
+ministres de Louis XVI, avait été récemment déshonoré en Europe par le
+sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne.
+
+Déjà les masses populaires commençaient à s'agiter; des troubles s'étaient
+manifestés plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout à la
+retraite de l'archevêque de Toulouse. On avait brûlé l'effigie de celui-ci;
+la force armée avait été insultée, et même attaquée; la magistrature avait
+faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits
+émus, pleins de l'idée confuse d'une révolution prochaine, étaient dans une
+fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient
+déjà se diriger contre eux les armes qu'ils avaient données au peuple. En
+Bretagne, la noblesse s'était opposée au doublement du tiers, et avait
+refusé de nommer des députés. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment
+servie contre la cour, s'était alors tournée contre elle, et des combats
+meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez vengée de
+la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refusé ses secours, mais
+encore avait enfermé quelques-uns de ses membres venus à Paris pour
+réclamer.
+
+Les élémens eux-mêmes semblaient s'être déchaînés. Une grêle du 13 juillet
+avait dévasté les récoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris
+plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se préparaient. Toute
+l'activité du commerce suffisait à peine pour concentrer la quantité de
+subsistances nécessaire à cette grande capitale; et il était à craindre
+qu'il ne devînt bientôt très difficile de la faire vivre, lorsque les
+agitations politiques auraient ébranlé la confiance et interrompu les
+communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les désastres de Louis
+XIV, et qui immortalisa la charité de Fénelon, on n'en avait pas vu de plus
+rigoureux que celui de 88 à 89. La bienfaisance, qui alors éclata de la
+manière la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les misères
+du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une
+quantité de vagabonds sans profession et sans ressources, qui étalaient de
+Versailles à Paris leur misère et leur nudité. Au moindre bruit, on les
+voyait paraître avec empressement pour profiter des chances toujours
+favorables à ceux qui ont tout à acquérir, jusqu'au pain du jour.
+
+Ainsi tout concourait à une révolution. Un siècle entier avait contribué à
+dévoiler les abus et à les pousser à l'excès; deux années à exciter la
+révolte, et à aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans
+la querelle des privilégiés. Enfin des désastres naturels, un concours
+fortuit de diverses circonstances amenèrent la catastrophe, dont l'époque
+pouvait bien être différée, mais dont l'accomplissement était tôt ou tard
+infaillible.
+
+C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les élections. Elles
+furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et très calmes
+à Paris, où il régna beaucoup d'accord et d'unanimité. On distribuait des
+listes, on tâchait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats,
+des hommes de lettres, étonnés de se voir réunis pour la première fois,
+s'élevaient peu à peu à la liberté. A Paris, ils renommèrent eux-mêmes les
+bureaux formés par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de
+leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de
+Chaillot: étranger aux intrigues, pénétré de sa noble mission, il se rend
+seul et à pied à l'assemblée. Il s'arrête en route sur la terrasse des
+Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. «Vous serez nommé,
+lui dit-il.--Je n'en sais rien, répond Bailly; cet honneur ne doit ni se
+refuser ni se solliciter.» Le modeste académicien reprend sa marche, il se
+rend à l'assemblée, et il est nommé successivement électeur et député.
+
+L'élection du comte de Mirabeau fut orageuse: rejeté par la noblesse,
+accueilli par le tiers-état, il agita la Provence, sa patrie, et vint
+bientôt se montrer à Versailles.
+
+La cour ne voulut point influencer les élections; elle n'était point fâchée
+d'y voir un grand nombre de curés; elle comptait sur leur opposition aux
+grands dignitaires ecclésiastiques, et en même temps sur leur respect pour
+le trône. D'ailleurs elle ne prévoyait pas tout, et dans les députés du
+tiers elle apercevait encore plutôt des adversaires pour la noblesse que
+pour elle-même. Le duc d'Orléans fut accusé d'agir vivement pour faire
+élire ses partisans, et pour être lui-même nommé. Déjà signalé parmi les
+adversaires de la cour, allié des parlemens, invoqué pour chef, de son gré
+ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menées. Une scène
+déplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un
+auteur à tous les évènemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de
+papiers peints, Réveillon, qui par son habileté entretenait de vastes
+ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance à
+trois cents ouvriers, fut accusé d'avoir voulu réduire les salaires à
+moitié prix. La populace menaça de brûler sa maison. On parvint à la
+disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie,
+incendiée, détruite[14]. Malgré les menaces faites la veille par les
+assaillans, malgré le rendez-vous, donné, l'autorité n'agit que fort tard,
+et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fût
+maître de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut obligé d'égorger
+un grand nombre de ces hommes féroces et intrépides, qui depuis se
+montrèrent dans toutes les occasions, et qui reçurent le nom de _brigands_.
+
+Tous les partis qui étaient déjà formés s'accusèrent: on reprocha à la cour
+son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait
+voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses
+troupes. L'argent trouvé sur les dévastateurs de la maison de Réveillon,
+les mots échappés à quelques-uns d'entre eux, firent soupçonner qu'ils
+étaient suscités et conduits par une main cachée; et les ennemis du parti
+populaire accusèrent le duc d'Orléans d'avoir voulu essayer ces bandes
+révolutionnaires.
+
+Ce prince était né avec des qualités heureuses; il avait hérité de
+richesses immenses; mais, livré aux mauvaises moeurs, il avait abusé de
+tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le
+caractère, tour à tour insouciant de l'opinion ou avide de popularité, il
+était hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouillé
+avec la reine, il s'était fait ennemi de la cour. Les partis commençant à
+se former, il avait laissé prendre son nom, et même, dit-on, jusqu'à ses
+richesses. Flatté d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire
+accuser, pas assez pour réussir, et il devait, si ses partisans avaient
+réellement des projets, les désespérer de son inconstante ambition.
+
+
+NOTES:
+
+[1] 1774.
+[2] 1777.
+[3] 1783.
+[5] Avril 1787.
+[6] 6 août.
+[7] 15 août.
+[8] Mai.
+[9] 24 août.
+[10] Août.
+[11] Elle s'ouvrit à Versailles le 6 novembre, et ferma sa session le 8
+ décembre suivant.
+[12] Voyez les mémoires de Bouillé.
+[13] Voyez Bouillé.
+[14] 27 avril.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+CONVOCATION ET OUVERTURE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX.--DISCUSSION SUR LA
+VÉRIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TÊTE. L'ORDRE DU
+TIERS-ÉTAT SE DÉCLARE ASSEMBLÉE NATIONALE.--LA SALLE DES ÉTATS EST FERMÉE,
+LES DÉPUTÉS SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME.
+--SÉANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLÉE CONTINUE SES DÉLIBÉRATIONS MALGRÉ
+LES ORDRES DU ROI.--RÉUNION DÉFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX
+DE L'ASSEMBLÉE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DÉLIVRE DES
+GARDES FRANÇAISES ENFERMÉS A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES
+S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNÉES DES 12, l3 ET 14
+JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLÉE, ET DE LÀ A
+PARIS.--RAPPEL DE NECKER.
+
+
+Le moment de la convocation des états-généraux arrivait enfin; dans ce
+commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'étaient
+groupés autour des princes du sang et de la reine. Ils tâchaient de gagner
+par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils
+raillaient leur rusticité. Le clergé tâchait de capter les plébéiens de son
+ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru
+occuper le premier rôle dans les états-généraux, commençaient à craindre
+que leur ambition ne fût trompée. Les députés du tiers-état, forts de la
+supériorité de leurs talens, de l'énergique expression de leurs cahiers,
+soutenus par des rapprochemens continuels, stimulés même par les doutes que
+beaucoup de gens manifestaient sur le succès de leurs efforts, avaient pris
+la ferme résolution de ne pas céder.
+
+Le roi seul, qui n'avait pas goûté un moment de repos depuis le
+commencement de son règne, entrevoyait les états-généraux comme le terme de
+ses embarras. Jaloux de son autorité, plutôt pour ses enfans, auxquels il
+croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-même, il n'était
+pas fâché d'en remettre une partie à la nation, et de se décharger sur elle
+des difficultés du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprêts de
+cette grande réunion. Une salle avait été préparée à la hâte. On avait même
+déterminé les costumes, et imposé au tiers-état une étiquette humiliante.
+Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignité que de leurs droits:
+par une fierté bien juste, les cahiers défendaient aux députés de
+condescendre à tout cérémonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour
+tenait, comme toutes les autres, au désir de maintenir au moins le signe
+quand les choses n'étaient plus. Elle dut causer une profonde irritation
+dans un moment où, avant de s'attaquer, on commençait par se mesurer des
+yeux.
+
+Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le
+roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'état, se rendirent à
+l'église de Notre-Dame. La cour avait déployé une magnificence
+extraordinaire. Les deux premiers ordres étaient vêtus avec pompe. Princes,
+ducs et pairs, gentilshommes, prélats, étaient parés de pourpre, et avaient
+la tête couverte de chapeaux à plumes. Les députés du tiers, vêtus de
+simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgré leur extérieur
+modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que
+le duc d'Orléans, placé à la queue de la noblesse, aimait à demeurer en
+arrière et à se confondre avec les premiers députés du tiers.
+
+Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces
+instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'événement, émurent
+profondément les coeurs. Le discours de l'évêque de Nancy, plein de
+sentimens généreux, fut applaudi avec enthousiasme, malgré la sainteté du
+lieu et la présence du roi. Les grandes réunions élèvent l'âme,
+elles nous détachent de nous-mêmes, et nous rattachent aux autres; une
+ivresse générale se répandit, et tout à coup plus d'un coeur sentit
+défaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanité et de
+patriotisme[1].
+
+L'ouverture des états-généraux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi
+était placé sur un trône élevé, la reine auprès de lui, la cour dans les
+tribunes, les deux premiers ordres sur les deux côtés, le tiers-état dans
+le fond de la salle et sur des sièges inférieurs. Un mouvement s'éleva à la
+vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa démarche imposèrent à
+l'assemblée. Le tiers-état se couvrit avec les autres ordres, malgré
+l'usage établi. Le roi prononça un discours dans lequel il conseillait le
+désintéressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait à tous de son
+amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole,
+et fut suivi de Necker, qui lut un mémoire sur l'état du royaume, où il
+parla longuement de finances, accusa un déficit de 56 millions, et fatigua
+de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses leçons.
+
+Dès le lendemain il fut prescrit aux députés de chaque ordre de se rendre
+dans le local qui leur était destiné. Outre la salle commune, assez vaste
+pour contenir les trois ordres réunis, deux autres salles avaient été
+construites pour la noblesse et le clergé. La salle commune était destinée
+au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en étant dans son propre local, de
+se trouver dans celui des états. La première opération à faire était celle
+de la vérification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait
+lieu en commun ou par ordre. Les députés du tiers, prétendant qu'il
+importait à chaque partie des états-généraux de s'assurer de la légitimité
+des deux autres, demandaient la vérification en commun. La noblesse et le
+clergé, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils
+devaient se constituer chacun à part. Cette question n'était pas encore
+celle du vote par tête, car on pouvait vérifier les pouvoirs en commun et
+voter ensuite séparément, mais elle lui ressemblait beaucoup; et dès le
+premier jour, elle fit éclater une division qu'il eût été facile de
+prévoir, et de prévenir en terminant le différend d'avance. Mais la cour
+n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui était juste,
+et d'ailleurs elle espérait régner en divisant.
+
+Les députés du tiers-état demeurèrent assemblés dans la salle commune,
+s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la
+réunion de leurs collègues. La noblesse et le clergé, retirés dans leur
+salle respective, se mirent à délibérer sur la vérification. Le clergé vota
+la vérification séparée à la majorité de 133 sur 114, et la noblesse à la
+majorité de 188 sur 114. Le tiers-état, persistant dans son immobilité,
+continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait à éviter toute
+mesure qui pût le faire considérer comme constitué en ordre séparé. C'est
+pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres
+chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces
+membres étaient envoyés à la noblesse et au clergé pour leur dire qu'on les
+attendait dans la salle commune. La noblesse n'était pas en séance dans le
+moment; le clergé était réuni, et il offrit de nommer des commissaires pour
+concilier les différends qui venaient de s'élever. Il les nomma en effet,
+et fit inviter la noblesse à en faire autant. Le clergé dans cette lutte
+montrait un caractère bien différent de celui de la noblesse. Entre toutes
+les classes privilégiées, il avait le plus souffert des attaques du
+dix-huitième siècle; son existence politique avait été contestée; il était
+partagé à cause du grand nombre de ses curés; d'ailleurs son rôle obligé
+était celui de la modération et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient
+de le voir, il offrit une espèce de médiation.
+
+La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des
+commissaires. Moins prudente que le clergé, doutant moins de ses droits, ne
+se croyant point obligée à la modération, mais à la vaillance, elle se
+répandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excusé aucune
+passion, se livraient à toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes
+les assemblées, la domination des esprits les plus violens. Casalès,
+d'Espréménil, récemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus
+fougueuses, qu'ils préparaient d'abord dans des réunions particulières. En
+vain une minorité composée d'hommes ou plus sages ou plus prudemment
+ambitieux, s'efforçait d'éclairer cette noblesse; elle ne voulait rien
+entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour
+les lois et la justice. Le tiers-état, immobile, dévorait avec calme tous
+les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et
+la fermeté de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les
+applaudissemens des tribunes, destinées d'abord à la cour et envahies
+bientôt par le public.
+
+Plusieurs jours s'étaient déjà écoulés. Le clergé avait tendu des pièges au
+tiers-état en cherchant à l'entraîner à certains actes qui le fissent
+qualifier d'ordre constitué. Mais le tiers-état s'y était refusé
+constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police
+intérieure, il s'était borné à choisir un doyen et des adjoints pour
+recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui étaient
+adressées, et il déclarait former non un ordre, mais une _assemblée de
+citoyens réunis par une autorité légitime pour attendre d'autres citoyens_.
+
+La noblesse, après avoir refusé de nommer des commissaires conciliateurs,
+consentit enfin à en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais
+la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait
+en même temps de déclarer qu'elle persistait dans sa décision du 6 mai,
+laquelle enjoignait la vérification séparée. Le clergé, tout au contraire,
+fidèle à son rôle, avait suspendu la vérification déjà commencée dans sa
+propre chambre, et il s'était déclaré non constitué, en attendant les
+conférences des commissaires conciliateurs. Les conférences étaient
+ouvertes: le clergé se taisait, les députés des communes faisaient valoir
+leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se
+séparait aigri par la dispute, et le tiers-état, résolu à ne rien céder,
+n'était sans doute pas fâché d'apprendre que toute transaction devenait
+impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer
+qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore.
+Par une lueur passagère de prudence, les deux premiers ordres déclarèrent
+qu'ils renonçaient à leurs privilèges pécuniaires. Le tiers-état accepta la
+concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la
+vérification commune. Les conférences se continuaient encore, lorsqu'on
+proposa enfin, comme accommodement, de faire vérifier les pouvoirs par des
+commissaires pris dans les trois ordres. Les envoyés de la noblesse
+déclarèrent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se
+retirèrent sans fixer de jour pour une nouvelle conférence. La transaction
+fut ainsi rompue. Le même jour, la noblesse prit un arrêté par lequel elle
+déclarait de nouveau que, pour cette session, on vérifierait séparément, en
+laissant aux états le soin de déterminer un autre mode pour l'avenir. Cet
+arrêté fut communiqué aux communes le 27 mai. On était réuni depuis le 5;
+vingt-deux jours s'étaient donc écoulés, pendant lesquels on n'avait rien
+fait; il était temps de prendre une détermination. Mirabeau, qui donnait
+l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il était urgent de se
+décider, et de commencer le bien public trop long-temps retardé. Il proposa
+donc, d'après la résolution connue de la noblesse, de faire une sommation
+au clergé pour qu'il s'expliquât sur-le-champ, et déclarât s'il voulait ou
+non se réunir aux communes. La proposition fut aussitôt adoptée. Le député
+Target se mit en marche à la tête d'une députation nombreuse, et se rendit
+dans la salle du clergé: «Messieurs des communes invitent, dit-il,
+messieurs du clergé, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'intérêt national, à
+se réunir avec eux dans la salle de l'assemblée, pour aviser aux moyens
+d'opérer la concorde, si nécessaire en ce moment au salut de la chose
+publique.» Le clergé fut frappé de ces paroles solennelles; un grand nombre
+de ses membres répondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de
+suite à cette invitation; mais on les en empêcha, et on répondit aux
+députés des communes qu'il en serait délibéré. Au retour de la députation,
+le tiers-état, inexorable, se détermina à attendre, séance tenante, la
+réponse du clergé. Cette réponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on
+l'attendait. Le clergé se plaignit d'être trop vivement pressé, et demanda
+qu'on lui laissât le temps nécessaire. On lui répondit avec modération
+qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le
+jour et toute la nuit.
+
+La situation était difficile; le clergé savait qu'après sa réponse les
+communes se mettraient à l'oeuvre, et prendraient un parti décisif. Il
+voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au
+lendemain, ce qui fut accordé à regret. Le lendemain en effet, le roi, si
+désiré des premiers ordres, se décida à intervenir. Dans ce moment toutes
+les inimitiés de la cour et des premiers ordres commençaient à s'oublier, à
+l'aspect de cette puissance populaire qui s'élevait avec tant de rapidité.
+Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres à reprendre les
+conférences en présence de son garde-des-sceaux. Le tiers-état, quoi qu'on
+ait dit de ses projets qu'on a jugés d'après l'évènement, ne poussait pas
+ses voeux au-delà de la monarchie tempérée. Connaissant les intentions de
+Louis XVI, il était plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire
+à sa propre cause par aucun tort, il répondit que, par déférence pour le
+roi, il consentait à la reprise des conférences; quoique, d'après les
+déclarations de la noblesse, on pût les croire inutiles. Il joignit à cette
+réponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen
+était Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui
+avait été transporté subitement des études silencieuses de son cabinet au
+milieu des discordes civiles. Choisi pour présider une grande assemblée, il
+s'était effrayé de sa tâche nouvelle, s'était cru indigne de la remplir, et
+ne l'avait subie que par devoir. Mais élevé tout à coup à la liberté, il
+trouva en lui une présence d'esprit et une fermeté inattendues; au milieu
+de tant de conflits, il fit respecter la majesté de l'assemblée, et
+représenta pour elle avec toute la dignité de la vertu et de la raison.
+
+Bailly eut la plus grande peine à parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait
+afin d'être introduit, les courtisans répandirent qu'il n'avait pas même
+respecté la douleur du monarque, affligé de la mort du dauphin. Il fut
+enfin présenté, sut écarter tout cérémonial humiliant, et montra autant de
+fermeté que de respect. Le roi l'accueillit avec bonté, mais sans
+s'expliquer sur ses intentions.
+
+Le gouvernement, décidé à quelques sacrifices pour avoir des fonds,
+voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher à la
+noblesse ses privilèges pécuniaires avec le secours du tiers-état, et
+arrêter l'ambition du tiers-état au moyen de la noblesse. Quant à la
+noblesse, n'ayant point à s'inquiéter des embarras de l'administration, ne
+songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en coûter, elle voulait amener
+la dissolution des états-généraux, et rendre ainsi leur convocation
+inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas
+reconnaître sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-état,
+acquéraient sans cesse des forces nouvelles, et, résolues à braver tous les
+dangers, ne voulaient pas laisser échapper une occasion qui pouvait ne plus
+s'offrir.
+
+Les conférences demandées par le roi eurent lieu. Les commissaires de la
+noblesse élevèrent des difficultés de tout genre, sur le titre de communes
+que le tiers-état avait pris, sur la forme et la signature du
+ procès-verbal. Enfin ils entrèrent en discussion, et ils étaient presque
+réduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au
+nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait
+examiner séparément les pouvoirs, et en donner communication aux autres;
+dans le cas où des difficultés s'élèveraient, des commissaires en feraient
+rapport à chaque chambre, et si la décision des divers ordres n'était pas
+conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le
+différend à son profit. Les conférences furent aussitôt suspendues pour
+obtenir l'adhésion des ordres. Le clergé accepta le projet purement et
+simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, poussée par
+Ses instigateurs ordinaires, elle écarta l'avis des plus sages de ses
+membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses
+malheurs.
+
+Les communes, instruites de cette résolution, attendaient, pour s'expliquer
+à leur tour, qu'elle leur fût communiquée; mais le clergé, avec son astuce
+ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya
+une députation pour les engager à s'occuper avec lui de la misère du
+peuple, tous les jours plus grande, et à se hâter de pourvoir ensemble à la
+rareté et à la cherté des subsistances. Les communes, exposées à la
+défaveur populaire si elles paraissaient indifférentes à une telle
+proposition, rendirent ruse pour ruse, et répondirent que, pénétrées des
+mêmes devoirs, elles attendaient le clergé dans la grande salle pour
+s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et
+communiqua solennellement son arrêté aux communes; elle adoptait,
+disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la
+vérification séparée, et en ne déférant aux ordres réunis et à la
+juridiction suprême du roi que les difficultés qui pourraient s'élever sur
+les députations entières de toute une province.
+
+Cet arrêté mit fin à tous les embarras des communes. Obligées ou de céder,
+ou de se déclarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trône,
+si le plan de conciliation avait été adopté, elles furent dispensées de
+s'expliquer, le plan n'étant accepté qu'avec de graves changemens. Le
+moment était décisif. Céder sur la vérification séparée n'était pas, il est
+vrai, céder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'était faiblir
+toujours. Il fallait ou se soumettre à un rôle à peu près nul, donner de
+l'argent au pouvoir, et se contenter de détruire quelques abus lorsqu'on
+voyait la possibilité de régénérer l'état, ou prendre une résolution forte
+et se saisir violemment d'une portion du pouvoir législatif. C'était là le
+premier acte révolutionnaire, mais l'assemblée n'hésita pas. En
+conséquence, tous les procès-verbaux signés, les conférences finies,
+Mirabeau se lève: «Tout projet de conciliation rejeté par une partie,
+dit-il, ne peut plus être examiné par l'autre. Un mois s'est écoulé, il
+faut prendre un parti décisif; un député de Paris a une motion importante à
+faire, qu'on l'écoute.» Mirabeau, ayant ouvert la délibération par son
+audace, introduit à la tribune Sieyès, esprit vaste, systématique, et
+rigoureux dans ses déductions. Sieyès rappelle et motive en peu de mots la
+conduite des communes. Elles ont attendu et se sont prêtées à toutes les
+conciliations proposées; leur longue condescendance est devenue inutile;
+elles ne peuvent différer plus long-temps sans manquer à leur mission; en
+conséquence, elles doivent faire une dernière invitation aux deux autres
+ordres, afin qu'ils se réunissent à elles pour commencer la vérification.
+Cette proposition rigoureusement motivée[2] est accueillie avec
+enthousiasme; on veut même sommer les deux ordres de se réunir dans une
+heure[3]. Cependant le terme est prorogé. Le lendemain jeudi étant un jour
+consacré aux solennités religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi,
+la dernière invitation est communiquée; les deux ordres répondent qu'ils
+vont délibérer; le roi, qu'il fera connaître ses intentions. L'appel des
+bailliages commence: le premier jour, trois curés se rendent, et sont
+couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisième et le
+quatrième, dix, au nombre desquels se trouvait l'abbé Grégoire.
+
+Pendant l'appel des bailliages et la vérification des pouvoirs, une dispute
+grave s'éleva sur le titre que devait prendre l'assemblée. Mirabeau proposa
+celui de _représentans du peuple français_; Mounier, celui de _la majorité
+délibérant en l'absence de la minorité;_ le député Legrand, celui
+_d'assemblée nationale._ Ce dernier fut adopté après une discussion assez
+longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il était une heure
+du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait séance tenante,
+ou si on remettrait au lendemain. Une partie des députés voulait qu'on ne
+perdît pas un instant, afin d'acquérir un caractère légal qui imposât à la
+cour. Un petit nombre, désirant arrêter les travaux de l'assemblée,
+s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, rangés des deux
+côtés d'une longue table, se menaçaient réciproquement; Bailly, placé au
+centre, était sommé par les uns de séparer l'assemblée, par les autres de
+mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris
+et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux.
+Le ciel était orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la
+salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirèrent; alors
+Bailly, s'adressant à l'assemblée devenue calme par la retraite de ceux qui
+la troublaient, l'engagea à renvoyer au jour l'acte important qui était
+proposé. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant à sa fermeté
+et à sa sagesse.
+
+Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en délibération, et, à la
+majorité de 491 voix contre 90, les communes se constituèrent en _assemblée
+nationale_. Sieyès, chargé encore de motiver cette décision, le fit avec sa
+rigueur accoutumée.
+
+«L'assemblée, délibérant après la vérification des pouvoirs, reconnaît
+qu'elle est déjà composée de représentans envoyés directement par les
+quatre-vingt-seize centièmes au moins de la nation. Une telle masse de
+députations ne saurait rester inactive par l'absence des députés de
+quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui
+ont été appelés_ ne peuvent empêcher les présens d'exercer la plénitude de
+leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir
+impérieux et pressant.
+
+«De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux représentans vérifiés de concourir
+au voeu national, et que tous les représentans vérifiés doivent être dans
+cette assemblée, il est encore indispensable de conclure qu'il lui
+appartient et qu'il n'appartient qu'à elle d'interpréter et de représenter
+la volonté générale de la nation.
+
+«Il ne peut exister entre le trône et l'assemblée aucun _veto_, aucun
+pouvoir négatif.
+
+«L'assemblée déclare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale
+peut et doit être commencée sans retard par les députés présens, et qu'ils
+doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle.
+
+«La dénomination d'assemblée nationale est la seule qui convienne à
+l'assemblée dans l'état actuel des choses, soit parce que les membres qui
+la composent sont les seuls représentans légitimement et publiquement
+connus et vérifiés, soit parce qu'ils sont envoyés par la presque totalité
+de la nation, soit enfin parce que la représentation étant une et
+indivisible, aucun des députés, dans quelque ordre ou classe qu'il soit
+choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions séparément de cette assemblée.
+
+«L'assemblée ne perdra jamais l'espoir de réunir dans son sein tous les
+députés aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler à remplir
+l'obligation qui leur est imposée de concourir à la tenue des
+états-généraux. A quelque moment que les députés absens se présentent dans
+la session qui va s'ouvrir, elle déclare d'avance qu'elle s'empressera de
+les recevoir, et de partager avec eux, après la vérification des pouvoirs,
+la suite des grands travaux qui doivent procurer la régénération de la
+France.»
+
+Aussitôt après cet arrêté, l'assemblée, voulant tout à la fois faire un
+acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arrêter la
+marche de l'administration, légalisa la perception des impôts, quoique
+établis sans le consentement national; prévenant sa séparation elle ajouta
+qu'ils cesseraient d'être perçus le jour où elle serait séparée; prévoyant
+en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les
+embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit à la
+prudence et à l'honneur en mettant les créanciers de l'état sous la
+sauvegarde de la loyauté française. Enfin elle annonça qu'elle allait
+s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misère publique.
+
+Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habileté, produisirent
+une impression profonde. La cour et les premiers ordres étaient épouvantés
+de tant d'audace et d'énergie. Pendant ce temps le clergé délibérait en
+tumulte s'il fallait se réunir aux communes. La foule attendait au dehors
+le résultat de sa délibération; les curés l'emportèrent enfin, et on apprit
+que la réunion avait été votée à la majorité de 149 voix sur 115. Ceux qui
+avaient voté pour la réunion furent accueillis avec des transports; les
+autres furent outragés et poursuivis par le peuple.
+
+Ce moment devait amener la réconciliation de la cour et de l'aristocratie.
+Le danger était égal pour toutes deux. La dernière résolution nuisait
+autant au roi qu'aux premiers ordres eux-mêmes dont les communes
+déclaraient pouvoir se passer. Aussitôt on se jeta aux pieds du roi; le duc
+de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archevêque de Paris, le
+supplièrent de réprimer l'audace du tiers-état, et de soutenir leurs droits
+attaqués. Le parlement lui fit offrir de se passer des états, en promettant
+de consentir tous les impôts. Le roi fut entouré par les princes et par la
+reine; c'était plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entraîna
+à Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse.
+
+Le ministre Necker, attaché à la cause populaire, se contentait de
+représentations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait
+l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de détruire bientôt l'effet.
+Des qu'il vit l'intervention de l'autorité royale nécessaire, il forma un
+projet qui parut très-hardi à son courage: il voulait que le monarque, dans
+une séance royale, ordonnât la réunion des ordres, mais seulement pour
+toutes les mesures d'intérêt général; qu'il s'attribuât la sanction de
+toutes les résolutions prises par les états-généraux; qu'il improuvât
+d'avance tout établissement contre la monarchie tempérée, tel que celui
+d'une assemblée unique; qu'il promît enfin l'abolition des privilèges,
+l'égale admission de tous les Français aux emplois civils et militaires,
+etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan
+pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'exécution.
+
+Le conseil avait suivi le roi à Marly. Là, le plan de Necker, approuvé
+d'abord, est remis en discussion: tout à coup un billet est transmis au
+roi; le conseil est suspendu, repris et renvoyé au lendemain, malgré le
+besoin d'une grande célérité. Le lendemain, de nouveaux membres sont
+ajoutés au conseil; les frères du roi sont du nombre. Le projet de Necker
+est modifié; le ministre résiste, fait quelques concessions, mais il se
+voit vaincu et retourne à Versailles. Un page vient trois fois lui remettre
+des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout-à-fait
+défiguré, et la séance royale est fixée pour le 22 juin.
+
+On n'était encore qu'au 20, et déjà on ferme la salle des états, sous le
+prétexte des préparatifs qu'exige la présence du roi. Ces préparatifs
+pouvaient se faire en une demi-journée; mais le clergé avait résolu la
+veille de se réunir aux communes, et on voulait empêcher cette réunion. Un
+ordre du roi suspend aussitôt les séances jusqu'au 22. Bailly, se croyant
+obligé d'obéir à l'assemblée, qui, le vendredi 19, s'était ajournée au
+lendemain samedi, se rend à la porte de la salle. Des gardes-françaises
+l'entouraient avec ordre d'en défendre l'entrée; l'officier de service
+reçoit Bailly avec respect, et lui permet de pénétrer dans une cour pour y
+rédiger une protestation. Quelques députés jeunes et ardens veulent forcer
+la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmène avec lui, pour ne
+pas compromettre le généreux officier qui exécutait avec tant de modération
+les ordres de l'autorité. On s'attroupe en tumulte, on persiste à se
+réunir; quelques-uns parlent de tenir séance sous les fenêtres mêmes du
+roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitôt; le
+maître la cède avec joie.
+
+Cette salle était vaste, mais les murs en étaient sombres et dépouillés; il
+n'y avait point de sièges. On offre un fauteuil au président, qui le refuse
+et veut demeurer debout avec l'assemblée; un banc sert de bureau; deux
+députés sont placés à la porte pour la garder, et sont bientôt relevés par
+la prévôté de l'hôtel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en
+foule, et la délibération commence. On s'élève de toutes parts contre cette
+suspension des séances, et on propose divers moyens pour l'empêcher à
+l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extrêmes commencent à
+s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre à Paris: cet avis,
+accueilli avec chaleur, est agité vivement; déjà même on parle de s'y
+transporter en corps et à pied. Bailly est épouvanté des violences que
+pourrait essuyer l'assemblée pendant la route; redoutant d'ailleurs une
+scission, il s'oppose à ce projet. Alors Mounier propose aux députés de
+s'engager par serment à ne pas se séparer avant l'établissement d'une
+constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on rédige
+aussitôt la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le
+premier, et lit la formule ainsi conçue: «Vous prêtez le serment solennel
+de ne jamais vous séparer, de vous rassembler partout où les circonstances
+l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et
+affermie sur des fondemens solides.» Cette formule, prononcée à haute et
+intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitôt toutes les bouches
+profèrent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout
+et immobile, reçoit cet engagement solennel d'assurer par des lois
+l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitôt des cris de _vive
+l'assemblée! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colère et sans
+haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est dû. Les députés se
+disposent ensuite à signer la déclaration qu'ils viennent de faire. Un
+seul, Martin d'Auch, ajoute à son nom le mot d'opposant. Il se forme autour
+de lui un grand tumulte. Bailly, pour être entendu, monte sur une table,
+s'adresse avec modération au député, et lui représente qu'il a le droit de
+refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le député
+persiste; et l'assemblée, par respect pour sa liberté, souffre le mot, et
+le laisse exister sur le procès-verbal.
+
+Ce nouvel acte d'énergie excita l'épouvante de la noblesse, qui le
+lendemain vint porter ses doléances aux pieds du roi, s'excuser en quelque
+sorte des restrictions qu'elle avait apportées au plan de conciliation,
+et lui demander son assistance. La minorité noble protesta contre cette
+démarche, soutenant avec raison qu'il n'était plus temps de demander
+l'intervention royale, après l'avoir si mal à propos refusée. Cette
+minorité, trop peu écoutée, se composait de quarante-sept membres; on y
+comptait des militaires, des magistrats éclairés; le duc de Liancourt,
+généreux ami de son roi et de la liberté; le duc de Larochefoucauld,
+distingué par une constante vertu et de grandes lumières; Lally-Tolendal,
+célèbre déjà par les malheurs de son père et ses éloquentes réclamations;
+Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les frères
+Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport,
+déjà cité pour sa vaste capacité et la fermeté de son caractère; enfin le
+marquis de Lafayette, défenseur de la liberté américaine, unissant à la
+vivacité française la constance et la simplicité de Washington.
+
+L'intrigue ralentissait toutes les opérations de la cour. La séance, fixée
+d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, écrit fort tard à Bailly
+et à l'issue du grand conseil, lui annonçait ce renvoi, et prouvait
+l'agitation qui régnait dans les idées. Necker était résolu à ne pas se
+rendre à la séance, pour ne pas autoriser de sa présence des projets qu'il
+désapprouvait.
+
+Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorité faible, furent
+employés pour empêcher la séance du lundi 22; les princes firent retenir la
+salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-là. L'assemblée se rendit à
+l'église de Saint-Louis, où elle reçut la majorité du clergé, à la tête de
+laquelle se trouvait l'archevêque de Vienne. Cette réunion, opérée avec la
+plus grande dignité, excita la joie la plus vive. Le clergé venait s'y
+soumettre, disait-il, à la vérification commune.
+
+Le lendemain 23 était le jour fixé pour la séance royale. Les députés des
+communes devaient entrer par une porte détournée, et différente de celle
+qui était réservée à la noblesse et au clergé. A défaut de la violence, on
+ne leur épargnait pas les humiliations. Exposés à la pluie, ils attendirent
+longtemps: le président, réduit à frapper à cette porte, qui ne s'ouvrait
+pas, frappa plusieurs fois; on lui répondit qu'il n'était pas temps. Déjà
+les députés allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit
+enfin, les députés entrèrent et trouvèrent les deux premiers ordres en
+possession de leurs sièges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant
+d'avance. La séance n'était point, comme celle du 5 mai, majestueuse et
+touchante à la fois, par une certaine effusion de sentimens et
+d'espérances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de
+cette première solennité. Les députés des communes avaient résolu de garder
+le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en
+employant des expressions beaucoup trop énergiques pour son caractère. On
+lui faisait proférer des reproches, et donner des commandemens. Il
+enjoignait la séparation par ordre, cassait les précédens arrêtés du
+tiers-état, en promettant de sanctionner l'abdication des privilèges
+pécuniaires quand les possesseurs l'auraient donnée. Il maintenait tous les
+droits féodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme propriétés inviolables;
+il n'ordonnait pas la réunion pour les matières d'intérêt général, mais il
+la faisait espérer de la modération des premiers ordres. Ainsi il forçait
+L'obéissance des communes, et se contentait de présumer celle de
+l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clergé juges de ce qui les
+concernait spécialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de
+nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se
+regarderait comme son unique représentant. Ce ton, ce langage, irritèrent
+profondément les esprits, non contre le roi, qui venait de représenter avec
+faiblesse des passions qui n'étaient pas les siennes, mais contre
+l'aristocratie dont il était l'instrument.
+
+Aussitôt après son discours, il ordonne à l'assemblée de se séparer
+sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clergé. Le plus grand
+nombre des députés ecclésiastiques demeurent; les députés des communes,
+immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avançait
+le premier, se lève: «Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez
+d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présens du
+despotisme n'étaient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la
+violation du temple national, pour vous commander d'être heureux!... Où
+sont les ennemis de la nation? Catilina est-il à nos portes?... Je demande
+qu'en vous couvrant de votre dignité, de votre puissance législative, vous
+vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de
+vous séparer qu'après avoir fait la constitution.»
+
+Le marquis de Brézé, grand-maître des cérémonies, rentre alors et s'adresse
+à Bailly: «Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi;» et Bailly lui
+répond: «Je vais prendre ceux de l'assemblée.» Mirabeau s'avance: «Oui,
+monsieur, s'écrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées
+au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler.
+Cependant, pour éviter tout délai, allez dire à votre maître que nous
+sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que
+par la puissance des baïonnettes.» M. de Brézé se retire. Sieyès prononce
+ces mots: «Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier; délibérons.»
+L'assemblée se recueille pour délibérer sur le maintien de ses précédens
+arrêtés. «Le premier de ces arrêtés, dit Barnave, a déclaré ce que vous
+êtes; le second statue sur les impôts, que vous seuls avez droit de
+consentir; le troisième est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces
+mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empêcher ce qu'il n'a
+pas à consentir.» Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les
+banquettes, des troupes armées traversent la salle, d'autres l'entourent au
+dehors; les gardes-du-corps s'avancent même jusqu'à la porte. L'assemblée,
+sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a
+unanimité pour le maintien de tous les arrêtés précédens. Ce n'est pas
+tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et
+privée des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemblée pouvait
+être menacée. Mirabeau reparaît à la tribune et propose de décréter
+l'inviolabilité de chaque député. Aussitôt l'assemblée, n'opposant à la
+force qu'une majestueuse volonté, déclare inviolable chacun de ses membres,
+proclame traître, infâme et coupable de crime capital, quiconque
+attenterait à leur personne.
+
+Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'état sauvé par ce lit de
+justice, présentait ses félicitations au prince qui en avait donné l'idée,
+et les portait du prince à la reine. La reine, tenant son fils dans ses
+bras, le montrant à ces serviteurs si empressés, recevait leurs sermens, et
+s'abandonnait malheureusement à une aveugle confiance. Dans ce même instant
+on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, réuni en
+foule, félicitait Necker de n'avoir pas assisté à la séance royale.
+L'épouvante succéda aussitôt à la joie; le roi et la reine firent appeler
+Necker, et ces augustes personnages furent obligés de le supplier de
+conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit à la cour
+une partie de la popularité qu'il avait conservée en n'assistant pas à
+cette funeste séance.
+
+Ainsi venait de s'opérer la première révolution. Le tiers-état avait
+recouvré le pouvoir législatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour
+avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette révolution
+législative fut entièrement consommée. On employa encore quelques petits
+moyens, tels que de gêner les communications intérieures dans les salles
+des états; mais ils furent sans succès. Le 24, la majorité du clergé se
+rendit à l'assemblée, et demanda la vérification en commun pour délibérer
+ensuite sur les propositions faites par le roi dans la séance du 23 juin.
+La minorité du clergé continuait à délibérer dans sa chambre particulière.
+L'archevêque de Paris, Juigné, prélat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais
+privilégié opiniâtre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa réunion;
+il se rendit en effet à l'assemblée nationale, accompagné de l'archevêque
+de Bordeaux, prélat populaire et qui devait plus tard devenir ministre.
+
+Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses
+agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Espréménil proposa de
+décréter le tiers-état, et de le faire poursuivre par le procureur-général;
+la minorité proposa la réunion. Cette motion fut rejetée au milieu du
+tumulte. Le duc d'Orléans appuya la proposition, après avoir, la veille,
+promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, résolus de se
+réunir à l'assemblée générale malgré la décision de la majorité, s'y
+rendirent en corps, et furent reçus au milieu de la joie publique.
+Cependant, malgré cette allégresse causée par leur présence, leurs visages
+étaient tristes. «Nous cédons à notre conscience, dit Clermont-Tonnerre,
+mais c'est avec douleur que nous nous séparons de nos frères. Nous venons
+concourir à la régénération publique; chacun de nous vous fera connaître le
+degré d'activité que lui permet son mandat.»
+
+Chaque jour amenait de nouvelles réunions, et l'assemblée voyait
+s'accroître le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes
+parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces.
+Mounier suscita celles du Dauphiné. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal
+lui-même envoya une députation, que l'assemblée, entourée encore de
+dangers, reçut pour ne pas s'aliéner la multitude. Alors elle n'en
+prévoyait pas les excès; elle avait besoin au contraire de présumer son
+énergie et d'en espérer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le
+courage du peuple n'était encore qu'un rêve heureux. Ainsi les
+applaudissemens des tribunes, importuns souvent à l'assemblée, l'avaient
+pourtant soutenue, et on n'osa pas les empêcher. Bailly voulut réclamer, on
+étouffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens.
+
+La majorité de la noblesse continuait ses séances au milieu du tumulte et
+du plus violent déchaînement. L'épouvante se répandit chez ceux qui la
+dirigeaient, et le signal de la réunion partit de ceux mêmes qui lui
+persuadaient naguère la résistance. Mais ces passions, déjà trop excitées,
+n'étaient point faciles à conduire. Le roi fut obligé d'écrire une lettre;
+la cour, les grands, furent réduits à supplier; «la réunion sera passagère,
+disait-on aux plus obstinés; des troupes s'approchent, cédez pour sauver le
+roi.» Le consentement fut arraché au milieu du désordre, et la majorité de
+la noblesse, accompagnée de la minorité du clergé, se rendit le 27 juin à
+l'assemblée générale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit
+qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et à la nation
+une preuve de patriotisme. «La famille est complète,» répondit Bailly.
+Supposant que la réunion était entière, et qu'il s'agissait, non de
+vérifier, mais de délibérer en commun, il ajouta: «Nous pourrons nous
+occuper, sans relâche et sans distraction, de la régénération du royaume et
+du bonheur public.»
+
+Plus d'un petit moyen fut encore employé pour paraître n'avoir pas fait ce
+que la nécessité avait obligé de faire. Les nouveaux arrivés se rendaient
+toujours après l'ouverture des séances, tous en corps, et de manière à
+figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derrière le président,
+et de manière à paraître ne pas siéger. Bailly, avec beaucoup de mesure et
+de fermeté, finit par vaincre toutes les résistances, et parvint à les
+faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la présidence, non de vive
+force, mais tantôt par une négociation secrète, tantôt par une supercherie.
+Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple
+citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, présider tous les
+grands du royaume et de l'église.
+
+Il était trop évident que la révolution législative était achevée. Quoique
+le premier différend n'eût d'autre objet que le mode de vérification et non
+la manière de voter, quoique les uns eussent déclaré ne se réunir que pour
+la vérification commune, et les autres pour obéir aux intentions royales
+exprimées le 23 juin, il était certain que le vote par tête devenait
+inévitable; toute réclamation était donc inutile et impolitique. Pourtant
+le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorité, et assura
+qu'il ne s'était réuni que pour délibérer sur les objets généraux, et en
+conservant toujours le droit de former un ordre. L'archevêque de Vienne
+répliqua avec vivacité que la minorité n'avait rien pu décider en l'absence
+de la majorité du clergé, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom
+de l'ordre. Mirabeau s'éleva avec force contre cette prétention, dit qu'il
+était étrange qu'on protestât dans l'assemblée contre l'assemblée; qu'il
+fallait en reconnaître la souveraineté, ou se retirer.
+
+Alors s'éleva la question des mandats impératifs. La plupart des cahiers
+exprimaient le voeu des électeurs à l'égard des réformes à opérer, et
+rendaient ce voeu obligatoire pour les députés. Avant d'agir, il fallait
+fixer jusqu'à quel point on le pouvait; cette question devait donc être la
+première. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on
+retournât aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir
+des commettans que la mission de voter pour eux, après que les objets
+auraient été discutés et éclaircis par les envoyés de toute la nation, mais
+ils ne croyaient pas qu'on pût recevoir d'avance un avis tout fait. Si on
+croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil général, soit
+parce qu'on trouve plus de lumières en s'élevant, soit parce qu'on ne peut
+avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont
+réciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les députés doivent être
+libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acérant la raison par
+l'ironie, s'écria que ceux qui croyaient les mandats impératifs avaient eu
+tort de venir, et n'avaient qu'à laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et
+que ces cahiers siégeraient tout aussi bien qu'eux. Sieyès, avec sa
+sagacité ordinaire, prévoyant que, malgré la décision très juste de
+l'assemblée, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens,
+et qu'en se réfugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables,
+proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun était juge de la valeur du
+serment qu'il avait prêté. «Ceux qui se croient obligés par leurs cachiers,
+dit-il, seront regardés comme absens, tout comme ceux qui avaient refusé de
+faire vérifier leurs pouvoirs en assemblée générale.» Cette sage opinion
+fut adoptée. L'assemblée, en contraignant les opposans, leur eût fourni des
+prétextes, tandis qu'en les laissant libres, elle était sûre de les amener
+à elle, car sa victoire était désormais certaine.
+
+L'objet de la nouvelle convocation était la réforme de l'état,
+c'est-à-dire, l'établissement d'une constitution, dont la France manquait,
+malgré tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espèce de
+rapports entre les gouvernés et le gouvernement, sans doute la France
+possédait une constitution; un roi avait commandé et des sujets obéi; des
+ministres avaient emprisonné arbitrairement; des traitans avaient perçu
+jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamné des
+malheureux à la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces espèces de
+constitution. Il y avait eu en France des états-généraux, mais sans
+attributions précises, sans retours assurés, et toujours sans résultats.
+Il y avait eu une autorité royale, tour à tour nulle ou absolue. Il y avait
+eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir
+judiciaire le pouvoir législatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurât
+la responsabilité des agens du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté
+individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'état social,
+remplacent la fiction de la liberté naturelle[5].
+
+Le besoin d'une constitution était avoué, et généralement senti; tous les
+cahiers l'avaient énergiquement exprimé, et s'étaient même expliqués
+formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils
+avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'hérédité de
+mâle en mâle, l'attribution exclusive du pouvoir exécutif au roi, la
+responsabilité de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour
+la confection des lois, le vote de l'impôt, et la liberté individuelle.
+Mais ils étaient divisés sur la création d'une ou de deux chambres
+législatives; sur la permanence, la périodicité, la dissolution du corps
+législatif; sur l'existence politique du clergé et des parlemens; sur
+l'étendue de la liberté de la presse. Tant de questions, ou résolues ou
+proposées par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public était
+alors éveillé dans toutes les parties du royaume, et combien était général
+et prononcé le voeu de la France pour la liberté[6]. Mais une constitution
+entière à fonder au milieu des décombres d'une antique législation, malgré
+toutes les résistances, et avec l'élan désordonné des esprits, était une
+oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la
+diversité des intérêts, il y avait encore à redouter la divergence
+naturelle des opinions. Une législation tout entière à donner à un grand
+peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes
+des espérances si chimériques, qu'on devait s'attendre à des mesures ou
+vagues ou exagérées, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les
+travaux, on nomma un comité chargé d'en mesurer l'étendue et d'en ordonner
+la distribution. Ce comité était composé des membres les plus modérés de
+l'assemblée. Mounier, esprit sage, quoique opiniâtre, en était le membre le
+plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prépara l'ordre du
+travail.
+
+La difficulté de donner une constitution n'était pas la seule qu'eut à
+vaincre cette assemblée. Entre un gouvernement mal disposé et un peuple
+affamé qui exigeait de prompts soulagemens, il était difficile qu'elle ne
+se mêlât pas de l'administration. Se défiant de l'autorité, pressée de
+secourir le peuple, elle devait, même sans ambition, empiéter peu à peu sur
+le pouvoir exécutif. Déjà le clergé lui en avait donné l'exemple, en
+faisant au tiers-état la proposition insidieuse de s'occuper immédiatement
+des subsistances. L'assemblée à peine formée nomma un comité des
+subsistances, demanda au ministère des renseignemens sur cette matière,
+proposa de favoriser la circulation des denrées de province à province, de
+les transporter d'office sur les lieux où elles manquaient, de faire des
+aumônes, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministère fit connaître les
+mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur
+soigneux, avait favorisées de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de
+faire des décrets sur la libre circulation; à quoi Mounier objecta que de
+tels décrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'étant
+pas réglée, exposerait à des difficultés graves. Ainsi tous les obstacles
+se réunissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes législatives
+fussent fixées, surveiller l'administration sans empiéter sur l'autorité
+exécutive, et suffire à tant d'embarras, malgré la mauvaise volonté du
+pouvoir, l'opposition des intérêts, la divergence des esprits, et
+l'exigence d'un peuple récemment éveillé, et s'agitant à quelques lieues de
+l'assemblée dans le sein d'une immense capitale.
+
+Un très petit espace sépare Paris de Versailles, et on peut le franchir
+plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc
+ressentir immédiatement à Versailles, à la cour et dans l'assemblée. Paris
+offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les électeurs, réunis
+en soixante districts, n'avaient pas voulu se séparer après les élections,
+et étaient demeurés assemblés, soit pour donner des instructions à leurs
+députés, soit par ce besoin de se réunir, de s'agiter, qui est toujours
+dans le coeur des hommes, et qui éclate avec d'autant plus de violence
+qu'il a été plus longtemps comprimé. Ils avaient eu le même sort que
+l'assemblée nationale: le lieu de leurs séances ayant été fermé, ils
+s'étaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de
+l'Hôtel-de-ville, et là ils continuaient de se réunir et de correspondre
+avec leurs députés. Il n'existait point encore de feuilles publiques,
+rendant compte des séances de l'assemblée nationale; on avait besoin de se
+rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des évènemens. Le jardin du
+Palais-Royal était le lieu des plus fréquens rassemblemens. Ce magnifique
+jardin, entouré des plus riches magasins de l'Europe, et formant une
+dépendance du palais du duc d'Orléans, était le rendez-vous des étrangers,
+des débauchés, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les
+discours les plus hardis étaient proférés dans les cafés ou dans le jardin
+même. On voyait un orateur monter sur une table, et, réunissant la foule
+autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles
+toujours impunies, car la multitude régnait là en souveraine. Des hommes
+qu'on supposait dévoués au duc d'Orléans s'y montraient des plus ardens.
+Les richesses de ce prince, ses prodigalités connues, ses emprunts énormes,
+son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a dû le faire accuser.
+L'histoire, sans désigner aucun nom, peut assurer du moins que l'or a été
+répandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la liberté, si
+la multitude inquiète et souffrante voulait s'agiter et faire son sort
+meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excité cette
+multitude et dirigé peut-être quelques-uns de ses coups. Du reste, cette
+influence n'est point à compter parmi les causes de la révolution, car ce
+n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secrètes qu'on ébranle une
+nation de vingt-cinq millions d'hommes.
+
+Une occasion de troubles se présenta bientôt. Les gardes-françaises,
+troupes d'élite destinées à composer la garde du roi, étaient à Paris.
+Quatre compagnies se détachaient alternativement, et venaient faire leur
+service à Versailles. Outre la sévérité barbare de la nouvelle discipline,
+ces troupes avaient encore à se plaindre de celle de leur nouveau colonel.
+Dans le pillage de la maison Réveillon, elles avaient bien montré quelque
+acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient éprouvé du
+regret, et, mêlées tous les jours à lui, elles avaient cédé à ses
+séductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute
+carrière leur était fermée; ils étaient blessés de voir leurs jeunes
+officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de
+parade, et, après les revues, ne pas même accompagner le régiment dans les
+casernes. Il y avait là comme ailleurs un tiers-état qui suffisait à tout
+et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats
+furent enfermés à l'Abbaye.
+
+On se réunit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut
+aussitôt. Les portes en furent enfoncées, et on conduisit en triomphe les
+soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple
+les gardait au palais-Royal, une lettre fut écrite à l'assemblée pour
+demander leur liberté. Placée entre le peuple d'une part, et le
+gouvernement de l'autre, qui était suspect puisqu'il allait agir dans sa
+propre cause, l'assemblée ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre
+un empiétement en se mêlant de la police publique. Prenant une résolution
+tout à la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour
+le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en même
+temps elle envoya une députation au roi pour implorer sa clémence, comme un
+moyen infaillible de rétablir la concorde et la paix. Le roi, touché de là
+modération de l'assemblée, promit sa clémence quand l'ordre serait rétabli.
+Les gardes-françaises furent sur-le-champ replacés dans les prisons, et une
+grâce du roi les en fit aussitôt sortir.
+
+Tout allait bien jusque-là; mais la noblesse, en se réunissant aux deux
+ordres, avait cédé avec regret, et sur la promesse que sa réunion serait de
+courte durée. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre
+les travaux de l'assemblée nationale; ses réunions étaient progressivement
+moins nombreuses; le 3 juillet on avait compté 138 membres présens; le 10
+ils n'étaient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstinés
+avaient persisté, et le 11 ils avaient résolu une protestation que les
+évènemens postérieurs les empêchèrent de rédiger. La cour, de son côté,
+n'avait pas cédé sans regret et sans projet. Revenue de son effroi après
+la séance du 23 juin, elle avait voulu la réunion générale pour entraver la
+marche de l'assemblée au moyen des nobles, et dans l'espérance de la
+dissoudre bientôt de vive force. Necker n'avait été conservé que pour
+couvrir par sa présence les trames secrètes qu'on ourdissait. A une
+certaine agitation, à la réserve dont on usait envers lui, il se doutait
+d'une grande machination. Le roi même n'était pas instruit de tout, et on
+se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui
+croyait que toute l'action d'un homme d'état devait se borner à raisonner,
+et qui avait tout juste la force nécessaire pour faire des représentations,
+en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et
+Clermont-Tonnerre, ils méditaient tous ensemble l'établissement de la
+constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des
+préparatifs secrets; et les députés nobles ayant voulu se retirer, on les
+retint en leur parlant d'un évènement prochain.
+
+Des troupes s'approchaient; le vieux maréchal de Broglie en avait reçu le
+commandement général, et le baron de Besenval avait reçu le commandement
+particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze régimens, la plupart
+étrangers, étaient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans
+révélait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts à menacer,
+compromettaient ainsi leurs projets. Les députés populaires, instruits, non
+pas de tous les détails d'un plan qui n'était pas connu encore en entier,
+et que le roi lui-même n'a connu qu'en partie, mais qui certainement
+faisait craindre l'emploi de la violence, les députés populaires étaient
+irrités et songeaient aux moyens de résistance. On ignore et on ignorera
+probablement toujours quelle a été la part des moyens secrets dans
+l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait,
+le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employés étant
+les mêmes, reste la justice de la cause, et la justice n'était pas pour
+ceux qui voulaient revenir sur la réunion des trois ordres, dissoudre la
+représentation nationale, et sévir contre ses plus courageux députés.
+
+Mirabeau pensa que le plus sûr moyen d'intimider le pouvoir, c'était de le
+réduire à discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il
+fallait pour cela les dénoncer ouvertement. S'il hésitait à répondre, s'il
+éludait, il était jugé; la nation était avertie et soulevée. Mirabeau fait
+suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le
+renvoi des troupes. Il mêle dans ses paroles le respect pour le monarque
+aux reproches les plus sévères pour le gouvernement. Il dit que tous les
+jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont
+interceptés; que les ponts, les promenades sont changés en postes
+militaires; que des faits publics et cachés, des ordres et des
+contre-ordres précipités frappent tous les yeux et annoncent la guerre.
+Ajoutant à ces faits des reproches amers: «On montre, dit-il, plus de
+soldats menaçans à la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en
+rencontrerait peut-être, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu réunir
+pour secourir des amis martyrs de leur fidélité, et surtout pour conserver
+cette alliance des Hollandais, si précieuse, si chèrement conquise, et si
+honteusement perdue.»
+
+Son discours est aussitôt couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il
+propose est adoptée. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes
+il avait demandé qu'on les remplaçât par des gardes bourgeoises, cet
+article est supprimé; l'adresse est votée à l'unanimité moins quatre voix.
+Dans cette adresse, demeurée célèbre, qu'il n'a, dit-on, point écrite, mais
+dont il avait fourni toutes les idées à un de ses amis, Mirabeau prévoyait
+presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la
+défection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi
+adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient
+point vaines: «Vous nous avez appelés, lui disait-il, pour régénérer le
+royaume; vos voeux seront accomplis, malgré les pièges, les difficultés,
+les périls..., etc.»
+
+L'adresse fut présentée par une députation de vingt-quatre membres. Le roi,
+ne voulant pas s'expliquer, répondit que ce rassemblement de troupes
+n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillité publique, et la
+protection due à rassemblée; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des
+craintes, il la transférerait à Soissons ou à Noyon, et que lui-même se
+rendrait à Compiègne.
+
+L'assemblée ne pouvait se contenter d'une pareille réponse, surtout de
+l'offre de l'éloigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le
+comte de Crillon proposa de s'en fier à la parole d'un roi honnête homme.
+«La parole d'un roi honnête homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant
+de la conduite de son ministère; notre confiance aveugle dans nos rois nous
+a perdus; nous avons demandé la retraite des troupes et non à fuir devant
+elles; il faut insister encore, et sans relâche.»
+
+Cette opinion ne fut point appuyée. Mirabeau insistait assez sur les moyens
+ouverts, pour qu'on lui pardonnât les machinations secrètes, s'il est vrai
+qu'elles aient été employées.
+
+C'était le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses
+services lui déplaisaient, il se retirerait avec soumission. «Je prends
+votre parole,» avait répondu le roi. Le 11 au soir, Necker reçut un billet
+où Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et
+ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour espérer qu'il cacherait son
+départ à tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du
+monarque, part sans en avertir sa société, ni même sa fille, et se trouve
+en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet était
+un dimanche. Le bruit se répandit à Paris que Necker avait été renvoyé,
+ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puységur et de Saint-Priest.
+On annonçait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de
+Broglie, Foulon et Damécourt, presque tous connus par leur opposition à la
+cause populaire. L'alarme se répand dans Paris. On se rend au Palais-Royal.
+Un jeune homme, connu depuis par son exaltation républicaine, né avec une
+âme tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table,
+montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont
+il fait une cocarde, et engage tout le monde à l'imiter.
+
+Les arbres sont aussitôt dépouillés, et on se rend dans un musée renfermant
+des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orléans,
+menacé, dit-on, de l'exil, et on se répand ensuite dans les quartiers de
+Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honoré, lorsqu'elle rencontre,
+vers la place Vendôme, un détachement de Royal-Allemand qui fond sur elle,
+blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des
+gardes-françaises. Ces derniers, tout disposés pour le peuple et contre le
+Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours précédens,
+étaient casernés près de la place Louis XV; ils font feu sur
+Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce régiment, se replie
+aussitôt sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y
+promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait évacuer le
+jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se
+concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a
+plus de bornes et se change en fureur. On se répand dans la ville en criant
+aux armes. La multitude court à l'Hôtel- de-Ville pour en demander. Les
+électeurs composant l'assemblée générale y étaient réunis. Ils livrent les
+armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait déjà à l'instant
+où ils se décidaient à les accorder. Ces électeurs composaient en ce moment
+la seule autorité établie. Privés de tout pouvoir actif, ils prennent ceux
+que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts.
+Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se préserver à la
+fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales.
+Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours à ce qui l'intéresse, force
+et brûle les barrières, disperse les commis et rend toutes les entrées
+libres. Les boutiques des armuriers sont pilliées. Ces brigands, déjà
+signalés chez Réveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir
+comme de dessous terre, reparaissent armés de piques et de bâtons, et
+répandent l'épouvante. Ces évènemens avaient eu lieu pendant la journée du
+dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la
+matinée du lundi, les électeurs, toujours réunis à l'Hôtel-de-Ville,
+croient devoir donner une forme plus légale à leur autorité; ils appellent,
+en conséquence, le prévôt des marchands, administrateur ordinaire de la
+cité. Celui-ci ne consent à céder que sur une réquisition en forme. On le
+requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'électeurs; on
+compose ainsi une municipalité revêtue de tous les pouvoirs. Cette
+municipalité mande auprès d'elle le lieutenant de police, et rédige en
+quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise.
+
+Cette milice devait être composée de quarante-huit mille hommes, fournis
+par les districts. Le signe distinctif devait être, au lieu de la cocarde
+verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes
+et avec cette cocarde, sans avoir été enrôlé par son district dans la garde
+bourgeoise, devait être arrêté, désarmé et puni. Telle fut la première
+origine des gardes nationales. Ce plan fut adopté par tous les districts,
+qui se hâtèrent de le mettre à exécution. Dans le courant de la même
+matinée, le peuple avait dévasté la maison de Saint-Lazare pour y chercher
+des grains; il avait forcé le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en
+avait exhumé des armures antiques dont il s'était revêtu. On voyait la
+foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se
+montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilité ordinaire, il
+affectait le désintéressement, il respectait l'or, ne prenait que les
+armes, et arrêtait lui-même les brigands. Les gardes-françaises et les
+milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enrôlés dans
+la garde bourgeoise.
+
+On demandait toujours des armes à grands cris. Le prévôt Flesselles, qui
+d'abord avait résisté à ses concitoyens, se montrait zélé maintenant, et
+promettait 12,000 fusils pour le jour même, davantage pour les jours
+suivans. Il prétendait avoir fait un marché avec un armurier inconnu. La
+chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'était écoulé.
+Cependant le soir étant arrivé, les caisses d'artillerie annoncées par
+Flesselles sont conduites à l'Hôtel-de-Ville; on les ouvre, et on les
+trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre
+le prévôt, qui dit avoir été trompé. Pour l'apaiser, il la dirige vers les
+Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux étonnés
+reçoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et
+parviennent à la convaincre qu'ils ne possédaient rien de ce qu'avait
+annoncé le prévôt.
+
+Le peuple, plus irrité que jamais, revient en criant à la trahison. Pour le
+satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des
+poudres destinées pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on
+s'en empare, et un électeur en fait la distribution au milieu des plus
+grands dangers.
+
+Une horrible confusion régnait à cet Hôtel-de-Ville, siège des autorités,
+quartier-général de la milice, et centre de toutes les opérations. Il
+fallait à la fois y pourvoir à la sûreté extérieure menacée par la cour, à
+la sûreté intérieure menacée par les brigands; il fallait à chaque instant
+calmer les soupçons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur
+ceux qui excitaient sa défiance. On voyait là des voitures arrêtées, des
+convois interceptés, des voyageurs attendant la permission de continuer
+leur route. Pendant la nuit, l'Hôtel-de-Ville fut encore une fois menacé
+par les brigands; un électeur, le courageux Moreau de Saint-Méry, chargé
+d'y veiller, fît apporter des barils de poudre, et menaça de le faire
+sauter. Les brigands s'éloignèrent à cette vue. Pendant ce temps, les
+citoyens retirés chez eux se tenaient prêts à tous les genres d'attaque;
+ils avaient dépavé les rues, ouvert des tranchées, et pris tous les moyens
+de résister à un siège.
+
+Pendant ces troubles de la capitale, la consternation régnait dans
+l'assemblée. Elle s'était formée le 13 au matin, alarmée des évènemens qui
+se préparaient, et ignorant encore ce qui s'était passé à Paris. Le député
+Mounier s'élève le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal
+lui succède à la tribune, fait un magnifique éloge de Necker, et tous deux
+s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le
+rappel des ministres disgraciés. Un député de la noblesse, M. de Virieu,
+propose même de confirmer les arrêtés du 17 juin par un nouveau serment. M.
+de Clermont-Tonnerre s'oppose à cette proposition, comme inutile, et,
+rappelant les engagemens déjà pris par l'assemblée, s'écrie: «La
+constitution sera, ou nous ne serons plus. » La discussion s'était déjà
+prolongée lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matinée du 13,
+et les malheurs dont la capitale était menacée, entre des Français
+indisciplinés qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'étaient
+dans la main de personne, et des étrangers disciplinés, qui étaient dans la
+main du despotisme. On arrête aussitôt d'envoyer une députation au roi,
+pour lui peindre la désolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le
+renvoi des troupes et l'établissement des gardes bourgeoises. Le roi fait
+une réponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et
+répète que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemblée alors s'élevant au
+plus noble courage, rend un arrêté mémorable dans lequel elle insiste sur
+le renvoi des troupes, et sur l'établissement des gardes bourgeoises,
+déclare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser
+sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent être, la
+responsabilité des malheurs qui se préparent; consolide la dette publique,
+défend de prononcer le nom infâme de banqueroute, persiste dans ses
+précédens arrêtés, et ordonne au président d'exprimer ses regrets à M.
+Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Après ces mesures pleines d'énergie
+et de prudence, l'assemblée, pour préserver ses membres de toute violence
+personnelle, se déclare en permanence, et nomme M. de Lafayette
+vice-président, pour soulager le respectable archevêque de Vienne, à qui
+son âge ne permettait pas de siéger jour et nuit.
+
+La nuit du 13 au 14 s'écoula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A
+chaque instant, des nouvelles funestes étaient données et contredites; on
+ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que
+plusieurs députés étaient menacés, que la violence allait être employée
+contre Paris et les membres les plus signalés de l'assemblée. Suspendue un
+instant, la séance fut reprise à cinq heures du matin, 14 juillet.
+L'assemblée, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution,
+discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en accélérer l'exécution et
+de la conduire avec prudence. Un comité fut nommé pour préparer les
+questions; il se composait de MM. l'évêque d'Autun, l'archevêque de
+Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyès, Chapelier et Bergasse.
+La matinée s'écoula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le
+roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemblée rester livrée à
+plusieurs régimens étrangers. Dans ce moment, on venait de voir les
+princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant à l'Orangerie,
+flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des
+rafraîchissemens. Il paraît qu'un grand dessein était conçu pour la nuit du
+14 au 15, que Paris devait être attaqué sur sept points, le Palais-Royal
+enveloppé, l'assemblée dissoute, et la déclaration du 23 juin portée au
+parlement; qu'enfin il devait être pourvu aux besoins du trésor par la
+banqueroute et les billets d'état. Il est certain que les commandans des
+troupes avaient reçu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets
+d'état avaient été fabriqués, que les casernes des Suisses étaient pleines
+de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait déménagé, ne
+laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans
+l'après-midi, les terreurs de l'assemblée redoublèrent; on venait de voir
+passer le prince de Lambesc à toute bride; on entendait le bruit du canon,
+et on appliquait l'oreille à terre pour saisir les moindres bruits.
+Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une
+seconde députation au roi. La députation partit aussitôt pour faire de
+nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemblée, venus de
+Paris en toute hâte, assurèrent qu'on s'y égorgeait; l'un d'eux attesta
+qu'il avait vu un cadavre décapité et revêtu de noir. La nuit commençait à
+se faire; on annonça l'arrivée de deux électeurs. Le plus profond silence
+régnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurité;
+et on apprit de leur bouche que la Bastille était attaquée, que le canon
+avait tiré, que le sang coulait, et qu'on était menacé des plus affreux
+malheurs. Aussitôt une nouvelle députation fut envoyée avant le retour de
+la précédente. Tandis qu'elle partait, la première arrivait et rapportait
+la réponse du roi. Le roi avait ordonné, disait-il, l'éloignement des
+troupes campées au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde
+bourgeoise, il avait nommé des officiers pour la commander.
+
+A l'arrivée de la seconde députation, le roi, toujours plus troublé, lui
+dit: «Messieurs, vous déchirez mon coeur de plus en plus par le récit que
+vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres
+donnés aux troupes en soient la cause. » On n'avait obtenu encore que
+l'éloignement de l'armée. Il était deux heures après minuit. On répondit à
+la ville de Paris «que deux députations avaient été envoyées, et que les
+instances seraient renouvelées le lendemain, jusqu'à ce qu'elles eussent
+obtenu le succès qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des
+impressions étrangères n'en arrêteraient plus les mouvemens.» La séance fut
+un moment suspendue, et on apprit le soir les évènemens de la journée du
+14.
+
+Le peuple, dès la nuit du 13, s'était porté vers la Bastille; quelques
+coups de fusil avaient été tirés, et il paraît que des instigateurs avaient
+proféré plusieurs fois le cri: _A là bastille!_ Le voeu de sa destruction
+se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les idées avaient pris d'avance
+cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'était répandu
+que l'Hôtel des Invalides en contenait un dépôt considérable. On s'y rend
+aussitôt. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait défendre l'entrée, disant
+qu'il doit demander des ordres à Versailles. Le peuple ne veut rien
+entendre, se précipite dans l'Hôtel, enlève les canons et une grande
+quantité de fusils. Déjà dans ce moment une foule considérable assiégeait
+la Bastille. Les assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé
+sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député
+d'un district demande à être introduit dans la forteresse, et l'obtient du
+commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et
+quatre-vingt-deux invalides, et reçoit la parole de la garnison de ne pas
+faire feu si elle n'est attaquée. Pendant ces pourparlers le peuple, ne
+voyant pas paraître son député, commence à s'irriter, et celui-ci est
+obligé de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers
+onze heures du matin. Une demi-heure s'était à peine écoulée, qu'une
+nouvelle troupe arrive en armes, en criant: «Nous voulons la Bastille!» La
+garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux
+hommes montent avec intrépidité sur le toit du corps-de-garde, et brisent à
+coups de hache les chaînes du pont, qui retombe. La foule s'y précipite, et
+court à un second pont pour le franchir de même. En ce moment une décharge
+de mousqueterie l'arrête: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure
+quelques instans. Les électeurs réunis à l'Hôtel-de-Ville, entendant le
+bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux
+députations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser
+introduire dans la place un détachement de milice parisienne, sur le motif
+que toute force militaire dans Paris doit être sous la main de la ville.
+Ces deux députations arrivent successivement. Au milieu de ce siège
+populaire, il était très difficile de se faire entendre. Le bruit du
+tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les députés
+s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer.
+Des coups de fusils sont tirés, on ne sait d'où. Le peuple, persuadé qu'il
+est trahi, se précipite pour mettre le feu à la place; la garnison tire
+alors à mitraille. Les gardes-françaises arrivent avec du canon et
+commencent une attaque en forme.
+
+Sur ces entrefaites, un billet adressé par le baron de Besenval à Delaunay,
+commandant de la Bastille, est intercepté et lu à l'Hôtel-de-Ville.
+Besenval engageait Delaunay à résister, lui assurant qu'il serait bientôt
+secouru. C'était en effet dans la soirée de ce jour que devaient s'exécuter
+les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'étant point secouru, voyant
+l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche allumée et veut faire sauter
+la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre: les signaux sont
+donnés, un pont est baissé. Les assiégeans s'approchent en promettant de ne
+commettre aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les
+Suisses parviennent à se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachés à
+la fureur du peuple que par le dévouement des gardes-françaises. En ce
+moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se présente: on la suppose
+fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait être brûlée, lorsqu'un
+brave soldat se précipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en
+sûreté, et retourne à la mêlée.
+
+Il était cinq heures et demie. Les électeurs étaient dans la plus cruelle
+anxiété, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolongé. Une foule
+se précipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-française,
+couvert de blessures, couronné de lauriers, est porté en triomphe par le
+peuple. Le règlement et les clés de la Bastille sont au bout d'une
+baïonnette; une main sanglante, s'élevant au-dessus de la foule, montre une
+boucle de col: c'était celle du gouverneur Delaunay qui venait d'être
+décapité. Deux gardes-françaises, Élie et Hullin, l'avaient défendu jusqu'à
+la dernière extrémité. D'autre victimes avaient succombé, quoique défendues
+avec héroïsme contre la férocité de la populace. Une espèce de fureur
+commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on
+accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple en lui
+promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La
+salle était pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et pressés par
+cent mille autres qui, restés au dehors, voulaient entrer à leur tour. Les
+électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude.
+Il commençait à perdre son assurance, et déjà tout pâle il s'écrie:
+«Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au
+Palais-Royal, pour y être jugé.» Il descend alors pour s'y rendre. La
+multitude s'ébranle, l'entoure, le presse. Arrivé au quai Pelletier, un
+inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On prétend qu'on avait saisi une
+lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: «Tenez bon,
+tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes.»
+
+Tels avaient été les malheureux évènemens de cette journée. Un mouvement de
+terreur succéda bientôt à l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la
+Bastille, étonnés de leur audace, et croyant retrouver le lendemain
+l'autorité formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on
+répandait que les troupes s'avançaient, pour saccager Paris. Moreau de
+Saint-Méry, le même qui la veille avait menacé les brigands de faire sauter
+l'Hôtel-de-Ville, demeura inébranlable, et donna plus de trois mille ordres
+en quelques heures. Dès que la prise de la Bastille avait été connue à
+l'Hôtel-de-Ville, les électeurs en avaient fait informer l'assemblée, qui
+l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La séance était suspendue, mais
+la nouvelle se répandit avec rapidité. La cour jusque-là, ne croyant point
+à l'énergie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui
+voulait prendre une place vainement assiégée autrefois par le grand Condé,
+la cour était paisible et se répandait en railleries. Cependant le roi
+commençait à être inquiet; ses dernières réponses avaient même décelé sa
+douleur. Il s'était couché. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens
+généreux, était l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualité de
+grand-maître de la garde-robe, il avait toujours accès auprès de lui.
+Instruit des évènemens de Paris, il se rendit en toute hâte auprès du
+monarque, l'éveilla malgré les ministres, et lui apprit ce qui s'était
+Passé. «Quelle révolte! s'écria le prince.--Sire, reprit le duc de
+Liancourt, dites révolution.» Le roi, éclairé par ses représentations,
+consentit à se rendre dès le matin à l'assemblée. La cour céda aussi, et
+cet acte de confiance fut résolu. Dans cet intervalle, l'assemblée avait
+repris séance. On ignorait les nouvelles dispositions inspirées au roi, et
+il s'agissait de lui envoyer une dernière députation, pour essayer de le
+toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore à accorder. Cette
+députation était la cinquième depuis ces funestes évènemens. Elle se
+composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque
+Mirabeau, plus véhément que jamais, l'arrête: «Dites au roi, s'écrie-t-il,
+dites-lui bien que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu
+hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et
+leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présens. Dites-lui que
+Toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit,
+dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux
+brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale. Dites-lui que
+dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette
+musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi!
+
+«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux
+qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris
+révolté, qu'il assiégeait en personne; et que ses conseillers féroces font
+rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et
+affamé.»
+
+La députation allait se rendre auprès du roi, lorsqu'on apprend qu'il
+arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des
+applaudissemens retentissent: «Attendez, reprend Mirabeau avec gravité,
+que le roi nous ait fait connaître ses bonnes dispositions. Qu'un morne
+respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur.
+Le silence des peuples est la leçon des rois!»
+
+Louis XVI se présente alors accompagné de ses deux frères. Son discours
+simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemblée,
+qu'il nomme pour la première fois assemblée nationale; se plaint avec
+douceur des méfiances qu'on a conçues: «Vous avez craint, leur dit-il; eh
+bien! c'est moi qui me fie à vous.» Ces mots sont couverts
+d'applaudissemens.
+
+Aussitôt les députés se lèvent, entourent le monarque, et le reconduisent
+à pied jusqu'au château. La foule se presse autour de lui, les larmes
+coulent de tous les yeux, et il peut à peine s'ouvrir un passage à travers
+ce nombreux cortège. La reine, en ce moment, placée avec la cour sur un
+balcon, contemplait de loin cette scène touchante. Son fils était dans ses
+bras; sa fille, debout à ses côtés, jouait naïvement avec les cheveux de
+son frère. La princesse, vivement émue, semblait se complaire dans cet
+amour des Français. Hélas! combien de fois un attendrissement réciproque
+n'a-t-il pas réconcilié les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un
+instant tout semblait oublié; mais le lendemain, le jour même, la cour
+était rendue à son orgueil, le peuple à ses méfiances, et l'implacable
+haine recommençait son cours.
+
+La paix était faite avec l'assemblée, mais il restait à la faire avec
+Paris. L'assemblée envoya d'abord une députation à l'Hôtel-de-Ville, pour
+porter la nouvelle de l'heureuse réconciliation opérée avec le roi. Bailly,
+Lafayette, Lally-Tolendal, étaient du nombre des envoyés. Leur présence
+répandit la plus vive allégresse. Le discours de Lally fit naître des
+transports si vifs, qu'on le porta en triomphe à une fenêtre de
+l'Hôtel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut
+placée sur sa tête, et il reçut ces hommages vis-à-vis la place même où
+avait expiré son père avec un bâillon sur la bouche. La mort de l'infortuné
+Flesselles, chef de la municipalité, et le refus du duc d'Aumont d'accepter
+le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prévôt et un
+commandant-général à nommer. Bailly fut désigné, et au milieu des plus
+vives acclamations il fut nommé successeur de Flesselles, sous le titre de
+maire de Paris. La couronne qui avait été sur la tête de Lally passa sur
+celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archevêque de Paris
+l'y retint malgré lui. Le vertueux vieillard laissa alors échapper des
+larmes, et il se résigna à ses nouvelles fonctions. Digne représentant
+d'une grande assemblée en présence de la majesté du trône, il était moins
+capable de résister aux orages d'une commune, où la multitude luttait
+tumultueusement contre ses magistrats. Faisant néanmoins abnégation de
+lui-même, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et
+nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait
+à nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste
+envoyé par l'Amérique affranchie à la ville de Paris. Moreau de Saint-Méry
+le montra de la main, tous les yeux s'y portèrent, c'était celui du marquis
+de Lafayette. Un cri général le proclama commandant. On vota aussitôt un
+_Te Deum_, et on se transporta en foule à Notre-Dame. Les nouveaux
+magistrats, l'archevêque de Paris, les électeurs, mêlés à des
+gardes-françaises, à des soldats de la milice, marchant sous le bras des
+uns des autres, se rendirent à l'antique cathédrale, dans une espèce
+d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouvés tombèrent aux pieds de Bailly,
+qui avait beaucoup travaillé pour les hôpitaux; ils l'appelèrent leur père.
+Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva à
+l'église, on célébra la cérémonie, et chacun se répandit ensuite dans la
+cité, où une joie délirante avait succédé à la terreur de la veille. Dans
+ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redouté, dont
+l'entrée était maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une
+avide curiosité et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de
+supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une énorme pierre
+placée au milieu d'une prison obscure et marécageuse, et au centre de
+laquelle était fixée une pesante chaîne.
+
+La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait été dans sa
+confiance, redoutait si fort le peuple, qu'à chaque instant elle
+s'imaginait qu'une armée parisienne marchait sur Versailles. Le comte
+d'Artois, la famille de Polignac, si chère à la reine, quittèrent alors la
+France, et furent les premiers émigrés. Bailly vint rassurer le roi, et
+l'engagea au voyage de Paris, qui fut résolu malgré la résistance de la
+reine et de la cour.
+
+Le roi se disposa à partir. Deux cents députés furent chargés de
+l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les
+gardes-du-corps l'escortèrent jusqu'à Sèvres, où ils s'arrêtèrent pour
+l'attendre. Bailly, à la tête de la municipalité, le reçut aux portes de
+Paris, et lui présenta les clés, offertes jadis à Henri IV. «Ce bon roi,
+lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a
+reconquis son roi.» La nation, législatrice à Versailles, était armée à
+Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entouré d'une multitude silencieuse et
+enrégimentée. Il arriva à l'Hôtel-de-Ville[7], en passant sous une voûte
+d'épées croisées sur sa tête en signe d'honneur. Son discours fut simple et
+touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, éclata enfin, et
+prodigua au roi ses applaudissemens accoutumés. Ces acclamations
+soulagèrent un peu le coeur du prince; il ne put néanmoins dissimuler un
+mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps placés sur les hauteurs
+de Sèvres; et à son retour la reine, se jetant à son cou, l'embrassa comme
+si elle avait craint de ne plus le revoir.
+
+Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de
+Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi,
+et son conseiller si utile, fut élu président de l'assemblée. Les députés
+nobles, qui, tout en assistant aux délibérations, refusaient encore d'y
+prendre part, cédèrent enfin, et donnèrent leur vote. Ainsi s'acheva la
+confusion des ordres. Dès cet instant on pouvait considérer la révolution
+comme accomplie. La nation, maîtresse du pouvoir législatif par
+l'assemblée, de la force publique par elle-même, pouvait désormais réaliser
+tout ce qui était utile à ses intérêts. C'est en refusant l'égalité de
+l'impôt qu'on avait rendu les états-généraux nécessaires; c'est en refusant
+un juste partage d'autorité dans ces états qu'on y avait perdu toute
+influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait
+soulevé Paris, et provoqué la nation tout entière à s'emparer de la force
+publique.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez la note 1 à la fin du volume.
+[2] Voyez la note 2 à la fin du volume.
+[3] Séance du 10 juin.
+[4] Voyez Ferrières.
+[5] Voyez la note 3 à la fin du volume.
+[6] Note 4 à la fin du volume.
+[7] 17 juillet.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+TRAVAUX DE LA MUNICIPALITÉ DE PARIS.--LAFAYETTE COMMANDANT DE LA GARDE
+NATIONALE; SON CARACTÈRE ET SON RÔLE DANS LA RÉVOLUTION.--MASSACRE DE
+FOULON ET DE BERTHIER.--RETOUR DE NECKER.--SITUATION ET DIVISION DES PARTIS
+ET DE LEURS CHEFS.--MIRABEAU; SON CARACTÈRE, SON PROJET ET SON GÉNIE.
+--LES BRIGANDS.--TROUBLES DANS LES PROVINCES ET LES CAMPAGNES.--NUIT DU
+4 AOUT.--ABOLITION DES DROITS FÉODAUX ET DE TOUS LES PRIVILÈGES.
+--DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME.--DISCUSSION SUR LA CONSTITUTION ET SUR
+LE _veto_.--AGITATION A PARIS. RASSEMBLEMENT TUMULTUEUX AU PALAIS-ROYAL.
+
+
+Cependant tout s'agitait dans le sein de la capitale, où une nouvelle
+autorité venait de s'établir. Le même mouvement qui avait porté les
+électeurs à se mettre en action, poussait toutes les classes à en faire
+autant. L'assemblée avait été imitée par l'Hôtel-de-Ville, l'Hôtel-de-Ville
+par les districts, et les districts par toutes les corporations. Tailleurs,
+cordonniers, boulangers, domestiques, réunis au Louvre, à la place Louis
+XV, aux Champs-Élysées, délibéraient en forme, malgré les défenses
+réitérées de la municipalité. Au milieu de ces mouvemens contraires,
+l'Hôtel-de-Ville, combattu par les districts, inquiété par le Palais-Royal,
+était entouré d'obstacles, et pouvait à peine suffire aux soins de son
+immense administration. Il réunissait à lui seul l'autorité civile,
+judiciaire et militaire. Le quartier-général de la milice y était fixé. Les
+juges, dans le premier moment, incertains sur leurs attributions, lui
+adressaient les accusés. Il avait même la puissance législative, car il
+était chargé de se faire une constitution. Bailly avait pour cet objet
+demandé à chaque district deux commissaires qui, sous le nom de
+représentans de la commune, devaient en régler la constitution. Pour
+suffire à tant de soins, les électeurs s'étaient partagés en divers
+comités: l'un, nommé comité des recherches, s'occupait de la police;
+l'autre, nommé comité des subsistances, s'occupait des approvisionnemens,
+tâche la plus difficile et la plus dangereuse de toutes. Bailly fut obligé
+de s'en occuper jour et nuit. Il fallait opérer des achats continuels de
+blé, le faire moudre ensuite, et puis le porter à Paris à travers les
+campagnes affamées. Les convois étaient souvent arrêtés, et on avait besoin
+de détachemens nombreux pour empêcher les pillages sur la route et dans les
+marchés. Quoique l'état vendît les blés à perte, afin que les boulangers
+pussent rabaisser le prix du pain, la multitude n'était pas satisfaite: il
+fallait toujours diminuer ce prix, et la disette de Paris augmentait par
+cette diminution même, parce que les campagnes couraient s'y
+approvisionner. La crainte du lendemain portait chacun à se pourvoir
+abondamment, et ce qui s'accumulait dans les mains des uns manquait aux
+autres. C'est la confiance qui hâte les travaux du commerce, qui fait
+arriver les denrées, et qui rend leur distribution égale et facile; mais
+Quand la confiance disparaît, l'activité commerciale cesse; les objets
+n'arrivant plus au-devant des besoins, ces besoins s'irritent, ajoutent la
+confusion à la disette, et empêchent la bonne distribution du peu qui
+reste. Le soin des subsistances était donc le plus pénible de tous. De
+cruels soucis dévoraient Bailly et le comité. Tout le travail du jour
+suffisait à peine au besoin du jour, et il fallait recommencer le lendemain
+avec les mêmes inquiétudes.
+
+Lafayette, commandant de la milice bourgeoise[1], n'avait pas moins de
+peines. Il avait incorporé dans cette milice les gardes-françaises dévoués
+à la révolution, un certain nombre de Suisses, et une grande quantité de
+soldats qui désertaient les régimens dans l'espoir d'une solde plus forte.
+Le roi en avait lui-même donné l'autorisation. Ces troupes réunies
+composèrent ce qu'on appela les compagnies du centre. La milice prit le nom
+de _garde nationale_, revêtit l'uniforme, et ajouta aux deux couleurs rouge
+et bleue de la cocarde parisienne la couleur blanche, qui était celle du
+roi. C'est là cette cocarde tricolore dont Lafayette prédit les destinées
+en annonçant qu'elle ferait le tour du monde.
+
+C'est à la tête de cette troupe que Lafayette s'efforça pendant deux années
+consécutives de maintenir la tranquillité publique, et de faire exécuter
+les lois que l'assemblée décrétait chaque jour. Lafayette, issu d'une
+famille ancienne et demeurée pure au milieu de la corruption des grands,
+doué d'un esprit droit, d'une âme ferme, amoureux de la vraie gloire,
+s'était ennuyé des frivolités de la cour et de la discipline pédantesque de
+nos armées. Sa patrie ne lui offrant rien de noble à tenter, il se décida
+pour l'entreprise la plus généreuse du siècle, et il partit pour l'Amérique
+le lendemain du jour où l'on répandait en Europe qu'elle était soumise. Il
+y combattit à côté de Washington, et décida l'affranchissement du
+Nouveau-Monde par l'alliance dans la France. Revenu dans son pays avec un
+nom européen, accueilli à la cour comme une nouveauté, il s'y montra simple
+et libre comme un Américain. Lorsque la philosophie, qui n'avait été pour
+des nobles oisifs qu'un jeu d'esprit, exigea de leur part des sacrifices,
+Lafayette presque seul persista dans ses opinions, demanda les
+états-généraux, contribua puissamment à la réunion des ordres, et fut
+nommé, en récompense, commandant-général de la garde nationale. Lafayette
+n'avait pas les passions et le génie qui font souvent abuser de la
+puissance: avec une âme égale, un esprit fin, un système de
+désintéressement invariable, il était surtout propre au rôle que les
+circonstances lui avaient assigné, celui de faire exécuter les lois. Adoré
+de ses troupes sans les avoir captivées par la victoire, plein de calme et
+de ressources au milieu des fureurs de la multitude, il maintenait l'ordre
+avec une vigilance infatigable. Les partis, qui l'avaient trouvé
+incorruptible, accusaient son habileté, parce qu'ils ne pouvaient accuser
+son caractère. Cependant il ne se trompait pas sur les évènemens et sur les
+hommes, n'appréciait la cour et les chefs de parti que ce qu'ils valaient,
+les protégeait au péril de sa vie sans les estimer, et luttait souvent sans
+espoir contre les factions, mais avec la constance d'un homme qui ne doit
+jamais abandonner la chose publique, alors même qu'il n'espère plus pour
+elle.
+
+Lafayette, malgré toute sa vigilance, ne réussit pas toujours à arrêter les
+fureurs populaires. Car quelque active que soit la force, elle ne peut se
+montrer partout contre un peuple partout soulevé, qui voit dans chaque
+homme un ennemi. A chaque instant les bruits les plus ridicules étaient
+répandus et accrédités. Tantôt on disait que les soldats des
+gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que les farines avaient
+été volontairement avariées, ou qu'on détournait leur arrivée; et ceux qui
+se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale,
+étaient obligés de comparaître devant un peuple aveugle qui les accablait
+d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du
+moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple qui, en général,
+ne sait ni choisir ni chercher long-temps ses victimes, paraissait souvent
+dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre les
+troubles plus graves en les ensanglantant, soit seulement par des hommes
+plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et
+arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il n'y eut de spontané
+à leur égard que la fureur de la multitude qui les égorgea. Foulon, ancien
+intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait
+été un des ministres désignés pour succéder à Necker et à ses collègues. Il
+fut arrêté à Viry, quoiqu'il eût répandu le bruit de sa mort. On le
+conduisit à Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger
+du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à
+la main, et une botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut
+traîné à l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son
+gendre, était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de
+Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour le
+faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers Paris, dans
+le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la rage des furieux.
+La populace voulait l'égorger; les représentations de Lafayette l'avaient
+un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon fût jugé; mais elle
+demandait que le jugement fût rendu à l'instant même, pour jouir
+sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs avaient été choisis pour
+servir de juges; mais, sous divers prétextes, ils avaient refusé cette
+terrible magistrature. Enfin, on avait désigné Bailly et Lafayette, qui se
+trouvaient réduits à la cruelle extrémité de se dévouer à la rage de la
+populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup
+d'art et de fermeté, temporisait encore; il avait plusieurs fois adressé la
+parole à la multitude avec succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siège
+à ses cotés, eut l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles.
+«Voyez-vous, dit un témoin, ils s'entendent!» A ce mot, la foule s'ébranle
+et se précipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le
+soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné
+vieillard est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une
+pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un
+cabriolet conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui
+montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête de son
+beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce quelques mots
+pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude,
+il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se défend avec fureur, et
+succombe bientôt comme le malheureux Foulon[2]. Ces meurtres avaient été
+conduits par des ennemis ou de Foulon, ou de la chose publique; car, si la
+fureur du peuple à leur aspect avait été spontanée, comme la plupart de ses
+mouvemens, leur arrestation avait été combinée. Lafayette, rempli de
+douleur et d'indignation, résolut de donner sa démission. Bailly et la
+municipalité, effrayés de ce projet, s'empressèrent de l'en détourner. Il
+fut alors convenu qu'il la donnerait pour faire sentir son mécontentement
+au peuple, mais qu'il se laisserait gagner par les instances qu'on ne
+manquerait pas de lui faire. En effet, le peuple et la milice
+l'entourèrent, et lui promirent la plus grande obéissance. Il reprit le
+commandement à ces conditions; et depuis, il eut la satisfaction d'empêcher
+la plupart des troubles, grâce à son énergie et au dévouement de sa troupe.
+
+Pendant ce temps, Necker avait reçu à Bâle les ordres du roi et les
+instances de l'assemblée. Ce furent les Polignac qu'il avait laissés
+triomphans à Versailles, et qu'il rencontra fugitifs à Bâle, qui, les
+premiers, lui apprirent les malheurs du trône et le retour subit de faveur
+qui l'attendait. Il se mit en route, et traversa la France, traîné en
+triomphe par le peuple, auquel, selon son usage, il recommanda la paix et
+le bon ordre. Le roi le reçut avec embarras, l'assemblée avec empressement;
+et il résolut de se rendre à Paris, où il devait aussi avoir son jour de
+triomphe. Le projet de Necker était de demander aux électeurs la grâce et
+l'élargissement du baron de Besenval, quoiqu'il fût son ennemi. En vain
+Bailly, non moins ennemi que lui des mesures de rigueur, mais plus juste
+appréciateur des circonstances, lui représenta le danger d'une telle
+mesure, et lui fit sentir que cette faveur, obtenue par l'entraînement,
+serait révoquée le lendemain comme illégale, parce qu'un corps
+administratif ne pouvait ni condamner ni faire grâce: Necker s'obstina, et
+fit l'essai de son influence sur la capitale. Il se rendit à
+l'Hôtel-de-Ville le 30 juillet. Ses espérances furent outrepassées, et il
+dut se croire tout-puissant, en voyant les transports de la multitude. Tout
+ému, les yeux pleins de larmes, il demanda une amnistie générale, qui fut
+aussitôt accordée par acclamation. Les deux assemblées des électeurs et des
+représentans se montrèrent également empressées; les électeurs décrétèrent
+l'amnistie générale, les représentans de la commune ordonnèrent la liberté
+de Besenval. Necker se retira enivré, prenant pour lui les applaudissemens
+qui s'adressaient à sa disgrâce. Mais, dès ce jour, il allait être
+détrompé: Mirabeau lui préparait un cruel réveil. Dans l'assemblée, dans
+les districts, un cri général s'éleva contre la sensibilité du ministre,
+excusable, disait-on, mais égarée. Le district de l'Oratoire, excité, à ce
+qu'on assure, par Mirabeau, fut le premier à réclamer. On soutint de toutes
+parts qu'un corps administratif ne pouvait ni condamner ni absoudre. La
+mesure illégale de l'Hôtel-de-Ville fut révoquée, et la détention du baron
+de Besenval maintenue. Ainsi se vérifiait l'avis du sage Bailly, que Necker
+n'avait pas voulu suivre.
+
+Dans ce moment, les partis commençaient à se prononcer davantage. Les
+parlemens, la noblesse, le clergé, la cour, menacés tous de la même ruine,
+avaient confondu leurs intérêts et agissaient de concert. Il n'y avait plus
+à la cour ni le comte d'Artois ni les Polignac. Une sorte de consternation,
+mêlée de désespoir, régnait dans l'aristocratie. N'ayant pu empêcher ce
+qu'elle appelait le mal, elle désirait maintenant que le peuple en commît
+le plus possible, pour amener le bien par l'excès même de ce mal. Ce
+système mêlé de dépit et de perfidie, qu'on appelle le pessimisme
+politique, commence chez les partis dès qu'ils ont fait assez de pertes
+pour renoncer à ce qui leur reste, dans l'espoir de tout recouvrer.
+L'aristocratie se mit dès lors à l'employer, et souvent on la vit voter
+avec les membres les plus violens du parti populaire.
+
+Les circonstances font surgir les hommes. Le péril de la noblesse avait
+fait naître un défenseur pour elle. Le jeune Cazalès, capitaine dans les
+dragons de la reine, avait trouvé en lui une force d'esprit et une facilité
+d'expression inattendues. Précis et simple, il disait promptement et
+convenablement ce qu'il fallait dire; et on doit regretter que son esprit
+si juste ait été consacré à une cause qui n'a eu quelques raisons à faire
+valoir qu'après avoir été persécutée. Le clergé avait trouvé son défenseur
+dans l'abbé Maury. Cet abbé, sophiste exercé et inépuisable, avait des
+saillies heureuses et beaucoup de sang-froid; il savait résister
+courageusement au tumulte, et audacieusement à l'évidence. Tels étaient les
+moyens et les dispositions de l'aristocratie.
+
+Le ministère était sans vues et sans projets. Necker, haï de la cour qui le
+souffrait par obligation, Necker seul avait non un plan, mais un voeu. Il
+avait toujours désiré la constitution anglaise, la meilleure sans doute
+qu'on pût adopter comme accommodement entre le trône, l'aristocratie et le
+peuple; mais cette constitution, proposée par l'évêque de Langres avant
+l'établissement d'une seule assemblée, et refusée par les premiers ordres,
+était devenue impossible. La haute noblesse ne voulait pas des deux
+chambres, parce que c'était une transaction; la petite noblesse, parce
+qu'elle ne pouvait entrer dans la chambre haute; le parti populaire, parce
+que, tout effrayé encore de l'aristocratie, il ne voulait lui laisser
+aucune influence. Quelques députés seulement, les uns par modération, les
+autres parce que cette idée leur était propre, désiraient les institutions
+anglaises, et formaient tout le parti du ministre, parti faible, parce
+qu'il n'offrait que des vues conciliatoires à des passions irritées, et
+qu'il n'opposait à ses adversaires que des raisonnemens et aucun moyen
+d'action.
+
+Le parti populaire commençait à se diviser, parce qu'il commençait à
+vaincre. Lally-Tolendal, Mounier, Mallouet et les autres partisans de
+Necker, approuvaient tout ce qui s'était fait jusque-là, parce que tout ce
+qui s'était fait avait amené le gouvernement à leurs idées, c'est-à-dire à
+la constitution anglaise. Maintenant ils jugeaient que c'était assez;
+réconciliés avec le pouvoir, ils voulaient s'arrêter. Le parti populaire ne
+croyait pas au contraire devoir s'arrêter encore. C'était dans le club
+Breton[3] qu'il s'agitait avec le plus de véhémence. Une conviction sincère
+était le mobile du plus grand nombre de ses membres; des prétentions
+personnelles commençaient néanmoins à s'y montrer, et déjà les mouvemens
+de l'intérêt individuel succédaient aux premiers élans du patriotisme.
+Barnave, jeune avocat de Grenoble, doué d'un esprit clair, facile, et
+possédant au plus haut degré le talent de bien dire, formait avec les deux
+Lameth un triumvirat qui intéressait par sa jeunesse, et qui bientôt influa
+par son activité et ses talens. Duport, ce jeune conseiller au parlement,
+qu'on a déjà vu figurer, faisait partie de leur association. On disait
+alors que Duport pensait tout ce qu'il fallait faire, que Barnave le
+disait, et que les Lameth l'exécutaient. Cependant ces jeunes députés
+étaient amis entre eux, sans être encore ennemis prononcés de personne.
+
+Le plus audacieux des chefs populaires, celui qui, toujours en avant,
+ouvrait les délibérations les plus hardies, était Mirabeau. Les absurdes
+institutions de la vieille monarchie avaient blessé des esprits justes et
+indigné des coeurs droits; mais il n'était pas possible qu'elles n'eussent
+froissé quelque âme ardente et irrité de grandes passions. Cette âme fut
+celle de Mirabeau, qui, rencontrant dès sa naissance tous les despotismes,
+celui de son père, du gouvernement et des tribunaux, employa sa jeunesse à
+les combattre et à les haïr. Il était né sous le soleil de la Provence, et
+issu d'une famille noble. De bonne heure il s'était fait connaître par
+ses désordres, ses querelles et une éloquence emportée. Ses voyages, ses
+observations, ses immenses lectures, lui avaient tout appris, et il avait
+tout retenu. Mais outré, bizarre, sophiste même quand il n'était pas
+soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excité
+par la tribune et la présence de ses contradicteurs, son esprit
+s'enflammait: d'abord ses premières vues étaient confuses, ses paroles
+entrecoupées, ses chairs palpitantes, mais bientôt venait la lumière; alors
+son esprit faisait en un instant le travail des années; et à la tribune
+même, tout était pour lui découverte, expression vive et soudaine.
+Contrarié de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et
+présentait la vérité en images frappantes ou terribles. Les circonstances
+étaient-elles difficiles, les esprits fatigués d'une longue discussion ou
+intimidés par le danger, un cri, un mot décisif s'échappait de sa bouche,
+sa tête se montrait effrayante de laideur et de génie, et l'assemblée
+éclairée ou raffermie rendait des lois, ou prenait des résolutions
+magnanimes.
+
+Fier de ses hautes qualités, s'égayant de ses vices, tour à tour altier ou
+souple, il séduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par
+ses sarcasmes, et les conduisait tous à sa suite par une singulière
+puissance d'entraînement. Son parti était partout, dans le peuple, dans
+l'assemblée, dans la cour même, dans tous ceux enfin auxquels il
+s'adressait dans le moment. Se mêlant familièrement avec les hommes, juste
+quand il fallait l'être, il avait applaudi au talent naissant de Barnave,
+quoiqu'il n'aimât pas ses jeunes amis; il appréciait l'esprit profond de
+Sieyès, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une
+vie trop pure; il détestait dans Necker un rigorisme extrême, une raison
+orgueilleuse, et la prétention de gouverner une révolution qu'il savait lui
+appartenir. Il aimait peu le duc d'Orléans et son ambition incertaine; et
+comme on le verra bientôt, il n'eut jamais avec lui aucun intérêt commun.
+Seul ainsi avec son génie, il attaquait le despotisme qu'il avait juré de
+détruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanités de la monarchie, il
+voulait encore moins de l'ostracisme des républiques; mais n'étant pas
+assez vengé des grands et du pouvoir, il continuait de détruire.
+D'ailleurs, dévoré de besoins, mécontent du présent, il s'avançait vers un
+avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talens, de son ambition, de
+ses vices, du mauvais état de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de
+ses propos, tousles soupçons et toutes les calomnies.
+
+Ainsi se divisaient la France et les partis. Les premiers différends entre
+les députés populaires eurent lieu à l'occasion des excès de la multitude.
+Mounier et Lally-Tolendal voulaient une proclamation solennelle au peuple,
+pour improuver ses excès. L'assemblée, sentant l'inutilité de ce moyen et
+la nécessité de ne pas indisposer la multitude qui l'avait soutenue, s'y
+refusa d'abord; mais, cédant ensuite aux instances de quelques-uns de ses
+membres, elle finit par faire une proclamation qui, comme elle l'avait
+prévu, fut tout à fait inutile, car on ne calme pas avec des paroles un
+peuple soulevé.
+
+L'agitation était universelle. Une terreur subite s'était répandue. Le nom
+de ces brigands qu'on avait vus apparaître dans les diverses émeutes était
+dans toutes les bouches, leur image dans tous les esprits. La cour
+reprochait leurs ravages au parti populaire, le parti populaire à la cour.
+Tout à coup des courriers se répandent, et, traversant la France en tous
+sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons
+avant leur maturité. On se réunit de toutes parts, et en quelques jours la
+France entière est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce
+stratagème, qui rendit universelle la révolution du 14 juillet, en
+provoquant l'armement de la nation, fut attribué alors à tous les partis,
+et depuis il a été surtout imputé au parti populaire, qui en a recueilli
+les résultats. Il est étonnant qu'on se soit ainsi rejeté la responsabilité
+d'un stratagème plus ingénieux que coupable. On l'a mis sur le compte de
+Mirabeau, qui se fût applaudi d'en être l'auteur, et qui l'a pourtant
+désavoué. Il était assez dans le caractère de l'esprit de Sieyès, et
+quelques-uns ont cru que ce dernier l'avait suggéré au duc d'Orléans.
+D'autres enfin en ont accusé la cour. Ils ont pensé que ces courriers
+eussent été arrêtés à chaque pas, sans l'aveu du gouvernement; que la cour
+n'ayant jamais cru la révolution générale, et la regardant comme une simple
+émeute des Parisiens, avait voulu armer les provinces pour les opposer à
+Paris. Quoi qu'il en soit, ce moyen tourna au profit de la nation, qu'il
+mit en armes et en état de veiller à sa sûreté et à ses droits.
+
+Le peuple des villes avait secoué ses entraves, le peuple des campagnes
+voulait aussi secouer les siennes. Il refusait de payer les droits féodaux;
+il poursuivit ceux des seigneurs qui l'avaient opprimé; il incendiait les
+châteaux, brûlait les titres de propriété, et se livrait dans quelques pays
+à des vengeances atroces. Un accident déplorable avait surtout excité cette
+effervescence universelle. Un sieur de Mesmai, seigneur de Quincey, donnait
+une fête autour de son château. Tout le peuple des campagnes y était
+rassemblé, et se livrait à la joie, lorsqu'un baril de poudre, s'enflammant
+tout à coup, produisit une explosion meurtrière. Cet accident, reconnu
+depuis pour un effet de l'imprudence, et non de la trahison, fut imputé à
+crime au sieur de Mesmai. Le bruit s'en répandit bientôt, et provoqua
+partout les cruautés de ces paysans, endurcis par une vie misérable, et
+rendus féroces par de longues souffrances. Les ministres vinrent en corps
+faire à l'assemblée un tableau de l'état déplorable de la France, et lui
+demander les moyens de rétablir l'ordre. Ces désastres de tout genre
+s'étaient manifestés depuis le 14 juillet. Le mois d'août commençait, et il
+devenait indispensable de rétablir l'action du gouvernement et des lois.
+Mais pour le tenter avec succès, il fallait commencer la régénération de
+l'état par la réforme des institutions qui blessaient le plus vivement le
+peuple et le disposaient davantage à se soulever. Une partie de la nation,
+soumise à l'autre, supportait une foule de droits appelés féodaux. Les uns,
+qualifiés utiles, obligeaient les paysans à des redevances ruineuses; les
+autres, qualifiés honorifiques, les soumettaient envers leurs seigneurs à
+des respects et à des services humilians. C'étaient là les restes de la
+barbarie féodale, dont l'abolition était due à l'humanité. Ces privilèges,
+regardés comme des propriétés, appelés même de ce nom par le roi, dans la
+déclaration du 23 juin, ne pouvaient être abolis par une discussion. Il
+fallait, par un mouvement subit et inspiré, exciter les possesseurs à s'en
+dépouiller eux-mêmes.
+
+L'assemblée discutait alors la fameuse déclaration des droits de l'homme.
+On avait d'abord agité s'il en serait fait une, et on avait décidé le 4
+août au matin, qu'elle serait faite et placée en tête de la constitution.
+Dans la soirée du même jour, le comité fit son rapport sur les troubles et
+les moyens de les faire cesser. Le vicomte de Noailles et le duc
+d'Aiguillon, tous deux membres de la noblesse, montent alors à la tribune,
+et représentent que c'est peu d'employer la force pour ramener le peuple,
+qu'il faut détruire la cause de ses maux, et que l'agitation qui en est la
+suite sera aussitôt calmée. S'expliquant enfin plus clairement, ils
+proposent d'abolir tous les droits vexatoires qui, sous le titre de droits
+féodaux, écrasent les campagnes. M. Leguen de Kerendal, propriétaire dans
+la Bretagne, se présente à la tribune, en habit de cultivateur, et fait un
+tableau effrayant du régime féodal. Aussitôt la générosité excitée chez les
+uns, l'orgueil engagé chez les autres, amènent un désintéressement subit;
+chacun s'élance à la tribune pour abdiquer ses privilèges. La noblesse
+donne le premier exemple; le clergé, non moins empressé, se hâte de le
+suivre. Une espèce d'ivresse s'empare de l'assemblée; mettant de côté une
+discussion superflue, et qui n'était certainement pas nécessaire pour
+démontrer la justice de pareils sacrifices, tous les ordres, toutes les
+classes, tous les possesseurs de prérogatives quelconques, se hâtent de
+faire aussi leurs renonciations. Après les députés des premiers ordres,
+ceux des communes viennent à leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant
+immoler des privilèges personnels, ils offrent ceux des provinces et des
+villes. L'égalité des droits, rétablie entre les individus, l'est ainsi
+entre toutes les parties du territoire. Quelques-uns apportent des
+pensions, et un membre du parlement, n'ayant rien à donner, promet son
+dévouement à la chose publique. Les marches du bureau sont couvertes
+de députés qui viennent déposer l'acte de leur renonciation; on se contente
+pour le moment d'énumérer les sacrifices, et on remet au jour suivant la
+rédaction des articles. L'entraînement était général; mais au milieu de cet
+enthousiasme il était facile d'apercevoir que certains privilégiés peu
+sincères voulaient pousser les choses au pire. Tout était à craindre de
+l'effet de la nuit et de l'impulsion donnée, lorsque Lally-Tolendal,
+apercevant le danger, fait passer un billet au président. «Il faut tout
+redouter, lui dit-il, de l'entraînement de l'assemblée: levez la séance.»
+Au même instant, un député s'élance vers lui, et, lui serrant la main avec
+émotion, lui dit: «Livrez-nous la sanction royale, et nous sommes amis.»
+Lally-Tolendal, sentant alors le besoin de rattacher la révolution au roi,
+propose de le proclamer restaurateur de la liberté française. La
+proposition est accueillie avec enthousiasme; un _Te Deum_ est décrété, et
+on se sépare enfin vers le milieu de la nuit.
+
+On avait arrêté pendant cette nuit mémorable:
+
+L'abolition de la qualité de serf;
+
+La faculté de rembourser les droits seigneuriaux;
+
+L'abolition des juridictions seigneuriales;
+
+La suppression des droits exclusifs de chasse, de colombiers, de garenne,
+etc.;
+
+Le rachat de la dîme;
+
+L'égalité des impôts;
+
+L'admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires;
+
+L'abolition de la vénalité des offices;
+
+La destruction de tous les privilèges de villes et de provinces;
+
+La réformation des jurandes;
+
+Et la suppression des pensions obtenues sans titres.
+
+Ces résolutions avaient été arrêtées sous forme générale, mais il restait à
+les rédiger en décrets; et c'est alors que le premier élan de générosité
+étant passé, chacun étant rendu à ses penchans, les uns devaient chercher à
+étendre, les autres à resserrer les concessions obtenues. La discussion
+devint vive, et une résistance tardive et mal entendue fit évanouir toute
+reconnaissance.
+
+L'abolition des droits féodaux avait été convenue, mais il fallait
+distinguer, entre ces droits, lesquels seraient abolis ou rachetés. En
+abordant jadis le territoire, les conquérans, premiers auteurs de la
+noblesse, avaient imposé aux hommes des services, et aux terres des
+tributs. Ils avaient même occupé une partie du sol, et ne l'avaient que
+successivement restitué aux cultivateurs, moyennant des rentes
+perpétuelles. Une longue possession, suivie de transmissions nombreuses,
+constituant la propriété, toutes les charges imposées aux hommes et aux
+terres en avaient acquis le caractère. L'assemblée constituante était donc
+réduite à attaquer les propriétés. Dans cette situation, ce n'était pas
+comme plus ou moins bien acquises, mais comme plus ou moins onéreuses à la
+société, qu'elle avait à les juger. Elle abolit les services personnels; et
+plusieurs de ces services ayant été changés en redevance, elle abolit ces
+redevances. Parmi les tributs imposés aux terres, elle supprima ceux qui
+étaient évidemment le reste de la servitude, comme le droit imposé sur les
+transmissions; et elle déclara rachetables toutes les rentes perpétuelles,
+qui étaient le prix auquel la noblesse avait jadis cédé aux cultivateurs
+une partie du territoire. Rien n'est donc plus absurde que d'accuser
+l'assemblée constituante d'avoir violé les propriétés, puisque tout l'était
+devenu; et il est étrange que la noblesse, les ayant si long-temps violées,
+soit en exigeant des tributs, soit en ne payant pas les impôts, se montrât
+tout à coup si rigoureuse sur les principes, quand il s'agissait de ses
+prérogatives. Les justices seigneuriales furent aussi appelées propriétés,
+puisque depuis des siècles elles étaient transmises en héritage; mais
+l'assemblée ne s'en laissa pas imposer par ce titre, et les abolit, en
+ordonnant cependant qu'elles fussent maintenues jusqu'à ce qu'on eût pourvu
+à leur remplacement.
+
+Le droit exclusif de chasse fut aussi un objet de vives disputes. Malgré la
+vaine objection que bientôt toute la population serait en armes, si le
+droit de chasse était accordé, il fut rendu à chacun dans l'étendue de ses
+champs. Les colombiers privilégiés furent également défendus. L'assemblée
+décida que chacun pourrait en avoir, mais qu'à l'époque des moissons les
+pigeons pourraient être tués, comme le gibier ordinaire, sur le territoire
+qu'ils iraient parcourir. Toutes les capitaineries furent abolies, et on
+ajouta cependant qu'il serait pourvu aux plaisirs personnels du roi, par
+des moyens compatibles avec la liberté et la propriété.
+
+Un article excita surtout de violens débats, à cause des questions plus
+importantes dont il était le prélude, et des intérêts qu'il attaquait:
+c'est celui des dîmes. Dans la nuit du 4 août, l'assemblée avait déclaré
+les dîmes rachetables. Au moment de la rédaction, elle voulut les abolir
+sans rachat, en ayant soin d'ajouter qu'il serait pourvu par l'état à
+l'entretien du clergé. Sans doute il y avait un défaut de forme dans cette
+décision, car c'était revenir sur une résolution déjà prise. Mais Garat
+répondit à cette objection que c'était là un véritable rachat, puisqu'au
+lieu du contribuable c'était l'état qui rachetait la dîme, en se chargeant
+de pourvoir aux besoins du clergé. L'abbé Sieyès, qu'on fut étonné de voir
+parmi les défenseurs de la dîme, et qu'on ne jugea pas défenseur
+désintéressé de cet impôt, convint, en effet, que l'état rachetait
+véritablement la dîme, mais qu'il faisait un vol à la masse de la nation,
+en lui faisant supporter une dette qui ne devait peser que sur les
+propriétaires fonciers. Cette objection, présentée d'une manière
+tranchante, fut accompagnée de ce mot si amer et depuis souvent répété:
+«Vous voulez être libres, et vous ne savez pas être justes.» Quoique Sieyès
+ne crût pas qu'il fût possible de répondre à cette objection, la réponse
+était facile. La dette du culte est celle de tous; convient-il de la faire
+supporter aux propriétaires fonciers plutôt qu'à l'universalité des
+contribuables? C'est à l'état à en juger. Il ne vole personne en faisant de
+l'impôt la répartition qu'il juge la plus convenable. La dîme, en écrasant
+les petits propriétaires, détruisait l'agriculture; l'état devait donc
+déplacer cet impôt; c'est ce que Mirabeau prouva avec la dernière évidence.
+Le clergé, qui préférait la dîme parce qu'il prévoyait bien que le salaire
+adjugé par l'état serait mesuré sur ses vrais besoins, se prétendit
+propriétaire de la dîme par des concessions immémoriales; il renouvela
+cette raison si répétée de la longue possession qui ne prouve rien, car
+tout, jusqu'à la tyrannie, serait légitimé par la possession. On lui
+répondit que la dîme n'était qu'un usufruit; qu'elle n'était point
+transmissible, et n'avait pas les principaux caractères de la propriété;
+qu'elle était évidemment un impôt établi en sa faveur, et que cet impôt,
+l'état se chargeait de le changer en un autre. L'orgueil du clergé fut
+révolté de l'idée de recevoir un salaire, il s'en plaignit avec violence;
+et Mirabeau, qui excellait à lancer des traits décisifs de raison et
+d'ironie, répondit aux interrupteurs qu'il ne connaissait que trois moyens
+d'exister dans la société: être ou voleur, ou mendiant, ou salarié. Le
+clergé sentit qu'il lui convenait d'abandonner ce qu'il ne pouvait plus
+défendre. Les curés surtout, sachant qu'ils avaient tout à gagner de
+l'esprit de justice qui régnait dans l'assemblée, et que c'était l'opulence
+des prélats qu'on voulait particulièrement attaquer, furent les premiers à
+se désister. L'abolition entière des dîmes fut donc décrétée, sous la
+condition que l'état se chargerait des frais du culte, mais qu'en attendant
+la dîme continuerait d'être perçue. Cette dernière clause pleine d'égards
+devint, il est vrai, inutile. Le peuple ne voulut plus payer, mais il ne le
+voulait déjà plus, même avant le décret, et quand l'assemblée abolit le
+régime féodal, il était déjà renversé de fait. Le 13 août, tous les
+articles furent présentés au monarque, qui accepta le titre de restaurateur
+de la liberté française, et assista au _Te Deum_, ayant à sa droite le
+président, et à sa suite tous les députés.
+
+Ainsi fut consommée la plus importante réforme de la révolution.
+L'assemblée avait montré autant de force que de mesure. Malheureusement un
+peuple ne sait jamais rentrer avec modération dans l'exercice de ses
+droits. Des violences atroces furent commises dans tout le royaume. Les
+châteaux continuèrent d'être incendiés, les campagnes furent inondées par
+des chasseurs qui s'empressaient d'exercer des droits si nouveaux pour eux.
+Ils se répandirent dans les champs naguère réservés aux plaisirs de leurs
+seuls oppresseurs, et commirent d'affreuses dévastations. Toute usurpation
+a un cruel retour, et celui qui usurpe devrait y songer, du moins pour ses
+enfans, qui presque toujours portent sa peine. De nombreux accidens eurent
+lieu. Dès le 7 du mois d'août, les ministres s'étaient de nouveau présentés
+à l'assemblée pour lui faire un rapport sur l'état du royaume. Le
+gardes-des-sceaux avait dénoncé les désordres alarmans qui avaient éclaté;
+Necker avait révélé le déplorable état des finances. L'assemblée reçut ce
+double message avec tristesse, mais sans découragement. Le 10, elle rendit
+un décret sur la tranquillité publique, par lequel les municipalités
+étaient chargées de veiller au maintien de l'ordre, en dissipant tous les
+attroupemens séditieux. Elles devaient livrer les simples perturbateurs aux
+tribunaux, mais emprisonner ceux qui avaient répandu des alarmes, allégué
+de faux ordres, ou excité des violences, et envoyer la procédure à
+l'assemblée nationale, pour qu'on pût remonter à la cause des troubles. Les
+milices nationales et les troupes réglées étaient mises à la disposition
+des municipalités, et elles devaient prêter serment d'être fidèles à la
+nation, au roi et à la loi, etc. C'est ce serment qui fut appelé depuis le
+serment civique.
+
+Le rapport de Necker sur les finances fut extrêmement alarmant. C'était le
+besoin des subsides qui avait fait recourir à une assemblée nationale;
+cette assemblée à peine réunie était entrée en lutte avec le pouvoir, et,
+ne songeant qu'au besoin pressant d'établir des garanties, elle avait
+négligé celui d'assurer les revenus de l'état. Necker seul avait tout le
+souci des finances. Tandis que Bailly, chargé des subsistances de la
+capitale, était dans les plus cruelles angoisses, Necker, tourmenté de
+besoins moins pressans, mais bien plus étendus, Necker, enfermé dans ses
+pénibles calculs, dévoré de mille peines, s'efforçait de pourvoir à la
+détresse publique; et, tandis qu'il ne songeait qu'à des questions
+financières, il ne comprenait pas que l'assemblée ne songeât qu'à des
+questions politiques. Necker et l'assemblée, préoccupés chacun de leur
+objet, n'en voyaient pas d'autres. Cependant, si les alarmes de Necker
+étaient justifiées par la détresse actuelle, la confiance de l'assemblée
+l'était par l'élévation de ses vues. Cette assemblée, embrassant la France
+et son avenir, ne pouvait pas croire que ce beau royaume, obéré un instant,
+fût à jamais frappé d'indigence.
+
+Necker, en entrant au ministère, en août 1788, ne trouva que 400,000 francs
+au trésor. Il avait, à force de soins, pourvu au plus pressant; et depuis,
+les circonstances avaient accru les besoins en diminuant les ressources. Il
+avait fallu acheter des blés, les revendre au-dessous du prix coûtant,
+faire des aumônes considérables, établir des travaux publics pour occuper
+des ouvriers. Il était sorti du trésor, pour ce dernier objet, jusqu'à
+12,000 francs par jour. En même temps que les dépenses s'étaient
+augmentées, les recettes avaient baissé. La réduction du prix du sel, le
+retard des paiemens, et souvent le refus absolu d'acquitter des impôts, la
+contrebande à force armée, la destruction des barrières, le pillage même
+des registres et le meurtre des commis, avaient anéanti une partie des
+revenus. En conséquence, Necker demanda un emprunt de trente millions. La
+première impression fut si vive, qu'on voulut voter l'emprunt par
+acclamation; mais ce premier mouvement se calma bientôt. On témoigna de la
+répugnance pour de nouveaux emprunts, et on commit une espèce de
+contradiction en invoquant les cahiers auxquels on avait déjà renoncé, et
+qui défendaient de consentir l'impôt avant d'avoir fait la constitution; on
+alla même jusqu'à faire le calcul des sommes reçues depuis l'année
+précédente, comme si on s'était défié du ministre. Cependant la nécessité
+de pourvoir aux besoins de l'état fit adopter l'emprunt; mais on changea le
+plan du ministre, et on réduisit l'intérêt à quatre et demi pour cent, par
+la fausse espérance d'un patriotisme qui était dans la nation, mais qui
+ne pouvait se trouver chez les prêteurs de profession, les seuls qui se
+livrent ordinairement à ces sortes de spéculations financières. Cette
+première faute fut une de celles que commettent ordinairement les
+assemblées, quand elles remplacent les vues immédiates du ministre qui
+agit, par les vues générales de douze cents esprits qui spéculent. Il fut
+facile d'apercevoir aussi que l'esprit de la nation commençait déjà à ne
+plus s'accommoder de la timidité du ministre.
+
+Après ces soins indispensables donnés à la tranquillité publique et aux
+finances, on s'occupa de la déclaration des droits. La première idée en
+avait été fournie par Lafayette, qui lui-même l'avait empruntée aux
+Américains. Cette discussion, interrompue par la révolution du 14 juillet,
+renouvelée au 1er août, interrompue de nouveau par l'abolition du régime
+féodal, fut reprise et définitivement arrêtée le 12 août. Cette idée avait
+quelque chose d'imposant qui saisit l'assemblée. L'élan des esprits les
+portait à tout ce qui avait de la grandeur; cet élan produisait leur bonne
+foi, leur courage, leurs bonnes et leurs mauvaises résolutions. Ils
+saisirent donc cette idée, et voulurent la mettre à exécution. S'il ne
+s'était agi que d'énoncer quelques principes particulièrement méconnus par
+l'autorité dont on venait de secouer le joug, comme le vote de l'impôt, la
+liberté religieuse, la liberté de la presse, la responsabilité
+ministérielle, rien n'eût été plus facile. Ainsi avaient fait jadis
+l'Amérique et l'Angleterre. La France aurait pu exprimer en quelques
+maximes nettes et positives les nouveaux principes qu'elle imposait à son
+gouvernement; mais la France, rompant avec le passé, et voulant remonter à
+l'état de nature, dut aspirer à donner une déclaration complète de tous les
+droits de l'homme et du citoyen. On parla d'abord de la nécessité et du
+danger d'une pareille déclaration. On discuta beaucoup et inutilement sur
+ce sujet, car il n'y avait ni utilité ni danger à faire une déclaration
+composée de formules auxquelles le peuple ne comprenait rien; elle n'était
+quelque chose que pour un certain nombre d'esprits philosophiques, qui ne
+prennent pas une grande part aux séditions populaires. Il fut enfin décidé
+qu'elle serait faite et placée en tête de l'acte constitutionnel. Mais il
+fallait la rédiger, et c'était là le plus difficile. Qu'est-ce qu'un droit?
+c'est ce qui est dû aux hommes. Or, tout le bien qu'on peut leur faire leur
+est dû; toute mesure sage de gouvernement est donc un droit. Aussi tous les
+projets proposés renfermaient la définition de la loi, la manière dont elle
+doit se faire, le principe de la souveraineté, etc. On objectait que ce
+n'était pas là des droits, mais des maximes générales. Cependant il
+importait d'exprimer ces maximes. Mirabeau, impatienté, s'écria enfin:
+«N'employez pas le mot de droits, mais dites: Dans l'intérêt de tous, il a
+été déclaré....» Néanmoins on préféra le titre plus imposant de déclaration
+des droits, sous lequel on confondit des maximes, des principes, des
+définitions. Du tout on composa la déclaration célèbre placée en tête de la
+constitution de 91. Au reste, il n'y avait là qu'un mal, celui de perdre
+quelques séances à un lieu commun philosophique. Mais qui peut reprocher
+aux esprits de s'enivrer de leur objet? Qui a le droit de mépriser
+l'inévitable préoccupation des premiers instans?
+
+Il était temps de commencer enfin les travaux de la constitution. La
+fatigue des préliminaires était générale, et déjà on agitait hors de
+l'assemblée les questions fondamentales. La constitution anglaise était le
+modèle qui s'offrait naturellement à beaucoup d'esprits, puisqu'elle était
+la transaction intervenue en Angleterre, à la suite d'un débat semblable,
+entre le roi, l'aristocratie et le peuple. Cette constitution consistait
+essentiellement dans l'établissement de deux chambres et dans la sanction
+royale. Les esprits dans leur premier élan vont aux idées les plus simples:
+un peuple qui déclare sa volonté, un roi qui l'exécute, leur paraissait la
+seule forme légitime de gouvernement. Donner à l'aristocratie une part
+égale à celle de la nation, au moyen d'une chambre-haute; conférer au roi
+le droit d'annuler la volonté nationale, au moyen de la sanction, leur
+semblait une absurdité. _La nation veut, le roi fait_: les esprits ne
+sortaient pas de ces élémens simples, et ils croyaient vouloir la
+monarchie, parce qu'ils laissaient un roi comme exécuteur des volontés
+nationales. La monarchie réelle, telle qu'elle existe même dans les états
+réputés libres, est la domination d'un seul, à laquelle on met des bornes
+au moyen du concours national. La volonté du prince y fait réellement
+presque tout, et celle de la nation est réduite à empêcher le mal, soit en
+disputant sur l'impôt, soit en concourant pour un tiers à la loi. Mais dès
+l'instant que la nation peut ordonner tout ce qu'elle veut, sans que le roi
+puisse s'y opposer par le _veto_, le roi n'est plus qu'un magistrat. C'est
+alors la république avec un seul consul au lieu de plusieurs. Le
+gouvernement de Pologne, quoiqu'il y eût un roi, ne fut jamais nommé une
+monarchie, mais une république; il y avait aussi un roi à Lacédémone.
+
+La monarchie bien entendue exige donc de grandes concessions de la part des
+esprits. Mais ce n'est pas après une longue nullité et dans leur premier
+enthousiasme qu'ils sont disposés à les faire. Aussi la république était
+dans les opinions sans y être nommée, et on était républicain sans le
+croire.
+
+On ne s'expliqua point nettement dans la discussion: aussi, malgré le génie
+et le savoir répandus dans l'assemblée, la question fut mal traitée et peu
+entendue. Les partisans de la constitution anglaise, Necker, Mounier,
+Lally, ne surent pas voir en quoi devait consister la monarchie; et quand
+ils l'auraient vu, ils n'auraient pas osé dire nettement à l'assemblée que
+la volonté nationale ne devait point être toute-puissante, et qu'elle
+devait empêcher plutôt qu'agir. Ils s'épuisèrent à dire qu'il fallait que
+le roi pût arrêter les usurpations d'une assemblée; que pour bien exécuter
+la loi, et l'exécuter volontiers, il fallait qu'il y eût coopéré; et
+qu'enfin il devait exister des rapports entre les pouvoirs exécutif et
+législatif. Ces raisons étaient mauvaises ou tout au moins faibles. Il
+était ridicule en effet, en reconnaissant la souveraineté nationale, de
+vouloir lui opposer la volonté unique du roi[4].
+
+Ils défendaient mieux les deux chambres, parce qu'en effet, même dans une
+république, il y a de hautes classes qui doivent s'opposer au mouvement
+trop rapide des classes qui s'élèvent, en défendant les institutions
+anciennes contre les institutions nouvelles. Mais cette chambre-haute, plus
+indispensable encore que la prérogative royale, puisqu'il n'y a pas
+d'exemple de république sans un sénat, était plus repoussée que la
+sanction, parce qu'on était plus irrité contre l'aristocratie que contre la
+royauté. La chambre-haute était impossible alors, parce que personne n'en
+voulait: la petite noblesse s'y opposait, parce qu'elle n'y pouvait trouver
+place; les privilégiés désespérés, parce qu'ils désiraient le pire en
+toutes choses; le parti populaire, parce qu'il ne voulait pas laisser à
+l'aristocratie un poste d'où elle dominerait la volonté nationale. Mounier,
+Lally, Necker étaient presque seuls à désirer cette chambre-haute. Sieyès,
+par l'erreur d'un esprit absolu, ne voulait ni des deux chambres ni de la
+sanction royale. Il concevait la société tout unie: selon lui la masse,
+sans distinction de classes, devait être chargée de vouloir, et le roi,
+comme magistrat unique, chargé d'exécuter. Aussi était-il de bonne foi
+quand il disait que la monarchie ou la république étaient la même chose,
+puisque la différence n'était pour lui que dans le nombre des magistrats
+chargés de l'exécution. Le caractère d'esprit de Sieyès était
+l'enchaînement, c'est-à-dire la liaison rigoureuse de ses propres idées. Il
+s'entendait avec lui-même, mais ne s'entendait ni avec la nature des choses
+ni avec les esprits différens du sien. Il les subjuguait par l'empire de
+ses maximes absolues, mais les persuadait rarement; aussi, ne pouvant ni
+morceler ses systèmes, ni les faire adopter en entier, il devait bientôt
+concevoir de l'humeur. Mirabeau, esprit juste, prompt, souple, n'était pas
+plus avancé en fait de science politique que l'assemblée elle-même; il
+repoussait les deux chambres, non point par conviction, mais par la
+connaissance de leur impossibilité actuelle, et par haine de
+l'aristocratie. Il défendait la sanction par un penchant monarchique; et il
+s'y était engagé dès l'ouverture des états, en disant que, sans la
+sanction, il aimerait mieux vivre à Constantinople qu'à Paris. Barnave,
+Duport et Lameth ne pouvaient vouloir la même chose que Mirabeau. Ils
+n'admettaient ni la chambre-haute, ni la sanction royale; mais ils
+n'étaient pas aussi obstinés que Sieyès, et consentaient à modifier leur
+opinion, en accordant au roi et à la chambre-haute un simple _veto_
+suspensif, c'est-à-dire le pouvoir de s'opposer temporairement à la volonté
+nationale, exprimée dans la chambre-basse.
+
+Les premières discussions s'engagèrent le 28 et le 29 août. Le parti
+Barnave voulut traiter avec Mounier, que son opiniâtreté faisait chef du
+parti de la constitution anglaise. C'était le plus inflexible qu'il fallait
+gagner, et c'est à lui qu'on s'adressa. Des conférences eurent lieu. Quand
+on vit qu'il était impossible de changer une opinion devenue en lui
+une habitude d'esprit, on consentit alors à ces formes anglaises qu'il
+chérissait tant, mais à condition qu'en opposant à la chambre populaire une
+chambre-haute et le roi, on ne donnerait aux deux qu'un _veto_ suspensif,
+et qu'en outre le roi ne pourrait pas dissoudre l'assemblée. Mounier fit la
+réponse d'un homme convaincu: il dit que la vérité ne lui appartenait pas,
+et qu'il ne pouvait en sacrifier une partie pour sauver l'autre. Il perdit
+ainsi les deux institutions, en ne voulant pas les modifier. Et s'il était
+vrai, ce qu'on verra n'être pas, que la constitution de 91, par la
+suppression de la chambre-haute, ruina le trône, Mounier aurait de grands
+reproches à se faire. Mounier n'était pas passionné, mais obstiné; il était
+aussi absolu dans son système que Sieyès dans le sien, et préférait tout
+perdre plutôt que de céder quelque chose. Les négociations furent rompues
+avec humeur. On avait menacé Mounier de Paris, de l'opinion publique, et on
+partit, dit-il, pour aller exercer l'influence dont on l'avait menacé[5].
+
+Ces questions divisaient le peuple comme les représentans, et, sans les
+comprendre, il ne se passionnait pas moins pour elles. On les avait toutes
+résumées sous le mot si court et si expéditif de _veto_. On voulait, ou on
+ne voulait pas le _veto_, et cela signifiait qu'on voulait ou qu'on ne
+voulait pas la tyrannie. Le peuple, sans même entendre cela, prenait le
+_veto_ pour un impôt qu'il fallait abolir, ou pour un ennemi qu'il fallait
+pendre, et il voulait le mettre à la lanterne[6].
+
+Le Palais-Royal était surtout dans la plus grande fermentation. Là se
+réunissaient des hommes ardens, qui, ne pouvant pas même supporter les
+formes imposées dans les districts, montaient sur une chaise, prenaient la
+parole sans la demander, étaient sifflés ou portés en triomphe par un
+peuple immense, qui allait exécuter ce qu'ils avaient proposé. Camille
+Desmoulins, déjà nommé dans cette histoire, s'y distinguait par la verve,
+l'originalité et le cynisme de son esprit; et, sans être cruel, il
+demandait des cruautés. On y voyait encore Saint-Hurugue, ancien marquis,
+détenu long-temps à la Bastille pour des différends de famille, et irrité
+contre l'autorité jusqu'à l'aliénation. Là, chaque jour, ils répétaient
+tous qu'il fallait aller à Versailles, pour y demander compte au roi et à
+l'assemblée de leur hésitation à faire le bien du peuple. Lafayette avait
+la plus grande peine à les contenir par des patrouilles continuelles. La
+garde nationale était déjà accusée d'aristocratie. «Il n'y avait pas,
+disait Desmoulins, de patrouille au Céramique.» Déjà même le nom de
+Cromwell avait été prononcé à côté de celui de Lafayette. Un jour, le
+dimanche 30 août, une motion est faite au Palais-Royal; Mounier y est
+accusé, Mirabeau y est présenté comme en danger, et l'on propose d'aller à
+Versailles veiller sur les jours de ce dernier. Mirabeau cependant
+défendait la sanction, mais sans cesser son rôle de tribun populaire, sans
+le paraître moins aux yeux de la multitude. Saint-Hurugue, à la tête de
+quelques exaltés, se porte sur la route de Versailles. Ils veulent,
+disent-ils, engager l'assemblée à casser ses infidèles représentans pour
+en nommer d'autres, et supplier le roi et le dauphin de venir à Paris se
+mettre en sûreté au milieu du peuple. Lafayette accourt, les arrête, et les
+oblige de rebrousser chemin. Le lendemain lundi 31, ils se réunissent de
+nouveau. Ils font une adresse à la commune, dans laquelle ils demandent la
+convocation des districts pour improuver le _veto_ et les députés qui le
+soutiennent, pour les révoquer et en nommer d'autres à leur place. La
+commune les repousse deux fois avec la plus grande fermeté.
+
+Pendant ce temps l'agitation régnait dans l'assemblée. Les mécontens
+avaient écrit aux principaux députés des lettres pleines de menaces et
+d'invectives; l'une d'elles était signée du nom de Saint-Hurugue. Le lundi
+31, à l'ouverture de la séance, Lally dénonça une députation qu'il avait
+reçue du Palais-Royal. Cette députation l'avait engagé à se séparer des
+mauvais citoyens qui défendaient le _veto_, et elle avait ajouté qu'une
+armée de vingt mille hommes était prête à marcher. Mounier lut aussi des
+lettres qu'il avait reçues de son côté, proposa de poursuivre les auteurs
+secrets de ces machinations, et pressa l'assemblée d'offrir cinq cent mille
+francs à celui qui les dénoncerait. La lutte fut tumultueuse. Duport
+soutint qu'il n'était pas de la dignité de l'assemblée de s'occuper de
+pareils détails. Mirabeau lut des lettres qui lui étaient aussi adressées,
+et dans lesquelles les ennemis de la cause populaire ne le traitaient pas
+mieux que Mounier. L'assemblée passa à l'ordre du jour, et Saint-Hurugue,
+signataire de l'une des lettres dénoncées, fut enfermé par ordre de la
+commune.
+
+On discutait à la fois les trois questions de la permanence des assemblées,
+des deux chambres, et du _veto_. La permanence fut votée à la presque
+unanimité. On avait trop souffert de la longue interruption des assemblées
+nationales, pour ne pas les rendre permanentes. On passa ensuite à la
+grande question de l'unité du corps législatif. Les tribunes étaient
+occupées par un public nombreux et bruyant. Beaucoup de députés se
+retiraient. Le président, qui était alors l'évêque de Langres, s'efforce
+en vain de les retenir; ils sortent en grand nombre. De toutes parts on
+demande à grands cris d'aller aux voix. Lally réclame encore une fois la
+parole: on la lui refuse, en accusant le président de l'avoir envoyé à la
+tribune; un membre va même jusqu'à demander au président s'il n'est pas las
+de fatiguer l'assemblée. Offensé de ces paroles, le président quitte le
+fauteuil, et la discussion est encore remise. Le lendemain 10 septembre, on
+lit une adresse de la ville de Rennes, déclarant le _veto_ inadmissible,
+traîtres à la patrie ceux qui le voteraient. Mounier et les siens
+s'irritent, et proposent de gourmander la municipalité. Mirabeau répond que
+l'assemblée n'est pas chargée de donner des leçons à des officiers
+municipaux, et qu'il faut passer à l'ordre du jour. La question des deux
+chambres est enfin mise aux voix, et, au bruit des applaudissemens, l'unité
+de l'assemblée est décrétée. Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf voix se
+déclarent pour une chambre, quatre-vingt-neuf pour deux; cent vingt-deux
+voix sont perdues, par l'effet de la crainte inspirée à beaucoup de
+députés. Enfin arrive la question du _veto_. On avait trouvé un terme
+moyen, celui du _veto_ suspensif, qui n'arrêtait que temporairement la loi,
+pendant une ou plusieurs législatures. On considérait cela comme un appel
+au peuple, parce que le roi, recourant à de nouvelles assemblées, et leur
+cédant si elles persistaient, semblait en appeler réellement à l'autorité
+nationale. Mounier et les siens s'y opposèrent; ils avaient raison dans le
+système de la monarchie anglaise, où le roi consulte la représentation
+nationale et n'obéit jamais; mais ils avaient tort dans la situation
+où ils s'étaient placés. Ils n'avaient voulu, disaient-ils, qu'empêcher une
+résolution précipitée. Or le _veto_ suspensif produisait cet effet aussi
+Bien que le _veto_ absolu. Si la représentation persistait, la volonté
+nationale devenait manifeste; et, en admettant sa souveraineté, il était
+difficile de lui résister indéfiniment.
+
+Le ministère sentit en effet que le _veto_ suspensif produisait
+matériellement l'effet du _veto_ absolu, et Necker conseilla au roi de se
+donner les avantages d'un sacrifice volontaire, en adressant un mémoire à
+l'assemblée, dans lequel il demandait le _veto_ suspensif. Le bruit s'en
+répandit, et on connut d'avance le but et l'esprit du mémoire. Il fut
+présenté le 11 septembre; chacun en connaissait le contenu. Il semble que
+Mounier, soutenant l'intérêt du trône, aurait dû n'avoir pas d'autres vues
+que le trône lui-même; mais les partis ont bientôt un intérêt distinct de
+ceux qu'ils servent. Mounier repoussa cette communication, en disant que,
+si le roi renonçait à une prérogative utile à la nation, on devait la lui
+donner malgré lui et dans l'intérêt public. Les rôles furent renversés, et
+les adversaires du roi soutinrent ici son intervention; mais leur effort
+fut inutile, et le mémoire fut durement repoussé. On s'expliqua de nouveau
+nécessaire pour la constitution. Après avoir spécifié que le pouvoir
+constituant était supérieur aux pouvoirs constitués, il fut établi que la
+sanction ne pourrait s'exercer que sur les actes législatifs, mais point du
+tout sur les actes constitutifs, et que les derniers ne seraient que
+promulgués. Six cent soixante-treize voix se déclarèrent pour le _veto_
+suspensif, trois cent vingt-cinq pour le _veto_ absolu. Ainsi furent
+résolus les articles fondamentaux de la nouvelle constitution. Meunier et
+Lally-Tolendal donnèrent aussitôt leur démission de membres du comité de
+constitution.
+
+On avait porté jusqu'ici une foule de décrets sans jamais en offrir aucun à
+l'acceptation royale. Il fut résolu de présenter au roi les articles du 4
+août. La question était de savoir si on demanderait la sanction ou la
+simple promulgation, en les considérant comme législatifs ou constitutifs.
+Maury et même Lally-Tolendal eurent la maladresse de soutenir qu'ils
+étaient législatifs, et de requérir la sanction, comme s'ils eussent
+attendu quelque obstacle de la puissance royale. Mirabeau, avec une rare
+justesse, soutint que les uns abolissaient le régime féodal et étaient
+éminemment constitutifs; que les autres étaient une pure munificence de la
+noblesse et du clergé, et que sans doute le clergé et la noblesse ne
+voulaient pas que le roi pût révoquer leurs libéralités. Chapelier ajouta
+qu'il ne fallait pas même supposer le consentement du roi nécessaire,
+puisqu'il les avait approuvés déjà, en acceptant le titre de restaurateur
+de la liberté française, et en assistant au _Te Deum_. En conséquence on
+pria le roi de faire une simple promulgation[7].
+
+Un membre proposa tout à coup l'hérédité de la couronne et l'inviolabilité
+de la personne royale. L'assemblée, qui voulait sincèrement du roi comme
+son premier magistrat héréditaire, vota ces deux articles par acclamation.
+On proposa l'inviolabilité de l'héritier présomptif; mais le duc de
+Mortemart remarqua aussitôt que les fils avaient quelquefois essayé de
+détrôner leur père, et qu'il fallait se laisser le moyen de les frapper.
+Sur ce motif, la proposition fut rejetée. Le député Arnoult, à propos de
+l'article sur l'hérédité de mâle en mâle et de branche en branche, proposa
+de confirmer les renonciations de la branche d'Espagne, faites dans le
+traité d'Utrecht. On soutint qu'il n'y avait pas lieu à délibérer, parce
+qu'il ne fallait pas s'aliéner un allié fidèle; Mirabeau se rangea de cet
+avis, et l'assemblée passa à l'ordre du jour. Tout à coup Mirabeau, pour
+faire une expérience qui a été mal jugée, voulut ramener la question qu'il
+avait contribué lui-même à éloigner. La maison d'Orléans se trouvait en
+concurrence avec la maison d'Espagne, dans le cas d'extinction de la
+branche régnante. Mirabeau avait vu un grand acharnement à passer à l'ordre
+du jour. Étranger au duc d'Orléans quoique familier avec lui, comme il
+savait l'être avec tout le monde, il voulait néanmoins connaître l'état
+des partis, et voir quels étaient les amis et les ennemis du duc. La
+question de la régence se présentait: en cas de minorité, les frères du roi
+ne pouvaient pas être tuteurs de leur neveu, puisqu'ils étaient héritiers
+du pupille royal, et par conséquent peu intéressés à sa conservation. La
+régence appartenait donc au plus proche parent; c'était ou la reine, ou le
+duc d'Orléans, ou la famille d'Espagne. Mirabeau propose donc de ne donner
+la régence qu'à un homme né en France. «La connaissance, dit-il, que j'ai
+de la géographie de l'assemblée, le point d'où sont partis les cris
+d'ordre du jour, me prouvent qu'il ne s'agit de rien moins ici que d'une
+domination étrangère, et que la proposition de ne pas délibérer, en
+apparence espagnole, est peut-être une proposition autrichienne.» Les
+cris s'élèvent à ces mots; la discussion recommence avec une violence
+extraordinaire; tous les opposans demandent encore l'ordre du jour. En
+vain Mirabeau leur répète-t-il à chaque instant qu'ils ne peuvent avoir
+qu'un motif, celui d'amener en France une domination étrangère; ils ne
+répondent point, parce qu'en effet ils préféreraient l'étranger au duc
+d'Orléans. Enfin, après une discussion de deux jours, on déclara de
+nouveau qu'il n'y avait pas lieu à délibérer. Mais Mirabeau avait obtenu
+ce qu'il voulait, en voyant se dessiner les partis. Cette tentative ne
+pouvait manquer de le faire accuser, et il passa dès lors pour un agent du
+parti d'Orléans[8].
+
+Tout agitée encore de cette discussion, l'assemblée reçut la réponse du roi
+aux articles du 4 août. Le roi en approuvait l'esprit, ne donnait à
+quelques-uns qu'une adhésion conditionnelle, dans l'espoir qu'on les
+modifierait en les faisant exécuter; il renouvelait sur la plupart les
+objections faites dans la discussion, et repoussées par l'assemblée.
+Mirabeau reparut encore à la tribune: «Nous n'avons pas, dit-il, examiné la
+supériorité du pouvoir constituant sur le pouvoir exécutif; nous avons en
+quelque sorte jeté un voile sur ces questions (l'assemblée en effet avait
+expliqué en sa faveur la manière dont elles devaient être entendues, sans
+rien décréter à cet égard); mais si l'on combat notre puissance
+constituante, on nous obligera à la déclarer. Qu'on en agisse franchement
+et sans mauvaise foi. Nous convenons des difficultés de l'exécution, mais
+nous ne l'exigeons pas. Ainsi nous demandons l'abolition des offices, mais
+en indiquant pour l'avenir le remboursement et l'hypothèque du
+remboursement; nous déclarons l'impôt qui sert de salaire au clergé
+destructif de l'agriculture, mais en attendant son remplacement nous
+ordonnons la perception de la dîme; nous abolissons les justices
+seigneuriales, mais en les laissant exister jusqu'à ce que d'autres
+tribunaux soient établis. Il en est de même des autres articles; ils ne
+renferment tous que des principes qu'il faut rendre irrévocables en les
+promulguant. D'ailleurs, fussent-ils mauvais, les imaginations sont en
+possession de ces arrêtés, on ne peut plus les leur refuser. Répétons
+ingénument au roi ce que le fou de Philippe II disait à ce prince si
+absolu: «Que ferais-tu, Philippe, si tout le monde disait oui quand tu dis
+non?»
+
+L'assemblée ordonna de nouveau à son président de retourner vers le roi,
+pour lui demander sa promulgation. Le roi l'accorda. De son côté,
+l'assemblée délibérant sur la durée du _veto_ suspensif, l'étendit
+à deux législatures; mais elle eut le tort de laisser voir que c'était en
+quelque sorte une récompense donnée à Louis XVI, pour les concessions
+qu'il venait de faire à l'opinion.
+
+Tandis qu'au milieu des obstacles suscités par la mauvaise volonté des
+privilégiés et par les emportemens populaires, l'assemblée poursuivait son
+but, d'autres embarras s'accumulaient devant elle, et ses ennemis en
+triomphaient. Ils espéraient qu'elle serait arrêtée par la détresse des
+finances, comme l'avait été la cour elle-même. Le premier emprunt de trente
+millions n'avait pas réussi: un second de quatre-vingts, ordonné sur une
+nouvelle proposition de Necker[9], n'avait pas eu un résultat plus heureux.
+
+«Discutez, dit un jour M. Degouy d'Arcy, laissez s'écouler les délais, et
+à l'expiration des délais, nous ne serons plus... Je vais vous apprendre
+des vérités terribles.--A l'ordre! à l'ordre! s'écrient les uns.--Non, non,
+parlez! répondent les autres.» Un député se lève: «Continuez, dit-il à M.
+Degouy, répandez l'alarme et la terreur! Eh bien! qu'en arrivera-t-il? nous
+donnerons une partie de notre fortune, et tout sera fini.» M. Degouy
+continue: «Les emprunts que vous avez votés n'ont rien fourni; il n'y a pas
+dix millions au trésor.» A ces mots, on l'entoure de nouveau, on le blâme,
+on lui impose silence. Le duc d'Aiguillon, président du comité des
+finances, le dément en prouvant qu'il devait y avoir vingt-deux millions
+dans les caisses de l'état. Cependant on décrète que les samedis et
+vendredis seront spécialement consacrés aux finances.
+
+Necker arrive enfin. Tout souffrant de ses efforts continuels, il
+renouvelle ses éternelles plaintes; il reproche à l'assemblée de n'avoir
+rien fait pour les finances, après cinq mois de travail. Les deux emprunts
+n'avaient pas réussi, parce que les troubles avaient détruit le crédit. Les
+capitaux se cachaient; ceux de l'étranger n'avaient point paru dans les
+emprunts proposés. L'émigration, l'éloignement des voyageurs, avaient
+encore diminué le numéraire; et il n'en restait pas même assez pour les
+besoins journaliers. Le roi et la reine avaient été obligés d'envoyer leur
+vaisselle à la Monnaie. En conséquence Necker demande une contribution du
+quart du revenu, assurant que ces moyens lui paraissent suffisans. Un
+comité emploie trois jours à examiner ce plan, et l'approuve entièrement.
+Mirabeau, ennemi connu du ministre, prend le premier la parole, pour
+engager l'assemblée à consentir ce plan sans le discuter. «N'ayant pas,
+dit-il, le temps de l'apprécier, elle ne doit pas se charger de la
+responsabilité de l'événement, en approuvant ou en improuvant les moyens
+proposés.» D'après ce motif il conseille de voter de suite et de confiance.
+L'assemblée entraînée adhère à cette proposition, et ordonne à Mirabeau de
+se retirer pour rédiger le décret. Cependant l'enthousiasme se calme, les
+ennemis du ministre prétendent trouver des ressources où il n'en a pas vu.
+Ses amis au contraire attaquent Mirabeau, et se plaignent de ce qu'il a
+voulu l'écraser de la responsabilité des évènemens. Mirabeau rentre et lit
+son décret. «Vous poignardez le plan du ministre!» s'écrie M. de Virieu.
+Mirabeau, qui ne savait jamais reculer sans répondre, avoue franchement ses
+motifs; il convient qu'on le devine quand on a dit qu'il voulait faire
+peser sur M. Necker seul la responsabilité des évènemens; il dit qu'il n'a
+point l'honneur d'être son ami; mais que, fût-il son ami le plus tendre,
+citoyen avant tout, il n'hésiterait pas à le compromettre, lui, plutôt que
+l'assemblée; qu'il ne croit pas que le royaume fût en péril quand M. Necker
+se serait trompé, et qu'au contraire le salut public serait très compromis
+si l'assemblée avait perdu son crédit et manqué une opération décisive. Il
+propose ensuite une adresse pour exciter le patriotisme national et appuyer
+le projet du ministre.
+
+On l'applaudit, mais on discute encore. On fait mille propositions, et le
+temps s'écoule en vaines subtilités. Fatigué de tant de contradictions,
+frappé de l'urgence des besoins, il remonte une dernière fois à la tribune,
+s'en empare, fixe de nouveau la question avec une admirable netteté, et
+montre l'impossibilité de se soustraire à la nécessité du moment. Son génie
+s'enflammant alors, il peint les horreurs de la banqueroute; il la présente
+comme un impôt désastreux qui, au lieu de peser légèrement sur tous, ne
+pèse que sur quelques-uns qu'elle écrase; il la montre comme un gouffre où
+l'on précipite des victimes vivantes, et qui ne se referme pas même après
+les avoir dévorées, car on n'en doit pas moins, même après avoir refusé de
+payer. Remplissant enfin l'assemblée de terreur: «L'autre jour, dit-il, à
+propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, on s'est écrié: Catilina est
+aux portes de Rome, et vous délibérez! et certes, il n'y avait ni Catilina,
+ni péril, ni Rome; et aujourd'hui la hideuse banqueroute est là, elle
+menace de consumer, vous, votre honneur, vos fortunes, et vous
+délibérez[10]!»
+
+A ces mots, l'assemblée transportée se lève en poussant des cris
+d'enthousiasme. Un député veut répondre; il s'avance, mais, effrayé de sa
+tâche, il demeure immobile et sans voix. Alors l'assemblée déclare que, ouï
+le rapport du comité, elle adopte de confiance le plan du ministre des
+finances. C'était là un bonheur d'éloquence; mais il ne pouvait arriver
+qu'à celui qui avait tout à la fois la raison et les passions de Mirabeau.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Il avait été nommé à ce poste le 15 juillet, à l'Hôtel-de-Ville.
+[2] Ces scènes eurent lieu le 22 juillet.
+[3] Ce club s'était formé dans les derniers jours de juin. Il s'appela
+plus tard _Société des amis de la Constitution_.
+[4] Voyez la note 5 à la fin du volume.
+[5] Voyez la note 6 à la fin du volume.
+[6] Deux habitans de la campagne parlaient du _veto_. «--Sais-tu ce
+que c'est que le _veto_? dit l'un.--Non.--Eh bien, tu as ton écuelle
+remplie de soupe; le roi te dit: Répands ta soupe, et il faut que tu la
+répandes.»
+[7] Ces articles lui furent présentés le 20 septembre.
+[8] Voyez la note 7 à la fin du volume.
+[9] Décret du 27 août.
+[10] Séances des 22 au 24 septembre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+INTRIGUES DE LA COUR.--REPAS DES GARDES-DU-CORPS ET DES OFFICIERS DU
+RÉGIMENT DE FLANDRE A VERSAILLES.--JOURNÉES DES 4, 5, ET 6 OCTOBRE; SCÈNES
+TUMULTUEUSES ET SANGLANTES. ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LA
+MULTITUDE.--LE ROI VIENT DEMEURER A PARIS.--ÉTAT DES PARTIS.--LE DUC
+D'ORLÉANS QUITTE LA FRANCE.--NÉGOCIATION DE MIRABEAU AVEC LA COUR.
+--L'ASSEMBLÉE SE TRANSPORTE A PARIS.--LOI SUR LES BIENS DU CLERGÉ.
+--SERMENT CIVIQUE,--TRAITÉ DE MIRABEAU AVEC LA COUR.--BOUILLÉ.
+--AFFAIRE FAVRAS.--PLANS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--CLUBS DES JACOBINS
+ET DES FEUILLANTS.
+
+
+Tandis que l'assemblée portait ainsi les mains sur toutes les parties de
+l'édifice, de grands évènemens se préparaient. Par la réunion des ordres,
+la nation avait recouvré la toute-puissance législative et constituante.
+Par le 14 juillet, elle s'était armée pour soutenir ses représentans. Ainsi
+le roi et l'aristocratie restaient isolés et désarmés, n'ayant plus pour
+eux que le sentiment de leurs droits, que personne ne partageait, et placés
+en présence d'une nation prête à tout concevoir et à tout exécuter. La cour
+cependant, retirée dans une petite ville uniquement peuplée de ses
+serviteurs, était en quelque sorte hors de l'influence populaire, et
+pouvait même tenter un coup de main sur l'assemblée. Il était naturel que
+Paris, situé a quelques lieues de Versailles, Paris, capitale du royaume,
+et séjour d'une immense multitude, tendît à ramener le roi dans son sein,
+pour le soustraire à toute influence aristocratique, et pour recouvrer les
+avantages que la présence de la cour et du gouvernement procure à une
+ville. Après avoir réduit l'autorité du roi, il ne restait plus qu'à
+s'assurer de sa personne. Ainsi le voulait le cours des évènemens, et de
+toutes parts on entendait ce cri: _Le roi à Paris!_ L'aristocratie ne
+songeait plus à se défendre contre de nouvelles pertes. Elle dédaignait
+trop ce qui lui restait pour s'occuper de le conserver; elle désirait donc
+un violent changement, tout comme le parti populaire. Une révolution est
+infaillible, quand deux partis se réunissent pour la vouloir. Tous deux
+contribuent à l'évènement, et le plus fort profite du résultat. Tandis que
+les patriotes désiraient conduire le roi à Paris, la cour méditait de le
+conduire à Metz. Là, dans une place forte, il eût ordonné ce qu'il eût
+voulu, ou pour mieux dire, tout ce qu'on aurait voulu pour lui. Les
+courtisans formaient des plans, faisaient courir des projets, cherchaient à
+enrôler du monde, et, se livrant à de vaines espérances, se trahissaient
+par d'imprudentes menaces. D'Estaing, naguère si célèbre à la tête de nos
+escadres, commandait la garde nationale de Versailles. Il voulait être
+fidèle à la nation et à la cour, rôle difficile, toujours calomnié, et
+qu'une grande fermeté peut seule rendre honorable. Il apprit les menées des
+courtisans. Les plus grands personnages étaient au nombre des machinateurs;
+les témoins les plus dignes de foi lui avaient été cités, et il écrivit à
+la reine une lettre très connue, où il lui parlait avec une fermeté
+respectueuse de l'inconvenance et du danger de telles menées. Il ne déguisa
+rien et nomma tout le monde[1]. La lettre fut sans effet. En essayant de
+pareilles entreprises, la reine devait s'attendre à des remontrances,
+et ne pas s'en étonner.
+
+A la même époque, une foule d'hommes nouveaux parurent à Versailles; on y
+vit même des uniformes inconnus. On retint la compagnie des
+gardes-du-corps, dont le service venait d'être achevé; quelques dragons et
+chasseurs des Trois-Évêchés furent appelés. Les gardes-françaises, qui
+avaient quitté le service du roi, irrités qu'on le confiât à d'autres,
+voulurent se rendre à Versailles pour le reprendre. Sans doute ils
+n'avaient aucune raison de se plaindre, puisqu'ils avaient eux-mêmes
+abandonné ce service; mais ils furent, dit-on, excités à ce projet. On a
+prétendu, dans le temps, que c'était la cour qui avait voulu par ce moyen
+effrayer le roi, et l'entraîner à Metz. Un fait prouve assez cette
+intention: depuis les émeutes du Palais-Royal, Lafayette, pour défendre le
+passage de Paris à Versailles, avait placé un poste à Sèvres. Il fut obligé
+de l'en retirer, sur la demande des députés de la droite. Lafayette parvint
+à arrêter les gardes-françaises, et à les détourner de leur projet. Il
+écrivit confidentiellement au ministre Saint-Priest, pour lui apprendre ce
+qui s'était passé, et le rassurer entièrement. Saint-Priest, abusant de la
+lettre, la montra à d'Estaing; celui-ci la communiqua aux officiers de la
+garde nationale de Versailles et à la municipalité, pour les instruire des
+dangers qui avaient menacé la ville, et de ceux qui pourraient la menacer
+encore. On proposa d'appeler le régiment de Flandre; grand nombre de
+bataillons de la garde de Versailles s'y opposèrent, mais la municipalité
+n'en fit pas moins sa réquisition, et le régiment fut appelé. C'était peu
+qu'un régiment contre l'assemblée, mais c'était assez pour enlever le roi
+et protéger son évasion. D'Estaing instruisit l'assemblée nationale des
+mesures qui avaient été prises, et obtint son approbation. Le régiment
+arriva: l'appareil militaire qui le suivait, quoique peu considérable, ne
+laissa pas que d'exciter des murmures. Les gardes-du-corps, les courtisans
+s'em parèrent des officiers, les comblèrent de caresses, et, comme avant le
+14 juillet, on parut se coaliser, s'entendre, et concevoir de grandes
+espérances.
+
+La confiance de la cour augmentait la méfiance de Paris, et bientôt des
+fêtes irritèrent la misère du peuple. Le 2 octobre, les gardes-du-corps
+imaginent de donner un repas aux officiers de la garnison. Ce repas est
+servi dans la salle du théâtre. Les loges sont remplies de spectateurs de
+la cour. Les officiers de la garde nationale sont au nombre des convives;
+une gaieté très vive règne pendant le festin, et bientôt les vins la
+changent en exaltation. On introduit alors les soldats des régimens. Les
+convives, l'épée nue, portent la santé de la famille royale; celle de la
+nation est refusée, ou du moins omise; les trompettes sonnent la charge, on
+escalade les loges en poussant des cris; on entonne ce chant si expressif
+et si connu: _O Richard! Ô mon roi! l'univers t'abandonne!_ on se promet de
+mourir pour le roi, comme s'il eût été dans le plus grand danger; enfin le
+délire n'a plus de bornes. Des cocardes blanches ou noires, mais toutes
+d'une seule couleur, sont partout distribuées. Les jeunes femmes, les
+jeunes hommes, s'animent de souvenirs chevaleresques. C'est dans ce moment
+que la cocarde nationale est, dit-on, foulée aux pieds. Ce fait a été nié
+depuis, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et tout excusable? Et
+d'ailleurs, pourquoi ces réunions qui ne produisent d'une part qu'un
+dévouement trompeur, et qui excitent de l'autre une irritation réelle et
+terrible? dans ce moment on court chez la reine; elle consent à venir au
+repas. On entoure le roi qui venait de la chasse, et il est entraîné aussi;
+on se précipite aux pieds de tous deux, et on les reconduit comme en
+triomphe jusqu'à leur appartement. Sans doute, il est doux, quand on se
+croit dépouillé, menacé, de retrouver des amis; mais pourquoi faut-il qu'on
+se trompe ainsi sur ses droits, sur sa force et sur ses moyens?
+
+Le bruit de cette fête se répandit bientôt, et sans doute l'imagination
+populaire, en rapportant les faits, ajouta sa propre exagération à celle
+qu'avait produite le festin. Les promesses faites au roi furent prises pour
+des menaces faites à la nation; cette prodigalité fut regardée comme une
+insulte à la misère publique, et les cris: _à Versailles!_ recommencèrent
+plus violens que jamais. Ainsi les petites causes se réunissaient pour
+aider l'effet des causes générales. Des jeunes gens se montrèrent à Paris
+avec des cocardes noires, ils furent poursuivis; l'un d'eux fut traîné par
+le peuple, et la commune se vit obligée de défendre les cocardes d'une
+Seule couleur.
+
+Le lendemain du funeste repas, une nouvelle scène à peu près pareille eut
+lieu dans un déjeuner donné par les gardes-du-corps, dans la salle du
+manège. On se présenta de nouveau à la reine, qui dit qu'elle avait été
+satisfaite de la journée du jeudi; on l'écoutait volontiers, parce que,
+moins réservée que le roi, on attendait de sa bouche l'aveu des sentimens
+de la cour; et toutes ses paroles étaient répétées. L'irritation fut au
+comble, et on dut s'attendre aux plus sinistres évènemens. Un mouvement
+convenait au peuple et à la cour: au peuple, pour s'emparer du roi; à la
+cour, pour que l'effroi l'entraînât à Metz. Il convenait aussi au duc
+d'Orléans, qui espérait obtenir la lieutenance du royaume, si le roi venait
+à s'éloigner; on a même dit que ce prince allait jusqu'à espérer la
+couronne, ce qui n'est guère croyable, car il n'avait pas assez d'audace
+d'esprit pour une si grande ambition. Les avantages qu'il avait lieu
+d'attendre de cette nouvelle insurrection l'ont fait accuser d'y avoir
+participé; cependant il n'en est rien. Il ne peut avoir déterminé
+l'impulsion, car elle résultait de la force des choses; il paraît tout au
+plus l'avoir secondée; et, même à cet égard, une procédure immense, et le
+temps qui apprend tout, n'ont manifesté aucune trace d'un plan concerté.
+Sans doute le duc d'Orléans n'a été là, comme pendant toute la révolution,
+qu'à la suite du mouvement populaire, répandant peut-être un peu d'or,
+donnant lieu à des propos, et n'ayant que de vagues espérances.
+
+Le peuple, ému par les discussions sur le _veto_, irrité par les cocardes
+noires, vexé par les patrouilles continuelles, et souffrant de la faim,
+était soulevé. Bailly et Necker n'avaient rien oublié pour faire abonder
+les subsistances; mais, soit la difficulté des transports, soit les
+pillages qui avaient lieu sur la route, soit surtout l'impossibilité de
+suppléer au mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4
+octobre, l'agitation fut plus grande que jamais. On parlait du départ du
+roi pour Metz, et de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on
+épiait les cocardes noires, on demandait du pain. De nombreuses patrouilles
+réussirent à contenir le peuple. La nuit fut assez calme. Le lendemain 5,
+les attroupemens recommencèrent dès le matin. Les femmes se portèrent chez
+les boulangers: le pain manquait, et elles coururent à l'Hôtel-de-Ville
+pour s'en plaindre aux représentans de la commune. Ceux-ci n'étaient pas
+encore en séance, et un bataillon de la garde nationale était rangé sur la
+place. Des hommes se joignirent à ces femmes, mais elles n'en voulurent
+pas, disant que les hommes ne savaient pas agir. Elles se précipitèrent
+alors sur le bataillon, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce
+moment, une porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahi, les
+brigands à piques s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y mettre
+le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la porte qui
+conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les faubourgs alors
+se mirent en mouvement. Un citoyen nommé Maillard, l'un de ceux qui
+s'étaient signalés à la prise de la Bastille, consulta l'officier qui
+commandait le bataillon de la garde nationale, pour chercher un moyen de
+délivrer l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. L'officier n'osa
+approuver le moyen qu'il proposait; c'était de les réunir, sous prétexte
+d'aller à Versailles, mais sans cependant les y conduire. Néanmoins
+Maillard se décida, prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite.
+Elles portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils et des
+coutelas. Avec cette singulière armée, il descendit le quai, traversa le
+Louvre, fut forcé malgré lui de conduire ces femmes à travers les
+Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il parvint à les désarmer, en
+leur faisant entendre qu'il valait mieux se présenter à l'assemblée comme
+des suppliantes que comme des furies en armes. Elles y consentirent, et
+Maillard fut obligé de les conduire à Versailles, car il n'était pas
+possible de les en détourner. Tout en ce moment tendait vers ce but. Des
+hordes partaient en traînant des canons; d'autres entouraient la garde
+nationale, qui elle même entourait son chef pour l'entraîner à Versailles,
+but de tous les voeux.
+
+Pendant ce temps, la cour était tranquille; mais l'assemblée recevait en
+tumulte un message du roi. Elle avait présenté à son acceptation les
+articles constitutionnels et la déclaration des droits. La réponse devait
+être une acceptation pure et simple, avec la promesse de promulguer. Pour
+la seconde fois, le roi, sans trop s'expliquer, adressait des observations
+à l'assemblée; il donnait son _accession_ aux articles constitutionnels,
+sans cependant les approuver; il trouvait de bonnes maximes dans la
+déclaration des droits, mais elles avaient besoin d'explications; le tout
+enfin ne pouvait être jugé, disait-il, que lorsque l'ensemble de la
+constitution serait achevé. C'était là sans doute une opinion soutenable;
+beaucoup de publicistes la partageaient; mais convenait-il de l'exprimer
+dans le moment? A peine cette réponse est-elle lue, que des plaintes
+s'élèvent. Robespierre dit que le roi n'a pas à critiquer l'assemblée;
+Duport, que cette réponse devait être contre-signée d'un ministre
+responsable. Pétion en prend occasion de rappeler le repas des
+gardes-du-corps, et il dénonce les imprécations proférées contre
+l'assemblée. Grégoire parle de la disette, et demande pourquoi une lettre a
+été adressée à un meunier avec promesse de deux cents livres par semaine
+s'il voulait ne pas moudre. La lettre ne prouvait rien, car tous les partis
+pouvaient l'avoir écrite; cependant elle excite un grand tumulte, et M. de
+Monspey somme Pétion de signer sa dénonciation. Alors Mirabeau, qui avait
+désapprouvé à la tribune même la démarche de Pétion et de Grégoire, se
+présente pour répondre à M. de Monspey. «J'ai désapprouvé tout le premier,
+dit-il, ces dénonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je
+dénoncerai moi-même, et je signerai, quand on aura déclaré qu'il n'y a
+d'inviolable en France que le roi.» A cette terrible apostrophe, on se
+tait, et on revient à la réponse du roi. Il était onze heures du matin; on
+apprend les mouvemens de Paris. Mirabeau s'avance vers le président
+Mounier, qui, récemment élu malgré le Palais-Royal, et menacé d'une chute
+glorieuse, allait déployer dans cette triste journée une indomptable
+fermeté; Mirabeau s'approche de lui: «Paris, lui dit-il, marche sur nous;
+trouvez-vous mal, allez au château dire au roi d'accepter purement et
+simplement.--Paris marche, tant mieux, répond Mounier; qu'on nous tue tous,
+mais tous; l'état y gagnera.--Le mot est vraiment joli,» reprend Mirabeau,
+et il retourne à sa place. La discussion continue jusqu'à trois heures, et
+on décide que le président se rendra auprès du roi, pour lui demander son
+acceptation pure et simple. Dans le moment où Mounier allait sortir pour
+aller au château, on annonce une députation; c'était Maillard et les femmes
+qui l'avaient suivi. Maillard demande à entrer et à parler; il est
+introduit, les femmes se précipitent à sa suite et pénètrent dans la salle.
+Il expose alors ce qui s'est passé, le défaut de pain et le désespoir du
+peuple; il parle de la lettre adressée au meunier, et prétend qu'une
+personne rencontrée en route leur a dit qu'un curé était chargé de la
+dénoncer. Ce curé était Grégoire, et, comme on vient de le voir, il avait
+fait la dénonciation. Une voix accuse alors l'évêque de Paris, Juigné,
+d'être l'auteur de la lettre. Des cris d'indignation s'élèvent pour
+repousser l'imputation faite au vertueux prélat. On rappelle à l'ordre
+Maillard et sa députation. On lui dit que des moyens ont été pris pour
+approvisionner Paris, que le roi n'a rien oublié, qu'on va le supplier de
+prendre de nouvelles mesures, qu'il faut se retirer, et que le trouble
+n'est pas le moyen de faire cesser la disette. Mounier sort alors pour se
+rendre au château; mais les femmes l'entourent, et veulent l'accompagner;
+il s'y refuse d'abord, mais il est obligé d'en admettre six. Il traverse
+les hordes arrivées de Paris, qui étaient armées de piques, de haches, de
+bâtons ferrés. Il pleuvait abondamment. Un détachement de gardes-du-corps
+fond sur l'attroupement qui entourait le président, et le disperse; mais
+les femmes rejoignent bientôt Mounier, et il arrive au château, où le
+régiment de Flandre, les dragons, les Suisses et la milice nationale de
+Versailles étaient rangés en bataille. Au lieu de six femmes, il est
+obligé d'en introduire douze; le roi les accueille avec bonté, et déplore
+leur détresse; elle sont émues. L'une d'elles, jeune et belle, est
+interdite à la vue du monarque, et peut à peine prononcer ce mot: _Du
+pain_. Le roi, touché, l'embrasse, et les femmes s'en retournent attendries
+par cet accueil. Leurs compagnes les reçoivent à la porte du château; elles
+ne veulent pas croire leur rapport, disent qu'elles se sont laissé séduire,
+et se préparent à les déchirer. Les gardes-du-corps, commandés par le comte
+de Guiche, accourent pour les dégager; des coups de fusil partent de divers
+côtés, deux gardes tombent, et plusieurs femmes sont blessées. Non loin de
+là, un homme du peuple à la tête de quelques femmes, pénètre à travers les
+rangs des bataillons, et s'avance jusqu'à la grille du château. M. de
+Savonnières le poursuit, mais il reçoit un coup de feu qui lui casse le
+bras. Ces escarmouches produisent de part et d'autre une plus grande
+irritation. Le roi, instruit du danger, fait ordonner à ses gardes de ne
+pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils se retirent,
+quelques coups de fusil sont échangés entre eux et la garde nationale de
+Versailles, sans qu'on puisse savoir de quelle part ont été tirés les
+premiers coups.
+
+Pendant ce désordre, le roi tenait conseil, et Mounier attendait
+impatiemment sa réponse. Ce dernier lui faisait répéter à chaque instant
+que ses fonctions l'appelaient à l'assemblée, que la nouvelle de la
+sanction calmerait tous les esprits, et qu'il allait se retirer, si on ne
+lui répondait point, car il ne voulait pas s'absenter plus long-temps de
+son poste. On agitait au conseil si le roi partirait; le conseil dura de
+six à dix heures du soir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser la place
+vacante au duc d'Orléans. On voulait faire partir la reine et les enfans,
+mais la foule arrêta les voitures à l'instant où elles parurent, et
+d'ailleurs la reine était courageusement résolue à ne pas se séparer de son
+époux. Enfin, vers les dix heures, Mounier reçut l'acceptation pure et
+simple, et retourna à l'assemblée. Les députés s'étaient séparés, et les
+femmes occupaient la salle. Il leur annonça l'acceptation du roi, ce
+qu'elles reçurent à merveille, en lui demandant si leur sort en serait
+meilleur, et surtout si elles auraient du pain. Mounier leur répondit le
+mieux qu'il put, et leur fit distribuer tout le pain qu'il fut possible de
+se procurer. Dans cette nuit, où les torts sont si difficiles à fixer, la
+municipalité eut celui de ne pas pourvoir aux besoins de cette foule
+affamée, que le défaut de pain avait fait sortir de Paris, et qui depuis
+n'avait pas dû en trouver sur les routes.
+
+Dans ce moment, on apprit l'arrivée de Lafayette. Il avait lutté pendant
+huit heures contre la milice nationale de Paris, qui voulait se porter à
+Versailles. Un de ses grenadiers lui avait dit: «Général, vous ne nous
+trompez pas, mais on vous trompe. Au lieu de tourner nos armes contre les
+femmes, allons à Versailles chercher le roi, et nous assurer de ses
+dispositions en le plaçant au milieu de nous.» Lafayette avait résisté aux
+instances de son armée et aux flots de la multitude. Ses soldats n'étaient
+point à lui par la victoire, mais par l'opinion; et, leur opinion
+l'abandonnant, il ne pouvait plus les conduire. Malgré cela, il était
+parvenu à les arrêter jusqu'au soir; mais sa voix ne s'étendait qu'à une
+petite distance, et au-delà rien n'arrêtait la fureur populaire. Sa tête
+avait été plusieurs fois menacée, et néanmoins il résistait encore.
+Cependant il savait que des hordes partaient continuellement de Paris;
+l'insurrection se transportait à Versailles, son devoir était de l'y
+suivre. La commune lui ordonna de s'y rendre, et il partit. Sur la route il
+arrêta son armée, lui fit prêter serment d'être fidèle au roi, et arriva à
+Versailles vers minuit. Il annonça à Mounier que l'armée avait promis de
+remplir son devoir, et que rien ne serait fait de contraire à la loi. Il
+courut au château. Il y parut plein de respect et de douleur, fit connaître
+au roi les précautions qui avaient été prises, et l'assura de son
+dévouement et de celui de l'armée. Le roi parut tranquillisé, et se retira
+pour se livrer au repos. La garde du château avait été refusée à Lafayette,
+on ne lui avait donné que les postes extérieurs. Les autres postes étaient
+destinés au régiment de Flandre, dont les dispositions n'étaient pas sûres,
+aux Suisses et aux gardes-du-corps. Ceux-ci d'abord avaient reçu ordre de
+se retirer, ils avaient été rappelés ensuite, et n'ayant pu se réunir, ils
+ne se trouvaient qu'en petit nombre à leur poste. Dans le trouble qui
+régnait, tous les points accessibles n'avaient pas été défendus; une grille
+même était demeurée ouverte. Lafayette fit occuper les postes extérieurs
+qui lui avaient été confiés, et aucun d'eux ne fut forcé ni même attaqué.
+
+L'assemblée, malgré le tumulte, avait repris sa séance, et elle poursuivait
+une discussion sur les lois pénales avec l'attitude la plus imposante. De
+temps en temps, le peuple interrompait la discussion en demandant du pain.
+Mirabeau, fatigué, s'écria d'une voix forte que l'assemblée n'avait à
+recevoir la loi de personne, et qu'elle ferait vider les tribunes. Le
+peuple couvrit son apostrophe d'applaudissemens; néanmoins il ne convenait
+pas à l'assemblée de résister davantage. Lafayette, ayant fait dire à
+Mounier que tout lui paraissait tranquille, et qu'il pouvait renvoyer les
+députés, l'assemblée se sépara vers le milieu de la nuit, en s'ajournant au
+lendemain 6, à onze heures.
+
+Le peuple s'était répandu çà et là, et paraissait calmé. Lafayette avait
+lieu d'être rassuré par le dévouement de son armée, qui en effet ne se
+démentit point, et par le calme qui semblait régner partout. Il avait
+assuré l'hôtel des gardes-du-corps, et répandu de nombreuses patrouilles. A
+cinq heures du matin il était encore debout. Croyant alors tout apaisé, il
+prit un breuvage, et se jeta sur un lit, pour prendre un repos dont il
+était privé depuis vingt-quatre heures[2].
+
+Dans cet instant, le peuple commençait à se réveiller, et parcourait déjà
+les environs du château. Une rixe s'engage avec un garde-du-corps qui fait
+feu des fenêtres; les brigands s'élancent aussitôt, traversent la grille
+qui était restée ouverte, montent un escalier qu'ils trouvent libre, et
+sont enfin arrêtés par deux gardes-du-corps qui se défendent héroïquement,
+et ne cèdent le terrain que pied à pied, en se retirant de porte en porte.
+L'un de ces généreux serviteurs était Miomandre. «Sauvez la reine!»
+s'écrie-t-il. Ce cri est entendu, et la reine se sauve tremblante auprès du
+roi. Tandis qu'elle s'enfuit, les brigands se précipitent, trouvent la
+couche royale abandonnée, et veulent pénétrer au-delà; mais ils sont
+arrêtés de nouveau par les gardes-du-corps retranchés en grand nombre sur
+ce point. Dans ce moment, les gardes-françaises appartenant à Lafayette, et
+postés près du château, entendent le tumulte, accourent, et dispersent les
+brigands. Ils se présentent à la porte derrière laquelle étaient retranchés
+les gardes-du-corps: «Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-françaises n'ont
+pas oublié qu'à Fontenoi vous avez sauvé leur régiment!» On ouvre, et on
+s'embrasse.
+
+Le tumulte régnait au dehors. Lafayette, qui reposait à peine depuis
+quelques instans, et qui ne s'était par même endormi, entend du bruit,
+s'élance sur le premier cheval, se précipite au milieu de la mêlée, et y
+trouve plusieurs gardes-du-corps qui allaient être égorgés. Tandis qu'il
+les dégage, il ordonne à sa troupe de courir au château, et demeure presque
+seul au milieu des brigands. L'un d'eux le couche en joue; Lafayette, sans
+se troubler, commande au peuple de le lui amener; le peuple saisit aussitôt
+le coupable, et, sous les yeux de Lafayette, brise sa tête contre les
+pavés. Lafayette, après avoir sauvé les gardes-du-corps, vole au château
+avec eux, et y trouve ses grenadiers qui s'y étaient déjà rendus. Tous
+l'entourent et lui promettent de mourir pour le roi. En ce moment, les
+gardes-du-corps arrachés à la mort criaient _vive Lafayette!_ La cour
+entière, qui se voyait sauvée par lui et sa troupe, reconnaissait lui
+devoir la vie; les témoignages de reconnaissance étaient universels.
+Madame Adélaïde, tante du roi, accourt, le serre dans ses bras en lui
+disant: «Général, vous nous avez sauvés!»
+
+Le peuple en ce moment demandait à grands cris que Louis XVI se rendît à
+Paris. On tient conseil. Lafayette, invité à y prendre part, s'y refuse
+pour n'en pas gêner la liberté. Il est enfin décidé que la cour se rendra
+au voeu du peuple. Des billets portant cette nouvelle sont jetés par les
+fenêtres. Louis XVI se présente alors au balcon, accompagné du général, et
+les cris de _vive le roi!_ l'accueillent. Mais il n'en est pas ainsi pour
+la reine; des voix menaçantes s'élèvent contre elle. Lafayette l'aborde:
+«Madame, lui dit-il, que voulez-vous faire?--Accompagner le roi, dit la
+reine avec courage.--Suivez-moi donc,» reprend le général, et il la conduit
+tout étonnée sur le balcon. Quelques menaces sont faites par des hommes du
+peuple. Un coup funeste pouvait partir; les paroles ne pouvaient être
+entendues, il fallait frapper les yeux. S'inclinant alors, et prenant la
+main de la reine, le général la baise respectueusement. Ce peuple de
+Français est transporté à cette vue, et il confirme la réconciliation par
+les cris de _vive la reine! vive Lafayette!_ La paix n'était pas encore
+faite avec les gardes-du-corps. «Ne ferez-vous rien pour mes gardes?» dit
+le roi à Lafayette. Celui-ci en prend un, le conduit sur le balcon, et
+l'embrasse en lui mettant sa bandoulière. Le peuple approuve de nouveau, et
+ratifie par ses applaudissemens cette nouvelle réconciliation.
+
+L'assemblée n'avait pas cru de sa dignité de se rendre auprès du monarque,
+quoiqu'il l'eût demandé. Elle s'était contentée d'envoyer auprès de lui une
+députation de trente-six membres. Dès qu'elle apprit son départ, elle fit
+un décret portant qu'elle était inséparable de la personne du monarque,
+et désigna cent députés pour l'accompagner à Paris. Le roi reçut le décret
+et se mit en route.
+
+Les principales bandes étaient déjà parties. Lafayette les avait fait
+suivre par un détachement de l'armée pour les empêcher de revenir sur
+leurs pas. Il avait donné ordre qu'on désarmât les brigands qui portaient
+au bout de leurs piques les têtes de deux gardes-du-corps. Cet horrible
+trophée leurfut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait précédé la
+voiture du roi.
+
+Louis XVI revint enfin au milieu d'une affluence considérable, et fut reçu
+par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. «Je reviens avec confiance, dit le roi, au
+milieu de mon peuple de Paris.» Bailly rapporte ces paroles à ceux qui ne
+pouvaient les entendre, mais il oublie le mot _confiance_. «Ajoutez _avec
+confiance_, dit la reine.--Vous êtes plus heureux, reprend Bailly, que si
+je l'avais prononcé moi-même.»
+
+La famille royale se rendit au palais des Tuileries, qui n'avait pas été
+habité depuis un siècle, et dans lequel on n'avait eu le temps de faire
+aucun des préparatifs nécessaires. La garde en fut confiée aux milices
+parisiennes, et Lafayette se trouva ainsi chargé de répondre envers la
+nation de la personne du roi, que tous les partis se disputaient. Les
+nobles voulaient le conduire dans une Place forte pour user en son nom du
+despotisme; le parti populaire, qui ne songeait point encore à s'en passer,
+voulait le garder pour compléter la constitution, et ôter un chef à la
+guerre civile. Aussi la malveillance des privilégiés appela-t-elle
+Lafayette un geôlier; et pourtant sa vigilance ne prouvait qu'une chose,
+le désir sincère d'avoir un roi.
+
+Dès ce moment la marche des partis se prononce d'une manière nouvelle.
+L'aristocratie, éloignée de Louis XVI, et ne pouvant exécuter aucune
+entreprise à ses côtés, se répand à l'étranger et dans les provinces. C'est
+depuis lors que l'émigration commence à devenir considérable. Un grand
+nombre de nobles s'enfuirent à Turin, auprès du comte d'Artois, qui avait
+trouvé un asile chez son beau-père. Là, leur politique consiste à exciter
+les départemens du Midi et à supposer que le roi n'est pas libre. La reine,
+qui est Autrichienne, et de plus ennemie de la nouvelle cour formée à
+Turin, tourne ses espérances vers l'Autriche. Le roi, au milieu de ces
+menées, voit tout, n'empêche rien, et attend son salut de quelque part
+qu'il vienne. Par intervalle, il fait les désaveux exigés par l'assemblée,
+et n'est réellement pas libre, pas plus qu'il ne l'eût été à Turin ou à
+Coblentz, pas plus qu'il ne l'avait été sous Maurepas, car le sort de la
+faiblesse est d'être partout dépendante.
+
+Le parti populaire triomphant désormais, se trouve partagé entre le duc
+d'Orléans, Lafayette, Mirabeau, Barnave et les Lameth. La voix publique
+accusait le duc d'Orléans et Mirabeau d'être auteurs de la dernière
+insurrection. Des témoins, qui n'étaient pas indignes de confiance,
+assuraient avoir vu le duc et Mirabeau sur le déplorable champ de bataille
+du 6 octobre. Ces faits furent démentis plus tard; mais, dans le moment, on
+y croyait. Les conjurés avaient voulu éloigner le roi, et même le tuer,
+disaient les plus hardis calomniateurs. Le duc d'Orléans, ajoutait-on,
+avait voulu être lieutenant du royaume, et Mirabeau ministre. Aucun de ces
+projets n'ayant réussi, Lafayette paraissant les avoir déjoués par sa
+présence, passait pour sauveur du roi et pour vainqueur du duc d'Orléans et
+de Mirabeau. La cour, qui n'avait pas encore eu le temps de devenir
+ingrate, avouait Lafayette comme son sauveur, et dans cet instant la
+puissance du général semblait immense. Les patriotes exaltés en étaient
+effarouchés, et murmuraient déjà le nom de Cromwell. Mirabeau, qui, comme
+on le verra bientôt, n'avait rien de commun avec le duc d'Orléans, était
+jaloux de Lafayette, et l'appelait Cromwell-Grandisson. L'aristocratie
+secondait ces méfiances, et y ajoutait ses propres calomnies. Mais
+Lafayette était déterminé, malgré tous les obstacles, à soutenir le roi et
+la constitution. Pour cela, il résolut d'abord d'écarter le duc d'Orléans,
+dont la présence donnait lieu à beaucoup de bruits, et pouvait fournir,
+sinon les moyens, du moins le prétexte des troubles. Il eut une entrevue
+avec le prince, l'intimida par sa fermeté, et l'obligea à s'éloigner. Le
+roi, qui était dans ce projet, feignit, avec sa faiblesse ordinaire, d'être
+contraint à cette mesure; et en écrivant au duc d'Orléans, il lui dit qu'il
+fallait que lui ou M. de Lafayette se retirassent; que dans l'état des
+opinions le choix n'était pas douteux, et qu'en conséquence il lui donnait
+une commission pour l'Angleterre. On a su depuis que M. de Montmorin,
+ministre des affaires étrangères, pour se délivrer de l'ambition du duc
+d'Orléans, l'avait dirigée sur les Pays-Bas, alors insurgés contre
+l'Autriche, et qu'il lui avait fait espérer le titre de duc de Brabant[3].
+
+
+Ses amis, en apprenant cette résolution, s'irritèrent de sa faiblesse. Plus
+ambitieux que lui, ils ne voulaient pas qu'il cédât; ils se portèrent chez
+Mirabeau, et l'engagèrent à dénoncer à la tribune les violences que
+Lafayette exerçait envers le prince. Mirabeau, jaloux déjà de la popularité
+du général, fit dire au duc et à lui, qu'il allait les dénoncer tous deux à
+la tribune, si le départ pour l'Angleterre avait lieu. Le duc d'Orléans fut
+ébranlé; une nouvelle sommation de Lafayette le décida; et Mirabeau,
+recevant à l'assemblée un billet qui lui annonçait la retraite du prince,
+s'écria avec dépit: _Il ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_[4].
+Ce mot et beaucoup d'autres aussi inconsidérés l'ont fait accuser souvent
+d'être un des agens du duc d'Orléans; cependant il ne le fut jamais. Sa
+détresse, l'imprudence de ses propos, sa familiarité avec le duc d'Orléans,
+qui était d'ailleurs la même avec tout le monde, sa proposition pour la
+succession d'Espagne, enfin son opposition au départ du duc, devaient
+exciter les soupçons; mais il n'en est pas moins vrai que Mirabeau était
+sans parti, sans même aucun autre but que de détruire l'aristocratie et le
+pouvoir arbitraire.
+
+Les auteurs de ces suppositions auraient dû savoir que Mirabeau était
+réduit alors à emprunter les sommes les plus modiques, ce qui n'aurait pas
+eu lieu s'il eût été l'agent d'un prince immensément riche, et qu'on disait
+presque ruiné par ses partisans. Mirabeau avait déjà pressenti la
+dissolution prochaine de l'état. Une conversation avec un ami intime, qui
+dura une nuit tout entière, dans le parc de Versailles, détermina chez lui
+un plan tout nouveau; et il se promit pour sa gloire, pour le salut de
+l'état, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau était homme à conduire
+tous ces intérêts ensemble), de demeurer inébranlable entre les
+désorganisateurs et le trône, et de consolider la monarchie en s'y faisant
+une place. La cour avait tenté de le gagner, mais on s'y était pris
+gauchement et sans les ménagemens convenables avec un homme d'une grande
+fierté, et qui voulait conserver sa popularité, à défaut de l'estime qu'il
+n'avait pas encore. Malouet, ami de Necker et lié avec Mirabeau, voulait
+les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y était souvent
+refusé[5], persuadé qu'il ne pourrait jamais s'accorder avec le ministre.
+
+Il y consentit cependant. Malouet l'introduisit, et l'incompatibilité des
+deux caractères fut mieux sentie encore après cet entretien, où, de l'aveu
+de tous ceux qui étaient présens, Mirabeau déploya la supériorité qu'il
+avait dans la vie privée aussi bien qu'à la tribune. On répandit qu'il
+avait voulu se faire acheter, et que, Necker ne lui ayant fait aucune
+ouverture, il avait dit en sortant: _Le ministre aura de mes nouvelles._
+C'est encore là une interprétation des partis, mais elle est fausse.
+Malouet avait proposé à Mirabeau, qu'on savait satis fait de la liberté
+acquise, de s'entendre avec le ministre, et rien de plus. D'ailleurs, c'est
+à cette même époque qu'une négociation directe s'entamait avec la cour. Un
+prince étranger, lié avec les hommes de tous les partis, fit les premières
+ouvertures. Un ami, qui servit d'intermédiaire, fit sentir qu'on
+n'obtiendrait de Mirabeau aucun sacrifice de ses principes; mais que si on
+voulait s'en tenir à la constitution, on trouverait en lui un appui
+inébranlable; que quant aux conditions elles étaient dictées par sa
+situation; qu'il fallait, dans l'intérêt même de ceux qui voulaient
+l'employer, rendre cette situation honorable et indépendante, c'est-à-dire
+acquitter ses dettes; qu'enfin on devait l'attacher au nouvel ordre social,
+et sans lui donner actuellement le ministère, le lui faire espérer dans
+l'avenir[6]. Les négociations ne furent entièrement terminées que deux ou
+trois mois après, c'est-à-dire dans les premiers mois de 1790. Les
+historiens, peu instruits de ces détails, et trompés par la persévérance de
+Mirabeau à combattre le pouvoir, ont placé l'instant de ce traité plus
+tard. Cependant il fut à peu près conclu dès le commencement de 1790. Nous
+le ferons connaître en son lieu.
+
+Barnave et les Lameth ne pouvaient rivaliser avec Mirabeau que par un plus
+grand rigorisme patriotique. Instruits des négociations qui avaient lieu;
+ils accréditèrent le bruit déjà répandu qu'on allait lui donner le
+ministère, pour lui ôter par là la faculté de l'accepter. Une occasion de
+l'en empêcher se présenta bientôt. Les ministres n'avaient pas le droit de
+parler dans l'assemblée. Mirabeau ne voulait pas, en arrivant au ministère,
+perdre la parole, qui était son plus grand moyen d'influence; il désirait
+d'ailleurs amener Necker à la tribune pour l'y écraser. Il proposa donc de
+donner voix consultative aux ministres; Le parti populaire alarmé s'y
+opposa sans motif plausible, et parut redouter les séductions
+ministérielles. Mais ses craintes n'étaient pas raisonnables, car ce n'est
+point par leurs communications publiques avec les chambres que les
+ministres corrompent ordinairement la représentation nationale. La
+proposition de Mirabeau fut rejetée, et Lanjuinais, poussant le rigorisme
+encore plus loin, proposa d'interdire aux députés actuels d'accepter le
+ministère. La discussion fut violente. Quoique le motif de ces propositions
+fût connu, il n'était pas avoué; et Mirabeau, à qui la dissimulation
+n'était pas possible, s'écria enfin qu'il ne fallait pas pour un seul homme
+prendre une mesure funeste à l'état; qu'il adhérait au décret, à condition
+qu'on, interdirait le ministère, non à tous les députés actuels, mais
+seulement à M. de Mirabeau, député de la sénéchaussée d'Aix. Tant de
+franchise et d'audace restèrent sans effet, et le décret fut adopté à
+l'unanimité.
+
+On voit comment se divisait l'état entre les émigrés, la reine, le roi, et
+les divers chefs populaires, tels que Lafayette, Mirabeau, Barnave et
+Lameth. Aucun événement décisif, comme celui du 14 juillet ou du 5 octobre,
+n'était plus possible de longtemps. Il fallait que de nouvelles
+contrariétés irritassent la cour et le peuple, et amenassent une
+rupture éclatante.
+
+L'assemblée s'était, transportée à Paris[7], après avoir reçu des
+assurances réitérées de tranquillité de la part de la commune, et la
+promesse d'une entière liberté dans les suffrages. Mounier et
+Lally-Tolendal, indignés des évènemens des 5 et 6 octobre, avaient donné
+leur démission, disant qu'ils ne voulaient être ni spectateurs ni complices
+Des crimes des factieux. Ils durent regretter cette désertion du bien
+public, surtout en voyant Maury et Cazalès, qui s'étaient éloignés de
+l'assemblée, y rentrer bientôt pour soutenir courageusement et jusqu'au
+bout la cause qu'ils avaient embrassée. Mounier, retiré en Dauphiné,
+assembla les états de la province; mais bientôt un décret les fit
+dissoudre, sans aucune résistance. Ainsi Mounier et Lally, qui à
+l'époque de la réunion des ordres et du serment du Jeu de Paume étaient
+les héros du peuple, ne valaient maintenant plus rien à ses yeux. Les
+parlemens avaient été dépassés les premiers par la puissance populaire;
+Mounier, Lally et Necker l'avaient été après eux, et beaucoup d'autres
+allaient bientôt l'être.
+
+La disette, cause exagérée mais pourtant réelle des agitations, donna
+encore lieu à un crime. Le boulanger François fut égorgé par quelques
+brigands[8]. Lafayette parvint à saisir les coupables, et les livra au
+Châtelet, tribunal investi d'une juridiction extraordinaire sur tous les
+délits relatifs à la révolution. Là étaient en jugement Besenval, et tous
+ceux qui étaient accusés d'avoir pris part à la conspiration aristocratique
+déjouée le 14 juillet. Le Châtelet devait juger suivant des formes
+nouvelles. En attendant l'emploi du jury qui n'était pas encore institué,
+l'assemblée avait ordonné la publicité, la défense contradictoire, et
+toutes les mesures préservatrices de l'innocence. Les assassins de François
+furent condamnés, et la tranquillité rétablie. Lafayette et Bailly
+proposèrent à cette occasion; la loi martiale. Vivement combattue par
+Robespierre, qui dès lors se montrait chaud partisan du peuple et des
+pauvres, elle fut cependant adoptée par la majorité (décret du 21 octobre).
+En vertu de cette loi, les municipalités répondaient de la tranquillité
+publique; en cas de troubles, elles étaient chargées de requérir les
+troupes ou les milices; et, après trois sommations, elles devaient ordonner
+l'emploi de la force contre les rassemblemens séditieux. Un comité des
+recherches fut établi à la commune de Paris, et dans l'assemblée nationale,
+pour surveiller les nombreux ennemis dont les menées se croisaient en tout
+sens. Ce n'était pas trop de tous ces moyens pour déjouer les projets de
+tant d'adversaires conjurés contre la nouvelle révolution.
+
+Les travaux constitutionnels se poursuivaient avec activité. On avait aboli
+la féodalité, mais il restait encore à prendre une dernière mesure pour
+détruire ces grands corps, qui avaient été des ennemis, constitués de
+l'état contre l'état. Le clergé possédait d'immenses propriétés. Il les
+avait reçues des princes à titre de gratifications féodales, ou des fidèles
+à titre de legs. Si les propriétés des individus, fruit et but du travail,
+devaient être respectées, celles qui avaient été données à des corps pour
+un certain objet pouvaient recevoir de la loi une autre destination.
+C'était pour le service de la religion qu'elles avaient été données, ou du
+moins sous ce prétexte; on, la religion étant un service public, la loi
+pouvait régler le moyen d'y subvenir d'une manière toute différente. L'abbé
+Maury déploya ici sa faconde imperturbable; il sonna l'alarme chez les
+propriétaires, les menaça d'un envahissement prochain, et prétendit qu'on
+sacrifiait les provinces aux agioteurs de la capitale. Son sophisme est
+assez singulier pour être rapporté. C'était pour payer la dette qu'on
+disposait des biens du clergé; les créanciers de cette dette étaient les
+grands capitalistes de Paris; les biens qu'on leur sacrifiait se trouvaient
+dans les provinces: de là, l'intrépide raisonneur concluait que c'était
+immoler la province à la capitale; comme si la province ne gagnait pas au
+contraire à une nouvelle division de ces immenses terres, réservées
+jusqu'alors au luxe de quelques ecclésiastiques oisifs. Tous ces efforts
+furent inutiles. L'évêque d'Autun, auteur de la proposition, et le député
+Thouret, détruisirent ces vains sophismes. Déjà on allait décréter que les
+biens du clergé appartenaient à l'état; néanmoins les opposans insistaient
+encore sur la question de propriété. On leur répondait que, fussent-ils
+propriétaires, on pouvait se servir de leurs biens, puisque souvent ces
+biens avaient été employés dans des cas urgens au service de l'état. Ils ne
+le niaient point. Profitant alors de leur aveu, Mirabeau proposa de changer
+ce mot _appartiennent_ en cet autre: sont _à la disposition de l'état_, et
+la discussion fut terminée sur-le-champ à une grande majorité (loi du 2
+novembre). L'assemblée détruisit ainsi la redoutable puissance du clergé,
+le luxe des grands de l'ordre, et se ménagea ces immenses ressources
+financières qui firent si long-temps subsister la révolution. En même temps
+elle assurait l'existence des curés, en décrétant que leurs appointemens ne
+pourraient pas être moindres de douze cents francs, et elle y ajoutait en
+outre la jouissance d'une maison curiale et d'un jardin. Elle déclarait ne
+plus reconnaître les voeux religieux, et rendait la liberté à tous les
+cloîtrés, en laissant toutefois à ceux qui le voudraient la faculté de
+continuer la vie monastique; et comme leurs biens étaient supprimés, elle y
+suppléait par des pensions. Poussant même la prévoyance plus loin encore,
+elle établissait une différence entre les ordres riches et les ordres
+mendians, et proportionnait le traitement des uns et des autres à leur
+ancien état. Elle fit de même pour les pensions; et, lorsque le janséniste
+Camus, voulant revenir à la simplicité évangélique, proposa de réduire
+toutes les pensions à un même taux infiniment modique, l'assemblée, sur
+l'avis de Mirabeau, les réduisit proportionnellement à leur valeur
+actuelle, et convenablement à l'ancien état des pensionnaires. On ne
+pouvait donc pousser plus loin le ménagement des habitudes, et c'est en
+cela que consiste le _véritable respect_ de la propriété. De même, quand
+les protestans expatriés depuis la révocation de l'édit de Nantes
+réclamèrent leurs biens, l'assemblée ne leur rendit que ceux qui n'étaient
+pas vendus.
+
+Prudente et pleine de ménagemens pour les personnes, elle traitait
+audacieusement les choses, et se montrait beaucoup plus hardie dans les
+matières de constitution. On avait fixé les prérogatives des grands
+pouvoirs: il s'agissait de diviser le territoire du royaume. Il avait
+toujours été partagé en provinces, successivement unies à l'ancienne
+France. Ces provinces, différant entre elles de lois, de privilèges,
+de moeurs, formaient l'ensemble le plus hétérogène. Sieyès eut l'idée de
+les confondre par une nouvelle division qui anéantît les démarcations
+anciennes, et ramenât toutes les parties du royaume aux mêmes lois et au
+même esprit. C'est ce qui fut fait par la division en départemens. Les
+départemens furent divisés en districts, et les districts en municipalités.
+A tous ces degrés, le principe de la représentation fut admis.
+L'administration départementale, celle de district et celle des communes,
+étaient confiées à un conseil délibérant et à un conseil exécutif,
+également électifs. Ces diverses autorités relevaient les unes des autres,
+et avaient dans l'étendue de leur ressort les mêmes attributions. Le
+département faisait la répartition de l'impôt entre les districts, le
+district entre les communes, et la commune entre les individus.
+
+L'assemblée fixa ensuite la qualité de citoyen jouissant des droits
+politiques. Elle exigea vingt-cinq ans et la contribution du marc d'argent.
+Chaque individu réunissant ces conditions avait le titre de citoyen actif,
+et ceux qui ne l'avaient pas se nommaient citoyens passifs. Ces
+dénominations assez simples furent tournées en ridicule, parce que c'est
+aux dénominations qu'on s'attache quand on veut déprécier les choses; mais
+elles étaient naturelles et exprimaient bien leur objet. Le citoyen actif
+concourait aux élections pour la formation des administrations et de
+l'assemblée. Les élections des députés avaient deux degrés. Aucune
+condition n'était exigée pour être éligible; car, comme on l'avait dit à
+l'assemblée, on est électeur par son existence dans la société, et on doit
+être éligible par la seule confiance des électeurs.
+
+Ces travaux, interrompus par mille discussions de circonstance, étaient
+cependant poussés avec une grande ardeur. Le côté droit n'y contribuait
+que par son obstination à les empêcher, dès qu'il s'agissait de disputer
+quelque portion d'influence à la nation. Les députés populaires, au
+contraire, quoique formant divers partis, se confondaient ou se séparaient
+sans choc, suivant leur opinion personnelle. Il était facile d'apercevoir
+que chez eux la conviction dominait les alliances. On voyait Thouret,
+Mirabeau, Duport, Sieyès, Camus, Chapelier, tour à tour se réunir ou se
+diviser, suivant leur opinion dans chaque discussion. Quant aux membres de
+la noblesse et du clergé, ils ne se montraient que dans les discussions de
+parti. Les parlemens avaient-ils rendu des arrêtés contre l'assemblée, des
+députés ou des écrivains l'avaient-ils offensée, ils se montraient prêts à
+les appuyer. Ils soutenaient les commandans militaires contre le peuple,
+les marchands négriers contre les nègres; ils opinaient contre l'admission
+des juifs et des protestans à la jouissance des droits communs. Enfin,
+quand Gênes s'éleva contre la France, à cause de l'affranchissement de la
+Corse et de la réunion de cette île au royaume, ils furent pour Gênes
+contre la France. En un mot, étrangers, indifférens dans toutes les
+discussions utiles, n'écoutant pas, s'entretenant entre eux, ils ne se
+levaient que lorsqu'il y avait des droits ou de la liberté à refuser[9].
+
+Nous l'avons déjà dit, il n'était plus possible de tenter une grande
+conspiration à côté du roi, puisque l'aristocratie était mise en fuite, et
+que la cour était environnée de l'assemblée, du peuple et de la milice
+nationale. Des mouvemens partiels étaient donc tout ce que les mécontens
+pouvaient essayer. Ils fomentaient les mauvaises dispositions des officiers
+qui tenaient à l'ancien ordre de choses, tandis que les soldats, ayant tout
+à gagner, penchaient pour le nouveau. Des rixes violentes avaient lieu
+entre l'armée et la populace: souvent les soldats livraient leurs chefs à
+la multitude, qui les égorgeait; d'autres fois, les méfiances étaient
+heureusement calmées, et tout rentrait en paix quand les commandans des
+villes avaient su se conduire avec un peu d'adresse, et avaient prêté
+serment de fidélité à la nouvelle constitution. Le clergé avait inondé la
+Bretagne de protestations contre l'aliénation de ses biens. On tâchait
+d'exciter un reste de fanatisme religieux dans les provinces où l'ancienne
+superstition régnait encore. Les parlemens furent aussi employés, et on
+tenta un dernier essai de leur autorité. Leurs vacances avaient été
+prorogées par l'assemblée, parce qu'en attendant de les dissoudre, elle ne
+voulait pas avoir à discuter avec eux. Les chambres des vacations rendaient
+la justice en leur absence. A Rouen, à Nantes, à Rennes, elles prirent des
+arrêtés, où elles déploraient la ruine de l'ancienne monarchie, la
+violation de ses lois; et, sans nommer l'assemblée, semblaient l'indiquer
+comme la cause de tous les maux. Elles furent appelées à la barre et
+censurées avec ménagement. Celle de Rennes, comme plus coupable, fut
+déclarée incapable de remplir ses fonctions. Celle de Metz avait insinué
+que le roi n'était pas libre; et c'était là, comme nous l'avons dit, la
+politique des mécontens. Ne pouvant se servir du roi, ils cherchaient à le
+représenter comme en état d'oppression, et voulaient annuler ainsi toutes
+les lois qu'il paraissait consentir. Lui-même semblait seconder cette
+politique. Il n'avait pas voulu rappeler ses gardes-du-corps renvoyés aux 5
+et 6 octobre, et se faisait garder par la milice nationale, au milieu de
+laquelle il se savait en sûreté. Son intention était de paraître captif. La
+commune de Paris déjoua cette trop petite ruse, en priant le roi de
+rappeler ses gardes, ce qu'il refusa sous de vains prétextes, et par
+l'intermédiaire de la reine[10].
+
+L'année 1790 venait de commencer, et une agitation générale se faisait
+sentir. Trois mois assez calmes s'étaient écoulés depuis les 5 et 6
+octobre, et l'inquiétude semblait se renouveler. Les grandes agitations
+sont suivies de repos, et ces repos de petites crises, jusqu'à des crises
+plus grandes. On accusait de ces troubles le clergé, la noblesse, la cour,
+l'Angleterre même, qui chargea son ambassadeur de la justifier. Les
+compagnies soldées de la garde nationale furent elles-mêmes atteintes de
+cette inquiétude générale. Quelques soldats réunis aux Champs-Elysées
+demandèrent une augmentation de paye. Lafayette, présent partout, accourut,
+les dispersa, les punit, et rétablit le calme dans sa troupe toujours
+fidèle, malgré ces légères interruptions de discipline.
+
+On parlait surtout d'un complot contre l'assemblée et la municipalité, dont
+le chef supposé était le marquis de Favras. Il fut arrêté avec éclat, et
+livré au Châtelet. On répandit aussitôt que Bailly et Lafayette avaient dû
+être assassinés; que douze cents chevaux étaient prêts à Versailles pour
+enlever le roi; qu'une armée, composée de Suisses et de Piémontais, devait
+le recevoir, et marcher sur Paris. L'alarme se répandit; on ajouta que
+Favras était l'agent secret des personnages les plus élevés. Les soupçons
+se dirigèrent sur Monsieur, frère du roi. Favras avait été dans ses gardes,
+et avait de plus négocié un emprunt pour son compte. Monsieur, effrayé de
+l'agitation des esprits, se présenta à l'Hôtel-de-Ville, protesta contre
+les insinuations dont il était l'objet, expliqua ses rapports avec Favras,
+rappela ses dispositions populaires, manifestées autrefois dans l'assemblée
+des notables, et demanda à être jugé, non sur les bruits publics, mais sur
+son patriotisme connu et point démenti[11]. Des applaudissemens universels
+couvrirent son discours, et il fut reconduit par la foule jusqu'à sa
+demeure.
+
+Le procès de Favras fut continué. Ce Favras avait couru l'Europe, épousé
+une princesse étrangère, et faisait des projets pour rétablir sa fortune.
+Il en avait fait au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, et dans les premiers
+mois de 1790. Les témoins qui l'accusaient précisaient son dernier plan.
+L'assassinat de Bailly et de Lafayette, l'enlèvement du roi, paraissaient
+faire partie de ce plan; mais on n'avait aucune preuve que les douze cents
+chevaux fussent préparés, ni que l'armée suisse ou piémontaise fût en
+mouvement. Les circonstances étaient peu favorables à Favras. Le Châtelet
+venait d'élargir Besenval et autres impliqués dans le complot du 14
+juillet; l'opinion était mécontente. Néanmoins Lafayette rassura les
+messieurs du Châtelet, leur demanda d'être justes, et leur promit que leur
+jugement, quel qu'il fût, serait exécuté.
+
+Ce procès fit renaître les soupçons contre la cour. Ces nouveaux projets la
+faisaient paraître incorrigible; car, au milieu même de Paris, on la voyait
+conspirer encore. On conseilla donc au roi une démarche éclatante qui pût
+satisfaire l'opinion publique.
+
+Le 4 février 1790, l'assemblée fut étonnée de voir quelques changemens dans
+la disposition de la salle. Un tapis à fleurs de lis recouvrait les marches
+du bureau. Le fauteuil des secrétaires était rabaissé: le président était
+debout à côté du siège où il était ordinairement assis. «Voici le roi,»
+s'écrient tout-à-coup les huissiers; et Louis XVI entre aussitôt dans la
+salle. L'assemblée se lève à son aspect, et il est reçu au milieu des
+applaudissemens. Une foule de spectateurs rapidement accourus occupent les
+tribunes, envahissent toutes les parties de la salle, et attendent avec la
+plus grande impatience les paroles royales. Louis XVI parle debout à
+l'assemblée assise: il rappelle d'abord les troubles auxquels la France
+s'est trouvée en proie, les efforts qu'il a faits pour les calmer, et pour
+assurer la subsistance du peuple; il récapitule les travaux des
+représentans, en déclarant qu'il avait tenté les mêmes choses dans
+les assemblées provinciales; il montre enfin qu'il avait jadis manifesté
+lui-même les voeux qui viennent d'être réalisés. Il ajoute qu'il croit
+devoir plus spécialement s'unir aux représentans de la nation, dans un
+moment où on lui a soumis les décrets destinés a établir dans le royaume
+une organisation nouvelle. Il favorisera, dit-il, de tout son pouvoir le
+succès de cette vaste organisation; toute tentative contraire serait
+coupable et poursuivie par tous les moyens. A ces mots, des applaudissemens
+retentissent. Le roi poursuit; et, rappelant ses propres sacrifices, il
+engage tous ceux qui ont perdu quelque chose à imiter sa résignation, et à
+se dédommager de leurs pertes par les biens que la constitution nouvelle
+promet à la France. Mais, lorsque, après avoir promis de défendre cette
+constitution, il ajoute qu'il fera davantage encore, et que, de concert
+avec la reine, il préparera de bonne heure l'esprit et le coeur de son fils
+au nouvel ordre de choses, et l'habituera à être heureux du bonheur des
+Français, des cris d'amour s'échappent de toutes parts, toutes les mains
+sont tendues vers le monarque, tous les yeux cherchent la mère et l'enfant,
+toutes les voix les demandent: les transports sont universels. Enfin le roi
+termine son discours en recommandant la concorde et la paix à ce _bon
+peuple dont on l'assure qu'il est aimé, quand on veut le consoler de ses
+peines_[12]. A ces derniers mots, tous les assistans éclatent en témoignages
+de reconnaissance. Le président fait une courte réponse où il exprime le
+désordre de sentiment qui règne dans tous les coeurs. Le prince est
+reconduit aux Tuileries par la multitude. L'assemblée lui vote des
+remercîmens à lui et à la reine. Une nouvelle idée se présente: Louis XVI
+venait de s'engager à maintenir la constitution; c'était le cas pour les
+députés de prendre cet engagement à leur tour. On propose donc le serment
+civique, et chaque député vient jurer d'être fidèle _à la nation, à la loi
+et au roi; et de maintenir de tout son pouvoir la constitution décrétée par
+l'assemblée nationale et acceptée par le roi_. Les suppléans, les députés
+du commerce demandent à prêter le serment à leur tour; les tribunes, les
+amphithéâtres, les imitent, et de toutes parts on n'entend plus que ces
+mots: _Je le jure._
+
+Le serment fut répété à l'Hôtel-de-Ville, et de communes en communes par
+toute la France. Des réjouissances furent ordonnées; l'effusion parut
+générale et sincère. C'était le cas sans doute de recommencer une nouvelle
+conduite, et de ne pas rendre cette réconciliation inutile comme toutes les
+autres; mais le soir même, tandis que Paris brillait des feux allumés pour
+célébrer cet heureux événement, la cour était déjà revenue à son humeur, et
+les députés populaires y recevaient un accueil tout différent de celui qui
+était réservé aux députés nobles. En vain Lafayette, dont les avis pleins
+de sens et de zèle n'étaient pas suivis, répétait à la cour que le roi ne
+pouvait plus balancer, et qu'il devait s'attacher entièrement au parti
+populaire, et s'efforcer de gagner sa confiance; que pour cela il fallait
+que ses intentions ne fussent pas seulement proclamées à l'assemblée, mais
+qu'elles fussent manifestées par ses moindres actions; qu'il devait
+s'offenser du moindre propos équivoque tenu devant lui, et repousser le
+moindre doute exprimé sur sa volonté réelle; qu'il ne devait montrer
+ni contrainte, ni mécontentement, ni laisser aucune espérance secrète aux
+aristocrates; et enfin que les ministres devaient être unis, ne se
+permettre aucune rivalité avec l'assemblée, et ne pas l'obliger à recourir
+sans cesse à l'opinion publique. En vain Lafayette répétait-il ces sages
+conseils avec des instances respectueuses; le roi recevait ses lettres,
+le trouvait honnête homme; la reine les repoussait avec humeur, et semblait
+même s'irriter des respects du général. Elle accueillait bien mieux
+Mirabeau, plus influent, mais certainement moins irréprochable que
+Lafayette.
+
+Les communications de Mirabeau avec la cour avaient continué. Il avait même
+entretenu des rapports avec Monsieur, que ses opinions rendaient plus
+accessible au parti populaire, et il lui avait répété ce qu'il ne cessait
+d'exprimer à la reine et à M. de Montmorin, c'est que la monarchie ne
+pouvait être sauvée que par la liberté. Mirabeau fit enfin des conventions
+avec la cour, par le secours d'un intermédiaire. Il énonça ses principes
+dans une espèce de profession de foi; il s'engagea à ne pas s'en écarter,
+et à soutenir la cour tant qu'elle demeurerait sur la même ligne. On lui
+donnait en retour un traitement assez considérable. La morale sans doute
+condamne de pareils traités, et on veut que le devoir soit fait pour le
+devoir seul. Mais était-ce là se vendre? Un homme faible se fût vendu sans
+doute, en sacrifiant ses principes; mais le puissant Mirabeau, loin de
+sacrifier les siens, y amenait le pouvoir, et recevait en échange les
+secours que ses grands besoins et ses passions désordonnées lui rendaient
+indispensables. Différent de ceux qui livrent fort cher de faibles talens
+et une lâche conscience, Mirabeau, inébranlable dans ses principes,
+combattait alternativement son parti ou la cour, comme s'il n'avait pas
+attendu du premier la popularité, et de la seconde ses moyens d'existence.
+Ce fut à tel point que les historiens, ne pouvant pas le croire allié de la
+cour qu'il combattait, n'ont placé que dans l'année 1791 son traité, qui a
+été fait cependant dès les premiers mois de 1790. Mirabeau vit la reine, la
+charma par sa supériorité, et en reçut un accueil qui le flatta beaucoup.
+Cet homme extraordinaire était sensible à tous les plaisirs, à ceux de la
+vanité comme à ceux des passions. Il fallait le prendre avec sa force et
+ses faiblesses, et l'employer au profit de la cause commune. Outre
+Lafayette et Mirabeau, la cour avait encore Bouillé, qu'il est temps de
+faire connaître.
+
+Bouillé, plein de courage, de droiture et de talens, avait tous les
+penchans de l'aristocratie, et ne se distinguait d'elles que par moins
+d'aveuglement et une plus grande habitude des affaires. Retiré à Metz,
+commandant là une vaste étendue de frontières et une grande partie de
+l'armée, il tâchait d'entretenir la méfiance entre ses troupes et les
+gardes nationales, afin de conserver ses soldats à la cour[13]. Placé là en
+expectative, il effrayait le parti populaire, et semblait le général de la
+monarchie, comme Lafayette celui de la constitution. Cependant
+l'aristocratie lui déplaisait, la faiblesse du roi le dégoûtait du service,
+et il l'eût quitté s'il n'avait été pressé par Louis XVI d'y demeurer.
+Bouillé était plein d'honneur. Son serment prêté, il ne songea plus qu'à
+servir le roi et la constitution. La cour devait donc réunir Lafayette,
+Mirabeau et Bouillé; et par eux elle aurait eu les gardes nationales,
+l'assemblée et l'armée, c'est-à-dire les trois puissances du jour. Quelques
+motifs, il est vrai, divisaient ces trois personnages. Lafayette, plein de
+bonne volonté, était prêt à s'unir avec tous ceux qui voudraient servir le
+roi et la constitution; mais Mirabeau jalousait la puissance de Lafayette,
+redoutait sa pureté si vantée, et semblait y voir un reproche. Bouillé
+haïssait en Lafayette une conviction exaltée, et peut-être un ennemi
+irréprochable; il préférait Mirabeau, qu'il croyait plus maniable, et moins
+rigoureux dans sa foi politique. C'était à la cour à unir ces trois
+hommes, en détruisant leurs motifs particuliers d'éloignement. Mais il n'y
+avait qu'un moyen d'union, la monarchie libre. Il fallait donc s'y résigner
+franchement, et y tendre de toutes ses forces. Mais la cour toujours
+incertaine, sans repousser Lafayette, l'accueillait froidement, payait
+Mirabeau qui la gourmandait par intervalles, entretenait l'humeur de
+Bouillé contre la révolution, regardait l'Autriche avec espérance, et
+laissait agir l'émigration de Turin. Ainsi fait la faiblesse: elle cherche
+à se donner des espérances plutôt qu'à s'assurer le succès, et elle ne
+parvient de cette manière qu'à se perdre, en inspirant des soupçons qui
+irritent autant les partis que la réalité même, car il vaut mieux les
+frapper que les menacer.
+
+En vain Lafayette, qui voulait faire ce que la cour ne faisait pas,
+écrivait-il à Bouillé, son parent, pour l'engager à servir le trône en
+commun, et par les seuls moyens possibles, ceux de la franchise et de la
+liberté; Bouillé, mal inspiré par la cour, répondait froidement et d'une
+manière évasive, et, sans rien tenter contre la constitution, continuait à
+se rendre imposant par le secret de ses intentions et la force de son
+armée.
+
+Cette réconciliation du 4 février, qui aurait pu avoir de si grands
+résultats, fut donc vaine et inutile. Le procès de Favras fut achevé, et
+soit crainte, soit conviction, le Châtelet le condamna à être pendu. Favras
+montra, dans ces derniers momens, une fermeté digne d'un martyr, et non
+d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda à faire une
+déclaration avant de mourir. L'échafaud était dressé sur la place de Grève.
+On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où il demeura jusqu'à la nuit. Le
+peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cet
+exemple de l'égalité dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu
+des communications avec un grand de l'état, qui l'avait engagé à disposer
+les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques dépenses, ce
+seigneur lui avait donné cent louis qu'il avait acceptés. Il assura que son
+crime se bornait là, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si
+l'aveu des noms pourrait le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas
+satisfait. «En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret;» et il
+s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermeté. La nuit
+régnait sur la place de l'exécution, et on avait éclairé jusqu'à la
+potence. Le peuple se réjouit de ce spectacle, content de trouver de
+l'égalité même à l'échafaud; il y mêla d'atroces railleries, et parodia de
+diverses manières le supplice de cet infortuné. Le corps de Favras fut
+rendu à sa famille, et de nouveaux évènemens firent bientôt oublier sa mort
+à ceux qui l'avaient puni, et à ceux qui s'en étaient servis.
+
+Le clergé désespéré continuait d'exciter de petites agitations sur toute la
+surface de la France. La noblesse comptait beaucoup sur son influence parmi
+le peuple. Tant que l'assemblée s'était contentée, par un décret, de mettre
+les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation, le clergé avait
+espéré que l'exécution du décret n'aurait pas lieu; et, pour la rendre
+inutile, il suggérait mille moyens de subvenir aux besoins du trésor.
+L'abbé Maury avait proposé un impôt sur le luxe, et l'abbé de Salsède lui
+avait répondu en proposant, à son tour, qu'aucun ecclésiastique ne pût
+avoir plus de mille écus de revenus. Le riche abbé se tut à une motion
+pareille. Une autre fois, en discutant sur la dette de l'état, Cazalès
+avait conseillé d'examiner, non pas la validité des titres de chaque
+créance, mais la créance elle-même, son origine et son motif; ce qui était
+renouveler la banqueroute par le moyen si odieux et si usé des chambres
+ardentes. Le clergé, ennemi des créanciers de l'état auxquels il se croyait
+sacrifié, avait soutenu la proposition malgré le rigorisme de ses principes
+en fait de propriété. Maury s'était emporté avec violence et avait manqué à
+l'assemblée, en disant à une partie de ses membres, qu'ils n'avaient que le
+courage de la honte. L'assemblée en avait été offensée, et voulait
+l'exclure de son sein. Mais Mirabeau, qui pouvait se croire attaqué,
+représenta à ses collègues que chaque député appartenait à ses commettans,
+et qu'on n'avait pas le droit d'en exclure un seul. Cette modération
+convenait à la véritable supériorité; elle réussit, et Maury fut plus puni
+par une censure qu'il ne l'eût été par l'exclusion. Tous ces moyens
+inventés par le clergé, pour mettre les créanciers de l'état à sa place, ne
+lui servirent de rien, et l'assemblée décréta la vente de 400 millions de
+biens du domaine et de l'Église. Désespéré alors, le clergé fit courir des
+écrits parmi le peuple, et répandit que le projet des révolutionnaires
+était d'attaquer la religion catholique. C'est dans les provinces du Midi
+qu'il espérait obtenir le plus de succès. On a vu que la première
+émigration s'était dirigée vers Turin. C'est avec le Languedoc et la
+Provence qu'elle entretenait ses principales communications. Calonne, si
+célèbre sous les notables, était le ministre de la cour fugitive. Deux
+partis la divisaient: la haute noblesse voulait maintenir son empire, et
+redoutait l'intervention de la noblesse de province, et surtout de la
+bourgeoisie. Aussi ne voulait-elle recourir qu'à l'étranger pour rétablir
+le trône. D'ailleurs, user de la religion, comme le proposaient les
+émissaires des provinces, lui semblait ridicule à elle qui s'était égayée
+pendant un siècle des plaisanteries de Voltaire. L'autre parti, composé de
+petits nobles, de bourgeois expatriés, voulait combattre la passion de la
+liberté par une autre plus forte, celle du fanatisme, et vaincre avec ses
+seules forces, sans se mettre à la merci de l'étranger. Les premiers
+alléguaient les vengeances personnelles de la guerre civile, pour excuser
+l'intervention de l'étranger; les seconds soutenaient que la guerre civile
+comportait l'effusion du sang, mais qu'il ne fallait pas se souiller d'une
+trahison. Ces derniers, plus courageux, plus patriotes, mais plus féroces,
+ne devaient pas réussir dans une cour où régnait Calonne. Cependant, comme
+on avait besoin de tout le monde, les communications furent continuées
+entre Turin et les provinces méridionales. On se décida à attaquer la
+révolution par la guerre étrangère et par la guerre civile, et pour cela on
+tenta de réveiller l'ancien fanatisme de ces contrées[14].
+
+Le clergé ne négligea rien pour seconder ce plan. Les protestans excitaient
+dans ces pays l'envie des catholiques. Le clergé profita de ces
+dispositions, et surtout des solennités de Pâques. A Montpellier, à Nîmes,
+à Montauban, l'antique fanatisme fut réveillé par tous les moyens.
+
+Charles Lameth se plaignit à la tribune de ce qu'on avait abusé de la
+quinzaine de Pâques pour égarer le peuple et l'exciter contre les lois
+nouvelles. A ces mots, le clergé se souleva, et voulut quitter
+l'assemblée. L'évêque de Clermont en fit la menace, et une foule
+d'ecclésiastiques déjà debout allaient sortir, mais on appela Charles
+Lameth à l'ordre, et le tumulte s'apaisa. Cependant la vente des biens du
+clergé était mise à exécution: il en était aigri et ne négligeait aucune
+occasion de faire éclater son ressentiment. Don Gerle, chartreux plein de
+bonne foi dans ses sentimens religieux et patriotiques, demande un jour la
+parole et propose de déclarer la religion catholique la seule religion de
+l'état[15]. Une foule de députés se lèvent aussitôt, et se disposent à voter
+par acclamation, en disant que c'est le cas pour l'assemblée de se
+justifier du reproche qu'on lui a fait d'attaquer la religion catholique.
+Cependant que signifiait une proposition pareille? Ou le décret avait pour
+but de donner un privilège à la religion catholique, et aucune ne doit en
+avoir; ou il était la déclaration d'un fait, c'est que la majorité
+française était catholique; et le fait n'avait pas besoin d'être déclaré.
+Une telle proposition ne pouvait donc être accueillie. Aussi, malgré les
+efforts de la noblesse et du clergé, la discussion fut renvoyée au
+lendemain. Une foule immense était accourue; Lafayette, averti que des
+malveillans se disposaient à exciter du trouble, avait doublé la garde. La
+discussion s'ouvre: un ecclésiastique menace l'assemblée de malédiction;
+Maury pousse ses cris accoutumés; Menou répond avec calme à tous les
+reproches faits à l'assemblée, et dit qu'on ne peut raisonnablement pas
+l'accuser de vouloir abolir la religion catholique, à l'instant où elle va
+mettre les dépenses de son culte au rang des dépenses publiques, il propose
+donc de passer à l'ordre du jour. Don Gerle, persuadé, retire alors sa
+motion, et s'excuse d'avoir excité un pareil tumulte. M. de Larochefoucauld
+présente une rédaction nouvelle, et sa proposition succède à celle de
+Menou. Tout à coup un membre du côté droit se plaint de n'être pas libre,
+interpelle Lafayette, et lui demande pourquoi il a doublé la garde. Le
+motif n'était pas suspect, car ce n'était pas le côté gauche qui pouvait
+redouter le peuple, et ce n'était pas ces amis que Lafayette cherchait à
+protéger. Cette interpellation augmente le tumulte; néanmoins la discussion
+continue. Dans ces débats, on cite Louis XVI: «Je ne suis pas étonné,
+s'écrie alors Mirabeau, qu'on rappelle le règne où a été révoqué l'édit de
+Nantes; mais songez que de cette tribune où je parle, j'aperçois la fenêtre
+fatale d'où un roi, assassin de ses sujets, mêlant les intérêts de la terre
+à ceux de la religion, donna le signal de la Saint-Barthélemy!» Cette
+terrible apostrophe ne termine pas la discussion qui se prolonge encore. La
+proposition du duc de Larochefoucauld est enfin adoptée. L'assemblée
+déclare que ses sentimens sont connus, mais que, par respect pour la
+liberté des consciences, elle ne peut ni ne doit délibérer sur la
+proposition qui lui est soumise. Quelques jours étaient à peine écoulés,
+qu'un autre moyen fut encore employé pour menacer l'assemblée et la
+dissoudre. La nouvelle organisation du royaume était achevée, le peuple
+allait être convoqué pour élire ses magistrats, et on imagina de lui faire
+nommer en même temps de nouveaux députés, pour remplacer ceux qui
+composaient l'assemblée actuelle. Ce moyen, proposé et discuté une autre
+fois, avait déjà été repoussé. Il fut renouvelé en avril 1790. Quelques
+cahiers bornaient les pouvoirs à un an; il y avait en effet près d'une
+année que l'assemblée était réunie. Ouverte en mai 1789, elle touchait au
+mois d'avril 1790. Quoique les cahiers eussent été annulés, quoiqu'on eût
+pris l'engagement de ne pas se séparer avant l'achèvement de la
+constitution, ces hommes pour lesquels il n'y avait ni décret rendu, ni
+serment prêté, quand il s'agissait d'aller à leur but, proposent de faire
+élire d'autres députés et de leur céder la place. Maury, chargé de cette
+journée, s'acquitte de son rôle avec autant d'assurance que jamais, mais
+avec plus d'adresse qu'à son ordinaire. Il en appelle lui-même à la
+souveraineté du peuple, et dit qu'on ne peut pas plus long-temps se mettre
+à la place de la nation, et prolonger des pouvoirs qui ne sont que
+temporaires. Il demande à quel titre on s'est revêtu d'attributions
+souveraines; il soutient que cette distinction entre le pouvoir législatif
+et constituant est une distinction chimérique, qu'une convention souveraine
+ne peut exister qu'en l'absence de tout gouvernement; et que si l'assemblée
+est cette convention, elle n'a qu'à détrôner le roi et déclarer le trône
+vacant. Des cris l'interrompent à ces mots, et manifestent l'indignation
+générale. Mirabeau se lève alors avec dignité: «On demande, dit-il, depuis
+quand les députés du peuple sont devenus convention nationale? Je réponds:
+C'est le jour où, trouvant l'entrée de leurs séances environnée de soldats,
+il allèrent se réunir dans le premier endroit où ils purent se rassembler,
+pour jurer de plutôt périr que de trahir et d'abandonner les droits de la
+nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, ont changé ce jour de nature.
+Quels que soient les pouvoirs que nous avons exercés, nos efforts, nos
+travaux les ont légitimés: l'adhésion de toute la nation les a sanctifiés.
+Vous vous rappelez tous le mot de ce grand homme de l'antiquité qui avait
+négligé les formes légales pour sauver la patrie. Sommé par un tribun
+factieux de dire s'il avait observé les lois, il répondit: Je jure que j'ai
+sauvé la patrie. Messieurs (s'écrie alors Mirabeau en s'adressant aux
+députés des communes), je jure que vous avez sauvé la France.»
+
+A ce magnifique serment, dit Ferrières, l'assemblée tout entière, comme
+entraînée par une in spiration subite, ferme la discussion, et décrète que
+les réunions électorales ne s'occuperont point de l'élection des nouveaux
+députés.
+
+Ainsi ce nouveau moyen fut encore inutile, et l'assemblée put continuer ses
+travaux. Mais les troubles n'en continuèrent pas moins par toute la France.
+Le commandant De Voisin fut massacré par le peuple; les forts de Marseille
+furent envahis par la garde nationale. Des mouvemens en sens contraires
+eurent lieu à Nîmes et à Montauban. Les envoyés de Turin avaient excité les
+catholiques; ils avaient fait des adresses, dans lesquelles ils déclaraient
+la monarchie en danger, et demandaient que la religion catholique fût
+déclarée religion de l'état. Une proclamation royale avait en vain répondu;
+ils avaient répliqué. Les protestans en étaient venus aux prises avec les
+catholiques; et ces derniers, attendant vainement les secours promis par
+Turin, avaient été enfin repoussés. Diverses gardes nationales s'étaient
+mises en mouvement, pour secourir les patriotes contre les révoltés; la
+lutte s'était ainsi engagée, et le vicomte de Mirabeau, adversaire déclaré
+de son illustre frère, annonçant lui-même la guerre civile du haut de la
+tribune, sembla, par son mouvement, son geste, ses paroles, la jeter dans
+l'assemblée.
+
+Ainsi, tandis que la partie la plus modérée des députés tâchait d'apaiser
+l'ardeur révolutionnaire, une opposition indiscrète excitait une fièvre que
+le repos aurait pu calmer, et fournissait des prétextes aux orateurs
+populaires les plus violens. Les clubs en devenaient plus exagérés. Celui
+des Jacobins, issu du club breton, et d'abord établi à Versailles, puis à
+Paris, l'emportait sur les autres par le nombre, les talens et la
+violence[16]. Ses séances étaient suivies comme celles de l'assemblée
+elle-même. Il devançait toutes les questions que celle-ci devait traiter,
+et émettait des décisions, qui étaient déjà une prévention pour les
+législateurs eux-mêmes. Là se réunissaient les principaux députés
+populaires, et les plus obstinés y trouvaient des forces et des
+excitations. Lafayette, pour combattre cette terrible influence, s'était
+concerté avec Bailly et les hommes les plus éclairés, et avait formé
+un autre club, dit de 89, et plus tard des Feuillans[17]. Mais le moyen
+était impuissant; une réunion de cent hommes calmes et instruits ne pouvait
+appeler la foule comme le club des Jacobins, où on se livrait à toute la
+véhémence des passions populaires. Fermer les clubs eût été le seul moyen,
+mais la cour avait trop peu de franchise et inspirait trop de défiance,
+pour que le parti populaire songeât à employer une ressource pareille. Les
+Lameth dominaient au club des Jacobins. Mirabeau se montrait également dans
+l'un et dans l'autre; il était évident à tous les yeux que sa place était
+entre tous les partis. Une occasion se présenta bientôt où son rôle fut
+encore mieux prononcé, et où il remporta pour la monarchie un avantage
+mémorable, comme le verrons ci-après.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez la note 8 à la fin du volume.
+[2] Voyez la note 9 à la fin du volume.
+[3] Voyez les Mémoires de Dumouriez.
+[4] Voyez la note 10 à la fin du volume.
+[5] MM. Malouet et Bertrand de Molleville n'ont pas craint d'écrire
+ le contraire, mais le fait que nous avançons est attesté par les témoins
+ les plus dignes de foi.
+[6] Voyez la note 11 à fin du volume.
+[7] Elle tint sa première séance à l'Archevêché, le 19 octobre.
+[8] 20 octobre.
+[9] Sur la manière d'être des députés de la droite, voyez un extrait
+ des Mémoires de Ferrières, note 12, à la fin du volume.
+[10] Voyez la note 13 à la fin du volume.
+[11] Voyez la note 14 à la fia du volume.
+[12] Voyez la note 15 à la fin du volume.
+[13] C'est lui qui le dit dans ses mémoires.
+[14] Voyez la note 16 à la fin du volume.
+[15] Séance du 12 avril.
+[16] Ce club, dit des _Amis de la constitution,_ fut transféré à Paris
+ en octobre 1789, et fut connu alors sous le nom de _club des Jacobins;_
+ parce qu'il se réunissait dans une salle du couvent des Jacobins, rue
+ Saint-Honoré.
+[17] Formé le 12 mai.
+
+
+
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+ÉTAT POLITIQUE ET DISPOSITIONS DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES EN 1790.
+--DISCUSSION SUR LE DROIT DE LA PAIX ET DE LA GUERRE.--PREMIÈRE
+INSTITUTION DU PAPIER-MONNAIE OU DES ASSIGNATS.--ORGANISATION JUDICIAIRE.
+--CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.--ABOLITION DES TITRES DE NOBLESSE.
+--ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET.--FÊTE DE LA PREMIÈRE FÉDÉRATION.--RÉVOLTE
+DES TROUPES A NANCY.--RETRAITE DE NECKER.--PROJETS DE LA COUR ET DE
+MIRABEAU.--FORMATION DU CAMP DE JALÈS.--SERMENT CIVIQUE IMPOSÉ AUX
+ECCLÉSIASTIQUES.
+
+
+A l'époque où nous sommes arrivés, la révolution française commençait
+d'attirer les regards des souverains étrangers; son langage était si élevé,
+si ferme; il avait un caractère de généralité qui semblait si bien le
+rendre propre à plus d'un peuple, que les princes étrangers durent s'en
+effrayer. On avait pu croire jusque-là à une agitation passagère, mais les
+succès de l'assemblée, sa fermeté, sa constance inattendue, et surtout
+l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait à toutes les nations,
+durent lui attirer plus de considération et de haine, et lui mériter
+l'honneur d'occuper les cabinets. L'Europe alors était divisée en deux
+grandes ligues ennemies: la ligue anglo-prussienne d'une part, et les cours
+impériales de l'autre.
+
+Frédéric-Guillaume avait succédé au grand Frédéric sur le trône de la
+Prusse. Ce prince mobile et faible, renonçant à la politique de son
+illustre prédécesseur, avait abandonné l'alliance de la France pour celle
+de l'Angleterre. Uni à cette puissance, il avait formé cette fameuse ligue
+anglo-prussienne, qui tenta de si grandes choses et n'en exécuta aucune;
+qui souleva la Suède, la Pologne, la Porte, contre la Russie et l'Autriche,
+abandonna tous ceux qu'elle avait soulevés, et contribua même à les
+dépouiller, en partageant la Pologne.
+
+Le projet de l'Angleterre et de la Prusse réunies avait été de ruiner la
+Russie et l'Autriche, en suscitent contre elles la Suède où régnait le
+chevaleresque Gustave, la Pologne gémissant d'un premier partage, et la
+Porte courroucée des invasions russes. L'intention particulière de
+l'Angleterre, dans cette ligue, était de se venger des secours fournis aux
+colonies américaines par la France, sans lui déclarer la guerre. Elle en
+avait trouvé le moyen en mettant aux prises les Turcs et les Russes. La
+France ne pouvait demeurer neutre entre ces deux peuples sans s'aliéner les
+Turcs, qui comptaient sur elle, et sans perdre ainsi sa domination
+commerciale dans le Levant. D'autre part, en participant à la guerre, elle
+perdait l'alliance de la Russie, avec laquelle elle venait de conclure un
+traité infiniment avantageux, qui lui assurait les bois de construction, et
+tous les objets que le Nord fournit abondamment à la marine. Ainsi, dans
+les deux cas, la France essuyait un dommage. En attendant, l'Angleterre
+disposait ses forces et se préparait à les déployer au besoin. D'ailleurs,
+voyant le désordre des finances sous les notables, le désordre populaire
+sous la constituante, elle croyait n'avoir pas besoin de la guerre, et on
+a pensé qu'elle aimait encore mieux détruire la France par les troubles
+intérieurs que par les armes. Aussi l'a-t-on accusée toujours de favoriser
+nos discordes.
+
+Cette ligue anglo-prussienne avait fait livrer quelques batailles, dont le
+succès fut balancé. Gustave s'était tiré en héros d'une position où il
+s'était engagé en aventurier. La Hollande insurgée avait été soumise au
+stathouder par les intrigues anglaises et les armées prussiennes. L'habile
+Angleterre avait ainsi privé la France d'une puissante alliance maritime;
+et le monarque prussien, qui ne cherchait que des succès de vanité, avait
+vengé un outrage fait par les états de Hollande à l'épouse du stathouder,
+qui était sa propre soeur. La Pologne achevait de se constituer, et allait
+prendre les armes. La Turquie avait été battue par la Russie. Cependant la
+mort de l'empereur d'Autriche, Joseph II, survenue en janvier 1790, changea
+la face des événemens. Léopold, ce prince éclairé et pacifique, dont la
+Toscane avait béni l'heureux règne, lui succéda. Léopold, adroit autant que
+sage, voulait mettre fin à la guerre, et pour y réussir il employa les
+ressources de la séduction, si puissantes sur la mobile imagination de
+Frédéric-Guillaume. On fit valoir à ce prince les douceurs du repos, les
+maux de la guerre qui depuis si long-temps pesaient sur son peuple, enfin
+les dangers de la révolution française qui proclamait de si funestes
+principes. On réveilla en lui des idées de pouvoir absolu, on lui fit même
+concevoir l'espérance de châtier les révolutionnaires français, comme il
+avait châtié ceux de Hollande; et il se laissa entraîner, à l'instant où il
+allait retirer les avantages de cette ligue si hardiment conçue par son
+ministre Hertzberg. Ce fut en juillet 1790 que la paix fut signée à
+Reichenbach. En août, la Russie fit la sienne avec Gustave, et n'eut plus
+affaire qu'à la Pologne peu redoutable, et aux Turcs battus de toutes
+parts. Nous ferons connaître plus tard ces divers évènemens. L'attention
+des puissances finissait donc par se diriger presque tout entière sur la
+révolution de France. Quelque temps avant la conclusion de la paix entre la
+Prusse et Léopold, lorsque la ligue anglo-prussienne menaçait les deux
+cours impériales, et poursuivait se crètement la France, ainsi que
+l'Espagne, notre constante et fidèle alliée, quelques navires anglais
+furent saisis dans la baie de Notka par les Espagnols. Des réclamations
+très-vives furent élevées, et suivies d'un armement général dans les ports
+De l'Angleterre. Aussitôt l'Espagne, invoquant les traités, demanda le
+secours de la France, et Louis XVI ordonna l'équipement de quinze
+vaisseaux. On accusa l'Angleterre de vouloir, dans cette occasion,
+augmenter nos embarras. Les clubs de Londres, il est vrai, avaient
+plusieurs fois complimenté l'assemblée nationale; mais le cabinet laissait
+quelques philanthropes se livrer à ces épanchemens philosophiques, et
+pendant ce temps payait, dit-on, ces étonnans agitateurs qui reparaissaient
+partout, et donnaient tant de peine aux gardes nationales du royaume. Les
+troubles intérieurs furent plus grands encore au moment de l'armement
+général, et on ne put s'empêcher de voir une liaison entre les menaces
+de l'Angleterre et la renaissance du désordre. Lafayette surtout, qui ne
+prenait guère la parole dans l'assemblée que pour les objets qui
+intéressaient la tranquillité publique, Lafayette dénonça à la tribune une
+influence secrète. «Je ne puis, dit-il, m'empêcher de faire remarquer à
+l'assemblée cette fermentation nouvelle et combinée, qui se manifeste de
+Strasbourg à Nîmes, et de Brest à Toulon, et qu'en vain les ennemis du
+peuple voudraient lui attribuer, lorsqu'elle porte tous les caractères
+d'une influence secrète. S'agit-il d'établir les départemens, on dévaste
+les campagnes; les puissances voisines arment-elles, aussitôt le désordre
+est dans nos ports et dans nos arsenaux.» On avait en effet égorgé
+plusieurs commandans, et par hasard ou par choix nos meilleurs officiers de
+marine avaient été immolés. L'ambassadeur anglais avait été chargé par sa
+cour de repousser ces imputations. Mais on sait quelle confiance méritent
+de pareils messages. Calonne avait aussi écrit au roi[1] pour justifier
+l'Angleterre, mais Calonne, en parlant pour l'étranger, était suspect. Il
+disait vainement que toute dépense est connue dans un gouvernement
+représentatif; que même les dépenses secrètes sont du moins avouées comme
+telles, et qu'il n'y avait dans les budgets anglais aucune attribution de
+ce genre. L'expérience a prouvé que l'argent ne manque jamais à des
+ministres même responsables. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que le
+temps, qui dévoile tout, n'a rien découvert à cet égard, et que Necker, qui
+était placé pour en bien juger, n'a jamais cru à cette secrète
+influence[2].
+
+Le roi, comme on vient de le voir, avait fait notifier à l'assemblée
+l'équipement de quinze vaisseaux de ligne, pensant, disait-il, qu'elle
+approuverait cette mesure, et qu'elle voterait les dépenses nécessaires.
+L'assemblée accueillit parfaitement le message; mais elle y vit une
+question constitutionnelle, qu'elle crut devoir résoudre avant de répondre
+au roi. «Les mesures sont prises, dit Alexandre Lameth, notre discussion ne
+peut les retarder; il faut donc fixer auparavant à qui du roi ou de
+l'assemblée on attribuera le droit de faire la paix ou la guerre.» En
+effet, c'était presque la dernière attribution importante à fixer, et l'une
+de celles qui devaient exciter le plus d'intérêt. Les imaginations étaient
+toutes pleines des fautes des cours, de leurs alternatives d'ambition ou de
+faiblesse, et on ne voulait pas laisser au trône le pouvoir ou d'entraîner
+la nation dans des guerres dangereuses, ou de la déshonorer par des
+lâchetés. Cependant, de tous les actes du gouvernement, le soin de la
+guerre et de la paix est celui où il entre le plus d'action, et où le
+pouvoir exécutif doit exercer le plus d'influence, c'est celui où il faut
+lui laisser le plus de liberté pour qu'il agisse volontiers et bien.
+L'opinion de Mirabeau, qu'on disait gagné par la cour, était annoncée
+d'avance. L'occasion était favorable pour ravir à l'orateur cette
+popularité si enviée. Les Lameth l'avaient senti, et avaient chargé Barnave
+d'accabler Mirabeau. Le coté droit se retira pour ainsi dire, et laissa
+le champ libre à ces deux rivaux.
+
+La discussion était impatiemment attendue; elle s'ouvre[3]. Après quelques
+orateurs qui ne répandent que des idées préliminaires, Mirabeau est
+entendu et pose la question d'une manière toute nouvelle. La guerre,
+suivant lui, est presque toujours imprévue; les hostilités commencent avant
+les menaces; le roi, chargé du salut public, doit les repousser, et la
+guerre se trouve ainsi commencée avant que l'assemblée ait pu intervenir.
+Il en est de même pour les traités: le roi peut seul saisir le moment de
+négocier, de conférer, de disputer avec les puissances; l'assemblée ne peut
+que ratifier les conditions obtenues. Dans les deux cas, le roi peut seul
+agir, et l'assemblée approuver ou improuver. Mirabeau veut donc que le
+pouvoir exécutif soit tenu de soutenir les hostilités commencées, et que
+le pouvoir législatif, suivant les cas, souffre la continuation de la
+guerre, ou bien requière la paix. Cette opinion est applaudie, parce que la
+voix de Mirabeau l'était toujours. Cependant Barnave prend la parole; et,
+négligeant les autres orateurs, ne répond qu'à Mirabeau. Il convient que
+souvent le fer est tiré avant que la nation puisse être consultée: mais il
+soutient que les hostilités ne sont pas la guerre, que le roi doit les
+repousser et avertir aussitôt l'assemblée, qui alors déclare en souveraine
+ses propres intentions. Ainsi toute la différence est dans les mots, car
+Mirabeau donne à l'assemblée le droit d'improuver la guerre et de requérir
+la paix, Barnave celui de déclarer l'une ou l'autre; mais, dans les deux
+cas, le voeu de l'assemblée était obligatoire, et Barnave ne lui donnait
+pas plus que Mirabeau. Néanmoins Barnave est applaudi et porté en triomphe
+par le peuple, et on répand que son adversaire est vendu. On colporte par
+les rues et à grands cris un pamphlet intitulé: _Grande trahison du comte
+de Mirabeau_. L'occasion était décisive, chacun attendait un effort du
+terrible athlète. Il demande la réplique, l'obtient, monte à la tribune
+en présence d'une foule immense réunie pour l'entendre, et déclare, en y
+montant, qu'il n'en descendra que mort ou victorieux. «Moi aussi, dit-il
+en commençant, on m'a porté en triomphe, et pourtant on crie aujourd'hui
+_la grande trahison du comte de Mirabeau_! Je n'avais pas besoin de cet
+exemple pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche
+Tarpéienne. Cependant ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma
+carrière.» Après cet imposant début, il annonce qu'il ne répondra qu'à
+Barnave, et dès le commencement: «Expliquez-vous, lui dit-il: vous avez
+dans votre opinion réduit le roi à notifier les hostilités commencées, et
+vous avez donné à l'assemblée toute seule le droit de déclarer à cet égard
+la volonté nationale. Sur cela je vous arrête et vous rappelle à nos
+principes, qui partagent l'expression de la volonté nationale entre
+l'assemblée et le roi.... En ne l'attribuant qu'à l'assemblée seule, vous
+avez forfait à la constitution; je vous rappelle à l'ordre.... Vous ne
+répondez pas...; je continue....»
+
+Il n'y avait en effet rien à répondre. Barnave demeure exposé pendant une
+longue réplique à ces foudroyantes apostrophes. Mirabeau lui répond article
+par article, et montre que son adversaire n'a rien donné de plus à
+l'assemblée que ce qu'il lui avait donné lui-même; mais que seulement, en
+réduisant le roi à une simple notification, il l'avait privé de son
+concours nécessaire à l'expression de la volonté nationale; il termine
+enfin en reprochant à Barnave ces coupables rivalités entre des hommes
+qui devraient, dit-il, vivre en vrais compagnons d'armes. Barnave avait
+énuméré les partisans de son opinion, Mirabeau énumère les siens à son
+tour; il y montre ces hommes modérés, premiers fondateurs de la
+constitution, et qui entretenaient les Français de liberté, lorsque ces
+vils calomniateurs suçaient le lait des cours (il désignait les Lameth,
+qui avaient reçu des bienfaits de la reine); «des hommes, ajoute-t-il, qui
+s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis.»
+
+Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Mirabeau. Il y avait dans
+l'assemblée une portion considérable de députés qui n'appartenaient ni à la
+droite ni à la gauche, mais qui, sans aucun parti pris, se décidaient sur
+l'impression du moment. C'était par eux que le génie et la raison
+régnaient, parce qu'ils faisaient la majorité en se portant vers un côté ou
+vers l'autre. Barnave veut répondre, l'assemblée s'y oppose et demande
+d'aller aux voix. Le décret de Mirabeau, supérieurement amendé par
+Chapelier, a la priorité, et il est enfin adopté (22 mai), à la
+satisfaction générale; car ces rivalités ne s'étendaient pas au-delà du
+cercle où elles étaient nées, et le parti populaire croyait vaincre aussi
+bien avec Mirabeau qu'avec les Lameth.
+
+Le décret conférait au roi et à la nation le droit de faire la paix et la
+guerre. Le roi était chargé de la disposition des forces, il notifiait les
+hostilités commencées, réunissait l'assemblée si elle ne l'était pas, et
+proposait le décret de paix ou de guerre; l'assemblée délibérait sur sa
+proposition expresse, et le roi sanctionnait ensuite sa délibération. C'est
+Chapelier qui, par un amendement très raisonnable, avait exigé la
+proposition expresse et la sanction définitive. Ce décret, conforme à la
+raison et aux principes déjà établis, excita une joie sincère chez les
+constitutionnels, et des espérances folles chez les contre-
+révolutionnaires, qui crurent que l'esprit public allait changer, et
+que cette victoire de Mirabeau allait devenir la leur. Lafayette, qui dans
+cette circonstance s'était uni à Mirabeau, en écrivit à Bouillé, lui fit
+entrevoir des espérances de calme et de modération, et tâcha, comme il le
+faisait toujours, de le concilier à l'ordre nouveau.
+
+L'assemblée continuait ses travaux de finances. Ils consistaient à disposer
+le mieux possible des biens du clergé, dont la vente, depuis long-temps
+décrétée, ne pouvait être empêchée ni par les protestations, ni par les
+mandemens, ni par les intrigues. Dépouiller un corps trop puissant d'une
+grande partie du territoire, la répartir le mieux possible, et de manière à
+la fertiliser par sa division; rendre ainsi propriétaire une portion
+considérable du peuple qui ne l'était pas; enfin éteindre par la même
+opération les dettes de l'état, et rétablir l'ordre dans les finances, tel
+était le but de l'assemblée, et elle en sentait trop l'utilité, pour
+s'effrayer des obstacles. L'assemblée avait déjà ordonné la vente de
+400,000,000 de biens du domaine et de l'Église, mais il fallait trouver le
+moyen de vendre ces biens sans les discréditer par la concurrence, en les
+offrant tous à la fois. Bailly proposa, au nom de la municipalité de Paris,
+un projet parfaitement conçu; c'était de transmettre ces biens aux
+municipalités, qui les achèteraient en masse pour les revendre en suite peu
+à peu, de manière que la mise en vente n'eût pas lieu tout à la fois. Les
+municipalités n'ayant pas des fonds pour payer sur-le-champ, prendraient
+des engagemens à temps, et on paierait les créanciers de l'état avec des
+bons sur les communes, qu'elles seraient chargées d'acquitter
+successivement. Ces bons, qu'on appela dans la discussion _papier
+municipal_, donnèrent la première idée des _assignats_. En suivant le
+projet de Bailly, on mettait la main sur les biens ecclésiastiques: ils
+Étaient déplacés, divisés entre les communes, et les créanciers se
+rapprochaient de leur gage, en acquérant un titre sur les municipalités,
+au lieu de l'avoir sur l'état. Les sûretés étaient donc augmentées, puisque
+le paiement était rapproché; il dépendait même des créanciers de
+l'effectuer eux-mêmes, puisque avec ces bons ou assignats ils pouvaient
+acquérir une valeur proportionnelle des biens mis en vente. On avait ainsi
+beaucoup fait pour eux, mais ce n'était pas tout encore. Ils pouvaient ne
+pas vouloir convertir leurs bons en terre, par scrupule ou par tout autre
+motif, et, dans ce cas, ces bons, qu'il leur fallait garder, ne pouvant pas
+circuler comme de la monnaie, n'étaient pour eux que de simples titres non
+acquittés. Il ne restait plus qu'une dernière mesure à prendre, c'était de
+donner à ces bons ou titres la faculté de circulation; alors ils devenaient
+une véritable monnaie, et les créanciers, pouvant les donner en paiement,
+étaient véritablement remboursés. Une autre considération était décisive.
+Le numéraire manquait; on attribuait cette disette à l'émigration qui
+emportait beaucoup d'espèces, aux paiemens qu'on était obligé de faire à
+l'étranger, et enfin à la malveillance. La véritable cause était le défaut
+de confiance produit par les troubles. C'est par la circulation que le
+numéraire devient apparent; quand la confiance règne, l'activité des
+échanges est extrême, le numéraire marche rapidement, se montre partout, et
+on le croit plus considérable, parce qu'il sert davantage; mais quand les
+troubles politiques répandent l'effroi, les capitaux languissent, le
+numéraire marche lentement; il s'enfouit souvent, et on accuse à tort son
+absence.
+
+Le désir de suppléer aux espèces métalliques, que l'assemblée croyait
+épuisées, celui de donner aux créanciers autre chose qu'un titre mort dans
+leurs mains, la nécessité de pourvoir en outre à une foule de besoins
+pressans, fit donner à ces bons ou assignats le cours forcé de monnaie. Le
+créancier était payé par là, puisqu'il pouvait faire accepter le papier
+qu'il avait reçu, et suffire ainsi à tous ses engagemens. S'il n'avait pas
+voulu acheter des terres, ceux qui avaient reçu de lui le papier circulant
+devaient finir par les acheter eux-mêmes. Les assignats qui rentraient par
+cette voie étaient destinés à être brûlés; ainsi les terres du clergé
+devaient bientôt se trouver distribuées et le papier supprimé. Les
+assignats portaient un intérêt à tant le jour, et acquéraient une valeur,
+en séjournant dans les mains des détenteurs.
+
+Le clergé, qui voyait là un moyen d'exécution pour l'aliénation de ses
+biens, le repoussa fortement. Ses alliés nobles et autres, contraires à
+tout ce qui facilitait la marche de la révolution, s'y opposèrent aussi et
+crièrent au papier-monnaie. Le nom de Law devait tout naturellement
+retentir, et le souvenir de sa banqueroute être réveillé. Cependant la
+comparaison n'était pas juste, parce que le papier de Law n'était
+hypothéqué que sur les succès à venir de la Compagnie des Indes, tandis que
+les assignats reposaient sur un capital territorial, réel et facilement
+occupable. Law avait fait pour la cour des faux considérables, et avait
+excédé de beaucoup la valeur présumée du capital de la Compagnie:
+l'assemblée au contraire ne pouvait pas croire, avec les formes nouvelles
+qu'elle venait d'établir, que des exactions pareilles pussent avoir lieu.
+Enfin la somme des assignats créés ne représentait qu'une très petite
+partie du capital qui leur était affecté. Mais, ce qui était vrai, c'est
+que le papier, quelque sûr qu'il soit, n'est pas, comme l'argent, une
+réalité, et, suivant l'expression de Bailly, une _actualité physique_. Le
+numéraire porte avec lui sa propre valeur; le papier, au contraire, exige
+encore une opération, un achat de terre, une réalisation. Il doit donc être
+au-dessous du numéraire, et dès qu'il est au-dessous, le numéraire, que
+personne ne veut donner pour du papier, se cache, et finit par disparaître.
+Si, de plus, des désordres dans l'administration des biens, des émissions
+immodérées de papier, détruisent la proportion entre les effets circulant
+et le capital, la confiance s'évanouit; la valeur nominale est conservée,
+mais la valeur réelle n'est plus; celui qui donne cette monnaie
+conventionnelle vole celui qui la reçoit, et une grande crise a lieu. Tout
+cela était possible, et avec plus d'expérience aurait paru certain. Comme
+mesure financière, l'émission des assignats était donc très critiquable,
+mais elle était nécessaire comme mesure politique, car elle fournissait à
+des besoins pressans, et divisait la propriété sans le secours d'une loi
+agraire. L'assemblée ne devait donc pas hésiter; et, malgré Maury et les
+siens, elle décréta, 400,000,000 d'assignats forcés avec intérêt[4].
+Necker depuis long-temps avait perdu la confiance du roi, l'ancienne
+déférence de ses collègues et l'enthousiasme de la nation. Renfermé dans
+ses calculs, il discutait quelquefois avec l'assemblée. Sa réserve à
+l'égard des dépenses extraordinaires avait fait demander le livre rouge,
+registre fameux où l'on trouvait, disait-on, la liste de toutes les
+dépenses secrètes. Louis XVI céda avec peine, et fit cacheter les feuillets
+où étaient portées les dépenses de son prédécesseur Louis XV. L'assemblée
+respecta sa délicatesse, et se borna aux dépenses de ce règne. On n'y
+trouva rien de personnel au roi; les prodigalités étaient toutes relatives
+aux courtisans. Les Lameth s'y trouvèrent portés pour un bienfait de 60,000
+francs, consacrés par la reine à leur éducation. Ils firent reporter cette
+somme au trésor public. On réduisit les pensions sur la double proportion
+des services et de l'ancien état des personnes. L'assemblée montra partout
+la plus grande modération; elle supplia le roi de fixer lui-même la liste
+civile, et elle vota par acclamation les 25,000,000 qu'il avait demandés.
+
+Cette assemblée, forte de son nombre, de ses lumières, de sa puissance, de
+ses résolutions, avait conçu l'immense projet de régénérer toutes les
+parties de l'état, et elle venait de régler le nouvel ordre judiciaire.
+Elle avait distribué les tribunaux de la même manière que les
+administrations, par districts et départemens. Les juges étaient laissés
+à l'élection populaire. Cette dernière mesure avait été fortement
+combattue. La métaphysique politique avait été encore déployée ici pour
+prouver que le pouvoir judiciaire relevait du pouvoir exécutif,
+et que le roi devait nommer les juges. On avait trouvé des raisons de part
+et d'autre; mais la seule à donner à l'assemblée, qui était dans
+l'intention de faire une monarchie, c'est que la royauté, successivement
+dépouillée de ses attributions, devenait une simple magistrature, et l'état
+une république. Mais dire ce qu'était la monarchie était trop hardi; elle
+exige des concessions qu'un peuple ne consent jamais à faire, dans le
+premier moment du réveil. Le sort des nations est de demander ou trop,
+ou rien. L'assemblée voulait sincèrement le roi, elle était pleine de
+déférence pour lui, et le prouvait à chaque instant; mais elle chérissait
+la personne, et, sans s'en douter, détruisait la chose.
+
+Après cette uniformité introduite dans la justice et l'administration, il
+restait à régulariser le service de la religion, et à le constituer comme
+tous les autres. Ainsi, quand on avait établi un tribunal d'appel et une
+administration supérieure dans chaque département, il était naturel d'y
+placer aussi un évêché. Comment, en effet, souffrir que certains évêchés
+embrassassent quinze cents lieues carrées, tandis que d'autres n'en
+embrassaient que vingt; que certaines cures eussent dix lieues de
+circonférence, et que d'autres comptassent à peine quinze feux; que
+beaucoup de curés eussent au plus sept cents livres, tandis que près d'eux
+il existait des bénéficiers qui comptaient dix et quinze mille livres
+de revenus? L'assemblée, en réformant les abus, n'empiétait pas sur les
+doctrines ecclésiastiques, ni sur l'autorité papale, puisque les
+circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle
+voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les curés
+et les évêques à l'élection populaire; et en cela encore elle n'empiétait
+que sur le pouvoir temporel, puisque les dignitaires ecclésiastiques
+étaient choisis par le roi et institués par le pape. Ce projet, qui fut
+nommé _constitution civile du clergé_, et qui fit calomnier l'assemblée
+plus que tout ce qu'elle avait fait, était pourtant l'ouvrage des députés
+les plus pieux. C'était Camus et autres jansénistes qui, voulant raffermir
+la religion dans l'état, cherchaient à la mettre en harmonie avec les lois
+nouvelles. Il est certain que la justice étant rétablie partout, il était
+étrange qu'elle ne le fût pas dans l'administration ecclésiastique aussi
+bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de
+l'assemblée, élevés à l'école des philosophes, auraient traité le
+christianisme comme toutes les autres religions admises dans l'état et ne
+s'en seraient pas occupés. Ils se prêtèrent à des sentimens que dans nos
+moeurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, même quand on ne les
+partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincèrement
+chrétien de Camus. Le clergé se souleva, prétendit qu'on empiétait sur
+l'autorité spirituelle du pape, et en appela à Rome. Les principales bases
+du projet furent néanmoins adoptées[1], et aussitôt présentées au roi, qui
+demanda du temps pour en référer au grand pontife. Le roi, dont la religion
+éclairée reconnaissait la sagesse de ce plan, écrivit au pape avec le désir
+sincère d'avoir son consentement, et de renverser par là toutes les
+objections du clergé. On verra bientôt quelles intrigues empêchèrent le
+succès de ses voeux.
+
+Le mois de juillet approchait; il y avait bientôt un an que la Bastille
+était prise, que la nation s'était emparée de tous les pouvoirs, et qu'elle
+prononçait ses volontés par l'assemblée, et les exécutait elle-même, ou les
+faisait exécuter sous sa surveillance. Le 14 juillet était considéré comme
+le jour qui avait commencé une ère nouvelle, et on résolut d'en célébrer
+l'anniversaire par une grande fête. Déjà les provinces, les villes, avaient
+donné l'exemple de se fédérer, pour résister en commun aux ennemis de
+la révolution. La municipalité de Paris proposa pour le 14 juillet une
+fédération générale de toute la France, qui serait célébrée au milieu de la
+capitale par les députés de toutes les gardes nationales et de tous les
+corps de l'armée. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme, et des
+préparatifs immenses furent faits pour rendre la fête digne de son objet.
+
+Les nations, ainsi qu'on l'a vu, avaient depuis ong-temps les yeux sur la
+France; les souverains ommençaient à nous haïr et à nous craindre, les
+peuples à nous estimer. Un certain nombre d'étrangers nthousiastes se
+présentèrent à l'assemblée, chacun avec le costume de sa nation. Leur
+orateur, Anacharsis Clootz, Prussien de naissance, doué d'une imagination
+folle, demanda au nom du genre humain à faire partie de la fédération. Ces
+scènes, qui paraissent ridicules à ceux qui ne les ont pas vues, émeuvent
+profondément ceux qui y assistent. L'assemblée accorda la demande, et le
+président répondit à ces étrangers qu'ils seraient admis, pour qu'ils
+pussent raconter à leurs compatriotes ce qu'ils avaient vu, et leur faire
+connaître les joies et les bienfaits de la liberté.
+
+L'émotion causée par cette scène en amena une autre. Une statue équestre de
+Louis XIV le représentait foulant aux pieds l'image de plusieurs provinces
+vaincues: «Il ne faut pas souffrir, s'écria l'un des Lameth, ces monumens
+d'esclavage dans les jours de liberté. Il ne faut pas que les
+Francs-Comtois, en arrivant à Paris, voient leur image ainsi enchaînée.»
+Maury combattit une mesure qui était peu importante, et qu'il fallait
+accorder à l'enthousiasme public. Au même instant une voix proposa d'abolir
+les titres de comte, marquis, baron, etc., de défendre les livrées, enfin
+de détruire tous les titres héréditaires. Le jeune Montmorency soutint la
+proposition. Un noble demanda ce qu'on substituerait à ces mots: un tel a
+été fait comte pour avoir servi l'état? «On dira simplement, répondit
+Lafayette, qu'un tel a sauvé l'état un tel jour.» Le décret fut adopté[6],
+malgré l'irritation extraordinaire de la noblesse, qui fut plus courroucée
+de la suppression de ses titres que des pertes plus réelles qu'elle avait
+faites depuis le commencement de la révolution. La partie la plus modérée
+de l'assemblée aurait voulu qu'en abolissant les titres, on laissât la
+liberté de les porter à ceux qui le voudraient. Lafayette s'empressa
+d'avertir la cour, avant que le décret fût sanctionné, et l'engagea de le
+renvoyer à l'assemblée qui consentait à l'amender. Mais le roi se hâta de
+le sanctionner, et on crut y voir l'intention peu franche de pousser les
+choses au pire.
+
+L'objet de la fédération fut le serment civique. On demanda si les fédérés
+et l'assemblée le prêteraient dans les mains du roi, ou si le roi,
+considéré comme le premier fonctionnaire public, jurerait avec tous les
+autres sur l'autel de la patrie. On préféra le dernier moyen. L'assemblée
+acheva aussi de mettre l'étiquette en harmonie avec ses lois, et le roi ne
+fut dans la cérémonie que ce qu'il était dans la constitution. La cour, à
+qui Lafayette inspirait des défiances continuelles, s'effraya d'une
+nouvelle qu'on répandait, et d'après laquelle il devait être nommé
+commandant de toutes les gardes nationales du royaume. Ces défiances, pour
+qui ne connaissait pas Lafayette, étaient naturelles, et ses ennemis de
+tous les côtés, s'attachaient à les augmenter. Comment se persuader en
+effet qu'un homme jouissant d'une telle popularité, chef d'une force aussi
+considérable, ne voulût pas en abuser? Cependant il ne le voulait pas; il
+était résolu à n'être que citoyen; et, soit vertu, soit ambition bien
+entendue, le mérite est le même. Il faut que l'orgueil humain soit placé
+quelque part; la vertu consiste à le placer dans le bien. Lafayette,
+prévenant les craintes de la cour, proposa qu'un même individu ne pût
+commander plus d'une garde de département. Le décret fut accueilli avec
+acclamation, et le désintéressement du général couvert d'applaudissemens.
+Lafayette fut cependant chargé de tout le soin de la fête, et nommé chef de
+la fédération en sa qualité de commandant de la garde parisienne.
+
+Le jour approchait, et les préparatifs se faisaient avec la plus grande
+activité. La fête devait avoir lieu au Champ-de-Mars, vaste terrain qui
+s'étend entre l'École Militaire et le cours de la Seine. On avait projeté
+de transporter la terre du milieu sur les côtés, de manière à former un
+amphithéâtre qui pût contenir la masse des spectateurs. Douze mille
+ouvriers y travaillaient sans relâche; et cependant il était à craindre que
+les travaux ne fussent pas achevés le 14. Des habitans veulent alors se
+joindre eux-mêmes aux travailleurs. En un instant toute la population est
+transformée en ouvriers. Des religieux, des militaires, des hommes de
+toutes les classes, saisissent la pelle et la bêche; des femmes élégantes
+contribuent elles-mêmes aux travaux. Bientôt l'entraînement est général; on
+s'y rend par sections, avec des bannières de diverses couleurs, et au son
+du tambour. Arrivé, on se mêle et on travaille en commun. La nuit venue et
+le signal donné, chacun se rejoint aux siens et retourne à ses foyers.
+Cette douce union régna jusqu'à la fin des travaux. Pendant ce temps les
+fédérés arrivaient continuellement, et étaient reçus avec le plus grand
+empressement et la plus aimable hospitalité. L'effusion était générale, et
+la joie sincère, malgré les alarmes que le très petit nombre d'hommes
+restés inaccessibles à ces émotions s'efforçaient de répandre. On disait
+que des brigands profiteraient du moment où le peuple serait à la
+fédération pour piller la ville. On supposait au duc d'Orléans, revenu de
+Londres, des projets sinistres; cependant la gaieté nationale fut
+inaltérable, et on ne crut à aucune de ces méchantes prophéties.
+
+La 14 arrive enfin: tous les fédérés députés des provinces et de l'armée,
+rangés sous leurs chefs et leurs bannières, partent de la place de la
+Bastille et se rendent aux Tuileries. Les députés du Bénar, en passant dans
+la rue de la Ferronnerie, où avait été assassiné Henri IV, lui rendent un
+hommage, qui, dans cet instant d'émotion, se manifeste par des larmes. Les
+fédérés, arrivés au jardin des Tuileries, reçoivent dans leurs rangs la
+municipalité et l'assemblée. Un bataillon de jeunes enfans, armés comme
+leurs pères, devançait l'assemblée: un groupe de vieillards la suivait, et
+rappelait ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortège s'avance
+au milieu des cris et des applaudissemens du peuple. Les quais étaient
+couverts de spectateurs, les maisons en étaient chargées. Un pont jeté en
+quelques jours sur la Seine, conduisait, par un chemin jonché de fleurs,
+d'une rive à l'autre, et aboutissait en face du champ de la fédération. Le
+cortège le traverse, et chacun prend sa place. Un amphithéâtre magnifique,
+disposé dans le fond, était destiné aux autorités nationales. Le roi et le
+président étaient assis à côté l'un de l'autre sur des sièges pareils,
+semés de fleurs de lis d'or. Un balcon élevé derrière le roi portait la
+reine et la cour. Les ministres étaient à quelque distance du roi, et les
+députés rangés des deux côtés. Quatre cent mille spectateurs remplissaient
+les amphithéâtres latéraux; soixante mille fédérés armés faisaient leurs
+évolutions dans le champ intermédiaire, et au centre s'élevait, sur une
+base de vingt-cinq pieds, le magnifique autel de la patrie. Trois cents
+prêtres revêtus d'aubes blanches et d'écharpes tricolores en couvraient les
+marches, et devaient servir la messe.
+
+L'arrivée des fédérés dura trois heures. Pendant ce temps le ciel était
+couvert de sombres nuages, et la pluie tombait par torrens. Ce ciel, dont
+l'éclat se marie si bien à la joie des hommes, leur refusait en ce moment
+la sérénité et la lumière. Un des bataillons arrivés dépose ses armes, et a
+l'idée de former une danse; tous l'imitent aussitôt, et en un seul instant
+le champ intermédiaire est encombré par soixante mille hommes, soldats et
+citoyens, qui opposent la gaieté à l'orage. Enfin la cérémonie commence; le
+ciel, par un hasard heureux, se découvre et illumine de son éclat cette
+scène solennelle. L'évêque d'Autun commence la messe; des coeurs
+accompagnent la voix du pontife; le canon y mêle ses bruits solennels. Le
+saint sacrifice achevé, Lafayette descend de cheval, monte les marches du
+trône, et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du
+serment. Lafayette la porte à l'autel, et dans ce moment toutes les
+bannières s'agitent, tous les sabres étincellent. Le général, l'armée, le
+président, les députés crient: _Je le jure!_ Le roi debout, la main tendue
+vers l'autel, dit: _Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir
+que m'a délégué l'acte constitutionnel de l'état à maintenir la
+constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par moi_.
+Dans ce moment la reine, entraînée par le mouvement général, saisit dans
+ses bras l'auguste enfant, héritier du trône, et du haut du balcon où elle
+est placée, le montre à la nation assemblée. A cette vue, des cris
+extraordinaires de joie, d'amour, d'enthousiasme, se dirigent vers la mère
+et l'enfant, et tous les coeurs sont à elle. C'est dans ce même instant que
+la France tout entière, réunie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des
+départemens, faisait le même serment d'aimer le roi qui les aimerait.
+Hélas! dans ces momens, la haine même s'attendrit, l'orgueil cède, tous
+sont heureux du bonheur commun, et fiers de la dignité de tous. Pourquoi
+ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils si tôt oubliés?
+
+Cette auguste cérémonie achevée, le cortège reprit sa marche, et le peuple
+se livra à toutes les inspirations de la joie. Les réjouissances durèrent
+plusieurs jours. Une revue générale des fédérés eut lieu ensuite. Soixante
+mille hommes étaient sous les armes, et présentaient un magnifique
+spectacle, tout à la fois militaire et national. Le soir, Paris offrit une
+fête charmante. Le principal lieu de réunion était aux Champs-Elysées et à
+la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, changé en
+une place: _Ici l'on danse_. Des feux brillans, rangés en guirlandes,
+remplaçaient l'éclat du jour. Il avait été défendu à l'opulence de troubler
+cette paisible fête par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se
+faire peuple, et se trouver heureux de l'être. Les Champs-Élysées
+présentaient une scène touchante. Chacun y circulait sans bruit, sans
+tumulte, sans rivalité, sans haine. Toutes les classes confondues s'y
+promenaient au doux éclat des lumières, et paraissaient satisfaites d'être
+ensemble. Ainsi, même au sein de la vieille civilisation, on semblait avoir
+retrouvé les temps de la fraternité primitive.
+
+Les fédérés, après avoir assisté aux imposantes discussions de l'assemblée
+nationale, aux pompes de la cour, aux magnificences de Paris, après avoir
+été témoins de la bonté du roi, qu'ils visitèrent tous, et dont ils
+reçurent de touchantes expressions de bonté, retournèrent chez eux,
+transportées d'ivresse, pleins de bons sentimens et d'illusions. Après
+tant de scènes déchirantes, et prêt à en raconter de plus terribles encore,
+l'historien s'arrête avec plaisir sur ces heures si fugitives, où tous les
+coeurs n'eurent qu'un sentiment, l'amour du bien public [7].
+
+La fête si touchante de la fédération ne fut encore qu'une émotion
+passagère. Le lendemain, les coeurs voulaient encore tout ce qu'ils avaient
+voulu la veille, et la guerre était recommencée. Les petites querelles avec
+le ministère s'engagèrent de nouveau. On se plaignit de ce qu'on avait
+donné passage aux troupes autrichiennes qui se rendaient dans le pays de
+Liége. On accusa Saint-Priest d'avoir favorisé l'évasion de plusieurs
+accusés suspects de machinations contre-révolutionnaires. La cour, en
+revanche, avait remis à l'ordre du jour la procédure commencée au Châtelet
+contre les auteurs des 5 et 6 octobre. Le duc d'Orléans et Mirabeau s'y
+trouvaient impliqués. Cette procédure singulière, plusieurs fois abandonnée
+et reprise, se ressentait des diverses influences sous lesquelles elle
+avait été instruite. Elle était pleine de contradictions, et n'offrait
+aucune charge suffisante contre les deux accusés principaux. La cour, en se
+conciliant Mirabeau, n'avait cependant aucun plan suivi à son égard. Elle
+s'en approchait, s'en écartait tour à tour, et cherchait plutôt à l'apaiser
+qu'à suivre ses conseils. En renouvelant la procédure des 5 et 6 octobre,
+ce n'était pas lui qu'elle poursuivait, mais le duc d'Orléans, qui avait
+été fort applaudi à son retour de Londres, et qu'elle avait durement
+repoussé lorsqu'il demandait à rentrer en grâce auprès du roi[8]. Chabroud
+devait faire le rapport à l'assemblée, pour qu'elle jugeât s'il y avait
+lieu ou non à accusation. La cour désirait que Mirabeau gardât le silence,
+et qu'il abandonnât le duc d'Orléans, le seul à qui elle en voulait.
+Cependant il prit la parole, et montra combien étaient ridicules les
+imputations dirigées contre lui. On l'accusait en effet d'avoir averti
+Mounier que Paris marchait sur Versailles, et d'avoir ajouté ces mots:
+«Nous voulons un roi, mais qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII;»
+d'avoir parcouru le régiment de Flandre, le sabre à la main, et de s'être
+écrié, à l'instant du départ du duc d'Orléans: «Ce j... f..... ne mérite
+pas la peine qu'on se donne pour lui.» Rien n'était plus futile que de
+pareils griefs. Mirabeau en montra la faiblesse et le ridicule, ne dit que
+peu de mots sur le duc d'Orléans, et s'écria en finissant: «Oui, le secret
+de cette infernale procédure est enfin découvert; il est là tout entier
+(en montrant le côté droit); il est dans l'intérêt de ceux dont les
+témoignages et les calomnies en ont formé le tissu; il est dans les
+ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la révolution; il est ... il
+est dans le coeur des juges, tel qu'il sera bientôt buriné dans l'histoire
+par la plus juste et la plus implacable vengeance.»
+
+Les applaudissemens accompagnèrent Mirabeau jusqu'à sa place; les deux
+inculpés furent mis hors d'accusation par l'assemblée, et la cour eut la
+honte d'une tentative inutile. La révolution devait s'accomplir partout,
+dans l'armée comme dans le peuple. L'armée, dernier appui du pouvoir, était
+aussi la dernière crainte du parti populaire. Tous les chefs militaires
+étaient ennemis de la révolution, parce que, possesseurs exclusifs des
+grades et des faveurs, ils voyaient le mérite admis à les partager avec
+eux. Par le motif contraire, les soldats penchaient pour l'ordre de choses
+nouveau; et sans doute la haine de la discipline, le désir d'une plus forte
+paie, agissaient aussi puissamment sur eux que l'esprit de liberté. Une
+dangereuse insubordination se manifestait dans presque toute l'armée.
+L'infanterie surtout, peut-être parce qu'elle se mêle davantage au peuple
+et qu'elle a moins d'orgueil militaire que la cavalerie, était dans un état
+complet d'insurrection. Bouillé, qui voyait avec peine son armée lui
+échapper, employait tous les moyens possibles pour arrêter cette contagion
+de l'esprit révolutionnaire. Il avait reçu de Latour-du-Pin, ministre de
+la guerre, les pouvoirs les plus étendus; il en profitait en déplaçant
+continuellement ses troupes, et en les empêchant de se familiariser avec le
+peuple par leur séjour sur les mêmes lieux. Il leur défendait surtout de se
+rendre aux clubs, et ne négligeait rien enfin pour maintenir la
+subordination militaire. Bouillé, après une longue résistance, avait enfin
+prêté serment à la constitution; et comme il était plein d'honneur, dès cet
+instant il parut avoir pris la résolution d'être fidèle au roi et à la
+constitution. Sa répugnance pour Lafayette, dont il ne pouvait méconnaître
+le désintéressement, était vaincue, et il était plus disposé à s'entendre
+avec lui. Les gardes nationales de la vaste contrée où il commandait
+avaient voulu le nommer leur général; il s'y était refusé dans sa première
+Humeur, et il en avait du regret en songeant au bien qu'il aurait pu faire.
+Néanmoins, malgré quelques dénonciations des clubs, il se maintenait dans
+les faveurs populaires.
+
+La révolte éclata d'abord à Metz. Les soldats enfermèrent leurs officiers,
+s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même faire
+contribuer la municipalité. Bouillé courut le plus grand danger, et parvint
+à réprimer la sédition. Bientôt après, une révolte semblable se manifesta à
+Nancy. Des régimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si
+cet exemple était suivi, que bientôt tout le royaume ne se trouvât livré
+aux excès réunis de la soldatesque et de la populace. L'assemblée elle même
+en trembla. Un officier fut chargé de porter le décret rendu contre les
+rebelles. Il ne put le faire exécuter, et Bouillé reçut ordre de marcher
+sur Nancy pour que force restât à la loi. Il n'avait que peu de soldats sur
+lesquels il pût compter. Heureusement les troupes, naguère révoltées à
+Metz, humiliées de ce qu'il n'osait pas se fier à elles, offrirent de
+marcher contre les rebelles. Les gardes nationales firent la même offre, et
+il s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie assez nombreuse sur
+Nancy. Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir
+sa cavalerie, et que son infanterie n'était pas suffisante pour attaquer
+les rebelles secondés de la populace. Néanmoins il parla à ceux-ci avec la
+plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Ils allaient même céder et
+sortir de la ville, conformément à ses ordres, lorsque des coups de fusil
+furent tirés, on ne sait de quel côté. Dès-lors l'engagement devint
+inévitable. Les troupes de Bouillé, se croyant trahies, combattirent avec
+la plus grande ardeur; mais l'action fut opiniâtre, et elles ne pénétrèrent
+que pas à pas, à travers un feu meurtrier[9]. Maître enfin des principales
+places, Bouillé obtint la soumission des régimens, et les fit sortir de la
+ville. Il délivra les officiers et les autorités emprisonnés, fit choisir
+les principaux coupables, et les livra à l'assemblée nationale.
+
+Cette victoire répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on
+avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi et de
+l'assemblée des félicitations et des éloges. Plus tard on le calomnia, et
+on accusa sa conduite de cruauté.
+
+Cependant elle était irréprochable, et dans le moment elle fut applaudie
+comme telle. Le roi augmenta son commandement, qui devint fort
+considérable, car il s'étendait depuis la Suisse jusqu'à la Sambre, et
+comprenait la plus grande partie de la frontière. Bouillé, comptant plus
+sur la cavalerie que sur l'infanterie, choisit pour se cantonner les
+bords de la Seille, qui tombe dans la Moselle; il avait là des plaines pour
+faire agir sa cavalerie, des fourrages pour la nourrir, des places assez
+fortes pour se retrancher, et surtout peu de population à craindre. Bouillé
+était décidé à ne rien faire contre la constitution; mais il se défiait des
+patriotes, et il prenait des précautions pour venir au secours du roi, si
+les circonstances le rendaient nécessaire.
+
+L'assemblée avait aboli les parlemens, institué les jurés, détruit les
+jurandes, et allait ordonner une nouvelle émission d'assignats. Les biens
+du clergé offrant un capital immense, et les assignats le rendant
+continuellement disponible, il était naturel qu'elle en usât. Toutes les
+objections déjà faites furent renouvelées avec plus de violence; l'évêque
+d'Autun lui-même se prononça contre cette émission nouvelle, et prévit avec
+sagacité tous les résultats financiers de cette mesure[10]. Mirabeau,
+envisageant surtout les résultats politiques, insista avec opiniâtreté, et
+réussit. Huit cents millions d'assignats furent décrétés; et cette fois il
+fut décidé qu'ils ne porteraient pas intérêt. Il était inutile en effet
+d'ajouter un intérêt à une monnaie. Qu'on fasse cela pour un titre qui ne
+peut circuler et demeure oisif dans les mains de celui qui le possède, rien
+n'est plus juste; mais pour une valeur qui devient actuelle par son cours
+forcé, c'est une erreur que l'assemblée ne commit pas une seconde fois.
+Necker s'opposa à cette nouvelle émission, et envoya un mémoire qu'on
+n'écouta point. Les temps étaient bien changés pour lui, et il n'était plus
+ce ministre à la conservation duquel le peuple attachait son bonheur, un an
+auparavant. Privé de la confiance du roi, brouillé avec ses collègues,
+excepté Montmorin, il était négligé par l'assemblée, et n'en obtenait pas
+tous les égards qu'il eût pu en attendre. L'erreur de Necker consistait à
+croire que la raison suffisait à tout, et que, manifestée avec un mélange
+de sentiment et de logique, elle devait triompher de l'entêtement des
+aristocrates et de l'irritation des patriotes. Necker possédait cette
+raison un peu fière qui juge les écarts des passions et les blâme; mais il
+manquait de cette autre raison plus élevée et moins orgueilleuse, qui ne se
+borne pas à les blâmer mais qui sait aussi les conduire. Aussi, placé au
+milieu d'elles, il ne fut pour toutes qu'une gêne et point un frein.
+Demeuré sans amis depuis le départ de Mounier et de Lally, il n'avait
+conservé que l'inutile Malouet. Il avait blessé l'assemblée, en lui
+rappelant sans cesse et avec des reproches le soin le plus difficile de
+tous, celui des finances; il s'était attiré en outre le ridicule par la
+manière dont il parlait de lui-même. Sa démission fut acceptée avec plaisir
+par tous les partis[11]. Sa voiture fut arrêtée à la sortie du royaume par
+le même peuple qui l'avait naguère traînée en triomphe; il fallut un ordre
+de l'assemblée pour que la liberté d'aller en Suisse lui fût accordée. Il
+l'obtint bientôt; et se retira à Coppet pour y contempler de loin une
+révolution qu'il était plus propre à observer qu'à conduire.
+
+Le ministère s'était réduit à la nullité du roi lui-même, et se livrait
+tout au plus à quelques intrigues ou inutiles ou coupables. Saint-Priest
+communiquait avec les émigrés; Latour-du-Pin se prêtait à toutes les
+volontés des chefs militaires; Montmorin avait l'estime de la cour, mais
+non sa confiance, et il était employé dans des intrigues auprès des chefs
+populaires, avec lesquels sa modération le mettait en rapport. Les
+ministres furent tous dénoncés à l'occasion de nouveaux complots: «Moi
+aussi, s'écria Cazalès, je les dénoncerais, s'il était généreux de
+poursuivre des hommes aussi faibles; j'accuserais le ministre des finances
+de n'avoir pas éclairé l'assemblée sur les véritables ressources de
+l'état, et de n'avoir pas dirigé une révolution qu'il avait provoquée;
+j'accuserais le ministre de la guerre d'avoir laissé désorganiser l'armée;
+le ministre des provinces de n'avoir pas fait respecter les ordres du roi,
+tous enfin de leur nullité et des lâches conseils donnés à leur maître.»
+L'inaction est un crime aux yeux des partis qui veulent aller à leur but:
+aussi le côté droit condamnait-il les ministres, non pour ce qu'ils avaient
+fait, mais pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Cependant Cazalès et les
+siens, tout en les condamnant, s'opposaient à ce qu'on demandât au roi leur
+éloignement, parce qu'ils regardaient cette demande comme une atteinte à la
+prérogative royale. Ce renvoi ne fut pas réclamé, mais ils donnèrent
+successivement leur démission, excepté Montmorin, qui fut seul
+conservé. Duport-du-Tertre, simple avocat, fut nommé garde-des-sceaux.
+Duportail, désigné au roi par Lafayette, remplaça Latour-du-Pin à la
+guerre, et se montra mieux disposé en faveur du parti populaire. L'une des
+mesures qu'il prit fut de priver Bouillé de toute la liberté dont il usait
+dans son commandement, et particulièrement du pouvoir de déplacer les
+troupes à sa volonté, pouvoir dont Bouillé se servait, comme on l'a vu,
+pour empêcher les soldats de fraterniser avec le peuple.
+
+Le roi avait fait une étude particulière de l'histoire de la révolution
+anglaise. Le sort de Charles Ier l'avait toujours singulièrement frappé, et
+il ne pouvait pas se défendre de pressentimens sinistres. Il avait surtout
+remarqué le motif de la condamnation de Charles Ier; ce motif était la
+guerre civile. Il en avait contracté une horreur invincible pour toute
+mesure qui pouvait faire couler le sang; et il s'était constamment opposé à
+tous les projets de fuite proposés par la reine et la cour.
+
+Pendant l'été passé à Saint-Cloud, en 1790, il aurait pu s'enfuir; mais il
+n'avait jamais voulu en entendre parler. Les amis de la constitution
+redoutaient comme lui ce moyen, qui semblait devoir amener la guerre
+civile. Les aristocrates seuls le désiraient, parce que, maîtres du roi en
+l'éloignant de l'assemblée, ils se promettaient de gouverner en son nom, et
+de rentrer avec lui à la tête des étrangers, ignorant encore qu'on ne va
+jamais qu'à leur suite. Aux aristocrates se joignaient peut-être quelques
+imaginations précoces, qui déjà commençaient à rêver la république, à
+laquelle personne ne songeait encore, dont on n'avait jamais prononcé le
+nom, si ce n'est la reine dans ses emportemens contre Lafayette et contre
+l'assemblée, qu'elle accusait d'y tendre de tous leurs voeux. Lafayette,
+chef de l'armée constitutionnelle, et de tous les amis sincères de la
+liberté, veillait constamment sur la personne du monarque. Ces deux
+idées, éloignement du roi et guerre civile, étaient si fortement associées
+dans les esprits depuis le commencement de la révolution, qu'on regardait
+ce départ comme le plus grand malheur à craindre.
+
+Cependant l'expulsion du ministère, qui, s'il n'avait la confiance de Louis
+XVI, était du moins de son choix, l'indisposa contre l'assemblée, et lui
+fit craindre la perte entière du pouvoir exécutif. Les nouveaux débats
+religieux, que la mauvaise foi du clergé fit naître à propos de la
+constitution civile, effrayèrent sa conscience timorée, et dès lors il
+songea au départ. C'est vers la fin de 1790 qu'il en écrivit à Bouillé, qui
+résista d'abord, et qui céda ensuite, pour ne point rendre son zèle suspect
+à l'infortuné monarque. Mirabeau, de son côté, avait fait un plan pour
+soutenir la cause de la monarchie. En communication continuelle avec
+Montmorin, il n'avait jusque-là rien entrepris de sérieux, parce que la
+cour, hésitant entre l'étranger, l'émigration et le parti national, ne
+voulait rien franchement, et de tous les moyens redoutait surtout celui qui
+la soumettrait à un maître aussi sincèrement constitutionnel que Mirabeau.
+Cependant elle s'entendit entièrement avec lui, vers cette époque. On lui
+promit tout s'il réussissait, et toutes les ressources possibles furent
+mises à sa disposition. Talon, lieutenant-civil au Châtelet, et Laporte,
+appelé récemment auprès du roi pour administrer la liste civile, eurent
+ordre de le voir et de se prêter à l'exécution de ses plans. Mirabeau
+condamnait la constitution nouvelle. Pour une monarchie elle était, selon
+lui, trop démocratique, et pour une république il y avait un roi de trop.
+En voyant surtout le débordement populaire qui allait toujours croissant,
+il résolut de l'arrêter. A Paris, sous l'empire de la multitude et d'une
+assemblée toute-puissante, aucune tentative n'était possible. Il ne vit
+qu'une ressource, c'était d'éloigner le roi de Paris, et de le placer à
+Lyon. Là, le roi se fût expliqué; il aurait énergiquement exprimé les
+raisons qui lui faisaient condamner la constitution nouvelle, et en aurait
+donné une autre qui était toute préparée. Au même instant, on eût convoqué
+une première législature. Mirabeau, en conférant par écrit avec les membres
+les plus populaires, avait eu l'art de leur arracher à tous l'improbation
+d'un article de la constitution actuelle. En réunissant ces divers avis, la
+constitution tout entière se trouvait condamnée par ses auteurs
+eux-mêmes[12]. Il voulait les joindre au manifeste du roi, pour en assurer
+l'effet, et faire mieux sentir la nécessité d'une nouvelle constitution. On
+ne connaît pas tous ses moyens d'exécution; on sait seulement que, par la
+police de Talon, lieutenant-civil, il s'était ménagé des pamphlétaires, des
+orateurs de club et de groupe; que par son immense correspondance, il
+devait s'assurer trente-six départemens du Midi. Sans doute il songeait à
+s'aider de Bouillé, mais il ne voulait pas se mettre à la merci de ce
+général. Tandis que Bouillé campait à Montmédy, il voulait que le roi se
+tînt à Lyon; et lui-même devait, suivant les circonstances, se porter à
+Lyon ou à Paris. Un prince étranger, ami de Mirabeau, vit Bouillé de la
+part du roi, et lui fit part de ce projet, mais à l'insu de Mirabeau[13],
+qui ne songeait pas à Montmédy, où le roi s'achemina plus tard. Bouillé,
+frappé du génie de Mirabeau, dit qu'il fallait tout faire pour s'assurer un
+homme pareil, et que pour lui il était prêt à le seconder de tous ses
+moyens. M. de Lafayette était étranger à ce projet. Quoiqu'il fût
+sincèrement dévoué à la personne du roi, il n'avait point la confiance de
+la cour, et d'ailleurs il excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas
+se donner un compagnon pareil. En outre, M. de Lafayette était connu pour
+ne suivre que le droit chemin, et ce plan était trop hardi, trop détourné
+des voies légales, pour lui convenir. Quoi qu'il en soit, Mirabeau voulut
+être le seul exécuteur de son plan, et en effet, il le conduisit tout seul
+pendant l'hiver de 1790 à 1791. On ne sait s'il eût réussi; mais il est
+certain que, sans faire rebrousser le torrent révolutionnaire, il eût du
+moins influé sur sa direction, et sans changer sans doute le résultat
+inévitable d'une révolution telle que la nôtre, il en eût modifié les
+évènemens par sa puissante opposition. On se demande encore si, même en
+parvenant à dompter le parti populaire, il eût pu se rendre maître de
+l'aristocratie et de la cour. Un de ses amis lui faisait cette dernière
+objection. «Ils m'ont tout promis, disait Mirabeau.--Et s'ils ne vous
+tiennent point parole?--S'ils ne me tiennent point parole, je les f... en
+république.»
+
+Les principaux articles de la constitution civile, tels que la
+circonscription nouvelle des évêchés, et l'élection de tous les
+fonctionnaires ecclésiastiques, avaient été décrétés. Le roi en avait
+référé au pape, qui, après lui avoir répondu avec un ton moitié sévère et
+moitié paternel, en avait appelé à son tour au clergé de France. Le clergé
+profita de l'occasion, et prétendit que le spirituel était compromis par
+les mesures de l'assemblée. En même temps, il répandit des mandemens,
+déclara que les évêques déchus ne se retireraient de leurs sièges que
+contraints et forcés; qu'ils loueraient des maisons, et continueraient
+leurs fonctions ecclésiastiques; que les fidèles demeurés tels ne devraient
+s'adresser qu'à eux. Le clergé intriguait surtout dans la Vendée et dans
+certains départemens du Midi, où il se concertait avec les émigrés. Un camp
+fédératif s'était formé à Jallez[14], où, sous le prétexte apparent des
+fédérations, les prétendus fédérés voulaient établir un centre d'opposition
+aux mesures de l'assemblée. Le parti populaire s'irrita de ces menées; et,
+fort de sa puissance, fatigué de sa modération, il résolut d'employer un
+moyen décisif. On a déjà vu les motifs qui avaient influé sur l'adoption de
+la constitution civile. Cette constitution avait pour auteurs les chrétiens
+les plus sincères de l'assemblée; ceux-ci, irrités d'une injuste
+résistance, résolurent de la vaincre.
+
+On sait qu'un décret obligeait tous les fonctionnaires publics à prêter
+serment à la constitution nouvelle. Lorsqu'il avait été question de ce
+serment civique, le clergé avait toujours voulu distinguer la constitution
+politique de la constitution ecclésiastique; on avait passé outre. Cette
+fois l'assemblée résolut d'exiger des ecclésiastiques un serment rigoureux
+qui les mît dans la nécessité de se retirer s'ils ne le prêtaient pas, ou
+de remplir fidèlement leurs fonctions s'ils le prêtaient. Elle eut soin de
+déclarer qu'elle n'entendait pas violenter les consciences, qu'elle
+respecterait le refus de ceux qui, croyant la religion compromise par les
+lois nouvelles, ne voudraient pas prêter le serment; mais qu'elle voulait
+les connaître pour ne pas leur confier les nouveaux épiscopats. En cela ses
+prétentions étaient justes et franches. Elle ajoutait à son décret que ceux
+qui refuseraient de jurer seraient privés de fonctions et de traitemens; en
+outre, pour donner l'exemple, tous les ecclésiastiques qui étaient députés
+devaient prêter le serment dans l'assemblée même, huit jours après la
+sanction du nouveau décret.
+
+Le côté droit s'y opposa; Maury se livra à toute sa violence, fit tout ce
+qu'il put pour se faire interrompre et avoir lieu de se plaindre. Alexandre
+Lameth, qui occupait le fauteuil, lui maintint la parole, et le priva du
+plaisir d'être chassé de la tribune. Mirabeau, plus éloquent que jamais,
+défendit l'assemblée. «Vous, s'écria-t-il, les persécuteurs de la religion!
+vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage, dans le plus
+beau de vos décrets! vous qui consacrez à son culte une dépense publique,
+dont votre prudence et votre justice vous eussent rendus si économes!
+vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume, et
+qui avez planté le signe de la croix sur toutes les limites des
+départemens! vous, enfin, qui savez que Dieu est aussi nécessaire aux
+hommes que la liberté!»
+
+L'assemblée décréta le serment[15]. Le roi en référa tout de suite à Rome.
+L'archevêque d'Aix, qui avait d'abord combattu la constitution civile,
+sentant la nécessité d'une pacification, s'unit au roi et à quelques-uns
+de ses collègues plus modérés pour solliciter le consentement du pape. Les
+émigrés de Turin et les évêques opposans de France écrivirent à Rome, en
+sens tout contraire, et le pape, sous divers prétextes, différa sa réponse.
+L'assemblée, irritée de ces délais, insista pour avoir la sanction du roi
+qui, décidé à céder, usait des ruses ordinaires de la faiblesse. Il voulait
+se laisser contraindre pour paraître ne pas agir librement. En effet, il
+attendit une émeute, et se hâta alors de donner sa sanction. Le décret
+sanctionné, l'assemblée voulut le faire exécuter, et elle obligea ses
+membres ecclésiastiques à prêter le serment dans son sein. Des hommes et
+des femmes, qui jusque-là s'étaient montrés fort peu attachés à la
+religion, se mirent tout à coup en mouvement pour provoquer le refus des
+ecclésiastiques[16]. Quelques évêques et quelques curés prêtèrent le
+serment. Le plus grand nombre résista avec une feinte modération et un
+attachement apparent à ses principes. L'assemblée n'en persista pas moins
+dans la nomination des nouveaux évêques et curés, et fut parfaitement
+secondée par les administrations. Les anciens fonctionnaires
+ecclésiastiques eurent la liberté d'exercer leur culte à part, et ceux qui
+étaient reconnus par l'état prirent place dans les églises. Les dissidens
+louèrent à Paris l'église des Théatins pour s'y livrer à leurs exercices.
+L'assemblée le permit, et la garde nationale les protégea autant qu'elle
+put contre la fureur du peuple, qui ne leur laissa pas toujours exercer en
+repos leur ministère particulier.
+
+On a condamné l'assemblée d'avoir occasionné ce schisme, et d'avoir ajouté
+une cause nouvelle de division à celles qui existaient déjà. D'abord, quant
+à ses droits, il est évident à tout esprit juste que l'assemblée ne les
+excédait pas en s'occupant du temporel de l'Église. Quant aux
+considérations de prudence, on peut dire qu'elle ajoutait peu aux
+difficultés de sa position. Et en effet, la cour, la noblesse et le clergé,
+avaient assez perdu, le peuple assez acquis, pour être des ennemis
+irréconciliables, et pour que la révolution eût son issue inévitable, même
+sans les effets du nouveau schisme. D'ailleurs, quand on détruisait tous
+les abus, l'as semblée pouvait-elle souffrir ceux de l'ancienne
+organisation ecclésiastique? Pouvait-elle souffrir que des oisifs vécussent
+dans l'abondance, tandis que les pasteurs, seuls utiles, avaient à peine le
+nécessaire?
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez à l'armoire de fer, pièce n° 25, lettre de Calonne au roi,
+ du 9 avril 1790.
+[2] Voyez ce que dit madame de Staël dans ses Considérations sur la
+ révolution française.
+[3] Séances du 14 au 22 mai.
+[4] Avril.
+[5] Décret du 12 juillet.
+[6] Décret et séance du 19 juin.
+[7] Voyez la note 17 à la fin du volume.
+[8] Voyez les Mémoires de Bouillé.
+[9] 31 août.
+[10] Voyez la note 18 à la fin du volume.
+[11] Necker se démit le 4 septembre.
+[12] Voyez la note 19 à la fin du volume.
+[13] Bouillé semble croire, dans ses Mémoires, que c'est de la part de
+ Mirabeau et du roi qu'on lui fit des ouvertures. Mais c'est là une erreur.
+ Mirabeau ignorait cette double menée, et ne pensait pas à se mettre dans
+ les mains de Bouillé.
+[14] Ce camp s'était formé dans les premiers jours de septembre.
+[15] Décret du 27 novembre.
+[16] Voyez la note 20 à la fin du volume.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+PROGRÈS DE L'ÉMIGRATION.--LE PEUPLE SOULEVÉ ATTAQUE LE DONJON DE VINCENNES.
+--CONSPIRATION DES _Chevaliers du Poignard_.--DISCUSSION SUR LA LOI CONTRE
+LES ÉMIGRÉS.--MORT DE MIRABEAU.--INTRIGUES CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--FUITE
+DU ROI ET DE SA FAMILLE; IL EST ARRÊTÉ A VARENNES ET RAMENÉ A PARIS.
+--DISPOSITION DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES; PRÉPARATIFS DES ÉMIGRÉS.
+--DÉCLARATIONS DE PILNITZ.--PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE AU
+CHAMP-DE-MARS.--LE ROI ACCEPTE LA CONSTITUTION.--CLÔTURE DE L'ASSEMBLÉE
+CONSTITUANTE.
+
+
+La longue et dernière lutte entre le parti national et l'ordre privilégié
+du clergé, dont nous venons de raconter les principales circonstances,
+acheva de tout diviser. Tandis que le clergé travaillait les provinces de
+l'Ouest et du Midi, les réfugiés de Turin faisaient diverses tentatives,
+que leur faiblesse et leur anarchie rendaient inutiles. Une conspiration
+fut tentée à Lyon. On y annonçait l'arrivée des princes, et une abondante
+distribution de grâces; on promettait même à cette ville de devenir
+capitale du royaume, à la place de Paris, qui avait démérité de la cour. Le
+roi était averti de ces menées, et n'en prévoyant pas le succès, ne le
+désirant peut-être pas, car il désespérait de gouverner l'aristocratie
+victorieuse, il fit tout ce qu'il put pour l'empêcher. Cette conspiration
+fut découverte à la fin de 1790, et ses principaux agens livrés aux
+tribunaux. Ce dernier revers décida l'émigration à se transporter de Turin
+à Coblentz, où elle s'établit dans le territoire de l'électeur de Trêves,
+et aux dépens de son autorité, qu'elle envahit tout entière. On a déjà vu
+que les membres de cette noblesse échappée de France étaient divisés en
+deux partis: les uns, vieux serviteurs, nourris de faveurs, et composant ce
+qu'on appelait la cour, ne voulaient pas, en s'appuyant sur la noblesse de
+province, entrer en partage d'influence avec elle, et pour cela ils
+n'entendaient recourir qu'à l'étranger; les autres, comptant davantage sur
+leur épée, voulaient soulever les provinces du Midi, en y réveillant le
+fanatisme. Les premiers l'emportèrent, et on se rendit à Coblentz, sur la
+frontière du Nord, pour y attendre les puissances. En vain ceux qui
+voulaient combattre dans le Midi insistèrent-ils pour qu'on s'aidât du
+Piémont, de la Suisse et de l'Espagne, alliés fidèles et désintéressés, et
+pour qu'on laissât dans leur voisinage un chef considérable. L'aristocratie
+que dirigeait Calonne ne le voulut pas. Cette aristocratie n'avait pas
+changé en quittant la France: frivole, hautaine, incapable, et prodigue à
+Coblentz comme à Versailles, elle fit encore mieux éclater ses vices au
+milieu des difficultés de l'exil et de la guerre civile. Il faut du
+_bourgeois_ dans votre brevet, disait-elle à ces hommes intrépides qui
+offraient de se battre dans le Midi, et qui demandaient sous quel titre ils
+serviraient[1]. On ne laissa à Turin que des agens subalternes, qui, jaloux
+les uns des autres, se desservaient réciproquement, et empêchaient toute
+tentative de réussir. Le prince de Condé, qui semblait avoir conservé toute
+l'énergie de sa branche, n'était point en faveur auprès d'une partie de la
+noblesse; il se plaça près du Rhin, avec tous ceux qui, comme lui, ne
+voulaient pas intriguer, mais se battre.
+
+L'émigration devenait chaque jour plus considérable, et les routes étaient
+couvertes d'une noblesse qui semblait remplir un devoir sacré en courant
+prendre les armes contre sa patrie. Des femmes même croyaient devoir
+attester leur horreur contre la révolution, en abandonnant le sol de la
+France. Chez une nation où tout se fait par entraînement, on émigrait par
+vogue; on faisait à peine des adieux, tant on croyait que le voyage serait
+court et le retour prochain. Les révolutionnaires de Hollande, trahis par
+leur général, abandonnés pas leurs alliés, avaient cédé en quelques jours;
+ceux de Brabant n'avaient guère tenu plus longtemps; ainsi donc, suivant
+ces imprudens émigrés, la révolution française devait être soumise en une
+courte campagne, et le pouvoir absolu refleurir sur la France asservie.
+L'assemblée, irritée plus qu'effrayée de leur présomption, avait proposé
+des mesures, et elles avaient toujours été différées. Les tantes du roi,
+trouvant leur conscience compromise à Paris, crurent devoir aller chercher
+leur salut auprès du pape. Elles partirent pour Rome[2], et furent arrêtées
+en route par la municipalité d'Arnay-le-duc. Le peuple se porta aussitôt
+chez Monsieur, qu'on disait prêt à s'enfuir. Monsieur parut, et promit de
+ne pas abandonner le roi. Le peuple se calma; et l'assemblée prit en
+délibération le départ de Mesdames. La délibération se prolongeait, lorsque
+Menou la termina par ce mot plaisant: «L'Europe, dit-il, sera bien étonnée
+quand elle saura qu'une grande assemblée a mis plusieurs jours à décider si
+deux vieilles femmes entendraient la messe à Rome ou à Paris.» Le comité de
+constitution n'en fut pas moins chargé de présenter une loi sur la
+résidence des fonctionnaires publics et sur l'émigration. Ce décret, adopté
+après de violentes discussions, obligeait les fonctionnaires publics à la
+résidence dans le lieu de leurs fonctions. Le roi, comme premier de tous,
+était tenu de ne pas s'éloigner du corps législatif pendant chaque session,
+et en tout autre temps de ne pas aller au-delà du royaume. En cas de
+violation de cette loi, la peine pour tous les fonctionnaires était la
+déchéance. Un autre décret sur l'émigration fut demandé au comité.
+
+Pendant ce temps, le roi, ne pouvant plus souffrir la contrainte qui lui
+était imposée, et les réductions de pouvoir que l'assemblée lui faisait
+subir, n'ayant surtout aucun repos de conscience depuis les nouveaux
+décrets sur les prêtres, le roi était décidé à s'enfuir. Tout l'hiver avait
+été consacré en préparatifs; on excitait le zèle de Mirabeau; on le
+comblait de promesses s'il réussissait à mettre la famille royale en
+liberté, et, de son côté, il poursuivait son plan avec la plus grande
+activité. Lafayette venait de rompre avec les Lameth. Ceux-ci le trouvaient
+trop dévoué à la cour; et ne pouvant suspecter son intégrité, comme celle
+de Mirabeau, ils accusaient son esprit, et lui reprochaient de se laisser
+abuser. Les ennemis des Lameth les accusèrent de jalouser la puissance
+militaire de Lafayette, comme ils avaient envié la puissance oratoire de
+Mirabeau. Ils s'unirent ou parurent s'unir aux amis du duc d'Orléans, et on
+prétendit qu'ils voulaient ménager à l'un d'eux le commandement de la garde
+nationale; c'était Charles Lameth qui, disait-on, avait l'ambition de
+l'obtenir, et on attribua à ce motif les difficultés sans cesse
+renaissantes qui furent suscitées depuis à Lafayette.
+
+Le 28 février, le peuple, excité, disait-on, par le duc d'Orléans, se porta
+au donjon de Vincennes, que la municipalité avait destiné à recevoir les
+prisonniers trop accumulés dans les prisons de Paris. On attaqua ce donjon
+comme une nouvelle Bastille. Lafayette y accourut à temps, et dispersa le
+faubourg Saint-Antoine, conduit par Santerre à cette expédition. Tandis
+qu'il rétablissait l'ordre dans cette partie de Paris, d'autres difficultés
+se préparaient pour lui aux Tuileries. Sur le bruit d'une émeute, une
+grande quantité des habitués du château s'y étaient rendus au nombre de
+plusieurs centaines. Ils portaient des armes cachées, telles que des
+couteaux de chasse et des poignards. La garde nationale, étonnée de cette
+affluence, en conçut des craintes, désarma et maltraita quelques-uns de ces
+hommes. Lafayette survint, fit évacuer le château et s'empara des armes. Le
+bruit s'en répandit aussitôt; on dit qu'ils avaient été trouvés porteurs de
+poignards, d'où ils furent nommés depuis chevaliers du poignard. Ils
+soutinrent qu'ils n'étaient venus que pour défendre la personne du roi
+menacée. On leur reprocha d'avoir voulu l'enlever; et, comme d'usage,
+l'événement se termina par des calomnies réciproques. Cette scène détermina
+la véritable situation de Lafayette. On vit mieux encore cette fois que,
+placé entre les partis les plus prononcés, il était là pour protéger la
+personne du roi et la constitution. Sa double victoire augmenta sa
+popularité, sa puissance, et la haine de ses ennemis. Mirabeau, qui avait
+le tort d'augmenter les défiances de la cour à son égard, présenta cette
+conduite comme profondément hypocrite. Sous les apparences de la modération
+et de la guerre à tous les partis, elle tendait, selon lui, à l'usurpation.
+Dans son humeur, il signalait les Lameth comme des méchans et des insensés,
+unis à d'Orléans, et n'ayant dans l'assemblée qu'une trentaine de
+partisans. Quant au côté droit, il déclarait n'en pouvoir rien faire, et se
+repliait sur les trois ou quatre cents membres, libres de tout engagement,
+et toujours disposés à se décider par l'impression de raison et d'éloquence
+qu'il opérait dans le moment.
+
+Il n'y avait de vrai dans ce tableau que son évaluation de la force
+respective des partis, et son opinion sur les moyens de diriger
+l'assemblée. Il la gouvernait en effet, en dominant tout ce qui n'avait
+pas d'engagement pris. Ce même jour, 28 février, il exerçait, presque pour
+la dernière fois, son empire, signalait sa haine contre les Lameth, et
+déployait contre eux sa redoutable puissance.
+
+La loi sur l'émigration allait être discutée. Chapelier la présenta au nom
+du comité. Il partageait, disait-il, l'indignation générale contre ces
+Français qui abandonnaient leur patrie; mais il déclarait qu'après
+plusieurs jours de réflexions, le comité avait reconnu l'impossibilité de
+faire une loi sur l'émigration. Il était difficile en effet d'en faire une.
+Il fallait se demander d'abord si on avait le droit de fixer l'homme au
+sol. On l'avait sans doute, si le salut de la patrie l'exigeait; mais il
+fallait distinguer les motifs des voyageurs, ce qui devenait inquisitorial;
+il fallait distinguer leur qualité de Français ou d'étrangers, d'émigrans
+ou de simples commerçans. La loi était donc très difficile, si elle n'était
+pas impossible. Chapelier ajouta que le comité, pour obéir à l'assemblée,
+en avait rédigé une; que, si on le voulait, il allait la lire; mais qu'il
+avertissait d'avance qu'elle violait tous les principes. «Lisez.... Ne
+lisez pas....» s'écrie-t-on de toutes parts. Une foule de députés veulent
+prendre la parole. Mirabeau la demande à son tour, l'obtient, et, ce qui
+est mieux, commande le silence. Il lit une lettre fort éloquente, adressée
+autrefois à Frédéric-Guillaume, dans laquelle il réclamait la liberté
+d'émigration, comme un des droits les plus sacrés de l'homme, qui, n'étant
+point attaché par des racines à la terre, n'y devait rester attaché que par
+le bonheur. Mirabeau, peut-être pour satisfaire la cour, mais surtout par
+conviction, repoussait comme tyrannique toute mesure contre la liberté
+d'aller et de venir. Sans doute on abusait de cette liberté dans le moment;
+mais l'assemblée, s'appuyant sur sa force, avait toléré tant d'excès de la
+presse commis contre elle-même, elle avait souffert tant de vaines
+tentatives, et les avait si victorieusement repoussées par le mépris, qu'on
+pouvait lui conseiller de persister dans le même système. Mirabeau est
+applaudi dans son opinion, mais on s'obstine à demander la lecture du
+projet de loi. Chapelier le lit enfin: ce projet propose, pour les cas de
+troubles, d'instituer une commission dictatoriale, composée de trois
+membres, qui désigneront nommément et à leur gré ceux qui auront la liberté
+de circuler hors du royaume. A cette ironie sanglante, qui dénonçait
+l'impossibilité d'une loi, des murmures s'élèvent. «Vos murmures m'ont
+soulagé, s'écrie Mirabeau, vos coeurs répondent au mien, et repoussent
+cette absurde tyrannie. Pour moi, je me crois délié de tout serment envers
+ceux qui auront l'infamie d'admettre une commission dictatoriale.» Des cris
+s'élèvent du côté gauche. «Oui, répète-t-il, je jure....» Il est interrompu
+de nouveau.... «Cette popularité, reprend-il avec une voix tonnante, que
+j'ai ambitionnée, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible
+roseau; je l'enfoncerai profondément en terre ... et je le ferai germer sur
+le terrain de la justice et de la raison....» Les applaudissemens éclatent
+de toutes parts. «Je jure, ajoute l'orateur, si une loi d'émigration est
+votée, je jure de vous désobéir.»
+
+Il descend de la tribune après avoir étonné l'assemblée et imposé à ses
+ennemis. Cependant la discussion se prolonge encore; les uns veulent
+l'ajournement, pour avoir le temps de faire une loi meilleure; les autres
+exigent qu'il soit déclaré de suite qu'on n'en fera pas, afin de calmer le
+peuple et de terminer ses agitations. On murmure, on crie, on applaudit.
+Mirabeau demande encore la parole, et semble l'exiger. «Quel est, s'écrie
+M. Goupil, le titre de la dictature qu'exerce ici M. de Mirabeau?»
+Mirabeau, sans l'écouter, s'élance à la tribune. «Je n'ai pas accordé la
+parole, dit le président; que l'assemblée décide.» Mais, sans rien décider,
+l'assemblée écoute. «Je prie les interrupteurs, dit Mirabeau, de se
+souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la
+combattrai partout où elle sera assise;» et en prononçant ces mots, il
+promène ses regards de droite à gauche. Des applaudissemens nombreux
+accompagnent sa voix; il reprend: «Je prie M. Goupil de se souvenir qu'il
+s'est mépris jadis sur un Catilina dont il repousse aujourd'hui la
+dictature[3]; je prie l'assemblée de remarquer que la question de
+l'ajournement, simple en apparence, en renferme d'autres, et, par exemple,
+qu'elle suppose qu'une loi est à faire.» De nouveaux murmures s'élèvent à
+Gauche. «Silence aux trente voix! s'écrie l'orateur en fixant ses regards
+sur la place de Barnave et des Lameth. Enfin, ajoute-t-il, si l'on veut, je
+vote aussi l'ajournement, mais à condition qu'il soit décrété que d'ici à
+l'expiration de l'ajournement il n'y aura pas de sédition.» Des
+acclamations unanimes couvrent ces derniers mots. Néanmoins l'ajournement
+l'emporte, mais à une si petite majorité, que l'on conteste le résultat, et
+qu'une seconde épreuve est exigée.
+
+Mirabeau dans cette occasion frappa surtout par son audace; jamais
+peut-être il n'avait plus impérieusement subjugué l'assemblée. Mais sa fin
+approchait, et c'étaient là ses derniers triomphes. Des pressentimens de
+mort se mêlaient à ses vastes projets, et quelquefois en arrêtaient
+l'essor. Cependant sa conscience était satisfaite; l'estime publique
+s'unissait à la sienne, et l'assurait que, s'il n'avait pas encore assez
+fait pour le salut de l'état, il avait du moins assez fait pour sa propre
+gloire. Pâle et les yeux profondément creusés, il paraissait tout changé à
+la tribune, et souvent il était saisi de défaillances subites. Les excès de
+plaisir et de travail, les émotions de la tribune, avaient usé en peu de
+temps cette existence si forte. Des bains qui renfermaient une dissolution
+de sublimé avaient produit cette teinte verdâtre qu'on attribuait au
+poison. La cour était alarmée, tous les partis étonnés; et, avant sa mort,
+on s'en demandait la cause. Une dernière fois, il prit la parole à cinq
+reprises différentes, sortit épuisé, et ne reparut plus. Le lit de mort le
+reçut et ne le rendit qu'au Panthéon. Il avait exigé de Cabanis qu'on
+n'appelât pas de médecins; néanmoins on lui désobéit, et ils trouvèrent la
+mort qui s'approchait, et qui déjà s'était emparée des pieds. La tête fut
+atteinte la dernière, comme si la nature avait voulu laisser briller son
+génie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de sa
+demeure, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La
+cour envoyait émissaire sur émissaire; les bulletins de sa santé se
+transmettaient de bouche en bouche, et allaient répandre partout la douleur
+à chaque progrès du mal. Lui, entouré de ses amis, exprimait quelques
+regrets sur ses travaux interrompus, quelque orgueil sur ses travaux
+Passés: «Soutiens, disait-il à son domestique, soutiens cette tête, la plus
+forte de la France.» L'empressement du peuple le toucha; la visite de
+Barnave, son ennemi, qui se présenta chez lui au nom des Jacobins, lui
+causa une douce émotion. Il donna encore quelques pensées à la chose
+publique. L'assemblée devait s'occuper du droit de tester; il appela
+M. de Talleyrand et lui remit un discours qu'il venait d'écrire. «Il sera
+plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testamens un homme qui
+n'est plus et qui vient de faire le sien.» La cour avait voulu en effet
+qu'il le fît, promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur
+l'Europe, et devinant les projets de l'Angleterre: «Ce Pitt, dit-il, est le
+ministre des préparatifs; il gouverne avec des menaces: je lui donnerais de
+la peine si je vivais.» Le curé de sa paroisse venant lui offrir ses soins,
+il le remercia avec politesse, et lui dit, en souriant, qu'il les
+accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son supérieur
+ecclésiastique, M. l'évêque d'Autun. Il fit ouvrir ses fenêtres: «Mon ami,
+dit-il à Cabanis, je mourrai aujourd'hui: il ne reste plus qu'à
+s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de fleurs, qu'à s'environner
+de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éternel.» Des
+douleurs poignantes interrompaient; de temps en temps ces discours si
+nobles et si calmes. «Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m'épargner
+des souffrances inutiles.» En disant ces mots, il demande de l'opium avec
+instance. Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutumée.
+Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui présente une coupe, en lui
+persuadant qu'elle contenait de l'opium. Il la saisit avec calme, avale le
+breuvage qu'il croyait mortel, et paraît satisfait. Un instant après il
+expire. C'était le 2 avril 1791. Cette nouvelle se répand aussitôt à la
+cour, à la ville, à l'assemblée. Tous les partis espéraient en lui, et
+tous, excepté les envieux, sont frappés de douleur. L'assemblée interrompt
+ses travaux, un deuil général est ordonné, des funérailles magnifiques sont
+préparées. On demande quelques députés: «Nous irons tous,» s'écrient-ils.
+L'église de Sainte-Geneviève est érigée en Panthéon, avec cette
+inscription, qui n'est plus à l'instant où je raconte ces faits:
+
+AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE[4].
+
+Mirabeau y fut le premier admis à côté de Descartes. Le lendemain, ses
+funérailles eurent lieu. Toutes les autorités, le département, les
+municipalités, les sociétés populaires, l'assemblée, l'armée,
+accompagnaient le convoi. Ce simple orateur obtenait plus d'honneurs que
+jamais n'en avaient reçu les pompeux cercueils qui allaient jadis à
+Saint-Denis. Ainsi finit cet homme extraordinaire, qui, après avoir
+audacieusement attaqué et vaincu les vieilles races, osa retourner ses
+efforts contre les nouvelles qui l'avaient aidé à vaincre, les arrêter de
+sa voix, et la leur faire aimer en l'employant contre elles; cet homme
+enfin qui fit son devoir par raison, par génie, mais non pour quelque peu
+d'or jeté à ses passions, et qui eut le singulier honneur, lorsque toutes
+les popularités finirent par le dégoût du peuple, de voir la sienne ne
+céder qu'à la mort. Mais eût-il fait entrer la résignation dans le coeur de
+la cour, la modération dans le coeur des ambitieux? eût-il dit à ces
+tribuns populaires qui voulaient briller à leur tour: _Demeurez dans ces
+faubourgs obscurs?_ eût-il dit à Danton, cet autre Mirabeau de la populace:
+_Arrêtez-vous dans cette section, et ne montez pas plus haut?_ On l'ignore;
+mais, au moment de sa mort, tous les intérêts incertains s'étaient remis en
+ses mains, et comptaient sur lui. Longtemps on regretta sa présence. Dans
+la confusion des disputes, on portait les regards sur cette place qu'il
+avait occupée, et on semblait invoquer celui qui les terminait d'un mot
+victorieux. «Mirabeau n'est plus ici, s'écria un jour Maury en montant à la
+tribune; on ne m'empêchera pas de parler.»
+
+La mort de Mirabeau enleva tout courage à la cour. De nouveaux évènemens
+vinrent précipiter sa résolution de fuir. Le 18 avril, le roi voulut se
+rendre à Saint-Cloud. On répandit le bruit que, ne voulant pas user d'un
+prêtre assermenté pour les devoirs de la Pâque, il avait résolu de
+s'éloigner pendant la semaine-sainte; d'autres prétendirent qu'il voulait
+fuir. Le peuple s'assemble aussitôt et arrête les chevaux. Lafayette
+accourt, supplie le roi de demeurer en voiture, en l'assurant qu'il va lui
+ouvrir un passage. Le roi néanmoins descend et ne veut permettre aucune
+tentative; c'était son ancienne politique de ne paraître pas libre. D'après
+l'avis de ses ministres, il se rend à l'assemblée pour se plaindre de
+l'outrage qu'il venait de recevoir. L'assemblée l'accueille avec son
+empressement ordinaire, en promettant de faire tout ce qui dépendra d'elle
+pour assurer sa liberté. Louis XVI sort applaudi de tous les côtés, excepté
+du côté droit. Le 23 avril, sur le conseil qu'on lui donne, il fait écrire
+par M. de Montmorin une lettre aux ambassadeurs étrangers, dans laquelle il
+dément les intentions qu'on lui suppose au dehors de la France, déclare
+aux puissances qu'il a prêté serment à la constitution, et qu'il est
+disposé à le tenir, et proclame comme ses ennemis tous ceux qui insinueront
+le contraire. Les expressions de cette lettre étaient volontairement
+exagérées pour qu'elle parût arrachée par la violence; c'est ce que le roi
+déclara lui-même à l'envoyé de Léopold. Ce prince parcourait alors l'Italie
+et se trouvait dans ce moment à Mantoue. Calonne négociait auprès de lui.
+Un envoyé, M. Alexandre de Durfort, vint de Mantoue auprès du roi et de la
+reine s'informer de leurs dispositions. Il les interrogea d'abord sur la
+lettre écrite aux ambassadeurs, et ils répondirent qu'au langage on devait
+voir qu'elle était arrachée; il les questionna ensuite sur leurs
+espérances, et ils répondirent qu'ils n'en avaient plus depuis la mort de
+Mirabeau; enfin sur leurs dispositions envers le comte d'Artois, et ils
+assurèrent qu'elles étaient excellentes.
+
+Pour comprendre le motif de ces questions, il faut savoir que le baron de
+Breteuil était l'ennemi déclaré de Calonne; que son inimitié n'avait pas
+fini dans l'émigration; et que, chargé auprès de la cour de Vienne des
+pleins pouvoirs de Louis XVI[5], il contrariait toutes les démarches des
+princes. Il assurait à Léopold que le roi ne voulait pas être sauvé par les
+émigrés, parce qu'il redoutait leur exigence, et que la reine
+personnellement était brouillée avec le comte d'Artois. Il proposait
+toujours pour le salut du trône le contraire de ce que proposait Calonne;
+et il n'oublia rien pour détruire l'effet de cette nouvelle négociation. Le
+comte de Durfort retourna à Mantoue; et, le 20 mai 1791, Léopold promit de
+faire marcher trente-cinq mille hommes en Flandre, et quinze mille en
+Alsace. Il annonça qu'un nombre égal de Suisses devaient se porter vers
+Lyon, autant de Piémontais sur le Dauphiné, et que l'Espagne rassemblerait
+vingt mille hommes. L'empereur promettait la coopération du roi de Prusse
+et la neutralité de l'Angleterre. Une protestation, faite au nom de la
+maison de Bourbon, devait être signée par le roi de Naples, le roi
+d'Espagne, par l'infant de Parme, et par les princes expatriés. Jusque là
+le plus grand secret était exigé. Il était aussi recommandé à Louis XVI
+de ne pas songer à s'éloigner, quoiqu'il en eût témoigné le désir; tandis
+que Breteuil, au contraire, conseillait au roi de partir. Il est possible
+que de part et d'autre les conseils fussent donnés de bonne foi; mais il
+faut remarquer cependant qu'ils étaient donnés dans le sens des intérêts de
+chacun. Breteuil, qui voulait combattre la négociation de Calonne à
+Mantoue, conseillait le départ; et Calonne, qui n'aurait plus régné si
+Louis XVI s'était transporté à la frontière, lui faisait insinuer de
+rester. Quoi qu'il en soit, le roi se décida à partir, et il a dit souvent,
+avec humeur: «C'est Breteuil qui l'a voulu[6].» Il écrivit donc à Bouillé
+qu'il était résolu à ne pas différer davantage. Son intention n'était pas
+de sortir du royaume, mais de se retirer à Montmédy, d'où il pouvait, au
+besoin, s'appuyer sur Luxembourg, et recevoir les secours étrangers. La
+route de Châlons par Clermont et Varennes fut préférée, malgré l'avis de
+Bouillé. Tous les préparatifs furent faits pour partir le 20 juin. Le
+général rassembla les troupes sur lesquelles il comptait le plus, prépara
+un camp à Montmédy, y amassa des fourrages, et donna pour prétexte de
+toutes ces dispositions, des mouvements qu'il apercevait sur la frontière.
+La reine s'était chargée des préparatifs depuis Paris jusqu'à Châlons; et
+Bouillé de Châlons jusqu'à Montmédy. Des corps de cavalerie peu nombreux
+devaient, sous prétexte d'escorter un trésor, se porter sur divers points,
+et recevoir le roi à son passage. Bouillé lui-même se proposait de
+s'avancer à quelque distance de Montmédy. La reine s'était assuré une porte
+dérobée pour sortir du château. La famille royale devait voyager sous un
+nom étranger et avec un passeport supposé. Tout était prêt pour le 20;
+cependant une crainte fit retarder le voyage jusqu'au 21, délai qui fut
+fatal à cette famille infortunée. M. de Lafayette était dans une complète
+ignorance du voyage; M. de Montmorin lui-même, malgré la confiance de la
+cour, l'ignorait absolument; il n'y avait dans la confidence de ce projet
+que les personnes indispensables à son exécution. Quelques bruits de fuite
+avaient cependant couru, soit que le projet eût transpiré, soit que ce fût
+une de ces alarmes si communes alors. Quoi qu'il en soit, le comité de
+recherches en avait été averti, et la vigilance de la garde nationale en
+était augmentée.
+
+Le 20 juin, vers minuit, le roi, la reine, madame Élisabeth, madame de
+Tourzel, gouvernante des enfans de France, se déguisent, et sortent
+successivement du château. Madame de Tourzel avec les enfans se rend au
+petit Carrousel, et monte dans un voiture conduite par M. de Fersen, jeune
+seigneur étranger, déguisé en cocher. Le roi les joint bientôt. Mais la
+reine, qui était sortie avec un garde-du-corps, leur donne à tous les plus
+grandes inquiétudes. Ni elle ni son guide ne connaissaient les quartiers de
+Paris; elle s'égare, et ne retrouve le petit Carrousel qu'une heure après;
+en s'y rendant, elle rencontre la voiture de M. de Lafayette, dont les gens
+marchaient avec des torches. Elle se cache sous les guichets du Louvre, et,
+sauvée de ce danger, parvient à la voiture où elle était si impatiemment
+attendue. Après s'être ainsi réunie, toute la famille se met en route; elle
+arrive, après un long trajet et une seconde erreur de route, à la porte
+Saint-Martin, et monte dans une berline attelée de six chevaux, placée là
+pour l'attendre. Madame de Tourzel, sous le nom de madame de Korff, devait
+passer pour une mère voyageant avec ses enfans; le roi était supposé son
+valet de chambre; trois gardes-du-corps déguisés devaient précéder la
+voiture en courriers, ou la suivre comme domestiques. Ils partent enfin,
+accompagnés des voeux de M. de Fersen, qui rentra dans Paris pour prendre
+le chemin de Bruxelles. Pendant ce temps, Monsieur se dirigeait vers la
+Flandre avec son épouse, et suivait une autre route pour ne point exciter
+les soupçons et ne pas faire manquer les chevaux dans les relais.
+
+Le roi et sa famille voyagèrent toute la nuit sans que Paris fût averti. M.
+de Fersen courut à la municipalité pour voir ce qu'on en savait: à huit
+heures du matin on l'ignorait encore. Mais bientôt le bruit s'en répandit
+et circula avec rapidité. Lafayette réunit ses aides-de-camp, leur ordonna
+de partir sur-le-champ, en leur disant qu'ils n'atteindraient sans doute
+pas les fugitifs, mais qu'il fallait faire quelque chose; il prit sur lui
+la responsabilité de l'ordre qu'il donnait, et supposa, dans la rédaction
+de cet ordre, que la famille royale avait été enlevée par les ennemis de la
+chose publique. Cette supposition respectueuse fut admise par l'assemblée,
+et constamment adoptée par toutes les autorités. Dans ce moment, le peuple
+ameuté reprochait à Lafayette d'avoir favorisé l'évasion du roi, et plus
+tard le parti aristocrate l'a accusé d'avoir laissé fuir le roi pour
+l'arrêter ensuite, et pour le perdre par cette vaine tentative. Cependant,
+si Lafayette avait voulu laisser fuir Louis XVI, aurait-il envoyé, sans
+aucun ordre de l'assemblée, deux aides-de-camp à sa suite? Et si, comme
+l'ont supposé les aristocrates, il ne l'avait laissé fuir que pour le
+reprendre, aurait-il donné toute une nuit d'avance à la voiture? Le peuple
+fut bientôt détrompé et Lafayette rétabli dans ses bonnes grâces.
+
+L'assemblée se réunit à neuf heures du matin. Elle montra une attitude
+aussi imposante qu'aux premiers jours de la révolution. La supposition
+convenue fut que Louis XVI avait été enlevé. Le plus grand calme, la plus
+parfaite union, régnèrent pendant toute cette séance. Les mesures prises
+spontanément par Lafayette furent approuvées. Le peuple avait arrêté ses
+aides-de-camp aux barrières; l'assemblée, partout obéie, leur en fit ouvrir
+les portes. L'un d'eux, le jeune Romeuf, emporta avec lui le décret qui
+confirmait les ordres déjà donnés par le général, et enjoignait à tous les
+fonctionnaires publics _d'arrêter_, par tous les moyens possibles, _les
+suites dudit enlèvement, et d'empêcher que la route fût continuée_. Sur le
+voeu et les indications du peuple, Romeuf prit la route de Châlons, qui
+était la véritable, et que la vue d'une voiture à six chevaux avait
+indiquée comme telle. L'assemblée fit ensuite appeler les ministres, et
+décréta qu'ils ne recevraient d'ordre que d'elle seule. En partant, Louis
+XVI avait ordonné au ministre de la justice de lui envoyer le sceau de
+l'état; l'assemblée décida que le sceau serait conservé pour être apposé à
+ses décrets; elle décréta en même temps que les frontières seraient mises
+en état de défense, et chargea le ministre des relations extérieures
+d'assurer aux puissances que les dispositions de la nation française
+n'étaient point changées à leur égard.
+
+M. de Laporte, intendant de la liste civile, fut ensuite entendu. Il avait
+reçu divers messages du roi, entre autres un billet, qu'il pria l'assemblée
+de ne pas ouvrir, et un mémoire contenant les motifs du départ.
+L'assemblée, prête à respecter tous les droits, restitua, sans l'ouvrir, le
+billet que M. de Laporte ne voulait pas rendre public, et ordonna la
+lecture du mémoire. Cette lecture fut écoutée avec le plus grand calme, et
+ne produisit presque aucune impression. Le roi s'y plaignait de ses pertes
+de pouvoir sans assez de dignité, et s'y montrait aussi blessé d'être
+réduit à trente millions de liste civile que d'avoir perdu toutes ses
+prérogatives. On écouta toutes les doléances du monarque, on plaignit sa
+faiblesse, et on passa outre.
+
+Dans ce moment, peu de personnes désiraient l'arrestation de Louis XVI. Les
+aristocrates voyaient dans sa fuite le plus ancien de leurs voeux réalisé,
+et se flattaient d'une guerre civile très prochaine. Les membres les plus
+prononcés du parti populaire, qui déjà commençaient à se fatiguer du roi,
+trouvaient dans son absence l'occasion de s'en passer, et concevaient
+l'idée et l'espérance d'une république. Toute la partie modérée, qui
+gouvernait en ce moment l'assemblée, désirait que le roi se retirât sain
+et sauf à Montmédy; et, comptant sur son équité, elle se flattait qu'un
+accommodement en deviendrait plus facile entre le trône et la nation. On
+s'effrayait beaucoup moins à présent qu'autrefois, de voir le monarque
+menaçant la constitution du milieu d'une armée. Le peuple seul, auquel on
+n'avait pas cessé d'inspirer cette crainte, la conservait encore lorsque
+l'assemblée ne la partageait plus, et il faisait des voeux ardens pour
+l'arrestation de la famille royale. Tel était l'état des choses à Paris.
+
+La voiture, partie dans la nuit du 20 au 21, avait franchi heureusement une
+grande partie de la route et était parvenue sans obstacle à Châlons, le 21,
+vers les cinq heures de l'après-midi. Là, le roi, qui avait le tort de
+mettre souvent sa tête à la portière, fut reconnu; celui qui fit cette
+découverte voulait d'abord révéler le secret, mais il en fut empêché par le
+maire, qui était un royaliste fidèle. Arrivée à Pont-de-Sommeville, la
+famille royale ne trouva pas les détachemens qui devaient l'y recevoir; ces
+détachemens avaient attendu plusieurs heures; mais le soulèvement du
+peuple, qui s'alarmait de ce mouvement de troupes, les avait obligés de se
+retirer. Cependant le roi arriva à Sainte-Menehould. Là, montrant toujours
+la tête à la portière, il fut aperçu par Drouet, fils du maître de poste,
+et chaud révolutionnaire. Aussitôt ce jeune homme, n'ayant pas le temps de
+faire arrêter la voiture à Sainte-Menehould, court à Varennes. Un brave
+maréchal-des-logis, qui avait aperçu son empressement et qui soupçonnait
+ses motifs, vole à sa suite pour l'arrêter, mais ne peut l'atteindre.
+Drouet fait tant de diligence qu'il arrive à Varennes avant la famille
+infortunée; sur-le-champ il avertit la municipalité, et fait prendre sans
+délai toutes les mesures nécessaires pour l'arrestation. Varennes est bâtie
+sur le bord d'une rivière étroite, mais profonde; un détachement de
+hussards y était de garde; mais l'officier, ne voyant pas arriver le trésor
+qu'on lui avait annoncé, avait laissé sa troupe dans les quartiers. La
+voiture arrive enfin et passe le pont. A peine est-elle engagée sous une
+voûte qu'il fallait traverser, que Drouet, aidé d'un autre individu, arrête
+les chevaux:_Votre passeport_, s'écrie-t-il, et avec un fusil il menace
+les voyageurs, s'ils s'obstinent à avancer. On obéit à cet ordre, et on
+livre le passeport. Drouet s'en saisit, et dit que c'est au procureur
+de la commune à l'examiner; et la famille royale est conduite chez ce
+procureur, nommé Sausse. Celui-ci, après avoir examiné ce passeport, feint
+de le trouver en règle, et, avec beaucoup d'égards, prie le roi d'attendre.
+On attend en effet assez longtemps. Lorsque Sausse est enfin assuré qu'un
+nombre suffisant de gardes nationaux ont été réunis, il cesse de reconnu et
+arrêté. Une contestation s'engage; Louis prétend n'être pas ce qu'on
+suppose, et la dispute devenant trop vive:--«Puisque vous le reconnaissez
+pour votre roi, s'écrie la reine impatientée, parlez-lui donc avec le
+respect que vous lui devez.»
+
+Le roi, voyant que toute dénégation était inutile, renonce à se déguiser
+plus long-temps. La petite salle était pleine de monde; il prend la parole
+et s'exprime avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire. Il proteste
+de ses bonnes intentions, il assure qu'il n'allait à Montmédy que pour
+écouter plus librement les voeux des peuples, en s'arrachant à la tyrannie
+de Paris; il demande enfin à continuer sa route, et à être conduit au but
+de son voyage. Le malheureux prince, tout attendri, embrasse Sausse et lui
+demande le salut de son épouse et de ses enfans; la reine se joint à lui,
+et, prenant le dauphin dans ses bras, conjure Sausse de les sauver. Sausse
+est touché, mais il résiste, et les engage à retourner à Paris pour éviter
+une guerre civile. Le roi, au contraire, effrayé de ce retour, persiste à
+vouloir marcher vers Montmédy. Dans ce moment, MM. de Damas et de Goguelas
+étaient arrivés avec les détachemens placés sur divers points. La famille
+royale se croyait délivrée, mais on ne pouvait compter sur les hussards.
+Les officiers les réunissent, leur annoncent que le roi et sa famille sont
+arrêtés, et qu'il faut les sauver; mais ceux-ci répondent qu'ils sont pour
+la nation. Dans le même instant, les gardes nationales, convoquées dans
+tous les environs, affluent et remplissent Varennes. Toute la nuit se passe
+dans cet état; à six heures du matin, le jeune Romeuf arrive, portant le
+décret de l'assemblée; il trouve la voiture attelée de six chevaux et
+dirigée vers Paris. Il monte et remet le décret avec douleur. Un cri de
+toute la famille s'élève contre M. de Lafayette qui la fait arrêter. La
+reine même paraît étonnée de ce qu'il n'a pas péri de la main du peuple; le
+jeune Romeuf répond que lui et son général ont fait leur devoir en les
+poursuivant, mais qu'ils ont espéré ne pas les atteindre. La reine se
+saisit du décret, le jette sur le lit de ses enfans, puis l'en arrache, en
+disant qu'il les souillerait. «Madame, lui dit Romeuf qui lui était dévoué,
+aimeriez-vous mieux qu'un autre que moi fût témoin de ces emportemens?»
+La reine alors revient à elle et recouvre toute sa dignité. On annonçait au
+même instant l'arrivée des divers corps placés aux environs par Bouillé.
+Mais la municipalité ordonna alors le départ, et la famille royale fut
+obligée de remonter sur-le-champ en voiture, et de reprendre la route
+de Paris, cette route fatale et si redoutée.
+
+Bouillé, averti au milieu de la nuit, avait fait monter un régiment à
+cheval, et il était parti au cri de _vive le roi!_ Ce brave général,
+dévoré d'inquiétude, marcha en toute hâte, et fit neuf lieues en quatre
+heures; il arriva à Varennes, où il trouva déjà divers corps réunis, mais
+le roi en était parti depuis une heure et demie. Varennes était barricadée
+et défendue par d'assez bonnes dispositions; car on avait brisé le pont, et
+la rivière n'était pas guéable. Ainsi, pour sauver le roi, Bouillé devait
+d'abord livrer un combat pour enlever les barricades, puis traverser la
+rivière, et après cette grande perte de temps, pouvoir atteindre la
+voiture, qui avait déjà une avance d'une heure et demie. Ces obstacles
+rendaient toute tentative impossible; et il ne fallait pas moins qu'une
+telle impossibilité pour arrêter un homme aussi dévoué et aussi
+entreprenant que Bouillé. Il se retira donc déchiré de regret et de
+douleur.
+
+Lorsqu'on apprit à Paris l'arrestation du roi, on le croyait déjà hors
+d'atteinte. Le peuple en ressentit une joie extraordinaire. L'assemblée
+députa trois commissaires, choisis dans les trois sections du côté gauche,
+pour accompagner le monarque et le reconduire à Paris. Ces commissaires
+étaient Barnave, Latour-Maubourg et Pétion. Ils se rendirent à Châlons, et,
+dès qu'ils eurent joint la cour, tous les ordres émanèrent d'eux seuls.
+Madame de Tourzel passa dans une voiture de suite avec Latour-Maubourg.
+Barnave et Pétion montèrent dans la voiture de la famille royale.
+Latour-Maubourg, homme distingué, était ami de Lafayette, et comme lui
+dévoué autant au roi qu'à la constitution. En cédant à ses deux collègues
+l'honneur d'être avec la famille royale, son intention était de les
+intéresser à la grandeur malheureuse. Barnave s'assit dans le fond, entre
+le roi et la reine; Pétion sur le devant, entre madame Elisabeth et madame
+Royale. Le jeune dauphin reposait alternativement sur les genoux des uns et
+des autres. Tel avait été le cours rapide des événemens! Un jeune avocat de
+vingt et quelques années, remarquable seulement par ses talens; un autre,
+distingué par ses lumières, mais surtout par le rigorisme de ses principes,
+étaient assis à côté du prince naguère le plus absolu de l'Europe, et
+commandaient à tous ses mouvemens! Le voyage était lent, parce que la
+voiture suivait le pas des gardes nationales. Il dura huit jours de
+Varennes à Paris. La chaleur était extrême, et une poussière brûlante,
+soulevée par la foule, suffoquait les voyageurs. Les premiers instans
+furent silencieux; la reine ne pouvait déguiser son humeur. Le roi finit
+par engager la conversation avec Barnave. L'entretien se porta sur tous les
+objets, et enfin sur la fuite à Montmédy. Les uns et les autres
+s'étonnèrent de se trouver tels. La reine fut surprise de la raison
+supérieure et de la politesse délicate du jeune Barnave; bientôt elle
+releva son voile et prit part à l'entretien. Barnave fut touché de la bonté
+du roi et de la gracieuse dignité de la reine. Pétion montra plus de
+rudesse; il témoigna et il obtint moins d'égards. En arrivant, Barnave
+était dévoué à cette famille malheureuse, et la reine, charmée du mérite et
+du sens du jeune tribun, lui avait donné toute son estime. Aussi, dans les
+relations qu'elle eut depuis avec les députés constitutionnels, ce fut à
+lui qu'elle accorda le plus de confiance. Les partis se pardonneraient
+s'ils pouvaient se voir et s'entendre[7].
+
+A Paris, on avait préparé la réception qu'on devait faire à la famille
+royale. Un avis était répandu et affiché partout: _Quiconque applaudira
+le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu._ L'ordre fut
+ponctuellement exécuté, et l'on n'entendit ni applaudissemens ni insultes.
+La voiture prit un détour pour ne pas traverser Paris. On la fit entrer par
+les Champs-Elysées, qui conduisent directement au château. Une foule
+immense la reçu en silence et le chapeau sur la tête. Lafayette, suivi
+d'une garde nombreuse, avait pris les plus grandes précautions. Les trois
+gardes-du-corps qui avaient aidé la fuite étaient sur le siège, exposés à
+la vue et à la colère du peuple; néanmoins ils n'essuyèrent aucune
+violence. A peine arrivée au château, la voiture fut entourée. La famille
+royale descendit précipitamment, et marcha au milieu d'une double haie de
+gardes nationaux, destinés à la protéger. La reine, demeurée la dernière,
+se vit presque enlevée dans les bras de MM. de Noailles et d'Aiguillon,
+ennemis de la cour, mais généreux amis du malheur. En les voyant
+s'approcher, elle eut d'abord quelques doutes sur leurs intentions, mais
+elle s'abandonna à eux, et arriva saine et sauve au palais.
+
+Tel fut ce voyage, dont la funeste issue ne peut être justement attribuée à
+aucun de ceux qui l'avaient préparé. Un accident le fit manquer, un
+accident pouvait le faire réussir. Si, par exemple, Drouet avait été joint
+et arrêté par celui qui le poursuivait, la voiture était sauvée. Peut-être
+aussi le roi manqua-t-il d'énergie lorsqu'il fut reconnu. Quoi qu'il en
+soit, ce voyage ne doit être reproché à personne, ni à ceux qui l'ont
+conseillé, ni à ceux qui l'ont exécuté, il était le résultat de cette
+fatalité qui poursuit la faiblesse au milieu des crises révolutionnaires.
+
+L'effet du voyage de Varennes fut de détruire tout respect pour le roi,
+d'habituer les esprits à se passer de lui, et de faire naître le voeu de la
+république. Dès le matin de son arrivée, l'assemblée avait pourvu à tout
+par un décret[8]. Louis XVI était suspendu de ses fonctions; une garde
+était donnée à sa personne, à celle de la reine et du dauphin. Cette garde
+était chargée d'en répondre. Trois députés, d'André, Tronchet, Duport
+étaient commis pour recevoir les déclarations du roi et de la reine. La
+plus grande mesure était observée dans les expressions, car jamais cette
+assemblée ne manqua aux convenances; mais le résultat était évident, et
+le roi était provisoirement détrôné.
+
+La responsabilité imposée à la garde nationale la rendit sévère et souvent
+importune dans son service auprès des personnes royales. Des sentinelles
+veillaient continuellement à leur porte, et ne les perdaient jamais de vue.
+Le roi, voulant un jour s'assurer s'il était réellement prisonnier, se
+présente à une porte; la sentinelle s'oppose à son passage: «Me
+reconnaissez-vous? lui dit Louis XVI.--Oui, sire, répond la sentinelle.» Il
+ne restait au roi que la faculté de se promener le matin dans les
+Tuileries, avant que le jardin fût ouvert au public.
+
+Barnave et les Lameth firent alors ce qu'ils avaient tant reproché à
+Mirabeau, ils prêtèrent secours au trône et s'entendirent avec la cour. Il
+est vrai qu'ils ne reçurent aucun argent; mais c'était moins le prix de
+l'alliance que l'alliance elle-même qu'ils avaient reproché à Mirabeau; et
+après avoir été autrefois si sévères, ils subissaient maintenant la loi
+commune à tous les chefs populaires, qui les force à s'allier
+successivement au pouvoir, à mesure qu'ils y arrivent. Néanmoins, rien
+n'était plus louable, en l'état des choses, que le service rendu au roi par
+Barnave et les Lameth, et jamais ils ne montrèrent plus d'adresse, de force
+et de talent, Barnave dicta la réponse du roi aux commissaires nommés par
+l'assemblée. Dans cette réponse, Louis XVI motivait sa fuite sur le désir
+de mieux connaître l'opinion publique; il assurait l'avoir mieux étudiée
+dans son voyage, et il prouvait par tous les faits qu'il n'avait pas voulu
+sortir de France. Quant à ses protestations contenues dans le mémoire remis
+à l'assemblée, il disait avec raison qu'elles portaient, non sur les
+principes fondamentaux de la constitution, mais sur les moyens d'exécution
+qui lui étaient laissés. Maintenant, ajoutait-il, que la volonté générale
+lui était manifestée, il n'hésitait pas à s'y soumettre et à faire tous les
+sacrifices nécessaires pour le bien de tous[9].
+
+Bouillé, pour attirer sur sa personne la colère de l'assemblée, lui adressa
+une lettre qu'on pourrait dire insensée, sans le motif généreux qui la
+dicta. Il s'avouait seul auteur du voyage du roi, tandis qu'au contraire il
+s'y était opposé; il déclarait au nom des souverains que Paris répondrait
+de la sûreté de la famille royale, et que le moindre mal commis contre elle
+serait vengé d'une manière éclatante. Il ajoutait, ce qu'il savait n'être
+pas, que les moyens militaires de la France étaient nuls; qu'il connaissait
+d'ailleurs les voies d'invasion, et qu'il conduirait lui-même les armées
+ennemies au sein de sa patrie. L'assemblée se prêta elle-même à cette
+généreuse bravade, et jeta tout sur Bouillé, qui n'avait rien à craindre,
+car il était déjà à l'étranger.
+
+La cour d'Espagne, appréhendant que la moindre démonstration n'irritât les
+esprits et n'exposât la famille royale à de plus grands dangers, empêcha
+une tentative préparée sur la frontière du Midi, et à laquelle les
+chevaliers de Malte devaient concourir avec deux frégates. Elle déclara
+ensuite au gouvernement français que ses bonnes dispositions n'étaient pas
+changées à son égard. Le Nord se conduisit avec beaucoup moins de mesure.
+De ce côté, les puissances excitées par les émigrés étaient menaçantes. Des
+envoyés furent dépêchés par le roi à Bruxelles et à Coblentz. Ils devaient
+tâcher de s'entendre avec l'émigration, lui faire connaître les bonnes
+dispositions de l'assemblée, et l'espérance qu'on avait conçue d'un
+arrangement avantageux. Mais à peine arrivés, ils furent indignement
+traités, et revinrent aussitôt à Paris. Les émigrés levèrent des corps au
+nom du roi, et l'obligèrent ainsi à leur donner un désaveu formel. Ils
+prétendirent que Monsieur, alors réuni à eux, était régent du royaume; que
+le roi, étant prisonnier, n'avait plus de volonté à lui, et que celle qu'il
+exprimait n'était que celle de ses oppresseurs. La paix de Catherine avec
+les Turcs, qui se conclut dans le mois d'août, excita encore davantage leur
+joie insensée, et ils crurent avoir à leur disposition toutes les
+puissances de l'Europe. En considérant le désarmement des places fortes, la
+désorganisation de l'armée abandonnée par tous les officiers, ils ne
+pouvaient douter que l'invasion n'eût lieu très prochainement et ne
+réussît. Et cependant il y avait déjà près de deux ans qu'ils avaient
+quitté la France, et, malgré leurs belles espérances de chaque jour, ils
+n'étaient point encore rentrés en vainqueurs, comme ils s'en flattaient!
+Les puissances semblaient promettre beaucoup; mais Pitt attendait; Léopold,
+épuisé par la guerre, et mécontent des émigrés, désirait la paix; le roi de
+Prusse promettait beaucoup et n'avait aucun intérêt à tenir; Gustave était
+jaloux de commander une expédition contre la France, mais il se trouvait
+fort éloigné; et Catherine, qui devait le seconder, à peine délivrée des
+Turcs, avait encore la Pologne à comprimer. D'ailleurs, pour opérer cette
+coalition, il fallait mettre tant d'intérêts d'accord, qu'on ne pouvait
+guère se flatter d'y parvenir.
+
+La déclaration de Pilnitz aurait dû surtout éclairer les émigrés sur le
+zèle des souverains[10].
+
+Cette déclaration, faite en commun par le roi de Prusse et l'empereur
+Léopold, portait que la situation du roi de France était d'un intérêt
+commun à tous les souverains, et que sans doute ils se réuniraient pour
+donner à Louis XVI les moyens d'établir un gouvernement convenable aux
+intérêts du trône et du peuple; que dans ce cas, le roi de Prusse et
+l'empereur se réuniraient aux autres princes, pour parvenir au même but. En
+attendant, leurs troupes devaient être mises en état d'agir. On a su depuis
+que cette déclaration renfermait des articles secrets. Ils portaient que
+l'Autriche ne mettrait aucun obstacle aux prétentions de la Prusse sur une
+partie de la Pologne. Il fallait cela pour engager la Prusse à négliger ses
+plus anciens intérêts en se liant avec l'Autriche contre la France. Que
+devait-on attendre d'un zèle qu'il fallait exciter par de pareils moyens?
+Et s'il était si réservé dans ses expressions, que devait-il être dans ses
+actes? La France, il est vrai, était en désarmement, mais tout un peuple
+debout est bientôt armé; et comme le dit plus tard le célèbre Carnot, qu'y
+a-t-il d'impossible à vingt-cinq millions d'hommes? A la vérité, les
+officiers se retiraient; mais pour la plupart jeunes et placés par faveur,
+ils étaient sans expérience et déplaisaient à l'armée. D'ailleurs, l'essor
+donné à tous les moyens allait bientôt produire des officiers et des
+généraux. Cependant, il faut en convenir, on pouvait, même sans avoir la
+présomption de Coblentz, douter de la résistance que la France opposa plus
+tard à l'invasion.
+
+En attendant, l'assemblée envoya des commissaires à la frontière, et
+ordonna de grands préparatifs. Toutes les gardes nationales demandaient à
+marcher; plusieurs généraux offraient leurs services, et entre autres
+Dumouriez, qui plus tard sauva la France dans les défilés de l'Argonne.
+
+Tout en donnant ses soins à la sûreté extérieure de l'état, l'assemblée se
+hâtait d'achever son oeuvre constitutionnelle, de rendre au roi ses
+fonctions, et, s'il était possible, quelques-unes de ses prérogatives.
+
+Toutes les subdivisions du côté gauche, excepté les hommes qui venaient de
+prendre le nom tout nouveau de républicains, s'étaient ralliées à un même
+système de modération. Barnave et Malouet marchaient ensemble et
+travaillaient de concert. Pétion, Robespierre, Buzot, et quelques autres
+encore, avaient adopté la république mais ils étaient en petit nombre. Le
+côté droit continuait ses imprudences et protestait, au lieu de s'unir à
+la majorité modérée. Cette majorité n'en dominait pas moins l'assemblée.
+Ses ennemis, qui l'auraient accusée si elle eût détrôné le roi, lui ont
+cependant reproché de l'avoir ramené à Paris, et replacé sur un trône
+chancelant. Mais que pouvait-elle faire? remplacer le roi par la république
+était trop hasardeux. Changer la dynastie était inutile, car à se donner un
+roi, autant valait garder celui qu'on avait; d'ailleurs le duc d'Orléans ne
+méritait pas d'être préféré à Louis XVI. Dans l'un et l'autre cas,
+déposséder le roi actuel, c'était manquer à des droits reconnus, et envoyer
+à l'émigration un chef précieux pour elle, car il lui aurait apporté des
+titres qu'elle n'avait pas. Au contraire, rendre à Louis XVI son autorité,
+lui restituer le plus de prérogatives qu'on le pourrait, c'était remplir sa
+tâche constitutionnelle, et ôter tout prétexte à la guerre civile; en un
+mot, c'était faire son devoir, car le devoir de l'assemblée, d'après tous
+les engagemens qu'elle avait pris, c'était d'établir le gouvernement libre,
+mais monarchique.
+
+L'assemblée n'hésita pas, mais elle eut de grands obstacles à vaincre. Le
+mot nouveau de république avait piqué les esprits déjà un peu blasés sur
+ceux de monarchie et de constitution. L'absence et la suspension du roi
+avaient, comme on l'a vu, appris à se passer de lui. Les journaux et les
+clubs dépouillèrent aussitôt le respect dont sa personne avait toujours été
+l'objet. Son départ, qui, aux termes du décret sur la résidence des
+fonctionnaires publics, rendait la déchéance imminente, fit dire qu'il
+était déchu. Cependant, d'après ce même décret, il fallait pour la
+déchéance la sortie du royaume et la résistance aux sommations du corps
+législatif; mais ces conditions importaient peu aux esprits exaltés, et ils
+déclaraient le roi coupable et démissionnaire. Les Jacobins, les
+Cordeliers, s'agitaient violemment, et ne pouvaient comprendre qu'après
+s'être délivrés du roi, on se l'imposât de nouveau et volontairement. Si le
+duc d'Orléans avait eu des espérances, c'est alors qu'elles purent se
+réveiller. Mais il dut voir combien son nom avait peu d'influence, et
+combien surtout un nouveau souverain, quelque populaire qu'il fût,
+convenait peu à l'état des esprits. Quelques pamphlétaires qui lui étaient
+dévoués, peut-être à son insu, essayèrent, comme Antoine fit pour César, de
+mettre la couronne sur sa tête; ils proposèrent de lui donner la régence,
+mais il se vit obligé de la repousser par une déclaration qui fut aussi peu
+considérée que sa personne. _Plus de roi_, était le cri général, aux
+Jacobins, aux Cordeliers, dans les lieux et les papiers publics.
+
+Les adresses se multipliaient: il y en eut une affichée sur tous les murs
+de Paris, et même sur ceux de l'assemblée. Elle était signée du nom
+d'Achille Duchâtelet, jeune colonel. Il s'adressait aux Français; il leur
+rappelait le calme dont on avait joui pendant le voyage du monarque, et il
+concluait que l'absence du prince valait mieux que sa présence; il ajoutait
+que sa désertion était une abdication, que la nation et Louis XVI étaient
+dégagés de tout lien l'un envers l'autre; qu'enfin l'histoire était pleine
+des crimes des rois, et qu'il fallait renoncer à s'en donner encore un.
+
+Cette adresse, attribuée au jeune Achille Duchâtelet, était de Thomas
+Payne, Anglais, et acteur principal dans la révolution américaine. Elle fut
+dénoncée à l'assemblée, qui, après de vifs débats, pensa qu'il fallait
+passer à l'ordre du jour, et répondre par l'indifférence aux avis et aux
+injures, ainsi qu'on avait toujours fait.
+
+Enfin les commissaires chargés de faire leur rapport sur l'affaire de
+Varennes, le présentèrent le 16 juillet. Le voyage, dirent-ils, n'avait
+rien de coupable; d'ailleurs, le fût-il, le roi était inviolable. Enfin la
+déchéance ne pouvait en résulter, puisque le roi n'était point demeuré
+assez long-temps éloigné, et n'avait pas résisté aux sommations du corps
+législatif.
+
+Robespierre, Buzot, Pétion, répétèrent tous les argumens connus contre
+l'inviolabilité. Duport, Barnave et Salles, leur répondirent, et il fut
+enfin décrété que le roi ne pouvait être mis en cause pour le fait de son
+évasion. Deux articles furent seulement ajoutés au décret d'inviolabilité.
+A peine cette décision fut-elle rendue, que Robespierre se leva et protesta
+hautement au nom de l'humanité.
+
+Il y eut dans la soirée qui précéda cette décision un grand tumulte aux
+Jacobins. On y rédigea une pétition adressée à l'assemblée, pour qu'elle
+déclarât le roi déchu comme perfide et traître à ses sermens, et qu'elle
+pourvût à son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Il fut
+résolu que cette pétition serait portée le lendemain au Champ-de-Mars, où
+chacun pourrait la signer sur l'autel de la patrie. Le lendemain, en effet,
+elle fut portée au lieu convenu, et à la foule des séditieux se joignit
+celle des curieux qui voulaient être témoins de l'événement. Dans ce
+moment, le décret était rendu, et il n'y avait plus lieu à une pétition.
+Lafayette arriva, brisa les barricades déjà élevées, fut menacé, et reçut
+même un coup de feu qui, quoique tiré à bout portant, ne l'atteignit pas.
+Les officiers municipaux s'étant réunis à lui, obtinrent de la populace
+qu'elle se retirât. Des gardes nationaux furent placés pour veiller à sa
+retraite, et on espéra un instant qu'elle se dissiperait; mais bientôt
+le tumulte recommença. Deux invalides qui se trouvaient, on ne sait
+pourquoi, sous l'autel de la patrie, furent égorgés, et alors le désordre
+n'eut plus de bornes. L'assemblée fit appeler la municipalité, et la
+chargea de veiller à l'ordre public. Bailly se rendit au Champ-de-Mars, fit
+déployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la
+force, quoi qu'on ait dit, était juste. On voulait, ou on ne voulait pas
+les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent
+exécutées, qu'il y eût quelque chose de fixe, que l'insurrection ne fût pas
+perpétuelle, et que la volonté de l'assemblée ne pût être réformée par les
+plébiscites de la multitude. Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il
+s'avança avec ce courage impassible qu'il avait toujours montré, reçut sans
+être atteint plusieurs coups de feu, et au milieu de tumulte ne put faire
+toutes les sommations voulues. D'abord Lafayette ordonna de tirer quelques
+coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia
+bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu. La première
+décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre en fut exagéré. Les
+uns l'ont réduit à trente, d'autres l'ont élevé à quatre cents, et les
+furieux à quelques mille. Ces derniers furent crus dans le premier moment,
+et la terreur devint générale. Cet exemple sévère apaisa pour quelques
+instans les agitateurs[11]. Comme d'usage, on accusa tous les partis d'avoir
+excité ce mouvement; et il est probable que plusieurs y avaient concouru,
+car le désordre convenait à plusieurs. Le roi, la majorité de l'assemblée,
+la garde nationale, les autorités municipales et départementales, étaient
+d'accord alors pour établir l'ordre constitutionnel; et ils avaient à
+combattre la démocratie au dedans, l'aristocratie au dehors. L'assemblée et
+la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche éclairée et
+sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ces
+circonstances s'allier naturellement au roi, qui de son côté semblait se
+résigner à une autorité limitée. Mais s'il leur convenait de s'arrêter au
+point où elles en étaient arrivées, cela ne convenait pas à l'aristocratie,
+qui désirait un bouleversement, ni au peuple, qui voulait acquérir et
+s'élever davantage. Barnave, comme autrefois Mirabeau, était l'orateur de
+cette bourgeoisie sage et modérée; Lafayette en était le chef militaire.
+Danton, Camille Desmoulins étaient les orateurs, et Santerre le général de
+cette multitude qui voulait régner à son tour. Quelques esprits ardens ou
+fanatiques la représentaient, soit à l'assemblée, soit dans les
+administrations nouvelles, et hâtaient son règne par leurs déclamations.
+
+L'exécution du Champ-de-Mars fut fort reprochée à Lafayette et à Bailly.
+Mais tous deux, plaçant leur devoir dans l'observation de la loi, en
+sacrifiant leur popularité et leur vie à son exécution, n'eurent aucun
+regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. L'énergie qu'ils
+montrèrent imposa aux factieux. Les plus connus songeaient déjà à se
+soustraire aux coups qu'ils croyaient dirigés contre eux. Robespierre,
+qu'on a vu jusqu'à présent soutenir les propositions les plus exagérées,
+tremblait dans son obscure demeure; et, malgré son inviolabilité de député,
+demandait asile à tous ses amis. Ainsi l'exemple eut son effet, et, pour un
+instant, toutes les imaginations turbulentes furent calmées par la crainte.
+
+L'assemblée prit à cette époque une détermination qui a été critiquée
+depuis, et dont le résultat n'a pas été aussi funeste qu'on l'a pensé. Elle
+décréta qu'aucun de ses membres ne serait réélu. Robespierre fut l'auteur
+de la proposition, et on l'attribua chez lui à l'envie qu'il éprouvait
+contre des collègues parmi lesquels il n'avait pas brillé. Il était au
+moins naturel qu'il leur en voulût, ayant toujours lutté avec eux; et dans
+ses sentimens il put y avoir tout à la fois de la conviction, de l'envie et
+de la haine. L'assemblée, qu'on accusait de vouloir perpétuer ses pouvoirs,
+et qui d'ailleurs déplaisait déjà à la multitude par sa modération,
+s'empressa de répondre à toutes les attaques par un désintéressement
+peut-être exagéré, en décidant que ses membres seraient exclus de la
+prochaine législature. La nouvelle assemblée se trouva ainsi privée
+d'hommes dont l'exaltation était un peu amortie et dont la science
+législative avait mûri par une expérience de trois ans. Cependant, en
+voyant plus tard la cause des révolutions qui suivirent, on jugera mieux
+quelle a pu être l'im portance de cette mesure si souvent condamnée.
+
+C'était le moment d'achever les travaux constitutionnels, et de terminer
+dans le calme une si orageuse carrière. Les membres du côté gauche avaient
+le projet de s'entendre pour retoucher certaines parties de la
+constitution. Il avait été résolu qu'on la lirait tout entière pour juger
+de l'ensemble, et qu'on mettrait en harmonie ses diverses parties; c'était
+là ce qu'on nomma la révision, et ce qui fut plus tard, dans les jours de
+la ferveur républicaine, regardé comme une mesure de calamité. Barnave et
+les Lameth s'étaient entendus avec Malouet pour réformer certains articles
+qui portaient atteinte à la prérogative royale, et à ce qu'on nommait la
+stabilité du trône. On dit même qu'ils avaient le projet de rétablir les
+deux chambres. Il était convenu qu'à l'instant où la lecture serait
+achevée, Malouet ferait son attaque; que Barnave ensuite lui répondrait
+avec véhémence pour mieux couvrir ses intentions, mais qu'en défendant la
+plupart des articles, il en abandonnerait certains comme évidemment
+dangereux et condamnés par une expérience reconnue. Telles étaient les
+conditions arrêtées, lorsqu'on apprit les ridicules et dangereuses
+protestations du côté droit, qui avait résolu de ne plus voter. Il n'y eut
+plus alors aucun accommodement possible. Le côté gauche ne voulut plus rien
+entendre; et lorsque la tentative convenue eut lieu, les cris qui
+s'élevèrent de toutes parts empêchèrent Malouet et les siens de
+poursuivre[12]. La constitution fut donc achevée avec quelque hâte, et
+présentée au roi pour qu'il l'acceptât. Dès cet instant, sa liberté lui fut
+rendue, ou, si l'on veut, la consigne sévère du château fut levée, et il
+eut la faculté de se retirer où il voudrait, pour examiner l'acte
+constitutionnel, et l'accepter librement. Que pouvait faire ici Louis XVI?
+Refuser la constitution c'était abdiquer en faveur de la république. Le
+plus sûr, même dans son système, était d'accepter et d'attendre du temps
+les restitutions de pouvoir qu'il croyait lui être dues. En conséquence,
+après un certain nombre de jours, il déclara qu'il acceptait la
+constitution (13 septembre). Une joie extraordinaire éclata à cette
+nouvelle, comme si en effet on avait redouté quelque obstacle de la part
+du roi, comme si son consentement eût été une concession inespérée. Il se
+rendit à l'assemblée, où il fut accueilli comme dans les plus beaux jours.
+Lafayette, qui n'oubliait jamais de réparer les maux inévitables des
+troubles politiques, proposa une amnistie générale pour tous les faits
+relatifs à la révolution. Cette amnistie fut proclamée au milieu des cris
+de joie, et les prisons furent aussitôt ouvertes. Enfin, le 30 septembre,
+Thouret, dernier président, déclara que l'assemblée constituante
+avait terminé ses séances.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez la note 21 à la fin du volume.
+[2] Elles partirent le 19 février 1791.
+[3] M. Goupil, poursuivant autrefois Mirabeau, s'était écrié avec le
+ côté droit: «Catilina est à nos portes!»
+[4] La révolution de 1830 a rétabli cette inscription, et rendu ce
+ Monument à la destination décrétée par l'assemblée nationale.
+[5] Voyez à cet égard Bertrand de Molleville.
+[6] Voyez Bertrand de Melleville.
+[7] Voyez la note 22 à la fin du volume.
+[8] Séance du samedi 25 juin
+[9] Voyez la note 23 à la fin du volume.
+[10] Elle est du 27 août.
+[11] Cet événement eut lieu dans la soirée du dimanche 37 juillet.
+[12] Voyez la note 24 à la fin du volume
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+NOTE 1
+
+
+Je ne citerais pas le passage suivant des Mémoires de Ferrières, si de bas
+détracteurs n'avaient tâché de tout rapetisser dans les scènes de la
+révolution française. Le passage que je vais extraire fera juger de l'effet
+que produisirent sur les coeurs les moins plébéiens les solennités
+nationales de cette époque.
+
+«Je cède au plaisir de retracer ici l'impression que fit sur moi cette
+auguste et touchante cérémonie; je vais copier la relation que j'écrivis
+alors, encore plein de ce que j'avais senti. Si ce morceau n'est pas
+historique, il aura peut-être pour quelques lecteurs un intérêt plus vif.
+
+«La noblesse en habit noir, veste et paremens de drap d'or, manteau de
+soie, cravate de dentelle, le chapeau à plumes retroussé à la Henri IV; le
+clergé en soutane, grand manteau, bonnet carré; les évêques avec leurs
+robes violettes et leurs rochets; le tiers vêtu de noir, manteau de soie,
+cravate de batiste. Le roi se plaça sur une estrade richement décorée;
+Monsieur, Monsieur comte d'Artois, les princes, les ministres, les
+grands-officiers de la couronne étaient assis au-dessous du roi: la reine
+se mit vis-à-vis du roi; Madame, Madame comtesse d'Artois, les princesses,
+les dames de la cour, superbement parées et couvertes de diamans, lui
+composaient un magnifique cortège. Les rues étaient tendues de tapisseries
+de la couronne; les régimens des gardes-françaises et des gardes-suisses
+formaient une ligne depuis Notre-Dame jusqu'à Saint-Louis; un peuple
+immense nous regardait passer dans un silence respectueux; les balcons
+étaient ornés d'étoffes précieuses, les fenêtres remplies de spectateurs de
+tout âge, de tout sexe, de femmes charmantes, vêtues avec élégance: la
+variété des chapeaux, des plumes, des habits; l'aimable attendrissement
+peint sur tous les visages; la joie brillant dans tous les yeux; les
+battemens de mains, les expressions du plus tendre intérêt: les regards qui
+nous devançaient, qui nous suivaient encore, après nous avoir perdus de
+vue.... Tableau ravissant, enchanteur, que je m'efforcerais vainement de
+rendre! Des choeurs de musique, disposés de distance en distance, faisaient
+retentir l'air de sons mélodieux; les marches militaires, le bruit des
+tambours, le son des trompettes, le chant noble des prêtres, tour à tour
+entendus sans discordance, sans confusion, animaient cette marche
+triomphante de l'Éternel.
+
+«Bientôt plongé dans la plus douce extase, des pensées sublimes, mais
+mélancoliques, vinrent s'offrir à moi. Cette France, ma patrie, je la
+voyais, appuyée sur la religion, nous dire: Etouffez vos puériles
+querelles; voilà l'instant décisif qui va me donner une nouvelle vie, ou
+m'anéantir à jamais.... Amour de la patrie, tu parlas à mon coeur.... Quoi!
+des brouillons, d'insensés ambitieux, de vils intrigans, chercheront par
+des voies tortueuses à désunir ma patrie; ils fonderont leurs systèmes
+destructeurs sur d'insidieux avantages: ils te diront: Tu as deux intérêts;
+et toute ta gloire, et toute ta puissance, si jalousée de tes voisins, se
+dissipera comme une légère fumée chassée par le vent du midi....! Non, j'en
+prononce devant toi le serment; que ma langue desséchée s'attache à mon
+palais, si jamais j'oublie tes grandeurs et tes solennités.
+
+«Que cet appareil religieux répandait d'éclat sur cette pompe tout
+humaine! Sans toi, religion vénérable, ce n'eût été qu'un vain étalage
+d'orgueil; mais tu épures et sanctifies, tu agrandis la grandeur même; les
+rois, les puissans du siècle, rendent aussi, eux, par des respects au moins
+simulés, hommage au Roi des rois.... Oui, a Dieu seul appartient honneur,
+empire, gloire.... Ces cérémonies saintes, ces chants. Ces prêtres revêtus
+de l'habit du sacrifice, ces parfums, ce dais, ce soleil rayonnant d'or et
+de pierreries.... Je me rappelais les paroles du prophète: Filles de
+Jérusalem, votre roi s'avance; prenez vos robes nuptiales et courez
+au-devant de lui.... Des larmes de joie coulaient de mes yeux. Mon Dieu, ma
+patrie, mes concitoyens, étaient devenus moi....
+
+«Arrivés à Saint-Louis, les trois ordres s'assirent sur des banquettes
+placées dans la nef. Le roi et la reine se mirent sous un dais de velours
+violet, semé de fleurs de lis d'or; les princes, les princesses, les
+grands-officiers de la couronne, les dames du palais, occupaient l'enceinte
+réservée à Leurs Majestés. Le saint-sacrement fut porté sur l'autel au son
+de la plus expressive musique. C'était un _ô salutaris hostia_. Ce chant
+naturel, mais vrai, mélodieux, dégagé du fatras d'instrumens qui étouffent
+l'expression; cet accord ménagé de voix, qui s'élevaient vers le ciel, me
+confirma que le simple est toujours beau, toujours grand, toujours
+sublime.... Les hommes sont fous, dans leur vaine sagesse, de traiter de
+puéril le culte que l'on offre à l'Éternel: comment voient-ils avec
+indifférence cette chaîne de morale qui unit l'homme à Dieu, qui le rend
+visible à l'oeil, sensible au tact...? M. de La Farc, évêque de Nancy,
+prononça le discours.... La religion fait la force des empires; la religion
+fait le bonheur des peuples. Cette vérité, dont jamais homme sage ne douta
+un seul moment, n'était pas la question importante à traiter dans l'auguste
+assemblée; le lieu, la circonstance, ouvraient un champ plus vaste:
+l'évêque de Nancy n'osa ou ne put le parcourir.
+
+«Le jour suivant, les députés se réunirent à la salle des Menus.
+L'assemblée ne fut ni moins imposante, ni le spectacle moins magnifique que
+la veille. »
+
+(_Mémoires du marquis de Ferrières, Tom._ Ier, _pag._ 18 _et suiv._)
+
+
+
+
+
+NOTE 2.
+
+
+Je crois devoir rapporter ici les motifs sur lesquels l'assemblée des
+communes fonda la détermination qu'elle allait prendre. Ce premier acte,
+qui commença la révolution, étant d'une haute importance, il est essentiel
+d'en justifier la nécessité, et je crois qu'on ne peut mieux le faire que
+par les considérans qui précédaient l'arrêté des communes. Ces considérans,
+ainsi que l'arrêté, appartiennent à l'abbé Sieyès.
+
+«L'assemblée des communes, délibérant sur l'ouverture de conciliation
+proposée par MM. les commissaires du roi, a cru devoir prendre en même
+temps en considération l'arrêté que MM. de la noblesse se sont hâtés de
+faire sur la même ouverture.
+
+«Elle a vu que MM. de la noblesse, malgré l'acquiescement annoncé d'abord,
+établissent bientôt une modification qui le rétracte presque entièrement,
+et qu'ainsi leur arrêté, à cet égard, ne peut être regardé que comme
+un refus positif.
+
+«Par cette considération, et attendu que MM. de la noblesse ne se sont pas
+même désistés de leurs précédentes délibérations, contraires à tout projet
+de réunion, les députés des communes pensent qu'il devient absolument
+inutile de s'occuper davantage d'un moyen qui ne peut plus être dit
+conciliatoire dès qu'il a été rejeté par une des parties à concilier.
+
+«Dans cet état des choses, qui replace les députés des communes dans leur
+première position, l'assemblée juge qu'elle ne peut plus attendre dans
+l'inaction les classes privilégiées, sans se rendre coupable envers la
+nation, qui a droit sans doute d'exiger d'elle un meilleur emploi de son
+temps.
+
+«Elle juge que c'est un devoir pressant pour les représentans de la nation,
+quelle que soit la classe de citoyens à laquelle ils appartiennent, de se
+former, sans autre délai, en assemblé active capable de commencer et de
+remplir l'objet de leur mission.
+
+«L'assemblée charge MM. les commissaires qui ont suivi les conférences
+diverses, dites conciliatoires, d'écrire le récit des longs et vains
+efforts des députés des communes pour tâcher d'amener les classes des
+privilégiés aux vrais principes; elle se charge d'exposer les motifs qui la
+forcent de passer de l'état d'attente à celui d'action; enfin elle arrête
+que ce récit et ces motifs seront imprimés à la tête de la présente
+délibération.
+
+«Mais puisqu'il n'est pas possible de se former en assemblée active sans
+reconnaître au préalable ceux qui ont le droit de la composer, c'est-à-dire
+ceux qui ont la qualité pour voter comme représentans de la nation, les
+mêmes députés des communes croient devoir faire une dernière tentative
+auprès de MM. du clergé et de la noblesse, qui néanmoins ont refusé jusqu'à
+présent de se faire reconnaître.
+
+«Au surplus, l'assemblée ayant intérêt à constater le refus de ces deux
+classes de députés, dans le cas où ils persisteraient à vouloir rester
+inconnus, elle juge indispensable de faire une dernière invitation qui leur
+sera portée par des députés chargés de leur en faire lecture, et de leur en
+laisser copie dans les termes suivans:
+
+«Messieurs, nous sommes chargés par les députés des communes de France de
+vous prévenir qu'ils ne peuvent différer davantage de satisfaire à
+l'obligation imposée à tous les représentans de la nation. Il est temps
+assurément que ceux qui annoncent cette qualité se reconnaissent par une
+vérification commune de leurs pouvoirs, et commencent enfin à s'occuper de
+l'intérêt national, qui seul, et à l'exclusion de tous les intérêts
+particuliers, se présente comme le grand but auquel tous les députés
+doivent tendre d'un commun effort. En conséquence, et dans la nécessité où
+sont les représentans de la nation de se mettre en activité, les députés
+des communes vous prient de nouveau, Messieurs, et leur devoir leur
+prescrit de vous faire, tant individuellement que collectivement, une
+dernière sommation de venir dans la salle des états pour assister,
+concourir et vous soumettre comme eux à la vérification commune des
+pouvoirs. Nous sommes en même temps chargés de vous avertir que l'appel
+général de tous les bailliages convoqués se fera dans une heure, que de
+suite il sera procédé à la vérification, et donné défaut contre les
+non-comparans.»
+
+
+
+
+NOTE 3.
+
+
+Je n'appuie de citations et de notes que ce qui est susceptible d'être
+contesté. Cette question de savoir si nous avions une constitution me
+semble une des plus importantes de la révolution, car c'est l'absence d'une
+loi fondamentale qui nous justifie d'avoir voulu nous en donner une. Je
+crois qu'on ne peut à cet égard citer une autorité qui soit plus
+respectable et moins suspecte que celle de M. Lally-Tolendal. Cet excellent
+citoyen prononça le 15 juin 1789, dans la chambre de la noblesse, un
+discours dont voici la plus grande partie:
+
+«On a fait, Messieurs, de longs reproches, mêlés même de quelque amertume,
+aux membres de cette assemblée qui, avec autant de douleur que de réserve,
+ont manifesté quelques doutes sur ce qu'on appelle notre constitution. Cet
+objet n'avait peut-être pas un rapport très direct avec celui que nous
+traitons; mais puisqu'il a été le prétexte de l'accusation, qu'il devienne
+aussi celui de la défense, et qu'il me soit permis d'adresser quelques mots
+aux auteurs de ces reproches.
+
+«Vous n'avez certainement pas de loi qui établisse que les états-généraux
+sont partie intégrante de la souveraineté, car vous en demandez une, et
+jusqu'ici tantôt un arrêt du conseil leur défendait de délibérer, tantôt
+l'arrêt d'un parlement cassait leurs délibérations.
+
+«Vous n'avez pas de loi qui nécessite le retour périodique de vos
+états-généraux, car vous en demandez une, et il y a cent soixante-quinze
+ans qu'ils n'avaient été assemblés.
+
+«Vous n'avez pas de loi qui mette votre sûreté, votre liberté individuelle
+à l'abri des atteintes arbitraires, car vous en demandez une, et sous le
+règne d'un roi dont l'Europe entière connaît la justice et respecte la
+probité, des ministres ont fait arracher vos magistrats du sanctuaire des
+lois par des satellites armés. Sous le règne précédent, tous les magistrats
+du royaume ont encore été arrachés à leurs séances, à leurs foyers, et
+dispersés par l'exil, les uns sur la cime des montagnes, les autres dans la
+fange des marais, tous dans des endroits plus affreux que la plus horrible
+des prisons. En remontant plus haut, vous trouverez une profusion de cent
+mille lettres de cachet, pour de misérables querelles théologiques. En vous
+éloignant davantage encore, vous voyez autant de commissions sanguinaires
+que d'emprisonnemens arbitraires; et vous ne trouverez à vous reposer qu'au
+règne de votre bon Henri.
+
+«Vous n'avez pas de loi qui établisse la liberté de la presse, car vous en
+demandez une, et jusqu'ici vos pensées ont été asservies, vos voeux
+enchaînés, le cri de vos coeurs dans l'oppression a été étouffé, tantôt par
+le despotisme des particuliers, tantôt par le despotisme plus terrible des
+corps.
+
+«Vous n'avez pas ou vous n'avez plus de loi qui nécessite votre
+consentement pour les impôts, car vous en demandez une, et depuis deux
+siècles vous avez été chargés de plus de trois ou quatre cents millions
+d'impôts, sans en avoir consenti un seul.
+
+«Vous n'avez pas de loi qui rende responsables tous les ministres du
+pouvoir exécutif, car vous en demandez une, et les créatures de ces
+commissions sanguinaires, les distributeurs de ces ordres arbitraires, les
+dilapidateurs du trésor public, les violateurs du sanctuaire de la justice,
+ceux qui ont trompé les vertus d'un roi, ceux qui ont flatté les passions
+d'un autre, ceux qui ont causé le désastre de la nation, n'ont rendu aucun
+compte, n'ont subi aucune peine.
+
+«Enfin, vous n'avez pas une loi générale, positive, écrite, un diplôme
+national et royal tout à la fois, une grande charte, sur laquelle repose un
+ordre fixe et invariable, où chacun apprenne ce qu'il doit sacrifier de
+sa liberté et de sa propriété pour conserver le reste, qui assure tous les
+droits, qui définisse tous les pouvoirs. Au contraire, le régime de votre
+gouvernement a varié de règne en règne, souvent de ministère en ministère;
+il a dépendu de l'âge, du caractère d'un homme. Dans les minorités, sous un
+prince faible, l'autorité royale, qui importe au bonheur et à la dignité de
+la nation, a été indécemment avilie, soit par des grands qui d'une main
+ébranlaient le trône et de l'autre foulaient le peuple, soit par des corps
+qui dans un temps envahissaient avec témérité ce que dans un autre ils
+avaient défendu avec courage. Sous des princes orgueilleux qu'on a flattés,
+sous des princes vertueux qu'on a trompés, cette même autorité a été
+poussée au-delà de toutes les bornes. Vos pouvoirs secondaires, vos
+pouvoirs intermédiaires, comme vous les appelez, n'ont été ni mieux définis
+ni plus fixés. Tantôt les parlemens ont mis en principe qu'ils ne pouvaient
+pas se mêler des affaires d'état, tantôt ils ont soutenu qu'il leur
+appartenait de les traiter comme représentans de la nation. On a vu d'un
+côté des proclamations annonçant les volontés du roi, et de l'autre des
+arrêts dans lesquels les officiers du roi défendaient au nom du roi
+l'exécution des ordres du roi. Les cours ne s'accordent pas mieux entre
+elles; elles se disputent leur origine, leurs fonctions; elles se
+foudroient mutuellement par des arrêts.
+
+«Je borne ces détails, que je pourrais étendre jusqu'à l'infini; mais si
+tous ces faits sont constans, si vous n'avez aucune de ces lois que vous
+demandez, et que je viens de parcourir, ou si, en les ayant (et faites bien
+attention à ceci), ou si, en les ayant, vous n'avez pas celle qui force à
+les exécuter, celle qui en garantit l'accomplissement et qui en maintient
+la stabilité, définissez-nous donc ce que vous entendez par le mot de
+constitution, et convenez au moins qu'on peut accorder quelque indulgence
+à ceux qui ne peuvent se préserver de quelques doutes sur l'existence de la
+nôtre. On parle sans cesse de se rallier à cette constitution; ah! plutôt
+perdons de vue ce fantôme pour y substituer une réalité. Et quant à cette
+expression d'_innovations_, quant à cette qualification de _novateurs_ dont
+on ne cesse de nous accabler, convenons encore que les premiers novateurs
+sont dans nos mains, que les premiers novateurs sont nos cahiers;
+respectons, bénissons cette heureuse innovation qui doit tout mettre à sa
+place, qui doit rendre tous les droits inviolables, toutes les autorités
+bienfaisantes, et tous les sujets heureux.
+
+«C'est pour cette constitution, Messieurs, que je forme des voeux; c'est
+cette constitution qui est l'objet de tous nos mandats, et qui doit être le
+but de tous nos travaux; c'est cette constitution qui répugne à la seule
+idée de l'adresse qu'on nous propose, adresse qui compromettrait le roi
+autant que la nation, adresse enfin qui me paraît si dangereuse que non
+seulement je m'y opposerai jusqu'au dernier instant, mais que, s'il était
+possible qu'elle fut adoptée, je me croirais réduit à la douloureuse
+nécessité de protester solennellement contre elle».»
+
+
+
+
+NOTE 4.
+
+
+Je crois utile de rapporter ici le résumé des cahiers fait à l'assemblée
+nationale par M. de Clermont-Tonnerre. C'est une bonne statistique de
+l'état des opinions à cette époque dans toute l'étendue de la France. Sous
+ce rapport, le résumé est extrêmement important; et quoique Paris eût
+influé sur la rédaction de ces cahiers, il n'est pas moins vrai que les
+provinces y eurent la plus grande part.
+
+_Rapport du comité de constitution contenant le résumé des cahiers relatifs
+à cet objet, lu à l'assemblée nationale, par M. le comte de
+Clermont-Tonnerre, séance du_ 27 _juillet_ 1789.
+
+«Messieurs, vous êtes appelés à régénérer l'empire français; vous apportez
+à ce grand oeuvre et votre propre sagesse et la sagesse de vos commettans.
+
+«Nous avons cru devoir d'abord rassembler et vous présenter les lumières
+éparses dans le plus grand nombre de vos cahiers; nous vous présenterons
+ensuite et les vues particulières de votre comité, et celles qu'il a pu ou
+pourra recueillir encore dans les divers plans, dans les diverses
+observations qui ont été ou qui lui seront communiquées ou remises par les
+membres de cette auguste assemblée.
+
+«C'est de la première partie de ce travail, Messieurs, que nous allons vous
+rendre compte.
+
+«Nos commettans, Messieurs, sont tous d'accord sur un point: ils veulent la
+régénération de l'état; mais les uns l'ont attendue de la simple réforme
+des abus et du rétablissement d'une constitution existant depuis quatorze
+siècles, et qui leur a paru pouvoir revivre encore si l'on réparait les
+outrages que lui ont faits le temps et les nombreuses insurrections de
+l'intérêt personnel contre l'intérêt public.
+
+«D'autres ont regardé le régime social existant comme tellement vicié,
+qu'ils ont demandé une constitution nouvelle, et qu'à l'exception du
+gouvernement et des formes monarchiques, qu'il est dans le coeur de tout
+Français de chérir et de respecter, et qu'ils vous ont ordonné de
+maintenir, ils vous ont donné tous les pouvoirs nécessaires pour créer une
+constitution et asseoir sur des principes certains, et sur la distinction
+et constitution régulière de tous les pouvoirs, la prospérité de l'empire
+français; ceux-là, Messieurs, ont cru que le premier chapitre de la
+constitution devrait contenir la déclaration des droits de l'homme, de ces
+droits imprescriptibles pour le maintien desquels la société fut établie.
+
+«La demande de cette déclaration des droits de l'homme, si constamment
+méconnue, est pour ainsi dire la seule différence qui existe entre les
+cahiers qui désirent une constitution nouvelle et ceux qui ne demandent que
+îe rétablissement de ce qu'ils regardent comme la constitution existante.
+
+«Les uns et les autres ont également fixé leurs idées sur les principes du
+gouvernement monarchique, sur l'existence du pouvoir et sur l'organisation
+du corps législatif, sur la nécessité du consentement national à l'impôt,
+sur l'organisation des corps administratifs, et sur les droits des
+citoyens.
+
+«Nous allons, Messieurs, parcourir ces divers objets, et vous offrir sur
+chacun d'eux, comme décision, les résultats uniformes, et, comme questions,
+les résultats différens ou contradictoires que nous ont présentés ceux
+de vos cahiers dont il nous a été possible de faire ou de nous procurer le
+dépouillement.
+
+«1° Le gouvernement monarchique, l'inviolabilité de la personne sacrée du
+roi, et l'hérédité de la couronne de mâle en mâle, sont également reconnus
+et consacrés par le plus grand nombre des cahiers, et ne sont mis en
+question dans aucun.
+
+«2° Le roi est également reconnu comme dépositaire de toute la plénitude du
+pouvoir exécutif.
+
+«3° La responsabilité de tous les agens de l'autorité est demandée
+généralement.
+
+«4° Quelques cahiers reconnaissent au roi le pouvoir législatif, limité par
+les lois constitutionnelles et fondamentales du royaume; d'autres
+reconnaissent que le roi, dans l'intervalle d'une assemblée
+d'états-généraux à l'autre, peut faire seul les lois de police et
+d'administration qui ne seront que provisoires, et pour lesquelles ils
+exigent l'enregistrement libre dans les cours souveraines; un bailliage a
+même exigé que l'enregistrement ne pût avoir lieu qu'avec le consentement
+des deux tiers des commissions intermédiaires des assemblées de districts.
+Le plus grand grand nombre des cahiers reconnaît la nécessité de la
+sanction royale pour la promulgation des lois.
+
+«Quant au pouvoir législatif, la pluralité des cahiers le reconnaît comme
+résidant dans la représentation nationale, sous la clause de la sanction
+royale; et il paraît que cette maxime ancienne des Capitulaires: _Lex fit
+consensu populi et constitutione regis_, est presque généralement consacrée
+par vos commettans.
+
+«Quant à l'organisation de la représentation nationale, les questions sur
+lesquelles vous avez à prononcer se rapportent à la convocation, ou à la
+durée, ou à la composition de la représentation nationale, ou au mode de
+délibération que lui proposaient vos commettans.
+
+«Quant à la convocation, les uns ont déclaré que les états-généraux ne
+pouvaient être dissous que par eux-mêmes; les autres, que le droit de
+convoquer, proroger et dissoudre, appartenait au roi, sous la seule
+condition, en cas de dissolution, de faire sur-le-champ une nouvelle
+convocation.
+
+«Quant à la durée, les uns ont demandé la périodicité des états-généraux,
+et ils ont voulu que le retour périodique ne dépendît ni des volontés ni de
+l'intérêt des dépositaires de l'autorité; d'autres, mais en plus petit
+nombre, ont demandé la permanence des états-généraux, de manière que la
+séparation des membres n'entraînât pas la dissolution des états.
+
+«Le système de la périodicité a fait naître une seconde question:
+Y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas de commission intermédiaire pendant
+l'intervalle des séances? La majorité de vos commettans a regardé
+l'établissement d'une commission intermédiaire comme un établissement
+dangereux.
+
+«Quant à la composition, les uns ont tenu à la séparation des trois ordres;
+mais, à cet égard, l'extension des pouvoirs qu'ont déjà obtenus plusieurs
+représentans laisse sans doute une plus grande latitude pour la solution
+de cette question.
+
+«Quelques bailliages ont demandé la réunion des deux premiers ordres dans
+une même chambre; d'autres, la suppression du clergé et la division de ses
+membres dans les deux autres ordres; d'autres, que la représentation de la
+noblesse fût double de celle du clergé, et que toutes deux réunies fussent
+égales à celle des communes.
+
+«Un bailliage, en demandant la réunion des deux premiers ordres, a demandé
+l'établissement d'un troisième, sous le titre d'ordre des campagnes. Il a
+été également demandé que toute personne exerçant charge, emploi ou place à
+la cour, ne pût être député aux états-généraux. Enfin, l'inviolabilité de
+la personne des députés est reconnue par le grand nombre des bailliages, et
+n'est contestée par aucun. Quant au mode de délibération, la question de
+l'opinion par tête et de l'opinion par ordre est résolue: quelques
+bailliages demandent les deux tiers des opinions pour former une
+résolution.
+
+«La nécessité du consentement national à l'impôt est généralement reconnue
+par vos commettans, établie par tous vos cahiers; tous bornent la durée de
+l'impôt au terme que vous lui aurez fixé, terme qui ne pourra jamais
+s'étendre au-delà d'une tenue à l'autre; et cette clause impérative a paru
+à tous vos commettans le garant le plus sûr de la perpétuité de vos
+assemblées nationales.
+
+«L'emprunt, n'étant qu'un impôt indirect, leur a paru devoir être assujetti
+aux mêmes principes.
+
+«Quelques bailliages ont excepté des impôts à terme ceux qui auraient pour
+objet la liquidation de la dette nationale, et ont cru qu'ils devraient
+être perçus jusqu'à son entière extinction.
+
+«Quant aux corps administratifs ou états provinciaux, tous les cahiers
+demandent leur établissement, et la plupart s'en rapportent à votre sagesse
+sur leur organisation.
+
+«Enfin, les droits des citoyens, la liberté, la propriété, sont réclamés
+avec force par toute la nation française. Elle réclame pour chacun de ses
+membres l'inviolabilité des propriétés particulières, comme elle réclame
+pour elle-même l'inviolabilité de la propriété publique; elle réclame dans
+toute son étendue la liberté individuelle, comme elle vient d'établir à
+jamais la liberté nationale; elle réclame la liberté de la presse, ou la
+libre communication des pensées; elle s'élève avec indignation contre les
+lettres de cachet, qui disposaient arbitrairement des personnes, et contre
+la violation du secret de la poste, l'une des plus absurdes et des plus
+infâmes inventions du despotisme.
+
+«Au milieu de ce concours de réclamations, nous avons remarqué, Messieurs,
+quelques modifications particulières relatives aux lettres de cachet et à
+la liberté de la presse. Vous les pèserez dans votre sagesse; vous
+rassurerez sans doute ce sentiment de l'honneur français, qui, par son
+horreur pour la honte, a quelquefois méconnu la justice, et qui mettra sans
+doute autant d'empressement à se soumettre à la loi lorsqu'elle commandera
+aux forts, qu'il en mettait à s'y soustraire lorsqu'elle ne pesait que sur
+le faible; vous calmerez les inquiétudes de la religion, si souvent
+outragée par des libelles dans le temps du régime prohibitif, et le clergé,
+se rappelant que la licence fut long-temps la compagne de l'esclavage,
+reconnaîtra lui-même que le premier et le naturel effet de la liberté est
+le retour de l'ordre, de la décence et du respect pour les objets de la
+vénération publique.
+
+«Tel est, Messieurs, le compte que votre comité a cru devoir vous rendre de
+la partie de vos cahiers qui traite de la constitution. Vous y trouverez
+sans doute toutes les pierres fondamentales de l'édifice que vous êtes
+chargés d'élever à toute sa hauteur; mais vous y désirerez peut-être cet
+ordre, cet ensemble de combinaisons politiques, sans lesquelles le régime
+social présentera toujours de nombreuses défectuosités: les pouvoirs y sont
+indiqués, mais ne sont pas encore distingués avec la précision nécessaire;
+l'organisation de la représentation nationale n'y est pas suffisamment
+établie; les principes de l'éligibilité n'y sont pas posés: c'est de votre
+travail que naîtront ces résultats. La nation a voulu être libre, et c'est
+vous qu'elle a chargés de son affranchissement; le génie de la France a
+précipité, pour ainsi dire, la marche de l'esprit public. Il a accumulé
+pour vous en peu d'heures l'expérience qu'on pouvait à peine attendre de
+plusieurs siècles. Vous pouvez, Messieurs, donner une constitution à la
+France; le roi et le peuple la demandent; l'un et l'autre l'ont méritée.»
+
+_Résultat du dépouillement des cahiers_.
+
+PRINCIPES AVOUÉS.
+
+«Art. 1er. Le gouvernement français est un gouvernement monarchique.
+
+2. La personne du roi est inviolable et sacrée.
+
+3. Sa couronne est héréditaire de mâle en mâle.
+
+4. Le roi est dépositaire du pouvoir exécutif.
+
+5. Les agens de l'autorité sont responsables.
+
+6. La sanction royale est nécessaire pour la promulgation des lois.
+
+7. La nation fait la loi avec la sanction royale.
+
+8. Le consentement, national est nécessaire à l'emprunt et à l'impôt.
+
+9. L'impôt ne peut être accordé que d'une tenue d'états-généraux à l'autre.
+
+10. La propriété sera sacrée.
+
+11. La liberté individuelle sera sacrée.
+
+_Questions sur lesquelles l'universalité des cahiers ne s'est point
+expliquée d'une manière uniforme_.
+
+«Art. 1er. Le roi a-t-il le pouvoir législatif limité par les lois
+constitutionnelles du royaume?
+
+2. Le roi peut-il faire seul des lois provisoires de police et
+d'administration, dans l'intervalle des tenues des états-généraux?
+
+3. Ces lois seront-elles soumises à l'enregistrement libre des cours
+souveraines?
+
+4. Les états-généraux ne peuvent-ils être dissous que par eux-mêmes?
+
+5. Le roi peut-il seul convoquer, proroger et dissoudre les états-généraux?
+
+6. En cas de dissolution, le roi n'est-il pas obligé de faire sur-le-champ
+une nouvelle convocation?
+
+7. Les états-généraux seront-ils permanens ou périodiques?
+
+8. S'ils sont périodiques, y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas une commission
+intermédiaire?
+
+9. Les deux premiers ordres seront-ils réunis dans une même chambre?
+
+10. Les deux chambres seront-elles formées sans distinction d'ordres?
+
+11. Les membres de l'ordre du clergé seront-ils répartis dans les deux
+autres?
+
+12. La représentation du clergé, de la noblesse et des communes,
+sera-t-elle dans la proportion d'une, deux et trois?
+
+13. Sera-t-il établi un troisième ordre sous le titre d'ordre des
+campagnes?
+
+14. Les personnes possédant des charges, emplois ou places à la cour,
+peuvent-elles être députés aux états-généraux?
+
+15. Les deux tiers des voix seront-ils nécessaires pour former une
+résolution?
+
+16. Les impôts ayant pour objet la liquidation de la dette nationale
+seront-ils perçus jusqu'à son entière extinction?
+
+17. Les lettres de cachet seront-elles abolies ou modifiées?
+
+18. La liberté de la presse sera-t-elle indéfinie ou modifiée?»
+
+
+
+
+NOTE 5.
+
+
+On trouvera au commencement du second volume, et au début de l'histoire de
+l'assemblée législative, un jugement, qui me semble juste, sur les fautes
+imputées à la constitution de 91. Je n'ai ici qu'un mot à dire sur le
+projet d'établir en France, à cette époque, le gouvernement anglais. Cette
+forme de gouvernement est une transaction entre les trois intérêts qui
+divisent les états modernes, la royauté, l'aristocratie et la démocratie.
+Or, cette transaction n'est possible qu'après l'épuisement des forces,
+c'est-à-dire après le combat, c'est-à-dire encore après la révolution. En
+Angleterre, en effet, elle ne s'est opérée qu'après une longue lutte, après
+la démocratie et l'usurpation. Vouloir opérer la transaction avant le
+combat, c'est vouloir faire la paix avant la guerre. Cette vérité est
+triste, mais elle est incontestable; les hommes ne traitent que quand ils
+ont épuisé leurs forces. La constitution anglaise n'était donc possible en
+France qu'après la révolution. On faisait bien sans doute de prêcher, mais
+on s'y prit mal; et s'y serait-on mieux pris, on n'aurait pas plus réussi.
+J'ajouterai, pour diminuer les regrets, que quand même on eût écrit sur
+notre table de la loi la constitution anglaise tout entière, ce traité
+n'eût pas apaisé les passions; qu'on en serait venu aux mains tout de même,
+et que la bataille aurait été donnée malgré ce traité préliminaire. Je le
+répète donc, il fallait la guerre, c'est-à-dire la révolution. Dieu n'a
+donné la justice aux hommes qu'au prix des combats.
+
+
+
+
+NOTE 6.
+
+
+Je suis loin de blâmer l'obstination du député Meunier, car rien n'est plus
+respectable que la conviction; mais c'est un fait assez curieux à
+constater; Voici à cet égard un passage extrait de son _Rapport à ses
+commettans_:
+
+«Plusieurs députés, dit-il, résolurent d'obtenir de moi îe sacrifice de ce
+principe (_la sanction royale_), ou, en le sacrifiant eux-mêmes, de
+m'engager, par reconnaissance, à leur accorder quelque compensation; ils me
+conduisirent chez un zélé partisan de la liberté, qui désirait une
+coalition entre eux; et moi, afin que la liberté éprouvât moins
+d'obstacles, et qui voulait seulement être présent à nos conférences, sans
+prendre part à la décision. Pour tenter de les convaincre, ou pour
+m'éclairer moi-même, j'acceptai ces conférences. On déclama fortement
+contre les prétendus inconvéniens du droit illimité qu'aurait le roi
+d'empêcher une loi nouvelle, et l'on m'assura que si ce droit était reconnu
+par l'assemblée, il y aurait guerre civile. Ces conférences, deux fois
+renouvelées, n'eurent aucun succès; elles furent recommencées chez un
+Américain, connu par ses lumières et ses vertus, qui avait tout à la fois
+l'expérience et la théorie des institutions propres à maintenir la liberté.
+Il porta, en faveur de mes principes, un jugement favorable. Lorsqu'ils
+eurent éprouvé que tous les efforts pour me faire abandonner mon opinion
+étaient inutiles, ils me déclarèrent enfin qu'ils mettaient peu
+d'importance à la question de la _sanction royale_, quoiqu'ils l'eussent
+présentée quelques jours auparavant comme un sujet de guerre civile; ils
+offrirent de voter pour la _sanction_ illimitée, et de voter également pour
+deux chambres, mais sous la condition que je ne soutiendrais pas, en faveur
+du roi, le droit de dissoudre l'assemblée des représentans; que je ne
+réclamerais, pour la première chambre, qu'un _veto_ suspensif, et que je ne
+m'opposerais pas à une loi fondamentale qui établirait des _conventions
+nationales_ à des époques fixes, ou sur la réquisition de l'assemblée des
+représentans, ou sur celle des provinces, pour revoir la constitution et y
+faire tous les changemens qui seraient jugés nécessaires. Ils entendaient,
+par _conventions nationales_, des assemblées dans lesquelles on aurait
+transporté tous les droits de la nation, qui auraient réuni tous les
+pouvoirs, et conséquemment auraient anéanti par leur seule présence
+l'autorité du monarque et de la législature ordinaire; qui auraient pu
+disposer arbitrairement de tous les genres d'autorité, bouleverser à leur
+gré la constitution, rétablir le despotisme ou l'anarchie. Enfin, on
+voulait en quelque sorte laisser à une seule assemblée, qui aurait porté le
+nom de convention nationale, la dictature suprême, et exposer le royaume à
+un retour périodique de factions et de tumulte.
+
+«Je témoignai ma surprise de ce qu'on voulait m'engager à traiter sur les
+intérêts du royaume comme si nous en étions les maîtres absolus; j'observai
+qu'en ne laissant que le _veto_ suspensif à une première chambre, si elle
+était composée de membres éligibles, il serait difficile de pouvoir la
+former de personnes dignes de la confiance publique; alors tous les
+citoyens préféreraient d'être nommés représentans; et que la chambre, juge
+des crimes d'état, devait avoir une très grande dignité, et conséquemment
+que son autorité ne devait pas être moindre que celle de l'autre chambre.
+Enfin, j'ajoutai que, lorsque je croyais un principe vrai, j'étais obligé
+de le défendre, et que je ne pouvais pas en disposer, puisque la vérité
+appartenait à tous les citoyens.»
+
+
+
+
+NOTE 7.
+
+
+Les particularités de la conduite de Mirabeau à l'égard de tous les partis
+ne sont pas encore bien connues, et sont destinées à l'être bientôt. J'ai
+obtenu de ceux mêmes qui doivent les publier des renseignemens positifs;
+j'ai tenu dans les mains plusieurs pièces importantes, et notamment la
+pièce écrite en forme de profession de foi, qui constituait son traité
+secret avec la cour. Il ne m'est permis de donner au public aucun de ces
+documens, ni d'en citer les dépositaires. Je ne puis qu'affirmer ce que
+l'avenir démontrera suffisamment, lorsque tous les renseignemens auront été
+publiés. Ce que j'ai pu dire avec sincérité, c'est que Mirabeau n'avait
+jamais été dans les complots supposés du duc d'Orléans. Mirabeau partit de
+Provence avec un seul projet, celui de combattre le pouvoir arbitraire dont
+il avait souffert, et que sa raison autant que ses sentimens lui faisaient
+regarder comme détestable. Arrivé à Paris, il fréquenta beaucoup un
+banquier alors très connu, et homme d'un grand mérite. Là, on s'entretenait
+beaucoup de politique, de finances et d'économie publique. Il y puisa
+beaucoup de connaissances sur ces matières, et il s'y lia avec ce qu'on
+appelait la colonie genevoise exilée, dont Clavière, depuis ministre des
+finances, était membre. Cependant Mirabeau ne forma aucune liaison intime.
+Il avait dans ses manières beaucoup de familiarité, et il la devait au
+sentiment de sa force, sentiment qu'il portait souvent jusqu'à
+l'imprudence. Grâce à cette familiarité, il abordait tout le monde, et
+semblait lié avec tous ceux auxquels il s'adressait. C'est ainsi qu'on le
+crut souvent l'ami et le complice de beaucoup d'hommes avec lesquels il
+n'avait aucun intérêt commun. J'ai dit, et je répète qu'il était sans
+parti. L'aristocratie ne pouvait songer à Mirabeau; le parti Necker et
+Mounier ne surent pas l'entendre. Le duc d'Orléans a pu seul paraître
+s'unir à lui. On l'a cru ainsi, parce que Mirabeau traitait familièrement
+avec le duc, et que tous deux étant supposés avoir une grande ambition,
+l'un comme prince, l'autre comme tribun, paraissaient devoir s'allier. La
+détresse de Mirabeau et la fortune du duc d'Orléans semblaient aussi un
+motif d'alliance. Néanmoins Mirabeau resta pauvre jusqu'à ses liaisons avec
+la cour. Alors il observait tous les partis, tâchait de les faire
+expliquer, et sentait trop son importance pour s'engager trop légèrement.
+Une seule fois, il eut un commencement de rapport avec un des agens
+supposés du duc d'Orléans. Il fut invité à dîner par cet agent prétendu, et
+lui, qui ne craignait jamais de s'aventurer, accepta plutôt par curiosité
+que par tout autre motif. Avant de s'y rendre, il en fit part à son
+confident intime, et parut fort satisfait de cette entrevue, qui lui
+faisait espérer de grandes révélations. Le repas eut lieu, et Mirabeau vint
+rapporter ce qui s'était passé: il n'avait été tenu que des propos vagues
+sur le duc d'Orléans, sur l'estime qu'il avait pour les talens de Mirabeau,
+et sur l'aptitude qu'il lui supposait pour gouverner un état. Cette
+entrevue fut donc très insignifiante, et elle put indiquer tout au plus
+qu'on ferait volontiers un ministre de Mirabeau. Aussi ne manqua-t-il pas
+de dire à son ami, avec sa gaieté accoutumée: «Je ne puis pas manquer
+d'être ministre, car le duc d'Orléans et le roi veulent également me
+nommer.» Ce n'étaient là que des plaisanteries, et Mirabeau lui-même n'a
+jamais cru aux projets du duc. J'expliquerai dans une note suivante
+quelques autres particularités.
+
+
+
+
+NOTE 8.
+
+
+La lettre du comte d'Estaing à la reine est un monument curieux, et qui
+devra toujours être consulté relativement aux journées des 5 et 6 octobre.
+Ce brave marin, plein de fidélité et d'indépendance (deux qualités qui
+semblent contradictoires, mais qu'on trouve souvent réunies chez les hommes
+de mer), avait conservé l'habitude de tout dire à ses princes qu'il aimait.
+Son témoignage ne saurait être révoqué en doute, lorsque, dans une lettre
+confidentielle, il expose à la reine les intrigues qu'il a découvertes et
+qui l'ont alarmé. On y verra si en effet la cour était sans projet à cette
+époque.
+
+«Mon devoir et ma fidélité l'exigent, il faut que je mette aux pieds de la
+reine le compte du voyage que j'ai fait à Paris. On me loue de bien dormir
+la veille d'un assaut ou d'un combat naval. J'ose assurer que je ne suis
+point timide en affaires. Élevé auprès de M. le dauphin qui me distinguait,
+accoutumé à dire la vérité à Versailles dès mon enfance, soldat et marin,
+instruit des formes, je les respecte sans qu'elles puissent altérer ma
+franchise ni ma fermeté.
+
+«Eh bien! il faut que je l'avoue à Votre Majesté, je n'ai pu fermer l'oeil
+de la nuit. On m'a dit dans la bonne société, dans la bonne compagnie (et
+que serait-ce, juste ciel, si cela se répandait dans le peuple!), l'on m'a
+répété que l'on prend des signatures dans le clergé et dans la noblesse.
+Les uns prétendent que c'est d'accord avec le roi; d'autres croient que
+c'est à son insu. On assure qu'il y a un plan de formé; que c'est par la
+Champagne ou par Verdun que le roi se retirera ou sera enlevé; qu'il ira à
+Metz. M. de Bouillé est nommé, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a
+dit tous bas chez M. Jauge, à table. J'ai frémi qu'un seul domestique ne
+l'entendît; je lui ai observé qu'un seul mot de sa bouche pouvait devenir
+un signal de mort. Il est froidement positif M. de Lafayette: il m'a
+répondu qu'à Metz comme ailleurs les patriotes étaient les plus forts, et
+qu'il valait mieux qu'un seul mourût pour le salut de tous.
+
+«M. le baron de Breteuil, qui tarde à s'éloigner, conduit le projet. On
+accapare l'argent, et l'on promet de fournir un million et demi par mois.
+M. le comte de Mercy est malheureusement cité, comme agissant de concert.
+Voilà les propos; s'ils se répandent dans le peuple, leurs effets sont
+incalculables: cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru
+épouvantés des suites: le seul doute de la réalité peut en produire de
+terribles. J'ai été chez M. l'ambassadeur d'Espagne, et certes je ne le
+cache point à la reine, où mon effroi a redoublé. M. Fernand-Nunès a causé
+avec moi de ces faux bruits, de l'horreur qu'il y avait à supposer un plan
+impossible, qui entraînerait la plus désastreuse et la plus humiliante des
+guerres civiles, qui occasionnerait la séparation ou la perte totale de la
+monarchie, devenue la proie de la rage intérieure et de l'ambition
+étrangère, qui ferait le malheur irréparable des personnes les plus chères
+à la France. Après avoir parlé de la cour errante, poursuivie, trompée par
+ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, qui veulent
+actuellement l'entraîner dans leur chute..., affligée d'une banqueroute
+générale, devenue dès-lors indispensable, et tout épouvantable..., je me
+suis écrié que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait
+cette fausse nouvelle, si elle se répandait, parce qu'elle était une idée
+sans aucun fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baissé les yeux à cette
+dernière phrase. Je suis devenu pressant; il est enfin convenu que
+quelqu'un de considérable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait
+proposé de signer une association. Il n'a jamais voulu me le nommer; mais,
+soit par inattention, soit pour le bien de la chose, il n'a point
+heureusement exigé ma parole d'honneur, qu'il m'aurait fallu tenir. Je n'ai
+point promis de ne dire à personne ce fait. Il m'inspire une grande terreur
+que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi que je l'éprouve. Je
+supplie la reine de calculer dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver
+d'une fausse démarche: la première coûte assez cher. J'ai vu le bon coeur
+de la reine donner des larmes au sort des victimes immolées; actuellement
+ce seraient des flots de sang versé inutilement qu'on aurait à regretter.
+Une simple indécision peut être sans remède. Ce n'est qu'en allant
+au-devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant, qu'on peut parvenir
+à le diriger en partie. Rien n'est perdu. La reine peut reconquérir au roi
+son royaume. La nature lui en a prodigué les moyens; ils sont seuls
+possibles. Elle peut imiter son auguste mère: sinon je me tais.... Je
+supplie votre majesté de m'accorder une audience pour un des jours de cette
+semaine.»
+
+
+
+
+NOTE 9.
+
+
+L'histoire ne peut pas s'étendre assez pour justifier jusqu'aux individus,
+surtout dans une révolution où les rôles, même les premiers, sont
+extrêmement nombreux. M. de Lafayette a été si calomnié, et son caractère
+est si pur, si soutenu, que c'est un devoir de lui consacrer au moins une
+note. Sa conduite pendant les 5 et 6 octobre est un dévouement continuel,
+et cependant elle a été présentée comme un attentat par des hommes qui lui
+devaient la vie. On lui a reproché d'abord jusqu'à la violence de la garde
+nationale qui l'entraîna malgré lui à Versailles. Rien n'est plus injuste;
+car si on peut maîtriser avec de la fermeté des soldats qu'on a conduits
+longtemps à la victoire, des citoyens récemment et volontairement enrôlés,
+et qui ne vous sont dévoués que par l'exaltation de leurs opinions, sont
+irrésistibles quand ces opinions les emportent. M. de Lafayette lutta
+contre eux pendant toute une journée, et certainement on ne pouvait désirer
+davantage. D'ailleurs rien n'était plus utile que son départ, car sans la
+garde nationale le château était pris d'assaut, et on ne peut prévoir quel
+eût été le sort de la famille royale au milieu du déchaînement populaire.
+Comme on l'a vu, sans les grenadiers nationaux les gardes-du-corps étaient
+forcés. La présence de M. de Lafayette et de ses troupes à Versailles était
+donc indispensable. Après lui avoir reproché de s'y être rendu, on lui a
+reproché surtout de s'y être livré au sommeil; et ce sommeil a été l'objet
+du plus cruel et du plus réitéré de tous les reproches. M. de Lafayette
+resta debout jusqu'à cinq heures du matin, employa toute la nuit à répandre
+des patrouilles, à rétablir l'ordre et la tranquillité; et ce qui prouve
+combien ses précautions étaient bien prises, c'est qu'aucun des postes
+confiés à ses soins ne fut attaqué. Tout paraissait calme, et il fit une
+chose que personne n'eût manqué de faire à sa place, il se jeta sur un lit
+pour reprendre quelques forces dont il avait besoin, car il luttait depuis
+vingt-quatre heures contre la populace. Son repos ne dura pas une
+demi-heure; il arriva aux premiers cris, et assez tôt pour sauver les
+gardes-du-corps qu'on allait égorger. Qu'est-il donc possible de lui
+reprocher...? De n'avoir pas été présent à la première minute? mais la même
+chose pouvait avoir lieu de toute autre manière; un ordre à donner ou un
+poste à visiter pouvait l'éloigner pour une demi-heure du point où aurait
+lieu la première attaque; et son absence, dans le premier instant de
+l'action, était le plus inévitable de tous les accidens. Mais arriva-t-il
+assez tôt pour délivrer presque toutes les victimes, pour sauver le château
+et les augustes personnes qu'il contenait? se dévoua-t-il généreusement aux
+plus grands dangers? voilà ce qu'on ne peut nier, et ce qui lui valut à
+cette époque des actions de grâces universelles. Il n'y eut qu'une voix
+alors parmi tous ceux qu'il avait sauvés. Madame de Staël, qui n'est pas
+suspecte de partialité en faveur de M. de Lafayette, rapporte qu'elle
+entendit les gardes-du-corps crier _Vive Lafayette!_ Mounier, qui n'était
+pas suspect davantage, loue son dévouement; et M. de Lally-Tolendal
+regrette qu'on ne lui ait pas attribué dans ce moment une espèce de
+dictature (voyez son Rapport à ses commettans); ces deux députés se sont
+assez prononcés contre les 5 et 6 octobre, pour que leur témoignage soit
+accueilli avec toute confiance. Personne, au reste, n'osa nier dans les
+premiers momens un dévouement qui était universellement reconnu. Plus
+tard, l'esprit de parti, sentant le danger d'accorder des vertus à un
+constitutionnel, nia les services de M. de Lafayette; et alors commença
+cette longue calomnie dont il n'a depuis cessé d'être l'objet.
+
+
+
+
+NOTE 10.
+
+
+J'ai déjà exposé quels avaient été les rapports à peu près nuls de Mirabeau
+avec le duc d'Orléans. Voici quel est le sens de ce mot fameux: _Ce j...
+f..... ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_. La contrainte
+exercée par Lafayette envers le duc d'Orléans indisposa le parti populaire,
+mais irrita surtout les amis du prince condamné à l'exil. Ceux-ci
+songeaient à détacher Mirabeau contre Lafayette, en profitant de la
+jalousie de l'orateur contre le général. Un ami du duc, Lauzun, vint un
+soir chez Mirabeau pour le presser de prendre la parole dès le lendemain
+matin. Mirabeau qui souvent se laissait entraîner, allait céder, lorsque
+ses amis, plus soigneux que lui de sa propre conduite, l'engagèrent de n'en
+rien faire. Il fut donc résolu qu'il se tairait. Le lendemain, à
+l'ouverture de la séance, on apprit le départ du duc d'Orléans; et
+Mirabeau, qui lui en voulait de sa condescendance envers Lafayette, et qui
+songeait aux efforts inutiles de ses amis, s'écria: _Ce j... f..... ne
+mérite pas la peine qu'on se donne pour lui._
+
+
+
+
+NOTE 11.
+
+
+Il y avait chez Mirabeau, comme chez tous les hommes supérieurs, beaucoup
+de petitesse à côté de beaucoup de grandeur. Il avait une imagination vive
+qu'il fallait occuper par des espérances. Il était impossible de lui donner
+le ministère sans détruire son influence, et par conséquent sans le perdre
+lui-même, et le secours qu'on en pouvait retirer. D'autre part, il fallait
+cette amorce à son imagination. Ceux donc qui s'étaient placés entre lui et
+la cour conseillèrent de lui laisser au moins l'espérance d'un
+portefeuille. Cependant les intérêts personnels de Mirabeau n'étaient
+jamais l'objet d'une mention particulière dans les diverses communications
+qui avaient lieu: on n'y parlait jamais en effet ni d'argent ni de faveurs,
+et il devenait difficile de faire entendre à Mirabeau ce qu'on voulait lui
+apprendre. Pour cela, on indiqua au roi un moyen fort adroit. Mirabeau
+avait une réputation si mauvaise que peu de personnes auraient voulu lui
+servir de collègues. Le roi, s'adressant à M. de Liancourt, pour lequel
+il avait une estime particulière, lui demanda si, pour lui être utile, il
+accepterait un portefeuille en compagnie de Mirabeau. M. de Liancourt,
+dévoué au monarque, répondit qu'il était décidé à faire tout ce
+qu'exigerait le bien de son service. Cette question, bientôt rapportée à
+l'orateur, le remplit de satisfaction, et il ne douta plus que, dès que les
+circonstances le permettraient, on ne le nommât ministre.
+
+
+
+
+NOTE 12.
+
+
+Il ne sera pas sans intérêt de connaître l'opinion de Ferrières sur la
+manière dont les députés de son propre parti se conduisaient dans
+l'assemblée.
+
+«Il n'y avait à l'assemblée nationale, dit Ferrières, qu'à peu près trois
+cents membres véritablement hommes probes, exempts d'esprit de parti,
+étrangers à l'un et à l'autre club, voulant le bien, le voulant pour
+lui-même, indépendamment d'intérêts d'ordres, de corps; toujours prêts à
+embrasser la proposition la plus juste et la plus utile, n'importe de qui
+elle vînt et par qui elle fût appuyée. Ce sont des hommes dignes de
+l'honorable fonction à laquelle ils avaient été appelés, qui ont fait le
+peu de bonnes lois sorties de l'assemblée constituante; ce sont eux qui
+ont empêché tout le mal qu'elle n'a pas fait. Adoptant toujours ce qui
+était bon, et éloignant toujours ce qui était mauvais, ils ont souvent
+donné la majorité à des délibérations qui, sans eux, eussent été rejetées
+par un esprit de faction; ils ont souvent repoussé des motions qui, sans
+eux; eussent été adoptées par un esprit d'intérêt.
+
+«Je ne saurais m'empêcher à ce sujet de remarquer la conduite impolitique
+des nobles et des évêques. Comme ils ne tendaient qu'à dissoudre
+l'assemblée, qu'à jeter de la défaveur sur ses opérations, loin de
+s'opposer aux mauvais décrets, ils étaient d'une indifférence à cet égard
+que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le
+président posait la question, invitant les députés de leur parti à les
+suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point
+délibérer. Les clubistes, par abandon, devenus la majorité de l'assemblée,
+décrétaient tout ce qu'ils voulaient. Les évêques et les nobles croyant
+fermement que le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, hâtaient, avec
+une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la chute, et la ruine de
+la monarchie, et leur propre ruine. A cette conduite insensée ils
+joignaient une insouciance insultante, et pour l'assemblée, et pour le
+peuple qui assistait aux séances. Ils n'écoutaient point, riaient,
+parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable
+qu'il avait conçue d'eux; et au lieu de travailler à regagner sa confiance
+et son estime, ils ne travaillaient qu'à acquérir sa haine et son mépris.
+Toutes ces sottises venaient de ce que les évêques et les nobles ne
+pouvaient se persuader que l'a révolution était faite depuis long-temps
+dans l'opinion et dans le coeur de tous les Français. Ils s'imaginaient, à
+l'aide de ces digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils
+ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravage,
+s'entêtant avec opiniâtreté à l'ancien régime, base de toutes leurs
+actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils
+forçaient, par cette obstination maladroite, les révolutionnaires à étendre
+leur système de révolution au-delà même du but qu'ils s'étaient proposé.
+Les nobles et les évêques criaient alors à l'injustice, à la tyrannie. Ils
+parlaient de l'ancienneté et de la légitimité de leurs droits à des hommes
+qui avaient sapé la base de tous les droits.»
+
+(_Ferrières. Tom. II, page._ 122).
+
+
+
+
+NOTE 13.
+
+
+Le rappel des gardes-du-corps donna lieu à une anecdote qui mérite d'être
+rapportée. La reine se plaignait à M. de Lafayette de ce que le roi n'était
+pas libre, et elle en donnait pour preuve que le service du château était
+fait par la garde nationale et non par les gardes-du-corps. M. de Lafayette
+lui demanda aussitôt si elle verrait avec plaisir le rappel de ces
+derniers. La reine hésita d'abord à lui répondre, mais n'osa pas refuser
+l'offre que lui fit le général de provoquer ce rappel. Aussitôt il se
+rendit à la municipalité, qui, à son instigation, fit la demande officielle
+au roi de rappeler ses gardes-du-corps, en offrant de partager avec eux le
+service du château. Le roi et la reine ne virent par cette demande avec
+peine; mais on leur en fit bientôt sentir les conséquences, et ceux qui ne
+voulaient pas qu'ils parussent libres les engagèrent à répondre par un
+refus. Cependant le refus était difficile à motiver, et la reine, à
+laquelle on confiait souvent des commissions difficiles, fut chargée de
+dire à M. de Lafayette qu'on n'acceptait pas la proposition de la
+municipalité. Le motif qu'elle en donna, c'est qu'on ne voulait pas exposer
+les gardes-du-corps à être massacrés. Cependant M. de Lafayette venait d'en
+rencontrer un qui se promenait en uniforme au Palais-Royal. Il rapporta ce
+fait à la reine, qui fut encore plus embarrassée, mais qui persista dans
+l'intention qu'elle était chargée d'exprimer.
+
+
+
+
+NOTE 14.
+
+
+Le discours de Monsieur, à l'Hôtel-de-Ville, renferme un passage trop
+important pour n'être pas rappelé ici.
+
+«Quant à mes opinions personnelles, dit ce personnage auguste, j'en
+parlerai avec confiance à mes concitoyens. Depuis le jour où, dans la
+seconde assemblée des notables, je me déclarai sur la question fondamentale
+qui divisait les esprits, je n'ai cessé de croire qu'une grande révolution
+était prête; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang
+suprême, devait en être le chef, puis qu'elle ne pouvait être avantageuse à
+la nation sans l'être également au monarque; enfin, que l'autorité royale
+devait être le rempart de la liberté nationale; et la liberté nationale la
+base de l'autorité royale. Que l'on cite une seule de mes actions, un seul
+de mes discours qui ait démenti ces principes, qui ait montré que, dans
+quelque circonstance où j'aie été placé, le bonheur du roi, celui du
+peuple, aient cessé d'être l'unique objet de mes pensées et de mes vues:
+jusque-là, j'ai le droit d'être cru sur ma parole, je n'ai jamais changé de
+sentimens et de principes, et je n'en changerai jamais.»
+
+
+
+
+NOTE 15.
+
+
+Le discours prononcé par le roi dans celle circonstance est trop
+remarquable pour n'être pas cité avec quelques observations. Ce prince,
+excellent et trop malheureux, était dans une continuelle hésitation, et,
+pendant certains instans, il voyait avec beaucoup de justesse ses propres
+devoirs et les torts de la cour. Le ton qui règne dans le discours prononcé
+le 4 février prouve suffisamment que dans cette circonstance ses paroles
+n'étaient pas imposées et qu'il s'exprimait avec un véritable sentiment de
+sa situation présente.
+
+«Messieurs, la gravité des circonstances où se trouve la France m'attire
+au milieu de vous. Le relâchement progressif de tous les liens de l'ordre
+et de la subordination, la suspension ou l'inactivité de la justice, les
+mécontentemens qui naissent des privations particulières, les oppositions,
+les haines malheureuses qui sont la suite inévitable des longues
+dissensions, la situation critique des finances et les incertitudes sur la
+fortune publique, enfin l'agitation générale des esprits, tout semble se
+réunir pour entretenir l'inquiétude des véritables amis de la prospérité et
+du bonheur du royaume.
+
+«Un grand but se présente à vos regards; mais il faut y atteindre sans
+accroissement de trouble et sans nouvelles convulsions. C'était, je dois le
+dire, d'une manière plus douce et plus tranquille que j'espérais vous y
+conduire lorsque je formai le dessein de vous rassembler, et de réunir pour
+la félicité publique les lumières et les volontés des représentans de la
+nation; mais mon bonheur et ma gloire ne sont pas moins étroitement liés au
+succès de vos travaux.
+
+«Je les garantis, par une continuelle vigilance, de l'influence funeste
+que pouvaient avoir sur eux les circonstances malheureuses au milieu
+desquelles vous vous trouviez placés. Les horreurs de la disette que la
+France avait à redouter l'année dernière ont été éloignées par des soins
+multipliés et des approvisionnemens immenses. Le désordre que l'état ancien
+des finances, le discrédit, l'excessive rareté du numéraire et le
+dépérissement graduel des revenus, devaient naturellement amener; ce
+désordre, au moins dans son éclat et dans ses excès, a été jusqu'à présent
+écarté. J'ai adouci partout, et principalement dans la capitale, les
+dangereuses conséquences du défaut de travail; et, nonobstant
+l'affaiblissement de tous les moyens d'autorité, j'ai maintenu le royaume,
+non pas, il s'en faut bien, dans le calme que j'eusse désiré, mais dans un
+état de tranquillité suffisant pour recevoir le bienfait d'une liberté sage
+et bien ordonnée; enfin, malgré notre situation intérieure généralement
+connue, et malgré les orages politiques qui agitent d'autres nations, j'ai
+conservé la paix au dehors, et j'ai entretenu avec toutes les puissances de
+l'Europe les rapports d'égard et d'amitié qui peuvent rendre cette paix
+durable.
+
+«Après vous avoir ainsi préservés des grandes contrariétés qui pouvaient
+aisément traverser vos soins et vos travaux, je crois le moment arrivé où
+il importe à l'intérêt de l'état que je m'associe d'une manière encore plus
+expresse et plus manifeste à l'exécution et à la réussite de tout ce que
+vous avez concerté pour l'avantage de la France. Je ne puis saisir une plus
+grande occasion que celle où vous présentez à mon acceptation des décrets
+destinés à établir dans le royaume une organisation nouvelle, qui doit
+avoir une influence si importante et si propice pour le bonheur de mes
+sujets et pour la prospérité de cet empire.
+
+«Vous savez, messieurs, qu'il y a plus de dix ans, et dans un temps ou le
+voeu de la nation ne s'était pas encore expliqué sur les assemblées
+provinciales, j'avais commencé à substituer ce genre d'administration à
+celui qu'une ancienne et longue habitude avait consacré. L'expérience
+m'ayant fait connaître que je ne m'étais point trompé dans l'opinion que
+j'avais conçue de l'utilité de ces établissemens, j'ai cherché à faire
+jouir du même bienfait toutes les provinces de mon royaume; et, pour
+assurer aux nouvelles administrations la confiance générale, j'ai voulu que
+les membres dont elles devaient être composées fussent nommés librement par
+tous les citoyens. Vous avez amélioré ces vues de plusieurs manières, et la
+plus essentielle, sans doute, est cette subdivision égale et sagement
+motivée, qui, en affaiblissant les anciennes séparations de province à
+province, et en établissant un système général et complet d'équilibre,
+réunit davantage à un même esprit et à un même intérêt toutes les parties
+du royaume. Cette grande idée, ce salutaire dessein, vous sont entièrement
+dus: il ne fallait pas moins qu'une réunion des volontés de la part des
+représentans de la nation; il ne fallait pas moins que leur juste ascendant
+sur l'opinion générale, pour entreprendre avec confiance un changement
+d'une si grande importance, et pour vaincre au nom de la raison les
+résistances de l'habitude et des intérêts particuliers.»
+
+Tout ce que dit ici le roi est parfaitement juste et très bien senti. Il
+est vrai que toutes les améliorations, il les avait autrefois tentées de
+son propre mouvement, et qu'il avait donné un rare exemple chez les
+princes, celui de prévenir les besoins de leurs sujets. Les éloges qu'il
+donne à la nouvelle division territoriale portent encore le caractère d'une
+entière bonne foi, car elle était certainement utile au gouvernement, en
+détruisant les résistances que lui avaient souvent opposées les localités.
+Tout porte donc à croire que le roi parle ici avec une parfaite sincérité.
+Il continue:
+
+«Je favoriserai, je seconderai par tous les moyens qui sont en mon pouvoir
+le succès de cette vaste organisation; d'où dépend le salut de la France;
+et, je crois nécessaire de le dire, je suis trop occupé de la situation
+intérieure du royaume, j'ai les yeux trop ouverts sur les dangers de tout
+genre dont nous sommes environnés, pour ne pas sentir fortement que, dans
+la disposition présente des esprits, et en considérant l'état où se
+trouvent les affaires publiques, il faut qu'un nouvel ordre de choses
+s'établisse avec calme et avec tranquillité ou que le royaume soit exposé à
+toutes les calamités de l'anarchie.
+
+«Que les vrais citoyens y réfléchissent, ainsi que je l'ai fait, en fixant
+uniquement leur attention sur le bien de l'état, et ils verront que, même
+avec des opinions différentes, un intérêt éminent doit les réunir tous
+aujourd'hui. Le temps réformera ce qui pourra rester de défectueux dans la
+collection des lois qui auront été l'ouvrage de cette assemblée (_cette
+critique indirecte et ménagée prouve que le roi ne voulait pas flatter,
+mais dire la vérité, tout en employant la mesure nécessaire_); mais toute
+entreprise qui tendrait à ébranler les principes de la constitution même,
+tout concert qui aurait pour but de les renverser ou d'en affaiblir
+l'heureuse influence, ne serviraient qu'à introduire au milieu de nous les
+maux effrayans de la discorde; et, en supposant le succès d'une semblable
+tentative contre mon peuple et moi, le résultat nous priverait, sans
+remplacement, des divers biens dont un nouvel ordre de choses nous offre la
+perspective.
+
+«Livrons-nous donc de bonne foi aux espérances que nous pouvons concevoir,
+et ne songeons qu'à les réaliser par un accord unanime. Que partout on
+sache que le monarque et les représentans de la nation sont unis d'un même
+intérêt et d'un même voeu, afin que cette opinion, cette ferme croyance,
+répandent dans les provinces un esprit de paix et de bonne volonté, et que
+tous les citoyens recommandables par leur honnêteté, tous ceux qui peuvent
+servir l'état essentiellement par leur zèle et par leurs lumières,
+s'empressent de prendre part aux différentes subdivisions de
+l'administration générale, dont l'enchaînement et l'ensemble doivent
+concourir efficacement au rétablissement de l'ordre et à la prospérité du
+royaume.
+
+»Nous ne devons point nous le dissimuler, il y a beaucoup à faire pour
+arriver à ce but. Une volonté suivie, un effort général et commun, sont
+absolument nécessaires pour obtenir un succès véritable. Continuez donc
+vos travaux sans d'autre passion que celle du bien; fixez toujours votre
+première attention sur le sort du peuple et sur la liberté publique, mais
+occupez-vous aussi d'adoucir, de calmer toutes les défiances, et mettez
+fin, le plus tôt possible, aux différentes inquiétudes qui éloignent de la
+France un si grand nombre de ses concitoyens, et dont l'effet contraste
+avec les lois de sûreté et de liberté que vous voulez établir: la
+prospérité ne reviendra qu'avec le contentement général. Nous apercevons
+partout des espérances; soyons impatiens de voir aussi partout le bonheur.
+
+«Un jour, j'aime à le croire, tous les Français indistinctement
+reconnaîtront l'avantage de l'entière suppression des différences d'ordre
+et d'état, lorsqu'il est question de travailler en commun au bien public, à
+cette prospérité de la patrie qui intéresse également les citoyens, et
+chacun doit voir sans peine que, pour être appelé dorénavant à servir
+l'état de quelque manière, il suffira de s'être rendu remarquable par ses
+talens et par ses vertus.
+
+«En même temps, néanmoins, tout ce qui rappelle à une nation l'ancienneté
+et la continuité des services d'une race honorée est une distinction que
+rien ne peut détruire; et, comme elle s'unit aux devoirs de la
+reconnaissance, ceux qui, dans toutes les classes de la société, aspirent à
+servir efficacement leur patrie, et ceux qui ont eu déjà le bonheur d'y
+réussir, ont un intérêt à respecter cette transmission de titres ou de
+souvenirs, le plus beau de tous les héritages qu'on puisse faire passer à
+ses enfans.
+
+«Le respect dû aux ministres de la religion ne pourra non plus s'effacer;
+et lorsque leur considération sera principalement unie aux saintes vérités
+qui sont sous la sauvegarde de l'ordre et de la morale, tous les citoyens
+honnêtes et éclairés auront un égal intérêt à la maintenir et à la
+défendre.
+
+«_Sans doute ceux qui ont abandonné leurs privilèges pécuniaires, ceux qui
+ne formeront plus comme autrefois un ordre politique dans l'état, se
+trouvent soumis à des sacrifices dont je connais toute l'importance; mais,
+j'en ai la persuasion, ils auront assez de générosité pour chercher un
+dédommagement dans tous les avantages publics dont l'établissement des
+assemblées nationales présente l'espérance_.»
+
+Le roi continue, comme on le voit, à exposer à tous les partis les
+avantages des nouvelles lois, et en même temps la nécessité de conserver
+quelque chose des anciennes. Ce qu'il adresse aux privilégiés prouve son
+opinion réelle sur la nécessité et la justice des sacrifices qu'on leur
+avait imposés, et leur résistance sera éternellement condamnée par les
+paroles que renferme ce discours. Vainement dira-t-on que le roi n'était
+pas libre: le soin qu'il prend ici de balancer les concessions, les
+conseils et même les reproches, prouve qu'il parlait sincèrement. Il
+s'exprima bien autrement lorsque plus tard il voulut faire éclater l'état
+de contrainte dans lequel il croyait être. Sa lettre aux ambassadeurs,
+rapportée plus bas, le prouvera suffisamment. L'exagération toute populaire
+qui y règne démontre l'intention de ne plus paraître libre. Mais ici la
+mesure ne laisse aucun doute, et ce qui suit est si touchant, si délicat,
+qu'il n'est pas possible de ne l'avoir pas senti, quand on a consenti à
+l'écrire et à le prononcer.
+
+«J'aurais bien aussi des pertes à compter, si, au milieu des plus grands
+intérêts de l'état, je m'arrêtais à des calculs personnels; mais je trouve
+une compensation qui me suffit, une compensation pleine et entière, dans
+l'accroissement du bonheur de la nation, et c'est du fond de mon coeur que
+j'exprime ici ce sentiment.
+
+«Je défendrai donc, je maintiendrai la liberté constitutionnelle, dont le
+voeu général, d'accord avec le mien, a consacré les principes. _Je ferai
+davantage; et, de concert avec la reine qui partage tous mes sentimens, je
+préparerai de bonne heure l'esprit et le coeur de mon fils au nouvel ordre
+de choses que les circonstances ont amené. Je l'habituerai dès ses premiers
+ans à être heureux du bonheur des Français_, et à reconnaître toujours,
+malgré le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le préservera
+des dangers de l'inexpérience; et qu'une juste liberté ajoute un nouveau
+prix aux sentimens d'amour et de fidélité dont la nation, depuis tant de
+siècles, donne à ses rois des preuves si touchantes.
+
+«Je dois ne point le mettre en doute: en achevant votre ouvrage, vous vous
+occuperez sûrement avec sa gesse et avec candeur de l'affermissement du
+pouvoir exécutif, cette condition sans laquelle il ne saurait exister aucun
+ordre durable au dedans, ni aucune considération au dehors. Nulle défiance
+ne peut raisonnablement vous rester: ainsi, il est de votre devoir, comme
+citoyens et comme fidèles représentans de la nation, d'assurer au bien de
+l'état et à la liberté publique cette stabilité qui ne peut dériver que
+d'une autorité active et tutélaire. Vous aurez sûrement présent à l'esprit
+que, sans une telle autorité, toutes les parties de votre système de
+constitution resteraient à la fois sans lien et sans correspondance; et, en
+vous occupant de la liberté, que vous aimez et que j'aime aussi, vous ne
+perdrez pas de vue que le désordre en administration, en amenant la
+confusion des pouvoirs, dégénère souvent, par d'aveugles violences, dans la
+plus dangereuse et la plus alarmante de toutes: les tyrannies.
+
+«Ainsi, non pas pour moi, messieurs, qui ne compte point ce qui m'est
+personnel prés des lois et des institutions qui doivent régler le destin de
+l'empire, mais pour le bonheur même de notre patrie, pour sa prospérité,
+pour sa puissance, je vous invite à vous affranchir de toutes les
+impressions du moment qui pourraient vous détourner de considérer dans son
+ensemble ce qu'exige un royaume tel que la France, et par sa vaste étendue,
+et par son immense population, et par ses relations inévitables au dehors.
+
+«Vous ne négligerez pas non plus de fixer votre attention sur ce qu'exigent
+encore des législateurs les moeurs, le caractère et les habitudes d'une
+nation devenue trop célèbre en Europe par la nature de son esprit et de son
+génie, pour qu'il puisse paraître indifférent d'entretenir ou d'altérer en
+elle les sentimens: de douceur, de confiance et de bonté, qui lui ont valu
+tant de renommée.
+
+«Donnez-lui l'exemple aussi de cet esprit de justice qui sert de sauvegarde
+à la propriété, ce droit respecté de toutes les nations, qui n'est pas
+l'ouvrage du hasard, qui ne dérive point des privilèges d'opinion, mais qui
+se lie étroitement aux rapports les plus essentiels de l'ordre public et
+aux premières conditions de l'harmonie sociale.
+
+«Par quelle fatalité, lorsque le calme commençait à renaître, de nouvelles
+inquiétudes se sont-elles répandues dans les provinces! Par quelle fatalité
+s'y livre-t-on à de nouveaux excès! Joignez-vous à moi pour les arrêter, et
+empêchons de tous nos efforts que des violences criminelles ne viennent
+souiller ces jours où le bonheur de la nation se prépare. Vous qui pouvez
+influer par tant de moyens sur la confiance publique, _éclairez sur ses
+véritables intérêts le peuple qu'on égare, ce bon peuple qui m'est si cher,
+et dont on m'assure que je suis aimé quand on veut me consoler de mes
+peines_. Ah! s'il savait à quel point je suis malheureux à la nouvelle d'un
+attentat contre les fortunes, ou d'un acte de violence contre les
+personnes, peut-être il m'épargnerait cette douloureuse amertume!
+
+«Je ne puis vous entretenir des grands intérêts de l'état, sans vous
+presser de vous occuper, d'une manière instante et définitive, de tout ce
+qui tient au rétablissement de l'ordre dans les finances, et à la
+tranquillité de la multitude innombrable de citoyens qui sont unis par
+quelque lien à la fortune publique.
+
+«Il est temps d'apaiser toutes les inquiétudes; il est temps de rendre à ce
+royaume la force de crédit à laquelle il a droit de prétendre. Vous ne
+pouvez pas tout entreprendre à la fois: aussi je vous invite à réserver
+pour d'autres temps une partie des biens dont la réunion de vos lumières
+vous présente le tableau; mais quand vous aurez ajouté à ce que vous avez
+déjà fait un plan sage et raisonnable pour l'exercice de la justice; quand
+vous aurez assuré les bases d'un équilibre parfait entre les revenus et les
+dépenses de l'état; enfin quand vous aurez achevé l'ouvrage de la
+constitution, vous aurez acquis de grands droits à la reconnaissance
+publique; et, dans la continuation successive des assemblées nationales,
+continuation fondée dorénavant sur cette constitution même, il n'y aura
+plus qu'à ajouter d'année en année de nouveaux moyens de prospérité. Puisse
+cette journée, où votre monarque vient s'unir à vous de la manière la plus
+franche et la plus intime, être une époque mémorable dans l'histoire de cet
+empire! Elle le sera, je l'espère, si mes voeux ardents, si mes instantes
+exhortations peuvent être un signal de paix et de rapprochement entre vous.
+_Que ceux qui s'éloigneraient encore d'un esprit de concorde devenu si
+nécessaire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les
+affligent; je les paierai par ma reconnaissance et mon affection_.
+
+«Ne professons tous, à compter de ce jour, ne professons tous, je vous en
+donne l'exemple, qu'une seule opinion, qu'un seul intérêt, qu'une seule
+volonté, l'attachement à la constitution nouvelle, et le désir ardent de la
+paix, du bonheur et de là prospérité de la France!»
+
+
+
+
+NOTE 16.
+
+
+Je ne puis mieux faire que de citer les Mémoires de M. Froment lui-même,
+pour donner une juste idée de l'émigration et des opinions qui la
+divisaient: dans un volume intitulé _Recueil de divers écrits relatifs à la
+révolution_, M. Froment s'exprime comme il suit, page 4 et suivantes:
+
+«Je me rendis secrètement à Turin (janvier 1790) auprès des princes
+français, pour solliciter leur approbation et leur appui. Dans un conseil,
+qui fut tenu à mon arrivée, je leur démontrai que, _s'ils voulaient armer
+les partisans de l'autel et du trône, et faire marcher de pair les intérêts
+de la religion avec ceux de la royauté, il serait aisé de sauver l'un et
+l'autre_. Quoique fortement attaché à la foi de mes pères, ce n'était pas
+aux non-catholiques que je voulais faire la guerre, mais aux ennemis
+déclarés du catholicisme et de la royauté, à ceux qui disaient hautement
+que depuis trop long-temps on parlait de Jésus-Christ et des Bourbons, à
+ceux qui prétendaient étrangler le dernier des rois avec les boyaux du
+dernier des prêtres. Les non-catholiques _restés fidèles_ à la monarchie
+ont toujours trouvé en moi le citoyen le plus tendre, les catholiques
+_rebelles_ le plus implacable ennemi.
+
+«Mon plan tendait uniquement à lier un parti, et à lui donner, autant qu'il
+serait en moi, de l'extension et de la consistance. Le véritable argument
+des révolutionnaires étant la force, je sentais que la véritable réponse
+était la force; _alors, comme à présent_, j'étais convaincu de cette grande
+vérité, _qu'on ne peut étouffer une forte passion que par une plus forte
+encore, et que le zèle religieux pouvait seul étouffer le délire
+républicain_. Les miracles que le zèle de la religion a opérés depuis lors
+dans la Vendée et en Espagne, prouvent que les philosopheurs et les
+révolutionnaires de tous les partis ne seraient jamais venus à bout
+d'établir leur système anti-religieux et anti-social, pendant quelques
+années, sur la majeure partie de l'Europe, si les ministres de Louis XVI
+avaient conçu un projet tel que le mien, ou si les conseillers des princes
+émigrés l'avaient sincèrement adopté et réellement soutenu.
+
+«Mais malheureusement la plupart des personnages qui dirigeaient Louis XVI
+et les princes de sa maison ne raisonnaient et n'agissaient que sur des
+principes philosophiques, quoique les philosophes et leurs disciples
+fussent la cause des agens de la révolution. Ils auraient cru se couvrir de
+ridicule et de déshonneur, s'ils avaient prononcé le seul mot de
+_religion_, s'ils avaient employé les puissans moyens qu'elle présente, et
+dont les plus grands politiques se sont servis dans tous les temps avec
+succès. Pendant que l'assemblée nationale cherchait à égarer le peuple et à
+se l'attacher par la suppression des droits féodaux, de la dîme, de la
+gabelle, etc., etc., ils voulaient le ramener à la soumission et à
+l'obéissance par l'exposé de l'incohérence des nouvelles lois, par le
+tableau des malheurs du roi, par des écrits au-dessus de son intelligence.
+Avec ces moyens ils croyaient faire renaître dans le coeur de tous les
+Français un amour pur et désintéressé pour leur souverain; ils croyaient
+que les clameurs des mécontens arrêteraient les entreprises des factieux,
+et permettraient au roi _de marcher droit au but qu'il voulait atteindre_.
+La valeur de mes conseils fut taxée vraisemblablement au poids de mon
+existence, et l'opinion des grands de la cour sur leur titre et leur
+fortune.»
+
+M. Froment poursuit son récit, et caractérise ailleurs les partis qui
+divisaient la cour fugitive, de la manière suivante,
+
+«Ces titres honorables et les égards qu'on avait généralement pour moi à
+Turin, m'auraient fait oublier le passé et concevoir les plus flatteuses
+espérances pour l'avenir, si j'avais aperçu de grands moyens aux
+conseillers des princes, et un parfait accord parmi les hommes les plus
+influens dans nos affaires, mais je voyais avec douleur l'_émigration
+divisée en deux partis_, dont l'un ne voulait tenter la contre-révolution
+que _par le secours des puissances étrangères_, et l'autre _par les
+royalistes de l'intérieur_.
+
+«_Le premier parti_ prétendait qu'en cédant quelques provinces aux
+puissances, elles fourniraient aux princes français des armées assez
+nombreuses pour réduire les factieux; qu'avec le temps on reconquerrait
+aisément les concessions qu'on aurait été forcé de faire; et que la cour,
+en ne contractant d'obligation _envers aucun des corps de l'état_, pourrait
+dicter des lois à tous les Français... Les courtisans tremblaient que la
+noblesse des provinces et les royalistes du tiers-état n'eussent l'honneur
+de remettre sur son séant la monarchie défaillante. Ils sentaient qu'ils ne
+seraient plus les dispensateurs des grâces et des faveurs, et que leur
+règne finirait dès que la noblesse des provinces aurait rétabli, au prix de
+son sang, l'autorité royale, et mérité par là les bienfaits et la confiance
+de son souverain. La crainte de ce nouvel ordre de choses les portait à se
+réunir, sinon pour détourner les princes d'employer en aucune manière les
+royalistes de l'intérieur, du moins pour fixer principalement leur
+attention sur les cabinets de l'Europe, et les porter à fonder leurs plus
+grandes espérances sur les secours étrangers. Par une suite de cette
+crainte, ils mettaient _secrètement_ en oeuvre les moyens les plus
+efficaces pour ruiner les ressources intérieures, faire échouer les plans
+proposés, entre lesquels plusieurs pouvaient amener le rétablissement de
+l'ordre, s'ils eussent été sagement dirigés et réellement soutenus. C'est
+ce dont j'ai été moi-même le témoin: c'est ce que je démontrerai un jour
+par des faits et des témoignages authentiques; mais le moment n'est pas
+encore venu. Dans une conférence qui eut lieu à peu près à cette époque, au
+sujet du parti qu'on pouvait tirer des dispositions favorables des Lyonnais
+et des Francs-Comtois, j'exposai sans détour les moyens qu'on devait
+employer, _en même temps_, pour assurer le triomphe des royalistes du
+Gévaudan, des Cévennes, du Vivarais, du Comtat-Venaissin, du Languedoc et
+de la Provence. Pendant la chaleur de la discussion, M. le marquis
+d'Autichamp, maréchal-de-camp, _grand partisan des puissances_, me dit:
+«Mais les opprimés et les parens des victimes ne chercheront-ils pas à se
+venger?...--Eh! qu'importe? lui dis-je, pourvu que nous arrivions à notre
+but!--Voyez-vous, s'écria-t-il, comme je lui ai fait avouer qu'on
+exercerait des vengeances particulières!» Plus qu'étonné de cette
+observation, je dis à M. le marquis de la Rouzière, mon voisin: «Je ne
+croyais pas qu'une guerre civile dût ressembler à une mission de capucins!»
+C'est ainsi qu'en inspirant aux princes la crainte de se rendre odieux à
+leurs plus cruels ennemis, les courtisans les portaient à n'employer que
+des demi-mesures, suffisantes sans doute pour provoquer le zèle des
+royalistes de l'intérieur, mais très insuffisantes pour, après les avoir
+compromis, les garantir de la fureur des factieux. Depuis lors il m'est
+revenu que, pendant le séjour de l'armée des princes en Champagne, M. de la
+Porte, aide-de-camp du marquis d'Autichamp, ayant fait prisonnier un
+républicain, crut, d'après le système de son général, qu'il le ramènerait à
+son devoir par une exhortation pathétique, et en lui rendant ses armes et
+la liberté; mais à peine le républicain eut fait quelques pas, qu'il
+étendit par terre son vainqueur. M. le marquis d'Autichamp, oubliant alors
+la modération qu'il avait manifestée à Turin, incendia plusieurs villages,
+pour venger la mort de son missionnaire imprudent.
+
+«_Le second parti_ soutenait que, puisque les puissances avaient pris
+plusieurs fois les armes pour humilier les Bourbons, et surtout pour
+empêcher Louis XIV d'assurer la couronne d'Espagne à son petit-fils, bien
+loin de les appeler à notre aide, il fallait au contraire ranimer le zèle
+du clergé, le dévouement de la noblesse, l'amour du peuple pour le roi, _et
+se hâter d'étouffer une querelle de famille_, dont les étrangers seraient
+peut-être tentés de profiter....
+
+«C'est à cette funeste division parmi les chefs de l'émigration, et à
+l'impéritie ou à la perfidie des ministres de Louis XVI, que les
+révolutionnaires doivent leurs premiers succès. Je vais plus loin, et je
+soutiens que ce n'est point l'assemblée nationale qui a fait la révolution,
+mais bien les entours du roi et des princes; je soutiens que les ministres
+ont livré Louis XVI aux ennemis de la royauté, comme certains faiseurs ont
+livré les princes et Louis XVIII aux ennemis de la France; je soutiens
+que la plupart des courtisans qui entouraient les rois Louis XVI,
+Louis XVIII et les princes de leurs maisons, étaient et sont
+_des charlatans, de vrais eunuques politiques_, que c'est à leur inertie, à
+leur lâcheté ou à leur trahison que l'on doit imputer tous les maux que la
+France a soufferts, et ceux qui menacent encore le monde entier. Si je
+portais un grand nom et que j'eusse été du conseil des Bourbons, je ne
+survivrais pas à l'idée qu'une horde de vils et de lâches brigands, dont
+pas un n'a montré dans aucun genre ni génie, ni talent supérieur, soit
+parvenue à renverser le trône, à établir sa domination dans les plus
+puissans états de l'Europe, à faire trembler l'univers; et lorsque cette
+idée me poursuit, je m'ensevelis dans l'obscurité de mon existence, pour me
+mettre à l'abri du blâme, comme elle m'a mis dans l'impuissance d'arrêter
+les progrès de la révolution.»
+
+
+
+
+NOTE 17.
+
+
+J'ai déjà cité quelques passages des Mémoires de Ferrières, relativement à
+la première séance des états-généraux. Comme rien n'est plus important que
+de constater les vrais sentimens que la révolution excitait dans les
+coeurs, je crois devoir donner la description de la fédération par ce même
+Ferrières. On y verra si l'enthousiasme était vrai, s'il était
+communicatif, et si cette révolution était aussi hideuse qu'on a voulu la
+faire.
+
+«Cependant les fédérés arrivaient de toutes les parties de l'empire. On les
+logeait chez des particuliers, qui s'empressaient de fournir lits, draps,
+bois, et tout ce qui pouvait contribuer à rendre le séjour de la capitale
+agréable et commode. La municipalité prit des mesures pour qu'une si grande
+affluence d'étrangers ne troublât pas la tranquillité publique. Douze mille
+ouvriers travaillaient sans relâche à préparer le Champ-de-Mars. Quelque
+activité que l'on mît à ce travail, il avançait lentement. On craignait
+qu'il ne pût être achevé le 14 juillet, jour irrévocablement fixé pour la
+cérémonie, parce que c'était l'époque fameuse de l'insurrection de Paris et
+de la prise de la Bastille. Dans cet embarras, les districts invitent, au
+nom de la patrie, les bons citoyens à se joindre aux ouvriers. Cette
+invitation civique électrise toutes les têtes; les femmes partagent
+l'enthousiasme et le propagent; on voit des séminaristes, des écoliers, des
+soeurs du pot, des chartreux vieillis dans la solitude, quitter leurs
+cloîtres et courir au Champ-de-Mars, une pelle sur le dos, portant des
+bannières ornées d'emblèmes patriotiques. Là, tous les citoyens, mêlés,
+confondus, forment un atelier immense et mobile dont chaque point présente
+un groupe varié; la courtisane échevelée se trouve à côté de la citoyenne
+pudibonde, le capucin traîne le baquet avec le chevalier de Saint-Louis, le
+porte-faix avec le petit-maître du Palais-Royal, la robuste harengère
+pousse la brouette remplie par la femme élégante et à vapeurs; le peuple
+aisé, le peuple indigent, le peuple vêtu, le peuple en haillons,
+vieillards, enfans, comédiens, cent-suisses, commis, travaillant et
+reposant, acteurs et spectateurs, offrent à l'oeil étonné une scène pleine
+de vie et de mouvement; des tavernes ambulantes, des boutiques portatives,
+augmentent le charme et la gaieté de ce vaste et ravissant tableau; les
+chants, les cris de joie, le bruit des tambours, des instrumens militaires,
+celui des bêches, des brouettes, les voix des travailleurs qui s'appellent,
+qui s'encouragent..... L'âme se sentait affaissée sous le poids d'une
+délicieuse ivresse à la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentimens
+d'une fraternité primitive. Neuf heures sonnées, les groupes se démêlent.
+Chaque citoyen regagne l'endroit où s'est placée sa section, se rejoint à
+sa famille, à ses connaissances. Les bandes se mettent en marche au son des
+tambours, reviennent à Paris, précédées de flambeaux, lâchant de temps en
+temps des sarcasmes contre les aristocrates, et chantant le fameux air _Ça
+ira_.
+
+«Enfin le 14 juillet, jour de la fédération, arrive parmi les espérances
+des uns, les alarmes et les terreurs des autres. Si cette grande cérémonie
+n'eut pas le caractère sérieux et auguste d'une fête à la fois nationale et
+religieuse, caractère presque inconciliable avec l'esprit français, elle
+offrit cette douce et vive image de la joie et de l'enthousiasme mille fois
+plus touchante. Les fédérés, rangés par départemens sous quatre-vingt-trois
+bannières, partirent de l'emplacement de la Bastille; les députés des
+troupes de ligne, des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des
+tambours, des choeurs de musique, les drapeaux des sections, ouvraient et
+fermaient la marche.
+
+«Les fédérés traversèrent les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honoré,
+et se rendirent par le Cours-la-Reine à un pont de bateaux construit sur la
+rivière. Ils reçurent à leur passage les acclamations d'un peuple immense
+répandu dans les rues, aux fenêtres des maisons, sur les quais. La pluie
+qui tombait à flots ne dérangea ni ne ralentit la marche. Les fédérés,
+dégouttant d'eau et de sueur, dansaient des farandoles, criaient: Vivent
+nos frères les Parisiens! On leur descendait par les fenêtres du vin, des
+jambons, des fruits, des cervelas; on les comblait de bénédictions.
+L'assemblée nationale joignit le cortège à la place Louis XV, et marcha
+entre le bataillon des vétérans et celui des jeunes élèves de la patrie:
+image expressive qui semblait réunir à elle seule tous les âges et tous les
+intérêts.
+
+«Le chemin qui conduit au Champ-de-Mars était couvert de peuple qui battait
+des mains, qui chantait _Ça ira_. Le quai de Chaillot et les hauteurs de
+Passy présentaient un long amphithéâtre, où l'élégance de l'ajustement,
+les charmes, les grâces des femmes, enchantaient l'oeil, et ne lui
+laissaient pas même la faculté d'asseoir une préférence. La pluie
+continuait de tomber; personne ne paraissait s'en apercevoir; la gaieté
+française triomphait et du mauvais temps, et des mauvais chemins, et de la
+longueur de la marche.
+
+«M. de Lafayette montant un superbe cheval, et entouré de ses
+aides-de-camp, donnait des ordres et recevait les hommages du peuple et des
+fédérés. La sueur lui coulait sur le visage. Un homme que personne ne
+connaît, perce la foule, s'avance, tenant une bouteille d'une main, un
+verre de l'autre: _Mon général, vous avez chaud, buvez un coup_. Cet homme
+lève sa bouteille, emplit un grand verre, le présente à M. de Lafayette. M.
+de Lafayette reçoit le verre, regarde un moment l'inconnu, avale le vin
+d'un seul trait. Le peuple applaudit. Lafayette promène un sourire de
+complaisance et un regard bénévole et confiant sur la multitude; et ce
+regard semble dire: «Je ne concevrai jamais aucun soupçon, je n'aurai
+jamais aucune inquiétude, tant que je serai au milieu de vous.»
+
+«Cependant plus de trois cent mille hommes et femmes de Paris et des
+environs, rassemblés dès les six heures du matin au Champ-de-Mars, assis
+sur des gradins de gazon qui formaient un cirque immense, mouillés,
+crottés, s'armant de parasols contre les torrens d'eau qui les
+inondaient, s'essuyant le visage, au moindre rayon du soleil, rajustant
+leurs coiffures, attendaient en riant et en causant les fédérés et
+l'assemblée nationale. On avait élevé un vaste amphithéâtre pour le roi, la
+famille royale, les ambassadeurs et les députés. Les fédérés les premiers
+arrivés commencent à danser des farandoles; ceux qui suivent se joignent à
+eux, en formant une ronde qui embrasse bientôt une partie du Champ-de-Mars.
+C'était un spectacle digne de l'observateur philosophe, que cette foule
+d'hommes, venus des parties les plus opposées de la France, entraînés par
+l'impulsion du caractère national, bannissant tout souvenir du passé, toute
+idée du présent, toute crainte de l'avenir, se livrant à une délicieuse
+insouciance, et trois cent mille spectateurs de tout âge, de tout sexe,
+suivant leurs mouvemens, battant la mesure avec les mains, oubliant la
+pluie, la faim, et l'ennui d'une longue attente. Enfin tout le cortège
+étant entre au Champ-de-Mars, la danse cesse; chaque fédéré va rejoindre sa
+bannière. L'évêque d'Autun se prépare à célébrer la messe à un autel à
+l'antique dressé au milieu du Champ-de-Mars. Trois cents prêtres vêtus
+d'aubes blanches, coupées de larges ceintures tricolores, se rangent aux
+quatre coins de l'autel. L'évêque d'Autun bénit l'oriflamme et les
+quatre-vingt-trois bannières: il entonne le _Te Deum_. Douze cents
+musiciens exécutent ce cantique. Lafayette, à la tête de l'état-major de
+la milice parisienne et des députés des armées de terre et de mer, monte à
+l'autel, et jure, au nom des troupes et des fédérés, d'être fidèle à la
+nation, à la loi, au roi. Une décharge de quatre pièces de canon annonce à
+la France ce serment solennel. Les douze cents musiciens font retentir
+l'air de chants militaires; les drapeaux, les bannières s'agitent; les
+sabres tirés étincellent. Le président de l'assemblée nationale répète le
+même serment. Le peuple et les députés y répondent par des cris de _Je le
+jure_. Alors le roi se lève, et prononce d'une voix forte: _Moi, roi des
+Français, je jure d'employer le pouvoir que m'a délégué l'acte
+constitutionnel de l'étal, à maintenir la constitution décrétée par
+l'assemblée nationale et, acceptée par moi.._ La reine prend le dauphin
+dans ses bras le présente au peuple, et dit: _Voilà mon fils; il se
+réunit, ainsi que moi, dans ces mêmes sentimens._ Ce mouvement inattendu
+fut payé par mille cris, de Vive le roi! Vive la reine! Vive M. le
+Dauphin! Les canons continuaient de mêler leurs sons majestueux aux sons
+guerriers des instrumens militaires et aux acclamations du peuple; le temps
+s'était éclairci: le soleil se montrait dans tout son éclat; il semblait
+que l'Eternel même voulût être témoin de ce mutuel engagement, et le
+ratifier par sa présence... Oui, il le vit, il l'entendit; et les maux
+affreux qui depuis ce jour n'ont cessé de désoler la France, ô Providence
+toujours active et toujours fidèle! sont le juste châtiment d'un parjure.
+Tu as frappé et le monarque et les sujets qui ont violé leur serment!
+
+«L'enthousiasme et les fêtes ne se bornèrent pas au jour de la fédération.
+Ce fut, pendant le séjour des fédérés à Paris, une suite continuelle de
+repas, de danses et de joie. On alla encore au Champ-de-Mars; on y but,
+on y chanta, on y dansa. M. de Lafayette passa en revue une partie de la
+garde nationale des départemens et de l'armée de ligne. Le roi, la reine et
+M. le Dauphin se trouvèrent à cette revue. Ils y furent accueillis avec
+acclamations. La reine donna, d'un air gracieux, sa main à baiser aux
+fédérés, leur montra M. le Dauphin. Les fédérés avant de quitter la
+capitale, allèrent rendre leurs hommages au roi; tous lui témoignèrent le
+plus profond respect, le plus entier dévouement. Le chef des Bretons mit un
+genou en terre, et présentant son épée à Louis XVI: «Sire, je vous remets,
+pure et sacrée, l'épée des fidèles Bretons: elle ne se teindra que du sang
+de vos ennemis.»--«Cette épée ne peut être en de meilleures mains que
+dans les mains de mes chers Bretons, répondit Louis XVI en relevant le chef
+des Bretons et en lui rendant son épée; je n'ai jamais douté de leur
+tendresse et de leur fidélité: assurez-les que je suis le père, le frère,
+l'ami de tous les Français.» Le roi vivement ému, serre la main du chef des
+Bretons et l'embrasse. Un attendrissement mutuel prolonge quelques instans
+cette scène touchante. Le chef des Bretons reprend le premier la parole:
+«Sire, tous les Français, si j'en juge par nos coeurs, vous chérissent et
+vous chériront, parce que vous êtes un roi citoyen.»
+
+«La municipalité de Paris voulut aussi donner une fête aux fédérés. Il y
+eut joute sur la rivière, feu d'artifice, illumination, bal et
+rafraîchissemens à la halle au blé, bal sur remplacement de la Bastille. On
+lisait à l'entrée de l'enceinte ces mots en gros caractères: _Ici l'on
+danse_; rapprochement heureux qui contrastait d'une manière frappante avec
+l'antique image d'horreur et de désespoir que retraçait le souvenir de
+cette odieuse prison. Le peuple allait et venait de l'un à l'autre endroit,
+sans trouble, sans embarras. La police, en défendant la circulation des
+voitures, avait prévu les accidens si communs dans les fêtes, et anéanti le
+bruit tumultueux des chevaux, des roues, des cris de gare; bruit qui
+fatigue, étourdit les citoyens, leur laisse à chaque instant la crainte
+d'être écrasés, et donne à la fête la plus brillante et la mieux ordonnée
+l'apparence d'une fuite. Les fêtes publiques sont essentiellement pour le
+peuple. C'est lui seul qu'on doit envisager. Si les riches veulent en
+partager les plaisirs, qu'ils se fassent peuple ce jour-là; ils y gagneront
+des sensations inconnues, et ne troubleront pas la joie de leurs
+oncitoyens.
+
+«Ce fut aux Champs-Élysées que les hommes sensibles jouirent avec plus de
+satisfaction de cette charmante fête populaire. Des cordons de lumières
+pendaient à tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlaçaient les
+uns aux autres; des pyramides de feu, placées de distance en distance,
+répandaient un jour pur que l'énorme masse des ténèbres environnantes
+rendait encore plus éclatant par son contraste. Le peuple remplissait les
+allées et les gazons. Le bourgeois, assis avec sa femme au milieu de ses
+enfans, mangeait, causait, se promenait, et sentait doucement son
+existence. Ici, des jeunes filles et de jeunes garçons dansaient au son de
+plusieurs orchestres disposés dans les clairières qu'on avait ménagées.
+Plus loin, quelques mariniers en gilet et en caleçon, entourés de groupes
+nombreux qui les regardaient avec intérêt, s'efforçaient de grimper le long
+des grands mâts frottés de savon, et de gagner un prix réservé à celui qui
+parviendrait à enlever un drapeau tricolore attaché à leur sommet. Il
+fallait voir les rires prodigués à ceux qui se voyaient contraints
+d'abandonner l'entreprise, les encouragemens donnés à ceux qui, plus
+heureux ou plus adroits, paraissaient devoir atteindre le but. ...Une joie
+douce, sentimentale, répandue sur tous les visages, brillant dans tous les
+yeux, retraçait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les
+Champs-Élysées des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes
+errant sous les arbres de ces belles allées, augmentaient encore
+l'illusion.»
+
+_(Ferrières, tome II, p. 89.)_
+
+
+
+
+
+NOTE 18.
+
+
+M. de Talleyrand avait prédit d'une manière très remarquable les résultats
+financiers du papier-monnaie. Dans son discours il montre d'abord la nature
+de cette monnaie, la caractérise avec la plus grande justesse, et démontre
+les raisons de sa prochaine infériorité.
+
+«L'assemblée nationale, dit-il, ordonnera-t-elle une émission de deux
+milliards d'assignats-monnaie? On préjuge de cette seconde émission par le
+succès de la première, mais on ne veut pas voir que les besoins du
+commerce, ralenti par la révolution, ont dû faire accueillir avec avidité
+notre premier numéraire conventionnel; et ces besoins étaient tels, que
+dans mon opinion, il eût été adopté, ce numéraire, même quand il n'eût pas
+été forcé: faire militer ce premier succès, qui même n'a pas été complet,
+puisque les assignats perdent, en faveur d'une seconde et plus ample
+émission, c'est s'exposer à de grands dangers; car l'empire de la loi a sa
+mesure, et cette mesure c'est l'intérêt que les hommes ont à la respecter
+ou à l'enfreindre.
+
+«Sans doute les assignats auront des caractères de sûreté que n'a jamais
+eus aucun papier-monnaie; nul n'aura été créé sur un gage aussi précieux,
+revêtu d'une hypothèque aussi solide: je suis loin de le nier. L'assignat,
+considéré comme titre de créance, a une valeur positive et matérielle;
+cette valeur de l'assignat est précisément la même que celle du domaine
+qu'il représente; mais cependant il faut convenir, avant tout, que jamais
+aucun papier national ne marchera de pair avec les métaux; jamais le signe
+supplémentaire du premier signe représentatif de la richesse, n'aura la
+valeur exacte de son modèle; le titre même constate le besoin, et le besoin
+porte crainte et défiance autour de lui.
+
+«Pourquoi l'assignat-monnaie sera-t-il toujours au-dessous de l'argent?
+C'est d'abord parce qu'on doutera toujours de l'application exacte de ses
+rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux, c'est
+qu'on sera long-temps incertain sur la consommation des ventes; c'est qu'on
+ne conçoit pas à quelle époque deux milliards d'assignats, représentant à
+peu près la valeur des domaines, se trouveront éteints; c'est, parce que,
+l'argent étant mis en concurrence avec le papier, l'un et l'autre
+deviennent marchandise; et plus une marchandise est abondante, plus elle
+doit perdre de son prix; c'est qu'avec de l'argent on pourra toujours se
+passer d'assignats, tandis qu'il est impossible avec des assignats de se
+passer d'argent; et heureusement le besoin absolu d'argent conservera dans
+la circulation quelques espèces, car le plus grand de tous les maux serait
+d'en être absolument privé.»
+
+Plus loin l'orateur ajoute;
+
+«Créer un assignat-monnaie, ce n'est pas assurément représenter un métal
+marchandise, c'est uniquement représenter un métal-monnaie: or un métal
+simplement monnaie ne peut, quelque idée qu'on y attache, représenter celui
+qui est en même temps monnaie et marchandise. L'assignat-monnaie, quelque
+sûr, quelque solide qu'il puisse être, est donc une abstraction de la
+monnaie métallique; il n'est donc que le signe libre ou forcé, non pas de
+la richesse, mais simplement du crédit. Il suit de là que donner au papier
+les fonctions de monnaie, en le rendant, comme l'autre monnaie,
+intermédiaire entre tous les objets d'échange, c'est changer la quantité
+reconnue pour unité, autrement appelée dans cette matière _l'étalon de la
+monnaie_; c'est opérer en un moment ce que les siècles opèrent à peine dans
+un état qui s'enrichit; et si, pour emprunter l'expression d'un savant
+étranger, la monnaie fait à l'égard du prix des choses la même fonction que
+les degrés, minutes et secondes à l'égard des angles, ou les échelles à
+l'égard des cartes géographiques ou plans quelconques, je demande ce qui
+doit résulter de cette altération dans la mesure commune.»
+
+Après avoir montré ce qu'était la monnaie nouvelle, M. de Talleyrand prédit
+avec une singulière précision la confusion qui en résulterait dans les
+transactions privées:
+
+«Mais enfin suivons les assignats dans leur marche, et voyons quelle route
+ils auront à parcourir. Il faudra donc que le créancier remboursé achète
+des domaines avec des assignats, ou qu'il les garde, ou qu'il les emploie
+à d'autres acquisitions. S'il achète des domaines, alors votre but sera
+rempli: je m'applaudirai avec vous de la création des assignats, parce
+qu'ils ne seront pas disséminés dans la circulation, parce qu'enfin ils
+n'auront fait que ce que je vous propose de donner aux créances publiques,
+la faculté d'être échangées contre les domaines publics. Mais si ce
+créancier défiant préfère de perdre des intérêts en conservant un titre
+inactif: mais s'il convertit des assignats en métaux pour les enfouir, ou
+en effets sur l'étranger pour les transporter; mais si ces dernières
+classes sont beaucoup plus nombreuses que la première; si, en un mot, les
+assignats s'arrêtent long-temps dans la circulation avant de venir
+s'anéantir dans la caisse de l'extraordinaire; s'ils parviennent forcément
+et séjournent dans les mains d'hommes obligés de les recevoir au pair, et
+qui, ne devant rien, ne pourront s'en servir qu'avec perte; s'ils sont
+l'occasion d'une grande injustice commise par tous les débiteurs vis-à-vis
+les créanciers antérieurs, que la loi obligera à recevoir les assignats au
+pair de l'argent, tandis qu'elle sera démentie dans l'effet qu'elle
+ordonne, puis qu'il sera impossible d'obliger les vendeurs à les prendre au
+pair des espèces, c'est-à-dire sans augmenter le prix de leurs marchandises
+en raison de la perte des assignats; alors combien cette opération
+ingénieuse aurait-elle trompé le patriotisme de ceux dont la sagacité l'a
+présentée, et dont la bonne foi la défend; et à quels regrets inconsolables
+ne serions-nous pas condamnés!»
+
+On ne peut donc pas dire que l'assemblée constituante ait complètement
+ignoré le résultat possible de sa détermination; mais à ces prévisions on
+pouvait opposer une de ces réponses qu'on n'ose jamais faire sur le moment,
+mais qui seraient péremptoires, et qui le deviennent dans la suite: cette
+réponse était la nécessité; la nécessité de pourvoir aux finances, et de
+diviser les propriétés.
+
+
+
+
+NOTE 19.
+
+
+Il n'est pas possible que sur un ouvrage composé collectivement, et par un
+grand nombre d'hommes, il n'y ait diversité d'avis. L'unanimité n'ayant
+jamais lieu, excepté sur certains points très rares, il faut que chaque
+partie soit improuvée par ceux qui ont voté contre. Ainsi chaque article de
+la constitution de 91 devait trouver des improbateurs dans les auteurs
+mêmes de cette constitution; mais néanmoins l'ensemble était leur ouvrage
+réel et incontestable. Ce qui arrivait ici était inévitable dans tout corps
+délibérant, et le moyen de Mirabeau n'était qu'une supercherie. On peut
+même dire qu'il y avait peu de délicatesse dans son procédé; mais il faut
+beaucoup excuser chez un être puissant, désordonné, que la moralité du but
+rend très facile sur celle des moyens; je dis moralité du but, car
+Mirabeau croyait sincèrement à la nécessité d'une constitution modifiée; et
+bien que son ambition, ses petites rivalités personnelles contribuassent à
+l'éloigner du parti populaire, il était sincère dans sa crainte de
+l'anarchie. D'autres que lui redoutaient la cour et l'aristocratie plus que
+le peuple. Ainsi partout il y avait, selon les positions, des craintes
+différentes, et partout vraies. La conviction change avec les points de
+vue, et la moralité, c'est-à-dire là sincérité, se trouve également dans
+les côtés les plus opposés.
+
+
+
+
+NOTE 20.
+
+
+Ferrières, témoin oculaire des intrigues de cette époque, rapporte lui-même
+celles qui furent employées pour empêcher le serment des prêtres. Cette
+page me semble trop caractéristique pour n'être pas citée:
+
+«Les évêques et les révolutionnaires s'agitèrent et intriguèrent, les uns
+pour faire prêter le serment, les autres pour empêcher qu'on ne le prêtât.
+Les deux partis sentaient l'influence qu'aurait dans les provinces la
+conduite que tiendraient les ecclésiastiques de l'assemblée. Les évêques se
+rapprochèrent de leurs curés; les dévots et les dévotes se mirent en
+mouvement. Toutes les conversations ne roulèrent plus que sur le serment du
+clergé. On eût dit que le destin de la France et le sort de tous les
+Français dépendaient de sa prestation ou de sa non-prestation. Les hommes
+les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus
+décriées par leurs moeurs, devinrent tout à coup de sévères théologiens,
+d'ardens missionnaires de la pureté et de l'intégrité de la foi romaine.
+
+«Le _Journal de Fontenay_, l'_Ami du roi_, la _Gazette de Durosoir_,
+employèrent leurs armes ordinaires, l'exagération, le mensonge, la
+calomnie. On répandit une foule d'écrits dans lesquels la constitution
+civile du clergé était taitée de schismatique, d'hérétique, de destructive
+de a religion. Les dévotes colportèrent des écrits de maison en maison;
+elles priaient, conjuraient, menaçaient, elon les penchans et les
+caractères. On montrait aux uns e clergé triomphant, l'assemblée dissoute,
+les ecclésiastiques révaricateurs dépouillés de leurs bénéfices, enfermés
+dans leurs maisons de correction; les ecclésiastiques idèles couverts de
+gloire, comblés de richesses. Le ape allait lancer ses foudres sur une
+assemblée sacrilège et sur des prêtres apostats. Les peuples dépourvus de
+sacremens se soulèveraient, les puissances étrangères entreraient en
+France, et cet édifice d'iniquité et de scélératesse s'écroulerait sur ses
+propres fondemens.»
+
+(_Ferrières, tome II, page_ 198.)
+
+
+
+
+NOTE 21.
+
+
+M. Froment rapporte le fait suivant dans son écrit déjà cité:
+
+«Dans ces circonstances, les princes projetaient de former dans l'intérieur
+du royaume, aussitôt qu'ils le pourraient, des légions de tous les fidèles
+sujets du roi, pour s'en servir jusqu'au moment où les troupes de ligne
+seraient entièrement réorganisées. Désireux d'être à la tête des royalistes
+que j'avais dirigés et commandés en 1789 et 1790, j'écrivis à Monsieur,
+comte d'Artois, pour supplier son altesse royale de m'accorder un brevet de
+colonel-commandant, conçu de manière que tout royaliste qui, comme moi,
+réunirait sous ses ordres un nombre suffisant de vrais citoyens pour former
+une légion, pût se flatter d'obtenir la même faveur. Monsieur, comte
+d'Artois, applaudit à mon idée, et accueillit favorablement ma demande;
+mais les membres du conseil ne furent pas de son avis: ils trouvaient si
+étrange qu'un bourgeois prétendît à un brevet militaire, que l'un d'eux
+me dit avec humeur: _Pourquoi ne demandez-vous pas un évêché_? Je ne
+répondis à l'observateur que par des éclats de rire qui déconcertèrent un
+peu sa gravité. Cependant la question fut débattue de nouveau chez M. de
+Flaschslanden; les délibérans furent d'avis de qualifier ces nouveaux corps
+de _légions bourgeoises_. Je leur observai: «Que sous cette dénomination
+ils recréeraient simplement les gardes nationales; que les princes ne
+pourraient les faire marcher partout où besoin serait, parce qu'elles
+prétendraient n'être tenues de défendre que leurs propres foyers; qu'il
+était à craindre que les factieux ne parvinssent à les mettre aux prises
+avec les troupes de ligne; qu'avec de vains mots ils avaient armé le peuple
+contre les dépositaires de l'autorité publique; qu'il serait donc plus
+politique de suivre leur exemple, et de donner à ces nouveaux corps la
+dénomination de _milices royales_; que...»
+
+«M. l'évêque d'Arras m'interrompant brusquement, me dit: «Non, non,
+monsieur, il faut qu'il y ait du _bourgeois_ dans votre brevet;» et le
+baron de Flachslanden, qui le rédigea, y mit du _bourgeois_.»
+
+(_Recueil de divers écrits relatifs à la révolution, page_ 62.)
+
+
+
+
+NOTE 22.
+
+
+Voici des détails sur le retour de Varennes, que madame Campan tenait de
+la bouche de la reine même:
+
+«Dès le jour de mon arrivée, la reine me fit entrer dans son cabinet, pour
+me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait
+établies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M.
+J*** était son intermédiaire avec ces débris du parti constitutionnel, qui
+avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que
+Barnave était un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus étonnée
+d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand
+j'avais quitté Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec
+horreur. Je lui fis cette remarque; elle ne s'en étonna point, mais elle me
+dit qu'il était bien changé; que ce jeune homme, plein d'esprit et de
+sentimens nobles, était de cette classe distinguée par l'éducation, et
+seulement égarée par l'ambition que fait naître un mérite réel. «Un
+sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blâmer dans un jeune homme du
+tiers-état, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir à
+tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire pour la
+classe dans laquelle il est né: si jamais la puissance revient dans nos
+mains, le pardon de Barnave est d'avance écrit dans nos coeurs...» La
+reine ajoutait qu'il n'en était pas de même à l'égard des nobles qui
+s'étaient jetés dans le parti de la révolution, eux qui obtenaient toutes
+les faveurs, et souvent au détriment des gens d'un ordre inférieur, parmi
+lesquels se trouvaient les plus grands talens; enfin que les nobles, nés
+pour être le rempart de la monarchie, étaient trop coupables d'avoir trahi
+sa cause pour en mériter leur pardon. La reine m'étonnait de plus en plus
+par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle
+avait conçue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait
+été parfaite, tandis que la rudesse républicaine de Pétion avait été
+outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec
+malpropreté, jetant les os de volaille par la portière, au risque de les
+envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot,
+quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait
+assez; que ce ton offensant était calculé, puisque cet homme avait reçu de
+l'éducation; que Barnave en avait été révolté. Pressé par la reine de
+prendre quelque chose: «Madame, répondit Barnave, les députés de
+l'assemblée nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent
+occuper Vos Majestés que de leur mission, et nullement de leurs besoins.»
+Enfin ses respectueux égards, ses attentions délicates et toutes ses
+paroles avaient gagné non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame
+Elisabeth.
+
+«Le roi avait commencé à parler à Pétion sur la situation de la France et
+sur les motifs de sa conduite, qui étaient fondés sur la nécessité de
+donner au pouvoir exécutif une force nécessaire à son action pour le bien
+même de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait être
+république... «Pas encore, à la vérité, lui répondit Pétion, parce que les
+Français ne sont pas assez mûrs pour cela.» Cette audacieuse et cruelle
+réponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu'à son arrivée à Paris.
+Pétion tenait dans ses genoux le petit Dauphin; il se plaisait à rouler
+dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'intéressant enfant; et
+parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire
+crier... «Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutumé à des
+soins, à des égards qui le disposent peu à tant de familiarités.»
+
+«Le chevalier de Dampierre avait été tué près de la voiture du roi, en
+sortant de Varennes. Un pauvre curé de village, à quelques lieues de
+l'endroit où ce crime venait d'être commis, eut l'imprudence de s'approcher
+pour parler au roi; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent
+sur lui. «Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cessé d'être Français?
+Nation de braves, êtes-vous devenus un peuple d'assassins?...» Ces seules
+paroles sauvèrent d'une mort certaine le curé déjà terrassé. Barnave, en
+les prononçant, s'était jeté presque hors de la portière, et madame
+Élisabeth, touchée de ce noble élan, le retenait par son habit. La reine
+disait, en parlant de cet événement, que dans les momens des plus grandes
+crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette
+circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit,
+lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce député avait éprouvé un
+autre genre d'étonnement. Les dissertations de madame Élisabeth sur la
+situation de la France, son éloquence douce et persuasive, la noble
+simplicité avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'écarter en rien
+de sa dignité, tout lui parut céleste dans cette divine princesse, et son
+coeur disposé sans doute à de nobles sentimens, s'il n'eût pas suivi le
+chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La
+conduite des deux députés fit connaître à la reine la séparation totale
+entre le parti républicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges
+où elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave.
+Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la révolution, et
+dit qu'il avait trouvé les intérêts de la cour si faiblement, si mal
+défendus, qu'il avait été tenté plusieurs fois d'aller lui offrir un
+athlète courageux qui connût l'esprit du siècle et celui de la nation. La
+reine lui demanda quels auraient été les moyens qu'il lui aurait conseillé
+d'employer.--«La popularité, madame.--Et comment pouvais-je en avoir?
+repartit sa majesté; elle m'était enlevée.-- Ah! madame, il vous était bien
+plus facile à vous de la conquérir qu'à moi de l'obtenir.» Cette assertion
+fournirait matière à commentaire; je me borne à rapporter ce curieux
+entretien.»
+
+(_Mémoires de madame Campan, tome II, pages 150 et suivantes_.)
+
+
+
+
+NOTE 23.
+
+
+Voici la réponse elle-même, ouvrage de Barnave, et modèle de raison,
+d'adresse et de dignité.
+
+«Je vois, messieurs, dit Louis XVI aux commissaires, je vois par l'objet de
+la mission qui vous est donnée, qu'il ne s'agit point ici d'un
+interrogatoire, ainsi je veux bien répondre aux désirs de l'assemblée. Je
+ne craindrai jamais de rendre publics les motifs de ma conduite. Ce sont
+les outrages et les menaces qui m'ont été faits, à ma famille et à moi, le
+18 avril, qui sont la cause de ma sortie de Paris. Plusieurs écrits ont
+cherché à provoquer les violences contre ma personne et contre ma famille.
+J'ai cru qu'il n'y avait plus de sûreté ni même de décence pour moi de
+rester plus long-temps dans cette ville. Jamais mon intention n'a été de
+quitter le royaume; je n'ai eu aucun concert sur cet objet, ni avec les
+puissances étrangères, ni avec mes parens, ni avec aucun des Français
+émigrés. Je puis donner en preuve de mes intentions que des logemens
+étaient préparés à Montmédy pour me recevoir. J'avais choisi cette place,
+parce qu'étant fortifiée, ma famille y serait plus en sûreté; qu'étant près
+de la frontière, j'aurais été plus à portée de m'opposer à toute espèce
+d'invasion en France, si on avait voulu en tenter quelqu'une. Un de mes
+principaux motifs, en quittant Paris, était de faire tomber l'argument de
+ma non-liberté: ce qui pouvait fournir une occasion de troubles. Si j'avais
+eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publié mon mémoire le
+jour même de mon départ; j'aurais attendu d'être hors des frontières; mais
+je conservais toujours le désir de retourner à Paris. C'est dans ce sens
+que l'on doit entendre la dernière phrase de mon mémoire, dans laquelle il
+est dit: Français, et vous surtout, Parisiens, quel plaisir n'aurais-je pas
+à me retrouver au milieu de vous!... Je n'avais dans ma voiture que trois
+mille louis en or et cinquante-six mille livres en assignats. Je n'ai
+prévenu Monsieur de mon départ que peu de temps auparavant. Monsieur n'est
+passé dans le pays étranger que parce qu'il était convenu avec moi que nous
+ne suivrions pas la même route: il devait revenir en France après moi. Le
+passeport était nécessaire pour faciliter mon voyage; il n'avait été
+indiqué pour le pays étranger que parce qu'on n'en donne pas au bureau des
+affaires étrangères pour l'intérieur du royaume. La route de Francfort n'a
+pas même été suivie. Je n'ai fait aucune protestation que dans le mémoire
+que j'ai laissé avant mon départ. Cette protestation ne porte pas, ainsi
+que son contenu l'atteste, sur le fond des principes de la constitution,
+mais sur la forme des sanctions, c'est-à-dire, sur le peu de liberté dont
+je paraissais jouir, et sur ce que les décrets, n'ayant pas été présentés
+en masse, je ne pouvais juger de l'ensemble de la constitution. Le
+principal reproche contenu dans le mémoire se rapporte aux difficultés dans
+les moyens d'administration et d'exécution. J'ai reconnu dans mon voyage
+que l'opinion publique était décidée en faveur de la constitution; je ne
+croyais pas pouvoir juger pleinement cette opinion publique à Paris, mais
+dans les notions que j'ai recueillies personnellement pendant ma route, je
+me suis convaincu combien il est nécessaire au soutien de la constitution
+de donner de la force aux pouvoirs établis pour maintenir l'ordre public.
+Aussitôt que j'ai reconnu la volonté générale, je n'ai point hésité, comme
+je n'ai jamais hésité à faire le sacrifice de tout ce qui m'est personnel.
+Le bonheur du peuple a toujours été l'objet de mes désirs. J'oublierai
+volontiers tous les désagrémens que j'ai essuyés, si je puis assurer la
+paix et la félicité de la nation.»
+
+
+
+
+NOTE 24.
+
+
+Bouillé avait un ami intime dans le comte de Gouvernet; et, quoique leur
+opinion ne fût pas à beaucoup près la même, ils avaient beaucoup d'estime
+l'un pour l'autre. Bouillé, qui ménage peu les constitutionnels, s'exprime
+de la manière la plus honorable à l'égard de M. Gouvernet, et semble lui
+accorder toute confiance. Pour donner dans ses mémoires une idée de ce qui
+se passait dans l'assemblée à cette époque, il cite la lettre suivante,
+écrite à lui-même par le comte de Gouvernet, le 26 août 1791:
+
+«Je vous avais donné des espérances que je n'ai plus. Cette fatale
+constitution, qui devait être révisée, améliorée, ne le sera pas. Elle
+restera ce qu'elle est, un code d'anarchie, une source de calamités; et
+notre malheureuse étoile fait qu'au moment où les démocrates eux-mêmes
+sentaient une partie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui, en leur
+refusant leur appui, s'opposent à la réparation. Pour vous éclairer, pour
+me justifier vis-à-vis de vous, de vous avoir peut-être donné un faux
+espoir, il faut reprendre les choses de plus haut, et vous dire tout ce qui
+s'est passé, puisque j'ai aujourd'hui une occasion sûre pour vous écrire.
+
+«Le jour et le lendemain du départ du roi, les deux côtés de l'assemblée
+restèrent en observation sur leurs mouvemens respectifs. Le parti populaire
+était fort consterné; le parti royaliste fort inquiet. La moindre
+indiscrétion pouvait réveiller la fureur du peuple. Tous les membres du
+côté droit se turent, et ceux du côté gauche laissèrent à leurs chefs la
+proposition des mesures qu'ils appelèrent de _sûreté_, et qui ne furent
+contredites par personne. Le second jour du départ, les jacobins devinrent
+menaçans, et les constitutionnels modérés. Ils étaient alors et ils sont
+encore bien plus nombreux que les jacobins. Ils parlèrent d'accommodement,
+de députation au roi. Deux d'entre eux proposèrent à M. Malouet des
+conférences qui devaient s'ouvrir le lendemain: mais on apprit
+l'arrestation du roi, et il n'en fut plus question. Cependant leurs
+opinions s'étant manifestées, ils se virent par là même séparés plus que
+jamais des enragés. Le retour de Barnave, le respect qu'il avait témoigné
+au roi et à la reine, tandis que le féroce Pétion insultait à leurs
+malheurs, la reconnaissance que leurs majestés marquèrent à Barnave, ont
+changé en quelque sorte le coeur de ce jeune homme, jusqu'alors
+impitoyable. C'est, comme vous savez, le plus capable et un des plus
+influens de son parti. Il avait donc rallié à lui les quatre cinquièmes
+du côté gauche, non seulement pour sauver le roi de la fureur des jacobins,
+mais pour lui rendre une partie de son autorité et lui donner aussi les
+moyens de se défendre à l'avenir, en se tenant dans la ligne
+constitutionnelle. Quant à cette dernière partie du plan de Barnave, il n'y
+avait dans le secret que Lameth et Duport: car la tourbe constitutionnelle
+leur inspirait encore assez d'inquiétude pour qu'ils ne fussent sûrs de la
+majorité de l'assemblée qu'en comptant sur le côté droit: et ils croyaient
+pouvoir y compter, lorsque, dans la révision de leur constitution, ils
+donneraient plus de latitude à l'autorité royale.
+
+«Tel était l'état des choses, lorsque je vous ai écrit. Mais, tout
+convaincu que je suis de la maladresse des aristocrates et de leurs
+contre-sens continuels, je ne prévoyais pas encore jusqu'où ils pouvaient
+aller.
+
+«Lorsqu'on apprit la nouvelle de l'arrestation du roi à Varennes, le côté
+droit, dans les comités secrets, arrêta de ne plus voter, de ne plus
+prendre aucune part aux délibérations ni aux discussions de l'assemblée.
+Malouet ne fut pas de cet avis. Il leur représenta que tant que la session
+durerait et qu'ils y assisteraient, ils avaient l'obligation de s'opposer
+activement aux mesures attentatoires à l'ordre public et aux principes
+fondamentaux de la monarchie. Toutes ses instances furent inutiles; ils
+persistèrent dans leur résolution, et rédigèrent secrètement un acte de
+protestation contre tout ce qui s'était fait. Malouet protesta qu'il
+continuerait à protester à la tribune, et à faire ostensiblement tous ses
+efforts pour empêcher le mal. Il m'a dit qu'il n'avait pu ramener à son
+avis que trente-cinq à quarante membres du côté droit, et qu'il craignait
+bien que cette fausse mesure des plus zélés royalistes n'eût les plus
+funestes conséquences.
+
+«Les dispositions générales de l'assemblée étaient alors si favorables au
+roi, que, pendant qu'on le conduisait à Paris, Thouret étant monté à la
+tribune pour déterminer la manière dont le roi serait gardé (j'étais à la
+séance), le plus grand silence régnait dans la salle et dans les galeries.
+Presque tous les députés, même du côté gauche, avaient l'air consterné en
+entendant lire ce fatal décret; mais personne ne disait rien. Le président
+allait le mettre aux voix; tout à coup Malouet se leva, et, d'un air de
+dignité, s'écria:--Qu'allez-vous faire, messieurs? Après avoir arrêté le
+roi, on vous propose de le constituer prisonnier par un décret! Où vous
+conduit cette démarche? Y pensez-vous bien? Vous ordonneriez d'emprisonner
+le roi!--_Non! Non_! s'écrièrent plusieurs membres du côté gauche en se
+levant en tumulte: _nous n'entendons pas que le roi soit prisonnier_; et
+le décret allait être rejeté à la presque unanimité, lorsque Thouret
+s'empressa d'ajouter:
+
+«L'opinant a mal saisi les termes et l'objet du décret. Nous n'avons pas
+plus que lui le projet d'emprisonner le roi; c'est pour sa sûreté et celle
+de la famille royale que nous proposons des mesures.» Et ce ne fut que
+d'après cette explication que le décret passa, quoique l'emprisonnement
+soit devenu très réel, et se prolonge aujourd'hui sans pudeur.
+
+«A la fin de juillet, les constitutionnels, qui soupçonnaient la
+protestation du côté droit, sans cependant en avoir la certitude,
+poursuivaient mollement leur plan de révision. Ils redoutaient plus que
+jamais les jacobins et les aristocrates. Malouet se rendit à leur comité de
+révision. Il leur parla d'abord comme à des hommes à qui il n'y avait rien
+à apprendre sur les dangers et les vices de leur constitution; mais il les
+vit moins disposés à de grandes réformes. Ils craignaient de perdre leur
+popularité. Target et Duport argumentèrent contre lui pour défendre leur
+ouvrage. Il rencontra le lendemain Chapellier et Barnave, qui refusèrent
+d'abord dédaigneusement de répondre à ses provocations, et se prêtèrent
+enfin au plan d'attaque dont il allait courir tous les risques. Il proposa
+de discuter, dans la séance du 8, tous les points principaux de l'acte
+constitutionnel, et d'en démontrer tous les vices. «Vous, messieurs, leur
+dit-il, répondez-moi, accablez-moi d'abord de votre indignation; défendez
+votre ouvrage avec avantage sur les articles les moins dangereux, même sur
+la pluralité des points auxquels s'adressera ma censure, et, quant à ceux
+que j'aurai signalés comme antimonarchiques, comme empêchant l'acte du
+gouvernement, dites alors que ni l'assemblée ni le comité n'avaient besoin
+de mes observations à cet égard; que vous entendiez bien en proposer la
+réforme, et sur-le-champ proposez-la. Croyez que c'est peut-être notre
+seule ressource pour maintenir la monarchie et revenir avec le temps à lui
+donner tous les appuis qui lui sont nécessaires.» Cela fut ainsi convenu;
+mais la protestation du côté droit ayant été connue, et sa persévérance à
+ne plus voter ôtant toute espérance aux constitutionnels de réussir dans
+leur projet de révision, que les jacobins contrariaient de toutes leurs
+forces, ils y renoncèrent. Malouet, qui n'avait pas eu avec eux de
+communications régulières, n'en fit pas moins son attaque. Il rejeta
+solennellement l'acte constitutionnel comme antimonarchique, et d'une
+exécution impraticable sur plusieurs points. Le développement de ces motifs
+commençait à faire une grande impression, lorsque Chapellier, qui
+n'espérait plus rien de l'exécution de la convention, la rompit et cria au
+blasphème, en interrompant l'orateur, et demandant qu'on le fît descendre
+de la tribune; ce qui fut ordonné. Le lendemain il avoua qu'il avait eu
+tort; mais il dit que lui et les siens avaient perdu toute espérance, du
+moment où il n'y avait aucun secours à attendre du côté droit.
+
+«Il fallait bien vous faire cette longue histoire, pour que vous ne
+perdissiez pas toute confiance en mes pronostics. Ils sont tristes
+maintenant; le mal est extrême; et, pour le réparer, je ne vois ni au
+dedans ni au-dehors qu'un seul remède, qui est la réunion de la force à la
+raison.»
+
+(_Mémoires de Bouillé, page 282 et suiv._)
+
+
+
+
+FIN DES NOTES DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME PREMIER.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+État moral et politique de la France à la fin du dix-huitième siècle.
+--Avènement de Louis XVI.--Maurepas, Turgot et Necker ministres.--Calonne.
+Assemblée des notables.--De Brienne ministre.--Opposition du parlement,
+son exil et son rappel.--Le duc d'Orléans exilé.--Arrestation du conseiller
+d'Espréménil--Necker est rappelé et remplace de Brienne.-- Nouvelle
+assemblée des notables.--Discussions relatives aux états-généraux.
+--Formation des clubs,--Causes de la révolution.--Premières élections des
+députés aux états-généraux.--Incendie de la maison Réveillon.--Le duc
+d'Orléans; son caractère.
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+Convocation et ouverture des états-généraux.--Discussion sur la
+vérification des pouvoirs et sur le vote par ordre et par tête.--L'ordre du
+tiers-état se déclare assemblée nationale.--La salle des états est fermée,
+les députés se rendent dans un autre local.--Serment du Jeu de Paume.
+--Séance royale du 23 juin.--L'assemblée continue ses délibérations malgré
+les ordres du roi.--Réunion définitive des trois ordres.--Premiers travaux
+de l'assemblée.--Agitations populaires à Paris--Le peuple délivre des
+gardes-françaises enfermés à l'Abbaye.--Complots de la cour; des troupes
+s'approchent de Paris.--Renvoi de Necker.--Journées des 12, 13 et 14
+juillet. Prise de la Bastille.--Le roi se rend à l'assemblée, et de là à
+Paris.--Rappel de Necker.
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Travaux de la municipalité de Paris.--Lafayette commandant de la garde
+nationale; son caractère, et son rôle dans la révolution.--Massacre de
+Foulon et Berthier.--Retour de Necker.--Situation et division des partis et
+de leurs chefs.--Mirabeau; son caractère, ses projets et son génie.--Les
+brigands.--Troubles dans les provinces et les campagnes.--Nuit du 4 août.
+--Abolition des droits féodaux et de tous les privilèges.--Déclaration des
+droits de l'homme.--Discussions sur la constitution et sur le _veto_.
+--Agitation à Paris. Rassemblement tumultueux au Palais-Royal.
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Intrigues de la cour.--Repas des gardes-du-corps et des officiers du
+régiment de Flandre à Versailles.--Journées des 4, 5 et 6 octobre; scènes
+tumultueuses et sanglantes. Attaque du château de Versailles par la
+multitude.--Le roi vient demeurer à Paris--État des partis--Le duc
+d'Orléans quitte la France.--Négociations de Mirabeau avec la cour.
+--L'assemblée se transporte à Paris.--Loi sur les biens du clergé.
+--Serment civique.--Traité de Mirabeau avec la cour.--Bouillé.
+--Affaire Favras.--Plans contre-révolutionnaires.--Clubs des Jacobins
+et des Feuillans.
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+Etat politique et dispositions des puissances étrangères en 1790.
+--Discussion sur le droit de la paix et de la guerre.--Première institution
+du papier-monnaie ou des assignats.--Organisation judiciaire.--Constitution
+civile du clergé.--Abolition des titres de noblesse.--Anniversaire du 14
+juillet. Fête de la première fédération.--Révolte des troupes à Nancy.
+--Retraite de Necker.--Projets de la cour et de Mirabeau.--Formation du
+camp de Jalès.--Serment civique imposé aux ecclésiastiques.
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+Progrès de l'émigration--Le peuple soulevé attaque le donjon de Vincennes.
+Conspiration des _Chevaliers du poignard_.--Discussion sur la loi contre
+les émigrés.--Mort de Mirabeau.--Intrigues contre-révolutionnaires. Fuite
+du roi et de sa famille; il est arrêté à Varennes et ramené à Paris.
+--Dispositions des puissances étrangères; préparatifs des émigrés
+--Déclaration de Pilnitz.--Proclamation de la loi martiale au
+Champ-de-Mars.--Le roi accepte la constitution.--Clôture de l'assemblée
+constituante.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution Française,
+Vol. I, by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK REVOLUTION FRANCAISE, TOME 1 ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen
+and the PG Online Distributed Proofreaders. This file was
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise,
+tome 1 by Adolphe Thiers
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
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+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
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+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Histoire de la Revolution francaise, tome 1
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: February, 2006 [EBook #9945]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on November 3, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen and the PG
+Online Distributed Proofreaders.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliotheque Nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE
+
+
+_PAR M.A. THIERS_
+DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+ * * * * *
+
+NEUVIEME EDITION
+
+ * * * * *
+
+
+
+TOME PREMIER.
+
+
+
+
+DISCOURS
+PRONONCE
+PAR
+M. THIERS,
+
+LE JOUR DE SA RECEPTION
+A L'ACADEMIE FRANCAISE.
+(l3 DECEMBRE 1834.)
+
+
+
+MESSIEURS,
+
+En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se reveiller en moi les plus
+beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour a
+tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui
+feront a jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, naguere encore,
+siegeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondement devant ces
+hommes illustres; mais a quelque distance qu'on soit place d'eux, il
+faudrait etre insensible a tout ce qu'il y a de grand, pour n'etre pas
+touche d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en
+soutient l'eclat, mais on en perpetue du moins la duree, en attendant que
+des genies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur.
+
+L'Academie Francaise n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux
+souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que
+l'ancienne royaute avait fondee, et que la revolution francaise a pris soin
+d'elever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers
+ecrivains du pays la mission de regler la marche de la langue, d'en fixer
+le sens, non d'apres le caprice individuel, mais d'apres le consentement
+universel, a cree au milieu de vous une autorite qui maintient l'unite de
+la langue, comme ailleurs les autorites regulatrices maintiennent l'unite
+de la justice, de l'administration, du gouvernement.
+
+L'Academie Francaise contribue ainsi, pour sa part, a la conservation de
+cette belle unite francaise, caractere essentiel et gloire principale de
+notre nation. Si le veritable objet de la societe humaine est de reunir en
+commun des milliers d'hommes, de les amener a penser, parler, agir comme un
+seul individu, c'est-a-dire avec la precision de l'unite et la
+toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que
+celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obeissant a une seule
+loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au meme instant de
+la meme pensee, animes de la meme volonte, et marchant tous ensemble du
+meme pas au meme but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la
+promptitude et la vehemence de ses resolutions; la prudence lui est plus
+necessaire qu'a aucun autre; mais dirigee par la sagesse, sa puissance pour
+le bien de lui-meme et du monde, sa puissance est immense, irresistible!
+Quant a moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unite,
+je la respecte partout; je regarde comme serieuses toutes les institutions
+destinees a la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir ete
+appele a faire partie de cette noble Academie, rendez-vous des esprits
+distingues de notre nation, centre d'unite pour notre langue.
+
+Des qu'il m'a ete permis de me presenter a vos suffrages, je l'ai fait.
+J'ai consacre dix annees de ma vie a ecrire l'histoire de notre immense
+revolution; je l'ai ecrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour
+la grandeur de mon pays; et quand cette revolution a triomphe dans ce
+qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu deposer a vos
+pieds le tableau que j'avais essaye de tracer de ses longues vicissitudes.
+Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir declare que les amis de
+l'ordre, de l'humanite, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie
+surtout, vous, hommes paisibles, heureusement etrangers pour la plupart aux
+troubles qui nous agitent, d'avoir discerne, au milieu du tumulte des
+partis, un disciple des lettres, passagerement enleve a leur culte, de lui
+avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacree a l'etude, et
+peut-etre aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et
+de la vraie liberte. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile
+de la pensee libre et calme. Lorsque de penibles devoirs me permettront d'y
+etre, ou que la destinee aura reporte sur d'autres tetes le joug qui pese
+sur la mienne, je serai heureux de me reunir souvent a des confreres
+justes, bienveillans, pleins des lumieres.
+
+S'il m'est doux d'etre admis a vos cotes, dans ce sanctuaire des lettres,
+il m'est doux aussi d'avoir a louer devant vous un predecesseur, homme
+d'esprit et de bien, homme de lettres veritable, que notre puissante
+revolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis deposa,
+pur et irreprochable, dans un asile tranquille, ou il enseigna utilement la
+jeunesse pendant trente annees.
+
+M. Andrieux etait ne a Strasbourg, vers le milieu du dernier siecle, d'une
+famille simple et honnete, qui le destinait au barreau. Envoye a Paris pour
+y etudier la jurisprudence, il l'etudiait avec assiduite; mais il
+nourrissait en lui un gout vif et profond, celui des lettres, et il se
+consolait souvent avec elles de l'aridite de ses etudes. Il vivait seul et
+loin du monde, dans une societe de jeunes gens spirituels, aimables et
+pauvres, comme lui destines par leurs parens a une carriere solide et
+utile, et, comme lui, revant une carriere d'eclat et de renommee.
+
+La se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, place a Paris pour y
+apprendre la science du droit, affligeait son vieux pere en ecrivant des
+pieces de theatre. La se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert,
+plein de verve. Ils vivaient dans une etroite intimite, et songeaient a
+faire une revolution sur la scene comique. Si, a cette epoque, le genie
+philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis a un examen
+redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts
+s'etaient abaisses avec les moeurs du siecle. La comedie, par exemple,
+avait contracte tous les caracteres d'une societe oisive et raffinee; elle
+parlait un langage faux et apprete. Chose singuliere! on n'avait jamais ete
+plus loin de la nature en la celebrant avec enthousiasme. Eloignes de cette
+societe, ou la litterature etait venue s'affadir, Collin d'Harleville,
+Picard, Andrieux, se promettaient de rendre a la comedie un langage plus
+simple, plus vrai, plus decent. Ils y reussirent, chacun suivant son gout
+particulier.
+
+Collin d'Harleville, eleve aux champs dans une bonne et douce famille,
+reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Chateaux en Espagne_ ces caracteres
+aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de
+voir et d'aimer. Picard, frappe du spectacle etrange de notre revolution,
+transporta sur la scene le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs,
+des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des ecoles,
+quand il ecrivait la celebre comedie des _Etourdis_, lui emprunta ce
+tableau de jeunes gens echappes recemment a la surveillance de leurs
+familles, et jouissant de leur liberte avec l'entrainement du premier age.
+Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les etourdis de
+M. Andrieux ne ressemblent pas aux notres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils
+n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement a donner a
+leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissipes, et livres a ces desordres
+qu'un pere blame et peut encore pardonner. Ce tableau trace par M. Andrieux
+attache et amuse. Sa poesie, pure, facile, piquante, rappelle les poesies
+legeres de Voltaire. La comedie des _Etourdis_ est incontestablement la
+meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a composee en
+presence meme du modele. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son
+chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a cree _Turcaret_, Piron _la
+Metromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils representaient ce qu'ils
+avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la
+verite; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style.
+M. Andrieux n'a pas autrement compose _les Etourdis_.
+
+Il obtint sur-le-champ une reputation litteraire distinguee. Ecrire avec
+esprit, purete, elegance, n'etait pas ordinaire, meme alors. M. Collin
+d'Harleville avait quitte le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une
+famille a soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur
+de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'etait resigne au
+barreau, lorsque la revolution le priva de son etat, puis l'obligea de
+chercher un asile a Maintenon, dans la douce retraite ou Collin
+d'Harleville etait ne, ou il etait revenu, ou il vivait adore des habitans
+du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des
+siennes, en goutant au milieu d'une terreur generale une securite profonde.
+
+M. Andrieux, reuni a son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant
+vantees il y a deux mille ans par Ciceron proscrit, toujours les memes dans
+tous les siecles, et que la Providence tient constamment en reserve pour
+les esprits eleves que la fortune agite et poursuit. Revenu a Paris quand
+tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi
+utile, devint membre de l'Institut, bientot juge au tribunal de cassation,
+puis depute aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans
+la longue histoire de nos constitutions, on a nomme le tribunat. Dans ces
+situations diverses, M. Andrieux, severe pour lui-meme, ne sacrifia jamais
+ses devoirs a ses gouts personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de
+cassation, depute zele aux cinq-cents, il remplit partout sa tache, telle
+que la destinee la lui avait assignee. Aux cinq-cents, il soutint le
+directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la
+revolution. Mais il ne crut plus la reconnaitre dans le premier consul, et
+il lui resista au sein du tribunat.
+
+Tout le monde, a cette epoque, n'etait pas d'accord sur le veritable
+enseignement a tirer de la revolution francaise. Pour les uns, elle
+contenait une lecon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et
+toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, meme apres l'evenement. Aux
+yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire etait coupable.
+M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la revolution, il
+en etait moins emu que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement
+enthousiaste, il etait peu expose aux seductions du premier consul, qu'il
+admirait moderement, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait a la
+Decade philosophique avec MM. Cabanis, Chenier, Ginguene, tous
+continuateurs fideles de l'esprit du dix-huitieme siecle, qui pensaient
+comme Voltaire a une epoque ou peut-etre Voltaire n'eut plus pense de meme,
+et qui ecrivaient comme lui, sinon avec son genie, du moins avec son
+elegance. Vivant dans cette societe ou l'on regardait comme oppressive
+l'energie du gouvernement consulaire, ou l'on considerait le concordat
+comme un retour a de vieux prejuges, et le Code civil comme une compilation
+de vieilles lois, M. Andrieux montra une resistance decente, mais ferme.
+
+A cote de ces philosophes de l'ecole du dix-huitieme siecle, qui avaient au
+moins le merite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait
+d'autres qui pensaient tres differemment, et parmi eux s'en trouvait un
+couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'epee, c'est-a-dire tous
+les instrumens a la fois, et la ferme volonte de s'en servir: c'etait le
+jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la
+pretention d'etre plus novateur, plus philosophe, plus revolutionnaire que
+ses detracteurs. A l'entendre, rien n'etait plus nouveau que d'edifier une
+societe dans un pays ou il ne restait plus que des ruines; rien n'etait
+plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien
+n'etait plus veritablement revolutionnaire que d'ecrire dans les lois et de
+propager par la victoire le grand principe de l'egalite civile.
+
+Devant vous, messieurs, on peut exposer ces pretentions diverses; il ne
+serait pas seant de les juger.
+
+Le tribunat etait le dernier asile laisse a l'opposition. La parole avait
+exerce tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des
+garanties, en la separant de la deliberation. Dans la constitution
+consulaire, un corps legislatif deliberait sans parler; et a cote de lui un
+autre corps, le tribunat, parlait sans deliberer. Singuliere precaution, et
+qui fut vaine! Ce tribunat, institue pour parler, parla en effet. Il
+combattit les mesures proposees par le premier consul; il repoussa le Code
+civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux
+repetaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de
+colere, brisa ses resistances, etouffa le tribunat, et fit succeder un
+profond silence a ces dernieres agitations.
+
+Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point separe les
+corps qui deliberent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent
+sans cesse; la presse eleve ses cent voix. Livre a soi, tout cela marche.
+Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un
+gouvernement illustre par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la
+liberte, possible aujourd'hui a la suite d'une revolution pacifique, ne
+l'etait pas alors a la suite d'une revolution sanglante.
+
+Les hommes de ce temps avaient a se dire d'effrayantes verites. Ils avaient
+verse le sang les uns des autres; ils s'etaient reciproquement depouilles;
+quelques-uns avaient porte les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient
+etre en presence avec la faculte de parler et d'ecrire, sans s'adresser des
+reproches cruels. La liberte n'eut ete pour eux qu'un echange d'affreuses
+recriminations.
+
+Messieurs, il est des temps ou toutes choses peuvent se dire impunement, ou
+l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprime les
+vaincus, trahi leur pays, manque a l'honneur; c'est quand ils n'ont rien
+fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprime les vaincus, ni trahi leur
+pays, ni manque a l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que
+cela n'est pas: alors la liberte peut affliger quelquefois les coeurs
+honnetes; mais elle ne peut pas bouleverser la societe. Mais
+malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire a
+d'autres: Vous avez egorge mon pere et mon fils, vous detenez mon bien,
+vous etiez dans les rangs de l'etranger. Napoleon ne voulut plus qu'on
+put s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de
+la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expire, les
+passions fatales qu'il fallait laisser eteindre. Dans ce silence, une
+France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est formee, une France qui
+n'a rien de pareil a se dire, dans laquelle la liberte est possible, parce
+que nous, hommes du temps present, nous avons des erreurs, nous n'avons pas
+de crimes a nous reprocher.
+
+M. Andrieux sorti du tribunal, eut ete reduit a une veritable pauvrete sans
+les lettres, qu'il aimait, et qui le payerent bientot de son amour. Il
+composa quelques ouvrages pour le theatre, qui eurent moins de succes que
+_les Etourdis_, mais qui confirmerent sa reputation d'excellent ecrivain.
+Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la memoire de tous
+les appreciateurs de la saine litterature, et qui sont des modeles de grace
+et de bon langage. Le frere du premier consul, cherchant a depenser
+dignement une fortune inesperee, assura a M. Andrieux une existence douce
+et honorable en le nommant son bibliothecaire. Bientot, a ce bienfait, la
+Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses gouts
+et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps,
+celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de litterature de
+l'Ecole polytechnique, et plus tard celle du College de France.
+
+Lorsqu'il commenca la carriere du professorat, M. Andrieux etait age de
+quarante ans. Il avait traverse une longue revolution, et il avait ete
+rendu plein de souvenirs a une vie paisible. Il avait des gouts moderes,
+une imagination douce et enjouee, un esprit fin, lucide, parfaitement
+droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des
+ouvrages d'un ordre superieur, il s'etait du moins assez essaye dans les
+divers genres de litterature pour connaitre tous les secrets de
+l'art; enfin, il avait conserve un talent de narrer avec grace, presque
+egal a celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facultes, une
+bienveillance extreme pour la jeunesse, on peut dire qu'il reunissait
+presque toutes les conditions du critique accompli.
+
+Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous
+les rangs de la societe, il y a des temoins qui se rappellent encore
+M. Andrieux enseignant la litterature au College de France. Sans lecon
+ecrite, avec sa simple memoire, avec son immense instruction toujours
+presente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire,
+toujours entouree d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un
+silence profond. Sa voix faible et cassee, mais claire dans le silence,
+s'animait par degre, prenait un accent naturel et penetrant. Tour a tour
+melant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois
+meme des recits piquans, il attachait, entrainait son auditoire, par un
+enseignement qui etait moins une lecon qu'une conversation pleine d'esprit
+et de grace. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car
+on aimait surtout a l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la
+prose de nos grands ecrivains. Tout le monde s'en allait charme de ce
+professeur aimable, qui donnait a la jeunesse la meilleure des
+instructions, celle d'un homme de bien, eclaire, spirituel, eprouve par la
+vie, epanchant ses idees, ses souvenirs, son ame enfin, qui etait si bonne
+a montrer tout entiere.
+
+Je n'aurais pas acheve ma tache, si je ne rappelais devant vous les
+opinions litteraires d'un homme qui a ete si long-temps l'un de nos
+professeurs les plus renommes. M. Andrieux avait un gout pur, sans
+toutefois etre exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les
+tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le theatre anglais; mais en
+admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspires
+de ses ouvrages. L'originalite du grand tragique anglais, disait-il, est
+vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille
+l'etre; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractere, de
+son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au genie d'etre quelquefois
+barbare, mais non pas de chercher a l'etre. Il ajoutait que quiconque se
+fait ce qu'il n'est pas, est sans genie. Le vrai genie consiste disait-il,
+a etre tel que la nature vous a fait, c'est-a-dire hardi, incorrect, dans
+le siecle et la patrie de Shakspeare; pur, regulier et poli, dans le siecle
+et la patrie de Racine. Etre autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter
+Racine ou Shakspeare, etre classique a l'ecole de l'un ou a l'ecole de
+l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de genie.
+
+En fait de langage, M. Andrieux tenait a la purete, a l'elegance, et il en
+etait aujourd'hui un modele accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les
+essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une
+langue c'etait, suivant lui, d'etre une convention admise et comprise de
+tout le monde. Des-lors, disait-il, la fixite est de son essence, et la
+fixite, ce n'est pas la sterilite. On peut faire une revolution complete
+dans les idees, sans etre oblige de bouleverser la langue pour les
+exprimer. De Bossuet et Pascal a Montesquieu et Voltaire, quel immense
+changement d'idees! A la place de la foi, le doute; a la place du respect
+le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus
+hardie: eh bien, pour rendre des idees si differentes, a-t-il fallu creer
+ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la
+langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprime les pensees les
+plus etrangeres au siecle de Racine. Defiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des
+gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent a
+produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des
+idees. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien
+qu'il fallut briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, ecrivains caracterises
+s'il en fut jamais, n'ont jamais eleve de telles plaintes; ils ont
+grandement pense, naturellement ecrit, et l'expression naturelle de leurs
+grandes pensees en a fait de grands ecrivains.
+
+Je ne reproduis qu'en hesitant ces maximes d'une orthodoxie fort contestee
+aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pensee
+exacte de mon savant predecesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la
+destinee m'a reserve assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre,
+pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces
+belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les represente comme un
+asile de paix. Dieu me preserve d'y trouver encore des partis et leurs
+chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hate de dire que rien
+n'etait plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur
+toutes choses, et que ce n'est pas lui qui eut mele du fiel aux questions
+litteraires de notre epoque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce
+qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits
+et les ames.
+
+M. Andrieux s'est doucement eteint dans les travaux agreables et faciles de
+renseignement et du secretariat perpetuel; il s'est eteint au milieu d'une
+famille cherie, d'amis empresses; il s'est eteint sans douleurs, presque
+sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vecu, suivant
+la nature et suivant ses propres desirs.
+
+Il est mort, content de laisser ses deux filles unies a deux hommes
+d'esprit et de bien, content de sa mediocre fortune, de sa grande
+consideration, content de voir la revolution francaise triomphant sans
+desordre et sans exces.
+
+En terminant ce simple tableau d'une carriere pure et honoree,
+arretons-nous un instant devant ce siecle orageux qui entraina dans son
+cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce siecle immense qui
+emporta tant d'existences et qui emporte encore les notres.
+
+Je suis ici, je le sais, non devant une assemblee politique, mais devant
+une Academie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arene, mais un
+spectacle, devant lequel le poete s'inspire, l'historien observe, le
+philosophe medite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette
+memorable annee 1789 jusqu'a cette autre annee non moins memorable de 1830!
+La vieille societe francaise du dix-huitieme siecle, si polie, mais si mal
+ordonnee, finit dans un orage epouvantable. Une couronne tombe avec fracas,
+entrainant la tete auguste qui la portait. Aussitot, et sans intervalle,
+sont precipitees les tetes les plus precieuses et les plus illustres:
+genie, heroisme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui
+s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se
+poussent a l'echafaud, jusqu'au terme que Dieu a marque aux passions
+humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout a coup un genie
+extraordinaire, qui saisit cette societe agitee, l'arrete, lui donne a la
+fois l'ordre, la gloire, realise le plus vrai de ses besoins, l'egalite
+civile, ajourne la liberte qui l'eut gene dans sa marche, et court porter a
+travers le monde les verites puissantes de la revolution francaise. Un jour
+sa banniere a trois couleurs eclate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un
+jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthene. Il tombe enfin,
+laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son
+image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une
+ile du grand Ocean!
+
+Apres tant et de si magiques evenemens, il semble que le monde epuise doive
+s'arreter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie,
+preoccupee de chimeriques regrets, lutte avec la France, et dechaine
+de nouveaux orages; un trone tombe de nouveau; les imaginations
+s'ebranlent, mille souvenirs effrayans se reveillent, lorsque, tout a coup
+cette destinee mysterieuse qui conduit la France a travers les ecueils
+depuis quarante annees, cherche, trouve, eleve un prince, qui a vu,
+traverse, conserve en sa memoire tous ces spectacles divers, qui fut
+soldat, proscrit, instituteur; la destinee le place sur ce trone entoure de
+tant d'orages, et aussitot le calme renait, l'esperance rentre dans les
+coeurs, et la vraie liberte commence.
+
+Voila, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assiste. Quel que
+soit ici notre age, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre
+nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les
+annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des
+proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Ciceron; on nous parlait des
+infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de
+Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du
+genie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de Cesar, on
+nous charmait du recit de leur grandeur, des seductions attachees a leur
+genie, et nous aurions desire connaitre de nos propres yeux ces hommes
+puissans et immortels.
+
+Eh bien! messieurs, nous avons rencontre, vu, touche nous-memes en realite
+toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que
+celui de Rome, nous avons vu la tete des orateurs portee a la tribune aux
+harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus
+tristement aveugles que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence
+de Guillaume; et nous avons vu Cesar, Cesar lui-meme! Parmi vous qui
+m'ecoutez, il y a des temoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de
+rencontrer son regard etincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses
+ordres de sa propre bouche, et de courir les executer a travers la fumee
+des champs de bataille. S'il faut des emotions au poete, des scenes
+vivantes a l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que
+vous manque-t-il, poetes, historiens, philosophes de notre age, pour
+produire des oeuvres dignes d'une posterite reculee!
+
+Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont
+necessaires pour feconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont
+bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grece les arts fleurirent
+apres les troubles d'Athenes, et sous l'influence paisible de Pericles;
+qu'a Rome, ils se developperent apres les dernieres convulsions de la
+republique mourante, et sous le beau regne d'Auguste; qu'en Italie ils
+brillerent sous les derniers Medicis, quand les republiques italiennes
+expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, apres la Fronde. S'il en devait
+toujours etre ainsi, nous devrions esperer, Messieurs, de beaux fruits de
+notre siecle.
+
+Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes
+contemporains qui ont consacre leur vie aux arts, qui animent la toile ou
+le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scene; c'est a eux
+a dire s'ils se sentent inspires par ces spectacles si riches! Je
+craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui
+retracent les annales des peuples, qui etudient les lois du monde
+politique. Pour ceux-la, je crois le sentir, une belle epoque s'avance.
+Deja trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement
+ouvert le siecle. Des esprits jeunes et ardens se sont elances sur leurs
+traces. Les uns etudient l'histoire immemoriale de notre planete, et se
+preparent a eclairer l'histoire de l'espece humaine par celle du globe
+qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanite, cherchent
+a soumettre les elemens a l'homme pour ameliorer sa condition. Deja nous
+avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, reunir les mondes;
+nous allons la voir bientot parcourir les continens eux-memes, franchir
+tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme
+de l'homme, ajouter des quantites infinies a la puissance de la societe
+humaine!
+
+A cote de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prepare
+d'aussi beaux encore sur la nature morale. On etudie a la fois tous les
+temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contrees.
+Champollion expire, lisant deja les annales jusqu'alors impenetrables de
+l'antique Egypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous reveler
+les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent a les
+suivre. J'ai devant moi le savant venerable qui enseigne aux generations
+presentes les langues de l'Orient. D'autres erudits sondent les profondeurs
+de notre propre histoire, et tandis que ces materiaux se preparent, des
+esprits createurs se disposent a s'en emparer pour refaire les annales des
+peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent apres Vico, apres Herder, a
+tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-etre notre siecle
+verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses
+contemporains, nous donnera enfin cette histoire generale, ou seront
+revelees les eternelles lois de la societe humaine. Pour moi, je n'en doute
+pas, notre siecle est appele a produire des oeuvres dignes des siecles qui
+l'ont precede.
+
+Les esprits de notre temps sont profondement erudits, et ils ont de plus
+une immense experience des hommes et des choses. Comment ces deux
+puissances, l'erudition et l'experience, ne feconderaient-elles pas leur
+genie? Quand on a ete eleve, abaisse par les revolutions, quand on a vu
+tomber ou s'elever des rois, l'histoire prend une tout autre signification.
+Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie
+agitee qui nous a ete faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouve une seule
+fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me hatai de
+saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands
+historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages
+avaient, a mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils
+marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre
+sous mes yeux, je croyais les reconnaitre, je leur aurais donne des noms
+contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair
+et profond; c'est que je venais d'assister a une revolution, et de
+traverser les orages des assemblees deliberantes.
+
+Notre siecle, Messieurs, aura pour guides l'erudition et l'experience.
+Entre ces deux muses austeres, mais puissantes, il s'avancera glorieusement
+vers des verites nouvelles et fecondes. J'ai, du moins, un ardent besoin
+de l'esperer: je serais malheureux si je croyais a la sterilite de mon
+temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon
+siecle. Je me fais de mon siecle une patrie dans le temps, comme mon pays
+en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rever pour l'un et pour l'autre
+un vaste avenir.
+
+Au milieu de vous, fideles et constans amis de la science, permettez-moi de
+m'ecrier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre
+temps! heureux ceux qui pourront etre rendus a ces travaux, et qui
+contribueront a cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre
+age est destine a produire! La plus belle des gloires leur est reservee, et
+surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En
+prononcant ces dernieres paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez
+tous qu'il y a deux ans, un fleau cruel ravageait la France, et, atteignant
+a la fois tous les ages et tous les rangs, mit tour a tour en deuil
+l'armee, la science, la politique. Deux cercueils s'en allerent en terre
+presque en meme temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Perier et celui de
+M. Cuvier. La France fut emue en voyant disparaitre le ministre devoue qui
+avait epuise sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son
+emotion en voyant disparaitre le savant illustre qui avait jete sur elle
+tant de lumieres! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches:
+les partis eux-memes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant
+ou de l'homme politique, personne n'est appele a faire son choix, car c'est
+la destinee qui, sans nous, malgre nous, des notre enfance, nous achemine
+vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincerement, au milieu de vous,
+heureuse la vie qui s'acheve dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre,
+en finissant, des palmes immortelles de la science!
+
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE.
+
+
+
+
+Je me propose d'ecrire l'histoire d'une revolution memorable, qui a
+profondement agite les hommes, et qui les divise encore aujourd'hui. Je
+ne me dissimule pas les difficultes de l'entreprise, car des passions que
+l'on croyait etouffees sous l'influence du despotisme militaire, viennent
+de se reveiller. Tout-a-coup des hommes accables d'ans et de travaux ont
+senti renaitre en eux des ressentimens qui paraissaient apaises, et nous
+les ont communiques, a nous, leurs fils et leurs heritiers. Mais si nous
+avons a soutenir la meme cause, nous n'avons pas a defendre leur conduite,
+et nous pouvons separer la liberte de ceux qui l'ont bien ou mal servie,
+tandis que nous avons l'avantage d'avoir entendu et observe ces vieillards,
+qui, tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agites de leurs
+impressions, nous revelent l'esprit et le caractere des partis, et nous
+apprennent a les comprendre. Peut-etre le moment ou les acteurs vont
+expirer est-il le plus propre a ecrire l'histoire: on peut recueillir
+leur temoignage sans partager toutes leurs passions.
+
+Quoi qu'il en soit, j'ai tache d'apaiser en moi tout sentiment de haine, je
+me suis tour a tour figure que, ne sous le chaume, anime d'une juste
+ambition, je voulais acquerir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait
+injustement refuse; ou bien qu'eleve dans les palais, heritier d'antiques
+privileges, il m'etait douloureux de renoncer a une possession que je
+prenais pour une propriete legitime. Des lors je n'ai pu m'irriter; j'ai
+plaint les combattans, et je me suis dedommage en adorant les ames
+genereuses.
+
+
+
+
+
+ASSEMBLEE CONSTITUANTE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+ETAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE.
+
+--AVENEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE.
+ASSEMBLEE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT,
+SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLEANS EXILE.--ARRESTATION DU CONSEILLER
+D'ESPREMENIL.--NECKER EST RAPPELE ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE
+ASSEMBLEE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX ETATS-GENERAUX.
+--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA REVOLUTION.--PREMIERES ELECTIONS DES
+DEPUTES AUX ETATS-GENERAUX.--INCENDIE DE LA MAISON REVEILLON.--LE DUC
+D'ORLEANS; SON CARACTERE.
+
+
+On connait les revolutions de la monarchie francaise; on sait qu'au milieu
+des Gaules a moitie sauvages, les Grecs, puis les Romains, apporterent
+leurs armes et leur civilisation; qu'apres eux, les barbares y etablirent
+leur hierarchie militaire; que cette hierarchie, transmise des personnes
+aux terres, y fut comme immobilisee, et forma ainsi le systeme feodal.
+L'autorite s'y partagea entre le chef feodal appele roi, et les chefs
+secondaires appeles vassaux, qui a leur tour etaient rois de leurs propres
+sujets. Dans notre temps, ou le besoin de s'accuser a fait rechercher les
+torts reciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorite fut d'abord
+disputee par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus
+rapproches d'elle; que cette autorite fut ensuite partagee entre eux, ce
+qui forma l'anarchie feodale; et qu'enfin elle retourna au trone, ou elle
+se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La
+population francaise s'etait progressivement affranchie par le travail,
+premiere source de la richesse et de la liberte. Agricole d'abord, puis
+commercante et manufacturiere, elle acquit une telle importance qu'elle
+forma la nation tout entiere. Introduite en suppliante dans les
+etats-generaux, elle n'y parut qu'a genoux, pour y etre taillee a merci et
+misericorde; bientot meme Louis XIV annonca qu'il ne voulait plus de ces
+assemblees si soumises, et il le declara aux parlemens, en bottes et le
+fouet a la main. On vit des lors a la tete de l'etat un roi muni d'un
+pouvoir mal defini en theorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui
+avaient abandonne leur dignite feodale pour la faveur du monarque, et qui
+se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des
+peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette
+aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des
+impots. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du
+pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volontes royales.
+L'autorite est toujours disputee: quand ce n'est pas dans les assemblees
+legitimes de la nation, c'est dans le palais meme du prince. On sait qu'en
+refusant de les enregistrer, les parlemens arretaient l'effet des volontes
+royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand
+le roi etait faible, et par une soumission entiere, quand le roi etait
+fort. Louis XIV n'eut pas meme a transiger, car sous son regne aucun
+parlement n'osa faire des remontrances: il entraina la nation a sa suite,
+et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-meme dans la guerre,
+dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes,
+et tendirent vers un meme but. Mais Louis XIV etait a peine expire, que le
+regent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullite.
+La volonte du monarque, si respectee de son vivant, fut violee apres sa
+mort, et son testament casse. L'autorite fut alors remise en litige, et une
+longue lutte commenca entre les parlemens, le clerge et la cour, en
+presence d'une nation epuisee par de longues guerres, et fatiguee de
+fournir aux prodigalites de ses maitres, livres tour a tour au gout des
+voluptes ou des armes. Jusque-la elle n'avait eu du genie que pour le
+service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre
+usage, et s'en servit a examiner ses interets. L'esprit humain passe
+incessamment d'un objet a l'autre. Du theatre, de la chaire religieuse et
+funebre, le genie francais se porta vers les sciences morales et
+politiques; et alors tout fut change. Qu'on se figure, pendant un siecle
+entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une
+autorite usee; les parlemens poursuivant le clerge, le clerge poursuivant
+les parlemens; ceux-ci contestant l'autorite de la cour; la cour,
+insouciante et tranquille au sein de cette lutte, devorant la substance des
+peuples au milieu des plus grands desordres; la nation, enrichie et
+eveillee, assistant a ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les
+autres, privee de toute action politique, dogmatisant avec audace et
+ignorance, parce qu'elle etait reduite a des theories; aspirant surtout a
+recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour
+reprendre une place que la faiblesse de ses maitres lui avait fait perdre:
+tel fut le dix-huitieme siecle.
+
+Le scandale avait ete pousse a son comble lorsque Louis XVI, prince
+equitable, modere dans ses gouts, negligemment eleve, mais porte au bien
+par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trone[1]. Il appela aupres
+de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et
+partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse
+autrichienne, vive, aimable, et exercant sur lui le plus grand ascendant.
+Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cedant tantot a son
+ministre, tantot a son epouse, commenca de bonne heure la longue carriere
+de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'etat de son royaume, il en
+croyait les philosophes sur ce point; mais, eleve dans les sentimens les
+plus chretiens, il avait pour eux le plus grand eloignement. La voix
+publique, qui s'exprimait hautement, lui designa Turgot, de la societe des
+economistes, homme simple, vertueux, doue d'un caractere ferme, d'un genie
+lent, mais opiniatre et profond. Convaincu de sa probite, charme de ses
+projets de reformes, Louis XVI a repete souvent: "Il n'y a que moi et
+Turgot qui soyons les amis du peuple." Les reformes de Turgot echouerent
+par la resistance des premiers ordres de l'etat, interesses a conserver
+tous les genres d'abus que le ministre austere voulait detruire. Louis XVI
+le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il
+eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincerement, et
+de manquer de la force necessaire pour l'executer.
+
+Le roi, place entre la cour, les parlemens et le public, expose aux
+intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour a tour de
+ministres: cedant encore une fois a la voix publique et a la necessite
+des reformes, il appela aux finances Necker[2], Genevois enrichi par des
+travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'etait de
+Sully; financier econome et integre, mais esprit vain, ayant la pretention
+d'etre moderateur en toutes choses, philosophie, religion, liberte, et,
+trompe par les eloges de ses amis et du public, se flattant de conduire et
+d'arreter les esprits au point ou s'arretait le sien.
+
+Necker retablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire
+aux frais considerables de la guerre d'Amerique. Genie moins vaste, mais
+plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des
+capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit
+renaitre la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers
+pour terminer les embarras du tresor, et il essaya le moyen des reformes.
+Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient
+ete pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se reunirent
+contre lui, et l'obligerent a se retirer.
+
+La conviction des abus etait universelle; on en convenait partout; le roi
+le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de
+ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du tresor, mais sans qu'il
+leur en coutat un seul sacrifice. Ils dissertaient a la cour, et y
+debitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient a la chasse sur
+les vexations exercees a l'egard du laboureur; on les avait meme vus
+applaudir a l'affranchissement des Americains, et recevoir avec honneur les
+jeunes Francais qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient
+aussi l'interet du peuple, alleguaient avec hauteur les souffrances du
+pauvre, et cependant s'opposaient a l'egale repartition de l'impot, ainsi
+qu'a l'abolition des restes de la barbarie feodale. Tous parlaient du bien
+public, peu le voulaient; et le peuple, ne demelant pas bien encore ses
+vrais amis, applaudissait tous ceux qui resistaient au pouvoir, son ennemi
+le plus apparent.
+
+En ecartant Turgot et Necker, on n'avait pas change l'etat des choses; la
+detresse du tresor etait la meme: on aurait consenti long-temps encore a se
+passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait
+fournir aux prodigalites de la cour. La difficulte ecartee un moment par la
+destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'etablissement force
+d'un impot, reparaissait bientot plus grande, comme tout mal neglige. On
+hesitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redoute,
+mais necessaire. Une intrigue amena au ministere M. de Calonne, peu
+favorise de l'opinion parce qu'il avait contribue a la persecution de La
+Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fecond en ressources, comptait
+sur son genie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait a l'avenir
+avec la plus singuliere insouciance. Son opinion etait qu'il ne fallait
+point s'alarmer d'avance, et ne decouvrir le mal que la veille du jour ou
+on voulait le reparer. Il seduisit la cour par ses manieres, la toucha par
+son empressement a tout accorder, procura au roi et a tous quelques instans
+plus faciles, et fit succeder aux plus sinistres presages un moment de
+bonheur et d'aveugle confiance.
+
+Cet avenir sur lequel on avait compte approchait; il fallait enfin prendre
+des mesures decisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impots,
+et cependant les caisses etaient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y
+pourvoir, c'etait de reduire la depense par la suppression des graces, et,
+ce moyen ne suffisant pas, d'etendre l'impot sur un plus grand nombre de
+contribuables, c'est-a-dire sur la noblesse et le clerge. Ces projets,
+successivement tentes par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne
+parurent a celui-ci susceptibles de reussir qu'autant qu'on obtiendrait le
+consentement des privilegies eux-memes. Calonne imagina donc de les reunir
+dans une assemblee, appelee des notables, pour leur soumettre ses plans et
+arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4].
+L'assemblee etait composee de grands, pris dans la noblesse, le clerge et
+la magistrature; d'une foule de maitres des requetes et de quelques
+magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le
+secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin
+d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter.
+
+Le ministre trop confiant s'etait mepris. L'opinion publique ne lui
+pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charmee surtout
+qu'on obligeat un ministre a rendre des comptes, elle appuya la resistance
+des notables. Les discussions les plus vives s'engagerent. Calonne eut le
+tort de rejeter sur ses predecesseurs, et en partie sur Necker, l'etat du
+tresor. Necker repondit, fut exile, et l'opposition n'en devint que plus
+vive. Calonne suffit a tout avec presence d'esprit et avec calme. Il fit
+destituer M. de Miromenil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les
+parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui
+l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant a le
+soutenir. Il fut ebranle par les representations des notables, qui
+promettaient d'obtemperer aux plans de Calonne, mais a condition qu'on en
+laisserait l'execution a un ministre plus moral et plus digne de confiance.
+La reine, par les suggestions de l'abbe de Vermont, proposa et fit accepter
+au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archeveque de Toulouse, et l'un
+des notables qui avaient le plus contribue a la perte de Calonne, dans
+l'espoir de lui succeder[5].
+
+L'archeveque de Toulouse, avec un esprit obstine et un caractere faible,
+revait le ministere depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens
+cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le credit des
+femmes, auxquelles il cherchait et reussissait a plaire. Il faisait vanter
+partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant
+au ministere la faveur qui aurait entoure Necker, il eut aux yeux du public
+le merite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre,
+mais il le devint bientot. Seconde par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux,
+ennemi opiniatre des parlemens, il commenca sa carriere avec assez
+d'avantage. Les notables, engages par leurs promesses, consentirent avec
+empressement a tout ce qu'ils avaient d'abord refuse: impot territorial,
+impot du timbre, suppression des corvees, assemblees provinciales, tout fut
+accorde avec affectation. Ce n'etait point a ces mesures, mais a leur
+auteur, qu'on affectait d'avoir resiste; l'opinion publique triomphait.
+Calonne etait poursuivi de maledictions, et les notables, entoures du
+suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus
+grands sacrifices. Si M. de Brienne eut su profiter des avantages de sa
+position, s'il eut poursuivi avec activite l'execution des mesures
+consenties par les notables, s'il les eut toutes a la fois et sans delai
+presentees au parlement, a l'instant ou l'adhesion des premiers ordres
+semblait obligee, c'en etait fait peut-etre: le parlement, presse de toutes
+parts, aurait consenti a tout, et cette transaction, quoique partielle et
+forcee, eut probablement retarde pour long-temps la lutte qui s'engagea
+bientot.
+
+Rien de pareil n'eut lieu. Par des delais imprudens, on permit les retours;
+on ne presenta les edits que l'un apres l'autre; le parlement eut le temps
+de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espece de surprise faite
+aux notables. Il enregistra, apres de longues discussions, l'edit portant
+la seconde abolition des corvees, et un autre permettant la libre
+exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention
+territoriale; mais il craignait, par un refus, d'eclairer le public, et de
+lui laisser voir que son opposition etait tout interessee. Il hesitait,
+lorsqu'on lui epargna cet embarras en presentant ensemble l'edit sur le
+timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commencant la
+deliberation par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier
+sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impot du timbre qui
+affectait la majorite des contribuables, il sembla defendre les interets
+publics. Dans une seance ou les pairs assisterent, il denonca les abus, les
+scandales et les prodigalites de la cour, et demanda des etats de depenses.
+Un conseiller, jouant sur le mot, s'ecria: "Ce ne sont pas des etats, mais
+des etats-generaux qu'il nous faut!" Cette demande inattendue frappa tout
+le monde d'etonnement. Jusqu'alors on avait resiste parce qu'on souffrait;
+on avait seconde tous les genres d'opposition, favorables ou non a la cause
+populaire, pourvu qu'ils fussent diriges contre la cour, a laquelle on
+rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait
+desirer: on avait toujours ete si loin d'influer sur le gouvernement, on
+avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait
+sans concevoir l'idee d'agir ni de faire une revolution. Un seul mot
+prononce offrit un but inattendu; chacun le repeta, et les etats-generaux
+furent demandes a grands cris.
+
+D'Espremenil, jeune conseiller, orateur emporte, agitateur sans but,
+demagogue dans les parlemens, aristocrate dans les etats-generaux, et qui
+fut declare en etat de demence par un decret de l'assemblee constituante,
+d'Espremenil se montra dans cette occasion l'un des plus violens
+declamateurs parlementaires. Mais l'opposition etait conduite secretement
+par Duport, jeune homme doue d'un esprit vaste, d'un caractere ferme et
+perseverant, qui seul peut-etre, au milieu de ces troubles, se proposait un
+avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation, a un but
+tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire.
+
+Le parlement etait divise en vieux et jeunes conseillers. Les premiers
+voulaient faire contre-poids a l'autorite royale pour donner de
+l'importance a leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sinceres,
+voulaient introduire la liberte dans l'etat, sans bouleverser neanmoins le
+systeme politique sous lequel ils etaient nes. Le parlement fit un aveu
+grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impots;
+qu'aux etats-generaux seuls appartenait le droit de les etablir; et il
+demanda au roi la communication des etats de recettes et de depenses.
+
+Cet aveu d'incompetence et meme d'usurpation, puisque le parlement s'etait
+jusqu'alors arroge le droit de consentir les impots, cet aveu dut etonner.
+Le prelat-ministre, irrite de cette opposition, manda aussitot le parlement
+a Versailles, et fit enregistrer les deux edits dans un lit de justice[6].
+Le parlement, de retour a Paris, fit des protestations, et ordonna des
+poursuites contre les prodigalites de Calonne. Sur-le-champ une decision du
+conseil cassa ses arretes et l'exila a Troyes[7].
+Telle etait la situation des choses le 15 aout 1787. Les deux freres du
+roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoyes, l'un a la cour des
+comptes, et l'autre a la cour des aides, pour y faire enregistrer les
+edits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait
+manifestees dans l'assemblee des notables, fut accueilli par les
+acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au
+milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir
+soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaques,
+et on fut oblige de recourir a la force armee.
+
+Les parlemens avaient autour d'eux une clientele nombreuse, composee de
+legistes, d'employes du palais, de clercs, d'etudians, population active,
+remuante et toujours prete a s'agiter pour leur cause. A ces allies
+naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la
+banqueroute; les classes eclairees, qui etaient devouees a tous les
+opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours a la suite des
+agitateurs. Les troubles furent tres graves, et l'autorite eut beaucoup de
+peine a les reprimer.
+
+Le parlement, seant a Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les
+causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice etait
+suspendue, comme il etait arrive tant de fois dans le courant du siecle.
+Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne etait
+sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et
+tranquillisait la cour inquiete sur ce seul objet; mais il n'en avait plus,
+et, incapable de terminer les difficultes par une resolution energique, il
+negociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions etaient un
+emprunt de 440 millions, reparti sur quatre annees, a l'expiration
+desquelles les etats-generaux seraient convoques. A ce prix, Brienne
+renoncait aux deux impots, sujet de tant de discordes. Assure de quelques
+membres, il crut l'etre de la compagnie entiere, et le parlement fut
+rappele le 10 septembre.
+
+Une seance royale eut lieu le 20 du meme mois. Le roi vint en personne
+presenter l'edit portant la creation de l'emprunt successif, et la
+convocation des etats-generaux dans cinq ans. On ne s'etait point explique
+sur la nature de cette seance, et on ne savait si c'etait un lit de
+justice. Les visages etaient mornes, un profond silence regnait, lorsque le
+duc d'Orleans se leva, les traits agites, et avec tous les signes d'une
+vive emotion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette seance
+etait un lit de justice ou une deliberation libre. "C'est une seance
+royale," repondit le roi. Les conseillers Freteau, Sabatier, d'Espremenil,
+prirent la parole apres le duc d'Orleans, et declamerent avec leur violence
+ordinaire. L'enregistrement fut aussitot force, les conseillers Freteau et
+Sabatier furent exiles aux iles d'Hyeres, et le duc d'Orleans a
+Villers-Cotterets. Les etats-generaux furent renvoyes a cinq ans.
+
+Tels furent les principaux evenemens de l'annee 1787. L'annee 1788 commenca
+par de nouvelles hostilites. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrete
+contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exilees. Le
+roi cassa cet arrete; le parlement le confirma de nouveau.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Orleans, consigne a Villers-Cotterets, ne
+pouvait se resigner a son exil. Ce prince, brouille avec la cour, s'etait
+reconcilie avec l'opinion, qui d'abord ne lui etait pas favorable. Depourvu
+a la fois de la dignite d'un prince et de la fermete d'un tribun, il ne sut
+pas supporter une peine aussi legere; et, pour obtenir son rappel, il
+descendit jusqu'aux sollicitations, meme envers la reine, son ennemie
+personnelle. Brienne etait irrite par les obstacles, sans avoir l'energie
+de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse, a laquelle il sacrifiait
+la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'etat,
+il n'etait plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent
+arrete dans ses travaux par une mauvaise sante. Il ne savait ni reprimer
+les revoltes, ni faire executer les reductions decretees par le roi; et,
+malgre l'epuisement tres-prochain du tresor, il affectait une inconcevable
+securite. Cependant, au milieu de tant de difficultes, il ne negligeait pas
+de se pourvoir de nouveaux benefices, et d'attirer sur sa famille de
+nouvelles dignites.
+
+Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que
+l'archeveque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la
+puissance politique des parlemens, car c'etait la le principal but du
+pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut prepare en
+silence: des lettres closes furent envoyees aux commandans des provinces;
+l'imprimerie ou se preparaient les edits fut entouree de gardes. On voulait
+que le projet ne fut connu qu'au moment meme de sa communication aux
+parlemens. L'epoque approchait, et le bruit s'etait repandu qu'un grand
+acte politique s'appretait. Le conseiller d'Espremenil parvint a seduire a
+force d'argent un ouvrier imprimeur, et a se procurer un exemplaire des
+edits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collegues, et leur
+denonca hardiment le projet ministeriel[8]. D'apres ce projet, six grands
+bailliages, etablis dans le ressort du parlement de Paris, devaient
+restreindre sa juridiction trop etendue. La faculte de juger en dernier
+ressort, et d'enregistrer les lois et les edits, etait transportee a une
+cour pleniere, composee de pairs, de prelats, de magistrats, de chefs
+militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait meme
+voix deliberative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement,
+et aneantissait tout a fait sa puissance politique. La compagnie, frappee
+de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait deliberer sur un
+projet qui ne lui avait pas ete soumis; et il lui importait cependant de ne
+pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout a
+la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrete
+tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin
+de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure
+generale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposes du
+gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir.
+
+En consequence, il fut declare, le 5 mai, par le parlement de Paris:
+
+"Que la France etait une monarchie gouvernee par le roi, suivant les lois;
+et que de ces lois, plusieurs, qui etaient fondamentales, embrassaient
+et consacraient:
+
+1 deg. le droit de la maison regnante au trone, de male en male, par ordre de
+primogeniture;
+2 deg. le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des
+etats-generaux, regulierement convoques et composes;
+3 deg. les coutumes et les capitulations des provinces;
+4 deg. l'inamovibilite des magistrats;
+5 deg. le droit des cours de verifier dans chaque province les volontes du
+roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles etaient
+conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois
+fondamentales de l'etat;
+6 deg. le droit de chaque citoyen de n'etre jamais traduit en aucune maniere
+par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui etaient ceux que la
+loi designait; et
+7 deg. le droit, sans lequel tous les autres etaient inutiles, de n'etre
+arrete, par quelque ordre que ce fut, que pour etre remis sans delai entre
+les mains des juges competens. Protestait ladite cour contre toute atteinte
+qui serait portee aux principes ci-dessus exprimes."
+
+A cette resolution energique le ministre repondit par le moyen d'usage,
+toujours mal et inutilement employe: il sevit contre quelques membres
+du parlement. D'Espremenil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils
+etaient menaces, se refugierent au sein du parlement assemble. Un officier,
+Vincent d'Agoult, s'y rendit a la tete d'une compagnie, et, ne connaissant
+pas les magistrats designes, les appela par leur nom. Le plus grand silence
+regna d'abord dans l'assemblee; puis les conseillers s'ecrierent qu'ils
+etaient tous d'Espremenil. Enfin le vrai d'Espremenil se nomma, et suivit
+l'officier charge de l'arreter. Le tumulte fut alors a son comble; le
+peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois
+jours apres, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les edits;
+et les princes et les pairs assembles presenterent l'image de cette cour
+pleniere qui devait succeder aux parlemens.
+
+Le Chatelet rendit aussitot un arrete contre les edits. Le parlement de
+Rennes declara infames ceux qui entreraient dans la cour pleniere. A
+Grenoble, les habitans defendirent leurs magistrats contre deux regimens;
+les troupes elles-memes, excitees a la desobeissance par la noblesse
+militaire, refuserent bientot d'agir. Lorsque le commandant du Dauphine
+assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats,
+ils garderent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le
+premier, repondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens, a commencer
+par le colonel. A cette resistance le ministre opposa des arrets du grand
+conseil qui cassaient les decisions des cours souveraines, et il frappa
+d'exil huit d'entre elles.
+
+La cour, inquietee par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en
+invoquant l'interet du peuple et en provoquant son intervention, eut
+recours, de son cote, au meme moyen; elle resolut d'appeler le tiers-etat a
+son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour aneantir la
+feodalite. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des
+etats-generaux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur reunion;
+elle invita les ecrivains et les corps savans a donner leur avis; et,
+tandis que le clerge assemble declarait de son cote qu'il fallait
+rapprocher l'epoque de la convocation, la cour, acceptant le defi,
+suspendit en meme temps la reunion de la cour pleniere, et fixa l'ouverture
+des etats-generaux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de
+l'archeveque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement
+executes, avait provoque une resistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou
+vaincre. En se retirant, il laissa le tresor dans la detresse, le paiement
+des rentes de l'Hotel-de-Ville suspendu, toutes les autorites
+en lutte, toutes les provinces en armes. Quant a lui, pourvu de huit cent
+mille francs de benefices, de l'archeveche de Sens, et du chapeau de
+cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne.
+Pour dernier conseil, il engagea le roi a rappeler Necker au ministere des
+finances, afin de s'aider de sa popularite contre des resistances devenues
+invincibles.
+
+C'est pendant les deux annees 1787 et 1788 que les Francais voulurent
+passer des vaines theories a la pratique. La lutte des premieres autorites
+leur en avait donne le desir et l'occasion. Pendant toute la duree du
+siecle, le parlement avait attaque le clerge et devoile ses penchans
+ultramontains; apres le clerge, il avait attaque la cour, signale ses abus
+de pouvoir et denonce ses desordres. Menace de represailles, et inquiete a
+son tour dans son existence, il venait enfin de restituer a la nation des
+prerogatives que la cour voulait lui enlever a lui-meme pour les
+transporter a un tribunal extraordinaire. Apres avoir ainsi averti la
+nation de ses droits, il avait exerce ses forces en excitant et protegeant
+l'insurrection. De leur cote, le haut clerge en faisant des mandemens, la
+noblesse en fomentant la desobeissance des troupes, avaient reuni leurs
+efforts a ceux de la magistrature, et appele le peuple aux armes pour la
+defense de leurs privileges.
+
+La cour, pressee par ces divers ennemis, avait resiste faiblement. Sentant
+le besoin d'agir, et en differant toujours le moment, elle avait detruit
+parfois quelques abus, plutot au profit du tresor que du peuple, et ensuite
+etait retombee dans l'inaction. Enfin, attaquee en dernier lieu de toutes
+parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice,
+elle venait de l'y introduire elle-meme en convoquant les etats-generaux.
+Opposee, pendant toute la duree du siecle, a l'esprit philosophique, elle
+lui faisait un appel cette fois, et livrait a son examen les constitutions
+du royaume. Ainsi les premieres autorites de l'etat donnerent le singulier
+spectacle de detenteurs injustes, se disputant un objet en presence du
+proprietaire legitime, et finissant meme par l'invoquer pour juge.
+
+Les choses en etaient a ce point lorsque Necker rentra au ministere[10]. La
+confiance l'y suivit, le credit fut retabli sur-le-champ, les difficultes
+les plus pressantes furent ecartees. Il pourvut, a force d'expediens, aux
+depenses indispensables, en attendant les etats-generaux, qui etaient le
+remede invoque par tout le monde.
+
+On commencait a agiter de grandes questions relatives a leur organisation.
+On se demandait quel y serait le role du tiers-etat: s'il y paraitrait en
+egal ou en suppliant; s'il obtiendrait une representation egale en nombre a
+celle des deux premiers ordres; si on delibererait par tete ou par ordre,
+et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la
+noblesse et du clerge.
+
+La premiere question agitee fut celle du nombre des deputes. Jamais
+controverse philosophique du dix-huitieme siecle n'avait excite; une
+pareille agitation. Les esprits s'echaufferent par l'importance tout
+actuelle de la question. Un ecrivain concis, energique, amer, prit dans
+cette discussion la place que les grands genies du siecle avaient occupee
+dans les discussions philosophiques. L'abbe; Sieyes, dans un livre qui
+donna une forte impulsion a l'esprit public, se demanda: Qu'est le
+tiers-etat? Et il repondit: Rien.--Que doit-il etre?--Tout.
+
+Les etats du Dauphine; se reunirent malgre; la cour. Les deux premiers
+ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contree que partout
+ailleurs, deciderent que la representation du tiers serait egale a celle de
+la noblesse et du clerge. Le parlement de Paris, entrevoyant deja la
+consequence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-etat
+n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en maitre, et en enregistrant
+l'edit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des
+formes de 1614, qui annulaient tout a fait le role du troisieme ordre. Deja
+depopularise; par les difficultes qu'il avait opposees a l'edit qui
+rendait l'etat civil aux protestans, il fut en ce jour completement
+devoile, et la cour entierement vengee. Le premier, il fit l'epreuve de
+l'instabilite des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put
+paraitre ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un apres l'autre,
+cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arretait
+avant qu'elle eut recouvre aucun de ses droits.
+
+La cour, n'osant decider elle-meme ces questions importantes, ou plutot
+voulant depopulariser a son profit les deux premiers ordres, leur demanda
+leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il etait
+probable, cet avis etait contraire au tiers-etat. Elle convoqua donc une
+nouvelle assemblee de notables[11], dans laquelle toutes les questions
+relatives a la tenue des etats-generaux furent mises en discussion. La
+dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de
+l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant meme aux
+traditions, la cause du tiers-etat avait encore l'avantage; car aux formes
+de 1614, invoquees par les premiers ordres, on opposait des formes plus
+anciennes. Ainsi, dans certaines reunions, et sur certains points, on avait
+vote par tete; quelquefois on avait delibere par province et non par ordre;
+souvent les deputes du tiers avaient egale en nombre les deputes de la
+noblesse et du clerge. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les
+pouvoirs de l'etat n'avaient-ils pas ete dans une revolution continuelle?
+L'autorite royale, souveraine d'abord, puis vaincue et depouillee, se
+relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les
+pouvoirs a elle, presentait une lutte perpetuelle, et une possession
+toujours changeante. On disait au clerge, qu'en se reportant aux anciens
+temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs
+seuls pourraient etre elus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient
+exclus de la deputation; aux parlemens eux-memes, qu'ils n'etaient que des
+officiers infideles de la royaute; a tous enfin, que la constitution
+francaise n'etait qu'une longue revolution, pendant laquelle chaque
+puissance avait successivement domine; que tout avait ete innovation, et
+que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait decider.
+
+Le tiers-etat comprenait la presque totalite de la nation, toutes les
+classes utiles, industrieuses et eclairees; s'il ne possedait qu'une partie
+des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison,
+ce n'etait pas trop que de lui donner un nombre de deputes egal a celui des
+deux autres ordres.
+
+L'assemblee des notables se declara contre ce qu'on appelait le doublement
+du tiers. Un seul bureau, celui que presidait Monsieur, frere du roi, vota
+pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en consideration
+l'avis de la minorite, l'opinion prononcee de plusieurs princes du sang, le
+voeu des trois ordres du Dauphine, la demande des assemblees provinciales,
+l'exemple de plusieurs pays d'etats, _l'avis de divers publicistes_, et le
+voeu exprime par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre
+total des deputes serait de mille au moins; qu'il serait forme en raison
+composee de la population et des contributions de chaque bailliage, et que
+le nombre particulier des deputes du tiers-etat serait egal a celui des
+deux premiers ordres reunis. (_Arret du conseil du 27 decembre 1788_.)
+
+Cette declaration excita un enthousiasme universel. Attribuee a Necker,
+elle accrut a son egard la faveur de la nation et la haine des grands.
+Cependant cette declaration ne decidait rien quant au vote par tete ou par
+ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il etait inutile
+d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au
+tiers-etat le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le
+moment. Elle donnait ainsi une idee de la faiblesse de la cour et de celle
+de Necker lui-meme. Cette cour offrait un assemblage de volontes qui
+rendait tout resultat decisif impossible. Le roi etait modere, equitable,
+studieux, et se defiait trop de ses propres lumieres; aimant le peuple,
+accueillant volontiers ses plaintes, il etait cependant atteint quelquefois
+de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la
+liberte et la tolerance, l'anarchie et l'impiete. L'esprit philosophique,
+dans son premier essor, avait du commettre des ecarts, et un roi timide et
+religieux avait du s'en epouvanter. Saisi a chaque instant de faiblesses,
+de terreurs, d'incertitudes, l'infortune Louis XVI, resolu pour lui a tous
+les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa
+facilite pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes
+les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes
+parce qu'il les laissait commettre. La reine, livree aux plaisirs, exercant
+autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son epoux fut
+tranquille, que le tresor fut rempli, que la cour et ses sujets
+l'adorassent. Tantot elle etait d'accord avec le roi pour operer des
+reformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantot, au contraire, quand
+elle croyait l'autorite menacee, ses amis de cour depouilles, elle arretait
+le roi, ecartait les ministres populaires, et detruisait tout moyen et
+toute esperance de bien. Elle cedait surtout aux influences d'une partie de
+la noblesse qui vivait autour du trone et s'y nourrissait de graces et
+d'abus. Cette noblesse de cour desirait sans doute, comme la reine
+elle-meme, que le roi eut de quoi faire des prodigalites; et, par ce motif,
+elle etait ennemie des parlemens quand ils refusaient les impots, mais elle
+devenait leur alliee quand ils defendaient ses privileges en refusant, sous
+de specieux pretextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces
+influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficultes,
+juger les abus, les detruire d'autorite, cedait alternativement a la cour
+ou a l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre.
+
+Si, pendant la duree du dix-huitieme siecle, lorsque les philosophes,
+reunis dans une allee des Tuileries, faisaient des voeux pour Frederic et
+les Americains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient
+point a gouverner l'etat, mais seulement a eclairer les princes, et
+prevoyaient tout au plus des revolutions lointaines que des signes de
+malaise et l'absurdite des institutions faisaient assez presumer; si, a
+cette epoque, le roi eut spontanement etabli une certaine egalite dans
+les charges, et donne quelques garanties, tout eut ete apaise pour
+long-temps, et Louis XVI aurait ete adore a l'egal de Marc-Aurele. Mais
+lorsque toutes les autorites se trouverent avilies par une longue lutte, et
+tous les abus devoiles par une assemblee de notables; lorsque la nation,
+appelee dans la querelle, eut concu l'espoir et la volonte d'etre quelque
+chose, elle le voulut imperieusement. On lui avait promis les
+etats-generaux, elle demanda que le terme de la convocation fut rapproche;
+le terme rapproche, elle y reclama la preponderance: on la lui refusa;
+mais, en doublant sa representation, on lui donna le moyen de la conquerir.
+Ainsi donc on ne cedait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne
+pouvait plus lui resister; mais alors ses forces etaient accrues et
+senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une resistance
+continuelle, irritant son ambition, devait bientot la rendre insatiable.
+Mais alors meme, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi,
+se conciliant la reine, domptant les privilegies, eut devance et rassasie
+tout a coup les pretentions nationales, en donnant lui-meme une
+constitution libre; s'il eut satisfait ce besoin d'agir qu'eprouvait la
+nation, en l'appelant tout de suite, non a reformer l'etat, mais a discuter
+ses interets annuels dans un etat tout constitue, peut-etre la lutte ne se
+fut pas engagee. Mais il fallait devancer la difficulte au lieu d'y ceder,
+et surtout immoler des pretentions nombreuses. Il fallait un homme d'une
+conviction forte, d'une volonte egale a sa conviction; et cet homme sans
+doute audacieux, puissant, passionne peut-etre, eut effraye la cour, qui
+n'en aurait pas voulu. Pour menager a la fois l'opinion et les vieux
+interets, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un
+ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularite
+immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du
+pouvoir surpassaient toutes les esperances, et excitaient l'enthousiasme
+d'un peuple que bientot la demagogie de ses chefs devait a peine
+satisfaire. Les esprits etaient dans une fermentation universelle. Des
+assemblees s'etaient formees dans toute la France, a l'exemple de
+l'Angleterre et sous le meme nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait la
+que des abus a detruire, des reformes a operer, et de la constitution a
+etablir. On s'irritait par un examen severe de la situation du pays. En
+effet, son etat politique et economique etait intolerable. Tout etait
+privilege dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les
+metiers eux-memes. Tout etait entrave pour l'industrie et le genie de
+l'homme. Les dignites civiles, ecclesiastiques et militaires etaient
+exclusivement reservees a quelques classes, et dans ces classes a quelques
+individus. On ne pouvait embrasser une profession qu'a certains titres et a
+certaines conditions pecuniaires. Les villes avaient leurs privileges pour
+l'assiette, la perception, la quotite de l'impot, et pour le choix des
+magistrats. Les graces meme, converties par les survivances en proprietes
+de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des
+preferences. Il ne lui restait de liberte que pour quelques dons
+pecuniaires, et on l'avait vu oblige de disputer avec le duc de Coigny pour
+l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout etait donc immobilise dans
+quelques mains, et partout le petit nombre resistait au grand nombre
+depouille. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le
+clerge possedaient a peu pres les deux tiers des terres; l'autre tiers,
+possede par le peuple, payait des impots au roi, une foule de droits
+feodaux a la noblesse, la dime au clerge, et supportait de plus les
+devastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impots sur les
+consommations pesaient sur le grand nombre, et par consequent sur le
+peuple. La perception etait vexatoire; les seigneurs etaient impunement en
+retard; le peuple, au contraire, maltraite, enferme, etait condamne a
+livrer son corps a defaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses
+sueurs, il defendait de son sang les hautes classes de la societe, sans
+pouvoir exister lui-meme. La bourgeoisie, industrieuse, eclairee, moins
+malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son
+industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages
+auxquels elle avait droit. La justice, distribuee dans quelques provinces
+par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats
+acheteurs de leurs charges, etait lente, souvent partiale, toujours
+ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La liberte
+individuelle etait violee par les lettres de cachet, la liberte de la
+presse par les censeurs royaux. Enfin l'etat, mal defendu au dehors,
+trahi par les maitresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des
+ministres de Louis XVI, avait ete recemment deshonore en Europe par le
+sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne.
+
+Deja les masses populaires commencaient a s'agiter; des troubles s'etaient
+manifestes plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout a la
+retraite de l'archeveque de Toulouse. On avait brule l'effigie de celui-ci;
+la force armee avait ete insultee, et meme attaquee; la magistrature avait
+faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits
+emus, pleins de l'idee confuse d'une revolution prochaine, etaient dans une
+fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient
+deja se diriger contre eux les armes qu'ils avaient donnees au peuple. En
+Bretagne, la noblesse s'etait opposee au doublement du tiers, et avait
+refuse de nommer des deputes. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment
+servie contre la cour, s'etait alors tournee contre elle, et des combats
+meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez vengee de
+la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refuse ses secours, mais
+encore avait enferme quelques-uns de ses membres venus a Paris pour
+reclamer.
+
+Les elemens eux-memes semblaient s'etre dechaines. Une grele du 13 juillet
+avait devaste les recoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris
+plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se preparaient. Toute
+l'activite du commerce suffisait a peine pour concentrer la quantite de
+subsistances necessaire a cette grande capitale; et il etait a craindre
+qu'il ne devint bientot tres difficile de la faire vivre, lorsque les
+agitations politiques auraient ebranle la confiance et interrompu les
+communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les desastres de Louis
+XIV, et qui immortalisa la charite de Fenelon, on n'en avait pas vu de plus
+rigoureux que celui de 88 a 89. La bienfaisance, qui alors eclata de la
+maniere la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les miseres
+du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une
+quantite de vagabonds sans profession et sans ressources, qui etalaient de
+Versailles a Paris leur misere et leur nudite. Au moindre bruit, on les
+voyait paraitre avec empressement pour profiter des chances toujours
+favorables a ceux qui ont tout a acquerir, jusqu'au pain du jour.
+
+Ainsi tout concourait a une revolution. Un siecle entier avait contribue a
+devoiler les abus et a les pousser a l'exces; deux annees a exciter la
+revolte, et a aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans
+la querelle des privilegies. Enfin des desastres naturels, un concours
+fortuit de diverses circonstances amenerent la catastrophe, dont l'epoque
+pouvait bien etre differee, mais dont l'accomplissement etait tot ou tard
+infaillible.
+
+C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les elections. Elles
+furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et tres calmes
+a Paris, ou il regna beaucoup d'accord et d'unanimite. On distribuait des
+listes, on tachait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats,
+des hommes de lettres, etonnes de se voir reunis pour la premiere fois,
+s'elevaient peu a peu a la liberte. A Paris, ils renommerent eux-memes les
+bureaux formes par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de
+leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de
+Chaillot: etranger aux intrigues, penetre de sa noble mission, il se rend
+seul et a pied a l'assemblee. Il s'arrete en route sur la terrasse des
+Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. "Vous serez nomme,
+lui dit-il.--Je n'en sais rien, repond Bailly; cet honneur ne doit ni se
+refuser ni se solliciter." Le modeste academicien reprend sa marche, il se
+rend a l'assemblee, et il est nomme successivement electeur et depute.
+
+L'election du comte de Mirabeau fut orageuse: rejete par la noblesse,
+accueilli par le tiers-etat, il agita la Provence, sa patrie, et vint
+bientot se montrer a Versailles.
+
+La cour ne voulut point influencer les elections; elle n'etait point fachee
+d'y voir un grand nombre de cures; elle comptait sur leur opposition aux
+grands dignitaires ecclesiastiques, et en meme temps sur leur respect pour
+le trone. D'ailleurs elle ne prevoyait pas tout, et dans les deputes du
+tiers elle apercevait encore plutot des adversaires pour la noblesse que
+pour elle-meme. Le duc d'Orleans fut accuse d'agir vivement pour faire
+elire ses partisans, et pour etre lui-meme nomme. Deja signale parmi les
+adversaires de la cour, allie des parlemens, invoque pour chef, de son gre
+ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menees. Une scene
+deplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un
+auteur a tous les evenemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de
+papiers peints, Reveillon, qui par son habilete entretenait de vastes
+ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance a
+trois cents ouvriers, fut accuse d'avoir voulu reduire les salaires a
+moitie prix. La populace menaca de bruler sa maison. On parvint a la
+disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie,
+incendiee, detruite[14]. Malgre les menaces faites la veille par les
+assaillans, malgre le rendez-vous, donne, l'autorite n'agit que fort tard,
+et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fut
+maitre de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut oblige d'egorger
+un grand nombre de ces hommes feroces et intrepides, qui depuis se
+montrerent dans toutes les occasions, et qui recurent le nom de _brigands_.
+
+Tous les partis qui etaient deja formes s'accuserent: on reprocha a la cour
+son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait
+voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses
+troupes. L'argent trouve sur les devastateurs de la maison de Reveillon,
+les mots echappes a quelques-uns d'entre eux, firent soupconner qu'ils
+etaient suscites et conduits par une main cachee; et les ennemis du parti
+populaire accuserent le duc d'Orleans d'avoir voulu essayer ces bandes
+revolutionnaires.
+
+Ce prince etait ne avec des qualites heureuses; il avait herite de
+richesses immenses; mais, livre aux mauvaises moeurs, il avait abuse de
+tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le
+caractere, tour a tour insouciant de l'opinion ou avide de popularite, il
+etait hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouille
+avec la reine, il s'etait fait ennemi de la cour. Les partis commencant a
+se former, il avait laisse prendre son nom, et meme, dit-on, jusqu'a ses
+richesses. Flatte d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire
+accuser, pas assez pour reussir, et il devait, si ses partisans avaient
+reellement des projets, les desesperer de son inconstante ambition.
+
+
+NOTES:
+
+[1] 1774.
+[2] 1777.
+[3] 1783.
+[5] Avril 1787.
+[6] 6 aout.
+[7] 15 aout.
+[8] Mai.
+[9] 24 aout.
+[10] Aout.
+[11] Elle s'ouvrit a Versailles le 6 novembre, et ferma sa session le 8
+ decembre suivant.
+[12] Voyez les memoires de Bouille.
+[13] Voyez Bouille.
+[14] 27 avril.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+CONVOCATION ET OUVERTURE DES ETATS-GENERAUX.--DISCUSSION SUR LA
+VERIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TETE. L'ORDRE DU
+TIERS-ETAT SE DECLARE ASSEMBLEE NATIONALE.--LA SALLE DES ETATS EST FERMEE,
+LES DEPUTES SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME.
+--SEANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLEE CONTINUE SES DELIBERATIONS MALGRE
+LES ORDRES DU ROI.--REUNION DEFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX
+DE L'ASSEMBLEE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DELIVRE DES
+GARDES FRANCAISES ENFERMES A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES
+S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNEES DES 12, l3 ET 14
+JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLEE, ET DE LA A
+PARIS.--RAPPEL DE NECKER.
+
+
+Le moment de la convocation des etats-generaux arrivait enfin; dans ce
+commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'etaient
+groupes autour des princes du sang et de la reine. Ils tachaient de gagner
+par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils
+raillaient leur rusticite. Le clerge tachait de capter les plebeiens de son
+ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru
+occuper le premier role dans les etats-generaux, commencaient a craindre
+que leur ambition ne fut trompee. Les deputes du tiers-etat, forts de la
+superiorite de leurs talens, de l'energique expression de leurs cahiers,
+soutenus par des rapprochemens continuels, stimules meme par les doutes que
+beaucoup de gens manifestaient sur le succes de leurs efforts, avaient pris
+la ferme resolution de ne pas ceder.
+
+Le roi seul, qui n'avait pas goute un moment de repos depuis le
+commencement de son regne, entrevoyait les etats-generaux comme le terme de
+ses embarras. Jaloux de son autorite, plutot pour ses enfans, auxquels il
+croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-meme, il n'etait
+pas fache d'en remettre une partie a la nation, et de se decharger sur elle
+des difficultes du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprets de
+cette grande reunion. Une salle avait ete preparee a la hate. On avait meme
+determine les costumes, et impose au tiers-etat une etiquette humiliante.
+Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignite que de leurs droits:
+par une fierte bien juste, les cahiers defendaient aux deputes de
+condescendre a tout ceremonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour
+tenait, comme toutes les autres, au desir de maintenir au moins le signe
+quand les choses n'etaient plus. Elle dut causer une profonde irritation
+dans un moment ou, avant de s'attaquer, on commencait par se mesurer des
+yeux.
+
+Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le
+roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'etat, se rendirent a
+l'eglise de Notre-Dame. La cour avait deploye une magnificence
+extraordinaire. Les deux premiers ordres etaient vetus avec pompe. Princes,
+ducs et pairs, gentilshommes, prelats, etaient pares de pourpre, et avaient
+la tete couverte de chapeaux a plumes. Les deputes du tiers, vetus de
+simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgre leur exterieur
+modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que
+le duc d'Orleans, place a la queue de la noblesse, aimait a demeurer en
+arriere et a se confondre avec les premiers deputes du tiers.
+
+Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces
+instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'evenement, emurent
+profondement les coeurs. Le discours de l'eveque de Nancy, plein de
+sentimens genereux, fut applaudi avec enthousiasme, malgre la saintete du
+lieu et la presence du roi. Les grandes reunions elevent l'ame,
+elles nous detachent de nous-memes, et nous rattachent aux autres; une
+ivresse generale se repandit, et tout a coup plus d'un coeur sentit
+defaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanite et de
+patriotisme[1].
+
+L'ouverture des etats-generaux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi
+etait place sur un trone eleve, la reine aupres de lui, la cour dans les
+tribunes, les deux premiers ordres sur les deux cotes, le tiers-etat dans
+le fond de la salle et sur des sieges inferieurs. Un mouvement s'eleva a la
+vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa demarche imposerent a
+l'assemblee. Le tiers-etat se couvrit avec les autres ordres, malgre
+l'usage etabli. Le roi prononca un discours dans lequel il conseillait le
+desinteressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait a tous de son
+amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole,
+et fut suivi de Necker, qui lut un memoire sur l'etat du royaume, ou il
+parla longuement de finances, accusa un deficit de 56 millions, et fatigua
+de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses lecons.
+
+Des le lendemain il fut prescrit aux deputes de chaque ordre de se rendre
+dans le local qui leur etait destine. Outre la salle commune, assez vaste
+pour contenir les trois ordres reunis, deux autres salles avaient ete
+construites pour la noblesse et le clerge. La salle commune etait destinee
+au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en etant dans son propre local, de
+se trouver dans celui des etats. La premiere operation a faire etait celle
+de la verification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait
+lieu en commun ou par ordre. Les deputes du tiers, pretendant qu'il
+importait a chaque partie des etats-generaux de s'assurer de la legitimite
+des deux autres, demandaient la verification en commun. La noblesse et le
+clerge, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils
+devaient se constituer chacun a part. Cette question n'etait pas encore
+celle du vote par tete, car on pouvait verifier les pouvoirs en commun et
+voter ensuite separement, mais elle lui ressemblait beaucoup; et des le
+premier jour, elle fit eclater une division qu'il eut ete facile de
+prevoir, et de prevenir en terminant le differend d'avance. Mais la cour
+n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui etait juste,
+et d'ailleurs elle esperait regner en divisant.
+
+Les deputes du tiers-etat demeurerent assembles dans la salle commune,
+s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la
+reunion de leurs collegues. La noblesse et le clerge, retires dans leur
+salle respective, se mirent a deliberer sur la verification. Le clerge vota
+la verification separee a la majorite de 133 sur 114, et la noblesse a la
+majorite de 188 sur 114. Le tiers-etat, persistant dans son immobilite,
+continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait a eviter toute
+mesure qui put le faire considerer comme constitue en ordre separe. C'est
+pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres
+chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces
+membres etaient envoyes a la noblesse et au clerge pour leur dire qu'on les
+attendait dans la salle commune. La noblesse n'etait pas en seance dans le
+moment; le clerge etait reuni, et il offrit de nommer des commissaires pour
+concilier les differends qui venaient de s'elever. Il les nomma en effet,
+et fit inviter la noblesse a en faire autant. Le clerge dans cette lutte
+montrait un caractere bien different de celui de la noblesse. Entre toutes
+les classes privilegiees, il avait le plus souffert des attaques du
+dix-huitieme siecle; son existence politique avait ete contestee; il etait
+partage a cause du grand nombre de ses cures; d'ailleurs son role oblige
+etait celui de la moderation et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient
+de le voir, il offrit une espece de mediation.
+
+La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des
+commissaires. Moins prudente que le clerge, doutant moins de ses droits, ne
+se croyant point obligee a la moderation, mais a la vaillance, elle se
+repandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excuse aucune
+passion, se livraient a toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes
+les assemblees, la domination des esprits les plus violens. Casales,
+d'Espremenil, recemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus
+fougueuses, qu'ils preparaient d'abord dans des reunions particulieres. En
+vain une minorite composee d'hommes ou plus sages ou plus prudemment
+ambitieux, s'efforcait d'eclairer cette noblesse; elle ne voulait rien
+entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour
+les lois et la justice. Le tiers-etat, immobile, devorait avec calme tous
+les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et
+la fermete de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les
+applaudissemens des tribunes, destinees d'abord a la cour et envahies
+bientot par le public.
+
+Plusieurs jours s'etaient deja ecoules. Le clerge avait tendu des pieges au
+tiers-etat en cherchant a l'entrainer a certains actes qui le fissent
+qualifier d'ordre constitue. Mais le tiers-etat s'y etait refuse
+constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police
+interieure, il s'etait borne a choisir un doyen et des adjoints pour
+recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui etaient
+adressees, et il declarait former non un ordre, mais une _assemblee de
+citoyens reunis par une autorite legitime pour attendre d'autres citoyens_.
+
+La noblesse, apres avoir refuse de nommer des commissaires conciliateurs,
+consentit enfin a en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais
+la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait
+en meme temps de declarer qu'elle persistait dans sa decision du 6 mai,
+laquelle enjoignait la verification separee. Le clerge, tout au contraire,
+fidele a son role, avait suspendu la verification deja commencee dans sa
+propre chambre, et il s'etait declare non constitue, en attendant les
+conferences des commissaires conciliateurs. Les conferences etaient
+ouvertes: le clerge se taisait, les deputes des communes faisaient valoir
+leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se
+separait aigri par la dispute, et le tiers-etat, resolu a ne rien ceder,
+n'etait sans doute pas fache d'apprendre que toute transaction devenait
+impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer
+qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore.
+Par une lueur passagere de prudence, les deux premiers ordres declarerent
+qu'ils renoncaient a leurs privileges pecuniaires. Le tiers-etat accepta la
+concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la
+verification commune. Les conferences se continuaient encore, lorsqu'on
+proposa enfin, comme accommodement, de faire verifier les pouvoirs par des
+commissaires pris dans les trois ordres. Les envoyes de la noblesse
+declarerent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se
+retirerent sans fixer de jour pour une nouvelle conference. La transaction
+fut ainsi rompue. Le meme jour, la noblesse prit un arrete par lequel elle
+declarait de nouveau que, pour cette session, on verifierait separement, en
+laissant aux etats le soin de determiner un autre mode pour l'avenir. Cet
+arrete fut communique aux communes le 27 mai. On etait reuni depuis le 5;
+vingt-deux jours s'etaient donc ecoules, pendant lesquels on n'avait rien
+fait; il etait temps de prendre une determination. Mirabeau, qui donnait
+l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il etait urgent de se
+decider, et de commencer le bien public trop long-temps retarde. Il proposa
+donc, d'apres la resolution connue de la noblesse, de faire une sommation
+au clerge pour qu'il s'expliquat sur-le-champ, et declarat s'il voulait ou
+non se reunir aux communes. La proposition fut aussitot adoptee. Le depute
+Target se mit en marche a la tete d'une deputation nombreuse, et se rendit
+dans la salle du clerge: "Messieurs des communes invitent, dit-il,
+messieurs du clerge, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'interet national, a
+se reunir avec eux dans la salle de l'assemblee, pour aviser aux moyens
+d'operer la concorde, si necessaire en ce moment au salut de la chose
+publique." Le clerge fut frappe de ces paroles solennelles; un grand nombre
+de ses membres repondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de
+suite a cette invitation; mais on les en empecha, et on repondit aux
+deputes des communes qu'il en serait delibere. Au retour de la deputation,
+le tiers-etat, inexorable, se determina a attendre, seance tenante, la
+reponse du clerge. Cette reponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on
+l'attendait. Le clerge se plaignit d'etre trop vivement presse, et demanda
+qu'on lui laissat le temps necessaire. On lui repondit avec moderation
+qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le
+jour et toute la nuit.
+
+La situation etait difficile; le clerge savait qu'apres sa reponse les
+communes se mettraient a l'oeuvre, et prendraient un parti decisif. Il
+voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au
+lendemain, ce qui fut accorde a regret. Le lendemain en effet, le roi, si
+desire des premiers ordres, se decida a intervenir. Dans ce moment toutes
+les inimities de la cour et des premiers ordres commencaient a s'oublier, a
+l'aspect de cette puissance populaire qui s'elevait avec tant de rapidite.
+Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres a reprendre les
+conferences en presence de son garde-des-sceaux. Le tiers-etat, quoi qu'on
+ait dit de ses projets qu'on a juges d'apres l'evenement, ne poussait pas
+ses voeux au-dela de la monarchie temperee. Connaissant les intentions de
+Louis XVI, il etait plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire
+a sa propre cause par aucun tort, il repondit que, par deference pour le
+roi, il consentait a la reprise des conferences; quoique, d'apres les
+declarations de la noblesse, on put les croire inutiles. Il joignit a cette
+reponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen
+etait Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui
+avait ete transporte subitement des etudes silencieuses de son cabinet au
+milieu des discordes civiles. Choisi pour presider une grande assemblee, il
+s'etait effraye de sa tache nouvelle, s'etait cru indigne de la remplir, et
+ne l'avait subie que par devoir. Mais eleve tout a coup a la liberte, il
+trouva en lui une presence d'esprit et une fermete inattendues; au milieu
+de tant de conflits, il fit respecter la majeste de l'assemblee, et
+representa pour elle avec toute la dignite de la vertu et de la raison.
+
+Bailly eut la plus grande peine a parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait
+afin d'etre introduit, les courtisans repandirent qu'il n'avait pas meme
+respecte la douleur du monarque, afflige de la mort du dauphin. Il fut
+enfin presente, sut ecarter tout ceremonial humiliant, et montra autant de
+fermete que de respect. Le roi l'accueillit avec bonte, mais sans
+s'expliquer sur ses intentions.
+
+Le gouvernement, decide a quelques sacrifices pour avoir des fonds,
+voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher a la
+noblesse ses privileges pecuniaires avec le secours du tiers-etat, et
+arreter l'ambition du tiers-etat au moyen de la noblesse. Quant a la
+noblesse, n'ayant point a s'inquieter des embarras de l'administration, ne
+songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en couter, elle voulait amener
+la dissolution des etats-generaux, et rendre ainsi leur convocation
+inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas
+reconnaitre sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-etat,
+acqueraient sans cesse des forces nouvelles, et, resolues a braver tous les
+dangers, ne voulaient pas laisser echapper une occasion qui pouvait ne plus
+s'offrir.
+
+Les conferences demandees par le roi eurent lieu. Les commissaires de la
+noblesse eleverent des difficultes de tout genre, sur le titre de communes
+que le tiers-etat avait pris, sur la forme et la signature du
+ proces-verbal. Enfin ils entrerent en discussion, et ils etaient presque
+reduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au
+nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait
+examiner separement les pouvoirs, et en donner communication aux autres;
+dans le cas ou des difficultes s'eleveraient, des commissaires en feraient
+rapport a chaque chambre, et si la decision des divers ordres n'etait pas
+conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le
+differend a son profit. Les conferences furent aussitot suspendues pour
+obtenir l'adhesion des ordres. Le clerge accepta le projet purement et
+simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, poussee par
+Ses instigateurs ordinaires, elle ecarta l'avis des plus sages de ses
+membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses
+malheurs.
+
+Les communes, instruites de cette resolution, attendaient, pour s'expliquer
+a leur tour, qu'elle leur fut communiquee; mais le clerge, avec son astuce
+ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya
+une deputation pour les engager a s'occuper avec lui de la misere du
+peuple, tous les jours plus grande, et a se hater de pourvoir ensemble a la
+rarete et a la cherte des subsistances. Les communes, exposees a la
+defaveur populaire si elles paraissaient indifferentes a une telle
+proposition, rendirent ruse pour ruse, et repondirent que, penetrees des
+memes devoirs, elles attendaient le clerge dans la grande salle pour
+s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et
+communiqua solennellement son arrete aux communes; elle adoptait,
+disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la
+verification separee, et en ne deferant aux ordres reunis et a la
+juridiction supreme du roi que les difficultes qui pourraient s'elever sur
+les deputations entieres de toute une province.
+
+Cet arrete mit fin a tous les embarras des communes. Obligees ou de ceder,
+ou de se declarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trone,
+si le plan de conciliation avait ete adopte, elles furent dispensees de
+s'expliquer, le plan n'etant accepte qu'avec de graves changemens. Le
+moment etait decisif. Ceder sur la verification separee n'etait pas, il est
+vrai, ceder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'etait faiblir
+toujours. Il fallait ou se soumettre a un role a peu pres nul, donner de
+l'argent au pouvoir, et se contenter de detruire quelques abus lorsqu'on
+voyait la possibilite de regenerer l'etat, ou prendre une resolution forte
+et se saisir violemment d'une portion du pouvoir legislatif. C'etait la le
+premier acte revolutionnaire, mais l'assemblee n'hesita pas. En
+consequence, tous les proces-verbaux signes, les conferences finies,
+Mirabeau se leve: "Tout projet de conciliation rejete par une partie,
+dit-il, ne peut plus etre examine par l'autre. Un mois s'est ecoule, il
+faut prendre un parti decisif; un depute de Paris a une motion importante a
+faire, qu'on l'ecoute." Mirabeau, ayant ouvert la deliberation par son
+audace, introduit a la tribune Sieyes, esprit vaste, systematique, et
+rigoureux dans ses deductions. Sieyes rappelle et motive en peu de mots la
+conduite des communes. Elles ont attendu et se sont pretees a toutes les
+conciliations proposees; leur longue condescendance est devenue inutile;
+elles ne peuvent differer plus long-temps sans manquer a leur mission; en
+consequence, elles doivent faire une derniere invitation aux deux autres
+ordres, afin qu'ils se reunissent a elles pour commencer la verification.
+Cette proposition rigoureusement motivee[2] est accueillie avec
+enthousiasme; on veut meme sommer les deux ordres de se reunir dans une
+heure[3]. Cependant le terme est proroge. Le lendemain jeudi etant un jour
+consacre aux solennites religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi,
+la derniere invitation est communiquee; les deux ordres repondent qu'ils
+vont deliberer; le roi, qu'il fera connaitre ses intentions. L'appel des
+bailliages commence: le premier jour, trois cures se rendent, et sont
+couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisieme et le
+quatrieme, dix, au nombre desquels se trouvait l'abbe Gregoire.
+
+Pendant l'appel des bailliages et la verification des pouvoirs, une dispute
+grave s'eleva sur le titre que devait prendre l'assemblee. Mirabeau proposa
+celui de _representans du peuple francais_; Mounier, celui de _la majorite
+deliberant en l'absence de la minorite;_ le depute Legrand, celui
+_d'assemblee nationale._ Ce dernier fut adopte apres une discussion assez
+longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il etait une heure
+du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait seance tenante,
+ou si on remettrait au lendemain. Une partie des deputes voulait qu'on ne
+perdit pas un instant, afin d'acquerir un caractere legal qui imposat a la
+cour. Un petit nombre, desirant arreter les travaux de l'assemblee,
+s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, ranges des deux
+cotes d'une longue table, se menacaient reciproquement; Bailly, place au
+centre, etait somme par les uns de separer l'assemblee, par les autres de
+mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris
+et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux.
+Le ciel etait orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la
+salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirerent; alors
+Bailly, s'adressant a l'assemblee devenue calme par la retraite de ceux qui
+la troublaient, l'engagea a renvoyer au jour l'acte important qui etait
+propose. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant a sa fermete
+et a sa sagesse.
+
+Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en deliberation, et, a la
+majorite de 491 voix contre 90, les communes se constituerent en _assemblee
+nationale_. Sieyes, charge encore de motiver cette decision, le fit avec sa
+rigueur accoutumee.
+
+"L'assemblee, deliberant apres la verification des pouvoirs, reconnait
+qu'elle est deja composee de representans envoyes directement par les
+quatre-vingt-seize centiemes au moins de la nation. Une telle masse de
+deputations ne saurait rester inactive par l'absence des deputes de
+quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui
+ont ete appeles_ ne peuvent empecher les presens d'exercer la plenitude de
+leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir
+imperieux et pressant.
+
+"De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux representans verifies de concourir
+au voeu national, et que tous les representans verifies doivent etre dans
+cette assemblee, il est encore indispensable de conclure qu'il lui
+appartient et qu'il n'appartient qu'a elle d'interpreter et de representer
+la volonte generale de la nation.
+
+"Il ne peut exister entre le trone et l'assemblee aucun _veto_, aucun
+pouvoir negatif.
+
+"L'assemblee declare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale
+peut et doit etre commencee sans retard par les deputes presens, et qu'ils
+doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle.
+
+"La denomination d'assemblee nationale est la seule qui convienne a
+l'assemblee dans l'etat actuel des choses, soit parce que les membres qui
+la composent sont les seuls representans legitimement et publiquement
+connus et verifies, soit parce qu'ils sont envoyes par la presque totalite
+de la nation, soit enfin parce que la representation etant une et
+indivisible, aucun des deputes, dans quelque ordre ou classe qu'il soit
+choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions separement de cette assemblee.
+
+"L'assemblee ne perdra jamais l'espoir de reunir dans son sein tous les
+deputes aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler a remplir
+l'obligation qui leur est imposee de concourir a la tenue des
+etats-generaux. A quelque moment que les deputes absens se presentent dans
+la session qui va s'ouvrir, elle declare d'avance qu'elle s'empressera de
+les recevoir, et de partager avec eux, apres la verification des pouvoirs,
+la suite des grands travaux qui doivent procurer la regeneration de la
+France."
+
+Aussitot apres cet arrete, l'assemblee, voulant tout a la fois faire un
+acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arreter la
+marche de l'administration, legalisa la perception des impots, quoique
+etablis sans le consentement national; prevenant sa separation elle ajouta
+qu'ils cesseraient d'etre percus le jour ou elle serait separee; prevoyant
+en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les
+embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit a la
+prudence et a l'honneur en mettant les creanciers de l'etat sous la
+sauvegarde de la loyaute francaise. Enfin elle annonca qu'elle allait
+s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misere publique.
+
+Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habilete, produisirent
+une impression profonde. La cour et les premiers ordres etaient epouvantes
+de tant d'audace et d'energie. Pendant ce temps le clerge deliberait en
+tumulte s'il fallait se reunir aux communes. La foule attendait au dehors
+le resultat de sa deliberation; les cures l'emporterent enfin, et on apprit
+que la reunion avait ete votee a la majorite de 149 voix sur 115. Ceux qui
+avaient vote pour la reunion furent accueillis avec des transports; les
+autres furent outrages et poursuivis par le peuple.
+
+Ce moment devait amener la reconciliation de la cour et de l'aristocratie.
+Le danger etait egal pour toutes deux. La derniere resolution nuisait
+autant au roi qu'aux premiers ordres eux-memes dont les communes
+declaraient pouvoir se passer. Aussitot on se jeta aux pieds du roi; le duc
+de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archeveque de Paris, le
+supplierent de reprimer l'audace du tiers-etat, et de soutenir leurs droits
+attaques. Le parlement lui fit offrir de se passer des etats, en promettant
+de consentir tous les impots. Le roi fut entoure par les princes et par la
+reine; c'etait plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entraina
+a Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse.
+
+Le ministre Necker, attache a la cause populaire, se contentait de
+representations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait
+l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de detruire bientot l'effet.
+Des qu'il vit l'intervention de l'autorite royale necessaire, il forma un
+projet qui parut tres-hardi a son courage: il voulait que le monarque, dans
+une seance royale, ordonnat la reunion des ordres, mais seulement pour
+toutes les mesures d'interet general; qu'il s'attribuat la sanction de
+toutes les resolutions prises par les etats-generaux; qu'il improuvat
+d'avance tout etablissement contre la monarchie temperee, tel que celui
+d'une assemblee unique; qu'il promit enfin l'abolition des privileges,
+l'egale admission de tous les Francais aux emplois civils et militaires,
+etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan
+pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'execution.
+
+Le conseil avait suivi le roi a Marly. La, le plan de Necker, approuve
+d'abord, est remis en discussion: tout a coup un billet est transmis au
+roi; le conseil est suspendu, repris et renvoye au lendemain, malgre le
+besoin d'une grande celerite. Le lendemain, de nouveaux membres sont
+ajoutes au conseil; les freres du roi sont du nombre. Le projet de Necker
+est modifie; le ministre resiste, fait quelques concessions, mais il se
+voit vaincu et retourne a Versailles. Un page vient trois fois lui remettre
+des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout-a-fait
+defigure, et la seance royale est fixee pour le 22 juin.
+
+On n'etait encore qu'au 20, et deja on ferme la salle des etats, sous le
+pretexte des preparatifs qu'exige la presence du roi. Ces preparatifs
+pouvaient se faire en une demi-journee; mais le clerge avait resolu la
+veille de se reunir aux communes, et on voulait empecher cette reunion. Un
+ordre du roi suspend aussitot les seances jusqu'au 22. Bailly, se croyant
+oblige d'obeir a l'assemblee, qui, le vendredi 19, s'etait ajournee au
+lendemain samedi, se rend a la porte de la salle. Des gardes-francaises
+l'entouraient avec ordre d'en defendre l'entree; l'officier de service
+recoit Bailly avec respect, et lui permet de penetrer dans une cour pour y
+rediger une protestation. Quelques deputes jeunes et ardens veulent forcer
+la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmene avec lui, pour ne
+pas compromettre le genereux officier qui executait avec tant de moderation
+les ordres de l'autorite. On s'attroupe en tumulte, on persiste a se
+reunir; quelques-uns parlent de tenir seance sous les fenetres memes du
+roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitot; le
+maitre la cede avec joie.
+
+Cette salle etait vaste, mais les murs en etaient sombres et depouilles; il
+n'y avait point de sieges. On offre un fauteuil au president, qui le refuse
+et veut demeurer debout avec l'assemblee; un banc sert de bureau; deux
+deputes sont places a la porte pour la garder, et sont bientot releves par
+la prevote de l'hotel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en
+foule, et la deliberation commence. On s'eleve de toutes parts contre cette
+suspension des seances, et on propose divers moyens pour l'empecher a
+l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extremes commencent a
+s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre a Paris: cet avis,
+accueilli avec chaleur, est agite vivement; deja meme on parle de s'y
+transporter en corps et a pied. Bailly est epouvante des violences que
+pourrait essuyer l'assemblee pendant la route; redoutant d'ailleurs une
+scission, il s'oppose a ce projet. Alors Mounier propose aux deputes de
+s'engager par serment a ne pas se separer avant l'etablissement d'une
+constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on redige
+aussitot la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le
+premier, et lit la formule ainsi concue: "Vous pretez le serment solennel
+de ne jamais vous separer, de vous rassembler partout ou les circonstances
+l'exigeront, jusqu'a ce que la constitution du royaume soit etablie et
+affermie sur des fondemens solides." Cette formule, prononcee a haute et
+intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitot toutes les bouches
+proferent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout
+et immobile, recoit cet engagement solennel d'assurer par des lois
+l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitot des cris de _vive
+l'assemblee! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colere et sans
+haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est du. Les deputes se
+disposent ensuite a signer la declaration qu'ils viennent de faire. Un
+seul, Martin d'Auch, ajoute a son nom le mot d'opposant. Il se forme autour
+de lui un grand tumulte. Bailly, pour etre entendu, monte sur une table,
+s'adresse avec moderation au depute, et lui represente qu'il a le droit de
+refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le depute
+persiste; et l'assemblee, par respect pour sa liberte, souffre le mot, et
+le laisse exister sur le proces-verbal.
+
+Ce nouvel acte d'energie excita l'epouvante de la noblesse, qui le
+lendemain vint porter ses doleances aux pieds du roi, s'excuser en quelque
+sorte des restrictions qu'elle avait apportees au plan de conciliation,
+et lui demander son assistance. La minorite noble protesta contre cette
+demarche, soutenant avec raison qu'il n'etait plus temps de demander
+l'intervention royale, apres l'avoir si mal a propos refusee. Cette
+minorite, trop peu ecoutee, se composait de quarante-sept membres; on y
+comptait des militaires, des magistrats eclaires; le duc de Liancourt,
+genereux ami de son roi et de la liberte; le duc de Larochefoucauld,
+distingue par une constante vertu et de grandes lumieres; Lally-Tolendal,
+celebre deja par les malheurs de son pere et ses eloquentes reclamations;
+Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les freres
+Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport,
+deja cite pour sa vaste capacite et la fermete de son caractere; enfin le
+marquis de Lafayette, defenseur de la liberte americaine, unissant a la
+vivacite francaise la constance et la simplicite de Washington.
+
+L'intrigue ralentissait toutes les operations de la cour. La seance, fixee
+d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, ecrit fort tard a Bailly
+et a l'issue du grand conseil, lui annoncait ce renvoi, et prouvait
+l'agitation qui regnait dans les idees. Necker etait resolu a ne pas se
+rendre a la seance, pour ne pas autoriser de sa presence des projets qu'il
+desapprouvait.
+
+Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorite faible, furent
+employes pour empecher la seance du lundi 22; les princes firent retenir la
+salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-la. L'assemblee se rendit a
+l'eglise de Saint-Louis, ou elle recut la majorite du clerge, a la tete de
+laquelle se trouvait l'archeveque de Vienne. Cette reunion, operee avec la
+plus grande dignite, excita la joie la plus vive. Le clerge venait s'y
+soumettre, disait-il, a la verification commune.
+
+Le lendemain 23 etait le jour fixe pour la seance royale. Les deputes des
+communes devaient entrer par une porte detournee, et differente de celle
+qui etait reservee a la noblesse et au clerge. A defaut de la violence, on
+ne leur epargnait pas les humiliations. Exposes a la pluie, ils attendirent
+longtemps: le president, reduit a frapper a cette porte, qui ne s'ouvrait
+pas, frappa plusieurs fois; on lui repondit qu'il n'etait pas temps. Deja
+les deputes allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit
+enfin, les deputes entrerent et trouverent les deux premiers ordres en
+possession de leurs sieges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant
+d'avance. La seance n'etait point, comme celle du 5 mai, majestueuse et
+touchante a la fois, par une certaine effusion de sentimens et
+d'esperances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de
+cette premiere solennite. Les deputes des communes avaient resolu de garder
+le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en
+employant des expressions beaucoup trop energiques pour son caractere. On
+lui faisait proferer des reproches, et donner des commandemens. Il
+enjoignait la separation par ordre, cassait les precedens arretes du
+tiers-etat, en promettant de sanctionner l'abdication des privileges
+pecuniaires quand les possesseurs l'auraient donnee. Il maintenait tous les
+droits feodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme proprietes inviolables;
+il n'ordonnait pas la reunion pour les matieres d'interet general, mais il
+la faisait esperer de la moderation des premiers ordres. Ainsi il forcait
+L'obeissance des communes, et se contentait de presumer celle de
+l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clerge juges de ce qui les
+concernait specialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de
+nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se
+regarderait comme son unique representant. Ce ton, ce langage, irriterent
+profondement les esprits, non contre le roi, qui venait de representer avec
+faiblesse des passions qui n'etaient pas les siennes, mais contre
+l'aristocratie dont il etait l'instrument.
+
+Aussitot apres son discours, il ordonne a l'assemblee de se separer
+sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clerge. Le plus grand
+nombre des deputes ecclesiastiques demeurent; les deputes des communes,
+immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avancait
+le premier, se leve: "Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez
+d'entendre pourrait etre le salut de la patrie, si les presens du
+despotisme n'etaient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la
+violation du temple national, pour vous commander d'etre heureux!... Ou
+sont les ennemis de la nation? Catilina est-il a nos portes?... Je demande
+qu'en vous couvrant de votre dignite, de votre puissance legislative, vous
+vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de
+vous separer qu'apres avoir fait la constitution."
+
+Le marquis de Breze, grand-maitre des ceremonies, rentre alors et s'adresse
+a Bailly: "Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi;" et Bailly lui
+repond: "Je vais prendre ceux de l'assemblee." Mirabeau s'avance: "Oui,
+monsieur, s'ecrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggerees
+au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler.
+Cependant, pour eviter tout delai, allez dire a votre maitre que nous
+sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que
+par la puissance des baionnettes." M. de Breze se retire. Sieyes prononce
+ces mots: "Nous sommes aujourd'hui ce que nous etions hier; deliberons."
+L'assemblee se recueille pour deliberer sur le maintien de ses precedens
+arretes. "Le premier de ces arretes, dit Barnave, a declare ce que vous
+etes; le second statue sur les impots, que vous seuls avez droit de
+consentir; le troisieme est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces
+mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empecher ce qu'il n'a
+pas a consentir." Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les
+banquettes, des troupes armees traversent la salle, d'autres l'entourent au
+dehors; les gardes-du-corps s'avancent meme jusqu'a la porte. L'assemblee,
+sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a
+unanimite pour le maintien de tous les arretes precedens. Ce n'est pas
+tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et
+privee des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemblee pouvait
+etre menacee. Mirabeau reparait a la tribune et propose de decreter
+l'inviolabilite de chaque depute. Aussitot l'assemblee, n'opposant a la
+force qu'une majestueuse volonte, declare inviolable chacun de ses membres,
+proclame traitre, infame et coupable de crime capital, quiconque
+attenterait a leur personne.
+
+Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'etat sauve par ce lit de
+justice, presentait ses felicitations au prince qui en avait donne l'idee,
+et les portait du prince a la reine. La reine, tenant son fils dans ses
+bras, le montrant a ces serviteurs si empresses, recevait leurs sermens, et
+s'abandonnait malheureusement a une aveugle confiance. Dans ce meme instant
+on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, reuni en
+foule, felicitait Necker de n'avoir pas assiste a la seance royale.
+L'epouvante succeda aussitot a la joie; le roi et la reine firent appeler
+Necker, et ces augustes personnages furent obliges de le supplier de
+conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit a la cour
+une partie de la popularite qu'il avait conservee en n'assistant pas a
+cette funeste seance.
+
+Ainsi venait de s'operer la premiere revolution. Le tiers-etat avait
+recouvre le pouvoir legislatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour
+avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette revolution
+legislative fut entierement consommee. On employa encore quelques petits
+moyens, tels que de gener les communications interieures dans les salles
+des etats; mais ils furent sans succes. Le 24, la majorite du clerge se
+rendit a l'assemblee, et demanda la verification en commun pour deliberer
+ensuite sur les propositions faites par le roi dans la seance du 23 juin.
+La minorite du clerge continuait a deliberer dans sa chambre particuliere.
+L'archeveque de Paris, Juigne, prelat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais
+privilegie opiniatre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa reunion;
+il se rendit en effet a l'assemblee nationale, accompagne de l'archeveque
+de Bordeaux, prelat populaire et qui devait plus tard devenir ministre.
+
+Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses
+agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Espremenil proposa de
+decreter le tiers-etat, et de le faire poursuivre par le procureur-general;
+la minorite proposa la reunion. Cette motion fut rejetee au milieu du
+tumulte. Le duc d'Orleans appuya la proposition, apres avoir, la veille,
+promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, resolus de se
+reunir a l'assemblee generale malgre la decision de la majorite, s'y
+rendirent en corps, et furent recus au milieu de la joie publique.
+Cependant, malgre cette allegresse causee par leur presence, leurs visages
+etaient tristes. "Nous cedons a notre conscience, dit Clermont-Tonnerre,
+mais c'est avec douleur que nous nous separons de nos freres. Nous venons
+concourir a la regeneration publique; chacun de nous vous fera connaitre le
+degre d'activite que lui permet son mandat."
+
+Chaque jour amenait de nouvelles reunions, et l'assemblee voyait
+s'accroitre le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes
+parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces.
+Mounier suscita celles du Dauphine. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal
+lui-meme envoya une deputation, que l'assemblee, entouree encore de
+dangers, recut pour ne pas s'aliener la multitude. Alors elle n'en
+prevoyait pas les exces; elle avait besoin au contraire de presumer son
+energie et d'en esperer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le
+courage du peuple n'etait encore qu'un reve heureux. Ainsi les
+applaudissemens des tribunes, importuns souvent a l'assemblee, l'avaient
+pourtant soutenue, et on n'osa pas les empecher. Bailly voulut reclamer, on
+etouffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens.
+
+La majorite de la noblesse continuait ses seances au milieu du tumulte et
+du plus violent dechainement. L'epouvante se repandit chez ceux qui la
+dirigeaient, et le signal de la reunion partit de ceux memes qui lui
+persuadaient naguere la resistance. Mais ces passions, deja trop excitees,
+n'etaient point faciles a conduire. Le roi fut oblige d'ecrire une lettre;
+la cour, les grands, furent reduits a supplier; "la reunion sera passagere,
+disait-on aux plus obstines; des troupes s'approchent, cedez pour sauver le
+roi." Le consentement fut arrache au milieu du desordre, et la majorite de
+la noblesse, accompagnee de la minorite du clerge, se rendit le 27 juin a
+l'assemblee generale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit
+qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et a la nation
+une preuve de patriotisme. "La famille est complete," repondit Bailly.
+Supposant que la reunion etait entiere, et qu'il s'agissait, non de
+verifier, mais de deliberer en commun, il ajouta: "Nous pourrons nous
+occuper, sans relache et sans distraction, de la regeneration du royaume et
+du bonheur public."
+
+Plus d'un petit moyen fut encore employe pour paraitre n'avoir pas fait ce
+que la necessite avait oblige de faire. Les nouveaux arrives se rendaient
+toujours apres l'ouverture des seances, tous en corps, et de maniere a
+figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derriere le president,
+et de maniere a paraitre ne pas sieger. Bailly, avec beaucoup de mesure et
+de fermete, finit par vaincre toutes les resistances, et parvint a les
+faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la presidence, non de vive
+force, mais tantot par une negociation secrete, tantot par une supercherie.
+Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple
+citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, presider tous les
+grands du royaume et de l'eglise.
+
+Il etait trop evident que la revolution legislative etait achevee. Quoique
+le premier differend n'eut d'autre objet que le mode de verification et non
+la maniere de voter, quoique les uns eussent declare ne se reunir que pour
+la verification commune, et les autres pour obeir aux intentions royales
+exprimees le 23 juin, il etait certain que le vote par tete devenait
+inevitable; toute reclamation etait donc inutile et impolitique. Pourtant
+le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorite, et assura
+qu'il ne s'etait reuni que pour deliberer sur les objets generaux, et en
+conservant toujours le droit de former un ordre. L'archeveque de Vienne
+repliqua avec vivacite que la minorite n'avait rien pu decider en l'absence
+de la majorite du clerge, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom
+de l'ordre. Mirabeau s'eleva avec force contre cette pretention, dit qu'il
+etait etrange qu'on protestat dans l'assemblee contre l'assemblee; qu'il
+fallait en reconnaitre la souverainete, ou se retirer.
+
+Alors s'eleva la question des mandats imperatifs. La plupart des cahiers
+exprimaient le voeu des electeurs a l'egard des reformes a operer, et
+rendaient ce voeu obligatoire pour les deputes. Avant d'agir, il fallait
+fixer jusqu'a quel point on le pouvait; cette question devait donc etre la
+premiere. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on
+retournat aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir
+des commettans que la mission de voter pour eux, apres que les objets
+auraient ete discutes et eclaircis par les envoyes de toute la nation, mais
+ils ne croyaient pas qu'on put recevoir d'avance un avis tout fait. Si on
+croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil general, soit
+parce qu'on trouve plus de lumieres en s'elevant, soit parce qu'on ne peut
+avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont
+reciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les deputes doivent etre
+libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acerant la raison par
+l'ironie, s'ecria que ceux qui croyaient les mandats imperatifs avaient eu
+tort de venir, et n'avaient qu'a laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et
+que ces cahiers siegeraient tout aussi bien qu'eux. Sieyes, avec sa
+sagacite ordinaire, prevoyant que, malgre la decision tres juste de
+l'assemblee, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens,
+et qu'en se refugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables,
+proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun etait juge de la valeur du
+serment qu'il avait prete. "Ceux qui se croient obliges par leurs cachiers,
+dit-il, seront regardes comme absens, tout comme ceux qui avaient refuse de
+faire verifier leurs pouvoirs en assemblee generale." Cette sage opinion
+fut adoptee. L'assemblee, en contraignant les opposans, leur eut fourni des
+pretextes, tandis qu'en les laissant libres, elle etait sure de les amener
+a elle, car sa victoire etait desormais certaine.
+
+L'objet de la nouvelle convocation etait la reforme de l'etat,
+c'est-a-dire, l'etablissement d'une constitution, dont la France manquait,
+malgre tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espece de
+rapports entre les gouvernes et le gouvernement, sans doute la France
+possedait une constitution; un roi avait commande et des sujets obei; des
+ministres avaient emprisonne arbitrairement; des traitans avaient percu
+jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamne des
+malheureux a la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces especes de
+constitution. Il y avait eu en France des etats-generaux, mais sans
+attributions precises, sans retours assures, et toujours sans resultats.
+Il y avait eu une autorite royale, tour a tour nulle ou absolue. Il y avait
+eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir
+judiciaire le pouvoir legislatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurat
+la responsabilite des agens du pouvoir, la liberte de la presse, la liberte
+individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'etat social,
+remplacent la fiction de la liberte naturelle[5].
+
+Le besoin d'une constitution etait avoue, et generalement senti; tous les
+cahiers l'avaient energiquement exprime, et s'etaient meme expliques
+formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils
+avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'heredite de
+male en male, l'attribution exclusive du pouvoir executif au roi, la
+responsabilite de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour
+la confection des lois, le vote de l'impot, et la liberte individuelle.
+Mais ils etaient divises sur la creation d'une ou de deux chambres
+legislatives; sur la permanence, la periodicite, la dissolution du corps
+legislatif; sur l'existence politique du clerge et des parlemens; sur
+l'etendue de la liberte de la presse. Tant de questions, ou resolues ou
+proposees par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public etait
+alors eveille dans toutes les parties du royaume, et combien etait general
+et prononce le voeu de la France pour la liberte[6]. Mais une constitution
+entiere a fonder au milieu des decombres d'une antique legislation, malgre
+toutes les resistances, et avec l'elan desordonne des esprits, etait une
+oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la
+diversite des interets, il y avait encore a redouter la divergence
+naturelle des opinions. Une legislation tout entiere a donner a un grand
+peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes
+des esperances si chimeriques, qu'on devait s'attendre a des mesures ou
+vagues ou exagerees, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les
+travaux, on nomma un comite charge d'en mesurer l'etendue et d'en ordonner
+la distribution. Ce comite etait compose des membres les plus moderes de
+l'assemblee. Mounier, esprit sage, quoique opiniatre, en etait le membre le
+plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prepara l'ordre du
+travail.
+
+La difficulte de donner une constitution n'etait pas la seule qu'eut a
+vaincre cette assemblee. Entre un gouvernement mal dispose et un peuple
+affame qui exigeait de prompts soulagemens, il etait difficile qu'elle ne
+se melat pas de l'administration. Se defiant de l'autorite, pressee de
+secourir le peuple, elle devait, meme sans ambition, empieter peu a peu sur
+le pouvoir executif. Deja le clerge lui en avait donne l'exemple, en
+faisant au tiers-etat la proposition insidieuse de s'occuper immediatement
+des subsistances. L'assemblee a peine formee nomma un comite des
+subsistances, demanda au ministere des renseignemens sur cette matiere,
+proposa de favoriser la circulation des denrees de province a province, de
+les transporter d'office sur les lieux ou elles manquaient, de faire des
+aumones, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministere fit connaitre les
+mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur
+soigneux, avait favorisees de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de
+faire des decrets sur la libre circulation; a quoi Mounier objecta que de
+tels decrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'etant
+pas reglee, exposerait a des difficultes graves. Ainsi tous les obstacles
+se reunissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes legislatives
+fussent fixees, surveiller l'administration sans empieter sur l'autorite
+executive, et suffire a tant d'embarras, malgre la mauvaise volonte du
+pouvoir, l'opposition des interets, la divergence des esprits, et
+l'exigence d'un peuple recemment eveille, et s'agitant a quelques lieues de
+l'assemblee dans le sein d'une immense capitale.
+
+Un tres petit espace separe Paris de Versailles, et on peut le franchir
+plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc
+ressentir immediatement a Versailles, a la cour et dans l'assemblee. Paris
+offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les electeurs, reunis
+en soixante districts, n'avaient pas voulu se separer apres les elections,
+et etaient demeures assembles, soit pour donner des instructions a leurs
+deputes, soit par ce besoin de se reunir, de s'agiter, qui est toujours
+dans le coeur des hommes, et qui eclate avec d'autant plus de violence
+qu'il a ete plus longtemps comprime. Ils avaient eu le meme sort que
+l'assemblee nationale: le lieu de leurs seances ayant ete ferme, ils
+s'etaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de
+l'Hotel-de-ville, et la ils continuaient de se reunir et de correspondre
+avec leurs deputes. Il n'existait point encore de feuilles publiques,
+rendant compte des seances de l'assemblee nationale; on avait besoin de se
+rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des evenemens. Le jardin du
+Palais-Royal etait le lieu des plus frequens rassemblemens. Ce magnifique
+jardin, entoure des plus riches magasins de l'Europe, et formant une
+dependance du palais du duc d'Orleans, etait le rendez-vous des etrangers,
+des debauches, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les
+discours les plus hardis etaient proferes dans les cafes ou dans le jardin
+meme. On voyait un orateur monter sur une table, et, reunissant la foule
+autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles
+toujours impunies, car la multitude regnait la en souveraine. Des hommes
+qu'on supposait devoues au duc d'Orleans s'y montraient des plus ardens.
+Les richesses de ce prince, ses prodigalites connues, ses emprunts enormes,
+son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a du le faire accuser.
+L'histoire, sans designer aucun nom, peut assurer du moins que l'or a ete
+repandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la liberte, si
+la multitude inquiete et souffrante voulait s'agiter et faire son sort
+meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excite cette
+multitude et dirige peut-etre quelques-uns de ses coups. Du reste, cette
+influence n'est point a compter parmi les causes de la revolution, car ce
+n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secretes qu'on ebranle une
+nation de vingt-cinq millions d'hommes.
+
+Une occasion de troubles se presenta bientot. Les gardes-francaises,
+troupes d'elite destinees a composer la garde du roi, etaient a Paris.
+Quatre compagnies se detachaient alternativement, et venaient faire leur
+service a Versailles. Outre la severite barbare de la nouvelle discipline,
+ces troupes avaient encore a se plaindre de celle de leur nouveau colonel.
+Dans le pillage de la maison Reveillon, elles avaient bien montre quelque
+acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient eprouve du
+regret, et, melees tous les jours a lui, elles avaient cede a ses
+seductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute
+carriere leur etait fermee; ils etaient blesses de voir leurs jeunes
+officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de
+parade, et, apres les revues, ne pas meme accompagner le regiment dans les
+casernes. Il y avait la comme ailleurs un tiers-etat qui suffisait a tout
+et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats
+furent enfermes a l'Abbaye.
+
+On se reunit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut
+aussitot. Les portes en furent enfoncees, et on conduisit en triomphe les
+soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple
+les gardait au palais-Royal, une lettre fut ecrite a l'assemblee pour
+demander leur liberte. Placee entre le peuple d'une part, et le
+gouvernement de l'autre, qui etait suspect puisqu'il allait agir dans sa
+propre cause, l'assemblee ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre
+un empietement en se melant de la police publique. Prenant une resolution
+tout a la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour
+le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en meme
+temps elle envoya une deputation au roi pour implorer sa clemence, comme un
+moyen infaillible de retablir la concorde et la paix. Le roi, touche de la
+moderation de l'assemblee, promit sa clemence quand l'ordre serait retabli.
+Les gardes-francaises furent sur-le-champ replaces dans les prisons, et une
+grace du roi les en fit aussitot sortir.
+
+Tout allait bien jusque-la; mais la noblesse, en se reunissant aux deux
+ordres, avait cede avec regret, et sur la promesse que sa reunion serait de
+courte duree. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre
+les travaux de l'assemblee nationale; ses reunions etaient progressivement
+moins nombreuses; le 3 juillet on avait compte 138 membres presens; le 10
+ils n'etaient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstines
+avaient persiste, et le 11 ils avaient resolu une protestation que les
+evenemens posterieurs les empecherent de rediger. La cour, de son cote,
+n'avait pas cede sans regret et sans projet. Revenue de son effroi apres
+la seance du 23 juin, elle avait voulu la reunion generale pour entraver la
+marche de l'assemblee au moyen des nobles, et dans l'esperance de la
+dissoudre bientot de vive force. Necker n'avait ete conserve que pour
+couvrir par sa presence les trames secretes qu'on ourdissait. A une
+certaine agitation, a la reserve dont on usait envers lui, il se doutait
+d'une grande machination. Le roi meme n'etait pas instruit de tout, et on
+se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui
+croyait que toute l'action d'un homme d'etat devait se borner a raisonner,
+et qui avait tout juste la force necessaire pour faire des representations,
+en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et
+Clermont-Tonnerre, ils meditaient tous ensemble l'etablissement de la
+constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des
+preparatifs secrets; et les deputes nobles ayant voulu se retirer, on les
+retint en leur parlant d'un evenement prochain.
+
+Des troupes s'approchaient; le vieux marechal de Broglie en avait recu le
+commandement general, et le baron de Besenval avait recu le commandement
+particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze regimens, la plupart
+etrangers, etaient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans
+revelait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts a menacer,
+compromettaient ainsi leurs projets. Les deputes populaires, instruits, non
+pas de tous les details d'un plan qui n'etait pas connu encore en entier,
+et que le roi lui-meme n'a connu qu'en partie, mais qui certainement
+faisait craindre l'emploi de la violence, les deputes populaires etaient
+irrites et songeaient aux moyens de resistance. On ignore et on ignorera
+probablement toujours quelle a ete la part des moyens secrets dans
+l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait,
+le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employes etant
+les memes, reste la justice de la cause, et la justice n'etait pas pour
+ceux qui voulaient revenir sur la reunion des trois ordres, dissoudre la
+representation nationale, et sevir contre ses plus courageux deputes.
+
+Mirabeau pensa que le plus sur moyen d'intimider le pouvoir, c'etait de le
+reduire a discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il
+fallait pour cela les denoncer ouvertement. S'il hesitait a repondre, s'il
+eludait, il etait juge; la nation etait avertie et soulevee. Mirabeau fait
+suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le
+renvoi des troupes. Il mele dans ses paroles le respect pour le monarque
+aux reproches les plus severes pour le gouvernement. Il dit que tous les
+jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont
+interceptes; que les ponts, les promenades sont changes en postes
+militaires; que des faits publics et caches, des ordres et des
+contre-ordres precipites frappent tous les yeux et annoncent la guerre.
+Ajoutant a ces faits des reproches amers: "On montre, dit-il, plus de
+soldats menacans a la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en
+rencontrerait peut-etre, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu reunir
+pour secourir des amis martyrs de leur fidelite, et surtout pour conserver
+cette alliance des Hollandais, si precieuse, si cherement conquise, et si
+honteusement perdue."
+
+Son discours est aussitot couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il
+propose est adoptee. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes
+il avait demande qu'on les remplacat par des gardes bourgeoises, cet
+article est supprime; l'adresse est votee a l'unanimite moins quatre voix.
+Dans cette adresse, demeuree celebre, qu'il n'a, dit-on, point ecrite, mais
+dont il avait fourni toutes les idees a un de ses amis, Mirabeau prevoyait
+presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la
+defection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi
+adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient
+point vaines: "Vous nous avez appeles, lui disait-il, pour regenerer le
+royaume; vos voeux seront accomplis, malgre les pieges, les difficultes,
+les perils..., etc."
+
+L'adresse fut presentee par une deputation de vingt-quatre membres. Le roi,
+ne voulant pas s'expliquer, repondit que ce rassemblement de troupes
+n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillite publique, et la
+protection due a rassemblee; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des
+craintes, il la transfererait a Soissons ou a Noyon, et que lui-meme se
+rendrait a Compiegne.
+
+L'assemblee ne pouvait se contenter d'une pareille reponse, surtout de
+l'offre de l'eloigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le
+comte de Crillon proposa de s'en fier a la parole d'un roi honnete homme.
+"La parole d'un roi honnete homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant
+de la conduite de son ministere; notre confiance aveugle dans nos rois nous
+a perdus; nous avons demande la retraite des troupes et non a fuir devant
+elles; il faut insister encore, et sans relache."
+
+Cette opinion ne fut point appuyee. Mirabeau insistait assez sur les moyens
+ouverts, pour qu'on lui pardonnat les machinations secretes, s'il est vrai
+qu'elles aient ete employees.
+
+C'etait le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses
+services lui deplaisaient, il se retirerait avec soumission. "Je prends
+votre parole," avait repondu le roi. Le 11 au soir, Necker recut un billet
+ou Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et
+ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour esperer qu'il cacherait son
+depart a tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du
+monarque, part sans en avertir sa societe, ni meme sa fille, et se trouve
+en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet etait
+un dimanche. Le bruit se repandit a Paris que Necker avait ete renvoye,
+ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puysegur et de Saint-Priest.
+On annoncait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de
+Broglie, Foulon et Damecourt, presque tous connus par leur opposition a la
+cause populaire. L'alarme se repand dans Paris. On se rend au Palais-Royal.
+Un jeune homme, connu depuis par son exaltation republicaine, ne avec une
+ame tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table,
+montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont
+il fait une cocarde, et engage tout le monde a l'imiter.
+
+Les arbres sont aussitot depouilles, et on se rend dans un musee renfermant
+des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orleans,
+menace, dit-on, de l'exil, et on se repand ensuite dans les quartiers de
+Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honore, lorsqu'elle rencontre,
+vers la place Vendome, un detachement de Royal-Allemand qui fond sur elle,
+blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des
+gardes-francaises. Ces derniers, tout disposes pour le peuple et contre le
+Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours precedens,
+etaient casernes pres de la place Louis XV; ils font feu sur
+Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce regiment, se replie
+aussitot sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y
+promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait evacuer le
+jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se
+concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a
+plus de bornes et se change en fureur. On se repand dans la ville en criant
+aux armes. La multitude court a l'Hotel- de-Ville pour en demander. Les
+electeurs composant l'assemblee generale y etaient reunis. Ils livrent les
+armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait deja a l'instant
+ou ils se decidaient a les accorder. Ces electeurs composaient en ce moment
+la seule autorite etablie. Prives de tout pouvoir actif, ils prennent ceux
+que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts.
+Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se preserver a la
+fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales.
+Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours a ce qui l'interesse, force
+et brule les barrieres, disperse les commis et rend toutes les entrees
+libres. Les boutiques des armuriers sont pilliees. Ces brigands, deja
+signales chez Reveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir
+comme de dessous terre, reparaissent armes de piques et de batons, et
+repandent l'epouvante. Ces evenemens avaient eu lieu pendant la journee du
+dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la
+matinee du lundi, les electeurs, toujours reunis a l'Hotel-de-Ville,
+croient devoir donner une forme plus legale a leur autorite; ils appellent,
+en consequence, le prevot des marchands, administrateur ordinaire de la
+cite. Celui-ci ne consent a ceder que sur une requisition en forme. On le
+requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'electeurs; on
+compose ainsi une municipalite revetue de tous les pouvoirs. Cette
+municipalite mande aupres d'elle le lieutenant de police, et redige en
+quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise.
+
+Cette milice devait etre composee de quarante-huit mille hommes, fournis
+par les districts. Le signe distinctif devait etre, au lieu de la cocarde
+verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes
+et avec cette cocarde, sans avoir ete enrole par son district dans la garde
+bourgeoise, devait etre arrete, desarme et puni. Telle fut la premiere
+origine des gardes nationales. Ce plan fut adopte par tous les districts,
+qui se haterent de le mettre a execution. Dans le courant de la meme
+matinee, le peuple avait devaste la maison de Saint-Lazare pour y chercher
+des grains; il avait force le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en
+avait exhume des armures antiques dont il s'etait revetu. On voyait la
+foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se
+montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilite ordinaire, il
+affectait le desinteressement, il respectait l'or, ne prenait que les
+armes, et arretait lui-meme les brigands. Les gardes-francaises et les
+milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enroles dans
+la garde bourgeoise.
+
+On demandait toujours des armes a grands cris. Le prevot Flesselles, qui
+d'abord avait resiste a ses concitoyens, se montrait zele maintenant, et
+promettait 12,000 fusils pour le jour meme, davantage pour les jours
+suivans. Il pretendait avoir fait un marche avec un armurier inconnu. La
+chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'etait ecoule.
+Cependant le soir etant arrive, les caisses d'artillerie annoncees par
+Flesselles sont conduites a l'Hotel-de-Ville; on les ouvre, et on les
+trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre
+le prevot, qui dit avoir ete trompe. Pour l'apaiser, il la dirige vers les
+Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux etonnes
+recoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et
+parviennent a la convaincre qu'ils ne possedaient rien de ce qu'avait
+annonce le prevot.
+
+Le peuple, plus irrite que jamais, revient en criant a la trahison. Pour le
+satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des
+poudres destinees pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on
+s'en empare, et un electeur en fait la distribution au milieu des plus
+grands dangers.
+
+Une horrible confusion regnait a cet Hotel-de-Ville, siege des autorites,
+quartier-general de la milice, et centre de toutes les operations. Il
+fallait a la fois y pourvoir a la surete exterieure menacee par la cour, a
+la surete interieure menacee par les brigands; il fallait a chaque instant
+calmer les soupcons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur
+ceux qui excitaient sa defiance. On voyait la des voitures arretees, des
+convois interceptes, des voyageurs attendant la permission de continuer
+leur route. Pendant la nuit, l'Hotel-de-Ville fut encore une fois menace
+par les brigands; un electeur, le courageux Moreau de Saint-Mery, charge
+d'y veiller, fit apporter des barils de poudre, et menaca de le faire
+sauter. Les brigands s'eloignerent a cette vue. Pendant ce temps, les
+citoyens retires chez eux se tenaient prets a tous les genres d'attaque;
+ils avaient depave les rues, ouvert des tranchees, et pris tous les moyens
+de resister a un siege.
+
+Pendant ces troubles de la capitale, la consternation regnait dans
+l'assemblee. Elle s'etait formee le 13 au matin, alarmee des evenemens qui
+se preparaient, et ignorant encore ce qui s'etait passe a Paris. Le depute
+Mounier s'eleve le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal
+lui succede a la tribune, fait un magnifique eloge de Necker, et tous deux
+s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le
+rappel des ministres disgracies. Un depute de la noblesse, M. de Virieu,
+propose meme de confirmer les arretes du 17 juin par un nouveau serment. M.
+de Clermont-Tonnerre s'oppose a cette proposition, comme inutile, et,
+rappelant les engagemens deja pris par l'assemblee, s'ecrie: "La
+constitution sera, ou nous ne serons plus. " La discussion s'etait deja
+prolongee lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matinee du 13,
+et les malheurs dont la capitale etait menacee, entre des Francais
+indisciplines qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'etaient
+dans la main de personne, et des etrangers disciplines, qui etaient dans la
+main du despotisme. On arrete aussitot d'envoyer une deputation au roi,
+pour lui peindre la desolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le
+renvoi des troupes et l'etablissement des gardes bourgeoises. Le roi fait
+une reponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et
+repete que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemblee alors s'elevant au
+plus noble courage, rend un arrete memorable dans lequel elle insiste sur
+le renvoi des troupes, et sur l'etablissement des gardes bourgeoises,
+declare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser
+sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent etre, la
+responsabilite des malheurs qui se preparent; consolide la dette publique,
+defend de prononcer le nom infame de banqueroute, persiste dans ses
+precedens arretes, et ordonne au president d'exprimer ses regrets a M.
+Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Apres ces mesures pleines d'energie
+et de prudence, l'assemblee, pour preserver ses membres de toute violence
+personnelle, se declare en permanence, et nomme M. de Lafayette
+vice-president, pour soulager le respectable archeveque de Vienne, a qui
+son age ne permettait pas de sieger jour et nuit.
+
+La nuit du 13 au 14 s'ecoula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A
+chaque instant, des nouvelles funestes etaient donnees et contredites; on
+ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que
+plusieurs deputes etaient menaces, que la violence allait etre employee
+contre Paris et les membres les plus signales de l'assemblee. Suspendue un
+instant, la seance fut reprise a cinq heures du matin, 14 juillet.
+L'assemblee, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution,
+discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en accelerer l'execution et
+de la conduire avec prudence. Un comite fut nomme pour preparer les
+questions; il se composait de MM. l'eveque d'Autun, l'archeveque de
+Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyes, Chapelier et Bergasse.
+La matinee s'ecoula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le
+roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemblee rester livree a
+plusieurs regimens etrangers. Dans ce moment, on venait de voir les
+princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant a l'Orangerie,
+flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des
+rafraichissemens. Il parait qu'un grand dessein etait concu pour la nuit du
+14 au 15, que Paris devait etre attaque sur sept points, le Palais-Royal
+enveloppe, l'assemblee dissoute, et la declaration du 23 juin portee au
+parlement; qu'enfin il devait etre pourvu aux besoins du tresor par la
+banqueroute et les billets d'etat. Il est certain que les commandans des
+troupes avaient recu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets
+d'etat avaient ete fabriques, que les casernes des Suisses etaient pleines
+de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait demenage, ne
+laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans
+l'apres-midi, les terreurs de l'assemblee redoublerent; on venait de voir
+passer le prince de Lambesc a toute bride; on entendait le bruit du canon,
+et on appliquait l'oreille a terre pour saisir les moindres bruits.
+Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une
+seconde deputation au roi. La deputation partit aussitot pour faire de
+nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemblee, venus de
+Paris en toute hate, assurerent qu'on s'y egorgeait; l'un d'eux attesta
+qu'il avait vu un cadavre decapite et revetu de noir. La nuit commencait a
+se faire; on annonca l'arrivee de deux electeurs. Le plus profond silence
+regnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurite;
+et on apprit de leur bouche que la Bastille etait attaquee, que le canon
+avait tire, que le sang coulait, et qu'on etait menace des plus affreux
+malheurs. Aussitot une nouvelle deputation fut envoyee avant le retour de
+la precedente. Tandis qu'elle partait, la premiere arrivait et rapportait
+la reponse du roi. Le roi avait ordonne, disait-il, l'eloignement des
+troupes campees au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde
+bourgeoise, il avait nomme des officiers pour la commander.
+
+A l'arrivee de la seconde deputation, le roi, toujours plus trouble, lui
+dit: "Messieurs, vous dechirez mon coeur de plus en plus par le recit que
+vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres
+donnes aux troupes en soient la cause. " On n'avait obtenu encore que
+l'eloignement de l'armee. Il etait deux heures apres minuit. On repondit a
+la ville de Paris "que deux deputations avaient ete envoyees, et que les
+instances seraient renouvelees le lendemain, jusqu'a ce qu'elles eussent
+obtenu le succes qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des
+impressions etrangeres n'en arreteraient plus les mouvemens." La seance fut
+un moment suspendue, et on apprit le soir les evenemens de la journee du
+14.
+
+Le peuple, des la nuit du 13, s'etait porte vers la Bastille; quelques
+coups de fusil avaient ete tires, et il parait que des instigateurs avaient
+profere plusieurs fois le cri: _A la bastille!_ Le voeu de sa destruction
+se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les idees avaient pris d'avance
+cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'etait repandu
+que l'Hotel des Invalides en contenait un depot considerable. On s'y rend
+aussitot. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait defendre l'entree, disant
+qu'il doit demander des ordres a Versailles. Le peuple ne veut rien
+entendre, se precipite dans l'Hotel, enleve les canons et une grande
+quantite de fusils. Deja dans ce moment une foule considerable assiegeait
+la Bastille. Les assiegeans disaient que le canon de la place etait dirige
+sur la ville, et qu'il fallait empecher qu'on ne tirat sur elle. Le depute
+d'un district demande a etre introduit dans la forteresse, et l'obtient du
+commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et
+quatre-vingt-deux invalides, et recoit la parole de la garnison de ne pas
+faire feu si elle n'est attaquee. Pendant ces pourparlers le peuple, ne
+voyant pas paraitre son depute, commence a s'irriter, et celui-ci est
+oblige de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers
+onze heures du matin. Une demi-heure s'etait a peine ecoulee, qu'une
+nouvelle troupe arrive en armes, en criant: "Nous voulons la Bastille!" La
+garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux
+hommes montent avec intrepidite sur le toit du corps-de-garde, et brisent a
+coups de hache les chaines du pont, qui retombe. La foule s'y precipite, et
+court a un second pont pour le franchir de meme. En ce moment une decharge
+de mousqueterie l'arrete: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure
+quelques instans. Les electeurs reunis a l'Hotel-de-Ville, entendant le
+bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux
+deputations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser
+introduire dans la place un detachement de milice parisienne, sur le motif
+que toute force militaire dans Paris doit etre sous la main de la ville.
+Ces deux deputations arrivent successivement. Au milieu de ce siege
+populaire, il etait tres difficile de se faire entendre. Le bruit du
+tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les deputes
+s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer.
+Des coups de fusils sont tires, on ne sait d'ou. Le peuple, persuade qu'il
+est trahi, se precipite pour mettre le feu a la place; la garnison tire
+alors a mitraille. Les gardes-francaises arrivent avec du canon et
+commencent une attaque en forme.
+
+Sur ces entrefaites, un billet adresse par le baron de Besenval a Delaunay,
+commandant de la Bastille, est intercepte et lu a l'Hotel-de-Ville.
+Besenval engageait Delaunay a resister, lui assurant qu'il serait bientot
+secouru. C'etait en effet dans la soiree de ce jour que devaient s'executer
+les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'etant point secouru, voyant
+l'acharnement du peuple, se saisit d'une meche allumee et veut faire sauter
+la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige a se rendre: les signaux sont
+donnes, un pont est baisse. Les assiegeans s'approchent en promettant de ne
+commettre aucun mal; mais la foule se precipite et envahit les cours. Les
+Suisses parviennent a se sauver. Les invalides assaillis ne sont arraches a
+la fureur du peuple que par le devouement des gardes-francaises. En ce
+moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se presente: on la suppose
+fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait etre brulee, lorsqu'un
+brave soldat se precipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en
+surete, et retourne a la melee.
+
+Il etait cinq heures et demie. Les electeurs etaient dans la plus cruelle
+anxiete, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolonge. Une foule
+se precipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-francaise,
+couvert de blessures, couronne de lauriers, est porte en triomphe par le
+peuple. Le reglement et les cles de la Bastille sont au bout d'une
+baionnette; une main sanglante, s'elevant au-dessus de la foule, montre une
+boucle de col: c'etait celle du gouverneur Delaunay qui venait d'etre
+decapite. Deux gardes-francaises, Elie et Hullin, l'avaient defendu jusqu'a
+la derniere extremite. D'autre victimes avaient succombe, quoique defendues
+avec heroisme contre la ferocite de la populace. Une espece de fureur
+commencait a eclater contre Flesselles, le prevot des marchands, qu'on
+accusait de trahison. On pretendait qu'il avait trompe le peuple en lui
+promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La
+salle etait pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et presses par
+cent mille autres qui, restes au dehors, voulaient entrer a leur tour. Les
+electeurs s'efforcaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude.
+Il commencait a perdre son assurance, et deja tout pale il s'ecrie:
+"Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au
+Palais-Royal, pour y etre juge." Il descend alors pour s'y rendre. La
+multitude s'ebranle, l'entoure, le presse. Arrive au quai Pelletier, un
+inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On pretend qu'on avait saisi une
+lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: "Tenez bon,
+tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes."
+
+Tels avaient ete les malheureux evenemens de cette journee. Un mouvement de
+terreur succeda bientot a l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la
+Bastille, etonnes de leur audace, et croyant retrouver le lendemain
+l'autorite formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on
+repandait que les troupes s'avancaient, pour saccager Paris. Moreau de
+Saint-Mery, le meme qui la veille avait menace les brigands de faire sauter
+l'Hotel-de-Ville, demeura inebranlable, et donna plus de trois mille ordres
+en quelques heures. Des que la prise de la Bastille avait ete connue a
+l'Hotel-de-Ville, les electeurs en avaient fait informer l'assemblee, qui
+l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La seance etait suspendue, mais
+la nouvelle se repandit avec rapidite. La cour jusque-la, ne croyant point
+a l'energie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui
+voulait prendre une place vainement assiegee autrefois par le grand Conde,
+la cour etait paisible et se repandait en railleries. Cependant le roi
+commencait a etre inquiet; ses dernieres reponses avaient meme decele sa
+douleur. Il s'etait couche. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens
+genereux, etait l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualite de
+grand-maitre de la garde-robe, il avait toujours acces aupres de lui.
+Instruit des evenemens de Paris, il se rendit en toute hate aupres du
+monarque, l'eveilla malgre les ministres, et lui apprit ce qui s'etait
+Passe. "Quelle revolte! s'ecria le prince.--Sire, reprit le duc de
+Liancourt, dites revolution." Le roi, eclaire par ses representations,
+consentit a se rendre des le matin a l'assemblee. La cour ceda aussi, et
+cet acte de confiance fut resolu. Dans cet intervalle, l'assemblee avait
+repris seance. On ignorait les nouvelles dispositions inspirees au roi, et
+il s'agissait de lui envoyer une derniere deputation, pour essayer de le
+toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore a accorder. Cette
+deputation etait la cinquieme depuis ces funestes evenemens. Elle se
+composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque
+Mirabeau, plus vehement que jamais, l'arrete: "Dites au roi, s'ecrie-t-il,
+dites-lui bien que les hordes etrangeres dont nous sommes investis ont recu
+hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et
+leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs presens. Dites-lui que
+Toute la nuit ces satellites etrangers, gorges d'or et de vin, ont predit,
+dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux
+brutaux invoquaient la destruction de l'assemblee nationale. Dites-lui que
+dans son palais meme, les courtisans ont mele leurs danses au son de cette
+musique barbare, et que telle fut l'avant-scene de la Saint-Barthelemi!
+
+"Dites-lui que ce Henri dont l'univers benit la memoire, celui de ses aieux
+qu'il voulait prendre pour modele, faisait passer des vivres dans Paris
+revolte, qu'il assiegeait en personne; et que ses conseillers feroces font
+rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidele et
+affame."
+
+La deputation allait se rendre aupres du roi, lorsqu'on apprend qu'il
+arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des
+applaudissemens retentissent: "Attendez, reprend Mirabeau avec gravite,
+que le roi nous ait fait connaitre ses bonnes dispositions. Qu'un morne
+respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur.
+Le silence des peuples est la lecon des rois!"
+
+Louis XVI se presente alors accompagne de ses deux freres. Son discours
+simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemblee,
+qu'il nomme pour la premiere fois assemblee nationale; se plaint avec
+douceur des mefiances qu'on a concues: "Vous avez craint, leur dit-il; eh
+bien! c'est moi qui me fie a vous." Ces mots sont couverts
+d'applaudissemens.
+
+Aussitot les deputes se levent, entourent le monarque, et le reconduisent
+a pied jusqu'au chateau. La foule se presse autour de lui, les larmes
+coulent de tous les yeux, et il peut a peine s'ouvrir un passage a travers
+ce nombreux cortege. La reine, en ce moment, placee avec la cour sur un
+balcon, contemplait de loin cette scene touchante. Son fils etait dans ses
+bras; sa fille, debout a ses cotes, jouait naivement avec les cheveux de
+son frere. La princesse, vivement emue, semblait se complaire dans cet
+amour des Francais. Helas! combien de fois un attendrissement reciproque
+n'a-t-il pas reconcilie les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un
+instant tout semblait oublie; mais le lendemain, le jour meme, la cour
+etait rendue a son orgueil, le peuple a ses mefiances, et l'implacable
+haine recommencait son cours.
+
+La paix etait faite avec l'assemblee, mais il restait a la faire avec
+Paris. L'assemblee envoya d'abord une deputation a l'Hotel-de-Ville, pour
+porter la nouvelle de l'heureuse reconciliation operee avec le roi. Bailly,
+Lafayette, Lally-Tolendal, etaient du nombre des envoyes. Leur presence
+repandit la plus vive allegresse. Le discours de Lally fit naitre des
+transports si vifs, qu'on le porta en triomphe a une fenetre de
+l'Hotel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut
+placee sur sa tete, et il recut ces hommages vis-a-vis la place meme ou
+avait expire son pere avec un baillon sur la bouche. La mort de l'infortune
+Flesselles, chef de la municipalite, et le refus du duc d'Aumont d'accepter
+le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prevot et un
+commandant-general a nommer. Bailly fut designe, et au milieu des plus
+vives acclamations il fut nomme successeur de Flesselles, sous le titre de
+maire de Paris. La couronne qui avait ete sur la tete de Lally passa sur
+celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archeveque de Paris
+l'y retint malgre lui. Le vertueux vieillard laissa alors echapper des
+larmes, et il se resigna a ses nouvelles fonctions. Digne representant
+d'une grande assemblee en presence de la majeste du trone, il etait moins
+capable de resister aux orages d'une commune, ou la multitude luttait
+tumultueusement contre ses magistrats. Faisant neanmoins abnegation de
+lui-meme, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et
+nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait
+a nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste
+envoye par l'Amerique affranchie a la ville de Paris. Moreau de Saint-Mery
+le montra de la main, tous les yeux s'y porterent, c'etait celui du marquis
+de Lafayette. Un cri general le proclama commandant. On vota aussitot un
+_Te Deum_, et on se transporta en foule a Notre-Dame. Les nouveaux
+magistrats, l'archeveque de Paris, les electeurs, meles a des
+gardes-francaises, a des soldats de la milice, marchant sous le bras des
+uns des autres, se rendirent a l'antique cathedrale, dans une espece
+d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouves tomberent aux pieds de Bailly,
+qui avait beaucoup travaille pour les hopitaux; ils l'appelerent leur pere.
+Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva a
+l'eglise, on celebra la ceremonie, et chacun se repandit ensuite dans la
+cite, ou une joie delirante avait succede a la terreur de la veille. Dans
+ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redoute, dont
+l'entree etait maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une
+avide curiosite et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de
+supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une enorme pierre
+placee au milieu d'une prison obscure et marecageuse, et au centre de
+laquelle etait fixee une pesante chaine.
+
+La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait ete dans sa
+confiance, redoutait si fort le peuple, qu'a chaque instant elle
+s'imaginait qu'une armee parisienne marchait sur Versailles. Le comte
+d'Artois, la famille de Polignac, si chere a la reine, quitterent alors la
+France, et furent les premiers emigres. Bailly vint rassurer le roi, et
+l'engagea au voyage de Paris, qui fut resolu malgre la resistance de la
+reine et de la cour.
+
+Le roi se disposa a partir. Deux cents deputes furent charges de
+l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les
+gardes-du-corps l'escorterent jusqu'a Sevres, ou ils s'arreterent pour
+l'attendre. Bailly, a la tete de la municipalite, le recut aux portes de
+Paris, et lui presenta les cles, offertes jadis a Henri IV. "Ce bon roi,
+lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a
+reconquis son roi." La nation, legislatrice a Versailles, etait armee a
+Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entoure d'une multitude silencieuse et
+enregimentee. Il arriva a l'Hotel-de-Ville[7], en passant sous une voute
+d'epees croisees sur sa tete en signe d'honneur. Son discours fut simple et
+touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, eclata enfin, et
+prodigua au roi ses applaudissemens accoutumes. Ces acclamations
+soulagerent un peu le coeur du prince; il ne put neanmoins dissimuler un
+mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps places sur les hauteurs
+de Sevres; et a son retour la reine, se jetant a son cou, l'embrassa comme
+si elle avait craint de ne plus le revoir.
+
+Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de
+Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi,
+et son conseiller si utile, fut elu president de l'assemblee. Les deputes
+nobles, qui, tout en assistant aux deliberations, refusaient encore d'y
+prendre part, cederent enfin, et donnerent leur vote. Ainsi s'acheva la
+confusion des ordres. Des cet instant on pouvait considerer la revolution
+comme accomplie. La nation, maitresse du pouvoir legislatif par
+l'assemblee, de la force publique par elle-meme, pouvait desormais realiser
+tout ce qui etait utile a ses interets. C'est en refusant l'egalite de
+l'impot qu'on avait rendu les etats-generaux necessaires; c'est en refusant
+un juste partage d'autorite dans ces etats qu'on y avait perdu toute
+influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait
+souleve Paris, et provoque la nation tout entiere a s'emparer de la force
+publique.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez la note 1 a la fin du volume.
+[2] Voyez la note 2 a la fin du volume.
+[3] Seance du 10 juin.
+[4] Voyez Ferrieres.
+[5] Voyez la note 3 a la fin du volume.
+[6] Note 4 a la fin du volume.
+[7] 17 juillet.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+TRAVAUX DE LA MUNICIPALITE DE PARIS.--LAFAYETTE COMMANDANT DE LA GARDE
+NATIONALE; SON CARACTERE ET SON ROLE DANS LA REVOLUTION.--MASSACRE DE
+FOULON ET DE BERTHIER.--RETOUR DE NECKER.--SITUATION ET DIVISION DES PARTIS
+ET DE LEURS CHEFS.--MIRABEAU; SON CARACTERE, SON PROJET ET SON GENIE.
+--LES BRIGANDS.--TROUBLES DANS LES PROVINCES ET LES CAMPAGNES.--NUIT DU
+4 AOUT.--ABOLITION DES DROITS FEODAUX ET DE TOUS LES PRIVILEGES.
+--DECLARATION DES DROITS DE L'HOMME.--DISCUSSION SUR LA CONSTITUTION ET SUR
+LE _veto_.--AGITATION A PARIS. RASSEMBLEMENT TUMULTUEUX AU PALAIS-ROYAL.
+
+
+Cependant tout s'agitait dans le sein de la capitale, ou une nouvelle
+autorite venait de s'etablir. Le meme mouvement qui avait porte les
+electeurs a se mettre en action, poussait toutes les classes a en faire
+autant. L'assemblee avait ete imitee par l'Hotel-de-Ville, l'Hotel-de-Ville
+par les districts, et les districts par toutes les corporations. Tailleurs,
+cordonniers, boulangers, domestiques, reunis au Louvre, a la place Louis
+XV, aux Champs-Elysees, deliberaient en forme, malgre les defenses
+reiterees de la municipalite. Au milieu de ces mouvemens contraires,
+l'Hotel-de-Ville, combattu par les districts, inquiete par le Palais-Royal,
+etait entoure d'obstacles, et pouvait a peine suffire aux soins de son
+immense administration. Il reunissait a lui seul l'autorite civile,
+judiciaire et militaire. Le quartier-general de la milice y etait fixe. Les
+juges, dans le premier moment, incertains sur leurs attributions, lui
+adressaient les accuses. Il avait meme la puissance legislative, car il
+etait charge de se faire une constitution. Bailly avait pour cet objet
+demande a chaque district deux commissaires qui, sous le nom de
+representans de la commune, devaient en regler la constitution. Pour
+suffire a tant de soins, les electeurs s'etaient partages en divers
+comites: l'un, nomme comite des recherches, s'occupait de la police;
+l'autre, nomme comite des subsistances, s'occupait des approvisionnemens,
+tache la plus difficile et la plus dangereuse de toutes. Bailly fut oblige
+de s'en occuper jour et nuit. Il fallait operer des achats continuels de
+ble, le faire moudre ensuite, et puis le porter a Paris a travers les
+campagnes affamees. Les convois etaient souvent arretes, et on avait besoin
+de detachemens nombreux pour empecher les pillages sur la route et dans les
+marches. Quoique l'etat vendit les bles a perte, afin que les boulangers
+pussent rabaisser le prix du pain, la multitude n'etait pas satisfaite: il
+fallait toujours diminuer ce prix, et la disette de Paris augmentait par
+cette diminution meme, parce que les campagnes couraient s'y
+approvisionner. La crainte du lendemain portait chacun a se pourvoir
+abondamment, et ce qui s'accumulait dans les mains des uns manquait aux
+autres. C'est la confiance qui hate les travaux du commerce, qui fait
+arriver les denrees, et qui rend leur distribution egale et facile; mais
+Quand la confiance disparait, l'activite commerciale cesse; les objets
+n'arrivant plus au-devant des besoins, ces besoins s'irritent, ajoutent la
+confusion a la disette, et empechent la bonne distribution du peu qui
+reste. Le soin des subsistances etait donc le plus penible de tous. De
+cruels soucis devoraient Bailly et le comite. Tout le travail du jour
+suffisait a peine au besoin du jour, et il fallait recommencer le lendemain
+avec les memes inquietudes.
+
+Lafayette, commandant de la milice bourgeoise[1], n'avait pas moins de
+peines. Il avait incorpore dans cette milice les gardes-francaises devoues
+a la revolution, un certain nombre de Suisses, et une grande quantite de
+soldats qui desertaient les regimens dans l'espoir d'une solde plus forte.
+Le roi en avait lui-meme donne l'autorisation. Ces troupes reunies
+composerent ce qu'on appela les compagnies du centre. La milice prit le nom
+de _garde nationale_, revetit l'uniforme, et ajouta aux deux couleurs rouge
+et bleue de la cocarde parisienne la couleur blanche, qui etait celle du
+roi. C'est la cette cocarde tricolore dont Lafayette predit les destinees
+en annoncant qu'elle ferait le tour du monde.
+
+C'est a la tete de cette troupe que Lafayette s'efforca pendant deux annees
+consecutives de maintenir la tranquillite publique, et de faire executer
+les lois que l'assemblee decretait chaque jour. Lafayette, issu d'une
+famille ancienne et demeuree pure au milieu de la corruption des grands,
+doue d'un esprit droit, d'une ame ferme, amoureux de la vraie gloire,
+s'etait ennuye des frivolites de la cour et de la discipline pedantesque de
+nos armees. Sa patrie ne lui offrant rien de noble a tenter, il se decida
+pour l'entreprise la plus genereuse du siecle, et il partit pour l'Amerique
+le lendemain du jour ou l'on repandait en Europe qu'elle etait soumise. Il
+y combattit a cote de Washington, et decida l'affranchissement du
+Nouveau-Monde par l'alliance dans la France. Revenu dans son pays avec un
+nom europeen, accueilli a la cour comme une nouveaute, il s'y montra simple
+et libre comme un Americain. Lorsque la philosophie, qui n'avait ete pour
+des nobles oisifs qu'un jeu d'esprit, exigea de leur part des sacrifices,
+Lafayette presque seul persista dans ses opinions, demanda les
+etats-generaux, contribua puissamment a la reunion des ordres, et fut
+nomme, en recompense, commandant-general de la garde nationale. Lafayette
+n'avait pas les passions et le genie qui font souvent abuser de la
+puissance: avec une ame egale, un esprit fin, un systeme de
+desinteressement invariable, il etait surtout propre au role que les
+circonstances lui avaient assigne, celui de faire executer les lois. Adore
+de ses troupes sans les avoir captivees par la victoire, plein de calme et
+de ressources au milieu des fureurs de la multitude, il maintenait l'ordre
+avec une vigilance infatigable. Les partis, qui l'avaient trouve
+incorruptible, accusaient son habilete, parce qu'ils ne pouvaient accuser
+son caractere. Cependant il ne se trompait pas sur les evenemens et sur les
+hommes, n'appreciait la cour et les chefs de parti que ce qu'ils valaient,
+les protegeait au peril de sa vie sans les estimer, et luttait souvent sans
+espoir contre les factions, mais avec la constance d'un homme qui ne doit
+jamais abandonner la chose publique, alors meme qu'il n'espere plus pour
+elle.
+
+Lafayette, malgre toute sa vigilance, ne reussit pas toujours a arreter les
+fureurs populaires. Car quelque active que soit la force, elle ne peut se
+montrer partout contre un peuple partout souleve, qui voit dans chaque
+homme un ennemi. A chaque instant les bruits les plus ridicules etaient
+repandus et accredites. Tantot on disait que les soldats des
+gardes-francaises avaient ete empoisonnes, tantot que les farines avaient
+ete volontairement avariees, ou qu'on detournait leur arrivee; et ceux qui
+se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale,
+etaient obliges de comparaitre devant un peuple aveugle qui les accablait
+d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du
+moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple qui, en general,
+ne sait ni choisir ni chercher long-temps ses victimes, paraissait souvent
+dirigee soit par des miserables payes, comme on l'a dit, pour rendre les
+troubles plus graves en les ensanglantant, soit seulement par des hommes
+plus profondement haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et
+arretes loin de Paris, avec une intention evidente. Il n'y eut de spontane
+a leur egard que la fureur de la multitude qui les egorgea. Foulon, ancien
+intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait
+ete un des ministres designes pour succeder a Necker et a ses collegues. Il
+fut arrete a Viry, quoiqu'il eut repandu le bruit de sa mort. On le
+conduisit a Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger
+du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons a
+la main, et une botte de foin derriere le dos. C'est en cet etat qu'il fut
+traine a l'Hotel-de-Ville. Au meme instant, Berthier de Sauvigny, son
+gendre, etait arrete a Compiegne, sur de pretendus ordres de la commune de
+Paris, qui n'avaient pas ete donnes. La commune ecrivit aussitot pour le
+faire relacher, ce qui ne fut pas execute. On l'achemina vers Paris, dans
+le moment ou Foulon etait a l'Hotel-de-Ville, expose a la rage des furieux.
+La populace voulait l'egorger; les representations de Lafayette l'avaient
+un peu calmee, et elle consentait a ce que Foulon fut juge; mais elle
+demandait que le jugement fut rendu a l'instant meme, pour jouir
+sur-le-champ de l'execution. Quelques electeurs avaient ete choisis pour
+servir de juges; mais, sous divers pretextes, ils avaient refuse cette
+terrible magistrature. Enfin, on avait designe Bailly et Lafayette, qui se
+trouvaient reduits a la cruelle extremite de se devouer a la rage de la
+populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup
+d'art et de fermete, temporisait encore; il avait plusieurs fois adresse la
+parole a la multitude avec succes. Le malheureux Foulon, place sur un siege
+a ses cotes, eut l'imprudence d'applaudir a ses dernieres paroles.
+"Voyez-vous, dit un temoin, ils s'entendent!" A ce mot, la foule s'ebranle
+et se precipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le
+soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortune
+vieillard est pendu a un reverbere. Sa tete est coupee, mise au bout d'une
+pique, et promenee dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un
+cabriolet conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui
+montre la tete sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tete de son
+beau-pere. On le conduit a l'Hotel-de-Ville, ou il prononce quelques mots
+pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude,
+il se degage un moment, s'empare d'une arme, se defend avec fureur, et
+succombe bientot comme le malheureux Foulon[2]. Ces meurtres avaient ete
+conduits par des ennemis ou de Foulon, ou de la chose publique; car, si la
+fureur du peuple a leur aspect avait ete spontanee, comme la plupart de ses
+mouvemens, leur arrestation avait ete combinee. Lafayette, rempli de
+douleur et d'indignation, resolut de donner sa demission. Bailly et la
+municipalite, effrayes de ce projet, s'empresserent de l'en detourner. Il
+fut alors convenu qu'il la donnerait pour faire sentir son mecontentement
+au peuple, mais qu'il se laisserait gagner par les instances qu'on ne
+manquerait pas de lui faire. En effet, le peuple et la milice
+l'entourerent, et lui promirent la plus grande obeissance. Il reprit le
+commandement a ces conditions; et depuis, il eut la satisfaction d'empecher
+la plupart des troubles, grace a son energie et au devouement de sa troupe.
+
+Pendant ce temps, Necker avait recu a Bale les ordres du roi et les
+instances de l'assemblee. Ce furent les Polignac qu'il avait laisses
+triomphans a Versailles, et qu'il rencontra fugitifs a Bale, qui, les
+premiers, lui apprirent les malheurs du trone et le retour subit de faveur
+qui l'attendait. Il se mit en route, et traversa la France, traine en
+triomphe par le peuple, auquel, selon son usage, il recommanda la paix et
+le bon ordre. Le roi le recut avec embarras, l'assemblee avec empressement;
+et il resolut de se rendre a Paris, ou il devait aussi avoir son jour de
+triomphe. Le projet de Necker etait de demander aux electeurs la grace et
+l'elargissement du baron de Besenval, quoiqu'il fut son ennemi. En vain
+Bailly, non moins ennemi que lui des mesures de rigueur, mais plus juste
+appreciateur des circonstances, lui representa le danger d'une telle
+mesure, et lui fit sentir que cette faveur, obtenue par l'entrainement,
+serait revoquee le lendemain comme illegale, parce qu'un corps
+administratif ne pouvait ni condamner ni faire grace: Necker s'obstina, et
+fit l'essai de son influence sur la capitale. Il se rendit a
+l'Hotel-de-Ville le 30 juillet. Ses esperances furent outrepassees, et il
+dut se croire tout-puissant, en voyant les transports de la multitude. Tout
+emu, les yeux pleins de larmes, il demanda une amnistie generale, qui fut
+aussitot accordee par acclamation. Les deux assemblees des electeurs et des
+representans se montrerent egalement empressees; les electeurs decreterent
+l'amnistie generale, les representans de la commune ordonnerent la liberte
+de Besenval. Necker se retira enivre, prenant pour lui les applaudissemens
+qui s'adressaient a sa disgrace. Mais, des ce jour, il allait etre
+detrompe: Mirabeau lui preparait un cruel reveil. Dans l'assemblee, dans
+les districts, un cri general s'eleva contre la sensibilite du ministre,
+excusable, disait-on, mais egaree. Le district de l'Oratoire, excite, a ce
+qu'on assure, par Mirabeau, fut le premier a reclamer. On soutint de toutes
+parts qu'un corps administratif ne pouvait ni condamner ni absoudre. La
+mesure illegale de l'Hotel-de-Ville fut revoquee, et la detention du baron
+de Besenval maintenue. Ainsi se verifiait l'avis du sage Bailly, que Necker
+n'avait pas voulu suivre.
+
+Dans ce moment, les partis commencaient a se prononcer davantage. Les
+parlemens, la noblesse, le clerge, la cour, menaces tous de la meme ruine,
+avaient confondu leurs interets et agissaient de concert. Il n'y avait plus
+a la cour ni le comte d'Artois ni les Polignac. Une sorte de consternation,
+melee de desespoir, regnait dans l'aristocratie. N'ayant pu empecher ce
+qu'elle appelait le mal, elle desirait maintenant que le peuple en commit
+le plus possible, pour amener le bien par l'exces meme de ce mal. Ce
+systeme mele de depit et de perfidie, qu'on appelle le pessimisme
+politique, commence chez les partis des qu'ils ont fait assez de pertes
+pour renoncer a ce qui leur reste, dans l'espoir de tout recouvrer.
+L'aristocratie se mit des lors a l'employer, et souvent on la vit voter
+avec les membres les plus violens du parti populaire.
+
+Les circonstances font surgir les hommes. Le peril de la noblesse avait
+fait naitre un defenseur pour elle. Le jeune Cazales, capitaine dans les
+dragons de la reine, avait trouve en lui une force d'esprit et une facilite
+d'expression inattendues. Precis et simple, il disait promptement et
+convenablement ce qu'il fallait dire; et on doit regretter que son esprit
+si juste ait ete consacre a une cause qui n'a eu quelques raisons a faire
+valoir qu'apres avoir ete persecutee. Le clerge avait trouve son defenseur
+dans l'abbe Maury. Cet abbe, sophiste exerce et inepuisable, avait des
+saillies heureuses et beaucoup de sang-froid; il savait resister
+courageusement au tumulte, et audacieusement a l'evidence. Tels etaient les
+moyens et les dispositions de l'aristocratie.
+
+Le ministere etait sans vues et sans projets. Necker, hai de la cour qui le
+souffrait par obligation, Necker seul avait non un plan, mais un voeu. Il
+avait toujours desire la constitution anglaise, la meilleure sans doute
+qu'on put adopter comme accommodement entre le trone, l'aristocratie et le
+peuple; mais cette constitution, proposee par l'eveque de Langres avant
+l'etablissement d'une seule assemblee, et refusee par les premiers ordres,
+etait devenue impossible. La haute noblesse ne voulait pas des deux
+chambres, parce que c'etait une transaction; la petite noblesse, parce
+qu'elle ne pouvait entrer dans la chambre haute; le parti populaire, parce
+que, tout effraye encore de l'aristocratie, il ne voulait lui laisser
+aucune influence. Quelques deputes seulement, les uns par moderation, les
+autres parce que cette idee leur etait propre, desiraient les institutions
+anglaises, et formaient tout le parti du ministre, parti faible, parce
+qu'il n'offrait que des vues conciliatoires a des passions irritees, et
+qu'il n'opposait a ses adversaires que des raisonnemens et aucun moyen
+d'action.
+
+Le parti populaire commencait a se diviser, parce qu'il commencait a
+vaincre. Lally-Tolendal, Mounier, Mallouet et les autres partisans de
+Necker, approuvaient tout ce qui s'etait fait jusque-la, parce que tout ce
+qui s'etait fait avait amene le gouvernement a leurs idees, c'est-a-dire a
+la constitution anglaise. Maintenant ils jugeaient que c'etait assez;
+reconcilies avec le pouvoir, ils voulaient s'arreter. Le parti populaire ne
+croyait pas au contraire devoir s'arreter encore. C'etait dans le club
+Breton[3] qu'il s'agitait avec le plus de vehemence. Une conviction sincere
+etait le mobile du plus grand nombre de ses membres; des pretentions
+personnelles commencaient neanmoins a s'y montrer, et deja les mouvemens
+de l'interet individuel succedaient aux premiers elans du patriotisme.
+Barnave, jeune avocat de Grenoble, doue d'un esprit clair, facile, et
+possedant au plus haut degre le talent de bien dire, formait avec les deux
+Lameth un triumvirat qui interessait par sa jeunesse, et qui bientot influa
+par son activite et ses talens. Duport, ce jeune conseiller au parlement,
+qu'on a deja vu figurer, faisait partie de leur association. On disait
+alors que Duport pensait tout ce qu'il fallait faire, que Barnave le
+disait, et que les Lameth l'executaient. Cependant ces jeunes deputes
+etaient amis entre eux, sans etre encore ennemis prononces de personne.
+
+Le plus audacieux des chefs populaires, celui qui, toujours en avant,
+ouvrait les deliberations les plus hardies, etait Mirabeau. Les absurdes
+institutions de la vieille monarchie avaient blesse des esprits justes et
+indigne des coeurs droits; mais il n'etait pas possible qu'elles n'eussent
+froisse quelque ame ardente et irrite de grandes passions. Cette ame fut
+celle de Mirabeau, qui, rencontrant des sa naissance tous les despotismes,
+celui de son pere, du gouvernement et des tribunaux, employa sa jeunesse a
+les combattre et a les hair. Il etait ne sous le soleil de la Provence, et
+issu d'une famille noble. De bonne heure il s'etait fait connaitre par
+ses desordres, ses querelles et une eloquence emportee. Ses voyages, ses
+observations, ses immenses lectures, lui avaient tout appris, et il avait
+tout retenu. Mais outre, bizarre, sophiste meme quand il n'etait pas
+soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excite
+par la tribune et la presence de ses contradicteurs, son esprit
+s'enflammait: d'abord ses premieres vues etaient confuses, ses paroles
+entrecoupees, ses chairs palpitantes, mais bientot venait la lumiere; alors
+son esprit faisait en un instant le travail des annees; et a la tribune
+meme, tout etait pour lui decouverte, expression vive et soudaine.
+Contrarie de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et
+presentait la verite en images frappantes ou terribles. Les circonstances
+etaient-elles difficiles, les esprits fatigues d'une longue discussion ou
+intimides par le danger, un cri, un mot decisif s'echappait de sa bouche,
+sa tete se montrait effrayante de laideur et de genie, et l'assemblee
+eclairee ou raffermie rendait des lois, ou prenait des resolutions
+magnanimes.
+
+Fier de ses hautes qualites, s'egayant de ses vices, tour a tour altier ou
+souple, il seduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par
+ses sarcasmes, et les conduisait tous a sa suite par une singuliere
+puissance d'entrainement. Son parti etait partout, dans le peuple, dans
+l'assemblee, dans la cour meme, dans tous ceux enfin auxquels il
+s'adressait dans le moment. Se melant familierement avec les hommes, juste
+quand il fallait l'etre, il avait applaudi au talent naissant de Barnave,
+quoiqu'il n'aimat pas ses jeunes amis; il appreciait l'esprit profond de
+Sieyes, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une
+vie trop pure; il detestait dans Necker un rigorisme extreme, une raison
+orgueilleuse, et la pretention de gouverner une revolution qu'il savait lui
+appartenir. Il aimait peu le duc d'Orleans et son ambition incertaine; et
+comme on le verra bientot, il n'eut jamais avec lui aucun interet commun.
+Seul ainsi avec son genie, il attaquait le despotisme qu'il avait jure de
+detruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanites de la monarchie, il
+voulait encore moins de l'ostracisme des republiques; mais n'etant pas
+assez venge des grands et du pouvoir, il continuait de detruire.
+D'ailleurs, devore de besoins, mecontent du present, il s'avancait vers un
+avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talens, de son ambition, de
+ses vices, du mauvais etat de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de
+ses propos, tousles soupcons et toutes les calomnies.
+
+Ainsi se divisaient la France et les partis. Les premiers differends entre
+les deputes populaires eurent lieu a l'occasion des exces de la multitude.
+Mounier et Lally-Tolendal voulaient une proclamation solennelle au peuple,
+pour improuver ses exces. L'assemblee, sentant l'inutilite de ce moyen et
+la necessite de ne pas indisposer la multitude qui l'avait soutenue, s'y
+refusa d'abord; mais, cedant ensuite aux instances de quelques-uns de ses
+membres, elle finit par faire une proclamation qui, comme elle l'avait
+prevu, fut tout a fait inutile, car on ne calme pas avec des paroles un
+peuple souleve.
+
+L'agitation etait universelle. Une terreur subite s'etait repandue. Le nom
+de ces brigands qu'on avait vus apparaitre dans les diverses emeutes etait
+dans toutes les bouches, leur image dans tous les esprits. La cour
+reprochait leurs ravages au parti populaire, le parti populaire a la cour.
+Tout a coup des courriers se repandent, et, traversant la France en tous
+sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons
+avant leur maturite. On se reunit de toutes parts, et en quelques jours la
+France entiere est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce
+stratageme, qui rendit universelle la revolution du 14 juillet, en
+provoquant l'armement de la nation, fut attribue alors a tous les partis,
+et depuis il a ete surtout impute au parti populaire, qui en a recueilli
+les resultats. Il est etonnant qu'on se soit ainsi rejete la responsabilite
+d'un stratageme plus ingenieux que coupable. On l'a mis sur le compte de
+Mirabeau, qui se fut applaudi d'en etre l'auteur, et qui l'a pourtant
+desavoue. Il etait assez dans le caractere de l'esprit de Sieyes, et
+quelques-uns ont cru que ce dernier l'avait suggere au duc d'Orleans.
+D'autres enfin en ont accuse la cour. Ils ont pense que ces courriers
+eussent ete arretes a chaque pas, sans l'aveu du gouvernement; que la cour
+n'ayant jamais cru la revolution generale, et la regardant comme une simple
+emeute des Parisiens, avait voulu armer les provinces pour les opposer a
+Paris. Quoi qu'il en soit, ce moyen tourna au profit de la nation, qu'il
+mit en armes et en etat de veiller a sa surete et a ses droits.
+
+Le peuple des villes avait secoue ses entraves, le peuple des campagnes
+voulait aussi secouer les siennes. Il refusait de payer les droits feodaux;
+il poursuivit ceux des seigneurs qui l'avaient opprime; il incendiait les
+chateaux, brulait les titres de propriete, et se livrait dans quelques pays
+a des vengeances atroces. Un accident deplorable avait surtout excite cette
+effervescence universelle. Un sieur de Mesmai, seigneur de Quincey, donnait
+une fete autour de son chateau. Tout le peuple des campagnes y etait
+rassemble, et se livrait a la joie, lorsqu'un baril de poudre, s'enflammant
+tout a coup, produisit une explosion meurtriere. Cet accident, reconnu
+depuis pour un effet de l'imprudence, et non de la trahison, fut impute a
+crime au sieur de Mesmai. Le bruit s'en repandit bientot, et provoqua
+partout les cruautes de ces paysans, endurcis par une vie miserable, et
+rendus feroces par de longues souffrances. Les ministres vinrent en corps
+faire a l'assemblee un tableau de l'etat deplorable de la France, et lui
+demander les moyens de retablir l'ordre. Ces desastres de tout genre
+s'etaient manifestes depuis le 14 juillet. Le mois d'aout commencait, et il
+devenait indispensable de retablir l'action du gouvernement et des lois.
+Mais pour le tenter avec succes, il fallait commencer la regeneration de
+l'etat par la reforme des institutions qui blessaient le plus vivement le
+peuple et le disposaient davantage a se soulever. Une partie de la nation,
+soumise a l'autre, supportait une foule de droits appeles feodaux. Les uns,
+qualifies utiles, obligeaient les paysans a des redevances ruineuses; les
+autres, qualifies honorifiques, les soumettaient envers leurs seigneurs a
+des respects et a des services humilians. C'etaient la les restes de la
+barbarie feodale, dont l'abolition etait due a l'humanite. Ces privileges,
+regardes comme des proprietes, appeles meme de ce nom par le roi, dans la
+declaration du 23 juin, ne pouvaient etre abolis par une discussion. Il
+fallait, par un mouvement subit et inspire, exciter les possesseurs a s'en
+depouiller eux-memes.
+
+L'assemblee discutait alors la fameuse declaration des droits de l'homme.
+On avait d'abord agite s'il en serait fait une, et on avait decide le 4
+aout au matin, qu'elle serait faite et placee en tete de la constitution.
+Dans la soiree du meme jour, le comite fit son rapport sur les troubles et
+les moyens de les faire cesser. Le vicomte de Noailles et le duc
+d'Aiguillon, tous deux membres de la noblesse, montent alors a la tribune,
+et representent que c'est peu d'employer la force pour ramener le peuple,
+qu'il faut detruire la cause de ses maux, et que l'agitation qui en est la
+suite sera aussitot calmee. S'expliquant enfin plus clairement, ils
+proposent d'abolir tous les droits vexatoires qui, sous le titre de droits
+feodaux, ecrasent les campagnes. M. Leguen de Kerendal, proprietaire dans
+la Bretagne, se presente a la tribune, en habit de cultivateur, et fait un
+tableau effrayant du regime feodal. Aussitot la generosite excitee chez les
+uns, l'orgueil engage chez les autres, amenent un desinteressement subit;
+chacun s'elance a la tribune pour abdiquer ses privileges. La noblesse
+donne le premier exemple; le clerge, non moins empresse, se hate de le
+suivre. Une espece d'ivresse s'empare de l'assemblee; mettant de cote une
+discussion superflue, et qui n'etait certainement pas necessaire pour
+demontrer la justice de pareils sacrifices, tous les ordres, toutes les
+classes, tous les possesseurs de prerogatives quelconques, se hatent de
+faire aussi leurs renonciations. Apres les deputes des premiers ordres,
+ceux des communes viennent a leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant
+immoler des privileges personnels, ils offrent ceux des provinces et des
+villes. L'egalite des droits, retablie entre les individus, l'est ainsi
+entre toutes les parties du territoire. Quelques-uns apportent des
+pensions, et un membre du parlement, n'ayant rien a donner, promet son
+devouement a la chose publique. Les marches du bureau sont couvertes
+de deputes qui viennent deposer l'acte de leur renonciation; on se contente
+pour le moment d'enumerer les sacrifices, et on remet au jour suivant la
+redaction des articles. L'entrainement etait general; mais au milieu de cet
+enthousiasme il etait facile d'apercevoir que certains privilegies peu
+sinceres voulaient pousser les choses au pire. Tout etait a craindre de
+l'effet de la nuit et de l'impulsion donnee, lorsque Lally-Tolendal,
+apercevant le danger, fait passer un billet au president. "Il faut tout
+redouter, lui dit-il, de l'entrainement de l'assemblee: levez la seance."
+Au meme instant, un depute s'elance vers lui, et, lui serrant la main avec
+emotion, lui dit: "Livrez-nous la sanction royale, et nous sommes amis."
+Lally-Tolendal, sentant alors le besoin de rattacher la revolution au roi,
+propose de le proclamer restaurateur de la liberte francaise. La
+proposition est accueillie avec enthousiasme; un _Te Deum_ est decrete, et
+on se separe enfin vers le milieu de la nuit.
+
+On avait arrete pendant cette nuit memorable:
+
+L'abolition de la qualite de serf;
+
+La faculte de rembourser les droits seigneuriaux;
+
+L'abolition des juridictions seigneuriales;
+
+La suppression des droits exclusifs de chasse, de colombiers, de garenne,
+etc.;
+
+Le rachat de la dime;
+
+L'egalite des impots;
+
+L'admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires;
+
+L'abolition de la venalite des offices;
+
+La destruction de tous les privileges de villes et de provinces;
+
+La reformation des jurandes;
+
+Et la suppression des pensions obtenues sans titres.
+
+Ces resolutions avaient ete arretees sous forme generale, mais il restait a
+les rediger en decrets; et c'est alors que le premier elan de generosite
+etant passe, chacun etant rendu a ses penchans, les uns devaient chercher a
+etendre, les autres a resserrer les concessions obtenues. La discussion
+devint vive, et une resistance tardive et mal entendue fit evanouir toute
+reconnaissance.
+
+L'abolition des droits feodaux avait ete convenue, mais il fallait
+distinguer, entre ces droits, lesquels seraient abolis ou rachetes. En
+abordant jadis le territoire, les conquerans, premiers auteurs de la
+noblesse, avaient impose aux hommes des services, et aux terres des
+tributs. Ils avaient meme occupe une partie du sol, et ne l'avaient que
+successivement restitue aux cultivateurs, moyennant des rentes
+perpetuelles. Une longue possession, suivie de transmissions nombreuses,
+constituant la propriete, toutes les charges imposees aux hommes et aux
+terres en avaient acquis le caractere. L'assemblee constituante etait donc
+reduite a attaquer les proprietes. Dans cette situation, ce n'etait pas
+comme plus ou moins bien acquises, mais comme plus ou moins onereuses a la
+societe, qu'elle avait a les juger. Elle abolit les services personnels; et
+plusieurs de ces services ayant ete changes en redevance, elle abolit ces
+redevances. Parmi les tributs imposes aux terres, elle supprima ceux qui
+etaient evidemment le reste de la servitude, comme le droit impose sur les
+transmissions; et elle declara rachetables toutes les rentes perpetuelles,
+qui etaient le prix auquel la noblesse avait jadis cede aux cultivateurs
+une partie du territoire. Rien n'est donc plus absurde que d'accuser
+l'assemblee constituante d'avoir viole les proprietes, puisque tout l'etait
+devenu; et il est etrange que la noblesse, les ayant si long-temps violees,
+soit en exigeant des tributs, soit en ne payant pas les impots, se montrat
+tout a coup si rigoureuse sur les principes, quand il s'agissait de ses
+prerogatives. Les justices seigneuriales furent aussi appelees proprietes,
+puisque depuis des siecles elles etaient transmises en heritage; mais
+l'assemblee ne s'en laissa pas imposer par ce titre, et les abolit, en
+ordonnant cependant qu'elles fussent maintenues jusqu'a ce qu'on eut pourvu
+a leur remplacement.
+
+Le droit exclusif de chasse fut aussi un objet de vives disputes. Malgre la
+vaine objection que bientot toute la population serait en armes, si le
+droit de chasse etait accorde, il fut rendu a chacun dans l'etendue de ses
+champs. Les colombiers privilegies furent egalement defendus. L'assemblee
+decida que chacun pourrait en avoir, mais qu'a l'epoque des moissons les
+pigeons pourraient etre tues, comme le gibier ordinaire, sur le territoire
+qu'ils iraient parcourir. Toutes les capitaineries furent abolies, et on
+ajouta cependant qu'il serait pourvu aux plaisirs personnels du roi, par
+des moyens compatibles avec la liberte et la propriete.
+
+Un article excita surtout de violens debats, a cause des questions plus
+importantes dont il etait le prelude, et des interets qu'il attaquait:
+c'est celui des dimes. Dans la nuit du 4 aout, l'assemblee avait declare
+les dimes rachetables. Au moment de la redaction, elle voulut les abolir
+sans rachat, en ayant soin d'ajouter qu'il serait pourvu par l'etat a
+l'entretien du clerge. Sans doute il y avait un defaut de forme dans cette
+decision, car c'etait revenir sur une resolution deja prise. Mais Garat
+repondit a cette objection que c'etait la un veritable rachat, puisqu'au
+lieu du contribuable c'etait l'etat qui rachetait la dime, en se chargeant
+de pourvoir aux besoins du clerge. L'abbe Sieyes, qu'on fut etonne de voir
+parmi les defenseurs de la dime, et qu'on ne jugea pas defenseur
+desinteresse de cet impot, convint, en effet, que l'etat rachetait
+veritablement la dime, mais qu'il faisait un vol a la masse de la nation,
+en lui faisant supporter une dette qui ne devait peser que sur les
+proprietaires fonciers. Cette objection, presentee d'une maniere
+tranchante, fut accompagnee de ce mot si amer et depuis souvent repete:
+"Vous voulez etre libres, et vous ne savez pas etre justes." Quoique Sieyes
+ne crut pas qu'il fut possible de repondre a cette objection, la reponse
+etait facile. La dette du culte est celle de tous; convient-il de la faire
+supporter aux proprietaires fonciers plutot qu'a l'universalite des
+contribuables? C'est a l'etat a en juger. Il ne vole personne en faisant de
+l'impot la repartition qu'il juge la plus convenable. La dime, en ecrasant
+les petits proprietaires, detruisait l'agriculture; l'etat devait donc
+deplacer cet impot; c'est ce que Mirabeau prouva avec la derniere evidence.
+Le clerge, qui preferait la dime parce qu'il prevoyait bien que le salaire
+adjuge par l'etat serait mesure sur ses vrais besoins, se pretendit
+proprietaire de la dime par des concessions immemoriales; il renouvela
+cette raison si repetee de la longue possession qui ne prouve rien, car
+tout, jusqu'a la tyrannie, serait legitime par la possession. On lui
+repondit que la dime n'etait qu'un usufruit; qu'elle n'etait point
+transmissible, et n'avait pas les principaux caracteres de la propriete;
+qu'elle etait evidemment un impot etabli en sa faveur, et que cet impot,
+l'etat se chargeait de le changer en un autre. L'orgueil du clerge fut
+revolte de l'idee de recevoir un salaire, il s'en plaignit avec violence;
+et Mirabeau, qui excellait a lancer des traits decisifs de raison et
+d'ironie, repondit aux interrupteurs qu'il ne connaissait que trois moyens
+d'exister dans la societe: etre ou voleur, ou mendiant, ou salarie. Le
+clerge sentit qu'il lui convenait d'abandonner ce qu'il ne pouvait plus
+defendre. Les cures surtout, sachant qu'ils avaient tout a gagner de
+l'esprit de justice qui regnait dans l'assemblee, et que c'etait l'opulence
+des prelats qu'on voulait particulierement attaquer, furent les premiers a
+se desister. L'abolition entiere des dimes fut donc decretee, sous la
+condition que l'etat se chargerait des frais du culte, mais qu'en attendant
+la dime continuerait d'etre percue. Cette derniere clause pleine d'egards
+devint, il est vrai, inutile. Le peuple ne voulut plus payer, mais il ne le
+voulait deja plus, meme avant le decret, et quand l'assemblee abolit le
+regime feodal, il etait deja renverse de fait. Le 13 aout, tous les
+articles furent presentes au monarque, qui accepta le titre de restaurateur
+de la liberte francaise, et assista au _Te Deum_, ayant a sa droite le
+president, et a sa suite tous les deputes.
+
+Ainsi fut consommee la plus importante reforme de la revolution.
+L'assemblee avait montre autant de force que de mesure. Malheureusement un
+peuple ne sait jamais rentrer avec moderation dans l'exercice de ses
+droits. Des violences atroces furent commises dans tout le royaume. Les
+chateaux continuerent d'etre incendies, les campagnes furent inondees par
+des chasseurs qui s'empressaient d'exercer des droits si nouveaux pour eux.
+Ils se repandirent dans les champs naguere reserves aux plaisirs de leurs
+seuls oppresseurs, et commirent d'affreuses devastations. Toute usurpation
+a un cruel retour, et celui qui usurpe devrait y songer, du moins pour ses
+enfans, qui presque toujours portent sa peine. De nombreux accidens eurent
+lieu. Des le 7 du mois d'aout, les ministres s'etaient de nouveau presentes
+a l'assemblee pour lui faire un rapport sur l'etat du royaume. Le
+gardes-des-sceaux avait denonce les desordres alarmans qui avaient eclate;
+Necker avait revele le deplorable etat des finances. L'assemblee recut ce
+double message avec tristesse, mais sans decouragement. Le 10, elle rendit
+un decret sur la tranquillite publique, par lequel les municipalites
+etaient chargees de veiller au maintien de l'ordre, en dissipant tous les
+attroupemens seditieux. Elles devaient livrer les simples perturbateurs aux
+tribunaux, mais emprisonner ceux qui avaient repandu des alarmes, allegue
+de faux ordres, ou excite des violences, et envoyer la procedure a
+l'assemblee nationale, pour qu'on put remonter a la cause des troubles. Les
+milices nationales et les troupes reglees etaient mises a la disposition
+des municipalites, et elles devaient preter serment d'etre fideles a la
+nation, au roi et a la loi, etc. C'est ce serment qui fut appele depuis le
+serment civique.
+
+Le rapport de Necker sur les finances fut extremement alarmant. C'etait le
+besoin des subsides qui avait fait recourir a une assemblee nationale;
+cette assemblee a peine reunie etait entree en lutte avec le pouvoir, et,
+ne songeant qu'au besoin pressant d'etablir des garanties, elle avait
+neglige celui d'assurer les revenus de l'etat. Necker seul avait tout le
+souci des finances. Tandis que Bailly, charge des subsistances de la
+capitale, etait dans les plus cruelles angoisses, Necker, tourmente de
+besoins moins pressans, mais bien plus etendus, Necker, enferme dans ses
+penibles calculs, devore de mille peines, s'efforcait de pourvoir a la
+detresse publique; et, tandis qu'il ne songeait qu'a des questions
+financieres, il ne comprenait pas que l'assemblee ne songeat qu'a des
+questions politiques. Necker et l'assemblee, preoccupes chacun de leur
+objet, n'en voyaient pas d'autres. Cependant, si les alarmes de Necker
+etaient justifiees par la detresse actuelle, la confiance de l'assemblee
+l'etait par l'elevation de ses vues. Cette assemblee, embrassant la France
+et son avenir, ne pouvait pas croire que ce beau royaume, obere un instant,
+fut a jamais frappe d'indigence.
+
+Necker, en entrant au ministere, en aout 1788, ne trouva que 400,000 francs
+au tresor. Il avait, a force de soins, pourvu au plus pressant; et depuis,
+les circonstances avaient accru les besoins en diminuant les ressources. Il
+avait fallu acheter des bles, les revendre au-dessous du prix coutant,
+faire des aumones considerables, etablir des travaux publics pour occuper
+des ouvriers. Il etait sorti du tresor, pour ce dernier objet, jusqu'a
+12,000 francs par jour. En meme temps que les depenses s'etaient
+augmentees, les recettes avaient baisse. La reduction du prix du sel, le
+retard des paiemens, et souvent le refus absolu d'acquitter des impots, la
+contrebande a force armee, la destruction des barrieres, le pillage meme
+des registres et le meurtre des commis, avaient aneanti une partie des
+revenus. En consequence, Necker demanda un emprunt de trente millions. La
+premiere impression fut si vive, qu'on voulut voter l'emprunt par
+acclamation; mais ce premier mouvement se calma bientot. On temoigna de la
+repugnance pour de nouveaux emprunts, et on commit une espece de
+contradiction en invoquant les cahiers auxquels on avait deja renonce, et
+qui defendaient de consentir l'impot avant d'avoir fait la constitution; on
+alla meme jusqu'a faire le calcul des sommes recues depuis l'annee
+precedente, comme si on s'etait defie du ministre. Cependant la necessite
+de pourvoir aux besoins de l'etat fit adopter l'emprunt; mais on changea le
+plan du ministre, et on reduisit l'interet a quatre et demi pour cent, par
+la fausse esperance d'un patriotisme qui etait dans la nation, mais qui
+ne pouvait se trouver chez les preteurs de profession, les seuls qui se
+livrent ordinairement a ces sortes de speculations financieres. Cette
+premiere faute fut une de celles que commettent ordinairement les
+assemblees, quand elles remplacent les vues immediates du ministre qui
+agit, par les vues generales de douze cents esprits qui speculent. Il fut
+facile d'apercevoir aussi que l'esprit de la nation commencait deja a ne
+plus s'accommoder de la timidite du ministre.
+
+Apres ces soins indispensables donnes a la tranquillite publique et aux
+finances, on s'occupa de la declaration des droits. La premiere idee en
+avait ete fournie par Lafayette, qui lui-meme l'avait empruntee aux
+Americains. Cette discussion, interrompue par la revolution du 14 juillet,
+renouvelee au 1er aout, interrompue de nouveau par l'abolition du regime
+feodal, fut reprise et definitivement arretee le 12 aout. Cette idee avait
+quelque chose d'imposant qui saisit l'assemblee. L'elan des esprits les
+portait a tout ce qui avait de la grandeur; cet elan produisait leur bonne
+foi, leur courage, leurs bonnes et leurs mauvaises resolutions. Ils
+saisirent donc cette idee, et voulurent la mettre a execution. S'il ne
+s'etait agi que d'enoncer quelques principes particulierement meconnus par
+l'autorite dont on venait de secouer le joug, comme le vote de l'impot, la
+liberte religieuse, la liberte de la presse, la responsabilite
+ministerielle, rien n'eut ete plus facile. Ainsi avaient fait jadis
+l'Amerique et l'Angleterre. La France aurait pu exprimer en quelques
+maximes nettes et positives les nouveaux principes qu'elle imposait a son
+gouvernement; mais la France, rompant avec le passe, et voulant remonter a
+l'etat de nature, dut aspirer a donner une declaration complete de tous les
+droits de l'homme et du citoyen. On parla d'abord de la necessite et du
+danger d'une pareille declaration. On discuta beaucoup et inutilement sur
+ce sujet, car il n'y avait ni utilite ni danger a faire une declaration
+composee de formules auxquelles le peuple ne comprenait rien; elle n'etait
+quelque chose que pour un certain nombre d'esprits philosophiques, qui ne
+prennent pas une grande part aux seditions populaires. Il fut enfin decide
+qu'elle serait faite et placee en tete de l'acte constitutionnel. Mais il
+fallait la rediger, et c'etait la le plus difficile. Qu'est-ce qu'un droit?
+c'est ce qui est du aux hommes. Or, tout le bien qu'on peut leur faire leur
+est du; toute mesure sage de gouvernement est donc un droit. Aussi tous les
+projets proposes renfermaient la definition de la loi, la maniere dont elle
+doit se faire, le principe de la souverainete, etc. On objectait que ce
+n'etait pas la des droits, mais des maximes generales. Cependant il
+importait d'exprimer ces maximes. Mirabeau, impatiente, s'ecria enfin:
+"N'employez pas le mot de droits, mais dites: Dans l'interet de tous, il a
+ete declare...." Neanmoins on prefera le titre plus imposant de declaration
+des droits, sous lequel on confondit des maximes, des principes, des
+definitions. Du tout on composa la declaration celebre placee en tete de la
+constitution de 91. Au reste, il n'y avait la qu'un mal, celui de perdre
+quelques seances a un lieu commun philosophique. Mais qui peut reprocher
+aux esprits de s'enivrer de leur objet? Qui a le droit de mepriser
+l'inevitable preoccupation des premiers instans?
+
+Il etait temps de commencer enfin les travaux de la constitution. La
+fatigue des preliminaires etait generale, et deja on agitait hors de
+l'assemblee les questions fondamentales. La constitution anglaise etait le
+modele qui s'offrait naturellement a beaucoup d'esprits, puisqu'elle etait
+la transaction intervenue en Angleterre, a la suite d'un debat semblable,
+entre le roi, l'aristocratie et le peuple. Cette constitution consistait
+essentiellement dans l'etablissement de deux chambres et dans la sanction
+royale. Les esprits dans leur premier elan vont aux idees les plus simples:
+un peuple qui declare sa volonte, un roi qui l'execute, leur paraissait la
+seule forme legitime de gouvernement. Donner a l'aristocratie une part
+egale a celle de la nation, au moyen d'une chambre-haute; conferer au roi
+le droit d'annuler la volonte nationale, au moyen de la sanction, leur
+semblait une absurdite. _La nation veut, le roi fait_: les esprits ne
+sortaient pas de ces elemens simples, et ils croyaient vouloir la
+monarchie, parce qu'ils laissaient un roi comme executeur des volontes
+nationales. La monarchie reelle, telle qu'elle existe meme dans les etats
+reputes libres, est la domination d'un seul, a laquelle on met des bornes
+au moyen du concours national. La volonte du prince y fait reellement
+presque tout, et celle de la nation est reduite a empecher le mal, soit en
+disputant sur l'impot, soit en concourant pour un tiers a la loi. Mais des
+l'instant que la nation peut ordonner tout ce qu'elle veut, sans que le roi
+puisse s'y opposer par le _veto_, le roi n'est plus qu'un magistrat. C'est
+alors la republique avec un seul consul au lieu de plusieurs. Le
+gouvernement de Pologne, quoiqu'il y eut un roi, ne fut jamais nomme une
+monarchie, mais une republique; il y avait aussi un roi a Lacedemone.
+
+La monarchie bien entendue exige donc de grandes concessions de la part des
+esprits. Mais ce n'est pas apres une longue nullite et dans leur premier
+enthousiasme qu'ils sont disposes a les faire. Aussi la republique etait
+dans les opinions sans y etre nommee, et on etait republicain sans le
+croire.
+
+On ne s'expliqua point nettement dans la discussion: aussi, malgre le genie
+et le savoir repandus dans l'assemblee, la question fut mal traitee et peu
+entendue. Les partisans de la constitution anglaise, Necker, Mounier,
+Lally, ne surent pas voir en quoi devait consister la monarchie; et quand
+ils l'auraient vu, ils n'auraient pas ose dire nettement a l'assemblee que
+la volonte nationale ne devait point etre toute-puissante, et qu'elle
+devait empecher plutot qu'agir. Ils s'epuiserent a dire qu'il fallait que
+le roi put arreter les usurpations d'une assemblee; que pour bien executer
+la loi, et l'executer volontiers, il fallait qu'il y eut coopere; et
+qu'enfin il devait exister des rapports entre les pouvoirs executif et
+legislatif. Ces raisons etaient mauvaises ou tout au moins faibles. Il
+etait ridicule en effet, en reconnaissant la souverainete nationale, de
+vouloir lui opposer la volonte unique du roi[4].
+
+Ils defendaient mieux les deux chambres, parce qu'en effet, meme dans une
+republique, il y a de hautes classes qui doivent s'opposer au mouvement
+trop rapide des classes qui s'elevent, en defendant les institutions
+anciennes contre les institutions nouvelles. Mais cette chambre-haute, plus
+indispensable encore que la prerogative royale, puisqu'il n'y a pas
+d'exemple de republique sans un senat, etait plus repoussee que la
+sanction, parce qu'on etait plus irrite contre l'aristocratie que contre la
+royaute. La chambre-haute etait impossible alors, parce que personne n'en
+voulait: la petite noblesse s'y opposait, parce qu'elle n'y pouvait trouver
+place; les privilegies desesperes, parce qu'ils desiraient le pire en
+toutes choses; le parti populaire, parce qu'il ne voulait pas laisser a
+l'aristocratie un poste d'ou elle dominerait la volonte nationale. Mounier,
+Lally, Necker etaient presque seuls a desirer cette chambre-haute. Sieyes,
+par l'erreur d'un esprit absolu, ne voulait ni des deux chambres ni de la
+sanction royale. Il concevait la societe tout unie: selon lui la masse,
+sans distinction de classes, devait etre chargee de vouloir, et le roi,
+comme magistrat unique, charge d'executer. Aussi etait-il de bonne foi
+quand il disait que la monarchie ou la republique etaient la meme chose,
+puisque la difference n'etait pour lui que dans le nombre des magistrats
+charges de l'execution. Le caractere d'esprit de Sieyes etait
+l'enchainement, c'est-a-dire la liaison rigoureuse de ses propres idees. Il
+s'entendait avec lui-meme, mais ne s'entendait ni avec la nature des choses
+ni avec les esprits differens du sien. Il les subjuguait par l'empire de
+ses maximes absolues, mais les persuadait rarement; aussi, ne pouvant ni
+morceler ses systemes, ni les faire adopter en entier, il devait bientot
+concevoir de l'humeur. Mirabeau, esprit juste, prompt, souple, n'etait pas
+plus avance en fait de science politique que l'assemblee elle-meme; il
+repoussait les deux chambres, non point par conviction, mais par la
+connaissance de leur impossibilite actuelle, et par haine de
+l'aristocratie. Il defendait la sanction par un penchant monarchique; et il
+s'y etait engage des l'ouverture des etats, en disant que, sans la
+sanction, il aimerait mieux vivre a Constantinople qu'a Paris. Barnave,
+Duport et Lameth ne pouvaient vouloir la meme chose que Mirabeau. Ils
+n'admettaient ni la chambre-haute, ni la sanction royale; mais ils
+n'etaient pas aussi obstines que Sieyes, et consentaient a modifier leur
+opinion, en accordant au roi et a la chambre-haute un simple _veto_
+suspensif, c'est-a-dire le pouvoir de s'opposer temporairement a la volonte
+nationale, exprimee dans la chambre-basse.
+
+Les premieres discussions s'engagerent le 28 et le 29 aout. Le parti
+Barnave voulut traiter avec Mounier, que son opiniatrete faisait chef du
+parti de la constitution anglaise. C'etait le plus inflexible qu'il fallait
+gagner, et c'est a lui qu'on s'adressa. Des conferences eurent lieu. Quand
+on vit qu'il etait impossible de changer une opinion devenue en lui
+une habitude d'esprit, on consentit alors a ces formes anglaises qu'il
+cherissait tant, mais a condition qu'en opposant a la chambre populaire une
+chambre-haute et le roi, on ne donnerait aux deux qu'un _veto_ suspensif,
+et qu'en outre le roi ne pourrait pas dissoudre l'assemblee. Mounier fit la
+reponse d'un homme convaincu: il dit que la verite ne lui appartenait pas,
+et qu'il ne pouvait en sacrifier une partie pour sauver l'autre. Il perdit
+ainsi les deux institutions, en ne voulant pas les modifier. Et s'il etait
+vrai, ce qu'on verra n'etre pas, que la constitution de 91, par la
+suppression de la chambre-haute, ruina le trone, Mounier aurait de grands
+reproches a se faire. Mounier n'etait pas passionne, mais obstine; il etait
+aussi absolu dans son systeme que Sieyes dans le sien, et preferait tout
+perdre plutot que de ceder quelque chose. Les negociations furent rompues
+avec humeur. On avait menace Mounier de Paris, de l'opinion publique, et on
+partit, dit-il, pour aller exercer l'influence dont on l'avait menace[5].
+
+Ces questions divisaient le peuple comme les representans, et, sans les
+comprendre, il ne se passionnait pas moins pour elles. On les avait toutes
+resumees sous le mot si court et si expeditif de _veto_. On voulait, ou on
+ne voulait pas le _veto_, et cela signifiait qu'on voulait ou qu'on ne
+voulait pas la tyrannie. Le peuple, sans meme entendre cela, prenait le
+_veto_ pour un impot qu'il fallait abolir, ou pour un ennemi qu'il fallait
+pendre, et il voulait le mettre a la lanterne[6].
+
+Le Palais-Royal etait surtout dans la plus grande fermentation. La se
+reunissaient des hommes ardens, qui, ne pouvant pas meme supporter les
+formes imposees dans les districts, montaient sur une chaise, prenaient la
+parole sans la demander, etaient siffles ou portes en triomphe par un
+peuple immense, qui allait executer ce qu'ils avaient propose. Camille
+Desmoulins, deja nomme dans cette histoire, s'y distinguait par la verve,
+l'originalite et le cynisme de son esprit; et, sans etre cruel, il
+demandait des cruautes. On y voyait encore Saint-Hurugue, ancien marquis,
+detenu long-temps a la Bastille pour des differends de famille, et irrite
+contre l'autorite jusqu'a l'alienation. La, chaque jour, ils repetaient
+tous qu'il fallait aller a Versailles, pour y demander compte au roi et a
+l'assemblee de leur hesitation a faire le bien du peuple. Lafayette avait
+la plus grande peine a les contenir par des patrouilles continuelles. La
+garde nationale etait deja accusee d'aristocratie. "Il n'y avait pas,
+disait Desmoulins, de patrouille au Ceramique." Deja meme le nom de
+Cromwell avait ete prononce a cote de celui de Lafayette. Un jour, le
+dimanche 30 aout, une motion est faite au Palais-Royal; Mounier y est
+accuse, Mirabeau y est presente comme en danger, et l'on propose d'aller a
+Versailles veiller sur les jours de ce dernier. Mirabeau cependant
+defendait la sanction, mais sans cesser son role de tribun populaire, sans
+le paraitre moins aux yeux de la multitude. Saint-Hurugue, a la tete de
+quelques exaltes, se porte sur la route de Versailles. Ils veulent,
+disent-ils, engager l'assemblee a casser ses infideles representans pour
+en nommer d'autres, et supplier le roi et le dauphin de venir a Paris se
+mettre en surete au milieu du peuple. Lafayette accourt, les arrete, et les
+oblige de rebrousser chemin. Le lendemain lundi 31, ils se reunissent de
+nouveau. Ils font une adresse a la commune, dans laquelle ils demandent la
+convocation des districts pour improuver le _veto_ et les deputes qui le
+soutiennent, pour les revoquer et en nommer d'autres a leur place. La
+commune les repousse deux fois avec la plus grande fermete.
+
+Pendant ce temps l'agitation regnait dans l'assemblee. Les mecontens
+avaient ecrit aux principaux deputes des lettres pleines de menaces et
+d'invectives; l'une d'elles etait signee du nom de Saint-Hurugue. Le lundi
+31, a l'ouverture de la seance, Lally denonca une deputation qu'il avait
+recue du Palais-Royal. Cette deputation l'avait engage a se separer des
+mauvais citoyens qui defendaient le _veto_, et elle avait ajoute qu'une
+armee de vingt mille hommes etait prete a marcher. Mounier lut aussi des
+lettres qu'il avait recues de son cote, proposa de poursuivre les auteurs
+secrets de ces machinations, et pressa l'assemblee d'offrir cinq cent mille
+francs a celui qui les denoncerait. La lutte fut tumultueuse. Duport
+soutint qu'il n'etait pas de la dignite de l'assemblee de s'occuper de
+pareils details. Mirabeau lut des lettres qui lui etaient aussi adressees,
+et dans lesquelles les ennemis de la cause populaire ne le traitaient pas
+mieux que Mounier. L'assemblee passa a l'ordre du jour, et Saint-Hurugue,
+signataire de l'une des lettres denoncees, fut enferme par ordre de la
+commune.
+
+On discutait a la fois les trois questions de la permanence des assemblees,
+des deux chambres, et du _veto_. La permanence fut votee a la presque
+unanimite. On avait trop souffert de la longue interruption des assemblees
+nationales, pour ne pas les rendre permanentes. On passa ensuite a la
+grande question de l'unite du corps legislatif. Les tribunes etaient
+occupees par un public nombreux et bruyant. Beaucoup de deputes se
+retiraient. Le president, qui etait alors l'eveque de Langres, s'efforce
+en vain de les retenir; ils sortent en grand nombre. De toutes parts on
+demande a grands cris d'aller aux voix. Lally reclame encore une fois la
+parole: on la lui refuse, en accusant le president de l'avoir envoye a la
+tribune; un membre va meme jusqu'a demander au president s'il n'est pas las
+de fatiguer l'assemblee. Offense de ces paroles, le president quitte le
+fauteuil, et la discussion est encore remise. Le lendemain 10 septembre, on
+lit une adresse de la ville de Rennes, declarant le _veto_ inadmissible,
+traitres a la patrie ceux qui le voteraient. Mounier et les siens
+s'irritent, et proposent de gourmander la municipalite. Mirabeau repond que
+l'assemblee n'est pas chargee de donner des lecons a des officiers
+municipaux, et qu'il faut passer a l'ordre du jour. La question des deux
+chambres est enfin mise aux voix, et, au bruit des applaudissemens, l'unite
+de l'assemblee est decretee. Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf voix se
+declarent pour une chambre, quatre-vingt-neuf pour deux; cent vingt-deux
+voix sont perdues, par l'effet de la crainte inspiree a beaucoup de
+deputes. Enfin arrive la question du _veto_. On avait trouve un terme
+moyen, celui du _veto_ suspensif, qui n'arretait que temporairement la loi,
+pendant une ou plusieurs legislatures. On considerait cela comme un appel
+au peuple, parce que le roi, recourant a de nouvelles assemblees, et leur
+cedant si elles persistaient, semblait en appeler reellement a l'autorite
+nationale. Mounier et les siens s'y opposerent; ils avaient raison dans le
+systeme de la monarchie anglaise, ou le roi consulte la representation
+nationale et n'obeit jamais; mais ils avaient tort dans la situation
+ou ils s'etaient places. Ils n'avaient voulu, disaient-ils, qu'empecher une
+resolution precipitee. Or le _veto_ suspensif produisait cet effet aussi
+Bien que le _veto_ absolu. Si la representation persistait, la volonte
+nationale devenait manifeste; et, en admettant sa souverainete, il etait
+difficile de lui resister indefiniment.
+
+Le ministere sentit en effet que le _veto_ suspensif produisait
+materiellement l'effet du _veto_ absolu, et Necker conseilla au roi de se
+donner les avantages d'un sacrifice volontaire, en adressant un memoire a
+l'assemblee, dans lequel il demandait le _veto_ suspensif. Le bruit s'en
+repandit, et on connut d'avance le but et l'esprit du memoire. Il fut
+presente le 11 septembre; chacun en connaissait le contenu. Il semble que
+Mounier, soutenant l'interet du trone, aurait du n'avoir pas d'autres vues
+que le trone lui-meme; mais les partis ont bientot un interet distinct de
+ceux qu'ils servent. Mounier repoussa cette communication, en disant que,
+si le roi renoncait a une prerogative utile a la nation, on devait la lui
+donner malgre lui et dans l'interet public. Les roles furent renverses, et
+les adversaires du roi soutinrent ici son intervention; mais leur effort
+fut inutile, et le memoire fut durement repousse. On s'expliqua de nouveau
+necessaire pour la constitution. Apres avoir specifie que le pouvoir
+constituant etait superieur aux pouvoirs constitues, il fut etabli que la
+sanction ne pourrait s'exercer que sur les actes legislatifs, mais point du
+tout sur les actes constitutifs, et que les derniers ne seraient que
+promulgues. Six cent soixante-treize voix se declarerent pour le _veto_
+suspensif, trois cent vingt-cinq pour le _veto_ absolu. Ainsi furent
+resolus les articles fondamentaux de la nouvelle constitution. Meunier et
+Lally-Tolendal donnerent aussitot leur demission de membres du comite de
+constitution.
+
+On avait porte jusqu'ici une foule de decrets sans jamais en offrir aucun a
+l'acceptation royale. Il fut resolu de presenter au roi les articles du 4
+aout. La question etait de savoir si on demanderait la sanction ou la
+simple promulgation, en les considerant comme legislatifs ou constitutifs.
+Maury et meme Lally-Tolendal eurent la maladresse de soutenir qu'ils
+etaient legislatifs, et de requerir la sanction, comme s'ils eussent
+attendu quelque obstacle de la puissance royale. Mirabeau, avec une rare
+justesse, soutint que les uns abolissaient le regime feodal et etaient
+eminemment constitutifs; que les autres etaient une pure munificence de la
+noblesse et du clerge, et que sans doute le clerge et la noblesse ne
+voulaient pas que le roi put revoquer leurs liberalites. Chapelier ajouta
+qu'il ne fallait pas meme supposer le consentement du roi necessaire,
+puisqu'il les avait approuves deja, en acceptant le titre de restaurateur
+de la liberte francaise, et en assistant au _Te Deum_. En consequence on
+pria le roi de faire une simple promulgation[7].
+
+Un membre proposa tout a coup l'heredite de la couronne et l'inviolabilite
+de la personne royale. L'assemblee, qui voulait sincerement du roi comme
+son premier magistrat hereditaire, vota ces deux articles par acclamation.
+On proposa l'inviolabilite de l'heritier presomptif; mais le duc de
+Mortemart remarqua aussitot que les fils avaient quelquefois essaye de
+detroner leur pere, et qu'il fallait se laisser le moyen de les frapper.
+Sur ce motif, la proposition fut rejetee. Le depute Arnoult, a propos de
+l'article sur l'heredite de male en male et de branche en branche, proposa
+de confirmer les renonciations de la branche d'Espagne, faites dans le
+traite d'Utrecht. On soutint qu'il n'y avait pas lieu a deliberer, parce
+qu'il ne fallait pas s'aliener un allie fidele; Mirabeau se rangea de cet
+avis, et l'assemblee passa a l'ordre du jour. Tout a coup Mirabeau, pour
+faire une experience qui a ete mal jugee, voulut ramener la question qu'il
+avait contribue lui-meme a eloigner. La maison d'Orleans se trouvait en
+concurrence avec la maison d'Espagne, dans le cas d'extinction de la
+branche regnante. Mirabeau avait vu un grand acharnement a passer a l'ordre
+du jour. Etranger au duc d'Orleans quoique familier avec lui, comme il
+savait l'etre avec tout le monde, il voulait neanmoins connaitre l'etat
+des partis, et voir quels etaient les amis et les ennemis du duc. La
+question de la regence se presentait: en cas de minorite, les freres du roi
+ne pouvaient pas etre tuteurs de leur neveu, puisqu'ils etaient heritiers
+du pupille royal, et par consequent peu interesses a sa conservation. La
+regence appartenait donc au plus proche parent; c'etait ou la reine, ou le
+duc d'Orleans, ou la famille d'Espagne. Mirabeau propose donc de ne donner
+la regence qu'a un homme ne en France. "La connaissance, dit-il, que j'ai
+de la geographie de l'assemblee, le point d'ou sont partis les cris
+d'ordre du jour, me prouvent qu'il ne s'agit de rien moins ici que d'une
+domination etrangere, et que la proposition de ne pas deliberer, en
+apparence espagnole, est peut-etre une proposition autrichienne." Les
+cris s'elevent a ces mots; la discussion recommence avec une violence
+extraordinaire; tous les opposans demandent encore l'ordre du jour. En
+vain Mirabeau leur repete-t-il a chaque instant qu'ils ne peuvent avoir
+qu'un motif, celui d'amener en France une domination etrangere; ils ne
+repondent point, parce qu'en effet ils prefereraient l'etranger au duc
+d'Orleans. Enfin, apres une discussion de deux jours, on declara de
+nouveau qu'il n'y avait pas lieu a deliberer. Mais Mirabeau avait obtenu
+ce qu'il voulait, en voyant se dessiner les partis. Cette tentative ne
+pouvait manquer de le faire accuser, et il passa des lors pour un agent du
+parti d'Orleans[8].
+
+Tout agitee encore de cette discussion, l'assemblee recut la reponse du roi
+aux articles du 4 aout. Le roi en approuvait l'esprit, ne donnait a
+quelques-uns qu'une adhesion conditionnelle, dans l'espoir qu'on les
+modifierait en les faisant executer; il renouvelait sur la plupart les
+objections faites dans la discussion, et repoussees par l'assemblee.
+Mirabeau reparut encore a la tribune: "Nous n'avons pas, dit-il, examine la
+superiorite du pouvoir constituant sur le pouvoir executif; nous avons en
+quelque sorte jete un voile sur ces questions (l'assemblee en effet avait
+explique en sa faveur la maniere dont elles devaient etre entendues, sans
+rien decreter a cet egard); mais si l'on combat notre puissance
+constituante, on nous obligera a la declarer. Qu'on en agisse franchement
+et sans mauvaise foi. Nous convenons des difficultes de l'execution, mais
+nous ne l'exigeons pas. Ainsi nous demandons l'abolition des offices, mais
+en indiquant pour l'avenir le remboursement et l'hypotheque du
+remboursement; nous declarons l'impot qui sert de salaire au clerge
+destructif de l'agriculture, mais en attendant son remplacement nous
+ordonnons la perception de la dime; nous abolissons les justices
+seigneuriales, mais en les laissant exister jusqu'a ce que d'autres
+tribunaux soient etablis. Il en est de meme des autres articles; ils ne
+renferment tous que des principes qu'il faut rendre irrevocables en les
+promulguant. D'ailleurs, fussent-ils mauvais, les imaginations sont en
+possession de ces arretes, on ne peut plus les leur refuser. Repetons
+ingenument au roi ce que le fou de Philippe II disait a ce prince si
+absolu: "Que ferais-tu, Philippe, si tout le monde disait oui quand tu dis
+non?"
+
+L'assemblee ordonna de nouveau a son president de retourner vers le roi,
+pour lui demander sa promulgation. Le roi l'accorda. De son cote,
+l'assemblee deliberant sur la duree du _veto_ suspensif, l'etendit
+a deux legislatures; mais elle eut le tort de laisser voir que c'etait en
+quelque sorte une recompense donnee a Louis XVI, pour les concessions
+qu'il venait de faire a l'opinion.
+
+Tandis qu'au milieu des obstacles suscites par la mauvaise volonte des
+privilegies et par les emportemens populaires, l'assemblee poursuivait son
+but, d'autres embarras s'accumulaient devant elle, et ses ennemis en
+triomphaient. Ils esperaient qu'elle serait arretee par la detresse des
+finances, comme l'avait ete la cour elle-meme. Le premier emprunt de trente
+millions n'avait pas reussi: un second de quatre-vingts, ordonne sur une
+nouvelle proposition de Necker[9], n'avait pas eu un resultat plus heureux.
+
+"Discutez, dit un jour M. Degouy d'Arcy, laissez s'ecouler les delais, et
+a l'expiration des delais, nous ne serons plus... Je vais vous apprendre
+des verites terribles.--A l'ordre! a l'ordre! s'ecrient les uns.--Non, non,
+parlez! repondent les autres." Un depute se leve: "Continuez, dit-il a M.
+Degouy, repandez l'alarme et la terreur! Eh bien! qu'en arrivera-t-il? nous
+donnerons une partie de notre fortune, et tout sera fini." M. Degouy
+continue: "Les emprunts que vous avez votes n'ont rien fourni; il n'y a pas
+dix millions au tresor." A ces mots, on l'entoure de nouveau, on le blame,
+on lui impose silence. Le duc d'Aiguillon, president du comite des
+finances, le dement en prouvant qu'il devait y avoir vingt-deux millions
+dans les caisses de l'etat. Cependant on decrete que les samedis et
+vendredis seront specialement consacres aux finances.
+
+Necker arrive enfin. Tout souffrant de ses efforts continuels, il
+renouvelle ses eternelles plaintes; il reproche a l'assemblee de n'avoir
+rien fait pour les finances, apres cinq mois de travail. Les deux emprunts
+n'avaient pas reussi, parce que les troubles avaient detruit le credit. Les
+capitaux se cachaient; ceux de l'etranger n'avaient point paru dans les
+emprunts proposes. L'emigration, l'eloignement des voyageurs, avaient
+encore diminue le numeraire; et il n'en restait pas meme assez pour les
+besoins journaliers. Le roi et la reine avaient ete obliges d'envoyer leur
+vaisselle a la Monnaie. En consequence Necker demande une contribution du
+quart du revenu, assurant que ces moyens lui paraissent suffisans. Un
+comite emploie trois jours a examiner ce plan, et l'approuve entierement.
+Mirabeau, ennemi connu du ministre, prend le premier la parole, pour
+engager l'assemblee a consentir ce plan sans le discuter. "N'ayant pas,
+dit-il, le temps de l'apprecier, elle ne doit pas se charger de la
+responsabilite de l'evenement, en approuvant ou en improuvant les moyens
+proposes." D'apres ce motif il conseille de voter de suite et de confiance.
+L'assemblee entrainee adhere a cette proposition, et ordonne a Mirabeau de
+se retirer pour rediger le decret. Cependant l'enthousiasme se calme, les
+ennemis du ministre pretendent trouver des ressources ou il n'en a pas vu.
+Ses amis au contraire attaquent Mirabeau, et se plaignent de ce qu'il a
+voulu l'ecraser de la responsabilite des evenemens. Mirabeau rentre et lit
+son decret. "Vous poignardez le plan du ministre!" s'ecrie M. de Virieu.
+Mirabeau, qui ne savait jamais reculer sans repondre, avoue franchement ses
+motifs; il convient qu'on le devine quand on a dit qu'il voulait faire
+peser sur M. Necker seul la responsabilite des evenemens; il dit qu'il n'a
+point l'honneur d'etre son ami; mais que, fut-il son ami le plus tendre,
+citoyen avant tout, il n'hesiterait pas a le compromettre, lui, plutot que
+l'assemblee; qu'il ne croit pas que le royaume fut en peril quand M. Necker
+se serait trompe, et qu'au contraire le salut public serait tres compromis
+si l'assemblee avait perdu son credit et manque une operation decisive. Il
+propose ensuite une adresse pour exciter le patriotisme national et appuyer
+le projet du ministre.
+
+On l'applaudit, mais on discute encore. On fait mille propositions, et le
+temps s'ecoule en vaines subtilites. Fatigue de tant de contradictions,
+frappe de l'urgence des besoins, il remonte une derniere fois a la tribune,
+s'en empare, fixe de nouveau la question avec une admirable nettete, et
+montre l'impossibilite de se soustraire a la necessite du moment. Son genie
+s'enflammant alors, il peint les horreurs de la banqueroute; il la presente
+comme un impot desastreux qui, au lieu de peser legerement sur tous, ne
+pese que sur quelques-uns qu'elle ecrase; il la montre comme un gouffre ou
+l'on precipite des victimes vivantes, et qui ne se referme pas meme apres
+les avoir devorees, car on n'en doit pas moins, meme apres avoir refuse de
+payer. Remplissant enfin l'assemblee de terreur: "L'autre jour, dit-il, a
+propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, on s'est ecrie: Catilina est
+aux portes de Rome, et vous deliberez! et certes, il n'y avait ni Catilina,
+ni peril, ni Rome; et aujourd'hui la hideuse banqueroute est la, elle
+menace de consumer, vous, votre honneur, vos fortunes, et vous
+deliberez[10]!"
+
+A ces mots, l'assemblee transportee se leve en poussant des cris
+d'enthousiasme. Un depute veut repondre; il s'avance, mais, effraye de sa
+tache, il demeure immobile et sans voix. Alors l'assemblee declare que, oui
+le rapport du comite, elle adopte de confiance le plan du ministre des
+finances. C'etait la un bonheur d'eloquence; mais il ne pouvait arriver
+qu'a celui qui avait tout a la fois la raison et les passions de Mirabeau.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Il avait ete nomme a ce poste le 15 juillet, a l'Hotel-de-Ville.
+[2] Ces scenes eurent lieu le 22 juillet.
+[3] Ce club s'etait forme dans les derniers jours de juin. Il s'appela
+plus tard _Societe des amis de la Constitution_.
+[4] Voyez la note 5 a la fin du volume.
+[5] Voyez la note 6 a la fin du volume.
+[6] Deux habitans de la campagne parlaient du _veto_. "--Sais-tu ce
+que c'est que le _veto_? dit l'un.--Non.--Eh bien, tu as ton ecuelle
+remplie de soupe; le roi te dit: Repands ta soupe, et il faut que tu la
+repandes."
+[7] Ces articles lui furent presentes le 20 septembre.
+[8] Voyez la note 7 a la fin du volume.
+[9] Decret du 27 aout.
+[10] Seances des 22 au 24 septembre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+INTRIGUES DE LA COUR.--REPAS DES GARDES-DU-CORPS ET DES OFFICIERS DU
+REGIMENT DE FLANDRE A VERSAILLES.--JOURNEES DES 4, 5, ET 6 OCTOBRE; SCENES
+TUMULTUEUSES ET SANGLANTES. ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LA
+MULTITUDE.--LE ROI VIENT DEMEURER A PARIS.--ETAT DES PARTIS.--LE DUC
+D'ORLEANS QUITTE LA FRANCE.--NEGOCIATION DE MIRABEAU AVEC LA COUR.
+--L'ASSEMBLEE SE TRANSPORTE A PARIS.--LOI SUR LES BIENS DU CLERGE.
+--SERMENT CIVIQUE,--TRAITE DE MIRABEAU AVEC LA COUR.--BOUILLE.
+--AFFAIRE FAVRAS.--PLANS CONTRE-REVOLUTIONNAIRES.--CLUBS DES JACOBINS
+ET DES FEUILLANTS.
+
+
+Tandis que l'assemblee portait ainsi les mains sur toutes les parties de
+l'edifice, de grands evenemens se preparaient. Par la reunion des ordres,
+la nation avait recouvre la toute-puissance legislative et constituante.
+Par le 14 juillet, elle s'etait armee pour soutenir ses representans. Ainsi
+le roi et l'aristocratie restaient isoles et desarmes, n'ayant plus pour
+eux que le sentiment de leurs droits, que personne ne partageait, et places
+en presence d'une nation prete a tout concevoir et a tout executer. La cour
+cependant, retiree dans une petite ville uniquement peuplee de ses
+serviteurs, etait en quelque sorte hors de l'influence populaire, et
+pouvait meme tenter un coup de main sur l'assemblee. Il etait naturel que
+Paris, situe a quelques lieues de Versailles, Paris, capitale du royaume,
+et sejour d'une immense multitude, tendit a ramener le roi dans son sein,
+pour le soustraire a toute influence aristocratique, et pour recouvrer les
+avantages que la presence de la cour et du gouvernement procure a une
+ville. Apres avoir reduit l'autorite du roi, il ne restait plus qu'a
+s'assurer de sa personne. Ainsi le voulait le cours des evenemens, et de
+toutes parts on entendait ce cri: _Le roi a Paris!_ L'aristocratie ne
+songeait plus a se defendre contre de nouvelles pertes. Elle dedaignait
+trop ce qui lui restait pour s'occuper de le conserver; elle desirait donc
+un violent changement, tout comme le parti populaire. Une revolution est
+infaillible, quand deux partis se reunissent pour la vouloir. Tous deux
+contribuent a l'evenement, et le plus fort profite du resultat. Tandis que
+les patriotes desiraient conduire le roi a Paris, la cour meditait de le
+conduire a Metz. La, dans une place forte, il eut ordonne ce qu'il eut
+voulu, ou pour mieux dire, tout ce qu'on aurait voulu pour lui. Les
+courtisans formaient des plans, faisaient courir des projets, cherchaient a
+enroler du monde, et, se livrant a de vaines esperances, se trahissaient
+par d'imprudentes menaces. D'Estaing, naguere si celebre a la tete de nos
+escadres, commandait la garde nationale de Versailles. Il voulait etre
+fidele a la nation et a la cour, role difficile, toujours calomnie, et
+qu'une grande fermete peut seule rendre honorable. Il apprit les menees des
+courtisans. Les plus grands personnages etaient au nombre des machinateurs;
+les temoins les plus dignes de foi lui avaient ete cites, et il ecrivit a
+la reine une lettre tres connue, ou il lui parlait avec une fermete
+respectueuse de l'inconvenance et du danger de telles menees. Il ne deguisa
+rien et nomma tout le monde[1]. La lettre fut sans effet. En essayant de
+pareilles entreprises, la reine devait s'attendre a des remontrances,
+et ne pas s'en etonner.
+
+A la meme epoque, une foule d'hommes nouveaux parurent a Versailles; on y
+vit meme des uniformes inconnus. On retint la compagnie des
+gardes-du-corps, dont le service venait d'etre acheve; quelques dragons et
+chasseurs des Trois-Eveches furent appeles. Les gardes-francaises, qui
+avaient quitte le service du roi, irrites qu'on le confiat a d'autres,
+voulurent se rendre a Versailles pour le reprendre. Sans doute ils
+n'avaient aucune raison de se plaindre, puisqu'ils avaient eux-memes
+abandonne ce service; mais ils furent, dit-on, excites a ce projet. On a
+pretendu, dans le temps, que c'etait la cour qui avait voulu par ce moyen
+effrayer le roi, et l'entrainer a Metz. Un fait prouve assez cette
+intention: depuis les emeutes du Palais-Royal, Lafayette, pour defendre le
+passage de Paris a Versailles, avait place un poste a Sevres. Il fut oblige
+de l'en retirer, sur la demande des deputes de la droite. Lafayette parvint
+a arreter les gardes-francaises, et a les detourner de leur projet. Il
+ecrivit confidentiellement au ministre Saint-Priest, pour lui apprendre ce
+qui s'etait passe, et le rassurer entierement. Saint-Priest, abusant de la
+lettre, la montra a d'Estaing; celui-ci la communiqua aux officiers de la
+garde nationale de Versailles et a la municipalite, pour les instruire des
+dangers qui avaient menace la ville, et de ceux qui pourraient la menacer
+encore. On proposa d'appeler le regiment de Flandre; grand nombre de
+bataillons de la garde de Versailles s'y opposerent, mais la municipalite
+n'en fit pas moins sa requisition, et le regiment fut appele. C'etait peu
+qu'un regiment contre l'assemblee, mais c'etait assez pour enlever le roi
+et proteger son evasion. D'Estaing instruisit l'assemblee nationale des
+mesures qui avaient ete prises, et obtint son approbation. Le regiment
+arriva: l'appareil militaire qui le suivait, quoique peu considerable, ne
+laissa pas que d'exciter des murmures. Les gardes-du-corps, les courtisans
+s'em parerent des officiers, les comblerent de caresses, et, comme avant le
+14 juillet, on parut se coaliser, s'entendre, et concevoir de grandes
+esperances.
+
+La confiance de la cour augmentait la mefiance de Paris, et bientot des
+fetes irriterent la misere du peuple. Le 2 octobre, les gardes-du-corps
+imaginent de donner un repas aux officiers de la garnison. Ce repas est
+servi dans la salle du theatre. Les loges sont remplies de spectateurs de
+la cour. Les officiers de la garde nationale sont au nombre des convives;
+une gaiete tres vive regne pendant le festin, et bientot les vins la
+changent en exaltation. On introduit alors les soldats des regimens. Les
+convives, l'epee nue, portent la sante de la famille royale; celle de la
+nation est refusee, ou du moins omise; les trompettes sonnent la charge, on
+escalade les loges en poussant des cris; on entonne ce chant si expressif
+et si connu: _O Richard! O mon roi! l'univers t'abandonne!_ on se promet de
+mourir pour le roi, comme s'il eut ete dans le plus grand danger; enfin le
+delire n'a plus de bornes. Des cocardes blanches ou noires, mais toutes
+d'une seule couleur, sont partout distribuees. Les jeunes femmes, les
+jeunes hommes, s'animent de souvenirs chevaleresques. C'est dans ce moment
+que la cocarde nationale est, dit-on, foulee aux pieds. Ce fait a ete nie
+depuis, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et tout excusable? Et
+d'ailleurs, pourquoi ces reunions qui ne produisent d'une part qu'un
+devouement trompeur, et qui excitent de l'autre une irritation reelle et
+terrible? dans ce moment on court chez la reine; elle consent a venir au
+repas. On entoure le roi qui venait de la chasse, et il est entraine aussi;
+on se precipite aux pieds de tous deux, et on les reconduit comme en
+triomphe jusqu'a leur appartement. Sans doute, il est doux, quand on se
+croit depouille, menace, de retrouver des amis; mais pourquoi faut-il qu'on
+se trompe ainsi sur ses droits, sur sa force et sur ses moyens?
+
+Le bruit de cette fete se repandit bientot, et sans doute l'imagination
+populaire, en rapportant les faits, ajouta sa propre exageration a celle
+qu'avait produite le festin. Les promesses faites au roi furent prises pour
+des menaces faites a la nation; cette prodigalite fut regardee comme une
+insulte a la misere publique, et les cris: _a Versailles!_ recommencerent
+plus violens que jamais. Ainsi les petites causes se reunissaient pour
+aider l'effet des causes generales. Des jeunes gens se montrerent a Paris
+avec des cocardes noires, ils furent poursuivis; l'un d'eux fut traine par
+le peuple, et la commune se vit obligee de defendre les cocardes d'une
+Seule couleur.
+
+Le lendemain du funeste repas, une nouvelle scene a peu pres pareille eut
+lieu dans un dejeuner donne par les gardes-du-corps, dans la salle du
+manege. On se presenta de nouveau a la reine, qui dit qu'elle avait ete
+satisfaite de la journee du jeudi; on l'ecoutait volontiers, parce que,
+moins reservee que le roi, on attendait de sa bouche l'aveu des sentimens
+de la cour; et toutes ses paroles etaient repetees. L'irritation fut au
+comble, et on dut s'attendre aux plus sinistres evenemens. Un mouvement
+convenait au peuple et a la cour: au peuple, pour s'emparer du roi; a la
+cour, pour que l'effroi l'entrainat a Metz. Il convenait aussi au duc
+d'Orleans, qui esperait obtenir la lieutenance du royaume, si le roi venait
+a s'eloigner; on a meme dit que ce prince allait jusqu'a esperer la
+couronne, ce qui n'est guere croyable, car il n'avait pas assez d'audace
+d'esprit pour une si grande ambition. Les avantages qu'il avait lieu
+d'attendre de cette nouvelle insurrection l'ont fait accuser d'y avoir
+participe; cependant il n'en est rien. Il ne peut avoir determine
+l'impulsion, car elle resultait de la force des choses; il parait tout au
+plus l'avoir secondee; et, meme a cet egard, une procedure immense, et le
+temps qui apprend tout, n'ont manifeste aucune trace d'un plan concerte.
+Sans doute le duc d'Orleans n'a ete la, comme pendant toute la revolution,
+qu'a la suite du mouvement populaire, repandant peut-etre un peu d'or,
+donnant lieu a des propos, et n'ayant que de vagues esperances.
+
+Le peuple, emu par les discussions sur le _veto_, irrite par les cocardes
+noires, vexe par les patrouilles continuelles, et souffrant de la faim,
+etait souleve. Bailly et Necker n'avaient rien oublie pour faire abonder
+les subsistances; mais, soit la difficulte des transports, soit les
+pillages qui avaient lieu sur la route, soit surtout l'impossibilite de
+suppleer au mouvement spontane du commerce, les farines manquaient. Le 4
+octobre, l'agitation fut plus grande que jamais. On parlait du depart du
+roi pour Metz, et de la necessite d'aller le chercher a Versailles; on
+epiait les cocardes noires, on demandait du pain. De nombreuses patrouilles
+reussirent a contenir le peuple. La nuit fut assez calme. Le lendemain 5,
+les attroupemens recommencerent des le matin. Les femmes se porterent chez
+les boulangers: le pain manquait, et elles coururent a l'Hotel-de-Ville
+pour s'en plaindre aux representans de la commune. Ceux-ci n'etaient pas
+encore en seance, et un bataillon de la garde nationale etait range sur la
+place. Des hommes se joignirent a ces femmes, mais elles n'en voulurent
+pas, disant que les hommes ne savaient pas agir. Elles se precipiterent
+alors sur le bataillon, et le firent reculer a coups de pierres. Dans ce
+moment, une porte ayant ete enfoncee, l'Hotel-de-Ville fut envahi, les
+brigands a piques s'y precipiterent avec les femmes, et voulurent y mettre
+le feu. On parvint a les ecarter, mais ils s'emparerent de la porte qui
+conduisait a la grande cloche, et sonnerent le tocsin. Les faubourgs alors
+se mirent en mouvement. Un citoyen nomme Maillard, l'un de ceux qui
+s'etaient signales a la prise de la Bastille, consulta l'officier qui
+commandait le bataillon de la garde nationale, pour chercher un moyen de
+delivrer l'Hotel-de-Ville de ces femmes furieuses. L'officier n'osa
+approuver le moyen qu'il proposait; c'etait de les reunir, sous pretexte
+d'aller a Versailles, mais sans cependant les y conduire. Neanmoins
+Maillard se decida, prit un tambour, et les entraina bientot a sa suite.
+Elles portaient des batons, des manches a balai, des fusils et des
+coutelas. Avec cette singuliere armee, il descendit le quai, traversa le
+Louvre, fut force malgre lui de conduire ces femmes a travers les
+Tuileries, et arriva aux Champs-Elysees. La, il parvint a les desarmer, en
+leur faisant entendre qu'il valait mieux se presenter a l'assemblee comme
+des suppliantes que comme des furies en armes. Elles y consentirent, et
+Maillard fut oblige de les conduire a Versailles, car il n'etait pas
+possible de les en detourner. Tout en ce moment tendait vers ce but. Des
+hordes partaient en trainant des canons; d'autres entouraient la garde
+nationale, qui elle meme entourait son chef pour l'entrainer a Versailles,
+but de tous les voeux.
+
+Pendant ce temps, la cour etait tranquille; mais l'assemblee recevait en
+tumulte un message du roi. Elle avait presente a son acceptation les
+articles constitutionnels et la declaration des droits. La reponse devait
+etre une acceptation pure et simple, avec la promesse de promulguer. Pour
+la seconde fois, le roi, sans trop s'expliquer, adressait des observations
+a l'assemblee; il donnait son _accession_ aux articles constitutionnels,
+sans cependant les approuver; il trouvait de bonnes maximes dans la
+declaration des droits, mais elles avaient besoin d'explications; le tout
+enfin ne pouvait etre juge, disait-il, que lorsque l'ensemble de la
+constitution serait acheve. C'etait la sans doute une opinion soutenable;
+beaucoup de publicistes la partageaient; mais convenait-il de l'exprimer
+dans le moment? A peine cette reponse est-elle lue, que des plaintes
+s'elevent. Robespierre dit que le roi n'a pas a critiquer l'assemblee;
+Duport, que cette reponse devait etre contre-signee d'un ministre
+responsable. Petion en prend occasion de rappeler le repas des
+gardes-du-corps, et il denonce les imprecations proferees contre
+l'assemblee. Gregoire parle de la disette, et demande pourquoi une lettre a
+ete adressee a un meunier avec promesse de deux cents livres par semaine
+s'il voulait ne pas moudre. La lettre ne prouvait rien, car tous les partis
+pouvaient l'avoir ecrite; cependant elle excite un grand tumulte, et M. de
+Monspey somme Petion de signer sa denonciation. Alors Mirabeau, qui avait
+desapprouve a la tribune meme la demarche de Petion et de Gregoire, se
+presente pour repondre a M. de Monspey. "J'ai desapprouve tout le premier,
+dit-il, ces denonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je
+denoncerai moi-meme, et je signerai, quand on aura declare qu'il n'y a
+d'inviolable en France que le roi." A cette terrible apostrophe, on se
+tait, et on revient a la reponse du roi. Il etait onze heures du matin; on
+apprend les mouvemens de Paris. Mirabeau s'avance vers le president
+Mounier, qui, recemment elu malgre le Palais-Royal, et menace d'une chute
+glorieuse, allait deployer dans cette triste journee une indomptable
+fermete; Mirabeau s'approche de lui: "Paris, lui dit-il, marche sur nous;
+trouvez-vous mal, allez au chateau dire au roi d'accepter purement et
+simplement.--Paris marche, tant mieux, repond Mounier; qu'on nous tue tous,
+mais tous; l'etat y gagnera.--Le mot est vraiment joli," reprend Mirabeau,
+et il retourne a sa place. La discussion continue jusqu'a trois heures, et
+on decide que le president se rendra aupres du roi, pour lui demander son
+acceptation pure et simple. Dans le moment ou Mounier allait sortir pour
+aller au chateau, on annonce une deputation; c'etait Maillard et les femmes
+qui l'avaient suivi. Maillard demande a entrer et a parler; il est
+introduit, les femmes se precipitent a sa suite et penetrent dans la salle.
+Il expose alors ce qui s'est passe, le defaut de pain et le desespoir du
+peuple; il parle de la lettre adressee au meunier, et pretend qu'une
+personne rencontree en route leur a dit qu'un cure etait charge de la
+denoncer. Ce cure etait Gregoire, et, comme on vient de le voir, il avait
+fait la denonciation. Une voix accuse alors l'eveque de Paris, Juigne,
+d'etre l'auteur de la lettre. Des cris d'indignation s'elevent pour
+repousser l'imputation faite au vertueux prelat. On rappelle a l'ordre
+Maillard et sa deputation. On lui dit que des moyens ont ete pris pour
+approvisionner Paris, que le roi n'a rien oublie, qu'on va le supplier de
+prendre de nouvelles mesures, qu'il faut se retirer, et que le trouble
+n'est pas le moyen de faire cesser la disette. Mounier sort alors pour se
+rendre au chateau; mais les femmes l'entourent, et veulent l'accompagner;
+il s'y refuse d'abord, mais il est oblige d'en admettre six. Il traverse
+les hordes arrivees de Paris, qui etaient armees de piques, de haches, de
+batons ferres. Il pleuvait abondamment. Un detachement de gardes-du-corps
+fond sur l'attroupement qui entourait le president, et le disperse; mais
+les femmes rejoignent bientot Mounier, et il arrive au chateau, ou le
+regiment de Flandre, les dragons, les Suisses et la milice nationale de
+Versailles etaient ranges en bataille. Au lieu de six femmes, il est
+oblige d'en introduire douze; le roi les accueille avec bonte, et deplore
+leur detresse; elle sont emues. L'une d'elles, jeune et belle, est
+interdite a la vue du monarque, et peut a peine prononcer ce mot: _Du
+pain_. Le roi, touche, l'embrasse, et les femmes s'en retournent attendries
+par cet accueil. Leurs compagnes les recoivent a la porte du chateau; elles
+ne veulent pas croire leur rapport, disent qu'elles se sont laisse seduire,
+et se preparent a les dechirer. Les gardes-du-corps, commandes par le comte
+de Guiche, accourent pour les degager; des coups de fusil partent de divers
+cotes, deux gardes tombent, et plusieurs femmes sont blessees. Non loin de
+la, un homme du peuple a la tete de quelques femmes, penetre a travers les
+rangs des bataillons, et s'avance jusqu'a la grille du chateau. M. de
+Savonnieres le poursuit, mais il recoit un coup de feu qui lui casse le
+bras. Ces escarmouches produisent de part et d'autre une plus grande
+irritation. Le roi, instruit du danger, fait ordonner a ses gardes de ne
+pas faire feu, et de se retirer dans leur hotel. Tandis qu'ils se retirent,
+quelques coups de fusil sont echanges entre eux et la garde nationale de
+Versailles, sans qu'on puisse savoir de quelle part ont ete tires les
+premiers coups.
+
+Pendant ce desordre, le roi tenait conseil, et Mounier attendait
+impatiemment sa reponse. Ce dernier lui faisait repeter a chaque instant
+que ses fonctions l'appelaient a l'assemblee, que la nouvelle de la
+sanction calmerait tous les esprits, et qu'il allait se retirer, si on ne
+lui repondait point, car il ne voulait pas s'absenter plus long-temps de
+son poste. On agitait au conseil si le roi partirait; le conseil dura de
+six a dix heures du soir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser la place
+vacante au duc d'Orleans. On voulait faire partir la reine et les enfans,
+mais la foule arreta les voitures a l'instant ou elles parurent, et
+d'ailleurs la reine etait courageusement resolue a ne pas se separer de son
+epoux. Enfin, vers les dix heures, Mounier recut l'acceptation pure et
+simple, et retourna a l'assemblee. Les deputes s'etaient separes, et les
+femmes occupaient la salle. Il leur annonca l'acceptation du roi, ce
+qu'elles recurent a merveille, en lui demandant si leur sort en serait
+meilleur, et surtout si elles auraient du pain. Mounier leur repondit le
+mieux qu'il put, et leur fit distribuer tout le pain qu'il fut possible de
+se procurer. Dans cette nuit, ou les torts sont si difficiles a fixer, la
+municipalite eut celui de ne pas pourvoir aux besoins de cette foule
+affamee, que le defaut de pain avait fait sortir de Paris, et qui depuis
+n'avait pas du en trouver sur les routes.
+
+Dans ce moment, on apprit l'arrivee de Lafayette. Il avait lutte pendant
+huit heures contre la milice nationale de Paris, qui voulait se porter a
+Versailles. Un de ses grenadiers lui avait dit: "General, vous ne nous
+trompez pas, mais on vous trompe. Au lieu de tourner nos armes contre les
+femmes, allons a Versailles chercher le roi, et nous assurer de ses
+dispositions en le placant au milieu de nous." Lafayette avait resiste aux
+instances de son armee et aux flots de la multitude. Ses soldats n'etaient
+point a lui par la victoire, mais par l'opinion; et, leur opinion
+l'abandonnant, il ne pouvait plus les conduire. Malgre cela, il etait
+parvenu a les arreter jusqu'au soir; mais sa voix ne s'etendait qu'a une
+petite distance, et au-dela rien n'arretait la fureur populaire. Sa tete
+avait ete plusieurs fois menacee, et neanmoins il resistait encore.
+Cependant il savait que des hordes partaient continuellement de Paris;
+l'insurrection se transportait a Versailles, son devoir etait de l'y
+suivre. La commune lui ordonna de s'y rendre, et il partit. Sur la route il
+arreta son armee, lui fit preter serment d'etre fidele au roi, et arriva a
+Versailles vers minuit. Il annonca a Mounier que l'armee avait promis de
+remplir son devoir, et que rien ne serait fait de contraire a la loi. Il
+courut au chateau. Il y parut plein de respect et de douleur, fit connaitre
+au roi les precautions qui avaient ete prises, et l'assura de son
+devouement et de celui de l'armee. Le roi parut tranquillise, et se retira
+pour se livrer au repos. La garde du chateau avait ete refusee a Lafayette,
+on ne lui avait donne que les postes exterieurs. Les autres postes etaient
+destines au regiment de Flandre, dont les dispositions n'etaient pas sures,
+aux Suisses et aux gardes-du-corps. Ceux-ci d'abord avaient recu ordre de
+se retirer, ils avaient ete rappeles ensuite, et n'ayant pu se reunir, ils
+ne se trouvaient qu'en petit nombre a leur poste. Dans le trouble qui
+regnait, tous les points accessibles n'avaient pas ete defendus; une grille
+meme etait demeuree ouverte. Lafayette fit occuper les postes exterieurs
+qui lui avaient ete confies, et aucun d'eux ne fut force ni meme attaque.
+
+L'assemblee, malgre le tumulte, avait repris sa seance, et elle poursuivait
+une discussion sur les lois penales avec l'attitude la plus imposante. De
+temps en temps, le peuple interrompait la discussion en demandant du pain.
+Mirabeau, fatigue, s'ecria d'une voix forte que l'assemblee n'avait a
+recevoir la loi de personne, et qu'elle ferait vider les tribunes. Le
+peuple couvrit son apostrophe d'applaudissemens; neanmoins il ne convenait
+pas a l'assemblee de resister davantage. Lafayette, ayant fait dire a
+Mounier que tout lui paraissait tranquille, et qu'il pouvait renvoyer les
+deputes, l'assemblee se separa vers le milieu de la nuit, en s'ajournant au
+lendemain 6, a onze heures.
+
+Le peuple s'etait repandu ca et la, et paraissait calme. Lafayette avait
+lieu d'etre rassure par le devouement de son armee, qui en effet ne se
+dementit point, et par le calme qui semblait regner partout. Il avait
+assure l'hotel des gardes-du-corps, et repandu de nombreuses patrouilles. A
+cinq heures du matin il etait encore debout. Croyant alors tout apaise, il
+prit un breuvage, et se jeta sur un lit, pour prendre un repos dont il
+etait prive depuis vingt-quatre heures[2].
+
+Dans cet instant, le peuple commencait a se reveiller, et parcourait deja
+les environs du chateau. Une rixe s'engage avec un garde-du-corps qui fait
+feu des fenetres; les brigands s'elancent aussitot, traversent la grille
+qui etait restee ouverte, montent un escalier qu'ils trouvent libre, et
+sont enfin arretes par deux gardes-du-corps qui se defendent heroiquement,
+et ne cedent le terrain que pied a pied, en se retirant de porte en porte.
+L'un de ces genereux serviteurs etait Miomandre. "Sauvez la reine!"
+s'ecrie-t-il. Ce cri est entendu, et la reine se sauve tremblante aupres du
+roi. Tandis qu'elle s'enfuit, les brigands se precipitent, trouvent la
+couche royale abandonnee, et veulent penetrer au-dela; mais ils sont
+arretes de nouveau par les gardes-du-corps retranches en grand nombre sur
+ce point. Dans ce moment, les gardes-francaises appartenant a Lafayette, et
+postes pres du chateau, entendent le tumulte, accourent, et dispersent les
+brigands. Ils se presentent a la porte derriere laquelle etaient retranches
+les gardes-du-corps: "Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-francaises n'ont
+pas oublie qu'a Fontenoi vous avez sauve leur regiment!" On ouvre, et on
+s'embrasse.
+
+Le tumulte regnait au dehors. Lafayette, qui reposait a peine depuis
+quelques instans, et qui ne s'etait par meme endormi, entend du bruit,
+s'elance sur le premier cheval, se precipite au milieu de la melee, et y
+trouve plusieurs gardes-du-corps qui allaient etre egorges. Tandis qu'il
+les degage, il ordonne a sa troupe de courir au chateau, et demeure presque
+seul au milieu des brigands. L'un d'eux le couche en joue; Lafayette, sans
+se troubler, commande au peuple de le lui amener; le peuple saisit aussitot
+le coupable, et, sous les yeux de Lafayette, brise sa tete contre les
+paves. Lafayette, apres avoir sauve les gardes-du-corps, vole au chateau
+avec eux, et y trouve ses grenadiers qui s'y etaient deja rendus. Tous
+l'entourent et lui promettent de mourir pour le roi. En ce moment, les
+gardes-du-corps arraches a la mort criaient _vive Lafayette!_ La cour
+entiere, qui se voyait sauvee par lui et sa troupe, reconnaissait lui
+devoir la vie; les temoignages de reconnaissance etaient universels.
+Madame Adelaide, tante du roi, accourt, le serre dans ses bras en lui
+disant: "General, vous nous avez sauves!"
+
+Le peuple en ce moment demandait a grands cris que Louis XVI se rendit a
+Paris. On tient conseil. Lafayette, invite a y prendre part, s'y refuse
+pour n'en pas gener la liberte. Il est enfin decide que la cour se rendra
+au voeu du peuple. Des billets portant cette nouvelle sont jetes par les
+fenetres. Louis XVI se presente alors au balcon, accompagne du general, et
+les cris de _vive le roi!_ l'accueillent. Mais il n'en est pas ainsi pour
+la reine; des voix menacantes s'elevent contre elle. Lafayette l'aborde:
+"Madame, lui dit-il, que voulez-vous faire?--Accompagner le roi, dit la
+reine avec courage.--Suivez-moi donc," reprend le general, et il la conduit
+tout etonnee sur le balcon. Quelques menaces sont faites par des hommes du
+peuple. Un coup funeste pouvait partir; les paroles ne pouvaient etre
+entendues, il fallait frapper les yeux. S'inclinant alors, et prenant la
+main de la reine, le general la baise respectueusement. Ce peuple de
+Francais est transporte a cette vue, et il confirme la reconciliation par
+les cris de _vive la reine! vive Lafayette!_ La paix n'etait pas encore
+faite avec les gardes-du-corps. "Ne ferez-vous rien pour mes gardes?" dit
+le roi a Lafayette. Celui-ci en prend un, le conduit sur le balcon, et
+l'embrasse en lui mettant sa bandouliere. Le peuple approuve de nouveau, et
+ratifie par ses applaudissemens cette nouvelle reconciliation.
+
+L'assemblee n'avait pas cru de sa dignite de se rendre aupres du monarque,
+quoiqu'il l'eut demande. Elle s'etait contentee d'envoyer aupres de lui une
+deputation de trente-six membres. Des qu'elle apprit son depart, elle fit
+un decret portant qu'elle etait inseparable de la personne du monarque,
+et designa cent deputes pour l'accompagner a Paris. Le roi recut le decret
+et se mit en route.
+
+Les principales bandes etaient deja parties. Lafayette les avait fait
+suivre par un detachement de l'armee pour les empecher de revenir sur
+leurs pas. Il avait donne ordre qu'on desarmat les brigands qui portaient
+au bout de leurs piques les tetes de deux gardes-du-corps. Cet horrible
+trophee leurfut arrache, et il n'est point vrai qu'il ait precede la
+voiture du roi.
+
+Louis XVI revint enfin au milieu d'une affluence considerable, et fut recu
+par Bailly a l'Hotel-de-Ville. "Je reviens avec confiance, dit le roi, au
+milieu de mon peuple de Paris." Bailly rapporte ces paroles a ceux qui ne
+pouvaient les entendre, mais il oublie le mot _confiance_. "Ajoutez _avec
+confiance_, dit la reine.--Vous etes plus heureux, reprend Bailly, que si
+je l'avais prononce moi-meme."
+
+La famille royale se rendit au palais des Tuileries, qui n'avait pas ete
+habite depuis un siecle, et dans lequel on n'avait eu le temps de faire
+aucun des preparatifs necessaires. La garde en fut confiee aux milices
+parisiennes, et Lafayette se trouva ainsi charge de repondre envers la
+nation de la personne du roi, que tous les partis se disputaient. Les
+nobles voulaient le conduire dans une Place forte pour user en son nom du
+despotisme; le parti populaire, qui ne songeait point encore a s'en passer,
+voulait le garder pour completer la constitution, et oter un chef a la
+guerre civile. Aussi la malveillance des privilegies appela-t-elle
+Lafayette un geolier; et pourtant sa vigilance ne prouvait qu'une chose,
+le desir sincere d'avoir un roi.
+
+Des ce moment la marche des partis se prononce d'une maniere nouvelle.
+L'aristocratie, eloignee de Louis XVI, et ne pouvant executer aucune
+entreprise a ses cotes, se repand a l'etranger et dans les provinces. C'est
+depuis lors que l'emigration commence a devenir considerable. Un grand
+nombre de nobles s'enfuirent a Turin, aupres du comte d'Artois, qui avait
+trouve un asile chez son beau-pere. La, leur politique consiste a exciter
+les departemens du Midi et a supposer que le roi n'est pas libre. La reine,
+qui est Autrichienne, et de plus ennemie de la nouvelle cour formee a
+Turin, tourne ses esperances vers l'Autriche. Le roi, au milieu de ces
+menees, voit tout, n'empeche rien, et attend son salut de quelque part
+qu'il vienne. Par intervalle, il fait les desaveux exiges par l'assemblee,
+et n'est reellement pas libre, pas plus qu'il ne l'eut ete a Turin ou a
+Coblentz, pas plus qu'il ne l'avait ete sous Maurepas, car le sort de la
+faiblesse est d'etre partout dependante.
+
+Le parti populaire triomphant desormais, se trouve partage entre le duc
+d'Orleans, Lafayette, Mirabeau, Barnave et les Lameth. La voix publique
+accusait le duc d'Orleans et Mirabeau d'etre auteurs de la derniere
+insurrection. Des temoins, qui n'etaient pas indignes de confiance,
+assuraient avoir vu le duc et Mirabeau sur le deplorable champ de bataille
+du 6 octobre. Ces faits furent dementis plus tard; mais, dans le moment, on
+y croyait. Les conjures avaient voulu eloigner le roi, et meme le tuer,
+disaient les plus hardis calomniateurs. Le duc d'Orleans, ajoutait-on,
+avait voulu etre lieutenant du royaume, et Mirabeau ministre. Aucun de ces
+projets n'ayant reussi, Lafayette paraissant les avoir dejoues par sa
+presence, passait pour sauveur du roi et pour vainqueur du duc d'Orleans et
+de Mirabeau. La cour, qui n'avait pas encore eu le temps de devenir
+ingrate, avouait Lafayette comme son sauveur, et dans cet instant la
+puissance du general semblait immense. Les patriotes exaltes en etaient
+effarouches, et murmuraient deja le nom de Cromwell. Mirabeau, qui, comme
+on le verra bientot, n'avait rien de commun avec le duc d'Orleans, etait
+jaloux de Lafayette, et l'appelait Cromwell-Grandisson. L'aristocratie
+secondait ces mefiances, et y ajoutait ses propres calomnies. Mais
+Lafayette etait determine, malgre tous les obstacles, a soutenir le roi et
+la constitution. Pour cela, il resolut d'abord d'ecarter le duc d'Orleans,
+dont la presence donnait lieu a beaucoup de bruits, et pouvait fournir,
+sinon les moyens, du moins le pretexte des troubles. Il eut une entrevue
+avec le prince, l'intimida par sa fermete, et l'obligea a s'eloigner. Le
+roi, qui etait dans ce projet, feignit, avec sa faiblesse ordinaire, d'etre
+contraint a cette mesure; et en ecrivant au duc d'Orleans, il lui dit qu'il
+fallait que lui ou M. de Lafayette se retirassent; que dans l'etat des
+opinions le choix n'etait pas douteux, et qu'en consequence il lui donnait
+une commission pour l'Angleterre. On a su depuis que M. de Montmorin,
+ministre des affaires etrangeres, pour se delivrer de l'ambition du duc
+d'Orleans, l'avait dirigee sur les Pays-Bas, alors insurges contre
+l'Autriche, et qu'il lui avait fait esperer le titre de duc de Brabant[3].
+
+
+Ses amis, en apprenant cette resolution, s'irriterent de sa faiblesse. Plus
+ambitieux que lui, ils ne voulaient pas qu'il cedat; ils se porterent chez
+Mirabeau, et l'engagerent a denoncer a la tribune les violences que
+Lafayette exercait envers le prince. Mirabeau, jaloux deja de la popularite
+du general, fit dire au duc et a lui, qu'il allait les denoncer tous deux a
+la tribune, si le depart pour l'Angleterre avait lieu. Le duc d'Orleans fut
+ebranle; une nouvelle sommation de Lafayette le decida; et Mirabeau,
+recevant a l'assemblee un billet qui lui annoncait la retraite du prince,
+s'ecria avec depit: _Il ne merite pas la peine qu'on se donne pour lui_[4].
+Ce mot et beaucoup d'autres aussi inconsideres l'ont fait accuser souvent
+d'etre un des agens du duc d'Orleans; cependant il ne le fut jamais. Sa
+detresse, l'imprudence de ses propos, sa familiarite avec le duc d'Orleans,
+qui etait d'ailleurs la meme avec tout le monde, sa proposition pour la
+succession d'Espagne, enfin son opposition au depart du duc, devaient
+exciter les soupcons; mais il n'en est pas moins vrai que Mirabeau etait
+sans parti, sans meme aucun autre but que de detruire l'aristocratie et le
+pouvoir arbitraire.
+
+Les auteurs de ces suppositions auraient du savoir que Mirabeau etait
+reduit alors a emprunter les sommes les plus modiques, ce qui n'aurait pas
+eu lieu s'il eut ete l'agent d'un prince immensement riche, et qu'on disait
+presque ruine par ses partisans. Mirabeau avait deja pressenti la
+dissolution prochaine de l'etat. Une conversation avec un ami intime, qui
+dura une nuit tout entiere, dans le parc de Versailles, determina chez lui
+un plan tout nouveau; et il se promit pour sa gloire, pour le salut de
+l'etat, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau etait homme a conduire
+tous ces interets ensemble), de demeurer inebranlable entre les
+desorganisateurs et le trone, et de consolider la monarchie en s'y faisant
+une place. La cour avait tente de le gagner, mais on s'y etait pris
+gauchement et sans les menagemens convenables avec un homme d'une grande
+fierte, et qui voulait conserver sa popularite, a defaut de l'estime qu'il
+n'avait pas encore. Malouet, ami de Necker et lie avec Mirabeau, voulait
+les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y etait souvent
+refuse[5], persuade qu'il ne pourrait jamais s'accorder avec le ministre.
+
+Il y consentit cependant. Malouet l'introduisit, et l'incompatibilite des
+deux caracteres fut mieux sentie encore apres cet entretien, ou, de l'aveu
+de tous ceux qui etaient presens, Mirabeau deploya la superiorite qu'il
+avait dans la vie privee aussi bien qu'a la tribune. On repandit qu'il
+avait voulu se faire acheter, et que, Necker ne lui ayant fait aucune
+ouverture, il avait dit en sortant: _Le ministre aura de mes nouvelles._
+C'est encore la une interpretation des partis, mais elle est fausse.
+Malouet avait propose a Mirabeau, qu'on savait satis fait de la liberte
+acquise, de s'entendre avec le ministre, et rien de plus. D'ailleurs, c'est
+a cette meme epoque qu'une negociation directe s'entamait avec la cour. Un
+prince etranger, lie avec les hommes de tous les partis, fit les premieres
+ouvertures. Un ami, qui servit d'intermediaire, fit sentir qu'on
+n'obtiendrait de Mirabeau aucun sacrifice de ses principes; mais que si on
+voulait s'en tenir a la constitution, on trouverait en lui un appui
+inebranlable; que quant aux conditions elles etaient dictees par sa
+situation; qu'il fallait, dans l'interet meme de ceux qui voulaient
+l'employer, rendre cette situation honorable et independante, c'est-a-dire
+acquitter ses dettes; qu'enfin on devait l'attacher au nouvel ordre social,
+et sans lui donner actuellement le ministere, le lui faire esperer dans
+l'avenir[6]. Les negociations ne furent entierement terminees que deux ou
+trois mois apres, c'est-a-dire dans les premiers mois de 1790. Les
+historiens, peu instruits de ces details, et trompes par la perseverance de
+Mirabeau a combattre le pouvoir, ont place l'instant de ce traite plus
+tard. Cependant il fut a peu pres conclu des le commencement de 1790. Nous
+le ferons connaitre en son lieu.
+
+Barnave et les Lameth ne pouvaient rivaliser avec Mirabeau que par un plus
+grand rigorisme patriotique. Instruits des negociations qui avaient lieu;
+ils accrediterent le bruit deja repandu qu'on allait lui donner le
+ministere, pour lui oter par la la faculte de l'accepter. Une occasion de
+l'en empecher se presenta bientot. Les ministres n'avaient pas le droit de
+parler dans l'assemblee. Mirabeau ne voulait pas, en arrivant au ministere,
+perdre la parole, qui etait son plus grand moyen d'influence; il desirait
+d'ailleurs amener Necker a la tribune pour l'y ecraser. Il proposa donc de
+donner voix consultative aux ministres; Le parti populaire alarme s'y
+opposa sans motif plausible, et parut redouter les seductions
+ministerielles. Mais ses craintes n'etaient pas raisonnables, car ce n'est
+point par leurs communications publiques avec les chambres que les
+ministres corrompent ordinairement la representation nationale. La
+proposition de Mirabeau fut rejetee, et Lanjuinais, poussant le rigorisme
+encore plus loin, proposa d'interdire aux deputes actuels d'accepter le
+ministere. La discussion fut violente. Quoique le motif de ces propositions
+fut connu, il n'etait pas avoue; et Mirabeau, a qui la dissimulation
+n'etait pas possible, s'ecria enfin qu'il ne fallait pas pour un seul homme
+prendre une mesure funeste a l'etat; qu'il adherait au decret, a condition
+qu'on, interdirait le ministere, non a tous les deputes actuels, mais
+seulement a M. de Mirabeau, depute de la senechaussee d'Aix. Tant de
+franchise et d'audace resterent sans effet, et le decret fut adopte a
+l'unanimite.
+
+On voit comment se divisait l'etat entre les emigres, la reine, le roi, et
+les divers chefs populaires, tels que Lafayette, Mirabeau, Barnave et
+Lameth. Aucun evenement decisif, comme celui du 14 juillet ou du 5 octobre,
+n'etait plus possible de longtemps. Il fallait que de nouvelles
+contrarietes irritassent la cour et le peuple, et amenassent une
+rupture eclatante.
+
+L'assemblee s'etait, transportee a Paris[7], apres avoir recu des
+assurances reiterees de tranquillite de la part de la commune, et la
+promesse d'une entiere liberte dans les suffrages. Mounier et
+Lally-Tolendal, indignes des evenemens des 5 et 6 octobre, avaient donne
+leur demission, disant qu'ils ne voulaient etre ni spectateurs ni complices
+Des crimes des factieux. Ils durent regretter cette desertion du bien
+public, surtout en voyant Maury et Cazales, qui s'etaient eloignes de
+l'assemblee, y rentrer bientot pour soutenir courageusement et jusqu'au
+bout la cause qu'ils avaient embrassee. Mounier, retire en Dauphine,
+assembla les etats de la province; mais bientot un decret les fit
+dissoudre, sans aucune resistance. Ainsi Mounier et Lally, qui a
+l'epoque de la reunion des ordres et du serment du Jeu de Paume etaient
+les heros du peuple, ne valaient maintenant plus rien a ses yeux. Les
+parlemens avaient ete depasses les premiers par la puissance populaire;
+Mounier, Lally et Necker l'avaient ete apres eux, et beaucoup d'autres
+allaient bientot l'etre.
+
+La disette, cause exageree mais pourtant reelle des agitations, donna
+encore lieu a un crime. Le boulanger Francois fut egorge par quelques
+brigands[8]. Lafayette parvint a saisir les coupables, et les livra au
+Chatelet, tribunal investi d'une juridiction extraordinaire sur tous les
+delits relatifs a la revolution. La etaient en jugement Besenval, et tous
+ceux qui etaient accuses d'avoir pris part a la conspiration aristocratique
+dejouee le 14 juillet. Le Chatelet devait juger suivant des formes
+nouvelles. En attendant l'emploi du jury qui n'etait pas encore institue,
+l'assemblee avait ordonne la publicite, la defense contradictoire, et
+toutes les mesures preservatrices de l'innocence. Les assassins de Francois
+furent condamnes, et la tranquillite retablie. Lafayette et Bailly
+proposerent a cette occasion; la loi martiale. Vivement combattue par
+Robespierre, qui des lors se montrait chaud partisan du peuple et des
+pauvres, elle fut cependant adoptee par la majorite (decret du 21 octobre).
+En vertu de cette loi, les municipalites repondaient de la tranquillite
+publique; en cas de troubles, elles etaient chargees de requerir les
+troupes ou les milices; et, apres trois sommations, elles devaient ordonner
+l'emploi de la force contre les rassemblemens seditieux. Un comite des
+recherches fut etabli a la commune de Paris, et dans l'assemblee nationale,
+pour surveiller les nombreux ennemis dont les menees se croisaient en tout
+sens. Ce n'etait pas trop de tous ces moyens pour dejouer les projets de
+tant d'adversaires conjures contre la nouvelle revolution.
+
+Les travaux constitutionnels se poursuivaient avec activite. On avait aboli
+la feodalite, mais il restait encore a prendre une derniere mesure pour
+detruire ces grands corps, qui avaient ete des ennemis, constitues de
+l'etat contre l'etat. Le clerge possedait d'immenses proprietes. Il les
+avait recues des princes a titre de gratifications feodales, ou des fideles
+a titre de legs. Si les proprietes des individus, fruit et but du travail,
+devaient etre respectees, celles qui avaient ete donnees a des corps pour
+un certain objet pouvaient recevoir de la loi une autre destination.
+C'etait pour le service de la religion qu'elles avaient ete donnees, ou du
+moins sous ce pretexte; on, la religion etant un service public, la loi
+pouvait regler le moyen d'y subvenir d'une maniere toute differente. L'abbe
+Maury deploya ici sa faconde imperturbable; il sonna l'alarme chez les
+proprietaires, les menaca d'un envahissement prochain, et pretendit qu'on
+sacrifiait les provinces aux agioteurs de la capitale. Son sophisme est
+assez singulier pour etre rapporte. C'etait pour payer la dette qu'on
+disposait des biens du clerge; les creanciers de cette dette etaient les
+grands capitalistes de Paris; les biens qu'on leur sacrifiait se trouvaient
+dans les provinces: de la, l'intrepide raisonneur concluait que c'etait
+immoler la province a la capitale; comme si la province ne gagnait pas au
+contraire a une nouvelle division de ces immenses terres, reservees
+jusqu'alors au luxe de quelques ecclesiastiques oisifs. Tous ces efforts
+furent inutiles. L'eveque d'Autun, auteur de la proposition, et le depute
+Thouret, detruisirent ces vains sophismes. Deja on allait decreter que les
+biens du clerge appartenaient a l'etat; neanmoins les opposans insistaient
+encore sur la question de propriete. On leur repondait que, fussent-ils
+proprietaires, on pouvait se servir de leurs biens, puisque souvent ces
+biens avaient ete employes dans des cas urgens au service de l'etat. Ils ne
+le niaient point. Profitant alors de leur aveu, Mirabeau proposa de changer
+ce mot _appartiennent_ en cet autre: sont _a la disposition de l'etat_, et
+la discussion fut terminee sur-le-champ a une grande majorite (loi du 2
+novembre). L'assemblee detruisit ainsi la redoutable puissance du clerge,
+le luxe des grands de l'ordre, et se menagea ces immenses ressources
+financieres qui firent si long-temps subsister la revolution. En meme temps
+elle assurait l'existence des cures, en decretant que leurs appointemens ne
+pourraient pas etre moindres de douze cents francs, et elle y ajoutait en
+outre la jouissance d'une maison curiale et d'un jardin. Elle declarait ne
+plus reconnaitre les voeux religieux, et rendait la liberte a tous les
+cloitres, en laissant toutefois a ceux qui le voudraient la faculte de
+continuer la vie monastique; et comme leurs biens etaient supprimes, elle y
+suppleait par des pensions. Poussant meme la prevoyance plus loin encore,
+elle etablissait une difference entre les ordres riches et les ordres
+mendians, et proportionnait le traitement des uns et des autres a leur
+ancien etat. Elle fit de meme pour les pensions; et, lorsque le janseniste
+Camus, voulant revenir a la simplicite evangelique, proposa de reduire
+toutes les pensions a un meme taux infiniment modique, l'assemblee, sur
+l'avis de Mirabeau, les reduisit proportionnellement a leur valeur
+actuelle, et convenablement a l'ancien etat des pensionnaires. On ne
+pouvait donc pousser plus loin le menagement des habitudes, et c'est en
+cela que consiste le _veritable respect_ de la propriete. De meme, quand
+les protestans expatries depuis la revocation de l'edit de Nantes
+reclamerent leurs biens, l'assemblee ne leur rendit que ceux qui n'etaient
+pas vendus.
+
+Prudente et pleine de menagemens pour les personnes, elle traitait
+audacieusement les choses, et se montrait beaucoup plus hardie dans les
+matieres de constitution. On avait fixe les prerogatives des grands
+pouvoirs: il s'agissait de diviser le territoire du royaume. Il avait
+toujours ete partage en provinces, successivement unies a l'ancienne
+France. Ces provinces, differant entre elles de lois, de privileges,
+de moeurs, formaient l'ensemble le plus heterogene. Sieyes eut l'idee de
+les confondre par une nouvelle division qui aneantit les demarcations
+anciennes, et ramenat toutes les parties du royaume aux memes lois et au
+meme esprit. C'est ce qui fut fait par la division en departemens. Les
+departemens furent divises en districts, et les districts en municipalites.
+A tous ces degres, le principe de la representation fut admis.
+L'administration departementale, celle de district et celle des communes,
+etaient confiees a un conseil deliberant et a un conseil executif,
+egalement electifs. Ces diverses autorites relevaient les unes des autres,
+et avaient dans l'etendue de leur ressort les memes attributions. Le
+departement faisait la repartition de l'impot entre les districts, le
+district entre les communes, et la commune entre les individus.
+
+L'assemblee fixa ensuite la qualite de citoyen jouissant des droits
+politiques. Elle exigea vingt-cinq ans et la contribution du marc d'argent.
+Chaque individu reunissant ces conditions avait le titre de citoyen actif,
+et ceux qui ne l'avaient pas se nommaient citoyens passifs. Ces
+denominations assez simples furent tournees en ridicule, parce que c'est
+aux denominations qu'on s'attache quand on veut deprecier les choses; mais
+elles etaient naturelles et exprimaient bien leur objet. Le citoyen actif
+concourait aux elections pour la formation des administrations et de
+l'assemblee. Les elections des deputes avaient deux degres. Aucune
+condition n'etait exigee pour etre eligible; car, comme on l'avait dit a
+l'assemblee, on est electeur par son existence dans la societe, et on doit
+etre eligible par la seule confiance des electeurs.
+
+Ces travaux, interrompus par mille discussions de circonstance, etaient
+cependant pousses avec une grande ardeur. Le cote droit n'y contribuait
+que par son obstination a les empecher, des qu'il s'agissait de disputer
+quelque portion d'influence a la nation. Les deputes populaires, au
+contraire, quoique formant divers partis, se confondaient ou se separaient
+sans choc, suivant leur opinion personnelle. Il etait facile d'apercevoir
+que chez eux la conviction dominait les alliances. On voyait Thouret,
+Mirabeau, Duport, Sieyes, Camus, Chapelier, tour a tour se reunir ou se
+diviser, suivant leur opinion dans chaque discussion. Quant aux membres de
+la noblesse et du clerge, ils ne se montraient que dans les discussions de
+parti. Les parlemens avaient-ils rendu des arretes contre l'assemblee, des
+deputes ou des ecrivains l'avaient-ils offensee, ils se montraient prets a
+les appuyer. Ils soutenaient les commandans militaires contre le peuple,
+les marchands negriers contre les negres; ils opinaient contre l'admission
+des juifs et des protestans a la jouissance des droits communs. Enfin,
+quand Genes s'eleva contre la France, a cause de l'affranchissement de la
+Corse et de la reunion de cette ile au royaume, ils furent pour Genes
+contre la France. En un mot, etrangers, indifferens dans toutes les
+discussions utiles, n'ecoutant pas, s'entretenant entre eux, ils ne se
+levaient que lorsqu'il y avait des droits ou de la liberte a refuser[9].
+
+Nous l'avons deja dit, il n'etait plus possible de tenter une grande
+conspiration a cote du roi, puisque l'aristocratie etait mise en fuite, et
+que la cour etait environnee de l'assemblee, du peuple et de la milice
+nationale. Des mouvemens partiels etaient donc tout ce que les mecontens
+pouvaient essayer. Ils fomentaient les mauvaises dispositions des officiers
+qui tenaient a l'ancien ordre de choses, tandis que les soldats, ayant tout
+a gagner, penchaient pour le nouveau. Des rixes violentes avaient lieu
+entre l'armee et la populace: souvent les soldats livraient leurs chefs a
+la multitude, qui les egorgeait; d'autres fois, les mefiances etaient
+heureusement calmees, et tout rentrait en paix quand les commandans des
+villes avaient su se conduire avec un peu d'adresse, et avaient prete
+serment de fidelite a la nouvelle constitution. Le clerge avait inonde la
+Bretagne de protestations contre l'alienation de ses biens. On tachait
+d'exciter un reste de fanatisme religieux dans les provinces ou l'ancienne
+superstition regnait encore. Les parlemens furent aussi employes, et on
+tenta un dernier essai de leur autorite. Leurs vacances avaient ete
+prorogees par l'assemblee, parce qu'en attendant de les dissoudre, elle ne
+voulait pas avoir a discuter avec eux. Les chambres des vacations rendaient
+la justice en leur absence. A Rouen, a Nantes, a Rennes, elles prirent des
+arretes, ou elles deploraient la ruine de l'ancienne monarchie, la
+violation de ses lois; et, sans nommer l'assemblee, semblaient l'indiquer
+comme la cause de tous les maux. Elles furent appelees a la barre et
+censurees avec menagement. Celle de Rennes, comme plus coupable, fut
+declaree incapable de remplir ses fonctions. Celle de Metz avait insinue
+que le roi n'etait pas libre; et c'etait la, comme nous l'avons dit, la
+politique des mecontens. Ne pouvant se servir du roi, ils cherchaient a le
+representer comme en etat d'oppression, et voulaient annuler ainsi toutes
+les lois qu'il paraissait consentir. Lui-meme semblait seconder cette
+politique. Il n'avait pas voulu rappeler ses gardes-du-corps renvoyes aux 5
+et 6 octobre, et se faisait garder par la milice nationale, au milieu de
+laquelle il se savait en surete. Son intention etait de paraitre captif. La
+commune de Paris dejoua cette trop petite ruse, en priant le roi de
+rappeler ses gardes, ce qu'il refusa sous de vains pretextes, et par
+l'intermediaire de la reine[10].
+
+L'annee 1790 venait de commencer, et une agitation generale se faisait
+sentir. Trois mois assez calmes s'etaient ecoules depuis les 5 et 6
+octobre, et l'inquietude semblait se renouveler. Les grandes agitations
+sont suivies de repos, et ces repos de petites crises, jusqu'a des crises
+plus grandes. On accusait de ces troubles le clerge, la noblesse, la cour,
+l'Angleterre meme, qui chargea son ambassadeur de la justifier. Les
+compagnies soldees de la garde nationale furent elles-memes atteintes de
+cette inquietude generale. Quelques soldats reunis aux Champs-Elysees
+demanderent une augmentation de paye. Lafayette, present partout, accourut,
+les dispersa, les punit, et retablit le calme dans sa troupe toujours
+fidele, malgre ces legeres interruptions de discipline.
+
+On parlait surtout d'un complot contre l'assemblee et la municipalite, dont
+le chef suppose etait le marquis de Favras. Il fut arrete avec eclat, et
+livre au Chatelet. On repandit aussitot que Bailly et Lafayette avaient du
+etre assassines; que douze cents chevaux etaient prets a Versailles pour
+enlever le roi; qu'une armee, composee de Suisses et de Piemontais, devait
+le recevoir, et marcher sur Paris. L'alarme se repandit; on ajouta que
+Favras etait l'agent secret des personnages les plus eleves. Les soupcons
+se dirigerent sur Monsieur, frere du roi. Favras avait ete dans ses gardes,
+et avait de plus negocie un emprunt pour son compte. Monsieur, effraye de
+l'agitation des esprits, se presenta a l'Hotel-de-Ville, protesta contre
+les insinuations dont il etait l'objet, expliqua ses rapports avec Favras,
+rappela ses dispositions populaires, manifestees autrefois dans l'assemblee
+des notables, et demanda a etre juge, non sur les bruits publics, mais sur
+son patriotisme connu et point dementi[11]. Des applaudissemens universels
+couvrirent son discours, et il fut reconduit par la foule jusqu'a sa
+demeure.
+
+Le proces de Favras fut continue. Ce Favras avait couru l'Europe, epouse
+une princesse etrangere, et faisait des projets pour retablir sa fortune.
+Il en avait fait au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, et dans les premiers
+mois de 1790. Les temoins qui l'accusaient precisaient son dernier plan.
+L'assassinat de Bailly et de Lafayette, l'enlevement du roi, paraissaient
+faire partie de ce plan; mais on n'avait aucune preuve que les douze cents
+chevaux fussent prepares, ni que l'armee suisse ou piemontaise fut en
+mouvement. Les circonstances etaient peu favorables a Favras. Le Chatelet
+venait d'elargir Besenval et autres impliques dans le complot du 14
+juillet; l'opinion etait mecontente. Neanmoins Lafayette rassura les
+messieurs du Chatelet, leur demanda d'etre justes, et leur promit que leur
+jugement, quel qu'il fut, serait execute.
+
+Ce proces fit renaitre les soupcons contre la cour. Ces nouveaux projets la
+faisaient paraitre incorrigible; car, au milieu meme de Paris, on la voyait
+conspirer encore. On conseilla donc au roi une demarche eclatante qui put
+satisfaire l'opinion publique.
+
+Le 4 fevrier 1790, l'assemblee fut etonnee de voir quelques changemens dans
+la disposition de la salle. Un tapis a fleurs de lis recouvrait les marches
+du bureau. Le fauteuil des secretaires etait rabaisse: le president etait
+debout a cote du siege ou il etait ordinairement assis. "Voici le roi,"
+s'ecrient tout-a-coup les huissiers; et Louis XVI entre aussitot dans la
+salle. L'assemblee se leve a son aspect, et il est recu au milieu des
+applaudissemens. Une foule de spectateurs rapidement accourus occupent les
+tribunes, envahissent toutes les parties de la salle, et attendent avec la
+plus grande impatience les paroles royales. Louis XVI parle debout a
+l'assemblee assise: il rappelle d'abord les troubles auxquels la France
+s'est trouvee en proie, les efforts qu'il a faits pour les calmer, et pour
+assurer la subsistance du peuple; il recapitule les travaux des
+representans, en declarant qu'il avait tente les memes choses dans
+les assemblees provinciales; il montre enfin qu'il avait jadis manifeste
+lui-meme les voeux qui viennent d'etre realises. Il ajoute qu'il croit
+devoir plus specialement s'unir aux representans de la nation, dans un
+moment ou on lui a soumis les decrets destines a etablir dans le royaume
+une organisation nouvelle. Il favorisera, dit-il, de tout son pouvoir le
+succes de cette vaste organisation; toute tentative contraire serait
+coupable et poursuivie par tous les moyens. A ces mots, des applaudissemens
+retentissent. Le roi poursuit; et, rappelant ses propres sacrifices, il
+engage tous ceux qui ont perdu quelque chose a imiter sa resignation, et a
+se dedommager de leurs pertes par les biens que la constitution nouvelle
+promet a la France. Mais, lorsque, apres avoir promis de defendre cette
+constitution, il ajoute qu'il fera davantage encore, et que, de concert
+avec la reine, il preparera de bonne heure l'esprit et le coeur de son fils
+au nouvel ordre de choses, et l'habituera a etre heureux du bonheur des
+Francais, des cris d'amour s'echappent de toutes parts, toutes les mains
+sont tendues vers le monarque, tous les yeux cherchent la mere et l'enfant,
+toutes les voix les demandent: les transports sont universels. Enfin le roi
+termine son discours en recommandant la concorde et la paix a ce _bon
+peuple dont on l'assure qu'il est aime, quand on veut le consoler de ses
+peines_[12]. A ces derniers mots, tous les assistans eclatent en temoignages
+de reconnaissance. Le president fait une courte reponse ou il exprime le
+desordre de sentiment qui regne dans tous les coeurs. Le prince est
+reconduit aux Tuileries par la multitude. L'assemblee lui vote des
+remercimens a lui et a la reine. Une nouvelle idee se presente: Louis XVI
+venait de s'engager a maintenir la constitution; c'etait le cas pour les
+deputes de prendre cet engagement a leur tour. On propose donc le serment
+civique, et chaque depute vient jurer d'etre fidele _a la nation, a la loi
+et au roi; et de maintenir de tout son pouvoir la constitution decretee par
+l'assemblee nationale et acceptee par le roi_. Les suppleans, les deputes
+du commerce demandent a preter le serment a leur tour; les tribunes, les
+amphitheatres, les imitent, et de toutes parts on n'entend plus que ces
+mots: _Je le jure._
+
+Le serment fut repete a l'Hotel-de-Ville, et de communes en communes par
+toute la France. Des rejouissances furent ordonnees; l'effusion parut
+generale et sincere. C'etait le cas sans doute de recommencer une nouvelle
+conduite, et de ne pas rendre cette reconciliation inutile comme toutes les
+autres; mais le soir meme, tandis que Paris brillait des feux allumes pour
+celebrer cet heureux evenement, la cour etait deja revenue a son humeur, et
+les deputes populaires y recevaient un accueil tout different de celui qui
+etait reserve aux deputes nobles. En vain Lafayette, dont les avis pleins
+de sens et de zele n'etaient pas suivis, repetait a la cour que le roi ne
+pouvait plus balancer, et qu'il devait s'attacher entierement au parti
+populaire, et s'efforcer de gagner sa confiance; que pour cela il fallait
+que ses intentions ne fussent pas seulement proclamees a l'assemblee, mais
+qu'elles fussent manifestees par ses moindres actions; qu'il devait
+s'offenser du moindre propos equivoque tenu devant lui, et repousser le
+moindre doute exprime sur sa volonte reelle; qu'il ne devait montrer
+ni contrainte, ni mecontentement, ni laisser aucune esperance secrete aux
+aristocrates; et enfin que les ministres devaient etre unis, ne se
+permettre aucune rivalite avec l'assemblee, et ne pas l'obliger a recourir
+sans cesse a l'opinion publique. En vain Lafayette repetait-il ces sages
+conseils avec des instances respectueuses; le roi recevait ses lettres,
+le trouvait honnete homme; la reine les repoussait avec humeur, et semblait
+meme s'irriter des respects du general. Elle accueillait bien mieux
+Mirabeau, plus influent, mais certainement moins irreprochable que
+Lafayette.
+
+Les communications de Mirabeau avec la cour avaient continue. Il avait meme
+entretenu des rapports avec Monsieur, que ses opinions rendaient plus
+accessible au parti populaire, et il lui avait repete ce qu'il ne cessait
+d'exprimer a la reine et a M. de Montmorin, c'est que la monarchie ne
+pouvait etre sauvee que par la liberte. Mirabeau fit enfin des conventions
+avec la cour, par le secours d'un intermediaire. Il enonca ses principes
+dans une espece de profession de foi; il s'engagea a ne pas s'en ecarter,
+et a soutenir la cour tant qu'elle demeurerait sur la meme ligne. On lui
+donnait en retour un traitement assez considerable. La morale sans doute
+condamne de pareils traites, et on veut que le devoir soit fait pour le
+devoir seul. Mais etait-ce la se vendre? Un homme faible se fut vendu sans
+doute, en sacrifiant ses principes; mais le puissant Mirabeau, loin de
+sacrifier les siens, y amenait le pouvoir, et recevait en echange les
+secours que ses grands besoins et ses passions desordonnees lui rendaient
+indispensables. Different de ceux qui livrent fort cher de faibles talens
+et une lache conscience, Mirabeau, inebranlable dans ses principes,
+combattait alternativement son parti ou la cour, comme s'il n'avait pas
+attendu du premier la popularite, et de la seconde ses moyens d'existence.
+Ce fut a tel point que les historiens, ne pouvant pas le croire allie de la
+cour qu'il combattait, n'ont place que dans l'annee 1791 son traite, qui a
+ete fait cependant des les premiers mois de 1790. Mirabeau vit la reine, la
+charma par sa superiorite, et en recut un accueil qui le flatta beaucoup.
+Cet homme extraordinaire etait sensible a tous les plaisirs, a ceux de la
+vanite comme a ceux des passions. Il fallait le prendre avec sa force et
+ses faiblesses, et l'employer au profit de la cause commune. Outre
+Lafayette et Mirabeau, la cour avait encore Bouille, qu'il est temps de
+faire connaitre.
+
+Bouille, plein de courage, de droiture et de talens, avait tous les
+penchans de l'aristocratie, et ne se distinguait d'elles que par moins
+d'aveuglement et une plus grande habitude des affaires. Retire a Metz,
+commandant la une vaste etendue de frontieres et une grande partie de
+l'armee, il tachait d'entretenir la mefiance entre ses troupes et les
+gardes nationales, afin de conserver ses soldats a la cour[13]. Place la en
+expectative, il effrayait le parti populaire, et semblait le general de la
+monarchie, comme Lafayette celui de la constitution. Cependant
+l'aristocratie lui deplaisait, la faiblesse du roi le degoutait du service,
+et il l'eut quitte s'il n'avait ete presse par Louis XVI d'y demeurer.
+Bouille etait plein d'honneur. Son serment prete, il ne songea plus qu'a
+servir le roi et la constitution. La cour devait donc reunir Lafayette,
+Mirabeau et Bouille; et par eux elle aurait eu les gardes nationales,
+l'assemblee et l'armee, c'est-a-dire les trois puissances du jour. Quelques
+motifs, il est vrai, divisaient ces trois personnages. Lafayette, plein de
+bonne volonte, etait pret a s'unir avec tous ceux qui voudraient servir le
+roi et la constitution; mais Mirabeau jalousait la puissance de Lafayette,
+redoutait sa purete si vantee, et semblait y voir un reproche. Bouille
+haissait en Lafayette une conviction exaltee, et peut-etre un ennemi
+irreprochable; il preferait Mirabeau, qu'il croyait plus maniable, et moins
+rigoureux dans sa foi politique. C'etait a la cour a unir ces trois
+hommes, en detruisant leurs motifs particuliers d'eloignement. Mais il n'y
+avait qu'un moyen d'union, la monarchie libre. Il fallait donc s'y resigner
+franchement, et y tendre de toutes ses forces. Mais la cour toujours
+incertaine, sans repousser Lafayette, l'accueillait froidement, payait
+Mirabeau qui la gourmandait par intervalles, entretenait l'humeur de
+Bouille contre la revolution, regardait l'Autriche avec esperance, et
+laissait agir l'emigration de Turin. Ainsi fait la faiblesse: elle cherche
+a se donner des esperances plutot qu'a s'assurer le succes, et elle ne
+parvient de cette maniere qu'a se perdre, en inspirant des soupcons qui
+irritent autant les partis que la realite meme, car il vaut mieux les
+frapper que les menacer.
+
+En vain Lafayette, qui voulait faire ce que la cour ne faisait pas,
+ecrivait-il a Bouille, son parent, pour l'engager a servir le trone en
+commun, et par les seuls moyens possibles, ceux de la franchise et de la
+liberte; Bouille, mal inspire par la cour, repondait froidement et d'une
+maniere evasive, et, sans rien tenter contre la constitution, continuait a
+se rendre imposant par le secret de ses intentions et la force de son
+armee.
+
+Cette reconciliation du 4 fevrier, qui aurait pu avoir de si grands
+resultats, fut donc vaine et inutile. Le proces de Favras fut acheve, et
+soit crainte, soit conviction, le Chatelet le condamna a etre pendu. Favras
+montra, dans ces derniers momens, une fermete digne d'un martyr, et non
+d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda a faire une
+declaration avant de mourir. L'echafaud etait dresse sur la place de Greve.
+On le conduisit a l'Hotel-de-Ville, ou il demeura jusqu'a la nuit. Le
+peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cet
+exemple de l'egalite dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu
+des communications avec un grand de l'etat, qui l'avait engage a disposer
+les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques depenses, ce
+seigneur lui avait donne cent louis qu'il avait acceptes. Il assura que son
+crime se bornait la, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si
+l'aveu des noms pourrait le sauver. La reponse qu'on lui fit ne l'ayant pas
+satisfait. "En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret;" et il
+s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermete. La nuit
+regnait sur la place de l'execution, et on avait eclaire jusqu'a la
+potence. Le peuple se rejouit de ce spectacle, content de trouver de
+l'egalite meme a l'echafaud; il y mela d'atroces railleries, et parodia de
+diverses manieres le supplice de cet infortune. Le corps de Favras fut
+rendu a sa famille, et de nouveaux evenemens firent bientot oublier sa mort
+a ceux qui l'avaient puni, et a ceux qui s'en etaient servis.
+
+Le clerge desespere continuait d'exciter de petites agitations sur toute la
+surface de la France. La noblesse comptait beaucoup sur son influence parmi
+le peuple. Tant que l'assemblee s'etait contentee, par un decret, de mettre
+les biens ecclesiastiques a la disposition de la nation, le clerge avait
+espere que l'execution du decret n'aurait pas lieu; et, pour la rendre
+inutile, il suggerait mille moyens de subvenir aux besoins du tresor.
+L'abbe Maury avait propose un impot sur le luxe, et l'abbe de Salsede lui
+avait repondu en proposant, a son tour, qu'aucun ecclesiastique ne put
+avoir plus de mille ecus de revenus. Le riche abbe se tut a une motion
+pareille. Une autre fois, en discutant sur la dette de l'etat, Cazales
+avait conseille d'examiner, non pas la validite des titres de chaque
+creance, mais la creance elle-meme, son origine et son motif; ce qui etait
+renouveler la banqueroute par le moyen si odieux et si use des chambres
+ardentes. Le clerge, ennemi des creanciers de l'etat auxquels il se croyait
+sacrifie, avait soutenu la proposition malgre le rigorisme de ses principes
+en fait de propriete. Maury s'etait emporte avec violence et avait manque a
+l'assemblee, en disant a une partie de ses membres, qu'ils n'avaient que le
+courage de la honte. L'assemblee en avait ete offensee, et voulait
+l'exclure de son sein. Mais Mirabeau, qui pouvait se croire attaque,
+representa a ses collegues que chaque depute appartenait a ses commettans,
+et qu'on n'avait pas le droit d'en exclure un seul. Cette moderation
+convenait a la veritable superiorite; elle reussit, et Maury fut plus puni
+par une censure qu'il ne l'eut ete par l'exclusion. Tous ces moyens
+inventes par le clerge, pour mettre les creanciers de l'etat a sa place, ne
+lui servirent de rien, et l'assemblee decreta la vente de 400 millions de
+biens du domaine et de l'Eglise. Desespere alors, le clerge fit courir des
+ecrits parmi le peuple, et repandit que le projet des revolutionnaires
+etait d'attaquer la religion catholique. C'est dans les provinces du Midi
+qu'il esperait obtenir le plus de succes. On a vu que la premiere
+emigration s'etait dirigee vers Turin. C'est avec le Languedoc et la
+Provence qu'elle entretenait ses principales communications. Calonne, si
+celebre sous les notables, etait le ministre de la cour fugitive. Deux
+partis la divisaient: la haute noblesse voulait maintenir son empire, et
+redoutait l'intervention de la noblesse de province, et surtout de la
+bourgeoisie. Aussi ne voulait-elle recourir qu'a l'etranger pour retablir
+le trone. D'ailleurs, user de la religion, comme le proposaient les
+emissaires des provinces, lui semblait ridicule a elle qui s'etait egayee
+pendant un siecle des plaisanteries de Voltaire. L'autre parti, compose de
+petits nobles, de bourgeois expatries, voulait combattre la passion de la
+liberte par une autre plus forte, celle du fanatisme, et vaincre avec ses
+seules forces, sans se mettre a la merci de l'etranger. Les premiers
+alleguaient les vengeances personnelles de la guerre civile, pour excuser
+l'intervention de l'etranger; les seconds soutenaient que la guerre civile
+comportait l'effusion du sang, mais qu'il ne fallait pas se souiller d'une
+trahison. Ces derniers, plus courageux, plus patriotes, mais plus feroces,
+ne devaient pas reussir dans une cour ou regnait Calonne. Cependant, comme
+on avait besoin de tout le monde, les communications furent continuees
+entre Turin et les provinces meridionales. On se decida a attaquer la
+revolution par la guerre etrangere et par la guerre civile, et pour cela on
+tenta de reveiller l'ancien fanatisme de ces contrees[14].
+
+Le clerge ne negligea rien pour seconder ce plan. Les protestans excitaient
+dans ces pays l'envie des catholiques. Le clerge profita de ces
+dispositions, et surtout des solennites de Paques. A Montpellier, a Nimes,
+a Montauban, l'antique fanatisme fut reveille par tous les moyens.
+
+Charles Lameth se plaignit a la tribune de ce qu'on avait abuse de la
+quinzaine de Paques pour egarer le peuple et l'exciter contre les lois
+nouvelles. A ces mots, le clerge se souleva, et voulut quitter
+l'assemblee. L'eveque de Clermont en fit la menace, et une foule
+d'ecclesiastiques deja debout allaient sortir, mais on appela Charles
+Lameth a l'ordre, et le tumulte s'apaisa. Cependant la vente des biens du
+clerge etait mise a execution: il en etait aigri et ne negligeait aucune
+occasion de faire eclater son ressentiment. Don Gerle, chartreux plein de
+bonne foi dans ses sentimens religieux et patriotiques, demande un jour la
+parole et propose de declarer la religion catholique la seule religion de
+l'etat[15]. Une foule de deputes se levent aussitot, et se disposent a voter
+par acclamation, en disant que c'est le cas pour l'assemblee de se
+justifier du reproche qu'on lui a fait d'attaquer la religion catholique.
+Cependant que signifiait une proposition pareille? Ou le decret avait pour
+but de donner un privilege a la religion catholique, et aucune ne doit en
+avoir; ou il etait la declaration d'un fait, c'est que la majorite
+francaise etait catholique; et le fait n'avait pas besoin d'etre declare.
+Une telle proposition ne pouvait donc etre accueillie. Aussi, malgre les
+efforts de la noblesse et du clerge, la discussion fut renvoyee au
+lendemain. Une foule immense etait accourue; Lafayette, averti que des
+malveillans se disposaient a exciter du trouble, avait double la garde. La
+discussion s'ouvre: un ecclesiastique menace l'assemblee de malediction;
+Maury pousse ses cris accoutumes; Menou repond avec calme a tous les
+reproches faits a l'assemblee, et dit qu'on ne peut raisonnablement pas
+l'accuser de vouloir abolir la religion catholique, a l'instant ou elle va
+mettre les depenses de son culte au rang des depenses publiques, il propose
+donc de passer a l'ordre du jour. Don Gerle, persuade, retire alors sa
+motion, et s'excuse d'avoir excite un pareil tumulte. M. de Larochefoucauld
+presente une redaction nouvelle, et sa proposition succede a celle de
+Menou. Tout a coup un membre du cote droit se plaint de n'etre pas libre,
+interpelle Lafayette, et lui demande pourquoi il a double la garde. Le
+motif n'etait pas suspect, car ce n'etait pas le cote gauche qui pouvait
+redouter le peuple, et ce n'etait pas ces amis que Lafayette cherchait a
+proteger. Cette interpellation augmente le tumulte; neanmoins la discussion
+continue. Dans ces debats, on cite Louis XVI: "Je ne suis pas etonne,
+s'ecrie alors Mirabeau, qu'on rappelle le regne ou a ete revoque l'edit de
+Nantes; mais songez que de cette tribune ou je parle, j'apercois la fenetre
+fatale d'ou un roi, assassin de ses sujets, melant les interets de la terre
+a ceux de la religion, donna le signal de la Saint-Barthelemy!" Cette
+terrible apostrophe ne termine pas la discussion qui se prolonge encore. La
+proposition du duc de Larochefoucauld est enfin adoptee. L'assemblee
+declare que ses sentimens sont connus, mais que, par respect pour la
+liberte des consciences, elle ne peut ni ne doit deliberer sur la
+proposition qui lui est soumise. Quelques jours etaient a peine ecoules,
+qu'un autre moyen fut encore employe pour menacer l'assemblee et la
+dissoudre. La nouvelle organisation du royaume etait achevee, le peuple
+allait etre convoque pour elire ses magistrats, et on imagina de lui faire
+nommer en meme temps de nouveaux deputes, pour remplacer ceux qui
+composaient l'assemblee actuelle. Ce moyen, propose et discute une autre
+fois, avait deja ete repousse. Il fut renouvele en avril 1790. Quelques
+cahiers bornaient les pouvoirs a un an; il y avait en effet pres d'une
+annee que l'assemblee etait reunie. Ouverte en mai 1789, elle touchait au
+mois d'avril 1790. Quoique les cahiers eussent ete annules, quoiqu'on eut
+pris l'engagement de ne pas se separer avant l'achevement de la
+constitution, ces hommes pour lesquels il n'y avait ni decret rendu, ni
+serment prete, quand il s'agissait d'aller a leur but, proposent de faire
+elire d'autres deputes et de leur ceder la place. Maury, charge de cette
+journee, s'acquitte de son role avec autant d'assurance que jamais, mais
+avec plus d'adresse qu'a son ordinaire. Il en appelle lui-meme a la
+souverainete du peuple, et dit qu'on ne peut pas plus long-temps se mettre
+a la place de la nation, et prolonger des pouvoirs qui ne sont que
+temporaires. Il demande a quel titre on s'est revetu d'attributions
+souveraines; il soutient que cette distinction entre le pouvoir legislatif
+et constituant est une distinction chimerique, qu'une convention souveraine
+ne peut exister qu'en l'absence de tout gouvernement; et que si l'assemblee
+est cette convention, elle n'a qu'a detroner le roi et declarer le trone
+vacant. Des cris l'interrompent a ces mots, et manifestent l'indignation
+generale. Mirabeau se leve alors avec dignite: "On demande, dit-il, depuis
+quand les deputes du peuple sont devenus convention nationale? Je reponds:
+C'est le jour ou, trouvant l'entree de leurs seances environnee de soldats,
+il allerent se reunir dans le premier endroit ou ils purent se rassembler,
+pour jurer de plutot perir que de trahir et d'abandonner les droits de la
+nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, ont change ce jour de nature.
+Quels que soient les pouvoirs que nous avons exerces, nos efforts, nos
+travaux les ont legitimes: l'adhesion de toute la nation les a sanctifies.
+Vous vous rappelez tous le mot de ce grand homme de l'antiquite qui avait
+neglige les formes legales pour sauver la patrie. Somme par un tribun
+factieux de dire s'il avait observe les lois, il repondit: Je jure que j'ai
+sauve la patrie. Messieurs (s'ecrie alors Mirabeau en s'adressant aux
+deputes des communes), je jure que vous avez sauve la France."
+
+A ce magnifique serment, dit Ferrieres, l'assemblee tout entiere, comme
+entrainee par une in spiration subite, ferme la discussion, et decrete que
+les reunions electorales ne s'occuperont point de l'election des nouveaux
+deputes.
+
+Ainsi ce nouveau moyen fut encore inutile, et l'assemblee put continuer ses
+travaux. Mais les troubles n'en continuerent pas moins par toute la France.
+Le commandant De Voisin fut massacre par le peuple; les forts de Marseille
+furent envahis par la garde nationale. Des mouvemens en sens contraires
+eurent lieu a Nimes et a Montauban. Les envoyes de Turin avaient excite les
+catholiques; ils avaient fait des adresses, dans lesquelles ils declaraient
+la monarchie en danger, et demandaient que la religion catholique fut
+declaree religion de l'etat. Une proclamation royale avait en vain repondu;
+ils avaient replique. Les protestans en etaient venus aux prises avec les
+catholiques; et ces derniers, attendant vainement les secours promis par
+Turin, avaient ete enfin repousses. Diverses gardes nationales s'etaient
+mises en mouvement, pour secourir les patriotes contre les revoltes; la
+lutte s'etait ainsi engagee, et le vicomte de Mirabeau, adversaire declare
+de son illustre frere, annoncant lui-meme la guerre civile du haut de la
+tribune, sembla, par son mouvement, son geste, ses paroles, la jeter dans
+l'assemblee.
+
+Ainsi, tandis que la partie la plus moderee des deputes tachait d'apaiser
+l'ardeur revolutionnaire, une opposition indiscrete excitait une fievre que
+le repos aurait pu calmer, et fournissait des pretextes aux orateurs
+populaires les plus violens. Les clubs en devenaient plus exageres. Celui
+des Jacobins, issu du club breton, et d'abord etabli a Versailles, puis a
+Paris, l'emportait sur les autres par le nombre, les talens et la
+violence[16]. Ses seances etaient suivies comme celles de l'assemblee
+elle-meme. Il devancait toutes les questions que celle-ci devait traiter,
+et emettait des decisions, qui etaient deja une prevention pour les
+legislateurs eux-memes. La se reunissaient les principaux deputes
+populaires, et les plus obstines y trouvaient des forces et des
+excitations. Lafayette, pour combattre cette terrible influence, s'etait
+concerte avec Bailly et les hommes les plus eclaires, et avait forme
+un autre club, dit de 89, et plus tard des Feuillans[17]. Mais le moyen
+etait impuissant; une reunion de cent hommes calmes et instruits ne pouvait
+appeler la foule comme le club des Jacobins, ou on se livrait a toute la
+vehemence des passions populaires. Fermer les clubs eut ete le seul moyen,
+mais la cour avait trop peu de franchise et inspirait trop de defiance,
+pour que le parti populaire songeat a employer une ressource pareille. Les
+Lameth dominaient au club des Jacobins. Mirabeau se montrait egalement dans
+l'un et dans l'autre; il etait evident a tous les yeux que sa place etait
+entre tous les partis. Une occasion se presenta bientot ou son role fut
+encore mieux prononce, et ou il remporta pour la monarchie un avantage
+memorable, comme le verrons ci-apres.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez la note 8 a la fin du volume.
+[2] Voyez la note 9 a la fin du volume.
+[3] Voyez les Memoires de Dumouriez.
+[4] Voyez la note 10 a la fin du volume.
+[5] MM. Malouet et Bertrand de Molleville n'ont pas craint d'ecrire
+ le contraire, mais le fait que nous avancons est atteste par les temoins
+ les plus dignes de foi.
+[6] Voyez la note 11 a fin du volume.
+[7] Elle tint sa premiere seance a l'Archeveche, le 19 octobre.
+[8] 20 octobre.
+[9] Sur la maniere d'etre des deputes de la droite, voyez un extrait
+ des Memoires de Ferrieres, note 12, a la fin du volume.
+[10] Voyez la note 13 a la fin du volume.
+[11] Voyez la note 14 a la fia du volume.
+[12] Voyez la note 15 a la fin du volume.
+[13] C'est lui qui le dit dans ses memoires.
+[14] Voyez la note 16 a la fin du volume.
+[15] Seance du 12 avril.
+[16] Ce club, dit des _Amis de la constitution,_ fut transfere a Paris
+ en octobre 1789, et fut connu alors sous le nom de _club des Jacobins;_
+ parce qu'il se reunissait dans une salle du couvent des Jacobins, rue
+ Saint-Honore.
+[17] Forme le 12 mai.
+
+
+
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+ETAT POLITIQUE ET DISPOSITIONS DES PUISSANCES ETRANGERES EN 1790.
+--DISCUSSION SUR LE DROIT DE LA PAIX ET DE LA GUERRE.--PREMIERE
+INSTITUTION DU PAPIER-MONNAIE OU DES ASSIGNATS.--ORGANISATION JUDICIAIRE.
+--CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE.--ABOLITION DES TITRES DE NOBLESSE.
+--ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET.--FETE DE LA PREMIERE FEDERATION.--REVOLTE
+DES TROUPES A NANCY.--RETRAITE DE NECKER.--PROJETS DE LA COUR ET DE
+MIRABEAU.--FORMATION DU CAMP DE JALES.--SERMENT CIVIQUE IMPOSE AUX
+ECCLESIASTIQUES.
+
+
+A l'epoque ou nous sommes arrives, la revolution francaise commencait
+d'attirer les regards des souverains etrangers; son langage etait si eleve,
+si ferme; il avait un caractere de generalite qui semblait si bien le
+rendre propre a plus d'un peuple, que les princes etrangers durent s'en
+effrayer. On avait pu croire jusque-la a une agitation passagere, mais les
+succes de l'assemblee, sa fermete, sa constance inattendue, et surtout
+l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait a toutes les nations,
+durent lui attirer plus de consideration et de haine, et lui meriter
+l'honneur d'occuper les cabinets. L'Europe alors etait divisee en deux
+grandes ligues ennemies: la ligue anglo-prussienne d'une part, et les cours
+imperiales de l'autre.
+
+Frederic-Guillaume avait succede au grand Frederic sur le trone de la
+Prusse. Ce prince mobile et faible, renoncant a la politique de son
+illustre predecesseur, avait abandonne l'alliance de la France pour celle
+de l'Angleterre. Uni a cette puissance, il avait forme cette fameuse ligue
+anglo-prussienne, qui tenta de si grandes choses et n'en executa aucune;
+qui souleva la Suede, la Pologne, la Porte, contre la Russie et l'Autriche,
+abandonna tous ceux qu'elle avait souleves, et contribua meme a les
+depouiller, en partageant la Pologne.
+
+Le projet de l'Angleterre et de la Prusse reunies avait ete de ruiner la
+Russie et l'Autriche, en suscitent contre elles la Suede ou regnait le
+chevaleresque Gustave, la Pologne gemissant d'un premier partage, et la
+Porte courroucee des invasions russes. L'intention particuliere de
+l'Angleterre, dans cette ligue, etait de se venger des secours fournis aux
+colonies americaines par la France, sans lui declarer la guerre. Elle en
+avait trouve le moyen en mettant aux prises les Turcs et les Russes. La
+France ne pouvait demeurer neutre entre ces deux peuples sans s'aliener les
+Turcs, qui comptaient sur elle, et sans perdre ainsi sa domination
+commerciale dans le Levant. D'autre part, en participant a la guerre, elle
+perdait l'alliance de la Russie, avec laquelle elle venait de conclure un
+traite infiniment avantageux, qui lui assurait les bois de construction, et
+tous les objets que le Nord fournit abondamment a la marine. Ainsi, dans
+les deux cas, la France essuyait un dommage. En attendant, l'Angleterre
+disposait ses forces et se preparait a les deployer au besoin. D'ailleurs,
+voyant le desordre des finances sous les notables, le desordre populaire
+sous la constituante, elle croyait n'avoir pas besoin de la guerre, et on
+a pense qu'elle aimait encore mieux detruire la France par les troubles
+interieurs que par les armes. Aussi l'a-t-on accusee toujours de favoriser
+nos discordes.
+
+Cette ligue anglo-prussienne avait fait livrer quelques batailles, dont le
+succes fut balance. Gustave s'etait tire en heros d'une position ou il
+s'etait engage en aventurier. La Hollande insurgee avait ete soumise au
+stathouder par les intrigues anglaises et les armees prussiennes. L'habile
+Angleterre avait ainsi prive la France d'une puissante alliance maritime;
+et le monarque prussien, qui ne cherchait que des succes de vanite, avait
+venge un outrage fait par les etats de Hollande a l'epouse du stathouder,
+qui etait sa propre soeur. La Pologne achevait de se constituer, et allait
+prendre les armes. La Turquie avait ete battue par la Russie. Cependant la
+mort de l'empereur d'Autriche, Joseph II, survenue en janvier 1790, changea
+la face des evenemens. Leopold, ce prince eclaire et pacifique, dont la
+Toscane avait beni l'heureux regne, lui succeda. Leopold, adroit autant que
+sage, voulait mettre fin a la guerre, et pour y reussir il employa les
+ressources de la seduction, si puissantes sur la mobile imagination de
+Frederic-Guillaume. On fit valoir a ce prince les douceurs du repos, les
+maux de la guerre qui depuis si long-temps pesaient sur son peuple, enfin
+les dangers de la revolution francaise qui proclamait de si funestes
+principes. On reveilla en lui des idees de pouvoir absolu, on lui fit meme
+concevoir l'esperance de chatier les revolutionnaires francais, comme il
+avait chatie ceux de Hollande; et il se laissa entrainer, a l'instant ou il
+allait retirer les avantages de cette ligue si hardiment concue par son
+ministre Hertzberg. Ce fut en juillet 1790 que la paix fut signee a
+Reichenbach. En aout, la Russie fit la sienne avec Gustave, et n'eut plus
+affaire qu'a la Pologne peu redoutable, et aux Turcs battus de toutes
+parts. Nous ferons connaitre plus tard ces divers evenemens. L'attention
+des puissances finissait donc par se diriger presque tout entiere sur la
+revolution de France. Quelque temps avant la conclusion de la paix entre la
+Prusse et Leopold, lorsque la ligue anglo-prussienne menacait les deux
+cours imperiales, et poursuivait se cretement la France, ainsi que
+l'Espagne, notre constante et fidele alliee, quelques navires anglais
+furent saisis dans la baie de Notka par les Espagnols. Des reclamations
+tres-vives furent elevees, et suivies d'un armement general dans les ports
+De l'Angleterre. Aussitot l'Espagne, invoquant les traites, demanda le
+secours de la France, et Louis XVI ordonna l'equipement de quinze
+vaisseaux. On accusa l'Angleterre de vouloir, dans cette occasion,
+augmenter nos embarras. Les clubs de Londres, il est vrai, avaient
+plusieurs fois complimente l'assemblee nationale; mais le cabinet laissait
+quelques philanthropes se livrer a ces epanchemens philosophiques, et
+pendant ce temps payait, dit-on, ces etonnans agitateurs qui reparaissaient
+partout, et donnaient tant de peine aux gardes nationales du royaume. Les
+troubles interieurs furent plus grands encore au moment de l'armement
+general, et on ne put s'empecher de voir une liaison entre les menaces
+de l'Angleterre et la renaissance du desordre. Lafayette surtout, qui ne
+prenait guere la parole dans l'assemblee que pour les objets qui
+interessaient la tranquillite publique, Lafayette denonca a la tribune une
+influence secrete. "Je ne puis, dit-il, m'empecher de faire remarquer a
+l'assemblee cette fermentation nouvelle et combinee, qui se manifeste de
+Strasbourg a Nimes, et de Brest a Toulon, et qu'en vain les ennemis du
+peuple voudraient lui attribuer, lorsqu'elle porte tous les caracteres
+d'une influence secrete. S'agit-il d'etablir les departemens, on devaste
+les campagnes; les puissances voisines arment-elles, aussitot le desordre
+est dans nos ports et dans nos arsenaux." On avait en effet egorge
+plusieurs commandans, et par hasard ou par choix nos meilleurs officiers de
+marine avaient ete immoles. L'ambassadeur anglais avait ete charge par sa
+cour de repousser ces imputations. Mais on sait quelle confiance meritent
+de pareils messages. Calonne avait aussi ecrit au roi[1] pour justifier
+l'Angleterre, mais Calonne, en parlant pour l'etranger, etait suspect. Il
+disait vainement que toute depense est connue dans un gouvernement
+representatif; que meme les depenses secretes sont du moins avouees comme
+telles, et qu'il n'y avait dans les budgets anglais aucune attribution de
+ce genre. L'experience a prouve que l'argent ne manque jamais a des
+ministres meme responsables. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que le
+temps, qui devoile tout, n'a rien decouvert a cet egard, et que Necker, qui
+etait place pour en bien juger, n'a jamais cru a cette secrete
+influence[2].
+
+Le roi, comme on vient de le voir, avait fait notifier a l'assemblee
+l'equipement de quinze vaisseaux de ligne, pensant, disait-il, qu'elle
+approuverait cette mesure, et qu'elle voterait les depenses necessaires.
+L'assemblee accueillit parfaitement le message; mais elle y vit une
+question constitutionnelle, qu'elle crut devoir resoudre avant de repondre
+au roi. "Les mesures sont prises, dit Alexandre Lameth, notre discussion ne
+peut les retarder; il faut donc fixer auparavant a qui du roi ou de
+l'assemblee on attribuera le droit de faire la paix ou la guerre." En
+effet, c'etait presque la derniere attribution importante a fixer, et l'une
+de celles qui devaient exciter le plus d'interet. Les imaginations etaient
+toutes pleines des fautes des cours, de leurs alternatives d'ambition ou de
+faiblesse, et on ne voulait pas laisser au trone le pouvoir ou d'entrainer
+la nation dans des guerres dangereuses, ou de la deshonorer par des
+lachetes. Cependant, de tous les actes du gouvernement, le soin de la
+guerre et de la paix est celui ou il entre le plus d'action, et ou le
+pouvoir executif doit exercer le plus d'influence, c'est celui ou il faut
+lui laisser le plus de liberte pour qu'il agisse volontiers et bien.
+L'opinion de Mirabeau, qu'on disait gagne par la cour, etait annoncee
+d'avance. L'occasion etait favorable pour ravir a l'orateur cette
+popularite si enviee. Les Lameth l'avaient senti, et avaient charge Barnave
+d'accabler Mirabeau. Le cote droit se retira pour ainsi dire, et laissa
+le champ libre a ces deux rivaux.
+
+La discussion etait impatiemment attendue; elle s'ouvre[3]. Apres quelques
+orateurs qui ne repandent que des idees preliminaires, Mirabeau est
+entendu et pose la question d'une maniere toute nouvelle. La guerre,
+suivant lui, est presque toujours imprevue; les hostilites commencent avant
+les menaces; le roi, charge du salut public, doit les repousser, et la
+guerre se trouve ainsi commencee avant que l'assemblee ait pu intervenir.
+Il en est de meme pour les traites: le roi peut seul saisir le moment de
+negocier, de conferer, de disputer avec les puissances; l'assemblee ne peut
+que ratifier les conditions obtenues. Dans les deux cas, le roi peut seul
+agir, et l'assemblee approuver ou improuver. Mirabeau veut donc que le
+pouvoir executif soit tenu de soutenir les hostilites commencees, et que
+le pouvoir legislatif, suivant les cas, souffre la continuation de la
+guerre, ou bien requiere la paix. Cette opinion est applaudie, parce que la
+voix de Mirabeau l'etait toujours. Cependant Barnave prend la parole; et,
+negligeant les autres orateurs, ne repond qu'a Mirabeau. Il convient que
+souvent le fer est tire avant que la nation puisse etre consultee: mais il
+soutient que les hostilites ne sont pas la guerre, que le roi doit les
+repousser et avertir aussitot l'assemblee, qui alors declare en souveraine
+ses propres intentions. Ainsi toute la difference est dans les mots, car
+Mirabeau donne a l'assemblee le droit d'improuver la guerre et de requerir
+la paix, Barnave celui de declarer l'une ou l'autre; mais, dans les deux
+cas, le voeu de l'assemblee etait obligatoire, et Barnave ne lui donnait
+pas plus que Mirabeau. Neanmoins Barnave est applaudi et porte en triomphe
+par le peuple, et on repand que son adversaire est vendu. On colporte par
+les rues et a grands cris un pamphlet intitule: _Grande trahison du comte
+de Mirabeau_. L'occasion etait decisive, chacun attendait un effort du
+terrible athlete. Il demande la replique, l'obtient, monte a la tribune
+en presence d'une foule immense reunie pour l'entendre, et declare, en y
+montant, qu'il n'en descendra que mort ou victorieux. "Moi aussi, dit-il
+en commencant, on m'a porte en triomphe, et pourtant on crie aujourd'hui
+_la grande trahison du comte de Mirabeau_! Je n'avais pas besoin de cet
+exemple pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole a la roche
+Tarpeienne. Cependant ces coups de bas en haut ne m'arreteront pas dans ma
+carriere." Apres cet imposant debut, il annonce qu'il ne repondra qu'a
+Barnave, et des le commencement: "Expliquez-vous, lui dit-il: vous avez
+dans votre opinion reduit le roi a notifier les hostilites commencees, et
+vous avez donne a l'assemblee toute seule le droit de declarer a cet egard
+la volonte nationale. Sur cela je vous arrete et vous rappelle a nos
+principes, qui partagent l'expression de la volonte nationale entre
+l'assemblee et le roi.... En ne l'attribuant qu'a l'assemblee seule, vous
+avez forfait a la constitution; je vous rappelle a l'ordre.... Vous ne
+repondez pas...; je continue...."
+
+Il n'y avait en effet rien a repondre. Barnave demeure expose pendant une
+longue replique a ces foudroyantes apostrophes. Mirabeau lui repond article
+par article, et montre que son adversaire n'a rien donne de plus a
+l'assemblee que ce qu'il lui avait donne lui-meme; mais que seulement, en
+reduisant le roi a une simple notification, il l'avait prive de son
+concours necessaire a l'expression de la volonte nationale; il termine
+enfin en reprochant a Barnave ces coupables rivalites entre des hommes
+qui devraient, dit-il, vivre en vrais compagnons d'armes. Barnave avait
+enumere les partisans de son opinion, Mirabeau enumere les siens a son
+tour; il y montre ces hommes moderes, premiers fondateurs de la
+constitution, et qui entretenaient les Francais de liberte, lorsque ces
+vils calomniateurs sucaient le lait des cours (il designait les Lameth,
+qui avaient recu des bienfaits de la reine); "des hommes, ajoute-t-il, qui
+s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis."
+
+Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Mirabeau. Il y avait dans
+l'assemblee une portion considerable de deputes qui n'appartenaient ni a la
+droite ni a la gauche, mais qui, sans aucun parti pris, se decidaient sur
+l'impression du moment. C'etait par eux que le genie et la raison
+regnaient, parce qu'ils faisaient la majorite en se portant vers un cote ou
+vers l'autre. Barnave veut repondre, l'assemblee s'y oppose et demande
+d'aller aux voix. Le decret de Mirabeau, superieurement amende par
+Chapelier, a la priorite, et il est enfin adopte (22 mai), a la
+satisfaction generale; car ces rivalites ne s'etendaient pas au-dela du
+cercle ou elles etaient nees, et le parti populaire croyait vaincre aussi
+bien avec Mirabeau qu'avec les Lameth.
+
+Le decret conferait au roi et a la nation le droit de faire la paix et la
+guerre. Le roi etait charge de la disposition des forces, il notifiait les
+hostilites commencees, reunissait l'assemblee si elle ne l'etait pas, et
+proposait le decret de paix ou de guerre; l'assemblee deliberait sur sa
+proposition expresse, et le roi sanctionnait ensuite sa deliberation. C'est
+Chapelier qui, par un amendement tres raisonnable, avait exige la
+proposition expresse et la sanction definitive. Ce decret, conforme a la
+raison et aux principes deja etablis, excita une joie sincere chez les
+constitutionnels, et des esperances folles chez les contre-
+revolutionnaires, qui crurent que l'esprit public allait changer, et
+que cette victoire de Mirabeau allait devenir la leur. Lafayette, qui dans
+cette circonstance s'etait uni a Mirabeau, en ecrivit a Bouille, lui fit
+entrevoir des esperances de calme et de moderation, et tacha, comme il le
+faisait toujours, de le concilier a l'ordre nouveau.
+
+L'assemblee continuait ses travaux de finances. Ils consistaient a disposer
+le mieux possible des biens du clerge, dont la vente, depuis long-temps
+decretee, ne pouvait etre empechee ni par les protestations, ni par les
+mandemens, ni par les intrigues. Depouiller un corps trop puissant d'une
+grande partie du territoire, la repartir le mieux possible, et de maniere a
+la fertiliser par sa division; rendre ainsi proprietaire une portion
+considerable du peuple qui ne l'etait pas; enfin eteindre par la meme
+operation les dettes de l'etat, et retablir l'ordre dans les finances, tel
+etait le but de l'assemblee, et elle en sentait trop l'utilite, pour
+s'effrayer des obstacles. L'assemblee avait deja ordonne la vente de
+400,000,000 de biens du domaine et de l'Eglise, mais il fallait trouver le
+moyen de vendre ces biens sans les discrediter par la concurrence, en les
+offrant tous a la fois. Bailly proposa, au nom de la municipalite de Paris,
+un projet parfaitement concu; c'etait de transmettre ces biens aux
+municipalites, qui les acheteraient en masse pour les revendre en suite peu
+a peu, de maniere que la mise en vente n'eut pas lieu tout a la fois. Les
+municipalites n'ayant pas des fonds pour payer sur-le-champ, prendraient
+des engagemens a temps, et on paierait les creanciers de l'etat avec des
+bons sur les communes, qu'elles seraient chargees d'acquitter
+successivement. Ces bons, qu'on appela dans la discussion _papier
+municipal_, donnerent la premiere idee des _assignats_. En suivant le
+projet de Bailly, on mettait la main sur les biens ecclesiastiques: ils
+Etaient deplaces, divises entre les communes, et les creanciers se
+rapprochaient de leur gage, en acquerant un titre sur les municipalites,
+au lieu de l'avoir sur l'etat. Les suretes etaient donc augmentees, puisque
+le paiement etait rapproche; il dependait meme des creanciers de
+l'effectuer eux-memes, puisque avec ces bons ou assignats ils pouvaient
+acquerir une valeur proportionnelle des biens mis en vente. On avait ainsi
+beaucoup fait pour eux, mais ce n'etait pas tout encore. Ils pouvaient ne
+pas vouloir convertir leurs bons en terre, par scrupule ou par tout autre
+motif, et, dans ce cas, ces bons, qu'il leur fallait garder, ne pouvant pas
+circuler comme de la monnaie, n'etaient pour eux que de simples titres non
+acquittes. Il ne restait plus qu'une derniere mesure a prendre, c'etait de
+donner a ces bons ou titres la faculte de circulation; alors ils devenaient
+une veritable monnaie, et les creanciers, pouvant les donner en paiement,
+etaient veritablement rembourses. Une autre consideration etait decisive.
+Le numeraire manquait; on attribuait cette disette a l'emigration qui
+emportait beaucoup d'especes, aux paiemens qu'on etait oblige de faire a
+l'etranger, et enfin a la malveillance. La veritable cause etait le defaut
+de confiance produit par les troubles. C'est par la circulation que le
+numeraire devient apparent; quand la confiance regne, l'activite des
+echanges est extreme, le numeraire marche rapidement, se montre partout, et
+on le croit plus considerable, parce qu'il sert davantage; mais quand les
+troubles politiques repandent l'effroi, les capitaux languissent, le
+numeraire marche lentement; il s'enfouit souvent, et on accuse a tort son
+absence.
+
+Le desir de suppleer aux especes metalliques, que l'assemblee croyait
+epuisees, celui de donner aux creanciers autre chose qu'un titre mort dans
+leurs mains, la necessite de pourvoir en outre a une foule de besoins
+pressans, fit donner a ces bons ou assignats le cours force de monnaie. Le
+creancier etait paye par la, puisqu'il pouvait faire accepter le papier
+qu'il avait recu, et suffire ainsi a tous ses engagemens. S'il n'avait pas
+voulu acheter des terres, ceux qui avaient recu de lui le papier circulant
+devaient finir par les acheter eux-memes. Les assignats qui rentraient par
+cette voie etaient destines a etre brules; ainsi les terres du clerge
+devaient bientot se trouver distribuees et le papier supprime. Les
+assignats portaient un interet a tant le jour, et acqueraient une valeur,
+en sejournant dans les mains des detenteurs.
+
+Le clerge, qui voyait la un moyen d'execution pour l'alienation de ses
+biens, le repoussa fortement. Ses allies nobles et autres, contraires a
+tout ce qui facilitait la marche de la revolution, s'y opposerent aussi et
+crierent au papier-monnaie. Le nom de Law devait tout naturellement
+retentir, et le souvenir de sa banqueroute etre reveille. Cependant la
+comparaison n'etait pas juste, parce que le papier de Law n'etait
+hypotheque que sur les succes a venir de la Compagnie des Indes, tandis que
+les assignats reposaient sur un capital territorial, reel et facilement
+occupable. Law avait fait pour la cour des faux considerables, et avait
+excede de beaucoup la valeur presumee du capital de la Compagnie:
+l'assemblee au contraire ne pouvait pas croire, avec les formes nouvelles
+qu'elle venait d'etablir, que des exactions pareilles pussent avoir lieu.
+Enfin la somme des assignats crees ne representait qu'une tres petite
+partie du capital qui leur etait affecte. Mais, ce qui etait vrai, c'est
+que le papier, quelque sur qu'il soit, n'est pas, comme l'argent, une
+realite, et, suivant l'expression de Bailly, une _actualite physique_. Le
+numeraire porte avec lui sa propre valeur; le papier, au contraire, exige
+encore une operation, un achat de terre, une realisation. Il doit donc etre
+au-dessous du numeraire, et des qu'il est au-dessous, le numeraire, que
+personne ne veut donner pour du papier, se cache, et finit par disparaitre.
+Si, de plus, des desordres dans l'administration des biens, des emissions
+immoderees de papier, detruisent la proportion entre les effets circulant
+et le capital, la confiance s'evanouit; la valeur nominale est conservee,
+mais la valeur reelle n'est plus; celui qui donne cette monnaie
+conventionnelle vole celui qui la recoit, et une grande crise a lieu. Tout
+cela etait possible, et avec plus d'experience aurait paru certain. Comme
+mesure financiere, l'emission des assignats etait donc tres critiquable,
+mais elle etait necessaire comme mesure politique, car elle fournissait a
+des besoins pressans, et divisait la propriete sans le secours d'une loi
+agraire. L'assemblee ne devait donc pas hesiter; et, malgre Maury et les
+siens, elle decreta, 400,000,000 d'assignats forces avec interet[4].
+Necker depuis long-temps avait perdu la confiance du roi, l'ancienne
+deference de ses collegues et l'enthousiasme de la nation. Renferme dans
+ses calculs, il discutait quelquefois avec l'assemblee. Sa reserve a
+l'egard des depenses extraordinaires avait fait demander le livre rouge,
+registre fameux ou l'on trouvait, disait-on, la liste de toutes les
+depenses secretes. Louis XVI ceda avec peine, et fit cacheter les feuillets
+ou etaient portees les depenses de son predecesseur Louis XV. L'assemblee
+respecta sa delicatesse, et se borna aux depenses de ce regne. On n'y
+trouva rien de personnel au roi; les prodigalites etaient toutes relatives
+aux courtisans. Les Lameth s'y trouverent portes pour un bienfait de 60,000
+francs, consacres par la reine a leur education. Ils firent reporter cette
+somme au tresor public. On reduisit les pensions sur la double proportion
+des services et de l'ancien etat des personnes. L'assemblee montra partout
+la plus grande moderation; elle supplia le roi de fixer lui-meme la liste
+civile, et elle vota par acclamation les 25,000,000 qu'il avait demandes.
+
+Cette assemblee, forte de son nombre, de ses lumieres, de sa puissance, de
+ses resolutions, avait concu l'immense projet de regenerer toutes les
+parties de l'etat, et elle venait de regler le nouvel ordre judiciaire.
+Elle avait distribue les tribunaux de la meme maniere que les
+administrations, par districts et departemens. Les juges etaient laisses
+a l'election populaire. Cette derniere mesure avait ete fortement
+combattue. La metaphysique politique avait ete encore deployee ici pour
+prouver que le pouvoir judiciaire relevait du pouvoir executif,
+et que le roi devait nommer les juges. On avait trouve des raisons de part
+et d'autre; mais la seule a donner a l'assemblee, qui etait dans
+l'intention de faire une monarchie, c'est que la royaute, successivement
+depouillee de ses attributions, devenait une simple magistrature, et l'etat
+une republique. Mais dire ce qu'etait la monarchie etait trop hardi; elle
+exige des concessions qu'un peuple ne consent jamais a faire, dans le
+premier moment du reveil. Le sort des nations est de demander ou trop,
+ou rien. L'assemblee voulait sincerement le roi, elle etait pleine de
+deference pour lui, et le prouvait a chaque instant; mais elle cherissait
+la personne, et, sans s'en douter, detruisait la chose.
+
+Apres cette uniformite introduite dans la justice et l'administration, il
+restait a regulariser le service de la religion, et a le constituer comme
+tous les autres. Ainsi, quand on avait etabli un tribunal d'appel et une
+administration superieure dans chaque departement, il etait naturel d'y
+placer aussi un eveche. Comment, en effet, souffrir que certains eveches
+embrassassent quinze cents lieues carrees, tandis que d'autres n'en
+embrassaient que vingt; que certaines cures eussent dix lieues de
+circonference, et que d'autres comptassent a peine quinze feux; que
+beaucoup de cures eussent au plus sept cents livres, tandis que pres d'eux
+il existait des beneficiers qui comptaient dix et quinze mille livres
+de revenus? L'assemblee, en reformant les abus, n'empietait pas sur les
+doctrines ecclesiastiques, ni sur l'autorite papale, puisque les
+circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle
+voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les cures
+et les eveques a l'election populaire; et en cela encore elle n'empietait
+que sur le pouvoir temporel, puisque les dignitaires ecclesiastiques
+etaient choisis par le roi et institues par le pape. Ce projet, qui fut
+nomme _constitution civile du clerge_, et qui fit calomnier l'assemblee
+plus que tout ce qu'elle avait fait, etait pourtant l'ouvrage des deputes
+les plus pieux. C'etait Camus et autres jansenistes qui, voulant raffermir
+la religion dans l'etat, cherchaient a la mettre en harmonie avec les lois
+nouvelles. Il est certain que la justice etant retablie partout, il etait
+etrange qu'elle ne le fut pas dans l'administration ecclesiastique aussi
+bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de
+l'assemblee, eleves a l'ecole des philosophes, auraient traite le
+christianisme comme toutes les autres religions admises dans l'etat et ne
+s'en seraient pas occupes. Ils se preterent a des sentimens que dans nos
+moeurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, meme quand on ne les
+partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincerement
+chretien de Camus. Le clerge se souleva, pretendit qu'on empietait sur
+l'autorite spirituelle du pape, et en appela a Rome. Les principales bases
+du projet furent neanmoins adoptees[1], et aussitot presentees au roi, qui
+demanda du temps pour en referer au grand pontife. Le roi, dont la religion
+eclairee reconnaissait la sagesse de ce plan, ecrivit au pape avec le desir
+sincere d'avoir son consentement, et de renverser par la toutes les
+objections du clerge. On verra bientot quelles intrigues empecherent le
+succes de ses voeux.
+
+Le mois de juillet approchait; il y avait bientot un an que la Bastille
+etait prise, que la nation s'etait emparee de tous les pouvoirs, et qu'elle
+prononcait ses volontes par l'assemblee, et les executait elle-meme, ou les
+faisait executer sous sa surveillance. Le 14 juillet etait considere comme
+le jour qui avait commence une ere nouvelle, et on resolut d'en celebrer
+l'anniversaire par une grande fete. Deja les provinces, les villes, avaient
+donne l'exemple de se federer, pour resister en commun aux ennemis de
+la revolution. La municipalite de Paris proposa pour le 14 juillet une
+federation generale de toute la France, qui serait celebree au milieu de la
+capitale par les deputes de toutes les gardes nationales et de tous les
+corps de l'armee. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme, et des
+preparatifs immenses furent faits pour rendre la fete digne de son objet.
+
+Les nations, ainsi qu'on l'a vu, avaient depuis ong-temps les yeux sur la
+France; les souverains ommencaient a nous hair et a nous craindre, les
+peuples a nous estimer. Un certain nombre d'etrangers nthousiastes se
+presenterent a l'assemblee, chacun avec le costume de sa nation. Leur
+orateur, Anacharsis Clootz, Prussien de naissance, doue d'une imagination
+folle, demanda au nom du genre humain a faire partie de la federation. Ces
+scenes, qui paraissent ridicules a ceux qui ne les ont pas vues, emeuvent
+profondement ceux qui y assistent. L'assemblee accorda la demande, et le
+president repondit a ces etrangers qu'ils seraient admis, pour qu'ils
+pussent raconter a leurs compatriotes ce qu'ils avaient vu, et leur faire
+connaitre les joies et les bienfaits de la liberte.
+
+L'emotion causee par cette scene en amena une autre. Une statue equestre de
+Louis XIV le representait foulant aux pieds l'image de plusieurs provinces
+vaincues: "Il ne faut pas souffrir, s'ecria l'un des Lameth, ces monumens
+d'esclavage dans les jours de liberte. Il ne faut pas que les
+Francs-Comtois, en arrivant a Paris, voient leur image ainsi enchainee."
+Maury combattit une mesure qui etait peu importante, et qu'il fallait
+accorder a l'enthousiasme public. Au meme instant une voix proposa d'abolir
+les titres de comte, marquis, baron, etc., de defendre les livrees, enfin
+de detruire tous les titres hereditaires. Le jeune Montmorency soutint la
+proposition. Un noble demanda ce qu'on substituerait a ces mots: un tel a
+ete fait comte pour avoir servi l'etat? "On dira simplement, repondit
+Lafayette, qu'un tel a sauve l'etat un tel jour." Le decret fut adopte[6],
+malgre l'irritation extraordinaire de la noblesse, qui fut plus courroucee
+de la suppression de ses titres que des pertes plus reelles qu'elle avait
+faites depuis le commencement de la revolution. La partie la plus moderee
+de l'assemblee aurait voulu qu'en abolissant les titres, on laissat la
+liberte de les porter a ceux qui le voudraient. Lafayette s'empressa
+d'avertir la cour, avant que le decret fut sanctionne, et l'engagea de le
+renvoyer a l'assemblee qui consentait a l'amender. Mais le roi se hata de
+le sanctionner, et on crut y voir l'intention peu franche de pousser les
+choses au pire.
+
+L'objet de la federation fut le serment civique. On demanda si les federes
+et l'assemblee le preteraient dans les mains du roi, ou si le roi,
+considere comme le premier fonctionnaire public, jurerait avec tous les
+autres sur l'autel de la patrie. On prefera le dernier moyen. L'assemblee
+acheva aussi de mettre l'etiquette en harmonie avec ses lois, et le roi ne
+fut dans la ceremonie que ce qu'il etait dans la constitution. La cour, a
+qui Lafayette inspirait des defiances continuelles, s'effraya d'une
+nouvelle qu'on repandait, et d'apres laquelle il devait etre nomme
+commandant de toutes les gardes nationales du royaume. Ces defiances, pour
+qui ne connaissait pas Lafayette, etaient naturelles, et ses ennemis de
+tous les cotes, s'attachaient a les augmenter. Comment se persuader en
+effet qu'un homme jouissant d'une telle popularite, chef d'une force aussi
+considerable, ne voulut pas en abuser? Cependant il ne le voulait pas; il
+etait resolu a n'etre que citoyen; et, soit vertu, soit ambition bien
+entendue, le merite est le meme. Il faut que l'orgueil humain soit place
+quelque part; la vertu consiste a le placer dans le bien. Lafayette,
+prevenant les craintes de la cour, proposa qu'un meme individu ne put
+commander plus d'une garde de departement. Le decret fut accueilli avec
+acclamation, et le desinteressement du general couvert d'applaudissemens.
+Lafayette fut cependant charge de tout le soin de la fete, et nomme chef de
+la federation en sa qualite de commandant de la garde parisienne.
+
+Le jour approchait, et les preparatifs se faisaient avec la plus grande
+activite. La fete devait avoir lieu au Champ-de-Mars, vaste terrain qui
+s'etend entre l'Ecole Militaire et le cours de la Seine. On avait projete
+de transporter la terre du milieu sur les cotes, de maniere a former un
+amphitheatre qui put contenir la masse des spectateurs. Douze mille
+ouvriers y travaillaient sans relache; et cependant il etait a craindre que
+les travaux ne fussent pas acheves le 14. Des habitans veulent alors se
+joindre eux-memes aux travailleurs. En un instant toute la population est
+transformee en ouvriers. Des religieux, des militaires, des hommes de
+toutes les classes, saisissent la pelle et la beche; des femmes elegantes
+contribuent elles-memes aux travaux. Bientot l'entrainement est general; on
+s'y rend par sections, avec des bannieres de diverses couleurs, et au son
+du tambour. Arrive, on se mele et on travaille en commun. La nuit venue et
+le signal donne, chacun se rejoint aux siens et retourne a ses foyers.
+Cette douce union regna jusqu'a la fin des travaux. Pendant ce temps les
+federes arrivaient continuellement, et etaient recus avec le plus grand
+empressement et la plus aimable hospitalite. L'effusion etait generale, et
+la joie sincere, malgre les alarmes que le tres petit nombre d'hommes
+restes inaccessibles a ces emotions s'efforcaient de repandre. On disait
+que des brigands profiteraient du moment ou le peuple serait a la
+federation pour piller la ville. On supposait au duc d'Orleans, revenu de
+Londres, des projets sinistres; cependant la gaiete nationale fut
+inalterable, et on ne crut a aucune de ces mechantes propheties.
+
+La 14 arrive enfin: tous les federes deputes des provinces et de l'armee,
+ranges sous leurs chefs et leurs bannieres, partent de la place de la
+Bastille et se rendent aux Tuileries. Les deputes du Benar, en passant dans
+la rue de la Ferronnerie, ou avait ete assassine Henri IV, lui rendent un
+hommage, qui, dans cet instant d'emotion, se manifeste par des larmes. Les
+federes, arrives au jardin des Tuileries, recoivent dans leurs rangs la
+municipalite et l'assemblee. Un bataillon de jeunes enfans, armes comme
+leurs peres, devancait l'assemblee: un groupe de vieillards la suivait, et
+rappelait ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortege s'avance
+au milieu des cris et des applaudissemens du peuple. Les quais etaient
+couverts de spectateurs, les maisons en etaient chargees. Un pont jete en
+quelques jours sur la Seine, conduisait, par un chemin jonche de fleurs,
+d'une rive a l'autre, et aboutissait en face du champ de la federation. Le
+cortege le traverse, et chacun prend sa place. Un amphitheatre magnifique,
+dispose dans le fond, etait destine aux autorites nationales. Le roi et le
+president etaient assis a cote l'un de l'autre sur des sieges pareils,
+semes de fleurs de lis d'or. Un balcon eleve derriere le roi portait la
+reine et la cour. Les ministres etaient a quelque distance du roi, et les
+deputes ranges des deux cotes. Quatre cent mille spectateurs remplissaient
+les amphitheatres lateraux; soixante mille federes armes faisaient leurs
+evolutions dans le champ intermediaire, et au centre s'elevait, sur une
+base de vingt-cinq pieds, le magnifique autel de la patrie. Trois cents
+pretres revetus d'aubes blanches et d'echarpes tricolores en couvraient les
+marches, et devaient servir la messe.
+
+L'arrivee des federes dura trois heures. Pendant ce temps le ciel etait
+couvert de sombres nuages, et la pluie tombait par torrens. Ce ciel, dont
+l'eclat se marie si bien a la joie des hommes, leur refusait en ce moment
+la serenite et la lumiere. Un des bataillons arrives depose ses armes, et a
+l'idee de former une danse; tous l'imitent aussitot, et en un seul instant
+le champ intermediaire est encombre par soixante mille hommes, soldats et
+citoyens, qui opposent la gaiete a l'orage. Enfin la ceremonie commence; le
+ciel, par un hasard heureux, se decouvre et illumine de son eclat cette
+scene solennelle. L'eveque d'Autun commence la messe; des coeurs
+accompagnent la voix du pontife; le canon y mele ses bruits solennels. Le
+saint sacrifice acheve, Lafayette descend de cheval, monte les marches du
+trone, et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du
+serment. Lafayette la porte a l'autel, et dans ce moment toutes les
+bannieres s'agitent, tous les sabres etincellent. Le general, l'armee, le
+president, les deputes crient: _Je le jure!_ Le roi debout, la main tendue
+vers l'autel, dit: _Moi, roi des Francais, je jure d'employer le pouvoir
+que m'a delegue l'acte constitutionnel de l'etat a maintenir la
+constitution decretee par l'assemblee nationale et acceptee par moi_.
+Dans ce moment la reine, entrainee par le mouvement general, saisit dans
+ses bras l'auguste enfant, heritier du trone, et du haut du balcon ou elle
+est placee, le montre a la nation assemblee. A cette vue, des cris
+extraordinaires de joie, d'amour, d'enthousiasme, se dirigent vers la mere
+et l'enfant, et tous les coeurs sont a elle. C'est dans ce meme instant que
+la France tout entiere, reunie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des
+departemens, faisait le meme serment d'aimer le roi qui les aimerait.
+Helas! dans ces momens, la haine meme s'attendrit, l'orgueil cede, tous
+sont heureux du bonheur commun, et fiers de la dignite de tous. Pourquoi
+ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils si tot oublies?
+
+Cette auguste ceremonie achevee, le cortege reprit sa marche, et le peuple
+se livra a toutes les inspirations de la joie. Les rejouissances durerent
+plusieurs jours. Une revue generale des federes eut lieu ensuite. Soixante
+mille hommes etaient sous les armes, et presentaient un magnifique
+spectacle, tout a la fois militaire et national. Le soir, Paris offrit une
+fete charmante. Le principal lieu de reunion etait aux Champs-Elysees et a
+la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, change en
+une place: _Ici l'on danse_. Des feux brillans, ranges en guirlandes,
+remplacaient l'eclat du jour. Il avait ete defendu a l'opulence de troubler
+cette paisible fete par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se
+faire peuple, et se trouver heureux de l'etre. Les Champs-Elysees
+presentaient une scene touchante. Chacun y circulait sans bruit, sans
+tumulte, sans rivalite, sans haine. Toutes les classes confondues s'y
+promenaient au doux eclat des lumieres, et paraissaient satisfaites d'etre
+ensemble. Ainsi, meme au sein de la vieille civilisation, on semblait avoir
+retrouve les temps de la fraternite primitive.
+
+Les federes, apres avoir assiste aux imposantes discussions de l'assemblee
+nationale, aux pompes de la cour, aux magnificences de Paris, apres avoir
+ete temoins de la bonte du roi, qu'ils visiterent tous, et dont ils
+recurent de touchantes expressions de bonte, retournerent chez eux,
+transportees d'ivresse, pleins de bons sentimens et d'illusions. Apres
+tant de scenes dechirantes, et pret a en raconter de plus terribles encore,
+l'historien s'arrete avec plaisir sur ces heures si fugitives, ou tous les
+coeurs n'eurent qu'un sentiment, l'amour du bien public [7].
+
+La fete si touchante de la federation ne fut encore qu'une emotion
+passagere. Le lendemain, les coeurs voulaient encore tout ce qu'ils avaient
+voulu la veille, et la guerre etait recommencee. Les petites querelles avec
+le ministere s'engagerent de nouveau. On se plaignit de ce qu'on avait
+donne passage aux troupes autrichiennes qui se rendaient dans le pays de
+Liege. On accusa Saint-Priest d'avoir favorise l'evasion de plusieurs
+accuses suspects de machinations contre-revolutionnaires. La cour, en
+revanche, avait remis a l'ordre du jour la procedure commencee au Chatelet
+contre les auteurs des 5 et 6 octobre. Le duc d'Orleans et Mirabeau s'y
+trouvaient impliques. Cette procedure singuliere, plusieurs fois abandonnee
+et reprise, se ressentait des diverses influences sous lesquelles elle
+avait ete instruite. Elle etait pleine de contradictions, et n'offrait
+aucune charge suffisante contre les deux accuses principaux. La cour, en se
+conciliant Mirabeau, n'avait cependant aucun plan suivi a son egard. Elle
+s'en approchait, s'en ecartait tour a tour, et cherchait plutot a l'apaiser
+qu'a suivre ses conseils. En renouvelant la procedure des 5 et 6 octobre,
+ce n'etait pas lui qu'elle poursuivait, mais le duc d'Orleans, qui avait
+ete fort applaudi a son retour de Londres, et qu'elle avait durement
+repousse lorsqu'il demandait a rentrer en grace aupres du roi[8]. Chabroud
+devait faire le rapport a l'assemblee, pour qu'elle jugeat s'il y avait
+lieu ou non a accusation. La cour desirait que Mirabeau gardat le silence,
+et qu'il abandonnat le duc d'Orleans, le seul a qui elle en voulait.
+Cependant il prit la parole, et montra combien etaient ridicules les
+imputations dirigees contre lui. On l'accusait en effet d'avoir averti
+Mounier que Paris marchait sur Versailles, et d'avoir ajoute ces mots:
+"Nous voulons un roi, mais qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII;"
+d'avoir parcouru le regiment de Flandre, le sabre a la main, et de s'etre
+ecrie, a l'instant du depart du duc d'Orleans: "Ce j... f..... ne merite
+pas la peine qu'on se donne pour lui." Rien n'etait plus futile que de
+pareils griefs. Mirabeau en montra la faiblesse et le ridicule, ne dit que
+peu de mots sur le duc d'Orleans, et s'ecria en finissant: "Oui, le secret
+de cette infernale procedure est enfin decouvert; il est la tout entier
+(en montrant le cote droit); il est dans l'interet de ceux dont les
+temoignages et les calomnies en ont forme le tissu; il est dans les
+ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la revolution; il est ... il
+est dans le coeur des juges, tel qu'il sera bientot burine dans l'histoire
+par la plus juste et la plus implacable vengeance."
+
+Les applaudissemens accompagnerent Mirabeau jusqu'a sa place; les deux
+inculpes furent mis hors d'accusation par l'assemblee, et la cour eut la
+honte d'une tentative inutile. La revolution devait s'accomplir partout,
+dans l'armee comme dans le peuple. L'armee, dernier appui du pouvoir, etait
+aussi la derniere crainte du parti populaire. Tous les chefs militaires
+etaient ennemis de la revolution, parce que, possesseurs exclusifs des
+grades et des faveurs, ils voyaient le merite admis a les partager avec
+eux. Par le motif contraire, les soldats penchaient pour l'ordre de choses
+nouveau; et sans doute la haine de la discipline, le desir d'une plus forte
+paie, agissaient aussi puissamment sur eux que l'esprit de liberte. Une
+dangereuse insubordination se manifestait dans presque toute l'armee.
+L'infanterie surtout, peut-etre parce qu'elle se mele davantage au peuple
+et qu'elle a moins d'orgueil militaire que la cavalerie, etait dans un etat
+complet d'insurrection. Bouille, qui voyait avec peine son armee lui
+echapper, employait tous les moyens possibles pour arreter cette contagion
+de l'esprit revolutionnaire. Il avait recu de Latour-du-Pin, ministre de
+la guerre, les pouvoirs les plus etendus; il en profitait en deplacant
+continuellement ses troupes, et en les empechant de se familiariser avec le
+peuple par leur sejour sur les memes lieux. Il leur defendait surtout de se
+rendre aux clubs, et ne negligeait rien enfin pour maintenir la
+subordination militaire. Bouille, apres une longue resistance, avait enfin
+prete serment a la constitution; et comme il etait plein d'honneur, des cet
+instant il parut avoir pris la resolution d'etre fidele au roi et a la
+constitution. Sa repugnance pour Lafayette, dont il ne pouvait meconnaitre
+le desinteressement, etait vaincue, et il etait plus dispose a s'entendre
+avec lui. Les gardes nationales de la vaste contree ou il commandait
+avaient voulu le nommer leur general; il s'y etait refuse dans sa premiere
+Humeur, et il en avait du regret en songeant au bien qu'il aurait pu faire.
+Neanmoins, malgre quelques denonciations des clubs, il se maintenait dans
+les faveurs populaires.
+
+La revolte eclata d'abord a Metz. Les soldats enfermerent leurs officiers,
+s'emparerent des drapeaux et des caisses, et voulurent meme faire
+contribuer la municipalite. Bouille courut le plus grand danger, et parvint
+a reprimer la sedition. Bientot apres, une revolte semblable se manifesta a
+Nancy. Des regimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si
+cet exemple etait suivi, que bientot tout le royaume ne se trouvat livre
+aux exces reunis de la soldatesque et de la populace. L'assemblee elle meme
+en trembla. Un officier fut charge de porter le decret rendu contre les
+rebelles. Il ne put le faire executer, et Bouille recut ordre de marcher
+sur Nancy pour que force restat a la loi. Il n'avait que peu de soldats sur
+lesquels il put compter. Heureusement les troupes, naguere revoltees a
+Metz, humiliees de ce qu'il n'osait pas se fier a elles, offrirent de
+marcher contre les rebelles. Les gardes nationales firent la meme offre, et
+il s'avanca avec ces forces reunies et une cavalerie assez nombreuse sur
+Nancy. Sa position etait embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir
+sa cavalerie, et que son infanterie n'etait pas suffisante pour attaquer
+les rebelles secondes de la populace. Neanmoins il parla a ceux-ci avec la
+plus grande fermete, et parvint a leur imposer. Ils allaient meme ceder et
+sortir de la ville, conformement a ses ordres, lorsque des coups de fusil
+furent tires, on ne sait de quel cote. Des-lors l'engagement devint
+inevitable. Les troupes de Bouille, se croyant trahies, combattirent avec
+la plus grande ardeur; mais l'action fut opiniatre, et elles ne penetrerent
+que pas a pas, a travers un feu meurtrier[9]. Maitre enfin des principales
+places, Bouille obtint la soumission des regimens, et les fit sortir de la
+ville. Il delivra les officiers et les autorites emprisonnes, fit choisir
+les principaux coupables, et les livra a l'assemblee nationale.
+
+Cette victoire repandit une joie generale, et calma les craintes qu'on
+avait concues pour la tranquillite du royaume. Bouille recut du roi et de
+l'assemblee des felicitations et des eloges. Plus tard on le calomnia, et
+on accusa sa conduite de cruaute.
+
+Cependant elle etait irreprochable, et dans le moment elle fut applaudie
+comme telle. Le roi augmenta son commandement, qui devint fort
+considerable, car il s'etendait depuis la Suisse jusqu'a la Sambre, et
+comprenait la plus grande partie de la frontiere. Bouille, comptant plus
+sur la cavalerie que sur l'infanterie, choisit pour se cantonner les
+bords de la Seille, qui tombe dans la Moselle; il avait la des plaines pour
+faire agir sa cavalerie, des fourrages pour la nourrir, des places assez
+fortes pour se retrancher, et surtout peu de population a craindre. Bouille
+etait decide a ne rien faire contre la constitution; mais il se defiait des
+patriotes, et il prenait des precautions pour venir au secours du roi, si
+les circonstances le rendaient necessaire.
+
+L'assemblee avait aboli les parlemens, institue les jures, detruit les
+jurandes, et allait ordonner une nouvelle emission d'assignats. Les biens
+du clerge offrant un capital immense, et les assignats le rendant
+continuellement disponible, il etait naturel qu'elle en usat. Toutes les
+objections deja faites furent renouvelees avec plus de violence; l'eveque
+d'Autun lui-meme se prononca contre cette emission nouvelle, et previt avec
+sagacite tous les resultats financiers de cette mesure[10]. Mirabeau,
+envisageant surtout les resultats politiques, insista avec opiniatrete, et
+reussit. Huit cents millions d'assignats furent decretes; et cette fois il
+fut decide qu'ils ne porteraient pas interet. Il etait inutile en effet
+d'ajouter un interet a une monnaie. Qu'on fasse cela pour un titre qui ne
+peut circuler et demeure oisif dans les mains de celui qui le possede, rien
+n'est plus juste; mais pour une valeur qui devient actuelle par son cours
+force, c'est une erreur que l'assemblee ne commit pas une seconde fois.
+Necker s'opposa a cette nouvelle emission, et envoya un memoire qu'on
+n'ecouta point. Les temps etaient bien changes pour lui, et il n'etait plus
+ce ministre a la conservation duquel le peuple attachait son bonheur, un an
+auparavant. Prive de la confiance du roi, brouille avec ses collegues,
+excepte Montmorin, il etait neglige par l'assemblee, et n'en obtenait pas
+tous les egards qu'il eut pu en attendre. L'erreur de Necker consistait a
+croire que la raison suffisait a tout, et que, manifestee avec un melange
+de sentiment et de logique, elle devait triompher de l'entetement des
+aristocrates et de l'irritation des patriotes. Necker possedait cette
+raison un peu fiere qui juge les ecarts des passions et les blame; mais il
+manquait de cette autre raison plus elevee et moins orgueilleuse, qui ne se
+borne pas a les blamer mais qui sait aussi les conduire. Aussi, place au
+milieu d'elles, il ne fut pour toutes qu'une gene et point un frein.
+Demeure sans amis depuis le depart de Mounier et de Lally, il n'avait
+conserve que l'inutile Malouet. Il avait blesse l'assemblee, en lui
+rappelant sans cesse et avec des reproches le soin le plus difficile de
+tous, celui des finances; il s'etait attire en outre le ridicule par la
+maniere dont il parlait de lui-meme. Sa demission fut acceptee avec plaisir
+par tous les partis[11]. Sa voiture fut arretee a la sortie du royaume par
+le meme peuple qui l'avait naguere trainee en triomphe; il fallut un ordre
+de l'assemblee pour que la liberte d'aller en Suisse lui fut accordee. Il
+l'obtint bientot; et se retira a Coppet pour y contempler de loin une
+revolution qu'il etait plus propre a observer qu'a conduire.
+
+Le ministere s'etait reduit a la nullite du roi lui-meme, et se livrait
+tout au plus a quelques intrigues ou inutiles ou coupables. Saint-Priest
+communiquait avec les emigres; Latour-du-Pin se pretait a toutes les
+volontes des chefs militaires; Montmorin avait l'estime de la cour, mais
+non sa confiance, et il etait employe dans des intrigues aupres des chefs
+populaires, avec lesquels sa moderation le mettait en rapport. Les
+ministres furent tous denonces a l'occasion de nouveaux complots: "Moi
+aussi, s'ecria Cazales, je les denoncerais, s'il etait genereux de
+poursuivre des hommes aussi faibles; j'accuserais le ministre des finances
+de n'avoir pas eclaire l'assemblee sur les veritables ressources de
+l'etat, et de n'avoir pas dirige une revolution qu'il avait provoquee;
+j'accuserais le ministre de la guerre d'avoir laisse desorganiser l'armee;
+le ministre des provinces de n'avoir pas fait respecter les ordres du roi,
+tous enfin de leur nullite et des laches conseils donnes a leur maitre."
+L'inaction est un crime aux yeux des partis qui veulent aller a leur but:
+aussi le cote droit condamnait-il les ministres, non pour ce qu'ils avaient
+fait, mais pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Cependant Cazales et les
+siens, tout en les condamnant, s'opposaient a ce qu'on demandat au roi leur
+eloignement, parce qu'ils regardaient cette demande comme une atteinte a la
+prerogative royale. Ce renvoi ne fut pas reclame, mais ils donnerent
+successivement leur demission, excepte Montmorin, qui fut seul
+conserve. Duport-du-Tertre, simple avocat, fut nomme garde-des-sceaux.
+Duportail, designe au roi par Lafayette, remplaca Latour-du-Pin a la
+guerre, et se montra mieux dispose en faveur du parti populaire. L'une des
+mesures qu'il prit fut de priver Bouille de toute la liberte dont il usait
+dans son commandement, et particulierement du pouvoir de deplacer les
+troupes a sa volonte, pouvoir dont Bouille se servait, comme on l'a vu,
+pour empecher les soldats de fraterniser avec le peuple.
+
+Le roi avait fait une etude particuliere de l'histoire de la revolution
+anglaise. Le sort de Charles Ier l'avait toujours singulierement frappe, et
+il ne pouvait pas se defendre de pressentimens sinistres. Il avait surtout
+remarque le motif de la condamnation de Charles Ier; ce motif etait la
+guerre civile. Il en avait contracte une horreur invincible pour toute
+mesure qui pouvait faire couler le sang; et il s'etait constamment oppose a
+tous les projets de fuite proposes par la reine et la cour.
+
+Pendant l'ete passe a Saint-Cloud, en 1790, il aurait pu s'enfuir; mais il
+n'avait jamais voulu en entendre parler. Les amis de la constitution
+redoutaient comme lui ce moyen, qui semblait devoir amener la guerre
+civile. Les aristocrates seuls le desiraient, parce que, maitres du roi en
+l'eloignant de l'assemblee, ils se promettaient de gouverner en son nom, et
+de rentrer avec lui a la tete des etrangers, ignorant encore qu'on ne va
+jamais qu'a leur suite. Aux aristocrates se joignaient peut-etre quelques
+imaginations precoces, qui deja commencaient a rever la republique, a
+laquelle personne ne songeait encore, dont on n'avait jamais prononce le
+nom, si ce n'est la reine dans ses emportemens contre Lafayette et contre
+l'assemblee, qu'elle accusait d'y tendre de tous leurs voeux. Lafayette,
+chef de l'armee constitutionnelle, et de tous les amis sinceres de la
+liberte, veillait constamment sur la personne du monarque. Ces deux
+idees, eloignement du roi et guerre civile, etaient si fortement associees
+dans les esprits depuis le commencement de la revolution, qu'on regardait
+ce depart comme le plus grand malheur a craindre.
+
+Cependant l'expulsion du ministere, qui, s'il n'avait la confiance de Louis
+XVI, etait du moins de son choix, l'indisposa contre l'assemblee, et lui
+fit craindre la perte entiere du pouvoir executif. Les nouveaux debats
+religieux, que la mauvaise foi du clerge fit naitre a propos de la
+constitution civile, effrayerent sa conscience timoree, et des lors il
+songea au depart. C'est vers la fin de 1790 qu'il en ecrivit a Bouille, qui
+resista d'abord, et qui ceda ensuite, pour ne point rendre son zele suspect
+a l'infortune monarque. Mirabeau, de son cote, avait fait un plan pour
+soutenir la cause de la monarchie. En communication continuelle avec
+Montmorin, il n'avait jusque-la rien entrepris de serieux, parce que la
+cour, hesitant entre l'etranger, l'emigration et le parti national, ne
+voulait rien franchement, et de tous les moyens redoutait surtout celui qui
+la soumettrait a un maitre aussi sincerement constitutionnel que Mirabeau.
+Cependant elle s'entendit entierement avec lui, vers cette epoque. On lui
+promit tout s'il reussissait, et toutes les ressources possibles furent
+mises a sa disposition. Talon, lieutenant-civil au Chatelet, et Laporte,
+appele recemment aupres du roi pour administrer la liste civile, eurent
+ordre de le voir et de se preter a l'execution de ses plans. Mirabeau
+condamnait la constitution nouvelle. Pour une monarchie elle etait, selon
+lui, trop democratique, et pour une republique il y avait un roi de trop.
+En voyant surtout le debordement populaire qui allait toujours croissant,
+il resolut de l'arreter. A Paris, sous l'empire de la multitude et d'une
+assemblee toute-puissante, aucune tentative n'etait possible. Il ne vit
+qu'une ressource, c'etait d'eloigner le roi de Paris, et de le placer a
+Lyon. La, le roi se fut explique; il aurait energiquement exprime les
+raisons qui lui faisaient condamner la constitution nouvelle, et en aurait
+donne une autre qui etait toute preparee. Au meme instant, on eut convoque
+une premiere legislature. Mirabeau, en conferant par ecrit avec les membres
+les plus populaires, avait eu l'art de leur arracher a tous l'improbation
+d'un article de la constitution actuelle. En reunissant ces divers avis, la
+constitution tout entiere se trouvait condamnee par ses auteurs
+eux-memes[12]. Il voulait les joindre au manifeste du roi, pour en assurer
+l'effet, et faire mieux sentir la necessite d'une nouvelle constitution. On
+ne connait pas tous ses moyens d'execution; on sait seulement que, par la
+police de Talon, lieutenant-civil, il s'etait menage des pamphletaires, des
+orateurs de club et de groupe; que par son immense correspondance, il
+devait s'assurer trente-six departemens du Midi. Sans doute il songeait a
+s'aider de Bouille, mais il ne voulait pas se mettre a la merci de ce
+general. Tandis que Bouille campait a Montmedy, il voulait que le roi se
+tint a Lyon; et lui-meme devait, suivant les circonstances, se porter a
+Lyon ou a Paris. Un prince etranger, ami de Mirabeau, vit Bouille de la
+part du roi, et lui fit part de ce projet, mais a l'insu de Mirabeau[13],
+qui ne songeait pas a Montmedy, ou le roi s'achemina plus tard. Bouille,
+frappe du genie de Mirabeau, dit qu'il fallait tout faire pour s'assurer un
+homme pareil, et que pour lui il etait pret a le seconder de tous ses
+moyens. M. de Lafayette etait etranger a ce projet. Quoiqu'il fut
+sincerement devoue a la personne du roi, il n'avait point la confiance de
+la cour, et d'ailleurs il excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas
+se donner un compagnon pareil. En outre, M. de Lafayette etait connu pour
+ne suivre que le droit chemin, et ce plan etait trop hardi, trop detourne
+des voies legales, pour lui convenir. Quoi qu'il en soit, Mirabeau voulut
+etre le seul executeur de son plan, et en effet, il le conduisit tout seul
+pendant l'hiver de 1790 a 1791. On ne sait s'il eut reussi; mais il est
+certain que, sans faire rebrousser le torrent revolutionnaire, il eut du
+moins influe sur sa direction, et sans changer sans doute le resultat
+inevitable d'une revolution telle que la notre, il en eut modifie les
+evenemens par sa puissante opposition. On se demande encore si, meme en
+parvenant a dompter le parti populaire, il eut pu se rendre maitre de
+l'aristocratie et de la cour. Un de ses amis lui faisait cette derniere
+objection. "Ils m'ont tout promis, disait Mirabeau.--Et s'ils ne vous
+tiennent point parole?--S'ils ne me tiennent point parole, je les f... en
+republique."
+
+Les principaux articles de la constitution civile, tels que la
+circonscription nouvelle des eveches, et l'election de tous les
+fonctionnaires ecclesiastiques, avaient ete decretes. Le roi en avait
+refere au pape, qui, apres lui avoir repondu avec un ton moitie severe et
+moitie paternel, en avait appele a son tour au clerge de France. Le clerge
+profita de l'occasion, et pretendit que le spirituel etait compromis par
+les mesures de l'assemblee. En meme temps, il repandit des mandemens,
+declara que les eveques dechus ne se retireraient de leurs sieges que
+contraints et forces; qu'ils loueraient des maisons, et continueraient
+leurs fonctions ecclesiastiques; que les fideles demeures tels ne devraient
+s'adresser qu'a eux. Le clerge intriguait surtout dans la Vendee et dans
+certains departemens du Midi, ou il se concertait avec les emigres. Un camp
+federatif s'etait forme a Jallez[14], ou, sous le pretexte apparent des
+federations, les pretendus federes voulaient etablir un centre d'opposition
+aux mesures de l'assemblee. Le parti populaire s'irrita de ces menees; et,
+fort de sa puissance, fatigue de sa moderation, il resolut d'employer un
+moyen decisif. On a deja vu les motifs qui avaient influe sur l'adoption de
+la constitution civile. Cette constitution avait pour auteurs les chretiens
+les plus sinceres de l'assemblee; ceux-ci, irrites d'une injuste
+resistance, resolurent de la vaincre.
+
+On sait qu'un decret obligeait tous les fonctionnaires publics a preter
+serment a la constitution nouvelle. Lorsqu'il avait ete question de ce
+serment civique, le clerge avait toujours voulu distinguer la constitution
+politique de la constitution ecclesiastique; on avait passe outre. Cette
+fois l'assemblee resolut d'exiger des ecclesiastiques un serment rigoureux
+qui les mit dans la necessite de se retirer s'ils ne le pretaient pas, ou
+de remplir fidelement leurs fonctions s'ils le pretaient. Elle eut soin de
+declarer qu'elle n'entendait pas violenter les consciences, qu'elle
+respecterait le refus de ceux qui, croyant la religion compromise par les
+lois nouvelles, ne voudraient pas preter le serment; mais qu'elle voulait
+les connaitre pour ne pas leur confier les nouveaux episcopats. En cela ses
+pretentions etaient justes et franches. Elle ajoutait a son decret que ceux
+qui refuseraient de jurer seraient prives de fonctions et de traitemens; en
+outre, pour donner l'exemple, tous les ecclesiastiques qui etaient deputes
+devaient preter le serment dans l'assemblee meme, huit jours apres la
+sanction du nouveau decret.
+
+Le cote droit s'y opposa; Maury se livra a toute sa violence, fit tout ce
+qu'il put pour se faire interrompre et avoir lieu de se plaindre. Alexandre
+Lameth, qui occupait le fauteuil, lui maintint la parole, et le priva du
+plaisir d'etre chasse de la tribune. Mirabeau, plus eloquent que jamais,
+defendit l'assemblee. "Vous, s'ecria-t-il, les persecuteurs de la religion!
+vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage, dans le plus
+beau de vos decrets! vous qui consacrez a son culte une depense publique,
+dont votre prudence et votre justice vous eussent rendus si economes!
+vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume, et
+qui avez plante le signe de la croix sur toutes les limites des
+departemens! vous, enfin, qui savez que Dieu est aussi necessaire aux
+hommes que la liberte!"
+
+L'assemblee decreta le serment[15]. Le roi en refera tout de suite a Rome.
+L'archeveque d'Aix, qui avait d'abord combattu la constitution civile,
+sentant la necessite d'une pacification, s'unit au roi et a quelques-uns
+de ses collegues plus moderes pour solliciter le consentement du pape. Les
+emigres de Turin et les eveques opposans de France ecrivirent a Rome, en
+sens tout contraire, et le pape, sous divers pretextes, differa sa reponse.
+L'assemblee, irritee de ces delais, insista pour avoir la sanction du roi
+qui, decide a ceder, usait des ruses ordinaires de la faiblesse. Il voulait
+se laisser contraindre pour paraitre ne pas agir librement. En effet, il
+attendit une emeute, et se hata alors de donner sa sanction. Le decret
+sanctionne, l'assemblee voulut le faire executer, et elle obligea ses
+membres ecclesiastiques a preter le serment dans son sein. Des hommes et
+des femmes, qui jusque-la s'etaient montres fort peu attaches a la
+religion, se mirent tout a coup en mouvement pour provoquer le refus des
+ecclesiastiques[16]. Quelques eveques et quelques cures preterent le
+serment. Le plus grand nombre resista avec une feinte moderation et un
+attachement apparent a ses principes. L'assemblee n'en persista pas moins
+dans la nomination des nouveaux eveques et cures, et fut parfaitement
+secondee par les administrations. Les anciens fonctionnaires
+ecclesiastiques eurent la liberte d'exercer leur culte a part, et ceux qui
+etaient reconnus par l'etat prirent place dans les eglises. Les dissidens
+louerent a Paris l'eglise des Theatins pour s'y livrer a leurs exercices.
+L'assemblee le permit, et la garde nationale les protegea autant qu'elle
+put contre la fureur du peuple, qui ne leur laissa pas toujours exercer en
+repos leur ministere particulier.
+
+On a condamne l'assemblee d'avoir occasionne ce schisme, et d'avoir ajoute
+une cause nouvelle de division a celles qui existaient deja. D'abord, quant
+a ses droits, il est evident a tout esprit juste que l'assemblee ne les
+excedait pas en s'occupant du temporel de l'Eglise. Quant aux
+considerations de prudence, on peut dire qu'elle ajoutait peu aux
+difficultes de sa position. Et en effet, la cour, la noblesse et le clerge,
+avaient assez perdu, le peuple assez acquis, pour etre des ennemis
+irreconciliables, et pour que la revolution eut son issue inevitable, meme
+sans les effets du nouveau schisme. D'ailleurs, quand on detruisait tous
+les abus, l'as semblee pouvait-elle souffrir ceux de l'ancienne
+organisation ecclesiastique? Pouvait-elle souffrir que des oisifs vecussent
+dans l'abondance, tandis que les pasteurs, seuls utiles, avaient a peine le
+necessaire?
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez a l'armoire de fer, piece n deg. 25, lettre de Calonne au roi,
+ du 9 avril 1790.
+[2] Voyez ce que dit madame de Stael dans ses Considerations sur la
+ revolution francaise.
+[3] Seances du 14 au 22 mai.
+[4] Avril.
+[5] Decret du 12 juillet.
+[6] Decret et seance du 19 juin.
+[7] Voyez la note 17 a la fin du volume.
+[8] Voyez les Memoires de Bouille.
+[9] 31 aout.
+[10] Voyez la note 18 a la fin du volume.
+[11] Necker se demit le 4 septembre.
+[12] Voyez la note 19 a la fin du volume.
+[13] Bouille semble croire, dans ses Memoires, que c'est de la part de
+ Mirabeau et du roi qu'on lui fit des ouvertures. Mais c'est la une erreur.
+ Mirabeau ignorait cette double menee, et ne pensait pas a se mettre dans
+ les mains de Bouille.
+[14] Ce camp s'etait forme dans les premiers jours de septembre.
+[15] Decret du 27 novembre.
+[16] Voyez la note 20 a la fin du volume.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+PROGRES DE L'EMIGRATION.--LE PEUPLE SOULEVE ATTAQUE LE DONJON DE VINCENNES.
+--CONSPIRATION DES _Chevaliers du Poignard_.--DISCUSSION SUR LA LOI CONTRE
+LES EMIGRES.--MORT DE MIRABEAU.--INTRIGUES CONTRE-REVOLUTIONNAIRES.--FUITE
+DU ROI ET DE SA FAMILLE; IL EST ARRETE A VARENNES ET RAMENE A PARIS.
+--DISPOSITION DES PUISSANCES ETRANGERES; PREPARATIFS DES EMIGRES.
+--DECLARATIONS DE PILNITZ.--PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE AU
+CHAMP-DE-MARS.--LE ROI ACCEPTE LA CONSTITUTION.--CLOTURE DE L'ASSEMBLEE
+CONSTITUANTE.
+
+
+La longue et derniere lutte entre le parti national et l'ordre privilegie
+du clerge, dont nous venons de raconter les principales circonstances,
+acheva de tout diviser. Tandis que le clerge travaillait les provinces de
+l'Ouest et du Midi, les refugies de Turin faisaient diverses tentatives,
+que leur faiblesse et leur anarchie rendaient inutiles. Une conspiration
+fut tentee a Lyon. On y annoncait l'arrivee des princes, et une abondante
+distribution de graces; on promettait meme a cette ville de devenir
+capitale du royaume, a la place de Paris, qui avait demerite de la cour. Le
+roi etait averti de ces menees, et n'en prevoyant pas le succes, ne le
+desirant peut-etre pas, car il desesperait de gouverner l'aristocratie
+victorieuse, il fit tout ce qu'il put pour l'empecher. Cette conspiration
+fut decouverte a la fin de 1790, et ses principaux agens livres aux
+tribunaux. Ce dernier revers decida l'emigration a se transporter de Turin
+a Coblentz, ou elle s'etablit dans le territoire de l'electeur de Treves,
+et aux depens de son autorite, qu'elle envahit tout entiere. On a deja vu
+que les membres de cette noblesse echappee de France etaient divises en
+deux partis: les uns, vieux serviteurs, nourris de faveurs, et composant ce
+qu'on appelait la cour, ne voulaient pas, en s'appuyant sur la noblesse de
+province, entrer en partage d'influence avec elle, et pour cela ils
+n'entendaient recourir qu'a l'etranger; les autres, comptant davantage sur
+leur epee, voulaient soulever les provinces du Midi, en y reveillant le
+fanatisme. Les premiers l'emporterent, et on se rendit a Coblentz, sur la
+frontiere du Nord, pour y attendre les puissances. En vain ceux qui
+voulaient combattre dans le Midi insisterent-ils pour qu'on s'aidat du
+Piemont, de la Suisse et de l'Espagne, allies fideles et desinteresses, et
+pour qu'on laissat dans leur voisinage un chef considerable. L'aristocratie
+que dirigeait Calonne ne le voulut pas. Cette aristocratie n'avait pas
+change en quittant la France: frivole, hautaine, incapable, et prodigue a
+Coblentz comme a Versailles, elle fit encore mieux eclater ses vices au
+milieu des difficultes de l'exil et de la guerre civile. Il faut du
+_bourgeois_ dans votre brevet, disait-elle a ces hommes intrepides qui
+offraient de se battre dans le Midi, et qui demandaient sous quel titre ils
+serviraient[1]. On ne laissa a Turin que des agens subalternes, qui, jaloux
+les uns des autres, se desservaient reciproquement, et empechaient toute
+tentative de reussir. Le prince de Conde, qui semblait avoir conserve toute
+l'energie de sa branche, n'etait point en faveur aupres d'une partie de la
+noblesse; il se placa pres du Rhin, avec tous ceux qui, comme lui, ne
+voulaient pas intriguer, mais se battre.
+
+L'emigration devenait chaque jour plus considerable, et les routes etaient
+couvertes d'une noblesse qui semblait remplir un devoir sacre en courant
+prendre les armes contre sa patrie. Des femmes meme croyaient devoir
+attester leur horreur contre la revolution, en abandonnant le sol de la
+France. Chez une nation ou tout se fait par entrainement, on emigrait par
+vogue; on faisait a peine des adieux, tant on croyait que le voyage serait
+court et le retour prochain. Les revolutionnaires de Hollande, trahis par
+leur general, abandonnes pas leurs allies, avaient cede en quelques jours;
+ceux de Brabant n'avaient guere tenu plus longtemps; ainsi donc, suivant
+ces imprudens emigres, la revolution francaise devait etre soumise en une
+courte campagne, et le pouvoir absolu refleurir sur la France asservie.
+L'assemblee, irritee plus qu'effrayee de leur presomption, avait propose
+des mesures, et elles avaient toujours ete differees. Les tantes du roi,
+trouvant leur conscience compromise a Paris, crurent devoir aller chercher
+leur salut aupres du pape. Elles partirent pour Rome[2], et furent arretees
+en route par la municipalite d'Arnay-le-duc. Le peuple se porta aussitot
+chez Monsieur, qu'on disait pret a s'enfuir. Monsieur parut, et promit de
+ne pas abandonner le roi. Le peuple se calma; et l'assemblee prit en
+deliberation le depart de Mesdames. La deliberation se prolongeait, lorsque
+Menou la termina par ce mot plaisant: "L'Europe, dit-il, sera bien etonnee
+quand elle saura qu'une grande assemblee a mis plusieurs jours a decider si
+deux vieilles femmes entendraient la messe a Rome ou a Paris." Le comite de
+constitution n'en fut pas moins charge de presenter une loi sur la
+residence des fonctionnaires publics et sur l'emigration. Ce decret, adopte
+apres de violentes discussions, obligeait les fonctionnaires publics a la
+residence dans le lieu de leurs fonctions. Le roi, comme premier de tous,
+etait tenu de ne pas s'eloigner du corps legislatif pendant chaque session,
+et en tout autre temps de ne pas aller au-dela du royaume. En cas de
+violation de cette loi, la peine pour tous les fonctionnaires etait la
+decheance. Un autre decret sur l'emigration fut demande au comite.
+
+Pendant ce temps, le roi, ne pouvant plus souffrir la contrainte qui lui
+etait imposee, et les reductions de pouvoir que l'assemblee lui faisait
+subir, n'ayant surtout aucun repos de conscience depuis les nouveaux
+decrets sur les pretres, le roi etait decide a s'enfuir. Tout l'hiver avait
+ete consacre en preparatifs; on excitait le zele de Mirabeau; on le
+comblait de promesses s'il reussissait a mettre la famille royale en
+liberte, et, de son cote, il poursuivait son plan avec la plus grande
+activite. Lafayette venait de rompre avec les Lameth. Ceux-ci le trouvaient
+trop devoue a la cour; et ne pouvant suspecter son integrite, comme celle
+de Mirabeau, ils accusaient son esprit, et lui reprochaient de se laisser
+abuser. Les ennemis des Lameth les accuserent de jalouser la puissance
+militaire de Lafayette, comme ils avaient envie la puissance oratoire de
+Mirabeau. Ils s'unirent ou parurent s'unir aux amis du duc d'Orleans, et on
+pretendit qu'ils voulaient menager a l'un d'eux le commandement de la garde
+nationale; c'etait Charles Lameth qui, disait-on, avait l'ambition de
+l'obtenir, et on attribua a ce motif les difficultes sans cesse
+renaissantes qui furent suscitees depuis a Lafayette.
+
+Le 28 fevrier, le peuple, excite, disait-on, par le duc d'Orleans, se porta
+au donjon de Vincennes, que la municipalite avait destine a recevoir les
+prisonniers trop accumules dans les prisons de Paris. On attaqua ce donjon
+comme une nouvelle Bastille. Lafayette y accourut a temps, et dispersa le
+faubourg Saint-Antoine, conduit par Santerre a cette expedition. Tandis
+qu'il retablissait l'ordre dans cette partie de Paris, d'autres difficultes
+se preparaient pour lui aux Tuileries. Sur le bruit d'une emeute, une
+grande quantite des habitues du chateau s'y etaient rendus au nombre de
+plusieurs centaines. Ils portaient des armes cachees, telles que des
+couteaux de chasse et des poignards. La garde nationale, etonnee de cette
+affluence, en concut des craintes, desarma et maltraita quelques-uns de ces
+hommes. Lafayette survint, fit evacuer le chateau et s'empara des armes. Le
+bruit s'en repandit aussitot; on dit qu'ils avaient ete trouves porteurs de
+poignards, d'ou ils furent nommes depuis chevaliers du poignard. Ils
+soutinrent qu'ils n'etaient venus que pour defendre la personne du roi
+menacee. On leur reprocha d'avoir voulu l'enlever; et, comme d'usage,
+l'evenement se termina par des calomnies reciproques. Cette scene determina
+la veritable situation de Lafayette. On vit mieux encore cette fois que,
+place entre les partis les plus prononces, il etait la pour proteger la
+personne du roi et la constitution. Sa double victoire augmenta sa
+popularite, sa puissance, et la haine de ses ennemis. Mirabeau, qui avait
+le tort d'augmenter les defiances de la cour a son egard, presenta cette
+conduite comme profondement hypocrite. Sous les apparences de la moderation
+et de la guerre a tous les partis, elle tendait, selon lui, a l'usurpation.
+Dans son humeur, il signalait les Lameth comme des mechans et des insenses,
+unis a d'Orleans, et n'ayant dans l'assemblee qu'une trentaine de
+partisans. Quant au cote droit, il declarait n'en pouvoir rien faire, et se
+repliait sur les trois ou quatre cents membres, libres de tout engagement,
+et toujours disposes a se decider par l'impression de raison et d'eloquence
+qu'il operait dans le moment.
+
+Il n'y avait de vrai dans ce tableau que son evaluation de la force
+respective des partis, et son opinion sur les moyens de diriger
+l'assemblee. Il la gouvernait en effet, en dominant tout ce qui n'avait
+pas d'engagement pris. Ce meme jour, 28 fevrier, il exercait, presque pour
+la derniere fois, son empire, signalait sa haine contre les Lameth, et
+deployait contre eux sa redoutable puissance.
+
+La loi sur l'emigration allait etre discutee. Chapelier la presenta au nom
+du comite. Il partageait, disait-il, l'indignation generale contre ces
+Francais qui abandonnaient leur patrie; mais il declarait qu'apres
+plusieurs jours de reflexions, le comite avait reconnu l'impossibilite de
+faire une loi sur l'emigration. Il etait difficile en effet d'en faire une.
+Il fallait se demander d'abord si on avait le droit de fixer l'homme au
+sol. On l'avait sans doute, si le salut de la patrie l'exigeait; mais il
+fallait distinguer les motifs des voyageurs, ce qui devenait inquisitorial;
+il fallait distinguer leur qualite de Francais ou d'etrangers, d'emigrans
+ou de simples commercans. La loi etait donc tres difficile, si elle n'etait
+pas impossible. Chapelier ajouta que le comite, pour obeir a l'assemblee,
+en avait redige une; que, si on le voulait, il allait la lire; mais qu'il
+avertissait d'avance qu'elle violait tous les principes. "Lisez.... Ne
+lisez pas...." s'ecrie-t-on de toutes parts. Une foule de deputes veulent
+prendre la parole. Mirabeau la demande a son tour, l'obtient, et, ce qui
+est mieux, commande le silence. Il lit une lettre fort eloquente, adressee
+autrefois a Frederic-Guillaume, dans laquelle il reclamait la liberte
+d'emigration, comme un des droits les plus sacres de l'homme, qui, n'etant
+point attache par des racines a la terre, n'y devait rester attache que par
+le bonheur. Mirabeau, peut-etre pour satisfaire la cour, mais surtout par
+conviction, repoussait comme tyrannique toute mesure contre la liberte
+d'aller et de venir. Sans doute on abusait de cette liberte dans le moment;
+mais l'assemblee, s'appuyant sur sa force, avait tolere tant d'exces de la
+presse commis contre elle-meme, elle avait souffert tant de vaines
+tentatives, et les avait si victorieusement repoussees par le mepris, qu'on
+pouvait lui conseiller de persister dans le meme systeme. Mirabeau est
+applaudi dans son opinion, mais on s'obstine a demander la lecture du
+projet de loi. Chapelier le lit enfin: ce projet propose, pour les cas de
+troubles, d'instituer une commission dictatoriale, composee de trois
+membres, qui designeront nommement et a leur gre ceux qui auront la liberte
+de circuler hors du royaume. A cette ironie sanglante, qui denoncait
+l'impossibilite d'une loi, des murmures s'elevent. "Vos murmures m'ont
+soulage, s'ecrie Mirabeau, vos coeurs repondent au mien, et repoussent
+cette absurde tyrannie. Pour moi, je me crois delie de tout serment envers
+ceux qui auront l'infamie d'admettre une commission dictatoriale." Des cris
+s'elevent du cote gauche. "Oui, repete-t-il, je jure...." Il est interrompu
+de nouveau.... "Cette popularite, reprend-il avec une voix tonnante, que
+j'ai ambitionnee, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible
+roseau; je l'enfoncerai profondement en terre ... et je le ferai germer sur
+le terrain de la justice et de la raison...." Les applaudissemens eclatent
+de toutes parts. "Je jure, ajoute l'orateur, si une loi d'emigration est
+votee, je jure de vous desobeir."
+
+Il descend de la tribune apres avoir etonne l'assemblee et impose a ses
+ennemis. Cependant la discussion se prolonge encore; les uns veulent
+l'ajournement, pour avoir le temps de faire une loi meilleure; les autres
+exigent qu'il soit declare de suite qu'on n'en fera pas, afin de calmer le
+peuple et de terminer ses agitations. On murmure, on crie, on applaudit.
+Mirabeau demande encore la parole, et semble l'exiger. "Quel est, s'ecrie
+M. Goupil, le titre de la dictature qu'exerce ici M. de Mirabeau?"
+Mirabeau, sans l'ecouter, s'elance a la tribune. "Je n'ai pas accorde la
+parole, dit le president; que l'assemblee decide." Mais, sans rien decider,
+l'assemblee ecoute. "Je prie les interrupteurs, dit Mirabeau, de se
+souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la
+combattrai partout ou elle sera assise;" et en prononcant ces mots, il
+promene ses regards de droite a gauche. Des applaudissemens nombreux
+accompagnent sa voix; il reprend: "Je prie M. Goupil de se souvenir qu'il
+s'est mepris jadis sur un Catilina dont il repousse aujourd'hui la
+dictature[3]; je prie l'assemblee de remarquer que la question de
+l'ajournement, simple en apparence, en renferme d'autres, et, par exemple,
+qu'elle suppose qu'une loi est a faire." De nouveaux murmures s'elevent a
+Gauche. "Silence aux trente voix! s'ecrie l'orateur en fixant ses regards
+sur la place de Barnave et des Lameth. Enfin, ajoute-t-il, si l'on veut, je
+vote aussi l'ajournement, mais a condition qu'il soit decrete que d'ici a
+l'expiration de l'ajournement il n'y aura pas de sedition." Des
+acclamations unanimes couvrent ces derniers mots. Neanmoins l'ajournement
+l'emporte, mais a une si petite majorite, que l'on conteste le resultat, et
+qu'une seconde epreuve est exigee.
+
+Mirabeau dans cette occasion frappa surtout par son audace; jamais
+peut-etre il n'avait plus imperieusement subjugue l'assemblee. Mais sa fin
+approchait, et c'etaient la ses derniers triomphes. Des pressentimens de
+mort se melaient a ses vastes projets, et quelquefois en arretaient
+l'essor. Cependant sa conscience etait satisfaite; l'estime publique
+s'unissait a la sienne, et l'assurait que, s'il n'avait pas encore assez
+fait pour le salut de l'etat, il avait du moins assez fait pour sa propre
+gloire. Pale et les yeux profondement creuses, il paraissait tout change a
+la tribune, et souvent il etait saisi de defaillances subites. Les exces de
+plaisir et de travail, les emotions de la tribune, avaient use en peu de
+temps cette existence si forte. Des bains qui renfermaient une dissolution
+de sublime avaient produit cette teinte verdatre qu'on attribuait au
+poison. La cour etait alarmee, tous les partis etonnes; et, avant sa mort,
+on s'en demandait la cause. Une derniere fois, il prit la parole a cinq
+reprises differentes, sortit epuise, et ne reparut plus. Le lit de mort le
+recut et ne le rendit qu'au Pantheon. Il avait exige de Cabanis qu'on
+n'appelat pas de medecins; neanmoins on lui desobeit, et ils trouverent la
+mort qui s'approchait, et qui deja s'etait emparee des pieds. La tete fut
+atteinte la derniere, comme si la nature avait voulu laisser briller son
+genie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de sa
+demeure, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La
+cour envoyait emissaire sur emissaire; les bulletins de sa sante se
+transmettaient de bouche en bouche, et allaient repandre partout la douleur
+a chaque progres du mal. Lui, entoure de ses amis, exprimait quelques
+regrets sur ses travaux interrompus, quelque orgueil sur ses travaux
+Passes: "Soutiens, disait-il a son domestique, soutiens cette tete, la plus
+forte de la France." L'empressement du peuple le toucha; la visite de
+Barnave, son ennemi, qui se presenta chez lui au nom des Jacobins, lui
+causa une douce emotion. Il donna encore quelques pensees a la chose
+publique. L'assemblee devait s'occuper du droit de tester; il appela
+M. de Talleyrand et lui remit un discours qu'il venait d'ecrire. "Il sera
+plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testamens un homme qui
+n'est plus et qui vient de faire le sien." La cour avait voulu en effet
+qu'il le fit, promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur
+l'Europe, et devinant les projets de l'Angleterre: "Ce Pitt, dit-il, est le
+ministre des preparatifs; il gouverne avec des menaces: je lui donnerais de
+la peine si je vivais." Le cure de sa paroisse venant lui offrir ses soins,
+il le remercia avec politesse, et lui dit, en souriant, qu'il les
+accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son superieur
+ecclesiastique, M. l'eveque d'Autun. Il fit ouvrir ses fenetres: "Mon ami,
+dit-il a Cabanis, je mourrai aujourd'hui: il ne reste plus qu'a
+s'envelopper de parfums, qu'a se couronner de fleurs, qu'a s'environner
+de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil eternel." Des
+douleurs poignantes interrompaient; de temps en temps ces discours si
+nobles et si calmes. "Vous aviez promis, dit-il a ses amis, de m'epargner
+des souffrances inutiles." En disant ces mots, il demande de l'opium avec
+instance. Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutumee.
+Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui presente une coupe, en lui
+persuadant qu'elle contenait de l'opium. Il la saisit avec calme, avale le
+breuvage qu'il croyait mortel, et parait satisfait. Un instant apres il
+expire. C'etait le 2 avril 1791. Cette nouvelle se repand aussitot a la
+cour, a la ville, a l'assemblee. Tous les partis esperaient en lui, et
+tous, excepte les envieux, sont frappes de douleur. L'assemblee interrompt
+ses travaux, un deuil general est ordonne, des funerailles magnifiques sont
+preparees. On demande quelques deputes: "Nous irons tous," s'ecrient-ils.
+L'eglise de Sainte-Genevieve est erigee en Pantheon, avec cette
+inscription, qui n'est plus a l'instant ou je raconte ces faits:
+
+AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE[4].
+
+Mirabeau y fut le premier admis a cote de Descartes. Le lendemain, ses
+funerailles eurent lieu. Toutes les autorites, le departement, les
+municipalites, les societes populaires, l'assemblee, l'armee,
+accompagnaient le convoi. Ce simple orateur obtenait plus d'honneurs que
+jamais n'en avaient recu les pompeux cercueils qui allaient jadis a
+Saint-Denis. Ainsi finit cet homme extraordinaire, qui, apres avoir
+audacieusement attaque et vaincu les vieilles races, osa retourner ses
+efforts contre les nouvelles qui l'avaient aide a vaincre, les arreter de
+sa voix, et la leur faire aimer en l'employant contre elles; cet homme
+enfin qui fit son devoir par raison, par genie, mais non pour quelque peu
+d'or jete a ses passions, et qui eut le singulier honneur, lorsque toutes
+les popularites finirent par le degout du peuple, de voir la sienne ne
+ceder qu'a la mort. Mais eut-il fait entrer la resignation dans le coeur de
+la cour, la moderation dans le coeur des ambitieux? eut-il dit a ces
+tribuns populaires qui voulaient briller a leur tour: _Demeurez dans ces
+faubourgs obscurs?_ eut-il dit a Danton, cet autre Mirabeau de la populace:
+_Arretez-vous dans cette section, et ne montez pas plus haut?_ On l'ignore;
+mais, au moment de sa mort, tous les interets incertains s'etaient remis en
+ses mains, et comptaient sur lui. Longtemps on regretta sa presence. Dans
+la confusion des disputes, on portait les regards sur cette place qu'il
+avait occupee, et on semblait invoquer celui qui les terminait d'un mot
+victorieux. "Mirabeau n'est plus ici, s'ecria un jour Maury en montant a la
+tribune; on ne m'empechera pas de parler."
+
+La mort de Mirabeau enleva tout courage a la cour. De nouveaux evenemens
+vinrent precipiter sa resolution de fuir. Le 18 avril, le roi voulut se
+rendre a Saint-Cloud. On repandit le bruit que, ne voulant pas user d'un
+pretre assermente pour les devoirs de la Paque, il avait resolu de
+s'eloigner pendant la semaine-sainte; d'autres pretendirent qu'il voulait
+fuir. Le peuple s'assemble aussitot et arrete les chevaux. Lafayette
+accourt, supplie le roi de demeurer en voiture, en l'assurant qu'il va lui
+ouvrir un passage. Le roi neanmoins descend et ne veut permettre aucune
+tentative; c'etait son ancienne politique de ne paraitre pas libre. D'apres
+l'avis de ses ministres, il se rend a l'assemblee pour se plaindre de
+l'outrage qu'il venait de recevoir. L'assemblee l'accueille avec son
+empressement ordinaire, en promettant de faire tout ce qui dependra d'elle
+pour assurer sa liberte. Louis XVI sort applaudi de tous les cotes, excepte
+du cote droit. Le 23 avril, sur le conseil qu'on lui donne, il fait ecrire
+par M. de Montmorin une lettre aux ambassadeurs etrangers, dans laquelle il
+dement les intentions qu'on lui suppose au dehors de la France, declare
+aux puissances qu'il a prete serment a la constitution, et qu'il est
+dispose a le tenir, et proclame comme ses ennemis tous ceux qui insinueront
+le contraire. Les expressions de cette lettre etaient volontairement
+exagerees pour qu'elle parut arrachee par la violence; c'est ce que le roi
+declara lui-meme a l'envoye de Leopold. Ce prince parcourait alors l'Italie
+et se trouvait dans ce moment a Mantoue. Calonne negociait aupres de lui.
+Un envoye, M. Alexandre de Durfort, vint de Mantoue aupres du roi et de la
+reine s'informer de leurs dispositions. Il les interrogea d'abord sur la
+lettre ecrite aux ambassadeurs, et ils repondirent qu'au langage on devait
+voir qu'elle etait arrachee; il les questionna ensuite sur leurs
+esperances, et ils repondirent qu'ils n'en avaient plus depuis la mort de
+Mirabeau; enfin sur leurs dispositions envers le comte d'Artois, et ils
+assurerent qu'elles etaient excellentes.
+
+Pour comprendre le motif de ces questions, il faut savoir que le baron de
+Breteuil etait l'ennemi declare de Calonne; que son inimitie n'avait pas
+fini dans l'emigration; et que, charge aupres de la cour de Vienne des
+pleins pouvoirs de Louis XVI[5], il contrariait toutes les demarches des
+princes. Il assurait a Leopold que le roi ne voulait pas etre sauve par les
+emigres, parce qu'il redoutait leur exigence, et que la reine
+personnellement etait brouillee avec le comte d'Artois. Il proposait
+toujours pour le salut du trone le contraire de ce que proposait Calonne;
+et il n'oublia rien pour detruire l'effet de cette nouvelle negociation. Le
+comte de Durfort retourna a Mantoue; et, le 20 mai 1791, Leopold promit de
+faire marcher trente-cinq mille hommes en Flandre, et quinze mille en
+Alsace. Il annonca qu'un nombre egal de Suisses devaient se porter vers
+Lyon, autant de Piemontais sur le Dauphine, et que l'Espagne rassemblerait
+vingt mille hommes. L'empereur promettait la cooperation du roi de Prusse
+et la neutralite de l'Angleterre. Une protestation, faite au nom de la
+maison de Bourbon, devait etre signee par le roi de Naples, le roi
+d'Espagne, par l'infant de Parme, et par les princes expatries. Jusque la
+le plus grand secret etait exige. Il etait aussi recommande a Louis XVI
+de ne pas songer a s'eloigner, quoiqu'il en eut temoigne le desir; tandis
+que Breteuil, au contraire, conseillait au roi de partir. Il est possible
+que de part et d'autre les conseils fussent donnes de bonne foi; mais il
+faut remarquer cependant qu'ils etaient donnes dans le sens des interets de
+chacun. Breteuil, qui voulait combattre la negociation de Calonne a
+Mantoue, conseillait le depart; et Calonne, qui n'aurait plus regne si
+Louis XVI s'etait transporte a la frontiere, lui faisait insinuer de
+rester. Quoi qu'il en soit, le roi se decida a partir, et il a dit souvent,
+avec humeur: "C'est Breteuil qui l'a voulu[6]." Il ecrivit donc a Bouille
+qu'il etait resolu a ne pas differer davantage. Son intention n'etait pas
+de sortir du royaume, mais de se retirer a Montmedy, d'ou il pouvait, au
+besoin, s'appuyer sur Luxembourg, et recevoir les secours etrangers. La
+route de Chalons par Clermont et Varennes fut preferee, malgre l'avis de
+Bouille. Tous les preparatifs furent faits pour partir le 20 juin. Le
+general rassembla les troupes sur lesquelles il comptait le plus, prepara
+un camp a Montmedy, y amassa des fourrages, et donna pour pretexte de
+toutes ces dispositions, des mouvements qu'il apercevait sur la frontiere.
+La reine s'etait chargee des preparatifs depuis Paris jusqu'a Chalons; et
+Bouille de Chalons jusqu'a Montmedy. Des corps de cavalerie peu nombreux
+devaient, sous pretexte d'escorter un tresor, se porter sur divers points,
+et recevoir le roi a son passage. Bouille lui-meme se proposait de
+s'avancer a quelque distance de Montmedy. La reine s'etait assure une porte
+derobee pour sortir du chateau. La famille royale devait voyager sous un
+nom etranger et avec un passeport suppose. Tout etait pret pour le 20;
+cependant une crainte fit retarder le voyage jusqu'au 21, delai qui fut
+fatal a cette famille infortunee. M. de Lafayette etait dans une complete
+ignorance du voyage; M. de Montmorin lui-meme, malgre la confiance de la
+cour, l'ignorait absolument; il n'y avait dans la confidence de ce projet
+que les personnes indispensables a son execution. Quelques bruits de fuite
+avaient cependant couru, soit que le projet eut transpire, soit que ce fut
+une de ces alarmes si communes alors. Quoi qu'il en soit, le comite de
+recherches en avait ete averti, et la vigilance de la garde nationale en
+etait augmentee.
+
+Le 20 juin, vers minuit, le roi, la reine, madame Elisabeth, madame de
+Tourzel, gouvernante des enfans de France, se deguisent, et sortent
+successivement du chateau. Madame de Tourzel avec les enfans se rend au
+petit Carrousel, et monte dans un voiture conduite par M. de Fersen, jeune
+seigneur etranger, deguise en cocher. Le roi les joint bientot. Mais la
+reine, qui etait sortie avec un garde-du-corps, leur donne a tous les plus
+grandes inquietudes. Ni elle ni son guide ne connaissaient les quartiers de
+Paris; elle s'egare, et ne retrouve le petit Carrousel qu'une heure apres;
+en s'y rendant, elle rencontre la voiture de M. de Lafayette, dont les gens
+marchaient avec des torches. Elle se cache sous les guichets du Louvre, et,
+sauvee de ce danger, parvient a la voiture ou elle etait si impatiemment
+attendue. Apres s'etre ainsi reunie, toute la famille se met en route; elle
+arrive, apres un long trajet et une seconde erreur de route, a la porte
+Saint-Martin, et monte dans une berline attelee de six chevaux, placee la
+pour l'attendre. Madame de Tourzel, sous le nom de madame de Korff, devait
+passer pour une mere voyageant avec ses enfans; le roi etait suppose son
+valet de chambre; trois gardes-du-corps deguises devaient preceder la
+voiture en courriers, ou la suivre comme domestiques. Ils partent enfin,
+accompagnes des voeux de M. de Fersen, qui rentra dans Paris pour prendre
+le chemin de Bruxelles. Pendant ce temps, Monsieur se dirigeait vers la
+Flandre avec son epouse, et suivait une autre route pour ne point exciter
+les soupcons et ne pas faire manquer les chevaux dans les relais.
+
+Le roi et sa famille voyagerent toute la nuit sans que Paris fut averti. M.
+de Fersen courut a la municipalite pour voir ce qu'on en savait: a huit
+heures du matin on l'ignorait encore. Mais bientot le bruit s'en repandit
+et circula avec rapidite. Lafayette reunit ses aides-de-camp, leur ordonna
+de partir sur-le-champ, en leur disant qu'ils n'atteindraient sans doute
+pas les fugitifs, mais qu'il fallait faire quelque chose; il prit sur lui
+la responsabilite de l'ordre qu'il donnait, et supposa, dans la redaction
+de cet ordre, que la famille royale avait ete enlevee par les ennemis de la
+chose publique. Cette supposition respectueuse fut admise par l'assemblee,
+et constamment adoptee par toutes les autorites. Dans ce moment, le peuple
+ameute reprochait a Lafayette d'avoir favorise l'evasion du roi, et plus
+tard le parti aristocrate l'a accuse d'avoir laisse fuir le roi pour
+l'arreter ensuite, et pour le perdre par cette vaine tentative. Cependant,
+si Lafayette avait voulu laisser fuir Louis XVI, aurait-il envoye, sans
+aucun ordre de l'assemblee, deux aides-de-camp a sa suite? Et si, comme
+l'ont suppose les aristocrates, il ne l'avait laisse fuir que pour le
+reprendre, aurait-il donne toute une nuit d'avance a la voiture? Le peuple
+fut bientot detrompe et Lafayette retabli dans ses bonnes graces.
+
+L'assemblee se reunit a neuf heures du matin. Elle montra une attitude
+aussi imposante qu'aux premiers jours de la revolution. La supposition
+convenue fut que Louis XVI avait ete enleve. Le plus grand calme, la plus
+parfaite union, regnerent pendant toute cette seance. Les mesures prises
+spontanement par Lafayette furent approuvees. Le peuple avait arrete ses
+aides-de-camp aux barrieres; l'assemblee, partout obeie, leur en fit ouvrir
+les portes. L'un d'eux, le jeune Romeuf, emporta avec lui le decret qui
+confirmait les ordres deja donnes par le general, et enjoignait a tous les
+fonctionnaires publics _d'arreter_, par tous les moyens possibles, _les
+suites dudit enlevement, et d'empecher que la route fut continuee_. Sur le
+voeu et les indications du peuple, Romeuf prit la route de Chalons, qui
+etait la veritable, et que la vue d'une voiture a six chevaux avait
+indiquee comme telle. L'assemblee fit ensuite appeler les ministres, et
+decreta qu'ils ne recevraient d'ordre que d'elle seule. En partant, Louis
+XVI avait ordonne au ministre de la justice de lui envoyer le sceau de
+l'etat; l'assemblee decida que le sceau serait conserve pour etre appose a
+ses decrets; elle decreta en meme temps que les frontieres seraient mises
+en etat de defense, et chargea le ministre des relations exterieures
+d'assurer aux puissances que les dispositions de la nation francaise
+n'etaient point changees a leur egard.
+
+M. de Laporte, intendant de la liste civile, fut ensuite entendu. Il avait
+recu divers messages du roi, entre autres un billet, qu'il pria l'assemblee
+de ne pas ouvrir, et un memoire contenant les motifs du depart.
+L'assemblee, prete a respecter tous les droits, restitua, sans l'ouvrir, le
+billet que M. de Laporte ne voulait pas rendre public, et ordonna la
+lecture du memoire. Cette lecture fut ecoutee avec le plus grand calme, et
+ne produisit presque aucune impression. Le roi s'y plaignait de ses pertes
+de pouvoir sans assez de dignite, et s'y montrait aussi blesse d'etre
+reduit a trente millions de liste civile que d'avoir perdu toutes ses
+prerogatives. On ecouta toutes les doleances du monarque, on plaignit sa
+faiblesse, et on passa outre.
+
+Dans ce moment, peu de personnes desiraient l'arrestation de Louis XVI. Les
+aristocrates voyaient dans sa fuite le plus ancien de leurs voeux realise,
+et se flattaient d'une guerre civile tres prochaine. Les membres les plus
+prononces du parti populaire, qui deja commencaient a se fatiguer du roi,
+trouvaient dans son absence l'occasion de s'en passer, et concevaient
+l'idee et l'esperance d'une republique. Toute la partie moderee, qui
+gouvernait en ce moment l'assemblee, desirait que le roi se retirat sain
+et sauf a Montmedy; et, comptant sur son equite, elle se flattait qu'un
+accommodement en deviendrait plus facile entre le trone et la nation. On
+s'effrayait beaucoup moins a present qu'autrefois, de voir le monarque
+menacant la constitution du milieu d'une armee. Le peuple seul, auquel on
+n'avait pas cesse d'inspirer cette crainte, la conservait encore lorsque
+l'assemblee ne la partageait plus, et il faisait des voeux ardens pour
+l'arrestation de la famille royale. Tel etait l'etat des choses a Paris.
+
+La voiture, partie dans la nuit du 20 au 21, avait franchi heureusement une
+grande partie de la route et etait parvenue sans obstacle a Chalons, le 21,
+vers les cinq heures de l'apres-midi. La, le roi, qui avait le tort de
+mettre souvent sa tete a la portiere, fut reconnu; celui qui fit cette
+decouverte voulait d'abord reveler le secret, mais il en fut empeche par le
+maire, qui etait un royaliste fidele. Arrivee a Pont-de-Sommeville, la
+famille royale ne trouva pas les detachemens qui devaient l'y recevoir; ces
+detachemens avaient attendu plusieurs heures; mais le soulevement du
+peuple, qui s'alarmait de ce mouvement de troupes, les avait obliges de se
+retirer. Cependant le roi arriva a Sainte-Menehould. La, montrant toujours
+la tete a la portiere, il fut apercu par Drouet, fils du maitre de poste,
+et chaud revolutionnaire. Aussitot ce jeune homme, n'ayant pas le temps de
+faire arreter la voiture a Sainte-Menehould, court a Varennes. Un brave
+marechal-des-logis, qui avait apercu son empressement et qui soupconnait
+ses motifs, vole a sa suite pour l'arreter, mais ne peut l'atteindre.
+Drouet fait tant de diligence qu'il arrive a Varennes avant la famille
+infortunee; sur-le-champ il avertit la municipalite, et fait prendre sans
+delai toutes les mesures necessaires pour l'arrestation. Varennes est batie
+sur le bord d'une riviere etroite, mais profonde; un detachement de
+hussards y etait de garde; mais l'officier, ne voyant pas arriver le tresor
+qu'on lui avait annonce, avait laisse sa troupe dans les quartiers. La
+voiture arrive enfin et passe le pont. A peine est-elle engagee sous une
+voute qu'il fallait traverser, que Drouet, aide d'un autre individu, arrete
+les chevaux:_Votre passeport_, s'ecrie-t-il, et avec un fusil il menace
+les voyageurs, s'ils s'obstinent a avancer. On obeit a cet ordre, et on
+livre le passeport. Drouet s'en saisit, et dit que c'est au procureur
+de la commune a l'examiner; et la famille royale est conduite chez ce
+procureur, nomme Sausse. Celui-ci, apres avoir examine ce passeport, feint
+de le trouver en regle, et, avec beaucoup d'egards, prie le roi d'attendre.
+On attend en effet assez longtemps. Lorsque Sausse est enfin assure qu'un
+nombre suffisant de gardes nationaux ont ete reunis, il cesse de reconnu et
+arrete. Une contestation s'engage; Louis pretend n'etre pas ce qu'on
+suppose, et la dispute devenant trop vive:--"Puisque vous le reconnaissez
+pour votre roi, s'ecrie la reine impatientee, parlez-lui donc avec le
+respect que vous lui devez."
+
+Le roi, voyant que toute denegation etait inutile, renonce a se deguiser
+plus long-temps. La petite salle etait pleine de monde; il prend la parole
+et s'exprime avec une chaleur qui ne lui etait pas ordinaire. Il proteste
+de ses bonnes intentions, il assure qu'il n'allait a Montmedy que pour
+ecouter plus librement les voeux des peuples, en s'arrachant a la tyrannie
+de Paris; il demande enfin a continuer sa route, et a etre conduit au but
+de son voyage. Le malheureux prince, tout attendri, embrasse Sausse et lui
+demande le salut de son epouse et de ses enfans; la reine se joint a lui,
+et, prenant le dauphin dans ses bras, conjure Sausse de les sauver. Sausse
+est touche, mais il resiste, et les engage a retourner a Paris pour eviter
+une guerre civile. Le roi, au contraire, effraye de ce retour, persiste a
+vouloir marcher vers Montmedy. Dans ce moment, MM. de Damas et de Goguelas
+etaient arrives avec les detachemens places sur divers points. La famille
+royale se croyait delivree, mais on ne pouvait compter sur les hussards.
+Les officiers les reunissent, leur annoncent que le roi et sa famille sont
+arretes, et qu'il faut les sauver; mais ceux-ci repondent qu'ils sont pour
+la nation. Dans le meme instant, les gardes nationales, convoquees dans
+tous les environs, affluent et remplissent Varennes. Toute la nuit se passe
+dans cet etat; a six heures du matin, le jeune Romeuf arrive, portant le
+decret de l'assemblee; il trouve la voiture attelee de six chevaux et
+dirigee vers Paris. Il monte et remet le decret avec douleur. Un cri de
+toute la famille s'eleve contre M. de Lafayette qui la fait arreter. La
+reine meme parait etonnee de ce qu'il n'a pas peri de la main du peuple; le
+jeune Romeuf repond que lui et son general ont fait leur devoir en les
+poursuivant, mais qu'ils ont espere ne pas les atteindre. La reine se
+saisit du decret, le jette sur le lit de ses enfans, puis l'en arrache, en
+disant qu'il les souillerait. "Madame, lui dit Romeuf qui lui etait devoue,
+aimeriez-vous mieux qu'un autre que moi fut temoin de ces emportemens?"
+La reine alors revient a elle et recouvre toute sa dignite. On annoncait au
+meme instant l'arrivee des divers corps places aux environs par Bouille.
+Mais la municipalite ordonna alors le depart, et la famille royale fut
+obligee de remonter sur-le-champ en voiture, et de reprendre la route
+de Paris, cette route fatale et si redoutee.
+
+Bouille, averti au milieu de la nuit, avait fait monter un regiment a
+cheval, et il etait parti au cri de _vive le roi!_ Ce brave general,
+devore d'inquietude, marcha en toute hate, et fit neuf lieues en quatre
+heures; il arriva a Varennes, ou il trouva deja divers corps reunis, mais
+le roi en etait parti depuis une heure et demie. Varennes etait barricadee
+et defendue par d'assez bonnes dispositions; car on avait brise le pont, et
+la riviere n'etait pas gueable. Ainsi, pour sauver le roi, Bouille devait
+d'abord livrer un combat pour enlever les barricades, puis traverser la
+riviere, et apres cette grande perte de temps, pouvoir atteindre la
+voiture, qui avait deja une avance d'une heure et demie. Ces obstacles
+rendaient toute tentative impossible; et il ne fallait pas moins qu'une
+telle impossibilite pour arreter un homme aussi devoue et aussi
+entreprenant que Bouille. Il se retira donc dechire de regret et de
+douleur.
+
+Lorsqu'on apprit a Paris l'arrestation du roi, on le croyait deja hors
+d'atteinte. Le peuple en ressentit une joie extraordinaire. L'assemblee
+deputa trois commissaires, choisis dans les trois sections du cote gauche,
+pour accompagner le monarque et le reconduire a Paris. Ces commissaires
+etaient Barnave, Latour-Maubourg et Petion. Ils se rendirent a Chalons, et,
+des qu'ils eurent joint la cour, tous les ordres emanerent d'eux seuls.
+Madame de Tourzel passa dans une voiture de suite avec Latour-Maubourg.
+Barnave et Petion monterent dans la voiture de la famille royale.
+Latour-Maubourg, homme distingue, etait ami de Lafayette, et comme lui
+devoue autant au roi qu'a la constitution. En cedant a ses deux collegues
+l'honneur d'etre avec la famille royale, son intention etait de les
+interesser a la grandeur malheureuse. Barnave s'assit dans le fond, entre
+le roi et la reine; Petion sur le devant, entre madame Elisabeth et madame
+Royale. Le jeune dauphin reposait alternativement sur les genoux des uns et
+des autres. Tel avait ete le cours rapide des evenemens! Un jeune avocat de
+vingt et quelques annees, remarquable seulement par ses talens; un autre,
+distingue par ses lumieres, mais surtout par le rigorisme de ses principes,
+etaient assis a cote du prince naguere le plus absolu de l'Europe, et
+commandaient a tous ses mouvemens! Le voyage etait lent, parce que la
+voiture suivait le pas des gardes nationales. Il dura huit jours de
+Varennes a Paris. La chaleur etait extreme, et une poussiere brulante,
+soulevee par la foule, suffoquait les voyageurs. Les premiers instans
+furent silencieux; la reine ne pouvait deguiser son humeur. Le roi finit
+par engager la conversation avec Barnave. L'entretien se porta sur tous les
+objets, et enfin sur la fuite a Montmedy. Les uns et les autres
+s'etonnerent de se trouver tels. La reine fut surprise de la raison
+superieure et de la politesse delicate du jeune Barnave; bientot elle
+releva son voile et prit part a l'entretien. Barnave fut touche de la bonte
+du roi et de la gracieuse dignite de la reine. Petion montra plus de
+rudesse; il temoigna et il obtint moins d'egards. En arrivant, Barnave
+etait devoue a cette famille malheureuse, et la reine, charmee du merite et
+du sens du jeune tribun, lui avait donne toute son estime. Aussi, dans les
+relations qu'elle eut depuis avec les deputes constitutionnels, ce fut a
+lui qu'elle accorda le plus de confiance. Les partis se pardonneraient
+s'ils pouvaient se voir et s'entendre[7].
+
+A Paris, on avait prepare la reception qu'on devait faire a la famille
+royale. Un avis etait repandu et affiche partout: _Quiconque applaudira
+le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu._ L'ordre fut
+ponctuellement execute, et l'on n'entendit ni applaudissemens ni insultes.
+La voiture prit un detour pour ne pas traverser Paris. On la fit entrer par
+les Champs-Elysees, qui conduisent directement au chateau. Une foule
+immense la recu en silence et le chapeau sur la tete. Lafayette, suivi
+d'une garde nombreuse, avait pris les plus grandes precautions. Les trois
+gardes-du-corps qui avaient aide la fuite etaient sur le siege, exposes a
+la vue et a la colere du peuple; neanmoins ils n'essuyerent aucune
+violence. A peine arrivee au chateau, la voiture fut entouree. La famille
+royale descendit precipitamment, et marcha au milieu d'une double haie de
+gardes nationaux, destines a la proteger. La reine, demeuree la derniere,
+se vit presque enlevee dans les bras de MM. de Noailles et d'Aiguillon,
+ennemis de la cour, mais genereux amis du malheur. En les voyant
+s'approcher, elle eut d'abord quelques doutes sur leurs intentions, mais
+elle s'abandonna a eux, et arriva saine et sauve au palais.
+
+Tel fut ce voyage, dont la funeste issue ne peut etre justement attribuee a
+aucun de ceux qui l'avaient prepare. Un accident le fit manquer, un
+accident pouvait le faire reussir. Si, par exemple, Drouet avait ete joint
+et arrete par celui qui le poursuivait, la voiture etait sauvee. Peut-etre
+aussi le roi manqua-t-il d'energie lorsqu'il fut reconnu. Quoi qu'il en
+soit, ce voyage ne doit etre reproche a personne, ni a ceux qui l'ont
+conseille, ni a ceux qui l'ont execute, il etait le resultat de cette
+fatalite qui poursuit la faiblesse au milieu des crises revolutionnaires.
+
+L'effet du voyage de Varennes fut de detruire tout respect pour le roi,
+d'habituer les esprits a se passer de lui, et de faire naitre le voeu de la
+republique. Des le matin de son arrivee, l'assemblee avait pourvu a tout
+par un decret[8]. Louis XVI etait suspendu de ses fonctions; une garde
+etait donnee a sa personne, a celle de la reine et du dauphin. Cette garde
+etait chargee d'en repondre. Trois deputes, d'Andre, Tronchet, Duport
+etaient commis pour recevoir les declarations du roi et de la reine. La
+plus grande mesure etait observee dans les expressions, car jamais cette
+assemblee ne manqua aux convenances; mais le resultat etait evident, et
+le roi etait provisoirement detrone.
+
+La responsabilite imposee a la garde nationale la rendit severe et souvent
+importune dans son service aupres des personnes royales. Des sentinelles
+veillaient continuellement a leur porte, et ne les perdaient jamais de vue.
+Le roi, voulant un jour s'assurer s'il etait reellement prisonnier, se
+presente a une porte; la sentinelle s'oppose a son passage: "Me
+reconnaissez-vous? lui dit Louis XVI.--Oui, sire, repond la sentinelle." Il
+ne restait au roi que la faculte de se promener le matin dans les
+Tuileries, avant que le jardin fut ouvert au public.
+
+Barnave et les Lameth firent alors ce qu'ils avaient tant reproche a
+Mirabeau, ils preterent secours au trone et s'entendirent avec la cour. Il
+est vrai qu'ils ne recurent aucun argent; mais c'etait moins le prix de
+l'alliance que l'alliance elle-meme qu'ils avaient reproche a Mirabeau; et
+apres avoir ete autrefois si severes, ils subissaient maintenant la loi
+commune a tous les chefs populaires, qui les force a s'allier
+successivement au pouvoir, a mesure qu'ils y arrivent. Neanmoins, rien
+n'etait plus louable, en l'etat des choses, que le service rendu au roi par
+Barnave et les Lameth, et jamais ils ne montrerent plus d'adresse, de force
+et de talent, Barnave dicta la reponse du roi aux commissaires nommes par
+l'assemblee. Dans cette reponse, Louis XVI motivait sa fuite sur le desir
+de mieux connaitre l'opinion publique; il assurait l'avoir mieux etudiee
+dans son voyage, et il prouvait par tous les faits qu'il n'avait pas voulu
+sortir de France. Quant a ses protestations contenues dans le memoire remis
+a l'assemblee, il disait avec raison qu'elles portaient, non sur les
+principes fondamentaux de la constitution, mais sur les moyens d'execution
+qui lui etaient laisses. Maintenant, ajoutait-il, que la volonte generale
+lui etait manifestee, il n'hesitait pas a s'y soumettre et a faire tous les
+sacrifices necessaires pour le bien de tous[9].
+
+Bouille, pour attirer sur sa personne la colere de l'assemblee, lui adressa
+une lettre qu'on pourrait dire insensee, sans le motif genereux qui la
+dicta. Il s'avouait seul auteur du voyage du roi, tandis qu'au contraire il
+s'y etait oppose; il declarait au nom des souverains que Paris repondrait
+de la surete de la famille royale, et que le moindre mal commis contre elle
+serait venge d'une maniere eclatante. Il ajoutait, ce qu'il savait n'etre
+pas, que les moyens militaires de la France etaient nuls; qu'il connaissait
+d'ailleurs les voies d'invasion, et qu'il conduirait lui-meme les armees
+ennemies au sein de sa patrie. L'assemblee se preta elle-meme a cette
+genereuse bravade, et jeta tout sur Bouille, qui n'avait rien a craindre,
+car il etait deja a l'etranger.
+
+La cour d'Espagne, apprehendant que la moindre demonstration n'irritat les
+esprits et n'exposat la famille royale a de plus grands dangers, empecha
+une tentative preparee sur la frontiere du Midi, et a laquelle les
+chevaliers de Malte devaient concourir avec deux fregates. Elle declara
+ensuite au gouvernement francais que ses bonnes dispositions n'etaient pas
+changees a son egard. Le Nord se conduisit avec beaucoup moins de mesure.
+De ce cote, les puissances excitees par les emigres etaient menacantes. Des
+envoyes furent depeches par le roi a Bruxelles et a Coblentz. Ils devaient
+tacher de s'entendre avec l'emigration, lui faire connaitre les bonnes
+dispositions de l'assemblee, et l'esperance qu'on avait concue d'un
+arrangement avantageux. Mais a peine arrives, ils furent indignement
+traites, et revinrent aussitot a Paris. Les emigres leverent des corps au
+nom du roi, et l'obligerent ainsi a leur donner un desaveu formel. Ils
+pretendirent que Monsieur, alors reuni a eux, etait regent du royaume; que
+le roi, etant prisonnier, n'avait plus de volonte a lui, et que celle qu'il
+exprimait n'etait que celle de ses oppresseurs. La paix de Catherine avec
+les Turcs, qui se conclut dans le mois d'aout, excita encore davantage leur
+joie insensee, et ils crurent avoir a leur disposition toutes les
+puissances de l'Europe. En considerant le desarmement des places fortes, la
+desorganisation de l'armee abandonnee par tous les officiers, ils ne
+pouvaient douter que l'invasion n'eut lieu tres prochainement et ne
+reussit. Et cependant il y avait deja pres de deux ans qu'ils avaient
+quitte la France, et, malgre leurs belles esperances de chaque jour, ils
+n'etaient point encore rentres en vainqueurs, comme ils s'en flattaient!
+Les puissances semblaient promettre beaucoup; mais Pitt attendait; Leopold,
+epuise par la guerre, et mecontent des emigres, desirait la paix; le roi de
+Prusse promettait beaucoup et n'avait aucun interet a tenir; Gustave etait
+jaloux de commander une expedition contre la France, mais il se trouvait
+fort eloigne; et Catherine, qui devait le seconder, a peine delivree des
+Turcs, avait encore la Pologne a comprimer. D'ailleurs, pour operer cette
+coalition, il fallait mettre tant d'interets d'accord, qu'on ne pouvait
+guere se flatter d'y parvenir.
+
+La declaration de Pilnitz aurait du surtout eclairer les emigres sur le
+zele des souverains[10].
+
+Cette declaration, faite en commun par le roi de Prusse et l'empereur
+Leopold, portait que la situation du roi de France etait d'un interet
+commun a tous les souverains, et que sans doute ils se reuniraient pour
+donner a Louis XVI les moyens d'etablir un gouvernement convenable aux
+interets du trone et du peuple; que dans ce cas, le roi de Prusse et
+l'empereur se reuniraient aux autres princes, pour parvenir au meme but. En
+attendant, leurs troupes devaient etre mises en etat d'agir. On a su depuis
+que cette declaration renfermait des articles secrets. Ils portaient que
+l'Autriche ne mettrait aucun obstacle aux pretentions de la Prusse sur une
+partie de la Pologne. Il fallait cela pour engager la Prusse a negliger ses
+plus anciens interets en se liant avec l'Autriche contre la France. Que
+devait-on attendre d'un zele qu'il fallait exciter par de pareils moyens?
+Et s'il etait si reserve dans ses expressions, que devait-il etre dans ses
+actes? La France, il est vrai, etait en desarmement, mais tout un peuple
+debout est bientot arme; et comme le dit plus tard le celebre Carnot, qu'y
+a-t-il d'impossible a vingt-cinq millions d'hommes? A la verite, les
+officiers se retiraient; mais pour la plupart jeunes et places par faveur,
+ils etaient sans experience et deplaisaient a l'armee. D'ailleurs, l'essor
+donne a tous les moyens allait bientot produire des officiers et des
+generaux. Cependant, il faut en convenir, on pouvait, meme sans avoir la
+presomption de Coblentz, douter de la resistance que la France opposa plus
+tard a l'invasion.
+
+En attendant, l'assemblee envoya des commissaires a la frontiere, et
+ordonna de grands preparatifs. Toutes les gardes nationales demandaient a
+marcher; plusieurs generaux offraient leurs services, et entre autres
+Dumouriez, qui plus tard sauva la France dans les defiles de l'Argonne.
+
+Tout en donnant ses soins a la surete exterieure de l'etat, l'assemblee se
+hatait d'achever son oeuvre constitutionnelle, de rendre au roi ses
+fonctions, et, s'il etait possible, quelques-unes de ses prerogatives.
+
+Toutes les subdivisions du cote gauche, excepte les hommes qui venaient de
+prendre le nom tout nouveau de republicains, s'etaient ralliees a un meme
+systeme de moderation. Barnave et Malouet marchaient ensemble et
+travaillaient de concert. Petion, Robespierre, Buzot, et quelques autres
+encore, avaient adopte la republique mais ils etaient en petit nombre. Le
+cote droit continuait ses imprudences et protestait, au lieu de s'unir a
+la majorite moderee. Cette majorite n'en dominait pas moins l'assemblee.
+Ses ennemis, qui l'auraient accusee si elle eut detrone le roi, lui ont
+cependant reproche de l'avoir ramene a Paris, et replace sur un trone
+chancelant. Mais que pouvait-elle faire? remplacer le roi par la republique
+etait trop hasardeux. Changer la dynastie etait inutile, car a se donner un
+roi, autant valait garder celui qu'on avait; d'ailleurs le duc d'Orleans ne
+meritait pas d'etre prefere a Louis XVI. Dans l'un et l'autre cas,
+deposseder le roi actuel, c'etait manquer a des droits reconnus, et envoyer
+a l'emigration un chef precieux pour elle, car il lui aurait apporte des
+titres qu'elle n'avait pas. Au contraire, rendre a Louis XVI son autorite,
+lui restituer le plus de prerogatives qu'on le pourrait, c'etait remplir sa
+tache constitutionnelle, et oter tout pretexte a la guerre civile; en un
+mot, c'etait faire son devoir, car le devoir de l'assemblee, d'apres tous
+les engagemens qu'elle avait pris, c'etait d'etablir le gouvernement libre,
+mais monarchique.
+
+L'assemblee n'hesita pas, mais elle eut de grands obstacles a vaincre. Le
+mot nouveau de republique avait pique les esprits deja un peu blases sur
+ceux de monarchie et de constitution. L'absence et la suspension du roi
+avaient, comme on l'a vu, appris a se passer de lui. Les journaux et les
+clubs depouillerent aussitot le respect dont sa personne avait toujours ete
+l'objet. Son depart, qui, aux termes du decret sur la residence des
+fonctionnaires publics, rendait la decheance imminente, fit dire qu'il
+etait dechu. Cependant, d'apres ce meme decret, il fallait pour la
+decheance la sortie du royaume et la resistance aux sommations du corps
+legislatif; mais ces conditions importaient peu aux esprits exaltes, et ils
+declaraient le roi coupable et demissionnaire. Les Jacobins, les
+Cordeliers, s'agitaient violemment, et ne pouvaient comprendre qu'apres
+s'etre delivres du roi, on se l'imposat de nouveau et volontairement. Si le
+duc d'Orleans avait eu des esperances, c'est alors qu'elles purent se
+reveiller. Mais il dut voir combien son nom avait peu d'influence, et
+combien surtout un nouveau souverain, quelque populaire qu'il fut,
+convenait peu a l'etat des esprits. Quelques pamphletaires qui lui etaient
+devoues, peut-etre a son insu, essayerent, comme Antoine fit pour Cesar, de
+mettre la couronne sur sa tete; ils proposerent de lui donner la regence,
+mais il se vit oblige de la repousser par une declaration qui fut aussi peu
+consideree que sa personne. _Plus de roi_, etait le cri general, aux
+Jacobins, aux Cordeliers, dans les lieux et les papiers publics.
+
+Les adresses se multipliaient: il y en eut une affichee sur tous les murs
+de Paris, et meme sur ceux de l'assemblee. Elle etait signee du nom
+d'Achille Duchatelet, jeune colonel. Il s'adressait aux Francais; il leur
+rappelait le calme dont on avait joui pendant le voyage du monarque, et il
+concluait que l'absence du prince valait mieux que sa presence; il ajoutait
+que sa desertion etait une abdication, que la nation et Louis XVI etaient
+degages de tout lien l'un envers l'autre; qu'enfin l'histoire etait pleine
+des crimes des rois, et qu'il fallait renoncer a s'en donner encore un.
+
+Cette adresse, attribuee au jeune Achille Duchatelet, etait de Thomas
+Payne, Anglais, et acteur principal dans la revolution americaine. Elle fut
+denoncee a l'assemblee, qui, apres de vifs debats, pensa qu'il fallait
+passer a l'ordre du jour, et repondre par l'indifference aux avis et aux
+injures, ainsi qu'on avait toujours fait.
+
+Enfin les commissaires charges de faire leur rapport sur l'affaire de
+Varennes, le presenterent le 16 juillet. Le voyage, dirent-ils, n'avait
+rien de coupable; d'ailleurs, le fut-il, le roi etait inviolable. Enfin la
+decheance ne pouvait en resulter, puisque le roi n'etait point demeure
+assez long-temps eloigne, et n'avait pas resiste aux sommations du corps
+legislatif.
+
+Robespierre, Buzot, Petion, repeterent tous les argumens connus contre
+l'inviolabilite. Duport, Barnave et Salles, leur repondirent, et il fut
+enfin decrete que le roi ne pouvait etre mis en cause pour le fait de son
+evasion. Deux articles furent seulement ajoutes au decret d'inviolabilite.
+A peine cette decision fut-elle rendue, que Robespierre se leva et protesta
+hautement au nom de l'humanite.
+
+Il y eut dans la soiree qui preceda cette decision un grand tumulte aux
+Jacobins. On y redigea une petition adressee a l'assemblee, pour qu'elle
+declarat le roi dechu comme perfide et traitre a ses sermens, et qu'elle
+pourvut a son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Il fut
+resolu que cette petition serait portee le lendemain au Champ-de-Mars, ou
+chacun pourrait la signer sur l'autel de la patrie. Le lendemain, en effet,
+elle fut portee au lieu convenu, et a la foule des seditieux se joignit
+celle des curieux qui voulaient etre temoins de l'evenement. Dans ce
+moment, le decret etait rendu, et il n'y avait plus lieu a une petition.
+Lafayette arriva, brisa les barricades deja elevees, fut menace, et recut
+meme un coup de feu qui, quoique tire a bout portant, ne l'atteignit pas.
+Les officiers municipaux s'etant reunis a lui, obtinrent de la populace
+qu'elle se retirat. Des gardes nationaux furent places pour veiller a sa
+retraite, et on espera un instant qu'elle se dissiperait; mais bientot
+le tumulte recommenca. Deux invalides qui se trouvaient, on ne sait
+pourquoi, sous l'autel de la patrie, furent egorges, et alors le desordre
+n'eut plus de bornes. L'assemblee fit appeler la municipalite, et la
+chargea de veiller a l'ordre public. Bailly se rendit au Champ-de-Mars, fit
+deployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la
+force, quoi qu'on ait dit, etait juste. On voulait, ou on ne voulait pas
+les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent
+executees, qu'il y eut quelque chose de fixe, que l'insurrection ne fut pas
+perpetuelle, et que la volonte de l'assemblee ne put etre reformee par les
+plebiscites de la multitude. Bailly devait donc faire executer la loi. Il
+s'avanca avec ce courage impassible qu'il avait toujours montre, recut sans
+etre atteint plusieurs coups de feu, et au milieu de tumulte ne put faire
+toutes les sommations voulues. D'abord Lafayette ordonna de tirer quelques
+coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia
+bientot. Reduit alors a l'extremite, il commanda le feu. La premiere
+decharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre en fut exagere. Les
+uns l'ont reduit a trente, d'autres l'ont eleve a quatre cents, et les
+furieux a quelques mille. Ces derniers furent crus dans le premier moment,
+et la terreur devint generale. Cet exemple severe apaisa pour quelques
+instans les agitateurs[11]. Comme d'usage, on accusa tous les partis d'avoir
+excite ce mouvement; et il est probable que plusieurs y avaient concouru,
+car le desordre convenait a plusieurs. Le roi, la majorite de l'assemblee,
+la garde nationale, les autorites municipales et departementales, etaient
+d'accord alors pour etablir l'ordre constitutionnel; et ils avaient a
+combattre la democratie au dedans, l'aristocratie au dehors. L'assemblee et
+la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche eclairee et
+sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ces
+circonstances s'allier naturellement au roi, qui de son cote semblait se
+resigner a une autorite limitee. Mais s'il leur convenait de s'arreter au
+point ou elles en etaient arrivees, cela ne convenait pas a l'aristocratie,
+qui desirait un bouleversement, ni au peuple, qui voulait acquerir et
+s'elever davantage. Barnave, comme autrefois Mirabeau, etait l'orateur de
+cette bourgeoisie sage et moderee; Lafayette en etait le chef militaire.
+Danton, Camille Desmoulins etaient les orateurs, et Santerre le general de
+cette multitude qui voulait regner a son tour. Quelques esprits ardens ou
+fanatiques la representaient, soit a l'assemblee, soit dans les
+administrations nouvelles, et hataient son regne par leurs declamations.
+
+L'execution du Champ-de-Mars fut fort reprochee a Lafayette et a Bailly.
+Mais tous deux, placant leur devoir dans l'observation de la loi, en
+sacrifiant leur popularite et leur vie a son execution, n'eurent aucun
+regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. L'energie qu'ils
+montrerent imposa aux factieux. Les plus connus songeaient deja a se
+soustraire aux coups qu'ils croyaient diriges contre eux. Robespierre,
+qu'on a vu jusqu'a present soutenir les propositions les plus exagerees,
+tremblait dans son obscure demeure; et, malgre son inviolabilite de depute,
+demandait asile a tous ses amis. Ainsi l'exemple eut son effet, et, pour un
+instant, toutes les imaginations turbulentes furent calmees par la crainte.
+
+L'assemblee prit a cette epoque une determination qui a ete critiquee
+depuis, et dont le resultat n'a pas ete aussi funeste qu'on l'a pense. Elle
+decreta qu'aucun de ses membres ne serait reelu. Robespierre fut l'auteur
+de la proposition, et on l'attribua chez lui a l'envie qu'il eprouvait
+contre des collegues parmi lesquels il n'avait pas brille. Il etait au
+moins naturel qu'il leur en voulut, ayant toujours lutte avec eux; et dans
+ses sentimens il put y avoir tout a la fois de la conviction, de l'envie et
+de la haine. L'assemblee, qu'on accusait de vouloir perpetuer ses pouvoirs,
+et qui d'ailleurs deplaisait deja a la multitude par sa moderation,
+s'empressa de repondre a toutes les attaques par un desinteressement
+peut-etre exagere, en decidant que ses membres seraient exclus de la
+prochaine legislature. La nouvelle assemblee se trouva ainsi privee
+d'hommes dont l'exaltation etait un peu amortie et dont la science
+legislative avait muri par une experience de trois ans. Cependant, en
+voyant plus tard la cause des revolutions qui suivirent, on jugera mieux
+quelle a pu etre l'im portance de cette mesure si souvent condamnee.
+
+C'etait le moment d'achever les travaux constitutionnels, et de terminer
+dans le calme une si orageuse carriere. Les membres du cote gauche avaient
+le projet de s'entendre pour retoucher certaines parties de la
+constitution. Il avait ete resolu qu'on la lirait tout entiere pour juger
+de l'ensemble, et qu'on mettrait en harmonie ses diverses parties; c'etait
+la ce qu'on nomma la revision, et ce qui fut plus tard, dans les jours de
+la ferveur republicaine, regarde comme une mesure de calamite. Barnave et
+les Lameth s'etaient entendus avec Malouet pour reformer certains articles
+qui portaient atteinte a la prerogative royale, et a ce qu'on nommait la
+stabilite du trone. On dit meme qu'ils avaient le projet de retablir les
+deux chambres. Il etait convenu qu'a l'instant ou la lecture serait
+achevee, Malouet ferait son attaque; que Barnave ensuite lui repondrait
+avec vehemence pour mieux couvrir ses intentions, mais qu'en defendant la
+plupart des articles, il en abandonnerait certains comme evidemment
+dangereux et condamnes par une experience reconnue. Telles etaient les
+conditions arretees, lorsqu'on apprit les ridicules et dangereuses
+protestations du cote droit, qui avait resolu de ne plus voter. Il n'y eut
+plus alors aucun accommodement possible. Le cote gauche ne voulut plus rien
+entendre; et lorsque la tentative convenue eut lieu, les cris qui
+s'eleverent de toutes parts empecherent Malouet et les siens de
+poursuivre[12]. La constitution fut donc achevee avec quelque hate, et
+presentee au roi pour qu'il l'acceptat. Des cet instant, sa liberte lui fut
+rendue, ou, si l'on veut, la consigne severe du chateau fut levee, et il
+eut la faculte de se retirer ou il voudrait, pour examiner l'acte
+constitutionnel, et l'accepter librement. Que pouvait faire ici Louis XVI?
+Refuser la constitution c'etait abdiquer en faveur de la republique. Le
+plus sur, meme dans son systeme, etait d'accepter et d'attendre du temps
+les restitutions de pouvoir qu'il croyait lui etre dues. En consequence,
+apres un certain nombre de jours, il declara qu'il acceptait la
+constitution (13 septembre). Une joie extraordinaire eclata a cette
+nouvelle, comme si en effet on avait redoute quelque obstacle de la part
+du roi, comme si son consentement eut ete une concession inesperee. Il se
+rendit a l'assemblee, ou il fut accueilli comme dans les plus beaux jours.
+Lafayette, qui n'oubliait jamais de reparer les maux inevitables des
+troubles politiques, proposa une amnistie generale pour tous les faits
+relatifs a la revolution. Cette amnistie fut proclamee au milieu des cris
+de joie, et les prisons furent aussitot ouvertes. Enfin, le 30 septembre,
+Thouret, dernier president, declara que l'assemblee constituante
+avait termine ses seances.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez la note 21 a la fin du volume.
+[2] Elles partirent le 19 fevrier 1791.
+[3] M. Goupil, poursuivant autrefois Mirabeau, s'etait ecrie avec le
+ cote droit: "Catilina est a nos portes!"
+[4] La revolution de 1830 a retabli cette inscription, et rendu ce
+ Monument a la destination decretee par l'assemblee nationale.
+[5] Voyez a cet egard Bertrand de Molleville.
+[6] Voyez Bertrand de Melleville.
+[7] Voyez la note 22 a la fin du volume.
+[8] Seance du samedi 25 juin
+[9] Voyez la note 23 a la fin du volume.
+[10] Elle est du 27 aout.
+[11] Cet evenement eut lieu dans la soiree du dimanche 37 juillet.
+[12] Voyez la note 24 a la fin du volume
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+NOTES ET PIECES JUSTIFICATIVES DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+NOTE 1
+
+
+Je ne citerais pas le passage suivant des Memoires de Ferrieres, si de bas
+detracteurs n'avaient tache de tout rapetisser dans les scenes de la
+revolution francaise. Le passage que je vais extraire fera juger de l'effet
+que produisirent sur les coeurs les moins plebeiens les solennites
+nationales de cette epoque.
+
+"Je cede au plaisir de retracer ici l'impression que fit sur moi cette
+auguste et touchante ceremonie; je vais copier la relation que j'ecrivis
+alors, encore plein de ce que j'avais senti. Si ce morceau n'est pas
+historique, il aura peut-etre pour quelques lecteurs un interet plus vif.
+
+"La noblesse en habit noir, veste et paremens de drap d'or, manteau de
+soie, cravate de dentelle, le chapeau a plumes retrousse a la Henri IV; le
+clerge en soutane, grand manteau, bonnet carre; les eveques avec leurs
+robes violettes et leurs rochets; le tiers vetu de noir, manteau de soie,
+cravate de batiste. Le roi se placa sur une estrade richement decoree;
+Monsieur, Monsieur comte d'Artois, les princes, les ministres, les
+grands-officiers de la couronne etaient assis au-dessous du roi: la reine
+se mit vis-a-vis du roi; Madame, Madame comtesse d'Artois, les princesses,
+les dames de la cour, superbement parees et couvertes de diamans, lui
+composaient un magnifique cortege. Les rues etaient tendues de tapisseries
+de la couronne; les regimens des gardes-francaises et des gardes-suisses
+formaient une ligne depuis Notre-Dame jusqu'a Saint-Louis; un peuple
+immense nous regardait passer dans un silence respectueux; les balcons
+etaient ornes d'etoffes precieuses, les fenetres remplies de spectateurs de
+tout age, de tout sexe, de femmes charmantes, vetues avec elegance: la
+variete des chapeaux, des plumes, des habits; l'aimable attendrissement
+peint sur tous les visages; la joie brillant dans tous les yeux; les
+battemens de mains, les expressions du plus tendre interet: les regards qui
+nous devancaient, qui nous suivaient encore, apres nous avoir perdus de
+vue.... Tableau ravissant, enchanteur, que je m'efforcerais vainement de
+rendre! Des choeurs de musique, disposes de distance en distance, faisaient
+retentir l'air de sons melodieux; les marches militaires, le bruit des
+tambours, le son des trompettes, le chant noble des pretres, tour a tour
+entendus sans discordance, sans confusion, animaient cette marche
+triomphante de l'Eternel.
+
+"Bientot plonge dans la plus douce extase, des pensees sublimes, mais
+melancoliques, vinrent s'offrir a moi. Cette France, ma patrie, je la
+voyais, appuyee sur la religion, nous dire: Etouffez vos pueriles
+querelles; voila l'instant decisif qui va me donner une nouvelle vie, ou
+m'aneantir a jamais.... Amour de la patrie, tu parlas a mon coeur.... Quoi!
+des brouillons, d'insenses ambitieux, de vils intrigans, chercheront par
+des voies tortueuses a desunir ma patrie; ils fonderont leurs systemes
+destructeurs sur d'insidieux avantages: ils te diront: Tu as deux interets;
+et toute ta gloire, et toute ta puissance, si jalousee de tes voisins, se
+dissipera comme une legere fumee chassee par le vent du midi....! Non, j'en
+prononce devant toi le serment; que ma langue dessechee s'attache a mon
+palais, si jamais j'oublie tes grandeurs et tes solennites.
+
+"Que cet appareil religieux repandait d'eclat sur cette pompe tout
+humaine! Sans toi, religion venerable, ce n'eut ete qu'un vain etalage
+d'orgueil; mais tu epures et sanctifies, tu agrandis la grandeur meme; les
+rois, les puissans du siecle, rendent aussi, eux, par des respects au moins
+simules, hommage au Roi des rois.... Oui, a Dieu seul appartient honneur,
+empire, gloire.... Ces ceremonies saintes, ces chants. Ces pretres revetus
+de l'habit du sacrifice, ces parfums, ce dais, ce soleil rayonnant d'or et
+de pierreries.... Je me rappelais les paroles du prophete: Filles de
+Jerusalem, votre roi s'avance; prenez vos robes nuptiales et courez
+au-devant de lui.... Des larmes de joie coulaient de mes yeux. Mon Dieu, ma
+patrie, mes concitoyens, etaient devenus moi....
+
+"Arrives a Saint-Louis, les trois ordres s'assirent sur des banquettes
+placees dans la nef. Le roi et la reine se mirent sous un dais de velours
+violet, seme de fleurs de lis d'or; les princes, les princesses, les
+grands-officiers de la couronne, les dames du palais, occupaient l'enceinte
+reservee a Leurs Majestes. Le saint-sacrement fut porte sur l'autel au son
+de la plus expressive musique. C'etait un _o salutaris hostia_. Ce chant
+naturel, mais vrai, melodieux, degage du fatras d'instrumens qui etouffent
+l'expression; cet accord menage de voix, qui s'elevaient vers le ciel, me
+confirma que le simple est toujours beau, toujours grand, toujours
+sublime.... Les hommes sont fous, dans leur vaine sagesse, de traiter de
+pueril le culte que l'on offre a l'Eternel: comment voient-ils avec
+indifference cette chaine de morale qui unit l'homme a Dieu, qui le rend
+visible a l'oeil, sensible au tact...? M. de La Farc, eveque de Nancy,
+prononca le discours.... La religion fait la force des empires; la religion
+fait le bonheur des peuples. Cette verite, dont jamais homme sage ne douta
+un seul moment, n'etait pas la question importante a traiter dans l'auguste
+assemblee; le lieu, la circonstance, ouvraient un champ plus vaste:
+l'eveque de Nancy n'osa ou ne put le parcourir.
+
+"Le jour suivant, les deputes se reunirent a la salle des Menus.
+L'assemblee ne fut ni moins imposante, ni le spectacle moins magnifique que
+la veille. "
+
+(_Memoires du marquis de Ferrieres, Tom._ Ier, _pag._ 18 _et suiv._)
+
+
+
+
+
+NOTE 2.
+
+
+Je crois devoir rapporter ici les motifs sur lesquels l'assemblee des
+communes fonda la determination qu'elle allait prendre. Ce premier acte,
+qui commenca la revolution, etant d'une haute importance, il est essentiel
+d'en justifier la necessite, et je crois qu'on ne peut mieux le faire que
+par les considerans qui precedaient l'arrete des communes. Ces considerans,
+ainsi que l'arrete, appartiennent a l'abbe Sieyes.
+
+"L'assemblee des communes, deliberant sur l'ouverture de conciliation
+proposee par MM. les commissaires du roi, a cru devoir prendre en meme
+temps en consideration l'arrete que MM. de la noblesse se sont hates de
+faire sur la meme ouverture.
+
+"Elle a vu que MM. de la noblesse, malgre l'acquiescement annonce d'abord,
+etablissent bientot une modification qui le retracte presque entierement,
+et qu'ainsi leur arrete, a cet egard, ne peut etre regarde que comme
+un refus positif.
+
+"Par cette consideration, et attendu que MM. de la noblesse ne se sont pas
+meme desistes de leurs precedentes deliberations, contraires a tout projet
+de reunion, les deputes des communes pensent qu'il devient absolument
+inutile de s'occuper davantage d'un moyen qui ne peut plus etre dit
+conciliatoire des qu'il a ete rejete par une des parties a concilier.
+
+"Dans cet etat des choses, qui replace les deputes des communes dans leur
+premiere position, l'assemblee juge qu'elle ne peut plus attendre dans
+l'inaction les classes privilegiees, sans se rendre coupable envers la
+nation, qui a droit sans doute d'exiger d'elle un meilleur emploi de son
+temps.
+
+"Elle juge que c'est un devoir pressant pour les representans de la nation,
+quelle que soit la classe de citoyens a laquelle ils appartiennent, de se
+former, sans autre delai, en assemble active capable de commencer et de
+remplir l'objet de leur mission.
+
+"L'assemblee charge MM. les commissaires qui ont suivi les conferences
+diverses, dites conciliatoires, d'ecrire le recit des longs et vains
+efforts des deputes des communes pour tacher d'amener les classes des
+privilegies aux vrais principes; elle se charge d'exposer les motifs qui la
+forcent de passer de l'etat d'attente a celui d'action; enfin elle arrete
+que ce recit et ces motifs seront imprimes a la tete de la presente
+deliberation.
+
+"Mais puisqu'il n'est pas possible de se former en assemblee active sans
+reconnaitre au prealable ceux qui ont le droit de la composer, c'est-a-dire
+ceux qui ont la qualite pour voter comme representans de la nation, les
+memes deputes des communes croient devoir faire une derniere tentative
+aupres de MM. du clerge et de la noblesse, qui neanmoins ont refuse jusqu'a
+present de se faire reconnaitre.
+
+"Au surplus, l'assemblee ayant interet a constater le refus de ces deux
+classes de deputes, dans le cas ou ils persisteraient a vouloir rester
+inconnus, elle juge indispensable de faire une derniere invitation qui leur
+sera portee par des deputes charges de leur en faire lecture, et de leur en
+laisser copie dans les termes suivans:
+
+"Messieurs, nous sommes charges par les deputes des communes de France de
+vous prevenir qu'ils ne peuvent differer davantage de satisfaire a
+l'obligation imposee a tous les representans de la nation. Il est temps
+assurement que ceux qui annoncent cette qualite se reconnaissent par une
+verification commune de leurs pouvoirs, et commencent enfin a s'occuper de
+l'interet national, qui seul, et a l'exclusion de tous les interets
+particuliers, se presente comme le grand but auquel tous les deputes
+doivent tendre d'un commun effort. En consequence, et dans la necessite ou
+sont les representans de la nation de se mettre en activite, les deputes
+des communes vous prient de nouveau, Messieurs, et leur devoir leur
+prescrit de vous faire, tant individuellement que collectivement, une
+derniere sommation de venir dans la salle des etats pour assister,
+concourir et vous soumettre comme eux a la verification commune des
+pouvoirs. Nous sommes en meme temps charges de vous avertir que l'appel
+general de tous les bailliages convoques se fera dans une heure, que de
+suite il sera procede a la verification, et donne defaut contre les
+non-comparans."
+
+
+
+
+NOTE 3.
+
+
+Je n'appuie de citations et de notes que ce qui est susceptible d'etre
+conteste. Cette question de savoir si nous avions une constitution me
+semble une des plus importantes de la revolution, car c'est l'absence d'une
+loi fondamentale qui nous justifie d'avoir voulu nous en donner une. Je
+crois qu'on ne peut a cet egard citer une autorite qui soit plus
+respectable et moins suspecte que celle de M. Lally-Tolendal. Cet excellent
+citoyen prononca le 15 juin 1789, dans la chambre de la noblesse, un
+discours dont voici la plus grande partie:
+
+"On a fait, Messieurs, de longs reproches, meles meme de quelque amertume,
+aux membres de cette assemblee qui, avec autant de douleur que de reserve,
+ont manifeste quelques doutes sur ce qu'on appelle notre constitution. Cet
+objet n'avait peut-etre pas un rapport tres direct avec celui que nous
+traitons; mais puisqu'il a ete le pretexte de l'accusation, qu'il devienne
+aussi celui de la defense, et qu'il me soit permis d'adresser quelques mots
+aux auteurs de ces reproches.
+
+"Vous n'avez certainement pas de loi qui etablisse que les etats-generaux
+sont partie integrante de la souverainete, car vous en demandez une, et
+jusqu'ici tantot un arret du conseil leur defendait de deliberer, tantot
+l'arret d'un parlement cassait leurs deliberations.
+
+"Vous n'avez pas de loi qui necessite le retour periodique de vos
+etats-generaux, car vous en demandez une, et il y a cent soixante-quinze
+ans qu'ils n'avaient ete assembles.
+
+"Vous n'avez pas de loi qui mette votre surete, votre liberte individuelle
+a l'abri des atteintes arbitraires, car vous en demandez une, et sous le
+regne d'un roi dont l'Europe entiere connait la justice et respecte la
+probite, des ministres ont fait arracher vos magistrats du sanctuaire des
+lois par des satellites armes. Sous le regne precedent, tous les magistrats
+du royaume ont encore ete arraches a leurs seances, a leurs foyers, et
+disperses par l'exil, les uns sur la cime des montagnes, les autres dans la
+fange des marais, tous dans des endroits plus affreux que la plus horrible
+des prisons. En remontant plus haut, vous trouverez une profusion de cent
+mille lettres de cachet, pour de miserables querelles theologiques. En vous
+eloignant davantage encore, vous voyez autant de commissions sanguinaires
+que d'emprisonnemens arbitraires; et vous ne trouverez a vous reposer qu'au
+regne de votre bon Henri.
+
+"Vous n'avez pas de loi qui etablisse la liberte de la presse, car vous en
+demandez une, et jusqu'ici vos pensees ont ete asservies, vos voeux
+enchaines, le cri de vos coeurs dans l'oppression a ete etouffe, tantot par
+le despotisme des particuliers, tantot par le despotisme plus terrible des
+corps.
+
+"Vous n'avez pas ou vous n'avez plus de loi qui necessite votre
+consentement pour les impots, car vous en demandez une, et depuis deux
+siecles vous avez ete charges de plus de trois ou quatre cents millions
+d'impots, sans en avoir consenti un seul.
+
+"Vous n'avez pas de loi qui rende responsables tous les ministres du
+pouvoir executif, car vous en demandez une, et les creatures de ces
+commissions sanguinaires, les distributeurs de ces ordres arbitraires, les
+dilapidateurs du tresor public, les violateurs du sanctuaire de la justice,
+ceux qui ont trompe les vertus d'un roi, ceux qui ont flatte les passions
+d'un autre, ceux qui ont cause le desastre de la nation, n'ont rendu aucun
+compte, n'ont subi aucune peine.
+
+"Enfin, vous n'avez pas une loi generale, positive, ecrite, un diplome
+national et royal tout a la fois, une grande charte, sur laquelle repose un
+ordre fixe et invariable, ou chacun apprenne ce qu'il doit sacrifier de
+sa liberte et de sa propriete pour conserver le reste, qui assure tous les
+droits, qui definisse tous les pouvoirs. Au contraire, le regime de votre
+gouvernement a varie de regne en regne, souvent de ministere en ministere;
+il a dependu de l'age, du caractere d'un homme. Dans les minorites, sous un
+prince faible, l'autorite royale, qui importe au bonheur et a la dignite de
+la nation, a ete indecemment avilie, soit par des grands qui d'une main
+ebranlaient le trone et de l'autre foulaient le peuple, soit par des corps
+qui dans un temps envahissaient avec temerite ce que dans un autre ils
+avaient defendu avec courage. Sous des princes orgueilleux qu'on a flattes,
+sous des princes vertueux qu'on a trompes, cette meme autorite a ete
+poussee au-dela de toutes les bornes. Vos pouvoirs secondaires, vos
+pouvoirs intermediaires, comme vous les appelez, n'ont ete ni mieux definis
+ni plus fixes. Tantot les parlemens ont mis en principe qu'ils ne pouvaient
+pas se meler des affaires d'etat, tantot ils ont soutenu qu'il leur
+appartenait de les traiter comme representans de la nation. On a vu d'un
+cote des proclamations annoncant les volontes du roi, et de l'autre des
+arrets dans lesquels les officiers du roi defendaient au nom du roi
+l'execution des ordres du roi. Les cours ne s'accordent pas mieux entre
+elles; elles se disputent leur origine, leurs fonctions; elles se
+foudroient mutuellement par des arrets.
+
+"Je borne ces details, que je pourrais etendre jusqu'a l'infini; mais si
+tous ces faits sont constans, si vous n'avez aucune de ces lois que vous
+demandez, et que je viens de parcourir, ou si, en les ayant (et faites bien
+attention a ceci), ou si, en les ayant, vous n'avez pas celle qui force a
+les executer, celle qui en garantit l'accomplissement et qui en maintient
+la stabilite, definissez-nous donc ce que vous entendez par le mot de
+constitution, et convenez au moins qu'on peut accorder quelque indulgence
+a ceux qui ne peuvent se preserver de quelques doutes sur l'existence de la
+notre. On parle sans cesse de se rallier a cette constitution; ah! plutot
+perdons de vue ce fantome pour y substituer une realite. Et quant a cette
+expression d'_innovations_, quant a cette qualification de _novateurs_ dont
+on ne cesse de nous accabler, convenons encore que les premiers novateurs
+sont dans nos mains, que les premiers novateurs sont nos cahiers;
+respectons, benissons cette heureuse innovation qui doit tout mettre a sa
+place, qui doit rendre tous les droits inviolables, toutes les autorites
+bienfaisantes, et tous les sujets heureux.
+
+"C'est pour cette constitution, Messieurs, que je forme des voeux; c'est
+cette constitution qui est l'objet de tous nos mandats, et qui doit etre le
+but de tous nos travaux; c'est cette constitution qui repugne a la seule
+idee de l'adresse qu'on nous propose, adresse qui compromettrait le roi
+autant que la nation, adresse enfin qui me parait si dangereuse que non
+seulement je m'y opposerai jusqu'au dernier instant, mais que, s'il etait
+possible qu'elle fut adoptee, je me croirais reduit a la douloureuse
+necessite de protester solennellement contre elle"."
+
+
+
+
+NOTE 4.
+
+
+Je crois utile de rapporter ici le resume des cahiers fait a l'assemblee
+nationale par M. de Clermont-Tonnerre. C'est une bonne statistique de
+l'etat des opinions a cette epoque dans toute l'etendue de la France. Sous
+ce rapport, le resume est extremement important; et quoique Paris eut
+influe sur la redaction de ces cahiers, il n'est pas moins vrai que les
+provinces y eurent la plus grande part.
+
+_Rapport du comite de constitution contenant le resume des cahiers relatifs
+a cet objet, lu a l'assemblee nationale, par M. le comte de
+Clermont-Tonnerre, seance du_ 27 _juillet_ 1789.
+
+"Messieurs, vous etes appeles a regenerer l'empire francais; vous apportez
+a ce grand oeuvre et votre propre sagesse et la sagesse de vos commettans.
+
+"Nous avons cru devoir d'abord rassembler et vous presenter les lumieres
+eparses dans le plus grand nombre de vos cahiers; nous vous presenterons
+ensuite et les vues particulieres de votre comite, et celles qu'il a pu ou
+pourra recueillir encore dans les divers plans, dans les diverses
+observations qui ont ete ou qui lui seront communiquees ou remises par les
+membres de cette auguste assemblee.
+
+"C'est de la premiere partie de ce travail, Messieurs, que nous allons vous
+rendre compte.
+
+"Nos commettans, Messieurs, sont tous d'accord sur un point: ils veulent la
+regeneration de l'etat; mais les uns l'ont attendue de la simple reforme
+des abus et du retablissement d'une constitution existant depuis quatorze
+siecles, et qui leur a paru pouvoir revivre encore si l'on reparait les
+outrages que lui ont faits le temps et les nombreuses insurrections de
+l'interet personnel contre l'interet public.
+
+"D'autres ont regarde le regime social existant comme tellement vicie,
+qu'ils ont demande une constitution nouvelle, et qu'a l'exception du
+gouvernement et des formes monarchiques, qu'il est dans le coeur de tout
+Francais de cherir et de respecter, et qu'ils vous ont ordonne de
+maintenir, ils vous ont donne tous les pouvoirs necessaires pour creer une
+constitution et asseoir sur des principes certains, et sur la distinction
+et constitution reguliere de tous les pouvoirs, la prosperite de l'empire
+francais; ceux-la, Messieurs, ont cru que le premier chapitre de la
+constitution devrait contenir la declaration des droits de l'homme, de ces
+droits imprescriptibles pour le maintien desquels la societe fut etablie.
+
+"La demande de cette declaration des droits de l'homme, si constamment
+meconnue, est pour ainsi dire la seule difference qui existe entre les
+cahiers qui desirent une constitution nouvelle et ceux qui ne demandent que
+ie retablissement de ce qu'ils regardent comme la constitution existante.
+
+"Les uns et les autres ont egalement fixe leurs idees sur les principes du
+gouvernement monarchique, sur l'existence du pouvoir et sur l'organisation
+du corps legislatif, sur la necessite du consentement national a l'impot,
+sur l'organisation des corps administratifs, et sur les droits des
+citoyens.
+
+"Nous allons, Messieurs, parcourir ces divers objets, et vous offrir sur
+chacun d'eux, comme decision, les resultats uniformes, et, comme questions,
+les resultats differens ou contradictoires que nous ont presentes ceux
+de vos cahiers dont il nous a ete possible de faire ou de nous procurer le
+depouillement.
+
+"1 deg. Le gouvernement monarchique, l'inviolabilite de la personne sacree du
+roi, et l'heredite de la couronne de male en male, sont egalement reconnus
+et consacres par le plus grand nombre des cahiers, et ne sont mis en
+question dans aucun.
+
+"2 deg. Le roi est egalement reconnu comme depositaire de toute la plenitude du
+pouvoir executif.
+
+"3 deg. La responsabilite de tous les agens de l'autorite est demandee
+generalement.
+
+"4 deg. Quelques cahiers reconnaissent au roi le pouvoir legislatif, limite par
+les lois constitutionnelles et fondamentales du royaume; d'autres
+reconnaissent que le roi, dans l'intervalle d'une assemblee
+d'etats-generaux a l'autre, peut faire seul les lois de police et
+d'administration qui ne seront que provisoires, et pour lesquelles ils
+exigent l'enregistrement libre dans les cours souveraines; un bailliage a
+meme exige que l'enregistrement ne put avoir lieu qu'avec le consentement
+des deux tiers des commissions intermediaires des assemblees de districts.
+Le plus grand grand nombre des cahiers reconnait la necessite de la
+sanction royale pour la promulgation des lois.
+
+"Quant au pouvoir legislatif, la pluralite des cahiers le reconnait comme
+residant dans la representation nationale, sous la clause de la sanction
+royale; et il parait que cette maxime ancienne des Capitulaires: _Lex fit
+consensu populi et constitutione regis_, est presque generalement consacree
+par vos commettans.
+
+"Quant a l'organisation de la representation nationale, les questions sur
+lesquelles vous avez a prononcer se rapportent a la convocation, ou a la
+duree, ou a la composition de la representation nationale, ou au mode de
+deliberation que lui proposaient vos commettans.
+
+"Quant a la convocation, les uns ont declare que les etats-generaux ne
+pouvaient etre dissous que par eux-memes; les autres, que le droit de
+convoquer, proroger et dissoudre, appartenait au roi, sous la seule
+condition, en cas de dissolution, de faire sur-le-champ une nouvelle
+convocation.
+
+"Quant a la duree, les uns ont demande la periodicite des etats-generaux,
+et ils ont voulu que le retour periodique ne dependit ni des volontes ni de
+l'interet des depositaires de l'autorite; d'autres, mais en plus petit
+nombre, ont demande la permanence des etats-generaux, de maniere que la
+separation des membres n'entrainat pas la dissolution des etats.
+
+"Le systeme de la periodicite a fait naitre une seconde question:
+Y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas de commission intermediaire pendant
+l'intervalle des seances? La majorite de vos commettans a regarde
+l'etablissement d'une commission intermediaire comme un etablissement
+dangereux.
+
+"Quant a la composition, les uns ont tenu a la separation des trois ordres;
+mais, a cet egard, l'extension des pouvoirs qu'ont deja obtenus plusieurs
+representans laisse sans doute une plus grande latitude pour la solution
+de cette question.
+
+"Quelques bailliages ont demande la reunion des deux premiers ordres dans
+une meme chambre; d'autres, la suppression du clerge et la division de ses
+membres dans les deux autres ordres; d'autres, que la representation de la
+noblesse fut double de celle du clerge, et que toutes deux reunies fussent
+egales a celle des communes.
+
+"Un bailliage, en demandant la reunion des deux premiers ordres, a demande
+l'etablissement d'un troisieme, sous le titre d'ordre des campagnes. Il a
+ete egalement demande que toute personne exercant charge, emploi ou place a
+la cour, ne put etre depute aux etats-generaux. Enfin, l'inviolabilite de
+la personne des deputes est reconnue par le grand nombre des bailliages, et
+n'est contestee par aucun. Quant au mode de deliberation, la question de
+l'opinion par tete et de l'opinion par ordre est resolue: quelques
+bailliages demandent les deux tiers des opinions pour former une
+resolution.
+
+"La necessite du consentement national a l'impot est generalement reconnue
+par vos commettans, etablie par tous vos cahiers; tous bornent la duree de
+l'impot au terme que vous lui aurez fixe, terme qui ne pourra jamais
+s'etendre au-dela d'une tenue a l'autre; et cette clause imperative a paru
+a tous vos commettans le garant le plus sur de la perpetuite de vos
+assemblees nationales.
+
+"L'emprunt, n'etant qu'un impot indirect, leur a paru devoir etre assujetti
+aux memes principes.
+
+"Quelques bailliages ont excepte des impots a terme ceux qui auraient pour
+objet la liquidation de la dette nationale, et ont cru qu'ils devraient
+etre percus jusqu'a son entiere extinction.
+
+"Quant aux corps administratifs ou etats provinciaux, tous les cahiers
+demandent leur etablissement, et la plupart s'en rapportent a votre sagesse
+sur leur organisation.
+
+"Enfin, les droits des citoyens, la liberte, la propriete, sont reclames
+avec force par toute la nation francaise. Elle reclame pour chacun de ses
+membres l'inviolabilite des proprietes particulieres, comme elle reclame
+pour elle-meme l'inviolabilite de la propriete publique; elle reclame dans
+toute son etendue la liberte individuelle, comme elle vient d'etablir a
+jamais la liberte nationale; elle reclame la liberte de la presse, ou la
+libre communication des pensees; elle s'eleve avec indignation contre les
+lettres de cachet, qui disposaient arbitrairement des personnes, et contre
+la violation du secret de la poste, l'une des plus absurdes et des plus
+infames inventions du despotisme.
+
+"Au milieu de ce concours de reclamations, nous avons remarque, Messieurs,
+quelques modifications particulieres relatives aux lettres de cachet et a
+la liberte de la presse. Vous les peserez dans votre sagesse; vous
+rassurerez sans doute ce sentiment de l'honneur francais, qui, par son
+horreur pour la honte, a quelquefois meconnu la justice, et qui mettra sans
+doute autant d'empressement a se soumettre a la loi lorsqu'elle commandera
+aux forts, qu'il en mettait a s'y soustraire lorsqu'elle ne pesait que sur
+le faible; vous calmerez les inquietudes de la religion, si souvent
+outragee par des libelles dans le temps du regime prohibitif, et le clerge,
+se rappelant que la licence fut long-temps la compagne de l'esclavage,
+reconnaitra lui-meme que le premier et le naturel effet de la liberte est
+le retour de l'ordre, de la decence et du respect pour les objets de la
+veneration publique.
+
+"Tel est, Messieurs, le compte que votre comite a cru devoir vous rendre de
+la partie de vos cahiers qui traite de la constitution. Vous y trouverez
+sans doute toutes les pierres fondamentales de l'edifice que vous etes
+charges d'elever a toute sa hauteur; mais vous y desirerez peut-etre cet
+ordre, cet ensemble de combinaisons politiques, sans lesquelles le regime
+social presentera toujours de nombreuses defectuosites: les pouvoirs y sont
+indiques, mais ne sont pas encore distingues avec la precision necessaire;
+l'organisation de la representation nationale n'y est pas suffisamment
+etablie; les principes de l'eligibilite n'y sont pas poses: c'est de votre
+travail que naitront ces resultats. La nation a voulu etre libre, et c'est
+vous qu'elle a charges de son affranchissement; le genie de la France a
+precipite, pour ainsi dire, la marche de l'esprit public. Il a accumule
+pour vous en peu d'heures l'experience qu'on pouvait a peine attendre de
+plusieurs siecles. Vous pouvez, Messieurs, donner une constitution a la
+France; le roi et le peuple la demandent; l'un et l'autre l'ont meritee."
+
+_Resultat du depouillement des cahiers_.
+
+PRINCIPES AVOUES.
+
+"Art. 1er. Le gouvernement francais est un gouvernement monarchique.
+
+2. La personne du roi est inviolable et sacree.
+
+3. Sa couronne est hereditaire de male en male.
+
+4. Le roi est depositaire du pouvoir executif.
+
+5. Les agens de l'autorite sont responsables.
+
+6. La sanction royale est necessaire pour la promulgation des lois.
+
+7. La nation fait la loi avec la sanction royale.
+
+8. Le consentement, national est necessaire a l'emprunt et a l'impot.
+
+9. L'impot ne peut etre accorde que d'une tenue d'etats-generaux a l'autre.
+
+10. La propriete sera sacree.
+
+11. La liberte individuelle sera sacree.
+
+_Questions sur lesquelles l'universalite des cahiers ne s'est point
+expliquee d'une maniere uniforme_.
+
+"Art. 1er. Le roi a-t-il le pouvoir legislatif limite par les lois
+constitutionnelles du royaume?
+
+2. Le roi peut-il faire seul des lois provisoires de police et
+d'administration, dans l'intervalle des tenues des etats-generaux?
+
+3. Ces lois seront-elles soumises a l'enregistrement libre des cours
+souveraines?
+
+4. Les etats-generaux ne peuvent-ils etre dissous que par eux-memes?
+
+5. Le roi peut-il seul convoquer, proroger et dissoudre les etats-generaux?
+
+6. En cas de dissolution, le roi n'est-il pas oblige de faire sur-le-champ
+une nouvelle convocation?
+
+7. Les etats-generaux seront-ils permanens ou periodiques?
+
+8. S'ils sont periodiques, y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas une commission
+intermediaire?
+
+9. Les deux premiers ordres seront-ils reunis dans une meme chambre?
+
+10. Les deux chambres seront-elles formees sans distinction d'ordres?
+
+11. Les membres de l'ordre du clerge seront-ils repartis dans les deux
+autres?
+
+12. La representation du clerge, de la noblesse et des communes,
+sera-t-elle dans la proportion d'une, deux et trois?
+
+13. Sera-t-il etabli un troisieme ordre sous le titre d'ordre des
+campagnes?
+
+14. Les personnes possedant des charges, emplois ou places a la cour,
+peuvent-elles etre deputes aux etats-generaux?
+
+15. Les deux tiers des voix seront-ils necessaires pour former une
+resolution?
+
+16. Les impots ayant pour objet la liquidation de la dette nationale
+seront-ils percus jusqu'a son entiere extinction?
+
+17. Les lettres de cachet seront-elles abolies ou modifiees?
+
+18. La liberte de la presse sera-t-elle indefinie ou modifiee?"
+
+
+
+
+NOTE 5.
+
+
+On trouvera au commencement du second volume, et au debut de l'histoire de
+l'assemblee legislative, un jugement, qui me semble juste, sur les fautes
+imputees a la constitution de 91. Je n'ai ici qu'un mot a dire sur le
+projet d'etablir en France, a cette epoque, le gouvernement anglais. Cette
+forme de gouvernement est une transaction entre les trois interets qui
+divisent les etats modernes, la royaute, l'aristocratie et la democratie.
+Or, cette transaction n'est possible qu'apres l'epuisement des forces,
+c'est-a-dire apres le combat, c'est-a-dire encore apres la revolution. En
+Angleterre, en effet, elle ne s'est operee qu'apres une longue lutte, apres
+la democratie et l'usurpation. Vouloir operer la transaction avant le
+combat, c'est vouloir faire la paix avant la guerre. Cette verite est
+triste, mais elle est incontestable; les hommes ne traitent que quand ils
+ont epuise leurs forces. La constitution anglaise n'etait donc possible en
+France qu'apres la revolution. On faisait bien sans doute de precher, mais
+on s'y prit mal; et s'y serait-on mieux pris, on n'aurait pas plus reussi.
+J'ajouterai, pour diminuer les regrets, que quand meme on eut ecrit sur
+notre table de la loi la constitution anglaise tout entiere, ce traite
+n'eut pas apaise les passions; qu'on en serait venu aux mains tout de meme,
+et que la bataille aurait ete donnee malgre ce traite preliminaire. Je le
+repete donc, il fallait la guerre, c'est-a-dire la revolution. Dieu n'a
+donne la justice aux hommes qu'au prix des combats.
+
+
+
+
+NOTE 6.
+
+
+Je suis loin de blamer l'obstination du depute Meunier, car rien n'est plus
+respectable que la conviction; mais c'est un fait assez curieux a
+constater; Voici a cet egard un passage extrait de son _Rapport a ses
+commettans_:
+
+"Plusieurs deputes, dit-il, resolurent d'obtenir de moi ie sacrifice de ce
+principe (_la sanction royale_), ou, en le sacrifiant eux-memes, de
+m'engager, par reconnaissance, a leur accorder quelque compensation; ils me
+conduisirent chez un zele partisan de la liberte, qui desirait une
+coalition entre eux; et moi, afin que la liberte eprouvat moins
+d'obstacles, et qui voulait seulement etre present a nos conferences, sans
+prendre part a la decision. Pour tenter de les convaincre, ou pour
+m'eclairer moi-meme, j'acceptai ces conferences. On declama fortement
+contre les pretendus inconveniens du droit illimite qu'aurait le roi
+d'empecher une loi nouvelle, et l'on m'assura que si ce droit etait reconnu
+par l'assemblee, il y aurait guerre civile. Ces conferences, deux fois
+renouvelees, n'eurent aucun succes; elles furent recommencees chez un
+Americain, connu par ses lumieres et ses vertus, qui avait tout a la fois
+l'experience et la theorie des institutions propres a maintenir la liberte.
+Il porta, en faveur de mes principes, un jugement favorable. Lorsqu'ils
+eurent eprouve que tous les efforts pour me faire abandonner mon opinion
+etaient inutiles, ils me declarerent enfin qu'ils mettaient peu
+d'importance a la question de la _sanction royale_, quoiqu'ils l'eussent
+presentee quelques jours auparavant comme un sujet de guerre civile; ils
+offrirent de voter pour la _sanction_ illimitee, et de voter egalement pour
+deux chambres, mais sous la condition que je ne soutiendrais pas, en faveur
+du roi, le droit de dissoudre l'assemblee des representans; que je ne
+reclamerais, pour la premiere chambre, qu'un _veto_ suspensif, et que je ne
+m'opposerais pas a une loi fondamentale qui etablirait des _conventions
+nationales_ a des epoques fixes, ou sur la requisition de l'assemblee des
+representans, ou sur celle des provinces, pour revoir la constitution et y
+faire tous les changemens qui seraient juges necessaires. Ils entendaient,
+par _conventions nationales_, des assemblees dans lesquelles on aurait
+transporte tous les droits de la nation, qui auraient reuni tous les
+pouvoirs, et consequemment auraient aneanti par leur seule presence
+l'autorite du monarque et de la legislature ordinaire; qui auraient pu
+disposer arbitrairement de tous les genres d'autorite, bouleverser a leur
+gre la constitution, retablir le despotisme ou l'anarchie. Enfin, on
+voulait en quelque sorte laisser a une seule assemblee, qui aurait porte le
+nom de convention nationale, la dictature supreme, et exposer le royaume a
+un retour periodique de factions et de tumulte.
+
+"Je temoignai ma surprise de ce qu'on voulait m'engager a traiter sur les
+interets du royaume comme si nous en etions les maitres absolus; j'observai
+qu'en ne laissant que le _veto_ suspensif a une premiere chambre, si elle
+etait composee de membres eligibles, il serait difficile de pouvoir la
+former de personnes dignes de la confiance publique; alors tous les
+citoyens prefereraient d'etre nommes representans; et que la chambre, juge
+des crimes d'etat, devait avoir une tres grande dignite, et consequemment
+que son autorite ne devait pas etre moindre que celle de l'autre chambre.
+Enfin, j'ajoutai que, lorsque je croyais un principe vrai, j'etais oblige
+de le defendre, et que je ne pouvais pas en disposer, puisque la verite
+appartenait a tous les citoyens."
+
+
+
+
+NOTE 7.
+
+
+Les particularites de la conduite de Mirabeau a l'egard de tous les partis
+ne sont pas encore bien connues, et sont destinees a l'etre bientot. J'ai
+obtenu de ceux memes qui doivent les publier des renseignemens positifs;
+j'ai tenu dans les mains plusieurs pieces importantes, et notamment la
+piece ecrite en forme de profession de foi, qui constituait son traite
+secret avec la cour. Il ne m'est permis de donner au public aucun de ces
+documens, ni d'en citer les depositaires. Je ne puis qu'affirmer ce que
+l'avenir demontrera suffisamment, lorsque tous les renseignemens auront ete
+publies. Ce que j'ai pu dire avec sincerite, c'est que Mirabeau n'avait
+jamais ete dans les complots supposes du duc d'Orleans. Mirabeau partit de
+Provence avec un seul projet, celui de combattre le pouvoir arbitraire dont
+il avait souffert, et que sa raison autant que ses sentimens lui faisaient
+regarder comme detestable. Arrive a Paris, il frequenta beaucoup un
+banquier alors tres connu, et homme d'un grand merite. La, on s'entretenait
+beaucoup de politique, de finances et d'economie publique. Il y puisa
+beaucoup de connaissances sur ces matieres, et il s'y lia avec ce qu'on
+appelait la colonie genevoise exilee, dont Claviere, depuis ministre des
+finances, etait membre. Cependant Mirabeau ne forma aucune liaison intime.
+Il avait dans ses manieres beaucoup de familiarite, et il la devait au
+sentiment de sa force, sentiment qu'il portait souvent jusqu'a
+l'imprudence. Grace a cette familiarite, il abordait tout le monde, et
+semblait lie avec tous ceux auxquels il s'adressait. C'est ainsi qu'on le
+crut souvent l'ami et le complice de beaucoup d'hommes avec lesquels il
+n'avait aucun interet commun. J'ai dit, et je repete qu'il etait sans
+parti. L'aristocratie ne pouvait songer a Mirabeau; le parti Necker et
+Mounier ne surent pas l'entendre. Le duc d'Orleans a pu seul paraitre
+s'unir a lui. On l'a cru ainsi, parce que Mirabeau traitait familierement
+avec le duc, et que tous deux etant supposes avoir une grande ambition,
+l'un comme prince, l'autre comme tribun, paraissaient devoir s'allier. La
+detresse de Mirabeau et la fortune du duc d'Orleans semblaient aussi un
+motif d'alliance. Neanmoins Mirabeau resta pauvre jusqu'a ses liaisons avec
+la cour. Alors il observait tous les partis, tachait de les faire
+expliquer, et sentait trop son importance pour s'engager trop legerement.
+Une seule fois, il eut un commencement de rapport avec un des agens
+supposes du duc d'Orleans. Il fut invite a diner par cet agent pretendu, et
+lui, qui ne craignait jamais de s'aventurer, accepta plutot par curiosite
+que par tout autre motif. Avant de s'y rendre, il en fit part a son
+confident intime, et parut fort satisfait de cette entrevue, qui lui
+faisait esperer de grandes revelations. Le repas eut lieu, et Mirabeau vint
+rapporter ce qui s'etait passe: il n'avait ete tenu que des propos vagues
+sur le duc d'Orleans, sur l'estime qu'il avait pour les talens de Mirabeau,
+et sur l'aptitude qu'il lui supposait pour gouverner un etat. Cette
+entrevue fut donc tres insignifiante, et elle put indiquer tout au plus
+qu'on ferait volontiers un ministre de Mirabeau. Aussi ne manqua-t-il pas
+de dire a son ami, avec sa gaiete accoutumee: "Je ne puis pas manquer
+d'etre ministre, car le duc d'Orleans et le roi veulent egalement me
+nommer." Ce n'etaient la que des plaisanteries, et Mirabeau lui-meme n'a
+jamais cru aux projets du duc. J'expliquerai dans une note suivante
+quelques autres particularites.
+
+
+
+
+NOTE 8.
+
+
+La lettre du comte d'Estaing a la reine est un monument curieux, et qui
+devra toujours etre consulte relativement aux journees des 5 et 6 octobre.
+Ce brave marin, plein de fidelite et d'independance (deux qualites qui
+semblent contradictoires, mais qu'on trouve souvent reunies chez les hommes
+de mer), avait conserve l'habitude de tout dire a ses princes qu'il aimait.
+Son temoignage ne saurait etre revoque en doute, lorsque, dans une lettre
+confidentielle, il expose a la reine les intrigues qu'il a decouvertes et
+qui l'ont alarme. On y verra si en effet la cour etait sans projet a cette
+epoque.
+
+"Mon devoir et ma fidelite l'exigent, il faut que je mette aux pieds de la
+reine le compte du voyage que j'ai fait a Paris. On me loue de bien dormir
+la veille d'un assaut ou d'un combat naval. J'ose assurer que je ne suis
+point timide en affaires. Eleve aupres de M. le dauphin qui me distinguait,
+accoutume a dire la verite a Versailles des mon enfance, soldat et marin,
+instruit des formes, je les respecte sans qu'elles puissent alterer ma
+franchise ni ma fermete.
+
+"Eh bien! il faut que je l'avoue a Votre Majeste, je n'ai pu fermer l'oeil
+de la nuit. On m'a dit dans la bonne societe, dans la bonne compagnie (et
+que serait-ce, juste ciel, si cela se repandait dans le peuple!), l'on m'a
+repete que l'on prend des signatures dans le clerge et dans la noblesse.
+Les uns pretendent que c'est d'accord avec le roi; d'autres croient que
+c'est a son insu. On assure qu'il y a un plan de forme; que c'est par la
+Champagne ou par Verdun que le roi se retirera ou sera enleve; qu'il ira a
+Metz. M. de Bouille est nomme, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a
+dit tous bas chez M. Jauge, a table. J'ai fremi qu'un seul domestique ne
+l'entendit; je lui ai observe qu'un seul mot de sa bouche pouvait devenir
+un signal de mort. Il est froidement positif M. de Lafayette: il m'a
+repondu qu'a Metz comme ailleurs les patriotes etaient les plus forts, et
+qu'il valait mieux qu'un seul mourut pour le salut de tous.
+
+"M. le baron de Breteuil, qui tarde a s'eloigner, conduit le projet. On
+accapare l'argent, et l'on promet de fournir un million et demi par mois.
+M. le comte de Mercy est malheureusement cite, comme agissant de concert.
+Voila les propos; s'ils se repandent dans le peuple, leurs effets sont
+incalculables: cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru
+epouvantes des suites: le seul doute de la realite peut en produire de
+terribles. J'ai ete chez M. l'ambassadeur d'Espagne, et certes je ne le
+cache point a la reine, ou mon effroi a redouble. M. Fernand-Nunes a cause
+avec moi de ces faux bruits, de l'horreur qu'il y avait a supposer un plan
+impossible, qui entrainerait la plus desastreuse et la plus humiliante des
+guerres civiles, qui occasionnerait la separation ou la perte totale de la
+monarchie, devenue la proie de la rage interieure et de l'ambition
+etrangere, qui ferait le malheur irreparable des personnes les plus cheres
+a la France. Apres avoir parle de la cour errante, poursuivie, trompee par
+ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, qui veulent
+actuellement l'entrainer dans leur chute..., affligee d'une banqueroute
+generale, devenue des-lors indispensable, et tout epouvantable..., je me
+suis ecrie que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait
+cette fausse nouvelle, si elle se repandait, parce qu'elle etait une idee
+sans aucun fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baisse les yeux a cette
+derniere phrase. Je suis devenu pressant; il est enfin convenu que
+quelqu'un de considerable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait
+propose de signer une association. Il n'a jamais voulu me le nommer; mais,
+soit par inattention, soit pour le bien de la chose, il n'a point
+heureusement exige ma parole d'honneur, qu'il m'aurait fallu tenir. Je n'ai
+point promis de ne dire a personne ce fait. Il m'inspire une grande terreur
+que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi que je l'eprouve. Je
+supplie la reine de calculer dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver
+d'une fausse demarche: la premiere coute assez cher. J'ai vu le bon coeur
+de la reine donner des larmes au sort des victimes immolees; actuellement
+ce seraient des flots de sang verse inutilement qu'on aurait a regretter.
+Une simple indecision peut etre sans remede. Ce n'est qu'en allant
+au-devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant, qu'on peut parvenir
+a le diriger en partie. Rien n'est perdu. La reine peut reconquerir au roi
+son royaume. La nature lui en a prodigue les moyens; ils sont seuls
+possibles. Elle peut imiter son auguste mere: sinon je me tais.... Je
+supplie votre majeste de m'accorder une audience pour un des jours de cette
+semaine."
+
+
+
+
+NOTE 9.
+
+
+L'histoire ne peut pas s'etendre assez pour justifier jusqu'aux individus,
+surtout dans une revolution ou les roles, meme les premiers, sont
+extremement nombreux. M. de Lafayette a ete si calomnie, et son caractere
+est si pur, si soutenu, que c'est un devoir de lui consacrer au moins une
+note. Sa conduite pendant les 5 et 6 octobre est un devouement continuel,
+et cependant elle a ete presentee comme un attentat par des hommes qui lui
+devaient la vie. On lui a reproche d'abord jusqu'a la violence de la garde
+nationale qui l'entraina malgre lui a Versailles. Rien n'est plus injuste;
+car si on peut maitriser avec de la fermete des soldats qu'on a conduits
+longtemps a la victoire, des citoyens recemment et volontairement enroles,
+et qui ne vous sont devoues que par l'exaltation de leurs opinions, sont
+irresistibles quand ces opinions les emportent. M. de Lafayette lutta
+contre eux pendant toute une journee, et certainement on ne pouvait desirer
+davantage. D'ailleurs rien n'etait plus utile que son depart, car sans la
+garde nationale le chateau etait pris d'assaut, et on ne peut prevoir quel
+eut ete le sort de la famille royale au milieu du dechainement populaire.
+Comme on l'a vu, sans les grenadiers nationaux les gardes-du-corps etaient
+forces. La presence de M. de Lafayette et de ses troupes a Versailles etait
+donc indispensable. Apres lui avoir reproche de s'y etre rendu, on lui a
+reproche surtout de s'y etre livre au sommeil; et ce sommeil a ete l'objet
+du plus cruel et du plus reitere de tous les reproches. M. de Lafayette
+resta debout jusqu'a cinq heures du matin, employa toute la nuit a repandre
+des patrouilles, a retablir l'ordre et la tranquillite; et ce qui prouve
+combien ses precautions etaient bien prises, c'est qu'aucun des postes
+confies a ses soins ne fut attaque. Tout paraissait calme, et il fit une
+chose que personne n'eut manque de faire a sa place, il se jeta sur un lit
+pour reprendre quelques forces dont il avait besoin, car il luttait depuis
+vingt-quatre heures contre la populace. Son repos ne dura pas une
+demi-heure; il arriva aux premiers cris, et assez tot pour sauver les
+gardes-du-corps qu'on allait egorger. Qu'est-il donc possible de lui
+reprocher...? De n'avoir pas ete present a la premiere minute? mais la meme
+chose pouvait avoir lieu de toute autre maniere; un ordre a donner ou un
+poste a visiter pouvait l'eloigner pour une demi-heure du point ou aurait
+lieu la premiere attaque; et son absence, dans le premier instant de
+l'action, etait le plus inevitable de tous les accidens. Mais arriva-t-il
+assez tot pour delivrer presque toutes les victimes, pour sauver le chateau
+et les augustes personnes qu'il contenait? se devoua-t-il genereusement aux
+plus grands dangers? voila ce qu'on ne peut nier, et ce qui lui valut a
+cette epoque des actions de graces universelles. Il n'y eut qu'une voix
+alors parmi tous ceux qu'il avait sauves. Madame de Stael, qui n'est pas
+suspecte de partialite en faveur de M. de Lafayette, rapporte qu'elle
+entendit les gardes-du-corps crier _Vive Lafayette!_ Mounier, qui n'etait
+pas suspect davantage, loue son devouement; et M. de Lally-Tolendal
+regrette qu'on ne lui ait pas attribue dans ce moment une espece de
+dictature (voyez son Rapport a ses commettans); ces deux deputes se sont
+assez prononces contre les 5 et 6 octobre, pour que leur temoignage soit
+accueilli avec toute confiance. Personne, au reste, n'osa nier dans les
+premiers momens un devouement qui etait universellement reconnu. Plus
+tard, l'esprit de parti, sentant le danger d'accorder des vertus a un
+constitutionnel, nia les services de M. de Lafayette; et alors commenca
+cette longue calomnie dont il n'a depuis cesse d'etre l'objet.
+
+
+
+
+NOTE 10.
+
+
+J'ai deja expose quels avaient ete les rapports a peu pres nuls de Mirabeau
+avec le duc d'Orleans. Voici quel est le sens de ce mot fameux: _Ce j...
+f..... ne merite pas la peine qu'on se donne pour lui_. La contrainte
+exercee par Lafayette envers le duc d'Orleans indisposa le parti populaire,
+mais irrita surtout les amis du prince condamne a l'exil. Ceux-ci
+songeaient a detacher Mirabeau contre Lafayette, en profitant de la
+jalousie de l'orateur contre le general. Un ami du duc, Lauzun, vint un
+soir chez Mirabeau pour le presser de prendre la parole des le lendemain
+matin. Mirabeau qui souvent se laissait entrainer, allait ceder, lorsque
+ses amis, plus soigneux que lui de sa propre conduite, l'engagerent de n'en
+rien faire. Il fut donc resolu qu'il se tairait. Le lendemain, a
+l'ouverture de la seance, on apprit le depart du duc d'Orleans; et
+Mirabeau, qui lui en voulait de sa condescendance envers Lafayette, et qui
+songeait aux efforts inutiles de ses amis, s'ecria: _Ce j... f..... ne
+merite pas la peine qu'on se donne pour lui._
+
+
+
+
+NOTE 11.
+
+
+Il y avait chez Mirabeau, comme chez tous les hommes superieurs, beaucoup
+de petitesse a cote de beaucoup de grandeur. Il avait une imagination vive
+qu'il fallait occuper par des esperances. Il etait impossible de lui donner
+le ministere sans detruire son influence, et par consequent sans le perdre
+lui-meme, et le secours qu'on en pouvait retirer. D'autre part, il fallait
+cette amorce a son imagination. Ceux donc qui s'etaient places entre lui et
+la cour conseillerent de lui laisser au moins l'esperance d'un
+portefeuille. Cependant les interets personnels de Mirabeau n'etaient
+jamais l'objet d'une mention particuliere dans les diverses communications
+qui avaient lieu: on n'y parlait jamais en effet ni d'argent ni de faveurs,
+et il devenait difficile de faire entendre a Mirabeau ce qu'on voulait lui
+apprendre. Pour cela, on indiqua au roi un moyen fort adroit. Mirabeau
+avait une reputation si mauvaise que peu de personnes auraient voulu lui
+servir de collegues. Le roi, s'adressant a M. de Liancourt, pour lequel
+il avait une estime particuliere, lui demanda si, pour lui etre utile, il
+accepterait un portefeuille en compagnie de Mirabeau. M. de Liancourt,
+devoue au monarque, repondit qu'il etait decide a faire tout ce
+qu'exigerait le bien de son service. Cette question, bientot rapportee a
+l'orateur, le remplit de satisfaction, et il ne douta plus que, des que les
+circonstances le permettraient, on ne le nommat ministre.
+
+
+
+
+NOTE 12.
+
+
+Il ne sera pas sans interet de connaitre l'opinion de Ferrieres sur la
+maniere dont les deputes de son propre parti se conduisaient dans
+l'assemblee.
+
+"Il n'y avait a l'assemblee nationale, dit Ferrieres, qu'a peu pres trois
+cents membres veritablement hommes probes, exempts d'esprit de parti,
+etrangers a l'un et a l'autre club, voulant le bien, le voulant pour
+lui-meme, independamment d'interets d'ordres, de corps; toujours prets a
+embrasser la proposition la plus juste et la plus utile, n'importe de qui
+elle vint et par qui elle fut appuyee. Ce sont des hommes dignes de
+l'honorable fonction a laquelle ils avaient ete appeles, qui ont fait le
+peu de bonnes lois sorties de l'assemblee constituante; ce sont eux qui
+ont empeche tout le mal qu'elle n'a pas fait. Adoptant toujours ce qui
+etait bon, et eloignant toujours ce qui etait mauvais, ils ont souvent
+donne la majorite a des deliberations qui, sans eux, eussent ete rejetees
+par un esprit de faction; ils ont souvent repousse des motions qui, sans
+eux; eussent ete adoptees par un esprit d'interet.
+
+"Je ne saurais m'empecher a ce sujet de remarquer la conduite impolitique
+des nobles et des eveques. Comme ils ne tendaient qu'a dissoudre
+l'assemblee, qu'a jeter de la defaveur sur ses operations, loin de
+s'opposer aux mauvais decrets, ils etaient d'une indifference a cet egard
+que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le
+president posait la question, invitant les deputes de leur parti a les
+suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point
+deliberer. Les clubistes, par abandon, devenus la majorite de l'assemblee,
+decretaient tout ce qu'ils voulaient. Les eveques et les nobles croyant
+fermement que le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, hataient, avec
+une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la chute, et la ruine de
+la monarchie, et leur propre ruine. A cette conduite insensee ils
+joignaient une insouciance insultante, et pour l'assemblee, et pour le
+peuple qui assistait aux seances. Ils n'ecoutaient point, riaient,
+parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable
+qu'il avait concue d'eux; et au lieu de travailler a regagner sa confiance
+et son estime, ils ne travaillaient qu'a acquerir sa haine et son mepris.
+Toutes ces sottises venaient de ce que les eveques et les nobles ne
+pouvaient se persuader que l'a revolution etait faite depuis long-temps
+dans l'opinion et dans le coeur de tous les Francais. Ils s'imaginaient, a
+l'aide de ces digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils
+ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravage,
+s'entetant avec opiniatrete a l'ancien regime, base de toutes leurs
+actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils
+forcaient, par cette obstination maladroite, les revolutionnaires a etendre
+leur systeme de revolution au-dela meme du but qu'ils s'etaient propose.
+Les nobles et les eveques criaient alors a l'injustice, a la tyrannie. Ils
+parlaient de l'anciennete et de la legitimite de leurs droits a des hommes
+qui avaient sape la base de tous les droits."
+
+(_Ferrieres. Tom. II, page._ 122).
+
+
+
+
+NOTE 13.
+
+
+Le rappel des gardes-du-corps donna lieu a une anecdote qui merite d'etre
+rapportee. La reine se plaignait a M. de Lafayette de ce que le roi n'etait
+pas libre, et elle en donnait pour preuve que le service du chateau etait
+fait par la garde nationale et non par les gardes-du-corps. M. de Lafayette
+lui demanda aussitot si elle verrait avec plaisir le rappel de ces
+derniers. La reine hesita d'abord a lui repondre, mais n'osa pas refuser
+l'offre que lui fit le general de provoquer ce rappel. Aussitot il se
+rendit a la municipalite, qui, a son instigation, fit la demande officielle
+au roi de rappeler ses gardes-du-corps, en offrant de partager avec eux le
+service du chateau. Le roi et la reine ne virent par cette demande avec
+peine; mais on leur en fit bientot sentir les consequences, et ceux qui ne
+voulaient pas qu'ils parussent libres les engagerent a repondre par un
+refus. Cependant le refus etait difficile a motiver, et la reine, a
+laquelle on confiait souvent des commissions difficiles, fut chargee de
+dire a M. de Lafayette qu'on n'acceptait pas la proposition de la
+municipalite. Le motif qu'elle en donna, c'est qu'on ne voulait pas exposer
+les gardes-du-corps a etre massacres. Cependant M. de Lafayette venait d'en
+rencontrer un qui se promenait en uniforme au Palais-Royal. Il rapporta ce
+fait a la reine, qui fut encore plus embarrassee, mais qui persista dans
+l'intention qu'elle etait chargee d'exprimer.
+
+
+
+
+NOTE 14.
+
+
+Le discours de Monsieur, a l'Hotel-de-Ville, renferme un passage trop
+important pour n'etre pas rappele ici.
+
+"Quant a mes opinions personnelles, dit ce personnage auguste, j'en
+parlerai avec confiance a mes concitoyens. Depuis le jour ou, dans la
+seconde assemblee des notables, je me declarai sur la question fondamentale
+qui divisait les esprits, je n'ai cesse de croire qu'une grande revolution
+etait prete; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang
+supreme, devait en etre le chef, puis qu'elle ne pouvait etre avantageuse a
+la nation sans l'etre egalement au monarque; enfin, que l'autorite royale
+devait etre le rempart de la liberte nationale; et la liberte nationale la
+base de l'autorite royale. Que l'on cite une seule de mes actions, un seul
+de mes discours qui ait dementi ces principes, qui ait montre que, dans
+quelque circonstance ou j'aie ete place, le bonheur du roi, celui du
+peuple, aient cesse d'etre l'unique objet de mes pensees et de mes vues:
+jusque-la, j'ai le droit d'etre cru sur ma parole, je n'ai jamais change de
+sentimens et de principes, et je n'en changerai jamais."
+
+
+
+
+NOTE 15.
+
+
+Le discours prononce par le roi dans celle circonstance est trop
+remarquable pour n'etre pas cite avec quelques observations. Ce prince,
+excellent et trop malheureux, etait dans une continuelle hesitation, et,
+pendant certains instans, il voyait avec beaucoup de justesse ses propres
+devoirs et les torts de la cour. Le ton qui regne dans le discours prononce
+le 4 fevrier prouve suffisamment que dans cette circonstance ses paroles
+n'etaient pas imposees et qu'il s'exprimait avec un veritable sentiment de
+sa situation presente.
+
+"Messieurs, la gravite des circonstances ou se trouve la France m'attire
+au milieu de vous. Le relachement progressif de tous les liens de l'ordre
+et de la subordination, la suspension ou l'inactivite de la justice, les
+mecontentemens qui naissent des privations particulieres, les oppositions,
+les haines malheureuses qui sont la suite inevitable des longues
+dissensions, la situation critique des finances et les incertitudes sur la
+fortune publique, enfin l'agitation generale des esprits, tout semble se
+reunir pour entretenir l'inquietude des veritables amis de la prosperite et
+du bonheur du royaume.
+
+"Un grand but se presente a vos regards; mais il faut y atteindre sans
+accroissement de trouble et sans nouvelles convulsions. C'etait, je dois le
+dire, d'une maniere plus douce et plus tranquille que j'esperais vous y
+conduire lorsque je formai le dessein de vous rassembler, et de reunir pour
+la felicite publique les lumieres et les volontes des representans de la
+nation; mais mon bonheur et ma gloire ne sont pas moins etroitement lies au
+succes de vos travaux.
+
+"Je les garantis, par une continuelle vigilance, de l'influence funeste
+que pouvaient avoir sur eux les circonstances malheureuses au milieu
+desquelles vous vous trouviez places. Les horreurs de la disette que la
+France avait a redouter l'annee derniere ont ete eloignees par des soins
+multiplies et des approvisionnemens immenses. Le desordre que l'etat ancien
+des finances, le discredit, l'excessive rarete du numeraire et le
+deperissement graduel des revenus, devaient naturellement amener; ce
+desordre, au moins dans son eclat et dans ses exces, a ete jusqu'a present
+ecarte. J'ai adouci partout, et principalement dans la capitale, les
+dangereuses consequences du defaut de travail; et, nonobstant
+l'affaiblissement de tous les moyens d'autorite, j'ai maintenu le royaume,
+non pas, il s'en faut bien, dans le calme que j'eusse desire, mais dans un
+etat de tranquillite suffisant pour recevoir le bienfait d'une liberte sage
+et bien ordonnee; enfin, malgre notre situation interieure generalement
+connue, et malgre les orages politiques qui agitent d'autres nations, j'ai
+conserve la paix au dehors, et j'ai entretenu avec toutes les puissances de
+l'Europe les rapports d'egard et d'amitie qui peuvent rendre cette paix
+durable.
+
+"Apres vous avoir ainsi preserves des grandes contrarietes qui pouvaient
+aisement traverser vos soins et vos travaux, je crois le moment arrive ou
+il importe a l'interet de l'etat que je m'associe d'une maniere encore plus
+expresse et plus manifeste a l'execution et a la reussite de tout ce que
+vous avez concerte pour l'avantage de la France. Je ne puis saisir une plus
+grande occasion que celle ou vous presentez a mon acceptation des decrets
+destines a etablir dans le royaume une organisation nouvelle, qui doit
+avoir une influence si importante et si propice pour le bonheur de mes
+sujets et pour la prosperite de cet empire.
+
+"Vous savez, messieurs, qu'il y a plus de dix ans, et dans un temps ou le
+voeu de la nation ne s'etait pas encore explique sur les assemblees
+provinciales, j'avais commence a substituer ce genre d'administration a
+celui qu'une ancienne et longue habitude avait consacre. L'experience
+m'ayant fait connaitre que je ne m'etais point trompe dans l'opinion que
+j'avais concue de l'utilite de ces etablissemens, j'ai cherche a faire
+jouir du meme bienfait toutes les provinces de mon royaume; et, pour
+assurer aux nouvelles administrations la confiance generale, j'ai voulu que
+les membres dont elles devaient etre composees fussent nommes librement par
+tous les citoyens. Vous avez ameliore ces vues de plusieurs manieres, et la
+plus essentielle, sans doute, est cette subdivision egale et sagement
+motivee, qui, en affaiblissant les anciennes separations de province a
+province, et en etablissant un systeme general et complet d'equilibre,
+reunit davantage a un meme esprit et a un meme interet toutes les parties
+du royaume. Cette grande idee, ce salutaire dessein, vous sont entierement
+dus: il ne fallait pas moins qu'une reunion des volontes de la part des
+representans de la nation; il ne fallait pas moins que leur juste ascendant
+sur l'opinion generale, pour entreprendre avec confiance un changement
+d'une si grande importance, et pour vaincre au nom de la raison les
+resistances de l'habitude et des interets particuliers."
+
+Tout ce que dit ici le roi est parfaitement juste et tres bien senti. Il
+est vrai que toutes les ameliorations, il les avait autrefois tentees de
+son propre mouvement, et qu'il avait donne un rare exemple chez les
+princes, celui de prevenir les besoins de leurs sujets. Les eloges qu'il
+donne a la nouvelle division territoriale portent encore le caractere d'une
+entiere bonne foi, car elle etait certainement utile au gouvernement, en
+detruisant les resistances que lui avaient souvent opposees les localites.
+Tout porte donc a croire que le roi parle ici avec une parfaite sincerite.
+Il continue:
+
+"Je favoriserai, je seconderai par tous les moyens qui sont en mon pouvoir
+le succes de cette vaste organisation; d'ou depend le salut de la France;
+et, je crois necessaire de le dire, je suis trop occupe de la situation
+interieure du royaume, j'ai les yeux trop ouverts sur les dangers de tout
+genre dont nous sommes environnes, pour ne pas sentir fortement que, dans
+la disposition presente des esprits, et en considerant l'etat ou se
+trouvent les affaires publiques, il faut qu'un nouvel ordre de choses
+s'etablisse avec calme et avec tranquillite ou que le royaume soit expose a
+toutes les calamites de l'anarchie.
+
+"Que les vrais citoyens y reflechissent, ainsi que je l'ai fait, en fixant
+uniquement leur attention sur le bien de l'etat, et ils verront que, meme
+avec des opinions differentes, un interet eminent doit les reunir tous
+aujourd'hui. Le temps reformera ce qui pourra rester de defectueux dans la
+collection des lois qui auront ete l'ouvrage de cette assemblee (_cette
+critique indirecte et menagee prouve que le roi ne voulait pas flatter,
+mais dire la verite, tout en employant la mesure necessaire_); mais toute
+entreprise qui tendrait a ebranler les principes de la constitution meme,
+tout concert qui aurait pour but de les renverser ou d'en affaiblir
+l'heureuse influence, ne serviraient qu'a introduire au milieu de nous les
+maux effrayans de la discorde; et, en supposant le succes d'une semblable
+tentative contre mon peuple et moi, le resultat nous priverait, sans
+remplacement, des divers biens dont un nouvel ordre de choses nous offre la
+perspective.
+
+"Livrons-nous donc de bonne foi aux esperances que nous pouvons concevoir,
+et ne songeons qu'a les realiser par un accord unanime. Que partout on
+sache que le monarque et les representans de la nation sont unis d'un meme
+interet et d'un meme voeu, afin que cette opinion, cette ferme croyance,
+repandent dans les provinces un esprit de paix et de bonne volonte, et que
+tous les citoyens recommandables par leur honnetete, tous ceux qui peuvent
+servir l'etat essentiellement par leur zele et par leurs lumieres,
+s'empressent de prendre part aux differentes subdivisions de
+l'administration generale, dont l'enchainement et l'ensemble doivent
+concourir efficacement au retablissement de l'ordre et a la prosperite du
+royaume.
+
+"Nous ne devons point nous le dissimuler, il y a beaucoup a faire pour
+arriver a ce but. Une volonte suivie, un effort general et commun, sont
+absolument necessaires pour obtenir un succes veritable. Continuez donc
+vos travaux sans d'autre passion que celle du bien; fixez toujours votre
+premiere attention sur le sort du peuple et sur la liberte publique, mais
+occupez-vous aussi d'adoucir, de calmer toutes les defiances, et mettez
+fin, le plus tot possible, aux differentes inquietudes qui eloignent de la
+France un si grand nombre de ses concitoyens, et dont l'effet contraste
+avec les lois de surete et de liberte que vous voulez etablir: la
+prosperite ne reviendra qu'avec le contentement general. Nous apercevons
+partout des esperances; soyons impatiens de voir aussi partout le bonheur.
+
+"Un jour, j'aime a le croire, tous les Francais indistinctement
+reconnaitront l'avantage de l'entiere suppression des differences d'ordre
+et d'etat, lorsqu'il est question de travailler en commun au bien public, a
+cette prosperite de la patrie qui interesse egalement les citoyens, et
+chacun doit voir sans peine que, pour etre appele dorenavant a servir
+l'etat de quelque maniere, il suffira de s'etre rendu remarquable par ses
+talens et par ses vertus.
+
+"En meme temps, neanmoins, tout ce qui rappelle a une nation l'anciennete
+et la continuite des services d'une race honoree est une distinction que
+rien ne peut detruire; et, comme elle s'unit aux devoirs de la
+reconnaissance, ceux qui, dans toutes les classes de la societe, aspirent a
+servir efficacement leur patrie, et ceux qui ont eu deja le bonheur d'y
+reussir, ont un interet a respecter cette transmission de titres ou de
+souvenirs, le plus beau de tous les heritages qu'on puisse faire passer a
+ses enfans.
+
+"Le respect du aux ministres de la religion ne pourra non plus s'effacer;
+et lorsque leur consideration sera principalement unie aux saintes verites
+qui sont sous la sauvegarde de l'ordre et de la morale, tous les citoyens
+honnetes et eclaires auront un egal interet a la maintenir et a la
+defendre.
+
+"_Sans doute ceux qui ont abandonne leurs privileges pecuniaires, ceux qui
+ne formeront plus comme autrefois un ordre politique dans l'etat, se
+trouvent soumis a des sacrifices dont je connais toute l'importance; mais,
+j'en ai la persuasion, ils auront assez de generosite pour chercher un
+dedommagement dans tous les avantages publics dont l'etablissement des
+assemblees nationales presente l'esperance_."
+
+Le roi continue, comme on le voit, a exposer a tous les partis les
+avantages des nouvelles lois, et en meme temps la necessite de conserver
+quelque chose des anciennes. Ce qu'il adresse aux privilegies prouve son
+opinion reelle sur la necessite et la justice des sacrifices qu'on leur
+avait imposes, et leur resistance sera eternellement condamnee par les
+paroles que renferme ce discours. Vainement dira-t-on que le roi n'etait
+pas libre: le soin qu'il prend ici de balancer les concessions, les
+conseils et meme les reproches, prouve qu'il parlait sincerement. Il
+s'exprima bien autrement lorsque plus tard il voulut faire eclater l'etat
+de contrainte dans lequel il croyait etre. Sa lettre aux ambassadeurs,
+rapportee plus bas, le prouvera suffisamment. L'exageration toute populaire
+qui y regne demontre l'intention de ne plus paraitre libre. Mais ici la
+mesure ne laisse aucun doute, et ce qui suit est si touchant, si delicat,
+qu'il n'est pas possible de ne l'avoir pas senti, quand on a consenti a
+l'ecrire et a le prononcer.
+
+"J'aurais bien aussi des pertes a compter, si, au milieu des plus grands
+interets de l'etat, je m'arretais a des calculs personnels; mais je trouve
+une compensation qui me suffit, une compensation pleine et entiere, dans
+l'accroissement du bonheur de la nation, et c'est du fond de mon coeur que
+j'exprime ici ce sentiment.
+
+"Je defendrai donc, je maintiendrai la liberte constitutionnelle, dont le
+voeu general, d'accord avec le mien, a consacre les principes. _Je ferai
+davantage; et, de concert avec la reine qui partage tous mes sentimens, je
+preparerai de bonne heure l'esprit et le coeur de mon fils au nouvel ordre
+de choses que les circonstances ont amene. Je l'habituerai des ses premiers
+ans a etre heureux du bonheur des Francais_, et a reconnaitre toujours,
+malgre le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le preservera
+des dangers de l'inexperience; et qu'une juste liberte ajoute un nouveau
+prix aux sentimens d'amour et de fidelite dont la nation, depuis tant de
+siecles, donne a ses rois des preuves si touchantes.
+
+"Je dois ne point le mettre en doute: en achevant votre ouvrage, vous vous
+occuperez surement avec sa gesse et avec candeur de l'affermissement du
+pouvoir executif, cette condition sans laquelle il ne saurait exister aucun
+ordre durable au dedans, ni aucune consideration au dehors. Nulle defiance
+ne peut raisonnablement vous rester: ainsi, il est de votre devoir, comme
+citoyens et comme fideles representans de la nation, d'assurer au bien de
+l'etat et a la liberte publique cette stabilite qui ne peut deriver que
+d'une autorite active et tutelaire. Vous aurez surement present a l'esprit
+que, sans une telle autorite, toutes les parties de votre systeme de
+constitution resteraient a la fois sans lien et sans correspondance; et, en
+vous occupant de la liberte, que vous aimez et que j'aime aussi, vous ne
+perdrez pas de vue que le desordre en administration, en amenant la
+confusion des pouvoirs, degenere souvent, par d'aveugles violences, dans la
+plus dangereuse et la plus alarmante de toutes: les tyrannies.
+
+"Ainsi, non pas pour moi, messieurs, qui ne compte point ce qui m'est
+personnel pres des lois et des institutions qui doivent regler le destin de
+l'empire, mais pour le bonheur meme de notre patrie, pour sa prosperite,
+pour sa puissance, je vous invite a vous affranchir de toutes les
+impressions du moment qui pourraient vous detourner de considerer dans son
+ensemble ce qu'exige un royaume tel que la France, et par sa vaste etendue,
+et par son immense population, et par ses relations inevitables au dehors.
+
+"Vous ne negligerez pas non plus de fixer votre attention sur ce qu'exigent
+encore des legislateurs les moeurs, le caractere et les habitudes d'une
+nation devenue trop celebre en Europe par la nature de son esprit et de son
+genie, pour qu'il puisse paraitre indifferent d'entretenir ou d'alterer en
+elle les sentimens: de douceur, de confiance et de bonte, qui lui ont valu
+tant de renommee.
+
+"Donnez-lui l'exemple aussi de cet esprit de justice qui sert de sauvegarde
+a la propriete, ce droit respecte de toutes les nations, qui n'est pas
+l'ouvrage du hasard, qui ne derive point des privileges d'opinion, mais qui
+se lie etroitement aux rapports les plus essentiels de l'ordre public et
+aux premieres conditions de l'harmonie sociale.
+
+"Par quelle fatalite, lorsque le calme commencait a renaitre, de nouvelles
+inquietudes se sont-elles repandues dans les provinces! Par quelle fatalite
+s'y livre-t-on a de nouveaux exces! Joignez-vous a moi pour les arreter, et
+empechons de tous nos efforts que des violences criminelles ne viennent
+souiller ces jours ou le bonheur de la nation se prepare. Vous qui pouvez
+influer par tant de moyens sur la confiance publique, _eclairez sur ses
+veritables interets le peuple qu'on egare, ce bon peuple qui m'est si cher,
+et dont on m'assure que je suis aime quand on veut me consoler de mes
+peines_. Ah! s'il savait a quel point je suis malheureux a la nouvelle d'un
+attentat contre les fortunes, ou d'un acte de violence contre les
+personnes, peut-etre il m'epargnerait cette douloureuse amertume!
+
+"Je ne puis vous entretenir des grands interets de l'etat, sans vous
+presser de vous occuper, d'une maniere instante et definitive, de tout ce
+qui tient au retablissement de l'ordre dans les finances, et a la
+tranquillite de la multitude innombrable de citoyens qui sont unis par
+quelque lien a la fortune publique.
+
+"Il est temps d'apaiser toutes les inquietudes; il est temps de rendre a ce
+royaume la force de credit a laquelle il a droit de pretendre. Vous ne
+pouvez pas tout entreprendre a la fois: aussi je vous invite a reserver
+pour d'autres temps une partie des biens dont la reunion de vos lumieres
+vous presente le tableau; mais quand vous aurez ajoute a ce que vous avez
+deja fait un plan sage et raisonnable pour l'exercice de la justice; quand
+vous aurez assure les bases d'un equilibre parfait entre les revenus et les
+depenses de l'etat; enfin quand vous aurez acheve l'ouvrage de la
+constitution, vous aurez acquis de grands droits a la reconnaissance
+publique; et, dans la continuation successive des assemblees nationales,
+continuation fondee dorenavant sur cette constitution meme, il n'y aura
+plus qu'a ajouter d'annee en annee de nouveaux moyens de prosperite. Puisse
+cette journee, ou votre monarque vient s'unir a vous de la maniere la plus
+franche et la plus intime, etre une epoque memorable dans l'histoire de cet
+empire! Elle le sera, je l'espere, si mes voeux ardents, si mes instantes
+exhortations peuvent etre un signal de paix et de rapprochement entre vous.
+_Que ceux qui s'eloigneraient encore d'un esprit de concorde devenu si
+necessaire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les
+affligent; je les paierai par ma reconnaissance et mon affection_.
+
+"Ne professons tous, a compter de ce jour, ne professons tous, je vous en
+donne l'exemple, qu'une seule opinion, qu'un seul interet, qu'une seule
+volonte, l'attachement a la constitution nouvelle, et le desir ardent de la
+paix, du bonheur et de la prosperite de la France!"
+
+
+
+
+NOTE 16.
+
+
+Je ne puis mieux faire que de citer les Memoires de M. Froment lui-meme,
+pour donner une juste idee de l'emigration et des opinions qui la
+divisaient: dans un volume intitule _Recueil de divers ecrits relatifs a la
+revolution_, M. Froment s'exprime comme il suit, page 4 et suivantes:
+
+"Je me rendis secretement a Turin (janvier 1790) aupres des princes
+francais, pour solliciter leur approbation et leur appui. Dans un conseil,
+qui fut tenu a mon arrivee, je leur demontrai que, _s'ils voulaient armer
+les partisans de l'autel et du trone, et faire marcher de pair les interets
+de la religion avec ceux de la royaute, il serait aise de sauver l'un et
+l'autre_. Quoique fortement attache a la foi de mes peres, ce n'etait pas
+aux non-catholiques que je voulais faire la guerre, mais aux ennemis
+declares du catholicisme et de la royaute, a ceux qui disaient hautement
+que depuis trop long-temps on parlait de Jesus-Christ et des Bourbons, a
+ceux qui pretendaient etrangler le dernier des rois avec les boyaux du
+dernier des pretres. Les non-catholiques _restes fideles_ a la monarchie
+ont toujours trouve en moi le citoyen le plus tendre, les catholiques
+_rebelles_ le plus implacable ennemi.
+
+"Mon plan tendait uniquement a lier un parti, et a lui donner, autant qu'il
+serait en moi, de l'extension et de la consistance. Le veritable argument
+des revolutionnaires etant la force, je sentais que la veritable reponse
+etait la force; _alors, comme a present_, j'etais convaincu de cette grande
+verite, _qu'on ne peut etouffer une forte passion que par une plus forte
+encore, et que le zele religieux pouvait seul etouffer le delire
+republicain_. Les miracles que le zele de la religion a operes depuis lors
+dans la Vendee et en Espagne, prouvent que les philosopheurs et les
+revolutionnaires de tous les partis ne seraient jamais venus a bout
+d'etablir leur systeme anti-religieux et anti-social, pendant quelques
+annees, sur la majeure partie de l'Europe, si les ministres de Louis XVI
+avaient concu un projet tel que le mien, ou si les conseillers des princes
+emigres l'avaient sincerement adopte et reellement soutenu.
+
+"Mais malheureusement la plupart des personnages qui dirigeaient Louis XVI
+et les princes de sa maison ne raisonnaient et n'agissaient que sur des
+principes philosophiques, quoique les philosophes et leurs disciples
+fussent la cause des agens de la revolution. Ils auraient cru se couvrir de
+ridicule et de deshonneur, s'ils avaient prononce le seul mot de
+_religion_, s'ils avaient employe les puissans moyens qu'elle presente, et
+dont les plus grands politiques se sont servis dans tous les temps avec
+succes. Pendant que l'assemblee nationale cherchait a egarer le peuple et a
+se l'attacher par la suppression des droits feodaux, de la dime, de la
+gabelle, etc., etc., ils voulaient le ramener a la soumission et a
+l'obeissance par l'expose de l'incoherence des nouvelles lois, par le
+tableau des malheurs du roi, par des ecrits au-dessus de son intelligence.
+Avec ces moyens ils croyaient faire renaitre dans le coeur de tous les
+Francais un amour pur et desinteresse pour leur souverain; ils croyaient
+que les clameurs des mecontens arreteraient les entreprises des factieux,
+et permettraient au roi _de marcher droit au but qu'il voulait atteindre_.
+La valeur de mes conseils fut taxee vraisemblablement au poids de mon
+existence, et l'opinion des grands de la cour sur leur titre et leur
+fortune."
+
+M. Froment poursuit son recit, et caracterise ailleurs les partis qui
+divisaient la cour fugitive, de la maniere suivante,
+
+"Ces titres honorables et les egards qu'on avait generalement pour moi a
+Turin, m'auraient fait oublier le passe et concevoir les plus flatteuses
+esperances pour l'avenir, si j'avais apercu de grands moyens aux
+conseillers des princes, et un parfait accord parmi les hommes les plus
+influens dans nos affaires, mais je voyais avec douleur l'_emigration
+divisee en deux partis_, dont l'un ne voulait tenter la contre-revolution
+que _par le secours des puissances etrangeres_, et l'autre _par les
+royalistes de l'interieur_.
+
+"_Le premier parti_ pretendait qu'en cedant quelques provinces aux
+puissances, elles fourniraient aux princes francais des armees assez
+nombreuses pour reduire les factieux; qu'avec le temps on reconquerrait
+aisement les concessions qu'on aurait ete force de faire; et que la cour,
+en ne contractant d'obligation _envers aucun des corps de l'etat_, pourrait
+dicter des lois a tous les Francais... Les courtisans tremblaient que la
+noblesse des provinces et les royalistes du tiers-etat n'eussent l'honneur
+de remettre sur son seant la monarchie defaillante. Ils sentaient qu'ils ne
+seraient plus les dispensateurs des graces et des faveurs, et que leur
+regne finirait des que la noblesse des provinces aurait retabli, au prix de
+son sang, l'autorite royale, et merite par la les bienfaits et la confiance
+de son souverain. La crainte de ce nouvel ordre de choses les portait a se
+reunir, sinon pour detourner les princes d'employer en aucune maniere les
+royalistes de l'interieur, du moins pour fixer principalement leur
+attention sur les cabinets de l'Europe, et les porter a fonder leurs plus
+grandes esperances sur les secours etrangers. Par une suite de cette
+crainte, ils mettaient _secretement_ en oeuvre les moyens les plus
+efficaces pour ruiner les ressources interieures, faire echouer les plans
+proposes, entre lesquels plusieurs pouvaient amener le retablissement de
+l'ordre, s'ils eussent ete sagement diriges et reellement soutenus. C'est
+ce dont j'ai ete moi-meme le temoin: c'est ce que je demontrerai un jour
+par des faits et des temoignages authentiques; mais le moment n'est pas
+encore venu. Dans une conference qui eut lieu a peu pres a cette epoque, au
+sujet du parti qu'on pouvait tirer des dispositions favorables des Lyonnais
+et des Francs-Comtois, j'exposai sans detour les moyens qu'on devait
+employer, _en meme temps_, pour assurer le triomphe des royalistes du
+Gevaudan, des Cevennes, du Vivarais, du Comtat-Venaissin, du Languedoc et
+de la Provence. Pendant la chaleur de la discussion, M. le marquis
+d'Autichamp, marechal-de-camp, _grand partisan des puissances_, me dit:
+"Mais les opprimes et les parens des victimes ne chercheront-ils pas a se
+venger?...--Eh! qu'importe? lui dis-je, pourvu que nous arrivions a notre
+but!--Voyez-vous, s'ecria-t-il, comme je lui ai fait avouer qu'on
+exercerait des vengeances particulieres!" Plus qu'etonne de cette
+observation, je dis a M. le marquis de la Rouziere, mon voisin: "Je ne
+croyais pas qu'une guerre civile dut ressembler a une mission de capucins!"
+C'est ainsi qu'en inspirant aux princes la crainte de se rendre odieux a
+leurs plus cruels ennemis, les courtisans les portaient a n'employer que
+des demi-mesures, suffisantes sans doute pour provoquer le zele des
+royalistes de l'interieur, mais tres insuffisantes pour, apres les avoir
+compromis, les garantir de la fureur des factieux. Depuis lors il m'est
+revenu que, pendant le sejour de l'armee des princes en Champagne, M. de la
+Porte, aide-de-camp du marquis d'Autichamp, ayant fait prisonnier un
+republicain, crut, d'apres le systeme de son general, qu'il le ramenerait a
+son devoir par une exhortation pathetique, et en lui rendant ses armes et
+la liberte; mais a peine le republicain eut fait quelques pas, qu'il
+etendit par terre son vainqueur. M. le marquis d'Autichamp, oubliant alors
+la moderation qu'il avait manifestee a Turin, incendia plusieurs villages,
+pour venger la mort de son missionnaire imprudent.
+
+"_Le second parti_ soutenait que, puisque les puissances avaient pris
+plusieurs fois les armes pour humilier les Bourbons, et surtout pour
+empecher Louis XIV d'assurer la couronne d'Espagne a son petit-fils, bien
+loin de les appeler a notre aide, il fallait au contraire ranimer le zele
+du clerge, le devouement de la noblesse, l'amour du peuple pour le roi, _et
+se hater d'etouffer une querelle de famille_, dont les etrangers seraient
+peut-etre tentes de profiter....
+
+"C'est a cette funeste division parmi les chefs de l'emigration, et a
+l'imperitie ou a la perfidie des ministres de Louis XVI, que les
+revolutionnaires doivent leurs premiers succes. Je vais plus loin, et je
+soutiens que ce n'est point l'assemblee nationale qui a fait la revolution,
+mais bien les entours du roi et des princes; je soutiens que les ministres
+ont livre Louis XVI aux ennemis de la royaute, comme certains faiseurs ont
+livre les princes et Louis XVIII aux ennemis de la France; je soutiens
+que la plupart des courtisans qui entouraient les rois Louis XVI,
+Louis XVIII et les princes de leurs maisons, etaient et sont
+_des charlatans, de vrais eunuques politiques_, que c'est a leur inertie, a
+leur lachete ou a leur trahison que l'on doit imputer tous les maux que la
+France a soufferts, et ceux qui menacent encore le monde entier. Si je
+portais un grand nom et que j'eusse ete du conseil des Bourbons, je ne
+survivrais pas a l'idee qu'une horde de vils et de laches brigands, dont
+pas un n'a montre dans aucun genre ni genie, ni talent superieur, soit
+parvenue a renverser le trone, a etablir sa domination dans les plus
+puissans etats de l'Europe, a faire trembler l'univers; et lorsque cette
+idee me poursuit, je m'ensevelis dans l'obscurite de mon existence, pour me
+mettre a l'abri du blame, comme elle m'a mis dans l'impuissance d'arreter
+les progres de la revolution."
+
+
+
+
+NOTE 17.
+
+
+J'ai deja cite quelques passages des Memoires de Ferrieres, relativement a
+la premiere seance des etats-generaux. Comme rien n'est plus important que
+de constater les vrais sentimens que la revolution excitait dans les
+coeurs, je crois devoir donner la description de la federation par ce meme
+Ferrieres. On y verra si l'enthousiasme etait vrai, s'il etait
+communicatif, et si cette revolution etait aussi hideuse qu'on a voulu la
+faire.
+
+"Cependant les federes arrivaient de toutes les parties de l'empire. On les
+logeait chez des particuliers, qui s'empressaient de fournir lits, draps,
+bois, et tout ce qui pouvait contribuer a rendre le sejour de la capitale
+agreable et commode. La municipalite prit des mesures pour qu'une si grande
+affluence d'etrangers ne troublat pas la tranquillite publique. Douze mille
+ouvriers travaillaient sans relache a preparer le Champ-de-Mars. Quelque
+activite que l'on mit a ce travail, il avancait lentement. On craignait
+qu'il ne put etre acheve le 14 juillet, jour irrevocablement fixe pour la
+ceremonie, parce que c'etait l'epoque fameuse de l'insurrection de Paris et
+de la prise de la Bastille. Dans cet embarras, les districts invitent, au
+nom de la patrie, les bons citoyens a se joindre aux ouvriers. Cette
+invitation civique electrise toutes les tetes; les femmes partagent
+l'enthousiasme et le propagent; on voit des seminaristes, des ecoliers, des
+soeurs du pot, des chartreux vieillis dans la solitude, quitter leurs
+cloitres et courir au Champ-de-Mars, une pelle sur le dos, portant des
+bannieres ornees d'emblemes patriotiques. La, tous les citoyens, meles,
+confondus, forment un atelier immense et mobile dont chaque point presente
+un groupe varie; la courtisane echevelee se trouve a cote de la citoyenne
+pudibonde, le capucin traine le baquet avec le chevalier de Saint-Louis, le
+porte-faix avec le petit-maitre du Palais-Royal, la robuste harengere
+pousse la brouette remplie par la femme elegante et a vapeurs; le peuple
+aise, le peuple indigent, le peuple vetu, le peuple en haillons,
+vieillards, enfans, comediens, cent-suisses, commis, travaillant et
+reposant, acteurs et spectateurs, offrent a l'oeil etonne une scene pleine
+de vie et de mouvement; des tavernes ambulantes, des boutiques portatives,
+augmentent le charme et la gaiete de ce vaste et ravissant tableau; les
+chants, les cris de joie, le bruit des tambours, des instrumens militaires,
+celui des beches, des brouettes, les voix des travailleurs qui s'appellent,
+qui s'encouragent..... L'ame se sentait affaissee sous le poids d'une
+delicieuse ivresse a la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentimens
+d'une fraternite primitive. Neuf heures sonnees, les groupes se demelent.
+Chaque citoyen regagne l'endroit ou s'est placee sa section, se rejoint a
+sa famille, a ses connaissances. Les bandes se mettent en marche au son des
+tambours, reviennent a Paris, precedees de flambeaux, lachant de temps en
+temps des sarcasmes contre les aristocrates, et chantant le fameux air _Ca
+ira_.
+
+"Enfin le 14 juillet, jour de la federation, arrive parmi les esperances
+des uns, les alarmes et les terreurs des autres. Si cette grande ceremonie
+n'eut pas le caractere serieux et auguste d'une fete a la fois nationale et
+religieuse, caractere presque inconciliable avec l'esprit francais, elle
+offrit cette douce et vive image de la joie et de l'enthousiasme mille fois
+plus touchante. Les federes, ranges par departemens sous quatre-vingt-trois
+bannieres, partirent de l'emplacement de la Bastille; les deputes des
+troupes de ligne, des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des
+tambours, des choeurs de musique, les drapeaux des sections, ouvraient et
+fermaient la marche.
+
+"Les federes traverserent les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honore,
+et se rendirent par le Cours-la-Reine a un pont de bateaux construit sur la
+riviere. Ils recurent a leur passage les acclamations d'un peuple immense
+repandu dans les rues, aux fenetres des maisons, sur les quais. La pluie
+qui tombait a flots ne derangea ni ne ralentit la marche. Les federes,
+degouttant d'eau et de sueur, dansaient des farandoles, criaient: Vivent
+nos freres les Parisiens! On leur descendait par les fenetres du vin, des
+jambons, des fruits, des cervelas; on les comblait de benedictions.
+L'assemblee nationale joignit le cortege a la place Louis XV, et marcha
+entre le bataillon des veterans et celui des jeunes eleves de la patrie:
+image expressive qui semblait reunir a elle seule tous les ages et tous les
+interets.
+
+"Le chemin qui conduit au Champ-de-Mars etait couvert de peuple qui battait
+des mains, qui chantait _Ca ira_. Le quai de Chaillot et les hauteurs de
+Passy presentaient un long amphitheatre, ou l'elegance de l'ajustement,
+les charmes, les graces des femmes, enchantaient l'oeil, et ne lui
+laissaient pas meme la faculte d'asseoir une preference. La pluie
+continuait de tomber; personne ne paraissait s'en apercevoir; la gaiete
+francaise triomphait et du mauvais temps, et des mauvais chemins, et de la
+longueur de la marche.
+
+"M. de Lafayette montant un superbe cheval, et entoure de ses
+aides-de-camp, donnait des ordres et recevait les hommages du peuple et des
+federes. La sueur lui coulait sur le visage. Un homme que personne ne
+connait, perce la foule, s'avance, tenant une bouteille d'une main, un
+verre de l'autre: _Mon general, vous avez chaud, buvez un coup_. Cet homme
+leve sa bouteille, emplit un grand verre, le presente a M. de Lafayette. M.
+de Lafayette recoit le verre, regarde un moment l'inconnu, avale le vin
+d'un seul trait. Le peuple applaudit. Lafayette promene un sourire de
+complaisance et un regard benevole et confiant sur la multitude; et ce
+regard semble dire: "Je ne concevrai jamais aucun soupcon, je n'aurai
+jamais aucune inquietude, tant que je serai au milieu de vous."
+
+"Cependant plus de trois cent mille hommes et femmes de Paris et des
+environs, rassembles des les six heures du matin au Champ-de-Mars, assis
+sur des gradins de gazon qui formaient un cirque immense, mouilles,
+crottes, s'armant de parasols contre les torrens d'eau qui les
+inondaient, s'essuyant le visage, au moindre rayon du soleil, rajustant
+leurs coiffures, attendaient en riant et en causant les federes et
+l'assemblee nationale. On avait eleve un vaste amphitheatre pour le roi, la
+famille royale, les ambassadeurs et les deputes. Les federes les premiers
+arrives commencent a danser des farandoles; ceux qui suivent se joignent a
+eux, en formant une ronde qui embrasse bientot une partie du Champ-de-Mars.
+C'etait un spectacle digne de l'observateur philosophe, que cette foule
+d'hommes, venus des parties les plus opposees de la France, entraines par
+l'impulsion du caractere national, bannissant tout souvenir du passe, toute
+idee du present, toute crainte de l'avenir, se livrant a une delicieuse
+insouciance, et trois cent mille spectateurs de tout age, de tout sexe,
+suivant leurs mouvemens, battant la mesure avec les mains, oubliant la
+pluie, la faim, et l'ennui d'une longue attente. Enfin tout le cortege
+etant entre au Champ-de-Mars, la danse cesse; chaque federe va rejoindre sa
+banniere. L'eveque d'Autun se prepare a celebrer la messe a un autel a
+l'antique dresse au milieu du Champ-de-Mars. Trois cents pretres vetus
+d'aubes blanches, coupees de larges ceintures tricolores, se rangent aux
+quatre coins de l'autel. L'eveque d'Autun benit l'oriflamme et les
+quatre-vingt-trois bannieres: il entonne le _Te Deum_. Douze cents
+musiciens executent ce cantique. Lafayette, a la tete de l'etat-major de
+la milice parisienne et des deputes des armees de terre et de mer, monte a
+l'autel, et jure, au nom des troupes et des federes, d'etre fidele a la
+nation, a la loi, au roi. Une decharge de quatre pieces de canon annonce a
+la France ce serment solennel. Les douze cents musiciens font retentir
+l'air de chants militaires; les drapeaux, les bannieres s'agitent; les
+sabres tires etincellent. Le president de l'assemblee nationale repete le
+meme serment. Le peuple et les deputes y repondent par des cris de _Je le
+jure_. Alors le roi se leve, et prononce d'une voix forte: _Moi, roi des
+Francais, je jure d'employer le pouvoir que m'a delegue l'acte
+constitutionnel de l'etal, a maintenir la constitution decretee par
+l'assemblee nationale et, acceptee par moi.._ La reine prend le dauphin
+dans ses bras le presente au peuple, et dit: _Voila mon fils; il se
+reunit, ainsi que moi, dans ces memes sentimens._ Ce mouvement inattendu
+fut paye par mille cris, de Vive le roi! Vive la reine! Vive M. le
+Dauphin! Les canons continuaient de meler leurs sons majestueux aux sons
+guerriers des instrumens militaires et aux acclamations du peuple; le temps
+s'etait eclairci: le soleil se montrait dans tout son eclat; il semblait
+que l'Eternel meme voulut etre temoin de ce mutuel engagement, et le
+ratifier par sa presence... Oui, il le vit, il l'entendit; et les maux
+affreux qui depuis ce jour n'ont cesse de desoler la France, o Providence
+toujours active et toujours fidele! sont le juste chatiment d'un parjure.
+Tu as frappe et le monarque et les sujets qui ont viole leur serment!
+
+"L'enthousiasme et les fetes ne se bornerent pas au jour de la federation.
+Ce fut, pendant le sejour des federes a Paris, une suite continuelle de
+repas, de danses et de joie. On alla encore au Champ-de-Mars; on y but,
+on y chanta, on y dansa. M. de Lafayette passa en revue une partie de la
+garde nationale des departemens et de l'armee de ligne. Le roi, la reine et
+M. le Dauphin se trouverent a cette revue. Ils y furent accueillis avec
+acclamations. La reine donna, d'un air gracieux, sa main a baiser aux
+federes, leur montra M. le Dauphin. Les federes avant de quitter la
+capitale, allerent rendre leurs hommages au roi; tous lui temoignerent le
+plus profond respect, le plus entier devouement. Le chef des Bretons mit un
+genou en terre, et presentant son epee a Louis XVI: "Sire, je vous remets,
+pure et sacree, l'epee des fideles Bretons: elle ne se teindra que du sang
+de vos ennemis."--"Cette epee ne peut etre en de meilleures mains que
+dans les mains de mes chers Bretons, repondit Louis XVI en relevant le chef
+des Bretons et en lui rendant son epee; je n'ai jamais doute de leur
+tendresse et de leur fidelite: assurez-les que je suis le pere, le frere,
+l'ami de tous les Francais." Le roi vivement emu, serre la main du chef des
+Bretons et l'embrasse. Un attendrissement mutuel prolonge quelques instans
+cette scene touchante. Le chef des Bretons reprend le premier la parole:
+"Sire, tous les Francais, si j'en juge par nos coeurs, vous cherissent et
+vous cheriront, parce que vous etes un roi citoyen."
+
+"La municipalite de Paris voulut aussi donner une fete aux federes. Il y
+eut joute sur la riviere, feu d'artifice, illumination, bal et
+rafraichissemens a la halle au ble, bal sur remplacement de la Bastille. On
+lisait a l'entree de l'enceinte ces mots en gros caracteres: _Ici l'on
+danse_; rapprochement heureux qui contrastait d'une maniere frappante avec
+l'antique image d'horreur et de desespoir que retracait le souvenir de
+cette odieuse prison. Le peuple allait et venait de l'un a l'autre endroit,
+sans trouble, sans embarras. La police, en defendant la circulation des
+voitures, avait prevu les accidens si communs dans les fetes, et aneanti le
+bruit tumultueux des chevaux, des roues, des cris de gare; bruit qui
+fatigue, etourdit les citoyens, leur laisse a chaque instant la crainte
+d'etre ecrases, et donne a la fete la plus brillante et la mieux ordonnee
+l'apparence d'une fuite. Les fetes publiques sont essentiellement pour le
+peuple. C'est lui seul qu'on doit envisager. Si les riches veulent en
+partager les plaisirs, qu'ils se fassent peuple ce jour-la; ils y gagneront
+des sensations inconnues, et ne troubleront pas la joie de leurs
+oncitoyens.
+
+"Ce fut aux Champs-Elysees que les hommes sensibles jouirent avec plus de
+satisfaction de cette charmante fete populaire. Des cordons de lumieres
+pendaient a tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlacaient les
+uns aux autres; des pyramides de feu, placees de distance en distance,
+repandaient un jour pur que l'enorme masse des tenebres environnantes
+rendait encore plus eclatant par son contraste. Le peuple remplissait les
+allees et les gazons. Le bourgeois, assis avec sa femme au milieu de ses
+enfans, mangeait, causait, se promenait, et sentait doucement son
+existence. Ici, des jeunes filles et de jeunes garcons dansaient au son de
+plusieurs orchestres disposes dans les clairieres qu'on avait menagees.
+Plus loin, quelques mariniers en gilet et en calecon, entoures de groupes
+nombreux qui les regardaient avec interet, s'efforcaient de grimper le long
+des grands mats frottes de savon, et de gagner un prix reserve a celui qui
+parviendrait a enlever un drapeau tricolore attache a leur sommet. Il
+fallait voir les rires prodigues a ceux qui se voyaient contraints
+d'abandonner l'entreprise, les encouragemens donnes a ceux qui, plus
+heureux ou plus adroits, paraissaient devoir atteindre le but. ...Une joie
+douce, sentimentale, repandue sur tous les visages, brillant dans tous les
+yeux, retracait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les
+Champs-Elysees des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes
+errant sous les arbres de ces belles allees, augmentaient encore
+l'illusion."
+
+_(Ferrieres, tome II, p. 89.)_
+
+
+
+
+
+NOTE 18.
+
+
+M. de Talleyrand avait predit d'une maniere tres remarquable les resultats
+financiers du papier-monnaie. Dans son discours il montre d'abord la nature
+de cette monnaie, la caracterise avec la plus grande justesse, et demontre
+les raisons de sa prochaine inferiorite.
+
+"L'assemblee nationale, dit-il, ordonnera-t-elle une emission de deux
+milliards d'assignats-monnaie? On prejuge de cette seconde emission par le
+succes de la premiere, mais on ne veut pas voir que les besoins du
+commerce, ralenti par la revolution, ont du faire accueillir avec avidite
+notre premier numeraire conventionnel; et ces besoins etaient tels, que
+dans mon opinion, il eut ete adopte, ce numeraire, meme quand il n'eut pas
+ete force: faire militer ce premier succes, qui meme n'a pas ete complet,
+puisque les assignats perdent, en faveur d'une seconde et plus ample
+emission, c'est s'exposer a de grands dangers; car l'empire de la loi a sa
+mesure, et cette mesure c'est l'interet que les hommes ont a la respecter
+ou a l'enfreindre.
+
+"Sans doute les assignats auront des caracteres de surete que n'a jamais
+eus aucun papier-monnaie; nul n'aura ete cree sur un gage aussi precieux,
+revetu d'une hypotheque aussi solide: je suis loin de le nier. L'assignat,
+considere comme titre de creance, a une valeur positive et materielle;
+cette valeur de l'assignat est precisement la meme que celle du domaine
+qu'il represente; mais cependant il faut convenir, avant tout, que jamais
+aucun papier national ne marchera de pair avec les metaux; jamais le signe
+supplementaire du premier signe representatif de la richesse, n'aura la
+valeur exacte de son modele; le titre meme constate le besoin, et le besoin
+porte crainte et defiance autour de lui.
+
+"Pourquoi l'assignat-monnaie sera-t-il toujours au-dessous de l'argent?
+C'est d'abord parce qu'on doutera toujours de l'application exacte de ses
+rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux, c'est
+qu'on sera long-temps incertain sur la consommation des ventes; c'est qu'on
+ne concoit pas a quelle epoque deux milliards d'assignats, representant a
+peu pres la valeur des domaines, se trouveront eteints; c'est, parce que,
+l'argent etant mis en concurrence avec le papier, l'un et l'autre
+deviennent marchandise; et plus une marchandise est abondante, plus elle
+doit perdre de son prix; c'est qu'avec de l'argent on pourra toujours se
+passer d'assignats, tandis qu'il est impossible avec des assignats de se
+passer d'argent; et heureusement le besoin absolu d'argent conservera dans
+la circulation quelques especes, car le plus grand de tous les maux serait
+d'en etre absolument prive."
+
+Plus loin l'orateur ajoute;
+
+"Creer un assignat-monnaie, ce n'est pas assurement representer un metal
+marchandise, c'est uniquement representer un metal-monnaie: or un metal
+simplement monnaie ne peut, quelque idee qu'on y attache, representer celui
+qui est en meme temps monnaie et marchandise. L'assignat-monnaie, quelque
+sur, quelque solide qu'il puisse etre, est donc une abstraction de la
+monnaie metallique; il n'est donc que le signe libre ou force, non pas de
+la richesse, mais simplement du credit. Il suit de la que donner au papier
+les fonctions de monnaie, en le rendant, comme l'autre monnaie,
+intermediaire entre tous les objets d'echange, c'est changer la quantite
+reconnue pour unite, autrement appelee dans cette matiere _l'etalon de la
+monnaie_; c'est operer en un moment ce que les siecles operent a peine dans
+un etat qui s'enrichit; et si, pour emprunter l'expression d'un savant
+etranger, la monnaie fait a l'egard du prix des choses la meme fonction que
+les degres, minutes et secondes a l'egard des angles, ou les echelles a
+l'egard des cartes geographiques ou plans quelconques, je demande ce qui
+doit resulter de cette alteration dans la mesure commune."
+
+Apres avoir montre ce qu'etait la monnaie nouvelle, M. de Talleyrand predit
+avec une singuliere precision la confusion qui en resulterait dans les
+transactions privees:
+
+"Mais enfin suivons les assignats dans leur marche, et voyons quelle route
+ils auront a parcourir. Il faudra donc que le creancier rembourse achete
+des domaines avec des assignats, ou qu'il les garde, ou qu'il les emploie
+a d'autres acquisitions. S'il achete des domaines, alors votre but sera
+rempli: je m'applaudirai avec vous de la creation des assignats, parce
+qu'ils ne seront pas dissemines dans la circulation, parce qu'enfin ils
+n'auront fait que ce que je vous propose de donner aux creances publiques,
+la faculte d'etre echangees contre les domaines publics. Mais si ce
+creancier defiant prefere de perdre des interets en conservant un titre
+inactif: mais s'il convertit des assignats en metaux pour les enfouir, ou
+en effets sur l'etranger pour les transporter; mais si ces dernieres
+classes sont beaucoup plus nombreuses que la premiere; si, en un mot, les
+assignats s'arretent long-temps dans la circulation avant de venir
+s'aneantir dans la caisse de l'extraordinaire; s'ils parviennent forcement
+et sejournent dans les mains d'hommes obliges de les recevoir au pair, et
+qui, ne devant rien, ne pourront s'en servir qu'avec perte; s'ils sont
+l'occasion d'une grande injustice commise par tous les debiteurs vis-a-vis
+les creanciers anterieurs, que la loi obligera a recevoir les assignats au
+pair de l'argent, tandis qu'elle sera dementie dans l'effet qu'elle
+ordonne, puis qu'il sera impossible d'obliger les vendeurs a les prendre au
+pair des especes, c'est-a-dire sans augmenter le prix de leurs marchandises
+en raison de la perte des assignats; alors combien cette operation
+ingenieuse aurait-elle trompe le patriotisme de ceux dont la sagacite l'a
+presentee, et dont la bonne foi la defend; et a quels regrets inconsolables
+ne serions-nous pas condamnes!"
+
+On ne peut donc pas dire que l'assemblee constituante ait completement
+ignore le resultat possible de sa determination; mais a ces previsions on
+pouvait opposer une de ces reponses qu'on n'ose jamais faire sur le moment,
+mais qui seraient peremptoires, et qui le deviennent dans la suite: cette
+reponse etait la necessite; la necessite de pourvoir aux finances, et de
+diviser les proprietes.
+
+
+
+
+NOTE 19.
+
+
+Il n'est pas possible que sur un ouvrage compose collectivement, et par un
+grand nombre d'hommes, il n'y ait diversite d'avis. L'unanimite n'ayant
+jamais lieu, excepte sur certains points tres rares, il faut que chaque
+partie soit improuvee par ceux qui ont vote contre. Ainsi chaque article de
+la constitution de 91 devait trouver des improbateurs dans les auteurs
+memes de cette constitution; mais neanmoins l'ensemble etait leur ouvrage
+reel et incontestable. Ce qui arrivait ici etait inevitable dans tout corps
+deliberant, et le moyen de Mirabeau n'etait qu'une supercherie. On peut
+meme dire qu'il y avait peu de delicatesse dans son procede; mais il faut
+beaucoup excuser chez un etre puissant, desordonne, que la moralite du but
+rend tres facile sur celle des moyens; je dis moralite du but, car
+Mirabeau croyait sincerement a la necessite d'une constitution modifiee; et
+bien que son ambition, ses petites rivalites personnelles contribuassent a
+l'eloigner du parti populaire, il etait sincere dans sa crainte de
+l'anarchie. D'autres que lui redoutaient la cour et l'aristocratie plus que
+le peuple. Ainsi partout il y avait, selon les positions, des craintes
+differentes, et partout vraies. La conviction change avec les points de
+vue, et la moralite, c'est-a-dire la sincerite, se trouve egalement dans
+les cotes les plus opposes.
+
+
+
+
+NOTE 20.
+
+
+Ferrieres, temoin oculaire des intrigues de cette epoque, rapporte lui-meme
+celles qui furent employees pour empecher le serment des pretres. Cette
+page me semble trop caracteristique pour n'etre pas citee:
+
+"Les eveques et les revolutionnaires s'agiterent et intriguerent, les uns
+pour faire preter le serment, les autres pour empecher qu'on ne le pretat.
+Les deux partis sentaient l'influence qu'aurait dans les provinces la
+conduite que tiendraient les ecclesiastiques de l'assemblee. Les eveques se
+rapprocherent de leurs cures; les devots et les devotes se mirent en
+mouvement. Toutes les conversations ne roulerent plus que sur le serment du
+clerge. On eut dit que le destin de la France et le sort de tous les
+Francais dependaient de sa prestation ou de sa non-prestation. Les hommes
+les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus
+decriees par leurs moeurs, devinrent tout a coup de severes theologiens,
+d'ardens missionnaires de la purete et de l'integrite de la foi romaine.
+
+"Le _Journal de Fontenay_, l'_Ami du roi_, la _Gazette de Durosoir_,
+employerent leurs armes ordinaires, l'exageration, le mensonge, la
+calomnie. On repandit une foule d'ecrits dans lesquels la constitution
+civile du clerge etait taitee de schismatique, d'heretique, de destructive
+de a religion. Les devotes colporterent des ecrits de maison en maison;
+elles priaient, conjuraient, menacaient, elon les penchans et les
+caracteres. On montrait aux uns e clerge triomphant, l'assemblee dissoute,
+les ecclesiastiques revaricateurs depouilles de leurs benefices, enfermes
+dans leurs maisons de correction; les ecclesiastiques ideles couverts de
+gloire, combles de richesses. Le ape allait lancer ses foudres sur une
+assemblee sacrilege et sur des pretres apostats. Les peuples depourvus de
+sacremens se souleveraient, les puissances etrangeres entreraient en
+France, et cet edifice d'iniquite et de sceleratesse s'ecroulerait sur ses
+propres fondemens."
+
+(_Ferrieres, tome II, page_ 198.)
+
+
+
+
+NOTE 21.
+
+
+M. Froment rapporte le fait suivant dans son ecrit deja cite:
+
+"Dans ces circonstances, les princes projetaient de former dans l'interieur
+du royaume, aussitot qu'ils le pourraient, des legions de tous les fideles
+sujets du roi, pour s'en servir jusqu'au moment ou les troupes de ligne
+seraient entierement reorganisees. Desireux d'etre a la tete des royalistes
+que j'avais diriges et commandes en 1789 et 1790, j'ecrivis a Monsieur,
+comte d'Artois, pour supplier son altesse royale de m'accorder un brevet de
+colonel-commandant, concu de maniere que tout royaliste qui, comme moi,
+reunirait sous ses ordres un nombre suffisant de vrais citoyens pour former
+une legion, put se flatter d'obtenir la meme faveur. Monsieur, comte
+d'Artois, applaudit a mon idee, et accueillit favorablement ma demande;
+mais les membres du conseil ne furent pas de son avis: ils trouvaient si
+etrange qu'un bourgeois pretendit a un brevet militaire, que l'un d'eux
+me dit avec humeur: _Pourquoi ne demandez-vous pas un eveche_? Je ne
+repondis a l'observateur que par des eclats de rire qui deconcerterent un
+peu sa gravite. Cependant la question fut debattue de nouveau chez M. de
+Flaschslanden; les deliberans furent d'avis de qualifier ces nouveaux corps
+de _legions bourgeoises_. Je leur observai: "Que sous cette denomination
+ils recreeraient simplement les gardes nationales; que les princes ne
+pourraient les faire marcher partout ou besoin serait, parce qu'elles
+pretendraient n'etre tenues de defendre que leurs propres foyers; qu'il
+etait a craindre que les factieux ne parvinssent a les mettre aux prises
+avec les troupes de ligne; qu'avec de vains mots ils avaient arme le peuple
+contre les depositaires de l'autorite publique; qu'il serait donc plus
+politique de suivre leur exemple, et de donner a ces nouveaux corps la
+denomination de _milices royales_; que..."
+
+"M. l'eveque d'Arras m'interrompant brusquement, me dit: "Non, non,
+monsieur, il faut qu'il y ait du _bourgeois_ dans votre brevet;" et le
+baron de Flachslanden, qui le redigea, y mit du _bourgeois_."
+
+(_Recueil de divers ecrits relatifs a la revolution, page_ 62.)
+
+
+
+
+NOTE 22.
+
+
+Voici des details sur le retour de Varennes, que madame Campan tenait de
+la bouche de la reine meme:
+
+"Des le jour de mon arrivee, la reine me fit entrer dans son cabinet, pour
+me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait
+etablies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M.
+J*** etait son intermediaire avec ces debris du parti constitutionnel, qui
+avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que
+Barnave etait un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus etonnee
+d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand
+j'avais quitte Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec
+horreur. Je lui fis cette remarque; elle ne s'en etonna point, mais elle me
+dit qu'il etait bien change; que ce jeune homme, plein d'esprit et de
+sentimens nobles, etait de cette classe distinguee par l'education, et
+seulement egaree par l'ambition que fait naitre un merite reel. "Un
+sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blamer dans un jeune homme du
+tiers-etat, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir a
+tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire pour la
+classe dans laquelle il est ne: si jamais la puissance revient dans nos
+mains, le pardon de Barnave est d'avance ecrit dans nos coeurs..." La
+reine ajoutait qu'il n'en etait pas de meme a l'egard des nobles qui
+s'etaient jetes dans le parti de la revolution, eux qui obtenaient toutes
+les faveurs, et souvent au detriment des gens d'un ordre inferieur, parmi
+lesquels se trouvaient les plus grands talens; enfin que les nobles, nes
+pour etre le rempart de la monarchie, etaient trop coupables d'avoir trahi
+sa cause pour en meriter leur pardon. La reine m'etonnait de plus en plus
+par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle
+avait concue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait
+ete parfaite, tandis que la rudesse republicaine de Petion avait ete
+outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec
+malproprete, jetant les os de volaille par la portiere, au risque de les
+envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot,
+quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait
+assez; que ce ton offensant etait calcule, puisque cet homme avait recu de
+l'education; que Barnave en avait ete revolte. Presse par la reine de
+prendre quelque chose: "Madame, repondit Barnave, les deputes de
+l'assemblee nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent
+occuper Vos Majestes que de leur mission, et nullement de leurs besoins."
+Enfin ses respectueux egards, ses attentions delicates et toutes ses
+paroles avaient gagne non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame
+Elisabeth.
+
+"Le roi avait commence a parler a Petion sur la situation de la France et
+sur les motifs de sa conduite, qui etaient fondes sur la necessite de
+donner au pouvoir executif une force necessaire a son action pour le bien
+meme de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait etre
+republique... "Pas encore, a la verite, lui repondit Petion, parce que les
+Francais ne sont pas assez murs pour cela." Cette audacieuse et cruelle
+reponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu'a son arrivee a Paris.
+Petion tenait dans ses genoux le petit Dauphin; il se plaisait a rouler
+dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'interessant enfant; et
+parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire
+crier... "Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutume a des
+soins, a des egards qui le disposent peu a tant de familiarites."
+
+"Le chevalier de Dampierre avait ete tue pres de la voiture du roi, en
+sortant de Varennes. Un pauvre cure de village, a quelques lieues de
+l'endroit ou ce crime venait d'etre commis, eut l'imprudence de s'approcher
+pour parler au roi; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent
+sur lui. "Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cesse d'etre Francais?
+Nation de braves, etes-vous devenus un peuple d'assassins?..." Ces seules
+paroles sauverent d'une mort certaine le cure deja terrasse. Barnave, en
+les prononcant, s'etait jete presque hors de la portiere, et madame
+Elisabeth, touchee de ce noble elan, le retenait par son habit. La reine
+disait, en parlant de cet evenement, que dans les momens des plus grandes
+crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette
+circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit,
+lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce depute avait eprouve un
+autre genre d'etonnement. Les dissertations de madame Elisabeth sur la
+situation de la France, son eloquence douce et persuasive, la noble
+simplicite avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'ecarter en rien
+de sa dignite, tout lui parut celeste dans cette divine princesse, et son
+coeur dispose sans doute a de nobles sentimens, s'il n'eut pas suivi le
+chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La
+conduite des deux deputes fit connaitre a la reine la separation totale
+entre le parti republicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges
+ou elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave.
+Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la revolution, et
+dit qu'il avait trouve les interets de la cour si faiblement, si mal
+defendus, qu'il avait ete tente plusieurs fois d'aller lui offrir un
+athlete courageux qui connut l'esprit du siecle et celui de la nation. La
+reine lui demanda quels auraient ete les moyens qu'il lui aurait conseille
+d'employer.--"La popularite, madame.--Et comment pouvais-je en avoir?
+repartit sa majeste; elle m'etait enlevee.-- Ah! madame, il vous etait bien
+plus facile a vous de la conquerir qu'a moi de l'obtenir." Cette assertion
+fournirait matiere a commentaire; je me borne a rapporter ce curieux
+entretien."
+
+(_Memoires de madame Campan, tome II, pages 150 et suivantes_.)
+
+
+
+
+NOTE 23.
+
+
+Voici la reponse elle-meme, ouvrage de Barnave, et modele de raison,
+d'adresse et de dignite.
+
+"Je vois, messieurs, dit Louis XVI aux commissaires, je vois par l'objet de
+la mission qui vous est donnee, qu'il ne s'agit point ici d'un
+interrogatoire, ainsi je veux bien repondre aux desirs de l'assemblee. Je
+ne craindrai jamais de rendre publics les motifs de ma conduite. Ce sont
+les outrages et les menaces qui m'ont ete faits, a ma famille et a moi, le
+18 avril, qui sont la cause de ma sortie de Paris. Plusieurs ecrits ont
+cherche a provoquer les violences contre ma personne et contre ma famille.
+J'ai cru qu'il n'y avait plus de surete ni meme de decence pour moi de
+rester plus long-temps dans cette ville. Jamais mon intention n'a ete de
+quitter le royaume; je n'ai eu aucun concert sur cet objet, ni avec les
+puissances etrangeres, ni avec mes parens, ni avec aucun des Francais
+emigres. Je puis donner en preuve de mes intentions que des logemens
+etaient prepares a Montmedy pour me recevoir. J'avais choisi cette place,
+parce qu'etant fortifiee, ma famille y serait plus en surete; qu'etant pres
+de la frontiere, j'aurais ete plus a portee de m'opposer a toute espece
+d'invasion en France, si on avait voulu en tenter quelqu'une. Un de mes
+principaux motifs, en quittant Paris, etait de faire tomber l'argument de
+ma non-liberte: ce qui pouvait fournir une occasion de troubles. Si j'avais
+eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publie mon memoire le
+jour meme de mon depart; j'aurais attendu d'etre hors des frontieres; mais
+je conservais toujours le desir de retourner a Paris. C'est dans ce sens
+que l'on doit entendre la derniere phrase de mon memoire, dans laquelle il
+est dit: Francais, et vous surtout, Parisiens, quel plaisir n'aurais-je pas
+a me retrouver au milieu de vous!... Je n'avais dans ma voiture que trois
+mille louis en or et cinquante-six mille livres en assignats. Je n'ai
+prevenu Monsieur de mon depart que peu de temps auparavant. Monsieur n'est
+passe dans le pays etranger que parce qu'il etait convenu avec moi que nous
+ne suivrions pas la meme route: il devait revenir en France apres moi. Le
+passeport etait necessaire pour faciliter mon voyage; il n'avait ete
+indique pour le pays etranger que parce qu'on n'en donne pas au bureau des
+affaires etrangeres pour l'interieur du royaume. La route de Francfort n'a
+pas meme ete suivie. Je n'ai fait aucune protestation que dans le memoire
+que j'ai laisse avant mon depart. Cette protestation ne porte pas, ainsi
+que son contenu l'atteste, sur le fond des principes de la constitution,
+mais sur la forme des sanctions, c'est-a-dire, sur le peu de liberte dont
+je paraissais jouir, et sur ce que les decrets, n'ayant pas ete presentes
+en masse, je ne pouvais juger de l'ensemble de la constitution. Le
+principal reproche contenu dans le memoire se rapporte aux difficultes dans
+les moyens d'administration et d'execution. J'ai reconnu dans mon voyage
+que l'opinion publique etait decidee en faveur de la constitution; je ne
+croyais pas pouvoir juger pleinement cette opinion publique a Paris, mais
+dans les notions que j'ai recueillies personnellement pendant ma route, je
+me suis convaincu combien il est necessaire au soutien de la constitution
+de donner de la force aux pouvoirs etablis pour maintenir l'ordre public.
+Aussitot que j'ai reconnu la volonte generale, je n'ai point hesite, comme
+je n'ai jamais hesite a faire le sacrifice de tout ce qui m'est personnel.
+Le bonheur du peuple a toujours ete l'objet de mes desirs. J'oublierai
+volontiers tous les desagremens que j'ai essuyes, si je puis assurer la
+paix et la felicite de la nation."
+
+
+
+
+NOTE 24.
+
+
+Bouille avait un ami intime dans le comte de Gouvernet; et, quoique leur
+opinion ne fut pas a beaucoup pres la meme, ils avaient beaucoup d'estime
+l'un pour l'autre. Bouille, qui menage peu les constitutionnels, s'exprime
+de la maniere la plus honorable a l'egard de M. Gouvernet, et semble lui
+accorder toute confiance. Pour donner dans ses memoires une idee de ce qui
+se passait dans l'assemblee a cette epoque, il cite la lettre suivante,
+ecrite a lui-meme par le comte de Gouvernet, le 26 aout 1791:
+
+"Je vous avais donne des esperances que je n'ai plus. Cette fatale
+constitution, qui devait etre revisee, amelioree, ne le sera pas. Elle
+restera ce qu'elle est, un code d'anarchie, une source de calamites; et
+notre malheureuse etoile fait qu'au moment ou les democrates eux-memes
+sentaient une partie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui, en leur
+refusant leur appui, s'opposent a la reparation. Pour vous eclairer, pour
+me justifier vis-a-vis de vous, de vous avoir peut-etre donne un faux
+espoir, il faut reprendre les choses de plus haut, et vous dire tout ce qui
+s'est passe, puisque j'ai aujourd'hui une occasion sure pour vous ecrire.
+
+"Le jour et le lendemain du depart du roi, les deux cotes de l'assemblee
+resterent en observation sur leurs mouvemens respectifs. Le parti populaire
+etait fort consterne; le parti royaliste fort inquiet. La moindre
+indiscretion pouvait reveiller la fureur du peuple. Tous les membres du
+cote droit se turent, et ceux du cote gauche laisserent a leurs chefs la
+proposition des mesures qu'ils appelerent de _surete_, et qui ne furent
+contredites par personne. Le second jour du depart, les jacobins devinrent
+menacans, et les constitutionnels moderes. Ils etaient alors et ils sont
+encore bien plus nombreux que les jacobins. Ils parlerent d'accommodement,
+de deputation au roi. Deux d'entre eux proposerent a M. Malouet des
+conferences qui devaient s'ouvrir le lendemain: mais on apprit
+l'arrestation du roi, et il n'en fut plus question. Cependant leurs
+opinions s'etant manifestees, ils se virent par la meme separes plus que
+jamais des enrages. Le retour de Barnave, le respect qu'il avait temoigne
+au roi et a la reine, tandis que le feroce Petion insultait a leurs
+malheurs, la reconnaissance que leurs majestes marquerent a Barnave, ont
+change en quelque sorte le coeur de ce jeune homme, jusqu'alors
+impitoyable. C'est, comme vous savez, le plus capable et un des plus
+influens de son parti. Il avait donc rallie a lui les quatre cinquiemes
+du cote gauche, non seulement pour sauver le roi de la fureur des jacobins,
+mais pour lui rendre une partie de son autorite et lui donner aussi les
+moyens de se defendre a l'avenir, en se tenant dans la ligne
+constitutionnelle. Quant a cette derniere partie du plan de Barnave, il n'y
+avait dans le secret que Lameth et Duport: car la tourbe constitutionnelle
+leur inspirait encore assez d'inquietude pour qu'ils ne fussent surs de la
+majorite de l'assemblee qu'en comptant sur le cote droit: et ils croyaient
+pouvoir y compter, lorsque, dans la revision de leur constitution, ils
+donneraient plus de latitude a l'autorite royale.
+
+"Tel etait l'etat des choses, lorsque je vous ai ecrit. Mais, tout
+convaincu que je suis de la maladresse des aristocrates et de leurs
+contre-sens continuels, je ne prevoyais pas encore jusqu'ou ils pouvaient
+aller.
+
+"Lorsqu'on apprit la nouvelle de l'arrestation du roi a Varennes, le cote
+droit, dans les comites secrets, arreta de ne plus voter, de ne plus
+prendre aucune part aux deliberations ni aux discussions de l'assemblee.
+Malouet ne fut pas de cet avis. Il leur representa que tant que la session
+durerait et qu'ils y assisteraient, ils avaient l'obligation de s'opposer
+activement aux mesures attentatoires a l'ordre public et aux principes
+fondamentaux de la monarchie. Toutes ses instances furent inutiles; ils
+persisterent dans leur resolution, et redigerent secretement un acte de
+protestation contre tout ce qui s'etait fait. Malouet protesta qu'il
+continuerait a protester a la tribune, et a faire ostensiblement tous ses
+efforts pour empecher le mal. Il m'a dit qu'il n'avait pu ramener a son
+avis que trente-cinq a quarante membres du cote droit, et qu'il craignait
+bien que cette fausse mesure des plus zeles royalistes n'eut les plus
+funestes consequences.
+
+"Les dispositions generales de l'assemblee etaient alors si favorables au
+roi, que, pendant qu'on le conduisait a Paris, Thouret etant monte a la
+tribune pour determiner la maniere dont le roi serait garde (j'etais a la
+seance), le plus grand silence regnait dans la salle et dans les galeries.
+Presque tous les deputes, meme du cote gauche, avaient l'air consterne en
+entendant lire ce fatal decret; mais personne ne disait rien. Le president
+allait le mettre aux voix; tout a coup Malouet se leva, et, d'un air de
+dignite, s'ecria:--Qu'allez-vous faire, messieurs? Apres avoir arrete le
+roi, on vous propose de le constituer prisonnier par un decret! Ou vous
+conduit cette demarche? Y pensez-vous bien? Vous ordonneriez d'emprisonner
+le roi!--_Non! Non_! s'ecrierent plusieurs membres du cote gauche en se
+levant en tumulte: _nous n'entendons pas que le roi soit prisonnier_; et
+le decret allait etre rejete a la presque unanimite, lorsque Thouret
+s'empressa d'ajouter:
+
+"L'opinant a mal saisi les termes et l'objet du decret. Nous n'avons pas
+plus que lui le projet d'emprisonner le roi; c'est pour sa surete et celle
+de la famille royale que nous proposons des mesures." Et ce ne fut que
+d'apres cette explication que le decret passa, quoique l'emprisonnement
+soit devenu tres reel, et se prolonge aujourd'hui sans pudeur.
+
+"A la fin de juillet, les constitutionnels, qui soupconnaient la
+protestation du cote droit, sans cependant en avoir la certitude,
+poursuivaient mollement leur plan de revision. Ils redoutaient plus que
+jamais les jacobins et les aristocrates. Malouet se rendit a leur comite de
+revision. Il leur parla d'abord comme a des hommes a qui il n'y avait rien
+a apprendre sur les dangers et les vices de leur constitution; mais il les
+vit moins disposes a de grandes reformes. Ils craignaient de perdre leur
+popularite. Target et Duport argumenterent contre lui pour defendre leur
+ouvrage. Il rencontra le lendemain Chapellier et Barnave, qui refuserent
+d'abord dedaigneusement de repondre a ses provocations, et se preterent
+enfin au plan d'attaque dont il allait courir tous les risques. Il proposa
+de discuter, dans la seance du 8, tous les points principaux de l'acte
+constitutionnel, et d'en demontrer tous les vices. "Vous, messieurs, leur
+dit-il, repondez-moi, accablez-moi d'abord de votre indignation; defendez
+votre ouvrage avec avantage sur les articles les moins dangereux, meme sur
+la pluralite des points auxquels s'adressera ma censure, et, quant a ceux
+que j'aurai signales comme antimonarchiques, comme empechant l'acte du
+gouvernement, dites alors que ni l'assemblee ni le comite n'avaient besoin
+de mes observations a cet egard; que vous entendiez bien en proposer la
+reforme, et sur-le-champ proposez-la. Croyez que c'est peut-etre notre
+seule ressource pour maintenir la monarchie et revenir avec le temps a lui
+donner tous les appuis qui lui sont necessaires." Cela fut ainsi convenu;
+mais la protestation du cote droit ayant ete connue, et sa perseverance a
+ne plus voter otant toute esperance aux constitutionnels de reussir dans
+leur projet de revision, que les jacobins contrariaient de toutes leurs
+forces, ils y renoncerent. Malouet, qui n'avait pas eu avec eux de
+communications regulieres, n'en fit pas moins son attaque. Il rejeta
+solennellement l'acte constitutionnel comme antimonarchique, et d'une
+execution impraticable sur plusieurs points. Le developpement de ces motifs
+commencait a faire une grande impression, lorsque Chapellier, qui
+n'esperait plus rien de l'execution de la convention, la rompit et cria au
+blaspheme, en interrompant l'orateur, et demandant qu'on le fit descendre
+de la tribune; ce qui fut ordonne. Le lendemain il avoua qu'il avait eu
+tort; mais il dit que lui et les siens avaient perdu toute esperance, du
+moment ou il n'y avait aucun secours a attendre du cote droit.
+
+"Il fallait bien vous faire cette longue histoire, pour que vous ne
+perdissiez pas toute confiance en mes pronostics. Ils sont tristes
+maintenant; le mal est extreme; et, pour le reparer, je ne vois ni au
+dedans ni au-dehors qu'un seul remede, qui est la reunion de la force a la
+raison."
+
+(_Memoires de Bouille, page 282 et suiv._)
+
+
+
+
+FIN DES NOTES DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME PREMIER.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+Etat moral et politique de la France a la fin du dix-huitieme siecle.
+--Avenement de Louis XVI.--Maurepas, Turgot et Necker ministres.--Calonne.
+Assemblee des notables.--De Brienne ministre.--Opposition du parlement,
+son exil et son rappel.--Le duc d'Orleans exile.--Arrestation du conseiller
+d'Espremenil--Necker est rappele et remplace de Brienne.-- Nouvelle
+assemblee des notables.--Discussions relatives aux etats-generaux.
+--Formation des clubs,--Causes de la revolution.--Premieres elections des
+deputes aux etats-generaux.--Incendie de la maison Reveillon.--Le duc
+d'Orleans; son caractere.
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+Convocation et ouverture des etats-generaux.--Discussion sur la
+verification des pouvoirs et sur le vote par ordre et par tete.--L'ordre du
+tiers-etat se declare assemblee nationale.--La salle des etats est fermee,
+les deputes se rendent dans un autre local.--Serment du Jeu de Paume.
+--Seance royale du 23 juin.--L'assemblee continue ses deliberations malgre
+les ordres du roi.--Reunion definitive des trois ordres.--Premiers travaux
+de l'assemblee.--Agitations populaires a Paris--Le peuple delivre des
+gardes-francaises enfermes a l'Abbaye.--Complots de la cour; des troupes
+s'approchent de Paris.--Renvoi de Necker.--Journees des 12, 13 et 14
+juillet. Prise de la Bastille.--Le roi se rend a l'assemblee, et de la a
+Paris.--Rappel de Necker.
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Travaux de la municipalite de Paris.--Lafayette commandant de la garde
+nationale; son caractere, et son role dans la revolution.--Massacre de
+Foulon et Berthier.--Retour de Necker.--Situation et division des partis et
+de leurs chefs.--Mirabeau; son caractere, ses projets et son genie.--Les
+brigands.--Troubles dans les provinces et les campagnes.--Nuit du 4 aout.
+--Abolition des droits feodaux et de tous les privileges.--Declaration des
+droits de l'homme.--Discussions sur la constitution et sur le _veto_.
+--Agitation a Paris. Rassemblement tumultueux au Palais-Royal.
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Intrigues de la cour.--Repas des gardes-du-corps et des officiers du
+regiment de Flandre a Versailles.--Journees des 4, 5 et 6 octobre; scenes
+tumultueuses et sanglantes. Attaque du chateau de Versailles par la
+multitude.--Le roi vient demeurer a Paris--Etat des partis--Le duc
+d'Orleans quitte la France.--Negociations de Mirabeau avec la cour.
+--L'assemblee se transporte a Paris.--Loi sur les biens du clerge.
+--Serment civique.--Traite de Mirabeau avec la cour.--Bouille.
+--Affaire Favras.--Plans contre-revolutionnaires.--Clubs des Jacobins
+et des Feuillans.
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+Etat politique et dispositions des puissances etrangeres en 1790.
+--Discussion sur le droit de la paix et de la guerre.--Premiere institution
+du papier-monnaie ou des assignats.--Organisation judiciaire.--Constitution
+civile du clerge.--Abolition des titres de noblesse.--Anniversaire du 14
+juillet. Fete de la premiere federation.--Revolte des troupes a Nancy.
+--Retraite de Necker.--Projets de la cour et de Mirabeau.--Formation du
+camp de Jales.--Serment civique impose aux ecclesiastiques.
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+Progres de l'emigration--Le peuple souleve attaque le donjon de Vincennes.
+Conspiration des _Chevaliers du poignard_.--Discussion sur la loi contre
+les emigres.--Mort de Mirabeau.--Intrigues contre-revolutionnaires. Fuite
+du roi et de sa famille; il est arrete a Varennes et ramene a Paris.
+--Dispositions des puissances etrangeres; preparatifs des emigres
+--Declaration de Pilnitz.--Proclamation de la loi martiale au
+Champ-de-Mars.--Le roi accepte la constitution.--Cloture de l'assemblee
+constituante.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise,
+tome 1, by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen and the PG
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+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
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+++ b/old/8lrf110.txt
@@ -0,0 +1,9479 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française,
+tôme 1 by Adolphe Thiers
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
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+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Histoire de la Révolution française, tôme 1
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: February, 2006 [EBook #9945]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on November 3, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen and the PG
+Online Distributed Proofreaders.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque Nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+_PAR M.A. THIERS_
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+ * * * * *
+
+NEUVIÈME ÉDITION
+
+ * * * * *
+
+
+
+TÔME PREMIER.
+
+
+
+
+DISCOURS
+PRONONCÉ
+PAR
+M. THIERS,
+
+LE JOUR DE SA RÉCEPTION
+A L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
+(l3 DÉCEMBRE 1834.)
+
+
+
+MESSIEURS,
+
+En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se réveiller en moi les plus
+beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour à
+tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui
+feront à jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, naguère encore,
+siégeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondément devant ces
+hommes illustres; mais à quelque distance qu'on soit placé d'eux, il
+faudrait être insensible à tout ce qu'il y a de grand, pour n'être pas
+touché d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en
+soutient l'éclat, mais on en perpétue du moins la durée, en attendant que
+des génies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur.
+
+L'Académie Française n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux
+souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que
+l'ancienne royauté avait fondée, et que la révolution française a pris soin
+d'élever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers
+écrivains du pays la mission de régler la marche de la langue, d'en fixer
+le sens, non d'après le caprice individuel, mais d'après le consentement
+universel, a créé au milieu de vous une autorité qui maintient l'unité de
+la langue, comme ailleurs les autorités régulatrices maintiennent l'unité
+de la justice, de l'administration, du gouvernement.
+
+L'Académie Française contribue ainsi, pour sa part, à la conservation de
+cette belle unité française, caractère essentiel et gloire principale de
+notre nation. Si le véritable objet de la société humaine est de réunir en
+commun des milliers d'hommes, de les amener à penser, parler, agir comme un
+seul individu, c'est-à-dire avec la précision de l'unité et la
+toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que
+celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obéissant à une seule
+loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au même instant de
+la même pensée, animés de la même volonté, et marchant tous ensemble du
+même pas au même but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la
+promptitude et la véhémence de ses résolutions; la prudence lui est plus
+nécessaire qu'à aucun autre; mais dirigée par la sagesse, sa puissance pour
+le bien de lui-même et du monde, sa puissance est immense, irrésistible!
+Quant à moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unité,
+je la respecte partout; je regarde comme sérieuses toutes les institutions
+destinées à la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir été
+appelé à faire partie de cette noble Académie, rendez-vous des esprits
+distingués de notre nation, centre d'unité pour notre langue.
+
+Dès qu'il m'a été permis de me présenter à vos suffrages, je l'ai fait.
+J'ai consacré dix années de ma vie à écrire l'histoire de notre immense
+révolution; je l'ai écrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour
+la grandeur de mon pays; et quand cette révolution a triomphé dans ce
+qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu déposer à vos
+pieds le tableau que j'avais essayé de tracer de ses longues vicissitudes.
+Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir déclaré que les amis de
+l'ordre, de l'humanité, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie
+surtout, vous, hommes paisibles, heureusement étrangers pour la plupart aux
+troubles qui nous agitent, d'avoir discerné, au milieu du tumulte des
+partis, un disciple des lettres, passagèrement enlevé à leur culte, de lui
+avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacrée à l'étude, et
+peut-être aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et
+de la vraie liberté. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile
+de la pensée libre et calme. Lorsque de pénibles devoirs me permettront d'y
+être, ou que la destinée aura reporté sur d'autres têtes le joug qui pèse
+sur la mienne, je serai heureux de me réunir souvent à des confrères
+justes, bienveillans, pleins des lumières.
+
+S'il m'est doux d'être admis à vos côtés, dans ce sanctuaire des lettres,
+il m'est doux aussi d'avoir à louer devant vous un prédécesseur, homme
+d'esprit et de bien, homme de lettres véritable, que notre puissante
+révolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis déposa,
+pur et irréprochable, dans un asile tranquille, où il enseigna utilement la
+jeunesse pendant trente années.
+
+M. Andrieux était né à Strasbourg, vers le milieu du dernier siècle, d'une
+famille simple et honnête, qui le destinait au barreau. Envoyé à Paris pour
+y étudier la jurisprudence, il l'étudiait avec assiduité; mais il
+nourrissait en lui un goût vif et profond, celui des lettres, et il se
+consolait souvent avec elles de l'aridité de ses études. Il vivait seul et
+loin du monde, dans une société de jeunes gens spirituels, aimables et
+pauvres, comme lui destinés par leurs parens à une carrière solide et
+utile, et, comme lui, rêvant une carrière d'éclat et de renommée.
+
+Là se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, placé à Paris pour y
+apprendre la science du droit, affligeait son vieux père en écrivant des
+pièces de théâtre. Là se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert,
+plein de verve. Ils vivaient dans une étroite intimité, et songeaient à
+faire une révolution sur la scène comique. Si, à cette époque, le génie
+philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis à un examen
+redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts
+s'étaient abaissés avec les moeurs du siècle. La comédie, par exemple,
+avait contracté tous les caractères d'une société oisive et raffinée; elle
+parlait un langage faux et apprêté. Chose singulière! on n'avait jamais été
+plus loin de la nature en la célébrant avec enthousiasme. Eloignés de cette
+société, où la littérature était venue s'affadir, Collin d'Harleville,
+Picard, Andrieux, se promettaient de rendre à la comédie un langage plus
+simple, plus vrai, plus décent. Ils y réussirent, chacun suivant son goût
+particulier.
+
+Collin d'Harleville, élevé aux champs dans une bonne et douce famille,
+reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Châteaux en Espagne_ ces caractères
+aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de
+voir et d'aimer. Picard, frappé du spectacle étrange de notre révolution,
+transporta sur la scène le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs,
+des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des écoles,
+quand il écrivait la célèbre comédie des _Étourdis_, lui emprunta ce
+tableau de jeunes gens échappés récemment à la surveillance de leurs
+familles, et jouissant de leur liberté avec l'entraînement du premier âge.
+Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les étourdis de
+M. Andrieux ne ressemblent pas aux nôtres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils
+n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement à donner à
+leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissipés, et livrés à ces désordres
+qu'un père blâme et peut encore pardonner. Ce tableau tracé par M. Andrieux
+attache et amuse. Sa poésie, pure, facile, piquante, rappelle les poésies
+légères de Voltaire. La comédie des _Étourdis_ est incontestablement la
+meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a composée en
+présence même du modèle. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son
+chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a créé _Turcaret_, Piron _la
+Métromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils représentaient ce qu'ils
+avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la
+vérité; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style.
+M. Andrieux n'a pas autrement composé _les Étourdis_.
+
+Il obtint sur-le-champ une réputation littéraire distinguée. Ecrire avec
+esprit, pureté, élégance, n'était pas ordinaire, même alors. M. Collin
+d'Harleville avait quitté le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une
+famille à soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur
+de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'était résigné au
+barreau, lorsque la révolution le priva de son état, puis l'obligea de
+chercher un asile à Maintenon, dans la douce retraite où Collin
+d'Harleville était né, où il était revenu, où il vivait adoré des habitans
+du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des
+siennes, en goûtant au milieu d'une terreur générale une sécurité profonde.
+
+M. Andrieux, réuni à son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant
+vantées il y a deux mille ans par Cicéron proscrit, toujours les mêmes dans
+tous les siècles, et que la Providence tient constamment en réserve pour
+les esprits élevés que la fortune agite et poursuit. Revenu à Paris quand
+tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi
+utile, devint membre de l'Institut, bientôt juge au tribunal de cassation,
+puis député aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans
+la longue histoire de nos constitutions, on a nommé le tribunat. Dans ces
+situations diverses, M. Andrieux, sévère pour lui-même, ne sacrifia jamais
+ses devoirs à ses goûts personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de
+cassation, député zélé aux cinq-cents, il remplit partout sa tâche, telle
+que la destinée la lui avait assignée. Aux cinq-cents, il soutint le
+directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la
+révolution. Mais il ne crut plus la reconnaître dans le premier consul, et
+il lui résista au sein du tribunat.
+
+Tout le monde, à cette époque, n'était pas d'accord sur le véritable
+enseignement à tirer de la révolution française. Pour les uns, elle
+contenait une leçon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et
+toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, même après l'événement. Aux
+yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire était coupable.
+M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la révolution, il
+en était moins ému que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement
+enthousiaste, il était peu exposé aux séductions du premier consul, qu'il
+admirait modérément, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait à la
+Décade philosophique avec MM. Cabanis, Chénier, Ginguené, tous
+continuateurs fidèles de l'esprit du dix-huitième siècle, qui pensaient
+comme Voltaire à une époque où peut-être Voltaire n'eût plus pensé de même,
+et qui écrivaient comme lui, sinon avec son génie, du moins avec son
+élégance. Vivant dans cette société où l'on regardait comme oppressive
+l'énergie du gouvernement consulaire, où l'on considérait le concordat
+comme un retour à de vieux préjugés, et le Code civil comme une compilation
+de vieilles lois, M. Andrieux montra une résistance décente, mais ferme.
+
+A côté de ces philosophes de l'école du dix-huitième siècle, qui avaient au
+moins le mérite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait
+d'autres qui pensaient très différemment, et parmi eux s'en trouvait un
+couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'épée, c'est-à-dire tous
+les instrumens à la fois, et la ferme volonté de s'en servir: c'était le
+jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la
+prétention d'être plus novateur, plus philosophe, plus révolutionnaire que
+ses détracteurs. A l'entendre, rien n'était plus nouveau que d'édifier une
+société dans un pays où il ne restait plus que des ruines; rien n'était
+plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien
+n'était plus véritablement révolutionnaire que d'écrire dans les lois et de
+propager par la victoire le grand principe de l'égalité civile.
+
+Devant vous, messieurs, on peut exposer ces prétentions diverses; il ne
+serait pas séant de les juger.
+
+Le tribunat était le dernier asile laissé à l'opposition. La parole avait
+exercé tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des
+garanties, en la séparant de la délibération. Dans la constitution
+consulaire, un corps législatif délibérait sans parler; et à côté de lui un
+autre corps, le tribunat, parlait sans délibérer. Singulière précaution, et
+qui fut vaine! Ce tribunat, institué pour parler, parla en effet. Il
+combattit les mesures proposées par le premier consul; il repoussa le Code
+civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux
+répétaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de
+colère, brisa ses résistances, étouffa le tribunat, et fit succéder un
+profond silence à ces dernières agitations.
+
+Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point séparé les
+corps qui délibèrent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent
+sans cesse; la presse élève ses cent voix. Livré à soi, tout cela marche.
+Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un
+gouvernement illustré par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la
+liberté, possible aujourd'hui à la suite d'une révolution pacifique, ne
+l'était pas alors à la suite d'une révolution sanglante.
+
+Les hommes de ce temps avaient à se dire d'effrayantes vérités. Ils avaient
+versé le sang les uns des autres; ils s'étaient réciproquement dépouillés;
+quelques-uns avaient porté les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient
+être en présence avec la faculté de parler et d'écrire, sans s'adresser des
+reproches cruels. La liberté n'eût été pour eux qu'un échange d'affreuses
+récriminations.
+
+Messieurs, il est des temps où toutes choses peuvent se dire impunément, où
+l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprimé les
+vaincus, trahi leur pays, manqué à l'honneur; c'est quand ils n'ont rien
+fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprimé les vaincus, ni trahi leur
+pays, ni manqué à l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que
+cela n'est pas: alors la liberté peut affliger quelquefois les coeurs
+honnêtes; mais elle ne peut pas bouleverser la société. Mais
+malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire à
+d'autres: Vous avez égorgé mon père et mon fils, vous détenez mon bien,
+vous étiez dans les rangs de l'étranger. Napoléon ne voulut plus qu'on
+pût s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de
+la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expiré, les
+passions fatales qu'il fallait laisser éteindre. Dans ce silence, une
+France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est formée, une France qui
+n'a rien de pareil à se dire, dans laquelle la liberté est possible, parce
+que nous, hommes du temps présent, nous avons des erreurs, nous n'avons pas
+de crimes à nous reprocher.
+
+M. Andrieux sorti du tribunal, eût été réduit à une véritable pauvreté sans
+les lettres, qu'il aimait, et qui le payèrent bientôt de son amour. Il
+composa quelques ouvrages pour le théâtre, qui eurent moins de succès que
+_les Étourdis_, mais qui confirmèrent sa réputation d'excellent écrivain.
+Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la mémoire de tous
+les appréciateurs de la saine littérature, et qui sont des modèles de grâce
+et de bon langage. Le frère du premier consul, cherchant à dépenser
+dignement une fortune inespérée, assura à M. Andrieux une existence douce
+et honorable en le nommant son bibliothécaire. Bientôt, à ce bienfait, la
+Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses goûts
+et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps,
+celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de littérature de
+l'École polytechnique, et plus tard celle du Collège de France.
+
+Lorsqu'il commença la carrière du professorat, M. Andrieux était âgé de
+quarante ans. Il avait traversé une longue révolution, et il avait été
+rendu plein de souvenirs à une vie paisible. Il avait des goûts modérés,
+une imagination douce et enjouée, un esprit fin, lucide, parfaitement
+droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des
+ouvrages d'un ordre supérieur, il s'était du moins assez essayé dans les
+divers genres de littérature pour connaître tous les secrets de
+l'art; enfin, il avait conservé un talent de narrer avec grâce, presque
+égal à celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facultés, une
+bienveillance extrême pour la jeunesse, on peut dire qu'il réunissait
+presque toutes les conditions du critique accompli.
+
+Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous
+les rangs de la société, il y a des témoins qui se rappellent encore
+M. Andrieux enseignant la littérature au Collège de France. Sans leçon
+écrite, avec sa simple mémoire, avec son immense instruction toujours
+présente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire,
+toujours entourée d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un
+silence profond. Sa voix faible et cassée, mais claire dans le silence,
+s'animait par degré, prenait un accent naturel et pénétrant. Tour à tour
+mêlant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois
+même des récits piquans, il attachait, entraînait son auditoire, par un
+enseignement qui était moins une leçon qu'une conversation pleine d'esprit
+et de grâce. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car
+on aimait surtout à l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la
+prose de nos grands écrivains. Tout le monde s'en allait charmé de ce
+professeur aimable, qui donnait à la jeunesse la meilleure des
+instructions, celle d'un homme de bien, éclairé, spirituel, éprouvé par la
+vie, épanchant ses idées, ses souvenirs, son âme enfin, qui était si bonne
+à montrer tout entière.
+
+Je n'aurais pas achevé ma tâche, si je ne rappelais devant vous les
+opinions littéraires d'un homme qui a été si long-temps l'un de nos
+professeurs les plus renommés. M. Andrieux avait un goût pur, sans
+toutefois être exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les
+tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le théâtre anglais; mais en
+admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspirés
+de ses ouvrages. L'originalité du grand tragique anglais, disait-il, est
+vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille
+l'être; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractère, de
+son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au génie d'être quelquefois
+barbare, mais non pas de chercher à l'être. Il ajoutait que quiconque se
+fait ce qu'il n'est pas, est sans génie. Le vrai génie consiste disait-il,
+à être tel que la nature vous a fait, c'est-à-dire hardi, incorrect, dans
+le siècle et la patrie de Shakspeare; pur, régulier et poli, dans le siècle
+et la patrie de Racine. Être autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter
+Racine ou Shakspeare, être classique à l'école de l'un ou à l'école de
+l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de génie.
+
+En fait de langage, M. Andrieux tenait à la pureté, à l'élégance, et il en
+était aujourd'hui un modèle accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les
+essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une
+langue c'était, suivant lui, d'être une convention admise et comprise de
+tout le monde. Dès-lors, disait-il, la fixité est de son essence, et la
+fixité, ce n'est pas la stérilité. On peut faire une révolution complète
+dans les idées, sans être obligé de bouleverser la langue pour les
+exprimer. De Bossuet et Pascal à Montesquieu et Voltaire, quel immense
+changement d'idées! A la place de la foi, le doute; à la place du respect
+le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus
+hardie: eh bien, pour rendre des idées si différentes, a-t-il fallu créer
+ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la
+langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprimé les pensées les
+plus étrangères au siècle de Racine. Défiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des
+gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent à
+produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des
+idées. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien
+qu'il fallût briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, écrivains caractérisés
+s'il en fut jamais, n'ont jamais élevé de telles plaintes; ils ont
+grandement pensé, naturellement écrit, et l'expression naturelle de leurs
+grandes pensées en a fait de grands écrivains.
+
+Je ne reproduis qu'en hésitant ces maximes d'une orthodoxie fort contestée
+aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pensée
+exacte de mon savant prédécesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la
+destinée m'a réservé assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre,
+pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces
+belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les représente comme un
+asile de paix. Dieu me préserve d'y trouver encore des partis et leurs
+chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hâte de dire que rien
+n'était plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur
+toutes choses, et que ce n'est pas lui qui eût mêlé du fiel aux questions
+littéraires de notre époque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce
+qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits
+et les âmes.
+
+M. Andrieux s'est doucement éteint dans les travaux agréables et faciles de
+renseignement et du secrétariat perpétuel; il s'est éteint au milieu d'une
+famille chérie, d'amis empressés; il s'est éteint sans douleurs, presque
+sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vécu, suivant
+la nature et suivant ses propres désirs.
+
+Il est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes
+d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande
+considération, content de voir la révolution française triomphant sans
+désordre et sans excès.
+
+En terminant ce simple tableau d'une carrière pure et honorée,
+arrêtons-nous un instant devant ce siècle orageux qui entraîna dans son
+cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce siècle immense qui
+emporta tant d'existences et qui emporte encore les nôtres.
+
+Je suis ici, je le sais, non devant une assemblée politique, mais devant
+une Académie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arène, mais un
+spectacle, devant lequel le poète s'inspire, l'historien observe, le
+philosophe médite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette
+mémorable année 1789 jusqu'à cette autre année non moins mémorable de 1830!
+La vieille société française du dix-huitième siècle, si polie, mais si mal
+ordonnée, finit dans un orage épouvantable. Une couronne tombe avec fracas,
+entraînant la tête auguste qui la portait. Aussitôt, et sans intervalle,
+sont précipitées les têtes les plus précieuses et les plus illustres:
+génie, héroïsme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui
+s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se
+poussent à l'échafaud, jusqu'au terme que Dieu a marqué aux passions
+humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout à coup un génie
+extraordinaire, qui saisit cette société agitée, l'arrête, lui donne à la
+fois l'ordre, la gloire, réalise le plus vrai de ses besoins, l'égalité
+civile, ajourne la liberté qui l'eût gêné dans sa marche, et court porter à
+travers le monde les vérités puissantes de la révolution française. Un jour
+sa bannière à trois couleurs éclate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un
+jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthène. Il tombe enfin,
+laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son
+image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une
+île du grand Océan!
+
+Après tant et de si magiques événemens, il semble que le monde épuisé doive
+s'arrêter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie,
+préoccupée de chimériques regrets, lutte avec la France, et déchaîne
+de nouveaux orages; un trône tombe de nouveau; les imaginations
+s'ébranlent, mille souvenirs effrayans se réveillent, lorsque, tout à coup
+cette destinée mystérieuse qui conduit la France à travers les écueils
+depuis quarante années, cherche, trouve, élève un prince, qui a vu,
+traversé, conservé en sa mémoire tous ces spectacles divers, qui fut
+soldat, proscrit, instituteur; la destinée le place sur ce trône entouré de
+tant d'orages, et aussitôt le calme renaît, l'espérance rentre dans les
+coeurs, et la vraie liberté commence.
+
+Voilà, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assisté. Quel que
+soit ici notre âge, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre
+nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les
+annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des
+proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Cicéron; on nous parlait des
+infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de
+Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du
+génie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de César, on
+nous charmait du récit de leur grandeur, des séductions attachées à leur
+génie, et nous aurions désiré connaître de nos propres yeux ces hommes
+puissans et immortels.
+
+Eh bien! messieurs, nous avons rencontré, vu, touché nous-mêmes en réalité
+toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que
+celui de Rome, nous avons vu la tête des orateurs portée à la tribune aux
+harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus
+tristement aveuglés que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence
+de Guillaume; et nous avons vu César, César lui-même! Parmi vous qui
+m'écoutez, il y a des témoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de
+rencontrer son regard étincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses
+ordres de sa propre bouche, et de courir les exécuter à travers la fumée
+des champs de bataille. S'il faut des émotions au poëte, des scènes
+vivantes à l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que
+vous manque-t-il, poëtes, historiens, philosophes de notre âge, pour
+produire des oeuvres dignes d'une postérité reculée!
+
+Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont
+nécessaires pour féconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont
+bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grèce les arts fleurirent
+après les troubles d'Athènes, et sous l'influence paisible de Périclès;
+qu'à Rome, ils se développèrent après les dernières convulsions de la
+république mourante, et sous le beau règne d'Auguste; qu'en Italie ils
+brillèrent sous les derniers Médicis, quand les républiques italiennes
+expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, après la Fronde. S'il en devait
+toujours être ainsi, nous devrions espérer, Messieurs, de beaux fruits de
+notre siècle.
+
+Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes
+contemporains qui ont consacré leur vie aux arts, qui animent la toile ou
+le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scène; c'est à eux
+à dire s'ils se sentent inspirés par ces spectacles si riches! Je
+craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui
+retracent les annales des peuples, qui étudient les lois du monde
+politique. Pour ceux-là, je crois le sentir, une belle époque s'avance.
+Déjà trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement
+ouvert le siècle. Des esprits jeunes et ardens se sont élancés sur leurs
+traces. Les uns étudient l'histoire immémoriale de notre planète, et se
+préparent à éclairer l'histoire de l'espèce humaine par celle du globe
+qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanité, cherchent
+à soumettre les élémens à l'homme pour améliorer sa condition. Déjà nous
+avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, réunir les mondes;
+nous allons la voir bientôt parcourir les continens eux-mêmes, franchir
+tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme
+de l'homme, ajouter des quantités infinies à la puissance de la société
+humaine!
+
+A côté de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prépare
+d'aussi beaux encore sur la nature morale. On étudie à la fois tous les
+temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contrées.
+Champollion expire, lisant déjà les annales jusqu'alors impénétrables de
+l'antique Égypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous révéler
+les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent à les
+suivre. J'ai devant moi le savant vénérable qui enseigne aux générations
+présentes les langues de l'Orient. D'autres érudits sondent les profondeurs
+de notre propre histoire, et tandis que ces matériaux se préparent, des
+esprits créateurs se disposent à s'en emparer pour refaire les annales des
+peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent après Vico, après Herder, à
+tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-être notre siècle
+verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses
+contemporains, nous donnera enfin cette histoire générale, où seront
+révélées les éternelles lois de la société humaine. Pour moi, je n'en doute
+pas, notre siècle est appelé à produire des oeuvres dignes des siècles qui
+l'ont précédé.
+
+Les esprits de notre temps sont profondément érudits, et ils ont de plus
+une immense expérience des hommes et des choses. Comment ces deux
+puissances, l'érudition et l'expérience, ne féconderaient-elles pas leur
+génie? Quand on a été élevé, abaissé par les révolutions, quand on a vu
+tomber ou s'élever des rois, l'histoire prend une tout autre signification.
+Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie
+agitée qui nous a été faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouvé une seule
+fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me hâtai de
+saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands
+historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages
+avaient, à mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils
+marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre
+sous mes yeux, je croyais les reconnaître, je leur aurais donné des noms
+contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair
+et profond; c'est que je venais d'assister à une révolution, et de
+traverser les orages des assemblées délibérantes.
+
+Notre siècle, Messieurs, aura pour guides l'érudition et l'expérience.
+Entre ces deux muses austères, mais puissantes, il s'avancera glorieusement
+vers des vérités nouvelles et fécondes. J'ai, du moins, un ardent besoin
+de l'espérer: je serais malheureux si je croyais à la stérilité de mon
+temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon
+siècle. Je me fais de mon siècle une patrie dans le temps, comme mon pays
+en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rêver pour l'un et pour l'autre
+un vaste avenir.
+
+Au milieu de vous, fidèles et constans amis de la science, permettez-moi de
+m'écrier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre
+temps! heureux ceux qui pourront être rendus à ces travaux, et qui
+contribueront à cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre
+âge est destiné à produire! La plus belle des gloires leur est réservée, et
+surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En
+prononçant ces dernières paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez
+tous qu'il y a deux ans, un fléau cruel ravageait la France, et, atteignant
+à la fois tous les âges et tous les rangs, mit tour à tour en deuil
+l'armée, la science, la politique. Deux cercueils s'en allèrent en terre
+presque en même temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Périer et celui de
+M. Cuvier. La France fut émue en voyant disparaître le ministre dévoué qui
+avait épuisé sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son
+émotion en voyant disparaître le savant illustre qui avait jeté sur elle
+tant de lumières! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches:
+les partis eux-mêmes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant
+ou de l'homme politique, personne n'est appelé à faire son choix, car c'est
+la destinée qui, sans nous, malgré nous, dès notre enfance, nous achemine
+vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincèrement, au milieu de vous,
+heureuse la vie qui s'achève dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre,
+en finissant, des palmes immortelles de la science!
+
+
+
+
+ * * * * *
+
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+
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+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
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+
+
+
+Je me propose d'écrire l'histoire d'une révolution mémorable, qui a
+profondément agité les hommes, et qui les divise encore aujourd'hui. Je
+ne me dissimule pas les difficultés de l'entreprise, car des passions que
+l'on croyait étouffées sous l'influence du despotisme militaire, viennent
+de se réveiller. Tout-à-coup des hommes accablés d'ans et de travaux ont
+senti renaître en eux des ressentimens qui paraissaient apaisés, et nous
+les ont communiqués, à nous, leurs fils et leurs héritiers. Mais si nous
+avons à soutenir la même cause, nous n'avons pas à défendre leur conduite,
+et nous pouvons séparer la liberté de ceux qui l'ont bien ou mal servie,
+tandis que nous avons l'avantage d'avoir entendu et observé ces vieillards,
+qui, tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agités de leurs
+impressions, nous révèlent l'esprit et le caractère des partis, et nous
+apprennent à les comprendre. Peut-être le moment où les acteurs vont
+expirer est-il le plus propre à écrire l'histoire: on peut recueillir
+leur témoignage sans partager toutes leurs passions.
+
+Quoi qu'il en soit, j'ai tâché d'apaiser en moi tout sentiment de haine, je
+me suis tour à tour figuré que, né sous le chaume, animé d'une juste
+ambition, je voulais acquérir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait
+injustement refusé; ou bien qu'élevé dans les palais, héritier d'antiques
+privilèges, il m'était douloureux de renoncer à une possession que je
+prenais pour une propriété légitime. Dès lors je n'ai pu m'irriter; j'ai
+plaint les combattans, et je me suis dédommagé en adorant les âmes
+généreuses.
+
+
+
+
+
+ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+ÉTAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE.
+
+--AVÈNEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE.
+ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT,
+SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLÉANS EXILÉ.--ARRESTATION DU CONSEILLER
+D'ESPRÉMÉNIL.--NECKER EST RAPPELÉ ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE
+ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.
+--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA RÉVOLUTION.--PREMIÈRES ÉLECTIONS DES
+DÉPUTÉS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.--INCENDIE DE LA MAISON RÉVEILLON.--LE DUC
+D'ORLÉANS; SON CARACTÈRE.
+
+
+On connaît les révolutions de la monarchie française; on sait qu'au milieu
+des Gaules à moitié sauvages, les Grecs, puis les Romains, apportèrent
+leurs armes et leur civilisation; qu'après eux, les barbares y établirent
+leur hiérarchie militaire; que cette hiérarchie, transmise des personnes
+aux terres, y fut comme immobilisée, et forma ainsi le système féodal.
+L'autorité s'y partagea entre le chef féodal appelé roi, et les chefs
+secondaires appelés vassaux, qui à leur tour étaient rois de leurs propres
+sujets. Dans notre temps, où le besoin de s'accuser a fait rechercher les
+torts réciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorité fut d'abord
+disputée par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus
+rapprochés d'elle; que cette autorité fut ensuite partagée entre eux, ce
+qui forma l'anarchie féodale; et qu'enfin elle retourna au trône, où elle
+se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La
+population française s'était progressivement affranchie par le travail,
+première source de la richesse et de la liberté. Agricole d'abord, puis
+commerçante et manufacturière, elle acquit une telle importance qu'elle
+forma la nation tout entière. Introduite en suppliante dans les
+états-généraux, elle n'y parut qu'à genoux, pour y être taillée à merci et
+miséricorde; bientôt même Louis XIV annonça qu'il ne voulait plus de ces
+assemblées si soumises, et il le déclara aux parlemens, en bottes et le
+fouet à la main. On vit dès lors à la tête de l'état un roi muni d'un
+pouvoir mal défini en théorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui
+avaient abandonné leur dignité féodale pour la faveur du monarque, et qui
+se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des
+peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette
+aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des
+impôts. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du
+pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volontés royales.
+L'autorité est toujours disputée: quand ce n'est pas dans les assemblées
+légitimes de la nation, c'est dans le palais même du prince. On sait qu'en
+refusant de les enregistrer, les parlemens arrêtaient l'effet des volontés
+royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand
+le roi était faible, et par une soumission entière, quand le roi était
+fort. Louis XIV n'eut pas même à transiger, car sous son règne aucun
+parlement n'osa faire des remontrances: il entraîna la nation à sa suite,
+et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-même dans la guerre,
+dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes,
+et tendirent vers un même but. Mais Louis XIV était à peine expiré, que le
+régent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullité.
+La volonté du monarque, si respectée de son vivant, fut violée après sa
+mort, et son testament cassé. L'autorité fut alors remise en litige, et une
+longue lutte commença entre les parlemens, le clergé et la cour, en
+présence d'une nation épuisée par de longues guerres, et fatiguée de
+fournir aux prodigalités de ses maîtres, livrés tour à tour au goût des
+voluptés ou des armes. Jusque-là elle n'avait eu du génie que pour le
+service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre
+usage, et s'en servit à examiner ses intérêts. L'esprit humain passe
+incessamment d'un objet à l'autre. Du théâtre, de la chaire religieuse et
+funèbre, le génie français se porta vers les sciences morales et
+politiques; et alors tout fut changé. Qu'on se figure, pendant un siècle
+entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une
+autorité usée; les parlemens poursuivant le clergé, le clergé poursuivant
+les parlemens; ceux-ci contestant l'autorité de la cour; la cour,
+insouciante et tranquille au sein de cette lutte, dévorant la substance des
+peuples au milieu des plus grands désordres; la nation, enrichie et
+éveillée, assistant à ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les
+autres, privée de toute action politique, dogmatisant avec audace et
+ignorance, parce qu'elle était réduite à des théories; aspirant surtout à
+recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour
+reprendre une place que la faiblesse de ses maîtres lui avait fait perdre:
+tel fut le dix-huitième siècle.
+
+Le scandale avait été poussé à son comble lorsque Louis XVI, prince
+équitable, modéré dans ses goûts, négligemment élevé, mais porté au bien
+par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trône[1]. Il appela auprès
+de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et
+partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse
+autrichienne, vive, aimable, et exerçant sur lui le plus grand ascendant.
+Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cédant tantôt à son
+ministre, tantôt à son épouse, commença de bonne heure la longue carrière
+de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'état de son royaume, il en
+croyait les philosophes sur ce point; mais, élevé dans les sentimens les
+plus chrétiens, il avait pour eux le plus grand éloignement. La voix
+publique, qui s'exprimait hautement, lui désigna Turgot, de la société des
+économistes, homme simple, vertueux, doué d'un caractère ferme, d'un génie
+lent, mais opiniâtre et profond. Convaincu de sa probité, charmé de ses
+projets de réformes, Louis XVI a répété souvent: «Il n'y a que moi et
+Turgot qui soyons les amis du peuple.» Les réformes de Turgot échouèrent
+par la résistance des premiers ordres de l'état, intéressés à conserver
+tous les genres d'abus que le ministre austère voulait détruire. Louis XVI
+le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il
+eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincèrement, et
+de manquer de la force nécessaire pour l'exécuter.
+
+Le roi, placé entre la cour, les parlemens et le public, exposé aux
+intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour à tour de
+ministres: cédant encore une fois à la voix publique et à la nécessité
+des réformes, il appela aux finances Necker[2], Génevois enrichi par des
+travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'était de
+Sully; financier économe et intègre, mais esprit vain, ayant la prétention
+d'être modérateur en toutes choses, philosophie, religion, liberté, et,
+trompé par les éloges de ses amis et du public, se flattant de conduire et
+d'arrêter les esprits au point où s'arrêtait le sien.
+
+Necker rétablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire
+aux frais considérables de la guerre d'Amérique. Génie moins vaste, mais
+plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des
+capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit
+renaître la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers
+pour terminer les embarras du trésor, et il essaya le moyen des réformes.
+Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient
+été pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se réunirent
+contre lui, et l'obligèrent à se retirer.
+
+La conviction des abus était universelle; on en convenait partout; le roi
+le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de
+ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du trésor, mais sans qu'il
+leur en coûtât un seul sacrifice. Ils dissertaient à la cour, et y
+débitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient à la chasse sur
+les vexations exercées à l'égard du laboureur; on les avait même vus
+applaudir à l'affranchissement des Américains, et recevoir avec honneur les
+jeunes Français qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient
+aussi l'intérêt du peuple, alléguaient avec hauteur les souffrances du
+pauvre, et cependant s'opposaient à l'égale répartition de l'impôt, ainsi
+qu'à l'abolition des restes de la barbarie féodale. Tous parlaient du bien
+public, peu le voulaient; et le peuple, ne démêlant pas bien encore ses
+vrais amis, applaudissait tous ceux qui résistaient au pouvoir, son ennemi
+le plus apparent.
+
+En écartant Turgot et Necker, on n'avait pas changé l'état des choses; la
+détresse du trésor était la même: on aurait consenti long-temps encore à se
+passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait
+fournir aux prodigalités de la cour. La difficulté écartée un moment par la
+destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'établissement forcé
+d'un impôt, reparaissait bientôt plus grande, comme tout mal négligé. On
+hésitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redouté,
+mais nécessaire. Une intrigue amena au ministère M. de Calonne, peu
+favorisé de l'opinion parce qu'il avait contribué à la persécution de La
+Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fécond en ressources, comptait
+sur son génie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait à l'avenir
+avec la plus singulière insouciance. Son opinion était qu'il ne fallait
+point s'alarmer d'avance, et ne découvrir le mal que la veille du jour où
+on voulait le réparer. Il séduisit la cour par ses manières, la toucha par
+son empressement à tout accorder, procura au roi et à tous quelques instans
+plus faciles, et fit succéder aux plus sinistres présages un moment de
+bonheur et d'aveugle confiance.
+
+Cet avenir sur lequel on avait compté approchait; il fallait enfin prendre
+des mesures décisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impôts,
+et cependant les caisses étaient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y
+pourvoir, c'était de réduire la dépense par la suppression des grâces, et,
+ce moyen ne suffisant pas, d'étendre l'impôt sur un plus grand nombre de
+contribuables, c'est-à-dire sur la noblesse et le clergé. Ces projets,
+successivement tentés par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne
+parurent à celui-ci susceptibles de réussir qu'autant qu'on obtiendrait le
+consentement des privilégiés eux-mêmes. Calonne imagina donc de les réunir
+dans une assemblée, appelée des notables, pour leur soumettre ses plans et
+arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4].
+L'assemblée était composée de grands, pris dans la noblesse, le clergé et
+la magistrature; d'une foule de maîtres des requêtes et de quelques
+magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le
+secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin
+d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter.
+
+Le ministre trop confiant s'était mépris. L'opinion publique ne lui
+pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charmée surtout
+qu'on obligeât un ministre à rendre des comptes, elle appuya la résistance
+des notables. Les discussions les plus vives s'engagèrent. Calonne eut le
+tort de rejeter sur ses prédécesseurs, et en partie sur Necker, l'état du
+trésor. Necker répondit, fut exilé, et l'opposition n'en devint que plus
+vive. Calonne suffit à tout avec présence d'esprit et avec calme. Il fit
+destituer M. de Miroménil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les
+parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui
+l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant à le
+soutenir. Il fut ébranlé par les représentations des notables, qui
+promettaient d'obtempérer aux plans de Calonne, mais à condition qu'on en
+laisserait l'exécution à un ministre plus moral et plus digne de confiance.
+La reine, par les suggestions de l'abbé de Vermont, proposa et fit accepter
+au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archevêque de Toulouse, et l'un
+des notables qui avaient le plus contribué à la perte de Calonne, dans
+l'espoir de lui succéder[5].
+
+L'archevêque de Toulouse, avec un esprit obstiné et un caractère faible,
+rêvait le ministère depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens
+cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le crédit des
+femmes, auxquelles il cherchait et réussissait à plaire. Il faisait vanter
+partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant
+au ministère la faveur qui aurait entouré Necker, il eut aux yeux du public
+le mérite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre,
+mais il le devint bientôt. Secondé par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux,
+ennemi opiniâtre des parlemens, il commença sa carrière avec assez
+d'avantage. Les notables, engagés par leurs promesses, consentirent avec
+empressement à tout ce qu'ils avaient d'abord refusé: impôt territorial,
+impôt du timbre, suppression des corvées, assemblées provinciales, tout fut
+accordé avec affectation. Ce n'était point à ces mesures, mais à leur
+auteur, qu'on affectait d'avoir résisté; l'opinion publique triomphait.
+Calonne était poursuivi de malédictions, et les notables, entourés du
+suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus
+grands sacrifices. Si M. de Brienne eût su profiter des avantages de sa
+position, s'il eût poursuivi avec activité l'exécution des mesures
+consenties par les notables, s'il les eût toutes à la fois et sans délai
+présentées au parlement, à l'instant où l'adhésion des premiers ordres
+semblait obligée, c'en était fait peut-être: le parlement, pressé de toutes
+parts, aurait consenti à tout, et cette transaction, quoique partielle et
+forcée, eût probablement retardé pour long-temps la lutte qui s'engagea
+bientôt.
+
+Rien de pareil n'eut lieu. Par des délais imprudens, on permit les retours;
+on ne présenta les édits que l'un après l'autre; le parlement eut le temps
+de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espèce de surprise faite
+aux notables. Il enregistra, après de longues discussions, l'édit portant
+la seconde abolition des corvées, et un autre permettant la libre
+exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention
+territoriale; mais il craignait, par un refus, d'éclairer le public, et de
+lui laisser voir que son opposition était tout intéressée. Il hésitait,
+lorsqu'on lui épargna cet embarras en présentant ensemble l'édit sur le
+timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commençant la
+délibération par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier
+sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impôt du timbre qui
+affectait la majorité des contribuables, il sembla défendre les intérêts
+publics. Dans une séance où les pairs assistèrent, il dénonça les abus, les
+scandales et les prodigalités de la cour, et demanda des états de dépenses.
+Un conseiller, jouant sur le mot, s'écria: «Ce ne sont pas des états, mais
+des états-généraux qu'il nous faut!» Cette demande inattendue frappa tout
+le monde d'étonnement. Jusqu'alors on avait résisté parce qu'on souffrait;
+on avait secondé tous les genres d'opposition, favorables ou non à la cause
+populaire, pourvu qu'ils fussent dirigés contre la cour, à laquelle on
+rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait
+désirer: on avait toujours été si loin d'influer sur le gouvernement, on
+avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait
+sans concevoir l'idée d'agir ni de faire une révolution. Un seul mot
+prononcé offrit un but inattendu; chacun le répéta, et les états-généraux
+furent demandés à grands cris.
+
+D'Espréménil, jeune conseiller, orateur emporté, agitateur sans but,
+démagogue dans les parlemens, aristocrate dans les états-généraux, et qui
+fut déclaré en état de démence par un décret de l'assemblée constituante,
+d'Espréménil se montra dans cette occasion l'un des plus violens
+déclamateurs parlementaires. Mais l'opposition était conduite secrètement
+par Duport, jeune homme doué d'un esprit vaste, d'un caractère ferme et
+persévérant, qui seul peut-être, au milieu de ces troubles, se proposait un
+avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation, à un but
+tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire.
+
+Le parlement était divisé en vieux et jeunes conseillers. Les premiers
+voulaient faire contre-poids à l'autorité royale pour donner de
+l'importance à leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sincères,
+voulaient introduire la liberté dans l'état, sans bouleverser néanmoins le
+système politique sous lequel ils étaient nés. Le parlement fit un aveu
+grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impôts;
+qu'aux états-généraux seuls appartenait le droit de les établir; et il
+demanda au roi la communication des états de recettes et de dépenses.
+
+Cet aveu d'incompétence et même d'usurpation, puisque le parlement s'était
+jusqu'alors arrogé le droit de consentir les impôts, cet aveu dut étonner.
+Le prélat-ministre, irrité de cette opposition, manda aussitôt le parlement
+à Versailles, et fit enregistrer les deux édits dans un lit de justice[6].
+Le parlement, de retour à Paris, fit des protestations, et ordonna des
+poursuites contre les prodigalités de Calonne. Sur-le-champ une décision du
+conseil cassa ses arrêtés et l'exila à Troyes[7].
+Telle était la situation des choses le 15 août 1787. Les deux frères du
+roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoyés, l'un à la cour des
+comptes, et l'autre à la cour des aides, pour y faire enregistrer les
+édits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait
+manifestées dans l'assemblée des notables, fut accueilli par les
+acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au
+milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir
+soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaqués,
+et on fut obligé de recourir à la force armée.
+
+Les parlemens avaient autour d'eux une clientèle nombreuse, composée de
+légistes, d'employés du palais, de clercs, d'étudians, population active,
+remuante et toujours prête à s'agiter pour leur cause. A ces alliés
+naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la
+banqueroute; les classes éclairées, qui étaient dévouées à tous les
+opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours à la suite des
+agitateurs. Les troubles furent très graves, et l'autorité eut beaucoup de
+peine à les réprimer.
+
+Le parlement, séant à Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les
+causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice était
+suspendue, comme il était arrivé tant de fois dans le courant du siècle.
+Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne était
+sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et
+tranquillisait la cour inquiète sur ce seul objet; mais il n'en avait plus,
+et, incapable de terminer les difficultés par une résolution énergique, il
+négociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions étaient un
+emprunt de 440 millions, réparti sur quatre années, à l'expiration
+desquelles les états-généraux seraient convoqués. A ce prix, Brienne
+renonçait aux deux impôts, sujet de tant de discordes. Assuré de quelques
+membres, il crut l'être de la compagnie entière, et le parlement fut
+rappelé le 10 septembre.
+
+Une séance royale eut lieu le 20 du même mois. Le roi vint en personne
+présenter l'édit portant la création de l'emprunt successif, et la
+convocation des états-généraux dans cinq ans. On ne s'était point expliqué
+sur la nature de cette séance, et on ne savait si c'était un lit de
+justice. Les visages étaient mornes, un profond silence régnait, lorsque le
+duc d'Orléans se leva, les traits agités, et avec tous les signes d'une
+vive émotion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette séance
+était un lit de justice ou une délibération libre. «C'est une séance
+royale,» répondit le roi. Les conseillers Fréteau, Sabatier, d'Espréménil,
+prirent la parole après le duc d'Orléans, et déclamèrent avec leur violence
+ordinaire. L'enregistrement fut aussitôt forcé, les conseillers Fréteau et
+Sabatier furent exilés aux îles d'Hyères, et le duc d'Orléans à
+Villers-Cotterets. Les états-généraux furent renvoyés à cinq ans.
+
+Tels furent les principaux évènemens de l'année 1787. L'année 1788 commença
+par de nouvelles hostilités. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrêté
+contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exilées. Le
+roi cassa cet arrêté; le parlement le confirma de nouveau.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Orléans, consigné à Villers-Cotterets, ne
+pouvait se résigner à son exil. Ce prince, brouillé avec la cour, s'était
+réconcilié avec l'opinion, qui d'abord ne lui était pas favorable. Dépourvu
+à la fois de la dignité d'un prince et de la fermeté d'un tribun, il ne sut
+pas supporter une peine aussi légère; et, pour obtenir son rappel, il
+descendit jusqu'aux sollicitations, même envers la reine, son ennemie
+personnelle. Brienne était irrité par les obstacles, sans avoir l'énergie
+de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse, à laquelle il sacrifiait
+la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'état,
+il n'était plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent
+arrêté dans ses travaux par une mauvaise santé. Il ne savait ni réprimer
+les révoltes, ni faire exécuter les réductions décrétées par le roi; et,
+malgré l'épuisement très-prochain du trésor, il affectait une inconcevable
+sécurité. Cependant, au milieu de tant de difficultés, il ne négligeait pas
+de se pourvoir de nouveaux bénéfices, et d'attirer sur sa famille de
+nouvelles dignités.
+
+Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que
+l'archevêque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la
+puissance politique des parlemens, car c'était là le principal but du
+pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut préparé en
+silence: des lettres closes furent envoyées aux commandans des provinces;
+l'imprimerie où se préparaient les édits fut entourée de gardes. On voulait
+que le projet ne fût connu qu'au moment même de sa communication aux
+parlemens. L'époque approchait, et le bruit s'était répandu qu'un grand
+acte politique s'apprêtait. Le conseiller d'Espréménil parvint à séduire à
+force d'argent un ouvrier imprimeur, et à se procurer un exemplaire des
+édits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collègues, et leur
+dénonça hardiment le projet ministériel[8]. D'après ce projet, six grands
+bailliages, établis dans le ressort du parlement de Paris, devaient
+restreindre sa juridiction trop étendue. La faculté de juger en dernier
+ressort, et d'enregistrer les lois et les édits, était transportée à une
+cour plénière, composée de pairs, de prélats, de magistrats, de chefs
+militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait même
+voix délibérative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement,
+et anéantissait tout à fait sa puissance politique. La compagnie, frappée
+de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait délibérer sur un
+projet qui ne lui avait pas été soumis; et il lui importait cependant de ne
+pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout à
+la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrêté
+tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin
+de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure
+générale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposés du
+gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir.
+
+En conséquence, il fut déclaré, le 5 mai, par le parlement de Paris:
+
+«Que la France était une monarchie gouvernée par le roi, suivant les lois;
+et que de ces lois, plusieurs, qui étaient fondamentales, embrassaient
+et consacraient:
+
+1° le droit de la maison régnante au trône, de mâle en mâle, par ordre de
+primogéniture;
+2° le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des
+états-généraux, régulièrement convoqués et composés;
+3° les coutumes et les capitulations des provinces;
+4° l'inamovibilité des magistrats;
+5° le droit des cours de vérifier dans chaque province les volontés du
+roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles étaient
+conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois
+fondamentales de l'état;
+6° le droit de chaque citoyen de n'être jamais traduit en aucune manière
+par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui étaient ceux que la
+loi désignait; et
+7° le droit, sans lequel tous les autres étaient inutiles, de n'être
+arrêté, par quelque ordre que ce fût, que pour être remis sans délai entre
+les mains des juges compétens. Protestait ladite cour contre toute atteinte
+qui serait portée aux principes ci-dessus exprimés.»
+
+A cette résolution énergique le ministre répondit par le moyen d'usage,
+toujours mal et inutilement employé: il sévit contre quelques membres
+du parlement. D'Espréménil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils
+étaient menacés, se réfugièrent au sein du parlement assemblé. Un officier,
+Vincent d'Agoult, s'y rendit à la tête d'une compagnie, et, ne connaissant
+pas les magistrats désignés, les appela par leur nom. Le plus grand silence
+régna d'abord dans l'assemblée; puis les conseillers s'écrièrent qu'ils
+étaient tous d'Espréménil. Enfin le vrai d'Espréménil se nomma, et suivit
+l'officier chargé de l'arrêter. Le tumulte fut alors à son comble; le
+peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois
+jours après, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les édits;
+et les princes et les pairs assemblés présentèrent l'image de cette cour
+plénière qui devait succéder aux parlemens.
+
+Le Châtelet rendit aussitôt un arrêté contre les édits. Le parlement de
+Rennes déclara infâmes ceux qui entreraient dans la cour plénière. A
+Grenoble, les habitans défendirent leurs magistrats contre deux régimens;
+les troupes elles-mêmes, excitées à la désobéissance par la noblesse
+militaire, refusèrent bientôt d'agir. Lorsque le commandant du Dauphiné
+assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats,
+ils gardèrent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le
+premier, répondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens, à commencer
+par le colonel. A cette résistance le ministre opposa des arrêts du grand
+conseil qui cassaient les décisions des cours souveraines, et il frappa
+d'exil huit d'entre elles.
+
+La cour, inquiétée par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en
+invoquant l'intérêt du peuple et en provoquant son intervention, eut
+recours, de son côté, au même moyen; elle résolut d'appeler le tiers-état à
+son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour anéantir la
+féodalité. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des
+états-généraux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur réunion;
+elle invita les écrivains et les corps savans à donner leur avis; et,
+tandis que le clergé assemblé déclarait de son côté qu'il fallait
+rapprocher l'époque de la convocation, la cour, acceptant le défi,
+suspendit en même temps la réunion de la cour plénière, et fixa l'ouverture
+des états-généraux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de
+l'archevêque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement
+exécutés, avait provoqué une résistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou
+vaincre. En se retirant, il laissa le trésor dans la détresse, le paiement
+des rentes de l'Hôtel-de-Ville suspendu, toutes les autorités
+en lutte, toutes les provinces en armes. Quant à lui, pourvu de huit cent
+mille francs de bénéfices, de l'archevêché de Sens, et du chapeau de
+cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne.
+Pour dernier conseil, il engagea le roi à rappeler Necker au ministère des
+finances, afin de s'aider de sa popularité contre des résistances devenues
+invincibles.
+
+C'est pendant les deux années 1787 et 1788 que les Français voulurent
+passer des vaines théories à la pratique. La lutte des premières autorités
+leur en avait donné le désir et l'occasion. Pendant toute la durée du
+siècle, le parlement avait attaqué le clergé et dévoilé ses penchans
+ultramontains; après le clergé, il avait attaqué la cour, signalé ses abus
+de pouvoir et dénoncé ses désordres. Menacé de représailles, et inquiété à
+son tour dans son existence, il venait enfin de restituer à la nation des
+prérogatives que la cour voulait lui enlever à lui-même pour les
+transporter à un tribunal extraordinaire. Après avoir ainsi averti la
+nation de ses droits, il avait exercé ses forces en excitant et protégeant
+l'insurrection. De leur côté, le haut clergé en faisant des mandemens, la
+noblesse en fomentant la désobéissance des troupes, avaient réuni leurs
+efforts à ceux de la magistrature, et appelé le peuple aux armes pour la
+défense de leurs privilèges.
+
+La cour, pressée par ces divers ennemis, avait résisté faiblement. Sentant
+le besoin d'agir, et en différant toujours le moment, elle avait détruit
+parfois quelques abus, plutôt au profit du trésor que du peuple, et ensuite
+était retombée dans l'inaction. Enfin, attaquée en dernier lieu de toutes
+parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice,
+elle venait de l'y introduire elle-même en convoquant les états-généraux.
+Opposée, pendant toute la durée du siècle, à l'esprit philosophique, elle
+lui faisait un appel cette fois, et livrait à son examen les constitutions
+du royaume. Ainsi les premières autorités de l'état donnèrent le singulier
+spectacle de détenteurs injustes, se disputant un objet en présence du
+propriétaire légitime, et finissant même par l'invoquer pour juge.
+
+Les choses en étaient à ce point lorsque Necker rentra au ministère[10]. La
+confiance l'y suivit, le crédit fut rétabli sur-le-champ, les difficultés
+les plus pressantes furent écartées. Il pourvut, à force d'expédiens, aux
+dépenses indispensables, en attendant les états-généraux, qui étaient le
+remède invoqué par tout le monde.
+
+On commençait à agiter de grandes questions relatives à leur organisation.
+On se demandait quel y serait le rôle du tiers-état: s'il y paraîtrait en
+égal ou en suppliant; s'il obtiendrait une représentation égale en nombre à
+celle des deux premiers ordres; si on délibérerait par tête ou par ordre,
+et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la
+noblesse et du clergé.
+
+La première question agitée fut celle du nombre des députés. Jamais
+controverse philosophique du dix-huitième siècle n'avait excité; une
+pareille agitation. Les esprits s'échauffèrent par l'importance tout
+actuelle de la question. Un écrivain concis, énergique, amer, prit dans
+cette discussion la place que les grands génies du siècle avaient occupée
+dans les discussions philosophiques. L'abbé; Sièyes, dans un livre qui
+donna une forte impulsion à l'esprit public, se demanda: Qu'est le
+tiers-état? Et il répondit: Rien.--Que doit-il être?--Tout.
+
+Les états du Dauphiné; se réunirent malgré; la cour. Les deux premiers
+ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contrée que partout
+ailleurs, décidèrent que la représentation du tiers serait égale à celle de
+la noblesse et du clergé. Le parlement de Paris, entrevoyant déjà la
+conséquence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-état
+n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en maître, et en enregistrant
+l'édit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des
+formes de 1614, qui annulaient tout à fait le rôle du troisième ordre. Déjà
+dépopularisé; par les difficultés qu'il avait opposées à l'édit qui
+rendait l'état civil aux protestans, il fut en ce jour complètement
+dévoilé, et la cour entièrement vengée. Le premier, il fit l'épreuve de
+l'instabilité des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put
+paraître ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un après l'autre,
+cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arrêtait
+avant qu'elle eût recouvré aucun de ses droits.
+
+La cour, n'osant décider elle-même ces questions importantes, ou plutôt
+voulant dépopulariser à son profit les deux premiers ordres, leur demanda
+leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il était
+probable, cet avis était contraire au tiers-état. Elle convoqua donc une
+nouvelle assemblée de notables[11], dans laquelle toutes les questions
+relatives à la tenue des états-généraux furent mises en discussion. La
+dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de
+l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant même aux
+traditions, la cause du tiers-état avait encore l'avantage; car aux formes
+de 1614, invoquées par les premiers ordres, on opposait des formes plus
+anciennes. Ainsi, dans certaines réunions, et sur certains points, on avait
+voté par tête; quelquefois on avait délibéré par province et non par ordre;
+souvent les députés du tiers avaient égalé en nombre les députés de la
+noblesse et du clergé. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les
+pouvoirs de l'état n'avaient-ils pas été dans une révolution continuelle?
+L'autorité royale, souveraine d'abord, puis vaincue et dépouillée, se
+relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les
+pouvoirs à elle, présentait une lutte perpétuelle, et une possession
+toujours changeante. On disait au clergé, qu'en se reportant aux anciens
+temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs
+seuls pourraient être élus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient
+exclus de la députation; aux parlemens eux-mêmes, qu'ils n'étaient que des
+officiers infidèles de la royauté; à tous enfin, que la constitution
+française n'était qu'une longue révolution, pendant laquelle chaque
+puissance avait successivement dominé; que tout avait été innovation, et
+que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait décider.
+
+Le tiers-état comprenait la presque totalité de la nation, toutes les
+classes utiles, industrieuses et éclairées; s'il ne possédait qu'une partie
+des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison,
+ce n'était pas trop que de lui donner un nombre de députés égal à celui des
+deux autres ordres.
+
+L'assemblée des notables se déclara contre ce qu'on appelait le doublement
+du tiers. Un seul bureau, celui que présidait Monsieur, frère du roi, vota
+pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en considération
+l'avis de la minorité, l'opinion prononcée de plusieurs princes du sang, le
+voeu des trois ordres du Dauphiné, la demande des assemblées provinciales,
+l'exemple de plusieurs pays d'états, _l'avis de divers publicistes_, et le
+voeu exprimé par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre
+total des députés serait de mille au moins; qu'il serait formé en raison
+composée de la population et des contributions de chaque bailliage, et que
+le nombre particulier des députés du tiers-état serait égal à celui des
+deux premiers ordres réunis. (_Arrêt du conseil du 27 décembre 1788_.)
+
+Cette déclaration excita un enthousiasme universel. Attribuée à Necker,
+elle accrut à son égard la faveur de la nation et la haine des grands.
+Cependant cette déclaration ne décidait rien quant au vote par tête ou par
+ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il était inutile
+d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au
+tiers-état le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le
+moment. Elle donnait ainsi une idée de la faiblesse de la cour et de celle
+de Necker lui-même. Cette cour offrait un assemblage de volontés qui
+rendait tout résultat décisif impossible. Le roi était modéré, équitable,
+studieux, et se défiait trop de ses propres lumières; aimant le peuple,
+accueillant volontiers ses plaintes, il était cependant atteint quelquefois
+de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la
+liberté et la tolérance, l'anarchie et l'impiété. L'esprit philosophique,
+dans son premier essor, avait dû commettre des écarts, et un roi timide et
+religieux avait dû s'en épouvanter. Saisi à chaque instant de faiblesses,
+de terreurs, d'incertitudes, l'infortuné Louis XVI, résolu pour lui à tous
+les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa
+facilité pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes
+les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes
+parce qu'il les laissait commettre. La reine, livrée aux plaisirs, exerçant
+autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son époux fût
+tranquille, que le trésor fût rempli, que la cour et ses sujets
+l'adorassent. Tantôt elle était d'accord avec le roi pour opérer des
+réformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantôt, au contraire, quand
+elle croyait l'autorité menacée, ses amis de cour dépouillés, elle arrêtait
+le roi, écartait les ministres populaires, et détruisait tout moyen et
+toute espérance de bien. Elle cédait surtout aux influences d'une partie de
+la noblesse qui vivait autour du trône et s'y nourrissait de grâces et
+d'abus. Cette noblesse de cour désirait sans doute, comme la reine
+elle-même, que le roi eût de quoi faire des prodigalités; et, par ce motif,
+elle était ennemie des parlemens quand ils refusaient les impôts, mais elle
+devenait leur alliée quand ils défendaient ses privilèges en refusant, sous
+de spécieux prétextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces
+influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficultés,
+juger les abus, les détruire d'autorité, cédait alternativement à la cour
+ou à l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre.
+
+Si, pendant la durée du dix-huitième siècle, lorsque les philosophes,
+réunis dans une allée des Tuileries, faisaient des voeux pour Frédéric et
+les Américains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient
+point à gouverner l'état, mais seulement à éclairer les princes, et
+prévoyaient tout au plus des révolutions lointaines que des signes de
+malaise et l'absurdité des institutions faisaient assez présumer; si, à
+cette époque, le roi eût spontanément établi une certaine égalité dans
+les charges, et donné quelques garanties, tout eût été apaisé pour
+long-temps, et Louis XVI aurait été adoré à l'égal de Marc-Aurèle. Mais
+lorsque toutes les autorités se trouvèrent avilies par une longue lutte, et
+tous les abus dévoilés par une assemblée de notables; lorsque la nation,
+appelée dans la querelle, eut conçu l'espoir et la volonté d'être quelque
+chose, elle le voulut impérieusement. On lui avait promis les
+états-généraux, elle demanda que le terme de la convocation fût rapproché;
+le terme rapproché, elle y réclama la prépondérance: on la lui refusa;
+mais, en doublant sa représentation, on lui donna le moyen de la conquérir.
+Ainsi donc on ne cédait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne
+pouvait plus lui résister; mais alors ses forces étaient accrues et
+senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une résistance
+continuelle, irritant son ambition, devait bientôt la rendre insatiable.
+Mais alors même, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi,
+se conciliant la reine, domptant les privilégiés, eût devancé et rassasié
+tout à coup les prétentions nationales, en donnant lui-même une
+constitution libre; s'il eût satisfait ce besoin d'agir qu'éprouvait la
+nation, en l'appelant tout de suite, non à réformer l'état, mais à discuter
+ses intérêts annuels dans un état tout constitué, peut-être la lutte ne se
+fût pas engagée. Mais il fallait devancer la difficulté au lieu d'y céder,
+et surtout immoler des prétentions nombreuses. Il fallait un homme d'une
+conviction forte, d'une volonté égale à sa conviction; et cet homme sans
+doute audacieux, puissant, passionné peut-être, eût effrayé la cour, qui
+n'en aurait pas voulu. Pour ménager à la fois l'opinion et les vieux
+intérêts, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un
+ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularité
+immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du
+pouvoir surpassaient toutes les espérances, et excitaient l'enthousiasme
+d'un peuple que bientôt la démagogie de ses chefs devait à peine
+satisfaire. Les esprits étaient dans une fermentation universelle. Des
+assemblées s'étaient formées dans toute la France, à l'exemple de
+l'Angleterre et sous le même nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait là
+que des abus à détruire, des réformes à opérer, et de la constitution à
+établir. On s'irritait par un examen sévère de la situation du pays. En
+effet, son état politique et économique était intolérable. Tout était
+privilège dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les
+métiers eux-mêmes. Tout était entrave pour l'industrie et le génie de
+l'homme. Les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient
+exclusivement réservées à quelques classes, et dans ces classes à quelques
+individus. On ne pouvait embrasser une profession qu'à certains titres et à
+certaines conditions pécuniaires. Les villes avaient leurs privilèges pour
+l'assiette, la perception, la quotité de l'impôt, et pour le choix des
+magistrats. Les grâces même, converties par les survivances en propriétés
+de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des
+préférences. Il ne lui restait de liberté que pour quelques dons
+pécuniaires, et on l'avait vu obligé de disputer avec le duc de Coigny pour
+l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout était donc immobilisé dans
+quelques mains, et partout le petit nombre résistait au grand nombre
+dépouillé. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le
+clergé possédaient à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers,
+possédé par le peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits
+féodaux à la noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les
+dévastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impôts sur les
+consommations pesaient sur le grand nombre, et par conséquent sur le
+peuple. La perception était vexatoire; les seigneurs étaient impunément en
+retard; le peuple, au contraire, maltraité, enfermé, était condamné à
+livrer son corps à défaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses
+sueurs, il défendait de son sang les hautes classes de la société, sans
+pouvoir exister lui-même. La bourgeoisie, industrieuse, éclairée, moins
+malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son
+industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages
+auxquels elle avait droit. La justice, distribuée dans quelques provinces
+par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats
+acheteurs de leurs charges, était lente, souvent partiale, toujours
+ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La liberté
+individuelle était violée par les lettres de cachet, la liberté de la
+presse par les censeurs royaux. Enfin l'état, mal défendu au dehors,
+trahi par les maîtresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des
+ministres de Louis XVI, avait été récemment déshonoré en Europe par le
+sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne.
+
+Déjà les masses populaires commençaient à s'agiter; des troubles s'étaient
+manifestés plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout à la
+retraite de l'archevêque de Toulouse. On avait brûlé l'effigie de celui-ci;
+la force armée avait été insultée, et même attaquée; la magistrature avait
+faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits
+émus, pleins de l'idée confuse d'une révolution prochaine, étaient dans une
+fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient
+déjà se diriger contre eux les armes qu'ils avaient données au peuple. En
+Bretagne, la noblesse s'était opposée au doublement du tiers, et avait
+refusé de nommer des députés. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment
+servie contre la cour, s'était alors tournée contre elle, et des combats
+meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez vengée de
+la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refusé ses secours, mais
+encore avait enfermé quelques-uns de ses membres venus à Paris pour
+réclamer.
+
+Les élémens eux-mêmes semblaient s'être déchaînés. Une grêle du 13 juillet
+avait dévasté les récoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris
+plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se préparaient. Toute
+l'activité du commerce suffisait à peine pour concentrer la quantité de
+subsistances nécessaire à cette grande capitale; et il était à craindre
+qu'il ne devînt bientôt très difficile de la faire vivre, lorsque les
+agitations politiques auraient ébranlé la confiance et interrompu les
+communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les désastres de Louis
+XIV, et qui immortalisa la charité de Fénelon, on n'en avait pas vu de plus
+rigoureux que celui de 88 à 89. La bienfaisance, qui alors éclata de la
+manière la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les misères
+du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une
+quantité de vagabonds sans profession et sans ressources, qui étalaient de
+Versailles à Paris leur misère et leur nudité. Au moindre bruit, on les
+voyait paraître avec empressement pour profiter des chances toujours
+favorables à ceux qui ont tout à acquérir, jusqu'au pain du jour.
+
+Ainsi tout concourait à une révolution. Un siècle entier avait contribué à
+dévoiler les abus et à les pousser à l'excès; deux années à exciter la
+révolte, et à aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans
+la querelle des privilégiés. Enfin des désastres naturels, un concours
+fortuit de diverses circonstances amenèrent la catastrophe, dont l'époque
+pouvait bien être différée, mais dont l'accomplissement était tôt ou tard
+infaillible.
+
+C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les élections. Elles
+furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et très calmes
+à Paris, où il régna beaucoup d'accord et d'unanimité. On distribuait des
+listes, on tâchait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats,
+des hommes de lettres, étonnés de se voir réunis pour la première fois,
+s'élevaient peu à peu à la liberté. A Paris, ils renommèrent eux-mêmes les
+bureaux formés par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de
+leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de
+Chaillot: étranger aux intrigues, pénétré de sa noble mission, il se rend
+seul et à pied à l'assemblée. Il s'arrête en route sur la terrasse des
+Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. «Vous serez nommé,
+lui dit-il.--Je n'en sais rien, répond Bailly; cet honneur ne doit ni se
+refuser ni se solliciter.» Le modeste académicien reprend sa marche, il se
+rend à l'assemblée, et il est nommé successivement électeur et député.
+
+L'élection du comte de Mirabeau fut orageuse: rejeté par la noblesse,
+accueilli par le tiers-état, il agita la Provence, sa patrie, et vint
+bientôt se montrer à Versailles.
+
+La cour ne voulut point influencer les élections; elle n'était point fâchée
+d'y voir un grand nombre de curés; elle comptait sur leur opposition aux
+grands dignitaires ecclésiastiques, et en même temps sur leur respect pour
+le trône. D'ailleurs elle ne prévoyait pas tout, et dans les députés du
+tiers elle apercevait encore plutôt des adversaires pour la noblesse que
+pour elle-même. Le duc d'Orléans fut accusé d'agir vivement pour faire
+élire ses partisans, et pour être lui-même nommé. Déjà signalé parmi les
+adversaires de la cour, allié des parlemens, invoqué pour chef, de son gré
+ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menées. Une scène
+déplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un
+auteur à tous les évènemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de
+papiers peints, Réveillon, qui par son habileté entretenait de vastes
+ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance à
+trois cents ouvriers, fut accusé d'avoir voulu réduire les salaires à
+moitié prix. La populace menaça de brûler sa maison. On parvint à la
+disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie,
+incendiée, détruite[14]. Malgré les menaces faites la veille par les
+assaillans, malgré le rendez-vous, donné, l'autorité n'agit que fort tard,
+et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fût
+maître de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut obligé d'égorger
+un grand nombre de ces hommes féroces et intrépides, qui depuis se
+montrèrent dans toutes les occasions, et qui reçurent le nom de _brigands_.
+
+Tous les partis qui étaient déjà formés s'accusèrent: on reprocha à la cour
+son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait
+voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses
+troupes. L'argent trouvé sur les dévastateurs de la maison de Réveillon,
+les mots échappés à quelques-uns d'entre eux, firent soupçonner qu'ils
+étaient suscités et conduits par une main cachée; et les ennemis du parti
+populaire accusèrent le duc d'Orléans d'avoir voulu essayer ces bandes
+révolutionnaires.
+
+Ce prince était né avec des qualités heureuses; il avait hérité de
+richesses immenses; mais, livré aux mauvaises moeurs, il avait abusé de
+tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le
+caractère, tour à tour insouciant de l'opinion ou avide de popularité, il
+était hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouillé
+avec la reine, il s'était fait ennemi de la cour. Les partis commençant à
+se former, il avait laissé prendre son nom, et même, dit-on, jusqu'à ses
+richesses. Flatté d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire
+accuser, pas assez pour réussir, et il devait, si ses partisans avaient
+réellement des projets, les désespérer de son inconstante ambition.
+
+
+NOTES:
+
+[1] 1774.
+[2] 1777.
+[3] 1783.
+[5] Avril 1787.
+[6] 6 août.
+[7] 15 août.
+[8] Mai.
+[9] 24 août.
+[10] Août.
+[11] Elle s'ouvrit à Versailles le 6 novembre, et ferma sa session le 8
+ décembre suivant.
+[12] Voyez les mémoires de Bouillé.
+[13] Voyez Bouillé.
+[14] 27 avril.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+CONVOCATION ET OUVERTURE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX.--DISCUSSION SUR LA
+VÉRIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TÊTE. L'ORDRE DU
+TIERS-ÉTAT SE DÉCLARE ASSEMBLÉE NATIONALE.--LA SALLE DES ÉTATS EST FERMÉE,
+LES DÉPUTÉS SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME.
+--SÉANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLÉE CONTINUE SES DÉLIBÉRATIONS MALGRÉ
+LES ORDRES DU ROI.--RÉUNION DÉFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX
+DE L'ASSEMBLÉE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DÉLIVRE DES
+GARDES FRANÇAISES ENFERMÉS A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES
+S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNÉES DES 12, l3 ET 14
+JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLÉE, ET DE LÀ A
+PARIS.--RAPPEL DE NECKER.
+
+
+Le moment de la convocation des états-généraux arrivait enfin; dans ce
+commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'étaient
+groupés autour des princes du sang et de la reine. Ils tâchaient de gagner
+par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils
+raillaient leur rusticité. Le clergé tâchait de capter les plébéiens de son
+ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru
+occuper le premier rôle dans les états-généraux, commençaient à craindre
+que leur ambition ne fût trompée. Les députés du tiers-état, forts de la
+supériorité de leurs talens, de l'énergique expression de leurs cahiers,
+soutenus par des rapprochemens continuels, stimulés même par les doutes que
+beaucoup de gens manifestaient sur le succès de leurs efforts, avaient pris
+la ferme résolution de ne pas céder.
+
+Le roi seul, qui n'avait pas goûté un moment de repos depuis le
+commencement de son règne, entrevoyait les états-généraux comme le terme de
+ses embarras. Jaloux de son autorité, plutôt pour ses enfans, auxquels il
+croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-même, il n'était
+pas fâché d'en remettre une partie à la nation, et de se décharger sur elle
+des difficultés du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprêts de
+cette grande réunion. Une salle avait été préparée à la hâte. On avait même
+déterminé les costumes, et imposé au tiers-état une étiquette humiliante.
+Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignité que de leurs droits:
+par une fierté bien juste, les cahiers défendaient aux députés de
+condescendre à tout cérémonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour
+tenait, comme toutes les autres, au désir de maintenir au moins le signe
+quand les choses n'étaient plus. Elle dut causer une profonde irritation
+dans un moment où, avant de s'attaquer, on commençait par se mesurer des
+yeux.
+
+Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le
+roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'état, se rendirent à
+l'église de Notre-Dame. La cour avait déployé une magnificence
+extraordinaire. Les deux premiers ordres étaient vêtus avec pompe. Princes,
+ducs et pairs, gentilshommes, prélats, étaient parés de pourpre, et avaient
+la tête couverte de chapeaux à plumes. Les députés du tiers, vêtus de
+simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgré leur extérieur
+modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que
+le duc d'Orléans, placé à la queue de la noblesse, aimait à demeurer en
+arrière et à se confondre avec les premiers députés du tiers.
+
+Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces
+instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'événement, émurent
+profondément les coeurs. Le discours de l'évêque de Nancy, plein de
+sentimens généreux, fut applaudi avec enthousiasme, malgré la sainteté du
+lieu et la présence du roi. Les grandes réunions élèvent l'âme,
+elles nous détachent de nous-mêmes, et nous rattachent aux autres; une
+ivresse générale se répandit, et tout à coup plus d'un coeur sentit
+défaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanité et de
+patriotisme[1].
+
+L'ouverture des états-généraux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi
+était placé sur un trône élevé, la reine auprès de lui, la cour dans les
+tribunes, les deux premiers ordres sur les deux côtés, le tiers-état dans
+le fond de la salle et sur des sièges inférieurs. Un mouvement s'éleva à la
+vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa démarche imposèrent à
+l'assemblée. Le tiers-état se couvrit avec les autres ordres, malgré
+l'usage établi. Le roi prononça un discours dans lequel il conseillait le
+désintéressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait à tous de son
+amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole,
+et fut suivi de Necker, qui lut un mémoire sur l'état du royaume, où il
+parla longuement de finances, accusa un déficit de 56 millions, et fatigua
+de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses leçons.
+
+Dès le lendemain il fut prescrit aux députés de chaque ordre de se rendre
+dans le local qui leur était destiné. Outre la salle commune, assez vaste
+pour contenir les trois ordres réunis, deux autres salles avaient été
+construites pour la noblesse et le clergé. La salle commune était destinée
+au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en étant dans son propre local, de
+se trouver dans celui des états. La première opération à faire était celle
+de la vérification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait
+lieu en commun ou par ordre. Les députés du tiers, prétendant qu'il
+importait à chaque partie des états-généraux de s'assurer de la légitimité
+des deux autres, demandaient la vérification en commun. La noblesse et le
+clergé, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils
+devaient se constituer chacun à part. Cette question n'était pas encore
+celle du vote par tête, car on pouvait vérifier les pouvoirs en commun et
+voter ensuite séparément, mais elle lui ressemblait beaucoup; et dès le
+premier jour, elle fit éclater une division qu'il eût été facile de
+prévoir, et de prévenir en terminant le différend d'avance. Mais la cour
+n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui était juste,
+et d'ailleurs elle espérait régner en divisant.
+
+Les députés du tiers-état demeurèrent assemblés dans la salle commune,
+s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la
+réunion de leurs collègues. La noblesse et le clergé, retirés dans leur
+salle respective, se mirent à délibérer sur la vérification. Le clergé vota
+la vérification séparée à la majorité de 133 sur 114, et la noblesse à la
+majorité de 188 sur 114. Le tiers-état, persistant dans son immobilité,
+continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait à éviter toute
+mesure qui pût le faire considérer comme constitué en ordre séparé. C'est
+pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres
+chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces
+membres étaient envoyés à la noblesse et au clergé pour leur dire qu'on les
+attendait dans la salle commune. La noblesse n'était pas en séance dans le
+moment; le clergé était réuni, et il offrit de nommer des commissaires pour
+concilier les différends qui venaient de s'élever. Il les nomma en effet,
+et fit inviter la noblesse à en faire autant. Le clergé dans cette lutte
+montrait un caractère bien différent de celui de la noblesse. Entre toutes
+les classes privilégiées, il avait le plus souffert des attaques du
+dix-huitième siècle; son existence politique avait été contestée; il était
+partagé à cause du grand nombre de ses curés; d'ailleurs son rôle obligé
+était celui de la modération et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient
+de le voir, il offrit une espèce de médiation.
+
+La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des
+commissaires. Moins prudente que le clergé, doutant moins de ses droits, ne
+se croyant point obligée à la modération, mais à la vaillance, elle se
+répandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excusé aucune
+passion, se livraient à toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes
+les assemblées, la domination des esprits les plus violens. Casalès,
+d'Espréménil, récemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus
+fougueuses, qu'ils préparaient d'abord dans des réunions particulières. En
+vain une minorité composée d'hommes ou plus sages ou plus prudemment
+ambitieux, s'efforçait d'éclairer cette noblesse; elle ne voulait rien
+entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour
+les lois et la justice. Le tiers-état, immobile, dévorait avec calme tous
+les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et
+la fermeté de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les
+applaudissemens des tribunes, destinées d'abord à la cour et envahies
+bientôt par le public.
+
+Plusieurs jours s'étaient déjà écoulés. Le clergé avait tendu des pièges au
+tiers-état en cherchant à l'entraîner à certains actes qui le fissent
+qualifier d'ordre constitué. Mais le tiers-état s'y était refusé
+constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police
+intérieure, il s'était borné à choisir un doyen et des adjoints pour
+recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui étaient
+adressées, et il déclarait former non un ordre, mais une _assemblée de
+citoyens réunis par une autorité légitime pour attendre d'autres citoyens_.
+
+La noblesse, après avoir refusé de nommer des commissaires conciliateurs,
+consentit enfin à en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais
+la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait
+en même temps de déclarer qu'elle persistait dans sa décision du 6 mai,
+laquelle enjoignait la vérification séparée. Le clergé, tout au contraire,
+fidèle à son rôle, avait suspendu la vérification déjà commencée dans sa
+propre chambre, et il s'était déclaré non constitué, en attendant les
+conférences des commissaires conciliateurs. Les conférences étaient
+ouvertes: le clergé se taisait, les députés des communes faisaient valoir
+leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se
+séparait aigri par la dispute, et le tiers-état, résolu à ne rien céder,
+n'était sans doute pas fâché d'apprendre que toute transaction devenait
+impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer
+qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore.
+Par une lueur passagère de prudence, les deux premiers ordres déclarèrent
+qu'ils renonçaient à leurs privilèges pécuniaires. Le tiers-état accepta la
+concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la
+vérification commune. Les conférences se continuaient encore, lorsqu'on
+proposa enfin, comme accommodement, de faire vérifier les pouvoirs par des
+commissaires pris dans les trois ordres. Les envoyés de la noblesse
+déclarèrent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se
+retirèrent sans fixer de jour pour une nouvelle conférence. La transaction
+fut ainsi rompue. Le même jour, la noblesse prit un arrêté par lequel elle
+déclarait de nouveau que, pour cette session, on vérifierait séparément, en
+laissant aux états le soin de déterminer un autre mode pour l'avenir. Cet
+arrêté fut communiqué aux communes le 27 mai. On était réuni depuis le 5;
+vingt-deux jours s'étaient donc écoulés, pendant lesquels on n'avait rien
+fait; il était temps de prendre une détermination. Mirabeau, qui donnait
+l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il était urgent de se
+décider, et de commencer le bien public trop long-temps retardé. Il proposa
+donc, d'après la résolution connue de la noblesse, de faire une sommation
+au clergé pour qu'il s'expliquât sur-le-champ, et déclarât s'il voulait ou
+non se réunir aux communes. La proposition fut aussitôt adoptée. Le député
+Target se mit en marche à la tête d'une députation nombreuse, et se rendit
+dans la salle du clergé: «Messieurs des communes invitent, dit-il,
+messieurs du clergé, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'intérêt national, à
+se réunir avec eux dans la salle de l'assemblée, pour aviser aux moyens
+d'opérer la concorde, si nécessaire en ce moment au salut de la chose
+publique.» Le clergé fut frappé de ces paroles solennelles; un grand nombre
+de ses membres répondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de
+suite à cette invitation; mais on les en empêcha, et on répondit aux
+députés des communes qu'il en serait délibéré. Au retour de la députation,
+le tiers-état, inexorable, se détermina à attendre, séance tenante, la
+réponse du clergé. Cette réponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on
+l'attendait. Le clergé se plaignit d'être trop vivement pressé, et demanda
+qu'on lui laissât le temps nécessaire. On lui répondit avec modération
+qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le
+jour et toute la nuit.
+
+La situation était difficile; le clergé savait qu'après sa réponse les
+communes se mettraient à l'oeuvre, et prendraient un parti décisif. Il
+voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au
+lendemain, ce qui fut accordé à regret. Le lendemain en effet, le roi, si
+désiré des premiers ordres, se décida à intervenir. Dans ce moment toutes
+les inimitiés de la cour et des premiers ordres commençaient à s'oublier, à
+l'aspect de cette puissance populaire qui s'élevait avec tant de rapidité.
+Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres à reprendre les
+conférences en présence de son garde-des-sceaux. Le tiers-état, quoi qu'on
+ait dit de ses projets qu'on a jugés d'après l'évènement, ne poussait pas
+ses voeux au-delà de la monarchie tempérée. Connaissant les intentions de
+Louis XVI, il était plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire
+à sa propre cause par aucun tort, il répondit que, par déférence pour le
+roi, il consentait à la reprise des conférences; quoique, d'après les
+déclarations de la noblesse, on pût les croire inutiles. Il joignit à cette
+réponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen
+était Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui
+avait été transporté subitement des études silencieuses de son cabinet au
+milieu des discordes civiles. Choisi pour présider une grande assemblée, il
+s'était effrayé de sa tâche nouvelle, s'était cru indigne de la remplir, et
+ne l'avait subie que par devoir. Mais élevé tout à coup à la liberté, il
+trouva en lui une présence d'esprit et une fermeté inattendues; au milieu
+de tant de conflits, il fit respecter la majesté de l'assemblée, et
+représenta pour elle avec toute la dignité de la vertu et de la raison.
+
+Bailly eut la plus grande peine à parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait
+afin d'être introduit, les courtisans répandirent qu'il n'avait pas même
+respecté la douleur du monarque, affligé de la mort du dauphin. Il fut
+enfin présenté, sut écarter tout cérémonial humiliant, et montra autant de
+fermeté que de respect. Le roi l'accueillit avec bonté, mais sans
+s'expliquer sur ses intentions.
+
+Le gouvernement, décidé à quelques sacrifices pour avoir des fonds,
+voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher à la
+noblesse ses privilèges pécuniaires avec le secours du tiers-état, et
+arrêter l'ambition du tiers-état au moyen de la noblesse. Quant à la
+noblesse, n'ayant point à s'inquiéter des embarras de l'administration, ne
+songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en coûter, elle voulait amener
+la dissolution des états-généraux, et rendre ainsi leur convocation
+inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas
+reconnaître sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-état,
+acquéraient sans cesse des forces nouvelles, et, résolues à braver tous les
+dangers, ne voulaient pas laisser échapper une occasion qui pouvait ne plus
+s'offrir.
+
+Les conférences demandées par le roi eurent lieu. Les commissaires de la
+noblesse élevèrent des difficultés de tout genre, sur le titre de communes
+que le tiers-état avait pris, sur la forme et la signature du
+ procès-verbal. Enfin ils entrèrent en discussion, et ils étaient presque
+réduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au
+nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait
+examiner séparément les pouvoirs, et en donner communication aux autres;
+dans le cas où des difficultés s'élèveraient, des commissaires en feraient
+rapport à chaque chambre, et si la décision des divers ordres n'était pas
+conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le
+différend à son profit. Les conférences furent aussitôt suspendues pour
+obtenir l'adhésion des ordres. Le clergé accepta le projet purement et
+simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, poussée par
+Ses instigateurs ordinaires, elle écarta l'avis des plus sages de ses
+membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses
+malheurs.
+
+Les communes, instruites de cette résolution, attendaient, pour s'expliquer
+à leur tour, qu'elle leur fût communiquée; mais le clergé, avec son astuce
+ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya
+une députation pour les engager à s'occuper avec lui de la misère du
+peuple, tous les jours plus grande, et à se hâter de pourvoir ensemble à la
+rareté et à la cherté des subsistances. Les communes, exposées à la
+défaveur populaire si elles paraissaient indifférentes à une telle
+proposition, rendirent ruse pour ruse, et répondirent que, pénétrées des
+mêmes devoirs, elles attendaient le clergé dans la grande salle pour
+s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et
+communiqua solennellement son arrêté aux communes; elle adoptait,
+disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la
+vérification séparée, et en ne déférant aux ordres réunis et à la
+juridiction suprême du roi que les difficultés qui pourraient s'élever sur
+les députations entières de toute une province.
+
+Cet arrêté mit fin à tous les embarras des communes. Obligées ou de céder,
+ou de se déclarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trône,
+si le plan de conciliation avait été adopté, elles furent dispensées de
+s'expliquer, le plan n'étant accepté qu'avec de graves changemens. Le
+moment était décisif. Céder sur la vérification séparée n'était pas, il est
+vrai, céder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'était faiblir
+toujours. Il fallait ou se soumettre à un rôle à peu près nul, donner de
+l'argent au pouvoir, et se contenter de détruire quelques abus lorsqu'on
+voyait la possibilité de régénérer l'état, ou prendre une résolution forte
+et se saisir violemment d'une portion du pouvoir législatif. C'était là le
+premier acte révolutionnaire, mais l'assemblée n'hésita pas. En
+conséquence, tous les procès-verbaux signés, les conférences finies,
+Mirabeau se lève: «Tout projet de conciliation rejeté par une partie,
+dit-il, ne peut plus être examiné par l'autre. Un mois s'est écoulé, il
+faut prendre un parti décisif; un député de Paris a une motion importante à
+faire, qu'on l'écoute.» Mirabeau, ayant ouvert la délibération par son
+audace, introduit à la tribune Sieyès, esprit vaste, systématique, et
+rigoureux dans ses déductions. Sieyès rappelle et motive en peu de mots la
+conduite des communes. Elles ont attendu et se sont prêtées à toutes les
+conciliations proposées; leur longue condescendance est devenue inutile;
+elles ne peuvent différer plus long-temps sans manquer à leur mission; en
+conséquence, elles doivent faire une dernière invitation aux deux autres
+ordres, afin qu'ils se réunissent à elles pour commencer la vérification.
+Cette proposition rigoureusement motivée[2] est accueillie avec
+enthousiasme; on veut même sommer les deux ordres de se réunir dans une
+heure[3]. Cependant le terme est prorogé. Le lendemain jeudi étant un jour
+consacré aux solennités religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi,
+la dernière invitation est communiquée; les deux ordres répondent qu'ils
+vont délibérer; le roi, qu'il fera connaître ses intentions. L'appel des
+bailliages commence: le premier jour, trois curés se rendent, et sont
+couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisième et le
+quatrième, dix, au nombre desquels se trouvait l'abbé Grégoire.
+
+Pendant l'appel des bailliages et la vérification des pouvoirs, une dispute
+grave s'éleva sur le titre que devait prendre l'assemblée. Mirabeau proposa
+celui de _représentans du peuple français_; Mounier, celui de _la majorité
+délibérant en l'absence de la minorité;_ le député Legrand, celui
+_d'assemblée nationale._ Ce dernier fut adopté après une discussion assez
+longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il était une heure
+du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait séance tenante,
+ou si on remettrait au lendemain. Une partie des députés voulait qu'on ne
+perdît pas un instant, afin d'acquérir un caractère légal qui imposât à la
+cour. Un petit nombre, désirant arrêter les travaux de l'assemblée,
+s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, rangés des deux
+côtés d'une longue table, se menaçaient réciproquement; Bailly, placé au
+centre, était sommé par les uns de séparer l'assemblée, par les autres de
+mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris
+et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux.
+Le ciel était orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la
+salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirèrent; alors
+Bailly, s'adressant à l'assemblée devenue calme par la retraite de ceux qui
+la troublaient, l'engagea à renvoyer au jour l'acte important qui était
+proposé. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant à sa fermeté
+et à sa sagesse.
+
+Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en délibération, et, à la
+majorité de 491 voix contre 90, les communes se constituèrent en _assemblée
+nationale_. Sieyès, chargé encore de motiver cette décision, le fit avec sa
+rigueur accoutumée.
+
+«L'assemblée, délibérant après la vérification des pouvoirs, reconnaît
+qu'elle est déjà composée de représentans envoyés directement par les
+quatre-vingt-seize centièmes au moins de la nation. Une telle masse de
+députations ne saurait rester inactive par l'absence des députés de
+quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui
+ont été appelés_ ne peuvent empêcher les présens d'exercer la plénitude de
+leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir
+impérieux et pressant.
+
+«De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux représentans vérifiés de concourir
+au voeu national, et que tous les représentans vérifiés doivent être dans
+cette assemblée, il est encore indispensable de conclure qu'il lui
+appartient et qu'il n'appartient qu'à elle d'interpréter et de représenter
+la volonté générale de la nation.
+
+«Il ne peut exister entre le trône et l'assemblée aucun _veto_, aucun
+pouvoir négatif.
+
+«L'assemblée déclare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale
+peut et doit être commencée sans retard par les députés présens, et qu'ils
+doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle.
+
+«La dénomination d'assemblée nationale est la seule qui convienne à
+l'assemblée dans l'état actuel des choses, soit parce que les membres qui
+la composent sont les seuls représentans légitimement et publiquement
+connus et vérifiés, soit parce qu'ils sont envoyés par la presque totalité
+de la nation, soit enfin parce que la représentation étant une et
+indivisible, aucun des députés, dans quelque ordre ou classe qu'il soit
+choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions séparément de cette assemblée.
+
+«L'assemblée ne perdra jamais l'espoir de réunir dans son sein tous les
+députés aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler à remplir
+l'obligation qui leur est imposée de concourir à la tenue des
+états-généraux. A quelque moment que les députés absens se présentent dans
+la session qui va s'ouvrir, elle déclare d'avance qu'elle s'empressera de
+les recevoir, et de partager avec eux, après la vérification des pouvoirs,
+la suite des grands travaux qui doivent procurer la régénération de la
+France.»
+
+Aussitôt après cet arrêté, l'assemblée, voulant tout à la fois faire un
+acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arrêter la
+marche de l'administration, légalisa la perception des impôts, quoique
+établis sans le consentement national; prévenant sa séparation elle ajouta
+qu'ils cesseraient d'être perçus le jour où elle serait séparée; prévoyant
+en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les
+embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit à la
+prudence et à l'honneur en mettant les créanciers de l'état sous la
+sauvegarde de la loyauté française. Enfin elle annonça qu'elle allait
+s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misère publique.
+
+Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habileté, produisirent
+une impression profonde. La cour et les premiers ordres étaient épouvantés
+de tant d'audace et d'énergie. Pendant ce temps le clergé délibérait en
+tumulte s'il fallait se réunir aux communes. La foule attendait au dehors
+le résultat de sa délibération; les curés l'emportèrent enfin, et on apprit
+que la réunion avait été votée à la majorité de 149 voix sur 115. Ceux qui
+avaient voté pour la réunion furent accueillis avec des transports; les
+autres furent outragés et poursuivis par le peuple.
+
+Ce moment devait amener la réconciliation de la cour et de l'aristocratie.
+Le danger était égal pour toutes deux. La dernière résolution nuisait
+autant au roi qu'aux premiers ordres eux-mêmes dont les communes
+déclaraient pouvoir se passer. Aussitôt on se jeta aux pieds du roi; le duc
+de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archevêque de Paris, le
+supplièrent de réprimer l'audace du tiers-état, et de soutenir leurs droits
+attaqués. Le parlement lui fit offrir de se passer des états, en promettant
+de consentir tous les impôts. Le roi fut entouré par les princes et par la
+reine; c'était plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entraîna
+à Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse.
+
+Le ministre Necker, attaché à la cause populaire, se contentait de
+représentations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait
+l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de détruire bientôt l'effet.
+Des qu'il vit l'intervention de l'autorité royale nécessaire, il forma un
+projet qui parut très-hardi à son courage: il voulait que le monarque, dans
+une séance royale, ordonnât la réunion des ordres, mais seulement pour
+toutes les mesures d'intérêt général; qu'il s'attribuât la sanction de
+toutes les résolutions prises par les états-généraux; qu'il improuvât
+d'avance tout établissement contre la monarchie tempérée, tel que celui
+d'une assemblée unique; qu'il promît enfin l'abolition des privilèges,
+l'égale admission de tous les Français aux emplois civils et militaires,
+etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan
+pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'exécution.
+
+Le conseil avait suivi le roi à Marly. Là, le plan de Necker, approuvé
+d'abord, est remis en discussion: tout à coup un billet est transmis au
+roi; le conseil est suspendu, repris et renvoyé au lendemain, malgré le
+besoin d'une grande célérité. Le lendemain, de nouveaux membres sont
+ajoutés au conseil; les frères du roi sont du nombre. Le projet de Necker
+est modifié; le ministre résiste, fait quelques concessions, mais il se
+voit vaincu et retourne à Versailles. Un page vient trois fois lui remettre
+des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout-à-fait
+défiguré, et la séance royale est fixée pour le 22 juin.
+
+On n'était encore qu'au 20, et déjà on ferme la salle des états, sous le
+prétexte des préparatifs qu'exige la présence du roi. Ces préparatifs
+pouvaient se faire en une demi-journée; mais le clergé avait résolu la
+veille de se réunir aux communes, et on voulait empêcher cette réunion. Un
+ordre du roi suspend aussitôt les séances jusqu'au 22. Bailly, se croyant
+obligé d'obéir à l'assemblée, qui, le vendredi 19, s'était ajournée au
+lendemain samedi, se rend à la porte de la salle. Des gardes-françaises
+l'entouraient avec ordre d'en défendre l'entrée; l'officier de service
+reçoit Bailly avec respect, et lui permet de pénétrer dans une cour pour y
+rédiger une protestation. Quelques députés jeunes et ardens veulent forcer
+la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmène avec lui, pour ne
+pas compromettre le généreux officier qui exécutait avec tant de modération
+les ordres de l'autorité. On s'attroupe en tumulte, on persiste à se
+réunir; quelques-uns parlent de tenir séance sous les fenêtres mêmes du
+roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitôt; le
+maître la cède avec joie.
+
+Cette salle était vaste, mais les murs en étaient sombres et dépouillés; il
+n'y avait point de sièges. On offre un fauteuil au président, qui le refuse
+et veut demeurer debout avec l'assemblée; un banc sert de bureau; deux
+députés sont placés à la porte pour la garder, et sont bientôt relevés par
+la prévôté de l'hôtel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en
+foule, et la délibération commence. On s'élève de toutes parts contre cette
+suspension des séances, et on propose divers moyens pour l'empêcher à
+l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extrêmes commencent à
+s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre à Paris: cet avis,
+accueilli avec chaleur, est agité vivement; déjà même on parle de s'y
+transporter en corps et à pied. Bailly est épouvanté des violences que
+pourrait essuyer l'assemblée pendant la route; redoutant d'ailleurs une
+scission, il s'oppose à ce projet. Alors Mounier propose aux députés de
+s'engager par serment à ne pas se séparer avant l'établissement d'une
+constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on rédige
+aussitôt la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le
+premier, et lit la formule ainsi conçue: «Vous prêtez le serment solennel
+de ne jamais vous séparer, de vous rassembler partout où les circonstances
+l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et
+affermie sur des fondemens solides.» Cette formule, prononcée à haute et
+intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitôt toutes les bouches
+profèrent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout
+et immobile, reçoit cet engagement solennel d'assurer par des lois
+l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitôt des cris de _vive
+l'assemblée! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colère et sans
+haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est dû. Les députés se
+disposent ensuite à signer la déclaration qu'ils viennent de faire. Un
+seul, Martin d'Auch, ajoute à son nom le mot d'opposant. Il se forme autour
+de lui un grand tumulte. Bailly, pour être entendu, monte sur une table,
+s'adresse avec modération au député, et lui représente qu'il a le droit de
+refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le député
+persiste; et l'assemblée, par respect pour sa liberté, souffre le mot, et
+le laisse exister sur le procès-verbal.
+
+Ce nouvel acte d'énergie excita l'épouvante de la noblesse, qui le
+lendemain vint porter ses doléances aux pieds du roi, s'excuser en quelque
+sorte des restrictions qu'elle avait apportées au plan de conciliation,
+et lui demander son assistance. La minorité noble protesta contre cette
+démarche, soutenant avec raison qu'il n'était plus temps de demander
+l'intervention royale, après l'avoir si mal à propos refusée. Cette
+minorité, trop peu écoutée, se composait de quarante-sept membres; on y
+comptait des militaires, des magistrats éclairés; le duc de Liancourt,
+généreux ami de son roi et de la liberté; le duc de Larochefoucauld,
+distingué par une constante vertu et de grandes lumières; Lally-Tolendal,
+célèbre déjà par les malheurs de son père et ses éloquentes réclamations;
+Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les frères
+Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport,
+déjà cité pour sa vaste capacité et la fermeté de son caractère; enfin le
+marquis de Lafayette, défenseur de la liberté américaine, unissant à la
+vivacité française la constance et la simplicité de Washington.
+
+L'intrigue ralentissait toutes les opérations de la cour. La séance, fixée
+d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, écrit fort tard à Bailly
+et à l'issue du grand conseil, lui annonçait ce renvoi, et prouvait
+l'agitation qui régnait dans les idées. Necker était résolu à ne pas se
+rendre à la séance, pour ne pas autoriser de sa présence des projets qu'il
+désapprouvait.
+
+Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorité faible, furent
+employés pour empêcher la séance du lundi 22; les princes firent retenir la
+salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-là. L'assemblée se rendit à
+l'église de Saint-Louis, où elle reçut la majorité du clergé, à la tête de
+laquelle se trouvait l'archevêque de Vienne. Cette réunion, opérée avec la
+plus grande dignité, excita la joie la plus vive. Le clergé venait s'y
+soumettre, disait-il, à la vérification commune.
+
+Le lendemain 23 était le jour fixé pour la séance royale. Les députés des
+communes devaient entrer par une porte détournée, et différente de celle
+qui était réservée à la noblesse et au clergé. A défaut de la violence, on
+ne leur épargnait pas les humiliations. Exposés à la pluie, ils attendirent
+longtemps: le président, réduit à frapper à cette porte, qui ne s'ouvrait
+pas, frappa plusieurs fois; on lui répondit qu'il n'était pas temps. Déjà
+les députés allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit
+enfin, les députés entrèrent et trouvèrent les deux premiers ordres en
+possession de leurs sièges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant
+d'avance. La séance n'était point, comme celle du 5 mai, majestueuse et
+touchante à la fois, par une certaine effusion de sentimens et
+d'espérances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de
+cette première solennité. Les députés des communes avaient résolu de garder
+le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en
+employant des expressions beaucoup trop énergiques pour son caractère. On
+lui faisait proférer des reproches, et donner des commandemens. Il
+enjoignait la séparation par ordre, cassait les précédens arrêtés du
+tiers-état, en promettant de sanctionner l'abdication des privilèges
+pécuniaires quand les possesseurs l'auraient donnée. Il maintenait tous les
+droits féodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme propriétés inviolables;
+il n'ordonnait pas la réunion pour les matières d'intérêt général, mais il
+la faisait espérer de la modération des premiers ordres. Ainsi il forçait
+L'obéissance des communes, et se contentait de présumer celle de
+l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clergé juges de ce qui les
+concernait spécialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de
+nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se
+regarderait comme son unique représentant. Ce ton, ce langage, irritèrent
+profondément les esprits, non contre le roi, qui venait de représenter avec
+faiblesse des passions qui n'étaient pas les siennes, mais contre
+l'aristocratie dont il était l'instrument.
+
+Aussitôt après son discours, il ordonne à l'assemblée de se séparer
+sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clergé. Le plus grand
+nombre des députés ecclésiastiques demeurent; les députés des communes,
+immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avançait
+le premier, se lève: «Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez
+d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présens du
+despotisme n'étaient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la
+violation du temple national, pour vous commander d'être heureux!... Où
+sont les ennemis de la nation? Catilina est-il à nos portes?... Je demande
+qu'en vous couvrant de votre dignité, de votre puissance législative, vous
+vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de
+vous séparer qu'après avoir fait la constitution.»
+
+Le marquis de Brézé, grand-maître des cérémonies, rentre alors et s'adresse
+à Bailly: «Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi;» et Bailly lui
+répond: «Je vais prendre ceux de l'assemblée.» Mirabeau s'avance: «Oui,
+monsieur, s'écrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées
+au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler.
+Cependant, pour éviter tout délai, allez dire à votre maître que nous
+sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que
+par la puissance des baïonnettes.» M. de Brézé se retire. Sieyès prononce
+ces mots: «Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier; délibérons.»
+L'assemblée se recueille pour délibérer sur le maintien de ses précédens
+arrêtés. «Le premier de ces arrêtés, dit Barnave, a déclaré ce que vous
+êtes; le second statue sur les impôts, que vous seuls avez droit de
+consentir; le troisième est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces
+mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empêcher ce qu'il n'a
+pas à consentir.» Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les
+banquettes, des troupes armées traversent la salle, d'autres l'entourent au
+dehors; les gardes-du-corps s'avancent même jusqu'à la porte. L'assemblée,
+sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a
+unanimité pour le maintien de tous les arrêtés précédens. Ce n'est pas
+tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et
+privée des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemblée pouvait
+être menacée. Mirabeau reparaît à la tribune et propose de décréter
+l'inviolabilité de chaque député. Aussitôt l'assemblée, n'opposant à la
+force qu'une majestueuse volonté, déclare inviolable chacun de ses membres,
+proclame traître, infâme et coupable de crime capital, quiconque
+attenterait à leur personne.
+
+Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'état sauvé par ce lit de
+justice, présentait ses félicitations au prince qui en avait donné l'idée,
+et les portait du prince à la reine. La reine, tenant son fils dans ses
+bras, le montrant à ces serviteurs si empressés, recevait leurs sermens, et
+s'abandonnait malheureusement à une aveugle confiance. Dans ce même instant
+on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, réuni en
+foule, félicitait Necker de n'avoir pas assisté à la séance royale.
+L'épouvante succéda aussitôt à la joie; le roi et la reine firent appeler
+Necker, et ces augustes personnages furent obligés de le supplier de
+conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit à la cour
+une partie de la popularité qu'il avait conservée en n'assistant pas à
+cette funeste séance.
+
+Ainsi venait de s'opérer la première révolution. Le tiers-état avait
+recouvré le pouvoir législatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour
+avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette révolution
+législative fut entièrement consommée. On employa encore quelques petits
+moyens, tels que de gêner les communications intérieures dans les salles
+des états; mais ils furent sans succès. Le 24, la majorité du clergé se
+rendit à l'assemblée, et demanda la vérification en commun pour délibérer
+ensuite sur les propositions faites par le roi dans la séance du 23 juin.
+La minorité du clergé continuait à délibérer dans sa chambre particulière.
+L'archevêque de Paris, Juigné, prélat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais
+privilégié opiniâtre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa réunion;
+il se rendit en effet à l'assemblée nationale, accompagné de l'archevêque
+de Bordeaux, prélat populaire et qui devait plus tard devenir ministre.
+
+Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses
+agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Espréménil proposa de
+décréter le tiers-état, et de le faire poursuivre par le procureur-général;
+la minorité proposa la réunion. Cette motion fut rejetée au milieu du
+tumulte. Le duc d'Orléans appuya la proposition, après avoir, la veille,
+promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, résolus de se
+réunir à l'assemblée générale malgré la décision de la majorité, s'y
+rendirent en corps, et furent reçus au milieu de la joie publique.
+Cependant, malgré cette allégresse causée par leur présence, leurs visages
+étaient tristes. «Nous cédons à notre conscience, dit Clermont-Tonnerre,
+mais c'est avec douleur que nous nous séparons de nos frères. Nous venons
+concourir à la régénération publique; chacun de nous vous fera connaître le
+degré d'activité que lui permet son mandat.»
+
+Chaque jour amenait de nouvelles réunions, et l'assemblée voyait
+s'accroître le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes
+parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces.
+Mounier suscita celles du Dauphiné. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal
+lui-même envoya une députation, que l'assemblée, entourée encore de
+dangers, reçut pour ne pas s'aliéner la multitude. Alors elle n'en
+prévoyait pas les excès; elle avait besoin au contraire de présumer son
+énergie et d'en espérer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le
+courage du peuple n'était encore qu'un rêve heureux. Ainsi les
+applaudissemens des tribunes, importuns souvent à l'assemblée, l'avaient
+pourtant soutenue, et on n'osa pas les empêcher. Bailly voulut réclamer, on
+étouffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens.
+
+La majorité de la noblesse continuait ses séances au milieu du tumulte et
+du plus violent déchaînement. L'épouvante se répandit chez ceux qui la
+dirigeaient, et le signal de la réunion partit de ceux mêmes qui lui
+persuadaient naguère la résistance. Mais ces passions, déjà trop excitées,
+n'étaient point faciles à conduire. Le roi fut obligé d'écrire une lettre;
+la cour, les grands, furent réduits à supplier; «la réunion sera passagère,
+disait-on aux plus obstinés; des troupes s'approchent, cédez pour sauver le
+roi.» Le consentement fut arraché au milieu du désordre, et la majorité de
+la noblesse, accompagnée de la minorité du clergé, se rendit le 27 juin à
+l'assemblée générale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit
+qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et à la nation
+une preuve de patriotisme. «La famille est complète,» répondit Bailly.
+Supposant que la réunion était entière, et qu'il s'agissait, non de
+vérifier, mais de délibérer en commun, il ajouta: «Nous pourrons nous
+occuper, sans relâche et sans distraction, de la régénération du royaume et
+du bonheur public.»
+
+Plus d'un petit moyen fut encore employé pour paraître n'avoir pas fait ce
+que la nécessité avait obligé de faire. Les nouveaux arrivés se rendaient
+toujours après l'ouverture des séances, tous en corps, et de manière à
+figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derrière le président,
+et de manière à paraître ne pas siéger. Bailly, avec beaucoup de mesure et
+de fermeté, finit par vaincre toutes les résistances, et parvint à les
+faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la présidence, non de vive
+force, mais tantôt par une négociation secrète, tantôt par une supercherie.
+Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple
+citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, présider tous les
+grands du royaume et de l'église.
+
+Il était trop évident que la révolution législative était achevée. Quoique
+le premier différend n'eût d'autre objet que le mode de vérification et non
+la manière de voter, quoique les uns eussent déclaré ne se réunir que pour
+la vérification commune, et les autres pour obéir aux intentions royales
+exprimées le 23 juin, il était certain que le vote par tête devenait
+inévitable; toute réclamation était donc inutile et impolitique. Pourtant
+le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorité, et assura
+qu'il ne s'était réuni que pour délibérer sur les objets généraux, et en
+conservant toujours le droit de former un ordre. L'archevêque de Vienne
+répliqua avec vivacité que la minorité n'avait rien pu décider en l'absence
+de la majorité du clergé, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom
+de l'ordre. Mirabeau s'éleva avec force contre cette prétention, dit qu'il
+était étrange qu'on protestât dans l'assemblée contre l'assemblée; qu'il
+fallait en reconnaître la souveraineté, ou se retirer.
+
+Alors s'éleva la question des mandats impératifs. La plupart des cahiers
+exprimaient le voeu des électeurs à l'égard des réformes à opérer, et
+rendaient ce voeu obligatoire pour les députés. Avant d'agir, il fallait
+fixer jusqu'à quel point on le pouvait; cette question devait donc être la
+première. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on
+retournât aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir
+des commettans que la mission de voter pour eux, après que les objets
+auraient été discutés et éclaircis par les envoyés de toute la nation, mais
+ils ne croyaient pas qu'on pût recevoir d'avance un avis tout fait. Si on
+croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil général, soit
+parce qu'on trouve plus de lumières en s'élevant, soit parce qu'on ne peut
+avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont
+réciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les députés doivent être
+libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acérant la raison par
+l'ironie, s'écria que ceux qui croyaient les mandats impératifs avaient eu
+tort de venir, et n'avaient qu'à laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et
+que ces cahiers siégeraient tout aussi bien qu'eux. Sieyès, avec sa
+sagacité ordinaire, prévoyant que, malgré la décision très juste de
+l'assemblée, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens,
+et qu'en se réfugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables,
+proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun était juge de la valeur du
+serment qu'il avait prêté. «Ceux qui se croient obligés par leurs cachiers,
+dit-il, seront regardés comme absens, tout comme ceux qui avaient refusé de
+faire vérifier leurs pouvoirs en assemblée générale.» Cette sage opinion
+fut adoptée. L'assemblée, en contraignant les opposans, leur eût fourni des
+prétextes, tandis qu'en les laissant libres, elle était sûre de les amener
+à elle, car sa victoire était désormais certaine.
+
+L'objet de la nouvelle convocation était la réforme de l'état,
+c'est-à-dire, l'établissement d'une constitution, dont la France manquait,
+malgré tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espèce de
+rapports entre les gouvernés et le gouvernement, sans doute la France
+possédait une constitution; un roi avait commandé et des sujets obéi; des
+ministres avaient emprisonné arbitrairement; des traitans avaient perçu
+jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamné des
+malheureux à la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces espèces de
+constitution. Il y avait eu en France des états-généraux, mais sans
+attributions précises, sans retours assurés, et toujours sans résultats.
+Il y avait eu une autorité royale, tour à tour nulle ou absolue. Il y avait
+eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir
+judiciaire le pouvoir législatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurât
+la responsabilité des agens du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté
+individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'état social,
+remplacent la fiction de la liberté naturelle[5].
+
+Le besoin d'une constitution était avoué, et généralement senti; tous les
+cahiers l'avaient énergiquement exprimé, et s'étaient même expliqués
+formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils
+avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'hérédité de
+mâle en mâle, l'attribution exclusive du pouvoir exécutif au roi, la
+responsabilité de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour
+la confection des lois, le vote de l'impôt, et la liberté individuelle.
+Mais ils étaient divisés sur la création d'une ou de deux chambres
+législatives; sur la permanence, la périodicité, la dissolution du corps
+législatif; sur l'existence politique du clergé et des parlemens; sur
+l'étendue de la liberté de la presse. Tant de questions, ou résolues ou
+proposées par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public était
+alors éveillé dans toutes les parties du royaume, et combien était général
+et prononcé le voeu de la France pour la liberté[6]. Mais une constitution
+entière à fonder au milieu des décombres d'une antique législation, malgré
+toutes les résistances, et avec l'élan désordonné des esprits, était une
+oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la
+diversité des intérêts, il y avait encore à redouter la divergence
+naturelle des opinions. Une législation tout entière à donner à un grand
+peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes
+des espérances si chimériques, qu'on devait s'attendre à des mesures ou
+vagues ou exagérées, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les
+travaux, on nomma un comité chargé d'en mesurer l'étendue et d'en ordonner
+la distribution. Ce comité était composé des membres les plus modérés de
+l'assemblée. Mounier, esprit sage, quoique opiniâtre, en était le membre le
+plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prépara l'ordre du
+travail.
+
+La difficulté de donner une constitution n'était pas la seule qu'eut à
+vaincre cette assemblée. Entre un gouvernement mal disposé et un peuple
+affamé qui exigeait de prompts soulagemens, il était difficile qu'elle ne
+se mêlât pas de l'administration. Se défiant de l'autorité, pressée de
+secourir le peuple, elle devait, même sans ambition, empiéter peu à peu sur
+le pouvoir exécutif. Déjà le clergé lui en avait donné l'exemple, en
+faisant au tiers-état la proposition insidieuse de s'occuper immédiatement
+des subsistances. L'assemblée à peine formée nomma un comité des
+subsistances, demanda au ministère des renseignemens sur cette matière,
+proposa de favoriser la circulation des denrées de province à province, de
+les transporter d'office sur les lieux où elles manquaient, de faire des
+aumônes, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministère fit connaître les
+mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur
+soigneux, avait favorisées de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de
+faire des décrets sur la libre circulation; à quoi Mounier objecta que de
+tels décrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'étant
+pas réglée, exposerait à des difficultés graves. Ainsi tous les obstacles
+se réunissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes législatives
+fussent fixées, surveiller l'administration sans empiéter sur l'autorité
+exécutive, et suffire à tant d'embarras, malgré la mauvaise volonté du
+pouvoir, l'opposition des intérêts, la divergence des esprits, et
+l'exigence d'un peuple récemment éveillé, et s'agitant à quelques lieues de
+l'assemblée dans le sein d'une immense capitale.
+
+Un très petit espace sépare Paris de Versailles, et on peut le franchir
+plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc
+ressentir immédiatement à Versailles, à la cour et dans l'assemblée. Paris
+offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les électeurs, réunis
+en soixante districts, n'avaient pas voulu se séparer après les élections,
+et étaient demeurés assemblés, soit pour donner des instructions à leurs
+députés, soit par ce besoin de se réunir, de s'agiter, qui est toujours
+dans le coeur des hommes, et qui éclate avec d'autant plus de violence
+qu'il a été plus longtemps comprimé. Ils avaient eu le même sort que
+l'assemblée nationale: le lieu de leurs séances ayant été fermé, ils
+s'étaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de
+l'Hôtel-de-ville, et là ils continuaient de se réunir et de correspondre
+avec leurs députés. Il n'existait point encore de feuilles publiques,
+rendant compte des séances de l'assemblée nationale; on avait besoin de se
+rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des évènemens. Le jardin du
+Palais-Royal était le lieu des plus fréquens rassemblemens. Ce magnifique
+jardin, entouré des plus riches magasins de l'Europe, et formant une
+dépendance du palais du duc d'Orléans, était le rendez-vous des étrangers,
+des débauchés, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les
+discours les plus hardis étaient proférés dans les cafés ou dans le jardin
+même. On voyait un orateur monter sur une table, et, réunissant la foule
+autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles
+toujours impunies, car la multitude régnait là en souveraine. Des hommes
+qu'on supposait dévoués au duc d'Orléans s'y montraient des plus ardens.
+Les richesses de ce prince, ses prodigalités connues, ses emprunts énormes,
+son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a dû le faire accuser.
+L'histoire, sans désigner aucun nom, peut assurer du moins que l'or a été
+répandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la liberté, si
+la multitude inquiète et souffrante voulait s'agiter et faire son sort
+meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excité cette
+multitude et dirigé peut-être quelques-uns de ses coups. Du reste, cette
+influence n'est point à compter parmi les causes de la révolution, car ce
+n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secrètes qu'on ébranle une
+nation de vingt-cinq millions d'hommes.
+
+Une occasion de troubles se présenta bientôt. Les gardes-françaises,
+troupes d'élite destinées à composer la garde du roi, étaient à Paris.
+Quatre compagnies se détachaient alternativement, et venaient faire leur
+service à Versailles. Outre la sévérité barbare de la nouvelle discipline,
+ces troupes avaient encore à se plaindre de celle de leur nouveau colonel.
+Dans le pillage de la maison Réveillon, elles avaient bien montré quelque
+acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient éprouvé du
+regret, et, mêlées tous les jours à lui, elles avaient cédé à ses
+séductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute
+carrière leur était fermée; ils étaient blessés de voir leurs jeunes
+officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de
+parade, et, après les revues, ne pas même accompagner le régiment dans les
+casernes. Il y avait là comme ailleurs un tiers-état qui suffisait à tout
+et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats
+furent enfermés à l'Abbaye.
+
+On se réunit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut
+aussitôt. Les portes en furent enfoncées, et on conduisit en triomphe les
+soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple
+les gardait au palais-Royal, une lettre fut écrite à l'assemblée pour
+demander leur liberté. Placée entre le peuple d'une part, et le
+gouvernement de l'autre, qui était suspect puisqu'il allait agir dans sa
+propre cause, l'assemblée ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre
+un empiétement en se mêlant de la police publique. Prenant une résolution
+tout à la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour
+le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en même
+temps elle envoya une députation au roi pour implorer sa clémence, comme un
+moyen infaillible de rétablir la concorde et la paix. Le roi, touché de là
+modération de l'assemblée, promit sa clémence quand l'ordre serait rétabli.
+Les gardes-françaises furent sur-le-champ replacés dans les prisons, et une
+grâce du roi les en fit aussitôt sortir.
+
+Tout allait bien jusque-là; mais la noblesse, en se réunissant aux deux
+ordres, avait cédé avec regret, et sur la promesse que sa réunion serait de
+courte durée. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre
+les travaux de l'assemblée nationale; ses réunions étaient progressivement
+moins nombreuses; le 3 juillet on avait compté 138 membres présens; le 10
+ils n'étaient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstinés
+avaient persisté, et le 11 ils avaient résolu une protestation que les
+évènemens postérieurs les empêchèrent de rédiger. La cour, de son côté,
+n'avait pas cédé sans regret et sans projet. Revenue de son effroi après
+la séance du 23 juin, elle avait voulu la réunion générale pour entraver la
+marche de l'assemblée au moyen des nobles, et dans l'espérance de la
+dissoudre bientôt de vive force. Necker n'avait été conservé que pour
+couvrir par sa présence les trames secrètes qu'on ourdissait. A une
+certaine agitation, à la réserve dont on usait envers lui, il se doutait
+d'une grande machination. Le roi même n'était pas instruit de tout, et on
+se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui
+croyait que toute l'action d'un homme d'état devait se borner à raisonner,
+et qui avait tout juste la force nécessaire pour faire des représentations,
+en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et
+Clermont-Tonnerre, ils méditaient tous ensemble l'établissement de la
+constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des
+préparatifs secrets; et les députés nobles ayant voulu se retirer, on les
+retint en leur parlant d'un évènement prochain.
+
+Des troupes s'approchaient; le vieux maréchal de Broglie en avait reçu le
+commandement général, et le baron de Besenval avait reçu le commandement
+particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze régimens, la plupart
+étrangers, étaient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans
+révélait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts à menacer,
+compromettaient ainsi leurs projets. Les députés populaires, instruits, non
+pas de tous les détails d'un plan qui n'était pas connu encore en entier,
+et que le roi lui-même n'a connu qu'en partie, mais qui certainement
+faisait craindre l'emploi de la violence, les députés populaires étaient
+irrités et songeaient aux moyens de résistance. On ignore et on ignorera
+probablement toujours quelle a été la part des moyens secrets dans
+l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait,
+le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employés étant
+les mêmes, reste la justice de la cause, et la justice n'était pas pour
+ceux qui voulaient revenir sur la réunion des trois ordres, dissoudre la
+représentation nationale, et sévir contre ses plus courageux députés.
+
+Mirabeau pensa que le plus sûr moyen d'intimider le pouvoir, c'était de le
+réduire à discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il
+fallait pour cela les dénoncer ouvertement. S'il hésitait à répondre, s'il
+éludait, il était jugé; la nation était avertie et soulevée. Mirabeau fait
+suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le
+renvoi des troupes. Il mêle dans ses paroles le respect pour le monarque
+aux reproches les plus sévères pour le gouvernement. Il dit que tous les
+jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont
+interceptés; que les ponts, les promenades sont changés en postes
+militaires; que des faits publics et cachés, des ordres et des
+contre-ordres précipités frappent tous les yeux et annoncent la guerre.
+Ajoutant à ces faits des reproches amers: «On montre, dit-il, plus de
+soldats menaçans à la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en
+rencontrerait peut-être, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu réunir
+pour secourir des amis martyrs de leur fidélité, et surtout pour conserver
+cette alliance des Hollandais, si précieuse, si chèrement conquise, et si
+honteusement perdue.»
+
+Son discours est aussitôt couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il
+propose est adoptée. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes
+il avait demandé qu'on les remplaçât par des gardes bourgeoises, cet
+article est supprimé; l'adresse est votée à l'unanimité moins quatre voix.
+Dans cette adresse, demeurée célèbre, qu'il n'a, dit-on, point écrite, mais
+dont il avait fourni toutes les idées à un de ses amis, Mirabeau prévoyait
+presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la
+défection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi
+adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient
+point vaines: «Vous nous avez appelés, lui disait-il, pour régénérer le
+royaume; vos voeux seront accomplis, malgré les pièges, les difficultés,
+les périls..., etc.»
+
+L'adresse fut présentée par une députation de vingt-quatre membres. Le roi,
+ne voulant pas s'expliquer, répondit que ce rassemblement de troupes
+n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillité publique, et la
+protection due à rassemblée; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des
+craintes, il la transférerait à Soissons ou à Noyon, et que lui-même se
+rendrait à Compiègne.
+
+L'assemblée ne pouvait se contenter d'une pareille réponse, surtout de
+l'offre de l'éloigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le
+comte de Crillon proposa de s'en fier à la parole d'un roi honnête homme.
+«La parole d'un roi honnête homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant
+de la conduite de son ministère; notre confiance aveugle dans nos rois nous
+a perdus; nous avons demandé la retraite des troupes et non à fuir devant
+elles; il faut insister encore, et sans relâche.»
+
+Cette opinion ne fut point appuyée. Mirabeau insistait assez sur les moyens
+ouverts, pour qu'on lui pardonnât les machinations secrètes, s'il est vrai
+qu'elles aient été employées.
+
+C'était le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses
+services lui déplaisaient, il se retirerait avec soumission. «Je prends
+votre parole,» avait répondu le roi. Le 11 au soir, Necker reçut un billet
+où Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et
+ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour espérer qu'il cacherait son
+départ à tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du
+monarque, part sans en avertir sa société, ni même sa fille, et se trouve
+en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet était
+un dimanche. Le bruit se répandit à Paris que Necker avait été renvoyé,
+ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puységur et de Saint-Priest.
+On annonçait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de
+Broglie, Foulon et Damécourt, presque tous connus par leur opposition à la
+cause populaire. L'alarme se répand dans Paris. On se rend au Palais-Royal.
+Un jeune homme, connu depuis par son exaltation républicaine, né avec une
+âme tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table,
+montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont
+il fait une cocarde, et engage tout le monde à l'imiter.
+
+Les arbres sont aussitôt dépouillés, et on se rend dans un musée renfermant
+des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orléans,
+menacé, dit-on, de l'exil, et on se répand ensuite dans les quartiers de
+Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honoré, lorsqu'elle rencontre,
+vers la place Vendôme, un détachement de Royal-Allemand qui fond sur elle,
+blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des
+gardes-françaises. Ces derniers, tout disposés pour le peuple et contre le
+Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours précédens,
+étaient casernés près de la place Louis XV; ils font feu sur
+Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce régiment, se replie
+aussitôt sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y
+promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait évacuer le
+jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se
+concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a
+plus de bornes et se change en fureur. On se répand dans la ville en criant
+aux armes. La multitude court à l'Hôtel- de-Ville pour en demander. Les
+électeurs composant l'assemblée générale y étaient réunis. Ils livrent les
+armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait déjà à l'instant
+où ils se décidaient à les accorder. Ces électeurs composaient en ce moment
+la seule autorité établie. Privés de tout pouvoir actif, ils prennent ceux
+que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts.
+Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se préserver à la
+fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales.
+Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours à ce qui l'intéresse, force
+et brûle les barrières, disperse les commis et rend toutes les entrées
+libres. Les boutiques des armuriers sont pilliées. Ces brigands, déjà
+signalés chez Réveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir
+comme de dessous terre, reparaissent armés de piques et de bâtons, et
+répandent l'épouvante. Ces évènemens avaient eu lieu pendant la journée du
+dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la
+matinée du lundi, les électeurs, toujours réunis à l'Hôtel-de-Ville,
+croient devoir donner une forme plus légale à leur autorité; ils appellent,
+en conséquence, le prévôt des marchands, administrateur ordinaire de la
+cité. Celui-ci ne consent à céder que sur une réquisition en forme. On le
+requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'électeurs; on
+compose ainsi une municipalité revêtue de tous les pouvoirs. Cette
+municipalité mande auprès d'elle le lieutenant de police, et rédige en
+quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise.
+
+Cette milice devait être composée de quarante-huit mille hommes, fournis
+par les districts. Le signe distinctif devait être, au lieu de la cocarde
+verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes
+et avec cette cocarde, sans avoir été enrôlé par son district dans la garde
+bourgeoise, devait être arrêté, désarmé et puni. Telle fut la première
+origine des gardes nationales. Ce plan fut adopté par tous les districts,
+qui se hâtèrent de le mettre à exécution. Dans le courant de la même
+matinée, le peuple avait dévasté la maison de Saint-Lazare pour y chercher
+des grains; il avait forcé le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en
+avait exhumé des armures antiques dont il s'était revêtu. On voyait la
+foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se
+montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilité ordinaire, il
+affectait le désintéressement, il respectait l'or, ne prenait que les
+armes, et arrêtait lui-même les brigands. Les gardes-françaises et les
+milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enrôlés dans
+la garde bourgeoise.
+
+On demandait toujours des armes à grands cris. Le prévôt Flesselles, qui
+d'abord avait résisté à ses concitoyens, se montrait zélé maintenant, et
+promettait 12,000 fusils pour le jour même, davantage pour les jours
+suivans. Il prétendait avoir fait un marché avec un armurier inconnu. La
+chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'était écoulé.
+Cependant le soir étant arrivé, les caisses d'artillerie annoncées par
+Flesselles sont conduites à l'Hôtel-de-Ville; on les ouvre, et on les
+trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre
+le prévôt, qui dit avoir été trompé. Pour l'apaiser, il la dirige vers les
+Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux étonnés
+reçoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et
+parviennent à la convaincre qu'ils ne possédaient rien de ce qu'avait
+annoncé le prévôt.
+
+Le peuple, plus irrité que jamais, revient en criant à la trahison. Pour le
+satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des
+poudres destinées pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on
+s'en empare, et un électeur en fait la distribution au milieu des plus
+grands dangers.
+
+Une horrible confusion régnait à cet Hôtel-de-Ville, siège des autorités,
+quartier-général de la milice, et centre de toutes les opérations. Il
+fallait à la fois y pourvoir à la sûreté extérieure menacée par la cour, à
+la sûreté intérieure menacée par les brigands; il fallait à chaque instant
+calmer les soupçons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur
+ceux qui excitaient sa défiance. On voyait là des voitures arrêtées, des
+convois interceptés, des voyageurs attendant la permission de continuer
+leur route. Pendant la nuit, l'Hôtel-de-Ville fut encore une fois menacé
+par les brigands; un électeur, le courageux Moreau de Saint-Méry, chargé
+d'y veiller, fît apporter des barils de poudre, et menaça de le faire
+sauter. Les brigands s'éloignèrent à cette vue. Pendant ce temps, les
+citoyens retirés chez eux se tenaient prêts à tous les genres d'attaque;
+ils avaient dépavé les rues, ouvert des tranchées, et pris tous les moyens
+de résister à un siège.
+
+Pendant ces troubles de la capitale, la consternation régnait dans
+l'assemblée. Elle s'était formée le 13 au matin, alarmée des évènemens qui
+se préparaient, et ignorant encore ce qui s'était passé à Paris. Le député
+Mounier s'élève le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal
+lui succède à la tribune, fait un magnifique éloge de Necker, et tous deux
+s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le
+rappel des ministres disgraciés. Un député de la noblesse, M. de Virieu,
+propose même de confirmer les arrêtés du 17 juin par un nouveau serment. M.
+de Clermont-Tonnerre s'oppose à cette proposition, comme inutile, et,
+rappelant les engagemens déjà pris par l'assemblée, s'écrie: «La
+constitution sera, ou nous ne serons plus. » La discussion s'était déjà
+prolongée lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matinée du 13,
+et les malheurs dont la capitale était menacée, entre des Français
+indisciplinés qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'étaient
+dans la main de personne, et des étrangers disciplinés, qui étaient dans la
+main du despotisme. On arrête aussitôt d'envoyer une députation au roi,
+pour lui peindre la désolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le
+renvoi des troupes et l'établissement des gardes bourgeoises. Le roi fait
+une réponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et
+répète que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemblée alors s'élevant au
+plus noble courage, rend un arrêté mémorable dans lequel elle insiste sur
+le renvoi des troupes, et sur l'établissement des gardes bourgeoises,
+déclare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser
+sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent être, la
+responsabilité des malheurs qui se préparent; consolide la dette publique,
+défend de prononcer le nom infâme de banqueroute, persiste dans ses
+précédens arrêtés, et ordonne au président d'exprimer ses regrets à M.
+Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Après ces mesures pleines d'énergie
+et de prudence, l'assemblée, pour préserver ses membres de toute violence
+personnelle, se déclare en permanence, et nomme M. de Lafayette
+vice-président, pour soulager le respectable archevêque de Vienne, à qui
+son âge ne permettait pas de siéger jour et nuit.
+
+La nuit du 13 au 14 s'écoula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A
+chaque instant, des nouvelles funestes étaient données et contredites; on
+ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que
+plusieurs députés étaient menacés, que la violence allait être employée
+contre Paris et les membres les plus signalés de l'assemblée. Suspendue un
+instant, la séance fut reprise à cinq heures du matin, 14 juillet.
+L'assemblée, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution,
+discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en accélérer l'exécution et
+de la conduire avec prudence. Un comité fut nommé pour préparer les
+questions; il se composait de MM. l'évêque d'Autun, l'archevêque de
+Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyès, Chapelier et Bergasse.
+La matinée s'écoula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le
+roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemblée rester livrée à
+plusieurs régimens étrangers. Dans ce moment, on venait de voir les
+princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant à l'Orangerie,
+flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des
+rafraîchissemens. Il paraît qu'un grand dessein était conçu pour la nuit du
+14 au 15, que Paris devait être attaqué sur sept points, le Palais-Royal
+enveloppé, l'assemblée dissoute, et la déclaration du 23 juin portée au
+parlement; qu'enfin il devait être pourvu aux besoins du trésor par la
+banqueroute et les billets d'état. Il est certain que les commandans des
+troupes avaient reçu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets
+d'état avaient été fabriqués, que les casernes des Suisses étaient pleines
+de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait déménagé, ne
+laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans
+l'après-midi, les terreurs de l'assemblée redoublèrent; on venait de voir
+passer le prince de Lambesc à toute bride; on entendait le bruit du canon,
+et on appliquait l'oreille à terre pour saisir les moindres bruits.
+Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une
+seconde députation au roi. La députation partit aussitôt pour faire de
+nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemblée, venus de
+Paris en toute hâte, assurèrent qu'on s'y égorgeait; l'un d'eux attesta
+qu'il avait vu un cadavre décapité et revêtu de noir. La nuit commençait à
+se faire; on annonça l'arrivée de deux électeurs. Le plus profond silence
+régnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurité;
+et on apprit de leur bouche que la Bastille était attaquée, que le canon
+avait tiré, que le sang coulait, et qu'on était menacé des plus affreux
+malheurs. Aussitôt une nouvelle députation fut envoyée avant le retour de
+la précédente. Tandis qu'elle partait, la première arrivait et rapportait
+la réponse du roi. Le roi avait ordonné, disait-il, l'éloignement des
+troupes campées au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde
+bourgeoise, il avait nommé des officiers pour la commander.
+
+A l'arrivée de la seconde députation, le roi, toujours plus troublé, lui
+dit: «Messieurs, vous déchirez mon coeur de plus en plus par le récit que
+vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres
+donnés aux troupes en soient la cause. » On n'avait obtenu encore que
+l'éloignement de l'armée. Il était deux heures après minuit. On répondit à
+la ville de Paris «que deux députations avaient été envoyées, et que les
+instances seraient renouvelées le lendemain, jusqu'à ce qu'elles eussent
+obtenu le succès qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des
+impressions étrangères n'en arrêteraient plus les mouvemens.» La séance fut
+un moment suspendue, et on apprit le soir les évènemens de la journée du
+14.
+
+Le peuple, dès la nuit du 13, s'était porté vers la Bastille; quelques
+coups de fusil avaient été tirés, et il paraît que des instigateurs avaient
+proféré plusieurs fois le cri: _A là bastille!_ Le voeu de sa destruction
+se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les idées avaient pris d'avance
+cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'était répandu
+que l'Hôtel des Invalides en contenait un dépôt considérable. On s'y rend
+aussitôt. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait défendre l'entrée, disant
+qu'il doit demander des ordres à Versailles. Le peuple ne veut rien
+entendre, se précipite dans l'Hôtel, enlève les canons et une grande
+quantité de fusils. Déjà dans ce moment une foule considérable assiégeait
+la Bastille. Les assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé
+sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député
+d'un district demande à être introduit dans la forteresse, et l'obtient du
+commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et
+quatre-vingt-deux invalides, et reçoit la parole de la garnison de ne pas
+faire feu si elle n'est attaquée. Pendant ces pourparlers le peuple, ne
+voyant pas paraître son député, commence à s'irriter, et celui-ci est
+obligé de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers
+onze heures du matin. Une demi-heure s'était à peine écoulée, qu'une
+nouvelle troupe arrive en armes, en criant: «Nous voulons la Bastille!» La
+garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux
+hommes montent avec intrépidité sur le toit du corps-de-garde, et brisent à
+coups de hache les chaînes du pont, qui retombe. La foule s'y précipite, et
+court à un second pont pour le franchir de même. En ce moment une décharge
+de mousqueterie l'arrête: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure
+quelques instans. Les électeurs réunis à l'Hôtel-de-Ville, entendant le
+bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux
+députations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser
+introduire dans la place un détachement de milice parisienne, sur le motif
+que toute force militaire dans Paris doit être sous la main de la ville.
+Ces deux députations arrivent successivement. Au milieu de ce siège
+populaire, il était très difficile de se faire entendre. Le bruit du
+tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les députés
+s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer.
+Des coups de fusils sont tirés, on ne sait d'où. Le peuple, persuadé qu'il
+est trahi, se précipite pour mettre le feu à la place; la garnison tire
+alors à mitraille. Les gardes-françaises arrivent avec du canon et
+commencent une attaque en forme.
+
+Sur ces entrefaites, un billet adressé par le baron de Besenval à Delaunay,
+commandant de la Bastille, est intercepté et lu à l'Hôtel-de-Ville.
+Besenval engageait Delaunay à résister, lui assurant qu'il serait bientôt
+secouru. C'était en effet dans la soirée de ce jour que devaient s'exécuter
+les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'étant point secouru, voyant
+l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche allumée et veut faire sauter
+la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre: les signaux sont
+donnés, un pont est baissé. Les assiégeans s'approchent en promettant de ne
+commettre aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les
+Suisses parviennent à se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachés à
+la fureur du peuple que par le dévouement des gardes-françaises. En ce
+moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se présente: on la suppose
+fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait être brûlée, lorsqu'un
+brave soldat se précipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en
+sûreté, et retourne à la mêlée.
+
+Il était cinq heures et demie. Les électeurs étaient dans la plus cruelle
+anxiété, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolongé. Une foule
+se précipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-française,
+couvert de blessures, couronné de lauriers, est porté en triomphe par le
+peuple. Le règlement et les clés de la Bastille sont au bout d'une
+baïonnette; une main sanglante, s'élevant au-dessus de la foule, montre une
+boucle de col: c'était celle du gouverneur Delaunay qui venait d'être
+décapité. Deux gardes-françaises, Élie et Hullin, l'avaient défendu jusqu'à
+la dernière extrémité. D'autre victimes avaient succombé, quoique défendues
+avec héroïsme contre la férocité de la populace. Une espèce de fureur
+commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on
+accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple en lui
+promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La
+salle était pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et pressés par
+cent mille autres qui, restés au dehors, voulaient entrer à leur tour. Les
+électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude.
+Il commençait à perdre son assurance, et déjà tout pâle il s'écrie:
+«Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au
+Palais-Royal, pour y être jugé.» Il descend alors pour s'y rendre. La
+multitude s'ébranle, l'entoure, le presse. Arrivé au quai Pelletier, un
+inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On prétend qu'on avait saisi une
+lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: «Tenez bon,
+tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes.»
+
+Tels avaient été les malheureux évènemens de cette journée. Un mouvement de
+terreur succéda bientôt à l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la
+Bastille, étonnés de leur audace, et croyant retrouver le lendemain
+l'autorité formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on
+répandait que les troupes s'avançaient, pour saccager Paris. Moreau de
+Saint-Méry, le même qui la veille avait menacé les brigands de faire sauter
+l'Hôtel-de-Ville, demeura inébranlable, et donna plus de trois mille ordres
+en quelques heures. Dès que la prise de la Bastille avait été connue à
+l'Hôtel-de-Ville, les électeurs en avaient fait informer l'assemblée, qui
+l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La séance était suspendue, mais
+la nouvelle se répandit avec rapidité. La cour jusque-là, ne croyant point
+à l'énergie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui
+voulait prendre une place vainement assiégée autrefois par le grand Condé,
+la cour était paisible et se répandait en railleries. Cependant le roi
+commençait à être inquiet; ses dernières réponses avaient même décelé sa
+douleur. Il s'était couché. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens
+généreux, était l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualité de
+grand-maître de la garde-robe, il avait toujours accès auprès de lui.
+Instruit des évènemens de Paris, il se rendit en toute hâte auprès du
+monarque, l'éveilla malgré les ministres, et lui apprit ce qui s'était
+Passé. «Quelle révolte! s'écria le prince.--Sire, reprit le duc de
+Liancourt, dites révolution.» Le roi, éclairé par ses représentations,
+consentit à se rendre dès le matin à l'assemblée. La cour céda aussi, et
+cet acte de confiance fut résolu. Dans cet intervalle, l'assemblée avait
+repris séance. On ignorait les nouvelles dispositions inspirées au roi, et
+il s'agissait de lui envoyer une dernière députation, pour essayer de le
+toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore à accorder. Cette
+députation était la cinquième depuis ces funestes évènemens. Elle se
+composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque
+Mirabeau, plus véhément que jamais, l'arrête: «Dites au roi, s'écrie-t-il,
+dites-lui bien que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu
+hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et
+leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présens. Dites-lui que
+Toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit,
+dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux
+brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale. Dites-lui que
+dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette
+musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi!
+
+«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux
+qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris
+révolté, qu'il assiégeait en personne; et que ses conseillers féroces font
+rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et
+affamé.»
+
+La députation allait se rendre auprès du roi, lorsqu'on apprend qu'il
+arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des
+applaudissemens retentissent: «Attendez, reprend Mirabeau avec gravité,
+que le roi nous ait fait connaître ses bonnes dispositions. Qu'un morne
+respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur.
+Le silence des peuples est la leçon des rois!»
+
+Louis XVI se présente alors accompagné de ses deux frères. Son discours
+simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemblée,
+qu'il nomme pour la première fois assemblée nationale; se plaint avec
+douceur des méfiances qu'on a conçues: «Vous avez craint, leur dit-il; eh
+bien! c'est moi qui me fie à vous.» Ces mots sont couverts
+d'applaudissemens.
+
+Aussitôt les députés se lèvent, entourent le monarque, et le reconduisent
+à pied jusqu'au château. La foule se presse autour de lui, les larmes
+coulent de tous les yeux, et il peut à peine s'ouvrir un passage à travers
+ce nombreux cortège. La reine, en ce moment, placée avec la cour sur un
+balcon, contemplait de loin cette scène touchante. Son fils était dans ses
+bras; sa fille, debout à ses côtés, jouait naïvement avec les cheveux de
+son frère. La princesse, vivement émue, semblait se complaire dans cet
+amour des Français. Hélas! combien de fois un attendrissement réciproque
+n'a-t-il pas réconcilié les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un
+instant tout semblait oublié; mais le lendemain, le jour même, la cour
+était rendue à son orgueil, le peuple à ses méfiances, et l'implacable
+haine recommençait son cours.
+
+La paix était faite avec l'assemblée, mais il restait à la faire avec
+Paris. L'assemblée envoya d'abord une députation à l'Hôtel-de-Ville, pour
+porter la nouvelle de l'heureuse réconciliation opérée avec le roi. Bailly,
+Lafayette, Lally-Tolendal, étaient du nombre des envoyés. Leur présence
+répandit la plus vive allégresse. Le discours de Lally fit naître des
+transports si vifs, qu'on le porta en triomphe à une fenêtre de
+l'Hôtel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut
+placée sur sa tête, et il reçut ces hommages vis-à-vis la place même où
+avait expiré son père avec un bâillon sur la bouche. La mort de l'infortuné
+Flesselles, chef de la municipalité, et le refus du duc d'Aumont d'accepter
+le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prévôt et un
+commandant-général à nommer. Bailly fut désigné, et au milieu des plus
+vives acclamations il fut nommé successeur de Flesselles, sous le titre de
+maire de Paris. La couronne qui avait été sur la tête de Lally passa sur
+celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archevêque de Paris
+l'y retint malgré lui. Le vertueux vieillard laissa alors échapper des
+larmes, et il se résigna à ses nouvelles fonctions. Digne représentant
+d'une grande assemblée en présence de la majesté du trône, il était moins
+capable de résister aux orages d'une commune, où la multitude luttait
+tumultueusement contre ses magistrats. Faisant néanmoins abnégation de
+lui-même, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et
+nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait
+à nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste
+envoyé par l'Amérique affranchie à la ville de Paris. Moreau de Saint-Méry
+le montra de la main, tous les yeux s'y portèrent, c'était celui du marquis
+de Lafayette. Un cri général le proclama commandant. On vota aussitôt un
+_Te Deum_, et on se transporta en foule à Notre-Dame. Les nouveaux
+magistrats, l'archevêque de Paris, les électeurs, mêlés à des
+gardes-françaises, à des soldats de la milice, marchant sous le bras des
+uns des autres, se rendirent à l'antique cathédrale, dans une espèce
+d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouvés tombèrent aux pieds de Bailly,
+qui avait beaucoup travaillé pour les hôpitaux; ils l'appelèrent leur père.
+Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva à
+l'église, on célébra la cérémonie, et chacun se répandit ensuite dans la
+cité, où une joie délirante avait succédé à la terreur de la veille. Dans
+ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redouté, dont
+l'entrée était maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une
+avide curiosité et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de
+supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une énorme pierre
+placée au milieu d'une prison obscure et marécageuse, et au centre de
+laquelle était fixée une pesante chaîne.
+
+La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait été dans sa
+confiance, redoutait si fort le peuple, qu'à chaque instant elle
+s'imaginait qu'une armée parisienne marchait sur Versailles. Le comte
+d'Artois, la famille de Polignac, si chère à la reine, quittèrent alors la
+France, et furent les premiers émigrés. Bailly vint rassurer le roi, et
+l'engagea au voyage de Paris, qui fut résolu malgré la résistance de la
+reine et de la cour.
+
+Le roi se disposa à partir. Deux cents députés furent chargés de
+l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les
+gardes-du-corps l'escortèrent jusqu'à Sèvres, où ils s'arrêtèrent pour
+l'attendre. Bailly, à la tête de la municipalité, le reçut aux portes de
+Paris, et lui présenta les clés, offertes jadis à Henri IV. «Ce bon roi,
+lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a
+reconquis son roi.» La nation, législatrice à Versailles, était armée à
+Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entouré d'une multitude silencieuse et
+enrégimentée. Il arriva à l'Hôtel-de-Ville[7], en passant sous une voûte
+d'épées croisées sur sa tête en signe d'honneur. Son discours fut simple et
+touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, éclata enfin, et
+prodigua au roi ses applaudissemens accoutumés. Ces acclamations
+soulagèrent un peu le coeur du prince; il ne put néanmoins dissimuler un
+mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps placés sur les hauteurs
+de Sèvres; et à son retour la reine, se jetant à son cou, l'embrassa comme
+si elle avait craint de ne plus le revoir.
+
+Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de
+Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi,
+et son conseiller si utile, fut élu président de l'assemblée. Les députés
+nobles, qui, tout en assistant aux délibérations, refusaient encore d'y
+prendre part, cédèrent enfin, et donnèrent leur vote. Ainsi s'acheva la
+confusion des ordres. Dès cet instant on pouvait considérer la révolution
+comme accomplie. La nation, maîtresse du pouvoir législatif par
+l'assemblée, de la force publique par elle-même, pouvait désormais réaliser
+tout ce qui était utile à ses intérêts. C'est en refusant l'égalité de
+l'impôt qu'on avait rendu les états-généraux nécessaires; c'est en refusant
+un juste partage d'autorité dans ces états qu'on y avait perdu toute
+influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait
+soulevé Paris, et provoqué la nation tout entière à s'emparer de la force
+publique.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez la note 1 à la fin du volume.
+[2] Voyez la note 2 à la fin du volume.
+[3] Séance du 10 juin.
+[4] Voyez Ferrières.
+[5] Voyez la note 3 à la fin du volume.
+[6] Note 4 à la fin du volume.
+[7] 17 juillet.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+TRAVAUX DE LA MUNICIPALITÉ DE PARIS.--LAFAYETTE COMMANDANT DE LA GARDE
+NATIONALE; SON CARACTÈRE ET SON RÔLE DANS LA RÉVOLUTION.--MASSACRE DE
+FOULON ET DE BERTHIER.--RETOUR DE NECKER.--SITUATION ET DIVISION DES PARTIS
+ET DE LEURS CHEFS.--MIRABEAU; SON CARACTÈRE, SON PROJET ET SON GÉNIE.
+--LES BRIGANDS.--TROUBLES DANS LES PROVINCES ET LES CAMPAGNES.--NUIT DU
+4 AOUT.--ABOLITION DES DROITS FÉODAUX ET DE TOUS LES PRIVILÈGES.
+--DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME.--DISCUSSION SUR LA CONSTITUTION ET SUR
+LE _veto_.--AGITATION A PARIS. RASSEMBLEMENT TUMULTUEUX AU PALAIS-ROYAL.
+
+
+Cependant tout s'agitait dans le sein de la capitale, où une nouvelle
+autorité venait de s'établir. Le même mouvement qui avait porté les
+électeurs à se mettre en action, poussait toutes les classes à en faire
+autant. L'assemblée avait été imitée par l'Hôtel-de-Ville, l'Hôtel-de-Ville
+par les districts, et les districts par toutes les corporations. Tailleurs,
+cordonniers, boulangers, domestiques, réunis au Louvre, à la place Louis
+XV, aux Champs-Élysées, délibéraient en forme, malgré les défenses
+réitérées de la municipalité. Au milieu de ces mouvemens contraires,
+l'Hôtel-de-Ville, combattu par les districts, inquiété par le Palais-Royal,
+était entouré d'obstacles, et pouvait à peine suffire aux soins de son
+immense administration. Il réunissait à lui seul l'autorité civile,
+judiciaire et militaire. Le quartier-général de la milice y était fixé. Les
+juges, dans le premier moment, incertains sur leurs attributions, lui
+adressaient les accusés. Il avait même la puissance législative, car il
+était chargé de se faire une constitution. Bailly avait pour cet objet
+demandé à chaque district deux commissaires qui, sous le nom de
+représentans de la commune, devaient en régler la constitution. Pour
+suffire à tant de soins, les électeurs s'étaient partagés en divers
+comités: l'un, nommé comité des recherches, s'occupait de la police;
+l'autre, nommé comité des subsistances, s'occupait des approvisionnemens,
+tâche la plus difficile et la plus dangereuse de toutes. Bailly fut obligé
+de s'en occuper jour et nuit. Il fallait opérer des achats continuels de
+blé, le faire moudre ensuite, et puis le porter à Paris à travers les
+campagnes affamées. Les convois étaient souvent arrêtés, et on avait besoin
+de détachemens nombreux pour empêcher les pillages sur la route et dans les
+marchés. Quoique l'état vendît les blés à perte, afin que les boulangers
+pussent rabaisser le prix du pain, la multitude n'était pas satisfaite: il
+fallait toujours diminuer ce prix, et la disette de Paris augmentait par
+cette diminution même, parce que les campagnes couraient s'y
+approvisionner. La crainte du lendemain portait chacun à se pourvoir
+abondamment, et ce qui s'accumulait dans les mains des uns manquait aux
+autres. C'est la confiance qui hâte les travaux du commerce, qui fait
+arriver les denrées, et qui rend leur distribution égale et facile; mais
+Quand la confiance disparaît, l'activité commerciale cesse; les objets
+n'arrivant plus au-devant des besoins, ces besoins s'irritent, ajoutent la
+confusion à la disette, et empêchent la bonne distribution du peu qui
+reste. Le soin des subsistances était donc le plus pénible de tous. De
+cruels soucis dévoraient Bailly et le comité. Tout le travail du jour
+suffisait à peine au besoin du jour, et il fallait recommencer le lendemain
+avec les mêmes inquiétudes.
+
+Lafayette, commandant de la milice bourgeoise[1], n'avait pas moins de
+peines. Il avait incorporé dans cette milice les gardes-françaises dévoués
+à la révolution, un certain nombre de Suisses, et une grande quantité de
+soldats qui désertaient les régimens dans l'espoir d'une solde plus forte.
+Le roi en avait lui-même donné l'autorisation. Ces troupes réunies
+composèrent ce qu'on appela les compagnies du centre. La milice prit le nom
+de _garde nationale_, revêtit l'uniforme, et ajouta aux deux couleurs rouge
+et bleue de la cocarde parisienne la couleur blanche, qui était celle du
+roi. C'est là cette cocarde tricolore dont Lafayette prédit les destinées
+en annonçant qu'elle ferait le tour du monde.
+
+C'est à la tête de cette troupe que Lafayette s'efforça pendant deux années
+consécutives de maintenir la tranquillité publique, et de faire exécuter
+les lois que l'assemblée décrétait chaque jour. Lafayette, issu d'une
+famille ancienne et demeurée pure au milieu de la corruption des grands,
+doué d'un esprit droit, d'une âme ferme, amoureux de la vraie gloire,
+s'était ennuyé des frivolités de la cour et de la discipline pédantesque de
+nos armées. Sa patrie ne lui offrant rien de noble à tenter, il se décida
+pour l'entreprise la plus généreuse du siècle, et il partit pour l'Amérique
+le lendemain du jour où l'on répandait en Europe qu'elle était soumise. Il
+y combattit à côté de Washington, et décida l'affranchissement du
+Nouveau-Monde par l'alliance dans la France. Revenu dans son pays avec un
+nom européen, accueilli à la cour comme une nouveauté, il s'y montra simple
+et libre comme un Américain. Lorsque la philosophie, qui n'avait été pour
+des nobles oisifs qu'un jeu d'esprit, exigea de leur part des sacrifices,
+Lafayette presque seul persista dans ses opinions, demanda les
+états-généraux, contribua puissamment à la réunion des ordres, et fut
+nommé, en récompense, commandant-général de la garde nationale. Lafayette
+n'avait pas les passions et le génie qui font souvent abuser de la
+puissance: avec une âme égale, un esprit fin, un système de
+désintéressement invariable, il était surtout propre au rôle que les
+circonstances lui avaient assigné, celui de faire exécuter les lois. Adoré
+de ses troupes sans les avoir captivées par la victoire, plein de calme et
+de ressources au milieu des fureurs de la multitude, il maintenait l'ordre
+avec une vigilance infatigable. Les partis, qui l'avaient trouvé
+incorruptible, accusaient son habileté, parce qu'ils ne pouvaient accuser
+son caractère. Cependant il ne se trompait pas sur les évènemens et sur les
+hommes, n'appréciait la cour et les chefs de parti que ce qu'ils valaient,
+les protégeait au péril de sa vie sans les estimer, et luttait souvent sans
+espoir contre les factions, mais avec la constance d'un homme qui ne doit
+jamais abandonner la chose publique, alors même qu'il n'espère plus pour
+elle.
+
+Lafayette, malgré toute sa vigilance, ne réussit pas toujours à arrêter les
+fureurs populaires. Car quelque active que soit la force, elle ne peut se
+montrer partout contre un peuple partout soulevé, qui voit dans chaque
+homme un ennemi. A chaque instant les bruits les plus ridicules étaient
+répandus et accrédités. Tantôt on disait que les soldats des
+gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que les farines avaient
+été volontairement avariées, ou qu'on détournait leur arrivée; et ceux qui
+se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale,
+étaient obligés de comparaître devant un peuple aveugle qui les accablait
+d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du
+moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple qui, en général,
+ne sait ni choisir ni chercher long-temps ses victimes, paraissait souvent
+dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre les
+troubles plus graves en les ensanglantant, soit seulement par des hommes
+plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et
+arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il n'y eut de spontané
+à leur égard que la fureur de la multitude qui les égorgea. Foulon, ancien
+intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait
+été un des ministres désignés pour succéder à Necker et à ses collègues. Il
+fut arrêté à Viry, quoiqu'il eût répandu le bruit de sa mort. On le
+conduisit à Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger
+du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à
+la main, et une botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut
+traîné à l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son
+gendre, était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de
+Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour le
+faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers Paris, dans
+le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la rage des furieux.
+La populace voulait l'égorger; les représentations de Lafayette l'avaient
+un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon fût jugé; mais elle
+demandait que le jugement fût rendu à l'instant même, pour jouir
+sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs avaient été choisis pour
+servir de juges; mais, sous divers prétextes, ils avaient refusé cette
+terrible magistrature. Enfin, on avait désigné Bailly et Lafayette, qui se
+trouvaient réduits à la cruelle extrémité de se dévouer à la rage de la
+populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup
+d'art et de fermeté, temporisait encore; il avait plusieurs fois adressé la
+parole à la multitude avec succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siège
+à ses cotés, eut l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles.
+«Voyez-vous, dit un témoin, ils s'entendent!» A ce mot, la foule s'ébranle
+et se précipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le
+soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné
+vieillard est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une
+pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un
+cabriolet conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui
+montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête de son
+beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce quelques mots
+pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude,
+il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se défend avec fureur, et
+succombe bientôt comme le malheureux Foulon[2]. Ces meurtres avaient été
+conduits par des ennemis ou de Foulon, ou de la chose publique; car, si la
+fureur du peuple à leur aspect avait été spontanée, comme la plupart de ses
+mouvemens, leur arrestation avait été combinée. Lafayette, rempli de
+douleur et d'indignation, résolut de donner sa démission. Bailly et la
+municipalité, effrayés de ce projet, s'empressèrent de l'en détourner. Il
+fut alors convenu qu'il la donnerait pour faire sentir son mécontentement
+au peuple, mais qu'il se laisserait gagner par les instances qu'on ne
+manquerait pas de lui faire. En effet, le peuple et la milice
+l'entourèrent, et lui promirent la plus grande obéissance. Il reprit le
+commandement à ces conditions; et depuis, il eut la satisfaction d'empêcher
+la plupart des troubles, grâce à son énergie et au dévouement de sa troupe.
+
+Pendant ce temps, Necker avait reçu à Bâle les ordres du roi et les
+instances de l'assemblée. Ce furent les Polignac qu'il avait laissés
+triomphans à Versailles, et qu'il rencontra fugitifs à Bâle, qui, les
+premiers, lui apprirent les malheurs du trône et le retour subit de faveur
+qui l'attendait. Il se mit en route, et traversa la France, traîné en
+triomphe par le peuple, auquel, selon son usage, il recommanda la paix et
+le bon ordre. Le roi le reçut avec embarras, l'assemblée avec empressement;
+et il résolut de se rendre à Paris, où il devait aussi avoir son jour de
+triomphe. Le projet de Necker était de demander aux électeurs la grâce et
+l'élargissement du baron de Besenval, quoiqu'il fût son ennemi. En vain
+Bailly, non moins ennemi que lui des mesures de rigueur, mais plus juste
+appréciateur des circonstances, lui représenta le danger d'une telle
+mesure, et lui fit sentir que cette faveur, obtenue par l'entraînement,
+serait révoquée le lendemain comme illégale, parce qu'un corps
+administratif ne pouvait ni condamner ni faire grâce: Necker s'obstina, et
+fit l'essai de son influence sur la capitale. Il se rendit à
+l'Hôtel-de-Ville le 30 juillet. Ses espérances furent outrepassées, et il
+dut se croire tout-puissant, en voyant les transports de la multitude. Tout
+ému, les yeux pleins de larmes, il demanda une amnistie générale, qui fut
+aussitôt accordée par acclamation. Les deux assemblées des électeurs et des
+représentans se montrèrent également empressées; les électeurs décrétèrent
+l'amnistie générale, les représentans de la commune ordonnèrent la liberté
+de Besenval. Necker se retira enivré, prenant pour lui les applaudissemens
+qui s'adressaient à sa disgrâce. Mais, dès ce jour, il allait être
+détrompé: Mirabeau lui préparait un cruel réveil. Dans l'assemblée, dans
+les districts, un cri général s'éleva contre la sensibilité du ministre,
+excusable, disait-on, mais égarée. Le district de l'Oratoire, excité, à ce
+qu'on assure, par Mirabeau, fut le premier à réclamer. On soutint de toutes
+parts qu'un corps administratif ne pouvait ni condamner ni absoudre. La
+mesure illégale de l'Hôtel-de-Ville fut révoquée, et la détention du baron
+de Besenval maintenue. Ainsi se vérifiait l'avis du sage Bailly, que Necker
+n'avait pas voulu suivre.
+
+Dans ce moment, les partis commençaient à se prononcer davantage. Les
+parlemens, la noblesse, le clergé, la cour, menacés tous de la même ruine,
+avaient confondu leurs intérêts et agissaient de concert. Il n'y avait plus
+à la cour ni le comte d'Artois ni les Polignac. Une sorte de consternation,
+mêlée de désespoir, régnait dans l'aristocratie. N'ayant pu empêcher ce
+qu'elle appelait le mal, elle désirait maintenant que le peuple en commît
+le plus possible, pour amener le bien par l'excès même de ce mal. Ce
+système mêlé de dépit et de perfidie, qu'on appelle le pessimisme
+politique, commence chez les partis dès qu'ils ont fait assez de pertes
+pour renoncer à ce qui leur reste, dans l'espoir de tout recouvrer.
+L'aristocratie se mit dès lors à l'employer, et souvent on la vit voter
+avec les membres les plus violens du parti populaire.
+
+Les circonstances font surgir les hommes. Le péril de la noblesse avait
+fait naître un défenseur pour elle. Le jeune Cazalès, capitaine dans les
+dragons de la reine, avait trouvé en lui une force d'esprit et une facilité
+d'expression inattendues. Précis et simple, il disait promptement et
+convenablement ce qu'il fallait dire; et on doit regretter que son esprit
+si juste ait été consacré à une cause qui n'a eu quelques raisons à faire
+valoir qu'après avoir été persécutée. Le clergé avait trouvé son défenseur
+dans l'abbé Maury. Cet abbé, sophiste exercé et inépuisable, avait des
+saillies heureuses et beaucoup de sang-froid; il savait résister
+courageusement au tumulte, et audacieusement à l'évidence. Tels étaient les
+moyens et les dispositions de l'aristocratie.
+
+Le ministère était sans vues et sans projets. Necker, haï de la cour qui le
+souffrait par obligation, Necker seul avait non un plan, mais un voeu. Il
+avait toujours désiré la constitution anglaise, la meilleure sans doute
+qu'on pût adopter comme accommodement entre le trône, l'aristocratie et le
+peuple; mais cette constitution, proposée par l'évêque de Langres avant
+l'établissement d'une seule assemblée, et refusée par les premiers ordres,
+était devenue impossible. La haute noblesse ne voulait pas des deux
+chambres, parce que c'était une transaction; la petite noblesse, parce
+qu'elle ne pouvait entrer dans la chambre haute; le parti populaire, parce
+que, tout effrayé encore de l'aristocratie, il ne voulait lui laisser
+aucune influence. Quelques députés seulement, les uns par modération, les
+autres parce que cette idée leur était propre, désiraient les institutions
+anglaises, et formaient tout le parti du ministre, parti faible, parce
+qu'il n'offrait que des vues conciliatoires à des passions irritées, et
+qu'il n'opposait à ses adversaires que des raisonnemens et aucun moyen
+d'action.
+
+Le parti populaire commençait à se diviser, parce qu'il commençait à
+vaincre. Lally-Tolendal, Mounier, Mallouet et les autres partisans de
+Necker, approuvaient tout ce qui s'était fait jusque-là, parce que tout ce
+qui s'était fait avait amené le gouvernement à leurs idées, c'est-à-dire à
+la constitution anglaise. Maintenant ils jugeaient que c'était assez;
+réconciliés avec le pouvoir, ils voulaient s'arrêter. Le parti populaire ne
+croyait pas au contraire devoir s'arrêter encore. C'était dans le club
+Breton[3] qu'il s'agitait avec le plus de véhémence. Une conviction sincère
+était le mobile du plus grand nombre de ses membres; des prétentions
+personnelles commençaient néanmoins à s'y montrer, et déjà les mouvemens
+de l'intérêt individuel succédaient aux premiers élans du patriotisme.
+Barnave, jeune avocat de Grenoble, doué d'un esprit clair, facile, et
+possédant au plus haut degré le talent de bien dire, formait avec les deux
+Lameth un triumvirat qui intéressait par sa jeunesse, et qui bientôt influa
+par son activité et ses talens. Duport, ce jeune conseiller au parlement,
+qu'on a déjà vu figurer, faisait partie de leur association. On disait
+alors que Duport pensait tout ce qu'il fallait faire, que Barnave le
+disait, et que les Lameth l'exécutaient. Cependant ces jeunes députés
+étaient amis entre eux, sans être encore ennemis prononcés de personne.
+
+Le plus audacieux des chefs populaires, celui qui, toujours en avant,
+ouvrait les délibérations les plus hardies, était Mirabeau. Les absurdes
+institutions de la vieille monarchie avaient blessé des esprits justes et
+indigné des coeurs droits; mais il n'était pas possible qu'elles n'eussent
+froissé quelque âme ardente et irrité de grandes passions. Cette âme fut
+celle de Mirabeau, qui, rencontrant dès sa naissance tous les despotismes,
+celui de son père, du gouvernement et des tribunaux, employa sa jeunesse à
+les combattre et à les haïr. Il était né sous le soleil de la Provence, et
+issu d'une famille noble. De bonne heure il s'était fait connaître par
+ses désordres, ses querelles et une éloquence emportée. Ses voyages, ses
+observations, ses immenses lectures, lui avaient tout appris, et il avait
+tout retenu. Mais outré, bizarre, sophiste même quand il n'était pas
+soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excité
+par la tribune et la présence de ses contradicteurs, son esprit
+s'enflammait: d'abord ses premières vues étaient confuses, ses paroles
+entrecoupées, ses chairs palpitantes, mais bientôt venait la lumière; alors
+son esprit faisait en un instant le travail des années; et à la tribune
+même, tout était pour lui découverte, expression vive et soudaine.
+Contrarié de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et
+présentait la vérité en images frappantes ou terribles. Les circonstances
+étaient-elles difficiles, les esprits fatigués d'une longue discussion ou
+intimidés par le danger, un cri, un mot décisif s'échappait de sa bouche,
+sa tête se montrait effrayante de laideur et de génie, et l'assemblée
+éclairée ou raffermie rendait des lois, ou prenait des résolutions
+magnanimes.
+
+Fier de ses hautes qualités, s'égayant de ses vices, tour à tour altier ou
+souple, il séduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par
+ses sarcasmes, et les conduisait tous à sa suite par une singulière
+puissance d'entraînement. Son parti était partout, dans le peuple, dans
+l'assemblée, dans la cour même, dans tous ceux enfin auxquels il
+s'adressait dans le moment. Se mêlant familièrement avec les hommes, juste
+quand il fallait l'être, il avait applaudi au talent naissant de Barnave,
+quoiqu'il n'aimât pas ses jeunes amis; il appréciait l'esprit profond de
+Sieyès, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une
+vie trop pure; il détestait dans Necker un rigorisme extrême, une raison
+orgueilleuse, et la prétention de gouverner une révolution qu'il savait lui
+appartenir. Il aimait peu le duc d'Orléans et son ambition incertaine; et
+comme on le verra bientôt, il n'eut jamais avec lui aucun intérêt commun.
+Seul ainsi avec son génie, il attaquait le despotisme qu'il avait juré de
+détruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanités de la monarchie, il
+voulait encore moins de l'ostracisme des républiques; mais n'étant pas
+assez vengé des grands et du pouvoir, il continuait de détruire.
+D'ailleurs, dévoré de besoins, mécontent du présent, il s'avançait vers un
+avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talens, de son ambition, de
+ses vices, du mauvais état de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de
+ses propos, tousles soupçons et toutes les calomnies.
+
+Ainsi se divisaient la France et les partis. Les premiers différends entre
+les députés populaires eurent lieu à l'occasion des excès de la multitude.
+Mounier et Lally-Tolendal voulaient une proclamation solennelle au peuple,
+pour improuver ses excès. L'assemblée, sentant l'inutilité de ce moyen et
+la nécessité de ne pas indisposer la multitude qui l'avait soutenue, s'y
+refusa d'abord; mais, cédant ensuite aux instances de quelques-uns de ses
+membres, elle finit par faire une proclamation qui, comme elle l'avait
+prévu, fut tout à fait inutile, car on ne calme pas avec des paroles un
+peuple soulevé.
+
+L'agitation était universelle. Une terreur subite s'était répandue. Le nom
+de ces brigands qu'on avait vus apparaître dans les diverses émeutes était
+dans toutes les bouches, leur image dans tous les esprits. La cour
+reprochait leurs ravages au parti populaire, le parti populaire à la cour.
+Tout à coup des courriers se répandent, et, traversant la France en tous
+sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons
+avant leur maturité. On se réunit de toutes parts, et en quelques jours la
+France entière est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce
+stratagème, qui rendit universelle la révolution du 14 juillet, en
+provoquant l'armement de la nation, fut attribué alors à tous les partis,
+et depuis il a été surtout imputé au parti populaire, qui en a recueilli
+les résultats. Il est étonnant qu'on se soit ainsi rejeté la responsabilité
+d'un stratagème plus ingénieux que coupable. On l'a mis sur le compte de
+Mirabeau, qui se fût applaudi d'en être l'auteur, et qui l'a pourtant
+désavoué. Il était assez dans le caractère de l'esprit de Sieyès, et
+quelques-uns ont cru que ce dernier l'avait suggéré au duc d'Orléans.
+D'autres enfin en ont accusé la cour. Ils ont pensé que ces courriers
+eussent été arrêtés à chaque pas, sans l'aveu du gouvernement; que la cour
+n'ayant jamais cru la révolution générale, et la regardant comme une simple
+émeute des Parisiens, avait voulu armer les provinces pour les opposer à
+Paris. Quoi qu'il en soit, ce moyen tourna au profit de la nation, qu'il
+mit en armes et en état de veiller à sa sûreté et à ses droits.
+
+Le peuple des villes avait secoué ses entraves, le peuple des campagnes
+voulait aussi secouer les siennes. Il refusait de payer les droits féodaux;
+il poursuivit ceux des seigneurs qui l'avaient opprimé; il incendiait les
+châteaux, brûlait les titres de propriété, et se livrait dans quelques pays
+à des vengeances atroces. Un accident déplorable avait surtout excité cette
+effervescence universelle. Un sieur de Mesmai, seigneur de Quincey, donnait
+une fête autour de son château. Tout le peuple des campagnes y était
+rassemblé, et se livrait à la joie, lorsqu'un baril de poudre, s'enflammant
+tout à coup, produisit une explosion meurtrière. Cet accident, reconnu
+depuis pour un effet de l'imprudence, et non de la trahison, fut imputé à
+crime au sieur de Mesmai. Le bruit s'en répandit bientôt, et provoqua
+partout les cruautés de ces paysans, endurcis par une vie misérable, et
+rendus féroces par de longues souffrances. Les ministres vinrent en corps
+faire à l'assemblée un tableau de l'état déplorable de la France, et lui
+demander les moyens de rétablir l'ordre. Ces désastres de tout genre
+s'étaient manifestés depuis le 14 juillet. Le mois d'août commençait, et il
+devenait indispensable de rétablir l'action du gouvernement et des lois.
+Mais pour le tenter avec succès, il fallait commencer la régénération de
+l'état par la réforme des institutions qui blessaient le plus vivement le
+peuple et le disposaient davantage à se soulever. Une partie de la nation,
+soumise à l'autre, supportait une foule de droits appelés féodaux. Les uns,
+qualifiés utiles, obligeaient les paysans à des redevances ruineuses; les
+autres, qualifiés honorifiques, les soumettaient envers leurs seigneurs à
+des respects et à des services humilians. C'étaient là les restes de la
+barbarie féodale, dont l'abolition était due à l'humanité. Ces privilèges,
+regardés comme des propriétés, appelés même de ce nom par le roi, dans la
+déclaration du 23 juin, ne pouvaient être abolis par une discussion. Il
+fallait, par un mouvement subit et inspiré, exciter les possesseurs à s'en
+dépouiller eux-mêmes.
+
+L'assemblée discutait alors la fameuse déclaration des droits de l'homme.
+On avait d'abord agité s'il en serait fait une, et on avait décidé le 4
+août au matin, qu'elle serait faite et placée en tête de la constitution.
+Dans la soirée du même jour, le comité fit son rapport sur les troubles et
+les moyens de les faire cesser. Le vicomte de Noailles et le duc
+d'Aiguillon, tous deux membres de la noblesse, montent alors à la tribune,
+et représentent que c'est peu d'employer la force pour ramener le peuple,
+qu'il faut détruire la cause de ses maux, et que l'agitation qui en est la
+suite sera aussitôt calmée. S'expliquant enfin plus clairement, ils
+proposent d'abolir tous les droits vexatoires qui, sous le titre de droits
+féodaux, écrasent les campagnes. M. Leguen de Kerendal, propriétaire dans
+la Bretagne, se présente à la tribune, en habit de cultivateur, et fait un
+tableau effrayant du régime féodal. Aussitôt la générosité excitée chez les
+uns, l'orgueil engagé chez les autres, amènent un désintéressement subit;
+chacun s'élance à la tribune pour abdiquer ses privilèges. La noblesse
+donne le premier exemple; le clergé, non moins empressé, se hâte de le
+suivre. Une espèce d'ivresse s'empare de l'assemblée; mettant de côté une
+discussion superflue, et qui n'était certainement pas nécessaire pour
+démontrer la justice de pareils sacrifices, tous les ordres, toutes les
+classes, tous les possesseurs de prérogatives quelconques, se hâtent de
+faire aussi leurs renonciations. Après les députés des premiers ordres,
+ceux des communes viennent à leur tour faire leurs offrandes. Ne pouvant
+immoler des privilèges personnels, ils offrent ceux des provinces et des
+villes. L'égalité des droits, rétablie entre les individus, l'est ainsi
+entre toutes les parties du territoire. Quelques-uns apportent des
+pensions, et un membre du parlement, n'ayant rien à donner, promet son
+dévouement à la chose publique. Les marches du bureau sont couvertes
+de députés qui viennent déposer l'acte de leur renonciation; on se contente
+pour le moment d'énumérer les sacrifices, et on remet au jour suivant la
+rédaction des articles. L'entraînement était général; mais au milieu de cet
+enthousiasme il était facile d'apercevoir que certains privilégiés peu
+sincères voulaient pousser les choses au pire. Tout était à craindre de
+l'effet de la nuit et de l'impulsion donnée, lorsque Lally-Tolendal,
+apercevant le danger, fait passer un billet au président. «Il faut tout
+redouter, lui dit-il, de l'entraînement de l'assemblée: levez la séance.»
+Au même instant, un député s'élance vers lui, et, lui serrant la main avec
+émotion, lui dit: «Livrez-nous la sanction royale, et nous sommes amis.»
+Lally-Tolendal, sentant alors le besoin de rattacher la révolution au roi,
+propose de le proclamer restaurateur de la liberté française. La
+proposition est accueillie avec enthousiasme; un _Te Deum_ est décrété, et
+on se sépare enfin vers le milieu de la nuit.
+
+On avait arrêté pendant cette nuit mémorable:
+
+L'abolition de la qualité de serf;
+
+La faculté de rembourser les droits seigneuriaux;
+
+L'abolition des juridictions seigneuriales;
+
+La suppression des droits exclusifs de chasse, de colombiers, de garenne,
+etc.;
+
+Le rachat de la dîme;
+
+L'égalité des impôts;
+
+L'admission de tous les citoyens aux emplois civils et militaires;
+
+L'abolition de la vénalité des offices;
+
+La destruction de tous les privilèges de villes et de provinces;
+
+La réformation des jurandes;
+
+Et la suppression des pensions obtenues sans titres.
+
+Ces résolutions avaient été arrêtées sous forme générale, mais il restait à
+les rédiger en décrets; et c'est alors que le premier élan de générosité
+étant passé, chacun étant rendu à ses penchans, les uns devaient chercher à
+étendre, les autres à resserrer les concessions obtenues. La discussion
+devint vive, et une résistance tardive et mal entendue fit évanouir toute
+reconnaissance.
+
+L'abolition des droits féodaux avait été convenue, mais il fallait
+distinguer, entre ces droits, lesquels seraient abolis ou rachetés. En
+abordant jadis le territoire, les conquérans, premiers auteurs de la
+noblesse, avaient imposé aux hommes des services, et aux terres des
+tributs. Ils avaient même occupé une partie du sol, et ne l'avaient que
+successivement restitué aux cultivateurs, moyennant des rentes
+perpétuelles. Une longue possession, suivie de transmissions nombreuses,
+constituant la propriété, toutes les charges imposées aux hommes et aux
+terres en avaient acquis le caractère. L'assemblée constituante était donc
+réduite à attaquer les propriétés. Dans cette situation, ce n'était pas
+comme plus ou moins bien acquises, mais comme plus ou moins onéreuses à la
+société, qu'elle avait à les juger. Elle abolit les services personnels; et
+plusieurs de ces services ayant été changés en redevance, elle abolit ces
+redevances. Parmi les tributs imposés aux terres, elle supprima ceux qui
+étaient évidemment le reste de la servitude, comme le droit imposé sur les
+transmissions; et elle déclara rachetables toutes les rentes perpétuelles,
+qui étaient le prix auquel la noblesse avait jadis cédé aux cultivateurs
+une partie du territoire. Rien n'est donc plus absurde que d'accuser
+l'assemblée constituante d'avoir violé les propriétés, puisque tout l'était
+devenu; et il est étrange que la noblesse, les ayant si long-temps violées,
+soit en exigeant des tributs, soit en ne payant pas les impôts, se montrât
+tout à coup si rigoureuse sur les principes, quand il s'agissait de ses
+prérogatives. Les justices seigneuriales furent aussi appelées propriétés,
+puisque depuis des siècles elles étaient transmises en héritage; mais
+l'assemblée ne s'en laissa pas imposer par ce titre, et les abolit, en
+ordonnant cependant qu'elles fussent maintenues jusqu'à ce qu'on eût pourvu
+à leur remplacement.
+
+Le droit exclusif de chasse fut aussi un objet de vives disputes. Malgré la
+vaine objection que bientôt toute la population serait en armes, si le
+droit de chasse était accordé, il fut rendu à chacun dans l'étendue de ses
+champs. Les colombiers privilégiés furent également défendus. L'assemblée
+décida que chacun pourrait en avoir, mais qu'à l'époque des moissons les
+pigeons pourraient être tués, comme le gibier ordinaire, sur le territoire
+qu'ils iraient parcourir. Toutes les capitaineries furent abolies, et on
+ajouta cependant qu'il serait pourvu aux plaisirs personnels du roi, par
+des moyens compatibles avec la liberté et la propriété.
+
+Un article excita surtout de violens débats, à cause des questions plus
+importantes dont il était le prélude, et des intérêts qu'il attaquait:
+c'est celui des dîmes. Dans la nuit du 4 août, l'assemblée avait déclaré
+les dîmes rachetables. Au moment de la rédaction, elle voulut les abolir
+sans rachat, en ayant soin d'ajouter qu'il serait pourvu par l'état à
+l'entretien du clergé. Sans doute il y avait un défaut de forme dans cette
+décision, car c'était revenir sur une résolution déjà prise. Mais Garat
+répondit à cette objection que c'était là un véritable rachat, puisqu'au
+lieu du contribuable c'était l'état qui rachetait la dîme, en se chargeant
+de pourvoir aux besoins du clergé. L'abbé Sieyès, qu'on fut étonné de voir
+parmi les défenseurs de la dîme, et qu'on ne jugea pas défenseur
+désintéressé de cet impôt, convint, en effet, que l'état rachetait
+véritablement la dîme, mais qu'il faisait un vol à la masse de la nation,
+en lui faisant supporter une dette qui ne devait peser que sur les
+propriétaires fonciers. Cette objection, présentée d'une manière
+tranchante, fut accompagnée de ce mot si amer et depuis souvent répété:
+«Vous voulez être libres, et vous ne savez pas être justes.» Quoique Sieyès
+ne crût pas qu'il fût possible de répondre à cette objection, la réponse
+était facile. La dette du culte est celle de tous; convient-il de la faire
+supporter aux propriétaires fonciers plutôt qu'à l'universalité des
+contribuables? C'est à l'état à en juger. Il ne vole personne en faisant de
+l'impôt la répartition qu'il juge la plus convenable. La dîme, en écrasant
+les petits propriétaires, détruisait l'agriculture; l'état devait donc
+déplacer cet impôt; c'est ce que Mirabeau prouva avec la dernière évidence.
+Le clergé, qui préférait la dîme parce qu'il prévoyait bien que le salaire
+adjugé par l'état serait mesuré sur ses vrais besoins, se prétendit
+propriétaire de la dîme par des concessions immémoriales; il renouvela
+cette raison si répétée de la longue possession qui ne prouve rien, car
+tout, jusqu'à la tyrannie, serait légitimé par la possession. On lui
+répondit que la dîme n'était qu'un usufruit; qu'elle n'était point
+transmissible, et n'avait pas les principaux caractères de la propriété;
+qu'elle était évidemment un impôt établi en sa faveur, et que cet impôt,
+l'état se chargeait de le changer en un autre. L'orgueil du clergé fut
+révolté de l'idée de recevoir un salaire, il s'en plaignit avec violence;
+et Mirabeau, qui excellait à lancer des traits décisifs de raison et
+d'ironie, répondit aux interrupteurs qu'il ne connaissait que trois moyens
+d'exister dans la société: être ou voleur, ou mendiant, ou salarié. Le
+clergé sentit qu'il lui convenait d'abandonner ce qu'il ne pouvait plus
+défendre. Les curés surtout, sachant qu'ils avaient tout à gagner de
+l'esprit de justice qui régnait dans l'assemblée, et que c'était l'opulence
+des prélats qu'on voulait particulièrement attaquer, furent les premiers à
+se désister. L'abolition entière des dîmes fut donc décrétée, sous la
+condition que l'état se chargerait des frais du culte, mais qu'en attendant
+la dîme continuerait d'être perçue. Cette dernière clause pleine d'égards
+devint, il est vrai, inutile. Le peuple ne voulut plus payer, mais il ne le
+voulait déjà plus, même avant le décret, et quand l'assemblée abolit le
+régime féodal, il était déjà renversé de fait. Le 13 août, tous les
+articles furent présentés au monarque, qui accepta le titre de restaurateur
+de la liberté française, et assista au _Te Deum_, ayant à sa droite le
+président, et à sa suite tous les députés.
+
+Ainsi fut consommée la plus importante réforme de la révolution.
+L'assemblée avait montré autant de force que de mesure. Malheureusement un
+peuple ne sait jamais rentrer avec modération dans l'exercice de ses
+droits. Des violences atroces furent commises dans tout le royaume. Les
+châteaux continuèrent d'être incendiés, les campagnes furent inondées par
+des chasseurs qui s'empressaient d'exercer des droits si nouveaux pour eux.
+Ils se répandirent dans les champs naguère réservés aux plaisirs de leurs
+seuls oppresseurs, et commirent d'affreuses dévastations. Toute usurpation
+a un cruel retour, et celui qui usurpe devrait y songer, du moins pour ses
+enfans, qui presque toujours portent sa peine. De nombreux accidens eurent
+lieu. Dès le 7 du mois d'août, les ministres s'étaient de nouveau présentés
+à l'assemblée pour lui faire un rapport sur l'état du royaume. Le
+gardes-des-sceaux avait dénoncé les désordres alarmans qui avaient éclaté;
+Necker avait révélé le déplorable état des finances. L'assemblée reçut ce
+double message avec tristesse, mais sans découragement. Le 10, elle rendit
+un décret sur la tranquillité publique, par lequel les municipalités
+étaient chargées de veiller au maintien de l'ordre, en dissipant tous les
+attroupemens séditieux. Elles devaient livrer les simples perturbateurs aux
+tribunaux, mais emprisonner ceux qui avaient répandu des alarmes, allégué
+de faux ordres, ou excité des violences, et envoyer la procédure à
+l'assemblée nationale, pour qu'on pût remonter à la cause des troubles. Les
+milices nationales et les troupes réglées étaient mises à la disposition
+des municipalités, et elles devaient prêter serment d'être fidèles à la
+nation, au roi et à la loi, etc. C'est ce serment qui fut appelé depuis le
+serment civique.
+
+Le rapport de Necker sur les finances fut extrêmement alarmant. C'était le
+besoin des subsides qui avait fait recourir à une assemblée nationale;
+cette assemblée à peine réunie était entrée en lutte avec le pouvoir, et,
+ne songeant qu'au besoin pressant d'établir des garanties, elle avait
+négligé celui d'assurer les revenus de l'état. Necker seul avait tout le
+souci des finances. Tandis que Bailly, chargé des subsistances de la
+capitale, était dans les plus cruelles angoisses, Necker, tourmenté de
+besoins moins pressans, mais bien plus étendus, Necker, enfermé dans ses
+pénibles calculs, dévoré de mille peines, s'efforçait de pourvoir à la
+détresse publique; et, tandis qu'il ne songeait qu'à des questions
+financières, il ne comprenait pas que l'assemblée ne songeât qu'à des
+questions politiques. Necker et l'assemblée, préoccupés chacun de leur
+objet, n'en voyaient pas d'autres. Cependant, si les alarmes de Necker
+étaient justifiées par la détresse actuelle, la confiance de l'assemblée
+l'était par l'élévation de ses vues. Cette assemblée, embrassant la France
+et son avenir, ne pouvait pas croire que ce beau royaume, obéré un instant,
+fût à jamais frappé d'indigence.
+
+Necker, en entrant au ministère, en août 1788, ne trouva que 400,000 francs
+au trésor. Il avait, à force de soins, pourvu au plus pressant; et depuis,
+les circonstances avaient accru les besoins en diminuant les ressources. Il
+avait fallu acheter des blés, les revendre au-dessous du prix coûtant,
+faire des aumônes considérables, établir des travaux publics pour occuper
+des ouvriers. Il était sorti du trésor, pour ce dernier objet, jusqu'à
+12,000 francs par jour. En même temps que les dépenses s'étaient
+augmentées, les recettes avaient baissé. La réduction du prix du sel, le
+retard des paiemens, et souvent le refus absolu d'acquitter des impôts, la
+contrebande à force armée, la destruction des barrières, le pillage même
+des registres et le meurtre des commis, avaient anéanti une partie des
+revenus. En conséquence, Necker demanda un emprunt de trente millions. La
+première impression fut si vive, qu'on voulut voter l'emprunt par
+acclamation; mais ce premier mouvement se calma bientôt. On témoigna de la
+répugnance pour de nouveaux emprunts, et on commit une espèce de
+contradiction en invoquant les cahiers auxquels on avait déjà renoncé, et
+qui défendaient de consentir l'impôt avant d'avoir fait la constitution; on
+alla même jusqu'à faire le calcul des sommes reçues depuis l'année
+précédente, comme si on s'était défié du ministre. Cependant la nécessité
+de pourvoir aux besoins de l'état fit adopter l'emprunt; mais on changea le
+plan du ministre, et on réduisit l'intérêt à quatre et demi pour cent, par
+la fausse espérance d'un patriotisme qui était dans la nation, mais qui
+ne pouvait se trouver chez les prêteurs de profession, les seuls qui se
+livrent ordinairement à ces sortes de spéculations financières. Cette
+première faute fut une de celles que commettent ordinairement les
+assemblées, quand elles remplacent les vues immédiates du ministre qui
+agit, par les vues générales de douze cents esprits qui spéculent. Il fut
+facile d'apercevoir aussi que l'esprit de la nation commençait déjà à ne
+plus s'accommoder de la timidité du ministre.
+
+Après ces soins indispensables donnés à la tranquillité publique et aux
+finances, on s'occupa de la déclaration des droits. La première idée en
+avait été fournie par Lafayette, qui lui-même l'avait empruntée aux
+Américains. Cette discussion, interrompue par la révolution du 14 juillet,
+renouvelée au 1er août, interrompue de nouveau par l'abolition du régime
+féodal, fut reprise et définitivement arrêtée le 12 août. Cette idée avait
+quelque chose d'imposant qui saisit l'assemblée. L'élan des esprits les
+portait à tout ce qui avait de la grandeur; cet élan produisait leur bonne
+foi, leur courage, leurs bonnes et leurs mauvaises résolutions. Ils
+saisirent donc cette idée, et voulurent la mettre à exécution. S'il ne
+s'était agi que d'énoncer quelques principes particulièrement méconnus par
+l'autorité dont on venait de secouer le joug, comme le vote de l'impôt, la
+liberté religieuse, la liberté de la presse, la responsabilité
+ministérielle, rien n'eût été plus facile. Ainsi avaient fait jadis
+l'Amérique et l'Angleterre. La France aurait pu exprimer en quelques
+maximes nettes et positives les nouveaux principes qu'elle imposait à son
+gouvernement; mais la France, rompant avec le passé, et voulant remonter à
+l'état de nature, dut aspirer à donner une déclaration complète de tous les
+droits de l'homme et du citoyen. On parla d'abord de la nécessité et du
+danger d'une pareille déclaration. On discuta beaucoup et inutilement sur
+ce sujet, car il n'y avait ni utilité ni danger à faire une déclaration
+composée de formules auxquelles le peuple ne comprenait rien; elle n'était
+quelque chose que pour un certain nombre d'esprits philosophiques, qui ne
+prennent pas une grande part aux séditions populaires. Il fut enfin décidé
+qu'elle serait faite et placée en tête de l'acte constitutionnel. Mais il
+fallait la rédiger, et c'était là le plus difficile. Qu'est-ce qu'un droit?
+c'est ce qui est dû aux hommes. Or, tout le bien qu'on peut leur faire leur
+est dû; toute mesure sage de gouvernement est donc un droit. Aussi tous les
+projets proposés renfermaient la définition de la loi, la manière dont elle
+doit se faire, le principe de la souveraineté, etc. On objectait que ce
+n'était pas là des droits, mais des maximes générales. Cependant il
+importait d'exprimer ces maximes. Mirabeau, impatienté, s'écria enfin:
+«N'employez pas le mot de droits, mais dites: Dans l'intérêt de tous, il a
+été déclaré....» Néanmoins on préféra le titre plus imposant de déclaration
+des droits, sous lequel on confondit des maximes, des principes, des
+définitions. Du tout on composa la déclaration célèbre placée en tête de la
+constitution de 91. Au reste, il n'y avait là qu'un mal, celui de perdre
+quelques séances à un lieu commun philosophique. Mais qui peut reprocher
+aux esprits de s'enivrer de leur objet? Qui a le droit de mépriser
+l'inévitable préoccupation des premiers instans?
+
+Il était temps de commencer enfin les travaux de la constitution. La
+fatigue des préliminaires était générale, et déjà on agitait hors de
+l'assemblée les questions fondamentales. La constitution anglaise était le
+modèle qui s'offrait naturellement à beaucoup d'esprits, puisqu'elle était
+la transaction intervenue en Angleterre, à la suite d'un débat semblable,
+entre le roi, l'aristocratie et le peuple. Cette constitution consistait
+essentiellement dans l'établissement de deux chambres et dans la sanction
+royale. Les esprits dans leur premier élan vont aux idées les plus simples:
+un peuple qui déclare sa volonté, un roi qui l'exécute, leur paraissait la
+seule forme légitime de gouvernement. Donner à l'aristocratie une part
+égale à celle de la nation, au moyen d'une chambre-haute; conférer au roi
+le droit d'annuler la volonté nationale, au moyen de la sanction, leur
+semblait une absurdité. _La nation veut, le roi fait_: les esprits ne
+sortaient pas de ces élémens simples, et ils croyaient vouloir la
+monarchie, parce qu'ils laissaient un roi comme exécuteur des volontés
+nationales. La monarchie réelle, telle qu'elle existe même dans les états
+réputés libres, est la domination d'un seul, à laquelle on met des bornes
+au moyen du concours national. La volonté du prince y fait réellement
+presque tout, et celle de la nation est réduite à empêcher le mal, soit en
+disputant sur l'impôt, soit en concourant pour un tiers à la loi. Mais dès
+l'instant que la nation peut ordonner tout ce qu'elle veut, sans que le roi
+puisse s'y opposer par le _veto_, le roi n'est plus qu'un magistrat. C'est
+alors la république avec un seul consul au lieu de plusieurs. Le
+gouvernement de Pologne, quoiqu'il y eût un roi, ne fut jamais nommé une
+monarchie, mais une république; il y avait aussi un roi à Lacédémone.
+
+La monarchie bien entendue exige donc de grandes concessions de la part des
+esprits. Mais ce n'est pas après une longue nullité et dans leur premier
+enthousiasme qu'ils sont disposés à les faire. Aussi la république était
+dans les opinions sans y être nommée, et on était républicain sans le
+croire.
+
+On ne s'expliqua point nettement dans la discussion: aussi, malgré le génie
+et le savoir répandus dans l'assemblée, la question fut mal traitée et peu
+entendue. Les partisans de la constitution anglaise, Necker, Mounier,
+Lally, ne surent pas voir en quoi devait consister la monarchie; et quand
+ils l'auraient vu, ils n'auraient pas osé dire nettement à l'assemblée que
+la volonté nationale ne devait point être toute-puissante, et qu'elle
+devait empêcher plutôt qu'agir. Ils s'épuisèrent à dire qu'il fallait que
+le roi pût arrêter les usurpations d'une assemblée; que pour bien exécuter
+la loi, et l'exécuter volontiers, il fallait qu'il y eût coopéré; et
+qu'enfin il devait exister des rapports entre les pouvoirs exécutif et
+législatif. Ces raisons étaient mauvaises ou tout au moins faibles. Il
+était ridicule en effet, en reconnaissant la souveraineté nationale, de
+vouloir lui opposer la volonté unique du roi[4].
+
+Ils défendaient mieux les deux chambres, parce qu'en effet, même dans une
+république, il y a de hautes classes qui doivent s'opposer au mouvement
+trop rapide des classes qui s'élèvent, en défendant les institutions
+anciennes contre les institutions nouvelles. Mais cette chambre-haute, plus
+indispensable encore que la prérogative royale, puisqu'il n'y a pas
+d'exemple de république sans un sénat, était plus repoussée que la
+sanction, parce qu'on était plus irrité contre l'aristocratie que contre la
+royauté. La chambre-haute était impossible alors, parce que personne n'en
+voulait: la petite noblesse s'y opposait, parce qu'elle n'y pouvait trouver
+place; les privilégiés désespérés, parce qu'ils désiraient le pire en
+toutes choses; le parti populaire, parce qu'il ne voulait pas laisser à
+l'aristocratie un poste d'où elle dominerait la volonté nationale. Mounier,
+Lally, Necker étaient presque seuls à désirer cette chambre-haute. Sieyès,
+par l'erreur d'un esprit absolu, ne voulait ni des deux chambres ni de la
+sanction royale. Il concevait la société tout unie: selon lui la masse,
+sans distinction de classes, devait être chargée de vouloir, et le roi,
+comme magistrat unique, chargé d'exécuter. Aussi était-il de bonne foi
+quand il disait que la monarchie ou la république étaient la même chose,
+puisque la différence n'était pour lui que dans le nombre des magistrats
+chargés de l'exécution. Le caractère d'esprit de Sieyès était
+l'enchaînement, c'est-à-dire la liaison rigoureuse de ses propres idées. Il
+s'entendait avec lui-même, mais ne s'entendait ni avec la nature des choses
+ni avec les esprits différens du sien. Il les subjuguait par l'empire de
+ses maximes absolues, mais les persuadait rarement; aussi, ne pouvant ni
+morceler ses systèmes, ni les faire adopter en entier, il devait bientôt
+concevoir de l'humeur. Mirabeau, esprit juste, prompt, souple, n'était pas
+plus avancé en fait de science politique que l'assemblée elle-même; il
+repoussait les deux chambres, non point par conviction, mais par la
+connaissance de leur impossibilité actuelle, et par haine de
+l'aristocratie. Il défendait la sanction par un penchant monarchique; et il
+s'y était engagé dès l'ouverture des états, en disant que, sans la
+sanction, il aimerait mieux vivre à Constantinople qu'à Paris. Barnave,
+Duport et Lameth ne pouvaient vouloir la même chose que Mirabeau. Ils
+n'admettaient ni la chambre-haute, ni la sanction royale; mais ils
+n'étaient pas aussi obstinés que Sieyès, et consentaient à modifier leur
+opinion, en accordant au roi et à la chambre-haute un simple _veto_
+suspensif, c'est-à-dire le pouvoir de s'opposer temporairement à la volonté
+nationale, exprimée dans la chambre-basse.
+
+Les premières discussions s'engagèrent le 28 et le 29 août. Le parti
+Barnave voulut traiter avec Mounier, que son opiniâtreté faisait chef du
+parti de la constitution anglaise. C'était le plus inflexible qu'il fallait
+gagner, et c'est à lui qu'on s'adressa. Des conférences eurent lieu. Quand
+on vit qu'il était impossible de changer une opinion devenue en lui
+une habitude d'esprit, on consentit alors à ces formes anglaises qu'il
+chérissait tant, mais à condition qu'en opposant à la chambre populaire une
+chambre-haute et le roi, on ne donnerait aux deux qu'un _veto_ suspensif,
+et qu'en outre le roi ne pourrait pas dissoudre l'assemblée. Mounier fit la
+réponse d'un homme convaincu: il dit que la vérité ne lui appartenait pas,
+et qu'il ne pouvait en sacrifier une partie pour sauver l'autre. Il perdit
+ainsi les deux institutions, en ne voulant pas les modifier. Et s'il était
+vrai, ce qu'on verra n'être pas, que la constitution de 91, par la
+suppression de la chambre-haute, ruina le trône, Mounier aurait de grands
+reproches à se faire. Mounier n'était pas passionné, mais obstiné; il était
+aussi absolu dans son système que Sieyès dans le sien, et préférait tout
+perdre plutôt que de céder quelque chose. Les négociations furent rompues
+avec humeur. On avait menacé Mounier de Paris, de l'opinion publique, et on
+partit, dit-il, pour aller exercer l'influence dont on l'avait menacé[5].
+
+Ces questions divisaient le peuple comme les représentans, et, sans les
+comprendre, il ne se passionnait pas moins pour elles. On les avait toutes
+résumées sous le mot si court et si expéditif de _veto_. On voulait, ou on
+ne voulait pas le _veto_, et cela signifiait qu'on voulait ou qu'on ne
+voulait pas la tyrannie. Le peuple, sans même entendre cela, prenait le
+_veto_ pour un impôt qu'il fallait abolir, ou pour un ennemi qu'il fallait
+pendre, et il voulait le mettre à la lanterne[6].
+
+Le Palais-Royal était surtout dans la plus grande fermentation. Là se
+réunissaient des hommes ardens, qui, ne pouvant pas même supporter les
+formes imposées dans les districts, montaient sur une chaise, prenaient la
+parole sans la demander, étaient sifflés ou portés en triomphe par un
+peuple immense, qui allait exécuter ce qu'ils avaient proposé. Camille
+Desmoulins, déjà nommé dans cette histoire, s'y distinguait par la verve,
+l'originalité et le cynisme de son esprit; et, sans être cruel, il
+demandait des cruautés. On y voyait encore Saint-Hurugue, ancien marquis,
+détenu long-temps à la Bastille pour des différends de famille, et irrité
+contre l'autorité jusqu'à l'aliénation. Là, chaque jour, ils répétaient
+tous qu'il fallait aller à Versailles, pour y demander compte au roi et à
+l'assemblée de leur hésitation à faire le bien du peuple. Lafayette avait
+la plus grande peine à les contenir par des patrouilles continuelles. La
+garde nationale était déjà accusée d'aristocratie. «Il n'y avait pas,
+disait Desmoulins, de patrouille au Céramique.» Déjà même le nom de
+Cromwell avait été prononcé à côté de celui de Lafayette. Un jour, le
+dimanche 30 août, une motion est faite au Palais-Royal; Mounier y est
+accusé, Mirabeau y est présenté comme en danger, et l'on propose d'aller à
+Versailles veiller sur les jours de ce dernier. Mirabeau cependant
+défendait la sanction, mais sans cesser son rôle de tribun populaire, sans
+le paraître moins aux yeux de la multitude. Saint-Hurugue, à la tête de
+quelques exaltés, se porte sur la route de Versailles. Ils veulent,
+disent-ils, engager l'assemblée à casser ses infidèles représentans pour
+en nommer d'autres, et supplier le roi et le dauphin de venir à Paris se
+mettre en sûreté au milieu du peuple. Lafayette accourt, les arrête, et les
+oblige de rebrousser chemin. Le lendemain lundi 31, ils se réunissent de
+nouveau. Ils font une adresse à la commune, dans laquelle ils demandent la
+convocation des districts pour improuver le _veto_ et les députés qui le
+soutiennent, pour les révoquer et en nommer d'autres à leur place. La
+commune les repousse deux fois avec la plus grande fermeté.
+
+Pendant ce temps l'agitation régnait dans l'assemblée. Les mécontens
+avaient écrit aux principaux députés des lettres pleines de menaces et
+d'invectives; l'une d'elles était signée du nom de Saint-Hurugue. Le lundi
+31, à l'ouverture de la séance, Lally dénonça une députation qu'il avait
+reçue du Palais-Royal. Cette députation l'avait engagé à se séparer des
+mauvais citoyens qui défendaient le _veto_, et elle avait ajouté qu'une
+armée de vingt mille hommes était prête à marcher. Mounier lut aussi des
+lettres qu'il avait reçues de son côté, proposa de poursuivre les auteurs
+secrets de ces machinations, et pressa l'assemblée d'offrir cinq cent mille
+francs à celui qui les dénoncerait. La lutte fut tumultueuse. Duport
+soutint qu'il n'était pas de la dignité de l'assemblée de s'occuper de
+pareils détails. Mirabeau lut des lettres qui lui étaient aussi adressées,
+et dans lesquelles les ennemis de la cause populaire ne le traitaient pas
+mieux que Mounier. L'assemblée passa à l'ordre du jour, et Saint-Hurugue,
+signataire de l'une des lettres dénoncées, fut enfermé par ordre de la
+commune.
+
+On discutait à la fois les trois questions de la permanence des assemblées,
+des deux chambres, et du _veto_. La permanence fut votée à la presque
+unanimité. On avait trop souffert de la longue interruption des assemblées
+nationales, pour ne pas les rendre permanentes. On passa ensuite à la
+grande question de l'unité du corps législatif. Les tribunes étaient
+occupées par un public nombreux et bruyant. Beaucoup de députés se
+retiraient. Le président, qui était alors l'évêque de Langres, s'efforce
+en vain de les retenir; ils sortent en grand nombre. De toutes parts on
+demande à grands cris d'aller aux voix. Lally réclame encore une fois la
+parole: on la lui refuse, en accusant le président de l'avoir envoyé à la
+tribune; un membre va même jusqu'à demander au président s'il n'est pas las
+de fatiguer l'assemblée. Offensé de ces paroles, le président quitte le
+fauteuil, et la discussion est encore remise. Le lendemain 10 septembre, on
+lit une adresse de la ville de Rennes, déclarant le _veto_ inadmissible,
+traîtres à la patrie ceux qui le voteraient. Mounier et les siens
+s'irritent, et proposent de gourmander la municipalité. Mirabeau répond que
+l'assemblée n'est pas chargée de donner des leçons à des officiers
+municipaux, et qu'il faut passer à l'ordre du jour. La question des deux
+chambres est enfin mise aux voix, et, au bruit des applaudissemens, l'unité
+de l'assemblée est décrétée. Quatre cent quatre-vingt-dix-neuf voix se
+déclarent pour une chambre, quatre-vingt-neuf pour deux; cent vingt-deux
+voix sont perdues, par l'effet de la crainte inspirée à beaucoup de
+députés. Enfin arrive la question du _veto_. On avait trouvé un terme
+moyen, celui du _veto_ suspensif, qui n'arrêtait que temporairement la loi,
+pendant une ou plusieurs législatures. On considérait cela comme un appel
+au peuple, parce que le roi, recourant à de nouvelles assemblées, et leur
+cédant si elles persistaient, semblait en appeler réellement à l'autorité
+nationale. Mounier et les siens s'y opposèrent; ils avaient raison dans le
+système de la monarchie anglaise, où le roi consulte la représentation
+nationale et n'obéit jamais; mais ils avaient tort dans la situation
+où ils s'étaient placés. Ils n'avaient voulu, disaient-ils, qu'empêcher une
+résolution précipitée. Or le _veto_ suspensif produisait cet effet aussi
+Bien que le _veto_ absolu. Si la représentation persistait, la volonté
+nationale devenait manifeste; et, en admettant sa souveraineté, il était
+difficile de lui résister indéfiniment.
+
+Le ministère sentit en effet que le _veto_ suspensif produisait
+matériellement l'effet du _veto_ absolu, et Necker conseilla au roi de se
+donner les avantages d'un sacrifice volontaire, en adressant un mémoire à
+l'assemblée, dans lequel il demandait le _veto_ suspensif. Le bruit s'en
+répandit, et on connut d'avance le but et l'esprit du mémoire. Il fut
+présenté le 11 septembre; chacun en connaissait le contenu. Il semble que
+Mounier, soutenant l'intérêt du trône, aurait dû n'avoir pas d'autres vues
+que le trône lui-même; mais les partis ont bientôt un intérêt distinct de
+ceux qu'ils servent. Mounier repoussa cette communication, en disant que,
+si le roi renonçait à une prérogative utile à la nation, on devait la lui
+donner malgré lui et dans l'intérêt public. Les rôles furent renversés, et
+les adversaires du roi soutinrent ici son intervention; mais leur effort
+fut inutile, et le mémoire fut durement repoussé. On s'expliqua de nouveau
+nécessaire pour la constitution. Après avoir spécifié que le pouvoir
+constituant était supérieur aux pouvoirs constitués, il fut établi que la
+sanction ne pourrait s'exercer que sur les actes législatifs, mais point du
+tout sur les actes constitutifs, et que les derniers ne seraient que
+promulgués. Six cent soixante-treize voix se déclarèrent pour le _veto_
+suspensif, trois cent vingt-cinq pour le _veto_ absolu. Ainsi furent
+résolus les articles fondamentaux de la nouvelle constitution. Meunier et
+Lally-Tolendal donnèrent aussitôt leur démission de membres du comité de
+constitution.
+
+On avait porté jusqu'ici une foule de décrets sans jamais en offrir aucun à
+l'acceptation royale. Il fut résolu de présenter au roi les articles du 4
+août. La question était de savoir si on demanderait la sanction ou la
+simple promulgation, en les considérant comme législatifs ou constitutifs.
+Maury et même Lally-Tolendal eurent la maladresse de soutenir qu'ils
+étaient législatifs, et de requérir la sanction, comme s'ils eussent
+attendu quelque obstacle de la puissance royale. Mirabeau, avec une rare
+justesse, soutint que les uns abolissaient le régime féodal et étaient
+éminemment constitutifs; que les autres étaient une pure munificence de la
+noblesse et du clergé, et que sans doute le clergé et la noblesse ne
+voulaient pas que le roi pût révoquer leurs libéralités. Chapelier ajouta
+qu'il ne fallait pas même supposer le consentement du roi nécessaire,
+puisqu'il les avait approuvés déjà, en acceptant le titre de restaurateur
+de la liberté française, et en assistant au _Te Deum_. En conséquence on
+pria le roi de faire une simple promulgation[7].
+
+Un membre proposa tout à coup l'hérédité de la couronne et l'inviolabilité
+de la personne royale. L'assemblée, qui voulait sincèrement du roi comme
+son premier magistrat héréditaire, vota ces deux articles par acclamation.
+On proposa l'inviolabilité de l'héritier présomptif; mais le duc de
+Mortemart remarqua aussitôt que les fils avaient quelquefois essayé de
+détrôner leur père, et qu'il fallait se laisser le moyen de les frapper.
+Sur ce motif, la proposition fut rejetée. Le député Arnoult, à propos de
+l'article sur l'hérédité de mâle en mâle et de branche en branche, proposa
+de confirmer les renonciations de la branche d'Espagne, faites dans le
+traité d'Utrecht. On soutint qu'il n'y avait pas lieu à délibérer, parce
+qu'il ne fallait pas s'aliéner un allié fidèle; Mirabeau se rangea de cet
+avis, et l'assemblée passa à l'ordre du jour. Tout à coup Mirabeau, pour
+faire une expérience qui a été mal jugée, voulut ramener la question qu'il
+avait contribué lui-même à éloigner. La maison d'Orléans se trouvait en
+concurrence avec la maison d'Espagne, dans le cas d'extinction de la
+branche régnante. Mirabeau avait vu un grand acharnement à passer à l'ordre
+du jour. Étranger au duc d'Orléans quoique familier avec lui, comme il
+savait l'être avec tout le monde, il voulait néanmoins connaître l'état
+des partis, et voir quels étaient les amis et les ennemis du duc. La
+question de la régence se présentait: en cas de minorité, les frères du roi
+ne pouvaient pas être tuteurs de leur neveu, puisqu'ils étaient héritiers
+du pupille royal, et par conséquent peu intéressés à sa conservation. La
+régence appartenait donc au plus proche parent; c'était ou la reine, ou le
+duc d'Orléans, ou la famille d'Espagne. Mirabeau propose donc de ne donner
+la régence qu'à un homme né en France. «La connaissance, dit-il, que j'ai
+de la géographie de l'assemblée, le point d'où sont partis les cris
+d'ordre du jour, me prouvent qu'il ne s'agit de rien moins ici que d'une
+domination étrangère, et que la proposition de ne pas délibérer, en
+apparence espagnole, est peut-être une proposition autrichienne.» Les
+cris s'élèvent à ces mots; la discussion recommence avec une violence
+extraordinaire; tous les opposans demandent encore l'ordre du jour. En
+vain Mirabeau leur répète-t-il à chaque instant qu'ils ne peuvent avoir
+qu'un motif, celui d'amener en France une domination étrangère; ils ne
+répondent point, parce qu'en effet ils préféreraient l'étranger au duc
+d'Orléans. Enfin, après une discussion de deux jours, on déclara de
+nouveau qu'il n'y avait pas lieu à délibérer. Mais Mirabeau avait obtenu
+ce qu'il voulait, en voyant se dessiner les partis. Cette tentative ne
+pouvait manquer de le faire accuser, et il passa dès lors pour un agent du
+parti d'Orléans[8].
+
+Tout agitée encore de cette discussion, l'assemblée reçut la réponse du roi
+aux articles du 4 août. Le roi en approuvait l'esprit, ne donnait à
+quelques-uns qu'une adhésion conditionnelle, dans l'espoir qu'on les
+modifierait en les faisant exécuter; il renouvelait sur la plupart les
+objections faites dans la discussion, et repoussées par l'assemblée.
+Mirabeau reparut encore à la tribune: «Nous n'avons pas, dit-il, examiné la
+supériorité du pouvoir constituant sur le pouvoir exécutif; nous avons en
+quelque sorte jeté un voile sur ces questions (l'assemblée en effet avait
+expliqué en sa faveur la manière dont elles devaient être entendues, sans
+rien décréter à cet égard); mais si l'on combat notre puissance
+constituante, on nous obligera à la déclarer. Qu'on en agisse franchement
+et sans mauvaise foi. Nous convenons des difficultés de l'exécution, mais
+nous ne l'exigeons pas. Ainsi nous demandons l'abolition des offices, mais
+en indiquant pour l'avenir le remboursement et l'hypothèque du
+remboursement; nous déclarons l'impôt qui sert de salaire au clergé
+destructif de l'agriculture, mais en attendant son remplacement nous
+ordonnons la perception de la dîme; nous abolissons les justices
+seigneuriales, mais en les laissant exister jusqu'à ce que d'autres
+tribunaux soient établis. Il en est de même des autres articles; ils ne
+renferment tous que des principes qu'il faut rendre irrévocables en les
+promulguant. D'ailleurs, fussent-ils mauvais, les imaginations sont en
+possession de ces arrêtés, on ne peut plus les leur refuser. Répétons
+ingénument au roi ce que le fou de Philippe II disait à ce prince si
+absolu: «Que ferais-tu, Philippe, si tout le monde disait oui quand tu dis
+non?»
+
+L'assemblée ordonna de nouveau à son président de retourner vers le roi,
+pour lui demander sa promulgation. Le roi l'accorda. De son côté,
+l'assemblée délibérant sur la durée du _veto_ suspensif, l'étendit
+à deux législatures; mais elle eut le tort de laisser voir que c'était en
+quelque sorte une récompense donnée à Louis XVI, pour les concessions
+qu'il venait de faire à l'opinion.
+
+Tandis qu'au milieu des obstacles suscités par la mauvaise volonté des
+privilégiés et par les emportemens populaires, l'assemblée poursuivait son
+but, d'autres embarras s'accumulaient devant elle, et ses ennemis en
+triomphaient. Ils espéraient qu'elle serait arrêtée par la détresse des
+finances, comme l'avait été la cour elle-même. Le premier emprunt de trente
+millions n'avait pas réussi: un second de quatre-vingts, ordonné sur une
+nouvelle proposition de Necker[9], n'avait pas eu un résultat plus heureux.
+
+«Discutez, dit un jour M. Degouy d'Arcy, laissez s'écouler les délais, et
+à l'expiration des délais, nous ne serons plus... Je vais vous apprendre
+des vérités terribles.--A l'ordre! à l'ordre! s'écrient les uns.--Non, non,
+parlez! répondent les autres.» Un député se lève: «Continuez, dit-il à M.
+Degouy, répandez l'alarme et la terreur! Eh bien! qu'en arrivera-t-il? nous
+donnerons une partie de notre fortune, et tout sera fini.» M. Degouy
+continue: «Les emprunts que vous avez votés n'ont rien fourni; il n'y a pas
+dix millions au trésor.» A ces mots, on l'entoure de nouveau, on le blâme,
+on lui impose silence. Le duc d'Aiguillon, président du comité des
+finances, le dément en prouvant qu'il devait y avoir vingt-deux millions
+dans les caisses de l'état. Cependant on décrète que les samedis et
+vendredis seront spécialement consacrés aux finances.
+
+Necker arrive enfin. Tout souffrant de ses efforts continuels, il
+renouvelle ses éternelles plaintes; il reproche à l'assemblée de n'avoir
+rien fait pour les finances, après cinq mois de travail. Les deux emprunts
+n'avaient pas réussi, parce que les troubles avaient détruit le crédit. Les
+capitaux se cachaient; ceux de l'étranger n'avaient point paru dans les
+emprunts proposés. L'émigration, l'éloignement des voyageurs, avaient
+encore diminué le numéraire; et il n'en restait pas même assez pour les
+besoins journaliers. Le roi et la reine avaient été obligés d'envoyer leur
+vaisselle à la Monnaie. En conséquence Necker demande une contribution du
+quart du revenu, assurant que ces moyens lui paraissent suffisans. Un
+comité emploie trois jours à examiner ce plan, et l'approuve entièrement.
+Mirabeau, ennemi connu du ministre, prend le premier la parole, pour
+engager l'assemblée à consentir ce plan sans le discuter. «N'ayant pas,
+dit-il, le temps de l'apprécier, elle ne doit pas se charger de la
+responsabilité de l'événement, en approuvant ou en improuvant les moyens
+proposés.» D'après ce motif il conseille de voter de suite et de confiance.
+L'assemblée entraînée adhère à cette proposition, et ordonne à Mirabeau de
+se retirer pour rédiger le décret. Cependant l'enthousiasme se calme, les
+ennemis du ministre prétendent trouver des ressources où il n'en a pas vu.
+Ses amis au contraire attaquent Mirabeau, et se plaignent de ce qu'il a
+voulu l'écraser de la responsabilité des évènemens. Mirabeau rentre et lit
+son décret. «Vous poignardez le plan du ministre!» s'écrie M. de Virieu.
+Mirabeau, qui ne savait jamais reculer sans répondre, avoue franchement ses
+motifs; il convient qu'on le devine quand on a dit qu'il voulait faire
+peser sur M. Necker seul la responsabilité des évènemens; il dit qu'il n'a
+point l'honneur d'être son ami; mais que, fût-il son ami le plus tendre,
+citoyen avant tout, il n'hésiterait pas à le compromettre, lui, plutôt que
+l'assemblée; qu'il ne croit pas que le royaume fût en péril quand M. Necker
+se serait trompé, et qu'au contraire le salut public serait très compromis
+si l'assemblée avait perdu son crédit et manqué une opération décisive. Il
+propose ensuite une adresse pour exciter le patriotisme national et appuyer
+le projet du ministre.
+
+On l'applaudit, mais on discute encore. On fait mille propositions, et le
+temps s'écoule en vaines subtilités. Fatigué de tant de contradictions,
+frappé de l'urgence des besoins, il remonte une dernière fois à la tribune,
+s'en empare, fixe de nouveau la question avec une admirable netteté, et
+montre l'impossibilité de se soustraire à la nécessité du moment. Son génie
+s'enflammant alors, il peint les horreurs de la banqueroute; il la présente
+comme un impôt désastreux qui, au lieu de peser légèrement sur tous, ne
+pèse que sur quelques-uns qu'elle écrase; il la montre comme un gouffre où
+l'on précipite des victimes vivantes, et qui ne se referme pas même après
+les avoir dévorées, car on n'en doit pas moins, même après avoir refusé de
+payer. Remplissant enfin l'assemblée de terreur: «L'autre jour, dit-il, à
+propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, on s'est écrié: Catilina est
+aux portes de Rome, et vous délibérez! et certes, il n'y avait ni Catilina,
+ni péril, ni Rome; et aujourd'hui la hideuse banqueroute est là, elle
+menace de consumer, vous, votre honneur, vos fortunes, et vous
+délibérez[10]!»
+
+A ces mots, l'assemblée transportée se lève en poussant des cris
+d'enthousiasme. Un député veut répondre; il s'avance, mais, effrayé de sa
+tâche, il demeure immobile et sans voix. Alors l'assemblée déclare que, ouï
+le rapport du comité, elle adopte de confiance le plan du ministre des
+finances. C'était là un bonheur d'éloquence; mais il ne pouvait arriver
+qu'à celui qui avait tout à la fois la raison et les passions de Mirabeau.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Il avait été nommé à ce poste le 15 juillet, à l'Hôtel-de-Ville.
+[2] Ces scènes eurent lieu le 22 juillet.
+[3] Ce club s'était formé dans les derniers jours de juin. Il s'appela
+plus tard _Société des amis de la Constitution_.
+[4] Voyez la note 5 à la fin du volume.
+[5] Voyez la note 6 à la fin du volume.
+[6] Deux habitans de la campagne parlaient du _veto_. «--Sais-tu ce
+que c'est que le _veto_? dit l'un.--Non.--Eh bien, tu as ton écuelle
+remplie de soupe; le roi te dit: Répands ta soupe, et il faut que tu la
+répandes.»
+[7] Ces articles lui furent présentés le 20 septembre.
+[8] Voyez la note 7 à la fin du volume.
+[9] Décret du 27 août.
+[10] Séances des 22 au 24 septembre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+INTRIGUES DE LA COUR.--REPAS DES GARDES-DU-CORPS ET DES OFFICIERS DU
+RÉGIMENT DE FLANDRE A VERSAILLES.--JOURNÉES DES 4, 5, ET 6 OCTOBRE; SCÈNES
+TUMULTUEUSES ET SANGLANTES. ATTAQUE DU CHATEAU DE VERSAILLES PAR LA
+MULTITUDE.--LE ROI VIENT DEMEURER A PARIS.--ÉTAT DES PARTIS.--LE DUC
+D'ORLÉANS QUITTE LA FRANCE.--NÉGOCIATION DE MIRABEAU AVEC LA COUR.
+--L'ASSEMBLÉE SE TRANSPORTE A PARIS.--LOI SUR LES BIENS DU CLERGÉ.
+--SERMENT CIVIQUE,--TRAITÉ DE MIRABEAU AVEC LA COUR.--BOUILLÉ.
+--AFFAIRE FAVRAS.--PLANS CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--CLUBS DES JACOBINS
+ET DES FEUILLANTS.
+
+
+Tandis que l'assemblée portait ainsi les mains sur toutes les parties de
+l'édifice, de grands évènemens se préparaient. Par la réunion des ordres,
+la nation avait recouvré la toute-puissance législative et constituante.
+Par le 14 juillet, elle s'était armée pour soutenir ses représentans. Ainsi
+le roi et l'aristocratie restaient isolés et désarmés, n'ayant plus pour
+eux que le sentiment de leurs droits, que personne ne partageait, et placés
+en présence d'une nation prête à tout concevoir et à tout exécuter. La cour
+cependant, retirée dans une petite ville uniquement peuplée de ses
+serviteurs, était en quelque sorte hors de l'influence populaire, et
+pouvait même tenter un coup de main sur l'assemblée. Il était naturel que
+Paris, situé a quelques lieues de Versailles, Paris, capitale du royaume,
+et séjour d'une immense multitude, tendît à ramener le roi dans son sein,
+pour le soustraire à toute influence aristocratique, et pour recouvrer les
+avantages que la présence de la cour et du gouvernement procure à une
+ville. Après avoir réduit l'autorité du roi, il ne restait plus qu'à
+s'assurer de sa personne. Ainsi le voulait le cours des évènemens, et de
+toutes parts on entendait ce cri: _Le roi à Paris!_ L'aristocratie ne
+songeait plus à se défendre contre de nouvelles pertes. Elle dédaignait
+trop ce qui lui restait pour s'occuper de le conserver; elle désirait donc
+un violent changement, tout comme le parti populaire. Une révolution est
+infaillible, quand deux partis se réunissent pour la vouloir. Tous deux
+contribuent à l'évènement, et le plus fort profite du résultat. Tandis que
+les patriotes désiraient conduire le roi à Paris, la cour méditait de le
+conduire à Metz. Là, dans une place forte, il eût ordonné ce qu'il eût
+voulu, ou pour mieux dire, tout ce qu'on aurait voulu pour lui. Les
+courtisans formaient des plans, faisaient courir des projets, cherchaient à
+enrôler du monde, et, se livrant à de vaines espérances, se trahissaient
+par d'imprudentes menaces. D'Estaing, naguère si célèbre à la tête de nos
+escadres, commandait la garde nationale de Versailles. Il voulait être
+fidèle à la nation et à la cour, rôle difficile, toujours calomnié, et
+qu'une grande fermeté peut seule rendre honorable. Il apprit les menées des
+courtisans. Les plus grands personnages étaient au nombre des machinateurs;
+les témoins les plus dignes de foi lui avaient été cités, et il écrivit à
+la reine une lettre très connue, où il lui parlait avec une fermeté
+respectueuse de l'inconvenance et du danger de telles menées. Il ne déguisa
+rien et nomma tout le monde[1]. La lettre fut sans effet. En essayant de
+pareilles entreprises, la reine devait s'attendre à des remontrances,
+et ne pas s'en étonner.
+
+A la même époque, une foule d'hommes nouveaux parurent à Versailles; on y
+vit même des uniformes inconnus. On retint la compagnie des
+gardes-du-corps, dont le service venait d'être achevé; quelques dragons et
+chasseurs des Trois-Évêchés furent appelés. Les gardes-françaises, qui
+avaient quitté le service du roi, irrités qu'on le confiât à d'autres,
+voulurent se rendre à Versailles pour le reprendre. Sans doute ils
+n'avaient aucune raison de se plaindre, puisqu'ils avaient eux-mêmes
+abandonné ce service; mais ils furent, dit-on, excités à ce projet. On a
+prétendu, dans le temps, que c'était la cour qui avait voulu par ce moyen
+effrayer le roi, et l'entraîner à Metz. Un fait prouve assez cette
+intention: depuis les émeutes du Palais-Royal, Lafayette, pour défendre le
+passage de Paris à Versailles, avait placé un poste à Sèvres. Il fut obligé
+de l'en retirer, sur la demande des députés de la droite. Lafayette parvint
+à arrêter les gardes-françaises, et à les détourner de leur projet. Il
+écrivit confidentiellement au ministre Saint-Priest, pour lui apprendre ce
+qui s'était passé, et le rassurer entièrement. Saint-Priest, abusant de la
+lettre, la montra à d'Estaing; celui-ci la communiqua aux officiers de la
+garde nationale de Versailles et à la municipalité, pour les instruire des
+dangers qui avaient menacé la ville, et de ceux qui pourraient la menacer
+encore. On proposa d'appeler le régiment de Flandre; grand nombre de
+bataillons de la garde de Versailles s'y opposèrent, mais la municipalité
+n'en fit pas moins sa réquisition, et le régiment fut appelé. C'était peu
+qu'un régiment contre l'assemblée, mais c'était assez pour enlever le roi
+et protéger son évasion. D'Estaing instruisit l'assemblée nationale des
+mesures qui avaient été prises, et obtint son approbation. Le régiment
+arriva: l'appareil militaire qui le suivait, quoique peu considérable, ne
+laissa pas que d'exciter des murmures. Les gardes-du-corps, les courtisans
+s'em parèrent des officiers, les comblèrent de caresses, et, comme avant le
+14 juillet, on parut se coaliser, s'entendre, et concevoir de grandes
+espérances.
+
+La confiance de la cour augmentait la méfiance de Paris, et bientôt des
+fêtes irritèrent la misère du peuple. Le 2 octobre, les gardes-du-corps
+imaginent de donner un repas aux officiers de la garnison. Ce repas est
+servi dans la salle du théâtre. Les loges sont remplies de spectateurs de
+la cour. Les officiers de la garde nationale sont au nombre des convives;
+une gaieté très vive règne pendant le festin, et bientôt les vins la
+changent en exaltation. On introduit alors les soldats des régimens. Les
+convives, l'épée nue, portent la santé de la famille royale; celle de la
+nation est refusée, ou du moins omise; les trompettes sonnent la charge, on
+escalade les loges en poussant des cris; on entonne ce chant si expressif
+et si connu: _O Richard! Ô mon roi! l'univers t'abandonne!_ on se promet de
+mourir pour le roi, comme s'il eût été dans le plus grand danger; enfin le
+délire n'a plus de bornes. Des cocardes blanches ou noires, mais toutes
+d'une seule couleur, sont partout distribuées. Les jeunes femmes, les
+jeunes hommes, s'animent de souvenirs chevaleresques. C'est dans ce moment
+que la cocarde nationale est, dit-on, foulée aux pieds. Ce fait a été nié
+depuis, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et tout excusable? Et
+d'ailleurs, pourquoi ces réunions qui ne produisent d'une part qu'un
+dévouement trompeur, et qui excitent de l'autre une irritation réelle et
+terrible? dans ce moment on court chez la reine; elle consent à venir au
+repas. On entoure le roi qui venait de la chasse, et il est entraîné aussi;
+on se précipite aux pieds de tous deux, et on les reconduit comme en
+triomphe jusqu'à leur appartement. Sans doute, il est doux, quand on se
+croit dépouillé, menacé, de retrouver des amis; mais pourquoi faut-il qu'on
+se trompe ainsi sur ses droits, sur sa force et sur ses moyens?
+
+Le bruit de cette fête se répandit bientôt, et sans doute l'imagination
+populaire, en rapportant les faits, ajouta sa propre exagération à celle
+qu'avait produite le festin. Les promesses faites au roi furent prises pour
+des menaces faites à la nation; cette prodigalité fut regardée comme une
+insulte à la misère publique, et les cris: _à Versailles!_ recommencèrent
+plus violens que jamais. Ainsi les petites causes se réunissaient pour
+aider l'effet des causes générales. Des jeunes gens se montrèrent à Paris
+avec des cocardes noires, ils furent poursuivis; l'un d'eux fut traîné par
+le peuple, et la commune se vit obligée de défendre les cocardes d'une
+Seule couleur.
+
+Le lendemain du funeste repas, une nouvelle scène à peu près pareille eut
+lieu dans un déjeuner donné par les gardes-du-corps, dans la salle du
+manège. On se présenta de nouveau à la reine, qui dit qu'elle avait été
+satisfaite de la journée du jeudi; on l'écoutait volontiers, parce que,
+moins réservée que le roi, on attendait de sa bouche l'aveu des sentimens
+de la cour; et toutes ses paroles étaient répétées. L'irritation fut au
+comble, et on dut s'attendre aux plus sinistres évènemens. Un mouvement
+convenait au peuple et à la cour: au peuple, pour s'emparer du roi; à la
+cour, pour que l'effroi l'entraînât à Metz. Il convenait aussi au duc
+d'Orléans, qui espérait obtenir la lieutenance du royaume, si le roi venait
+à s'éloigner; on a même dit que ce prince allait jusqu'à espérer la
+couronne, ce qui n'est guère croyable, car il n'avait pas assez d'audace
+d'esprit pour une si grande ambition. Les avantages qu'il avait lieu
+d'attendre de cette nouvelle insurrection l'ont fait accuser d'y avoir
+participé; cependant il n'en est rien. Il ne peut avoir déterminé
+l'impulsion, car elle résultait de la force des choses; il paraît tout au
+plus l'avoir secondée; et, même à cet égard, une procédure immense, et le
+temps qui apprend tout, n'ont manifesté aucune trace d'un plan concerté.
+Sans doute le duc d'Orléans n'a été là, comme pendant toute la révolution,
+qu'à la suite du mouvement populaire, répandant peut-être un peu d'or,
+donnant lieu à des propos, et n'ayant que de vagues espérances.
+
+Le peuple, ému par les discussions sur le _veto_, irrité par les cocardes
+noires, vexé par les patrouilles continuelles, et souffrant de la faim,
+était soulevé. Bailly et Necker n'avaient rien oublié pour faire abonder
+les subsistances; mais, soit la difficulté des transports, soit les
+pillages qui avaient lieu sur la route, soit surtout l'impossibilité de
+suppléer au mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4
+octobre, l'agitation fut plus grande que jamais. On parlait du départ du
+roi pour Metz, et de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on
+épiait les cocardes noires, on demandait du pain. De nombreuses patrouilles
+réussirent à contenir le peuple. La nuit fut assez calme. Le lendemain 5,
+les attroupemens recommencèrent dès le matin. Les femmes se portèrent chez
+les boulangers: le pain manquait, et elles coururent à l'Hôtel-de-Ville
+pour s'en plaindre aux représentans de la commune. Ceux-ci n'étaient pas
+encore en séance, et un bataillon de la garde nationale était rangé sur la
+place. Des hommes se joignirent à ces femmes, mais elles n'en voulurent
+pas, disant que les hommes ne savaient pas agir. Elles se précipitèrent
+alors sur le bataillon, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce
+moment, une porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahi, les
+brigands à piques s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y mettre
+le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la porte qui
+conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les faubourgs alors
+se mirent en mouvement. Un citoyen nommé Maillard, l'un de ceux qui
+s'étaient signalés à la prise de la Bastille, consulta l'officier qui
+commandait le bataillon de la garde nationale, pour chercher un moyen de
+délivrer l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. L'officier n'osa
+approuver le moyen qu'il proposait; c'était de les réunir, sous prétexte
+d'aller à Versailles, mais sans cependant les y conduire. Néanmoins
+Maillard se décida, prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite.
+Elles portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils et des
+coutelas. Avec cette singulière armée, il descendit le quai, traversa le
+Louvre, fut forcé malgré lui de conduire ces femmes à travers les
+Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il parvint à les désarmer, en
+leur faisant entendre qu'il valait mieux se présenter à l'assemblée comme
+des suppliantes que comme des furies en armes. Elles y consentirent, et
+Maillard fut obligé de les conduire à Versailles, car il n'était pas
+possible de les en détourner. Tout en ce moment tendait vers ce but. Des
+hordes partaient en traînant des canons; d'autres entouraient la garde
+nationale, qui elle même entourait son chef pour l'entraîner à Versailles,
+but de tous les voeux.
+
+Pendant ce temps, la cour était tranquille; mais l'assemblée recevait en
+tumulte un message du roi. Elle avait présenté à son acceptation les
+articles constitutionnels et la déclaration des droits. La réponse devait
+être une acceptation pure et simple, avec la promesse de promulguer. Pour
+la seconde fois, le roi, sans trop s'expliquer, adressait des observations
+à l'assemblée; il donnait son _accession_ aux articles constitutionnels,
+sans cependant les approuver; il trouvait de bonnes maximes dans la
+déclaration des droits, mais elles avaient besoin d'explications; le tout
+enfin ne pouvait être jugé, disait-il, que lorsque l'ensemble de la
+constitution serait achevé. C'était là sans doute une opinion soutenable;
+beaucoup de publicistes la partageaient; mais convenait-il de l'exprimer
+dans le moment? A peine cette réponse est-elle lue, que des plaintes
+s'élèvent. Robespierre dit que le roi n'a pas à critiquer l'assemblée;
+Duport, que cette réponse devait être contre-signée d'un ministre
+responsable. Pétion en prend occasion de rappeler le repas des
+gardes-du-corps, et il dénonce les imprécations proférées contre
+l'assemblée. Grégoire parle de la disette, et demande pourquoi une lettre a
+été adressée à un meunier avec promesse de deux cents livres par semaine
+s'il voulait ne pas moudre. La lettre ne prouvait rien, car tous les partis
+pouvaient l'avoir écrite; cependant elle excite un grand tumulte, et M. de
+Monspey somme Pétion de signer sa dénonciation. Alors Mirabeau, qui avait
+désapprouvé à la tribune même la démarche de Pétion et de Grégoire, se
+présente pour répondre à M. de Monspey. «J'ai désapprouvé tout le premier,
+dit-il, ces dénonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je
+dénoncerai moi-même, et je signerai, quand on aura déclaré qu'il n'y a
+d'inviolable en France que le roi.» A cette terrible apostrophe, on se
+tait, et on revient à la réponse du roi. Il était onze heures du matin; on
+apprend les mouvemens de Paris. Mirabeau s'avance vers le président
+Mounier, qui, récemment élu malgré le Palais-Royal, et menacé d'une chute
+glorieuse, allait déployer dans cette triste journée une indomptable
+fermeté; Mirabeau s'approche de lui: «Paris, lui dit-il, marche sur nous;
+trouvez-vous mal, allez au château dire au roi d'accepter purement et
+simplement.--Paris marche, tant mieux, répond Mounier; qu'on nous tue tous,
+mais tous; l'état y gagnera.--Le mot est vraiment joli,» reprend Mirabeau,
+et il retourne à sa place. La discussion continue jusqu'à trois heures, et
+on décide que le président se rendra auprès du roi, pour lui demander son
+acceptation pure et simple. Dans le moment où Mounier allait sortir pour
+aller au château, on annonce une députation; c'était Maillard et les femmes
+qui l'avaient suivi. Maillard demande à entrer et à parler; il est
+introduit, les femmes se précipitent à sa suite et pénètrent dans la salle.
+Il expose alors ce qui s'est passé, le défaut de pain et le désespoir du
+peuple; il parle de la lettre adressée au meunier, et prétend qu'une
+personne rencontrée en route leur a dit qu'un curé était chargé de la
+dénoncer. Ce curé était Grégoire, et, comme on vient de le voir, il avait
+fait la dénonciation. Une voix accuse alors l'évêque de Paris, Juigné,
+d'être l'auteur de la lettre. Des cris d'indignation s'élèvent pour
+repousser l'imputation faite au vertueux prélat. On rappelle à l'ordre
+Maillard et sa députation. On lui dit que des moyens ont été pris pour
+approvisionner Paris, que le roi n'a rien oublié, qu'on va le supplier de
+prendre de nouvelles mesures, qu'il faut se retirer, et que le trouble
+n'est pas le moyen de faire cesser la disette. Mounier sort alors pour se
+rendre au château; mais les femmes l'entourent, et veulent l'accompagner;
+il s'y refuse d'abord, mais il est obligé d'en admettre six. Il traverse
+les hordes arrivées de Paris, qui étaient armées de piques, de haches, de
+bâtons ferrés. Il pleuvait abondamment. Un détachement de gardes-du-corps
+fond sur l'attroupement qui entourait le président, et le disperse; mais
+les femmes rejoignent bientôt Mounier, et il arrive au château, où le
+régiment de Flandre, les dragons, les Suisses et la milice nationale de
+Versailles étaient rangés en bataille. Au lieu de six femmes, il est
+obligé d'en introduire douze; le roi les accueille avec bonté, et déplore
+leur détresse; elle sont émues. L'une d'elles, jeune et belle, est
+interdite à la vue du monarque, et peut à peine prononcer ce mot: _Du
+pain_. Le roi, touché, l'embrasse, et les femmes s'en retournent attendries
+par cet accueil. Leurs compagnes les reçoivent à la porte du château; elles
+ne veulent pas croire leur rapport, disent qu'elles se sont laissé séduire,
+et se préparent à les déchirer. Les gardes-du-corps, commandés par le comte
+de Guiche, accourent pour les dégager; des coups de fusil partent de divers
+côtés, deux gardes tombent, et plusieurs femmes sont blessées. Non loin de
+là, un homme du peuple à la tête de quelques femmes, pénètre à travers les
+rangs des bataillons, et s'avance jusqu'à la grille du château. M. de
+Savonnières le poursuit, mais il reçoit un coup de feu qui lui casse le
+bras. Ces escarmouches produisent de part et d'autre une plus grande
+irritation. Le roi, instruit du danger, fait ordonner à ses gardes de ne
+pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils se retirent,
+quelques coups de fusil sont échangés entre eux et la garde nationale de
+Versailles, sans qu'on puisse savoir de quelle part ont été tirés les
+premiers coups.
+
+Pendant ce désordre, le roi tenait conseil, et Mounier attendait
+impatiemment sa réponse. Ce dernier lui faisait répéter à chaque instant
+que ses fonctions l'appelaient à l'assemblée, que la nouvelle de la
+sanction calmerait tous les esprits, et qu'il allait se retirer, si on ne
+lui répondait point, car il ne voulait pas s'absenter plus long-temps de
+son poste. On agitait au conseil si le roi partirait; le conseil dura de
+six à dix heures du soir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser la place
+vacante au duc d'Orléans. On voulait faire partir la reine et les enfans,
+mais la foule arrêta les voitures à l'instant où elles parurent, et
+d'ailleurs la reine était courageusement résolue à ne pas se séparer de son
+époux. Enfin, vers les dix heures, Mounier reçut l'acceptation pure et
+simple, et retourna à l'assemblée. Les députés s'étaient séparés, et les
+femmes occupaient la salle. Il leur annonça l'acceptation du roi, ce
+qu'elles reçurent à merveille, en lui demandant si leur sort en serait
+meilleur, et surtout si elles auraient du pain. Mounier leur répondit le
+mieux qu'il put, et leur fit distribuer tout le pain qu'il fut possible de
+se procurer. Dans cette nuit, où les torts sont si difficiles à fixer, la
+municipalité eut celui de ne pas pourvoir aux besoins de cette foule
+affamée, que le défaut de pain avait fait sortir de Paris, et qui depuis
+n'avait pas dû en trouver sur les routes.
+
+Dans ce moment, on apprit l'arrivée de Lafayette. Il avait lutté pendant
+huit heures contre la milice nationale de Paris, qui voulait se porter à
+Versailles. Un de ses grenadiers lui avait dit: «Général, vous ne nous
+trompez pas, mais on vous trompe. Au lieu de tourner nos armes contre les
+femmes, allons à Versailles chercher le roi, et nous assurer de ses
+dispositions en le plaçant au milieu de nous.» Lafayette avait résisté aux
+instances de son armée et aux flots de la multitude. Ses soldats n'étaient
+point à lui par la victoire, mais par l'opinion; et, leur opinion
+l'abandonnant, il ne pouvait plus les conduire. Malgré cela, il était
+parvenu à les arrêter jusqu'au soir; mais sa voix ne s'étendait qu'à une
+petite distance, et au-delà rien n'arrêtait la fureur populaire. Sa tête
+avait été plusieurs fois menacée, et néanmoins il résistait encore.
+Cependant il savait que des hordes partaient continuellement de Paris;
+l'insurrection se transportait à Versailles, son devoir était de l'y
+suivre. La commune lui ordonna de s'y rendre, et il partit. Sur la route il
+arrêta son armée, lui fit prêter serment d'être fidèle au roi, et arriva à
+Versailles vers minuit. Il annonça à Mounier que l'armée avait promis de
+remplir son devoir, et que rien ne serait fait de contraire à la loi. Il
+courut au château. Il y parut plein de respect et de douleur, fit connaître
+au roi les précautions qui avaient été prises, et l'assura de son
+dévouement et de celui de l'armée. Le roi parut tranquillisé, et se retira
+pour se livrer au repos. La garde du château avait été refusée à Lafayette,
+on ne lui avait donné que les postes extérieurs. Les autres postes étaient
+destinés au régiment de Flandre, dont les dispositions n'étaient pas sûres,
+aux Suisses et aux gardes-du-corps. Ceux-ci d'abord avaient reçu ordre de
+se retirer, ils avaient été rappelés ensuite, et n'ayant pu se réunir, ils
+ne se trouvaient qu'en petit nombre à leur poste. Dans le trouble qui
+régnait, tous les points accessibles n'avaient pas été défendus; une grille
+même était demeurée ouverte. Lafayette fit occuper les postes extérieurs
+qui lui avaient été confiés, et aucun d'eux ne fut forcé ni même attaqué.
+
+L'assemblée, malgré le tumulte, avait repris sa séance, et elle poursuivait
+une discussion sur les lois pénales avec l'attitude la plus imposante. De
+temps en temps, le peuple interrompait la discussion en demandant du pain.
+Mirabeau, fatigué, s'écria d'une voix forte que l'assemblée n'avait à
+recevoir la loi de personne, et qu'elle ferait vider les tribunes. Le
+peuple couvrit son apostrophe d'applaudissemens; néanmoins il ne convenait
+pas à l'assemblée de résister davantage. Lafayette, ayant fait dire à
+Mounier que tout lui paraissait tranquille, et qu'il pouvait renvoyer les
+députés, l'assemblée se sépara vers le milieu de la nuit, en s'ajournant au
+lendemain 6, à onze heures.
+
+Le peuple s'était répandu çà et là, et paraissait calmé. Lafayette avait
+lieu d'être rassuré par le dévouement de son armée, qui en effet ne se
+démentit point, et par le calme qui semblait régner partout. Il avait
+assuré l'hôtel des gardes-du-corps, et répandu de nombreuses patrouilles. A
+cinq heures du matin il était encore debout. Croyant alors tout apaisé, il
+prit un breuvage, et se jeta sur un lit, pour prendre un repos dont il
+était privé depuis vingt-quatre heures[2].
+
+Dans cet instant, le peuple commençait à se réveiller, et parcourait déjà
+les environs du château. Une rixe s'engage avec un garde-du-corps qui fait
+feu des fenêtres; les brigands s'élancent aussitôt, traversent la grille
+qui était restée ouverte, montent un escalier qu'ils trouvent libre, et
+sont enfin arrêtés par deux gardes-du-corps qui se défendent héroïquement,
+et ne cèdent le terrain que pied à pied, en se retirant de porte en porte.
+L'un de ces généreux serviteurs était Miomandre. «Sauvez la reine!»
+s'écrie-t-il. Ce cri est entendu, et la reine se sauve tremblante auprès du
+roi. Tandis qu'elle s'enfuit, les brigands se précipitent, trouvent la
+couche royale abandonnée, et veulent pénétrer au-delà; mais ils sont
+arrêtés de nouveau par les gardes-du-corps retranchés en grand nombre sur
+ce point. Dans ce moment, les gardes-françaises appartenant à Lafayette, et
+postés près du château, entendent le tumulte, accourent, et dispersent les
+brigands. Ils se présentent à la porte derrière laquelle étaient retranchés
+les gardes-du-corps: «Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-françaises n'ont
+pas oublié qu'à Fontenoi vous avez sauvé leur régiment!» On ouvre, et on
+s'embrasse.
+
+Le tumulte régnait au dehors. Lafayette, qui reposait à peine depuis
+quelques instans, et qui ne s'était par même endormi, entend du bruit,
+s'élance sur le premier cheval, se précipite au milieu de la mêlée, et y
+trouve plusieurs gardes-du-corps qui allaient être égorgés. Tandis qu'il
+les dégage, il ordonne à sa troupe de courir au château, et demeure presque
+seul au milieu des brigands. L'un d'eux le couche en joue; Lafayette, sans
+se troubler, commande au peuple de le lui amener; le peuple saisit aussitôt
+le coupable, et, sous les yeux de Lafayette, brise sa tête contre les
+pavés. Lafayette, après avoir sauvé les gardes-du-corps, vole au château
+avec eux, et y trouve ses grenadiers qui s'y étaient déjà rendus. Tous
+l'entourent et lui promettent de mourir pour le roi. En ce moment, les
+gardes-du-corps arrachés à la mort criaient _vive Lafayette!_ La cour
+entière, qui se voyait sauvée par lui et sa troupe, reconnaissait lui
+devoir la vie; les témoignages de reconnaissance étaient universels.
+Madame Adélaïde, tante du roi, accourt, le serre dans ses bras en lui
+disant: «Général, vous nous avez sauvés!»
+
+Le peuple en ce moment demandait à grands cris que Louis XVI se rendît à
+Paris. On tient conseil. Lafayette, invité à y prendre part, s'y refuse
+pour n'en pas gêner la liberté. Il est enfin décidé que la cour se rendra
+au voeu du peuple. Des billets portant cette nouvelle sont jetés par les
+fenêtres. Louis XVI se présente alors au balcon, accompagné du général, et
+les cris de _vive le roi!_ l'accueillent. Mais il n'en est pas ainsi pour
+la reine; des voix menaçantes s'élèvent contre elle. Lafayette l'aborde:
+«Madame, lui dit-il, que voulez-vous faire?--Accompagner le roi, dit la
+reine avec courage.--Suivez-moi donc,» reprend le général, et il la conduit
+tout étonnée sur le balcon. Quelques menaces sont faites par des hommes du
+peuple. Un coup funeste pouvait partir; les paroles ne pouvaient être
+entendues, il fallait frapper les yeux. S'inclinant alors, et prenant la
+main de la reine, le général la baise respectueusement. Ce peuple de
+Français est transporté à cette vue, et il confirme la réconciliation par
+les cris de _vive la reine! vive Lafayette!_ La paix n'était pas encore
+faite avec les gardes-du-corps. «Ne ferez-vous rien pour mes gardes?» dit
+le roi à Lafayette. Celui-ci en prend un, le conduit sur le balcon, et
+l'embrasse en lui mettant sa bandoulière. Le peuple approuve de nouveau, et
+ratifie par ses applaudissemens cette nouvelle réconciliation.
+
+L'assemblée n'avait pas cru de sa dignité de se rendre auprès du monarque,
+quoiqu'il l'eût demandé. Elle s'était contentée d'envoyer auprès de lui une
+députation de trente-six membres. Dès qu'elle apprit son départ, elle fit
+un décret portant qu'elle était inséparable de la personne du monarque,
+et désigna cent députés pour l'accompagner à Paris. Le roi reçut le décret
+et se mit en route.
+
+Les principales bandes étaient déjà parties. Lafayette les avait fait
+suivre par un détachement de l'armée pour les empêcher de revenir sur
+leurs pas. Il avait donné ordre qu'on désarmât les brigands qui portaient
+au bout de leurs piques les têtes de deux gardes-du-corps. Cet horrible
+trophée leurfut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait précédé la
+voiture du roi.
+
+Louis XVI revint enfin au milieu d'une affluence considérable, et fut reçu
+par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. «Je reviens avec confiance, dit le roi, au
+milieu de mon peuple de Paris.» Bailly rapporte ces paroles à ceux qui ne
+pouvaient les entendre, mais il oublie le mot _confiance_. «Ajoutez _avec
+confiance_, dit la reine.--Vous êtes plus heureux, reprend Bailly, que si
+je l'avais prononcé moi-même.»
+
+La famille royale se rendit au palais des Tuileries, qui n'avait pas été
+habité depuis un siècle, et dans lequel on n'avait eu le temps de faire
+aucun des préparatifs nécessaires. La garde en fut confiée aux milices
+parisiennes, et Lafayette se trouva ainsi chargé de répondre envers la
+nation de la personne du roi, que tous les partis se disputaient. Les
+nobles voulaient le conduire dans une Place forte pour user en son nom du
+despotisme; le parti populaire, qui ne songeait point encore à s'en passer,
+voulait le garder pour compléter la constitution, et ôter un chef à la
+guerre civile. Aussi la malveillance des privilégiés appela-t-elle
+Lafayette un geôlier; et pourtant sa vigilance ne prouvait qu'une chose,
+le désir sincère d'avoir un roi.
+
+Dès ce moment la marche des partis se prononce d'une manière nouvelle.
+L'aristocratie, éloignée de Louis XVI, et ne pouvant exécuter aucune
+entreprise à ses côtés, se répand à l'étranger et dans les provinces. C'est
+depuis lors que l'émigration commence à devenir considérable. Un grand
+nombre de nobles s'enfuirent à Turin, auprès du comte d'Artois, qui avait
+trouvé un asile chez son beau-père. Là, leur politique consiste à exciter
+les départemens du Midi et à supposer que le roi n'est pas libre. La reine,
+qui est Autrichienne, et de plus ennemie de la nouvelle cour formée à
+Turin, tourne ses espérances vers l'Autriche. Le roi, au milieu de ces
+menées, voit tout, n'empêche rien, et attend son salut de quelque part
+qu'il vienne. Par intervalle, il fait les désaveux exigés par l'assemblée,
+et n'est réellement pas libre, pas plus qu'il ne l'eût été à Turin ou à
+Coblentz, pas plus qu'il ne l'avait été sous Maurepas, car le sort de la
+faiblesse est d'être partout dépendante.
+
+Le parti populaire triomphant désormais, se trouve partagé entre le duc
+d'Orléans, Lafayette, Mirabeau, Barnave et les Lameth. La voix publique
+accusait le duc d'Orléans et Mirabeau d'être auteurs de la dernière
+insurrection. Des témoins, qui n'étaient pas indignes de confiance,
+assuraient avoir vu le duc et Mirabeau sur le déplorable champ de bataille
+du 6 octobre. Ces faits furent démentis plus tard; mais, dans le moment, on
+y croyait. Les conjurés avaient voulu éloigner le roi, et même le tuer,
+disaient les plus hardis calomniateurs. Le duc d'Orléans, ajoutait-on,
+avait voulu être lieutenant du royaume, et Mirabeau ministre. Aucun de ces
+projets n'ayant réussi, Lafayette paraissant les avoir déjoués par sa
+présence, passait pour sauveur du roi et pour vainqueur du duc d'Orléans et
+de Mirabeau. La cour, qui n'avait pas encore eu le temps de devenir
+ingrate, avouait Lafayette comme son sauveur, et dans cet instant la
+puissance du général semblait immense. Les patriotes exaltés en étaient
+effarouchés, et murmuraient déjà le nom de Cromwell. Mirabeau, qui, comme
+on le verra bientôt, n'avait rien de commun avec le duc d'Orléans, était
+jaloux de Lafayette, et l'appelait Cromwell-Grandisson. L'aristocratie
+secondait ces méfiances, et y ajoutait ses propres calomnies. Mais
+Lafayette était déterminé, malgré tous les obstacles, à soutenir le roi et
+la constitution. Pour cela, il résolut d'abord d'écarter le duc d'Orléans,
+dont la présence donnait lieu à beaucoup de bruits, et pouvait fournir,
+sinon les moyens, du moins le prétexte des troubles. Il eut une entrevue
+avec le prince, l'intimida par sa fermeté, et l'obligea à s'éloigner. Le
+roi, qui était dans ce projet, feignit, avec sa faiblesse ordinaire, d'être
+contraint à cette mesure; et en écrivant au duc d'Orléans, il lui dit qu'il
+fallait que lui ou M. de Lafayette se retirassent; que dans l'état des
+opinions le choix n'était pas douteux, et qu'en conséquence il lui donnait
+une commission pour l'Angleterre. On a su depuis que M. de Montmorin,
+ministre des affaires étrangères, pour se délivrer de l'ambition du duc
+d'Orléans, l'avait dirigée sur les Pays-Bas, alors insurgés contre
+l'Autriche, et qu'il lui avait fait espérer le titre de duc de Brabant[3].
+
+
+Ses amis, en apprenant cette résolution, s'irritèrent de sa faiblesse. Plus
+ambitieux que lui, ils ne voulaient pas qu'il cédât; ils se portèrent chez
+Mirabeau, et l'engagèrent à dénoncer à la tribune les violences que
+Lafayette exerçait envers le prince. Mirabeau, jaloux déjà de la popularité
+du général, fit dire au duc et à lui, qu'il allait les dénoncer tous deux à
+la tribune, si le départ pour l'Angleterre avait lieu. Le duc d'Orléans fut
+ébranlé; une nouvelle sommation de Lafayette le décida; et Mirabeau,
+recevant à l'assemblée un billet qui lui annonçait la retraite du prince,
+s'écria avec dépit: _Il ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_[4].
+Ce mot et beaucoup d'autres aussi inconsidérés l'ont fait accuser souvent
+d'être un des agens du duc d'Orléans; cependant il ne le fut jamais. Sa
+détresse, l'imprudence de ses propos, sa familiarité avec le duc d'Orléans,
+qui était d'ailleurs la même avec tout le monde, sa proposition pour la
+succession d'Espagne, enfin son opposition au départ du duc, devaient
+exciter les soupçons; mais il n'en est pas moins vrai que Mirabeau était
+sans parti, sans même aucun autre but que de détruire l'aristocratie et le
+pouvoir arbitraire.
+
+Les auteurs de ces suppositions auraient dû savoir que Mirabeau était
+réduit alors à emprunter les sommes les plus modiques, ce qui n'aurait pas
+eu lieu s'il eût été l'agent d'un prince immensément riche, et qu'on disait
+presque ruiné par ses partisans. Mirabeau avait déjà pressenti la
+dissolution prochaine de l'état. Une conversation avec un ami intime, qui
+dura une nuit tout entière, dans le parc de Versailles, détermina chez lui
+un plan tout nouveau; et il se promit pour sa gloire, pour le salut de
+l'état, pour sa propre fortune enfin (car Mirabeau était homme à conduire
+tous ces intérêts ensemble), de demeurer inébranlable entre les
+désorganisateurs et le trône, et de consolider la monarchie en s'y faisant
+une place. La cour avait tenté de le gagner, mais on s'y était pris
+gauchement et sans les ménagemens convenables avec un homme d'une grande
+fierté, et qui voulait conserver sa popularité, à défaut de l'estime qu'il
+n'avait pas encore. Malouet, ami de Necker et lié avec Mirabeau, voulait
+les mettre tous deux en communication. Mirabeau s'y était souvent
+refusé[5], persuadé qu'il ne pourrait jamais s'accorder avec le ministre.
+
+Il y consentit cependant. Malouet l'introduisit, et l'incompatibilité des
+deux caractères fut mieux sentie encore après cet entretien, où, de l'aveu
+de tous ceux qui étaient présens, Mirabeau déploya la supériorité qu'il
+avait dans la vie privée aussi bien qu'à la tribune. On répandit qu'il
+avait voulu se faire acheter, et que, Necker ne lui ayant fait aucune
+ouverture, il avait dit en sortant: _Le ministre aura de mes nouvelles._
+C'est encore là une interprétation des partis, mais elle est fausse.
+Malouet avait proposé à Mirabeau, qu'on savait satis fait de la liberté
+acquise, de s'entendre avec le ministre, et rien de plus. D'ailleurs, c'est
+à cette même époque qu'une négociation directe s'entamait avec la cour. Un
+prince étranger, lié avec les hommes de tous les partis, fit les premières
+ouvertures. Un ami, qui servit d'intermédiaire, fit sentir qu'on
+n'obtiendrait de Mirabeau aucun sacrifice de ses principes; mais que si on
+voulait s'en tenir à la constitution, on trouverait en lui un appui
+inébranlable; que quant aux conditions elles étaient dictées par sa
+situation; qu'il fallait, dans l'intérêt même de ceux qui voulaient
+l'employer, rendre cette situation honorable et indépendante, c'est-à-dire
+acquitter ses dettes; qu'enfin on devait l'attacher au nouvel ordre social,
+et sans lui donner actuellement le ministère, le lui faire espérer dans
+l'avenir[6]. Les négociations ne furent entièrement terminées que deux ou
+trois mois après, c'est-à-dire dans les premiers mois de 1790. Les
+historiens, peu instruits de ces détails, et trompés par la persévérance de
+Mirabeau à combattre le pouvoir, ont placé l'instant de ce traité plus
+tard. Cependant il fut à peu près conclu dès le commencement de 1790. Nous
+le ferons connaître en son lieu.
+
+Barnave et les Lameth ne pouvaient rivaliser avec Mirabeau que par un plus
+grand rigorisme patriotique. Instruits des négociations qui avaient lieu;
+ils accréditèrent le bruit déjà répandu qu'on allait lui donner le
+ministère, pour lui ôter par là la faculté de l'accepter. Une occasion de
+l'en empêcher se présenta bientôt. Les ministres n'avaient pas le droit de
+parler dans l'assemblée. Mirabeau ne voulait pas, en arrivant au ministère,
+perdre la parole, qui était son plus grand moyen d'influence; il désirait
+d'ailleurs amener Necker à la tribune pour l'y écraser. Il proposa donc de
+donner voix consultative aux ministres; Le parti populaire alarmé s'y
+opposa sans motif plausible, et parut redouter les séductions
+ministérielles. Mais ses craintes n'étaient pas raisonnables, car ce n'est
+point par leurs communications publiques avec les chambres que les
+ministres corrompent ordinairement la représentation nationale. La
+proposition de Mirabeau fut rejetée, et Lanjuinais, poussant le rigorisme
+encore plus loin, proposa d'interdire aux députés actuels d'accepter le
+ministère. La discussion fut violente. Quoique le motif de ces propositions
+fût connu, il n'était pas avoué; et Mirabeau, à qui la dissimulation
+n'était pas possible, s'écria enfin qu'il ne fallait pas pour un seul homme
+prendre une mesure funeste à l'état; qu'il adhérait au décret, à condition
+qu'on, interdirait le ministère, non à tous les députés actuels, mais
+seulement à M. de Mirabeau, député de la sénéchaussée d'Aix. Tant de
+franchise et d'audace restèrent sans effet, et le décret fut adopté à
+l'unanimité.
+
+On voit comment se divisait l'état entre les émigrés, la reine, le roi, et
+les divers chefs populaires, tels que Lafayette, Mirabeau, Barnave et
+Lameth. Aucun événement décisif, comme celui du 14 juillet ou du 5 octobre,
+n'était plus possible de longtemps. Il fallait que de nouvelles
+contrariétés irritassent la cour et le peuple, et amenassent une
+rupture éclatante.
+
+L'assemblée s'était, transportée à Paris[7], après avoir reçu des
+assurances réitérées de tranquillité de la part de la commune, et la
+promesse d'une entière liberté dans les suffrages. Mounier et
+Lally-Tolendal, indignés des évènemens des 5 et 6 octobre, avaient donné
+leur démission, disant qu'ils ne voulaient être ni spectateurs ni complices
+Des crimes des factieux. Ils durent regretter cette désertion du bien
+public, surtout en voyant Maury et Cazalès, qui s'étaient éloignés de
+l'assemblée, y rentrer bientôt pour soutenir courageusement et jusqu'au
+bout la cause qu'ils avaient embrassée. Mounier, retiré en Dauphiné,
+assembla les états de la province; mais bientôt un décret les fit
+dissoudre, sans aucune résistance. Ainsi Mounier et Lally, qui à
+l'époque de la réunion des ordres et du serment du Jeu de Paume étaient
+les héros du peuple, ne valaient maintenant plus rien à ses yeux. Les
+parlemens avaient été dépassés les premiers par la puissance populaire;
+Mounier, Lally et Necker l'avaient été après eux, et beaucoup d'autres
+allaient bientôt l'être.
+
+La disette, cause exagérée mais pourtant réelle des agitations, donna
+encore lieu à un crime. Le boulanger François fut égorgé par quelques
+brigands[8]. Lafayette parvint à saisir les coupables, et les livra au
+Châtelet, tribunal investi d'une juridiction extraordinaire sur tous les
+délits relatifs à la révolution. Là étaient en jugement Besenval, et tous
+ceux qui étaient accusés d'avoir pris part à la conspiration aristocratique
+déjouée le 14 juillet. Le Châtelet devait juger suivant des formes
+nouvelles. En attendant l'emploi du jury qui n'était pas encore institué,
+l'assemblée avait ordonné la publicité, la défense contradictoire, et
+toutes les mesures préservatrices de l'innocence. Les assassins de François
+furent condamnés, et la tranquillité rétablie. Lafayette et Bailly
+proposèrent à cette occasion; la loi martiale. Vivement combattue par
+Robespierre, qui dès lors se montrait chaud partisan du peuple et des
+pauvres, elle fut cependant adoptée par la majorité (décret du 21 octobre).
+En vertu de cette loi, les municipalités répondaient de la tranquillité
+publique; en cas de troubles, elles étaient chargées de requérir les
+troupes ou les milices; et, après trois sommations, elles devaient ordonner
+l'emploi de la force contre les rassemblemens séditieux. Un comité des
+recherches fut établi à la commune de Paris, et dans l'assemblée nationale,
+pour surveiller les nombreux ennemis dont les menées se croisaient en tout
+sens. Ce n'était pas trop de tous ces moyens pour déjouer les projets de
+tant d'adversaires conjurés contre la nouvelle révolution.
+
+Les travaux constitutionnels se poursuivaient avec activité. On avait aboli
+la féodalité, mais il restait encore à prendre une dernière mesure pour
+détruire ces grands corps, qui avaient été des ennemis, constitués de
+l'état contre l'état. Le clergé possédait d'immenses propriétés. Il les
+avait reçues des princes à titre de gratifications féodales, ou des fidèles
+à titre de legs. Si les propriétés des individus, fruit et but du travail,
+devaient être respectées, celles qui avaient été données à des corps pour
+un certain objet pouvaient recevoir de la loi une autre destination.
+C'était pour le service de la religion qu'elles avaient été données, ou du
+moins sous ce prétexte; on, la religion étant un service public, la loi
+pouvait régler le moyen d'y subvenir d'une manière toute différente. L'abbé
+Maury déploya ici sa faconde imperturbable; il sonna l'alarme chez les
+propriétaires, les menaça d'un envahissement prochain, et prétendit qu'on
+sacrifiait les provinces aux agioteurs de la capitale. Son sophisme est
+assez singulier pour être rapporté. C'était pour payer la dette qu'on
+disposait des biens du clergé; les créanciers de cette dette étaient les
+grands capitalistes de Paris; les biens qu'on leur sacrifiait se trouvaient
+dans les provinces: de là, l'intrépide raisonneur concluait que c'était
+immoler la province à la capitale; comme si la province ne gagnait pas au
+contraire à une nouvelle division de ces immenses terres, réservées
+jusqu'alors au luxe de quelques ecclésiastiques oisifs. Tous ces efforts
+furent inutiles. L'évêque d'Autun, auteur de la proposition, et le député
+Thouret, détruisirent ces vains sophismes. Déjà on allait décréter que les
+biens du clergé appartenaient à l'état; néanmoins les opposans insistaient
+encore sur la question de propriété. On leur répondait que, fussent-ils
+propriétaires, on pouvait se servir de leurs biens, puisque souvent ces
+biens avaient été employés dans des cas urgens au service de l'état. Ils ne
+le niaient point. Profitant alors de leur aveu, Mirabeau proposa de changer
+ce mot _appartiennent_ en cet autre: sont _à la disposition de l'état_, et
+la discussion fut terminée sur-le-champ à une grande majorité (loi du 2
+novembre). L'assemblée détruisit ainsi la redoutable puissance du clergé,
+le luxe des grands de l'ordre, et se ménagea ces immenses ressources
+financières qui firent si long-temps subsister la révolution. En même temps
+elle assurait l'existence des curés, en décrétant que leurs appointemens ne
+pourraient pas être moindres de douze cents francs, et elle y ajoutait en
+outre la jouissance d'une maison curiale et d'un jardin. Elle déclarait ne
+plus reconnaître les voeux religieux, et rendait la liberté à tous les
+cloîtrés, en laissant toutefois à ceux qui le voudraient la faculté de
+continuer la vie monastique; et comme leurs biens étaient supprimés, elle y
+suppléait par des pensions. Poussant même la prévoyance plus loin encore,
+elle établissait une différence entre les ordres riches et les ordres
+mendians, et proportionnait le traitement des uns et des autres à leur
+ancien état. Elle fit de même pour les pensions; et, lorsque le janséniste
+Camus, voulant revenir à la simplicité évangélique, proposa de réduire
+toutes les pensions à un même taux infiniment modique, l'assemblée, sur
+l'avis de Mirabeau, les réduisit proportionnellement à leur valeur
+actuelle, et convenablement à l'ancien état des pensionnaires. On ne
+pouvait donc pousser plus loin le ménagement des habitudes, et c'est en
+cela que consiste le _véritable respect_ de la propriété. De même, quand
+les protestans expatriés depuis la révocation de l'édit de Nantes
+réclamèrent leurs biens, l'assemblée ne leur rendit que ceux qui n'étaient
+pas vendus.
+
+Prudente et pleine de ménagemens pour les personnes, elle traitait
+audacieusement les choses, et se montrait beaucoup plus hardie dans les
+matières de constitution. On avait fixé les prérogatives des grands
+pouvoirs: il s'agissait de diviser le territoire du royaume. Il avait
+toujours été partagé en provinces, successivement unies à l'ancienne
+France. Ces provinces, différant entre elles de lois, de privilèges,
+de moeurs, formaient l'ensemble le plus hétérogène. Sieyès eut l'idée de
+les confondre par une nouvelle division qui anéantît les démarcations
+anciennes, et ramenât toutes les parties du royaume aux mêmes lois et au
+même esprit. C'est ce qui fut fait par la division en départemens. Les
+départemens furent divisés en districts, et les districts en municipalités.
+A tous ces degrés, le principe de la représentation fut admis.
+L'administration départementale, celle de district et celle des communes,
+étaient confiées à un conseil délibérant et à un conseil exécutif,
+également électifs. Ces diverses autorités relevaient les unes des autres,
+et avaient dans l'étendue de leur ressort les mêmes attributions. Le
+département faisait la répartition de l'impôt entre les districts, le
+district entre les communes, et la commune entre les individus.
+
+L'assemblée fixa ensuite la qualité de citoyen jouissant des droits
+politiques. Elle exigea vingt-cinq ans et la contribution du marc d'argent.
+Chaque individu réunissant ces conditions avait le titre de citoyen actif,
+et ceux qui ne l'avaient pas se nommaient citoyens passifs. Ces
+dénominations assez simples furent tournées en ridicule, parce que c'est
+aux dénominations qu'on s'attache quand on veut déprécier les choses; mais
+elles étaient naturelles et exprimaient bien leur objet. Le citoyen actif
+concourait aux élections pour la formation des administrations et de
+l'assemblée. Les élections des députés avaient deux degrés. Aucune
+condition n'était exigée pour être éligible; car, comme on l'avait dit à
+l'assemblée, on est électeur par son existence dans la société, et on doit
+être éligible par la seule confiance des électeurs.
+
+Ces travaux, interrompus par mille discussions de circonstance, étaient
+cependant poussés avec une grande ardeur. Le côté droit n'y contribuait
+que par son obstination à les empêcher, dès qu'il s'agissait de disputer
+quelque portion d'influence à la nation. Les députés populaires, au
+contraire, quoique formant divers partis, se confondaient ou se séparaient
+sans choc, suivant leur opinion personnelle. Il était facile d'apercevoir
+que chez eux la conviction dominait les alliances. On voyait Thouret,
+Mirabeau, Duport, Sieyès, Camus, Chapelier, tour à tour se réunir ou se
+diviser, suivant leur opinion dans chaque discussion. Quant aux membres de
+la noblesse et du clergé, ils ne se montraient que dans les discussions de
+parti. Les parlemens avaient-ils rendu des arrêtés contre l'assemblée, des
+députés ou des écrivains l'avaient-ils offensée, ils se montraient prêts à
+les appuyer. Ils soutenaient les commandans militaires contre le peuple,
+les marchands négriers contre les nègres; ils opinaient contre l'admission
+des juifs et des protestans à la jouissance des droits communs. Enfin,
+quand Gênes s'éleva contre la France, à cause de l'affranchissement de la
+Corse et de la réunion de cette île au royaume, ils furent pour Gênes
+contre la France. En un mot, étrangers, indifférens dans toutes les
+discussions utiles, n'écoutant pas, s'entretenant entre eux, ils ne se
+levaient que lorsqu'il y avait des droits ou de la liberté à refuser[9].
+
+Nous l'avons déjà dit, il n'était plus possible de tenter une grande
+conspiration à côté du roi, puisque l'aristocratie était mise en fuite, et
+que la cour était environnée de l'assemblée, du peuple et de la milice
+nationale. Des mouvemens partiels étaient donc tout ce que les mécontens
+pouvaient essayer. Ils fomentaient les mauvaises dispositions des officiers
+qui tenaient à l'ancien ordre de choses, tandis que les soldats, ayant tout
+à gagner, penchaient pour le nouveau. Des rixes violentes avaient lieu
+entre l'armée et la populace: souvent les soldats livraient leurs chefs à
+la multitude, qui les égorgeait; d'autres fois, les méfiances étaient
+heureusement calmées, et tout rentrait en paix quand les commandans des
+villes avaient su se conduire avec un peu d'adresse, et avaient prêté
+serment de fidélité à la nouvelle constitution. Le clergé avait inondé la
+Bretagne de protestations contre l'aliénation de ses biens. On tâchait
+d'exciter un reste de fanatisme religieux dans les provinces où l'ancienne
+superstition régnait encore. Les parlemens furent aussi employés, et on
+tenta un dernier essai de leur autorité. Leurs vacances avaient été
+prorogées par l'assemblée, parce qu'en attendant de les dissoudre, elle ne
+voulait pas avoir à discuter avec eux. Les chambres des vacations rendaient
+la justice en leur absence. A Rouen, à Nantes, à Rennes, elles prirent des
+arrêtés, où elles déploraient la ruine de l'ancienne monarchie, la
+violation de ses lois; et, sans nommer l'assemblée, semblaient l'indiquer
+comme la cause de tous les maux. Elles furent appelées à la barre et
+censurées avec ménagement. Celle de Rennes, comme plus coupable, fut
+déclarée incapable de remplir ses fonctions. Celle de Metz avait insinué
+que le roi n'était pas libre; et c'était là, comme nous l'avons dit, la
+politique des mécontens. Ne pouvant se servir du roi, ils cherchaient à le
+représenter comme en état d'oppression, et voulaient annuler ainsi toutes
+les lois qu'il paraissait consentir. Lui-même semblait seconder cette
+politique. Il n'avait pas voulu rappeler ses gardes-du-corps renvoyés aux 5
+et 6 octobre, et se faisait garder par la milice nationale, au milieu de
+laquelle il se savait en sûreté. Son intention était de paraître captif. La
+commune de Paris déjoua cette trop petite ruse, en priant le roi de
+rappeler ses gardes, ce qu'il refusa sous de vains prétextes, et par
+l'intermédiaire de la reine[10].
+
+L'année 1790 venait de commencer, et une agitation générale se faisait
+sentir. Trois mois assez calmes s'étaient écoulés depuis les 5 et 6
+octobre, et l'inquiétude semblait se renouveler. Les grandes agitations
+sont suivies de repos, et ces repos de petites crises, jusqu'à des crises
+plus grandes. On accusait de ces troubles le clergé, la noblesse, la cour,
+l'Angleterre même, qui chargea son ambassadeur de la justifier. Les
+compagnies soldées de la garde nationale furent elles-mêmes atteintes de
+cette inquiétude générale. Quelques soldats réunis aux Champs-Elysées
+demandèrent une augmentation de paye. Lafayette, présent partout, accourut,
+les dispersa, les punit, et rétablit le calme dans sa troupe toujours
+fidèle, malgré ces légères interruptions de discipline.
+
+On parlait surtout d'un complot contre l'assemblée et la municipalité, dont
+le chef supposé était le marquis de Favras. Il fut arrêté avec éclat, et
+livré au Châtelet. On répandit aussitôt que Bailly et Lafayette avaient dû
+être assassinés; que douze cents chevaux étaient prêts à Versailles pour
+enlever le roi; qu'une armée, composée de Suisses et de Piémontais, devait
+le recevoir, et marcher sur Paris. L'alarme se répandit; on ajouta que
+Favras était l'agent secret des personnages les plus élevés. Les soupçons
+se dirigèrent sur Monsieur, frère du roi. Favras avait été dans ses gardes,
+et avait de plus négocié un emprunt pour son compte. Monsieur, effrayé de
+l'agitation des esprits, se présenta à l'Hôtel-de-Ville, protesta contre
+les insinuations dont il était l'objet, expliqua ses rapports avec Favras,
+rappela ses dispositions populaires, manifestées autrefois dans l'assemblée
+des notables, et demanda à être jugé, non sur les bruits publics, mais sur
+son patriotisme connu et point démenti[11]. Des applaudissemens universels
+couvrirent son discours, et il fut reconduit par la foule jusqu'à sa
+demeure.
+
+Le procès de Favras fut continué. Ce Favras avait couru l'Europe, épousé
+une princesse étrangère, et faisait des projets pour rétablir sa fortune.
+Il en avait fait au 14 juillet, aux 5 et 6 octobre, et dans les premiers
+mois de 1790. Les témoins qui l'accusaient précisaient son dernier plan.
+L'assassinat de Bailly et de Lafayette, l'enlèvement du roi, paraissaient
+faire partie de ce plan; mais on n'avait aucune preuve que les douze cents
+chevaux fussent préparés, ni que l'armée suisse ou piémontaise fût en
+mouvement. Les circonstances étaient peu favorables à Favras. Le Châtelet
+venait d'élargir Besenval et autres impliqués dans le complot du 14
+juillet; l'opinion était mécontente. Néanmoins Lafayette rassura les
+messieurs du Châtelet, leur demanda d'être justes, et leur promit que leur
+jugement, quel qu'il fût, serait exécuté.
+
+Ce procès fit renaître les soupçons contre la cour. Ces nouveaux projets la
+faisaient paraître incorrigible; car, au milieu même de Paris, on la voyait
+conspirer encore. On conseilla donc au roi une démarche éclatante qui pût
+satisfaire l'opinion publique.
+
+Le 4 février 1790, l'assemblée fut étonnée de voir quelques changemens dans
+la disposition de la salle. Un tapis à fleurs de lis recouvrait les marches
+du bureau. Le fauteuil des secrétaires était rabaissé: le président était
+debout à côté du siège où il était ordinairement assis. «Voici le roi,»
+s'écrient tout-à-coup les huissiers; et Louis XVI entre aussitôt dans la
+salle. L'assemblée se lève à son aspect, et il est reçu au milieu des
+applaudissemens. Une foule de spectateurs rapidement accourus occupent les
+tribunes, envahissent toutes les parties de la salle, et attendent avec la
+plus grande impatience les paroles royales. Louis XVI parle debout à
+l'assemblée assise: il rappelle d'abord les troubles auxquels la France
+s'est trouvée en proie, les efforts qu'il a faits pour les calmer, et pour
+assurer la subsistance du peuple; il récapitule les travaux des
+représentans, en déclarant qu'il avait tenté les mêmes choses dans
+les assemblées provinciales; il montre enfin qu'il avait jadis manifesté
+lui-même les voeux qui viennent d'être réalisés. Il ajoute qu'il croit
+devoir plus spécialement s'unir aux représentans de la nation, dans un
+moment où on lui a soumis les décrets destinés a établir dans le royaume
+une organisation nouvelle. Il favorisera, dit-il, de tout son pouvoir le
+succès de cette vaste organisation; toute tentative contraire serait
+coupable et poursuivie par tous les moyens. A ces mots, des applaudissemens
+retentissent. Le roi poursuit; et, rappelant ses propres sacrifices, il
+engage tous ceux qui ont perdu quelque chose à imiter sa résignation, et à
+se dédommager de leurs pertes par les biens que la constitution nouvelle
+promet à la France. Mais, lorsque, après avoir promis de défendre cette
+constitution, il ajoute qu'il fera davantage encore, et que, de concert
+avec la reine, il préparera de bonne heure l'esprit et le coeur de son fils
+au nouvel ordre de choses, et l'habituera à être heureux du bonheur des
+Français, des cris d'amour s'échappent de toutes parts, toutes les mains
+sont tendues vers le monarque, tous les yeux cherchent la mère et l'enfant,
+toutes les voix les demandent: les transports sont universels. Enfin le roi
+termine son discours en recommandant la concorde et la paix à ce _bon
+peuple dont on l'assure qu'il est aimé, quand on veut le consoler de ses
+peines_[12]. A ces derniers mots, tous les assistans éclatent en témoignages
+de reconnaissance. Le président fait une courte réponse où il exprime le
+désordre de sentiment qui règne dans tous les coeurs. Le prince est
+reconduit aux Tuileries par la multitude. L'assemblée lui vote des
+remercîmens à lui et à la reine. Une nouvelle idée se présente: Louis XVI
+venait de s'engager à maintenir la constitution; c'était le cas pour les
+députés de prendre cet engagement à leur tour. On propose donc le serment
+civique, et chaque député vient jurer d'être fidèle _à la nation, à la loi
+et au roi; et de maintenir de tout son pouvoir la constitution décrétée par
+l'assemblée nationale et acceptée par le roi_. Les suppléans, les députés
+du commerce demandent à prêter le serment à leur tour; les tribunes, les
+amphithéâtres, les imitent, et de toutes parts on n'entend plus que ces
+mots: _Je le jure._
+
+Le serment fut répété à l'Hôtel-de-Ville, et de communes en communes par
+toute la France. Des réjouissances furent ordonnées; l'effusion parut
+générale et sincère. C'était le cas sans doute de recommencer une nouvelle
+conduite, et de ne pas rendre cette réconciliation inutile comme toutes les
+autres; mais le soir même, tandis que Paris brillait des feux allumés pour
+célébrer cet heureux événement, la cour était déjà revenue à son humeur, et
+les députés populaires y recevaient un accueil tout différent de celui qui
+était réservé aux députés nobles. En vain Lafayette, dont les avis pleins
+de sens et de zèle n'étaient pas suivis, répétait à la cour que le roi ne
+pouvait plus balancer, et qu'il devait s'attacher entièrement au parti
+populaire, et s'efforcer de gagner sa confiance; que pour cela il fallait
+que ses intentions ne fussent pas seulement proclamées à l'assemblée, mais
+qu'elles fussent manifestées par ses moindres actions; qu'il devait
+s'offenser du moindre propos équivoque tenu devant lui, et repousser le
+moindre doute exprimé sur sa volonté réelle; qu'il ne devait montrer
+ni contrainte, ni mécontentement, ni laisser aucune espérance secrète aux
+aristocrates; et enfin que les ministres devaient être unis, ne se
+permettre aucune rivalité avec l'assemblée, et ne pas l'obliger à recourir
+sans cesse à l'opinion publique. En vain Lafayette répétait-il ces sages
+conseils avec des instances respectueuses; le roi recevait ses lettres,
+le trouvait honnête homme; la reine les repoussait avec humeur, et semblait
+même s'irriter des respects du général. Elle accueillait bien mieux
+Mirabeau, plus influent, mais certainement moins irréprochable que
+Lafayette.
+
+Les communications de Mirabeau avec la cour avaient continué. Il avait même
+entretenu des rapports avec Monsieur, que ses opinions rendaient plus
+accessible au parti populaire, et il lui avait répété ce qu'il ne cessait
+d'exprimer à la reine et à M. de Montmorin, c'est que la monarchie ne
+pouvait être sauvée que par la liberté. Mirabeau fit enfin des conventions
+avec la cour, par le secours d'un intermédiaire. Il énonça ses principes
+dans une espèce de profession de foi; il s'engagea à ne pas s'en écarter,
+et à soutenir la cour tant qu'elle demeurerait sur la même ligne. On lui
+donnait en retour un traitement assez considérable. La morale sans doute
+condamne de pareils traités, et on veut que le devoir soit fait pour le
+devoir seul. Mais était-ce là se vendre? Un homme faible se fût vendu sans
+doute, en sacrifiant ses principes; mais le puissant Mirabeau, loin de
+sacrifier les siens, y amenait le pouvoir, et recevait en échange les
+secours que ses grands besoins et ses passions désordonnées lui rendaient
+indispensables. Différent de ceux qui livrent fort cher de faibles talens
+et une lâche conscience, Mirabeau, inébranlable dans ses principes,
+combattait alternativement son parti ou la cour, comme s'il n'avait pas
+attendu du premier la popularité, et de la seconde ses moyens d'existence.
+Ce fut à tel point que les historiens, ne pouvant pas le croire allié de la
+cour qu'il combattait, n'ont placé que dans l'année 1791 son traité, qui a
+été fait cependant dès les premiers mois de 1790. Mirabeau vit la reine, la
+charma par sa supériorité, et en reçut un accueil qui le flatta beaucoup.
+Cet homme extraordinaire était sensible à tous les plaisirs, à ceux de la
+vanité comme à ceux des passions. Il fallait le prendre avec sa force et
+ses faiblesses, et l'employer au profit de la cause commune. Outre
+Lafayette et Mirabeau, la cour avait encore Bouillé, qu'il est temps de
+faire connaître.
+
+Bouillé, plein de courage, de droiture et de talens, avait tous les
+penchans de l'aristocratie, et ne se distinguait d'elles que par moins
+d'aveuglement et une plus grande habitude des affaires. Retiré à Metz,
+commandant là une vaste étendue de frontières et une grande partie de
+l'armée, il tâchait d'entretenir la méfiance entre ses troupes et les
+gardes nationales, afin de conserver ses soldats à la cour[13]. Placé là en
+expectative, il effrayait le parti populaire, et semblait le général de la
+monarchie, comme Lafayette celui de la constitution. Cependant
+l'aristocratie lui déplaisait, la faiblesse du roi le dégoûtait du service,
+et il l'eût quitté s'il n'avait été pressé par Louis XVI d'y demeurer.
+Bouillé était plein d'honneur. Son serment prêté, il ne songea plus qu'à
+servir le roi et la constitution. La cour devait donc réunir Lafayette,
+Mirabeau et Bouillé; et par eux elle aurait eu les gardes nationales,
+l'assemblée et l'armée, c'est-à-dire les trois puissances du jour. Quelques
+motifs, il est vrai, divisaient ces trois personnages. Lafayette, plein de
+bonne volonté, était prêt à s'unir avec tous ceux qui voudraient servir le
+roi et la constitution; mais Mirabeau jalousait la puissance de Lafayette,
+redoutait sa pureté si vantée, et semblait y voir un reproche. Bouillé
+haïssait en Lafayette une conviction exaltée, et peut-être un ennemi
+irréprochable; il préférait Mirabeau, qu'il croyait plus maniable, et moins
+rigoureux dans sa foi politique. C'était à la cour à unir ces trois
+hommes, en détruisant leurs motifs particuliers d'éloignement. Mais il n'y
+avait qu'un moyen d'union, la monarchie libre. Il fallait donc s'y résigner
+franchement, et y tendre de toutes ses forces. Mais la cour toujours
+incertaine, sans repousser Lafayette, l'accueillait froidement, payait
+Mirabeau qui la gourmandait par intervalles, entretenait l'humeur de
+Bouillé contre la révolution, regardait l'Autriche avec espérance, et
+laissait agir l'émigration de Turin. Ainsi fait la faiblesse: elle cherche
+à se donner des espérances plutôt qu'à s'assurer le succès, et elle ne
+parvient de cette manière qu'à se perdre, en inspirant des soupçons qui
+irritent autant les partis que la réalité même, car il vaut mieux les
+frapper que les menacer.
+
+En vain Lafayette, qui voulait faire ce que la cour ne faisait pas,
+écrivait-il à Bouillé, son parent, pour l'engager à servir le trône en
+commun, et par les seuls moyens possibles, ceux de la franchise et de la
+liberté; Bouillé, mal inspiré par la cour, répondait froidement et d'une
+manière évasive, et, sans rien tenter contre la constitution, continuait à
+se rendre imposant par le secret de ses intentions et la force de son
+armée.
+
+Cette réconciliation du 4 février, qui aurait pu avoir de si grands
+résultats, fut donc vaine et inutile. Le procès de Favras fut achevé, et
+soit crainte, soit conviction, le Châtelet le condamna à être pendu. Favras
+montra, dans ces derniers momens, une fermeté digne d'un martyr, et non
+d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda à faire une
+déclaration avant de mourir. L'échafaud était dressé sur la place de Grève.
+On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où il demeura jusqu'à la nuit. Le
+peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cet
+exemple de l'égalité dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu
+des communications avec un grand de l'état, qui l'avait engagé à disposer
+les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques dépenses, ce
+seigneur lui avait donné cent louis qu'il avait acceptés. Il assura que son
+crime se bornait là, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si
+l'aveu des noms pourrait le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas
+satisfait. «En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret;» et il
+s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermeté. La nuit
+régnait sur la place de l'exécution, et on avait éclairé jusqu'à la
+potence. Le peuple se réjouit de ce spectacle, content de trouver de
+l'égalité même à l'échafaud; il y mêla d'atroces railleries, et parodia de
+diverses manières le supplice de cet infortuné. Le corps de Favras fut
+rendu à sa famille, et de nouveaux évènemens firent bientôt oublier sa mort
+à ceux qui l'avaient puni, et à ceux qui s'en étaient servis.
+
+Le clergé désespéré continuait d'exciter de petites agitations sur toute la
+surface de la France. La noblesse comptait beaucoup sur son influence parmi
+le peuple. Tant que l'assemblée s'était contentée, par un décret, de mettre
+les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation, le clergé avait
+espéré que l'exécution du décret n'aurait pas lieu; et, pour la rendre
+inutile, il suggérait mille moyens de subvenir aux besoins du trésor.
+L'abbé Maury avait proposé un impôt sur le luxe, et l'abbé de Salsède lui
+avait répondu en proposant, à son tour, qu'aucun ecclésiastique ne pût
+avoir plus de mille écus de revenus. Le riche abbé se tut à une motion
+pareille. Une autre fois, en discutant sur la dette de l'état, Cazalès
+avait conseillé d'examiner, non pas la validité des titres de chaque
+créance, mais la créance elle-même, son origine et son motif; ce qui était
+renouveler la banqueroute par le moyen si odieux et si usé des chambres
+ardentes. Le clergé, ennemi des créanciers de l'état auxquels il se croyait
+sacrifié, avait soutenu la proposition malgré le rigorisme de ses principes
+en fait de propriété. Maury s'était emporté avec violence et avait manqué à
+l'assemblée, en disant à une partie de ses membres, qu'ils n'avaient que le
+courage de la honte. L'assemblée en avait été offensée, et voulait
+l'exclure de son sein. Mais Mirabeau, qui pouvait se croire attaqué,
+représenta à ses collègues que chaque député appartenait à ses commettans,
+et qu'on n'avait pas le droit d'en exclure un seul. Cette modération
+convenait à la véritable supériorité; elle réussit, et Maury fut plus puni
+par une censure qu'il ne l'eût été par l'exclusion. Tous ces moyens
+inventés par le clergé, pour mettre les créanciers de l'état à sa place, ne
+lui servirent de rien, et l'assemblée décréta la vente de 400 millions de
+biens du domaine et de l'Église. Désespéré alors, le clergé fit courir des
+écrits parmi le peuple, et répandit que le projet des révolutionnaires
+était d'attaquer la religion catholique. C'est dans les provinces du Midi
+qu'il espérait obtenir le plus de succès. On a vu que la première
+émigration s'était dirigée vers Turin. C'est avec le Languedoc et la
+Provence qu'elle entretenait ses principales communications. Calonne, si
+célèbre sous les notables, était le ministre de la cour fugitive. Deux
+partis la divisaient: la haute noblesse voulait maintenir son empire, et
+redoutait l'intervention de la noblesse de province, et surtout de la
+bourgeoisie. Aussi ne voulait-elle recourir qu'à l'étranger pour rétablir
+le trône. D'ailleurs, user de la religion, comme le proposaient les
+émissaires des provinces, lui semblait ridicule à elle qui s'était égayée
+pendant un siècle des plaisanteries de Voltaire. L'autre parti, composé de
+petits nobles, de bourgeois expatriés, voulait combattre la passion de la
+liberté par une autre plus forte, celle du fanatisme, et vaincre avec ses
+seules forces, sans se mettre à la merci de l'étranger. Les premiers
+alléguaient les vengeances personnelles de la guerre civile, pour excuser
+l'intervention de l'étranger; les seconds soutenaient que la guerre civile
+comportait l'effusion du sang, mais qu'il ne fallait pas se souiller d'une
+trahison. Ces derniers, plus courageux, plus patriotes, mais plus féroces,
+ne devaient pas réussir dans une cour où régnait Calonne. Cependant, comme
+on avait besoin de tout le monde, les communications furent continuées
+entre Turin et les provinces méridionales. On se décida à attaquer la
+révolution par la guerre étrangère et par la guerre civile, et pour cela on
+tenta de réveiller l'ancien fanatisme de ces contrées[14].
+
+Le clergé ne négligea rien pour seconder ce plan. Les protestans excitaient
+dans ces pays l'envie des catholiques. Le clergé profita de ces
+dispositions, et surtout des solennités de Pâques. A Montpellier, à Nîmes,
+à Montauban, l'antique fanatisme fut réveillé par tous les moyens.
+
+Charles Lameth se plaignit à la tribune de ce qu'on avait abusé de la
+quinzaine de Pâques pour égarer le peuple et l'exciter contre les lois
+nouvelles. A ces mots, le clergé se souleva, et voulut quitter
+l'assemblée. L'évêque de Clermont en fit la menace, et une foule
+d'ecclésiastiques déjà debout allaient sortir, mais on appela Charles
+Lameth à l'ordre, et le tumulte s'apaisa. Cependant la vente des biens du
+clergé était mise à exécution: il en était aigri et ne négligeait aucune
+occasion de faire éclater son ressentiment. Don Gerle, chartreux plein de
+bonne foi dans ses sentimens religieux et patriotiques, demande un jour la
+parole et propose de déclarer la religion catholique la seule religion de
+l'état[15]. Une foule de députés se lèvent aussitôt, et se disposent à voter
+par acclamation, en disant que c'est le cas pour l'assemblée de se
+justifier du reproche qu'on lui a fait d'attaquer la religion catholique.
+Cependant que signifiait une proposition pareille? Ou le décret avait pour
+but de donner un privilège à la religion catholique, et aucune ne doit en
+avoir; ou il était la déclaration d'un fait, c'est que la majorité
+française était catholique; et le fait n'avait pas besoin d'être déclaré.
+Une telle proposition ne pouvait donc être accueillie. Aussi, malgré les
+efforts de la noblesse et du clergé, la discussion fut renvoyée au
+lendemain. Une foule immense était accourue; Lafayette, averti que des
+malveillans se disposaient à exciter du trouble, avait doublé la garde. La
+discussion s'ouvre: un ecclésiastique menace l'assemblée de malédiction;
+Maury pousse ses cris accoutumés; Menou répond avec calme à tous les
+reproches faits à l'assemblée, et dit qu'on ne peut raisonnablement pas
+l'accuser de vouloir abolir la religion catholique, à l'instant où elle va
+mettre les dépenses de son culte au rang des dépenses publiques, il propose
+donc de passer à l'ordre du jour. Don Gerle, persuadé, retire alors sa
+motion, et s'excuse d'avoir excité un pareil tumulte. M. de Larochefoucauld
+présente une rédaction nouvelle, et sa proposition succède à celle de
+Menou. Tout à coup un membre du côté droit se plaint de n'être pas libre,
+interpelle Lafayette, et lui demande pourquoi il a doublé la garde. Le
+motif n'était pas suspect, car ce n'était pas le côté gauche qui pouvait
+redouter le peuple, et ce n'était pas ces amis que Lafayette cherchait à
+protéger. Cette interpellation augmente le tumulte; néanmoins la discussion
+continue. Dans ces débats, on cite Louis XVI: «Je ne suis pas étonné,
+s'écrie alors Mirabeau, qu'on rappelle le règne où a été révoqué l'édit de
+Nantes; mais songez que de cette tribune où je parle, j'aperçois la fenêtre
+fatale d'où un roi, assassin de ses sujets, mêlant les intérêts de la terre
+à ceux de la religion, donna le signal de la Saint-Barthélemy!» Cette
+terrible apostrophe ne termine pas la discussion qui se prolonge encore. La
+proposition du duc de Larochefoucauld est enfin adoptée. L'assemblée
+déclare que ses sentimens sont connus, mais que, par respect pour la
+liberté des consciences, elle ne peut ni ne doit délibérer sur la
+proposition qui lui est soumise. Quelques jours étaient à peine écoulés,
+qu'un autre moyen fut encore employé pour menacer l'assemblée et la
+dissoudre. La nouvelle organisation du royaume était achevée, le peuple
+allait être convoqué pour élire ses magistrats, et on imagina de lui faire
+nommer en même temps de nouveaux députés, pour remplacer ceux qui
+composaient l'assemblée actuelle. Ce moyen, proposé et discuté une autre
+fois, avait déjà été repoussé. Il fut renouvelé en avril 1790. Quelques
+cahiers bornaient les pouvoirs à un an; il y avait en effet près d'une
+année que l'assemblée était réunie. Ouverte en mai 1789, elle touchait au
+mois d'avril 1790. Quoique les cahiers eussent été annulés, quoiqu'on eût
+pris l'engagement de ne pas se séparer avant l'achèvement de la
+constitution, ces hommes pour lesquels il n'y avait ni décret rendu, ni
+serment prêté, quand il s'agissait d'aller à leur but, proposent de faire
+élire d'autres députés et de leur céder la place. Maury, chargé de cette
+journée, s'acquitte de son rôle avec autant d'assurance que jamais, mais
+avec plus d'adresse qu'à son ordinaire. Il en appelle lui-même à la
+souveraineté du peuple, et dit qu'on ne peut pas plus long-temps se mettre
+à la place de la nation, et prolonger des pouvoirs qui ne sont que
+temporaires. Il demande à quel titre on s'est revêtu d'attributions
+souveraines; il soutient que cette distinction entre le pouvoir législatif
+et constituant est une distinction chimérique, qu'une convention souveraine
+ne peut exister qu'en l'absence de tout gouvernement; et que si l'assemblée
+est cette convention, elle n'a qu'à détrôner le roi et déclarer le trône
+vacant. Des cris l'interrompent à ces mots, et manifestent l'indignation
+générale. Mirabeau se lève alors avec dignité: «On demande, dit-il, depuis
+quand les députés du peuple sont devenus convention nationale? Je réponds:
+C'est le jour où, trouvant l'entrée de leurs séances environnée de soldats,
+il allèrent se réunir dans le premier endroit où ils purent se rassembler,
+pour jurer de plutôt périr que de trahir et d'abandonner les droits de la
+nation. Nos pouvoirs, quels qu'ils fussent, ont changé ce jour de nature.
+Quels que soient les pouvoirs que nous avons exercés, nos efforts, nos
+travaux les ont légitimés: l'adhésion de toute la nation les a sanctifiés.
+Vous vous rappelez tous le mot de ce grand homme de l'antiquité qui avait
+négligé les formes légales pour sauver la patrie. Sommé par un tribun
+factieux de dire s'il avait observé les lois, il répondit: Je jure que j'ai
+sauvé la patrie. Messieurs (s'écrie alors Mirabeau en s'adressant aux
+députés des communes), je jure que vous avez sauvé la France.»
+
+A ce magnifique serment, dit Ferrières, l'assemblée tout entière, comme
+entraînée par une in spiration subite, ferme la discussion, et décrète que
+les réunions électorales ne s'occuperont point de l'élection des nouveaux
+députés.
+
+Ainsi ce nouveau moyen fut encore inutile, et l'assemblée put continuer ses
+travaux. Mais les troubles n'en continuèrent pas moins par toute la France.
+Le commandant De Voisin fut massacré par le peuple; les forts de Marseille
+furent envahis par la garde nationale. Des mouvemens en sens contraires
+eurent lieu à Nîmes et à Montauban. Les envoyés de Turin avaient excité les
+catholiques; ils avaient fait des adresses, dans lesquelles ils déclaraient
+la monarchie en danger, et demandaient que la religion catholique fût
+déclarée religion de l'état. Une proclamation royale avait en vain répondu;
+ils avaient répliqué. Les protestans en étaient venus aux prises avec les
+catholiques; et ces derniers, attendant vainement les secours promis par
+Turin, avaient été enfin repoussés. Diverses gardes nationales s'étaient
+mises en mouvement, pour secourir les patriotes contre les révoltés; la
+lutte s'était ainsi engagée, et le vicomte de Mirabeau, adversaire déclaré
+de son illustre frère, annonçant lui-même la guerre civile du haut de la
+tribune, sembla, par son mouvement, son geste, ses paroles, la jeter dans
+l'assemblée.
+
+Ainsi, tandis que la partie la plus modérée des députés tâchait d'apaiser
+l'ardeur révolutionnaire, une opposition indiscrète excitait une fièvre que
+le repos aurait pu calmer, et fournissait des prétextes aux orateurs
+populaires les plus violens. Les clubs en devenaient plus exagérés. Celui
+des Jacobins, issu du club breton, et d'abord établi à Versailles, puis à
+Paris, l'emportait sur les autres par le nombre, les talens et la
+violence[16]. Ses séances étaient suivies comme celles de l'assemblée
+elle-même. Il devançait toutes les questions que celle-ci devait traiter,
+et émettait des décisions, qui étaient déjà une prévention pour les
+législateurs eux-mêmes. Là se réunissaient les principaux députés
+populaires, et les plus obstinés y trouvaient des forces et des
+excitations. Lafayette, pour combattre cette terrible influence, s'était
+concerté avec Bailly et les hommes les plus éclairés, et avait formé
+un autre club, dit de 89, et plus tard des Feuillans[17]. Mais le moyen
+était impuissant; une réunion de cent hommes calmes et instruits ne pouvait
+appeler la foule comme le club des Jacobins, où on se livrait à toute la
+véhémence des passions populaires. Fermer les clubs eût été le seul moyen,
+mais la cour avait trop peu de franchise et inspirait trop de défiance,
+pour que le parti populaire songeât à employer une ressource pareille. Les
+Lameth dominaient au club des Jacobins. Mirabeau se montrait également dans
+l'un et dans l'autre; il était évident à tous les yeux que sa place était
+entre tous les partis. Une occasion se présenta bientôt où son rôle fut
+encore mieux prononcé, et où il remporta pour la monarchie un avantage
+mémorable, comme le verrons ci-après.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez la note 8 à la fin du volume.
+[2] Voyez la note 9 à la fin du volume.
+[3] Voyez les Mémoires de Dumouriez.
+[4] Voyez la note 10 à la fin du volume.
+[5] MM. Malouet et Bertrand de Molleville n'ont pas craint d'écrire
+ le contraire, mais le fait que nous avançons est attesté par les témoins
+ les plus dignes de foi.
+[6] Voyez la note 11 à fin du volume.
+[7] Elle tint sa première séance à l'Archevêché, le 19 octobre.
+[8] 20 octobre.
+[9] Sur la manière d'être des députés de la droite, voyez un extrait
+ des Mémoires de Ferrières, note 12, à la fin du volume.
+[10] Voyez la note 13 à la fin du volume.
+[11] Voyez la note 14 à la fia du volume.
+[12] Voyez la note 15 à la fin du volume.
+[13] C'est lui qui le dit dans ses mémoires.
+[14] Voyez la note 16 à la fin du volume.
+[15] Séance du 12 avril.
+[16] Ce club, dit des _Amis de la constitution,_ fut transféré à Paris
+ en octobre 1789, et fut connu alors sous le nom de _club des Jacobins;_
+ parce qu'il se réunissait dans une salle du couvent des Jacobins, rue
+ Saint-Honoré.
+[17] Formé le 12 mai.
+
+
+
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+ÉTAT POLITIQUE ET DISPOSITIONS DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES EN 1790.
+--DISCUSSION SUR LE DROIT DE LA PAIX ET DE LA GUERRE.--PREMIÈRE
+INSTITUTION DU PAPIER-MONNAIE OU DES ASSIGNATS.--ORGANISATION JUDICIAIRE.
+--CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.--ABOLITION DES TITRES DE NOBLESSE.
+--ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET.--FÊTE DE LA PREMIÈRE FÉDÉRATION.--RÉVOLTE
+DES TROUPES A NANCY.--RETRAITE DE NECKER.--PROJETS DE LA COUR ET DE
+MIRABEAU.--FORMATION DU CAMP DE JALÈS.--SERMENT CIVIQUE IMPOSÉ AUX
+ECCLÉSIASTIQUES.
+
+
+A l'époque où nous sommes arrivés, la révolution française commençait
+d'attirer les regards des souverains étrangers; son langage était si élevé,
+si ferme; il avait un caractère de généralité qui semblait si bien le
+rendre propre à plus d'un peuple, que les princes étrangers durent s'en
+effrayer. On avait pu croire jusque-là à une agitation passagère, mais les
+succès de l'assemblée, sa fermeté, sa constance inattendue, et surtout
+l'avenir qu'elle se proposait et qu'elle proposait à toutes les nations,
+durent lui attirer plus de considération et de haine, et lui mériter
+l'honneur d'occuper les cabinets. L'Europe alors était divisée en deux
+grandes ligues ennemies: la ligue anglo-prussienne d'une part, et les cours
+impériales de l'autre.
+
+Frédéric-Guillaume avait succédé au grand Frédéric sur le trône de la
+Prusse. Ce prince mobile et faible, renonçant à la politique de son
+illustre prédécesseur, avait abandonné l'alliance de la France pour celle
+de l'Angleterre. Uni à cette puissance, il avait formé cette fameuse ligue
+anglo-prussienne, qui tenta de si grandes choses et n'en exécuta aucune;
+qui souleva la Suède, la Pologne, la Porte, contre la Russie et l'Autriche,
+abandonna tous ceux qu'elle avait soulevés, et contribua même à les
+dépouiller, en partageant la Pologne.
+
+Le projet de l'Angleterre et de la Prusse réunies avait été de ruiner la
+Russie et l'Autriche, en suscitent contre elles la Suède où régnait le
+chevaleresque Gustave, la Pologne gémissant d'un premier partage, et la
+Porte courroucée des invasions russes. L'intention particulière de
+l'Angleterre, dans cette ligue, était de se venger des secours fournis aux
+colonies américaines par la France, sans lui déclarer la guerre. Elle en
+avait trouvé le moyen en mettant aux prises les Turcs et les Russes. La
+France ne pouvait demeurer neutre entre ces deux peuples sans s'aliéner les
+Turcs, qui comptaient sur elle, et sans perdre ainsi sa domination
+commerciale dans le Levant. D'autre part, en participant à la guerre, elle
+perdait l'alliance de la Russie, avec laquelle elle venait de conclure un
+traité infiniment avantageux, qui lui assurait les bois de construction, et
+tous les objets que le Nord fournit abondamment à la marine. Ainsi, dans
+les deux cas, la France essuyait un dommage. En attendant, l'Angleterre
+disposait ses forces et se préparait à les déployer au besoin. D'ailleurs,
+voyant le désordre des finances sous les notables, le désordre populaire
+sous la constituante, elle croyait n'avoir pas besoin de la guerre, et on
+a pensé qu'elle aimait encore mieux détruire la France par les troubles
+intérieurs que par les armes. Aussi l'a-t-on accusée toujours de favoriser
+nos discordes.
+
+Cette ligue anglo-prussienne avait fait livrer quelques batailles, dont le
+succès fut balancé. Gustave s'était tiré en héros d'une position où il
+s'était engagé en aventurier. La Hollande insurgée avait été soumise au
+stathouder par les intrigues anglaises et les armées prussiennes. L'habile
+Angleterre avait ainsi privé la France d'une puissante alliance maritime;
+et le monarque prussien, qui ne cherchait que des succès de vanité, avait
+vengé un outrage fait par les états de Hollande à l'épouse du stathouder,
+qui était sa propre soeur. La Pologne achevait de se constituer, et allait
+prendre les armes. La Turquie avait été battue par la Russie. Cependant la
+mort de l'empereur d'Autriche, Joseph II, survenue en janvier 1790, changea
+la face des événemens. Léopold, ce prince éclairé et pacifique, dont la
+Toscane avait béni l'heureux règne, lui succéda. Léopold, adroit autant que
+sage, voulait mettre fin à la guerre, et pour y réussir il employa les
+ressources de la séduction, si puissantes sur la mobile imagination de
+Frédéric-Guillaume. On fit valoir à ce prince les douceurs du repos, les
+maux de la guerre qui depuis si long-temps pesaient sur son peuple, enfin
+les dangers de la révolution française qui proclamait de si funestes
+principes. On réveilla en lui des idées de pouvoir absolu, on lui fit même
+concevoir l'espérance de châtier les révolutionnaires français, comme il
+avait châtié ceux de Hollande; et il se laissa entraîner, à l'instant où il
+allait retirer les avantages de cette ligue si hardiment conçue par son
+ministre Hertzberg. Ce fut en juillet 1790 que la paix fut signée à
+Reichenbach. En août, la Russie fit la sienne avec Gustave, et n'eut plus
+affaire qu'à la Pologne peu redoutable, et aux Turcs battus de toutes
+parts. Nous ferons connaître plus tard ces divers évènemens. L'attention
+des puissances finissait donc par se diriger presque tout entière sur la
+révolution de France. Quelque temps avant la conclusion de la paix entre la
+Prusse et Léopold, lorsque la ligue anglo-prussienne menaçait les deux
+cours impériales, et poursuivait se crètement la France, ainsi que
+l'Espagne, notre constante et fidèle alliée, quelques navires anglais
+furent saisis dans la baie de Notka par les Espagnols. Des réclamations
+très-vives furent élevées, et suivies d'un armement général dans les ports
+De l'Angleterre. Aussitôt l'Espagne, invoquant les traités, demanda le
+secours de la France, et Louis XVI ordonna l'équipement de quinze
+vaisseaux. On accusa l'Angleterre de vouloir, dans cette occasion,
+augmenter nos embarras. Les clubs de Londres, il est vrai, avaient
+plusieurs fois complimenté l'assemblée nationale; mais le cabinet laissait
+quelques philanthropes se livrer à ces épanchemens philosophiques, et
+pendant ce temps payait, dit-on, ces étonnans agitateurs qui reparaissaient
+partout, et donnaient tant de peine aux gardes nationales du royaume. Les
+troubles intérieurs furent plus grands encore au moment de l'armement
+général, et on ne put s'empêcher de voir une liaison entre les menaces
+de l'Angleterre et la renaissance du désordre. Lafayette surtout, qui ne
+prenait guère la parole dans l'assemblée que pour les objets qui
+intéressaient la tranquillité publique, Lafayette dénonça à la tribune une
+influence secrète. «Je ne puis, dit-il, m'empêcher de faire remarquer à
+l'assemblée cette fermentation nouvelle et combinée, qui se manifeste de
+Strasbourg à Nîmes, et de Brest à Toulon, et qu'en vain les ennemis du
+peuple voudraient lui attribuer, lorsqu'elle porte tous les caractères
+d'une influence secrète. S'agit-il d'établir les départemens, on dévaste
+les campagnes; les puissances voisines arment-elles, aussitôt le désordre
+est dans nos ports et dans nos arsenaux.» On avait en effet égorgé
+plusieurs commandans, et par hasard ou par choix nos meilleurs officiers de
+marine avaient été immolés. L'ambassadeur anglais avait été chargé par sa
+cour de repousser ces imputations. Mais on sait quelle confiance méritent
+de pareils messages. Calonne avait aussi écrit au roi[1] pour justifier
+l'Angleterre, mais Calonne, en parlant pour l'étranger, était suspect. Il
+disait vainement que toute dépense est connue dans un gouvernement
+représentatif; que même les dépenses secrètes sont du moins avouées comme
+telles, et qu'il n'y avait dans les budgets anglais aucune attribution de
+ce genre. L'expérience a prouvé que l'argent ne manque jamais à des
+ministres même responsables. Ce qu'on peut dire de mieux, c'est que le
+temps, qui dévoile tout, n'a rien découvert à cet égard, et que Necker, qui
+était placé pour en bien juger, n'a jamais cru à cette secrète
+influence[2].
+
+Le roi, comme on vient de le voir, avait fait notifier à l'assemblée
+l'équipement de quinze vaisseaux de ligne, pensant, disait-il, qu'elle
+approuverait cette mesure, et qu'elle voterait les dépenses nécessaires.
+L'assemblée accueillit parfaitement le message; mais elle y vit une
+question constitutionnelle, qu'elle crut devoir résoudre avant de répondre
+au roi. «Les mesures sont prises, dit Alexandre Lameth, notre discussion ne
+peut les retarder; il faut donc fixer auparavant à qui du roi ou de
+l'assemblée on attribuera le droit de faire la paix ou la guerre.» En
+effet, c'était presque la dernière attribution importante à fixer, et l'une
+de celles qui devaient exciter le plus d'intérêt. Les imaginations étaient
+toutes pleines des fautes des cours, de leurs alternatives d'ambition ou de
+faiblesse, et on ne voulait pas laisser au trône le pouvoir ou d'entraîner
+la nation dans des guerres dangereuses, ou de la déshonorer par des
+lâchetés. Cependant, de tous les actes du gouvernement, le soin de la
+guerre et de la paix est celui où il entre le plus d'action, et où le
+pouvoir exécutif doit exercer le plus d'influence, c'est celui où il faut
+lui laisser le plus de liberté pour qu'il agisse volontiers et bien.
+L'opinion de Mirabeau, qu'on disait gagné par la cour, était annoncée
+d'avance. L'occasion était favorable pour ravir à l'orateur cette
+popularité si enviée. Les Lameth l'avaient senti, et avaient chargé Barnave
+d'accabler Mirabeau. Le coté droit se retira pour ainsi dire, et laissa
+le champ libre à ces deux rivaux.
+
+La discussion était impatiemment attendue; elle s'ouvre[3]. Après quelques
+orateurs qui ne répandent que des idées préliminaires, Mirabeau est
+entendu et pose la question d'une manière toute nouvelle. La guerre,
+suivant lui, est presque toujours imprévue; les hostilités commencent avant
+les menaces; le roi, chargé du salut public, doit les repousser, et la
+guerre se trouve ainsi commencée avant que l'assemblée ait pu intervenir.
+Il en est de même pour les traités: le roi peut seul saisir le moment de
+négocier, de conférer, de disputer avec les puissances; l'assemblée ne peut
+que ratifier les conditions obtenues. Dans les deux cas, le roi peut seul
+agir, et l'assemblée approuver ou improuver. Mirabeau veut donc que le
+pouvoir exécutif soit tenu de soutenir les hostilités commencées, et que
+le pouvoir législatif, suivant les cas, souffre la continuation de la
+guerre, ou bien requière la paix. Cette opinion est applaudie, parce que la
+voix de Mirabeau l'était toujours. Cependant Barnave prend la parole; et,
+négligeant les autres orateurs, ne répond qu'à Mirabeau. Il convient que
+souvent le fer est tiré avant que la nation puisse être consultée: mais il
+soutient que les hostilités ne sont pas la guerre, que le roi doit les
+repousser et avertir aussitôt l'assemblée, qui alors déclare en souveraine
+ses propres intentions. Ainsi toute la différence est dans les mots, car
+Mirabeau donne à l'assemblée le droit d'improuver la guerre et de requérir
+la paix, Barnave celui de déclarer l'une ou l'autre; mais, dans les deux
+cas, le voeu de l'assemblée était obligatoire, et Barnave ne lui donnait
+pas plus que Mirabeau. Néanmoins Barnave est applaudi et porté en triomphe
+par le peuple, et on répand que son adversaire est vendu. On colporte par
+les rues et à grands cris un pamphlet intitulé: _Grande trahison du comte
+de Mirabeau_. L'occasion était décisive, chacun attendait un effort du
+terrible athlète. Il demande la réplique, l'obtient, monte à la tribune
+en présence d'une foule immense réunie pour l'entendre, et déclare, en y
+montant, qu'il n'en descendra que mort ou victorieux. «Moi aussi, dit-il
+en commençant, on m'a porté en triomphe, et pourtant on crie aujourd'hui
+_la grande trahison du comte de Mirabeau_! Je n'avais pas besoin de cet
+exemple pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Capitole à la roche
+Tarpéienne. Cependant ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma
+carrière.» Après cet imposant début, il annonce qu'il ne répondra qu'à
+Barnave, et dès le commencement: «Expliquez-vous, lui dit-il: vous avez
+dans votre opinion réduit le roi à notifier les hostilités commencées, et
+vous avez donné à l'assemblée toute seule le droit de déclarer à cet égard
+la volonté nationale. Sur cela je vous arrête et vous rappelle à nos
+principes, qui partagent l'expression de la volonté nationale entre
+l'assemblée et le roi.... En ne l'attribuant qu'à l'assemblée seule, vous
+avez forfait à la constitution; je vous rappelle à l'ordre.... Vous ne
+répondez pas...; je continue....»
+
+Il n'y avait en effet rien à répondre. Barnave demeure exposé pendant une
+longue réplique à ces foudroyantes apostrophes. Mirabeau lui répond article
+par article, et montre que son adversaire n'a rien donné de plus à
+l'assemblée que ce qu'il lui avait donné lui-même; mais que seulement, en
+réduisant le roi à une simple notification, il l'avait privé de son
+concours nécessaire à l'expression de la volonté nationale; il termine
+enfin en reprochant à Barnave ces coupables rivalités entre des hommes
+qui devraient, dit-il, vivre en vrais compagnons d'armes. Barnave avait
+énuméré les partisans de son opinion, Mirabeau énumère les siens à son
+tour; il y montre ces hommes modérés, premiers fondateurs de la
+constitution, et qui entretenaient les Français de liberté, lorsque ces
+vils calomniateurs suçaient le lait des cours (il désignait les Lameth,
+qui avaient reçu des bienfaits de la reine); «des hommes, ajoute-t-il, qui
+s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis.»
+
+Des applaudissemens unanimes couvrent la voix de Mirabeau. Il y avait dans
+l'assemblée une portion considérable de députés qui n'appartenaient ni à la
+droite ni à la gauche, mais qui, sans aucun parti pris, se décidaient sur
+l'impression du moment. C'était par eux que le génie et la raison
+régnaient, parce qu'ils faisaient la majorité en se portant vers un côté ou
+vers l'autre. Barnave veut répondre, l'assemblée s'y oppose et demande
+d'aller aux voix. Le décret de Mirabeau, supérieurement amendé par
+Chapelier, a la priorité, et il est enfin adopté (22 mai), à la
+satisfaction générale; car ces rivalités ne s'étendaient pas au-delà du
+cercle où elles étaient nées, et le parti populaire croyait vaincre aussi
+bien avec Mirabeau qu'avec les Lameth.
+
+Le décret conférait au roi et à la nation le droit de faire la paix et la
+guerre. Le roi était chargé de la disposition des forces, il notifiait les
+hostilités commencées, réunissait l'assemblée si elle ne l'était pas, et
+proposait le décret de paix ou de guerre; l'assemblée délibérait sur sa
+proposition expresse, et le roi sanctionnait ensuite sa délibération. C'est
+Chapelier qui, par un amendement très raisonnable, avait exigé la
+proposition expresse et la sanction définitive. Ce décret, conforme à la
+raison et aux principes déjà établis, excita une joie sincère chez les
+constitutionnels, et des espérances folles chez les contre-
+révolutionnaires, qui crurent que l'esprit public allait changer, et
+que cette victoire de Mirabeau allait devenir la leur. Lafayette, qui dans
+cette circonstance s'était uni à Mirabeau, en écrivit à Bouillé, lui fit
+entrevoir des espérances de calme et de modération, et tâcha, comme il le
+faisait toujours, de le concilier à l'ordre nouveau.
+
+L'assemblée continuait ses travaux de finances. Ils consistaient à disposer
+le mieux possible des biens du clergé, dont la vente, depuis long-temps
+décrétée, ne pouvait être empêchée ni par les protestations, ni par les
+mandemens, ni par les intrigues. Dépouiller un corps trop puissant d'une
+grande partie du territoire, la répartir le mieux possible, et de manière à
+la fertiliser par sa division; rendre ainsi propriétaire une portion
+considérable du peuple qui ne l'était pas; enfin éteindre par la même
+opération les dettes de l'état, et rétablir l'ordre dans les finances, tel
+était le but de l'assemblée, et elle en sentait trop l'utilité, pour
+s'effrayer des obstacles. L'assemblée avait déjà ordonné la vente de
+400,000,000 de biens du domaine et de l'Église, mais il fallait trouver le
+moyen de vendre ces biens sans les discréditer par la concurrence, en les
+offrant tous à la fois. Bailly proposa, au nom de la municipalité de Paris,
+un projet parfaitement conçu; c'était de transmettre ces biens aux
+municipalités, qui les achèteraient en masse pour les revendre en suite peu
+à peu, de manière que la mise en vente n'eût pas lieu tout à la fois. Les
+municipalités n'ayant pas des fonds pour payer sur-le-champ, prendraient
+des engagemens à temps, et on paierait les créanciers de l'état avec des
+bons sur les communes, qu'elles seraient chargées d'acquitter
+successivement. Ces bons, qu'on appela dans la discussion _papier
+municipal_, donnèrent la première idée des _assignats_. En suivant le
+projet de Bailly, on mettait la main sur les biens ecclésiastiques: ils
+Étaient déplacés, divisés entre les communes, et les créanciers se
+rapprochaient de leur gage, en acquérant un titre sur les municipalités,
+au lieu de l'avoir sur l'état. Les sûretés étaient donc augmentées, puisque
+le paiement était rapproché; il dépendait même des créanciers de
+l'effectuer eux-mêmes, puisque avec ces bons ou assignats ils pouvaient
+acquérir une valeur proportionnelle des biens mis en vente. On avait ainsi
+beaucoup fait pour eux, mais ce n'était pas tout encore. Ils pouvaient ne
+pas vouloir convertir leurs bons en terre, par scrupule ou par tout autre
+motif, et, dans ce cas, ces bons, qu'il leur fallait garder, ne pouvant pas
+circuler comme de la monnaie, n'étaient pour eux que de simples titres non
+acquittés. Il ne restait plus qu'une dernière mesure à prendre, c'était de
+donner à ces bons ou titres la faculté de circulation; alors ils devenaient
+une véritable monnaie, et les créanciers, pouvant les donner en paiement,
+étaient véritablement remboursés. Une autre considération était décisive.
+Le numéraire manquait; on attribuait cette disette à l'émigration qui
+emportait beaucoup d'espèces, aux paiemens qu'on était obligé de faire à
+l'étranger, et enfin à la malveillance. La véritable cause était le défaut
+de confiance produit par les troubles. C'est par la circulation que le
+numéraire devient apparent; quand la confiance règne, l'activité des
+échanges est extrême, le numéraire marche rapidement, se montre partout, et
+on le croit plus considérable, parce qu'il sert davantage; mais quand les
+troubles politiques répandent l'effroi, les capitaux languissent, le
+numéraire marche lentement; il s'enfouit souvent, et on accuse à tort son
+absence.
+
+Le désir de suppléer aux espèces métalliques, que l'assemblée croyait
+épuisées, celui de donner aux créanciers autre chose qu'un titre mort dans
+leurs mains, la nécessité de pourvoir en outre à une foule de besoins
+pressans, fit donner à ces bons ou assignats le cours forcé de monnaie. Le
+créancier était payé par là, puisqu'il pouvait faire accepter le papier
+qu'il avait reçu, et suffire ainsi à tous ses engagemens. S'il n'avait pas
+voulu acheter des terres, ceux qui avaient reçu de lui le papier circulant
+devaient finir par les acheter eux-mêmes. Les assignats qui rentraient par
+cette voie étaient destinés à être brûlés; ainsi les terres du clergé
+devaient bientôt se trouver distribuées et le papier supprimé. Les
+assignats portaient un intérêt à tant le jour, et acquéraient une valeur,
+en séjournant dans les mains des détenteurs.
+
+Le clergé, qui voyait là un moyen d'exécution pour l'aliénation de ses
+biens, le repoussa fortement. Ses alliés nobles et autres, contraires à
+tout ce qui facilitait la marche de la révolution, s'y opposèrent aussi et
+crièrent au papier-monnaie. Le nom de Law devait tout naturellement
+retentir, et le souvenir de sa banqueroute être réveillé. Cependant la
+comparaison n'était pas juste, parce que le papier de Law n'était
+hypothéqué que sur les succès à venir de la Compagnie des Indes, tandis que
+les assignats reposaient sur un capital territorial, réel et facilement
+occupable. Law avait fait pour la cour des faux considérables, et avait
+excédé de beaucoup la valeur présumée du capital de la Compagnie:
+l'assemblée au contraire ne pouvait pas croire, avec les formes nouvelles
+qu'elle venait d'établir, que des exactions pareilles pussent avoir lieu.
+Enfin la somme des assignats créés ne représentait qu'une très petite
+partie du capital qui leur était affecté. Mais, ce qui était vrai, c'est
+que le papier, quelque sûr qu'il soit, n'est pas, comme l'argent, une
+réalité, et, suivant l'expression de Bailly, une _actualité physique_. Le
+numéraire porte avec lui sa propre valeur; le papier, au contraire, exige
+encore une opération, un achat de terre, une réalisation. Il doit donc être
+au-dessous du numéraire, et dès qu'il est au-dessous, le numéraire, que
+personne ne veut donner pour du papier, se cache, et finit par disparaître.
+Si, de plus, des désordres dans l'administration des biens, des émissions
+immodérées de papier, détruisent la proportion entre les effets circulant
+et le capital, la confiance s'évanouit; la valeur nominale est conservée,
+mais la valeur réelle n'est plus; celui qui donne cette monnaie
+conventionnelle vole celui qui la reçoit, et une grande crise a lieu. Tout
+cela était possible, et avec plus d'expérience aurait paru certain. Comme
+mesure financière, l'émission des assignats était donc très critiquable,
+mais elle était nécessaire comme mesure politique, car elle fournissait à
+des besoins pressans, et divisait la propriété sans le secours d'une loi
+agraire. L'assemblée ne devait donc pas hésiter; et, malgré Maury et les
+siens, elle décréta, 400,000,000 d'assignats forcés avec intérêt[4].
+Necker depuis long-temps avait perdu la confiance du roi, l'ancienne
+déférence de ses collègues et l'enthousiasme de la nation. Renfermé dans
+ses calculs, il discutait quelquefois avec l'assemblée. Sa réserve à
+l'égard des dépenses extraordinaires avait fait demander le livre rouge,
+registre fameux où l'on trouvait, disait-on, la liste de toutes les
+dépenses secrètes. Louis XVI céda avec peine, et fit cacheter les feuillets
+où étaient portées les dépenses de son prédécesseur Louis XV. L'assemblée
+respecta sa délicatesse, et se borna aux dépenses de ce règne. On n'y
+trouva rien de personnel au roi; les prodigalités étaient toutes relatives
+aux courtisans. Les Lameth s'y trouvèrent portés pour un bienfait de 60,000
+francs, consacrés par la reine à leur éducation. Ils firent reporter cette
+somme au trésor public. On réduisit les pensions sur la double proportion
+des services et de l'ancien état des personnes. L'assemblée montra partout
+la plus grande modération; elle supplia le roi de fixer lui-même la liste
+civile, et elle vota par acclamation les 25,000,000 qu'il avait demandés.
+
+Cette assemblée, forte de son nombre, de ses lumières, de sa puissance, de
+ses résolutions, avait conçu l'immense projet de régénérer toutes les
+parties de l'état, et elle venait de régler le nouvel ordre judiciaire.
+Elle avait distribué les tribunaux de la même manière que les
+administrations, par districts et départemens. Les juges étaient laissés
+à l'élection populaire. Cette dernière mesure avait été fortement
+combattue. La métaphysique politique avait été encore déployée ici pour
+prouver que le pouvoir judiciaire relevait du pouvoir exécutif,
+et que le roi devait nommer les juges. On avait trouvé des raisons de part
+et d'autre; mais la seule à donner à l'assemblée, qui était dans
+l'intention de faire une monarchie, c'est que la royauté, successivement
+dépouillée de ses attributions, devenait une simple magistrature, et l'état
+une république. Mais dire ce qu'était la monarchie était trop hardi; elle
+exige des concessions qu'un peuple ne consent jamais à faire, dans le
+premier moment du réveil. Le sort des nations est de demander ou trop,
+ou rien. L'assemblée voulait sincèrement le roi, elle était pleine de
+déférence pour lui, et le prouvait à chaque instant; mais elle chérissait
+la personne, et, sans s'en douter, détruisait la chose.
+
+Après cette uniformité introduite dans la justice et l'administration, il
+restait à régulariser le service de la religion, et à le constituer comme
+tous les autres. Ainsi, quand on avait établi un tribunal d'appel et une
+administration supérieure dans chaque département, il était naturel d'y
+placer aussi un évêché. Comment, en effet, souffrir que certains évêchés
+embrassassent quinze cents lieues carrées, tandis que d'autres n'en
+embrassaient que vingt; que certaines cures eussent dix lieues de
+circonférence, et que d'autres comptassent à peine quinze feux; que
+beaucoup de curés eussent au plus sept cents livres, tandis que près d'eux
+il existait des bénéficiers qui comptaient dix et quinze mille livres
+de revenus? L'assemblée, en réformant les abus, n'empiétait pas sur les
+doctrines ecclésiastiques, ni sur l'autorité papale, puisque les
+circonscriptions avaient toujours appartenu au pouvoir temporel. Elle
+voulait donc former une nouvelle division, soumettre comme jadis les curés
+et les évêques à l'élection populaire; et en cela encore elle n'empiétait
+que sur le pouvoir temporel, puisque les dignitaires ecclésiastiques
+étaient choisis par le roi et institués par le pape. Ce projet, qui fut
+nommé _constitution civile du clergé_, et qui fit calomnier l'assemblée
+plus que tout ce qu'elle avait fait, était pourtant l'ouvrage des députés
+les plus pieux. C'était Camus et autres jansénistes qui, voulant raffermir
+la religion dans l'état, cherchaient à la mettre en harmonie avec les lois
+nouvelles. Il est certain que la justice étant rétablie partout, il était
+étrange qu'elle ne le fût pas dans l'administration ecclésiastique aussi
+bien qu'ailleurs. Sans Camus et quelques autres, les membres de
+l'assemblée, élevés à l'école des philosophes, auraient traité le
+christianisme comme toutes les autres religions admises dans l'état et ne
+s'en seraient pas occupés. Ils se prêtèrent à des sentimens que dans nos
+moeurs nouvelles il est d'usage de ne pas combattre, même quand on ne les
+partage pas. Ils soutinrent donc le projet religieux et sincèrement
+chrétien de Camus. Le clergé se souleva, prétendit qu'on empiétait sur
+l'autorité spirituelle du pape, et en appela à Rome. Les principales bases
+du projet furent néanmoins adoptées[1], et aussitôt présentées au roi, qui
+demanda du temps pour en référer au grand pontife. Le roi, dont la religion
+éclairée reconnaissait la sagesse de ce plan, écrivit au pape avec le désir
+sincère d'avoir son consentement, et de renverser par là toutes les
+objections du clergé. On verra bientôt quelles intrigues empêchèrent le
+succès de ses voeux.
+
+Le mois de juillet approchait; il y avait bientôt un an que la Bastille
+était prise, que la nation s'était emparée de tous les pouvoirs, et qu'elle
+prononçait ses volontés par l'assemblée, et les exécutait elle-même, ou les
+faisait exécuter sous sa surveillance. Le 14 juillet était considéré comme
+le jour qui avait commencé une ère nouvelle, et on résolut d'en célébrer
+l'anniversaire par une grande fête. Déjà les provinces, les villes, avaient
+donné l'exemple de se fédérer, pour résister en commun aux ennemis de
+la révolution. La municipalité de Paris proposa pour le 14 juillet une
+fédération générale de toute la France, qui serait célébrée au milieu de la
+capitale par les députés de toutes les gardes nationales et de tous les
+corps de l'armée. Ce projet fut accueilli avec enthousiasme, et des
+préparatifs immenses furent faits pour rendre la fête digne de son objet.
+
+Les nations, ainsi qu'on l'a vu, avaient depuis ong-temps les yeux sur la
+France; les souverains ommençaient à nous haïr et à nous craindre, les
+peuples à nous estimer. Un certain nombre d'étrangers nthousiastes se
+présentèrent à l'assemblée, chacun avec le costume de sa nation. Leur
+orateur, Anacharsis Clootz, Prussien de naissance, doué d'une imagination
+folle, demanda au nom du genre humain à faire partie de la fédération. Ces
+scènes, qui paraissent ridicules à ceux qui ne les ont pas vues, émeuvent
+profondément ceux qui y assistent. L'assemblée accorda la demande, et le
+président répondit à ces étrangers qu'ils seraient admis, pour qu'ils
+pussent raconter à leurs compatriotes ce qu'ils avaient vu, et leur faire
+connaître les joies et les bienfaits de la liberté.
+
+L'émotion causée par cette scène en amena une autre. Une statue équestre de
+Louis XIV le représentait foulant aux pieds l'image de plusieurs provinces
+vaincues: «Il ne faut pas souffrir, s'écria l'un des Lameth, ces monumens
+d'esclavage dans les jours de liberté. Il ne faut pas que les
+Francs-Comtois, en arrivant à Paris, voient leur image ainsi enchaînée.»
+Maury combattit une mesure qui était peu importante, et qu'il fallait
+accorder à l'enthousiasme public. Au même instant une voix proposa d'abolir
+les titres de comte, marquis, baron, etc., de défendre les livrées, enfin
+de détruire tous les titres héréditaires. Le jeune Montmorency soutint la
+proposition. Un noble demanda ce qu'on substituerait à ces mots: un tel a
+été fait comte pour avoir servi l'état? «On dira simplement, répondit
+Lafayette, qu'un tel a sauvé l'état un tel jour.» Le décret fut adopté[6],
+malgré l'irritation extraordinaire de la noblesse, qui fut plus courroucée
+de la suppression de ses titres que des pertes plus réelles qu'elle avait
+faites depuis le commencement de la révolution. La partie la plus modérée
+de l'assemblée aurait voulu qu'en abolissant les titres, on laissât la
+liberté de les porter à ceux qui le voudraient. Lafayette s'empressa
+d'avertir la cour, avant que le décret fût sanctionné, et l'engagea de le
+renvoyer à l'assemblée qui consentait à l'amender. Mais le roi se hâta de
+le sanctionner, et on crut y voir l'intention peu franche de pousser les
+choses au pire.
+
+L'objet de la fédération fut le serment civique. On demanda si les fédérés
+et l'assemblée le prêteraient dans les mains du roi, ou si le roi,
+considéré comme le premier fonctionnaire public, jurerait avec tous les
+autres sur l'autel de la patrie. On préféra le dernier moyen. L'assemblée
+acheva aussi de mettre l'étiquette en harmonie avec ses lois, et le roi ne
+fut dans la cérémonie que ce qu'il était dans la constitution. La cour, à
+qui Lafayette inspirait des défiances continuelles, s'effraya d'une
+nouvelle qu'on répandait, et d'après laquelle il devait être nommé
+commandant de toutes les gardes nationales du royaume. Ces défiances, pour
+qui ne connaissait pas Lafayette, étaient naturelles, et ses ennemis de
+tous les côtés, s'attachaient à les augmenter. Comment se persuader en
+effet qu'un homme jouissant d'une telle popularité, chef d'une force aussi
+considérable, ne voulût pas en abuser? Cependant il ne le voulait pas; il
+était résolu à n'être que citoyen; et, soit vertu, soit ambition bien
+entendue, le mérite est le même. Il faut que l'orgueil humain soit placé
+quelque part; la vertu consiste à le placer dans le bien. Lafayette,
+prévenant les craintes de la cour, proposa qu'un même individu ne pût
+commander plus d'une garde de département. Le décret fut accueilli avec
+acclamation, et le désintéressement du général couvert d'applaudissemens.
+Lafayette fut cependant chargé de tout le soin de la fête, et nommé chef de
+la fédération en sa qualité de commandant de la garde parisienne.
+
+Le jour approchait, et les préparatifs se faisaient avec la plus grande
+activité. La fête devait avoir lieu au Champ-de-Mars, vaste terrain qui
+s'étend entre l'École Militaire et le cours de la Seine. On avait projeté
+de transporter la terre du milieu sur les côtés, de manière à former un
+amphithéâtre qui pût contenir la masse des spectateurs. Douze mille
+ouvriers y travaillaient sans relâche; et cependant il était à craindre que
+les travaux ne fussent pas achevés le 14. Des habitans veulent alors se
+joindre eux-mêmes aux travailleurs. En un instant toute la population est
+transformée en ouvriers. Des religieux, des militaires, des hommes de
+toutes les classes, saisissent la pelle et la bêche; des femmes élégantes
+contribuent elles-mêmes aux travaux. Bientôt l'entraînement est général; on
+s'y rend par sections, avec des bannières de diverses couleurs, et au son
+du tambour. Arrivé, on se mêle et on travaille en commun. La nuit venue et
+le signal donné, chacun se rejoint aux siens et retourne à ses foyers.
+Cette douce union régna jusqu'à la fin des travaux. Pendant ce temps les
+fédérés arrivaient continuellement, et étaient reçus avec le plus grand
+empressement et la plus aimable hospitalité. L'effusion était générale, et
+la joie sincère, malgré les alarmes que le très petit nombre d'hommes
+restés inaccessibles à ces émotions s'efforçaient de répandre. On disait
+que des brigands profiteraient du moment où le peuple serait à la
+fédération pour piller la ville. On supposait au duc d'Orléans, revenu de
+Londres, des projets sinistres; cependant la gaieté nationale fut
+inaltérable, et on ne crut à aucune de ces méchantes prophéties.
+
+La 14 arrive enfin: tous les fédérés députés des provinces et de l'armée,
+rangés sous leurs chefs et leurs bannières, partent de la place de la
+Bastille et se rendent aux Tuileries. Les députés du Bénar, en passant dans
+la rue de la Ferronnerie, où avait été assassiné Henri IV, lui rendent un
+hommage, qui, dans cet instant d'émotion, se manifeste par des larmes. Les
+fédérés, arrivés au jardin des Tuileries, reçoivent dans leurs rangs la
+municipalité et l'assemblée. Un bataillon de jeunes enfans, armés comme
+leurs pères, devançait l'assemblée: un groupe de vieillards la suivait, et
+rappelait ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortège s'avance
+au milieu des cris et des applaudissemens du peuple. Les quais étaient
+couverts de spectateurs, les maisons en étaient chargées. Un pont jeté en
+quelques jours sur la Seine, conduisait, par un chemin jonché de fleurs,
+d'une rive à l'autre, et aboutissait en face du champ de la fédération. Le
+cortège le traverse, et chacun prend sa place. Un amphithéâtre magnifique,
+disposé dans le fond, était destiné aux autorités nationales. Le roi et le
+président étaient assis à côté l'un de l'autre sur des sièges pareils,
+semés de fleurs de lis d'or. Un balcon élevé derrière le roi portait la
+reine et la cour. Les ministres étaient à quelque distance du roi, et les
+députés rangés des deux côtés. Quatre cent mille spectateurs remplissaient
+les amphithéâtres latéraux; soixante mille fédérés armés faisaient leurs
+évolutions dans le champ intermédiaire, et au centre s'élevait, sur une
+base de vingt-cinq pieds, le magnifique autel de la patrie. Trois cents
+prêtres revêtus d'aubes blanches et d'écharpes tricolores en couvraient les
+marches, et devaient servir la messe.
+
+L'arrivée des fédérés dura trois heures. Pendant ce temps le ciel était
+couvert de sombres nuages, et la pluie tombait par torrens. Ce ciel, dont
+l'éclat se marie si bien à la joie des hommes, leur refusait en ce moment
+la sérénité et la lumière. Un des bataillons arrivés dépose ses armes, et a
+l'idée de former une danse; tous l'imitent aussitôt, et en un seul instant
+le champ intermédiaire est encombré par soixante mille hommes, soldats et
+citoyens, qui opposent la gaieté à l'orage. Enfin la cérémonie commence; le
+ciel, par un hasard heureux, se découvre et illumine de son éclat cette
+scène solennelle. L'évêque d'Autun commence la messe; des coeurs
+accompagnent la voix du pontife; le canon y mêle ses bruits solennels. Le
+saint sacrifice achevé, Lafayette descend de cheval, monte les marches du
+trône, et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du
+serment. Lafayette la porte à l'autel, et dans ce moment toutes les
+bannières s'agitent, tous les sabres étincellent. Le général, l'armée, le
+président, les députés crient: _Je le jure!_ Le roi debout, la main tendue
+vers l'autel, dit: _Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir
+que m'a délégué l'acte constitutionnel de l'état à maintenir la
+constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par moi_.
+Dans ce moment la reine, entraînée par le mouvement général, saisit dans
+ses bras l'auguste enfant, héritier du trône, et du haut du balcon où elle
+est placée, le montre à la nation assemblée. A cette vue, des cris
+extraordinaires de joie, d'amour, d'enthousiasme, se dirigent vers la mère
+et l'enfant, et tous les coeurs sont à elle. C'est dans ce même instant que
+la France tout entière, réunie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des
+départemens, faisait le même serment d'aimer le roi qui les aimerait.
+Hélas! dans ces momens, la haine même s'attendrit, l'orgueil cède, tous
+sont heureux du bonheur commun, et fiers de la dignité de tous. Pourquoi
+ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils si tôt oubliés?
+
+Cette auguste cérémonie achevée, le cortège reprit sa marche, et le peuple
+se livra à toutes les inspirations de la joie. Les réjouissances durèrent
+plusieurs jours. Une revue générale des fédérés eut lieu ensuite. Soixante
+mille hommes étaient sous les armes, et présentaient un magnifique
+spectacle, tout à la fois militaire et national. Le soir, Paris offrit une
+fête charmante. Le principal lieu de réunion était aux Champs-Elysées et à
+la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, changé en
+une place: _Ici l'on danse_. Des feux brillans, rangés en guirlandes,
+remplaçaient l'éclat du jour. Il avait été défendu à l'opulence de troubler
+cette paisible fête par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se
+faire peuple, et se trouver heureux de l'être. Les Champs-Élysées
+présentaient une scène touchante. Chacun y circulait sans bruit, sans
+tumulte, sans rivalité, sans haine. Toutes les classes confondues s'y
+promenaient au doux éclat des lumières, et paraissaient satisfaites d'être
+ensemble. Ainsi, même au sein de la vieille civilisation, on semblait avoir
+retrouvé les temps de la fraternité primitive.
+
+Les fédérés, après avoir assisté aux imposantes discussions de l'assemblée
+nationale, aux pompes de la cour, aux magnificences de Paris, après avoir
+été témoins de la bonté du roi, qu'ils visitèrent tous, et dont ils
+reçurent de touchantes expressions de bonté, retournèrent chez eux,
+transportées d'ivresse, pleins de bons sentimens et d'illusions. Après
+tant de scènes déchirantes, et prêt à en raconter de plus terribles encore,
+l'historien s'arrête avec plaisir sur ces heures si fugitives, où tous les
+coeurs n'eurent qu'un sentiment, l'amour du bien public [7].
+
+La fête si touchante de la fédération ne fut encore qu'une émotion
+passagère. Le lendemain, les coeurs voulaient encore tout ce qu'ils avaient
+voulu la veille, et la guerre était recommencée. Les petites querelles avec
+le ministère s'engagèrent de nouveau. On se plaignit de ce qu'on avait
+donné passage aux troupes autrichiennes qui se rendaient dans le pays de
+Liége. On accusa Saint-Priest d'avoir favorisé l'évasion de plusieurs
+accusés suspects de machinations contre-révolutionnaires. La cour, en
+revanche, avait remis à l'ordre du jour la procédure commencée au Châtelet
+contre les auteurs des 5 et 6 octobre. Le duc d'Orléans et Mirabeau s'y
+trouvaient impliqués. Cette procédure singulière, plusieurs fois abandonnée
+et reprise, se ressentait des diverses influences sous lesquelles elle
+avait été instruite. Elle était pleine de contradictions, et n'offrait
+aucune charge suffisante contre les deux accusés principaux. La cour, en se
+conciliant Mirabeau, n'avait cependant aucun plan suivi à son égard. Elle
+s'en approchait, s'en écartait tour à tour, et cherchait plutôt à l'apaiser
+qu'à suivre ses conseils. En renouvelant la procédure des 5 et 6 octobre,
+ce n'était pas lui qu'elle poursuivait, mais le duc d'Orléans, qui avait
+été fort applaudi à son retour de Londres, et qu'elle avait durement
+repoussé lorsqu'il demandait à rentrer en grâce auprès du roi[8]. Chabroud
+devait faire le rapport à l'assemblée, pour qu'elle jugeât s'il y avait
+lieu ou non à accusation. La cour désirait que Mirabeau gardât le silence,
+et qu'il abandonnât le duc d'Orléans, le seul à qui elle en voulait.
+Cependant il prit la parole, et montra combien étaient ridicules les
+imputations dirigées contre lui. On l'accusait en effet d'avoir averti
+Mounier que Paris marchait sur Versailles, et d'avoir ajouté ces mots:
+«Nous voulons un roi, mais qu'importe que ce soit Louis XVI ou Louis XVII;»
+d'avoir parcouru le régiment de Flandre, le sabre à la main, et de s'être
+écrié, à l'instant du départ du duc d'Orléans: «Ce j... f..... ne mérite
+pas la peine qu'on se donne pour lui.» Rien n'était plus futile que de
+pareils griefs. Mirabeau en montra la faiblesse et le ridicule, ne dit que
+peu de mots sur le duc d'Orléans, et s'écria en finissant: «Oui, le secret
+de cette infernale procédure est enfin découvert; il est là tout entier
+(en montrant le côté droit); il est dans l'intérêt de ceux dont les
+témoignages et les calomnies en ont formé le tissu; il est dans les
+ressources qu'elle a fournies aux ennemis de la révolution; il est ... il
+est dans le coeur des juges, tel qu'il sera bientôt buriné dans l'histoire
+par la plus juste et la plus implacable vengeance.»
+
+Les applaudissemens accompagnèrent Mirabeau jusqu'à sa place; les deux
+inculpés furent mis hors d'accusation par l'assemblée, et la cour eut la
+honte d'une tentative inutile. La révolution devait s'accomplir partout,
+dans l'armée comme dans le peuple. L'armée, dernier appui du pouvoir, était
+aussi la dernière crainte du parti populaire. Tous les chefs militaires
+étaient ennemis de la révolution, parce que, possesseurs exclusifs des
+grades et des faveurs, ils voyaient le mérite admis à les partager avec
+eux. Par le motif contraire, les soldats penchaient pour l'ordre de choses
+nouveau; et sans doute la haine de la discipline, le désir d'une plus forte
+paie, agissaient aussi puissamment sur eux que l'esprit de liberté. Une
+dangereuse insubordination se manifestait dans presque toute l'armée.
+L'infanterie surtout, peut-être parce qu'elle se mêle davantage au peuple
+et qu'elle a moins d'orgueil militaire que la cavalerie, était dans un état
+complet d'insurrection. Bouillé, qui voyait avec peine son armée lui
+échapper, employait tous les moyens possibles pour arrêter cette contagion
+de l'esprit révolutionnaire. Il avait reçu de Latour-du-Pin, ministre de
+la guerre, les pouvoirs les plus étendus; il en profitait en déplaçant
+continuellement ses troupes, et en les empêchant de se familiariser avec le
+peuple par leur séjour sur les mêmes lieux. Il leur défendait surtout de se
+rendre aux clubs, et ne négligeait rien enfin pour maintenir la
+subordination militaire. Bouillé, après une longue résistance, avait enfin
+prêté serment à la constitution; et comme il était plein d'honneur, dès cet
+instant il parut avoir pris la résolution d'être fidèle au roi et à la
+constitution. Sa répugnance pour Lafayette, dont il ne pouvait méconnaître
+le désintéressement, était vaincue, et il était plus disposé à s'entendre
+avec lui. Les gardes nationales de la vaste contrée où il commandait
+avaient voulu le nommer leur général; il s'y était refusé dans sa première
+Humeur, et il en avait du regret en songeant au bien qu'il aurait pu faire.
+Néanmoins, malgré quelques dénonciations des clubs, il se maintenait dans
+les faveurs populaires.
+
+La révolte éclata d'abord à Metz. Les soldats enfermèrent leurs officiers,
+s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même faire
+contribuer la municipalité. Bouillé courut le plus grand danger, et parvint
+à réprimer la sédition. Bientôt après, une révolte semblable se manifesta à
+Nancy. Des régimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si
+cet exemple était suivi, que bientôt tout le royaume ne se trouvât livré
+aux excès réunis de la soldatesque et de la populace. L'assemblée elle même
+en trembla. Un officier fut chargé de porter le décret rendu contre les
+rebelles. Il ne put le faire exécuter, et Bouillé reçut ordre de marcher
+sur Nancy pour que force restât à la loi. Il n'avait que peu de soldats sur
+lesquels il pût compter. Heureusement les troupes, naguère révoltées à
+Metz, humiliées de ce qu'il n'osait pas se fier à elles, offrirent de
+marcher contre les rebelles. Les gardes nationales firent la même offre, et
+il s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie assez nombreuse sur
+Nancy. Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir
+sa cavalerie, et que son infanterie n'était pas suffisante pour attaquer
+les rebelles secondés de la populace. Néanmoins il parla à ceux-ci avec la
+plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Ils allaient même céder et
+sortir de la ville, conformément à ses ordres, lorsque des coups de fusil
+furent tirés, on ne sait de quel côté. Dès-lors l'engagement devint
+inévitable. Les troupes de Bouillé, se croyant trahies, combattirent avec
+la plus grande ardeur; mais l'action fut opiniâtre, et elles ne pénétrèrent
+que pas à pas, à travers un feu meurtrier[9]. Maître enfin des principales
+places, Bouillé obtint la soumission des régimens, et les fit sortir de la
+ville. Il délivra les officiers et les autorités emprisonnés, fit choisir
+les principaux coupables, et les livra à l'assemblée nationale.
+
+Cette victoire répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on
+avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi et de
+l'assemblée des félicitations et des éloges. Plus tard on le calomnia, et
+on accusa sa conduite de cruauté.
+
+Cependant elle était irréprochable, et dans le moment elle fut applaudie
+comme telle. Le roi augmenta son commandement, qui devint fort
+considérable, car il s'étendait depuis la Suisse jusqu'à la Sambre, et
+comprenait la plus grande partie de la frontière. Bouillé, comptant plus
+sur la cavalerie que sur l'infanterie, choisit pour se cantonner les
+bords de la Seille, qui tombe dans la Moselle; il avait là des plaines pour
+faire agir sa cavalerie, des fourrages pour la nourrir, des places assez
+fortes pour se retrancher, et surtout peu de population à craindre. Bouillé
+était décidé à ne rien faire contre la constitution; mais il se défiait des
+patriotes, et il prenait des précautions pour venir au secours du roi, si
+les circonstances le rendaient nécessaire.
+
+L'assemblée avait aboli les parlemens, institué les jurés, détruit les
+jurandes, et allait ordonner une nouvelle émission d'assignats. Les biens
+du clergé offrant un capital immense, et les assignats le rendant
+continuellement disponible, il était naturel qu'elle en usât. Toutes les
+objections déjà faites furent renouvelées avec plus de violence; l'évêque
+d'Autun lui-même se prononça contre cette émission nouvelle, et prévit avec
+sagacité tous les résultats financiers de cette mesure[10]. Mirabeau,
+envisageant surtout les résultats politiques, insista avec opiniâtreté, et
+réussit. Huit cents millions d'assignats furent décrétés; et cette fois il
+fut décidé qu'ils ne porteraient pas intérêt. Il était inutile en effet
+d'ajouter un intérêt à une monnaie. Qu'on fasse cela pour un titre qui ne
+peut circuler et demeure oisif dans les mains de celui qui le possède, rien
+n'est plus juste; mais pour une valeur qui devient actuelle par son cours
+forcé, c'est une erreur que l'assemblée ne commit pas une seconde fois.
+Necker s'opposa à cette nouvelle émission, et envoya un mémoire qu'on
+n'écouta point. Les temps étaient bien changés pour lui, et il n'était plus
+ce ministre à la conservation duquel le peuple attachait son bonheur, un an
+auparavant. Privé de la confiance du roi, brouillé avec ses collègues,
+excepté Montmorin, il était négligé par l'assemblée, et n'en obtenait pas
+tous les égards qu'il eût pu en attendre. L'erreur de Necker consistait à
+croire que la raison suffisait à tout, et que, manifestée avec un mélange
+de sentiment et de logique, elle devait triompher de l'entêtement des
+aristocrates et de l'irritation des patriotes. Necker possédait cette
+raison un peu fière qui juge les écarts des passions et les blâme; mais il
+manquait de cette autre raison plus élevée et moins orgueilleuse, qui ne se
+borne pas à les blâmer mais qui sait aussi les conduire. Aussi, placé au
+milieu d'elles, il ne fut pour toutes qu'une gêne et point un frein.
+Demeuré sans amis depuis le départ de Mounier et de Lally, il n'avait
+conservé que l'inutile Malouet. Il avait blessé l'assemblée, en lui
+rappelant sans cesse et avec des reproches le soin le plus difficile de
+tous, celui des finances; il s'était attiré en outre le ridicule par la
+manière dont il parlait de lui-même. Sa démission fut acceptée avec plaisir
+par tous les partis[11]. Sa voiture fut arrêtée à la sortie du royaume par
+le même peuple qui l'avait naguère traînée en triomphe; il fallut un ordre
+de l'assemblée pour que la liberté d'aller en Suisse lui fût accordée. Il
+l'obtint bientôt; et se retira à Coppet pour y contempler de loin une
+révolution qu'il était plus propre à observer qu'à conduire.
+
+Le ministère s'était réduit à la nullité du roi lui-même, et se livrait
+tout au plus à quelques intrigues ou inutiles ou coupables. Saint-Priest
+communiquait avec les émigrés; Latour-du-Pin se prêtait à toutes les
+volontés des chefs militaires; Montmorin avait l'estime de la cour, mais
+non sa confiance, et il était employé dans des intrigues auprès des chefs
+populaires, avec lesquels sa modération le mettait en rapport. Les
+ministres furent tous dénoncés à l'occasion de nouveaux complots: «Moi
+aussi, s'écria Cazalès, je les dénoncerais, s'il était généreux de
+poursuivre des hommes aussi faibles; j'accuserais le ministre des finances
+de n'avoir pas éclairé l'assemblée sur les véritables ressources de
+l'état, et de n'avoir pas dirigé une révolution qu'il avait provoquée;
+j'accuserais le ministre de la guerre d'avoir laissé désorganiser l'armée;
+le ministre des provinces de n'avoir pas fait respecter les ordres du roi,
+tous enfin de leur nullité et des lâches conseils donnés à leur maître.»
+L'inaction est un crime aux yeux des partis qui veulent aller à leur but:
+aussi le côté droit condamnait-il les ministres, non pour ce qu'ils avaient
+fait, mais pour ce qu'ils n'avaient pas fait. Cependant Cazalès et les
+siens, tout en les condamnant, s'opposaient à ce qu'on demandât au roi leur
+éloignement, parce qu'ils regardaient cette demande comme une atteinte à la
+prérogative royale. Ce renvoi ne fut pas réclamé, mais ils donnèrent
+successivement leur démission, excepté Montmorin, qui fut seul
+conservé. Duport-du-Tertre, simple avocat, fut nommé garde-des-sceaux.
+Duportail, désigné au roi par Lafayette, remplaça Latour-du-Pin à la
+guerre, et se montra mieux disposé en faveur du parti populaire. L'une des
+mesures qu'il prit fut de priver Bouillé de toute la liberté dont il usait
+dans son commandement, et particulièrement du pouvoir de déplacer les
+troupes à sa volonté, pouvoir dont Bouillé se servait, comme on l'a vu,
+pour empêcher les soldats de fraterniser avec le peuple.
+
+Le roi avait fait une étude particulière de l'histoire de la révolution
+anglaise. Le sort de Charles Ier l'avait toujours singulièrement frappé, et
+il ne pouvait pas se défendre de pressentimens sinistres. Il avait surtout
+remarqué le motif de la condamnation de Charles Ier; ce motif était la
+guerre civile. Il en avait contracté une horreur invincible pour toute
+mesure qui pouvait faire couler le sang; et il s'était constamment opposé à
+tous les projets de fuite proposés par la reine et la cour.
+
+Pendant l'été passé à Saint-Cloud, en 1790, il aurait pu s'enfuir; mais il
+n'avait jamais voulu en entendre parler. Les amis de la constitution
+redoutaient comme lui ce moyen, qui semblait devoir amener la guerre
+civile. Les aristocrates seuls le désiraient, parce que, maîtres du roi en
+l'éloignant de l'assemblée, ils se promettaient de gouverner en son nom, et
+de rentrer avec lui à la tête des étrangers, ignorant encore qu'on ne va
+jamais qu'à leur suite. Aux aristocrates se joignaient peut-être quelques
+imaginations précoces, qui déjà commençaient à rêver la république, à
+laquelle personne ne songeait encore, dont on n'avait jamais prononcé le
+nom, si ce n'est la reine dans ses emportemens contre Lafayette et contre
+l'assemblée, qu'elle accusait d'y tendre de tous leurs voeux. Lafayette,
+chef de l'armée constitutionnelle, et de tous les amis sincères de la
+liberté, veillait constamment sur la personne du monarque. Ces deux
+idées, éloignement du roi et guerre civile, étaient si fortement associées
+dans les esprits depuis le commencement de la révolution, qu'on regardait
+ce départ comme le plus grand malheur à craindre.
+
+Cependant l'expulsion du ministère, qui, s'il n'avait la confiance de Louis
+XVI, était du moins de son choix, l'indisposa contre l'assemblée, et lui
+fit craindre la perte entière du pouvoir exécutif. Les nouveaux débats
+religieux, que la mauvaise foi du clergé fit naître à propos de la
+constitution civile, effrayèrent sa conscience timorée, et dès lors il
+songea au départ. C'est vers la fin de 1790 qu'il en écrivit à Bouillé, qui
+résista d'abord, et qui céda ensuite, pour ne point rendre son zèle suspect
+à l'infortuné monarque. Mirabeau, de son côté, avait fait un plan pour
+soutenir la cause de la monarchie. En communication continuelle avec
+Montmorin, il n'avait jusque-là rien entrepris de sérieux, parce que la
+cour, hésitant entre l'étranger, l'émigration et le parti national, ne
+voulait rien franchement, et de tous les moyens redoutait surtout celui qui
+la soumettrait à un maître aussi sincèrement constitutionnel que Mirabeau.
+Cependant elle s'entendit entièrement avec lui, vers cette époque. On lui
+promit tout s'il réussissait, et toutes les ressources possibles furent
+mises à sa disposition. Talon, lieutenant-civil au Châtelet, et Laporte,
+appelé récemment auprès du roi pour administrer la liste civile, eurent
+ordre de le voir et de se prêter à l'exécution de ses plans. Mirabeau
+condamnait la constitution nouvelle. Pour une monarchie elle était, selon
+lui, trop démocratique, et pour une république il y avait un roi de trop.
+En voyant surtout le débordement populaire qui allait toujours croissant,
+il résolut de l'arrêter. A Paris, sous l'empire de la multitude et d'une
+assemblée toute-puissante, aucune tentative n'était possible. Il ne vit
+qu'une ressource, c'était d'éloigner le roi de Paris, et de le placer à
+Lyon. Là, le roi se fût expliqué; il aurait énergiquement exprimé les
+raisons qui lui faisaient condamner la constitution nouvelle, et en aurait
+donné une autre qui était toute préparée. Au même instant, on eût convoqué
+une première législature. Mirabeau, en conférant par écrit avec les membres
+les plus populaires, avait eu l'art de leur arracher à tous l'improbation
+d'un article de la constitution actuelle. En réunissant ces divers avis, la
+constitution tout entière se trouvait condamnée par ses auteurs
+eux-mêmes[12]. Il voulait les joindre au manifeste du roi, pour en assurer
+l'effet, et faire mieux sentir la nécessité d'une nouvelle constitution. On
+ne connaît pas tous ses moyens d'exécution; on sait seulement que, par la
+police de Talon, lieutenant-civil, il s'était ménagé des pamphlétaires, des
+orateurs de club et de groupe; que par son immense correspondance, il
+devait s'assurer trente-six départemens du Midi. Sans doute il songeait à
+s'aider de Bouillé, mais il ne voulait pas se mettre à la merci de ce
+général. Tandis que Bouillé campait à Montmédy, il voulait que le roi se
+tînt à Lyon; et lui-même devait, suivant les circonstances, se porter à
+Lyon ou à Paris. Un prince étranger, ami de Mirabeau, vit Bouillé de la
+part du roi, et lui fit part de ce projet, mais à l'insu de Mirabeau[13],
+qui ne songeait pas à Montmédy, où le roi s'achemina plus tard. Bouillé,
+frappé du génie de Mirabeau, dit qu'il fallait tout faire pour s'assurer un
+homme pareil, et que pour lui il était prêt à le seconder de tous ses
+moyens. M. de Lafayette était étranger à ce projet. Quoiqu'il fût
+sincèrement dévoué à la personne du roi, il n'avait point la confiance de
+la cour, et d'ailleurs il excitait l'envie de Mirabeau, qui ne voulait pas
+se donner un compagnon pareil. En outre, M. de Lafayette était connu pour
+ne suivre que le droit chemin, et ce plan était trop hardi, trop détourné
+des voies légales, pour lui convenir. Quoi qu'il en soit, Mirabeau voulut
+être le seul exécuteur de son plan, et en effet, il le conduisit tout seul
+pendant l'hiver de 1790 à 1791. On ne sait s'il eût réussi; mais il est
+certain que, sans faire rebrousser le torrent révolutionnaire, il eût du
+moins influé sur sa direction, et sans changer sans doute le résultat
+inévitable d'une révolution telle que la nôtre, il en eût modifié les
+évènemens par sa puissante opposition. On se demande encore si, même en
+parvenant à dompter le parti populaire, il eût pu se rendre maître de
+l'aristocratie et de la cour. Un de ses amis lui faisait cette dernière
+objection. «Ils m'ont tout promis, disait Mirabeau.--Et s'ils ne vous
+tiennent point parole?--S'ils ne me tiennent point parole, je les f... en
+république.»
+
+Les principaux articles de la constitution civile, tels que la
+circonscription nouvelle des évêchés, et l'élection de tous les
+fonctionnaires ecclésiastiques, avaient été décrétés. Le roi en avait
+référé au pape, qui, après lui avoir répondu avec un ton moitié sévère et
+moitié paternel, en avait appelé à son tour au clergé de France. Le clergé
+profita de l'occasion, et prétendit que le spirituel était compromis par
+les mesures de l'assemblée. En même temps, il répandit des mandemens,
+déclara que les évêques déchus ne se retireraient de leurs sièges que
+contraints et forcés; qu'ils loueraient des maisons, et continueraient
+leurs fonctions ecclésiastiques; que les fidèles demeurés tels ne devraient
+s'adresser qu'à eux. Le clergé intriguait surtout dans la Vendée et dans
+certains départemens du Midi, où il se concertait avec les émigrés. Un camp
+fédératif s'était formé à Jallez[14], où, sous le prétexte apparent des
+fédérations, les prétendus fédérés voulaient établir un centre d'opposition
+aux mesures de l'assemblée. Le parti populaire s'irrita de ces menées; et,
+fort de sa puissance, fatigué de sa modération, il résolut d'employer un
+moyen décisif. On a déjà vu les motifs qui avaient influé sur l'adoption de
+la constitution civile. Cette constitution avait pour auteurs les chrétiens
+les plus sincères de l'assemblée; ceux-ci, irrités d'une injuste
+résistance, résolurent de la vaincre.
+
+On sait qu'un décret obligeait tous les fonctionnaires publics à prêter
+serment à la constitution nouvelle. Lorsqu'il avait été question de ce
+serment civique, le clergé avait toujours voulu distinguer la constitution
+politique de la constitution ecclésiastique; on avait passé outre. Cette
+fois l'assemblée résolut d'exiger des ecclésiastiques un serment rigoureux
+qui les mît dans la nécessité de se retirer s'ils ne le prêtaient pas, ou
+de remplir fidèlement leurs fonctions s'ils le prêtaient. Elle eut soin de
+déclarer qu'elle n'entendait pas violenter les consciences, qu'elle
+respecterait le refus de ceux qui, croyant la religion compromise par les
+lois nouvelles, ne voudraient pas prêter le serment; mais qu'elle voulait
+les connaître pour ne pas leur confier les nouveaux épiscopats. En cela ses
+prétentions étaient justes et franches. Elle ajoutait à son décret que ceux
+qui refuseraient de jurer seraient privés de fonctions et de traitemens; en
+outre, pour donner l'exemple, tous les ecclésiastiques qui étaient députés
+devaient prêter le serment dans l'assemblée même, huit jours après la
+sanction du nouveau décret.
+
+Le côté droit s'y opposa; Maury se livra à toute sa violence, fit tout ce
+qu'il put pour se faire interrompre et avoir lieu de se plaindre. Alexandre
+Lameth, qui occupait le fauteuil, lui maintint la parole, et le priva du
+plaisir d'être chassé de la tribune. Mirabeau, plus éloquent que jamais,
+défendit l'assemblée. «Vous, s'écria-t-il, les persécuteurs de la religion!
+vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage, dans le plus
+beau de vos décrets! vous qui consacrez à son culte une dépense publique,
+dont votre prudence et votre justice vous eussent rendus si économes!
+vous qui avez fait intervenir la religion dans la division du royaume, et
+qui avez planté le signe de la croix sur toutes les limites des
+départemens! vous, enfin, qui savez que Dieu est aussi nécessaire aux
+hommes que la liberté!»
+
+L'assemblée décréta le serment[15]. Le roi en référa tout de suite à Rome.
+L'archevêque d'Aix, qui avait d'abord combattu la constitution civile,
+sentant la nécessité d'une pacification, s'unit au roi et à quelques-uns
+de ses collègues plus modérés pour solliciter le consentement du pape. Les
+émigrés de Turin et les évêques opposans de France écrivirent à Rome, en
+sens tout contraire, et le pape, sous divers prétextes, différa sa réponse.
+L'assemblée, irritée de ces délais, insista pour avoir la sanction du roi
+qui, décidé à céder, usait des ruses ordinaires de la faiblesse. Il voulait
+se laisser contraindre pour paraître ne pas agir librement. En effet, il
+attendit une émeute, et se hâta alors de donner sa sanction. Le décret
+sanctionné, l'assemblée voulut le faire exécuter, et elle obligea ses
+membres ecclésiastiques à prêter le serment dans son sein. Des hommes et
+des femmes, qui jusque-là s'étaient montrés fort peu attachés à la
+religion, se mirent tout à coup en mouvement pour provoquer le refus des
+ecclésiastiques[16]. Quelques évêques et quelques curés prêtèrent le
+serment. Le plus grand nombre résista avec une feinte modération et un
+attachement apparent à ses principes. L'assemblée n'en persista pas moins
+dans la nomination des nouveaux évêques et curés, et fut parfaitement
+secondée par les administrations. Les anciens fonctionnaires
+ecclésiastiques eurent la liberté d'exercer leur culte à part, et ceux qui
+étaient reconnus par l'état prirent place dans les églises. Les dissidens
+louèrent à Paris l'église des Théatins pour s'y livrer à leurs exercices.
+L'assemblée le permit, et la garde nationale les protégea autant qu'elle
+put contre la fureur du peuple, qui ne leur laissa pas toujours exercer en
+repos leur ministère particulier.
+
+On a condamné l'assemblée d'avoir occasionné ce schisme, et d'avoir ajouté
+une cause nouvelle de division à celles qui existaient déjà. D'abord, quant
+à ses droits, il est évident à tout esprit juste que l'assemblée ne les
+excédait pas en s'occupant du temporel de l'Église. Quant aux
+considérations de prudence, on peut dire qu'elle ajoutait peu aux
+difficultés de sa position. Et en effet, la cour, la noblesse et le clergé,
+avaient assez perdu, le peuple assez acquis, pour être des ennemis
+irréconciliables, et pour que la révolution eût son issue inévitable, même
+sans les effets du nouveau schisme. D'ailleurs, quand on détruisait tous
+les abus, l'as semblée pouvait-elle souffrir ceux de l'ancienne
+organisation ecclésiastique? Pouvait-elle souffrir que des oisifs vécussent
+dans l'abondance, tandis que les pasteurs, seuls utiles, avaient à peine le
+nécessaire?
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez à l'armoire de fer, pièce n° 25, lettre de Calonne au roi,
+ du 9 avril 1790.
+[2] Voyez ce que dit madame de Staël dans ses Considérations sur la
+ révolution française.
+[3] Séances du 14 au 22 mai.
+[4] Avril.
+[5] Décret du 12 juillet.
+[6] Décret et séance du 19 juin.
+[7] Voyez la note 17 à la fin du volume.
+[8] Voyez les Mémoires de Bouillé.
+[9] 31 août.
+[10] Voyez la note 18 à la fin du volume.
+[11] Necker se démit le 4 septembre.
+[12] Voyez la note 19 à la fin du volume.
+[13] Bouillé semble croire, dans ses Mémoires, que c'est de la part de
+ Mirabeau et du roi qu'on lui fit des ouvertures. Mais c'est là une erreur.
+ Mirabeau ignorait cette double menée, et ne pensait pas à se mettre dans
+ les mains de Bouillé.
+[14] Ce camp s'était formé dans les premiers jours de septembre.
+[15] Décret du 27 novembre.
+[16] Voyez la note 20 à la fin du volume.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+PROGRÈS DE L'ÉMIGRATION.--LE PEUPLE SOULEVÉ ATTAQUE LE DONJON DE VINCENNES.
+--CONSPIRATION DES _Chevaliers du Poignard_.--DISCUSSION SUR LA LOI CONTRE
+LES ÉMIGRÉS.--MORT DE MIRABEAU.--INTRIGUES CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES.--FUITE
+DU ROI ET DE SA FAMILLE; IL EST ARRÊTÉ A VARENNES ET RAMENÉ A PARIS.
+--DISPOSITION DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES; PRÉPARATIFS DES ÉMIGRÉS.
+--DÉCLARATIONS DE PILNITZ.--PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE AU
+CHAMP-DE-MARS.--LE ROI ACCEPTE LA CONSTITUTION.--CLÔTURE DE L'ASSEMBLÉE
+CONSTITUANTE.
+
+
+La longue et dernière lutte entre le parti national et l'ordre privilégié
+du clergé, dont nous venons de raconter les principales circonstances,
+acheva de tout diviser. Tandis que le clergé travaillait les provinces de
+l'Ouest et du Midi, les réfugiés de Turin faisaient diverses tentatives,
+que leur faiblesse et leur anarchie rendaient inutiles. Une conspiration
+fut tentée à Lyon. On y annonçait l'arrivée des princes, et une abondante
+distribution de grâces; on promettait même à cette ville de devenir
+capitale du royaume, à la place de Paris, qui avait démérité de la cour. Le
+roi était averti de ces menées, et n'en prévoyant pas le succès, ne le
+désirant peut-être pas, car il désespérait de gouverner l'aristocratie
+victorieuse, il fit tout ce qu'il put pour l'empêcher. Cette conspiration
+fut découverte à la fin de 1790, et ses principaux agens livrés aux
+tribunaux. Ce dernier revers décida l'émigration à se transporter de Turin
+à Coblentz, où elle s'établit dans le territoire de l'électeur de Trêves,
+et aux dépens de son autorité, qu'elle envahit tout entière. On a déjà vu
+que les membres de cette noblesse échappée de France étaient divisés en
+deux partis: les uns, vieux serviteurs, nourris de faveurs, et composant ce
+qu'on appelait la cour, ne voulaient pas, en s'appuyant sur la noblesse de
+province, entrer en partage d'influence avec elle, et pour cela ils
+n'entendaient recourir qu'à l'étranger; les autres, comptant davantage sur
+leur épée, voulaient soulever les provinces du Midi, en y réveillant le
+fanatisme. Les premiers l'emportèrent, et on se rendit à Coblentz, sur la
+frontière du Nord, pour y attendre les puissances. En vain ceux qui
+voulaient combattre dans le Midi insistèrent-ils pour qu'on s'aidât du
+Piémont, de la Suisse et de l'Espagne, alliés fidèles et désintéressés, et
+pour qu'on laissât dans leur voisinage un chef considérable. L'aristocratie
+que dirigeait Calonne ne le voulut pas. Cette aristocratie n'avait pas
+changé en quittant la France: frivole, hautaine, incapable, et prodigue à
+Coblentz comme à Versailles, elle fit encore mieux éclater ses vices au
+milieu des difficultés de l'exil et de la guerre civile. Il faut du
+_bourgeois_ dans votre brevet, disait-elle à ces hommes intrépides qui
+offraient de se battre dans le Midi, et qui demandaient sous quel titre ils
+serviraient[1]. On ne laissa à Turin que des agens subalternes, qui, jaloux
+les uns des autres, se desservaient réciproquement, et empêchaient toute
+tentative de réussir. Le prince de Condé, qui semblait avoir conservé toute
+l'énergie de sa branche, n'était point en faveur auprès d'une partie de la
+noblesse; il se plaça près du Rhin, avec tous ceux qui, comme lui, ne
+voulaient pas intriguer, mais se battre.
+
+L'émigration devenait chaque jour plus considérable, et les routes étaient
+couvertes d'une noblesse qui semblait remplir un devoir sacré en courant
+prendre les armes contre sa patrie. Des femmes même croyaient devoir
+attester leur horreur contre la révolution, en abandonnant le sol de la
+France. Chez une nation où tout se fait par entraînement, on émigrait par
+vogue; on faisait à peine des adieux, tant on croyait que le voyage serait
+court et le retour prochain. Les révolutionnaires de Hollande, trahis par
+leur général, abandonnés pas leurs alliés, avaient cédé en quelques jours;
+ceux de Brabant n'avaient guère tenu plus longtemps; ainsi donc, suivant
+ces imprudens émigrés, la révolution française devait être soumise en une
+courte campagne, et le pouvoir absolu refleurir sur la France asservie.
+L'assemblée, irritée plus qu'effrayée de leur présomption, avait proposé
+des mesures, et elles avaient toujours été différées. Les tantes du roi,
+trouvant leur conscience compromise à Paris, crurent devoir aller chercher
+leur salut auprès du pape. Elles partirent pour Rome[2], et furent arrêtées
+en route par la municipalité d'Arnay-le-duc. Le peuple se porta aussitôt
+chez Monsieur, qu'on disait prêt à s'enfuir. Monsieur parut, et promit de
+ne pas abandonner le roi. Le peuple se calma; et l'assemblée prit en
+délibération le départ de Mesdames. La délibération se prolongeait, lorsque
+Menou la termina par ce mot plaisant: «L'Europe, dit-il, sera bien étonnée
+quand elle saura qu'une grande assemblée a mis plusieurs jours à décider si
+deux vieilles femmes entendraient la messe à Rome ou à Paris.» Le comité de
+constitution n'en fut pas moins chargé de présenter une loi sur la
+résidence des fonctionnaires publics et sur l'émigration. Ce décret, adopté
+après de violentes discussions, obligeait les fonctionnaires publics à la
+résidence dans le lieu de leurs fonctions. Le roi, comme premier de tous,
+était tenu de ne pas s'éloigner du corps législatif pendant chaque session,
+et en tout autre temps de ne pas aller au-delà du royaume. En cas de
+violation de cette loi, la peine pour tous les fonctionnaires était la
+déchéance. Un autre décret sur l'émigration fut demandé au comité.
+
+Pendant ce temps, le roi, ne pouvant plus souffrir la contrainte qui lui
+était imposée, et les réductions de pouvoir que l'assemblée lui faisait
+subir, n'ayant surtout aucun repos de conscience depuis les nouveaux
+décrets sur les prêtres, le roi était décidé à s'enfuir. Tout l'hiver avait
+été consacré en préparatifs; on excitait le zèle de Mirabeau; on le
+comblait de promesses s'il réussissait à mettre la famille royale en
+liberté, et, de son côté, il poursuivait son plan avec la plus grande
+activité. Lafayette venait de rompre avec les Lameth. Ceux-ci le trouvaient
+trop dévoué à la cour; et ne pouvant suspecter son intégrité, comme celle
+de Mirabeau, ils accusaient son esprit, et lui reprochaient de se laisser
+abuser. Les ennemis des Lameth les accusèrent de jalouser la puissance
+militaire de Lafayette, comme ils avaient envié la puissance oratoire de
+Mirabeau. Ils s'unirent ou parurent s'unir aux amis du duc d'Orléans, et on
+prétendit qu'ils voulaient ménager à l'un d'eux le commandement de la garde
+nationale; c'était Charles Lameth qui, disait-on, avait l'ambition de
+l'obtenir, et on attribua à ce motif les difficultés sans cesse
+renaissantes qui furent suscitées depuis à Lafayette.
+
+Le 28 février, le peuple, excité, disait-on, par le duc d'Orléans, se porta
+au donjon de Vincennes, que la municipalité avait destiné à recevoir les
+prisonniers trop accumulés dans les prisons de Paris. On attaqua ce donjon
+comme une nouvelle Bastille. Lafayette y accourut à temps, et dispersa le
+faubourg Saint-Antoine, conduit par Santerre à cette expédition. Tandis
+qu'il rétablissait l'ordre dans cette partie de Paris, d'autres difficultés
+se préparaient pour lui aux Tuileries. Sur le bruit d'une émeute, une
+grande quantité des habitués du château s'y étaient rendus au nombre de
+plusieurs centaines. Ils portaient des armes cachées, telles que des
+couteaux de chasse et des poignards. La garde nationale, étonnée de cette
+affluence, en conçut des craintes, désarma et maltraita quelques-uns de ces
+hommes. Lafayette survint, fit évacuer le château et s'empara des armes. Le
+bruit s'en répandit aussitôt; on dit qu'ils avaient été trouvés porteurs de
+poignards, d'où ils furent nommés depuis chevaliers du poignard. Ils
+soutinrent qu'ils n'étaient venus que pour défendre la personne du roi
+menacée. On leur reprocha d'avoir voulu l'enlever; et, comme d'usage,
+l'événement se termina par des calomnies réciproques. Cette scène détermina
+la véritable situation de Lafayette. On vit mieux encore cette fois que,
+placé entre les partis les plus prononcés, il était là pour protéger la
+personne du roi et la constitution. Sa double victoire augmenta sa
+popularité, sa puissance, et la haine de ses ennemis. Mirabeau, qui avait
+le tort d'augmenter les défiances de la cour à son égard, présenta cette
+conduite comme profondément hypocrite. Sous les apparences de la modération
+et de la guerre à tous les partis, elle tendait, selon lui, à l'usurpation.
+Dans son humeur, il signalait les Lameth comme des méchans et des insensés,
+unis à d'Orléans, et n'ayant dans l'assemblée qu'une trentaine de
+partisans. Quant au côté droit, il déclarait n'en pouvoir rien faire, et se
+repliait sur les trois ou quatre cents membres, libres de tout engagement,
+et toujours disposés à se décider par l'impression de raison et d'éloquence
+qu'il opérait dans le moment.
+
+Il n'y avait de vrai dans ce tableau que son évaluation de la force
+respective des partis, et son opinion sur les moyens de diriger
+l'assemblée. Il la gouvernait en effet, en dominant tout ce qui n'avait
+pas d'engagement pris. Ce même jour, 28 février, il exerçait, presque pour
+la dernière fois, son empire, signalait sa haine contre les Lameth, et
+déployait contre eux sa redoutable puissance.
+
+La loi sur l'émigration allait être discutée. Chapelier la présenta au nom
+du comité. Il partageait, disait-il, l'indignation générale contre ces
+Français qui abandonnaient leur patrie; mais il déclarait qu'après
+plusieurs jours de réflexions, le comité avait reconnu l'impossibilité de
+faire une loi sur l'émigration. Il était difficile en effet d'en faire une.
+Il fallait se demander d'abord si on avait le droit de fixer l'homme au
+sol. On l'avait sans doute, si le salut de la patrie l'exigeait; mais il
+fallait distinguer les motifs des voyageurs, ce qui devenait inquisitorial;
+il fallait distinguer leur qualité de Français ou d'étrangers, d'émigrans
+ou de simples commerçans. La loi était donc très difficile, si elle n'était
+pas impossible. Chapelier ajouta que le comité, pour obéir à l'assemblée,
+en avait rédigé une; que, si on le voulait, il allait la lire; mais qu'il
+avertissait d'avance qu'elle violait tous les principes. «Lisez.... Ne
+lisez pas....» s'écrie-t-on de toutes parts. Une foule de députés veulent
+prendre la parole. Mirabeau la demande à son tour, l'obtient, et, ce qui
+est mieux, commande le silence. Il lit une lettre fort éloquente, adressée
+autrefois à Frédéric-Guillaume, dans laquelle il réclamait la liberté
+d'émigration, comme un des droits les plus sacrés de l'homme, qui, n'étant
+point attaché par des racines à la terre, n'y devait rester attaché que par
+le bonheur. Mirabeau, peut-être pour satisfaire la cour, mais surtout par
+conviction, repoussait comme tyrannique toute mesure contre la liberté
+d'aller et de venir. Sans doute on abusait de cette liberté dans le moment;
+mais l'assemblée, s'appuyant sur sa force, avait toléré tant d'excès de la
+presse commis contre elle-même, elle avait souffert tant de vaines
+tentatives, et les avait si victorieusement repoussées par le mépris, qu'on
+pouvait lui conseiller de persister dans le même système. Mirabeau est
+applaudi dans son opinion, mais on s'obstine à demander la lecture du
+projet de loi. Chapelier le lit enfin: ce projet propose, pour les cas de
+troubles, d'instituer une commission dictatoriale, composée de trois
+membres, qui désigneront nommément et à leur gré ceux qui auront la liberté
+de circuler hors du royaume. A cette ironie sanglante, qui dénonçait
+l'impossibilité d'une loi, des murmures s'élèvent. «Vos murmures m'ont
+soulagé, s'écrie Mirabeau, vos coeurs répondent au mien, et repoussent
+cette absurde tyrannie. Pour moi, je me crois délié de tout serment envers
+ceux qui auront l'infamie d'admettre une commission dictatoriale.» Des cris
+s'élèvent du côté gauche. «Oui, répète-t-il, je jure....» Il est interrompu
+de nouveau.... «Cette popularité, reprend-il avec une voix tonnante, que
+j'ai ambitionnée, et dont j'ai joui comme un autre, n'est pas un faible
+roseau; je l'enfoncerai profondément en terre ... et je le ferai germer sur
+le terrain de la justice et de la raison....» Les applaudissemens éclatent
+de toutes parts. «Je jure, ajoute l'orateur, si une loi d'émigration est
+votée, je jure de vous désobéir.»
+
+Il descend de la tribune après avoir étonné l'assemblée et imposé à ses
+ennemis. Cependant la discussion se prolonge encore; les uns veulent
+l'ajournement, pour avoir le temps de faire une loi meilleure; les autres
+exigent qu'il soit déclaré de suite qu'on n'en fera pas, afin de calmer le
+peuple et de terminer ses agitations. On murmure, on crie, on applaudit.
+Mirabeau demande encore la parole, et semble l'exiger. «Quel est, s'écrie
+M. Goupil, le titre de la dictature qu'exerce ici M. de Mirabeau?»
+Mirabeau, sans l'écouter, s'élance à la tribune. «Je n'ai pas accordé la
+parole, dit le président; que l'assemblée décide.» Mais, sans rien décider,
+l'assemblée écoute. «Je prie les interrupteurs, dit Mirabeau, de se
+souvenir que j'ai toute ma vie combattu la tyrannie, et que je la
+combattrai partout où elle sera assise;» et en prononçant ces mots, il
+promène ses regards de droite à gauche. Des applaudissemens nombreux
+accompagnent sa voix; il reprend: «Je prie M. Goupil de se souvenir qu'il
+s'est mépris jadis sur un Catilina dont il repousse aujourd'hui la
+dictature[3]; je prie l'assemblée de remarquer que la question de
+l'ajournement, simple en apparence, en renferme d'autres, et, par exemple,
+qu'elle suppose qu'une loi est à faire.» De nouveaux murmures s'élèvent à
+Gauche. «Silence aux trente voix! s'écrie l'orateur en fixant ses regards
+sur la place de Barnave et des Lameth. Enfin, ajoute-t-il, si l'on veut, je
+vote aussi l'ajournement, mais à condition qu'il soit décrété que d'ici à
+l'expiration de l'ajournement il n'y aura pas de sédition.» Des
+acclamations unanimes couvrent ces derniers mots. Néanmoins l'ajournement
+l'emporte, mais à une si petite majorité, que l'on conteste le résultat, et
+qu'une seconde épreuve est exigée.
+
+Mirabeau dans cette occasion frappa surtout par son audace; jamais
+peut-être il n'avait plus impérieusement subjugué l'assemblée. Mais sa fin
+approchait, et c'étaient là ses derniers triomphes. Des pressentimens de
+mort se mêlaient à ses vastes projets, et quelquefois en arrêtaient
+l'essor. Cependant sa conscience était satisfaite; l'estime publique
+s'unissait à la sienne, et l'assurait que, s'il n'avait pas encore assez
+fait pour le salut de l'état, il avait du moins assez fait pour sa propre
+gloire. Pâle et les yeux profondément creusés, il paraissait tout changé à
+la tribune, et souvent il était saisi de défaillances subites. Les excès de
+plaisir et de travail, les émotions de la tribune, avaient usé en peu de
+temps cette existence si forte. Des bains qui renfermaient une dissolution
+de sublimé avaient produit cette teinte verdâtre qu'on attribuait au
+poison. La cour était alarmée, tous les partis étonnés; et, avant sa mort,
+on s'en demandait la cause. Une dernière fois, il prit la parole à cinq
+reprises différentes, sortit épuisé, et ne reparut plus. Le lit de mort le
+reçut et ne le rendit qu'au Panthéon. Il avait exigé de Cabanis qu'on
+n'appelât pas de médecins; néanmoins on lui désobéit, et ils trouvèrent la
+mort qui s'approchait, et qui déjà s'était emparée des pieds. La tête fut
+atteinte la dernière, comme si la nature avait voulu laisser briller son
+génie jusqu'au dernier instant. Un peuple immense se pressait autour de sa
+demeure, et encombrait toutes les issues dans le plus profond silence. La
+cour envoyait émissaire sur émissaire; les bulletins de sa santé se
+transmettaient de bouche en bouche, et allaient répandre partout la douleur
+à chaque progrès du mal. Lui, entouré de ses amis, exprimait quelques
+regrets sur ses travaux interrompus, quelque orgueil sur ses travaux
+Passés: «Soutiens, disait-il à son domestique, soutiens cette tête, la plus
+forte de la France.» L'empressement du peuple le toucha; la visite de
+Barnave, son ennemi, qui se présenta chez lui au nom des Jacobins, lui
+causa une douce émotion. Il donna encore quelques pensées à la chose
+publique. L'assemblée devait s'occuper du droit de tester; il appela
+M. de Talleyrand et lui remit un discours qu'il venait d'écrire. «Il sera
+plaisant, lui dit-il, d'entendre parler contre les testamens un homme qui
+n'est plus et qui vient de faire le sien.» La cour avait voulu en effet
+qu'il le fît, promettant d'acquitter tous les legs. Reportant ses vues sur
+l'Europe, et devinant les projets de l'Angleterre: «Ce Pitt, dit-il, est le
+ministre des préparatifs; il gouverne avec des menaces: je lui donnerais de
+la peine si je vivais.» Le curé de sa paroisse venant lui offrir ses soins,
+il le remercia avec politesse, et lui dit, en souriant, qu'il les
+accepterait volontiers s'il n'avait dans sa maison son supérieur
+ecclésiastique, M. l'évêque d'Autun. Il fit ouvrir ses fenêtres: «Mon ami,
+dit-il à Cabanis, je mourrai aujourd'hui: il ne reste plus qu'à
+s'envelopper de parfums, qu'à se couronner de fleurs, qu'à s'environner
+de musique, afin d'entrer paisiblement dans le sommeil éternel.» Des
+douleurs poignantes interrompaient; de temps en temps ces discours si
+nobles et si calmes. «Vous aviez promis, dit-il à ses amis, de m'épargner
+des souffrances inutiles.» En disant ces mots, il demande de l'opium avec
+instance. Comme on le lui refusait, il l'exige avec sa violence accoutumée.
+Pour le satisfaire, on le trompe, et on lui présente une coupe, en lui
+persuadant qu'elle contenait de l'opium. Il la saisit avec calme, avale le
+breuvage qu'il croyait mortel, et paraît satisfait. Un instant après il
+expire. C'était le 2 avril 1791. Cette nouvelle se répand aussitôt à la
+cour, à la ville, à l'assemblée. Tous les partis espéraient en lui, et
+tous, excepté les envieux, sont frappés de douleur. L'assemblée interrompt
+ses travaux, un deuil général est ordonné, des funérailles magnifiques sont
+préparées. On demande quelques députés: «Nous irons tous,» s'écrient-ils.
+L'église de Sainte-Geneviève est érigée en Panthéon, avec cette
+inscription, qui n'est plus à l'instant où je raconte ces faits:
+
+AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE[4].
+
+Mirabeau y fut le premier admis à côté de Descartes. Le lendemain, ses
+funérailles eurent lieu. Toutes les autorités, le département, les
+municipalités, les sociétés populaires, l'assemblée, l'armée,
+accompagnaient le convoi. Ce simple orateur obtenait plus d'honneurs que
+jamais n'en avaient reçu les pompeux cercueils qui allaient jadis à
+Saint-Denis. Ainsi finit cet homme extraordinaire, qui, après avoir
+audacieusement attaqué et vaincu les vieilles races, osa retourner ses
+efforts contre les nouvelles qui l'avaient aidé à vaincre, les arrêter de
+sa voix, et la leur faire aimer en l'employant contre elles; cet homme
+enfin qui fit son devoir par raison, par génie, mais non pour quelque peu
+d'or jeté à ses passions, et qui eut le singulier honneur, lorsque toutes
+les popularités finirent par le dégoût du peuple, de voir la sienne ne
+céder qu'à la mort. Mais eût-il fait entrer la résignation dans le coeur de
+la cour, la modération dans le coeur des ambitieux? eût-il dit à ces
+tribuns populaires qui voulaient briller à leur tour: _Demeurez dans ces
+faubourgs obscurs?_ eût-il dit à Danton, cet autre Mirabeau de la populace:
+_Arrêtez-vous dans cette section, et ne montez pas plus haut?_ On l'ignore;
+mais, au moment de sa mort, tous les intérêts incertains s'étaient remis en
+ses mains, et comptaient sur lui. Longtemps on regretta sa présence. Dans
+la confusion des disputes, on portait les regards sur cette place qu'il
+avait occupée, et on semblait invoquer celui qui les terminait d'un mot
+victorieux. «Mirabeau n'est plus ici, s'écria un jour Maury en montant à la
+tribune; on ne m'empêchera pas de parler.»
+
+La mort de Mirabeau enleva tout courage à la cour. De nouveaux évènemens
+vinrent précipiter sa résolution de fuir. Le 18 avril, le roi voulut se
+rendre à Saint-Cloud. On répandit le bruit que, ne voulant pas user d'un
+prêtre assermenté pour les devoirs de la Pâque, il avait résolu de
+s'éloigner pendant la semaine-sainte; d'autres prétendirent qu'il voulait
+fuir. Le peuple s'assemble aussitôt et arrête les chevaux. Lafayette
+accourt, supplie le roi de demeurer en voiture, en l'assurant qu'il va lui
+ouvrir un passage. Le roi néanmoins descend et ne veut permettre aucune
+tentative; c'était son ancienne politique de ne paraître pas libre. D'après
+l'avis de ses ministres, il se rend à l'assemblée pour se plaindre de
+l'outrage qu'il venait de recevoir. L'assemblée l'accueille avec son
+empressement ordinaire, en promettant de faire tout ce qui dépendra d'elle
+pour assurer sa liberté. Louis XVI sort applaudi de tous les côtés, excepté
+du côté droit. Le 23 avril, sur le conseil qu'on lui donne, il fait écrire
+par M. de Montmorin une lettre aux ambassadeurs étrangers, dans laquelle il
+dément les intentions qu'on lui suppose au dehors de la France, déclare
+aux puissances qu'il a prêté serment à la constitution, et qu'il est
+disposé à le tenir, et proclame comme ses ennemis tous ceux qui insinueront
+le contraire. Les expressions de cette lettre étaient volontairement
+exagérées pour qu'elle parût arrachée par la violence; c'est ce que le roi
+déclara lui-même à l'envoyé de Léopold. Ce prince parcourait alors l'Italie
+et se trouvait dans ce moment à Mantoue. Calonne négociait auprès de lui.
+Un envoyé, M. Alexandre de Durfort, vint de Mantoue auprès du roi et de la
+reine s'informer de leurs dispositions. Il les interrogea d'abord sur la
+lettre écrite aux ambassadeurs, et ils répondirent qu'au langage on devait
+voir qu'elle était arrachée; il les questionna ensuite sur leurs
+espérances, et ils répondirent qu'ils n'en avaient plus depuis la mort de
+Mirabeau; enfin sur leurs dispositions envers le comte d'Artois, et ils
+assurèrent qu'elles étaient excellentes.
+
+Pour comprendre le motif de ces questions, il faut savoir que le baron de
+Breteuil était l'ennemi déclaré de Calonne; que son inimitié n'avait pas
+fini dans l'émigration; et que, chargé auprès de la cour de Vienne des
+pleins pouvoirs de Louis XVI[5], il contrariait toutes les démarches des
+princes. Il assurait à Léopold que le roi ne voulait pas être sauvé par les
+émigrés, parce qu'il redoutait leur exigence, et que la reine
+personnellement était brouillée avec le comte d'Artois. Il proposait
+toujours pour le salut du trône le contraire de ce que proposait Calonne;
+et il n'oublia rien pour détruire l'effet de cette nouvelle négociation. Le
+comte de Durfort retourna à Mantoue; et, le 20 mai 1791, Léopold promit de
+faire marcher trente-cinq mille hommes en Flandre, et quinze mille en
+Alsace. Il annonça qu'un nombre égal de Suisses devaient se porter vers
+Lyon, autant de Piémontais sur le Dauphiné, et que l'Espagne rassemblerait
+vingt mille hommes. L'empereur promettait la coopération du roi de Prusse
+et la neutralité de l'Angleterre. Une protestation, faite au nom de la
+maison de Bourbon, devait être signée par le roi de Naples, le roi
+d'Espagne, par l'infant de Parme, et par les princes expatriés. Jusque là
+le plus grand secret était exigé. Il était aussi recommandé à Louis XVI
+de ne pas songer à s'éloigner, quoiqu'il en eût témoigné le désir; tandis
+que Breteuil, au contraire, conseillait au roi de partir. Il est possible
+que de part et d'autre les conseils fussent donnés de bonne foi; mais il
+faut remarquer cependant qu'ils étaient donnés dans le sens des intérêts de
+chacun. Breteuil, qui voulait combattre la négociation de Calonne à
+Mantoue, conseillait le départ; et Calonne, qui n'aurait plus régné si
+Louis XVI s'était transporté à la frontière, lui faisait insinuer de
+rester. Quoi qu'il en soit, le roi se décida à partir, et il a dit souvent,
+avec humeur: «C'est Breteuil qui l'a voulu[6].» Il écrivit donc à Bouillé
+qu'il était résolu à ne pas différer davantage. Son intention n'était pas
+de sortir du royaume, mais de se retirer à Montmédy, d'où il pouvait, au
+besoin, s'appuyer sur Luxembourg, et recevoir les secours étrangers. La
+route de Châlons par Clermont et Varennes fut préférée, malgré l'avis de
+Bouillé. Tous les préparatifs furent faits pour partir le 20 juin. Le
+général rassembla les troupes sur lesquelles il comptait le plus, prépara
+un camp à Montmédy, y amassa des fourrages, et donna pour prétexte de
+toutes ces dispositions, des mouvements qu'il apercevait sur la frontière.
+La reine s'était chargée des préparatifs depuis Paris jusqu'à Châlons; et
+Bouillé de Châlons jusqu'à Montmédy. Des corps de cavalerie peu nombreux
+devaient, sous prétexte d'escorter un trésor, se porter sur divers points,
+et recevoir le roi à son passage. Bouillé lui-même se proposait de
+s'avancer à quelque distance de Montmédy. La reine s'était assuré une porte
+dérobée pour sortir du château. La famille royale devait voyager sous un
+nom étranger et avec un passeport supposé. Tout était prêt pour le 20;
+cependant une crainte fit retarder le voyage jusqu'au 21, délai qui fut
+fatal à cette famille infortunée. M. de Lafayette était dans une complète
+ignorance du voyage; M. de Montmorin lui-même, malgré la confiance de la
+cour, l'ignorait absolument; il n'y avait dans la confidence de ce projet
+que les personnes indispensables à son exécution. Quelques bruits de fuite
+avaient cependant couru, soit que le projet eût transpiré, soit que ce fût
+une de ces alarmes si communes alors. Quoi qu'il en soit, le comité de
+recherches en avait été averti, et la vigilance de la garde nationale en
+était augmentée.
+
+Le 20 juin, vers minuit, le roi, la reine, madame Élisabeth, madame de
+Tourzel, gouvernante des enfans de France, se déguisent, et sortent
+successivement du château. Madame de Tourzel avec les enfans se rend au
+petit Carrousel, et monte dans un voiture conduite par M. de Fersen, jeune
+seigneur étranger, déguisé en cocher. Le roi les joint bientôt. Mais la
+reine, qui était sortie avec un garde-du-corps, leur donne à tous les plus
+grandes inquiétudes. Ni elle ni son guide ne connaissaient les quartiers de
+Paris; elle s'égare, et ne retrouve le petit Carrousel qu'une heure après;
+en s'y rendant, elle rencontre la voiture de M. de Lafayette, dont les gens
+marchaient avec des torches. Elle se cache sous les guichets du Louvre, et,
+sauvée de ce danger, parvient à la voiture où elle était si impatiemment
+attendue. Après s'être ainsi réunie, toute la famille se met en route; elle
+arrive, après un long trajet et une seconde erreur de route, à la porte
+Saint-Martin, et monte dans une berline attelée de six chevaux, placée là
+pour l'attendre. Madame de Tourzel, sous le nom de madame de Korff, devait
+passer pour une mère voyageant avec ses enfans; le roi était supposé son
+valet de chambre; trois gardes-du-corps déguisés devaient précéder la
+voiture en courriers, ou la suivre comme domestiques. Ils partent enfin,
+accompagnés des voeux de M. de Fersen, qui rentra dans Paris pour prendre
+le chemin de Bruxelles. Pendant ce temps, Monsieur se dirigeait vers la
+Flandre avec son épouse, et suivait une autre route pour ne point exciter
+les soupçons et ne pas faire manquer les chevaux dans les relais.
+
+Le roi et sa famille voyagèrent toute la nuit sans que Paris fût averti. M.
+de Fersen courut à la municipalité pour voir ce qu'on en savait: à huit
+heures du matin on l'ignorait encore. Mais bientôt le bruit s'en répandit
+et circula avec rapidité. Lafayette réunit ses aides-de-camp, leur ordonna
+de partir sur-le-champ, en leur disant qu'ils n'atteindraient sans doute
+pas les fugitifs, mais qu'il fallait faire quelque chose; il prit sur lui
+la responsabilité de l'ordre qu'il donnait, et supposa, dans la rédaction
+de cet ordre, que la famille royale avait été enlevée par les ennemis de la
+chose publique. Cette supposition respectueuse fut admise par l'assemblée,
+et constamment adoptée par toutes les autorités. Dans ce moment, le peuple
+ameuté reprochait à Lafayette d'avoir favorisé l'évasion du roi, et plus
+tard le parti aristocrate l'a accusé d'avoir laissé fuir le roi pour
+l'arrêter ensuite, et pour le perdre par cette vaine tentative. Cependant,
+si Lafayette avait voulu laisser fuir Louis XVI, aurait-il envoyé, sans
+aucun ordre de l'assemblée, deux aides-de-camp à sa suite? Et si, comme
+l'ont supposé les aristocrates, il ne l'avait laissé fuir que pour le
+reprendre, aurait-il donné toute une nuit d'avance à la voiture? Le peuple
+fut bientôt détrompé et Lafayette rétabli dans ses bonnes grâces.
+
+L'assemblée se réunit à neuf heures du matin. Elle montra une attitude
+aussi imposante qu'aux premiers jours de la révolution. La supposition
+convenue fut que Louis XVI avait été enlevé. Le plus grand calme, la plus
+parfaite union, régnèrent pendant toute cette séance. Les mesures prises
+spontanément par Lafayette furent approuvées. Le peuple avait arrêté ses
+aides-de-camp aux barrières; l'assemblée, partout obéie, leur en fit ouvrir
+les portes. L'un d'eux, le jeune Romeuf, emporta avec lui le décret qui
+confirmait les ordres déjà donnés par le général, et enjoignait à tous les
+fonctionnaires publics _d'arrêter_, par tous les moyens possibles, _les
+suites dudit enlèvement, et d'empêcher que la route fût continuée_. Sur le
+voeu et les indications du peuple, Romeuf prit la route de Châlons, qui
+était la véritable, et que la vue d'une voiture à six chevaux avait
+indiquée comme telle. L'assemblée fit ensuite appeler les ministres, et
+décréta qu'ils ne recevraient d'ordre que d'elle seule. En partant, Louis
+XVI avait ordonné au ministre de la justice de lui envoyer le sceau de
+l'état; l'assemblée décida que le sceau serait conservé pour être apposé à
+ses décrets; elle décréta en même temps que les frontières seraient mises
+en état de défense, et chargea le ministre des relations extérieures
+d'assurer aux puissances que les dispositions de la nation française
+n'étaient point changées à leur égard.
+
+M. de Laporte, intendant de la liste civile, fut ensuite entendu. Il avait
+reçu divers messages du roi, entre autres un billet, qu'il pria l'assemblée
+de ne pas ouvrir, et un mémoire contenant les motifs du départ.
+L'assemblée, prête à respecter tous les droits, restitua, sans l'ouvrir, le
+billet que M. de Laporte ne voulait pas rendre public, et ordonna la
+lecture du mémoire. Cette lecture fut écoutée avec le plus grand calme, et
+ne produisit presque aucune impression. Le roi s'y plaignait de ses pertes
+de pouvoir sans assez de dignité, et s'y montrait aussi blessé d'être
+réduit à trente millions de liste civile que d'avoir perdu toutes ses
+prérogatives. On écouta toutes les doléances du monarque, on plaignit sa
+faiblesse, et on passa outre.
+
+Dans ce moment, peu de personnes désiraient l'arrestation de Louis XVI. Les
+aristocrates voyaient dans sa fuite le plus ancien de leurs voeux réalisé,
+et se flattaient d'une guerre civile très prochaine. Les membres les plus
+prononcés du parti populaire, qui déjà commençaient à se fatiguer du roi,
+trouvaient dans son absence l'occasion de s'en passer, et concevaient
+l'idée et l'espérance d'une république. Toute la partie modérée, qui
+gouvernait en ce moment l'assemblée, désirait que le roi se retirât sain
+et sauf à Montmédy; et, comptant sur son équité, elle se flattait qu'un
+accommodement en deviendrait plus facile entre le trône et la nation. On
+s'effrayait beaucoup moins à présent qu'autrefois, de voir le monarque
+menaçant la constitution du milieu d'une armée. Le peuple seul, auquel on
+n'avait pas cessé d'inspirer cette crainte, la conservait encore lorsque
+l'assemblée ne la partageait plus, et il faisait des voeux ardens pour
+l'arrestation de la famille royale. Tel était l'état des choses à Paris.
+
+La voiture, partie dans la nuit du 20 au 21, avait franchi heureusement une
+grande partie de la route et était parvenue sans obstacle à Châlons, le 21,
+vers les cinq heures de l'après-midi. Là, le roi, qui avait le tort de
+mettre souvent sa tête à la portière, fut reconnu; celui qui fit cette
+découverte voulait d'abord révéler le secret, mais il en fut empêché par le
+maire, qui était un royaliste fidèle. Arrivée à Pont-de-Sommeville, la
+famille royale ne trouva pas les détachemens qui devaient l'y recevoir; ces
+détachemens avaient attendu plusieurs heures; mais le soulèvement du
+peuple, qui s'alarmait de ce mouvement de troupes, les avait obligés de se
+retirer. Cependant le roi arriva à Sainte-Menehould. Là, montrant toujours
+la tête à la portière, il fut aperçu par Drouet, fils du maître de poste,
+et chaud révolutionnaire. Aussitôt ce jeune homme, n'ayant pas le temps de
+faire arrêter la voiture à Sainte-Menehould, court à Varennes. Un brave
+maréchal-des-logis, qui avait aperçu son empressement et qui soupçonnait
+ses motifs, vole à sa suite pour l'arrêter, mais ne peut l'atteindre.
+Drouet fait tant de diligence qu'il arrive à Varennes avant la famille
+infortunée; sur-le-champ il avertit la municipalité, et fait prendre sans
+délai toutes les mesures nécessaires pour l'arrestation. Varennes est bâtie
+sur le bord d'une rivière étroite, mais profonde; un détachement de
+hussards y était de garde; mais l'officier, ne voyant pas arriver le trésor
+qu'on lui avait annoncé, avait laissé sa troupe dans les quartiers. La
+voiture arrive enfin et passe le pont. A peine est-elle engagée sous une
+voûte qu'il fallait traverser, que Drouet, aidé d'un autre individu, arrête
+les chevaux:_Votre passeport_, s'écrie-t-il, et avec un fusil il menace
+les voyageurs, s'ils s'obstinent à avancer. On obéit à cet ordre, et on
+livre le passeport. Drouet s'en saisit, et dit que c'est au procureur
+de la commune à l'examiner; et la famille royale est conduite chez ce
+procureur, nommé Sausse. Celui-ci, après avoir examiné ce passeport, feint
+de le trouver en règle, et, avec beaucoup d'égards, prie le roi d'attendre.
+On attend en effet assez longtemps. Lorsque Sausse est enfin assuré qu'un
+nombre suffisant de gardes nationaux ont été réunis, il cesse de reconnu et
+arrêté. Une contestation s'engage; Louis prétend n'être pas ce qu'on
+suppose, et la dispute devenant trop vive:--«Puisque vous le reconnaissez
+pour votre roi, s'écrie la reine impatientée, parlez-lui donc avec le
+respect que vous lui devez.»
+
+Le roi, voyant que toute dénégation était inutile, renonce à se déguiser
+plus long-temps. La petite salle était pleine de monde; il prend la parole
+et s'exprime avec une chaleur qui ne lui était pas ordinaire. Il proteste
+de ses bonnes intentions, il assure qu'il n'allait à Montmédy que pour
+écouter plus librement les voeux des peuples, en s'arrachant à la tyrannie
+de Paris; il demande enfin à continuer sa route, et à être conduit au but
+de son voyage. Le malheureux prince, tout attendri, embrasse Sausse et lui
+demande le salut de son épouse et de ses enfans; la reine se joint à lui,
+et, prenant le dauphin dans ses bras, conjure Sausse de les sauver. Sausse
+est touché, mais il résiste, et les engage à retourner à Paris pour éviter
+une guerre civile. Le roi, au contraire, effrayé de ce retour, persiste à
+vouloir marcher vers Montmédy. Dans ce moment, MM. de Damas et de Goguelas
+étaient arrivés avec les détachemens placés sur divers points. La famille
+royale se croyait délivrée, mais on ne pouvait compter sur les hussards.
+Les officiers les réunissent, leur annoncent que le roi et sa famille sont
+arrêtés, et qu'il faut les sauver; mais ceux-ci répondent qu'ils sont pour
+la nation. Dans le même instant, les gardes nationales, convoquées dans
+tous les environs, affluent et remplissent Varennes. Toute la nuit se passe
+dans cet état; à six heures du matin, le jeune Romeuf arrive, portant le
+décret de l'assemblée; il trouve la voiture attelée de six chevaux et
+dirigée vers Paris. Il monte et remet le décret avec douleur. Un cri de
+toute la famille s'élève contre M. de Lafayette qui la fait arrêter. La
+reine même paraît étonnée de ce qu'il n'a pas péri de la main du peuple; le
+jeune Romeuf répond que lui et son général ont fait leur devoir en les
+poursuivant, mais qu'ils ont espéré ne pas les atteindre. La reine se
+saisit du décret, le jette sur le lit de ses enfans, puis l'en arrache, en
+disant qu'il les souillerait. «Madame, lui dit Romeuf qui lui était dévoué,
+aimeriez-vous mieux qu'un autre que moi fût témoin de ces emportemens?»
+La reine alors revient à elle et recouvre toute sa dignité. On annonçait au
+même instant l'arrivée des divers corps placés aux environs par Bouillé.
+Mais la municipalité ordonna alors le départ, et la famille royale fut
+obligée de remonter sur-le-champ en voiture, et de reprendre la route
+de Paris, cette route fatale et si redoutée.
+
+Bouillé, averti au milieu de la nuit, avait fait monter un régiment à
+cheval, et il était parti au cri de _vive le roi!_ Ce brave général,
+dévoré d'inquiétude, marcha en toute hâte, et fit neuf lieues en quatre
+heures; il arriva à Varennes, où il trouva déjà divers corps réunis, mais
+le roi en était parti depuis une heure et demie. Varennes était barricadée
+et défendue par d'assez bonnes dispositions; car on avait brisé le pont, et
+la rivière n'était pas guéable. Ainsi, pour sauver le roi, Bouillé devait
+d'abord livrer un combat pour enlever les barricades, puis traverser la
+rivière, et après cette grande perte de temps, pouvoir atteindre la
+voiture, qui avait déjà une avance d'une heure et demie. Ces obstacles
+rendaient toute tentative impossible; et il ne fallait pas moins qu'une
+telle impossibilité pour arrêter un homme aussi dévoué et aussi
+entreprenant que Bouillé. Il se retira donc déchiré de regret et de
+douleur.
+
+Lorsqu'on apprit à Paris l'arrestation du roi, on le croyait déjà hors
+d'atteinte. Le peuple en ressentit une joie extraordinaire. L'assemblée
+députa trois commissaires, choisis dans les trois sections du côté gauche,
+pour accompagner le monarque et le reconduire à Paris. Ces commissaires
+étaient Barnave, Latour-Maubourg et Pétion. Ils se rendirent à Châlons, et,
+dès qu'ils eurent joint la cour, tous les ordres émanèrent d'eux seuls.
+Madame de Tourzel passa dans une voiture de suite avec Latour-Maubourg.
+Barnave et Pétion montèrent dans la voiture de la famille royale.
+Latour-Maubourg, homme distingué, était ami de Lafayette, et comme lui
+dévoué autant au roi qu'à la constitution. En cédant à ses deux collègues
+l'honneur d'être avec la famille royale, son intention était de les
+intéresser à la grandeur malheureuse. Barnave s'assit dans le fond, entre
+le roi et la reine; Pétion sur le devant, entre madame Elisabeth et madame
+Royale. Le jeune dauphin reposait alternativement sur les genoux des uns et
+des autres. Tel avait été le cours rapide des événemens! Un jeune avocat de
+vingt et quelques années, remarquable seulement par ses talens; un autre,
+distingué par ses lumières, mais surtout par le rigorisme de ses principes,
+étaient assis à côté du prince naguère le plus absolu de l'Europe, et
+commandaient à tous ses mouvemens! Le voyage était lent, parce que la
+voiture suivait le pas des gardes nationales. Il dura huit jours de
+Varennes à Paris. La chaleur était extrême, et une poussière brûlante,
+soulevée par la foule, suffoquait les voyageurs. Les premiers instans
+furent silencieux; la reine ne pouvait déguiser son humeur. Le roi finit
+par engager la conversation avec Barnave. L'entretien se porta sur tous les
+objets, et enfin sur la fuite à Montmédy. Les uns et les autres
+s'étonnèrent de se trouver tels. La reine fut surprise de la raison
+supérieure et de la politesse délicate du jeune Barnave; bientôt elle
+releva son voile et prit part à l'entretien. Barnave fut touché de la bonté
+du roi et de la gracieuse dignité de la reine. Pétion montra plus de
+rudesse; il témoigna et il obtint moins d'égards. En arrivant, Barnave
+était dévoué à cette famille malheureuse, et la reine, charmée du mérite et
+du sens du jeune tribun, lui avait donné toute son estime. Aussi, dans les
+relations qu'elle eut depuis avec les députés constitutionnels, ce fut à
+lui qu'elle accorda le plus de confiance. Les partis se pardonneraient
+s'ils pouvaient se voir et s'entendre[7].
+
+A Paris, on avait préparé la réception qu'on devait faire à la famille
+royale. Un avis était répandu et affiché partout: _Quiconque applaudira
+le roi sera battu; quiconque l'insultera sera pendu._ L'ordre fut
+ponctuellement exécuté, et l'on n'entendit ni applaudissemens ni insultes.
+La voiture prit un détour pour ne pas traverser Paris. On la fit entrer par
+les Champs-Elysées, qui conduisent directement au château. Une foule
+immense la reçu en silence et le chapeau sur la tête. Lafayette, suivi
+d'une garde nombreuse, avait pris les plus grandes précautions. Les trois
+gardes-du-corps qui avaient aidé la fuite étaient sur le siège, exposés à
+la vue et à la colère du peuple; néanmoins ils n'essuyèrent aucune
+violence. A peine arrivée au château, la voiture fut entourée. La famille
+royale descendit précipitamment, et marcha au milieu d'une double haie de
+gardes nationaux, destinés à la protéger. La reine, demeurée la dernière,
+se vit presque enlevée dans les bras de MM. de Noailles et d'Aiguillon,
+ennemis de la cour, mais généreux amis du malheur. En les voyant
+s'approcher, elle eut d'abord quelques doutes sur leurs intentions, mais
+elle s'abandonna à eux, et arriva saine et sauve au palais.
+
+Tel fut ce voyage, dont la funeste issue ne peut être justement attribuée à
+aucun de ceux qui l'avaient préparé. Un accident le fit manquer, un
+accident pouvait le faire réussir. Si, par exemple, Drouet avait été joint
+et arrêté par celui qui le poursuivait, la voiture était sauvée. Peut-être
+aussi le roi manqua-t-il d'énergie lorsqu'il fut reconnu. Quoi qu'il en
+soit, ce voyage ne doit être reproché à personne, ni à ceux qui l'ont
+conseillé, ni à ceux qui l'ont exécuté, il était le résultat de cette
+fatalité qui poursuit la faiblesse au milieu des crises révolutionnaires.
+
+L'effet du voyage de Varennes fut de détruire tout respect pour le roi,
+d'habituer les esprits à se passer de lui, et de faire naître le voeu de la
+république. Dès le matin de son arrivée, l'assemblée avait pourvu à tout
+par un décret[8]. Louis XVI était suspendu de ses fonctions; une garde
+était donnée à sa personne, à celle de la reine et du dauphin. Cette garde
+était chargée d'en répondre. Trois députés, d'André, Tronchet, Duport
+étaient commis pour recevoir les déclarations du roi et de la reine. La
+plus grande mesure était observée dans les expressions, car jamais cette
+assemblée ne manqua aux convenances; mais le résultat était évident, et
+le roi était provisoirement détrôné.
+
+La responsabilité imposée à la garde nationale la rendit sévère et souvent
+importune dans son service auprès des personnes royales. Des sentinelles
+veillaient continuellement à leur porte, et ne les perdaient jamais de vue.
+Le roi, voulant un jour s'assurer s'il était réellement prisonnier, se
+présente à une porte; la sentinelle s'oppose à son passage: «Me
+reconnaissez-vous? lui dit Louis XVI.--Oui, sire, répond la sentinelle.» Il
+ne restait au roi que la faculté de se promener le matin dans les
+Tuileries, avant que le jardin fût ouvert au public.
+
+Barnave et les Lameth firent alors ce qu'ils avaient tant reproché à
+Mirabeau, ils prêtèrent secours au trône et s'entendirent avec la cour. Il
+est vrai qu'ils ne reçurent aucun argent; mais c'était moins le prix de
+l'alliance que l'alliance elle-même qu'ils avaient reproché à Mirabeau; et
+après avoir été autrefois si sévères, ils subissaient maintenant la loi
+commune à tous les chefs populaires, qui les force à s'allier
+successivement au pouvoir, à mesure qu'ils y arrivent. Néanmoins, rien
+n'était plus louable, en l'état des choses, que le service rendu au roi par
+Barnave et les Lameth, et jamais ils ne montrèrent plus d'adresse, de force
+et de talent, Barnave dicta la réponse du roi aux commissaires nommés par
+l'assemblée. Dans cette réponse, Louis XVI motivait sa fuite sur le désir
+de mieux connaître l'opinion publique; il assurait l'avoir mieux étudiée
+dans son voyage, et il prouvait par tous les faits qu'il n'avait pas voulu
+sortir de France. Quant à ses protestations contenues dans le mémoire remis
+à l'assemblée, il disait avec raison qu'elles portaient, non sur les
+principes fondamentaux de la constitution, mais sur les moyens d'exécution
+qui lui étaient laissés. Maintenant, ajoutait-il, que la volonté générale
+lui était manifestée, il n'hésitait pas à s'y soumettre et à faire tous les
+sacrifices nécessaires pour le bien de tous[9].
+
+Bouillé, pour attirer sur sa personne la colère de l'assemblée, lui adressa
+une lettre qu'on pourrait dire insensée, sans le motif généreux qui la
+dicta. Il s'avouait seul auteur du voyage du roi, tandis qu'au contraire il
+s'y était opposé; il déclarait au nom des souverains que Paris répondrait
+de la sûreté de la famille royale, et que le moindre mal commis contre elle
+serait vengé d'une manière éclatante. Il ajoutait, ce qu'il savait n'être
+pas, que les moyens militaires de la France étaient nuls; qu'il connaissait
+d'ailleurs les voies d'invasion, et qu'il conduirait lui-même les armées
+ennemies au sein de sa patrie. L'assemblée se prêta elle-même à cette
+généreuse bravade, et jeta tout sur Bouillé, qui n'avait rien à craindre,
+car il était déjà à l'étranger.
+
+La cour d'Espagne, appréhendant que la moindre démonstration n'irritât les
+esprits et n'exposât la famille royale à de plus grands dangers, empêcha
+une tentative préparée sur la frontière du Midi, et à laquelle les
+chevaliers de Malte devaient concourir avec deux frégates. Elle déclara
+ensuite au gouvernement français que ses bonnes dispositions n'étaient pas
+changées à son égard. Le Nord se conduisit avec beaucoup moins de mesure.
+De ce côté, les puissances excitées par les émigrés étaient menaçantes. Des
+envoyés furent dépêchés par le roi à Bruxelles et à Coblentz. Ils devaient
+tâcher de s'entendre avec l'émigration, lui faire connaître les bonnes
+dispositions de l'assemblée, et l'espérance qu'on avait conçue d'un
+arrangement avantageux. Mais à peine arrivés, ils furent indignement
+traités, et revinrent aussitôt à Paris. Les émigrés levèrent des corps au
+nom du roi, et l'obligèrent ainsi à leur donner un désaveu formel. Ils
+prétendirent que Monsieur, alors réuni à eux, était régent du royaume; que
+le roi, étant prisonnier, n'avait plus de volonté à lui, et que celle qu'il
+exprimait n'était que celle de ses oppresseurs. La paix de Catherine avec
+les Turcs, qui se conclut dans le mois d'août, excita encore davantage leur
+joie insensée, et ils crurent avoir à leur disposition toutes les
+puissances de l'Europe. En considérant le désarmement des places fortes, la
+désorganisation de l'armée abandonnée par tous les officiers, ils ne
+pouvaient douter que l'invasion n'eût lieu très prochainement et ne
+réussît. Et cependant il y avait déjà près de deux ans qu'ils avaient
+quitté la France, et, malgré leurs belles espérances de chaque jour, ils
+n'étaient point encore rentrés en vainqueurs, comme ils s'en flattaient!
+Les puissances semblaient promettre beaucoup; mais Pitt attendait; Léopold,
+épuisé par la guerre, et mécontent des émigrés, désirait la paix; le roi de
+Prusse promettait beaucoup et n'avait aucun intérêt à tenir; Gustave était
+jaloux de commander une expédition contre la France, mais il se trouvait
+fort éloigné; et Catherine, qui devait le seconder, à peine délivrée des
+Turcs, avait encore la Pologne à comprimer. D'ailleurs, pour opérer cette
+coalition, il fallait mettre tant d'intérêts d'accord, qu'on ne pouvait
+guère se flatter d'y parvenir.
+
+La déclaration de Pilnitz aurait dû surtout éclairer les émigrés sur le
+zèle des souverains[10].
+
+Cette déclaration, faite en commun par le roi de Prusse et l'empereur
+Léopold, portait que la situation du roi de France était d'un intérêt
+commun à tous les souverains, et que sans doute ils se réuniraient pour
+donner à Louis XVI les moyens d'établir un gouvernement convenable aux
+intérêts du trône et du peuple; que dans ce cas, le roi de Prusse et
+l'empereur se réuniraient aux autres princes, pour parvenir au même but. En
+attendant, leurs troupes devaient être mises en état d'agir. On a su depuis
+que cette déclaration renfermait des articles secrets. Ils portaient que
+l'Autriche ne mettrait aucun obstacle aux prétentions de la Prusse sur une
+partie de la Pologne. Il fallait cela pour engager la Prusse à négliger ses
+plus anciens intérêts en se liant avec l'Autriche contre la France. Que
+devait-on attendre d'un zèle qu'il fallait exciter par de pareils moyens?
+Et s'il était si réservé dans ses expressions, que devait-il être dans ses
+actes? La France, il est vrai, était en désarmement, mais tout un peuple
+debout est bientôt armé; et comme le dit plus tard le célèbre Carnot, qu'y
+a-t-il d'impossible à vingt-cinq millions d'hommes? A la vérité, les
+officiers se retiraient; mais pour la plupart jeunes et placés par faveur,
+ils étaient sans expérience et déplaisaient à l'armée. D'ailleurs, l'essor
+donné à tous les moyens allait bientôt produire des officiers et des
+généraux. Cependant, il faut en convenir, on pouvait, même sans avoir la
+présomption de Coblentz, douter de la résistance que la France opposa plus
+tard à l'invasion.
+
+En attendant, l'assemblée envoya des commissaires à la frontière, et
+ordonna de grands préparatifs. Toutes les gardes nationales demandaient à
+marcher; plusieurs généraux offraient leurs services, et entre autres
+Dumouriez, qui plus tard sauva la France dans les défilés de l'Argonne.
+
+Tout en donnant ses soins à la sûreté extérieure de l'état, l'assemblée se
+hâtait d'achever son oeuvre constitutionnelle, de rendre au roi ses
+fonctions, et, s'il était possible, quelques-unes de ses prérogatives.
+
+Toutes les subdivisions du côté gauche, excepté les hommes qui venaient de
+prendre le nom tout nouveau de républicains, s'étaient ralliées à un même
+système de modération. Barnave et Malouet marchaient ensemble et
+travaillaient de concert. Pétion, Robespierre, Buzot, et quelques autres
+encore, avaient adopté la république mais ils étaient en petit nombre. Le
+côté droit continuait ses imprudences et protestait, au lieu de s'unir à
+la majorité modérée. Cette majorité n'en dominait pas moins l'assemblée.
+Ses ennemis, qui l'auraient accusée si elle eût détrôné le roi, lui ont
+cependant reproché de l'avoir ramené à Paris, et replacé sur un trône
+chancelant. Mais que pouvait-elle faire? remplacer le roi par la république
+était trop hasardeux. Changer la dynastie était inutile, car à se donner un
+roi, autant valait garder celui qu'on avait; d'ailleurs le duc d'Orléans ne
+méritait pas d'être préféré à Louis XVI. Dans l'un et l'autre cas,
+déposséder le roi actuel, c'était manquer à des droits reconnus, et envoyer
+à l'émigration un chef précieux pour elle, car il lui aurait apporté des
+titres qu'elle n'avait pas. Au contraire, rendre à Louis XVI son autorité,
+lui restituer le plus de prérogatives qu'on le pourrait, c'était remplir sa
+tâche constitutionnelle, et ôter tout prétexte à la guerre civile; en un
+mot, c'était faire son devoir, car le devoir de l'assemblée, d'après tous
+les engagemens qu'elle avait pris, c'était d'établir le gouvernement libre,
+mais monarchique.
+
+L'assemblée n'hésita pas, mais elle eut de grands obstacles à vaincre. Le
+mot nouveau de république avait piqué les esprits déjà un peu blasés sur
+ceux de monarchie et de constitution. L'absence et la suspension du roi
+avaient, comme on l'a vu, appris à se passer de lui. Les journaux et les
+clubs dépouillèrent aussitôt le respect dont sa personne avait toujours été
+l'objet. Son départ, qui, aux termes du décret sur la résidence des
+fonctionnaires publics, rendait la déchéance imminente, fit dire qu'il
+était déchu. Cependant, d'après ce même décret, il fallait pour la
+déchéance la sortie du royaume et la résistance aux sommations du corps
+législatif; mais ces conditions importaient peu aux esprits exaltés, et ils
+déclaraient le roi coupable et démissionnaire. Les Jacobins, les
+Cordeliers, s'agitaient violemment, et ne pouvaient comprendre qu'après
+s'être délivrés du roi, on se l'imposât de nouveau et volontairement. Si le
+duc d'Orléans avait eu des espérances, c'est alors qu'elles purent se
+réveiller. Mais il dut voir combien son nom avait peu d'influence, et
+combien surtout un nouveau souverain, quelque populaire qu'il fût,
+convenait peu à l'état des esprits. Quelques pamphlétaires qui lui étaient
+dévoués, peut-être à son insu, essayèrent, comme Antoine fit pour César, de
+mettre la couronne sur sa tête; ils proposèrent de lui donner la régence,
+mais il se vit obligé de la repousser par une déclaration qui fut aussi peu
+considérée que sa personne. _Plus de roi_, était le cri général, aux
+Jacobins, aux Cordeliers, dans les lieux et les papiers publics.
+
+Les adresses se multipliaient: il y en eut une affichée sur tous les murs
+de Paris, et même sur ceux de l'assemblée. Elle était signée du nom
+d'Achille Duchâtelet, jeune colonel. Il s'adressait aux Français; il leur
+rappelait le calme dont on avait joui pendant le voyage du monarque, et il
+concluait que l'absence du prince valait mieux que sa présence; il ajoutait
+que sa désertion était une abdication, que la nation et Louis XVI étaient
+dégagés de tout lien l'un envers l'autre; qu'enfin l'histoire était pleine
+des crimes des rois, et qu'il fallait renoncer à s'en donner encore un.
+
+Cette adresse, attribuée au jeune Achille Duchâtelet, était de Thomas
+Payne, Anglais, et acteur principal dans la révolution américaine. Elle fut
+dénoncée à l'assemblée, qui, après de vifs débats, pensa qu'il fallait
+passer à l'ordre du jour, et répondre par l'indifférence aux avis et aux
+injures, ainsi qu'on avait toujours fait.
+
+Enfin les commissaires chargés de faire leur rapport sur l'affaire de
+Varennes, le présentèrent le 16 juillet. Le voyage, dirent-ils, n'avait
+rien de coupable; d'ailleurs, le fût-il, le roi était inviolable. Enfin la
+déchéance ne pouvait en résulter, puisque le roi n'était point demeuré
+assez long-temps éloigné, et n'avait pas résisté aux sommations du corps
+législatif.
+
+Robespierre, Buzot, Pétion, répétèrent tous les argumens connus contre
+l'inviolabilité. Duport, Barnave et Salles, leur répondirent, et il fut
+enfin décrété que le roi ne pouvait être mis en cause pour le fait de son
+évasion. Deux articles furent seulement ajoutés au décret d'inviolabilité.
+A peine cette décision fut-elle rendue, que Robespierre se leva et protesta
+hautement au nom de l'humanité.
+
+Il y eut dans la soirée qui précéda cette décision un grand tumulte aux
+Jacobins. On y rédigea une pétition adressée à l'assemblée, pour qu'elle
+déclarât le roi déchu comme perfide et traître à ses sermens, et qu'elle
+pourvût à son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Il fut
+résolu que cette pétition serait portée le lendemain au Champ-de-Mars, où
+chacun pourrait la signer sur l'autel de la patrie. Le lendemain, en effet,
+elle fut portée au lieu convenu, et à la foule des séditieux se joignit
+celle des curieux qui voulaient être témoins de l'événement. Dans ce
+moment, le décret était rendu, et il n'y avait plus lieu à une pétition.
+Lafayette arriva, brisa les barricades déjà élevées, fut menacé, et reçut
+même un coup de feu qui, quoique tiré à bout portant, ne l'atteignit pas.
+Les officiers municipaux s'étant réunis à lui, obtinrent de la populace
+qu'elle se retirât. Des gardes nationaux furent placés pour veiller à sa
+retraite, et on espéra un instant qu'elle se dissiperait; mais bientôt
+le tumulte recommença. Deux invalides qui se trouvaient, on ne sait
+pourquoi, sous l'autel de la patrie, furent égorgés, et alors le désordre
+n'eut plus de bornes. L'assemblée fit appeler la municipalité, et la
+chargea de veiller à l'ordre public. Bailly se rendit au Champ-de-Mars, fit
+déployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la
+force, quoi qu'on ait dit, était juste. On voulait, ou on ne voulait pas
+les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent
+exécutées, qu'il y eût quelque chose de fixe, que l'insurrection ne fût pas
+perpétuelle, et que la volonté de l'assemblée ne pût être réformée par les
+plébiscites de la multitude. Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il
+s'avança avec ce courage impassible qu'il avait toujours montré, reçut sans
+être atteint plusieurs coups de feu, et au milieu de tumulte ne put faire
+toutes les sommations voulues. D'abord Lafayette ordonna de tirer quelques
+coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia
+bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu. La première
+décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre en fut exagéré. Les
+uns l'ont réduit à trente, d'autres l'ont élevé à quatre cents, et les
+furieux à quelques mille. Ces derniers furent crus dans le premier moment,
+et la terreur devint générale. Cet exemple sévère apaisa pour quelques
+instans les agitateurs[11]. Comme d'usage, on accusa tous les partis d'avoir
+excité ce mouvement; et il est probable que plusieurs y avaient concouru,
+car le désordre convenait à plusieurs. Le roi, la majorité de l'assemblée,
+la garde nationale, les autorités municipales et départementales, étaient
+d'accord alors pour établir l'ordre constitutionnel; et ils avaient à
+combattre la démocratie au dedans, l'aristocratie au dehors. L'assemblée et
+la garde nationale composaient cette nation moyenne, riche éclairée et
+sage, qui voulait l'ordre et les lois; et elles devaient dans ces
+circonstances s'allier naturellement au roi, qui de son côté semblait se
+résigner à une autorité limitée. Mais s'il leur convenait de s'arrêter au
+point où elles en étaient arrivées, cela ne convenait pas à l'aristocratie,
+qui désirait un bouleversement, ni au peuple, qui voulait acquérir et
+s'élever davantage. Barnave, comme autrefois Mirabeau, était l'orateur de
+cette bourgeoisie sage et modérée; Lafayette en était le chef militaire.
+Danton, Camille Desmoulins étaient les orateurs, et Santerre le général de
+cette multitude qui voulait régner à son tour. Quelques esprits ardens ou
+fanatiques la représentaient, soit à l'assemblée, soit dans les
+administrations nouvelles, et hâtaient son règne par leurs déclamations.
+
+L'exécution du Champ-de-Mars fut fort reprochée à Lafayette et à Bailly.
+Mais tous deux, plaçant leur devoir dans l'observation de la loi, en
+sacrifiant leur popularité et leur vie à son exécution, n'eurent aucun
+regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. L'énergie qu'ils
+montrèrent imposa aux factieux. Les plus connus songeaient déjà à se
+soustraire aux coups qu'ils croyaient dirigés contre eux. Robespierre,
+qu'on a vu jusqu'à présent soutenir les propositions les plus exagérées,
+tremblait dans son obscure demeure; et, malgré son inviolabilité de député,
+demandait asile à tous ses amis. Ainsi l'exemple eut son effet, et, pour un
+instant, toutes les imaginations turbulentes furent calmées par la crainte.
+
+L'assemblée prit à cette époque une détermination qui a été critiquée
+depuis, et dont le résultat n'a pas été aussi funeste qu'on l'a pensé. Elle
+décréta qu'aucun de ses membres ne serait réélu. Robespierre fut l'auteur
+de la proposition, et on l'attribua chez lui à l'envie qu'il éprouvait
+contre des collègues parmi lesquels il n'avait pas brillé. Il était au
+moins naturel qu'il leur en voulût, ayant toujours lutté avec eux; et dans
+ses sentimens il put y avoir tout à la fois de la conviction, de l'envie et
+de la haine. L'assemblée, qu'on accusait de vouloir perpétuer ses pouvoirs,
+et qui d'ailleurs déplaisait déjà à la multitude par sa modération,
+s'empressa de répondre à toutes les attaques par un désintéressement
+peut-être exagéré, en décidant que ses membres seraient exclus de la
+prochaine législature. La nouvelle assemblée se trouva ainsi privée
+d'hommes dont l'exaltation était un peu amortie et dont la science
+législative avait mûri par une expérience de trois ans. Cependant, en
+voyant plus tard la cause des révolutions qui suivirent, on jugera mieux
+quelle a pu être l'im portance de cette mesure si souvent condamnée.
+
+C'était le moment d'achever les travaux constitutionnels, et de terminer
+dans le calme une si orageuse carrière. Les membres du côté gauche avaient
+le projet de s'entendre pour retoucher certaines parties de la
+constitution. Il avait été résolu qu'on la lirait tout entière pour juger
+de l'ensemble, et qu'on mettrait en harmonie ses diverses parties; c'était
+là ce qu'on nomma la révision, et ce qui fut plus tard, dans les jours de
+la ferveur républicaine, regardé comme une mesure de calamité. Barnave et
+les Lameth s'étaient entendus avec Malouet pour réformer certains articles
+qui portaient atteinte à la prérogative royale, et à ce qu'on nommait la
+stabilité du trône. On dit même qu'ils avaient le projet de rétablir les
+deux chambres. Il était convenu qu'à l'instant où la lecture serait
+achevée, Malouet ferait son attaque; que Barnave ensuite lui répondrait
+avec véhémence pour mieux couvrir ses intentions, mais qu'en défendant la
+plupart des articles, il en abandonnerait certains comme évidemment
+dangereux et condamnés par une expérience reconnue. Telles étaient les
+conditions arrêtées, lorsqu'on apprit les ridicules et dangereuses
+protestations du côté droit, qui avait résolu de ne plus voter. Il n'y eut
+plus alors aucun accommodement possible. Le côté gauche ne voulut plus rien
+entendre; et lorsque la tentative convenue eut lieu, les cris qui
+s'élevèrent de toutes parts empêchèrent Malouet et les siens de
+poursuivre[12]. La constitution fut donc achevée avec quelque hâte, et
+présentée au roi pour qu'il l'acceptât. Dès cet instant, sa liberté lui fut
+rendue, ou, si l'on veut, la consigne sévère du château fut levée, et il
+eut la faculté de se retirer où il voudrait, pour examiner l'acte
+constitutionnel, et l'accepter librement. Que pouvait faire ici Louis XVI?
+Refuser la constitution c'était abdiquer en faveur de la république. Le
+plus sûr, même dans son système, était d'accepter et d'attendre du temps
+les restitutions de pouvoir qu'il croyait lui être dues. En conséquence,
+après un certain nombre de jours, il déclara qu'il acceptait la
+constitution (13 septembre). Une joie extraordinaire éclata à cette
+nouvelle, comme si en effet on avait redouté quelque obstacle de la part
+du roi, comme si son consentement eût été une concession inespérée. Il se
+rendit à l'assemblée, où il fut accueilli comme dans les plus beaux jours.
+Lafayette, qui n'oubliait jamais de réparer les maux inévitables des
+troubles politiques, proposa une amnistie générale pour tous les faits
+relatifs à la révolution. Cette amnistie fut proclamée au milieu des cris
+de joie, et les prisons furent aussitôt ouvertes. Enfin, le 30 septembre,
+Thouret, dernier président, déclara que l'assemblée constituante
+avait terminé ses séances.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Voyez la note 21 à la fin du volume.
+[2] Elles partirent le 19 février 1791.
+[3] M. Goupil, poursuivant autrefois Mirabeau, s'était écrié avec le
+ côté droit: «Catilina est à nos portes!»
+[4] La révolution de 1830 a rétabli cette inscription, et rendu ce
+ Monument à la destination décrétée par l'assemblée nationale.
+[5] Voyez à cet égard Bertrand de Molleville.
+[6] Voyez Bertrand de Melleville.
+[7] Voyez la note 22 à la fin du volume.
+[8] Séance du samedi 25 juin
+[9] Voyez la note 23 à la fin du volume.
+[10] Elle est du 27 août.
+[11] Cet événement eut lieu dans la soirée du dimanche 37 juillet.
+[12] Voyez la note 24 à la fin du volume
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+NOTES ET PIÈCES JUSTIFICATIVES DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+NOTE 1
+
+
+Je ne citerais pas le passage suivant des Mémoires de Ferrières, si de bas
+détracteurs n'avaient tâché de tout rapetisser dans les scènes de la
+révolution française. Le passage que je vais extraire fera juger de l'effet
+que produisirent sur les coeurs les moins plébéiens les solennités
+nationales de cette époque.
+
+«Je cède au plaisir de retracer ici l'impression que fit sur moi cette
+auguste et touchante cérémonie; je vais copier la relation que j'écrivis
+alors, encore plein de ce que j'avais senti. Si ce morceau n'est pas
+historique, il aura peut-être pour quelques lecteurs un intérêt plus vif.
+
+«La noblesse en habit noir, veste et paremens de drap d'or, manteau de
+soie, cravate de dentelle, le chapeau à plumes retroussé à la Henri IV; le
+clergé en soutane, grand manteau, bonnet carré; les évêques avec leurs
+robes violettes et leurs rochets; le tiers vêtu de noir, manteau de soie,
+cravate de batiste. Le roi se plaça sur une estrade richement décorée;
+Monsieur, Monsieur comte d'Artois, les princes, les ministres, les
+grands-officiers de la couronne étaient assis au-dessous du roi: la reine
+se mit vis-à-vis du roi; Madame, Madame comtesse d'Artois, les princesses,
+les dames de la cour, superbement parées et couvertes de diamans, lui
+composaient un magnifique cortège. Les rues étaient tendues de tapisseries
+de la couronne; les régimens des gardes-françaises et des gardes-suisses
+formaient une ligne depuis Notre-Dame jusqu'à Saint-Louis; un peuple
+immense nous regardait passer dans un silence respectueux; les balcons
+étaient ornés d'étoffes précieuses, les fenêtres remplies de spectateurs de
+tout âge, de tout sexe, de femmes charmantes, vêtues avec élégance: la
+variété des chapeaux, des plumes, des habits; l'aimable attendrissement
+peint sur tous les visages; la joie brillant dans tous les yeux; les
+battemens de mains, les expressions du plus tendre intérêt: les regards qui
+nous devançaient, qui nous suivaient encore, après nous avoir perdus de
+vue.... Tableau ravissant, enchanteur, que je m'efforcerais vainement de
+rendre! Des choeurs de musique, disposés de distance en distance, faisaient
+retentir l'air de sons mélodieux; les marches militaires, le bruit des
+tambours, le son des trompettes, le chant noble des prêtres, tour à tour
+entendus sans discordance, sans confusion, animaient cette marche
+triomphante de l'Éternel.
+
+«Bientôt plongé dans la plus douce extase, des pensées sublimes, mais
+mélancoliques, vinrent s'offrir à moi. Cette France, ma patrie, je la
+voyais, appuyée sur la religion, nous dire: Etouffez vos puériles
+querelles; voilà l'instant décisif qui va me donner une nouvelle vie, ou
+m'anéantir à jamais.... Amour de la patrie, tu parlas à mon coeur.... Quoi!
+des brouillons, d'insensés ambitieux, de vils intrigans, chercheront par
+des voies tortueuses à désunir ma patrie; ils fonderont leurs systèmes
+destructeurs sur d'insidieux avantages: ils te diront: Tu as deux intérêts;
+et toute ta gloire, et toute ta puissance, si jalousée de tes voisins, se
+dissipera comme une légère fumée chassée par le vent du midi....! Non, j'en
+prononce devant toi le serment; que ma langue desséchée s'attache à mon
+palais, si jamais j'oublie tes grandeurs et tes solennités.
+
+«Que cet appareil religieux répandait d'éclat sur cette pompe tout
+humaine! Sans toi, religion vénérable, ce n'eût été qu'un vain étalage
+d'orgueil; mais tu épures et sanctifies, tu agrandis la grandeur même; les
+rois, les puissans du siècle, rendent aussi, eux, par des respects au moins
+simulés, hommage au Roi des rois.... Oui, a Dieu seul appartient honneur,
+empire, gloire.... Ces cérémonies saintes, ces chants. Ces prêtres revêtus
+de l'habit du sacrifice, ces parfums, ce dais, ce soleil rayonnant d'or et
+de pierreries.... Je me rappelais les paroles du prophète: Filles de
+Jérusalem, votre roi s'avance; prenez vos robes nuptiales et courez
+au-devant de lui.... Des larmes de joie coulaient de mes yeux. Mon Dieu, ma
+patrie, mes concitoyens, étaient devenus moi....
+
+«Arrivés à Saint-Louis, les trois ordres s'assirent sur des banquettes
+placées dans la nef. Le roi et la reine se mirent sous un dais de velours
+violet, semé de fleurs de lis d'or; les princes, les princesses, les
+grands-officiers de la couronne, les dames du palais, occupaient l'enceinte
+réservée à Leurs Majestés. Le saint-sacrement fut porté sur l'autel au son
+de la plus expressive musique. C'était un _ô salutaris hostia_. Ce chant
+naturel, mais vrai, mélodieux, dégagé du fatras d'instrumens qui étouffent
+l'expression; cet accord ménagé de voix, qui s'élevaient vers le ciel, me
+confirma que le simple est toujours beau, toujours grand, toujours
+sublime.... Les hommes sont fous, dans leur vaine sagesse, de traiter de
+puéril le culte que l'on offre à l'Éternel: comment voient-ils avec
+indifférence cette chaîne de morale qui unit l'homme à Dieu, qui le rend
+visible à l'oeil, sensible au tact...? M. de La Farc, évêque de Nancy,
+prononça le discours.... La religion fait la force des empires; la religion
+fait le bonheur des peuples. Cette vérité, dont jamais homme sage ne douta
+un seul moment, n'était pas la question importante à traiter dans l'auguste
+assemblée; le lieu, la circonstance, ouvraient un champ plus vaste:
+l'évêque de Nancy n'osa ou ne put le parcourir.
+
+«Le jour suivant, les députés se réunirent à la salle des Menus.
+L'assemblée ne fut ni moins imposante, ni le spectacle moins magnifique que
+la veille. »
+
+(_Mémoires du marquis de Ferrières, Tom._ Ier, _pag._ 18 _et suiv._)
+
+
+
+
+
+NOTE 2.
+
+
+Je crois devoir rapporter ici les motifs sur lesquels l'assemblée des
+communes fonda la détermination qu'elle allait prendre. Ce premier acte,
+qui commença la révolution, étant d'une haute importance, il est essentiel
+d'en justifier la nécessité, et je crois qu'on ne peut mieux le faire que
+par les considérans qui précédaient l'arrêté des communes. Ces considérans,
+ainsi que l'arrêté, appartiennent à l'abbé Sieyès.
+
+«L'assemblée des communes, délibérant sur l'ouverture de conciliation
+proposée par MM. les commissaires du roi, a cru devoir prendre en même
+temps en considération l'arrêté que MM. de la noblesse se sont hâtés de
+faire sur la même ouverture.
+
+«Elle a vu que MM. de la noblesse, malgré l'acquiescement annoncé d'abord,
+établissent bientôt une modification qui le rétracte presque entièrement,
+et qu'ainsi leur arrêté, à cet égard, ne peut être regardé que comme
+un refus positif.
+
+«Par cette considération, et attendu que MM. de la noblesse ne se sont pas
+même désistés de leurs précédentes délibérations, contraires à tout projet
+de réunion, les députés des communes pensent qu'il devient absolument
+inutile de s'occuper davantage d'un moyen qui ne peut plus être dit
+conciliatoire dès qu'il a été rejeté par une des parties à concilier.
+
+«Dans cet état des choses, qui replace les députés des communes dans leur
+première position, l'assemblée juge qu'elle ne peut plus attendre dans
+l'inaction les classes privilégiées, sans se rendre coupable envers la
+nation, qui a droit sans doute d'exiger d'elle un meilleur emploi de son
+temps.
+
+«Elle juge que c'est un devoir pressant pour les représentans de la nation,
+quelle que soit la classe de citoyens à laquelle ils appartiennent, de se
+former, sans autre délai, en assemblé active capable de commencer et de
+remplir l'objet de leur mission.
+
+«L'assemblée charge MM. les commissaires qui ont suivi les conférences
+diverses, dites conciliatoires, d'écrire le récit des longs et vains
+efforts des députés des communes pour tâcher d'amener les classes des
+privilégiés aux vrais principes; elle se charge d'exposer les motifs qui la
+forcent de passer de l'état d'attente à celui d'action; enfin elle arrête
+que ce récit et ces motifs seront imprimés à la tête de la présente
+délibération.
+
+«Mais puisqu'il n'est pas possible de se former en assemblée active sans
+reconnaître au préalable ceux qui ont le droit de la composer, c'est-à-dire
+ceux qui ont la qualité pour voter comme représentans de la nation, les
+mêmes députés des communes croient devoir faire une dernière tentative
+auprès de MM. du clergé et de la noblesse, qui néanmoins ont refusé jusqu'à
+présent de se faire reconnaître.
+
+«Au surplus, l'assemblée ayant intérêt à constater le refus de ces deux
+classes de députés, dans le cas où ils persisteraient à vouloir rester
+inconnus, elle juge indispensable de faire une dernière invitation qui leur
+sera portée par des députés chargés de leur en faire lecture, et de leur en
+laisser copie dans les termes suivans:
+
+«Messieurs, nous sommes chargés par les députés des communes de France de
+vous prévenir qu'ils ne peuvent différer davantage de satisfaire à
+l'obligation imposée à tous les représentans de la nation. Il est temps
+assurément que ceux qui annoncent cette qualité se reconnaissent par une
+vérification commune de leurs pouvoirs, et commencent enfin à s'occuper de
+l'intérêt national, qui seul, et à l'exclusion de tous les intérêts
+particuliers, se présente comme le grand but auquel tous les députés
+doivent tendre d'un commun effort. En conséquence, et dans la nécessité où
+sont les représentans de la nation de se mettre en activité, les députés
+des communes vous prient de nouveau, Messieurs, et leur devoir leur
+prescrit de vous faire, tant individuellement que collectivement, une
+dernière sommation de venir dans la salle des états pour assister,
+concourir et vous soumettre comme eux à la vérification commune des
+pouvoirs. Nous sommes en même temps chargés de vous avertir que l'appel
+général de tous les bailliages convoqués se fera dans une heure, que de
+suite il sera procédé à la vérification, et donné défaut contre les
+non-comparans.»
+
+
+
+
+NOTE 3.
+
+
+Je n'appuie de citations et de notes que ce qui est susceptible d'être
+contesté. Cette question de savoir si nous avions une constitution me
+semble une des plus importantes de la révolution, car c'est l'absence d'une
+loi fondamentale qui nous justifie d'avoir voulu nous en donner une. Je
+crois qu'on ne peut à cet égard citer une autorité qui soit plus
+respectable et moins suspecte que celle de M. Lally-Tolendal. Cet excellent
+citoyen prononça le 15 juin 1789, dans la chambre de la noblesse, un
+discours dont voici la plus grande partie:
+
+«On a fait, Messieurs, de longs reproches, mêlés même de quelque amertume,
+aux membres de cette assemblée qui, avec autant de douleur que de réserve,
+ont manifesté quelques doutes sur ce qu'on appelle notre constitution. Cet
+objet n'avait peut-être pas un rapport très direct avec celui que nous
+traitons; mais puisqu'il a été le prétexte de l'accusation, qu'il devienne
+aussi celui de la défense, et qu'il me soit permis d'adresser quelques mots
+aux auteurs de ces reproches.
+
+«Vous n'avez certainement pas de loi qui établisse que les états-généraux
+sont partie intégrante de la souveraineté, car vous en demandez une, et
+jusqu'ici tantôt un arrêt du conseil leur défendait de délibérer, tantôt
+l'arrêt d'un parlement cassait leurs délibérations.
+
+«Vous n'avez pas de loi qui nécessite le retour périodique de vos
+états-généraux, car vous en demandez une, et il y a cent soixante-quinze
+ans qu'ils n'avaient été assemblés.
+
+«Vous n'avez pas de loi qui mette votre sûreté, votre liberté individuelle
+à l'abri des atteintes arbitraires, car vous en demandez une, et sous le
+règne d'un roi dont l'Europe entière connaît la justice et respecte la
+probité, des ministres ont fait arracher vos magistrats du sanctuaire des
+lois par des satellites armés. Sous le règne précédent, tous les magistrats
+du royaume ont encore été arrachés à leurs séances, à leurs foyers, et
+dispersés par l'exil, les uns sur la cime des montagnes, les autres dans la
+fange des marais, tous dans des endroits plus affreux que la plus horrible
+des prisons. En remontant plus haut, vous trouverez une profusion de cent
+mille lettres de cachet, pour de misérables querelles théologiques. En vous
+éloignant davantage encore, vous voyez autant de commissions sanguinaires
+que d'emprisonnemens arbitraires; et vous ne trouverez à vous reposer qu'au
+règne de votre bon Henri.
+
+«Vous n'avez pas de loi qui établisse la liberté de la presse, car vous en
+demandez une, et jusqu'ici vos pensées ont été asservies, vos voeux
+enchaînés, le cri de vos coeurs dans l'oppression a été étouffé, tantôt par
+le despotisme des particuliers, tantôt par le despotisme plus terrible des
+corps.
+
+«Vous n'avez pas ou vous n'avez plus de loi qui nécessite votre
+consentement pour les impôts, car vous en demandez une, et depuis deux
+siècles vous avez été chargés de plus de trois ou quatre cents millions
+d'impôts, sans en avoir consenti un seul.
+
+«Vous n'avez pas de loi qui rende responsables tous les ministres du
+pouvoir exécutif, car vous en demandez une, et les créatures de ces
+commissions sanguinaires, les distributeurs de ces ordres arbitraires, les
+dilapidateurs du trésor public, les violateurs du sanctuaire de la justice,
+ceux qui ont trompé les vertus d'un roi, ceux qui ont flatté les passions
+d'un autre, ceux qui ont causé le désastre de la nation, n'ont rendu aucun
+compte, n'ont subi aucune peine.
+
+«Enfin, vous n'avez pas une loi générale, positive, écrite, un diplôme
+national et royal tout à la fois, une grande charte, sur laquelle repose un
+ordre fixe et invariable, où chacun apprenne ce qu'il doit sacrifier de
+sa liberté et de sa propriété pour conserver le reste, qui assure tous les
+droits, qui définisse tous les pouvoirs. Au contraire, le régime de votre
+gouvernement a varié de règne en règne, souvent de ministère en ministère;
+il a dépendu de l'âge, du caractère d'un homme. Dans les minorités, sous un
+prince faible, l'autorité royale, qui importe au bonheur et à la dignité de
+la nation, a été indécemment avilie, soit par des grands qui d'une main
+ébranlaient le trône et de l'autre foulaient le peuple, soit par des corps
+qui dans un temps envahissaient avec témérité ce que dans un autre ils
+avaient défendu avec courage. Sous des princes orgueilleux qu'on a flattés,
+sous des princes vertueux qu'on a trompés, cette même autorité a été
+poussée au-delà de toutes les bornes. Vos pouvoirs secondaires, vos
+pouvoirs intermédiaires, comme vous les appelez, n'ont été ni mieux définis
+ni plus fixés. Tantôt les parlemens ont mis en principe qu'ils ne pouvaient
+pas se mêler des affaires d'état, tantôt ils ont soutenu qu'il leur
+appartenait de les traiter comme représentans de la nation. On a vu d'un
+côté des proclamations annonçant les volontés du roi, et de l'autre des
+arrêts dans lesquels les officiers du roi défendaient au nom du roi
+l'exécution des ordres du roi. Les cours ne s'accordent pas mieux entre
+elles; elles se disputent leur origine, leurs fonctions; elles se
+foudroient mutuellement par des arrêts.
+
+«Je borne ces détails, que je pourrais étendre jusqu'à l'infini; mais si
+tous ces faits sont constans, si vous n'avez aucune de ces lois que vous
+demandez, et que je viens de parcourir, ou si, en les ayant (et faites bien
+attention à ceci), ou si, en les ayant, vous n'avez pas celle qui force à
+les exécuter, celle qui en garantit l'accomplissement et qui en maintient
+la stabilité, définissez-nous donc ce que vous entendez par le mot de
+constitution, et convenez au moins qu'on peut accorder quelque indulgence
+à ceux qui ne peuvent se préserver de quelques doutes sur l'existence de la
+nôtre. On parle sans cesse de se rallier à cette constitution; ah! plutôt
+perdons de vue ce fantôme pour y substituer une réalité. Et quant à cette
+expression d'_innovations_, quant à cette qualification de _novateurs_ dont
+on ne cesse de nous accabler, convenons encore que les premiers novateurs
+sont dans nos mains, que les premiers novateurs sont nos cahiers;
+respectons, bénissons cette heureuse innovation qui doit tout mettre à sa
+place, qui doit rendre tous les droits inviolables, toutes les autorités
+bienfaisantes, et tous les sujets heureux.
+
+«C'est pour cette constitution, Messieurs, que je forme des voeux; c'est
+cette constitution qui est l'objet de tous nos mandats, et qui doit être le
+but de tous nos travaux; c'est cette constitution qui répugne à la seule
+idée de l'adresse qu'on nous propose, adresse qui compromettrait le roi
+autant que la nation, adresse enfin qui me paraît si dangereuse que non
+seulement je m'y opposerai jusqu'au dernier instant, mais que, s'il était
+possible qu'elle fut adoptée, je me croirais réduit à la douloureuse
+nécessité de protester solennellement contre elle».»
+
+
+
+
+NOTE 4.
+
+
+Je crois utile de rapporter ici le résumé des cahiers fait à l'assemblée
+nationale par M. de Clermont-Tonnerre. C'est une bonne statistique de
+l'état des opinions à cette époque dans toute l'étendue de la France. Sous
+ce rapport, le résumé est extrêmement important; et quoique Paris eût
+influé sur la rédaction de ces cahiers, il n'est pas moins vrai que les
+provinces y eurent la plus grande part.
+
+_Rapport du comité de constitution contenant le résumé des cahiers relatifs
+à cet objet, lu à l'assemblée nationale, par M. le comte de
+Clermont-Tonnerre, séance du_ 27 _juillet_ 1789.
+
+«Messieurs, vous êtes appelés à régénérer l'empire français; vous apportez
+à ce grand oeuvre et votre propre sagesse et la sagesse de vos commettans.
+
+«Nous avons cru devoir d'abord rassembler et vous présenter les lumières
+éparses dans le plus grand nombre de vos cahiers; nous vous présenterons
+ensuite et les vues particulières de votre comité, et celles qu'il a pu ou
+pourra recueillir encore dans les divers plans, dans les diverses
+observations qui ont été ou qui lui seront communiquées ou remises par les
+membres de cette auguste assemblée.
+
+«C'est de la première partie de ce travail, Messieurs, que nous allons vous
+rendre compte.
+
+«Nos commettans, Messieurs, sont tous d'accord sur un point: ils veulent la
+régénération de l'état; mais les uns l'ont attendue de la simple réforme
+des abus et du rétablissement d'une constitution existant depuis quatorze
+siècles, et qui leur a paru pouvoir revivre encore si l'on réparait les
+outrages que lui ont faits le temps et les nombreuses insurrections de
+l'intérêt personnel contre l'intérêt public.
+
+«D'autres ont regardé le régime social existant comme tellement vicié,
+qu'ils ont demandé une constitution nouvelle, et qu'à l'exception du
+gouvernement et des formes monarchiques, qu'il est dans le coeur de tout
+Français de chérir et de respecter, et qu'ils vous ont ordonné de
+maintenir, ils vous ont donné tous les pouvoirs nécessaires pour créer une
+constitution et asseoir sur des principes certains, et sur la distinction
+et constitution régulière de tous les pouvoirs, la prospérité de l'empire
+français; ceux-là, Messieurs, ont cru que le premier chapitre de la
+constitution devrait contenir la déclaration des droits de l'homme, de ces
+droits imprescriptibles pour le maintien desquels la société fut établie.
+
+«La demande de cette déclaration des droits de l'homme, si constamment
+méconnue, est pour ainsi dire la seule différence qui existe entre les
+cahiers qui désirent une constitution nouvelle et ceux qui ne demandent que
+îe rétablissement de ce qu'ils regardent comme la constitution existante.
+
+«Les uns et les autres ont également fixé leurs idées sur les principes du
+gouvernement monarchique, sur l'existence du pouvoir et sur l'organisation
+du corps législatif, sur la nécessité du consentement national à l'impôt,
+sur l'organisation des corps administratifs, et sur les droits des
+citoyens.
+
+«Nous allons, Messieurs, parcourir ces divers objets, et vous offrir sur
+chacun d'eux, comme décision, les résultats uniformes, et, comme questions,
+les résultats différens ou contradictoires que nous ont présentés ceux
+de vos cahiers dont il nous a été possible de faire ou de nous procurer le
+dépouillement.
+
+«1° Le gouvernement monarchique, l'inviolabilité de la personne sacrée du
+roi, et l'hérédité de la couronne de mâle en mâle, sont également reconnus
+et consacrés par le plus grand nombre des cahiers, et ne sont mis en
+question dans aucun.
+
+«2° Le roi est également reconnu comme dépositaire de toute la plénitude du
+pouvoir exécutif.
+
+«3° La responsabilité de tous les agens de l'autorité est demandée
+généralement.
+
+«4° Quelques cahiers reconnaissent au roi le pouvoir législatif, limité par
+les lois constitutionnelles et fondamentales du royaume; d'autres
+reconnaissent que le roi, dans l'intervalle d'une assemblée
+d'états-généraux à l'autre, peut faire seul les lois de police et
+d'administration qui ne seront que provisoires, et pour lesquelles ils
+exigent l'enregistrement libre dans les cours souveraines; un bailliage a
+même exigé que l'enregistrement ne pût avoir lieu qu'avec le consentement
+des deux tiers des commissions intermédiaires des assemblées de districts.
+Le plus grand grand nombre des cahiers reconnaît la nécessité de la
+sanction royale pour la promulgation des lois.
+
+«Quant au pouvoir législatif, la pluralité des cahiers le reconnaît comme
+résidant dans la représentation nationale, sous la clause de la sanction
+royale; et il paraît que cette maxime ancienne des Capitulaires: _Lex fit
+consensu populi et constitutione regis_, est presque généralement consacrée
+par vos commettans.
+
+«Quant à l'organisation de la représentation nationale, les questions sur
+lesquelles vous avez à prononcer se rapportent à la convocation, ou à la
+durée, ou à la composition de la représentation nationale, ou au mode de
+délibération que lui proposaient vos commettans.
+
+«Quant à la convocation, les uns ont déclaré que les états-généraux ne
+pouvaient être dissous que par eux-mêmes; les autres, que le droit de
+convoquer, proroger et dissoudre, appartenait au roi, sous la seule
+condition, en cas de dissolution, de faire sur-le-champ une nouvelle
+convocation.
+
+«Quant à la durée, les uns ont demandé la périodicité des états-généraux,
+et ils ont voulu que le retour périodique ne dépendît ni des volontés ni de
+l'intérêt des dépositaires de l'autorité; d'autres, mais en plus petit
+nombre, ont demandé la permanence des états-généraux, de manière que la
+séparation des membres n'entraînât pas la dissolution des états.
+
+«Le système de la périodicité a fait naître une seconde question:
+Y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas de commission intermédiaire pendant
+l'intervalle des séances? La majorité de vos commettans a regardé
+l'établissement d'une commission intermédiaire comme un établissement
+dangereux.
+
+«Quant à la composition, les uns ont tenu à la séparation des trois ordres;
+mais, à cet égard, l'extension des pouvoirs qu'ont déjà obtenus plusieurs
+représentans laisse sans doute une plus grande latitude pour la solution
+de cette question.
+
+«Quelques bailliages ont demandé la réunion des deux premiers ordres dans
+une même chambre; d'autres, la suppression du clergé et la division de ses
+membres dans les deux autres ordres; d'autres, que la représentation de la
+noblesse fût double de celle du clergé, et que toutes deux réunies fussent
+égales à celle des communes.
+
+«Un bailliage, en demandant la réunion des deux premiers ordres, a demandé
+l'établissement d'un troisième, sous le titre d'ordre des campagnes. Il a
+été également demandé que toute personne exerçant charge, emploi ou place à
+la cour, ne pût être député aux états-généraux. Enfin, l'inviolabilité de
+la personne des députés est reconnue par le grand nombre des bailliages, et
+n'est contestée par aucun. Quant au mode de délibération, la question de
+l'opinion par tête et de l'opinion par ordre est résolue: quelques
+bailliages demandent les deux tiers des opinions pour former une
+résolution.
+
+«La nécessité du consentement national à l'impôt est généralement reconnue
+par vos commettans, établie par tous vos cahiers; tous bornent la durée de
+l'impôt au terme que vous lui aurez fixé, terme qui ne pourra jamais
+s'étendre au-delà d'une tenue à l'autre; et cette clause impérative a paru
+à tous vos commettans le garant le plus sûr de la perpétuité de vos
+assemblées nationales.
+
+«L'emprunt, n'étant qu'un impôt indirect, leur a paru devoir être assujetti
+aux mêmes principes.
+
+«Quelques bailliages ont excepté des impôts à terme ceux qui auraient pour
+objet la liquidation de la dette nationale, et ont cru qu'ils devraient
+être perçus jusqu'à son entière extinction.
+
+«Quant aux corps administratifs ou états provinciaux, tous les cahiers
+demandent leur établissement, et la plupart s'en rapportent à votre sagesse
+sur leur organisation.
+
+«Enfin, les droits des citoyens, la liberté, la propriété, sont réclamés
+avec force par toute la nation française. Elle réclame pour chacun de ses
+membres l'inviolabilité des propriétés particulières, comme elle réclame
+pour elle-même l'inviolabilité de la propriété publique; elle réclame dans
+toute son étendue la liberté individuelle, comme elle vient d'établir à
+jamais la liberté nationale; elle réclame la liberté de la presse, ou la
+libre communication des pensées; elle s'élève avec indignation contre les
+lettres de cachet, qui disposaient arbitrairement des personnes, et contre
+la violation du secret de la poste, l'une des plus absurdes et des plus
+infâmes inventions du despotisme.
+
+«Au milieu de ce concours de réclamations, nous avons remarqué, Messieurs,
+quelques modifications particulières relatives aux lettres de cachet et à
+la liberté de la presse. Vous les pèserez dans votre sagesse; vous
+rassurerez sans doute ce sentiment de l'honneur français, qui, par son
+horreur pour la honte, a quelquefois méconnu la justice, et qui mettra sans
+doute autant d'empressement à se soumettre à la loi lorsqu'elle commandera
+aux forts, qu'il en mettait à s'y soustraire lorsqu'elle ne pesait que sur
+le faible; vous calmerez les inquiétudes de la religion, si souvent
+outragée par des libelles dans le temps du régime prohibitif, et le clergé,
+se rappelant que la licence fut long-temps la compagne de l'esclavage,
+reconnaîtra lui-même que le premier et le naturel effet de la liberté est
+le retour de l'ordre, de la décence et du respect pour les objets de la
+vénération publique.
+
+«Tel est, Messieurs, le compte que votre comité a cru devoir vous rendre de
+la partie de vos cahiers qui traite de la constitution. Vous y trouverez
+sans doute toutes les pierres fondamentales de l'édifice que vous êtes
+chargés d'élever à toute sa hauteur; mais vous y désirerez peut-être cet
+ordre, cet ensemble de combinaisons politiques, sans lesquelles le régime
+social présentera toujours de nombreuses défectuosités: les pouvoirs y sont
+indiqués, mais ne sont pas encore distingués avec la précision nécessaire;
+l'organisation de la représentation nationale n'y est pas suffisamment
+établie; les principes de l'éligibilité n'y sont pas posés: c'est de votre
+travail que naîtront ces résultats. La nation a voulu être libre, et c'est
+vous qu'elle a chargés de son affranchissement; le génie de la France a
+précipité, pour ainsi dire, la marche de l'esprit public. Il a accumulé
+pour vous en peu d'heures l'expérience qu'on pouvait à peine attendre de
+plusieurs siècles. Vous pouvez, Messieurs, donner une constitution à la
+France; le roi et le peuple la demandent; l'un et l'autre l'ont méritée.»
+
+_Résultat du dépouillement des cahiers_.
+
+PRINCIPES AVOUÉS.
+
+«Art. 1er. Le gouvernement français est un gouvernement monarchique.
+
+2. La personne du roi est inviolable et sacrée.
+
+3. Sa couronne est héréditaire de mâle en mâle.
+
+4. Le roi est dépositaire du pouvoir exécutif.
+
+5. Les agens de l'autorité sont responsables.
+
+6. La sanction royale est nécessaire pour la promulgation des lois.
+
+7. La nation fait la loi avec la sanction royale.
+
+8. Le consentement, national est nécessaire à l'emprunt et à l'impôt.
+
+9. L'impôt ne peut être accordé que d'une tenue d'états-généraux à l'autre.
+
+10. La propriété sera sacrée.
+
+11. La liberté individuelle sera sacrée.
+
+_Questions sur lesquelles l'universalité des cahiers ne s'est point
+expliquée d'une manière uniforme_.
+
+«Art. 1er. Le roi a-t-il le pouvoir législatif limité par les lois
+constitutionnelles du royaume?
+
+2. Le roi peut-il faire seul des lois provisoires de police et
+d'administration, dans l'intervalle des tenues des états-généraux?
+
+3. Ces lois seront-elles soumises à l'enregistrement libre des cours
+souveraines?
+
+4. Les états-généraux ne peuvent-ils être dissous que par eux-mêmes?
+
+5. Le roi peut-il seul convoquer, proroger et dissoudre les états-généraux?
+
+6. En cas de dissolution, le roi n'est-il pas obligé de faire sur-le-champ
+une nouvelle convocation?
+
+7. Les états-généraux seront-ils permanens ou périodiques?
+
+8. S'ils sont périodiques, y aura-t-il ou n'y aura-t-il pas une commission
+intermédiaire?
+
+9. Les deux premiers ordres seront-ils réunis dans une même chambre?
+
+10. Les deux chambres seront-elles formées sans distinction d'ordres?
+
+11. Les membres de l'ordre du clergé seront-ils répartis dans les deux
+autres?
+
+12. La représentation du clergé, de la noblesse et des communes,
+sera-t-elle dans la proportion d'une, deux et trois?
+
+13. Sera-t-il établi un troisième ordre sous le titre d'ordre des
+campagnes?
+
+14. Les personnes possédant des charges, emplois ou places à la cour,
+peuvent-elles être députés aux états-généraux?
+
+15. Les deux tiers des voix seront-ils nécessaires pour former une
+résolution?
+
+16. Les impôts ayant pour objet la liquidation de la dette nationale
+seront-ils perçus jusqu'à son entière extinction?
+
+17. Les lettres de cachet seront-elles abolies ou modifiées?
+
+18. La liberté de la presse sera-t-elle indéfinie ou modifiée?»
+
+
+
+
+NOTE 5.
+
+
+On trouvera au commencement du second volume, et au début de l'histoire de
+l'assemblée législative, un jugement, qui me semble juste, sur les fautes
+imputées à la constitution de 91. Je n'ai ici qu'un mot à dire sur le
+projet d'établir en France, à cette époque, le gouvernement anglais. Cette
+forme de gouvernement est une transaction entre les trois intérêts qui
+divisent les états modernes, la royauté, l'aristocratie et la démocratie.
+Or, cette transaction n'est possible qu'après l'épuisement des forces,
+c'est-à-dire après le combat, c'est-à-dire encore après la révolution. En
+Angleterre, en effet, elle ne s'est opérée qu'après une longue lutte, après
+la démocratie et l'usurpation. Vouloir opérer la transaction avant le
+combat, c'est vouloir faire la paix avant la guerre. Cette vérité est
+triste, mais elle est incontestable; les hommes ne traitent que quand ils
+ont épuisé leurs forces. La constitution anglaise n'était donc possible en
+France qu'après la révolution. On faisait bien sans doute de prêcher, mais
+on s'y prit mal; et s'y serait-on mieux pris, on n'aurait pas plus réussi.
+J'ajouterai, pour diminuer les regrets, que quand même on eût écrit sur
+notre table de la loi la constitution anglaise tout entière, ce traité
+n'eût pas apaisé les passions; qu'on en serait venu aux mains tout de même,
+et que la bataille aurait été donnée malgré ce traité préliminaire. Je le
+répète donc, il fallait la guerre, c'est-à-dire la révolution. Dieu n'a
+donné la justice aux hommes qu'au prix des combats.
+
+
+
+
+NOTE 6.
+
+
+Je suis loin de blâmer l'obstination du député Meunier, car rien n'est plus
+respectable que la conviction; mais c'est un fait assez curieux à
+constater; Voici à cet égard un passage extrait de son _Rapport à ses
+commettans_:
+
+«Plusieurs députés, dit-il, résolurent d'obtenir de moi îe sacrifice de ce
+principe (_la sanction royale_), ou, en le sacrifiant eux-mêmes, de
+m'engager, par reconnaissance, à leur accorder quelque compensation; ils me
+conduisirent chez un zélé partisan de la liberté, qui désirait une
+coalition entre eux; et moi, afin que la liberté éprouvât moins
+d'obstacles, et qui voulait seulement être présent à nos conférences, sans
+prendre part à la décision. Pour tenter de les convaincre, ou pour
+m'éclairer moi-même, j'acceptai ces conférences. On déclama fortement
+contre les prétendus inconvéniens du droit illimité qu'aurait le roi
+d'empêcher une loi nouvelle, et l'on m'assura que si ce droit était reconnu
+par l'assemblée, il y aurait guerre civile. Ces conférences, deux fois
+renouvelées, n'eurent aucun succès; elles furent recommencées chez un
+Américain, connu par ses lumières et ses vertus, qui avait tout à la fois
+l'expérience et la théorie des institutions propres à maintenir la liberté.
+Il porta, en faveur de mes principes, un jugement favorable. Lorsqu'ils
+eurent éprouvé que tous les efforts pour me faire abandonner mon opinion
+étaient inutiles, ils me déclarèrent enfin qu'ils mettaient peu
+d'importance à la question de la _sanction royale_, quoiqu'ils l'eussent
+présentée quelques jours auparavant comme un sujet de guerre civile; ils
+offrirent de voter pour la _sanction_ illimitée, et de voter également pour
+deux chambres, mais sous la condition que je ne soutiendrais pas, en faveur
+du roi, le droit de dissoudre l'assemblée des représentans; que je ne
+réclamerais, pour la première chambre, qu'un _veto_ suspensif, et que je ne
+m'opposerais pas à une loi fondamentale qui établirait des _conventions
+nationales_ à des époques fixes, ou sur la réquisition de l'assemblée des
+représentans, ou sur celle des provinces, pour revoir la constitution et y
+faire tous les changemens qui seraient jugés nécessaires. Ils entendaient,
+par _conventions nationales_, des assemblées dans lesquelles on aurait
+transporté tous les droits de la nation, qui auraient réuni tous les
+pouvoirs, et conséquemment auraient anéanti par leur seule présence
+l'autorité du monarque et de la législature ordinaire; qui auraient pu
+disposer arbitrairement de tous les genres d'autorité, bouleverser à leur
+gré la constitution, rétablir le despotisme ou l'anarchie. Enfin, on
+voulait en quelque sorte laisser à une seule assemblée, qui aurait porté le
+nom de convention nationale, la dictature suprême, et exposer le royaume à
+un retour périodique de factions et de tumulte.
+
+«Je témoignai ma surprise de ce qu'on voulait m'engager à traiter sur les
+intérêts du royaume comme si nous en étions les maîtres absolus; j'observai
+qu'en ne laissant que le _veto_ suspensif à une première chambre, si elle
+était composée de membres éligibles, il serait difficile de pouvoir la
+former de personnes dignes de la confiance publique; alors tous les
+citoyens préféreraient d'être nommés représentans; et que la chambre, juge
+des crimes d'état, devait avoir une très grande dignité, et conséquemment
+que son autorité ne devait pas être moindre que celle de l'autre chambre.
+Enfin, j'ajoutai que, lorsque je croyais un principe vrai, j'étais obligé
+de le défendre, et que je ne pouvais pas en disposer, puisque la vérité
+appartenait à tous les citoyens.»
+
+
+
+
+NOTE 7.
+
+
+Les particularités de la conduite de Mirabeau à l'égard de tous les partis
+ne sont pas encore bien connues, et sont destinées à l'être bientôt. J'ai
+obtenu de ceux mêmes qui doivent les publier des renseignemens positifs;
+j'ai tenu dans les mains plusieurs pièces importantes, et notamment la
+pièce écrite en forme de profession de foi, qui constituait son traité
+secret avec la cour. Il ne m'est permis de donner au public aucun de ces
+documens, ni d'en citer les dépositaires. Je ne puis qu'affirmer ce que
+l'avenir démontrera suffisamment, lorsque tous les renseignemens auront été
+publiés. Ce que j'ai pu dire avec sincérité, c'est que Mirabeau n'avait
+jamais été dans les complots supposés du duc d'Orléans. Mirabeau partit de
+Provence avec un seul projet, celui de combattre le pouvoir arbitraire dont
+il avait souffert, et que sa raison autant que ses sentimens lui faisaient
+regarder comme détestable. Arrivé à Paris, il fréquenta beaucoup un
+banquier alors très connu, et homme d'un grand mérite. Là, on s'entretenait
+beaucoup de politique, de finances et d'économie publique. Il y puisa
+beaucoup de connaissances sur ces matières, et il s'y lia avec ce qu'on
+appelait la colonie genevoise exilée, dont Clavière, depuis ministre des
+finances, était membre. Cependant Mirabeau ne forma aucune liaison intime.
+Il avait dans ses manières beaucoup de familiarité, et il la devait au
+sentiment de sa force, sentiment qu'il portait souvent jusqu'à
+l'imprudence. Grâce à cette familiarité, il abordait tout le monde, et
+semblait lié avec tous ceux auxquels il s'adressait. C'est ainsi qu'on le
+crut souvent l'ami et le complice de beaucoup d'hommes avec lesquels il
+n'avait aucun intérêt commun. J'ai dit, et je répète qu'il était sans
+parti. L'aristocratie ne pouvait songer à Mirabeau; le parti Necker et
+Mounier ne surent pas l'entendre. Le duc d'Orléans a pu seul paraître
+s'unir à lui. On l'a cru ainsi, parce que Mirabeau traitait familièrement
+avec le duc, et que tous deux étant supposés avoir une grande ambition,
+l'un comme prince, l'autre comme tribun, paraissaient devoir s'allier. La
+détresse de Mirabeau et la fortune du duc d'Orléans semblaient aussi un
+motif d'alliance. Néanmoins Mirabeau resta pauvre jusqu'à ses liaisons avec
+la cour. Alors il observait tous les partis, tâchait de les faire
+expliquer, et sentait trop son importance pour s'engager trop légèrement.
+Une seule fois, il eut un commencement de rapport avec un des agens
+supposés du duc d'Orléans. Il fut invité à dîner par cet agent prétendu, et
+lui, qui ne craignait jamais de s'aventurer, accepta plutôt par curiosité
+que par tout autre motif. Avant de s'y rendre, il en fit part à son
+confident intime, et parut fort satisfait de cette entrevue, qui lui
+faisait espérer de grandes révélations. Le repas eut lieu, et Mirabeau vint
+rapporter ce qui s'était passé: il n'avait été tenu que des propos vagues
+sur le duc d'Orléans, sur l'estime qu'il avait pour les talens de Mirabeau,
+et sur l'aptitude qu'il lui supposait pour gouverner un état. Cette
+entrevue fut donc très insignifiante, et elle put indiquer tout au plus
+qu'on ferait volontiers un ministre de Mirabeau. Aussi ne manqua-t-il pas
+de dire à son ami, avec sa gaieté accoutumée: «Je ne puis pas manquer
+d'être ministre, car le duc d'Orléans et le roi veulent également me
+nommer.» Ce n'étaient là que des plaisanteries, et Mirabeau lui-même n'a
+jamais cru aux projets du duc. J'expliquerai dans une note suivante
+quelques autres particularités.
+
+
+
+
+NOTE 8.
+
+
+La lettre du comte d'Estaing à la reine est un monument curieux, et qui
+devra toujours être consulté relativement aux journées des 5 et 6 octobre.
+Ce brave marin, plein de fidélité et d'indépendance (deux qualités qui
+semblent contradictoires, mais qu'on trouve souvent réunies chez les hommes
+de mer), avait conservé l'habitude de tout dire à ses princes qu'il aimait.
+Son témoignage ne saurait être révoqué en doute, lorsque, dans une lettre
+confidentielle, il expose à la reine les intrigues qu'il a découvertes et
+qui l'ont alarmé. On y verra si en effet la cour était sans projet à cette
+époque.
+
+«Mon devoir et ma fidélité l'exigent, il faut que je mette aux pieds de la
+reine le compte du voyage que j'ai fait à Paris. On me loue de bien dormir
+la veille d'un assaut ou d'un combat naval. J'ose assurer que je ne suis
+point timide en affaires. Élevé auprès de M. le dauphin qui me distinguait,
+accoutumé à dire la vérité à Versailles dès mon enfance, soldat et marin,
+instruit des formes, je les respecte sans qu'elles puissent altérer ma
+franchise ni ma fermeté.
+
+«Eh bien! il faut que je l'avoue à Votre Majesté, je n'ai pu fermer l'oeil
+de la nuit. On m'a dit dans la bonne société, dans la bonne compagnie (et
+que serait-ce, juste ciel, si cela se répandait dans le peuple!), l'on m'a
+répété que l'on prend des signatures dans le clergé et dans la noblesse.
+Les uns prétendent que c'est d'accord avec le roi; d'autres croient que
+c'est à son insu. On assure qu'il y a un plan de formé; que c'est par la
+Champagne ou par Verdun que le roi se retirera ou sera enlevé; qu'il ira à
+Metz. M. de Bouillé est nommé, et par qui? par M. de Lafayette, qui me l'a
+dit tous bas chez M. Jauge, à table. J'ai frémi qu'un seul domestique ne
+l'entendît; je lui ai observé qu'un seul mot de sa bouche pouvait devenir
+un signal de mort. Il est froidement positif M. de Lafayette: il m'a
+répondu qu'à Metz comme ailleurs les patriotes étaient les plus forts, et
+qu'il valait mieux qu'un seul mourût pour le salut de tous.
+
+«M. le baron de Breteuil, qui tarde à s'éloigner, conduit le projet. On
+accapare l'argent, et l'on promet de fournir un million et demi par mois.
+M. le comte de Mercy est malheureusement cité, comme agissant de concert.
+Voilà les propos; s'ils se répandent dans le peuple, leurs effets sont
+incalculables: cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru
+épouvantés des suites: le seul doute de la réalité peut en produire de
+terribles. J'ai été chez M. l'ambassadeur d'Espagne, et certes je ne le
+cache point à la reine, où mon effroi a redoublé. M. Fernand-Nunès a causé
+avec moi de ces faux bruits, de l'horreur qu'il y avait à supposer un plan
+impossible, qui entraînerait la plus désastreuse et la plus humiliante des
+guerres civiles, qui occasionnerait la séparation ou la perte totale de la
+monarchie, devenue la proie de la rage intérieure et de l'ambition
+étrangère, qui ferait le malheur irréparable des personnes les plus chères
+à la France. Après avoir parlé de la cour errante, poursuivie, trompée par
+ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient, qui veulent
+actuellement l'entraîner dans leur chute..., affligée d'une banqueroute
+générale, devenue dès-lors indispensable, et tout épouvantable..., je me
+suis écrié que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que produirait
+cette fausse nouvelle, si elle se répandait, parce qu'elle était une idée
+sans aucun fondement. M. l'ambassadeur d'Espagne a baissé les yeux à cette
+dernière phrase. Je suis devenu pressant; il est enfin convenu que
+quelqu'un de considérable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait
+proposé de signer une association. Il n'a jamais voulu me le nommer; mais,
+soit par inattention, soit pour le bien de la chose, il n'a point
+heureusement exigé ma parole d'honneur, qu'il m'aurait fallu tenir. Je n'ai
+point promis de ne dire à personne ce fait. Il m'inspire une grande terreur
+que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi que je l'éprouve. Je
+supplie la reine de calculer dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver
+d'une fausse démarche: la première coûte assez cher. J'ai vu le bon coeur
+de la reine donner des larmes au sort des victimes immolées; actuellement
+ce seraient des flots de sang versé inutilement qu'on aurait à regretter.
+Une simple indécision peut être sans remède. Ce n'est qu'en allant
+au-devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant, qu'on peut parvenir
+à le diriger en partie. Rien n'est perdu. La reine peut reconquérir au roi
+son royaume. La nature lui en a prodigué les moyens; ils sont seuls
+possibles. Elle peut imiter son auguste mère: sinon je me tais.... Je
+supplie votre majesté de m'accorder une audience pour un des jours de cette
+semaine.»
+
+
+
+
+NOTE 9.
+
+
+L'histoire ne peut pas s'étendre assez pour justifier jusqu'aux individus,
+surtout dans une révolution où les rôles, même les premiers, sont
+extrêmement nombreux. M. de Lafayette a été si calomnié, et son caractère
+est si pur, si soutenu, que c'est un devoir de lui consacrer au moins une
+note. Sa conduite pendant les 5 et 6 octobre est un dévouement continuel,
+et cependant elle a été présentée comme un attentat par des hommes qui lui
+devaient la vie. On lui a reproché d'abord jusqu'à la violence de la garde
+nationale qui l'entraîna malgré lui à Versailles. Rien n'est plus injuste;
+car si on peut maîtriser avec de la fermeté des soldats qu'on a conduits
+longtemps à la victoire, des citoyens récemment et volontairement enrôlés,
+et qui ne vous sont dévoués que par l'exaltation de leurs opinions, sont
+irrésistibles quand ces opinions les emportent. M. de Lafayette lutta
+contre eux pendant toute une journée, et certainement on ne pouvait désirer
+davantage. D'ailleurs rien n'était plus utile que son départ, car sans la
+garde nationale le château était pris d'assaut, et on ne peut prévoir quel
+eût été le sort de la famille royale au milieu du déchaînement populaire.
+Comme on l'a vu, sans les grenadiers nationaux les gardes-du-corps étaient
+forcés. La présence de M. de Lafayette et de ses troupes à Versailles était
+donc indispensable. Après lui avoir reproché de s'y être rendu, on lui a
+reproché surtout de s'y être livré au sommeil; et ce sommeil a été l'objet
+du plus cruel et du plus réitéré de tous les reproches. M. de Lafayette
+resta debout jusqu'à cinq heures du matin, employa toute la nuit à répandre
+des patrouilles, à rétablir l'ordre et la tranquillité; et ce qui prouve
+combien ses précautions étaient bien prises, c'est qu'aucun des postes
+confiés à ses soins ne fut attaqué. Tout paraissait calme, et il fit une
+chose que personne n'eût manqué de faire à sa place, il se jeta sur un lit
+pour reprendre quelques forces dont il avait besoin, car il luttait depuis
+vingt-quatre heures contre la populace. Son repos ne dura pas une
+demi-heure; il arriva aux premiers cris, et assez tôt pour sauver les
+gardes-du-corps qu'on allait égorger. Qu'est-il donc possible de lui
+reprocher...? De n'avoir pas été présent à la première minute? mais la même
+chose pouvait avoir lieu de toute autre manière; un ordre à donner ou un
+poste à visiter pouvait l'éloigner pour une demi-heure du point où aurait
+lieu la première attaque; et son absence, dans le premier instant de
+l'action, était le plus inévitable de tous les accidens. Mais arriva-t-il
+assez tôt pour délivrer presque toutes les victimes, pour sauver le château
+et les augustes personnes qu'il contenait? se dévoua-t-il généreusement aux
+plus grands dangers? voilà ce qu'on ne peut nier, et ce qui lui valut à
+cette époque des actions de grâces universelles. Il n'y eut qu'une voix
+alors parmi tous ceux qu'il avait sauvés. Madame de Staël, qui n'est pas
+suspecte de partialité en faveur de M. de Lafayette, rapporte qu'elle
+entendit les gardes-du-corps crier _Vive Lafayette!_ Mounier, qui n'était
+pas suspect davantage, loue son dévouement; et M. de Lally-Tolendal
+regrette qu'on ne lui ait pas attribué dans ce moment une espèce de
+dictature (voyez son Rapport à ses commettans); ces deux députés se sont
+assez prononcés contre les 5 et 6 octobre, pour que leur témoignage soit
+accueilli avec toute confiance. Personne, au reste, n'osa nier dans les
+premiers momens un dévouement qui était universellement reconnu. Plus
+tard, l'esprit de parti, sentant le danger d'accorder des vertus à un
+constitutionnel, nia les services de M. de Lafayette; et alors commença
+cette longue calomnie dont il n'a depuis cessé d'être l'objet.
+
+
+
+
+NOTE 10.
+
+
+J'ai déjà exposé quels avaient été les rapports à peu près nuls de Mirabeau
+avec le duc d'Orléans. Voici quel est le sens de ce mot fameux: _Ce j...
+f..... ne mérite pas la peine qu'on se donne pour lui_. La contrainte
+exercée par Lafayette envers le duc d'Orléans indisposa le parti populaire,
+mais irrita surtout les amis du prince condamné à l'exil. Ceux-ci
+songeaient à détacher Mirabeau contre Lafayette, en profitant de la
+jalousie de l'orateur contre le général. Un ami du duc, Lauzun, vint un
+soir chez Mirabeau pour le presser de prendre la parole dès le lendemain
+matin. Mirabeau qui souvent se laissait entraîner, allait céder, lorsque
+ses amis, plus soigneux que lui de sa propre conduite, l'engagèrent de n'en
+rien faire. Il fut donc résolu qu'il se tairait. Le lendemain, à
+l'ouverture de la séance, on apprit le départ du duc d'Orléans; et
+Mirabeau, qui lui en voulait de sa condescendance envers Lafayette, et qui
+songeait aux efforts inutiles de ses amis, s'écria: _Ce j... f..... ne
+mérite pas la peine qu'on se donne pour lui._
+
+
+
+
+NOTE 11.
+
+
+Il y avait chez Mirabeau, comme chez tous les hommes supérieurs, beaucoup
+de petitesse à côté de beaucoup de grandeur. Il avait une imagination vive
+qu'il fallait occuper par des espérances. Il était impossible de lui donner
+le ministère sans détruire son influence, et par conséquent sans le perdre
+lui-même, et le secours qu'on en pouvait retirer. D'autre part, il fallait
+cette amorce à son imagination. Ceux donc qui s'étaient placés entre lui et
+la cour conseillèrent de lui laisser au moins l'espérance d'un
+portefeuille. Cependant les intérêts personnels de Mirabeau n'étaient
+jamais l'objet d'une mention particulière dans les diverses communications
+qui avaient lieu: on n'y parlait jamais en effet ni d'argent ni de faveurs,
+et il devenait difficile de faire entendre à Mirabeau ce qu'on voulait lui
+apprendre. Pour cela, on indiqua au roi un moyen fort adroit. Mirabeau
+avait une réputation si mauvaise que peu de personnes auraient voulu lui
+servir de collègues. Le roi, s'adressant à M. de Liancourt, pour lequel
+il avait une estime particulière, lui demanda si, pour lui être utile, il
+accepterait un portefeuille en compagnie de Mirabeau. M. de Liancourt,
+dévoué au monarque, répondit qu'il était décidé à faire tout ce
+qu'exigerait le bien de son service. Cette question, bientôt rapportée à
+l'orateur, le remplit de satisfaction, et il ne douta plus que, dès que les
+circonstances le permettraient, on ne le nommât ministre.
+
+
+
+
+NOTE 12.
+
+
+Il ne sera pas sans intérêt de connaître l'opinion de Ferrières sur la
+manière dont les députés de son propre parti se conduisaient dans
+l'assemblée.
+
+«Il n'y avait à l'assemblée nationale, dit Ferrières, qu'à peu près trois
+cents membres véritablement hommes probes, exempts d'esprit de parti,
+étrangers à l'un et à l'autre club, voulant le bien, le voulant pour
+lui-même, indépendamment d'intérêts d'ordres, de corps; toujours prêts à
+embrasser la proposition la plus juste et la plus utile, n'importe de qui
+elle vînt et par qui elle fût appuyée. Ce sont des hommes dignes de
+l'honorable fonction à laquelle ils avaient été appelés, qui ont fait le
+peu de bonnes lois sorties de l'assemblée constituante; ce sont eux qui
+ont empêché tout le mal qu'elle n'a pas fait. Adoptant toujours ce qui
+était bon, et éloignant toujours ce qui était mauvais, ils ont souvent
+donné la majorité à des délibérations qui, sans eux, eussent été rejetées
+par un esprit de faction; ils ont souvent repoussé des motions qui, sans
+eux; eussent été adoptées par un esprit d'intérêt.
+
+«Je ne saurais m'empêcher à ce sujet de remarquer la conduite impolitique
+des nobles et des évêques. Comme ils ne tendaient qu'à dissoudre
+l'assemblée, qu'à jeter de la défaveur sur ses opérations, loin de
+s'opposer aux mauvais décrets, ils étaient d'une indifférence à cet égard
+que l'on ne saurait concevoir. Ils sortaient de la salle lorsque le
+président posait la question, invitant les députés de leur parti à les
+suivre; ou bien, s'ils demeuraient, ils leur criaient de ne point
+délibérer. Les clubistes, par abandon, devenus la majorité de l'assemblée,
+décrétaient tout ce qu'ils voulaient. Les évêques et les nobles croyant
+fermement que le nouvel ordre de choses ne subsisterait pas, hâtaient, avec
+une sorte d'impatience, dans l'espoir d'en avancer la chute, et la ruine de
+la monarchie, et leur propre ruine. A cette conduite insensée ils
+joignaient une insouciance insultante, et pour l'assemblée, et pour le
+peuple qui assistait aux séances. Ils n'écoutaient point, riaient,
+parlaient haut, confirmant ainsi le peuple dans l'opinion peu favorable
+qu'il avait conçue d'eux; et au lieu de travailler à regagner sa confiance
+et son estime, ils ne travaillaient qu'à acquérir sa haine et son mépris.
+Toutes ces sottises venaient de ce que les évêques et les nobles ne
+pouvaient se persuader que l'a révolution était faite depuis long-temps
+dans l'opinion et dans le coeur de tous les Français. Ils s'imaginaient, à
+l'aide de ces digues, contenir un torrent qui grossissait chaque jour. Ils
+ne faisaient qu'amonceler ses eaux, qu'occasionner plus de ravage,
+s'entêtant avec opiniâtreté à l'ancien régime, base de toutes leurs
+actions, de toutes leurs oppositions, mais dont personne ne voulait. Ils
+forçaient, par cette obstination maladroite, les révolutionnaires à étendre
+leur système de révolution au-delà même du but qu'ils s'étaient proposé.
+Les nobles et les évêques criaient alors à l'injustice, à la tyrannie. Ils
+parlaient de l'ancienneté et de la légitimité de leurs droits à des hommes
+qui avaient sapé la base de tous les droits.»
+
+(_Ferrières. Tom. II, page._ 122).
+
+
+
+
+NOTE 13.
+
+
+Le rappel des gardes-du-corps donna lieu à une anecdote qui mérite d'être
+rapportée. La reine se plaignait à M. de Lafayette de ce que le roi n'était
+pas libre, et elle en donnait pour preuve que le service du château était
+fait par la garde nationale et non par les gardes-du-corps. M. de Lafayette
+lui demanda aussitôt si elle verrait avec plaisir le rappel de ces
+derniers. La reine hésita d'abord à lui répondre, mais n'osa pas refuser
+l'offre que lui fit le général de provoquer ce rappel. Aussitôt il se
+rendit à la municipalité, qui, à son instigation, fit la demande officielle
+au roi de rappeler ses gardes-du-corps, en offrant de partager avec eux le
+service du château. Le roi et la reine ne virent par cette demande avec
+peine; mais on leur en fit bientôt sentir les conséquences, et ceux qui ne
+voulaient pas qu'ils parussent libres les engagèrent à répondre par un
+refus. Cependant le refus était difficile à motiver, et la reine, à
+laquelle on confiait souvent des commissions difficiles, fut chargée de
+dire à M. de Lafayette qu'on n'acceptait pas la proposition de la
+municipalité. Le motif qu'elle en donna, c'est qu'on ne voulait pas exposer
+les gardes-du-corps à être massacrés. Cependant M. de Lafayette venait d'en
+rencontrer un qui se promenait en uniforme au Palais-Royal. Il rapporta ce
+fait à la reine, qui fut encore plus embarrassée, mais qui persista dans
+l'intention qu'elle était chargée d'exprimer.
+
+
+
+
+NOTE 14.
+
+
+Le discours de Monsieur, à l'Hôtel-de-Ville, renferme un passage trop
+important pour n'être pas rappelé ici.
+
+«Quant à mes opinions personnelles, dit ce personnage auguste, j'en
+parlerai avec confiance à mes concitoyens. Depuis le jour où, dans la
+seconde assemblée des notables, je me déclarai sur la question fondamentale
+qui divisait les esprits, je n'ai cessé de croire qu'une grande révolution
+était prête; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang
+suprême, devait en être le chef, puis qu'elle ne pouvait être avantageuse à
+la nation sans l'être également au monarque; enfin, que l'autorité royale
+devait être le rempart de la liberté nationale; et la liberté nationale la
+base de l'autorité royale. Que l'on cite une seule de mes actions, un seul
+de mes discours qui ait démenti ces principes, qui ait montré que, dans
+quelque circonstance où j'aie été placé, le bonheur du roi, celui du
+peuple, aient cessé d'être l'unique objet de mes pensées et de mes vues:
+jusque-là, j'ai le droit d'être cru sur ma parole, je n'ai jamais changé de
+sentimens et de principes, et je n'en changerai jamais.»
+
+
+
+
+NOTE 15.
+
+
+Le discours prononcé par le roi dans celle circonstance est trop
+remarquable pour n'être pas cité avec quelques observations. Ce prince,
+excellent et trop malheureux, était dans une continuelle hésitation, et,
+pendant certains instans, il voyait avec beaucoup de justesse ses propres
+devoirs et les torts de la cour. Le ton qui règne dans le discours prononcé
+le 4 février prouve suffisamment que dans cette circonstance ses paroles
+n'étaient pas imposées et qu'il s'exprimait avec un véritable sentiment de
+sa situation présente.
+
+«Messieurs, la gravité des circonstances où se trouve la France m'attire
+au milieu de vous. Le relâchement progressif de tous les liens de l'ordre
+et de la subordination, la suspension ou l'inactivité de la justice, les
+mécontentemens qui naissent des privations particulières, les oppositions,
+les haines malheureuses qui sont la suite inévitable des longues
+dissensions, la situation critique des finances et les incertitudes sur la
+fortune publique, enfin l'agitation générale des esprits, tout semble se
+réunir pour entretenir l'inquiétude des véritables amis de la prospérité et
+du bonheur du royaume.
+
+«Un grand but se présente à vos regards; mais il faut y atteindre sans
+accroissement de trouble et sans nouvelles convulsions. C'était, je dois le
+dire, d'une manière plus douce et plus tranquille que j'espérais vous y
+conduire lorsque je formai le dessein de vous rassembler, et de réunir pour
+la félicité publique les lumières et les volontés des représentans de la
+nation; mais mon bonheur et ma gloire ne sont pas moins étroitement liés au
+succès de vos travaux.
+
+«Je les garantis, par une continuelle vigilance, de l'influence funeste
+que pouvaient avoir sur eux les circonstances malheureuses au milieu
+desquelles vous vous trouviez placés. Les horreurs de la disette que la
+France avait à redouter l'année dernière ont été éloignées par des soins
+multipliés et des approvisionnemens immenses. Le désordre que l'état ancien
+des finances, le discrédit, l'excessive rareté du numéraire et le
+dépérissement graduel des revenus, devaient naturellement amener; ce
+désordre, au moins dans son éclat et dans ses excès, a été jusqu'à présent
+écarté. J'ai adouci partout, et principalement dans la capitale, les
+dangereuses conséquences du défaut de travail; et, nonobstant
+l'affaiblissement de tous les moyens d'autorité, j'ai maintenu le royaume,
+non pas, il s'en faut bien, dans le calme que j'eusse désiré, mais dans un
+état de tranquillité suffisant pour recevoir le bienfait d'une liberté sage
+et bien ordonnée; enfin, malgré notre situation intérieure généralement
+connue, et malgré les orages politiques qui agitent d'autres nations, j'ai
+conservé la paix au dehors, et j'ai entretenu avec toutes les puissances de
+l'Europe les rapports d'égard et d'amitié qui peuvent rendre cette paix
+durable.
+
+«Après vous avoir ainsi préservés des grandes contrariétés qui pouvaient
+aisément traverser vos soins et vos travaux, je crois le moment arrivé où
+il importe à l'intérêt de l'état que je m'associe d'une manière encore plus
+expresse et plus manifeste à l'exécution et à la réussite de tout ce que
+vous avez concerté pour l'avantage de la France. Je ne puis saisir une plus
+grande occasion que celle où vous présentez à mon acceptation des décrets
+destinés à établir dans le royaume une organisation nouvelle, qui doit
+avoir une influence si importante et si propice pour le bonheur de mes
+sujets et pour la prospérité de cet empire.
+
+«Vous savez, messieurs, qu'il y a plus de dix ans, et dans un temps ou le
+voeu de la nation ne s'était pas encore expliqué sur les assemblées
+provinciales, j'avais commencé à substituer ce genre d'administration à
+celui qu'une ancienne et longue habitude avait consacré. L'expérience
+m'ayant fait connaître que je ne m'étais point trompé dans l'opinion que
+j'avais conçue de l'utilité de ces établissemens, j'ai cherché à faire
+jouir du même bienfait toutes les provinces de mon royaume; et, pour
+assurer aux nouvelles administrations la confiance générale, j'ai voulu que
+les membres dont elles devaient être composées fussent nommés librement par
+tous les citoyens. Vous avez amélioré ces vues de plusieurs manières, et la
+plus essentielle, sans doute, est cette subdivision égale et sagement
+motivée, qui, en affaiblissant les anciennes séparations de province à
+province, et en établissant un système général et complet d'équilibre,
+réunit davantage à un même esprit et à un même intérêt toutes les parties
+du royaume. Cette grande idée, ce salutaire dessein, vous sont entièrement
+dus: il ne fallait pas moins qu'une réunion des volontés de la part des
+représentans de la nation; il ne fallait pas moins que leur juste ascendant
+sur l'opinion générale, pour entreprendre avec confiance un changement
+d'une si grande importance, et pour vaincre au nom de la raison les
+résistances de l'habitude et des intérêts particuliers.»
+
+Tout ce que dit ici le roi est parfaitement juste et très bien senti. Il
+est vrai que toutes les améliorations, il les avait autrefois tentées de
+son propre mouvement, et qu'il avait donné un rare exemple chez les
+princes, celui de prévenir les besoins de leurs sujets. Les éloges qu'il
+donne à la nouvelle division territoriale portent encore le caractère d'une
+entière bonne foi, car elle était certainement utile au gouvernement, en
+détruisant les résistances que lui avaient souvent opposées les localités.
+Tout porte donc à croire que le roi parle ici avec une parfaite sincérité.
+Il continue:
+
+«Je favoriserai, je seconderai par tous les moyens qui sont en mon pouvoir
+le succès de cette vaste organisation; d'où dépend le salut de la France;
+et, je crois nécessaire de le dire, je suis trop occupé de la situation
+intérieure du royaume, j'ai les yeux trop ouverts sur les dangers de tout
+genre dont nous sommes environnés, pour ne pas sentir fortement que, dans
+la disposition présente des esprits, et en considérant l'état où se
+trouvent les affaires publiques, il faut qu'un nouvel ordre de choses
+s'établisse avec calme et avec tranquillité ou que le royaume soit exposé à
+toutes les calamités de l'anarchie.
+
+«Que les vrais citoyens y réfléchissent, ainsi que je l'ai fait, en fixant
+uniquement leur attention sur le bien de l'état, et ils verront que, même
+avec des opinions différentes, un intérêt éminent doit les réunir tous
+aujourd'hui. Le temps réformera ce qui pourra rester de défectueux dans la
+collection des lois qui auront été l'ouvrage de cette assemblée (_cette
+critique indirecte et ménagée prouve que le roi ne voulait pas flatter,
+mais dire la vérité, tout en employant la mesure nécessaire_); mais toute
+entreprise qui tendrait à ébranler les principes de la constitution même,
+tout concert qui aurait pour but de les renverser ou d'en affaiblir
+l'heureuse influence, ne serviraient qu'à introduire au milieu de nous les
+maux effrayans de la discorde; et, en supposant le succès d'une semblable
+tentative contre mon peuple et moi, le résultat nous priverait, sans
+remplacement, des divers biens dont un nouvel ordre de choses nous offre la
+perspective.
+
+«Livrons-nous donc de bonne foi aux espérances que nous pouvons concevoir,
+et ne songeons qu'à les réaliser par un accord unanime. Que partout on
+sache que le monarque et les représentans de la nation sont unis d'un même
+intérêt et d'un même voeu, afin que cette opinion, cette ferme croyance,
+répandent dans les provinces un esprit de paix et de bonne volonté, et que
+tous les citoyens recommandables par leur honnêteté, tous ceux qui peuvent
+servir l'état essentiellement par leur zèle et par leurs lumières,
+s'empressent de prendre part aux différentes subdivisions de
+l'administration générale, dont l'enchaînement et l'ensemble doivent
+concourir efficacement au rétablissement de l'ordre et à la prospérité du
+royaume.
+
+»Nous ne devons point nous le dissimuler, il y a beaucoup à faire pour
+arriver à ce but. Une volonté suivie, un effort général et commun, sont
+absolument nécessaires pour obtenir un succès véritable. Continuez donc
+vos travaux sans d'autre passion que celle du bien; fixez toujours votre
+première attention sur le sort du peuple et sur la liberté publique, mais
+occupez-vous aussi d'adoucir, de calmer toutes les défiances, et mettez
+fin, le plus tôt possible, aux différentes inquiétudes qui éloignent de la
+France un si grand nombre de ses concitoyens, et dont l'effet contraste
+avec les lois de sûreté et de liberté que vous voulez établir: la
+prospérité ne reviendra qu'avec le contentement général. Nous apercevons
+partout des espérances; soyons impatiens de voir aussi partout le bonheur.
+
+«Un jour, j'aime à le croire, tous les Français indistinctement
+reconnaîtront l'avantage de l'entière suppression des différences d'ordre
+et d'état, lorsqu'il est question de travailler en commun au bien public, à
+cette prospérité de la patrie qui intéresse également les citoyens, et
+chacun doit voir sans peine que, pour être appelé dorénavant à servir
+l'état de quelque manière, il suffira de s'être rendu remarquable par ses
+talens et par ses vertus.
+
+«En même temps, néanmoins, tout ce qui rappelle à une nation l'ancienneté
+et la continuité des services d'une race honorée est une distinction que
+rien ne peut détruire; et, comme elle s'unit aux devoirs de la
+reconnaissance, ceux qui, dans toutes les classes de la société, aspirent à
+servir efficacement leur patrie, et ceux qui ont eu déjà le bonheur d'y
+réussir, ont un intérêt à respecter cette transmission de titres ou de
+souvenirs, le plus beau de tous les héritages qu'on puisse faire passer à
+ses enfans.
+
+«Le respect dû aux ministres de la religion ne pourra non plus s'effacer;
+et lorsque leur considération sera principalement unie aux saintes vérités
+qui sont sous la sauvegarde de l'ordre et de la morale, tous les citoyens
+honnêtes et éclairés auront un égal intérêt à la maintenir et à la
+défendre.
+
+«_Sans doute ceux qui ont abandonné leurs privilèges pécuniaires, ceux qui
+ne formeront plus comme autrefois un ordre politique dans l'état, se
+trouvent soumis à des sacrifices dont je connais toute l'importance; mais,
+j'en ai la persuasion, ils auront assez de générosité pour chercher un
+dédommagement dans tous les avantages publics dont l'établissement des
+assemblées nationales présente l'espérance_.»
+
+Le roi continue, comme on le voit, à exposer à tous les partis les
+avantages des nouvelles lois, et en même temps la nécessité de conserver
+quelque chose des anciennes. Ce qu'il adresse aux privilégiés prouve son
+opinion réelle sur la nécessité et la justice des sacrifices qu'on leur
+avait imposés, et leur résistance sera éternellement condamnée par les
+paroles que renferme ce discours. Vainement dira-t-on que le roi n'était
+pas libre: le soin qu'il prend ici de balancer les concessions, les
+conseils et même les reproches, prouve qu'il parlait sincèrement. Il
+s'exprima bien autrement lorsque plus tard il voulut faire éclater l'état
+de contrainte dans lequel il croyait être. Sa lettre aux ambassadeurs,
+rapportée plus bas, le prouvera suffisamment. L'exagération toute populaire
+qui y règne démontre l'intention de ne plus paraître libre. Mais ici la
+mesure ne laisse aucun doute, et ce qui suit est si touchant, si délicat,
+qu'il n'est pas possible de ne l'avoir pas senti, quand on a consenti à
+l'écrire et à le prononcer.
+
+«J'aurais bien aussi des pertes à compter, si, au milieu des plus grands
+intérêts de l'état, je m'arrêtais à des calculs personnels; mais je trouve
+une compensation qui me suffit, une compensation pleine et entière, dans
+l'accroissement du bonheur de la nation, et c'est du fond de mon coeur que
+j'exprime ici ce sentiment.
+
+«Je défendrai donc, je maintiendrai la liberté constitutionnelle, dont le
+voeu général, d'accord avec le mien, a consacré les principes. _Je ferai
+davantage; et, de concert avec la reine qui partage tous mes sentimens, je
+préparerai de bonne heure l'esprit et le coeur de mon fils au nouvel ordre
+de choses que les circonstances ont amené. Je l'habituerai dès ses premiers
+ans à être heureux du bonheur des Français_, et à reconnaître toujours,
+malgré le langage des flatteurs, qu'une sage constitution le préservera
+des dangers de l'inexpérience; et qu'une juste liberté ajoute un nouveau
+prix aux sentimens d'amour et de fidélité dont la nation, depuis tant de
+siècles, donne à ses rois des preuves si touchantes.
+
+«Je dois ne point le mettre en doute: en achevant votre ouvrage, vous vous
+occuperez sûrement avec sa gesse et avec candeur de l'affermissement du
+pouvoir exécutif, cette condition sans laquelle il ne saurait exister aucun
+ordre durable au dedans, ni aucune considération au dehors. Nulle défiance
+ne peut raisonnablement vous rester: ainsi, il est de votre devoir, comme
+citoyens et comme fidèles représentans de la nation, d'assurer au bien de
+l'état et à la liberté publique cette stabilité qui ne peut dériver que
+d'une autorité active et tutélaire. Vous aurez sûrement présent à l'esprit
+que, sans une telle autorité, toutes les parties de votre système de
+constitution resteraient à la fois sans lien et sans correspondance; et, en
+vous occupant de la liberté, que vous aimez et que j'aime aussi, vous ne
+perdrez pas de vue que le désordre en administration, en amenant la
+confusion des pouvoirs, dégénère souvent, par d'aveugles violences, dans la
+plus dangereuse et la plus alarmante de toutes: les tyrannies.
+
+«Ainsi, non pas pour moi, messieurs, qui ne compte point ce qui m'est
+personnel prés des lois et des institutions qui doivent régler le destin de
+l'empire, mais pour le bonheur même de notre patrie, pour sa prospérité,
+pour sa puissance, je vous invite à vous affranchir de toutes les
+impressions du moment qui pourraient vous détourner de considérer dans son
+ensemble ce qu'exige un royaume tel que la France, et par sa vaste étendue,
+et par son immense population, et par ses relations inévitables au dehors.
+
+«Vous ne négligerez pas non plus de fixer votre attention sur ce qu'exigent
+encore des législateurs les moeurs, le caractère et les habitudes d'une
+nation devenue trop célèbre en Europe par la nature de son esprit et de son
+génie, pour qu'il puisse paraître indifférent d'entretenir ou d'altérer en
+elle les sentimens: de douceur, de confiance et de bonté, qui lui ont valu
+tant de renommée.
+
+«Donnez-lui l'exemple aussi de cet esprit de justice qui sert de sauvegarde
+à la propriété, ce droit respecté de toutes les nations, qui n'est pas
+l'ouvrage du hasard, qui ne dérive point des privilèges d'opinion, mais qui
+se lie étroitement aux rapports les plus essentiels de l'ordre public et
+aux premières conditions de l'harmonie sociale.
+
+«Par quelle fatalité, lorsque le calme commençait à renaître, de nouvelles
+inquiétudes se sont-elles répandues dans les provinces! Par quelle fatalité
+s'y livre-t-on à de nouveaux excès! Joignez-vous à moi pour les arrêter, et
+empêchons de tous nos efforts que des violences criminelles ne viennent
+souiller ces jours où le bonheur de la nation se prépare. Vous qui pouvez
+influer par tant de moyens sur la confiance publique, _éclairez sur ses
+véritables intérêts le peuple qu'on égare, ce bon peuple qui m'est si cher,
+et dont on m'assure que je suis aimé quand on veut me consoler de mes
+peines_. Ah! s'il savait à quel point je suis malheureux à la nouvelle d'un
+attentat contre les fortunes, ou d'un acte de violence contre les
+personnes, peut-être il m'épargnerait cette douloureuse amertume!
+
+«Je ne puis vous entretenir des grands intérêts de l'état, sans vous
+presser de vous occuper, d'une manière instante et définitive, de tout ce
+qui tient au rétablissement de l'ordre dans les finances, et à la
+tranquillité de la multitude innombrable de citoyens qui sont unis par
+quelque lien à la fortune publique.
+
+«Il est temps d'apaiser toutes les inquiétudes; il est temps de rendre à ce
+royaume la force de crédit à laquelle il a droit de prétendre. Vous ne
+pouvez pas tout entreprendre à la fois: aussi je vous invite à réserver
+pour d'autres temps une partie des biens dont la réunion de vos lumières
+vous présente le tableau; mais quand vous aurez ajouté à ce que vous avez
+déjà fait un plan sage et raisonnable pour l'exercice de la justice; quand
+vous aurez assuré les bases d'un équilibre parfait entre les revenus et les
+dépenses de l'état; enfin quand vous aurez achevé l'ouvrage de la
+constitution, vous aurez acquis de grands droits à la reconnaissance
+publique; et, dans la continuation successive des assemblées nationales,
+continuation fondée dorénavant sur cette constitution même, il n'y aura
+plus qu'à ajouter d'année en année de nouveaux moyens de prospérité. Puisse
+cette journée, où votre monarque vient s'unir à vous de la manière la plus
+franche et la plus intime, être une époque mémorable dans l'histoire de cet
+empire! Elle le sera, je l'espère, si mes voeux ardents, si mes instantes
+exhortations peuvent être un signal de paix et de rapprochement entre vous.
+_Que ceux qui s'éloigneraient encore d'un esprit de concorde devenu si
+nécessaire, me fassent le sacrifice de tous les souvenirs qui les
+affligent; je les paierai par ma reconnaissance et mon affection_.
+
+«Ne professons tous, à compter de ce jour, ne professons tous, je vous en
+donne l'exemple, qu'une seule opinion, qu'un seul intérêt, qu'une seule
+volonté, l'attachement à la constitution nouvelle, et le désir ardent de la
+paix, du bonheur et de là prospérité de la France!»
+
+
+
+
+NOTE 16.
+
+
+Je ne puis mieux faire que de citer les Mémoires de M. Froment lui-même,
+pour donner une juste idée de l'émigration et des opinions qui la
+divisaient: dans un volume intitulé _Recueil de divers écrits relatifs à la
+révolution_, M. Froment s'exprime comme il suit, page 4 et suivantes:
+
+«Je me rendis secrètement à Turin (janvier 1790) auprès des princes
+français, pour solliciter leur approbation et leur appui. Dans un conseil,
+qui fut tenu à mon arrivée, je leur démontrai que, _s'ils voulaient armer
+les partisans de l'autel et du trône, et faire marcher de pair les intérêts
+de la religion avec ceux de la royauté, il serait aisé de sauver l'un et
+l'autre_. Quoique fortement attaché à la foi de mes pères, ce n'était pas
+aux non-catholiques que je voulais faire la guerre, mais aux ennemis
+déclarés du catholicisme et de la royauté, à ceux qui disaient hautement
+que depuis trop long-temps on parlait de Jésus-Christ et des Bourbons, à
+ceux qui prétendaient étrangler le dernier des rois avec les boyaux du
+dernier des prêtres. Les non-catholiques _restés fidèles_ à la monarchie
+ont toujours trouvé en moi le citoyen le plus tendre, les catholiques
+_rebelles_ le plus implacable ennemi.
+
+«Mon plan tendait uniquement à lier un parti, et à lui donner, autant qu'il
+serait en moi, de l'extension et de la consistance. Le véritable argument
+des révolutionnaires étant la force, je sentais que la véritable réponse
+était la force; _alors, comme à présent_, j'étais convaincu de cette grande
+vérité, _qu'on ne peut étouffer une forte passion que par une plus forte
+encore, et que le zèle religieux pouvait seul étouffer le délire
+républicain_. Les miracles que le zèle de la religion a opérés depuis lors
+dans la Vendée et en Espagne, prouvent que les philosopheurs et les
+révolutionnaires de tous les partis ne seraient jamais venus à bout
+d'établir leur système anti-religieux et anti-social, pendant quelques
+années, sur la majeure partie de l'Europe, si les ministres de Louis XVI
+avaient conçu un projet tel que le mien, ou si les conseillers des princes
+émigrés l'avaient sincèrement adopté et réellement soutenu.
+
+«Mais malheureusement la plupart des personnages qui dirigeaient Louis XVI
+et les princes de sa maison ne raisonnaient et n'agissaient que sur des
+principes philosophiques, quoique les philosophes et leurs disciples
+fussent la cause des agens de la révolution. Ils auraient cru se couvrir de
+ridicule et de déshonneur, s'ils avaient prononcé le seul mot de
+_religion_, s'ils avaient employé les puissans moyens qu'elle présente, et
+dont les plus grands politiques se sont servis dans tous les temps avec
+succès. Pendant que l'assemblée nationale cherchait à égarer le peuple et à
+se l'attacher par la suppression des droits féodaux, de la dîme, de la
+gabelle, etc., etc., ils voulaient le ramener à la soumission et à
+l'obéissance par l'exposé de l'incohérence des nouvelles lois, par le
+tableau des malheurs du roi, par des écrits au-dessus de son intelligence.
+Avec ces moyens ils croyaient faire renaître dans le coeur de tous les
+Français un amour pur et désintéressé pour leur souverain; ils croyaient
+que les clameurs des mécontens arrêteraient les entreprises des factieux,
+et permettraient au roi _de marcher droit au but qu'il voulait atteindre_.
+La valeur de mes conseils fut taxée vraisemblablement au poids de mon
+existence, et l'opinion des grands de la cour sur leur titre et leur
+fortune.»
+
+M. Froment poursuit son récit, et caractérise ailleurs les partis qui
+divisaient la cour fugitive, de la manière suivante,
+
+«Ces titres honorables et les égards qu'on avait généralement pour moi à
+Turin, m'auraient fait oublier le passé et concevoir les plus flatteuses
+espérances pour l'avenir, si j'avais aperçu de grands moyens aux
+conseillers des princes, et un parfait accord parmi les hommes les plus
+influens dans nos affaires, mais je voyais avec douleur l'_émigration
+divisée en deux partis_, dont l'un ne voulait tenter la contre-révolution
+que _par le secours des puissances étrangères_, et l'autre _par les
+royalistes de l'intérieur_.
+
+«_Le premier parti_ prétendait qu'en cédant quelques provinces aux
+puissances, elles fourniraient aux princes français des armées assez
+nombreuses pour réduire les factieux; qu'avec le temps on reconquerrait
+aisément les concessions qu'on aurait été forcé de faire; et que la cour,
+en ne contractant d'obligation _envers aucun des corps de l'état_, pourrait
+dicter des lois à tous les Français... Les courtisans tremblaient que la
+noblesse des provinces et les royalistes du tiers-état n'eussent l'honneur
+de remettre sur son séant la monarchie défaillante. Ils sentaient qu'ils ne
+seraient plus les dispensateurs des grâces et des faveurs, et que leur
+règne finirait dès que la noblesse des provinces aurait rétabli, au prix de
+son sang, l'autorité royale, et mérité par là les bienfaits et la confiance
+de son souverain. La crainte de ce nouvel ordre de choses les portait à se
+réunir, sinon pour détourner les princes d'employer en aucune manière les
+royalistes de l'intérieur, du moins pour fixer principalement leur
+attention sur les cabinets de l'Europe, et les porter à fonder leurs plus
+grandes espérances sur les secours étrangers. Par une suite de cette
+crainte, ils mettaient _secrètement_ en oeuvre les moyens les plus
+efficaces pour ruiner les ressources intérieures, faire échouer les plans
+proposés, entre lesquels plusieurs pouvaient amener le rétablissement de
+l'ordre, s'ils eussent été sagement dirigés et réellement soutenus. C'est
+ce dont j'ai été moi-même le témoin: c'est ce que je démontrerai un jour
+par des faits et des témoignages authentiques; mais le moment n'est pas
+encore venu. Dans une conférence qui eut lieu à peu près à cette époque, au
+sujet du parti qu'on pouvait tirer des dispositions favorables des Lyonnais
+et des Francs-Comtois, j'exposai sans détour les moyens qu'on devait
+employer, _en même temps_, pour assurer le triomphe des royalistes du
+Gévaudan, des Cévennes, du Vivarais, du Comtat-Venaissin, du Languedoc et
+de la Provence. Pendant la chaleur de la discussion, M. le marquis
+d'Autichamp, maréchal-de-camp, _grand partisan des puissances_, me dit:
+«Mais les opprimés et les parens des victimes ne chercheront-ils pas à se
+venger?...--Eh! qu'importe? lui dis-je, pourvu que nous arrivions à notre
+but!--Voyez-vous, s'écria-t-il, comme je lui ai fait avouer qu'on
+exercerait des vengeances particulières!» Plus qu'étonné de cette
+observation, je dis à M. le marquis de la Rouzière, mon voisin: «Je ne
+croyais pas qu'une guerre civile dût ressembler à une mission de capucins!»
+C'est ainsi qu'en inspirant aux princes la crainte de se rendre odieux à
+leurs plus cruels ennemis, les courtisans les portaient à n'employer que
+des demi-mesures, suffisantes sans doute pour provoquer le zèle des
+royalistes de l'intérieur, mais très insuffisantes pour, après les avoir
+compromis, les garantir de la fureur des factieux. Depuis lors il m'est
+revenu que, pendant le séjour de l'armée des princes en Champagne, M. de la
+Porte, aide-de-camp du marquis d'Autichamp, ayant fait prisonnier un
+républicain, crut, d'après le système de son général, qu'il le ramènerait à
+son devoir par une exhortation pathétique, et en lui rendant ses armes et
+la liberté; mais à peine le républicain eut fait quelques pas, qu'il
+étendit par terre son vainqueur. M. le marquis d'Autichamp, oubliant alors
+la modération qu'il avait manifestée à Turin, incendia plusieurs villages,
+pour venger la mort de son missionnaire imprudent.
+
+«_Le second parti_ soutenait que, puisque les puissances avaient pris
+plusieurs fois les armes pour humilier les Bourbons, et surtout pour
+empêcher Louis XIV d'assurer la couronne d'Espagne à son petit-fils, bien
+loin de les appeler à notre aide, il fallait au contraire ranimer le zèle
+du clergé, le dévouement de la noblesse, l'amour du peuple pour le roi, _et
+se hâter d'étouffer une querelle de famille_, dont les étrangers seraient
+peut-être tentés de profiter....
+
+«C'est à cette funeste division parmi les chefs de l'émigration, et à
+l'impéritie ou à la perfidie des ministres de Louis XVI, que les
+révolutionnaires doivent leurs premiers succès. Je vais plus loin, et je
+soutiens que ce n'est point l'assemblée nationale qui a fait la révolution,
+mais bien les entours du roi et des princes; je soutiens que les ministres
+ont livré Louis XVI aux ennemis de la royauté, comme certains faiseurs ont
+livré les princes et Louis XVIII aux ennemis de la France; je soutiens
+que la plupart des courtisans qui entouraient les rois Louis XVI,
+Louis XVIII et les princes de leurs maisons, étaient et sont
+_des charlatans, de vrais eunuques politiques_, que c'est à leur inertie, à
+leur lâcheté ou à leur trahison que l'on doit imputer tous les maux que la
+France a soufferts, et ceux qui menacent encore le monde entier. Si je
+portais un grand nom et que j'eusse été du conseil des Bourbons, je ne
+survivrais pas à l'idée qu'une horde de vils et de lâches brigands, dont
+pas un n'a montré dans aucun genre ni génie, ni talent supérieur, soit
+parvenue à renverser le trône, à établir sa domination dans les plus
+puissans états de l'Europe, à faire trembler l'univers; et lorsque cette
+idée me poursuit, je m'ensevelis dans l'obscurité de mon existence, pour me
+mettre à l'abri du blâme, comme elle m'a mis dans l'impuissance d'arrêter
+les progrès de la révolution.»
+
+
+
+
+NOTE 17.
+
+
+J'ai déjà cité quelques passages des Mémoires de Ferrières, relativement à
+la première séance des états-généraux. Comme rien n'est plus important que
+de constater les vrais sentimens que la révolution excitait dans les
+coeurs, je crois devoir donner la description de la fédération par ce même
+Ferrières. On y verra si l'enthousiasme était vrai, s'il était
+communicatif, et si cette révolution était aussi hideuse qu'on a voulu la
+faire.
+
+«Cependant les fédérés arrivaient de toutes les parties de l'empire. On les
+logeait chez des particuliers, qui s'empressaient de fournir lits, draps,
+bois, et tout ce qui pouvait contribuer à rendre le séjour de la capitale
+agréable et commode. La municipalité prit des mesures pour qu'une si grande
+affluence d'étrangers ne troublât pas la tranquillité publique. Douze mille
+ouvriers travaillaient sans relâche à préparer le Champ-de-Mars. Quelque
+activité que l'on mît à ce travail, il avançait lentement. On craignait
+qu'il ne pût être achevé le 14 juillet, jour irrévocablement fixé pour la
+cérémonie, parce que c'était l'époque fameuse de l'insurrection de Paris et
+de la prise de la Bastille. Dans cet embarras, les districts invitent, au
+nom de la patrie, les bons citoyens à se joindre aux ouvriers. Cette
+invitation civique électrise toutes les têtes; les femmes partagent
+l'enthousiasme et le propagent; on voit des séminaristes, des écoliers, des
+soeurs du pot, des chartreux vieillis dans la solitude, quitter leurs
+cloîtres et courir au Champ-de-Mars, une pelle sur le dos, portant des
+bannières ornées d'emblèmes patriotiques. Là, tous les citoyens, mêlés,
+confondus, forment un atelier immense et mobile dont chaque point présente
+un groupe varié; la courtisane échevelée se trouve à côté de la citoyenne
+pudibonde, le capucin traîne le baquet avec le chevalier de Saint-Louis, le
+porte-faix avec le petit-maître du Palais-Royal, la robuste harengère
+pousse la brouette remplie par la femme élégante et à vapeurs; le peuple
+aisé, le peuple indigent, le peuple vêtu, le peuple en haillons,
+vieillards, enfans, comédiens, cent-suisses, commis, travaillant et
+reposant, acteurs et spectateurs, offrent à l'oeil étonné une scène pleine
+de vie et de mouvement; des tavernes ambulantes, des boutiques portatives,
+augmentent le charme et la gaieté de ce vaste et ravissant tableau; les
+chants, les cris de joie, le bruit des tambours, des instrumens militaires,
+celui des bêches, des brouettes, les voix des travailleurs qui s'appellent,
+qui s'encouragent..... L'âme se sentait affaissée sous le poids d'une
+délicieuse ivresse à la vue de tout un peuple redescendu aux doux sentimens
+d'une fraternité primitive. Neuf heures sonnées, les groupes se démêlent.
+Chaque citoyen regagne l'endroit où s'est placée sa section, se rejoint à
+sa famille, à ses connaissances. Les bandes se mettent en marche au son des
+tambours, reviennent à Paris, précédées de flambeaux, lâchant de temps en
+temps des sarcasmes contre les aristocrates, et chantant le fameux air _Ça
+ira_.
+
+«Enfin le 14 juillet, jour de la fédération, arrive parmi les espérances
+des uns, les alarmes et les terreurs des autres. Si cette grande cérémonie
+n'eut pas le caractère sérieux et auguste d'une fête à la fois nationale et
+religieuse, caractère presque inconciliable avec l'esprit français, elle
+offrit cette douce et vive image de la joie et de l'enthousiasme mille fois
+plus touchante. Les fédérés, rangés par départemens sous quatre-vingt-trois
+bannières, partirent de l'emplacement de la Bastille; les députés des
+troupes de ligne, des troupes de mer, la garde nationale parisienne, des
+tambours, des choeurs de musique, les drapeaux des sections, ouvraient et
+fermaient la marche.
+
+«Les fédérés traversèrent les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honoré,
+et se rendirent par le Cours-la-Reine à un pont de bateaux construit sur la
+rivière. Ils reçurent à leur passage les acclamations d'un peuple immense
+répandu dans les rues, aux fenêtres des maisons, sur les quais. La pluie
+qui tombait à flots ne dérangea ni ne ralentit la marche. Les fédérés,
+dégouttant d'eau et de sueur, dansaient des farandoles, criaient: Vivent
+nos frères les Parisiens! On leur descendait par les fenêtres du vin, des
+jambons, des fruits, des cervelas; on les comblait de bénédictions.
+L'assemblée nationale joignit le cortège à la place Louis XV, et marcha
+entre le bataillon des vétérans et celui des jeunes élèves de la patrie:
+image expressive qui semblait réunir à elle seule tous les âges et tous les
+intérêts.
+
+«Le chemin qui conduit au Champ-de-Mars était couvert de peuple qui battait
+des mains, qui chantait _Ça ira_. Le quai de Chaillot et les hauteurs de
+Passy présentaient un long amphithéâtre, où l'élégance de l'ajustement,
+les charmes, les grâces des femmes, enchantaient l'oeil, et ne lui
+laissaient pas même la faculté d'asseoir une préférence. La pluie
+continuait de tomber; personne ne paraissait s'en apercevoir; la gaieté
+française triomphait et du mauvais temps, et des mauvais chemins, et de la
+longueur de la marche.
+
+«M. de Lafayette montant un superbe cheval, et entouré de ses
+aides-de-camp, donnait des ordres et recevait les hommages du peuple et des
+fédérés. La sueur lui coulait sur le visage. Un homme que personne ne
+connaît, perce la foule, s'avance, tenant une bouteille d'une main, un
+verre de l'autre: _Mon général, vous avez chaud, buvez un coup_. Cet homme
+lève sa bouteille, emplit un grand verre, le présente à M. de Lafayette. M.
+de Lafayette reçoit le verre, regarde un moment l'inconnu, avale le vin
+d'un seul trait. Le peuple applaudit. Lafayette promène un sourire de
+complaisance et un regard bénévole et confiant sur la multitude; et ce
+regard semble dire: «Je ne concevrai jamais aucun soupçon, je n'aurai
+jamais aucune inquiétude, tant que je serai au milieu de vous.»
+
+«Cependant plus de trois cent mille hommes et femmes de Paris et des
+environs, rassemblés dès les six heures du matin au Champ-de-Mars, assis
+sur des gradins de gazon qui formaient un cirque immense, mouillés,
+crottés, s'armant de parasols contre les torrens d'eau qui les
+inondaient, s'essuyant le visage, au moindre rayon du soleil, rajustant
+leurs coiffures, attendaient en riant et en causant les fédérés et
+l'assemblée nationale. On avait élevé un vaste amphithéâtre pour le roi, la
+famille royale, les ambassadeurs et les députés. Les fédérés les premiers
+arrivés commencent à danser des farandoles; ceux qui suivent se joignent à
+eux, en formant une ronde qui embrasse bientôt une partie du Champ-de-Mars.
+C'était un spectacle digne de l'observateur philosophe, que cette foule
+d'hommes, venus des parties les plus opposées de la France, entraînés par
+l'impulsion du caractère national, bannissant tout souvenir du passé, toute
+idée du présent, toute crainte de l'avenir, se livrant à une délicieuse
+insouciance, et trois cent mille spectateurs de tout âge, de tout sexe,
+suivant leurs mouvemens, battant la mesure avec les mains, oubliant la
+pluie, la faim, et l'ennui d'une longue attente. Enfin tout le cortège
+étant entre au Champ-de-Mars, la danse cesse; chaque fédéré va rejoindre sa
+bannière. L'évêque d'Autun se prépare à célébrer la messe à un autel à
+l'antique dressé au milieu du Champ-de-Mars. Trois cents prêtres vêtus
+d'aubes blanches, coupées de larges ceintures tricolores, se rangent aux
+quatre coins de l'autel. L'évêque d'Autun bénit l'oriflamme et les
+quatre-vingt-trois bannières: il entonne le _Te Deum_. Douze cents
+musiciens exécutent ce cantique. Lafayette, à la tête de l'état-major de
+la milice parisienne et des députés des armées de terre et de mer, monte à
+l'autel, et jure, au nom des troupes et des fédérés, d'être fidèle à la
+nation, à la loi, au roi. Une décharge de quatre pièces de canon annonce à
+la France ce serment solennel. Les douze cents musiciens font retentir
+l'air de chants militaires; les drapeaux, les bannières s'agitent; les
+sabres tirés étincellent. Le président de l'assemblée nationale répète le
+même serment. Le peuple et les députés y répondent par des cris de _Je le
+jure_. Alors le roi se lève, et prononce d'une voix forte: _Moi, roi des
+Français, je jure d'employer le pouvoir que m'a délégué l'acte
+constitutionnel de l'étal, à maintenir la constitution décrétée par
+l'assemblée nationale et, acceptée par moi.._ La reine prend le dauphin
+dans ses bras le présente au peuple, et dit: _Voilà mon fils; il se
+réunit, ainsi que moi, dans ces mêmes sentimens._ Ce mouvement inattendu
+fut payé par mille cris, de Vive le roi! Vive la reine! Vive M. le
+Dauphin! Les canons continuaient de mêler leurs sons majestueux aux sons
+guerriers des instrumens militaires et aux acclamations du peuple; le temps
+s'était éclairci: le soleil se montrait dans tout son éclat; il semblait
+que l'Eternel même voulût être témoin de ce mutuel engagement, et le
+ratifier par sa présence... Oui, il le vit, il l'entendit; et les maux
+affreux qui depuis ce jour n'ont cessé de désoler la France, ô Providence
+toujours active et toujours fidèle! sont le juste châtiment d'un parjure.
+Tu as frappé et le monarque et les sujets qui ont violé leur serment!
+
+«L'enthousiasme et les fêtes ne se bornèrent pas au jour de la fédération.
+Ce fut, pendant le séjour des fédérés à Paris, une suite continuelle de
+repas, de danses et de joie. On alla encore au Champ-de-Mars; on y but,
+on y chanta, on y dansa. M. de Lafayette passa en revue une partie de la
+garde nationale des départemens et de l'armée de ligne. Le roi, la reine et
+M. le Dauphin se trouvèrent à cette revue. Ils y furent accueillis avec
+acclamations. La reine donna, d'un air gracieux, sa main à baiser aux
+fédérés, leur montra M. le Dauphin. Les fédérés avant de quitter la
+capitale, allèrent rendre leurs hommages au roi; tous lui témoignèrent le
+plus profond respect, le plus entier dévouement. Le chef des Bretons mit un
+genou en terre, et présentant son épée à Louis XVI: «Sire, je vous remets,
+pure et sacrée, l'épée des fidèles Bretons: elle ne se teindra que du sang
+de vos ennemis.»--«Cette épée ne peut être en de meilleures mains que
+dans les mains de mes chers Bretons, répondit Louis XVI en relevant le chef
+des Bretons et en lui rendant son épée; je n'ai jamais douté de leur
+tendresse et de leur fidélité: assurez-les que je suis le père, le frère,
+l'ami de tous les Français.» Le roi vivement ému, serre la main du chef des
+Bretons et l'embrasse. Un attendrissement mutuel prolonge quelques instans
+cette scène touchante. Le chef des Bretons reprend le premier la parole:
+«Sire, tous les Français, si j'en juge par nos coeurs, vous chérissent et
+vous chériront, parce que vous êtes un roi citoyen.»
+
+«La municipalité de Paris voulut aussi donner une fête aux fédérés. Il y
+eut joute sur la rivière, feu d'artifice, illumination, bal et
+rafraîchissemens à la halle au blé, bal sur remplacement de la Bastille. On
+lisait à l'entrée de l'enceinte ces mots en gros caractères: _Ici l'on
+danse_; rapprochement heureux qui contrastait d'une manière frappante avec
+l'antique image d'horreur et de désespoir que retraçait le souvenir de
+cette odieuse prison. Le peuple allait et venait de l'un à l'autre endroit,
+sans trouble, sans embarras. La police, en défendant la circulation des
+voitures, avait prévu les accidens si communs dans les fêtes, et anéanti le
+bruit tumultueux des chevaux, des roues, des cris de gare; bruit qui
+fatigue, étourdit les citoyens, leur laisse à chaque instant la crainte
+d'être écrasés, et donne à la fête la plus brillante et la mieux ordonnée
+l'apparence d'une fuite. Les fêtes publiques sont essentiellement pour le
+peuple. C'est lui seul qu'on doit envisager. Si les riches veulent en
+partager les plaisirs, qu'ils se fassent peuple ce jour-là; ils y gagneront
+des sensations inconnues, et ne troubleront pas la joie de leurs
+oncitoyens.
+
+«Ce fut aux Champs-Élysées que les hommes sensibles jouirent avec plus de
+satisfaction de cette charmante fête populaire. Des cordons de lumières
+pendaient à tous les arbres, des guirlandes de lampions les enlaçaient les
+uns aux autres; des pyramides de feu, placées de distance en distance,
+répandaient un jour pur que l'énorme masse des ténèbres environnantes
+rendait encore plus éclatant par son contraste. Le peuple remplissait les
+allées et les gazons. Le bourgeois, assis avec sa femme au milieu de ses
+enfans, mangeait, causait, se promenait, et sentait doucement son
+existence. Ici, des jeunes filles et de jeunes garçons dansaient au son de
+plusieurs orchestres disposés dans les clairières qu'on avait ménagées.
+Plus loin, quelques mariniers en gilet et en caleçon, entourés de groupes
+nombreux qui les regardaient avec intérêt, s'efforçaient de grimper le long
+des grands mâts frottés de savon, et de gagner un prix réservé à celui qui
+parviendrait à enlever un drapeau tricolore attaché à leur sommet. Il
+fallait voir les rires prodigués à ceux qui se voyaient contraints
+d'abandonner l'entreprise, les encouragemens donnés à ceux qui, plus
+heureux ou plus adroits, paraissaient devoir atteindre le but. ...Une joie
+douce, sentimentale, répandue sur tous les visages, brillant dans tous les
+yeux, retraçait les paisibles jouissances des ombres heureuses dans les
+Champs-Élysées des anciens. Les robes blanches d'une multitude de femmes
+errant sous les arbres de ces belles allées, augmentaient encore
+l'illusion.»
+
+_(Ferrières, tome II, p. 89.)_
+
+
+
+
+
+NOTE 18.
+
+
+M. de Talleyrand avait prédit d'une manière très remarquable les résultats
+financiers du papier-monnaie. Dans son discours il montre d'abord la nature
+de cette monnaie, la caractérise avec la plus grande justesse, et démontre
+les raisons de sa prochaine infériorité.
+
+«L'assemblée nationale, dit-il, ordonnera-t-elle une émission de deux
+milliards d'assignats-monnaie? On préjuge de cette seconde émission par le
+succès de la première, mais on ne veut pas voir que les besoins du
+commerce, ralenti par la révolution, ont dû faire accueillir avec avidité
+notre premier numéraire conventionnel; et ces besoins étaient tels, que
+dans mon opinion, il eût été adopté, ce numéraire, même quand il n'eût pas
+été forcé: faire militer ce premier succès, qui même n'a pas été complet,
+puisque les assignats perdent, en faveur d'une seconde et plus ample
+émission, c'est s'exposer à de grands dangers; car l'empire de la loi a sa
+mesure, et cette mesure c'est l'intérêt que les hommes ont à la respecter
+ou à l'enfreindre.
+
+«Sans doute les assignats auront des caractères de sûreté que n'a jamais
+eus aucun papier-monnaie; nul n'aura été créé sur un gage aussi précieux,
+revêtu d'une hypothèque aussi solide: je suis loin de le nier. L'assignat,
+considéré comme titre de créance, a une valeur positive et matérielle;
+cette valeur de l'assignat est précisément la même que celle du domaine
+qu'il représente; mais cependant il faut convenir, avant tout, que jamais
+aucun papier national ne marchera de pair avec les métaux; jamais le signe
+supplémentaire du premier signe représentatif de la richesse, n'aura la
+valeur exacte de son modèle; le titre même constate le besoin, et le besoin
+porte crainte et défiance autour de lui.
+
+«Pourquoi l'assignat-monnaie sera-t-il toujours au-dessous de l'argent?
+C'est d'abord parce qu'on doutera toujours de l'application exacte de ses
+rapports entre la masse des assignats et celle des biens nationaux, c'est
+qu'on sera long-temps incertain sur la consommation des ventes; c'est qu'on
+ne conçoit pas à quelle époque deux milliards d'assignats, représentant à
+peu près la valeur des domaines, se trouveront éteints; c'est, parce que,
+l'argent étant mis en concurrence avec le papier, l'un et l'autre
+deviennent marchandise; et plus une marchandise est abondante, plus elle
+doit perdre de son prix; c'est qu'avec de l'argent on pourra toujours se
+passer d'assignats, tandis qu'il est impossible avec des assignats de se
+passer d'argent; et heureusement le besoin absolu d'argent conservera dans
+la circulation quelques espèces, car le plus grand de tous les maux serait
+d'en être absolument privé.»
+
+Plus loin l'orateur ajoute;
+
+«Créer un assignat-monnaie, ce n'est pas assurément représenter un métal
+marchandise, c'est uniquement représenter un métal-monnaie: or un métal
+simplement monnaie ne peut, quelque idée qu'on y attache, représenter celui
+qui est en même temps monnaie et marchandise. L'assignat-monnaie, quelque
+sûr, quelque solide qu'il puisse être, est donc une abstraction de la
+monnaie métallique; il n'est donc que le signe libre ou forcé, non pas de
+la richesse, mais simplement du crédit. Il suit de là que donner au papier
+les fonctions de monnaie, en le rendant, comme l'autre monnaie,
+intermédiaire entre tous les objets d'échange, c'est changer la quantité
+reconnue pour unité, autrement appelée dans cette matière _l'étalon de la
+monnaie_; c'est opérer en un moment ce que les siècles opèrent à peine dans
+un état qui s'enrichit; et si, pour emprunter l'expression d'un savant
+étranger, la monnaie fait à l'égard du prix des choses la même fonction que
+les degrés, minutes et secondes à l'égard des angles, ou les échelles à
+l'égard des cartes géographiques ou plans quelconques, je demande ce qui
+doit résulter de cette altération dans la mesure commune.»
+
+Après avoir montré ce qu'était la monnaie nouvelle, M. de Talleyrand prédit
+avec une singulière précision la confusion qui en résulterait dans les
+transactions privées:
+
+«Mais enfin suivons les assignats dans leur marche, et voyons quelle route
+ils auront à parcourir. Il faudra donc que le créancier remboursé achète
+des domaines avec des assignats, ou qu'il les garde, ou qu'il les emploie
+à d'autres acquisitions. S'il achète des domaines, alors votre but sera
+rempli: je m'applaudirai avec vous de la création des assignats, parce
+qu'ils ne seront pas disséminés dans la circulation, parce qu'enfin ils
+n'auront fait que ce que je vous propose de donner aux créances publiques,
+la faculté d'être échangées contre les domaines publics. Mais si ce
+créancier défiant préfère de perdre des intérêts en conservant un titre
+inactif: mais s'il convertit des assignats en métaux pour les enfouir, ou
+en effets sur l'étranger pour les transporter; mais si ces dernières
+classes sont beaucoup plus nombreuses que la première; si, en un mot, les
+assignats s'arrêtent long-temps dans la circulation avant de venir
+s'anéantir dans la caisse de l'extraordinaire; s'ils parviennent forcément
+et séjournent dans les mains d'hommes obligés de les recevoir au pair, et
+qui, ne devant rien, ne pourront s'en servir qu'avec perte; s'ils sont
+l'occasion d'une grande injustice commise par tous les débiteurs vis-à-vis
+les créanciers antérieurs, que la loi obligera à recevoir les assignats au
+pair de l'argent, tandis qu'elle sera démentie dans l'effet qu'elle
+ordonne, puis qu'il sera impossible d'obliger les vendeurs à les prendre au
+pair des espèces, c'est-à-dire sans augmenter le prix de leurs marchandises
+en raison de la perte des assignats; alors combien cette opération
+ingénieuse aurait-elle trompé le patriotisme de ceux dont la sagacité l'a
+présentée, et dont la bonne foi la défend; et à quels regrets inconsolables
+ne serions-nous pas condamnés!»
+
+On ne peut donc pas dire que l'assemblée constituante ait complètement
+ignoré le résultat possible de sa détermination; mais à ces prévisions on
+pouvait opposer une de ces réponses qu'on n'ose jamais faire sur le moment,
+mais qui seraient péremptoires, et qui le deviennent dans la suite: cette
+réponse était la nécessité; la nécessité de pourvoir aux finances, et de
+diviser les propriétés.
+
+
+
+
+NOTE 19.
+
+
+Il n'est pas possible que sur un ouvrage composé collectivement, et par un
+grand nombre d'hommes, il n'y ait diversité d'avis. L'unanimité n'ayant
+jamais lieu, excepté sur certains points très rares, il faut que chaque
+partie soit improuvée par ceux qui ont voté contre. Ainsi chaque article de
+la constitution de 91 devait trouver des improbateurs dans les auteurs
+mêmes de cette constitution; mais néanmoins l'ensemble était leur ouvrage
+réel et incontestable. Ce qui arrivait ici était inévitable dans tout corps
+délibérant, et le moyen de Mirabeau n'était qu'une supercherie. On peut
+même dire qu'il y avait peu de délicatesse dans son procédé; mais il faut
+beaucoup excuser chez un être puissant, désordonné, que la moralité du but
+rend très facile sur celle des moyens; je dis moralité du but, car
+Mirabeau croyait sincèrement à la nécessité d'une constitution modifiée; et
+bien que son ambition, ses petites rivalités personnelles contribuassent à
+l'éloigner du parti populaire, il était sincère dans sa crainte de
+l'anarchie. D'autres que lui redoutaient la cour et l'aristocratie plus que
+le peuple. Ainsi partout il y avait, selon les positions, des craintes
+différentes, et partout vraies. La conviction change avec les points de
+vue, et la moralité, c'est-à-dire là sincérité, se trouve également dans
+les côtés les plus opposés.
+
+
+
+
+NOTE 20.
+
+
+Ferrières, témoin oculaire des intrigues de cette époque, rapporte lui-même
+celles qui furent employées pour empêcher le serment des prêtres. Cette
+page me semble trop caractéristique pour n'être pas citée:
+
+«Les évêques et les révolutionnaires s'agitèrent et intriguèrent, les uns
+pour faire prêter le serment, les autres pour empêcher qu'on ne le prêtât.
+Les deux partis sentaient l'influence qu'aurait dans les provinces la
+conduite que tiendraient les ecclésiastiques de l'assemblée. Les évêques se
+rapprochèrent de leurs curés; les dévots et les dévotes se mirent en
+mouvement. Toutes les conversations ne roulèrent plus que sur le serment du
+clergé. On eût dit que le destin de la France et le sort de tous les
+Français dépendaient de sa prestation ou de sa non-prestation. Les hommes
+les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus
+décriées par leurs moeurs, devinrent tout à coup de sévères théologiens,
+d'ardens missionnaires de la pureté et de l'intégrité de la foi romaine.
+
+«Le _Journal de Fontenay_, l'_Ami du roi_, la _Gazette de Durosoir_,
+employèrent leurs armes ordinaires, l'exagération, le mensonge, la
+calomnie. On répandit une foule d'écrits dans lesquels la constitution
+civile du clergé était taitée de schismatique, d'hérétique, de destructive
+de a religion. Les dévotes colportèrent des écrits de maison en maison;
+elles priaient, conjuraient, menaçaient, elon les penchans et les
+caractères. On montrait aux uns e clergé triomphant, l'assemblée dissoute,
+les ecclésiastiques révaricateurs dépouillés de leurs bénéfices, enfermés
+dans leurs maisons de correction; les ecclésiastiques idèles couverts de
+gloire, comblés de richesses. Le ape allait lancer ses foudres sur une
+assemblée sacrilège et sur des prêtres apostats. Les peuples dépourvus de
+sacremens se soulèveraient, les puissances étrangères entreraient en
+France, et cet édifice d'iniquité et de scélératesse s'écroulerait sur ses
+propres fondemens.»
+
+(_Ferrières, tome II, page_ 198.)
+
+
+
+
+NOTE 21.
+
+
+M. Froment rapporte le fait suivant dans son écrit déjà cité:
+
+«Dans ces circonstances, les princes projetaient de former dans l'intérieur
+du royaume, aussitôt qu'ils le pourraient, des légions de tous les fidèles
+sujets du roi, pour s'en servir jusqu'au moment où les troupes de ligne
+seraient entièrement réorganisées. Désireux d'être à la tête des royalistes
+que j'avais dirigés et commandés en 1789 et 1790, j'écrivis à Monsieur,
+comte d'Artois, pour supplier son altesse royale de m'accorder un brevet de
+colonel-commandant, conçu de manière que tout royaliste qui, comme moi,
+réunirait sous ses ordres un nombre suffisant de vrais citoyens pour former
+une légion, pût se flatter d'obtenir la même faveur. Monsieur, comte
+d'Artois, applaudit à mon idée, et accueillit favorablement ma demande;
+mais les membres du conseil ne furent pas de son avis: ils trouvaient si
+étrange qu'un bourgeois prétendît à un brevet militaire, que l'un d'eux
+me dit avec humeur: _Pourquoi ne demandez-vous pas un évêché_? Je ne
+répondis à l'observateur que par des éclats de rire qui déconcertèrent un
+peu sa gravité. Cependant la question fut débattue de nouveau chez M. de
+Flaschslanden; les délibérans furent d'avis de qualifier ces nouveaux corps
+de _légions bourgeoises_. Je leur observai: «Que sous cette dénomination
+ils recréeraient simplement les gardes nationales; que les princes ne
+pourraient les faire marcher partout où besoin serait, parce qu'elles
+prétendraient n'être tenues de défendre que leurs propres foyers; qu'il
+était à craindre que les factieux ne parvinssent à les mettre aux prises
+avec les troupes de ligne; qu'avec de vains mots ils avaient armé le peuple
+contre les dépositaires de l'autorité publique; qu'il serait donc plus
+politique de suivre leur exemple, et de donner à ces nouveaux corps la
+dénomination de _milices royales_; que...»
+
+«M. l'évêque d'Arras m'interrompant brusquement, me dit: «Non, non,
+monsieur, il faut qu'il y ait du _bourgeois_ dans votre brevet;» et le
+baron de Flachslanden, qui le rédigea, y mit du _bourgeois_.»
+
+(_Recueil de divers écrits relatifs à la révolution, page_ 62.)
+
+
+
+
+NOTE 22.
+
+
+Voici des détails sur le retour de Varennes, que madame Campan tenait de
+la bouche de la reine même:
+
+«Dès le jour de mon arrivée, la reine me fit entrer dans son cabinet, pour
+me dire qu'elle aurait grand besoin de moi pour des relations qu'elle avait
+établies avec MM. Barnave, Duport et Alexandre Lameth. Elle m'apprit que M.
+J*** était son intermédiaire avec ces débris du parti constitutionnel, qui
+avaient de bonnes intentions malheureusement trop tardives, et me dit que
+Barnave était un homme digne d'inspirer de l'estime. Je fus étonnée
+d'entendre prononcer ce nom de Barnave avec tant de bienveillance. Quand
+j'avais quitté Paris, un grand nombre de personnes n'en parlaient qu'avec
+horreur. Je lui fis cette remarque; elle ne s'en étonna point, mais elle me
+dit qu'il était bien changé; que ce jeune homme, plein d'esprit et de
+sentimens nobles, était de cette classe distinguée par l'éducation, et
+seulement égarée par l'ambition que fait naître un mérite réel. «Un
+sentiment d'orgueil que je ne saurais trop blâmer dans un jeune homme du
+tiers-état, disait la reine en parlant de Barnave, lui a fait applaudir à
+tout ce qui aplanissait la route des honneurs et de la gloire pour la
+classe dans laquelle il est né: si jamais la puissance revient dans nos
+mains, le pardon de Barnave est d'avance écrit dans nos coeurs...» La
+reine ajoutait qu'il n'en était pas de même à l'égard des nobles qui
+s'étaient jetés dans le parti de la révolution, eux qui obtenaient toutes
+les faveurs, et souvent au détriment des gens d'un ordre inférieur, parmi
+lesquels se trouvaient les plus grands talens; enfin que les nobles, nés
+pour être le rempart de la monarchie, étaient trop coupables d'avoir trahi
+sa cause pour en mériter leur pardon. La reine m'étonnait de plus en plus
+par la chaleur avec laquelle elle justifiait l'opinion favorable qu'elle
+avait conçue de Barnave. Alors elle me dit que sa conduite en route avait
+été parfaite, tandis que la rudesse républicaine de Pétion avait été
+outrageante; qu'il mangeait, buvait dans la berline du roi avec
+malpropreté, jetant les os de volaille par la portière, au risque de les
+envoyer jusque sur le visage du roi; haussant son verre, sans dire un mot,
+quand madame Elisabeth lui versait du vin, pour indiquer qu'il en avait
+assez; que ce ton offensant était calculé, puisque cet homme avait reçu de
+l'éducation; que Barnave en avait été révolté. Pressé par la reine de
+prendre quelque chose: «Madame, répondit Barnave, les députés de
+l'assemblée nationale, dans une circonstance aussi solennelle, ne doivent
+occuper Vos Majestés que de leur mission, et nullement de leurs besoins.»
+Enfin ses respectueux égards, ses attentions délicates et toutes ses
+paroles avaient gagné non-seulement sa bienveillance, mais celle de madame
+Elisabeth.
+
+«Le roi avait commencé à parler à Pétion sur la situation de la France et
+sur les motifs de sa conduite, qui étaient fondés sur la nécessité de
+donner au pouvoir exécutif une force nécessaire à son action pour le bien
+même de l'acte constitutionnel, puisque la France ne pouvait être
+république... «Pas encore, à la vérité, lui répondit Pétion, parce que les
+Français ne sont pas assez mûrs pour cela.» Cette audacieuse et cruelle
+réponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu'à son arrivée à Paris.
+Pétion tenait dans ses genoux le petit Dauphin; il se plaisait à rouler
+dans ses doigts les beaux cheveux blonds de l'intéressant enfant; et
+parlant avec action, il tirait ses boucles assez fort pour le faire
+crier... «Donnez-moi mon fils, lui dit la reine; il est accoutumé à des
+soins, à des égards qui le disposent peu à tant de familiarités.»
+
+«Le chevalier de Dampierre avait été tué près de la voiture du roi, en
+sortant de Varennes. Un pauvre curé de village, à quelques lieues de
+l'endroit où ce crime venait d'être commis, eut l'imprudence de s'approcher
+pour parler au roi; les cannibales qui environnaient la voiture se jettent
+sur lui. «Tigres, leur cria Barnave, avez-vous cessé d'être Français?
+Nation de braves, êtes-vous devenus un peuple d'assassins?...» Ces seules
+paroles sauvèrent d'une mort certaine le curé déjà terrassé. Barnave, en
+les prononçant, s'était jeté presque hors de la portière, et madame
+Élisabeth, touchée de ce noble élan, le retenait par son habit. La reine
+disait, en parlant de cet événement, que dans les momens des plus grandes
+crises, les contrastes bizarres la frappaient toujours; et que, dans cette
+circonstance, la pieuse Elisabeth retenant Barnave par le pan de son habit,
+lui avait paru la chose la plus surprenante. Ce député avait éprouvé un
+autre genre d'étonnement. Les dissertations de madame Élisabeth sur la
+situation de la France, son éloquence douce et persuasive, la noble
+simplicité avec laquelle elle entretenait Barnave, sans s'écarter en rien
+de sa dignité, tout lui parut céleste dans cette divine princesse, et son
+coeur disposé sans doute à de nobles sentimens, s'il n'eût pas suivi le
+chemin de l'erreur, fut soumis par la plus touchante admiration. La
+conduite des deux députés fit connaître à la reine la séparation totale
+entre le parti républicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges
+où elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliers avec Barnave.
+Celui-ci parla beaucoup des fautes des royalistes dans la révolution, et
+dit qu'il avait trouvé les intérêts de la cour si faiblement, si mal
+défendus, qu'il avait été tenté plusieurs fois d'aller lui offrir un
+athlète courageux qui connût l'esprit du siècle et celui de la nation. La
+reine lui demanda quels auraient été les moyens qu'il lui aurait conseillé
+d'employer.--«La popularité, madame.--Et comment pouvais-je en avoir?
+repartit sa majesté; elle m'était enlevée.-- Ah! madame, il vous était bien
+plus facile à vous de la conquérir qu'à moi de l'obtenir.» Cette assertion
+fournirait matière à commentaire; je me borne à rapporter ce curieux
+entretien.»
+
+(_Mémoires de madame Campan, tome II, pages 150 et suivantes_.)
+
+
+
+
+NOTE 23.
+
+
+Voici la réponse elle-même, ouvrage de Barnave, et modèle de raison,
+d'adresse et de dignité.
+
+«Je vois, messieurs, dit Louis XVI aux commissaires, je vois par l'objet de
+la mission qui vous est donnée, qu'il ne s'agit point ici d'un
+interrogatoire, ainsi je veux bien répondre aux désirs de l'assemblée. Je
+ne craindrai jamais de rendre publics les motifs de ma conduite. Ce sont
+les outrages et les menaces qui m'ont été faits, à ma famille et à moi, le
+18 avril, qui sont la cause de ma sortie de Paris. Plusieurs écrits ont
+cherché à provoquer les violences contre ma personne et contre ma famille.
+J'ai cru qu'il n'y avait plus de sûreté ni même de décence pour moi de
+rester plus long-temps dans cette ville. Jamais mon intention n'a été de
+quitter le royaume; je n'ai eu aucun concert sur cet objet, ni avec les
+puissances étrangères, ni avec mes parens, ni avec aucun des Français
+émigrés. Je puis donner en preuve de mes intentions que des logemens
+étaient préparés à Montmédy pour me recevoir. J'avais choisi cette place,
+parce qu'étant fortifiée, ma famille y serait plus en sûreté; qu'étant près
+de la frontière, j'aurais été plus à portée de m'opposer à toute espèce
+d'invasion en France, si on avait voulu en tenter quelqu'une. Un de mes
+principaux motifs, en quittant Paris, était de faire tomber l'argument de
+ma non-liberté: ce qui pouvait fournir une occasion de troubles. Si j'avais
+eu l'intention de sortir du royaume, je n'aurais pas publié mon mémoire le
+jour même de mon départ; j'aurais attendu d'être hors des frontières; mais
+je conservais toujours le désir de retourner à Paris. C'est dans ce sens
+que l'on doit entendre la dernière phrase de mon mémoire, dans laquelle il
+est dit: Français, et vous surtout, Parisiens, quel plaisir n'aurais-je pas
+à me retrouver au milieu de vous!... Je n'avais dans ma voiture que trois
+mille louis en or et cinquante-six mille livres en assignats. Je n'ai
+prévenu Monsieur de mon départ que peu de temps auparavant. Monsieur n'est
+passé dans le pays étranger que parce qu'il était convenu avec moi que nous
+ne suivrions pas la même route: il devait revenir en France après moi. Le
+passeport était nécessaire pour faciliter mon voyage; il n'avait été
+indiqué pour le pays étranger que parce qu'on n'en donne pas au bureau des
+affaires étrangères pour l'intérieur du royaume. La route de Francfort n'a
+pas même été suivie. Je n'ai fait aucune protestation que dans le mémoire
+que j'ai laissé avant mon départ. Cette protestation ne porte pas, ainsi
+que son contenu l'atteste, sur le fond des principes de la constitution,
+mais sur la forme des sanctions, c'est-à-dire, sur le peu de liberté dont
+je paraissais jouir, et sur ce que les décrets, n'ayant pas été présentés
+en masse, je ne pouvais juger de l'ensemble de la constitution. Le
+principal reproche contenu dans le mémoire se rapporte aux difficultés dans
+les moyens d'administration et d'exécution. J'ai reconnu dans mon voyage
+que l'opinion publique était décidée en faveur de la constitution; je ne
+croyais pas pouvoir juger pleinement cette opinion publique à Paris, mais
+dans les notions que j'ai recueillies personnellement pendant ma route, je
+me suis convaincu combien il est nécessaire au soutien de la constitution
+de donner de la force aux pouvoirs établis pour maintenir l'ordre public.
+Aussitôt que j'ai reconnu la volonté générale, je n'ai point hésité, comme
+je n'ai jamais hésité à faire le sacrifice de tout ce qui m'est personnel.
+Le bonheur du peuple a toujours été l'objet de mes désirs. J'oublierai
+volontiers tous les désagrémens que j'ai essuyés, si je puis assurer la
+paix et la félicité de la nation.»
+
+
+
+
+NOTE 24.
+
+
+Bouillé avait un ami intime dans le comte de Gouvernet; et, quoique leur
+opinion ne fût pas à beaucoup près la même, ils avaient beaucoup d'estime
+l'un pour l'autre. Bouillé, qui ménage peu les constitutionnels, s'exprime
+de la manière la plus honorable à l'égard de M. Gouvernet, et semble lui
+accorder toute confiance. Pour donner dans ses mémoires une idée de ce qui
+se passait dans l'assemblée à cette époque, il cite la lettre suivante,
+écrite à lui-même par le comte de Gouvernet, le 26 août 1791:
+
+«Je vous avais donné des espérances que je n'ai plus. Cette fatale
+constitution, qui devait être révisée, améliorée, ne le sera pas. Elle
+restera ce qu'elle est, un code d'anarchie, une source de calamités; et
+notre malheureuse étoile fait qu'au moment où les démocrates eux-mêmes
+sentaient une partie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui, en leur
+refusant leur appui, s'opposent à la réparation. Pour vous éclairer, pour
+me justifier vis-à-vis de vous, de vous avoir peut-être donné un faux
+espoir, il faut reprendre les choses de plus haut, et vous dire tout ce qui
+s'est passé, puisque j'ai aujourd'hui une occasion sûre pour vous écrire.
+
+«Le jour et le lendemain du départ du roi, les deux côtés de l'assemblée
+restèrent en observation sur leurs mouvemens respectifs. Le parti populaire
+était fort consterné; le parti royaliste fort inquiet. La moindre
+indiscrétion pouvait réveiller la fureur du peuple. Tous les membres du
+côté droit se turent, et ceux du côté gauche laissèrent à leurs chefs la
+proposition des mesures qu'ils appelèrent de _sûreté_, et qui ne furent
+contredites par personne. Le second jour du départ, les jacobins devinrent
+menaçans, et les constitutionnels modérés. Ils étaient alors et ils sont
+encore bien plus nombreux que les jacobins. Ils parlèrent d'accommodement,
+de députation au roi. Deux d'entre eux proposèrent à M. Malouet des
+conférences qui devaient s'ouvrir le lendemain: mais on apprit
+l'arrestation du roi, et il n'en fut plus question. Cependant leurs
+opinions s'étant manifestées, ils se virent par là même séparés plus que
+jamais des enragés. Le retour de Barnave, le respect qu'il avait témoigné
+au roi et à la reine, tandis que le féroce Pétion insultait à leurs
+malheurs, la reconnaissance que leurs majestés marquèrent à Barnave, ont
+changé en quelque sorte le coeur de ce jeune homme, jusqu'alors
+impitoyable. C'est, comme vous savez, le plus capable et un des plus
+influens de son parti. Il avait donc rallié à lui les quatre cinquièmes
+du côté gauche, non seulement pour sauver le roi de la fureur des jacobins,
+mais pour lui rendre une partie de son autorité et lui donner aussi les
+moyens de se défendre à l'avenir, en se tenant dans la ligne
+constitutionnelle. Quant à cette dernière partie du plan de Barnave, il n'y
+avait dans le secret que Lameth et Duport: car la tourbe constitutionnelle
+leur inspirait encore assez d'inquiétude pour qu'ils ne fussent sûrs de la
+majorité de l'assemblée qu'en comptant sur le côté droit: et ils croyaient
+pouvoir y compter, lorsque, dans la révision de leur constitution, ils
+donneraient plus de latitude à l'autorité royale.
+
+«Tel était l'état des choses, lorsque je vous ai écrit. Mais, tout
+convaincu que je suis de la maladresse des aristocrates et de leurs
+contre-sens continuels, je ne prévoyais pas encore jusqu'où ils pouvaient
+aller.
+
+«Lorsqu'on apprit la nouvelle de l'arrestation du roi à Varennes, le côté
+droit, dans les comités secrets, arrêta de ne plus voter, de ne plus
+prendre aucune part aux délibérations ni aux discussions de l'assemblée.
+Malouet ne fut pas de cet avis. Il leur représenta que tant que la session
+durerait et qu'ils y assisteraient, ils avaient l'obligation de s'opposer
+activement aux mesures attentatoires à l'ordre public et aux principes
+fondamentaux de la monarchie. Toutes ses instances furent inutiles; ils
+persistèrent dans leur résolution, et rédigèrent secrètement un acte de
+protestation contre tout ce qui s'était fait. Malouet protesta qu'il
+continuerait à protester à la tribune, et à faire ostensiblement tous ses
+efforts pour empêcher le mal. Il m'a dit qu'il n'avait pu ramener à son
+avis que trente-cinq à quarante membres du côté droit, et qu'il craignait
+bien que cette fausse mesure des plus zélés royalistes n'eût les plus
+funestes conséquences.
+
+«Les dispositions générales de l'assemblée étaient alors si favorables au
+roi, que, pendant qu'on le conduisait à Paris, Thouret étant monté à la
+tribune pour déterminer la manière dont le roi serait gardé (j'étais à la
+séance), le plus grand silence régnait dans la salle et dans les galeries.
+Presque tous les députés, même du côté gauche, avaient l'air consterné en
+entendant lire ce fatal décret; mais personne ne disait rien. Le président
+allait le mettre aux voix; tout à coup Malouet se leva, et, d'un air de
+dignité, s'écria:--Qu'allez-vous faire, messieurs? Après avoir arrêté le
+roi, on vous propose de le constituer prisonnier par un décret! Où vous
+conduit cette démarche? Y pensez-vous bien? Vous ordonneriez d'emprisonner
+le roi!--_Non! Non_! s'écrièrent plusieurs membres du côté gauche en se
+levant en tumulte: _nous n'entendons pas que le roi soit prisonnier_; et
+le décret allait être rejeté à la presque unanimité, lorsque Thouret
+s'empressa d'ajouter:
+
+«L'opinant a mal saisi les termes et l'objet du décret. Nous n'avons pas
+plus que lui le projet d'emprisonner le roi; c'est pour sa sûreté et celle
+de la famille royale que nous proposons des mesures.» Et ce ne fut que
+d'après cette explication que le décret passa, quoique l'emprisonnement
+soit devenu très réel, et se prolonge aujourd'hui sans pudeur.
+
+«A la fin de juillet, les constitutionnels, qui soupçonnaient la
+protestation du côté droit, sans cependant en avoir la certitude,
+poursuivaient mollement leur plan de révision. Ils redoutaient plus que
+jamais les jacobins et les aristocrates. Malouet se rendit à leur comité de
+révision. Il leur parla d'abord comme à des hommes à qui il n'y avait rien
+à apprendre sur les dangers et les vices de leur constitution; mais il les
+vit moins disposés à de grandes réformes. Ils craignaient de perdre leur
+popularité. Target et Duport argumentèrent contre lui pour défendre leur
+ouvrage. Il rencontra le lendemain Chapellier et Barnave, qui refusèrent
+d'abord dédaigneusement de répondre à ses provocations, et se prêtèrent
+enfin au plan d'attaque dont il allait courir tous les risques. Il proposa
+de discuter, dans la séance du 8, tous les points principaux de l'acte
+constitutionnel, et d'en démontrer tous les vices. «Vous, messieurs, leur
+dit-il, répondez-moi, accablez-moi d'abord de votre indignation; défendez
+votre ouvrage avec avantage sur les articles les moins dangereux, même sur
+la pluralité des points auxquels s'adressera ma censure, et, quant à ceux
+que j'aurai signalés comme antimonarchiques, comme empêchant l'acte du
+gouvernement, dites alors que ni l'assemblée ni le comité n'avaient besoin
+de mes observations à cet égard; que vous entendiez bien en proposer la
+réforme, et sur-le-champ proposez-la. Croyez que c'est peut-être notre
+seule ressource pour maintenir la monarchie et revenir avec le temps à lui
+donner tous les appuis qui lui sont nécessaires.» Cela fut ainsi convenu;
+mais la protestation du côté droit ayant été connue, et sa persévérance à
+ne plus voter ôtant toute espérance aux constitutionnels de réussir dans
+leur projet de révision, que les jacobins contrariaient de toutes leurs
+forces, ils y renoncèrent. Malouet, qui n'avait pas eu avec eux de
+communications régulières, n'en fit pas moins son attaque. Il rejeta
+solennellement l'acte constitutionnel comme antimonarchique, et d'une
+exécution impraticable sur plusieurs points. Le développement de ces motifs
+commençait à faire une grande impression, lorsque Chapellier, qui
+n'espérait plus rien de l'exécution de la convention, la rompit et cria au
+blasphème, en interrompant l'orateur, et demandant qu'on le fît descendre
+de la tribune; ce qui fut ordonné. Le lendemain il avoua qu'il avait eu
+tort; mais il dit que lui et les siens avaient perdu toute espérance, du
+moment où il n'y avait aucun secours à attendre du côté droit.
+
+«Il fallait bien vous faire cette longue histoire, pour que vous ne
+perdissiez pas toute confiance en mes pronostics. Ils sont tristes
+maintenant; le mal est extrême; et, pour le réparer, je ne vois ni au
+dedans ni au-dehors qu'un seul remède, qui est la réunion de la force à la
+raison.»
+
+(_Mémoires de Bouillé, page 282 et suiv._)
+
+
+
+
+FIN DES NOTES DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME PREMIER.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+État moral et politique de la France à la fin du dix-huitième siècle.
+--Avènement de Louis XVI.--Maurepas, Turgot et Necker ministres.--Calonne.
+Assemblée des notables.--De Brienne ministre.--Opposition du parlement,
+son exil et son rappel.--Le duc d'Orléans exilé.--Arrestation du conseiller
+d'Espréménil--Necker est rappelé et remplace de Brienne.-- Nouvelle
+assemblée des notables.--Discussions relatives aux états-généraux.
+--Formation des clubs,--Causes de la révolution.--Premières élections des
+députés aux états-généraux.--Incendie de la maison Réveillon.--Le duc
+d'Orléans; son caractère.
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+Convocation et ouverture des états-généraux.--Discussion sur la
+vérification des pouvoirs et sur le vote par ordre et par tête.--L'ordre du
+tiers-état se déclare assemblée nationale.--La salle des états est fermée,
+les députés se rendent dans un autre local.--Serment du Jeu de Paume.
+--Séance royale du 23 juin.--L'assemblée continue ses délibérations malgré
+les ordres du roi.--Réunion définitive des trois ordres.--Premiers travaux
+de l'assemblée.--Agitations populaires à Paris--Le peuple délivre des
+gardes-françaises enfermés à l'Abbaye.--Complots de la cour; des troupes
+s'approchent de Paris.--Renvoi de Necker.--Journées des 12, 13 et 14
+juillet. Prise de la Bastille.--Le roi se rend à l'assemblée, et de là à
+Paris.--Rappel de Necker.
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Travaux de la municipalité de Paris.--Lafayette commandant de la garde
+nationale; son caractère, et son rôle dans la révolution.--Massacre de
+Foulon et Berthier.--Retour de Necker.--Situation et division des partis et
+de leurs chefs.--Mirabeau; son caractère, ses projets et son génie.--Les
+brigands.--Troubles dans les provinces et les campagnes.--Nuit du 4 août.
+--Abolition des droits féodaux et de tous les privilèges.--Déclaration des
+droits de l'homme.--Discussions sur la constitution et sur le _veto_.
+--Agitation à Paris. Rassemblement tumultueux au Palais-Royal.
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Intrigues de la cour.--Repas des gardes-du-corps et des officiers du
+régiment de Flandre à Versailles.--Journées des 4, 5 et 6 octobre; scènes
+tumultueuses et sanglantes. Attaque du château de Versailles par la
+multitude.--Le roi vient demeurer à Paris--État des partis--Le duc
+d'Orléans quitte la France.--Négociations de Mirabeau avec la cour.
+--L'assemblée se transporte à Paris.--Loi sur les biens du clergé.
+--Serment civique.--Traité de Mirabeau avec la cour.--Bouillé.
+--Affaire Favras.--Plans contre-révolutionnaires.--Clubs des Jacobins
+et des Feuillans.
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+Etat politique et dispositions des puissances étrangères en 1790.
+--Discussion sur le droit de la paix et de la guerre.--Première institution
+du papier-monnaie ou des assignats.--Organisation judiciaire.--Constitution
+civile du clergé.--Abolition des titres de noblesse.--Anniversaire du 14
+juillet. Fête de la première fédération.--Révolte des troupes à Nancy.
+--Retraite de Necker.--Projets de la cour et de Mirabeau.--Formation du
+camp de Jalès.--Serment civique imposé aux ecclésiastiques.
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+Progrès de l'émigration--Le peuple soulevé attaque le donjon de Vincennes.
+Conspiration des _Chevaliers du poignard_.--Discussion sur la loi contre
+les émigrés.--Mort de Mirabeau.--Intrigues contre-révolutionnaires. Fuite
+du roi et de sa famille; il est arrêté à Varennes et ramené à Paris.
+--Dispositions des puissances étrangères; préparatifs des émigrés
+--Déclaration de Pilnitz.--Proclamation de la loi martiale au
+Champ-de-Mars.--Le roi accepte la constitution.--Clôture de l'assemblée
+constituante.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française,
+tôme 1, by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***
+
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+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
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+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
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+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
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+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
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+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
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+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
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+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
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+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
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+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
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+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
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+or:
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+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
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